diff options
Diffstat (limited to '43901-8.txt')
| -rw-r--r-- | 43901-8.txt | 28494 |
1 files changed, 0 insertions, 28494 deletions
diff --git a/43901-8.txt b/43901-8.txt deleted file mode 100644 index 635fa2b..0000000 --- a/43901-8.txt +++ /dev/null @@ -1,28494 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Lettres de Madame de Sévigné, by Madame de Sévigné - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Lettres de Madame de Sévigné - Précédées d'une Notice sur sa Vie et du Traité sur Le Style - Épistolaire de Madame de Sévigné - -Author: Madame de Sévigné - -Release Date: October 6, 2013 [EBook #43901] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit, dans son intégralité, - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été corrigés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - LETTRES - - DE - - MME DE SÉVIGNÉ. - - - - - PARIS, - TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, 56 - - - [Portrait de Mme de Sévigné] - - - LETTRES - DE - MME DE SÉVIGNÉ, - - PRÉCÉDÉES D'UNE NOTICE SUR SA VIE - ET DU TRAITÉ SUR LE STYLE ÉPISTOLAIRE - DE MADAME DE SÉVIGNÉ, - - PAR M. SUARD, - - SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - - PARIS, - - LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES, - IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, - RUE JACOB, 56. - - 1846. - - - - -AVERTISSEMENT. - - -Il existe plusieurs recueils contenant un choix des lettres de madame de -Sévigné. Le plus remarquable est celui que madame Tastu a publié en -1841. Celui que nous donnons, contiendra 101 lettres de plus que ce -recueil fait avec le goût qu'on devait attendre de madame Tastu. Ces -lettres, qui ne se trouvent point dans son édition, sont extraites, soit -du choix donné par M. de Monmerqué[1], soit du choix moral, publié en -1824[2], soit enfin du recueil complet de ses lettres, publiées par M. -de Monmerqué, à qui nous devons la meilleure édition du texte et dont -les notes si instructives sont le résultat d'une immense lecture. - -Parmi les additions que nous avons faites, on remarquera, dès le -commencement, vingt lettres relatives au procès de Fouquet; elles -offrent un vif intérêt, et elles sont aussi remarquables par le style -que par le sujet qu'elles traitent. - -Nous pouvons affirmer que quiconque lira avec soin ce recueil, connaîtra -tout ce que la correspondance de madame de Sévigné offre de plus -saillant en ce qui concerne ses affections maternelles, et de plus -instructif, sous le rapport des moeurs et de l'histoire du temps. Mais -il y aura toujours avantage et plaisir à lire en entier cette vaste -correspondance, que chacun cependant trouve encore trop courte, tant -l'intérêt et le naturel du style en font oublier l'étendue au lecteur, -charmé de se trouver initié à ce que l'âme et l'esprit de madame de -Sévigné ont de plus intime, et à tous les secrets détails de cette -époque, qui sera toujours le grand siècle de la France. - -Entre tous les ouvrages qui ont été écrits sur madame de Sévigné et sur -son siècle, il n'en est aucun dont la lecture soit plus agréable et qui -représente mieux l'état de la société à cette époque que celui que vient -de publier M. Walckenaer, secrétaire perpétuel de l'Académie des -inscriptions et belles-lettres. Au charme du style se joint l'intérêt, -qui est souvent dramatique, comme, par exemple, lorsque l'auteur nous -raconte l'enlèvement de madame de Miramion par Bussy Rabutin, ou, -lorsqu'il nous fait assister à la lecture d'une pièce de Corneille, à -l'hôtel de Rambouillet, en présence de madame de Sévigné, etc., etc. -Nulle part on ne saurait trouver un exposé plus clair et plus précis de -la Fronde. Enfin, ce qui ajoute un grand prix, même aux moindres -détails, c'est qu'il n'en est aucun qui ne soit justifié par des preuves -authentiques, où l'on retrouve l'érudition la plus étendue, qui sait se -cacher dans les notes et qui atteste l'exactitude scrupuleuse de -l'historien. - - A. F.-D. - - - [1] Ce choix, en 2 volumes, publié chez Blaise, ne contient que 125 - lettres. - - [2] Ce choix, en 3 volumes, publié chez Boulland, contient 233 lettres, - souvent très-abrégées. - - - - -NOTICE - -SUR - -MADAME DE SÉVIGNÉ. - - -Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, en -Bourgogne, au château de Bourbilly, de Celse-Bénigne de Rabutin, baron -de Chantal, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe de Coulanges, -conseiller d'État. La première de ces deux familles était d'une noblesse -bien plus ancienne que la seconde: d'après une charte retrouvée par -Bussy, l'origine des Rabutins remontait au XIe siècle. Marie de Rabutin -était encore au berceau lorsqu'elle perdit son père; le baron de Chantal -fut tué en 1627, en combattant sous les ordres du marquis de Toiras, -pour repousser les Anglais de l'île de Ré. Sa veuve ne lui survécut que -cinq ans. Restée orpheline à l'âge de six ans, Marie de Rabutin fut -placée sous la tutèle de son aïeul maternel jusqu'à l'année 1636, où -elle le perdit. Elle demeura depuis sous la surveillance de l'abbé de -Coulanges, son oncle. C'est lui qu'elle désigne dans ses lettres sous le -nom de _Bien bon_, et pour lequel elle témoigne si souvent, avec cet -accent de sensibilité qui lui appartient, une reconnaissance toute -filiale. Son enfance et sa jeunesse furent entourées, en effet, de soins -tout paternels. Rien ne fut négligé pour qu'elle reçût autant -d'instruction qu'il était permis alors aux femmes d'en avoir: et on leur -permettait, on leur demandait même d'en avoir beaucoup. Ménage, qu'on -lui donna pour précepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'espagnol; -le savant Chapelain contribua aussi à l'instruire. Aux sérieuses leçons -de ces deux maîtres succédèrent celles d'une cour élégante et polie, qui -commençait à servir de modèle à l'Europe pour la grâce des manières et -la délicatesse de l'esprit. C'était la cour d'Anne d'Autriche, où elle -passa les plus belles années de sa jeunesse. - -Elle se maria jeune encore en 1644: elle n'avait pas atteint sa -dix-huitième année. Le marquis de Sévigné, qu'elle épousa, était un -fort noble seigneur, mais n'avait aucune des qualités qui peuvent rendre -une femme heureuse. Prodigue, et passionné pour le plaisir, il dissipa -une bonne partie de son bien, et délaissa sa femme pour des maîtresses. -Il était d'autant plus difficile de lui pardonner ses infidélités et ses -désordres, qu'il joignait à son goût pour la dissipation une humeur -brusque et un caractère rude et difficile. Cependant non-seulement -madame de Sévigné resta sévèrement attachée à ses devoirs d'épouse, mais -même l'affection qu'elle avait conçue pour son mari ne put s'éteindre. -«Le marquis de Sévigné, dit Conrart dans ses Mémoires, disait -quelquefois à sa femme qu'il croyait qu'elle eût été très-agréable pour -un autre; mais que pour lui, elle ne pouvait lui plaire. On disait aussi -qu'il y avait cette différence entre son mari et elle, qu'il l'estimait -et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait point. -En effet, elle lui témoignait de l'affection: mais, comme elle avait -l'esprit vif et délicat, elle ne l'estimait pas beaucoup, et elle avait -cela de commun avec la plupart des honnêtes gens; car, bien qu'il eût -quelque esprit et qu'il fût assez bien fait de sa personne, on ne -s'accommodait point de lui, et il passait presque partout pour fâcheux; -de sorte que peu de gens l'ont regretté.» Cette union si mal assortie ne -dura que sept années. Le marquis de Sévigné et le chevalier d'Albret -courtisaient en même temps madame de Gondran. Cette rivalité amena une -rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'épée de son -adversaire. La blessure était mortelle: il expira peu de temps après le -combat, le 5 février 1651. Dans les années 1649 et 1650, le marquis de -Sévigné s'était enrôlé parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz, son -parent, l'avait entraîné sans peine dans une révolte qui donnait -carrière à son humeur inquiète et turbulente. Il avait combattu quelque -temps pour la Fronde aux côtés du chevalier Renaud de Sévigné, son -oncle, qui commandait le fameux régiment de Corinthe, levé par le -coadjuteur pour le parlement. - -On n'a qu'un très-petit nombre de lettres écrites par madame de Sévigné -pendant son mariage et les premières années de son veuvage; mais dans -ces quelques lettres, on remarque déjà cette facilité, cette vivacité -spirituelle, cette grâce ingénieuse et délicate qui l'ont immortalisée. -En 1647, elle écrivait à son cousin, le comte Bussy de Rabutin: «Je vous -trouve un plaisant mignon, de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois: -avez-vous oublié qui je suis, et le rang que je tiens dans la famille? -Oh! vraiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir! si vous -me fâchez, je vous réduirai au _lambel_[3]. Vous savez que je suis sur -la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus d'inquiétude de -ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien, je vous apprends, quand -vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un garçon, à qui je -vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et que j'en ferai -encore bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez -pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur de filles! etc.» Sans -doute les années donneront plus d'étendue et de force à l'esprit de -madame de Sévigné, plus de souplesse à son talent: mais on voit que dès -cette époque elle écrivait avec une vivacité et une grâce peu communes; -et il est étrange que l'abbé de Vauxcelles ait pu dire qu'elle était -loin d'écrire dans sa jeunesse aussi bien qu'elle le fit dans la suite. - - [3] Le lambel est un filet accompagné de plusieurs pendants, qui se - met en forme de brisure dans les armoiries, pour distinguer les - branches cadettes de la branche aînée. Madame de Sévigné était le - dernier rejeton de la branche aînée des Rabutins. - -Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renonça au monde -tant que dura leur enfance, et se réduisit au commerce de quelques amis. -Elle remplit tous ses devoirs de mère avec une tendre sollicitude, -qu'éclairait un jugement excellent. Afin d'être tout entière à ses -enfants, elle ne voulut point, si jeune qu'elle fût encore, profiter des -occasions qui s'offrirent plusieurs fois pour elle de se remarier. Ceux -qui eussent voulu se faire agréer d'elle comme amants furent éconduits, -aussi bien que les prétendants au titre d'époux. Parmi les premiers, on -vit figurer de fort illustres personnages. Turenne se montra quelque -temps fort épris de la séduisante veuve; le prince de Conti et le -surintendant Fouquet ne négligèrent rien pour toucher son coeur. Bussy -écrivait à sa cousine en 1654: «Tenez-vous bien, ma belle cousine! telle -dame qui n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse; et qui peut -résister aux finances du roi, ne résiste pas toujours aux cousins de Sa -Majesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son dessein, je vois -bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne vous y -opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec quelle capacité je me -suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres....... Ce qui -m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux -rivaux; et il me semble déjà vous entendre dire: - - Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin; - O Dieu, l'étrange peine! - Dois-je chasser l'ami de mon cousin[4]? - Dois-je chasser le cousin de la reine[5]? - -Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que -mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous -plaira-t-elle pas[6]; peut-être aussi, la figure de l'autre[7]: -mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'il a faits -depuis mon départ; à combien d'_acquits patents_ il a mis votre liberté. -La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine; n'en soyez -point ingrate. Vous vous amusez après la vertu, comme si c'était une -chose solide; et vous méprisez le bien, comme si vous ne pouviez jamais -en manquer, etc.» De pareils conseils restaient sans effet sur madame de -Sévigné. Assurément sa résistance aux attaques du prince de Conti et aux -insinuations de Bussy n'avait point sa source dans l'indifférence d'une -nature froide; peu de femmes eurent une sensibilité plus active, une -imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage; et la -perfection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun -de ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de -bon goût nécessaire pour séduire un coeur aussi délicat, un esprit aussi -fin et aussi sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal ne se -trouvait ni dans l'épais et honnête Turenne, ni dans le médiocre et -ambitieux Conti, ni dans l'inconstant Fouquet; encore moins dans le fat -chevalier de Méré, et dans le diseur de bons mots M. du Lude, qui furent -aussi au nombre des soupirants; encore moins dans le bonhomme Ménage, -car lui aussi fut blessé au coeur, et risqua plus d'une fois, malgré sa -timidité et sa gaucherie, des déclarations qui étaient repoussées avec -de piquantes et inoffensives plaisanteries. - - [4] Fouquet. - - [5] Le prince de Conti. - - [6] Le prince de Conti était contrefait. - - [7] Fouquet, qu'on disait _ne point trouver de cruelles_, devait moins - ses succès aux agréments extérieurs qu'au charme de l'esprit et à - l'attrait d'une grande fortune libéralement prodiguée. - -Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes grâces, de -manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait dans ses refus un -tact si délicat, des façons si douces et si aimables, un ascendant si -fort de bon sens et de raison, que les amants rebutés devenaient de -sincères et fidèles amis. «Il n'y a guère que vous dans le royaume, lui -écrivait Bussy, qui puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié: -nous n'en voyons presque point qui, d'amant éconduit, ne devienne -ennemi; et je suis persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite -extraordinaire pour faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité ne -le porte pas à rompre avec elle.» Bussy avait raison de conclure ainsi. - -Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pouvoir le faire -sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se fit placer au -premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur esprit et leur -beauté la société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de Rambouillet -durait encore. On sait qu'elle fut une des dames les plus admirées du -cercle fameux que présidait madame de Montausier. Son esprit gagna -encore en légèreté et en délicatesse dans le commerce de cette société -ingénieuse: elle s'y raffina, sans s'y gâter. Elle laissa aux femmes -d'un goût moins pur, d'un jugement moins solide que le sien, les -subtilités, les fadeurs, le purisme affecté. On la compta au nombre des -_précieuses_[8]; mais ce nom était alors synonyme de femme d'esprit. -Quand Molière personnifia dans Cathos et Madelon la pruderie, le -pédantisme et l'extravagance dont l'hôtel de Rambouillet avait donné les -modèles, il eut grand soin de faire une distinction, et d'intituler sa -pièce _les Précieuses ridicules_. - - [8] Voir le _Dictionnaire historique des Précieuses_, par le sieur de - Somaize. - -A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu -scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa -cousine, on lit cet avertissement: «Nous vous verrons un jour regretter -le temps que vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal -employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et -conserver une réputation qu'un médisant vous peut ôter, et qui dépend -plus de la fortune que de votre conduite.» Il est malheureusement trop -vrai que la médisance peut quelquefois détruire ou compromettre les -réputations les plus légitimes et les plus solidement établies. Si -madame de Sévigné n'éprouva pas par elle-même la vérité de cette -observation, ce ne fut pas la faute de Bussy; car lui-même se chargea -d'être ce _médisant_ dont il cherchait à lui faire peur. En 1658, se -trouvant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne de -cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt de dix mille -livres. Le service qu'il demandait fut promis sans peine: mais -certaines formalités un peu longues, que la prudence de l'abbé de -Coulanges jugeait nécessaires, ayant retardé l'envoi de la somme, Bussy -se persuada qu'on l'avait joué par une promesse vaine: irascible comme -il l'était, il crut à un mauvais procédé. Il avait l'habitude de se -venger avec emportement de tous les torts dont il était ou se croyait -victime: il inséra dans son _Histoire amoureuse des Gaules_ un portrait -satirique de madame de Sévigné, où non-seulement il présentait sous un -jour ridicule les qualités de son coeur et de son esprit, mais lui -prêtait des défauts et des vices qu'elle n'avait jamais eus. Ainsi, -méconnaissant cette vertu si pure à laquelle il avait lui-même rendu -hommage, il l'accusait de cacher sous les dehors d'une prude les -désordres d'une femme galante. Ce portrait était pis qu'une satire, -c'était une noire calomnie. Après avoir couru quelque temps manuscrit, -il fut imprimé, avec le livre dont il faisait partie. Le monde fut assez -juste pour ne pas se laisser ébranler dans la bonne opinion qu'il avait -conçue de madame de Sévigné: mais, quoiqu'elle fût sans effet, une telle -attaque venant d'un ami, d'un parent, porta un coup douloureux à une âme -aussi noble, à un coeur aussi sensible. Cependant il suffit au coupable -de donner, un an après, quelques marques de repentir, pour obtenir un -pardon complet. La haine ne pouvait être un sentiment durable chez -madame de Sévigné: bonne et indulgente comme elle était, le ressentiment -le plus légitime lui pesait; et la première occasion de s'en débarrasser -était aussitôt saisie par elle. Elle n'attendit même pas pour pardonner -à son cousin, qu'il fût malheureux: leur réconciliation s'était déjà -faite, lorsque Bussy, par ses scandaleuses témérités, se fit envoyer à -la Bastille. - -En 1664, madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans une de ses plus -chères affections. Fouquet, qui s'était résigné à l'aimer comme elle le -voulait, et non comme il l'eût désiré, et qu'elle comptait au nombre de -ses amis les plus dévoués, fut arrêté à Nantes, et condamné, après un -long procès, à la prison pour le reste de ses jours. Pendant quelque -temps sa vie fut en péril. Plusieurs membres de la commission instituée -pour le juger opinaient avec force pour qu'il payât de sa tête les -désordres de son administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété -les débats qui devaient décider du sort de son ami. Par des lettres -écrites coup sur coup, elle tenait M. de Pomponne au courant des -diverses phases et des principaux détails du procès. M. de Pomponne -avait été enveloppé dans la disgrâce du surintendant; il vivait alors -dans sa terre, où il subissait une sorte d'exil. Dans toute la -correspondance de madame de Sévigné, il est peu de parties qui offrent -plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe qu'à rendre -compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti, elle trace un -tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire; elle -écrit un admirable plaidoyer. Ces lettres, où se déploient toute son -imagination et tout son coeur, ont été justement regardées comme un -trait de courage. Ce journal qu'elle adressait à M. de Pomponne courait -risque d'être intercepté avant de parvenir à sa destination. Dans un -temps où la persécution s'étendait sur les amis de Fouquet, il eût été -dangereux d'être surpris à le plaindre, à l'admirer, et à faire circuler -des réflexions sur le noble sang-froid de l'accusé et l'indécent -acharnement des juges. Madame de Sévigné était trop fidèle à l'amitié -pour s'arrêter devant ces craintes; elle eut le courage de ses alarmes -et de sa douleur. Par là, le souvenir de son amitié pour Fouquet a -mérité d'être associé à celui du noble dévouement que lui témoignèrent -Pellisson et la Fontaine. - -Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient les torts -des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles, en voyant sa fille, -objet de tant de soins et de tant d'amour, croître chaque jour en -beauté, en esprit et en grâces. Elle la présenta dans le monde en 1663, -et la vit avec orgueil s'attirer les hommages de tout ce qu'il y avait -de distingué à la ville et à la cour. Elle-même conservait encore assez -de jeunesse pour que le monde, qu'elle enchantait de plus en plus par -son esprit, réservât une part d'éloges à sa beauté. La mère et la fille -formaient un couple brillant et unique, qui attirait tous les regards. -Les seigneurs à la mode, les poëtes de cour, imaginaient pour elles les -compliments les plus ingénieux. Benserade composa en leur honneur un de -ses plus jolis madrigaux: - - Blondins accoutumés à faire des conquêtes, - Devant ce jeune objet si charmant et si doux, - Tout grands héros que vous êtes, - Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux. - L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue[9]: - Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue; - Elle verrait mourir le plus fidèle amant, - Faute de l'assister d'un regard seulement. - Injuste procédé, sotte façon de faire, - Que la pucelle tient de madame sa mère, - Et que la bonne dame au courage inhumain, - Se lassant aussi peu d'être belle que sage, - Encore tous les jours applique à son usage - Au détriment du genre humain. - - [9] Mademoiselle de Sévigné avait rempli le personnage d'Omphale dans - un ballet de la cour. - -La Fontaine, à la même époque, plaça cette dédicace en l'honneur de _la -plus jolie fille de France_[10], au commencement de la fable du _Lion -amoureux_: - - Sévigné, de qui les attraits - Servent aux Grâces de modèle, - Et qui naquîtes toute belle, - A votre indifférence près[11], - Pourriez-vous être favorable - Aux jeux innocents d'une fable......? etc. - - [10] Expression de Bussy sur mademoiselle de Sévigné. - - [11] Ce qu'on connaît de madame de Grignan par les lettres de sa mère, - explique assez cette restriction de la Fontaine. On voit que cette - femme, belle, vertueuse, spirituelle et savante, était froide, - réservée, et même assez dédaigneuse. Souvent cette froideur attrista - et même blessa sa mère, dont l'humeur était fort différente. De là, - ces petits démêlés dont on surprend la trace dans les lettres de - madame de Sévigné, à la suite des séjours de madame de Grignan à - Paris. Il est vrai que tout n'était pas de la faute de madame de - Grignan. L'abbé de Vauxcelles a dit fort spirituellement: «En amitié, - les torts sont de celui qui aime moins; et les imprudences, de celui - qui aime trop.» Madame de Sévigné se rendit quelquefois coupable - d'imprudence dans ses rapports avec sa fille, en s'abandonnant sans - réserve et sans mesure aux mouvements de son affection pour elle. Les - témoignages sans cesse prodigués d'une tendresse aussi vive, aussi - ardente, d'un amour maternel qui avait pris tous les caractères d'une - passion, risquaient, on le conçoit, de fatiguer ou d'importuner une - personne froide, grave, peu expansive. Madame de Sévigné fut toujours - sincère, mais ne fut pas toujours assez raisonnable dans son amour. - L'excès ne vaut rien, même dans les sentiments les plus légitimes: il - peut étonner et froisser l'objet même d'une affection si violente; il - peut, aux yeux des autres, donner les apparences de l'exagération ou du - mensonge à la tendresse la plus naturelle et la plus pure. Les esprits - froids, et même beaucoup d'esprits sévères, s'y méprendront, et - calomnieront de bonne foi ce qu'ils ne peuvent comprendre. En vengeant - madame de Sévigné de l'outrage que lui font ceux qui l'accusent de - renchérir sur ses sentiments et de faire parade d'amour maternel, on - aurait pu remarquer que les passions singulières et extrêmes comme la - sienne ont un malheur, celui de devenir aisément suspectes - d'exagération à beaucoup de gens. Disons aussi que l'amour maternel, - quand il déborde ainsi, ne garde pas toujours toute la dignité qui lui - convient et qu'il peut conserver même dans la familiarité de - l'entretien le plus intime. Madame de Sévigné tombe quelquefois à - l'égard de sa fille dans une espèce d'idolâtrie minutieuse, puérile, - indiscrète, qu'on ne pardonnerait qu'à l'amour et dont le lecteur, - même le mieux disposé, s'étonne, dont il se sent un peu confus pour - elle. Il est difficile de ne pas éprouver quelque chose de cette - impression, quand on la voit, à soixante ans, prodiguer mille petits - soins, mille petites caresses, mille petites flatteries à une fille de - quarante, et, après une séparation déjà longue, s'alarmer de tout pour - elle, et ne pas lui laisser faire un pas, un mouvement, sans - l'accabler de recommandations, d'avertissements, de prières. - -Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de Sévigné. -Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il n'était plus -jeune: âgé de quarante ans, il avait été déjà marié deux fois, et avait -eu deux filles de sa première femme. Mais madame de Sévigné le trouvait -tel qu'on le pouvait souhaiter, et _par sa naissance_, _et par ses -établissements_, _et par ses bonnes qualités_. Il était, à cette époque, -attaché à la cour; et l'estime dont il y jouissait semblait devoir -l'appeler aux plus brillants emplois. Madame de Sévigné se réjouissait -d'une alliance qui, en lui faisant attendre pour sa fille une haute -fortune, lui laissait l'espérance de la garder auprès d'elle: cette -attente fut trompée en partie. M. de Grignan fut appelé à un poste -éminent, mais loin de Paris et de la cour. Quinze ou seize mois après -son mariage, il alla remplir en Provence les fonctions de gouverneur, et -emmena sa femme avec lui. - -Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette séparation -creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle ne put -jamais s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à la grande -ressource des âmes tendres contre l'absence: elle écrivit des lettres, -et les multiplia, sans jamais se rassasier de cette douceur. Ainsi se -forma ce précieux recueil qui devait être lu par la postérité et placé -au nombre des plus rares monuments du génie. - -Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de voir rappeler -son gendre à la cour, pour y occuper une place digne de ses services. Ce -rappel n'eut pas lieu: elle ne revit sa fille qu'au moyen des voyages -qu'elle faisait en Provence, ou des visites, beaucoup trop rares à son -gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. Madame de Sévigné avait eu de -l'ambition, non pour elle, mais pour ses enfants: aussi les vit-elle -avec peine rester en chemin. M. de Grignan ne sortit pas de son -gouvernement de Provence, place importante, mais qui, en même temps -qu'elle l'obligeait à des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite -et celui de sa femme dans une province éloignée. Le marquis de Sévigné, -auquel sa mère avait acheté la charge de guidon, puis celle de -sous-lieutenant des gendarmes du Dauphin, n'obtint aucun avancement. Il -finit par se dégoûter de sa charge, et la vendit. C'était un brave -officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses galanteries, son goût -pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de bien faire son -service, mais lui ôtaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire -pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le -disait sa mère, eut beaucoup de _guignon_. Après avoir vendu sa charge, -il se maria avec la fille d'un conseiller au parlement de Bretagne, -pourvue d'une assez belle dot, et acheva ses jours dans le repos et dans -la dévotion. - -_Nous ne sommes pas heureux_: ces mots reviennent plusieurs fois dans -les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, qui ne se -retira jamais du monde, se retira à peu près de la cour. Elle ne s'y fit -plus présenter qu'à de longs intervalles. Elle était lasse d'y figurer -sans titre, sans faveurs pour elle ni pour les siens. Il lui aurait -fallu plus de frivolité et d'amour-propre qu'elle n'en avait, pour se -contenter du rôle qu'y jouait madame de Coulanges[12]. En 1680, elle -écrit des Rochers à sa fille: «Mon fils dit[13] qu'on se divertit fort à -Fontainebleau. Les comédies de Corneille charment toute la cour. Je -mande à mon fils que c'est un grand plaisir d'être obligé d'y être, et -d'y avoir un maître, une place, une contenance; que pour moi, si j'en -avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par n'en -avoir point que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était -un chagrin, et que _je me vengeais à en médire_, comme Montaigne de la -jeunesse: que j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme -je fais, entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle de Launay, qu'au -milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour moi, -ma belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de -Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez, vous ne vous -accommodassiez pas fort bien de cette vie; mais la Providence ne veut -pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi, -j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît -dans la plus agréable situation du monde; et puis tout d'un coup -c'étaient des prisons et des exils.» - - [12] Madame de Coulanges ne possédait aucune charge ni aucun titre à - la cour, et n'avait même point, pour s'y faire présenter, les droits - que donnait à madame de Sévigné l'arbre généalogique des Rabutins; - mais l'agrément de son esprit l'y faisait désirer. Madame de Sévigné - écrivait d'elle en 1680: «Madame de Coulanges est à Saint-Germain: - nous avons su par les marchands forains qu'elle fait des merveilles en - ce pays-là, qu'elle est avec ses trois amies aux heures particulières. - Son esprit est une _dignité_ dans cette cour.» - - [13] Le marquis de Sévigné était encore attaché au service du Dauphin; - mais, ennuyé de la cour, où il désespérait de s'avancer, et saisi d'un - violent amour pour la retraite et le repos, il était sur le point de - vendre sa charge, malgré les conseils de sa mère, qui l'engageait à - prendre patience. - -Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne, de -l'emprisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy, et de l'exil -de M. et de Mme de Pomponne. Dans la société d'élite où elle vécut -toujours, elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus que -toute autre chose l'éloge de son caractère) beaucoup d'amis dévoués. -Mais elle en eut peu qui fussent en possession d'un grand crédit. Ceux -qu'on vient de nommer, et sur la fortune desquels elle avait fondé de -légitimes espérances, disparurent de la scène brusquement, et n'eurent -pas le temps de faire agir leur bonne volonté pour elle. Du reste, il ne -faut pas croire qu'elle ne sut pas supporter ces mécomptes: elle était -trop sage pour n'être pas capable de se résigner. A la suite du passage -qui vient d'être cité, elle ajoute: «Trouvez-vous que ma fortune ait été -fort heureuse? Je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des -moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi.» Ce langage était -sincère. Sa résignation ne ressemblait point à celle de son cousin: ce -n'était point ce masque de tranquillité et de philosophie que -l'orgueilleux Bussy prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel -on voit à plein son dépit d'être annulé par la disgrâce, et sa colère -contre le prince qu'il flatte encore du fond de son exil. - -Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa -fille ou ses propres voyages en Provence, madame de Sévigné ne vécut -point toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller passer -une saison dans sa terre des Rochers, pour demander des comptes à ses -fermiers, ou pour réparer par les économies d'un séjour en Bretagne les -dépenses qu'en bonne mère elle s'était imposées pour le prodigue -marquis. Alors, du milieu de cette vie de conversations délicates et de -fêtes brillantes qu'elle menait à Paris, elle se trouvait tout à coup -transportée dans la solitude d'un antique manoir, à peine troublée par -les visites de quelques provinciaux insipides ou ridicules. Mais, comme -on le voit par ses lettres, ces temps d'exil n'avaient rien de rude pour -elle. Le plus grand de ses plaisirs, la consolation inépuisable de sa -vie, la suivait partout: c'était cette correspondance de tous les jours -qu'elle entretenait avec sa fille adorée. D'ailleurs elle avait des amis -dont la société ne lui manquait nulle part: c'étaient ses livres chéris, -Virgile, Montaigne, Molière; surtout Pascal, qu'elle _mettait de moitié -à tout ce qui est beau_; Arnauld et Nicolle dont le beau langage la -séduisait aux opinions de Port-Royal; et le grand Corneille, qui la -transportait d'admiration au point de la rendre injuste pour Racine. A -ce goût sérieux et passionné pour l'étude, elle joignait une autre -ressource non moins sûre contre l'ennui: c'était ce vif amour des -beautés de la nature, qu'on a eu raison de remarquer comme un des traits -caractéristiques de son génie. Dans le site pittoresque au milieu duquel -s'élevait sa demeure, dans les bois séculaires qui l'entouraient, elle -trouvait toujours de quoi charmer ses yeux et occuper sa pensée. Elle en -parle sans cesse, elle nous les représente sous tous les aspects que -leur donnaient les changements des saisons et les diverses heures du -jour, avec une admiration naïve et poétique qui surprend, dans cette -époque si peu soucieuse des champs et des plaisirs simples qu'ils -procurent, si exclusivement éblouie par l'élégance de la vie sociale et -le luxe des cours. C'est une surprise analogue à celle qu'on éprouve -souvent en lisant la Fontaine, mais plus vive peut-être, parce qu'on -s'attendait moins à trouver ce sentiment si vrai, si passionné des -grâces négligées ou des magnificences sauvages de la nature, chez la -grande dame élevée par le monde et pour le monde, sans cesse mêlée aux -plaisirs d'une société exquise, où elle avait une place si brillante, -que chez le poëte indépendant et rêveur, habitué à s'inspirer du -spectacle des champs et des bois, où d'ailleurs il cherchait -ordinairement ses modèles. - -Madame de Sévigné, parvenue à la vieillesse, fit en Provence, dans -l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des Grignan -venait de célébrer sous ses yeux un double mariage, celui de son -petit-fils avec la fille d'un fermier général[14], et celui de sa -petite-fille, de cette charmante Pauline dont elle avait commencé -l'éducation, avec le marquis de Simiane; quand madame de Grignan, dont -la santé donnait des craintes depuis plusieurs années, fut atteinte -d'une maladie qui pendant quelque temps mit ses jours en péril. Madame -de Sévigné, dans cette circonstance, ressentit avec tant de force les -émotions d'une mère tendre, et en remplit les devoirs avec tant -d'ardeur, que sa santé, jusque-là excellente, en fut gravement altérée. -Dans l'instant où madame de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba -dangereusement malade elle-même: le 10 avril 1696, elle avait cessé de -vivre. Le voeu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses -lettres fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi: «Si -j'avais un coeur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et -sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma -vie soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien -clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la -Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître -votre mère et venir en ce monde beaucoup devant vous. C'est la règle et -la raison, ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos -coeurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que -cet ordre s'observe en moi, etc.» - - [14] C'était une mésalliance; mais, disait madame de Grignan, _il faut - bien quelquefois fumer ses terres_. - -Du vivant même de madame de Sévigné, son talent épistolaire était -célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu avec -intérêt les lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les cassettes du -surintendant Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées dans ses -Mémoires. Souvent quand une lettre charmante, comme elle en écrivait -tant, avait été lue par le parent ou l'ami auquel elle s'adressait, -celui-ci en parlait, la montrait, la prêtait. Elle n'ignorait point ces -indiscrétions, et ne s'y opposait pas. Il y avait ainsi des lettres -d'elle qui couraient de main en main, et qu'on désignait par un nom tiré -de ce qui en faisait le sujet principal ou le trait le plus saillant. -Madame de Coulanges lui écrivait en 1673: «Je ne veux pas oublier ce qui -m'est arrivé ce matin; on m'a dit: Madame, voilà un laquais de madame de -Thianges. J'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait à me -dire: _Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de -lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et celle de la -prairie_[15]. J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, -et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles -méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont délicieuses, et -vous êtes comme vos lettres.» Il était difficile que la correspondance -de madame de Sévigné, dont plusieurs échantillons avaient eu ainsi dans -le grand monde une sorte de publicité de son vivant, demeurât ignorée -après sa mort. Ce que la société de son temps avait vu de ses lettres -avait fait trop de bruit pour que sa famille ne les conservât pas avec -un soin religieux, et pour que le public oubliât quel dépôt avait dû -rester entre les mains de ses héritiers et n'en désirât point la -publication. - - [15] La lettre _du cheval_ n'a pas été conservée. On a celle _de la - prairie_, adressée à M. de Coulanges sous la date du 22 juillet 1671. - Madame de Sévigné y raconte plaisamment la désobéissance de son valet - Picard, qui n'a point voulu aller faner dans la prairie des Rochers. - Cette lettre est fort jolie, mais un peu tournée. - -Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 1726, par -les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte de Bussy, auquel -madame de Simiane avait remis des copies d'un assez grand nombre des -manuscrits de son aïeule. Cette édition fut reproduite plusieurs fois: -elle était encore très-incomplète. En 1754 il en parut une autre, dont -l'éditeur fut le chevalier de Perrin, ami de madame de Simiane. La -famille de madame de Sévigné n'avait point autorisé l'édition de l'abbé -de Bussy: elle donna son autorisation au nouvel éditeur, entre les mains -duquel elle remit les originaux de toutes les lettres déjà connues, et -de celles qui ne l'étaient pas encore. Mais comme certains passages des -premières éditions avaient soulevé beaucoup de plaintes de la part des -familles sur lesquelles madame de Sévigné révélait des détails peu -honorables, madame de Simiane chargea M. de Perrin d'y faire des -modifications et quelques retranchements. Elle voulut en outre qu'il -prît soin d'arranger tous les passages d'où l'on pouvait tirer des -conjectures fâcheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa mère. Ce -double voeu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que l'édition -de 1754, plus complète que les précédentes, et qui, de plus, a sur elles -l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est cependant -moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les éditeurs qui se -sont succédé depuis 1754 jusqu'en 1806, et qui tous ont reproduit -exactement, sauf quelques additions, le travail du chevalier de Perrin. -Le mérite de la dernière édition, celle de M. de Monmerqué, est d'offrir -un contrôle du travail de M. de Perrin par celui des éditeurs -antérieurs, qui ne sont qu'incomplets et rarement infidèles, et une -nouvelle révision du texte sur tous les originaux qui ont été -conservés. M. de Monmerqué a donné ainsi au public un texte -véritablement restauré. La collection s'est encore enrichie entre ses -mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le service rendu au -public par M. de Monmerqué serait plus complet, si au texte réparé par -ses soins il avait joint des notes plus instructives, moins sèches, plus -nombreuses. Il est vrai qu'un commentaire satisfaisant des lettres de -madame de Sévigné, et propre à dissiper toutes les obscurités qui s'y -rencontrent, exigerait un immense travail. - -Un esprit fin, délicat, pénétrant, enjoué; une raison droite et sûre, -souvent profonde; une imagination active, mobile, féconde, qui -s'intéresse à tout, qui reproduit avec une vérité et une vivacité -singulières de mouvements et de couleurs tous les objets qui l'ont -frappée; une sensibilité vive et douce, qui a sa source, non dans la -tête, mais dans le coeur; qui s'épanche aisément, abondamment, et dont -toutes les émotions se communiquent: tels sont les éléments divers dont -se compose le génie de madame de Sévigné. Pour se révéler avec toute -leur force et tout leur éclat quand elle tient la plume, ces dons -heureux de sa nature n'ont pas besoin que le travail et l'art viennent -les élaborer, les combiner, les transformer. Pour être spirituelle, -aimable, profonde, entraînante, madame de Sévigné n'a pas besoin de -vouloir et de calculer; il lui suffit pour cela de se livrer à ses -facultés: elle n'a qu'à être elle-même. Le naturel, l'abandon, l'élan -spontané, ces qualités, chez elle, accompagnent toutes les autres, pour -en doubler le prix. - -De là ce style négligé, naïf, expressif, plein de saillies, pittoresque, -hardi, varié, qui dans sa familiarité prend tous les tons et rassemble -tous les genres d'éloquence, même l'éloquence sublime. - -Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y -trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle: elles -forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instructifs: mais -cet intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu à leur succès. Ce -qui fait le charme le plus puissant de ce recueil, c'est la mise en -oeuvre de tant d'événements grands et petits, par l'esprit et par -l'imagination de madame de Sévigné. Ce qui frappe, ce qui séduit, c'est -bien moins l'importance ou la nouveauté des faits, que la finesse ou -l'élévation du penseur, que le coloris du peintre. A qui en douterait, -il n'y aurait qu'à faire lire les lettres qu'elle écrit des Rochers: là, -elle est bien loin de la cour, elle ignore toutes les nouvelles: ces -lettres ont-elles moins d'agrément? Elle nous attache alors seulement -par la nature de ses sentiments et de ses pensées, et par la forme dont -elle les revêt; elle nous intéresse aux plus petites choses, par la -manière vive dont elle les sent, les conçoit, les exprime. - -Madame de Sévigné est naturelle, naïve: mais il faut bien se garder, en -lui appliquant ces mots, de les prendre ou de paraître les prendre dans -un sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas, ne peut pas être l'instinct -aveugle d'un talent qui s'ignore lui-même, comme semblent le croire -beaucoup de ses admirateurs, qui, en appréciant son génie, n'ont à la -bouche que les mots de candeur, ingénuité, abandon, et retournent et -commentent ces mots en tant de façons et en leur laissant un sens si -étendu, qu'ils font d'elle, en vérité, une sorte de phénomène -impossible, une femme d'esprit et de génie de la société de Louis XIV, -presque aussi naturelle et aussi spontanée que l'arbre qui donne son -fruit[16]. Formée à l'école des anciens par Ménage; élevée dans l'amour -intelligent des choses délicates par la cour d'Anne d'Autriche; vivant -au milieu d'un monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait; -habituée, dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs[17] sur son -esprit et son bien dire, madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses -lettres tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et par -une sorte d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne -travaillait point ses lettres: qui oserait l'en accuser[18]? mais -croyons que, sans y mettre aucun apprêt, sans se préoccuper de leur -succès pour le présent ni pour l'avenir, elle avait conscience et se -sentait heureuse d'y verser toutes les saillies, toutes les réflexions -fines, tous les mots éloquents que son fertile génie trouvait sans -peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles étaient l'objet, -elle y souscrivait sans en être fière, sans en concevoir de hautes -espérances de gloire, mais non sans en être agréablement flattée. Disons -même qu'il est presque impossible qu'en les écrivant, malgré la rapidité -avec laquelle courait sa plume, elle ne se plût souvent à exciter -encore, par un léger et facile effort, l'enjouement, la finesse, la -verve de son esprit, soit pour se divertir par cette épreuve faite en -jouant sur elle-même, soit pour mieux satisfaire son obligeant désir -d'amuser sa fille ou ses amis, soit même pour s'attirer ces éloges, ces -admirations, dont elle ne croyait, au reste, qu'une partie, et dont sans -doute elle se fût passée très-aisément. Cette espèce de calcul ingénieux -et rapide, qui n'est qu'un léger coup de fouet donné à l'esprit, -qu'emporte assez sa propre verve, ne se fait-il pas sentir dans ce -passage, qui, nous n'en doutons pas, a été écrit aussi vite que -d'autres: «Je ne vois pas, dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez -à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être -auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des -harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites; on -vous fait des honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela: vous êtes -accablée; moi-même, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Que fait -votre paresse pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire dans -quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; -elle vous attend dans quelque moment perdu, pour vous faire au moins -souvenir d'elle, et vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, -m'avez-vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle -qui ne vous a jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux -jours; que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs, et qui -même quelquefois vous les faisais haïr; qui vous ai empêchée de mourir -d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère -troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre: -présentement je ne sais plus où j'en suis; les honneurs et les -représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me -semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui -donnez quelque espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez -vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage[19]. Le devoir et -la raison sont autour de vous, et ne vous donnent pas un moment de -repos; moi-même, qui les ai toujours tant honorés, je leur suis -contraire et ils me le sont: le moyen qu'ils vous laissent le temps de -lire de pareilles lanterneries?» - - [16] L'abbé de Vauxcelles, dans ses _Réflexions sur les Lettres de - madame de Sévigné_, emploie cette comparaison, sans faire entrevoir - jusqu'à quel point il la croit juste. C'est risquer de ne donner - qu'une idée fausse ou qu'une idée vague. - - [17] Il y en aurait long à citer, si l'on voulait rassembler tous les - éloges de son talent, toutes les définitions et toutes les - appréciations admiratives de son esprit, que ses amis lui adressèrent - à elle-même. Corbinelli allait jusqu'à dire, dans son style - entortillé, _qu'il voulait lui donner envie de la conformité que - Cicéron pouvait avoir avec elle sur le genre épistolaire_. Dès 1668, - Bussy avait fait mettre au-dessous du portrait de sa cousine, qu'il - avait dans son salon, cette inscription, dont il lui fit part: _Marie - de Rabutin, marquise de Sévigné, fille du baron de Chantal, femme d'un - génie extraordinaire et d'une solide vertu, compatibles avec la joie - et les agréments_. Tandis qu'elle trouvait dans chacun de ses amis un - critique louangeur, elle jouait continuellement le même rôle à l'égard - de sa fille. Elle ne cesse de célébrer et de caractériser le style de - madame de Grignan, non-seulement avec la complaisance d'une mère - tendre, mais avec la curiosité littéraire, la critique exercée, - l'_acumen_ d'une femme de goût, d'une connaisseuse en fait de style - épistolaire. - - [18] Il est bon de remarquer d'ailleurs que cela lui eût été - matériellement impossible. En effet, il lui arrive souvent d'écrire - plus de vingt lettres par mois à sa fille: et cela, non dans la - solitude des Rochers, mais à Paris, au milieu des affaires, des - visites, des fêtes, sans compter les correspondances avec d'autres, - qui allaient leur train. - - [19] La préciosité de ce passage est charmante. Mais quelquefois - madame de Sévigné tombe dans une autre espèce de préciosité plus - apprêtée et moins agréable. Elle écrit à Bussy en 1680, à - cinquante-quatre ans: «Je suis un peu fâchée que vous n'aimiez pas les - madrigaux. Ne sont-ils pas les maris des épigrammes? Ce sont de si - jolis ménages, quand ils sont bons!» De pareils traits sont rares - heureusement. Madame de Sévigné n'avait pu traverser tout à fait - impunément l'hôtel de Rambouillet. - - (Extrait du Dictionnaire encyclopédique de la France; _Univers - pittoresque_). - -On fait très-bien, toutes les fois qu'on veut se rendre compte de la -composition des lettres de madame de Sévigné, d'éloigner toute idée -d'artifice et d'ambition littéraire, d'immoler à la gloire de cette -femme unique tous les talents épistolaires à la Pline le jeune, et de -proclamer le naturel comme étant l'attribut propre et distinctif de son -génie. Mais, pour la juger au vrai point de vue, pour mieux saisir les -traits de cette délicate physionomie, il faut reconnaître que le naturel -se mélange chez elle d'une douce et facile coquetterie. Madame de -Sévigné unit fréquemment à une naïveté très-réelle, des raffinements -ingénieux, quelquefois même légèrement subtils. Elle est femme ingénue -et elle est artiste habile: mais, ce qu'il ne faut pas oublier, son art -lui-même est tout de premier mouvement; ses raffinements lui coûtent -peu; ils sont improvisés comme le reste. C'est une précieuse pleine de -bonhomie, de feu et d'abandon; c'est un bel esprit qui improvise d'après -son âme et son coeur, et qui désirant de plaire aux autres, y tient bien -plus pour les autres que pour lui-même. - - P. JACQUINET. - - - - -DU STYLE ÉPISTOLAIRE - -ET - -DE MADAME DE SÉVIGNÉ, - -PAR M. SUARD, - -SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. - - -Qu'est-ce qui caractérise essentiellement le style épistolaire? Il est -embarrassant de répondre à cette question. Le style épistolaire est -celui qui convient à la personne qui écrit et aux choses qu'elle écrit. -Le cardinal d'Ossat ne peut pas écrire comme Ninon; et Cicéron n'écrit -pas sur le meurtre de César du même ton dont il raconte le souper qu'il -a donné en impromptu à César. On pourrait appliquer le même principe au -style de l'histoire, de la fable, etc. Le style de Tacite n'a rien de -commun avec celui de Tite-Live, ni le style de la Fontaine avec celui de -Phèdre. - -A quoi servent ces distinctions de genres et de tons qu'on est parvenu à -introduire dans la littérature! On veut tout réduire en classes et en -genres; on prend pour le terme de la perfection dans chaque genre le -point où s'est arrêté l'écrivain qui a été le plus loin, et l'on semble -prescrire pour modèle la manière qu'il a prise. Cet esprit critique, qui -distingue particulièrement notre nation, a servi, il est vrai, à -répandre un goût plus sain et plus agréable, mais a contribué en même -temps à gêner l'essor des talents et à rétrécir la carrière des arts. -Heureusement, le génie ne se laisse pas garrotter par ces petites règles -que la pédanterie, la médiocrité, la fureur de juger, ont inventées et -s'efforcent de maintenir. L'homme de génie est comme Gulliver au milieu -des Lilliputiens qui l'enchaînent pendant son sommeil: en se réveillant, -il brise sans effort ces liens fragiles que les nains prenaient pour des -câbles. - -Revenons au style épistolaire. Rien ne se ressemble moins que le style -épistolaire de Cicéron et celui de Pline, que le style de madame de -Sévigné et celui de M. de Voltaire. Lequel faut-il imiter? Ni l'un ni -l'autre, si l'on veut être quelque chose; car on n'a véritablement un -style que lorsqu'on a celui de son caractère propre et de la tournure -naturelle de son esprit, modifié par le sentiment qu'on éprouve en -écrivant. - -Les lettres n'ont pour objet que de communiquer ses pensées et ses -sentiments à des personnes absentes: elles sont dictées par l'amitié, la -confiance, la politesse. C'est une conversation par écrit: aussi le ton -des lettres ne doit différer de celui de la conversation ordinaire que -par un peu plus de choix dans les objets et de correction dans le style. -La rapidité de la parole fait passer une infinité de négligences que -l'esprit a le temps de rejeter lorsqu'on écrit, même avec rapidité; et -d'ailleurs l'homme qui lit n'est pas aussi indulgent que celui qui -écoute. - -Le naturel et l'aisance forment donc le caractère essentiel du style -épistolaire; la recherche d'esprit, d'élégance ou de correction y est -insupportable. - -La philosophie, la politique, les arts, les anecdotes et les bons mots, -tout peut entrer dans les lettres, mais avec l'air d'abandon, d'aisance -et de premier mouvement, qui caractérise la conversation des gens -d'esprit. - -Quel est celui qui écrit le mieux? Celui qui a plus de mobilité dans -l'imagination, plus de prestesse, de gaieté et d'originalité dans -l'esprit, plus de facilité et de goût dans la manière de s'exprimer. - -Mais pourquoi l'homme le plus spirituel, le plus animé et le plus gai -dans la conversation est-il souvent froid, sec et commun dans ses -lettres? C'est qu'il y a des hommes que la société excite, et d'autres -qu'elle déconcerte. Le mouvement de la société est une espèce d'ivresse -qui donne à l'esprit des uns plus de ressort et d'activité, qui trouble -et engourdit l'esprit des autres. Les premiers restent froids lorsqu'ils -sont dans leur cabinet, la plume à la main; ceux-ci y retrouvent -l'exercice plus libre de toutes leurs facultés. - -On conçoit aisément que les femmes qui ont de l'esprit, et un esprit -cultivé, doivent mieux écrire les lettres que les hommes même qui -écrivent le mieux. La nature leur a donné une imagination plus mobile, -une organisation plus délicate! leur esprit, moins cultivé par la -réflexion, a plus de vivacité et de premier mouvement; il est plus -_primesautier_, comme dit Montaigne: renfermées dans l'intérieur de la -société, et moins distraites par les affaires et par l'étude, elles -mettent plus d'attention à observer les caractères et les manières; -elles prennent plus d'intérêt à tous les petits événements qui occupent -ou amusent ce qu'on appelle le monde. Leur sensibilité est plus prompte, -plus vive, et se porte sur un plus grand nombre d'objets. Elles ont -naturellement plus de facilité à s'exprimer; la réserve même que leur -prescrivent l'éducation et les moeurs sert à aiguiser leur esprit, et -leur inspire sur certains objets des tournures plus fines et plus -délicates; enfin, leurs pensées participent moins de la réflexion, leurs -opinions tiennent plus à leurs sentiments, et leur esprit est toujours -modifié par l'impression du moment: de là cette souplesse et cette -variété de tons qu'on remarque si communément dans leurs lettres; cette -facilité de passer d'un objet à d'autres très-divers, sans effort et par -des transitions inattendues, mais naturelles; ces expressions et ces -associations de mots, neuves et piquantes sans être recherchées; ces -vues fines et souvent profondes, qui ont l'air de l'inspiration; enfin -ces négligences heureuses, plus aimables que l'exactitude. Les hommes -d'esprit, et plus habitués à penser et à écrire, mettent tout -naturellement et comme malgré eux, dans leurs idées, une méthode qui y -donne trop l'air de la réflexion; et dans leur style, une correction -incompatible avec cette grâce négligée et abandonnée qu'on aime dans les -lettres des femmes. - -D'ordinaire, a dit, je crois, Voltaire, les savants écrivent mal les -lettres familières, comme les danseurs font mal la révérence. - -Les lettres de Balzac et de Voiture, qui ont eu tant de succès dans le -siècle dernier, sont oubliées aujourd'hui, parce que l'amour du bel -esprit est moins vif, le goût plus formé, et l'art d'écrire mieux connu. -Il est resté de ce siècle immortel des lettres de deux femmes, qui -vivront autant que notre langue: tout le monde a lu les lettres de -madame de Maintenon, et l'on ne peut se lasser de relire celles de -madame de Sévigné. Mais quelle différence entre ces deux femmes -célèbres! Les lettres de la première sont pleines d'esprit et de raison: -le style en est élégant et naturel; mais le ton en est sérieux et -uniforme. Quelle grâce, au contraire, quelle variété, quelle vivacité -dans celles de madame de Sévigné! - -Ce qui la distingue particulièrement, c'est cette sensibilité momentanée -qui s'émeut de tout, se répand sur tout, reçoit avec une rapidité -extrême différents genres d'impressions. Son imagination est une glace -pure et brillante où tous les objets vont se peindre, mais qui les -réfléchit avec un éclat qu'ils n'ont pas naturellement. Cette mobilité -d'âme est ce qui fait le talent des poëtes, surtout des poëtes -dramatiques, qui sont obligés de revêtir presque en même temps des -caractères très-divers, et de se pénétrer des sentiments les plus -opposés, lorsqu'ils ont à faire parler dans la même scène l'homme -passionné et l'homme tranquille, l'homme vertueux et le scélérat, Néron -et Burrhus, Mahomet et Zopire, etc. - -On a dit que madame de Sévigné était une caillette: cela peut être, si -l'on entend simplement par caillette une femme sans cesse occupée de -tous les mouvements de la société, de tous les mots qui échappent, de -tous les événements qui s'y succèdent; qui saisit tous les ridicules, -recueille toutes les médisances; qui conte avec la même vivacité une -sottise plaisante et la mort d'un grand homme, le succès d'un sermon et -le gain d'une bataille. Mais comment peut-on donner le nom de -_caillette_ à une femme du meilleur ton, très-instruite, pleine -d'esprit, de grâces, de gaieté et d'imagination, admirée et recherchée -des hommes les plus distingués du siècle de Louis XIV? - -Le mérite de son style est bien difficile à sentir pour un étranger: il -tient au progrès qu'a fait la société en France, où elle a créé un -langage qui n'est bien connu que des personnes qui ont vécu quelque -temps dans la bonne compagnie. Les finesses de ce langage consistent -particulièrement dans un grand nombre de termes qui, étant un peu -détournés de leur sens primitif, expriment des idées accessoires dont -les nuances se sentent plutôt qu'elles ne se définissent. Il y a une -infinité d'expressions et de tournures qui reviennent sans cesse dans -nos conversations, et qui n'ont point d'équivalent dans les autres -langues. Les mots _sentiment_ et _galanterie_, qui expriment des idées -bien distinctes pour un Français, ne peuvent se traduire ni en latin, ni -en italien, ni en anglais. Il faut qu'un étranger soit fort avancé dans -la connaissance de notre langue pour être en état de sentir le charme -des lettres de madame de Sévigné et celui des fables de la Fontaine. - -Le comte de la Rivière, parent de madame de Sévigné, et de qui on a un -recueil de lettres en deux volumes, dit quelque part: _Quand on a lu une -lettre de madame de Sévigné, on sent quelque peine, parce qu'on en a une -de moins à lire_. Ce mot vaut mieux que le reste du recueil. - -Ce qui ajoute un grand prix aux lettres de madame de Sévigné, c'est une -foule de traits qui nous peignent cette cour brillante de Louis XIV. On -aime à se trouver, pour ainsi dire, en société avec les plus grands -personnages de ce beau règne, qui, malgré les censures d'une philosophie -sèche et sévère, a toujours un éclat et un air de grandeur qui attache -et qui impose. Je ne crois pas que notre siècle ait jamais le même -attrait pour nos descendants. _Ce qui me dégoûte de l'histoire_, disait -une femme de beaucoup d'esprit, _c'est de penser que ce que je vois -aujourd'hui sera de l'histoire un jour_[20]. Ce mot est spirituel, mais -ne doit pas être pris à la lettre. L'histoire des intrigues du Vatican -ne doit pas nous dégoûter de celle de la république romaine. - - [20] On croit que ce mot est de madame du Deffant. - -M. de Voltaire n'a pas rendu justice à madame de Sévigné, dans sa notice -des écrivains du siècle de Louis XIV. «C'est dommage, dit-il, qu'elle -manque absolument de goût, qu'elle ne sache pas rendre justice à Racine, -qu'elle égale l'oraison funèbre prononcée par Mascaron au grand -chef-d'oeuvre de Fléchier.» Il est vrai qu'elle a écrit qu'_on se -dégoûterait de Racine comme du café_, et en cela elle a fait une double -méprise; mais il ne faut pas toujours attribuer à un défaut de goût une -faute de goût. Les gens d'esprit se trompent tous les jours dans les -jugements qu'ils portent de leurs contemporains: c'est que ce n'est pas -le goût seul qui juge: les préventions personnelles, les affections, les -rivalités, l'opinion publique, séduisent et égarent les meilleurs -esprits. Madame de Sévigné avait vu naître les chefs-d'oeuvre de -Corneille: élevée dans l'admiration de ce grand homme, son enthousiasme -était bien légitime, mais, comme tout enthousiasme, il était un peu -exclusif. Lorsque Racine vint apporter sur le théâtre des moeurs plus -faibles, un ton moins élevé, une grandeur moins apparente, elle crut -qu'il avait dégradé le caractère de la tragédie, parce qu'elle comparait -Racine à Corneille, et qu'elle ne pouvait juger de la perfection d'une -tragédie que d'après celles de Corneille: _Pardonnons-lui_, disait-elle, -_de méchants vers en faveur des sublimes et divines beautés qui nous -transportent: ce sont des traits de maître qui sont inimitables. -Despréaux en dit encore plus que moi._ En se trompant ainsi, on voit que -son erreur était sans prévention et sans humeur. Il faut bien se garder -de la mettre au rang des Nevers, des Deshoulières, de cette cabale -acharnée qui persécutait Racine en protégeant Pradon. Voyez avec quelle -aimable sensibilité elle parle d'une représentation d'_Esther_ à -Saint-Cyr: «Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce. -C'est un rapport de la musique, des vers, des chants et des personnes, -si parfait qu'on n'y souhaite rien. On est attentif, et l'on n'a point -d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce. Tout y est -simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette -fidélité à l'histoire sainte donne du respect: tous les chants -convenables aux paroles sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans -larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce est celle -du goût et de l'attention.» - -Quant à la comparaison de Mascaron avec Fléchier, M. de Voltaire s'est -bien trompé. - -L'oraison funèbre de Mascaron parut la première, et madame de Sévigné la -trouva belle; mais lorsqu'elle vit celle de Fléchier, elle n'hésita pas -à lui donner la préférence. Lors même qu'elle se trompe, on trouve dans -ses jugements et dans ses opinions toujours de la bonne foi, et jamais -de suffisance. - -Il me semble que ceux même qui aiment le plus cette femme extraordinaire -ne sentent pas encore assez toute la supériorité de son esprit. Je lui -trouve tous les genres d'esprit: raisonneuse ou frivole, plaisante ou -sublime, elle prend tous les tons avec une facilité inconcevable. Je ne -puis pas me refuser au désir de justifier mon admiration par la citation -des traits les plus piquants qui se présenteront à ma mémoire ou à mes -yeux, en parcourant ses lettres au hasard. - -C'est surtout dans les récits et les tableaux où la grâce, la souplesse -et la vivacité de son esprit brillent avec le plus d'éclat. Il n'y a -rien peut-être à comparer à ce conte de l'archevêque de Reims, le -Tellier: «L'archevêque de Reims revenait fort vite de Saint-Germain, -c'était comme un tourbillon; s'il se croit grand seigneur, ses gens le -croient encore plus que lui. Il passait au travers de Nanterre, tra, -tra, tra: ils rencontrent un homme à cheval: Gare! gare! Ce pauvre homme -veut se ranger, son cheval ne le veut pas, et enfin le carrosse et les -six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, -et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse fut versé -et renversé: en même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à -être roués, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et -s'enfuient, et courent encore, pendant que les laquais et le cocher de -l'archevêque même se mettent à crier: _Arrête, arrête ce coquin! qu'on -lui donne cent coups!_ - -«L'archevêque, en racontant ceci disait: _Si j'avais tenu ce maraud-là, -je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles._» - -Voici un tableau d'un autre genre: «Madame de Brissac avait aujourd'hui -la colique; elle était au lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde: -je voudrais que vous eussiez vu ce qu'elle faisait de ses douleurs, et -l'usage qu'elle faisait de ses yeux, et des cris et des bras, et des -mains qui traînaient sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait -qu'on eût. _Chamarrée_ de tendresse et d'admiration, j'admirais cette -pièce et la trouvais si belle, que mon attention a dû paraître un -saisissement, dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez que -c'était pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Montjeu et Planci, que la scène -était ouverte.» - -Écoutez-la à présent annoncer la mort subite de M. de Louvois; voyez -comme son ton s'élève sans se guinder. «Il n'est donc plus, ce ministre -puissant et superbe, dont le _moi_ occupait tant d'espace, était le -centre de tant de choses! Que d'intérêts à démêler, d'intrigues à -suivre, de négociations à terminer!... O mon Dieu! encore quelque temps: -je voudrais humilier le duc de Savoie, écraser le prince d'Orange: -encore un moment!... Non, vous n'aurez pas un moment, un seul moment.» -Ce dernier mouvement n'est-il pas digne de Bossuet? Il me semble qu'on -n'est pas plus sublime avec plus de simplicité. - -Lorsque le prince de Longueville fut tué au passage du Rhin, on ne -savait comment l'apprendre à la duchesse de Longueville, sa mère, qui -l'idolâtrait. Il fallait pourtant lui annoncer qu'il y avait eu une -affaire: Comment se porte mon frère, dit-elle? _Sa pensée n'osa pas -aller plus loin_, ajoute madame de Sévigné. Ce trait n'est-il pas -admirable? Le tableau qu'elle fait ensuite de la douleur de cette mère -tendre fait frissonner. - -«Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune doit consoler -de n'être pas au nombre des heureux; on en trouve la mort moins amère.» -Les lettres de madame de Sévigné sont semées de réflexions semblables, -d'une vérité frappante, exprimées d'une manière énergique, fine, -originale, et entremêlées souvent de traits plaisants et curieux. - -Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa -connaissance qui venait de mourir: «Quand elle fut près de mourir -l'année passée, je disais, en voyant sa triste convalescence et sa -décrépitude: Mon Dieu! elle mourra deux fois bien près l'une de l'autre. -Ne disais-je pas vrai? Un jour Patris étant revenu d'une grande maladie -à quatre-vingts ans, et ses amis s'en réjouissant avec lui et le -conjurant de se lever: Hélas! leur dit-il, est-ce la peine de se -rhabiller?» - -«Il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, dit-elle ailleurs, il -saura bien trouver ses petites consolations: c'est sa fantaisie d'être -content.» - -«Les longues maladies usent la douleur, et les longues espérances usent -la joie.» - -«On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps: il faut être, si -l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices.» - -Elle montre partout un grand penchant à la dévotion et une grande -tiédeur sur la pratique. «Mon Dieu, qu'il est heureux (dit-elle du -fameux cardinal de Retz)! que j'envierais quelquefois son épouvantable -tranquillité sur tous les devoirs de la vie! On se ruine quand on veut -s'acquitter.» - -Sa dévotion est douce et humaine. «Nous parlons quelquefois de l'opinion -d'Origène et de la nôtre: nous avons de la peine à nous faire entrer une -éternité de supplices dans la tête, à moins que la soumission ne vienne -au secours.» - -Combien de réflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, et la -mort! - -«La mort me paraît si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle y -mène, que par les épines qui s'y rencontrent.» - -«Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble que j'ai -été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la -vieillesse: je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien au moins ménager -de n'aller pas plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des -infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des _défigurements_, -qui sont près de m'outrager. Mais j'entends une voix qui dit: Il faut -marcher malgré vous; ou bien, si vous ne le voulez pas, il faut mourir; -ce qui est une autre extrémité où la nature répugne.» - -«Je regardais une pendule, et prenais plaisir à penser: voilà comme on -est quand on souhaite que cette aiguille marche: cependant elle tourne -sans qu'on la voie, et tout arrive à la fin.» - -Il lui échappe quelquefois des expressions hardies qu'on pourrait -trouver maniérées en les considérant isolées, mais qui, vues à leur -place, paraissent très-naturelles: c'est, il est vrai, le naturel d'une -femme dont l'imagination est très-vive et l'esprit très-orné. «Je ne -connais plus les plaisirs, dit-elle quelque part; j'ai beau frapper du -pied, rien ne sort qu'une vie triste et uniforme.» On voit qu'elle -venait de lire dans Plutarque le mot de Pompée, qui se vantait qu'en -quelque endroit de l'Italie qu'il frappât du pied, il en sortirait des -légions prêtes à obéir à ses ordres. - -Pour faire entendre que le crédit d'un ministre diminue, madame de -Sévigné dit que _son étoile pâlit_. Cette figure n'est-elle pas heureuse -et brillante, sans aucune affectation? - -Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours naturel; et -ce naturel se fait surtout sentir par une négligence abandonnée qui -plaît, et par une rapidité qui entraîne. On sent partout ce qu'elle dit -quelque part: _J'écrirais jusqu'à demain; mes pensées, ma plume, mon -encre, tout vole._ - -Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie d'une gaieté -un peu libre pour une femme? quelle adresse dans la tournure! quelle -mesure dans l'expression! Elle fait tout entendre sans rien prononcer. -On peut se rappeler un mot de ce genre sur la Brinvilliers. - -Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame de Sévigné, -c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa fille, dont les -expressions se varient sous mille formes diverses, toujours sensibles, -toujours intéressantes; mais ce sont les traits les moins propres à être -cités, parce que ce ne sont ordinairement que des expressions et des -tournures très-simples, qui ne peuvent guère se détacher des -circonstances ou des idées accessoires qui les environnent. Quelquefois -cependant son sentiment s'embellit par la pensée et par l'imagination. - -Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures -très-ingénieuses sans cesser d'être naturelles. «Savez-vous ce que je -fais de ma lunette? écrit-elle à madame de Grignan. Je ne cesse de la -tourner du côté dont elle éloigne; les importuns qui m'environnent -disparaissent, et je peux ne penser qu'à vous.» - -«Je regrette, dit-elle dans un autre endroit, ce que je passe de ma vie -sans vous, et j'en précipite les restes pour vous retrouver, comme si -j'avais bien du temps à perdre.» Elle répète plusieurs fois cette idée: -«Je suis bien aise que le temps coure et m'entraîne avec lui, pour me -redonner à vous.» Et dans un autre endroit: «Je suis si désolée de me -retrouver toute seule, que, contre mon ordinaire, je souhaite que le -temps galope, et pour me rapprocher celui de vous revoir, et pour -m'effacer un peu ces impressions trop vives.... Est-ce donc cette pensée -si continuelle qui vous fait dire qu'il n'y a point d'absence? J'avoue -que, par ce côté, il n'y en a point. Mais comment appelez-vous ce que -l'on sent quand la présence est si chère? Il faut, de nécessité, que le -contraire soit bien amer. - -«Mon coeur est en repos quand il est près de vous; c'est son état -naturel, le seul qui peut lui plaire.... - -«Il me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de tout ce que -j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais -fait autre chose que pleurer.... Je ne sais où me sauver de vous, -dit-elle ailleurs à sa fille.» - -Elle écrit au président de Moulceau: «J'ai été reçue à bras ouverts de -madame de Grignan, avec tant de joie, de tendresse et de reconnaissance, -qu'il me semblait que je n'étais pas venue encore assez tôt ni d'assez -loin.» - -Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme si aimable et -si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la vérité: madame de -Sévigné, avec tant d'esprit et un si bon esprit, avait aussi les -sottises de son siècle et de son rang. Elle était glorieuse de sa -naissance jusqu'à la puérilité. On la voit se pâmer d'admiration sur la -généalogie de la maison de Rabutin, que le comte de Bussy se proposait -d'écrire; elle croit que toute l'Europe va s'intéresser à cette belle -histoire. - -Elle était enivrée, comme presque tout son siècle, de la grandeur de -Louis XIV. Ce prince lui parla un jour, après la représentation -d'_Esther_, à Saint-Cyr: sa vanité se montre et se répand, à cette -occasion, avec une joie d'enfant. Le passage est curieux. «Le roi -s'adressa à moi, et me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été -contente. Moi, sans m'étonner, je répondis: Sire, je suis charmée; ce -que je sens est au-dessus des paroles. Le roi me dit: Racine a bien de -l'esprit. Je lui dis: Sire, il en a beaucoup, mais en vérité ces jeunes -personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si -elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah! pour cela, reprit-il, il -est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie. -Monsieur et madame la princesse me vinrent dire un mot; madame de -Maintenon, un éclair: je répondis à tout, car j'étais en fortune.» - -C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est éclipsée un moment par -la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa un menuet avec madame -de Sévigné. Après le menuet, elle se trouva près de son cousin le comte -de Bussy, à qui elle dit: _Il faut avouer que nous avons un grand roi! -Oui, sans doute, ma cousine_, répondit Bussy; _ce qu'il vient de faire -est vraiment héroïque!_ Il faut avouer que de toutes les sottises -humaines, il n'y en a point de plus sottes que celles de la vanité. - - - - -PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ, - -PAR - -Mme LA FAYETTE, SOUS LE NOM D'UN INCONNU[21]. - - -Tous ceux qui se mêlent de peindre les belles se tuent de les embellir -pour leur plaire, et n'oseraient leur dire un seul mot de leurs défauts. -Pour moi, Madame, grâce au privilége d'_inconnu_ dont je jouis auprès de -vous, je m'en vais vous peindre tout hardiment, et vous dire vos vérités -bien à mon aise, sans crainte de m'attirer votre colère. Je suis au -désespoir de n'en avoir que d'agréables à vous conter; car ce me serait -un grand plaisir si, après vous avoir reproché mille défauts, je me -voyais cet hiver aussi bien reçu de vous que mille gens qui n'ont fait -toute leur vie que vous importuner de louanges. Je ne veux point vous en -accabler, ni m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que -votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que -vingt ans; que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont -incomparables. Je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre -miroir vous le dit assez: mais comme vous ne vous amusez pas à lui -parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous -parlez; et c'est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc, Madame, si -par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si -fort votre personne, qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi -charmante, lorsque vous êtes animée dans une conversation d'où la -contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous -sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de -vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre -teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher -que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux; -et que, quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose -à la régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la -plus achevée. Vous pouvez juger que si je vous suis inconnu, vous ne -m'êtes pas inconnue; et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois -l'honneur de vous voir et de vous entendre, pour avoir démêlé ce qui -fait en vous cet agrément dont tout le monde est surpris. Mais je veux -encore vous faire voir, Madame, que je ne connais pas moins les qualités -solides qui sont en vous, que je fais les agréables dont on est touché. -Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et -incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser. Vous êtes sensible à la -gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux plaisirs: vous -paraissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous; -votre présence augmente les divertissements, et les divertissements -augmentent votre beauté, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est -l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire -qu'à qui que ce soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée; -mais, à la honte de notre sexe, cette tendresse vous a été inutile, et -vous l'avez renfermée dans le vôtre, en la donnant à madame de la -Fayette. Ah! Madame, s'il y avait quelqu'un au monde d'assez heureux -pour que vous ne l'eussiez pas trouvé indigne du trésor dont elle jouit, -et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériterait de -souffrir seul toutes les disgrâces à quoi l'amour peut soumettre tous -ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le maître d'un -coeur comme le vôtre, dont les sentiments fussent expliqués par cet -esprit galant que les dieux vous ont donné! Votre coeur, Madame, est -sans doute un bien qui ne peut se mériter; jamais il n'y en eut un si -généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous -soupçonnent de ne pas le montrer toujours tel qu'il est; mais au -contraire vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit -honorable, que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence -vous obligerait de cacher. Vous êtes la plus civile et la plus -obligeante personne qui ait jamais été; et, par un air libre et doux qui -est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance -paraissent en votre bouche des protestations d'amitié; et tous les gens -qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de votre estime et de -votre bienveillance, sans qu'ils puissent se dire à eux-mêmes quelle -marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre. Enfin, vous avez -reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données qu'à vous; et le -monde vous est obligé de lui être venue montrer mille agréables qualités -qui jusqu'ici lui avaient été inconnues. Je ne veux point m'embarquer à -vous les dépeindre toutes, car je romprais le dessein que j'ai fait de -ne pas vous accabler de louanges; et, de plus, Madame, pour vous en -donner qui fussent - - Dignes de vous, et dignes de paraître, - Il faudrait être votre amant, - Et je n'ai pas l'honneur de l'être[22]. - - - [21] Madame de Sévigné dit, dans sa lettre du 1er décembre 1675, que - ce portrait fut écrit par madame de la Fayette vers l'année 1659; - madame de Sévigné avait alors trente-trois ans. - - [22] Parodie de ces derniers vers de la Pompe funèbre de Voiture, par - Sarrazin: - - ... Pour bien faire voir ces choses par écrit, - Et dignes de Voiture, et dignes de paraître, - Il faudrait être bel esprit, - Et je n'ai pas l'honneur de l'être. - - - - -PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ - -PAR LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN; - -TIRÉ DE LA GÉNÉALOGIE MANUSCRITE DE LA MAISON DE RABUTIN. - - -Marie de Rabutin, fille de Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantal, -et de Marie de Coulanges, naquit toute pleine de grâces: ce fut un grand -parti pour le bien; mais pour le mérite, elle ne se pouvait dignement -assortir. Elle épousa Henri de Sévigné, d'une bonne et ancienne maison -de Bretagne; et quoiqu'il eût de l'esprit, tous les agréments de Marie -ne le purent retenir; il aima partout, et n'aima jamais rien de si -aimable que sa femme. Cependant elle n'aima que lui, bien que mille -honnêtes gens eussent fait des tentatives auprès d'elle. Sévigné fut tué -en duel, elle étant encore fort jeune. Cette perte la toucha vivement: -ce ne fut pourtant pas, à mon avis, ce qui l'empêcha de se remarier, -mais seulement sa tendresse pour un fils et pour une fille que son mari -lui avait laissés, et quelque légère appréhension de trouver encore un -ingrat. Par sa bonne conduite (je n'entends pas parler ici de ses -moeurs[23], je veux dire par sa bonne administration), elle augmenta son -bien, ne laissant pas de faire la dépense d'une personne de sa qualité: -de sorte qu'elle donna un grand mariage à sa fille, et lui fit épouser -François-Adhémar de Monteil, comte de Grignan, lieutenant pour le roi -en Languedoc, et puis après en Provence. Ce ne fut pas le plus grand -bien qu'elle fit à Françoise de Sévigné: la bonne _nourriture_[24] -qu'elle lui donna, et son exemple, sont des trésors que les rois même ne -peuvent pas toujours donner à leurs enfants. Elle en avait fait aussi -quelque chose de si extraordinaire, que moi, qui ne suis point du tout -flatteur, je ne me pouvais lasser de l'admirer, et que je ne la nommais -plus, quand j'en parlais, que _la plus jolie fille de France_, croyant -qu'à cela tout le monde la devait connaître[25]. - - [23] M. de Monmerqué fait observer avec raison que ce mot ne doit pas - être pris en mauvaise part. Bussy veut dire seulement que par - _conduite_ il n'entend pas parler des _moeurs_ de madame de Sévigné, à - l'éloge desquelles il n'a plus rien à ajouter; mais qu'il prend ce mot - dans le sens de la _gestion_ et de l'_administration_ de ses biens. - - [24] Éducation. Ce mot a vieilli, et ne s'emploie plus dans ce sens. - - [25] On voit par ce passage que c'était le comte de Bussy qui avait - désigné ainsi Mlle de Sévigné. Le mot de _joli_ avait alors plutôt la - signification de _charmant_ que celle de _beau_. «Nos Français sont si - aimables et si jolis» dit madame de Sévigné, lettre du 28 mars 1676. - -Marie de Rabutin acheta encore à son fils la charge de guidon des -gendarmes de M. le Dauphin[26]; ce qu'elle fit habilement, n'y ayant -rien de mieux pensé que d'attacher de bonne heure ses enfants auprès -d'un jeune prince, qui a toujours plus d'égards un jour pour ses -premiers serviteurs que pour les autres. - - [26] Cette partie de la généalogie aura sans doute été composée avant - l'année 1677, époque à laquelle M. de Sévigné acheta du marquis de la - Fare la charge de sous-lieutenant des gendarmes de M. le Dauphin. - -Les soins que Marie de Rabutin avait pris de sa maison n'y avaient pas -seuls mis tout le bon ordre qui y était: il faut rendre honneur à qui il -est dû. L'abbé de Coulanges, son oncle, homme d'esprit et de mérite, -l'avait fort aidée à cela. - -Qui voudrait ramasser toutes les choses que Marie de Rabutin a dites en -sa vie, d'un tour fin, agréable, naturellement, et sans affecter de les -dire, il n'aurait jamais fait. Elle avait la vivacité et l'enjouement de -son père, mais beaucoup plus poli. On ne s'ennuyait jamais avec elle; -enfin elle était de ces gens qui ne devraient jamais mourir, comme il y -en a d'autres qui ne devraient jamais naître. - -Voici un éloge que la seule justice me fit mettre au-dessous d'un de ses -portraits: - - MARIE DE RABUTIN, - MARQUISE DE SÉVIGNÉ, - FILLE DU BARON DE CHANTAL, - FEMME D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE - ET D'UNE SOLIDE VERTU, - COMPATIBLES AVEC BEAUCOUP D'AGRÉMENTS[27]. - - - [27] Cette inscription était placée au-dessous du portrait de madame - de Sévigné, qui était dans le salon de M. de Bussy-Rabutin. - - - - -LETTRE DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN - -A LA MARQUISE DE COLIGNY. - - -A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE[28]. - -Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse un recueil de -ce que nous nous sommes écrit, votre tante de Sévigné et moi. J'approuve -votre désir, et je loue votre bon goût: rien n'est plus beau que les -lettres de madame de Sévigné; l'agréable, le badin et le sérieux y sont -admirables; on dirait qu'elle est née pour chacun de ces caractères. -Elle est naturelle, elle a une noble facilité dans ses expressions, et -quelquefois une négligence hardie, préférable à la justesse des -académiciens. Rien ne languit dans son style, rien n'y est forcé; il n'y -a personne qui ne crût qu'il en ferait bien autant: _ma questo facile è -quanto difficile_. - -Pour ce qui me regarde dans ce recueil, ma chère fille, je n'en parlerai -point; je hais les airs de vanité, et encore plus ceux d'une fausse -modestie. Madame de Sévigné dit que je suis le _fagot_ de son esprit, et -moi je dis que c'est elle qui m'allume; et ce qui me le persuade, c'est -que je n'ai pas tant d'esprit avec les autres qu'avec elle. Mais enfin -ce recueil est curieux; et digne d'être dans le cabinet d'un roi honnête -homme, c'est-à-dire dans celui de Louis le Grand. Tous les gens délicats -auraient du plaisir à le lire, si on le voyait de notre temps: mais quel -sera son prix à la postérité? car vous savez, ma chère fille, qu'en -matière d'esprit, - - On aime mieux cent morts au-dessus de sa tête - Qu'un seul vivant à ses côtés. - -Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de madame de -Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles sont presque -toutes dans celles de madame de Sévigné, c'est qu'elles ont encore leurs -agréments, et qu'elles ne gâtent rien aux endroits où elles se trouvent. - - BUSSY-RABUTIN. - - - [28] Cette lettre est placée à la tête des deux volumes in-folio, - écrits de la main du comte de Bussy, qui contiennent la copie de sa - correspondance avec madame de Sévigné. - - - - -LETTRES - -CHOISIES - -DE - -MME DE SÉVIGNÉ. - - - - -LETTRE PREMIÈRE. - -DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 25 novembre 1655. - -Vous faites bien l'entendu, M. le comte; sous ombre que vous écrivez -comme un petit Cicéron, vous croyez qu'il vous est permis de vous moquer -des gens: à la vérité, l'endroit que vous avez remarqué m'a fait rire de -tout mon coeur; mais je suis étonnée qu'il n'y eût que cet endroit de -ridicule, car, de la manière dont je vous écrivis, c'est un miracle que -vous ayez pu comprendre ce que je voulais vous dire; et je vois bien -qu'en effet vous avez de l'esprit, ou que ma lettre est meilleure que je -ne pensais: quoi qu'il en soit, je suis bien aise que vous ayez profité -de l'avis que je vous donnais. - -On m'a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontière cet hiver: -comme vous savez, mon pauvre comte, que je vous aime un peu -rustaudement, je voudrais qu'on vous l'accordât, car on dit qu'il n'y a -rien qui avance tant les gens, et vous ne doutez pas de la passion que -j'ai pour votre fortune: ainsi, quoi qu'il puisse arriver, je serai -contente. Si vous demeurez sur la frontière, l'amitié solide y trouvera -son compte; si vous revenez, l'amitié tendre sera satisfaite. - -Madame de Roquelaure[29] est revenue tellement belle, qu'elle défit hier -le Louvre à plate couture: ce qui donne une si terrible jalousie aux -belles qui y sont, que par dépit on a résolu qu'elle ne serait pas des -après-soupers, qui sont gais et galants, comme vous savez. Madame de -Fiennes voulut l'y faire demeurer hier; mais on comprit, par la réponse -de la reine, qu'elle pouvait s'en retourner. - -Le prince d'Harcourt[30] et la Feuillade[31] eurent querelle avant-hier -chez Jeannin; le prince disant que le chevalier de Gramont avait l'autre -jour ses poches pleines d'argent, il en prit à témoin la Feuillade, qui -dit que cela n'était point, et qu'il n'avait pas un sou.--Je vous dis -que si.--Je vous dis que non.--Taisez-vous, la Feuillade.--Je n'en ferai -rien.--Là-dessus le prince lui jette une assiette à la tête; l'autre lui -jette un couteau; ni l'un ni l'autre ne porte: on se met entre deux, on -les fait embrasser; le soir ils se parlent au Louvre, comme si de rien -n'était. Si vous avez jamais vu le procédé des académistes[32] qui ont -_campos_, vous trouverez que cette querelle y ressemble fort. - -Adieu, mon cher cousin: mandez-moi s'il est vrai que vous vouliez passer -l'hiver sur la frontière, et croyez bien que je suis la plus fidèle amie -que vous ayez au monde. - - - [29] Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude. - - [30] Charles de Lorraine. - - [31] François, vicomte d'Aubusson, duc de la Feuillade, pair, et - depuis maréchal de France. - - [32] Jeunes gens qui faisaient leur cours d'équitation. - - - - -2.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE[33]. - - -Aujourd'hui lundi 17 novembre 1664, M. Fouquet a été pour la seconde -fois sur la sellette; il s'est assis sans façon, comme l'autre fois. M. -le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main: il a répondu -qu'il avait déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment. -Là-dessus M. le chancelier s'est jeté dans de grands discours, pour -faire voir le pouvoir légitime de la chambre; que le roi l'avait -établie, et que les commissions avaient été vérifiées par les compagnies -souveraines. - -M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par autorité, que -quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on y avait fait réflexion. - -M. le chancelier a interrompu: Comment! vous dites donc que le roi abuse -de sa puissance? M. Fouquet a répondu: C'est vous qui le dites, -monsieur, et non pas moi: ce n'est point ma pensée, et j'admire qu'en -l'état où je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le roi. Mais, -monsieur, vous savez bien vous-même qu'on peut être surpris. Quand vous -signez un arrêt, vous le croyez juste; le lendemain vous le cassez: vous -voyez qu'on peut changer d'avis et d'opinion. - -Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez -pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez des requêtes, et -vous voilà sur la sellette. Il est vrai, monsieur, a-t-il répondu, j'y -suis; mais je n'y suis pas par ma volonté, on m'y mène; il y a une -puissance à laquelle il faut obéir, et c'est une mortification que Dieu -me fait souffrir, et que je reçois de sa main: peut-être pouvait-on bien -me l'épargner, après les services que j'ai rendus et les charges que -j'ai eu l'honneur d'exercer. - -Après cela M. le chancelier a continué l'interrogatoire de la pension -des gabelles, où M. Fouquet a très-bien répondu. Les interrogations -continueront, et je continuerai de vous les mander fidèlement; je -voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont rendues sûrement. - -Vous savez sans doute notre déroute de Gigeri[34]; et comme ceux qui ont -donné les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui ont exécuté, on -prétend faire le procès à Gadagne; il y a des gens qui en veulent à sa -tête: tout le public est persuadé pourtant qu'il ne pouvait pas faire -autrement. On parle fort ici de M. d'Aleth, qui a excommunié les -officiers subalternes du roi qui ont voulu contraindre les -ecclésiastiques à signer. Voilà qui le brouillera avec monsieur votre -père, comme cela le réunira avec le P. Annat[35]. - -Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend; je ne veux pas m'y -abandonner: il faut que le style des relations soit court. - - - [33] Les lettres qui suivent, et qui concernent l'affaire de Fouquet, - ont été adressées au marquis de Pomponne, qui fut depuis ministre des - affaires étrangères. - - Le procès de Fouquet est un des événements remarquables du règne de - Louis XIV. Le projet de le perdre fut tramé avec un art si odieux, et - la conduite de ses ennemis, dont plusieurs étaient ses juges, fut si - passionnée, qu'on s'intéresserait pour lui, quand même il eût été plus - coupable qu'il ne l'était. Accusé et arrêté comme coupable du désordre - des finances, il fut condamné au bannissement pour crime d'État. Son - crime était un projet vague de résistance, et de fuite dans les pays - étrangers, qu'il avait jeté sur le papier quinze ans auparavant, dans - le temps où les factions de la Fronde partageaient la France, et où il - croyait avoir à se plaindre de l'ingratitude de Mazarin. Ce projet, - qu'il avait absolument oublié, fut trouvé dans les papiers qui furent - saisis chez lui. - - On sait qu'on était parvenu à faire croire à Louis XIV que Fouquet - pouvait être à craindre. Il fut accompagné d'une garde de cinquante - mousquetaires qui le conduisirent à la citadelle de Pignerol, le roi - ayant converti le bannissement en prison perpétuelle. On craignait - qu'il ne lui restât des appuis formidables. Il lui resta Pellisson et - la Fontaine: l'un le défendit avec éloquence, et l'autre pleura ses - malheurs dans une élégie très-belle et très-touchante, dans laquelle - il osa même demander sa grâce au roi. - - Le récit fait par madame de Sévigné sur ce grand procès a un tel - intérêt historique, que nous avons cru devoir le reproduire dans ce - choix de lettres. - - [34] Première expédition contre Alger. - - [35] Confesseur de Louis XIV. - - - - -3.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Le jeudi 20 novembre 1664. - -M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or; il a très-bien -répondu. Plusieurs juges l'ont salué; M. le chancelier en a fait -reproche, et a dit que ce n'était point la coutume, étant conseiller -breton: «C'est à cause que vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas -M. Fouquet.» En repassant par l'Arsenal, à pied pour se promener, M. -Fouquet a demandé quels ouvriers il voyait: on lui a dit que c'étaient -des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine; il y est allé, et a -dit son avis, et puis s'est retourné en riant vers d'Artagnan, et lui a -dit: «N'admirez-vous point de quoi je me mêle? Mais c'est que j'ai été -autrefois assez habile sur ces sortes de choses-là.» Ceux qui aiment M. -Fouquet trouvent cette tranquillité admirable, je suis de ce nombre; les -autres disent que c'est une affectation: voilà le monde. Madame Fouquet, -sa mère, a donné un emplâtre à la reine, qui l'a guérie de ses -convulsions, qui étaient, à proprement parler, des vapeurs. - -La plupart, suivant leurs désirs, se vont imaginant que la reine prendra -cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre prisonnier; -mais pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, -je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que -tout le monde fait de cet emplâtre, disant que c'est une sainte que -madame Fouquet, et qu'elle peut faire des miracles. - -Aujourd'hui 21, on a interrogé M. Fouquet sur les cires et sucres: il -s'est impatienté sur certaines objections qu'on lui faisait, et qui lui -ont paru ridicules. Il l'a un peu trop témoigné, et a répondu avec un -air et une hauteur qui ont déplu. Il se corrigera, car cette manière -n'est pas bonne; mais, en vérité, la patience échappe: il me semble que -je ferais tout comme lui. - - - Samedi au soir.... - -M. Fouquet est entré ce matin à la chambre; on l'a interrogé sur les -octrois; il a été très-mal attaqué, et s'est très-bien défendu. Ce n'est -pas, entre nous, que ce ne soit un endroit des plus glissants de son -affaire. Je ne sais quel bon ange l'a averti qu'il avait été trop fier; -il s'en est corrigé aujourd'hui, comme on s'est corrigé de le saluer. On -ne rentrera que mercredi à la chambre; je ne vous écrirai aussi que ce -jour-là. Au reste, si vous continuez à me tant plaindre de la peine que -je prends à vous écrire, et à me prier de ne point continuer, je croirai -que c'est vous qui vous ennuyez de lire mes lettres, et que vous vous -trouvez fatigué d'y faire réponse; mais sur cela je vous promets encore -de faire mes lettres plus courtes, si je puis; et je vous quitte de la -peine de me répondre, quoique j'aime encore vos lettres. Après ces -déclarations, je ne pense pas que vous espériez d'empêcher le cours de -mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un peu de plaisir, j'en ai -beaucoup. Il se présente si peu d'occasions de témoigner son estime et -son amitié, qu'il ne faut pas les perdre quand elles viennent s'offrir. -Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous et dans votre -voisinage. La reine est bien mieux. - - - - -4.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Le lundi 24 novembre 1664. - -Si j'en croyais mon coeur, c'est moi qui vous suis véritablement obligée -de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. Croyez-vous -que je ne trouve point de consolation en vous écrivant? Je vous assure -que j'y en trouve beaucoup, et que je n'ai pas moins de plaisir à vous -entretenir, que vous en avez à lire mes lettres. Tous les sentiments que -vous avez sur ce que je vous mande sont bien naturels; celui de -l'espérance est commun à tout le monde, sans que l'on puisse dire -pourquoi; mais enfin cela soutient le coeur. - - - Mercredi, 26 novembre. - -Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa manière a été -différente; il semble qu'il soit honteux de recevoir tous les jours sa -leçon par Boucherat[36]. Il a dit au rapporteur de lire l'article sur -quoi on voulait interroger l'accusé; le rapporteur a lu, et cette -lecture a duré si longtemps, qu'il était dix heures et demie quand on -eut fini. Il a dit: Qu'on fasse entrer Fouquet; et puis s'est repris, M. -Fouquet; mais il s'est trouvé qu'il n'avait point dit qu'on le fît -venir; de sorte qu'il était encore à la Bastille. On l'est donc allé -querir; il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois: il -a fort bien répondu; pourtant il s'est allé embrouiller sur certaines -dates, sur lesquelles on l'aurait bien embarrassé, si on avait été bien -habile et bien éveillé; mais, au lieu d'être alerte, M. le chancelier -sommeillait doucement: on se regardait, et je pense que notre ami en -aurait ri, s'il avait osé. Enfin il s'est remis, et a continué -d'interroger; et quoique M. Fouquet ait trop appuyé sur cet endroit où -on le pouvait pousser, il s'est trouvé pourtant que par l'événement il -aura bien dit; car dans son malheur il a de certains petits bonheurs qui -n'appartiennent qu'à lui. Si l'on travaille tous les jours aussi -doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un temps infini. - -Je vous écrirai tous les soirs; mais je n'enverrai ma lettre que le -samedi au soir ou le dimanche; elle vous rendra compte de jeudi, -vendredi et samedi; et il faudrait que l'on pût vous en faire tenir -encore une le jeudi, qui vous apprendrait le lundi, mardi et mercredi; -ainsi les lettres n'attendraient pas longtemps chez vous. Je vous -conjure de faire mes compliments à votre solitaire et à votre chère -moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine, ce sera bientôt à -moi à vous en donner des nouvelles. - - - [36] Boucherat, alors maître des requêtes, et depuis chancelier, avait - été chargé de faire mettre les scellés chez le surintendant. Il était - de la commission chargée de la poursuite du procès. - - - - -5.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Du jeudi 27 novembre 1664. - -On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le -chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités, -et de l'embarrasser; mais il n'en est pas venu à bout. M. Fouquet s'est -fort bien tiré d'affaire, et n'est entré qu'à onze heures, parce que M. -le chancelier a fait lire le rapporteur, comme je vous l'ai mandé; et, -malgré toute cette belle dévotion, il disait tout le pis contre notre -pauvre ami. Le rapporteur[37] prenait toujours son parti, parce que le -chancelier ne parlait que pour un côté; enfin il a dit: Voici un endroit -sur quoi l'accusé ne pourra pas répondre. Le rapporteur a dit: Ah! -monsieur, pour cet endroit-là, voici l'emplâtre qui le guérit; et a dit -une très-forte raison, et puis il a ajouté: Monsieur, dans la place où -je suis, je dirai toujours la vérité, de quelque manière qu'elle se -rencontre. - -On a souri de l'emplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant -de bruit. Sur cela on a fait entrer l'accusé, qui n'a pas été une heure -dans la chambre; et, en sortant, plusieurs ont fait compliment à -d'Ormesson de sa fermeté. - -Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames -m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, -pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée[38], je l'ai vu -venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui; cinquante -mousquetaires, à trente ou quarante pas derrière. Il paraissait assez -rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le -coeur m'a battu si fort que je n'en pouvais plus. En s'approchant de -nous pour entrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait -remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées, et a pris cette -mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait -reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie quand je -l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est -malheureux quand on a le coeur fait comme je l'ai, je suis assurée que -vous auriez pitié de moi; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à -meilleur marché, de la manière dont je vous connais. J'ai été voir votre -chère voisine; je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous -trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami; -elle a vu Sapho[39], qui lui a redonné du courage. Pour moi, j'irai -demain en reprendre chez elle; car de temps en temps je sens que j'ai -besoin de réconfort. Ce n'est pas que l'on ne dise mille choses qui -doivent donner de l'espérance; mais, mon Dieu! j'ai l'imagination si -vive, que tout ce qui est incertain me fait mourir. - - - [37] Ce rapporteur était M. d'Ormesson, l'un des magistrats les plus - respectables de ce temps. - - [38] C'était encore l'usage que les femmes sortissent en masque, - usage qu'on retrouve dans les comédies de Corneille, et qui nous avait - été apporté d'Italie par les Médicis. Ces masques de velours noir, - auxquels succédèrent les _loups_, étaient destinés à conserver le teint. - - [39] Mademoiselle de Scudéry, soeur de l'auteur connu sous ce nom par - une malheureuse fécondité, femme qui avait encore plus d'esprit que - ses ouvrages. - - - - -6.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Lundi, 1er décembre 1664. - -Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait tirer -l'affaire de M. Fouquet en longueur; présentement ce n'est plus la même -chose, c'est tout le contraire: on presse extraordinairement les -interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris son papier, et a lu, -comme une liste, dix chefs d'accusation, sur quoi il ne donnait pas le -temps de répondre. M. Fouquet a dit: «Monsieur, je ne prétends pas tirer -les choses en longueur; mais je vous supplie de me donner le loisir de -vous répondre: vous m'interrogez, et il semble que vous ne vouliez pas -écouter ma réponse; il m'est important que je parle. Il y a plusieurs -articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est juste que je réponde -sur tous ceux qui sont dans mon procès.» Il a donc fallu l'entendre, -contre le gré des malintentionnés; car il est certain qu'ils ne -sauraient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur -tous les chefs: on continuera de suite; et la chose ira si vite, que je -compte que les interrogations finiront cette semaine. Je viens de souper -à l'hôtel de Nevers; nous avons bien causé, la maîtresse du logis et -moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquiétudes qu'il n'y a que -vous qui puissiez comprendre; car je viens de recevoir votre lettre; -elle vaut mieux que tout ce que je puis écrire. Vous mettez ma modestie -à une trop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suis avec -vous et avec votre cher solitaire. Il me semble que je le vois, et que -je l'entends dire ce que vous me mandez: je suis au désespoir que ce ne -soit pas moi qui ait dit: _La métamorphose de Pierrot en Tartufe_[40]. -Cela est si naturellement dit, que si j'avais autant d'esprit que vous -m'en croyez, je l'aurais trouvé au bout de ma plume. - -Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, et -qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de -Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il -fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop -joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont: M. le maréchal, lisez, je -vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si -impertinent: parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en -apporte de toutes les façons. Le maréchal, après avoir lu, dit au roi: -Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses; il est vrai -que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. -Le roi se mit à rire, et lui dit: N'est-il pas vrai que celui qui l'a -fait est bien fat? Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. -Oh bien, dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; -c'est moi qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison! que Votre Majesté me -le rende; je l'ai lu brusquement. Non, M. le maréchal; les premiers -sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette -folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose -que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours -à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et -qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité. - - - Mardi 2 décembre. - -Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si -admirablement, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard -a dit entre autres: «Il faut avouer que cet homme est incomparable; il -n'a jamais si bien parlé dans le parlement; il se possède mieux qu'il -n'a jamais fait.» C'était encore sur les six millions et sur ses -dépenses. Il n'y a rien de comparable à ce qu'il a dit là-dessus. Je -vous écrirai jeudi et vendredi, qui seront les deux derniers jours de -l'interrogation, et je continuerai encore jusqu'au bout. - -Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le -plus ardemment! Adieu, mon très-cher monsieur; priez notre solitaire -(_Arnauld_) de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je vous embrasse tous -deux de tout mon coeur, et, par modestie, j'y joins madame votre femme. - - - Mardi 2 décembre. - -M. Fouquet a parlé aujourd'hui deux heures entières sur les six -millions; il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles; tout -le monde en était touché, chacun selon son sentiment. Pussort faisait -des mines d'improbation et de négative, qui scandalisaient les gens de -bien. - -Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé -impétueusement, et a dit: «Dieu merci, on ne se plaindra pas qu'on ne -l'ait laissé parler tout son soûl.» Que dites-vous de ces paroles? ne -sont-elles pas d'un bon juge? On dit que le chancelier est fort effrayé -de l'érésipèle de M. de Nesmond, qui l'a fait mourir; il craint que ce -ne soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui donner les -sentiments d'un homme qui va paraître devant Dieu, encore serait-ce -quelque chose; mais il faut craindre qu'on ne dise de lui comme -d'Argant: _e mori come visse_[41]. - - - Mardi au soir. - -J'ai reçu votre lettre, qui m'a bien fait voir que je n'oblige pas un -ingrat; jamais je n'ai rien vu de si agréable, ni de si obligeant: il -faudrait être bien exempte d'amour-propre pour n'être pas sensible à -des louanges comme les vôtres. Je vous assure donc que je suis ravie que -vous ayez bonne opinion de mon coeur; et je vous assure de plus, sans -vouloir vous rendre douceurs pour douceurs, que j'ai une estime pour -vous infiniment au-dessus des paroles dont on se sert ordinairement pour -expliquer ce que l'on pense, et que j'ai une joie et une consolation -sensible de vous pouvoir entretenir d'une affaire où nous prenons tous -deux tant d'intérêt. - -Aujourd'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé -d'Effiat l'a salué en passant; il lui a dit, en lui rendant le salut: -«Monsieur, je suis votre très-humble serviteur,» avec cette mine riante -et fixe que nous lui connaissons. L'abbé d'Effiat a été si saisi de -tendresse, qu'il n'en pouvait plus. - -Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chancelier lui a -dit de s'asseoir. Il a répondu: «Monsieur, vous prîtes hier avantage de -ce que je m'étais assis; vous croyez que c'est reconnaître la chambre: -puisque cela est, je vous prie de trouver bon que je ne me mette pas sur -la sellette.» Sur cela M. le chancelier a dit qu'il pouvait donc se -retirer. M. Fouquet a répondu: «Je ne prétends point par là faire un -incident nouveau: je veux seulement, si vous le trouvez bon, faire ma -protestation ordinaire, et en prendre acte; après quoi je répondrai.» - -Il a été fait comme il a souhaité; il s'est assis, et on a continué la -pension des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S'il -continue, ses interrogations lui seront bien avantageuses. On parle fort -à Paris de son admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé une chose -qui me fait frissonner. Il conjure une de ses amies de lui faire savoir -son arrêt par une voie enchantée, bon ou mauvais, comme Dieu le lui -enverra, sans préambule, afin qu'il ait le temps de recevoir la nouvelle -par ceux qui viendront la lui dire; ajoutant que, pourvu qu'il ait une -demi-heure pour se préparer, il est capable de recevoir sans émotion -tout le pis qu'on lui puisse apprendre. Cet endroit-là me fait pleurer, -et je suis assurée qu'il vous serre le coeur. - -On n'est point entré aujourd'hui (mercredi) en la chambre, à cause de la -maladie de la reine, qui a été à l'extrémité: elle est un peu mieux. -Elle reçut hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce fut la plus -magnifique et la plus triste chose du monde, de voir le roi et toute la -cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller conduire et requérir le -saint sacrement. Il fut reçu avec une infinité de lumières. La reine -fit un effort pour se soulever, et le reçut avec une dévotion qui fit -fondre en larmes tout le monde. Ce n'était pas sans peine qu'on l'avait -mise en cet état; il n'y avait eu que le roi capable de lui faire -entendre raison; à tous les autres elle avait dit qu'elle voulait bien -communier, mais non pas pour mourir: on avait été deux heures à la -résoudre. - -L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. Fouquet déplaît -infiniment à Petit[42]; on croit même qu'il engagera. Puis.... à faire -le malade pour interrompre le cours des admirations, et avoir le loisir -de prendre un peu haleine des autres mauvais succès. Je suis très-humble -servante du cher solitaire, de madame votre femme, et de l'adorable -Amalthée. - - - [40] C'est le chancelier Séguier, qui s'appelait Pierre. - - [41] _Gerusalemme liberata_, canto 19: le vers est ainsi: - - Moriva Argante, e tal moria qual visse. - - [42] Ce Petit est un nom convenu, qui doit signifier le Tellier, ou - même Colbert. Quant à Puis..., comme, d'après le sens de la phrase, il - doit être un des juges, et un des contraires, il y a quelque apparence - que c'est Pussort. Dans ce cas, il faudrait aussi entendre de lui tout - ce qui est dit dans les lettres précédentes. - - Au surplus, la conduite de Colbert et de le Tellier est bien - caractérisée par ce mot du grand Turenne, qui s'intéressait fort à - Fouquet. Quelqu'un devant lui blâmait l'emportement de Colbert, et - louait la modération de le Tellier: _Oui_ (répondit-il), _je crois que - M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. le Tellier a - plus de peur qu'il ne le soit pas_. - - - - -7.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Jeudi 4 décembre 1664. - -Enfin, les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est entré -dans la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet tout du long. M. -Fouquet a repris la parole le premier, et a dit: Monsieur, je crois que -vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier, que l'effet qu'il vient -de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion. M. le chancelier a -dit: Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir par là que -cette grande passion pour l'État, dont vous nous avez parlé tant de -fois, n'a pas été si considérable que vous n'ayez pensé à le brouiller -d'un bout à l'autre. Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui -me sont venues dans le fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le -cardinal, principalement lorsqu'après avoir contribué plus que personne -du monde à son retour en France, je me vis payé d'une si noire -ingratitude. J'ai une lettre de lui et une de la reine mère, qui font -foi de ce que je dis; mais on les a prises dans mes papiers, avec -plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable -papier, qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que -j'ai été près de deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi -qu'il en soit, je le désavoue de tout mon coeur, et je vous supplie de -croire, monsieur, que ma passion pour la personne et pour le service du -roi n'en a pas été diminuée. M. le chancelier a dit: Il est bien -difficile de le croire, quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en -différents temps. M. Fouquet a répondu: Monsieur, dans tous les temps, -et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi; -et dans ce temps-là vous étiez, monsieur, le chef du conseil de ses -ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée qui était contre -lui. - -M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami était échauffé, -et n'était pas tout à fait le maître de son émotion. Ensuite on lui a -parlé de ses dépenses; il a dit: Je m'offre à faire voir que je n'en ai -fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes revenus, dont M. le -cardinal avait connaissance, soit par mes appointements, soit par le -bien de ma femme; et si je ne prouve ce que je dis, je consens d'être -traité aussi mal qu'on le peut imaginer. Enfin, cet interrogatoire a -duré deux heures, où M. Fouquet a très-bien dit, mais avec chaleur et -colère, parce que la lecture de ce projet l'avait extrêmement touché. - -Quand il a été parti, M. le chancelier a dit: Voici la dernière fois que -nous l'interrogerons. M. Poncet s'est approché de M. le chancelier, et -lui a dit: Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des preuves qu'il y a -comme il a commencé à exécuter le projet. M. le chancelier a répondu: -Monsieur, elles ne sont pas assez fortes, il y aurait répondu trop -facilement. Là-dessus Sainte-Hélène et Pussort ont dit: Tout le monde -n'est pas de ce sentiment. Voilà de quoi rêver et faire des réflexions. -A demain le reste. - - - Vendredi 5 décembre. - -On a parlé ce matin des requêtes, qui sont de peu d'importance, sinon -autant que les gens de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà -qui est donc fait: c'est à M. d'Ormesson à parler, il doit récapituler -toute l'affaire: cela durera encore toute la semaine prochaine, -c'est-à-dire qu'entre-ci et là ce n'est pas vivre, que la vie que nous -passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable, et je ne crois pas -que je puisse aller jusque-là. M. d'Ormesson m'a priée de ne le plus -voir que l'affaire ne soit jugée; il est dans le conclave, et ne veut -plus avoir de commerce avec le monde. Il affecte une grande réserve; il -ne parle point, mais il écoute; et j'ai eu le plaisir, en lui disant -adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai tout ce que -j'apprendrai. Eh! Dieu veuille que ma dernière nouvelle soit bonne! je -la désire. Je vous assure que nous sommes tous à plaindre; j'entends -vous et moi, et ceux qui en font leur affaire comme nous. Adieu, mon -cher monsieur; je suis si triste et si accablée ce soir, que je n'en -puis plus. - - - - -8.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Mardi 9 décembre 1664. - -Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer, et que -l'incertitude est une épouvantable chose: c'est un mal que toute la -famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai -admirés. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans -les temps passés: ce qui m'étonne encore plus, c'est que Sapho est tout -de même, elle dont l'esprit et la pénétration n'ont point de bornes. -Quand je médite là-dessus, je me flatte, et je suis persuadée, ou du -moins je me veux persuader, qu'elles en savent plus que moi. D'un autre -côté, quand je raisonne avec d'autres gens moins prévenus, et dont le -sens est admirable, je trouve nos mesures si justes, que ce sera un vrai -miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On ne perd -souvent que d'une voix, et cette voix fait tout. Je me souviens de ces -récusations, dont ces pauvres femmes pensaient être assurées; il est -vrai que nous les perdîmes de cinq à dix-sept: depuis cela, leur -assurance m'a donné de la défiance. Cependant au fond de mon coeur j'ai -un petit brin d'espérance. Je ne sais d'où il vient, ni où il va, et -même il n'est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. -Je causai hier de toute cette affaire avec madame Duplessis[43]; je ne -puis voir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les -mêmes sentiments que moi. Elle espère, comme je fais, sans en savoir la -raison. Mais pourquoi espérez-vous? Parce que j'espère. Voilà nos -réponses: ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui disais, avec la -plus grande vérité du monde, que si nous avions un arrêt tel que nous le -souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais -un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable -nouvelle; et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais rendrait -le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi; et notre -imagination nous donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de -_campos_. Cependant je veux rajuster la dernière journée de -l'interrogatoire sur le crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me -l'avait dite; mais la même personne s'en est mieux souvenue, et me l'a -redite à moi. Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après -que M. Fouquet eut dit que les seuls effets que l'on pouvait tirer du -projet, c'était de lui avoir donné la confusion de l'entendre, M. le -chancelier lui dit: Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un crime -d'État. Il répondit: Je confesse, monsieur, que c'est une folie et une -extravagance, mais non pas un crime d'État. Je supplie ces messieurs, -dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce -que c'est qu'un crime d'État: ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles -que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un crime -d'État, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret -du prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis; qu'on -engage toute sa famille dans les mêmes intérêts; qu'on fait ouvrir les -portes des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on -la ferme à son véritable maître; qu'on porte dans le parti tous les -secrets de l'État. Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un crime d'État. -M. le chancelier ne savait où se mettre, et tous les juges avaient fort -envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous m'avouerez -qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même de plus -plaisant. - -Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se défendit en -détail, et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur le coeur que -vous n'eussiez point su cet endroit; notre cher ami y aurait beaucoup -perdu. Ce matin, M. d'Ormesson a commencé à récapituler toute l'affaire; -il a fort bien parlé, et fort nettement. Il dira jeudi son avis. Son -camarade parlera deux jours: on prend quelques jours encore pour les -autres opinions. Il y a des juges qui prétendent bien s'étendre; de -sorte que nous avons encore bien à languir jusqu'à la semaine qui vient. -En vérité, ce n'est pas vivre que d'être en l'état où nous sommes. - - - [43] Madame Duplessis-Bellière, amie intime de Fouquet. C'était elle - qu'il avait chargée de retirer ses papiers de sa maison de - Saint-Mandé. Elle n'en eut pas le temps. Elle fut d'abord exilée, puis - revint. - - - - -9.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Jeudi 11 décembre 1664. - -M. d'Ormesson a continué la récapitulation. Quand il est venu sur un -certain article du marc d'or, Pussort a dit: Voilà qui est contre -l'accusé. Il est vrai, a dit M. d'Ormesson; mais il n'y a pas de -preuves. Quoi! a dit Pussort, on n'a pas fait interroger ces deux -officiers-là? Non, a dit M. d'Ormesson. Ah! cela ne se peut pas, a -répondu Pussort. Je n'en ai rien trouvé dans le procès, a dit M. -d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement: Ah! monsieur, vous -deviez le dire plus tôt; voilà une lourde faute. M. d'Ormesson n'a rien -répondu; mais si Pussort lui eût dit encore un mot, il lui eût répondu: -Monsieur, je suis juge, et non pas dénonciateur. Ne vous souvient-il -plus de ce que je vous contai une fois à Fresne? Voilà ce que c'est: -M. d'Ormesson n'a découvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remède. -M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson; il -lui a dit qu'il ne fallait point parler du projet, et c'est par malice; -car plusieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier -voudrait bien que M. d'Ormesson n'en fît point voir les preuves, qui -sont ridicules, afin de ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner. - -Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui -composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera samedi. -Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils -s'assembleront tous dès le matin, et ne se sépareront point qu'après -avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là. -Cependant la famille a de grandes espérances. Foucault va solliciter -partout, et fait voir un écrit du roi, où on lui fait dire qu'il -trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui appuyassent leur avis -sur la soustraction des papiers; que c'est lui qui les a fait prendre; -qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé; que ce sont des -papiers qui touchent son état, et qu'il le déclare, afin qu'on ne pense -pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce bon procédé? N'êtes-vous -point désespéré qu'on fasse la chose de cette façon à un prince qui -aimerait la justice et la vérité, s'il les connaissait? Il disait -l'autre jour, à son lever, que Fouquet était un homme dangereux; voilà -ce qu'on lui met dans la tête. Enfin, nos ennemis ne gardent plus aucune -mesure: ils vont à présent à bride abattue; les menaces, les promesses, -tout est en usage; si nous avons Dieu pour nous, nous serons les plus -forts. Vous aurez peut-être encore une de mes lettres; et si nous avons -de bonnes nouvelles, je vous les manderai par un homme exprès à toute -bride. Je ne saurais dire ce que je ferai si cela n'est pas; je ne -comprends pas moi-même ce que je deviendrai. Mille compliments à notre -solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu. - - - Samedi 13 décembre. - -On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d'Ormesson dît -son avis aujourd'hui, afin que le dimanche passât par-dessus, et que -Sainte-Hélène, recommençant lundi sur nouveaux frais, fît plus -d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel, et à -la confiscation de ses biens au roi. M. d'Ormesson a couronné par là sa -réputation. L'avis est un peu sévère[44]; mais prions Dieu qu'il soit -suivi. Il est toujours beau d'aller à l'assaut le premier. - - - [44] Tout sévère qu'était cet avis, le roi aggrava encore la peine. - Les dilapidations de Fouquet étaient coupables. Mais le cardinal - Mazarin, qui donnait moins, prenait beaucoup plus. Le désordre des - temps et l'exemple étaient une excuse. - - - - -10.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Mercredi 17 décembre 1664. - -Vous languissez, mon pauvre monsieur, mais nous languissons bien aussi. -J'ai été fâchée de vous avoir mandé que l'on aurait mardi un arrêt; car, -n'ayant point eu de mes nouvelles, vous avez cru que tout était perdu; -cependant nous avons encore toutes nos espérances. Je vous mandai samedi -comme M. d'Ormesson avait rapporté l'affaire et opiné; mais je ne vous -parlai point assez de l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par -cette action. J'ai ouï dire à des gens du métier que c'est un -chef-d'oeuvre que ce qu'il a fait, pour s'être expliqué si nettement, et -avoir appuyé son avis sur des raisons si solides et si fortes; il y mêla -de l'éloquence, et même de l'agrément. Enfin jamais homme de sa -profession n'a eu une plus belle occasion de paraître, et ne s'en est -mieux servi. S'il avait voulu ouvrir la porte aux louanges, sa maison -n'aurait pas désempli; mais il a voulu être modeste, et s'est caché avec -soin. Son camarade très-indigne, Sainte-Hélène, parla lundi et mardi: il -reprit l'affaire pauvrement et misérablement, lisant ce qu'il disait, et -sans rien augmenter, ni donner un autre tour à l'affaire: il opina, -sans s'appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tête tranchée, à cause -du crime d'État. Et pour attirer plus de monde à lui, et faire un trait -de Normand, il dit qu'il fallait croire que le roi donnerait grâce et -pardonnerait; que c'était lui seul qui le pourrait faire. Ce fut hier -qu'il fit cette belle action, dont tout le monde fut touché, autant -qu'on avait été aise de l'avis de M. d'Ormesson. - -Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence, -tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs juges -en furent scandalisés; et on croit que cette furie peut faire plus de -bien que de mal à notre pauvre ami. Il a redoublé de force sur la fin de -son avis, et a dit, sur ce crime d'État, qu'un certain Espagnol nous -devait faire bien de la honte, qui avait eu tant d'horreur d'un rebelle, -qu'il avait brûlé sa maison, parce que Charles de Bourbon[45] y avait -passé; qu'à plus forte raison nous devions avoir en abomination le crime -de M. Fouquet; que, pour le punir, il n'y avait que la corde et les -gibets; mais qu'à cause des charges qu'il avait possédées, et qu'il -avait plusieurs parents considérables, il se relâchait à prendre l'avis -de M. de Sainte-Hélène. - -Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M. -Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user si honnêtement. -Pour moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie. Je ne sais -si on jugera demain, ou si l'on traînera l'affaire toute la semaine. -Nous avons encore de grandes salves à essuyer; mais peut-être que -quelqu'un reprendra l'avis de ce pauvre M. d'Ormesson, qui jusqu'ici a -été si mal suivi. Mais écoutez, je vous prie, trois ou quatre petites -choses qui sont très-véritables, et qui sont assez extraordinaires. -Premièrement, il y a une comète qui paraît depuis quatre jours: au -commencement, elle n'a été annoncée que par des femmes, on s'en est -moqué; mais à présent tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan veilla la -nuit passée, et la vit fort à son aise. M. de Neuré, grand astrologue, -dit qu'elle est d'une grandeur considérable. J'ai vu M. du Foin, qui l'a -vue avec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais veiller -cette nuit pour la voir aussi: elle paraît sur les trois heures; je vous -en avertis, vous pouvez en avoir le plaisir ou le déplaisir. - -Berrier est devenu fou, mais au pied de la lettre; c'est-à-dire -qu'après avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas d'être en -fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des arbres exprès; il -dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable, qu'il le -faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et assez à -point nommé. Il y a eu un nommé Lamothe qui a dit, sur le point de -recevoir son arrêt, que MM. de Bezemaux, gouverneur de la Bastille, et -Chamillart (on y met Poncet, mais je n'en suis pas si assurée) l'avaient -pressé plusieurs fois de parler contre M. Fouquet et contre de Lorme; -que moyennant cela ils le feraient sauver, et qu'il ne l'a pas voulu, et -le déclare avant que d'être jugé. Il a été condamné aux galères. -Mesdames Fouquet ont obtenu une copie de cette déposition, qu'elles -présenteront demain à la chambre. Peut-être qu'on ne la recevra pas, -parce que l'on est aux opinions; mais elles peuvent le dire; et comme ce -bruit est répandu, il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges. -N'est-il pas vrai que tout ceci est bien extraordinaire? - -Il faut que je vous raconte encore une action héroïque de Masnau: il -était malade à mourir, il y a huit jours, d'une colique néphrétique; il -prit plusieurs remèdes, et se fit saigner à minuit. Le lendemain, à sept -heures, il se fit traîner à la chambre de justice; il y souffrit des -douleurs inconcevables. M. le chancelier le vit pâlir; il lui dit: -Monsieur, vous n'en pouvez plus, retirez-vous. Il lui répondit: -Monsieur, il est vrai; mais il faut mourir ici. M. le chancelier, le -voyant quasi s'évanouir, lui dit, le voyant s'opiniâtrer: Hé bien, -monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un quart d'heure; et -dans ce temps il fit deux pierres d'une grosseur si considérable, qu'en -vérité cela pourrait passer pour un miracle, si les hommes étaient -dignes que Dieu en voulût faire. Ce bon homme rentra gai et gaillard, et -chacun fut surpris de cette aventure. - -Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette grande -affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des -conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on -souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon -pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où l'on est -présentement; mais c'est une chose divine que la résignation et la -fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours ce qui se -passe, et tous les jours il faudrait faire des volumes à sa louange. Je -vous conjure de bien remercier monsieur votre père[46] de l'aimable -billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu'il m'a envoyées. Hélas! -je les ai lues, quoique j'aie la tête en quatre. Dites-lui que je suis -ravie qu'il m'aime un peu, c'est-à-dire beaucoup, et que pour moi je -l'aime encore davantage. J'ai reçu votre dernière lettre. Hé! mon Dieu, -vous me payez au delà de tout ce que je fais pour vous; je vous dois du -reste. - - - [45] Le connétable de Bourbon, qui, sous François Ier, alla servir - Charles-Quint contre la France. - - [46] Arnauld d'Andilly, traducteur de l'historien Josèphe. - - - - -11.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Vendredi 19 décembre 1664. - -Voici un jour qui nous donne de grandes espérances; mais il faut -reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme M. Pussort opina mercredi -à la mort; jeudi, Nogués, Gisaucourt, Fériol, Héraut, à la mort encore. -Roquesante finit la matinée; et, après avoir parlé une heure -admirablement bien, il reprit l'avis de M. d'Ormesson. Ce matin nous -avons été au-dessus du vent, car deux ou trois incertains ont été fixés; -et tout d'un article nous avons eu la Toison, Masnau, Verdier, la Baume -et Catinat, de l'avis de M. d'Ormesson. C'était à Poncet à parler; mais, -jugeant que ceux qui restent sont quasi tous à la vie, il n'a pas voulu -parler, quoiqu'il ne fût qu'onze heures. On croit que c'est pour -consulter ce qu'on veut qu'il dise, et qu'il n'a pas voulu se décrier et -aller à la mort sans nécessité. Voilà où nous en sommes, qui est un état -si avantageux, que la joie n'en est pas entière; car il faut que vous -sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu'on attend quelque chose -d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon -pauvre monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien -malheureux, au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire. Nous -verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six. -Voici ceux qui restent: le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard, -Voisin, Pontchartrain, et le chancelier. Il y en a plus qu'il ne nous en -faut de bons, à ce reste-là. - - - Samedi. - -Louez Dieu, monsieur, et le remerciez, notre pauvre ami est sauvé: il a -passé de treize à l'avis de M. d'Ormesson, et neuf à celui de -Sainte-Hélène. Je suis si aise, que je suis hors de moi[47]. - - - Dimanche au soir. - -Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plaisir -d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait une grande -diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à Livry. -Enfin il est arrivé le premier, à ce qu'il m'a dit. Mon Dieu! que cette -nouvelle vous a été sensible et douce, et que les moments qui délivrent -tout d'un coup le coeur et l'esprit d'une si terrible peine, font sentir -un inconcevable plaisir! De longtemps je ne serai remise de la joie que -j'eus hier; tout de bon, elle est trop complète; j'avais peine à la -contenir. Le pauvre homme apprit cette nouvelle par l'air[48], peu de -moments après, et je ne doute pas qu'il ne l'ait sentie dans toute son -étendue. Ce matin le roi a envoyé son chevalier du guet à mesdames -Fouquet, leur recommander de s'en aller toutes deux à Montluçon en -Auvergne, le marquis et la marquise de Charost à Ancenis, et le jeune -Fouquet à Joinville en Champagne. La bonne femme a mandé au roi qu'elle -avait soixante et douze ans; qu'elle suppliait Sa Majesté de lui donner -son dernier fils, pour l'assister sur la fin de sa vie, qui apparemment -ne serait pas longue. Pour le prisonnier, il n'a point encore su son -arrêt. On dit que demain on le fait conduire à Pignerol; car le roi -change l'exil en une prison. On lui refuse sa femme, contre toutes les -règles. Mais gardez-vous bien de rien rabattre de votre joie pour tout -ce procédé: la mienne est augmentée, s'il se peut, et me fait bien mieux -voir la grandeur de notre victoire. Je vous manderai fidèlement la suite -de cette histoire: elle est curieuse. Voilà ce qui s'est passé -aujourd'hui; à demain le reste. - - - Lundi au soir. - -Ce matin à dix heures on a amené M. Fouquet à la chapelle de la -Bastille. Foucault tenait son arrêt à la main. Il lui a dit: Monsieur, -il faut me dire votre nom, afin que je sache à qui je parle. M. Fouquet -a répondu: Vous savez bien qui je suis, et pour mon nom je ne le dirai -pas plus ici que je ne l'ai dit à la chambre; et pour suivre le même -ordre, je fais mes protestations contre l'arrêt que vous m'allez lire. -On a écrit ce qu'il disait, et en même temps Foucault s'est couvert, et -a lu l'arrêt. M. Fouquet l'a entendu découvert. Ensuite on a séparé de -lui Pecquet et Lavalée, et les cris et les pleurs de ces pauvres gens -ont pensé fendre le coeur de ceux qui ne l'ont pas de fer; ils faisaient -un bruit si étrange, que M. d'Artagnan a été obligé de les aller -consoler; car il semblait que c'était un arrêt de mort qu'on vînt de -lire à leur maître. On les a mis tous deux dans une chambre à la -Bastille; on ne sait ce qu'on en fera. - -Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d'Artagnan: pendant -qu'il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d'Ormesson, qui venait -de reprendre quelques papiers qui étaient entre les mains de M. -d'Artagnan. M. Fouquet l'a aperçu; il l'a salué avec un visage ouvert, -et plein de joie et de reconnaissance; il lui a même crié qu'il était -son très-humble serviteur. M. d'Ormesson lui a rendu son salut avec une -très-grande civilité, et s'en est venu, le coeur tout serré, me conter -ce qu'il avait vu. - -A onze heures, il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec -quatre hommes, M. d'Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaires. Il -le conduira jusqu'à Pignerol, où il le laissera en prison sous la -conduite d'un nommé Saint-Mars, qui est fort honnête homme, et qui -prendra cinquante soldats pour le garder. Je ne sais si on lui a redonné -un autre valet de chambre: si vous saviez comme cette cruauté paraît à -tout le monde, de lui avoir ôté ces deux hommes, Pecquet et Lavalée! -C'est une chose inconcevable; on en tire même des conséquences -fâcheuses, dont Dieu le préserve, comme il a fait jusqu'ici! Il faut -mettre sa confiance en lui, et le laisser sous sa protection, qui lui a -été si salutaire. On lui refuse toujours sa femme. On a obtenu que la -mère n'irait qu'au Parc, chez sa fille qui en est abbesse. L'Écuyer -suivra sa belle-soeur; il a déclaré qu'il n'avait pas de quoi se nourrir -ailleurs. Monsieur et madame de Charost vont toujours à Ancenis. M. -Bailly, avocat général, a été chassé pour avoir dit à Gisaucourt, avant -le jugement du procès, qu'il devait bien remettre la compagnie du grand -conseil en honneur, et qu'elle serait déshonorée si Chamillart, Pussort -et lui allaient le même train. Cela me fâche à cause de vous: voilà une -grande rigueur. _Tantæne animis coelestibus iræ_[49]! - -Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances -rudes et basses ne sauraient partir d'un coeur comme celui de notre -maître. On se sert de son nom, et on le profane, comme vous voyez. Je -vous manderai la suite: il y aurait bien à causer sur tout cela; mais il -est impossible par lettres. Adieu, mon pauvre monsieur; je ne suis pas -si modeste que vous, et, sans me sauver dans la foule, je vous assure -que je vous aime et vous estime très-fort. J'ai vu aujourd'hui la -comète; sa queue est d'une belle longueur. J'y mets une partie de mes -espérances. Mille compliments à votre chère femme. - - - [47] Bureau de la commission qui jugea Fouquet: - - BONS. CONTRAIRES. - D'Ormesson. Sainte-Hélène. - Le Feron. Pussort. - Moussy. Gisaucourt. - Brillac. Fériol. - Renard. Nogués. - Bernard. Héraut. - Roquesante. Poncet. - La Toison. Le chancelier. - La Baume. - Verdier. - Masnau. - Catinat. - Pontchartrain. - - [48] Par des signaux. - - [49] VIRGILE, _Énéide_, liv. I. - - - - -12.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE. - - - Jeudi au soir, janvier 1665. - -Enfin, la mère, la belle-fille et le frère ont obtenu d'être ensemble; -ils s'en vont à Montluçon, au fond de l'Auvergne. La mère avait -permission d'aller au Parc-aux-Dames avec sa fille; mais sa belle-fille -l'entraîne. Pour M. et madame de Charost, ils sont partis pour Ancenis; -Pecquet et Lavalée sont encore à la Bastille. Y a-t-il rien au monde de -si horrible que cette injustice? On a donné un autre valet de chambre au -malheureux. M. d'Artagnan est sa seule consolation dans le voyage. On -dit que celui qui le gardera à Pignerol est un fort honnête homme. Dieu -le veuille! ou, pour mieux dire, Dieu le garde! Il l'a protégé si -visiblement, qu'il faut croire qu'il en a un soin tout particulier. La -Forêt, son défunt écuyer, l'aborda comme il s'en allait; il lui dit: Je -suis ravi de vous voir, je sais votre fidélité et votre affection: dites -à nos femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage de reste, -et que je me porte bien. En vérité, cela est admirable. Adieu, mon cher -monsieur; soyons comme lui, et ayons du courage, ne nous accoutumons -point à la joie que nous donna l'admirable arrêt de samedi. - -Madame de Grignan[50] est morte. - - - Vendredi au soir. - -Il me semble, par vos beaux remercîments, que vous me donniez mon congé; -mais je ne le prends pas encore. Je prétends vous écrire quand il me -plaira; et dès qu'il y aura des vers du Pont-Neuf et autres, je vous les -enverrai fort bien. Notre cher ami est par les chemins. Il a couru un -bruit qu'il était bien malade; tout le monde disait: Quoi! déjà... On -disait encore que M. d'Artagnan avait envoyé demander à la cour ce qu'il -ferait de son prisonnier malade, et qu'on lui avait répondu durement -qu'il le menât toujours, en quelque état qu'il fût. Tout cela est faux; -mais on voit par là ce qu'on a dans le coeur, et combien il est -dangereux de donner des fondements sur quoi on augmente tout ce qu'on -veut. Pecquet et Lavalée sont toujours à la Bastille; en vérité, cette -conduite est admirable. On recommencera la chambre après les Rois. - -Je crois que les pauvres exilés sont arrivés présentement à leur gîte. -Quand notre ami sera au sien, je vous le manderai; car il le faut mettre -jusqu'à Pignerol, et plût à Dieu que de Pignerol nous le puissions faire -venir où nous voudrions bien[51]! Et vous, mon pauvre monsieur, combien -durera encore votre exil? J'y pense bien souvent. Mille compliments à -monsieur votre père. On m'a dit que madame votre femme est ici; je -l'irai voir. J'ai soupé hier avec une de nos amies; nous parlâmes de -vous aller voir. - - - [50] Angélique-Claire d'Angennes, première femme de M. de Grignan. - - [51] Fouquet mourut en 1680, dans sa prison (selon l'opinion commune). - - - - -13.--DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE. - - - 23 juin (1668). - -Votre souvenir m'a donné une joie sensible, et m'a réveillé tout -l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir de ma -jeunesse, et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir de la perte -d'un bien aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du -plaisir que j'ai senti, il me semble qu'on devrait pleurer: mais, sans -examiner d'où peut venir ce sentiment, je veux m'attacher à celui que me -donne la reconnaissance que j'ai de votre présent. Vous ne pouvez douter -qu'il ne me soit agréable, puisque mon amour-propre y trouve si bien son -compte, et que j'y suis célébrée par le plus bel esprit de mon temps. Il -faudrait, pour l'honneur de vos vers, que j'eusse mieux mérité tout -celui que vous me faites. Telle que j'ai été, et telle que je suis, je -n'oublierai jamais votre véritable et solide amitié, et je serai toute -ma vie la plus reconnaissante comme la plus ancienne de vos très-humbles -servantes. - - La marquise de SÉVIGNÉ. - - - - -14.--DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN. - - - Paris, ce 26 juillet 1668. - -Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre, et puis notre -procès sera fini. - -Vous m'attaquez doucement, monsieur le comte, et me reprochez finement -que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais qu'en récompense je -battrai des mains pour votre retour; en un mot, que je hurle avec les -loups, et que je suis d'assez bonne compagnie pour ne pas dédire ceux -qui blâment les absents. - -Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de ce pays-ci, mon -cousin; apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de -faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres, comme dit madame de -Bouillon[52], mais je n'ai pas celle-là; cette pensée n'est que dans -votre tête, et j'ai fait mes preuves ici de générosité sur le sujet des -disgraciés[53], qui m'ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux, -que je vous dirais bien si je voulais: je ne crois donc pas mériter ce -reproche, et il faut que vous rayiez cet article sur le mémoire de mes -défauts. Mais venons à vous. - -Nous sommes proches, et de même sang; nous nous plaisons, nous nous -aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous -avancer de l'argent sur les dix mille écus que vous aurez à toucher dans -la succession de M. de Châlons[54]; vous dites que je vous l'ai refusé, -et moi je dis que je vous l'ai prêté; car vous savez fort bien, et notre -ami Corbinelli en est témoin, que mon coeur le voulut d'abord, et que -lorsque nous cherchions quelques formalités pour avoir le consentement -de Neuchèse[55], afin d'entrer en votre place pour être payé, -l'impatience vous prit; et, m'étant trouvée par malheur assez imparfaite -de corps et d'esprit pour vous donner sujet de faire un fort joli -portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à notre ancienne -amitié, à notre nom et à la justice même, le plaisir d'être loué de -votre ouvrage; vous savez qu'une dame de vos amies[56] vous obligea -généreusement de le brûler; elle crut que vous l'aviez fait, je le crus -aussi; et quelque temps après, ayant su que vous aviez fait des -merveilles sur le sujet de M. Fouquet et le mien, cette conduite acheva -de me faire revenir; je me raccommodai avec vous à mon retour de -Bretagne; mais avec quelle sincérité? Vous le savez. Vous savez encore -notre voyage de Bourgogne, et avec quelle franchise je vous redonnai -toute la part que vous aviez jamais eue dans mon amitié; je revins -entêtée de votre société. Il y eut des gens qui me dirent en ce -temps-là: «J'ai vu votre portrait entre les mains de madame de la Baume, -je l'ai vu.» Je ne répondis que par un sourire dédaigneux, ayant pitié -de ceux qui s'amusaient à croire à leurs yeux. «Je l'ai vu», me dit-on -encore au bout de huit jours; et moi, de sourire encore. Je le dis en -riant à Corbinelli; il reprit le même souris moqueur qui m'avait déjà -servi en deux occasions, et je demeurai cinq à six mois de cette sorte, -faisant pitié à ceux dont je m'étais moquée. Enfin le jour malheureux -arriva où je vis moi-même, et de mes propres yeux _bigarrés_[57], ce que -je n'avais pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues à la tête, -j'aurais été bien moins étonnée. Je le lus et je le relus, ce cruel -portrait; je l'aurais trouvé très-joli, s'il eût été d'une autre que de -moi et d'un autre que de vous; je le trouvai même si bien enchâssé et -tenant si bien sa place dans le livre, que je n'eus pas la consolation -de me pouvoir flatter qu'il fût d'un autre que de vous. Je le reconnus à -plusieurs choses que j'en avais ouï dire, plutôt qu'à la peinture de mes -sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin je vous vis au -Palais-Royal, où je vous dis que ce livre courait. Vous voulûtes me -conter qu'il fallait qu'on eût fait ce portrait de mémoire, et qu'on -l'avait mis là: je ne vous crus point du tout. Je me ressouvins alors -des avis qu'on m'avait donnés, et dont je m'étais moquée. Je trouvai que -la place où était ce portrait était si juste, que l'amour[58] paternelle -vous avait empêché de vouloir défigurer cet ouvrage en l'ôtant d'un lieu -où il tenait si bien son coin. Je vis que vous vous étiez moqué et de -madame de Monglas et de moi, que j'avais été votre dupe, que vous aviez -abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me trouver bien -innocente, en voyant le retour de mon coeur pour vous, et sachant que le -vôtre me trahissait: vous savez la suite. - -Être dans les mains de tout le monde; se trouver imprimée; être le livre -de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort -irréparable; se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette -douleur, par qui? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes -raisons; vous avez bien de l'esprit; je suis assurée que si vous voulez -faire un quart d'heure de réflexions, vous les verrez et vous les -sentirez comme moi. Cependant que fais-je, quand vous êtes arrêté? Avec -la douleur dans l'âme, je vous fais faire des compliments, je plains -votre malheur, j'en parle même dans le monde, et je dis assez librement -mon avis sur le procédé de madame de la Baume[59], pour en être -brouillée avec elle. Vous sortez de prison, je vous vais voir plusieurs -fois, je vous dis adieu quand je partis pour Bretagne; je vous ai écrit, -depuis que vous êtes chez vous, d'un style assez libre et sans rancune; -et enfin je vous écris encore, quand madame d'Époisses me dit que vous -vous êtes cassé la tête[60]. - -Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant -d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gardez ma lettre, -et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire; et -soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût -passée entre deux autres personnes; que votre intérêt ne vous fasse pas -voir ce qui n'est pas; avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié -qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que, si vous -répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort, car ce m'est une -chose impossible. Je verbaliserai toujours; au lieu d'écrire en deux -mots, comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux mille; et enfin -j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur cruelle et d'un ennui -mortel, que je vous obligerai, malgré vous, à me demander pardon, -c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce. - -Au reste, j'ai senti votre saignée; n'était-ce pas le 17 de ce mois? -Justement: elle me fit tous les biens du monde, et je vous en remercie. -Je suis si difficile à saigner, que c'est charité à vous de donner votre -bras au lieu du mien. - -Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d'affaires avec un -placet, et je le ferai donner par une amie à M. Didé; car, pour moi, je -ne le connais point; et j'irai même avec cette amie. Vous pouvez vous -assurer que, si je pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon -coeur et de bonne grâce. Je ne vous dis point l'intérêt extrême que j'ai -toujours pris à votre fortune; vous croiriez que ce serait le -_Rabutinage_ qui en serait la cause: mais non, c'était vous, c'est vous -encore, qui m'avez causé des afflictions tristes et amères, en voyant -ces trois nouveaux maréchaux de France[61]. Madame de Villars, qu'on -allait voir, me mettait devant les yeux les visites qu'on m'aurait -rendues en pareille occasion, si vous aviez voulu. - -Je vous remercie de vos lettres au roi, mon cousin; elles me feraient -plaisir à lire d'un inconnu, elles m'attendrissent; il me semble -qu'elles devraient faire cet effet-là sur notre maître: il est vrai -qu'il ne s'appelle pas _Rabutin_ comme moi. - -La plus jolie fille de France vous fait des compliments; ce nom me -paraît assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs. - - - [52] Marie-Anne Mancini, femme de Godefroi-Maurice de la Tour, duc de - Bouillon. - - [53] Le cardinal de Retz, Pellisson, Pomponne et autres. - - [54] Jacques de Neuchèse, évêque de Châlons, grand oncle de madame de - Sévigné. - - [55] L'héritier de l'évêque de Châlons. - - [56] Madame de Monglas. - - [57] Madame de Sévigné fait ici allusion à ce passage des _Amours des - Gaules_: «Madame de Sévigné est inégale jusques aux prunelles des yeux - et jusques aux paupières; elle a les yeux de différentes couleurs; et - les yeux étant les miroirs de l'âme, ces inégalités sont comme un avis - que donne la nature, à ceux qui l'approchent, de ne pas faire un grand - fondement sur son amitié.» - - [58] Ce mot s'employait alors au féminin. - - [59] Elle avait fait imprimer en Hollande, sans l'aveu de Bussy, le - manuscrit des _Amours des Gaules_, qu'il lui avait confié. - - [60] Le bruit s'était répandu que Bussy avait été blessé par la chute - d'une corniche: il n'en était rien. - - [61] Ces trois maréchaux étaient MM. de Créqui, de Bellefonds et - d'Humières. - - - - -15.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN. - - - A Paris, ce 4 septembre 1668. - -Levez-vous, comte; je ne veux point vous tuer à terre: ou reprenez votre -épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne -la vie, et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose -comme elle s'est passée, c'est tout ce que je veux. Voilà un procédé -assez honnête: vous ne me pouvez plus appeler justement une petite -brutale. - -Je ne trouve pas que vous ayez conservé une grande tendresse pour la -belle qui vous captivait autrefois; il en faut revenir à ce que vous -avez dit: - - A la cour, - Quand on a perdu l'estime, - On perd l'amour. - -M. de Montausier vient d'être fait gouverneur de M. le Dauphin. - - Je t'ai comblé de biens, je t'en veux accabler[62]. - -Adieu, comte. Présentement que je vous ai battu, je dirai partout que -vous êtes le plus brave homme de France, et je conterai notre combat le -jour que je parlerai des combats singuliers. Ma fille vous fait ses -compliments. L'opinion que vous avez de sa fortune nous console un peu. - - - [62] Allusion à ces vers de Corneille dans _Cinna_, Ve acte, scène 3: - - Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; - Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler. - - - - -16.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN. - - - A Paris, ce 4 décembre 1668. - -N'avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie, et où je ne -voulais pas vous tuer à terre? J'attendais une réponse sur cette belle -action: vous n'y avez pas pensé; vous vous êtes contenté de vous -relever, et de reprendre votre épée, comme je vous l'ordonnais. J'espère -que ce ne sera pas pour vous en servir jamais contre moi. - -Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera -de la joie: c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas -le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume: c'est -M. de Grignan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes -sont mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son -fils, par une bonté extraordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il -n'a jamais été, et se trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par -ses établissements, et par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions -souhaiter, nous ne le marchandons point, comme on a accoutumé de faire: -nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il -paraît fort content de notre alliance; et aussitôt que nous aurons des -nouvelles de l'archevêque d'Arles son oncle, son autre oncle l'évêque -d'Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin de -l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu -manquer à vous en demander votre avis et votre approbation. Le public -paraît content, c'est beaucoup: car on est si sot, que c'est quasi sur -cela qu'on se règle. - -Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez, -s'il vous reste un brin d'amitié pour moi. Je sais que vous avez mis au -bas du portrait que vous avez de moi, que j'ai été mariée à un -gentilhomme breton, _honoré_ des alliances de Vassé et de Rabutin. Cela -n'est pas juste, mon cher cousin; je suis depuis peu si bien instruite -de la maison de Sévigné, que j'aurais sur ma conscience de vous laisser -dans cette erreur. Il a fallu montrer notre noblesse en Bretagne, et -ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir de cette occasion -pour étaler leur marchandise; voici la nôtre: - -Quatorze contrats de mariage de père en fils; trois cent cinquante ans -de chevalerie; les pères quelquefois considérables dans les guerres de -Bretagne, et bien marqués dans l'histoire; quelquefois retirés chez eux -comme des Bretons, quelquefois de grands biens, quelquefois de -médiocres, mais toujours de bonnes et de grandes alliances; celles de -350 ans, au bout desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du -Quelnec, Montmorency, Baraton et Châteaugiron. Ces noms sont grands; ces -femmes avaient pour maris des Rohan et des Clisson; depuis ces quatre, -ce sont des Guesclin, des Coaquin, des Rosmadec, des Clindon, des -Sévigné de leur même maison; des du Bellay, des Rieux, des Bodegal, des -Plessis-Ireul, et d'autres qui ne me reviennent pas présentement, -jusqu'à Vassé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en -croire....... Je vous conjure donc, mon cousin, si vous me voulez -obliger, de changer votre écriteau; et si vous n'y voulez point mettre -de bien, n'y mettez point de rabaissement. J'attends cette marque de -votre justice, et du reste d'amitié que vous avez pour moi. - - - - -17.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN. - - - A Paris, ce 7 janvier 1669. - -Il est tellement vrai que je n'ai point reçu votre réponse sur la lettre -où je vous donnais la vie, que j'étais en peine de vous, et je craignais -qu'avec la meilleure intention du monde de vous pardonner (comme je ne -suis pas accoutumée à manier une épée), je ne vous eusse tué sans y -penser. Cette raison seule me paraissait bonne à vous pour ne m'avoir -point fait de réponse. Cependant vous me l'aviez faite, et l'on ne peut -pas avoir été mieux perdue qu'elle ne l'a été. Vous voulez bien que je -la regrette encore. Tout ce que vous écrivez est agréable; et si j'eusse -souhaité la perte de quelque chose, ce n'eût jamais été pour cette -lettre-là. Vous me dites très-naïvement tous les écriteaux qui sont au -bas de mes portraits; je suis persuadée que ceux qui en ont parlé -autrement ont menti; mais celui où vous me louez sur l'amitié, qu'en -dites-vous? J'entends votre ton, et je comprends que c'est une satire -selon votre pensée; mais comme vous serez peut-être le seul qui la -preniez pour une contre-vérité, et qu'en plusieurs endroits cette -louange m'est acquise par des raisons assez fortes, je consens que ce -que vous avez écrit demeure écrit à l'éternité: et pour vous, monsieur -le comte, sans recommencer ni notre procès ni notre combat, je vous -dirai que je n'ai pas manqué un moment à l'amitié que je vous devais. -Mais n'en parlons plus: je crois que dans votre coeur vous en êtes -présentement persuadé. - -Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne la connaissez point, le -Bouchet, qui connaît les maisons dont je vous ai parlé, et qui vous -paraissent barbares, vous dirait qu'il faut baisser le pavillon devant -elles. - -Je ne vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins: hélas! je ne les -aime que trop, et je ne suis que trop sensiblement touchée de ne pas -voir celui qui s'appelle Roger, briller ici avec tous les ornements qui -lui étaient dus; mais il se faut consoler, dans la pensée que l'histoire -lui fera la justice que la fortune lui a si injustement refusée. Il ne -faut donc pas que vous me querelliez sur le cas que je fais de quelques -maisons, au préjudice de la nôtre: je dis seulement des Sévignés ce qui -en est et ce que j'en ai vu. - -Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan: il -est vrai que c'est un très-bon et un très-honnête homme, qui a du bien, -de la qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le -monde. Que faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis -d'intrigue. Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration -que je vous envoie, mon cher cousin, et soyez persuadé que, par mon -goût, vous seriez tout le beau premier à la fête. Bon Dieu! que vous y -tiendriez bien votre place! Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je -ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement, et mille fois je me -dis en moi-même: Bon Dieu! quelle différence! On parle de guerre, et que -le roi fera la campagne. - - - - -18.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 6 août 1670. - -Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du -monde? Peut-on être plus honnête, plus régulière? Peut-on vous aimer -plus tendrement? Peut-on avoir des sentiments plus chrétiens? Peut-on -souhaiter plus passionnément d'être avec vous? Et peut-on avoir plus -d'attachement à tous ses devoirs? Cela est assez ridicule, que je dise -tant de bien de ma fille; mais c'est que j'admire sa conduite comme les -autres, et d'autant plus que je la vois de plus près; et qu'à vous dire -vrai, quelque bonne opinion que j'eusse d'elle sur les choses -principales, je ne croyais point du tout qu'elle dût être exacte sur -toutes les autres au point qu'elle l'est. Je vous assure que le monde -aussi lui rend bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges qui -lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour, -c'est que le public n'est ni fou ni injuste: madame de Grignan doit être -trop contente de lui pour disputer contre moi présentement. Elle a été -dans des peines de votre santé qui ne sont pas concevables; je me -réjouis que vous soyez guéri, pour l'amour de vous et pour l'amour -d'elle. Je vous prie que si vous avez encore quelque bourrasque à -essuyer de votre bile, vous en obteniez d'attendre que ma fille soit -accouchée. Elle se plaint encore tous les jours de ce qu'on l'a retenue -ici, et dit tout sérieusement que cela est bien cruel de l'avoir séparée -de vous. Il semble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis à -deux cents lieues d'elle. Je vous prie sur cela de calmer son esprit, et -de lui témoigner la joie que vous avez d'espérer qu'elle accouchera -heureusement ici. Rien n'était plus impossible que de l'emmener dans -l'état où elle était; et rien ne sera si bon pour sa santé, ni même pour -sa réputation, que d'y accoucher au milieu de ce qu'il y a de plus -habile, et d'y être demeurée avec la conduite qu'elle a. Si elle -voulait, après cela, devenir folle et coquette, elle le serait plus d'un -an avant qu'on pût le croire, tant elle a donné bonne opinion de sa -sagesse. Je prends à témoin tous les Grignans qui sont ici de la vérité -de tout ce que je dis. La joie que j'en ai a bien du rapport à vous, car -je vous aime de tout mon coeur, et suis ravie que la suite ait si bien -justifié votre goût. Je ne vous dis aucune nouvelle; ce serait aller sur -les droits de ma fille. Je vous conjure seulement de croire qu'on ne -peut s'intéresser plus tendrement que je fais à ce qui vous touche. - - - - -19.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 28 novembre 1670. - -Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de toute raison; -elle se porte très-bien, et je vous écris en mon propre et privé nom. Je -veux vous parler de M. de Marseille[63], et vous conjurer, par toute la -confiance que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes conseils sur votre -conduite avec lui. Je connais les manières des provinces, et je sais le -plaisir qu'on y prend à nourrir les divisions; en sorte qu'à moins que -d'être toujours en garde contre les discours de ces messieurs, on prend -insensiblement leurs sentiments, et très-souvent c'est une injustice. Je -vous assure que le temps ou d'autres raisons ont changé l'esprit de M. -de Marseille: depuis quelques jours il est fort adouci, et, pourvu que -vous ne vouliez pas le traiter comme un ennemi, vous trouverez qu'il ne -l'est pas. Prenons-le sur ses paroles, jusqu'à ce qu'il ait fait quelque -chose de contraire; rien n'est plus capable d'ôter tous les bons -sentiments que de marquer de la défiance; il suffit souvent d'être -soupçonné comme ennemi, pour le devenir: la dépense en est toute faite, -on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance engage à bien -faire; on est touché de la bonne opinion des autres, et on ne se résout -pas facilement à la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre coeur, et -vous serez peut-être surpris par un procédé que vous n'attendez pas. Je -ne puis croire qu'il y ait du venin caché dans son coeur, avec toutes -les démonstrations qu'il nous fait, et dont il serait honnête d'être la -dupe, plutôt que d'être capable de le soupçonner injustement. Suivez mes -avis, ils ne sont pas de moi seule: plusieurs bonnes têtes vous -demandent cette conduite, et vous assurent que vous n'y serez pas -trompé. Votre famille en est persuadée: nous voyons les choses de plus -près que vous: tant de personnes qui vous aiment, et qui ont un peu de -bon sens, ne peuvent guère s'y méprendre. - -Madame de Coulanges[64] m'a mandé que vous m'aimiez; quoique ce ne me -soit pas une nouvelle, je dois être fort aise que cette amitié résiste à -l'absence et à la Provence, et qu'elle se fasse sentir dans les -occasions. - - - [63] Toussaint de Forbin-Janson, évêque de Marseille. - - [64] Madame de Coulanges était à Lyon dans ce temps-là. - - - - -20.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - A Paris, lundi 15 décembre 1670. - -Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus -surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus -triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, -la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus -grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus -éclatante, la plus secrète jusqu'à aujourd'hui, la plus brillante, la -plus digne d'envie; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans -les siècles passés: encore cet exemple n'est-il pas juste[65]; une chose -que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à -Lyon? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose -qui comble de joie madame de Rohan et madame d'Hauterive[66]; une chose -enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la -_berlue_; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas -faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le -donne en trois; _jetez-vous votre langue aux chiens?_ Hé bien! il faut -donc vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui? -Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en -cent. Madame de Coulanges dit: Voilà qui est bien difficile à deviner! -c'est madame de la Vallière. Point du tout, madame. C'est donc -mademoiselle de Retz? Point du tout; vous êtes bien provinciale. Ah! -vraiment, nous sommes bien bêtes, dites-vous: c'est mademoiselle -Colbert. Encore moins. C'est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y -êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire: il épouse, dimanche, au -Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle, mademoiselle de....... -mademoiselle, devinez le nom; il épouse Mademoiselle, ma foi! par ma -foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle, -fille de feu Monsieur[67], Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, -mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, -mademoiselle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du roi; -Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France -qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous -criez, si vous êtes hors de vous-mêmes, si vous dites que nous avons -menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle -raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites -des injures, nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait -autant que vous. Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire -vous feront voir si nous disons vrai ou non. - - - [65] Anquetil croit que madame de Sévigné veut parler ici de Marie, - soeur de Henri VII, roi d'Angleterre, et veuve de Louis XII, qui se - remaria, trois mois après la mort du roi, au duc de Suffolk, qu'elle - avait aimé avant d'être reine de France. - - [66] Marguerite, duchesse de Rohan, princesse de Léon, fille unique du - duc de Rohan, célèbre dans l'histoire de nos guerres de religion, se - maria par inclination, en 1645, avec Henri Chabot, simple gentilhomme - sans fortune. Madame d'Hauterive, fille du duc de Villeroi, veuve du - comte de Tournon et du duc de Chaulnes, se maria en troisièmes noces à - Jean Vignier, marquis d'Hauterive, et depuis ce mariage son père ne - voulut plus la voir. - - [67] Gaston de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIII. - - - - -21.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - A Paris, vendredi 19 décembre 1670. - -Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, c'est ce qui arriva hier au -soir aux Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous -en êtes à la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse et -de son bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose fut déclarée, -comme je vous l'ai mandé. Le mardi se passa à parler, à s'étonner, à -complimenter; le mercredi, Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun, -avec dessein de lui donner les titres, les noms et les ornements -nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage qui fut fait le -même jour. Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre duchés: le -premier, c'est le comté d'Eu, qui est la première pairie de France et -qui donne le premier rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier -le nom toute la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché de -Châtellerault: tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut -dressé ensuite, où il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui -était hier, Mademoiselle espéra que le roi signerait le contrat, comme -il l'avait dit; mais, sur les sept heures du soir, la reine, Monsieur et -plusieurs barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire faisait -tort à sa réputation; en sorte qu'après avoir fait venir Mademoiselle et -M. de Lauzun, le roi leur déclara, devant M. le Prince, qu'il leur -défendait absolument de songer à ce mariage. M. de Lauzun reçut cet -ordre avec tout le respect, toute la soumission, toute la fermeté et -tout le désespoir que méritait une si grande chute. Pour Mademoiselle, -suivant son humeur, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs -violentes, en plaintes excessives; et tout le jour elle a gardé son lit, -sans rien avaler que des bouillons. Voilà un beau songe, voilà un beau -sujet de roman ou de tragédie, mais surtout un beau sujet de raisonner -et de parler éternellement: c'est ce que nous faisons jour et nuit, soir -et matin, sans fin, sans cesse; nous espérons que vous en ferez autant: -_E frà tanto vi bacio le mani_. - - - - -22.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - A Paris, mercredi 24 décembre 1670. - -Vous savez présentement l'histoire romanesque de Mademoiselle et de M. -de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes les règles du -théâtre; nous en disposions les actes et les scènes l'autre jour; nous -prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c'était une -pièce parfaite. Jamais il ne s'est vu de si grands changements en si peu -de temps; jamais vous n'avez vu une émotion si générale; jamais vous -n'avez ouï une si extraordinaire nouvelle. M. de Lauzun a joué son -personnage en perfection; il a soutenu ce malheur avec une fermeté, un -courage, et pourtant une douleur mêlée d'un profond respect, qui l'ont -fait admirer de tout le monde. Ce qu'il a perdu est sans prix; mais les -bonnes grâces du roi, qu'il a conservées, sont sans prix aussi, et sa -fortune ne paraît pas déplorée. Mademoiselle a fort bien fait aussi; -elle a bien pleuré, elle a recommencé aujourd'hui à rendre ses devoirs -au Louvre, dont elle avait reçu toutes les visites. Voilà qui est fini. -Adieu. - - - - -23.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - A Paris, mercredi 31 décembre 1670. - -J'ai reçu vos réponses à mes lettres. Je comprends l'étonnement où vous -avez été de tout ce qui s'est passé depuis le 15 jusqu'au 20 de ce mois: -le sujet le méritait bien. J'admire aussi votre bon esprit, et combien -vous avez jugé droit, en croyant que cette grande machine ne pourrait -pas aller depuis le lundi jusqu'au dimanche. La modestie m'empêche de -vous louer à bride abattue là-dessus, parce que j'ai dit et pensé toutes -les mêmes choses que vous. Je dis à ma fille le lundi: Jamais ceci n'ira -à bon port jusqu'à dimanche; et je voulus parier, quoique tout respirât -la noce, qu'elle ne s'achèverait point. En effet, le jeudi le temps se -brouilla, et la nuée creva le soir à dix heures, comme je vous l'ai -mandé. Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez -Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle allait se marier à la campagne, et -que le coadjuteur de Reims[68] faisait la cérémonie; cela était ainsi -résolu le mercredi au soir; car, pour le Louvre, cela fut changé dès le -mardi[69]. Mademoiselle écrivait; elle me fit entrer, elle acheva sa -lettre; et puis, comme elle était au lit, elle me fit mettre à genoux -dans sa ruelle; elle me dit à qui elle écrivait, et pourquoi, et les -beaux présents qu'elle avait faits la veille, et le nom qu'elle avait -donné; qu'il n'y avait point de parti pour elle en Europe, et qu'elle -voulait se marier. Elle me conta une conversation mot à mot qu'elle -avait eue avec le roi; elle me parut transportée de la joie de faire un -homme bien heureux; elle me parla avec tendresse du mérite et de la -reconnaissance de M. de Lauzun; et sur tout cela je lui dis: «Mon Dieu, -Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais que n'avez-vous donc fini -promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand -retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est -tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire si loin une affaire si -extraordinaire?» Elle me dit que j'avais raison; mais elle était si -pleine de confiance, que ce discours ne lui fit alors qu'une légère -impression. Elle retourna sur les bonnes qualités et sur la bonne maison -de Lauzun. Je lui dis ces vers de Sévère dans _Polyeucte_: - - Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix: - Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois. - -Elle m'embrassa fort. Cette conversation dura une heure; il est -impossible de la redire toute: mais j'avais été assurément fort agréable -durant ce temps, et je le puis dire sans vanité, car elle était aise de -parler à quelqu'un; son coeur était trop plein. A dix heures, elle se -donna au reste de la France, qui venait lui faire sur cela son -compliment. Elle attendit tout le matin des nouvelles, et n'en eut -point. L'après-dînée, elle s'amusa à faire ajuster elle-même -l'appartement de M. de Montpensier. Le soir, vous savez ce qui arriva. -Le lendemain, qui était vendredi, j'allai chez elle; je la trouvai dans -son lit; elle redoubla ses cris en me voyant; elle m'appela, m'embrassa, -me mouilla toute de ses larmes. Elle me dit: Hélas! vous souvient-il de -ce que vous me dîtes hier? Ah! quelle cruelle prudence! ah! la -prudence! Elle me fit pleurer à force de pleurer. J'y suis encore -retournée deux fois; elle est fort affligée, et m'a toujours traitée -comme une personne qui sentait ses douleurs; elle ne s'est pas trompée. -J'ai retrouvé, dans cette occasion, des sentiments qu'on n'a guère pour -des personnes d'un tel rang. Ceci entre nous deux et madame de -Coulanges; car vous jugez bien que cette causerie serait entièrement -ridicule avec d'autres. Adieu. - - - [68] Charles-Maurice le Tellier. - - [69] Lauzun voulait d'abord être marié dans la chapelle des Tuileries. - - - - -24.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 6 février 1671. - -Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre; je ne -l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la -trouve plus; et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en -allai donc à Sainte-Marie toujours pleurant et toujours mourant: il me -semblait qu'on m'arrachait le coeur et l'âme; et en effet, quelle rude -séparation! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la -chambre de madame du Housset, on me fit du feu; _Agnès_ me regardait -sans me parler; c'était notre marché; j'y passai jusqu'à cinq heures -sans cesser de sanglotter; toutes mes pensées me faisaient mourir. -J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton; j'allai -ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par -l'intérêt qu'elle y prit: elle était seule, et malade et triste de la -mort d'une soeur religieuse, elle était comme je la pouvais désirer. M. -de la Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que -j'avais d'être touchée, et du dessein de parler comme il faut à -_Mellusine_[70]. Je vous réponds qu'elle sera bien relancée. -D'Hacqueville vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins -enfin à huit heures de chez madame de la Fayette; mais en entrant ici, -bon Dieu! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré? -Cette chambre où j'entrais toujours, hélas! j'en trouvai les portes -ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre petite fille -qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je -souffris? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais -point avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se -passa avec madame de la Troche[71] à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre -lettre, qui me remit dans les premiers transports; et ce soir -j'achèverai celle-ci chez M. de Coulanges, où j'apprendrai des -nouvelles; car, pour moi, voilà ce que je sais, avec les douleurs de -tous ceux que vous avez laissés ici; toute ma lettre serait pleine de -compliments, si je voulais. - - - [70] Madame de Marans, soeur de mademoiselle de Montalais, fille - d'honneur de MADAME. Mellusine est le nom d'une fée célèbre dans nos - vieux romans de chevalerie. Madame de Marans avait tenu des propos sur - madame de Grignan. - - [71] Marie Godde de Varennes, veuve du marquis de la Troche, - conseiller au parlement de Rennes. - - - - -25.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 9 février 1671. - -Je reçois vos lettres, comme vous avez reçu ma bague; je fonds en larmes -en les lisant; il semble que mon coeur veuille se fendre par la moitié: -on croirait que vous m'écrivez des injures ou que vous êtes malade, ou -qu'il vous est arrivé quelque accident, et c'est tout le contraire; vous -m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne -puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage -sans aucune aventure fâcheuse; et lorsque j'apprends tout cela, qui est -justement tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l'état où je -suis. Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous -aimez mieux m'écrire vos sentiments que vous n'aimez à me le dire; de -quelque façon qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une sensibilité -qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me -faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de -tendresse; mais si vous songez à moi, soyez assurée aussi que je pense -continuellement à vous: c'est ce que les dévots appellent une pensée -habituelle, c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son -devoir: rien ne me donne de distraction; je vois ce carrosse qui avance -toujours, et qui n'approchera jamais de moi: je suis toujours dans les -grands chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que ce carrosse -ne verse; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au -désespoir; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes -yeux; je sais tous les lieux où vous touchez: vous êtes ce soir à -Nevers; vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre. Je -n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par madame de Guénégaud. Je n'ai reçu -que deux de vos lettres; peut-être que la troisième viendra; c'est la -seule consolation que je souhaite, pour d'autres, je n'en cherche pas. -Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble; cela -viendra peut-être, mais il n'en est pas question encore. Les duchesses -de Verneuil et d'Arpajon[72] me veulent réjouir; je les en ai -remerciées: je n'ai jamais vu de si belles âmes qu'il y en a dans ce -pays-ci. Je fus samedi tout le jour chez madame de Villars[73] à parler -de vous, et à pleurer; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus -au sermon de M. d'Agen[74] et au salut, et chez madame de Puisieux, et -chez madame de Pui-du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous aviez un -petit manteau fourré, elle aurait l'esprit en repos. Aujourd'hui je m'en -vais souper au faubourg tête à tête[75]. Voilà les fêtes de mon -carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous: c'est une -dévotion qui n'est pas chimérique. Je n'ai vu Adhémar[76] qu'un moment; -je m'en vais lui écrire, pour le remercier de son lit; je lui en suis -plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable plaisir, -ayez soin de votre santé, dormez dans ce joli petit lit, mangez du -potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Continuez à -m'écrire. Tout ce que vous avez laissé d'amitiés ici est augmenté: je ne -finirais point à vous faire des compliments, et à vous dire l'inquiétude -où l'on est de votre santé. - -Mademoiselle d'Harcourt fut mariée avant-hier; il y eut un grand souper -maigre à toute la famille; hier, un grand bal et un grand souper au roi, -à la reine, à toutes les dames parées: c'était une des plus belles fêtes -qu'on puisse voir. - -Madame d'Heudicourt est partie avec un désespoir inconcevable, ayant -perdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que madame Scarron avait -toujours défendu, et de toutes les trahisons du monde[77]. Mandez-moi -quand vous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci. - - - Lundi au soir. - -Avant que d'aller au faubourg je fais mon paquet, et je l'adresse à M. -l'intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m'a charmée: hélas! je -la méritais bien par la distinction de mon amitié pour vous. - -Madame de Fontevrault[78] fut bénite hier; MM. les prélats furent un peu -fâchés de n'y avoir que des tabourets. - -Voici ce que j'ai su de la fête d'hier: toutes les cours de l'hôtel de -Guise étaient éclairées de deux mille lanternes. La reine entra d'abord -dans l'appartement de mademoiselle de Guise[79], fort éclairé, fort -paré; toutes les dames se mirent à genoux autour de la reine, sans -distinction de tabourets: on soupa dans cet appartement. Il y avait -quarante dames à table; le souper fut magnifique; le roi vint, et fort -gravement regarda tout sans se mettre à table; on monta plus haut, où -tout était préparé pour le bal. Le roi mena la reine, et honora -l'assemblée de trois ou quatre courantes, et puis s'en alla au Louvre -avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulut point venir à -l'hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais. - -Je veux voir le paysan de Sully, qui m'apporta hier votre lettre; je lui -donnerai de quoi boire: je le trouve bien heureux de vous avoir vue. -Hélas! comme un moment me paraîtrait, et que j'ai de regret à tous ceux -que j'ai perdus! Je me fais des _dragons_[80] aussi bien que les autres. -Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de mon coeur, le plaisir et la -douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui me peut -donner de la consolation. - - - [72] Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron, troisième femme de Louis, - duc d'Arpajon. La duchesse de Verneuil était fille du chancelier - Séguier. - - [73] Mère du maréchal duc de ce nom. - - [74] Claude Joly, célèbre prédicateur, depuis évêque d'Agen. - - [75] Avec madame de la Fayette, rue de Vaugirard. - - [76] Joseph Adhémar de Monteil, frère de M. de Grignan, connu d'abord - sous le nom d'_Adhémar_, fut appelé le _chevalier de Grignan_, après - la mort de Charles-Philippe d'Adhémar son frère; et, s'étant marié - dans la suite avec N... d'Oraison, il reprit le nom de _comte - d'Adhémar_. - - [77] Il paraît qu'elle écrivait à M. de Béthune, ambassadeur en - Pologne, ce qui se passait de plus particulier à la cour. - - [78] Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, célèbre par son esprit - et par son savoir. Elle était soeur du duc de Vivonne, et de mesdames - de Thianges et de Montespan. - - [79] Marie de Lorraine, qui mourut en 1688, à 93 ans. - - [80] Expression familière entre la mère et la fille, pour dire _des - chagrins_, _des inquiétudes_. - - - - -26.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 11 février 1671. - -Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le -coeur; il y en a une qui ne revient point: sans que je les aime toutes, -et que je n'aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais -n'avoir rien perdu. Je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit -dans celles que j'ai reçues: elles sont, premièrement, très-bien -écrites; et, de plus, si tendres et si naturelles, qu'il est impossible -de ne les pas croire; la défiance même en serait convaincue: elles ont -ce caractère de vérité qui se maintient toujours, qui se fait voir avec -autorité, pendant que la fausseté et la menterie demeurent accablées -sous les paroles, sans pouvoir persuader; plus leurs sentiments -s'efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont vrais -et le paraissent; vos paroles ne servent, tout au plus, qu'à vous -expliquer; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi -l'on ne peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m'ont paru; -jugez quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en -me trouvant persuadée de la vérité que je souhaite le plus. Vous pourrez -juger par là de ce que m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois -des sentiments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les -vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage: je suis assurée que mes -vérités ont fait en vous leur effet ordinaire; mais je ne veux pas que -vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait: tant pis si je vous -cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau; il -faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection: nous -l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue, -qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable; je n'ose plus -voir le monde, et, quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai passé -tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu -de gens sont dignes de comprendre ce que je sens; j'ai cherché ceux qui -sont de ce petit nombre, et j'ai évité les autres. J'ai vu Guitaud et sa -femme; ils vous aiment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois -Grignans me vinrent voir hier matin. J'ai remercié mille fois Adhémar de -vous avoir prêté son lit: nous ne voulûmes point examiner s'il n'eût pas -été meilleur pour lui de troubler votre repos, que d'en être cause; nous -n'eûmes pas la force de pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce -que le lit était bon. Il nous semble que vous êtes à Moulins -aujourd'hui; vous y recevrez une de mes lettres: je ne vous ai point -écrit à Briare; c'était ce cruel mercredi qu'il fallait écrire; c'était -le propre jour de votre départ: j'étais si affligée et si accablée, que -j'étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant. -Voici donc ma troisième et ma seconde à Lyon; ayez soin de me mander si -vous les avez reçues: quand on est fort éloigné, on ne se moque plus des -lettres qui commencent par _j'ai reçu la vôtre, etc._ La pensée que vous -avez de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours -en delà, est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez -toujours, et enfin, comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents -lieues de moi; alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en -faire à mon tour, je me mettrai à m'éloigner aussi de mon côté, et j'en -ferai tant, que je me trouverai à trois cents: ce sera une belle -distance, et ce sera aussi une chose digne de mon amitié, que -d'entreprendre de traverser la France pour vous aller trouver. Je suis -touchée du retour de vos coeurs entre le coadjuteur et vous: vous savez -combien j'ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur de -votre vie; conservez bien ce trésor; vous êtes vous-même charmée de sa -bonté, faites-lui voir que vous n'êtes pas ingrate. Je finirai tantôt ma -lettre. Peut-être qu'à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs -qu'on vous y fera, que vous n'aurez pas le temps de lire tout ceci; ayez -au moins celui de me mander toujours de vos nouvelles, comme vous vous -portez, et votre aimable visage que j'aime tant, et si vous vous -embarquez sur ce diable de Rhône. Je crois que vous aurez M. de -Marseille[81] à Lyon. - - - Mercredi au soir. - -Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent; elle m'a -été donnée par un fort honnête homme que j'ai questionné tant que j'ai -pu; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était -bien juste, ma fille, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, -après m'avoir tant fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est -original, cela s'appelle des traits dans le style de l'éloquence; j'en -ai donc ri, je vous l'avoue; et j'en serais honteuse, si, depuis huit -jours, j'avais fait autre chose que pleurer. Hélas! je le rencontrai -dans la rue ce M. Busche, qui amenait vos chevaux: je l'arrêtai, et, -tout en pleurs, je lui demandai son nom; il me le dit; je lui dis en -sanglottant: M. Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point; -et, quand vous l'aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir pour me -dire de ses nouvelles; je vous donnerai de quoi boire. Je le ferai -assurément: ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup le -respect que j'avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien, -vous n'avez point dormi; le chocolat vous remettra: mais vous n'avez -point de chocolatière, j'y ai pensé mille fois: comment ferez-vous? -Hélas! mon enfant, vous ne vous trompez point, quand vous croyez que je -suis occupée de vous encore plus que vous ne l'êtes de moi, quoique vous -me le paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez -chercher ceux qui en veulent bien parler; si vous m'écoutez, vous -entendez bien que j'en parle. C'est assez vous dire que j'ai fait une -visite à l'abbé Guêton, pour parler des chemins et de la route de Lyon. -Je n'ai encore vu aucun de ceux qui veulent me divertir; en paroles -couvertes, c'est qu'ils veulent m'empêcher de penser à vous, et cela -m'offense. Adieu, ma très-aimable, continuez à m'écrire et à m'aimer; -pour moi, je suis tout entière à vous, j'ai des soins extrêmes de votre -enfant. Je n'ai point de lettres de M. de Grignan, et je ne laisse pas -de lui écrire. - - - [81] M. de Forbin-Janson, depuis cardinal. - - - - -27.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Vendredi 13 février 1671, chez M. DE COULANGES. - -Monsieur de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon: je vous -conjure, ma chère enfant, si vous vous embarquez, de descendre au -Pont-Saint-Esprit. Ayez pitié de moi; conservez-vous, si vous voulez que -je vive. Vous m'avez si bien persuadée que vous m'aimez, qu'il me semble -que, dans la vue de me plaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi -bien comme vous conduirez votre barque. Hélas! qu'elle m'est chère et -précieuse cette petite barque que le Rhône m'emporte si cruellement! -J'ai ouï dire qu'il y avait eu un dimanche gras, mais ce n'est que par -ouï dire; et je ne l'ai point vu. J'ai été farouche au point de ne -pouvoir pas souffrir quatre personnes ensemble. J'étais au coin du feu -de madame de la Fayette. L'affaire de _Mellusine_ est entre les mains de -Langlade[82], après avoir passé par celles de M. de la Rochefoucauld et -de d'Hacqueville. Je vous assure qu'elle est bien confondue et bien -méprisée par ceux qui ont l'honneur de la connaître. Je n'ai pas encore -vu madame d'Arpajon[83]; elle a une mine satisfaite qui m'importune. Le -bal du mardi gras pensa être renvoyé; jamais il ne fut une telle -tristesse[84]; je crois que c'était votre absence qui en était cause. -Bon Dieu! que de compliments j'ai à vous faire! que d'amitiés! que de -soins de savoir de vos nouvelles! que de louanges l'on vous donne! Je -n'aurais jamais fait, si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous -êtes aimée, estimée, adorée; mais, quand vous aurez mis tout cela -ensemble, soyez assurée, ma fille, que ce n'est rien en comparaison de -ce que je suis pour vous. Je ne vous quitte pas un moment; je pense à -vous sans relâche, et de quelle façon! J'ai embrassé votre fille, et -elle m'a baisée et très-bien baisée de votre part. Savez-vous bien que -je l'aime cette petite, quand je songe de qui elle vient? - - - [82] Homme attaché à la maison de Bouillon, et depuis secrétaire du - cabinet. - - [83] Voyez la note de la lettre du 9 février 1671. - - [84] Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y parurent point; - celle-ci, après avoir écrit au roi, venait de se réfugier au couvent - de Chaillot. - - - - -28.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 18 février 1671. - -Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux: pour les miens, vous -savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien, ma -belle, que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut bien que je -pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l'état où -je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle -que j'ai pour votre personne, la petite circonstance d'être persuadée -que vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante! -pourquoi me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez -peur que je ne meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je ne -meure du déplaisir de croire voir le contraire? Je prends d'Hacqueville -à témoin de l'état où il m'a vue autrefois; mais quittons ces tristes -souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure -et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame -de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue pour moi: je -vous conjure d'en garder le fond; mais plus de larmes, je vous en prie: -elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis présentement assez -raisonnable; je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou -cinq heures tout comme une autre; mais peu de chose me remet à mon -premier état: un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop -arrêtée, vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant, -quelqu'un qui me parle de vous; voilà des écueils à ma constance, et ces -écueils se rencontrent souvent. J'ai vu Raymond chez la comtesse du -Lude; elle me chanta un nouveau récit du ballet; mais si vous voulez -qu'on le chante, chantez-le. Je vois madame de Villars; je me plais avec -elle, parce qu'elle entre dans mes sentiments; elles vous dit mille -amitiés. Madame de la Fayette comprend fort bien aussi les tendresses -que j'ai pour vous; elle est touchée de l'amitié que vous me témoignez. -Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par -lassitude, mais rarement. J'ai vu cette pauvre madame Amelot; elle -pleure bien, je m'y connais. Faites quelque mention de certaines gens -dans vos lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons -des Mascaron et des Bourdaloue; ils se surpassent à l'envi. Voilà bien -de mes nouvelles; j'ai fort envie de savoir des vôtres, et comment vous -vous serez trouvée à Lyon: pour vous dire le vrai, je ne pense à nulle -autre chose. Je sais votre route, et où vous avez couché tous les jours: -vous étiez dimanche à Lyon; vous auriez bien fait de vous y reposer -quelques jours. Vous m'avez donné envie de m'informer de la mascarade du -mardi gras: j'ai su qu'_un grand homme plus grand de trois doigts qu'un -autre_, avait fait faire un habit admirable; il ne voulut point le -mettre, et il se trouva par hasard qu'une dame qu'il ne connaît point du -tout, à qui il n'a jamais parlé, n'était point à l'assemblée[85]. Du -reste, il faut que je dise comme Voiture: Personne n'est encore mort de -votre absence, hormis moi. Ce n'est pas que le carnaval n'ait été d'une -tristesse excessive, vous pouvez vous en faire honneur: pour moi, j'ai -cru que c'était à cause de vous; mais ce n'est point assez pour une -absence comme la vôtre. J'envoie pour cette fois cette lettre en -Provence; j'embrasse M. de Grignan, et je meurs d'envie de savoir de vos -nouvelles. Dès que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à l'heure -une autre: je ne respire que d'en recevoir. - -Vous me dites des merveilles du tombeau de M. de Montmorency[86], et de -la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez extrêmement bien, -personne n'écrit mieux: ne quittez jamais le naturel, votre tour s'y est -formé, et cela compose un style parfait. J'ai fait vos compliments à -madame de la Fayette et à M. de la Rochefoucauld et à Langlade: tout -cela vous aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons -m'ont paru jolies; j'en ai reconnu les styles. Ah! mon enfant, que je -voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir -passer, si c'est trop demander que le reste! Hé bien! par exemple, voilà -de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je sens qu'il m'ennuie de ne -vous plus avoir: cette séparation me fait une douleur au coeur et à -l'âme, que je sens comme un mal du corps. Je ne vous puis assez -remercier de toutes les lettres que vous m'avez écrites sur le chemin: -ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi; rien n'est -perdu avec moi; vous m'avez écrit de partout: j'ai admiré votre bonté; -cela ne se fait point sans beaucoup d'amitié; autrement on serait plus -aise de se reposer et de se coucher. L'impatience que j'ai d'avoir -encore de vos nouvelles et de Roanne et de Lyon n'est pas médiocre; je -suis en peine de votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce -furieux Rhône en comparaison de notre pauvre Loire, à laquelle vous avez -tant fait de civilités. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue -comme d'une de vos anciennes amies! Hélas! de quoi ne me souviens-je -point? Les moindres choses me sont chères; j'ai mille _dragons_. Quelle -différence! je ne revenais jamais ici sans impatience et sans plaisir: -présentement j'ai beau chercher, je ne vous trouve plus; et comment -peut-on vivre quand on sait que, quoi qu'on fasse, on ne trouvera plus -une si chère enfant? Je vous ferai bien voir si je la souhaite, par le -chemin que je ferai pour l'aller chercher. J'ai reçu une lettre de M. de -Grignan; il n'y en a point pour vous. Il me mande qu'il reviendra cet -hiver; vous quittera-t-il? ou le suivrez-vous? Faites-moi réponse. - -M. le Dauphin était malade, il se porte mieux. On sera à Versailles -jusqu'à lundi. Madame de la Vallière est toute rétablie à la cour. Le -roi la reçut avec des larmes de joie; et Mme de Montespan avec des -larmes... Devinez de quoi. L'on a eu avec l'une et l'autre des -conversations tendres. Tout cela est difficile à comprendre, il faut se -taire. - - - [85] Il s'agit ici du roi, qui, désolé du départ de Mme de la - Vallière, ne voulut point mettre cet habit magnifique; et cette dame - n'est autre que madame de Montespan, désignée par une contre-vérité. - La plaisanterie _un grand homme_, etc., est empruntée à Molière. Voyez - le _Médecin malgré lui_. - - [86] Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France, fut décapité à - Toulouse le 30 octobre 1632, pour avoir pris part aux troubles excités - par Gaston, duc d'Orléans. - - - - -29.