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-Project Gutenberg's Lettres de Madame de Sévigné, by Madame de Sévigné
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Lettres de Madame de Sévigné
- Précédées d'une Notice sur sa Vie et du Traité sur Le Style
- Épistolaire de Madame de Sévigné
-
-Author: Madame de Sévigné
-
-Release Date: October 6, 2013 [EBook #43901]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ ***
-
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-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur
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- Cette version électronique reproduit, dans son intégralité,
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été corrigés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
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- LETTRES
-
- DE
-
- MME DE SÉVIGNÉ.
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-
- PARIS,
- TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, 56
-
-
- [Portrait de Mme de Sévigné]
-
-
- LETTRES
- DE
- MME DE SÉVIGNÉ,
-
- PRÉCÉDÉES D'UNE NOTICE SUR SA VIE
- ET DU TRAITÉ SUR LE STYLE ÉPISTOLAIRE
- DE MADAME DE SÉVIGNÉ,
-
- PAR M. SUARD,
-
- SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-
- PARIS,
-
- LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES,
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT,
- RUE JACOB, 56.
-
- 1846.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT.
-
-
-Il existe plusieurs recueils contenant un choix des lettres de madame de
-Sévigné. Le plus remarquable est celui que madame Tastu a publié en
-1841. Celui que nous donnons, contiendra 101 lettres de plus que ce
-recueil fait avec le goût qu'on devait attendre de madame Tastu. Ces
-lettres, qui ne se trouvent point dans son édition, sont extraites, soit
-du choix donné par M. de Monmerqué[1], soit du choix moral, publié en
-1824[2], soit enfin du recueil complet de ses lettres, publiées par M.
-de Monmerqué, à qui nous devons la meilleure édition du texte et dont
-les notes si instructives sont le résultat d'une immense lecture.
-
-Parmi les additions que nous avons faites, on remarquera, dès le
-commencement, vingt lettres relatives au procès de Fouquet; elles
-offrent un vif intérêt, et elles sont aussi remarquables par le style
-que par le sujet qu'elles traitent.
-
-Nous pouvons affirmer que quiconque lira avec soin ce recueil, connaîtra
-tout ce que la correspondance de madame de Sévigné offre de plus
-saillant en ce qui concerne ses affections maternelles, et de plus
-instructif, sous le rapport des moeurs et de l'histoire du temps. Mais
-il y aura toujours avantage et plaisir à lire en entier cette vaste
-correspondance, que chacun cependant trouve encore trop courte, tant
-l'intérêt et le naturel du style en font oublier l'étendue au lecteur,
-charmé de se trouver initié à ce que l'âme et l'esprit de madame de
-Sévigné ont de plus intime, et à tous les secrets détails de cette
-époque, qui sera toujours le grand siècle de la France.
-
-Entre tous les ouvrages qui ont été écrits sur madame de Sévigné et sur
-son siècle, il n'en est aucun dont la lecture soit plus agréable et qui
-représente mieux l'état de la société à cette époque que celui que vient
-de publier M. Walckenaer, secrétaire perpétuel de l'Académie des
-inscriptions et belles-lettres. Au charme du style se joint l'intérêt,
-qui est souvent dramatique, comme, par exemple, lorsque l'auteur nous
-raconte l'enlèvement de madame de Miramion par Bussy Rabutin, ou,
-lorsqu'il nous fait assister à la lecture d'une pièce de Corneille, à
-l'hôtel de Rambouillet, en présence de madame de Sévigné, etc., etc.
-Nulle part on ne saurait trouver un exposé plus clair et plus précis de
-la Fronde. Enfin, ce qui ajoute un grand prix, même aux moindres
-détails, c'est qu'il n'en est aucun qui ne soit justifié par des preuves
-authentiques, où l'on retrouve l'érudition la plus étendue, qui sait se
-cacher dans les notes et qui atteste l'exactitude scrupuleuse de
-l'historien.