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Vendredi, 20 février 1671. - -Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos -nouvelles: songez, ma chère fille, que je n'en ai point eu depuis la -Palice; je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu'à Lyon, ni de -votre route jusqu'en Provence; je suis bien assurée qu'il me viendra -des lettres; je ne doute point que vous ne m'ayez écrit; mais je les -attends, et je ne les ai pas: il faut se consoler, et s'amuser en vous -écrivant. Vous saurez, ma petite, qu'avant-hier au soir, mercredi, après -être revenue de chez M. de Coulanges, où nous faisons nos paquets les -jours d'ordinaire, je songeai à me coucher; cela n'est pas -extraordinaire; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures -après minuit j'entendis crier au voleur, au feu; et ces cris si près de -moi, si redoublés, que je ne doutai point que ce ne fût ici; je crus -même entendre qu'on parlait de ma pauvre petite-fille; je ne doutai -point qu'elle ne fût brûlée: je me levai dans cette crainte, sans -lumière, avec un tremblement qui m'empêchait quasi de me soutenir. Je -courus à son appartement qui est le vôtre, je trouvai tout dans une -grande tranquillité; mais je vis la maison de Guitaud tout en feu; les -flammes passaient par-dessus la maison de madame de Vauvineux: on voyait -dans nos cours, et surtout chez M. de Guitaud, une clarté qui faisait -horreur: c'étaient des cris, c'était une confusion, c'était un bruit -épouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma -porte, j'envoyai mes gens au secours: M. de Guitaud m'envoya une -cassette de ce qu'il a de plus précieux; je la mis dans mon cabinet, et -puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les autres: j'y trouvai -M. et madame de Guitaud quasi nus, l'ambassadeur de Venise, tous ses -gens, la petite de Vauvineux qu'on portait tout endormie chez -l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait -chez lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler: pour moi, j'étais comme -dans une île, mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame -Guêton et son frère donnaient de très-bons conseils; nous étions dans la -consternation: le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et -l'on n'espérait la fin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de -ce pauvre Guitaud. Il faisait pitié; il voulait aller sauver sa mère qui -brûlait au troisième étage; sa femme s'attachait à lui, et le retenait -avec violence; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère, et -la crainte de blesser sa femme, grosse de cinq mois; enfin il me pria de -tenir sa femme, je le fis: il trouva que sa mère avait passé au travers -de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer quelques -papiers; il ne put approcher du lieu où ils étaient: enfin il revint à -nous dans cette rue où j'avais fait asseoir sa femme: des capucins, -pleins de charité et d'adresse, travaillèrent si bien qu'ils coupèrent -le feu[87]. On jeta de l'eau sur le reste de l'embrasement, et enfin le -combat finit faute de combattants, c'est-à-dire après que le premier et -le second étage de l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet, -qui sont à main droite du salon, eurent été entièrement consumés. On -appela bonheur ce qui restait de la maison, quoiqu'il y ait pour Guitaud -pour plus de dix mille écus de perte; car on compte de faire rebâtir cet -appartement, qui était peint et doré. Il y avait plusieurs beaux -tableaux à M. le Blanc, à qui est la maison: il y avait aussi plusieurs -tables, miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ils ont un grand -regret à des lettres; je me suis imaginé que c'étaient des lettres de M. -le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer à -madame de Guitaud; je lui offris mon lit; mais madame Guêton la mit dans -le sien, parce qu'elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes -saigner; nous envoyâmes querir _Boucher_: il craint bien que cette -grande émotion ne la fasse accoucher devant les neuf jours. Elle est -donc chez cette pauvre madame Guêton; tout le monde la vient voir, et -moi je continue mes soins, parce que j'ai trop bien commencé pour ne pas -achever. Vous m'allez demander comment le feu s'était mis à cette -maison; on n'en sait rien, il n'y en avait point dans l'appartement où -il a pris: mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels -portraits n'aurait-on pas faits de l'état où nous étions tous? Guitaud -était nu en chemise avec des chausses; madame de Guitaud était -nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre; madame de -Vauvineux était en petite jupe sans robe de chambre; tous les valets, -tous les voisins, en bonnets de nuit: l'ambassadeur était en robe de -chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la -_sérénissime_; mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de la -poitrine d'Hercule; vraiment celle-ci était bien autre chose; on la -voyait tout entière: elle est blanche, grasse, potelée, et surtout sans -aucune chemise, car le cordon qui la devait attacher avait été perdu à -la bataille. Voilà les tristes nouvelles de notre quartier. Je prie -_Deville_[88] de faire tous les soirs une ronde pour voir si le feu est -éteint partout; on ne saurait trop avoir de précaution pour éviter ce -malheur. Je souhaite que l'eau vous ait été favorable; en un mot, je -vous souhaite tous les biens, et je prie Dieu qu'il vous garantisse de -tous les maux. - - - [87] Les capucins remplissaient cet office volontairement; le corps - des pompiers ne fut créé qu'en 1699. - - [88] Maître d'hôtel de M. de Grignan. - - - - -30.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi au soir, 27 février 1671. - -Le Rhône, ma chère fille, me tient fort au coeur; je crois que vous êtes -arrivée heureusement; mais j'aimerais bien à le savoir par vous: -j'attends cette nouvelle avec une impatience digne de tout le reste. Il -nous semble que vous arrivâtes samedi à Arles; il nous semble que M. de -Grignan est venu au-devant de vous au Saint-Esprit; il nous semble qu'il -a été ravi de vous revoir et de vous ravoir; il nous semble que vous -avez fait comme mercredi votre entrée à Aix; et puis il nous semble que -vous êtes bien lasse. Ma chère enfant, reposez-vous, au nom de Dieu; -tenez-vous au lit, restaurez-vous, et contez-moi bien l'état où vous -êtes. Savez-vous que votre souvenir fait ici la fortune de ceux que vous -en favorisez? Les autres languissent après. Le petit mot pour ma tante -ne se peut payer; on est encore fort loin de vous oublier. On m'a tantôt -dit mille horreurs de cette montagne de Tarare: que je la hais! Il y a -un autre certain chemin où la roue est en l'air, et l'on tient le -carrosse par l'impériale; je ne soutiens pas cette idée; mais il n'est -plus question de tout cela. - - -_Réponse à la lettre de Vienne._ - -Je la reçois présentement cette aimable lettre; ne voyez-vous point -comme je la reçois, et avec quelle tendresse je la lis? Je crois que -vous ne me demandez pas que je puisse être de sang-froid en cette -occasion. Il est vrai que la dignité de _beauté_ où vous avez été élevée -n'est pas d'une petite fatigue; si vous n'étiez point belle, vous vous -reposeriez: il faut choisir. Votre paresse me fait peur, ne la croyez -pas sur ce choix; il n'y a rien de si aimable que d'être belle; c'est un -présent de Dieu qu'il faut conserver. Vous savez comme j'aime votre -beauté; mon amour-propre m'y fait prendre intérêt: je vous la recommande -pour l'amour de moi. Il me semble qu'on me va trouver bien habile en -Provence d'avoir fait un si joli visage, si doux et si régulier. Vous -êtes fâchée que votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui suis -rangée, j'en suis ravie: je ne comprends pas ce que peuvent faire avec -moi mes paupières bigarrées[89]. Mais ne croyez-vous point que M. de -Coulanges et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous -faites? Vous n'êtes point surprise des bords de votre Rhône; vous les -trouvez beaux, et ce fleuve n'est composé que d'eau comme les autres: -pour moi, j'en ai une idée extraordinaire; il me semble qu'on devrait -dire: - - Mille sources de sang forment cette rivière, - Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements, - Au lieu de murmurer, fait des gémissements[90]. - -Langlade vous rendra compte de sa visite chez _Mellusine_: en attendant, -je puis vous dire que ce qu'il avait à faire n'était autre chose que -d'avoir le plaisir de lui laver sa cornette; il l'a fait plus volontiers -qu'un autre. Elle est, je vous assure, bien mortifiée et bien -décontenancée: je la vis l'autre jour, elle n'a pas le mot à dire. Votre -absence a renouvelé la tendresse de tous vos amis; mais il faut que -cette absence ne soit pas infinie; et, quelque aversion que vous ayez -pour les fatigues d'un long voyage, vous ne devez songer qu'à vous -mettre en état de les recommencer. J'ai dit à M. de la Rochefoucauld ce -que vous trouvez des fatigues des autres, et l'application que vous en -faites: il m'a chargée de mille amitiés pour vous, mais d'un si bon ton, -et accompagnées de si agréables louanges, qu'il mérite d'être aimé de -vous. - -Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse à être nommé -dans mes lettres: je vous remercie d'avoir fait mention de Brancas. Vous -aurez vu votre tante[91] au Saint-Esprit, et vous aurez été reçue comme -une reine. Ma fille, je vous conjure de me bien mander tout cela, et de -me parler de M. de Grignan et de M. d'Arles[92]. Vous savez que nous -avons réglé que l'on hait autant les détails des personnes qui sont -indifférentes, qu'on les aime de celles qui ne le sont pas; c'est à vous -à deviner de quel nombre vous êtes auprès de moi. Mascaron, Bourdaloue, -me donnent tour à tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent, -pour le moins, me rendre sainte: dès que j'entends quelque chose de -beau, je vous souhaite; vous avez part à tout ce que je pense: j'admire -en moi, tous les jours, les effets naturels d'une extrême amitié. Je -vous embrasse tendrement, embrassez-moi aussi. Une petite amitié à mon -coadjuteur: pour M. de Grignan, il me semble qu'il est si glorieux de -vous avoir, qu'il n'écoute plus personne. - - - [89] _Voyez_ la note de la lettre du 26 juillet 1668, p. 67. - - [90] Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son _Temple de la - Mort_: - - Mille sources de sang y font mille rivières, - Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements, - Au lieu de murmurer, font des gémissements. - - [91] Anne d'Ornano, femme de François de Lorraine, comte d'Harcourt, - et soeur de Marguerite d'Ornano, mère de M. de Grignan. - - [92] François Adhémar de Monteil, archevêque d'Arles, commandeur des - ordres du roi, oncle de M. de Grignan. - - - - -31.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mardi 3 mars 1671. - -Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi; j'écris -de provision, mais c'est par une raison bien différente de celle que je -vous donnais un jour, pour m'excuser d'avoir écrit à quelqu'un une -lettre qui ne devait partir que dans deux jours: c'était parce que je ne -me souciais guère de lui, et que dans deux jours je n'aurais pas autre -chose à lui dire. Voici tout le contraire: c'est que je me soucie -beaucoup de vous, que j'aime à vous entretenir à toute heure, et que -c'est la seule consolation que je puisse avoir présentement. Je suis -aujourd'hui toute seule dans ma chambre, par l'excès de ma mauvaise -humeur. Je suis lasse de tout; je me suis fait un plaisir de dîner ici, -et je m'en fais un de vous écrire hors de propos: mais, hélas! vous -n'avez pas de ces sortes de loisirs. J'écris tranquillement, et je ne -comprends pas que vous puissiez lire de même: je ne vois pas un moment -où vous soyez à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se -lasser d'être auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son -bonheur. Je vois des harangues, des infinités de compliments, de -civilités, de visites; on vous fait des honneurs extrêmes, il faut -répondre à tout cela, vous êtes accablée. Que fait votre paresse pendant -tout ce fracas? Elle souffre, elle se retire dans quelque petit cabinet, -elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans -quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle, et vous -dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que -je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais abandonnée, -la fidèle compagne de vos plus beaux jours; que c'est moi qui vous -consolais de tous les plaisirs, et qui même quelquefois vous les faisais -haïr; qui vous ai empêchée de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans -votre grossesse: quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je -savais bien où vous reprendre; présentement je ne sais plus où j'en -suis; les honneurs et les représentations me feront périr, si vous -n'avez soin de moi. Il me semble que vous lui dites en passant un petit -mot d'amitié, vous lui donnez quelque espérance de vous posséder à -Grignan; mais vous passez vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire -davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, et ne vous -donnent pas un moment de repos; moi-même, qui les ai toujours tant -honorés, je leur suis contraire, et ils me le sont; le moyen qu'ils vous -laissent le temps de lire de telles lanterneries? Je vous assure, ma -chère enfant, que je songe à vous continuellement, et je sens tous les -jours ce que vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur -certaines pensées; si l'on ne glissait pas dessus, on serait toujours en -larmes, c'est-à-dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne me -blesse le coeur; toute votre chambre me tue: j'y ai fait mettre un -paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue; une fenêtre de ce -degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et -par où je vous rappelai, me fait peur à moi-même, quand je pense combien -alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle -quelquefois; ce cabinet, où je vous embrassai sans savoir ce que je -faisais; ces Capucins[93], où j'allai entendre la messe; ces larmes qui -tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été de l'eau qu'on eût -répandue; Sainte-Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette -maison, votre appartement, la nuit, le lendemain; et votre première -lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les -entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments: ce pauvre -d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut -de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut glisser sur tout cela, et se -bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvements de son -coeur: j'aime mieux m'occuper de la vie que vous faites maintenant; cela -me fait une diversion, sans m'éloigner pourtant de mon sujet et de mon -objet, qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc -à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens d'en -recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et je -reprendrai ma lettre quand j'aurai reçu de vos nouvelles. J'abuse de -vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre -d'avance; mon coeur en avait besoin, je n'en ferai pas une coutume. - - - [93] L'église des Capucins de la rue d'Orléans au Marais. - - - - -32.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 4 mars 1671. - -Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de l'état où vous avez été! -et que je vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais promis de -n'être point effrayée d'un si grand péril! Je sais bien qu'il est passé: -mais il est impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin, -sans frémir d'horreur, et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un -orage; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore -plus que vous; au lieu de vous faire attendre que l'orage soit passé, il -veut bien vous exposer. Ah! mon Dieu! qu'il eût été bien mieux d'être -timide, et de vous dire que, si vous n'aviez point de peur, il en avait -lui, et ne souffrirait point que vous traversassiez le Rhône par un -temps comme celui qu'il faisait! Que j'ai de peine à comprendre sa -tendresse en cette occasion! ce Rhône qui fait peur à tout le monde, ce -pont d'Avignon où l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes -ses mesures, un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche; -et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés dans un moment! -Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, et je m'en suis -réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse. -Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? De bonne foi, -n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable? -Une autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure -comme celle-là ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi -terribles qu'ils le sont? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est -resté; je crois du moins que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir -sauvée; pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire -tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à -Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion, que de m'avoir fait -naître. C'est à M. de Grignan que je m'en prends; le coadjuteur a bon -temps; il n'a été grondé que pour la montagne de Tarare; elle me paraît -présentement comme les pentes de Nemours. M. _Busche_[94] m'est venu -voir tantôt; j'ai pensé l'embrasser en songeant comme il vous a bien -menée: je l'ai fort entretenu de vos faits et gestes, et puis je lui ai -donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre vous paraîtra bien -ridicule; vous la recevrez dans un temps où vous ne songerez plus au -pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, présentement? C'est le -malheur des commerces si éloignés; il faut s'y résoudre, et ne pas même -se révolter contre cet inconvénient: cela est naturel, et la contrainte -serait trop grande d'étouffer toutes ses pensées; il faut entrer dans -l'état naturel où l'on est, en répondant à une chose qui tient au coeur: -vous serez donc obligée de m'excuser souvent. J'attends les relations de -votre séjour à Arles; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne -m'aimez-vous point de vous avoir appris l'italien? Voyez comme vous vous -en êtes bien trouvée avec ce vice-légat: ce que vous dites de cette -scène est excellent; mais que j'ai peu goûté le reste de votre lettre! -Je vous épargne mes éternels _recommencements_ sur ce pont d'Avignon, je -ne l'oublierai de ma vie. - - - [94] Le conducteur de madame de Grignan. - - - - -33.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 11 mars 1671. - -Je n'ai point encore reçu vos lettres; j'en aurai peut-être avant que de -fermer celle-ci: songez, ma chère enfant, qu'il y a huit jours que je -n'ai eu de vos nouvelles; c'est un siècle pour moi. Vous étiez à Arles; -mais je ne sais rien par vous de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un -gentilhomme[95] de ce pays-là, qui était présent à cette arrivée, et qui -vous a vue jouer à petite prime avec Vardes[96], Bandol, et un autre; je -voudrais pouvoir vous dire comme je l'ai reçu, et ce qu'il m'a paru, de -vous avoir vue jeudi dernier. Vous admiriez tant l'abbé de Vins d'avoir -pu quitter M. de Grignan, j'admire bien plus celui-ci de vous avoir -quittée: il m'a trouvée avec le père Mascaron, à qui je donnais un -très-beau dîner: comme il prêche à ma paroisse, et qu'il vint me voir -l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite dévote de lui -donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon d'entendre -parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que vous avez eu -trois ou quatre démêlés à votre avénement: ma fille, on ne parvient -point à ne pas avoir de ces malheurs en province, mais, comme il n'y a -peut-être rien de vrai dans ce qu'on m'a conté, j'attendrai que vous -m'en parliez, avant que de vous dire mon avis sur ce sujet. J'ai -demandé à ce gentilhomme si vous n'étiez point bien fatiguée; il m'a dit -que vous étiez très-belle; mais vous savez que mes yeux pour vous sont -plus justes que ceux des autres: je pourrais bien vous trouver abattue -et fatiguée, au travers de leurs approbations. J'ai été enrhumée ces -jours-ci, et j'ai gardé ma chambre; presque tous vos amis ont pris ce -temps-là pour me venir voir: l'abbé Têtu[97] m'a fort priée de le -distinguer en vous écrivant. Je n'ai jamais vu une personne absente être -si vive dans tous les coeurs; c'était à vous qu'était réservé ce -miracle: vous savez comme nous avons toujours trouvé qu'on se passait -bien des gens; on ne se passe point de vous: ma vie est employée à -parler de vous; ceux qui m'écoutent le mieux sont ceux que je cherche le -plus. N'allez point craindre que je sois ridicule; car, outre que le -sujet ne l'est pas, c'est que je connais parfaitement bien et les gens -et le lieu, et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu -de bien de moi en passant, j'en demande pardon au Bourdaloue et au -Mascaron: j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre; un demi-quart -des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte. - -Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du tout -m'accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi; je suis plus -touchée que je ne l'étais lorsque vous étiez en chemin, je repleure sur -nouveaux frais, je ne vois goutte dans votre coeur, je me représente -cent choses désagréables que je ne puis dire, je ne vois pas même ce que -pense M. de Grignan; et tout est brouillé, je ne sais comment, dans ma -tête. Je vous vois accablée d'honneurs, et d'honneurs qui tiennent fort -au nom que vous portez; rien n'est plus grand ni plus considéré; nulle -famille ne peut être plus aimable: vous y êtes adorée, à ce que je -crois, car le coadjuteur ne m'écrit plus; mais j'ignore comment vous -vous portez dans tout ce tracas; c'est une sorte de vie étrange que -celle des provinces; on fait des affaires de tout. Je m'imagine que vous -faites des merveilles, et je voudrais bien savoir ce que ces merveilles -vous coûtent, soit pour vous plaindre, soit pour ne vous plaindre pas. - -Je reçois votre lettre, ma chère enfant, et j'y fais réponse avec -précipitation parce qu'il est tard: cela me fait approuver les avances -de provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos aventures à -votre arrivée n'est pas vrai; j'en suis très-aise; ces sortes de petits -procès dans les villes de province, où l'on n'a rien autre chose dans la -tête, font une éternité d'éclaircissements, et c'est assez pour mourir -d'ennui. Mais vous êtes bien plaisante, madame la comtesse, de montrer -mes lettres: où est donc ce principe de cachotterie pour ce que vous -aimez? Vous souvient-il avec quelle peine nous attrapions les dates de -celles de M. de Grignan? Vous pensez m'apaiser par vos louanges, et me -traiter toujours comme la Gazette de Hollande; je m'en vengerai. Vous -cachez les tendresses que je vous mande, friponne; et moi je montre -quelquefois, et à certaines gens, celles que vous m'écrivez. Je ne veux -pas qu'on croie que j'ai pensé mourir, et que je pleure tous les jours, -_pour qui? pour une ingrate_. Je veux qu'on voie que vous m'aimez, et -que, si vous avez mon coeur tout entier, j'ai une place dans le vôtre. -Je ferai tous vos compliments. Chacun me demande: Ne suis-je point -nommé? Et je dis: Non, pas encore, mais vous le serez. Par exemple, -nommez-moi un peu M. d'Ormesson, et les Mesmes[98]; il y a presse à -votre souvenir; ce que vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé: ils -ont raison, ma fille, vous êtes aimable, et rien n'est comme vous. -Voilà, du moins, ce que vous cacherez, car, depuis Niobé, jamais une -mère n'a parlé comme je fais. Pour M. de Grignan, il peut bien s'assurer -que, si je puis quelque jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas. -Comment! ne me pas remercier d'un tel présent! ne me point dire qu'il -est transporté! Il m'écrit pour me la demander, et ne me remercie point -quand je la lui donne. Je comprends pourtant qu'il peut fort bien être -accablé ainsi que vous; ma colère ne tient à guère, et ma tendresse pour -vous deux tient à beaucoup. Tout ce que vous me mandez est -très-plaisant; c'est dommage que vous n'ayez eu le temps d'en dire -davantage. Mon Dieu! que j'ai d'envie de recevoir de vos lettres! Il y a -déjà près d'une demi-heure que je n'en ai reçu. Je ne sais aucune -nouvelle: le roi se porte fort bien; il va de Versailles à -Saint-Germain, de Saint-Germain à Versailles; tout est comme il était. -La reine fait souvent ses dévotions, et va au salut du saint sacrement. -Le père Bourdaloue prêche: bon Dieu! tout est au-dessous des louanges -qu'il mérite. L'autre jour notre abbé eut un démêlé avant le sermon -avec M. de Noyon[99], qui lui fit entendre qu'il devait bien quitter sa -place à un homme de la maison de Clermont: on a fort ri de ce titre, -pour avoir la place d'un abbé à l'église; on a bien reconté là-dessus -toutes les clefs de la maison de Tonnerre, et toute la science du prélat -sur la _pairie_. Je dîne tous les vendredis chez le Mans[100] avec M. de -la Rochefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui toujours y fait la -joie de la compagnie. Si la Provence m'aime, je suis fort sa servante -aussi; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grâces; je lui ferai mes -compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un voyage, c'est à vous -de le placer. Je ne dis rien à M. de Vardes ni à mon ami Corbinelli; je -les crois retournés en Languedoc. J'aime votre fille à cause de vous; -mes entrailles n'ont point encore pris le train des tendresses d'une -grand'mère. - - - [95] M. de Julianis. - - [96] Le marquis de Vardes, disgracié par Louis XIV, était alors - relégué dans son gouvernement d'Aigues-Mortes. - - [97] Jacques Têtu, abbé de Belval; c'était un personnage vaporeux - plaint par M. de Sévigné, et dont M. de Coulanges se moquait. Il était - de l'Académie française. - - [98] Jean-Antoine de Mesmes, président à mortier, et son fils - Jean-Jacques, comte d'Avaux. - - [99] François de Clermont-Tonnerre, évêque et comte de Noyon, - réunissait en sa personne tous les genres de vanité, surtout celle de - la naissance. - - [100] Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, évêque du Mans, commandeur des - ordres du roi. - - - - -34.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 13 mars 1671. - -Me voici à la joie de mon coeur, toute seule dans ma chambre à vous -écrire paisiblement; rien ne m'est si agréable que cet état. J'ai dîné -aujourd'hui chez madame de Lavardin[101], après avoir été en Bourdaloue, -où étaient les mères de l'Église; c'est ainsi que j'appelle les -princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui était au monde était -à ce sermon, et ce sermon était digne de tout ce qui l'écoutait. J'ai -songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée autant de fois auprès de -moi; vous auriez été ravie de l'entendre, et moi encore plus ravie de -vous le voir entendre. M. de la Rochefoucauld a reçu très-plaisamment, -chez madame de Lavardin, le compliment que vous lui faites; on a fort -parlé de vous. M. d'Ambres y était avec sa cousine de Brissac; il a paru -s'intéresser beaucoup à votre prétendu naufrage; on a parlé de votre -hardiesse: M. de la Rochefoucauld a dit que vous aviez voulu paraître -brave, dans l'espérance que quelque charitable personne vous en -empêcherait; et que, n'en ayant point trouvé, vous aviez dû être dans le -même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la foire une -grande diablesse de femme, plus grande que Riberpré de toute la tête; -elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants qui vinrent de front, -les bras aux côtés: c'est une grande femme tout à fait. J'ai été faire -des compliments pour vous à l'hôtel de Rambouillet; on vous en rend -mille. Madame de Montausier est au désespoir de ne vous point voir. J'ai -été chez madame du Puy-du-Fou; j'ai été, pour la troisième fois, chez -madame de Maillanes; je me fais rire moi-même en observant le plaisir -que j'ai de faire toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles -de la reine enragées, vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de -Ludres, Coëtlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d'une petite -chienne qui était à Théobon[102]; cette petite chienne est morte -enragée; de sorte que Ludres, Coëtlogon et Rouvroy sont parties ce matin -pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage -est triste; Benserade en était au désespoir; Théobon n'a pas voulu y -aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La reine ne veut pas qu'elle la -serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. Ne -trouvez-vous point que Ludres ressemble à Andromède? Pour moi, je la -vois attachée au rocher, et Tréville[103] sur un cheval ailé, qui tue le -monstre. _Ah! Zézu! matame te Grignan, l'étranze sose t'être zetée toute -nue tans la mer[104]._ - -Voilà bien des lanternes, et je ne sais rien de vous: vous croyez que je -devine ce que vous faites; mais j'y prends trop d'intérêt, et à votre -santé, et à l'état de votre esprit, pour vouloir me borner à ce que j'en -imagine: les moindres circonstances sont chères de ceux qu'on aime -parfaitement, autant qu'elles sont ennuyeuses des autres: nous l'avons -dit mille fois, et cela est vrai. La Vauvineux vous fait cent -compliments; sa fille a été bien malade; madame d'Arpajon l'a été aussi: -nommez-moi tout cela avec madame de Verneuil[105], à votre loisir. Voilà -une lettre de M. de Condom[106], qu'il m'a envoyée avec un billet fort -joli. Votre frère entre sous les lois de Ninon[107], je doute qu'elles -lui soient bonnes; il y a des esprits à qui elles ne valent rien; elle -avait gâté son père; il faut le recommander à Dieu: quand on est -chrétienne, ou du moins quand on le veut être, on ne peut voir les -déréglements sans chagrin. Ah! Bourdaloue! quelles divines vérités vous -nous avez dites aujourd'hui sur la mort! madame de la Fayette y était -pour la première fois de sa vie, elle était transportée d'admiration; -elle est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son coeur. Je -lui ai donné une belle copie de votre portrait; il pare sa chambre, où -vous n'êtes jamais oubliée. Si vous êtes encore de l'humeur dont vous -étiez à Sainte-Marie, et que vous gardiez mes lettres, voyez si vous -n'avez pas reçu celle du 18 février. Adieu, ma très-aimable enfant; vous -dirai-je que je vous aime? c'est se moquer d'en être encore là; -cependant, comme je suis ravie quand vous m'assurez de votre tendresse, -je vous assure de la mienne, afin de vous donner de la joie, si vous -êtes de mon humeur: et ce Grignan mérite-t-il que je lui dise un mot? - -Je crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles: pour moi -je n'en sais point, je serais toute propre à vous dire que le -chancelier[108] a pris un lavement. - -Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Madame de -Gêvres[109] arrive, belle, charmante et de bonne grâce; madame d'Arpajon -était au-dessus de moi; je pense que la duchesse s'attendait que je lui -dusse offrir ma place; ma foi, je lui devais une incivilité de l'autre -jour, je la lui payai comptant, et ne branlai pas. Mademoiselle était au -lit, madame de Gêvres a donc été contrainte de se mettre au-dessous de -l'estrade; cela est fâcheux. On apporte à boire à Mademoiselle, il faut -donner la serviette; je vois madame de Gêvres qui dégante sa main -maigre; je pousse madame d'Arpajon; elle m'entend, et se dégante; et, -d'une très-bonne grâce, avance un pas, coupe la duchesse, et prend et -donne la serviette. La duchesse de Gêvres en a eu toute la honte; elle -était montée sur l'estrade et elle avait ôté ses gants, et tout cela, -pour voir donner la serviette de plus près par madame d'Arpajon. Ma -fille, je suis méchante, cela m'a réjouie, c'est bien employé: a-t-on -jamais vu accourir pour ôter à madame d'Arpajon, qui est dans la ruelle, -un petit honneur qui lui vient tout naturellement? Madame de Puisieux -s'en est épanoui la rate. Mademoiselle n'osait lever les yeux, et moi -j'avais une mine qui ne valait rien. Après cela on m'a dit cent mille -biens de vous, et Mademoiselle m'a commandé de vous dire qu'elle était -fort aise que vous ne fussiez point noyée, et que vous fussiez en bonne -santé. Nous fûmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles: -voilà de terribles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que je -ne suis plus dévote: hélas! j'aurais bien besoin des matines et de la -solitude de Livry; si est-ce que je vous donnerai les deux livres de la -Fontaine, quand vous devriez être en colère; il y a des endroits jolis, -et d'autres ennuyeux: on ne veut jamais se contenter d'avoir bien fait, -et en voulant mieux faire on fait plus mal. - - - [101] Marguerite-Renée de Rostaing, mariée à Henri de Beaumanoir, - marquis de Lavardin. - - [102] Marie-Élisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay, qui fut aimée - du roi.--Louise-Philippe de Coëtlogon, mariée ensuite au marquis de - Cavoie.--Jeanne de Rouvroy, mariée au comte de Saint-Vallier.--Lydie - de Rochefort-Théobon, mariée au comte de Beuvron; toutes quatre alors - filles d'honneur de la reine. - - [103] Henri-Joseph de Peyre, comte de Tréville, capitaine lieutenant - des mousquetaires. - - [104] Manière de prononcer de madame de Ludres. - - [105] Charlotte Séguier, veuve du duc de Sully, et mariée en secondes - noces à Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel de Henri IV. - - [106] Bossuet. - - [107] Mademoiselle de Lenclos. - - [108] Le chancelier Séguier n'allait jamais au conseil sans avoir pris - cette précaution. - - [109] Première femme de Léon Potier de Gêvres, duc de Tresmes. - - - - -35.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 18 mars 1671. - -Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considérablement. -J'apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix: mais vous ne me dites -pas si votre mari était avec vous, ni de quelle manière Vardes honorait -votre triomphe; du reste, vous me le représentez très-plaisamment, aussi -bien que votre embarras et vos civilités déplacées. Bon Dieu! que -n'étais-je avec vous! ce n'est pas que j'eusse mieux fait que vous, car -je n'ai pas le don de placer si juste les noms sur les visages; au -contraire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus: mais il me -semble que je vous aurais aidée, et que j'aurais fait du moins bien des -révérences. Il est vrai que c'est un métier tuant que cet excès de -cérémonies et de civilités; cependant ne vous relâchez sur rien; tâchez, -mon enfant, de vous ajuster aux moeurs et aux manières des gens avec qui -vous avez à vivre; accommodez-vous un peu de ce qui n'est pas mauvais; -ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre; faites-vous un -plaisir de ce qui n'est pas ridicule. - -Il y a présentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de Paris. -Le roi a commandé à M. de S... de se défaire de sa charge, et tout de -suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi? Pour avoir trompé au jeu, -et avoir gagné cinq cent mille écus avec des cartes ajustées. Le cartier -fut interrogé par le roi même: il nia d'abord; enfin, sur le pardon que -Sa Majesté lui promit, il avoua qu'il faisait ce métier depuis -longtemps; on dit même que cela se répandra plus loin, car il y a -plusieurs maisons où il fournissait de ces bonnes cartes rangées. Le roi -a eu beaucoup de peine à se résoudre à déshonorer un homme de la qualité -de S.....; mais voyant que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec -lui étaient ruinés, Sa Majesté a cru qu'il y allait de sa conscience à -faire éclater cette friponnerie. S... savait si bien le jeu des autres, -que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique, parce que tous les -piques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trente-un -de trèfle, et disait: Le trèfle ne gagne point contre le pique en ce -pays-ci. S.... avait donné trente pistoles aux valets de chambre de -madame de la Vallière, pour leur faire jeter dans la rivière toutes les -cartes qu'ils avaient, sous prétexte qu'elles n'étaient point bonnes, et -avait introduit son cartier. Celui qui le conduisait dans cette belle -vie s'appelle _Pradier_, et s'est éclipsé aussitôt que le roi défendit à -S.... de se trouver devant lui. S.... aurait dû, s'il avait été -innocent, se mettre en prison, et demander qu'on lui fît son procès; -mais il n'a pas pris ce chemin, et a trouvé celui du Languedoc plus sûr: -bien des gens lui conseillaient celui de la Trappe, après un malheur -comme celui-là. Voilà de quoi on parle uniquement. - -Madame d'Humières[110] m'a chargée de mille amitiés pour vous; elle s'en -va à Lille, où elle sera honorée, comme vous l'êtes à Aix. Le maréchal -de Bellefonds, par un pur sentiment de piété, s'est accommodé avec ses -créanciers; il leur a cédé le fonds de son bien, et donné plus de la -moitié du revenu de sa charge[111], pour achever de payer les arrérages. -Cette exécution est belle, et fait bien voir que ses voyages à la Trappe -ne sont pas inutiles. J'allai voir l'autre jour cette duchesse de -Ventadour; elle était belle comme un ange. Madame la duchesse de Nevers -y vint coiffée à faire rire: il faut m'en croire, car vous savez comme -j'aime la mode excessive. La Martin[112] l'avait _brétaudée_ par plaisir -comme un patron de mode: elle avait donc tous les cheveux coupés sur la -tête, et frisés _naturellement_ et par cent papillotes qui lui font -souffrir mort passion toute la nuit. Cela fait une petite tête de chou -ronde, sans que rien accompagne les côtés. Ma fille, c'était la plus -ridicule chose que l'on pût imaginer: elle n'avait point de coiffe; mais -encore passe, elle est jeune et jolie; mais toutes ces femmes de -Saint-Germain, et cette la Mothe surtout, se font _testonner_ par la -Martin; cela est au point que le roi et toutes les dames sensées en -pâment de rire: elles en sont encore à cette jolie coiffure que -Montgobert[113] sait si bien; je veux dire ces boucles renversées. Voilà -tout; on se divertit extrêmement à voir outrer cette nouvelle mode -jusqu'à la folie. - - - [110] Louise-Antoinette-Thérèse de la Châtre, maréchale d'Humières. - - [111] De premier maître d'hôtel du roi. - - [112] Fameuse coiffeuse de ce temps-là. - - [113] Demoiselle de compagnie de madame de Grignan. - - - - -36.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Du même jour 18 mars 1671. - -Avant que d'envoyer mon paquet, je fais réponse à votre lettre du 11, -que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retardements de la -poste. - - - _Monsieur de Barillon[114]._ - - J'interromps la plus aimable mère du monde pour vous dire trois mots, - qui ne seront guère bien arrangés, mais qui seront vrais. Sachez donc, - madame, que je vous ai toujours plus aimée que je ne vous l'ai dit; et - que si jamais je gouverne, la Provence n'aura plus de gouvernante. En - attendant, gouvernez-vous bien, et régnez doucement sur les peuples - que Dieu a soumis à vos lois. Adieu, madame, je quitte Paris sans - regret. - - -_Madame de Sévigné._ - -C'est ce pauvre Barillon qui m'a interrompue, et qui ne me trouve guère -avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres sans pleurer. -Je ne le puis, ma fille: mais ne souhaitez point que je le puisse; aimez -mes tendresses, aimez mes faiblesses: pour moi je m'en accommode fort -bien. Je les aime bien mieux que des sentiments de Sénèque et -d'Epictète. Je suis douce, tendre, ma chère enfant, jusques à la folie; -vous m'êtes toutes choses; je ne connais que vous. Hélas! je suis bien -précisément comme vous pensez, c'est-à-dire, d'aimer ceux qui vous -aiment et qui se souviennent de vous; je le sens tous les jours. Quand -je trouvai _Mellusine_[115], le coeur me battit de colère et d'émotion, -elle s'approcha; comme vous savez, et me dit: Hé bien! madame, êtes-vous -bien fâchée?--Oui, madame, lui dis-je; on ne peut pas plus.--Ah! -vraiment je le crois; il faudra vous aller consoler.--Madame, n'en -prenez pas la peine, ce serait une chose inutile.--Mais, me dit-elle, -n'êtes-vous pas chez vous?--Non, madame, on ne m'y trouve jamais. Voilà -notre dialogue. Je vous assure qu'elle est _débellée_, comme dit -Coulanges: il ne me semble pas qu'elle ait une langue présentement. Mais -je veux revenir à mes lettres qu'on ne vous envoie point; j'en suis au -désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre? croyez-vous qu'on les garde? -Hélas! je conjure ceux qui prennent cette peine de considérer le peu de -plaisir qu'ils ont à cette lecture, et le chagrin qu'ils nous donnent. -Messieurs, du moins ayez soin de les faire recacheter, afin qu'elles -arrivent tôt ou tard. Vous parlez de peinture: vraiment vous m'en faites -une de l'habit de vos dames, qui vaut tout ce qu'une description peut -valoir. Vous dites que vous voudriez bien me voir entrer dans votre -chambre, et m'entendre discourir. Hélas! c'est ma folie que de vous -voir, de vous parler, de vous entendre; je me dévore de cette envie, et -du déplaisir de ne vous avoir pas assez écoutée, pas assez regardée: il -me semble pourtant que je n'en perdais guère les moments; mais enfin, je -n'en suis pas contente, je suis folle; il n'y a rien de plus vrai; mais -vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je ne comprends pas comme on peut -tant penser à une personne: n'aurai-je jamais tout pensé? Non, que quand -je ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est très-joli. Je lui -ferai réponse, et je le prie de m'aimer toujours; pour votre fille, je -l'aime; vous savez pourquoi et pour qui. - - - [114] Conseiller d'État ambassadeur en Angleterre. - - [115] Madame de Marans. - - - - -37.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 23 mars 1671. - -Cela n'est-il pas cruel de n'avoir pas encore reçu vos lettres? Voilà M. -de Coulanges qui a reçu les siennes, et qui me vient insulter. Il m'a -montré votre réponse à l'_ex-voto_, qui est tellement à mon gré, que je -l'ai lue deux fois avec plaisir. Ah! que vous écrivez à ma fantaisie! -Cet _ex-voto_, qui fut fait au bout de la table où je vous écrivais, me -réjouit fort, et me fit souvenir du jour que je fus si malheureusement -pendue: vous souvient-il combien vous me fûtes cruelle ce jour-là? Vous -me condamnâtes sans miséricorde, et toute la sollicitation de -d'Hacqueville ne put pas même vous obliger à revoir mon procès. Il est -vrai que je fis une grande faute; mais aussi d'être pendue haut et -court, comme je le fus, c'était une grande punition. La chanson de M. de -Coulanges était bonne aussi; il y a plaisir de vous envoyer des folies, -vous y répondez délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant que -quand on croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive -qu'ils n'y prennent pas garde, ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous -n'avez pas cette cruauté; vous êtes aimable en tout et partout: hélas! -combien vous êtes aimée aussi! combien de coeurs où vous êtes la -première! Il y a peu de gens qui puissent se vanter d'une telle chose. -M. de Coulanges vous écrit la plus folle lettre du monde, et d'après le -naturel; elle m'a fort divertie. Enfin, les femmes sont folles; il -semble qu'elles aient toutes la tête cassée: on leur met le premier -appareil, et elles se reposent comme d'une opération: cette folie vous -réjouirait fort, si vous étiez ici. Je fus hier chez M. de la -Rochefoucauld; je le trouvai criant les hauts cris; ses douleurs étaient -à un tel point, que toute sa constance était vaincue, sans qu'il en -restât un seul bien; l'excès de ces douleurs l'agitait de telle sorte -qu'il était en l'air dans sa chaise avec une fièvre violente. Il me fit -une pitié extrême; je ne l'avais jamais vu en cet état; il me pria de -vous le mander, et de vous assurer que les roués ne souffrent point en -un moment ce qu'il souffre la moitié de sa vie, et qu'aussi il souhaite -la mort comme le coup de grâce: sa nuit n'a pas été meilleure. - -Je reçois présentement votre lettre, et me voilà toute seule dans ma -chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Au sortir d'un lieu où -j'ai dîné, je reviens fort bien chez moi; et quand j'y trouve une de vos -lettres, j'entre et j'écris: rien n'est préféré à ce plaisir, et je -languis après les jours de poste. Ah! ma fille, qu'il y a de différence -de ce que j'ai pour vous, et de ce que l'on a pour quelqu'un qu'on -n'aime point! Vous voulez que je lise de sang-froid le récit du péril -que vous avez couru; j'en ai été encore plus effrayée par les lettres -qu'on m'a montrées d'Avignon et d'ailleurs, que par les vôtres. Je -comprends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan: _Vogue la galère_. -En vérité, vous êtes quelquefois capable de mettre au désespoir; si vous -m'aviez caché cette aventure, je l'aurais apprise d'ailleurs, et je vous -en aurais su très-mauvais gré. Je vous assure que je serai -très-mal-contente de M. de Marseille, s'il ne fait ce que nous -souhaitons. Il a beau dire, je ne tâte point de son amour pour la -Provence: quand je vois qu'il ne dit rien pour empêcher les quatre cent -cinquante mille francs, et qu'il ne s'écrie que sur une bagatelle, je -suis sa très-humble servante. J'ai une extrême impatience de savoir ce -qui sera enfin résolu. Madame d'Angoulême m'a dit qu'on lui avait mandé -que vous étiez la personne du monde la plus polie; elle vous fait mille -compliments. Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne; il me -semble que ce sera encore une autre séparation, une douleur sur une -douleur, et une absence sur une absence: enfin je commence à m'affliger -tout de bon; ce sera vers le commencement de mai. Pour mon autre voyage, -dont vous m'assurez que le chemin est libre, vous savez qu'il dépend de -vous; je vous l'ai donné: vous manderez à d'Hacqueville en quel temps -vous voulez qu'il soit placé. M. de Vivonne a bonne mémoire de me faire -un compliment si vieux, faites-lui mes compliments, je lui écrirai dans -deux ans. N'êtes-vous pas à merveille avec Bandol[116]? Dites-lui mille -amitiés pour moi: il a écrit une lettre à M. de Coulanges, une lettre -qui lui ressemble, et qui est aimable. Prenez garde, au reste, que votre -paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu; ces petites pertes -fréquentes sont comme les petites pluies qui gâtent bien les chemins. Je -vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez aimez-moi toujours, -puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce monde pour la -tranquillité de mon âme. Je fais bien d'autres souhaits pour ce qui vous -regarde: enfin, tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou par vous. - - - [116] Le président de Bandol. - - - - -38.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, mardi saint 24 mars 1671. - -Voici une terrible causerie, ma chère enfant; il y a trois heures que je -suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abbé, Hélène, Hébert et -_Marphise_[117], dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour -jusqu'à jeudi au soir: je prétends être en solitude; je fais de ceci une -petite Trappe, je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions: j'ai -résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons, de marcher -pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et surtout de m'ennuyer -pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout -cela, c'est de penser à vous, ma fille; je n'ai pas encore cessé depuis -que je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me -suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous -aimez, assise sur ce siége de mousse où je vous ai vue quelquefois -couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle -façon toutes ces pensées me traversent-elles le coeur! Il n'y a point -d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans -le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue; il n'y en a point qui -ne me fasse souvenir de quelque chose; de quelque manière que ce soit, -cela me perce le coeur: je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et -repense à tout; ma tête et mon esprit se creusent: mais j'ai beau -tourner, j'ai beau chercher; cette chère enfant que j'aime avec tant de -passion est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela je -pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien -faible: mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse -si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en -lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle viendra mal à propos, et -qu'elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu'elle est écrite. A -cela je ne sais point de remède: elle sert toujours à me soulager -présentement; c'est au moins ce que je lui demande: l'état où ce lieu -m'a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de -mes faiblesses; mais vous devez les aimer, et respecter mes larmes, -puisqu'elles viennent d'un coeur tout à vous. - - - [117] Hélène, femme de chambre de madame de Sévigné; Hébert, son valet - de chambre, et Marphise, sa chienne. - - - - -39.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi saint 27 mars 1671. - -J'ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres; je ferai réponse aux -messieurs quand je ne serai pas si dévote: en attendant, embrassez votre -cher mari pour moi; je suis touchée de son amitié et de sa lettre. Je -suis bien aise de savoir que le pont d'Avignon est encore sur le dos du -coadjuteur; c'est donc lui qui vous y a fait passer, car, pour le pauvre -Grignan, il se noyait par dépit contre vous; il aimait autant mourir que -d'être avec des gens si déraisonnables: le coadjuteur est perdu d'avoir -ce crime avec tant d'autres. Je suis très-obligée à Bandol de m'avoir -fait une si agréable relation. Mais d'où vient, mon enfant, que vous -craignez qu'une autre lettre n'efface la vôtre? vous ne l'avez donc pas -relue? car pour moi, qui l'ai lue avec attention, elle m'a fait un -plaisir sensible, un plaisir à n'être effacé par rien, un plaisir trop -agréable pour un jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma curiosité sur -mille choses que je voulais savoir: je me doutais bien que les -prophéties auraient été entièrement fausses à l'égard de Vardes; je me -doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilité; je me -doutais bien encore de l'ennui que vous avez; et ce qui vous surprendra, -c'est que, quelque aversion que je vous aie toujours vue pour les -narrations, j'ai cru que vous aviez trop d'esprit pour ne pas voir -qu'elles sont quelquefois agréables et nécessaires. Je crois qu'il n'y a -rien qu'il faille entièrement bannir de la conversation, et que le -jugement et les occasions doivent y faire entrer tour à tour tout ce qui -est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous dites que vous ne contez -pas bien; je ne connais personne qui attache plus que vous: ce ne serait -pas une sorte de chose à souhaiter uniquement; mais quand cela tient à -l'esprit et à la nécessité de ne rien dire qui ne soit agréable, je -pense qu'on doit être bien aise de s'en acquitter comme vous faites. - -J'ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été très-belle et -très-touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue; -mais l'impossibilité m'en a ôté le goût: les laquais y étaient dès -mercredi; et la presse était à mourir. Je savais qu'il devait redire -celle que M. de Grignan et moi nous entendîmes l'année passée aux -Jésuites; et c'était pour cela que j'en avais envie: elle était -parfaitement belle, et je ne m'en souviens que comme d'un songe. Que je -vous plains d'avoir eu un méchant prédicateur! Mais pourquoi cela vous -fait-il rire? J'ai envie de vous dire encore ce que je vous dis une -fois: _Ennuyez-vous, cela est si méchant!_ Je n'ai jamais pensé que vous -ne fussiez pas très-bien avec M. de Grignan; je ne crois pas avoir -témoigné que j'en doutasse; tout au plus, je souhaiterais en entendre un -mot de lui ou de vous, non point par manière de nouvelle, mais pour me -confirmer une chose que je désire avec tant de passion. La Provence ne -serait pas supportable sans cela, et je comprends bien aisément tous les -soins de M. de Grignan pour vous empêcher d'y mourir d'ennui; nous -avons, lui et moi, les mêmes symptômes. - -Le maréchal d'Albret a gagné un procès de quarante mille livres de rente -en fonds de terre; il rentre dans tout le bien de ses grands-pères; il -ruine tout le Béarn: vingt familles avaient acheté et revendu; il faut -rendre tout cela avec les fruits depuis cent ans: c'est une épouvantable -affaire pour les conséquences. Adieu, ma très-chère; je voudrais bien -savoir quand je ne penserai plus tant à vous; il faut répondre: - - Comment pourrais-je vous le dire? - Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[118]. - -Mon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai réponse à votre jolie -lettre. Adieu, petit démon qui me détournez; je devrais être à Ténèbres -il y a plus d'une heure. - - - [118] Vers d'un joli madrigal de Montreuil, qui est resté dans le - souvenir des gens de goût. - - - - -40.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, jeudi saint 26 mars 1671. - -Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que -je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes pâques et mon -jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, de la manière dont -je l'avais imaginé, à la réserve de votre souvenir, qui m'a plus -tourmentée que je ne l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une -imagination vive, qui représente toutes choses comme si elles étaient -encore: sur cela on songe au présent; et quand on a le coeur comme je -l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous; notre maison de -Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour vous, -c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi: la Provence n'est -point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous -rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue -ici; une grande solitude, un grand silence, un office triste, des -Ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans -ces jardins, dont vous seriez charmée: tout cela m'a plu. Je n'avais -jamais été à Livry la semaine sainte: hélas! que je vous y ai souhaitée! -Mais je m'en retourne à Paris par nécessité; j'y trouverai de vos -lettres, et je veux demain aller à la passion du père Bourdaloue, ou du -père Mascaron; j'ai toujours honoré les belles passions. Adieu, ma chère -petite: voilà ce que vous aurez de Livry. Si j'avais eu la force de ne -vous y point écrire, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y -ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde; mais, -au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à vous -en parler. Ah! ma fille, que cela est faible et misérable! - - - - -41.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 1er avril 1671. - -Je revins hier de Saint-Germain: j'étais avec madame d'Arpajon. Le -nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que -celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de -distinguer la reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des -nouvelles de ma fille, sur son aventure du Rhône. Je la remerciai de -l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous. Elle reprit la -parole, et me dit: Contez-moi comme elle a pensé périr. Je me mis à lui -conter votre belle hardiesse de vouloir traverser le Rhône par un grand -vent, et que ce vent vous avait jetée rapidement sous une arche à deux -doigts du pilier, où vous auriez péri mille fois, si vous l'aviez -touché. La reine me dit: Et son mari était-il avec elle?--Oui, madame; -et M. le coadjuteur aussi.--Vraiment ils ont grand tort, reprit-elle; et -fit des hélas, et dit des choses très-obligeantes pour vous. Il vint -ensuite bien des duchesses, entre autres la jeune Ventadour, très-belle -et très-jolie. On fut quelques moments sans lui apporter ce divin -tabouret; je me tournai vers le grand maître[119], et je dis: Hélas! -qu'on le lui donne: il lui coûte assez cher[120]. Il fut de mon avis. Au -milieu du silence du cercle, la reine se tourne, et me dit: A qui -ressemble votre petite-fille? Madame, lui dis-je, elle ressemble à M. de -Grignan. Sa Majesté fit un cri, j'en suis fâchée, et me dit doucement: -Elle aurait bien mieux fait de ressembler à sa mère ou à sa grand'mère. -Voilà ce que vous me valez de faire ma cour. Le maréchal de Bellefonds -m'a fait promettre de le tirer de la presse; M. et madame de Duras, à -qui j'ai fait vos compliments; MM. de Charost et de Montausier, et -_tutti quanti_, vous les rendent au centuple. Je ne dois pas oublier M. -le Dauphin et Mademoiselle, qui m'ont fort parlé de vous. J'ai vu madame -de Ludres; elle vint m'aborder avec une surabondance d'amitié qui me -surprit; elle me parla de vous sur le même ton; et puis tout d'un coup, -comme je pensais lui répondre, je trouvai qu'elle ne m'écoutait plus, et -que ses beaux yeux trottaient par la chambre: je le vis promptement, et -ceux qui virent que je le voyais me surent bon gré de l'avoir vu, et se -mirent à rire. Elle a été plongée dans la mer[121], la mer l'a vue toute -nue, et sa fierté en est augmentée; j'entends la fierté de la mer; car -pour la belle, elle en est fort humiliée. - -Les coiffures _hurluberlu_ m'ont fort divertie; il y en a que l'on -voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon, à un -_printemps d'hôtellerie_ comme deux gouttes d'eau: cette comparaison est -excellente. Mais qu'elle est dangereuse, cette Ninon! Si vous saviez -comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle -pour pervertir les jeunes gens est pareil à celui d'un certain M. de -Saint-Germain que nous avons vu une fois à Livry. Elle trouve que votre -frère a la simplicité de la colombe; elle ressemble à sa mère; c'est -madame de Grignan qui a tout le sel de la maison, et qui n'est pas si -sotte que d'être dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre -parti, et voulut lui ôter l'estime qu'elle a pour vous; elle le fit -taire, et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption! quoi! -parce qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela -cette autre bonne qualité, sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut -être parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils -sur ce chapitre: ne lui en mandez rien; nous faisons nos efforts, madame -de la Fayette et moi, pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux. Il -a de plus une petite comédienne[122], et tous les Despréaux et les -Racine, et paye les soupers: enfin, c'est une vraie diablerie. Il se -moque des Mascaron, comme vous avez vu; vraiment il lui faudrait votre -minime[123]. Je n'ai jamais rien vu de si plaisant que ce que vous -m'écrivez là-dessus; je l'ai lu à M. de la Rochefoucauld; il en a ri de -tout son coeur. Il vous mande qu'il y a un certain apôtre qui court -après _sa côte_, et qui voudrait bien se l'approprier comme son bien; -mais il n'a pas l'art de suivre les grandes entreprises. Je pense que -_Mellusine_ est dans un trou; nous n'en entendons pas dire un seul mot. -M. de la Rochefoucauld vous dit encore que s'il avait seulement trente -ans de moins, il en voudrait fort à la _troisième côte_[124] de M. de -Grignan. L'endroit où vous dites qu'il a deux côtes rompues le fit -éclater: nous vous souhaitons toujours quelque sorte de folie qui vous -divertisse, mais nous craignons bien que celle-là n'ait été meilleure -pour nous que pour vous. Après tout, nous vous plaignons bien de -n'entendre parler de Dieu que de cette sorte. Ah! Bourdaloue! il fit, à -ce qu'on m'a dit, une passion plus parfaite que tout ce qu'on peut -imaginer: c'était celle de l'année passée qu'il avait rajustée, selon ce -que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle fût inimitable. Comment -peut-on aimer Dieu, quand on n'entend jamais bien parler de lui? Il vous -faut des grâces plus particulières qu'aux autres. Nous entendîmes -l'autre jour l'abbé de Montmort[125]; je n'ai jamais ouï un si beau -jeune sermon; je vous en souhaiterais autant à la place de votre minime. -Il fit le signe de la croix, il dit son texte; il ne nous gronda point, -il ne nous dit point d'injures; il nous pria de ne point craindre la -mort, puisqu'elle était le seul passage que nous eussions pour -ressusciter avec Jésus-Christ. Nous le lui accordâmes, nous fûmes tous -contents. Il n'a rien qui choque: il imite M. d'Agen sans le copier; il -est hardi, il est modeste, il est savant, il est dévot: enfin, j'en fus -contente au dernier point. - -Madame de Vauvineux vous rend mille grâces; sa fille a été très-mal. -Madame d'Arpajon vous embrasse mille fois, et surtout M. le Camus vous -adore: et moi, ma chère enfant, que pensez-vous que je fasse? Vous -aimer, penser à vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, -m'occuper de vos affaires, m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos -ennuis et vos peines, les vouloir souffrir pour vous, s'il était -possible; écumer votre coeur comme j'écumais votre chambre des fâcheux -dont je la voyais remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est -d'aimer quelqu'un plus que soi-même, voilà comme je suis: c'est une -chose qu'on dit souvent en l'air; on abuse de cette expression; moi, je -la répète, et sans la profaner jamais, je la sens tout entière en moi, -et cela est vrai. - - - [119] Le comte, puis duc du Lude, grand maître d'artillerie. - - [120] M. de Ventadour était non-seulement laid et contrefait, mais - encore très-débauché. - - [121] Voyez la lettre du 13 mars 1671, p. 99. - - [122] La Champmêlé. - - [123] Le minime qui prêchait à Grignan. - - [124] C'est-à-dire à madame de Grignan, qui était la troisième femme - de M. de Grignan. - - [125] Depuis évêque de Perpignan. - - - - -42.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, samedi 4 avril 1671. - -Je vous mandai l'autre jour[126] la coiffure de madame de Nevers, et -dans quel excès la Martin avait poussé cette mode; mais il y a une -certaine médiocrité qui m'a charmée, et qu'il faut vous apprendre, afin -que vous ne vous amusiez plus à faire cent petites boucles sur vos -oreilles, qui sont défrisées en un moment, qui siéent mal, et qui ne -sont non plus à la mode présentement, que la coiffure de la reine -Catherine de Médicis. Je vis hier la duchesse de Sully et la comtesse de -Guiche; leurs têtes sont charmantes; je suis rendue, cette coiffure est -faite justement pour votre visage; vous serez comme un ange, et cela est -fait en un moment. Tout ce qui me fait de la peine, c'est que cette -mode, qui laisse la tête découverte, me fait craindre pour les dents. -Voici ce que _Trochanire_[127], qui vient de Saint-Germain, et moi, nous -allons vous faire entendre, si nous pouvons. Imaginez-vous une tête -partagée à la paysanne jusqu'à deux doigts du bourrelet; on coupe les -cheveux de chaque côté, d'étage en étage, dont on fait deux grosses -boucles rondes et négligées, qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt -au-dessous de l'oreille; cela fait quelque chose de fort jeune et de -fort joli, et comme deux gros bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne -faut pas couper les cheveux trop courts; car comme il faut les friser -_naturellement_, les boucles, qui en emportent beaucoup, ont attrapé -plusieurs dames, dont l'exemple doit faire trembler les autres. On met -les rubans comme à l'ordinaire, et une grosse boucle nouée entre le -bourrelet et la coiffure; quelquefois on la laisse traîner jusque sur la -gorge. Je ne sais si nous vous avons bien représenté cette mode; je -ferai coiffer une poupée pour vous l'envoyer; et puis, au bout de tout -cela, je meurs de peur que vous ne vouliez point prendre toute cette -peine. Ce qui est vrai, c'est que la coiffure que fait Montgobert n'est -plus supportable. Du reste, consultez votre paresse et vos dents; mais -ne m'empêchez pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffée ici comme -les autres. Je vous vois, vous m'apparaissez, et cette coiffure est -faite pour vous: mais qu'elle est ridicule à certaines dames, dont l'âge -ou la beauté ne conviennent pas! - - - _Madame de la Troche._ - - Madame de Sévigné a voulu avoir l'avantage de vous décrire cette - coiffure; mais, ma belle, c'est moi qui lui dictais. Madame, vous - serez ravissante; tout ce que je crains, c'est que vous n'ayez regret - à vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine, - et tout ce qu'il y a de filles et de femmes qui se coiffent à - Saint-Germain, achevèrent hier de les faire couper par la Vienne; car - c'est lui et mademoiselle de la Borde qui ont fait toutes les - exécutions. Madame de Crussol vint lundi à Saint-Germain, coiffée à la - mode; elle alla au coucher de la reine, et lui dit: Ah! madame, Votre - Majesté a donc pris notre coiffure? Votre coiffure! lui répondit la - reine; je vous assure que je n'ai point voulu prendre votre coiffure; - je me suis fait couper les cheveux, parce que le roi les trouve mieux - ainsi: mais ce n'est point pour prendre votre coiffure. On fut un peu - surpris du ton avec lequel la reine lui parla. Mais voyez un peu aussi - où madame de Crussol allait prendre que c'était sa coiffure, parce que - c'est celle de madame de Montespan, de madame de Nevers, de la petite - de Thianges, et de deux ou trois autres beautés charmantes qui l'ont - hasardée les premières! Je vous ai vue vingt fois prête à l'inventer; - cela me fait croire que vous n'aurez point de peine à comprendre ce - que nous vous en écrivons. Madame de Soubise, qui craint pour ses - dents, parce qu'elle a déjà été une fois attrapée aux coiffures à la - paysanne, ne s'est point fait couper les cheveux; et mademoiselle de - la Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les - autres par les côtés: mais le dessus de sa tête n'a garde d'être - galant, comme celles dont on voit la racine des cheveux. Enfin, - madame, il n'est question d'autre chose à Saint-Germain; et moi, qui - ne veux point me faire couper les cheveux, je suis ennuyée à la mort - d'en entendre parler. - - -_Madame de Sévigné._ - -Cette lettre est écrite hors d'oeuvre chez _Trochanire_. La comtesse -(_de Fiesque_) vous embrasse mille fois; le comte, que j'ai vu tantôt, -voudrait bien en faire autant: je lui ai dit votre souvenir, et le dirai -à tous ceux que je trouverai en chemin. - -Après tout, nous ne vous conseillons point de faire couper vos beaux -cheveux; et pour qui, bon Dieu? Cette mode durera peu; elle est mortelle -pour les dents: taponnez-vous seulement par grosses boucles, comme vous -faisiez quelquefois; car les petites boucles rangées de Montgobert sont -justement du temps du roi Guillemot. - - - [126] Voyez la lettre du 18 mars 1671, p. 102. - - [127] Madame de la Troche. - - - - -43.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 10 avril 1671. - -Je vous écrivis mercredi par la poste, hier matin par Magalotti, -aujourd'hui encore par la poste; mais hier au soir je perdis une belle -occasion. J'allai me promener à Vincennes, en famille et en -_Troche_[128]; je rencontrai la chaîne des galériens, qui partait pour -Marseille; ils arriveront dans un mois. Rien n'eût été plus sûr que -cette voie: mais j'eus une autre pensée, c'était de m'en aller avec eux. -Il y a un certain _Duval_, qui me parut homme de bonne conversation: -vous le verrez arriver, et vous auriez été fort agréablement surprise de -me voir pêle-mêle avec une troupe de femmes qui vont avec eux. Je -voudrais que vous sussiez ce que m'est devenu le mot de Provence, de -Marseille, d'Aix; le Rhône seulement, ce diantre de Rhône, et Lyon, me -sont de quelque chose. La Bretagne et la Bourgogne me paraissent des -pays sous le pôle, où je ne prends aucun intérêt: il faut dire comme -Coulanges: _O grande puissance de mon orviétan!_ Vous êtes admirable, ma -fille, de demander à l'abbé[129] de m'empêcher de vous faire des -présents: quelle folie! Hélas! vous en fais-je? Vous appelez des -présents les gazettes que je vous envoie: vous ne m'ôterez jamais de -l'esprit l'envie de vous donner; c'est un plaisir qui m'est sensible, et -dont vous feriez très-bien de vous réjouir avec moi, si je me donnais -souvent cette joie: cette manière de me remercier m'a extrêmement plu. - -Vos lettres sont admirables; on jurerait qu'elles ne vous sont pas -dictées par les dames du pays où vous êtes. Je trouve que M. de Grignan, -avec tout ce qu'il vous est déjà, est encore votre vraie bonne -compagnie; c'est lui, ce me semble, qui vous entend: conservez bien la -joie de son coeur par la tendresse du vôtre, et faites votre compte que -si vous ne m'aimiez pas tous deux, chacun selon votre degré de gloire, -en vérité vous seriez des ingrats. La nouvelle opinion, qu'il n'y a -point d'ingratitude dans le monde, par les raisons que nous avons tant -discutées, me paraît la philosophie de Descartes, et l'autre est celle -d'Aristote: vous savez l'autorité que je donne à cette dernière; j'en -suis de même pour l'opinion de l'ingratitude. Vous seriez donc une -petite ingrate, ma fille: mais, par un bonheur qui fait ma joie, je vous -en trouve éloignée; et cela fait aussi que, sans aucune retenue, je -m'abandonne d'une étrange façon à m'approuver dans les sentiments que -j'ai pour vous. Adieu, ma très-aimable; je m'en vais fermer cette -lettre; je vous en écrirai encore une ce soir, où je vous rendrai compte -de ma journée. Nous espérons tous les jours louer votre maison; vous -croyez bien que je n'oublie rien de ce qui vous touche; je suis sur cela -comme les gens les plus intéressés sont pour eux-mêmes. - - - [128] Avec madame de la Troche, son amie. - - [129] L'abbé de Coulanges, qui passait sa vie avec madame de Sévigné, - sa nièce. - - - - -44.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Vendredi au soir, 10 avril 1671. - -Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, qui vous embrasse de -tout son coeur. Il est ravi de la réponse que vous faites aux chanoines -et au père Desmares: il y a plaisir à vous mander des bagatelles, vous y -répondez très-bien. Il vous prie de croire que vous êtes encore toute -vive dans son souvenir; s'il apprend quelques nouvelles dignes de vous, -il vous les fera savoir. Il est dans son hôtel de la Rochefoucauld, -n'ayant plus d'espérance de marcher; son château en Espagne, c'est de se -faire porter dans les maisons, ou dans son carrosse pour prendre l'air: -il parle d'aller aux eaux; je tâche de l'envoyer à Digne, et d'autres à -Bourbon. J'ai été chez Mademoiselle, qui est toujours malade; j'ai dîné -en _bavardin_[130], mais si purement que j'en ai pensé mourir: tous nos -commensaux nous ont fait faux bond; nous n'avons fait que _bavardiner_, -et nous n'avons point causé comme les autres jours. - -Brancas versa, il y a trois ou quatre jours, dans un fossé; il s'y -établit si bien, qu'il demandait à ceux qui allèrent le secourir ce -qu'ils désiraient de son service: toutes ses glaces étaient cassées, et -sa tête l'aurait été, s'il n'était plus heureux que sage: toute cette -aventure n'a fait aucune distraction à sa rêverie. Je lui ai mandé ce -matin que je lui apprenais qu'il avait versé, qu'il avait pensé se -rompre le cou, qu'il était le seul dans Paris qui ne sût point cette -nouvelle, et que je lui en voulais marquer mon inquiétude: j'attends sa -réponse. Voilà madame la comtesse (_de Fiesque_) et Briole, qui vous -font trois cents compliments. Adieu, ma très-chère enfant, je m'en vais -fermer mon paquet. Comme je suis assurée que vous ne doutez point de mon -amitié, je ne vous en dirai rien ce soir. - - - [130] Chez madame de Lavardin, qui aimait extrêmement les nouvelles. - - - - -45.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 15 avril 1671. - -Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé[131]. -Vous me parlez de la Provence comme de la Norwége: je pensais qu'il y -fait chaud, et je le pensais si bien, que l'autre jour, que nous eûmes -ici une bouffée d'été, je mourais de chaud, et j'étais triste: on devina -que c'était parce que je croyais que vous aviez encore plus chaud que -moi, et je ne pouvais, en effet, me l'imaginer sans chagrin. Je veux -vous dire, ma chère enfant que le chocolat n'est plus avec moi comme il -était: la mode m'a entraînée, comme elle fait toujours: tous ceux qui -m'en disaient du bien m'en disent du mal; on le maudit, on l'accuse de -tous les maux qu'on a; il est la source des vapeurs et des palpitations; -il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d'un coup une -fièvre continue, qui vous conduit à la mort. Enfin, ma fille, le grand -maître[132], qui en vivait, est son ennemi déclaré: vous pouvez penser -si je puis être d'un autre sentiment[133]. Au nom de Dieu, ne vous -engagez point à le soutenir, et songez que ce n'est plus la mode du bel -air. Je n'ai point encore vu Gacé; je crois que je l'embrasserai: bon -Dieu! un homme qui vous a vue, qui vient de vous quitter, qui vous a -parlé, comme cela me paraît! - -Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure, c'est justement ce -que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous est naturel, -il est au bout de vos doigts: vous avez cent fois pensé l'inventer, mais -vous avez bien fait de ne point prendre cette mode à la rigueur. Le bel -air est de se peigner, pour contrefaire la tête naissante; cela est fait -dans un moment. Vos dames sont bien loin de là, avec leurs coiffures -glissantes de pommade, et leurs cheveux de deux paroisses: cela est bien -vieux. Votre peinture du cardinal Grimaldi[134] est excellente: _cela -mord-il?_ est plaisant au dernier point, et m'a bien fait rire; je vous -souhaite de pareilles visions pour vous divertir. Enfin Montgobert sait -rire; elle entend votre langage: qu'elle est heureuse d'avoir de -l'esprit, et d'être auprès de vous! Les esprits où il n'y a point de -remède font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du -reversis, et de jouer au mail; c'est un aimable jeu pour les personnes -bien faites et adroites comme vous: je m'en vais y jouer dans mon -désert. A propos de désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le -laquais du coadjuteur, qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou, -n'ayant pu supporter ces austérités: on cherche un couvent de coton pour -l'y mettre, et le remettre de l'état où il est. Je crains que cette -Trappe[135] qui veut, surpasser l'humanité, ne devienne les -Petites-Maisons. - -Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry, et je pleure encore en -voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma lettre, et l'effet -qu'elle a produit dans votre coeur. Les petits esprits se sont bien -communiqués, et sont passés bien fidèlement de Livry en Provence: si -vous avez les mêmes sentiments toutes les fois que je suis sensiblement -touchée de vous, je vous plains, et vous conseille de renoncer à la -sympathie. Je n'ai jamais rien vu de si aisé à trouver que la tendresse -que j'ai pour vous: mille choses, mille pensées, mille souvenirs, me -traversent le coeur; mais c'est toujours de la manière que vous pouvez -le souhaiter: ma mémoire ne me représente rien que de doux et d'aimable; -j'espère que la vôtre fait de même. La lettre que vous écrivez à votre -frère est admirable. Vous avez très-bien deviné; il est dans le bel air -par-dessus les yeux: point de pâques, point de jubilé. Je n'ai rien -trouvé de bon en lui, que la crainte de faire un sacrilége; c'était mon -soin aussi que de lui en donner de l'horreur: mais la maladie de son âme -est tombée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas -supporter cette incommodité avec patience: Dieu fait tout pour le mieux. -J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaînes-là. -Il est plaisant, il dit qu'il est comme le bonhomme Éson, il veut se -faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour se -_ravigoter_ un peu; il me conte toutes ses folies, je le gronde, et je -fais scrupule de les écouter; et pourtant je les écoute. Il me réjouit, -il cherche à me plaire; je connais la sorte d'amitié qu'il a pour moi; -il est ravi, à ce qu'il dit, de celle que vous me témoignez; il me donne -mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai pour vous: je vous -avoue, ma fille, qu'il est grand, lors même que je le cache. Je vous -avoue encore une autre chose, c'est que je crois que vous m'aimez: vous -me paraissez solide; il me semble qu'on peut se fier à vos paroles, et -cela fait aussi que je vous estime fort. Vos messieurs commencent à -s'accoutumer à vous; les pauvres gens! Et les dames ne vous ont pas -encore bien goûtée. - - - [131] Depuis maréchal de Matignon. - - [132] Le comte du Lude. - - [133] On avait dit que le comte du Lude aimait madame de Sévigné; mais - comme c'était un de ces hommes dont l'attachement ne nuit point à la - réputation des dames, madame de Sévigné en plaisantait la première. - _Voyez_ les _Amours des Gaules_, du comte de Bussy. - - [134] Archevêque d'Aix. - - [135] Il n'y avait guère que huit ans que l'abbé de Rancé l'avait - réformée. - - - - -46.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Vendredi au soir, 24 avril 1671, chez M. DE LA ROCHEFOUCAULD. - -Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous conter que le roi -arriva hier au soir à Chantilly; il courut un cerf au clair de la lune; -les lanternes firent des merveilles, le feu d'artifice fut un peu effacé -par la clarté de notre amie; mais enfin, le soir, le souper, le jeu, -tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait -espérer une suite digne d'un si agréable commencement. Mais voici ce que -j'apprends en entrant ici, dont je ne puis me remettre, et qui fait que -je ne sais plus ce que je vous mande: c'est qu'enfin Vatel, le grand -Vatel, maître d'hôtel de M. Fouquet, qui l'était présentement de M. le -Prince, cet homme d'une capacité distinguée de toutes les autres, dont -la bonne tête était capable de contenir tout le soin d'un État; cet -homme donc que je connaissais, voyant que ce matin à huit heures la -marée n'était pas arrivée, n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il -allait être accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez -penser l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette -fête. Songez que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. Je -n'en sais pas davantage présentement: je pense que vous trouvez que -c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait été grande; c'est -une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille écus. - - - - -47.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, dimanche 26 avril 1671. - -Il est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce -n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient de me faire, -à votre intention, de ce qui s'est passé à Chantilly touchant Vatel. Je -vous écrivis vendredi qu'il s'était poignardé; voici l'affaire en -détail: Le roi arriva le jeudi au soir; la promenade, la collation dans -un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa, il y -eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners à -quoi l'on ne s'était point attendu; cela saisit Vatel, il dit plusieurs -fois: Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne supporterai -pas. Il dit à Gourville: La tête me tourne, il y a douze nuits que je -n'ai dormi; aidez-moi à donner des ordres. Gourville le soulagea en ce -qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux -vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à -M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui -dit: «Vatel, tout va bien; rien n'était si beau que le souper du roi.» -Il répondit: «Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais que le rôti a -manqué à deux tables.» «Point du tout, dit M. le Prince; ne vous fâchez -point: tout va bien.» Minuit vint, le feu d'artifice ne réussit pas, il -fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille francs. A quatre heures -du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi, il rencontre un -petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée; il -lui demande: Est-ce là tout? Oui, monsieur. Il ne savait pas que Vatel -avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps; les -autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tête s'échauffait, il crut qu'il -n'aurait point d'autre marée; il trouva Gourville, il lui dit: Monsieur, -je ne survivrai point à cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel -monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au -travers du coeur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna -deux qui n'étaient point mortels; il tombe mort. La marée cependant -arrive de tous côtés: on cherche Vatel pour la distribuer, on va à sa -chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son -sang; on court à M. le Prince, qui fut au désespoir. M. le Duc pleura; -c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le -Prince le dit au roi fort tristement: on dit que c'était à force d'avoir -de l'honneur à sa manière; on le loua fort, on loua et l'on blâma son -courage. Le roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à -Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à M. -le Prince qu'il ne devait avoir que deux tables, et ne point se charger -de tout; il jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât -ainsi; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville -tâcha de réparer la perte de Vatel; elle fut réparée: on dîna très-bien, -on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse; -tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté[136]. Hier, qui -était samedi, on fit encore de même; et le soir, le roi alla à -Liancourt, où il avait commandé _media noche_; il y doit demeurer -aujourd'hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit, espérant que je vous le -manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sais -rien du reste. M. d'Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera des -relations sans doute; mais comme son écriture n'est pas si lisible que -la mienne, j'écris toujours; et si je vous mande cette infinité de -détails, c'est que je les aimerais en pareille occasion. - - - [136] Gourville dit dans ses Mémoires que cette fête coûta à M. le - Prince près de deux cent mille livres. - - - - -48.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Commencée à Paris le lundi 27 avril 1671. - -Monsieur, madame de Villars et la petite Saint-Gerand sortent d'ici, et -vous font mille et mille amitiés; ils veulent la copie de votre portrait -qui est sur ma cheminée, pour la porter en Espagne[137]. Ma petite -enfant a été tout le jour dans ma chambre, parée de ses belles -dentelles, et faisant l'honneur du logis; ce logis qui me fait tant -songer à vous, où vous étiez il y a un an comme prisonnière; ce logis -que tout le monde vient voir, que tout le monde admire, et que personne -ne veut _louer_. Je soupai l'autre jour chez le marquis d'Uxelles, avec -madame la maréchale d'Humières, mesdames d'Arpajon, de Beringhen, de -Frontenac, d'Outrelaise, Raimond et Martin; vous n'y fûtes point -oubliée. Je vous conjure, ma fille, de me mander sincèrement des -nouvelles de votre santé, de vos desseins, de ce que vous souhaitez de -moi. Je suis triste de votre état, je crains que vous ne le soyez aussi; -je vois mille chagrins, et j'ai une suite de pensées dans ma tête, qui -ne sont bonnes ni pour la nuit ni pour le jour. - - - A Livry, mercredi 29 avril. - -Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre, j'ai fait un fort joli -voyage. Je partis hier assez matin de Paris; j'allai dîner à Pomponne; -j'y trouvai notre bonhomme[138] qui m'attendait; je n'aurais pas voulu -manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de -sainteté qui m'étonna: plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il -me gronda très-sérieusement; et, transporté de zèle et d'amitié pour -moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que -j'étais une jolie païenne; que je faisais de vous une idole dans mon -coeur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, -quoiqu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin je songeasse à moi: il -me dit tout cela si fortement, que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, -après six heures de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, -je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de -mai: le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans -nos forêts; je m'y suis promenée tout le soir toute seule; j'y ai trouvé -toutes mes tristes pensées: mais je ne veux plus vous en parler. J'ai -destiné une partie de cette après-dînée à vous écrire dans le jardin, où -je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce -soir je m'en retourne à Paris, pour faire mon paquet et vous l'envoyer. - -Il est vrai, ma fille, qu'il manqua un degré de chaleur à mon amitié, -quand je rencontrai la chaîne des galériens; je devais aller avec eux, -au lieu de ne songer qu'à vous écrire. Que vous eussiez été agréablement -surprise à Marseille, de me trouver en si bonne compagnie! Mais vous y -allez donc en litière: quelle fantaisie! J'ai vu que vous n'aimiez les -litières que quand elles étaient arrêtées: vous êtes bien changée. Je -suis entièrement du parti des médisants: tout l'honneur que je vous puis -faire, c'est de croire que jamais vous ne vous seriez servie de cette -voiture, si vous ne m'aviez point quittée, et que M. de Grignan fût -resté dans sa Provence. Madame de la Fayette craint toujours pour votre -vie: elle vous cède sans difficulté la première place auprès de moi, à -cause de vos perfections; et quand elle est douce, elle dit que ce n'est -pas sans peine; mais enfin cela est réglé et approuvé: cette justice la -rend digne de la seconde, elle l'a aussi; la Troche s'en meurt. Je vais -toujours mon train, et mon train aussi pour la Bretagne; il est vrai que -nous ferons des vies bien différentes: je serai troublée dans la mienne -par les états, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois de -juillet; cela me déplaît fort. Votre frère n'y sera plus en ce temps-là. -Ma fille, vous souhaitez que le temps marche, pour nous revoir; vous ne -savez ce que vous faites, vous y serez attrapée: il vous obéira trop -exactement, et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la -maîtresse. J'ai fait autrefois les mêmes fautes que vous, je m'en suis -repentie; et, quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal qu'il fait -aux autres, il ne laisse pas de m'avoir ôté mille petits agréments, qui -ne laissent que trop de marques de son passage. Vous trouvez donc que -vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de Corneille. En -vérité, il y en a de bien transportants; j'en ai apporté ici un tome qui -m'amusa fort hier au soir. Mais n'avez-vous point trouvé jolies les cinq -ou six fables de la Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai -envoyés? Nous en étions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld; -nous apprîmes par coeur celle _du Singe et du Chat_. - - D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat. - Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être. - Trouvait-on quelque chose au logis de gâté, - L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage: - Bertrand dérobait tout; Raton, de son côté, - Était moins attentif aux souris qu'au fromage. - -Et le reste. Cela est peint; et la _Citrouille_, et le _Rossignol_, cela -est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles -bagatelles, c'est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit un -billet admirable à Brancas; il vous écrivit l'autre jour une main tout -entière de papier: c'était une rapsodie assez bonne; il nous la lut à -madame de Coulanges et à moi. Je lui dis: Envoyez-la moi donc tout -achevée pour mercredi. Il me dit qu'il n'en ferait rien, qu'il ne -voulait pas que vous la vissiez; que cela était trop sot et trop -misérable.--Pour qui nous prenez-vous? vous nous l'avez bien lue.--Tant -y a que je ne veux pas qu'elle la lise. Voilà toute la raison que j'en -ai eue; jamais il ne fut si fou. Il sollicita l'autre jour un procès à -la seconde des enquêtes; c'était à la première qu'on le jugeait: cette -folie a fort réjoui les sénateurs; je crois qu'elle lui a fait gagner -son procès. Que dites-vous, mon enfant, de l'infinité de cette lettre? -Si je voulais, j'écrirais jusqu'à demain. Conservez-vous, c'est ma -ritournelle continuelle; ne tombez point, gardez quelquefois le lit. -Depuis que j'ai donné à ma petite une nourrice comme celle du temps de -François Ier, je crois que vous devez honorer tous mes conseils. -Pensez-vous que je n'aille point vous voir cette année? J'avais rangé -tout cela d'une autre façon, et même pour l'amour de vous; mais votre -litière me dérange tout: le moyen de ne pas courir cette année, si vous -le souhaitez un peu? Hélas! c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a -plus de pays fixe pour moi, que celui où vous êtes. Votre portrait -triomphe sur ma cheminée; vous êtes adorée maintenant en Provence, et à -Paris, et à la cour, et à Livry; enfin, ma fille, il faut bien que vous -soyez ingrate: le moyen de rendre tout cela? Je vous embrasse et vous -aime, et vous le dirai toujours, parce que c'est toujours la même chose. -J'embrasserais ce fripon de Grignan, si je n'étais fâchée contre lui. - -Maître Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout triste. - - - [137] Le marquis de Villars était nommé ambassadeur en Espagne. - - [138] M. Arnauld d'Andilly, âgé alors de 83 ans. - - - - -49.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 13 mai 1671. - -Je reçois votre lettre de Marseille; jamais relation ne m'a tant amusée. -Je lisais avec plaisir et avec attention; je suis fâchée de vous le -dire, car vous n'aimez pas cela, mais vous narrez très-agréablement. Je -lisais donc votre lettre vite par impatience, et puis je m'arrêtais tout -court, pour ne pas la dévorer si promptement: je la voyais finir avec -douleur, et douleur de toute manière; car je ne vois que de -l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais que le souhaiter. Ah! ma -fille, ne m'en ôtez pas, ni à vous-même, l'espérance; pour moi, j'irai -vous voir très-assurément avant que vous ne preniez aucune résolution -là-dessus: ce voyage est nécessaire à ma vie. Je tremble pour votre -santé: vous avez été étourdie du bruit de tant de canons et du _hou_ des -galériens; vous y avez reçu des honneurs comme la reine, et moi, plus -que je ne vaux: je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de donner -mon nom pour le mot _de guerre_. Je vois bien, ma fille, que vous pensez -à moi très-souvent, et que cette _maman mignonne_ de M. de Vivonne n'est -pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru -beau; vous m'en faites une peinture extraordinaire, et qui ne déplaît -pas: cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma curiosité; je -serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des hommes gémir -jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes! Voilà ce qu'on ne voit -point ici: on en parle assez; elles font même quelquefois du bruit; mais -il n'y a rien d'effectif qu'à Marseille: j'ai cette image dans la tête. - - E' di mezzo l'orrore esce il diletto. - -Vous étiez belle, à ce que vous dites, et où est donc votre grossesse? -Comment s'accommode-t-elle avec votre beauté et avec tant de fatigue? Il -m'est venu de deux endroits que vous aviez un esprit si bon, si juste, -si droit et si solide, qu'on vous a fait seule arbitre des plus grandes -affaires. Vous avez accommodé les différends infinis de M. de Monaco -avec un monsieur dont j'ai oublié le nom: vous avez un sens si net et si -fort au-dessus des autres, qu'on laisse le soin de parler de votre -personne pour louer votre esprit: voilà ce qu'on dit de vous ici. Si -vous trouvez quelque prince Alamir, vous avez du fonds de reste pour -faire le premier tome du roman, sans qu'on ose en parler. Je n'ai pas -voulu faire ce tort à la Provence, de vous cacher la manière dont vous y -êtes honorée, et dont on y parle de vous. Je voudrais savoir si vous -êtes entièrement insensible à tous les honneurs qu'on vous fait: pour -moi, je vous avoue grossièrement qu'ils ne me déplairaient pas; mais je -ferais l'impossible pour tâcher de revenir quelque temps me dépouiller -de ma splendeur; ce qui vous en reste ici est trop bon pour être -négligé. Madame des Pennes[139] a été aimable comme un ange; -mademoiselle de Scudéri l'adorait: c'était la princesse Cléobuline; elle -avait un prince Trasibule en ce temps-là; c'est la plus jolie histoire -de Cyrus[140]. Si vous étiez encore à Marseille, je vous prierais de -bien faire des compliments pour moi à M. le général des galères[141]; -mais vous n'y êtes plus. Je m'en irai donc lundi: il me semble que vous -voulez savoir mon équipage, afin de me voir passer comme j'ai vu passer -M. _Busche_. Je vais à deux calèches, j'ai sept chevaux de carrosse, un -cheval de bât qui porte mon lit, et trois ou quatre hommes à cheval: je -serai dans ma calèche, tirée par mes deux beaux chevaux; l'abbé sera -quelquefois avec moi. Dans l'autre, mon fils, la Mousse, et Hélène; -celle-ci aura quatre chevaux, avec un postillon: quelquefois le -bréviaire assemblera le second ordre, et laissera place à un certain -bréviaire de Corneille, que nous avons envie de dire, Sévigné et moi. -Voilà de beaux détails, mais on ne les hait pas des personnes que l'on -aime. - -Je n'ai garde de dire à notre Océan la préférence que vous lui donnez; -il en serait trop glorieux; il n'est pas besoin de lui donner plus -d'orgueil qu'il n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme moi. Brancas -est parti; je ne sais si cela est bien vrai, car il ne m'a point dit -adieu; il croit peut-être l'avoir fait. Il était l'autre jour debout -devant la table de madame de Coulanges; je lui dis: Asseyez-vous donc; -ne voulez-vous pas souper? Il se tenait toujours debout. Madame de -Coulanges lui dit: Asseyez-vous donc. Parbleu, dit-il, madame de Sanzei -se fait bien attendre; je crois qu'on ne lui a pas dit qu'on a servi. -C'était elle qu'il attendait, et il y a environ cinq semaines qu'elle -est à Autry: cette civilité, faite fort naïvement, nous fit rire. - - - [139] Renée de Forbin, soeur de M. de Marseille, depuis cardinal de - Janson. - - [140] Roman de mademoiselle de Scudéri. - - [141] M. de Vivonne, frère de madame de Montespan, ami de Boileau, - très-spirituel et très-gai. - - - - -50.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 31 mai 1671. - -Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres rochers: peut-on revoir ces -allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans -mourir de tristesse? Il y a des souvenirs agréables, mais il y en a de -si vifs et de si tendres, qu'on a peine à les supporter; ceux que j'ai -de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous point bien l'effet que cela -peut faire dans un coeur comme le mien? - -Si vous continuez de vous bien porter, ma chère enfant, je ne vous irai -voir que l'année qui vient. La Bretagne et la Provence ne sont pas -compatibles; c'est une chose étrange que les grands voyages: si l'on -était toujours dans le sentiment qu'on a quand on arrive, on ne -sortirait jamais du lieu où l'on est; mais la Providence fait qu'on -oublie; c'est la même qui sert aux femmes qui sont accouchées: Dieu -permet cet oubli, afin que le monde ne finisse pas, et que l'on fasse -des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me donnera la plus grande -joie que je puisse recevoir dans ma vie: mais quelles pensées tristes, -de ne point voir de fin à votre séjour! J'admire et je loue de plus en -plus votre sagesse; quoiqu'à vous dire le vrai, je sois fortement -touchée de cette impossibilité, j'espère qu'en ce temps-là nous verrons -les choses d'une autre manière; il faut bien l'espérer, car, sans cette -consolation, il n'y aurait qu'à mourir. J'ai quelquefois des rêveries -dans ces bois, d'une telle noirceur, que j'en reviens plus changée que -d'un accès de fièvre. Il me paraît que vous ne vous êtes point trop -ennuyée à Marseille. Ne manquez pas de me mander comme vous aurez été -reçue à Grignan. Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils; -Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort -bien habillés, un ruban neuf à la cravate; ils vont en très-bon ordre -nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un bel incident: M. l'abbé -avait mandé que nous arriverions le mardi, et puis tout d'un coup il -l'oublie: ces pauvres gens attendent le mardi jusqu'à dix heures du -soir; et quand ils sont tous retournés chacun chez eux, bien tristes et -bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sans songer qu'on -eût mis une armée en campagne pour nous recevoir: ce contre-temps nous a -fâchés; mais quel remède? Voilà par où nous avons débuté. Mademoiselle -du Plessis[142] est tout justement comme vous l'avez laissée; elle a une -nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce que c'est un bel esprit -qui a lu tous les romans, et qui a reçu deux lettres de la princesse de -Tarente[143]. J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais jalouse -de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais rien; mais que mon -coeur était saisi: tout ce qu'elle dit là-dessus est digne de Molière; -c'est une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et -comme elle détourne adroitement la conversation, pour ne point parler de -ma rivale devant moi: je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits -arbres sont d'une beauté surprenante; Pilois[144] les élève jusqu'aux -nues avec une probité admirable: tout de bon, rien n'est si beau que ces -allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une -manière de devise qui vous convenait: voici un mot que j'ai écrit sur un -arbre pour mon fils, qui est revenu de Candie. _Vago di fama_: n'est-il -point joli, pour n'être qu'un mot? Je fis écrire encore hier, en -l'honneur des paresseux: _Bella cosa, far niente_. Hélas! ma fille, que -mes lettres sont sauvages! Où est le temps que je parlais de Paris comme -les autres? C'est purement de mes nouvelles que vous aurez; et voyez ma -confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les -autres. La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé est toujours -admirable; mon fils et la Mousse s'accommodent fort bien de moi, et moi -d'eux; nous nous cherchons toujours; et, quand les affaires me séparent -d'eux, ils sont au désespoir et me trouvent ridicule de préférer un -compte de fermier aux contes de la Fontaine. Ils vous aiment tous -passionnément; je crois qu'ils vous écriront: pour moi, je prends les -devants, et n'aime point à vous parler en tumulte. Ma fille, aimez-moi -toujours: c'est ma vie, c'est mon âme que votre amitié: je vous le -disais l'autre jour; elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je -vous avoue que le reste de ma vie est couvert d'ombre et de tristesse, -quand je songe que je la passerai si souvent éloignée de vous. - - - [142] Mademoiselle du Plessis-d'Argentré. Le château d'Argentré est à - une lieue des Rochers. - - [143] Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel. - - [144] Jardinier des Rochers. - - - - -51.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 14 juin 1671. - -Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois; et comment -se peut-il que je n'en aie seulement pas une? Ah! ma fille, de quelque -endroit que vienne ce retardement, je ne puis vous dire ce qu'il me fait -souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits passées; j'ai renvoyé deux fois -à Vitré, pour chercher à m'amuser de quelque espérance; mais c'est -inutilement. Je vois par là que mon repos est entièrement attaché à la -douceur de recevoir de vos nouvelles. Me voilà insensiblement tombée -dans la radoterie de Chesières: je comprends sa peine si elle est comme -la mienne; je sens ses douleurs de n'avoir pas reçu cette lettre du 27: -on n'est pas heureux quand on est comme lui; Dieu me préserve de son -état! et vous, ma fille, préservez-m'en sur toutes choses. Adieu, je -suis chagrine, je suis de mauvaise compagnie; quand j'aurai reçu de vos -lettres, la parole me reviendra. Quand on se couche, on a des pensées -qui ne sont que gris-brun, comme dit M. de la Rochefoucauld; et la nuit -elles deviennent tout à fait noires: je sais qu'en dire. - - - - -52.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 21 juin 1671. - -Enfin, ma fille, je respire à mon aise, je fais un souper comme M. de la -Souche[145]: mon coeur est soulagé d'une presse qui ne me donnait aucun -repos; j'ai été deux ordinaires sans recevoir de vos lettres, et j'étais -si fort en peine de votre santé, que j'étais réduite à souhaiter que -vous eussiez écrit à tout le monde, hormis à moi. Je m'accommodais mieux -d'avoir été un peu retardée dans votre souvenir, que de porter -l'épouvantable inquiétude que j'avais de votre santé; mais, mon Dieu, je -me repens de vous avoir écrit mes douleurs; elles vous donneront de la -peine quand je n'en aurai plus; voilà le malheur d'être éloignées: -hélas! il n'est pas le seul. - -Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la Fête-Dieu; -elles sont tellement profanes, que je ne comprends pas comme votre saint -archevêque[146] les veut souffrir: il est vrai qu'il est Italien, et que -cette mode vient de son pays. Enfin, ma fille, vous êtes belle; quoi! -vous n'êtes point pâle, maigre, abattue comme la princesse Olympie[147]! -ah! je suis trop heureuse. Au nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à -vous bien conserver, je vous remercie de vous habiller: cette négligence -que nous vous avons tant reprochée était d'une honnête femme; votre mari -peut vous en remercier; mais elle était bien ennuyeuse pour les -spectateurs. Vous aurez, ma chère bonne, quelque peine à rallonger les -jupes courtes; nos demoiselles de Vitré, dont l'une s'appelle de -Bonnefoi-de-Croqueoison, et l'autre de Kerborgne, les portent au-dessus -de la cheville du pied. J'appelle la Plessis mademoiselle de Kerlouche; -ces noms me réjouissent. Nous avons eu ici des pluies continuelles; et, -au lieu de dire, Après la pluie vient le beau temps, nous disons, Après -la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers ont été dispersés; et au lieu -de m'adresser votre lettre au pied d'un arbre, vous auriez pu l'adresser -au coin du feu. Nous avons eu depuis mon arrivée beaucoup d'affaires; -nous ne savons encore si nous fuirons les états, ou si nous les -affronterons. Ce qui est certain, et dont je crois que vous ne douterez -pas, c'est que nous sommes bien loin de vous oublier: nous en parlons -très-souvent; mais, quoique j'en parle beaucoup, j'y pense encore -davantage, et jour et nuit, et quand il semble que je n'y pense plus, et -enfin comme on devrait penser à Dieu, si on était véritablement touché -de son amour; j'y pense, en un mot, d'autant plus que très-souvent je ne -veux pas parler de vous: il y a des excès qu'il faut corriger, et pour -être polie, et pour être politique; il me souvient encore comme il faut -vivre pour n'être pas pesante: je me sers de mes vieilles leçons. - -Nous lisons fort ici; la Mousse m'a priée qu'il pût lire le Tasse avec -moi: je le sais fort bien, parce que j'ai très-bien appris l'italien; -cela me divertit: son latin et son bon sens le rendent un bon écolier; -et ma routine et les bons maîtres que j'ai eus me rendent une bonne -maîtresse. Mon fils nous lit des bagatelles, des comédies qu'il joue -comme Molière, des vers, des romans, des histoires; il est fort amusant, -il a de l'esprit, il entend bien, il nous entraîne; il nous a empêchés -de prendre aucune lecture sérieuse, comme nous en avions le dessein: -quand il sera parti, nous reprendrons quelque belle morale de Nicole; -mais surtout il faut tâcher de passer sa vie avec un peu de joie et de -repos; et le moyen, quand on est à cent mille lieues de vous! Vous dites -fort bien, on se voit et on se parle au travers d'un gros crêpe. Vous -connaissez les Rochers, et votre imagination sait un peu où me prendre: -pour moi, je ne sais où j'en suis; je me suis fait une Provence, une -maison à Aix peut-être plus belle que celle que vous avez; je vous y -trouve. Pour Grignan, je le vois aussi; mais vous n'avez point d'arbres, -cela me fâche: je ne vois pas bien où vous vous promenez; j'ai peur que -le vent ne vous emporte sur votre terrasse: si je croyais qu'il pût vous -apporter ici par un tourbillon, je tiendrais toujours mes fenêtres -ouvertes, et je vous recevrais, Dieu sait! Voilà une folie que je -pousserais loin. Mais je reviens, et je trouve que le château de Grignan -est parfaitement beau; il sent bien les anciens Adhémars. Je suis ravie -de voir comme le bon abbé vous aime; son coeur est pour vous comme si je -l'avais pétri de mes propres mains; cela fait justement que je l'adore. -Votre fille est plaisante; elle n'a pas osé aspirer à la perfection du -nez de sa mère, elle n'a pas voulu aussi... je n'en dirai pas davantage; -elle a pris un troisième parti, et s'est avisée d'avoir un petit nez -carré[148]: mon enfant, n'en êtes-vous point fâchée! Mais pour cette -fois vous ne devez pas avoir cette idée; mirez-vous, c'est tout ce que -vous devez faire pour finir heureusement ce que vous commencez si bien. -Adieu, ma très-aimable enfant; embrassez M. de Grignan pour moi. Vous -lui pouvez dire les bontés de notre abbé. - - - [145] Arnolphe, scène VI, acte II de l'_École des femmes_, trouvant - son nom trop bourgeois, se faisait appeler M. de la Souche. - - [146] Le cardinal Grimaldi. - - [147] La princesse Olympie, abandonnée par Birène dans une île - déserte, cherche en vain son époux qui n'est plus à ses côtés; elle - gravit un rocher, et aperçoit dans le lointain la voile qui emporte - l'infidèle. A cette vue elle tombe toute tremblante, plus pâle et plus - froide que la neige. - - _Tutta tremente si lasciò cadere, - Più bianca, e più che neve, fredda in volto._ - - ORLANDO FURIOSO, cant. X, stanz. 24. - - [148] Comme celui de madame de Sévigné. - - - - -53.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 28 juin 1671. - -Vous me récompensez bien, ma fille, de mes pertes passées; j'ai reçu -deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie: ce que je sens en -les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à -l'agrément de votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir -des autres, et non pas pour le mien: mais la Providence, qui a mis tant -d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les -charmes de votre commerce, et encore plus par la satisfaction que vous -me témoignez de votre établissement et de la beauté de votre château: -vous m'y représentez un air de grandeur et une magnificence dont je suis -enchantée. J'avais vu, il y a longtemps, des relations pareilles de la -première madame de Grignan[149]; je ne devinais pas que toutes ces -beautés seraient un jour sous l'honneur de vos commandements; je veux -vous remercier d'avoir bien voulu m'en parler en détail. Si votre lettre -m'avait ennuyée, outre que j'aurais mauvais goût, il faudrait encore que -j'eusse bien peu d'amitié pour vous, et que je fusse bien indifférente -pour ce qui vous touche. Défaites-vous de cette haine que vous avez pour -les détails; je vous l'ai déjà dit, et vous le pouvez sentir; ils sont -aussi chers de ceux que nous aimons, qu'ils nous sont ennuyeux des -autres; et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que -nous avons pour ceux qui nous en importunent: si cette observation est -vraie, jugez de ce que me sont vos relations. En vérité, c'est un grand -plaisir que d'être, comme vous êtes, une véritable grande dame: je -comprends bien les sentiments de M. de Grignan, en vous voyant admirer -son château: une grande insensibilité là-dessus le mettrait dans un -chagrin que je m'imagine plus aisément qu'un autre: je prends part à la -joie qu'il a de vous voir contente; il y a des coeurs qui ont tant de -sympathie en certaines choses, qu'ils sentent par eux ce que pensent les -autres. Vous me parlez trop peu de Vardes et de ce pauvre Corbinelli: -n'avez-vous pas été bien aise de parler leur langage? Comment va la -belle passion de Vardes pour la T...[150]? Dites-moi s'il est bien -désolé de la longueur infinie de son exil, ou si la philosophie et un -peu de _misanthroperie_ soutiennent son coeur contre les coups de -l'amour et de la fortune. Vos lectures sont bonnes; Pétrarque vous doit -divertir avec le commentaire que vous avez; celui que nous avait fait -mademoiselle de Scudéri sur certains sonnets les rendait agréables à -lire. Pour Tacite, vous savez comme j'en étais charmée ici pendant nos -lectures, et comme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre -des périodes où je trouvais de l'harmonie: mais si vous en demeurez à la -moitié, je vous gronde; vous ferez tort à la majesté du sujet; il faut -vous dire, comme ce prélat disait à la reine mère: _Ceci est histoire_; -vous savez le conte. Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour -les romans que vous n'aimez pas. Nous lisons le Tasse avec plaisir: je -m'y trouve habile, par l'habileté des maîtres que j'ai eus. Mon fils -fait lire Cléopâtre[151] à la Mousse, et, malgré moi, je l'écoute, et -j'y trouve encore quelques amusements. Mon fils s'en va en Lorraine; son -absence nous donnera beaucoup d'ennui. Vous savez comme je suis sur le -chagrin de voir partir une compagnie agréable; vous savez aussi mes -transports de joie quand je vois partir une chienne de carrossée qui m'a -contrainte et ennuyée: c'est ce qui nous faisait décider nettement -qu'une méchante compagnie est plus souhaitable qu'une bonne. Je me -souviens de toutes ces folies que nous avons dites ici; et de tout ce -que vous y faisiez, et de tout ce que vous y disiez: ce souvenir ne me -quitte jamais; et puis tout d'un coup je pense où vous êtes; mon -imagination ne me présente qu'un grand espace fort éloigné; votre -château m'arrête maintenant les yeux; les murailles de votre mail me -déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante, et tout le jeune -plant que vous avez vu est délicieux: c'est une jeunesse que je prends -plaisir d'élever jusqu'aux nues; et très-souvent, sans considérer les -conséquences ni mes intérêts, je fais jeter de grands arbres à bas, -parce qu'ils font ombrage, ou qu'ils incommodent mes jeunes enfants: mon -fils regarde cette conduite; mais je ne lui en laisse pas faire -l'application. Pilois est toujours mon favori, et je préfère sa -conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevalier -au parlement de Rennes. Je suis _libertine_[152] plus que vous: je -laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein de -_Fouesnellerie_[153], par une pluie horrible, faute de les prier de -bonne grâce de demeurer; jamais ma bouche ne put prononcer les paroles -qui étaient nécessaires. Ce n'étaient pas les deux jeunes femmes, -c'était la mère et une guimbarde de Rennes, et les fils. Mademoiselle du -Plessis est toute telle que vous la représentez, et encore un peu plus -impertinente; ce qu'elle dit tous les jours sur la crainte de me donner -de la jalousie est une chose originale dont je suis au désespoir, quand -je n'ai personne pour en rire. Sa belle-soeur est fort jolie, sans être -ridicule en rien, et parle gascon au milieu de la Bretagne: j'en ai la -même joie que vous avez de ma Languette, qui parle parisien au milieu de -la Provence: cette petite basse Brette est fort aimable. Je vous trouve -fort heureuse d'avoir madame de Simiane[154]; vous avez avec elle un -fonds de connaissance qui vous doit ôter toutes sortes de contraintes; -c'est beaucoup; cela vous fera une compagnie agréable: puisqu'elle se -souvient de moi, faites-lui bien mes compliments, je vous en conjure, et -à notre cher coadjuteur. Nous ne nous écrivons plus, et nous ne savons -pourquoi; nous nous trouvons trop loin, cependant j'admire la diligence -de la poste. La comparaison de Chilly[155] m'a ravie, et de voir ma -chambre déjà marquée: je ne souhaite rien tant que de l'occuper; ce sera -de bonne heure l'année qui vient, et cette espérance me donne une joie -dont vous comprendrez une partie par celle que vous aurez de m'y -recevoir. - -Je reviens encore à vous, c'est-à-dire à cette divine fontaine de -Vaucluse: quelle beauté! Pétrarque avait bien raison d'en parler -souvent. Mais songez que je verrai toutes ces merveilles: moi, qui -honore les antiquités, j'en serai ravie, et de toutes les magnificences -de Grignan. L'abbé aura bien des affaires: après les ordres doriques et -les titres de votre maison, il n'y a rien à souhaiter que l'ordre que -vous y allez mettre; car, sans un peu de subsistance, tout est dur, tout -est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié: c'est la seule affliction -dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et que le temps -augmente au lieu de la diminuer. J'ai souvent des conversations sur ce -sujet avec un de nos petits amis; s'il veut profiter de toutes celles -que nous avons faites, il en a pour longtemps, et sur toutes sortes de -chapitres, et d'une manière si peu ennuyeuse, qu'il ne devrait pas les -oublier. Je suis aise que vous ayez cet automne une couple de -beaux-frères; je trouve que votre journée est fort bien réglée: on va -loin sans mourir d'ennui, pourvu qu'on se donne des occupations, et -qu'on ne perde point courage. Le beau temps a remis tous mes ouvriers en -campagne, cela me divertit: quand j'ai du monde, je travaille à ce beau -parement d'autel que vous m'avez vu traîner à Paris; quand je suis -seule, je lis, j'écris; je suis en affaires dans le cabinet de notre -abbé; je vous le souhaite quelquefois pour deux ou trois jours -seulement. - -Je consens au commerce de bel esprit que vous me proposez. Je fis -l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si -bonne, que je crus l'avoir retenue par coeur de celles de M. de la -Rochefoucauld: je vous prie de me le dire; en ce cas, il faudrait louer -ma mémoire plus que mon jugement. Je disais, comme si je n'eusse rien -dit, que l'_ingratitude attire les reproches, comme la reconnaissance -attire de nouveaux bienfaits_. Dites-moi donc ce que c'est que cela? -l'ai-je lu? l'ai-je rêvé? l'ai-je imaginé? Rien n'est plus vrai que la -chose, et rien n'est plus vrai aussi que je ne sais où je l'ai prise, et -que je l'ai trouvée toute rangée dans ma tête, et au bout de ma langue. -Pour la sentence de _Bella cosa, far niente_, vous ne la trouverez plus -si fade, quand vous saurez qu'elle est dite pour votre frère; songez à -sa déroute de cet hiver. Adieu, ma très-aimable enfant; conservez-vous, -soyez belle, habillez-vous, amusez-vous, promenez-vous. Je viens -d'écrire à Vivonne[156] pour un capitaine bohême, afin qu'il lui relâche -un peu ses fers, pourvu que cela ne soit point contre le service du roi. -Il y avait parmi nos _Bohêmes_, dont je vous parlais l'autre jour, une -jeune fille qui danse très-bien, et qui me fit extrêmement souvenir de -votre danse: je la pris en amitié; elle me pria d'écrire en Provence -pour son grand-père, _qui est à Marseille_. Et où est-il, votre -grand-père? _Il est à Marseille_; d'un ton doux, comme si elle disait, -_Il est à Vincennes_. C'était un capitaine bohême d'un mérite -singulier[157]; de sorte que je lui promis d'écrire, et je me suis -avisée tout d'un coup d'écrire à Vivonne: voilà ma lettre; si vous -n'êtes pas en état que je puisse rire avec lui, vous la brûlerez; si -vous la trouvez mauvaise, vous la brûlerez encore; si vous êtes assez -bien avec ce _gros crevé_, et que ma lettre vous en épargne une autre, -vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir. Je n'ai pu refuser -cette prière au ton de la petite fille, et au menuet le mieux dansé que -j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sévigné; c'est votre même air; -elle est de votre taille, elle a de belles dents et de beaux yeux. Voici -une lettre d'une telle longueur, que je vous pardonne de ne la point -achever: je le comprendrai plus aisément que de demeurer au septième -tome de _Cassandre_ et de _Cléopâtre_. Je vous embrasse très-tendrement. -M. de Grignan est bien loin de se figurer qu'on puisse lire des lettres -de cette longueur; mais, tout de bon, les lisez-vous en un jour? - - - [149] Angélique-Claire d'Angennes. - - [150] M. de Monmerqué croit qu'il s'agissait de mademoiselle de - Toiras, fille du marquis de Toiras, gouverneur de Montpellier. - - [151] Roman de la Calprenède. - - [152] _Libertin_, _libertine_, se prend aujourd'hui dans le sens - d'inconduite et de mauvaises moeurs; il signifiait seulement alors - l'indépendance, l'amour de la liberté en toute chose, la répugnance à - se soumettre à la règle: c'est dans ce sens que dans le _Tartufe_ - Molière fait dire à Orgon: - - Mon frère, ce discours sent le libertinage. - - [153] La famille de Fouesnel habitait le château de ce nom, à quelques - lieues des Rochers. - - [154] Madeleine Hai-du-Châtelet, femme de Charles-Louis, marquis de - Simiane. Elle fut dans la suite belle-mère de Pauline de Grignan. - - [155] Les châteaux de Chilly et de Grignan ont effectivement quelque - rapport. - - [156] M. de Vivonne était général des galères. - - [157] Il était alors forçat des galères. - - - - -54.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 1er juillet 1671. - -Voilà donc le mois de juin passé; j'en suis tout étonnée, je ne pensais -pas qu'il dût jamais finir. Ne vous souvient-il pas d'un certain mois de -septembre que vous trouviez qui ne prenait point le chemin de faire -jamais place au mois d'octobre? Celui-ci prenait le même train; mais je -vois bien maintenant que tout finit: m'en voilà persuadée. - -C'est une aimable demeure que Fouesnel; nous y fûmes hier, mon fils et -moi, dans une calèche à six chevaux; il n'y a rien de plus joli, il -semble qu'on vole: nous fîmes des chansons que nous vous envoyons; le -cas que nous faisons de votre prose ne nous empêche point de vous faire -part de nos vers. Madame de la Fayette est bien contente de la lettre -que vous lui avez écrite. Voilà qui est fait, ma fille, votre frère nous -va quitter. Nous allons nous jeter, la Mousse et moi, dans de bonnes -lectures. Le Tasse nous amuse fort, et toutes les bagatelles du monde -nous ont divertis jusqu'ici, à cause de mon fils, qui en est le roi. Je -m'en vais faire de grandes promenades _toute seule tête à tête_, comme -disait Tonquedec[158]. Croyez-vous que je pense à vous? J'ai aussi _mon -petit ami_ que j'aime tendrement: la plus aimable chose du monde est un -portrait bien fait; quoi que vous puissiez dire, celui-là ne vous fait -point de tort. Vos lettres de Grignan m'ont nourrie et consolée de mes -chagrins passés; j'en attends toujours avec impatience; mais, de bonne -foi, j'en écris souvent d'une longueur trop excessive; je veux que -celle-ci soit raisonnable; il n'est pas juste de juger de vous par moi: -cette mesure est téméraire; vous avez moins de loisir que moi. - -Voilà mademoiselle du Plessis qui entre; elle me plante ce baiser que -vous connaissez, et me presse de lui montrer l'endroit de vos lettres où -vous parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire devant moi que -vous vous souveniez d'elle fort agréablement, et me dit ensuite: -Montrez-lui l'endroit, madame, afin qu'elle n'en doute pas. Me voilà -rouge comme vous, quand vous pensez aux péchés des autres; je suis -contrainte de mentir mille fois, et de dire que j'ai brûlé votre lettre. -Voilà les malices de ce guidon[159]. En récompense je l'assurai l'autre -jour que si vous répondiez au-dessus de _la reine d'Aragon_, vous ne -mettriez pas _à Guidon le Sauvage_. J'ai reçu une lettre de Guitaut fort -douce et fort honnête: il me mande qu'il a trouvé en moi depuis quelque -temps mille bonnes choses, à quoi il n'avait pas pensé; et moi, de peur -de lui répondre sottement que je _crains bien de détruire son opinion_, -je lui dis que j'espère qu'il m'aimera encore davantage, quand il me -connaîtra mieux; je réponds toutes les extravagances qui se présentent à -moi, plutôt que ces selles à tous chevaux dont nous avons tant ri ici. -Je suis persuadée que vous vous aiderez fort bien de madame de Simiane: -il faut ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que l'on peut, et -faire entrer les gens dans nos plaisirs et dans nos fantaisies; sans -cela il faut mourir, et c'est mourir d'une vilaine épée. Je l'ai juré, -ma fille, je vais finir; je me fais une extrême violence pour vous -quitter; notre commerce fait l'unique plaisir de ma vie; je suis -persuadée que vous le croyez. Je vous embrasse, ma chère petite, et je -baise vos belles joues. - - - [158] René de Quengo, seigneur de Tonquedec, ami du marquis de - Sévigné. - - [159] M. de Sévigné était guidon des gendarmes Dauphin. - - - - -55.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 5 juillet 1671. - -C'est bien une marque de votre amitié, ma chère enfant, que d'aimer -toutes les bagatelles que je vous mande d'ici: vous prenez fort bien -l'intérêt de mademoiselle de Croqueoison; en récompense, il n'y a pas un -mot dans vos lettres qui ne me soit cher: je n'ose les lire, de peur de -les avoir lues; et si je n'avais la consolation de les recommencer -plusieurs fois, je les ferais durer plus longtemps; mais, d'un autre -côté, l'impatience me les fait dévorer. Je voudrais bien savoir comme je -ferais, si votre écriture était comme celle de d'Hacqueville: la force -de l'amitié me la déchiffrerait-elle? En vérité, je ne le crois quasi -pas: on conte pourtant des histoires là-dessus; mais enfin j'aime fort -d'Hacqueville, et cependant je ne puis m'accoutumer à son écriture: je -ne vois goutte dans ce qu'il me mande; il me semble qu'il me parle dans -un pot cassé; je tiraille, je devine, je dis un mot pour un autre, et -puis quand le sens m'échappe, je me mets en colère, et je jette tout. Je -vous dis tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines -qu'il me donne; il croit que son écriture est moulée: mais vous qui -parlez, mandez-moi comment vous vous en accommodez. Mon fils partit -hier, très-fâché de nous quitter: il n'y a rien de bon, ni de droit, ni -de noble, que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer: il entre -avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit, mais vous -connaissez la faiblesse humaine; ainsi je mets tout entre les mains de -la Providence, et me réserve seulement la consolation de n'avoir rien à -me reprocher sur son sujet. Comme il a de l'esprit, et qu'il est -divertissant, il est impossible que son absence ne nous donne de -l'ennui. Nous allons commencer un traité de morale de M. Nicole; si -j'étais à Paris, je vous enverrais ce livre, vous l'aimeriez fort. Nous -continuons le Tasse avec plaisir, et je n'ose vous dire que je suis -revenue à Cléopâtre, et que, par le bonheur que j'ai de n'avoir point de -mémoire, cette lecture me divertit encore; cela est épouvantable: mais -vous savez que je ne m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui -ne me sont pas naturelles; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là -ne m'est pas encore entièrement arrivée, je me laisse divertir sous le -prétexte de mon fils, qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des -chapitres de Rabelais à mourir de rire; en récompense, il a pris -beaucoup de plaisir à causer avec moi, et si je l'en crois, il -n'oubliera rien de tous mes discours: je le connais bien, et souvent, au -travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments: s'il peut -avoir congé cet automne, il reviendra ici. Je suis fort empêchée pour -les états; mon premier dessein était de les fuir, et de ne point faire -de dépense: mais vous saurez que pendant que M. de Chaulnes va faire le -tour de sa province, madame sa femme vient l'attendre à Vitré, où elle -sera dans douze jours, et plus de quinze avant M. de Chaulnes; et tout -franchement elle m'a fait prier de l'attendre, et de ne point partir -qu'elle ne m'ait vue. Voilà ce qu'on ne peut éviter, à moins que de se -résoudre à renoncer à eux pour jamais. Il est vrai que, pour n'être -point accablée ici, je puis m'en aller à Vitré; mais je ne suis point -contente de passer un mois dans un tel tracas; quand je suis hors de -Paris, je ne veux que la campagne. - - - - -56.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 12 juillet 1671. - -Je n'ai reçu qu'une lettre de vous, ma chère fille, j'en suis un peu -fâchée; j'étais dans l'habitude d'en avoir deux: il est dangereux de -s'accoutumer à des soins tendres et précieux comme les vôtres; il n'est -pas facile après cela de s'en passer. Si vous avez vos beaux-frères ce -mois de septembre, ce vous sera une très-bonne compagnie. Le coadjuteur -a été un peu malade, mais il est entièrement guéri: sa paresse est une -chose incroyable, et son tort est d'autant plus grand qu'il écrit -très-bien quand il s'en veut mêler. Il vous aime toujours, et ira vous -voir après la mi-août; il ne le peut qu'en ce temps-là. Il jure (mais je -crois qu'il ment) qu'il n'a aucune branche où se reposer, et que cela -l'empêche d'écrire et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que je sais -de _seigneur Corbeau_: mais admirez la bizarrerie de mon savoir; en vous -apprenant toutes ces choses, j'ignore comme je suis avec lui: si par -hasard vous en savez quelque chose, vous m'obligerez fort de me le -mander. Je songe mille fois le jour au temps où je vous voyais à toute -heure. Hélas! ma fille, c'est bien moi qui dis cette chanson que vous me -rappelez: _Hélas! quand reviendra-t-il ce temps, bergère?_ Je le -regrette tous les jours de ma vie, et j'en souhaiterais un pareil au -prix de mon sang: ce n'est pas que j'aie sur le coeur de n'avoir pas -senti le plaisir d'être avec vous; je vous jure et vous proteste que je -ne vous ai jamais regardée avec indifférence, ni avec la langueur que -donne quelquefois l'habitude: mes yeux ni mon coeur ne se sont jamais -accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regardée sans joie et -sans tendresse; s'il y a eu quelques moments où elle n'ait pas paru, -c'est alors que je la sentais plus vivement; ce n'est donc point cela -que je puis me reprocher: mais je regrette de ne vous avoir pas assez -vue, et d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui -m'ont ôté ce plaisir. Ce serait une belle chose, si je remplissais mes -lettres de ce qui me remplit le coeur. Ah! comme vous dites, il faut -glisser sur bien des pensées et ne pas faire semblant de les voir: je -crois que vous en faites de même. Je m'arrête donc à vous conjurer, si -je vous suis un peu chère, d'avoir un soin extrême de votre santé: -amusez-vous, ne rêvez point creux, ne faites point de bile, conduisez -votre grossesse à bon port; et après cela, si M. de Grignan vous aime, -et qu'il n'ait pas entrepris de vous tuer, je sais bien ce qu'il fera, -ou plutôt ce qu'il ne fera point. - -Avez-vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous -Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour, -mandez-moi l'endroit où vous en êtes demeurée, et je l'achèverai; c'est -tout ce que je puis faire pour votre service. Nous achevons le Tasse -avec plaisir, nous y trouvons des beautés qu'on ne voit point quand on -n'a qu'une demi-science. Nous avons commencé la _morale_[160], c'est de -la même étoffe que Pascal. - -A propos de Pascal, je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de ces -messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les chemins pour -porter et reporter nos lettres; enfin, il n'y a jour dans la semaine où -ils n'en portent quelqu'une à vous et à moi; il y en a toujours, et à -toutes les heures, par la campagne: les honnêtes gens! qu'ils sont -obligeants! et que c'est une belle invention que la poste, et un bel -effet de la Providence que la cupidité! J'ai quelquefois envie de leur -écrire pour leur témoigner ma reconnaissance; et je crois que je -l'aurais déjà fait, sans que je me souviens de ce chapitre de Pascal, et -qu'ils ont peut-être envie de me remercier de ce que j'écris, comme j'ai -envie de les remercier de ce qu'ils portent mes lettres: voilà une belle -digression. - -Je reviens donc à nos lectures: c'est sans préjudice de Cléopâtre, que -j'ai gagé d'achever; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe -quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces sottises-là; j'ai -peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut-être assez de moi pour -savoir à quel point je suis blessée des méchants styles; j'ai quelque -lumière pour les bons, et personne n'est plus touché que moi des charmes -de l'éloquence. Le style de la Calprenède est maudit en mille endroits; -de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela. -J'écrivis l'autre jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort -plaisante. Je trouve donc que celui de la Calprenède est détestable, et -cependant je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu: la beauté -des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et -le succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne -comme une petite fille; j'entre dans leurs desseins: et si je n'avais M. -de la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler, je me pendrais -de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m'apparaissez pour me -faire honte; mais je me dis de mauvaises raisons, et je continue. -J'aurai bien de l'honneur au soin que vous me donnez de vous conserver -l'amitié de l'abbé! Il vous aime chèrement: nous parlons très-souvent de -vous, de vos affaires et de vos grandeurs; il voudrait bien ne pas -mourir avant que d'avoir été en Provence, et de vous avoir rendu quelque -service. On me mande que la pauvre madame de Montlouet est sur le point -de perdre l'esprit: elle a extravagué jusqu'à présent sans jeter une -larme; elle a une grosse fièvre, et commence à pleurer; elle dit qu'elle -veut être damnée, puisque son mari doit l'être assurément. Nous -continuons notre chapelle; il fait chaud; les soirées et les matinées -sont très-belles dans ces bois et devant cette porte; mon appartement -est frais; j'ai bien peur que vous ne vous accommodiez pas si bien de -vos chaleurs de Provence. Je suis toujours tout à vous, ma très-chère et -très-aimable: une amitié à monsieur de Grignan. Ne vous adore-t-il pas -toujours? - - - [160] Les _Essais de morale_ de M. Nicole. - - - - -57.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 15 juillet 1671. - -Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet, je vous -écrirais toujours les plus grandes lettres du monde; mais cela n'est pas -bien aisé: ainsi je me contente de ce qui peut s'écrire, et je rêve tout -ce qui peut se rêver: j'en ai le temps et le lieu. La Mousse a une -petite fluxion sur les dents, et l'abbé a une petite fluxion sur le -genou, qui me laissent le champ libre dans mon mail, pour y faire tout -ce qu'il me plaît. Il me plaît de m'y promener le soir jusqu'à huit -heures; mon fils n'y est plus; cela fait un silence, une tranquillité et -une solitude que je ne crois pas qu'il soit aisé de rencontrer ailleurs. -Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle tendresse; quand on -devine, il n'est pas besoin de parler. Si vous n'étiez point grosse, et -que l'_hippogryphe_ fût encore au monde, ce serait une chose galante, et -à ne jamais oublier, que d'avoir la hardiesse de monter dessus pour me -venir voir quelquefois: ce ne serait pas une affaire; il parcourait la -terre en deux jours! Vous pourriez même quelquefois venir dîner ici, et -retourner souper avec M. de Grignan, ou souper ici à cause de la -promenade, où je serais bien aise de vous avoir; et, le lendemain, vous -arriveriez assez tôt pour être à la messe dans votre tribune. - -Mon fils est à Paris; il y sera peu: la cour est de retour, il ne faut -pas qu'il se montre. C'est une perte qui me paraît bien considérable que -celle de M. le duc d'Anjou[161]. Madame de Villars[162] m'écrit assez -souvent, et me parle toujours de vous: elle est tendre, et sait bien -aimer; cela me donne de l'amitié pour elle; elle me prie de vous dire -mille douceurs de sa part. La petite Saint-Géran m'écrit des pieds de -mouche que je ne saurais lire; je lui réponds des rudesses et des -injures qui la divertissent: cette méchante plaisanterie n'est point -encore usée; quand elle le sera, je ne dirai plus rien, car je -m'ennuierais fort d'un autre style avec elle. - -Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir: je suis assurée que vous le -souffririez, si vous étiez en tiers: il y a une grande différence entre -lire un livre toute seule, ou avec des gens qui relèvent les beaux -endroits et qui réveillent l'attention. Cette _morale_ de Nicole est -admirable, et Cléopâtre va son train, mais sans empressement, et aux -heures perdues: c'est ordinairement sur cette lecture que je m'endors; -le caractère m'en plaît beaucoup plus que le style. Pour les sentiments, -j'avoue qu'ils me plaisent, et qu'ils sont d'une perfection qui remplit -mon idée sur la belle âme. Vous savez aussi que je ne hais pas les -grands coups d'épée, tellement que voilà qui est bien, pourvu que l'on -m'en garde le secret. - -Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa présence: elle disait -hier à table qu'en basse Bretagne on faisait une chère admirable, et -qu'aux noces de sa belle-soeur on avait mangé pour un jour douze cents -pièces de rôti: nous demeurâmes tous comme des gens de pierre. Je pris -courage, et lui dis: Mademoiselle, pensez-y bien; n'est-ce point douze -pièces de rôti que vous voulez dire? on se trompe quelquefois. Non, -madame, c'est douze cents pièces ou onze cents; je ne veux pas vous -assurer si c'est onze ou douze, de peur de mentir; mais enfin je sais -bien que c'est l'un ou l'autre. Et le répéta vingt fois, et n'en voulut -jamais rabattre un seul poulet. Nous trouvâmes qu'il fallait qu'ils -fussent pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu, et que le -lieu fût un grand pré, où l'on eût fait dresser des tentes; et que s'ils -n'eussent été que cinquante, il fallait qu'ils eussent commencé un mois -auparavant. Ce propos de table était bon; vous en auriez été contente. -N'avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là? - -Au reste, ma fille, cette montre que vous m'avez donnée, qui allait -toujours trop tôt ou trop tard d'une heure ou deux, est devenue si -parfaitement juste qu'elle ne quitte pas d'un moment notre pendule; j'en -suis ravie, et vous en remercie sur nouveaux frais, en un mot, je suis -tout à vous. L'abbé me dit qu'il vous adore, et qu'il veut vous rendre -quelque service: il ne voit pas bien en quelle occasion; mais enfin il -vous aime autant qu'il m'aime. - - - [161] Philippe, second fils de Louis XIV, mort le 10 juillet 1671. - - [162] C'était la soeur du maréchal de Bellefonds, et la mère de celui - qui sauva la France à Denain. Elle avait beaucoup d'esprit, et cet - esprit était malin et plaisant. Son mari avait servi de second à M. de - Nemours, dans ce duel fameux où M. de Beaufort le tua. Le prince de - Conti ayant quitté le petit collet, fit le singulier projet, pour - établir sa réputation, de se battre contre le duc d'York, depuis - Jacques II, qui était alors en France. Ce fut M. de Villars qu'il - choisit pour second, dans la vue de donner plus d'éclat à ce combat, - qui pourtant ne se fit pas. M. de Villars, quoique pauvre et sans - naissance, réussit à la cour, à la guerre, dans les ambassades, près - des femmes, près des princes, et cela en conservant l'estime générale. - - - - -58.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1671, jour de la Madeleine, où fut - tué, il y a quelques années, un père que j'avais. - -Je vous écris, ma fille, avec plaisir, quoique je n'aie rien à vous -mander. Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous comment? à -beau pied sans lance, entre onze heures et minuit: on pensait à Vitré -que ce fût des Bohêmes. Elle ne voulut aucune cérémonie à son entrée; -elle fut servie à souhait, car on ne la regarda pas, et ceux qui la -virent comme elle était la prirent pour ce que je viens de vous dire, et -pensèrent tirer sur elle. Elle venait de Nantes par la Guerche: son -carrosse et son chariot étaient demeurés entre deux rochers à demi-lieue -de Vitré, parce que le contenu était plus grand que le contenant; ainsi -il fallut travailler dans le roc, et cet ouvrage ne fut fait qu'à la -pointe du jour, que tout arriva à Vitré. Je la fus voir lundi, et vous -croyez bien qu'elle fut très-aise de me voir. La _Murinette_[163] beauté -est avec elle. Elles sont seules à Vitré, en attendant l'arrivée de M. -de Chaulnes, qui fait le tour de la Bretagne; et les états -s'assembleront dans huit jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis -dans une pareille solitude: madame de Chaulnes ne sait que devenir, et -n'a recours qu'à moi; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement -sur mademoiselle de _Kerborgne_; je crois qu'elle viendra ici -après-dîner. Toutes mes allées sont propres, et mon parc est en beauté; -je la prierai de demeurer ici deux ou trois jours à s'y promener en -liberté: comme je lui fais valoir d'être demeurée ici pour elle, je veux -m'en acquitter d'une manière à n'être pas oubliée, et pourtant sans que -je fasse d'autre bonne chère que celle qui se trouvera dans le pays. Ah! -mon Dieu, en voilà beaucoup sur ce sujet. Il faut pourtant que je vous -fasse encore mille compliments de sa part, et que je vous dise qu'on ne -peut estimer plus une personne qu'elle ne vous estime; elle est -instruite par d'Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous, ma -très-belle, où en êtes-vous de vos Grignans? le pauvre coadjuteur a-t-il -toujours la goutte, et l'innocence est-elle toujours persécutée? - -Cette madame Quintin[164], que nous disions qui vous ressemblait pour -vous faire enrager, est comme paralytique; elle ne se soutient pas; -demandez-lui pourquoi; elle a vingt ans. Elle est passée ce matin devant -cette porte, et a demandé à boire un petit coup de vin; on lui en a -porté, elle a bu sa _chopine_, et puis s'en est allée au Pertre -consulter une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous -de cette manière bretonne, familière et galante? Elle sortait de Vitré, -elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai compris que tout cela -était un air, pour me faire savoir qu'elle a un équipage de _Jean de -Paris_[165]. Ma chère enfant, ne sortirai-je point des nouvelles de -Bretagne? Quel chien de commerce avez-vous là avec une femme de Vitré? -La cour s'en va, dit-on, à Fontainebleau; le voyage de Rochefort et de -Chambord est rompu. On croit qu'en dérangeant les desseins qu'on avait -pour l'automne, on dérangera aussi la fièvre de M. le Dauphin, qui le -prend dans cette saison à Saint-Germain: pour cette année, elle y sera -attrapée; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donné à M. de -Condom[166] l'abbaye de Rebais qu'avait l'abbé de Foix: _le pauvre -homme!_ On prend ici le deuil de M. le duc d'Anjou: si je demeure aux -états, cela m'embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle; ce -sera notre plus forte raison; car, pour le bruit et le tracas de Vitré, -il me sera bien moins agréable que mes bois, ma tranquillité et mes -lectures. Quand je quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paraître -aux états: mon pauvre mérite, tout médiocre qu'il est, n'est pas encore -réduit à se sauver en province, comme les mauvais comédiens. Ma fille, -je vous embrasse avec une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour -vous occupe mon âme tout entière; elle va loin, et embrasse bien des -choses, quand elle est au point de la perfection. Je souhaite votre -santé plus que la mienne; conservez-vous, ne tombez point. Assurez M. de -Grignan de mon amitié, et recevez les protestations de notre abbé. - - - [163] Anne-Marie du Pui de Murinais, qui épousa Henri de Maillé, - marquis de Kerman. - - [164] Suzanne de Montgommery, femme de Henri Goyon de la Moussaie, - comte de Quintin. - - [165] Allusion à un conte de la Bibliothèque bleue, où le fils du roi - allant au-devant d'une princesse qu'il doit épouser, se fait passer - pour un bourgeois de Paris, tout en menant un train de prince. - - [166] Jacques-Bénigne Bossuet. - - - - -59.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - Aux Rochers, le 22 juillet 1671. - -Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement -tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que -vous aurez bientôt l'honneur de voir _Picard_; et comme il est frère du -laquais de madame de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte -de mon procédé. Vous savez que madame la duchesse de Chaulnes est à -Vitré; elle y attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours, avec les -états de Bretagne: vous croyez que j'extravague; elle attend donc son -mari avec tous les états, et, en attendant, elle est à Vitré toute -seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais -revenir à Picard. Elle meurt donc d'ennui; je suis sa seule consolation, -et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur -mademoiselle de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, mais -pourtant nous arriverons au but. Comme je suis donc sa seule -consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux -qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées -que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller; voici -une autre petite proposition incidente: vous savez qu'on fait les foins; -je n'avais point d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie, que les poëtes -ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer -ici; vous n'y voyez encore goutte; et, en leur place, j'envoie mes gens -faner. Savez-vous ce que c'est, faner? Il faut que je vous l'explique: -faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en -batifolant dans une prairie; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous -mes gens y allèrent gaiement; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait -pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas -son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi, la colère -m'a monté à la tête; je songeai que c'était la centième sottise qu'il -m'avait faite; qu'il n'avait ni coeur, ni affection; en un mot, la -mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire -pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est -une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si -vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez -point, et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner, -et qui est le plus indigne qu'on le traite bien. - -Voilà l'histoire en peu de mots; pour moi, j'aime les relations où l'on -ne dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite, -ni à gauche; où l'on ne reprend point les choses de si loin; enfin je -crois que c'est ici, sans vanité, le modèle des narrations -agréables[167]. - - - [167] Cette lettre, publiée par M. Crauford, est celle que madame de - Thianges envoya demander à madame de Coulanges, ainsi que celle du - _Cheval_, qui malheureusement est perdue. - - - - -60.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 26 juillet 1671. - -Je veux vous apprendre qu'hier, comme j'étais toute seule dans ma -chambre avec un livre _précieusement_[168] à la main, je vois ouvrir ma -porte par une grande femme de très-bonne mine; cette femme s'étouffait -de rire, et cachait derrière elle un homme qui riait encore plus fort -qu'elle: cet homme était suivi d'une femme fort bien faite, qui riait -aussi; moi, je me mis à rire sans les reconnaître, et sans savoir ce qui -les faisait rire. Quoique j'attendisse aujourd'hui madame de Chaulnes, -qui doit passer deux jours ici, j'avais beau la regarder, je ne pouvais -comprendre que ce fût elle: c'était elle pourtant, qui m'amenait -Pomenars, qui en arrivant à Vitré lui avait mis dans la tête de me venir -surprendre. La _Murinette_ beauté était de la partie, et la gaieté de -Pomenars était si extrême, qu'il aurait réjoui la tristesse même: ils -jouèrent d'abord au volant; madame de Chaulnes y joue comme vous; et -puis une légère collation, et puis nos belles promenades, et partout il -a été question de vous. J'ai dit à Pomenars que vous étiez fort en peine -de toutes ses affaires, et que vous m'aviez mandé que, pourvu qu'il n'y -eût que le courant, vous ne seriez point en inquiétude; mais que tant de -nouvelles injustices qu'on lui faisait vous donnaient beaucoup de -chagrin pour lui: nous avons fort poussé cette plaisanterie, et puis -cette grande allée nous a fait souvenir de la chute que vous y fîtes un -jour; la pensée m'en a fait devenir rouge comme du feu. On a parlé -longtemps là-dessus, et puis du dialogue bohême, et puis enfin de -mademoiselle du Plessis, et des sottises qu'elle disait, et qu'un jour -vous en ayant dit une, et son vilain visage se trouvant auprès du vôtre, -vous n'aviez pas marchandé, et lui aviez donné un soufflet pour la faire -reculer; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais dit: Mais voyez -comme ces petites filles se jouent rudement; et que j'avais dit à sa -mère: Madame, ces jeunes créatures étaient si folles ce matin, qu'elles -se battaient: mademoiselle du Plessis agaçait ma fille, ma fille la -battait; c'était la plus plaisante chose du monde; et qu'avec ce tour, -j'avais ravi madame du Plessis, de voir nos petites filles se réjouir -ainsi. Cette _camaraderie_ de vous et de mademoiselle du Plessis, dont -je ne faisais qu'une même chose pour faire avaler le soufflet, les a -fait rire à mourir. La _Murinette_ vous approuve fort, et jure que la -première fois qu'elle viendra lui parler dans le nez, comme elle fait -toujours, elle vous imitera, et lui donnera sur sa vilaine joue. Je les -attends tous présentement: Pomenars tiendra bien sa place; mademoiselle -du Plessis viendra aussi; ils me montreront une lettre de Paris faite à -plaisir, où l'on mandera cinq ou six soufflets donnés entre femmes, afin -d'autoriser ceux qu'on veut lui donner aux états, et même de les lui -faire souhaiter pour être à la mode. Enfin je n'ai jamais vu un homme si -fou que Pomenars: sa gaieté augmente en même temps que ses affaires -criminelles; s'il lui en vient encore une, il mourra de joie. Je suis -chargée de mille compliments pour vous; nous vous avons célébrée à tout -moment. Madame de Chaulnes dit qu'elle vous souhaiterait une madame de -Sévigné en Provence, comme celle qu'elle a trouvée en Bretagne; c'est -cela qui rend son gouvernement beau, car quelle autre chose pourrait-ce -être? Quand son mari sera venu, je la remettrai entre ses mains, et ne -m'embarrasserai plus de son divertissement; mais vous, ma chère fille, -que je vous plains avec votre tante d'Harcourt[169]! quelle contrainte! -quel embarras! quel ennui! Voilà qui me ferait plus de mal mille fois -qu'à personne, et vous seule au monde seriez capable de me faire avaler -ce poison. Oui, mon enfant, je vous le jure et si j'étais à Grignan, -j'écumerais votre chambre pour vous faire plaisir, comme j'ai fait mille -fois: après cette marque d'amitié, ne m'en demandez plus, car je hais -l'ennui plus que la mort, et j'aimerais fort à rire avec vous, Vardes et -le _seigneur Corbeau_. Défaites-vous de cette trompette du jugement: il -y a vingt ans qu'elle me déplaît, et que je lui dois une visite. - -Je trouve votre vie fort réglée et fort bonne. Notre abbé vous aime avec -une tendresse et une estime qu'il n'est pas aisé de dire en peu de mots; -il attend avec impatience le plan de Grignan et la conversation de M. -d'Arles; mais, sur toutes choses, il vous souhaiterait bien cent mille -écus, soit pour faire achever votre château, soit pour tout ce qu'il -vous plairait. Toutes les heures ne sont pas comme celles qu'on passe -avec Pomenars, et même on s'ennuierait bientôt de lui: les réflexions -qu'on fait sont bien contraires à la joie. Je vous ai mandé que je -croyais que je ne bougerais d'ici ou de Vitré. Notre abbé ne peut -quitter sa chapelle: le désert de Buron[170], ou l'ennui de Nantes avec -madame de Molac, ne conviennent point à son humeur agissante. Je serai -souvent ici; et madame de Chaulnes, pour m'ôter les visites, dira -toujours qu'elle m'attend. Pour mon labyrinthe, il est net, il a des -tapis verts, et les palissades sont à hauteur d'appui; c'est un aimable -lieu: mais, hélas! ma chère enfant, il n'y a guère d'apparence que je -vous y voie jamais. - - _Di memoria nudrirsi, più che di speme._ - -C'est bien ma vraie devise. Nos sentences ont été trouvées jolies. Ne -comprenez-vous pas bien qu'il n'y a jour, ni heure, ni moment, que je -ne pense à vous, que je n'en parle quand je puis, et qu'il n'y a rien -qui ne m'en fasse souvenir? Nous sommes sur la fin du Tasse, _e Goffredo -a spiegato il gran vessillo della crose sopra 'l muro_. Nous avons lu ce -poëme avec plaisir. La Mousse est bien content de moi, et de vous encore -plus, quand il songe à l'honneur que vous faites à sa philosophie. Je -crois que vous n'auriez pas eu moins d'esprit quand vous auriez eu la -plus sotte mère du monde: mais enfin tout ensemble n'a pas mal fait. -Nous avons envie de lire Guichardin, car nous ne voulons point quitter -l'italien; la _Murinette_ le parle comme le français. J'ai reçu une -lettre de notre cardinal[171], qui me dit encore pis que pendre du gros -abbé[172] qui est avec lui. Adieu, ma très-aimable; je ne daigne pas -vous dire que je vous aime, vous le savez, et je ne trouve point de -paroles qui puissent vous faire comprendre comme mon coeur est pour -vous. J'achèverai demain cette lettre, et vous manderai à quoi se -divertit ma compagnie. - -Ma compagnie est couchée, parce qu'il est minuit. Nous avons fait ce -soir de grandes promenades, et après souper nous avons coupé les cheveux -à la petite du Cernet, et lui avons mis le premier appareil, que nous -lèverons demain. La _Murinette_ beauté est habile comme la Vienne[173]. -Pomenars ne fait que de sortir de ma chambre; nous avons parlé assez -sérieusement de ses affaires, qui ne sont jamais de moins que de sa -tête. Le comte de Créance veut à toute force qu'il ait le cou coupé; -Pomenars ne veut pas: voilà le procès[174]. Madame de Chaulnes me disait -tantôt que l'abbé Testu, après avoir été quelque temps à Richelieu, -enfin, sans autre façon, s'était établi chez madame de Fontevrault, où -il est depuis deux mois; ils le virent, en passant, il y a un mois; le -prétexte, c'est qu'il y a de la petite vérole à Richelieu: si cette -conduite ne lui est fort bonne, elle lui sera fort mauvaise. Je ne -savais pas que M. de Condom eût rendu son évêché; madame de Chaulnes m'a -assuré que cela était fait[175]. La petite personne a envoyé des -chansons à sa soeur; nous ne les trouvons pas trop bonnes: je suis fort -aise que vous ayez approuvé les miennes; on ne peut pas les élever plus -haut que de les mettre sur le ton des _dragons_; il me semble que -j'aurais dû l'entendre d'ici; cela fait voir qu'il y a bien loin d'ici à -Grignan. Hélas! que cette pensée m'afflige, et que je m'ennuie d'être si -longtemps sans vous voir! Adieu, ma chère fille; je vais me coucher -tristement, et vous embrasse de tout mon coeur. - -Ma petite est aimable, et sa nourrice est au point de la perfection: mon -habileté est une espèce de miracle, et me fait comprendre en amitié la -merveille de ce maréchal qui devint excellent peintre par amour. - - - [168] Avant la comédie des _Précieuses ridicules_, le titre de - _précieuse_ se prenait en bonne part, et signifiait la distinction et - la suprême élégance en toute chose. - - [169] Elle était venue à Grignan voir son neveu. Elle habitait - ordinairement le Pont-Saint-Esprit. - - [170] Terre de M. de Sévigné, située à quelques lieues de Nantes. - - [171] De Retz. - - [172] Pierre Camus, abbé de Pontcarré, aumônier du roi. - - [173] Valet de chambre du roi. - - [174] Il s'agissait de l'enlèvement de Mlle de Bouillé par le marquis - de Pomenars. Le comte de Créance, père de la demoiselle, poursuivait - pour crime de rapt M. de Pomenars. - - [175] Bossuet, ayant été nommé précepteur de M. le dauphin, ne crut - pas devoir conserver un évêché dans lequel il ne pouvait plus résider. - - - - -61.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 5 août 1671. - -Je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait mandé les nouvelles. Vous -apprendrez encore la mort de M. de Guise, dont je suis accablée quand je -pense à la douleur de Mlle de Guise. Vous jugez bien, ma fille, que -ce ne peut être que par la force de mon imagination que cette mort -m'inquiète; car, du reste, rien ne troublera moins le repos de ma vie. -Vous savez comme je crains les reproches qu'on se peut faire à soi-même. -Mademoiselle de Guise n'a rien à se reprocher que la mort de son neveu; -elle n'a jamais voulu qu'il ait été saigné; la quantité du sang a causé -le transport au cerveau: voilà une petite circonstance bien agréable. Je -trouve que dès qu'on tombe malade à Paris, on tombe mort; je n'ai jamais -vu une telle mortalité. Je vous conjure, ma chère bonne, de vous bien -conserver; et s'il y avait quelques enfants à Grignan qui eussent la -petite vérole, envoyez-les à Montélimart: votre santé est le but de tous -mes désirs. - -Vous aurez maintenant des nouvelles de nos états, pour votre peine -d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de -tout ce qui peut en faire à Vitré: le lundi matin il m'écrivit une -lettre; j'y fis réponse par aller dîner avec lui. On mange à deux tables -dans le même lieu; il y a quatorze couverts à chaque table; Monsieur en -tient une, et Madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte -les plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il faut -faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces sortes de -machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il fallût qu'une -porte fût plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer, une de ces -pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrire d'un bout de la table à -l'autre; mais, bien loin que cela blesse ici, on est souvent fort aise, -au contraire, de ne plus voir ce qu'elles cachent: cette pyramide donc, -avec vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renversée à la -porte, que le bruit qu'elle causa fit taire les violons, les hautbois et -les trompettes. Après le dîner, MM. de Locmaria et Coëtlogon dansèrent -avec deux Bretonnes des passe-pieds merveilleux, et des menuets, d'un -air que les courtisans n'ont pas à beaucoup près: ils y font des pas de -Bohémiens et de bas Bretons avec une délicatesse et une justesse qui -charment. Je pensais toujours à vous; et j'avais un souvenir si tendre -de votre danse et de ce que je vous avais vue danser, que ce plaisir me -devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis assurée que vous -auriez été ravie de voir danser Locmaria: les violons et les passe-pieds -de la cour font mal au coeur au prix de ceux-là: c'est quelque chose -d'extraordinaire que cette quantité de pas différents, et cette cadence -courte et juste; je n'ai point vu d'homme danser comme Locmaria cette -sorte de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui -arrivaient en foule pour ouvrir les états. Le lendemain, M. le premier -président, MM. les procureurs et avocats généraux du parlement, huit -évêques, MM. de Molac, la Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat[176], -qui vient de Paris, cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent -communautés. Le soir devaient venir madame de Rohan d'un côté, et son -fils de l'autre, et M. de Lavardin, dont je suis étonnée[177]. Je ne vis -point ces derniers, car je voulus venir coucher ici, après avoir été à -la tour de Sévigné voir M. d'Harouïs et MM. de Fourché et Chesières, qui -arrivaient. M. d'Harouïs vous écrira; il est comblé de vos honnêtetés: -il a reçu deux de vos lettres à Nantes, dont je vous suis encore plus -obligée que lui. Sa maison va être le Louvre des états: c'est un jeu, -une chère, une liberté jour et nuit qui attirent tout le monde. Je -n'avais jamais vu les états; c'est une assez belle chose. Je ne crois -pas qu'il y ait une province rassemblée qui ait un aussi grand air que -celle-ci; elle doit être bien pleine du moins, car il n'y en a pas un -seul à la guerre ni à la cour; il n'y a que le petit Guidon[178], qui -peut-être y reviendra un jour comme les autres. J'irai tantôt voir -madame de Rohan; il viendrait bien du monde ici, si je n'allais à Vitré: -c'était une grande joie de me voir aux états, où je ne fus de ma vie; je -n'ai pas voulu en voir l'ouverture, c'était trop matin. Les états ne -doivent pas être longs; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi; on ne -dit pas un mot: voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne -sais comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une -infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins et de -villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals -éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande -_braverie_[179]; voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes -de vin qu'on y boit: mais si je ne comptais pas ce petit article, les -autres ne l'oublient pas, et c'est le premier. Voilà ce qui s'appelle -des contes à dormir debout: mais cela vient au bout de la plume, quand -on est en Bretagne et qu'on n'a pas autre chose à dire. J'ai mille -compliments à vous faire de M. et de madame de Chaulnes. J'attends le -vendredi, où je reçois vos lettres, avec une impatience digne de -l'extrême amitié que j'ai pour vous. - - - [176] Depuis chancelier de France. - - [177] M. de Lavardin était lieutenant général au gouvernement de - Bretagne. - - [178] M. de Sévigné. - - [179] Vieux mot encore en usage dans le peuple: _se faire brave_, pour - se parer. - - - - -62.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 19 août 1671. - -Vous me dites fort plaisamment l'état où vous met mon papier parfumé: -ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous apprends que -je suis morte, et ne se figurent point que ce soit une moindre nouvelle. -Il s'en faut peu que je ne me corrige de la manière que vous l'avez -imaginé; j'irai toujours dans les excès pour ce qui sera bon, et qui -dépendra de moi. J'avais déjà pensé que mon papier pourrait vous faire -mal, mais ce n'était qu'au mois de novembre que j'avais résolu d'en -changer; je commence dès aujourd'hui, et vous n'avez plus à vous -défendre que de la puanteur. - -Vous avez une assez bonne quantité de Grignans: Dieu vous délivre de la -tante[180]! elle m'incommode d'ici. Les manches du chevalier font un bel -effet à table: quoiqu'elles entraînent tout, je doute qu'elles -m'entraînent aussi; quelque faiblesse que j'aie pour les modes, j'ai une -grande aversion pour cette saleté. Il y aurait de quoi en faire une -belle provision à Vitré; je n'ai jamais vu une si grande chère; nulle -table à la cour ne peut être comparée à la moindre des douze ou quinze -qui y sont; aussi est-ce pour nourrir trois cents personnes qui n'ont -que cette ressource pour manger. Je partis lundi de cette bonne ville, -après avoir fait vos compliments à madame de Chaulnes et à mademoiselle -de Murinais, qui a quelque chose dans l'esprit et dans l'humeur qui vous -serait très-agréable; on ne peut jamais ni mieux les recevoir ni mieux -les rendre. Toute la Bretagne était ivre ce jour-là; nous avions dîné à -part. Quarante gentilshommes avaient dîné en bas, et avaient bu chacun -quarante santés: celle du roi avait été la première, et tous les verres -cassés après l'avoir bue; le prétexte était une joie et une -reconnaissance extrême de cent mille écus que le roi a donnés à la -province sur le présent qu'on lui a fait, voulant récompenser, par cet -effet de sa libéralité, la bonne grâce qu'on a eue à lui obéir. Ce n'est -donc plus que deux millions deux cent mille livres, au lieu de cinq -cents. Le roi a écrit de sa propre main des bontés infinies pour sa -bonne province de Bretagne: le gouverneur a lu la lettre aux états, et -la copie en a été enregistrée: il s'est élevé jusqu'au ciel un cri de -_vive le roi_! et tout de suite on s'est mis à boire, mais boire, Dieu -sait. M. de Chaulnes n'a pas oublié la gouvernante de Provence; et un -Breton ayant voulu vous nommer, et sachant mal votre nom, s'est levé, et -a dit tout haut: C'est donc à la santé de madame de _Carignan_. Cette -sottise a fait rire MM. de Chaulnes et d'Harouïs jusqu'aux larmes: les -Bretons ont continué, croyant bien dire; et vous ne serez plus d'ici à -huit jours que madame de _Carignan_; quelques-uns disent la comtesse de -_Carignan_: voilà en quel état j'ai laissé les choses. - -J'ai fait voir à Pomenars ce que vous dites de lui; il en est ravi, il -veut vous écrire; et en attendant je vous assure qu'il est si hardi et -si effronté, que tous les jours du monde il fait quitter la place au -premier président, dont il est ennemi, aussi bien que du procureur -général. Madame de Coëtquen[181] venait de recevoir la nouvelle de la -mort de sa petite fille; elle s'était évanouie; elle en est -très-affligée, et dit que jamais elle n'en aura une si jolie: mais son -mari est inconsolable; il revient de Paris, après s'être accommodé avec -le Bordage. C'était la plus grande affaire du monde, il a donné tous ses -ressentiments à M. de Turenne: vous ne vous en souciez guère; mais cela -se trouve au bout de ma plume. Il y avait dimanche un bal qui fut joli: -nous y vîmes une basse Brette qu'on nous avait assuré qui levait la -paille: ma foi, elle était ridicule, et faisait des haut-le-corps qui -nous faisaient éclater de rire; mais il y avait d'autres danseuses et -des danseurs qui nous ravissaient. Si vous me demandez comment je me -trouve des Rochers après tout ce bruit, je vous dirai que j'y suis -transportée de joie; j'y serai pour le moins huit jours, quelque façon -qu'on me fasse pour me faire retourner, j'ai un besoin de repos qui ne -se peut dire, j'ai besoin de dormir, j'ai besoin de manger, car je meurs -de faim à ces festins; j'ai besoin de me rafraîchir, j'ai besoin de me -taire; tout le monde m'attaquait, et mon poumon était usé. Enfin, ma -chère enfant, j'ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma chienne, mon mail, -Pilois, mes maçons; tout cela m'est uniquement bon, en l'état où je -suis: quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. Il y a des -gens qui ont de l'esprit dans cette immensité de Bretons, et il y en a -qui sont dignes de me parler de vous. - -J'ai été blessée, comme vous, de l'_enflure de coeur_[182]: ce mot -d'_enflure_ me déplaît; et pour le reste, ne vous avais-je pas dit que -c'était de la même étoffe que Pascal? Mais cette étoffe est si belle -qu'elle me plaît toujours: jamais le coeur humain n'a été mieux -anatomisé que par ces messieurs-là. Si vous continuez à nous en mander -votre avis, la Mousse vous répondra mieux que moi, car je n'en ai lu -encore que vingt feuillets. Je suis au désespoir de mes paquets perdus: -ces chères, ces aimables lettres dont je suis entourée, que je relis -mille fois, que je regarde, que j'approuve, n'est-ce pas un grand -déplaisir pour moi de savoir que vous m'en écriviez deux toutes les -semaines, et de n'en avoir reçu qu'une plus de quatre semaines de suite? -Si c'était pour vous soulager, je l'approuverais, et même je vous le -conseillerais; mais vous les avez écrites, et je ne les ai pas. Si vous -aviez la mémoire de vos dates, vous verriez bien les lettres qui vous -manquent: vous l'aviez pour ce fripon de Grignan; faut-il que je -l'embrasse après cette préférence? Parlez-moi de madame de -Rochebonne[183], et faites des amitiés à mon cher coadjuteur et au bel -air du chevalier: je défends à ce dernier de monter à cheval devant -vous. On me mande que _mes petites entrailles_[184] se portent bien, -elles vont être habillées; cela est joli, de _petites entrailles_ avec -une robe. - -Vous avez fait des merveilles d'écrire à madame de Lavardin; je le -souhaitais, vous avez prévenu mes désirs. Voilà tout présentement le -laquais de l'abbé, qui, se jouant comme un jeune chien avec l'aimable -_Jacquine_[185], l'a jetée par terre, et lui a rompu le bras et démis le -poignet; les cris qu'elle fait sont épouvantables, c'est comme si une -Furie s'était rompu le bras en enfer: on envoie quérir cet homme qui -vint pour Saint-Aubin. J'admire comme les accidents viennent, et vous ne -voulez pas que j'aie peur de verser; c'est ce que je crains; car si -quelqu'un m'assurait que je ne me ferai point de mal, je ne haïrais pas -à rouler quelquefois cinq ou six tours dans un carrosse; cette nouveauté -me divertirait: mais après ce que je viens de voir, un bras rompu me -fera toujours peur. Adieu, ma très-belle; vous savez comme je suis à -vous, et que l'amour maternel y a moins de part que l'inclination. - - - [180] Anne d'Ornano, comtesse d'Harcourt. - - [181] Marguerite de Rohan-Chabot, femme de Malo, marquis de Coëtquen, - gouverneur de Saint-Malo. Elle était soeur de madame de Soubise. - - [182] Expression de M. Nicole dans ses _Essais de morale_. - - [183] Thérèse Adhémar de Monteil, femme de Charles-François de - Châteauneuf, comte de Rochebonne, et soeur de M. de Grignan. - - [184] C'est ainsi que madame de Sévigné nommait sa petite-fille - (_Marie-Blanche_), qu'elle avait laissée à Paris en nourrice. - - [185] Une des filles de la basse-cour des Rochers. - - - - -63.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vitré, mercredi 12 août 1671. - -Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états; sans cela les états -seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté -mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour, -avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs -pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, -MM. de Coëtlogon, de Locmaria, les barons de Guais, les évêques de -Rennes, de Saint-Malo, les MM. d'Argouges, et huit ou dix que je ne -connais point; j'oublie M. d'Harrouis, qui ne vaut pas la peine d'être -nommé. Je reçois tout cela: on dit et on répondit beaucoup de choses. -Enfin, après une promenade dont ils furent fort contents, une collation -très-bonne et très-galante sortit d'un des bouts du mail, et surtout du -vin de Bourgogne qui passa comme de l'eau de Forges; on fut persuadé que -cela s'était fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria -instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc lundi au soir; madame de -Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de _Tartufe_, point trop -mal jouée, et un bal où le passe-pied et le menuet pensèrent me faire -pleurer: cela me fait souvenir de vous si vivement, que je n'y puis -résister; il faut promptement que je me dissipe. On me parle de vous -très-souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j'y -pense à l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes -pensées au travers de mon corps de jupe. Hier, je reçus toute la -Bretagne à ma tour de Sévigné: je fus encore à la comédie; c'était -_Andromaque_, qui me fit pleurer plus de six larmes: c'est assez pour -une troupe de campagne. Le soir on soupa, et puis le bal. Je voudrais -que vous eussiez vu l'air de M. de Locmaria, et de quelle manière il ôte -et remet son chapeau: quelle légèreté! quelle justesse! Il peut défier -tous les courtisans, et les confondre, sur ma parole: il a soixante -mille livres de rentes, et sort de l'académie; il ressemble à tout ce -qu'il y a de plus joli, et voudrait bien vous épouser. Au reste, ne -croyez pas que votre santé ne soit point bue ici; cette obligation n'est -pas grande, mais, telle qu'elle est, vous l'avez tous les jours à toute -la Bretagne: on commence par moi, et puis madame de Grignan vient tout -naturellement. M. de Chaulnes vous fait mille compliments. Les civilités -qu'on me fait sont si ridicules et les femmes de ce pays si sottes, -qu'elles laissent croire qu'il n'y a que moi dans la ville, quoiqu'elle -soit toute pleine. Il y a de votre connaissance, Tonquedec, le comte des -Chapelles, Pomenars, l'abbé de Montigny, qui est évêque de Saint-Paul de -Léon, et mille autres: mais ceux-là me parlent de vous, et nous rions un -peu de notre prochain. Il est plaisant ici le prochain, particulièrement -quand on a dîné; je n'ai jamais vu tant de bonne chère. Madame de -Coëtquen est ici avec la fièvre; Chesières se porte mieux; on a député -des états pour lui faire un compliment. Nous sommes polis pour le moins -autant que le poli Lavardin: on l'adore ici, c'est un gros mérite qui -ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtit, et ne veut pas venir -s'établir à Vitré; il y vient dîner: pour moi, j'y serai encore jusqu'à -lundi; et puis j'irai passer huit jours dans ma pauvre solitude, après -quoi je reviendrai dire adieu; car la fin du mois verra la fin de tout -ceci. Notre présent est déjà fait, il y a plus de huit jours: on a -demandé trois millions; nous avons offert sans chicaner deux millions -cinq cent mille livres, et voilà qui est fait. Du reste, M. le -gouverneur aura cinquante mille écus, M. de Lavardin quatre-vingt mille -francs, le reste des officiers à proportion; le tout pour deux ans. Il -faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons que -d'eau sous les ponts, puisque c'est là-dessus qu'on prend l'infinité -d'argent qui se donne à tous les états. - -Vous voilà bien instruite, Dieu merci, de votre bon pays: mais je n'ai -point de vos lettres, et par conséquent point de réponse à vous faire; -ainsi je vous parle tout naturellement de ce que je vois et de ce que -j'entends. Pomenars est divin; il n'y a point d'homme à qui je souhaite -plus volontiers deux têtes; jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. Pour -moi, ma fille, je voudrais déjà être au bout de la semaine, afin de -quitter généreusement tous les honneurs de ce monde, et de jouir de -moi-même aux Rochers. Adieu, ma très-chère, j'attends toujours vos -lettres avec impatience; votre santé est un point qui me touche de bien -près: je crois que vous en êtes persuadée, et que, sans donner dans _la -justice de croire_, je puis finir ma lettre, et dormir en repos sur ce -que vous pensez de mon amitié pour vous. Ne direz-vous point à M. de -Grignan que je l'embrasse de tout mon coeur? - - - - -64.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 23 août 1671. - -Vous étiez donc avec votre présidente de Charmes, quand vous m'avez -écrit! Son mari était intime ami de M. Fouquet: dis-je bien? Enfin -ma fille, vous n'êtes point seule, et M. de Grignan avait raison -de vous faire quitter votre cabinet, pour entretenir votre compagnie: -ce qu'il aurait pu retrancher, c'est sa barbe de capucin, il est -vrai qu'elle ne lui fait point de tort, puisqu'à Livry, avec _sa touffe -ébouriffée_[186], vous ne pensiez pas qu'_Adonis_ fût plus beau; je -redis quelquefois ces quatre vers avec admiration. Je suis surprise -comme le souvenir de certains temps fait de l'impression sur l'esprit, -soit en bien, soit en mal; je me représente cette automne-là délicieuse, -et puis j'en regarde la fin avec une horreur qui me fait suer les -grosses gouttes[187]; et cependant il faut remercier Dieu du bonheur qui -vous tira d'affaire. Les réflexions que vous faites sur la mort de M. de -Guise[188] sont admirables; elles m'ont bien creusé les yeux dans mon -mail; car c'est là où je rêve à plaisir. Le pauvre la Mousse a eu mal -aux dents; de sorte que depuis longtemps je me promène toute seule -jusqu'à la nuit, et Dieu sait à quoi je ne pense point. Ne craignez -point pour moi l'ennui que me peut donner la solitude; hors les maux qui -viennent de mon coeur, contre lesquels je n'ai point de force, je ne -suis à plaindre sur rien: mon humeur est heureuse, elle s'accommode et -s'amuse de tout; et je me trouve mieux d'être ici toute seule que du -fracas de Vitré. Il y a huit jours que je suis ici, dans une paix qui -m'a guérie d'un rhume épouvantable; j'ai bu de l'eau, je n'ai point -parlé, je n'ai point soupé; et quoique je n'en aie point raccourci mes -promenades, je me suis guérie. Madame de Chaulnes, mademoiselle de -Murinais, madame Fourché, et une fille de Nantes fort bien faite, -vinrent ici jeudi: madame de Chaulnes entra en me disant qu'elle ne -pouvait être plus longtemps sans me voir, que toute la Bretagne lui -pesait sur les épaules, et qu'enfin elle se mourait. Là-dessus elle se -jette sur mon lit; on se met autour d'elle, et en un moment la voilà -endormie de pure fatigue; nous causons toujours; elle se réveille enfin, -trouvant plaisante et adorant l'aimable liberté des Rochers. Nous -allâmes nous promener, nous nous assîmes dans le fond de ces bois; -pendant que les autres jouaient au mail, je lui faisais conter Rome, et -par quelle aventure elle avait épousé M. de Chaulnes: car je cherche -toujours à ne me point ennuyer. Pendant que nous étions là, voilà une -pluie traîtresse comme une fois à Livry, qui, sans se faire craindre, se -met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler l'eau de partout sur -nos habits: les feuilles furent percées dans un moment, et nos habits -percés dans un autre moment. Nous voilà toutes à courir; on crie, on -tombe, on glisse; enfin on arrive, on fait grand feu: on change de -chemise, de jupe; je fournis à tout; on se fait essuyer ses souliers; on -pâme de rire. Voilà comme fut traitée la gouvernante de Bretagne dans -son propre gouvernement; après cela on fit une jolie collation, et puis -cette pauvre femme s'en retourna, plus fâchée sans doute du rôle -ennuyeux qu'elle allait reprendre, que de l'affront qu'elle avait reçu -ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure, et d'aller -demain lui aider à soutenir le reste des états, qui finiront dans huit -jours. Je lui promis l'un et l'autre; je m'acquitte aujourd'hui de l'un, -et demain je m'acquitterai de l'autre, ne trouvant pas que je puisse me -dispenser de cette complaisance. - -Madame de la Fayette vous aura mandé comme M. de la Rochefoucauld a fait -duc le prince (_de Marsillac_) son fils, et de quelle façon le roi a -donné une nouvelle pension: enfin la manière vaut mieux que la chose, -n'est-il pas vrai? Nous avons quelquefois ri de ce discours commun à -tous les courtisans. Vous avez présentement le prince Adhémar[189]; -dites-lui que j'ai reçu sa dernière lettre, et embrassez-le pour moi. -Vous avez, à mon compte, cinq ou six Grignans; c'est un bonheur, comme -vous dites, qu'ils soient tous aimables et d'une bonne société; sans -cela ils feraient l'ennui de votre vie, au lieu qu'ils en font la -douceur et le plaisir. On me mande qu'il y a de la rougeole à Sully, et -que ma tante va prendre _mes petites entrailles_ pour les amener chez -elle: cela fâchera bien la nourrice, mais que faire? C'est une -nécessité. C'en sera une bien dure que de demeurer en Provence pour les -gages, quand vous verrez partir d'auprès de vous madame de Senneterre -pour Paris: je voudrais bien, ma chère enfant, que vous eussiez assez -d'amitié pour moi pour ne me pas faire le même tour quand j'irai vous -voir l'année qui vient. Je voudrais qu'entre ci et là vous fissiez -l'impossible pour vos affaires; c'est ce qui fait que j'y pense, et que -je m'en tourmente tant. Il faut donc que je vous ramène chez moi, qui -est chez vous. - -M. de Chesières est ici; il a trouvé mes arbres crus; il en est fort -étonné, après les avoir vus _pas plus grands que cela_, comme disait M. -de Montbazon de ses enfants. Je suis fort aise que la maladie du pauvre -Grignan ait été si courte; je l'embrasse et lui souhaite toutes sortes -de biens et de bonheurs, aussi bien qu'à sa chère moitié, que j'aime -plus que moi-même; je le sens du moins mille fois davantage. Notre abbé -est à vous; la Mousse attend cette lettre que vous composez. - - - [186] Hémistiche d'un bout-rimé rempli par madame de Grignan. - - [187] A cause de la fausse couche que madame de Grignan fit à Livry. - - [188] Il mourut de la petite vérole le 30 juillet 1671. - - [189] Le chevalier de Grignan. - - - - -65.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vitré, dimanche 16 août 1671. - -Quoi! ma chère fille, vous avez pensé brûler, et vous voulez que je ne -m'en effraye pas! Vous voulez accoucher à Grignan, et vous voulez que je -ne m'en inquiète pas! Priez-moi en même temps de ne vous aimer guère; -mais soyez assurée que pendant que vous me serez ce que vous êtes à mon -coeur, c'est-à-dire pendant que je vivrai, je ne puis jamais voir -tranquillement tous les maux qui vous peuvent arriver. Je prie Deville -de faire tous les soirs une ronde pour éviter les accidents du feu. Si -le hasard n'avait fait lever M. de Grignan plus matin que le jour, voyez -un peu où vous en étiez, et ce que vous deveniez avec votre château! Je -crois que vous n'avez pas oublié de remercier Dieu: pour moi, j'y ai -trop d'intérêt pour ne l'avoir pas fait. - -M. de Lavardin fait ici l'amoureux d'une _petite madame_; j'ai trouvé -que c'est une contenance dont il a besoin comme d'un éventail. J'ai dit -à madame de Chaulnes les compliments que vous lui faites; elle les a -reçus d'une manière, et vous en rend de si bons, que je suis persuadée -qu'elle voudrait, au prix des Molac et des Lavardin[190], que vous -fussiez sa lieutenante générale: il n'y a que ces charges de belles; les -lieutenants de roi ne sont pas dignes de porter votre robe. Je suis -encore ici; M. et madame de Chaulnes font de leur mieux pour m'y -retenir: ce sont sans cesse des distinctions peut-être peu sensibles -pour nous, mais qui me font admirer la bonté des dames de ce pays-ci. -Vous croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas à Vitré, où -je n'ai que faire. Les comédiens nous ont amusés, les passe-pieds nous -ont divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier -de grandes dévotions, et demain je m'en vais aux Rochers, où je serai -ravie de ne plus voir de festins, et d'être un peu à moi: je meurs de -faim au milieu de toutes ces viandes, et je proposais l'autre jour à -Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de mouton à la tour de Sévigné -pour minuit, en revenant de chez madame de Chaulnes: enfin, soit besoin -ou dégoût, je meurs d'envie d'être dans mon mail; j'y serai huit ou dix -jours. Notre abbé, la Mousse et _Marphise_ ont grand besoin de ma -présence; ces deux premiers viennent pourtant dîner ici quelquefois; il -y est très-souvent question de madame la gouvernante de Provence, c'est -ainsi que M. de Chaulnes vous nomme en commençant votre santé. On -contait hier au soir à table qu'Arlequin, l'autre jour à Paris, portait -une grosse pierre sous son petit manteau; on lui demandait ce qu'il -voulait faire de cette pierre; il dit que c'était un échantillon d'une -maison qu'il voulait vendre; cela me fit rire; je jurai que je vous le -manderais: si vous croyez, ma fille, que cette invention fût bonne pour -vendre votre terre, vous pourriez vous en servir. - -Madame de la Fayette m'a mandé qu'elle allait vous écrire, mais que la -migraine l'en empêche; elle est fort à plaindre de ce mal: je ne sais -s'il ne vaudrait pas mieux n'avoir pas autant d'esprit que Pascal[191], -que d'en avoir les incommodités. La date de votre lettre est admirable: -voilà qui est donc bien, je n'ai que vingt ans; puisqu'il est ainsi, -vous n'avez pas sujet de craindre pour ma santé; n'en soyez point en -peine, songez seulement à la vôtre. Cette émotion que la crainte du feu -vous a donnée, me déplaît beaucoup: ce fut ensuite d'une émotion -qu'arriva votre accouchement de Livry: tâchez donc, ma chère enfant, -d'éviter autant que vous pourrez tout ce qui peut vous émouvoir. J'aime -déjà ce chamarier[192] de Rochebonne; c'est une _bonne roche_ que celle -dont vous me dépeignez son âme: c'est à M. de Grignan que j'adresse -cette _gentillesse_; comme à celui qui m'y saura bien répondre. Je suis -bien aise d'avoir encore une maison assurée à Lyon, outre celle de -l'intendant. - -Autant qu'un voyage en ce monde peut être sûr, celui de Provence l'est -pour l'année qui vient. Ma chère enfant, gouvernez-vous bien entre ci et -là, c'est mon unique soin, et la chose du monde dont je vous serai le -plus sensiblement obligée; c'est là que vous pouvez me témoigner -solidement l'amitié que vous avez pour moi. Il me semble que vous voyez -bien des Provençaux à Grignan: si vous saviez aussi la quantité de -Bretons que l'on voit tous les jours ici! cela n'est pas imaginable. -Vous me ravissez quand vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et -qu'il vous aime: j'ai cette union dans la tête; il me semble qu'elle est -entièrement nécessaire à votre bonheur; conservez-la, et prenez de ses -conseils pour vos affaires. Notre abbé vous adore toujours; la petite -Mousse a une dent de moins, et ma petite enfant une dent de plus: ainsi -va le monde. Je bénis Flachère de vous avoir sauvée du feu, et je vous -embrasse mille fois plus tendrement que je ne puis vous dire. Chésières -est guéri au bruit du trictrac de chez M. d'Harouïs. - - - [190] Lieutenants généraux de la province de Bretagne. - - [191] Blaise Pascal, un des plus beaux génies de son siècle, avait été - sujet à de grands maux de tête; il mourut dans la fleur de l'âge en - 1662. - - [192] Dignité du chapitre de Saint-Jean de Lyon. - - - - -66.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 16 septembre 1671. - -Je suis méchante aujourd'hui, ma fille; je suis comme quand vous disiez, -_Vous êtes méchante_. Je suis triste, je n'ai point de vos nouvelles; -_la grande amitié n'est jamais tranquille_. MAXIME. Il pleut, nous -sommes seuls; en un mot, je vous souhaite plus de joie que je n'en ai -aujourd'hui. - -Ce qui embarrasse fort mon abbé, la Mousse et mes gens, c'est qu'il n'y -a point de remède à mon chagrin: je voudrais qu'il fût vendredi pour -avoir une de vos lettres, et il n'est que mercredi: voilà sur quoi on ne -sait que me faire; toute leur habileté est à bout; et si, par l'excès de -leur amitié, ils m'assuraient, pour me faire plaisir, qu'il est -vendredi, ce serait encore pis; car, si je n'avais point de vos lettres -ce jour-là, il n'y aurait pas un brin de raison avec moi; de sorte que -je suis contrainte d'avoir patience, quoique la patience soit une vertu, -comme vous savez, qui n'est guère à mon usage: enfin je serai satisfaite -avant qu'il soit trois jours. J'ai une extrême envie de savoir comment -vous vous portez de cette frayeur: c'est mon aversion que les frayeurs; -car, quoique je ne sois point grosse, elles me le font devenir; -c'est-à-dire elles me mettent dans un état qui renverse entièrement ma -santé. Mon inquiétude présente ne va point jusque-là: je suis persuadée -que la sagesse que vous avez eue de garder le lit vous aura entièrement -remise. Ne venez point me dire que vous ne me manderez plus rien de -votre santé, vous me mettriez au désespoir; et, n'ayant plus de -confiance à ce que vous me diriez, je serais toujours comme je suis -présentement. Il faut avouer que nous sommes à une belle distance l'une -de l'autre, et que si l'on avait quelque chose sur le coeur dont on -attendît du soulagement, on aurait un beau loisir pour se pendre. - -Je voulus hier prendre une petite dose de _morale_, je m'en trouvai -assez bien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique -contre la _Bérénice_ de Racine, qui me parut fort plaisante et fort -ingénieuse; c'est de l'auteur des _Sylphides_, des _Gnomes_ et des -_Salamandres_[193]: il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du -tout, et même qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde: cela fait -quelque peine; mais comme ce ne sont que des mots en passant, il ne faut -pas s'en offenser: je regarde tout le reste, et le tour qu'il donne à sa -critique; je vous assure que cela est très-joli. Comme je crus que cette -bagatelle vous aurait divertie, je vous souhaitai dans votre petit -cabinet auprès de moi, sauf à vous en retourner dans votre beau château, -quand vous auriez achevé cette lecture. Je vous avoue pourtant que -j'aurais quelque peine à vous laisser partir sitôt; c'est une chose bien -dure pour moi que de vous dire adieu; je sais ce que m'a coûté le -dernier: il serait bien de l'humeur où je suis d'en parler, mais je n'y -pense encore qu'en tremblant; ainsi vous êtes à couvert de ce chapitre. -J'espère que cette lettre vous trouvera gaie; si cela est, je vous prie -de la brûler tout à l'heure; ce serait une chose bien extraordinaire -qu'elle fût agréable avec le chien d'esprit que je me sens. Le -coadjuteur est bien heureux que je ne lui fasse pas réponse aujourd'hui. - -J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions, pour finir -dignement cet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des -figues; avez-vous bien chaud? vous ne m'en dites rien, avez-vous de ces -aimables bêtes que nous avions à Paris? avez-vous eu longtemps votre -tante d'Harcourt? Vous jugez bien qu'après avoir perdu tant de vos -lettres, je suis dans une assez grande ignorance, et que j'ai perdu la -suite de votre discours. Ah! que je voudrais bien battre quelqu'un! et -que je serais obligée à quelque Breton qui me voudrait faire une sotte -proposition qui me mît en colère! Vous me disiez l'autre jour que vous -étiez bien aise que je fusse dans ma solitude, et que j'y penserais à -vous: c'est bien rencontré; c'est que je n'y pense pas assez dans tous -les autres lieux. Adieu, ma fille, voici le bel endroit de ma lettre; je -finis, parce que je trouve que ceci s'extravague un peu: encore a-t-on -son honneur à garder. - - - [193] L'abbé de Montfaucon de Villars, auteur de l'ouvrage intitulé - _le Comte de Gabalis_. - - - - -67.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671. - -Ce n'est pas sans raison, ma chère fille, que vous fûtes troublée du mal -du pauvre chevalier de Buous; il est étrange: c'est un garçon qui me -plaisait dès Paris; je n'ai pas de peine à croire tout le bien que vous -m'en dites; ce qui est plus extraordinaire, c'est cette crainte de la -mort; c'est un beau sujet de faire des réflexions, que l'état où vous le -dépeignez. Il est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de -reste; elle fera tous nos désespoirs et tous nos troubles; et ce temps -que nous prodiguons, et que nous voulons qui coule présentement, nous -manquera; et nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours -que nous perdons avec tant d'insensibilité: voilà de quoi je -m'entretiens dans ce mail que vous connaissez. La morale chrétienne est -excellente à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop -creuse et trop inutile autrement. Ma Mousse me trouve quelquefois assez -raisonnable là-dessus; et puis un souffle, un rayon de soleil emporte -toutes les réflexions du soir. - -Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête[194] jolie; sans -être aussi habile que vous, je l'ai entendue _per discrezione_, elle m'a -paru admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en vous une si -merveilleuse écolière[195]. - -Je vous plains de quitter Grignan, vous êtes en bonne compagnie; c'est -une belle maison, une belle vue, un bel air: vous allez dans une petite -ville étouffée[196], où peut-être il y aura des maladies et du mauvais -air; et ce pauvre Coulanges, qui ne vous trouvera point! il me fait -pitié. Enfin, sa destinée n'est pas de vous voir à Grignan; peut-être le -mènerez-vous à vos états: mais c'est une grande différence; et vous -devez bien sentir le désagrément de ce voyage, dans l'état où vous êtes -et dans la saison où nous sommes. Vous y verrez l'effet des -protestations de M. de Marseille; je les trouve bien sophistiquées, et -avec de grandes restrictions. Les assurances que je lui donne de mon -amitié sont à peu près dans le même style: il vous assure de son -service, sous condition; et moi, je l'assure de mon amitié, sous -condition aussi, en lui disant que je ne doute point du tout que vous -n'ayez toujours de nouveaux sujets de lui être obligée. - -M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et me conta -les magnificences de la réception qu'on lui a faite. Il prêta le serment -au parlement, et fit une très-agréable harangue. Je le remenai le -lendemain à Vitré, pour reprendre son équipage et gagner Paris. - -Je serai ici jusqu'à la fin de novembre, et puis j'irai embrasser et -mener chez moi mes _petites entrailles_; et au printemps si Dieu me -prête vie, je verrai la Provence. Notre abbé le souhaite pour vous aller -voir avec moi, et vous ramener; il y aura bien longtemps que vous serez -en Provence. Il est vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien, et qu'à -tout moment on se trouve le coeur arraché dans les grandes et petites -choses; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette _morale_ dans -les mains, comme du vinaigre au nez, de peur de s'évanouir. Je vous -avoue, ma fille, que mon coeur me fait bien souffrir; j'ai bien meilleur -marché de mon esprit et de mon humeur. - -Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la beauté -vous étonne vous-même: savez-vous bien que vous vous jouez à me trouver -médiocre, de la dernière médiocrité, quand vous me comparerez à votre -idée pleine d'exagération? Voici qui ressemble un peu _à détruire par sa -présence_; mais cela est vrai, il faut que cela passe. J'ai ri de ce -_Carpentras_[197], que vous enfermez pendant que vous avez affaire, en -l'assurant qu'il veut faire la _siesta_. Vos dames sont bien dépeintes -avec leurs habits d'oripeau: mais quels chiens de visages! je ne les ai -vus nulle part. Que le vôtre, que je vois avec ce petit habit uni, est -agréable et beau! et que je voudrais bien le voir et le baiser de tout -mon coeur! Au nom de Dieu, mon enfant, conservez-vous, évitez les -occasions d'être effrayée. Je n'approuve guère d'avoir voyagé dans votre -septième: je prie Dieu qu'il guérisse ce pauvre chevalier (_de Buocus_); -j'embrasse les vauriens. Vous ne pouviez pas me donner une plus petite -idée de la place que j'ai dans le coeur de M. de Grignan, qu'en me -disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas: je sais ce que -c'est que de tels restes; il faut être bien aisée à contenter pour en -être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly comme nous -aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne s'établir dans une -si belle place. - - - [194] Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote - contre la raison. _Voy._ le _Ménagiana_, t. IV, p. 271, édition de - Paris, 1715, et les _OEuvres de Boileau_. - - [195] Dans la _philosophie de Descartes_. - - [196] Lambesc, petite ville de Provence, où se tient l'assemblée des - états de la province. - - [197] Évêque de Carpentras, fort ennuyeux. - - - - -68.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 23 septembre 1671. - -Nous voilà, ma chère enfant, retombés dans le plus épouvantable temps -qu'on puisse imaginer: il y a quatre jours qu'il fait un orage -continuel; toutes nos allées sont noyées, on ne s'y promène plus. Nos -maçons, nos charpentiers gardent la chambre; enfin j'en hais ce pays, et -je souhaite votre soleil à tout moment; peut-être que vous souhaitez ma -pluie; nous faisons bien toutes deux. - -Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigny, évêque de Léon, qui -part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays beaucoup plus beau -que celui-ci. Enfin, après avoir été ballotté cinq ou six fois de la -mort à la vie, les redoublements de la fièvre ont décidé en faveur de -la mort; il ne s'en soucie guère, car son cerveau est embarrassé; mais -son frère l'avocat général[198] s'en soucie beaucoup, et pleure -très-souvent avec moi; car je vais le voir, et suis son unique -consolation: c'est dans ces occasions qu'il faut faire des merveilles. -Du reste, je suis dans ma chambre à lire, sans oser mettre le nez -dehors. Mon coeur est content, parce que je crois que vous vous portez -bien; cela me fait supporter les tempêtes, car ce sont des tempêtes -continuelles: sans le repos que me donne mon coeur, je ne souffrirais -pas impunément l'affront que me fait le mois de septembre; c'est une -trahison, dans la saison où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers: je -ferais un beau bruit, _Quos ego_[199]! - -Je poursuis cette _morale_ de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne -m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car -j'y trouve tout; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait -suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre -admirable; personne n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de -moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et -de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai -même pardonné l'_enflure_ du coeur en faveur du reste, et je maintiens -qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil, qui -sont proprement du vent: cherchez un autre mot; j'achèverai cette -lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le -roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que -l'histoire romaine, où je n'ai ni parents, ni amis; encore trouve-t-on -ici des noms de connaissance: enfin, tant que nous aurons des livres, -nous ne nous pendrons pas; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne -suis point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévotion ce -recueil des lettres de M. de Saint-Cyran, que M. d'Andilly vous enverra, -et que vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, tout ce que vous -peut dire une vraie solitaire. - -On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa une -heure avec le bonhomme d'Andilly[200] aussi plaisamment, aussi -bonnement, aussi agréablement qu'il est possible: il était aise de -faire voir son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste -admiration; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi M. -de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience, qu'il aurait soin de ses -affaires, sachant qu'il n'était pas riche. Il dit au bonhomme qu'il y -avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface de Josèphe qu'il -avait quatre-vingts ans; que c'était un péché; enfin on riait, on avait -de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laissât -en repos dans son désert; qu'il l'enverrait querir; qu'il voulait le -voir comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le -bonhomme l'assurait de sa fidélité, le roi dit qu'il n'en doutait point; -et que quand on servait bien Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce -furent des merveilles; il eut soin de l'envoyer dîner, et de le faire -promener dans une calèche: il en a parlé un jour entier en l'admirant. -Pour M. d'Andilly, il est transporté, et dit de moment en moment, -sentant qu'il en a besoin: Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la -joie que cela me causa, et la part que j'y prends. Je voudrais bien que -mes lettres vous donnassent autant de plaisir que les vôtres m'en -donnent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon coeur. - - - [198] Au parlement de Rennes. - - [199] Virgile, _Énéide_, liv. Ier, vers 134. C'est par ces mots que - Neptune, en courroux, fait disparaître les vents qui ont excité une - tempête sans son ordre. - - [200] Père de M. de Pomponne, que le roi avait choisi pour remplacer - M. de Lionne au ministère des affaires étrangères. - - - - -69.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671. - -Je crois qu'à présent l'opinion _léonique_ est la plus assurée; il voit -de quoi il est question, et si la matière raisonne ou ne raisonne pas, -et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, et tout -le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel; _o che spero!_ -Il mourut lundi matin; je fus à Vitré, je le vis, et je voudrais ne -l'avoir point vu. Son frère l'avocat général me parut inconsolable; je -lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois: il me dit qu'il -était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit -évêque avait trente-cinq ans; il était établi, il avait un des plus -beaux esprits du monde pour les sciences; c'est ce qui l'a tué: comme -Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail, mais -c'est la nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là; et puis -il me semble que la mort est l'affaire de tout le monde, et que les -conséquences viennent bien droit jusqu'à nous. - -Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève; surtout je suis charmée -du troisième traité, _Des moyens de conserver la paix avec les -hommes_[201]: lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il -fait voir nettement le coeur humain, et comme chacun s'y trouve, et -philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin: ce -qui s'appelle chercher dans le fond du coeur avec une lanterne, c'est ce -qu'il fait; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que -nous n'avons pas l'esprit de démêler, ou la sincérité d'avouer; en un -mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là. Sans la -consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement; il pleut -sans cesse: il ne vous en faut pas dire davantage pour vous représenter -notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j'envie, je vous -plains d'avoir quitté votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en -liberté avec une bonne compagnie, et, au milieu de l'automne, vous le -quittez pour vous enfermer dans une petite ville; cela me blesse -l'imagination. M. de Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée? -N'en est-il point le maître? Et ce pauvre M. de Coulanges, qu'est-il -devenu? Notre solitude nous fait la tête si creuse, que nous nous -faisons des affaires de tout; je lis et relis vos lettres avec un -plaisir et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer, car -je ne vous le saurais dire; il y en a une dans vos dernières que j'ai le -bonheur de croire, et qui soutient ma vie; les réponses font de -l'occupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est -trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez; je suis -contente de lui sur votre sujet. - -Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les dimanches; il -veut aller en paradis; je lui dis que c'est par curiosité, et afin -d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas de poussière qui -se meut avec violence, ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il -interrogeait des petits enfants; et, après plusieurs questions, ils -confondirent le tout ensemble, de sorte que, venant à leur demander qui -était la Vierge, ils répondirent tous l'un après l'autre que c'était le -créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par les petits -enfants; mais voyant que des hommes, des femmes et même des vieillards -disaient la même chose, il en fut, persuadé, et se rendit à l'opinion -commune. Enfin il ne savait plus où il en était; et si je ne fusse -arrivée là-dessus, il ne s'en fût jamais tiré: cette nouvelle opinion -eût bien fait un autre désordre que le mouvement des petites parties. -Adieu, ma très-chère enfant; vous voyez bien que ce qui s'appelle se -chatouiller pour se faire rire, c'est justement ce que nous faisons. Je -vous embrasse très-tendrement, et vous prie de me laisser penser à vous -et vous aimer de tout mon coeur. - - - [201] Ce traité, l'un des plus beaux ouvrages de Nicole, se trouve à - la suite des Pensées de Pascal, édit. Didot, 1842. - - - - -70.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671. - -Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à -qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il -s'agit présentement, c'est cette _Morale_ de Nicole; il y a un Traité -sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je -n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière; -si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le -avec une nouvelle attention: je crois que tout le monde s'y trouve; pour -moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention; j'espère aussi -d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir -que les vieilles gens disent: Je suis trop vieux pour me corriger; je -pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune. La -jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit -étaient aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune, -c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tâcher de regagner, par les -bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps -que j'ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les -jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon coeur, à mes sentiments. -Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant -pas beaucoup d'autres sujets. - -Je vous crois à Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici; il y a des -ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait -le château de Grignan, je voyais votre appartement, je me promenais sur -votre terrasse, j'allais à la messe dans votre belle église; mais je ne -sais plus où j'en suis: j'attends avec impatience des nouvelles de ce -lieu-là et des manières de l'évêque. Il y avait dans mon dernier paquet -une lettre qui me donnait beaucoup d'espérance. Quoique vous ayez été -deux ordinaires sans m'écrire, j'espère un peu vendredi d'avoir une -lettre de vous, et si je n'en ai point, vous avez été si prévoyante, que -je ne serai point en peine; il y a des soins, comme, par exemple, -celui-là, qui marquent tant de bonté, de tendresse et d'amitié, qu'on -est charmé. _Amen_, ma très-chère et très-aimable; je ne veux point vous -écrire davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit grand: je n'ai que -des riens à vous mander, c'est abuser d'une lieutenante générale qui -tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; cela est -bon quand vous êtes dans votre palais d'Apollidon. Notre abbé, notre -Mousse sont toujours tout à vous; et pour moi, ma fille, ai-je besoin de -vous dire ce que je vous suis et ce que vous m'êtes? - -Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière, -un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes: voilà ce -qu'on me mande. - - - - -71.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 28 octobre 1671. - -Des scorpions, ma fille! il me semble que c'était là un vrai chapitre -pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de vos -entrailles sur la glace et le chocolat est une matière que je veux -traiter à fond avec lui, mais plutôt avec vous, et vous demander de -bonne foi si vos entrailles n'en sont point offensées, et si elles ne -vous font point de bonnes coliques, pour vous apprendre à leur donner de -tels _antipéristases_[202]: voilà un grand mot. J'ai voulu me -raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour digérer mon -dîner, afin de bien souper, et j'en pris hier pour me nourrir, afin de -jeûner jusqu'au soir: il m'a fait tous les effets que je voulais: voilà -de quoi je le trouve plaisant, c'est qu'il agit selon l'intention. Je ne -sais pas ce que vous avez fait ce matin: pour moi, je me suis mise dans -la rosée jusqu'à mi-jambes, pour prendre des alignements; je fais des -allées de retour tout autour de mon parc, qui seront d'une grande -beauté; si mon fils aime les bois et les promenades, il bénira bien ma -mémoire. Mais, à propos de mère, on accuse celle du marquis de -S......[203] de l'avoir fait assassiner; il a été criblé de cinq ou six -coups de fusil; on croit qu'il en mourra: voilà une belle scène pour -notre petite amie[204]. Je mande à mon fils que j'approuve le procédé -de cette mère, que voilà comme il faut corriger les enfants, et que je -veux faire amitié avec elle. Je crois qu'il est à Paris, votre petit -frère; il aime mieux m'y attendre que de revenir ici; il fait bien. Mais -que dites-vous de mon mari, l'abbé d'Effiat? Je suis bien malheureuse en -maris: il épouse une jeune nymphe de quinze ans, fille de M. et de -madame de la Bazinière, façonnière et coquette en perfection; le mariage -se fait en Touraine; il a quitté quarante mille livres de rente de -bénéfices pour..... Dieu veuille qu'il soit content! Tout le monde en -doute, et trouve qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir à moi. - -M. d'Harouïs m'écrit ceci: «Mandez à madame de CARIGNAN que je l'adore; -elle est à ses petits états; ce ne sont pas des gens comme nous qui -donnons des cent mille écus; mais au moins qu'ils lui donnent autant -qu'à madame de Chaulnes pour sa bienvenue.» Il aura beau souhaiter, et -moi aussi; vos esprits sont secs, et leur coeur s'en ressent; le soleil -boit toute leur humidité, et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse. -Ma fille, je vous embrasse mille fois; je suis toujours dans la douleur -d'avoir perdu un de vos paquets la semaine passée: la Provence est -devenue mon vrai pays; c'est de là que viennent tous mes biens et tous -mes maux. J'attends toujours les vendredis avec impatience, c'est le -jour de vos lettres. Saint-Pavin fit autrefois une épigramme sur les -vendredis, qui étaient les jours qu'il me voyait chez l'abbé; il parlait -aux dieux, et finissait: - - Multipliez les vendredis, - Je vous quitte de tout le reste. - -_A l'applicazione, signora._ M. d'Angers[205] m'écrit des merveilles de -vous; il a fort vu M. d'Uzès[206], qui ne peut se taire de vos -perfections; vous lui êtes très-obligée de son amitié; il en est plein, -et la répand avec mille louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous -aime très-parfaitement, la Mousse vous honore, et moi je vous quitte: -ah! marâtre. Un mot aux chers Grignan. - - - [202] Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie l'activité - de deux qualités contraires, dont l'une donne de la vigueur et de - l'action à l'autre. - - [203] Henri de Senneterre (St.-Nectaire). Il avait épousé Anne de - Longueval, fille d'honneur de la reine, parente de Bussy-Rabutin par - sa seconde femme. - - [204] Plaisanteries dont il est question dans la lettre du 19 août - précédent. C'est l'épouse de Senneterre que Mme de Sévigné désigne - ainsi. - - [205] Henri Arnauld, évêque d'Angers. - - [206] Jacques Adhémar de Monteil, évêque d'Uzès, oncle de M. de - Grignan. - - - - -72.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 1er novembre 1671. - -Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme les -trois autres, il en faut pleurer; car, tout de bon, on ne peut écrire -plus agréablement: vous faites un dialogue entre vous autres, qui vaut -tout ce qu'on peut dire; chacun y dit son mot très-plaisamment. Pour -vous, ma fille, je vous reconnais bien à consentir que Coulanges s'en -aille demain, plutôt qu'à demeurer avec vous toute sa vie; cette -éternité vous fait peur, comme à moi d'aller en litière avec quelqu'un; -je ne veux point vous dire la seule personne du monde avec qui j'y -voudrais aller. Je suis fort aise de connaître _Jacquemart_ et -_Marguerite_[207]; il me semble que je suis avec vous tous, et il me -semble que je vous vois et M. de Coulanges. Il faut avouer que vous êtes -une honnête femme de vous ajuster comme vous faites en Provence avec -votre mari, et d'avoir passé neuf mois avec nous à Paris, comme une -vraie demoiselle de Lorraine: vous souvient-il de ce manteau noir, dont -vous nous honoriez tous les jours? J'espère que je renouvellerai tous -vos ajustements quand j'arriverai à Grignan. Je comprends, ma fille, la -crainte que vous avez de perdre votre premier président[208]: votre -imagination va vite, car il n'est point en danger: voilà les tours que -me fait la mienne à tout moment; il me semble toujours que tout ce que -j'aime, tout ce qui m'est bon, va m'échapper; et cela donne de telles -tristesses à mon coeur, que si elles étaient continuelles comme elles -sont vives, je n'y pourrais pas résister; sur cela il faut faire des -actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M. Nicole -n'est-il pas encore admirable là-dessus? J'en suis charmée, je n'ai rien -vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de -l'humanité, que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime ou -l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la -comprendre; mais quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est -pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur -la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle -fumée; et à force de trouver ses raisonnements vrais, il ne serait pas -impossible qu'on s'en servît dans certaines occasions. En un mot, c'est -toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire, d'avoir un si bon -miroir des faiblesses de notre coeur. M. d'Andilly est aussi content que -nous de ce beau livre. - -M. de Coulanges vous a gagné votre argent; mais vous avez bien ri en -récompense: rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à sa femme. Je ne -crois pas que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de parler de -vous avec un homme qui vous a vue et admirée de si près. Pour Adhémar, -puisqu'il est méchant, je le chasserai; il est vrai qu'il a un régiment, -et qu'il entrera par force. On me mande que ce régiment est une -distinction agréable; mais n'est-ce point aussi une ruine? Ce que je -trouve de bon, c'est que le roi se soit souvenu du chevalier de Grignan, -en absence; plût à Dieu qu'il se souvînt aussi de son aîné, puisqu'il va -bien jusqu'en Suède chercher de fidèles serviteurs. On dit que M. de -Pomponne fait sa charge comme s'il n'avait jamais fait autre chose; -personne ne s'y est trompé. - -J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier, -approchez-vous, que je vous embrasse; je suis attachée à ces Grignans. -Il s'en faut bien que le livre de M. Nicole fasse en moi d'aussi beaux -effets qu'en M. de Grignan; j'ai des liens de tous côtés, mais surtout -j'en ai un qui est dans la moelle de mes os; et que fera là-dessus M. -Nicole? Mon Dieu, que je sais bien l'admirer! mais que je suis loin de -cette bienheureuse indifférence qu'il nous veut inspirer! -Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de la tristesse de -voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un après l'autre; il est -vrai que vous avez votre mari, qui est aussi un visage de Paris. Ma -fille, il ne faut point se laisser oublier dans ce pays-là, il faut que -je vous ramène; je vous en ferai demeurer d'accord. - - - [207] C'est ainsi qu'on nomme à Lambesc les deux figures qui frappent - les heures à l'horloge du beffroi de cette ville. - - [208] M. de Forbin d'Oppède; il mourut le 14 novembre. - - - - -73.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671. - -Ah! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange -scène à Livry[209], et que mon coeur fut dans une terrible presse: mais -il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines -pensées qui égratignent la tête. Parlons un peu de M. Nicole, il y a -longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre réflexion fort -bonne et fort juste sur l'indifférence qu'il veut que nous ayons pour -l'approbation ou l'improbation du prochain. Je crois, comme vous, qu'il -faut un peu de grâce, et que la philosophie seule ne suffit pas. Il nous -met à si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et nous -conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas -moyen après cela d'être indifférente sur ce que le monde pense de nous. -Devinez ce que je fais, je recommence ce traité; je voudrais bien en -faire un bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de -l'amour-propre, qui se trouvent dans toutes les disputes, et que l'on -couvre du beau nom de l'amour de la vérité, est une chose qui me ravit. -Enfin ce traité est fait pour bien du monde; mais je crois qu'on n'a eu -principalement que moi en vue. Il dit que l'éloquence et la facilité de -parler donnent un certain _éclat_ aux pensées; cette expression m'a paru -belle et nouvelle; le mot d'_éclat_ est bien placé, ne le trouvez-vous -pas? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan; si j'étais votre -garde pendant votre couche, ce serait notre fait: mais que puis-je vous -faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; voilà -mon emploi, et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de -rien, mais qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou -douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui -courent sur les solives, qui ne tiennent à rien, qui sont à tout moment -sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos à force de leur -aider d'en bas. On songe à ce bel effet de la Providence, que fait la -cupidité; et l'on remercie Dieu qu'il y ait des hommes qui, pour 12 -sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour cent -mille écus. «O trop heureux ceux qui plantent des choux! quand ils ont -un pied à terre, l'autre n'en est pas loin.» Je tiens ceci d'un bon -auteur[210]. Nous avons aussi des planteurs qui font des allées -nouvelles, et dont je tiens moi-même les arbres, quand il ne pleut pas à -verse; mais le temps nous désole, et fait qu'on souhaiterait un sylphe -pour nous porter à Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous -me contez sérieusement l'histoire d'_Auger_, elle est persuadée que rien -n'est plus vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle croyait -d'abord que ce fût une folie de Coulanges, et cela se pouvait très-bien -penser; si vous lui en écrivez, que ce soit sur ce ton. - -M. de Louvigny, comme vous voyez, n'a pas eu la force d'acheter la -charge[211] de son père. Voilà M. de la Feuillade[212] bien établi; je -ne croyais pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la fortune. -Ma tante a eu une bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre petite -fille a mal aux dents, et pince comme vous; cela est plaisant. Que vous -dirai-je de plus? Songez que je suis dans un désert; jamais je n'ai vu -moins de monde que cette année. La Troche, que j'attendais, est malade. -Nous sommes donc seuls, nous lisons beaucoup; et l'on trouve le soir et -le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma chère enfant, je suis à vous, -sans aucune exagération ni fin de lettre, _hasta la muerte_ -inclusivement; j'embrasse M. de Claudiopolis, et le colonel Adhémar, et -le beau chevalier. Pour M. de Grignan, il a son fait à part. - - - [209] Il s'agit de la fausse couche de madame de Grignan. - - [210] Rabelais, dans Panurge. - - [211] De colonel des gardes françaises. - - [212] François d'Aubusson, duc de la Feuillade, depuis maréchal de - France, succéda au maréchal de Gramont. - - - - -74.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 11 novembre 1671. - -Plût à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous avec toutes -les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être bon à quelque -chose! Il me semble que l'état où je suis ne devrait point vous être -entièrement inutile: cependant il ne vous sert de rien; et de quoi -pourrait-il vous servir à deux cents lieues de vous? J'attends vendredi -avec de grandes impatiences: voilà comme je suis à toujours pousser le -temps avec l'épaule; et c'est ce que je n'aimais point à faire, et que -je n'avais fait de ma vie, trouvant toujours que le temps marche assez, -sans qu'on le hâte d'aller. Madame de la Fayette me mande qu'elle va -vous écrire: je crois qu'elle n'aura pas manqué de vous apprendre que la -Marans entra l'autre jour chez la reine à la comédie espagnole, tout -effarée, ayant perdu la tramontane dès le premier pas; elle prit la -place de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle, comme d'une folle -très-malapprise. - -L'autre jour, Pomenars passa par ici: il venait de Laval, où il trouva -une grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. C'est, lui -dit-on, que l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la -fille de M. le comte de Créance; _cet homme-là, sire, c'était lui-même_. -Il approcha, il trouva que le peintre l'avait mal habillé; il s'en -plaignit: il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait condamné: -le lendemain, il vint ici, se pâmant de rire; il en partit cependant dès -le grand matin, le jour d'après. - -Pour des devises, hélas, ma fille! ma pauvre tête n'est guère en état de -songer, ni d'imaginer: cependant, comme il y a douze heures au jour, et -plus de cinquante à la nuit, j'ai trouvé dans ma mémoire _une fusée -poussée fort haut_, avec ces mots: _Che peri, pur che s'innalzi_. Plût à -Dieu que je l'eusse inventée! je la trouve toute faite pour Adhémar: -_Qu'elle périsse, pourvu qu'elle s'élève!_ Je crains de l'avoir vue -dans ces quadrilles; je ne m'en souviens pourtant pas précisément; mais -je la trouve si jolie, que je ne crois point qu'elle vienne de moi. Je -me souviens d'avoir vu dans un livre, au sujet d'un amant qui avait été -assez hardi pour se déclarer, _une fusée en l'air_, avec ces mots: _Da -l'ardore l'ardire_[213]: elle est belle, mais ce n'est pas cela. Je ne -sais même si celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des -devises; je n'ai aucune lumière là-dessus; mais en gros elle m'a plu; et -si elle était bonne, et qu'elle se trouvât dans les quadrilles ou dans -un cachet, ce ne serait pas un grand mal; il est difficile d'en faire de -toutes nouvelles. Vous m'avez entendu mille fois ravauder sur ce -demi-vers du Tasse, que je voulais employer à toute force, _l'alte non -temo_: j'ai tant fait, que le comte des Chapelles a fait faire un cachet -avec un aigle qui approche du soleil, _l'alte non temo_[214]; il est -joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne vaut rien; et je ne -m'en soucierais guère, pourvu que vous vous portiez bien. - - - [213] Ma hardiesse vient de mon ardeur. - - [214] Je ne crains pas de m'élever. - - - - -75.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1671. - -Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes dernières -lettres, c'était un air; car de bonne foi, quoiqu'elles ne méritent pas -tout l'honneur que vous leur faites, je crois qu'après avoir gardé -celles que je vous écrivais quand vous faisiez des poupées, vous -garderez encore celles-ci: mais il n'y a plus de cassettes capables de -les contenir: hélas! il faudra des coffres. - -Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous dites -du nom d'_Adhémar_. Enfin la seule rature de ses lettres, c'est à la -signature[215]. Je suis bien empêchée pour le nom du régiment; je vous -en ai mandé mon avis. Vous savez comme je suis pour _Adhémar_, et que je -voudrais le maintenir au péril de ma vie[216]; mais je crains que nous -ne soyons pas les plus forts. Pour la devise[217], elle est jolie: - - _Che peri, pur che m'innalzi._ - -Voilà le vrai discours d'un petit glorieux, d'un petit ambitieux, d'un -petit téméraire, d'un petit impétueux, d'un petit maréchal de France. -J'ai bien envie d'en savoir votre avis, et où je l'ai pêchée, car je ne -crois pas l'avoir faite. Pour M. de Grignan, ah! je le crois; je suis -assurée qu'il aime mieux une _grive_ que vous; et sur ce pied-là, j'aime -mieux un _hibou_ que lui: qu'il s'examine, je l'aime comme il vous aime -à proportion; je sais bien toujours qu'il y a une chose qui m'en fera -juger. Mais, mon enfant, n'admirez-vous point les erreurs et les -contre-temps que fait l'éloignement? Je suis en peine de vous quand vous -êtes en bonne santé; et quand vous serez malade, une de vos lettres me -redonnera de la joie; mais cette joie ne peut être longue; car enfin il -faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du coeur et qui -me trouble avec raison, jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux -accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc? Avez-vous -votre chirurgien? La petite Deville me mande que vous le connaissez, -c'est beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puisqu'il vous saigne; et -les jeunes gens n'ont guère d'expérience. Enfin je ne sais ce que je -dis: mais ayez soin de vous par-dessus toutes choses. Le passé doit vous -avoir rendue sage; pour moi, je suis d'une capacité qui me surprend. - -Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? Je -me plante moi-même au milieu de la place, où personne ne me tient -compagnie, parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour -s'échauffer: l'abbé va et vient pour nos affaires; et moi, je suis là -fichée avec ma casaque, à penser à la Provence; car cette pensée ne me -quitte jamais. Je voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre -accouchement: la fatigue des chemins et ma violente inquiétude ne me -paraissent pas deux choses qu'on puisse supporter à la fois. Mandez-moi -de bonne foi quel nom prendra Adhémar; je le trouve empêché: M. de -Grignan défend _Grignan_, et a raison; Rouville[218] défend l'autre; il -faudra se réduire _au petit glorieux_[219]. - -Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui, -beaucoup: elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte, cela fait une -étoffe admirable. - -Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de Leuville: -l'une est plus riche que l'autre, mais l'autre est plus jolie que l'une. -Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états. -Parlez-moi de votre santé; et pour ce que vous appelez des fadaises, je -ne trouve que cela de bon: hélas! si vous les haïssiez, vous n'auriez -qu'à brûler mes lettres sans les lire. Notre abbé vous embrasse -paternellement; il vous conjure de faire, pendant que vous y serez, tous -les enfants que vous voudrez faire, et de n'en point garder pour quand -nous arriverons. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous -recommande ma vie. - - - [215] Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom d'Adhémar, - et il n'avait pas encore l'habitude de le signer. - - [216] Le régiment dont il s'agit était un de ceux qu'on nommait, dans - la cavalerie, _régiments des gentilshommes_, et qui portaient le nom - des colonels. - - [217] Le corps de cette devise était une fusée volante. - - [218] François, comte de Rouville, homme original, qui disait - hautement la vérité. - - [219] M. de Guilleragues disait que tous les Grignan étaient glorieux. - On lui disait: Mais ADHÉMAR l'est-il? Il répondit, GLORIEUSET, voulant - dire moins glorieux que les autres, mais pourtant glorieux; et depuis - on l'appela _le petit glorieux_. - - - - -76.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671. - -Il m'est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère fille, la -joie que j'ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris -votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me -suis doutée que vous étiez accouchée; mais de ne point voir de ces -aimables dessus de lettres de votre main, c'était une étrange affaire. -Il y en avait pourtant une de vous du 15; mais je la regardais sans la -voir, parce que celle de M. de Grignan me troublait la tête; enfin je -l'ai ouverte avec un tremblement extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce -que je pouvais souhaiter au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces -excès de joie? Demandez au coadjuteur; vous ne vous y êtes jamais -trouvée. Savez-vous donc ce que l'on fait? Le coeur se serre, et l'on -pleure sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce que j'ai fait, ma -très-belle, avec beaucoup de plaisir: ce sont des larmes d'une douceur -qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes. -Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets; -pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour -remercier Dieu de cette grâce, que j'en faisais dire pour la lui -demander. Si l'état où je suis durait longtemps, la vie serait trop -agréable; mais il faut jouir du bien présent, les chagrins reviennent -assez tôt. La jolie chose d'accoucher d'un garçon, et de l'avoir fait -nommer par la Provence[220]! voilà qui est à souhait. Ma fille, je vous -remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m'avez écrites: -elles m'ont donné l'achèvement d'une joie complète. Mon abbé est -transporté comme moi, et notre Mousse est ravi. Adieu, mon ange; j'ai -bien d'autres lettres à écrire que la vôtre. - - - [220] Il fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays de Provence, - et nommé _Louis-Provence_. - - - - -77.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 23 décembre 1671. - -Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un moment -avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée, le -petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré: vous pouvez penser -avec quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire réponse, parce que madame -de la Fayette, madame de Saint-Géran, madame de Villars, me vinrent -embrasser. Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur -comme celui de M. de Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et -naturelles; tous ceux qui ont de l'esprit les ont faites, mais on -commence à n'y plus penser: voici un bon pays pour oublier les -malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage dans un si grand -désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut le faire -descendre de carrosse à un endroit dangereux; il répondit: _Ces -malheurs-là ne sont pas faits pour moi_. Il dit qu'il est innocent à -l'égard du roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop -puissants. Le roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité -de son crime. Il crut qu'on le laisserait à Pierre-Encise, et il -commençait à Lyon à faire ses compliments à M. d'Artagnan; mais quand il -sut qu'on le menait à Pignerol, il soupira, et dit: _Je suis perdu_. On -avait grand'pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait: il faut -avouer aussi qu'elle est extrême. - -Le roi envoya querir dans ce temps-là M. de Marsillac, et lui dit: «Je -vous donne le gouvernement de Berri, qu'avait Lauzun.» Marsillac -répondit: «Sire, que Votre Majesté, qui sait mieux les règles de -l'honneur que personne du monde, se souvienne, s'il lui plaît, que je -n'étais pas ami de Lauzun; qu'elle ait la bonté de se mettre un moment à -ma place, et qu'elle juge si je dois accepter la grâce qu'elle me -fait.--Vous êtes, _dit le roi_, trop scrupuleux; j'en sais autant qu'un -autre là-dessus; mais vous n'en devez faire aucune difficulté.--Sire, -puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour la -remercier.--Mais, _dit le roi_, je vous ai donné une pension de douze -mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de -mieux.--Oui, sire, je la remets entre vos mains.--Et moi, _dit le roi_, -je vous la donne une seconde fois, et je m'en vais vous faire honneur de -vos beaux sentiments.» En disant cela, il se tourne vers ses ministres, -leur conte les scrupules de M. de Marsillac, et dit: «J'admire la -différence: jamais Lauzun n'avait daigné me remercier du gouvernement de -Berri; il n'en avait pas pris les provisions; et voilà un homme pénétré -de reconnaissance.» Tout ceci est extrêmement vrai, M. de la -Rochefoucauld vient de me le conter. J'ai cru que vous ne haïriez pas -ces détails; si je me trompais, mandez-le-moi. Ce pauvre homme est -très-mal de sa goutte, et bien pis que les autres années: il m'a bien -parlé de vous; il vous aime toujours comme sa fille. Le prince de -Marsillac m'est venu voir, et l'on me parle toujours de ma chère enfant. - -J'ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme; il a pleuré et -sangloté en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir mes larmes. -Toute la France a visité cette maison; je vous conseille de lui faire -vos compliments; vous le devez, par le souvenir de Livry que vous aimez -encore. - -Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point que vous -me le dites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains; je -crois qu'elles le deviennent quand elles ont passé par les vôtres: -enfin, ma chère enfant, c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car, -de la manière dont vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si -cela était autrement. M. de Coulanges est bien en peine de savoir -laquelle de vos _madames_ y prend goût: nous trouvons que c'est un bon -signe pour elle; car mon style est si négligé, qu'il faut avoir un -esprit naturel et du monde pour pouvoir s'en accommoder. - -J'ai envoyé querir Pecquet pour discourir de la petite vérole de votre -enfant; il en est épouvanté; mais il admire sa force d'avoir pu chasser -ce venin, et croit qu'il vivra cent ans, après avoir si bien commencé. - -J'ai enfin pris courage, j'ai causé douze heures avec Coulanges[221]; -je ne comprends pas qu'on puisse parler à d'autres. C'est un grand -bonheur que le hasard m'ait fait loger chez lui. Çà, courage! mon coeur, -point de faiblesse humaine! et, en me fortifiant ainsi, j'ai passé -par-dessus mes premières faiblesses. Mais _Cateau_ m'a mise encore une -fois en déroute; elle entra, il me sembla qu'elle me devait -dire:--Madame, madame vous donne le bonjour; elle vous prie de la venir -voir.--Elle me reparla de tout votre voyage, et que quelquefois vous -vous souveniez de moi. Je fus une heure assez impertinente: je m'amuse à -votre fille; vous n'en faites pas grand cas, mais nous vous le rendons -bien: on m'embrasse, on me connaît, on me crie, on m'appelle. Je suis -_maman_ tout court; et de celle de Provence, pas un mot. - -Le roi part le 5 janvier pour Châlons, et doit faire plusieurs autres -tours: quelques revues chemin faisant; le voyage sera de douze jours, -mais les officiers et les troupes iront plus loin: pour moi, je -soupçonne encore quelque expédition comme celle de la Franche-Comté. -Vous savez que le roi _est un héros de toutes les saisons_[222]. Les -pauvres courtisans sont désolés; ils n'ont pas un sou. Brancas me -demanda hier de bonne foi si je ne voudrais point prêter sur gages, et -m'assura qu'il n'en parlerait point, et qu'il aimerait mieux avoir -affaire à moi qu'à un autre. La Trousse me prie de lui apprendre -quelques-uns des secrets de Pomenars, pour subsister honnêtement; enfin, -ils sont abîmés. Voilà Châtillon, que j'exhorte à vous faire un -impromptu; il me demande huit jours, et je l'assure déjà qu'il ne sera -que réchauffé, et qu'il le tirera du fond de cette gibecière que vous -connaissez. Adieu, belle comtesse, il y a raison partout; cette lettre -est devenue un juste volume. J'embrasse le laborieux Grignan, le -seigneur _Corbeau_[223], le présomptueux Adhémar, et le fortuné -_Louis-Provence_, sur qui tous les astrologues disent que les fées ont -soufflé. _E con questo mi raccommando._ - - - [221] M. de Coulanges arrivait de Provence avec une femme de chambre - de Mme de Grignan, nommée _Cateau_. - - [222] C'est la pensée d'un madrigal de mademoiselle de Scudéri. - - [223] Le coadjuteur d'Arles. - - - - -78.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, le jour de Noël, vendredi 1671. - -Le lendemain que j'eus reçu votre lettre, M. le Camus me vint voir: je -l'entretins de ce qu'il avait à dire sur les soins, le zèle et -l'application de M. de Grignan pour faire réussir l'affaire de Sa -Majesté. M. de Lavardin, qui vint aussi, m'assura qu'il en rendrait -compte en bon lieu avant la fin du jour. Je ne pouvais trouver deux -hommes plus propres à mon dessein, c'est la basse et le dessus. Le soir, -j'allai chez M. d'Uzès, qui est encore dans sa chambre; nous parlâmes -fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes choses, et le dessein -qu'on avait d'envoyer un ordre pour séparer l'assemblée, et de faire -sentir en quelque autre occasion ce que c'est de ne pas obéir. - -Au reste, ma fille, j'ai le coeur serré, et très-serré, de ne point vous -avoir ici: je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un que -j'aimasse autant que vous, je serais consolée de votre absence; mais je -n'ai pas encore trouvé cette égalité, ni rien qui en approche: mille -choses imprévues me font souvenir de vous par-dessus le souvenir -ordinaire, et me mettent en déroute. Je suis en peine de savoir où vous -irez après votre assemblée. Aix et Arles sont empestés de la petite -vérole, Grignan est bien froid, Salon est bien seul; venez dans ma -chambre, ma chère enfant, vous y serez très-bien reçue. Adieu, vous en -voilà quitte pour cette fois; ce ne sera point ici un second tome, je ne -sais plus rien: si vous vouliez me faire des questions, on vous -répondrait. J'ai été cette nuit aux Minimes; je m'en vais en Bourdaloue; -on dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit -trois points de la retraite de Tréville[224]; il n'y manquait que le -nom, mais il n'en était pas besoin: avec tout cela on dit qu'il passe -toutes les merveilles passées, et que personne n'a prêché jusqu'ici. -Mille compliment aux Grignans. - - - [224] L'allusion de Bourdaloue ne pouvait qu'être honorable à M. de - Tréville. - - - - -79.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, le 1er jour de l'an 1672. - -J'étais hier au soir chez M. d'Uzès: nous résolûmes de vous envoyer un -courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succès de -son audience chez M. le Tellier, et même s'il voulait que j'y menasse -madame de Coulanges[225]; mais comme il est dix heures du soir, et que -je n'ai point de ses nouvelles, je vous écris tout simplement: M. d'Uzès -aura soin de vous instruire de ce qu'il a fait. Il faut tâcher d'adoucir -les ordres rigoureux, en faisant voir que ce serait ôter à M. de -Grignan le moyen de servir le roi, que de le rendre odieux à la -province: et quand on serait obligé d'envoyer des ordres, il y a des -gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre l'exécution jusqu'à la -réponse de Sa Majesté, à laquelle M. de Grignan écrirait une lettre d'un -homme qui est sur les lieux, et qui voit que, pour le bien de son -service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois. -Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan pour avoir -trop peu considéré son pays, en comparaison de l'obéissance qu'il -voulait établir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout -le monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui -admirent la beauté de la place où il est n'en savent pas les -difficultés. Par exemple, n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le -voyage du roi est entièrement rompu, mais les troupes marchent toujours -à Metz. Sévigné y est déjà; la Trousse s'en va; tous deux plus chargés -de bonnes intentions que d'argent comptant. Voilà l'archevêque de Reims -qui commence par vous faire mille compliments très-sincères; il dit que -M. d'Uzès n'a point vu son père aujourd'hui: il m'assure encore que le -roi est très-content de votre mari; qu'il reçoit le présent de votre -province; mais que, pour n'avoir pas été obéi ponctuellement, il envoie -des lettres de cachet pour exiler des consuls: on ne peut en dire -davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en général, c'est d'être -toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut -tâcher aussi de ménager un peu les coeurs des Provençaux, afin d'être -plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là. - -M. de la Rochefoucauld vous mande, et moi avec lui, que si la lettre que -vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne, c'est que vous ne vous y -connaissez pas: il a raison, cette lettre est très-agréable et -très-spirituelle: en voilà la réponse. Adieu, ma chère comtesse; je -pense à vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de vous servir pour -amuser ma tendresse. - - - [225] Madame de Coulanges était nièce de la femme de M. le Tellier, - ministre d'État, et depuis chancelier de France. - - - - -80.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mardi 5 janvier 1672. - -Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de -Hollande[226]: il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de -Bouillon et M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait. -L'ambassadeur présenta sa lettre au roi, qui ne la lut pas, quoique le -Hollandais proposât d'en faire la lecture: le roi lui dit qu'il en -savait le contenu, et qu'il en avait une copie dans sa poche. -L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient -dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés -scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa -Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils -entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre -sur eux; qu'ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce -qu'il lui plairait d'ordonner; et qu'ils la suppliaient de se souvenir -des bontés que les rois ses prédécesseurs avaient eues pour eux, et -auxquelles ils devaient toute leur grandeur. Le roi prit la parole, et -dit, avec une majesté et une grâce merveilleuse, qu'il savait qu'on -excitait ses ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa -prudence de ne se pas laisser surprendre; et que c'est ce qui l'avait -obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être -en état de se défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à -donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus -avantageux pour sa gloire et pour le bien de son État; et fit comprendre -ensuite à l'ambassadeur, par un signe de tête, qu'il ne voulait point de -réplique. La lettre s'est trouvée conforme au discours de l'ambassadeur, -hormis qu'elle finissait par assurer Sa Majesté qu'ils feraient tout ce -qu'elle ordonnerait, pourvu qu'il ne leur en coûtât point de se -brouiller avec leurs alliés. - -Ce même jour, M. de la Feuillade fut reçu à la tête du régiment des -gardes, et prêta le serment entre les mains d'un maréchal de France, -comme c'est la coutume; et le roi, qui était présent, dit lui-même au -régiment qu'il leur donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et -lui mit _la pique_ à la main, chose qui ne se fait jamais que par le -commissaire, de la part du roi; mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur -ni nul agrément ne manquât à cette cérémonie. - -MM. Dangeau et Langlée[227] ont eu de grosses paroles, à la rue des -Jacobins, sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça, Langlée -repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il était -Dangeau, et qu'il n'était pas sur le pied dans le monde d'un homme -redoutable. On les accommoda; ils ont tous deux tort, et les reproches -furent violents et peu agréables pour l'un et pour l'autre. Langlée est -fier et familier au possible; il jouait l'autre jour au brelan avec le -comte de Gramont, qui lui dit, sur quelques manières un peu libres: «M. -de Langlée, gardez ces familiarités-là pour quand vous jouerez avec le -roi.» - -Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre sa -charge[228]; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde -croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes, pour -se retirer, et songer uniquement à l'affaire de son salut. - -M. le procureur général de la cour des aides (_Nicolas le Camus_) est -premier président de la même compagnie: ce changement est grand pour -lui; ne manquez pas de lui écrire l'un ou l'autre, et que celui qui -n'écrira pas écrive un mot dans la lettre de celui qui écrira. Le -président de Nicolaï est remis dans sa charge[229]. Voilà donc ce qui -s'appelle des nouvelles. - - - [226] Cet ambassadeur était Pierre Grotius, fils de l'auteur du _Droit - de la guerre et de la paix_. Louis XIV allait faire la guerre à la - Hollande, conjointement avec le roi d'Angleterre Charles, aux termes - du traité d'alliance que MADAME avait négocié au mois de juin 1670. - - [227] Langlée était un homme d'une naissance obscure, qui s'était - introduit à la cour par l'intrigue, et en y jouant très-gros jeu. - - [228] De premier maître d'hôtel du roi. - - [229] De premier président de la chambre des comptes. - - - - -81.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 6 janvier 1672. - -Enfin, ma chère fille, vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à -mille lieues de moi; vous ne sauriez pourtant empêcher que cet ordre de -la Providence ne me soit bien dur et bien sensible: je ne m'accoutumerai -de longtemps à cet éloignement: je coupe court, parce que je ne veux -point m'embarquer à vous dire les sentiments de mon coeur là-dessus: je -ne veux point vous donner un mauvais exemple, ni ébranler votre courage -par le récit de mes faiblesses; conservez toute votre raison; jouissez -de la grandeur de votre âme, pendant que je m'aiderai, comme je pourrai, -de toute la tendresse de la mienne. Je fus hier à Saint-Germain, la -reine m'attaqua la première; je fis ma cour à vos dépens, comme j'ai -coutume. On traita à fond le chapitre de l'accouchement, à propos du -vôtre; puis on parla de mon voyage de Provence, un mot sur celui de -Bretagne, et sur le bonheur de madame de Chaulnes, de m'y avoir trouvée: -nous étions là toutes deux. Pour MONSIEUR, il me tira près d'une fenêtre -pour me parler de vous, et m'ordonna très-sérieusement de vous faire -ses compliments, et de vous dire la joie qu'il avait de votre joli -accouchement: il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne tint qu'à -moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service, étant las, -comme on dit, _d'adorer l'ange_ (_madame de Grancey_): je fis de telles -offres le cas que je devais. Je trouvai MADAME mieux que je ne pensais, -mais d'une sincérité charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il -était enfermé avec MONSEIGNEUR. Je ne finirais jamais de vous dire tous -les compliments qu'on me fit, et à vous aussi; et de tout cela, autant -en emporte le vent: on est ravi de revenir chez soi. Madame de Richelieu -me parut abattue; elle fera réponse à M. de Grignan; les fatigues de la -cour ont rabaissé son caquet; son moulin me parut en chômage. Mais qui -pensez-vous qu'on trouve chez moi? des Provençaux; ils m'ont -_tartufiée_. De quoi parle-t-on? de madame de Grignan; qui est-ce qui -entre dans ma chambre? votre petite: vous dites qu'elle me fait souvenir -de vous, c'est bien dit; vous voulez bien au moins que je vous réponde -qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse, où vais-je? chez -madame de Valavoire; pour quoi faire? pour parler de Provence, de vos -affaires et de vos commissions que j'aime uniquement. Enfin Coulanges -disait l'autre jour: Voyez-vous bien cette femme-là? Elle est toujours -en présence de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne, vous avez -peur que je ne sois ridicule; non, ne craignez rien; on ne peut l'être -avec une si agréable folie; et de plus, c'est que je me ménage selon les -lieux, les temps, et les personnes avec qui je suis; et l'on jurerait -quelquefois que je ne songe guère à vous: ce n'est pas où je suis le -plus en liberté. - -Je reçois votre lettre du 30: vous me déplaisez, mon enfant, en parlant, -comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir prenez-vous à -dire du mal de votre esprit, de votre style? à vous comparer à la -princesse d'Harcourt[230]? Où pêchez-vous cette fausse et offensante -humilité? Elle blesse mon coeur, elle offense la justice, elle choque la -vérité; quelles manières! ah, ma bonne! changez-les, je vous en conjure, -et voyez les choses comme elles sont: si cela est, vous n'aurez plus -qu'à vous défendre de la vanité, et ce sera une affaire à régler entre -votre confesseur et vous. Votre maigreur me tue: hélas! où est le temps -que vous ne mangiez qu'une tête de bécasse par jour, et que vous -mouriez de peur d'être trop grasse? - -On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et madame -Scarron[231] se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu -autrefois une mauvaise cause, à la même place, et sur le même tapis où -nous étions: il y avait madame de la Fayette, madame Scarron, Segrais, -Caderousse, l'abbé Têtu, Guilleragues, Brancas. Vous n'êtes jamais -oubliée, ni tout ce que vous valez: tout est encore vif; mais quand je -pense où vous êtes, quoique vous soyez reine, le moyen de ne pas -soupirer? Nous soupirons encore de la vie qu'on fait ici et à -Saint-Germain; tellement qu'on soupire toujours. Vous savez bien que -Lauzun, en entrant en prison, dit: _In sæcula sæculorum_; et je crois -qu'on eût répondu ici en certain endroit, _amen_, et en d'autres, _non_. -Vraiment, quand il était jaloux de votre _voisine_, il lui crevait les -yeux, il lui marchait sur la main[232]: et que n'a-t-il pas fait à -d'autres? Ah! quelle folie de faire des péchés de cent dix lieues loin! - -Votre enfant est jolie; elle a un son de voix qui m'entre dans le coeur: -elle a de petites manières qui plaisent, je m'en amuse et je l'aime; -mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer -par-dessus la tête. Je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de -mon coeur. - - - [230] Fille du duc de Brancas _le distrait_. - - [231] Françoise d'Aubigné, depuis marquise de Maintenon. - - [232] Elle était fille du maréchal de Gramont. Un jour à Saint-Cloud, - chez MADAME, madame de Monaco était assise sur le parquet, à cause de - la grande chaleur; et Lauzun, qui en était amoureux, la soupçonnant - d'être favorable au roi, dans un accès de jalousie fit exprès de lui - marcher sur la main, sans qu'elle osât se plaindre. - - - - -82.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 13 janvier 1672. - -Eh! mon Dieu, ma fille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous à -dire du mal de votre personne, de votre esprit; à rabaisser votre bonne -conduite; à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté pour songer à -vous? Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela, j'en suis -blessée, vous me fâchez; et quoique je ne dusse peut-être pas répondre à -des choses que vous dites en badinant, je ne puis m'empêcher de vous en -gronder, préférablement à tout ce que j'ai à vous mander. Vous êtes -bonne encore quand vous dites que vous avez peur des beaux esprits: -hélas! si vous saviez qu'ils sont petits de près, et combien ils sont -quelquefois empêchés de leurs personnes, vous les remettriez bientôt à -hauteur d'appui. Vous souvient-il combien vous en étiez quelquefois -excédée? Prenez garde que l'éloignement ne vous grossisse les objets; -c'est un effet assez ordinaire. - -Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron: elle a l'esprit aimable -et merveilleusement droit; c'est un plaisir que de l'entendre raisonner -sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît bien. Les -désespoirs qu'avait cette d'Heudicourt dans le temps que sa place -paraissait si miraculeuse; les rages continuelles de Lauzun, les noirs -chagrins ou les tristes ennuis des dames de Saint-Germain, et peut-être -que la plus enviée (_madame de Montespan_) n'en est pas toujours -exempte: c'est une plaisante chose que de l'entendre causer sur tout -cela. Ces discours nous mènent quelquefois bien loin de moralité en -moralité, tantôt chrétienne, et tantôt politique. Nous parlons -très-souvent de vous; elle aime votre esprit et vos manières; et quand -vous vous retrouverez ici, vous n'aurez point à craindre de n'être pas à -la mode. - -Mais écoutez la bonté du roi, et songez au plaisir de servir un si -aimable maître. Il a fait appeler le maréchal de Bellefonds dans son -cabinet, et lui a dit: «Monsieur le maréchal, je veux savoir pourquoi -vous me voulez quitter: est-ce dévotion? est-ce envie de vous retirer? -est-ce l'accablement de vos dettes? Si c'est le dernier, j'y veux donner -ordre, et entrer dans le détail de vos affaires.» Le maréchal fut -sensiblement touché de cette bonté. «Sire, _dit-il_, ce sont mes dettes; -je suis abîmé; je ne puis voir souffrir quelques-uns de mes amis qui -m'ont assisté, et que je ne puis satisfaire. Hé bien! _dit le roi_, il -faut assurer leur dette: je vous donne cent mille francs de votre maison -de Versailles, et un brevet de retenue de quatre cent mille francs, qui -servira d'assurance, si vous veniez à mourir; vous payerez les arrérages -avec les cent mille francs; cela étant, vous demeurerez à mon service.» -En vérité, il faudrait avoir le coeur bien dur pour ne pas obéir à un -maître qui entre avec tant de bonté dans les intérêts d'un de ses -domestiques: aussi le maréchal n'y résista pas; et le voilà remis à sa -place et comblé de bienfaits. Tout ce détail est vrai. - -Il y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à -Saint-Germain. Le roi a une application à divertir MADAME, qu'il n'a -jamais eue pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle -_Bajazet_, et qui lève la paille; vraiment elle ne va pas _empirando_ -comme les autres. M. de Tallard[233] dit qu'elle est autant au-dessus -des pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de -celles de Boyer: voilà ce qui s'appelle louer; il ne faut point tenir -les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles. - - Du bruit de Bajazet mon âme importunée[234], - -fait que je veux aller à la comédie; enfin nous en jugerons. - -J'ai été à Livry; hélas! ma chère enfant, que je vous ai bien tenu -parole, et que j'ai songé tendrement à vous! Il y faisait très-beau, -quoique très-froid; mais le soleil brillait; tous les arbres étaient -parés de perles et de cristaux: cette diversité ne déplaît point. Je me -promenai fort: je fus le lendemain dîner à Pomponne: quel moyen de vous -redire ce qui fut dit en cinq heures? je ne m'y ennuyai point. M. de -Pomponne sera ici dans quatre jours; ce serait un grand chagrin pour moi -si jamais j'étais obligée à lui aller parler pour vos affaires de -Provence: tout de bon, il ne m'écouterait pas; vous voyez que je fais un -peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M. d'Uzès; c'est -ce qui s'appelle les grosses cordes; je n'ai jamais vu un homme, ni d'un -meilleur esprit, ni d'un meilleur conseil: je l'attends pour vous parler -de ce qu'il aura fait à Saint-Germain. - -Vous me priez de vous écrire de grandes lettres; je pense que vous devez -en être contente; je suis quelquefois épouvantée de leur immensité: ce -sont toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous -conjure de vous conserver dans ce bienheureux état, et ne passez point -d'une extrémité à l'autre. De bonne foi; prenez du temps pour vous -rétablir, et ne tentez point Dieu par vos dialogues et par votre -voisinage. - - - [233] Qui fut depuis maréchal de France. Il était fils de madame de la - Baume. - - [234] Parodie de ce vers d'_Alexandre_. - - Du bruit de ses exploits mon âme importunée... - - Acte Ier, scène 2. - - - - -83.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672. - -Je vous ai écrit ce matin, ma fille, par le courrier qui vous porte -toutes les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affaires de -Provence; mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il ne soit -pas dit que la poste arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de -bon, ma belle, je crois que vous les aimez; vous me le dites: pourquoi -voudriez-vous me tromper en vous trompant vous-même? Mais si par hasard -cela n'était pas, vous seriez à plaindre de l'accablement où je vous -mettrais par l'abondance de mes lettres: les vôtres font ma félicité. Je -ne vous ai point répondu sur votre belle âme: c'est Langlade qui dit, -_la belle âme_, pour badiner; mais, de bonne foi, vous l'avez fort -belle; ce n'est peut-être pas de ces âmes du premier ordre, comme -_chose_[235], ce Romain qui, pour tenir sa parole, retourna chez les -Carthaginois, où il fut pis que martyrisé; mais, au-dessous, vous pouvez -vous vanter d'être du premier rang: je vous trouve si parfaite et dans -une si grande réputation, que je ne sais que vous dire, sinon vous -admirer, et vous prier de soutenir toujours votre raison par votre -courage, et votre courage par votre raison. - -La pièce de Racine m'a paru belle, nous y avons été; ma -_belle-fille_[236] m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que -j'aie jamais vue: elle surpasse la _Desoeillets_ de cent mille piques; -et moi, qu'on croit assez bonne pour le théâtre[237], je ne suis pas -digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de -près, et je ne m'étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa -présence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. _Bajazet_ est -beau; j'y trouve quelque embarras sur la fin; mais il y a bien de la -passion, et de la passion moins folle que celle de _Bérénice_. Je trouve -pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas _Andromaque_, et -pour les belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que -votre idée était au-dessus de..... Appliquez, et ressouvenez-vous de -cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas -surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de -Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld, une -comédie qui fait souvenir de sa défunte veine[238]. Je voudrais -cependant que vous fussiez venue avec moi après-dîner, vous ne vous -seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, -puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre -_belle-soeur_; vous auriez vu les _anges_ (_les demoiselles de Grancey_) -devant vous, et la Bordeaux[239], qui était habillée en petite mignonne. -M. le Duc était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez -dans son manteau, parce que le comte de Créance le veut faire pendre, -quelque résistance qu'il y fasse; tout le bel air était sur le théâtre: -le marquis de Villeroi avait un habit de bal; le comte de Guiche -ceinturé comme son esprit; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois -ce comte chez M. de la Rochefoucauld; il me parut avoir bien de -l'esprit, et il était moins surnaturel qu'à l'ordinaire. - -Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande qu'il a reçu le plan -de Grignan, dont il est très-content: il s'y promène déjà par avance; il -voudrait bien en avoir le profil; pour moi, j'attends à le bien posséder -que je sois dedans. J'ai mille compliments à vous faire de tous ceux qui -ont entendu les agréables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de -Verneuil me vient la première, elle a pensé mourir. Adieu, mon enfant. -Que vous dirai-je de mon amitié, et de tout l'intérêt que je prends à -vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus -petites choses? J'embrasse l'_admirable_ Grignan, le _prudent_ -coadjuteur, et le _présomptueux_ Adhémar: n'est-ce pas là comme je les -nommais l'autre jour? - - - [235] M. de Sauvebeuf, rendant compte à M. le Prince d'une négociation - pour laquelle il était allé en Espagne, lui disait: _Chose, chose_, le - roi d'Espagne, m'a dit, etc. - - [236] Madame de Sévigné désigne par ces mots la Champmêlé, que son - fils avait aimée. - - [237] On voit par là que madame de Sévigné jouait très-bien la comédie - en société. Elle parle à M. de Pomponne du théâtre de Fresnes, dans la - lettre du 1er août 1667. - - [238] Cette pièce ne pouvait être _Pulchérie_, représentée en 1672. - - [239] Dont la fille fut mariée au comte de Fontaine-Martel, premier - écuyer de la demoiselle d'Orléans. - - - - -84.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 20 janvier 1672. - -Voilà les maximes de M. de la Rochefoucauld revues, corrigées et -augmentées; c'est de sa part que je vous les envoie: il y en a de -divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait -comme vous les entendrez. Il y a un démêlé entre l'archevêque de -Paris[240] et l'archevêque de Reims: c'est pour une cérémonie. Paris -veut que Reims demande permission d'officier; Reims jure qu'il n'en fera -rien: on dit que ces deux hommes ne s'accorderont jamais bien, qu'ils ne -soient à trente lieues l'un de l'autre: ils seront donc toujours mal. -Cette cérémonie est une canonisation d'un Borgia, jésuite; toute la -musique de l'Opéra y fait rage: il y a des lumières jusque dans la rue -Saint-Antoine; on s'y tue. Le vieux Mérinville[241] est mort sans y être -allé. - -Ne vous trompez-vous point, ma chère fille, dans l'opinion que vous avez -de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant ma lettre -infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela: j'en tremblai, -sans dessein toutefois de me corriger; et, me tenant à ce que vous m'en -dites, je ne vous épargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui -vous puisse divertir; pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que -le commerce que j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin -après. Je suis en peine de votre petit frère: il a bien froid, il campe, -il marche vers Cologne pour un temps infini: j'espérais de le voir cet -hiver, et le voilà. Enfin il se trouve que mademoiselle d'Adhémar est la -consolation de ma vieillesse: je voudrais aussi que vous vissiez comme -elle m'aime, comme elle m'appelle, comme elle m'embrasse; elle n'est -point belle, mais elle est aimable; elle a un son de voix charmant; elle -est blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me paraissez folle de -votre fils; j'en suis fort aise; on ne saurait avoir trop de fantaisies, -musquées ou point musquées, il n'importe. - -Il y a demain un bal chez MADAME; j'ai vu chez MADEMOISELLE l'agitation -des pierreries: cela m'a fait souvenir de nos tribulations passées, et -plût à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? Toute -ma vie est pleine de repentir: M. Nicole, ayez pitié de moi, et me -faites bien envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chère -fille; je n'oserais dire que je vous adore, mais je ne puis concevoir -qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la mienne; vous m'adoucissez et -m'augmentez mes ennuis, par les aimables et douces assurances de la -vôtre. - - - [240] Harlay de Champvallon. - - [241] François Desmontiers, comte de Mérinville, qui avait été - lieutenant général du gouvernement de Provence. - - - - -85.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 22 janvier 1672, à dix heures du soir. - -Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le petit -coucher de mademoiselle d'Adhémar pour vous écrire. Si vous ne voulez -pas être jalouse, je ne sais que vous dire: c'est la plus aimable enfant -que j'aie jamais vue: elle est vive, elle est gaie, elle a de petits -desseins et de petites façons qui plaisent tout à fait. J'ai été -aujourd'hui chez MADEMOISELLE, qui m'a envoyé dire d'y aller; MONSIEUR y -est venu, il m'a parlé de vous, il m'a assuré que rien ne pouvait tenir -votre place au bal; il m'a dit que votre absence ne devait pas -m'empêcher d'aller voir son bal; c'est justement de quoi j'ai grande -envie. Il a été fort question de la guerre, qui est enfin très-certaine. -Nous attendons la résolution de la reine d'Espagne[242]; et, quoi -qu'elle dise, nous voulons guerroyer: si elle est pour nous, nous -fondrons sur les Hollandais; si elle est contre nous, nous prendrons la -Flandre: et quand nous aurons commencé la noise, nous ne l'apaiserons -peut-être pas aisément. Cependant nos troupes marchent vers Cologne. -C'est M. de Luxembourg qui doit ouvrir la scène. Il y a quelques -mouvements en Allemagne. - -J'ai fort causé avec M. d'Uzès: notre abbé lui a parlé de très-bonne -grâce du dessein qu'il a pour l'abbé de Grignan[243]: il faut tenir -cette affaire très-secrète; c'est sur la tête de M. d'Uzès qu'elle -roule; car on ne peut obtenir de Sa Majesté les agréments nécessaires -que par son moyen. On me dit en rentrant ici que le chevalier de Grignan -a la petite vérole chez M. d'Uzès: ce serait un grand malheur pour lui, -un grand chagrin pour ceux qui l'aiment, et un grand embarras pour M. -d'Uzès, qui serait hors d'état d'agir dans toutes les choses où l'on a -besoin de lui: voilà qui serait digne de mon malheur ordinaire. - -Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler -des vôtres, de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour -louanges; mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire -la vérité: vous avez des pensées et des tirades incomparables, il ne -manque rien à votre style: d'Hacqueville et moi, nous étions ravis de -lire certains endroits brillants; et même dans vos narrations, l'endroit -qui regarde le roi, votre colère contre Lauzun et contre l'évêque, ce -sont des traits de maître: quelquefois j'en donne aussi une petite part -à madame de Villars; mais elle s'attache aux tendresses, et les larmes -lui en viennent fort bien aux yeux. Ne craignez point que je montre vos -lettres mal à propos; je sais parfaitement bien ceux qui en sont -dignes, et ce qu'il en faut dire ou cacher. - -Écoutez, ma fille, une bonté et une douceur charmante du roi votre -maître; cela redoublera bien votre zèle pour son service. Il m'est -revenu de très-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier[244] demanda -une petite abbaye à Sa Majesté pour un de ses amis; il en fut refusé, et -sortit fâché de chez le roi, en disant: _Il n'y a que les ministres et -les maîtresses qui aient du pouvoir en ce pays_. Ces paroles n'étaient -pas trop bien choisies; le roi les sut: il fit appeler M. de Montausier, -lui reprocha avec douceur son emportement, le fit souvenir du peu de -sujet qu'il avait de se plaindre de lui, et le lendemain il fit madame -de Crussol[245] dame du palais: je vous dis que voilà des conduites de -Titus: vous pouvez juger si le gouverneur a été confondu, aussi bien que -l'évêque, qui vous doit sa députation. Ces manières de se venger sont -bien cruelles. Le roi a raccommodé l'archevêque de Reims avec -l'archevêque de Paris. Que vous dirai-je encore? ma pauvre tante est -accablée de mortelles douleurs; cela me fait une tristesse et un devoir -qui m'occupent. - - - [242] Anne-Marie d'Autriche, veuve de Philippe IV, roi d'Espagne, et - mère de Charles II, qui ne fut déclaré majeur qu'en 1676, et dont les - États étaient alors gouvernés par la reine sa mère, assistée de six - conseillers nommés par le feu roi. - - [243] Il paraît que l'abbé de Coulanges cherchait à résigner l'abbaye - de Livry en faveur de l'abbé de Grignan. - - [244] Gouverneur de Louis, dauphin de France, fils unique de Louis - XIV. - - [245] Fille de M. de Montausier. - - - - -86.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 1672, jour de saint - François de Sales, et jour que vous fûtes mariée. Voilà ma première - radoterie; c'est que je fais des bouts de l'an de tout. - -Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde où j'ai -pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et le plus -amèrement: la pensée m'en fait encore tressaillir. Il y a une bonne -heure que je me promène toute seule dans le jardin: toutes nos soeurs -sont à vêpres, embarrassées d'une méchante musique; et moi, j'ai eu -l'esprit de m'en dispenser. Ma chère enfant, je n'en puis plus; votre -souvenir me tue en mille occasions: j'ai pensé mourir dans ce jardin, où -je vous ai vue si souvent: je ne veux point vous dire en quel état je -suis; vous avez une vertu sévère, qui n'entre point dans la faiblesse -humaine; il y a des jours, des heures, des moments où je ne suis pas la -maîtresse: je suis faible, et ne me pique point de ne l'être pas: tant y -a, je n'en puis plus, et, pour m'achever, voilà un homme que j'avais -envoyé chez le chevalier de Grignan, qui me dit qu'il est -extraordinairement mal: cette pitoyable nouvelle n'a pas séché mes yeux. -Je crois qu'il dispose en votre faveur de ce qu'il a: gardez-le, quoique -ce soit peu, pour une marque de sa tendresse, et ne le donnez point, -comme votre coeur le voudrait: il n'y a pas un de vos beaux-frères qui, -à proportion, ne soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire le -déplaisir que j'ai dans la vue de cette perte. Hélas! un petit aspic, -comme M. de Rohan, revient de la mort; et cet aimable garçon, bien né, -bien fait, de bon naturel, d'un bon coeur, dont la perte ne fait de bien -à personne, nous va périr entre les mains! Si j'étais libre, je ne -l'aurais pas abandonné; je ne crains point son mal, mais je ne fais pas -sur cela ma volonté. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres écrites -plus tard, qui vous parleront plus précisément de ce malheur: pour moi, -je me contente de le sentir. - -Hier au soir, madame du Fresnoi[246] soupa chez nous: c'est une nymphe, -c'est une divinité; mais madame Scarron, madame de la Fayette et moi, -nous voulûmes la comparer à madame de Grignan, et nous la trouvâmes cent -piques au-dessous, non pas pour l'air ni pour le teint; mais ses yeux -sont étranges, son nez n'est pas comparable au vôtre, sa bouche n'est -point fine, la vôtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans -sa beauté, que je trouve qu'elle ne dit précisément que les paroles qui -lui siéent bien: il est impossible de se la représenter parlant -communément et d'affection sur quelque chose. Pour votre esprit, ces -dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtre, et votre conduite, votre -sagesse, votre raison, tout fut célébré: je n'ai jamais vu une personne -si bien louée; je n'eus pas le courage de faire _les honneurs de vous_, -ni de parler contre ma conscience. - -On dit que le chancelier est mort; je ne sais si on donnera les sceaux -avant que cette poste parte. La comtesse (_de Fiesque_) est -très-affligée de la mort de sa fille; elle est à Sainte-Marie de -Saint-Denis. Mon enfant, on ne peut assez se conserver, et grosse, et en -couche, ni assez éviter d'être dans ces deux états, je ne parle pour -personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre sera courte: je ne puis -rien écrire dans l'état où je suis; vous n'avez pas besoin de ma -tristesse; mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies, ne -vous en prenez qu'à vous, et aux flatteries que vous me dites sur le -plaisir que vous donne leur longueur; vous n'oseriez plus vous en -plaindre. Je vous embrasse mille fois, et m'en retourne à mon jardin, et -puis à un bout de salut, et puis chez des malades qui sont aussi -chagrins que moi. - -Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Notre-Seigneur. - - - [246] Femme d'Élie du Fresnoi, premier commis de M. de Louvois, dont - elle était la maîtresse, et qui fit créer pour elle la charge de dame - du lit de la reine. - - - - -87.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 3 février 1672. - -J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne[247]: il -faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire -la joie que nous eûmes de nous revoir, et comme nous passions à la hâte -sur mille chapitres, que nous n'avions pas le temps de traiter à fond. -Enfin je ne l'ai point trouvé changé; il est toujours parfait; il croit -que je vaux plus que je ne vaux effectivement: son père lui a fait -comprendre qu'il ne pouvait l'obliger plus sensiblement qu'en -m'obligeant en toutes choses: mille autres raisons, à ce qu'il dit, lui -donnent ce même désir, et surtout il se trouve que j'ai le gouvernement -de Provence sur les bras; c'est un prétexte admirable pour avoir bien -des affaires ensemble: voilà le seul chapitre qui ne fut point étranglé. -Je lui parlai à loisir de l'évêque; il sait écouter aussi bien que -répondre, et crut aisément le plan que je lui fis des manières du -prélat; il ne me parut pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession -voulût faire le gouverneur: il me semble que je n'oubliai rien de ce -qu'il fallait dire: il me donne toujours de l'esprit; le sien est -tellement aisé, qu'on prend, sans y penser, une confiance qui fait qu'on -parle heureusement de tout ce qu'on pense: je connais mille gens qui -font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m'attirer de nouvelles -douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi, je sortis avec une joie -incroyable, dans la pensée que cette liaison avec lui vous serait -très-utile; nous sommes demeurés d'accord de nous écrire; il aime mon -style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme celui de -l'éloquence même. Je vous mandai l'autre jour de tristes nouvelles du -pauvre chevalier, on venait de me les donner de même; j'appris le soir -qu'il n'était pas si mal, et enfin il est encore en vie, quoiqu'il ait -été au delà de l'extrême-onction, et qu'il soit encore très-mal: sa -petite vérole sort et sèche en même temps; il me semble que c'est comme -celle de madame de Saint-Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement que -moi; j'en sais pourtant tous les jours des nouvelles, et j'en suis dans -une très-véritable inquiétude; je l'aime encore plus que je ne pensais. -Cette nuit, madame la princesse de Conti est tombée en apoplexie: elle -n'est pas encore morte, mais elle n'a aucune connaissance; elle est sans -pouls et sans parole; on la martyrise pour la faire revenir: il y a cent -personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison: on pleure, on -crie; voilà tout ce que j'en sais jusqu'à présent. Pour M. le chancelier -(_P. Séguier_), il est mort très-assurément; mais mort en grand homme: -son bel esprit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle éloquence, sa haute -piété, se sont rassemblés aux derniers jours de sa vie: la comparaison -du flambeau qui redouble sa lumière en finissant, est juste pour lui. Le -Mascaron[248] l'assistait, et se trouvait confondu par ses réponses et -par ses citations; il paraphrasait le _Miserere_, et faisait pleurer -tout le monde; il citait la sainte Écriture et les Pères, mieux que les -évêques dont il était environné; enfin sa mort est une des plus belles -et des plus extraordinaires choses du monde. Ce qui l'est encore plus, -c'est qu'il n'a point laissé de grands biens; il était aussi riche en -entrant à la cour, qu'il l'était en mourant. Il est vrai qu'il a établi -sa famille; mais si on prenait chez lui, ce n'était pas lui. Enfin il ne -laisse que soixante-dix mille livres de rente; est-ce du bien pour un -homme qui a été quarante ans chancelier, et qui était riche -naturellement? La mort découvre bien des choses, et ce n'est point de sa -famille que je tiens tout ceci. On les voit: nous avons fait aujourd'hui -nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de Verneuil[249] est si -mal, qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui aura les -sceaux. - -Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe à faire réponse sur -l'affaire dont lui écrit M. d'Agen[250], j'en suis tourmentée: cela est -mal d'être paresseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les -jours à écrire à ce coadjuteur; son irrégularité me débauche; je le -condamne, et je l'imite. J'embrasse M. de Grignan: est-il encore -question des grives? Il y avait l'autre jour une dame[251] qui -confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de dire, _elle est soûle -comme une grive_, disait que la première présidente _était sourde comme -une grive_; cela fit rire. Adieu, ma chère fille, je vous aime, ce me -semble, bien plus que moi-même. Votre fille est aimable, je m'en amuse -de bonne foi; elle embellit tous les jours; ce petit ménage me donne la -vie. - - - [247] Ministre des affaires étrangères. - - [248] Jules Mascaron, de l'Oratoire, célèbre prédicateur, évêque de - Tulle. - - [249] Fille de M. Séguier. - - [250] Claude Joli, évêque d'Agen. - - [251] Madame de Louvois. - - - - -88.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 5 février 672. Il y a aujourd'hui mille ans que je - suis née. - -Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne crois -pourtant pas qu'elles soient aussi agréables que vous me le dites. Je -vous envoie quatre rames de papier; vous savez à quelle condition: -j'espère en recevoir la plus grande partie entre ci et Pâques; après -cela, j'aspirerai à d'autres plaisirs. - -On m'a assuré ce matin que le chevalier se portait mieux: j'espère en sa -jeunesse; je prie Dieu de tout mon coeur qu'il nous le redonne. Madame -la princesse de Conti mourut sept ou huit heures après que j'eus fermé -mon paquet; c'est-à-dire, hier à quatre heures du matin, sans aucune -connaissance, ni avoir jamais dit une seule parole de bon sens: elle -appelait quelquefois _Cécile_, une femme de chambre, et disait: Mon -Dieu! On croyait que son esprit allait revenir, mais elle n'en disait -pas davantage. Elle expira en faisant un grand cri, et au milieu d'une -convulsion qui lui fit imprimer ses doigts dans le bras d'une femme qui -la tenait. La désolation de sa chambre ne peut s'exprimer: M. le Duc, -MM. les princes de Conti, madame de Longueville, madame de Gamaches, -pleuraient de tout leur coeur. Madame de Gesvres avait pris le parti des -évanouissements; madame de Brissac de crier les hauts cris, et de se -jeter par la place. Il fallut les chasser, parce qu'on ne savait plus ce -qu'on faisait: ces deux personnages n'ont pas réussi: qui prouve trop ne -prouve rien, dit je ne sais qui. Enfin, la douleur est universelle. Le -roi a paru touché, et a fait son panégyrique, en disant qu'elle était -plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. M. le -Prince est tuteur: il y a vingt mille écus aux pauvres, autant à ses -domestiques; elle veut être enterrée à sa paroisse tout simplement, -comme la moindre femme. Je ne sais si ce détail est à propos; mais vous -voulez et vous souffrez que mes lettres soient longues, et voilà le -hasard que vous courez. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse; -elle était défigurée par le martyre qu'on lui avait fait à la bouche: on -lui avait rompu deux dents, et brûlé la tête; c'est-à-dire que si les -pauvres patients ne mouraient point de l'apoplexie, ils seraient à -plaindre de l'état où on les met. Il y a de belles réflexions à faire -sur cette mort, cruelle pour toute autre, mais très-heureuse pour elle -qui ne l'a point sentie, et qui était toujours préparée. Brancas en est -pénétré. - -J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontré Canaples à -Notre-Dame, et qu'après mille amitiés pour M. de Grignan, il me dit que -le maréchal de Villeroi l'avait assuré que les lettres de M. de Grignan -étaient admirées dans le conseil, qu'on les lisait avec plaisir, et que -le roi avait dit qu'il n'en avait jamais vu de mieux écrites: je lui -promis de vous le mander. Cette dame que je ne vous nommai point dans ma -dernière lettre, c'était madame de Louvois. A propos, M. de Louvois est -entré et assis au conseil depuis quatre jours, en qualité de ministre. -Le roi scellera demain avec six conseillers d'État et quatre maîtres des -requêtes; on ne sait combien cela durera: voilà une belle charge, dont -Sa Majesté s'acquittera très-bien. Il me vient des pensées folles sur le -chancelier; mais où puis-je les avoir prises, dans le chagrin où je suis -depuis deux ou trois jours? Cette veille, ce jour, ce lendemain, ce -temps de votre départ de l'année passée, tout cela m'a tellement touché -le coeur et l'esprit, que j'en avais sans cesse les larmes aux yeux, -malgré moi: car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur -laquelle on n'a plus aucun pouvoir: on se tue, on se dévore hors de -propos, aussi bien qu'à faire des souhaits et des châteaux en Espagne: -vous êtes trop sage pour les aimer; et moi, je les aime. - - - - -89.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 12 février 1672. - -Je ne puis, ma chère fille, qu'être en peine de vous, quand je songe au -déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l'aviez vu -depuis peu; c'était assez pour l'aimer beaucoup, et pour connaître -encore plus toutes les bonnes qualités que Dieu avait mises en lui. Il -est vrai que jamais homme n'a été mieux né, et n'a eu des sentiments -plus droits et plus souhaitables, avec une très-belle physionomie et une -très-grande tendresse pour vous; tout cela le rendait infiniment -aimable, et pour vous et pour tout le monde. Je comprends bien aisément -votre douleur, puisque je la sens en moi: cependant j'entreprends de -vous amuser un quart d'heure, et par des choses où vous avez intérêt, et -par le récit de ce qui se passe dans le monde. - -J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si -parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; il -est piqué des conduites malhonnêtes; et comme il en a de fort -contraires, il n'a nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture et -la sincérité sont en usage: c'est ce dont il ne faut point se départir, -quoi qu'il arrive; cette mode revient toujours. On ne trompe guère -longtemps le monde, et les fourbes sont enfin découverts: j'en suis -persuadée. M. de Pomponne n'est pas moins opposé à ce qui lui est si -contraire; et je vous puis assurer que, si j'étais aussi habile sur -toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il ne manquerait -rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque chose d'agréable pour -M. le Camus: ce sont des faveurs précieuses pour lui, et d'autant plus -qu'il n'est obligé à aucune réponse. - -Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous l'ai -mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'éloignât: -on croit que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse (_de -Soissons_); enfin, - - On parle d'eaux, de Tibre et l'on se tait du reste[252]. - -Le roi demanda à MONSIEUR, qui revenait de Paris: Eh bien! mon frère, -que dit-on à Paris? MONSIEUR lui répondit: On parle fort de ce pauvre -marquis.--Et qu'en dit-on?--On dit, monsieur, que c'est qu'il a voulu -parler pour un autre malheureux.--Et quel malheureux, dit le roi?--Pour -le chevalier de Lorraine, dit MONSIEUR.--Mais, dit le roi, y songez-vous -encore à ce chevalier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous -bien quelqu'un qui vous le rendrait?--En vérité, répondit MONSIEUR, ce -serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie.--Oh -bien! dit le roi, je veux vous faire ce présent; il y a deux jours que -le courrier est parti; il reviendra; je vous le redonne, et veux que -vous m'ayez toute votre vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour -l'amour de moi; je fais plus, car je le fais maréchal de camp dans mon -armée. Là-dessus, MONSIEUR se jette aux pieds du Roi, lui embrasse -longtemps les genoux, et lui baise une main avec une joie sans égale. Le -roi le relève, et lui dit: Mon frère, ce n'est pas ainsi que des frères -se doivent embrasser; et l'embrasse fraternellement. Tout ce détail est -de très-bon lieu, et rien n'est plus vrai: vous pouvez là-dessus faire -vos réflexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions -pour le service du roi votre maître. On dit que MADAME fera le voyage, -et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont divers chez -MONSIEUR: les uns ont le visage alongé d'un demi-pied, d'autres l'ont -raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini. -M. de Navailles revient aussi, et servira de lieutenant général dans -l'armée de MONSIEUR, avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de -Villeroi: «Il fallait cette petite pénitence à votre fils, mais les -peines de ce monde ne durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que -tout ceci est vrai; c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime -les vrais: si vous n'êtes de mon goût, vous êtes perdue; car en voici -d'infinis. - -La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de Longueville; -on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, en vue de vous -plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui -disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la porte: plût à Dieu -que vous y eussiez été! Madame de Brissac était inconsolable chez madame -de Longueville; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec -elle, et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir le jour -de la mort[253]; car il fallait en un certain endroit qu'elle eût perdu -connaissance; elle l'oublia, et reconnut fort bien des gens qui -entraient. - -Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pas qu'il y a -bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frappée de cette -douleur d'une manière tellement importune, qu'elle me serait -insupportable, si je n'aimais à vous aimer autant que je fais, quelques -peines qui y soient attachées. - - - [252] Vers de Corneille dans _Cinna_, scène V, acte IV. - - [253] De madame la princesse de Conti. - - - - -90.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672. - -J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de la Valette; tout -m'est cher de ce qui vient de vous: je lui veux faire avoir Pellisson -pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître des -requêtes; je ne le puis croire, si je ne le vois. - -Cette pauvre MADAME[254] est toujours à l'agonie; c'est une chose -étrange que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris: le -courrier d'Espagne est revenu; il dit que non-seulement la reine -d'Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler -ses alliés, mais qu'elle défendra les Hollandais de toute sa puissance: -voilà donc la plus grande guerre du monde allumée; et pourquoi? C'est -bien proprement _les petits soufflets_; vous en souvient-il? Nous allons -attaquer la Flandre; les Hollandais se joindront aux Espagnols; Dieu -nous garde des Suédois, des Anglais, des Allemands; je suis assommée de -cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voulût descendre du -ciel pour calmer tous les esprits et faire la paix. - -Notre cardinal (_de Retz_) est toujours malade; je lui rends de grands -soins: il vous aime toujours; il compte que vous l'aimez aussi. - -Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parlâtes l'autre -jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en sont point, -ce me semble: enfin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tué un -homme après sa mort; il était dans sa bière et en carrosse, on le menait -à une lieue de Boufflers pour l'enterrer; son curé était avec le corps. -On verse; la bière coupe le cou au pauvre curé. Hier un homme versa en -revenant de Saint-Germain; il se creva le coeur, et mourut dans le -carrosse. - -Madame Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la compagnie est -délicieuse, s'amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie, -et point du tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé Têtu _son -papa_: il s'en défendit par de très-bonnes raisons, et nous le crûmes. -Je vous embrasse, ma très-aimable; je vous mandai tant de choses en -dernier lieu, qu'il me semble que je n'ai rien à dire aujourd'hui; je -vous assure pourtant que je ne demeurerais pas court, si je voulais vous -dire tous les sentiments que j'ai pour vous. - - - [254] Seconde femme de Gaston, duc d'Orléans, morte le 3 avril - suivant. - - - - -91.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, mardi 1er mars 1672. - -Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardi gras; je -l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suis chez notre -abbé, qui a depuis deux jours un petit déréglement qui lui donne de -l'émotion; je n'en suis pas encore en peine; mais j'aimerais mieux qu'il -se portât tout à fait bien. Madame de Coulanges et madame Scarron me -voulaient mener à Vincennes; M. de la Rochefoucauld voulait que -j'allasse chez lui entendre lire une comédie de Molière[255]; mais, en -vérité, j'ai tout refusé avec plaisir; et me voilà à mon devoir, avec la -joie et la tristesse de vous écrire: il y a longtemps vraiment que je -vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne voulant pas laisser -échapper un moment de la douleur que vous avez de la mort du pauvre -chevalier; vous la voulez sentir à longs traits, sans en rien rabattre, -sans aucune distraction: cette application à faire valoir et à vouloir -sentir toute votre tristesse, me paraît d'une personne qui n'est pas si -embarrassée qu'une autre[256] d'avoir des occasions de s'affliger; j'en -prends à témoin votre coeur. - -Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances -publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vérole: je crains -pour vous beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de la Troche: il -est vrai qu'elle sait arriver à Paris: son séjour de l'année passée fut -bien abîmé à mon égard, dans l'extrême douleur de vous perdre. Depuis ce -temps, ma chère enfant, vous êtes arrivée partout, comme vous dites; -mais point du tout à Paris. Vos réflexions sur l'espérance sont divines: -si Bourdelot[257] les avait faites, tout l'univers le saurait; vous ne -faites pas tant de bruit pour faire des merveilles: _le malheur du -bonheur_ est tellement bien dit, qu'on ne peut trop aimer une plume qui -exprime ces choses-là. Vous dites tout sur l'espérance; et je suis si -fort de votre avis, que je ne sais si je dois aller en Provence, tant -j'ai de crainte d'en repartir. Je vois déjà comme le temps galopera; je -connais ses manières; mais ensuite de cette belle réflexion, mon coeur -décide comme le vôtre, et je ne souhaite rien tant que de partir: je -veux même espérer qu'il peut arriver de telles choses, que je vous -ramènerai avec moi: c'est là-dessus qu'il est difficile de parler de si -loin: du moins, ma fille, il ne tiendra pas à une maison, ni à des -meubles; je ne songe qu'à vous; les pas que je fais pour vous sont les -premiers; les autres viennent après comme ils peuvent. - -J'ai donné vos lettres au faubourg, elles sont bien faites: on y trouve -la réflexion de M. de Grignan admirable: on l'a pensée quelquefois; mais -vous l'avez habillée pour paraître devant le monde. Je n'ai pas dit ce -que vous avez trouvé dans la maxime[258] qui ressemble à la chanson; -pour moi, je suis de votre avis: je saurai s'ils ont eu un autre dessein -que de vouloir louer les fantaisies, c'est-à-dire les passions: si cela -est, l'exacte philosophie s'en offense; si cela n'est pas, il faut -qu'ils s'expliquent mieux. - -Je soupai hier chez Gourville avec les la Rochefoucauld, les Plessis, -les la Fayette, les Tournay[259]: nous attendions le grand Pomponne; -mais le service de ce cher maître que vous honorez tant l'empêcha de se -retrouver avec la fleur de ses amis: il a bien des affaires, à cause des -dépêches qu'il faut écrire partout, et à cause de la guerre. - -L'archevêque de Toulouse[260] a été fait cardinal à Rome; et la nouvelle -en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. de Laon[261] -c'est une grande douleur pour tous ses amis. On tient que M. de Laon -s'est sacrifié pour le service du roi, et qu'afin de ne point trahir les -intérêts de la France, il n'a point ménagé le cardinal Altieri, qui lui -a fait ce tour. - -Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du chevalier de -Lorraine réjouissait ses amis et affligeait ses créatures; car il n'y en -a point qui lui ait gardé fidélité. - -J'ai su, sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu'à nous -d'avoir la paix. La reine d'Espagne n'a point précisément répondu comme -on le disait: elle a dit simplement qu'elle se tenait au traité de paix, -qui permet d'assister ses alliés. Nous avons pris la même liberté pour -le Portugal; elle promet même présentement de ne point assister les -Hollandais: elle ne le veut pas signer; voilà le procès. Si on -s'opiniâtre à vouloir qu'elle signe, tout est perdu; sinon, la paix sera -bientôt faite, quand nous n'aurons pas l'Espagne contre nous: le temps -nous en apprendra davantage. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je -crains bien qu'aimant la solitude comme vous faites, vous ne vous -creusiez les yeux et l'esprit à force de rêver. - - - [255] Probablement les _Femmes savantes_, représentées le 11 mars - 1672. - - [256] Allusion à la comtesse de Fiesque, qui avait perdu madame de - Guerchy, sa fille, au mois de janvier précédent, et dont madame de - Scudéri disait: «La comtesse est bien embarrassée d'une affliction.» A - quoi Bussy répondit, «Je crois que la joie lui est bien aussi chère - que ses enfants.» - - [257] Pierre Michon, connu sous le nom de l'abbé Bourdelot. Il avait - été médecin du prince de Condé, père du grand Condé; il le fut ensuite - de la reine Christine, Madame de la Baume et Bourdelot avaient écrit - une petite pièce _contre l'Espérance_, et la princesse palatine y fit - une réponse. - - [258] Il est question de cette maxime de la Rochefoucauld: _Qui vit - sans folie n'est pas si sage qu'il le croit_. - - [259] C'est-à-dire l'évêque de Tournay, Gilbert de Choiseul. - - [260] Pierre de Bonzi. - - [261] César d'Estrées, évêque de Laon, fut déclaré cardinal peu de - temps après: il l'était _in petto_ depuis le mois d'août 1671. - - - - -92.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi au soir, 9 mars 1672. - -Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille; je viens d'en recevoir une -de vous qui enlève, tout aimable, toute brillante, toute pleine de -pensées, toute pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui -chemine et qui plaît au souverain degré, même sans vous aimer comme je -fais. Je vous le dirais plus souvent, sans que je crains[262] d'être -fade; mais je suis toujours ravie de vos lettres sans vous le dire: -madame de Coulanges l'est aussi de quelques endroits que je lui fais -voir, et qu'il est impossible de lire toute seule. Il y a un petit air -de dimanche gras répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût -nonpareil. - -Il y avait longtemps que vous étiez abîmée: j'en étais toute triste; -mais le jeu de l'oie vous a renouvelée, comme il l'a été par les Grecs: -je voudrais bien que vous n'eussiez joué qu'à l'oie, et que vous -n'eussiez point perdu tant d'argent. Un malheur continuel pique et -offense; on hait d'être houspillé par la fortune; cet avantage que les -autres ont sur nous blesse et déplaît, quoique ce ne soit point dans une -occasion d'importance. Nicole dit si bien cela! enfin j'en hais la -fortune, et me voilà bien persuadée qu'elle est aveugle de vous traiter -comme elle fait; si elle n'était que borgne, vous ne seriez point si -malheureuse. - -Vous me demandez les symptômes de cet amour[263]: c'est premièrement une -négative vive et prévenante; c'est un air outré d'indifférence qui -prouve le contraire; c'est le témoignage des gens qui voient de près, -soutenu de la voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement -de la machine ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires, -pour vaquer à un seul; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles -gens amoureux; vraiment il faudrait être bien fou, bien insensé: quoi, -une jeune femme! voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait -fort; j'aimerais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond -intérieurement: Et oui, tout cela est vrai; mais vous ne laissez pas -d'être amoureux: vous dites vos réflexions; elles sont justes, elles -sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d'être -amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort que -toutes les raisons: vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et -vous êtes amoureux. Si vous conduisez à cette extrémité M. de -Vence[264], je vous prie, ma fille, que j'en sois la confidente; en -attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréable commerce: c'est un -prélat d'un esprit et d'un mérite distingué; c'est le plus bel esprit de -son temps: vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; il excelle -en tout; il mérite que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisamment -cette dame qui aimait à faire tourner la tête à des moines: ce serait -une bien plus grande merveille de la faire tourner à M. de Vence, lui -dont la tête est si bonne, si bien faite et si bien organisée: c'est un -trésor que vous avez en Provence, profitez-en; du reste, sauve qui peut! - -Je vous défends, ma chère enfant, de m'envoyer votre portrait: si vous -êtes belle, faites-vous peindre, mais gardez-moi cet aimable présent -pour quand j'arriverai: je serais fâchée de le laisser ici; suivez mon -conseil, et recevez en attendant un présent passant tous les présents -passés et présents; car ce n'est pas trop dire: c'est un tour de perles -de douze mille écus; cela est un peu fort, mais il ne l'est pas plus que -ma bonne volonté: enfin regardez-le, pesez-le, voyez comme il est -enfilé, et puis dites-m'en votre avis: c'est le plus beau que j'aie -jamais vu; on l'a admiré ici. Si vous l'approuvez, qu'il ne vous tienne -point au cou, il sera suivi de quelques autres; car pour moi, je ne suis -point libérale à demi: sérieusement, il est beau, et vient de -l'ambassadeur de Venise, notre défunt voisin. Voilà aussi des pincettes -pour cette barbe incomparable; ce sont les plus parfaites de Paris. -Voilà aussi un livre que mon oncle de Sévigné[265] m'a priée de vous -envoyer; je m'imagine que ce n'est pas un roman: je ne lui laisserai pas -le soin de vous envoyer les contes de la Fontaine, qui sont...... vous -en jugerez. - -Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal[266]: Corneille lui a lu une -pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des -anciennes Molière lui lira samedi _Trissotin_, qui est une fort -plaisante chose. Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et sa _Poétique_: -voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. Il vous aime de tout -son coeur, ce pauvre cardinal; il parle souvent de vous, et vos louanges -ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais, hélas! quand -nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, rien n'est capable -de nous consoler: pour moi, je serais très-fâchée d'être consolée; je ne -me pique ni de fermeté, ni de philosophie; mon coeur me mène et me -conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir mandé) que la -vraie mesure du mérite du coeur, c'était la capacité d'aimer: je me -trouve d'une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de -vanité, si je n'avais mille autres sujets de me remettre à ma place. - -Adhémar m'aime assez, mais il hait trop l'évêque, et vous le haïssez -trop aussi: l'oisiveté vous jette dans cet amusement; vous n'auriez pas -tant de loisir, si vous étiez ici. M. d'Uzès m'a fait voir un mémoire -qu'il a tiré et corrigé du vôtre, dont il fera des merveilles; -fiez-vous-en à lui; vous n'avez qu'à lui envoyer tout ce que vous -voudrez, sans craindre que rien ne sorte de ses mains, que dans le juste -point de la perfection. Il y a, dans tout ce qui vient de vous autres, -un petit brin d'impétuosité, qui est la vraie marque de l'ouvrier: c'est -le chien du _Bassan_[267]. On vous mandera le dénoûment que M. d'Uzès -fera à toute cette comédie; j'irai me faire nommer à la porte de -l'évêque, dont je vois tous les jours le nom à la mienne. Ne craignez -pas, pour cela, que nous trahissions vos intérêts. Il y a plusieurs -prélats qui se tourmentent de cette paix; elle ne sera faite qu'à de -bonnes enseignes. Si vous voulez faire plaisir à l'évêque, perdez bien -de l'argent, mettez-vous dans une grande presse; c'est là qu'il vous -attend. - -Voici une nouvelle; écoutez-moi: le roi a fait entendre à messieurs de -Charost qu'il voulait leur donner des lettres de duc et pair, -c'est-à-dire qu'ils auront tous deux, dès à présent, les honneurs du -Louvre, et une assurance d'être passés au parlement la première fois -qu'on en passera. On donne au fils la lieutenance générale de la -Picardie, qui n'avait pas été remplie depuis très-longtemps, avec vingt -mille francs d'appointement, et deux cent mille francs de M. de Duras, -pour la charge de capitaine des gardes du corps, que MM. de Charost lui -cèdent. Raisonnez là-dessus, et voyez si M. de Duras ne vous paraît pas -plus heureux que M. de Charost. Cette place est d'une telle beauté, par -la confiance qu'elle marque et par l'honneur d'être proche de Sa -Majesté, qu'elle n'a point de prix. M. de Duras, pendant son quartier, -suivra le roi à l'armée, et commandera à toute la maison de Sa Majesté. -Il n'y a point de dignité qui console de cette perte; cependant on entre -dans le sentiment du maître, et l'on trouve que messieurs de -Charost[268] doivent être contents. Que notre ami Noailles prenne garde -à lui, on dit qu'il lui en pend autant à l'oeil; car il n'a qu'un oeil -aussi bien que les autres. - -On parle toujours de la guerre: vous pouvez penser combien j'en suis -fâchée: il y a des gens qui veulent encore faire des almanachs[269]; -mais pour cette campagne, ils sont trompés. Toute mon espérance, c'est -que la cavalerie ne sera pas exposée aux siéges que l'on fera chez les -Hollandais; il faut vivre pour voir démêler toute cette fusée. J'ai vu -le marquis de Vence: je le trouvai si jeune, que je lui demandai comment -se portait madame sa mère; M. de Coulanges me redressa: le cardinal de -Retz interrompit notre conversation, mais ce ne fut que pour parler de -vous. Je souhaite toujours Adhémar, pour me redire encore mille fois que -vous m'aimez: vous m'assurez que c'est avec une tendresse digne de la -mienne; si je ne suis contente de cette ressemblance, je suis bien -difficile à contenter. - -Je viens de recevoir votre lettre du jour des Cendres: en vérité, ma -fille, vous me confondez par vos louanges et par vos remercîments; c'est -me faire souvenir de ce que je voudrais faire pour vous, et j'en -soupire, parce que je ne me contente pas moi-même; et plût à Dieu que -vous fussiez si pressée de mes bienfaits, que vous fussiez contrainte de -vous jeter dans l'ingratitude! Nous avons souvent dit que c'est la vraie -porte pour en sortir honnêtement, quand on ne sait plus où donner de la -tête; mais je ne suis pas assez heureuse pour vous réduire à cette -extrémité: votre reconnaissance suffit et au delà. Que vous êtes -aimable! et que vous me dites plaisamment tout ce qui se peut dire -là-dessus! Au reste, quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de -brelan! c'est un coupe-gorge qu'on a banni de ce pays-ci, parce qu'on y -fait de sérieux voyages: vous jouez d'un malheur insurmontable, vous -perdez toujours; croyez-moi, ne vous opiniâtrez point, songez que tout -cet argent s'est perdu sans vous divertir: au contraire, vous avez payé -cinq ou six mille francs pour vous ennuyer, et pour être houspillée de -la fortune. Ma fille, je m'emporte; il faut dire comme Tartufe: _C'est -un excès de zèle_. A propos de comédie, voilà _Bajazet_: si je pouvais -vous envoyer la Champmêlé, vous trouveriez la pièce bonne; mais, sans -elle, elle perd la moitié de son prix. Je suis folle de Corneille; il -nous donnera encore _Pulchérie_, où l'on reverra - - La main qui crayonna - La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna[270]. - -Il faut que tout cède à son génie. Voilà cette petite fable de la -Fontaine, sur l'aventure du curé de M. de Boufflers, qui fut tué tout -roide en carrosse auprès de son mort[271]: cet événement est bizarre; la -fable est jolie, mais ce n'est rien au prix de celles qui suivront. Je -ne sais ce que c'est ce que _Pot au lait_[272]. - -J'ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant; la guerre me déplaît -fort, pour lui premièrement, et puis pour les autres que j'aime. Madame -de Vaudemont est à Anvers, nullement disposée à revenir; son mari est -contre nous. Madame de Courcelles[273] sera bientôt sur la sellette; je -ne sais si elle touchera _il petto adamantino_ de M. d'Avaux[274]; mais -jusqu'ici il a été aussi rude à la Tournelle que dans sa réponse. Ma -fille, j'écris sans mesure, encore faut-il finir: en écrivant aux -autres, on est aise d'avoir écrit; et moi, j'aime à vous écrire -par-dessus toutes choses. J'ai mille amitiés à vous faire de M. de la -Rochefoucauld, de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame -Scarron, qui vous sait bien louer à ma fantaisie; vous êtes bien selon -son goût. Pour M. et madame de Coulanges, M. l'abbé, ma tante, ma -cousine, la Mousse, c'est un cri général pour me prier de parler d'eux; -mais je ne suis pas toujours en humeur de faire des litanies; j'en -oublie encore: en voilà pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au -lit: il me vient des pensées sur son mal; que diantre a-t-il? J'aime -toujours ma petite enfant, malgré les divines beautés de son frère. - -Adieu, ma chère enfant, j'embrasse votre comte; je l'aime encore mieux -dans son appartement que dans le vôtre. Hélas! quelle joie de vous voir -belle taille, en santé, en état d'aller, de trotter comme une autre. -Donnez-moi le plaisir de vous revoir ainsi. - - - [262] Ancienne locution; on dirait maintenant _sans que je craigne_. - - [263] L'amour de d'Hacqueville pour une fille du maréchal de Gramont. - - [264] Antoine Godeau, évêque de Vence, mort le 21 avril 1672. - - [265] Renaud de Sévigné s'était retiré à Port-Royal des champs, où il - passa les dernières années de sa vie dans les exercices de la plus - haute piété. Il y mourut le 19 mars 1676. - - [266] Le cardinal de Retz. - - [267] Le Bassan faisait figurer son chien dans la composition de - presque tous ses tableaux. - - [268] Armand de Béthune, marquis de Charost, avait épousé Marie - Fouquet, fille du surintendant. - - [269] C'est-à-dire des pronostics. On donnait alors ce sens au mot - almanach à cause des prédictions qu'on y trouvait. - - [270] Allusion à ces vers de la dédicace d'OEdipe, à M. Fouquet: - - Et je me sens encor la main qui crayonna - L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna. - - [271] _Voyez_ la fable XI du livre VII, _le Curé et le Mort_. - - [272] Autre fable de la Fontaine, dont la moralité est la même que - celle du _Curé et du Mort_. Voyez la fable X du livre VII. - - [273] L'une des plus belles femmes de son temps, et des moins sages. - Elle était fille de Joachim de Lénoncourt, marquis de Marolles, et - d'Isabelle-Claire-Eugénie de Cromerg. - - [274] Le président de Mesmes, père du premier président de ce nom. - - - - -93.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 16 mars 1672. - -Vous me parlez de mon départ: ah! ma fille, je languis dans cet espoir -charmant; rien ne m'arrête que ma tante[275], qui se meurt de douleur et -d'hydropisie: elle me brise le coeur par l'état où elle est, et par tout -ce qu'elle dit de tendre et de bon sens; son courage, sa patience, sa -résignation, tout cela est admirable. M. d'Hacqueville et moi, nous -suivons son mal jour à jour: il voit mon coeur, et la douleur que j'ai -de n'être pas libre tout présentement: je me conduis par ses avis; nous -verrons entre ci et Pâques: si son mal augmente, comme il a fait depuis -que je suis ici, elle mourra entre nos bras: si elle reçoit quelque -soulagement, et qu'elle prenne le train de languir, je partirai dès que -M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé est au désespoir, aussi -bien que moi; nous verrons donc comme cet excès de mal se tournera dans -le mois d'avril: je n'ai que cela dans la tête: vous ne sauriez avoir -tant d'envie de me voir que j'en ai de vous embrasser: bornez votre -ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus. - -Mon fils me mande qu'ils sont misérables en Allemagne, et ne savent ce -qu'ils font. Il a été très-affligé de la mort du chevalier de Grignan. -Vous me demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie: je -vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore -plus dégoûtée de la mort: je me trouve si malheureuse d'avoir à finir -tout ceci par elle, que, si je pouvais retourner en arrière, je ne -demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse: -je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en -sorte, cela m'assomme; et comment en sortirai-je? par où? par quelle -porte? quand sera-ce? en quelle disposition? Souffrirai-je mille et -mille douleurs, qui me feront mourir désespérée? aurai-je un transport -au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-je avec Dieu? -qu'aurai-je à lui présenter? la crainte, la nécessité feront-elles mon -retour vers lui? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? -que puis-je espérer? suis-je digne du paradis? suis-je digne de l'enfer? -Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son -salut dans l'incertitude; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie -que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre: je m'abîme -dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la -vie parce qu'elle m'y mène, que par les épines dont elle est semée. Vous -me direz que je veux donc vivre éternellement; point du tout: mais si on -m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir entre les bras de -ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné le -ciel bien sûrement et bien aisément: mais parlons d'autre chose. - -Je suis au désespoir que vous ayez eu _Bajazet_ par d'autres que par -moi; c'est ce chien de Barbin[276] qui me hait, parce que je ne fais pas -des Princesses de Clèves et de Montpensier[277]. Vous avez jugé -très-juste et très-bien de _Bajazet_, et vous aurez vu que je suis de -votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmêlé pour vous réchauffer la -pièce. Le personnage de Bajazet est glacé; les moeurs des Turcs y sont -mal observées, ils ne font point tant de façons pour se marier; le -dénoûment n'est point bien préparé; on n'entre point dans les raisons de -cette grande tuerie: il y a pourtant des choses agréables, mais rien de -parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille -qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, -sentons-en toujours la différence; les pièces de ce dernier ont des -endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin -qu'_Andromaque_; Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, -et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des _comédies_[278] pour la -Champmêlé: ce n'est pas pour les siècles à venir: si jamais il n'est -plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même -chose. Vive donc notre vieil ami Corneille! Pardonnons lui de méchants -vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent: ce -sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore -plus que moi; et, en un mot, c'est le bon goût, tenez-vous-y. - -Voici un bon mot de madame Cornuel, qui a fort réjoui le parterre: M. -Tambonneau le fils[279] a quitté la robe, et a mis une sangle autour de -son ventre et de son derrière; avec ce bel air, il veut aller servir sur -la mer: je ne sais ce que lui a fait la terre. On disait donc à madame -Cornuel qu'il s'en allait à la mer: «Hélas! dit-elle, est-ce qu'il a été -mordu d'un chien enragé?» Cela fut dit sans malice, c'est ce qui a fait -rire extrêmement. - -Je ne saurais vous plaindre de n'avoir point de beurre en Provence, -puisque vous avez de l'huile admirable et d'excellent poisson. Ah! ma -fille, que je comprends bien ce que peuvent faire et penser des gens -comme vous, au milieu de vos Provençaux! Je les trouverai comme vous, et -je vous plaindrai toute ma vie de passer avec eux de si belles années de -la vôtre. Je suis si peu désireuse de briller dans votre cour de -Provence, et j'en juge si bien par celle de Bretagne, que par la même -raison qu'au bout de trois jours, à Vitré, je ne respirais que les -Rochers, je vous jure devant Dieu que l'objet de mes désirs, c'est de -passer l'été à Grignan avec vous: voilà où je vise, et rien au delà. Mon -vin de Saint-Laurent est chez Adhémar, je l'aurai demain matin; il y a -longtemps que je vous en ai remercié _in petto_; cela est bien -obligeant. M. de Laon aime bien cette manière d'être cardinal. On assure -que l'autre jour M. de Montausier, parlant à M. le Dauphin de la dignité -des cardinaux, lui dit que cela dépendait du pape, et que s'il voulait -faire cardinal un palefrenier, il le pourrait. Là-dessus le cardinal de -Bonzi arrive; M. le Dauphin lui dit: «Monsieur, est-il vrai que si le -pape voulait, il ferait cardinal un palefrenier?» M. de Bonzi fut -surpris; et, devinant l'affaire, il lui répondit: «Il est vrai, -monsieur, que le pape choisit qui il lui plaît, mais nous n'avons pas vu -jusqu'ici qu'il ait pris des cardinaux dans son écurie.» C'est le -cardinal de Bouillon qui m'a conté ce détail. - -Écrivez un peu à notre cardinal, il vous aime: _le faubourg_[280] vous -aime; madame Scarron vous aime, elle passe ici le carême, et céans -presque tous les soirs. Barillon y est encore, et plût à Dieu, ma belle, -que vous y fussiez aussi! Adieu, mon enfant, je ne finis point; je vous -défie de pouvoir comprendre combien je vous aime. - - - [275] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse. - - [276] Fameux libraire de ce temps-là, dont parle Boileau. - - [277] Romans de madame de la Fayette. - - [278] On employait autrefois le mot de _comédie_ dans un sens - générique. - - [279] Jean Tambonneau, président de la chambre des comptes, épousa - Marie Boyer, soeur de la duchesse de Noailles. - - [280] C'est-à-dire M. de la Rochefoucauld et madame de la Fayette, qui - demeuraient l'un et l'autre au faubourg Saint-Germain. - - - - -94.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 8 avril 1672. - -La guerre est déclarée, on ne parle que de partir. Canaples a demandé -permission au roi d'aller servir dans l'armée du roi d'Angleterre; et en -effet il est parti malcontent de n'avoir pas eu d'emploi en France. Le -maréchal du Plessis ne quittera point Paris, il est bourgeois et -chanoine; il met à couvert tous ses lauriers, et jugera des coups: je ne -trouve pas qu'avec une si belle et si grande réputation, son personnage -soit mauvais. Il dit au roi qu'il portait envie à ses enfants, qui -avaient l'honneur de servir Sa Majesté; que pour lui il souhaitait la -mort, puisqu'il n'était plus bon à rien. Le roi l'embrassa tendrement, -et lui dit: «M. le maréchal, on ne travaille que pour approcher de la -réputation que vous avez acquise; il est agréable de se reposer après -tant de victoires.» En effet, je le trouve heureux de ne point mettre au -caprice de la fortune ce qu'il a acquis pendant toute sa vie. Le -maréchal de Bellefonds est à la Trappe pour la semaine sainte: mais, -avant que de partir, il parla fort fièrement à M. de Louvois, qui -voulait faire quelque retranchement sur sa charge de général sous M. le -Prince: il fit juger l'affaire par Sa Majesté, et l'emporta comme un -galant homme. - -La reine m'attaque toujours sur vos enfants, et sur mon voyage de -Provence, et trouve mauvais que votre fils vous ressemble, et votre -fille à son père; je lui réponds toujours la même chose. Madame Colbert -me parle souvent de votre beauté; mais qui ne m'en parle point? Ma -fille, savez-vous bien qu'il faut un peu revenir voir tout ceci? Je vous -en faciliterai les moyens d'une manière qui vous ôtera de toutes sortes -d'embarras. J'ai parlé d'un premier président à M. de Pomponne; il n'y -voit encore goutte; il croit pourtant que ce sera un étranger; j'y ai -consenti. - -Ma tante est si mal, que je ne crois pas qu'elle retarde mon voyage; -elle étouffe, elle enfle, il n'y a pas moyen de la voir sans être -fortement touchée: je le suis, et le serai beaucoup de la perdre. Vous -savez comme je l'ai toujours aimée: ce m'eût été une grande joie de la -laisser dans l'espérance d'une guérison qui nous l'aurait rendue encore -pour quelque temps. Je vous manderai la suite de cette triste et -douloureuse maladie. - -M. et madame de Chaulnes s'en vont en Bretagne: les gouverneurs n'ont -point d'autre place présentement que leur gouvernement. Nous allons voir -une rude guerre; j'en suis dans une inquiétude épouvantable. Votre frère -me tient au coeur; nous sommes très-bien ensemble; il m'aime, et ne -songe qu'à me plaire; je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne -suis occupée que de ses affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais -de vous deux: vous êtes, en vérité, trop jolis, chacun en votre espèce. -Voilà, ma très-belle, tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. J'avais -ce matin un Provençal, un Breton, un Bourguignon, à ma toilette. - - - - -95.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 13 avril 1672. - -Je vous l'avoue, ma fille, je suis très-fâchée que mes lettres soient -perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fâchée? ce serait -de perdre les vôtres: j'ai passé par là, c'est une des plus cruelles -choses du monde. Mais, mon enfant, je vous admire; vous écrivez -l'italien comme le cardinal Ottobon[281], et même vous y mêlez de -l'espagnol; _manera_ n'est pas des nôtres; et pour vos phrases, il me -serait impossible d'en faire autant: amusez-vous aussi à le parler, -c'est une très-jolie chose; vous le prononcez bien, vous avez du loisir; -continuez, je serai tout étonnée de vous trouver si habile. Vous -m'obéissez pour n'être point grosse, je vous en remercie de tout mon -coeur; ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole. -Votre soleil me fait peur: comment, les têtes tournent! on a des -apoplexies comme on a des vapeurs ici, et votre tête tourne comme les -autres! Madame de Coulanges espère conserver la sienne à Lyon, et fait -des préparatifs pour faire une belle défense contre le gouverneur[282]. -Si elle va à Grignan, ce sera pour vous conter ses victoires, et non pas -sa défaite: je ne crois pas même que le marquis prenne le personnage -d'amant; il est observé par gens qui ont bon nez, et qui n'entendraient -pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre; je suis -très-désolée aussi de ne point partir avec M. et madame de Coulanges; -c'était une chose résolue, sans le pitoyable état où se trouve ma tante: -mais il faut avoir encore patience; rien ne m'arrêtera, dès que je serai -libre de partir: je viens d'acheter un carrosse de campagne, je fais -faire des habits; enfin je partirai du jour au lendemain. Jamais je n'ai -rien souhaité avec tant de passion; fiez-vous à moi pour n'y pas perdre -un moment: c'est mon malheur qui me fait trouver des retardements où les -autres n'en trouvent point. - -Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal; ce serait un grand -amusement de causer avec lui: je ne vous trouve rien qui puisse vous -divertir; mais, au lieu de prendre le chemin de Provence, il s'en va à -Commerci. On dit que le roi a quelque regret du départ de Canaples: il -avait un régiment, il a été cassé; il a demandé dix abbayes, on les lui -a toutes refusées; il a demandé de servir d'aide de camp cette campagne: -il est refusé; sur cela il écrit à son frère aîné une lettre pleine de -désespoir et de respect tout ensemble pour Sa Majesté, et s'en va sur le -vaisseau du duc d'York[283], qui l'aime et l'estime: voilà l'histoire un -peu plus en détail. On ne parle plus que de guerre et de partir: tout le -monde est triste, tout le monde est ému. - -Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté de la beauté -d'un sermon de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut, en un endroit qui le -toucha: _Mordieu, il a raison!_ MADAME éclata de rire; et le sermon en -fut tellement interrompu, qu'on ne savait ce qui en arriverait. Je ne -crois pas, de la façon que vous dépeignez vos prédicateurs, que si vous -les interrompez, ce soit par des admirations. Adieu ma très-chère et -très-aimable; quand je pense au pays qui nous sépare, je perds la -raison, et je n'ai plus de repos. Je blâme Adhémar d'avoir changé de -nom; c'est le _petit dénaturé_. - - - [281] Ottoboni fut depuis le pape Alexandre VIII. - - [282] Le marquis de Villeroi. - - [283] Depuis Jacques II, roi d'Angleterre. - - - - -96.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 22 avril 1672. - -Je reçus votre lettre du 13 justement quand on ne pouvait plus y faire -réponse: quelque soin que j'eusse pris à la poste, elle avait été -abandonnée à la paresse des facteurs; et voilà précisément ce que je -crains. Je ferai mon possible pour retrouver quelque nouvel ami (_au -bureau de la poste_), ou plutôt je vous avoue que je voudrais bien m'en -aller, et que ma pauvre tante eût pris un parti: cela est barbare à -dire; mais il est bien barbare aussi de trouver ce devoir sur mon -chemin, lorsque je suis prête à vous aller voir; l'état où je suis n'est -pas aimable. Je vous envoie une petite cravate, tout comme on les porte; -vous jugerez par là que, depuis votre départ, le monde ne s'est point -subtilisé: vous voyez comme nous sommes simples en ce pays-ci. J'ai une -grande impatience de savoir ce qui se sera passé à votre voyage de la -Sainte-Baume[284]: c'est donc Notre-Dame des Anges[285]. M. le marquis -de Vence, qui me rend des soins très-obligeants, m'a fait grand'peur du -chemin. Il a perdu son fils aîné: il me fait pitié; il voudrait bien -pleurer, et il se contraint: il me paraît extrêmement attaché à tous vos -intérêts. - -J'ai été voir madame de la Fayette avec le cardinal; nous la trouvâmes -mieux qu'à Paris; nous parlâmes fort de vous. Il s'en va lundi; il vous -dira adieu comme il vous a dit bonjour; il vous aime tendrement, et vous -fera réponse sur la proposition d'être archevêque d'Aix. Nous composâmes -la vie qu'il ferait, toujours déchiré entre le désir de vous voir et la -crainte d'être ridicule; nous réglâmes les heures, et nous inventâmes -des supplices pour le premier qui mettrait le nez sur l'attachement -qu'il aurait pour vous. Cette conversation nous eût menés plus loin que -_Fleury_[286]: d'Hacqueville et l'abbé de Pontcarré étaient avec nous; -j'étais insolemment avec ces trois hommes. Je m'en vais tout -présentement me promener trois ou quatre heures à Livry: j'étouffe, je -suis triste; il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent -quelque douceur dans l'esprit: on ne voit ici que des adieux, des -équipages qui nous empêchent de passer dans les rues. Je reviens demain -matin pour faire partir celui de mon fils; mais il ne fera point -d'embarras; ce sont des coffres qui vont par des messagers: il a acheté -ses chevaux en Allemagne. J'ai donné de l'argent à Barillon pour lui -donner pendant la campagne. Je suis une marâtre; je dis hier adieu au -_petit dénaturé_[287]; je pensai pleurer: cette campagne sera rude, et -je ne me fie guère à lui pour se conserver, _poco duri, pur che -s'innalzi_. Il en est revenu là; c'est sa vraie devise. Adieu, je ne -vous en dirai pas davantage aujourd'hui; je m'en vais à la Sainte-Baume; -je m'en vais dans un lieu où je penserai à vous sans cesse, et peut-être -trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce jardin, ces -allées, ce petit pont, cette avenue, cette prairie, ce moulin, cette -petite vue, cette forêt, sans penser à ma très-chère enfant. - -Le petit Daquin est premier médecin. _La faveur l'a pu faire autant que -le mérite[288]._ - - - [284] Grotte taillée dans le roc, où, selon la tradition du pays, on - prétend que sainte Madeleine vint finir sa vie dans la pénitence. - - [285] Il y avait aussi à Livry une chapelle nommée Notre-Dame des - Anges. - - [286] Où était alors madame de la Fayette. - - [287] Le chevalier de Grignan, qui avait quitté le nom d'Adhémar. - - [288] Vers du Cid. - - - - -97.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 24 avril 1672. - -Savez-vous bien que je reçus hier seulement votre lettre du 19 mars, par -cet honnête marchand qui fait crédit, et qui ne presse pas trop? Plût à -Dieu qu'il s'en trouvât ici présentement d'aussi bonne composition! ils -sont devenus chagrins depuis quelque temps. Chacun sait si je ne dis pas -vrai. On est au désespoir, on n'a pas un sou, on ne trouve rien à -emprunter, les fermiers ne payent point, on n'ose faire de la fausse -monnaie, on ne voudrait pas se donner au diable, et cependant tout le -monde s'en va à l'armée avec un équipage. De vous dire comment cela se -fait, il n'est pas aisé. Le miracle des cinq pains n'est pas plus -incompréhensible. Mais revenons à votre marchand (j'admire où m'a -transportée la chaleur du discours); je vous assure que je lui rendrai -tout le service que je pourrai. Vous avez dû croire que je ne faisais -réponse qu'à Sainte-Marie, par la longueur du temps que vous avez été à -recevoir celle-ci; mais ce n'est pas ma faute. Je vous trouve fort -heureux dans votre malheur, de ne point aller à la guerre. Je serais -fâchée que depuis longtemps vous n'eussiez obtenu d'autre grâce que -celle d'y aller. C'est assez que le roi sache vos bonnes intentions. -Quand il aura besoin de vous, il saura bien où vous prendre; et comme il -n'oublie rien, il n'aura peut-être pas oublié ce que vous valez. En -attendant, jouissez du plaisir d'être présentement le seul homme de -votre volée qui puisse se vanter d'avoir du pain. - -Je ne sais si je ne vous ai pas parlé de quelques-unes de vos lettres au -roi, mais je les admire toujours. J'ai vu au collége de Clermont un -jeune gentilhomme[289] qui paraît fort digne d'être votre fils. Je lui -ai fait une petite visite, je l'enverrai querir l'un de ces jours pour -dîner avec moi. Je soupai l'autre jour avec Manicamp et avec sa soeur la -maréchale d'Estrées. Elle me dit qu'elle irait voir notre Rabutin au -collége. Nous parlâmes fort de vous elle et moi. Pour Manicamp et moi, -nous ne finissions point, en quelque endroit que nous soyons; mais d'un -souvenir agréable, vous regrettant, ne trouvant rien qui vous vaille, -chacun de nous redisant quelque morceau de votre esprit; enfin vous -devez être fort content de nous. Adieu, mon cher cousin; mille -compliments, je vous prie, à madame votre femme; elle m'a écrit une -très-honnête lettre, mais j'ai passé le temps de lui faire réponse. Me -voilà dans l'impénitence finale; j'ai tort, je ne saurais plus y -revenir; faites ma paix. Je ne sais si vous savez que les maréchaux -d'Humières et de Bellefonds sont exilés pour ne vouloir pas obéir à M. -de Turenne, quand les armées seront jointes. - - - [289] Fils aîné de Bussy, mais du second lit. - - - - -98.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 27 avril 1672. - -Je m'en vais faire réponse à vos deux lettres, et puis je vous parlerai -de ce pays-ci. M. de Pomponne a vu la première, et je lui ferai voir -encore une grande partie de la seconde: il est parti; ce fut en lui -disant adieu que je lui montrai votre lettre, ne pouvant jamais mieux -dire que ce que vous écrivez sur vos affaires: il vous trouve admirable; -je n'ose vous dire à quel style il compare le vôtre, ni les louanges -qu'il lui donne; enfin il m'a fort priée de vous assurer de son estime, -et des soins qu'il aura toujours de tout ce qui pourra vous le -témoigner: il a été ravi de votre description de la Sainte-Baume, il le -sera encore davantage de votre seconde lettre. On ne peut pas mieux -écrire sur cette affaire, ni plus nettement; je suis très-assurée que -votre lettre obtiendra tout ce que vous souhaitez; vous en verrez la -réponse; je n'écrirai qu'un mot, car en vérité, ma bonne, vous n'avez -pas besoin d'être secourue dans cette occasion; je trouve toute la -raison de votre côté; je n'ai jamais su cette affaire par vous, ce fut -M. de Pomponne qui me l'apprit comme on la lui avait apprise: mais il -n'y a rien à répondre à ce que vous m'en écrivez, il aura le plaisir de -le lire. L'évêque (_de Marseille_) témoigne en toute rencontre qu'il -sera fort aise de se raccommoder avec vous: il a trouvé ici toutes -choses assez bien disposées pour lui faire souhaiter une réconciliation -dont il se fait honneur, comme d'un sentiment convenable à sa -profession. On croit que nous aurons, entre ci et demain, un premier -président de Provence. Je vous remercie de votre relation de la -Sainte-Baume et de votre jolie bague; je vois que le sang n'a pas bien -bouilli à votre gré. Madame la Palatine a eu une fois la même curiosité -que vous; elle n'en fut pas plus satisfaite. Vous ne m'ôterez pas -l'envie de voir cette affreuse grotte; plus on y a de peine, plus il -faut y aller; et, au bout du compte, je ne m'en soucie que faiblement: -je ne cherche que vous en Provence; quand je vous aurai, j'aurai tout ce -que je souhaite. Ma tante est toujours très-mal; laissez-nous le soin de -partir, nous ne souhaitons autre chose; et même s'il y avait quelque -espérance de langueur, nous prendrions notre parti; je lui dis mille -tendresses de votre part, qu'elle reçoit très-bien. M. de la Trousse lui -en a écrit d'excessives; ce sont des amitiés de l'agonie, dont je ne -fais pas grand cas; j'en quitte ceux qui ne commenceraient que là à -m'aimer. Ma fille, il faut aimer pendant la vie, comme vous faites; la -rendre douce et agréable, ne point noyer d'amertume et combler de -douleur ceux qui nous aiment; il est trop tard de changer quand on -expire. Vous savez comme j'ai toujours ri des bons fonds; je n'en -connais que d'une sorte, et le vôtre doit contenter les plus difficiles. -Je vois les choses comme elles sont: croyez-moi, je ne suis point folle; -et pour vous le montrer, c'est qu'on ne peut jamais être plus contente -d'une personne que je le suis de vous. J'enverrai à madame de Coulanges -ce qui lui appartient de votre lettre; elle sera mise en pièces: il m'en -restera encore quelques centaines pour m'en consoler; tout aimables -qu'elles sont, je souhaite extrêmement de n'en plus recevoir. Venons aux -nouvelles. - -Le roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris; on a fait -ce calcul dans les quartiers à peu près. Il y a quatre jours que je ne -dis que des adieux. Je fus hier à l'Arsenal; je voulais dire adieu au -grand maître[290], qui m'était venu chercher; je ne le trouvai pas, mais -je trouvai la Troche, qui pleurait son fils, et la comtesse[291], qui -pleurait son mari: elle avait un chapeau gris, qu'elle enfonçait, dans -l'excès de ses déplaisirs; c'était une chose plaisante; je crois que -jamais chapeau ne s'est trouvé à une pareille fête: j'aurais voulu ce -jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous -deux ce matin, la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre: mais -quelle guerre! la plus cruelle, la plus périlleuse dont on ait jamais -ouï parler, depuis le passage de Charles VIII en Italie. On l'a dit au -roi. L'Yssel est défendu, et bordé de deux cents pièces de canon, de -soixante mille hommes de pied, de trois grosses villes, d'une large -rivière qui est encore au-devant. Le comte de Guiche, qui sait le pays, -nous montra l'autre jour cette carte chez madame de Verneuil; c'est une -chose étonnante. M. le Prince est fort occupé de cette grande affaire. -Il lui vint l'autre jour une manière de fou assez plaisant, qui lui dit -qu'il savait fort bien faire de la monnaie. «Mon ami, lui dit-il, je te -remercie; mais si tu sais une invention pour nous faire passer l'Yssel -sans être assommés, tu me feras grand plaisir, car je n'en sais point.» -Il aura pour lieutenants généraux MM. les maréchaux d'Humières et de -Bellefonds. Voici un détail qu'on est bien aise de savoir. Les deux -armées se joindront; le roi commandera à MONSIEUR; MONSIEUR, à M. le -Prince; M. le Prince, à M. de Turenne; et M. de Turenne aux deux -maréchaux, et même à l'armée du maréchal de Créqui. Le roi parla donc à -M. de Bellefonds, et lui dit que son intention était qu'il obéît à M. de -Turenne, sans conséquence. Le maréchal, sans demander du temps (voilà sa -faute), répondit qu'il ne serait pas digne de l'honneur que lui a fait -Sa Majesté, s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le roi -le pria fort bonnement de songer à ce qu'il lui répondait, ajoutant -qu'il souhaitait cette preuve de son amitié; qu'il y allait de sa -disgrâce. Le maréchal lui dit qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes -grâces de Sa Majesté et sa fortune; mais qu'il s'y résolvait, plutôt que -de perdre son estime; qu'il ne pouvait obéir à M. de Turenne sans -dégrader la dignité où il l'avait élevé. Le roi lui dit: M. le maréchal, -il faut donc se séparer. Le maréchal lui fit une profonde révérence, et -partit. M. de Louvois, qui ne l'aime point, lui expédia tout aussitôt un -ordre d'aller à Tours: il a été rayé de dessus l'état de la maison du -roi: il a cinquante mille écus de dettes au delà de son bien; il est -abîmé, mais il est content; et l'on ne doute pas qu'il n'aille à la -Trappe. Il a offert au roi son équipage, qui était fait aux dépens de Sa -Majesté, pour en faire ce qu'il lui plairait: on a pris cela comme s'il -eût voulu braver le roi; jamais rien ne fut si innocent: tous ses -parents, les Villars, et tout ce qui est attaché à lui, est -inconsolable. Ne manquez pas d'écrire à madame de Villars et au pauvre -maréchal. Cependant le maréchal d'Humières, soutenu par M. de Louvois, -n'avait point paru, et attendait que le maréchal de Créqui eût répondu: -ce dernier est venu de son armée en poste répondre lui-même; il arriva -avant-hier; il eut une conversation d'une heure avec le roi. Le maréchal -de Gramont, qui fut appelé, soutint le droit des maréchaux de France, et -fit le roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de cette dignité, -ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au danger d'être -mal avec lui; ou celui (_M. de Turenne_) qui était honteux d'en porter -le titre, qui l'avait effacé de tous les lieux où il pouvait être, qui -tenait le nom de maréchal pour une injure, et qui voulait commander en -qualité de prince. Enfin la conclusion fut que le maréchal de Créqui est -allé à la campagne, dans sa maison, planter des choux, aussi bien que le -maréchal d'Humières. Voilà de quoi on parle uniquement: les uns disent -qu'ils ont bien fait, d'autres qu'ils ont mal fait; la comtesse (_de -Fiesque_) s'égosille, le comte de Guiche prend son fausset; il les faut -séparer, c'est une comédie. Ce qui est vrai, c'est que voilà trois -hommes d'une grande importance pour la guerre, et qu'on aura bien de la -peine à remplacer. M. le Prince les regrette fort, pour l'intérêt du -roi. M. de Schomberg n'est pas plus disposé que les autres à obéir à M. -de Turenne, avant commandé des armées en chef. Enfin la France, qui est -pleine de grands capitaines, n'en trouvera pas assez, par la -circonstance de ce malheureux contre-temps. - -M. d'Aligre a les sceaux; il a quatre-vingts ans; c'est un dépôt; c'est -un pape. - -Je viens de faire un tour de ville: j'ai été chez M. de la -Rochefoucauld. Il est accablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses -enfants: au travers de cela, il m'a priée de vous dire mille tendresses -de sa part: nous avons fort causé. Tout le monde pleure son fils, son -frère, son mari, son amant: il faudrait être bien misérable pour ne pas -se trouver intéressée au départ de la France tout entière. Dangeau et le -comte de Sault sont venus nous dire adieu: ils nous ont appris que le -roi, afin d'éviter les larmes, est parti ce matin à dix heures, sans que -personne l'ait su, au lieu de partir demain, comme tout le monde le -croyait. Il est parti lui douzième: tout le reste courra après. Au lieu -d'aller à Villers-Cotterets, il est allé à Nanteuil, où l'on croit que -d'autres, qui ont disparu aussi, se trouveront[292]: il ira demain à -Soissons, et tout de suite, comme il l'avait résolu: si vous ne trouvez -cela galant, vous n'avez qu'à le dire. La tristesse où tout le monde se -trouve est une chose qu'on ne saurait imaginer au point qu'elle est. La -reine est demeurée régente: toutes les compagnies souveraines l'ont été -saluer. Voici une étrange guerre, qui commence bien tristement. - - - [290] Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie. - - [291] Renée-Éléonore de Bouillé, première femme du comte du Lude, - aimait beaucoup la chasse, et était toujours vêtue en homme. - - [292] Il paraît qu'il s'agit ici de madame de Montespan. - - - - -99.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 4 mai 1672. - -Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, combien je vous -loue, combien je vous admire: voilà mon discours divisé en trois points. -_Je vous plains_ d'être sujette à des humeurs noires qui vous font -assurément beaucoup de mal; _je vous loue_ d'en être la maîtresse quand -il le faut, et principalement pour M. de Grignan, qui en serait pénétré; -c'est une marque de l'amitié et de la complaisance que vous avez pour -lui; _et je vous admire_ de vous contraindre pour paraître ce que vous -n'êtes pas: voilà qui est héroïque, et le fruit de votre philosophie; -vous avez en vous de quoi l'exercer. Nous trouvions l'autre jour qu'il -n'y avait de véritable mal dans la vie que les grandes douleurs; tout le -reste est dans l'imagination, et dépend de la manière dont on conçoit -les choses: tous les autres maux trouvent leur remède, ou dans le temps, -ou dans la modération, ou dans la force de l'esprit; les réflexions, la -dévotion, la philosophie, les peuvent adoucir. Quant aux douleurs, elles -tiennent l'âme et le corps; la vue de Dieu les fait souffrir avec -patience; elle fait qu'on en profite, mais elle ne les diminue point. - -Voilà un discours qui aurait tout l'air d'avoir été rapporté tout entier -du faubourg Saint-Germain[293]; cependant il est de chez ma pauvre -tante, où j'étais l'aigle de la conversation: elle nous en donnait le -sujet par ses extrêmes souffrances, qu'elle ne veut pas qu'on mette en -comparaison avec nul autre mal de la vie. M. de la Rochefoucauld est -bien de cet avis; il est toujours accablé de gouttes: il a perdu sa -vraie mère[294], dont il est véritablement affligé; je l'en ai vu -pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer. C'était une femme -d'un extrême mérite; et enfin, dit-il, c'était la seule qui n'a jamais -cessé de m'aimer. Ne manquez pas de lui écrire, et M. de Grignan aussi. -Le coeur de M. de la Rochefoucauld pour sa famille est une chose -incomparable; il prétend que c'est une des chaînes qui nous attachent -l'un à l'autre. Nous avons bien découvert et rapporté et rajusté des -choses de sa folle de _mère_[295], qui nous font bien entendre ce que -vous nous disiez quelquefois, que ce n'était point ce qu'on pensait, que -c'était autre chose: vraiment oui, c'était autre chose, ou, pour mieux -dire, c'était tout ensemble; l'un était sans préjudice de l'autre; elle -mariait le luth avec la voix, et le spirituel avec les grossièretés. Ma -fille, nous avons trouvé une bonne veine, et qui nous explique bien une -querelle que vous eûtes une fois dans la grande chambre de madame de la -Fayette: je vous dirai le reste en Provence. - -Ma tante est dans un état qui tirera dans une grande longueur. Votre -voyage est parfaitement bien placé; peut-être que le nôtre s'y -rapportera. Nous mourons d'envie de passer la Pentecôte en chemin, ou à -Moulins, ou à Lyon; l'abbé le souhaite comme moi. Il n'y a pas un homme -de qualité (d'épée s'entend) à Paris. Je fus dimanche à la messe aux -Minimes; je dis à mademoiselle de la Trousse: Nous allons trouver nos -pauvres Minimes bien déserts, il n'y doit avoir que le marquis -d'Alluye[296]. Nous entrons dans l'église: le premier homme et l'unique -que je trouve, c'est le marquis d'Alluye; mon enfant, cette sottise me -fit rire aux larmes: enfin il est demeuré, et s'en va à son gouvernement -sur le bord de la mer; il faut garder les côtes, comme vous savez. - -Vous voilà donc partie, ma fille; j'espère bien que vous m'écrirez de -partout; je vous écris toujours. J'ai si bien fait que j'ai retrouvé un -petit ami à la poste, qui prend soin de nos lettres. J'ai été ces -jours-ci fort occupée à parer ma petite maison. Saint-Aubin y a fait des -merveilles; j'y coucherai demain; je vous jure que je ne l'aime que -parce qu'elle est faite pour vous; vous serez très-bien logée dans mon -appartement, et moi très-bien aussi. Je vous conterai comme tout cela -est tourné joliment. J'ai des inquiétudes extrêmes de votre pauvre -frère: on croit cette guerre si terrible, qu'on ne peut assez craindre -pour ceux que l'on aime; et puis, tout d'un coup, j'espère que ce ne -sera point tout ce que l'on pense, parce que je n'ai jamais vu arriver -les choses comme on les imagine. - -Mandez-moi, je vous prie, ce qu'il y a entre la princesse -d'Harcourt[297] et vous; Brancas est désespéré de penser que vous -n'aimez point sa fille: M. d'Uzès a promis de remettre la paix partout; -je serai bien aise de savoir de vous ce qui vous a mise en froideur. - -Vous me dites que la beauté de votre fils diminue, et que son mérite -augmente; j'ai regret à sa beauté, et je me réjouis qu'il aime le vin; -voilà un petit brin de Bretagne et de Bourgogne qui fera un fort bel -effet, avec la sagesse des Grignans. Votre fille est tout le contraire: -sa beauté augmente, et son mérite diminue. Je vous assure qu'elle est -fort jolie, et qu'elle est opiniâtre comme un petit démon, elle a ses -petites volontés et ses petits desseins; elle me divertit extrêmement: -son teint est admirable, ses yeux sont bleus, ses cheveux noirs, son nez -ni beau ni laid; son menton, ses joues, son tour de visage, -très-parfaits. Je ne dis rien de sa bouche, elle s'accommodera; le son -de sa voix est joli; madame de Coulanges trouvait qu'il pouvait fort -bien passer par sa bouche. - -Je pense, ma fille, qu'à la fin je serai de votre avis: je trouve des -chagrins dans la vie qui sont insupportables; et, malgré le beau -raisonnement du commencement de ma lettre, il y a bien d'autres maux -qui, pour être moindres que les douleurs, se font également redouter. Je -suis si souvent traversée dans ce que je souhaite le plus, qu'en vérité -la vie me paraît fort désobligeante. - - - [293] C'est-à-dire de chez madame de la Fayette. - - [294] Gabrielle du Plessis de Liancourt. - - [295] Madame de Marans, qui appelait le duc de la Rochefoucauld _mon - fils_. - - [296] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis, gouverneur de - l'Orléanais. - - [297] Françoise de Brancas, femme d'Alphonse-Henri-Charles de - Lorraine, prince d'Harcourt. - - - - -100.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 6 mai 1672. - -Ma fille, il faut que je vous conte; c'est une radoterie que je ne puis -éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier (_Séguier_) à -l'Oratoire: ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les -orateurs qui en ont fait la dépense, en un mot, les quatre arts -libéraux. C'était la plus belle décoration qu'on puisse imaginer: le -Brun avait fait le dessin; le mausolée touchait à la voûte, orné de -mille lumières, et de plusieurs figures convenables à celui qu'on -voulait louer. Quatre squelettes, en bas, étaient chargés des marques de -sa dignité; comme lui ayant ôté les honneurs avec la vie: l'un portait -son mortier, l'autre sa couronne de duc, l'autre son ordre, l'autre les -masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés -d'avoir perdu leur protecteur: la Peinture, la Musique, l'Éloquence et -la Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la première représentation: la -Force, la Justice, la Tempérance, et la Religion. Quatre Anges ou quatre -Génies recevaient au-dessus cette belle âme. Le mausolée était encore -orné de plusieurs Anges qui soutenaient une chapelle ardente, laquelle -tenait à la voûte. Jamais il ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si -bien imaginé; c'est le chef-d'oeuvre de le Brun. Toute l'église était -parée de tableaux, de devises et d'emblèmes qui avaient rapport aux -armes ou à la vie du chancelier: plusieurs actions principales y étaient -peintes. Madame de Verneuil[298] voulait acheter toute cette décoration -un prix excessif. Ils ont tous, en corps, résolu d'en parer une galerie, -et de laisser cette marque de leur reconnaissance et de leur -magnificence à l'éternité. L'assemblée était belle et grande, mais sans -confusion; j'étais auprès de M. de Tulle[299], de M. Colbert, et de M. -de Monmouth[300], beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par -parenthèse, s'en va à l'armée trouver le roi. Il est venu un jeune père -de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre; j'ai dit à M. de Tulle -(_Mascaron_) de le faire descendre, et de monter à sa place; et que rien -ne pouvait soutenir la beauté du spectacle et la perfection de la -musique, que la force de son éloquence. Ma fille, ce jeune homme a -commencé en tremblant, tout le monde tremblait aussi: il a débuté par un -accent provençal; il est de Marseille, il s'appelle Léné; mais, en -sortant de son trouble, il est entré dans un chemin si lumineux, il a si -bien établi son discours, il a donné au défunt des louanges si mesurées, -il a passé par tous les endroits délicats avec tant d'adresse, il a si -bien mis dans tout son jour tout ce qui pouvait être admiré, il a fait -des traits d'éloquence et des coups de maître si à propos et de si bonne -grâce, que tout le monde, je dis tout le monde sans exception, s'en est -écrié, et chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée. -C'est un homme de vingt-huit ans, intime ami de M. de Tulle, qui -l'emmène avec lui dans son diocèse: nous le voulons nommer le chevalier -Mascaron; mais je crois qu'il surpassera son aîné. Pour la musique, -c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste (_Lully_) avait fait -un dernier effort de toute la musique du roi; ce beau _Miserere_ y était -encore augmenté; il y eut un _Libera_ où tous les yeux étaient pleins de -larmes; je ne crois point qu'il y ait une autre musique dans le ciel. Il -y avait beaucoup de prélats; j'ai dit à Guitaut: Cherchons un peu notre -ami _Marseille_, nous ne l'avons point vu; je lui ai dit tout bas: Si -c'était l'oraison funèbre de quelqu'un qui fût vivant, il n'y manquerait -pas[301]. Cette folie a fait rire Guitaut, sans aucun respect pour la -pompe funèbre. Ma chère enfant, quelle espèce de lettre est-ce ceci? Je -pense que je suis folle: à quoi peut servir une si grande narration? -Vraiment, j'ai bien satisfait le désir que j'avais de conter. - -Le roi est à Charleroi, et y fera un assez long séjour. Il n'y a point -encore de fourrages, les équipages portent la famine avec eux: on est -assez embarrassé dès le premier pas de cette campagne. Guitaut m'a -montré votre lettre, et à l'abbé, _Envoyez-moi ma mère_. Ma fille, que -vous êtes aimable! et que vous justifiez agréablement l'excessive -tendresse qu'on voit que j'ai pour vous! Hélas! je ne songe qu'à partir, -laissez-m'en le soin; je conduis des yeux toutes choses; et si ma tante -prenait le chemin de languir, en vérité je partirais. Vous seule au -monde me pouvez faire résoudre à la quitter dans un si pitoyable état; -nous verrons: je vis au jour la journée, et n'ai pas encore le courage -de rien décider; un jour je pars, le lendemain je n'ose; enfin vous -dites vrai, il y a des choses bien désobligeantes dans la vie. Vous me -priez de ne point songer à vous en changeant de maison; et moi, je vous -prie de croire que je ne songe qu'à vous, et que vous m'êtes si -extrêmement chère, que vous faites toute l'occupation de mon coeur. -J'irai coucher demain dans ce joli appartement où vous serez placée sans -me déplacer. Demandez au marquis d'Oppède, il l'a vu; il dit qu'il s'en -va vous trouver. Hélas! qu'il est heureux! Adieu, ma belle petite; vous -êtes au bout du monde, vous voyagez; je crains votre humeur hasardeuse: -je ne me fie ni à vous, ni à M. de Grignan. Il est vrai que c'est une -chose étrange, comme vous dites, de se trouver à Aix après avoir fait -cent lieues, et au Saint-Pilon[302] après avoir grimpé si haut. Il y a -quelquefois dans vos lettres des endroits qui sont très-plaisants, mais -il vous échappe des périodes comme dans Tacite; j'ai trouvé cette -comparaison, il n'y a rien de plus vrai. J'embrasse Grignan et le baise -à la joue droite, au-dessous de sa _touffe ébouriffée_[303]. - - - [298] Fille du chancelier Séguier. - - [299] Jules Mascaron. - - [300] Fils naturel de Charles II, roi d'Angleterre, et le même qui fut - décapité en 1685. - - [301] Ceci rappelle la naïveté de M. de Puymaurin sur Racine, qui, par - son testament, voulut qu'on l'enterrât à Port-Royal: «Il n'aurait - jamais fait cela de son vivant,» dit-il. - - [302] Le Saint-Pilon est une chapelle en forme de dôme, bâtie au - dessus du rocher de la Sainte-Baume. - - [303] Allusion à des bouts-rimés que madame de Grignan avait faits à - Livry. - - - - -101.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 20 mai 1672. - -Je comprends fort bien, ma fille, et l'agrément, et la magnificence, et -la dépense de votre voyage; je l'avais dit à notre abbé comme une chose -pesante pour vous: mais ce sont des nécessités. Il faut cependant -examiner si l'on veut bien courir le hasard de l'abîme où conduit la -grande dépense; nous en parlerons. Il n'importe guère d'avoir du repos -pour soi-même: quand on entre véritablement dans les intérêts des -personnes qui nous sont chères, et qu'on sent tous leurs chagrins -peut-être plus qu'elles-mêmes, c'est le moyen de n'avoir guère de -plaisirs dans la vie, et il faut être bien enragée pour l'aimer autant -qu'on fait. Je dis la même chose de la santé; j'en ai beaucoup, mais à -quoi me sert-elle? à garder ceux qui n'en ont point. La fièvre a repris -traîtreusement à madame de la Fayette; ma tante est bien plus mal que -jamais; elle s'en va tous les jours: que fais-je? je sors de chez ma -tante, et je vais chez cette pauvre Fayette; et puis je sors de chez la -Fayette pour revenir chez ma tante. Ni Livry, ni les promenades, ni ma -jolie maison, tout cela ne m'est de rien: il faut pourtant que je coure -à Livry un moment, car je n'en puis plus. Voilà comme la Providence -partage les chagrins et les maux: après tout, les miens ne sont rien en -comparaison de l'état où est ma pauvre tante. Ah! noble indifférence, où -êtes-vous? Il ne faut que vous pour être heureuse, et sans vous tout est -inutile: mais puisqu'il faut souffrir de quelque façon que ce soit, il -vaut encore mieux souffrir par là que par les autres endroits. J'ai vu -madame de Martel chez elle, et je lui ai dit tout ce que vous pouvez -penser; son mari lui a écrit des ravissements de votre beauté; il est -comblé de vos politesses, il vous loue et vous admire. Sa femme m'était -venue chercher pour me montrer cette lettre; je la trouvai enfin, et je -vous acquittai de tout. Rien n'est plus romanesque que vos fêtes sur la -mer, et vos festins dans le _Royal-Louis_, ce vaisseau d'une si grande -réputation. Le véritable LOUIS est en chemin avec toute son armée; les -lettres ne disent rien de positif, par la raison qu'on ne sait point où -l'on va. Il n'est plus question de Maestricht; on dit qu'on va prendre -trois places, l'une sur le Rhin, l'autre sur l'Yssel, et la troisième -tout auprès; je vous manderai leurs noms quand je les saurai. Rien n'est -plus confus que toutes les nouvelles de l'armée: ce n'est pas faire sa -cour que d'en mander, ni de se mêler de deviner et de raisonner. Les -lettres sont plaisantes à voir: vous jugez bien que je passe ma vie avec -des gens qui ont des fils assez bien instruits; mais il est vrai que le -secret est grand sur les intentions de Sa Majesté. L'autre jour, un -homme de bonne maison[304] écrivait à un de ses amis: _Je vous prie de -me mander où nous allons, et si nous passerons l'Yssel, ou si nous -assiégerons Maestricht_. Vous pouvez juger par là des lumières que nous -avons ici: je vous assure que le coeur est en presse. Vous êtes heureuse -d'avoir votre cher mari en sûreté, qui n'a d'autre fatigue que de voir -toujours votre chien de visage dans une litière vis-à-vis de lui: _le -pauvre homme_[305]! Il avait raison de monter quelquefois à cheval pour -l'éviter: le moyen de le regarder si longtemps! Hélas! il me souvient -qu'une fois, en revenant de Bretagne, vous étiez vis-à-vis de moi: quel -plaisir ne sentais-je point de voir toujours cet aimable visage! Il est -vrai que c'était dans un carrosse; il faut donc qu'il y ait quelque -malédiction sur la litière. - -Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite enfant: elle dit -que c'est hasarder, et là-dessus je rends les armes: je ne voudrais pas -mettre en péril sa petite personne; je l'aime tout à fait; je lui ai -fait couper les cheveux; elle est coiffée _hurluberbu_, cette coiffure -est faite pour elle. Son teint, sa gorge, tout son petit corps est -admirable; elle fait cent petites choses, elle parle, elle caresse, elle -bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la -révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle -flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de tout point; je m'y -amuse des heures entières; je ne veux point que cela meure. Je vous -disais l'autre jour: je ne sais point comme l'on fait pour ne point -aimer sa fille. - - - [304] M. le Duc. - - [305] Allusion à la pièce du _Tartufe_. - - - - -102.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 23 mai 1672. - -Mon petit ami de la poste ne se trouva pas hier à l'arrivée du courrier, -de sorte que mon laquais ne rapporta point mes lettres: elles sont par -la ville; je les attends à tous les moments, et j'espère les avoir avant -que de faire mon paquet. Ce retardement me déplaît beaucoup; mon petit -nouvel ami m'en demande excuse, mais je ne lui pardonne pas. En -attendant, ma fille, je m'en vais causer avec vous. J'ai vu ce matin M. -de Marignanes[306]; je l'ai pris pour M. de Maillanes; je me suis -embarrassée; enfin, pour avoir plus tôt fait, je l'ai prié de me démêler -ces deux noms. Il l'a fait en galant homme; il a compris qu'il est -très-possible que je me confonde; il m'a remise: il est très-content de -moi, et moi très-contente de lui. Il a vu votre fille; il dit que son -frère est beau comme un ange, et vous comme deux. Il admire votre -esprit, votre personne; il adore M. de Grignan. - -Je dînai hier chez la Troche avec l'abbé Arnauld et madame de Valentiné: -après-dîné nous eûmes le Camus, son fils, et Itier: cela fit une petite -symphonie très-parfaite. Ensuite arrive mademoiselle de Grignan avec son -écuyer, c'était _Beaulieu_; sa gouvernante, c'était _Hélène_; sa femme -de chambre, c'était _Marie_; son petit laquais, c'était _Jaco_, fils de -sa nourrice; et la nourrice avec ses habits des dimanches: c'est la plus -aimable femme de village que j'aie jamais vue. Tout cela parut beaucoup: -on les envoya dans le jardin, on les regarda fort: j'aime trop tout ce -petit ménage-là. Madame du Pui-du-Fou m'a brouillé la tête, en ne -voulant pas que je mène ma petite enfant; car, après tout, les enfants -de la nourrice ne me plaisent point auprès d'elle, et je connais dans -son visage que jamais elle ne passera l'été ici, sans en mourir d'ennui. -Mais, ma fille, il est question de partir: un jour nous disons, l'abbé -et moi: Allons-nous-en; ma tante ira jusqu'à l'automne: voilà qui est -résolu. Le jour d'après, nous la trouvons si extrêmement bas, que nous -nous disons: Il ne faut pas songer à partir, ce serait une barbarie: la -lune de mai l'emportera. Et ainsi nous passons d'un jour à l'autre, avec -le désespoir dans le coeur: vous comprenez bien cet état, il est cruel. -Ce qui me ferait souhaiter d'être en Provence, ce serait afin d'être -sincèrement affligée de la perte d'une personne qui m'a toujours été si -chère; et je sens que si je suis ici, la liberté qu'elle me donnera -m'ôtera une partie de ma tendresse et de mon bon naturel. N'admirez-vous -point la bizarre disposition des choses de ce monde, et de quelle -manière elles viennent croiser notre chemin? Ce qu'il y a de certain, -c'est que, de quelque manière que ce puisse être, nous irons cet été à -Grignan. Laissez-nous démêler toute cette triste aventure, et soyez -assurée que l'abbé et moi nous sommes plus près d'offenser la bienséance -en partant trop tôt, que l'amitié que nous avons pour vous, en demeurant -sans nécessité. Voilà un billet de l'abbé Arnauld, qui vous apprendra -les nouvelles. Son frère[307], en partant, le pria de me faire part de -celles qu'il lui manderait: la première page est un ravaudage de rien -pour choisir un jour, afin de dîner chez M. d'Harouïs: on fait du mieux -qu'on peut à cet abbé Arnauld; il n'est pas souvent à Paris[308], et -l'on est aise d'obliger les gens de ce nom-là. Il me pria l'autre jour -de lui montrer un morceau de votre style: son frère lui en a dit du -bien. En le lui montrant, je fus surprise moi-même de la justesse de vos -périodes: elles sont quelquefois harmonieuses; votre style est devenu -comme on le peut souhaiter, il est fait et parfait; vous n'avez qu'à -continuer, et vous bien garder de vouloir le rendre meilleur. - -Voilà dix heures, il faut faire mon paquet: je n'ai point reçu votre -lettre: j'ai passé à la poste, mon petit homme m'a fait beaucoup -d'excuses; mais je n'en suis pas plus riche; ma lettre est entre les -mains des facteurs, c'est-à-dire la mer à boire. Je la recevrai demain, -et n'y ferai réponse que vendredi. Adieu, ma chère enfant; vous dirai-je -que je vous aime? il me semble que c'est une chose inutile, vous le -croyez assurément. Croyez-le donc, ma chère enfant, et ne craignez point -d'aller trop avant. Si je n'avais point le coeur triste, je vous -porterais de jolies chansons: M. de Grignan les chanterait comme un -ange. Je l'embrasse très-tendrement, et vous encore plus de mille fois. - - - [306] Joseph-Gaspard Couet, marquis de Marignanes. - - [307] M. de Pomponne. - - [308] Il demeurait à Angers, auprès de son oncle Henri Arnauld, évêque - d'Angers. - - - - -103.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 17 juin 1672, à 11 heures du soir. - -Je viens d'apprendre, ma fille, une triste nouvelle dont je ne vous -dirai point le détail, parce que je ne le sais pas: mais je sais qu'au -passage de l'Yssel[309], sous les ordres de M. le Prince, M. de -Longueville a été tué; cette nouvelle accable. J'étais chez madame de la -Fayette quand on vint l'apprendre à M. de la Rochefoucauld, avec la -blessure de M. de Marsillac et la mort du chevalier de Marsillac: cette -grêle est tombée sur lui en ma présence. Il a été très-vivement affligé, -ses larmes ont coulé du fond du coeur, et sa fermeté l'a empêché -d'éclater. Après ces nouvelles, je ne me suis pas donné la patience de -rien demander; j'ai couru chez M. de Pomponne, qui m'a fait souvenir que -mon fils est dans l'armée du roi, laquelle n'a eu nulle part à cette -expédition; elle était réservée à M. le Prince: on dit qu'il est blessé; -on dit qu'il a passé la rivière dans un petit bateau; on dit que Nogent -a été noyé; on dit que Guitry est tué; on dit que M. de Roquelaure et M. -de la Feuillade sont blessés, qu'il y en a une infinité qui ont péri en -cette rude occasion. Quand je saurai le détail de cette nouvelle, je -vous la manderai. Voilà Guitaut qui m'envoie un gentilhomme qui vient de -l'hôtel de Condé; il me dit que M. le Prince a été blessé à la main. M. -de Longueville avait forcé la barrière, où il s'était présenté le -premier; il a été aussi le premier tué sur-le-champ; tout le reste est -assez pareil: M. de Guitry noyé, et M. de Nogent aussi[310]; M. de -Marsillac blessé, comme j'ai dit, et une grande quantité d'autres qu'on -ne sait pas encore. Mais enfin l'Yssel est passé. M. le Prince l'a passé -trois ou quatre fois en bateau, tout paisiblement, donnant ses ordres -partout avec ce sang-froid et cette valeur divine qu'on lui connaît. On -assure qu'après cette première difficulté on ne trouve plus d'ennemis: -ils sont retirés dans leurs places. La blessure de M. de Marsillac est -un coup de mousquet dans l'épaule, et un autre dans la mâchoire, sans -casser l'os. Adieu, ma chère enfant; j'ai l'esprit un peu hors de sa -place, quoique mon fils soit dans l'armée du roi; mais il y aura tant -d'autres occasions, que cela fait trembler et mourir. - - - [309] C'est-à-dire au passage du Rhin: l'Yssel fut abandonné. - - [310] Armand de Bautru, comte de Nogent, et Guy de Chaumont de Guitry, - grand maître de la garde-robe. - - - - -104.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, 20 juin 1672. - -Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez été, ma chère -enfant, sans une extrême émotion; et, quoique je sache que vous en êtes -quitte, Dieu merci! je ne puis tourner les yeux sur le passé, sans une -horreur qui me trouble. Hélas! que j'étais mal instruite d'une santé qui -m'est si chère! Qui m'eût dit en ce temps-là, Votre fille est plus en -danger que si elle était à l'armée, j'étais bien loin de le croire. -Faut-il donc que je me trouve cette tristesse avec tant d'autres qui -sont présentement dans mon coeur! Le péril extrême où se trouve mon -fils; la guerre qui s'échauffe tous les jours; les courriers qui -n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou de nos -connaissances, et qui peuvent apporter pis; la crainte que l'on a des -mauvaises nouvelles, et la curiosité qu'on a de les apprendre; la -désolation de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une -partie de ma vie; l'inconcevable état de ma tante, et l'envie que j'ai -de vous voir, tout cela me déchire, me tue, et me fait mener une vie si -contraire à mon humeur et à mon tempérament, qu'en vérité il faut que -j'aie une bonne santé pour y résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme -il est; tout le monde pleure, ou craint de pleurer: l'esprit tourne à la -pauvre madame de Nogent; madame de Longueville fait fendre le coeur, à -ce qu'on dit: je ne l'ai point vue, mais voici ce que je sais. - -Mademoiselle de Vertus[311] était retournée depuis deux jours à -Port-Royal, où elle est presque toujours: on est allé la querir avec M. -Arnauld, pour dire cette nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à -se montrer; ce retour si précipité marquait bien quelque chose de -funeste. En effet, dès qu'elle parut: Ah! mademoiselle, comment se porte -monsieur mon frère? (_le grand Condé_). Sa pensée n'osa aller plus -loin.--Madame, il se porte bien de sa blessure.--Il y a eu un combat! Et -mon fils?--On ne lui répondit rien.--Ah! mademoiselle, mon fils, mon -cher enfant, répondez-moi, est-il mort?--Madame, je n'ai point de -paroles pour vous répondre.--Ah! mon cher fils! est-il mort -sur-le-champ? n'a-t-il pas eu un seul moment? Ah, mon Dieu! quel -sacrifice! Et là-dessus elle tombe sur son lit; et tout ce que la plus -vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des -évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et -par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des -plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines -gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n'a aucun -repos; sa santé, déjà très-mauvaise, est visiblement altérée: pour moi, -je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après -une telle perte. - -Il y a un homme[312] dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai -dans la tête que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers -moments, et qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous les autres -sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes, que l'on -aurait redoublés de bon coeur: c'est une vision. - -Mais enfin quelle affliction ne montre point notre grosse marquise -d'Huxelles sur le pied de la bonne amitié? Les maîtresses ne s'en -contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient; et son écuyer, qui -arriva hier, ne paraît pas un homme raisonnable: cette mort efface les -autres. Un courrier d'hier au soir apporta la mort du comte du -Plessis[313], qui faisait faire un pont; un coup de canon l'a emporté. -M. de Turenne assiége Arnheim: on parle aussi du fort de Skenk. Ah! que -ces beaux commencements seront suivis d'une fin tragique pour bien des -gens! Dieu conserve mon pauvre fils! Il n'a point été de ce passage; -s'il y avait quelque chose de bon à un tel métier, ce serait d'être -attaché à une charge. Mais la campagne n'est point finie. - -Voilà des relations, il n'y en a point de meilleure: vous verrez dans -toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et de celle des -autres, et que M. le Prince a été père uniquement dans cette occasion, -et point du tout général d'armée. Je disais hier, et l'on m'approuva, -que, si la guerre continue, M. le Duc[314] sera cause de la mort de M. -le Prince; son amour pour lui passe toutes ses autres passions. La -Marans est abîmée; elle dit qu'elle voit bien qu'on lui cache les -nouvelles, et qu'avec M. de Longueville, M. le Prince et M. le Duc sont -morts aussi; et qu'on le lui dise, et qu'au nom de Dieu on ne l'épargne -point; qu'aussi bien elle est dans un état qu'il est inutile de ménager. -Si l'on pouvait rire, on rirait. Ah! si elle savait combien peu on songe -à lui cacher quelque chose, et combien chacun est occupé de ses douleurs -et de ses craintes, elle ne croirait pas qu'on eût tant d'application à -la tromper. - -Les nouvelles que je vous mande sont d'original; c'est de Gourville, -qui était avec madame de Longueville quand elle a reçu ses lettres; tous -les courriers viennent droit à lui. M. de Longueville avait fait son -testament avant que de partir; il laisse une grande partie de son bien à -un fils qu'il a, et qui, à mon avis, paraîtra sous le nom de chevalier -d'Orléans[315], sans rien coûter à ses parents, quoiqu'ils ne soient -point gueux. Savez-vous où l'on mit le corps de M. de Longueville? Dans -le même bateau où il avait passé tout vivant, il y avait deux heures. M. -le Prince, qui était blessé, le fit mettre auprès de lui, couvert d'un -manteau, en repassant le Rhin avec plusieurs autres blessés, pour se -faire panser dans une ville en deçà de ce fleuve; de sorte que ce retour -fut la plus triste chose du monde. On dit que le chevalier de -Montchevreuil, qui était attaché à M. de Longueville ne veut point qu'on -le panse d'une blessure qu'il a reçue auprès de lui[316]. - -Mon fils m'a écrit; il est sensiblement touché de la perte de M. de -Longueville. Il n'était point à cette première expédition, mais il sera -d'une autre: peut-on trouver quelque sûreté dans un tel métier? Je vous -conseille d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier -et sur la blessure de M. de Marsillac. J'ai vu son coeur à découvert -dans cette cruelle aventure; il est au premier rang de tout ce que j'ai -jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison: je compte -pour rien son esprit et son agrément. Je ne m'amuserai point aujourd'hui -à vous dire combien je vous aime. - - - Du même jour, à dix heures du soir. - -Il y a deux heures que j'ai fait mon paquet, et en revenant de la ville -je trouve la paix faite, selon une lettre qu'on m'a envoyée. Il est aisé -de croire que toute la Hollande est en alarme et soumise: le bonheur du -roi est au-dessus de tout ce qu'on a jamais vu. On va commencer à -respirer; mais quel redoublement de douleur à madame de Longueville, et -à ceux qui ont perdu leurs chers enfants! J'ai vu le maréchal du -Plessis; il est très-affligé, mais en grand capitaine. La maréchale[317] -pleure amèrement, et la comtesse[318] est fâchée de n'être point -duchesse; et puis c'est tout. Ah! ma fille, sans l'emportement de M. de -Longueville, songez que nous aurions la Hollande, sans qu'il nous en eût -rien coûté. - - - [311] Catherine-Françoise de Bretagne, soeur de la duchesse de - Montbazon. Elle était une des saintes de Port-Royal. - - [312] M. de la Rochefoucauld. - - [313] Alexandre de Choiseul, comte du Plessis, fils de César, duc de - Choiseul, maréchal de France. - - [314] Henri-Jules de Bourbon, fils de M. le Prince. - - [315] Il parut sous le nom de chevalier de Longueville, et fut tué - pendant le siége de Philisbourg, en 1688, par un soldat qui tirait une - bécassine. - - [316] Philippe de Mornay, chevalier de Malte; il mourut de cette - blessure. - - [317] Colombe le Charron. - - [318] Marie-Louise le Loup de Bellenave, remariée au marquis de - Clérembault. - - - - -105.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 24 juin 1672. - -Je suis présentement dans la chambre de ma tante: si vous pouviez la -voir en l'état qu'elle est, vous ne douteriez pas que je ne partisse -demain matin. Elle a reçu aujourd'hui le viatique pour la dernière fois; -mais comme son mal est d'être entièrement consumée, cette dernière -goutte d'huile ne se trouve pas sitôt. Elle est debout, c'est-à-dire -dans sa chaise, avec sa robe de chambre, sa cornette, une coiffe noire -par-dessus, et ses gants: nulle senteur, nulle malpropreté dans sa -chambre; mais son visage est plus changé que si elle était morte depuis -huit jours; les os lui percent la peau; elle est entièrement étique et -desséchée; elle n'avale qu'avec des difficultés extrêmes; elle a perdu -la parole. M. Vesou lui a signifié son arrêt; elle ne prend plus de -remèdes; la nature ne retient plus rien; elle n'est quasi plus enflée, -parce que l'hydropisie a causé le desséchement; elle n'a plus de -douleurs, parce qu'il n'y a plus rien à consumer; elle est fort -assoupie, mais elle respire encore, et voilà à quoi elle tient: elle a -eu des froids et des faiblesses qui nous ont fait croire qu'elle était -passée; on a voulu une fois lui donner l'extrême-onction. Je ne quitte -plus ce quartier, de peur d'accident. Je vous assure que, quelque chose -que je voie au delà, cette dernière scène me coûtera bien des larmes; -c'est un spectacle difficile à soutenir, quand on est tendre comme moi. -Voilà, ma fille, où nous en sommes. Il y a trois semaines qu'elle nous -donna congé à tous, parce qu'elle avait encore un reste de cérémonie; -mais présentement que le masque est ôté, elle nous a fait entendre, à -l'abbé et à moi, en nous tendant la main, qu'elle recevait une extrême -consolation de nous avoir tous deux dans ces derniers moments: cela nous -creva le coeur, et nous fit voir qu'on joue longtemps la comédie, et -qu'à la mort on dit la vérité. Je ne vous dis plus, ma fille, le jour de -mon départ. - - Comment pourrais-je vous le dire? - Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[319]. - -Mais enfin, pourvu que vous vouliez bien ne nous point mander de ne pas -partir, il est très-certain que nous partirons. Laissez-nous donc faire, -vous savez comme je hais les remords: ce m'eût été un _dragon_ perpétuel -que de n'avoir pas rendu les derniers devoirs à ma pauvre tante. Je -n'oublie rien de ce que je crois lui devoir dans cette triste occasion. - -Je n'ai point vu madame de Longueville; on ne la voit point; elle est -malade: il y a eu des personnes distinguées, mais je n'en ai pas été, et -n'ai point de titre pour cela. Il ne paraît pas que la paix soit si -proche que je vous l'avais mandé; mais il paraît un air d'intelligence -partout, et une si grande promptitude à se soumettre, qu'il semble que -le roi n'ait qu'à s'approcher d'une ville pour qu'elle se rende à lui. -Sans l'excès de bravoure de M. de Longueville, qui lui a causé la mort -et à beaucoup d'autres, tout aurait été à souhait; mais, en vérité, la -Hollande entière ne vaut pas un tel prince. N'oubliez pas d'écrire à M. -de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et la blessure de M. de -Marsillac; n'allez pas vous fourvoyer: voilà ce qui l'afflige. Hélas! je -mens; entre nous, ma fille, il n'a pas senti la perte du chevalier, et -il est inconsolable de celui que tout le monde regrette. Il faut écrire -aussi au maréchal du Plessis. Tous nos pauvres amis sont encore en -santé. Le petit la Troche[320] a passé des premiers à la nage; on l'a -distingué. Si je ne suis encore ici, dites-en un mot à sa mère, cela lui -fera plaisir. - -Ma pauvre tante me pria l'autre jour, par signes, de vous faire mille -amitiés, et de vous dire adieu; elle nous fit pleurer: elle a été en -peine de la pensée de votre maladie; notre abbé vous en fait mille -compliments: il faut que vous lui disiez toujours quelque petite -douceur, pour soutenir l'extrême envie qu'il a de vous aller voir. Vous -êtes présentement à Grignan; j'espère que j'y serai à mon tour aussi -bien que les autres: hélas! je suis toute prête. J'admire mon malheur: -c'est assez que je désire quelque chose, pour y trouver de l'embarras. -Je suis très-contente des soins et de l'amitié du coadjuteur; je ne lui -écrirai point, il m'en aimera mieux: je serai ravie de le voir et de -causer avec lui. - - - [319] Pensée d'un madrigal de Montreuil. - - [320] François-Martin de Savonières de la Troche, alors âgé de seize - ans. - - - - -106.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 1er juillet 1672. - -Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie: la pauvre -femme nous a fait bien pleurer dans cette triste occasion; et pour moi, -qui suis tendre aux larmes, j'en ai beaucoup répandu. Elle mourut hier -matin à quatre heures, sans que personne s'en aperçût; on la trouva -morte dans son lit: la veille, elle était extraordinairement mal, et, -par inquiétude, elle voulut se lever; elle était si faible, qu'elle ne -pouvait se tenir dans sa chaise, et s'affaissait et coulait jusqu'à -terre; on la relevait. Mademoiselle de la Trousse se flattait, et -trouvait que c'était qu'elle avait besoin de nourriture; elle avait des -convulsions à la bouche: ma cousine disait que c'était un embarras que -le lait avait fait dans sa bouche et dans ses dents: pour moi, je la -trouvais très-mal. A onze heures, elle me fit signe de m'en aller: je -lui baisai la main; elle me donna sa bénédiction, et je partis; ensuite -elle prit son lait, par complaisance pour mademoiselle de la Trousse; -mais, en vérité, elle ne put rien avaler, et elle lui dit qu'elle n'en -pouvait plus; on la recoucha, elle chassa tout le monde, et dit qu'elle -s'en allait dormir. A trois heures elle eut besoin de quelque chose, et -fit encore signe qu'on la laissât en repos. A quatre heures, on dit à -mademoiselle de la Trousse que sa mère dormait; ma cousine dit qu'il ne -fallait pas l'éveiller pour prendre son lait. A cinq heures, elle dit -qu'il fallait voir si elle dormait. On approche de son lit, on la trouve -morte: on crie, on ouvre les rideaux; sa fille se jette sur cette pauvre -femme, elle la veut réchauffer, ressusciter: elle l'appelle, elle crie, -elle se désespère; enfin on l'arrache, et on la met par force dans une -autre chambre: on me vient avertir; je cours tout émue; je trouve cette -pauvre tante toute froide, et couchée si à son aise, que je ne crois pas -que depuis six mois elle ait eu un moment si doux que celui de sa mort; -elle n'était quasi point changée, à force de l'avoir été auparavant. Je -me mis à genoux, et vous pouvez penser si je pleurai abondamment en -voyant ce triste spectacle. J'allai voir ensuite mademoiselle de la -Trousse, dont la douleur fend les pierres: je les amenai toutes deux -ici[321]. Le soir, madame de la Trousse vint prendre ma cousine pour la -mener chez elle et à la Trousse dans trois jours, en attendant le retour -de M. de la Trousse. Mademoiselle de Méri a couché ici: nous avons été -ce matin au service; elle retourne ce soir chez elle, parce qu'elle le -veut; et me voilà prête à partir. Ne m'écrivez donc plus, ma belle; -pour moi, je vous écrirai encore, car, quelque diligence que je fasse, -je ne puis quitter encore de quelques jours, mais je ne puis plus -recevoir de vos lettres ici. - -Vous ne m'avez point écrit le dernier ordinaire; vous deviez m'en -avertir pour m'y préparer: je ne vous puis dire quel chagrin cet oubli -m'a donné, ni de quelle longueur m'a paru cette semaine: c'est la -première fois que cela vous est arrivé; j'aime encore mieux en avoir été -plus touchée, par n'y pas être accoutumée: j'espère de vos nouvelles -dimanche. Adieu donc, ma chère enfant. - -On m'a promis une relation, je l'attends: il me semble que le roi -continue ses conquêtes. Vous ne m'avez pas dit un mot sur la mort de M. -de Longueville, ni sur tout le soin que j'ai eu de vous instruire, ni -sur toutes mes lettres; je parle à une sourde ou à une muette; je vois -bien qu'il faut que j'aille à Grignan; vos soins sont usés, on voit la -corde. Adieu donc, jusqu'au revoir. Notre abbé vous fait mille amitiés; -il est adorable du bon courage qu'il a de vouloir venir en Provence. - - - [321] Mademoiselle de la Trousse et mademoiselle de Méri, toutes deux - filles de madame de la Trousse. - - - - -107.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, dimanche au soir, 3 juillet 1672. - -Ah! ma fille, j'ai bien des excuses à vous faire de la lettre que je -vous ai écrite ce matin en partant pour venir ici. Je n'avais point reçu -votre lettre; mon ami de la poste m'avait mandé que je n'en avais point; -j'étais au désespoir. J'ai laissé le soin à madame de la Troche de vous -mander toutes les nouvelles, et je suis partie là-dessus. Il est dix -heures du soir; et M. de Coulanges, que j'aime comme ma vie, et qui est -le plus joli homme du monde, m'envoie votre lettre qui était dans son -paquet; et, pour me donner cette joie, il ne craint point de faire -partir son laquais au clair de la lune: il est vrai, mon enfant, qu'il -ne s'est point trompé dans l'opinion de m'avoir fait un grand plaisir. -Je suis fâchée que vous ayez perdu un de mes paquets; comme ils sont -pleins de nouvelles, cela vous dérange, et vous ôte du train de ce qui -se passe. - -Vous devez avoir reçu des relations fort exactes; elles vous auront fait -voir que le Rhin était mal défendu: le grand miracle, c'est de l'avoir -passé à la nage. M. le Prince et ses Argonautes étaient dans un bateau: -les premières troupes qu'ils rencontrèrent au delà demandaient quartier, -quand le malheur voulut que M. de Longueville, qui sans doute ne -l'entendit pas, s'approche de leurs retranchements, et, poussé d'une -bouillante ardeur, arrive à la barrière, où il tue le premier qui se -trouve sous sa main: en même temps on le perce de cinq ou six coups. M. -le Duc le suit, M. le Prince suit son fils, et tous les autres suivent -M. le Prince. Voilà où se fit la tuerie, qu'on aurait, comme vous voyez, -très-bien évitée, si l'on avait su l'envie que ces gens-là avaient de se -rendre; mais tout est marqué dans l'ordre de la Providence. - -Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvre de gloire; -car, si elle eût tourné autrement, il eût été criminel. Il se charge de -reconnaître si la rivière est guéable; il dit qu'oui: elle ne l'est pas; -des escadrons entiers passent à la nage sans se déranger; il est vrai -qu'il passe le premier: cela ne s'est jamais hasardé; cela réussit; il -enveloppe des escadrons, et les force à se rendre. Vous voyez bien que -son bonheur et sa valeur ne se sont point séparés; mais vous devez avoir -de grandes relations de tout cela. - -Le chevalier de Nantouillet[322] était tombé de cheval: il va au fond de -l'eau, il revient, il retourne, il revient encore; enfin il trouve la -queue d'un cheval, il s'y attache; ce cheval le mène à bord, il monte -sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, -et revient gaillard. Voilà qui est d'un sang-froid qui me fait souvenir -d'Oronte, prince des Massagètes. - -Au reste, il n'est rien de plus vrai que M. de Longueville avait été à -confesse avant que de partir: comme il ne se vantait jamais de rien, il -n'en avait pas même fait sa cour à madame sa mère; mais ce fut une -confession conduite par nos amis (_de Port-Royal_), et dont l'absolution -fut différée plus de deux mois. Cela s'est trouvé si vrai, que madame de -Longueville n'en peut pas douter: vous pouvez penser quelle consolation! -Il faisait une infinité de libéralités et de charités que personne ne -savait, et qu'il ne faisait qu'à condition qu'on n'en parlât point: -jamais un homme n'a eu tant de solides vertus; il ne lui manquait que -des vices, c'est-à-dire un peu d'orgueil, de vanité, de hauteur; mais, -du reste, jamais on n'a été si près de la perfection: _Pago lui, pago il -mondo_; il était au-dessus des louanges; pourvu qu'il fût content de -lui, c'était assez. Je vois souvent des gens qui sont encore fort -éloignés de se consoler de cette perte; mais pour tout le gros du monde, -ma pauvre enfant, cela est passé: cette triste nouvelle n'a assommé que -trois ou quatre jours, la mort de MADAME dura bien plus longtemps. Les -intérêts particuliers de chacun pour ce qui se passe à l'armée empêchent -la grande application pour les malheurs d'autrui. Depuis ce premier -combat, il n'a été question que de villes rendues, et de députés qui -viennent demander la grâce d'être reçus au nombre des sujets -nouvellement conquis de Sa Majesté. - -N'oubliez pas d'écrire un petit mot à la Troche, sur ce que son fils -s'est distingué et a passé à la nage; on l'a loué devant le roi, comme -un des plus hardis. Il n'y a nulle apparence qu'on se défende contre une -armée si victorieuse. Les Français sont jolis assurément; il faut que -tout leur cède pour les actions d'éclat et de témérité; enfin il n'y a -plus de rivière présentement qui serve de défense contre leur excessive -valeur. - -Au reste, voici bien des nouvelles. J'avais amené ici ma petite enfant -pour y passer l'été; j'ai trouvé qu'il y fait sec, il n'y a point d'eau; -la nourrice craint de s'y ennuyer: que fais-je, à votre avis? Je la -ramènerai après-demain chez moi tout paisiblement; elle sera avec _la -mère Jeanne_, qui fera leur petit ménage; madame de Sanzei sera à Paris; -elle ira la voir; j'en saurai des nouvelles très-souvent. Voilà qui est -fait, je change d'avis: ma maison est jolie, et ma petite ne manquera de -rien; il ne faut pas croire que Livry soit charmant pour une nourrice -comme pour moi. Adieu, ma divine enfant; pardonnez le chagrin que -j'avais d'avoir été si longtemps sans recevoir de vos lettres; elles me -sont toujours si agréables, qu'il n'y a que vous qui puissiez me -consoler de n'en avoir point. - - - [322] François Duprat, descendant du chancelier. - - - - -108.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Marseille, mercredi...... 1672. - -Je vous écris après la visite de madame l'intendante et une harangue -très-belle. J'attends un présent, et le présent attend ma pistole. Je -suis ravie de la beauté singulière de cette ville. Hier le temps fut -divin, et l'endroit[323] d'où je découvris la mer, les _bastides_, les -montagnes et la ville, est une chose étonnante; mais surtout je suis -ravie de madame de Montfuron[324]; elle est aimable, et on l'aime sans -balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan à -son arrivée; des noms connus, des Saint-Hérem, etc.; des aventuriers, -des épées, des chapeaux du bel air, une idée de guerre, de romans, -d'embarquement, d'aventures, de chaînes, de fers, d'esclaves, de -servitude, de captivité; moi qui aime les romans, je suis transportée. -M. de Marseille vint hier au soir; nous dînons chez lui; c'est l'affaire -des deux doigts de la main. Il fait aujourd'hui un temps abominable, -j'en suis triste; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je -demande pardon à Aix, mais Marseille est bien plus joli, et plus peuplé -que Paris à proportion; il y a cent mille âmes au moins: de vous dire -combien il y en a de belles, c'est ce que je n'ai pas le loisir de -compter; l'air en gros y est un peu scélérat; et parmi tout cela je -voudrais être avec vous. Je n'aime aucun lieu sans vous, et moins la -Provence qu'un autre; c'est un vol que je regretterai. Remerciez Dieu -d'avoir plus de courage que moi, mais ne vous moquez pas de mes -faiblesses ni de mes _chaînes_. - - - [323] Ce lieu s'appelle, en langage du pays, _la visto_. - - [324] Cousine germaine de M. de Grignan. - - - - -109.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Lambesc, mardi 20 décembre 1672, à dix heures du matin. - -Quand on compte sans la Providence, il faut très-souvent compter deux -fois. J'étais tout habillée à huit heures, j'avais pris mon café, -entendu la messe, tous les adieux faits, le bardot chargé; les sonnettes -des mulets me faisaient souvenir qu'il fallait monter en litière; ma -chambre était pleine de monde; on me priait de ne point partir, parce -que depuis plusieurs jours il pleut beaucoup, et depuis hier -continuellement, et même dans ce moment plus qu'à l'ordinaire. Je -résistais hardiment à tous ces discours, faisant honneur à la résolution -que j'avais prise et à tout ce que je vous mandai hier par la poste, en -assurant que j'arriverais jeudi, lorsque tout d'un coup M. de Grignan, -en robe de chambre d'omelette, m'a parlé si sérieusement de la témérité -de mon entreprise, disant que mon muletier ne suivrait pas ma litière, -que mes mulets tomberaient dans les fossés, que mes gens seraient -mouillés et hors d'état de me secourir, qu'en un moment j'ai changé -d'avis, et j'ai cédé entièrement à ses sages remontrances. Ainsi, ma -fille, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais -qui se sèchent pour avoir seulement traversé la cour, et messager que -l'on vous envoie, connaissant vos bontés et vos inquiétudes, et voulant -aussi apaiser les miennes, parce que je suis en peine de votre santé, et -que cet homme ou reviendra nous en apporter des nouvelles, ou ne -retrouvera pas les chemins. En un mot, ma chère enfant, il arrivera à -Grignan jeudi au lieu de moi; et moi, je partirai bien véritablement -quand il plaira au ciel et à M. de Grignan, qui me gouverne de bonne -foi, et qui comprend toutes les raisons qui me font souhaiter -passionnément d'être à Grignan. Si M. de la Garde pouvait ignorer tout -ceci, j'en serais aise, car il va triompher du plaisir de m'avoir -prédit tout l'embarras où je me trouve: mais qu'il prenne garde à la -vaine gloire qui pourrait accompagner le don de prophétie dont il -pourrait se flatter. Enfin, ma fille, me voilà, ne m'attendez plus du -tout; je vous surprendrai, et ne me hasarderai point, de peur de vous -donner de la peine, et à moi aussi. Adieu, ma très-chère et -très-aimable; je vous assure que je suis fort affligée d'être -prisonnière à Lambesc: mais le moyen de deviner des pluies qu'on n'a -point vues dans ce pays depuis un siècle! - - - - -110.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673. - -Voici un terrible jour[325], ma chère enfant; je vous avoue que je n'en -puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je -songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et -combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous -puissions jamais nous rencontrer. Mon coeur est en repos quand il est -auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. -Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un -déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je les ai senties -et les sentirai longtemps. J'ai le coeur et l'imagination tout remplis -de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de -sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable: comme il est -extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous -cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me -manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne -vous trouvent plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci -douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera -jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous -embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je -sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à -plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire -de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en -partant; qu'avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je -suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée -à M. de Grignan; je ne l'ai point assez remercié de toutes ses -politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi; j'en attendrai les -effets sur tous les chapitres: il y en a où il a plus d'intérêt que moi, -quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de -curiosité; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront -encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu -me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe -aux _Pichons_; je suis toute pétrie des Grignans; je tiens partout. -Jamais un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un -mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours: hélas! nous revoilà -dans les lettres. Assurez M. l'archevêque de mon respect très-tendre, et -embrassez le coadjuteur; je vous recommande à lui. Nous avons encore -dîné à vos dépens. Voilà M. de Saint-Géniez qui vient me consoler. Ma -fille, plaignez-moi de vous avoir quittée. - - - [325] C'était le même jour de son départ de Grignan pour Paris, et de - celui de madame de Grignan pour Salon et pour Aix. - - - - -111.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Bourbilly, lundi 16 octobre 1673. - -Enfin, ma chère fille, j'arrive présentement dans le vieux château de -mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce temps-là. Je -trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et -mon beau moulin, à la même place où je les avais laissés. Il y a eu ici -de plus honnêtes gens que moi; et cependant, au sortir de Grignan, après -vous avoir quittée, je m'y meurs de tristesse. Je pleurerais -présentement de tout mon coeur, si je m'en voulais croire; mais je m'en -détourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y était, qui -nous empêchait fort de nous y ennuyer. Voilà où vous m'appelâtes -_marâtre_ d'un si bon ton. On a élagué des arbres devant cette porte, ce -qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et _de Caron -pas un mot_[326], c'est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse: je suis -désaccoutumée de ces continuels orages, j'en suis en colère. M. de -Guitaut est à Époisses: il envoie tous les jours ici pour savoir quand -j'arriverai, et pour m'emmener chez lui; mais ce n'est pas ainsi qu'on -fait ses affaires. J'irai pourtant le voir, et vous prévoyez bien que -nous parlerons de vous: je vous prie d'avoir l'esprit en repos sur tout -ce que je dirai; je ne suis pas assurément fort imprudente. Nous vous -écrirons, Guitaut et moi. Je ne puis m'accoutumer à ne vous plus voir; -et si vous m'aimez, vous m'en donnerez une marque certaine cette année. -Adieu, mon enfant; j'arrive, je suis un peu fatiguée; quand j'aurai les -pieds chauds, je vous en dirai davantage. - - - [326] Allusion au dialogue de Lucien intitulé _Caron, ou le - Contemplateur_. - - - - -112.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Époisses, mercredi 25 octobre 1673. - -Je n'achevai qu'avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly, et le même -jour je vins ici, où l'on m'attendait avec quelque impatience. J'ai -trouvé le maître et la maîtresse du logis avec tout le mérite que vous -leur connaissez, et la comtesse (_de Fiesque_) qui part, et qui donne de -la joie à tout un pays. J'ai mené avec moi monsieur et madame de -Toulongeon, qui ne sont pas étrangers dans cette maison: il est survenu -encore madame de Chatelus, et M. le marquis de Bonneval, de sorte que la -compagnie est complète. Cette maison est d'une grandeur et d'une beauté -surprenante; M. de Guitaut[327] se divertit fort à la faire ajuster, et -y dépense bien de l'argent: il se trouve heureux de n'avoir point -d'autre dépense à faire. Je plains ceux qui ne peuvent pas se donner ce -plaisir. Nous avons causé à l'infini, le maître du logis et moi; -c'est-à-dire, j'ai eu le mérite de savoir bien écouter. On passerait -bien des jours dans cette maison sans s'ennuyer: vous y avez été -extrêmement célébrée. Je ne crois pas que j'en pusse sortir, si on y -recevait de vos nouvelles; mais, ma fille, sans vous faire valoir ce que -vous occupez dans mon coeur et dans mon souvenir, cet état d'ignorance -m'est insoutenable. Je me creuse la tête à deviner ce que vous m'avez -écrit, et ce qui vous est arrivé depuis trois semaines, et cette -application inutile trouble fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de -vos lettres à Paris; je ne comprends pas pourquoi M. de Coulanges ne me -les a pas envoyées, je l'en avais prié. Enfin je pars demain pour -prendre le chemin de Paris; car vous vous souvenez bien que de -Bourbilly on passe devant cette porte où M. de Guitaut vint nous faire -un jour des civilités. Je ne serai à Paris que la veille de la -Toussaint. On dit que les chemins sont déjà épouvantables dans cette -province. Je ne vous parle point de la guerre: on mande qu'elle est -déclarée; d'autres, qui sont des manières de ministres, disent que c'est -le chemin de la paix: voilà ce qu'un peu de temps nous apprendra. M. -d'Autun (_Gabriel de Roquette_) est en ce pays; ce n'est pas ici où je -l'ai vu, mais il en est près, et l'on voit des gens qui ont eu le -bonheur de recevoir sa bénédiction. Adieu, ma très-chère et très-aimable -enfant; je ne trouve personne qui ne s'imagine que vous avez raison de -m'aimer, en voyant de quelle façon je vous aime. - - - [327] Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaut. Il était - gouverneur des îles Sainte-Marguerite, commandeur des ordres du roi; - il avait été chambellan de M. le prince de Condé, et honoré de son - amitié particulière. - - - - -113.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, jeudi 2 novembre 1673. - -Enfin, ma chère enfant, me voilà arrivée après quatre semaines de -voyage, ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que je viens de -passer dans le meilleur lit du monde: je n'ai pas fermé les yeux, j'ai -compté toutes les heures de ma montre; et enfin, à la petite pointe du -jour, je me suis levée: _car que faire en un lit, à moins que l'on ne -dorme_[328]? J'avais le pot au feu, c'était une _oille_ et un _consommé_ -qui cuisaient séparément. Nous arrivâmes hier, jour de la Toussaint, bon -jour, bonne oeuvre; nous descendîmes chez M. de Coulanges: je ne vous -dirai point mes faiblesses ni mes sottises en rentrant dans Paris: enfin -je vis l'heure et le moment que je n'étais pas visible; mais je -détournai mes pensées, et je dis que le vent m'avait rougi le nez. Je -trouve M. de Coulanges qui m'embrasse; M. de Rarai, un moment après; -madame de Coulanges, mademoiselle de Méri, un autre moment après: -arrivent ensuite madame de Sansei, madame de Bagnols, M. l'archevêque de -Reims (_M. le Tellier_), tout transporté d'amour pour le coadjuteur; un -autre moment après, madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame -Scarron, d'Hacqueville, la Garde, l'abbé de Grignan, l'abbé Têtu: vous -voyez, d'où vous êtes, tout ce qui se dit, et la joie qu'on témoigne; -_et madame de Grignan? et votre voyage?_ et tout ce qui n'a point de -liaison ni de suite. Enfin on soupe, on se sépare, et je passe cette -belle nuit. Ce matin, à neuf heures, la Garde, l'abbé de Grignan, -Brancas, d'Hacqueville, sont entrés dans ma chambre pour ce qui -s'appelle raisonner _pantoufle_. Premièrement, je vous dirai que vous ne -sauriez trop aimer Brancas, la Garde et d'Hacqueville; pour l'abbé de -Grignan, cela s'en va sans dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au -soir, avant toutes choses, je lus vos quatre lettres des 15, 18, 22 et -25 octobre: je sentis tout ce que vous expliquez si bien; mais puis-je -assez vous remercier ni de votre bonne et tendre amitié, dont je suis -très-convaincue, ni du soin que vous prenez de me parler de toutes vos -affaires? Ah! ma fille, c'est une grande justice, car rien au monde ne -me tient tant au coeur que tous vos intérêts, quels qu'ils puissent -être: vos lettres sont ma vie, en attendant mieux. - -J'admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospéré au point que -vous me le mandez, c'est-à-dire qu'il faut prendre garde en Provence au -pli de sa chaussette; je souhaite qu'il se porte bien et que la fièvre -le quitte, car il faut mettre flamberge au vent: je hais fort cette -petite guerre[329]. - -Je reviens à vos trois hommes, que vous devez aimer très-solidement: ils -n'ont tous que vos affaires dans la tête; ils ont trouvé à qui parler, -et notre conférence a duré jusqu'à midi. La Garde m'assure fort de -l'amitié de M. de Pomponne: ils sont tous contents de lui. Si vous me -demandez ce qu'on dit à Paris, et de quoi il est question, je vous dirai -que l'on n'y parle que de M. et madame de Grignan, de leurs affaires, de -leurs intérêts, de leur retour; enfin jusqu'ici je ne me suis pas -aperçue qu'il s'agisse d'autres choses. Les bonnes têtes vous diront ce -qu'il leur semble de votre retour; je ne veux pas que vous m'en croyiez, -croyez-en M. de la Garde. Nous avons examiné combien de choses doivent -vous obliger de venir rajuster ce qu'a dérangé votre bon ami[330] et -envers le maître et envers tous les principaux; enfin il n'y a point de -porte où il n'ait heurté, et rien qu'il n'ait ébranlé par ses discours, -dont le fond est du poison chamarré d'un faux agrément: il sera bon même -de dire tout haut que vous venez, et vous l'y trouverez peut-être -encore, car il a dit qu'il reviendra; et c'est alors que M. de Pomponne -et tous vos amis vous attendent pour régler vos allures à l'avenir: -tant que vous serez éloignée, vous leur échapperez toujours; et, en -vérité, celui qui parle ici a trop d'avantage sur celui qui ne dit mot. -Quand vous irez à Orange, c'est-à-dire M. de Grignan, écrivez à M. de -Louvois l'état des choses, afin qu'il n'en soit point surpris. Ce siége -d'Orange me déplaît par mille raisons. J'ai vu tantôt M. de Pomponne, M. -de Bezons, madame d'Huxelles, madame de Villars, l'abbé de Pontcarré, -madame de Rarai; tout cela vous fait mille compliments, et vous -souhaite. Enfin croyez-en la Garde; voilà tout ce que j'ai à vous dire. -On ne vous conseille point ici d'envoyer des ambassadeurs, on trouve -qu'il faut M. de Grignan et vous: on se moque de la raison de la guerre. -M. de Pomponne a dit à d'Hacqueville que les affaires ne se démêleraient -pas en Provence, et que quelquefois on a la paix lorsqu'on parle le plus -de la guerre. - -Despréaux a été avec Gourville voir M. le Prince. M. le Prince voulut -qu'il vît son armée. Eh bien! qu'en dites-vous, dit M. le Prince? -Monseigneur, dit Despréaux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle -sera majeure. C'est que le plus âgé n'a pas dix-huit ans. - -La princesse de Modène[331] était sur mes talons à Fontainebleau; elle -est arrivée ce soir; elle loge à l'Arsenal. Le roi viendra la voir -demain; elle ira voir la reine à Versailles, et puis adieu. - - - [328] Allusion à ces vers de la fable du _Lièvre et les Grenouilles_: - - Un lièvre en son gîte songeait. - Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? - - LA FONTAINE, liv. II, fable XIV. - - [329] Il s'agissait du siége d'Orange. - - [330] Contre-vérité; c'est de l'évêque de Marseille qu'il est - question. - - [331] Marie d'Este, qui allait épouser le duc d'York, frère de Charles - II, roi d'Angleterre. - - - - -114.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 27 novembre 1673. - -Votre lettre, ma chère fille, me paraît d'un style triomphant: vous -aviez votre compte quand vous me l'avez écrite; vous aviez gagné vos -petits procès; vos ennemis paraissaient confondus; vous aviez vu partir -votre mari à la tête d'un _drapello eletto_; vous espériez un bon succès -d'Orange. Le soleil de Provence dissipe au moins à midi les plus épais -chagrins, enfin votre humeur est peinte dans votre lettre: Dieu vous -maintienne dans cette bonne disposition! Vous avez raison de voir, d'où -vous êtes, les choses comme vous les voyez; et nous avons raison aussi -de les voir d'ici comme nous les voyons. Vous croyez avoir l'avantage: -nous le souhaitons autant que vous, et en ce cas nous disons qu'il ne -faut aucun accommodement; mais, supposé que l'argent, que nous regardons -comme une divinité à laquelle on ne résiste point, vous fît trouver du -mécompte dans votre calcul, vous m'avouerez que tous les expédients vous -paraîtraient bons comme ils nous le paraissaient. Ce qui fait que nous -ne pensons pas toujours les mêmes choses, c'est que nous sommes loin; -hélas! nous sommes très-loin: ainsi l'on ne sait ce qu'on dit; mais il -faut se faire honneur réciproquement de croire que chacun dit bien selon -son point de vue; que si vous étiez ici, vous diriez comme nous, et que -si nous étions là, nous aurions toutes vos pensées. Il y a bien des gens -en ce pays qui sont curieux de savoir comment vous sortirez de votre -syndicat; mais je dis encore vrai quand je vous assure que la perte de -cette petite bataille ne ferait pas ici le même effet qu'en Provence. -Nous disons en tous lieux et à propos tout ce qui se peut dire, et sur -la dépense de M. de Grignan, et sur la manière dont il sert le roi, et -comme il est aimé: nous n'oublions rien; et pour des tons naturels, et -des paroles rangées, et dites assez facilement, sans vanité, nous ne -céderons pas à ceux qui font des visites le matin aux flambeaux[332]. -Mais cependant M. de la Garde ne trouve rien de si nécessaire que votre -présence. On parle d'une trève; soyez en repos sur la conduite de ceux -qui sauront demander votre congé. Je comprends les dépenses de ce siége -d'Orange: j'admire les inventions que le démon trouve pour vous faire -jeter de l'argent; j'en suis plus affligée qu'une autre; car, outre -toutes les raisons de vos affaires, j'en ai une particulière pour vous -souhaiter cette année: c'est que le bon abbé veut rendre le compte de ma -tutelle, et c'est une nécessité que ce soit aux enfants dont on a été -tutrice. Mon fils viendra, si vous venez: voyez, et jugez vous-même du -plaisir que vous me ferez. Il y a de l'imprudence à retarder cette -affaire; le bon abbé peut mourir, je ne saurais plus par où m'y prendre, -et je serais abandonnée pour le reste de ma vie à la chicane des -Bretons. Je ne vous en dirai pas davantage: jugez de mon intérêt, et de -l'extrême envie que j'ai de sortir d'une affaire aussi importante. Vous -avez encore le temps de finir votre assemblée; mais ensuite je vous -demande cette marque de votre amitié, afin que je meure en repos. Je -laisse à votre bon coeur cette pensée à digérer. - -Toutes les filles de la reine furent chassées hier, on ne sait -pourquoi. On soupçonne qu'il y en a une qu'on aura voulu ôter, et que -pour brouiller les espèces on a fait tout égal. Mademoiselle de -Coëtlogon[333] est avec madame de Richelieu; la Mothe[334] avec la -maréchale; la Marck[335] avec madame de Crussol; Ludres et -Dampierre[336] retournent chez MADAME; du Rouvroi[337] avec sa mère, qui -s'en va chez elle; Lannoi[338] se mariera, et paraît contente; -Théobon[339] apparemment ne demeurera pas sur le pavé. Voilà ce qu'on -sait jusqu'à présent. - -J'ai fait voir votre lettre à mademoiselle de Méri; elle est toujours -languissante. J'ai fait vos compliments à tous ceux que vous me marquez. -L'abbé Têtu est fort content de ce que vous me dites pour lui; nous -soupons souvent ensemble. Vous êtes très-bien avec l'archevêque de -Reims. Madame de Coulanges n'est pas fort bien avec le frère de ce -prélat (_M. de Louvois_); ainsi ne comptez pas sur ce chemin-là pour -aller à lui. Brancas vous est tout acquis. Vous êtes toujours tendrement -aimée chez madame de Villars. Nous avons enfin vu, la Garde et moi, -votre premier président; c'est un homme très-bien fait, et d'une -physionomie agréable. Besons dit: C'est un beau mâtin, s'il voulait -mordre. Il nous reçut très-civilement: nous lui fîmes les compliments de -M. de Grignan et les vôtres. Il y a des gens qui disent qu'il tournera -casaque, et qu'il vous aimera au lieu d'aimer l'évêque, _Le flux les -amena, le reflux les emmène_. Ne vous ai-je point mandé que le chevalier -de Buous[340] est ici? Je le croyais je ne sais où; je fus ravie de -l'embrasser; il me semble qu'il vous est plus proche que les autres. Il -vient de Brest: il a passé par Vitré; il a eu un dialogue admirable avec -_Rahuel_; il lui demanda ce que c'était que M. de Grignan, et qui -j'étais. _Rahuel_ disait: «Ce M. de Grignan, c'est un homme de grande -condition: il est le premier de la Provence; mais il y a bien loin -d'ici. Madame aurait bien mieux fait de marier mademoiselle auprès de -Rennes.» Le chevalier se divertissait fort. Adieu, ma très-aimable, je -suis à vous: cette vérité est avec celle de _deux et deux font quatre_. - - - [332] Sarcasme dirigé contre l'évêque de Marseille, qui allait - solliciter de grand matin contre M. de Grignan. - - [333] Depuis marquise de Cavoie. - - [334] Depuis duchesse de la Ferté. - - [335] Depuis comtesse de Lannion. - - [336] Mademoiselle de Dampierre fut depuis comtesse de Moreuil. - - [337] Depuis comtesse de Saint-Vallier. - - [338] Depuis marquise de Montrevel. - - [339] Depuis comtesse de Beuvron. - - [340] Capitaine de vaisseau, et cousin germain de M. de Grignan. - - - - -115.