-
- A. F.-D.
-
-
- [1] Ce choix, en 2 volumes, publié chez Blaise, ne contient que 125
- lettres.
-
- [2] Ce choix, en 3 volumes, publié chez Boulland, contient 233 lettres,
- souvent très-abrégées.
-
-
-
-
-NOTICE
-
-SUR
-
-MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
-
-Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, en
-Bourgogne, au château de Bourbilly, de Celse-Bénigne de Rabutin, baron
-de Chantal, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe de Coulanges,
-conseiller d'État. La première de ces deux familles était d'une noblesse
-bien plus ancienne que la seconde: d'après une charte retrouvée par
-Bussy, l'origine des Rabutins remontait au XIe siècle. Marie de Rabutin
-était encore au berceau lorsqu'elle perdit son père; le baron de Chantal
-fut tué en 1627, en combattant sous les ordres du marquis de Toiras,
-pour repousser les Anglais de l'île de Ré. Sa veuve ne lui survécut que
-cinq ans. Restée orpheline à l'âge de six ans, Marie de Rabutin fut
-placée sous la tutèle de son aïeul maternel jusqu'à l'année 1636, où
-elle le perdit. Elle demeura depuis sous la surveillance de l'abbé de
-Coulanges, son oncle. C'est lui qu'elle désigne dans ses lettres sous le
-nom de _Bien bon_, et pour lequel elle témoigne si souvent, avec cet
-accent de sensibilité qui lui appartient, une reconnaissance toute
-filiale. Son enfance et sa jeunesse furent entourées, en effet, de soins
-tout paternels. Rien ne fut négligé pour qu'elle reçût autant
-d'instruction qu'il était permis alors aux femmes d'en avoir: et on leur
-permettait, on leur demandait même d'en avoir beaucoup. Ménage, qu'on
-lui donna pour précepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'espagnol;
-le savant Chapelain contribua aussi à l'instruire. Aux sérieuses leçons
-de ces deux maîtres succédèrent celles d'une cour élégante et polie, qui
-commençait à servir de modèle à l'Europe pour la grâce des manières et
-la délicatesse de l'esprit. C'était la cour d'Anne d'Autriche, où elle
-passa les plus belles années de sa jeunesse.
-
-Elle se maria jeune encore en 1644: elle n'avait pas atteint sa
-dix-huitième année. Le marquis de Sévigné, qu'elle épousa, était un
-fort noble seigneur, mais n'avait aucune des qualités qui peuvent rendre
-une femme heureuse. Prodigue, et passionné pour le plaisir, il dissipa
-une bonne partie de son bien, et délaissa sa femme pour des maîtresses.
-Il était d'autant plus difficile de lui pardonner ses infidélités et ses
-désordres, qu'il joignait à son goût pour la dissipation une humeur
-brusque et un caractère rude et difficile. Cependant non-seulement
-madame de Sévigné resta sévèrement attachée à ses devoirs d'épouse, mais
-même l'affection qu'elle avait conçue pour son mari ne put s'éteindre.
-«Le marquis de Sévigné, dit Conrart dans ses Mémoires, disait
-quelquefois à sa femme qu'il croyait qu'elle eût été très-agréable pour
-un autre; mais que pour lui, elle ne pouvait lui plaire. On disait aussi
-qu'il y avait cette différence entre son mari et elle, qu'il l'estimait
-et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait point.