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 4 décembre 1673. - -Me voilà toute soulagée de n'avoir plus Orange sur le coeur; c'était une -augmentation par dessus ce que j'ai accoutumé de penser, qui -m'importunait. Il n'est plus question maintenant que de la guerre du -syndicat: je voudrais qu'elle fût déjà finie. Je crois qu'après avoir -gagné votre petite bataille d'Orange, vous n'aurez pas tardé à commencer -l'autre. Vous ne sauriez croire la curiosité qu'on avait pour être -informé du bon succès de ce beau siége; on en parlait dans le rang des -nouvelles. J'embrasse le vainqueur d'Orange, et je ne lui ferai point -d'autre compliment que de l'assurer ici que j'ai une véritable joie que -cette petite aventure ait pris un tour aussi heureux; je désire le même -succès à tous ses desseins, et l'embrasse de tout mon coeur. C'est une -chose agréable que l'attachement et l'amour de toute la noblesse pour -lui: il y a très-peu de gens qui pussent faire voir une si belle suite -pour une si légère semonce. M. de la Garde vient de partir pour savoir -un peu ce qu'on dit de cette prise d'Orange: il est chargé de toutes nos -instructions, et, sur le tout, de son bon esprit, et de son affection -pour vous. D'Hacqueville me mande qu'il conseille à M. de Grignan -d'écrire au roi: il serait à souhaiter que, par effet de magie, cette -lettre fût déjà entre les mains de M. de Pomponne, ou de M. de la Garde; -car je ne crois pas qu'elle puisse venir à propos. L'affaire du syndic -s'est fortifiée dans ma tête par l'absence du siége d'Orange. - -Nous soupâmes encore hier avec madame Scarron et l'abbé Têtu chez madame -de Coulanges: nous causâmes fort; vous n'êtes jamais oubliée. Nous -trouvâmes plaisant d'aller ramener madame Scarron à minuit au fin fond -du faubourg Saint-Germain, fort au delà de madame de la Fayette, quasi -auprès de Vaugirard, dans la campagne; une belle et grande maison[341] -où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands -appartements; elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est -habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa -vie avec des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne, et -négligée: on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement, à la -faveur des lanternes et dans la sûreté des voleurs. Madame -d'Heudicourt[342] est allée rendre ses devoirs: il y avait longtemps -qu'elle n'avait paru en ce pays-là. - -On disait l'autre jour à M. le Dauphin qu'il y avait un homme à Paris -qui avait fait pour chef-d'oeuvre un petit chariot traîné par des puces. -M. le Dauphin dit à M. le prince de Conti: Mon cousin, qui est-ce qui a -fait les harnais? Quelque araignée du voisinage, dit le prince. Cela -n'est-il pas joli? Ces pauvres filles (_de la reine_) sont toujours -dispersées: on parle de faire des dames du palais, du lit, de la table, -pour servir au lieu des filles. Tout cela se réduira à quatre du palais, -qui seront, à ce qu'on croit, la princesse d'Harcourt, madame de -Soubise, madame de Bouillon, madame de Rochefort; et rien n'est encore -assuré. Adieu, ma très-aimable. - -Madame de Coulanges vous embrasse: elle voulait vous écrire aujourd'hui; -elle ne perd pas une occasion de vous rendre service; elle y est -appliquée, et tout ce qu'elle dit est d'un style qui plaît infiniment: -elle se réjouit de la prise d'Orange; elle va quelquefois à la cour, et -jamais sans avoir dit quelque chose d'agréable pour nous. - - - [341] C'est dans cette maison qu'étaient élevés les enfants du roi et - de madame de Montespan, dont madame Scarron était gouvernante. - - [342] Bonne de Pons, marquise d'Heudicourt. - - - - -116.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 8 décembre 1673. - -Il faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de Guiche: -voilà de quoi il est question présentement. Ce pauvre garçon est mort de -maladie et de langueur dans l'armée de M. de Turenne; la nouvelle en -vint mardi matin. Le père Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de -Gramont, qui s'en douta, sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir -tout le monde de sa chambre; il était dans un petit appartement qu'il a -au dehors des Capucines: quand il fut seul avec ce père, il se jeta à -son cou, disant qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire; que -c'était le coup de sa mort, qu'il le recevait de la main de Dieu; qu'il -perdait le seul et véritable objet de toute sa tendresse et de toute son -inclination naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie ou de -violente douleur que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se -jeta sur un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure -point dans cet état. Le père pleurait, et n'avait encore rien dit; enfin -il lui parla de Dieu, comme vous savez qu'il en parle: ils furent six -heures ensemble; et puis le père, pour lui faire faire son sacrifice -entier, le mena à l'église de ces bonnes Capucines, où l'on disait -vigiles pour ce cher fils: le maréchal y entra, en tombant, en -tremblant, plutôt traîné et poussé, que sur ses jambes; son visage -n'était plus connaissable. M. le Duc le vit en cet état, et en nous le -contant chez madame de la Fayette, il pleurait. Ce pauvre maréchal -revint enfin dans sa petite chambre; il est comme un homme condamné; le -roi lui a écrit; personne ne le voit. Madame de Monaco est entièrement -inconsolable; madame de Louvigny l'est aussi, mais c'est par la raison -qu'elle n'est point affligée: n'admirez-vous point le bonheur de cette -dernière? la voilà dans un moment duchesse de Gramont. La chancelière -est transportée de joie. La comtesse de Guiche fait fort bien; elle -pleure quand on lui conte les honnêtetés et les excuses que son mari lui -a faites en mourant. Elle dit: «Il était aimable, je l'aurais aimé -passionnément s'il m'avait un peu aimée; j'ai souffert ses mépris avec -douleur; sa mort me touche et me fait pitié; j'espérais toujours qu'il -changerait de sentiments pour moi.» Voilà qui est vrai, il n'y a point -là de comédie. Madame de Verneuil en est véritablement touchée. Je crois -qu'en me priant de lui faire vos compliments, vous en serez quitte. Vous -n'avez donc qu'à écrire à la comtesse de Guiche, à madame de Monaco, et -à madame de Louvigny. Pour le bon d'Hacqueville, il a eu le paquet -d'aller à Frazé, à trente lieues d'ici, annoncer cette nouvelle à la -maréchale de Gramont, et lui porter une lettre de ce pauvre garçon, -lequel a fait une grande amende honorable de sa vie passée, s'en est -repenti, en a demandé pardon publiquement; il a fait demander pardon à -Vardes, et lui a mandé mille choses qui pourront peut-être lui être -bonnes. Enfin il a fort bien fini la _comédie_, et laissé une riche et -heureuse veuve. La chancelière a été si pénétrée du peu ou point de -satisfaction, dit-elle, que sa petite-fille a eu pendant son mariage, -qu'elle ne va songer qu'à réparer ce malheur: et s'il se rencontrait un -roi d'Éthiopie, elle mettrait jusqu'à son patin, pour lui donner sa -petite-fille. Nous ne voyons point de mari pour elle; vous allez -nommer, comme nous, M. de Marsillac: elle ni lui ne veulent point l'un -de l'autre; les autres ducs sont trop jeunes: M. de Foix est pour -mademoiselle de Roquelaure. Cherchez un peu de votre côté, car cela -presse. Voilà un grand détail, ma chère petite; mais vous m'avez dit -quelquefois que vous les aimiez. - -L'affaire d'Orange fait ici un bruit très-agréable pour M. de Grignan: -cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement -qu'on a pour lui; cette grande dépense, cet heureux succès, car voilà -tout; tout cela fait honneur et donne de la joie à ses amis, qui ne sont -pas ici en petit nombre. Le roi dit à souper: «Orange est pris, Grignan -avait sept cents gentilshommes avec lui; on a tiraillé du dedans, et -enfin on s'est rendu le troisième jour: je suis fort content de -Grignan.» On m'a rapporté ce discours, que la Garde sait encore mieux -que moi. Pour notre archevêque de Reims, je ne sais à qui il en avait; -la Garde lui pensa parler de la dépense. Bon! dit-il, de la dépense, -voilà toujours comme on dit; on aime à se plaindre.--Mais, monsieur, lui -dit-on, M. de Grignan ne pouvait pas s'en dispenser, avec tant de -noblesse qui était venue pour l'amour de lui.--Dites pour le service du -roi.--Monsieur, répliqua-t-on, il est vrai; mais il n'y avait point -d'ordre, et c'était pour suivre M. de Grignan, à l'occasion du service -du roi, que toute cette assemblée s'est faite. Enfin, ma fille, cela -n'est rien; vous savez que d'ailleurs il est très-bon ami: mais il y a -des jours où la bile domine, et ces jours-là sont malheureux. On me -mande des nouvelles de nos états de Bretagne. M. le marquis de Coëtquen -le fils a voulu attaquer M. d'Harouïs, disant qu'il était seul riche, -pendant que toute la Bretagne gémissait; et qu'il savait des gens qui -feraient mieux que lui sa charge. M. Boucherat, M. de Lavardin et toute -la Bretagne l'ont voulu lapider, et ont eu horreur de son ingratitude, -car il a mille obligations à M. d'Harouïs. Sur cela il a reçu une lettre -de madame de Rohan qui lui mande de venir à Paris, parce que M. de -Chaulnes a ordre de lui défendre d'être aux états; de sorte qu'il est -disparu la veille de l'arrivée du gouverneur; il est demeuré en -abomination par l'infâme accusation qu'il voulait faire contre M. -d'Harouïs. Voilà, ma bonne, ce que vous êtes obligée d'entendre à cause -de votre nom. - -Je viens de voir M. de Pomponne; il était seul; j'ai été deux bonnes -heures avec lui et mademoiselle Lavocat, qui est très-jolie. M. de -Pomponne a très-bien compris ce que nous souhaitons de lui, en cas qu'il -vienne un courrier, et il le fera sans doute; mais il dit une chose -vraie, c'est que votre syndic sera fait avant qu'on entende parler ici -de la rupture de votre conseil; il croit que présentement c'en est fait. -De vous conter tout ce qui s'est dit d'agréable et d'obligeant pour -vous, et quelles aimables conversations on a avec ce ministre, tout le -papier de mon porte-feuille n'y suffirait pas; en un mot, je suis -parfaitement contente de lui; soyez-le aussi sur ma parole; il sera ravi -de vous voir, et il compte sur votre retour. - -Nous avons lu avec plaisir une grande partie de vos lettres; vous avez -été admirée, et dans votre style, et dans l'intérêt que vous prenez à -ces sortes d'affaires. Ne me dites donc plus de mal de votre façon -d'écrire; on croit quelquefois que les lettres qu'on écrit ne valent -rien, parce qu'on est embarrassé de mille pensées différentes; mais -cette confusion se passe dans la tête, tandis que la lettre est nette et -naturelle. Voilà comme sont les vôtres. Il y a des endroits si -plaisants, que ceux à qui je fais l'honneur de les montrer en sont -ravis. Adieu, ma très-aimable enfant; j'attends votre frère tous les -jours; et pour vos lettres, j'en voudrais à toute heure. - - - - -117.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 11 décembre 1673. - -Je viens de Saint-Germain, où j'ai été deux jours entiers avec madame de -Coulanges et M. de la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fîmes -le soir notre cour à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes -pour vous; mais s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les -compliments d'hommes et de femmes, vieux et jeunes, qui m'accablèrent et -me parlèrent de vous, ce serait nommer quasi toute la cour; je n'ai rien -vu de pareil: Et comment se porte madame de Grignan? quand -reviendra-t-elle? et ceci, et cela: enfin, représentez-vous que chacun, -n'ayant rien à faire et me disant un mot, me faisait répondre à vingt -personnes à la fois. J'ai dîné avec madame de Louvois; il y avait presse -à qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier; on nous arrêta -d'autorité, pour souper chez M. de Marsillac, dans son appartement -enchanté, avec madame de Thianges, madame Scarron, M. le Duc, M. de la -Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce matin, nous -sommes revenues. - -Voici une querelle qui faisait la nouvelle de Saint-Germain. M. le -chevalier de Vendôme et M. de Vivonne font les amoureux de madame de -Ludres: M. le chevalier de Vendôme veut chasser M. de Vivonne; on -s'écrie: Et de quel droit? Sur cela, il dit qu'il veut se battre contre -M. de Vivonne: on se moque de lui. Non, il n'y a point de raillerie: il -veut se battre, et monte à cheval, et prend la campagne. Voici ce qui ne -peut se payer, c'est d'entendre Vivonne. Il était dans sa chambre, -très-mal de son bras[343], recevant les compliments de toute la cour, -car il n'y a point eu de partage. «Moi! messieurs, _dit-il_, moi me -battre, il peut fort bien me battre s'il veut, mais je le défie de faire -que je veuille me battre: qu'il se fasse casser l'épaule, qu'on lui -fasse dix-huit incisions; et puis (on croit qu'il va dire, _et puis nous -nous battrons_); et puis, _dit-il_, nous nous accommoderons. Mais se -moque-t-il de vouloir tirer sur moi? voilà un beau dessein: c'est comme -qui voudrait tirer dans une porte cochère[344]. Je me repens bien de lui -avoir sauvé la vie au passage du Rhin: je ne veux plus faire de ces -actions, sans faire tirer l'horoscope de ceux pour qui je les fais. -Eussiez-vous jamais cru que c'eût été pour me percer le sein que je -l'eusse remis sur la selle?» Mais tout cela d'un ton et d'une manière si -folle, qu'on ne parlait d'autre chose à Saint-Germain. - -J'ai trouvé votre siége d'Orange fort étalé à la cour: le roi en avait -parlé agréablement, et on trouva très-beau que sans ordre du roi, et -seulement pour suivre M. de Grignan, il se soit trouvé sept cents -gentilshommes à cet occasion; car le roi ayant dit _sept cents_, tout le -monde dit _sept cents_: on ajoute qu'il y avait deux cents litières, et -de rire; mais on croit sérieusement qu'il y a peu de gouverneurs qui -pussent avoir une pareille suite. - -J'ai causé trois heures en deux fois avec M. de Pomponne; j'en suis -contente au delà de ce que j'espérais; mademoiselle Lavocat[345] est -dans notre confidence; elle est très-aimable; elle sait notre syndicat, -notre procureur, notre gratification, notre opposition, notre -délibération, comme elle sait la carte et les intérêts des princes, -c'est-à-dire sur le bout du doigt: on l'appelle le _petit ministre_; -elle est dans tous nos intérêts. Il y a des entr'actes à nos -conversations, que M. de Pomponne appelle des traits de rhétorique, pour -captiver la bienveillance des auditeurs. Il y a des articles dans vos -lettres sur lesquels je ne réponds pas: il est ordinaire d'être -ridicule, quand on répond de si loin. Vous savez quel déplaisir nous -avions de la perte de je ne sais quelle ville, lorsqu'il y avait dix -jours qu'à Paris on se réjouissait que le prince d'Orange en eût levé le -siége; c'est le malheur de l'éloignement. Adieu, ma très-aimable: je -vous embrasse bien tendrement. - - - [343] Il avait été blessé au passage du Rhin. - - [344] On sait que M. de Vivonne était excessivement gros. - - [345] Soeur de madame de Pomponne, mariée plus tard au marquis de - Vins. - - - - -118.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 22 décembre 1673. - -Il y a une nouvelle de l'Europe qui m'est entrée dans la tête: je vais -vous la mander, contre mon ordinaire. Vous savez la mort du roi de -Pologne[346]. Le grand-maréchal[347], mari de mademoiselle -d'Arquien[348], est à la tête d'une armée contre les Turcs: il a gagné -une bataille si pleine et si entière, qu'il est demeuré quinze mille -Turcs sur la place: il a pris deux bassas; il s'est logé dans la tente -du général, et cette victoire est si grande, qu'on ne doute point qu'il -ne soit élu roi, d'autant plus qu'il est à la tête d'une armée, et que -la fortune est toujours pour les gros bataillons: voilà une nouvelle qui -m'a plu. - - - [346] Michel Koribut Wiesnovieski, mort le 10 novembre 1673. - - [347] Jean Sobieski, qui fut depuis élu roi de Pologne le 20 mai 1674. - - [348] Il avait épousé la petite-fille du maréchal d'Arquien, laquelle, - après sa mort, revint en France. La victoire que Sobieski remporta, en - 1783, sous les murs de Vienne, et qui sauva l'empereur et l'Empire, - est plus célèbre encore que celle dont il s'agit ici. - - - - -119.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, jeudi 28 décembre 1673. - -Je commence dès aujourd'hui ma lettre, et je la finirai demain. Je veux -d'abord traiter le chapitre de votre voyage de Paris: vous apprendrez -par Janet que la Garde est celui qui l'a trouvé le plus nécessaire, et -qui a dit qu'il fallait demander votre congé; peut-être l'a-t-il obtenu, -car Janet a vu M. de Pomponne. Mais ce n'est pas, dites-vous, une -nécessité de venir; et le raisonnement que vous me faites est si fort, -et vous rendez si peu considérable tout ce qui le paraît aux autres pour -vous engager à ce voyage, que pour moi j'en suis accablée; je sais le -ton que vous prenez, ma fille; je n'en ai point au-dessus du vôtre; et -surtout quand vous me demandez _s'il est possible que moi, qui devrais -songer plus qu'une autre à la suite de votre vie, je veuille vous -embarquer dans une excessive dépense, qui peut donner un grand -ébranlement au poids que vous soutenez déjà avec peine_; et tout ce qui -suit. Non, mon enfant, je ne veux point vous faire tant de mal, Dieu -m'en garde! Et pendant que vous êtes la raison, la sagesse et la -philosophie même, je ne veux point qu'on me puisse accuser d'être une -mère folle, injuste et frivole, qui dérange tout, qui ruine tout, qui -vous empêche de suivre la droiture de vos sentiments par une tendresse -de femme: mais j'avais cru que vous pouviez faire ce voyage, vous me -l'aviez promis; et quand je songe à ce que vous dépensez à Aix, et en -comédiens, et en fêtes, et en repas dans le carnaval, je crois toujours -qu'il vous coûterait moins de venir ici, où vous ne serez point obligée -de rien apporter. M. de Pomponne et M. de la Garde me font voir mille -affaires où vous et M. de Grignan êtes nécessaires; je joins à cela -cette tutelle. Je me trouve disposée à vous recevoir; mon coeur -s'abandonne à cette espérance; vous n'êtes point grosse, vous avez -besoin de changer d'air: je me flattais même que M. de Grignan voudrait -bien vous laisser avec moi cet été, et qu'ainsi vous ne feriez pas un -voyage de deux mois, comme un homme: tous vos amis avaient la -complaisance de me dire que j'avais raison de vous souhaiter avec -ardeur: voilà sur quoi je marchais. Vous ne trouvez point que tout cela -soit ni bon ni vrai, je cède à la nécessité et à la force de vos -raisons; je veux tâcher de m'y soumettre, à votre exemple; et je -prendrai cette douleur, qui n'est pas médiocre, comme une pénitence que -Dieu veut que je fasse, et que j'ai bien méritée: il est difficile de -m'en donner une meilleure, ni qui frappe plus droit à mon coeur: mais il -faut tout sacrifier, et me résoudre à passer le reste de ma vie, séparée -de la personne du monde qui m'est la plus sensiblement chère, qui touche -mon goût, mon inclination, mes entrailles; qui m'aime plus qu'elle n'a -jamais fait: il faut donner tout cela à Dieu, et je le ferai avec sa -grâce, et j'admirerai sa providence, qui permet qu'avec tant de -grandeurs et de choses agréables dans votre établissement, il s'y trouve -des abîmes qui ôtent tous les plaisirs de la vie, et une séparation qui -me blesse le coeur à toutes les heures du jour, et bien plus que je ne -voudrais à celles de la nuit: voilà mes sentiments, ils ne sont pas -exagérés, ils sont simples et sincères; j'en ferai un sacrifice pour -mon salut. Voilà qui est fini, je ne vous en parlerai plus, et je -méditerai sans cesse sur la force invincible de vos raisons, et sur -votre admirable sagesse dont je vous loue, et que je tâcherai d'imiter. - -J'ai fait à mon ami (_Corbinelli_) toutes vos _animosités_; cela est -plaisant, il les a très-bien reçues: je crois qu'il est venu ici pour -réveiller un peu la tendresse de ses vieux amis. Nous avons trouvé la -pièce des cinq auteurs extrêmement jolie, et très-bien appliquée; le -chevalier de Buous l'a possédée deux jours: vos deux vers sont très-bien -corrigés. Voilà mon fils qui arrive; je m'en vais fermer cette lettre, -et je vous en écrirai demain une autre avec lui, toute pleine des -nouvelles que j'aurai reçues de Saint-Germain. On dit que la maréchale -de Gramont n'a voulu voir ni Louvigny ni sa femme; ils sont revenus de -dix lieues d'ici; nous ne songeons plus qu'il y ait eu un comte de -Guiche au monde: vous vous moquez avec vos longues douleurs; nous -n'aurions jamais fait ici, si nous voulions appuyer autant sur chaque -nouvelle. Il faut expédier; expédiez, à notre exemple. - - - - -120.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 1er jour de l'an 1674. - -Je vous souhaite une heureuse année, ma chère fille; et dans ce souhait -je comprends tant de choses, que je n'aurais jamais fait, si je voulais -vous en faire le détail. Je n'ai point encore demandé votre congé, comme -vous le craignez; mais je voudrais que vous eussiez entendu la Garde, -après dîner, sur la nécessité de votre voyage ici, pour ne pas perdre -vos cinq mille francs, et sur ce qu'il faut que M. de Grignan dise au -roi. Si c'était un procès qu'il fallût solliciter contre quelqu'un qui -voulût vous faire cette injustice, vous viendriez assurément le -solliciter; mais comme c'est pour venir en un lieu où vous avez encore -mille autres affaires, vous êtes paresseux tous deux. Ah! la belle chose -que la paresse! En voilà trop; lisez la Garde, _chapitre premier_. -Cependant vous aurez du plaisir de voir et de recevoir l'approbation du -roi. A propos, on a révoqué tous les édits qui nous étranglaient dans -notre province: le jour que M. de Chaulnes l'annonça, ce fut un cri de -_vive le roi!_ qui fit pleurer tous les états; chacun s'embrassait, on -était hors de soi: on ordonna un _Te Deum_, des feux de joie, et des -remercîments publics à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous -donnons au roi pour témoigner notre reconnaissance? Deux millions six -cent mille livres, et autant de don gratuit; c'est justement cinq -millions deux cent mille livres: que dites-vous de cette petite somme? -Vous pouvez juger par là de la grâce qu'on nous a faite de nous ôter les -édits. - -Mon pauvre fils est arrivé, comme vous savez, et s'en retourne jeudi -avec plusieurs autres. M. de Monterey est habile homme; il fait enrager -tout le monde: il fatigue notre armée, et la met hors d'état de sortir -et d'être en campagne avant la fin du printemps. Toutes les troupes -étaient bien à leur aise pour leur hiver; et quand tout sera bien crotté -à Charleroi, il n'aura qu'un pas à faire pour se retirer. En attendant, -M. de Luxembourg ne saurait se désopiler. Selon toutes les apparences, -le roi ne partira pas sitôt que l'année passée. Si, tandis que nous -serons en train, nous faisions quelque insulte à quelques grandes -villes, et qu'on voulût s'opposer aux deux héros[349], comme il est à -présumer que les ennemis seraient battus, la paix serait quasi assurée: -voilà ce qu'on entend dire aux gens du métier. Il est certain que M. de -Turenne est mal avec M. de Louvois; mais comme il est bien avec le roi -et M. Colbert, cela ne fait aucun éclat. - -On a fait cinq dames (_du palais_): mesdames de Soubise, de -Chevreuse[350], la princesse d'Harcourt, madame d'Albret et madame de -Rochefort. Les filles ne servent plus; et madame de Richelieu (_dame -d'honneur_) ne servira plus aussi; ce seront les gentilshommes-servants -et les maîtres d'hôtel, comme on faisait autrefois. Il y aura toujours, -derrière la reine, madame de Richelieu et trois ou quatre dames, afin -que la reine ne soit pas seule de femme. Brancas est ravi de sa fille -(_la princesse d'Harcourt_), qu'on a si bien clouée. - -Le grand maréchal de Pologne[351] a écrit au roi que si Sa Majesté -voulait faire quelqu'un roi de Pologne, il le servirait de ses forces; -mais que si elle n'a personne en vue, il lui demande sa protection. Le -roi la lui donne; mais on ne croit pas qu'il soit élu, parce qu'il est -d'une religion contraire au peuple. - -La dévotion de la Marans est toute des meilleures que vous ayez jamais -vues; elle est parfaite, elle est toute divine; je ne l'ai point encore -vue, je m'en hais. Il y a une femme qui a pris plaisir à lui dire que M. -de Longueville avait une véritable tendresse pour elle, et surtout une -estime singulière, et qu'il avait prédit que quelque jour elle serait -une sainte. Ce discours, dans le commencement, lui a si bien frappé la -tête, qu'elle n'a point eu de repos qu'elle n'ait accompli les -prophéties. On ne voit point encore ces petits princes[352]; l'aîné a -été trois jours avec père et mère; il est joli, mais personne ne l'a vu. -Je vous embrasse, ma chère enfant. Je saurai ce qu'on peut faire pour -votre ami qui a si généreusement assassiné un homme. Adieu, ma fille; je -vous embrasse avec une tendresse sans égale; la vôtre me charme, j'ai le -bonheur de croire que vous m'aimez. - - - [349] M. le Prince et M. de Turenne. - - [350] Jeanne-Marie Colbert, duchesse de Chevreuse. - - [351] Jean Sobieski, depuis roi de Pologne. - - [352] Les enfants de madame de Montespan. - - - - -121.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 15 janvier 1674. - -J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne, comme je vous avais dit; -et puis, jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la -perfection des vers de la _Poétique_ de Despréaux. D'Hacqueville y -était; nous parlâmes deux ou trois fois du plaisir que j'aurais de vous -la voir entendre. M. de Pomponne se souvient d'un jour que vous étiez -petite fille chez mon oncle de Sévigné; vous étiez derrière une vitre -avec votre frère, plus belle, dit-il, qu'un ange; vous disiez que vous -étiez prisonnière, que vous étiez une princesse chassée de chez son -père: votre frère était beau comme vous; vous aviez neuf ans. Il me fit -souvenir de cette journée; il n'a jamais oublié aucun moment où il vous -ait vue; il se fait un plaisir de vous revoir, qui me paraît le plus -obligeant du monde. Je vous avoue, ma très-aimable chère[353], que je -couve une grande joie; mais elle n'éclatera point que je ne sache votre -résolution. - -Madame de Schomberg dit qu'elle est une vagabonde au prix de madame de -Marans: cette humeur sauvage que vous connaissez s'est tournée en -passion pour la retraite: le tempérament ne se change pas. Elle va à -pied à sa paroisse, et lit tous nos bons livres; elle travaille, elle -prie Dieu; ses heures sont réglées, elle mange quasi toujours à sa -chambre: elle voit madame de Schomberg à de certaines heures: elle hait -autant les nouvelles du monde qu'elle les aimait; elle excuse autant le -prochain qu'elle l'accusait; elle aime autant le Créateur qu'elle aimait -la créature. Nous rîmes fort de ses manières passées; nous les tournâmes -en ridicule. Elle parle fort sincèrement et fort agréablement de son -état: j'y fus deux heures; on ne s'ennuie point avec elle; elle se -mortifie de ce plaisir, mais c'est sans affectation: enfin, elle est -bien plus aimable qu'elle n'était. Je ne pense pas, mon enfant, que vous -vous plaigniez que je ne vous mande point de détails. - -Je reçois tout présentement votre lettre du 7. Je vous avoue, ma -très-chère, quelle me comble d'une joie si vive, qu'à peine mon coeur, -que vous connaissez, la peut contenir; il est sensible à tout, et je le -haïrais, s'il était pour mes intérêts comme il est pour les vôtres. -Enfin, ma fille, vous venez, c'est tout ce qui peut m'être le plus -agréable: mais je m'en vais vous dire une chose à quoi vous ne vous -attendez point; c'est que je vous jure et vous proteste devant Dieu que -si M. de la Garde n'avait trouvé votre voyage nécessaire, et qu'en effet -il ne le fût pas pour vos affaires, jamais je n'aurais mis en compte, au -moins pour cette année, le désir de vous voir, ni ce que vous devez à la -tendresse infinie que j'ai pour vous: je sais la réduire à la droite -raison, quoi qu'il m'en coûte; et j'ai quelquefois de la force dans ma -faiblesse, comme ceux qui sont les plus philosophes. Après cette -déclaration sincère, je ne vous cache point que je suis pénétrée de -joie, et que, la raison se rencontrant avec mes désirs, je suis, à -l'heure que je vous écris, parfaitement contente, et que je ne vais être -occupée qu'à vous bien recevoir. - -M. le Prince revient de trente lieues. M. de Turenne n'est point parti. -M. de Monterey s'est retiré. M. de Luxembourg est dégagé. Mon fils sera -ici dans deux jours. Depuis vingt-quatre heures, on a volé dans la -chapelle de Saint-Germain la lampe d'argent de sept mille francs, et six -chandeliers plus hauts que moi: voilà une extrême insolence[354]. On a -trouvé des cordes du côté de la tribune de madame de Richelieu: on ne -comprend pas comment cela s'est pu faire; il y a des gardes qui vont et -viennent, et tournent toute la nuit. - -Savez-vous qu'on parle de la paix? M. de Chaulnes arrive de Bretagne, et -repart pour Cologne. - - - [353] Expression singulière, qui date du temps des _précieuses_. - _Chère_ était le nom qu'elles se donnaient entre elles. (_Voy._ le - _Comment. de Bret sur Molière_.) - - [354] Le duc de Saint-Simon rapporte un autre vol plus étrange encore, - qui se fit à Versailles. On enleva en une nuit toutes les crépines et - les franges d'or des grands appartements, depuis la galerie jusqu'à la - chapelle. Quelques perquisitions qu'on fît, on ne trouva aucune trace - du vol. Mais cinq ou six jours après, le roi étant à souper, un énorme - paquet tomba tout à coup sur la table, à quelque distance de lui: - c'étaient les franges volées, avec un billet attaché sur le paquet, où - l'on lut ces mots: _Bontemps, reprends tes franges, la peine en passe - le plaisir_. Saint-Simon était témoin. - - - - -122.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 26 janvier 1674. - -D'Hacqueville et la Garde sont toujours persuadés que vous ne sauriez -mieux faire que de venir: venez donc, ma chère enfant, et vous ferez -changer toutes choses: _se me miras, me miran_; cela est divinement bien -appliqué: il faut mettre votre cadran au soleil, afin qu'on le regarde. -Votre intendant ne quittera pas sitôt la Provence: il a mandé à madame -d'Herbigny que vous lui faisiez tort de croire que la justice seule le -mît dans vos intérêts, puisque votre beauté et votre mérite y avaient -part. - -Il n'y eut personne au bal de mercredi dernier; le roi et la reine -avaient toutes les pierreries de la couronne; le malheur voulut que ni -MONSIEUR, ni MADAME, ni MADEMOISELLE, ni mesdames de Soubise, Sully, -d'Harcourt, Ventadour, Coëtquen, Grancey, ne purent s'y trouver par -diverses raisons; ce fut une pitié; Sa Majesté en était chagrine. - -Je revins hier du Mêni, où j'étais allée pour voir le lendemain M. -d'Andilly; je fus six heures avec lui; j'eus toute la joie que peut -donner la conversation d'un homme admirable: je vis aussi mon oncle de -Sévigné[355], mais un moment. Ce Port-Royal est une Thébaïde; c'est un -paradis; c'est un désert où toute la dévotion du christianisme s'est -rangée; c'est une sainteté répandue dans tout le pays à une lieue à la -ronde; il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connaît point, qui vivent -comme les pénitents de Saint-Jean-Climaque; les religieuses sont des -anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des -douleurs inconcevables et une résignation extrême: tout ce qui les sert, -jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je -vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont -j'avais tant ouï parler; c'est un vallon affreux, tout propre à inspirer -le goût de faire son salut. Je revins coucher au Mêni, et hier ici, -après avoir encore embrassé M. d'Andilly en passant. Je crois que je -dînerai demain chez M. de Pomponne; ce ne sera pas sans parler de son -père et de ma fille: voilà deux chapitres qui nous tiennent au coeur. -J'attends tous les jours mon fils; il m'écrit des tendresses infinies; -il est parti plus tôt, et revient plus tard que les autres; nous croyons -que cela roule sur une amitié qu'il a à Sézanne; mais comme ce n'est pas -pour épouser, je n'en suis point inquiète. - -Il est vrai que l'on a attaqué M. de Villars et ses gens en revenant -d'Espagne: c'étaient les gens de l'ambassadeur (_d'Espagne_) qui -revenait de France. C'est un assez ridicule combat; les maîtres -s'exposèrent, on tirait de tous côtés; il y a eu quelques valets de -tués. On n'a point fait de compliments à madame de Villars; elle a son -mari, elle est contente. M. de Luxembourg est ici; on parle fort de la -paix, c'est-à-dire selon les désirs de la France, plus que sur la -disposition des affaires; cependant on la peut vouloir de telle sorte -qu'elle se ferait. - -J'espère, ma fille, que vous serez plus contente et plus décidée, quand -vous aurez votre congé. On ne doute point ici que votre retour n'y soit -très-bon: si vous n'étiez bien en ce pays, vous vous en sentiriez -bientôt en Provence: _se me miras, me miran_[356]; rien ne peut être -mieux dit, il en faut revenir là. M. et madame de Coulanges, la Sanzei -et le _Bien bon_ vous souhaitent avec impatience, et veulent tous, comme -moi, que vous ameniez le coadjuteur, qui vous fortifiera -considérablement. J'ai fort entretenu la Garde; vous ne sauriez trop -estimer ses conseils: il parlait l'autre jour à Gordes de vos affaires: -il les sait, et les range, et les dit en perfection; il donne un tour -admirable à tout ce qu'il faut dire à Sa Majesté: vous ne pouvez -consulter personne qui connaisse mieux ce pays-ci que lui. - -On est toujours charmé de mademoiselle de Blois et du prince de Conti. -D'Hacqueville vous parlera des nouvelles de l'Europe, et comme -l'Angleterre est présentement la grande affaire. C'est M. le duc du -Maine[357] qui a les Suisses; ce n'est plus M. le comte du Vexin, -lequel, en récompense, a l'abbaye de Saint-Germain des Prés. - - - [355] M. d'Andilly et M. de Sévigné s'étaient retirés depuis plusieurs - années à Port-Royal des champs. - - [356] _Si tu me regardes, on me regardera._ Cette devise était celle - qui avait pour corps un cadran solaire, et faisait allusion au soleil, - emblème adopté par le roi. - - [357] Louis-Auguste de Bourbon, fils du roi et de madame de Montespan. - - - - -123.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 5 février 1674. - -Il y a aujourd'hui[358] bien des années, ma fille, qu'il vint au monde -une créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses: je -prie votre imagination de n'aller ni à droite, ni à gauche, _cet -homme-là, sire, c'était moi-même_[359]. Il y eut hier trois ans que -j'eus une des plus sensibles douleurs de ma vie; vous partîtes pour la -Provence, où vous êtes encore; ma lettre serait longue, si je voulais -vous expliquer toutes les amertumes que je sentis, et que j'ai senties -depuis en conséquence de cette première. Mais revenons: je n'ai point -reçu de vos lettres aujourd'hui, je ne sais s'il m'en viendra; je ne le -crois pas, il est trop tard: j'en attendais cependant avec impatience; -je voulais apprendre votre départ d'Aix, afin de pouvoir supputer un peu -juste votre retour; tout le monde m'en assassine, et je ne sais que -répondre. Je ne pense qu'à vous et à votre voyage: si je reçois de vos -lettres, après avoir envoyé celle-ci, soyez en repos; je ferai -assurément tout ce que vous me manderez. Je vous écris aujourd'hui un -peu plus tôt qu'à l'ordinaire. M. de Corbinelli et mademoiselle de Méri -sont ici, qui ont dîné avec moi. Je m'en vais à un petit opéra de -Molière, beau-père d'Itier, qui se chante chez Pelissari; c'est une -musique très-parfaite; M. le Prince, M. le Duc et madame la Duchesse y -seront. Je m'en irai peut-être de là souper chez Gourville avec madame -de la Fayette, M. le Duc, madame de Thianges, M. de Vivonne, à qui l'on -dit adieu et qui s'en va demain. Si cette partie est rompue, j'irai chez -madame de Chaulnes; j'en suis extrêmement priée par la maîtresse du -logis et par les cardinaux de Retz et de Bouillon, qui me l'avaient fait -promettre: le premier est dans une extrême impatience de vous voir; il -vous aime chèrement. Voilà une lettre qu'il m'envoie. - -On avait cru que mademoiselle de Blois[360] avait la petite vérole, mais -cela n'est pas. On ne parle point des nouvelles d'Angleterre; cela fait -juger qu'elles ne sont pas bonnes. Il n'y a eu qu'un bal ou deux à Paris -dans tout ce carnaval; on y a vu quelques masques, mais peu. La -tristesse est grande; les assemblées de Saint-Germain sont des -mortifications pour le roi, et seulement pour marquer la cadence du -carnaval. - -Le père Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta -tout le monde; il était d'une force à faire trembler les courtisans, et -jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni si -généreusement les vérités chrétiennes: il était question de faire voir -que toute puissance doit être soumise à la loi, à l'exemple de -Notre-Seigneur, qui fut présenté au temple; enfin, ma fille, cela fut -porté au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent -poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint Paul. - -L'archevêque de Reims[361] revenait hier fort vite de Saint-Germain, -c'était comme un tourbillon: il croit bien être grand seigneur, mais ses -gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de -Nanterre, _tra, tra, tra_; ils rencontrent un homme à cheval, _gare, -gare!_ ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne veut pas; et enfin -le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre -homme et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le -carrosse en fut versé et renversé: en même temps l'homme et le cheval, -au lieu de s'amuser à être roués et estropiés, se relèvent -miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient et courent -encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher, et -l'archevêque même, se mettent à crier: _Arrête, arrête ce coquin, qu'on -lui donne cent coups!_ L'archevêque, en racontant ceci, disait: Si -j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les -oreilles. - -Je dînai, hier encore, chez Gourville avec madame de Langeron, madame de -la Fayette, madame de Coulanges, Corbinelli, l'abbé Têtu, Briole et mon -fils; votre santé y fut célébrée, et un jour pris pour vous y donner à -dîner. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je ne puis vous dire à quel -point je vous souhaite. Je m'en vais encore adresser cette lettre à -Lyon. J'ai envoyé les deux premières au chamarier; il me semble que vous -y devez être, ou jamais. Je reçois dans ce moment votre lettre du 28, -elle me ravit. Ne craignez point, ma bonne, que ma joie se refroidisse. -Je ne suis occupée que de cette joie sensible de vous voir, et de vous -recevoir, et de vous embrasser avec des sentiments et des manières -d'aimer qui sont d'une étoffe au-dessus du commun, et même de ce que -l'on estime le plus[362]. - - - [358] Le 5 février 1627, jour de la naissance de madame de Sévigné. - - [359] Vers de Marot dans son épître au roi François Ier, _pour avoir été - desrobé_. - - [360] Fille du roi et de madame de la Vallière. - - [361] M. le Tellier, frère de M. de Louvois. - - [362] Madame de Grignan arriva à Paris peu de jours après, et y resta - jusqu'à la fin de mai 1675. - - - - -124.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, ce 1er juin 1674. - -Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi, -puisque je vis encore; c'est une chose bien étrange que la tendresse que -j'ai pour vous; je ne sais si contre mon dessein j'en témoigne beaucoup, -mais je sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux point vous -dire l'émotion et la joie que m'a données votre laquais et votre lettre. -J'ai eu le même plaisir de ne point croire que vous fussiez malade; j'ai -été assez heureuse pour croire ce que c'était. Il y a longtemps que je -l'ai dit, quand vous voulez, vous êtes adorable; rien ne manque à ce que -vous faites. J'écris dans le milieu du jardin comme vous l'avez imaginé, -et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu avec un grand plaisir, -mais sans beaucoup de respect, ce que je leur ai dit de votre part; ils -sont situés d'une manière qui leur ôte toute sorte d'humilité. Je fus -hier deux heures toute seule avec les hamadryades; je leur parlai de -vous, elles me contentèrent beaucoup par leur réponse. Je ne sais si ce -pays tout entier est bien content de moi, car enfin, après avoir joui de -toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher de dire: - - Mais, quoique vous ayez, vous n'avez point Calixte. - Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas. - -Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a -nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès -de liberté que vous me donnez me blessent le coeur. Il y a deux -ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue -d'avoir gagné vingt pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie -d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait vos compliments à -nos oncles et cousines; ils vous adorent, et sont ravis de la relation. -Cela leur convient, et point du tout en un lieu où je vais dîner; c'est -pourquoi je vous la renvoie. J'avais laissé à mon portier une lettre -pour Brancas; je vois bien qu'on l'a oubliée. Adieu, ma très-chère et -très-aimable enfant, vous savez que je suis à vous. - - - - -125.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, lundi 27 mai 1675. - -Quel jour, ma fille, que celui qui ouvre l'absence! comment vous a-t-il -paru? Pour moi, je l'ai senti avec toute l'amertume et toute la douleur -que j'avais imaginées, et que j'avais appréhendées depuis si longtemps. -Quel moment que celui où nous nous séparâmes! quel adieu et quelle -tristesse d'aller chacune de son côté, quand on se trouve si bien -ensemble! Je ne veux point vous en parler davantage, ni célébrer, comme -vous dites, toutes les pensées qui me pressent le coeur: je veux me -représenter votre courage, et tout ce que vous m'avez dit sur ce sujet, -qui fait que je vous admire. Il me parut pourtant que vous étiez un peu -touchée en m'embrassant. Pour moi, je revins à Paris[363], comme vous -pouvez vous l'imaginer: M. de Coulanges se conforma à mon état: j'allai -descendre chez M. le cardinal de Retz, où je renouvelai tellement toute -ma douleur, que je fis prier M. de la Rochefoucauld, madame de la -Fayette et madame de Coulanges, qui vinrent pour me voir, de trouver bon -que je n'eusse point cet honneur: il faut cacher ses faiblesses devant -les forts. M. le cardinal entra dans les miennes; la sorte d'amitié -qu'il a pour vous le rend fort sensible à votre départ. Il se fait -peindre par un religieux de Saint-Victor; je crois que, malgré -Caumartin, il vous donnera l'original. Il s'en va dans peu de jours; son -secret est répandu; ses gens sont fondus en larmes: je fus avec lui -jusqu'à dix heures. Ne blâmez point, mon enfant, ce que je sentis en -rentrant chez moi: quelle différence! quelle solitude! quelle tristesse! -votre chambre, votre cabinet, votre portrait! ne plus trouver cette -aimable personne! M. de Grignan comprend bien ce que je veux dire et ce -que je sentis. Le lendemain, qui était hier, je me trouvai tout éveillée -à cinq heures; j'allai prendre Corbinelli pour venir ici avec l'abbé. Il -y pleut sans cesse, et je crains fort que vos chemins de Bourgogne ne -soient rompus. Nous lisons ici des maximes que Corbinelli m'explique; il -voudrait bien m'apprendre à gouverner mon coeur; j'aurais beaucoup gagné -à mon voyage, si j'en rapportais cette science. Je m'en retourne demain; -j'avais besoin de ce moment de repos pour remettre un peu ma tête, et -reprendre une espèce de contenance. - - - [363] Les adieux de la mère et de la fille s'étaient faits à - Fontainebleau. - - - - -126.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 7 juin 1675. - -Enfin, ma fille, me voilà réduite à faire mes délices de vos lettres: il -est vrai qu'elles sont d'un grand prix; mais quand je songe que c'était -vous-même que j'avais, et que j'ai eue quinze mois de suite, je ne puis -retourner sur ce passé sans une grande tendresse et une grande douleur. -Il y a des gens qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié -vous incommodait; que cette grande attention à vouloir découvrir vos -volontés, qui tout naturellement devenaient les miennes, vous faisait -assurément une grande fadeur et un grand dégoût. Je ne sais, ma chère -enfant, si cela est vrai; ce que je puis vous dire, c'est qu'assurément -je n'ai pas eu dessein de vous donner cette sorte de peine. J'ai un peu -suivi mon inclination, je l'avoue; et je vous ai vue autant que je l'ai -pu, parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir sur moi pour me retrancher -ce plaisir; mais je ne crois point vous avoir été pesante. Enfin, ma -fille, aimez au moins la confiance que j'ai en vous, et croyez qu'on ne -peut jamais être plus dénuée ni plus touchée que je le suis en votre -absence. La Providence m'a traitée bien rudement, et je me trouve fort à -plaindre de n'en savoir pas faire mon salut. Vous me dites des -merveilles de la conduite qu'il faut avoir pour se gouverner dans ces -occasions; j'écoute vos leçons, et je tâche d'en profiter. Je suis dans -le train de mes amies, je vais, je viens; mais quand je puis parler de -vous, je suis contente, et quelques larmes me font un soulagement -nonpareil. Je sais les lieux où je puis me donner cette liberté; vous -jugez bien que, vous ayant vue partout, il m'est difficile, dans ces -commencements, de n'être pas sensible à mille choses que je trouve en -mon chemin. Je vis hier les Villars, dont vous êtes révérée; nous étions -en solitude aux Tuileries; j'avais dîné chez M. le cardinal, où je -trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y causai avec l'abbé de -Saint-Mihiel, à qui nous donnons, ce me semble, comme en dépôt, la -personne de Son Éminence; il me parut un fort honnête homme, un esprit -droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui, qui le -gouvernera même sur sa santé, et l'empêchera bien de prendre le feu trop -chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi; et ce sera encore un jour -douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de -Fontainebleau. Songez, ma fille, qu'il y a déjà quinze jours, et qu'ils -vont enfin, de quelque manière qu'on les passe. Tous ceux que vous -m'avez nommés apprendront votre souvenir avec bien de la joie; j'en suis -mieux reçue. Je verrai ce soir notre cardinal; il veut bien que je passe -une heure ou deux chez lui les soirs avant qu'il se couche, et que je -profite ainsi du peu de temps qui me reste. Corbinelli était ici quand -j'ai reçu votre lettre; il a pris beaucoup de part au plaisir que vous -avez eu de confondre un jésuite: il voudrait bien avoir été le témoin de -votre victoire. Madame de la Troche a été charmée de ce que vous dites -pour elle. Soyez en repos de ma santé, ma chère enfant; je sais que vous -n'entendez pas de raillerie là-dessus. Le chevalier de Grignan est -parfaitement guéri. Je m'en vais envoyer votre lettre chez M. de -Turenne. Nos frères sont à Saint-Germain; j'ai envie de vous envoyer la -lettre de la Garde; vous y verrez en gros la vie qu'on fait à la cour. -Le roi a fait ses dévotions à la Pentecôte: madame de Montespan les a -faites de son côté; sa vie est exemplaire; elle est très-occupée de ses -ouvriers, et va à Saint-Cloud, où elle joue au hoca[364]. - -A propos, les cheveux me dressèrent l'autre jour à la tête, quand le -coadjuteur me dit qu'en allant à Aix, il y avait trouvé M. de Grignan -jouant au hoca; quelle fureur! au nom de Dieu, ne le souffrez point; il -faut que ce soit là une de ces choses que vous devez obtenir, si l'on -vous aime. J'espère que Pauline se porte bien, puisque vous ne m'en -parlez point; aimez-la pour l'amour de son parrain (_M. de la Garde_). -Madame de Coulanges a si bien gouverné la princesse d'Harcourt, que -c'est elle qui vous fait mille excuses de ne s'être pas trouvée chez -elle quand vous allâtes lui dire adieu: je vous conseille de ne la point -chicaner là-dessus. Ce que vous dites des arbres qui changent est -admirable; la persévérance de ceux de Provence est triste et -ennuyeuse[365]; il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. -Corbinelli dit qu'il n'y a que Dieu qui doive être immuable; toute autre -immutabilité est une imperfection: il était bien en train de discourir -aujourd'hui. Madame de la Troche et le prieur de Livry étaient ici: il -s'est bien diverti à leur prouver tous les attributs de la Divinité. -Adieu, ma très-aimable, je vous embrasse; mais quand pourrai-je vous -embrasser de plus près? La vie est si courte! ah! voilà sur quoi il ne -faut pas s'arrêter: c'est maintenant vos lettres que j'attends avec -impatience. - - - [364] Jeu de hasard très-périlleux, et très en vogue sous Louis XIV. - - [365] L'olivier, l'oranger, les chênes verts, les lauriers, le myrte, - etc., gardent leurs feuilles toute l'année. - - - - -127.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 12 juillet 1675. - -C'est une des plus belles chasses qu'il est possible de voir, que celle -que nous faisons après M. de B... et M. de M... Ils courent, ils se -relaissent, ils se forlongent, ils rusent; mais nous sommes toujours sur -la voie, nous avons le nez bon, et nous les poursuivons toujours: si -jamais nous les attrapons, comme je l'espère, je vous assure qu'ils -seront bien bourrés; et puis je vous promets encore que, suivant le -procédé noble des lévriers, nous les laisserons là pour jamais, et n'y -toucherons pas. Je vous manderai la fin de tout ceci: je ne pense pas à -quitter cette affaire; mais comme je vous empêche, sur l'amitié, d'être -le plus grand capitaine du monde, l'abbé (_de Coulanges_) m'empêche -d'être la personne la plus agitée et la plus occupée de vos affaires: il -m'efface par son activité; il est vrai qu'étant jointe à son habileté, -il doit battre plus de pays que moi; il le fait aussi, et dès sept -heures du matin il sort pour consulter les mots, les points et les -virgules de cette transaction. Au reste, il y a quelquefois des disputes -avec mademoiselle de Méri; mais savez-vous ce qui les cause? c'est -assurément l'exactitude de l'abbé, beaucoup plus que l'intérêt: mais -quand l'arithmétique est offensée, et que la règle de _deux et deux font -quatre_ est blessée en quelque chose, le bon abbé est hors de lui; c'est -son humeur, il le faut prendre sur ce pied-là: d'un autre côté, -mademoiselle de Méri a un style tout différent; quand, par esprit ou par -raison, elle soutient un parti, elle ne finit plus, elle le pousse; -l'abbé se sent suffoqué par un torrent de paroles; il se met en colère, -et en sort par faire l'oncle, et dire qu'on se taise: on lui dit qu'il -n'a point de politesse: _politesse_ est un nouvel outrage, et tout est -perdu; on ne s'entend plus; il n'est plus question de l'affaire; ce sont -les circonstances qui sont devenues le principal: en même temps je me -mets en campagne, je vais à l'un, je vais à l'autre, comme le cuisinier -de la comédie[366]; je finis mieux, car on en rit, et, au bout du -compte, que le lendemain mademoiselle de Méri retourne au bon abbé, et -lui demande son avis; bonnement il le lui donnera et la servira; il a -ses humeurs: quelqu'un est-il parfait? Je vous réponds toujours d'une -chose, c'est qu'il n'y aura qu'à rire de leurs disputes, tant que j'en -serai témoin. - -Adieu, ma très-chère enfant, je ne sais point de nouvelles. Notre -cardinal se porte très-bien; écrivez-lui, et qu'il ne s'amuse point à -ravauder et répliquer à Rome; il faut qu'il obéisse, et qu'il use ses -vieilles calottes, comme dit le gros abbé (_de Pontcarré_), qui se -plaint de votre silence. M. de la Rochefoucauld vous mande que sa goutte -est si parfaitement revenue, qu'il croit que la pauvreté reviendra -aussi; du moins il ne sent point le plaisir d'être riche avec les -douleurs qui le font mourir. Je vous embrasse mille fois. - - - [366] Allusion à la scène de maître Jacques, cuisinier d'Harpagon, qui - travaille à réconcilier celui-ci avec son fils, dans l'_Avare_ de - Molière, scène IV, acte IV. - - - - -128.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 19 juillet 1675. - -Devinez d'où je vous écris, ma fille: c'est de chez M. de Pomponne; vous -vous en apercevrez par le petit mot que madame de Vins vous dira ici. -J'ai été avec elle, l'abbé Arnauld et d'Hacqueville, voir passer la -procession de Sainte-Geneviève; nous en sommes revenus de très-bonne -heure, il n'était que deux heures; bien des gens n'en reviendront que ce -soir. Savez-vous que c'est une belle chose que cette procession? Tous -les différents religieux, tous les prêtres des paroisses, tous les -chanoines de Notre-Dame, et M. l'archevêque pontificalement, qui va à -pied, bénissant à droite et à gauche jusqu'à la métropole; il n'a -cependant que la main gauche; et à la droite, c'est l'abbé de -Sainte-Geneviève, nu-pieds, précédé de cent cinquante religieux, -nu-pieds aussi, avec sa crosse et sa mitre, comme l'archevêque, et -bénissant de même, mais modestement et dévotement, et à jeun, avec un -air de pénitence qui fait voir que c'est lui qui va dire la messe dans -Notre-Dame. - -Le parlement en robes rouges, et toutes les compagnies supérieures, -suivent cette châsse, qui est brillante de pierreries, portée par vingt -hommes habillés de blanc, nu-pieds. On laisse en otage à -Sainte-Geneviève le prévôt des marchands et quatre conseillers, jusqu'à -ce que ce précieux trésor y soit revenu. Vous allez me demander pourquoi -on a descendu cette châsse: c'était pour faire cesser la pluie, et pour -demander le chaud. L'un et l'autre étaient arrivés au moment qu'on a eu -ce dessein, de sorte que, comme c'est en général pour nous apporter -toutes sortes de biens, je crois que c'est à elle que nous devons le -retour du roi: il sera ici dimanche; je vous manderai mercredi tout ce -qui se peut mander. M. de la Trousse mène un détachement de six mille -hommes au maréchal de Créqui, pour aller joindre M. de Turenne; la Fare -et les autres demeurent avec les gendarmes-Dauphin dans l'armée de M. le -Prince. Voici les dames qui attendent leurs maris, au _prorata_ de leur -impatience. L'autre jour MADAME et madame de Monaco prirent -d'Hacqueville à l'hôtel de Gramont, pour s'en aller courir les rues -_incognito_, et se promener aux Tuileries: comme MADAME n'est point sur -le pied d'être galante, elle se joue parfaitement bien de sa dignité. On -attend à toute heure madame de Toscane; c'est encore des biens de la -châsse de sainte Geneviève. Je vis hier une de vos lettres entre les -mains de l'abbé de Pontcarré; c'est la plus divine lettre du monde, il -n'y a rien qui ne pique et qui ne soit salé; il en a envoyé une copie à -l'Éminence, car l'original est gardé comme la châsse. Adieu, ma -très-chère et très-parfaitement aimée; vous êtes si vraie, que je ne -rabats rien sur tout ce que vous me dites de votre tendresse; vous -pouvez juger si j'en suis touchée. - - - - -129.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 24 juillet 1675. - -Il fait bien chaud aujourd'hui, ma très-chère belle; et, au lieu de -m'inquiéter dans mon lit, la fantaisie m'a pris de me lever, quoiqu'il -ne soit que cinq heures du matin, pour causer un peu avec vous. - -Le roi arriva dimanche matin à Versailles; la reine, madame de Montespan -et toutes les dames étaient allées dès le samedi reprendre tous leurs -appartements ordinaires: un moment après être arrivé, le roi alla faire -ses visites; la seule différence, c'est qu'on joue dans ces grands -appartements que vous connaissez. J'en saurai davantage ce soir avant -que de fermer ma lettre: ce qui fait que je suis si mal instruite de -Versailles, c'est que je revins hier au soir de Pomponne, où madame de -Pomponne nous avait engagés d'aller, d'Hacqueville et moi, avec tant -d'empressement, que nous n'avons pu ni voulu y manquer. M. de Pomponne, -en vérité, fut aise de nous voir: vous avez été célébrée, dans ce peu de -temps, avec toute l'estime et l'amitié imaginables: nous avons fort -causé; une de nos folies a été de souhaiter de découvrir tous les -dessous de cartes de toutes les choses que nous croyons voir et que nous -ne voyons point, tout ce qui se passe dans les familles, où nous -trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage, du mépris, au lieu -de toutes les belles choses qu'on met au-dessus du panier, et qui -passent pour des vérités; je souhaitais un cabinet tout tapissé de -dessous de cartes au lieu de tableaux. Cette folie nous mena bien loin, -et nous divertit fort; nous voulions casser la tête à d'Hacqueville pour -en avoir, et nous trouvions plaisant d'imaginer que, de la plupart des -choses que nous croyons voir, on nous détromperait: vous pensez donc que -cela est ainsi dans une telle maison; vous pensez que l'on s'adore en -cet endroit-là; tenez, voyez: on s'y hait jusqu'à la fureur, et ainsi de -tout le reste: vous pensez que la cause d'un tel événement, c'est une -telle chose; c'est le contraire: en un mot, le petit démon qui nous -tirerait les rideaux nous divertirait extrêmement. Vous voyez bien, ma -très-belle, qu'il faut avoir bien du loisir pour s'amuser à vous dire de -telles bagatelles; voilà ce que c'est que de s'éveiller matin: voilà -comme fait M. de Marseille; j'aurais fait aujourd'hui des visites aux -flambeaux, si nous étions en hiver. - -Vous avez donc toujours votre bise: ah! ma fille, qu'elle est ennuyeuse! -nous avons chaud nous autres, il n'y a plus qu'en Provence où l'on ait -froid. Je suis très-persuadée que notre châsse (_de sainte Geneviève_) a -fait ce changement; car, sans elle, nous apercevions comme vous que le -procédé du soleil et des saisons était changé; je crois que j'eusse -trouvé, comme vous, que c'était la vraie raison qui nous avait précipité -tous ces jours auxquels nous avions tant de regret: pour moi, mon -enfant, j'en sentais une véritable tristesse comme j'ai senti toute la -joie de passer les étés et les hivers avec vous; mais quand on a le -déplaisir de voir ce temps passé, et passé pour jamais, cela fait -mourir: il faut mettre à la place de cette pensée l'espérance de se -revoir. - -J'attends un peu de frais pour me purger, et un peu de paix en Bretagne -pour partir. Madame de Lavardin, madame de la Troche, M. d'Harouïs et -moi, nous consultons notre voyage, et nous ne voulons pas nous aller -jeter dans la fureur qui agite notre province; elle augmente tous les -jours: ces démons sont venus piller et brûler jusqu'auprès de Fougères; -c'est un peu trop près des Rochers. On a recommencé à piller un bureau à -Rennes; madame de Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait -tous les jours; on me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les -plus sages l'ont retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au -Fort-Louis, que si les troupes qu'il a demandées font un pas dans la -province, madame de Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il -n'est cependant que trop vrai qu'on doit envoyer des troupes, et on a -raison de le faire; car, dans l'état où sont les choses, il ne faut pas -des remèdes anodins: mais ce ne serait pas une sagesse de partir avant -que de voir ce qui arrivera de cet extrême désordre. On croit que la -récolte pourra séparer toute cette belle assemblée; car enfin il faut -bien qu'ils ramassent leurs blés: ils sont six ou sept mille, dont le -plus habile n'entend pas un mot de français. M. Boucherat me contait -l'autre jour qu'un curé avait reçu devant ses paroissiens une pendule -qu'on lui envoyait _de France_; car c'est ainsi qu'ils disent: ils se -mirent tous à crier en leur langage, que c'était _la gabelle_, et qu'ils -le voyaient fort bien. Le curé habile leur dit sur le même ton: Point du -tout, mes enfants, ce n'est point _la gabelle_, vous ne vous y -connaissez pas, c'est _le jubilé_; en même temps les voilà à genoux: que -dites-vous de l'esprit fin de ces _messieurs_? Quoi qu'il en soit, il -faut un peu voir ce que deviendra ce tourbillon: ce n'est pas sans -déplaisir que je retarde mon voyage; il est placé et rangé comme je le -désire; il ne peut être remis dans un autre temps, sans me déranger -beaucoup de desseins; mais vous savez ma dévotion pour la Providence; il -faut toujours en revenir là, et vivre au jour la journée: mes paroles -sont sages, comme vous voyez; mais très-souvent mes pensées ne le sont -pas. Vous devinez aisément qu'il y a un point où je ne puis me servir de -la résignation que je prêche aux autres. - -Mademoiselle d'Eaubonne fut mariée avant-hier[367]. Votre frère voudrait -bien donner son guidon pour être colonel du régiment de Champagne; M. de -Grignan l'a été; mais toutes nos bonnes têtes ne sont pas trop d'avis -qu'il augmente sa dépense de quinze ou seize mille francs dans le temps -où nous sommes. Il est revenu une grande quantité de monde avec le roi: -le grand maître, messieurs de Soubise, Termes, Brancas, la Garde, -Villars, le comte de Fiesque; pour ce dernier, on est tenté de dire: _di -cortesia più che di guerra amico_: il n'y avait pas un mois qu'il était -arrivé à l'armée. M. de Pomponne dit qu'on ne peut jamais souhaiter la -bataille de meilleur coeur, ni vouloir être plus résolument que le roi -au premier rang, lorsqu'on crut qu'on serait obligé de la donner à -Limbourg. Il nous conta des choses admirables de la manière dont Sa -Majesté vivait avec tout le monde, et surtout avec M. le Prince et M. le -Duc: tous ces détails sont fort agréables à entendre. - -Au reste, ma fille, cette cassolette est venue; elle ressemble assez à -un _jubilé_[368]: elle pèse plus, et est beaucoup moins belle que nous -ne pensions: c'est une antique qui s'appelle donc une _cassolette_, mais -rien n'est plus mal travaillé; cependant c'est une vraie pièce à mettre -à Grignan, et nullement à Paris: notre bon cardinal a fait de cela comme -de sa musique, qu'il loue, sans s'y connaître; ce qu'il y a à faire, -c'est de l'en remercier tout bonnement, et ne pas lui donner la -mortification de croire que l'on n'est pas charmé de son présent: il ne -faut pas aussi vous figurer que ce présent soit autre chose, selon lui, -qu'une pure bagatelle, dont le refus serait une très-grande rudesse. Je -m'en vais l'en remercier en attendant votre lettre. Quand je vous ai -proposé de lui conseiller de s'amuser à écrire son histoire, c'est qu'on -m'avait dit de le lui conseiller de mon côté, et que tous ses amis ont -voulu être soutenus, afin qu'il parût que tous ceux qui l'aiment sont -dans le même sentiment. - -Madame la grande duchesse et madame de Sainte-Même[369] ont fort parlé -ici de votre beauté. J'aurais vu cette princesse, sans notre voyage de -Pomponne: tout le monde la trouve comme vous l'avez représentée, -c'est-à-dire d'une tristesse effroyable. Madame de Montmartre[370] alla -s'emparer d'elle à Fontainebleau: on lui prépare une affreuse prison. - -Madame de Montlouet a la petite vérole; les regrets de sa fille sont -infinis; et la mère est au désespoir de ce que sa fille ne veut point la -quitter pour aller prendre l'air, comme on lui ordonne: pour de -l'esprit, je pense qu'elles n'en ont pas du plus fin; mais pour des -sentiments, ma belle, c'est tout comme chez nous, et aussi tendres et -aussi naturels. Vous me dites des choses si extrêmement bonnes sur votre -amitié pour moi, et à quel rang vous la mettez, qu'en vérité je n'ose -entreprendre de vous dire combien j'en suis touchée, et de joie, et de -tendresse, et de reconnaissance; mais vous le comprendrez aisément, -puisque vous croyez savoir à quel point je vous aime: le dessous de vos -cartes est agréable pour moi. M. de Pomponne disait, en demeurant -d'accord que rien n'est général: «Il paraît que madame de Sévigné aime -passionnément madame de Grignan? Savez-vous le dessous des cartes? -voulez-vous que je vous le dise? _c'est qu'elle l'aime passionnément_.» -Il pourrait y ajouter, à mon éternelle gloire, _et qu'elle en est -aimée_. - -J'ai le paquet de vos soies; je voudrais bien trouver quelqu'un qui vous -le portât; il est trop petit pour les voitures, et trop gros pour la -poste: je crois que j'en pourrais dire autant de cette lettre. Adieu, ma -très-aimable et très-chère enfant; je ne puis jamais vous trop aimer: -quelques peines qui soient attachées à cette tendresse, celle que vous -avez pour moi mériterait encore plus, s'il était possible. - - - [367] A M. le Goux de la Berchère. - - [368] C'est-à-dire à une vieille pendule. - - [369] Femme du premier écuyer de la grande duchesse de Toscane. - - [370] Françoise-Renée de Lorraine de Guise, abbesse de Montmartre. - - - - -130.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN. - - - A Paris, ce 31 juillet 1675. - -C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des -plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de -Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi -désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles: -le roi en a été affligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand -capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en -larmes, et M. de Condom pensa s'évanouir. On était près d'aller se -divertir à Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été -regretté si sincèrement: tout ce quartier où il a logé[371], et tout -Paris, et tout le peuple, était dans le trouble et dans l'émotion; -chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie -une très-bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. -C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens -du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa -gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir décamper l'armée des -ennemis devant lui; et le 27, qui était samedi, il alla sur une petite -hauteur pour observer leur marche: son dessein était de donner sur -l'arrière-garde, et il mandait au roi à midi que, dans cette pensée, il -avait envoyé dire à Brissac qu'on fit les prières de quarante heures. Il -mande la mort du jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour -apprendre au roi la suite de cette entreprise: il cachette sa lettre, et -l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix -personnes: on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, qui -le coupe par le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les -pleurs de cette armée: le courrier part à l'instant, il arriva lundi, -comme je vous ai dit; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le roi -eut une lettre de M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il est -arrivé depuis un gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées -sont assez près l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place -de son oncle, et que rien ne peut être comparable à la violente -affliction de toute cette armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le -Duc d'y courir en poste, en attendant M. le Prince, qui doit y aller; -mais comme sa santé est assez mauvaise, et que le chemin est long, tout -est à craindre dans cet entre-temps: c'est une cruelle chose que cette -fatigue pour M. le Prince; Dieu veuille qu'il en revienne! M. de -Luxembourg demeure en Flandre pour y commander en chef: les lieutenants -généraux de M. le Prince sont MM. de Duras et de la Feuillade. Le -maréchal de Créqui demeure où il est. Dès le lendemain de cette -nouvelle, M. de Louvois proposa au roi de réparer cette perte en faisant -huit généraux au lieu d'un, c'est y gagner[372]. En même temps on fit -huit maréchaux de France, savoir: M. de Rochefort[373], à qui les autres -doivent un remercîment; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade, -d'Estrades, Navailles, Schomberg et Vivonne; en voilà huit bien comptés: -je vous laisse méditer sur cet endroit. Le grand maître[374] était au -désespoir, on l'a fait duc; mais que lui donne cette dignité? Il a les -honneurs du Louvre par sa charge, il ne passera point au parlement à -cause des conséquences; et sa femme ne veut de tabouret qu'à -Bouillé[375]: cependant c'est une grâce; et s'il était veuf, il pourrait -épouser quelque jeune veuve. Vous savez la haine du comte de Gramont -pour Rochefort; je le vis hier, il est enragé; il lui a écrit, et l'a -dit au roi. Voici la lettre: - - MONSEIGNEUR, - - La faveur l'a pu faire autant que le mérite[376]. - - _C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage._ - - Le comte DE GRAMONT. - - _Adieu, Rochefort._ - -Je crois que vous trouverez ce compliment comme on l'a trouvé ici. Il y -a un almanach que j'ai vu, c'est de Milan; on y lit au mois de juillet: -_Mort subite d'un grand_; et au mois d'août: _Ah! que vois-je?_ On est -ici dans des craintes continuelles: cependant nos six mille hommes sont -partis pour abîmer notre Bretagne; ce sont deux Provençaux[377] qui ont -cette commission. M. de Pomponne a recommandé nos pauvres terres. M. de -Chaulnes et M. de Lavardin sont au désespoir: voilà ce qui s'appelle des -dégoûts. Si jamais vous faites les fous, je ne souhaite pas qu'on vous -envoie des Bretons pour vous corriger: admirez combien mon coeur est -éloigné de toute vengeance. Voilà, mon cher comte, tout ce que nous -savons jusqu'à l'heure qu'il est: en récompense d'une très-aimable -lettre, je vous en écris une qui vous donnera du déplaisir; j'en suis en -vérité aussi fâchée que vous. Nous avons passé tout l'hiver à entendre -conter les divines perfections de ce héros: jamais un homme n'a été si -près d'être parfait; et plus on le connaissait, plus on l'aimait, et -plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame, je vous embrasse mille -fois. Je vous plains de n'avoir personne à qui parler de cette grande -nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense là-dessus. -Si vous êtes fâchés, vous êtes comme nous sommes ici. - - - [371] L'hôtel de Turenne était situé rue Saint-Louis, au Marais. - - [372] On sait que madame Cornuel appelait ces huit maréchaux de France - _la monnaie de M. de Turenne_. - - [373] M. de Louvois, voulant faire M. de Rochefort maréchal de France, - n'y pouvait parvenir qu'en proposant les sept autres, qui étaient plus - anciens lieutenants généraux que M. de Rochefort. - - [374] Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie. - - [375] Renée-Éléonore de Bouillé, première femme du comte du Lude, - passait sa vie à Bouillé, par un goût singulier qu'elle avait pour la - chasse. - - [376] Vers du _Cid_. - - [377] Le bailli de Forbin, et le marquis de Vins. - - - - -131.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 2 août 1675. - -Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous -aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon est -inconsolable: il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de -Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son compliment; il -arrêta son carrosse, comme il revenait de Pontoise à Versailles: le -cardinal ne comprit rien à ce discours; comme le gentilhomme s'aperçut -de son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit courir après, et sut -ainsi cette terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Pontoise, où il -a été deux jours sans manger, dans des pleurs et dans des cris -continuels. Madame de Guénégaud et Cavoye l'ont été voir; ils ne sont -pas moins affligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a -paru bon: je lui dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que -vous prenez à ce qui le touche, et par l'admiration que vous aviez pour -le héros. N'oubliez pas de lui écrire: il me paraît que vous écrivez -très-bien sur toutes sortes de sujets: pour celui-ci, il n'y a qu'à -laisser aller sa plume. On paraît fort touché dans Paris de cette grande -mort. Nous attendons avec transissement le courrier d'Allemagne; -Montecuculli, qui s'en allait, sera bien revenu sur ses pas, et -prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats -faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues; nulle considération -ne les pouvait retenir; ils criaient qu'on les menât au combat; qu'ils -voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur -protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais -qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils étaient -furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui -était à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours été -baigné de larmes en racontant ce que je vous dis, et les détails de la -mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps; -vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! cependant le -reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même -il serra la main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son -corps. Ce Boisguyot (c'est ce gentilhomme) ne le quitta point qu'on ne -l'eût porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était -à près d'une demi-lieue de là; jugez de son désespoir, c'est lui qui -perd tout, et qui demeure chargé de l'armée et de tous les événements -jusqu'à l'arrivée de M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche. -Pour moi, je pense mille fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne -m'imagine pas qu'il puisse soutenir cette perte sans perdre la raison: -tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont fort à plaindre. - -Le roi disait hier en parlant des huit nouveaux maréchaux: Si Gadagne -avait eu patience, il serait du nombre; mais il s'est retiré, il s'est -impatienté, c'est bien fait. On dit que le comte d'Estrées cherche à -vendre sa charge; il est du nombre des désespérés de n'avoir point le -bâton. Devinez ce que fait Coulanges; il copie mot à mot, et sans -s'incommoder, toutes les nouvelles que je vous écris. Je vous ai mandé -comme le grand maître[378] est duc; il n'ose se plaindre; il sera -maréchal de France à la première voiture; et la manière dont le roi lui -a parlé passe de bien loin l'honneur qu'il a reçu. Sa Majesté lui dit de -donner à Pomponne son nom et ses qualités; il répondit: Sire, je lui -donnerai le brevet de mon grand-père: il n'aura qu'à le faire copier. Il -faut lui faire un compliment. M. de Grignan en a beaucoup à faire, et -peut-être des ennemis; car ils prétendent du _monseigneur_, et c'est une -injustice qu'on ne peut leur faire comprendre. - -Je reviens à M. de Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de -Retz, lui dit: «Monsieur, je ne suis point un _diseur_; mais je vous -prie de croire sérieusement que, sans ces affaires-ci, où peut-être on a -besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole -que, si j'en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai, à -votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort.» Je tiens cela de -d'Hacqueville, qui ne l'a dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera -sensiblement touché de cette perte. Il me semble, ma fille, que vous ne -vous lassez point d'en entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a -des choses dont on ne peut trop savoir de détails. J'embrasse M. de -Grignan: je vous souhaiterais quelqu'un à tous deux avec qui vous -puissiez parler de M. de Turenne: les Villars vous adorent; Villars est -revenu; mais Saint-Géran et sa tête sont demeurés: sa femme espérait -qu'on aurait quelque pitié de lui, et qu'on le ramènerait. Je crois que -la Garde vous mande le dessein qu'il a de vous aller voir: j'ai bien -envie de lui dire adieu pour ce voyage; le mien, comme vous savez, est -un peu différé: il faut voir l'effet que fera dans notre pays la marche -de six mille hommes commandés par deux Provençaux. Il est bien dur à M. -de Lavardin d'avoir acheté une charge quatre cent mille francs, pour -obéir à M. de Forbin; car encore M. de Chaulnes conserve l'ombre du -commandement. Madame de Lavardin et M. d'Harouïs sont mes boussoles: ne -soyez point en peine de moi, ma très-chère, ni de ma santé; je me -purgerai après le plein de la lune, et quand on aura des nouvelles -d'Allemagne. Adieu, ma chère enfant; je vous aime si passionnément, que -je ne pense pas qu'on puisse aller plus loin; si quelqu'un souhaitait -mon amitié, il devrait être content que je l'aimasse seulement autant -que j'aime votre portrait. - - - [378] Le comte du Lude. - - - - -132.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, le 6 août 1675. - -Je ne vous parle plus du départ de ma fille, quoique j'y pense toujours, -et que je ne puisse jamais bien m'accoutumer à vivre sans elle: mais ce -chagrin ne doit être que pour moi. Vous me demandez où je suis, comment -je me porte, et à quoi je m'amuse. Je suis à Paris, je me porte bien, et -je m'amuse à des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique, je veux -l'étendre. Je serais en Bretagne, où j'ai mille affaires, sans les -mouvements de cette province, qui la rendent peu sûre. Il y va six mille -hommes commandés par M. de Forbin. La question est de savoir l'effet de -cette punition. Je l'attends; et si le repentir prend à ces mutins, et -qu'ils rentrent dans leur devoir, je reprendrai le fil de mon voyage, et -j'y passerai une partie de l'hiver. - -J'ai bien eu des vapeurs; et cette belle santé, que vous avez vue si -triomphante, a reçu quelques attaques dont je me suis trouvée humiliée, -comme si j'avais reçu un affront. - -Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six -amies dont la société plaît, et à mille devoirs à quoi on est obligée, -et ce n'est pas une petite affaire. Mais ce qui me fâche, c'est qu'en ne -faisant rien les jours se passent, et l'on vieillit, et l'on meurt. Je -trouve cela bien mauvais. La vie est trop courte: à peine avons-nous -passé la jeunesse, que nous nous trouvons dans la vieillesse. Je -voudrais qu'on eût cent ans d'assurés, et le reste dans l'incertitude. -Ne le voulez-vous pas aussi, mon cousin? Mais comment pourrions-nous -faire? Ma nièce sera de mon avis, selon le bonheur ou le malheur qu'elle -trouvera dans son mariage: elle nous en dira des nouvelles, ou elle ne -nous en dira pas. Quoi qu'il en soit, je sais bien qu'il n'y a point de -douceur, de commodité, ni d'agrément, que je ne lui souhaite dans ce -changement de condition. J'en parle quelquefois avec ma nièce la -religieuse; je la trouve très-agréable, et d'une sorte d'esprit qui fait -fort bien souvenir de vous. Selon moi, je ne puis la louer davantage. - -Au reste, vous êtes un très-bon almanach: vous avez prévu en homme du -métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne; mais vous n'avez -pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon tiré au hasard, -qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la -Providence, je vois ce canon chargé de toute éternité[379]. Je vois que -tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour lui, -en supposant sa conscience en bon état. Que lui faut-il? Il meurt au -milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvait plus augmenter; il -jouissait même en ce moment du plaisir de voir retirer les ennemis, et -voyait le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force -de vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif, -principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si -observées. Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles -Sainte-Marguerite ou le secours de Casal, et le maréchal du -Plessis-Praslin après la bataille de Rhetel, n'auraient-ils pas été plus -glorieux? M. de Turenne n'a point senti la mort; comptez-vous encore -cela pour rien? Vous savez la douleur générale pour cette perte, et les -huit maréchaux de France nouveaux. - -Vaubrun a été tué à ce dernier combat, qui comble M. de Lorges de -gloire; il en faut voir la fin. Nous sommes toujours transis de peur, -jusqu'à ce que nous sachions si nos troupes ont repassé le Rhin. Alors, -comme disent les soldats, nous serons pêle-mêle, la rivière entre deux. -La pauvre _Madelonne_[380] est dans son château de Provence. Quelle -destinée! Providence! Providence! Adieu, mon cher comte; adieu, ma -très-chère nièce. Je fais mille amitiés à M. et à madame de Toulongeon. -Je l'aime fort, cette petite comtesse. Je ne fus pas un quart d'heure à -Montelon, que nous étions comme si nous nous fussions connues toute -notre vie; c'est qu'elle a de la facilité dans l'esprit, et que nous -n'avions point de temps à perdre. Mon fils est demeuré en Flandre; il -n'ira point en Allemagne. J'ai pensé à vous mille fois depuis tout ceci; -adieu. - - - [379] On aime à remarquer qu'elle avait senti la beauté de cette - expression, et se plaisait à s'en parer devant plus d'un ami. - - [380] Madame de Grignan. Sa mère lui donnait souvent ce nom. - - - - -133.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 9 août 1675. - -Comme je ne vous écrivis qu'un petit billet mercredi, j'oubliai -plusieurs choses que j'avais à vous dire. M. Boucherat me manda lundi au -soir que M. le coadjuteur avait fait merveilles à une conférence à -Saint-Germain, pour les affaires du clergé. M. de Condom et M. d'Agen -me dirent la même chose à Versailles: je suis persuadée qu'il fera aussi -bien à sa harangue au roi: ainsi il faudra toujours le louer. - -Voilà donc nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin fort heureusement, -fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien -complète pour M. de Lorges. Nous avions tous bien envie que le roi lui -envoyât le bâton après une si belle action, et si utile, dont il a seul -tout l'honneur. Il a eu un cheval tué sous lui d'un coup de canon, qui -lui passa entre les jambes: il était à cheval sur un coup de canon: la -Providence avait bien donné sa commission à celui-là, aussi bien qu'aux -autres. Nous avons perdu Vaubrun dans cette action, et peut-être M. de -Montlaur, frère du prince d'Harcourt, votre cousin germain. La perte des -ennemis a été grande; ils ont eu, de leur aveu, quatre mille hommes de -tués; nous n'en avons perdu que sept ou huit cents. Le duc de Sault et -le chevalier de Grignan se sont distingués à la tête de leur cavalerie: -les Anglais surtout ont fait des choses romanesques: enfin voilà un -grand bonheur. On dit que Montecuculli[381], après avoir envoyé -témoigner à M. de Lorges la douleur qu'il avait de la perte d'un si -grand capitaine, lui manda qu'il lui laisserait repasser le Rhin, et -qu'il ne voulait point exposer sa réputation à la rage d'une armée -furieuse, et à la valeur des jeunes Français, à qui rien ne peut -résister dans leur première impétuosité. En effet, le combat n'a point -été général, et les troupes qui nous ont attaqués ont été défaites. -Plusieurs courtisans, que je n'ose nommer par prudence, se sont signalés -pour parler au roi de M. de Lorges, et des raisons sans conséquence qui -devaient le faire maréchal de France tout à l'heure; mais elles ont été -inutiles. Il a seulement le commandement d'Alsace, et vingt-cinq mille -livres de pension qu'avait Vaubrun. Ha! ce n'était point cela qu'il -voulait. M. le comte d'Auvergne[382] a la charge de colonel général de -la cavalerie, et le gouvernement du Limousin. Le cardinal de Bouillon -est très-affligé. - -Notre bon cardinal a encore écrit au pape, disant qu'il ne peut -s'empêcher d'espérer que quand Sa Sainteté aura vu les raisons qui sont -dans sa lettre, elle se rendra à ses très-humbles prières: mais nous -croyons que le pape infaillible, et qui ne fait rien d'inutile, ne lira -seulement pas ses lettres, ayant fait sa réponse par avance, comme notre -petit _ami_ que vous connaissez. - -Parlons un peu de M. de Turenne; il y a longtemps que nous n'en avons -parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions heureux d'avoir -repassé le Rhin, et que ce qui aurait été un dégoût, s'il était au -monde, nous paraisse une prospérité, parce que nous ne l'avons plus? -Voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie, une -chose qui est à mon sens fort belle: il me semble que je lis l'histoire -romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, fit donc -arrêter M. de Turenne qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une -batterie; c'était comme s'il eût dit: Monsieur, arrêtez-vous un peu, car -c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc, et -emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M. -de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à -crier et à pleurer. _Taisez-vous, mon enfant_, lui dit-il; _voyez_, en -lui montrant M. de Turenne roide mort, _voilà ce qu'il faut pleurer -éternellement, voilà ce qui est irréparable_. Et, sans faire nulle -attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de -la Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse de ce -sentiment. - -Le gentilhomme de M. de Turenne, qui était retourné et qui est revenu, -dit qu'il a vu faire des actions héroïques au chevalier de Grignan; -qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge, et que sa cavalerie a si bien -repoussé les ennemis, que ce fut cette vigueur extraordinaire qui décida -du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault ont fort bien fait aussi; -mais surtout M. de Lorges, qui parut neveu du héros dans cette occasion. -Je reviens au chevalier de Grignan, et j'admire qu'il n'ait pas été -blessé, à se mêler comme il a fait, et à essuyer tant de fois le feu des -ennemis. Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne; il -écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, après lui avoir fait -celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme; il -venait de rhabiller à ses dépens tout un régiment anglais, et l'on n'a -trouvé que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est porté à -Turenne: plusieurs de ses gens et même de ses amis l'ont suivi. M. le -duc de Bouillon est revenu; le chevalier de Coislin, parce qu'il est -malade; mais le chevalier de Vendôme, à la veille du combat: voilà sur -quoi on crie; et toute la beauté de madame de Ludres ne l'excuse point. - - - [381] Généralissime des armées de l'empereur. - - [382] Neveu de Turenne. - - - - -134.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 12 août 1675. - -Je vous envoie la plus belle et la meilleure relation qu'on ait eue ici -depuis la mort de M. de Turenne; elle est du jeune marquis de Feuquières -à madame de Vins, pour M. de Pomponne. Ce ministre me dit qu'elle était -meilleure et plus exacte que celle du roi: il est vrai que ce petit -Feuquières[383] a un coin d'Arnauld dans sa tête, qui le fait mieux -écrire que les autres courtisans. - -Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas -connaissable: il m'a fort parlé de vous; il ne doutait pas de vos -sentiments: il m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir; -son oncle apparemment était en état de paraître devant Dieu, car sa vie -était parfaitement innocente. Il demandait au cardinal, à la Pentecôte, -s'il ne pourrait pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit -que non, et que depuis Pâques il ne pouvait guère s'assurer de n'avoir -point offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il était à mille -lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse pour la coutume; -il disait: Mais faut-il dire à ce récollet comme à M. de Saint-Gervais? -est-ce tout de même? En vérité, une telle âme est bien digne du ciel; -elle venait trop droit de Dieu pour n'y pas retourner, s'étant si bien -préservée de la corruption du monde. Il aimait tendrement le fils de M. -d'Elbeuf[384]; c'est un prodige de valeur à quatorze ans. Il l'envoya -l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui dit: «Mon petit cousin, -vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les jours M. de -Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez les pas par où -il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre enfant se meurt de -douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance, à quoi l'on craint -qu'il ne résiste pas. M. le comte d'Auvergne l'a pris avec lui, car il -n'a rien à attendre de son père. Cavoye est affligé par les formes. Le -duc de Villeroi a écrit ici des lettres, dans le transport de sa -douleur, qui sont d'une telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit -rien dans sa fortune au-dessus d'avoir été aimé de ce héros, et déclare -qu'il méprise toute autre sorte d'estime après celle-là: sauve qui peut! -M. de Marsillac s'est signalé en parlant de M. de Lorges comme d'un -sujet digne d'une autre récompense que celle de la dépouille de M. de -Vaubrun. Jamais rien n'aurait été d'une si grande édification, ni d'un -si bon exemple, que de l'honorer du bâton, après un si grand succès. - -On vint éveiller M. de Reims à cinq heures du matin, pour lui dire que -M. de Turenne avait été tué. Il demanda si l'armée était défaite; on lui -dit que non: il gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre -_coquin_, fit retirer le rideau, et se rendormit. Adieu, mon enfant; que -voulez-vous que je vous dise? - -Je vous envoie cette relation à cinq heures du soir: je fais mon paquet -toute seule; M. de Coulanges viendrait ce soir, et voudrait la copier; -je hais cela comme la mort. J'ai fait toutes vos amitiés et dit toutes -vos douceurs à M. de Pomponne et à madame de Vins: en vérité, elles sont -très-bien reçues. Je lui dis la joie que vous aviez de n'être plus mêlée -dans les sottes querelles de Provence: il en rit, et de la raison de -votre sagesse: il souhaiterait que les Bretons s'amusassent à se haïr, -plutôt qu'à se révolter. J'ai vu madame de Rouillé chez elle; je la -trouvai toujours aimable; je croyais être à Aix; je voudrais fort sa -fille[385], mais elle a de plus grandes idées. Adieu, ma très-chère et -très-aimée. Madame de Verneuil et la maréchale de Castelnau viennent -d'admirer votre portrait; on l'aime tendrement, et il n'est pas si beau -que vous. C'est à M. de Grignan, que j'embrasse, à qui j'envoie la -relation aussi bien qu'à vous. - - - [383] Il était petit-fils d'Anne Arnauld, tante de M. Arnauld - d'Andilly. - - [384] Henri de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf, fils de Charles de - Lorraine et d'Élisabeth de la Tour de Bouillon, nièce de M. de - Turenne. - - [385] Pour M. de Sévigné. - - - - -135.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 16 août 1675. - -Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une -oraison funèbre: vraiment votre style est d'une énergie et d'une beauté -extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne -l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir -soit déjà fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne -pas sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étais -l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame -de la Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint: la conversation -dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable héros: tous -les yeux étaient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire comme la -douleur de sa perte était profondément gravée dans les coeurs: vous -n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et -d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est -pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son coeur, l'étendue -de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en était plein -pendant sa vie; et vous pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce -qu'on était déjà; enfin ne croyez point que cette mort soit ici comme -celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira, sans -croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son -âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait -pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût -pas en bon état: on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent -être dans son coeur; sa conversion si sincère nous a paru comme un -baptême; chacun conte l'innocence de ses moeurs, la pureté de ses -intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la -solide gloire dont il était plein sans faste et sans ostentation, aimant -la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes; -une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce -régiment anglais? il lui en coûta quatorze mille francs, et il resta -sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils achèveraient de -servir cette campagne, pour venger la mort de M. de Turenne; mais -qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres que lui. -Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les -marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats -leur disaient: «Quoi! vous vous plaignez! on voit bien que vous ne -connaissez pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous -sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il -veille quand nous dormons; c'est notre père; on voit bien que vous êtes -jeunes:» et ils les rassuraient ainsi. Tout ce que je vous mande est -vrai: je ne me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir aux -gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je choisis bien plus ce que je -vous écris que ce que je vous dirais, si vous étiez ici. Je reviens à -son âme: c'est donc une chose à remarquer que nul dévot ne s'est avisé -de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts, comme une des plus -belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains. Méditez -sur cette confiance générale de son salut, et vous trouverez que c'est -une espèce de miracle qui n'est que pour lui; enfin personne n'a osé -douter de son repos éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets -de cette grande perte. - -Le roi a dit d'un certain homme dont vous aimiez assez l'absence cet -hiver, qu'il n'avait ni coeur, ni esprit; rien que cela. Mme de -Rohan, avec une poignée de gens, a dissipé et fait fuir les mutins qui -s'étaient attroupés dans son duché de Rohan. Les troupes sont à Nantes, -commandées par Forbin; car de Vins est toujours subalterne. L'ordre de -Forbin est d'obéir à M. de Chaulnes; mais comme ce dernier est dans son -Fort-Louis, Forbin avance et commande toujours. Vous entendez bien ce -que c'est que ces sortes d'honneurs en idée, que l'on laisse sans action -à ceux qui commandent. M. de Lavardin avait fort demandé le -commandement; il a été à la tête d'un vieux régiment[386], et prétendait -que cet honneur lui était dû; mais il n'a pas eu contentement. On dit -que nos mutins demandent pardon; je crois qu'on leur pardonnera -moyennant quelques pendus. On a ôté M. de Chamillard, qui était odieux à -la province, et l'on a donné pour intendant de ces troupes M. de -Marillac, qui est fort honnête homme. Ce ne sont plus ces désordres qui -m'empêchent de partir, c'est autre chose que je ne veux pas quitter; je -n'ai pu même aller à Livry, quelque envie que j'en aie; il faut prendre -le temps comme il vient: on est assez aise d'être au milieu des -nouvelles, dans ces terribles temps. - -Écoutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait -connaissance avec un berger qui savait très-bien les chemins et le pays; -il allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la -connaissance que cet homme lui donnait: il aimait ce berger, et le -trouvait d'un sens admirable; il disait que le colonel Bec était venu -comme cela, et qu'il croyait que ce berger ferait sa fortune comme lui. -Quand il eut fait passer ses troupes à loisir, il se trouva content, et -dit à M. de Roye (_son beau-frère_): «Tout de bon, il me semble que cela -n'est pas trop mal; et je crois que M. de Montecuculli trouverait assez -bien ce que l'on vient de faire.» Il est vrai que c'était un -chef-d'oeuvre d'habileté. Madame de Villars a vu une autre relation -depuis le jour du combat, où l'on dit que, dans le passage du Rhin, le -chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence: -Dieu le conserve! car le courage de M. de Turenne semble être passé à -nos ennemis: ils ne trouvent plus rien d'impossible. - -Depuis la défaite du maréchal de Créqui, M. de la Feuillade a pris la -poste, et s'en est venu droit à Versailles, où il surprit le roi, et lui -dit: «Sire, les uns font venir leurs femmes (_c'est Rochefort_), les -autres les viennent voir: pour moi, je viens voir une heure Votre -Majesté, et la remercier mille et mille fois; je ne verrai que Votre -Majesté, car ce n'est qu'à elle que je dois tout.» Il causa assez -longtemps, et puis prit congé, et dit: «Sire, je m'en vais; je vous -supplie de faire mes compliments à la reine, à M. le Dauphin, à ma femme -et à mes enfants,» et s'en alla remonter à cheval; et, en effet, il n'a -vu âme vivante. Cette petite équipée a fort plu au roi, qui a raconté, -en riant, comme il était chargé des compliments de M. de la Feuillade. -Il n'y a qu'à être heureux, tout réussit. - - - [386] Du régiment de Navarre, l'un des six vieux. - - - - -136.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, mercredi 21 août 1675. - -En vérité, ma fille, vous devriez bien être ici avec moi; j'y suis venue -ce matin toute seule, fatiguée et lasse de Paris, au point de n'y -pouvoir pas durer. Notre abbé est demeuré pour quelques affaires; pour -moi, je n'en ai point jusqu'à samedi. Me voilà donc pour ces trois jours -en paix et en repos; je prends demain ma troisième médecine; je -marcherai beaucoup: je m'imagine que j'en ai besoin. Je penserai -extrêmement à vous, pour ne pas dire continuellement; il n'y a ni lieu -ni place qui ne me fasse souvenir que nous y étions ensemble il y a un -an. Quelle différence, bon Dieu! Il m'est doux de penser à vous; mais -l'absence jette une certaine amertume qui serre le coeur: ce sera pour -ce soir la noirceur des pensées. Je me fais un plaisir de vous -entretenir dans ce petit cabinet que vous connaissez; rien ne -m'interrompt. - -J'ai laissé M. de Coulanges bien en peine de M. de Sanzei. Pour M. de la -Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si parfaitement -heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat jusqu'à -l'extrémité? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande -résistance: il voit l'inégalité du combat, il en est honteux; il écarte -ses gens: il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son épée, -à cause de son honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; il le -fait son prisonnier; il le reconnaît pour un de ses amis, du temps -qu'ils étaient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son prisonnier -comme son propre frère, il le loue de son extrême valeur; mais il me -semble que le prisonnier soupire; je ne sais s'il n'est point amoureux: -je crois qu'on lui permettra de revenir sur sa parole; je ne vois pas -bien où la princesse l'attend; et voilà toute l'histoire. - -Quand je vous mande des nouvelles, comptez que je les tiens de gens bien -informés; mais ils ne veulent jamais être cités pour les moindres -bagatelles. Il y en a d'autres dont je ne prends jamais les nouvelles. -Voulez-vous savoir ce que les valets de chambre ont écrit? Vous -devinerez d'abord que ceci vient de l'endroit où vous savez qu'on -s'amuse des lettres ridicules. L'un fait inventaire de ce qu'il a perdu, -comme son étui, sa tasse, son buffle, son caudebec. «C'était, _dit-il_, -un désordre du diable; ma foi, si j'avais été général, cela ne serait -pas arrivé.» _Un autre dit_: «Nous avons été joliment téméraires; nous -n'étions que sept mille hommes, nous en avons attaqué vingt-six-mille; -aussi faut voir comme nous avons été frottés.» _Un autre dit_: «Nous -nous sommes sauvés le plus diligemment que nous avons pu; et si nous -n'avons pas laissé d'avoir grand'peur.» Il faut avoir, mon enfant, un -étrange loisir pour vous conter toutes ces sottises. - -Vous parlez si dignement du cardinal de Retz et de sa retraite, que pour -cela seul vous seriez digne de son estime et de son amitié. Je vois des -gens qui disent qu'il devrait venir à Saint-Denis, et ce sont ceux-là -même qui trouveraient le plus à redire, s'il y venait. On voudrait, à -quelque prix que ce fût, ternir la beauté de son action; mais j'en défie -la plus fine jalousie. Ce que vous dites de M. de Turenne mérite -d'entrer dans son panégyrique: le cardinal de Bouillon en aura le -plaisir ou le déplaisir, car je suis bien sûre qu'il ne lira point cet -endroit de votre lettre sans pleurer. Depuis la mort du héros de la -guerre, celui du bréviaire s'est retiré à Commerci; il n'y avait plus de -sûreté à Saint-Mihiel. Le premier président de la cour des aides a une -terre en Champagne; son fermier lui vint signifier l'autre jour, ou de -la rabaisser considérablement, ou de rompre le bail qui en fut fait il y -a deux ans: on lui demande pourquoi, on dit que ce n'est point la -coutume; il répond que, du temps de M. de Turenne, on pouvait recueillir -avec sûreté, et compter sur les terres de ce pays-là; mais que, depuis -sa mort, tout le monde quittait, croyant que les ennemis vont entrer en -Champagne. Voilà des choses simples et naturelles qui font son éloge -aussi magnifiquement que les Fléchier et les Mascaron. - -Ne me parlez point tant de vous aller voir; vous me détournez de la -pensée de tous mes tristes devoirs: si j'en croyais mon coeur, -j'enverrais paître toutes mes petites affaires, et je m'en irais à -Grignan. Oh! avec quelle joie je planterais tout là! et pour quatre -jours qu'on a à vivre, je vivrais à ma mode, et je suivrais mon -inclination: quelle folie de se contraindre pour des routines de devoirs -et d'affaires! Eh, bon Dieu! qui en sait gré? Je ne suis que trop dans -toutes ces pensées; la règle n'est plus, à mon grand regret, que dans -toutes mes actions; car, pour mes discours, ils ont pris l'essor, et je -me tire au moins de la contrainte d'approuver tout ce que je fais. Vos -affaires règlent ma vie présentement, c'est tout ce qui me console. Je -m'en vais courir en Bretagne pendant les vacances, et je serai de retour -au mois de novembre, pour m'abandonner à toute la chicane que me prépare -l'infidélité de M. de Mirepoix. - - Dépit mortel, juste courroux. - Je m'abandonne à vous. - - - - -137.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 26 août 1675. - -Je revins samedi matin de Livry; j'allai l'après-dîner chez madame de -Lavardin, qui vous a écrit un billet en vous envoyant une relation: -cette marquise vous aime beaucoup, et vous lui répondrez sans doute, -comme vous savez si bien faire; elle s'en va de son côté, et d'Harouïs -et moi du nôtre: les vacances de la chicane font partir bien des gens. -La cour est partie ce matin pour Fontainebleau; ce mot-là me fait encore -trembler; mais enfin on y va pour se divertir: Dieu veuille que nous ne -soyons point assommés pendant ce temps-là! Le siége de Trèves se pousse -vivement: s'il y a quelque balle qui ait reçu la commission de tuer le -maréchal de Créqui, elle n'aura pas de peine à le trouver, car on dit -qu'il s'expose comme un désespéré. - -M. le Prince est à l'armée d'Allemagne; il a dit à un homme qui l'a vu -depuis peu: «Je voudrais bien avoir causé seulement deux heures avec -l'ombre de M. de Turenne, pour prendre la suite de ses desseins, pour -entrer dans ses vues, et me mettre au fait des connaissances qu'il avait -de ce pays, et des manières de peindre du Montecuculli.» Et quand cet -homme-là lui dit: «Monseigneur, vous vous portez bien, Dieu vous -conserve, pour l'amour de vous et de la France!» M. le Prince ne -répondit qu'en haussant les épaules. - -Mon fils me mande que le prince d'Orange fait mine de vouloir assiéger -le Quesnoy, et que si cela est, ils sont à la veille d'une action. M. de -Luxembourg a bien envie de faire parler de lui; il est bien heureux, car -il a bien entretenu l'ombre de M. le Prince: enfin on tremble de tous -côtés. J'ai demandé à M. de Louvois le régiment de Sanzei à pur et à -plein, avec la permission de vendre le guidon, bien entendu que le -pauvre Sanzei serait mort, dont on n'a encore aucune nouvelle. Le -vicomte de Marsilly est mon résident auprès du ministre, et s'est chargé -de m'apprendre la réponse; je voudrais qu'elle fût apportée par M. de -Sanzei. Vous croyez bien que si madame de Sanzei y pouvait avoir la -moindre prétention, je ne l'aurais pas barrée, moi qui respecte -Saint-Hérem pour le régiment Royal; mais le roi, qui avait donné ce -petit régiment à Sanzei, le donnera à quelque autre. Pour celui de -Picardie, il n'y faut pas penser, à moins que de vouloir être abîmé dans -deux ans; mais c'est mal dit _abîmé_, c'est _déshonoré_; car comme il -n'est plus permis de se ruiner ni d'emprunter, comme autrefois, on -demeure tout court, avec infamie. Ce second Chénoise, neveu de -Saint-Hérem, est ressuscité depuis deux jours; il était prisonnier des -Allemands; c'est là où nous devrions trouver M. de Sanzei. Pour le -pauvre petit Froulai, il a fallu remuer et retourner, et regarder quinze -cents hommes morts en un endroit du combat, pour trouver ce pauvre -garçon, qu'on a enfin reconnu, percé de dix ou douze coups: sa pauvre -mère demande sa charge de grand maréchal des logis (_de la maison du -roi_), qu'elle a achetée; elle crie et pleure, et ne parle qu'à genoux: -on lui répond qu'on verra; et vingt-deux ou vingt-trois personnes -demandent cette charge. Pour dire le vrai, on reconnaît tous les jours -que jamais une défaite n'a été si remplie de désordre et de confusion, -que celle du maréchal de Créqui. Je vis samedi la maréchale chez M. de -Pomponne, elle n'est pas reconnaissable; les yeux ne lui sèchent pas. - -Ne croyez pas, ma fille, que la mort de M. de Turenne ait passé ici -aussi vite que les autres nouvelles; on en parle et on le pleure encore -tous les jours: - - Tout en fait souvenir, et rien ne lui ressemble. - -On peut dire ce vers pour lui. Heureux ceux, comme vous dites, qui -n'ont pas fait la moindre attention sur cette perte! La déroute qui est -arrivée depuis a bien renouvelé les éloges du héros. Vous m'avez fait -grand plaisir d'avoir frissonné de ce qu'a dit Saint-Hilaire; il n'est -pas mort, il vivra avec son bras gauche, et jouira de la beauté et de la -fermeté de son âme. Je crois que vous aurez été bien étonnée de voir une -petite défaite de notre côté; vous n'en avez jamais vu depuis que vous -êtes au monde. Il n'y a que le coadjuteur qui en ait profité, en donnant -un air si nouveau et si spirituel à sa harangue, que cet endroit en a -fait tout le prix, au moins pour les courtisans; car toutes les bonnes -têtes l'ont loué depuis le commencement jusqu'à la fin. Je dînai samedi -avec le coadjuteur et le bel abbé: je suis ravie quand je vois quelque -Grignan. - - - - -138.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 28 août 1675. - -Si l'on pouvait écrire tous les jours, je m'en accommoderais fort bien; -je trouve même quelquefois le moyen de le faire, quoique mes lettres ne -partent pas, mais le plaisir d'écrire est uniquement pour vous; car, à -tout le reste du monde, on voudrait avoir écrit, et c'est parce qu'on le -doit. Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M. de -Turenne. Madame d'Elbeuf[387], qui demeure pour quelques jours chez le -cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler -de leur affliction: madame de la Fayette y vint: nous fîmes bien -précisément ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. -Madame d'Elbeuf avait un portrait divinement bien fait de ce héros, dont -tout le train était arrivé à onze heures: tous ces pauvres gens étaient -en larmes, et déjà tout habillés de deuil; il vint trois gentilshommes -qui pensèrent mourir en voyant ce portrait; c'étaient des cris qui -faisaient fendre le coeur; ils ne pouvaient prononcer une parole; ses -valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout était -fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le premier qui fut en -état de parler répondit à nos tristes questions: nous nous fîmes -raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en se cachottant il avait -donné ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain -dimanche, qui était le jour qu'il croyait donner la bataille. - -Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme -il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la -hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu, -demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez -reconnaître.» M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il -allait, lui dit: «Monsieur, venez par ici; on tire du côté où vous -allez.--Monsieur, _lui dit-il_, vous avez raison; je ne veux point du -tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du monde.» Il eut à peine -tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, -qui lui dit: «Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens -de faire placer là.» M. de Turenne revint; et dans l'instant, sans être -arrêté, il eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporta le -bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce -gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le -cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était point -encore tombé; mais il était penché le nez sur l'arçon: dans ce moment, -le cheval s'arrête; le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre -deux fois deux grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour -jamais: songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du coeur -emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser le bruit et ôter -le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas le -quitter, et se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le -porte dans une haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on -l'emporte dans sa tente: ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et -beaucoup d'autres, pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire -violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On -lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris -faisaient le véritable deuil: tous les officiers avaient pourtant des -écharpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts; ils ne -battaient qu'un coup; les piques traînantes et les mousquets renversés: -mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter, sans que -l'on en soit tout ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe, dans -l'état que vous pouvez penser. M. de Roye tout blessé s'y fit porter; -car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je -pense que le pauvre chevalier (_de Grignan_) était bien abîmé de -douleur. Quand ce corps a quitté son armée, ç'a été encore une autre -désolation: et partout où il a passé on n'entendait que des clameurs: -mais à Langres ils se sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en -habits de deuil au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout -le clergé en cérémonie; il y eut un service solennel dans la ville, et -en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq -mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première -ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces -marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire? -Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain; tous ses gens l'allaient -reprendre à deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dépôt, on -lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui -sera solennel. Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous -dînâmes comme vous pouvez penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes -que soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, et répondit que -vous n'auriez point évité cette triste partie si vous aviez été ici: je -l'assurai fort de votre douleur; il vous fera réponse et à M. de -Grignan; il me pria de vous dire mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, -qui perd tout, aussi bien que son fils. Voilà une belle chose de m'être -embarquée à vous conter ce que vous saviez déjà; mais ces originaux -m'ont frappée, et j'ai été bien aise de vous faire voir que voilà comme -on oublie M. de Turenne en ce pays-ci. - -M. de la Garde me dit l'autre jour que, dans l'enthousiasme des -merveilles que l'on disait du chevalier, il exhorta ses frères[388] à -faire un effort pour lui dans cette occasion, afin de soutenir sa -fortune, au moins le reste de cette année; et qu'il les trouva tous deux -fort disposés à faire des choses extraordinaires. Ce bon la Garde est à -Fontainebleau, d'où il doit revenir dans trois jours pour partir enfin, -car il en meurt d'envie, à ce qu'il dit; mais les courtisans ont bien de -la glu autour d'eux. Vraiment l'état de madame de Sanzei est déplorable; -nous ne savons rien de son mari; il n'est ni vivant, ni mort, ni blessé, -ni prisonnier; ses gens n'écrivent point. M. de la Trousse, après avoir -mandé le jour de l'affaire qu'on venait de lui dire qu'il avait été tué, -n'en a plus écrit un mot ni à la pauvre Sanzei, ni à Coulanges[389]. -Nous ne savons donc que mander à cette femme désolée; il est cruel de la -laisser dans cet état: pour moi, je suis très-persuadée que son mari est -mort; la poussière mêlée avec son sang l'aura défiguré; on ne l'aura -pas reconnu, on l'aura dépouillé; peut-être qu'il aura été tué loin des -autres, par ceux qui l'ont pris, ou par des paysans, et sera demeuré au -coin de quelque haie: je trouve plus d'apparence à cette triste destinée -qu'à croire qu'il soit prisonnier, et qu'on n'entende pas parler de lui. - -Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire, que je ne -puis m'y opposer; je ne l'aurai pas toujours; ainsi je dois profiter de -sa bonne volonté; c'est une course de deux mois, car le bon abbé ne se -porte pas assez bien pour aimer à passer là l'hiver; il m'en parle d'un -air sincère, dont je fais voeu d'être toujours la dupe; tant pis pour -ceux qui me trompent. Je comprends que l'ennui serait grand pendant -l'hiver; les longues soirées peuvent être comparées aux longues marches -pour être fastidieuses. Je ne m'ennuyais point cet hiver que je vous -avais; vous pouviez fort bien vous ennuyer, vous qui êtes jeune; mais -vous souvient-il de nos lectures? Il est vrai qu'en retranchant tout ce -qui était autour de cette petite table, et le livre même, il ne serait -pas impossible de ne savoir que devenir; la Providence en ordonnera. Je -retiens toujours ce que vous m'avez mandé; on se tire de l'ennui comme -des mauvais chemins; on ne voit personne demeurer au milieu d'un mois, -pour n'avoir pas le courage de l'achever; c'est comme de mourir, vous ne -voyez personne qui ne sache se tirer de ce dernier rôle. Il y a des -choses dans vos lettres qu'on ne peut ni qu'on ne veut oublier. -Avez-vous mon ami Corbinelli et M. de Vardes? Je le souhaite; vous aurez -bien raisonné, et si vous parlez sans cesse des affaires présentes et de -M. de Turenne, et que vous ne pussiez comprendre ce que tout ceci -deviendra; en vérité, vous êtes comme nous, et ce n'est point du tout -que vous soyez en province. M. de Barillon soupa hier ici: on ne parla -que de M. de Turenne; il en est véritablement très-affligé. Il nous -contait la solidité de ses vertus, combien il était vrai, combien il -aimait la vertu pour elle-même, combien par elle seule il se trouvait -récompensé; et puis finit par dire qu'on ne pouvait pas l'aimer, ni être -touché de son mérite, sans en être plus honnête homme. Sa société -communiquait une horreur pour la friponnerie et pour la duplicité, qui -mettait tous ses amis au-dessus des autres hommes: dans ce nombre on -distingua fort le chevalier comme un de ceux que ce grand homme aimait -et estimait le plus, et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des -siècles n'en donneront pas un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout -à fait aveugle en celui-ci, au moins les gens que je vois: je crois que -c'est se vanter d'être en bonne compagnie. Je viens de regarder mes -dates; il est certain que je vous ai écrit le vendredi 16; je vous avais -écrit le mercredi 14, et le lundi 12. Il faut que _Pacolet_ ou la -bénédiction de Montélimart ait porté très-diaboliquement cette lettre; -examinez ce prodige. Mais disons encore un mot de M. de Turenne: voici -ce qui me fut conté hier. Vous connaissez bien Pertuis[390], et son -adoration et son attachement pour M. de Turenne; dès qu'il eut appris sa -mort, il écrivit au roi, et lui manda: «Sire, j'ai perdu M. de Turenne; -je sens que mon esprit n'est point capable de soutenir ce malheur: -ainsi, n'étant plus en état de servir Votre Majesté, je lui demande la -permission de me démettre du gouvernement de Courtrai.» Le cardinal de -Bouillon empêcha qu'on ne rendît cette lettre; mais, craignant qu'il ne -vînt lui-même, il dit au roi l'effet du désespoir de Pertuis. Le roi -entra fort bien dans cette douleur, et dit au cardinal de Bouillon qu'il -en estimait davantage Pertuis, et qu'il ne voulait pas que Pertuis -songeât à se retirer, le croyant trop honnête homme pour ne pas toujours -faire son devoir, en quelque état qu'il pût être. Voilà comme sont ceux -qui regrettent ce héros. Au reste, il avait quarante mille livres de -rente de partage; et M. Boucherat a trouvé que, toutes ses dettes et ses -legs payés, il ne lui restait que dix mille livres de rente; c'est deux -cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chicane n'y -mette pas le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cinquante années de -service. Adieu, ma chère enfant, je vous embrasse mille fois avec une -tendresse qui ne peut se représenter. - - - [387] Élisabeth de la Tour, soeur du cardinal de Bouillon. - - [388] M. le coadjuteur d'Arles et M. l'abbé de Grignan. - - [389] Madame de Sanzei était soeur de M. de Coulanges, et M. de la - Trousse était leur cousin germain. - - [390] Il avait été capitaine des gardes de M. de Turenne. - - - - -139.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 6 septembre 1675. - -Je vous regrette, ma chère enfant; et cette rage de m'éloigner encore de -vous, et de voir pour quelques jours notre commerce dégingandé, me donne -une véritable tristesse. Pour achever l'agrément de mon voyage, _Hélène_ -ne vient pas avec moi; j'ai tant tardé, qu'elle est dans son neuf; j'ai -_Marie_ qui jette sa gourme, comme vous savez; mais ne soyez point en -peine de moi, je m'en vais un peu essayer de n'être pas servie si fort à -ma mode, et d'être un peu dans la solitude; j'aimerai à connaître la -docilité de mon esprit, et je suivrai les exemples de courage et de -raison que vous me donnez. Madame de Coulanges ne fait-elle pas aussi -des merveilles de s'ennuyer à Lyon? Ce serait une belle chose que je ne -susse vivre qu'avec les gens qui me sont agréables: je me souviendrai de -vos sermons; je m'amuserai à payer mes dettes et à manger mes -provisions: je penserai beaucoup à vous, ma très-belle; je lirai, je -marcherai, j'écrirai, je recevrai de vos lettres; hélas! la vie ne se -passe que trop: elle s'use partout. Je porte une infinité de remèdes -bons ou mauvais; je les aime tous, mais surtout il n'y en a pas un qui -n'ait son patron, et qui ne soit la médecine de mes voisins: j'espère -que cette boutique me sera fort inutile, car je me porte extrêmement -bien. - -Je fus avant-hier toute seule à Livry, me promener délicieusement avec -la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus depuis six heures du soir -jusqu'à minuit, et je me suis fort bien trouvée de cette petite équipée; -je devais bien cette honnêteté à la belle Diane et à l'aimable abbaye. -Il n'a tenu qu'à moi d'aller à Chantilly en très-bonne compagnie; mais -je ne me suis pas trouvée assez libre pour faire un si délicieux voyage; -ce sera pour le printemps qui vient. J'ai été tantôt chez Mignard, pour -voir le portrait de Louvigny: il est parlant; mais je n'ai pas vu -Mignard; il peignait madame de Fontevrault, que j'ai regardée par le -trou de la porte; je ne l'ai pas trouvée jolie: l'abbé Têtu était auprès -d'elle, dans un charmant badinage; les Villars étaient à ce trou avec -moi: nous étions plaisantes. - -M. le Prince, qui a fait lever le siége d'Haguenau, est un peu étonné -d'être sur la défensive, et de se reculer et se retrancher vers -Schelestadt: la goutte et le mois d'octobre ne diminueront pas son -chagrin. Pour moi, j'emporte l'inquiétude de mon fils; il me semble que -je vais avoir la tête dans un sac pendant dix ou douze jours; et vous -jugez bien que, sans de bonnes raisons, je ne quitterais pas Paris dans -ce temps de nouvelles. Saint-Thou avait songé, la veille qu'il a été -tué, qu'il avait eu un démêlé avec le prince d'Orange, et qu'il lui -avait dit de si bonnes injures, que ce prince l'avait fait maltraiter -par ses gardes: il conta ce songe, et ce fut par ses gardes qu'il fut -tué follement; car il ne voulut jamais de quartier, quoiqu'il fût seul -contre deux cents: c'est une belle pensée; tout le monde se moque de -lui, quoique Voiture nous ait appris que c'est fort mal fait de se -moquer des trépassés. La pauvre Sanzei est tiraillée par de ridicules -espérances que son mari n'est point mort, et veut attendre la fin du -siége de Trèves pour prendre son deuil. Adieu, ma très-aimable, je ne -puis vous dire combien je suis à vous; quoique je dise un peu plus que -vous ce que je sens, mes démonstrations n'égalent pas mes sentiments. - - - - -140.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 9 septembre 1675. - -Adieu, ma très-chère, je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris -pour quelque temps, avec la douleur de ne recevoir plus si réglément vos -lettres, ni celles de mon fils, dont l'armée n'est point tant composée -_de pâtissiers_, que je ne sois fort en peine de lui, non pas quand je -pense au prince d'Orange, mais à M. de Luxembourg, qui est _dans l'armée -de mon fils_, et à qui les mains démangent furieusement. Hélas! vous -souvient-il de notre folie, que M. de Turenne était _dans l'armée de -votre frère_? Enfin, voilà tous mes commerces dérangés: je n'espère pas -même que je puisse encore être bonne à votre divertissement: tout le -fagotage de bagatelles que je vous mandais va être réduit à rien; et si -vous ne m'aimiez, vous feriez fort bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je -m'en vais donc, ma très-chère, avec le bon abbé et _Marie_; j'ai deux -hommes à cheval et six chevaux: je m'en vais par Orléans et par Nantes: -je vous écrirai par les chemins; c'est une de mes tendresses, comme dit -Monceaux. - -Je n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville; je ne sais pas -comme sont les _autres_; mais, pour celui que nous connaissons, je -croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui dit _les -d'Hacqueville_[391]. Je lui ai recommandé une affaire du sénéchal de -Rennes; ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle était -épineuse, et il fallait de l'habileté pour l'entendre; je priai -d'Hacqueville d'y entrer; il en a fait la sienne, il y a travaillé, il a -disputé contre Parère[392], qui était contraire; il l'a rapportée devant -M. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprît mal; enfin il n'y a -qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné de -trouver un coeur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné son -affaire, qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel -ami; il a raison: servez-vous-en donc, sans crainte de le fatiguer; et -du gros abbé (_de Pontcarré_), si vous avez quelque lettre de change à -envoyer; car il faut connaître les talents. Vous ne manquerez pas de -nouvelles; la bonne Troche vous mandera les grandes; mais, comme vous -dites, tout va bien; il n'y aura que douceur et agrément dans le reste -de cette année: comprenez un peu ce que c'est que ce grand prince de -Condé, qui se retire, qui se retranche, et qui envisage le mois -d'octobre et la goutte. M. de Lorraine ne voulait point qu'on s'amusât -au siége de Trèves, et disait: «Vous y périrez, messieurs; songez qu'il -y a quatre mille hommes dans Trèves, et un maréchal de France en -colère.» En effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée -tous les deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire: mais -enfin, mes belles, rien n'est imprenable, il faudra se rendre. La -maréchale (_de Créqui_) dit toujours que M. de Sanzei est dans Trèves; -je ne le crois point du tout: ce serait une belle chose si, pendant que -sa femme le pleure d'un côté, et refuse l'espérance de le trouver dans -cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il y eût été tué! - -Je dis hier adieu à M. de la Garde; s'il vous embrasse, laissez-le -faire, c'est pour moi: je l'aime beaucoup; profitez bien de son bon -esprit. Je vous exhorte, ma chère enfant, à conserver votre santé, si -vous m'aimez. J'entends que vous me dites la même chose, et je vous -assure que je le ferai dans la vue de vous plaire: ne vous amusez point -à vous inquiéter en l'air, cela n'est point de votre bon esprit; -conservez bien votre courage, et m'en envoyez un peu dans vos lettres: -c'est une bonne provision dans cette vie; parlez-moi beaucoup de vous: -tous les détails sont admirables, quand l'amitié est à un certain point. - -Écrivez à notre cher cardinal: savez-vous bien que vous n'avez pas pensé -droit sur la cassolette, et qu'il a été piqué de la hauteur dont vous -avez traité cette dernière marque de son amitié? Assurément, vous avez -outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous devez -sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez personne -de votre sentiment, et vous devez vous défier de vous, quand vous êtes -seule de votre avis. - -Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats[393]; il me -pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter -chez madame de Fontevrault; je le refusai _rabutinement_, et lui dis que -je l'avais refusé à MADEMOISELLE: et en même temps je le portai moi-même -dans une petite chambre, où il fut placé et reçu avec tendresse et -envie de me plaire: je suis sûre qu'on ne l'en tirera pas; on sait trop -bien ce que c'est pour moi que cette charmante peinture; et si on vient -le demander ici, on dira que je l'ai emporté: M. de Coulanges vous -apprendra où il est. M. de Pomponne le voulut voir l'autre jour; il lui -parlait, et croyait que vous deviez répondre, et qu'il y avait de la -gloire[394] à votre fait: votre absence a augmenté la ressemblance; et -ce n'est pas ce qui m'a le moins coûté à quitter. - -Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis, sa -fille aînée, âgée de trente-neuf ans; je la vois d'ici. Que voulez-vous -dire, que vous ne narrez point bien? Il n'y a chose au monde si -plaisamment contée, et personne n'écrit si agréablement; mais il faut -pleurer d'être dans un pays où l'on porte le deuil si burlesquement. Je -vous remercie de la peine que vous avez prise de narrer cette folie: -c'est un style que vous n'aimez pas, mais il m'a bien réjouie: M. de -Coulanges vous en parlera. Il lut cet endroit en perfection. Il me -semble que je n'ai plus rien à dire: _qu'on me mène aux Rochers, je ne -veux plus écrire; allons, l'abbé, c'est fait[395]: je vais partir, belle -comtesse_; adieu donc ma très-chère comtesse: - - Je vais partir, belle Hermione[396]. - Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne, - Malgré le péril qui m'attend. - -C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la -Saône. - -On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne en grande -pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me le -proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis, je n'en ai jamais -vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et -la face que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus? Ah! -ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien -n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme: on la voit en toute chose -comme au travers d'un coeur de cristal: on ne se cache point; vous -n'avez point vu de dupes là-dessus: on n'a jamais pris longtemps -l'ombre pour le corps; il faut être, si l'on veut paraître: le monde n'a -point de longues injustices; vous devez être de cet avis pour vos -propres intérêts. Adieu ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon -coeur. - - - [391] On l'appelait les d'Hacqueville, parce qu'il se multipliait pour - le service de ses amis. - - [392] Premier commis de M. de Pomponne. - - [393] C'est le bel abbé de Grignan. - - [394] _Gloire_ est pris ici pour orgueil. - - [395] Parodie de ces vers de Corneille dans _Polyeucte_, acte IV, - scène IV: - - Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire. - Allons, gardes, c'est fait. - - [396] Parodie de l'adieu de Cadmus, dans l'opéra de Quinault. - - - - -141.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Mardi 17 septembre 1675. - -Voici une bizarre date. _Je suis dans un bateau, dans le courant de -l'eau, fort loin de mon château_: je pense même que je puis achever, -_ah! quelle folie!_ car les eaux sont si basses, et je suis si souvent -engravée, que je regrette mon équipage qui ne s'arrête point et qui va -son train. On s'ennuie sur l'eau quand on y est seule; il faut un petit -comte des Chapelles et une mademoiselle de Sévigné. Mais enfin c'est une -folie de s'embarquer quand on est à Orléans, et peut-être même à Paris; -c'est pour dire une gentillesse: il est vrai cependant qu'on se croit -obligé de prendre des bateliers à Orléans, comme à Chartres d'acheter -des chapelets. - -Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle maison: -je vous écrivis de Tours; je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil; nous -repleurâmes M. de Turenne; il en a été vivement touché; vous le -plaindrez, quand vous saurez qu'il est dans une ville où personne n'a vu -le héros. Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et -dévot, mais toujours de l'esprit; il vous fait mille et mille -compliments. Il y a trente lieues de Saumur à Nantes; nous avons résolu -de les faire en deux jours, et d'arriver aujourd'hui à Nantes: dans ce -dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit; nous nous engravâmes, et -nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie sans pouvoir -aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et nous arrivâmes à minuit -dans un _tugurio_ plus pauvre, plus misérable qu'on ne peut vous le -représenter: nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles femmes qui -filaient, et de la paille fraîche, sur quoi nous avons tous couché sans -nous déshabiller; j'aurais bien ri, sans l'abbé, que je meurs de honte -d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarqués à -la pointe du jour, et nous étions si parfaitement bien établis dans -notre gravier, que nous avons été près d'une heure avant que de -reprendre le fil de notre discours: nous voulons, contre vent et marée, -arriver à Nantes; nous ramons tous. J'y trouverai de vos lettres, ma -fille; mais j'ai si bonne opinion de votre amitié, que je suis -persuadée que vous serez bien aise de savoir des nouvelles de mon -voyage; et, comme on m'a dit que la poste va passer à Ingrande, je vais -y laisser cette lettre chemin faisant. Je me porte très-bien, il ne me -faudrait qu'un peu de causerie. Je vous écrirai de Nantes, comme vous -pouvez penser. Je suis impatiente de savoir de vos nouvelles, et de -l'armée de M. de Luxembourg; cela me tient fort au coeur; il y a neuf -jours que j'ai ma tête dans ce sac. L'histoire des Croisades est -très-belle, surtout pour ceux qui ont lu le Tasse, et qui revoient leurs -vieux amis en prose et en histoire; mais je suis servante du style du -jésuite. La vie d'Origène est divine. Adieu, ma très-chère, -très-aimable, et très-parfaitement aimée; vous êtes ma chère enfant. - - - - -142.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1675. - -Je vous ai écrit, ma fille, de tous les lieux où je l'ai pu; et comme je -n'ai pas eu un soin si exact pour notre cher d'Hacqueville, ni pour mes -autres amis, ils ont été dans des peines de moi, dont je leur suis trop -obligée: ils ont fait l'honneur à la Loire de croire qu'elle m'avait -abîmée: hélas, la pauvre créature! je serais la première à qui elle eût -fait ce mauvais tour; je n'ai eu d'incommodité que parce qu'il n'y avait -pas assez d'eau dans cette rivière. D'Hacqueville me mande qu'il ne sait -que vous dire de moi, et qu'il craint que son silence sur mon sujet ne -vous inquiète. N'êtes-vous pas trop aimable, ma chère enfant, d'avoir -bien voulu paraître assez tendre à mon égard pour qu'on vous épargne sur -les moindres choses? Vous m'avez si bien persuadée la première, que je -n'ai eu d'attention qu'à vous écrire très-exactement. Je partis donc de -la Silleraye le lendemain du jour que je vous écrivis, qui fut le -mercredi; M. de Lavardin me mit en carrosse, et M. d'Harouïs m'accabla -de provisions. Nous arrivâmes ici jeudi; je trouvai d'abord mademoiselle -du Plessis plus affreuse, plus folle et plus impertinente que jamais: -son goût pour moi me déshonore; _je jure sur ce fer_ de n'y contribuer -d'aucune douceur, d'aucune amitié, d'aucune approbation; je lui dis des -rudesses abominables, mais j'ai le malheur qu'elle tourne tout en -raillerie: vous devez en être persuadée, après le soufflet dont -l'histoire a pensé faire mourir Pomenars de rire. Elle est donc toujours -autour de moi; mais elle fait la grosse besogne; je ne m'en incommode -point; la voilà qui me coupe des serviettes. J'ai trouvé ces bois d'une -beauté et d'une tristesse extraordinaires; tous les arbres que vous -avez vus petits sont devenus grands et droits, et beaux en perfection; -ils sont élagués, et font une ombre agréable; ils ont quarante ou -cinquante pieds de hauteur: il y a un petit air d'amour maternel dans ce -détail; songez que je les ai tous plantés, et que je les ai vus, comme -disait M. de Montbazon de ses enfants, _pas plus grands que cela_. C'est -ici une solitude faite exprès pour y bien rêver; vous en feriez bien -votre profit, et je n'en use pas mal: si les pensées n'y sont pas tout à -fait noires, elles y sont tout au moins gris-brun; j'y pense à vous à -tout moment: je vous regrette, je vous souhaite: votre santé, vos -affaires, votre éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre -chien et loup? J'ai ces vers dans la tête: - - Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour - L'objet infortuné d'une si tendre amour? - -Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans -désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai -pas. - -Ne soyez point en peine de l'absence d'_Hélène_; _Marie_ me fait fort -bien; je ne m'impatiente point, ma santé est comme il y a six ans: je ne -sais d'où me revient cette fontaine de Jouvence: mon tempérament fait -précisément ce qui m'est nécessaire: je lis et je m'amuse; j'ai des -affaires que je fais devant l'abbé, comme s'il était derrière la -tapisserie; tout cela, avec cette jolie espérance, empêche, comme vous -dites, qu'on ne fasse la dépense d'une corde pour se pendre. Je trouvai -l'autre jour une lettre de vous, où vous m'appelez _ma bonne maman_; -vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte-Marie, et vous me contiez la -culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva dans une cave; il y -a déjà du bon style à cette lettre. J'en ai trouvé mille autres qu'on -écrivait autrefois à mademoiselle de Sévigné: toutes ces circonstances -sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous; car sans cela, où -pourrais-je prendre cette idée? Je n'ai point reçu de vos lettres le -dernier ordinaire, j'en suis toute triste. Je ne sais non plus des -nouvelles du coadjuteur, de la Garde, du Mirepoix, du Bellièvre, que si -tout était fondu; je m'en vais un peu les réveiller. - -N'admirez-vous point le bonheur du roi? On me mande la mort de _Son -Altesse, mon père_[397], qui était un bon ennemi; et que les Impériaux -ont repassé le Rhin, pour aller défendre l'empereur du Turc, qui le -presse en Hongrie: voilà ce qui s'appelle des étoiles heureuses; cela -nous fait craindre en Bretagne de rudes punitions. Je m'en vais voir la -bonne Tarente[398]; elle m'a déjà envoyé deux compliments, et me demande -toujours de vos nouvelles; si elle le prend par là, elle me fera fort -bien sa cour. Vous dites des merveilles sur Saint-Thou; _au moins on ne -l'accusera pas de n'avoir conté son songe qu'après son malheur_; cela -est plaisant. Je vous plains de ne pas lire toutes vos lettres: mais -quoiqu'elles fassent toutes ma chère et unique consolation, et que j'en -connaisse tout le prix, je suis bien fâchée d'en tant recevoir. Le bon -abbé est fort en colère contre M. de Grignan; il espérait qu'il lui -manderait si le voyage de _Jacob_[399] a été heureux, s'il est arrivé à -bon port dans la terre promise; s'il y est bien placé, bien établi, lui -et ses femmes, ses enfants, ses moutons, ses chameaux; cela méritait -bien un petit mot. Il a dessein de le reprendre quand il ira à Grignan. -Comment se portent vos enfants? Adieu, ma très-aimable et très-chère: je -reçois fort souvent des lettres de mon fils; il est bien affligé de ne -pouvoir sortir de ce malheureux guidonnage; mais il doit comprendre -qu'il y a des gens présents et pressants qu'on a sur les bras, à qui on -doit des récompenses, qu'on préférera toujours à un absent qu'on croit -placé, et qui ne fait simplement que s'ennuyer dans une longue -subalternité dont on ne se soucie guère. Ha, que c'est bien précisément -ce que nous disions, après une longue navigation, se trouver à neuf -cents lieues d'un cap, et le reste! - - - [397] Charles IV, duc de Lorraine, mort le 17 septembre. Madame de - Lillebonne sa fille, en parlant de lui, disait: _Son Altesse, mon - père_. - - [398] La princesse de Tarente habitait _Château-Madame_, dans le - faubourg de Vitré. - - [399] C'était de petites figures de cire coloriée que l'abbé de - Coulanges avait envoyées à M. de Grignan, pour orner un des cabinets - de son château. - - - - -143.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 6 octobre 1675. - -Vraiment, ma fille, vous me contez une histoire bien lamentable de vos -pauvres lettres perdues; est-ce _Baro_ qui a fait cette sottise? On est -gaie, gaillarde, on croit avoir entretenu tous ses bons amis: pour M. -l'archevêque, je le plains encore davantage, car il n'écrit que pour des -choses importantes; et il se trouve que toute la peine qu'on a prise, -c'est pour être dans un bourbier, dans un précipice. Voilà M. de Grignan -rebuté d'écrire pour le reste de sa vie: quelle aventure pour un -paresseux! vous verrez que désormais il n'écrira plus, et ne voudra -point hasarder de perdre sa peine. Si vous mandez ce malheur au -coadjuteur, il en fera bien son profit. Je comprends ce chagrin le plus -aisément du monde; mais j'entre bien aussi dans celui que vous allez -avoir de quitter Grignan pour aller dans la contrainte des villes: la -liberté est un bien inestimable; vous le sentez mieux que personne, et -je vous plains, ma très-chère, plus que je ne vous le puis dire. Vous -n'aurez ni Vardes, ni Corbinelli; c'eût été pourtant une bonne -compagnie. Vous deviez bien me nommer les quatre dames qui vous venaient -assassiner: pour moi, j'ai le temps de me fortifier contre ma méchante -compagnie; je les sens venir par un côté, et je m'égare par l'autre; -c'est un tour que je fis hier à une sénéchale de Vitré; et puis je -gronde qu'on ne m'ait pas avertie: demandez-moi ce que je veux dire; ce -sont des friponneries qu'on est tenté de faire dans ce parc. Vous -souvient-il d'un jour que nous évitâmes les Fouesnels? Je me promène -fort; ces allées sont admirables: je travaille comme vous, mais, Dieu -merci, je n'ai point une friponne de Montgobert qui me réduise aux -traînées; c'est une humiliation que je ne comprends pas que vous -puissiez souffrir: je ne noircis point ma soie avec ma laine, je me -trouve fort bien d'aller mon grand chemin; il me semble que je n'ai que -dix ans; et qu'on me donne un petit bout de canevas pour me jouer, il -faudrait que vos chaises fussent bien laides pour n'être pas aussi -belles que votre lit. J'aime fort tout ce que me mande Montgobert; elle -me plaît toujours, je la trouve _salée_, et tous ses tons me font -plaisir: c'est un bonheur d'avoir dans sa maison une compagnie comme -celle-là; j'en avais une autrefois dont je faisais bien mon profit; M. -d'Angers (_Henri Arnauld_) me mandait l'autre jour que c'était une -sainte. - -J'ai trouvé la réponse du maréchal d'Albret très-plaisante, il y a plus -d'esprit que dans son style ordinaire; elle m'a paru d'une grande -hauteur; _l'affectionné serviteur_ est d'une dure digestion: voilà _le -monseigneur_ bien établi. Vous avez donc ri, ma fille, de tout ce que je -vous mandais d'Orléans? je le trouvai plaisant aussi, c'était le reste -de mon sac, qui me paraissait assez bon. N'êtes-vous point trop aimable -d'aimer les nouvelles de mes bois et de ma santé? C'est bien précisément -pour l'amour de moi: je me relève un peu par les affaires de Danemark. -On menace Rennes de transférer le parlement à Dinan; ce serait la ruine -entière de cette province: la punition qu'on veut faire à cette ville -ne se passera pas sans beaucoup de bruit. - -J'ai reçu des lettres de Nantes: si le marquis de Lavardin et d'Harouïs -faisaient l'article de cette ville dans la gazette, vous y auriez vu -assurément mon arrivée et mon départ. Je vous rends bien, ma très-chère, -l'attention que vous avez à la Bretagne; tout ce qui vous entoure à -vingt lieues à la ronde m'est considérable. Il vint ici l'autre jour un -augustin; c'est une manière de _frater_; il a été par toute la province; -il me nomma cinq ou six fois M. de Grignan et M. d'Arles; je le trouvais -fort habile homme; je suis assurée qu'à Aix je ne l'aurais pas regardé. - -A propos, vous ai-je parlé d'une lunette admirable, qui faisait notre -amusement dans le bateau? C'est un chef-d'oeuvre; elle est encore plus -parfaite que celle que l'abbé vous a laissée à Grignan; cette lunette -rapproche fort bien les objets de trois lieues: que ne les -rapproche-t-elle de deux cents! Vous pouvez penser l'usage que nous en -faisons sur ces bords de Loire; mais voici celui que j'en fais ici: vous -savez que par l'autre bout elle éloigne, et je la tourne sur -mademoiselle du Plessis, et je la trouve tout d'un coup à deux lieues de -moi: je fis l'autre jour cette sottise sur elle et sur mes voisins; cela -fut plaisant, mais personne ne m'entendit: s'il y avait eu quelqu'un que -j'eusse pu regarder seulement, cette folie m'aurait bien réjouie. Quand -on se trouve bien oppressé de méchante compagnie, il n'y a qu'à faire -venir sa lunette et la tourner du côté qui éloigne: demandez à -Montgobert si elle n'aurait pas ri; voilà un beau sujet pour dire des -sottises. Si vous avez Corbinelli, je vous recommande la lunette. Adieu, -ma chère enfant; Dieu merci, comme vous dites, nous ne sommes pas des -montagnes, et j'espère vous embrasser autrement que de deux cents -lieues: vous allez vous éloigner encore, j'ai envie d'aller à Brest. Je -trouve bien rude que madame la grande duchesse ait une dame d'honneur, -et que ce ne soit pas la bonne Rarai; les _Guisardes_ lui ont donné la -Sainte-Même. On me mande que la bonne mine de la Trousse est augmentée -de la moitié, et qu'il aura la charge de Froulai. - - - - -144.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 13 octobre 1675. - -Vous avez raison de dire que les dates ne font rien pour rendre -agréables les lettres de ceux que nous aimons. Eh, mon Dieu! les -affaires publiques nous doivent-elles être si chères? Votre santé, votre -famille, vos moindres actions, vos sentiments, vos _pétoffes_ de -Lambesc, c'est là ce qui me touche; et je crois si bien que vous êtes de -même, que je ne fais aucune difficulté de vous parler des Rochers, de -mademoiselle du Plessis, de mes allées, de mes bois, de nos affaires, du -_Bien bon_ et de Copenhague, quand l'occasion s'en présente. Croyez donc -que tout ce qui vient de vous m'est très-considérable, et que, jusqu'à -vos traînées de tapisseries, je suis aise de tout savoir. Si voulez -encore des aiguilles pour en faire, j'en ai d'admirables: pour moi, j'en -fis hier d'infinies, elles étaient aussi ennuyeuses que ma compagnie: je -ne travaille que quand elle entre; et, dès que je suis seule, je me -promène, je lis, ou j'écris. La Plessis ne m'incommode pas plus que -_Marie_. Dieu me fait la grâce de ne point écouter ce qu'elle dit; je -suis, à son égard, comme vous êtes pour beaucoup d'autres: elle a -vraiment les meilleurs sentiments du monde: j'admire que cela puisse -être gâté par l'impertinence de son esprit et la _ridiculité_ de ses -manières; il faudrait voir l'usage qu'elle fait de ma tolérance, et -comme elle l'explique, et les chaînes qu'elle en fait pour s'attacher à -moi, et comme je lui sers d'excuse pour ne plus voir ses amies de Vitré, -et les adresses qu'elle a pour satisfaire sa sotte gloire, car la sotte -gloire est de tout pays, et la crainte qu'elle a que je ne sois jalouse -d'une religieuse de Vitré: cela ferait une assez méchante farce de -campagne. - -Je dois vous dire des nouvelles de cette province. M. de Chaulnes est à -Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que si on en sortait, ou si -l'on faisait le moindre bruit, il ôterait, pour dix ans, le parlement de -cette ville. Cette crainte fait tout souffrir: je ne sais point encore -comme ces gens de guerre en usent à l'égard des pauvres bourgeois. Nous -attendons madame de Chaulnes à Vitré, qui vient voir la princesse (_de -Tarente_); nous sommes en sûreté sous ses auspices; mais je puis vous -assurer que, quand il n'y aurait que moi, M. de Chaulnes prendrait -plaisir à me marquer des égards; c'est la seule occasion où je pourrais -répondre de lui: n'ayez donc aucune inquiétude; je suis ici comme dans -cette Provence que vous dites qui est à moi. - -Vous n'avez pas peur de Ruyter[400]. _Ruyter pourtant est le dieu des -combats; Guitaut ne lui résiste pas_: mais, en vérité, l'étoile du roi -lui résiste: jamais il n'en fut une si fixe. Elle dissipa, l'année -passée, cette grande flotte; elle fait mourir le prince de Lorraine; -elle renvoie Montecuculli chez ses parents, et fera la paix par le -mariage du prince Charles. Je disais l'autre jour cette dernière chose à -madame de Tarente; elle me dit qu'il était marié à l'impératrice -douairière: quoique cette noce n'ait pas éclaté, elle ne laisserait pas -d'empêcher l'autre; vous verrez que cette impératrice mourra, si sa vie -fait un inconvénient. Votre raisonnement est d'une telle justesse sur -les affaires d'État, qu'on voit bien que vous êtes devenue politique -dans la place où vous êtes. J'ai écrit à la belle princesse de -Vaudemont; elle est infortunée, et j'en suis triste, car elle est -très-aimable. Je n'osais écrire à madame de Lillebonne; mais vous m'avez -donné courage. Je crains que vous n'ayez pas le petit Coulanges; sa -femme m'écrit tristement de Lyon, et croit y passer l'hiver: c'est une -vraie trahison pour elle, que de n'être pas à Paris: elle me mande que -vous avez eu un assez grand commerce. La Trousse est à Paris et à la -cour, accablé d'agréments et de louanges; il les reçoit d'une manière à -les augmenter: on dit qu'il aura la charge de Froulai; si cela était, il -y aurait un mouvement dans la compagnie, et je prie notre d'Hacqueville -d'y avoir quelque attention pour notre pauvre guidon, qui se meurt -d'ennui dans le guidonnage; je lui mande de venir ici, je voudrais le -marier à une petite fille qui est un peu juive de son _estoc_, mais les -millions nous paraissent de bonne maison: cela est fort en l'air; je ne -crois plus rien après avoir manqué la petite d'Eaubonne[401]. Madame de -Villars me mande encore des merveilles du chevalier (_de Grignan_); je -crois que ce sont les premières qu'on a renouvelées; mais enfin c'est un -petit garçon qui a bien le meilleur bruit qu'on puisse jamais souhaiter. -Je prie Dieu que les lueurs d'espérance pour une de vos filles[402] -puissent réussir; ce serait une grande affaire. La paresse du coadjuteur -devrait bien cesser dans de pareilles occasions. - -Écoutez une belle action du procureur général[403]. Il avait une terre, -de la maison de Bellièvre, qu'on lui avait fort bien donnée; il l'a -remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il ne saurait -aimer ce présent, quand il songe qu'il fait tort à des créanciers qui -ont donné leur argent de bonne foi: cela est héroïque. Jugez s'il est -pour nous contre M. de Mirepoix[404]; je ne connais point une plus belle -ni une plus vilaine âme que celle de ces deux hommes. Le _Bien bon_ est -toujours le _Bien bon_; ce sont des armes parlantes: les obligations que -je lui ai sont innombrables; ce qui me les rend sensibles, c'est -l'amitié qu'il a pour vous, et le zèle pour vos affaires, et comme il se -prépare à confondre le Mirepoix. - -Je n'ose penser à vous voir; quand cette espérance entre trop avant dans -mon coeur, et qu'elle est encore éloignée, elle me fait trop de mal: je -me souviens de ce que je souffris à la maladie de ma pauvre tante, et -comme vous me fîtes expédier cette douleur; je ne suis pas encore à -portée de recevoir cette joie. Vous m'assurez que vous vous portez bien; -Dieu le veuille, ma bonne! cet article me tient extrêmement au coeur: -pour moi, je suis dans la parfaite santé. Vous aimeriez bien ma sobriété -et l'exercice que je fais, et sept heures au lit, comme une carmélite. -Cette vie dure me plaît; elle ressemble au pays; je n'engraisse point, -et l'air est si épais et si humain, que ce teint, qu'il y a si longtemps -que l'on loue, n'en est point changé: je vous souhaite quelquefois une -de nos soirées, en qualité de pommade de pieds de mouton. J'ai dix -ouvriers qui me divertissent fort. _Rahuel_ et _Pilois_, tout est à sa -place. Vous devez être persuadée de ma confiance par les pauvretés dont -je remplis ma lettre. Depuis que je me suis plainte, en vers, de la -pluie, il fait un temps charmant; de sorte que je m'en loue en prose. -Toute notre province est si occupée de ces punitions, que l'on ne fait -point de visites; et, sans vouloir contrefaire la dédaigneuse, j'en suis -extrêmement aise. Vous souvient-il quand nous trouvions qu'il n'y avait -rien de si bon, en province, qu'une méchante compagnie, par la joie du -départ? c'est un plaisir que je n'aurai point cette année. - -Ma bonne, quand je vous écrirais encore quatre heures, je ne pourrais -pas vous dire à quel point je vous aime, et de quelle manière vous -m'êtes chère. Je suis persuadée du soin de la Providence sur vous, -puisque vous payez tous vos arrérages, et que vous voyez une année de -subsistance; Dieu prendra soin des autres; continuez votre attention sur -votre dépense; cela ne remplit point les grandes brèches, mais cela aide -à la douceur présente, et c'est beaucoup. M. de Grignan est-il sage? Je -l'embrasse dans cette espérance, ma très-bonne, et je suis entièrement à -vous. - - - [400] Amiral de la flotte hollandaise. - - [401] Le marquis de Sévigné avait recherché Antoinette Lefèvre - d'Eaubonne, cousine de M. d'Ormesson. - - [402] Il était question d'un établissement pour mademoiselle d'Alerac, - fille du premier lit de M. de Grignan. - - [403] Achille de Harlay, depuis premier président. - - [404] M. de Sévigné témoigne de la haine contre M. de Mirepoix, à - cause du procès de M. de Grignan avec les héritiers de mademoiselle du - Puy-du-Fou, sa seconde femme. - - - - -145.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 16 octobre 1675. - -Je ne suis point entêtée, ma fille, de M. de Lavardin; je le vois tel -qu'il est: ses plaisanteries et ses manières ne me charment point du -tout; je les vois, comme j'ai toujours fait: mais je suis assez juste -pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient, quoique je le trouve -pêle-mêle avec quelques désagréments; c'est à ses bonnes qualités que je -me suis solidement attachée, et, par bonheur, je vous en avais parlé à -Paris; car, sans cela, vous croiriez que l'enthousiasme d'une bonne -réception m'aurait enivrée; enfin je souhaiterai toujours à ceux que -j'aimerai plus de charmes; mais je me contenterai qu'ils aient autant de -vertus. C'est le moins lâche et le moins bas courtisan que j'aie jamais -vu; vous aimeriez bien son style dans de certains endroits, vous qui -parlez: tant y a, ma fille, voilà ma justification, dont vous ferez part -au gros abbé, si jamais, par hasard, _il a mal au gras des jambes_[405] -sur ce sujet. - -Je suis fort aise que vous ayez remarqué, comme moi, la diligence -admirable de nos lettres, et le beau procédé de _Riaux_[406], et de ces -autres messieurs si obligeants, qui viennent prendre nos lettres, et les -portent nuit et jour, en courant de toutes leurs forces, pour les faire -aller plus promptement: je vous dis que nous sommes ingrats envers les -postillons, et même envers M. de Louvois[407], qui les établit partout -avec tant de soin. Mais quoi! ma très-chère, nous nous éloignons encore; -et toutes nos admirations vont cesser: quand je songe que, dans votre -dernière lettre, vous répondez encore à celle que je vous écrivis de la -Silleraye, et qu'il y aura demain trois semaines que je suis aux -Rochers, je comprends que nous étions déjà assez loin, sans cette -augmentation. - -D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine, c'est assez écrire pour -des affaires; mais que ce n'est pas assez pour son amitié, et qu'il -augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez -bien que, puisque le régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas, -je lâche la bride à toutes ses bontés, et lui laisse la liberté de son -écritoire: songez qu'il écrit de cette furie à tout ce qui est hors de -Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste; ce sont _les -d'Hacqueville_; adressez-vous à eux, ma fille, en toute confiance: leurs -bons coeurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l'esprit de les -ménager; j'en veux abuser; aussi bien, si ce n'est moi qui le tue, ce -sera un autre: il n'aime que ceux dont il est accablé: accablons-le donc -sans ménagement. - -Je voudrais que vous vissiez de quelle beauté ces bois sont -présentement. Madame de Tarente y fut hier tout le jour; il faisait un -temps admirable: elle me parla fort de vous: elle vous trouve bien plus -jolie que le _petit ami_[408]: sa fille est malade; elle en était -triste; je la mis en carrosse au bout de la grande allée; et comme elle -me priait fort de me retirer, elle me dit: _Madame, vous me prenez pour -une Allemande_. Je lui dis: «Oui, madame, assurément, je vous prends -pour une Allemande[409]: j'aurais plutôt obéi à madame votre -belle-fille[410].» Elle entendit cela comme une Française. Il est vrai -que sa naissance doit, ce me semble, donner une dose de respect à ceux -qui savent vivre. Elle a un style romanesque dans ce qu'elle conte, et -je suis étonnée que cela déplaise à ceux même qui aiment les romans: -elle attend madame de Chaulnes. M. de Chaulnes est à Rennes avec les -Forbin et les Vins, et quatre mille hommes: on croit qu'il y aura bien -de la _penderie_. M. de Chaulnes y a été reçu comme le roi; mais comme -c'est la crainte qui a fait changer leur langage, M. de Chaulnes -n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et -la plus familière était _gros cochon_, sans compter les pierres dans sa -maison et dans son jardin, et des menaces dont il paraissait que Dieu -seul empêchait l'exécution; c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville, -_de sa propre main_ (car ce n'est point dans son billet de nouvelles -qu'on pourrait avoir copié), me mande que M. de Chaulnes, suivi de ses -troupes, est arrivé à Rennes le samedi 12 octobre: je l'ai remercié de -ce soin, et je lui apprends que M. de Pomponne se fait peindre par -Mignard: mais tout ceci entre nous; car savez-vous bien qu'il est -délicat et blond? Je reçois des lettres de votre frère, toutes pleines -de lamentations de Jérémie sur son guidonnage; il dit justement tout ce -que nous disions quand il l'acheta; c'est ce cap dont il est encore à -neuf cents lieues: mais il y avait des gens qui lui mettaient dans la -tête que, puisque je venais de vous marier, il fallait aussi l'établir; -et par cette raison, qui devait produire, au moins pour quelque temps, -un effet contraire, il fallut céder à son empressement et il s'en -désespère: il y a des coeurs plaisamment bâtis en ce monde. Enfin, ma -fille, soyons bien persuadées que c'est une vilaine chose que les -charges subalternes. - -Vous savez bien que notre cardinal l'est à fer et à clou. Nous devons -tous en être ravis à telle fin que de raison: c'est toujours une chose -triste qu'une dégradation. Au nom de Dieu, ne négligez point de lui -écrire: il aime mes billets, jugez des vôtres. Vous ne m'aviez point dit -que votre premier président (_M. Marin_) a battu sa femme; j'aime les -coups de plat d'épée, cela est brave et nouveau. On sait bien qu'il faut -les battre, disait l'autre jour un paysan; mais le plat d'épée me -réjouit. Je m'en vais parier que la petite d'Oppède n'est point morte: -je connais ceux qui doivent mourir. Il est vrai que le bonheur des -Français surpasse toute croyance en tout pays: j'ai ajouté ce -remercîment à ma prière du soir; ce sont les ennemis qui font toutes nos -affaires: ils se reculent quand ils voient qu'ils nous pourraient -embarrasser. Vous verrez ce que deviendra Ruyter sur votre Méditerranée: -le prince d'Orange songe à s'aller coucher, et j'espère votre frère. Je -vous réponds de cette province, et même de la paix: il me semble qu'elle -est si nécessaire, que, malgré la conduite de ceux qui ne la veulent -pas, elle se fera toute seule. Je suivrai votre avis, ma chère enfant, -je vais m'entretenir de l'espérance de vous revoir: je ne puis commencer -trop tôt, pour me récompenser des larmes que notre séparation et même la -crainte m'ont fait répandre si souvent. - -J'embrasse M. de Grignan, car je crois qu'il est revenu de la chasse: -mandez-moi bien de vos nouvelles, vous voyez que je vous accable des -miennes. La Saint-Géran s'est mêlée de m'écrire sérieusement sur -l'ambassade de madame de Villars, qui, à ce qu'elle dit, ira à Turin; je -le crois, puisqu'il n'y a qu'une régente: je lui ai fait réponse dans -son même style; mais ce n'a pas été sans peine. Ne vous ont-elles pas -remerciée de votre eau de la reine de Hongrie? Elle est divine: pour -moi, je vous en remercie encore; je m'en enivre tous les jours: j'en ai -dans ma poche; c'est une folie comme du tabac: quand on y est accoutumé, -on ne peut plus s'en passer: je la trouve excellente contre la -tristesse; j'en mets le soir, plus pour me réjouir que pour le serein, -dont mes bois me garantissent. Vous êtes trop bonne de craindre que les -loups, les cochons et les châtaignes ne m'y fassent une insulte. Adieu, -mon enfant, je vous aime de tout mon coeur; mais c'est au pied de la -lettre, et sans en rien rabattre. - - - [405] Expression familière de l'abbé de Pontcarré, lorsqu'il était - importuné de quelque discours. - - [406] Courrier de la malle. - - [407] Surintendant-général des postes. - - [408] Le portrait en miniature de madame de Grignan. - - [409] Madame de Tarente était fille de Guillaume V, landgrave de - Hesse-Cassel. - - [410] Madeleine de Créqui, duchesse de la Trémouille. - - - - -146.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 3 novembre 1675. - -Je suis fort occupée de toutes vos affaires de Provence; et si vous -prenez intérêt à celles de Danemark, j'en prends bien davantage à celles -de Lambesc. J'attends l'effet de cette défense qu'on devait faire au -parlement d'envoyer à la maison de ville: j'attends la nomination du -procureur du pays, et le succès du voyage du consul, qui veut être noble -par ordre du roi. J'ai fort ri de ce premier président, et des effets de -sa jalousie: on lui faisait une grande injustice de croire qu'un homme -élevé à Paris ne sût pas vivre, et ne donnât pas plutôt une bonne couple -de soufflets que des coups de plat d'épée: je suis bien étonnée qu'il -soit jaloux de ce petit garçon qui sentait le tabac; il n'y a personne -qui ne soit dangereux pour quelqu'un: il me semble que le vin des -Bretons figure avec le tabac des Provençaux. - -J'admire toujours qu'on puisse prononcer une harangue sans manquer et -sans se troubler, quand tout le monde a les yeux sur vous, et qu'il se -fait un grand silence. Ceci est pour vous, M. le comte, je me réjouis -que vous possédiez cette hardiesse, qui est si fort au-dessus de mes -forces: mais, ma fille, c'est du bien perdu, que de parler si -agréablement, puisqu'il n'y a personne. Je suis piquée, comme vous, que -l'intendant et les évêques ne soient point à l'ouverture de cette -assemblée: je ne trouve rien de plus indigne ni de moins respectueux -pour le roi, et pour celui qui a l'honneur de le représenter[411]. Si -l'on attend que M. de Marseille soit revenu de ses ambassades, on -attendra longtemps; car apparemment il n'en fera pas pour une. Je me -suis plainte à d'Hacqueville; c'est tout ce que je puis faire d'ici, et -puis voilà qui est fait pour cette année. N'en direz-vous rien à madame -de Vins? Elle m'a écrit une lettre fort vive et fort jolie; elle se -plaint de mon silence, elle est jalouse de ce que j'écris à d'autres, -elle veut désabuser M. de Pomponne de ma tendresse; il n'y a plus que -pour elle: je n'ai jamais vu un fagot d'épines si révolté. Je lui fais -réponse, et me réjouis qu'elle se soit mise à être tendre, et à parler -de la jalousie, autrement qu'en interligne: je ne croyais pas qu'elle -écrivît si bien; elle me parle de vous, et m'attaque fort joliment. -J'eus ici, le jour de la Toussaint, M. Boucherat et M. de Harlay, son -gendre, à dîner; ils s'en vont à nos états, que l'on ouvre quand tout le -monde y est: ils me dirent leur harangue, elle est fort belle; la -présence de M. Boucherat sera salutaire à la province et à M. d'Harouïs. -M. et madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes: les rigueurs -s'adoucissent; à force d'avoir pendu, on ne pendra plus: il ne reste que -deux mille hommes à Rennes; je crois que Forbin et Vins s'en vont par -Nantes; Molac y est retourné. C'est M. de Pomponne qui a protégé le -malheureux dont je vous ai parlé. Si vous m'envoyez le roman de votre -premier président, je vous enverrai, en récompense, l'histoire -lamentable, avec la chanson du violon qui fut roué à Rennes. M. -Boucherat but à votre santé; c'est un homme aimable, et d'un très-bon -sens: il a passé par Veret; il a vu à Blois madame de Maintenon, et M. -du Maine qui marche: cette joie est grande. Madame de Montespan fut -au-devant de ce joli prince, avec la bonne abbesse de Fontevrault et -madame de Thianges; je crois qu'un si heureux voyage réchauffera les -coeurs des deux amies. - -Vous me faites un grand plaisir, ma très-chère, de prendre soin de ma -petite: je suis persuadée du bon air que vous avez à faire toutes les -choses qui sont pour l'amour de moi. Je ne sais pourquoi vous dites que -l'absence dérange toutes les amitiés: je trouve qu'elle ne fait point -d'autre mal que de faire souffrir: j'ignore entièrement les délices de -l'inconstance, et je crois pouvoir vous répondre, et porter la parole -pour tous les coeurs où vous régnez uniquement, qu'il n'y en a pas un -qui ne soit comme vous l'avez laissé. N'est-ce pas être bien généreuse, -de me mêler de répondre pour d'autres coeurs que le mien? Celui-là, du -moins, vous est-il bien assuré? Je ne vous trouve plus si entêtée de -votre fils; je crois que c'est votre faute, car il avait trop d'esprit -pour n'être pas toujours fort joli: vous ne comprenez point encore trop -bien l'amour maternel; tant mieux, ma fille, il est violent; mais, à -moins que d'avoir des raisons comme moi, ce qui ne se rencontre pas -souvent, on peut à merveille se dispenser de cet excès. Quand je serai à -Paris, nous parlerons de nous revoir; c'est un désir et une espérance -qui me soutiennent la vie. - -Adieu, ma très-chère; je serai ravie, aussi bien que vous, que nous -puissions nous allier peut-être aux Machabées: mais cela ne va pas bien, -je souhaite que votre lecture aille mieux: ce serait une honte dont vous -ne pourriez pas vous laver, de ne pas finir Josèphe. Hélas! si vous -saviez ce que j'achève, et ce que je souffre du style du jésuite -(_Maimbourg_), vous vous trouveriez bien heureuse d'avoir à finir un si -beau livre! - - - [411] Il avait été décidé que le lieutenant général qui représentait - le roi aurait le pas sur les évêques dans les états des provinces; et - depuis cette décision les évêques s'abstenaient souvent d'y assister. - - - - -147.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 13 novembre 1675. - -Les voilà toutes deux, ma très-chère; il me paraît que je les aurais -reçues réglément comme à l'ordinaire, sans que Ripert m'a retardé d'un -jour par son voyage de Versailles. Quelque goût que vous ayez pour mes -lettres, elles ne peuvent jamais vous être ce que les vôtres me sont; et -puisque Dieu veut qu'elles soient présentement ma seule consolation, je -suis heureuse d'y être très-sensible: mais en vérité, ma fille, il est -douloureux d'en recevoir si longtemps, et cependant la vie se passe sans -jouir d'une présence si chère: je ne puis m'accoutumer à cette dureté; -toutes mes pensées et toutes mes rêveries en sont noircies; il me -faudrait un courage que je n'ai pas, pour m'accommoder d'une si -extraordinaire destinée: j'ai regret à tous mes jours qui s'en vont, et -qui m'entraînent sans que j'aie le temps d'être avec vous; je regrette -ma vie, et je sens pourtant que je la quitterais avec moins de peine, -puisque tout est si mal rangé pour me la rendre agréable: dans ces -pensées, ma très-chère, on pleure quelquefois sans vous le dire, et je -mériterai vos sermons malgré moi, et plus souvent que je ne voudrai; car -ce n'est jamais volontairement que je me jette dans ces tristes -méditations: elles se trouvent tout naturellement dans mon coeur, et je -n'ai pas l'esprit de m'en tirer. Je suis au désespoir, ma fille, de -n'avoir pas été maîtresse aujourd'hui d'un sentiment si vif; je n'ai pas -accoutumé de m'y abandonner. Parlons d'autre chose: c'est un de mes -tristes amusements que de penser à la différence des jours de l'année -passée et de celle-ci: quelle compagnie les soirs! quelle joie de vous -voir, et de vous rencontrer, et de vous parler à toute heure! que de -retours agréables pour moi! Rien ne m'échappe de tous ces heureux jours, -que les jours mêmes qui sont échappés. Je n'ai pas au moins le déplaisir -de n'avoir pas senti mon bonheur; c'est un reproche que je ne me ferai -point; mais, par cette raison, je sens bien vivement le contraire d'un -état si heureux. - -Vous ne me dites point si vous avez été assez bien traités dans votre -assemblée, pour ne donner au roi que le don ordinaire; on augmente le -nôtre; je pensai battre le bonhomme Boucherat[412], quand je vis cette -augmentation; je ne crois pas qu'on en puisse payer la moitié. Les états -s'ouvriront demain, c'est à Dinan; tout ce pauvre parlement est malade à -Vannes. Rennes est une ville comme déserte; les punitions et les taxes -ont été cruelles; il y aurait des histoires tragiques à vous conter -d'ici à demain. La Marbeuf ne reviendra plus ici; elle démêle ses -affaires pour s'aller établir à Paris. J'avais pensé que mademoiselle de -Méri[413] ferait très-bien de louer une maison avec elle; c'est une -femme très-raisonnable, qui veut mettre sept ou huit cents francs à une -maison; elles pourront ensemble en avoir une de onze à douze cents -livres; elle a un bon carrosse, elle ne serait nullement incommode, et -on n'aurait de société avec elle qu'autant que l'on voudrait; elle -serait ravie de me plaire, et d'être dans un lieu où elle me pourrait -voir, car c'est une passion qui pourtant ne la rend point incommode. Il -faudrait que, d'ici à Pâques, mademoiselle de Méri demandât une chambre -à l'abbé d'Effiat: j'ai jeté tout cela dans la tête de la Troche. - -Je trouve, ma très-chère, que je vous réponds assez souvent par avance, -comme _Trivelin_, et sur ma santé, et sur M. de Vins: vous n'attendez -point trois semaines. La réflexion est admirable, qu'avec tous nos -étonnements de nos lettres que nous recevons du trois au onze, c'est -neuf jours; il nous faut pourtant trois semaines, avant que de dire, _Je -me porte bien, à votre service_. - -Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien; voici l'aventure. -J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui -demeure au bout de ce parc. Madame de Tarente me dit: Quoi! vous savez -appeler un chien? je veux vous en envoyer un le plus joli du monde. Je -la remerciai, et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus -engager dans cette sottise: cela se passe, on n'y pense plus; deux jours -après je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de -chien, toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit -chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire, des oreilles, des -soies, une haleine douce, petit comme _Sylphide_, blondin comme un -blondin; jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée: je voulus -le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter: la femme de chambre qui -l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est _Marie_[414] qu'aime -le petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; -il ne mange que du pain; je ne m'y attache point, mais il commence à -m'aimer; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne -point mander à _Marphise_[415], car je crains ses reproches: au reste, -une propreté extraordinaire; il s'appelle _Fidèle_; c'est un nom que les -amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été -pourtant d'un assez bel air; je vous conterai quelque jour ses -aventures. Il est vrai que son style est tout plein d'évanouissements, -et je ne crois pas qu'elle ait eu assez de loisir pour aimer sa fille, -au point d'oser se comparer à moi. Il faudrait plus d'un coeur pour -aimer tant de choses à la fois; pour moi, je m'aperçois tous les jours -que les gros poissons mangent les petits: si vous êtes mon préservatif, -comme vous le dites, je vous suis trop obligée, et je ne puis trop aimer -l'amitié que j'ai pour vous: je ne sais de quoi elle m'a gardée; mais -quand ce serait de feu et d'eau, elle ne me serait pas plus chère. Il y -a des temps où j'admire qu'on veuille seulement laisser entrevoir qu'on -ait été capable d'approcher à neuf cents lieues d'un cap. La bonne -princesse en fait toute sa gloire au grand mépris de son miroir, qui lui -dit tous les jours qu'avec un tel visage il faut perdre même le -souvenir. Elle m'aime beaucoup: on en médirait à Paris; mais ici c'est -une faveur qui me fait honorer de mes paysans. Ses chevaux sont malades; -elle ne peut venir aux Rochers, et je ne l'accoutume point à recevoir de -mes visites plus souvent que tous les huit ou dix jours: je lui dis en -moi-même, comme M. de Bouillon à sa femme: Si je voulais aller en -carrosse rendre des devoirs, et n'être pas aux Rochers, je serais à -Paris. - -L'été de Saint-Martin continue, et mes promenades sont fort longues: -comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil, je repose _mia -corporea salma_ tout du long de ces allées; j'y passe des jours toute -seule avec un laquais, et je n'en reviens point que la nuit soit bien -déclarée, et que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon -air: je crains l'entre-chien et loup quand on ne cause point, et je me -trouve mieux dans ces bois que toute seule dans une chambre; c'est ce -qui s'appelle _se mettre dans l'eau, de peur de la pluie_; mais je -m'accommode mieux de cette grande tristesse que de l'ennui d'un -fauteuil. Ne craignez point le serein, ma fille, il n'y en a point dans -les vieilles allées, ce sont des galeries; ne craignez que la pluie -extrême, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rien faire qui -ne me fasse mal aux yeux: c'est pour conserver ma vue que je vais à ce -que vous appelez le serein; ne soyez en aucune peine de ma santé, je -suis dans la très-parfaite. - -Je vous remercie du goût que vous avez pour _Joseph_; n'est-il pas vrai -que c'est la plus belle histoire du monde? Je vous envoie par Ripert une -troisième partie des _Essais de morale_, que je trouve admirable: vous -direz que c'est la seconde, mais ils font la seconde _de l'éducation -d'un prince_, et voici la troisième. Il y a un traité _De la -connaissance de soi-même_, dont vous serez fort contente; il y en a un -_De l'usage qu'on peut faire des mauvais sermons_, qui vous eût été bon -le jour de la Toussaint. Vous faites bien, ma fille, de ne vouloir point -oublier l'italien; je fais comme vous, j'en lis toujours un peu. - -Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il fut hier roué vif -un homme à Rennes (c'est le dixième), qui confessa d'avoir eu dessein de -tuer ce gouverneur: pour celui-là, il méritait bien la mort. Les -médecins de ce pays ne seront pas si complaisants que ceux de Provence, -qui accordent par respect à M. de Grignan qu'il a la fièvre; ceux-ci -compteraient pour rien la fièvre pourprée à M. de Chaulnes, et nulle -considération ne pourrait leur faire avouer que son mal fût dangereux. -On voulait, en exilant le parlement, le faire consentir, pour se -racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais cette noble compagnie -voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu'on ne voulait; car tout -se tournerait en négociation; mais on aime mieux les maux que les -remèdes. - -Notre cardinal est à Commerci comme à l'ordinaire; le pape ne lui laisse -pas la liberté de suivre son goût. L'intendante est-elle avec vous? Vous -me direz oui ou non dans trois semaines. Ah! ma fille, vous avez eu trop -bonne opinion de moi à la Toussaint; ce fut le jour que M. Boucherat et -son gendre vinrent dîner ici, de sorte que je ne fis point mes -dévotions. La princesse était à l'oraison funèbre de Scaramouche, -faisant honte aux catholiques: cette vision est fort plaisante. Je -souhaite fort que M. l'archevêque fasse le mariage qui vous est si bon. -Je crois que mon fils s'en va dans les quartiers de fourrages, qui -signifient bientôt après ceux d'hiver. - -Je veux qu'en mon absence M. de Coulanges vous mande de certaines choses -qu'on aime à savoir. Vous me proposez pour régime une nourriture bien -précieuse; je ne vous réponds pas tout à fait de vous obéir; mais, en -vérité, je ne mange pas beaucoup, je ne regarde pas les châtaignes, je -ne suis point du tout engraissée; mes promenades de toutes façons -m'empêchent de profiter de mon oisiveté. Mademoiselle de Noirmoutiers -s'appellera madame de Royan; vous dites vrai, le nom d'Olonne est trop -difficile à purifier. Adieu, ma chère enfant; vous êtes donc persuadée -que j'aime ma fille plus que les autres mères: vous avez raison, vous -êtes la chère occupation de mon coeur, et je vous promets de n'en avoir -jamais d'autre, quand même je trouverais en mon chemin une fontaine de -Jouvence. Pour vous, ma fille, quand je songe comme vous avez aimé le -chocolat, je ne sais si je ne dois point trembler; puis-je espérer -d'être plus aimable, et plus parfaite, et plus toutes sortes de choses? -Il vous faisait battre le coeur; peut-on se vanter de quelque fortune -pareille? vous devriez me cacher ces sortes d'inconstances. Adieu, ma -très-chère comtesse; mandez-moi si vous dormez, si vous n'êtes point -bresillée, si vous mangez, si vous avez le teint beau, si vous n'avez -point mal à vos belles dents: mon Dieu! que je voudrais bien vous voir -et vous embrasser! - - - [412] Louis Boucherat, chancelier de France en 1685, alors commissaire - du roi aux états de Bretagne. - - [413] Soeur du marquis de la Trousse, cousine germaine de madame de - Sévigné. - - [414] Une des femmes de chambre de madame de Sévigné. - - [415] Petite chienne que madame de Sévigné avait laissée à Paris. - - - - -148.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 1er décembre 1675. - -Voilà qui est réglé, ma très-chère, je reçois deux de vos lettres à la -fois; et il y a un ordinaire où je n'en ai point de vous: il faut savoir -aussi la mine que je lui fais, et comme je le traite en comparaison de -l'autre. Je suis comme vous, ma fille, je donnerais de l'argent pour -avoir la parfaite tranquillité du coadjuteur sur les réponses, et -pouvoir les garder dans ma poche deux mois, trois mois, sans -m'inquiéter: mais nous sommes si sottes, que nous avons ces réponses sur -le coeur; il y en a beaucoup que je fais pour les avoir faites; enfin -c'est un don de Dieu que cette noble indifférence. Madame de Langeron -disait sur les visites, et je l'applique à tout: _Ce que je fais me -fatigue, et ce que je ne fais pas m'inquiète_. Je trouve cela très-bien -dit, et je le sens. Je fais donc à peu près ce que je dois, et jamais -que des réponses: j'en suis encore là. Je vous donne avec plaisir le -dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma -tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire; et puis le reste va -comme il peut. Je me divertis autant à causer avec vous que je laboure -avec les autres. Je suis assommée surtout des grandes nouvelles de -l'Europe. - -Je voudrais que le coadjuteur eût montré cette lettre que j'ai de vous à -madame de Fontevrault; vous n'en savez pas le prix; vous écrivez comme -un ange; je lis vos lettres avec admiration; cela marche, vous arrivez. -Vous souvient-il, ma fille, de ce menuet que vous dansiez si bien, où -vous arriviez si heureusement, et de ces autres créatures qui -n'arrivaient que le lendemain? Nous appelions ce que faisait feu MADAME, -et ce que vous faisiez, _gagner pays_. Vos lettres sont tout de même. - -Pour votre pauvre petit _frater_, je ne sais où il s'est fourré; il y a -trois semaines qu'il ne m'a écrit: il ne m'avait point parlé de cette -promenade sur la Meuse; tout le monde le croit ici: il est vrai que sa -fortune est triste. Je ne vois point comme toute cette charge se pourra -emmancher, à moins que Lauzun ne prenne le guidon en payement, et -quelque supplément que nous tâcherons de trouver: car d'acheter -l'enseigne à pur et à plein, et que le guidon nous demeure sur les bras, -ce n'est pas une chose possible. Vous raisonnez fort juste sur tout -cela. - -J'achèverai ici l'année très-paisiblement; il y a des temps où les lieux -sont assez indifférents; on n'est point trop fâchée d'être tristement -plantée ici. Madame de la Fayette vous rend vos honnêtetés; sa santé -n'est pas bonne, mais celle de M. de Limoges[416] est encore pire: il a -remis au roi tous ses bénéfices; je crois que son fils, c'est-à-dire -l'abbé de la Fayette, en aura une abbaye. Voilà la pauvre Gascogne bien -malmenée, aussi bien que nous. On nous envoie encore six mille hommes -pour passer l'hiver: si les provinces ne faisaient rien de mal à propos, -on serait assez embarrassé de toutes ces troupes. Je ne crois point que -la paix soit si proche: vous souvient-il de tous les raisonnements qu'on -faisait sur la guerre, et comme il devait y avoir bien des gens tués? -C'est une prophétie qu'on peut toujours faire sûrement, aussi bien que -celle que vos lettres ne m'ennuieront certainement point, quelque -longues qu'elles soient: ah! vous pouvez l'espérer sans chimère; c'est -ma délicieuse lecture. Rippert vous porte un troisième petit tome des -_Essais de morale_, qui me paraît digne de vous: je n'ai jamais vu une -force et une énergie comme il y en a dans le style de ces gens-là: nous -savons tous les mots dont ils se servent; mais jamais, ce me semble, -nous ne les avons vus si bien placés ni si bien enchâssés. Le matin, je -lis l'Histoire de France; l'après-dînée, un petit livre dans les bois, -comme ces Essais, la vie de saint Thomas de Cantorbéry, que je trouve -admirable, ou les Iconoclastes; et le soir, tout ce qu'il y a de plus -grosse impression: je n'ai point d'autre règle. Ne lisez-vous pas -toujours Josèphe? prenez courage, ma fille, et finissez -_miraculeusement_[417] cette histoire. Si vous prenez les Croisades, -vous y verrez deux de vos grands-pères, et pas un de la grande maison de -V....; mais je suis sûre qu'à certains endroits vous jetterez le livre -par la place, et maudirez le jésuite[418]; et cependant l'histoire est -admirable. - -La bonne Troche fait très-bien son devoir; je n'ai guère d'obligation de -ce que l'on fait pour vous. La princesse et moi, nous ravaudions l'autre -jour dans des paperasses de feu madame de la Trémouille; il y a mille -vers: nous trouvâmes une infinité de portraits, entre autres celui que -madame de la Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu[419]; il vaut -mieux que moi: mais ceux qui m'eussent aimée, il y a seize ans, -l'auraient pu trouver ressemblant. Que puis-je répondre, ma très-chère, -aux trop aimables tendresses que vous me dites, sinon que je suis tout -entière à vous, et que votre amitié est la chose du monde qui me touche -le plus? - - - [416] François de la Fayette, évêque de Limoges, premier aumônier de - la reine Anne d'Autriche; il était oncle du mari de madame de la - Fayette. - - [417] Madame de Grignan avait de la peine à achever la lecture des - ouvrages de longue haleine. - - [418] Le père Maimbourg, auteur de l'_Histoire des Croisades_. Le - médecin des _Lettres persanes_ donne, pour remède contre _l'asthme_, - de lire tous les ouvrages de ce père, _en ne s'arrêtant qu'à la fin de - chaque période_. - - [419] Voyez ce portrait au commencement du volume. - - - - -149.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 4 décembre 1675. - -Voici le jour que j'écris sur la pointe d'une aiguille; car je ne reçois -plus vos lettres que deux à la fois le vendredi. Comme je venais de me -promener avant-hier, je trouvai au bout du mail le _frater_, qui se mit -à deux genoux aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir -été trois semaines sous terre à chanter _matines_, qu'il ne croyait pas -me pouvoir aborder d'une autre façon. J'avais bien résolu de le gronder, -et je ne sus jamais où trouver de la colère; je fus fort aise de le -voir; vous savez comme il est divertissant; il m'embrassa mille fois; il -me donna les plus méchantes raisons du monde, que je pris pour bonnes: -nous causons fort, nous lisons, nous nous promenons, et nous achèverons -ainsi l'année, c'est-à-dire le reste. Nous avons résolu d'offrir notre -chien de guidon, et de souffrir encore quelque supplément, selon que le -roi l'ordonnera: si le chevalier de Lauzun[420] veut vendre sa charge -entière, nous le laisserons trouver des marchands de son côté, comme -nous en chercherons du nôtre, et nous verrons alors à nous accommoder. - -Nous sommes toujours dans la tristesse des troupes qui nous arrivent de -tous côtés avec M. de Pommereuil: ce coup est rude pour les grands -officiers; ils sont mortifiés à leur tour, c'est-à-dire le gouverneur, -qui ne s'attendait pas à une si mauvaise réponse sur le présent de trois -millions. M. de Saint-Malo est revenu; il a été mal reçu aux états: on -l'accuse fort d'avoir fait une méchante manoeuvre à Saint-Germain; il -devait au moins demeurer à la cour, après avoir mandé ce malheur en -Bretagne, pour tâcher de ménager quelque accommodement. Pour M. de -Rohan, il est enragé, et n'est point encore revenu; peut-être qu'il ne -reviendra pas. M. de Coulanges me mande qu'il a vu le chevalier de -Grignan, qui s'accommode mal de mon absence: je suis plus touchée que -je ne l'ai encore été de n'être pas à Paris, pour le voir et causer avec -lui. Mais savez-vous bien, ma chère, que son régiment est dans le nombre -des troupes qu'on nous envoie? ce serait une plaisante chose s'il venait -ici; je le recevrais avec une grande joie. - -J'ai fort envie d'apprendre ce qui sera arrivé de votre procureur du -pays; je crains que M. de Pomponne, qui s'était mêlé de cette affaire, -croyant vous obliger, ne soit un peu fâché de voir le tour qu'elle a -pris; cela se présente en gros comme une chose que vous ne voulez plus, -après l'avoir souhaitée: les circonstances qui vous ont obligée à -prendre un autre parti ne sauteront pas aux yeux, du moins je le crains, -et je souhaite me tromper. Il me semble que vous devez être bien -instruite des nouvelles à cette heure, que le chevalier est à Paris. M. -de Coulanges vient de recevoir un violent dégoût; M. le Tellier a ouvert -sa bourse à Bagnols, pour lui faire acheter une charge de maître des -requêtes, et en même temps lui donne une commission qu'il avait refusée -à M. de Coulanges, et qui vaut, sans bouger de Paris, plus de deux mille -livres de rentes. Voilà une mortification sensible, et sur quoi, si -madame de Coulanges[421] ne fait rien changer par une conversation -qu'elle doit avoir eue avec ce ministre, Coulanges est très-résolu de -vendre sa charge[422]; il m'en écrit, outré de douleur. Vous savez -très-bien les espérances de la paix: les gazettes ne vous manquent pas, -non plus que les lamentations de cette province. M. le cardinal me mande -qu'il a vu le comte de Sault, Renti et Biran[423]: il a si peur d'être -l'ermite de la foire, qu'il est allé passer l'avent à Saint-Mihiel. -Parlez-moi de vous, ma chère enfant; comment vous portez-vous? votre -teint n'est-il point en poudre? êtes-vous belle quand vous voulez? Enfin -je pense mille fois à vous, et vous ne me sauriez trop parler de ce qui -vous regarde. - - - [420] François de Nompar de Caumont. - - [421] Madame de Coulanges était cousine de M. de Louvois. - - [422] De maître des requêtes. - - [423] Le comte de Sault, qui fut depuis duc de Lesdiguières;--le - marquis de Renti, de la maison de Croy;--le marquis de Biran, qui fut - depuis duc de Roquelaure et maréchal de France. - - - - -150.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 8 décembre 1675. - -J'attendais deux de vos paquets par le dernier ordinaire, et je n'en ai -point reçu du tout. Quand les postes tarderaient, comme je le crois bien -présentement, j'en devrais toujours avoir reçu un; car je ne compte -jamais que vous m'ayez oubliée. Cette confiance est juste, et je suis -assurée qu'elle vous plaît; mais comme les pensées noires voltigent -assez dans ces bois, j'ai d'abord voulu être en peine de vous; mais le -bon abbé et mon fils m'assurent que vous m'auriez fait écrire. Je ne -veux point demeurer sur cette crainte, elle est trop insupportable: je -veux me prendre à la poste de tout, quoique je ne comprenne rien à -l'excès de ce déréglement, et espérer demain de vos nouvelles; je les -souhaite avec l'impatience que vous pouvez vous imaginer. - -D'Hacqueville est enrhumé avec la fièvre; j'en suis en peine, car je -n'aime la fièvre à rien: on dit qu'elle _consume_, mais c'est la vie. -Quoiqu'on dise _les d'Hacqueville_, il n'y en a, en vérité, qu'un au -monde comme le nôtre. N'a-t-il point déjà commencé de vous parler d'un -voyage incertain que le roi doit faire en Champagne ou en Picardie? -Depuis que ses gens, pour notre malheur, ont commencé à répandre une -nouvelle de cet agrément, c'est pour trois mois; il faut voir aussi ce -que je fais de cette feuille volante qui s'appelle les _Nouvelles_. Pour -la lettre de d'Hacqueville, elle est tellement pleine de mon fils, et de -ma fille, et de notre pauvre Bretagne, qu'il faudrait être dénaturée -pour ne se pas crever les yeux à la déchiffrer[424]. M. de Lavardin est -mon résident aux états; il m'instruit de tout; et comme nous mêlons -quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui avais mandé, pour lui -expliquer mon repos et ma paresse ici: - - ...... _D'ogni oltraggio, e scorno - La mia famiglia, e la mia greggia illese - Sempre qui fur, ne strepito di Marte, - Ancor turbo questa remota parte[425]._ - -A peine ma lettre a-t-elle été partie, qu'il est arrivé à Vitré huit -cents cavaliers, dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai -qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi, comme dans un pays -de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis -XII[426]. Les députés sont revenus de Paris. M. de Saint-Malo, qui est -Guémadeuc, votre parent, et sur le tout _une linotte mitrée_, comme -disait madame de Choisy, a paru aux états, transporté et plein des -bontés du roi, et surtout des honnêtetés particulières qu'il a eues -pour lui, sans faire nulle attention à la ruine de la province, qu'il a -apportée agréablement avec lui: ce style est d'un bon goût à des gens -pleins, de leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il dit que Sa -Majesté est contente de la Bretagne et de son présent, qu'elle a oublié -le passé, et que c'est par confiance qu'elle envoie ici huit mille -hommes; comme on envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire. -Pour M. de Rohan, il a des manières toutes différentes, et qui ont plus -de l'air d'un bon compatriote. Voilà nos chiennes de nouvelles; j'ai -envie de savoir des vôtres, et ce qui sera arrivé de votre procureur du -pays. Vous ne devez pas douter que les Janson n'aient écrit de grandes -plaintes à M. de Pomponne; je crois que vous n'aurez pas oublié d'écrire -aussi, et à madame de Vins qui s'était mêlée d'écrire pour Saint-Andiol. -C'est d'Hacqueville qui doit vous servir et vous instruire de ce -côté-là. Je vous suis inutile à tout, _in questa remota parte_: c'est un -de mes plus grands chagrins: si jamais je me puis revoir à portée de -vous être bonne à quelque chose, vous verrez comme je récompenserai le -temps perdu. Adieu, ma très-chère et très-aimée, je vous souhaite une -parfaite santé; c'est le vrai moyen de conserver la mienne, que vous -aimez tant: elle est très-bonne. Je vous embrasse très-tendrement, et -vous dirais combien mon fils est aimable et divertissant: mais le voilà, -il ne faut pas le gâter. - - - [424] L'écriture de M. d'Hacqueville était très-difficile à lire. - - [425] _Gerusalemme liberata_, _canto VII._, _st._, 8. - - [426] Le mariage d'Anne, duchesse de Bretagne, qui, ayant épousé - Charles VIII, et ensuite Louis XII, son successeur, réunit ce duché à - la France. - - - - -151.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 29 décembre 1675. - -Je vous remercie, ma fille, de conserver quelque souvenir _del paterno -nido_. Hélas! notre château en Espagne serait de vous y voir; quelle -joie! et pourquoi serait-il impossible de vous revoir dans ces belles -allées? Que dites-vous du mariage de la Mothe[427]? La beauté, la -jeunesse, la conduite, font-elles quelque chose pour bien établir les -demoiselles? Ah, Providence! il en faut revenir là. Madame de -Puisieux[428] est ressuscitée mais n'est-ce pas mourir deux fois, bien -près l'une de l'autre? car elle a quatre-vingts ans. Madame de Coulanges -m'apprend la bonne compagnie de notre quartier; mais cela ne me presse -point d'y retourner plus tôt que je n'ai résolu: je ne m'y sens attirée -que par des affaires; car pour des plaisirs, je n'en espère point, et -l'hiver n'est point en ce pays-ci ce que l'on pense; il ne me fait -nulle horreur. Mon fils me fait ici une fort bonne compagnie, et il -trouve que j'en suis une aussi; il n'y a nul air de maternité à notre -affaire; la princesse en est étonnée, elle qui connaît des enfants qui -n'ont point d'âme dans le corps. Elle est bien affligée des troupes qui -sont arrivées à Vitré; elle espérait, avec raison, d'être exemptée: mais -cependant voilà un bon régiment dans sa ville: c'était une chose -plaisante si c'eût été le régiment de Grignan; mais savez-vous qu'il est -à la Trinité, c'est-à-dire à Bodégat[429]? J'ai écrit au chevalier (_de -Grignan_), non pas pour rien déranger, car tout est réglé, mais afin que -l'on traite doucement et honnêtement mon fermier, mon procureur fiscal -et mon sénéchal; cela ne coûtera rien, et me fera grand honneur: cette -terre m'est destinée, à cause de votre partage. - -Si je vois ici le Castellane[430], je le recevrai fort bien; son nom et -le lieu où il a passé l'été me le rendront considérable. L'affaire de -mon président va bien; il se dispose à me donner de l'argent: voilà une -des affaires que j'avais ici. Celle qu'entreprend l'abbé de la Vergne -est digne de lui: vous me le représentez un fort honnête homme. - -Ne voulez-vous point lire les _Essais de morale_, et m'en dire votre -avis? Pour moi, j'en suis charmée; mais je le suis fort aussi de -l'oraison funèbre de M. de Turenne; il y a des endroits qui doivent -avoir fait pleurer tous les assistants: je ne doute pas qu'on ne vous -l'ait envoyée; mandez-moi si vous ne la trouvez pas très-belle. Ne -voulez-vous point achever _Josèphe_? Nous lisons beaucoup, et du -sérieux, et des folies, et de la fable, et de l'histoire. Nous nous -faisons tant d'affaires, que nous n'avons pas le temps de nous tourner. -On nous plaint à Paris, on croit que nous sommes au coin de notre feu à -mourir d'ennui et à ne pas voir le jour: mais, ma fille, je me promène, -je m'amuse; ces bois n'ont rien d'affreux; ce n'est pas d'être ici ou de -n'être pas à Paris qu'il faut me plaindre. M. de Coulanges espère -beaucoup d'une conversation que sa femme à eue avec M. de Louvois: s'ils -avaient l'intendance de Lyon, conjointement avec le beau-père, ce serait -un grand bonheur. Voilà le monde; ils ne travaillent que pour s'établir -à cent lieues de Paris. - -Vous me paraissez avoir bien envie d'aller à Grignan; c'est un grand -tracas: mais vous recevrez mes conseils quand vous en serez revenue. Ces -compliments pour ces deux hommes qui sont chez eux il y a plus d'un -mois, m'ont fait rire. La longueur de nos réponses effraye, et fait bien -comprendre l'horrible distance qui est entre nous: ah! ma fille, que je -la sens, et qu'elle fait bien toute la tristesse de ma vie! Sans cela, -ne serais-je point trop heureuse avec un joli garçon comme celui que -j'ai? il vous dira lui-même s'il ne souffre pas d'être éloigné de vous: -mais je l'attends, il n'est point encore arrivé; s'il se divertit, il -est bien. Adieu, ma très-chère et très-aimable et très-parfaitement -aimée. Parlez-moi de votre santé et de votre beau temps, tout cela me -plaît. J'embrasse M. de Grignan, quand ce serait ce troisième jour de -barbe épineuse et cruelle; on ne peut s'exposer de meilleure grâce. - - - [427] Anne-Lucie de la Mothe-Houdancourt, nièce du maréchal de ce nom. - - [428] Charlotte d'Estampes-Valençai mourut le 3 septembre 1677. - - [429] Terre qui appartenait à la maison de Sévigné. - - [430] Un parent de M. de Grignan. - - - - -152.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, le premier jour de l'an 1676. - -Nous voici donc à l'année _qui vient_, comme disait M. de Montbazon: ma -très-chère, je vous la souhaite heureuse; et si vous croyez que la -continuation de mon amitié entre dans la composition de ce bonheur, vous -pouvez y compter sûrement. - -Voilà une lettre de d'Hacqueville, qui vous apprendra l'agréable succès -de nos affaires de Provence; il surpasse de beaucoup mes espérances: -vous aurez vu à quoi je me bornais par les lettres que je reçus il y a -peu de jours, et que je vous envoyai. Voilà donc cette grande épine hors -du pied, voilà cette caverne de larrons détruite; voilà l'ombre de M. de -Marseille conjurée, voilà le crédit de la cabale évanoui, voilà -l'insolence terrassée: j'en dirais d'ici à demain. Mais, au nom de Dieu, -soyez modestes dans vos victoires: voyez ce que dit le bon -d'Hacqueville, la politique et la générosité vous y obligent. Vous -verrez aussi comme je trahis son secret pour vous, par le plaisir de -vous faire voir le dessous des cartes, qu'il a dessein de vous cacher à -vous-même: mais je ne veux point laisser équivoques dans votre coeur les -sentiments que vous devez avoir pour l'ami et pour la belle-soeur[431], -car il me paraît qu'ils ont fait encore au delà de ce qu'on m'en écrit, -et; pour toute récompense, ils ne veulent aucun remercîment. Servez-les -donc à leur mode, et jouissez en silence de leur véritable et solide -amitié. Gardez-vous bien de lâcher le moindre mot qui puisse faire -connaître au bon d'Hacqueville que je vous ai envoyé sa lettre; vous le -connaissez, la rigueur de son exactitude ne comprendrait pas cette -licence poétique: ainsi, ma fille, je me livre à vous, et vous conjure -de ne me point brouiller avec un si bon et si admirable ami. Enfin, ma -très-chère, je me mets entre vos mains; et, connaissant votre fidélité, -je dormirai en repos; mais répondez-moi aussi de M. de Grignan; car ce -ne serait pas une consolation pour moi que de voir courir mon secret par -ce côté-là. - -En voici encore un autre; voici le jour des secrets, comme la _journée -des dupes_[432]. Le _Frater_ est revenu de Rennes; il m'a rapporté une -sotte chanson qui m'a fait rire: elle vous fera voir en vers une partie -de ce que je vous dis l'autre jour en prose. Nous avions dans la tête un -fort joli mariage, mais il n'est pas _cuit_: la belle n'a que quinze -ans, et l'on veut qu'elle en ait davantage pour penser à la marier. Que -dites-vous de l'habile personne dont nous vous parlions la dernière -fois, et qui ne put du tout deviner quel jour c'est que le lendemain de -la veille de Pâques? C'est un joli petit bouchon qui nous réjouit fort; -_cela n'aura vingt ans que dans six ans d'ici_[433]. Je voudrais que -vous l'eussiez vue le matin manger une beurrée longue comme d'ici à -Pâques, et l'après-dînée croquer deux pommes vertes avec du pain bis. Sa -naïveté et sa jolie petite figure nous délassent de la guinderie et de -l'esprit _fichu_ de mademoiselle du Plessis. - -Mais parlons d'autre chose: ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison funèbre -de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal m'ont déjà ruinée -en ports de lettres; mais j'aime bien cette dépense. Il me semble -n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit -que l'abbé Fléchier[434] veut la surpasser, mais je l'en défie; il -pourra parler d'un héros, mais ce ne sera pas de M. de Turenne, et voilà -ce que M. de Tulle a fait divinement, à mon gré. La peinture de son -coeur est un chef-d'oeuvre; et cette droiture, cette naïveté, cette -vérité dont il était pétri; enfin, ce caractère, comme il dit, également -éloigné de la souplesse, de l'orgueil, et du faste de la modestie. Je -vous avoue que j'en suis charmée; et si les critiques ne l'estiment plus -depuis qu'elle est imprimée, - - Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain[435] - -Ne me dites-vous rien des _Essais de morale_ et _du Traité de tenter -Dieu_, et _de la Ressemblance de l'amour-propre et de la charité_? C'est -une belle conversation que celle que l'on fait de deux cents lieues -loin. Nous faisons de cela pourtant tout ce qu'on en peut faire. Je vous -envoie un billet de la jolie abbesse: voyez si elle se joue joliment; il -n'en faut pas davantage pour voir l'agrément de son esprit. Adieu, ma -très-aimable et très-chère, je vous recommande tous mes secrets; je vous -embrasse très-tendrement, et suis à vous plus qu'à moi-même. - - - [431] M. de Pomponne et madame de Vins. - - [432] Marie de Médicis était parvenue, à force de supplications, le 10 - novembre 1630, à obtenir du roi son fils que le cardinal de Richelieu - serait écarté du ministère; le 11, le roi se rendit à Versailles, et, - entraîné par les observations adroites du duc de Saint-Simon, il - voulut avoir encore un entretien avec le cardinal: de ce moment, - l'autorité du ministre fut rétablie, et la disgrâce de la reine-mère - résolue. Cette journée du 11 novembre fut appelée _la journée des - dupes_. - - [433] Allusion à un vers de Benserade qui se trouve dans des stances - qu'il fit pour le roi, représentant un _esprit follet_. - - Cela n'aura vingt ans que dans deux ans d'ici, - Cela sait mieux danser que toute la gent blonde. - - [434] Depuis évêque de Lavaur, et ensuite de Nîmes. - - [435] Vers de Corneille dans _les Horaces_. - - - - -153.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 12 janvier 1676. - -Vous pouvez remplir vos lettres de tout ce qu'il vous plaira, et croire -que je les lis toujours avec un grand plaisir et une grande approbation: -on ne peut pas mieux écrire, et l'amitié que j'ai pour vous ne contribue -en rien à ce jugement. - -Vous me ravissez d'aimer les _Essais de morale_, n'avais-je pas bien dit -que c'était votre fait? Dès que j'eus commencé à les lire, je ne songeai -plus qu'à vous les envoyer; vous savez que je suis communicative, et que -je n'aime point à jouir d'un plaisir toute seule. Quand on aurait fait -ce livre pour vous, il ne serait pas plus digne de vous plaire. Quel -langage! quelle force dans l'arrangement des mots! on croit n'avoir lu -de français qu'en ce livre[436]. Cette ressemblance de la charité avec -l'amour-propre, et de la modestie héroïque de M. de Turenne et de M. le -Prince avec l'humilité du christianisme.... Mais je m'arrête, il -faudrait louer cet ouvrage depuis un bout jusqu'à l'autre, et ce serait -une bizarre lettre. En un mot, je suis fort aise qu'il vous plaise, et -j'en estime mon goût. Pour _Josèphe_, vous n'aimez pas sa vie; c'est -assez que vous ayez approuvé ses actions et son histoire: n'avez-vous -pas trouvé qu'il jouait d'un grand bonheur dans cette cave, où ils -tiraient à qui se poignarderait le dernier? - -Nous avons ri aux larmes de cette fille qui chanta tout haut dans -l'église cette chanson déshonnête dont elle se confessait; rien au monde -n'est plus nouveau ni plus plaisant: je trouve qu'elle avait raison; -assurément le confesseur voulait entendre la chanson, puisqu'il ne se -contentait pas de ce que la fille lui avait dit en s'accusant. Je vois -d'ici le bon homme de confesseur pâmé de rire le premier de cette -aventure. Nous vous mandons souvent des folies; mais nous ne pouvons -payer celle-là. Je vous parle toujours de notre Bretagne, c'est pour -vous donner la confiance de me parler de Provence; c'est un pays auquel -je m'intéresse plus qu'à nul autre: le voyage que j'y ai fait m'empêche -de pouvoir m'ennuyer de tout ce que vous me dites, parce que je connais -tout et comprends tout le mieux du monde. Je n'ai pas oublié la beauté -de vos hivers; nous en avons un admirable: je me promène tous les jours, -et je fais quasi un nouveau parc autour de ces grandes places du bout du -mail; j'y fais planter quatre rangs d'allées, ce sera une très-belle -chose: tout cet endroit est uni et défriché. - -Je partirai, malgré tous ces charmes, dans le mois de février; les -affaires de l'abbé le pressent encore plus que les vôtres, c'est ce qui -m'a empêchée de penser à offrir notre maison à mademoiselle de Méri: -elle s'en plaint à bien du monde; je ne comprends point le sujet qu'elle -en a. Le _Bien bon_ est transporté de vos lettres; je lui montre souvent -les choses qui lui conviennent: il vous remercie de tout ce que vous -dites des _Essais de morale_; il en a été ravi. Nous avons toujours la -petite personne; c'est un petit esprit vif et tout battant neuf, que -nous prenons plaisir d'éclairer; elle est dans une parfaite ignorance; -nous nous faisons un jeu de la défricher généralement sur tout: quatre -mots de ce grand univers, des empires, des pays, des rois, des -religions, des guerres, des astres, de la carte; ce chaos est plaisant à -débrouiller grossièrement dans une petite tête, qui n'a jamais vu ni -ville, ni rivière, et qui ne croyait pas que la terre entière allât -plus loin que ce parc: elle nous réjouit: je lui ai dit aujourd'hui la -prise de Wismar[437]; elle sait fort bien que nous en sommes fâchés, -parce que le roi de Suède est notre allié. Enfin vous voyez -l'extravagance de nos amusements. La princesse est ravie que sa -fille[438] ait pris Wismar; c'est une vraie Danoise. Elle demande aussi -que MONSIEUR et MADAME lui envoient l'exemption entière des gens de -guerre, de sorte que nous voilà tous sauvés. - -Madame de la Fayette est fort reconnaissante de votre lettre; elle vous -trouve très-honnête et très-obligeante: mais ne vous paraît-il pas -plaisant que son beau-frère n'est point du tout mort, et qu'on ne sait -point les vérités de Toulon à Aix? Sur les questions que vous faites au -_frater_, je décide hardiment que celui qui est en colère, et qui le -dit, est préférable au _traditor_ qui cache son venin sous de belles et -de douces apparences. Il y a une stance dans l'Arioste qui peint la -fraude; ce serait bien mon affaire, mais je n'ai pas le temps de la -chercher[439]. Le bon d'Hacqueville me parle encore du voyage de la -Saint-Géran; et, pour me faire voir que ce voyage sera court, c'est, -dit-il, qu'elle ne pourra recevoir qu'une de mes lettres à la Palisse. -Voilà comme il traite une connaissance de huit jours: il n'en est pas -moins bon pour les autres; mais cela est admirable. J'oubliais de vous -dire que j'avais pensé, comme vous, aux diverses manières de peindre le -coeur humain, les uns en blanc, et les autres en noir à noircir. Le mien -est pour vous de la couleur que vous savez. - - - [436] Voici le jugement que porte le marquis de Sévigné sur ce livre. - - «Et moi, je vous dis que le premier tome des _Essais de morale_ - vous paraîtrait tout comme à moi, si la Marans et l'abbé Têtu ne - vous avaient accoutumée aux choses fines et distillées. Ce n'est pas - d'aujourd'hui que les galimatias vous paraissent clairs et aisés: - de tout ce qui a parlé de l'homme et de l'intérieur de l'homme, je - n'ai rien vu de moins agréable; ce ne sont point là ces portraits - où tout le monde se reconnaît. Pascal, la Logique de Port-Royal, - et Plutarque, et Montaigne, parlent bien autrement: celui-ci parle - parce qu'il veut parler, et souvent il n'a pas grand'chose à dire. - Je vous soutiens de plus que ces deux premiers actes de l'opéra sont - jolis, et au-dessus de la portée ordinaire de Quinault; j'en ai - fait tomber d'accord ma mère.» - - [437] Ville du pays de Mecklembourg sur la mer Baltique; elle - appartenait au roi de Suède, et elle se rendit au roi de Danemark. - - [438] Charlotte-Émilie-Henriette de la Trémouille, fille de la - princesse de Tarente, était à la cour de Danemark. - - [439] Chant XIV, st. 87. - - - - -154.--DE M. DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE DE Mme DE SÉVIGNÉ, A Mme DE -GRIGNAN. - - - Aux Rochers, lundi 3 février 1676. - -Devinez ce que c'est, mon enfant, que la chose du monde qui vient le -plus vite, et qui s'en va le plus lentement; qui vous fait approcher le -plus près de la convalescence, et qui vous en retire le plus loin; qui -vous fait toucher l'état du monde le plus agréable, et qui vous empêche -le plus d'en jouir; qui vous donne les plus belles espérances, et qui en -éloigne le plus l'effet: ne sauriez-vous le deviner? _jetez-vous votre -langue aux chiens?_ C'est un rhumatisme. Il y a vingt-trois jours que -j'en suis malade; depuis le quatorze je suis sans fièvre et sans -douleurs, et dans cet état bienheureux, croyant être en état de marcher, -qui est tout ce que je souhaite, je me trouve enflée de tous côtés, les -pieds, les jambes, les mains, les bras; et cette enflure, qui s'appelle -ma guérison, et qui l'est effectivement, fait tout le sujet de mon -impatience, et ferait celui de mon mérite, si j'étais bonne. Cependant -je crois que voilà qui est fait, et que dans deux jours je pourrai -marcher: _Larmechin_ me le fait espérer, _o che spero!_ Je reçois de -partout des lettres de réjouissance sur ma bonne santé, et c'est avec -raison. Je me suis purgée une fois de la poudre de M. de Lorme, qui m'a -fait des merveilles; je m'en vais encore en reprendre; c'est le -véritable remède pour toutes ces sortes de maux: on me promet, après -cela, une santé éternelle; Dieu le veuille! Le premier pas que je ferai -sera d'aller à Paris: je vous prie donc, ma chère enfant, de calmer vos -inquiétudes; vous voyez que nous vous avons toujours écrit sincèrement. -Avant que de fermer ce paquet, je demanderai à ma grosse main si elle -veut bien que je vous écrive deux mots: je ne trouve pas qu'elle le -veuille; peut-être qu'elle le voudra dans deux heures. Adieu, ma -très-belle et très-aimable; je vous conjure tous de respecter, avec -tremblement, ce qui s'appelle un rhumatisme; il me semble que -présentement je n'ai rien de plus important à vous recommander. Voici le -_frater_ qui peste contre vous depuis huit jours, de vous être opposée, -à Paris, au remède de M. de Lorme. - - _Monsieur de Sévigné._ - - Si ma mère s'était abandonnée au régime de ce bon homme, et qu'elle - eût pris tous les mois de sa poudre, comme il le voulait, elle ne - serait pas tombée dans cette maladie, qui ne vient que d'une réplétion - épouvantable d'humeurs; mais c'était vouloir assassiner ma mère, que - de lui conseiller d'en essayer une prise: cependant ce remède si - terrible, qui fait trembler en le nommant, qui est composé avec de - l'antimoine, qui est une espèce d'émétique, purge beaucoup plus - doucement qu'un verre d'eau de fontaine, ne donne pas la moindre - tranchée, pas la moindre douleur, et ne fait autre chose que de rendre - la tête nette et légère, et capable de faire des vers, si on voulait - s'y appliquer. Il ne fallait pourtant pas en prendre. Vous - moquez-vous, mon frère, de vouloir faire prendre de l'antimoine à ma - mère? Il ne faut seulement que du régime, et prendre un petit bouillon - de séné tous les mois: voilà ce que vous disiez. Adieu, ma petite - soeur: je suis en colère quand je songe que nous aurions pu éviter - cette maladie avec ce remède, qui nous rend si vite la santé, quelque - chose que l'impatience de ma mère lui fasse dire. Elle s'écrie: O mes - enfants, que vous êtes fous de croire qu'une maladie se puisse - déranger! Ne faut-il pas que la Providence de Dieu ait son cours? et - pouvons-nous faire autre chose que de lui obéir? Voilà qui est fort - chrétien; mais prenons toujours, à bon compte, de la poudre de M. de - Lorme. - - - - -155.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 22 mars 1676. - -Je me porte très-bien; mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison: -je me sers donc de la petite personne pour la dernière fois: c'est la -plus aimable enfant du monde; je ne sais ce que j'aurais fait sans elle: -elle me lit très-bien ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle -m'aime; elle est complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan; -enfin, je vous prie de l'aimer sur ma parole. - - - _La petite personne._ - - Je serais trop heureuse, madame, si cela était: je crois que vous - enviez bien le bonheur que j'ai d'être auprès de madame votre mère. - Elle a voulu que j'aie écrit tout le bien de moi que vous voyez; j'en - suis assez honteuse, et très-affligée en même temps de son départ. - - -_Madame de Sévigné continue._ - -La petite fille a voulu discourir, et je reviens à vous, ma chère -enfant, pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espère la -guérison que quand il fera chaud, vous ne devez pas perdre encore l'idée -que vous avez de moi: mon visage n'est point changé; mon esprit et mon -humeur ne le sont guère; je suis maigre, et j'en suis bien aise; je -marche, et je prends l'air avec plaisir; et si l'on me veille encore, -c'est parce que je ne puis me tourner toute seule dans mon lit; mais je -ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que c'est une incommodité, -et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille, il faut souffrir ce qu'il -plaît à Dieu, et trouver encore que je suis bien heureuse d'en être -sortie; car vous savez quelle bête c'est qu'un rhumatisme? Quand à la -question que vous me faites, je vous dirai le vers de Médée: - - C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux. - -Je suis persuadée qu'ils sont faits; et l'on dit que je vais reprendre -le fil de ma belle santé; je le souhaite pour l'amour de vous, ma -très-chère, puisque vous l'aimez tant; je ne serai pas trop fâchée aussi -de vous plaire en cette occasion. La bonne princesse est venue me voir -aujourd'hui: elle m'a demandé si j'avais eu de vos nouvelles: j'aurais -bien voulu lui présenter une réponse de votre part; l'oisiveté de la -campagne rend attentive à ces sortes de choses; j'ai rougi de ma pensée, -elle en a rougi aussi: je voudrais qu'à cause de l'amitié que vous avez -pour moi, vous eussiez payé plus tôt cette dette. La princesse s'en va -mercredi, à cause de la mort de M. de Valois: et moi, je pars mardi pour -coucher à Laval. Je ne vous écrirai point mercredi, n'en soyez point en -peine. Je vous écrirai de Malicorne, où je me reposerai deux jours. Je -commence déjà à regretter mon petit secrétaire. Vous voilà assez bien -instruite de ma santé; je vous conjure de n'en être plus en peine, et de -songer à la vôtre. Vous qui prêchez si bien les autres, deviez-vous -faire mal à vos petits yeux, à force d'écrire? La maladie de Montgobert -en est cause, je lui souhaite une bonne santé, et je sens le chagrin que -vous devez avoir de l'état où elle est. Je suis ravie que le petit -enfant se porte bien: Villebrune dit qu'il vivra fort bien à huit mois, -c'est-à-dire huit lunes passées. - -Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps: nous avons le temps de -Provence; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez le temps de -Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus beau, comme vous -croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. J'ai bien profité de -cette belle saison, dans la pensée que nous aurions l'hiver dans le mois -d'avril et de mai, de sorte que c'est l'hiver que je m'en vais passer à -Paris. Au reste, si vous m'aviez vue faire la malade et la délicate dans -ma robe de chambre, dans ma grande chaise avec des oreillers, et coiffée -de nuit, de bonne foi vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se -coiffait en toupet, qui mettait son busc entre sa chair et sa chemise, -et qui ne s'asseyait que sur la pointe des siéges pliants: voilà sur -quoi je suis changée. J'oubliais de vous dire que notre oncle de Sévigné -est mort[440]. Madame de la Fayette commence présentement à hériter de -sa mère[441]. M. du Plessis-Guénégaud est mort aussi: vous savez ce -qu'il vous faut faire à sa femme. - -Corbinelli dit que je n'ai point d'esprit quand je dicte; et sur cela il -ne m'écrit plus. Je crois qu'il a raison; je trouve mon style lâche; -mais soyez plus généreuse, ma fille, et continuez à me consoler de vos -aimables lettres. Je vous prie de compter les lunes pendant votre -grossesse, si vous êtes accouchée un jour seulement sur la neuvième, le -petit vivra; sinon n'attendez point un prodige. Je pars mardi, les -chemins sont comme en été, mais nous avons une bise qui tue mes mains: -il me faut du chaud, les sueurs ne font rien; je me porte très-bien du -reste; et c'est une chose plaisante de voir une femme avec un très-bon -visage, que l'on fait manger comme un enfant: on s'accoutume aux -incommodités. Adieu, ma très-chère, continuez de m'aimer; je ne vous dis -point de quelle manière vous possédez mon coeur, ni par combien de liens -je suis attachée à vous. J'ai senti notre séparation pendant mon mal; je -pensais souvent que ce m'eût été une grande consolation de vous avoir. -J'ai donné ordre pour trouver de vos lettres à Malicorne. J'embrasse le -comte, je le prie de m'embrasser. Je suis entièrement à vous, et le bon -abbé aussi, qui compte et calcule depuis le matin jusqu'au soir, sans -rien amasser, tant cette province a été dégraissée. - - - [440] Renaud de Sévigné, mort à Port-Royal le 16 mars 1676. - - [441] La mère de madame de la Fayette s'était remariée en secondes - noces à Renauld, chevalier de Sévigné. - - - - -156.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 8 avril 1676. - -Je suis mortifiée et triste de ne pouvoir vous écrire tout ce que je -voudrais; je commence à souffrir cet ennui avec impatience. Je me porte -très-bien; le changement d'air me fait des miracles; mais mes mains ne -veulent point encore prendre part à cette guérison. J'ai vu tous nos -amis et amies. Je garde ma chambre, et je suivrai vos conseils; je -mettrai désormais ma santé et mes promenades devant toutes choses. Le -chevalier (_de Grignan_) cause fort bien avec moi jusqu'à onze heures; -c'est un aimable garçon. J'ai obtenu de sa modestie de me parler de sa -campagne, et nous avons repleuré M. de Turenne. Le maréchal de Lorges -n'est-il point trop heureux? Les dignités, les grands biens et une -très-jolie femme. On l'a élevée comme devant être un jour une grande -dame. La fortune est jolie; mais je ne lui pardonne point les rudesses -qu'elle a pour nous tous. - - - _M. de Corbinelli._ - - J'arrive, madame, et je veux soulager cette main tremblotante; elle - reprendra la plume quand il lui plaira: elle veut vous dire une folie - de M. d'Armagnac. Il était question de la dispute des princes et des - ducs pour la Cène; voici comme le roi l'a réglé: immédiatement après - les princes du sang, M. de Vermandois a passé, et puis toutes les - dames, et puis M. de Vendôme et quelques ducs; les autres ducs et les - princes lorrains ayant eu la permission de s'en dispenser. Là-dessus, - M. d'Armagnac ayant voulu reparler au roi sur cette disposition, le - roi lui fit comprendre qu'il le voulait ainsi. M. d'Armagnac lui dit: - _Sire, le charbonnier est maître à sa maison_. On a trouvé cela fort - plaisant; nous le trouvons aussi, et vous le trouverez comme nous. - - -_Madame de Sévigné._ - -Je n'aime point à avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi; -ils font les entendus; je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises; -la petite fille m'était bien meilleure. J'ai toujours dessein d'aller à -Bourbon; j'admire le plaisir qu'on prend à m'en détourner, sans savoir -pourquoi, malgré l'avis de tous les médecins. - -Je causais hier avec d'Hacqueville sur ce que vous me dites que vous -viendrez m'y voir: je ne vous dis point si je le désire, ni combien je -regrette ma vie; je me plains douloureusement de la passer sans vous. Il -semble qu'on en ait une autre, où l'on réserve de se voir et de jouir de -sa tendresse; et cependant c'est notre tout que notre présent, et nous -le dissipons; et l'on trouve la mort: je suis touchée de cette pensée. -Vous jugez bien que je ne désire donc que d'être avec vous; cependant -nous trouvâmes qu'il fallait vous mander que vous prissiez un peu vos -mesures chez vous. Si la dépense de ce voyage empêchait celui de cet -hiver, je ne le voudrais pas, et j'aimerais mieux vous voir plus -longtemps; car je n'espère point d'aller à Grignan, quelque envie que -j'en aie: le bon abbé n'y veut point aller, il a mille affaires ici, et -craint le climat. Or, je n'ai pas trouvé, dans mon traité de -l'ingratitude, qu'il me fût permis de le quitter dans l'âge où il est; -et comme je ne puis douter que cette séparation ne lui arrachât le coeur -et l'âme, mes remords ne me donneraient aucun repos, s'il mourait dans -cette absence: ce serait donc pour trois semaines que nous nous ôterions -le moyen de nous voir plus longtemps. Démêlez cela dans votre esprit, et -suivant vos desseins, et suivant vos affaires; mais songez qu'en quelque -temps que ce soit, vous devez à mon amitié, et à l'état où j'ai été, la -sensible consolation de vous voir. Si vous vouliez revenir ici avec moi -de Bourbon, cela serait admirable; nous passerions notre automne ici ou -à Livry; et cet hiver, M. de Grignan viendrait nous voir et vous -reprendre. Voilà qui serait le plus aisé, le plus naturel, et le plus -désirable pour moi; car enfin, vous devez me donner un peu de votre -temps pour l'agrément et le soutien de ma vie. Rangez tout cela dans -votre tête, ma chère enfant; il n'y a point de temps à perdre; je -partirai pour Bourbon ou pour Vichy dans le mois qui vient. - -Vous voulez que je vous parle de ma santé, elle est très-bonne, hormis -mes mains et mes genoux, où je sens quelques douleurs. Je dors bien, je -mange bien, mais avec retenue; on ne me veille plus; j'appelle, on me -donne ce que je demande, on me tourne, et je m'endors. Je commence à -manger de la main gauche; c'était une chose ridicule de me voir -_imboccar da i sergenti_; et pour écrire, vous voyez où j'en suis -maintenant[442]. On me dit mille biens de Vichy, et je crois que je -l'aimerai mieux que Bourbon, par deux raisons: l'une, qu'on dit que -madame de Montespan va à Bourbon; et l'autre, que Vichy est plus près de -vous; en sorte que, si vous y veniez, vous auriez moins de peine, et que -si le _Bien bon_ changeait d'avis, nous serions plus près de Grignan. -Enfin, ma très-chère, je reçois dans mon coeur la douce espérance de -vous voir; c'est à vous à disposer de la manière, et surtout que ce ne -soit pas pour quinze jours, car ce serait trop de peine et trop de -regret pour si peu de temps. Vous vous moquez de Villebrune; il ne m'a -pourtant rien conseillé que l'on ne me conseille ici. Je m'en vais faire -suer mes mains; et pour l'équinoxe, si vous saviez l'émotion qui arrive -quand ce grand mouvement se fait, vous reviendriez de vos erreurs. Le -_frater_ s'en ira bientôt à sa brigade, et de là à _matines_[443]. Il y -a six jours que je suis dans ma chambre à faire l'entendue, à me -reposer. Je reçois tout le monde; il m'est venu des Soubise, des Sully, -à cause de vous. On ne parle point du tout d'envoyer M. de Vendôme en -Provence. Il dit au roi, il y a huit jours: «Sire, j'espère qu'après la -campagne Votre Majesté me permettra d'aller dans le gouvernement qu'elle -m'a fait l'honneur de me donner. Monsieur, _lui dit le roi_, quand vous -saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le soin des -miennes.» Et cela finit tout court. Adieu, ma très-chère enfant; je -reprends dix fois la plume; ne craignez point que je me fasse mal à la -main. - - - [442] Madame de Sévigné commençait à reprendre son écriture ordinaire, - mais d'une main encore mal assurée. - - [443] M. de Sévigné s'arrêtait volontiers, en allant et en revenant, - chez une abbesse de sa connaissance. - - - - -157.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 10 avril 1676. - -Plus j'y pense, ma fille, et plus je trouve que je ne veux point vous -voir pour quinze jours: si vous venez à Vichy ou à Bourbon, il faut que -ce soit pour venir ici avec moi; nous y passerons le reste de l'été et -l'automne; vous me gouvernerez, vous me consolerez; et M. de Grignan -vous viendra voir cet hiver, et fera de vous à son tour tout ce qu'il -trouvera à propos. Voilà comme on fait une visite à une mère que l'on -aime, voilà le temps que l'on lui donne, voilà comme on la console -d'avoir été bien malade, et d'avoir encore mille incommodités, et -d'avoir perdu la jolie chimère de se croire immortelle[444]: elle -commence présentement à se douter de quelque chose, et se trouve -humiliée jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourrait bien un jour passer -dans la barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce. -Enfin, au lieu de ce voyage de Bretagne que vous aviez une si grande -envie de faire, je vous propose et vous demande celui-ci. - -Mon fils s'en va, j'en suis triste, et je sens cette séparation. On ne -voit à Paris que des équipages qui partent: les cris sur la disette -d'argent sont encore plus vifs qu'à l'ordinaire; mais il ne demeurera -personne, non plus que les années passées. Le chevalier est parti sans -vouloir me dire adieu; il m'a épargné un serrement de coeur, car je -l'aime sincèrement. Vous voyez que mon écriture prend sa forme -ordinaire: toute la guérison de ma main se renferme dans l'écriture; -elle sait bien que je la quitterai volontiers du reste d'ici à quelque -temps. Je ne puis rien porter; une cuiller me paraît la machine du -monde, et je suis encore assujettie à toutes les dépendances les plus -fâcheuses et les plus humiliantes que vous puissiez vous imaginer: mais -je ne me plains de rien, puisque je vous écris. La duchesse de Sault me -vient voir comme une de mes anciennes amies; je lui plais: elle vint la -seconde fois avec madame de Brissac; quel contraste! il faudrait des -volumes pour vous conter les propos de cette dernière: madame de Sault -vous plairait et vous plaira. Je garde ma chambre très-fidèlement, et -j'ai remis mes Pâques à dimanche, afin d'avoir dix jours entiers à me -reposer. Madame de Coulanges apporte au coin de mon feu les restes de sa -petite maladie: je lui portai hier mon mal de genou et mes pantoufles. -On y envoya ceux qui me cherchaient; ce fut des Schomberg, des -Senneterre, des Coeuvre, et mademoiselle de Méri, que je n'avais point -encore vue. Elle est, à ce qu'on dit, très-bien logée; j'ai fort envie -de la voir dans son _château_. Ma main veut se reposer, je lui dois bien -cette complaisance pour celle qu'elle a pour moi. - - - _Monsieur de Sévigné._ - - Je vais partir de cette ville; - Je m'en vais mercredi tout droit à Charleville, - Malgré le chagrin qui m'attend. - - Je n'ai pas jugé à propos d'achever la parodie de ce couplet, parce - que voilà toute mon histoire dite en trois vers. Vous ne sauriez - croire la joie que j'ai de voir ma mère en l'état où elle est; je - pense que vous serez aussi aise que je le suis quand vous la verrez à - Bourbon, où je vous ordonne toujours de l'aller voir; vous pourrez - fort bien revenir ici avec elle, en attendant que M. de Grignan vous - rapporte votre lustre, et vous fasse reparaître comme _la gala del - pueblo, la flor del abril_. Si vous suivez mon avis, vous serez bien - plus heureuse que moi; vous verrez ma mère, sans avoir le chagrin - d'être obligée de la quitter dans deux ou trois jours: c'est un - chagrin pour moi qui est accompagné de plusieurs autres que vous - devinez sans peine. Enfin, me revoilà guidon, guidon éternel, guidon à - barbe grise: ce qui me console, c'est qu'on a beau dire, toutes choses - de ce monde prennent fin, et qu'il n'y a pas d'apparence que celle-là - seule soit exceptée de la loi générale. Adieu, ma belle petite soeur, - souhaitez-moi un heureux voyage: je crains bien que l'âme intéressée - de M. de Grignan ne vous en empêche; cependant je compte comme si tous - deux vous aviez quelque envie de me revoir. - - -_De madame de Sévigné._ - -Adieu, ma chère bonne; j'embrasse ce comte, et le conjure d'entrer dans -mes intérêts et dans les sentiments de ma tendresse. - - - [444] C'était la première maladie de madame de Sévigné. - - - - -158.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 15 avril 1676. - -Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compère vient de -partir. Il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la -société, que quand je ne le regretterais que comme mon voisin, j'en -serais fâchée. Il m'a priée mille fois de vous embrasser, et de vous -dire qu'il a oublié de vous parler de l'histoire de votre Protée, tantôt -galérien, et tantôt capucin; elle l'a fort réjoui. Voilà Beaulieu[445], -qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec Broglie et deux -autres; il n'a point voulu le quitter qu'il ne _l'ait vu pendu_[446], -comme madame de... pour son mari. On croit que le siége de Cambrai va se -faire: c'est un si étrange morceau, qu'on croit que nous y avons de -l'intelligence. Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien -puisse réparer cette brèche, _vederemo_. Cependant l'on raisonne, et -l'on fait des almanachs[447] que je finis par dire, _l'étoile du roi sur -tout_. Enfin, le maréchal de Bellefonds a coupé le fil qui l'attachait -encore ici; Sanguin a sa charge[448] pour cinq cent cinquante mille -livres, un brevet de retenue de trois cent cinquante mille. Voilà un -grand établissement, et un cordon bleu assuré. M. de Pomponne m'est venu -voir très-cordialement; toutes vos amies ont fait des merveilles. Je ne -sors point, il fait un vent qui empêche la guérison de mes mains; elles -écrivent pourtant mieux, comme vous voyez. Je me tourne la nuit sur le -côté gauche; je mange de la main gauche. Voilà bien du gauche. Mon -visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort aisément que vous -avez vu _ce chien de visage-là quelque part_: c'est que je n'ai point -été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas des -remèdes. - -J'irai à Vichy; on me dégoûte de Bourbon, à cause de l'air. La maréchale -d'Estrées veut que j'aille à Vichy: c'est un pays délicieux. Je vous ai -mandé sur cela tout ce que j'ai pensé: ou venir ici avec moi, ou rien; -car quinze jours ne feraient que troubler mes maux, par la vue de la -séparation; ce serait une peine et une dépense ridicule. Vous savez -comme mon coeur est pour vous, et si j'aime à vous voir; c'est à vous à -prendre vos mesures. Je voudrais que vous eussiez déjà conclu le marché -de votre terre, puisque cela vous est bon. M. de Pomponne me dit qu'il -venait d'en faire un marquisat; je l'ai prié de vous faire ducs; il -m'assura de sa diligence à dresser les lettres, et même de la joie qu'il -en aurait: voilà déjà une assez grande avance. Je suis ravie de la santé -des _Pichons_; le _petit petit_, c'est-à-dire, le _gros gros_ est un -enfant admirable; je l'aime trop d'avoir voulu vivre contre vent et -marée. Je ne puis oublier la _petite_[449]; je crois que vous réglerez -de la mettre à Sainte Marie, selon les résolutions que vous prendrez -pour cet été; c'est cela qui décide. Vous me paraissez bien pleinement -satisfaite des dévotions de la semaine sainte et du jubilé: vous avez -été en retraite dans votre château. Pour moi, ma chère, je n'ai rien -senti que par mes pensées, nul objet n'a frappé mes sens, et j'ai mangé -de la viande jusqu'au vendredi saint: j'avais seulement la consolation -d'être fort loin de toute occasion de pécher. J'ai dit à la Mousse votre -souvenir; il vous conseille de faire vos choux gras vous-même de cet -homme à qui vous trouvez de l'esprit. Adieu, ma chère enfant. - - - [445] Valet de chambre de madame de Sévigné. - - [446] Allusion au rôle de _Martine_, femme de _Sganarelle_, dans le - _Médecin malgré lui_, acte III, scène IX. - - [447] Voy. la note de la lettre du 9 mars 1672. - - [448] De premier maître d'hôtel du roi. - - [449] Marie-Blanche d'Adhémar. - - - - -159.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 29 avril 1676. - -Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de -samedi à dimanche. D'abord cette nouvelle fait battre le coeur; on croit -avoir acheté cette victoire; point du tout, ma belle, elle ne nous coûte -que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. Voilà ce qui -s'appelle un bonheur complet. Larrei, fils de M. Laîné qui fut tué en -Candie, ou son frère, est blessé assez considérablement. Vous voyez -comme on se passe bien de vieux héros. - -Madame de Brinvilliers[450] n'est pas si aise que moi; elle est en -prison, elle se défend assez bien; elle demanda hier à jouer au piquet, -parce qu'elle s'ennuyait. On a trouvé sa confession; elle nous apprend -qu'à sept ans elle avait cessé d'être fille; qu'elle avait continué sur -le même ton; qu'elle avait empoisonné son père, ses frères, un de ses -enfants, et elle-même; mais ce n'était que pour essayer d'un -contre-poison: Médée n'en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette -confession est de son écriture; c'est une grande sottise; mais qu'elle -avait la fièvre chaude quand elle l'avait écrite; que c'était une -frénésie, une extravagance, qui ne pouvait pas être lue sérieusement. - -La reine a été deux fois aux Carmélites avec _Quanto_; cette dernière se -mit à la tête de faire une loterie, elle se fit apporter tout ce qui -peut convenir à des religieuses; cela fit un grand jeu dans la -communauté. Elle causa fort avec soeur Louise de la Miséricorde (_madame -de la Vallière_); elle lui demanda si tout de bon elle était aussi aise -qu'on le disait. _Non_, répondit-elle, _je ne suis point aise, mais je -suis contente_. _Quanto_ lui parla fort du frère de MONSIEUR, et si elle -voulait lui mander quelque chose, et ce qu'elle dirait pour elle. -L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-être piquée de ce -style: _Tout ce que vous voudrez, madame, tout ce que vous voudrez_. -Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que -vous pourrez imaginer. _Quanto_ voulut ensuite manger; elle donna une -pièce de quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce -qu'elle fit elle-même, et qu'elle mangea avec un appétit admirable: je -vous dis le fait sans aucune paraphrase. Quand je pense à une certaine -lettre que vous m'écrivîtes l'été passé sur M. de Vivonne, je prends -pour une satire tout ce que je vous envoie. Voyez un peu où peut aller -la folie d'un homme qui se croirait digne de ces hyperboliques louanges. - - - [450] Marie-Marguerite Daubray, mariée en 1651 à N..... Gobelin, - marquis de Brinvilliers; elle était fille de M. Daubray, lieutenant - civil au Châtelet de Paris. Sa liaison avec Godin de Sainte-Croix - l'entraîna dans des crimes qui ont attaché à son nom une affreuse - célébrité. Elle fut déclarée atteinte et convaincue, par arrêt du 16 - juillet 1676, d'avoir fait empoisonner M. Dreux-Daubray son père, - Antoine Daubray, lieutenant civil, et M. Daubray, conseiller au - parlement, ses deux frères, et d'avoir attenté à la vie de - Thérèse-Daubray, sa soeur. Son complice Sainte-Croix périt victime de - ses expériences. On trouva chez lui une caisse remplie de poisons et - de recettes, avec une déclaration écrite de sa main, portant que le - tout appartenait à la marquise de Brinvilliers. Elle s'était sauvée en - pays étrangers, où elle fut arrêtée. Elle fut condamnée à faire amende - honorable devant la principale porte de l'église de Paris, nu-pieds, - la corde au cou, et à avoir ensuite la tête tranchée, son corps brûlé, - et ses cendres jetées au vent. - - - - -160.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, dimanche au soir 10 mai 1676. - -Je pars demain à la pointe du jour, et je donne ce soir à souper à -madame de Coulanges, son mari, madame de la Troche, M. de la Trousse, -mademoiselle de Montgeron et Corbinelli, qui viendront me dire adieu en -mangeant une tourte de pigeons. La bonne d'Escars part avec moi; et -comme le _Bien bon_ a vu qu'il pouvait mettre ma santé entre ses mains, -il a pris le parti d'épargner la fatigue de ce voyage, et de m'attendre -ici, où il a mille affaires; il m'y attendra avec impatience; car je -vous assure que cette séparation, quoique petite, lui coûte beaucoup, et -je crains pour sa santé; les serrements de coeur ne sont pas bons, quand -on est vieux. Je ferai mon devoir pour le retour, puisque c'est la seule -occasion dans ma vie où je puisse lui témoigner mon amitié, en lui -sacrifiant jusqu'à la pensée seulement d'aller à Grignan. Voilà -précisément l'un des cas où l'on fait céder ses plus tendres sentiments -à la reconnaissance. - -Il vous reviendra cinq ou six cents pistoles de la succession de notre -oncle de Sévigné[451], que je voudrais que vous eussiez tout prêts pour -cet hiver. Je ne comprends que trop les embarras que vous pouvez trouver -par les dépenses que vous êtes obligés de faire; et je ne pousse rien -sur le voyage de Paris, persuadée que vous m'aimez assez, et que vous -souhaitez assez de me voir, pour y faire au monde tout ce que vous -pourrez. Vous connaissez d'ailleurs tous mes sentiments sur votre sujet, -et combien la vie me paraît triste sans voir une personne que j'aime si -tendrement. Ce sera une chose fâcheuse si M. de Grignan est obligé de -passer l'été à Aix, et une grande dépense, de la manière dont on m'a -parlé, ne fût-ce qu'à cause du jeu, qui fait un article de la vôtre -assez considérable. J'admire la fortune; c'est le jeu qui soutient M. de -la Trousse. Vous avez donc cru être obligée de vous faire saigner; la -petite main tremblante de votre chirurgien me fait trembler. M. le -Prince disait une fois à un nouveau chirurgien: «Ne tremblez-vous point -de me saigner? Pardi, monseigneur, c'est à vous de trembler;» il disait -vrai. Vous voilà donc bien revenue du café: mademoiselle de Méri l'a -aussi chassé de chez elle assez honteusement: après de telles disgrâces, -peut-on compter sur la fortune? Je suis persuadée que ce qui échauffe -est plus sujet à ces sortes de revers que ce qui rafraîchit: il en faut -toujours revenir là; et afin que vous le sachiez, toutes mes sérosités -viennent si droit de la chaleur de mes entrailles, qu'après que Vichy -les aura consumées, on va me rafraîchir, plus que jamais, par des eaux, -par des fruits, et par tous mes lavages que vous connaissez. Prenez ce -régime plutôt que de vous brûler, et conservez votre santé d'une manière -que ce ne soit point par là que vous puissiez être empêchée de venir me -voir. Je vous demande cette conduite pour l'amour de votre vie, et pour -que rien ne traverse la satisfaction de la mienne. - -Je vais me coucher, ma fille, voilà ma petite compagnie qui vient de -partir. Mesdames de Pomponne, de Vins, de Villars et de Saint-Géran ont -été ici; j'ai tout embrassé pour vous. Madame de Villars a fort ri de ce -que vous lui mandez: _j'ai un mot à lui dire_; cela ne se peut payer. Je -pars demain à cinq heures; je vous écrirai de tous les lieux où je -passerai. Je vous embrasse de tout mon coeur: je suis fâchée que l'on -ait profané cette façon de parler; sans cela, elle serait digne -d'expliquer de quelle façon je vous aime. - - - [451] Voyez ci-dessus la lettre du 22 mars 1676. - - - - -161.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vichy, mardi 19 mai 1676. - -Je commence aujourd'hui à vous écrire; ma lettre partira quand elle -pourra; je veux causer avec vous. J'arrivai ici hier au soir. Madame de -Brissac avec _le chanoine_[452], madame de Saint-Hérem et deux ou trois -autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière d'Allier: je -crois que si on y regardait bien, on y trouverait encore des bergers de -l'Astrée. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé Dorat, Planci, et -d'autres encore, suivaient dans un second carrosse, ou à cheval. Je fus -reçue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena souper chez elle; -je crois avoir déjà vu que _le chanoine_ en a jusque-là de la duchesse: -vous voyez bien où je mets la main. Je me suis reposée aujourd'hui, et -demain je commencerai à boire. M. de Saint-Hérem m'est venu prendre ce -matin pour la messe, et pour dîner chez lui. Madame de Brissac y est -venue, on a joué: pour moi, je ne saurais me fatiguer à mêler des -cartes. Nous nous sommes promenés ce soir dans les plus beaux endroits -du monde; et à sept heures la poule mouillée vient manger son poulet, et -causer un peu avec sa chère enfant: on vous en aime mieux quand on en -voit d'autres. J'ai bien pensé à cette dévotion que l'on avait ébauchée -avec M. de la Vergne; j'ai cru voir tantôt des restes de cette fabuleuse -conversion; ce que vous m'en disiez l'autre jour est à imprimer. Je suis -fort aise de n'avoir point ici mon _Bien bon_; il y eût fait un mauvais -personnage: quand on ne boit pas, on s'ennuie; c'est une -_billebaude_[453] qui n'est pas agréable, et moins pour lui que pour un -autre. - -On a mandé ici que Bouchain était pris aussi heureusement que Condé; et -qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine d'en vouloir découdre, on -est fort persuadé qu'il n'en fera rien: cela donne quelque repos. La -bonne Saint-Géran m'a envoyé un compliment de la Palisse. J'ai prié -qu'on ne me parlât plus du peu de chemin qu'il y a d'ici à Lyon; cela me -fait de la peine; et comme je ne veux point mettre ma vertu à l'épreuve -la plus dangereuse où elle puisse être, je ne veux point recevoir cette -pensée, quelque chose que mon coeur, malgré cette résolution, me fasse -sentir. J'attends ici de vos lettres avec bien de l'impatience; et pour -vous écrire, ma chère enfant, c'est mon unique plaisir, quand je suis -loin de vous; et si les médecins, dont je me moque extrêmement, me -défendaient de vous écrire, je leur défendrais de manger et de respirer, -pour voir comme ils se trouveraient de ce régime. Mandez-moi des -nouvelles de ma petite, et si elle s'accoutume à son couvent; mandez-moi -bien des vôtres et de celles de M. de la Garde: dites-moi s'il ne -reviendra point cet hiver à Paris. Je ne puis vous dissimuler que je -serais sensiblement affligée, si, par ces malheurs et ces impossibilités -qui peuvent arriver, j'étais privée de vous voir. Le mot de peste, que -vous nommez dans votre lettre, me fait frémir: je la craindrais fort de -Provence. Je prie Dieu, ma fille, qu'il détourne ce fléau d'un lieu où -il vous a mise. Quelle douleur que nous passions notre vie si loin l'une -de l'autre, quand notre amitié nous en approche si tendrement! - - - [452] Madame de Longueval, chanoinesse. - - [453] Une confusion, un désordre: ce mot ne s'emploie plus. - - - - -162.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Mercredi 20 mai. - -J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère; ah, qu'elles sont -mauvaises! J'ai été prendre _le chanoine_, qui ne loge point avec madame -de Brissac. On va à six heures à la fontaine: tout le monde s'y trouve, -on boit, et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles -sont bouillantes, et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, -on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend ses eaux, on -parle confidemment de la manière dont on les rend: il n'est question que -de cela jusqu'à midi. Enfin, on dîne; après dîner, on va chez quelqu'un: -c'était aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'ombre avec -Saint-Hérem et Planci; _le chanoine_ et moi, nous lisions l'Arioste; -elle a l'italien dans la tête, elle me trouve bonne. Il est venu des -demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé la bourrée dans la -perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent leurs agréments; elles -font des _dégognades_, où les curés trouvent un peu à redire: mais -enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux; à sept -heures, on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez -présentement autant que moi. Je me suis assez bien trouvée de mes eaux, -j'en ai bu douze verres; elles m'ont un peu purgée, c'est tout ce qu'on -désire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous écrirai tous -les soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il -plaira à un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir -un quart d'heure après: la mienne sera toujours prête. L'abbé Bayard -vient d'arriver de sa jolie maison, pour me voir: c'est le _druide -Adamas_[454] de cette contrée. - - - [454] Personnage du roman de l'Astrée, auquel toutes les bergères du - Lignon allaient confier leurs amours. - - - - -163.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Jeudi 21 mai. - -Notre petit messager crotté vient d'arriver; il ne m'a point apporté de -vos lettres; j'en ai eu de M. de Coulanges, du bon d'Hacqueville, et de -la princesse (_de Tarente_) qui est à Bourbon. On lui a permis de faire -sa cour[455] seulement un petit quart d'heure; elle avancera bien là ses -affaires; elle m'y souhaite, et moi je me trouve bien ici. Mes eaux -m'ont fait encore aujourd'hui beaucoup de bien; il n'y a que la douche -que je crains. Madame de Brissac avait aujourd'hui la colique; elle -était au lit, belle, et coiffée à coiffer tout le monde: je voudrais que -vous eussiez vu l'usage qu'elle faisait de ses douleurs, et de ses yeux, -et des cris, et des bras, et des mains qui traînaient sur sa couverture, -et les situations, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût: chamarrée -de tendresse et d'admiration, je regardais cette pièce, et je la -trouvais si belle, que mon attention a dû paraître un saisissement dont -je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez que c'était pour l'abbé -Bayard, Saint-Hérem, Montjeu et Planci, que la scène était ouverte. En -vérité, vous êtes une vraie _pitaude_, quand je pense avec quelle -simplicité vous êtes malade; le repos que vous donnez à votre joli -visage; et enfin quelle différence! Cela me paraît plaisant. Au reste, -je mange mon petit potage de la main gauche, c'est une nouveauté. On me -mande toutes les prospérités de Bouchain, et que le roi revient -incessamment: il ne sera pas seul par les chemins. Vous me parliez -l'autre jour de M. Courtin; il est parti pour l'Angleterre. Il me paraît -qu'il n'est resté d'autre emploi à son camarade[456] que d'adorer la -belle que vous savez, sans envieux et sans rivaux. Je vous embrasse -assurément de tout mon coeur, et souhaite fort de vos nouvelles. -Bonsoir, comte; ne me l'amènerez-vous point cet hiver? voulez-vous que -je meure sans la voir? - - - [455] A madame de Montespan. - - [456] Charles Colbert, marquis de Croissy. - - - - -164.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vichy, dimanche 24 mai 1676. - -Je suis ravie, en vérité, quand je reçois de vos lettres, ma chère -enfant; elles sont si aimables, que je ne puis me résoudre à jouir toute -seule du plaisir de les lire; mais ne craignez rien, je ne fais rien de -ridicule; j'en fais voir une petite ligne à Bayard, une autre au -_chanoine_. Ah! que ce serait bien votre fait que ce _chanoine (madame -de Longueval_)! et en vérité on est charmé de votre manière d'écrire. Je -ne fais voir que ce qui convient; et vous croyez bien que je me rends -maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise pas sur mon épaule ce que je -ne veux pas qui soit vu. - -Je vous ai écrit plusieurs fois, et sur les chemins, et ici. Vous aurez -vu tout ce que je fais, tout ce que je dis; tout ce que je pense, et -même la conformité de nos pensées sur le mariage de M. de la Garde. -J'admire _comme notre esprit est véritablement la dupe de notre coeur_, -et les raisons que nous trouvons pour appuyer nos changements. Celui de -M. le coadjuteur me paraît admirable, mais la manière dont vous le dites -l'est encore plus; quand vous lui demandez des nouvelles du lundi, vous -paraissez bien persuadée de sa fragilité. Je suis fort aise qu'il ait -conservé sa gaieté et son visage de jubilation. J'ai toujours envie de -rire quand vous me parlez du bonhomme du Parc; je ne trouve rien de si -plaisant que de le voir seul persuadé qu'il fait des miracles: je suis -bien de votre avis, que le plus grand de tous serait de vous le -persuader. Je suis fort aise que ma petite soit gaie et contente; -c'était la tristesse de son petit coeur qui me faisait de la peine. Il -est vrai que le voyage d'ici à Grignan n'est rien; j'en détourne ma -pensée avec soin, parce qu'elle me fait mal: mais vous ne me ferez pas -croire, ma belle, que celui de Grignan à Lyon soit peu considérable; il -est tout des plus rudes, et je serais très-fâchée que vous le fissiez -pour retourner sur vos pas: je ne change point d'avis là-dessus. Si vous -étiez de ces personnes qu'on enlève et qu'on dérange, et qui se laissent -entraîner, j'aurais espéré de vous emmener avec moi malgré vous; mais -vous êtes d'un caractère dont on ne peut se promettre de pareilles -complaisances. Je connais vos tons et vos résolutions; et cela étant -ainsi, j'aime bien mieux que vous gardiez toute votre amitié et tout -votre argent, pour venir cet hiver me donner la joie et la consolation -de vous embrasser. Je vous promets seulement une chose, c'est que si je -tombais malade ici (ce que je ne crois pas du tout assurément), je vous -prierais d'y venir en diligence: mais, ma chère, je me porte fort bien; -je bois tous les matins, je suis un peu comme Nouveau[457], qui -demandait: _Ai-je bien du plaisir?_ Je demande aussi: _Rends-je bien mes -eaux? la quantité, la qualité, tout va-t-il bien?_ On m'assure que ce -sont des merveilles, et je le crois, et même je le sens; car, à mes -mains et à mes genoux près, qui ne sont point guéris, parce que je n'ai -encore pris ni le bain ni la douche, je me porte tout aussi bien que -j'aie jamais fait. - -La beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis vous en dire; -cela seul me redonnerait la santé. On est tout le jour ensemble. Madame -de Brissac et _le chanoine_ dînent ici fort familièrement: comme on ne -mange que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à -manger. Vous aurez vu, par ce que je vous mandai avant-hier, combien je -suis prête à aimer quelqu'un plus que vous. Après la pièce admirable de -la colique, on nous a donné d'une convalescence pleine de langueur, qui -est en vérité fort bien accommodée au théâtre: il faudrait des volumes -pour dire tout ce que je découvre dans ce chef-d'oeuvre des cieux. Je -passe légèrement sur bien des choses, pour ne point trop écrire. - -Vous me parlez fort plaisamment de ce saint qui vous est tombé à Aix, et -qu'on épouille à tout moment; il faudrait avoir à point nommé son -reliquaire; ces poux, que vous appelez _des reliques vivantes_, m'ont -choquée; car, comme on m'a toujours appelée de ce nom à -Sainte-Marie[458], je me suis vue en même temps comme votre M. Ribon. On -m'accable ici de présents; c'est la mode du pays, où, d'ailleurs, la vie -ne coûte rien du tout: enfin, trois sous deux poulets, et tout à -proportion. Il y a trois hommes qui ne sont occupés que de me rendre -service, Bayard, Saint-Hérem, et la Fayette; comme je vous fais souvent -payer pour moi, n'oubliez pas de m'écrire quelque mot qui les regarde. -Adieu, mon ange, aimez-moi bien toujours; je vous assure que vous -n'aimez pas une ingrate. - - - [457] Surintendant des postes, à qui la Bruyère attribue ce mot - ridicule. - - [458] Madame de Sévigné était appelée une _relique vivante_ à - Sainte-Marie, à cause de madame de Chantal, sa grand'mère, qui était - dès lors regardée comme une sainte par les filles de la Visitation, - qu'elle avait fondée. - - - - -165.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vichy, jeudi 28 mai 1676. - -Je reçois deux de vos lettres: l'une me vient du côté de Paris, et -l'autre de Lyon. Vous êtes privée d'un grand plaisir, de ne faire jamais -de pareilles lectures: je ne sais où vous prenez tout ce que vous dites; -mais cela est d'un agrément et d'une justesse à quoi l'on ne s'accoutume -point. Vous avez raison de croire que j'écris sans effort, et que mes -mains se portent mieux: elles ne se ferment point encore, et le dedans -des mains est fort enflé, et les doigts aussi. Cela me fait trembler, et -me fait, de la plus méchante grâce du monde, dans le bon air des bras et -des mains: mais je tiens très-bien une plume, et c'est ce qui me fait -prendre patience. J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une assez -bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu -souterrain, où l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme -vous fait aller où vous voulez. Cet état, où l'on conserve à peine une -feuille de figuier pour tout habillement, est une chose assez -humiliante. J'avais voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore -quelqu'un de connaissance. Derrière un rideau se met quelqu'un qui vous -soutient le courage pendant une demi-heure; c'était pour moi un médecin -de Gannet[459], que madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle -aime fort, qui est un fort honnête garçon, point charlatan ni préoccupé -de rien, qu'elle m'a envoyé par pure et bonne amitié. Je le retiens, -m'en dût-il coûter mon bonnet; car ceux d'ici me sont entièrement -insupportables, et cet homme m'amuse. Il ne ressemble point à un vilain -médecin, il ne ressemble point à celui de Chelles; il a de l'esprit, de -l'honnêteté; il connaît le monde; enfin j'en suis contente. Il me -parlait donc pendant que j'étais au supplice. Représentez-vous un jet -d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties, toute la plus bouillante -que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord l'alarme partout, pour -mettre en mouvement tous les esprits; et puis on s'attache aux jointures -qui ont été affligées: mais quand on vient à la nuque du cou, c'est une -sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre; c'est là -cependant le noeud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre -tout, et l'on n'est point brûlée, et l'on se met ensuite dans un lit -chaud, où on sue abondamment, et voilà ce qui guérit. Voici encore où -mon médecin est bon; car au lieu de m'abandonner à deux heures d'un -ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais lire, et cela me -divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours, pendant lesquels -je croyais boire; mais on ne veut pas, ce serait trop de choses; de -sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est principalement -pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que l'on m'a -envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si je -renouvelais un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma -chère, et vous embrasser encore d'un coeur comblé de tendresse et de -joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre _bellissima madre_, -et je ne renoncerai pas à la qualité de _mère beauté_, dont M. de -Coulanges m'a honorée. Enfin, ma chère enfant, il dépendra de vous de me -ressusciter de cette manière. Je ne vous dis point que votre absence ait -causé mon mal; au contraire, il paraît que je n'ai pas assez pleuré, -puisqu'il me reste tant d'eau; mais il est vrai que de passer ma vie -sans vous voir, y jette une tristesse et une amertume à quoi je ne puis -m'accoutumer. - -J'ai senti douloureusement le 24 de ce mois[460]; je l'ai marqué, ma -très-chère, par un souvenir trop tendre; ces jours-là ne s'oublient pas -facilement; mais il y aurait bien de la cruauté à prendre ce prétexte -pour ne vouloir plus me voir, et à me refuser la satisfaction d'être -avec vous, pour m'épargner le déplaisir d'un adieu. Je vous conjure, ma -fille, de raisonner d'une autre manière; et de trouver bon que -d'Hacqueville et moi nous ménagions si bien le temps de votre congé que -vous puissiez, être à Grignan assez longtemps, et en avoir encore pour -revenir. Quelle obligation ne vous aurai-je point, si vous songez à me -redonner dans l'été qui vient ce que vous m'avez refusé dans celui-ci! -Il est vrai que de vous voir pour quinze jours m'a paru une peine, et -pour vous et pour moi; et j'ai trouvé plus raisonnable de vous laisser -garder toutes vos forces pour cet hiver, puisqu'il est certain que la -dépense de Provence étant supprimée, vous n'en faites pas plus à Paris: -si, au lieu de tant philosopher, vous m'eussiez, franchement et de bonne -grâce, donné le temps que je vous demandais, c'eût été une marque de -votre amitié très-bien placée; mais je n'insiste sur rien, car vous -savez vos affaires, et je comprends qu'elles peuvent avoir besoin de -votre présence. Voilà comme j'ai raisonné, mais sans quitter en aucune -manière du monde l'espérance de vous voir; car je vous avoue que je la -sens nécessaire à la conservation de ma santé et de ma vie. Parlez-moi -du _Pichon_[461], est-il encore timide? N'avez-vous point compris ce que -je vous ai mandé là-dessus? Le mien n'était point à Bouchain; il a été -spectateur des deux armées rangées si longtemps en bataille. Voilà la -seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite circonstance de se -battre: mais comme deux procédés valent un combat, je crois que deux -fois à la portée du mousquet valent une bataille. Quoi qu'il en soit, -l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a bien épargné -de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince d'Orange n'ait -point été touché du plaisir et de l'honneur d'être vaincu par un héros -comme le nôtre. On vous aura mandé comme nos guerriers, amis et ennemis, -se sont vus galamment _nell'uno, nell'altro campo_, et se sont fait des -présents. - -On me mande que le maréchal de Rochefort est très-bien mort à Nancy, -sans être tué que de la fièvre double tierce. N'est-il pas vrai que les -petits ramoneurs sont jolis[462]? On était bien las des Amours. Si vous -avez encore mesdames de Buous, je vous prie de leur faire mes -compliments, et surtout à la mère; les mères se doivent cette -préférence. Madame de Brissac s'en va bientôt; elle me fit l'autre jour -de grandes plaintes de votre froideur pour elle, et que vous aviez -négligé son coeur et son inclination, qui la portaient à vous. Nous -demeurerons ici, la bonne d'Escars et moi, pour achever nos remèdes. -Dites-lui toujours quelque chose; vous ne sauriez comprendre les soins -qu'elle a de moi. Je ne vous ai point dit combien vous êtes célébrée -ici, et par le bon Saint-Hérem, et par Bayard, et par mesdames de -Brissac et de Longueval. - -On me fait prendre tous les jours de l'eau de poulet; il n'y a rien de -plus simple ni de plus rafraîchissant: je voudrais que vous en prissiez, -pour vous empêcher de brûler à Grignan. Vous me dites de plaisantes -choses sur le beau médecin de Chelles. Le conte des deux grands coups -d'épée pour affaiblir son homme est fort bien appliqué. Je suis toujours -en peine de la santé de notre cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon -Dieu, n'avait-il pas tout lu? Je suis ravie, ma fille, quand vous parlez -avec confiance de l'amitié que j'ai pour vous; je vous assure que vous -ne sauriez trop croire combien vous faites toute la joie, tout le -plaisir et toute la tristesse de ma vie, ni enfin tout ce que vous -m'êtes. - - - [459] Peut-être faut-il lire _Ganat_, petite ville près de Vichy. - - [460] Anniversaire du jour où madame de Sévigné se sépara de sa fille - à Fontainebleau. - - [461] Le petit marquis. - - [462] Il s'agissait d'un papier d'éventail que madame de Sévigné avait - envoyé à madame de Grignan par le chevalier de Buous. - - - - -166.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vichy, lundi au soir 1er juin 1676. - -Allez vous promener, madame la comtesse, de venir me proposer de ne vous -point écrire; apprenez que c'est ma joie, et le plus grand plaisir que -j'aie ici. Voilà un plaisant régime que vous me proposez! laissez-moi -conduire cette envie en toute liberté, puisque je suis si contrainte sur -les autres choses que je voudrais faire pour vous; et ne vous avisez pas -de rien retrancher de vos lettres; je prends mon temps; la manière dont -vous vous intéressez à ma santé m'empêche bien de vouloir y faire la -moindre altération. Vos réflexions sur les sacrifices que l'on fait à la -raison sont fort justes dans l'état où nous sommes: il est bien vrai que -le seul amour de Dieu peut nous rendre heureux en ce monde et en -l'autre; il y a très-longtemps qu'on le dit: mais vous y avez donné un -tour qui m'a frappée. - -C'est un beau sujet de méditation que la mort d'un maréchal de -Rochefort: un ambitieux dont l'ambition est satisfaite, mourir à -quarante ans! c'est quelque chose de bien déplorable. Il a prié, en -mourant, la comtesse de Guiche[463] de venir reprendre sa femme à -Nancy, et lui laisse le soin de la consoler. Je trouve qu'elle perd par -tant de côtés, que je ne crois pas que ce soit une chose aisée. Voilà -une lettre de madame de la Fayette, qui vous divertira. Madame de -Brissac était venue ici pour une certaine colique; elle ne s'en est pas -bien trouvée: elle est partie aujourd'hui de chez Bayard, après y avoir -brillé, et dansé, et fricassé chair et poisson. Le _chanoine_ (_madame -de Longueval_) m'a écrit; il me semble que j'avais échauffé sa froideur -par la mienne; je la connais, et le moyen de lui plaire, c'est de ne lui -rien demander. Madame de Brissac et elle forment le plus bel assortiment -de feu et d'eau que j'aie jamais vu. Je voudrais voir cette duchesse -faire main-basse dans votre place des Prêcheurs[464], sans aucune -considération de qualité ni d'âge; cela passe tout ce que l'on peut -croire. Vous êtes une plaisante idole; sachez qu'elle trouverait fort -bien à vivre où vous mourriez de faim. - -Mais parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description: -j'en suis à la quatrième; j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si -extrêmes, que je perce jusqu'à mes matelas: je pense que c'est toute -l'eau que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce -lit, il est vrai qu'on n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en -mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis -une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et -continue deux heures durant; et, de peur de m'impatienter, je fais lire -mon médecin, qui me plaît: il vous plairait aussi. Je lui mets dans la -tête d'apprendre la philosophie de votre _père_ Descartes; je ramasse -des mots que je vous ai ouï dire. Il sait vivre, il n'est point -charlatan; il traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse. Je -vais être seule, et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'ôte pas le -pays charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, -des prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la -bourrée dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le -pays seul me guérirait. Les sueurs qui affaiblissent tout le monde me -donnent de la force, et me font voir que ma faiblesse venait des -superfluités que j'avais encore dans le corps. Mes genoux se portent -bien mieux: mes mains ne veulent pas encore, mais elles le voudront avec -le temps. Je boirai encore huit jours, du jour de la Fête-Dieu, et puis -je penserai avec douleur à m'éloigner de vous. Il est vrai que ce m'eût -été une joie bien sensible de vous avoir ici uniquement à moi; vous y -avez mis une clause de retourner chacun chez soi, qui m'a fait transir: -n'en parlons plus, ma chère enfant, voilà qui est fait. Songez à faire -vos efforts pour venir me voir cet hiver: en vérité, je crois que vous -devez en avoir quelque envie, et que M. de Grignan doit souhaiter que -vous me donniez cette satisfaction. J'ai à vous dire que vous faites -tort à ces eaux de les croire noires: pour noires, non; pour chaudes, -oui. Les Provençaux s'accommoderaient mal de cette boisson: mais qu'on -mette une herbe ou une fleur dans cette eau bouillante, elle en sort -aussi fraîche que lorsqu'on la cueille; et, au lieu de griller et de -rendre la peau rude, cette eau la rend douce et unie: raisonnez -là-dessus. Adieu, ma chère enfant; s'il faut, pour profiter des eaux, ne -guère aimer sa fille, j'y renonce. Vous me mandez des choses trop -aimables, et vous l'êtes trop aussi quand vous voulez. N'est-il pas -vrai, M. le comte, que vous êtes heureux de l'avoir? et quel présent -vous ai-je fait! - - - [463] Cousine de la maréchale de Rochefort. - - [464] Place publique à Aix. - - - - -167.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vichy, lundi 8 juin 1676. - -Ne doutez pas, ma fille, que je ne sois touchée très-sensiblement de -préférer quelque chose à vous qui m'êtes si chère: toute ma consolation, -c'est que vous ne pouvez ignorer mes sentiments, et que vous verrez dans -ma conduite un beau sujet de réfléchir, comme vous faisiez l'autre jour, -touchant la préférence du devoir sur l'inclination. Mais je vous -conjure, et M. de Grignan, de vouloir bien me consoler cet hiver de -cette violence qui coûte si cher à mon coeur. Voilà donc ce qui -s'appelle la vertu et la reconnaissance! je ne m'étonne pas si l'on -trouve si peu de presse dans l'exercice de ces belles vertus. Je n'ose, -en vérité, appuyer sur ces pensées; elles troublent entièrement la -tranquillité qu'on ordonne en ce pays. Je vous conjure encore de vous -tenir pour toute rangée chez moi, comme vous y étiez; et de croire -encore que voilà précisément la chose que je souhaite le plus fortement. -Vous êtes en peine de ma douche, ma très-chère; je l'ai prise huit -matins, comme je vous l'ai mandé; elle m'a fait suer abondamment; c'est -tout ce qu'on demande, et, bien loin de m'en trouver plus faible, je -m'en trouve plus forte. Il est vrai que vous m'auriez été d'une grande -consolation: je doute cependant que j'eusse voulu vous souffrir dans -cette fumée: pour ma sueur, elle vous aurait fait un peu de pitié: mais -enfin, je suis le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la douche -courageusement. Mes jarrets en sont guéris; si je fermais mes mains, il -n'y paraîtrait plus. Pour les eaux, j'en prendrai jusqu'à samedi; c'est -mon seizième jour; elles me purgent et me font beaucoup de bien. - -Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les bourrées -de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des paysans, des -paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une -disposition... enfin, j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon -avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces -jolis bocages c'est une joie que de voir danser les restes des bergers -et des bergères du Lignon[465]. Il m'est impossible de ne pas vous -souhaiter, toute sage que vous êtes, à ces sortes de folies. - -Nous avons _Sibylle Cumée_[466] toute parée, tout habillée en jeune -personne; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je crois que ce serait -une chose possible, si c'était ici la fontaine de Jouvence. Ce que vous -dites sur la liberté que prend la mort d'interrompre la fortune est -incomparable: c'est ce qui doit consoler de ne pas être au nombre de ses -favoris; nous en trouverons la mort moins amère. Vous me demandez si je -suis dévote; hélas! non, dont je suis très-fâchée; mais il me semble que -je me détache en quelque sorte de ce qui s'appelle le monde. La -vieillesse et un peu de maladie donnent le temps de faire de grandes -réflexions, mais ce que je retranche sur le public, il me semble que je -vous le redonne: ainsi je n'avance guère dans le pays du _détachement_ -et vous savez que le droit du jeu serait de commencer par effacer un peu -ce qui tient le plus au coeur. - -Madame de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et -doré, meublé de damas rouge, que lui avait fait préparer M. l'intendant, -avec mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre: jamais il -n'y eut rien de plus galant; cette dépense va à plus de mille écus; mais -il en fut payé tout comptant par la lettre que la belle écrivit au roi; -elle n'y parlait, à ce qu'elle lui dit, que de cette magnificence. Elle -ne voulut point se montrer aux femmes; mais les hommes la virent à -l'ombre de M. l'intendant. Elle s'est embarquée sur l'Allier, pour -trouver la Loire à Nevers, qui doit la mener à Tours, et puis à -Fontevrault, où elle attendra le retour du roi, qui est différé par le -plaisir qu'il prend au métier de la guerre. Je ne sais si on aime cette -préférence. - - - [465] Petite rivière, mais fameuse par le roman de l'_Astrée_. - - [466] Madame de Péquigny. - - - - -168.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vichy, jeudi au soir 11 juin 1676. - -Vous seriez la bien venue, ma fille, de venir me dire qu'à cinq heures -du soir je ne dois pas vous écrire; c'est ma seule joie, c'est ce qui -m'empêche de dormir. Si j'avais envie de faire un doux sommeil, je -n'aurais qu'à prendre des cartes, rien ne m'endort plus sûrement. Si je -veux être éveillée, comme on l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous, à -vous écrire, à causer avec vous des nouvelles de Vichy: voilà le moyen -de m'ôter toute sorte d'assoupissement. J'ai trouvé ce matin à la -fontaine un bon capucin; il m'a humblement saluée; j'ai fait aussi la -révérence de mon côté, car j'honore la livrée qu'il porte. Il a commencé -par me parler de la Provence, de vous, de M. de Roquesante, de m'avoir -vue à Aix, de la douleur que vous aviez eue de ma maladie. Je voudrais -que vous eussiez vu ce que m'est devenu ce bon père, dès le moment qu'il -m'a paru si bien instruit; je crois que vous ne l'avez jamais ni vu ni -remarqué; mais c'est assez de vous savoir nommer. Le médecin que je -tiens ici pour causer avec moi ne pouvait se lasser de voir comme -naturellement je m'étais attachée à ce père. Je l'ai assuré que s'il -allait en Provence, et qu'il vous fît dire qu'il a toujours été avec moi -à Vichy, il serait pour le moins aussi bien reçu. Il m'a paru qu'il -mourait d'envie de partir pour vous aller dire des nouvelles de ma -santé: hors mes mains, elle est parfaite; et je suis assurée que vous -auriez quelque joie de me voir et de m'embrasser en l'état où je suis, -surtout après avoir su dans quel état j'étais auparavant. Nous verrons -si vous continuerez à vous passer de ceux que vous aimez, ou si vous -voudrez bien leur donner la joie de vous voir: c'est où d'Hacqueville et -moi nous vous attendons. - -La bonne Péquigny[467] est survenue à la fontaine: c'est une machine -étrange, elle veut faire tout comme moi, afin de se porter comme moi. -Les médecins d'ici lui disent que oui, et le mien se moque d'eux. Elle -a pourtant bien de l'esprit avec ses folies et ses faiblesses; elle a -dit cinq ou six choses très-plaisantes. C'est la seule personne que -j'aie vue, qui exerce sans contrainte la vertu de libéralité: elle a -deux mille cinq cents louis[468], qu'elle a résolu de laisser dans le -pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle nourrit les pauvres: si -on lui demande une pistole, elle en donne deux; je n'avais fait -qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a vingt-cinq -mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix mille. -Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle doit -être louée d'avoir la volonté avec le pouvoir; car ces deux choses sont -quasi toujours séparées. - - - Vendredi à midi. - -Je viens de la fontaine, c'est-à-dire à neuf heures, et j'ai rendu mes -eaux: ainsi, ma très-aimable belle, ne soyez point fâchée que je fasse -une légère réponse à votre lettre; au nom de Dieu, fiez-vous à moi, et -riez, riez sur ma parole; je ris aussi quand je puis. Je suis un peu -troublée de l'envie d'aller à Grignan, où je n'irai pas. Vous me faites -un plan de cet été et de cet automne, qui me plaît et qui me convient. -Je serais aux noces de M. de la Garde, j'y tiendrais ma place, -j'aiderais à vous venger de Livry; je chanterais: _Le plus sage s'entête -et s'engage sans savoir comment_. Enfin Grignan et tous ses habitants me -tiennent au coeur. Je vous assure que je fais un acte généreux et -très-généreux de m'éloigner de vous. - -Que je vous aime de vous souvenir si à propos de nos _Essais de morale_! -je les estime et les admire. Il est vrai que le _moi_ de M. de la Garde -va se multiplier: tant mieux, tout en est bon. Je le trouve toujours à -mon gré, comme à Paris. Je n'ai point eu de curiosité de questionner sur -le sujet de sa femme[469]. Vous souvient-il de ce que je contais un jour -à Corbinelli, qu'un certain homme épousait une femme? Voilà, me dit-il, -un beau détail. Je m'en suis contentée en cette occasion, persuadée que -si j'avais connu son nom, vous me l'auriez nommée. Vos dames de -Montélimart sont assez bonnes à _moufler_ avec leur carton doré[470]. Je -reviens à ma santé, elle est très-admirable; les eaux et la douche -m'ont extrêmement purgée; et au lieu de m'affaiblir, elles m'ont -fortifiée. Je marche tout comme une autre; je crains de rengraisser, -voilà mon inquiétude; car j'aime à être comme je suis. Mes mains ne se -ferment pas, voilà tout; le chaud fera mon affaire. On veut m'envoyer au -Mont-d'Or, je ne veux pas. Je mange présentement de tout, c'est-à-dire, -je le pourrai, quand je ne prendrai plus les eaux. Je me suis mieux -trouvée de Vichy que personne, et bien des gens pourraient dire: - - Ce bain si chaud, tant de fois éprouvé, - M'a laissé comme il m'a trouvé. - -Pour moi, je mentirais; car il s'en faut si peu que je ne fasse de mes -mains comme les autres, qu'en vérité ce n'est pas la peine de se -plaindre. Passez donc votre été gaiement, ma très-chère; je voudrais -bien vous envoyer pour la noce deux filles et deux garçons qui sont ici, -avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin -_les Bohémiens_ sont fades en comparaison. Je suis sensible à la -parfaite bonne grâce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les -yeux, à force de bien danser? Je vous assure que cette bourrée dansée, -sautée, coulée naturellement, et dans une justesse surprenante, vous -divertirait. Je m'en vais penser à ma lettre pour M. de la Garde. Je -pars demain d'ici; j'irai me purger et me reposer un peu chez Bayard, et -puis à Moulins, et puis m'éloigner toujours de ce que j'aime -passionnément, jusqu'à ce que vous fassiez les pas nécessaires pour -redonner la joie et la santé à mon coeur et à mon corps, qui prennent -beaucoup de part, comme vous savez, à ce qui touche l'un ou l'autre. -Parlez-moi de vos balcons, de votre terrasse, des meubles de ma chambre, -et enfin toujours de vous; ce _vous_ m'est plus cher que mon _moi_, et -cela revient toujours à la même chose. - - - [467] Claire-Charlotte d'Ailly, mère du duc de Chaulnes. - - [468] Le louis valait 10 livres, qui était alors la même somme que 20 - d'aujourd'hui, le marc étant à 26 livres. - - [469] Le mariage dont il s'agissait ne se fit point, quoiqu'il fût - très-avancé. M. de la Garde était cousin de M. de Grignan. - - [470] Trait lancé contre la coiffure des femmes de ce canton. - - - - -169.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Langlar, chez M. l'abbé Bayard, lundi 15 juin 1676. - -J'arrivai ici samedi, comme je vous l'avais mandé. Je me purgeai hier -pour m'acquitter du cérémonial de Vichy, comme vous vous acquittiez -l'autre jour des compliments de province à vos dames de carton. Je me -porte fort bien, le chaud achèvera mes mains; je jouis avec plaisir et -modération de la bride qu'on m'a mise sur le cou; je me promène un peu -tard; je reprends mon heure de me coucher; mon sommeil se raccoutume -avec le matin; je ne suis plus une sotte poule mouillée; je conduis -pourtant toujours ma barque avec sagesse; et si je m'égarais, il n'y -aurait qu'à me crier, _rhumatisme_; c'est un mot qui me ferait bien vite -rentrer dans mon devoir. Plût à Dieu, ma fille, que, par un effet de -magie blanche ou noire, vous puissiez être ici! vous aimeriez -premièrement les solides vertus du maître du logis; la liberté qu'on y -trouve, plus grande qu'à Fresne; et vous admireriez le courage et la -hardiesse qu'il a eus de rendre une affreuse montagne la plus belle, la -plus délicieuse et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis -assurée que vous seriez frappée de cette nouveauté. Si cette montagne -était à Versailles, je ne doute point qu'elle n'eût ses parieurs contre -les violences dont l'art opprime la pauvre nature, dans l'effet court et -violent de toutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font -danser la bourrée d'Auvergne aux faunes d'un bois odoriférant, qui fait -souvenir de vos parfums de Provence; enfin, on y parle de vous, on y -boit à votre santé: ce repos m'a été agréable et nécessaire. - -Je serai mercredi à Moulins, où j'aurai une de vos lettres, sans -préjudice de celle que j'attends après dîner. Il y a dans ce voisinage -des gens plus raisonnables et d'un meilleur air que je n'en ai vu en -nulle autre province; aussi ont-ils vu le monde et ne l'ont pas oublié. -L'abbé Bayard me paraît heureux, et parce qu'il l'est, et parce qu'il -veut l'être. Pour moi, ma chère comtesse, je ne puis l'être sans vous; -mon âme est toujours agitée de crainte, d'espérance, et surtout de voir, -tous les jours, écouler ma vie loin de vous: je ne puis m'accoutumer à -la tristesse de cette pensée; je vois le temps qui court et qui vole, et -je ne sais où vous reprendre. Je veux sortir de cette tristesse par un -souvenir qui me revient d'un homme qui me parlait en Bretagne de -l'avarice d'un certain prêtre: il me disait fort naturellement: «Enfin, -madame, c'est un homme qui mange de la merluche toute sa vie, pour -manger du poisson après sa mort.» Je trouvai cela plaisant, et j'en fais -l'application à toute heure. Les devoirs, les considérations nous font -manger de la merluche toute notre vie, pour manger du poisson après -notre mort. - -Je n'ai plus les mains enflées, mais je ne les ferme pas; et comme j'ai -toujours espéré que le chaud les remettrait, j'avais fondé mon voyage de -Vichy sur cette lessive dont je vous ai parlé; et sur les sueurs de la -douche, pour m'ôter à jamais la crainte du rhumatisme: voilà ce que je -voulais, et ce que j'ai trouvé. Je me sens bien honorée du goût qu'a M. -de Grignan pour mes lettres: je ne les crois jamais bonnes; mais puisque -vous les approuvez, je ne leur en demande pas davantage. Je vous -remercie de l'espérance que vous me donnez de vous voir cet hiver; je -n'ai jamais eu plus d'envie de vous embrasser. J'aime l'abbé de vous -avoir écrit si paternellement; lui, qui souffre avec peine d'être six -semaines sans me voir, ne doit-il pas entrer dans la douleur que j'ai de -passer ma vie sans vous, et dans l'extrême désir que j'ai de vous avoir? - -On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de Vaubrun est -toujours dans son premier désespoir. Je vous écrirai de Moulins. Je ne -fais pas de réponse à la moitié de votre aimable lettre, je n'en ai pas -le temps. - - - - -170.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Briare, mercredi 24 juin 1676. - -Je m'ennuie, ma très-chère, d'être si longtemps sans vous écrire. Je -vous ai écrit deux fois de Moulins; mais il y a déjà bien loin d'ici à -Moulins. Je commence à dater mes lettres de la distance que vous voulez. -Nous partîmes donc lundi de cette bonne ville: nous avons eu des -chaleurs extrêmes. Je suis bien assurée que vous n'avez pas trouvé d'eau -dans votre petite rivière, puisque notre belle Loire est entièrement à -sec en plusieurs endroits. Je ne comprends pas comme auront fait madame -de Montespan et madame de Tarente; elles auront glissé sur le sable. -Nous partons à quatre heures du matin; nous nous reposons longtemps à la -dînée; nous dormons sur la paille et sur les coussins de notre carrosse, -pour éviter les incommodités de l'été. Je suis d'une paresse digne de la -vôtre; par le chaud, je vous tiendrais compagnie à causer sur un lit, -tant que terre nous pourrait porter. J'ai dans la tête la beauté de vos -appartements; vous avez été trop longtemps à me les dépeindre. - -Je crois que sur ce lit vous m'expliqueriez ces ridicules qui viennent -des défauts de l'âme, et dont je me doute à peu près. Je suis toujours -d'accord de mettre au premier rang de ce qui est bon ou mauvais, tout ce -qui vient de ce côté-là: le reste me paraît supportable, et quelquefois -excusable; les sentiments du coeur me paraissent seuls dignes de -considération; c'est en leur faveur que l'on pardonne tout: c'est un -fonds qui nous console et qui nous paye de tout; et ce n'est donc que -par la crainte que ce fonds ne soit altéré, qu'on est blessé de la part -des choses. - - - - -171.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 17 juillet 1676. - -Enfin c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air: son pauvre petit -corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses -cendres au vent; de sorte que nous la respirerons, et que, par la -communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur -empoisonnante, dont nous serons tout étonnés. Elle fut jugée dès hier; -ce matin on lui a lu son arrêt, qui était de faire amende honorable à -Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée, son corps brûlé, les cendres au -vent. On l'a présentée à la question; elle a dit qu'il n'en était pas -besoin, et qu'elle dirait tout: en effet, jusqu'à cinq heures du soir -elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensait. Elle -a empoisonné dix fois de suite son père (elle ne pouvait en venir à -bout), ses frères et plusieurs autres; et toujours l'amour et les -confidences mêlés partout. Elle n'a rien dit contre Penautier. On n'a -pas laissé, après cette confession, de lui donner dès le matin la -question ordinaire et extraordinaire; elle n'en a pas dit davantage: -elle a demandé à parler à M. le procureur général; elle a été une heure -avec lui: on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six -heures on l'a menée nue en chemise, la corde au cou, à Notre-Dame, faire -l'amende honorable; et puis on l'a remise dans le même tombereau, où je -l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et -sa chemise, un docteur auprès d'elle, le bourreau de l'autre côté: en -vérité, cela m'a fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution disent qu'elle -est montée sur l'échafaud avec bien du courage. Pour moi, j'étais sur le -pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars; jamais il ne s'est vu tant de -monde, jamais Paris n'a été si ému ni si attentif; et qu'on demande ce -que bien des gens ont vu, ils n'ont vu, comme moi, qu'une cornette; mais -enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J'en saurai demain -davantage, et cela vous reviendra. - - - - -172.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 22 juillet 1676. - -Encore un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a -vécu, c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le lieu où l'on devait -lui donner la question; et, voyant trois seaux d'eau, elle dit: «C'est -assurément pour me noyer; car, de la taille dont je suis, on ne prétend -pas que je boive tout cela.» Elle écouta son arrêt, dès le matin, sans -frayeur et sans faiblesse; et sur la fin elle fit recommencer, disant -que ce tombereau l'avait frappée d'abord, et qu'elle en avait perdu -l'attention pour le reste. Elle dit à son confesseur, par le chemin, de -faire mettre le bourreau devant elle, _afin_, dit-elle, _de ne point -voir ce coquin de Desgrais qui m'a prise_. Desgrais était à cheval -devant le tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment; elle dit: -«Ah! mon Dieu! je vous en demande pardon; qu'on me laisse donc cette -étrange vue.» Elle monta seule et nu-pieds sur l'échelle et sur -l'échafaud, et fut un quart d'heure _mirodée_, rasée, dressée et -redressée par le bourreau; ce fut un grand murmure et une grande -cruauté. Le lendemain on cherchait ses os, parce que le peuple croyait -qu'elle était sainte. Elle avait, disait-elle, deux confesseurs; l'un -soutenait qu'il fallait tout avouer, et l'autre non; elle riait de cette -diversité, disant: «Je puis faire en conscience ce qu'il me plaira.» Il -lui a plu de ne rien dire du tout. Penautier sortira un peu plus blanc -que de la neige; le public n'est point content, on dit que tout cela est -trouble. Admirez le malheur; cette créature a refusé d'apprendre ce -qu'on voulait, et a dit ce qu'on ne demandait pas: par exemple, elle a -dit que M. Fouquet avait envoyé Glaser, leur apothicaire empoisonneur, -en Italie, pour avoir d'une herbe qui fait du poison: elle a entendu -dire cette belle chose à Sainte-Croix. Voyez quel excès d'accablement, -et quel prétexte pour achever ce pauvre infortuné. Tout cela est bien -suspect. On ajoute encore bien des choses; mais en voilà assez pour -aujourd'hui. - - - - -173.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 29 juillet 1676. - -Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout -le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela -va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il -n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à -table; car à trois heures le roi, la reine, MONSIEUR, MADAME, -MADEMOISELLE, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de -Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin -ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement -du roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est -magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un -lieu à l'autre sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne -la forme, et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan, qui -tient la carte; MONSIEUR, la reine et madame de Soubise; Dangeau et -compagnie; Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis, -il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j'admirais -combien nous sommes sots au jeu auprès de lui[471]. Il ne songe qu'à son -affaire, et gagne où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite -de tout, il n'est point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la -fortune; aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille -écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que -je prenais part à son jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement -et très-commodément. Je saluai le roi, ainsi que vous me l'avez appris; -il me rendit mon salut, comme si j'avais été jeune et belle. La reine me -parla aussi longtemps de ma maladie que si c'eût été une couche. Elle me -dit encore quelques mots de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses -à quoi il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du -chevalier de Grignan, enfin _tutti quanti_. Vous savez ce que c'est que -de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de -Montespan me parla de Bourbon, elle me pria de lui conter Vichy; et -comment je m'en étais trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de -guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien -plat, comme disait la maréchale de la Meilleraie; mais, sérieusement, -c'est une chose surprenante que sa beauté; sa taille n'est pas de la -moitié si grosse qu'elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses -lèvres, en soient moins bien. Elle était tout habillée de point de -France; coiffée de mille boucles; les deux des tempes lui tombent fort -bas sur les joues; des rubans noirs sur sa tête, des perles de la -maréchale de l'Hôpital, embellies de boucles et de pendeloques de -diamants de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons, point de -coiffe: en un mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les -ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la -France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez; et vous ne -sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela -rend la cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il -y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des -courriers, le roi se retire un moment pour lire ses lettres, et puis -revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute, et qui fait un -très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet -honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on n'a point du tout de -peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons ni de marques; les -poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis, les grosses de -mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est cent; -et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui -qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend -pas la poule, on en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à -propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le coeur. Combien -avez-vous de coeurs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai -quatre: il n'en a donc que trois, que quatre; et Dangeau est ravi de -tout ce caquet: il découvre le jeu, il tire ses conséquences, il voit à -qui il a affaire; enfin j'étais fort aise de voir cet excès d'habileté: -vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait -toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures en calèche, le -roi, madame de Montespan, MONSIEUR, madame de Thianges et la bonne -d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme en paradis, ou dans -_la gloire de Niquée_[472]. Vous savez comme ces calèches sont faites; -on ne se regarde point, on est tourné du même côté. La reine était dans -une autre avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé, selon -sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la -musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie; minuit sonne, on -fait _media noche_; voilà comme se passa le samedi. - -De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda -de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la -réponse, combien j'en épargnai, combien on s'en souciait peu, combien je -m'en souciais encore moins, vous reconnaîtriez au naturel l'_iniqua -corte_. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort -que cela continue. Madame de Nevers est fort jolie, fort modeste, fort -naïve; sa beauté fait souvenir de vous; M. de Nevers est toujours le -même, sa femme l'aime de passion. Mademoiselle de Thianges est plus -régulièrement belle que sa soeur, et beaucoup moins charmante. M. du -Maine est incomparable; son esprit étonne, et les choses qu'il dit ne se -peuvent imaginer. Madame de Maintenon, madame de Thianges, _Guelfes_ et -_Gibelins_[473], songez que tout est rassemblé. MADAME me fit mille -honnêtetés, à cause de la bonne princesse de Tarente. Madame de Monaco -était à Paris. - -M. le Prince fut voir l'autre jour madame de la Fayette; ce prince, -_all' cui spada ogni vittoria è certa_[474]. Le moyen de n'être pas -flatté d'une telle estime, et d'autant plus qu'il ne la jette pas à la -tête des dames? Il parle de la guerre, il attend des nouvelles comme les -autres. On tremble un peu de celles d'Allemagne. On dit pourtant que le -Rhin est tellement enflé des neiges qui fondent des montagnes, que les -ennemis sont plus embarrassés que nous. Rambures[475] a été tué par un -de ses soldats, qui déchargeait très-innocemment son mousquet. Le siége -d'Aire continue; nous y avons perdu quelques lieutenants aux gardes et -quelques soldats. L'armée de Schomberg est en pleine sûreté. Madame de -Schomberg s'est remise à m'aimer; le baron en profite par les caresses -excessives de son général. _Le petit glorieux_ n'a pas plus d'affaires -que les autres; il pourra s'ennuyer; mais s'il a besoin d'une contusion, -il faudra qu'il se la fasse lui-même: Dieu les conserve dans cette -oisiveté! Voilà, ma très-chère, d'épouvantables détails: ou ils vous -ennuieront beaucoup, ou ils vous amuseront; ils ne peuvent point être -indifférents. Je souhaite que vous soyez dans cette humeur où vous me -dites quelquefois: «Mais vous ne voulez pas me parler; mais j'admire ma -mère, qui aimerait mieux mourir que de me dire un seul mot.» Oh! si vous -n'êtes pas contente, ce n'est pas ma faute; non plus que la vôtre, si je -ne l'ai pas été de la mort de Ruyter. Il y a des endroits dans vos -lettres qui sont divins. Vous me parlez très-bien du mariage[476], il -n'y a rien de mieux; le jugement domine, mais c'est un peu tard. -Conservez-moi dans les bonnes grâces de M. de la Garde, et toujours des -amitiés pour moi à M. de Grignan. La justesse de nos pensées sur votre -départ renouvelle notre amitié. - -Vous trouvez que ma plume est toujours taillée pour dire des merveilles -du grand-maître[477], je ne le nie pas absolument: il est vrai que je -croyais m'être moquée de lui, en vous disant l'envie qu'il a de -parvenir, et comme il veut être maréchal de France _à la rigueur_, comme -du temps passé; mais c'est que vous m'en voulez sur ce sujet: le monde -est bien injuste. - -Il l'a bien été aussi pour la Brinvilliers; jamais tant de crimes n'ont -été traités si doucement: elle n'a pas eu la question, on avait si peur -qu'elle ne parlât, qu'on lui faisait entrevoir une grâce, et si bien -entrevoir, qu'elle ne croyait point mourir; elle dit en montant sur -l'échafaud: _C'est donc tout de bon?_ Enfin elle est au vent, et son -confesseur dit que c'est une sainte. M. le premier président (_de -Lamoignon_) avait choisi ce docteur[478] comme une merveille; il fut -trompé par les intéressés, c'était celui qu'on voulait qu'il prît. -N'avez-vous point vu ces gens qui font des tours de cartes? ils les -mêlent fort longtemps, et vous disent d'en prendre une telle qu'il vous -plaira, et qu'ils ne s'en soucient pas; vous la prenez, vous croyez -l'avoir prise, et c'est justement celle qu'ils veulent: à l'application, -elle est juste. Le maréchal de Villeroi disait l'autre jour: _Penautier -sera ruiné de cette affaire-ci_; le maréchal de Gramont répondit: _Il -faudra qu'il supprime sa table_[479]: voilà bien des épigrammes. Je -suppose que vous savez qu'on croit qu'il y a cent mille écus répandus -pour faciliter toutes choses: l'innocence ne fait guère de telles -profusions. On ne peut écrire tout ce qu'on sait; ce sera pour une -soirée. Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette -horrible femme. Je crois que vous avez contentement; car il n'est pas -possible qu'elle soit en paradis; sa vilaine âme doit être séparée des -autres. Assassiner est le plus sûr; nous sommes de votre avis; c'est une -bagatelle en comparaison d'être huit mois à tuer son père, et à recevoir -toutes ses caresses et toutes ses douceurs, à quoi elle ne répondait -qu'en doublant toujours la dose. - -Contez à M. l'archevêque (_d'Arles_) ce que m'a fait dire M. le premier -président pour ma santé. J'ai fait voir mes mains et quasi mes genoux à -Langeron, afin qu'il vous en rende compte. J'ai d'une manière de pommade -qui me guérira, à ce qu'on m'assure; je n'aurai point la cruauté de me -plonger dans le sang d'un boeuf, que la canicule ne soit passée. C'est -vous, ma fille, qui me guérirez de tous mes maux. Si M. de Grignan -pouvait comprendre le plaisir qu'il me fait d'approuver votre voyage, il -serait consolé par avance de six semaines qu'il sera sans vous. - -Madame de la Fayette n'est point mal avec madame de Schomberg. Cette -dernière me fait des merveilles, et son mari à mon fils. Madame de -Villars songe tout de bon à s'en aller en Savoie; elle vous trouvera en -chemin. Corbinelli vous adore, il n'en faut rien rabattre; il a toujours -des soins de moi admirables. Le _Bien bon_ vous prie de ne pas douter de -la joie qu'il aura de vous voir; il est persuadé que ce remède m'est -nécessaire, et vous savez l'amitié qu'il a pour moi. Livry me revient -souvent dans la tête, et je dis que je commence à étouffer, afin qu'on -approuve mon voyage. Adieu, ma très-aimable et très-aimée; vous me priez -de vous aimer; ah! vraiment je le veux bien: il ne sera pas dit que je -vous refuse quelque chose. - - - [471] Dans l'éloge de Dangeau, Fontenelle s'arrête sur sa singulière - supériorité dans l'art des jeux. Il faisait les combinaisons les plus - savantes sans laisser apercevoir la moindre application. C'est lui qui - a fourni à la Bruyère le caractère de Pamphile. - - [472] Princesse du roman des Amadis. - - [473] Deux fameuses factions florentines, nées dans le XIIe siècle, - dont l'une tenait le parti des papes, et l'autre celui des empereurs. - - [474] Vers du Tasse. - - [475] Louis-Alexandre, marquis de Rambures, dernier rejeton de cette - famille. - - [476] De M. de Lagarde. - - [477] Henri de Daillon, comte, puis créé duc du Lude. - - [478] M. Pirot, docteur en Sorbonne. - - [479] Penautier, intendant des états du Languedoc, compromis dans - l'affaire de la Brinvilliers; il fut acquitté, et reprit l'exercice de - tous ses emplois. - - - - -174.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 5 août 1676. - -Je veux commencer aujourd'hui par ma santé; je me porte très-bien, ma -chère enfant. J'ai vu le bon homme de Lorme à son retour de Maisons; il -m'a grondée de n'avoir pas été à Bourbon: mais c'est une radoterie; car -il avoue que, pour boire, Vichy est aussi bon: mais c'est pour suer, -dit-il, et j'ai sué jusqu'à l'excès: ainsi je n'ai pas changé d'avis sur -le choix que j'ai fait. - -Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux, qui s'est -trouvé le premier partout; mais il dénigre fort les assiégés, qui ont -laissé prendre en une nuit le chemin couvert, la contrescarpe, passer le -fossé plein d'eau, et prendre les dehors du plus bel ouvrage à corne -qu'on puisse voir, et qui enfin se sont rendus le dernier jour du mois, -sans que personne ait combattu. Ils ont été tellement épouvantés de -notre canon, que les nerfs du dos qui servent à se tourner, et ceux qui -font remuer les jambes pour s'enfuir, n'ont pu être arrêtés par la -volonté d'acquérir de la gloire; et voilà ce qui fait que nous prenons -des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout l'honneur; il a un plein -pouvoir, et fait avancer et reculer les armées, comme il le trouve à -propos. Pendant que tout cela se passait, il y avait une illumination à -Versailles, qui annonçait la victoire: ce fut samedi, quoiqu'on eût dit -le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras; sûrement le bonheur -du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur de le servir, -remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté -présentement du côté de la guerre. - -Quand vous lirez l'_Histoire des vizirs_, je vous conseille de ne pas -demeurer à _ces têtes coupées_ sur la table; ne quittez point le livre à -cet endroit, allez jusqu'au fils; et si vous trouvez un plus honnête -homme parmi ceux qui sont baptisés, vous vous en prendrez à moi: pour -l'épître dédicatoire, j'avoue qu'elle devrait être à la femme. - -Voici une petite histoire que vous pouvez croire, comme si vous l'aviez -entendue. Le roi disait un de ces matins: «En vérité, je crois que nous -ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je n'en serai pas moins -roi de France.» M. de Montausier, - - Qui pour le pape ne dirait - Une chose qu'il ne croirait, - -lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de -France, quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, -et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien -passés.» Chacun se mit à serrer les lèvres; et le Roi dit de très-bonne -grâce: «Je vous entends bien, M. de Montausier; c'est-à-dire que vous -croyez que mes affaires vont mal: mais je trouve très-bon ce que vous -dites; car je sais quel coeur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai, -et je trouve que tous les deux firent parfaitement bien leur personnage. - - - - -175.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, vendredi 28 août 1676. - -J'en demande pardon à ma chère patrie, mais je voudrais bien que M. de -Schomberg ne trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa -manière tout opposée à M. de Luxembourg me font craindre aussi un -procédé tout différent. Je viens d'écrire un billet à madame de -Schomberg[480], pour en apprendre des nouvelles. C'est un mérite que -j'ai apprivoisé il y a longtemps; mais je m'en trouve encore mieux -depuis qu'elle est notre générale. Elle aime Corbinelli de passion: -jamais son bon esprit ne s'était tourné du côté d'aucune sorte de -science; de sorte que cette nouveauté qu'elle trouve dans son commerce -lui donne aussi un plaisir tout extraordinaire dans sa conversation. On -dit que madame de Coulanges viendra demain ici avec lui; et j'en aurai -bien de la joie, puisque c'est à leur goût que je devrai leur visite. -J'ai écrit à d'Hacqueville pour ce que je voulais savoir de M. de -Pomponne, et encore pour une vingtième sollicitation à ce petit -bredouilleur de Parère. Je suis assurée qu'il vous écrira toutes les -mêmes réponses qu'il me doit faire, et vous dira aussi comme, malgré le -bruit qui courait, M. de Mende a accepté Alby. - -Au reste, je lis les figures de la sainte-Écriture[481], qui prennent -l'affaire dès Adam. J'ai commencé par cette création du monde que vous -aimez tant; cela conduit jusqu'après la mort de Notre-Seigneur: c'est -une belle suite, on y voit tout, quoiqu'en abrégé; le style en est fort -beau, et vient de bon lieu: il y a des réflexions des Pères fort bien -mêlées; cette lecture est fort attachante. Pour moi, je passe bien plus -loin que les jésuites; et voyant les reproches d'ingratitude, les -punitions horribles dont Dieu afflige son peuple, je suis persuadée que -nous avons notre liberté tout entière; que par conséquent nous sommes -très-coupables, et méritons fort bien le feu et l'eau, dont Dieu se sert -quand il lui plaît. Les jésuites n'en disent pas encore assez, et les -autres donnent sujet de murmurer contre la justice de Dieu, quand ils -affaiblissent tant notre liberté. Voilà le profit que je fais de mes -lectures. Je crois que mon confesseur m'ordonnera la philosophie de -Descartes. - -Je crois que madame de Rochebonne est avec vous, et je m'en vais -l'embrasser. Est-elle bien aise dans sa maison paternelle? Tout le -chapitre[482] lui rend-il bien ses devoirs? A-t-elle bien de la joie de -voir ses neveux? Et Pauline[483]: est-il vrai qu'on l'appelle -mademoiselle de _Mazargues_[484]? Je serais fâchée de manquer au respect -que je lui dois. Et le petit de huit mois veut-il vivre cent ans? Je -suis si souvent à Grignan, qu'il me semble que vous me devriez voir -parmi vous tous. Ce serait une belle chose de se trouver tout d'un coup -aux lieux qui sont présents à la pensée. Voilà mon joli médecin -(_Amonio_) qui me trouve en fort bonne santé, tout glorieux de ce que je -lui ai obéi deux ou trois jours. Il fait un temps frais, qui pourrait -bien nous déterminer à prendre de la poudre de mon bon homme: je vous le -manderai mercredi. J'espère que ceux qui sont à Paris vous auront mandé -des nouvelles; je n'en sais aucune, comme vous voyez; ma lettre sent la -solitude de cette forêt; mais dans cette solitude vous êtes parfaitement -aimée. - - - [480] Susanne d'Aumale d'Harcourt. - - [481] L'_Histoire du Vieux et du Nouveau Testament_, etc., par le - sieur de Royaumont (_le Maistre de Sacy_). - - [482] La collégiale de Grignan. - - [483] Pauline Adhémar de Monteil de Grignan, petite-fille de madame de - Sévigné, elle était alors âgée d'environ trois ans. - - [484] Terre qui appartenait à la maison de Grignan. - - - - -176.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, vendredi 18 septembre 1676. - -La pauvre madame de Coulanges a une grosse fièvre avec des -redoublements; le frisson lui prit à Versailles, c'est demain le -quatrième jour; elle a été saignée, et si cela dure, elle est d'une -considération et dans un lieu qui ne permettent pas qu'on lui laisse une -goutte de sang. Sa petite poitrine est fort offensée de cette fièvre, et -moi encore plus; je ne puis songer à tout ce qu'elle m'a mandé sur la -douleur qu'elle a de ne point revenir ici, sans en être fort touchée. Je -m'en vais demain la voir, car il faut que je sois ici dimanche pour -commencer ma vendange. Vous allez être bien contente, ma fille, par le -temps que je vais donner à l'espérance de guérir mes mains. Corbinelli -m'a renvoyé la lettre que vous lui écrivez; vraiment, c'est la plus -agréable chose qu'on puisse voir: je la veux montrer à mon père le -Bossu[485], c'est mon Malebranche[486]; il sera ravi de voir votre -esprit dans cette lettre; il vous répondra s'il le peut; car quand il ne -trouve point de raisons, il ne met point de paroles à la place. Je suis -assurée que vous aimeriez la naïveté et la clarté de son esprit; il est -neveu de ce M. de la Lane[487] qui avait une si belle femme: le cardinal -de Retz vous a parlé vingt fois de sa divine beauté. Il est neveu de ce -grand abbé de la Lane[488], janséniste: toute sa race a de l'esprit, et -lui plus que tous; enfin il est cousin de ce petit la Lane qui danse. -Voyez un peu où je me suis engagée; cela était bien nécessaire! - -Le feuillet de politique à Corbinelli est excellent; pour celui-là, il -s'entend tout seul; je ne le consulterai à personne. Le maréchal de -Schomberg a donné sur l'arrière-garde des ennemis; il aurait tout -défait, s'il les avait suivis avec plus de troupes; quarante dragons -plus braves que des héros y ont péri; un d'Aigremont tué sur la place; -le fils de Bussy, qui voulait aller par delà paradis, prisonnier; le -comte de Vaux toujours des premiers; mais le reste de l'armée était dans -l'inaction, et cinq cents chevaux firent tout ce vacarme. On dit que -c'est dommage que le détachement n'ait pas été plus fort: je trouve à -tout moment que le plus juste s'abuse. Le _Bien bon_ même a trouvé -quelquefois de l'erreur dans son calcul: il vous embrasse de tout son -coeur; et moi par delà tout ce que je puis vous en dire; je pense mille -fois le jour à la joie que j'aurai de vous avoir, ma très-chère: croyez -que de tous ces coeurs où vous régnez si bien, il n'y en a point où vous -soyez plus souveraine que dans le mien. - - - [485] Chanoine de Sainte-Geneviève, auteur d'un traité sur le poëme - épique. - - [486] Nicolas Malebranche, prêtre de l'Oratoire, auteur de la - _Recherche de la vérité_ et de plusieurs ouvrages très-estimés. - - [487] Pierre de la Lane, mort vers 1661, avait épousé Marie Gastelle - des Roches, dont la beauté a été célébrée par Ménage et Chapelain. - - [488] Noël de la Lane, abbé de Notre-Dame de Valcroissant, docteur de - Sorbonne. - - - - -177.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 25 septembre 1676, chez mad. de Coulanges. - -En vérité, ma fille, voici une pauvre petite femme bien malade; c'est le -onzième de son mal qui lui prit à Châville en revenant de Versailles. -Madame le Tellier fut frappée en même temps qu'elle, et revint en -diligence à Paris, où elle reçut hier le viatique. _Beau jeu_ (_la -demoiselle de madame de Coulanges_) fut frappée du même trait; elle a -toujours suivi sa maîtresse; pas un remède n'a été ordonné dans la -chambre, qui ne l'ait été dans la garde-robe; un lavement, un lavement; -une saignée, une saignée; Notre-Seigneur, Notre-Seigneur; tous les -redoublements, tous les délires, tout était pareil: mais Dieu veuille -que cette communauté se sépare. On vient de donner l'extrême-onction à -_Beaujeu_, et elle ne passera pas la nuit. Nous craignons demain le -redoublement de madame de Coulanges, parce que c'est celui qui figure -avec celui qui emporte cette pauvre fille. En vérité, c'est une terrible -maladie; mais ayant vu de quelle façon les médecins font saigner -rudement une pauvre personne, et sachant que je n'ai point de veines, je -déclarai hier au premier président de la cour des aides, qui me vint -voir, que si je suis jamais en danger de mourir, je le prierai de -m'amener M. Sanguin dès le commencement; j'y suis très-résolue. Il n'y -a qu'à voir ces messieurs pour ne vouloir jamais les mettre en -possession de son corps: c'est de l'arrière-main qu'ils ont tué -_Beaujeu_. J'ai pensé vingt fois à Molière depuis que je vois tout ceci. -J'espère cependant que cette pauvre femme échappera, malgré tous leurs -mauvais traitements: elle est assez tranquille, et dans un repos qui lui -donnera la force de soutenir le redoublement de cette nuit. - -J'ai vu madame de Saint-Géran, elle n'est nullement déconfortée[489]; sa -maison sera toujours un réduit cet hiver: M. de Grignan y passera ses -soirées amoureusement. Elle s'en va à Versailles comme les autres; je -vous assure qu'elle prétend jouir de ses épargnes, et vivre sur sa -réputation acquise; de longtemps elle n'aura épuisé ce fonds. Elle vous -fait mille amitiés; elle est engraissée, elle est fort bien. Je vous -conjure, ma fille, de faire encore mes excuses au grand Roquesante, si -je ne lui fais pas réponse. Vous me mandez des merveilles de son amitié; -je n'en suis nullement surprise, connaissant son coeur comme je fais; il -mérite, par bien des raisons, la distinction et l'amitié que vous avez -pour lui. Je me porte fort bien; je suis ravie de n'avoir point -vendangé; je ferai les autres remèdes; et quand cette pauvre petite -femme sera mieux, j'irai encore me reposer quelques jours à Livry. -Brancas est arrivé cette nuit à pied, à cheval, en charrette; il est -pâmé au pied du lit de cette pauvre malade: nulle amitié ne paraît -devant la sienne. Celle que j'ai pour vous ne me paraît pas petite. - -J'ai trouvé à Paris une affaire répandue partout, qui vous paraîtra fort -ridicule: bien des gens vous l'apprendront; mais il me semble que vous -voyez plus clair dans mes lettres. Il y avait à la cour une manière -d'agent du roi de Pologne[490] qui marchandait toutes les plus belles -terres pour son maître. Enfin, il s'était arrêté à celle de Rieux en -Bretagne, dont il avait signé le contrat à cinq cent mille livres. Cet -agent a demandé qu'on fît de cette terre un duché, le nom en blanc. Il y -a fait mettre les plus beaux droits, mâles et femelles, et tout ce qu'il -vous plaira. Le roi, et tout le monde, croyait que c'était ou pour M. -d'Arquien, ou pour le marquis de Béthune[491]. Cet agent a donné au roi -une lettre du roi de Pologne, qui lui nomme, devinez qui? Brisacier, -fils du maître des comptes; il s'élevait par un train excessif et des -dépenses ridicules: on croyait simplement qu'il fût fou, cela n'est pas -bien rare. Il s'est trouvé que le roi de Pologne, par je ne sais quelle -intrigue, assure que Brisacier est originaire de Pologne, en sorte que -voilà son nom allongé d'un _Ski_, et lui Polonais. Le roi de Pologne -ajoute que Brisacier est son parent, et qu'étant autrefois en France, il -avait voulu épouser sa soeur. Il a envoyé une clef d'or à sa mère, comme -dame d'honneur de la reine. La médisance, pour se divertir, disait que -le roi de Pologne, pour se divertir aussi, avait eu quelques légères -dispositions à ne pas haïr la mère, et que ce petit garçon était son -fils; mais cela n'est point; la chimère est toute fondée sur sa bonne -maison de Pologne. Cependant le petit agent a divulgué cette affaire, la -croyant faite; et dès que le roi a su le vrai de l'aventure, il a traité -cet agent de fou et d'insolent, et l'a chassé de Paris, disant que, sans -la considération du roi de Pologne, il l'aurait fait mettre en prison. -Sa Majesté a écrit au roi de Pologne, et s'est plainte fraternellement -de la profanation qu'il a voulu faire de la principale dignité du -royaume; mais le roi regarde toute la protection que le roi de Pologne a -accordée à un si mince sujet comme une surprise qu'on lui a faite, et -révoque même en doute le pouvoir de son agent. Il laisse à la plume de -M. de Pomponne toute la liberté de s'étendre sur un si beau sujet. On -dit que ce petit agent s'est évadé: ainsi cette affaire va dormir -jusqu'au retour du courrier. - - - [489] Du départ de madame de Villars, ambassadrice en Savoie. - - [490] Jean Sobieski. - - [491] François Gaston, dont la femme (Marie-Louise de la Grange - d'Arquien) était soeur de la reine de Pologne. - - - - -178.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, mercredi 7 octobre 1676. - -Je vous écris un peu _à l'avance_, comme on dit en Provence, pour vous -dire que je revins ici dimanche, afin d'achever le beau temps et de me -reposer. Je m'y trouve très-bien, et j'y fais une vie solitaire qui ne -me déplaît pas, quand c'est pour peu de temps. Je vais aussi faire -quelques petits remèdes à mes mains, purement pour l'amour de vous, car -je n'ai pas beaucoup de foi; et c'est toujours dans cette vue de vous -plaire que je me conserve, étant très-persuadée que l'heure de ma mort -ne peut ni avancer ni reculer; mais je suis les conduites ordinaires de -la bonne petite prudence humaine, croyant même que c'est par elle qu'on -arrive aux ordres de la Providence. Ainsi, ma fille, je ne négligerai -rien, puisque tout me paraît comme une obéissance nécessaire. Voilà qui -est bien sérieux; mais voici la suite de mon séjour à Paris de près de -quinze jours: vous savez ce que je fis le vendredi, et comme j'allai -chez M. de Pomponne. Nous avons trouvé, M. d'Hacqueville et moi, que -vous devez être contents du règlement, puisque enfin le roi veut que le -lieutenant soit traité comme le gouverneur; et qu'on se trouve à -l'ouverture de l'assemblée comme on a fait par le passé: voilà une -grande affaire. Le samedi, M. et madame de Pomponne, madame de Vins, -d'Hacqueville et l'abbé de Feuquières, vinrent me prendre pour aller -nous promener à Conflans. Il faisait très-beau. Nous trouvâmes cette -maison cent fois plus belle que du temps de M. de Richelieu. Il y a six -fontaines admirables, dont la machine tire l'eau de la rivière, et ne -finira que lorsqu'il n'y aura pas une goutte d'eau. On pense avec -plaisir à cette eau naturelle, et pour boire, et pour se baigner quand -on veut. M. de Pomponne était très-gai; nous causâmes et nous rîmes -extrêmement. Avec sa sagesse, il trouvait partout un air de -_cathédrale_[492] qui nous réjouissait beaucoup. Cette petite partie -nous fit plaisir à tous; vous n'y fûtes point oubliée. - -La vision de la _bonne femme_ passe à vue d'oeil, mais c'est sans croire -qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à _Quanto_. Pour -le voyage de M. de Marsillac, gardez-vous bien d'y entendre aucune -finesse; il a été fort court. M. de Marsillac est aussi bien que jamais -auprès du roi: il ne s'est ni amusé, ni détourné: il avait Gourville, -qui n'a pas souvent du temps à donner: il le promenait par toutes ses -terres, comme un fleuve qui apporte la graisse et la fertilité. Quant à -M. de la Rochefoucauld, il allait, comme un enfant, revoir Verteuil et -les lieux où il a chassé avec tant de plaisir; je ne dis pas où il a été -amoureux, car je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il l'ait -jamais été. Il revient plus doucement que son fils, et passe en Touraine -chez madame de Valentiné et chez l'abbé d'Effiat. Il a été dans une -extrême peine de madame de Coulanges, qui revient assurément de la plus -grande maladie qu'on puisse avoir: la fièvre ni les redoublements ne -l'ont point encore quittée; mais parce que toute la violence et la -rêverie en sont dehors, elle se peut vanter d'être dans le bon chemin de -la convalescence. - -Je disais l'autre jour à madame de Coulanges que _Beaujeu_ avait eu sur -elle l'extrême-onction, et qu'on lui avait crié: _Jesus Maria_; elle me -répondit avec une voix de l'autre monde: _Hé, que ne me le criait-on? je -le méritais autant qu'elle_. Que dites-vous de cette ambition? Écrivez -au petit Coulanges, il a été digne de compassion; il perdait tout en -perdant sa femme. Ce fut une chose fort touchante quand elle fit écrire -à M. du Gué[493] pour lui recommander M. de Coulanges, et cela par -conscience et par justice, reconnaissant de l'avoir ruiné, et demandant -à M. et à Mme du Gué cette marque de leur amitié comme la dernière: -elle leur demandait pardon, et leur bénédiction en même temps. Je vous -assure que ce fut une scène fort triste. Vous écrirez donc à ce pauvre -petit homme, qui est parfaitement content de mon amitié: en vérité, -c'est dans ces occasions qu'il faut la témoigner. - -Votre petit Allemand paraît extrêmement adroit au bon abbé; il est beau -comme un ange, et doux et honnête comme une pucelle. Il va répéter son -allemand chez M. de Strasbourg[494]. Je l'ai fort exhorté à se rendre -digne: mais je vous défie de deviner son nom; quoi que vous puissiez -dire, je vous dirai toujours, c'est autrement; c'est qu'il s'appelle -_Autrement_. N'est ce pas là un nom bien propre à ouvrir l'esprit à des -pointilleries continuelles? Je lui apprends à nouer des rubans: en un -mot, je crois que vous vous en trouverez fort bien. - -Madame Cornuel était l'autre jour chez Berryer[495], dont elle était -maltraitée; elle attendait à lui parler dans une antichambre qui était -pleine de laquais. Il vint une espèce d'honnête homme qui lui dit -qu'elle était mal dans ce lieu-là. _Hélas!_ dit-elle, _j'y suis fort -bien; je ne les crains point tant qu'ils sont laquais_. Voilà ce qui a -fait éclater de rire M. de Pomponne, de ces rires que vous connaissez; -je crois que vous le trouverez fort plaisant aussi. - -M. le cardinal m'écrit, du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure -qu'il n'a aucun scrupule. Vous savez comme il a évité le sacrilége du -faux serment; les autres y doivent trouver un grand goût, puisqu'il -n'est pas même nécessaire. Il me mande que le pape est encore plus -saint d'effet que de nom; qu'il vous a écrit de Lyon en passant, et -qu'il ne vous verra point en repassant, par la même raison des galères, -dont il est très-fâché; de sorte qu'il se retrouvera dans peu de jours -chez lui, comme si de rien n'était. Ce voyage lui a fait bien de -l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu'il a donné. -On croit même que, par le bon choix du souverain pontife, il a remis -dans le conclave le Saint-Esprit, qui en était exilé depuis tant -d'années. Après cet exemple, il n'y a point d'exilé qui ne doive -espérer. - -Vous voilà donc dans la solitude; c'est présentement que vous devez -craindre les esprits: je m'en vais parier que vous n'êtes plus que cent -personnes dans votre château. Je suis persuadée de toute l'_aimabilité_ -de la belle Rochebonne; mais la constance de Corbinelli est abîmée dans -tant de philosophie, et il est si terriblement attaché à la justesse des -raisonnements, que je ne vous réponds plus de lui. Il dit que le père le -Bossu ne répond pas bien à vos questions; qu'il aurait tort de vouloir -vous instruire, que vous en savez plus qu'eux tous: vous nous en -manderez votre avis. - -Je vous ai mandé l'histoire de Brisacier; on n'en peut rien dire jusqu'à -ce que le courrier de Pologne soit revenu. Il est cependant hors de -Paris et de la cour: il assiége la ville, et demeure chez ses amis aux -environs: il était l'autre jour à Clichy: madame du Plessis le vint voir -de Fresne, pour faire les lamentations de la rupture de son marché. -Brisacier lui dit qu'assurément il n'était point rompu, et qu'on -verrait, au retour du courrier, s'il était aussi fou qu'on disait. S'il -est protégé de la reine de Pologne, ou du roi, nous en jugerons comme -vous faites. - -M. de Bussy est arrivé comme j'écrivais cette lettre; je lui ai fait -voir votre souvenir. Il vous dira lui-même combien il en est content. Il -m'a lu des mémoires les plus agréables du monde: ils ne seront pas -imprimés[496], quoiqu'ils le méritassent bien mieux que beaucoup -d'autres choses. - -On vient de nous dire que Brisacier et sa mère, qui étaient ici près à -Gagny, ont été enlevés; ce serait un mauvais préjugé pour le duché. -Cette nouvelle est un peu crue: comme elle est présentement à Paris, -d'Hacqueville ne manquera pas de vous l'apprendre. Je vous embrasse -mille fois, ma très-chère, avec une tendresse fort au-dessus de ce que -je vous en pourrais dire. - - - [492] La maison dont il s'agit appartenait aux archevêques de Paris. - - [493] Père de madame de Coulanges, intendant de Lyon. - - [494] François Égon, cardinal de Furstemberg, évêque de Strasbourg. - - [495] Louis Berryer, procureur syndic perpétuel des secrétaires du - roi. Il devait sa fortune à la protection de Colbert, dont il s'était - fait la créature; il avait été sergent au Mans, et l'on prétendait - même qu'il avait commencé par être marqueur du jeu de paume. - - [496] La marquise de Coligny les fit imprimer après la mort de son - père. - - - - -179.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, mercredi 28 octobre 1676. - -On ne peut jamais être plus étonnée que je le suis, de vous voir écrire -que le mariage de M. de la Garde est rompu. Il est rompu! eh! bon Dieu! -n'avez-vous point entendu le cri que j'ai fait? Toute la forêt l'a -répété, et je suis trop heureuse d'être en un lieu où je n'aie de -témoins de ce premier étonnement que les échos. Je saurai bien prendre -dans la ville tous les tons d'une amie, et même je n'y aurai pas de -peine. J'approuvais son choix, par la grande estime que j'ai pour lui; -et par la même raison, je change comme lui. Plût à Dieu qu'il fût -disposé à revenir avec vous! vraiment ce serait bien là un conducteur -comme je le voudrais. - -Je suis étonnée que l'assemblée ne soit point encore commencée. M. de -Pomponne croyait que ce dût être le 15 de ce mois. Vous passerez donc -encore la Toussaint à Grignan; mais après cela, ma très-chère, ne -penserez-vous point à partir? Je vous ai dit tant de choses là-dessus, -et vous savez si bien ce que je pense, que je ne dois plus rien vous -dire. Le _frater_ est toujours ici, attendant les attestations qui lui -feront avoir son congé. Il clopine, il fait des remèdes; et quoiqu'on -nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne discipline, nous -vivons en paix, dans l'espérance que nous ne serons point pendus. Nous -causons et nous lisons: le compère, qui sent que je suis ici pour -l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et n'oublie rien pour -me divertir; il y réussit à merveilles; nous parlons souvent de vous -avec tendresse. - - _Monsieur de Sévigné._ - - La fille du seigneur _Alcantor_ n'épousera donc point le seigneur - _Sganarelle_, qui n'a que cinquante-cinq ou cinquante-six ans[497]: - j'en suis fâché, tout était dit, tous les frais étaient faits. Je - crois que la difficulté de la consommation a été le plus grand - obstacle; le chevalier _de la Gloire_[498] ne s'en trouvera pas plus - mal; cela me console. Ma mère est ici pour l'amour de moi; je suis un - pauvre criminel, que l'on menace tous les jours de la Bastille ou - d'être cassé. J'espère pourtant que tout s'apaisera, par le retour - prochain de toutes les troupes. L'état où je suis pourrait tout seul - produire cet effet; mais ce n'est plus la mode. Je fais donc tout ce - que je puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et d'avoir - quitté Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand je lui parle - là-dessus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle - pendant sa maladie; et, à ce que je puis juger par ses discours, elle - est fort fâchée que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je - n'aie pas la fièvre continue, afin de pouvoir me témoigner toute la - tendresse et toute l'étendue de sa reconnaissance. Elle serait tout à - fait contente, si elle m'avait seulement vu en état de me faire - confesser; mais, par malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut - qu'elle se réduise à me voir clopiner, comme clopinait jadis M. de la - Rochefoucauld, qui va présentement comme un Basque. Nous espérons vous - voir bientôt; ne nous trompez pas, et ne faites point l'impertinente: - on dit que vous l'êtes beaucoup sur ce chapitre. Adieu, ma belle - petite soeur, je vous embrasse mille fois du meilleur de mon coeur. - - -_Madame de Sévigné._ - -Vous pouvez compter que vous aurez votre pension; j'irai la semaine qui -vient à Versailles, pour parler à M. Colbert avec le grand -d'Hacqueville: il nous la donna si vite pour vous faire partir; ne -voudra-t-il point en faire autant pour vous faire revenir? Adieu, ma -très-chère et très-parfaitement aimée; j'embrasse tout ce qui est auprès -de vous. Dieu sait si je souhaite de vous voir: cependant je vous avoue -que je ne veux point que ce soit contre votre gré, ni avec tout le -chagrin que je crois voir dans vos lettres: il faut que vous partagiez -cette joie, si vous voulez que la mienne soit entière. - - - [497] _Voyez_ la scène II du _Mariage forcé_, comédie de Molière. - - [498] Le chevalier de Grignan. - - - - -180.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, mercredi 4 novembre 1676. - -C'est une grande vérité, ma fille, que l'incertitude ôte la liberté. Si -vous étiez contrainte, vous prendriez votre parti, vous ne seriez point -suspendue comme le tombeau de Mahomet[499], l'une des pierres d'aimant -aurait emporté l'autre; vous ne seriez plus _dragonnée_, qui est un état -violent. La voix qui vous crie, en passant la Durance: _Ah! ma mère! ah! -ma mère!_ se ferait entendre dès Grignan; ou celle qui conseille de la -quitter ne vous troublerait point à Briare: ainsi je conclus qu'il n'y a -rien de si opposé à la liberté que l'indifférence et l'indétermination. -Mais le sage la Garde, qui a repris toute sa sagesse, a-t-il perdu aussi -son libre arbitre? Ne sait-il plus conseiller? ne sait-il point décider? -Pour moi, vous avez vu que je décide comme un concile; mais la Garde, -qui revient à Paris, ne saurait-il placer son voyage utilement pour -nous? - -Si vous venez, ce n'est pas mal dire de descendre à Sully: la petite -duchesse vous enverra sûrement jusqu'à Nemours, où certainement vous -trouverez des amis, et le lendemain encore des amis; ainsi en relais -d'amis vous vous trouverez dans votre chambre. On vous aurait un peu -mieux reçue la dernière fois; mais votre lettre arriva si tard, que vous -surprîtes tout le monde, et vous pensâtes même ne me pas trouver, qui -eût été une belle chose; nous ne tomberions pas dans le même -inconvénient. Il faut que je me loue du chevalier (_de Grignan_); il -arriva vendredi au soir à Paris, il vint samedi dîner ici; cela n'est il -pas joli? Je l'embrassai de fort bon coeur; nous dîmes ce que nous -pensions touchant vos incertitudes. Je m'en vais faire un tour à Paris. -Je veux voir M. de Louvois sur votre frère, qui est toujours ici sans -congé; cela m'inquiète. Je veux voir aussi M. Colbert pour votre -pension: je n'ai que ces deux petites visites à faire. Je crois que -j'irai jusqu'à Versailles; je vous en rendrai compte. Il fait cependant -ici le plus beau temps du monde; la campagne n'est point encore -affreuse; les chasseurs ont été favorisés de saint Hubert. - -Nous lisons toujours saint Augustin avec transport: il y a quelque chose -de si noble et de si grand dans ses pensées, que tout le mal qui peut -arriver de sa doctrine, aux esprits mal faits, est bien moindre que le -bien que les autres en retirent. Vous croyez que je fais l'entendue; -mais quand vous verrez comme cela s'est familiarisé, vous ne serez pas -étonnée de ma capacité. Vous m'assurez que si vous ne m'aimiez pas plus -que vous ne le dites, vous ne m'aimeriez guère: je suis tentée de -ravauder sur cette expression, et de la tant retourner que j'en fasse -une rudesse; mais non, je suis persuadée que vous m'aimez, et Dieu sait -aussi bien mieux que vous de quelle manière je vous aime. Je suis fort -aise que Pauline me ressemble: elle vous fera souvenir de moi. _Ah! ma -mère! il n'est pas besoin de cela._ - - - _Monsieur de Sévigné._ - - Quand je songe que M. de la Garde est avec vous, et qu'il vous voit - recevoir vos lettres, je tremble qu'il n'ait vu sur votre épaule la - sottise que je vous écrivais[500] il y a quelques jours. Là-dessus, je - frémis et je m'écrie: _Ah! ma soeur! ah! ma soeur!_ si j'étais aussi - libre que vous l'êtes, et que j'entendisse cette voix comme vous - entendez celle d'_ah! ma mère! ah! ma mère!_ je serais bientôt en - Provence. Je ne comprends pas que vous puissiez balancer; vous donnez - des années entières à M. de Grignan, et à ce que vous devez à toute la - famille des Grignans: y a-t-il, après cela, une loi assez austère pour - vous empêcher de donner quatre mois à la vôtre? Jamais les lois de - chevalerie, qui faisaient jurer Sancho Pança, n'ont été si sévères; et - si don Quichotte eût eu pour lui un auteur aussi grave que M. de la - Garde, il aurait assurément permis à son écuyer de changer de monture - avec le chevalier de l'armet de Mambrin. Profitez donc de M. de la - Garde, puisque vous l'avez; accordez ensemble votre voyage, et songez - que vous avez plusieurs devoirs à remplir. On est sûr de votre coeur; - mais ce n'est pas toujours assez, il faut des _signifiances_[501]. - Partagez donc vos faveurs et votre présence entre l'un et l'autre - hémisphère, à l'exemple du soleil qui nous luit: voilà une assez belle - façon de parler pour n'en pas demeurer là. Adieu, ma belle petite - soeur, j'ai toujours une cuisse bleue, et j'ai grand'peur de l'avoir - tout l'hiver. - - - [499] Il est faux que le tombeau de Mahomet, à Médine, soit suspendu à - une pierre d'aimant. Cette fable est démentie par tous les écrivains - orientaux. - - [500] _Voyez_ la lettre du 28 octobre. - - [501] Allusion à la scène Ire du IIe acte de _Don Juan_. - - - - -181.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 6 novembre 1676. - -M'y voici donc arrivée. J'ai dîné chez cette bonne Bagnols; j'ai trouvé -madame de Coulanges dans cette chambre belle et brillante du soleil, où -je vous ai tant vue quasi aussi brillante que lui. Cette pauvre -convalescente m'a reçue agréablement: elle vous veut écrire deux mots; -c'est peut-être quelque nouvelle de l'autre monde que vous serez bien -aise de savoir. Elle m'a conté les transparents: avez-vous ouï parler -des transparents? Ce sont des habits entiers des plus beaux brocarts -d'or et d'azur qu'on puisse voir, et par-dessus des robes noires -transparentes, ou de belle dentelle d'Angleterre, ou de chenilles -veloutées sur un tissu, comme ces dentelles d'hiver que vous avez vues: -cela compose un transparent qui est un habit noir, et un habit tout -d'or, ou d'argent, ou de couleur, comme on le veut, et voilà la mode. -C'est avec cela qu'on fit un bal le jour de Saint-Hubert, qui dura une -demi-heure; personne n'y voulut danser. Le roi y poussa madame -d'Heudicourt à vive force; elle obéit; mais enfin le combat finit, faute -de combattants. Les beaux justaucorps en broderie destinés pour -Villers-Coterets servent le soir aux promenades, et ont servi à la -Saint-Hubert. M. le Prince a mandé de Chantilly aux dames que leurs -transparents seraient mille fois plus beaux si elles voulaient les -mettre à cru; je doute qu'elles fussent mieux. Les Grancey et les Monaco -n'ont point été de ces plaisirs, à cause que cette dernière est malade, -et que la mère _des Anges_[502] a été à l'agonie. On dit que la marquise -de la Ferté y est, depuis dimanche, d'un travail affreux qui ne finit -point, et où Bouchet perd son latin. - -M. de Langlée a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or, -rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or -mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais -été imaginée: ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme -vivante n'en avait connaissance. On la voulut donner aussi -mystérieusement qu'elle avait été fabriquée. Le tailleur de madame de -Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avait ordonné; il en avait -fait le corps sur des mesures ridicules: voilà des cris et des -gronderies, comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en tremblant: -«Madame, comme le temps presse, voyez si cet autre habit que voilà ne -pourrait point vous accommoder, faute d'autre.» On découvrit l'habit: -Ah! la belle chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a -point de pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le -roi arrive; le tailleur dit: Madame, il est fait pour vous. On comprend -que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, -dit le roi. C'est Langlée assurément, dit madame de Montespan; personne -que lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence; c'est Langlée, -c'est Langlée: tout le monde répète, C'est Langlée; les échos en -demeurent d'accord, et disent, C'est Langlée: et moi, ma fille, je vous -dis, pour être à la mode, C'est Langlée. - - - [502] La maréchale de Grancey. - - - - -182.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, mercredi 25 novembre 1676. - -Je me promène dans cette avenue, je vois venir un courrier. Qui est-ce? -c'est Pomier; ah, vraiment! voilà qui est admirable. Et quand viendra ma -fille?--Madame, elle doit être partie présentement.--Venez donc que je -vous embrasse. Et votre don de l'assemblée?--Madame, il est accordé.--A -combien?--A huit cent mille francs. Voilà qui est fort bien, notre -pressoir est bon, il n'y a rien à craindre, il n'y a qu'à serrer, notre -corde est bonne. Enfin, j'ouvre votre lettre, et je vois un détail qui -me ravit. Je reconnais aisément les deux caractères, et je vois enfin -que vous partez. Je ne vous dis rien sur la parfaite joie que j'en ai. -Je vais demain à Paris avec mon fils; il n'y a plus de danger pour lui. -J'écris un mot à M. de Pomponne, pour lui présenter notre courrier. Vous -êtes en chemin par un temps admirable, mais je crains la gelée. Je vous -enverrai un carrosse où vous voudrez. Je vais renvoyer Pomier, afin -qu'il aille ce soir à Versailles, c'est-à-dire à Saint-Germain. -J'étrangle tout, car le temps presse. Je me porte fort bien; je vous -embrasse mille fois, et le _frater_ aussi. - - - - -183.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, dimanche au soir 15 décembre 1676. - -Que ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de peines, de -fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles? Je crois -avoir souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée n'a pas été -un moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai trouvé -mille fois que je ne valais pas l'extrême peine que vous preniez pour -moi, c'est-à-dire par un certain côté; car celui de la tendresse et de -l'amitié relève bien mon mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu! et -quelle saison! vous arriverez précisément le plus court jour de l'année, -et par conséquent vous nous ramènerez le soleil. J'ai vu une devise qui -me conviendrait assez; c'est un arbre sec, et comme mort, et autour ces -paroles: _Fin che sol ritorni_. Qu'en dites-vous, ma fille? Je ne vous -parlerai donc point de votre voyage, nulle question là-dessus; nous -tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes fatigues, et nous -tâcherons de donner un autre cours aux petits esprits, et d'autres -idées à votre imagination. Je n'irai point à Melun; je craindrais de -vous donner une mauvaise nuit, par une dissipation peu convenable au -repos: mais je vous attendrai à dîner à Villeneuve-Saint-Georges; vous y -trouverez votre potage tout chaud; et, sans faire tort à qui que ce -puisse être, vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus -parfaitement. L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclairée, -avec un bon feu. Ma chère enfant, quelle joie! puis-je en avoir jamais -une plus sensible? - -N. B. _Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre 1676, et elle ne -retourna en Provence qu'au mois de juin 1677._ - - - - -184.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mardi 8 juin 1677. - -Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout; vous ne savez que trop -ce que mon coeur est pour vous: mais puis-je vous cacher tout à fait -l'inquiétude que me donne votre santé? c'est un endroit par où je -n'avais pas encore été blessée; cette première épreuve n'est pas -mauvaise: je vous plains d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu -que je n'eusse pas plus de sujet de craindre que vous! Ce qui me -console, c'est l'assurance que M. de Grignan m'a donnée de ne point -pousser à bout votre courage; il est chargé d'une vie où tient -absolument la mienne: ce n'est pas une raison pour lui faire augmenter -ses soins; celle de l'amitié qu'il a pour vous est la plus forte. C'est -aussi dans cette confiance, mon très-cher comte, que je vous recommande -encore ma fille: observez-la bien, parlez à Montgobert, entendez-vous -ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma -chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont -autour de vous ne vous manqueront pas; mais ils vous seront bien -inutiles, si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux -que personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller -à Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas -assez pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne -voudront pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au -point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je -puisse résister à cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte -tout ira bien. Je ne me soucierai guère de l'affront que vous ferez à -l'air natal, pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez -la bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle autre ne m'était -propre; je vous écrirai encore demain un mot; ne m'ôtez point cette -unique consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles; pour -moi, je suis en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal. J'ai -dîné, je m'en vais chercher madame de Vins et mademoiselle de Méri. -Adieu, mes chers enfants: que cette calèche que j'ai vue partir est bien -précisément ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes pensées! - - - - -185.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 14 juin 1677. - -J'ai reçu votre lettre de Villeneuve-la-Guerre. Enfin, ma fille, il est -donc vrai que vous vous portez mieux, et que le repos, le silence et la -complaisance que vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donnent -un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous représenter si je -respire, d'espérer que vous allez vous rétablir! je vous avoue que nul -remède au monde n'est si bon pour me soulager le coeur, que de m'ôter de -l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers jours. Je ne soutiens -point cette pensée; j'en ai même été si frappée, que je n'ai pas démêlé -la part que votre absence a eue dans ce que j'ai senti. Vous ne sauriez -être trop persuadée de la sensible joie que j'ai de vous voir, et de -l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous: cependant je ne suis -pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai fait que penser à -votre état, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne devienne pis. -Voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos là-dessus, je crois -que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces autres choses, et que -vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il faut que les -réflexions que vous ferez encore entre ci et là vous ôtent un peu des -craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me sens coupable d'une -partie de vos _dragons_; quel dommage que vous prodiguiez vos -inquiétudes pour une santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre -que le mal que vous faites à la vôtre! Je suis assurée que deux ou trois -mois vous ont quelquefois défiguré vos _dragons_ d'une telle sorte, que -vous ne les avez pas reconnus. Songez, ma fille, qu'ils sont toujours -comme dans ce temps-là, et que c'est votre seule imagination qui leur -donne un prix qui n'est pas. Vous qui avez tant de raison et de courage, -faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes? Vous croyez que -je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je n'en ai nul -besoin, que par une précaution qui peut fort bien se retarder; ainsi de -mille autres choses. Pour moi, je suis un peu coupable: je plaçais Vichy -au printemps, pour être plus long-temps avec vous; encore est-ce quelque -chose: cela n'a pas réussi, la Providence a dérangé tout cela; hé bien, -ma fille, c'est peut-être parce qu'elle a réglé votre guérison, contre -toute apparence, par cette conduite. Je vous tiens à mon avantage quand -je vous écris; vous ne me répondez point, et je pousse mes discours tant -que je veux. Ce que dit Montgobert de cette aiguillette nouée est une -des plaisantes choses du monde: dénouez-la, ma fille, et ne soyez point -si vive sur des riens. Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude, elle n'est -que trop bien fondée; ce n'est point une vision que l'état où je vous ai -laissée. M. de Grignan et tous vos amis en ont été effrayés. Je saute -aux nues quand on me vient dire: Vous vous faites mourir toutes deux, il -faut vous séparer. Vraiment voilà un beau remède, et bien propre en -effet à finir tous mes maux! Mais ce n'est pas comme ils l'entendent: -ils lisaient dans ma pensée, et trouvaient que j'étais en peine de vous; -et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai jamais vu tant -d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce n'était pas -vous; au contraire, je vous conjure, ma fille, de ne point croire que -vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout cela roulait sur ce -soin de ma santé, dont il faut vous corriger; vous n'avez point caché -votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-il -possible que vous puissiez tirer un _dragon_ de tant de douceurs, de -caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc -plus sur ce ton: il faudrait que je fusse bien déraisonnable, si je -n'étais pleinement satisfaite. Ne me grondez point de trop écrire, cela -me fait plaisir; je m'en vais laisser là ma lettre jusqu'à demain. - - - - -186.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 30 juin 1677. - -Vous m'apprenez enfin que vous voilà à Grignan. Les soins que vous avez -de m'écrire me sont de continuelles marques de votre amitié: je vous -assure au moins que vous ne vous trompez pas dans la pensée que j'ai -besoin de ce secours; rien ne m'est en effet si nécessaire. Il est vrai, -et j'y pense trop souvent, que votre présence me l'eût été beaucoup -davantage; mais vous étiez disposée d'une manière si extraordinaire, -que les mêmes pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait -consentir à cette douleur, sans oser faire autre chose que d'étouffer -mes sentiments. C'était un crime pour moi que d'être en peine de votre -santé: je vous voyais périr devant mes yeux, et il ne m'était pas permis -de répandre une larme; c'était vous tuer, c'était vous assassiner; il -fallait étouffer: je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel ni -plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne faisait -qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour -languissante, et que votre amitié pour moi se fût tournée en -complaisance, et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis -des médecins, à vous nourrir, à suivre un régime, à m'avouer que le -repos et l'air de Livry vous eussent été bons; c'est cela qui m'eût -véritablement consolée, et non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma -fille, nous étions d'une manière sur la fin qu'il fallait faire comme -nous avons fait. Dieu nous montrait sa volonté par cette conduite: mais -il faut tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions, -et qu'au lieu du désespoir auquel vous me condamniez par amitié, il ne -serait point un peu plus naturel et plus commode de donner à nos coeurs -la liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible -de vivre en repos. Voilà qui est une fois dit pour toutes, je n'en dirai -plus rien: mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que, -quand il plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne -retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin -que vous aviez de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous -avez trouvé dans la fatigue d'un voyage si long. Il faut des remèdes -extraordinaires aux personnes qui le sont; les médecins n'eussent jamais -imaginé celui-là. Dieu veuille qu'il continue d'être bon, et que l'air -de Grignan ne lui soit point contraire! Il fallait que je vous écrivisse -tout ceci en une seule fois pour soulager mon coeur, et pour vous dire -qu'à la première occasion nous ne nous mettions plus dans le cas qu'on -vienne nous faire l'abominable compliment de nous dire, avec toute sorte -d'agrément, que, pour être fort bien, il faut ne nous revoir jamais. -J'admire la patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée. - -Vous m'avez fait venir les larmes aux yeux en me parlant de votre -petit[503]. Hélas! le pauvre enfant! le moyen de le regarder en cet -état? Je ne me dédis point de ce que j'en ai toujours pensé: mais je -crois que par tendresse on devait souhaiter qu'il fût déjà où son -bonheur l'appelle. Pauline me paraît digne d'être votre jouet; sa -ressemblance même ne vous déplaira point; du moins je l'espère. Ce petit -nez _carré_[504] est une belle pièce à retrouver chez vous. Je trouve -plaisant que les nez de Grignan n'aient voulu permettre que celui-là, et -n'aient point voulu entendre parler du vôtre; c'eût été bien plus tôt -fait: mais ils ont eu peur des extrémités, et n'ont point craint cette -modification. Le petit marquis est fort joli; et, pour n'être pas changé -en mieux, il ne faut pas que vous en ayez du chagrin. Parlez-moi souvent -de ce petit peuple, et de l'amusement que vous y trouvez. Je revins -dimanche de Livry. Je n'ai point vu le coadjuteur, ni aucun Grignan, -depuis que je suis ici. Je laisse à la Garde à vous mander les -nouvelles; il me semble que tout est comme auparavant. _Io_ est dans les -prairies en toute liberté, et n'est observée par aucun Argus: Junon -tonnante et triomphante[505]. Corbinelli revient[506]; je m'en vais dans -deux jours le recevoir à Livry. Le cardinal l'aime autant que nous; le -gros abbé m'a montré des lettres plaisantes qu'ils vous écrivent. Enfin, -après avoir bien _tourné_, notre âme _est verte_; ç'a été un grand jeu -pour son éminence qu'un esprit neuf comme celui de notre ami. Adieu, ma -très-chère, continuez de m'aimer; instruisez-moi de vous en peu de mots; -car je vous recommande toujours de retrancher vos écritures. Pour moi, -je n'ai que votre commerce uniquement, et j'écris une lettre à plusieurs -reprises. Je crois que madame de Coulanges n'ira point à Lyon, elle a -trop d'affaires ici. _Oh! que je fais de poudre[507]!_ D'où vient que -vous avez une soeur[508], et que ce n'est pas madame de Rochebonne? Je -vous souhaiterais pour l'une les mêmes sentiments que pour l'autre; mais -il me semble que ce n'est pas tout à fait la même chose. - - - [503] Il s'agissait ici du petit enfant venu à huit mois. - - [504] Comme celui de madame de Sévigné. - - [505] Allusion relative à madame de Ludres et à madame de Montespan. - - [506] De Commercy, où il était allé voir le cardinal de Retz. - - [507] Allusion à une fable de _la Mouche_, envoyée par madame de - Grignan. - - [508] La marquise de Saint Andiol, soeur de M. de Grignan. - - - - -187.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, samedi 3 juillet 1677. - -Hélas! ma chère, je suis fâchée de votre pauvre petit enfant[509]! il -est impossible que cela ne touche. Ce n'est pas, comme vous savez, que -j'aie compté sur sa vie. Je le trouvais, sur la peinture qu'on m'en -avait faite, sans aucune espérance: mais enfin c'est une perte pour -vous, en voilà trois. Dieu vous conserve le seul qui vous reste! il me -paraît déjà un fort honnête homme: j'aimerais mieux son bon sens et sa -droite raison, que toute la vivacité de ceux qu'on admire à cet âge, et -qui sont des sots à vingt ans. Soyez contente du vôtre, ma fille, et -menez-le doucement, comme un cheval qui a la bouche délicate, et -souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur sa timidité: ce conseil vient -de gens qui sont plus habiles que moi; mais l'on sent qu'il est fort -bon. Pour Pauline, j'ai une petite chose à vous dire: c'est que, de la -façon dont vous me la représentez, elle pourrait fort bien être aussi -belle que vous: voilà justement comme vous étiez; Dieu vous préserve -d'une si parfaite ressemblance, et d'un coeur fait comme le mien! Enfin, -je vois que vous l'aimez, qu'elle est aimable, et qu'elle vous divertit. -Je voudrais bien pouvoir l'embrasser, et reconnaître _ce chien de visage -que j'ai vu quelque part_. - -Je suis ici depuis hier matin. J'avais dessein d'attendre Corbinelli au -passage, et de le prendre au bout de l'avenue, pour causer avec lui -jusqu'à demain. Nous avons pris toutes les précautions, nous avons -envoyé à Claie, et il se trouve qu'il avait passé une demi-heure -auparavant. Je vais demain le voir à Paris, et je vous manderai des -nouvelles de son voyage; car je n'achèverai cette lettre que mercredi. -Ah! ma très-chère, que je vous souhaiterais des nuits comme on les a -ici! quel air doux et gracieux! quelle fraîcheur! quelle tranquillité! -quel silence! Je voudrais pouvoir vous envoyer de tout cela, et que -votre bise fût confondue. Vous me dites que je suis en peine de votre -maigreur: je vous l'avoue; c'est qu'elle parle et dit votre mauvaise -santé. Votre tempérament, c'est d'être grasse; si ce n'est, comme vous -dites, que Dieu vous punisse d'avoir voulu détruire une si belle santé -et une machine si bien composée: c'est une si grande rage que de pareils -attentats, que Dieu est juste quand il les punit; mais ceux qui en sont -affligés ont, ce me semble, beaucoup de raison de l'être. Vous voulez -me persuader la dureté de votre coeur, pour me rassurer sur la perte de -votre petit; je ne sais, mon enfant, où vous prenez cette dureté; je ne -la trouve que pour vous: mais pour moi, et pour tout ce que vous devez -aimer, vous n'êtes que trop sensible; c'est votre plus grand mal, vous -en êtes dévorée et consumée. Eh! ma chère, prenez sur nous, et donnez-le -au soin de votre personne; comptez-vous pour quelque chose, et nous vous -serons obligés de toutes les marques d'amitié que vous nous donnerez par -ce côté-là; vous ne sauriez rien faire pour moi qui me touche le coeur -plus sensiblement. Je suis étonnée que le petit marquis et sa soeur -n'aient point été fâchés du petit frère: cherchons un peu où ils -auraient pris ce coeur tranquille; ce n'est pas chez vous assurément. - -Vous voyez bien que la longueur de cette lettre vient proprement de ce -que j'abuse de la permission de causer à Livry, où je suis seule, et -sans aucune affaire. Je devrais bien faire un compliment à M. de Grignan -sur la mort de ce petit; mais quand on songe que c'est un ange devant -Dieu, le mot de douleur et d'affliction ne se peut prononcer: il faut -que des chrétiens se réjouissent, s'ils ont le moindre principe de la -religion qu'ils professent. - - - [509] L'enfant né en février 1676, à huit mois. - - - - -188.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, vendredi 16 juillet 1677. - -J'arrivai hier au soir ici, ma très-chère: il y fait parfaitement beau; -j'y suis seule, et dans une paix, un silence, un loisir, dont je suis -ravie. Ne voulez-vous pas bien que je me divertisse à causer un peu avec -vous? Songez que je n'ai nul commerce qu'avec vous; quand j'ai écrit en -Provence, j'ai tout écrit. Je ne crois pas en effet que vous eussiez la -cruauté de nommer un commerce une lettre en huit jours à madame de -Lavardin. Les lettres d'affaires ne sont ni fréquentes, ni longues. Mais -vous, mon enfant, vous êtes en butte à dix ou douze personnes qui sont à -peu près ces coeurs dont vous êtes uniquement adorée, et que je vous ai -vue compter sur vos doigts. Ils n'ont tous qu'une lettre à écrire, et il -en faut douze pour y faire réponse; voyez ce que c'est par semaine, et -si vous n'êtes pas tuée, assassinée; chacun en disant: Pour moi, je ne -veux point de réponse, seulement trois lignes pour savoir comme elle se -porte. Voilà le langage; et de moi la première: enfin nous vous -assommons; mais c'est avec toute l'honnêteté et la politesse de l'homme -de la comédie, qui donne des coups de bâton avec un visage gracieux, en -demandant pardon, et disant, avec une grande révérence: «Monsieur, vous -le voulez donc, j'en suis au désespoir[510].» Cette application est -juste et trop aisée à faire, je n'en dirai pas davantage. - -Mercredi au soir, après vous avoir écrit, je fus priée, avec toutes -sortes d'amitiés, d'aller souper chez Gourville avec mesdames de -Schomberg, de Frontenac, de Coulanges, M. le Duc, MM. de la -Rochefoucauld, Barillon, Briole, Coulanges, Sévigné. Le maître du logis -nous reçut dans un lieu nouvellement rebâti, le jardin de plain-pied de -l'hôtel de Condé[511], des jets d'eau, des cabinets, des allées en -terrasses, six hautbois dans un coin, six violons dans un autre, des -flûtes douces un peu plus près, un soupé enchanté, une basse de viole -admirable, une lune qui fut témoin de tout. Si vous ne haïssiez point à -vous divertir, vous regretteriez de n'avoir point été avec nous. Il est -vrai que le même inconvénient du jour que vous y étiez arriva et -arrivera toujours, c'est-à-dire qu'on assemble une très-bonne compagnie -pour se taire, et à condition de ne pas dire un mot: Barillon, Sévigné -et moi nous en rîmes, et nous pensâmes à vous. Le lendemain, qui était -jeudi, j'allai au palais, et je fis si bien (le bon abbé le dit ainsi) -que j'obtins une petite injustice, après en avoir souffert beaucoup de -grandes, par laquelle je toucherai deux cents louis, en attendant sept -cents autres que je devrais avoir il y a huit mois, et qu'on dit que -j'aurai cet hiver. Après cette misérable petite expédition, je vins le -soir ici me reposer; et me voilà résolue d'y demeurer jusqu'au 8 du mois -prochain, qu'il faudra m'aller préparer pour aller en Bourgogne et à -Vichy. J'irai peut-être dîner quelquefois à Paris: madame de la Fayette -se porte mieux. J'irai à Pomponne demain; le grand d'Hacqueville y est -dès hier, je le ramènerai ici. Le _frater_ va chez la belle, et la -réjouit fort; elle est gaie naturellement; les mères lui font aussi une -très-bonne mine. - -Corbinelli me viendra voir ici; il a fort approuvé et admiré ce que vous -mandez de cette métaphysique, et de l'esprit que vous avez eu de la -comprendre. Il est vrai qu'ils se jettent dans de grands embarras, aussi -bien que sur la prédestination et sur la liberté. Corbinelli tranche -plus hardiment que personne; mais les plus sages se tirent d'affaire par -un _altitudo_, ou par imposer silence, comme notre cardinal. Il y a le -plus beau galimatias que j'aie encore vu au vingt-sixième article du -dernier tome des _Essais de morale_, dans le _Traité de tenter Dieu_. -Cela divertit fort; et quand d'ailleurs on est soumise, que les moeurs -n'en sont pas dérangées, et que ce n'est que pour confondre les faux -raisonnements, il n'y a pas grand mal; car s'ils voulaient se taire, -nous ne dirions rien; mais de vouloir à toute force établir leurs -maximes, nous traduire saint Augustin, de peur que nous ne l'ignorions, -mettre au jour tout ce qu'il y a de plus sévère, et puis conclure, comme -le père Bauni[512], de peur de perdre le droit de gronder; il est vrai -que cela impatiente, et pour moi, je sens que je fais comme Corbinelli. -Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites, ils sont au -moins tout d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale. -Nos frères disent bien et concluent mal; ils ne sont point sincères; me -voilà dans Escobar. Ma fille, vous voyez bien que je me joue et que je -me divertis. - -J'ai laissé Beaulieu avec le copiste de M. de la Garde; il ne quitte -point mon original. Je n'ai eu cette complaisance pour M. de la Garde -qu'avec des peines extrêmes; vous verrez, vous verrez ce que c'est que -ce barbouillage. Je souhaite que les derniers traits soient plus -heureux; mais hier c'était quelque chose d'horrible. Voilà ce qui -s'appelle vouloir avoir une copie de ce beau portrait de madame de -Grignan, et je suis barbare quand je le refuse. Oh bien! je ne l'ai pas -refusé; mais je suis bien aise de ne jamais rencontrer une telle -profanation du visage de ma fille. Ce peintre est un jeune homme de -Tournay, à qui M. de la Garde donne trois louis par mois; son dessein a -été d'abord de lui faire peindre des paravents, et finalement c'est -Mignard qu'il s'agit de copier. Il y a un peu du _veau de Poissy_ à la -plupart de ces sortes de pensées là: mais chut! car j'aime très-fort -celui dont je parle. - -Je voudrais, ma fille, que vous eussiez un précepteur pour votre enfant; -c'est dommage de laisser son esprit _inculto_. Je ne sais s'il n'est pas -encore trop jeune pour le laisser manger de tout; il faut examiner si -les enfants sont des charretiers, avant que de les traiter comme des -charretiers: on court risque autrement de leur faire de pernicieux -estomacs, et cela tire à conséquence. - - - [510] _Voyez_ le _Mariage forcé_, comédie de Molière, scène XVI. - - [511] Cet hôtel existait à la place où l'on a construit le théâtre de - l'Odéon et les rues adjacentes, dont l'une conserve le nom de _Condé_. - - [512] Ce père est un des jésuites que Pascal a tournés en ridicule - dans ses _Lettres provinciales_. - - - - -189.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, vendredi 23 juillet 1677. - -Le baron est ici, et ne me laisse pas mettre le pied à terre, tant il me -mène rapidement dans les lectures que nous entreprenons: ce n'est -qu'après avoir fait honneur à la conversation. Don Quichotte, Lucien, -_les petites Lettres_[513], voilà ce qui nous occupe. Je voudrais de -tout mon coeur, ma fille, que vous eussiez vu de quel air et de quel ton -il s'acquitte de cette dernière lecture; elles ont un prix tout -particulier quand elles passent par ses mains; c'est une chose divine, -et pour le sérieux, et pour la parfaite raillerie. Elles me sont -toujours nouvelles, et je crois que cette sorte d'amusement vous -divertirait bien autant que _l'indéfectibilité_ de la matière. Je -travaille pendant que l'on lit; et la promenade est si fort à la main, -comme vous savez, que l'on est dix fois dans le jardin, et dix fois on -en revient. Je crois faire un voyage d'un instant à Paris; nous -ramènerons Corbinelli: mais je quitterai ce joli et paisible désert, et -partirai le 16 d'août pour la Bourgogne et pour Vichy. Ne soyez en nulle -peine de ma conduite pour les eaux: comme Dieu ne veut pas que j'y sois -avec vous, il ne faut penser qu'à se soumettre à ce qu'il ordonne. Je -tâche de me consoler, dans la pensée que vous dormez, que vous mangez, -que vous êtes en repos, que vous n'êtes plus dévorée de mille _dragons_, -que votre joli visage reprend son agréable figure, que votre gorge n'est -plus comme celle d'une personne étique: c'est dans ces changements que -je veux trouver un adoucissement à notre séparation; quand l'espérance -voudra se mêler à ces pensées, elle sera la très-bien venue, et y -tiendra sa place admirablement. Je crois M. de Grignan avec vous; je lui -fais mille compliments sur toutes ses prospérités: je sais comme on le -reçoit en Provence, et je ne suis jamais étonnée qu'on l'aime beaucoup. -Je lui recommande Pauline, et le prie de la défendre contre votre -philosophie. Ne vous ôtez point tous deux ce joli amusement: hélas! -a-t-on si souvent des plaisirs à choisir? Quand il s'en trouve quelqu'un -d'innocent et de naturel sous notre main, il me semble qu'il ne faut -point se faire la cruauté de s'en priver. Je chante donc encore une -fois: _Aimez, aimez Pauline; aimez sa grâce extrême_[514]. - -Nous attendrons jusqu'à la Saint-Remy ce que pourra faire madame de -Guénégaud pour sa maison: si elle n'a rien fait alors, nous prendrons -notre résolution, et nous en chercherons une pour Noël; ce ne sera pas -sans beaucoup de peine que je perdrai l'espérance d'être sous un même -toit avec vous; peut-être que tout cela se démêlera à l'heure que nous y -penserons le moins. Je crois que M. de la Garde s'en ira bientôt: je lui -dirai adieu à Paris; ce vous sera une augmentation de bonne compagnie. -M. de Charost m'a écrit pour me parler de vous; il vous fait mille -compliments. - -J'aurais tout l'air, ma fille, de penser comme vous sur le poëme épique; -le _clinquant_[515] du Tasse m'a charmée. Je crois pourtant que vous -vous accommoderez de Virgile: Corbinelli me l'a fait admirer; il -faudrait quelqu'un comme lui pour vous accompagner dans ce voyage. Je -m'en vais tâter _du Schisme des Grecs_; on en dit du bien; je -conseillerai à la Garde de vous le porter. Je ne sais aucune sorte de -nouvelle. - - - _Monsieur de Sévigné._ - - Ah! pauvre esprit, vous n'aimez point Homère! Les ouvrages les plus - parfaits vous paraissent dignes de mépris, les beautés naturelles ne - vous touchent point: il vous faut du clinquant, ou _des petits - corps_[516]. Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez - point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous - pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant vous faire expliquer le - sixième livre et le neuvième où est l'aventure de Nisus et d'Euryalus, - et le onze et le douze, je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir: - Turnus vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié; et en - un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan - qu'un pareil personnage ne vînt aborder en Provence. Mais moi qui suis - bon frère, je vous souhaiterais du meilleur de mon coeur une telle - aventure; puisqu'il est écrit que vous devez avoir la tête tournée, - il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que par _l'indéfectibilité - de la matière_, et par _les négations non conversibles_. Il est triste - de n'être occupée que d'atomes, et de raisonnements si subtils que - l'on n'y puisse atteindre. - - Au reste, ce serait une chose curieuse que je vous dusse mon mariage; - il ne vous manque plus que cela, pour être une soeur bien différente - des autres; et il n'y a que cette suite qui puisse répondre à tout ce - que vous avez fait jusqu'ici sur mon sujet. Quoi qu'il puisse arriver, - je vous assure que cela n'augmentera point ma tendresse ni ma - reconnaissance pour vous, ma belle petite soeur. - - -_Madame de Sévigné._ - -Le bon abbé vous assure de son éternelle amitié. Adieu, ma chère enfant. -_La Mouche_[517] est à la cour, c'est une fatigue; mais que faire? M. de -Schomberg est toujours vers la Meuse, avec son train, c'est-à-dire _tout -seul tête à tête_[518]. Madame de Coulanges disait l'autre jour qu'il -fallait donner à M. de Coulanges l'intendance de cette armée. Quand je -verrai la maréchale (_de Schomberg_), je lui dirai des douceurs pour -vous. M. le Prince est dans son apothéose de Chantilly; il vaut mieux là -que tous vos héros d'Homère. Vous nous les ridiculisez extrêmement: nous -trouvons, comme vous dites, qu'il y a de _la feuille qui chante_ à tout -ce mélange des dieux et des hommes; cependant il faut respecter le père -le Bossu. Madame de la Fayette commence à prendre des bouillons, sans en -être malade; c'est ce qui faisait craindre le dessèchement. - - - [513] Les _Lettres provinciales_. - - [514] Parodie de ce vers de l'opéra de _Thésée_, acte II, scène Ire: - - Aimez, aimez Thésée; aimez sa gloire extrême. - - [515] Expression de Boileau. - - [516] On sait que madame de Grignan aimait la philosophie de - Descartes, et qu'elle en faisait sa principale étude. - - [517] Madame de Coulanges; allusion à la fable que madame de Grignan - avait envoyée à sa mère. - - [518] Son armée se trouvait réduite à rien, par les différents - détachements qu'on en avait tirés pour grossir l'armée du maréchal de - Créqui. - - - - -190.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, mardi, en attendant mercredi, 4 août 1677. - -Je vins ici samedi matin, comme je vous l'avais mandé. La comédie[519] -du vendredi nous réjouit beaucoup: nous trouvâmes que c'était la -représentation de tout le monde; chacun a ses visions plus ou moins -marquées. Une des miennes présentement, c'est de ne me point encore -accoutumer à cette jolie abbaye, de l'admirer toujours comme si je ne -l'avais jamais vue, et de trouver que vous m'êtes bien obligée de la -quitter pour aller à Vichy. Ce sont de ces obligations que je reproche -au bon abbé, quand j'ai écrit deux ou trois lettres en Bretagne pour mes -affaires: sur le même ton, vous êtes bien ingrate de dire que vous voyez -toujours cette écritoire en l'air, et que j'écris trop. Vous ne me -parlez point de votre santé, c'est pourtant un petit article que je ne -trouve pas à négliger: tant que vous serez maigre, vous ne serez point -guérie; et soit par le sang échauffé et subtilisé, soit par la poitrine, -vous devez toujours craindre le dessèchement. Je souhaite donc qu'on ait -un peu de peine à vous lacer, pourvu que la crainte d'engraisser ne vous -jette pas dans la pénitence, comme l'année dernière; car il faut songer -à tout: mais cette crainte ne peut pas entrer deux fois dans une tête -raisonnable. - -Au reste, vous avez des lunettes meilleures que celles de l'abbé; vous -voyez assurément tout le manége que je fais quand j'attends vos lettres; -je tourne autour du petit pont: je sors de _l'Humeur de ma fille_, et je -regarde par _l'Humeur de ma mère_[520] si _la Beauce_[521] ne revient -point; et puis je remonte, et reviens mettre mon nez au bout de l'allée -qui donne sur le petit pont; et, à force de faire ce chemin, je vois -venir cette chère lettre; je la reçois, et la lis avec tous les -sentiments que vous devinez; car vous avez des lunettes pour tout. -J'attends ce soir la seconde, et j'y ferai réponse demain. Le bon abbé -est étonné que les voyages d'Aix et de Marseille, et le payement des -gardes, vous aient jetés dans une si excessive dépense. Vous disiez, il -y a quinze jours, que vous étiez bien: c'est que vous aviez compté sans -votre hôte, qui fait toujours ses parties bien hautes, sans qu'on en -puisse rien rabattre. Vous dites que votre château est une grande -ressource, j'en suis d'accord; mais j'aimerais mieux y demeurer par -choix, que d'y être forcée par la nécessité. Vous savez ce que dit -l'abbé d'Effiat[522]; il a épousé sa maîtresse; il aimait Véret quand il -n'était pas obligé d'y demeurer; il ne peut plus y durer, parce qu'il -n'ose en sortir. Enfin, ma fille, je vous conseille de suivre toutes vos -bonnes résolutions de règle et d'économie: cela ne rajuste pas une -maison, mais cela rend la vie moins sèche et moins ennuyeuse. - - - Mercredi matin. - -Je reçois votre lettre du 28 juillet: il me semble que vous étiez gaie, -votre gaieté marque de la santé; voilà, ma très-chère, comme je tire ma -conséquence. Vous me priez d'aller à Grignan, vous me parlez de vos -melons, de vos figues, de vos muscats; ah! j'en mangerais bien: mais -Dieu ne veut pas que je fasse cette année un si agréable voyage; vous ne -ferez pas non plus celui de Vichy. Vous dites, ma chère enfant, que -votre amitié n'est pas trop visible en certains endroits; la mienne ne -l'est pas trop aussi: il faut nous faire crédit l'une à l'autre: je vois -fort bien la vôtre, et j'en suis contente; soyez de même pour moi; ce -sont de ces choses que l'on croit parce qu'elles sont vraies, et de ces -vérités qui s'établissent parce qu'elles sont des vérités. - -J'avais ouï parler confusément de cette lettre de M. de Montausier; je -trouve, comme vous, son procédé digne de lui; vous savez à quel point il -me paraît orné de toutes sortes de vertus. On avait cherché à le -tromper, on avait corrompu son langage; on s'est enfin redressé, et lui -aussi; il l'avoue: c'est une sincérité et une honnêteté de l'ancienne -chevalerie. Voilà qui est donc fait, ma fille, vous êtes assurée d'avoir -ces jeunes demoiselles[523]. Vous êtes une si grande quantité de bonnes -têtes, qu'il ne faut pas douter que vous ne preniez le meilleur parti et -le plus conforme à vos intérêts; peut-être que les miens s'y -rencontreront: j'en profiterai avec bien du plaisir. - -Je sens la joie du bel abbé de se voir dans le château de ses pères, qui -ne fait que devenir tous les jours plus beau et plus ajusté. M. de la -Garde, dont je parle volontiers parce que je l'aime, est cause encore de -ces copies[524], dont je suis vraiment au désespoir. Je vous assure que -sans lui j'eusse continué ma brutalité; j'avais résisté à la faveur, -j'ai succombé à l'amitié: si je n'avais que vingt ans, je ne lui -découvrirais pas ces faiblesses. Je me suis donc trouvée en presse, tout -le monde criant contre moi. «Elle est folle, _disait-on_, elle est -jalouse. M. de Saint-Géran n'aime-t-il point sa femme? Il a permis qu'on -prît des copies de son portrait. Hé bien! on en aura un original; il ne -me sera pas refusé. Cela est plaisant qu'elle croie qu'il n'y a qu'elle -qui doive avoir le portrait de sa fille! Je l'aurai plus beau que le -sien.» Je ne me serais guère souciée de toute cette clameur, si M. de la -Garde ne s'en était point mêlé: mais voilà la première pinte; il n'y a -que celle-là de chère..... c'est donc de l'aversion qu'on a pour les -autres. Oh bien! faites donc, que le _diantre_ vous emporte! le voilà, -faites-en tout ce que vous voudrez. Vous ririez bien, si vous saviez -tout le chagrin que cela me donne, et combien j'en ai sué. Vous qui -n'aimez pas les portraits, j'ai compris que vous seriez la première à me -ridiculiser. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cet original ne me -paraît plus entier ni précieux: cela me blesse le coeur: allons, allons, -il faut être mortifiée sur toutes choses; voilà qui est fait, n'en -parlons plus: cet article est long et assez inutile, mais je n'en ai pas -été la maîtresse, non plus que de mon pauvre portrait. - - - [519] Les _Visionnaires_ de Desmarets. - - [520] Noms de deux allées du parc de l'abbaye de Livry. - - [521] Laquais de madame de Sévigné. - - [522] Abbé de Saint-Sernin de Toulouse et de Trois-Fontaines. Il était - exilé dans sa maison de Véret. - - [523] Mesdemoiselles de Grignan étaient nièces de madame la duchesse - de Montausier. - - [524] Madame de Sévigné ne voulait pas laisser copier le portrait de - sa fille; mais elle n'avait pu refuser M. de la Garde. - - - - -191.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 13 août 1677. - -Je ne veux plus parler du chagrin que vous m'avez donné, en me disant -que vous ne me causiez que des inquiétudes et des douleurs par votre -présence: voudrait-on être capable de ne les avoir pas, quand on aime -aussi véritablement que je vous aime? c'est une belle idée, et bien -ressemblante aux sentiments que j'ai pour vous! Je dirais beaucoup de -choses sur ce sujet, que je coupe court par mille raisons; mais pour y -penser souvent, c'est de quoi je ne vous demanderai pas congé. - -Mon fils partit hier; il est fort loué de cette petite équipée; tel l'en -blâme, qui l'aurait accablé, s'il n'était point parti: c'est dans ces -occasions que le monde est plaisant. Il est plus aisé de le justifier -d'être allé à cette échauffourée, que d'être demeuré ici seul et -tranquille: pour moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue: vous -voyez que je laisse assez bien partir mes enfants. - -Il y a long temps que je suis de votre avis pour préférer les mauvaises -compagnies aux bonnes: quelle tristesse de se séparer de ce qui est bon! -et quelle joie de voir partir une troupe de Provençaux tels que vous me -les nommez! Ne vous souvient-il point de la couvée de Fouesnel, et comme -nous tirions agréablement le jour et le moment de leur bienheureuse -sortie? Nous nous mettions à couleur dès la veille, et nous trouvions -que nous avions le plus beau jeu du monde le lendemain. Soutenons donc, -ma fille, que rien n'est si bon dans les châteaux qu'une chienne de -compagnie, et rien de si mauvais qu'une bonne. Si l'on veut -l'explication de cette énigme, qu'on vienne parler à nous. - -Je pars lundi pour aller voir notre ami Guitaut; je souhaite qu'il me -mette au rang de ces compagnies que l'on craint: pour moi, je le trouve -en tout temps digne d'être évité. Sa femme accouche ici, elle en est au -désespoir: elle s'y trouve engagée par un procès. Le bon abbé vient avec -moi: je ne suis pas fort gaie, comme vous pouvez penser; mais -qu'importe? - -On tient le siége de Charleroi tout assuré; s'il y a quelque nouvelle -entre ci et minuit, je vous la manderai. M. de Lavardin, et tous ceux -qui n'ont point de place à l'armée, sont partis pour y aller; c'est une -folie. Pour moi, j'espère toujours que ces grandes montagnes -n'enfanteront que des souris; Dieu le veuille! - -Le voyage de la Bagnols est assuré; vous serez témoin de ses langueurs, -de ses rêveries, qui sont des applications à rêver: elle se redresse -comme en sursaut, et madame de Coulanges lui dit: _Ma pauvre soeur, vous -ne rêvez point du tout_. Pour son style, il m'est insupportable, et me -jette dans des grossièretés, de peur d'être comme elle. Elle me fait -renoncer à la délicatesse, à la finesse, à la politesse, de crainte de -donner dans les tours de passe-passe, comme vous dites: cela est triste -de devenir une paysanne. _On sent qu'on serait digne de ne pas vous -déplaire, par l'envie qu'on en a_; et cent autres babioles que je sais -quelquefois par coeur, et que j'oublie tout d'un coup. Nous appelons -cela des _chiens du Bassan_; ils sont enragés à force d'être devenus -méchants. - -Adieu, ma très-chère enfant; ne vous faites aucun _dragon_, si vous ne -voulez m'en faire mille. N'est-ce pas déjà trop de m'avoir dit, que -_vous ne valiez rien pour moi_? quel discours! ah! qu'est-ce qui m'est -donc bon? et à quoi puis-je être bonne sans vous? bonjour, M. le comte. - - - - -192.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Villeneuve-le-Roi, mercredi 18 août 1677. - -Hé bien! ma fille, êtes-vous contente? me voilà en chemin, comme vous -voyez. Je partis lundi, et il était question ce jour-là d'une nouvelle -qui était encore dans la nue. J'avais une grande impatience de savoir -si on ne s'était point battu, car on nous avait ôté entièrement la levée -du siége de Charleroi, qui s'était faussement répandue, on ne sait -comment. Je priai donc M. de Coulanges de m'envoyer à Melun, où j'allais -coucher, ce qu'il apprendrait de madame de Louvois. En effet, je vis -arriver un laquais, qui m'apprit que le siége de Charleroi était levé -tout de bon, et qu'il avait vu le billet que M. de Louvois écrit à sa -femme; en sorte que je pouvais continuer mon voyage tranquillement: il -est vrai que c'est un grand plaisir de n'avoir plus à digérer les -inquiétudes de la guerre. Que dites-vous du bon prince d'Orange? Ne -diriez-vous point qu'il ne songe qu'à rendre mes eaux salutaires, et à -faire trouver nos lettres ridicules, comme il y a quatre ans, lorsque -nous faisions des raisonnements sur un avenir qui n'était point? Il ne -nous attrapera pas une troisième fois. - -Je reprends donc mon voyage, où je marche sur vos pas: j'eus le coeur un -peu embarrassé à Villeneuve-Saint-Georges, en revoyant ce lieu où nous -pleurâmes de si bon coeur. L'hôtesse me paraît une personne de bonne -conversation: je lui demandai fort comme vous étiez la dernière fois; -elle me dit que vous étiez triste, que vous étiez maigre, et que M. de -Grignan tâchait de vous donner courage, et de vous faire manger: voilà -comme j'ai cru que cela était. Elle me dit qu'elle entrait bien dans nos -sentiments; qu'elle avait marié aussi sa fille, loin d'elle, et que le -jour de leur séparation elles _demeurirent_ toutes deux pâmées; je crus -qu'elle était pour le moins à Lyon. Je lui demandai pourquoi elle -l'avait envoyée si loin; elle me dit que c'est qu'elle avait trouvé un -bon parti, un honnête homme, _Dieu marci_. Je la priai de me dire le nom -de la ville: elle me dit que c'était à Paris, qu'il était boucher, -logeant vis-à-vis du palais Mazarin, et qu'il avait l'honneur de servir -M. du Maine, madame de Montespan, et le roi, fort souvent. Je vous -laisse méditer sur la justesse de la comparaison, et sur la naïveté de -la bonne hôtesse. J'entrai dans sa douleur, comme elle était entrée dans -la mienne; et j'ai toujours marché depuis par le plus beau temps, le -plus beau pays et le plus beau chemin du monde. Vous me disiez qu'il -était d'hiver quand vous y passâtes; il est devenu d'été, et d'un été le -plus tempéré qu'on puisse imaginer. Je demande partout de vos nouvelles, -et l'on m'en dit partout; si je n'en avais point reçu depuis, je serais -un peu en peine, car je vous trouve maigre; mais je me flatte que la -princesse Olympie aura fait place à la princesse Cléopâtre. Le bon abbé -a des soins de moi incroyables; il s'est engagé dans des complaisances, -des douceurs, des bontés, des facilités dont il me paraît que vous devez -lui tenir compte, ayant envie, dit-il, de vous plaire en me conduisant -si bien: je lui ai promis de ne vous rien laisser ignorer là-dessus. - -Nous lisons une histoire des empereurs d'Orient, écrite par une jeune -princesse, fille de l'empereur Alexis[525]. Cette histoire est -divertissante, mais c'est sans préjudice de Lucien, que je continue: je -n'en avais jamais vu que trois ou quatre pièces célèbres; les autres -sont tout aussi belles. Mais ce que je mets encore au-dessus, ce sont -vos lettres: ce n'est point parce que je vous aime: demandez à ceux qui -sont auprès de vous. M. le comte, répondez; M. de la Garde, M. l'abbé, -n'est-il pas vrai que personne n'écrit comme elle? Je me divertis donc -de deux ou trois que j'ai apportées; vraiment ce que vous dites d'une -certaine femme est digne de l'impression. Au reste, je ne m'en dédis -point; j'ai vu passer la diligence; je suis plus persuadée que jamais -qu'on ne peut point languir dans une telle voiture; et pour une rêverie -de suite, hélas! il vient un cahot qui vous culbute, et l'on ne sait -plus où l'on en est. A propos, la B.......[526] s'est signalée en -cruauté et barbarie sur la mort de sa mère[527]; c'était elle qui devait -pleurer par son seul intérêt; elle est généreuse autant que dénaturée; -elle a scandalisé tout le monde; elle causait et lavait ses dents -pendant que la pauvre femme rendait l'âme. Je vous entends crier d'ici. -Ah, ma fille! que vous êtes bien dans l'autre extrémité! J'ai médité sur -cette mort. Madame de Guénégaud avait fait un grand rôle, la fortune de -bien des gens, la joie et le plaisir de bien d'autres; elle avait eu -part à de grandes affaires; elle avait eu la confiance de deux ministres -(_M. de Chavigny_, _M. Fouquet_), dont elle avait honoré le bon goût. -Elle avait un grand esprit, de grandes vues, un grand art de posséder -noblement une grande fortune; elle n'a point su en supporter la perte: -sa déroute avait aigri son esprit; elle était irritée de son malheur; -cela se répandait sur tout, et servait peut-être de prétexte au -refroidissement de ses amis. En cela toute contraire au pauvre M. -Fouquet, qui était ivre de sa faveur, et qui a soutenu héroïquement sa -disgrâce; cette comparaison m'a toujours frappée. Voilà les réflexions -de Villeneuve-le-Roi; vous jugez bien qu'on n'en aurait pas le loisir, à -moins que d'être paisiblement dans son carrosse. J'y ajoute que le monde -est un peu trop tôt consolé de la perte d'une telle personne, qui avait -bien plus de bonnes qualités que de mauvaises. - - - [525] La princesse Anne Comnène, qui vivait au commencement du XIIe - siècle. - - [526] Élisabeth-Angélique du Plessis-Guénégaud, veuve de François, - comte de Boufflers. - - [527] Madame de Guénégaud. - - - - -193.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vichy, samedi au soir 4 septembre 1677. - -J'ai reçu deux de vos lettres en arrivant, ma très-chère; j'en avais -grand besoin: mon coeur était triste, me voilà bien: je les relirai, ce -m'est une consolation. Ma fille, passé aujourd'hui, je vous promets de -ne plus écrire qu'un mot, c'est-à-dire, _la feuille qui chante et -chantera_; mais faites-en donc de même: vous êtes excédée d'écriture, et -c'est être malade à votre âge, que d'être maigre au point que vous -l'êtes; je hais, il est vrai, de voir si visiblement la côte d'Adam en -votre personne. Ma fille, ne me grondez pas ce soir, je veux un peu -parler: j'arrive; je me repose demain; rien ne m'oblige à me taire. M. -de Champlâtreux est déjà venu me voir; le bon abbé le trouve d'une bonne -société; il lui donnera souvent à dîner. Savez-vous qui m'a déjà envoyé -faire un compliment? M. le marquis de Termes, qui arriva hier tout -malade de goutte et de colique: on dit qu'il a la barbe longue comme un -capucin: ah! c'est fort bien fait. Le chevalier de Flamarens est avec -lui, M. et madame d'Albon y sont aussi, M. de Jussac: on attend encore -bien du monde. J'oublie le meilleur, c'est Vincent qui sort déjà d'ici, -et qui prendra des soins de moi extrêmes. Je me porte très-bien; je ne -sais que souhaiter de mieux, sinon déclouer ce bienheureux état. Je vous -écrivis hier de la Palice; j'y vis un petit garçon que je trouvai joli: -il a sept ans; je suis sûre qu'il ressemble au vôtre: son père, qui est -un gentilhomme de M. de Saint-Géran, lui a appris l'exercice du mousquet -et de la pique; c'est la plus jolie chose du monde; vous aimeriez ce -petit enfant; cela lui dénoue le corps; il est délibéré, adroit, résolu. -Son père passe sa vie à la guerre; il est convalescent à la Palice, et -se divertit à rendre son fils un vrai petit soldat; j'aimerais mieux -cela qu'un maître à danser: si le hasard vous envoyait un tel homme, -prenez le même plaisir sur ma parole. M. l'archevêque a écrit au bon -abbé tout ce qui peut se mander d'obligeant et de tendre pour l'engager -au voyage de Grignan; mais je ne vois pas que cela l'ébranle, quoiqu'il -en soit touché. J'aurais bien à causer sur vos deux lettres que voilà; -mais, quoique je ne sois pas encore initiée à la fontaine, je veux vous -donner l'exemple. Un homme de la cour disait l'autre jour à madame de -Ludres: «Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais.»--«Tout de -bon? _dit-elle_; j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.» J'ai -trouvé cela plaisant. Madame de Coulanges a des soins de moi admirables; -je regarde autour de moi; est-ce que je suis en fortune? Elle me rend le -tambourinage qu'elle reçoit de beaucoup d'autres. La Bagnols m'écrit -aussi mille douceurs _tortillonnées_. Adieu, ma chère enfant; évitez sur -toute chose le coeur de l'hiver pour revenir, et le détour de Reims. -Croyez-moi; il n'y a point de santé qui puisse résister à ces fatigues; -les voyages usent le corps comme les équipages. - - - - -194.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Vichy, mercredi au soir 22 septembre 1677. - -Il me revient une lettre du 15. Je crois qu'elle est allée faire un tour -à Paris. Le chevalier en a reçu une du bel abbé de cette même date, qui -me fait voir au moins que vous vous portiez bien ce jour-là. Il est vrai -que si Vardes m'eût parlé de votre maladie un peu plus au temps présent, -nulle considération n'aurait pu me retenir; mais il fit si bien que je -ne pus tourner mon inquiétude que sur le passé. Ma très-chère, au nom de -Dieu, rapportez-moi votre bonne santé et votre joli visage; il est -certain que je ne puis m'en passer, ni vous permettre d'être changée à -l'âge où vous êtes. N'espérez donc point que je sois traitable sur cette -maigreur qui marque visiblement votre mauvaise santé; la mienne est -admirable. Je finis demain jeudi toutes mes affaires, je prends ma -dernière médecine: je n'ai bu que seize jours: je n'ai pris que deux -douches et deux bains chauds: je n'ai pu soutenir la douche; j'en suis -fâchée, car j'aime à suer; mais j'en étais trop étouffée et trop -étourdie: en un mot, c'est que je n'en ai plus de besoin, et que la -boisson m'a suffi et fait des merveilles. Je m'en vais vendredi à -Langlar; mes commensaux, Termes, Flamarens, Jussac, m'y suivront; le -chevalier viendra m'y voir samedi, et reviendra lundi commencer sa -douche. Il ne sera plus que huit jours sans moi; je le laisse en bon -train, les eaux lui font beaucoup de bien: il recevra en mon absence -mille présents de mes amis; il est fort content de moi. Pour mes mains, -elles sont mieux; et cette incommodité est si petite, que le temps est -le seul remède que je veuille souffrir. Je suis au désespoir, ma fille, -de la tristesse de vos songes: hé! mon Dieu, faut-il que dans l'état où -je suis je vous fasse du mal? C'est bien, je vous assure, contre mon -intention. Je ne sais si vous avez celle de m'écrire des endroits -admirables, vous y réussiriez; mais aussi ils ne tombent pas à terre: -vous ne sentez pas l'agrément de ce que vous dites, et c'est tant mieux. -Vous avez un peu d'envie de vous moquer de votre petite servante, et du -corps de jupe, et du toupet: mais vous m'aimeriez si vous saviez le bon -air que j'avais à la fontaine. Je crois que _la Carnavalette_ nous sera -meilleure que l'autre maison qu'on nous avait indiquée, mais qui est -fort petite, et où pas un de vos gens ne pourrait loger. Nous verrons ce -que fera le grand d'Hacqueville; je meurs de peur que madame de -Lillebonne ne veuille pas déloger. Je suis toujours fort en peine de -Corbinelli; il a été rudement traité de la fièvre tierce, le délire, et -tout ce qui peut effrayer: il a pris de l'or potable, nous en attendons -l'effet. Parlez-moi toujours de vous et de votre santé: ne faites-vous -rien du tout pour vous remettre de vos deux saignées? Quelle maladie, -bon Dieu! et quelle frayeur cela ne doit-il point donner à ceux qui vous -aiment! Voilà le chevalier auprès de moi, et la compagnie ordinaire, -avec un homme qui assurément joue mieux du violon que _Baptiste_. Nous -voudrions vous envoyer, et à M. de Grignan, une chaconne et un écho dont -il nous charme, et dont vous serez charmée: vous l'entendrez cet hiver. - - - - -195.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Gien, vendredi 1er octobre 1677. - -J'ai pris votre lettre, ma très-chère, en passant par Briare; mon ami -_Roujoux_[528] est un homme admirable; j'espère que j'en pourrai -recevoir encore une avant que de partir d'Autri, où nous allons demain -dîner. Nous avons fait cette après-dînée un tour que vous auriez bien -aimé: nous devions quitter notre bonne compagnie dès midi, et prendre -chacun notre parti, les uns vers Paris, les autres à Autri. Cette bonne -compagnie n'ayant pas été préparée assez tôt à cette triste séparation, -n'a pas eu la force de la supporter, et a voulu nous suivre à Autri: -nous avons représenté les inconvénients, enfin nous avons cédé. Nous -avons donc passé la rivière de Loire à Châtillon tous ensemble; le temps -était admirable, et nous étions ravis de voir qu'il fallait que le bac -retournât pour aller prendre l'autre carrosse. Comme nous étions à bord, -nous avons discouru du chemin d'Autri; on nous a dit qu'il y avait deux -mortelles lieues, des rochers, des bois, des précipices: nous qui sommes -accoutumés depuis Moulins à courir la bague, nous avons eu peur de cette -idée, et toute la bonne compagnie, et nous conjointement, nous avons -repassé la rivière, en pâmant de rire de ce petit dérangement; tous nos -gens en faisaient autant, et dans cette belle humeur nous avons repris -le chemin de Gien, où nous voilà tous; et après que la nuit nous aura -donné conseil, qui sera apparemment de nous séparer courageusement, nous -irons, la bonne compagnie de son côté, et nous du nôtre. - -Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer, ce sont des -forges de Vulcain: nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes forgeant, non -pas les armes d'Énée, mais des ancres pour les vaisseaux: jamais vous -n'avez vu redoubler des coups si justes, ni d'une si admirable cadence. -Nous étions au milieu de quatre fourneaux; de temps en temps ces démons -venaient autour de nous, tous fondus de sueur, avec des visages pâles, -des yeux farouches, des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs; -cette vue pouvait effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi, je -ne comprenais pas qu'il fût possible de résister à nulle des volontés de -ces messieurs-là dans leur enfer. Enfin, nous en sortîmes avec une pluie -de pièces de quatre sous, dont nous eûmes soin de les rafraîchir pour -faciliter notre sortie. - -Nous avions vu la veille, à Nevers, une course la plus hardie qu'on -puisse s'imaginer: quatre belles dans un carrosse nous ayant vus passer -dans les nôtres, eurent une telle envie de nous revoir, qu'elles -voulurent gagner les devants lorsque nous étions sur une chaussée qui -n'a jamais été faite que pour un carrosse. Ma fille, leur cocher nous -passa témérairement sur la moustache: elles étaient à deux doigts de -tomber dans la rivière, nous criions tous miséricorde, elles pâmaient de -rire et coururent de cette sorte, et par-dessus nous et devant nous, -d'une si surprenante manière, que nous en sommes encore effrayés. - -Voilà, ma très-chère, nos plus grandes aventures; car de vous dire que -tout est plein de vendanges et de vendangeurs, cette nouvelle ne vous -étonnerait pas au mois de septembre. Si vous aviez été Noé, comme vous -disiez l'autre jour, nous n'aurions pas trouvé tant d'embarras. Je veux -vous dire un mot de ma santé; elle est parfaite, les eaux m'ont fait des -merveilles, et je trouve que vous vous êtes fait un _dragon_ de cette -douche: si j'avais pu le prévoir, je me serais bien gardée de vous en -parler; je n'eus aucun mal de tête; je me trouvai un peu de chaleur à la -gorge; et comme je ne suai pas beaucoup la première fois, je me tins -pour dit que je n'avais pas besoin de transpirer comme l'année passée: -ainsi, je me suis contentée de boire à longs traits, dont je me porte -très-bien: il n'y a rien de si bon que ces eaux. - - - [528] Le maître de la poste de Lyon. - - - - -196.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, jeudi 7 octobre 1677. - -On ne peut pas avoir pris des mesures plus justes que les vôtres pour me -faire recevoir votre lettre en sortant de carrosse. La voilà, je l'ai -lue, et l'ai préférée à toutes les embrassades de l'arrivée. M. le -coadjuteur, M. d'Hacqueville, le gros abbé[529], M. de Coulanges, madame -de la Troche, ont très-bien fait leur devoir d'amis. Le coadjuteur et le -d'Hacqueville m'ont déjà fait entendre l'aigreur de Sa Majesté sur ce -pauvre curé[530], et que le roi avait dit à M. de Paris: «C'est un homme -très-dangereux, qui enseignait une doctrine pernicieuse: on m'a déjà -parlé pour lui; mais plus il a d'amis, plus je serai ferme à ne le point -rétablir.» Voilà ce qu'ils m'ont dit d'abord, qui fait toujours voir une -aversion horrible contre nos pauvres frères. Vous m'attendrissez pour la -petite; je la crois jolie comme un ange, j'en serais folle; je crains, -comme vous dites, qu'elle ne perde tous ses bons airs et tous ses bons -tons avant que je la voie: ce sera dommage; vos filles (_de -Sainte-Marie_) d'Aix vous la gâteront entièrement: du jour qu'elle y -sera, il faut dire adieu à tous ses charmes. Ne pourriez-vous point -l'amener? Hélas! on n'a que sa pauvre vie en ce monde; pourquoi s'ôter -ces petits plaisirs-là? Je sais bien tout ce qu'il y a à répondre -là-dessus, mais je n'en veux pas remplir ma lettre: vous auriez du moins -de quoi loger cette jolie enfant; car, Dieu merci, nous avons l'hôtel -de Carnavalet[531]. C'est une affaire admirable, nous y tiendrons tous, -et nous aurons le bel air; comme on ne peut pas tout avoir, il faut se -passer des parquets et des petites cheminées à la mode; mais nous aurons -une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et de bonnes petites -filles bleues qui sont fort commodes, et nous serons ensemble, et vous -m'aimez, ma chère enfant: je voudrais pouvoir retrancher, de ce trésor -qui m'est si cher, toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé. -Demandez à tous ces hommes comme je suis belle; il ne me fallait point -de douches; la nature parle, elle en voulait l'année passée, elle en -avait besoin; elle n'en voulait plus celle-ci, j'ai obéi à sa voix. Pour -les eaux, ma chère enfant, si vous êtes cause de mon voyage, j'ai bien -des remercîments à vous faire, puisque je m'en porte parfaitement bien. -Vous me dites mille douceurs sur l'envie que vous avez de faire un -voyage avec moi, et de causer, et de lire; ah! plût à Dieu que vous -pussiez, par quelque hasard, me donner ces sortes de marques de votre -amitié! Il y a une personne qui me disait l'autre jour qu'avec toute la -tendre amitié que vous avez pour moi, vous n'en faites point le profit -que vous auriez pu en faire; que vous ne connaissez pas ce que je vaux, -même à votre égard. Mais c'est une folie que je vous dis là, et je ne -voudrais être aimable que pour être autant dans votre goût que je suis -dans votre coeur: c'est une belle chose que de faire cette sorte de -séparation; cependant elle ne serait peut-être pas impossible. -Sérieusement, ma fille, pour finir cette causerie, je suis plus touchée -de vos sentiments pour moi que de ceux de tout le reste du monde; je -suis assurée que vous le croyez. - -J'ai envoyé chez Corbinelli; il se porte bien, et viendra me voir -demain. Pour le pauvre abbé Bayard, je ne m'en puis remettre; j'en ai -parlé tout le soir: je vous manderai comme en est madame de la Fayette; -elle est à Saint-Maur. Madame de Coulanges est à Livry; j'y veux aller -pendant qu'on fera notre _remue-ménage_. Madame de Guitaut avait fait un -fils, qui mourut le lendemain; il fut question de lui en montrer un -autre, et de lui faire croire qu'on l'envoyait à Époisses. Enfin c'est -une étrange affaire; son mari est venu pour voir comme on pourra lui -faire avaler cette affliction. La maréchale d'Albret[532] est morte, le -courrier vient d'arriver. Voilà Coulanges qui vient causer avec vous. - - - _Monsieur de Coulanges._ - - Nous la tenons enfin cette incomparable mère-beauté, plus incomparable - et plus mère-beauté que jamais: car croyez-vous qu'elle soit arrivée - fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit? Rien de tout cela: - elle me fit l'honneur de débarquer chez moi, plus belle, plus fraîche, - plus rayonnante qu'on ne peut dire, et depuis ce jour-là elle a été - dans une agitation continuelle, dont elle se porte très-bien, quant au - corps s'entend; et pour son esprit, il est, ma foi, avec vous; et s'il - vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour parler encore de - cette rare comtesse qui est en Provence. Que n'en avons-nous point dit - jusqu'à présent, et que n'en dirons-nous point encore? Quel gros livre - ne ferait-on pas de ses perfections, et combien grosse en serait la - table des chapitres! - - Au reste, madame la comtesse, croyez-vous être faite seulement pour - des Provençaux? Vous devez être l'ornement de la cour; il le faut pour - les affaires que vous y avez; il le faut, afin que je vous remercie - moi-même en personne des portraits que vous m'avez envoyés; et il le - faut aussi pour nous rendre madame votre mère tout entière. En vérité, - ma belle comtesse, tous vos amis et vos serviteurs opinent à votre - retour: préparez-vous donc pour ce grand voyage, dormez bien, mangez - bien; nous vous pardonnerons de n'être pas emmaigrie de notre absence; - songez donc très-sérieusement à votre santé, et croyez que personne ne - peut être plus à vous, ni plus dans vos intérêts, que j'y suis. - - - [529] L'abbé le Camus de Pontcarré. - - [530] Le curé du Saint-Esprit, alors exilé, et recommandé par madame - de Grignan. - - [531] Rue Culture Sainte-Catherine, à l'angle de la rue des - Francs-Bourgeois, au Marais. Jean Goujon a sculpté les figures qui en - décorent la façade. - - [532] Madeleine de Guénégaud, fille du secrétaire d'État. - - - - -197.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 20 octobre 1677. - -Le chevalier radote et ne sait ce qu'il veut dire. Je n'ai point mangé -de fruits à Vichy, parce qu'il n'y en avait point; j'ai dîné sainement, -et pour souper; quand les sottes gens veulent qu'on soupe sur son dîner, -à six heures, je me moque d'eux; je soupe à huit: mais quoi? une caille, -ou une aile de perdrix uniquement. Je me promène, il est vrai; mais il -faut que l'on défende le beau temps, si l'on veut que je ne prenne pas -l'air. Je n'ai point pris le serein, ce sont des médisances; et enfin -M. Ferrand était dans tous mes sentiments, souvent à mes promenades, et -ne m'a jamais dédite de rien. Que voulez-vous donc conter, monsieur le -chevalier? Mais vous, avec votre sagesse, votre bras vous fait-il -toujours boiter? Ce serait une chose cruelle d'être obligé de porter un -bâton tout l'hiver. Et vous, madame la comtesse, pensez-vous que je -n'aie point à vous gronder? Vardes me mande que vous ne vous nourrissez -pas assez, que vous mangez en récompense les plus mauvaises choses du -monde, et qu'avec cette conduite il ne faut pas que vous espériez -retrouver votre santé: voilà ses propres mots; il ajoute que M. de la -Garde s'en tourmente assez, mais que tout le reste n'ose vous -contredire. Belle Rochebonne, grondez-la: j'aimerais mieux qu'elle -coquetât avec M. de Vardes, comme vous me le mandez, que de profaner une -santé qui fait notre vie à tous; car vous voulez bien, madame, que je -parle en commun sur ce chapitre. Que vous êtes bien tous ensemble! que -vous êtes heureux de trouver dans votre famille ce que l'on cherche -inutilement ailleurs, c'est-à-dire la meilleure compagnie du monde, et -toute l'amitié et la sûreté imaginable! Je le pense et je le dis -souvent, il n'y en a point une pareille. Je vous embrasse de tout mon -coeur, et vous demande la grâce de m'aimer toujours; je donne à ma fille -le soin de vous dire comme je suis pour vous, et comme je vous trouve -digne de toute la tendresse qu'elle a pour vous. - -Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de -Carnavalet. J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes -très-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement -qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous nous établissons, -nous meublons votre chambre; et ces jours de loisir nous ôtent tout -l'embarras et tout le désordre du délogement. Nous irons coucher -paisiblement, comme on va dans une maison où l'on demeure depuis trois -mois. N'apportez point de tapisserie, nous trouverons ici ce qu'il vous -faut: je me divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir -aucun chagrin, au moins en arrivant[533]. Notre bon abbé m'a fait peur; -son rhume était grand; une petite fièvre: je me figurais que si tout -cela eût augmenté, c'eût été une fièvre continue, avec une fluxion sur -la poitrine; mais, Dieu merci, il est considérablement mieux, et je n'ai -plus aucune inquiétude. - -Je reçois mille amitiés de madame de Vins. Je reçois des visites en -l'air des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de -Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je suis dans le chaos; vous -trouverez le démêlement du monde et des éléments: vous recevrez ma -lettre d'Autri: je serais plus fâchée que vous, si je passais un -ordinaire sans vous entretenir. J'admire comme je vous écris avec -vivacité, et comme je hais d'écrire à tout le reste du monde. Je trouve, -en écrivant ceci, que rien n'est moins tendre que ce que je dis; -comment! j'aime à vous écrire: c'est donc signe que j'aime votre -absence; voilà qui est épouvantable. Ajustez tout cela, et faites si -bien que vous soyez persuadée que je vous aime de tout mon coeur. - -J'ai reçu une lettre de notre cardinal; j'étais dans une véritable -inquiétude de sa santé; il me mande qu'elle est bien meilleure; j'en -remercie la Providence. Corbinelli vous remerciera lui-même de vos -bontés; il n'est point bien encore, l'or potable l'a desséché; il a trop -pris sur lui, je crois qu'on le mettra au lait. Bonsoir, ma très-belle -et très-aimable, et très-parfaitement aimée. - - - [533] Madame de Sévigné prévoit que les chagrins que Mme de Grignan - s'était forgés l'année précédente vont renaître. En effet, ces - tourments de pure imagination ne firent que s'accroître. Mme de - Grignan arriva fin d'octobre à Paris, où elle resta un an et dix mois, - et retourna en Provence en septembre 1679. - - - - -198.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Livry, ce 3 novembre 1677. - -Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles; -elles sont encore toutes aux arbres, elles n'ont fait que changer de -couleur: au lieu d'être vertes elles sont aurore, et de tant de sortes -d'aurore, que cela compose un brocard d'or riche et magnifique, que nous -voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour -changer. Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une belle et -grande maison; je souhaite d'y être longtemps, car le déménagement m'a -beaucoup fatiguée. J'y attends la belle comtesse, qui sera fort aise de -savoir que vous l'aimez toujours. J'ai reçu ici votre lettre de Bussy. -Vous me parlez fort bien, en vérité, de Racine et de Despréaux. Le roi -leur dit il y a quatre jours: Je suis fâché que vous ne soyez venus à -cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre, et votre voyage n'eût -pas été long. Racine lui répondit: Sire, nous sommes deux bourgeois qui -n'avons que des habits de ville, nous en commandâmes de campagne; mais -les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne -furent faits. Cela fut reçu agréablement. Ah! que je connais un homme de -qualité à qui j'aurais bien plus tôt fait écrire mon histoire qu'à ces -bourgeois-là, si j'étais son maître. C'est cela qui serait digne de la -postérité? - -Vous savez que le roi a fait M. le Tellier chancelier, et que cela a plu -à tout le monde. Il ne manque rien à ce ministre pour être digne de -cette place. L'autre jour Berryer lui vint faire compliment à la tête -des secrétaires du roi[534]; M. le chancelier lui répondit: M. Berryer, -je vous remercie, et votre compagnie; mais, M. Berryer, point de -finesses, point de friponneries; adieu, M. Berryer. Cette réponse donne -de grandes espérances de l'exacte justice; cela fait plaisir aux gens de -bien. Voilà une famille bien heureuse; ma nièce de Coligny en devrait -être. Cependant voici un peu de fièvre quarte qui fait voir qu'elle est -encore des nôtres. Ce que vous dites de la vieille Puisieux, qu'elle -n'en devait pas faire à deux fois quand elle fut si malade, un peu avant -la maladie dont elle est morte, me donne le _paroli_[535]. Je ne suis -pas encore bien consolée de cette après-dînée que nous passâmes sur le -bord de cette jolie rivière, sans y lire vos _Mémoires_. J'aurai de la -peine à m'en passer jusqu'à l'année qui vient. Si je meurs entre-ci et -ce temps-là, je mettrai ce déplaisir au rang des pénitences que je -devrais faire. Nous parlons souvent, le bon abbé et moi, de votre bonne -chère, de l'admirable situation de Chaseu, et enfin de votre bonne -compagnie; et nous disons qu'il est fâcheux d'en être séparés quasi pour -jamais. - - - [534] Il était procureur syndic perpétuel de leur compagnie. - - [535] Expression en usage au jeu de la bassette. - - - - -199.