-En effet, elle lui témoignait de l'affection: mais, comme elle avait
-l'esprit vif et délicat, elle ne l'estimait pas beaucoup, et elle avait
-cela de commun avec la plupart des honnêtes gens; car, bien qu'il eût
-quelque esprit et qu'il fût assez bien fait de sa personne, on ne
-s'accommodait point de lui, et il passait presque partout pour fâcheux;
-de sorte que peu de gens l'ont regretté.» Cette union si mal assortie ne
-dura que sept années. Le marquis de Sévigné et le chevalier d'Albret
-courtisaient en même temps madame de Gondran. Cette rivalité amena une
-rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'épée de son
-adversaire. La blessure était mortelle: il expira peu de temps après le
-combat, le 5 février 1651. Dans les années 1649 et 1650, le marquis de
-Sévigné s'était enrôlé parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz, son
-parent, l'avait entraîné sans peine dans une révolte qui donnait
-carrière à son humeur inquiète et turbulente. Il avait combattu quelque
-temps pour la Fronde aux côtés du chevalier Renaud de Sévigné, son
-oncle, qui commandait le fameux régiment de Corinthe, levé par le
-coadjuteur pour le parlement.
-
-On n'a qu'un très-petit nombre de lettres écrites par madame de Sévigné
-pendant son mariage et les premières années de son veuvage; mais dans
-ces quelques lettres, on remarque déjà cette facilité, cette vivacité
-spirituelle, cette grâce ingénieuse et délicate qui l'ont immortalisée.
-En 1647, elle écrivait à son cousin, le comte Bussy de Rabutin: «Je vous
-trouve un plaisant mignon, de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois:
-avez-vous oublié qui je suis, et le rang que je tiens dans la famille?
-Oh! vraiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir! si vous
-me fâchez, je vous réduirai au _lambel_[3]. Vous savez que je suis sur
-la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus d'inquiétude de
-ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien, je vous apprends, quand
-vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un garçon, à qui je
-vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et que j'en ferai
-encore bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez
-pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur de filles! etc.» Sans
-doute les années donneront plus d'étendue et de force à l'esprit de
-madame de Sévigné, plus de souplesse à son talent: mais on voit que dès
-cette époque elle écrivait avec une vivacité et une grâce peu communes;
-et il est étrange que l'abbé de Vauxcelles ait pu dire qu'elle était
-loin d'écrire dans sa jeunesse aussi bien qu'elle le fit dans la suite.
-
- [3] Le lambel est un filet accompagné de plusieurs pendants, qui se
- met en forme de brisure dans les armoiries, pour distinguer les
- branches cadettes de la branche aînée. Madame de Sévigné était le
- dernier rejeton de la branche aînée des Rabutins.
-
-Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renonça au monde
-tant que dura leur enfance, et se réduisit au commerce de quelques amis.
-Elle remplit tous ses devoirs de mère avec une tendre sollicitude,
-qu'éclairait un jugement excellent. Afin d'être tout entière à ses
-enfants, elle ne voulut point, si jeune qu'elle fût encore, profiter des
-occasions qui s'offrirent plusieurs fois pour elle de se remarier. Ceux
-qui eussent voulu se faire agréer d'elle comme amants furent éconduits,
-aussi bien que les prétendants au titre d'époux. Parmi les premiers, on
-vit figurer de fort illustres personnages. Turenne se montra quelque
-temps fort épris de la séduisante veuve; le prince de Conti et le
-surintendant Fouquet ne négligèrent rien pour toucher son coeur. Bussy
-écrivait à sa cousine en 1654: «Tenez-vous bien, ma belle cousine! telle
-dame qui n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse; et qui peut
-résister aux finances du roi, ne résiste pas toujours aux cousins de Sa
-Majesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son dessein, je vois
-bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne vous y
-opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec quelle capacité je me
-suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres....... Ce qui
-m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux
-rivaux; et il me semble déjà vous entendre dire:
-
- Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin;
- O Dieu, l'étrange peine!
- Dois-je chasser l'ami de mon cousin[4]?
- Dois-je chasser le cousin de la reine[5]?
-
-Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que
-mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous
-plaira-t-elle pas[6]; peut-être aussi, la figure de l'autre[7]:
-mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'il a faits
-depuis mon départ; à combien d'_acquits patents_ il a mis votre liberté.