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Livry, ce 23 août 1678. - -Où est donc votre fils, mon cousin? pour le mien il ne mourra jamais, -puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. La paix -étant faite et signée le 9 août[536], M. le prince d'Orange a voulu se -donner le divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu -moins de sang répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya -faire ses excuses à M. de Luxembourg, et lui manda que s'il lui avait -fait savoir que la paix était signée, il se serait bien gardé de le -combattre. Cela ne vous paraît-il pas ressembler à l'homme qui se bat en -duel à la comédie, et qui demande pardon à tous les coups qu'il donne -dans le corps de son ennemi? - -Les principaux officiers des deux partis prirent donc dans une -conférence un air de paix, et convinrent de faire entrer du secours dans -Mons. Mon fils était à cette entrevue romanesque. Le marquis de Grana -demanda à M. de Luxembourg qui était un escadron qui avait soutenu, deux -heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiraient sans cesse -pour se rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenait. M. de -Luxembourg lui dit que c'étaient les gendarmes-Dauphin, et que M. de -Sévigné, qu'il lui montra là présent, était à leur tête. Vous comprenez -tout ce qui lui fut dit d'agréable, et combien, en pareille rencontre, -on se trouve payé de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut -quarante de ses gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends pas comment -on peut revenir de ces occasions si chaudes et si longues, où l'on n'a -qu'une immutabilité qui nous fait voir la mort mille fois plus horrible -que quand on est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se -défendre. - -Voilà l'aventure de mon pauvre fils; et c'est ainsi que l'on en usa le -propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on pourrait dire -de lui plus justement qu'on ne disait de Dangeau: Si la paix dure dix -ans, il sera maréchal de France. - - - [536] D'Avrigny dit le 11. - - - - -200.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 12 octobre 1678. - -J'ai reçu deux de vos lettres, mon cousin. Dans l'une vous me contez -votre vie, et de quelle manière vous vous divertissez. Je trouve que -vous avez une très-bonne compagnie, et que vous faites un très-bon usage -de tout ce qui peut contribuer à vous faire une société agréable; et si -nous étions dans un règne moins juste que celui-ci, on pourrait bien -vous changer un exil que vous rendez trop agréable, comme on fit à un -Romain. On apprit qu'il passait la plus douce vie du monde dans une île -où il était exilé; on le rappela à Rome, et on le condamna à y vivre -avec sa femme. Je suis charmée que vous me promettiez de m'aimer, ma -nièce de Coligny et vous. Je suis ravie de vous plaire, et d'être -estimée de vous deux. Nous nous mîmes l'autre jour à parler d'elle, ma -fille, M. de Corbinelli et moi; en vérité, elle fut célébrée dignement; -et l'un des plus beaux endroits que nous trouvassions en elle fut la -tendresse et l'attachement qu'elle a pour vous, et le plaisir qu'elle -prend à adoucir votre exil; cela vient d'un fonds héroïque. Mademoiselle -de Scudéri dit que la vraie mesure du mérite se doit prendre sur -l'étendue de la capacité qu'on a d'aimer. Jugez par là du prix de votre -fille. Il faut louer aussi ceux qui sont dignes d'être aimés. Ceci vous -regarde, mon cousin. - -Au reste, je vous réponds de votre _incorruptibilité_ tant que vous -serez ensemble. - -L'armée de M. de Luxembourg n'est point encore séparée; les goujats -parlent même du siége de Trèves ou de Juliers. Je serai au désespoir, -s'il faut que je reprenne encore les pensées de la guerre. Je voudrais -fort que mon fils et mon bien ne fussent plus exposés à leurs -_glorieuses souffrances_. Il est triste de s'avancer dans le pays de la -misère; c'est ce qui est indubitable dans votre métier: vous sauriez -bien m'en dire des nouvelles. - -Vous savez, je crois, que madame de Meckelbourg, s'en allant en -Allemagne, a passé par l'armée de son frère[537]. Elle y a été trois -jours comme Armide, au milieu de tous ces honneurs militaires qui ne se -rendent pas à petit bruit. Je ne puis comprendre comment elle put songer -à moi en cet état. Elle fit plus, elle m'écrivit une lettre fort honnête -qui me surprit extrêmement; car je n'ai aucun commerce avec elle. Elle -pourrait faire dix campagnes et dix voyages en Allemagne sans penser à -moi, que je ne serais pas en droit de m'en plaindre. Je lui mandai que -j'avais bien lu des princesses dans les armées, se faisant adorer et -admirer de tous les princes, qui étaient autant d'amants: mais que je -n'en avais jamais vu une qui, dans ce triomphe, s'avisât d'écrire à une -ancienne amie qui n'avait point la qualité de confidente de la -princesse. - -M. de Brandebourg et les Danois ont si bien chassé les Suédois de -l'Allemagne, que cet électeur n'a plus rien à faire qu'à venir joindre -nos ennemis. On craint que cela ne retarde la paix des Allemands. - -La cour est à Saint-Cloud; le roi veut aller à Versailles: mais il -semble que Dieu ne le veuille pas, par l'impossibilité de faire que les -bâtiments puissent le recevoir, et par la mortalité prodigieuse des -ouvriers, dont on emporte toutes les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des -chariots pleins de morts: on cache cette triste marche pour ne pas -effrayer les ateliers; et ne pas décrier l'air de ce _favori sans -mérite_. Vous savez ce bon mot sur Versailles. - -Nous sommes revenus de Livry plus tôt que nous ne voulions, à cause -d'une fièvre qui prit fortement à l'une de mesdemoiselles de Grignan. -Nous nous raccoutumons à la bonne ville insensiblement. Nous pleurions -quasi quand nous quittâmes notre forêt. Le bon Corbinelli est enrhumé et -garde la chambre. La santé de ma fille, qui nous donnait quelque -espérance de se rétablir, est redevenue maladie, c'est-à-dire une -extrême délicatesse: cela ne l'empêche pas de vous aimer et de vous -honorer. - - - [537] Le maréchal de Luxembourg. - - - - -201.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 18 décembre 1678. - -O gens heureux! ô demi-dieux! si vous êtes au-dessus de la rage de la -bassette, si vous vous possédez vous-mêmes, si vous prenez le temps -comme Dieu l'envoie, si vous regardez votre exil comme une pièce -attachée à l'ordre de la Providence, si vous ne retournez point sur le -passé pour vous repentir de ce que vous fîtes il y a trente ans, si vous -êtes au-dessus de l'ambition et de l'avarice; enfin, ô gens heureux! ô -demi-dieux! si vous êtes toujours comme je vous ai vus, et si vous -passez paisiblement votre hiver à Autun avec la bonne compagnie que vous -me marquez. Notre ami Corbinelli vous écrit dans ma lettre. M. le -cardinal de Retz, le plus généreux et le plus noble prélat du monde, a -voulu lui donner une marque de son amitié et de son estime. Il le -reconnaît pour son allié[538]; mais bien plus pour un homme aimable et -fort malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer d'un état où M. de -Vardes l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et tant de -services importants; et enfin il lui porta avant-hier deux cents -pistoles pour une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a -longtemps que je n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup -moindre; il n'y a que sa reconnaissance qui soit infinie; sa philosophie -n'en est pas ébranlée; et comme je sais que vous l'aimez, je suis -assurée que vous serez aussi aise que moi. - -Pour revenir à la bassette, c'est une chose qui ne se peut représenter. -On y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. Pour moi, je trouve -que passé ce qui se peut jouer d'argent comptant, le reste est dans les -idées, et se joue au racquit, comme font les petits enfants. Le Roi -paraît fâché de cet excès. MONSIEUR a mis toutes ses pierreries en gage. -Vous aurez appris que la paix d'Espagne est ratifiée; je crois que celle -d'Allemagne suivra bientôt. - -La pauvre belle comtesse est si pénétrée de ce grand froid, qu'elle m'a -priée de vous faire ses excuses, et de vous assurer de ses véritables et -sincères amitiés, et à madame de Coligny. Sa poitrine, son encre, sa -plume, ses pensées, tout est gelé. Elle vous assure que son coeur ne -l'est pas; je vous en dis autant du mien, mes chers enfants. Quand je -veux penser à quelque chose qui me plaise, je songe à vous deux. Je vis -l'autre jour ma nièce de Sainte-Marie; au travers de cette sainteté, on -voit bien qu'elle est votre fille. - -Mais, hélas! que dites-vous de l'affliction de M. de Navailles, qui perd -son fils d'une légère maladie, après l'avoir vu exposé mille fois aux -dangers de la guerre? La prudence humaine qui faisait amasser tant de -trésors, et faire de si grands projets pour l'établissement de ce -garçon, me fait bien rire quand elle est confondue à ce point-là. Je -vous demande beaucoup d'amitié pour M. Jeannin de ma part. - - - _Monsieur de Corbinelli._ - - J'ai vu un mot de vous, monsieur, qui m'a fait un grand plaisir. Si - j'écoutais mon enthousiasme, je vous écrirais une grosse lettre de - remercîments; c'est-à-dire que, par l'emportement de ma - reconnaissance, je tomberais dans l'ingratitude; car c'est ainsi qu'on - doit appeler une grosse lettre de moi. Mon Dieu! que je conçois bien - le plaisir qu'il y aurait d'être en tiers avec vous et madame de - Coligny, et d'y parler à coeur ouvert auprès d'un grand feu à Chaseu! - J'irai un jour, et je me promets à moi-même cette satisfaction: car - vous savez que c'est toujours soi qu'on cherche à satisfaire sur - toutes choses, et qu'il n'y a véritablement qu'une passion, qui est - l'amour-propre. Je me propose d'examiner avec vous deux bien des - choses, et de vous inspirer un sentiment de mépris pour l'approbation - du public sur bien des gens qui ne la méritent pas. J'aime à examiner - même les choses qui me plaisent, afin de voir si je ne me suis point - trompé. Je vous demande que nous fassions ensemble la même démarche. - Nous parlerons de la cour, de la guerre, de la politique, des vertus, - des passions et des vices, en honnêtes gens. - - Au reste, je me suis avisé de faire des remarques sur cent maximes de - M. de la Rochefoucauld. J'en suis à examiner celle-ci: - - _La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit[539]._ - - Je demande à votre tribunal si elle est facile à entendre, et quel - rapport ou proportion il y a entre bonne grâce et bon sens? - - Je trouve qu'on se sert de mots dans la conversation qui, étant - examinés, sont ordinairement équivoques, et qui, à force de les - _sasser_, ne signifient point, dans la plupart des expressions, ce - qu'il semble à tout le monde qu'ils doivent signifier. Par exemple, je - demande à madame de Coligny qu'elle me définisse la bonne grâce, et - qu'elle me marque bien la différence avec le bon air; qu'elle me dise - celle de bon sens et de jugement, celle de raison et de bon sens, - celle de bon esprit et de bon sens, celle de génie et de talent, celle - de l'humeur, du caprice et de la bizarrerie; de l'ingénuité et de la - naïveté; de l'honnêteté, de la politesse et de la civilité; du - plaisant, de l'agréable et du badin. Ne vous amusez pas à me dire que - ce sont la plupart des synonymes; c'est le langage ou des paresseux ou - des ignorants. Je suis après à définir tout, bien ou mal, il - n'importe. Faites la même chose, je vous en prie. Que dites-vous de la - vente de notre charge? c'est le roi qui l'achète; il n'en veut donner - que six cent mille francs; on dit cependant que Tilladet l'aura, et - que le chevalier Colbert aura celle de Tilladet. O gens heureux! ô - demi-dieux! - - - [538] Antoine de Gondi avait épousé, en 1463, Madeleine de Corbinelli. - - [539] C'est la maxime 67 du duc de la Rochefoucauld. - - - - -202.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - (Livry), samedi au soir (27 mai 1679). - -Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illusions et des -fantômes, vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des dernières -paroles que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis -point aise de vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue, -ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les personnes du monde. -J'ai fait mon possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu -beaucoup de peine à les trouver injustes. Demeurez à Paris, et vous -verrez si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je ne suis venue -ici. Je me suis un peu remise en pensant à tout ce que vous allez faire -où je ne serai point, et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heures où -vous puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même, et j'aime à -vous regarder et à n'être pas loin de vous, pendant que vous êtes en ces -pays où les jours vous paraissent si longs; ils me paraîtraient tout de -même, si j'étais longtemps comme je suis présentement. Je voudrais bien -que votre poumon fût rafraîchi de l'air que j'ai respiré ce soir; -pendant que nous mourions à Paris, il faisait ici un orage jeudi qui -rend encore l'air tout gracieux. Bonsoir, ma très-chère; j'attends de -vos nouvelles, et vous souhaite une santé comme la mienne; je voudrais -avoir la vôtre à rétablir. Voilà mes chevaux dont vous ferez tout ce -qu'il vous plaira. - - - - -203.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 29 mai 1679. - -Que dit-on quand on a tort? Pour moi, je n'ai pas le mot à dire; les -paroles me sèchent à la gorge: enfin, je ne vous écris point, le voulant -tous les jours, et vous aimant plus que vous ne m'aimez: quelle sottise -de faire si mal valoir sa marchandise! car c'en est une très-bonne que -l'amitié, et j'ai de quoi m'en parer quand je voudrai mettre à profit -tous mes sentiments. Il y a dix jours que nous sommes tous à la campagne -par le plus beau temps du monde; ma fille s'y porte assez bien: je -voudrais bien qu'elle me demeurât tout l'été; je crois que sa santé le -voudrait aussi; mais elle a une raison austère, qui lui fait préférer -son devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année passée, et parce qu'elle -croit se porter mieux à présent, je crains qu'elle ne nous échappe -celle-ci. Je vis l'autre jour le bon père Rapin, je l'aime, il me paraît -un bon homme et un bon religieux; il a fait un discours sur l'histoire -et sur la manière de l'écrire, qui m'a paru admirable. Le père Bouhours -était avec lui; l'esprit lui sort de tous côtés. Je fus bien aise de les -voir tous deux. Nous fîmes commémoration de vous, comme d'une personne -que l'absence ne fait point oublier. Tout ce que nous connaissons de -courtisans nous parurent indignes de vous être comparés, et nous mîmes -votre esprit dans le rang qu'il mérite. Il n'y a rien de quoi je parle -avec tant de plaisir. - -Avez-vous lu la _Vie du grand Théodose_, par l'abbé Fléchier. Je la -trouve belle. - -Vous savez toutes les nouvelles, mon cher cousin; que vous dirai-je? Le -moyen de raisonner sur ce qui est arrivé, non plus que sur les -difficultés du Brandebourg, qui fait faire encore à bien des officiers -un voyage en Allemagne? - -Mais que dites-vous de notre pauvre Corbinelli? Sa destinée le force à -soutenir un procès par pure générosité pour une de ses parentes. Sa -philosophie en est entièrement dérangée. Il est dans une agitation -perpétuelle. Il y épuise sa santé et sa poitrine. Enfin, c'est un -malheur pour lui, dont tous ses amis sont au désespoir. - - - - -204.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 27 juin 1679. - -Je n'ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre, -sinon que Livry c'est mon lieu favori pour écrire. Mon esprit et mon -corps y sont en paix; et quand j'ai une réponse à faire, je la remets à -mon premier voyage. Mais j'ai tort, cela fait des retardements dont je -veux me corriger. Je dis toujours que si je pouvais vivre seulement deux -cents ans, je deviendrais la plus admirable personne du monde. Je me -corrige assez aisément, et je trouve qu'en vieillissant même j'y ai plus -de facilité. Je sais qu'on pardonne mille choses aux charmes de la -jeunesse, qu'on ne pardonne point quand ils sont passés. On y regarde de -plus près; on n'excuse plus rien; on a perdu les dispositions favorables -de prendre tout en bonne part; enfin, il n'est plus permis d'avoir tort; -et dans cette pensée, l'amour-propre nous fait courir à ce qui nous peut -soutenir contre cette cruelle décadence, qui, malgré nous, gagne tous -les jours quelque terrain. - -Voilà les réflexions qui me font croire que dans l'âge où je suis on se -doit moins négliger que dans la fleur de l'âge. Mais la vie est trop -courte; et la mort nous prend, que nous sommes encore tout pleins de nos -misères et de nos bonnes intentions. - -Je loue fort la lettre que vous avez écrite au roi; je la trouve d'un -style noble, libre et galant qui me plaît fort. Je ne crois pas qu'autre -que vous ait jamais conseillé à son maître de laisser dans l'exil son -petit serviteur, afin de donner créance au bien qu'on a à dire de lui, -et d'ôter tout soupçon de flatterie à son histoire. - -Ce que ma chère nièce m'a écrit me paraît si droit et si bon, que je -n'en veux rien rabattre: il est impossible qu'elle ne m'aime pas à le -dire comme elle le dit. - - -_A madame de Coligny._ - -Je vous en remercie, ma chère nièce, et je voudrais, pour toute réponse, -que vous eussiez entendu ce que je disais de vous l'autre jour à madame -de Vins, belle-soeur de M. de Pomponne très-aimable aussi: je vous -peignis au naturel, et bien. Il y a très-peu de personnes qui puissent -se vanter d'avoir autant de vrai mérite que vous. - -Notre pauvre ami est abîmé dans son procès. Il le veut traiter dans les -règles de la raison et du bon sens; et quand il voit qu'à tous moments -la chicane s'en éloigne, il est au désespoir. Il voudrait que sa -rhétorique persuadât toujours, comme elle le devrait en bonne justice; -mais elle est inutile contre la routine et le désordre qui règnent dans -le palais. Ce n'est point façon d'amour que le zèle qu'il a pour sa -cousine, c'est pure générosité: mais c'est façon de mort que la fatigue -qu'il se donne pour cette malheureuse affaire. J'en suis affligée; car -je le perds, et je crains de le perdre encore davantage. - -Ma fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte mieux; elle -vous fait mille amitiés, à vous, madame, et à vous, monsieur. Si vous la -connaissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux. - - - - -205.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 20 juillet 1679. - -J'ai vu et entretenu M. l'évêque d'Autun, et je comprends bien aisément -l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a conté qu'il passa une fois à -Langeron, et qu'il ne voulait pas s'y débotter seulement. Il y fut six -semaines. Cet endroit est tout propre à persuader l'agrément, la douceur -et la facilité de son esprit. Je crois que j'en serais encore plus -persuadée, si je le connaissais davantage. Nous avons fort parlé de vous -sur ce ton-là. Je parlai au prélat de la lettre que vous avez écrite au -roi; il me dit qu'il l'avait vue, et qu'il l'avait trouvée belle. Je -vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce bonheur est réciproque, et vous -êtes l'un à l'autre une très-bonne compagnie. Il vous dira les nouvelles -et les préparatifs du mariage du roi d'Espagne, et du choix du prince et -de la princesse d'Harcourt pour la conduite de la reine d'Espagne[540] à -son époux, et de la belle charge que le roi a donnée à M. de Marsillac, -sans préjudice de la première, et du démêlé du cardinal de Bouillon -avec M. de Montausier, et comme M. de la Feuillade, courtisan passant -tous les courtisans passés, a fait venir un bloc de marbre qui tenait -toute la rue Saint-Honoré: et comme les soldats qui le conduisaient ne -voulaient point faire place au carrosse de M. le Prince, qui était -dedans, il y eut un combat entre les soldats et les valets de pied: le -peuple s'en mêla, le marbre se rangea, et le prince passa. Ce prélat -vous pourra conter encore que ce marbre est chez M. de la Feuillade, qui -fait ressusciter Phidias ou Praxitèle pour tailler la figure du roi à -cheval dans ce marbre, et comme cette statue lui coûtera plus de trente -mille écus. - -Il me semble que cette lettre ressemble assez aux chapitres de -l'_Amadis_. Je suis tellement libertine quand j'écris, que le premier -tour que je prends règne tout du long de ma lettre. Il serait à -souhaiter que ma pauvre plume, galopant comme elle fait, galopât au -moins sur le bon pied. Vous en seriez moins ennuyés, monsieur et madame; -car c'est toujours à vous deux que je parle, et vous deux que j'embrasse -de tout mon coeur. Ma fille me prie de vous dire bien des amitiés à l'un -et à l'autre. Elle se porte mieux; mais comme un bien n'est jamais pur -en ce monde, elle pense à s'en aller en Provence, et je ne pourrais -acheter le plaisir de la voir que par sa mauvaise santé. Il faut -choisir, et se résoudre à l'absence; elle est amère et dure à supporter. -Vous êtes bien heureux de ne point sentir la douleur des séparations; -celle de mon fils, qui s'en va camper à la plaine d'Ouilles, n'est pas -si triste que celles des autres années; mais il ne s'en faut guère -qu'elle ne coûte autant, l'or et l'argent, les beaux chevaux et les -justaucorps étant la vraie représentation des troupes du roi de Perse. -Faites-vous envoyer promptement les _Fables de la Fontaine_; elles sont -divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes; et à force de les -relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer, et un -style à quoi l'on ne s'accoutume point. Mandez-m'en votre avis, et le -nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières. - -Notre ami Corbinelli est dans l'espérance de l'accommodement de -l'affaire de sa cousine. Si vous êtes à Chaseu, faites mes compliments à -monsieur et à madame de Toulongeon. J'aime cette petite femme: ne la -trouvez-vous pas toujours jolie? - - - [540] MADEMOISELLE, fille de MONSIEUR, frère de Louis XIV, fut mariée - à Charles II, roi d'Espagne. C'était une des conditions de la paix, à - laquelle la jeune princesse n'avait rien moins qu'accédé. Elle eût - voulu épouser le Dauphin. Le roi lui dit: _Je vous fais reine - d'Espagne; que pourrais-je de plus pour ma fille? Ah!_ répondit-elle, - _vous pourriez plus pour votre nièce_. Elle mourut dix ans après. - - - - -206.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi au soir 15 septembre 1679. - -Je suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nouvelles. Je -trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les yeux et le coeur. -Je fus hier chez mademoiselle de Méri; j'en viens encore: elle est sans -fièvre, mais si accablée de ses maux ordinaires et de ses vapeurs, si -épuisée et si fâchée de votre départ, qu'elle fait pitié: on n'ose lui -parler de rien, tout lui fait mal et la fait suer: elle m'a priée de -vous dire son état et sa tristesse. Mon Dieu! que j'ai d'envie de savoir -comment vous vous trouvez de ce bateau! et toujours ce bateau, c'est -toujours là que je vous vois, et presque point dans l'hôtellerie: je -crois qu'après cette allure si lente, vous souhaiterez des cahots, comme -vous vouliez du fumier après la fleur d'orange. Enfin, ma fille, -j'attends de vos nouvelles et de celles de toute votre troupe, que -j'embrasse du meilleur de mon coeur: il me semble que tous les soins et -tous les yeux sont tournés de votre côté: outre que vous êtes la -personne qualifiée, vous êtes la personne si délicate, qu'il ne faut -être occupé que de vous. J'ai vu la marquise d'Uxelles[541], qui vous -fera dignement recevoir à Châlons: j'y adresse cette lettre. - -Nous revoilà maintenant dans les écritures par-dessus les yeux: je n'ai -pas au moins sur mon coeur de n'avoir pas senti le bonheur de vous -avoir; je n'ai pas à regretter un seul moment du temps que j'ai pu être -avec vous, pour ne l'avoir pas su ménager. Enfin il est passé, ce temps -si cher; ma vie passait trop vite, je ne la sentais pas; je m'en -plaignais tous les jours, ils ne duraient qu'un moment. Je dois à votre -absence le plaisir de sentir la durée de ma vie et toute sa longueur. Je -ne sais point de nouvelles: _quiconque ne voit guère, n'a guère à dire -aussi_[542]. Le roi d'Angleterre est bien malade. La reine d'Espagne -crie et pleure: c'est l'étoile de ce mois. J'aimerais assez à vous -entretenir davantage, mais il est tard, et je vous laisse dans votre -repos: je vous souhaite une très-bonne nuit. Est-il possible que -j'ignore ce qui est arrivé de cette barque que j'ai vue avec tant de -regret s'éloigner de moi! Ce n'est pas aussi sans beaucoup de chagrin -que je l'ignore. Mais si vous n'avez point écrit, j'ai au moins la -consolation de croire que ce n'est pas votre faute, et que j'aurai -demain une de vos lettres. Voilà sur quoi tout va rouler, au lieu d'être -avec vous tous les jours et tous les soirs. - - - [541] Son fils Nicolas du Blé, marquis d'Uxelles, était gouverneur de - la ville et citadelle de Châlons. - - [542] Fable des _deux Pigeons_, de la Fontaine, livre IX, fable II. - - - - -207.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 18 septembre 1679. - -J'attendais votre lettre avec impatience, et j'avais besoin d'être -instruite de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans -fondre en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre -repentir sur mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de -pénitence et de pardon? Je ne vois plus rien que tout ce que vous avez -d'aimable, et mon coeur est fait d'une manière pour vous, qu'encore que -je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, -une douceur, un retour, une caresse, une tendresse me désarme, me guérit -en un moment, comme par une puissance miraculeuse; et mon coeur retrouve -toute sa tendresse, qui, sans se diminuer, change seulement de nom, -selon les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci -plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis -persuadée que vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous -faites toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation -de mon âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me -mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de -Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence; mais -pour vous embrasser, et vous faire voir clairement que je ne puis être -heureuse sans vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous -m'a pu donner me sont plus agréables que toute la fausse paix d'une -ennuyeuse absence. Si votre coeur était un peu plus ouvert, vous ne -seriez pas si injuste: par exemple, n'est-ce pas un assassinat que -d'avoir cru qu'on voulait vous ôter de mon coeur, et sur cela me dire -des choses dures? Et le moyen que je pusse deviner la cause de ces -chagrins? Vous dites qu'ils étaient fondés: c'était dans votre -imagination, ma fille; et sur cela, vous aviez une conduite qui était -plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose -faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait: ils -étaient sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais -toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée, et que ne -tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire connaître que vous -m'aimiez? Je perdais beaucoup à me taire; j'étais digne de louanges dans -tout ce que je croyais ménager; et je me souviens que, deux ou trois -fois, vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendais point du tout -alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles injustices; parlez, -éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites point, comme disait le -maréchal de Gramont, ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la -gorge coupée, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux gens -raisonnables, c'est par là qu'on s'entend; et l'on se trouve toujours -bien d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être de -cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce -discours; il est peut-être mal à propos. - -Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau; vous avez couché dans -votre lit: mais je crains que vous n'ayez pas si bien dormi que ceux qui -étaient sur la paille. Je me réjouis avec le petit marquis du sot petit -garçon qui était auprès de lui; ce méchant exemple lui servira plus que -toutes les leçons: on a fort envie, ce me semble, d'être le contraire de -ce qui est si mauvais. Je n'ai point de nouvelles de votre frère; que -dites-vous de cet oubli? Je ne doute point qu'il ne _brillotte_ fort à -nos états. Je fais tous vos adieux, et j'en avais déjà deviné une -partie: je n'ai pas manqué d'écrire à madame de Vins, j'ai trouvé de la -douceur à lui parler de vous: elle m'a écrit dans le même temps sur le -même sujet, fort tendrement pour vous, et très-fâchée de ne vous avoir -point dit adieu. Je lui ai mandé qu'elle était bien heureuse d'avoir -épargné cette sorte de douleur. Quand nous nous reverrons, nous -recommencerons nos plaintes. Je me suis repentie de ne vous avoir pas -menée jusqu'à Melun en carrosse; vous auriez épargné la fatigue d'être -une nuit sans dormir. Quand je songe que c'est ainsi que vous vous êtes -reposée des derniers jours de fatigue que vous avez eus ici, et que vous -voilà à Lyon, où il me semble, ma fille, que vous parlez bien haut[543]; -et que tout cela vous achemine à la bise des Grignans, et que ce pauvre -sang, déjà si subtil, est agité de cette sorte; ma très-chère, il me -faut un peu pardonner, si je crains et si je suis troublée pour votre -santé. Tâchez d'apaiser et d'adoucir ce sang, qui doit être bien en -colère de tout ce tourment: pour moi, je me porte très-bien, j'aurai -soin de mon régime à la fin de cette lune; ayons pitié l'une de l'autre -en prenant soin de notre vie. Je vis hier mademoiselle de Méri, je la -trouvai assez tranquille. Il y a toujours un peu de difficulté à -l'entretenir; elle se révolte aisément contre les moindres choses, lors -même qu'on croit avoir pris les meilleurs tons: mais enfin elle est -mieux; je reviendrai la voir de Livry, où je m'en vais présentement avec -le bon abbé et Corbinelli. Je puis vous dire une vérité, ma très-chère: -c'est que je ne me suis point assez accoutumée à votre vue, pour vous -avoir jamais trouvée ou rencontrée sans une joie et une sensibilité qui -me fait plus sentir qu'à une autre l'ennui de notre séparation: je m'en -vais encore vous redemander à Livry, que vous m'avez gâté; je ne me -reproche aucune grossièreté dans mes sentiments, ma très-chère, et je -n'ai que trop senti le bonheur d'être avec vous. Je vis hier madame de -Lavardin et M. de la Rochefoucauld, dont le petit-fils est encore assez -mal pour l'inquiéter. M. de Toulongeon[544] est mort en Béarn; le comte -de Gramont a sa lieutenance de roi, à condition de la rendre dans -quelque temps au second fils de M. de Feuquières pour cent mille francs. -La reine d'Espagne crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de -tout le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces -désespoirs. Elle arrêta l'autre jour le roi par delà l'heure de la -messe; le roi lui dit: «Madame, ce serait une belle chose que la reine -catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit -qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique. Je -vous conjure de faire mille amitiés pour moi à la belle Rochebonne. -Adieu, ma très-chère et très-aimable, je vous jure que je ne puis -envisager en gros le temps de votre absence; vous m'avez bien fait de -petites injustices, et vous en ferez toujours quand vous oublierez comme -je suis pour vous; mais soyez-en mieux persuadée, et je le serai aussi -de la bonté et de la tendresse de votre coeur pour moi. - -Madame de la Fayette vous embrasse, et vous prie de conserver l'amitié -nouvelle que vous lui avez promise. - - - [543] Madame de Rochebonne, belle-soeur de madame de Grignan, était - très-sourde. C'est chez cette dame que madame de Grignan descendait à - Lyon. - - [544] Frère de Philibert, comte de Gramont. - - - - -208.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, vendredi 22 septembre 1679. - -Je pense toujours à vous; et comme j'ai peu de distractions, je me -trouve bien des pensées. Je suis seule ici; Corbinelli est à Paris: mes -matinées seront solitaires. Il me semble toujours, ma fille, que je ne -saurais continuer de vivre sans vous: je me trouve peu avancée dans -cette carrière; et c'est pour moi un si grand mal de ne vous avoir plus, -que j'en tire cette conséquence, qu'il n'y a rien tel que le bien -présent, et qu'il est fort dangereux de s'accoutumer à une bonne et -uniquement bonne compagnie: la séparation en est étrange; je le sens, ma -très-chère, plus que vous n'avez le loisir de le sentir. Je suis déjà -trop vivement touchée du désir extrême de vous revoir, et de la -tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me paraît pas -supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous connaissez; -je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue me font -mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à vous -ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrais -pas de ces sortes de faiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous -moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des -vents: je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles. Vous êtes -à Lyon aujourd'hui; vous serez à Grignan quand vous recevrez ceci. -J'attends le récit de la suite de votre voyage depuis Auxerre. J'y -trouve des réveils à minuit, qui me font autant de mal qu'à mademoiselle -de Grignan; et à quoi bon cette violence, puisqu'on ne partait qu'à -trois heures? C'était de quoi dormir la grasse matinée. Je trouve qu'on -dort mal par cette voiture; et quoique je fusse prête à vous entretenir -de tout cela, il me semble que, recevant cette lettre à Grignan, vous ne -comprendriez plus ce que je voudrais vous dire en parlant de ce bateau; -c'est ce qui fait que je vous parle de moi et de vous, ma chère enfant. - -Mon fils ne me parle que de vous dans ses lettres, et de la part qu'il -prend à la douleur que j'ai de vous avoir quittée: il a raison, je ne -m'accoutumerai de longtemps à cette séparation. Vos lettres aimables -font toute ma consolation: je les relis souvent, et voici comme je fais. -Je ne me souviens plus de tout ce qui m'avait paru des marques -d'éloignement et d'indifférence; il me semble que cela ne vient point de -vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et écrites, pour le -véritable fond de votre coeur pour moi. Êtes-vous contente, ma belle? -est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais douter de mes -sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette conduite? - -Votre frère me paraît avoir tout ce qu'il veut, _bon dîner_, _bon gîte_, -_et le reste_. Il a été plusieurs fois député de la noblesse vers M. de -Chaulnes; c'est une petite honnêteté qui se fait aux nouveaux venus. -Nous aspirerons une autre année à voir des effets de cette belle amitié -de M. et de madame de Chaulnes. Le roi nous a remis huit cent mille -francs; nous en sommes quittes pour deux millions deux cent mille -livres; ce n'est rien du tout. Adieu, ma très-chère et très-belle. Si -l'extrémité de l'empereur[545] et de don Juan (_d'Autriche_)[546] -pouvait vous satisfaire, on assure qu'ils n'en reviendront pas. Une -reine qui porterait _une tête_ en Espagne trouverait une belle -conjoncture pour se faire valoir. On dit qu'elle pleura excessivement en -disant adieu au roi; ils retournèrent deux ou trois fois aux embrassades -et au redoublement des sanglots: c'est une horrible chose que les -séparations. - - - [545] Léopold Ier, empereur, ne mourut que le 5 mai 1705. - - [546] Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, roi d'Espagne, - mourut le 17 septembre 1679. - - - - -209.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, vendredi 6 octobre 1679. - -Vous avez trouvé le vent contraire; je n'en suis guère surprise: vous -êtes destinée à ce malheur, soit sur le Rhône, ou sur la terre. C'est en -vérité, ma chère enfant, un grand chagrin en quelque endroit que ce -soit, et je comprends fort aisément l'embarras où vous avez été. Il y a -même du péril, et vous fîtes très-sagement d'honorer de votre présence -le lieu où M. de Vardes s'est baigné, plutôt que de vous opiniâtrer à -gagner Valence: il faut céder à la furie des vents. - -Il est venu ici un père Morel de l'Oratoire; c'est un homme admirable: -il a amené Saint-Aubin, qui nous est demeuré. Je voudrais que M. de -Grignan eût entendu ce père; il ne croit pas qu'on puisse, sans péché, -donner à ses plaisirs, quand on a des créanciers: ces dépenses lui -paraissent des vols qui nous ôtent le moyen de faire justice. Vraiment, -c'est un homme bien salé; il ne fait aucune composition. Mais parlons de -Pauline (_de Grignan_): l'aimable, la jolie petite créature! hélas! -ai-je été jamais si jolie qu'elle? on dit que je l'étais beaucoup. Je -suis ravie qu'elle vous fasse souvenir de moi: je sais bien qu'il n'est -pas besoin de cela; mais enfin j'en ai une joie sensible, vous me la -dépeignez charmante, et je crois précisément tout ce que vous m'en -dites: gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir: la -Providence en aura soin. Je vous conseille de ne vous point défendre de -la tendresse qu'elle vous inspire, quand vous devriez la marier en -Béarn. Mesdemoiselles de Grignan ont eu grande raison de trouver le -château de leurs pères très-beau: mais, mon Dieu, quelles fatigues pour -y parvenir! que de nuits sur la paille, et sans dormir, et sans manger -rien de chaud! Ma chère fille, vous ne me dites pas comme vous vous en -portez, et comme cette poitrine en est échauffée, et comme votre sang en -est irrité. Quelle circonstance à notre séparation, que la crainte trop -bien fondée que j'ai pour votre santé! Je crois entendre cette bise qui -vous ôte la respiration. Hélas! pouvais-je me plaindre en comparaison de -ce que je souffre, quand je n'avais que votre absence à supporter? Je -croyais qu'on ne pouvait pas être pis; on n'imagine rien au delà: -j'ignorais la peine où je suis; je la trouve si dure à supporter, que je -regarderais comme une tranquillité l'état où j'étais alors. Encore si je -pouvais me fier à vous, et me consoler dans l'espérance que vous aurez -soin et pitié de vous et de moi, que vous donnerez du temps à vous -reposer, à vous rafraîchir, à prendre ce qui peut apaiser votre sang! -mais je vous vois peu attentive à votre personne, dormant peu, mangeant -peu, et cette écritoire toujours ouverte. Ma fille, si vous m'aimez, -donnez-moi quelque repos, en prenant soin de vous. Ma chère Pauline, -ayez soin de votre belle maman. Pour moi, je me porte très-bien. - -Il a fait le plus beau temps du monde. Le bon abbé est parfaitement -guéri; son rhume est allé avec sa fièvre: l'Anglais est un homme divin. -Nous ne pensons point à faire un plus long voyage que Livry. Il reste -une certaine timidité après les grandes maladies, qui ne permet pas -qu'on s'éloigne du secours. - -J'écrirai à Pellisson pour le frère de Montgobert, j'y ferai comme pour -ma cure. Vous n'avez qu'à me donner toutes sortes de commissions: c'est -le plus aimable amusement que je puisse avoir en votre absence. En voici -un que j'ai trouvé; c'est un tome de Montaigne, que je ne croyais pas -avoir apporté: ah, l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie! c'est -mon ancien ami; mais à force d'être ancien, il m'est nouveau. Je ne puis -lire qu'avec les larmes aux yeux ce que dit le maréchal de Montluc du -regret qu'il a de ne s'être pas communiqué à son fils, et de lui avoir -laissé ignorer la tendresse qu'il avait pour lui. Lisez cet endroit-là, -je vous prie, et me dites comme vous vous en trouverez; c'est à madame -d'Estissac, _De l'amour des pères envers leurs enfants_[547]. Mon Dieu, -que ce livre est plein de bon sens! - -Mon fils triomphe aux états; il vous fait toujours mille amitiés; c'est -plus d'attention pour votre santé, plus de crainte que vous ne soyez pas -assez forte: enfin _ce pigeon_ est tout à fait tendre. Je lui dis aussi -vos amitiés: je suis _conciliante_, comme dit Langlade. J'ai une envie -extrême de savoir si vous serez bien reposée, et si Guisoni ne vous aura -point donné quelques conseils que vous ayez suivis. On dit que la glace -est bien contraire à votre poitrine; vous n'êtes plus en état de prendre -sur vous, tout y est pris: ce qui reste tient à votre vie. Le bon abbé -me disait tantôt que je devrais vous demander Pauline; qu'elle me -donnerait de la joie, de l'amusement, et que j'étais plus capable que je -n'ai jamais été de la bien élever: j'ai été ravie de ce discours; -mettons-le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vient une pensée, -que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas assez -bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette idée, si vous l'avez; -car je sens que c'est une injustice, et que vous ne me connaissez pas: -je serais délicieusement occupée à conserver toutes les merveilles de -cette petite. - -Mesdemoiselles de Grignan, ne l'aimez-vous pas bien? Vous devriez -m'écrire, et me conter mille choses, mais naturellement, et sans vous en -faire une affaire, et me dire surtout comment se porte votre chère -marâtre: cela vous accoutumerait à écrire facilement comme nous. Je -voudrais bien que le petit continuât à jouer au mail: qu'on le fasse -plutôt jouer à gauche alternativement, que de le désaccoutumer de jouer -à droite, et d'être adroit. Saint-Aubin a trouvé un mail ici, il y joue -très-bien. Je lui dis des choses admirables de sa petite Camuson, et je -lui demande les chemins qui l'ont conduit de la haine et du mépris que -nous avons vus, à l'estime et à la tendresse que nous voyons: il est un -peu embarrassé; _il mange des poids chauds_, comme dit M. de la -Rochefoucauld, quand quelqu'un ne sait que répondre. - -M. de Grignan, je vous observe; je vous vois venir; je vous assure que -si vous ne me dites rien vous-même de la santé de madame votre femme, -après les horribles fatigues de son voyage, je serai bien mal contente -de vous. Cela répondrait-il, en effet, à ce que vous me disiez en -partant: Fiez-vous à moi, je vous réponds de tout? Je crains bien que -vous n'observiez cette santé que superficiellement. Si je reçois un mot -de vous, comme je l'espère, je vous ferai une grande réparation. - - - [547] On sait que _J. J. Rousseau_ a pris dans ce chapitre beaucoup de - pensées et d'expressions qui font l'ornement de son _Émile_. - - - - -210.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 20 octobre 1679. - -Quoi! vous pensez m'écrire de grandes lettres, sans me dire un mot de -votre santé! je pense, ma chère enfant, que vous vous moquez de moi; -pour vous punir, je vous avertis que j'ai fait de ce silence tout le pis -que j'ai pu; j'ai compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes -qu'à l'ordinaire, puisque vous ne m'en disiez rien, et qu'assurément si -vous vous fussiez un peu mieux portée, vous eussiez été pressée de me le -dire: voilà comme j'ai raisonné. Mon Dieu, que j'étais heureuse quand -j'étais en repos sur votre santé! et qu'avais-je à me plaindre auprès -des craintes que j'ai présentement? Ce n'est pas qu'à moi qui suis -frappée des objets, et qui aime passionnément votre personne, la -séparation ne soit un grand mal; mais la circonstance de votre délicate -santé est si sensible, qu'elle en efface l'autre. Mandez-moi désormais -l'état où vous êtes, mais avec sincérité. Je vous ai mandé tout ce que -je savais pour vos jambes; si vous ne les tenez chaudement, vous ne -serez jamais soulagée: quand je pense à ces jambes nues deux ou trois -heures le matin pendant que vous écrivez; mon Dieu! ma chère, que cela -est mauvais! Je verrai bien si vous avez soin de _moi_. Je me purgerai -lundi pour l'amour de vous; il est vrai que le mois passé je ne pris -qu'une pilule; j'admire que vous l'ayez sentie; je vous avertis que je -n'ai aucun besoin de me purger; c'est à cause de cette eau, et pour vous -ôter de peine. Je hais bien toutes ces fièvres qui sont autour de vous. - -Le chevalier vous mande toutes les nouvelles; il en sait plus que moi, -quoiqu'il soit un peu incommodé de son bras, et par conséquent assez -souvent dans sa chambre. Je fus le voir hier, et le bel abbé; il me faut -toujours quelque Grignan; sans cela il me semble que je suis perdue. -Vous savez comme M. de la Salle a acheté la charge de Tilladet; c'est -bien cher de donner cinq cent mille francs pour être subalterne de M. de -Marsillac: j'aimerais mieux, ce me semble, les subalternes des charges -de guerre. On parle fort du mariage de Bavière. Si l'on faisait des -chevaliers (_de l'ordre_), ce serait une belle affaire; je vois bien des -gens qui ne le croient pas. J'ai reçu une lettre de bien loin, que je -vous garde; elle est pleine de tout ce qu'il y a au monde de plus -reconnaissant, et d'un tour admirable. Pour le pauvre Corbinelli, je ne -sais point de coeur meilleur que le sien; et pour son esprit, il vous -plaisait autrefois: il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour -vous; c'est un _original_ qui lui fait connaître jusqu'où le coeur -humain peut s'étendre: il est bien loin de me conseiller de m'opposer à -cette pente; il connaît la force des conseils sur de pareils sujets. Le -changement de mon amitié pour vous n'est pas un ouvrage de la -philosophie, ni des raisonnements humains: je ne cherche point à me -défaire de cette chère amitié, ma fille; si dans l'avenir vous me -traitez comme on traite une amie, votre commerce sera charmant; j'en -serai comblée de joie, et je marcherai dans des routes nouvelles. Si -votre tempérament peu communicatif, comme vous le dites, vous empêche -encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aimerai pas moins; -n'êtes-vous pas contente de ce que j'ai pour vous? en désirez-vous -davantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous l'autre jour, -madame de la Fayette et moi: nous trouvâmes qu'il n'y avait au monde que -madame de Rohan[548] et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi -bien que nous y sommes; et où trouverez-vous une fille qui vive avec sa -mère aussi agréablement que vous faites avec moi? Nous les parcourûmes -toutes; en vérité nous vous fîmes bien de la justice, et vous auriez été -contente d'entendre tout ce que nous disions. Il me paraît qu'elle a -bien envie de servir M. de Grignan; elle voit bien clair à l'intérêt que -j'y prends, et je suis sûre qu'elle sera alerte sur les chevaliers[549], -et surtout le mariage se fera dans un mois, malgré l'_écrevisse_ qui -prend l'air tant qu'elle peut; mais elle sera encore fort rouge en ce -temps là. Madame de la Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui -redonnent une âme et des forces à vue d'oeil; elle croit que cela vous -serait admirable. On coupe la tête et la queue à cette vipère; on -l'ouvre, on l'écorche, et toujours elle remue; une heure, deux heures, -on la voit toujours remuer: nous comparâmes cette quantité d'esprits si -difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout à celles de ce -quartier[550]; que ne leur fait-on point? On dit des injures, des -rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des -rages; et toujours elles remuent, on n'en saurait voir la fin: on croit -que quand on leur arrache le coeur c'en est fait, et qu'on n'en entendra -plus parler; point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent -encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous; mais -nous étions en train de la trouver plaisante: on en peut faire souvent -l'application. - -Voici des affaires qui vous viennent, je crois que vous allez à Lambesc; -il faut tâcher de se bien porter, de rajuster un peu les deux bouts de -l'année qui sont dérangés, et les jours passeront: j'ai vu que j'en -étais avare; je les jette à la tête présentement. Je m'en retourne à -Livry jusqu'après la Toussaint: j'ai encore besoin de cette solitude, je -n'y veux mener personne; je lirai, je tâcherai de songer à ma -conscience; l'hiver sera encore assez long. - -Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses -bois: il a fort bien fait aux états: il avait envie d'être amoureux -d'une mademoiselle de la Coste. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour la -trouver un bon parti, mais il n'a pu. Cette affaire a une _côte rompue_; -cela est joli. Il s'en va à Bodégat, de là au Buron, et reviendra à Noël -avec M. d'Harouïs et M. de Coulanges. Ce dernier a fait des chansons -extrêmement jolies; mesdemoiselles, je vous les enverrai. Il y avait à -Rennes une mademoiselle Descartes, propre nièce de _votre père_ -(_Descartes_), qui a de l'esprit comme lui; elle fait très-bien des -vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe, vous adore, ne peut plus -vivre sans _son pigeon_; il n'y a personne qui n'y fût trompé. Pour moi, -je crois son amitié fort bonne, pourvu qu'on la connaisse pour être tout -ce qu'il en sait; peut-on lui en demander davantage? Adieu, ma -très-chère et très-aimable; je ne veux pas entreprendre de vous dire -combien je vous aime; je crois qu'à la fin ce serait un ennui. Je fais -mille amitiés à M. de Grignan, malgré son silence. J'étais ce matin avec -le chevalier et M. de la Garde: toujours pied ou aile de cette famille. -Mesdemoiselles, comment vous portez-vous, et cette fièvre qu'est-elle -devenue? Mon cher petit marquis, il me semble que votre amitié est -considérablement diminuée; que répond-il? Pauline, ma chère Pauline, où -êtes-vous, ma chère petite? - - - [548] Marguerite, duchesse de Rohan, veuve de Henri Chabot, et Anne de - Rohan-Chabot, sa fille, mariée au prince de Soubise. - - [549] Allusion aux promotions de l'ordre du Saint-Esprit. - - [550] Madame de la Fayette habitait vis-à-vis le petit Luxembourg, où - logeait mademoiselle de Montpensier. - - - - -211.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Livry, jeudi au soir 2 novembre 1679. - -Je vous écris ce soir, ma très-chère, parce que j'ai envie d'aller -demain matin à Pomponne. Madame de Vins m'en priait l'autre jour si -bonnement, que je m'en vais la voir, et M. de Pomponne, que l'on -gouverne mieux en dînant un jour à Pomponne avec lui, qu'à Paris en un -mois. Vous voulez donc que je me repose sur vous de votre santé, et je -le veux de tout mon coeur, s'il est vrai que vous soyez changée sur ce -sujet: ce serait en effet quelque chose de si naturel que cela fût -ainsi, et votre négligence à cet égard me paraissait si peu ordinaire, -que je me sens portée à croire que cette droiture d'esprit et de raison -aura retrouvé sa place chez vous. Faites donc, ma chère enfant, tout ce -que vous dites; prenez du lait et des bouillons, mettez votre santé -devant toutes choses; soyez persuadée que c'est non-seulement par les -soins et par le régime que l'on rétablit une poitrine comme la vôtre, -mais encore par la continuité des régimes; car de prendre du lait quinze -jours, et puis dire, J'ai pris du lait, il ne me fait rien; ma fille, -c'est se moquer de nous, et de vous-même la première. Soyez encore -persuadée d'une autre chose, c'est que sans la santé on ne peut rien -faire, tout demeure, on ne peut aller ni venir qu'avec des peines -incroyables: en un mot, ce n'est pas vivre que de n'avoir point de -santé. L'état où vous êtes, quoi que vous disiez, n'est pas un état de -consistance; il faut être mieux, si vous voulez être bien. Je suis fort -fâchée du vilain temps que vous avez, et de tous vos débordements -horribles: je crains votre Durance, comme une bête furieuse. - -On ne parle point encore de cordons bleus: s'il y en a, et que M. de -Grignan soit obligé de revenir, je le recevrai fort bien, mais fort -tristement; car enfin, au lieu de placer votre voyage comme vous avez -fait, c'eût été une chose bien plus raisonnable et plus naturelle que -vous eussiez attendu M. de Grignan ici: mais on ne devine pas; et comme -vous observiez et consultiez les volontés de M. de Grignan, ainsi qu'on -faisait autrefois les entrailles des victimes, vous y aviez vu si -clairement qu'il souhaitait que vous allassiez avec lui, que, ne mettant -jamais votre santé en aucune sorte de considération, il était impossible -que vous ne partissiez, comme vous avez fait. Il faut regarder Dieu, et -lui demander la grâce de votre retour, et que ce ne soit plus comme un -postillon, mais comme une femme qui n'a plus d'affaires en Provence, qui -craint la bise de Grignan, et qui a dessein de s'établir et de rétablir -sa santé en ce pays. - -Je crois que je ferai un traité sur l'amitié; je trouve qu'il y a mille -choses qui en dépendent, mille conduites à éviter pour empêcher que -ceux que nous aimons n'en sentent le contre-coup; je trouve qu'il y a -une infinité de rencontres où nous les faisons souffrir, et où nous -pourrions adoucir leurs peines si nous avions autant de vues et de -pensées qu'on doit en avoir pour ce qui tient au coeur. Enfin, je ferais -voir dans ce livre qu'il y a cent manières de témoigner son amitié sans -la dire, ou de dire par ses actions qu'on n'a point d'amitié, lorsque la -bouche traîtreusement assure le contraire. Je ne parle pour personne, -mais ce qui est écrit est écrit. - -Mon fils me mande des folies, et il me dit qu'il y a un _lui_ qui -m'adore, un autre _lui_ qui m'étrangle, et qu'ils se battaient tous deux -l'autre jour à outrance, dans le mail des Rochers. Je lui réponds que je -voudrais que l'un eût tué l'autre, afin que je n'eusse point trois -enfants; que c'était ce dernier qui me faisait tout le mal de la -maternité, et que s'il pouvait l'étrangler lui-même, je serais trop -contente des deux autres. J'admire la lettre de Pauline; est-ce de son -écriture? Non; mais pour son style, il est aisé à reconnaître: la jolie -enfant! Je voudrais bien que vous pussiez me l'envoyer dans une de vos -lettres; je ne serai consolée de ne la pas voir que par les nouveaux -attachements qu'elle me donnerait: je m'en vais lui faire réponse. Je -quitte ce lieu à regret: la campagne est encore belle: cette avenue et -tout ce qui était désolé des chenilles, et qui a pris la liberté de -repousser avec votre permission, est plus vert qu'au printemps dans les -plus belles années. Les petites et les grandes palissades sont parées de -ces belles nuances de l'automne dont les peintres font si bien leur -profit. Les grands ormes sont un peu dépouillés, et l'on n'a point de -regret à ces feuilles picotées: la campagne en gros est encore toute -riante; j'y passais mes journées seule avec des livres; je ne m'ennuyais -que comme je m'ennuierai partout, ne vous ayant plus. Je ne sais ce que -je vais faire à Paris; rien ne m'y attire, je n'y ai point de -contenance; j'y vais avec chagrin; le bon abbé dit qu'il y a quelques -affaires, et que tout est fini ici; allons donc. Il est vrai que cette -année a passé assez vite; mais je suis fort de votre avis pour le mois -de septembre; il m'a semblé qu'il a duré six mois, tout des plus longs. -Je vous manderai, en arrivant à Paris, des nouvelles de mademoiselle de -Méri. Je n'eusse jamais pensé que cette madame de Charmes eût pu devenir -sèche comme du bois: hélas! quels changements ne fait point la mauvaise -santé! Je vous prie de faire de la vôtre le premier de vos devoirs: -après celui-là, et M. de Grignan auquel vous avez fait céder les autres -avec raison, si vous voulez bien me donner ma place, je vous en ferai -souvenir. Je me trouve fort heureuse si je ne ressemble non plus à un -devoir que M. de Grignan, et si vous pensez que c'est mon tour -présentement à être un peu consultée. - - - - -212.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 22 novembre 1679. - -Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant. M. de -Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenait -de Pomponne, de se défaire de sa charge. Le roi avait réglé qu'il aurait -700,000 fr., et que la pension de 20,000 fr. qu'il avait comme ministre -lui serait continuée: Sa Majesté voulait lui marquer par cet arrangement -qu'elle était contente de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui fit ce -compliment, en l'assurant qu'il _était au désespoir d'être obligé_, etc. -M. de Pomponne demanda s'il ne pourrait point avoir l'honneur de parler -au roi, et apprendre de sa bouche quelle était la faute qui avait attiré -ce coup de tonnerre: on lui dit qu'il ne le pouvait pas; en sorte qu'il -écrivit au roi pour lui marquer son extrême douleur, et l'ignorance où -il était de ce qui pouvait avoir contribué à sa disgrâce: il lui parla -de sa nombreuse famille, et le supplia d'avoir égard à huit enfants -qu'il avait. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse, et revint -à Paris, où il arriva à minuit. M. de Pomponne n'était pas de ces -ministres sur qui une disgrâce tombe à propos, pour leur apprendre -l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la fortune n'avait fait -qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des autres; on -l'aimait, surtout parce qu'on l'honorait infiniment. Nous avions été, -comme je vous l'ai mandé, le vendredi à Pomponne, M. de Chaulnes, -Caumartin et moi: nous le trouvâmes et les dames, qui nous reçurent fort -gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah! quel échec et -mat on lui préparait à Saint-Germain! Il y alla dès le lendemain matin, -parce qu'un courrier l'attendait; de sorte que M. Colbert, qui croyait -le trouver le samedi au soir à l'ordinaire, sachant qu'il était allé -droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas, et pensa crever ses -chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de Pomponne qu'après dîner; nous y -laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de mille amitiés -pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste nouvelle: ce fut un -valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le dimanche à neuf heures -dans la chambre de madame de Vins: c'était une marche si extraordinaire -que celle de cet homme, et il était si excessivement changé, que madame -de Vins crut absolument qu'il venait lui dire la mort de M. de Pomponne; -de sorte que, quand elle sut qu'il n'était que disgracié, elle respira; -mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle alla le dire à sa -soeur. Elles partirent à l'instant, laissant tous ces petits garçons en -larmes; et, accablées de douleur, elles arrivèrent à Paris à deux heures -après midi. Vous pouvez vous représenter leur entrevue avec M. de -Pomponne, et ce qu'ils sentirent, en se revoyant si différents de ce -qu'ils pensaient être la veille. Pour moi, j'appris cette nouvelle par -l'abbé de Grignan; je vous avoue qu'elle me toucha droit au coeur. -J'allai à leur porte dès le soir; on ne les voyait point en public; -j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pomponne m'embrassa, sans -pouvoir prononcer une parole: les dames ne purent retenir leurs larmes, -ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres; -c'était un spectacle douloureux: la circonstance de ce que nous venions -de nous quitter à Pomponne d'une manière si différente, augmenta notre -tendresse. Enfin je ne puis vous représenter cet état. La pauvre madame -de Vins, que j'avais laissée si fleurie, n'était pas reconnaissable; je -dis pas reconnaissable, une fièvre de quinze jours ne l'aurait pas tant -changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle était persuadée que -vous sentiriez sa douleur, et l'état de M. de Pomponne; je l'en assurai. -Nous parlâmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrâce; il -est épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément de sa vie et -de son séjour, et pour la fortune de son mari; elle voit tout cela bien -douloureusement. M. de Pomponne n'était point en faveur; mais il était -en état d'obtenir de certaines choses ordinaires, qui font pourtant -l'établissement des gens: il y a bien des degrés au-dessous de la faveur -des autres, qui font la fortune des particuliers. C'était aussi une -chose bien douce de se trouver naturellement établie à la cour: ô Dieu! -quel changement! quel retranchement! quelle économie dans cette maison! -Huit enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils -doivent trente mille livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils -vont se réduire tristement à Paris, à Pomponne. On dit que tant de -voyages, et quelquefois des courriers qui attendaient, même celui de -Bavière qui était arrivé le vendredi, et que le roi attendait -impatiemment, ont un peu attiré ce malheur. Mais vous comprendrez -aisément ces conduites de la Providence, quand vous saurez que c'est M. -le président Colbert qui a la charge; comme il est en Bavière, son frère -la fait en attendant, et lui a écrit en se réjouissant, et pour le -surprendre, comme si on s'était trompé au-dessus de la lettre: _A -monsieur, monsieur Colbert, ministre et secrétaire d'État_. J'en ai fait -mes compliments dans la maison affligée; rien ne pouvait être mieux. -Faites un peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et -joignez les pays étrangers à tout le reste; et vous verrez que tout ce -qui est de l'autre côté, _où l'on se marie_[551], ne vaut point cela. Ma -pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances; mais il me -semble qu'ils ne sont point désagréables dans ces sortes d'occasions: il -me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que trop -parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à le présenter; c'est -encore un de mes chagrins de vous être désormais entièrement inutile: il -est vrai que je l'étais déjà par madame de Vins: mais on se ralliait -ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M. de -Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec -courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand d'ailleurs -on a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être plaint dans -l'adversité. - -Encore faut-il, ma très-chère, que je vous dise un petit mot de votre -petite lettre; elle m'a donné une sensible consolation: j'ai vu la santé -du petit très-confirmée, et la vôtre, ma chère enfant, dont vous me -dites des merveilles: vous m'assurez que je serais bien contente si je -vous voyais, vous avez raison de le croire. Quel spectacle charmant de -vous voir appliquée à votre santé, à vous reposer, à vous restaurer! -c'est un plaisir que vous ne m'avez jamais donné. Vous voyez que ce -n'est pas inutilement que vous prenez ce soin, le succès en est visible; -et quand je me tourmente ici de vous inspirer la même attention, vous -sentez bien que j'ai raison. - - - [551] Du côté de M. de Louvois. - - - - -213.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 29 novembre 1679. - -Vous nous parlerez longtemps du malheur de M. de Pomponne avant que nous -vous trouvions à la vieille mode; cette disgrâce est encore bien vive -dans nos têtes; il est extrêmement regretté. Un ministre de cette -humeur, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est -une chose si rare, qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle -perte. Vous croyez bien que je vais souvent chez lui: je fus touchée -l'autre jour de le voir entrer avec cette mine aimable, sans tristesse, -sans abattement. Madame de Coulanges m'avait priée de l'y mener; il la -loua de s'être souvenue d'un malheureux; il ne s'arrêta point longtemps -sur ce chapitre; il passa à ce qui pouvait former une conversation; il -la rendit agréable comme autrefois, sans affectation pourtant d'être -gai, et d'une manière si noble, si naturelle, et si précisément mêlée et -composée de tout ce qu'il fallait pour attirer notre admiration, qu'il -n'eut pas de peine à y réussir. Enfin, nous l'allons revoir ce M. de -Pomponne si parfait, comme nous l'avons vu autrefois. Ce premier jour -nous toucha; il était désoccupé, et commençait à sentir la vie et la -véritable longueur des jours; car de la manière dont les siens étaient -pleins, c'était un torrent précipité que sa vie; il ne la sentait pas; -elle courait rapidement, sans qu'il pût la retenir. Nous le disions -encore à Pomponne la dernière fois qu'il est sorti secrétaire d'État; -vous savez que ce soir-là même il fut disgracié et déplacé. Je causai -fort hier avec madame de Vins; elle sentira bien plus longtemps cette -douleur que M. de Pomponne; je leur rends des soins si naturellement, -que je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et -d'une fausse générosité: ils sont contents de moi. Enfin M. de Pomponne -ne sera plus que le plus honnête homme du monde: vous souvenez-vous de -Voiture, qui dit en parlant de M. le Prince, - - Il n'avait pas un si haut rang; - Il n'était que prince du sang? - -Voilà justement l'affaire. Mais il y a des contre-coups plaisants dans -cette disgrâce. Je disais que cela me faisait souvenir de Soyecourt: -_est-ce que je parle à toi_[552]? Vous entendez fort bien tout ce que je -dis et ne dis point. Enfin, il en faut revenir à la Providence, dont M. -de Pomponne est adorateur et disciple; et le moyen de vivre sans cette -divine doctrine? Il faudrait se pendre vingt fois le jour; et encore -avec tout cela on a bien de la peine à s'en empêcher. En attendant vos -lettres, ma très-chère, je n'ai pu me dispenser de causer un peu avec -vous sur un sujet que je suis assurée qui vous tient au coeur. - -Madame de Lesdiguières[553] a écrit à la mère Angélique de -Port-Royal[554], soeur de ce ministre: elle me montra la réponse qu'elle -en avait reçue; je l'ai trouvée si belle que je l'ai copiée, et la -voilà. C'est la première fois que j'ai vu une religieuse parler et -penser en religieuse. J'en ai bien vu qui étaient agitées du mariage de -leurs parentes, qui sont au désespoir que leurs nièces ne soient point -encore mariées, qui sont vindicatives, médisantes, intéressées, -prévenues; cela se trouve aisément: mais je n'en avais point encore vu -qui fût véritablement et sincèrement morte au monde. Jouissez, ma fille, -du même plaisir que cette rareté m'a donné. C'était la chère fille de M. -d'Andilly, et dont il me disait: _Comptez que tous mes frères, et tous -mes enfants, et moi, nous sommes des sots en comparaison d'Angélique_. -Jamais rien n'a été bon de ce qui est sorti de ce pays-là, qui n'ait été -corrigé et approuvé d'elle; toutes les langues et toutes les sciences -lui sont infuses; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est -entrée à six ans en religion. Je refusai hier une copie de sa lettre à -Brancas, il en est indigné; et je lui dis: Avouez seulement que cela -n'est pas trop mal écrit pour _une hérétique_. J'en ai vu encore -plusieurs autres d'elle, et bien plus belles, et bien plus justes: ceci -est un billet écrit à course de plume. La mienne est bien en train de -trotter. - -J'ai été à cette noce de madame de Louvois; que vous dirai-je? -magnificence, illumination, toute la France, habits rebattus et -rebrochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de -carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens -roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponses, -les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilités sans savoir à -qui l'on parle, les pieds entortillés dans les queues: du milieu de tout -cela, il sortit quelques questions de votre santé, à quoi ne m'étant pas -assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans -l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est. _O vanité des -vanités!_ Cette belle petite de Monchi a la petite vérole; on pourrait -encore dire, _ô vanité_, etc. - -Je reçois votre lettre du 18, c'était un samedi, et le propre jour de -la disgrâce de ce pauvre homme: tout ce que vous me dites de lui me -perce le coeur; quand je songe à cette chute, et combien vous êtes loin -de la prévoir, je crains votre surprise. Comme il n'y a rien à ménager -avec madame de Vins, je lui montrerai comme vous sentiez ce souvenir -obligeant de M. de Pomponne. Hélas! vous parlez du mariage de M. le -Dauphin, d'affaires étrangères, de ministère, et il faut parler de -passer peut-être son hiver à Pomponne; car quoiqu'il dise que non, je -crains que le monde ne l'importune. Il a beaucoup de piété; et si c'est -ici le chemin de son salut, il ne perdra guère de temps à se jeter dans -la solitude. Quel malheur pour madame de Vins! et qu'elle le sent bien! -Il nous prit hier une peur, à Brancas et à moi, que le séjour de -Pomponne, qu'il aime si démesurément, et qui a causé tous ses péchés -véniels, ne lui devienne insupportable par un caprice qui arrive -souvent: cette trop grande liberté d'y être lui donnera du dégoût, et le -fera souvenir que ce Pomponne a contribué à son malheur. Ne sera-ce -point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret, -disait qu'il avait épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou, -et M. de Pomponne est sage. - -Vous me parlez de votre homme de la Trappe; quoi? c'était votre recteur -de Saint-Andiol! vous devez avoir eu de grandes conversations avec lui: -rien n'est plus curieux que de savoir d'original ce qui se passe dans -cette maison. Le dîner que vous me dépeignez est horrible, je ne -comprends point cette sorte de mortification; c'est une juiverie, et la -chose du monde la plus malsaine. Les capucins que je vis à Pomponne en -ordonnent partout: je ne sais pas si les pauvres gens en savent les -conséquences, mais ils ne croient rien de si salutaire; ils disent qu'un -peu d'esprit de sel dans ce qu'on boit chasserait pour jamais toute -sorte de néphrétique. Je crois que Villebrune[555] avait senti la vertu -de ce présent du ciel. En vérité, je ne suis point édifiée de cette sale -mortification. Vous me parlez toujours si bien du soin que vous avez de -votre santé, que je ne sais plus que vous dire: Dieu vous conserve cette -attention dont vous sentez l'effet! si vous en aviez eu ici une petite -partie, nous aurions bien abrégé des discours. Celui que vous me faites -de madame de Coulanges, et de son chagrin contre la Fare[556], à qui -elle fait la mine, disant qu'il l'a trompée, serait admirable à lui -montrer, accompagné de l'envie que vous avez d'apprendre de ses -nouvelles, si vous n'aviez pas dit si franchement votre avis du goût de -madame de Villars pour elle: cet endroit me fera cacher l'autre, qui -l'aurait fort réjouie. Je vous prie de me reparler d'elle, car elle ne -cesse de me prier de vous faire mille compliments; elle veut voir les -endroits où vous parlez de votre santé; elle y prend intérêt, et à son -petit bon ami: il faut rendre tout cela. Je ne sais quelle disparate je -vais faire, en vous disant que la Trousse n'est point encore revenu; je -suis bien trompée, ou c'est un péché qu'il fait contre les idées de -l'amour, des plus gros qu'il se fasse. Mon Dieu, qu'il y a de folies -dans le monde! il me semble que je vois quelquefois les loges et les -barreaux devant ceux qui me parlent; et je ne doute pas aussi qu'ils ne -voient les miens. - - - [552] M. de Soyecourt étant couché dans la même chambre avec trois de - ses amis, la fantaisie lui prit, pendant la nuit, de parler très haut - à l'un d'eux, un autre, impatienté, s'écrie: _Eh, morbleu! tais-toi, - tu m'empêches de dormir.--Est-ce que je parle à toi_, lui répliqua - Soyecourt? - - [553] Paule-Françoise-Marguerite de Gondi, duchesse de Lesdiguières. - - [554] La mère Angélique de Saint-Jean-Arnauld, abbesse de Notre-Dame - de Port-Royal des champs. - - [555] C'était un ex-capucin qui se mêlait de médecine. - - [556] Madame de Coulanges ne pardonnait pas à la Fare d'avoir préféré - la bassette à madame de la Sablière. - - - - -214.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 5 janvier 1680. - -Ah! ma très-chère, que je suis obligée à madame du Janet de vous avoir -ôté la plume! Si, par l'air de Salon et par les fatigues, vous retombez -à tout moment, quelles raisons n'ai je point de vous conjurer mille fois -de ne point écrire? Vous parlez de votre mal avec une capacité qui -m'étonne; mais l'intérêt que je prends à votre santé me fait comprendre -tout ce que vous dites. Que j'ai d'envie que cette bise et ce vent du -midi vous laissent en repos! Mais quel malheur d'être blessée de deux -vents qui sont si souvent dans le monde, et surtout en Provence? Je vous -demande, ma fille, si, dans l'état où vous êtes, je puis m'empêcher d'y -penser tristement. - -Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE, qui eut la bonne -pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes -dans ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[557]; elle -me parla de vous, comme vous connaissant par sa soeur. Je vis madame -Stuart belle et contente. Je vis mademoiselle d'Épernon[558], qui ne me -trouva pas défigurée; il y avait plus de trente ans que nous ne nous -étions vues; elle me parut horriblement changée. La petite du Janet ne -me quitta point; elle a le voile blanc depuis trois jours; c'est un -prodige de ferveur et de vocation: je m'en vais en écrire à sa mère. -Mais quel ange (_madame de la Vallière_) m'apparut à la fin! car M. le -prince de Conti la tenait au parloir. Ce fut à mes yeux tous les charmes -que nous avons vus autrefois, je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune; -elle est moins maigre et plus contente: elle a ses mêmes yeux et ses -mêmes regards: l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil -ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à -la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie, elle n'est pas plus -grande que quand elle donnait au monde une princesse de Conti: mais -c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, et me -parla de vous si bien, si à propos; tout ce qu'elle dit était si assorti -à sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de -Conti l'aime et l'honore tendrement, elle est son directeur; ce prince -est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et cette -retraite sont une grande dignité pour elle. - - - [557] La mère Agnès de Jesus-Maria. Elle était Gigault de Bellefonds, - et soeur de la marquise de Villars. - - [558] Anne-Louise-Christine de Foix de la Valette-Épernon. - - - - -215.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 10 janvier 1680. - -Si j'avais un coeur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste -et sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma -vie soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien -clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la -Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître -votre mère, et venir en ce monde beaucoup devant vous; c'est la règle et -la raison, ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos -coeurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que -cet ordre s'observe en moi. Il est impossible que la vérité et la -justice de ce sentiment ne vous pénètre pas comme j'en suis pénétrée: de -là, ma fille, vous n'aurez point de peine à vous représenter quelle -sorte d'intérêt je prends à votre santé. Je vous conjure, par toute -l'amitié que vous avez pour moi, de ne m'écrire qu'une feuille tout au -plus: dites à quelqu'un de m'écrire, et même ne dictez point, cela -fatigue. Enfin, je ne puis plus trouver de plaisir à ce qui me charmait -autrefois dans votre absence, et vos grandes lettres me font plus de mal -qu'à vous; je vous prie de m'ôter cette peine, il m'en reste encore -assez. Madame de Schomberg vous conseille, si vous voulez à toute force -prendre du café, d'y mettre du miel de Narbonne au lieu de sucre, cela -console la poitrine, et c'est avec cette modification qu'on en laisse -prendre à M. de Schomberg, dont la santé est extrêmement mauvaise depuis -six ou sept mois. La mienne est parfaite; je vous ai mandé comme je -m'étais purgée à merveilles, et puis de cette eau de cerises. Pour mes -mains, je crois qu'elles sont guéries, je n'y pense pas. Eh, ma chère -enfant! ne songez qu'à vous, n'oubliez rien de tout ce qui doit vous -soulager; vous connaissez trop l'amitié pour douter de ce que je souffre -quand je pense à l'état où vous êtes; et cette pensée ne s'éloigne pas -de moi. - -Je suis de votre avis sur tous les choix de la maison de madame la -Dauphine. Le maréchal d'Humières a mandé à Rouville qu'il était -serviteur des dévots, depuis qu'il voyait le maréchal de Bellefonds -écuyer, madame d'Effiat gouvernante, et madame de Vibraye dame -d'honneur. On dit que cette dernière est repoussée, parce qu'elle a fait -trop de façons et trop de propositions. On prétend que toute place pour -laquelle on est choisi, dans _la maison du seigneur_, honore la personne -nommée; tout est rehaussé maintenant. Autrefois les dames d'honneur de -la reine étaient des marquises, et toutes les grandes charges de la -maison du roi étaient aux seigneurs; aujourd'hui, tout est duc et -maréchal de France, tout est monté. - -M. de Pomponne est revenu pour finir ses affaires; on va le payer. Je -vois assez souvent madame de Vins, qui, n'ayant rien de nouveau à vous -mander, ne vous écrit point, pour ne point vous obliger d'écrire -inutilement. M. de Bussy et sa fille (_madame de Coligny_) ont dîné ici -deux fois; ils ont, en vérité, bien de l'esprit; ils m'ont fort priée de -vous faire leurs compliments. Le petit Coulanges est ici, tout comme -vous l'avez vu; la maréchale de Rochefort l'emmène avec elle au-devant -de madame la Dauphine: je lui conseille de faire ce voyage, n'ayant rien -de mieux à faire; et peut-être qu'en écrivant de jolies relations, cela -pourra lui être bon. Adieu, ma très-chère bonne; je ne sais rien: je -crois même qu'en faisant mes lettres un peu moins infinies, je vous -jetterai moins de pensées et moins d'envie d'y répondre; c'est ce que je -désire, ne pouvant jamais vouloir que ce qui vous est avantageux. - -Mon fils est retourné en basse Bretagne faire les Rois; il assure qu'il -sera ici le 20: Dieu le veuille! Madame de Soubise est toujours -invisible; elle sera à Paris plus qu'elle ne pense: elle est bien servie -en ce pays-là. Mademoiselle de Fontanges est d'une beauté -_singulière_[559]: elle paraît à la tribune comme une divinité; madame -de Montespan de l'autre côté, autre divinité. La _singulière_ a donné -pour six mille pistoles d'étrennes[560]. Madame de Coulanges a été fort -admirée de ce qu'elle a exécuté. - - - [559] _Elle était_ (dit l'abbé de Choisy) _belle comme un ange et - sotte comme un panier_. - - [560] Voici un trait de la galanterie magnifique de ce temps-là. C'est - madame de Scudéri qui le mande à Bussy: - - «Mademoiselle de .... a reçu des étrennes bien galantes. Elle trouva - sur sa toilette un petit diable qui retenait une souris d'Allemagne, - qui, dès qu'elle y toucha, s'ouvrit d'elle-même, et laissa tomber - deux bracelets de mille louis chacun, avec un billet où étaient - écrits ces mots: _Le diable s'en mêle_.» - - - - -216.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 17 janvier 1680. - -Le temps n'est plus, ma pauvre enfant, que ce m'était une consolation de -recevoir une grande lettre de vous; présentement ce m'est une véritable -peine; et quand je pense à celle que vous avez d'écrire, et au mal -sensible que cela vous fait, je soutiens que vous ne sauriez m'écrire -assez peu. Si vous êtes incommodée, il faut ne point écrire; si vous ne -l'êtes pas, il ne faut point écrire; enfin, si vous avez quelque soin de -vous et quelque amitié pour moi, il faut, par nécessité ou par -précaution, garder cette conduite. Si vous êtes mal, reposez-vous; si -vous êtes bien, conservez-vous; et puisque cette santé si précieuse, -dont on ne connaît le bonheur qu'après l'avoir perdue, vous oblige à -vous ménager, croyez que ce doit être votre unique affaire, et celle -dont je vous aurai le plus d'obligation. Vous me paraissez accablée de -la dépense d'Aix; c'est une chose cruelle que de gâter encore vos -affaires en Provence, au lieu de les raccommoder: vous souhaitez d'être -à Grignan, c'est le seul lieu, dites-vous, où vous ne dépensez rien: je -comprends qu'un peu de séjour dans votre château ne vous serait pas -inutile à cet égard; mais vous n'êtes plus en état de mettre cette -considération au premier rang; votre santé doit aller la première, c'est -ce qui doit vous conduire; et quelle raison pourrait obliger ceux qui -vous aiment à vous laisser dans un air qui vous fait périr visiblement? -Vous êtes si incommodée de la bise d'Aix et de Salon, que vous devez -attendre à l'être encore plus de celle de Grignan. Ainsi, ma fille, il -faudra prendre une résolution sage; il faudra, quand vous serez ici, -n'être plus, comme vous êtes toujours, un pied en l'air: il n'y a rien -de bon avec cette agitation d'esprit; vous devez changer de style, -puisque vous changez de santé et de tempérament; vous devez dire, Je ne -puis plus voyager, il faut que je me remette. Mais au lieu de parler -sincèrement de votre état à M. de Grignan qui vous aime, qui ne veut pas -vous perdre, et qui voit comme nous combien le repos et le bon air vous -sont nécessaires, il semble au contraire que vous vouliez le tromper et -vous tromper aussi, en disant, Je me porte parfaitement bien, quand vous -vous portez parfaitement mal. Il s'agira donc de rectifier toutes ces -manières, qui jusqu'ici n'ont servi qu'à détruire votre santé. Nous en -parlerons encore: mais je ne puis m'empêcher de vous dire tout ceci, sur -quoi vous pouvez faire des réflexions. - -Vous trouvez, ce me semble, la cour bien orageuse. Vous avez raison -d'être étonnée de madame de Soubise; personne ne sait le vrai de cette -disgrâce; il ne paraît point que ce soit une victime: elle a voulu une -place que le roi l'a empêchée d'avoir: il y a bien à dire des épigrammes -là-dessus. Quand elle a vu que toute cette distinction était réduite à -une augmentation de pension, elle a parlé, elle s'est plainte; elle est -venue à Paris; _j'y viens, j'y suis encore, etc._ Il ne serait pas -impossible de tourner la suite de ces vers. On ne la voit point du tout, -ni frère, ni soeur, ni tante, ni cousine: elle n'a que madame de -Rochefort qui lui tient lieu de tout. On ne lui fera point dire ce -qu'elle ne dit pas, car elle est recluse. Cependant elle est très-bien -servie là-bas; elle espère qu'elle retournera bientôt. Il y a des gens -qui croient qu'elle pourra se tromper: si cela est, il faudra qu'elle -change de vie; une plus longue retraite ne serait pas soutenable. On ne -voit pas non plus madame de Rochefort; c'est une belle femme de moins -dans les fêtes qui se font pour les grandes noces. - -Mademoiselle de Blois est donc madame la princesse de Conti: elle fut -fiancée lundi en grande cérémonie, hier mariée, à la face du soleil, -dans la chapelle de Saint-Germain: un grand festin comme la veille: -l'après-dîner, une comédie, et le soir couchés, et leurs chemises -données par le roi et par la reine. Si je vois quelqu'un avant que -d'envoyer cette lettre, qui soit revenu de la cour, je vous ferai une -addition. Mais voyez comme il est bon de se tourmenter un peu pour avoir -des places; il est certain que celles qui avaient été nommées pour dames -d'honneur de cette princesse avaient fait leurs diligences. Le hasard -veut que madame de Buri[561], qui est à cinquante lieues d'ici, tombe -dans l'esprit de madame Colbert; elle l'a vue autrefois, elle en parle à -M. de Lavardin son neveu, elle en parle au roi; on trouve qu'elle est -tout comme il faut; on mande qu'elle aura six mille francs -d'appointements, qu'elle entrera dans le carrosse de la reine. On fait -écrire le père Bourdaloue, qui est son confesseur; car elle n'est pas -_Janséniste_ comme madame de Vibraye; c'est avec ce _mot_ qu'on a -supprimé celle-ci, quoiqu'elle soit sous la direction de Saint-Sulpice, -qui est, pour la doctrine, comme celle des jésuites. Enfin le courrier -part, et on l'attend demain. Madame de Lavardin fait présent à madame de -Buri d'une robe noire, d'une jupe, d'un mouchoir de point avec les -manchettes, tout cela prêt à mettre. La Senneterre a eu beau tortiller -autour du Bourdaloue; point de nouvelles. Vous êtes étonnée que la -presse soit si grande, vous n'êtes pas la seule; mais la rage est d'être -là _in ogni modo_. Voilà donc une amie de M. le coadjuteur encore -placée: c'est un moulin à paroles, comme vous savez; elle parle _Buri_, -c'est une langue; mais au moins elle ne s'en est pas servie pour être à -cette place. Celle de la maréchale de Clérembault est fort -extraordinaire; elle est protégée par MADAME, qui voudrait bien en faire -une dame de la reine. Elle va à la cour, comme si de rien n'était; il ne -semble pas qu'elle se souvienne d'avoir été et de n'être plus -gouvernante[562], - - Et trouve le chagrin que MONSIEUR lui prescrit - Trop digne de mépris pour y prêter l'esprit. - -Vous rajusterez ces vers: mais quand ils se trouvent en courant au bout -de ma plume, il faut qu'ils passent. Montgobert me parle d'un bal, où je -vois danser fort joliment mon petit marquis. Pauline a-t-elle la même -inclination pour la danse que sa soeur d'Adhémar? Il ne faudrait plus -que cet agrément pour la rendre trop aimable: ah! ma fille, -divertissez-vous de cette jolie enfant; ne la mettez point en lieu -d'être gâtée; j'ai une extrême envie de la voir. - -Je m'en vais vous dire une chose plaisante, dont Corbinelli est témoin: -je lui dis lundi matin que j'avais songé toute la nuit d'une madame de -Rus; que je ne comprenais pas d'où me revenait cette idée, et que je -voulais vous demander des nouvelles de cette sorcière. Là-dessus je -reçois votre lettre, et justement vous m'en parlez, comme si vous -m'aviez entendue; ce hasard m'a paru plaisant: me voilà donc instruite -de ce que je voulais vous demander. Je n'ai pas oublié le comte de Suze. -M. de Saint-Omer son frère a été à l'extrémité; il a reçu tous les -sacrements; il ne voulait point être saigné avec une grosse fièvre, une -inflammation; le médecin anglais le fit saigner par force; jugez s'il en -avait besoin; et ensuite avec son remède il l'a ressuscité, et dans -trois jours _il jouera à la fossette_. Hélas! cette pauvre lieutenante -qui aimait tant M. de Vins, et qui craignait tant qu'on ne le sût pas, -la voilà morte, et très-jeune; mandez-moi de quelle maladie; je suis -toujours surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de -vous plaindre que je vous ai mal élevée; si vous aviez appris à prendre -le temps comme il vient, cela vous aurait extrêmement amusée. - -N'avez-vous point remarqué la gazette de Hollande? Elle compte ceux qui -ont des charges chez madame la Dauphine: M. de Richelieu, chevalier -d'honneur; M. le maréchal de Bellefonds, premier écuyer; M. de -Saint-Géran, _rien_. Vous m'avouerez que cela est plaisant. Enfin, cette -folie est passée jusqu'en Hollande. Mon fils est toujours les délices de -Quimper; je crois pourtant qu'il est présentement à Nantes, et qu'il -sera ici à la fin du mois; vous voyez bien que je l'ai mieux élevé que -vous: j'espère que dans quinze jours il n'y paraîtra pas, et qu'il sera -prêt à partir avec les autres. N'écrivez point, et gardez-vous bien de -répondre à toutes ces causeries, dont je ne me souviendrai plus moi-même -dans trois semaines. Si la santé de Montgobert peut s'accommoder à -écrire pour vous, elle vous soulagera entièrement, sans même que vous -ayez la peine de dicter: elle écrit comme nous. - -J'approuve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuillerées -de lait. Hélas! ma fille, je change à toute heure; je ne sais ce que je -veux: c'est que je voudrais que vous pussiez retrouver de la santé; il -faut me pardonner, si je cours à tout ce que je crois de meilleur; et -c'est toujours sous le nom de bien et de mieux que je change d'avis. -Pour vous, ma très-chère, n'en changez point sur la bonne opinion que -vous devez avoir de vous, malgré les procédés désobligeants de la -fortune. En vérité, si elle voulait, M. et madame de Grignan tiendraient -fort bien leur place à la cour: mais vous savez où cela est réglé, et -l'inutilité du chagrin qu'on ne peut s'empêcher d'en avoir. - -Je ne sais rien encore de ce qui s'est passé à la noce. J'ignore si ce -fut à la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J'irai -faire mon paquet chez madame de Vins, et vous manderai ce que j'aurai -appris. Cependant, je vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus -extraordinaire que vous puissiez apprendre; c'est que M. le Prince fit -faire hier sa barbe; il était rasé; ce n'est point une illusion, ni une -de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité; toute la cour en fut -témoin; et madame de Langeron prenant son temps qu'il avait les pattes -croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des -boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa -patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être -l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes -les perruques: voilà le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de -Conti était inestimable; c'était une broderie de diamants fort gros, qui -suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de -paille. On dit que la couleur de paille ne réussissait pas, et que -madame de Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de -Condé, en a été malade. En effet, voilà de ces sortes de choses dont on -ne doit point se consoler. M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle -de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour -les trois jours. Mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le -Prince était garnie de diamants. - - La famosa spada, - All' cui valore ogni vittoria è certa. - -La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de -diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement -belle, et parée, et contente. - - Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime - Un époux que l'on doit aimer! - - - [561] Anne-Marie d'Urre d'Aiguebonne, veuve de François de Rostaing, - comte de Buri. - - [562] MADAME dit dans ses lettres que cette dame ne lui fut ôtée que - parce qu'elle l'aimait; que c'était un tour de la maréchale de - Grancey, dont la fille cadette était aimée du chevalier de Lorraine, - favori lui-même de MONSIEUR. - - - - -217.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 26 janvier 1680. - -Je veux commencer par votre santé; c'est ce qui me tient uniquement au -coeur. C'est sans préjudice de cette continuelle pensée que je vois, que -j'entends, et que je prends intérêt à toutes les choses de ce monde: -elles sont plus proches ou plus loin de moi, selon qu'elles ont plus ou -moins de rapport à vous: vous me donnez même l'attention que j'ai aux -nouvelles. Je vous trouve bien dorlotée, bien mitonnée, ma chère enfant; -vous n'êtes point dans le tourbillon, je suis en repos pour votre repos; -mais je n'y suis pas pour cette chaleur et cette pesanteur, et cette -douleur sans bise, sans fatigue. Je voudrais bien un peu plus -d'éclaircissement sur un point si important: tant de soins qu'on a de -vous ne sont pas sans raison, ni par pure précaution. Je souhaite que -vous soyez changée sur l'écriture, et que ce soit sincèrement que vous -ne vouliez plus vous tuer avec votre écritoire; confirmez-moi cette -bonne opinion de vous, et en nul cas ne m'écrivez de grandes lettres, -vous m'en écrivez assez, et trop. Montgobert s'en acquitte très-bien, -et, comme je vous ai dit, elle peut même vous soulager de dicter. Je -voudrais qu'elle mêlât un mot du sien sur le sujet de votre santé. - -En vérité, je ne me souviens plus du petit de Gonor; je vous laisse le -soin, et à votre frère, de ces anciennes dates. Sans la présence de -MADEMOISELLE, j'aurais renoncé mademoiselle d'Épernon; je dis ce -jour-là, et toujours, ces sottises que vous appelez jolies, et tout ce -qu'on peut faire pour les adoucir; vous voulez tirer de ce rang le -compliment que je fis à madame de Richelieu, je le veux bien, car il -ressemble à ce que lui aurait dit M. de Grignan: j'y pensai: voilà -justement de ces choses qui lui viennent quand il parle et quand il -écrit; c'est ce qui fait que ses lettres font toujours, deux mois -durant, l'ornement de toutes les poches. Madame de Coulanges avait -encore hier la sienne, et la montre: cela n'est-il pas plaisant? Au -reste, ma très-chère, ne comptez point tant que vous soyez où vous devez -être, que vous ne comptiez encore que vous devez être quelquefois ici; -c'est votre pays et celui de M. de Grignan; et je vivrais bien -tristement, si je n'espérais vous y revoir cette année. M. de -Rennes[563] vous garde votre appartement, et nous donnera pourtant tout -le temps d'y faire travailler. Vous ne m'avez aucune obligation de cette -société, ce n'en est point une, c'est un homme admirable, il ne pèse -rien non plus que ses gens, sa conversation est légère; on le voit peu; -il trotte assez, et ne hait pas d'être dans sa chambre; on le souhaite; -il ne ressemble pas à feu M. du Mans: enfin, il est tel que si on -souhaitait quelqu'un qui ne fût pas vous, ce serait un autre comme -celui-là: il m'a priée déjà plusieurs fois de vous faire bien des -compliments, et de vous dire que, quelque joie qu'il ait d'être ici, il -m'aime trop pour n'avoir pas beaucoup d'envie de vous quitter la place. - -On ne parle plus de madame de Soubise, on n'y pense même déjà plus. -Vraiment, il y a bien d'autres affaires; et je crois que je suis folle -de m'amuser à parler d'autre chose. Il y a deux jours que l'on est assez -comme le jour de MADEMOISELLE et de M. de Lauzun: on est dans une -agitation, on envoie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en -apprendre, on est curieux; et voici ce qui a paru, en attendant le -reste[564]. - -M. de Luxembourg était mercredi à Saint-Germain, sans que le roi lui fît -moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit qu'il y avait contre lui -un décret de prise de corps: il voulut parler au roi; vous pouvez penser -ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que, s'il était innocent, il n'avait -qu'à s'aller mettre en prison; et qu'il avait donné de si bons juges -pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en laissait toute la -conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât point, et en effet il -monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le père de la Chaise: -mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venaient ici, le rencontrèrent -dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse: après avoir -été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à Baisemaux -(_le gouverneur_) l'ordre qu'il avait apporté de Saint-Germain. Il entra -d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Meckelbourg[565] vint -l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une heure après -qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une des -horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à -peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un -grand sujet de réflexion: songez à la fortune brillante d'un tel homme, -à l'honneur qu'il avait eu de commander les armées du roi, et -représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros -verroux; et s'il a dormi par excès d'abattement, pensez au réveil. -Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je vous assure -que voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres. - -Madame de Tingry est ajournée pour répondre devant les juges. Pour -madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu envisager la prison; on a -bien voulu lui donner le temps de s'enfuir, si elle est coupable. Elle -jouait à la bassette mercredi: M. de Bouillon entra; il la pria de -passer dans son cabinet, et lui dit qu'il fallait sortir de France, ou -aller à la Bastille: elle ne balança point; elle fit sortir du jeu la -marquise d'Alluye; elles ne parurent plus. L'heure du souper vint; on -dit que madame la comtesse soupait en ville; tout le monde s'en alla, -persuadé de quelque chose d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de -paquets, on prit de l'argent, des pierreries; on fit prendre des -justaucorps gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit chevaux -au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle dans le fond la marquise -d'Alluye, qu'on dit qui ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre -sur le devant. Elle dit à ses gens qu'ils ne se missent point en peine -d'elle, qu'elle était innocente; mais que ces coquines de femmes avaient -pris plaisir à la nommer: elle pleura; elle passa chez madame de -Carignan, et sortit de Paris à trois heures du matin. On dit qu'elle va -à Namur: vous croyez qu'on n'a pas dessein de la suivre. On ne laissera -pas de faire son procès, ne fut-ce que pour la justifier: il y a bien -des noirceurs dans ce que dit la Voisin. Le duc de Villeroi[566] paraît -très-affligé, ou pour mieux dire ne paraît pas; car il est enfermé dans -sa chambre, et ne voit personne. Peut-être vous dirai-je encore quelque -nouvelle avant que de fermer cette lettre. - -Madame de Vibraye a repris le train de sa dévotion; Dieu n'a pas voulu -qu'elle ait passé sa vie, comme vous dites fort bien, avec ses ennemis. -Madame de Buri fait fort joliment tourner son moulin à paroles. Si on -voit la Princesse à Paris, madame de Vins désire que j'y aille avec -elle. Pomenars a été taillé, vous l'ai-je dit? Je l'ai vu; c'est un -plaisir que de l'entendre parler sur tous ces poisons: on est tenté de -lui dire, Est-il possible que ce seul crime vous soit inconnu? Volonne -dit son avis comme un autre, admirant le commerce qu'on a eu avec ces -_coquines_. La reine d'Espagne est quasi aussi enfermée que M. de -Luxembourg. Madame de Villars mandait l'autre jour à madame de Coulanges -que si ce n'était pour l'amour de M. de Villars, elle ne passerait point -son hiver à Madrid. Elle fait des relations fort jolies et fort -plaisantes à madame de Coulanges, croyant bien qu'elles iront plus -loin[567]. Je suis fort contente d'en avoir le plaisir, sans être -obligée d'y répondre. Madame de Vins est de mon avis. M. de Pomponne est -allé pour trois jours respirer à Pomponne; il a tout reçu, il a tout -rendu: voilà qui est fait. Il me serre toujours le coeur, quand il me -demande si je ne sais point de nouvelles; il est ignorant comme sur les -bords de la Marne: il a raison de calmer son âme tant qu'il pourra. La -mienne a été fort émue, aussi bien que celle de l'abbé, de ce que vous -écrivez de votre main: vous ne l'avez pas senti, ma chère enfant, il est -impossible de le lire avec des yeux secs. Eh, bon Dieu! vous compter -_bonne à rien et inutile partout_ à quelqu'un qui ne compte que vous -dans le monde: comprenez l'effet que cela peut faire. Je vous prie de ne -plus dire de mal de votre humeur: votre coeur et votre âme sont trop -parfaits pour laisser voir ces légères ombres: épargnez un peu la -vérité, la justice, et mon seul et sensible goût. Ma chère enfant, je ne -compterai point ma vie que je ne me retrouve avec vous. - - - [563] L'évêque de Rennes (Jean-Baptiste de Beaumanoir) occupait dans - ce temps-là l'appartement de madame de Grignan à l'hôtel de - Carnavalet. - - [564] La Voisin, la Vigoureux, et un nommé le Sage, connus à Paris - comme devins et tireurs d'horoscopes, joignirent à cette jonglerie le - commerce secret des poisons, qu'ils appelaient _poudre de succession_. - Ils ne manquèrent pas d'accuser tous ceux qui étaient venus à eux pour - une chose, d'y avoir recouru pour l'autre. C'est ainsi que le maréchal - de Luxembourg fut compromis par son intendant Bonard, qui avait fait - chez le Sage on ne sait quelle extravagante _conjuration_ pour - retrouver des papiers perdus. Le vindicatif Louvois saisit l'occasion - pour le perdre, ou au moins pour le tourmenter. - - Outre les personnes nommées ici, madame de Polignac fut décrétée de - prise de corps, et la maréchale de la Ferté, ainsi que la comtesse du - Roure, d'ajournement personnel. - - On accusait la comtesse de Soissons d'avoir empoisonné son mari, - madame d'Alluye son beau-père, madame de Tingry ses enfants, madame de - Polignac un valet de chambre, maître de son secret. - - [565] C'était la soeur de M. de Luxembourg. - - [566] Il était l'ami intime de la comtesse de Soissons. - - [567] Madame de Coulanges passant sa vie à la cour avec madame de - Maintenon, même avec mademoiselle de Fontanges, pouvait faire parvenir - ces agréables relations jusqu'au roi. - - - - -218.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 2 février 1680. - -Vous avez trop écrit, ma très-chère; vous vous laissez tenter à l'envie -de causer, et vous abusez ainsi de votre délicate santé; si je -succombais aussi aisément à la tentation de vous entendre discourir dans -vos lettres, ce serait une belle chose: je m'amuserais au plaisir de -vous entendre conter le combat du petit garçon, que vous réduisez en -quatre lignes le plus plaisamment du monde: vous dites que vous n'êtes -pas forte sur la narration; et je vous dis, moi qu'on ne peut mieux -abréger un récit. Je comprends que vous vous soyez divertie de ce petit -garçon qui croit s'être battu à la rigueur. La sagesse du petit marquis -me plaît. Vous me représentez fort bien les divers sentiments de -mesdemoiselles de Grignan, j'avais envie de les savoir: ce que vous -dites de Pauline est incomparable, aussi bien que l'usage que vous -faites de votre délicatesse pour éviter les plaisirs du carnaval. Je -n'oublierai jamais la hâte que vous aviez de vous divertir vitement, -avalant les jours gras comme une médecine, pour vous trouver promptement -dans le repos du carême. Vos personnes qualifiées _au pluriel et au -singulier_ vous soulagent beaucoup, et font très-bien leurs personnages. -Il ne faut pas douter que de vous entendre expliquer tout cela, ne soit -fort délicieux; mais cependant, ma fille, je chasse cette tentation par -la pensée que rien ne vous est plus mauvais que d'écrire: je vous -conjure donc, ma fille, de ne plus vous jouer à m'écrire autant que la -dernière fois, si vous ne voulez que je réduise mes lettres à une -demi-page. J'embrasse M. de Grignan, puisqu'enfin, avec tant de peine et -tant d'adresse, vous l'avez obligé à me pardonner; et je le prie, en -faveur de cette réconciliation, de prendre soin d'accourcir les lignes -que je veux de vous. Il me paraît que vous l'avez trompé, et Montgobert -aussi, dans la quantité de celles que vous m'avez écrites; je vous -demande tendrement de n'y plus retourner. - -Vos raisonnements sur madame de Saint-Géran sont bien à propos; il y a -trois semaines que madame de Buri est établie dans la place où vous -croyiez madame de Saint-Géran. Madame la Dauphine n'aura point de dames; -vous connaissez sa dame d'honneur et ses dames d'atour, voilà tout. Il y -a huit jours qu'elles sont parties avec toute la maison pour Schélestat: -les filles le sont aussi; elles sont de grande naissance, sans nulle -beauté extraordinaire: Laval, les Biron, Tonnerre, Rambures et la bonne -Montchevreuil à leurs trousses. On laisse la sixième place à quelque -Allemande, si madame la Dauphine veut en amener. Le roi caresse et -traite si tendrement madame la princesse de Conti, que cela fait -plaisir: quand elle arrive, il la baise et l'embrasse, et cause avec -elle; il ne contraint plus l'inclination qu'il a pour elle; c'est sa -vraie fille, il ne l'appelle plus autrement: tirez toutes vos -conséquences. _Elle est toujours des grâces le modèle_, et croît -beaucoup: elle n'est point surintendante[568], et n'a point eu cent -mille écus de pension; j'ai sur le coeur ces deux faussetés. Vous -devriez lire les gazettes; elles sont bonnes et point exagérées, ni -flatteuses comme autrefois. Mais quelle folie de parler d'autre chose -que de madame Voisin et de M. le Sage! - - - _Monsieur de Sévigné._ - - Ce n'est pas M. le Sage qui prend la plume, comme vous voyez; me - revoilà enfin, ma belle petite soeur, tout planté à Paris, à côté de - maman mignonne, que l'on ne m'accuse point encore d'avoir voulu - empoisonner; et je vous assure que, dans le temps qui court, ce n'est - pas un petit mérite. Je suis dans les mêmes sentiments pour ma petite - soeur; c'est pourquoi je souhaite ardemment le retour de votre santé; - après celui-là nous en souhaiterons un autre. - - -_Madame de Sévigné._ - -Le voilà arrivé, ce fripon de Sévigné. J'avais dessein de le gronder, et -j'en avais tous les sujets du monde; j'avais même préparé un petit -discours raisonné, et je l'avais divisé en dix-sept points, comme la -harangue de Vassé; mais je ne sais de quelle façon tout cela s'est -brouillé, et si bien mêlé de sérieux et de gaieté, que nous avons tout -confondu. _Tout père frappe à côté_, comme dit la chanson. On continue à -blâmer un peu la sagesse des juges, qui a fait tant de bruit, et nommé -scandaleusement de si grands noms pour si peu de chose. M. de Bouillon a -demandé au roi permission de faire imprimer l'interrogatoire de sa -femme, pour l'envoyer en Italie et par toute l'Europe, où l'on pourrait -croire que madame de Bouillon est une empoisonneuse. Madame de la Ferté, -ravie d'être innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir -de cette qualité; et quoiqu'on lui eût mandé de ne point venir si elle -ne voulait, elle le voulut, et cela fut encore plus léger que madame de -Bouillon. Feuquières et madame du Roure, toujours des peccadilles. Mais -voici ce qui est désagréable pour les prisonniers, c'est que la chambre -ne travaillera de vingt jours, soit pour tâcher de se racquitter en -faisant des informations nouvelles, soit en faisant venir de loin des -gens accusés, comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi -que la comtesse de Soissons. Enfin, voilà vingt jours de repos, ou de -désespoir; cependant la comtesse de Soissons gagne pays, et fait fort -bien: il n'est rien tel que de mettre son crime ou son innocence au -grand air[569]. J'ai eu toutes les peines du monde à découvrir que -cette pauvre Bertillac est morte. - - - [568] De la maison de la reine. - - [569] La comtesse de Soissons offrit de revenir, pourvu qu'on ne la - mît ni à la Bastille ni à Vincennes. La condition fut rejetée. Elle - finit par se retirer à Bruxelles, où elle mourut, sur la fin de 1708, - «lorsque, dit Voltaire, le prince Eugène, son fils, la vengeait par - tant de victoires, et triomphait de Louis XIV.» - - - - -219.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 23 février 1680. - -En vérité, ma fille, voici une assez jolie petite semaine pour les -Grignans. Si la Providence voulait favoriser l'aîné à proportion, nous -le verrions dans une belle place; en attendant, je trouve qu'il est fort -agréable d'avoir des frères si bien traités. A peine le chevalier a-t-il -remercié de ses mille écus de pension, qu'on le choisit entre huit ou -dix hommes de qualité et de mérite, pour l'attacher à M. le Dauphin avec -une pension de deux mille écus: voilà neuf mille livres de rente en -trois jours. Il retourna sur ses pas à Saint-Germain, pour remercier -encore; car ce fut en son absence, et pendant qu'il était ici, qu'il fut -nommé. Son mérite particulier a beaucoup servi à ce choix; une -réputation distinguée, de l'honneur, de la probité, de bonnes moeurs, -tout cela s'est fort réveillé, et l'on a trouvé que Sa Majesté ne -pouvait mieux faire que de jeter les yeux sur un si bon sujet. Il n'y en -a encore que huit de nommés[570], Dangeau, d'Antin, Clermont, -Sainte-Maure, Matignon, Chiverni, Florensac et Grignan. C'est une -approbation générale pour ce dernier. J'en fais mes compliments à M. de -Grignan, à M. le coadjuteur et à vous. Mon fils part demain: il a lu vos -reproches; peut-être que la beauté de la cour qu'il veut quitter, et où -il est si joliment placé, le fera changer d'avis. Nous avons déjà obtenu -qu'il ne s'impatientera pas, et qu'il attendra paisiblement qu'on le -vienne tenter par une plus grosse somme que celle qu'il a déboursée. -Vous m'avez fait sentir la joie de MM. de Grignan par celle que j'ai de -vous savoir mieux: dès que vos maux ne sont pas continuels, j'espère -qu'en vous conservant, en prenant du lait, et en n'écrivant point, vous -me ferez retrouver ma fille et son aimable visage. Je suis ravie de la -sincérité de Montgobert; si elle me disait toujours des merveilles de -votre santé, je ne la croirais jamais: elle ménage fort bien tout cela, -et ses vérités me font plaisir: tant il est naturel d'aimer à n'être -point trompée. Dieu vous conserve donc, ma très-chère, dans ce -bienheureux état, puisqu'il nous donne de si bonnes espérances. - -Mais parlons un peu des Grignans, il y a longtemps que nous n'en avons -rien dit. Il n'est question que d'eux, tout est plein de compliments -dans cette maison; à peine a-t-on fini l'un qu'on recommence l'autre. Je -ne les ai point revus depuis que le chevalier est _dame du palais_, -comme dit M. de la Rochefoucauld. Il vous mandera toutes les nouvelles -mieux que je ne puis faire. On ne croit pas que madame de Soubise soit -du voyage: cela est un peu long. - -Je ne vous parlerai que de la Voisin: ce ne fut point mercredi, comme je -vous l'avais mandé, qu'elle fut brûlée, ce ne fut qu'hier. Elle savait -son arrêt dès lundi, chose extraordinaire. Le soir elle dit à ses -gardes: Quoi, nous ne ferons point _medianoche_! Elle mangea avec eux à -minuit par fantaisie, car il n'était point jour maigre; elle but -beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi elle eut -la question ordinaire, extraordinaire; elle avait dîné et dormi huit -heures; elle fut confrontée sur le matelas à mesdames de Dreux[571] et -le Féron[572], et à plusieurs autres: on ne parle point encore de ce -qu'elle a dit; on croit toujours qu'on verra des choses étranges. Elle -soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la -débauche avec scandale: on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle -ferait bien mieux de penser à Dieu, et de chanter un _Ave maris stella_, -ou un _Salve_, que toutes ces chansons: elle chanta l'un et l'autre en -ridicule, elle dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en -confrontations, et débauches, et chansons: elle ne voulut point voir de -confesseur. Enfin le jeudi, qui était hier, on ne voulut lui donner -qu'un bouillon: elle en gronda, craignant de n'avoir pas la force de -parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris; elle -étouffa un peu, et fut embarrassée: on la voulut faire confesser, point -de nouvelles. A cinq heures on la lia; et, avec une torche à la main, -elle parut dans le tombereau habillée de blanc; c'est une sorte d'habit -pour être brûlée; elle était fort rouge, et l'on voyait qu'elle -repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes -passer à l'hôtel de Sully[573], madame de Chaulnes, madame de Sully, la -comtesse (_de Fiesque_), et bien d'autres. A Notre-Dame, elle ne voulut -jamais prononcer l'amende honorable, et à la Grève elle se défendit -autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en tira de force; on la -mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la couvrit de paille; -elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq ou six fois: mais enfin -le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses cendres sont en l'air -présentement. Voilà la mort de madame Voisin, célèbre par ses crimes et -par son impiété. Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour que c'était -une étrange chose que de la faire brûler à petit feu, lui dit: «Ah! -monsieur, il y a certains petits adoucissements à cause de la faiblesse -du sexe. _Eh quoi, monsieur! on les étrangle?_ Non, mais on leur jette -des bûches sur la tête; les garçons du bourreau leur arrachent la tête -avec des crocs de fer.» Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si -terrible que l'on pense: comment vous portez-vous de ce petit conte? Il -m'a fait grincer des dents. Une de ces misérables qui fut pendue l'autre -jour avait demandé la vie à M. de Louvois, et qu'en ce cas elle dirait -des choses étranges; elle fut refusée. Hé bien, dit-elle, soyez persuadé -que nulle douleur ne me fera dire une seule parole. On lui donna la -question ordinaire, extraordinaire, et si extraordinairement -extraordinaire, qu'elle pensa y mourir, comme une autre qui expira, le -médecin lui tenant le pouls; cela soit dit en passant. Cette femme donc -souffrit tout l'excès de ce martyre sans parler. On la mène à la Grève; -avant que d'être jetée, elle dit qu'elle voulait parler: elle se -présente héroïquement: «Messieurs, _dit-elle_, assurez M. de Louvois que -je suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole; allons, qu'on -achève.» Elle fut expédiée à l'instant. Que dites-vous de cette sorte de -courage? Je sais encore mille petits contes agréables comme celui-là: -mais le moyen de tout dire? - -Voilà ce qui forme nos douces conversations, pendant que vous vous -réjouissez, que vous êtes au bal, que vous donnez de grands soupers. -J'ai bien envie de savoir le détail de toutes vos fêtes; vous ne ferez -autre chose tous ces jours gras, et vous avez beau vous dépêcher de vous -divertir, vous n'en trouverez pas sitôt la fin: nous avons le carême -bien haut[574]. - - - [570] Le nombre en fut réduit à six. - - [571] Catherine-Françoise Saintot, femme de M. de Dreux, maître des - requêtes, fut accusée d'avoir offert 6,000 fr. à la Voisin pour se - défaire de son mari. - - [572] Marguerite Gallard, veuve du président le Féron, accusée d'avoir - empoisonné son mari. - - [573] Cet hôtel est situé dans la rue Saint-Antoine. - - [574] Pâques tombait le 21 avril en 1680. - - - - -220.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 28 février 1680. - -N'ai-je pas raison de dire, ma fille, que tout ce qui est arrivé aux -Grignans en quatre jours vous rapproche de ce pays? Il est impossible -qu'ayant si bien fait pour les cadets, on ne fasse pour l'aîné. Je crois -que le temps en viendra; il n'était pas encore venu l'année passée; les -bienfaits n'étaient pas ouverts comme ils le sont présentement. - -M. de la Rochefoucauld nous conta hier qu'à Bruxelles la comtesse de -Soissons avait été contrainte de sortir doucement de l'église, et que -l'on avait fait une danse de chats liés ensemble, ou, pour mieux dire, -une criaillerie par malice, et un sabbat si épouvantable, qu'ayant crié -en même temps que c'étaient des diables et des sorciers qui la -suivaient, elle avait été obligée, comme je vous dis, de quitter la -place, pour laisser passer cette folie, qui ne vient pas d'une trop -bonne disposition des peuples. On ne dit rien de M. de Luxembourg. Cette -Voisin ne nous a rien produit de nouveau: elle a donné gentiment son âme -au diable tout au beau milieu du feu; elle n'a fait que passer de l'un à -l'autre. - -Vous me dites sur les échecs ce que j'ai souvent pensé; je ne trouve -rien qui rabaisse tant l'orgueil; ce jeu fait sentir la misère et les -bornes de l'esprit: je crois qu'il serait fort utile à quelqu'un qui -aimerait ces réflexions. Mais, d'un autre côté, cette prévoyance, cette -pénétration, cette prudence, cette justesse à se défendre, cette -habileté pour attaquer, le bon succès de sa bonne conduite, tout cela -charme, et donne une satisfaction intérieure qui pourrait bien nourrir -l'orgueil. Je n'en suis donc pas encore bien guérie, et je veux être un -peu plus persuadée de mon imbécillité. - -Nous sommes présentement occupés du voyage du roi: nous ne songions pas -à M. de Luxembourg quatre jours après; le tourbillon nous emporte, nous -n'avons pas le loisir de nous arrêter si longtemps sur une même chose: -nous sommes surchargés d'affaires. Le roi a reçu plusieurs lettres de -ces dames, qui assurent que madame la Dauphine est bien plus aimable -qu'on ne l'avait dit; elles en sont contentes au dernier point: elle est -fille et petite-fille de deux princesses fort caressantes: je ne sais si -c'est bien l'air d'ici, nous verrons. Cette princesse d'Allemagne reçut -en passant le compliment des députés de Strasbourg; elle leur dit: -«Messieurs, parlez-moi français, je n'entends plus l'allemand.» Elle -n'a point regretté son pays, elle est toute Française. Elle a écrit à M. -le Dauphin avec des nuances de style, selon qu'elle a été près d'être sa -femme, qui ont marqué bien de l'esprit: c'est à MONSEIGNEUR à mettre la -dernière couleur, et à lui faire oublier le pays qu'elle quitte avec -tant de joie. Madame de Maintenon a mandé au roi que sa personne est -aimable, sa taille parfaite, et que, parmi cette envie de dire toujours -tout ce qui peut plaire, il y a bien de l'esprit et de la dignité. -Adieu, ma très-chère, il ne faut pas vous épuiser en lecture, non plus -qu'en écriture: je souhaite que votre rhume ait passé légèrement -par-dessus votre délicatesse. - - - - -221.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, dimanche 17 mars 1680. - -Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la -commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est -mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême -affliction de notre pauvre amie (_madame de la Fayette_), qu'il faut que -je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des -merveilles; toutes les espérances de vendredi, que je vous écrivais, -étaient augmentées; on chantait victoire, la poitrine était dégagée, la -tête libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires; dans cet -état, hier à six heures, il tourne à la mort: tout d'un coup les -redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries; en un mot, la -goutte l'étrangle traîtreusement; et quoiqu'il eût beaucoup de force, et -qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq -heures pour l'emporter; et à minuit il a rendu l'âme entre les mains de -M. de Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitté d'un moment; il est -dans une affliction qui ne peut se représenter: cependant, ma fille, il -retrouvera le roi et la cour; toute sa famille se retrouvera à sa place: -mais où madame de la Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle -société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une -considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme, elle est -toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de la -Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait nécessaires -l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux -charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est -impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps -puisse moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces -jours-ci; elle n'allait point faire la presse parmi cette famille; en -sorte qu'elle avait besoin qu'on eût pitié d'elle. Madame de Coulanges a -très-bien fait aussi, et nous continuerons quelque temps encore aux -dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse. Voilà en quel -temps sont arrivées vos jolies petites lettres, qui n'ont été admirées -jusqu'ici que de madame de Coulanges et de moi: quand le chevalier sera -de retour, il trouvera peut être un temps propre pour les donner; en -attendant, il faut en écrire une de douleur à M. de Marsillac; il met en -honneur toute la tendresse des enfants, et fait voir que vous n'êtes pas -seule; mais, en vérité, vous ne serez guère imités. Toute cette -tristesse m'a réveillée; elle me représenta l'horreur des séparations, -et j'en ai le coeur serré. - - - Mercredi 20 mars. - -Il est enfin mercredi. M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M. -de Marsillac toujours affligé et si bien enfermé, qu'il ne semble pas -qu'il songe à sortir de cette maison. La petite santé de madame de la -Fayette soutient mal une pareille douleur; elle en a la fièvre; et il ne -sera pas au pouvoir du temps de lui ôter l'ennui de cette privation. Sa -vie est tournée d'une manière qu'elle le trouvera tous les jours à dire: -vous devez m'écrire tout au moins quelque chose pour elle. - -Je suis troublée de votre santé et du voyage que vous faites. Vous -n'irez pas en Barbarie, mais il y aura bien _de la barbarie_ si cette -fatigue vous fait du mal. Il est vrai que de penser à ces deux bouts de -la terre où nous sommes plantées est une chose qui fait frémir, et -surtout quand je serai près de notre Océan, pouvant aller aux Indes -comme vous en Afrique. Je vous assure que mon coeur ne regarde point cet -éloignement avec tranquillité. Si vous saviez le trouble que me donne le -moindre retardement de vos lettres, vous jugeriez bien aisément de ce -que je souffrirai dans mon chien de voyage. Je n'ai point revu nos -Grignans; ils sont à St.-Germain, le chevalier à son régiment. On m'a -voulu mener voir Mme la Dauphine: en vérité, je ne suis pas si -pressée. M. de Coulanges l'a vue: le premier coup d'oeil est à redouter, -comme dit Sanguin; mais il y a tant d'esprit, de mérite, de bonté, de -manières charmantes, qu'il faut l'admirer: _s'il faut honorer Cybèle, il -faut encore plus l'aimer_[575]. On ne conte que ses dits pleins -d'esprit et de raison. La faveur de madame de Maintenon augmente tous -les jours. Ce sont des conversations infinies avec Sa Majesté, qui donne -à madame la Dauphine le temps qu'il donnait à madame de Montespan; jugez -de l'effet que peut faire un tel retranchement. _Le char gris_[576] est -d'une beauté étonnante; elle vint l'autre jour au travers d'un bal, par -le beau milieu de la salle, droit au roi, et sans regarder ni à droite, -ni à gauche; on lui dit qu'elle ne voyait pas la reine, il était vrai: -on lui donna une place; et quoique cela fît un peu d'embarras, on dit -que cette action d'une _imbenecida_ fut extrêmement agréable: il y -aurait mille bagatelles à conter sur tout cela. - -Votre frère est fort triste à sa garnison; je pense que la rencontre de -vos esprits animaux, quoique de même sang, ne déterminera point les -siens à penser comme vous. Votre période m'a paru très-belle, je doute -que j'y réponde; mais il n'importe, vous voyez fort bien ce que je veux -dire. Vous me paraissez si contente de la fortune de vos beaux-frères, -que vous ne comptez plus sur la vôtre, vous vous retirez derrière le -rideau: je vous ai mandé comme cela me blesse le coeur, et me paraît -injuste. N'admirez-vous point que Dieu m'a ôté encore cet amusement de -parler de vos intérêts avec M. de la Rochefoucauld, qui s'en occupait -fort obligeamment? De sorte qu'ayant aussi perdu M. de Pomponne, je n'ai -plus le plaisir de croire que je puisse jamais vous être bonne à rien du -tout. Je n'ai jamais vu tant de choses extraordinaires qu'il s'en est -passé depuis que vous êtes partie. J'apprends que le jeune évêque -d'Évreux est le favori du vieux, et que ce dernier a écrit au roi pour -le remercier de lui avoir donné un tel successeur. - - - [575] _Voyez_ la scène VIII du Ier acte de l'opéra d'_Atys_. - - [576] Mademoiselle de Fontanges. - - - - -222.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 29 mars 1680. - -Vous aviez bien raison de dire que j'entendrais parler de la vie que -vous feriez en l'absence de M. de Grignan et de ses filles: cette vie -est tout extraordinaire; vous vous êtes _jetée_ dans un couvent, vous -savez qu'on ne se _jette_ point à Sainte-Marie, c'est aux Carmélites -qu'on se _jette_. Vous vous êtes donc _jetée_ dans un couvent, vous avez -couché dans une cellule; je suppose que vous avez mangé de la viande, -quoique vous ayez mangé au réfectoire: le médecin qui vous conduit ne -vous aurait pas laissée faire une folie. Vous avez très-habilement évité -les récréations. Vous ne me dites rien de la petite d'Adhémar; ne lui -avez-vous pas permis d'être dans un petit coin à vous regarder? La -pauvre enfant! elle était bien heureuse de profiter de cette retraite. - -J'étais avant-hier tout au beau milieu de la cour; madame de Chaulnes -enfin m'y mena. Je vis madame la Dauphine, dont la laideur n'est point -du tout choquante, ni désagréable; son visage lui sied mal, mais son -esprit lui sied parfaitement; elle ne fait et ne dit rien qu'on ne voie -qu'elle en a beaucoup. Elle a les yeux vifs et pénétrants; elle entend -et comprend facilement toutes choses; elle est naturelle, et non plus -embarrassée ni étonnée que si elle était née au milieu du Louvre. Elle a -une extrême reconnaissance pour le roi, mais c'est sans bassesse; ce -n'est point comme étant au-dessous de ce qu'elle est aujourd'hui, c'est -comme ayant été choisie et distinguée dans toute l'Europe. Elle a l'air -fort noble, et beaucoup de dignité et de bonté: elle aime les vers, la -musique, la conversation; elle est fort bien quatre ou cinq heures toute -seule dans sa chambre; elle est étonnée de l'agitation qu'on se donne -pour se divertir; elle a fermé la porte aux moqueries et aux médisances: -l'autre jour, la duchesse de la Ferté voulut lui dire une plaisanterie -comme un secret sur cette pauvre princesse _Marianne_[577], dont la -misère est à respecter; madame la Dauphine lui dit avec un air sérieux: -_Madame, je ne suis point curieuse_. Mesdames de Richelieu, de Rochefort -et de Maintenon me firent beaucoup d'honnêtetés, et me parlèrent de -vous. Madame de Maintenon, par un hasard, me fit une petite visite d'un -quart d'heure; elle me conta mille choses de madame la Dauphine, et me -reparla de vous, de votre santé, de votre esprit, du goût que vous avez -l'une pour l'autre, de votre Provence, avec autant d'attention qu'à la -rue des Tournelles: un tourbillon me l'emporta, c'était madame de -Soubise qui rentrait dans cette cour au bout de ses trois mois, jour -pour jour. Elle venait de la campagne; elle a été dans une parfaite -retraite pendant son exil; elle n'a vécu que du jour qu'elle est -revenue. La reine et tout le monde la reçut fort bien. Le roi lui fit -une très-grande révérence: elle soutint avec très-bonne mine tous les -différents compliments qu'on lui faisait de tous côtés. - -M. le Duc me parla beaucoup de M. de la Rochefoucauld, et les larmes -lui en vinrent encore aux yeux. Il y eut une scène bien vive entre lui -et madame de la Fayette, le soir que ce pauvre homme était à l'agonie; -je n'ai jamais tant vu de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et -plus vraie: il était impossible de n'être pas comme eux; ils disaient -des choses à fendre le coeur; je n'oublierai jamais cette soirée. Hélas! -ma chère enfant, il n'y a que vous qui ne me parliez point encore de -cette perte, ah! c'est où l'on connaît encore mieux l'horrible -éloignement: vous m'envoyez des billets et des compliments pour lui; -vous n'avez pas envie que je les porte sitôt. M. de Marsillac aura les -lettres de M. de Grignan avec le temps; il n'y eut jamais une affliction -plus vive que la sienne: madame de la Fayette ne l'a point encore vu: -quand les autres de la famille sont venus la voir, ç'a été un -renouvellement étrange. M. le Duc me parlait donc tristement là-dessus. -Nous entendîmes, après dîner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe -toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à -tort et à travers contre l'adultère: sauve qui peut! il va toujours son -chemin. Nous revînmes avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Guénégaud et -de Kerman étaient des nôtres: je les assurai fort qu'à moins d'une -Dauphine, j'étais servante, à mon âge et sans affaires, de ce bon -pays-là. - -Madame de Vins, qui voulait savoir des nouvelles de mon voyage, vint -hier dîner joliment avec moi; elle causa longtemps avec Corbinelli et la -Mousse; la conversation était sublime et divertissante; Bussy n'y gâta -rien. Nous allâmes faire quelques visites, et puis je la ramenai. Je vis -mademoiselle de Méri, qui ne veut plus du tout de son bail; elle s'en -prend à l'abbé, qui croyait que madame de Lassai était demeurée d'accord -de tout: il se défend fort bien, et maintient que ce logement est fort -joli: c'est une nouvelle tribulation. Vous n'êtes pas en état -d'envisager votre retour, vous êtes encore _trop battus de l'oiseau_, -comme disait l'abbé au reversis: j'espère qu'après quelques mois de -repos à Grignan vous changerez d'avis, et que vous ne trouverez pas -qu'un hiver à Grignan soit une bonne chose à imaginer. - -Pour mon fils, il est vrai que je trouve du courage; je lui dis et redis -toutes mes pensées; je lui écris des lettres que je crois qui sont -admirables; mais plus je donne de force à mes raisons, plus il pousse -les siennes: et sa volonté paraît si déterminée, que je comprends que -c'est là ce qui s'appelle vouloir _efficacement_. Il y a un degré de -chaleur dans le désir qui l'anime, à quoi nulle prudence ne peut -résister: je n'ai pas sur mon coeur d'avoir préféré mes intérêts à sa -fortune; je les trouverais tout entiers à le voir marcher avec plaisir -dans un chemin où je le conduis depuis si longtemps. Il se trompe dans -tous ses raisonnements, il est tout de travers: j'ai tâché de le -redresser avec des raisons toutes droites et toutes vraies, appuyées du -sentiment de tous nos amis; et je lui dis enfin: Mais ne vous -défiez-vous de rien, quand vous voyez que vous seul pensez une chose que -tout le monde désapprouve? Il met l'opiniâtreté à la place d'une -réponse, et nous revenons toujours à ménager qu'au moins il ne fasse pas -un marché extravagant. Adieu, ma très-chère: j'ignore comment vous vous -portez, je crains votre voyage, je crains Salon, je crains Grignan; je -crains, en un mot, tout ce qui peut nuire à votre santé; par cette -raison, je vous conjure de m'écrire bien moins qu'à l'ordinaire. - - - [577] C'était la princesse de Conti. - - - - -223.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 3 avril 1680. - -Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée[578]: -je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse, de -voir tant de morts autour de soi: mais ce qui n'est pas autour de moi, -et ce qui me perce le coeur, c'est la crainte que me donne le retour de -toutes vos incommodités; car quoique vous vouliez me le cacher, je sens -vos brasiers, votre pesanteur, votre point. Enfin, cet intervalle si -doux est passé, et ce n'était pas une guérison. Vous dites vous-même -qu'_une flamme mal éteinte est facile à rallumer_. Ces remèdes que vous -mettez dans votre cassette, comme très-sûrs dans le besoin, devraient -bien être employés présentement. M. de Grignan n'aura-t-il point de -pouvoir dans cette occasion? et n'est-il point en peine de l'état où -vous êtes? J'ai vu le petit Beaumont; vous pouvez penser si je l'ai -questionné! Quand je songeais qu'il n'y avait que huit jours qu'il vous -avait vue, il me paraissait un homme tout autrement estimable que les -autres: il dit que vous n'étiez pas si bien, quand il est parti, que -vous étiez cet hiver. Il m'a parlé de vos soupers, qu'il trouvait -très-bons; de vos divertissements, de l'honnêteté de M. de Grignan et de -la vôtre, du bon effet que mesdemoiselles de Grignan faisaient pour -soutenir les plaisirs, pendant que vous vous reposiez: il dit des -merveilles de Pauline et du petit marquis; jamais je n'eusse fini la -conversation la première; mais il voulait aller à Saint-Germain, car il -m'a vue avant le roi son maître. - -Je vous crois présentement à Grignan. Je vois avec peine l'agitation de -vos adieux; je vois, au sortir de votre solitude, qui vous a paru si -courte, un voyage à Arles; autre mouvement, et je vois le voyage jusqu'à -Grignan, où vous aurez peut-être retrouvé une bise pour vous recevoir -dans l'état où vous êtes: ah! ce n'est point sans inquiétude pour une -personne aussi délicate que vous, qu'on se représente toutes ces choses. -Vous m'avez envoyé une relation d'Enfossy, qui vaut mieux que toutes les -miennes; je ne m'étonne pas si vous ne pouvez vous résoudre à vendre une -terre où il se trouve de si jolies Bohémiennes; il n'y eut jamais une -plus agréable et plus nouvelle réception. Vous êtes, en vérité, si -stoïcienne et si pleine de réflexions, que je craindrais de joindre les -miennes aux vôtres, de peur que ce ne fût une double tristesse: mais ce -qui me paraît sage et raisonnable, et digne de l'amitié de M. de -Grignan, ce serait de mettre tous ses soins à pouvoir revenir ici au -mois d'octobre. - -Vous n'avez point d'autre lieu pour passer l'hiver. Je ne veux pas vous -en dire davantage présentement; les choses prématurées perdent leur -force et donnent du dégoût. - -Il n'est plus question d'aucun grand voyage; on ne parle que de -Fontainebleau. Vous aurez très-assurément M. de Vendôme cette année. -Pour moi, je cours en Bretagne avec un chagrin insurmontable; j'y vais, -et pour y aller, et pour y être un peu, et pour y avoir été. Après la -perte de la santé, que je mets toujours avec raison au premier rang, -rien n'est si fâcheux que le mécompte et le dérangement des affaires: je -m'abandonne donc à cette cruelle raison. Jugez de l'excès de mon -chagrin, vous qui savez avec quelle inquiétude je souffre le retardement -de deux heures des courriers; vous comprenez bien ce que je vais -devenir, avec encore un peu plus de loisir et de solitude, pour donner -plus d'étendue à mes craintes: il faut avaler ce calice, et penser à -revenir pour vous embrasser; car rien ne se fait que dans cette vue; et -me trouvant au-dessus de bien des choses, je me trouve infiniment -au-dessous de celle-là: c'est ma destinée; et les peines qui sont -attachées à la tendresse que j'ai pour vous, étant offertes à Dieu, -font la pénitence d'un attachement qui ne devrait être que pour lui. - -Mademoiselle de Scudéri est très-affligée de la mort de M. Fouquet; -enfin, voilà cette vie qui a tant donné de peine à conserver! il y -aurait beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été des convulsions et -des maux de coeur, sans pouvoir vomir. Je m'attends au chevalier pour -toutes les nouvelles, et surtout pour celles de madame la Dauphine, dont -la cour est telle que vous l'imaginez: vos pensées sont très-justes: le -roi y est fort souvent, cela écarte un peu la presse. Adieu, ma -très-chère et très-aimable: je suis plus à vous mille fois que je ne -puis vous le dire. - - - [578] Gourville assure dans ses Mémoires qu'il sortit de prison avant - sa mort, et Voltaire le tenait de sa belle-fille, madame de Vaux. Mais - madame de Sévigné le croyait mort à Pignerol, ainsi que tout le - public. Ce qu'en dit mademoiselle de Montpensier confirme l'opinion - générale. - - - - -224.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, samedi au soir 6 avril 1680. - -Vous allez apprendre une nouvelle qui n'est pas un secret, et vous aurez -le plaisir de la savoir des premières. Madame de Fontanges[579] est -duchesse avec vingt mille écus de pension; elle en recevait aujourd'hui -les compliments dans son lit. Le roi y a été publiquement; elle prend -demain son tabouret, et s'en va passer le temps de Pâques à une abbaye -(_de Chelles_) que le roi a donnée à une de ses soeurs. Voici une -manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité du -confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement sent le -congé: en vérité, je n'en crois rien, le temps nous l'apprendra. Voici -ce qui est présent: madame de Montespan est enragée; elle pleura -beaucoup hier; vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui -est encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon. Sa -Majesté va passer très-souvent deux heures de l'après-dîner dans la -chambre de cette dernière, à causer avec une amitié et un air libre et -naturel qui rend cette place la plus désirable du monde. Madame de -Richelieu commence à sentir les effets de sa dissipation; les ressorts -s'affaiblissent visiblement; elle présente tout le monde, et ne dit plus -ce qui convient à chacun: ce petit tracas de dame d'honneur, dont elle -s'acquittait si bien, est tout dérangé. Elle présenta la Trousse et mon -fils, sans les nommer à MONSEIGNEUR. Elle dit de la duchesse de Sully: -Voilà une de nos danseuses; elle ne nomma pas madame de Verneuil: elle -pensa laisser baiser madame de Louvois, parce qu'elle la prenait pour -une duchesse; enfin, cette place est dangereuse, et fait voir que les -petites choses font plus de mal que l'étude de la philosophie. La -recherche de la vérité n'épuise pas tant une pauvre cervelle que tous -les compliments et tous les riens dont celle-là est remplie. - -M. de Marsillac a paru un peu sensible à la prospérité de la belle -Fontanges; il n'avait donné jusque-là aucun signe de vie. Madame de -Coulanges vient d'arriver de la cour; j'ai été chez elle exprès avant -que de vous écrire: elle est charmée de madame la Dauphine, elle a grand -sujet de l'être: cette princesse lui a fait des caresses infinies; elle -la connaissait déjà par ses lettres et par le bien que madame de -Maintenon lui en avait dit. Madame de Coulanges a été dans un cabinet où -madame la Dauphine se retire l'après-dîner avec ses dames; elle y a -causé très-délicieusement; on ne peut avoir plus d'esprit et -d'intelligence qu'en a cette princesse; elle se fait adorer de toute la -cour: voilà une personne à qui on peut plaire, et avec qui le mérite -peut faire un grand effet. - - - [579] Marie-Angélique d'Escorailles. - - - - -225.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 12 avril 1680. - -Vous me parlez de madame la Dauphine; le chevalier doit vous instruire -bien mieux que moi. Il me paraît qu'elle ne s'est point condamnée à être -cousue avec la reine: elles ont été à Versailles ensemble; mais les -autres jours elles se promenaient séparément. Le roi va souvent -l'après-dîner chez la Dauphine, et il n'y trouve point de presse. Elle -tient son cercle depuis huit heures du soir jusqu'à neuf heures et -demie: tout le reste est particulier, elle est dans ses cabinets avec -ses dames: la princesse de Conti y est presque toujours; comme elle est -encore enfant, elle a grand besoin de cet exemple pour se former. Madame -la Dauphine est une merveille d'esprit, de raison et de bonne éducation; -elle parle fort souvent de sa mère avec beaucoup de tendresse, et dit -qu'elle lui doit tout son bonheur, par le soin qu'elle a eu de la bien -élever: elle apprend à chanter, à danser; elle lit, elle travaille; -c'est une personne enfin. Il est vrai que j'ai eu la curiosité de la -voir; j'y fus donc avec madame de Chaulnes et madame de Kerman: elle -était à sa toilette, elle parlait italien avec M. de Nevers[580]. On -nous présenta; elle nous fit un air honnête, et l'on voit bien que si -on trouvait une occasion de dire un mot à propos, elle entrerait fort -aisément en conversation: elle aime l'italien, les vers, les livres -nouveaux, la musique, la danse: vous voyez bien qu'on ne serait pas -longtemps muette avec tant de choses dont il est aisé de parler, mais il -faudrait du temps: elle s'en allait à la messe, et madame de Maintenon -et madame de Richelieu[581] n'étaient pas dans sa chambre. La cour, ma -chère enfant, est un pays qui n'est point pour moi; je ne suis point -d'un âge à vouloir m'y établir, ni à souhaiter d'y être soufferte; si -j'étais jeune, j'aimerais à plaire à cette princesse: mais, bon Dieu, de -quel droit voudrais-je y retourner jamais? Voilà mes projets pour la -cour. Ceux de mon fils me paraissent tout rassis et tout pleins de -raison; il gardera sa charge paisiblement, et fera de nécessité vertu: -la presse n'est pas grande à soupirer pour elle, quoiqu'elle soit si -propre à faire soupirer: c'est qu'en vérité l'argent est fort rare, et -qu'il voit bien qu'il ne faut pas faire un sot marché; ainsi, mon -enfant, nous attendrons ce que la Providence a ordonné. Vraiment, elle -voulut hier que M. d'Autun fit aux Carmélites l'oraison funèbre de -madame de Longueville[582], avec toute la capacité, toute la grâce et -toute l'habileté dont un homme puisse être capable. Ce n'était point -_Tartufe_[583], ce n'était point un _pantalon_; c'était un prélat de -conséquence, prêchant avec dignité, et parcourant toute la vie de cette -princesse avec une adresse incroyable, passant tous les endroits -délicats, disant et ne disant pas tout ce qu'il fallait dire ou taire. -Son texte était: _Fallax pulchritudo, mulier timens Deum laudabitur_. Il -fit deux points également beaux; il parla de sa beauté, et de toutes ces -guerres passées d'une manière inimitable: et pour la seconde partie, -vous jugez bien qu'une pénitence de vingt-sept ans est un beau champ -pour conduire une si belle âme jusque dans le ciel. Le roi y fut loué -fort naturellement; et M. le Prince encore fut contraint d'avaler des -louanges, mais aussi bien apprêtées, quoique dans un autre goût que -celles de Voiture. Il était là ce héros, et M. le Duc, et les princes de -Conti, et toute la famille, et beaucoup de monde; mais pas encore -assez, car il me semble qu'on devait rendre ce respect à M. le Prince -sur une mort dont il avait encore les larmes aux yeux. Vous me -demanderez pourquoi j'y étais? C'est que madame de Guénégaud par hasard, -l'autre jour chez M. de Chaulnes, me promit de m'y mener avec une -commodité qui me tenta: je ne m'en repens point; il y avait beaucoup de -femmes qui n'y avaient pas plus affaire que moi. M. le Prince et M. le -Duc faisaient beaucoup d'honnêtetés à tous ceux qui composaient cette -assemblée. - -Je vis madame de la Fayette au sortir de cette cérémonie; je la trouvai -tout en larmes: il était tombé sous sa main de l'écriture de M. de la -Rochefoucauld, dont elle fut surprise et affligée. Je venais de quitter -mesdemoiselles de la Rochefoucauld aux Carmélites, où elles avaient -aussi pleuré leur père: l'aînée surtout a figuré avec M. de Marsillac. -C'était donc à l'oraison funèbre de madame de Longueville qu'elles -pleuraient M. de la Rochefoucauld: ils sont morts dans la même année: il -y avait bien à rêver sur ces deux noms. Je ne crois pas en vérité que -madame de la Fayette se console, je lui suis moins bonne qu'une autre; -car nous ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela -la tue; tous ceux qui lui étaient bons avec lui perdent leur prix auprès -d'elle. Elle a lu votre petite lettre; elle vous remercie tendrement de -la manière dont vous comprenez sa douleur. - -Vous ai-je dit comme madame de Coulanges fut bien reçue à Saint-Germain? -Madame la Dauphine lui dit qu'elle la connaissait déjà par ses lettres; -que ses dames lui avaient parlé de son esprit; qu'elle avait fort envie -d'en juger par elle-même. Madame de Coulanges soutint très-bien sa -réputation, elle brilla dans toutes ses réponses; les épigrammes étaient -redoublées, et la Dauphine entend tout. Elle fut introduite -l'après-dîner dans les cabinets avec ses trois amies: toutes les dames -de la cour étaient enragées contre elle. Vous comprenez bien que par ces -amies elle se trouve naturellement dans la privauté: mais où cela -peut-il la mener? et quels dégoûts quand on ne peut être des promenades, -ni manger (_avec les princesses_)? Cela gâte tout le reste: elle sent -vivement cette humiliation; elle a été quatre jours à jouir de ces -plaisirs et de ces déplaisirs. Vous avez raison de plaindre M. de -Pomponne quand il va dans ce pays-là, et même madame de Vins qui n'y a -plus de contenance: elle est toute replongée dans sa famille, et -accablée de ses procès. Elle vint l'autre jour dîner joliment avec moi; -elle paraît fort touchée de votre amitié: vous ne sauriez nous ôter -l'espérance ni l'envie de vous recevoir, chacun selon nos degrés de -chaleur. Vous êtes à Grignan, ma chère bonne, vous êtes trop près de -moi, il faut que je m'éloigne. - - - [580] Philippe Mancini Mazarin, duc de Nevers. - - [581] Ses dames d'honneur. - - [582] Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, second du - nom, prince de Condé, morte le 15 avril 1679. - - [583] L'évêque d'Autun (_Gabriel de Roquette_) passait dans ce - temps-là pour être l'original que Molière avait eu en vue dans le - _Tartufe_. - - - - -226.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 1er mai 1680. - -Je ne sais quel temps vous avez en Provence, mais celui qu'il a fait ici -depuis trois semaines est si épouvantable, que plusieurs voyages en ont -été dérangés; le mien est du nombre. Voilà un commencement de lune qui -pourra nous ramener du beau temps, et me faire partir: je ne sais point -encore le jour; je ne puis vous dire la douleur que me donne ce second -adieu: il me semble que je suis folle de m'éloigner encore de vous, et -de mettre une distance de cent lieues par-dessus celle qui y est déjà. -Je hais bien les affaires; je trouve qu'elles nous gourmandent beaucoup, -et nous font aller et venir, et tourner à leur fantaisie. Je serai si -affligée en partant, qu'il ne tiendra qu'à ceux qui me verront monter en -carrosse de croire que je les regrette beaucoup; car il me sera -impossible de retenir mes larmes; cependant il faut s'en aller pour -revenir. - -Mademoiselle de Méri est dans votre petite chambre; le bruit de cette -porte qui s'ouvre et qui se ferme, et la circonstance de ne vous y point -trouver, m'ont fait un mal que je ne puis vous dire. Tous mes gens font -de leur mieux auprès d'elle; et si je voulais me vanter, je vous -montrerais bien un billet qu'elle m'écrivit l'autre jour, tout plein de -remercîments des secours que je lui donne; mais je suis modeste, je me -contenterai de le mettre dans mes archives. J'ai vu madame de Vins; elle -est abîmée dans ses procès; nous causâmes pourtant beaucoup, nous -admirâmes cet étrange mélange des biens et des maux, et l'impossibilité -d'être tout à fait heureuse. Vous savez tout ce que la fortune a soufflé -sur la duchesse de Fontanges; voici ce qu'elle lui garde, une perte de -sang si considérable, qu'elle est encore à Maubuisson dans son lit avec -la fièvre qui s'y est mêlée, elle commence même à enfler; son beau -visage est un peu bouffi. Le prieur de Cabrières ne la quitte pas; s'il -fait cette cure, il ne sera pas mal à la cour. Voyez si l'état où elle -se trouve n'est pas précisément contraire au bonheur d'une telle beauté. -Voilà de quoi méditer; mais en voici un autre sujet. - -Madame de Dreux[584] sortit hier de prison; elle fut _admonétée_, qui -est une très-légère peine, avec cinq cents livres d'aumône. Cette pauvre -femme a été un an dans une chambre où le jour ne venait que d'un -très-petit trou d'en haut, sans nouvelles, sans consolation. Sa mère, -qui l'aimait très-passionnément, qui était encore assez jeune et bien -faite, et qu'elle aimait aussi, mourut, il y a deux mois, de la douleur -de voir sa fille en cet état; madame de Dreux, à qui on ne l'avait point -dit, fut reçue hier à bras ouverts de son mari et de toute sa famille, -qui l'allèrent prendre à cette chambre de l'Arsenal. La première parole -qu'elle dit, ce fut: Et où est ma mère? et d'où vient qu'elle n'est pas -ici? M. de Dreux lui dit qu'elle l'attendait chez elle. Elle ne put -sentir la joie de sa liberté, et demandait toujours ce qu'avait sa mère, -et qu'il fallait qu'elle fût bien malade, puisqu'elle ne venait point -l'embrasser. Elle arrive chez elle: Quoi! je ne vois point ma mère! -Quoi! je ne l'entends point! Elle monte avec précipitation; on ne savait -que lui dire: tout le monde pleurait: elle courait dans sa chambre, elle -l'appelait; enfin, un père célestin, son confesseur, parut, et lui dit -qu'elle ne la trouverait point, qu'elle ne la verrait que dans le ciel; -qu'il fallait se résoudre à la volonté de Dieu. Cette pauvre femme -s'évanouit, et ne revint que pour faire des plaintes et des cris qui -faisaient fendre le coeur, disant que c'était elle qui l'avait tuée; -qu'elle voudrait être morte en prison; qu'elle ne pouvait rien sentir -que la perte d'une si bonne mère. Le petit Coulanges était présent à ce -spectacle; il avait couru chez M. de Dreux, comme beaucoup d'autres, et -il nous conta tout ceci, hier au soir, si naturellement et si touché -lui-même, que madame de Coulanges en eut les yeux rouges, et moi j'en -pleurai sans pouvoir m'en empêcher. Que dites-vous de cette amertume, -qui vient troubler sa joie et son triomphe, et les embrassements de -toute sa famille et de tous ses amis? Elle est encore aujourd'hui dans -des pleurs que M. de Richelieu ne peut essuyer; il a fait des merveilles -dans toute cette affaire. Je me suis jetée insensiblement dans ce -détail, que vous comprendrez mieux qu'une autre, et dont tout le monde -est touché. On croit que M. de Luxembourg sera tout aussi bien traité -que madame de Dreux; car même il y avait des juges qui étaient d'avis de -la renvoyer sans être _admonétée_; et c'est une chose terrible que le -scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre les accusés: cela marque -aussi l'intégrité des juges. - -Le discours de votre prédicateur nous a paru admirable. Le Bourdaloue -prêcha, comme un ange du ciel, l'année passée et celle-ci, car c'est le -même sermon. Ce que vous m'avez mandé de ce monde, qui paraîtrait un -autre monde si l'on voyait le dessous des cartes de toutes les maisons, -est quelque chose de bien plaisant et de bien véritable. Eh, bon Dieu! -que savons-nous si le coeur de cette princesse dont nous disons tant de -bien est parfaitement content? elle a paru triste trois ou quatre jours; -que sait-on? elle voudrait être grosse, elle ne l'est pas encore; elle -voudrait peut-être voir Paris et Saint-Cloud; elle n'y a point encore -été: elle est complaisante, et ne songe qu'à plaire; que sait-on si cela -ne lui coûte rien? que sait-on si elle aime également les dames qui ont -l'honneur d'être auprès d'elle? que sait-on enfin si une vie si retirée -ne l'ennuie point? Je suis à cet endroit, lorsque je reçois dans ce -moment votre aimable et triste lettre du 24; vraiment, ma très-chère, -elle me touche sensiblement. - -Je ne suis point encore partie, c'est le mauvais temps qui m'a arrêtée; -c'eût été une folie de s'exposer, tout était déchaîné. Je vous écrirai -encore vendredi de Paris, et vous parlerai du petit bâtiment; j'y donne -mon avis la première, et je ne suis pas si sotte que vous pensez, quand -il est question de vous. Il y a des histoires qui nous content de plus -grands miracles; et pourquoi certaines amitiés cèderaient-elles à -_l'autre_; ainsi je deviens architecte. Je vous admire sur tout ce que -vous dites de la dévotion: eh, mon Dieu! il est vrai que nous sommes des -_Tantales_, nous avons l'eau tout auprès de nos lèvres, nous ne saurions -boire. Un coeur de glace, un esprit éclairé, c'est cela même. Je n'ai -que faire de savoir la querelle _des jansénistes_ et _des molinistes_ -pour décider; il me suffit de ce que je sens en moi; le moyen d'en -douter dès le moment que l'on s'observe un peu? Je parlerais longtemps -là-dessus, et j'en eusse été ravie, quand nous étions ensemble: mais -vous coupiez court, et je reprenais tout aussitôt le silence; Corbinelli -en avait l'endosse, car j'aime ces vérités. Il vient d'entendre par -hasard un sermon de l'abbé Fléchier[585], à la vêture d'une capucine -dont il est charmé. C'était sur la liberté des enfants de Dieu, que le -prédicateur a expliquée hardiment. «Il a fait voir qu'il n'y avait que -cette fille de libre, puisqu'elle avait une participation de la liberté -de J. C. et des saints; qu'elle était délivrée de l'esclavage de nos -passions, que c'était elle qui était libre, et non pas nous; qu'elle -n'avait qu'un maître, que nous en avions cent; et que bien loin de la -plaindre, comme nous faisions, avec une grossièreté condamnable, il -fallait la regarder, la respecter, l'envier, comme une personne choisie -de toute éternité pour être du nombre des élus.» J'en supprime les trois -quarts: mais enfin c'était une pièce achevée. On n'imprime point -l'oraison funèbre de madame de Longueville. - -Vous me demandez pourquoi je ne mène point Corbinelli. Il s'en va en -Languedoc, il est comblé des biens et des manières obligeantes de M. de -Vardes, qui accompagne les douze cents francs (_de pension_) d'une si -admirable sauce; je veux dire de tant de paroles choisies, et de -sentiments si tendres et si généreux, que la philosophie de notre ami -n'y résiste pas. Vardes est tout extrême; et comme je suis persuadée -qu'il le haïssait, parce qu'il le traitait mal, il l'aime présentement, -parce qu'il le traite bien: c'est le proverbe italien[586] et son -contraire. Je m'en vais donc avec le bon abbé et des livres, et votre -idée, dont je recevrai tous mes biens et tous mes maux. Je vous promets -qu'elle m'empêchera de demeurer le soir au serein; je me représenterai -que cela vous déplaît: ce ne sera pas la première fois que vous m'aurez -fait rentrer au logis de cette sorte. Je vous promets de vous consulter -et de vous obéir toujours, faites-en de même pour moi, et ne vous -chargez d'aucune inquiétude; reposez-vous de ma conservation sur ma -poltronnerie; je n'ai pas en vous les mêmes sujets de confiance, j'ai -bien des choses à vous reprocher; et, sans aller jusqu'à Monaco, n'ai-je -pas les bords du Rhône, où vous forcez tous les braves gens de votre -famille à vous accompagner malgré eux? malgré eux, vous dis-je; -souvenez-vous au contraire que je mourais de peur à pied en passant _les -vaux_ d'Olioules[587]: voilà ce qui doit justifier mes craintes et -fonder votre tranquillité. Faites donc en sorte que mon souvenir vous -gouverne, comme le vôtre me gouvernera; je ne vous dis point les peines -que me causera cet éloignement; j'y donnerai les meilleurs ordres que je -pourrai, et j'éclaircirai, autant qu'il me sera possible, l'entre chien -et loup de nos bois: je commence par la Loire et par Nantes, qui n'ont -rien de triste. Je crois que mon fils viendra me conduire jusqu'à -Orléans. Je suis persuadée des complaisances de M. de Grignan; il a des -endroits d'une noblesse, d'une politesse, et même d'une tendresse -extrême; je vois en lui d'autres choses dont les contre-coups sont -difficiles à concevoir; et comme tout est à facettes, il a aussi des -endroits inimitables pour la douceur et l'agrément de la société; on -l'aime, on le gronde, on l'estime, on le blâme, on l'embrasse, on le -bat. Adieu, ma très-chère, je vous quitte enfin. Il me semble que vous -vous moquez de moi, quand vous craignez que je n'écrive trop; ma -poitrine est à peu près délicate comme celle de _Georget_[588]: excusez -la comparaison, il sort d'ici: mais vous, ma très-belle, je vous conjure -de ne point m'écrire. Montgobert, prenez la plume, et ne m'abandonnez -pas. - - - [584] Impliquée dans l'affaire des poisons. - - [585] Esprit Fléchier, nommé à l'évêché de Lavaur en 1685, et - transféré à celui de Nîmes en 1687. - - [586] _Chi offendi non perdona._ - - [587] Les _vaux_ d'Olioules, qu'on appelle en langage du pays _leis - baous d'Olioules_, ne sont autre chose qu'un chemin étroit, d'environ - une lieue, à côté d'une petite rivière qui passe entre deux montagnes - très-escarpées en Provence. - - [588] Fameux cordonnier pour femmes. - - - - -227.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 6 mai 1680. - -Vous me dites fort plaisamment qu'il n'y a qu'à laisser faire l'esprit -humain, qu'il saura bien trouver ses petites consolations, et que c'est -sa fantaisie d'être content. J'espère que le mien n'aura pas moins cette -fantaisie que les autres, et que l'air et le temps diminueront la -douleur que j'ai présentement. Il me semble que je vous ai mandé ce que -vous me dites sur la furie de ce nouvel éloignement: on dirait que nous -ne sommes pas encore assez loin, et qu'après une mûre délibération, nous -y mettons encore cent lieues volontairement. Je vous renvoie quasi votre -lettre; c'est que vous avez si bien tourné ma pensée, que je prends -plaisir à la répéter. J'espère au moins que les mers mettront des bornes -à nos fureurs, et qu'après avoir bien tiré chacune de notre côté, nous -ferons autant de pas pour nous rapprocher que nous en faisons pour être -aux deux bouts de la terre. Il est vrai que pour deux personnes qui se -cherchent, et qui se souhaitent toujours, je n'ai jamais vu une pareille -destinée: qui m'ôterait la vue de la Providence m'ôterait mon unique -bien; et si je croyais qu'il fût en nous de ranger, de déranger, de -faire, de ne pas faire, de vouloir une chose ou une autre, je ne -penserais pas à trouver un moment de repos: il me faut l'auteur de -l'univers pour raison de tout ce qui arrive; quand c'est à lui qu'il -faut m'en prendre, je ne m'en prends plus à personne, et je me soumets: -ce n'est pourtant pas sans douleur ni tristesse; mon coeur en est -blessé, mais je souffre même ces maux, comme étant dans l'ordre de la -Providence. Il faut qu'il y ait une madame de Sévigné qui aime sa fille -plus que toutes les autres mères; qu'elle en soit souvent très-éloignée, -et que les souffrances les plus sensibles qu'elle ait dans cette vie lui -soient causées par cette chère fille. J'espère aussi que cette -Providence disposera les choses d'une autre manière, et que nous nous -retrouverons, comme nous avons déjà fait. Je dînai l'autre jour avec des -gens qui, en vérité, ont bien de l'esprit, et qui ne m'ôtèrent point -cette opinion. - -Mais parlons plus communément, et disons que c'est une chose rude que de -faire six mois de retraite pour avoir vécu cet hiver à Aix: si cela -servait à la fortune de quelqu'un de votre famille, je le souffrirais; -mais vous pouvez compter qu'en ce pays-ci vous serez trop heureuse si -cela ne vous nuit pas. L'intendant ne parle que de votre magnificence, -de votre grand air, de vos grands repas: madame de Vins en est tout -étonnée, et c'est pour avoir cette louange que vous auriez besoin que -l'année n'eût que six mois; cette pensée est dure de songer que tout est -sec pour vous jusqu'au mois de janvier. Vous n'entendrez pas parler de -la dépense de votre bâtiment; n'y pensez plus; c'est une chose si -nécessaire, que j'avoue que sans cela l'hôtel de Carnavalet est -inhabitable: vous n'aurez qu'à en écrire au chevalier; nous lui donnâmes -hier une connaissance parfaite de nos desseins. Je me réjouirai avec le -Berbisi[589] de l'occasion qu'il a eue de vous faire plaisir. J'ai été -ravie de votre joli couplet; quoi que vous disiez de Montgobert, je -crois que _vous n'y avez point nui_, comme cet homme, vous en -souvient-il? Il est, en vérité, fort plaisant ce couplet: vous avez cru -que je le recevrais dans mes bois; je suis encore dans Paris: mais il -n'en fera pas plus de bruit: je le chanterai sur la Loire, si je puis -desserrer mon gosier, qui n'est pas présentement en état de chanter. Je -vous avouerai que j'ai grand besoin de vous tous; je ne connais plus ni -la musique, ni les plaisirs; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort -qu'une vie triste et unie[590], tantôt à ce triste faubourg, tantôt avec -les sages veuves. M. de Grignan m'est bien nécessaire, car j'ai un coin -de folie qui n'est pas encore bien mort. - -Je vous ai parlé de la princesse de Tarente, comme si j'avais reçu votre -lettre: je vous ai conté le mariage de sa fille: écrivez-lui, elle en -sera fort aise, vous lui devez cette honnêteté; elle s'est toujours -piquée de vous estimer et de vous admirer: elle vient à Vitré, elle me -fera sortir de ma simplicité, pour me faire entrer dans son -amplification; je n'ai jamais vu un si plaisant style. Elle amusa le roi -l'autre jour dans une promenade, en lui contant tout ce que je vous -conterai quand je serai aux Rochers; voilà les nouvelles que vous -recevrez de moi: mais aussi vous pourrez vous vanter qu'il ne se passera -rien en Allemagne, ni en Danemark, dont vous ne soyez parfaitement -instruite. - -Montgobert m'a mandé des merveilles de Pauline, faites-m'en parler; -c'est une petite fille charmante, c'est la joie de toute votre maison. -Mademoiselle du Plessis ne m'en fera point souvenir; ne vous ai-je pas -dit qu'elle est affligée de la mort de sa mère? mais j'ai de bons livres -et de bonnes pensées. Ne craignez point que j'écrive trop; je vous ai -donné l'idée de la délicatesse de ma poitrine. Je vous recommande la -vôtre; faites-moi écrire, si vous aimez ma vie; profitez du temps et du -repos que vous avez; amusez-vous à vous guérir tout à fait; mais il faut -que vous le vouliez, et c'est une étrange pièce que notre volonté. Celle -de vos musiciens était bonne à ténèbres, mais vous les décriez, _tantôt -des musiciens sans musique_, et puis _une musique sans musiciens_: -j'admire la bonté de M. le comte, de souffrir que vous en parliez si -librement. - -Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant; _sa serrure -était bien brouillée_[591], mais je n'ai pas laissé d'attraper qu'il -vous honore fort: il m'a loué votre magnificence; il dit que vous êtes -toujours belle, mais triste et si abattue, qu'il est aisé de voir que -vous vous contraignez. Il est charmé de M. de Berbisi, que je -remercierai, quoique je sache bien que votre recommandation est la seule -cause des services qu'il lui a rendus. Je doute que cet intendant -retourne en Provence; à tout hasard je lui conseillerais de laisser ici -quatre ou cinq de ses dents. J'ai eu tant d'adieux que j'en suis -étonnée; vos amies, les miennes, les jeunes, les vieilles, tout a fait -des merveilles. La maison de Pomponne et madame de Vins me tiennent bien -au coeur. L'abbé Arnauld arriva hier tout à propos pour me dire adieu. -Pour madame de Coulanges, elle s'est signalée, elle a pris possession de -ma personne, elle me nourrit; elle me mène, et ne veut pas me quitter -qu'elle _ne m'ait vue pendue_[592]. Mon fils vient à Orléans avec moi, -je crois qu'il viendrait volontiers plus loin. - -Madame la Dauphine est présentement à Paris pour la première fois: la -messe à Notre-Dame, dîner au Val-de-Grâce, voir la duchesse de la -Vallière, et point de _Bouloy_[593]; je crois qu'elles se pendront. On -fait tous les jours des fêtes pour madame la Dauphine. Madame de -Fontanges revient demain. Voyez un peu comme ce prieur de Cabrières est -venu redonner cette belle beauté à la cour. Le petit de la Fayette a un -régiment: vous voyez que M. de la Rochefoucauld n'a pas emporté l'amitié -de M. de Louvois: mais que veux-je conter, avec toutes ces nouvelles? -C'est bien à moi, qui monte en carrosse, à me mêler de parler. Adieu, ma -chère enfant, il faut vous quitter encore, j'en suis affligée: je serai -longtemps sans avoir de vos lettres, c'est une peine incroyable; du -moins si je pouvais espérer que vous conserverez votre santé, ce serait -une grande consolation dans une si terrible absence. - - - [589] M. de Berbisi, président à mortier au parlement de Dijon, et - proche parent de madame de Sévigné. - - [590] Allusion à un passage de la Vie de Pompée, dans Plutarque. - «Toutes et quantes fois, dit-il, que je frapperai du pied seulement la - terre d'Italie, je feray sourdre de toutes parts gens de guerre à pied - et à cheval.» (_Traduction d'Amyot._) - - [591] Façon de parler familière à madame de Sévigné et à madame de - Grignan, pour exprimer l'embarras que certaines gens mettent dans - leurs discours. - - [592] Allusion au mot de _Martine_ dans le _Médecin malgré lui_, acte - III, sc. IX. - - [593] C'est-à-dire que madame la Dauphine ne devait point aller aux - Carmélites de la rue du Bouloi. - - - - -228.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Orléans, mercredi 8 mai 1680. - -Nous voici arrivés sans aucune aventure considérable: il fait le plus -beau temps du monde: les chemins sont admirables: notre équipage va -bien: mon fils m'a prêté ses chevaux et m'est venu conduire jusqu'ici. -Il a fort égayé la tristesse du voyage; nous avons causé, disputé et lu, -nous sommes dans les mêmes erreurs, cela fournit beaucoup. Notre essieu -rompit hier dans un lieu merveilleux, nous fûmes secourus par le -véritable portrait de M. de _Sotenville_[594]; c'est un homme qui ferait -les _Géorgiques_ de Virgile, si elles n'étaient déjà faites, tant il -sait profondément le ménage de la campagne: il nous fit venir sa femme, -qui est assurément _de la maison de la Prudoterie, où le ventre -anoblit_[595]. Nous fûmes deux heures avec cette compagnie sans nous -ennuyer, par la nouveauté d'une conversation et d'une langue entièrement -nouvelle pour nous. Nous fîmes bien des réflexions sur le parfait -contentement de ce gentilhomme, de qui l'on peut dire: - - Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis. - Et qui de leurs toisons voit filer ses habits! - -Les jours sont si longs, que nous n'eûmes pas même besoin du secours de -la plus belle lune du monde qui nous accompagnera sur la Loire, où nous -nous embarquons demain. Quand vous recevrez cette lettre, je serai à -Nantes: j'ai trouvé aujourd'hui que je ne suis pas encore plus loin de -vous qu'à Paris; et, par un filet que nous avons tiré sur la carte, nous -avons vu que Nantes même n'était guère plus loin de vous que Paris. -Mais, en vérité, voilà de légères consolations; je n'ai pas même celle -de recevoir de vos nouvelles. Vos lettres n'arrivent qu'aujourd'hui à -Paris; du But y joindra celles de samedi, et j'aurai les deux paquets -ensemble à Nantes: je n'ai point voulu les hasarder par une route -incertaine, puisqu'elle dépend du vent: vous croyez donc bien que -j'aurai quelque impatience d'arriver à Nantes. Adieu, mon enfant: que -puis-je vous dire d'ici? Vous avez des résidents qui doivent vous -instruire; je ne suis plus bonne à rien qu'à vous aimer, sans pouvoir -faire nul usage de cette bonne qualité: cela est triste pour une -personne aussi vive que moi. Mon _Bien bon_ vous assure de ses services: -je suis fort occupée du soin de le conserver: les voyages ne sont plus -pour lui comme autrefois. Je vous embrasse de tout mon coeur. - - - [594] Beau-père de George Dandin. - - [595] Voyez la scène IV du Ier acte de _George Dandin_. - - - - -229.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Blois, jeudi 9 mai 1680. - -Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant, rien ne me peut -contenter que cet amusement; je _tourne_, je marche, je veux reprendre -mon livre; j'ai beau _tourner une affaire_[596], je m'ennuie, et c'est -mon écritoire qu'il me faut. Il faut que je vous parle, et qu'encore que -ma lettre ne parte ni aujourd'hui, ni demain, je vous rende compte tous -les soirs de ma journée. Mon fils est parti cette nuit d'Orléans par la -diligence qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le -soir à Paris; cela fait un peu de chagrin à la poste: voilà les -nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark. Nous sommes -montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde; j'y -ai fait placer le corps de mon grand carrosse, d'une manière que le -soleil n'a point entré dedans; nous avons baissé les glaces: l'ouverture -du devant fait un tableau merveilleux; les portières et les petits côtés -nous donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Nous ne sommes -que l'abbé et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins, bien à -l'air, bien à notre aise; tout le reste comme des cochons sur la paille. -Nous avons mangé du potage et du bouilli tout chaud: on a un petit -fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse, comme le roi et la -reine: voyez, je vous prie, comme tout s'est raffiné sur notre Loire, et -comme nous étions grossiers autrefois, que le _coeur était à gauche_: en -vérité le mien, ou à droite ou à gauche, est tout plein de vous. Si vous -me demandez ce que je fais dans ce carrosse charmant, où je n'ai point -de peur, j'y pense à ma chère fille, je m'entretiens de la tendre amitié -que j'ai pour elle, de celle qu'elle a pour moi, des pays infinis qui -nous séparent, de la sensibilité que j'ai pour tous ses intérêts, de -l'envie que j'ai de la revoir, de l'embrasser; je pense à ses affaires, -je pense aux miennes; tout cela forme un peu l'_Humeur de ma fille_, -malgré l'_Humeur de ma mère_[597] qui brille tout autour de moi. Je -regarde, j'admire cette belle vue qui fait l'occupation des peintres. Je -suis touchée de la bonté du bon abbé, qui, à soixante-treize ans, -s'embarque encore sur la terre et sur l'onde pour mes affaires. Après -cela je prends un livre que le pauvre M. de la Rochefoucauld me fit -acheter, c'est _la Réunion du Portugal_, qui est une traduction de -l'italien; l'histoire et le style sont également estimables. On y voit -le roi de Portugal (_Sébastien_), jeune et brave prince, se précipiter -rapidement à sa mauvaise destinée; il périt dans une guerre en Afrique -contre le fils d'Abdalla: c'est assurément une histoire des plus -amusantes qu'on puisse lire. Je reviens ensuite à la Providence, à ses -ordres, à ses conduites, à ce que je vous ai entendu dire, que nos -volontés sont les exécutrices de ses décrets éternels. Je voudrais bien -causer avec quelqu'un; je viens d'un lieu où l'on est assez accoutumé à -discourir: nous parlons, l'abbé et moi, mais ce n'est pas d'une manière -qui puisse nous divertir: nous passons tous les ponts avec un plaisir -qui nous les fait souhaiter: il n'y a pas beaucoup d'_ex voto_ pour les -naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance: il y aurait plus de -raison de craindre cette dernière, qui est folle, que notre Loire, qui -est sage et majestueuse. Enfin, nous sommes arrivés ici de bonne heure; -chacun _tourne_, chacun se rase, et moi j'écris romanesquement sur le -bord de la rivière où est située notre hôtellerie; _c'est la Galère_, -vous y avez été. - -J'ai entendu mille rossignols; j'ai pensé à ceux que vous entendez sur -votre balcon. Je n'ose vous dire la tristesse que l'idée de votre -délicate santé a jetée sur toutes mes pensées; vous le comprenez bien, -et à quel point je souhaite qu'elle se rétablisse: si vous m'aimez, vous -y mettrez vos soins et votre application, afin de me témoigner la -véritable amitié que vous avez pour moi. Cet endroit est une pierre de -touche. Bonsoir, ma très-chère; adieu jusqu'à demain à Tours. - - - [596] Expression de M. de la Garde. - - [597] On a déjà vu que madame de Sévigné avait donné ces noms à - certaines allées, soit de Livry, soit des Rochers. - - - - -230.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Nantes, vendredi 17 mai 1680. - -Je vous assure, ma fille, qu'il m'ennuie ici. M. de Molac, ni les -madames qui me font tant d'honnêtetés, ne me consolent point de n'être -pas dans mes bois; car je ne pense pas encore à Paris. Ce sont donc les -Rochers que je respire, c'est mon _Rochecourbière_[598]; c'est d'être -dans de belles allées, et non pas dans une fausse représentation d'une -société qui n'a rien d'agréable pour moi. Ma consolation, c'est d'être à -mes Filles de Sainte-Marie; elles sont aimables; elles ont conservé une -idée de vous, dont elles me font leur cour; elles ne sont point folles, -ni prévenues, comme celles que vous connaissez; elles ne croient point -le pape d'aujourd'hui (_Innocent XI_)[599] hérétique; elles savent leur -religion; elles ne jetteront point par terre l'Écriture sainte, parce -qu'elle est traduite par les plus honnêtes gens du monde; elles font -honneur à la grâce de Jésus-Christ; elles connaissent la Providence; -elles élèvent fort bien leurs petites filles; elles ne leur apprennent -point à mentir, ni à dissimuler leurs sentiments; point de -_coquesigrues_ ni d'idolâtrie: enfin, je les aime. M. de Grignan les -croira jansénistes, et moi je pense qu'elles sont chrétiennes; il y en a -deux qui ont bien de l'esprit. J'irai demain écrire dans cette maison, -j'y dînerai dimanche: encore une fois, c'est ma consolation. Je commence -dès aujourd'hui cette lettre, parce que l'on reçoit les lettres à dix -heures du matin, et que la poste repart à six heures du soir; cela est -fort juste: et puis je m'en vais vous dire une chose plaisante, c'est -que la première fois que je lis vos lettres je suis si émue, que je ne -vois pas la moitié de ce qui est dedans; en les relisant plus à loisir, -je trouve mille choses sur quoi je veux parler: la première qui me -revient, c'est _votre Carthage_[600]; laissez-nous faire, je vous prie, -nous l'achèverons plus tôt que la pauvre Didon n'acheva la sienne: cette -comparaison m'a charmée. Je suis ici dans l'embarras d'achever un grand -compte de dix-neuf années que mon fils n'avait fait qu'ébaucher. On veut -me faire passer des lettres que j'ai écrites pour des quittances; c'est -une pitié de voir les subtilités où dix mille francs de reste jettent un -mauvais payeur. Nous allons tout arrêter: nous aspirons à de certains -lods et ventes d'une terre qui relève de nous; nous voulons deux mille -francs tout à l'heure: nous avons bien des gens qui nous conseillent; -tout ce qui me fâche, c'est de faire du mal: mais quand je joue à noyer, -et que je me demande lequel je noie de M. de la Jarie ou de moi, je dis -sans balancer que c'est M. de la Jarie, et cela me donne du courage. -Voilà, ma pauvre enfant, les nouvelles dont je puis remplir mes lettres; -quand je songe combien les détails de cette nature, qui sont dans les -vôtres, me touchent sensiblement, je m'imagine que vous êtes de même -pour moi, et je ne crois pas que vous vouliez que je mette votre amitié -à plus haut prix. La vie est ici à fort bon marché: si c'était la même -chose à Aix, vous n'auriez pas tant dépensé l'hiver dernier; c'est -encore une belle circonstance que tout y soit comme à Paris: voilà une -heureuse ressemblance. Vous avez raison de trouver plaisant qu'en -blâmant l'excès de votre dépense, on trouve à dire à la frugalité de vos -repas; vous avez très-bien fait de ne les pas augmenter; vous avez un -si grand air que vous trompez les yeux, car votre intendant jure qu'on -ne peut pas faire une meilleure chère, ni plus grande, ni plus polie. -C'est une chose étrange que cinquante domestiques; nous avons eu peine à -les compter. Pour Grignan, je ne comprends jamais comment vous y pouvez -souhaiter d'autre monde que votre famille. Vous savez bien que quand -nous étions seules, nous étions cent dans votre château; je trouvais que -c'était assez. Il ne faut pas croire que l'excès du nombre ne vous ôte -pas toute la douceur et le soulagement du bon marché et des provisions: -c'est une chose que vous n'avez jamais voulu comprendre; mais votre -arithmétique, en vous faisant doubler par quatre le nombre de vos -bouches, vous les fera trouver aussi chères qu'à Paris. Donnez à tout -cela, ma fille, quelques moments des réflexions dont vous vous creusez -la tête dans votre cabinet, je vous recommande à vous-même dans cette -retraite. Vos rêveries ne sont jamais agréables, vous vous les imprimez -plus fortement qu'une autre: vous savez l'effet de ces épuisements, et -le besoin que vous avez d'être quelquefois _spensierata_; rien n'est si -sain aux personnes délicates: vos lectures même sont trop épaisses, vous -vous ennuyez des histoires et de tout ce qui n'applique point: c'est un -malheur d'être si solide et d'avoir tant d'esprit; on ne s'en porte pas -mieux. Ma santé me fait honte; il y a quelque chose de sot à se porter -aussi bien que je fais: cela est encore au delà de la médiocrité de mon -esprit. Je trouve quelquefois que je mériterais au moins quelque légère -incommodité; je voudrais, pour votre soulagement et pour mon honneur, -avoir quelques-unes des vôtres. Quand je pense à tant de maux, je vous -assure, ma chère enfant, que je suis étonnée que la bonté de mon -tempérament puisse soutenir l'inquiétude que j'en ai. Je ne vous ai -point assez dit comme j'aime Pauline, ni combien je la trouve jolie, -aimable, vive et naturelle: ce serait grand dommage si elle se gâtait; -et je vous conseille de ne point la séparer de vous. Il me semble que le -marquis ne m'aime plus. - - - [598] Grotte fort agréable, où on allait se reposer dans les parties - de promenades qu'on faisait à Grignan. - - [599] Les jansénistes prétendaient que le pape Innocent XI était - favorable à leur doctrine. - - [600] L'appartement de madame de Grignan, à l'hôtel de Carnavalet. - - - - -231.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Nantes, samedi 25 mai 1680. - -En attendant vos lettres, je m'en vais un peu vous entretenir. J'espère -que vous aurez reçu une si grande quantité des miennes, que vous serez -guérie pour jamais des inquiétudes que donnent les retardements de la -poste. Pour moi, ma très-chère, il me semble qu'il y a six mois que je -suis ici, et que le mois de mai n'a point de fin. Vous souvient-il des -fantaisies qui vous prenaient quelquefois de trouver qu'il y a des mois -qui ne finissent point du tout? Je n'étais point de cet avis quand -j'étais avec vous; ma douleur était de voir courir le temps trop vite. -Me voilà dans l'admiration du joli mois de mai; que n'ai-je point fait? -que n'ai-je point vu? que n'ai-je point rêvé? et j'arriverai encore aux -Rochers avant qu'il finisse. Mon fils avait fort envie que nous -allassions à Bodégat[601], où effectivement nous avons beaucoup -d'affaires; mais il désirerait surtout que j'allasse chez Tonquedec: -comme je ne suis point si touchée de cette visite, je la diffère -jusqu'au temps où je serai peut-être obligée d'aller à Rennes pour voir -M. et madame de Chaulnes. Je m'en vais présentement aux Rochers, où je -ferai venir tous mes gens de Bodégat. Vous allez me demander si personne -ne pouvait agir ici pour moi; je vous dirai que non: il a fallu ma -présence et le crédit de mes amis; cela m'a un peu consolée, joint au -plaisir de passer une partie de mes après-dîners avec mes pauvres filles -de Sainte-Marie. Je leur ai fait prêter un livre dont elles sont -charmées; c'est _la Fréquente_[602]: mais c'est le plus grand secret du -monde. Je vous prie de lire la seconde partie du second traité du -premier tome des _Essais de morale_; je suis assurée que vous le -connaissez, mais vous ne l'avez peut-être pas remarqué, c'est _De la -soumission à la volonté de Dieu_. Vous voyez comme il nous la représente -souveraine, faisant tout, disposant de tout, réglant tout, je m'y tiens: -voilà ce que j'en crois; et si, en tournant le Feuillet, ils veulent -dire le contraire pour _ménager la chèvre et les choux_, je les -traiterai sur cela comme ces _ménageurs politiques_; ils ne me feront -pas changer, je suivrai leur exemple, car ils ne changent pas d'avis -pour changer de note. - -Nous fûmes dîner l'autre jour à la Seilleraye, comme je vous avais dit: -mon Agnès fut ravie d'être de cette partie, quoiqu'il n'y eût que le bon -abbé et l'abbé de Bruc: elle a dix-neuf ans, mon Agnès, et n'est pas si -simple que je pensais; elle a plus que le désir d'apprendre, elle sait -assez de choses; c'est comme vous disiez de _Marie_ à Grignan: elle se -doute de ce qu'on veut lui dire; elle est aimable. Le confesseur qui la -gouverne la fait communier deux fois la semaine: bon Dieu, quelle -profanation! elle est de tous les plaisirs quand elle peut en être, et -du moins elle le désire toujours, et c'est assez pour n'être pas dans un -usage si familier. Elle a lu tout ce qu'elle a pu attraper de romans, -avec tout le goût que donne la difficulté et le plaisir de tromper. -Vraiment, si je voulais rendre une fille galante, je ne lui souhaiterais -qu'une mère et un confesseur comme elle en a. Ma fille, je vous parle de -Nantes, en attendant les lettres de Paris. Il y a ici une espèce -d'intendante, qui ne l'est point pourtant; c'est madame de Nointel. Elle -est fille de madame de Br...., elle a dix-sept ans, et fait la sotte et -l'entendue. Son mari est de la vraie maison de Be..., il n'est pas ici: -sa femme fait la belle, et croit que c'est mon devoir de l'aller voir; -je n'ai pas bien compris pourquoi; et en attendant qu'elle me montre par -où, je m'en vais aux Rochers: cela serait bon pour madame de Molac, ce -n'est pas une difficulté: elle est à Paris, son mari[603] l'est allé -trouver. - -Voilà vos lettres du 15 de ce mois infini, car il est vrai que je n'en -ai jamais trouvé un pareil. Vous avez reçu toutes les miennes: je vous -conjure de n'être point en peine si vous n'en recevez pas; vous voyez -bien que cela dépend de l'arrangement de certains moments de la poste -qui peuvent très-souvent manquer; jusqu'ici je n'ai pas sujet de m'en -plaindre, je ne reçois vos lettres que deux jours plus tard qu'à Paris: -c'est tout ce qu'on peut ménager sur une distance aussi extrême que -celle-ci. Vous dites que je n'en suis point touchée; cela est d'une -personne qui est encore plus loin de moi que je ne pensais, qui m'a tout -à fait oubliée, qui ne sait plus la mesure de mon attachement, ni la -tendresse de mon coeur, qui ne connaît plus cette faiblesse naturelle, -ni cette disposition aux larmes dont votre fermeté et votre philosophie -se sont si souvent moquées. C'est à moi à me plaindre: je ne suis que -trop pénétrée de tout cela; et, avec toute ma belle Providence que je -comprends si bien, je ne laisse pas d'être toujours affligée de ces -arrangements au delà de toute raison. Une paix entière, une soumission -sans murmure est le partage des parfaits, tandis que la connaissance de -cette Providence, et du mauvais usage que j'en fais, ne m'est donnée que -pour ma peine et pour ma pénitence. Vous dites qu'on veut que Dieu soit -l'auteur de tout ce qui arrive: lisez, lisez ce Traité que je vous ai -marqué, et vous verrez qu'en effet c'est à Dieu qu'il faut s'en prendre, -mais avec respect et résignation; et les hommes sur qui nous arrêtons -notre vue, il faut les considérer comme les exécuteurs de ses ordres, -dont il sait bien tirer la fin qu'il lui plaît. C'est ainsi qu'on -raisonne quand on lève les yeux; mais ordinairement on s'en tient aux -pauvres petites causes secondes, et l'on souffre avec bien de -l'impatience ce qu'on devrait recevoir avec soumission: voilà le -misérable état où je suis: c'est pour cela que vous m'avez vue me -repentir, m'agiter et m'inquiéter tout de même qu'une autre. Je pense -comme vous que toutes les philosophies ne sont bonnes que quand on n'en -a que faire. Vous me priez de vous aimer davantage et toujours -davantage; en vérité, vous m'embarrassez, je ne sais point où l'on prend -ce degré-là; il est au-dessus de mes connaissances: mais ce qui est bien -à ma portée, c'est de ne vous être bonne à rien, c'est de ne faire aucun -usage qui vous soit utile de la tendresse que j'ai pour vous, c'est de -n'avoir aucun de ces tons si désirés d'une mère, qui peut retenir, qui -peut soulager, qui peut soutenir. Ah! voilà ce qui me désespère, et qui -ne s'accorde point du tout avec ce que je voudrais. - - - [601] Terre de M. de Sévigné, située en basse Bretagne, près du bourg - de la Trinité, à peu de distance de Quimper. - - [602] Le livre _De la fréquente communion_, par le docteur Arnauld. - - [603] M. de Molac était gouverneur des ville et château de Nantes. - - - - -232.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Nantes, lundi au soir 27 mai 1680. - -Je vous écris ce soir, parce que, Dieu merci, je m'en vais demain dès le -grand matin, et même je n'attendrai pas vos lettres pour y faire -réponse: je laisse un homme à cheval pour me les apporter à la dînée, et -je laisse ici cette lettre qui partira ce soir, afin qu'autant que je le -puis, il n'y ait rien de déréglé dans notre commerce. J'écris -aujourd'hui comme Arlequin, qui répond avant que d'avoir reçu la lettre. - -Je fus hier au Buron, j'en revins le soir; je pensai pleurer en voyant -la dégradation de cette terre: il y avait les plus vieux bois du monde; -mon fils, dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de -cognée. Il a encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez -grande beauté; tout cela est pitoyable: il en a rapporté quatre cents -pistoles, dont il n'eut pas un sou un mois après. Il est impossible de -comprendre ce qu'il fait, ni ce que son voyage de Bretagne lui a coûté, -quoiqu'il eût renvoyé ses laquais et son cocher à Paris, et qu'il n'eût -que le seul _Larmechin_ dans cette ville, où il fut deux mois. Il trouve -l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer, et de -payer sans s'acquitter; toujours une soif et un besoin d'argent, en paix -comme en guerre; c'est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n'a -aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma -fille, il faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées -que je vis hier, tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se -retirer, tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dans -l'horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans cette obscurité, -annonçaient, par leurs funestes cris, les malheurs de tous les hommes, -tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le -coeur; et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n'ont point -parlé, comme celui où était Clorinde[604]? Ce lieu était _un luogo -d'incanto_, s'il en fut jamais: j'en revins donc toute triste; le souper -que me donna le premier président et sa femme ne fut point capable de me -réjouir. Il faut que je vous conte ce que c'est que ce premier -président; vous croyez que c'est une barbe sale et un vieux fleuve comme -votre _Ragusse_; point du tout: c'est un jeune homme de vingt-sept ans, -neveu de M. d'Harouïs, un petit de la Bunelaie fort joli, qui a été -élevé avec le petit de la Seilleraye[605], que j'ai vu mille fois, sans -jamais imaginer que ce pût être un magistrat; cependant il l'est devenu -par son crédit, et, moyennant quarante mille francs, il a acheté toute -l'expérience nécessaire pour être à la tête d'une compagnie souveraine, -qui est la chambre des comptes de Nantes: il a de plus épousé une fille -que je connais fort, que j'ai vue pendant cinq semaines tous les jours -aux états de Vitré; de sorte que ce premier président et cette première -présidente sont pour moi un jeune petit garçon que je ne puis respecter, -et une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. Ils sont revenus -pour moi de la campagne, où ils étaient; ils ne me quittent point. D'un -autre côté, M. de Nointel me vint voir samedi en arrivant de Brest: -cette civilité m'obligea d'aller le lendemain chez sa femme; elle me -rendit ma visite dès le soir, et aujourd'hui ils m'ont donné un si -magnifique repas en maigre, à cause des Rogations, que le moindre -poisson paraissait la _signora balena_. J'ai été de là dire adieu à mes -pauvres soeurs (_de Sainte-Marie_), que je laisse avec un très-bon -livre. J'ai pris congé de la belle prairie[606]: mon Agnès pleure quasi -mon départ, et moi, ma très-belle, je ne le pleure point: je suis ravie -de m'en aller dans mes bois; j'espère au moins en trouver aux Rochers -qui ne sont point abattus. Voilà toutes les inutilités que je puis vous -mander aujourd'hui. - - - [604] _Voyez_ le chant XIII de la _Jérusalem délivrée_, du Tasse. - - [605] Fils de M. d'Harouïs. - - [606] La prairie de _Mauves_, près du cours Saint-Pierre, à Nantes, - sur le bord de la Loire. - - - - -233.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, vendredi 31 mai 1680. - -Quoique cette lettre ne parte que dimanche, je veux la commencer -aujourd'hui, afin de dater encore du mois de mai: je crains que celui de -juin ne me paraisse encore aussi long; je suis assurée, au moins, de ne -pas voir de si beaux pays. Il y a un mois qu'il pleut tous les jours; ce -sont vos prières qui nous ont attiré cet excès. Que ne laissez-vous un -peu faire à la Providence? tantôt de la pluie, tantôt de la sécheresse, -vous n'êtes jamais contents. J'en demande pardon à Dieu; mais cela fait -souvenir de Jupiter dans Lucien, qui est si fatigué des demandes -importunes des mortels, qu'il envoie Mercure pour donner ordre à tout, -et pour faire tomber en Égypte dix mille muids de grêle, afin de ne plus -en entendre parler. Je ne vous obligerai plus de répondre sur cette -divine Providence que j'adore, et que je crois qui fait et ordonne tout: -je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette opinion de mystère -inconcevable, avec les disciples de votre père Descartes; ce qui serait -vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût fait le monde sans régler -tout ce qui s'y fait: les gens qui font de si belles restrictions et -contradictions dans leurs livres en parlent bien mieux et plus -dignement, quand ils ne sont pas contraints ni étranglés par la -politique. Ces _coupeurs de bourse_ sont bien aimables dans la -conversation; je ne vous les nommais point, parce qu'il me semblait que -vous deviniez le principal: les autres, c'est l'abbé du Pile et M. du -Bois, que vous connaissez et qui a bien de l'esprit; le pauvre Nicole -est dans les Ardennes, et M. Arnauld sous terre, comme une taupe. Mais -voyez, ma très-chère, quelle folie, et où me voilà! ce n'est point de -tout cela que je veux vous parler, j'admire comme je m'égare. - -Je veux vous conter comme je reçus votre lettre à la dînée, le jour que -je partis pour Nantes; et que, n'ayant que cette manière de vous -entendre à mille lieues de moi, je me fais de cette lecture une sorte -d'occupation que je préfère à tout. Nous avons trouvé les chemins fort -raccommodés de Nantes à Rennes, par l'ordre de M. de Chaulnes: mais les -pluies ont fait comme si deux hivers étaient venus l'un sur l'autre. -Nous avons toujours été dans les bourbiers et dans les abîmes d'eau: -nous n'avions osé traverser que Châteaubriant, parce qu'on n'en sort -point. Nous arrivâmes à Rennes la veille de l'Ascension; cette bonne -Marbeuf voulait m'avaler, et me loger, et me retenir; je ne voulus ni -souper ni coucher chez elle: le lendemain, elle me donna un grand -déjeûner-dîner, où le gouverneur, et tout ce qui était dans cette ville, -qui est quasi déserte, vint me voir. Nous partîmes à dix heures, et tout -le monde me disant que j'avais trop de temps, que les chemins étaient -comme dans cette chambre, car c'est toujours la comparaison; ils étaient -si bien comme dans cette chambre, que nous n'arrivâmes ici qu'après -minuit, toujours dans l'eau; et de Vitré ici, où j'ai été mille fois, -nous ne les reconnaissions pas; tous les pavés sont devenus -impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas plus haut -et bas qu'ils n'étaient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et -qu'il fallait tâter le chemin, nous envoyons demander du secours à -Pilois; il vient avec une douzaine de _gars_; les uns nous tenaient, les -autres nous éclairaient avec plusieurs bouchons de paille; et tous -parlaient si extrêmement breton, que nous pâmions de rire. Enfin, avec -cette illumination, nous arrivâmes ici, nos chevaux rebutés, nos gens -tout trempés, mon carrosse rompu, et nous assez fatigués; nous mangeâmes -peu; nous avons beaucoup dormi; et ce matin nous nous sommes trouvés aux -Rochers, mais encore tout gauches et mal rangés. J'avais envoyé un -laquais, afin de ne pas retrouver ma poussière depuis quatre ans; nous -sommes au moins proprement. - -Nous avons été régalés de bien des gens de Vitré, des Récollets, -mademoiselle du Plessis en larmes de sa pauvre mère; et je n'ai senti de -joie que lorsque tout s'en est allé à six heures, et que je suis -demeurée un peu de temps dans ce bois avec mon ami Pilois. C'est une -très-belle chose que ces allées. Il y en a plus de dix que vous ne -connaissez point. Ne craignez pas que je m'expose au serein; je sais -trop combien vous en seriez fâchée. Vous me dites toujours que vous vous -portez bien, Montgobert le dit aussi; cependant je trouve que la pensée -de vous plonger deux fois le jour dans l'eau du Rhône ne peut venir que -d'une personne bien échauffée; je vous conseille au moins, ma chère -enfant, de consulter un auteur fort grave, pour établir l'_opinion -probable_ que le bain soit bon à la poitrine. Je fus témoin du mal -visible que vous firent les demi-bains; c'était pourtant de l'avis de -Fagon. Vous avez eu besoin d'avoir de la force pour soutenir l'excès de -monde que vous avez eu: vingt personnes d'extraordinaire à table font -mal à l'imagination. Voilà ce que Corbinelli appelait des trains qui -arrivaient; il se trouvait pressé dans la galerie, et ne saluait ni ne -connaissait personne: en vérité, votre hôtellerie est toute des plus -fréquentées; c'est un beau débris que celui qui se fait dans ces -occasions. Vous souvient-il, ma fille, quand nous avions ici tous ces -Fouesnels, et que nous attendions avec tant d'impatience l'heureux et -précieux moment de leur départ? quel adieu gai nous leur faisions -intérieurement! quelle crainte qu'ils ne cédassent aux fausses prières -que nous leur faisions de demeurer! quelle douceur et quelle joie quand -nous en étions délivrés! et comme nous trouvions qu'une mauvaise -compagnie était bien meilleure qu'une bonne, qui vous laisse affligée -quand elle part; au lieu que l'autre vous rafraîchit le sang, et vous -fait respirer d'aise! Vous avez senti ce délicieux état. Je vous -gronderais de m'avoir écrit une si grande lettre de votre écriture, sans -que j'ai compris que cela vous était encore moins mauvais que de -soutenir la conversation. Celle de M. de Louvois[607] avec M. de Vardes -a fait du bruit: on me la mande de Paris, et qu'il quitta les Grignan et -les Montanègre pour cet exilé. On croit qu'il y a quelque ambassade en -campagne, dont ses enfants sont fort effrayés par la crainte de la -dépense. Je vois pourtant que M. de Grignan a été fort bien traité de ce -ministre; ce voyage ne pouvait pas s'éviter: il a encore plus coûté à -Montanègre[608]. Je trouve bien honnête et bien noble de ne point avoir -paru fâché de son dîner perdu; je ne sais comment on peut donner de ces -sortes de mortifications à des gens qui jettent de l'argent, et qui se -mettent en pièces pour vous faire honneur. - -Madame de Coulanges me mande que madame de Maintenon a perdu une canne -contre M. le Dauphin; c'est madame de Coulanges qui l'a fait faire: la -pomme est une grenade d'or et de rubis; la couronne s'ouvre, on voit le -portrait de madame la Dauphine; et au-dessous, _il più grato nasconde_. -Clément avait fait autrefois cette devise pour vous; elle paraissait une -exagération de la manière dont vous étiez faite, et c'est une vérité -toute faite pour cette princesse. Cette belle Fontanges est toujours -assez mal. Mon fils dit qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les -comédies[609] de Corneille charment toute la cour. Je mande à mon fils -que c'est un grand plaisir que d'être obligé d'y être, et d'y avoir un -maître, une place, une contenance; que pour moi, si j'en avais eu une, -j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par n'en point avoir -que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était un chagrin, -et que _je me vengeais à en médire_, comme Montaigne de la jeunesse; que -j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme je fais, -entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle de Launaie, qu'au milieu -de tout ce qu'il y a de beau et de bon. - -Ce que je dis pour moi, ma belle, vraiment je le dis pour vous; ne -croyez pas que si M. de Grignan et vous étiez placés comme vous le -méritez, vous ne vous accommodassiez pas fort bien de cette vie: mais la -Providence ne veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que -vous avez. Pour moi, j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que -la fortune ne me mît dans la plus agréable situation du monde; et puis -tout d'un coup c'étaient des prisons et des exils[610]. Trouvez-vous que -ma fortune ait été fort heureuse? je ne laisse pas d'en être contente; -et si j'ai des moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi. -Vous me peignez fort agréablement la conduite des regards de madame -D....; c'est une économie envers ses amants, qui serait digne d'Armide. -Vous vous doutiez bien que M. Rouillé[611] ne retournerait pas: j'en -suis fâchée, et le serais encore plus si je ne croyais vos séjours de -Provence finis. Ainsi vous aurez peu d'affaires avec lui; s'il y avait -quelque chose à démêler dans l'assemblée, M. le coadjuteur vous en -rendrait bon compte, en l'absence de M. de Grignan. - - - [607] M. de Louvois avait passé en Provence, allant négocier et signer - le traité par lequel le duc de Mantoue céda Casal à la France. - - [608] M. de Montanègre commandait en Languedoc, comme M. de Grignan en - Provence. - - [609] On appela longtemps du nom générique de comédies toutes les - pièces de théâtre gaies ou sérieuses. - - [610] Madame de Sévigné entend parler sans doute de l'exil de M. de - Bussy, chef de sa maison, et de la prison de M. Fouquet, son intime - ami. - - Ajoutez l'exil des Arnauld, et plus anciennement la prison et les - traverses du cardinal de Retz, son parent et son ami. - - [611] Intendant de Provence. - - - - -234.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 5 juin 1680. - -Enfin, j'ai le plaisir, dans notre extrême éloignement, de recevoir vos -lettres le neuvième jour, en attendant d'autres consolations. J'admire -souvent l'honnêteté de ces messieurs, dont parlent si plaisamment les -_Essais de morale_, et qui sont si honnêtes et si obligeants: que ne -font-ils point pour notre service? à quels usages ne se rabaissent-ils -pas pour nous être utiles? Les uns courent deux cents lieues pour porter -nos lettres, les autres grimpent sur les toits de nos maisons, pour -empêcher que nous ne soyons incommodés de la pluie; quelques-uns font -bien pis. Enfin, c'est un effet de la Providence; et la cupidité, qui -est un mal, est le fonds d'où elle tire tant de biens. J'ai apporté ici -quantité de livres choisis, je les ai rangés ce matin: on ne met pas la -main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier; -toute une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel point -de vue pour honorer notre religion! l'autre est toute d'histoires -admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies et de nouvelles et -de mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites -armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi -j'en sors: il serait digne de vous, ma fille: la promenade en serait -digne aussi, mais notre compagnie en vérité fort indigne. Mon pot est -étrange à écumer les dimanches[612]; ce qu'il y a de bon, c'est que -chacun va souper à six heures, et c'est la belle heure de la promenade, -où je cours pour me consoler. Mademoiselle du Plessis, en grand deuil, -ne me quitte guère; je dirais volontiers de sa mère, comme de ce M. de -Bonneuil, elle a laissé _une pauvre fille bien ridicule_; elle est -impertinente aussi. Je suis honteuse de l'amitié qu'elle a pour moi; je -dis quelquefois: Y aurait-il par hasard quelque sympathie entre elle et -moi? Elle parle toujours, et Dieu me fait la grâce d'être pour elle -comme vous êtes pour beaucoup d'autres; je ne l'écoute point du tout. -Elle est assez brouillée dans sa famille pour les partages, cela fait un -nouvel ornement à son esprit: elle confondait tantôt tous les mots; et -en parlant des mauvais traitements, elle disait: Ils m'ont traitée -_comme une barbarie, comme une cruauté_. Vous voulez que je vous -parle de mes misères, en voilà peut-être plus qu'il ne vous en faut. -Toutes mes lettres sont si grandes, que vous devriez, selon votre règle, -m'en écrire de petites, et laisser le soin de tout à Montgobert: ma -fille, la santé est toujours un solide et véritable bien: on en fait ce -qu'on veut. - -Madame de Coulanges me mande mille bagatelles que je vous enverrais, si -je ne voyais fort bien que c'est une folie. La faveur de _son amie_ -(_madame de Maintenon_) continue toujours: la reine l'accuse de toute la -séparation qui est entre elle et madame la Dauphine: le roi la console -de cette disgrâce; elle va chez lui tous les jours, et les conversations -sont d'une longueur à faire rêver tout le monde. Je ne sais, ma -très-chère, comment vous pourriez croire que votre présence fût un -obstacle à la fortune de vos frères; vous n'êtes guère propre à porter -guignon. Vous n'avez point assez bonne opinion de vous; et pour le coin -de votre feu, que vous dites qui empêchait peut-être le chevalier de -faire sa cour, parce que cela le rendait paresseux, je vous assure qu'il -n'a fait que changer de cheminée, et que la fortune l'est venu chercher -dans sa chambre, assez incommodé des chicanes de son rhumatisme. L'abbé -de Grignan était désolé; il eût jeté sa part aux chiens; et tout d'un -coup, par une suite d'arrangements trop longs à vous dire, on le -choisit; et le voilà dans le plus agréable évêché qu'on puisse -souhaiter. Portez-vous toujours bien, cette provision est bonne; que -savons-nous? je regarde l'avenir comme une obscurité, dont il peut -arriver des biens et des clartés à quoi l'on ne s'attend pas. - -M. de Lavardin se marie[613], c'est tout de bon; et on dit que c'est -madame de Mouci[614] qui inspire à madame de Lavardin tout ce qu'il y a -de plus avantageux pour son fils: c'est une âme tout extraordinaire que -cette Mouci. Ce petit Molac épouse la soeur de la duchesse de Fontanges: -le roi lui donne la valeur de plus de quatre cent mille francs. Mon -Dieu, que vous dites bien sur la mort de M. de la Rochefoucauld, et de -tous les autres! _On serre les files, il n'y paraît plus!