-La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine; n'en soyez
-point ingrate. Vous vous amusez après la vertu, comme si c'était une
-chose solide; et vous méprisez le bien, comme si vous ne pouviez jamais
-en manquer, etc.» De pareils conseils restaient sans effet sur madame de
-Sévigné. Assurément sa résistance aux attaques du prince de Conti et aux
-insinuations de Bussy n'avait point sa source dans l'indifférence d'une
-nature froide; peu de femmes eurent une sensibilité plus active, une
-imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage; et la
-perfection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun
-de ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de
-bon goût nécessaire pour séduire un coeur aussi délicat, un esprit aussi
-fin et aussi sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal ne se
-trouvait ni dans l'épais et honnête Turenne, ni dans le médiocre et
-ambitieux Conti, ni dans l'inconstant Fouquet; encore moins dans le fat
-chevalier de Méré, et dans le diseur de bons mots M. du Lude, qui furent
-aussi au nombre des soupirants; encore moins dans le bonhomme Ménage,
-car lui aussi fut blessé au coeur, et risqua plus d'une fois, malgré sa
-timidité et sa gaucherie, des déclarations qui étaient repoussées avec
-de piquantes et inoffensives plaisanteries.
-
- [4] Fouquet.
-
- [5] Le prince de Conti.
-
- [6] Le prince de Conti était contrefait.
-
- [7] Fouquet, qu'on disait _ne point trouver de cruelles_, devait moins
- ses succès aux agréments extérieurs qu'au charme de l'esprit et à
- l'attrait d'une grande fortune libéralement prodiguée.
-
-Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes grâces, de
-manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait dans ses refus un
-tact si délicat, des façons si douces et si aimables, un ascendant si
-fort de bon sens et de raison, que les amants rebutés devenaient de
-sincères et fidèles amis. «Il n'y a guère que vous dans le royaume, lui
-écrivait Bussy, qui puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié:
-nous n'en voyons presque point qui, d'amant éconduit, ne devienne
-ennemi; et je suis persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite
-extraordinaire pour faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité ne
-le porte pas à rompre avec elle.» Bussy avait raison de conclure ainsi.
-
-Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pouvoir le faire
-sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se fit placer au
-premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur esprit et leur
-beauté la société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de Rambouillet
-durait encore. On sait qu'elle fut une des dames les plus admirées du
-cercle fameux que présidait madame de Montausier. Son esprit gagna
-encore en légèreté et en délicatesse dans le commerce de cette société
-ingénieuse: elle s'y raffina, sans s'y gâter. Elle laissa aux femmes
-d'un goût moins pur, d'un jugement moins solide que le sien, les
-subtilités, les fadeurs, le purisme affecté. On la compta au nombre des
-_précieuses_[8]; mais ce nom était alors synonyme de femme d'esprit.
-Quand Molière personnifia dans Cathos et Madelon la pruderie, le
-pédantisme et l'extravagance dont l'hôtel de Rambouillet avait donné les
-modèles, il eut grand soin de faire une distinction, et d'intituler sa
-pièce _les Précieuses ridicules_.
-
- [8] Voir le _Dictionnaire historique des Précieuses_, par le sieur de
- Somaize.
-
-A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu
-scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa
-cousine, on lit cet avertissement: «Nous vous verrons un jour regretter
-le temps que vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal
-employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et
-conserver une réputation qu'un médisant vous peut ôter, et qui dépend
-plus de la fortune que de votre conduite.» Il est malheureusement trop
-vrai que la médisance peut quelquefois détruire ou compromettre les
-réputations les plus légitimes et les plus solidement établies. Si
-madame de Sévigné n'éprouva pas par elle-même la vérité de cette
-observation, ce ne fut pas la faute de Bussy; car lui-même se chargea
-d'être ce _médisant_ dont il cherchait à lui faire peur. En 1658, se
-trouvant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne de
-cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt de dix mille
-livres. Le service qu'il demandait fut promis sans peine: mais
-certaines formalités un peu longues, que la prudence de l'abbé de
-Coulanges jugeait nécessaires, ayant retardé l'envoi de la somme, Bussy
-se persuada qu'on l'avait joué par une promesse vaine: irascible comme
-il l'était, il crut à un mauvais procédé. Il avait l'habitude de se
-venger avec emportement de tous les torts dont il était ou se croyait
-victime: il inséra dans son _Histoire amoureuse des Gaules_ un portrait
-satirique de madame de Sévigné, où non-seulement il présentait sous un
-jour ridicule les qualités de son coeur et de son esprit, mais lui
-prêtait des défauts et des vices qu'elle n'avait jamais eus. Ainsi,
-méconnaissant cette vertu si pure à laquelle il avait lui-même rendu
-hommage, il l'accusait de cacher sous les dehors d'une prude les
-désordres d'une femme galante. Ce portrait était pis qu'une satire,
-c'était une noire calomnie. Après avoir couru quelque temps manuscrit,
-il fut imprimé, avec le livre dont il faisait partie. Le monde fut assez
-juste pour ne pas se laisser ébranler dans la bonne opinion qu'il avait
-conçue de madame de Sévigné: mais, quoiqu'elle fût sans effet, une telle
-attaque venant d'un ami, d'un parent, porta un coup douloureux à une âme
-aussi noble, à un coeur aussi sensible. Cependant il suffit au coupable
-de donner, un an après, quelques marques de repentir, pour obtenir un
-pardon complet. La haine ne pouvait être un sentiment durable chez
-madame de Sévigné: bonne et indulgente comme elle était, le ressentiment
-le plus légitime lui pesait; et la première occasion de s'en débarrasser
-était aussitôt saisie par elle. Elle n'attendit même pas pour pardonner
-à son cousin, qu'il fût malheureux: leur réconciliation s'était déjà
-faite, lorsque Bussy, par ses scandaleuses témérités, se fit envoyer à
-la Bastille.
-
-En 1664, madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans une de ses plus
-chères affections. Fouquet, qui s'était résigné à l'aimer comme elle le
-voulait, et non comme il l'eût désiré, et qu'elle comptait au nombre de
-ses amis les plus dévoués, fut arrêté à Nantes, et condamné, après un
-long procès, à la prison pour le reste de ses jours. Pendant quelque
-temps sa vie fut en péril. Plusieurs membres de la commission instituée
-pour le juger opinaient avec force pour qu'il payât de sa tête les
-désordres de son administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété
-les débats qui devaient décider du sort de son ami. Par des lettres
-écrites coup sur coup, elle tenait M. de Pomponne au courant des
-diverses phases et des principaux détails du procès. M. de Pomponne
-avait été enveloppé dans la disgrâce du surintendant; il vivait alors
-dans sa terre, où il subissait une sorte d'exil. Dans toute la
-correspondance de madame de Sévigné, il est peu de parties qui offrent
-plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe qu'à rendre
-compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti, elle trace un
-tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire; elle
-écrit un admirable plaidoyer. Ces lettres, où se déploient toute son
-imagination et tout son coeur, ont été justement regardées comme un
-trait de courage. Ce journal qu'elle adressait à M. de Pomponne courait
-risque d'être intercepté avant de parvenir à sa destination. Dans un
-temps où la persécution s'étendait sur les amis de Fouquet, il eût été
-dangereux d'être surpris à le plaindre, à l'admirer, et à faire circuler
-des réflexions sur le noble sang-froid de l'accusé et l'indécent
-acharnement des juges. Madame de Sévigné était trop fidèle à l'amitié
-pour s'arrêter devant ces craintes; elle eut le courage de ses alarmes
-et de sa douleur. Par là, le souvenir de son amitié pour Fouquet a
-mérité d'être associé à celui du noble dévouement que lui témoignèrent
-Pellisson et la Fontaine.