_ Il est -pourtant vrai que madame de la Fayette est accablée de tristesse, et n'a -point senti, comme elle aurait fait, ce qui est arrivé à son fils; -madame la Dauphine n'avait garde de ne la pas bien traiter: madame de -Savoie lui en avait écrit comme de sa meilleure amie. - -Je suis fort aise que M. de Grignan soit content de ma lettre: j'ai dit -assez sincèrement ce que je pense; il devrait bien le penser lui-même, -et renvoyer toutes les fantaisies ruineuses qui servent chez lui par -quartier: il ne faudrait pas qu'elles dormissent, comme cette noblesse -de basse Bretagne; il serait à souhaiter qu'elles fussent entièrement -supprimées. Adieu, ma très-aimable et très-raisonnable, j'admire et -j'aime vos lettres; cependant je n'en veux point; cela paraît un peu -extraordinaire, mais cela est ainsi: coupez court, faites discourir -Montgobert: je m'engage à vous ôter le dessein de m'écrire beaucoup, par -la longueur dont je fais mes lettres; vous les trouverez au-dessus de -vos forces, c'est ce que je veux: ainsi ma poitrine sauvera la vôtre. Il -me semble que vous avez bien des commerces, quoi que vous disiez; pour -moi, je ne fais que répondre, je n'attaque point: mais cela fait -quelquefois tant de lettres, que les jours de courrier, quand je trouve -le soir mon écritoire, j'ai envie de me cacher sous le lit; comme cette -chienne de feu MADAME, quand elle voyait des livres. - - - [612] A cause de la compagnie qui grossissait ces jours-là, et à - laquelle madame de Sévigné se croyait obligée de faire les honneurs - des Rochers. Elle appelait cela _écumer son pot_. - - [613] Avec Louise-Anne de Noailles, soeur d'Anne-Jules, duc de - Noailles, maréchal de France. - - [614] Soeur d'Achille de Harlai, alors procureur général, et depuis - premier président du parlement de Paris. - - - - -235.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, samedi 15 juin 1680. - -Je ne réponds point à ce que vous me dites de mes lettres, je suis ravie -qu'elles vous plaisent; mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais -pas supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout entières, -et je dis quelquefois: Mon Dieu, que je plains ma fille de lire tout ce -fatras de bagatelles! Quelquefois même je me repens de tant écrire, je -crois que cela vous jette trop de pensées, et vous fait peut-être une -sorte d'obligation de me faire réponse. Ah! laissez-moi causer avec -vous, cela me divertit; mais ne me répondez point, il vous en coûte trop -cher: votre dernière lettre passe les bornes du régime, et du soin que -vous devez avoir de vous. Vous êtes trop bonne de me souhaiter du monde, -il ne m'en faut point: me voilà accoutumée à la solitude; j'ai des -ouvriers qui m'amusent; le bon abbé a les siens tout séparés. Le goût -qu'il a pour bâtir et pour ajuster va au delà de sa prudence: il est -vrai qu'il en coûte peu, mais ce serait encore moins si l'on se tenait -en repos. C'est ce bois qui fait mes délices, il est d'une beauté -surprenante; j'y suis souvent seule avec ma canne et avec _Louison_: il -ne m'en faut pas davantage. Quand je suis dans mon cabinet, c'est une si -bonne compagnie que je dis en moi-même: Ce petit endroit serait digne de -ma fille; elle ne mettrait pas la main sur un livre qu'elle n'en fût -contente: on ne sait auquel entendre. J'ai pris les _Conversations -chrétiennes_; elles sont d'un bon cartésien qui sait par coeur votre -_recherche de la vérité_[615], qui parle de cette philosophie, et du -souverain pouvoir que Dieu a sur nous; de sorte que nous vivons, nous -nous mouvons et nous respirons en lui, comme dit saint Paul, et c'est -par lui que nous connaissons tout. Je vous manderai si ce livre est à la -portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai -humblement, renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée quand -je ne le suis pas. Je vous assure que je pense comme _nos frères_; et si -j'imprimais, je dirais: _Je pense comme eux_. Je sais la différence du -langage politique à celui des chambres: enfin Dieu est tout-puissant, et -fait tout ce qu'il veut, j'entends cela; il veut notre coeur, nous ne -voulons pas le lui donner, voilà tout le mystère. N'allez pas révéler -celui de nos filles de Nantes; elles me mandent qu'elles sont charmées -de ce livre[616] que je leur ai fait prêter. - -Je mandais l'autre jour à madame de Vins que je lui donnais à deviner -quelle sorte de vertu je mettais ici le plus souvent en pratique, et je -lui disais que c'était la libéralité. Il est vrai que j'ai donné d'assez -grosses sommes depuis mon arrivée: un matin, huit cents francs; l'autre, -mille francs; l'autre, cinq; un autre jour, trois cents écus: il semble -que ce soit pour rire, ce n'est que trop une vérité. Je trouve des -métayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes, et qui n'ont -pas un unique sou pour les payer: que fait-on? il faut bien leur donner. -Vous croyez bien que je n'en prétends pas un grand mérite, puisque c'est -par force: mais j'étais toute prise de cette pensée en écrivant à madame -de Vins, et je lui dis cette folie. Je me venge de ces banqueroutes sur -les lods et ventes. Je n'ai pas encore touché ces six mille francs de -Nantes: dès qu'il y a quelque affaire à finir, cela ne va pas si vite. -Je vis arriver l'autre jour une belle petite fermière de Bodégat, avec -de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande -découpé sur du tabis[617], les manches tailladées: Ah Seigneur! quand -je la vis, je me crus bien ruinée: elle me doit huit mille francs. M. de -Grignan aurait été amoureux de cette femme, elle est sur le moule de -celle qu'il a vue à Paris. Ce matin il est entré un paysan avec des sacs -de tous côtés; il en avait sous ses bras, dans ses poches, dans ses -chausses; car en ce pays c'est la première chose qu'ils font que de les -délier; ceux qui ne le font pas sont habillés d'une étrange façon: la -mode de boutonner le justaucorps par en bas n'y est point encore -établie; l'économie est grande sur l'étoffe des chausses; de sorte que -depuis le bel air de Vitré jusqu'à mon homme, tout est dans la dernière -négligence. Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions -riches à jamais: Ah! mon ami, vous voilà bien chargé; combien -apportez-vous? Monsieur, dit-il en respirant à peine, je crois qu'il y a -bien ici trente francs: c'étaient tous les doubles[618] de France qui se -sont réfugiés dans cette province avec les chapeaux pointus, et qui -abusent ainsi de notre patience. - -Vous m'avez fait un grand plaisir de parler de Montgobert: je crus bien -que ce que je vous mandais sur son sujet était inutile, et que votre bon -esprit aurait tout apaisé. C'est ainsi que vous devez toujours faire, ma -fille, malgré tous les chagrins passagers: le fond de Montgobert est -admirable pour vous; le reste est un effet du tempérament indocile et -trop brusque: je fais toujours un grand honneur aux sentiments du coeur; -on est quelquefois obligé de souffrir les circonstances et dépendances -de l'amitié, quoiqu'elles ne soient pas agréables. J'enverrai un de ces -jours à Montgobert de méchantes causes à soutenir à Rochecourbières: -puisqu'elle a ce talent, il faut l'exercer. Vous aurez M. de Coulanges, -qui sera un grand acteur; il vous contera ses espérances; je ne les sais -pas: il craint tant la solitude, qu'il ne veut pas même écrire aux gens -qui y sont. Grignan est tout propre à le charmer; il en charmerait bien -d'autres: je n'ai jamais vu une si bonne compagnie, elle fait l'objet de -mes désirs: j'y pense sans cesse dans mes allées, et je relis vos -lettres en disant, comme à Livry: Voyons et revoyons un peu ce que ma -fille me disait, il y a huit ou neuf jours; car enfin c'est elle qui me -parle, et je jouis ainsi de _cet art ingénieux de peindre la parole et -de parler aux yeux_[619], etc. Vous savez bien que ce ne sont pas les -bois des Rochers qui me font penser à vous: je n'en suis pas moins -occupée au milieu de Paris; c'est le fond et le centre; tout passe, tout -glisse, tout est par-dessus ou à côté, et ne fait que de légères traces -à mon cerveau. J'ai oublié mon Agnès, elle est pourtant jolie; son -esprit a un petit air de province. Celui de madame de Tarente est encore -dans le grand air. Les chemins de Vitré ici sont devenus si -impraticables, qu'on les fait raccommoder par ordre du roi et de M. de -Chaulnes; tous les paysans de la baronnie y seront lundi. Adieu, ma -très-chère: quand je vous dis que mon amitié vous est inutile, ne -comprenez-vous point bien comme je l'entends, et où mon coeur et mon -imagination me portent? Pensez-vous que je sois bien contente du peu -d'usage que je fais de tant de bonnes intentions? Dites-moi si vous ne -mettrez point la petite d'Aix avec sa tante[620], et si vous ôterez -Pauline d'avec vous: c'est un prodige que cette petite, son esprit est -sa dot; voulez-vous la rendre une personne toute commune? Je la mènerais -toujours avec moi, j'en ferais mon plaisir, je me garderais bien de la -mettre à Aix avec sa soeur: enfin, comme elle est extraordinaire, je la -traiterais extraordinairement. - - - [615] De Malebranche. - - [616] La Fréquente communion. - - [617] Sorte de gros taffetas ondé. - - [618] Les doubles tournois, ou pièces de quatre sous, qui sont - aujourd'hui les pièces de deux sous. - - [619] Vers de Brébeuf. - - [620] Marie Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas. - - - - -236.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 26 juin 1680. - -Quand je trouve les jours si longs, c'est qu'en vérité, avec cette durée -infinie, ils sont froids et vilains; nous avons fait deux admirables -feux devant cette porte; c'était la veille et le jour de la Saint-Jean: -il y avait plus de trente fagots, une pyramide de fougères qui faisait -une pyramide d'ostentation; mais c'étaient des feux à profit de ménage, -nous nous y chauffions tous; on ne se couche plus sans fagot, on a -repris ses habits d'hiver; cela durera tant qu'il plaira à Dieu. Vous -n'êtes point sujets à ces sortes d'hivers; dès que votre bise est -passée, le chaud reprend le fil de son discours, et Rochecourbières -n'est pas interrompu. Savez-vous comme écrit Montgobert? elle écrit -comme nous; son commerce est fort agréable. Elle me parlait la dernière -fois d'un déjeuner qu'elle devait donner dans sa chambre, où vous deviez -survenir; tout cela est tourné plaisamment. Faites-la écrire pour vous, -ma très-chère, et reposez-vous en me parlant; cela me fait un bien que -je ne puis vous dire. Je donne à examiner cette question à -Rochecourbières, _si cette joie que j'ai de ne guère voir de votre -écriture est une marque d'amitié ou d'indifférence_. Je recommande cette -cause à Montgobert; c'est que je suis toujours charmée de la confiance, -et c'en est une que de croire fermement que j'aime mieux votre repos que -mon plaisir, qui devient une peine dès que je me représente l'état où -vous met cette écritoire. - -Je fais ici des promenades qui me font sentir l'amertume de votre -absence, plus tristement encore que vous ne pouvez sentir la mienne au -milieu de votre république; car assurément la compagnie de Grignan est -si bonne et si grande, qu'elle doit vous donner plus de dissipation que -le milieu de Paris. Votre petit bâtiment est achevé; on vous en mandera -des nouvelles. En voulez-vous savoir de madame de la Hamelinière[621]? -Elle a été ici sept jours entiers, elle ne partit qu'hier, après que -j'eus pris ma médecine. J'envie bien les chevaux gris qu'elle fit -paraître dans ma cour: la familiarité de cette femme est sans exemple; -elle s'en retourne chez M. le marquis de la Roche-Giffard, d'où elle -venait; elle a son équipage; elle ne parle que de lui. La scène est à -vingt lieues d'ici, mais cela ne l'embarrasse pas. Votre bon cousin ne -laisse pas de l'adorer, et d'adorer aussi M. le marquis. On parlerait -longtemps là-dessus; les choses singulières me réjouissent toujours. Je -vous assure que je fus fort touchée du plaisir de voir partir ce train; -j'étais dans mon lit, mais je fus très-bien instruite du bruit du -départ; je ne souhaite point qu'il me vienne d'autres visites: j'ai -mille petites choses à faire, et j'ai à lire, car il ne faut point -parler de lire avec cette compagnie-là. Je m'en vais reprendre _mes -conversations_ toutes pleines de _votre père_ (_Descartes_). Mais une -bonne fois, ma très-chère, mettez un peu votre nez dans le livre _de la -Prédestination des Saints_, de saint Augustin, et _du son de la -persévérance_: c'est un fort petit livre, il finit tout. Vous y verrez -d'abord comme les papes et les conciles renvoient à ce Père, qu'ils -appellent le docteur de la grâce; ensuite les lettres des saint Prosper -et Hilaire, où il est fait mention des difficultés de certains prêtres -de Marseille, qui disent tout comme vous; ils sont nommés -_semipélagiens_[622]. Voyez ce que saint Augustin répond à ces deux -lettres, et ce qu'il répète cent fois. Le onzième chapitre _du Don de -la persévérance_ me tomba hier sous la main; lisez-le, et lisez tout le -livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs; je ne suis -pas seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de croire qu'on -ne dispute aujourd'hui sur cette matière avec tant de chaleur que faute -de s'entendre. - -Je serais fort heureuse dans ces bois, si j'avais une feuille qui -chantât: ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante! et la triste -demeure qu'un bois où les feuilles ne disent mot, et où les hiboux -prennent la parole! je suis une ingrate, ce n'est que les soirs, et j'y -entends mille oiseaux tous les matins. Vous n'en avez point où vous -êtes, et vous ne faites qu'observer, comme vous disiez l'autre jour, de -quel côté vient le vent; votre terrasse doit être une fort belle chose: -j'y suis souvent avec vous tous, et mon imagination sait bien où vous -trouver dans cette belle et grande principauté. - -Il me paraît que mon fils est à Fontainebleau, sans être à la cour. On -me mande de plusieurs endroits qu'il est toujours dans une grande, -_grande maison_, où il paraît qu'il se trouve bien, puisqu'il n'en sort -point. Vous savez que ce n'est pas ainsi qu'on fait sa cour, on -ridiculise cette conduite fort aisément. Voilà le voyage de Flandre -assuré; si les _dauphins_ (_les gendarmes_) y vont, c'est une dépense à -quoi l'on ne s'attendait pas. - -Le chevalier m'a écrit une très-bonne et honnête lettre. J'ai fait -réparation à M. d'Évreux; je n'ai plus rien à demander à ces -Grignans-là: pour l'aîné, c'est une autre affaire; tant qu'il aura ma -fille si loin de moi, j'aurai toujours bien des choses à démêler avec -lui. Il me semble que vous devez avoir maintenant M. l'archevêque, et -que vous êtes plus disposée que jamais à jouir de cette bonne et solide -compagnie. Vous voilà donc privée de celle de M. Rouillé; vous le -regretterez; mais ce n'est plus votre affaire, du moment que le -lieutenant général cède la place au gouverneur (_M. de Vendôme_). Je -sens présentement le plaisir de voir le coadjuteur à la tête de cette -assemblée avec un nouveau gouverneur et un nouvel intendant; il y fera -des merveilles; et cela me paraît de la dernière importance pour vous. -L'étoile est changée, le sort est rompu pour les Grignans, et peut-être -pour l'aîné; ni bonheur ni malheur, rien n'est de longue durée en ce -pays-là; j'en excepte les prisonniers et les exilés[623], qui sont hors -du commerce. - -Madame de Vins m'écrit qu'elle a un plaisir sensible du cercle que nous -faisons; vous lui parlez de moi, elle vous en parle; je lui parle de -vous, elle m'en parle: ainsi nous tournons autour d'elle; elle me dit -cela fort agréablement. Elle est à Pomponne, où elle apprend la -philosophie de _votre père_. Le hasard a fait que Corbinelli, par moi, -leur a donné un homme admirable pour enseigner le droit au fils aîné: -cet homme sait tout, c'est un esprit lumineux[624]; c'est une humeur et -des moeurs à souhait: ils sont charmés de cet homme; cette belle -marquise en fait son profit: elle est bien heureuse d'être aussi -raisonnable qu'elle est, et de n'être point sujette à se pendre. Madame -de Mouci me mande qu'elle est persuadée que madame de Lavardin ne -s'accommodera jamais avec les jeunes gens: elle les attendait ce -jour-là: ils revenaient de la cour: elle était toute troublée de ce -dérangement, c'est qu'elle est toute renfermée en elle-même: je connais -une autre mère qui ne se compte pour guère; elle a raison; et qui est -toute transmise à ses enfants, et ne trouve de vraie douceur que dans sa -famille: cette mère, en vérité, aime bien parfaitement sa chère fille: -ce partage n'est pas à la mode de Bretagne. On me mande que M. de -Cheverni, qui est Clermont, afin que vous ne vous y trompiez pas, sera -dans deux ans un des plus grands seigneurs de France: c'est ainsi que la -fortune se joue. Je ne sais plus ce qu'est devenu le mariage de M. de -Molac; je suis fort aise qu'ils n'aient point eu cette petite de -Pomponne; ils l'auraient assommée pour lui apprendre à devenir la fille -d'un disgracié. Dieu vous conserve les bonnes et solides pensées qu'il -vous donne! vous parlez si sagement de tous les plaisirs et de tout ce -qui n'est point en votre puissance, que la philosophie chrétienne n'en -sait pas davantage: _j'en connais de plus misérables_[625]. Vous êtes, -en vérité, et bien aimable, et bien estimable, et bien aimée, et bien -estimée. - - - [621] Une parente ridicule qui était venue lui rendre visite. - - [622] Ces hérétiques croyaient que l'homme pouvait, par ses propres - forces, mériter la foi, et la première grâce nécessaire pour le salut. - - [623] Fouquet, Lauzun, Bussy-Rabutin, Vardes, etc. - - [624] Expression empruntée à MM. de Port-Royal. - - [625] Dernier vers du fameux sonnet de Job, par Benserade. - - - - -237.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 14 juillet 1680. - -Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin: voilà les bons ouvriers -pour rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à -dire que Dieu dispose de ses créatures, comme le potier; il en choisit, -il en rejette; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour -sauver sa justice; car il n'y a point d'autre justice que sa volonté: -c'est la justice même, c'est la règle; et, après tout, que doit-il aux -hommes? que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice, -quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de -tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son -fils. JÉSUS-CHRIST le dit lui-même: «Je connais mes brebis, je les -mènerai paître moi-même, je n'en perdrai aucune; je les connais, elles -me connaissent. Je vous ai choisis, _dit-il à ses apôtres_; ce n'est pas -vous qui m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les -entends tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont -voulu parler communément; c'est comme quand on dit que _Dieu s'est -repenti, qu'il est en furie_; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me -tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me -représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur -et auteur de l'univers, et comme un être enfin très-parfait, selon la -réflexion de _votre père_ (_Descartes_). Voilà mes petites pensées -respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui -ne m'ôtent point l'espérance d'être du nombre choisi, après tant de -grâces qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je -hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous? -ma plume va comme une étourdie. Je vous envoie la lettre du pape; -serait-il possible que vous ne l'eussiez point? Je le voudrais. Vous -verrez un étrange pape: comment? il parle en maître: diriez-vous qu'il -fût le père des chrétiens? Il ne tremble point, il ne flatte point, il -menace; il semble qu'il veuille sous-entendre quelque blâme contre M. de -Paris (_de Harlai_). Voilà un homme étrange; est-ce ainsi qu'il prétend -se raccommoder avec les jésuites? et ne devait-il pas plutôt filer doux, -après avoir condamné soixante-cinq propositions? J'ai encore dans la -tête le pape Sixte (-_Quint_); je voudrais bien que quelque jour vous -voulussiez lire cette vie; je crois qu'elle vous arrêterait. Je lis -l'_Arianisme_, je n'en aime ni l'auteur (_Maimbourg_), ni le style; mais -l'histoire est admirable, c'est celle de tout l'univers; elle tient à -tout; elle a des ressorts qui font agir toutes les puissances. L'esprit -d'Arius est une chose surprenante, et de voir cette hérésie s'étendre -par tout le monde; quasi tous les évêques embrassent l'erreur, et saint -Athanase soutient seul la divinité de Jésus-Christ. Ces grands -événements sont dignes d'admiration. Quand je veux nourrir mon esprit -et mon âme, j'entre dans mon cabinet, et j'écoute _nos frères_, et leur -belle morale, qui nous fait si bien connaître notre pauvre coeur. Je me -promène beaucoup, je me sers fort souvent de mes petits cabinets; rien -n'est si nécessaire en ce pays, il y pleut continuellement: je ne sais -comme nous faisions autrefois; les feuilles étaient plus fortes, ou la -pluie plus faible; enfin je n'y suis plus attrapée. - -Vous dites mille fois mieux que M. de la Rochefoucauld, et vous en -sentez la preuve. _Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute -notre force[626]._ Il aurait été bien surpris de voir qu'il n'y avait -qu'à retourner sa maxime, pour la faire beaucoup plus vraie. - -Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre la -Fare et madame de la Sablière; c'est la bassette[627]: l'eussiez-vous -cru? C'est sous ce nom que l'infidélité s'est déclarée; c'est pour cette -prostituée de bassette qu'il a quitté cette religieuse adoration: le -moment était venu que cette passion devait cesser, et passer même à un -autre objet: croirait-on que ce fût un chemin pour le salut de quelqu'un -que la bassette? Ah! c'est bien dit, il y a cinq cent mille routes qui -nous y mènent. Madame de la Sablière regarda d'abord cette distraction, -cette désertion; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu -sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les -conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle, -les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennuis, les _ne savoir -plus que dire_; enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se -faisait, et le corps étranger qui cachait peu à peu tout cet amour si -brillant, elle prit sa résolution: je ne sais ce qu'elle lui a coûté; -mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans éclat, sans le chasser, -sans éclaircissement, sans vouloir le confondre, elle s'est éclipsée -elle-même; et, sans avoir quitté sa maison, où elle retourne encore -quelquefois, sans avoir dit qu'elle renoncerait à tout, elle se trouve -si bien aux Incurables, qu'elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec -plaisir que son mal n'était pas comme celui des malades qu'elle sert. -Les supérieurs de la maison sont charmés de son esprit, elle les -gouverne tous: ses amis vont la voir, elle est toujours de très-bonne -compagnie. La Fare joue à la bassette: voilà la fin de cette grande -affaire qui attirait l'attention de tout le monde, voilà la route que -Dieu avait marquée à cette jolie femme; elle n'a point dit, les bras -croisés, _J'attends la grâce_: mon Dieu, que ce discours me fatigue! hé! -mort de ma vie, la grâce saura bien vous préparer les chemins, les -tours, les détours, les bassettes, les laideurs, l'orgueil, les -chagrins, les malheurs, les grandeurs; tout sert, tout est mis en oeuvre -par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout ce qu'il -lui plaît. Comme j'espère que vous ne ferez pas imprimer mes lettres, je -ne me servirai point de la ruse de _nos frères_ pour les faire passer. -Ma fille, cette lettre devient infinie; c'est un torrent retenu que je -ne puis arrêter; répondez-y trois mots; conservez-vous, reposez-vous; et -que je puisse vous revoir et vous embrasser de tout mon coeur, c'est le -but de mes désirs. Je ne comprends pas le changement de goût pour -l'amitié solide, sage et bien fondée; mais pour l'amour, ah! oui, c'est -une fièvre trop violente pour durer. Adieu, ma très-chère et -très-loyale, j'aime fort ce mot: ne vous ai-je point donné du -_cordialement_[628]? nous épuisons tous les mots. Je vous parlerai une -autre fois de votre hérésie. - - - [626] M. de la Rochefoucauld a dit: _Nous n'avons pas assez de force - pour suivre toute notre raison_. (_Maxime XLIIe._) - - [627] Jeu à la mode alors. - - [628] Mot que madame de Chantal affectionnait, et qui, de son temps, - n'était pas encore généralement admis dans notre langue. - - - - -238.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1680. - -C'est une république, c'est un monde que votre château; je n'y ai jamais -vu cette foule. Montgobert me parle de _quintille_, je ne sais ce que -c'est; mais quoique nous soyons dans une solitude en comparaison, nous -ne laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac, -un hombre, un reversi. Nous avons présentement madame de Marbeuf, qui -est bonne à tout; elle est commode et complaisante. La princesse éclaire -ces bois comme la nymphe Galatée; elle est en deuil de son beau-frère, -l'électeur palatin; il faudrait que toute l'Europe se portât fort bien -pour qu'elle ne fût pas sujette à perdre ses parents. Nous avons des -gens de Vitré que vous ne connaissez non plus que _la Solitaire_[629]; -enfin je ne sais comme tout cela va, mais je sais bien que je n'en -souhaite pas davantage, et que je voudrais avoir plus de temps pour lire -et pour me promener. La _Solitaire_ est justement où vous dites; mais -elle est si droite et si bien plantée, qu'elle vous surprendrait. Il est -temps cependant que je prenne d'autres pensées. Quand je songe qu'au -bout de mon voyage je vous retrouverai, cela me paraît si heureux, que -j'ai peur qu'il n'arrive quelque dérangement. La fièvre du chevalier -n'a-t-elle pas été la plus désobligeante du monde? J'ai senti le chagrin -que vous en auriez. Il m'écrit qu'il sera bientôt en état de partir, et -qu'il a été guéri, et M. d'Évreux aussi, par notre Anglais: son remède a -fait des merveilles cette année; M. de Lesdiguières en a été guéri comme -par miracle, et mille autres. Je mande au chevalier que je me réjouis -d'autant plus de sa santé, que je trouve ce voyage nécessaire pour lui. -Je suis persuadée que tout se rangera, aussi bien que vos compagnies de -Grignan, qui me paraissent comme dans ce tour de jetons où l'on donne à -un roi neuf gardes de chaque côté; on fait sortir quatre gardes, il en a -toujours neuf; on en fait entrer quatre, il en a toujours neuf. Vous -voilà justement: tout est plein quand vous n'êtes que vous, tout est -logé quand il y en a trois fois autant. Dieu conserve chez vous, ma -chère enfant, cette grâce de multiplication si nécessaire aux dépenses -excessives et aux revenus bornés. - -Je suis étonnée que vous ne sachiez encore rien de M. de Vendôme ni d'un -intendant; cela viendra tout d'un coup. Ce que je vous mandais de cet -échange de la charge de votre frère était une pensée de madame de la -Fayette, lorsque nous songions à nous tirer d'affaire par M. de Louvois; -car il est certain que c'est toujours par quelque changement que l'on -entre en propos avec ce ministre; mais c'est l'extrémité que d'en venir -là: il faut essayer premièrement de se défaire de la charge, et de -consulter nos amis. - -J'espère que nous arriverons tous à Paris, où nous parlerons de toutes -choses. Mettez-vous seulement en état de marcher sans incommodité: voilà -ce que vous devez faire avec plus de soin qu'à l'ordinaire. Je ne sais -quand on dansera ce ballet[630]; vraiment ce sera une belle pièce; vous -croyez bien que pour moi je dirai, Ce n'est pas là un ballet comme celui -où dansait ma fille; il y avait telle et telle: elle y faisait un petit -pas admirable sur le bord du théâtre, et là-dessus je conterai tout le -ballet. Mais vous-même, ma belle, je crois que, sans radoterie, vous -pourrez dire qu'il ne fait point souvenir du vôtre, et qu'il y avait -quatre personnes avec feu MADAME, que des siècles entiers auront peine -à remplacer, et pour la beauté, et pour la belle jeunesse, et pour la -danse: ah! quelles bergères et quelles amazones! il me semble que tout -le monde s'excuse de ce ballet; la duchesse de Sully soutiendra -l'honneur de la danse, mais non de la cadence; il y a eu bien des -affaires dans sa famille; madame de Verneuil parlait du baptistaire, M. -de Sully des affaires et des procès qu'elle a à solliciter; enfin madame -la Dauphine a si bien commandé qu'il a fallu obéir. Adieu, ma chère -enfant, vous ne devez avoir aucune inquiétude pour ma santé, elle est -très-parfaite; et plût à Dieu que je puisse penser la même chose de -vous! Je ne sens point le serein; j'ai de petits cabinets qui sont des -_brandebourgs_ fort commodes; on y lit, on y cause, on laisse tomber les -traits du serein, et puis on rentre dans ce mail que je ne crois pas -moins sûr qu'une belle et grande galerie. - - - [629] Nom d'une nouvelle allée du parc des Rochers. - - [630] Le ballet du _Triomphe de l'Amour_, de Quinault. - - - - -239.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 5 novembre 1680. - -Je vous conseille toujours, ma fille, de partir le plus tôt que vous -pourrez: si vous attendez que M. de Grignan ait rempli tous ses devoirs, -il ne faut point penser à venir cet hiver. Il me semble que l'amitié -qu'il a pour vous le doit obliger à prendre toute autre résolution que -celle de vous exposer au froid et aux mauvais chemins; je ne comprendrai -jamais une autre conduite. Vous êtes bien née pour n'avoir jamais un -moment de joie et de tranquillité, puisque vous passez légèrement sur -votre séjour de Paris, pour vous occuper de votre retour à Grignan. -Voilà une sorte de _dragon_ dont on n'a jamais accoutumé de se charger, -quand on est encore au milieu des agitations d'un départ. Pour moi, ma -chère enfant, je ne sais ce qui vous oblige de penser à quitter Paris, -quand vous y serez une fois; votre logement y sera commode, votre bail -renouvelé pour quatre ans, votre dépense réglée; et si vous voulez -éviter, c'est-à-dire M. de Grignan, les dépenses extraordinaires, vous -trouverez que c'est le seul lieu où vous pouvez reprendre haleine: la -dépense d'Aix est une furie; je me figure que vous êtes un peu revenue -de cette économie de Grignan, où vous trouviez que vous pouviez vivre -pour rien; cela s'appelle rien, rien du tout; vos trois tables fort -souvent dans la galerie, et toutes les visites et les trains; toujours -nourrir bêtes et gens, chose qu'il n'y a plus que vous au monde qui -fassiez. Toute cette fameuse auberge, tout ce concours de monde me -paraît, quoi que vous disiez, un fleuve qui entraîne tout. Enfin, ma -fille, je n'ose penser à ce tourbillon, et il me semble que vous allez -vous reposer ici: attendez du moins que vous ayez confronté les dépenses -pour envisager votre retour; il est question d'arriver, c'est ce que je -souhaite de tout mon coeur. Mademoiselle de Méri est fixée; elle -s'arrangera tout à loisir, rien ne la presse; elle voit bien que je suis -plus aise qu'elle soit ici, quand elle y peut être, que de l'aller -chercher plus loin; c'était pour la faire décider que je vous en -écrivais; car quand on ne peut se résoudre, la vie se passe à ne point -faire ce qu'on veut. Elle est bien mieux qu'elle n'était, elle parle; -elle est capable d'écouter; nous causons fort tous les soirs. Ah! mon -enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi! qu'un peu de douceur, d'espèce -de société, de confiance même superficielle, que tout cela me mène loin! -Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité que moi dans le -commerce de la vie civile: je voudrais que vous vissiez comme cela va -bien quand notre cousine veut: elle me témoigna l'autre jour qu'elle -savait en gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût bien voulu en -savoir davantage: je me tins obligée de cette curiosité, et je lui -contai tout le détail de nos misères, ainsi que de plusieurs autres -choses; voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants: mais quand on ne -peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on croit -avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est pas -cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées -sur tous les chapitres qu'on pourrait traiter; que les choses les plus -répandues se tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance -et une injustice; que la défiance, l'aigreur et l'aversion sont visibles -et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité cela serre le coeur, -et franchement cela déplaît un peu. On n'est point accoutumée à ces -chemins raboteux; et quand ce ne serait que pour vous avoir enfantée, on -devrait espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai -souvent éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce qui fait que je vous en -parle, c'est que cela est changé, et que j'en sens la douceur; si ce -retour pouvait durer, je vous jure que j'en aurais une joie sensible, -mais je vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je ne parle -pas toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un -radoucissement de sang, entretenu par des conversations douces et assez -sincères, et point comme si on revenait toujours d'Allemagne. Enfin je -suis contente, et je vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la -privation des rudesses me tiendrait lieu d'amitié en un besoin: jugez ce -que je sentirai si vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une -superficie de confiance, la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux -qui savent vivre, puisse être désormais établi entre elle et moi. Je -trouve que la froideur et l'indifférence sont bien marquées entre M. de -la Garde et vous, par l'affectation de ne point venir à Grignan quand -vous êtes seule, et par celle de prier toute la famille d'aller à la -Garde, hormis vous. Je suis très-fâchée de cette séparation, après avoir -été si bien et si agréablement ensemble: nous en parlerons. - - - - -240.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 2 janvier 1681. - -Bonjour et bon an, mon cher cousin. Je prends mon temps de vous demander -pardon après une bonne fête, et en vous souhaitant mille bonnes choses -cette année, suivie de plusieurs autres. Il me semble qu'en vous -adoucissant ainsi l'esprit, je vous disposerai à me pardonner d'avoir -été si longtemps sans vous écrire, et à cette jolie veuve que j'aime -tant. Je partis de Bretagne le 20 d'octobre, qui était bien plus tôt que -je ne pensais, pour venir à Paris. Un mois après j'eus le plaisir d'y -recevoir ma fille. Je l'ai trouvée mieux que quand elle est partie; et -cet air de Provence, qui devait la dévorer, ne l'a point dévorée: elle -est toujours aimable, et je vous défie de vous voir tous deux et de -parler ensemble sans vous aimer. J'ai toujours pensé à vous, et j'ai dit -mille fois: Mon Dieu! je voudrais bien écrire à mon cousin de Bussy; et -jamais je n'ai pu le faire. Pour moi, je crois qu'il y a de petits -démons qui empêchent de faire ce qu'on veut, rien que pour se moquer de -nous et pour nous faire sentir notre faiblesse. Ils ont un contentement, -et je l'ai senti dans toute son étendue. Nous avons ici une comète qui -est bien étendue aussi; c'est la plus belle queue qu'il est possible de -voir. Tous les plus grands personnages sont alarmés, et croient -fermement que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des -avertissements par cette comète. On dit que le cardinal Mazarin étant -désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son -agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il paraissait une grande comète -qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et il leur -dit plaisamment que la comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on -devrait en dire autant que lui; et l'orgueil humain se fait trop -d'honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres -quand on doit mourir. Tout mon silence ne m'a pas fait oublier les -charmes de vos traductions[631]. Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chère -nièce. Mandez-moi de vos nouvelles. Cependant nous allons reprendre, -notre ami Corbinelli et moi, le fil de notre discours. - - - [631] Ce sont des traductions en vers de plusieurs épigrammes de - Martial et de Catulle; elles sont en général très-médiocres. Voici la - plus courte, et peut-être la meilleure: - - _Ad Fidentinum._ Lib. I, ep. 39. - - Les vers que tu nous dis, Oronte, sont les miens; - Mais quand tu les dis mal, ils deviennent les tiens. - - - - -241.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 3 avril 1681. - -Faisons la paix, mon pauvre cousin. J'ai tort, je ne sais jamais faire -autre chose que de l'avouer. On dit que ma nièce ne se porte pas trop -bien. C'est qu'on ne peut pas être heureuse en ce monde: ce sont des -compensations de la Providence, afin que tout soit égal, ou qu'au moins -les plus heureux puissent comprendre, par un peu de chagrin et de -douleur, ce qu'en souffrent les autres qui en sont accablés. - -Je vous ai souhaité un lot à la loterie, pour commencer à rompre la -glace de votre malheur. Cela se dit-il? Vous me le manderez; car je ne -puis jamais raccommoder ce qui vient naturellement au bout de ma plume. -Cela donc vous aurait remis en train d'être moins malheureux: mais je -crois que ma nièce de Sainte-Marie le saurait, et qu'elle me l'aurait -dit. Monsieur votre fils n'a rien gagné aussi: mais nous avons encore -toutes nos espérances pour le gros lot, le roi l'ayant redonné au -public. Le voyage de Bourbon est rompu. Mais je ne fais que de -misérables répétitions: monsieur votre fils vous mandera tout -assurément. La cour a voulu l'appeler M. de Bussy. Le nom de Rabutin est -demeuré avec celui d'Adhémar que voulait prendre le chevalier de -Grignan, et que Rouville seul a empêché de prospérer; il faut l'attache -des courtisans pour les noms. Celui d'Estrées est comblé de tous les -titres qui peuvent entrer dans une maison. - -Il ne faut point s'attacher à des pensées tristes et inutiles: il vaut -mieux croire, comme notre ami Corbinelli me le prêche tous les jours, -que Dieu règle toutes choses comme il veut qu'elles soient, et que la -place que vous tenez dans l'univers, telle qu'elle est, ne pouvait point -être dérangée. Le père Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre -la prudence humaine, qui fit bien voir combien elle est soumise à -l'ordre de la Providence, et qu'il n'y a que celle du salut, que Dieu -nous donne lui-même, qui soit estimable. Cela console, et fait qu'on se -soumet plus doucement à sa mauvaise fortune. La vie est courte, c'est -bientôt fait; le fleuve qui nous entraîne est si rapide, qu'à peine -pouvons-nous y paraître. Voilà des moralités de la semaine sainte, et -toutes conformes au chagrin que j'ai toujours quand je vois que, hors -vous, tout le monde s'élève: car au travers de toutes mes maximes, je -conserve toujours beaucoup de faiblesse humaine. - -Je ne sais si vous savez que madame de Fontanges est dans un couvent, -moins pour passer la bonne fête, que pour se préparer au voyage de -l'éternité[632]. - -Adieu, mon cher cousin; adieu, mon aimable nièce; aimez-moi toujours, et -me mandez de vos nouvelles. - - - [632] Elle mourut peu de temps après. On a prétendu qu'elle fut - empoisonnée. MADAME l'assure dans ses lettres; madame de Caylus le nie - dans ses Mémoires. - - - - -242.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU. - - - A Paris, ce 26 mai 1683. - -N'avez-vous pas été bien surpris, monsieur, de vous voir glisser des -mains M. de Vardes[633], que vous teniez depuis dix-neuf ans? Voilà le -temps que notre Providence avait marqué: en vérité on n'y pensait plus, -il paraissait oublié, et sacrifié à l'exemple. Le roi, qui pense et qui -range tout dans sa tête, déclara un beau matin que M. de Vardes serait à -la cour dans deux ou trois jours: il conta qu'il lui avait fait écrire -par la poste, qu'il avait voulu le surprendre, et qu'il y avait plus de -six mois que personne ne lui en avait parlé. Sa Majesté eut -contentement; il voulait surprendre, et tout le monde fut surpris; -jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression ni un si grand -bruit que celle-là. Enfin il arriva samedi matin avec une tête unique en -son espèce, et un vieux justaucorps à brevet[634], comme on le portait -en 1663. Il se mit un genou à terre dans la chambre du roi, où il n'y -avait que M. de Châteauneuf: le roi lui dit que tant que son coeur avait -été blessé, il ne l'avait point rappelé; mais que présentement c'était -de bon coeur, et qu'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit -parfaitement bien et d'un air pénétré; et ce don des larmes que Dieu lui -a donné ne fit pas mal son effet dans cette occasion. Après cette -première vue, le roi fit appeler M. le Dauphin, et le présenta comme un -jeune courtisan; M. de Vardes le reconnut et le salua: le roi lui dit en -riant: «Vardes, voilà une sottise, vous savez bien qu'on ne salue -personne devant moi.» M. de Vardes du même ton: «Sire, je ne sais plus -rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à -trente sottises.--Eh bien! je le veux, dit le roi; reste à vingt-neuf.» -Ensuite le roi se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui dit: «Sire, -quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non-seulement on -est malheureux, mais on est ridicule.» Tout est sur ce ton de liberté et -d'agrément. Tous les courtisans lui ont fait des merveilles. Il est venu -un jour à Paris, il m'est venu voir; j'étais sortie pour aller chez lui: -il trouva ma fille et mon fils, et je le trouvai le soir chez lui: ce -fut une joie véritable; je lui dis un mot de notre _ami_ Corbinelli. -«Quoi, madame! mon maître! mon intime! l'homme du monde à qui j'ai le -plus d'obligation! pouvez-vous douter que je ne l'aime de tout mon -coeur?» Cela me plut fort. Il loge chez sa fille, il est à Versailles. -Le Cour part aujourd'hui, je crois qu'il reviendra pour rattraper le roi -à Auxerre: car il paraît à tous ses amis qu'il doit faire le voyage, où -assurément il fera bien sa cour, en donnant des louanges fort naturelles -à trois petites choses, les troupes, les fortifications et les conquêtes -de Sa Majesté. Peut-être que notre _ami_ vous dira tout ceci, et que ma -lettre ne sera qu'un misérable écho; mais à tout hasard je me suis jetée -dans ces détails, parce que j'aimerais qu'on me les écrivît en pareille -occasion, et je juge de moi par vous, mon cher monsieur; souvent j'y -suis attrapée avec d'autres, mais non jamais avec vous. On dit que M. de -Noailles, votre digne et généreux ami, a rendu de très-bons offices à M. -de Vardes: il est assez généreux pour n'en pas douter. M. de Calvisson -est arrivé, cela doit rompre ou conclure notre mariage. En vérité je -suis fatiguée de cette longueur, je ne suis pas en humeur de parler -bien, que de M. de Vardes, et toujours M. de Vardes; c'est l'évangile du -jour. - - - [633] M. de Vardes, qui était en exil, venait d'être rappelé à la - cour. - - [634] C'était une casaque bleue, brodée d'or et d'argent, qui - distinguait les principaux courtisans. - - - - -243.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 16 décembre 1683. - -Enfin, après tant de peine, je marierai mon pauvre garçon[635]. Je vous -demande votre procuration pour signer à son contrat de mariage. Voilà -deux petites lettres d'honnêteté que je vous prie de faire tenir à ma -tante de Toulongeon et à mon grand cousin. Il ne faut jamais désespérer -de sa bonne fortune. Je croyais mon fils hors d'état de pouvoir -prétendre à un bon parti, après tant d'orages et tant de naufrages, sans -charges et sans chemin pour la fortune; et pendant que je m'entretenais -de ces tristes pensées, la Providence nous destinait ou nous avait -destinés à un mariage si avantageux, que, dans le temps où mon fils -pouvait le plus espérer, je ne lui en aurais pas désiré un meilleur. -C'est ainsi que nous marchons en aveugles, ne sachant où nous allons, -prenant pour mauvais ce qui est bon, prenant pour bon ce qui est -mauvais, et toujours dans une entière ignorance. Auriez-vous jamais cru -aussi que le père Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du -président Perrault, eût fait depuis six jours aux Jésuites la plus belle -oraison funèbre qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a été -admirée avec plus de raison que celle-là. Il a pris le prince dans ses -points de vue avantageux; et comme son retour à la religion a fait un -grand effet pour les catholiques, cet endroit, manié par le père -Bourdaloue, a composé le plus beau et le plus chrétien panégyrique qui -ait jamais été prononcé[636]. - - - [635] Avec Jeanne-Marguerite de Brehant de Mauron, fille du baron de - Mauron, conseiller au parlement de Bretagne, et de Louise de Quélen. - Elle avait 200,000 francs en mariage, et son père plus de 60,000 - livres de rente. - - [636] Henri II de Bourbon, prince de Condé. Sa principale gloire fut - d'avoir donné le jour au grand Condé. - - - - -244.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ, SON FILS. - - - A Paris, ce 5 août 1684. - -Il faut qu'en attendant vos lettres, je vous conte une fort jolie petite -histoire. Vous avez regretté mademoiselle de....; vous avez mis au rang -de vos malheurs de ne l'avoir point épousée; vos meilleures amies -étaient révoltées contre votre bonheur; c'étaient madame de Lavardin et -madame de la Fayette, qui vous coupaient la gorge. Une fille de qualité, -bien faite, avec cent mille écus! ne faut-il pas être bien destiné à -n'être jamais établi, et à finir sa vie comme un misérable, pour ne pas -profiter des partis de cette conséquence, quand ils sont entre nos -mains? Le marquis de.... n'a pas été si difficile, la voilà bien -établie. Il faut être bien maudit pour avoir manqué cette affaire-là: -voyez la vie qu'elle mène; c'est une sainte, c'est l'exemple de toutes -les femmes. Il est vrai, mon très-cher, jusqu'à ce que vous ayez épousé -mademoiselle de Mauron, vous avez été prêt à vous pendre; vous ne -pouviez mieux faire, mais attendons la fin. Toutes ces belles -dispositions de sa jeunesse, qui faisaient dire à madame de la Fayette -qu'elle n'en aurait pas voulu pour son fils avec un million, s'étaient -heureusement tournées du côté de Dieu; c'était son amant, c'était -l'objet de son amour; tout s'était réuni à cette unique passion. Mais -comme tout est extrême dans cette créature, sa tête n'a pas pu soutenir -l'excès du zèle et de l'ardente charité dont elle était possédée; et, -pour contenter ce coeur de Madeleine, elle a voulu profiter des bons -exemples, et des bonnes lectures de la vie des saints Pères du désert, -et des saintes pénitentes. Elle a voulu être le _don Quichotte_ de ces -admirables histoires, elle partit, il y a quinze jours, de chez elle à -quatre heures du matin avec cinq ou six pistoles, et un petit laquais; -elle trouva dans le faubourg une chaise roulante, elle monte dedans, et -s'en va à Rouen toute seule, assez déchirée, assez barbouillée, de -crainte de quelque mauvaise rencontre; elle arrive à Rouen, elle fait -son marché de s'embarquer dans un vaisseau qui va aux Indes; c'est là où -Dieu l'appelle, c'est où elle veut faire pénitence; c'est où elle a vu, -sur la carte, les endroits qui l'invitent à finir sa vie sous le sac et -sur la cendre; c'est là où l'abbé Zozime[637] la viendra communier quand -elle mourra. Elle est contente de sa résolution, elle voit bien que -c'est justement cela que Dieu demande d'elle; elle renvoie le petit -laquais en son pays, elle attend avec impatience que le vaisseau parte; -il faut que son bon ange la console de tous les moments qui retardent -son départ; elle a saintement oublié son mari, sa fille, son père, et -toute sa famille; elle dit à toute heure: - - Çà, courage, mon coeur, point de faiblesse humaine. - -Il paraît qu'elle est exaucée, elle touche au moment bienheureux qui la -sépare pour jamais de notre continent; elle suit la loi de l'Evangile, -elle quitte tout pour suivre Jésus-Christ. Cependant on s'aperçoit dans -sa maison qu'elle ne revient point dîner; on va aux églises voisines, -elle n'y est pas; on croit qu'elle viendra le soir, point de nouvelles; -on commence à s'étonner, on demande à ses gens, ils ne savent rien; elle -a un petit laquais avec elle, elle sera sans doute à Port-Royal des -champs, elle n'y est pas; où pourra-t-elle être? On court chez le curé -de Saint-Jacques du Haut-Pas; le curé dit qu'il a quitté depuis -longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant toute pleine de -pensées extraordinaires et de désirs immodérés de la Thébaïde, comme il -est homme tout simple et tout vrai, il n'a point voulu se mêler de sa -conduite. On ne sait plus à qui avoir recours: un jour, deux, trois, six -jours, on envoie à quelques ports de mer, et par un hasard étrange on la -trouve à Rouen, sur le point de s'en aller à Dieppe, et de là au bout du -monde. On la prend, on la ramène bien joliment, elle est un peu -embarrassée. - - J'allais, j'étais; l'amour a sur moi tant d'empire. - -Une confidente déclare ses desseins; on est affligé dans la famille; on -veut cacher cette folie au mari, qui n'est pas à Paris, et qui aimerait -mieux une galanterie qu'une telle équipée. La mère du mari pleure avec -madame de Lavardin, qui pâme de rire, et qui dit à ma fille: Me -pardonnez-vous d'avoir empêché que votre frère n'ait épousé cette -_infante_? On conte aussi cette tragique histoire à madame de la -Fayette, qui me l'a répétée avec plaisir, et qui me prie de vous mander -si vous êtes encore bien en colère contre elle; elle soutient qu'on ne -peut jamais se repentir de n'avoir pas épousé une folle. On n'ose en -parler à mademoiselle de Grignan, son amie, qui mâchonne quelque chose -d'un pèlerinage, et se jette, pour avoir plus tôt fait, dans un profond -silence. Que dites-vous de ce petit récit? vous a-t-il ennuyé? -n'êtes-vous pas content? Adieu, mon fils; M. de Schomberg marche en -Allemagne avec vingt-cinq mille hommes: c'est pour faire venir plus -promptement la signature de l'empereur. La gazette vous dira le reste. - - - [637] Fameux solitaire du sixième siècle, qui venait communier tous - les ans sainte Marie égyptienne, la nuit du jeudi au vendredi saint, - dans un désert sur les bords du Jourdain. (_Voyez_ la _Vie des Pères - du désert_.) - - - - -245.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Angers, ce mercredi 20 septembre 1684. - -J'arrivai hier à cinq heures au pont de Cé, après avoir vu le matin à -Saumur ma nièce de Bussy, et entendu la messe à la bonne _Notre-Dame_. -Je trouvai, sur le bord de ce pont, un carrosse à six chevaux, qui me -parut être mon fils; c'était son carrosse et l'abbé Charrier, qu'il a -envoyé me recevoir, parce qu'il est un peu malade aux Rochers: cet abbé -me fut agréable; il a une petite impression de Grignan par son père et -par vous avoir vue, qui lui donna un prix au-dessus de tout ce qui -pourrait venir au-devant de moi: il me remit votre lettre écrite de -Versailles, et je ne me contraignis point devant lui de répandre -quelques larmes, tellement amères, que je serais étouffée s'il avait -fallu me contraindre. Ah! ma bonne et très-aimable, que ce commencement -a été bien rangé! Vous affectez de paraître une véritable _Dulcinée_; -ah! que vous l'êtes peu! et que j'ai vu, au travers de la peine que vous -prenez à vous contraindre, cette même douleur et cette même tendresse -qui vous fit répandre tant de larmes en nous séparant! Ah! ma bonne, que -mon coeur est pénétré de votre amitié! que j'en suis bien parfaitement -persuadée, et que vous me fâchez quand, même en badinant, vous dites que -je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac, et que vous êtes -imparfaite! Cette Alerac est aimable de me regretter comme elle fait; -mais ne me souhaitez jamais rien que vous; vous êtes pour moi toutes -choses, et jamais on n'a été aimée si parfaitement d'une fille -bien-aimée que je le suis de vous. Ah! quels trésors infinis m'avez-vous -quelquefois cachés! Je vous assure pourtant, ma chère bonne, que je n'ai -jamais douté du fond; mais vous me comblez présentement de toutes ces -richesses, et je n'en suis digne que par la très-parfaite tendresse que -j'ai pour vous, qui passe au delà de tout ce que je pourrais vous en -dire. Vous me paraissez assez malcontente de votre voyage (_de -Versailles_), et du dos de madame de Brancas; vous avez trouvé bien des -portes fermées; vous avez, ce me semble, fort bien fait d'envoyer votre -lettre. On mande ici que le voyage de la cour est retardé; peut-être -pourrez-vous revoir M. de Louvois: enfin Dieu conduira cela comme tout -le reste. Vous savez bien comme je suis pour ce qui vous touche: vous -aurez soin de me mander la suite. Je viens d'ouvrir la lettre que vous -écrivez à mon fils; quelle tendresse vous y faites voir pour moi! quels -soins! que ne vous dois-je point, ma chère bonne? Je consens que vous -lui fassiez valoir mon départ dans cette saison: mais Dieu sait si -l'impossibilité et la crainte d'un désordre honteux dans mes affaires -n'en ont pas été les seules raisons. Il y a des temps dans la vie où -les forces épuisées demandent, à ceux qui ont un peu d'honneur et de -conscience, de ne pas pousser les choses à l'extrémité. Voilà le fond et -la pure vérité, et voilà ce qui a fait marcher le _Bien bon_, qui est en -vérité fort fatigué d'un si long voyage. J'allai hier descendre chez le -saint évêque (_Henri Arnauld_): je vis l'abbé Arnauld, toujours très-bon -ami, et content de votre billet honnête. Ils me rendirent le soir la -visite; et je vis entrer, un moment après, mesdames de Vesins, de -Varennes et d'Assé: la dernière vous reverra bientôt. Adieu, ma chère -bonne mignonne, je vais dîner chez le saint évêque. J'aime la belle -d'Alerac, dites-le-lui et parlez de moi à ceux qui sont auprès de vous, -et qui s'en souviennent. Allez à Livry; et si vous y pensez à moi, comme -vous me le dites en vers et en prose, croyez qu'il n'y a point de moment -où je ne pense à vous, avec une tendresse vive et sensible qui durera -autant que moi. - - - A Angers, ce jeudi 21 septembre. - -Je pars, ma bonne, pour les Rochers: je ne puis monter en carrosse sans -vous dire encore un petit adieu. J'ai dîné, comme vous savez, avec ce -saint prélat: sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne -se peut comprendre; c'est un homme de quatre-vingt-sept ans, qui n'est -plus soutenu dans les fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour -de Dieu et du prochain. J'ai causé une heure en particulier avec lui; -j'ai trouvé dans sa conversation toute la vivacité de l'esprit de ses -frères; c'est un prodige, je suis ravie de l'avoir vu de mes yeux. J'ai -été toute l'après-dîner au Roncerai et à la Visitation. Mademoiselle -d'Alerac, votre demoiselle de Sennac a fait la malade, et ne m'a pas -voulu voir. Ces bonnes Vesins, d'Assé et Varennes ne m'ont point -quittée, et m'ont fait une grande collation; et les revoilà encore qui -viennent me dire adieu, et le saint prélat, et l'abbé Arnauld: nous ne -faisons point comme cela les honneurs de Paris. J'aurai, ma chère bonne, -de vos lettres aux Rochers, et je vous écrirai; mon Dieu! ma chère -Comtesse, aimez-moi toujours. - - - - -246.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 27 septembre 1684. - -Enfin, ma fille, voilà trois de vos lettres. J'admire comme cela -devient, quand on n'a plus d'autre consolation: c'est la vie, c'est une -agitation, une occupation, c'est une nourriture; sans cela on est en -faiblesse, on n'est soutenue de rien, on ne peut souffrir les autres -lettres; enfin, on sent que c'est un besoin de recevoir cet entretien -d'une personne si chère. Tout ce que vous me dites est si tendre et si -touchant, que je serais aussi honteuse de lire vos lettres sans pleurer, -que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlons un peu de -Versailles; j'ai fort bonne opinion de ce silence; je ne crois point -qu'on veuille vous refuser une chose si juste[638], dans un temps de -libéralités: vous voyez que tous vos amis vous ont conseillé de faire -cette tentative; quel plaisir n'auriez-vous pas si, par vos soins et vos -sollicitations, vous obteniez cette petite grâce! Elle ne pourrait venir -plus à propos; car je crois (et cette peine se joint souvent aux autres) -que vous êtes dans de terribles dérangements. Pour moi, je suis -convaincue que je ne serais jamais revenue de ceux où m'aurait jetée un -retardement de six mois: quand on a poussé les choses à un certain -point, on ne trouve plus que des abîmes; et vous êtes entrée la première -dans ces raisons; elles font ma consolation, et je me les redis sans -cesse. - -Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plus -de bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de -clous; ma belle-fille n'a que des moments de gaieté, car elle est tout -accablée de vapeurs; elle change cent fois le jour de visage, sans en -trouver un bon; elle est d'une extrême délicatesse; elle ne se promène -quasi pas; elle a toujours froid; à neuf heures du soir elle est tout -éteinte, les jours sont trop longs pour elle; et le besoin qu'elle a -d'être paresseuse fait qu'elle me laisse toute ma liberté, afin que je -lui laisse la sienne: cela me fait un extrême plaisir. Il n'y a pas -moyen de sentir qu'il y ait une autre maîtresse que moi dans cette -maison; quoique je ne m'inquiète de rien, je me vois servie par de -petits ordres invisibles. Je me promène seule, mais je n'ose me livrer à -l'entre-chien et loup, de peur d'éclater en cris et en pleurs; -l'obscurité me serait mauvaise dans l'état où je suis: si mon âme peut -se fortifier, ce sera à la crainte de vous fâcher que je sacrifierai ce -triste divertissement: présentement c'est à ma santé, et c'est encore -vous qui me l'avez recommandée; mais enfin c'est toujours vous. Il ne -tient pas à moi qu'on ne sache l'amitié tendre et solide que vous avez -pour moi, j'en suis convaincue, j'en suis pénétrée; il faudrait que je -fusse bien injuste pour en douter: si madame de Montchevreuil a cru que -ma douleur surpassait la vôtre, c'est qu'ordinairement on n'aime point -sa mère comme vous m'aimez. Pourquoi vous allez-vous blesser à l'épée de -voir ma chambre ouverte? Qu'est-ce qui vous pousse dans ce pays désert? -C'est bien là où vous me redemandez. Vous m'avez fait un grand plaisir -de me parler de Versailles: la place de madame de Maintenon est unique -dans le monde; il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais: vous -n'aurez pas oublié au moins de lui faire remonter quelques paroles par -madame de Montchevreuil[639]. Je ne veux point d'aide pour la chaise de -M. de Coulanges; laissez-moi faire, je bats monnaie ici. Je suis fort -aise que notre mariage n'aille plus a reculons, et que M. le coadjuteur -et vous soyez toujours liés par mes deux joues; conservez moi les -vôtres, ma très-aimable, conservez votre santé; ne vous fatiguez plus -tant, ayez pitié de moi; j'aurais bien de la peine à soutenir plus de -tristesse que je n'en ai. - -La mort de madame de Coeuvres[640] est étrange, et encore plus celle du -chevalier d'Humières[641]: hélas! comme cette mort va courant partout et -attrapant de tous côtés! Je me porte parfaitement bien; je fais toujours -quelque scrupule d'attaquer cette perfection par une médecine. Nous -attendons les capucins: cette petite femme-ci fait pitié, c'est un -ménage qui n'est point du tout gaillard: ils vous font tous deux mille -compliments. On ne me presse point de donner mon amitié, cela déplaît -trop; point d'empressement, rien qui chagrine, rien qui réveille aussi, -cela est tout comme je le souhaitais. Corbinelli est trop heureux des -bontés que vous avez pour lui, je l'envie bien présentement: voilà ce -qui lui vaut mon amitié. Le _Bien bon_, qui veut que je vous dise bien -des choses pour lui, calcule tout le jour et se porte bien. Adieu, ma -chère enfant; que puis-je vous dire qui approche de ce que je sens pour -vous? - - - [638] Madame de Grignan sollicitait un dédommagement pour les dépenses - extraordinaires que son mari avait été obligé de faire sur les côtes - de Provence. - - [639] Madame de Montchevreuil, ancienne amie de madame de Maintenon, - et gouvernante des filles d'honneur de madame la Dauphine. - - [640] Madeleine de Lionne. Il paraît qu'elle mourut d'une saignée - faite maladroitement. - - [641] Balthazar de Crevant d'Humières, chevalier de Malte, commandeur - de Villiers au Liége, abbé de Saint-Maixant et de Preuilly. - - - - -247.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 15 novembre 1684. - -J'ai envie, ma chère bonne, de commencer à vous répondre par la lettre -que m'a écrite le maréchal d'Estrades; il me conte si bonnement et si -naïvement toutes les questions que vous lui avez faites sur mon sujet, -et je vois si bien tout l'intérêt que votre amitié vous fait prendre à -la vie que je fais ici, que je n'ai pu lire sans pleurer la lettre de ce -bon homme: mais, ma chère bonne, quand je suis venue à l'endroit où vous -avez pleuré vous-même en apprenant le sensible souvenir que j'ai -toujours de votre aimable personne, et de notre séparation, j'ai -redoublé mes soupirs et mes sanglots. Ma chère bonne, je vous en demande -pardon, cela est passé; mais je n'étais point en garde contre ce récit -tout naïf que m'a fait ce bon homme; il m'a prise au dépourvu, et je -n'ai pas eu le loisir de me préparer. Voilà, ma chère enfant, une -relation toute naturelle de ce qui m'est arrivé de plus considérable -depuis que je vous ai écrit: mais il s'est passé dans mon coeur un trait -d'amitié si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si vif, que je -n'ai pu vous le cacher: aussi bien, ma bonne, il me semble que vous êtes -assez comme moi, et que nous mettons au premier rang les choses qui nous -regardent, et le reste vient après pour arrondir la dépêche. Vous dites -que je ne suis point avec vous, ma bonne; et pourquoi? hélas! qu'il me -serait aisé de vous le dire, si je voulais salir mes lettres des raisons -qui m'obligent à cette séparation, des misères de ce pays, de ce qu'on -m'y doit, de la manière dont on me paye, de ce que je dois ailleurs, et -de quelle façon je me serais laissée surmonter et suffoquer par mes -affaires, si je n'avais pris, avec une peine infinie, cette résolution! -Vous savez que depuis deux ans je la diffère avec plaisir, sans y -balancer: mais, ma chère bonne, il y a des extrémités où l'on romprait -tout, si l'on voulait se roidir contre la nécessité; je ne puis plus -hasarder ces sortes de conduites _hasardeuses_: le bien que je possède -n'est plus à moi; il faut finir avec la même probité dont on a fait -profession toute sa vie: voilà ce qui m'a arrachée, ma bonne, d'entre -vos bras pour quelque temps, vous savez avec quelles douleurs! Je vous -en cache les suites, parce que je veux me bien porter, et que je tâche -de me les cacher à moi-même: mais cette espérance dont je vous ai parlé -me soutient, et me persuade qu'enfin je vous reverrai; et c'est cette -pensée qui me fait vivre. Je suis ici avec mon fils, qui est ravi de -m'y voir manger une partie de ce qu'il me doit; cela me fait un sommeil -salutaire, et souffrir la perte de tout ce que ses fermiers me doivent, -et dont apparemment je n'aurai jamais rien. Je crois, ma chère bonne, -que vous entrez dans ces vérités qui finiront, et qui me feront -retrouver comme j'ai accoutumé d'être: je n'ai pu m'empêcher de vous -dire tout ce détail dans l'intimité et l'amertume de mon coeur, que l'on -soulage en causant avec une _bonne_, dont la tendresse est sans exemple. -J'ai quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé; elle est dans la -perfection, et j'aime M. de Coulanges plus que ma vie, de vous avoir -montré ma lettre; elle doit vous avoir remise de vos imaginations; le -style qu'on a en lui écrivant ressemble à la joie et à la santé. - - - - -248.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 29 novembre 1684. - -Je vous vois, je vous plains: vous avez envie de m'écrire, vous avez -bien des choses à me dire; mais madame de Lavardin, qui ne s'en soucie -point du tout, dîne à dix heures pour ne point vous manquer; puis madame -de Lamoignon, puis M. de Lamoignon: oh! pour celui-là, il devait vous -faire oublier votre écriture et votre écritoire; enfin, voilà l'heure -qui presse; _tout est perdu si je n'écris point à ma mère_; et vous avez -raison, mon enfant, il faut que nécessairement j'en reçoive peu ou prou, -comme on dit; il faut que je voie pied ou aile de ma chère fille; et nul -ordinaire ne se peut passer sans qu'elle me donne cette consolation: -c'est ma vie, c'est manger, c'est respirer; mais ce qu'il faut faire -quand vous êtes attrapée comme samedi, c'est ce que vous avez dit: -écrivez deux pages, et, sans finir, envoyez-les-moi, et achevez le reste -à loisir: j'entendrai fort bien cette manière de précipitation; et je -vous prie même, ma très-chère, de ne point vous suffoquer de faire -réponse à mes lettres infinies; songez que je cause, et que je ne suis -point du tout accablée de visites; j'ai tout le temps qu'il me faut et -au delà, et c'est par pitié de vous que je les finis; car si j'en avais -autant de moi, je ne les finirais point: laissez-moi donc discourir tant -que je voudrai, et ne vous amusez point à parcourir les articles; -parlez-moi de vous, de vos affaires, de ce que vous dites à ceux que -vous aimez; tout est sûr, rien ne se voit, rien ne retourne, et c'est -justement cela qui me touche, et qui fait ma curiosité et mon -attention. Vous avez à me redresser sur Versailles: ne souffrez point -que je sois de travers sur votre sujet. Madame de la Fayette vous en -parle-t-elle? Dites-moi aussi ce qu'est devenue cette _Guadiana_; il me -semble qu'elle est longtemps sans reparaître. Vous me faites un grand -plaisir d'avoir chassé la princesse _Olympie_[642] de l'hôtel de -Carnavalet, je n'aime point cette personne; j'aime bien mieux une bonne -petite prestance qui est toute propre à représenter _la duchesse_ de -Grignan: c'est ainsi que Coulanges vous nomme dans ses lettres, tout -sérieusement, sans hésiter, ni sans dire quelle mouche l'a piqué; j'en -ai ri, et je voudrais que cette folie vous portât bonheur. Il est enragé -après cette pauvre _Cuverdan_[643], c'est une Furie, et c'est une -injustice dont il rendra compte à Dieu; car cette pauvre femme dit mille -biens de lui; et, tout bien compté, tout rabattu, il n'y a personne en -Bretagne qui ait un si bon coeur et de si nobles sentiments: le voilà -qui rit et se moque de moi; je n'en suis point la dupe, point du tout; -je ne suis point aveuglée, point du tout; mais je trouve que chacun a -ses défauts; et que celui qu'elle a n'est qu'une incommodité en -comparaison de ceux qui ont les parties nobles attaquées: cependant je -suis une friponne, et je pâme de rire des folies et des visions de -Coulanges; mais je n'y réponds point, parce que je craindrais qu'un -crapaud ne me vînt sauter sur le visage, pour me punir de mon -ingratitude. Je n'ai jamais vu des soins et des amitiés comme ceux de M. -et de madame de Coulanges pour moi, c'est le parfait ménage à mon égard; -leurs lettres sont agréables d'une manière fort différente. Je fus hier -dîner chez la princesse; j'y laissai la bonne Marbeuf: voici comme votre -mère était habillée, une bonne robe de chambre bien chaude, que vous -avez refusée, quoique fort jolie; et cette jupe violette, or et argent, -que j'appelais sottement un jupon, avec une belle coiffure de toutes -cornettes de chambre négligées; j'étais en vérité fort bien: je trouvai -la princesse tout comme moi; cela me rassura sur l'oripeau. Dites-moi un -mot de vos habits; car il faut fixer ses pensées et donner des images. -Nous causâmes fort des nouvelles présentes. La princesse de Bade vient -par Angers, dont elle est ravie: elle a un cuisinier admirable, mais -elle est bien aise de ne pas le mettre en oeuvre dans de grandes -occasions. Vous me demandiez l'autre jour des nouvelles de quelqu'un: -je vous en demande de Corbinelli; il y a plus de quinze jours que je -n'ai vu de son écriture, il y avait plus de trois semaines que je n'en -avais vu auparavant: il abuse de la liberté d'être irrégulier: son neveu -revient-il? Je lui ai conseillé de le mander. Adieu, ma très-chère et -très-aimable, je ne puis me représenter d'amitié au delà de celle que je -sens pour vous; ce sont des _terres inconnues_. - - - [642] Allusion à la pâleur et à l'abattement de la princesse Olympie, - lorsqu'elle se vit trahie par Birène. - - [643] Madame de Marbeuf. - - - - -249.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 25 février 1685. - -Ah! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi -d'Angleterre[644]! la veille d'une mascarade! - - -_Au marquis de Grignan._ - -Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en votre -chemin un événement si extraordinaire! - - Rodrigue, qui l'eût cru?--Chimène, qui l'eût dit[645]? - -Lequel vous a plus serré le coeur, ou le contre-temps, ou quand votre -méchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en fûtes consolé le même -jour; il faut que le billard, et l'appartement, et la messe du roi, et -toutes les louanges qu'on a données à vous et à votre joli habit, vous -aient consolé dans cette occasion, avec l'espérance que cette mascarade -n'est que différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur -tous ces grands mouvements, mais faites-m'en sur toutes mes attentions -mal placées; j'avais été à la mascarade, à l'opéra, au bal; je m'étais -tenue droite, je vous avais admiré, j'avais été aussi émue que votre -belle maman, et j'ai été trompée. - - -_A madame de Grignan._ - -Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne: vraiment -oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus -vivement que pour soi-même: j'ai tant passé par ces émotions! C'est un -plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut -la peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plaît -extrêmement; il a quelque chose de piquant et d'agréable dans la -physionomie: on ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre, -on s'arrête. Madame de la Fayette me mande qu'elle avait écrit à madame -de Montespan qu'il y allait de son honneur que vous et votre fils -fussiez contents d'elle: il n'y a personne qui soit plus aise que madame -de la Fayette de vous faire plaisir. Je ne suis pas surprise que vous -ayez envie d'aller à Livry: bon Dieu! quel temps! il est parfait; je -suis depuis le matin jusqu'à cinq heures dans ces belles allées, car je -ne veux point du froid du soir. J'ai sur mon dos votre belle -_brandebourg_ qui me pare; ma jambe est guérie, je marche tout comme une -autre. Ne me plaignez plus, ma chère bonne; il faudrait mourir si -j'étais prisonnière par ce temps-là. Je mande à mon fils que je n'ai que -faire de lui, que je me promène, et qu'avec cela je l'envoie promener. -Ils sont dans les plaisirs de Rennes, d'où ils ne reviendront que la -veille du dimanche gras: j'en suis ravie, je n'ai que trop de monde. La -princesse vient jouir de mon soleil; elle a donné d'une thériaque -céleste au bon abbé, qui l'a tiré d'un mal de tête et d'une faiblesse -qui me faisaient grand'peur. Dites à ce _Bien bon_ combien vous êtes -ravie de sa santé. La princesse est le meilleur médecin du monde; tout -de bon, les capucins admiraient sa boutique: elle guérit une infinité de -gens; elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a -donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Le _Bien bon_ -voudrait vous faire les honneurs de Livry; si c'est le carême, ma bonne, -vous y ferez une mauvaise chère, mais songerez-vous à l'entreprendre -avec votre côté douloureux? on ne me parle cependant que de votre -beauté; madame de Vins m'assure que c'est tout autre chose que quand je -suis partie. Vous parlez du temps qui vous respecte pour l'amour de moi: -c'est bien à vous à parler du temps! Mais que c'est une plaisante chose -que nous n'ayons pas encore parlé de la mort du roi d'Angleterre! Il -n'était point vieux, c'est un roi, cela fait penser que la mort -n'épargne personne: c'est un grand bonheur si, dans son coeur, il était -catholique, et qu'il soit mort dans notre religion. Il me semble que -voilà un théâtre où il se va faire de grandes scènes; le prince -d'Orange, M. de Montmouth, cette infinité de luthériens, cette horreur -pour les catholiques: nous verrons ce que Dieu voudra représenter après -cette tragédie; elle n'empêchera pas qu'on ne se divertisse encore à -Versailles, puisque vous y retournez lundi. Vous me dites mille amitiés -sur la peine que vous auriez à me quitter, si j'étais à Paris; j'en suis -persuadée, ma très-aimable bonne; mais cela n'étant point, à mon grand -regret, profitez des raisons qui vous font aller à la cour; vous y -faites fort bien votre personnage; il semble que tout se dispose à faire -réussir ce que vous souhaitez. Les souhaits que j'en fais de loin ne -sont pas moins sincères ni moins ardents que si j'étais auprès de vous. -Hélas! ma bonne, j'y suis toujours, et je sens, mais moins délicatement, -ce que vous me disiez un jour, dont je me moquais: c'est -qu'effectivement vous êtes d'une telle sorte dans mon coeur et dans mon -imagination, que je vous vois et vous suis toujours: mais j'honore -infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité. - -Vous me parlez de votre _Larmechin_, c'est assez pour mon fils; vous -vous en plaignez souvent; il est peut-être devenu bon; parlez-en à -_Beaulieu_, et qu'il en écrive à mon fils, j'en rendrai de bons -témoignages. Celui qu'il avait était bon, il s'est gâté; il ne gagnerait -que ses gages, quarante ou cinquante écus, point de vin, ni de graisse, -ni de levûre de lard. Je crois que mon fils ne plaindrait pas de plus -gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier; je craindrais que celui-là -ne fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie d'avoir quatre -personnes à la cuisine! Où va-t-on avec de telles dépenses, et à quoi -servent tant de gens? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper -seulement deux? L'air de _Lachan_ et sa perruque vous coûtent bien cher. -Je suis fort malcontente de ce désordre; ne sauriez-vous en être la -maîtresse? Tout est cher à Paris, et trois valets de chambre! Tout est -double et triple chez vous. Je vous dirai comme l'autre jour: Vous êtes -en bonne ville; faites des présents, ma bonne, de tout ce qui vous est -inutile. N'est-ce point l'avis de M. Enfossy? M. de Grignan peut-il -vouloir cet excès? Ma chère bonne, je ne puis m'empêcher de vous parler -bonnement là-dessus. Après cette gronderie toute maternelle, laissez-moi -vous embrasser chèrement et tendrement, persuadée que vous n'êtes point -fâchée. Ma bonne, il faut que votre mal de côté soit de bonne -composition pour souffrir tous vos voyages de Versailles; songez au -moins que le maigre vous est mortel, et que le mal intérieur doit être -ménagé et respecté. Bien des amitiés aux grands et petits Grignans. Je -veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qu'il se connaît en -sauces, et sait se faire servir; ma bonne, il n'y entend rien du tout; -_Larmechin_[646] encore moins, le cuisinier encore moins: il ne faut pas -s'étonner si un cuisinier qui était assez bon s'est entièrement gâté; et -moi, que vous méprisez tant, je suis l'aigle; on ne juge de rien sans -avoir regardé la mine que je fais. L'ambition de vous conter que je -règne sur des ignorants m'a obligée de vous faire ce sot et long -discours: demandez à _Beaulieu_. - - - [644] Le roi Charles II mourut le 16 février 1685, et le roi de France - ne voulut point que de toute la semaine il y eût à la cour bal ni - comédie. Le petit marquis de Grignan devait faire partie de la - mascarade. - - [645] _Voyez_ le _Cid_, acte III, scène IV. - - [646] Valet de chambre de M. de Sévigné. - - - - -250.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Rennes, dimanche 29 avril 1685. - -_Nous serons si sots, que nous prendrons la Rochelle[647]._ Je serai -assez malheureuse, ma chère enfant, pour me laisser guérir par les -capucins. J'ai aimé, j'ai admiré tous vos sentiments; je disais tout -comme vous: Si ma jambe est guérie après tant de maux et de chagrins, -Dieu soit loué! si elle ne l'est pas, et qu'elle me force d'aller -chercher du secours à Paris, et d'y voir ma chère et mon aimable fille, -Dieu soit béni! Je regardais ainsi avec tranquillité ce qu'ordonnerait -la Providence, et mon coeur choisissait la continuation d'un mal qui me -redonnait à vous trois mois plus tôt; car vous jugez bien que, pour ne -pas suivre cette pente, il faut que la raison fasse de grands efforts. -Je me fusse servie des généreuses offres de madame de Marbeuf, qui sont -aussi sincères qu'elles sont solides, et je m'en servirais encore sans -balancer, si ma jambe, comme par malice, ne se guérissait à vue d'oeil: -vous savez ce que c'est aussi que de se charger de rendre ce qu'on prend -si agréablement. Ainsi je vais aux Rochers observer la contenance de -cette jambe, qui est présentement sans aucune plaie ni enflure; elle est -tout amollie; et pour la figure elle est entièrement comme sa compagne, -qui depuis près de six mois était _sans pareille_. - -J'ai vu depuis peu la procureuse générale[648], autrement la petite -personne que nous connaissons tant; elle est toujours fort aimable: nous -fûmes fort aises de nous voir: je voudrais que vous l'eussiez entendue -conter (mais plutôt son mari, car elle était morte) dans quelle -extrémité la laissa le grand médecin de ce pays, et de quelle manière -habile et miraculeuse les capucins la retirèrent de cette agonie; c'est -un récit digne d'attention: vous me direz, C'est qu'elle ne devait pas -mourir; je le crois plus que personne, mais je ne puis m'empêcher -d'admirer et d'honorer les causes secondes dont Dieu se sert pour -redonner la vie à une créature si près du tombeau. On peut appliquer à -ces sortes de talents ce que le père Bossu dit si agréablement[649] du -respect que les hommes devaient avoir, dans les premiers temps, pour -ceux qui étaient visiblement protégés des dieux. - -Je fus avant-hier au cours avec un air penché, parce que je ne veux -point faire de visites. J'en reçus une jeudi de la princesse de -Bade[650], qui me conta tout ce que je savais déjà de sa colère, qui est -comme celle d'Achille, et de son exil: je fus le soir chez elle; et -comme je voyais qu'elle ne s'ennuyait point, je l'écoutai trois heures: -j'avais un siége sous le pied, car sans cette attention je craindrais de -ne plus reconnaître la jambe malade, et de m'y tromper comme Arlequin. -Voilà mes nouvelles; mandez-moi des vôtres, c'est ma vie. Je pars mardi, -au grand déplaisir de notre bonne Marbeuf; le _Bien bon_ languit de mon -absence. J'embrasse délicatement vos pauvres malades; mais vous, ma -très-aimable, avec moins de façon, et une tendresse qu'il n'est pas aisé -d'exprimer. J'écrirai des Rochers à mon petit Coulanges. Voilà les -capucins qui vous disent mille choses, et vous assurent de ma bonne -guérison: ils sont persuadés que la poudre d'yeux d'écrevisse, dans la -première cuillerée du lait du grand maître (_M. du Lude_), ferait des -merveilles; son état est digne de compassion. - - - [647] Discours des grands seigneurs au siége de la Rochelle, en 1628. - - [648] Madame de la Bédoyère (Anne-Éléonore du Puy-Murinais.) - - [649] Dans son _Traité du poëme épique_. - - [650] Cette dame avait été renvoyée de la cour vers l'année 1668, en - même temps que madame d'Armagnac. - - - - -251.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 13 juin 1685. - -_Per tornar dunque al nostro proposito_, je vous dirai, ma bonne, que -vous me traitez mal de croire que je puisse avoir regret au port du -livre du carrousel; jamais un paquet ne fut reçu ni payé plus -agréablement: nous en avons fait nos délices depuis que nous l'avons; je -suis assurée qu'à Paris je ne l'aurais lu qu'en courant et -superficiellement; je me souviens de ce pays-là, tout y est pressé, -poussé; une pensée, une affaire, une occupation pousse ce qui est devant -elle; ce sont des vagues; la comparaison du fleuve est juste. Nous -sommes ici dans un lac: nous nous sommes reposés dans ce carrousel, nous -avons raisonné sur les devises. - -Pour des vapeurs, ma chère enfant, je voulus, ce me semble, en avoir -l'autre jour: je pris huit gouttes d'essence d'urine, et, contre -l'ordinaire, elle m'empêcha de dormir toute la nuit: mais j'ai été bien -aise de reprendre de l'estime pour cette essence, je n'en ai pas eu -besoin depuis. En vérité, je serais ingrate si je me plaignais des -vapeurs: elles n'ont pas voulu m'accabler pendant que j'étais occupée à -ma jambe; c'eût été un procédé peu généreux. A l'égard de la jambe, -voici le fait: il n'y a plus aucune plaie il y a longtemps; mais -l'endroit était demeuré si dur, et tant de sérosités y avaient été -recognées par des eaux froides, que nos chers pères l'ont voulu traiter -à loisir, sans me contraindre, et en me jouant, avec ces herbes que l'on -retire deux fois le jour toutes mouillées: on les enterre, et à mesure -qu'elles pourrissent (riez-en si vous voulez) cet endroit sue et -s'amollit; et ainsi par une douce et insensible transpiration, avec des -lessives d'herbes fines et de la cendre, je guéris la jambe du monde la -plus maltraitée par le passé. C'est dommage que vous n'alliez conter -cela à des chirurgiens, ils pâmeraient de rire; mais moi je me moque -d'eux. Voulez-vous savoir où j'ai été aujourd'hui? J'ai été à la place -_Madame_; j'ai fait deux tours de mail avec les joueurs. Ah, mon cher -comte! je songe toujours à vous, et quelle grâce vous avez à pousser -cette boule. Je voudrais que vous eussiez à Grignan une aussi belle -allée: j'irai tantôt au bout de la grande allée voir _Pilois_, qui y a -fait un beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans le -grand chemin. Ma fille, vous ne direz pas que je vous cache des vérités, -que je ne fais que mentir; vous en savez autant que moi. - -Oui, nos capucins sont fidèles à leurs trois voeux: leurs voyages -d'Égypte, où l'on voit tant de femmes comme Ève, les en ont dégoûtés -pour le reste de leurs jours. Enfin, leurs plus grands ennemis ne -touchent point à leurs moeurs, et c'est leur éloge, étant haïs comme ils -le sont: ils ont remis sur pied une de ces deux femmes qui étaient -mortes. - -Parlons de M. de Chaulnes: il m'a écrit que les états sont à Dinan, et -qu'il les a fait commencer le 1er d'août, pour avoir le temps de -m'enlever au commencement de septembre; et puis mille folies de vous. -Enfin, il est d'une gaillardise qui me ravit; car, en vérité, j'aime ces -bons gouverneurs; la femme me dit encore mille petits secrets. Je ne -comprends point comme on peut les haïr, et les envier, et les -tourmenter; je suis fort aise que vous vous trouviez insensiblement -dans leurs intérêts. Si les états eussent été à Saint-Brieuc, c'eût été -un dégoût épouvantable: il faut voir qui sera le commissaire; ils ont -encore ce choix à essuyer: si vous êtes dans leur confiance, ils ont -bien des choses à vous dire; rien n'est égal à l'agitation qu'ils ont -eue depuis quelque temps. - -Ma bonne, voyez un peu comme s'habillent les hommes pour l'été; je vous -prierai de m'envoyer d'une étoffe jolie pour votre frère, qui vous -conjure de le mettre du bel air sans dépense, savoir comme on porte les -manches, choisir aussi une garniture, et d'envoyer le tout pour recevoir -nos gouverneurs. Je vous prie encore de consulter madame de Chaulnes -pour l'habit d'été qu'il me faut pour l'aller voir à Rennes; car pour -les états, je vous en remercie. Je reviendrai ici commencer à faire mes -paquets pour me préparer à la grande fête de vous revoir et de vous -embrasser mille fois. Madame de Chaulnes en sera bien d'accord. J'ai un -habit de taffetas brun piqué avec des campanes d'argent un peu relevées -aux manches et au bas de la jupe; mais je crois que ce n'est plus la -mode, et il ne se faut pas jouer à être ridicule à Rennes, où tout est -magnifique. Je serai ravie d'être habillée dans votre goût, ayant -toujours pourtant l'économie et la modestie devant les yeux. Vous saurez -mieux que moi quand il faudra cet habit, puisque vous serez informée du -départ des Chaulnes, et je courrai à Rennes pour les voir; tous les -ingrats qu'ils ont faits en ce pays me font horreur, et je ne voudrais -pas leur ressembler. - -On nous mande, (ceci est _fuor di proposito_) que les minimes de votre -province ont dédié une thèse au roi, où ils le comparent à Dieu, mais -d'une manière qu'on voit clairement que Dieu n'est que la copie. On l'a -montrée à M. de Meaux, qui l'a portée au roi, disant que Sa Majesté ne -la doit pas souffrir. Le roi a été de cet avis: on a renvoyé la thèse en -Sorbonne pour juger; la Sorbonne a décidé qu'il fallait la supprimer. -_Trop est trop._ Je n'eusse jamais soupçonné des minimes d'en venir à -cette extrémité. J'aime à vous mander des nouvelles de Versailles et de -Paris; _ignorante!_ - -Vous conservez une approbation romanesque pour les princes de -Conti[651]; pour moi, qui ne l'ai plus, je les blâme de quitter un tel -beau-père, de ne pas se fier à lui pour leur faire voir assez de -guerre: hé, mon Dieu! ils n'ont qu'à prendre patience, et à jouir de la -belle place où Dieu les a mis; personne ne doute de leur courage: à quel -propos faire les aventuriers et les chevaux échappés? Leurs cousins de -Condé n'ont pas manqué d'occasions de se signaler, ils n'en manqueraient -pas aussi. Et _con questo_ je finis, ma très-aimable et très-chère -bonne, toute pleine de tendresse pour vous, dévorant par avance le mois -de septembre où nous touchons. - - - [651] Les princes de Conti et de la Roche-sur-Yon étaient partis pour - aller servir en Hongrie, où ils se trouvèrent au combat de Gran, et - firent des prodiges de valeur. - - - - -252.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 17 juin 1685. - -Que je suis aise que vous soyez à Livry, ma très-chère bonne, et que -vous y ayez un esprit débarrassé de toutes les pensées de Paris! Quelle -joie de pouvoir chanter ma chanson, quand ce ne serait que pour huit ou -dix jours! Vous nous dites mille douceurs, ma bonne, sur les souvenirs -tendres et trop aimables que vous avez du bon abbé et de votre pauvre -maman; je ne sais où vous pouvez trouver si précisément tout ce qu'il -faut penser et dire; c'est en vérité dans votre coeur, c'est lui qui ne -manque jamais; et quoi que vous ayez voulu dire autrefois à la louange -de l'esprit qui le veut contrefaire, l'esprit manque, il se trompe, il -bronche à tout moment; ses allures ne sont point égales, et les gens -éclairés par leur coeur n'y sauraient être trompés. Vive donc ce qui -vient de ce lieu, et, entre tous les autres, vive ce qui vient si -naturellement de chez vous! - -Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry; Livry et vous, en -vérité, c'est trop; et je ne tiendrais pas contre l'envie d'y retourner, -si je ne me trouvais toute disposée pour y retourner avec vous à ce -bienheureux mois de septembre; peut-être n'y retournerez-vous pas plus -tôt. Vous savez ce que c'est que Paris, les affaires et les infinités de -contre-temps qui vous empêchent d'aller à Livry. Enfin me revoilà dans -le train d'espérer de vous y voir: mais, bon Dieu! que me dites-vous, ma -chère bonne? le coeur m'en a battu: quoi! ce n'est que depuis la -résolution de mademoiselle de Grignan de ne s'expliquer qu'au mois de -septembre que vous êtes assurée de m'attendre! Comment! vous me trompiez -donc, et il aurait pu être possible qu'en retournant à Paris dans deux -mois, je ne vous eusse plus trouvée! Cette pensée me fait transir, et me -paraît contre la foi: effacez-la-moi, je vous en conjure, elle me -blesse, tout impossible que je la voie présentement: mais ne laissez -pas de m'en redire un mot. _O sainte Grignan_, que je vous suis obligée, -si c'est à vous que je dois cette certitude! - -Revenons à Livry, vous m'en paraissez entêtée; vous avez pris toutes mes -préventions, je reconnais mon sang: je serai ravie que cet entêtement -vous dure au moins toute l'année. Que vous êtes plaisante avec ce rire -du père prieur, et cette tête tournée qui veut dire une approbation! Le -_Bien bon_ souhaite que _du Harlay_ vous serve aussi bien dans le pays -qu'il nous a bien nettoyé et parfumé les jardins. Mais où prenez-vous, -ma bonne, qu'on entende des rossignols le 13 de juin? Hélas! ils sont -tous occupés du soin de leur petit ménage, il n'est plus question ni de -chanter, ni de faire l'amour, ils ont des pensées plus solides. Je n'en -ai pas entendu un seul ici; ils sont en bas vers ces étangs, vers cette -petite rivière; mais je n'ai pas tant battu de pays, et je me trouve -trop heureuse d'aller en toute liberté dans ces belles allées de plain -pied. - -Il faut tout de suite parler de ma jambe, et puis nous reviendrons -encore à Livry; non, ma bonne, il n'y a plus nulle sorte de plaie, il y -a longtemps; mais ces pères voulaient faire suer cette jambe pour la -désenfler entièrement, et amollir l'endroit où étaient ces plaies, qui -était dur; ils ont mieux aimé, avec un long temps, me faire transpirer -toutes ces sérosités par ces herbes qui attirent de l'eau, et ces -lessives, et ces lavages; et à mesure que je continue les remèdes, ma -jambe redevient entièrement dans son naturel, sans douleur, sans -contrainte. On étale l'herbe sur un linge, on le pose sur ma jambe, et -on l'enterre après une demi-heure: je ne crois pas qu'on puisse guérir -plus agréablement un mal de sept ou huit mois. La princesse (_de -Tarente_), qui est habile, est contente de ce remède, et s'en servira -dans les occasions. Elle vint hier ici avec un grand emplâtre sur son -pauvre nez, qui a pensé en vérité être cassé. Elle me dit tout bas -qu'elle venait de recevoir cette petite boîte de _thériaque céleste_ -qu'elle vous donne avec plaisir; j'irai la prendre demain dans son parc, -où elle est établie; c'est le plus précieux présent qu'on puisse faire. -Parlez-en à MADAME, quand vous ne saurez que lui dire. On croit que -madame l'électrice[652] pourrait bien venir en France, si on lui assure -qu'elle pourra vivre et mourir dans sa religion, c'est-à-dire qu'on lui -laisse la liberté de se damner. La princesse nous a parlé du carrousel. -Je me doutais bien, ma bonne, que nous étions ridicules de tant -retortiller sur ce livre, je vous l'ai mandé; je le disais à votre -frère: il en était assez persuadé; mais nous avons cru qu'il suffisait -d'avoir fait cette réflexion, et qu'en faveur des Rochers nous pouvions -nous y amuser un peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort -distinctement comme tout cela passe vite à Paris; mais nous n'y sommes -pas, et vous aurez fait conscience de vous moquer de nous. Parlons de -Livry: vous couchez dans votre chambre ordinaire, M. de Grignan dans la -mienne; celle du _Bien bon_ est pour les survenants, mademoiselle -d'Alerac au-dessus, le chevalier dans la _grande blanche_, et le marquis -au pavillon. N'est-il pas vrai, ma bonne? je vais donc dans tous ces -lieux, embrasser tous les habitants, et les assurer que s'ils se -souviennent de moi, je leur rends bien ce souvenir avec une sincère et -véritable amitié. Je souhaite que vous y retrouviez tout ce que vous y -cherchez, mais je vous défends de parler encore de votre jeunesse comme -d'une chose perdue; laissez-moi ce discours; quand vous le faites, il me -pousse trop loin, et tire à de grandes conséquences. Je vous prie, ma -chère bonne, de ne point retourner à Paris pour les commissions dont -nous vous importunons, votre frère et moi: envoyez _Enfossy_ chez -_Gautier_, qu'il vous envoie des échantillons; écrivez à la d'Escars; ne -vous pressez point, ne vous dérangez point; vous avez du temps de reste, -il ne faut que deux jours pour faire mon manteau, et l'habit de mon fils -se fera en ce pays: au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre séjour; -jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y êtes et que vous -l'avez. J'ai écrit à la d'Escars pour vous soulager, je lui envoie un -échantillon d'une doublure or et noir, qui ferait peut-être un joli -habit sans doublure, une frange d'or au bas; elle me coûtait sept -livres. En voilà trop sur ce sujet, vous ne sauriez mal faire, ma chère -bonne. Nous avons ici une lune toute pareille à celle de Livry; nous lui -avons rendu nos devoirs: et c'est passer une galerie que d'aller au bout -du mail. Cette place _Madame_ est belle, c'est comme un grand belvédère, -d'où la campagne s'étend à trois lieues d'ici vers une forêt de M. de la -Trémouille: mais cette lune est encore plus belle sous les arbres de -votre abbaye; je la regarde, et je songe que vous la regardez: c'est un -étrange rendez-vous, ma chère mignonne; celui de Bâville sera meilleur. -Si vous avez M. de la Garde, dites-lui bien des amitiés pour moi; vous -me parlez de Polignac comme d'un amant encore sous vos lois; un an -n'aura guère changé cette noce. Dites-moi comment le chevalier (_de -Grignan_) marche, et comme ce comte (_M. de Grignan_) se trouve de sa -fièvre. Ma chère bonne, Dieu vous conserve parmi tant de peines et de -fatigues! Je vous baise des deux côtés de vos belles joues, et suis -entièrement à vous; et le _Bien bon_, il est ravi que vous aimiez sa -maison. Je baise la belle d'Alerac et mon marquis. Comment M. du Plessis -est-il avec vous? Dites-m'en un mot. - -Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment, et je conte souvent -ce que c'est que cette madame de Grignan. Cette petite femme dit: «Mais, -madame, y a-t-il des femmes faites comme cela?» - - - [652] Wilhelmine-Ernestine, fille de Frédéric III, roi de Danemark, - veuve de Charles II, duc et électeur de Bavière, comte palatin du - Rhin. - - - - -253.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - Aux Rochers, ce 22 juillet 1685. - -Croiriez-vous bien, mon cher cousin, que je n'ai reçu que depuis quatre -jours le livre de notre généalogie, que vous me faites l'honneur de me -dédier par une lettre trop aimable et trop obligeante? Il faudrait être -parfaite, c'est-à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour n'être pas -sensible à des louanges si bien assaisonnées. Elles sont même choisies -et tournées d'une manière que, si l'on n'y prenait garde, on se -laisserait aller à la douceur de croire en mériter une partie, quelque -exagération qu'il y ait. Vous devriez, mon cher cousin, avoir toujours -été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours aimé, et que je -n'ai jamais mérité votre haine. N'en parlons plus, vous réparez trop -bien tout le passé, et d'une manière si noble et si belle, que je veux -bien présentement vous en devoir le reste. Ma fille n'a pas eu le livre -entre les mains, sans se donner le plaisir de le lire; et elle s'y est -trouvée si agréablement, qu'elle en a sans doute augmenté l'estime -qu'elle avait de vous et de notre maison, comme j'en redouble aussi de -tout mon coeur mes remercîments. Mon fils n'est pas si content, vous le -laissez guidon, sans parler de la sous-lieutenance qui l'a fait -commander en chef quatre ans la compagnie des gendarmes de monseigneur -le Dauphin; et comme cette première charge l'a fort longtemps ennuyé, il -a soupiré en cet endroit, croyant y être encore. Sa femme est d'une des -bonnes maisons de Bretagne, mais cela n'est rien. - -Venons à nos Mayeul et à nos Amé. En vérité, mon cher cousin, cela est -fort beau; ce sont des vérités qui font plaisir. Ce n'est point chez -nous que nous trouvons ces titres, c'est dans des chartes anciennes et -dans des histoires. Ce commencement de maison me plaît fort, on n'en -voit point la source; et la première personne qui se présente est un -fort grand seigneur, il y a plus de cinq cents ans, des plus -considérables de son pays, dont nous trouvons la suite jusqu'à nous. Il -y a peu de gens qui puissent trouver une si belle tête. Tout le reste -est fort agréable; c'est une histoire en abrégé, qui pourrait plaire -même à ceux qui n'y ont point d'intérêt. Pour moi, je vous avoue que -j'en suis charmé, et touchée d'une véritable joie que vous ayez au moins -tiré de vos malheurs, comme vous dites fort bien, la connaissance de ce -que vous êtes. Enfin, je ne puis assez vous remercier de cette peine que -vous avez prise, et dont vous vous êtes payé en même temps par vos -mains. Je garderai soigneusement ce livre. Je crois voir ma fille avant -qu'elle retourne en Provence, où il me paraît qu'elle veut passer -l'hiver. Ainsi, nos affaires nous auront cruellement dérangées. La -Providence le veut ainsi. Elle est tellement maîtresse de toutes nos -actions; que nous n'exécutons rien que sous son bon plaisir, et je tâche -de ne faire de projets que le moins qu'il m'est possible, afin de n'être -pas si souvent trompée; car qui compte sans elle compte deux fois. -Qu'est donc devenu mon grand cousin de Toulongeon? Où a-t-il lu qu'on ne -fasse point de réponse à sa cousine germaine, quand elle nous console -sur la mort d'une mère? J'ai vu son oraison funèbre; elle est bonne, -hormis que feu M. de Toulongeon n'était point capitaine _des gardes_, -mais seulement capitaine _aux gardes_. Cette différence est grande, et -peut faire tort aux vérités. - -Le bon abbé (_de Coulanges_) s'est trouvé fort honorablement dans notre -généalogie; il en est bien content, et vous assure de ses très-humbles -services. - -Quand je serai à Paris, nous vous écrirons, Corbinelli et moi. Adieu, -mon cher cousin, ayez bon courage. - -J'ai peur que vous ne soyez abattu; mais je vous fais tort, et je vous -ai vu soutenir de si grands malheurs, que je ne dois pas douter de vos -forces. - - - - -254.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 22 juillet 1685. - -Il est vrai qu'après vous avoir dit vingt fois, Je suis guérie, et -m'être servie un peu légèrement de tous les termes les plus forts pour -vous persuader ce que je croyais moi-même une vérité, vous êtes en -droit de vous moquer de tous mes discours; je m'en moquerais la -première, aussi bien que de mon infidélité, qui me faisait toujours -approuver les derniers remèdes et maudire ceux que je quittais, sans -qu'enfin, enfin, enfin, comme vous dites du mariage de M. de Polignac, -il faut que toutes choses prennent fin, et que, selon toutes les -apparences, cet honneur soit réservé aux remèdes doux de la princesse -(_de Tarente_), et de la femme parfaitement habile qui me vient panser -tous les jours; jusqu'à ce petit médecin qui a nommé le mal et commencé -les remèdes convenables, je ne faisais rien que pour animer, que pour -attirer, que pour mettre ma jambe en furie. Ne raisonnez point sur un -érysipèle qui vient d'un cours que la nature veut prendre, et que vous -approuvez, parce qu'il ne fait pas mourir: ce n'est pas ici de même, -tout a été violenté; ma machine n'est point encore entamée ni dépérie, -et jamais elle n'a paru mieux faite qu'en soutenant tous les maux qu'on -m'a faits. Vous savez que je ne fais point la jeune, je ne le suis -nullement; mais je vous assure que je pourrais encore dire, comme vous -disiez à la Mousse: La machine se démanchera; mais elle n'est pas encore -démanchée. Je suis donc sous le gouvernement de cette princesse et de sa -bonne et capable garde, qui lui fait tous ses remèdes, qui est approuvée -des capucins, qui guérit tout le monde à Vitré, et que Dieu n'a pas -voulu que je connusse plus tôt, parce qu'il voulait que je souffrisse, -et que je fusse mortifiée par l'endroit le plus chagrinant pour moi; et -j'y consens, puisqu'il le faut: je suis persuadée que Dieu veut -maintenant finir ces légers chagrins; il y a huit jours que ma jambe est -enveloppée de pains de roses, trempés dans du lait doux bouilli, et -rafraîchis, c'est-à-dire réchauffés, trois fois le jour: ma jambe n'est -plus du tout reconnaissable; elle est menue, molle; plus de sérosités, -toutes les élevures séchées et flétries, plus de gras de jambes qui me -tire: enfin, ma fille, tout ce qui était dans mon imagination et dans -mes espérances est devenu vrai: mais je pense que j'ai profané toutes -ces mêmes paroles pour des illusions; je n'y saurais que faire: voilà ce -que je dois vous dire présentement; il n'y a plus de paroles nouvelles: -_a fructibus_. Cette _Charlotte_ me fait marcher, et me dit: «Madame, -vous pouvez aller mercredi coucher _godinement_[653] à Fougères; le -lendemain à Dol, il n'y a que six lieues; vous verrez madame de -Chaulnes, cela vous divertira; vous avez besoin de vous réjouir un peu, -et de quitter votre chambre, où vous m'avez accordé huit jours de -résidence.» Voilà où j'en suis: elle m'ôte mes roses, qui m'ont fait -tout le bien qu'on leur demandait; elle me donne une légère petite -espèce de pommade qui dessèche, elle me prie de bander ma jambe sans -contrainte d'ici à quelques jours, et de me ménager un peu; elle -m'assure qu'avec cette conduite je vous rapporterai une jambe _à la -Sévigné_, que vous aimerez d'autant plus que, l'une et l'autre étant -moins grasses, elles visent à la perfection: en tout cas, j'ai ma -_Charlotte_ à une lieue d'ici: en voilà trop, ma chère enfant. Une de -mes joies en retournant à Paris, ce sera de ne plus parler de moi, ni -d'aucun de mes maux; j'étais dans la même envie quand j'y retournai -après mon rhumatisme; mais s'il y a de l'excès à l'immensité de cet -article, il est fondé sur l'excès de votre bonne et tendre amitié, qui -ne sera point ennuyée de ces détails: je vous connais; car avec les -autres qui n'ont point de ces fonds adorables, je sais couper court, et -je n'ai pas oublié comme il faut parler sobrement de soi, et presque à -son corps défendant. - -_Or sus, verbalisons_: voilà donc le bon homme Polignac[654] arrivé: -pour moi, je jette de loin ces paroles en l'air: puisque mademoiselle de -Grignan balance, mademoiselle d'Alerac peut-elle balancer? Je passe -ensuite à rejeter tout le mal que vous dites de votre esprit et de votre -corps; ni l'un ni l'autre ne sauraient être épais comme vous les -représentez: je les ai vus trop subtils, trop diaphanes, pour pouvoir -jamais être fâchée de les voir dans le train commun des esprits et des -corps: mais que dis-je, _commun_? ô plume étourdie et téméraire! c'est -vous qu'il faudrait écraser, plutôt que celle que le coadjuteur outragea -si injustement à Livry. Jamais le mot de _commun_ ne sera fait pour -vous; rien de commun, ni dans l'âme ni dans le corps; je reprends donc -ce mot pour l'employer à tout le reste du monde qui n'en mérite point -d'autre; je fais pourtant des exceptions, mais guère. - -J'avoue ma faiblesse; j'ai lu avec plaisir l'histoire de notre vieille -chevalerie: si Bussy avait un peu moins parlé de lui et de son héroïne -de fille (_madame de Coligny_), le reste étant vrai, on peut le trouver -assez bon pour être jeté dans un fond de cabinet, sans en être plus -glorieuse. Il vous traite fort bien: il me veut trop dédommager par des -louanges que je ne crois pas mériter[655], non plus que ses blâmes[656]. -Il passe gaillardement sur mon fils, et le laisse inhumainement guidon -dans la postérité; il pouvait dire plus de bien de sa femme, qui est -d'un des beaux noms de la province: mais, en vérité, mon fils l'a si peu -ménagé, et l'a toujours traité si incivilement, que lui ayant rendu -justice sur sa maison, il pouvait bien se dispenser du reste: vous en -avez mieux usé, et il vous le rend. - -Votre frère ne pense pas à quitter sa maison; ses affaires ne lui -permettent point de songer à Paris de quelques années: il est dans la -fantaisie de payer toutes ses dettes; et comme il n'a point de fonds -extraordinaires pour cela, ce n'est que peu à peu sur ses revenus: cela -n'est pas sitôt fait. Quant à moi, je n'aspire point à tout payer; mais -j'attends un fermier qui me doit onze mille francs, et que je n'ai pu -encore envisager; et rien ne m'arrêtera pour être fidèle au temps que je -vous ai promis, n'ayant pas moins d'impatience que vous de voir la fin -d'une si triste et si cruelle absence. Il faut pourtant rendre justice à -l'air des Rochers; il est parfaitement bon, ni haut, ni bas, ni -approchant de la mer; ce n'est point la Bretagne, c'est l'Anjou, c'est -le Maine à deux lieues d'ici. Ce n'était pas une affaire de me guérir, -si Dieu avait voulu que j'eusse été bien traitée. - -Je ne souhaite nulle prospérité à M. de Montmouth, sa révolte me -déplaît; ainsi puissent périr tous les infidèles à leur roi![657] - - - [653] Mot du pays qui signifie _gaiement_. - - [654] Louis-Armand, vicomte de Polignac. - - [655] _Voyez_ le Portrait de madame de Sévigné, qui contient aussi - l'éloge de madame de Grignan. - - [656] La _Diatribe_ insérée dans les _Amours des Gaules_. - - [657] Le duc de Montmouth, fils naturel de Charles II et de Lucy - Walters, fut décapité le 25 juillet, trois jours après la date de - cette lettre. D'un caractère remuant et inquiet, il avait conspiré - contre le roi son père, qui lui pardonna. A peine Jacques II fut-il - monté sur le trône, qu'il s'embarqua pour l'Angleterre avec quelques - mécontents. Il s'annonça comme le fils légitime du feu roi, se fit - couronner, et promit de soutenir la religion anglicane. Mais il fut - vaincu par les troupes du roi Jacques, et fait prisonnier. - - - - -255.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 14 mai 1686. - -Il est vrai que j'eusse été ravie de me faire tirer trois palettes de -sang du bras de ma nièce de Montataire; elle me l'offrit de fort bonne -grâce; et je suis assurée que pourvu qu'une Marie Rabutin eût été -saignée, j'en eusse reçu un notable soulagement. Mais la folie des -médecins les fit opiniâtrer à vouloir que celle qui avait un rhumatisme -sur le bras gauche fût saignée du bras droit; de sorte que l'ayant -interrogée sur sa santé, et sa réponse et la mienne ayant découvert la -personne convaincue d'une fluxion assez violente, il fallut que je -payasse en personne le tribut de mon infirmité, et d'avoir été la -marraine de cette jolie créature. Ainsi, mon cousin, je ne pus recevoir -aucun soulagement de sa bonne volonté. Pour moi, qui m'étais sentie -autrefois affaiblie, sans savoir pourquoi, d'une saignée qu'on vous -avait faite le matin, je suis encore persuadée que si on voulait -s'entendre dans les familles, le plus aisé à saigner sauverait la vie -aux autres, et à moi, par exemple, la crainte d'être estropiée. Mais -laissons le sang de Rabutin en repos, puisque je suis en parfaite santé. -Je ne puis vous dire combien j'estime et combien j'admire votre bon et -heureux tempérament. Quelle sottise de ne point suivre les temps, et de -ne pas jouir avec reconnaissance des consolations que Dieu nous envoie, -après les afflictions qu'il veut quelquefois nous faire sentir! La -sagesse est grande, ce me semble, de souffrir la tempête avec -résignation, et de jouir du calme quand il lui plaît de nous le -redonner: c'est suivre l'ordre de la Providence. La vie est trop courte, -pour s'arrêter si longtemps sur le même sentiment; il faut prendre le -temps comme il vient; et je sens que je suis de cet heureux tempérament: -_E me ne pregio_, comme disent les Italiens. Jouissons, mon cher cousin, -de ce beau sang qui circule si doucement et si agréablement dans nos -veines. Tous vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres -et vos vers, m'ont donné une véritable joie, et surtout ce que vous -écrivez pour défendre Benserade et la Fontaine contre ce vilain -_Factum_[658]. Je l'avais déjà fait en basse note à tous ceux qui -voulaient louer cette noire satire. Je trouve que l'auteur fait voir -clairement qu'il n'est ni du monde, ni de la cour, et que son goût est -d'une pédanterie qu'on ne peut pas même espérer de corriger. Il y a de -certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas -d'abord: on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans -le charme et dans la facilité des _ballets_ de Benserade, et des -_fables_ de la Fontaine: cette porte leur est fermée, et la mienne -aussi; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et -sont condamnés au malheur de les improuver, et d'être improuvés aussi -des gens d'esprit. Nous avons trouvé beaucoup de ces pédants. Mon -premier mouvement est toujours de me mettre en colère, et puis de tâcher -de les instruire; mais j'ai trouvé la chose absolument impossible. C'est -un bâtiment qu'il faudrait reprendre par le pied; il y aurait trop -d'affaires à le réparer: et enfin, nous trouvions qu'il n'y avait qu'à -prier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n'est capable de les -éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui -condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la -cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des _fables_ -de la Fontaine. Je ne m'en dédis point; il n'y a qu'à prier Dieu pour un -tel homme, et qu'à souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui. Je -vous embrasse, vous et votre aimable fille. Croyez, l'un et l'autre, que -je ne cesserai de vous aimer que quand nous ne serons plus du même sang. -Ma fille veut que je vous dise bien des amitiés pour elle. Elle est -toujours la belle Madelonne. - - - [658] Accusé d'avoir profité, pour son _Dictionnaire_, du travail de - l'Académie, qui préparait alors le sien, Furetière en fut exclu en - 1685, et publia le _Factum_ virulent dont il s'agit, où il attaqua la - Fontaine, qui avait donné sa voix pour cette exclusion. - - - - -256.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU. - - - A Paris, vendredi 13 décembre 1686. - -Je vous ai écrit, monsieur, une grande lettre, il y a plus d'un mois, -toute pleine d'amitié, de secrets et de confiance. Je ne sais ce qu'elle -est devenue, elle se sera égarée, en vous allant chercher peut-être aux -états: tant y a que vous ne m'avez point fait de réponse; mais cela ne -m'empêchera pas de vous apprendre une triste et une agréable nouvelle: -la mort de M. le Prince, arrivée à Fontainebleau avant-hier mercredi 11 -du courant, à sept heures et un quart du soir, et le retour de M. le -prince de Conti à la cour, par la bonté de M. le Prince, qui demanda -cette grâce au roi un peu avant que de tourner à l'agonie; et le roi lui -accorda dans le moment; et M. le Prince eut cette consolation en -mourant: mais jamais une joie n'a été noyée de tant de larmes. M. le -prince de Conti est inconsolable de la perte qu'il a faite; elle ne -pourrait être plus grande, surtout depuis qu'il a passé tout le temps de -sa disgrâce à Chantilly, faisant un usage admirable de tout l'esprit et -de toute la capacité de M. le Prince, puisant à la source de tout ce -qu'il y avait de bon à apprendre sous un si grand maître, dont il était -chèrement aimé. M. le Prince avait couru avec une diligence qui lui a -coûté la vie, de Chantilly à Fontainebleau, quand madame de Bourbon y -tomba malade de la petite vérole, afin d'empêcher M. le Duc de la garder -et d'être auprès d'elle, parce qu'il n'a point eu la petite vérole; car -sans cela madame la Duchesse, qui l'a toujours gardée, suffisait bien -pour être en repos de la conduite de sa santé. Il fut fort malade, et -enfin il a péri par une grande oppression qui lui fit dire, comme il -croyait venir à Paris, qu'il allait faire un plus grand voyage. Il -envoya querir le père Deschamps, son confesseur; et après vingt-quatre -heures d'extinction, après avoir reçu tous ses sacrements, il est mort -regretté et pleuré amèrement de sa famille et de ses amis. Le roi en a -témoigné beaucoup de tristesse; et enfin on sent la douleur de voir -sortir du monde un si grand homme, un si grand héros, dont les siècles -entiers ne sauront point remplir la place. Il arriva une chose -extraordinaire il y a trois semaines, un peu avant que M. le Prince -partît pour Fontainebleau. Un gentilhomme à lui, nommé Vernillon, -revenant à trois heures de la chasse, approchant du château, vit à une -fenêtre du cabinet des armes, un fantôme, c'est-à-dire un homme -enseveli: il descendit de son cheval et s'approcha, il le vit toujours; -son valet, qui était avec lui, lui dit: _Monsieur, je vois ce que vous -voyez_. Vernillon ne voulant pas lui dire pour le laisser parler -naturellement, ils entrèrent dans le château, et prièrent le concierge -de donner la clef du cabinet des armes; il y va, et trouva toutes les -fenêtres fermées, et un silence qui n'avait pas été troublé il y avait -plus de six mois. On conta cela à M. le Prince; il en fut un peu frappé, -puis s'en moqua. Tout le monde sut cette histoire, et tremblait pour M. -le Prince; et voilà ce qui est arrivé. On dit que ce Vernillon est un -homme d'esprit, et aussi peu capable de vision que le pourrait être -notre _ami_ Corbinelli, outre que ce valet eut la même apparition. Comme -ce conte est vrai, je vous le mande, afin que vous y fassiez vos -réflexions comme nous. Depuis que cette lettre est commencée, j'ai vu -Briole, qui m'a fait pleurer les chaudes larmes par un récit naturel et -sincère de cette mort: cela est au-dessus de tout ce qu'on peut dire. La -lettre qu'il a écrite au roi est la plus belle chose du monde, et le roi -s'interrompit trois ou quatre fois par l'abondance des larmes; c'était -un adieu et une assurance d'une parfaite fidélité, demandant un pardon -noble des égarements passés, ayant été forcé par le malheur des temps; -un remercîment du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce -prince; ensuite une recommandation à sa famille d'être unie: il les -embrassa tous, et les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer -comme frères; une récompense à tous ses gens, demandant pardon des -mauvais exemples; et un christianisme partout, et dans la réception des -sacrements, qui donne une consolation et une admiration éternelle. Je -fais mes compliments à M. de Vardes sur cette perte. Adieu, mon cher -monsieur. - - - - -257.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU. - - - Le 27 janvier 1687. - -Si cette lettre vous fait quelque plaisir, comme vous voulez me flatter -quelquefois que vous aimez un peu mes lettres, vous n'avez qu'à -remercier M. le chevalier de Grignan de celle-ci: c'est lui qui me prie -de vous écrire, monsieur, pour vous parler et vous questionner sur les -eaux de Balaruc. Ne sont-elles pas vos voisines? pour quels maux y -va-t-on? est-ce pour la goutte? ont-elles fait du bien à ceux qui en ont -pris? en quel temps les prend-on? en boit-on? s'y baigne-t-on? ne -fait-on que plonger la partie malade? Enfin, monsieur, si vous pouvez -soutenir avec courage l'ennui de ces quinze ou seize questions, et que -vous vouliez bien y répondre, vous ferez une grande charité à un des -hommes du monde qui vous estime le plus, et qui est le plus incommodé de -la goutte. Je pourrais finir ici ma lettre, n'étant à autre fin; mais je -veux vous demander par occasion comme vous vous portez d'être -grand-père. Je crois que vous avez reçu une gronderie que je vous -faisais sur l'horreur que vous me témoigniez de cette dignité: je vous -donnais mon exemple, et vous disais: _Pæte, non dolet_. En effet, ce -n'est point ce que l'on pense: la Providence nous conduit avec tant de -bonté dans tous ces temps différents de notre vie, que nous ne les -sentons quasi pas; cette perte va doucement, elle est imperceptible: -c'est l'aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si à vingt ans -on nous donnait le degré de supériorité dans notre famille, et qu'on -nous fît voir dans un miroir le visage que nous avons ou que nous aurons -à soixante ans, en le comparant avec celui de vingt ans, nous tomberions -à la renverse, et nous aurions peur de cette figure: mais c'est jour à -jour que nous avançons; nous sommes aujourd'hui comme hier, et demain -comme aujourd'hui; ainsi nous avançons sans le sentir, et c'est un -miracle de cette Providence que j'adore. Voilà une tirade où ma plume -m'a conduite, sans y penser. Vous avez été, sans doute, de la belle et -bonne compagnie qui était chez le cardinal de Bonzi. Adieu, monsieur; je -ne change point d'avis sur l'estime et l'amitié que je vous ai promises. - - - - -258.--DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 10 mars 1687. - -Voici encore de la mort et de la tristesse, mon cher cousin. Mais le -moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et -de la plus triomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis -qu'il y a des mortels? c'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite -aujourd'hui à Notre-Dame; tous les beaux esprits se sont épuisés à faire -valoir tout ce qu'a fait ce grand prince, et tout ce qu'il a été. Ses -pères sont représentés par des médailles jusqu'à saint Louis; toutes ses -victoires, par des _basses-tailles_ (_ou bas-reliefs_), couvertes comme -sous des tentes dont les coins sont ouverts, et portés par des -squelettes, dont les attitudes sont admirables. Le mausolée, jusque près -de la voûte, est couvert d'un dais en manière de pavillon encore plus -haut, dont les quatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place -du choeur est ornée de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui -parlent de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les -Espagnols est exprimé par une nuit obscure, où trois mots latins disent: -_Ce qui s'est fait loin du soleil doit être caché_[659]. Tout est semé -de fleurs de lis d'une couleur sombre, et au-dessous une petite lampe -qui fait dix mille petites étoiles. J'en oublie la moitié: mais vous -aurez le livre qui vous instruira de tout en détail. Si je n'avais point -eu peur qu'on ne vous l'eût envoyé, je l'aurais joint à cette lettre: -mais ce _duplicata_ ne vous aurait pas fait plaisir. - -Tout le monde a été voir cette pompeuse décoration. Elle coûte cent -mille francs à M. le Prince d'aujourd'hui, mais cette dépense lui fait -bien de l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait l'oraison funèbre: nous -la verrons imprimée. Voilà, mon cher cousin, fort grossièrement le sujet -de la pièce. Si j'avais osé hasarder de vous faire payer un double port, -vous seriez plus content. - -Je viens de voir un prélat qui était à l'oraison funèbre. Il nous a dit -que M. de Meaux s'était surpassé lui-même, et que jamais on n'a fait -valoir ni mis en oeuvre si noblement une si belle matière. J'ai vu deux -ou trois fois ici M. d'Autun (_M. de Roquette_). Il me paraît fort de -vos amis: je le trouve très-agréable, et son esprit d'une douceur et -d'une facilité qui me fait comprendre l'attachement qu'on a pour lui -quand on est dans son commerce. Il a eu des amis d'une si grande -conséquence, et qui l'ont si longtemps et si chèrement aimé, que c'est -un titre pour l'estimer, quand on ne le connaîtrait pas par lui-même. La -Provençale vous fait bien des amitiés. Elle est occupée d'un procès qui -la rend assez semblable à la comtesse de _Pimbêche_. Je me réjouis avec -vous que vous ayez à cultiver le corps et l'esprit du petit de Langheac. -C'est un beau nom à médicamenter, comme dit Molière; et c'est un -amusement que nous avons ici tous les jours avec le petit de Grignan. -Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chère nièce. Conservez-nous vos -amitiés, et nous vous répondons des nôtres. Je ne sais si ce pluriel est -bon: mais, quoi qu'il en soit, je ne le changerai pas. - - - [659] C'est peut-être cette devise qui donna à Michel Corneille l'idée - d'un tableau que l'on voyait à Chantilly. La muse de l'histoire - arrachait de la vie du héros les feuillets sur lesquels étaient écrits - les triomphes qu'il avait obtenus en combattant contre son roi. - - - - -259.--DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 25 avril 1687. - -Je commence ma lettre aujourd'hui, et je ne l'achèverai qu'après avoir -entendu demain l'oraison funèbre de M. le Prince, par le P. Bourdaloue. -J'ai vu M. d'Autun qui a reçu votre lettre, et le fragment de celle que -je vous écrivais. Je ne sais si cela était assez bon pour lui envoyer -ici: ce qui est bon à Autun, pourrait n'avoir pas les mêmes grâces à -Paris. Toute mon espérance est qu'en passant par vos mains vous l'aurez -raccommodé, car ce que j'écris en a besoin. Quoi qu'il en soit, mon -cousin, cela fut lu à l'hôtel de Guise; j'y arrivai en même temps; on me -voulut louer, mais je refusai modestement les louanges, et je grondai -contre vous et contre M. d'Autun. Voilà l'histoire du fragment. La -pensée d'être fâché de paraître guidon dans le livre de notre généalogie -est tellement passée à mon fils, et même à moi, que je ne vous conseille -point de rien retoucher à cela. Il importe peu que dans les siècles à -venir il soit marqué pour cette charge, qui a fait le commencement de sa -vie, ou pour la sous-lieutenance. - -Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince, -faite par le P. Bourdaloue. Il s'est surpassé lui-même, c'est beaucoup -dire. Son texte était: _Que le Roi l'avait pleuré, et dit à son peuple: -Nous avons perdu un Prince qui était le soutien d'Israël_. - -Il était question de son coeur, car c'est son coeur qui est enterré aux -Jésuites. Il en a donc parlé, et avec une grâce et une éloquence qui -entraîne ou qui enlève, comme vous voudrez. Il fait voir que son coeur -était solide, droit et chrétien. _Solide_, parce que, dans le haut de la -plus glorieuse vie qui fut jamais, il avait été au-dessus des louanges; -et là il a repassé en abrégé toutes ses victoires, et nous a fait voir, -comme un prodige, qu'un héros en cet état fût entièrement au-dessus de -la vanité et de l'amour de soi-même. Cela a été traité divinement. - -_Un coeur droit._ Et sur cela il s'est jeté sans balancer tout au -travers de ses égarements, et de la guerre qu'il a faite contre le roi. -Cet endroit qui fait trembler, que tout le monde évite, qui fait qu'on -tire les rideaux, qu'on passe des éponges, il s'y est jeté lui à corps -perdu, et a fait voir par cinq ou six réflexions, dont l'une était le -refus de la souveraineté de Cambrai, et de l'offre qu'il avait faite de -renoncer à tous ses intérêts plutôt que d'empêcher la paix, et quelques -autres encore, que son coeur dans ses déréglements était droit, et qu'il -était emporté par le malheur de sa destinée, et par des raisons qui -l'avaient comme entraîné à une guerre et à une séparation qu'il -détestait intérieurement, et qu'il avait réparées de tout son pouvoir -après son retour, soit par ses services, comme à Tolhuys, Senef, etc., -soit par les tendresses infinies et par les désirs continuels de plaire -au roi, et de réparer le passé. On ne saurait vous dire avec combien -d'esprit tout cet endroit a été conduit, et quel éclat il a donné à son -héros, par cette peine intérieure qu'il nous a si bien peinte, et si -vraisemblablement. - -_Un coeur chrétien._ Parce que M. le Prince a dit dans ses derniers -temps que, malgré l'horreur de sa vie à l'égard de Dieu, il n'avait -jamais senti la foi éteinte dans son coeur; qu'il en avait toujours -conservé les principes: et cela supposé, parce que le prince disait -vrai, il rapporte à Dieu ses vertus même morales, et ses perfections -héroïques, qu'il avait consommées par la sainteté de sa mort. Il a parlé -de son retour à Dieu depuis deux ans, qu'il a fait voir noble, grand et -sincère; et il nous a peint sa mort avec des couleurs ineffaçables dans -mon esprit et dans celui de l'auditoire, qui paraissait pendu et -suspendu à tout ce qu'il disait, d'une telle sorte qu'on ne respirait -pas. De vous dire de quels traits tout cela était orné, il est -impossible; et je gâte même cette pièce par la grossièreté dont je la -_croque_. C'est comme si un barbouilleur voulait toucher à un tableau de -Raphaël. Enfin, mes chers enfants, voilà ce qui vous doit toujours -donner une assez grande curiosité pour voir cette pièce imprimée. Celle -de M. de Meaux l'est déjà. Elle est fort belle, et de main de maître. Le -parallèle de M. le Prince et de M. de Turenne est un peu violent; mais -il s'en excuse en niant que ce soit un parallèle, et en disant que c'est -un grand spectacle qu'il présente de deux grands hommes que Dieu a -donnés au roi, et tire de là une occasion fort naturelle de louer Sa -Majesté, qui sait se passer de ces deux grands capitaines, tant est fort -son génie, tant ses destinées sont glorieuses. Je gâte encore cet -endroit; mais il est beau. Adieu, mon cousin; je suis lasse, et vous -aussi. Je t'embrasse, ma nièce, et ton petit de Langheac. - - - - -260.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 13 novembre 1687. - -Je reçois présentement une lettre de vous, mon cher cousin, la plus -aimable et la plus tendre qui fut jamais. Je n'ai jamais vu expliquer -l'amitié si naturellement, et d'une manière si propre à persuader. Enfin -vous m'avez persuadée, et je crois que ma vie est nécessaire à la -conservation de la vôtre. Je m'en vais donc vous en rendre compte, pour -vous rassurer et vous faire connaître l'état où je suis. - -Je reprends dès les derniers jours de la vie de mon cher oncle l'abbé, à -qui, comme vous savez, j'avais des obligations infinies. Je lui devais -la douceur et le repos de ma vie; c'est lui à qui vous devez la joie que -j'apportais dans votre société; sans lui, nous n'aurions jamais ri -ensemble; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, -le don que j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait -comprendre ce que vous aviez dit, et deviner ce que vous alliez dire; en -un mot, le bon abbé, en me retirant des abîmes où M. de Sévigné m'avait -laissée, m'a rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue, et -digne de votre estime et de votre amitié. Je tire le rideau sur vos -torts; ils sont grands, mais il les faut oublier, et vous dire que j'ai -vivement senti la perte de cette agréable source de tout le repos de ma -vie. Il est mort en sept jours, d'une fièvre continue, comme un jeune -homme, avec des sentiments très-chrétiens, dont j'étais extrêmement -touchée; car Dieu m'a donné un fonds de religion qui m'a fait regarder -assez solidement cette dernière action de la vie. La sienne a duré -quatre-vingts ans; il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement: -Dieu nous fasse la même grâce! Ce fut à la fin d'août que je le pleurai -amèrement. Je ne l'eusse jamais quitté s'il eût vécu autant que moi. -Mais voyant au quinzième ou seizième de septembre que je n'étais que -trop libre, je me résolus d'aller à Vichy, pour guérir tout au moins mon -imagination sur des manières de convulsions à la main gauche, et des -visions de vapeurs qui me faisaient craindre l'apoplexie. Ce voyage -proposé donna envie à madame la duchesse de Chaulnes de le faire aussi. -Je me joignis à elle; et comme j'avais quelque envie de revenir à -Bourbon, je ne la quittai point. Elle ne voulait que Bourbon; j'y fis -venir des eaux de Vichy, qui, réchauffées dans les puits de Bourbon, -sont admirables. J'en ai pris, et puis de celles de Bourbon: ce mélange -est fort bon. Ces deux rivales se sont raccommodées ensemble, ce n'est -plus qu'un coeur et qu'une âme: Vichy se repose dans le sein de Bourbon, -et se chauffe au coin de son feu, c'est-à-dire dans les bouillonnements -de ses fontaines. Je m'en suis fort bien trouvée, et quand j'ai proposé -la douche, on m'a trouvée en si bonne santé qu'on me l'a refusée; et -l'on s'est moqué de mes craintes; on les a traitées de visions, et l'on -m'a renvoyée comme une personne en parfaite santé. On m'en a tellement -assurée que je l'ai cru, et je me regarde aujourd'hui sur ce pied-là. Ma -fille en est ravie, qui m'aime comme vous savez. - -Voilà, mon cher cousin, où j'en suis. Votre santé dépendant de la -mienne, en voilà une grande provision pour vous. Songez à votre rhume, -et, comme cela, faites-moi bien porter. Il faut que nous allions -ensemble, et que nous ne nous quittions point. Il y a trois semaines que -je suis revenue de Bourbon; notre jolie petite abbaye n'était point -encore donnée; nous y avons été douze jours; enfin on vient de la donner -à l'ancien évêque de Nîmes, très-saint prélat. J'en sortis il y a trois -jours, tout affligée de dire adieu pour jamais à cette aimable solitude -que j'ai tant aimée; après avoir pleuré l'abbé, j'ai pleuré l'abbaye. Je -sais que vous m'avez écrit pendant mon voyage de Bourbon; je ne me suis -point amusée aujourd'hui à vous répondre: je me suis laissée aller à la -tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue et sans -mesure. Je vous en demande pardon, et je vous assure qu'une autre fois -je ne me donnerai pas une pareille liberté; car je sais, et c'est -Salomon qui le dit, que _celui-là est haïssable qui parle toujours de -lui_. Notre ami Corbinelli dit que, pour juger combien nous importunons -en parlant de nous, il faut songer combien les autres nous importunent -quand ils parlent d'eux. Cette règle est assez générale: mais je crois -m'en pouvoir excepter aujourd'hui, car je serais fort aise que votre -plume fût aussi inconsidérée que la mienne, et je sens que je serais -ravie que vous me parlassiez longtemps de vous. Voilà ce qui m'a engagée -dans ce terrible récit: et, dans cette confiance, je ne vous ferai point -d'excuses, et je vous embrasse, mon cher cousin et la belle Coligny. Je -rends mille grâces à madame de Bussy de son compliment: on me tuerait -plutôt que de me faire écrire davantage. - - - - -261.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 13 août 1688. - -J'ai toujours eu confiance en votre heureux tempérament, mon cher -cousin; et quoique je connusse des gens qui se seraient fort bien pendus -dans l'état où vous êtes partis d'ici[660], le passé me répondait un peu -de l'avenir. Il me semblait - - Qu'un mont pendant en précipices, - Qui pour les coups du désespoir - Sont aux malheureux si propices, - -n'était point du tout le chemin que vous prendriez; et en vérité vous -avez raison: la vie est courte, et vous êtes déjà bien avancé: ce n'est -pas la peine de s'impatienter. Cette consolation est triste, et ce -remède pire que le mal, cependant il doit faire son effet, aussi bien -que la pensée, qui n'est guère plus réjouissante, du peu de place que -nous tenons dans ce grand univers, et combien il importe peu, à la fin -du monde, qu'il y ait eu un comte de Bussy heureux ou malheureux. Je -sais que c'est pour le petit moment que nous sommes en cette vie que -nous voudrions être heureux: mais il faut se persuader qu'il n'y a rien -de plus impossible, et que si vous n'eussiez eu les sortes de chagrins -que vous avez, vous en auriez eu d'autres, selon l'ordre de la -Providence. Elle veut, par exemple, que notre cousin d'Allemagne soit -romanesquement transplanté, et en apparence fort heureux. Nous ne -voyons point le dessous des cartes; mais enfin, c'est cette Providence -qui l'a conduit par des chemins si extraordinaires, et si loin de nous -faire deviner la fin du roman, qu'on ne peut en tirer aucune -conséquence, ni s'en faire aucun reproche. Il faut donc revenir d'où -nous sommes partis, et se résoudre sans murmure à tout ce qu'il plaît à -Dieu de faire de nous. - -Je ne sais comment je me suis embarrassée dans ces moralités: j'en veux -sortir en vous disant que c'est le marquis de Villars, qui est revenu -d'Allemagne[661], qui nous a dit des merveilles de notre cousin. Je vous -dois dire aussi que ma fille a gagné son procès tout d'une voix, avec -tous les dépens. Cela est remarquable. Voilà un grand fardeau hors de -dessus les épaules de toute cette famille; c'était un dragon qui les -persécutait depuis six ans; mais à celui-là qui est détruit il en -succède un autre: c'est la pensée de se séparer. N'est-ce pas là ce que -je disais de la manière de la Providence? Il faudra donc nous dire -adieu, ma fille et moi, l'une pour Provence, l'autre pour Bretagne. -C'est ainsi vraisemblablement que la Providence va disposer de nous. -Elle a fait mourir aussi la nièce de notre Corbinelli d'une manière -étrange. Elle avait emprunté avec son oncle le carrosse d'un de ses -amis: un portier qui n'avait jamais mené prit témérairement de jeunes -chevaux; il monte sur le siége; il va choquant, rompant, brisant, -courant partout. Un cheval s'abat, le timon va enfiler un carrosse, d'où -trois hommes sortent l'épée à la main: le peuple s'assemble; un de ces -hommes veut tuer Corbinelli: Hélas! messieurs, leur dit-il, vous n'en -seriez pas mieux; le cocher n'est point à moi, nous sommes au désespoir -contre lui. Cet homme devient son protecteur, le tire de la populace; -mais il ne tire pas sa pauvre nièce d'une frayeur si excessive, qu'elle -revient chez elle le coeur serré au point que la fièvre lui prend le -soir, et quatre jours après elle meurt. Elle a été généralement -regrettée de ceux qui la connaissaient. La philosophie de notre ami ne -l'a pas empêché d'en pleurer; mais j'espère qu'enfin elle le consolera. -C'est à elle que je le recommande; car je n'ai pas la vanité de croire -que je puisse en cette rencontre quelque chose sur son esprit. -Cependant, mon cher cousin, je lui laisse la plume, après vous avoir -embrassé de tout mon coeur, et mon aimable nièce, à qui je prétends -écrire comme à vous dans cette longue et ennuyeuse lettre. Je dis -ennuyeuse, parce que, comme elle ne m'a point divertie en l'écrivant, je -crois qu'elle ne vous divertira point en la lisant. Je voudrais bien -embrasser le joli petit marquis de Coligny. Ma fille vous fait à tous -deux mille sincères amitiés: elle est toujours flattée et reconnaissante -de l'estime et de l'amitié que vous avez pour elle. Je comprends bien -que si vous étiez jeune, elle aurait la première place dans votre coeur. - - - [660] Un procès perdu avait mis Bussy dans cet état. - - [661] C'est le maréchal de Villars, le vainqueur de Denain, dont il - nous reste des Mémoires intéressants. - - - - -262.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 22 septembre 1688. - -Il est vrai que j'aime la réputation de notre cousin d'Allemagne. Le -marquis de Villars nous en a dit des merveilles à son retour de Vienne, -et de sa valeur, et de son mérite de tous les jours, et de sa femme, et -du bon air de sa maison. Vous êtes cause, mon cher cousin, que j'écris à -cette duchesse-comtesse, en lui envoyant votre paquet. J'admire toujours -les jeux et les arrangements de la Providence. Elle veut que ce Rabutin -d'Allemagne, notre cadet de toutes façons, par des chemins bizarres et -obliques s'élève et soit heureux; et qu'un comte de Bussy, l'aîné de sa -maison, avec beaucoup de valeur, d'esprit et de services, même avec la -plus brillante charge de la guerre, soit le plus malheureux homme de la -cour de France. Oh bien! Providence, faites comme vous l'entendrez: vous -êtes la maîtresse: vous disposez de tout comme il vous plaît, et vous -êtes tellement au-dessus de nous, qu'il faut encore vous adorer, quoi -que vous puissiez faire, et baiser la main qui nous frappe et qui nous -punit; car devant elle nous méritons toujours d'être punis. Je suis bien -triste, mon cher cousin; notre chère comtesse de Provence, que vous -aimez tant, s'en va dans huit jours; cette séparation m'arrache l'âme, -et fait que je m'en vais en Bretagne: j'y ai beaucoup d'affaires, mais -je sens qu'il y a un petit brin de dépit amoureux. Je ne veux plus de -Paris sans elle: je suis en colère contre le monde entier; je m'en vais -me jeter dans un désert. Eh bien! M. et madame, en savez-vous plus que -nous sur l'amitié? Nous donnerions des leçons aux autres: mais, en -vérité, il est bien douloureux d'exceller en ce genre: ceux qui sont si -sensibles sont bien malheureux. Parlons d'autre chose. Vous savez la -mort de votre ancien ami Vivonne? Il est mort en un moment, dans un -profond sommeil, la tête embarrassée. Le roi va le 28 de ce mois à -Fontainebleau. Il y a quelque autre dessein, mais il est encore caché. -Il y a un air de ralentissement dans tout le mouvement de guerre qui a -paru d'abord. La flotte seule du prince d'Orange, toute prête à mettre à -la voile, est digne d'attention. On croit qu'elle menace l'Angleterre. -Cependant on garde nos côtes: on a fait partir les gouverneurs de -Bretagne et de Normandie. Tout ceci est brouillé; il y a bien des nuages -amassés; ce dénoûment mérite qu'on ne le perde pas de vue. - - - _Monsieur de Corbinelli._ - - Le prince d'Orange ni ses alliés ne songent point à faire des - entreprises sur nous. Ils ne songent qu'à l'Angleterre, ou à empêcher - celles que nous voudrions faire sur eux, en nous montrant qu'ils ont - de quoi se défendre, sans vouloir persuader qu'ils veulent attaquer. - C'est ce que je souhaite dans les règles de la politique. Adieu, - monsieur, je vous remercie de tout mon coeur des compliments que vous - m'avez faits sur les deux morts qui m'ont affligé depuis deux mois. La - mienne viendra quand il lui plaira. Je ne sais si elle m'affligera: - mais je sais bien qu'elle ne me surprendra pas. - - - - -263.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Paris, lundi 18 octobre 1688. - -Nous avons reçu vos lettres de Châlons, ma chère fille, le lendemain des -plaintes que nous avions faites d'avoir été huit jours entiers sans en -recevoir: ce temps est long, et le coeur souffre dans cette ignorance; -c'est ce qui fait que nous sentons vos peines dans l'éloignement des -nouvelles de Philisbourg. Jusqu'ici votre enfant se porte fort bien; il -y fait des merveilles; il voit et entend les coups de canon autour de -lui sans émotion: il a monté la tranchée, il rend compte du siége à son -oncle comme un vieil officier; il est aimé de tout le monde: il a -souvent l'honneur de manger avec MONSEIGNEUR, qui lui parle et lui fait -donner le bougeoir. M. de Beauvilliers en fait son enfant, et -Saint-Pouange[662]... Enfin, vous verrez tout cela en détail, dans les -lettres que M. le chevalier vous envoie; je ne vous dis tout ceci que -pour donner du prix à ce que je mande, en vous entretenant de la chose -principale, et qui doit vous tenir le plus au coeur: après cela je -reviens à votre voyage. Ah! la vilaine route! Mon pauvre comte, vous -devez en être bien honteux. Je savais bien que cette montagne de la -Rochepot était un précipice caché derrière une petite haie de rien, et -le chemin tout plein de cailloux; mais enfin ce chemin, qui est maudit, -le voilà passé: nous reviendrons par l'autre, si Dieu le veut bien, -comme je l'espère. Il nous paraît que vous vous embarquez aujourd'hui -sur le Rhône, après avoir fait votre détour à Thézé[663]. Le temps est -bien horrible ici: le chevalier est toujours très-incommodé de la -faiblesse de ses jambes: il n'a plus de douleurs, et c'est ce qui fait -sa tristesse; il a grand besoin de la force de son esprit pour soutenir -un état si contraire à ce qu'il appelle son devoir; il ne peut aller à -Fontainebleau, où il a mille affaires: je suis touchée de le voir comme -il est; cependant il n'y paraît pas, son esprit agit et donne ses ordres -partout. J'admire que votre santé se puisse conserver au milieu de vos -inquiétudes; il y a du miracle: tâchez de le continuer, ne vous -échauffez point à l'excès par de cruelles nuits, par ne point manger: -mais est-on maîtresse de son imagination? Je suis affligée que vous -soyez amaigrie, je crains sur cela l'air de Grignan; j'aime tout en -vous, et même votre beauté, qui n'est que le moindre de mes -attachements. Vous avez un coeur qu'on ne saurait trop aimer, trop -adorer; cependant ayez pitié de votre portrait, ne le rendez point celui -d'une autre: ne nous trompez point, soyez toujours comme nous le voyons; -rafraîchissez-vous à la Garde. Pour moi, je m'en vais vous dire -hardiment ce que je pense: c'est que si l'état du château de Grignan, -dont j'ai entendu parler, est tel que vous y soyez incommodée, et que -les coups de pic sur le rocher y fassent l'air mortel de Maintenon[664], -voici le parti que je prendrais, sans me fâcher, sans gronder personne, -sans me plaindre: je prierais M. de la Garde de vouloir bien que je -demeurasse chez lui avec Pauline, vos femmes et deux laquais, jusqu'à ce -que la place fût nette et habitable. C'est ainsi que j'en userais tout -bonnement, sans bruit; cela empêcherait d'ailleurs mille visites -importunes, qui comprendraient qu'un château où l'on bâtit n'est guère -propre à les recevoir. Vous voulez que je vous parle de ma santé et de -ma vie: j'ai été un peu échauffée; de mauvaises nuits, beaucoup de -douleurs et de larmes ne sont pas saines, et c'est ce qui m'effraye pour -vous: cela s'est passé entièrement avec des bouillons de veau; n'y -pensez plus. Ma vie, vous la savez: souvent, souvent dans cette petite -chambre de là-bas, où je suis comme destinée; je tâche pourtant de ne -point abuser ni incommoder; il me semble qu'on est bien aise de m'y -voir. Nous parlons sans cesse de vous, de votre fils, de vos affaires. -Je vais chez mesdames de la Fayette et de Lavardin; tout cela me parle -encore de vous, et vous aime, et vous estime: un autre jour chez madame -de Mouci; hier chez la marquise d'Uxelles. Il n'y a personne à Paris; on -revient le soir, on se couche; on se lève; ainsi la vie se passe vite, -parce que le temps passe de même. Mademoiselle de Méri se trouve bien de -nous, et nous d'elle. Nous avons l'abbé Bigorre, c'est le plus commode -et le plus aimable de tous les hôtes. Corbinelli est en Normandie avec -le lieutenant civil (_M. le Camus_), jusqu'à la Saint-Martin. Vous ai-je -dit que nous allâmes nous promener l'autre jour au bois de Vincennes, le -chevalier et moi? Nous causâmes fort: je me promenai longtemps, mais -tout cela tristement; je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi. - - - Du même jour. - -Ma lettre est cachetée, et je reçois, ma chère enfant, la vôtre _du -bateau au delà de Mâcon_. Tout ce que vous me dites de votre amitié est -un charme pour moi: si je ne sentais bien de quelle manière je vous -aime, je serais honteuse, et quasi persuadée que vous en savez plus que -moi sur ce chapitre. Vous pouvez vous assurer que je ne quitterai Paris, -ni pendant le siége de Philisbourg, ni pendant que le chevalier sera -ici; je me trouve fort naturellement attachée à ces deux choses. Ne -craignez point, au reste, que je sois assez sotte pour me laisser mourir -de faim: on mange son avoine tristement, mais enfin on la mange. Pour -votre idée, elle brille encore et règne partout; jamais une personne n'a -si bien rempli les lieux où elle est, et jamais on n'a si bien profité -du bonheur de loger avec vous que j'en ai profité, ce me semble; nos -matinées n'étaient-elles pas trop aimables? Nous avions été deux heures -ensemble, avant que les autres femmes soient éveillées; je n'ai rien à -me reprocher là-dessus, ni d'avoir perdu le temps et l'occasion d'être -avec vous; j'en étais avare, et jamais je ne suis sortie qu'avec l'envie -de revenir; ni jamais revenue, sans avoir d'avance une joie sensible de -vous retrouver et de passer la soirée avec vous. Je demande pardon à -Dieu de tant de faiblesses; c'est pour lui qu'il faudrait être ainsi. -Vos moralités sont très-bonnes et trop vraies. - -Madame de Vins a été en peine de son mari; elle en a reçu une lettre; il -est en sûreté présentement; _il est au siége de Philisbourg_; il avait -passé par des bois très-périlleux, et l'on n'avait point de ses -nouvelles. Si l'air et le bruit de Grignan vous incommodent, allez à la -Garde; je ne changerai point d'avis. Mille amitiés à tous vos Grignans; -je suis assurée que M. de la Garde sera du nombre. Comment trouvez-vous -Pauline? Qu'elle est heureuse de vous voir et d'être obligée de vous -aimer! - -Je comprends mieux que personne du monde les sortes d'attachements qu'on -a pour des choses insensibles, et par conséquent ingrates; mes folies -pour Livry en sont de belles marques. Vous avez pris ce mal-là de moi. - - - [662] Secrétaire du cabinet du roi. - - [663] Terre de la maison de Châteauneuf de Rochebonne. - - [664] On sait que les terres remuées au camp de Maintenon causèrent - beaucoup de maladies. - - - - -264.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 25 octobre 1688. - -L'impatience que nous avons, ma chère fille, de recevoir vos lettres; -l'attention qui nous les fait envoyer chercher jusque dans le sein de la -poste; notre joie d'apprendre que vous vous portez bien, malgré toutes -vos peines, tout cela est digne des soins que vous avez de nous donner -de vos nouvelles; vous pouvez juger, par le besoin que nous en avons, -combien nous vous sommes obligés de votre exactitude; je dis toujours -_nous_, car les sentiments du chevalier et les miens sont si pareils, -que je ne saurais les séparer. Mais parlons de Philisbourg: voilà une -lettre de votre enfant, du 18; il se portait fort bien; vous verrez, par -tout ce que vous dit M. du Plessis, qu'il ne fera pas de honte à ses -parents: mais admirez les arrangements de la Providence; la pluie l'a -empêché d'être le lendemain, avec le régiment de Champagne, de l'action -la plus brillante et la plus dangereuse qu'il y ait encore eue: c'est la -prise d'un ouvrage à cornes, qui fut enlevé le 19, où le marquis -d'Harcourt, maréchal de camp, le comte de Guiche, le cadet du prince de -Tingry, le comte d'Estrées, Courtin et quelques autres, se sont -distingués; le fils de M. Courtin est mortellement blessé, le marquis -d'Uxelles légèrement: le pauvre Bordage a payé pour tous, deux jours -devant. Le roi a donné son régiment à M. du Maine, et en a promis un -autre au fils du Bordage, avec mille écus de pension. Les princes et les -jeunes gens sont au désespoir de n'avoir pas été de cette fête, mais ce -n'était pas leur jour. Il fallut tenir MONSEIGNEUR[665] à quatre: il -voulait être à la tranchée; Vauban le prit par le corps et le repoussa -avec M. de Beauvilliers. Ce prince est adoré; il dit du bien de ceux qui -le méritent, il demande pour eux des régiments, des récompenses; il -jette l'argent aux blessés et à ceux qui en ont besoin. On ne croit pas -que la place dure longtemps après ce logement. Le gouverneur malade, -celui qui commandait à sa place étant pris et mort, on espère que -personne ne voudra soutenir une si mauvaise gageure. Le chevalier me -fait rire; il est ravi que le marquis n'ait point été à cette occasion, -et il est au désespoir qu'il ne se soit point distingué; en un mot, il -voudrait qu'il fût tout à l'heure comme lui, et que sa réputation fût -déjà toute parfaite comme la sienne; il faut avoir un peu de patience. -Espérons, ma chère fille, que tout se passera désormais selon nos -désirs, pour revoir notre enfant en bonne santé. - -Vous avez été très-bien reçue à la Garde, et enfin, à force de marcher -et de vous éloigner, vous êtes à Grignan. Vous nous direz comment vous -vous y trouvez, et comment cette pauvre substance qui pense, et qui -pense si vivement, aura pu conserver sa machine si belle et si délicate, -dans un bon état, pendant qu'elle était si agitée: vous en faites une -différence que votre père (_Descartes_) n'a point faite. Mais, ma fille, -on meurt ici plus qu'à Philisbourg: le pauvre la Chaise[666], qui vous -aimait tant, qui avait tant d'esprit, qui en avait tant mis dans _la vie -de Saint Louis_, est mort à la campagne, d'une petite fièvre; M. du Bois -en est très-affligé. Madame de Longueval, ou le _Chanoine_[667], est -morte ou mort d'un étranglement à la gorge: elle haïssait bien -parfaitement notre Montataire[668]; je suis toujours fâchée qu'on -emporte de tels paquets en l'autre monde; voyez comme la mort va, -prenant partout ceux qu'il plaît à Dieu d'enlever de celui-ci. - -Madame de Lavardin me fit hier cent amitiés pour vous, ainsi que madame -d'Uxelles, et madame de Mouci, et mademoiselle de la Rochefoucauld, que -nous avons reçue dans le corps des veuves: j'y mets aussi madame de la -Fayette; mais comme elle n'était pas hier chez madame de Mouci, je la -sépare: rien ne peut se comparer à l'estime parfaite de toutes ces -personnes pour vous. Adieu, aimable et chère enfant; je parle souvent de -vous avec plaisir, parce que c'est quasi toujours votre éloge. Nous -sommes suspendus dans l'attention de Philisbourg et de vos nouvelles: -voilà les deux points de nos discours. - - - [665] MONSEIGNEUR fut nommé par les soldats _Louis le Hardi_, pendant - le siége de Philisbourg. - - [666] Jean Filleau de la Chaise, auteur d'une Vie de saint Louis fort - estimée, et frère de M. de Saint-Martin, auteur de la traduction de - _Don Quichotte_. - - [667] On connaissait dans le monde madame de Longueval, chanoinesse de - Remiremont, sous le nom du _Chanoine_: elle était soeur de la - maréchale d'Estrées. - - [668] Marie de Rabutin, marquise de Montataire, avait eu de grands - procès avec madame de Longueval. - - - - -265.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, jour de la Toussaint 1688, à neuf heures du soir. - -_Philisbourg est pris_, ma chère enfant, _votre fils se porte bien_. Je -n'ai qu'à tourner cette phrase de tous côtés, car je ne veux point -changer de discours. Vous apprendrez donc par ce billet que _votre -enfant se porte bien, et que Philisbourg est pris_. Un courrier vient -d'arriver chez M. de Villacerf, qui dit que celui de Monseigneur est -arrivé à Fontainebleau pendant que le père Gaillard prêchait; on l'a -interrompu, et on a remercié Dieu dans le moment d'un si heureux succès -et d'une si belle conquête. On ne sait point de détail, sinon qu'il n'y -a point eu d'assaut, et que M. du Plessis disait vrai, quand il assurait -que le gouverneur faisait faire des chariots pour porter son équipage. -Respirez donc, ma chère enfant, remerciez Dieu premièrement: il n'est -point question d'un autre siége; jouissez du plaisir que votre fils ait -vu celui de Philisbourg; c'est une date admirable, c'est la première -campagne de M. le Dauphin: ne seriez-vous pas au désespoir qu'il fût -seul de son âge qui n'eût point été à cette occasion, et que tous les -autres fissent les entendus? Ah! mon Dieu, ne parlons point de cela, -tout est à souhait. C'est vous, mon cher comte, qu'il en faut remercier: -je me réjouis de la joie que vous devez avoir; j'en fais mon compliment -à notre coadjuteur, voilà une grande peine dont vous êtes tous soulagés. -Dormez donc, ma très-belle; mais dormez sur notre parole: si vous êtes -avide de désespoirs, comme nous le disions autrefois, cherchez-en -d'autres, car Dieu vous a conservé votre chère enfant: nous en sommes -transportés, et je vous embrasse dans cette joie avec une tendresse dont -je crois que vous ne doutez pas. - - - - -266.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, ce 3 novembre 1688. - -J'ai été si occupée, mon cher cousin, à prendre Philisbourg, qu'en -vérité je n'ai pas eu un moment pour vous écrire. Je m'étais fait une -suspension de toutes choses, à tel point que j'étais comme ces gens dont -l'application les empêche de reprendre leur haleine. Voilà donc qui est -fait, Dieu merci; je soupire comme M. de la Souche, je respire à mon -aise. Et savez-vous pourquoi j'étais si attentive? c'est que ce petit -marmot de Grignan y était. Songez ce que c'est qu'un enfant de dix-sept -ans qui sort de dessous l'aile de sa mère, qui est encore dans les -craintes qu'il ne soit enrhumé. Il faut que tout d'un coup elle le -quitte pour l'envoyer à Philisbourg, et qu'avec une cruauté inouïe par -elle-même, elle parte avec son mari pour aller en Provence, et qu'elle -s'éloigne ainsi des nouvelles, dont on ne saurait être trop proche; et -qu'enfin quinze jours durant elle tourne le dos, et ne fasse pas un pas -qui ne l'éloigne de son fils, et de tout ce qui peut lui en dire des -nouvelles. Je m'effraye moi-même en vous écrivant ceci, et je suis -assurée qu'aimant cette comtesse comme vous l'aimez (car vous savez bien -que vous l'aimez), vous serez touché de son état. Il est vrai que Dieu -la console de ses peines, par le bonheur de savoir présentement son fils -en bonne santé. Elle sera six jours plus longtemps en peine que nous; et -voilà les peines de l'éloignement. Voilà donc cette bonne place prise. -MONSEIGNEUR y a fait des merveilles de fermeté, de capacité, de -libéralité, de générosité et d'humanité, jetant l'argent avec choix, -disant du bien, rendant de bons offices, demandant des récompenses, et -écrivant des lettres au roi qui faisaient l'admiration de la cour. Voilà -une assez belle campagne: voilà tout le Palatinat et quasi tout le Rhin -à nous: voilà de bons quartiers d'hiver: voilà de quoi attendre en repos -les résolutions de l'empereur et du prince d'Orange. On croit celui-ci -embarqué: mais le vent est si bon catholique, que jusqu'ici il n'a pu se -mettre à la voile. On dit que M. de Schomberg est avec lui. C'est un -grand malheur pour ce maréchal et pour nous. Les affaires de Rome vont -toujours mal. - - - - -267.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 17 novembre 1688. - -C'est donc aujourd'hui, ma chère enfant, que notre marquis a dix-sept -ans. Il faut ajouter, à tout ce qui compose le commencement de sa vie, -une fort bonne petite contusion, qui lui fait, je vous assure, bien de -l'honneur, par la manière toute froide et toute reposée dont il l'a -reçue. M. le chevalier vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au -roi: il est accablé de compliments à Versailles, et moi ici. Madame de -Lavardin me pria d'aller hier la trouver chez madame de la Fayette: elle -voulait s'en réjouir avec moi; madame de la Fayette m'avait priée de la -même chose; elle me dit d'abord gaiement: «Hé bien! qu'est-ce que madame -de Grignan trouvera à épiloguer là-dessus? Dites-lui qu'elle doit être -ravie; que ce serait une chose à acheter, si elle était à prix; et qu'en -un mot elle est trop heureuse.» Je promis de vous mander tout cela, et -je vous le mande avec plaisir. Recevez donc aussi toutes les amitiés -sincères de madame de Lavardin, et tous les compliments de madame de -Coulanges, de la duchesse du Lude, des _divines_[669], de la duchesse de -Villeroi et du père Morel[670], que je vis ensuite, parce que j'allai -chez le pauvre Saint-Aubin. Ma chère enfant, les saints désirs de la -mort le pressent tellement, qu'il en a précipité tous les sacrements. Le -curé de Saint-Jacques ne voulut pas hier lui donner l'extrême-onction, -et ce fut une douleur pour lui; car il ne souhaite que l'éternité, il ne -respire plus que d'être uni à Dieu: sa paix, sa résignation, sa douceur, -son détachement, sont au delà de tout ce qu'on voit: aussi ne sont-ce -pas des sentiments humains. Le secours qu'il trouve dans le père Morel -et dans son curé, qui sont ses directeurs, ses amis, ses gardes et ses -médecins, n'est pas une chose ordinaire, c'est un avant-goût de la -félicité. Duchêne est son médecin: c'est un homme admirable; point de -tourments, point de remèdes: _Monsieur, tâchez de vous humecter, et -prenez patience_. Une chambre sans bruit, sans aucune mauvaise odeur; -point de fièvre, qu'intérieure et imperceptible; une tête libre, un -grand silence, à cause de la fluxion qui est sur la poitrine, de bons et -solides discours, point de bagatelles: cela est divin, c'est ce qu'on -n'a jamais vu. Ce pauvre malade se trouve indigne de mourir à la même -place[671] où est morte madame de Longueville. Je contai tout cela à -Tréville[672], qui était chez madame de la Fayette; il me répondit: -_Voilà comme l'on meurt en ce quartier-là_. Duchêne ne croit point que -cela finisse sitôt. Mon Dieu, ma fille, que vous seriez touchée de ce -saint spectacle! Je ne dis pas d'affliction, je dis de consolation et -d'envie. Saint-Aubin m'a marqué beaucoup d'amitié, et à vous, sur ce -petit marquis: mais tout cela n'est qu'un moment, et l'on revient -toujours à Jésus-Christ et à sa miséricorde, car il n'est question de -nulle autre chose; encore ne faut-il pas vous accabler de ce triste -récit. Je veux vous remercier, et bien sérieusement, d'avoir pris le -plus long pour éviter ces petits ruisseaux qui étaient devenus rivières; -faites toujours ainsi, ma fille, et ne vous fiez point à l'incertitude -d'une entreprise où il n'y a plus de remède, dès qu'on a fait le premier -pas dans l'eau. Songez à M. de la Vergne[673], et à moi, si vous voulez; -mais enfin, promettez-moi de prendre toujours le plus long et le plus -sûr: il n'y a nulle comparaison entre s'ennuyer et se noyer. N'était-ce -pas Pauline qui était avec vous dans cette litière? hé bien! son petit -nez vous déplaisait-il? Vous me coupez bien court quelquefois sur des -détails que j'aimerais à savoir: vous croyez que je vous en écrirai -moins; point du tout, ma très-chère, je ne me règle point sur vous. -Votre frère est à la noce de mademoiselle de la Coste à Saint-Brieuc: M. -de Chaulnes y était; sans ce gouverneur, le marié s'en serait enfui. Il -me semble que j'ai bien des excuses à vous faire du siége de Manheim: on -m'assurait si fort que ce ne serait rien, que j'espérais de vous le -faire passer insensiblement: mais, ma fille, c'en est fait; et si vous -aviez souhaité, vous n'auriez pas pu désirer autre chose. Tâchez donc de -dormir tout de bon, je vous réponds du reste. La fable du Lièvre[674] -est tellement faite pour votre état, qu'il semble que ce soit vous qui -la fassiez: - - Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers, etc. - -Vous y pourriez ajouter encore: - - Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. - Eh! la peur se corrige-t-elle? - -Mais vous ne pourriez pas dire: - - Je crois même qu'en bonne foi - Les hommes ont peur comme moi; - -car je trouve que les hommes n'ont point de peur. C'est une heureuse -vieillesse que celle de M. l'archevêque: je suis bien honorée de son -souvenir. J'attaquerai un de ces jours le coadjuteur; je lui parlerai du -bon ménage que nous faisions à Paris; je suis ravie qu'il vous aime, et -plus pour lui que pour vous; car ce ne serait pas bon signe pour son -esprit et pour sa raison, que de vous être contraire. J'aime Pauline: -vous me la représentez avec une jolie jeunesse et un bon naturel: je la -vois courir partout, et apprendre à tout le monde la prise de -Philisbourg; je la vois et je l'embrasse: aimez, aimez votre fille, -c'est la plus raisonnable et la plus jolie chose du monde; mais aimez -toujours aussi votre chère maman, qui est plus à vous qu'à elle-même. - -M. de Bailli vient de sortir: il vous fait cent mille bredouillements, -mais de si bon coeur que vous devez lui en être obligée. Mon cher comte, -encore faut-il vous dire un mot de ce petit garçon; c'est votre ouvrage -que cette campagne: vous avez grand sujet d'être content: tout contribue -à vous persuader que vous avez fort bien fait. Je sens votre joie et la -mienne: ce n'est point pour vous flatter, mais tout le monde dit du bien -de votre fils: on vante son application, son sang-froid, sa hardiesse, -et quasi sa témérité. - - - [669] Madame de Frontenac et mademoiselle d'Outrelaise. - - [670] Célèbre directeur de l'Oratoire. - - [671] Dans une grande maison contiguë aux Carmélites du faubourg - Saint-Jacques, où mademoiselle de Longueville fit une mort - très-chrétienne, après une pénitence de vingt-sept ans. - - [672] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait - _Tréville_), ancien cornette de la première compagnie des - mousquetaires, gouverneur de Foix, fut attaché, ainsi que madame de la - Fayette et le duc de la Rochefoucauld, à madame Henriette, duchesse - d'Orléans. Témoin de la mort de cette princesse, il en conçut une si - profonde douleur, qu'il renonça au monde, pour ne plus s'occuper que - de son salut. - - [673] M. l'abbé de la Vergne-Tressan fut entraîné dans sa litière - comme il passait le Gardon, petite rivière profonde, et fut noyé par - l'imprudence et par l'obstination de son muletier le 5 avril 1684. - - [674] Fable de la Fontaine, _le Lièvre et les Grenouilles_, livre II, - fable 14. - - - - -268.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 22 novembre 1688. - -Je ne vous dis rien de ma santé, elle est parfaite; nous avons fait des -visites tout le jour, M. le chevalier et moi, chez madame Ollier, madame -Cornuel, madame de Frontenac, madame de Maisons, M. du Bois, qui a un -petit bobo à la jambe; et je disais chez les _Divines_ que si -j'approchais autant de la jeunesse que je m'en éloigne, j'attribuerais à -cette agréable route la cessation de mille petites incommodités que -j'avais autrefois, et dont je ne me sens plus du tout: tenez-vous-en là, -mon enfant; et puisque vous m'aimez, ne soyez point ingrate envers Dieu, -qui vous conserve votre pauvre maman d'une manière qui semble n'être -faite que pour moi. Je ne songe plus à cette médecine, elle m'a fait du -bien, puisqu'elle ne m'a point fait de mal. Je mangerai du riz, par -reconnaissance du plaisir qu'il me fait de conserver vos belles joues, -et votre santé qui m'est si précieuse. Ah! qu'il faut qu'après tant de -maux passés, vous soyez d'un admirable tempérament! peines d'esprit, -peines de corps, inquiétudes cruelles, troubles dans le sang, transes, -émotions, enfin tout y entre, sans compter les fondrières que vous -rencontrez sans doute entre votre chemin au delà de ce que vous pensiez: -vous résistez à tout cela, ma chère fille; je vous admire, et crois -qu'il y a du prodige au courage que Dieu vous a donné. Cependant vous -avez un petit garçon qui n'est plus _ce maillot_, comme vous écrivait -l'autre jour madame de Coulanges, c'est un joli garçon, qui a de la -valeur, qui est distingué entre ceux de son âge. M. de Beauvilliers en -mande des merveilles au chevalier; et sur ce qu'il dit il n'y a rien à -rabattre; ce petit homme n'est que trop plein de bonne volonté: nous -sommes surpris comment ce silence et cette timidité ont fait place à -d'autres qualités. Un si heureux commencement mérite qu'on le soutienne: -mais je pense que ce n'est pas à vous que ce discours doit s'adresser, -et qu'on ne peut rien ajouter à vos sentiments sur ce sujet. - -On ne parle ici que de la rupture entière de la table de M. de la -Rochefoucauld; c'est un grand événement à Versailles. Il a dit au roi -qu'il en était ruiné, et qu'il ne voulait point tomber dans des -injustices; et non-seulement sa table est disparue, mais une certaine -chambre où les courtisans s'assemblaient, parce qu'il ne veut pas les -faire souvenir, ni lui non plus, de cet aimable corbillard qui s'en -allait tous les jours faire si bonne chère. Il a retranché quarante-deux -de ses domestiques. Voilà une grande nouvelle et un bel exemple. - -Vous avez vu que je n'ai pas été longtemps à Brevannes; je vous ai dit -la triste scène qui m'en a fait revenir. Le temps est affreux et -pluvieux; jamais il n'y eut une si vilaine automne. Vraiment nous ne -craignons point les cousins, nous craignons de nous noyer. Votre soleil -est bien différent de celui-ci. J'aime Pauline, je la trouve jolie, je -crois qu'elle vous plaît fort; il me paraît qu'elle vous adore. Ah! -quelle aimable maman elle est obligée d'aimer! Je dis d'elle comme vous -disiez de la princesse de Conti: C'est une jolie chose que d'être -obligée à ce devoir. Faites-lui apprendre l'italien; vous avez à Aix M. -le prieur, qui sera ravi d'être son maître. Je vois que la harangue de -M. le comte a été fort bien tournée. Nous soupâmes samedi, M. le -chevalier et moi, chez M. de Lamoignon, qui nous dit celle qu'il fait -aujourd'hui aux avocats et aux procureurs: elle est fort belle. Faites -bien mes amitiés à vos Grignans, et un compliment, si vous voulez, à M. -d'Aix. Que vous êtes heureuse de n'être point sur tout cela comme -autrefois! vous avez vu en ce pays le prix qu'il y faut donner. Si vous -n'êtes pas mal avec M. d'Aix, sa conversation est vive et agréable; et -comme il est content, j'espère que vous serez en paix. - -Voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler, c'est -que Franckendal s'est rendu le 18 de ce mois: il n'a fallu que lui -montrer du canon, il n'y a eu personne de tué ni de blessé. MONSEIGNEUR -est parti, et sera à Versailles d'aujourd'hui en huit jours, 29 du mois, -et votre enfant aussi. Vous avez de ses lettres: oh! soyez donc tout à -fait contente pour cette fois, et remerciez Dieu de tant d'agréments -dans ce commencement. Adieu, ma très-chère et très-aimable: je veux vous -dire que je fis deviner l'autre jour à la mère prieure[675] (_des -Carmélites_) votre occupation présente après celle du procès; vous -croyez bien qu'elle se rendit: C'est, lui dis-je, ma mère, puisqu'il ne -faut rien vous cacher, qu'elle fait une compagnie de chevau-légers. Je -ne sais quel ton elle trouva à cette confiance, mais elle fit un éclat -de rire si naturel et si spirituel, que toute notre tristesse en fut -embarrassée: je n'oubliai point de conter votre parfaite estime pour le -saint couvent. Cette mère sait bien mener la parole. - - - [675] N..... Gigault de Bellefonds, tante du maréchal de Bellefonds. - - - - -269.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Paris, mardi au soir, 30 novembre 1688. - -Je vous écris ce soir, ma fille, parce que je m'en vais demain, à neuf -heures, au service de notre pauvre Saint-Aubin; c'est un devoir que nos -saintes carmélites lui rendent par pure amitié: je les verrai ensuite, -et vous serez célébrée comme vous l'êtes souvent; de là j'irai dîner -chez madame de la Fayette. - -Vous me représentez fort bien votre fille aînée[676]; je la vois, je -vous prie de l'embrasser pour moi; je suis ravie qu'elle soit contente. -Parlons de votre fils: ah! vous n'avez qu'à l'aimer tant que vous -voudrez, il le mérite, tout le monde en dit du bien, et le loue d'une -manière qui vous ferait périr; nous l'attendons cette semaine. J'ai -senti toute la force de la phrase dont il s'est servi pour cette estime -qu'il faut bien qui vienne, ou qu'elle dise pourquoi; j'en eus les -larmes aux yeux dans le moment; mais elle est déjà venue, et ne dira -point pourquoi elle ne viendrait pas. La réputation de cet enfant est -toute commencée, et ne fera plus qu'augmenter. Le chevalier en est bien -content, je vous en assure. Je fus d'abord émue de la contusion, en -pensant à ce qui pouvait arriver; mais quand je vis que le chevalier en -était ravi, quand j'appris qu'il en avait reçu les compliments de toute -la cour et de madame de Maintenon, qui lui répondit, avec un air et un -ton admirables, sur ce qu'il disait que ce n'était rien: _Monsieur, cela -vaut mieux que rien_; quand je me trouvai moi-même accablée de -compliments de joie, je vous avoue que tout cela m'entraîne, et je m'en -réjouis avec eux tous, et avec M. de Grignan, qui a si bien fixé et -placé la première campagne de ce petit garçon. Vous ne pouviez me parler -plus à propos de nos dîners et de nos soupers: je viens de souper chez -le lieutenant civil avec madame de Vauvineux, l'abbé de la Fayette, -l'abbé Bigorre et Corbinelli. J'ai soupé deux fois chez madame de -Coulanges toute seule. Les _Divines_ sont éclopées: la duchesse du Lude -a été à Verneuil, elle est maintenant à Versailles. MONSEIGNEUR y arriva -dimanche; le roi le reçut au bois de Boulogne; madame la Dauphine, -MONSIEUR, MADAME, madame de Bourbon, madame la princesse de Conti, -madame de Guise, dans le carrosse. MONSEIGNEUR descendit, le roi voulut -descendre aussi; MONSEIGNEUR lui embrassa les genoux; le roi lui dit: Ce -n'est pas ainsi que je veux vous embrasser; vous méritez que ce soit -autrement. Et sur cela bras dessus et bras dessous, avec tendresse de -part et d'autre; et puis MONSEIGNEUR embrassa toute la carrossée et prit -la huitième place. M. le chevalier pourra vous en dire davantage. Je -crois que vous savez présentement avec quelle facilité le roi vous a -accordé ce que vous demandiez pour Avignon: ainsi, ma très-chère, il -faut remettre à une autre fois la partie que vous aviez faite de vous -pendre. - -J'ai gardé ma maison: j'ai eu d'abord M. de Pomponne, qui vous aime et -vous admire, car vos louanges sont inséparables du souvenir qu'on a de -vous. Ensuite madame la présidente Croiset, M. le président Rossignol; -et nous voilà à recommencer vos louanges et votre procès. J'ai vu -Saint-Hérem, qui vous fait mille compliments sur la contusion, et vous -remercie des vôtres sur la culbute de son fils; il se trouvera fort bien -de la marmite renversée de M. de la Rochefoucauld[677]; cette abondance -le faisait mourir. Adieu, ma très-chère et très-aimable, je m'en vais me -coucher pour vous plaire, comme vous évitez d'être noyée pour me faire -plaisir. Il n'y a rien dont je puisse vous être plus obligée que de la -conservation de votre santé. Je vous mandais hier, ce me semble, que vos -chaleurs et vos cousins me faisaient bien voir que nous n'avions pas le -même soleil: il gelait la semaine passée à pierre fendre; il a neigé sur -cela, de sorte qu'hier on ne se soutenait pas; il pleut présentement à -verse, et nous ne savons pas s'il y a un soleil au monde. - - - [676] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse au couvent de la Visitation - d'Aix. - - [677] Il avait réformé sa table. - - - - -270.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 5 décembre 1688. - -Vous apprendrez aujourd'hui, ma fille, que le roi nomma hier -soixante-quatorze chevaliers du Saint-Esprit, dont je vous envoie la -liste. Comme il a fait l'honneur à M. de Grignan de le mettre du nombre, -et que vous allez recevoir cent mille compliments, gens de meilleur -esprit que moi vous conseillent de ne rien dire ni écrire qui puisse -blesser aucun de vos camarades. On vous conseille aussi d'écrire à M. de -Louvois, et de lui dire que l'honneur qu'il vous a fait de demander de -vos nouvelles à votre courrier vous met en droit de le remercier; et -qu'aimant à croire, au sujet de la grâce que le roi vient de faire à M. -de Grignan, qu'il y a contribué au moins de son approbation, vous lui en -faites encore un remercîment. Vous tournerez cela mieux que je ne -pourrais faire: cette lettre sera sans préjudice de celles que doit -écrire M. de Grignan. Voici les circonstances de ce qui s'est passé. Le -roi dit à M. le Grand[678]: Accommodez-vous pour le rang avec le comte -de Soissons[679]. Vous remarquerez que le fils de M. le Grand est de -promotion, et que c'est une chose contre les règles ordinaires. Vous -saurez aussi que le roi dit aux ducs qu'il avait lu leur écrit, et qu'il -avait trouvé que la maison de Lorraine les avait précédés en plusieurs -occasions: ainsi voilà qui est décidé. M. le Grand parla donc à M. le -comte de Soissons: ils proposèrent de tirer au sort: Pourvu, dit le -comte, que, si vous gagnez, je passe entre vous et votre fils[680]. M. -le Grand ne l'a pas voulu; en sorte que M. le comte de Soissons n'est -point chevalier. Le roi demanda à M. de la Trémouille quel âge il avait; -il dit qu'il avait trente-trois ans: le roi lui a fait grâce de deux -ans. On assure que cette grâce, qui offense un peu la principauté[681], -n'a pas été sentie comme elle le devait. Cependant il est le premier des -ducs, suivant le rang de son duché. Le roi a parlé à M. de Soubise, et -lui a dit qu'il lui offrait l'ordre; mais que, n'étant point duc, il -irait après les ducs: M. de Soubise l'a remercié de cet honneur, et a -demandé seulement qu'il fût fait mention sur les registres de l'ordre, -et de l'offre, et du refus, pour des raisons de famille; cela est -accordé. Le roi dit tout haut: «On sera surpris de M. d'Hocquincourt, et -lui le premier, car il ne m'en a jamais parlé: mais je ne dois point -oublier que quand son père quitta mon service, son fils se jeta dans -Péronne, et défendit la ville contre son père.» Il y a bien de la bonté -dans un tel souvenir. Après que les soixante-treize eurent été remplis, -le roi se souvint du chevalier de Sourdis, qu'il avait oublié: il -redemanda la liste, il rassembla le chapitre, et dit qu'il allait faire -une chose contre l'ordre, parce qu'il y aurait cent et un chevaliers; -mais qu'il croyait qu'on trouverait comme lui qu'il n'y avait pas moyen -d'oublier M. de Sourdis, et qu'il méritait bien ce passe-droit: voilà un -oubli bien obligeant. Ils furent donc tous nommés à Versailles; la -cérémonie se fera le premier jour de l'an; le temps est court: plusieurs -sont dispensés de venir, vous serez peut-être du nombre. Le chevalier -s'en va à Versailles pour remercier Sa Majesté. - -L'abbé Têtu vous fait toutes sortes de compliments. Madame de Coulanges -veut écrire à M. de Grignan: elle était hier trop jolie avec le père -Gaillard; elle ne voulait que M. de Grignan; c'était son _cordon bleu_; -c'est comme lui qu'elle les veut: tout lui était indifférent, pourvu que -le roi, disait-elle, vous eût rendu cette justice. Le chevalier en riait -de bon coeur, entendant, à travers cette approbation, l'improbation de -quelques autres. - - - [678] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer de France. - - [679] Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons. - - [680] Henri de Lorraine, comte de Brienne. - - [681] Les princes peuvent être chevaliers de l'ordre à vingt-cinq ans. - - - - -271.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 8 décembre 1688. - -Ce petit fripon, après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier -mardi, arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir, -que je n'étais pas revenue de la ville. Son oncle le reçut, et fut ravi -de le voir; et moi, quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli, -qui m'embrassa cinq ou six fois de très-bonne grâce; il me voulait -baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une -contestation: je pris enfin possession de sa tête; je le baisai à ma -fantaisie: je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne vous -déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire -mettre chausses bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il -adore votre portrait, il voudrait bien voir sa chère maman: mais la -qualité de guerrier est si sévère, qu'on n'oserait rien proposer. Je -voudrais que vous lui eussiez entendu conter négligemment sa contusion, -et la vérité du peu de cas qu'il en fit, et du peu d'émotion qu'il en -eut, lorsque dans la tranchée tout en était en peine. Au reste, ma chère -enfant, s'il avait retenu vos leçons, et qu'il se fût tenu droit, il -était mort: mais, suivant sa bonne coutume, étant assis sur la -banquette, il était penché sur le comte de Guiche, avec qui il causait. -Vous n'eussiez jamais cru, ma fille, qu'il eût été si bon d'être un peu -de travers. Nous causons avec lui sans cesse, nous sommes ravis de le -voir, et nous soupirons que vous n'ayez point le même plaisir. M. et -madame de Coulanges vinrent le voir le lendemain matin: il leur a rendu -leur visite; il a été chez M. de Lamoignon: il cause, il répond; enfin, -c'est un autre garçon. Je lui ai un peu conté comment il faut parler des -cordons bleus: comme il n'est question d'autre chose, il est bon de -savoir ce qu'on doit dire, pour ne pas aller donner à travers des -décisions naturelles qui sont sur le bord de la langue: il a fort bien -entendu tout cela. Je lui ai dit que M. de Lamoignon, accoutumé au -caquet du petit Broglio[682], ne s'accommoderait pas d'un silencieux; -il a fort bien causé: il est, en vérité, fort joli. Nous mangeons -ensemble, ne vous mettez point en peine; le chevalier prend le marquis, -et moi M. du Plessis, et cela nous fait un jeu. Versailles nous -séparera, et je garderai M. du Plessis. J'approuve fort le bon augure -d'avoir été préservé par son épée. Au reste, ma très-chère, si vous -aviez été ici, nous aurions fort bien pu aller à Livry: j'en suis, en -vérité, la maîtresse, comme autrefois. Je vous remercie d'y avoir pensé. -Je me pâme de rire de votre sotte bête de femme, qui ne peut pas -_jouer_, que le roi d'Angleterre n'ait gagné une bataille: elle devrait -être armée jusque-là comme une amazone, au lieu de porter le violet et -le blanc, comme j'en ai vu. Pauline n'est donc pas parfaite? tant mieux, -vous vous divertirez à la repétrir: menez-la doucement: l'envie de vous -plaire fera plus que toutes les gronderies. Toutes mes amies ne cessent -de vous aimer, de vous estimer, de vous louer; cela redouble l'amitié -que j'ai pour elles. J'ai mes poches pleines de compliments pour vous. -L'abbé de Guénégaud s'est mis ce matin à vous bégayer un compliment à un -tel excès, que je lui ai dit: Monsieur l'abbé, finissez donc, si vous -voulez qu'il soit achevé avant la cérémonie[683]. Enfin, ma chère -enfant, il n'est question que de vous et de vos Grignans. J'ai trouvé, -comme vous, le mois de novembre assez long, assez plein de grands -événements; mais je vous avoue que le mois d'octobre m'a paru bien plus -long et plus ennuyeux; je ne pouvais du tout m'accoutumer à ne point -vous trouver à tout moment: ce temps a été bien douloureux; votre enfant -a fait de la diversion dans le mois passé. Enfin je ne vous dirai plus, -Il reviendra; vous ne le voulez pas: vous voulez qu'on vous dise, Le -voilà. Oh! tenez donc, le voilà lui-même en personne. - - - _Le marquis de Grignan._ - - _Si ce n'est lui-même, c'est donc son frère, ou bien quelqu'un des - siens._ Me voilà donc arrivé, madame; et songez que j'ai été voir de - mon chef M. de Lamoignon, madame de Coulanges et madame de Bagnols. - N'est-ce pas l'action d'un homme qui revient de trois siéges? J'ai - causé avec M. de Lamoignon auprès de son feu; j'ai pris du café avec - madame de Bagnols; j'ai été coucher chez un baigneur: autre action de - grand homme. Vous ne sauriez croire la joie que j'ai d'avoir une si - belle compagnie, je vous en ai l'obligation: je l'irai voir quand elle - passera à Châlons. Voilà donc déjà une bonne compagnie, un bon - lieutenant, un bon maréchal des logis: pour le capitaine, il est - encore jeune, mais j'en réponds. Adieu, madame; permettez-moi de vous - baiser les deux mains bien respectueusement. - - - [682] Le fils aîné de Victor-Maurice, comte de Broglio, maréchal de - France, tué au siége de Charleroi en 1693. C'était le neveu de M. de - Lamoignon. - - [683] C'est-à-dire, avant le premier de l'an 1689. - - - - -272.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 10 décembre 1688. - -Je ne réponds à rien aujourd'hui; car vos lettres ne viennent que fort -tard, et c'est le lundi que je réponds à deux. Le marquis est un peu -cru, mais ce n'est pas assez pour se récrier: sa taille ne sera point -comme celle de son père, il n'y faut pas penser; du reste, il est fort -joli, répondant bien à tout ce qu'on lui demande, et comme un homme de -bon sens, et comme ayant regardé et voulu s'instruire dans sa campagne: -il y a dans tous ses discours une modestie et une vérité qui nous -charment. M. du Plessis est fort digne de l'estime que vous avez pour -lui. Nous mangeons tous ensemble fort joliment, nous réjouissant des -entreprises injustes que nous faisons quelquefois les uns sur les -autres: soyez en repos sur cela, n'y pensez plus, et laissez-moi la -honte de trouver qu'_un roitelet sur moi soit un pesant fardeau_[684]. -J'en suis affligée, mais il faut céder à la grande justice de payer ses -dettes; et vous comprenez cela mieux que personne; vous êtes même assez -bonne pour croire que je ne suis pas naturellement avare, et que je n'ai -pas dessein de rien amasser. Quand vous êtes ici, ma chère bonne, vous -parlez si bien à votre fils, que je n'ai qu'à vous admirer; mais, en -votre absence, je me mêle de lui apprendre les manéges des conversations -ordinaires qu'il est important de savoir; il y a des choses qu'il ne -faut pas ignorer. Il serait ridicule de paraître étonné de certaines -nouvelles sur quoi l'on raisonne; je suis assez instruite de ces -bagatelles. Je lui prêche fort aussi l'attention à ce que les autres -disent, et la présence d'esprit pour l'entendre vite, et y répondre: -cela est tout à fait capital dans le monde. Je lui parle des prodiges de -présence d'esprit que Dangeau nous contait l'autre jour; il les admire, -et je pèse sur l'agrément et sur l'utilité même de cette sorte de -vivacité. Enfin, je ne suis point désapprouvée par M. le chevalier. Nous -parlons ensemble de la lecture, et du malheur extrême d'être livré à -l'ennui et à l'oisiveté; nous disons que c'est la paresse d'esprit qui -ôte le goût des bons livres, et même des romans: comme ce chapitre nous -tient au coeur, il recommence souvent. Le petit d'Auvergne[685] est -amoureux de la lecture; il n'avait pas un moment de reposa l'armée, -qu'il n'eût un livre à la main; et Dieu sait si M. du Plessis et nous -faisons valoir cette passion si noble et si belle! Nous voulons être -persuadés que le marquis en sera susceptible; nous n'oublions rien, du -moins, pour lui inspirer un goût si convenable. M. le chevalier est plus -utile à ce petit garçon qu'on ne peut se l'imaginer; il lui dit toujours -les meilleures choses du monde sur les grosses cordes de l'honneur et de -la réputation, et prend un soin de ses affaires, dont vous ne sauriez -trop le remercier. Il entre dans tout, il se mêle de tout, et veut que -le marquis ménage lui-même son argent; qu'il écrive, qu'il suppute, -qu'il ne dépense rien d'inutile: c'est ainsi qu'il tâche de lui donner -son esprit de règle et d'économie, et de lui ôter un air de _grand -seigneur_, de _qu'importe_, d'_ignorance_ et d'_indifférence_, qui -conduit fort droit à toutes sortes d'injustices, et enfin à l'hôpital. -Voyez s'il y a une obligation pareille à celle d'élever votre fils dans -ces principes. Pour moi, j'en suis charmée, et trouve bien plus de -noblesse à cette éducation qu'aux autres. M. le chevalier a un peu de -goutte: il ira demain, s'il peut, à Versailles; il vous rendra compte de -vos affaires. Vous savez présentement que vous êtes chevaliers de -l'ordre: c'est une fort belle et agréable chose au milieu de votre -province, dans le service actuel; et cela siéra fort bien à la belle -taille de M. de Grignan; au moins n'y aura-t-il personne qui lui dispute -en Provence, car il ne sera pas envié de monsieur son oncle[686]; cela -ne sort point de la famille. - -La Fayette vient de sortir d'ici; il a causé une heure d'un des amis de -mon petit marquis: il en a conté de si grands ridicules, que le -chevalier se croit obligé d'en parler à son père, qui est son ami. Il a -fort remercié la Fayette de cet avis, parce qu'en effet il n'y a rien de -si important que d'être en bonne compagnie; et que souvent, sans être -ridicule, on est ridiculisé par ceux avec qui on se trouve: soyez en -repos là-dessus; le chevalier y donnera bon ordre. Je serai bien fâchée -s'il ne peut pas, dimanche, présenter son neveu; cette goutte est un -étrange rabat-joie. Au reste, ma fille, pensiez-vous que Pauline dût -être parfaite? Elle n'est pas douce dans sa chambre: il y a bien des -gens fort aimés, fort estimés, qui ont eu ce défaut; je crois qu'il vous -sera aisé de l'en corriger; mais gardez-vous surtout de vous accoutumer -à la gronder et à l'humilier. Toutes mes amies me chargent très-souvent -de mille amitiés, de mille compliments pour vous. Madame de Lavardin -vint hier ici me dire qu'elle vous estimait trop pour vous faire _un -compliment_; mais qu'elle vous embrassait de tout son coeur, et ce grand -comte de Grignan; voilà ses paroles. Vous avez grande raison de l'aimer. - -Voici un fait. Madame de Brinon[687], l'âme de Saint-Cyr, l'amie intime -de madame de Maintenon, n'est plus à Saint-Cyr; elle en sortit il y a -quatre jours: madame de Hanovre, qui l'aime, la ramena à l'hôtel de -Guise, où elle est encore. Elle ne paraît point mal avec madame de -Maintenon; car elle envoie tous les jours savoir de ses nouvelles; cela -augmente la curiosité de savoir quel est donc le sujet de sa disgrâce. -Tout le monde en parle tout bas, sans que personne en sache davantage; -si cela vient à s'éclaircir, je vous le manderai. - - - [684] _Voyez_ la fable du _Chêne et du roseau_. - - [685] François-Égon de la Tour, dit le _prince d'Auvergne_. - - [686] M. l'archevêque d'Arles. - - [687] Supérieure de Saint-Cyr, femme de beaucoup de talent, mais - ambitieuse. - - - - -273.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 24 décembre 1688. - -Le marquis a été seul à Versailles, il s'y est fort bien comporté; il a -dîné chez M. du Maine, chez M. de Montausier, soupé chez madame -d'Armagnac, fait sa cour à tous les levers et à tous les couchers. -MONSEIGNEUR lui a fait donner le bougeoir; enfin, le voilà jeté dans le -monde, et il y fait fort bien. Il est à la mode, et jamais il n'y eut de -si heureux commencements, ni une si bonne réputation; car je ne finirais -point, si je voulais vous nommer tous ceux qui en disent du bien. Je ne -me console point que vous n'ayez pas le plaisir de le voir et de -l'embrasser, comme je fais tous les jours. - -Mais ne semble-t-il pas, à me voir causer tranquillement avec vous, que -je n'aie rien à vous mander? Écoutez, écoutez, voici une petite nouvelle -qui ne vaut pas la peine d'en parler. La reine d'Angleterre et le prince -de Galles, sa nourrice et une remueuse uniquement, seront ici au premier -jour. Le roi leur a envoyé ses carrosses sur le chemin de Calais, où -cette reine arriva mardi dernier, 21 de ce mois, conduite par M. de -Lauzun. Voici le détail que M. Courtin, revenant de Versailles, nous -conta hier chez madame de la Fayette. Vous avez su comme M. de Lauzun se -résolut, il y a cinq ou six semaines, d'aller en Angleterre; il ne -pouvait faire un meilleur usage de son loisir: il n'a point abandonné -le roi d'Angleterre, pendant que tout le monde le trahissait et -l'abandonnait. Enfin, dimanche dernier, 19 de ce mois, le roi, qui avait -pris sa résolution, se coucha avec la reine, chassa tous ceux qui le -servent encore; et une heure après se releva, pour ordonner à un valet -de chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait à la porte de -l'antichambre; c'était M. de Lauzun. Le roi lui dit: «Monsieur, je vous -confie la reine et mon fils; il faut tout hasarder, et tâcher de les -conduire en France.» M. de Lauzun le remercia, comme vous pouvez penser; -mais il voulut mener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nommé -Saint-Victor, que l'on connaît, qui a beaucoup de courage et de mérite. -Ce fut Saint-Victor qui prit dans son manteau le petit prince, qu'on -disait être à Portsmouth, et qui était caché dans le palais. M. de -Lauzun donna la main à la reine: vous pouvez jeter un regard sur l'adieu -qu'elle fit au roi; et, suivie de ces deux femmes que je vous ai -nommées, ils allèrent dans la rue prendre un carrosse de louage. Ils se -mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivière, où ils eurent -un si gros temps, qu'ils ne savaient où se mettre. Enfin, à l'embouchure -de la Tamise, ils entrèrent dans un yacht, M. de Lauzun auprès du -patron, en cas que ce fût un traître, pour le jeter dans la mer. Mais -comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en -passe fort souvent, il ne songeait qu'à passer tout simplement au milieu -de cinquante bâtiments hollandais, qui ne regardaient seulement pas -cette petite barque; et, ainsi protégée du ciel, et à couvert de sa -mauvaise mine, elle aborda heureusement à Calais, où M. de Charost reçut -la reine avec tout le respect que vous pouvez penser. Le courrier arriva -hier à midi au roi, qui conta toutes ces particularités; et en même -temps on donne ordre aux carrosses du roi d'aller au-devant de cette -reine, pour l'amener à Vincennes, que l'on fait meubler. On dit que Sa -Majesté ira au-devant d'elle. Voilà le premier tome du roman, dont vous -aurez incessamment la suite. On vient de nous assurer que, pour achever -la beauté de l'aventure, M. de Lauzun, après avoir mis la reine et le -prince en sûreté entre les mains de M. de Charost, a voulu retourner en -Angleterre avec Saint-Victor, pour courir la triste et cruelle fortune -de ce roi: j'admire l'étoile de M. de Lauzun, qui veut encore rendre son -nom éclatant, quand il semble qu'il soit tout à fait enterré. Il avait -porté vingt mille pistoles au roi d'Angleterre. En vérité, ma chère -fille, voilà une jolie action, et d'une grande hardiesse; et ce qui -l'achève, c'est d'être retourné dans un pays où, selon toutes les -apparences, il doit périr, soit avec le roi, soit par la rage qu'ils -auront du coup qu'il leur vient de faire. Je vous laisse rêver sur ce -roman, et vous embrasse, ma chère enfant, avec une sorte d'amitié qui -n'est pas ordinaire. - - - - -274.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 29 décembre 1688. - -Voici donc ce mercredi si terrible, où vous me priez de négliger un peu -ma chère fille; mais ignorez-vous que ce qui me console de mes fatigues, -c'est de lui écrire et de causer un peu avec elle? Je me souviens assez -de Provence et d'Aix, et je sais assez le sujet que vous avez de vous -plaindre de l'élection (_des consuls_) qui fut faite le jour de -Saint-André, pour approuver extrêmement que vous l'ayez fait casser par -le parlement. J'ai vu le père Gaillard[688], qui en est fort aise; il -parlera à M. de Croissi, et fera renvoyer toute l'affaire à M. de -Grignan. On ne saurait se venger plus honnêtement, et d'une manière qui -doive mieux guérir et corriger de la fantaisie de vous déplaire. J'en -fais mon compliment à M. Gaillard; je suis vraiment flattée de la pensée -d'avoir ma place dans une si bonne tête; je ne saurais oublier ses -regards si pleins de feu et d'esprit. Ne causez-vous pas quelquefois -avec lui? - -Je comprends, ma chère enfant, cet ouvrage de deux mois, que vous avez à -faire cet hiver à Aix; il paraît grand et difficile, à le regarder tout -d'une vue: mais quand vous serez en train d'aller et de travailler, -étant tous les jours si accablée de devoirs et d'écritures, vous -trouverez que, malgré l'ennui et la fatigue, les jours ne laissent pas -de s'écouler fort vite. J'en ai passé de bien douloureux, sans compter -les mauvaises nuits; et cependant rien n'empêchait le temps de courir: -ce qui est de vrai, c'est qu'au bout de trois mois, on croit qu'il y a -trois ans qu'on est séparé. Si vous voulez m'en croire, vous demeurerez -fort bien à Aix jusqu'à Pâques; le carême y est plus doux qu'à Grignan. -La bise de Grignan, qui vous fait avaler la poudre de tous les bâtiments -de vos prélats, _me_ fait mal _à votre poitrine_[689], et me paraît un -petit camp de Maintenon[690]. Vous ferez de ces pensées tout ce que -vous voudrez; pour moi, je ne souhaite au monde que de pouvoir -travailler avec ma chère bonne, et achever ma vie en l'aimant, et en -recevant les tendres et _pieuses_ marques de son amitié; car vous me -paraissez _le pieux Énée_ en femme. - -J'ai vu Sanzei; je l'ai embrassé pour vous; il s'est mis à genoux, il -m'a baisé les pieds; je vous mande ses folies, comme celles de don -Quichotte: il n'est plus mousquetaire, il est lieutenent de dragons: il -a parlé au roi, qui lui a dit que, s'il servait avec application, on -aurait soin de lui. Voilà où il lui serait bien nécessaire d'être un peu -_monsieur du pied de la lettre_. Vous ne sauriez croire comme cette -qualité, qui nous faisait rire, est utile à votre enfant, et combien -elle contribue à composer sa bonne réputation; c'est un air, c'est une -mode d'en dire du bien. Madame de Verneuil, qui est revenue, commença -hier par là, et vous fit ensuite mille amitiés et mille compliments. Je -crois que mademoiselle de Coislin[691] sera enfin madame d'Enrichemont. - -Madame de Coulanges, que j'ai vue ce matin chez la Bagnols, m'a dit -qu'elle avait reçu votre réponse, et qu'elle me la montrerait ce soir -chez l'abbé Têtu. Vous voilà donc quitte de cette réponse; mais vous me -faites grand'pitié de répondre ainsi seule à cent personnes qui vous -ont écrit: cette mode est cruelle en France. Mais que vous dirai-je -d'Angleterre, où les modes et les manières sont encore plus fâcheuses? -M. de Lamoignon a mandé à M. le chevalier que le roi d'Angleterre était -arrivé à Boulogne; un autre dit à Brest; un autre dit qu'il est arrêté -en Angleterre; un autre, qu'il est péri dans les horribles tempêtes -qu'il y a eu sur la mer: voilà de quoi choisir. Il est sept heures; M. -le chevalier ne fermera son paquet qu'au bel air de onze heures; s'il -sait quelque chose de plus assuré, il vous le mandera. Ce qui est -très-certain, c'est que la reine ne veut point sortir de Boulogne, -qu'elle n'ait des nouvelles de son mari; elle pleure, et prie Dieu sans -cesse. Le roi était hier fort en peine de Sa Majesté Britannique. Voilà -une grande scène: nous sommes attentifs à la volonté des dieux, - - ........ Et nous voulons apprendre - Ce qu'ils ont ordonné du beau-père et du gendre[692]. - -Je reprends ma lettre, je viens de la chambre de M. le chevalier. Jamais -il ne s'est vu un jour comme celui-ci: on dit quatre choses différentes -du roi d'Angleterre, et toutes quatre par de bons auteurs. Il est à -Calais; il est à Boulogne; il est arrêté en Angleterre; il est péri dans -son vaisseau; un cinquième dit à Brest; et tout cela tellement brouillé, -qu'on ne sait que dire. M. Courtin d'une façon, M. de Reims d'une autre, -M. de Lamoignon d'une autre. Les laquais vont et viennent à tout moment. -Je dis donc adieu à ma chère fille, sans pouvoir lui rien dire de -positif, sinon que je l'aime comme le mérite son coeur, et comme le veut -mon inclination, qui me fait courir dans ce chemin à bride abattue. - - - [688] Célèbre jésuite qui prenait part à cette affaire par rapport à - M. de Gaillard son frère, homme de mérite et de beaucoup d'esprit. - - [689] La mère ne pouvait exprimer plus laconiquement, ni avec plus - d'énergie, le mal qu'elle souffrait quand elle craignait pour la - poitrine de sa fille. - - [690] Louvois, qui avait eu la surintendance des bâtiments, imagina, - pour plaire à son maître, qu'on pourrait faire venir la rivière d'Eure - jusqu'à Versailles, dont les fontaines ne s'alimentaient que des eaux - fétides d'un étang. Il fallait détourner cette rivière dans un espace - de onze lieues. Il fallait surtout joindre deux montagnes vis-à-vis - Maintenon. On employa trente mille hommes de l'armée à ces travaux. - Les maladies détruisirent en grande partie ce camp. Le projet fut - depuis abandonné, et n'a jamais été repris. - - [691] Madeleine-Armande du Cambout de Coislin, mariée le 10 avril - suivant à Maximilien de Béthune, duc de Sully, prince d'Enrichemont. - - [692] _La Mort de Pompée_, tragédie de Corneille. - - - - -275.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 3 janvier 1689. - -Votre cher enfant est arrivé ce matin; nous avons été ravis de le voir, -et M. du Plessis: nous étions à table; ils ont dîné miraculeusement sur -notre dîner, qui était déjà un peu endommagé. Mais que n'avez-vous pu -entendre tout ce que le marquis nous a dit de la beauté de sa compagnie! -Il s'informa d'abord si la compagnie était arrivée, et ensuite si elle -était belle: Vraiment, monsieur, lui dit-on, elle est toute des plus -belles; _c'est une vieille compagnie_ qui vaut bien mieux que _les -nouvelles_. Vous pouvez penser ce que c'est qu'une telle louange à -quelqu'un qu'on ne savait pas qui en fût le capitaine. Notre enfant fut -transporté le lendemain de voir cette belle compagnie à cheval, ces -hommes faits exprès, choisis par vous qui êtes la bonne connaisseuse, -ces chevaux jetés dans le même moule. Ce fut pour lui une véritable -joie, à laquelle M. de Châlons[693] et madame de Noailles (_sa mère_) -prirent part: il a été reçu de ces saintes personnes comme le fils de M. -de Grignan. Mais quelle folie de vous parler de tout cela! c'est -l'affaire du marquis. - -Je voulais vous demander des nouvelles de madame d'Oppède, et justement -vous m'en dites: il me paraît que c'est une bonne compagnie que vous -avez de plus, et peut-être l'unique. Pour M. d'Aix, je vous avoue que je -ne croirais pas les Provençaux sur son sujet. Je me souviens fort bien -qu'ils se font valoir et ne subsistent que sur les dits et redits, et -les avis qu'ils donnent toujours pour animer et trouver de l'emploi. Il -n'en faut pas tout à fait croire aussi M. d'Aix: cependant le moyen de -penser qu'un homme _toute sa vie courtisan_, et qui renie chrême et -baptême, qui ne se soucie point des intrigues des consuls, voulût se -déshonorer devant Dieu et devant les hommes par de faux serments? Mais -c'est à vous d'en juger sur les lieux. - -La cérémonie de vos _frères_ fut donc faite le jour de l'an à -Versailles. Coulanges en est revenu, qui vous rend mille grâces de votre -jolie réponse: j'ai admiré toutes les pensées qui vous viennent, et -comme cela est tourné et juste sur ce qu'on vous a écrit. Il m'a conté -que l'on commença dès le vendredi, comme je vous l'ai dit: ces premiers -étaient profès avec de beaux habits et leurs colliers: deux maréchaux de -France étaient demeurés pour le samedi. Le maréchal de Bellefonds était -totalement ridicule, parce que, par modestie et par mine indifférente, -il avait négligé de mettre des rubans au bas de ses chausses de page, de -sorte que c'était une véritable nudité. Toute la troupe était -magnifique, M. de la Trousse des mieux; il y eut un embarras dans sa -perruque, qui lui fit passer ce qui était à côté assez longtemps -derrière, de sorte que sa joue était fort découverte; il tirait toujours -ce qui l'embarrassait qui ne voulait pas venir; cela fit un petit -chagrin. Mais, sur la même ligne, M. de Montchevreuil et M. de Villars -s'accrochèrent l'un à l'autre d'une telle furie; les épées, les rubans, -les dentelles, les clinquants, tout se trouva tellement mêlé, brouillé, -embarrassé, toutes les petites parties crochues[694] étaient si -parfaitement entrelacées, que nulle main d'homme ne put les séparer; -plus on y tâchait, plus on les brouillait, comme les anneaux des armes -de Roger. Enfin, toute la cérémonie, toutes les révérences, tout le -manége demeurant arrêté, il fallut les arracher de force, et le plus -fort l'emporta. Mais ce qui déconcerta entièrement la gravité de la -cérémonie, ce fut la négligence du bon M. d'Hocquincourt, qui était -tellement habillé comme les Provençaux et les Bretons, que ses chausses -de page étant moins commodes que celles qu'il avait d'ordinaire, sa -chemise ne voulait jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fît; -car, sachant son état, il tâchait incessamment d'y donner ordre, et ce -fut toujours inutilement; de sorte que madame la Dauphine ne put tenir -plus longtemps les éclats de rire; ce fut une grande pitié; la majesté -du roi en pensa être ébranlée, et jamais il ne s'était vu, dans les -registres de l'ordre, l'exemple d'une telle aventure. Il est certain, ma -chère bonne, que si j'avais eu mon gendre dans cette cérémonie, j'y -aurais été avec ma chère fille. Il y avait bien des places de reste, -tout le monde ayant cru qu'on s'y étoufferait, et c'était comme à ce -carrousel. Le lendemain, toute la cour brillait de cordons bleus; toutes -les belles tailles, et les jeunes gens par-dessus les justaucorps, les -autres dessous. Vous aurez à choisir, tout au moins en qualité de belle -taille. On m'a dit qu'on manderait aux absents de prendre le cordon que -le roi leur envoie avec la croix: c'est à M. le chevalier à vous le -mander. Voilà le chapitre des cordons bleus épuisé. - -Le roi d'Angleterre a été pris, dit-on, en faisant le chasseur et -voulant se sauver. Il est à Whitehall[695]. Il a son capitaine des -gardes, ses gardes, des milords à son lever; mais tout cela est fort -bien gardé. Le prince d'Orange à Saint-James[696], qui est de l'autre -côté du jardin. On tiendra le parlement: Dieu conduise cette barque! La -reine d'Angleterre sera ici mercredi; elle vient à Saint-Germain, pour -être plus près du roi et de ses bontés. - -L'abbé Têtu est toujours très-digne de pitié; fort souvent l'opium ne -lui fait rien; et quand il dort un peu, c'est d'accablement, parce qu'on -a doublé la dose. Je fais vos compliments partout où vous le souhaitez; -les veuves vous sont acquises, et sur la terre et dans le troisième -ciel. Je fus le jour de l'an chez madame Croiset; j'y trouvai Rubentel, -qui me dit des biens solides de votre enfant, et de sa réputation -naissante, et de sa bonne volonté, et de sa hardiesse à Philisbourg. On -assure que M. de Lauzun a été trois quarts d'heure avec le roi: si cela -continue, vous jugez bien qu'il voudra le ravoir. - - - [693] Louis-Antoine de Noailles, évêque de Châlons-sur-Marne, puis - archevêque de Paris et cardinal. - - [694] Allusion aux atomes crochus qui, suivant Épicure, forment les - parties élémentaires de la matière et de l'universalité des êtres. - - [695] Palais des rois d'Angleterre dans le faubourg de Westminster, à - Londres. - - [696] Autre palais des rois d'Angleterre, voisin de Whitehall. - - - - -276.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, mercredi 5 janvier 1689. - -Je menai hier mon marquis avec moi; nous commençâmes par chez M. de la -Trousse, qui voulut bien avoir la complaisance de se rhabiller, et en -novice et en profès, comme le jour de la cérémonie: ces deux sortes -d'habits sont fort avantageux aux gens bien faits. Une pensée frivole, -et sans regarder les conséquences, me fit regretter que la belle taille -de M. de Grignan n'eût point brillé dans cette fête. Cet habit de page -est fort joli: je ne m'étonne point que madame de Clèves aimât M. de -Nemours avec ses belles jambes».[697] Pour le manteau, c'est une -représentation de la majesté royale: il en a coûté huit cents pistoles à -la Trousse, car il a acheté le manteau. Après avoir vu cette belle -mascarade, je menai votre fils chez toutes les dames de ce quartier: -madame de Vaubecourt, madame Ollier le reçurent fort bien: il ira -bientôt de son chef. - -La vie de saint Louis m'a jetée dans la lecture de Mézerai; j'ai voulu -voir les derniers rois de la seconde race; et je veux joindre Philippe -de Valois et le roi Jean: c'est un endroit admirable de l'histoire, et -dont l'abbé de Choisi a fait un livre qui se laisse fort bien lire. Nous -tâchons de cogner dans la tête de votre fils l'envie de connaître un peu -ce qui s'est passé avant lui; cela viendra; mais en attendant, il y a -bien des sujets de réflexion à considérer ce qui se passe présentement. -Vous allez voir, parla nouvelle d'aujourd'hui, comme le roi d'Angleterre -s'est sauvé de Londres, apparemment par la bonne volonté du prince -d'Orange. Les politiques raisonnent, et demandent s'il est plus -avantageux à ce roi d'être en France: l'un dit oui, car il est en -sûreté, et il ne courra pas le risque de rendre sa femme et son fils, ou -d'avoir la tête coupée; l'autre dit non, car il laisse le prince -d'Orange protecteur et adoré, dès qu'il y arrive naturellement et sans -crime. Ce qui est vrai, c'est que la guerre nous sera bientôt déclarée, -et que peut-être même nous la déclarerons les premiers. Si nous pouvions -faire la paix en Italie et en Allemagne, nous vaquerions à cette guerre -anglaise et hollandaise avec plus d'attention: il faut l'espérer, car ce -serait trop d'avoir des ennemis de tous côtés. Voyez un peu où me porte -le libertinage de ma plume! mais vous jugez bien que les conversations -sont pleines de ces grands événements. - -Je vous conjure, ma chère fille, quand vous écrirez à M. de Chaulnes, de -lui dire que vous prenez part aux obligations que mon fils lui a; que -vous l'en remerciez; que votre éloignement extrême ne vous rend pas -insensible pour votre frère: ce sujet de reconnaissance est un peu -nouveau; c'est de le dispenser de commander le premier régiment de -milice qu'il fait lever en Bretagne. Mon fils ne peut envisager de -rentrer dans le service par ce côté-là; il en a horreur, et ne demande -que d'être oublié dans son pays. M. le chevalier approuve ce sentiment, -et moi aussi, je vous l'avoue: n'êtes-vous pas de cet avis, ma chère -enfant? Je fais grand cas de vos sentiments, qui sont toujours les bons, -principalement sur le sujet de votre frère. N'entrez point dans ce -détail; mais dites en gros que qui fait plaisir au frère en fait à la -soeur. M. de Momont est allé en Bretagne avec des troupes, mais si -soumis à M. de Chaulnes, que c'est une merveille. Ces commencements sont -doux, il faut voir la suite. - -Je trouvai hier Choiseul avec son cordon; il est fort bien; ce serait -jouer de malheur de n'en pas rencontrer présentement cinq ou six tous -les jours. Vous ai-je dit que le roi a ôté la communion de la cérémonie? -Il y a longtemps que je le souhaitais; je mets quasi la beauté de cette -action avec celle d'empêcher les duels. Voyez en effet ce que c'eût été -de mêler cette sainte action avec les rires immodérés qu'excita la -chemise de M. d'Hocquincourt! Plusieurs pourtant firent leurs dévotions, -mais sans ostentation, et sans y être forcés. Nous allons vaquer -présentement à la réception de leurs Majestés anglaises, qui seront à -Saint-Germain. Madame la Dauphine aura un fauteuil devant cette reine, -quoiqu'elle ne soit pas reine, parce qu'elle en tient la place. Ma -fille, je vous souhaite à tout, je vous regrette partout, je vois tous -vos engagements, toutes vos raisons; mais je ne puis m'accoutumer à ne -point vous trouver où vous seriez si nécessaire: je m'attendris souvent -sur cette pensée. Mais il est temps de finir cette lettre tout en l'air, -et qui ne signifie rien; ne vous amusez point à y répondre; -conservez-vous, ayez soin de votre poitrine. - - - [697] Allusion au roman de madame de la Fayette. - - - - -277.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - A Paris, le jour des Rois 1689. - -Je commence par vous souhaiter une heureuse année, mon cher cousin: -c'est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie -chrétienne; car c'est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends -pas qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l'on ne -regarde Dieu et sa volonté, où par nécessité il se faut soumettre. Avec -cet appui, dont on ne saurait se passer, on trouve de la force et du -courage pour soutenir les plus grands malheurs. Je vous souhaite donc, -mon cousin, la continuation de cette grâce; car c'en est une, ne vous y -trompez pas; ce n'est point dans nous que nous trouvons ces ressources. -Je ne veux donc plus repasser sur tout ce que vous deviez être et que -vous n'êtes pas: mon amitié et pour vous et pour moi n'en a que trop -souffert, il n'y faut plus penser. Dieu l'a voulu ainsi, et je souscris -à tout ce que vous me dites sur ce sujet. La cour est toute pleine de -cordons bleus; on ne fait point de visite qu'on n'en trouve quatre ou -cinq à chacune. Cet ornement ne saurait venir plus à propos pour faire -honneur au roi et à la reine d'Angleterre, qui arrivent aujourd'hui à -Saint-Germain. Ce n'est point à Vincennes, comme on disait. Ce sera -justement aujourd'hui la véritable fête des rois, bien agréable pour -celui qui protége et qui sert de refuge, et bien triste pour celui qui a -besoin d'un asile. Voilà de grands objets et de grands sujets de -méditation et de conversation. Les politiques ont beaucoup à dire. On ne -doute pas que le prince d'Orange n'ait bien voulu laisser échapper le -roi, pour se trouver sans crime maître d'Angleterre; et le roi de son -côté a eu raison de quitter la partie plutôt que de hasarder sa vie avec -un parlement qui a fait mourir le feu roi son père, quoiqu'il fût de -leur religion. Voilà de si grands événements, qu'il n'est pas aisé d'en -comprendre le dénoûment, surtout quand on a jeté les yeux sur l'état et -sur les dispositions de toute l'Europe. Cette même Providence, qui règle -tout, démêlera tout; nous sommes ici des spectateurs très-aveugles et -très-ignorants. Adieu, je vous embrasse, ma chère nièce; je la plains -d'être obligée de se faire saigner pour son mal d'yeux. Tenez, mon cher -Corbinelli, prenez la plume. - - - _Monsieur de Corbinelli._ - - Je commence, monsieur, comme madame de Sévigné, à vous souhaiter une - bonne année, c'est-à-dire le repos de l'esprit et la santé du corps: - - --Mens sana in corpore sano, - - dit Juvénal, qui comprend tout le repos de la vie. J'ai été fâché de - ne vous point voir dans la liste des chevaliers de l'ordre, comme - d'une disposition dans le monde que Dieu aurait mise sans ma - participation et sans mon consentement, c'est-à-dire que j'aurais - changée si j'avais pu. Cette manière de philosophie sauve de ma colère - imprudente toutes les causes secondes, et fait que je me résigne en un - moment sur tout ce qui arrive à mes amis ou à moi. Je dis la même - chose de la fuite du roi d'Angleterre, avec toute sa famille. - J'interroge le Seigneur, et je lui demande s'il abandonne la religion - catholique, en souffrant les prospérités du prince d'Orange, le - protecteur des prétendus réformés, et puis je baisse les yeux. Adieu, - monsieur; adieu, madame de Coligny, à qui je désire un fonds de - philosophie chrétienne, capable de lui donner une parfaite indolence - pour toutes les choses du monde: état capable de nous faire rois, et - plus rois que ceux qui en portent la qualité. - - - - -278.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 10 janvier 1689. - -Nous pensons souvent les mêmes choses, ma chère belle; je crois même -vous avoir mandé des Rochers ce que vous m'écrivez dans votre dernière -lettre sur le temps. Je consens maintenant qu'il avance; les jours n'ont -plus rien pour moi de si cher, ni de si précieux; je les sentais ainsi -quand vous étiez à l'hôtel de Carnavalet; je vous l'ai souvent dit, je -ne rentrais jamais sans une joie sensible, je ménageais les heures, j'en -étais avare: mais dans l'absence ce n'est plus cela, on ne s'en soucie -point, on les pousse même quelquefois; on espère, on avance dans un -temps auquel on aspire; c'est un ouvrage de tapisserie que l'on veut -achever; on est libérale des jours, on les jette à qui en veut. Mais, ma -chère enfant, je vous avoue que quand je pense tout d'un coup où me -conduit cette dissipation et cette magnificence d'heures et de jours, je -tremble, je n'en trouve plus d'assurés, et la raison me présente ce -qu'infailliblement je trouverai dans mon chemin. Ma fille, je veux finir -ces réflexions avec vous, et tâcher de les rendre bien solides pour moi. - -L'abbé Têtu est dans une insomnie qui fait tout craindre. Les médecins -ne voudraient pas répondre de son esprit; il sent son état, et c'est une -douleur: il ne subsiste que par l'opium; il tâche de se divertir, de se -dissiper; il cherche des spectacles. Nous voulons l'envoyer à -Saint-Germain pour y voir établir le roi, la reine d'Angleterre et le -prince de Galles: peut-on voir un événement plus grand, et plus digne de -faire de grandes diversions? Pour la fuite du roi, il paraît que le -prince (_d'Orange_) l'a bien voulue. Le roi fut envoyé à Excester, où -il avait dessein d'aller: il était fort bien gardé par le devant de sa -maison, tandis que toutes les portes de derrière étaient libres et -ouvertes. Le prince n'a point songé à faire périr son beau-père; il est -dans Londres à la place du roi, sans en prendre le nom, ne voulant que -rétablir une religion qu'il croit bonne, et maintenir les lois du pays, -sans qu'il en coûte une goutte de sang: voilà l'envers tout juste de ce -que nous pensons de lui; ce sont des points de vue bien différents. -Cependant le roi fait pour ces Majestés anglaises des choses toutes -divines; car n'est-ce point être l'image du Tout-Puissant, que de -soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il l'est? La belle âme du -roi se plaît à jouer ce grand rôle. Il fut au-devant de la reine avec -toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut le -carrosse du prince de Galles, il descendit, et l'embrassa tendrement; -puis il courut au-devant de la reine, qui était descendue; il la salua, -lui parla quelque temps, la mit à sa droite dans son carrosse, lui -présenta MONSEIGNEUR et MONSIEUR qui furent aussi dans le carrosse, et -la mena à Saint-Germain, où elle se trouva toute servie comme la reine, -de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette -très-riche, avec six mille louis d'or. Le lendemain le roi d'Angleterre -devait arriver, le roi l'attendait à Saint-Germain, où il arriva tard, -parce qu'il venait de Versailles; enfin, le roi alla au bout de la salle -des gardes, au-devant de lui: le roi d'Angleterre se baissa fort, comme -s'il eût voulu embrasser ses genoux[698]; le roi l'en empêcha, et -l'embrassa à trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se -parlèrent bas un quart d'heure; le roi lui présenta MONSEIGNEUR, -MONSIEUR, les princes du sang, et le cardinal de Bonzi: il le conduisit -à l'appartement de la reine, qui eut peine à retenir ses larmes. Après -une conversation de quelques instants, Sa Majesté les mena chez le -prince de Galles, où ils furent encore quelque temps à causer, et les y -laissa, ne voulant point être reconduit, et disant au roi: «Voici votre -maison; quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les -ferai quand vous viendrez à Versailles.» Le lendemain, qui était hier, -madame la Dauphine y alla, et toute la cour. Je ne sais comme on aura -réglé les chaises des princesses, car elles en eurent à la reine -d'Espagne; et la reine mère d'Angleterre était traitée comme fille de -France: je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix mille louis d'or -au roi d'Angleterre: ce dernier paraît vieilli et fatigué, la reine -maigre, et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs; un beau teint -un peu pâle; la bouche grande, de belles dents, une belle taille, et -bien de l'esprit; tout cela compose une personne qui plaît fort. Voilà -de quoi subsister longtemps dans les conversations publiques. - -Le pauvre chevalier ne peut encore écrire, ni aller à Versailles, dont -nous sommes bien fâchés, car il y a mille affaires; mais il n'est point -malade; il soupa samedi avec madame de Coulanges, madame de Vauvineux, -M. de Duras et votre fils chez le lieutenant civil, où l'on but la santé -de la première et de la seconde, c'est-à-dire madame de la Fayette et -vous; car vous avez cédé à la date de l'amitié. Hier, madame de -Coulanges donna un très-joli souper aux goutteux; c'était l'abbé de -Marsillac, le chevalier de Grignan, M. de Lamoignon; la néphrétique -tient lieu de goutte; sa femme et _les Divines_ toujours pleines de -fluxions, moi en considération du rhumatisme que j'eus il y a douze ans, -Coulanges qui mérite la goutte. On causa fort: le petit homme chanta, et -fit un vrai plaisir à l'abbé de Marsillac, qui admirait et tâtonnait ses -paroles avec des tons et des manières qui faisaient souvenir de celles -de son père (_le duc de la Rochefoucauld_), au point d'en être touché. - -M. de Lauzun n'est point retourné en Angleterre: il est logé à -Versailles: il est fort content: il a écrit à MADEMOISELLE; mais, dans -la colère où elle est contre lui, je doute qu'il réussisse à l'apaiser. -J'ai fait encore un chef-d'oeuvre, j'ai été voir madame de Ricouart, -revenue depuis peu, très-contente d'être veuve. Vous n'avez qu'à me -donner vos reconnaissances à achever, comme vos romans; vous en -souvient-il? Je remercie l'aimable Pauline de sa lettre; je suis fort -assurée que sa personne me plairait: elle n'a donc pu trouver d'autre -alliance avec moi que _madame_? cela est bien sérieux. Adieu, ma chère -enfant; conservez votre santé, c'est-à-dire votre beauté, que j'aime -tant. - - - [698] Voy. les _Mémoires de Dangeau_, t. I, p. 264. - - - - -279.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 14 janvier 1689. - -Me voici, ma chère fille, après le dîner, dans la chambre du chevalier: -il est dans sa chaise, avec mille petites douleurs qui courent par toute -sa personne. Il a fort bien dormi, mais cet état de résidence et de ne -pouvoir sortir lui donne beaucoup de chagrins et de vapeurs; j'en suis -touchée, et j'en connais le malheur et les conséquences plus que -personne. Il fait un froid extrême; notre thermomètre est au dernier -degré, notre rivière est prise; il neige, et gèle et regèle en même -temps; on ne se soutient pas dans les rues; je garde notre maison et la -chambre du chevalier: si vous n'étiez point quinze jours à me répondre, -je vous prierais de me mander si je ne l'incommode point d'y être tout -le jour; mais comme le temps me presse, je le demande à lui-même, et il -me semble qu'il le veut bien. Voilà un froid qui contribue encore à ses -incommodités: ce n'est pas un de ces froids qu'il souhaite; il est -mauvais quand il est excessif. - -J'ai fait souvenir M. de Lamoignon de la sollicitation que vous lui avez -faite pour M. B....; cet homme sentira de loin comme de près votre -reconnaissance. J'aime cette manière de n'avoir point de reconnaissances -passagères: je connais des gens qui non-seulement n'en ont point du -tout, mais qui mettent l'aversion et la rudesse à la place. - -M. Gobelin est toujours à Saint-Cyr. Madame de Brinon est à Maubuisson, -où elle s'ennuiera bientôt: cette personne ne saurait durer en place; -elle a fait plusieurs conditions, changé de plusieurs couvents; son -grand esprit ne la met point à couvert de ce défaut. Madame de Maintenon -est fort occupée de la comédie qu'elle fait jouer par ses petites filles -(_de Saint-Cyr_); ce sera une fort belle chose, à ce que l'on dit. Elle -a été voir la reine d'Angleterre, qui, l'ayant fait attendre un moment, -lui dit qu'elle était fâchée d'avoir perdu ce temps de la voir et de -l'entretenir, et la reçut fort bien. On est content de cette reine; elle -a beaucoup d'esprit. Elle dit au roi, lui voyant caresser le prince de -Galles, qui est fort beau: «J'avais envié le bonheur de mon fils, qui ne -sent point ses malheurs; mais à présent je le plains de ne point sentir -les caresses et les bontés de Votre Majesté.» Tout ce qu'elle dit est -juste et de bon sens: son mari n'est pas de même; il a bien du courage, -mais un esprit commun, qui conte tout ce qui s'est passé en Angleterre -avec une insensibilité qui en donne pour lui. Il est bon homme, et prend -part à tous les plaisirs de Versailles. Madame la Dauphine n'ira point -voir cette reine; elle voudrait avoir la droite et un fauteuil, cela n'a -jamais été; elle sera toujours au lit; la reine la viendra voir. MADAME -aura un fauteuil à main gauche, et les princesses du sang n'iront -qu'avec elle, devant qui elles n'ont que des tabourets. Les duchesses y -seront, comme chez madame la Dauphine: voilà qui est réglé. Le roi a su -qu'un roi de France n'avait donné qu'un fauteuil à la gauche à un prince -de Galles; il veut que le roi d'Angleterre traite ainsi M. le Dauphin, -et passe devant lui. Il recevra MONSIEUR sans fauteuil et sans -cérémonie. La reine l'a salué, et n'a pas laissé de dire au roi notre -maître ce que je vous ai conté. Il n'est pas assuré que M. de Schomberg -ait encore la place du prince d'Orange en Hollande. On ne fait que -mentir cette année. La marquise (_d'Uxelles_) reprend tous les -ordinaires les nouvelles qu'elle a mandées: appelle-t-on cela savoir ce -qui se passe? Je hais ce qui est faux. - -L'étoile de M. de Lauzun repâlit; il n'a point de logement, il n'a point -ses anciennes entrées: on lui a ôté le romanesque et le merveilleux de -son aventure: elle est devenue quasi tout unie: voilà le monde et le -temps. - - - - -280.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 17 janvier 1689. - -Voilà donc ma lettre _nommée_; c'est une marque de son mérite singulier. -Je suis fort aise que ma relation vous ait divertie; je ne devine jamais -l'effet que mes lettres feront, celui-ci est heureux. - -Si vous prenez le chemin de vous éclaircir avec l'archevêque, au lieu de -laisser cuver les chagrins qu'on veut vous donner contre lui, vous -viderez bien des affaires en peu de temps, ou vous ferez taire _les -rediseurs_; l'un ou l'autre est fort bon, et vous vous en trouverez -très-bien; vous finirez, à la vérité, le plaisir et l'occupation des -Provençaux: mais vous retranchez de sottes _pétoffes_. M. de Barillon -est arrivé; il a trouvé _un paquet_ de famille, dont il ne connaissait -pas tous _les visages_. Il est fort engraissé. Il dit à M. de Harlai: -«Monsieur, ne me parlez point de ma graisse, je ne vous dirai rien de -votre maigreur.» Il est vif, et ressemble assez par l'esprit à celui que -vous connaissez. Je ferai tous vos compliments, quand ils seront -vraisemblables; je les ai faits à madame de Sully, qui vous en rend -mille de très-bonne grâce; et à la comtesse (_de Fiesque_), qui est trop -plaisante sur M. de Lauzun, qu'elle voulait mettre sur le pinacle, et -qui n'a encore ni logement à Versailles, ni les entrées qu'il avait. Il -est tout simplement revenu à la cour; son action n'a rien de si -extraordinaire; on en avait d'abord composé un fort joli roman. - -Cette cour d'Angleterre est toute établi à Saint-Germain; ils n'ont -voulu que cinquante mille francs par mois, et ont réglé leur cour sur ce -pied. La reine plaît fort; le roi cause agréablement avec elle, elle a -l'esprit juste et aisé. Le roi avait désiré que madame la Dauphine y -allât la première; elle a toujours si bien dit _qu'elle était malade_, -que cette reine vint la voir il y a trois jours, habillée en perfection; -une robe de velours noir, une belle jupe, bien coiffée, une taille comme -la princesse de Conti, beaucoup de majesté. Le roi alla la recevoir à -son carrosse; elle fut d'abord chez lui, où elle eut un fauteuil -au-dessus de celui du roi; elle y fut une demi-heure, puis il la mena -chez madame la Dauphine, qui fut trouvée debout; cela fit un peu de -surprise: la reine lui dit: «Madame, je vous croyais au lit.--Madame, -dit madame la Dauphine, j'ai voulu me lever, pour recevoir l'honneur que -Votre Majesté me fait.» Le roi les laissa, parce que madame la Dauphine -n'a point de fauteuil devant lui. Cette reine se mit à la bonne place, -dans un fauteuil, madame la Dauphine à sa droite, MADAME à sa gauche, -trois autres fauteuils pour les trois petits princes: on causa fort bien -plus d'une demi-heure; il y avait beaucoup de duchesses, la cour fort -grosse. Enfin, elle s'en alla; le roi se fit avertir, et la remit dans -son carrosse. Je ne sais jusqu'où le conduisit madame la Dauphine; je le -saurai. Le roi remonta, et loua fort la reine; il dit: «Voilà comme il -faut que soit une reine, et de corps et d'esprit, tenant sa cour avec -dignité.» Il admira son courage dans ses malheurs, et la passion qu'elle -avait pour le roi son mari; car il est vrai qu'elle l'aime, comme vous a -dit cette diablesse de madame de R........ Celles de nos dames qui -voulaient faire les princesses n'avaient point baisé la robe de la -reine, quelques duchesses en voulaient faire autant: le roi l'a trouvé -fort mauvais; on lui baise les pieds présentement. Madame de Chaulnes a -su tous ces détails, et n'a point encore rendu ce devoir. Elle a laissé -le marquis à Versailles, parce que le petit compère s'y divertit fort -bien: il a mandé à son oncle qu'il irait aujourd'hui au ballet, à -Trianon: M. le chevalier vous enverra sa lettre. Il est donc là sur sa -bonne foi, faisant toutes les commissions que son oncle lui donne, pour -l'accoutumer à être exact, aussi bien qu'à calculer: quel bien ne lui -fera point cette sorte d'éducation! J'ai reçu une réponse de M. de -Carcassonne; c'est une pièce rare, mais il faut s'en taire; j'y -répondrai bien, je vous en assure: il a pris sérieusement et de travers -tout mon badinage. Ah! ma fille, que je comprends parfaitement vos -larmes, quand vous vous représentez ce petit garçon à la tête de sa -compagnie, et tout ce qui peut arriver de bonheur et de malheur à cette -place! L'abbé Têtu est toujours dans ses vapeurs très-noires. J'ai dit à -madame de Coulanges toutes vos douceurs: elle veut toujours vous écrire -dans ma lettre; mais cela ne se trouve jamais. M. le chevalier ne veut -pas qu'on finisse en disant des amitiés; mais malgré lui je vous -embrasserai tendrement, et je vous dirai que je vous aime avec une -inclination naturelle, soutenue de toute l'amitié que vous avez pour -moi, et de tout ce que vous valez. Eh bien! quel mal trouve-t-il à finir -ainsi une lettre, et à dire ce que l'on sent et ce que l'on pense -toujours? - -Bonjour, monsieur le comte; vous êtes donc tous deux dans les mêmes -sentiments pour vos affaires et pour votre dépense? Plût à Dieu que vous -eussiez toujours été ainsi! Bonjour, Pauline, ma mignonne; je me moque -de vous, après avoir pensé six semaines à me donner un nom entre ma -_grand'mère_ et _madame_; enfin vous avez trouvé _madame_. - - - - -281.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 24 janvier 1689. - -Enfin votre Durance a laissé passer nos lettres: de la furie dont elle -court, il faut que la glace soit bien habile pour l'attraper et pour -l'arrêter. Nous avons eu de cruels temps et de cruels froids, et je n'en -ai seulement pas été enrhumée. J'ai gardé plusieurs fois la chambre de -M. le chevalier; et, pour parler comme madame de Coulanges, il n'y avait -que lui qui fût à plaindre de la rigueur de la saison; mais je vous -dirai plus naïvement qu'il me semble qu'il n'était point fâché que j'y -fusse. Voilà le dégel; je me porte si bien, que je n'ose me purger, -parce que je n'ai rien à désirer, et que cette précaution me paraît une -ingratitude envers Dieu. M. le chevalier n'a plus de douleurs; mais il -n'ose encore hasarder Versailles. Il faut que je vous dise un mot de -madame de Coulanges, qui me fit rire, et me parut plaisant. M. de -Barillon est ravi de retrouver toutes ses vieilles amies; il est souvent -chez madame de la Fayette et chez madame de Coulanges: il disait l'autre -jour à cette dernière: «Ah! madame, que votre maison me plaît! j'y -viendrai bien les soirs, quand je serai las de ma famille.» _Monsieur_, -lui dit-elle, _je vous attends demain_. Cela partit plus vite qu'un -trait, et nous en rîmes tous plus ou moins. - -Votre enfant fut hier au soir au bal chez M. de Chartres; il était fort -joli; il vous mandera ses prospérités. Il ne faut point, au reste, que -vous comptiez sur ses lectures; il nous avoua hier tout bonnement qu'il -en est incapable présentement; sa jeunesse lui fait du bruit, il -n'entend pas. Nous sommes affligés qu'au moins il n'en ait point -d'envie; nous voudrions que ce ne fût que le temps qui lui manquât, mais -c'est la volonté. Sa sincérité nous empêcha de le gronder; je ne sais ce -que nous ne lui dîmes point, le chevalier et moi, et Corbinelli qui s'en -échauffe: mais il ne faut point le fatiguer, ni le contraindre, cela -viendra, ma chère bonne; il est impossible qu'avec autant d'esprit et de -bon sens, aimant la guerre, il n'ait point d'envie de savoir ce qu'ont -fait les grands hommes du temps passé, _et César à la tête de ses -commentaires_[699]. Il faut avoir un peu de patience, et ne vous en -point chagriner: il serait trop parfait s'il aimait à lire. - -Vous m'étonnez de Pauline: ah! ma fille, gardez-la auprès de vous; ne -croyez pas qu'un couvent puisse redresser une éducation, ni sur le sujet -de la religion, que nos soeurs ne savent guère, ni sur les autres -choses. Vous ferez bien mieux à Grignan, quand vous aurez le temps de -vous y appliquer. Vous lui ferez lire de bons livres, l'_Abbadie_ même, -puisqu'elle a de l'esprit; vous causerez avec elle, M. de la Garde vous -aidera: je suis persuadée que cela vaudra mieux qu'un couvent. - -Pour la paix du pape, l'abbé Bigorre nous assure qu'elle n'est point du -tout prête; que le Saint-Père ne se relâche sur rien, et qu'on est -très-persuadé que M. de Lavardin et le cardinal d'Estrées reviendront -incessamment: profitez donc du temps que Dieu, qui tire le bien du mal, -vous envoie[700]. La vieille Sanguin est morte comme une héroïne, -promenant sa carcasse par la chambre, se mirant pour voir la mort au -naturel. Il faut un compliment à M. de Senlis et à M. de Livry, mais non -pas des lettres, car ils sont déjà consolés: il n'y a que vous, ma chère -enfant, qui ne vouliez pas encore parler de l'ordre établi depuis la -création du monde. Vous dépeignez mademoiselle d'Oraison de manière -qu'elle me paraît aimable; il faudrait la prendre, si son père était -raisonnable: mais quelle rage de n'aimer que soi, de se compter pour -tout; de n'avoir point la pensée si sage, si naturelle et si chrétienne, -d'établir ses enfants! Vous savez bien que j'ai peine à comprendre cette -injustice; c'est un bonheur que notre amour-propre se tourne précisément -où il doit être. J'ai fait une réponse à M. de Carcassonne[701], que M. -le chevalier a fort approuvées et qu'il appelle un chef-d'oeuvre. Je -l'ai pris à mon avantage; et comme je le tiens à cent cinquante lieues -de moi, je lui fais part de tout ce que je pense; je lui dis qu'il faut -approcher de ses affaires, qu'il faut les connaître, les calculer, les -supputer, les régler, prendre ses mesures, savoir ce qu'on peut et ce -qu'on ne peut pas; que c'est cela seul qui le fera riche; qu'avec cela -rien ne l'empêchera de suffire à tout, et aux devoirs et aux plaisirs, -et aux sentiments de son coeur pour un neveu dont il doit être la -ressource; qu'avec de l'ordre on va fort loin; qu'autrement on ne fait -rien, on manque à tout; et puis il me prend un enthousiasme de tendresse -pour M. de Grignan, pour son fils, pour votre maison, pour ce nom qu'il -doit soutenir: j'ajoute que je suis inséparablement attachée à tout -cela, et que ma douleur la plus sensible, c'est de ne pouvoir plus rien -faire pour vous; mais que je l'en charge, que je demande à Dieu de faire -passer tous mes sentiments dans son coeur, afin d'augmenter et de -redoubler tous ceux qu'il a déjà: enfin, ma fille, cette lettre est -mieux rangée, quoique écrite impétueusement. M. le chevalier en eut les -yeux rouges en la lisant; et pour moi, je me blessai tellement de ma -propre épée, que j'en pleurai de tout mon coeur. M. le chevalier -m'assura qu'il n'y avait qu'à l'envoyer, et c'est ce que j'ai fait. - -Vous me représentez fort plaisamment votre _Savantasse_; il me fait -souvenir du docteur de la comédie, qui veut toujours parler. Si vous -aviez du temps, il me semble que vous pourriez tirer quelque avantage de -cette bibliothèque; comme il y a de bonnes choses et en quantité, on est -libre de choisir ce qu'on veut: mais, hélas! mon enfant, vous n'avez pas -le temps de faire aucun usage de la beauté et de l'étendue de votre -esprit; vous ne vous servez que du bon et du solide, cela est fort bien; -mais c'est dommage que tout ne soit pas employé; je trouve que M. -Descartes y perd beaucoup. - -Le maréchal d'Estrées va à Brest; cela fait appréhender qu'il ne -commande les troupes réglées: je crois cependant qu'on donnera quelque -contenance au gouverneur, et qu'on ne voudra point lui donner le dégoût -tout entier. M. de Charost est revenu un moment, pour se justifier de -cent choses que M. de Lauzun a dites assez mal à propos, et de l'état de -sa place, et de la réception qu'il a faite à la reine; il fait voir le -contraire de tout ce qu'a dit Lauzun; cela ne fait point d'honneur à ce -dernier, dont il semble que la colère de MADEMOISELLE arrête l'étoile; -il n'a ni logement, ni entrées; il est simplement à Versailles. - - - [699] Trait d'ignorance échappé à quelque personnage du temps. - - [700] Cette circonstance faisait que M. de Grignan commandait pour le - roi dans le Comtat. - - [701] Celui qu'on appelait _le bel abbé_ avant qu'il ne fût évêque. - - - - -282.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 21 février 1689. - -Il est vrai, ma chère fille, que nous voilà bien cruellement séparées -l'une de l'autre, _aco fa trembla_[702]. Ce serait une belle chose, si -j'y avais ajouté le chemin d'ici aux Rochers ou à Rennes: mais ce ne -sera pas sitôt; madame de Chaulnes veut voir la fin de plusieurs -affaires, et je crains seulement qu'elle ne parte trop tard, dans le -dessein que j'ai de revenir l'hiver prochain, par plusieurs raisons, -dont la première est que je suis très-persuadée que M. de Grignan sera -obligé de revenir pour sa chevalerie; et que vous ne sauriez prendre un -meilleur temps pour vous éloigner de votre château culbuté et -inhabitable, et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de -l'ordre, qui ne le sera qu'en ce temps-là. Je fis la mienne l'autre jour -à Saint-Cyr, plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y -allâmes samedi, madame de Coulanges, madame de Bagnols, l'abbé Têtu et -moi. Nous trouvâmes nos places gardées: un officier dit à madame de -Coulanges que madame de Maintenon lui faisait garder un siége auprès -d'elle; vous voyez quel honneur. Pour vous, madame, me dit-il, vous -pouvez choisir; je me mis avec madame de Bagnols au second banc derrière -les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à -mon côté droit, et devant c'étaient mesdames d'Auvergne, de Coislin et -de Sully; nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une -attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien -placées, qui n'étaient peut-être pas sous les _fontanges_ de toutes les -dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est -une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais -imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des -personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien; les filles -qui font des rois et des personnages sont faites exprès: on est -attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si -aimable pièce: tout y est simple, tout y est innocent, tout y est -sublime et touchant: cette fidélité de l'histoire sainte donne du -respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des -Psaumes et de la _Sagesse_, et mis dans le sujet, sont d'une beauté -qu'on ne soutient pas sans larmes: la mesure de l'approbation qu'on -donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus -charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au -roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était -bien digne d'avoir vu _Esther_. Le roi vint vers nos places; et, après -avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit: «Madame, je suis assuré que -vous avez été contente.» Moi, sans m'étonner, je répondis: «Sire, je -suis charmée, ce que je sens est au-dessus des paroles.» Le roi me dit: -«Racine a bien de l'esprit.» Je lui dis: «Sire, il en a beaucoup; mais, -en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent -dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.--Ah! -pour cela, reprit-il, il est vrai.» Et puis Sa Majesté s'en alla, et me -laissa l'objet de l'envie: comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle -venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans -bruit et sans éclat. M. le Prince et madame la Princesse vinrent me dire -un mot: madame de Maintenon un éclair; elle s'en allait avec le roi: je -répondis à tout, car j'étais en fortune. - -Nous revînmes le soir aux flambeaux: je soupai chez madame de Coulanges, -à qui le roi avait parlé aussi avec un air d'être chez lui, qui lui -donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier, je lui -contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les -cachotter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes; il en fut -content, et voilà qui est fait; je suis assurée qu'il ne m'a point -trouvé, dans la suite, ni une sotte vanité, ni un transport de -bourgeoise: demandez-lui. M. de Meaux (_Bossuet_) me parla fort de vous, -M. le Prince aussi: je vous plaignis de n'être pas là; mais le moyen? on -ne peut pas être partout. Vous étiez à votre opéra de Marseille: comme -_Atys_ est non-seulement _trop heureux_[703], mais trop charmant, il est -impossible que vous vous y soyez ennuyée. Pauline doit avoir été -surprise du spectacle: elle n'est pas en droit d'en souhaiter un plus -parfait. J'ai une idée si agréable de Marseille, que je suis assurée que -vous n'avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation -contre celle d'Aix. - -Mais ce samedi même, après cette belle _Esther_, le roi apprit la mort -de la jeune reine d'Espagne[704], en deux jours, par de grands -vomissements: cela sent bien le fagot. Le roi le dit à MONSIEUR le -lendemain, qui était hier: la douleur fut vive, MADAME criait les hauts -cris; le roi en sortit tout en larmes. - -On dit de bonnes nouvelles d'Angleterre: non-seulement le prince -d'Orange n'est point élu ni roi ni protecteur, mais on lui fait entendre -que lui et ses troupes n'ont qu'à s'en retourner: cela abrége bien des -soins. Si cette nouvelle continue, notre Bretagne sera moins agitée, et -mon fils n'aura point le chagrin de commander la noblesse de la vicomté -de Rennes et de la baronnie de Vitré: ils l'ont élu malgré lui pour être -à leur tête: un autre serait charmé de cet honneur; mais il en est -fâché, n'aimant, sous quelque nom que ce puisse être, la guerre par ce -côté-là. - -Votre enfant est allé à Versailles pour se divertir ces jours gras; mais -il a trouvé la douleur de la reine d'Espagne: il serait revenu, sans que -son oncle le va trouver tout à l'heure. Voilà un carnaval bien triste et -un grand deuil. Nous soupâmes hier chez le _Civil_ (_M. le Camus_), la -duchesse du Lude, madame de Coulanges, madame de Saint-Germain, le -chevalier de Grignan, M. de Troyes, Corbinelli et moi: nous fûmes assez -gaillards, nous parlâmes de vous avec bien de l'amitié, de l'estime, du -regret de votre absence, enfin un souvenir tout vif: vous viendrez le -renouveler. - -Madame de Durfort se meurt d'un hoquet d'une fièvre maligne. Madame de -la Vieuville aussi, du pourpre de la petite vérole. Adieu, ma -très-aimable: de tous ceux qui commandent dans les provinces, croyez que -M. de Grignan est le plus agréablement placé. - - - [702] Phrase provençale. - - [703] Vers de l'opéra d'Atys. - - [704] Marie-Louise d'Orléans, fille de MONSIEUR et de Henriette-Anne - d'Angleterre, sa première femme. - - - - -283.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, lundi 28 février 1689. - -Monsieur le chevalier s'en alla hier après dîner à Versailles, pour -apprendre sa destinée; car, ne s'étant point trouvé sur les listes qui -ont paru, il veut savoir si on le garde pour servir dans l'armée de M. -le Dauphin, dont on n'a point encore parlé. Comme il a dit qu'il était -en état de servir, il est en droit de croire qu'on ne l'a pas oublié: en -tout cas, ce ne serait pas sa faute, il est bien tout des meilleurs. - -C'est tout de bon que le roi d'Angleterre est parti ce matin pour aller -en Irlande, où il est attendu avec impatience; il sera mieux là qu'ici. -Il passe par la Bretagne comme un éclair, et s'en va droit à Brest, où -il trouvera le maréchal d'Estrées, et peut-être M. de Chaulnes, s'il -peut le trouver encore, car la poste et la bonne chaise que lui a donnée -M. le Dauphin le mèneront bien vite. Il doit trouver à Brest des -vaisseaux tout prêts et des frégates; il porte cinq cent mille écus. Le -roi lui a donné des armes pour armer dix mille hommes. Comme Sa Majesté -anglaise lui disait adieu, elle finit par lui dire, en riant, qu'il -n'avait oublié qu'une chose, c'était des armes pour sa personne: le roi -lui a donné les siennes; nos héros de roman ne faisaient rien de plus -galant. Que ne fera point ce roi brave et malheureux, avec ces armes -toujours victorieuses? Le voilà donc avec le casque et la cuirasse de -Renaud, d'Amadis, et de tous nos paladins les plus célèbres; je n'ai pas -voulu dire d'Hector, car il était malheureux. Il n'y a point d'offres de -toutes choses que le roi ne lui ait faites: la générosité et la -magnanimité ne vont point plus loin. M. d'Avaux va avec lui; il est -parti deux jours plus tôt. Vous allez me dire, Pourquoi n'est-ce pas M. -de Barillon? C'est que M. d'Avaux, qui possède fort bien les affaires de -Hollande, est plus nécessaire que celui qui ne sait que celles -d'Angleterre. La reine est allée s'enfermer à l'abbaye de Poissy avec -son fils: elle sera près du roi et des nouvelles; elle est accablée de -douleur, et d'une néphrétique qui fait craindre qu'elle n'ait la pierre: -cette princesse fait grande pitié. Vous voyez, ma chère enfant, que -c'est la rage de causer qui me fait écrire tout ceci; M. le chevalier et -la gazette vous le diront mieux que moi. Votre enfant m'est demeuré: je -ne le quitte point; il en est content: il dira adieu à ces petites de -Castelnau; son coeur ne sent encore rien; il est occupé de son devoir, -de son équipage; il est ravi de s'en aller, et de montrer le chemin aux -autres. Il n'est encore question de rien; nous n'assiégerons point de -place, nous ne voulons point de bataille, nous sommes sur la défensive, -et d'une manière si puissante, qu'elle fait trembler; jamais le roi de -France ne s'est vu trois cent mille hommes sur pied; il n'y avait que -les rois de Perse: tout est nouveau, tout est miraculeux. - -Je menai hier le marquis dire adieu à madame de la Fayette, et souper -chez madame de Coulanges. Je le mène tantôt chez M. de Pomponne, chez -madame de Vins et la marquise d'Uxelles; demain chez madame du -Pui-du-Fou et madame de Lavardin, et puis il attendra son oncle, et -partira sur la fin de la semaine; mais, ma chère enfant, soutenez un peu -votre coeur contre ce voyage, qui n'a point d'autre nom présentement. -Parlons un peu de Pauline, cette petite grande fille, tout aimable, -toute jolie; je n'eusse jamais cru que son humeur eût été farouche, je -la croyais tout de miel: mais, mon enfant, ne vous rebutez point; elle a -de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime elle-même, elle veut plaire; il -ne faut que cela pour se corriger, et je vous assure que ce n'est point -dans l'enfance qu'on se corrige; c'est quand on a de la raison; -l'amour-propre, si mauvais à tant d'autres choses, est admirable à -celle-là; entreprenez donc de lui parler raison, et sans colère, sans la -gronder, sans l'humilier, car cela révolte; et je vous réponds que vous -en ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ouvrage une affaire -d'honneur, et même de conscience: apprenez-lui à être habile; c'est un -grand point que d'avoir de l'esprit et du goût comme elle en a. - -_Esther_ n'est pas encore imprimée. J'avais bien envie de dire un mot de -vous à madame de Maintenon, je l'avais tout prêt: elle fit quelques pas -pour me venir dire un demi-mot; mais comme le roi, après ce que je vous -ai mandé qui s'était passé, s'en allait dans sa chambre, elle le -suivait, et je n'eus que le moment de faire un geste de remerciement et -de reconnaissance; c'était un tourbillon. M. de Meaux me demanda de vos -nouvelles. Je dis à M. le Prince, en courant: _Ah! que je plains ceux -qui ne sont pas ici!_ Il m'entendit, et tout cela était si pressé, qu'il -n'y avait pas moyen de placer une pensée: vous croyez bien cependant que -j'en mourais d'envie. Racine va travailler à une autre tragédie, le roi -y a pris goût, on ne verra autre chose; mais l'histoire d'Esther est -unique; ni Judith, ni Ruth, ni quelque sujet que ce puisse être, ne -saurait si bien réussir. - - - - -284.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Paris, vendredi 11 mars 1689. - -Monsieur le duc de Chaulnes a fait en toute perfection les honneurs de -son gouvernement au roi d'Angleterre: il avait fait préparer deux -soupers sur la route, l'un à dix heures, l'autre à minuit: le roi poussa -jusqu'au dernier à la Roche-Bernard, au delà de Nantes; il embrassa fort -M. de Chaulnes; il l'a connu autrefois. M. de Chaulnes lui dit qu'il y -avait une chambre préparée pour lui, et voulut l'y mener; le roi lui -dit: Je n'ai besoin de rien que de manger. Il entra dans une salle où -les fées avaient fait trouver un souper tout servi, tout chaud, les plus -beaux poissons de la mer et des rivières, tout était de la même force, -c'est-à-dire, beaucoup de commodités, beaucoup de noblesse, bien des -dames. M. de Chaulnes lui donna la serviette, et voulut le servir à -table; le roi ne le voulut jamais, et le fit souper avec lui, et -plusieurs personnes de qualité. Il mangea, ce roi, comme s'il n'y avait -point de prince d'Orange dans le monde. Il partit le lendemain, et -s'embarqua à Brest le 6 ou le 7 de ce mois. Quel diantre d'homme que ce -prince d'Orange! quand on songe que lui seul met toute l'Europe en -mouvement! quelle étoile! M. de la Feuillade exaltait l'autre jour la -grandeur du génie de ce prince; M. de Chandenier[705] disait qu'il eût -mieux aimé être le roi d'Angleterre; M. de la Feuillade lui répondit -brusquement: «Cela est d'un homme qui a mieux aimé être comme M. de -Chandenier que comme M. de Noailles.» Cela fit rire. - -Je vous renvoie la lettre de M. de Grignan, elle me fait peur seulement -de l'avoir dans ma poche: est-il possible qu'il ait passé par les -horreurs dont il me parle? C'est grand dommage qu'il n'avait pas le -_superbe_, comme en allant à Monaco. Faites-lui mes compliments sur son -retour _de deux doigts des abîmes_. Comment suis-je avec le coadjuteur? -Notre ménage allait assez bien à Paris; dites-lui ce que vous voudrez, -ma chère enfant, selon que vous êtes ensemble; car vous croyez bien que -je ne veux point m'entendre avec vos ennemis. - - - [705] François de Rochechouart, marquis de Chandenier, avait été - premier capitaine des gardes du corps du roi; mais étant tombé en - disgrâce, il donna la démission de sa charge, et ce fut Anne, comte, - puis duc de Noailles, qui lui succéda en 1651. - - - - -285.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Chaulnes, dimanche 17 avril 1689. - -Me voici à Chaulnes[706], ma chère fille, et toujours triste de -m'éloigner encore de vous. J'attends votre lettre vendredi: quelle -tristesse de ne pouvoir plus recevoir réglément de vos nouvelles trois -fois la semaine! c'est justement cela que j'ai sur le coeur, et que -j'appelais _ma petite tristesse_; vraiment elle n'est pas petite, et je -sentirai cette privation. Monsieur le chevalier m'écrivit de Versailles -un petit adieu tout plein de tendresse; j'en fus touchée, car il laisse -ignorer assez cruellement la part qu'on a dans son estime; et comme on -la souhaite extrêmement, c'est une véritable joie dont il prive ses -amis. Je le remerciai de son billet par un autre que je lui écrivis en -partant: il me mandait que votre enfant ne serait point d'un certain -détachement, parce qu'il n'était plus question de la chose qu'on avait -dite: cela me soulagea fort le coeur: et comme il vous l'aura mandé, -vous aurez respiré comme moi. Je ne comprends que trop toutes vos -peines; elles retournent sur moi, de sorte que je les sens de deux -côtés. - -Je partis donc jeudi, ma très-chère, avec madame de Chaulnes et madame -de Kerman; nous étions dans le meilleur carrosse, avec les meilleurs -chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de fourgons, de cavaliers, -de commodités, de précautions que l'on puisse imaginer. Nous vînmes -coucher à Pont (_Saint-Maxence_) dans une jolie petite hôtellerie, et le -lendemain ici. Les chemins sont fort mauvais: mais cette maison est -très-belle et d'un grand air, quoique démeublée, et les jardins -négligés. A peine le vert veut-il montrer le nez; pas un rossignol -encore: enfin l'hiver le 17 d'avril. Mais il est aisé d'imaginer les -beautés de ces promenades: tout est régulier et magnifique, un grand -parterre en face, des boulingrins vis-à-vis des ailes; un grand jet -d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins, et un autre tout -égaré dans le milieu d'un pré, qui est admirablement bien nommé le -_Solitaire_; un beau pays, de beaux appartements, une vue agréable, -quoique plate; de beaux meubles que je n'ai point vus; toutes sortes -d'agréments et de commodités; enfin une maison digne de tout ce que vous -avez ouï dire en vers et en prose. Mais une duchesse si bonne et si -aimable, et si obligeante pour moi, que, si vous m'aimez, chose dont je -ne doute nullement, il faut nécessairement que vous lui soyez fort -obligée de toutes les amitiés que j'en reçois. Nous serons dans cette -aimable maison encore six ou sept jours; et puis, par la Normandie, nous -gagnerons Rennes vers le deux ou trois du mois prochain. Je vous ai -mandé comme un voyage de M. de Chaulnes avait dérangé le nôtre. Voilà, -ma chère bonne, tout ce que je puis vous dire de moi, et que je suis -dans la meilleure santé du monde: mais vous, mon enfant, comment -êtes-vous? que je suis loin de vous! et que votre souvenir en est près! -et le moyen de n'être pas triste? - -Je reçois votre lettre du samedi-saint, neuvième avril. Ma fille, vous -prenez trop sur vous, vous abusez de votre jeunesse; vous voyez que -votre tête ne veut plus que vous l'épuisiez par des écritures infinies: -si vous ne l'écoutez pas, elle vous fera un mauvais tour; vous lui -refusez une saignée: pourquoi ne pas la faire à Aix pendant que vous -mangiez gras? enfin, je suis malcontente de vous et de votre santé. Vos -raisons d'épargner le séjour d'Avignon sont bonnes; sans cela, comme -vous dites, il était trop matin pour Grignan; le cruel hiver et les -vents terribles y sont encore à redouter. Pour votre requête civile, -nous voilà, M. le chevalier et moi, hors d'état de vous y servir; il -croit s'en aller dans un moment: me voilà partie, ce n'est pas une -affaire d'un jour; Hercule ne saurait se défaire d'Antée, ni le -déraciner de sa chicane en trois mois: c'est donc M. d'Arles qui sera -chargé de cette affaire. C'est tout cela qui me faisait dire que si vous -eussiez pu venir cet hiver avec M. de Grignan, c'était bien le droit du -jeu que vous eussiez fini entièrement cette affaire: votre présence y -aurait fait des merveilles. Vous me parlez des esprits de Provence; ceux -de ces pays-ci ne sont point si difficiles à comprendre; cela est vu en -un moment: mais vous, ma très-chère, vous êtes trop aimable, trop -reconnaissante: vraiment c'est bien de la reconnaissance que tout ce que -vous me dites: je m'y connais; c'est de la plus tendre et de la plus -noble qu'il y ait dans le monde: conservez bien vos sentiments, vos -pensées, la droiture de votre esprit; repassez quelquefois sur tout -cela, comme on sent de l'eau de la reine de Hongrie, quand on est dans -le mauvais air: ne prenez rien du pays où vous êtes, conservez-y ce que -vous y avez porté; et surtout, ma chère enfant, ménagez votre santé, si -vous m'aimez, et si vous voulez que je revienne. - - - [706] Chaulnes, en Picardie, entre Roye et Péronne. - - - - -286.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Chaulnes, mardi 19 avril 1689. - -J'attends vos lettres: la poste arrive ici trois fois la semaine, j'ai -envie d'y demeurer. Je commence donc à vous écrire pour vous rendre -compte de mes pensées; car je n'ai plus d'autres nouvelles à vous -mander: cela ne composera pas des lettres bien divertissantes, et même -vous n'y verrez rien de nouveau, puisque vous savez depuis longtemps que -je vous aime, et comme je vous aime: vous feriez donc bien, au lieu de -lire mes lettres, de les laisser là, et de dire, Je sais bien ce que me -mande ma mère: mais, persuadée que vous n'aurez pas la force d'en user -ainsi, je vous dirai que je suis en peine de vous, de votre santé, de -votre mal de tête. L'air de Grignan me fait peur: un vent qui _déracine -des arbres dont la tête au ciel était voisine, et dont les pieds -touchaient à l'empire des morts_[707], me fait trembler. Je crains qu'il -n'emporte ma fille, qu'il ne l'épuise, qu'il ne la dessèche, qu'il ne -lui ôte le sommeil, son embonpoint, sa beauté: toutes ces craintes me -font transir, je vous l'avoue, et ne me laissent aucun repos. Je fus -l'autre jour me promener seule dans ces belles allées; madame de -Chaulnes était enfermée avec notre Rochon[708] pour des affaires. Madame -de Kerman est délicate, je répétais donc pour les Rochers; je portai -toutes ces pensées, elles sont tristes: je sentais pourtant quelque -plaisir d'être seule. Je relus trois ou quatre de vos lettres; vous -parlez de bien écrire: personne n'écrit mieux que vous: quelle facilité -de vous expliquer en peu de mots, et comme vous les placez! Cette -lecture me toucha le coeur et me contenta l'esprit. Voici une maison -fort agréable, on y a beaucoup de liberté; vous connaissez les bonnes et -solides qualités de cette duchesse. Madame de Kerman est une fort -aimable personne, j'en ai tâté; elle a bien plus de mérite et d'esprit -qu'elle n'en laisse paraître; elle est fort loin de l'ignorance des -femmes, elle a bien des lumières, et les augmente tous les jours par les -bonnes lectures: c'est dommage que son établissement soit au fond de la -basse Bretagne. Quand vous pourrez écrire à M. et à madame de Chaulnes, -je leur donne ma part; vous me ferez écrire par Pauline; je connais -votre style, c'est assez. Je vous souhaite M. de Grignan; je n'aime -point que vous soyez seule dans ce château, pauvre petite _Orithye_! -mais _Borée_ n'est point civil ni galant pour vous, c'est ce qui -m'afflige. Adieu, ma très-chère; respectez votre côté, respectez votre -tête; on ne sait où courir. Je comprends vos peines pour votre fils, je -les sens, et par lui que j'aime, et par vous que j'aime encore plus; -cette inquiétude tire deux coups sur moi. - -Corbinelli est toujours chez nous le meilleur du monde, et toujours -abîmé dans sa philosophie _christianisée_; car il ne lit que des livres -saints. - - - [707] Fable du _Chêne et du Roseau_, par la Fontaine, fable XXII, - liv. I. - - [708] M. Rochon était aussi chargé des affaires de M. de Grignan. - - - - -287.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Pont-Audemer, lundi 2 mai 1689. - -Je couchai hier à Rouen, d'où je vous écrivis un mot pour vous dire -seulement que j'avais reçu deux de vos lettres avec bien de la -tendresse. Je n'écoute plus tout ce qu'elle voudrait me faire sentir; je -me dissipe, je serais trop souvent hors de combat, c'est-à-dire hors de -la société; c'est assez que je la sente, je ne m'amuse point à -l'examiner de si près. Il y a onze lieues de Rouen à Pont-Audemer; nous -y sommes venus coucher. J'ai vu le plus beau pays; j'ai vu toutes les -beautés et les tours de cette belle Seine pendant quatre ou cinq lieues, -et les plus agréables pays du monde; ses bords n'en doivent rien à ceux -de la Loire; ils sont gracieux, ils sont ornés de maisons, d'arbres, de -petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande -rivière: en vérité, cela est beau. Je ne connaissais point la Normandie, -j'étais trop jeune quand je la vis; hélas! il n'y a peut-être plus -personne de tous ceux que j'y voyais autrefois: cette pensée est triste. -J'espère trouver à Caen, où nous serons mercredi, votre lettre du 21 et -celle de M. de Chaulnes. Je n'avais point cessé de manger avec le -chevalier avant que de partir; le carême ne nous séparait point du tout; -j'étais ravie de causer avec lui de toutes vos affaires; je sens -infiniment cette privation; il me semble que je suis dans un pays perdu, -de ne plus traiter tous ces chapitres. Corbinelli ne voulait point de -nous les soirs, sa philosophie allait se coucher; je le voyais le matin, -et souvent l'abbé Bigorre venait nous conter des nouvelles. - -Je vous observerai pour votre retour, qui réglera le mien, je vis au -jour la journée. Quand je partis, M. de Lamoignon était à Bâville avec -Coulanges. Madame du Lude, madame de Verneuil[709] et madame de -Coulanges sortirent de leurs couvents pour venir me dire adieu; tout -cela se trouva chez moi avec madame de Vins, qui revenait de Savigny. -Madame de Lavardin vint aussi avec la marquise d'Uxelles, madame de -Mouci, mademoiselle de la Rochefoucauld et M. du Bois: j'avais le coeur -assez triste de tous ces adieux. J'avais embrassé la veille madame de la -Fayette, c'était le lendemain des fêtes, j'étais tout étonnée de m'en -aller; mais, ma chère belle, c'est proprement le printemps que j'allais -voir arriver dans tous les lieux où j'ai passé; il est d'une beauté, ce -printemps, et d'une jeunesse, et d'une douceur que je vous souhaite à -tout moment, au lieu de cette cruelle bise qui vous renverse, et qui me -fait mourir quand j'y pense. - -J'embrasse Pauline, et je la plains de ne point aimer à lire des -histoires; c'est un grand amusement: aime-t-elle au moins _les Essais de -morale_ et _Abbadie_[710], comme sa chère maman? Madame de Chaulnes vous -fait mille amitiés; elle a des soins de moi, en vérité, trop grands. On -ne peut voyager, ni dans un plus beau vert, ni plus agréablement, ni -plus à la grande, ni plus librement. Adieu, ma très-chère belle; en -voilà assez pour le Pont-Audemer, je vous écrirai de Caen. - - - [709] Charlotte Séguier, fille puînée du chancelier, veuve en secondes - noces du duc de Verneuil. - - [710] Auteur d'un excellent _Traité de la religion chrétienne_. - - - - -288.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Caen, jeudi 5 mai 1689. - -Je me doutais bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril, que je -n'avais point reçue à Rouen; c'eût été dommage qu'elle eût été perdue; -bon Dieu! de quel ton, de quel coeur (car les tons viennent du coeur), -de quelle manière m'y parlez-vous de votre tendresse? Il est vrai, ma -chère comtesse, que l'affaire d'Avignon est très-consolante: si, comme -vous dites, elle venait à des gens dans le courant de leurs revenus, -quelle facilité cela donnerait pour venir à Paris! Vos dépenses ont été -extrêmes, et l'on ne fait que réparer; mais aussi, comme je disais -l'autre jour, c'est pour avoir vécu qu'on reçoit ces faveurs de la -Providence: cependant, ma fille, cette même Providence vous redonnera -peut-être d'une autre manière les moyens de venir à Paris: il faut voir -ses desseins. - -Il n'est pas aisé de comprendre que M. le chevalier, avec tant -d'incommodités, puisse faire une campagne; mais il me paraît qu'il a -dessein au moins de faire voir qu'il le veut et qu'il le désire bien -sincèrement: je crois que personne n'en doute. Il a une véritable envie -d'aller aux eaux de Balaruc; j'ai vu l'approbation naturelle que nos -capucins donnèrent à ces eaux, et comme ils le confirmèrent dans -l'estime qu'il en avait déjà; il faut lui laisser placer ce voyage comme -il l'entendra; il a un bon esprit, et sait bien ce qu'il fait. Mais -notre marquis, mon Dieu, quel homme! nous croirez-vous une autre fois? -Quand vous vouliez tirer des conséquences de toutes ses frayeurs -enfantines, nous vous disions que ce serait un foudre de guerre, et c'en -est un, et c'est vous qui l'avez fait: en vérité, c'est un aimable -enfant, et un mérite naissant qui prend le chemin d'aller bien loin: -_Dieu le conserve!_ Je suis persuadée que vous ne doutez pas du ton. - -Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obéir à votre père -_Lanterne_: voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien -de l'esprit, d'en faire quelque usage, en lisant les belles comédies de -Corneille, et _Polyeucte_, et _Cinna_, et les autres? N'avoir de la -dévotion que ce retranchement, sans y être portée par la grâce de Dieu, -me paraît être bottée à cru: il n'y a point de liaison ni de conformité -avec tout le reste. Je ne vois point que M. et madame de Pomponne en -usent ainsi avec _Félicité_[711], à qui ils font apprendre l'italien et -tout ce qui sert à former l'esprit: je suis assurée qu'elle étudiera et -expliquera ces belles pièces dont je viens de vous parler. Ils ont élevé -madame de Vins[712] de la même manière, et ne laisseront pas d'apprendre -parfaitement bien à leur fille comme il faut être chrétienne, ce que -c'est que d'être chrétienne, et toute la beauté et la solide sainteté de -notre religion: voilà tout ce que je vous en dirai. Je crois que c'est -votre exemple qui fait haïr les histoires à Pauline; elles sont, ce me -semble, fort amusantes: je me trouve fort bien de la vie du duc -d'Épernon par un nommé Girard; elle n'est pas nouvelle; mais elle m'a -été recommandée par mes amies et par Croisilles, qui l'ont lue avec -plaisir. - -Un mot de notre voyage, ma chère enfant. Nous sommes venues en trois -jours de Rouen ici, sans aventures, avec un temps et un printemps -charmants, ne mangeant que les meilleures choses du monde, nous couchant -de bonne heure, et n'ayant aucune sorte d'incommodité. Nous sommes -arrivées ici ce matin, nous n'en partirons que demain, pour être dans -trois jours à Dol, et puis à Rennes: M. de Chaulnes nous attend avec des -impatiences amoureuses. Nous avons été sur les bords de la mer à Dive, -où nous avons couché: ce pays est très-beau, et Caen la plus jolie -ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles -rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises; des prairies, -des promenades, et enfin la source de tous nos plus beaux esprits[713]. -Mon ami Segrais est allé chez messieurs de Matignon, cela m'afflige. -Adieu, ma très-aimable, je vous embrasse mille fois. Vous voilà donc -dans la poussière de vos bâtiments. - - - [711] Catherine-Félicité Arnauld de Pomponne, qui fut mariée à - Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, ministre d'État. - - [712] Soeur de madame de Pomponne. - - [713] Jean-Renauld de Segrais, de l'Académie française, était de Caen, - ainsi que Malherbe, Huet, etc. - - - - -289.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Rennes, mercredi 11 mai 1689. - -Nous arrivâmes enfin hier au soir, ma chère enfant; nous étions parties -de Dol: il y a dix lieues; c'est justement cent bonnes lieues que nous -avons faites en huit jours et demi de marche. La poussière fait mal aux -yeux; mais trente femmes qui vinrent au-devant de madame la duchesse de -Chaulnes, et qu'il fallut baiser au milieu de la poussière et du soleil, -et trente ou quarante messieurs, nous fatiguèrent beaucoup plus que le -voyage n'avait fait. Madame de Kerman en tombait, car elle est délicate: -pour moi, je soutiens tout sans incommodité. M. de Chaulnes était venu à -la dînée, il me fit de bien sincères amitiés. Je démêlai mon fils dans -le tourbillon, nous nous embrassâmes de bon coeur; sa petite femme était -ravie de me voir. Je laissai ma place dans le carrosse de madame de -Chaulnes à M. de Rennes, et j'allai avec M. de Chaulnes, madame de -Kerman et ma belle-fille, dans le carrosse de l'évêque; il n'y avait -qu'une lieue à faire. Je vins chez mon fils changer de chemise, et me -rafraîchir, et de là souper à l'hôtel de Chaulnes, où le souper était -trop grand. J'y trouvai la bonne marquise de Marbeuf chez qui je revins -coucher, et où je suis logée comme une vraie princesse de Tarente, dans -une belle chambre meublée d'un beau velours rouge cramoisi, ornée comme -à Paris, un bon lit où j'ai dormi admirablement, une bonne femme qui est -ravie de m'avoir, une bonne amie qui a des sentiments pour nous, dont -vous seriez contente. Me voilà plantée pour quelques jours; car ma -belle-fille regarde comme moi les Rochers du coin de l'oeil, mourant -d'envie d'aller s'y reposer; elle ne peut soutenir longtemps l'agitation -que donne l'arrivée de madame de Chaulnes: nous prendrons notre temps; -je l'ai toujours trouvée fort vive, fort jolie, m'aimant beaucoup, -charmée de vous et de M. de Grignan; elle a un goût pour lui qui nous -fait rire[714]. Mon fils est toujours aimable; il me paraît fort aise de -me voir; il est fort joli de sa personne: une santé parfaite, vif, et de -l'esprit; il m'a beaucoup parlé de vous et de votre enfant, qu'il aime; -il a trouvé des gens qui lui en ont dit des biens dont il a été touché -et surpris; car il a, comme nous, l'idée d'un petit marmot, et tout ce -qu'on en dit est solide et sérieux. Un mot de votre santé, ma chère -enfant; la mienne est toute parfaite, j'en suis surprise; vous avez des -étourdissements, comment avez-vous résolu de les nommer, puisque vous ne -voulez plus dire des _vapeurs_? Votre mal aux jambes me fait de la -peine: nous n'avons plus ici notre capucin, il est retourné travailler -avec ce cher camarade, dont les yeux vous donnent de si mauvaises -pensées; ainsi je ne puis rien consulter ni pour vous ni pour Pauline. -Je vous exhorte toujours à bien ménager le désir qu'a cet enfant de vous -plaire; vous en ferez une personne accomplie: je vous recommande aussi -d'user de la facilité que vous trouvez en elle de vous servir de petit -secrétaire, avec une main toute rompue, une orthographe correcte; -aidez-vous de cette petite personne. Adieu, ma très-chère et -très-aimable; je vous écrirai plus exactement dimanche. - - - [714] Madame de Sévigné, belle-fille, n'avait jamais vu M. de Grignan. - - - - -290.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Rennes, dimanche 15 mai 1689. - -Monsieur et madame de Chaulnes nous retiennent ici par tant d'amitiés, -qu'il est difficile de leur refuser encore quelques jours. Je crois -qu'ils iront bientôt courir à Saint-Malo, où le roi fait travailler: -ainsi nous leur témoignerons bien de la complaisance, sans qu'il nous en -coûte beaucoup. Cette bonne duchesse a quitté son cercle infini pour me -venir voir, si fort comme une amie, que vous l'en aimeriez: elle m'a -trouvée comme j'allais vous écrire, et m'a bien priée de vous mander à -quel point elle est glorieuse de m'avoir amenée en si bonne santé. M. -de Chaulnes me parle souvent de vous; il est occupé des milices: c'est -une chose étrange que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont -jamais eu que des bonnets bleus sur la tête; ils ne peuvent comprendre -l'exercice, ni ce qu'on leur défend: quand ils avaient leurs mousquets -sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient le saluer, -l'arme tombait d'un côté, et le chapeau de l'autre: on leur a dit qu'il -ne fallait point saluer; le moment d'après, quand ils étaient désarmés, -s'ils voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonçaient leurs chapeaux -avec les deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit -que, lorsqu'ils sont dans leurs rangs, ils ne doivent aller ni à droite, -ni à gauche; ils se laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de -madame de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on -pût leur dire. Enfin, ma fille, nos bas Bretons sont étranges: je ne -sais comment faisait Bertrand du Guesclin pour les avoir rendus en son -temps les meilleurs soldats de France. Expédions la Bretagne: j'aime -passionnément mademoiselle Descartes[715]; elle vous adore; vous ne -l'avez point assez vue à Paris; elle m'a conté qu'elle vous avait écrit -que, avec le respect qu'elle devait à son oncle, _le bleu_ était une -couleur[716], et mille autres choses encore sur votre fils: cela -n'est-il point joli? Elle me doit montrer votre réponse. Voilà une -manière d'_impromptu_ qu'elle fit l'autre jour; mandez-moi ce que vous -en pensez: pour moi, il me plaît fort, il est naturel et point commun. -Votre marquis est tout aimable, tout parfait, tout appliqué à ses -devoirs, c'est un homme. Je trouve ici sa réputation tout établie; j'en -suis surprise: enfin, _Dieu le conserve!_ vous ne doutez pas de mon ton. -Ah! que vous êtes plaisante de l'imagination que madame de Rochebonne ne -peut être toujours dans l'état où elle est qu'à _coups de pierre_[717]! -la jolie folie! j'en suis très-persuadée, et c'est ainsi que Deucalion -et Pyrrha raccommodèrent si bien l'univers; ceux-ci en feraient bien -autant en cas de besoin: voilà une vision trop plaisante. - - - [715] Nièce de René Descartes. - - [716] M. de Grignan venait d'obtenir le cordon bleu. - - [717] Madame de Rochebonne avait un grand nombre d'enfants. - - - - -291.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 29 juin 1689. - -Je ne puis vous dire à quel point je plains M. le chevalier: il y a peu -d'exemple d'un pareil malheur: sa santé est tellement déplorée depuis -quelque temps, qu'il n'y a ni maux passés, ni régime, ni saison, sur -quoi il puisse compter. Je sens cet état, et par rapport à lui, et par -rapport à votre fils, qui y perd tout ce qu'on y peut perdre; tout cela -se voit d'un coup d'oeil, le détail importunerait sa modestie: je suis -remplie de ces vérités, et je regarde toujours Dieu qui redonne à ce -marquis un M. de Montégut, la sagesse même; et tous les autres de ce -régiment, qui, pour plaire à M. le chevalier, font des merveilles à ce -petit capitaine. N'est-ce pas une espèce de consolation qui ne se trouve -point dans d'autres régiments moins attachés à leur colonel? Ce marquis -m'a écrit une si bonne lettre, que j'en eus le coeur sensiblement -touché: il ne cesse de se louer de ce M. de Montégut; il badine et me -fait compliment sur la belle pièce que j'ai faite sur M. d'Arles: vous -êtes bien plaisante de la lui avoir envoyée. Il dit qu'il a renoncé à la -poésie, qu'à peine ils ont le temps de respirer; toujours en l'air, -jamais deux jours en repos: ils ont affaire à un homme[718] bien -vigilant. Mandez-moi bien des nouvelles de M. le chevalier; j'espère au -changement de climat, à la vertu des eaux, et plus encore à la douceur -consolante d'être avec vous et avec sa famille. Je le crois un fleuve -bienfaisant, avec plus de justice que vous ne le croyez de moi: il me -semble qu'il donnera un bon tour, un bon ordre à toute chose. Il est -vrai que le comtat d'Avignon est une Providence qu'il n'était pas aisé -de deviner: mais détournons nos tristes pensées, vous n'en êtes que trop -remplie, sans en recevoir encore le contre-coup dans mes lettres. Il -faut conserver la santé, dont la ruine serait encore un plus grand mal; -la mienne est toujours toute parfaite. Cette purgation des capucins, où -il n'y a point de séné, me paraît comme un verre de limonade, et c'en -est en effet: je la pris, pour n'y plus penser, parce qu'il y avait -longtemps que je n'avais été purgée; je ne m'en sentis pas. Vous faites -trop d'honneur à ce remède; mon fils n'en sort pas moins le matin; c'est -un remède pour ôter le superflu, bien superflu, qui ne va point chercher -midi à quatorze heures, ni réveiller tous les chats qui dorment. Nous -faisons une vie si réglée, qu'il n'est guère possible de se mal porter. -On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu'à neuf heures que -la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois: après la messe, on -s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange, -on dîne, on lit, ou l'on travaille, jusqu'à cinq heures. Depuis que nous -n'avons plus mon fils, je lis, pour épargner la petite poitrine de sa -femme: je la quitte à cinq heures, je m'en vais dans ces aimables -allées, j'ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de -place, et je varie le tour de mes promenades: un livre de dévotion et un -livre d'histoire, on va de l'un à l'autre, cela fait du divertissement; -un peu rêver à Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à -l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le -souper; je suis quelquefois un peu loin, je retrouve la marquise dans -son beau parterre; nous nous sommes une compagnie: on soupe pendant -l'entre-chien et loup: je retourne avec elle à la place _Coulanges_, au -milieu de ces orangers; je regarde d'un oeil d'envie _la sainte -Horreur_, au travers de la belle porte de fer[719] que vous ne -connaissez point; je voudrais y être; mais il n'y a plus de raison: -j'aime cette vie mille fois plus que celle de Rennes; cette solitude -n'est-elle pas bien convenable à une personne qui doit songer à soi, et -qui est ou veut être chrétienne? Enfin, ma chère bonne, il n'y a que -vous que je préfère au triste et tranquille repos dont je jouis ici; car -j'avoue que j'envisage avec un trop sensible plaisir que je pourrai, si -Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous. Il faut être bien -persuadée de votre amitié, pour avoir laissé courir ma plume dans le -récit d'une si triste vie. J'ai envoyé un morceau de votre lettre à mon -fils, elle lui appartient: _quand c'est pour Jupiter qu'on change_, cet -endroit est fort joli; votre esprit paraît vif et libre. Vous êtes -adorable, ma chère fille, et vous avez un courage et une force et un -mérite au-dessus des autres; vous êtes bien aimée aussi au-dessus des -autres. Adieu, ma très-chère et très-aimable; j'espère que vous me -parlerez de Pauline et de M. le chevalier. J'embrasse ce comte, qu'on -_aime trop_. - - - [718] Louis-François, marquis, puis duc de Boufflers, pair et maréchal - de France. - - [719] Cinq belles grilles placées dans un mur demi-circulaire, en face - du château, séparent le parterre du parc des Rochers. - - - - -292.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Rennes, lundi 25 juillet 1689. - -Je pars demain à la pointe du jour, avec M. et madame de Chaulnes, pour -un voyage de quinze jours: voici, ma chère enfant, comme cela s'est -fait. M. de Chaulnes me dit l'autre jour: «Madame, vous devriez venir -avec nous à Vannes, voir le premier président (_M. de la -Faluère_[720]); il vous a fait des civilités depuis que vous êtes dans -la province, c'est une espèce de devoir à une femme de qualité.» Je -n'entendis point cela, je lui dis: «Monsieur, je meurs d'envie de m'en -aller à mes Rochers, dans un repos dont on a besoin quand on sort d'ici, -et que vous seul pouviez me faire quitter.» Cela demeure. Le lendemain, -madame de Chaulnes me dit tout bas à table: «Ma chère gouvernante, vous -devriez venir avec nous; il n'y a qu'une couchée d'ici à Vannes; on a -quelquefois besoin de ce parlement: nous irons ensuite à Auray, qui -n'est qu'à trois lieues de là: nous n'y serons point accablées: nous -reviendrons dans quinze jours.» Je lui répondis encore un peu trop -simplement: «Madame, vous n'avez pas besoin de moi, c'est une bonté: je -ne vois rien qui m'oblige à ménager ces messieurs; je m'en vais dans ma -solitude, dont j'ai un véritable besoin.» Madame de Chaulnes se retire -assez froidement; tout d'un coup mon imagination fait un tour, et je -songe: Qu'est-ce que je refuse à des gens à qui je dois mille amitiés et -mille complaisances? Je me sers de leur carrosse et d'eux quand cela -m'est commode, et je leur refuse un petit voyage où peut-être ils -seraient bien aises de m'avoir: ils pourraient choisir, ils me demandent -cette complaisance avec timidité, avec honnêteté; et moi, avec beaucoup -de santé, sans aucune bonne raison, je les refuse, et c'est dans le -temps que nous voulons la députation pour mon fils, dont apparemment M. -de Chaulnes sera le maître cette année! Tout cela passa vite dans ma -tête, je vis que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, je lui dis: -«Madame, je n'ai pensé d'abord qu'à moi, et j'étais peu touchée d'aller -voir M. de la Faluère; mais serait-il possible que vous le souhaitassiez -pour vous, et que cela vous fît le moindre plaisir?» Elle rougit, et me -dit avec un air de vérité: _Ah! vous pouvez penser_. «C'est assez, -madame, il ne m'en faut pas davantage, je vous assure que j'irai avec -vous.» Elle me laissa voir une joie très-sensible, et m'embrassa, et -sortit de table, et dit à M. de Chaulnes: Elle vient avec nous. Elle -m'avait refusé, dit M. de Chaulnes; mais j'ai espéré qu'elle ne vous -refuserait pas. Enfin, ma fille, je pars, et je suis persuadée que je -fais bien, et selon la reconnaissance que je leur dois de leur -continuelle amitié, et selon la politique, et que vous me l'auriez -conseillé vous-même. Mon fils en est ravi, et m'en remercie: le voilà -qui entre. - - - _Monsieur de Sévigné._ - - Rien n'est si vrai, ma très-belle petite soeur: madame de Chaulnes fut - saisie du refus de ma mère: elle se tut, elle rougit, elle s'appuya; - et quand ma mère eut fait sa réflexion, et lui eut dit qu'elle était - toute prête d'aller, si cela lui était bon, ce fut une joie si vraie - et si naturelle que vous en auriez été touchée. Je ne savais ce qui se - passait; je le sus peu de temps après: et, indépendamment de ce qu'ils - veulent faire tomber sur moi cette année, s'ils en sont les maîtres, - il était impossible de manquer à cette complaisance, sans manquer en - même temps à tous les devoirs de l'amitié et de l'honnêteté; de sorte - que je vous prie de l'en bien remercier, ainsi que j'ai fait. Madame - de Chaulnes a des soins de sa santé qui nous doivent mettre en repos. - - -_Madame de Sévigné._ - -Je reçois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie, et -trop plaisante: j'ai ri toute seule de l'embarras de vos maçons et de -vos ouvriers: j'aime fort la liberté et le libertinage de votre vie et -de vos repas, et qu'un coup de marteau ne soit pas votre maître. Mon -Dieu! que je serais heureuse de tâter un peu de cette sorte de vie avec -une telle compagnie! rien ne peut m'ôter au moins l'espérance de m'y -trouver quelque jour. Comme cette partie dépend de Dieu, je le prie de -le vouloir bien, et je l'espère. Je n'eusse jamais cru que le beurre dût -être compté dans l'agrément de vos repas; je pensais qu'il fallait que -vous fussiez en Bretagne. Mais je ne veux jamais oublier la raison qui -fait que vous mangez tant que l'on veut; c'est que vous n'avez point de -faim. _Je mangerai tant que l'on voudra, car je n'ai plus de faim_; je -vous remercie de cette phrase. Je vous assure que je suis bien lasse des -grands repas; _je mangerais tant que l'on voudrait, s'il n'y avait rien -à manger_: voilà celle que je vous rends. Hélas! je suis bien loin de la -tristesse et de la solitude de l'_entre-chien et loup_; je ne souhaite -que de m'y retrouver; je ne fais rien que par raison et par politique. -Voici une invention de me faire passer les jours avec une langueur qui -me fera vivre plus longtemps qu'à l'ordinaire: Dieu le veut: je -conserverai ma santé autant que je pourrai; je suis ravie de la -perfection de la vôtre, et du meilleur état de M. le chevalier. Ma -chère enfant, je vous embrasse, et vous dis adieu. Nous n'étions pas -encore assez loin. Voyez _Auray_ sur la carte. - - - [720] Premier président du parlement de Bretagne. - - - - -293.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - A Auray, samedi 30 juillet 1689. - -Regardez un peu où je suis, ma chère bonne; me voilà sur la côte du -midi, sur le bord de la mer. Où est le temps que nous étions dans ce -petit cabinet à Paris, à deux pas l'une de l'autre? Il faut espérer que -nous nous y retrouverons. Cependant voici où la Providence me jette: je -vous écrivis lundi de Rennes tout ce que je pensais sur ce voyage: nous -en partîmes mardi: rien ne peut égaler les soins et l'amitié de madame -de Chaulnes: son attention principale est que je n'aie aucune -incommodité, elle vient voir elle-même comme je suis logée. Et pour M. -de Chaulnes, il est souvent à table auprès de moi, et je l'entends qui -dit entre bas et haut: «Non, madame, cela ne lui fera point de mal, -voyez comme elle se porte; voilà un fort bon melon, ne croyez pas que -notre Bretagne en soit dépourvue; il faut qu'elle en mange une petite -côte.» Et enfin, quand je lui demande ce qu'il marmotte, il se trouve -que c'est qu'il vous répond, et qu'il vous a toujours présente pour la -conservation de ma santé. Cette folie n'est point encore usée, et nous a -fait rire deux ou trois fois. Nous sommes venus en trois jours de Rennes -à Vannes, c'est six ou sept lieues par jour; cela fait une facilité et -une manière de voyager fort commode, trouvant toujours des dîners et des -soupers tout prêts et très-bons; nous trouvons partout les communautés, -les compliments, et le tintamarre qui accompagnent _vos grandeurs_; et -de plus, des troupes, des officiers et des revues de régiments, qui font -un air de guerre admirable. Le régiment de Kerman est fort beau: ce sont -tous bas Bretons, grands et bien faits au-dessus des autres, qui -n'entendent pas un mot de français, si ce n'est quand on leur fait faire -l'exercice, qu'ils font d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des -passe-pieds: c'est un plaisir de les voir. Je crois que c'était de ceux -de cette espèce que Bertrand du Guesclin disait qu'il était invincible à -la tête de ses Bretons. Nous sommes en carrosse, M. et madame de -Chaulnes, M. de Revel et moi: un jour je fais épuiser à Revel la Savoie, -où il y a beaucoup à dire[721]; un autre la R...., dont les folies et -les fureurs sont inconcevables; une autre fois le passage du Rhin: nous -appelons cela _dévider_ tantôt une chose, tantôt une autre. Nous -arrivâmes jeudi au soir à Vannes: nous logeâmes chez l'évêque, fils de -M. d'Argouges; c'est la plus belle et plus agréable maison, et la mieux -meublée qu'on puisse voir: il y eut un souper d'une magnificence à -mourir de faim; je disais à Revel: Ah! que j'ai faim! on me donnait un -perdreau, j'eusse voulu du veau; une tourterelle, je voulais une aile de -ces bonnes poulardes de Rennes: enfin je ne m'en dédis point: si vous -dites, _Je mangerai tant que l'on voudra, parce que je n'ai point de -faim_; je dirai, Je mangerais le mieux du monde, s'il n'y avait rien sur -la table: il faut pourtant s'accoutumer à cette fatigue. - -M. de la Faluère me fit des honnêtetés au delà de tout ce que je puis -dire: il me regardait, et ne me parlait qu'avec des exclamations: Quoi, -c'est là madame de Sévigné! quoi, c'est elle-même! Hier, vendredi, il -nous donna à dîner en poisson; ainsi nous vîmes ce que la terre et la -mer savaient faire: c'est ici le pays des festins. Je causai avec ce -premier président; il me disait tout naïvement qu'il improuvait -infiniment la requête civile, parce qu'ayant su par M. Ferrand, son -beau-frère, comme l'affaire avait été gagnée tout d'une voix, il était -convaincu que la justice et la raison étaient de votre côté. Je lui dis -un mot de notre petite bataille du grand conseil: il admira notre -bonheur, et détesta cet excès de chicane. Je discourus un peu sur les -manières de madame de Bury, sur cette inscription de faux contre une -pièce qu'elle savait véritable, sur l'argent que cette chicane avait -coûté, sur la plainte qu'elle faisait qu'on avait étranglé son affaire -après vingt-deux vacations, sur la délicatesse de cette conscience, sur -cette opiniâtreté contre l'avis de ses meilleurs amis. M. de la Faluère -m'écoutait avec attention et sans ennui: je vous en réponds: sa femme -est à Paris. Ensuite on dîna, on fit briller le vin de Saint-Laurent, et -en basse note, entre M. et madame de Chaulnes, l'évêque de Vannes et -moi, votre santé fut bue, et celle de M. de Grignan, gouverneur de ce -nectar admirable: enfin, ma belle, il est question de vous à l'autre -bout du monde. Nous vîmes une fort jolie fille qui ferait de l'honneur à -Versailles; mais elle épouse M. _de Querignisignidi_, fort proche voisin -du Conquêt[722], et fort loin de Trianon. M. de Revel est parti ce -matin pour aller voir Brest, qui est présentement la plus belle place -qu'on puisse voir. Il trouvera M. de Seignelai dans son bord, M. le -maréchal d'Estrées sur le pavé des vaches à Brest; il admirera l'armée -navale, la plus belle qu'il est possible; il partagera l'impatience de -l'arrivée du chevalier de Tourville; il apprendra au juste le nombre des -vaisseaux de nos ennemis à l'île d'Ouessant, et reviendra dans quatre -jours, content de sa curiosité, et nous dira tout ce qu'il aura vu; ce -sera de quoi _dévider_. - - - [721] Le comte de Revel était Piémontais. - - [722] Le Conquêt est situé au fond de la Bretagne, dans un endroit - appelé le bout du monde, _ad fines terræ_. Aujourd'hui le Finistère. - - - - -294.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 25 septembre 1689. - -Je m'accommode assez mal de la contrainte que me donne M. de Grignan: il -a une attention perpétuelle sur mes actions; il craint que je ne lui -donne un beau-père: cette captivité me fera faire une escapade, mais ce -ne sera pas pour _monsieur_ le comte de Revel; oui, _monsieur_, c'est -non-seulement _monsieur_, mais c'est _monsieur le comte_ de Revel. Nous -ne savons ce que c'est, dans cette province, que de nommer quelqu'un -_sans titre_: cependant nous nous oublions quelquefois, et nous -l'appelons _Revel_; mais c'est sous le sceau de la confession. Je ne -veux point l'épouser, soyez en repos; il est trop galant. Vous voulez -donc savoir, ma chère belle, qui sont ses _Chimènes_. Vous en nommez -deux très-bretonnes: en voici trois autres: une jeune sénéchale qui -était ici, et qui n'est point parente de celle que vous avez vue; -mademoiselle de K....., fort jolie, qui était à Rennes; et sur le tout, -une petite madame de M. C...., _votre nièce_, car elle est petite-fille -de _votre père_ Descartes; elle a bien de l'esprit, et a toute la mine -de croire que le feu est chaud, et qu'elle peut brûler et être brûlée. -Cependant tout cela est si honnête, que leur amant commun paraît -s'ennuyer mortellement à Rennes. Il mandait l'autre jour à M. de Louvois -que s'il avait besoin pour quelque guerre d'hiver de l'officier du monde -le plus reposé, il le faisait souvenir de lui. - -Parlons tout d'un trait, ma fille, de la prévention de M. le chevalier; -l'amitié fait-elle un tel aveuglement? Je crois la connaître; mais il me -semble qu'elle se laisse toujours convaincre par la lumière: on n'en -aime pas moins ceux qui ont tort; mais on voit clair. Quoi! une inconnue -nommée _la raison_, soutenue de la vérité, heurtera à la porte, et elle -en sera chassée comme de l'université de Paris (vous avez vu le -charmant ouvrage de Despréaux), et on ne voudra pas seulement -l'entendre, accompagnée de ses (_pièces_) justificatives! quoi! deux et -deux ne feront plus quatre! Une gratification donnée par le maréchal de -la Meilleraie, de cent écus en deux ans, qui n'a jamais été sur aucun -état de pension, et qu'on ne savait pas, fera un crime de n'être pas -continuée, quand on dit: «Monsieur, il faudra voir aux états prochains; -si je m'étais trompé, cela serait aisé à réparer.» Car pour celle du -mort rayée et donnée aux états de 71, Coëtlogon n'en disconvient pas. -Peut-on avoir tort quand on fait voir clairement toutes ces choses[723]? -Ah! si M. le chevalier avait une telle cause en main, avec ce beau sang -bouillant qui fait la goutte et les héros, il la saurait bien soutenir -d'une autre manière que je fais! Mais peut-on, avec un si bon esprit, -fermer les yeux et la porte à cette pauvre vérité? Non vraiment, ma -chère comtesse, ce n'est point sur ce chapitre que M. le duc de -Chaulnes[724] a tort; c'est son chef-d'oeuvre d'amitié; il en a rempli -tous les devoirs, et au delà: c'est avec nous qu'il a tort, et qu'il a -un procédé qui m'est entièrement incompréhensible: telle est la misère -des hommes; tout est à facettes, tout est vrai, c'est le monde. Ce bon -duc de Chaulnes m'a encore écrit de Toulon: il ne cesse de penser à moi, -sans y avoir songé un seul moment pendant huit jours qu'il a été à -Paris; pas un mot au roi de cette députation tant de fois promise, et -avec tant d'amitié et de raison de croire qu'il en faisait son affaire; -pas un mot à M. de Croissi, dont il emmenait le fils, et qui aurait -nommé votre frère: il dit une parole en l'air à M. de Lavardin: mais -croyait-il qu'il eût plus de pouvoir que lui pour faire un député? Nous -étions persuadés que c'était après en avoir dit un mot au roi. Enfin il -part, il apprend que Lavardin ne tiendra point les états; il fallait -donc écrire. Il va à Grignan, vous lui en parlez; il semble qu'il ait -quelque envie d'écrire, mais cela ne sort point; il m'écrit de Grignan -et de Toulon, il ne m'en dit pas un mot. Madame de Chaulnes en doit -parler à M. de Croissi, mais ce sera trop tard: la place sera prise par -M. de Coëtlogon. Pour M. le maréchal d'Estrées, il ne s'est engagé qu'à -madame de la Fayette avec une joie sensible, pourvu que la cour le -laisse le maître; nous étions trop bien de ce côté-là; mais, ma fille, -nous n'y songeons plus: M. de Cavoie aura la députation pour son -beau-frère, et fera bien. La bonne duchesse a trop perdu de temps; elle -est timide, elle trouvera les chemins barrés; tout le monde ne sait pas -parler. De vous dire que je concilie ce procédé léthargique avec une -amitié dont je ne saurais douter, non très-assurément, je ne le -comprends pas, ni mon fils non plus: mais notre résolution, c'est d'être -assez glorieux pour ne nous point plaindre; cela donnerait trop de joie -aux ennemis de ce duc, ce serait un triomphe. Nous sommes dans ces bois; -il nous est aisé de nous taire; il peut arriver des changements pour une -autre année: ainsi, ma chère enfant, nous sommes fort aises que vous -l'ayez reçu si magnifiquement; nous ne rompons nous-mêmes aucun -commerce; je dirai seulement le fait, et demanderai _à son excellence_ -comment elle a pu faire pour penser sans cesse à nous, et pour nous -oublier et s'oublier elle-même. Nous n'irons point du tout aux états, et -nous nous moquerons de l'arrière-ban, qui ne nous est bon qu'à nous -donner du chagrin. Voilà nos sages résolutions: si vous les approuvez, -nous les trouverons encore meilleures. Cependant nous sommes -très-sensibles à la perte que vous allez faire de votre aimable Comtat; -nous ne saurions trop regretter tant de belles et bonnes choses qui en -revenaient, ni vous voir sans peine rentrer dans la sécheresse et -l'aridité des revenus. Je sens ce coup tout comme vous, et peut-être -davantage; car vous êtes _sublime_, et je ne le suis pas. - -A propos de sublime, M. de Marillac[725] ne fait point mal, ce me -semble. La Fayette est joli, exempt de toute mauvaise qualité; il a un -bon nom, il est dans le chemin de la guerre, et a tous les amis de sa -mère, qui sont à l'infini: le mérite de cette mère est fort distingué; -elle assure tout son bien, et l'abbé[726] le sien. Il aura un jour -trente mille livres de rente: il ne doit pas une pistole: ce n'est point -une manière de parler. Qui trouvez-vous qui vaille mieux, quand on ne -veut point de la robe? La demoiselle a deux cent mille francs, bien des -nourritures; madame de la Fayette pouvait-elle espérer moins? -Répondez-moi un peu, car je ne dis rien que de vrai. M. de Lamoignon est -le dépositaire des articles qui furent signés il y a quatre jours entre -M. de Lamoignon, M. le lieutenant civil, et madame de Lavardin qui a -fait le mariage. - - - [723] Voyez l'arrêt burlesque donné en la grand'chambre du Parnasse en - faveur des maîtres ès-arts, pour le maintien de la doctrine - d'Aristote. _OEuvres de Boileau._ - - [724] Ce passage est relatif à l'affaire de M. d'Harouïs, trésorier - des états de Bretagne, allié de madame de Sévigné. Elle justifie ici - le duc de Chaulnes aux yeux de la famille de Grignan, qui lui donnait - tort. - - [725] René de Marillac, doyen des conseillers d'État, mariait - Marie-Madeleine de Marillac, sa fille, avec René-Armand Mothier, comte - de la Fayette, fils puîné de madame de la Fayette. - - [726] Louis Mothier, abbé de la Fayette, fils aîné de madame de la - Fayette. - - - - -295.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 2 octobre 1689. - -Il y aura demain un an que je ne vous ai vue, que je ne vous ai -embrassée, que je ne vous ai entendue parler, et que je vous quittai à -Charenton. Mon Dieu! que ce jour est présent à ma mémoire! et que je -souhaite en retrouver un autre qui soit marqué par vous revoir, par vous -embrasser, par m'attacher à vous pour jamais! Que ne puis-je ainsi finir -ma vie avec la personne qui l'a occupée tout entière! Voilà ce que je -sens, et ce que je vous dis, ma chère enfant, sans le vouloir, et en -solennisant ce bout de l'an de notre séparation. - -Je veux vous dire, après cela, que votre dernière lettre est d'une -gaieté, d'une vivacité, d'un _currente calamo_ qui m'a charmée, parce -qu'il est impossible de penser et d'écrire si plaisamment, sans être -gaie et en parfaite santé. Parlons d'abord de M. le chevalier; je trouve -son état très-différent de celui où je l'ai vu: comment, je pourrais -entendre frapper le pied droit! car pour le gauche, nous trouvions qu'il -faisait souvent l'entendu et le glorieux, quoiqu'il fût assez humilié -par la contenance de l'autre, qui nous donnait autant de chagrin qu'à -lui. En vérité, c'est un vrai miracle de voir ce pied-là redressé; car -il s'en allait dans cet air de M. de la Rochefoucauld, qui faisait -pleurer; et tout ce changement, par trois quarts d'heure de bain dans -cette eau salutaire, s'est fait en trois jours: le Mont-d'Or, ni Barége, -n'en savent pas tant. On est donc quitte en trois jours de ce remède. -Assurez bien M. le chevalier de la joie sincère que j'ai du soulagement -qu'il a trouvé dans l'usage de ces eaux admirables, en attendant que -nous disions _guérison_. Vous louez beaucoup les soins de M. de -Carcassonne, en les comparant à ceux que vous auriez de moi; j'en puis -juger, il n'y en a jamais eu de si tendres, ni de si consolants. M. le -chevalier trouva donc madame de Ganges bien changée; cela est fort -plaisant: elle avait grand tort, en effet, de ne pas ressembler à l'idée -qu'il s'en était faite: pour moi, je l'ai vue assez tournée sur ce beau -moule, mais cent mille lieues au-dessous; car, après le visage, tant de -choses manquent, et de l'air, et de la grâce, et de ce qui fait valoir -la beauté, que cette ressemblance devient à rien. Si j'avais su qu'elle -eût été femme de mon Gange que j'ai tant vu, il me semble que je -l'aurais regardée tout d'une autre façon: mais cela est fait. - -Parlons de votre madame de Montbrun; bon Dieu! avec quelle rapidité vous -nous dépeignez cette femme! Votre frère en est ravi, mais il ne vous le -dira pas; il vous embrasse seulement, il est avec son honnête homme -d'ami; et c'est moi qui vous remercie d'avoir pris la peine de tout -quitter, pour venir impétueusement me redonner cette personne; le -plaisant caractère! toute pleine de sa bonne maison qu'elle prend depuis -le déluge, et dont on voit qu'elle est uniquement occupée: tous ses -parents Guelphes et Gibelins, amis et ennemis, dont vous faites une page -la plus folle et la plus plaisante du monde; ses rêveries d'appeler le -marquis d'Uxelles, les ennemis; elle croit parler des Allemands; et -toutes ces couronnes dont elle s'entoure et s'enveloppe; son étonnement -à la vue de votre teint naturel; elle vous trouve bien négligée de -laisser voir la couleur des petites veines et de la chair qui composent -le vrai teint: elle trouve bien plus honnête d'habiller son visage; et -parce que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez -toute négligée et toute déshabillée. MM. de Grignan sont bien habiles -d'avoir trouvé son teint naturel: voilà comme sont les hommes, ils ne -savent, ni ce qu'ils voient, ni ce qu'ils disent; j'en ai vu qui -admiraient des beautés bien peu admirables. - -Vous avez fait un joli voyage au Saint-Esprit; vous avez vu M. de -Bâville[727], la terreur du Languedoc; vous y avez vu encore M. de -Broglio[728]. Je crois notre Revel _le César_, et Broglio _le Laridon -négligé_[729]. Ils n'ont pas toujours été bien ensemble. M. le chevalier -ne les a-t-il pas vus tous deux dans les chaînes de mademoiselle du -Bouchet? Broglio était un si furieux amant, qu'il fut une des raisons -qui la jetèrent aux Carmélites. - -Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fâchés contre nos bons -gouverneurs; j'en suis ravie; j'étais au désespoir qu'ils eussent tort. -Il est certain, et tous nos amis en conviennent, que ce duc ne put pas -dire un seul mot au roi, ni de Bretagne, ni de députation, qui n'eût été -mal placé; Rome occupait tout. Il parla à M. de Lavardin, il a écrit au -maréchal d'Estrées: madame de Chaulnes a dit à M. de Croissi tout ce qui -se peut dire, et rien n'est plus aisé à comprendre que l'envie qu'ils -avaient l'un et l'autre de réussir; mais nous n'y pensons plus; et si, -par hasard, la chose revenait à nous, elle nous paraîtrait miraculeuse. -Ce n'est pas le plus grand mal que me cause la mort du pape: je suis -véritablement affligée, quand je pense à la perte que vous allez faire -par cette mort. - -Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votre société, -en me disant ce qui s'y passe; rien ne m'est si cher que ce qui vient de -vous et de votre famille. Je vous recommande votre belle santé, et de -conserver votre jeunesse, et pour cause. Je suis fort aise de la goutte -de M. de Grignan, j'en ris avec vous; voilà une belle consolation pour -un pauvre homme qui crie; mais tout est moins mauvais que de méchantes -_entrailles_. Dieu vous conserve tous! mes compliments, mes amitiés, mes -caresses où elles doivent être; et pour vous, ma chère enfant, vous -savez votre part, c'est moi tout entière. - - - [727] Nicolas de Lamoignon, frère du président, et connu sous le nom - de Bâville, remplaça, au mois de septembre 1685, M. d'Aguesseau dans - l'intendance du Languedoc. Ce fut lui qui organisa ces étranges - missions qui, du nom de leurs _missionnaires_, furent appelées - _dragonades_. Il remplit les fonctions d'intendant du Languedoc - pendant trente-trois ans, sans revenir à Paris. - - [728] Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en Languedoc. Il - était frère de Charles-Amédée de Broglio, comte de Revel. - - [729] _Voyez_ la fable de l'_Éducation_, par la Fontaine, fable 24, - livre VIII. - - - - -296.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 12 octobre 1689. - -Les voilà toutes deux; mais, mon Dieu! que la première m'aurait donné de -violentes inquiétudes, si je l'avais reçue sans la seconde, où il paraît -que la fièvre de ce pauvre chevalier s'est relâchée, et lui a donné un -jour de repos! Cela ôte l'horreur d'une fièvre continue avec des -redoublements et des suffocations, et des rêveries, et des -assoupissements, qui composent une terrible maladie. Quel sang! quel -tempérament! quelle cruelle humeur de goutte s'est jetée dans tout cela! -Quelle pitié que ce sang si bouillant, qui fait de si belles choses, en -fasse quelquefois de si mauvaises, et rende inutiles les autres! Enfin, -voilà une grande tristesse pour vous tous, et pour vous -particulièrement, dont le bon coeur vous rend la garde de tous ceux que -vous aimez. Me voilà encore bien plus avec vous à Grignan, quoique j'y -fusse beaucoup, par le redoublement d'intérêt que j'y prends depuis -cette maladie. On est exposé, quand on est loin, à écrire d'étranges -sottises; elles le deviennent en arrivant mal à propos: on est triste, -on est occupé, on est en peine; une lettre de Bretagne se présente, -toute libre, toute gaillarde, chargée de mille détails inutiles; j'en -suis honteuse: mais je vous l'ai dit cent fois, ce sont les contre-temps -de l'éloignement. - -Je vous ai mandé comme je ne suis plus du tout fâchée contre M. et -madame de Chaulnes. Il est certain, et mes amies me l'ont mandé, qu'il -ne pouvait parler des affaires de Bretagne, sans prendre fort mal son -temps. Il recommanda mon fils à M. de Lavardin, croyant qu'il aurait la -même envie que lui de nous servir, et cela était vrai. Il a depuis écrit -à M. le maréchal d'Estrées; et cette lettre ferait son effet, si le roi -n'avait dit tout haut à tous les prétendants à cette députation, qu'il y -avait longtemps qu'il était engagé: madame de la Fayette me le mande, -sans me dire à qui; on le saura bientôt. Elle m'ajoute que M. de Croissi -a nommé mon fils au roi, qui ne marqua nulle répugnance à cette -proposition; mais que le même jour Sa Majesté se déclara; et voilà ce -qu'attendait le maréchal, qui se soucie fort peu que le gouverneur de -Bretagne perde ce beau droit, pourvu qu'il fasse sa cour. Madame de la -Fayette lui a rendu tous ses engagements, et l'affaire finit ainsi. Mon -fils est à Rennes, agréable au maréchal, qu'il connaît fort, et qu'il a -vu cent fois chez la marquise d'Uxelles, contestant hardiment Rouville; -il joue tous les soirs avec lui au trictrac: il attend M. de la -Trémouille, afin de rendre tous ses devoirs, et puis revenir ici avec sa -femme; c'est le plus honnête parti qu'il puisse prendre. Je suis encore -seule, je ne m'en trouve point mal; j'aurai demain cette femme de Vitré; -elle avait des affaires. - -Il faut que je vous conte que madame de la Fayette m'écrit, du ton d'un -arrêt du conseil d'en haut, de sa part premièrement, puis de celle de -madame de Chaulnes et de madame de Lavardin, me menaçant de ne me plus -aimer, si je refuse de retourner tout à l'heure à Paris, et me disant -que je serai malade ici, que je mourrai, que mon esprit baissera; -qu'enfin point de raisonnements, il faut venir, et qu'elle ne lira -seulement pas mes méchantes raisons. Ma fille, cela est d'une vivacité -et d'une amitié qui m'a fait plaisir, et puis elle continue; voici les -moyens: j'irai à Malicorne avec l'équipage de mon fils; madame de -Chaulnes y fait trouver celui de M. le duc de Chaulnes: j'arriverai à -Paris, je logerai chez cette duchesse; je n'achèterai deux chevaux que -ce printemps; et voici le beau: je trouverai mille écus chez moi de -quelqu'un qui n'en a que faire, qui me les prête sans intérêt, qui ne me -pressera point de les rendre; et que je parte _tout à l'heure_. Cette -lettre est longue[730] au sortir d'un accès de fièvre; j'y réponds aussi -avec reconnaissance, mais en badinant, l'assurant que je ne m'ennuierai -que médiocrement avec mon fils, sa femme, des livres, et l'espérance de -me mettre en état de retourner cet été à Paris, sans être logée hors de -chez moi, sans avoir besoin d'équipage, parce que j'en aurai un, et sans -devoir mille écus à un généreux ami, dont la belle âme et le beau -procédé me presseraient plus que tous les sergents du monde; qu'au reste -je lui donne ma parole de n'être point malade, de ne point vieillir, de -ne point radoter, et qu'elle m'aimera toujours, malgré sa menace: voilà -comme j'ai répondu à ces trois bonnes amies. Je vous montrerai quelque -jour cette lettre de madame de la Fayette. Mon Dieu, la belle -proposition de n'être plus chez moi, d'être dépendante, de n'avoir point -d'équipage, et de devoir mille écus! En vérité, ma chère enfant, j'aime -bien mieux sans comparaison être ici: l'horreur de l'hiver à la campagne -n'est que de loin; de près ce n'est pas de même. Mandez-moi si vous ne -m'approuvez point: si vous étiez à Paris, ah! ce serait une raison -étranglante; mais vous n'y êtes point. J'ai pris mon temps et mes -mesures là-dessus; et si, par miracle, vous y voliez présentement comme -un oiseau, je ne sais si ma raison ne prierait point la vôtre, avec la -permission de notre amitié, de me laisser achever cet hiver certains -petits payements qui feront le repos de ma vie. Je n'ai pu m'empêcher de -vous conter cette bagatelle, espérant qu'elle n'arrivera point mal à -propos, et que M. le chevalier se portera aussi bien que je le souhaite. - -J'ai été surprise de votre songe: vous le croyez un mensonge, parce que -vous avez vu qu'il n'y avait pas un seul arbre devant cette porte; cela -vous fait rire, il n'y a rien de si vrai; mon fils les fit tous, je dis -tous, couper il y a deux ans; il se pique de belle vue, tout comme vous -l'avez songé, et à tel point qu'il veut faire un mur d'appui dans son -parterre, et mettre le jeu de paume en boulingrin, ne laisser que le -chemin, et faire encore là un fossé et un petit mur. Il est vrai que si -cela s'exécute, ce sera une très-agréable chose, et qui fera une beauté -surprenante dans ce parterre, qui est tout fait sur le dessin de M. le -Nostre, et tout plein d'orangers dans cette place _Coulanges_[731]. -Vous deviez avoir vu cet avenir dans votre songe, puisque vous y avez vu -le passé. Je garde vos lettres et votre songe à mon fils et à sa femme, -qui seront ravis d'y avoir vos aimables amitiés. - -Je ne suis point du tout mal avec M. et madame de Pontchartrain[732]; je -les ai vus à Paris depuis que vous êtes partie: je leur ai écrit à tous -deux; le mari m'a déjà répondu et à mon fils, très-agréablement; je n'ai -rien du tout de marqué à leur égard; car ce n'est pas un crime d'être -amie de nos gouverneurs. Je rends au double toutes les amitiés de mon -cher comte, je salue et honore le sage la Garde, je donne un baiser à -Pauline, et mon coeur à ma chère bonne. Dieu guérisse M. le chevalier, -et que cette lettre vous trouve tous en joie et en santé! Dites-moi la -chambre du chevalier, afin que j'y sois avec vous. L'abbé Bigorre me -mande que M. de Niel tomba, l'autre jour, dans la chambre du roi; il se -fit une contusion; Félix le saigna, et lui coupa l'artère; il fallut lui -faire à l'instant la grande opération: M. de Grignan, qu'en dites-vous? -Je ne sais lequel je plains le plus, ou de celui qui l'a soufferte, ou -d'un premier chirurgien du roi, qui pique une artère. - - - [730] Les lettres de madame de la Fayette étaient toujours fort - courtes. - - [731] Ces travaux furent exécutés, et M. de Monmerqué dit qu'ils - existent encore à peu près dans l'état où Mme de Sévigné les décrit en - cet endroit. - - [732] Louis Phélipeaux, comte de Pontchartrain, venait de succéder à - M. le Pelletier, contrôleur général des finances, qui avait demandé la - permission de se retirer. - - - - -297.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 16 octobre 1689. - -Quelle joie, ma chère enfant, que le quinquina ait produit ses effets -ordinaires! Je vous avoue que je tremblais en ouvrant votre lettre, car -tout est à craindre d'un tempérament comme celui de M. le chevalier. -Quel bonheur qu'un remède si chaud se soit accommodé avec la chaleur de -son sang! vous avez grande raison de croire que je prenais un extrême -intérêt à la suite de cette terrible maladie. Mais comme vous êtes le -centre de toutes les conduites, et la cause de toutes les santés, je me -réjouis infiniment avec vous de tant de bons succès, car M. de Grignan -s'en veut mêler aussi. Savez-vous bien que je suis encore plus surprise -que la goutte ait guéri les entrailles de M. de Grignan, et que le beau -temps ait chassé la goutte, que je ne suis étonnée que le quinquina ait -guéri la fièvre? Vous pouvez donc vous applaudir du régime du riz, qui -est si adoucissant, et qui peut avoir fait tous ces miracles. Je n'ai -garde de m'éloigner de Grignan, pendant que vous avez la joie de voir -vos Grignans en si bonne santé; j'y prends trop de part. Je ne veux pas -même aller à Paris, de peur de me distraire: c'est une chose plaisante -que la manière dont madame de Lavardin m'en presse, et m'en facilite -tous les moyens, et de quels tons madame de Chaulnes se sert aussi; il -semble qu'elle soit gouvernante de Bretagne; mais je lui ferai bien voir -que c'est à présent la maréchale d'Estrées[733], et que je ne suis plus -sous ses lois. En vérité, elles sont aimables; je ne crois pas qu'on -puisse employer des paroles plus fortes, ni plus pressantes, ni trouver -de plus solides expédients; et le tout, parce qu'elles craignent que je -ne m'ennuie, que je ne sois malade, que mon esprit ne se rétrécisse, que -je ne meure enfin; elles veulent me voir, me gouverner: M. du Bois s'en -mêle aussi: cette conspiration est trop jolie; je l'aime et je leur en -suis très-obligée, sans en être émue. Je veux vous garder leurs lettres; -vous verrez si l'amitié et la vérité n'y brillent pas. - -On me mande que c'est M. de Coëtlogon qui aura la députation[734]; je -n'en ai pas douté, et je crois que M. de Chaulnes n'en doutait pas non -plus. Il avait bon esprit, il voyait le retour du parlement, le présent -de la ville de Rennes, la part que M. de Coëtlogon paraissait avoir à -tout cela, comme gouverneur de cette ville, où l'on tient les états: -tout parle pour lui; il fait une dépense enragée: c'est un bonheur que -le voyage de Rome brouille et confonde tout cela: je doute que ce bon -duc en corps et en âme eût pu l'emporter; ainsi Dieu fait tout pour le -mieux. Mais quand j'ai accusé M. de Chaulnes de négligence, je n'étais -pas moins pour lui dans _les pièces justificatives_. Quoi, ma fille! -vous toute cartésienne, toute raisonnable, toute juste dans vos pensées, -je vous attraperais à juger qu'il a tort sur un sujet où il a raison, -parce qu'il aurait manqué d'activité dans une autre occasion! et cet -endroit vous empêcherait de voir les autres! Voilà une étrange justice! -vous seriez bien fâchée que la quatrième des enquêtes eût jugé ainsi -votre procès: moi misérable, je me trouvai toute telle à cet égard que -si nous avions eu la députation. Je sentis pourtant cet endroit en -l'écrivant: mais je crus qu'il trouverait son passeport auprès de vous, -et que vous vous souviendriez d'une chose que je dis souvent: _ce qui -est bon, est bon; ce qui est vrai, est vrai_, cela doit être toujours vu -de la même façon: s'il y a des facettes sur d'autres sujets, il ne faut -point les mêler, non plus que de certaines eaux dans certaines rivières. -Je crus encore que vous vous souviendriez que l'ingratitude est ma bête -d'aversion; de bonne foi, je ne la puis souffrir, et je la poursuis en -quelque lieu que je la trouve: mais je vois bien que vous avez oublié -tout cela, puisque vous avez cru voir quelque chose _de forcé_ dans ce -que je vous disais: je le sentis, mais sauvez-moi du moins de la pensée -que j'aie voulu me parer de cette sotte générosité de province; je -serais fâchée que vous me crussiez si changée: je trouvai ce beau -sentiment si naturellement au bout de ma plume, que je vous en reparle -fort naïvement, et je vous conjure qu'avec la même justice vous soyez -persuadée que si la lenteur et la négligence ont paru dans cette -dernière occasion, _les justificatives_ n'en sont pas moins vraies, ni -les ingrats moins ingrats; en vérité, cela ne se doit point confondre, -et même vous voyez présentement que ces bons gouverneurs n'ont pas tort. - -Je ne suis point encore revenue de mon étonnement au sujet de l'esprit -de M. de Chaulnes, et du changement que vous me dites y avoir remarqué: -en vérité, je ne le reconnais pas; il était tout un autre homme dans -notre petit voyage; c'était votre _génie_ qui le ressuscitait, votre -présence était trop forte, jointe avec les affaires de Rome; il en était -accablé. Il y a un cardinal vénitien, nommé _Barbarigo_, évêque de -Padoue, qui avait plus de voix qu'il ne lui en fallait au scrutin pour -être pape; mais l'_accessit_[735] gâta tout; je ne sais ce que c'est, je -vois bien seulement que c'est quelque chose qui empêche qu'on ne soit -pape: cependant il n'y en aura un que trop tôt; je me promène souvent -avec cette triste pensée. - -J'aime tout à fait les louanges naturelles de Coulanges pour Pauline; -elles lui conviennent fort, et m'ont fait comprendre sa sorte -d'agrément, bridé pourtant par des gens qui ont un peu mis leur -_nez_[736] mal à propos: si ce comte avait voulu ne donner que ses yeux -et sa belle taille, et vous laisser le soin de tout le reste, Pauline -aurait _brûlé le monde_[737]. Cet excès eût été embarrassant: ce joli -mélange est mille fois mieux, et fait assurément une aimable créature. -Sa vivacité ressemble à la vôtre; votre esprit _dérobait tout_, comme -vous dites du sien; voilà une louange que j'aime. Elle saura l'italien -dans un moment, avec une maîtresse meilleure que n'était la vôtre. Vous -méritiez bien une aussi parfaitement aimable fille que celle que -j'avais: je vous avais bien dit que vous feriez de la vôtre tout ce que -vous voudriez, par la seule envie qu'elle a de vous plaire; elle me -paraît fort digne de votre amitié. Me revoilà seule; mon fils et sa -femme sont encore à Rennes; ma femme de Vitré s'en est allée; je suis -fort bien, ne me plaignez pas. Mon fils attend M. de la Trémouille, qui -vient incessamment. Il est avec ce maréchal (_d'Estrées_), comme avec un -homme dont il est connu; il joue tous les soirs au trictrac avec lui. -Tout brille de joie à Rennes, du retour du parlement, qui sera le -premier de décembre; les états s'ouvriront le 22 de ce mois; le maréchal -a des manières agréables et polies; les Bretons en sont fort contents; -on aime le changement: voilà, ma très-chère, tout ce que je sais. Ne -soyez point en peine de ma solitude, je ne la hais pas; ma belle-fille -reviendra incessamment. J'ai soin de ma santé; je ne voudrais point être -malade ici: quand il fait beau, je me promène; quand il fait mouillé, -quand il fait brouillard, je ne sors point; je suis devenue sage; mais -vous, la reine et la _cause efficiente_ de la santé des autres, ayez -soin de la vôtre, reposez-vous de vos fatigues, et songez que votre -conservation est encore un plus grand bien pour eux que celui que vous -leur avez fait. - - - [733] Le maréchal d'Estrées commandait en Bretagne en l'absence de M. - de Chaulnes. - - [734] M. de Chaulnes avait promis de faire avoir cette députation à M. - de Sévigné, et ne l'avait pas fait. - - [735] L'arrivée des cardinaux français, savoir: les cardinaux de - Bouillon, de Bonzi, et de Furstemberg; le cardinal d'Estrées était - déjà dans le conclave. - - [736] Le nez de Pauline ressemblait d'abord à celui de madame de - Sévigné, et plus tard à celui de M. de Grignan. - - [737] Mot de Tréville sur madame de Grignan. - - - - -298.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 30 novembre 1689. - -Vous avez donc été frappée du mot de madame de la Fayette, mêlé avec -tant d'amitié[738]. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vérité, -j'avoue que j'en fus tout étonnée; car je ne me sens encore aucune -décadence qui m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire -souvent des réflexions et des supputations, et je trouve les conditions -de la vie assez dures. Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à -ce point fatal où il faut souffrir la _vieillesse_; je la vois, m'y -voilà, et je voudrais bien, au moins, ménager de ne pas aller plus loin, -de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des -pertes de mémoire, des _défigurements_ qui sont près de m'outrager; et -j'entends une voix qui dit: Il faut marcher malgré vous, ou bien, si -vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi -la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu -trop; mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle où -nous sommes condamnés, remet la raison à sa place, et fait prendre -patience: prenez-la donc aussi, ma très-chère, et que votre amitié trop -tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit -condamner. - -Je n'eus pas une grande peine à refuser les offres de mes amies; j'avais -à leur répondre, _Paris est en Provence_, comme vous, _Paris est en -Bretagne_: mais il est extraordinaire que vous le sentiez comme moi. -Paris est donc tellement en Provence pour moi, que je ne voudrais pas -être cette année autre part qu'ici. Ce mot, _d'être l'hiver aux -Rochers_, effraye: hélas! ma fille, c'est la plus douce chose du monde; -je ris quelquefois, et je dis: C'est donc là ce qu'on appelle passer -l'hiver dans des bois. Madame de Coulanges me disait l'autre jour: -Quittez vos _humides_ Rochers: je lui répondis: _Humide_ vous-même: -c'est Brevannes[739] qui est humide, mais nous sommes sur une hauteur; -c'est comme si vous disiez, Votre humide Montmartre. Ces bois sont -présentement tout pénétrés du soleil, quand il en fait; un terrain sec, -et une place _Madame_, où le midi est à plomb; et un bout d'une grande -allée, où le couchant fait des merveilles; et quand il pleut, une bonne -chambre avec un grand feu, souvent deux tables de jeu, comme -présentement; il y a bien du monde qui ne m'incommode point, je fais mes -volontés; et quand il n'y a personne, nous sommes encore mieux, car nous -lisons avec un plaisir que nous préférons à tout. Madame de Marbeuf nous -est fort bonne; elle entre dans tous nos goûts; mais nous ne l'aurons -pas toujours. Voilà une idée que j'ai voulu vous donner, afin que votre -amitié soit en repos. - -Vous devriez bien m'envoyer la harangue de M. de Grignan; puisqu'il en -est content, j'en serai encore plus contente que lui. Mandez-lui comme -je l'appelais à mon secours; et dans quelle occasion. Vous m'épargnez -bien dans vos lettres, je le sens; vous passez légèrement sur les -endroits difficiles, je ne laisse pas de les partager avec vous. C'est -une grande consolation pour vous d'avoir M. le chevalier; c'est le seul -à qui vous puissiez parler confidemment, et le seul qui soit plus touché -que vous-même de ce qui vous regarde; il sait bien comme je suis digne -de parler avec lui sur ce sujet: nous sommes si fort dans les mêmes -intérêts, qu'il n'est pas possible que cela ne fasse pas une liaison -toute naturelle. Je dis mille douceurs à ma chère Pauline, j'ai -très-bonne opinion de sa petite vivacité et de ses révérences; vous -l'aimez, vous vous en amusez, j'en suis ravie; elle répond fort -plaisamment à vos questions. Mon Dieu! ma fille, quand viendra le temps -où je vous verrai, que je vous embrasserai de tout mon coeur, et que je -verrai cette petite personne? J'en meurs d'envie; je vous rendrai compte -du premier coup d'oeil. - - - [738] Madame de la Fayette écrivait à madame de Sévigné, le 8 octobre - précédent: «Vous êtes vieille, vous vous ennuierez, votre esprit - deviendra triste, et baissera, etc.» - - [739] Maison de campagne de madame de Coulanges. - - - - -299.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 14 décembre 1689. - -Si M. le chevalier lisait vos lettres, ma chère comtesse, il n'irait pas -chercher, pour se divertir, celles qui viennent de si loin. Ce que vous -me mandiez l'autre jour sur Livry, que nous prêtons à M. Sanguin, lui -permettant même d'y faire une fontaine; tout cet endroit, celui de -madame de Coulanges, et dans vos amitiés même, tout est si plein de sel, -que nous croyons que vous n'avez point d'autre poudre pour vos lettres. -J'admire la gaieté de votre style au milieu de tant d'affaires -épineuses, accablantes, étranglantes. Vraiment, c'est bien vous, ma -chère enfant, qu'il faut admirer, et non pas moi; je suis seule comme -une violette, aisée à cacher; je ne tiens aucune place, ni aucun rang -sur la terre, que dans votre coeur, que j'estime plus que tout le reste, -et dans celui de mes amis. Ce que je fais est la chose du monde la plus -aisée. Mais vous, dans le rang que vous tenez, dans la plus brillante et -la plus passante province de France, joindre l'économie à la -magnificence d'un gouverneur, c'est ce qui n'est pas imaginable, et ce -que je ne comprends pas aussi qui puisse durer longtemps, surtout avec -la dépense de votre fils, qui augmente tous les jours. Comme ces pensées -troublent souvent mon repos, je crains bien qu'étant plus près de cet -abîme, vous ne soyez aussi plus livrée à ces tristes réflexions; voilà, -ma chère comtesse, ma véritable peine; car pour la solitude, elle ne -m'attriste point du tout. Notre bonne et commode compagnie s'en est -allée: j'ai chassé en même temps mon fils et sa femme; l'un devait aller -chez sa tante; l'autre à une visite pressée; je les ai envoyés tous deux -chacun de leur côté; j'en suis ravie, nous nous retrouverons dans deux -jours, nous en serons plus aises, et même je ne suis point seule; on -m'aime en ce pays; j'eus hier deux hommes de très-bonne compagnie, -_molinistes_[740], je ne m'ennuyai point: j'ai mes lectures, des -ouvriers, un beau temps. Si ma chère fille était un peu moins accablée, -avec l'espérance de la revoir qui me soutient, que me faudrait-il? - -J'ai écrit au marquis, quoique je lui eusse déjà fait mon compliment; je -le prie de lire dans cette vilaine garnison où il n'a rien à faire; je -lui dis que puisqu'il aime la guerre, c'est quelque chose de monstrueux -de n'avoir point envie de voir les livres qui en parlent, et de -connaître les gens qui ont excellé dans cet art; je le gronde, je le -tourmente; j'espère que nous le ferons changer: ce serait la première -porte qu'il nous aurait refusé d'ouvrir. Je suis moins fâchée qu'il aime -un peu à dormir, sachant bien qu'il ne manquera jamais à ce qui touche -sa gloire, que je ne le suis de ce qu'il aime à jouer. Je lui fais -entrevoir que c'est sa ruine: s'il joue peu, il perdra peu: mais c'est -une petite pluie qui mouille; s'il joue mal, il sera trompé: il faudra -payer; et s'il n'a point d'argent, ou il manquera de parole, ou il -prendra sur son nécessaire. - -On est malheureux aussi parce qu'on est ignorant; car, même sans être -trompé, il arrive qu'on perd toujours. Enfin, ma fille, ce serait une -très-mauvaise chose, et pour lui, et pour vous qui en sentiriez le -contre-coup. Le marquis serait donc bien heureux d'aimer à lire, comme -Pauline qui est ravie de savoir et de connaître. La jolie, l'heureuse -disposition! on est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines -bêtes. Les romans sont bientôt lus: je voudrais que Pauline eût quelque -ordre dans le choix des histoires, qu'elle commençât par un bout, et -qu'elle finît par l'autre, pour lui donner une teinture légère, mais -générale, de toutes choses. Ne lui dites-vous rien de la géographie? -Nous reprendrons une autre fois cette conversation. _Davila_ est -admirable: mais on l'aime mieux quand on connaît un peu ce qui conduit à -ce temps-là, comme Louis XII, François Ier, et d'autres. Ma fille, -c'est à vous à gouverner et à rectifier; c'est votre devoir, vous le -savez. Pour le reste, je me doutais bien que dans très-peu de temps vous -la rendriez très-aimable et très-jolie; de l'esprit et une grande envie -de vous plaire: il n'en faut pas davantage. - - - [740] Contre-vérité; c'est-à-dire jansénistes. - - - - -300.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 21 décembre 1689. - -Je recommence, ma chère comtesse, à l'endroit où je vous quittai -dimanche[741]. Les belles petites juments étaient échappées; elles -coururent longtemps, comme fait la jeunesse, quand elle a la bride sur -le cou. Enfin, l'une se trouve à Vitré, dans une métairie: ceux de Vitré -furent étonnés de voir la nuit cette petite créature, tout échauffée, -toute harnachée, et voulaient lui demander des nouvelles de mon fils. -Vous souvient-il du cheval de _Rinaldo_, qu'_Orlando_ trouva courant -avec son harnais, sans son maître? Quelle douleur! il ne savait à qui en -demander des nouvelles: enfin il s'adresse au cheval: _Dimmi caval -gentil, che di Rinaldo, il tuo caro signore, è divenuto_. Je ne sais pas -bien ce que _Rabicano_ répondit; mais je vous assure que les deux -petites bêtes sont dans l'écurie fort gaillardes, au grand contentement -_del caro signore_. - -Coulanges m'a écrit une fort grande et fort jolie lettre; il vous aura -écrit en même temps. Il m'a envoyé des couplets que j'honore; car il y -nomme tous les beaux endroits de Rome, que j'honore aussi: il est gai, -il est content, il est favori de M. de Turenne[742]; comment vous fait -ce nom? Il est amoureux de Pauline, il demande permission au pape de -l'épouser, et le prie de lui donner Avignon, qu'il veut faire rentrer -dans votre maison; elle s'appellera _comtesse d'Avignon_. Enfin, il dit -que la vieillesse est autour de lui: il se doute de quelque chose par de -certaines supputations; mais il assure qu'il ne la sent point du tout, -ni au corps, ni à l'esprit; et je vous avoue à mon tour que je me trouve -quasi comme lui, et ce n'est que par réflexion que je me fais justice. - -Pour nos lectures, elles sont délicieuses. Nous lisons _Abbadie_[743] -et l'_Histoire de l'Église_; c'est marier le luth à la voix. Vous -n'aimez point ces gageures: je ne sais comme nous pûmes vous captiver un -hiver ici. Vous voltigez, vous n'aimez point l'histoire, et on n'a de -plaisir que quand on s'affectionne à une lecture, et que l'on en fait -son affaire. Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons _les petites -Lettres_ (_de Pascal_): bon Dieu, quel charme! et comme mon fils les -lit! je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse et -de raisonnement serait digne d'elle; mais votre frère dit que vous -trouvez que c'est toujours la même chose. Ah, mon Dieu! tant mieux; -peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus -naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon, -qui sont si beaux? Et lorsqu'après les dix premières lettres il -s'adresse aux révérends (_jésuites_), quel sérieux! quelle solidité! -quelle force! quelle éloquence! quel amour pour Dieu et pour la vérité! -quelle manière de la soutenir et de la faire entendre! c'est tout cela -qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton tout -différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en -courant, grappillant les endroits plaisants: mais ce n'est point cela, -quand on les lit à loisir. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi si le -marquis n'aura pas un bon quartier d'hiver; c'est une consolation. Je -crois que M. le chevalier n'abandonne pas tout à fait son régiment, et -que M. de Montégut donne des conseils salutaires au jeune colonel. - - - [741] La lettre précédente finissait par ces mots: «Ma belle-fille a - mal à la tête, elle a versé dans son petit voyage, elle s'est cognée, - et deux de ses belles juments, qu'on avait dételées, se sont - échappées; on ne sait encore où elles sont: mon fils en est en peine: - voilà un petit ménage affligé. Ils vous parleront mercredi. - - [742] Louis de la Tour, prince de Turenne, neveu du cardinal de - Bouillon. - - [743] Auteur _de la Vérité de la religion chrétienne_. - - - - -301.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, mercredi 8 janvier 1690. - -C'est entre vos mains, ma chère belle, que mes lettres deviennent de -l'or: quand elles sortent des miennes, je les trouve si grosses et si -pleines de paroles, que je dis: Ma fille n'aura pas le temps de lire -tout cela. Mais vous ne me rassurez que trop, et je ne pense pas que je -doive croire en conscience tout ce que vous m'en dites. Enfin prenez-y -garde; de telles louanges et de telles approbations sont dangereuses; je -ne vous cacherai pas, au moins, que je les aime mieux que celles de tout -le reste du monde. Mais raccommodons-nous, il me semble que nous sommes -un peu brouillées; j'ai dit que vous aviez lu superficiellement les -_petites lettres_, je m'en repens: elles sont belles, et trop dignes de -vous, pour avoir douté que vous ne les eussiez toutes lues avec -application. Vous m'offensez aussi en croyant que je n'ai point lu _les -imaginaires_; c'est moi qui vous les prêtai: ah! qu'elles sont jolies -et justes! je les ai lues et relues. Sur ces offenses mutuelles, nous -pouvons nous embrasser; je ne vois rien qui nous empêche de nous aimer; -n'est-ce pas l'avis de M. le chevalier, puisqu'il est notre confident? -je suis, en vérité, ravie de sa meilleure santé; ce sentiment est bien -plus fort que mes paroles. Mais revenons à la lecture; nous en faisons -ici un grand usage: mon fils a une qualité très-commode, c'est qu'il est -fort aise de relire deux fois, trois fois, ce qu'il a trouvé beau; il le -goûte, il y entre davantage, il le sait par coeur, cela s'incorpore; il -croit avoir fait ce qu'il lit ainsi pour la troisième fois. Il lit -_Abbadie_ avec transport, et admirant son esprit d'avoir fait une si -belle chose: dès que nous voyons un raisonnement bien conduit, bien -conclu, bien juste, nous croyons vous le dérober de le lire sans vous. -Ah! que cet endroit charmerait _ma soeur_, charmerait _ma fille_! Nous -mêlons ainsi votre souvenir à tout ce qu'il y a de meilleur, et il en -augmente le prix. Je vous plains de ne point aimer les histoires; M. le -chevalier les aime, et c'est un grand asile contre l'ennui; il y en a de -si belles, on est si aise de se transporter un peu en d'autres siècles! -cette diversité donne des connaissances et des lumières: c'est ce -retranchement de livres qui vous jette dans les _Oraisons_ du père -Coton, et dans la disette de ne savoir plus que lire. Je voudrais que -vous n'eussiez pas donné le dégoût de l'histoire à votre fils; c'est une -chose très-nécessaire à un petit homme de sa profession. Il m'a écrit de -_Kaysersloutre_; mon Dieu, quel nom! Il ne me paraît pas encore assuré -de venir à Paris; il me dit mille amitiés fort jolies, fort bien -tournées; il me remercie des nouvelles que je lui mandais, il me conte -tous les petits malheurs de son équipage. J'aime passionnément ce petit -colonel. - - - - -302.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 11 janvier 1690. - -Quelles étrennes, bon Dieu! quels souhaits! en fut-il jamais de plus -propres à me charmer, moi qui en connais les tons, et qui vois le coeur -dont ils partent? Je m'en vais vous dire un sentiment que je trouve en -moi; s'il pouvait payer le vôtre, j'en serais fort aise, car je n'ai pas -d'autre monnaie: au lieu de ces craintes si aimables que vous donnent -toutes ces morts qui volent sans cesse autour de vous, et qui vous font -penser à d'autres, je vous présente la véritable consolation et même la -joie que me donne souvent l'avance d'années que j'ai sur vous: vous -savez que je ne suis pas insensible à la tristesse de ces états; mais je -le suis encore moins à la pensée que les premiers vont devant, et que -vraisemblablement et naturellement je garderai mon rang avec ma chère -fille; je ne puis vous représenter la véritable douceur de cette -confiance. Que n'ai-je point souffert aussi dans les temps où votre -mauvaise santé me faisait craindre un dérangement? Ce temps a été -rigoureux: ah! n'en parlons point, _ne parlons point de cela_; vous vous -portez bien, Dieu merci! toutes choses ont repris leur place naturelle, -_Dieu vous conserve!_ Je pense que vous entendez mon ton aussi, et que -vous me connaissez. - -Je viens à M. le chevalier: je n'ai point de peine à croire que le -climat de Provence lui soit meilleur l'hiver que celui de Paris. Tous -ceux qui, comme des hirondelles, s'en vont chercher votre soleil, en -sont de bons témoins. Mais, en me réjouissant de ce qu'il sent cette -différence, je m'afflige qu'il ait perdu mille écus de rente, et par où? -et comment? son régiment lui valait-il cela? il le vendra donc au -marquis[744]? mais l'argent qu'il en recevra, en lui payant des dettes, -ne diminuera-t-il pas aussi des intérêts? Faites-moi ce calcul, qui -m'inquiète: je ne saurais me représenter M. le chevalier de Grignan à -Paris, sans son petit équipage si honnête, si bien troussé; je ne le -verrai point à pied, ni mendier des places pour Versailles; cela ne peut -point entrer dans ma tête: cet article est _interloqué_; ah! que ce mot -de chicane est joliment placé! Je ne m'en tiens pas non plus à vos -soixante-quatre personnes sans les gardes: vous me trompez: ce n'est pas -là votre dernier mot; il me faut une démonstration de mathématiques. - -Pour Pauline, je crois que vous ne balancez pas entre le parti d'en -faire quelque chose de bon ou quelque chose de mauvais. La supériorité -de votre esprit vous fera suivre facilement la bonne route: tout vous -convie d'en faire votre devoir, et l'honneur, et la conscience, et le -pouvoir que vous avez en main. Quand je pense comme elle s'est corrigée -en peu de temps pour plaire, comme elle est devenue jolie, cela vous -rendra coupable de tout le bien qu'elle ne fera pas. Pour vos lectures, -ma chère enfant, vous avez trop à parler, à raisonner, pour trouver le -temps de lire: nous sommes ici dans un trop grand repos, et nous en -profitons. Je relis même avec mon fils de certaines choses que j'avais -lues en courant, à Paris, et qui me paraissent toutes nouvelles. Nous -relisons aussi, au travers de nos grandes lectures, des _rogatons_ que -nous trouvons sous la main; par exemple, toutes les belles oraisons -funèbres de M. Bossuet, de M. Fléchier, de M. Mascaron, du père -Bourdaloue: nous repleurons M. de Turenne, madame de Montausier, M. le -Prince, feu MADAME, la reine d'Angleterre; nous admirons ce portrait de -Cromwell[745]; ce sont des chefs-d'oeuvre d'éloquence qui charment -l'esprit: il ne faut point dire, Oh! cela est vieux; non, cela n'est -point vieux, cela est divin. Pauline en serait instruite et ravie: mais -tout cela n'est bon qu'aux Rochers. Je ne sais quel livre conseiller à -Pauline: Davila est beau en italien; nous l'avons lu; Guichardin est -long; j'aimerais assez les anecdotes de Médicis[746], qui en sont un -abrégé; mais ce n'est pas de l'italien. Je ne veux plus nommer -Bentivoglio[747]; qu'elle s'en tienne à sa poésie, ma fille; je n'aime -point la prose italienne; le Tasse, l'Aminte, le _Pastor fido_, la -_Filli di Sciro_[748], je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits -fâcheux; et du reste, qu'elle lise l'histoire, qu'elle entre dans ce -goût, qui peut si longtemps consoler son oisiveté: il est à craindre -qu'en retranchant cette lecture, on ne trouve plus rien à lire: qu'elle -commence par la vie du grand Théodose, et qu'elle me mande comme elle -s'en trouvera. Voilà, mon enfant, bien des bagatelles; il y a des jours -qu'on destine à causer sans préjudice des choses sérieuses, à quoi l'on -prend toujours un très-sensible intérêt. Adieu, ma très-aimable; nous -vous souhaitons toutes sortes de bonheur cette année, et _quanto va_. - - - [744] M. le chevalier de Grignan, devenu maréchal de camp en 1688, ne - put pas conserver son régiment, et le roi en fit don au jeune marquis - de Grignan. - - [745] _Voyez_ Bossuet, _Oraison funèbre de la reine d'Angleterre_. - - [746] _Les Anecdotes de Florence_, ou l'_Histoire secrète de la maison - de Medicis_, par Varillas. - - [747] Le cardinal Bentivoglio, auteur de l'_Histoire des guerres - civiles de Flandre_, et de plusieurs autres ouvrages. - - [748] Du comte Guidubaldo de Bonarelli. C'est une imitation de - l'_Aminta_ du Tasse, et du _Pastor fido_ de Guarini. - - - - -303.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 15 janvier 1690. - -Vous avez raison, je ne puis m'accoutumer à la date de cette année; -cependant la voilà déjà bien commencée; et vous verrez que, de quelque -manière que nous la passions, elle sera, comme vous dites, bientôt -passée, et nous trouverons bientôt le fond de notre sac de mille -francs[749]. - -Vraiment vous me gâtez bien, et mes amies de Paris aussi: à peine le -soleil remonte du saut d'une puce, que vous me demandez de votre côté -quand vous m'attendrez à Grignan; et mes amies me prient de leur fixer, -dès à cette heure, le temps de mon départ, afin d'avancer leur joie. Je -suis trop flattée de ces empressements, et surtout des vôtres, qui ne -souffrent point de comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse, -avec sincérité, que, d'ici au mois de septembre, je ne puis recevoir -aucune pensée de sortir de ce pays; c'est le temps que j'envoie mes -petites _voitures_ à Paris, dont il n'y a eu encore qu'une très-petite -partie. C'est le temps que l'abbé Charrier traite de mes lods et ventes, -qui est une affaire de dix mille francs: nous en parlerons une autre -fois; mais contentons-nous de chasser toute espérance de faire un pas -avant le temps que je vous ai dit: du reste, je ne vous dis point que -vous êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous êtes -d'une manière dans mon coeur, que je craindrais fort que M. Nicole ne -trouvât beaucoup à y _circoncire_; mais enfin telle est ma disposition. -Vous me dites la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne point -voir la fin des heureuses années que vous me souhaitez. Nous sommes bien -loin de nous rencontrer dans nos souhaits; car je vous ai mandé une -vérité qui est bien juste et bien à sa place, et que Dieu sans doute -voudra bien exaucer, qui est de suivre l'ordre tout naturel de la sainte -Providence: c'est ce qui me console de tout le chemin laborieux de la -vieillesse; ce sentiment est raisonnable, et le vôtre trop -extraordinaire et trop aimable. - -Je vous plaindrai quand vous n'aurez plus M. de la Garde et M. le -chevalier; c'est une très-parfaitement bonne compagnie; mais ils ont -leurs raisons, et celle de faire ressusciter la pension d'un homme qui -n'est point mort me paraît tout à fait importante. Vous aurez votre -enfant qui tiendra joliment sa place à Grignan, il doit y être le bien -reçu par bien des raisons, et vous l'embrasserez aussi de bon coeur. Il -m'a écrit encore une jolie lettre pour me souhaiter une heureuse année: -il me paraît désolé à Kaysersloutre; il dit que rien ne l'empêche de -venir à Paris, mais qu'il attend des ordres de Provence; que c'est ce -ressort qui le fait agir. Je trouve que vous le faites bien languir: sa -lettre est du 2; je le croyais à Paris; faites-l'y donc venir, et -qu'après une petite apparition, il coure vous embrasser. Ce petit homme -me paraît en état que, si vous trouviez un bon parti, Sa Majesté lui -accorderait aisément la survivance de votre très-belle charge. Vous -trouvez que son caractère et celui de Pauline ne se ressemblent -nullement; il faut pourtant que certaines qualités du coeur soient chez -l'un et chez l'autre; pour l'humeur, c'est une autre affaire. Je suis -ravie que ses sentiments soient à votre fantaisie: je lui souhaiterais -un peu plus de penchant pour les sciences, pour la lecture; cela peut -venir. Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en -avale de mauvais que de ne point aimer à lire; les romans, les comédies, -les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé: a-t-elle tâté -de Lucien? est-elle à portée _des petites Lettres_? ensuite il faut -l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, -je la plains. Quant aux beaux livres de dévotion, si elle ne les aime -point, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que, même sans -dévotion, on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle -n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout -qu'elle mît son petit nez ni dans _Montaigne_, ni dans _Charron_, ni -dans les autres de cette sorte: il est bien matin pour elle. La vraie -morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes -conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je -crois que c'est assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps pour -causer avec elle, c'est assurément ce qui serait le plus utile: je ne -sais si tout ce que je dis vaut la peine que vous le lisiez; je suis -bien loin d'abonder dans mon sens. - -Vous me demandez si je suis toujours une petite dévote qui ne vaut -guère; oui, justement, voilà ce que je suis toujours, et pas davantage, -à mon grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma -religion, et de quoi il est question; je ne prendrai point le faux pour -le vrai; je sais ce qui est bon et ce qui n'en a que l'apparence; -j'espère ne m'y point méprendre, et que Dieu m'ayant déjà donné de bons -sentiments, il m'en donnera encore: les grâces passées me garantissent -en quelque sorte celles qui viendront; ainsi je vis dans la confiance, -mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais je vous gronde de trouver -notre Corbinelli _le mystique du diable_; votre frère en pâme de rire; -je le gronde comme vous. Comment, _mystique du diable!_ un homme qui ne -songe qu'à détruire son empire; qui ne cesse d'avoir commerce avec les -ennemis du diable, qui sont les saints et les saintes de l'Église; un -homme qui ne compte pour rien son chien de corps; qui souffre la -pauvreté _chrétiennement_, vous direz _philosophiquement_; qui ne cesse -de célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge jamais -son prochain, qui l'excuse toujours; qui passe sa vie dans la charité et -le service du prochain; qui est insensible aux plaisirs et aux délices -de la vie; qui enfin, malgré sa mauvaise fortune, est entièrement soumis -à la volonté de Dieu! Et vous appelez cela _le mystique du diable_! Vous -ne sauriez nier que ce ne soit là le portrait de notre pauvre ami: -cependant il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui fait rire -d'abord, et qui pourrait surprendre les simples. Mais je résiste comme -vous voyez, et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de ma -grand'mère (_sainte Chantal_), et du bienheureux Jean de la Croix[750]. - -A propos de Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; -il me rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de -Lamoignon: les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de -Toulon, le père Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On -parla des ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les -anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et -les vieux et les nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue, qui faisait -l'entendu, et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui -demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit? Despréaux -ne voulut pas le nommer; Corbinelli lui dit: Monsieur, je vous conjure -de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. Despréaux lui répondit -en riant: «Ah! monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis -assuré.» Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, _un cotal riso -amaro_, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. -Despréaux lui dit: «Mon père, ne me pressez point.» Le père continue. -Enfin, Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui -dit: «Mon père, vous le voulez; hé bien! morbleu, c'est Pascal.--Pascal, -_dit le père tout rouge, tout étonné_, Pascal est autant beau que le -faux peut l'être.--Le faux, _reprit Despréaux_, le faux! sachez qu'il -est aussi vrai qu'il est inimitable; on vient de le traduire en trois -langues.» Le père répond: «Il n'en est pas plus vrai.» Despréaux -s'échauffe, et criant comme un fou: «Quoi! mon père, direz-vous qu'un -des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres, _qu'un -chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu_? Osez-vous dire que cela est -faux?» «Monsieur, _dit le Père en fureur_, il faut distinguer.» -«Distinguer, _dit Despréaux_, distinguer, morbleu! distinguer, -distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu!» et prenant Corbinelli -par le bras, s'enfuit au bout de la chambre; puis revenant, et courant -comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla -rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange: -ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste -dans une conversation; mais moi, qui suis persuadée que vous trouverez -cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris, et je -crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assez -contente. Ma fille, je vous gronde d'être un seul moment en peine de -moi, quand vous ne recevez pas mes lettres; vous oubliez les manières de -la poste, il faut s'y accoutumer; et quand je serais malade, ce que je -ne suis point du tout, je ne vous en écrirais pas moins quelques lignes, -ou mon fils, ou quelqu'un: enfin vous auriez de mes nouvelles; mais nous -n'en sommes pas là. - -On me mande que plusieurs duchesses et grandes dames ont été enragées, -étant à Versailles, de n'être pas du souper du jour des Rois[751]: voilà -ce qui s'appelle des afflictions. Vous savez mieux que moi les autres -nouvelles. - -Je trouve Pauline bien suffisante de savoir les échecs; si elle savait -combien ce jeu est au-dessus de ma portée, je craindrais son mépris. Ah! -oui, je m'en souviens, je n'oublierai jamais ce voyage: hélas! est-il -possible qu'il y ait vingt-un ans? je ne le comprends pas; il me semble -que ce fut l'année passée; mais je juge, par le peu que m'a duré ce -temps, ce que me paraîtront les années qui viendront encore. - - - [749] Madame de Sévigné comparait les douze mois de l'année à un sac - de mille francs, qui finit presque aussitôt qu'on a commencé d'y - puiser. - - [750] Il réforma les carmes, qui prirent alors le nom de _carmes - déchaussés_. - - [751] Ce repas eut lieu le 5 janvier 1690. Il y avait cinq tables - tenues par le roi, par Monseigneur, par Monsieur, par Madame et par - Mademoiselle. Le roi, Monseigneur et Monsieur furent _rois_ chacun à - leur table. - - - - -304.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN. - - - Aux Rochers, dimanche 19 février 1690. - -Si vous me voyiez, ma chère belle, vous m'ordonneriez de faire le -carême; et, ne me trouvant plus aucune sorte d'incommodité, vous seriez -persuadée, comme je le suis, que Dieu ne me donne une si bonne santé que -pour me faire obéir au commandement de l'Église. Nous faisons ici une -bonne chère; nous n'avons pas la rivière de Sorgue, mais nous avons la -mer; en sorte que le poisson ne nous manque pas. Il nous vient toutes -les semaines du beurre de la Prévalaie; je l'aime et le mange comme si -j'étais Bretonne: nous faisons des beurrées infinies: nous pensons -toujours à vous en les mangeant; mon fils y marque toujours toutes ses -dents, et ce qui me fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les -miennes: nous y mettrons bientôt de petites herbes fines et des -violettes; le soir un potage avec un peu de beurre, à la mode du pays, -de bons pruneaux, de bons épinards; enfin, ce n'est pas jeûner, et nous -disons avec confusion: _Qu'on a de peine à servir la sainte Église!_ -Mais pourquoi dites-vous du mal de mon café avec du lait? c'est que vous -haïssez le lait, car sans cela vous trouveriez que c'est la plus jolie -chose du monde. J'en prends le dimanche matin par plaisir; vous croyez -le dénigrer en disant que cela est bon pour faire vivoter une pauvre -pulmonique: vraiment, c'est une grande louange; et s'il fait vivoter une -mourante, il fera vivre fort agréablement une personne qui se porte -bien. Voilà le chapitre du carême vidé. - -Disons un mot des sermons: que je vous plains d'en entendre si souvent -de si longs et de si médiocres! c'est ce que M. Nicole n'a jamais pu -gagner sur moi que cette patience, quoiqu'il en ait fait un beau traité. -Quand je serai aussi bonne que M. de la Garde, si Dieu me fait cette -grâce, j'aimerai tous les sermons; en attendant, je me contente des -évangiles expliqués par M. le Tourneux: ce sont les vrais sermons, et -c'est la vanité des hommes qui les a chargés de tout ce qui les compose -présentement. Nous lisons quelquefois des Homélies de saint -Jean-Chrysostome: cela est divin, et nous plaît tellement, que pour moi -j'opine à n'aller à Rennes que pour la semaine sainte, afin de n'être -point exposée à l'éloquence des prédicateurs qui s'évertuent en faveur -du parlement. Je me suis souvenue du jeûne austère que vous faisiez -autrefois le mardi-gras, ne vivant que de votre amour-propre, que vous -mettiez à toutes sauces, hormis à ce qui pouvait vous nourrir; mais en -cela même il était trompé, car vous deveniez quelquefois couperosée, -tant votre sang était échauffé; vous contempliez votre essence comme un -coq en pâte: que cette folie était plaisante! vous répondiez aussi à la -Mousse, qui vous disait: _Mademoiselle, tout cela pourrira_. Oui, -monsieur, _mais cela n'est pas pourri_. Bon Dieu! qui croirait qu'une -telle personne eût été capable de s'oublier elle-même au point que vous -avez fait, et d'être une si habile et si admirable femme? Il faudrait -présentement vous redonner quelque amour, quelque considération pour -vous-même: vous en êtes trop vide, et trop remplie des autres. Un -équipage, des chevaux, des mulets, de la subsistance; enfin, vivre au -jour la journée: mais entreprendre des dépenses considérables, sans -savoir où trouver le nerf de la guerre; mon enfant, cela n'appartient -qu'à vous: mais je vous conjure de songer à Bourbilly: c'est là que vous -trouverez peut-être du secours, après l'avoir espéré inutilement -d'ailleurs. - - - - -305.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY. - - - Grignan, ce 13 novembre 1690. - -Quand vous verrez la date de cette lettre, mon cousin, vous me prendrez -pour un oiseau. Je suis passée courageusement de Bretagne en Provence. -Si ma fille eût été à Paris, j'y serais allée: mais sachant qu'elle -passerait l'hiver dans ce beau pays, je me suis résolue de le venir -passer avec elle, jouir de son beau soleil, et retourner à Paris avec -elle l'année qui vient. J'ai trouvé qu'après avoir donné seize mois à -mon fils, il était bien juste d'en donner quelques-uns à ma fille; et ce -projet, qui paraissait de difficile exécution, ne m'a pas coûté trop de -peine. J'ai été trois semaines à faire ce trajet en litière, et sur le -Rhône. J'ai pris même quelques jours de repos, et enfin j'ai été reçue -de M. de Grignan et de ma fille avec une amitié si cordiale, une joie et -une reconnaissance si sincères, que j'ai trouvé que je n'ai pas fait -encore assez de chemin pour venir voir de si bonnes gens, et que les -cent cinquante lieues que j'ai faites ne m'ont point du tout fatiguée. -Cette maison est d'une grandeur, d'une beauté et d'une magnificence de -meubles dont je vous entretiendrai quelque jour. J'ai voulu vous donner -avis de mon changement de climat, afin que vous ne m'écriviez plus aux -Rochers, mais bien ici, où je sens un soleil capable de rajeunir par sa -douce chaleur. Nous ne devons pas négliger présentement ces petits -secours, mon cher cousin. Je reçus votre dernière lettre avant que de -partir de Bretagne: mais j'étais si accablée d'affaires, que je remis à -vous faire réponse ici. Nous apprîmes l'autre jour la mort de M. de -Seignelai[752]. Quelle jeunesse! quelle fortune! quels établissements! -Rien ne manquait à son bonheur: il nous semble que c'est la splendeur -qui est morte. Ce qui nous a surpris, c'est qu'on dit que madame de -Seignelai renonce à la communauté, parce que son mari doit cinq -millions. Cela fait voir que les grands revenus sont inutiles quand on -en dépense deux ou trois fois autant. Enfin, mon cher cousin, la mort -nous égale tous; c'est où nous attendons les gens heureux. Elle rabat -leur joie et leur orgueil, et console par là ceux qui ne sont pas -fortunés. Un petit mot de christianisme ne serait pas mauvais en cet -endroit; mais je ne veux pas faire un sermon, je ne veux faire qu'une -lettre d'amitié à mon cher cousin, lui demander de ses nouvelles, de -celles de sa chère fille, les embrasser tous deux de tout mon coeur, les -assurer de l'estime et des services de madame de Grignan et de son époux -qui m'en prient, et les conjurer de m'aimer toujours: ce n'est pas la -peine de changer après tant d'années. - - - [752] Fils de Colbert; il mourut de langueur et d'épuisement. - - - - -306.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - Lambesc, le 1er décembre 1690. - -Où en sommes-nous, mon aimable cousin? Il y a environ mille ans que je -n'ai reçu de vos lettres. Je vous ai écrit la dernière fois des Rochers -par madame de Chaulnes: depuis cela, pas un seul mot de vous. Il faut -donc recommencer sur nouveaux frais, présentement que je suis dans votre -voisinage: que dites-vous de mon courage? il n'est rien tel que d'en -avoir. Après avoir été seize mois en Bretagne avec mon fils, j'ai trouvé -que je devais aussi une visite à ma fille, sachant qu'elle n'allait -point cet hiver à Paris; et j'ai été si parfaitement bien reçue d'elle -et de M. de Grignan, que si j'ai eu quelque fatigue, je l'ai entièrement -oubliée; et je n'ai senti que la joie et le plaisir de me trouver avec -eux. Ce trajet n'a point été désapprouvé de madame de Chaulnes, ni de -mesdames de Lavardin et de la Fayette, auxquelles je demande volontiers -conseil; de sorte que rien n'a manqué au bonheur ni à l'agrément de ce -voyage: vous y mettrez la dernière main en repassant par Grignan, où -nous allons vous attendre. L'assemblée de nos petits états est finie; -nous sommes ici seuls, en attendant que M. de Grignan soit en état -d'aller à Grignan, et puis, s'il se peut, à Paris. Il a été mené quatre -ou cinq jours fort rudement de la colique et de la fièvre continue, avec -deux redoublements par jour. Cette maladie allait beau train, si elle -n'avait été arrêtée par les miracles ordinaires du quinquina; mais -n'oubliez pas qu'il a été aussi bon pour la colique que pour la fièvre; -il faut donc se remettre. Nous n'irons à Aix qu'un moment pour voir la -petite religieuse de Grignan[753], et dans peu de jours nous serons pour -tout l'hiver à Grignan, où le petit colonel (_le marquis de Grignan_), -qui a son régiment à Valence et aux environs, viendra passer six -semaines avec nous. Hélas! tout ce temps ne passera que trop vite; je -commence à soupirer douloureusement de le voir courir avec tant de -rapidité, j'en vois et j'en sens les conséquences. Vous n'en êtes pas -encore, mon _jeune_ cousin, à de si tristes réflexions. - -J'ai voulu vous écrire sur la mort de M. de Seignelai: quelle mort! -quelle perte pour sa famille et pour ses amis! On me mande que sa femme -est inconsolable, et qu'on parle de vendre Sceaux à M. le duc du Maine. -Oh! mon Dieu, que de choses à dire sur un si grand sujet! Mais que -dites-vous de sa dépouille sur un homme que l'on croyait déjà tout -établi[754]? Autre sujet de conversation; mais il ne faut faire à -présent que la table des chapitres pour quand nous nous verrons. M. le -duc de Chaulnes nous a écrit de fort aimables lettres, et nous donne une -espérance assez proche de le voir bientôt à Grignan; mais auparavant il -me paraît qu'il ne serait pas impossible d'envoyer enfin ces bulles si -longtemps attendues, et trop tôt chantées; qui n'eût pas cru que l'abbé -de Polignac les apportait? Je n'ai jamais vu un enfant _si difficile à -baptiser_; mais enfin vous en aurez l'honneur, vous le méritez bien -après tant de peines; venez donc recevoir nos louanges. Je n'ose presque -vous parler de votre déménagement de la rue du Parc-Royal pour aller -demeurer au Temple; j'en suis affligée pour vous et pour moi; je hais le -Temple autant que j'aime la déesse (_madame de Coulanges_) qui veut -présentement y être honorée; je hais ce quartier qui ne mène qu'à -Montfaucon; j'en hais même jusques à la belle vue dont madame de -Coulanges me parle; je hais cette fausse campagne, qui fait qu'on n'est -plus sensible aux beautés de la véritable, et qu'elle sera plus à -couvert des rigueurs du froid à Brévannes[755], qu'à la ruelle de son -lit dans ce chien de Temple; enfin tout cela me déplaît à mourir, et ce -qui est beau, c'est que je lui mande toutes ces improbations avec une -grossièreté que je sens, et dont je ne puis m'empêcher. Que ferez-vous, -mon pauvre cousin, loin des hôtels de Chaulnes, de Lamoignon, du Lude, -de Villeroi, de Grignan? comment peut-on quitter un tel quartier? Pour -moi, je renonce quasi à la déesse; car le moyen d'accommoder ce coin du -monde tout écarté avec mon faubourg Saint-Germain[756]? Au lieu de -trouver, comme je faisais, cette jolie madame de Coulanges sous ma main, -prendre du café le matin avec elle, y courir après la messe, y revenir -le soir comme chez soi; enfin, mon pauvre cousin, ne m'en parlez point: -je suis trop heureuse d'avoir quelques mois pour m'accoutumer à ce -bizarre dérangement; mais n'y avait-il point d'autre maison? et votre -cabinet, où est-il? y retrouverons-nous tous nos tableaux? Enfin Dieu -l'a voulu; car le moyen, sans cette pensée, de vouloir s'en taire? Il -faut finir ce chapitre, même cette lettre. - -J'ai trouvé Pauline tout aimable, et telle que vous me l'avez dépeinte. -Mandez-moi bien de vos nouvelles; je vous écris en détail, car nous -aimons ce style, qui est celui de l'amitié. Je vous envoie cette lettre -par M. de Montmort, intendant à Marseille, autrefois M. du Fargis, qui -mangeait des tartelettes avec mes enfants; si vous le connaissez, vous -savez que c'est un des plus jolis hommes du monde, le plus honnête, le -plus poli, aimant à plaire et à faire plaisir, et d'une manière qui lui -est particulière; en un mot, il en sait assurément plus que les autres -sur ce sujet: je vous en ferai demeurer d'accord à Grignan, où je vais -vous attendre, mon cher cousin, avec une bonne amitié et une véritable -impatience. - - - [753] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse aux Filles de Sainte-Marie. - - [754] M. de Pontchartrain, alors contrôleur des finances, et depuis - chancelier de France en 1699. - - [755] Maison de campagne de madame de Coulanges. - - [756] Où demeurait madame de la Fayette, qu'elle allait voir souvent. - - - - -307.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - A Grignan, le 10 avril 1691. - -Nous avons reçu une lettre, du 31 mars, de notre cher ambassadeur; elle -est venue en sept jours; cette diligence est agréable, mais ce qu'il -nous mande l'est encore davantage; on ne peut écrire plus -spirituellement. Ma fille prend le soin de lui répondre; et comme je la -prie de lui envoyer le Saint-Esprit en diligence, non-seulement pour -faire un pape[757], mais pour finir promptement toutes sortes -d'affaires, afin de nous venir voir, elle m'assure qu'elle lui enverra -la prise de Nice en cinq jours de tranchée ouverte, par M. de Catinat, -et que cette nouvelle fera le même effet pour nos bulles. - -Mais parlons de votre affliction d'avoir perdu cet aimable ménage[758], -qui a si bien célébré votre mérite en vers et en prose, tandis que vous -avez si bien senti l'agrément de leur société. La douleur de cette -séparation est aisée à comprendre; M. de Chaulnes ne veut pas que nous -croyions qu'il la partage avec vous; il ne faut pas qu'un ambassadeur -soit occupé d'autres choses que des affaires du roi son maître, qui, de -son côté, prend Mons avec cent mille hommes d'une manière tout héroïque, -allant partout, visitant tout, s'exposant trop. La politique du prince -d'Orange, qui prenait tranquillement des mesures, avec les princes -confédérés, pour le commencement du mois de mai, s'est trouvée un peu -déconcertée de cette promptitude; il menace de venir au secours de cette -grande place; un prisonnier le dit ainsi au roi, qui répondit -froidement: _Nous sommes ici pour l'attendre_. Je vous défie d'imaginer -une réponse plus parfaite et plus précise. Je crois donc, mon cher -cousin, qu'en vous mandant encore dans quatre jours cette belle -conquête[759], votre Rome ne sera point fâchée de vivre paternellement -avec son fils aîné. Dieu sait si notre ambassadeur soutiendra bien -_l'identité du plus grand roi du monde_, comme dit M. de Nevers! - -Revenons un peu terre à terre. Notre petit marquis de Grignan était allé -à ce siége de Nice comme un aventurier, _vago di fama_. M. de Catinat -lui a fait commander plusieurs jours la cavalerie, pour ne le pas -laisser volontaire; ce qui ne l'a pas empêché d'aller partout, d'essuyer -tout le feu, qui fut fort vif d'abord, de porter des fascines au petit -pas, car c'est le bel air; mais quelles fascines! toutes d'orangers, mon -cousin, de lauriers-roses, de grenadiers! ils ne craignaient que d'être -trop parfumés. Jamais il ne s'est vu un si beau pays, ni si délicieux; -vous en comprenez les délices par ceux d'Italie. Voilà ce que M. de -Savoie a pris plaisir de perdre et de ruiner: dirons-nous que c'est un -habile politique? Nous attendons ce petit colonel[760], qui vient se -préparer pour aller en Piémont, car cette expédition de Nice n'est que -_peloter en attendant partie_; il ne sera plus ici quand vous y -passerez; mais savez-vous qui vous y trouverez? mon fils, qui vient -passer l'été avec nous, et qui vient au-devant de son gouverneur sur les -pas de sa mère. - -A propos de mère et de fils, savez-vous, mon cher cousin, que je suis -depuis dix ou douze jours dans une tristesse dont vous êtes seul capable -de me tirer, pendant que je vous écris? C'est de la maladie extrême de -madame de Lavardin la douairière, mon intime et mon ancienne amie; cette -femme d'un si bon et si solide esprit, cette illustre veuve, qui nous -avait toutes rassemblées sous son aile; cette personne, d'un si grand -mérite, est tombée tout d'un coup dans une espèce d'apoplexie; elle est -assoupie, elle est paralytique, elle a une grosse fièvre; quand on la -réveille, elle parle de bon sens, mais elle retombe; enfin, mon enfant, -je ne pouvais faire dans l'amitié une plus grande perte; je la sens -très-vivement. Madame la duchesse de Chaulnes m'en apprend des -nouvelles, et en est très-affligée; madame de la Fayette encore plus; -enfin, c'est un mérite reconnu, où tout le monde s'intéresse comme à une -perte publique: jugez ce que ce doit être pour toutes ses amies. On -m'assure que M. de Lavardin en est fort touché; je le souhaite, c'est -son éloge que de regretter bien tendrement une mère à qui il doit, en -quelque sorte, tout ce qu'il est. Adieu, mon cher cousin, je n'en puis -plus; j'ai le coeur serré: si j'avais commencé par ce triste sujet, je -n'aurais pas eu le courage de vous entretenir. - -Je ne parle plus du Temple, j'ai dit mon avis; mais je ne l'aimerai ni -ne l'approuverai jamais. Je ne suis pas de même pour vous; car je vous -aime, et vous aimerai, et vous approuverai toujours. - - - [757] Alexandre VIII était mort depuis deux mois et quelques jours. - - [758] Le duc et la duchesse de Nevers. - - [759] La ville de Mons se rendit au roi le 9 de ce même mois d'avril, - après seize jours de tranchée ouverte. - - [760] Le marquis de Grignan. - - - - -308.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. LE DUC DE CHAULNES. - - - A Grignan, le 15 mai 1691. - -Mais, mon Dieu, quel homme vous êtes, mon cher gouverneur! on ne pourra -plus vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas, qui nous -jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point -l'autre jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne? Pensez-vous que ce soit -une chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle -tracasserie faites-vous encore à celui de l'empereur sur les franchises? -Ce pauvre sbirre si bien épousseté en est une belle marque[761]; enfin, -vous êtes devenu tellement pointilleux, que toute l'Europe songera à -deux fois comme elle se devra conduire avec Votre Excellence. Si vous -nous apportez cette humeur, nous ne vous reconnaîtrons plus. Parlons -maintenant de la plus grande affaire qui soit à la cour. Votre -imagination va tout droit à de nouvelles entreprises; vous croyez que le -roi, non content de Mons et de Nice, veut encore le siége de Namur: -point du tout; c'est une chose qui a donné plus de peine à Sa Majesté et -qui lui a coûté plus de temps que ses dernières conquêtes; c'est la -défaite des _fontanges_ à plate couture: plus de coiffures élevées -jusques aux nues, plus de _casques_, plus de _rayons_, plus de -_bourgognes_, plus de _jardinières_: les princesses ont paru de trois -quartiers moins hautes qu'à l'ordinaire; on fait usage de ses cheveux, -comme on faisait il y a dix ans. Ce changement a fait un bruit et un -désordre à Versailles qu'on ne saurait vous représenter. Chacun -raisonnait à fond sur cette matière, et c'était l'affaire de tout le -monde. On nous assure que M. de Langlée a fait un traité sur ce -changement pour envoyer dans les provinces: dès que nous l'aurons, -monsieur, nous ne manquerons pas de vous l'envoyer; et cependant je -baise très-humblement les mains de Votre Excellence. - -Vous aurez la bonté d'excuser si ce que j'ajoute ici n'est pas écrit -d'une main aussi ferme qu'auparavant: ma lettre était cachetée, et je -l'ouvre pour vous dire que nous sortons de table, où, avec trois Bretons -de votre connaissance, MM. du Cambout, de Trévigni et du Guesclin, nous -avons bu à votre santé en vin blanc, le plus excellent et le plus frais -qu'on puisse boire; madame de Grignan a commencé, les autres ont suivi: -la Bretagne a fait son devoir; à la santé de M. l'ambassadeur, à la -santé de madame la duchesse de Chaulnes! _tope_ à notre cher gouverneur, -_tope_ à la grande gouvernante! Monsieur, je vous fais raison. Enfin, -tant a été procédé, que nous l'avons portée à M. de Coulanges; c'est à -lui de répondre. - - - [761] Voir le journal manuscrit de Dangeau, 31 juillet 1691. M. de - Chaulnes était ambassadeur à Rome. - - - - -309.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - A Grignan, le 26 juillet 1691. - -Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très-subite de M. de -Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le voilà -donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une -si grande place; dont _le moi_, comme dit M. Nicole, était si étendu; -qui était le centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins, -que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres -commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à -conduire! Ah! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien -donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. Non, non, -vous n'aurez pas un seul, un seul moment. Faut-il raisonner sur cette -étrange aventure? non, en vérité, il y faut réfléchir dans son cabinet. -Voilà le second ministre[762] que vous voyez mourir, depuis que vous -êtes à Rome; rien n'est plus différent que leur mort, mais rien n'est -plus égal que leur fortune, et les cent millions de chaînes qui les -attachaient tous deux à la terre. - -Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez -embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au -conclave: mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai ouï dire qu'un -homme d'un très-bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet -de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en conclut qu'il fallait -que la religion chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse, de -subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de désordres et de -profanations: faites donc comme lui, tirez les mêmes conséquences, et -songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d'un nombre -infini de martyrs; qu'aux premiers siècles, toutes les intrigues du -conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui qui paraissait -avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre; qu'il y eut -trente-sept papes qui le souffrirent l'un après l'autre, sans que la -certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une place où la mort -était attachée: et quelle mort! Vous n'avez qu'à lire cette histoire, -pour vous persuader qu'une religion subsistante par un miracle -continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peut être une -imagination des hommes. Les hommes ne pensent pas ainsi: lisez saint -Augustin dans sa _Vérité de la religion_, lisez l'_Abbadie_[763], bien -différent de ce grand saint; mais très-digne de lui être comparé, quand -il parle de la religion chrétienne: demandez à l'abbé de Polignac s'il -estime ce livre. Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez point si -légèrement; croyez que, quelque manége qu'il y ait dans le conclave, -c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est -le maître de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en -bon lieu: _Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu -fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voilà sur quoi je vous -laisse, mon cher cousin. - - - [762] M. de Seignelai était mort l'année précédente. - - [763] Auteur d'un livre sur la _Vérité de la religion chrétienne_. Il - était protestant. - - - - -310.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES, QUI ÉTAIT ALORS A -ANCI-LE-FRANC, CHEZ Mme DE LOUVOIS. - - - A Grignan, le 9 septembre 1694. - -J'ai reçu plusieurs de vos lettres, mon cher cousin; il n'y en a point -de perdues, ce serait grand dommage, elles ont toutes leur mérite -particulier, et font la joie de toute notre société: ce que vous mettez -pour adresse sur la dernière, en disant adieu à tous ceux que vous -nommez, ne vous a brouillé avec personne: _Au château royal de Grignan_. -Cette adresse frappe, donne tout au moins le plaisir de croire que, dans -le nombre de toutes les beautés dont votre imagination est remplie, -celle de ce château, qui n'est pas commune, y conserve toujours sa -place, et c'est un de ses plus beaux titres: il faut que je vous en -parle un peu, puisque vous l'aimez. Ce vilain degré par où l'on montait -dans la seconde cour, à la honte des _Adhémars_, est entièrement -renversé, et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer; je ne -dis point grand, ni magnifique, parce que ma fille n'ayant pas voulu -jeter tous les appartements par terre, il a fallu se réduire à un -certain espace, où l'on a fait un chef-d'oeuvre. Le vestibule est beau, -et l'on y peut manger fort à son aise; on y monte par un grand perron; -les armes de Grignan sont sur la porte; vous les aimez, c'est pourquoi -je vous en parle. Les appartements des prélats, dont vous ne connaissez -que le salon, sont meublés fort honnêtement, et l'usage que nous en -faisons est très-délicieux. Mais puisque nous y sommes, parlons un peu -de la cruelle et continuelle chère que l'on y fait, surtout en ce -temps-ci; ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu'on mange partout, -des perdreaux, cela est commun; mais il n'est pas commun qu'ils soient -tous comme lorsqu'à Paris chacun les approche de son nez en faisant une -certaine mine, et criant: Ah, quel fumet! sentez un peu; nous supprimons -tous ces étonnements; ces perdreaux sont tous nourris de thym, de -marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets; il n'y a -point à choisir: j'en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut -que la cuisse se sépare du corps à la première semonce (elle n'y manque -jamais), et des tourterelles toutes parfaites aussi. Pour les melons, -les figues et les muscats, c'est une chose étrange: si nous voulions, -par quelque bizarre fantaisie, trouver un mauvais melon, nous serions -obligés de le faire venir de Paris; il ne s'en trouve point ici; les -figues blanches et sucrées, les muscats comme des grains d'ambre que -l'on peut croquer, et qui vous feraient fort bien tourner la tête si -vous en mangiez sans mesure, parce que c'est comme si l'on buvait à -petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent: mon cher cousin, -quelle vie! vous la connaissez sous de moindres degrés de soleil; elle -ne fait point du tout souvenir de celle de la Trappe. Voyez dans quelle -sorte de détail je me suis jetée, c'est le hasard qui conduit nos -plumes; je vous rends ceux que vous m'avez mandés, et que j'aime tant; -cette liberté est assez commode, on ne va pas chercher bien loin le -sujet de ses lettres. - -Je loue fort le courage de madame de Louvois d'avoir quitté Paris, -contre l'avis de tous ceux qui lui voulaient faire peur du mauvais air: -hé, où est-il ce mauvais air? qui leur a dit qu'il n'est point à Paris? -Nous le trouvons quand il plaît à Dieu, et jamais plus tôt. Parlez-moi -bien de vos grandeurs de Tonnerre et d'Anci-le-Franc; j'ai vu ce beau -château, et une reine de Sicile sur une porte, dont M. de Noyon vient -directement[764]. Je vous trouve trop heureux; au sortir des dignités de -M. le duc de Chaulnes, vous entrez dans l'abondance et les richesses de -madame de Louvois; suivez cette étoile si bienfaisante, tant qu'elle -vous conduira. Je le demandais l'autre jour à madame de Coulanges: elle -m'a parlé de Carette; ah! quel fou! - -Comment pourrons-nous passer de tout ceci, mon cher cousin, au maréchal -d'Humières, le plus aimable, le plus aimé de tous les courtisans. Il a -dit à M. le curé de Versailles: _Monsieur, vous voyez un homme qui s'en -va mourir dans quatre heures, et qui n'a jamais pensé, ni à son salut, -ni à ses affaires_; il disait bien vrai, et cette vérité est digne de -beaucoup de réflexions: mais je quitte ce sérieux, pour vous demander, -sur un autre ton sérieux, si je ne puis pas assurer ici madame de -Louvois de mes très-humbles services; elle est si honnête, qu'elle donne -toujours envie de lui faire exercer cette qualité. Mandez-moi qui est de -votre troupe, et me payez avec la monnaie dont vous vous servez -présentement. Je suis aise que vous soyez plus près de nous, sans que -cela me donne plus d'espérance; mais c'est toujours quelque chose. M. -de Grignan est revenu à Marseille; c'est signe que nous l'aurons -bientôt. La flotte qui est vers Barcelone fait mine de prendre bientôt -le parti que la saison lui conseille. Tout ce qui est ici vous aime et -vous embrasse chacun au _prorata_ de ce qui lui convient, et moi plus -que tous. M. de Carcassonne est charmé de vos lettres. - - - [764] Trait dirigé contre la vanité de M. de Clermont-Tonnerre, évêque - de Noyon. - - - - -311.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - A Grignan, le 26 avril 1695. - -Quand vous m'écrivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible; vos -lettres sont agréables comme vous; on les lit avec un plaisir qui se -répand partout; on aime à vous entendre, on vous approuve, on vous -admire, chacun selon le degré de chaleur qu'il a pour vous. Quand vous -ne m'écrivez pas, je ne gronde point, je ne boude point; je dis, Mon -cousin est dans quelque palais enchanté; mon cousin n'est point à lui; -on aura sans doute enlevé mon pauvre cousin; et j'attends avec patience -le retour de votre souvenir, sans jamais douter de votre amitié; car le -moyen que vous ne m'aimiez pas? c'est la première chose que vous avez -faite quand vous avez commencé d'ouvrir les yeux; et c'est moi aussi qui -ai commencé la mode de vous aimer et de vous trouver aimable; une amitié -si bien conditionnée ne craint point les injures du temps. Il nous -paraît que ce temps, qui fait tant de mal en passant sur la tête des -autres, ne vous en fait aucun; vous ne connaissez plus rien à votre -baptistaire; vous êtes persuadé qu'on a fait une très-grosse erreur à la -date de l'année; le chevalier de Grignan dit qu'on a mis sur le sien -tout ce qu'on a ôté du vôtre, et il a raison; c'est ainsi qu'il faut -compter son âge. Pour moi, que rien n'avertit encore du nombre de mes -années, je suis quelquefois surprise de ma santé; je suis guérie de -mille petites incommodités que j'avais autrefois; non-seulement j'avance -doucement comme une tortue, mais je suis prête à croire que je vais -comme une écrevisse[765]: cependant je fais des efforts pour n'être -point la dupe de ces trompeuses apparences, et dans quelques années je -vous conseillerai d'en faire autant. - -Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin, c'est un lieu très-enchanté, dont -M. et madame de Chaulnes vont prendre possession; vous allez retrouver -les enfants de ces petits rossignols que vous avez si joliment chantés; -ils doivent redoubler leurs chants, en apprenant de vous le bonheur -qu'ils auront de voir plus souvent les maîtres de ce beau séjour. J'ai -suivi tous les sentiments de ces gouverneurs; je n'en ai trouvé aucun -qui n'ait été en sa place, et qui ne soit venu de la raison et de la -générosité la plus parfaite. Ils ont senti les vives douleurs de toute -une province qu'ils ont gouvernée et comblée de biens depuis vingt-six -ans; ils ont obéi cependant d'une manière très-noble; ils ont eu besoin -de leur courage pour vaincre la force de l'habitude, qui les avait comme -unis à cette Bretagne: présentement ils ont d'autres pensées; ils -entrent dans le goût de jouir tranquillement de leurs grandeurs; je ne -trouve rien que d'admirable dans toute cette conduite; je l'ai suivie et -sentie avec l'intérêt et l'attention d'une personne qui les aime, et qui -les honore du fond du coeur. J'ai mandé à notre duchesse comme M. de -Grignan est à Marseille, et dans cette province sans aucune sorte de -dégoûts; au contraire, il paraît, par les ordres du maréchal de -Tourville, qu'on l'a ménagé en tout; ce maréchal lui demandera des -troupes quand il en aura besoin; et M. de Grignan, comme lieutenant -général des armées, commandera les troupes de la marine sous ce -maréchal. Voilà de quoi il est question; on veut agir, quoi qu'il en -coûte. Je plains bien mon fils de n'avoir plus la douceur de faire sa -cour à nos anciens gouverneurs; il sent cette perte, comme il le doit. -Je suis en peine de madame de Coulanges, je m'en vais lui écrire. -Recevez les amitiés de tout ce qui est ici, et venez que je vous baise -des deux côtés. - - - [765] Moins d'un an après, elle n'existait plus. - - - - -312.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU. - - - A Grignan, ce 5 juin 1695. - -J'ai dessein, monsieur, de vous faire un procès: voici comme je m'y -prends. Je veux que vous le jugiez vous-même. Il y a plus d'un an que je -suis ici avec ma fille, pour qui je n'ai pas changé de goût. Depuis ce -temps vous avez entendu parler, sans doute, du mariage du marquis de -Grignan avec mademoiselle de Saint-Amand. Vous l'avez vue assez souvent -à Montpellier pour connaître sa personne; vous avez aussi entendu parler -des grands biens de monsieur son père; vous n'avez point ignoré que ce -mariage s'est fait avec un assez grand bruit dans ce château que vous -connaissez. Je suppose que vous n'avez point oublié ce temps où commença -la véritable estime que nous avons toujours conservée pour vous. Sur -cela je mesure vos sentiments par les miens, et je juge que, ne vous -ayant point oublié, vous ne devez pas aussi nous avoir oubliées. - -J'y joins même M. de Grignan, dont les dates sont encore plus anciennes -que les nôtres. Je rassemble toutes ces choses, et de tout côté je me -trouve offensée; je m'en plains à vos amis, je m'en plains à notre cher -Corbinelli, confident jaloux, et témoin de toute l'estime et l'amitié -que nous avons pour vous; et enfin je m'en plains à vous-même, monsieur. -D'où vient ce silence? est-ce de l'oubli? est-ce une parfaite -indifférence? Je ne sais: que voulez-vous que je pense? A quoi ressemble -votre conduite? donnez-y un nom, monsieur; voilà le procès en état -d'être jugé. Jugez-le: je consens que vous soyez juge et partie. - - - - -313.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE SÉVIGNÉ. - - - A Grignan, le mardi 20 septembre 1695. - -Vous voilà donc à nos pauvres Rochers, mes chers enfants! et vous y -trouvez une douceur et une tranquillité exempte de tous devoirs et de -toute fatigue, qui fait respirer notre chère petite marquise. Mon Dieu! -que vous me peignez bien son état et son extrême délicatesse! j'en suis -sensiblement touchée; et j'entre si tendrement dans toutes vos pensées, -que j'en ai le coeur serré et les larmes aux yeux. Il faut espérer que -vous n'aurez, dans toutes vos peines, que le mérite de les souffrir avec -résignation et soumission; mais si Dieu en jugeait autrement, c'est -alors que toutes les choses _impromises_ arriveraient d'une autre façon: -mais je veux croire que cette chère personne, bien conservée, durera -autant que les autres; nous en avons mille exemples. Mademoiselle de la -Trousse (_mademoiselle de Méri_) n'a-t-elle pas eu toute sorte de maux? -En attendant, mon cher enfant, j'entre avec une tendresse infinie dans -tous vos sentiments, mais du fond de mon coeur. Vous me faites justice -quand vous me dites que vous craignez de m'attendrir, en me contant -l'état de votre âme; n'en doutez pas, et que je n'y sois infiniment -sensible. J'espère que cette réponse vous trouvera dans un état plus -tranquille et plus heureux. Vous me paraissez loin de penser à Paris -pour notre marquise. Vous ne voyez que Bourbon pour le printemps. -Conduisez-moi toujours dans tous vos desseins, et ne me laissez rien -ignorer de tout ce qui vous touche. - -Rendez-moi compte d'une lettre du 23 d'août et du 30. Il y avait aussi -un billet pour Galois, que je priais M. Branjon de payer. Répondez-moi -sur cet article. Il est marié, le bon Branjon; il m'écrit, sur ce sujet, -une fort jolie lettre. Mandez-moi si ce mariage est aussi bon qu'il me -le dit. C'est une parente de tout le parlement et de M. d'Harouïs. -Expliquez-moi cela, mon enfant. Je vous adressais aussi une lettre pour -notre abbé Charrier. Il sera bien fâché de ne plus vous trouver: et M. -de Toulon! vous dites fort bien sur ce boeuf, c'est à lui à le dompter, -et à vous à demeurer ferme comme vous êtes. Renvoyez la lettre de l'abbé -à Quimperlé. - -Pour la santé de votre pauvre soeur, elle n'est point du tout bonne. Ce -n'est plus de sa perte de sang, elle est passée; mais elle ne se remet -point, elle est toujours changée à n'être pas reconnaissable, parce que -son estomac ne se rétablit point, et qu'elle ne profite d'aucune -nourriture; et cela vient du mauvais état de son foie, dont vous savez -qu'il y a longtemps qu'elle se plaint. Ce mal est si capital, que, pour -moi, j'en suis dans une véritable peine. On pourrait faire quelques -remèdes à ce foie; mais ils sont contraires à la perte de sang, qu'on -craint toujours qui ne revienne, et qui a causé le mauvais effet de -cette partie affligée. Ainsi ces deux maux, dont les remèdes sont -contraires, font un état qui fait beaucoup de pitié. On espère que le -temps rétablira ce désordre: je le souhaite; et si ce bonheur arrive, -nous irons promptement à Paris. Voilà le point où nous en sommes, et -qu'il faut démêler, et dont je vous instruirai très-fidèlement. - -Cette langueur fait aussi qu'on ne parle point encore du retour des -guerriers. Cependant je ne doute pas que l'affaire[766] ne se fasse; -elle est trop engagée: mais ce sera sans joie, et même si nous allions à -Paris, on partirait deux jours après, pour éviter l'air d'une noce et -les visites, dont on ne veut recevoir aucune: _chat échaudé_, etc. - -Pour les chagrins de M. de Saint-Amand, dont il a fait grand bruit à -Paris, ils étaient fondés sur ce que ma fille ayant véritablement -prouvé, par des mémoires qu'elle nous a fait voir à tous, qu'elle avait -payé à son fils neuf mille francs sur dix qu'elle lui a promis, et ne -lui en ayant par conséquent envoyé que mille, M. de Saint-Amand a dit -qu'on le trompait, qu'on voulait tout prendre sur lui, et qu'il ne -donnerait plus rien du tout, ayant donné les quinze mille francs du bien -de sa fille (qu'il a payés à Paris en fonds, et dont il a les terres -qu'on lui a données et délaissées ici), et que c'était à M. le marquis à -chercher son secours de ce côté-là. Vous jugez bien que quand ce -_côté-là_ a payé, cela peut jeter quelques petits chagrins; mais cela -s'est passé. M. de Saint-Amand a songé, en lui-même, qu'il ne lui serait -pas bon d'être brouillé avec ma fille. Ainsi il est venu ici, plus doux -qu'un mouton, ne demandant qu'à plaire et à ramener sa fille à Paris; ce -qu'il a fait, quoiqu'en bonne justice elle dût nous attendre: mais -l'avantage d'être logée, avec son mari, dans cette belle maison de M. de -Saint-Amand, d'y être bien meublée, bien nourrie pour rien, a fait -consentir sans balancer à la laisser aller jouir de tous ces avantages; -mais ce n'a pas été sans larmes que nous l'avons vue partir; car elle -est fort aimable, et elle était si fondue en pleurs en nous disant -adieu, qu'il ne semblait pas que ce fût elle qui partît, pour aller -commencer une vie agréable, au milieu de l'abondance. Elle avait pris -beaucoup de goût à notre société. Elle partit le premier de ce mois avec -son père. - -Croyez, mon fils, qu'aucun Grignan n'a dessein de vous faire des -finesses, que vous êtes aimé de tous, et que si cette bagatelle avait -été une chose curieuse, on aurait été persuadé que vous y auriez pris -bien de l'intérêt, comme vous avez toujours fait. - -M. de Grignan est encore à Marseille; nous l'attendons bientôt, car la -mer est libre; et l'amiral Russel, qu'on ne voit plus, lui donnera la -liberté de venir ici. - -Je ferai chercher les deux petits écrits dont vous me parlez. Je me fie -fort à votre goût. Pour ces lettres à M. de la Trappe, ce sont des -livres qu'on ne saurait envoyer, quoique manuscrits. Je vous les ferai -lire à Paris, où j'espère toujours vous voir: car je sens mille fois -plus l'amitié que j'ai pour vous, que vous ne sentez celle que vous avez -pour moi. C'est l'ordre, et je ne m'en plains pas. - -Voilà une lettre de madame de Chaulnes, que je vous envoie entière, par -confiance en votre sagesse. Vous vous justifierez des choses où vous -savez bien ce qu'il faut répondre, et vous ne ferez point d'attention à -celles qui vous pourraient fâcher. Pour moi, j'ai dit ce que j'avais à -dire, mais en attendant que vous me répondissiez vous-même sur ce que je -ne savais pas; et j'ai ajouté que je vous manderais ce que cette -duchesse me mandait. Écrivez-lui donc tout bonnement comme ayant su de -moi ce qu'elle écrit de vous. Après tout, vous devez conserver cette -liaison; ils vous aiment, et vous ont fait plaisir; il ne faut pas -blesser la reconnaissance. J'ai dit que vous étiez obligé à -l'intendant[767]. Mais je vous dis à vous, mon enfant, cette amitié ne -peut-elle compatir avec vos anciens commerces et du premier président et -du procureur général? Faut-il rompre avec ses vieux amis, quand on veut -ménager un intendant? M. de Pommereuil n'exigeait point cette conduite. -J'ai dit aussi qu'il vous fallait entendre, et qu'il était impossible -que vous n'eussiez pas fait des compliments au procureur général sur le -mariage de sa fille. Enfin, mon enfant, défendez-vous, et me dites ce -que vous aurez dit, afin que je vous soutienne. - -Ceci est pour mon bon président: - -J'ai reçu votre dernière lettre, mon cher président; elle est aimable -comme tout ce que vous m'écrivez. Je suis étonnée que _Dupuis_ ne vous -réponde point, je crains qu'il ne soit malade. - -Vous voilà trop heureux d'avoir mon fils et notre marquise. Gouvernez-la -bien, divertissez-la, amusez-la; enfin, mettez-la dans du coton, et nous -conservez cette chère et précieuse personne. Ayez soin de me faire -savoir de ses nouvelles; j'y prends un sensible intérêt. - -Mon fils me fait les compliments de _Pilois_[768] et des ouvriers qui -ont fini le labyrinthe. Je les reçois, et je les aime, et les remercie. -Je leur donnerais de quoi boire si j'étais là. - -Ma fille, et votre idole, vous aiment fort; et moi par-dessus tout. -Adieu, mon bon président: mon fils vous fera part de ma lettre. -J'embrasse votre tourterelle. - - - [766] Le mariage de Pauline de Grignan avec le marquis de Simiane - était convenu: on n'attendait pour le célébrer que le retour du - marquis, qui était à l'armée. - - [767] Madame de Chaulnes se plaignait de ce que le marquis de Sévigné - voyait plus l'intendant de la province que le premier président et le - procureur général du parlement de Bretagne. - - [768] Jardinier des Rochers. - - - - -314.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES. - - - A Grignan, le 15 octobre 1695. - -Je viens d'écrire à notre duc et à notre duchesse de Chaulnes; mais je -vous dispense de lire mes lettres, elles ne valent rien du tout. Je -défie tous vos bons tons, tous vos points et toutes vos virgules, d'en -pouvoir rien faire de bon: ainsi laissez-les là; aussi bien je parle à -notre duchesse de certaines petites affaires peu divertissantes. Ce que -vous pourriez faire de mieux pour moi, mon aimable cousin, ce serait de -nous envoyer, par quelque subtil enchantement, tout le sang, toute la -force, toute la santé, toute la joie que vous avez de trop, pour en -faire une transfusion dans la machine de ma fille. Il y a trois mois -qu'elle est accablée d'une sorte de maladie qu'on dit qui n'est point -dangereuse, et que je trouve la plus triste et la plus effrayante de -toutes celles qu'on peut avoir. Je vous avoue, mon cher cousin, que je -m'en meurs, et que je ne suis pas la maîtresse de soutenir toutes les -mauvaises nuits qu'elle me fait passer; enfin, son dernier état a été si -violent, qu'il en a fallu venir à une saignée du bras: étrange remède, -qui fait répandre du sang quand il n'y en a déjà que trop de répandu! -c'est brûler la bougie par les deux bouts. C'est ce qu'elle nous disait; -car, au milieu de son extrême faiblesse et de son changement, rien n'est -égal à son courage et à sa patience. Si nous pouvions reprendre des -forces, nous prendrions bien vite le chemin de Paris; c'est ce que nous -souhaitons; et alors nous vous présenterions la marquise de Grignan, que -vous deviez déjà commencer de connaître, sur la parole de M. le duc de -Chaulnes, qui a fort galamment forcé sa porte, et qui en a fait un fort -joli portrait. Cependant, mon cher cousin, conservez-nous une sorte -d'amitié, quelque indignes que nous en soyons par notre tristesse; il -faut aimer ses amis avec leurs défauts; c'en est un grand que d'être -malade: Dieu vous en préserve, mon aimable! J'écris à madame de -Coulanges sur le même ton plaintif qui ne me quitte point; car le moyen -de n'être pas aussi malade par l'esprit, que l'est dans sa personne -cette comtesse, que je vois tous les jours devant mes yeux? Madame de -Coulanges est bien heureuse d'être hors d'affaire; il me semble que les -mères ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans -de pareils embarras; je m'en plains respectueusement à la Providence. - -Nous venons de lire un discours qui nous a tous charmés, et même M. -l'archevêque d'Arles, qui est du métier: c'est l'oraison funèbre de M. -de Fieubet, par l'abbé Anselme. C'est la plus mesurée, la plus sage, la -plus convenable et la plus chrétienne pièce qu'on puisse faire sur un -pareil sujet; tout est plein de citations de la sainte Écriture, -d'applications admirables, de dévotion, de piété, de dignité, et d'un -style noble et coulant: lisez-la: si vous êtes de notre avis, tant -mieux pour nous; et si vous n'en êtes pas, tant mieux pour vous, en un -certain sens; c'est signe que votre joie, votre santé et votre vivacité -vous rendent sourd à ce langage: mais, quoi qu'il en soit, je vous donne -cet avis, puisqu'il est sûr qu'on ne rit pas toujours; c'est une chanson -qui dit cette vérité. - - - - -315.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU. - - - A Grignan, mardi 10 janvier 1696. - -J'ai pris pour moi les compliments qui me sont dus, monsieur, sur le -mariage de madame de Simiane, qui ne sont proprement que d'avoir -extrêmement approuvé ce que ma fille a disposé dans son esprit il y a -fort longtemps. Jamais rien ne saurait être mieux assorti: tout y est -noble, commode et avantageux pour une fille de la maison de Grignan, qui -a trouvé un homme et une famille qui comptent pour tout son mérite, sa -personne et son nom, et rien du tout le bien; et c'est uniquement ce qui -se compte dans tous les autres pays: ainsi on a profité avec plaisir -d'un sentiment si rare et si noble. On ne saurait mieux recevoir vos -compliments que M. et madame de Grignan les ont reçus, ni conserver pour -votre mérite, monsieur, une estime plus singulière. Nous n'avons qu'un -sentiment sur ce sujet, et vous avez fait dans nos coeurs la même -impression profonde que vous dites que nous avons faite sur vous: ce -coup double est bien heureux, c'est dommage qu'on ne s'en donne plus -souvent des marques. Votre style nous charme et nous plaît; il vous est -particulier, et, plus que nous ne saurions vous le dire, dans notre -goût; c'est dommage que nous n'ayons encore quatre ou cinq enfants à -marier. Il est triste de penser que nous ne reverrons jamais une seule -de vos aimables lettres; les traits que vous donnez à celle qui cache la -moitié de son esprit, et au degré de parenté de l'autre, nous font voir -que vous seriez un bon peintre, si c'était encore la mode des portraits. - -C'est à vous, monsieur, qu'il faut souhaiter une longue vie, afin que le -monde jouisse longtemps de tant de bonnes choses: pour moi, je ne suis -plus bonne à rien; j'ai fait mon rôle, et par mon goût je ne -souhaiterais jamais une si longue vie: il est rare que la fin et la lie -n'en soit humiliante; mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de -Dieu qui la règle, comme toutes les choses de ce monde: tout est mieux -entre ses mains qu'entre les nôtres. - -Vous me parlez de Corbinelli; je suis honteuse de vous dire que -m'écrivant très-peu, quoique nous nous aimions toujours cordialement, je -ne lui ai point parlé de vous; ainsi son tort n'est pas si grand; je -m'en vais lui en écrire sans lui parler d'autre chose: nous verrons si -c'est tout de bon que le crime de l'absence soit irrémissible auprès de -lui. Je ne le crois pas en me souvenant du goût que je lui ai vu pour -vous: je serais quasi dans le même cas à son égard, si j'étais encore -longtemps ici; mais il nous fera voir comme vous, monsieur, que le fond -de l'estime et de l'amitié se conserve, et n'est point incompatible avec -le silence; et c'est cette seule vérité qui peut me consoler du vôtre. - - - - -316.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES[769]. - - - A Grignan, le 29 mars 1696. - -Toutes choses cessantes, je pleure et je jette les hauts cris de la mort -de Blanchefort, cet aimable garçon, tout parfait, qu'on donnait pour -exemple à tous nos jeunes gens. Une réputation toute faite, une valeur -reconnue et digne de son nom, une humeur admirable pour lui (car la -mauvaise humeur tourmente), bonne pour ses amis, bonne pour sa famille; -sensible à la tendresse de madame sa mère, de madame sa grand'mère[770], -les aimant, les honorant, connaissant leur mérite, prenant plaisir à -leur faire sentir sa reconnaissance, et à les payer par là de l'excès de -leur amitié; un bon sens avec une jolie figure; point enivré de sa -jeunesse, comme le sont tous les jeunes gens, qui semblent avoir le -diable au corps: et cet aimable garçon disparaît en un moment, comme une -fleur que le vent emporte, sans guerre, sans occasion, sans mauvais air! -Mon cher cousin, où peut-on trouver des paroles pour dire ce que l'on -pense de la douleur de ces deux mères, et pour leur faire entendre ce -que nous pensons ici? Nous ne songeons pas à leur écrire; mais si dans -quelque occasion vous trouvez le moment de nommer ma fille et moi, et -MM. de Grignan, voilà nos sentiments sur cette perte irréparable. Madame -de Vins a tout perdu, je l'avoue[771]; mais quand le coeur a choisi -entre deux fils, on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre -chose. Je fais la révérence à la sainte et modeste sépulture de madame -de Guise, dont le renoncement à celle des rois, ses aïeux, mérite une -couronne éternelle[772]. Je trouve M. de Saint-Géran trop heureux; et -vous aussi, d'avoir à consoler madame sa femme: dites-lui pour nous tout -ce que vous trouverez à propos. Et pour madame de Miramion, cette mère -de l'Église, ce sera une perte publique[773]. Adieu, mon cher cousin, je -ne saurais changer de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant -voyage de Saint-Martin a suivi de près le sac et la cendre dont vous me -parliez. Les délices dont M. et madame de Marsan jouissent présentement -méritent bien que vous les voyiez quelquefois, et que vous les mettiez -dans votre hotte; et moi, je mérite d'être dans celle où vous mettez -ceux qui vous aiment; mais je crains que vous n'ayez point de hotte pour -ces derniers. - - - [769] Cette lettre est vraisemblablement la dernière que madame de - Sévigné ait écrite. Elle mourut le 17 d'avril. - - [770] La maréchale de Créqui et madame du Plessis-Bellière. - - [771] Madame de Vins avait perdu son fils unique. - - [772] Elle avait voulu être enterrée aux Carmélites. - - [773] «Madame de Miramion mourut à Paris; c'est une grande perte pour - les pauvres, à qui elle faisait beaucoup de bien. Elle avait travaillé - à beaucoup de bons établissements de charité, qui presque tous avaient - réussi. Le roi l'aidait dans les bonnes oeuvres qu'elle faisait, et ne - lui refusait jamais rien.» (_Mémoires de Dangeau_, 24 mars 1696, tome - II, page 41.) - - - - -317.--DE Mme LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU. - - - Le 28 avril 1696. - -Votre politesse ne doit point craindre, monsieur, de renouveler ma -douleur[774], en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite. -C'est un objet que mon esprit ne perd pas de vue, et qu'il trouve si -vivement gravé dans mon coeur, que rien ne peut l'augmenter ni le -diminuer. Je suis très-persuadée, monsieur, que vous ne sauriez avoir -appris le malheur épouvantable qui m'est arrivé, sans répandre des -larmes; la bonté de votre coeur m'en répond. Vous perdez une amie d'un -mérite et d'une fidélité incomparables; rien n'est plus digne de vos -regrets: et moi, monsieur, que ne perdé-je point! quelles perfections ne -réunissait-elle point, pour être à mon égard, par différents caractères, -plus chère et plus précieuse! Une perte si complète et si irréparable ne -porte pas à chercher de consolation ailleurs que dans l'amertume des -larmes et des gémissements. Je n'ai point la force de lever les yeux -assez haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours; je ne puis -encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus cette -personne qui m'a comblée de biens, qui n'a eu d'attention qu'à me donner -tous les jours de nouvelles marques de son tendre attachement, avec -l'agrément de la société. Il est bien vrai, monsieur, il faut une force -plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de -privations. J'étais bien loin d'y être préparée: la parfaite santé dont -je la voyais jouir, un an de maladie qui m'a mise cent fois en péril, -m'avaient ôté l'idée que l'ordre de la nature pût avoir lieu à mon -égard. Je me flattais, je me flattais de ne jamais souffrir un si grand -mal; je le souffre, et le sens dans toute sa rigueur. Je mérite votre -pitié, monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre amitié, si on -la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération pour votre -vertu. Je n'ai point changé de sentiment pour vous depuis que je vous -connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous -honorer plus que je fais. - - _La comtesse_ DE GRIGNAN. - - - [774] Madame de Sévigné était morte le 17 avril, et l'on avait caché - pendant quelques jours ce malheur à madame de Grignan. - - - - -318.--DE M. LE COMTE DE GRIGNAN A M. DE COULANGES. - - - A Grignan, le 23 mai 1696. - -Vous comprenez mieux que personne, monsieur, la grandeur de la perte que -nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de madame -de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement une -belle-mère que je regrette, ce nom n'a pas accoutumé d'imposer toujours; -c'est une amie aimable et solide, une société délicieuse. Mais ce qui -est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est -une femme forte dont il est question, qui a envisagé la mort, dont elle -n'a point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté -et une soumission étonnante. Cette personne, si tendre et si faible pour -tout ce qu'elle aimait, n'a trouvé que du courage et de la religion -quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle, et nous avons dû remarquer -de quelle utilité et de quelle importance il est de se remplir l'esprit -de bonnes choses et de saintes lectures, pour lesquelles madame de -Sévigné avait un goût, pour ne pas dire une avidité surprenante, par -l'usage qu'elle a su faire de ces bonnes provisions dans les derniers -moments de sa vie. Je vous conte tous ces détails, monsieur, parce -qu'ils conviennent à vos sentiments, et à l'amitié que vous aviez pour -celle que nous pleurons: et je vous avoue que j'en ai l'esprit si -rempli, que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi propre que -vous à les écouter, et à les aimer. J'espère, monsieur, que le souvenir -d'une amie qui vous estimait infiniment contribuera à me conserver dans -l'amitié dont vous m'honorez depuis longtemps; je l'estime et la -souhaite trop pour ne pas la mériter un peu. J'ai l'honneur, etc. - - -FIN. - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page V: «déploie» remplacé par «déploient» (Ces lettres, où se - déploient toute son imagination et tout son coeur). - Page 46: ajouté «d'» (et puis s'est retourné en riant vers - d'Artagnan). - Page 82: «faits» remplacé par «fais» (Je me fais des dragons). - Page 107: «Vivonnne» par «Vivonne» (M. de Vivonne a bonne mémoire). - Page 118, note 133: «compte» par «comte» (du comte de Bussy.) - Page 166: «Ces» par «C'est» (C'est par ces mots que Neptune). - Page 168: «veillards» par «vieillards» (des femmes et même des - vieillards). - Page 176: «1621» par «1671» (Aux Rochers, dimanche 15 novembre - 1671.) - Page 190: «L'anglade» par «Langlade» (c'est Langlade qui dit). - Page 206: «soise» par «sois» (que j'en sois la confidente). - Page 209: «bizarrre» par «bizarre» (cet événement est bizarre). - Page 209: «selette» par «sellette» (Madame de Courcelles sera - bientôt sur la sellette). - Page 221: «acccablé» par «accablé» (Il est accablé de douleur). - Page 259: «isulte» par «insulte» (nous faisions quelque insulte). - Page 259: «et et» par «et» (madame de Richelieu et trois ou quatre - dames). - Page 264, note 359: «I» par «Ier» (au roi François Ier). - Page 265: «desssus» par «dessus» (d'une étoffe au-dessus du commun). - Page 293: «cachotant» par «cachottant» (et en se cachottant il - avait donné ses ordres). - Page 307: «n'aurait» par «m'aurait» (cette folie m'aurait bien - réjouie). - Page 309: «d'Ormessson» par «d'Ormesson» (cousine de M. - d'Ormesson). - Page 326: «1975» par «1675» (dimanche 29 décembre 1675.) - Page 376: «expèce» par «espèce» (Il vint une espèce d'honnête - homme). - Page 397: «honnêté» par «honnêteté» (une sincérité et une - honnêteté de l'ancienne chevalerie). - Page 420: «Faitez» par «Faites» (Faites-vous envoyer promptement). - Page 443: «pusique» par «puisque» (et puisque cette santé si - précieuse). - Page 451: «inconu» par «inconnu» (que ce seul crime vous soit - inconnu?) - Page 518: «et et» par «et» (c'est une Furie, et c'est une - injustice). - Page 554: «Saint-Brieux» par «Saint-Brieuc» (mademoiselle de la - Coste à Saint-Brieuc). - Page 558: «carrosée» par «carrossée» (embrassa toute la carrossée). - Page 621: «grapillant» par «grappillant» (grappillant les endroits - plaisants). - - - - - -End of Project Gutenberg's Lettres de Madame de Sévigné, by Madame de Sévigné - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ *** - -***** This file should be named 43901-8.txt or 43901-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/9/0/43901/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