-
-Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient les torts
-des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles, en voyant sa fille,
-objet de tant de soins et de tant d'amour, croître chaque jour en
-beauté, en esprit et en grâces. Elle la présenta dans le monde en 1663,
-et la vit avec orgueil s'attirer les hommages de tout ce qu'il y avait
-de distingué à la ville et à la cour. Elle-même conservait encore assez
-de jeunesse pour que le monde, qu'elle enchantait de plus en plus par
-son esprit, réservât une part d'éloges à sa beauté. La mère et la fille
-formaient un couple brillant et unique, qui attirait tous les regards.
-Les seigneurs à la mode, les poëtes de cour, imaginaient pour elles les
-compliments les plus ingénieux. Benserade composa en leur honneur un de
-ses plus jolis madrigaux:
-
- Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
- Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
- Tout grands héros que vous êtes,
- Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
- L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue[9]:
- Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue;
- Elle verrait mourir le plus fidèle amant,
- Faute de l'assister d'un regard seulement.
- Injuste procédé, sotte façon de faire,
- Que la pucelle tient de madame sa mère,
- Et que la bonne dame au courage inhumain,
- Se lassant aussi peu d'être belle que sage,
- Encore tous les jours applique à son usage
- Au détriment du genre humain.
-
- [9] Mademoiselle de Sévigné avait rempli le personnage d'Omphale dans
- un ballet de la cour.
-
-La Fontaine, à la même époque, plaça cette dédicace en l'honneur de _la
-plus jolie fille de France_[10], au commencement de la fable du _Lion
-amoureux_:
-
- Sévigné, de qui les attraits
- Servent aux Grâces de modèle,
- Et qui naquîtes toute belle,
- A votre indifférence près[11],
- Pourriez-vous être favorable
- Aux jeux innocents d'une fable......? etc.
-
- [10] Expression de Bussy sur mademoiselle de Sévigné.
-
- [11] Ce qu'on connaît de madame de Grignan par les lettres de sa mère,
- explique assez cette restriction de la Fontaine. On voit que cette
- femme, belle, vertueuse, spirituelle et savante, était froide,
- réservée, et même assez dédaigneuse. Souvent cette froideur attrista
- et même blessa sa mère, dont l'humeur était fort différente. De là,
- ces petits démêlés dont on surprend la trace dans les lettres de
- madame de Sévigné, à la suite des séjours de madame de Grignan à
- Paris. Il est vrai que tout n'était pas de la faute de madame de
- Grignan. L'abbé de Vauxcelles a dit fort spirituellement: «En amitié,
- les torts sont de celui qui aime moins; et les imprudences, de celui
- qui aime trop.» Madame de Sévigné se rendit quelquefois coupable
- d'imprudence dans ses rapports avec sa fille, en s'abandonnant sans
- réserve et sans mesure aux mouvements de son affection pour elle. Les
- témoignages sans cesse prodigués d'une tendresse aussi vive, aussi
- ardente, d'un amour maternel qui avait pris tous les caractères d'une
- passion, risquaient, on le conçoit, de fatiguer ou d'importuner une
- personne froide, grave, peu expansive. Madame de Sévigné fut toujours
- sincère, mais ne fut pas toujours assez raisonnable dans son amour.
- L'excès ne vaut rien, même dans les sentiments les plus légitimes: il
- peut étonner et froisser l'objet même d'une affection si violente; il
- peut, aux yeux des autres, donner les apparences de l'exagération ou du
- mensonge à la tendresse la plus naturelle et la plus pure. Les esprits
- froids, et même beaucoup d'esprits sévères, s'y méprendront, et
- calomnieront de bonne foi ce qu'ils ne peuvent comprendre. En vengeant
- madame de Sévigné de l'outrage que lui font ceux qui l'accusent de
- renchérir sur ses sentiments et de faire parade d'amour maternel, on
- aurait pu remarquer que les passions singulières et extrêmes comme la
- sienne ont un malheur, celui de devenir aisément suspectes
- d'exagération à beaucoup de gens. Disons aussi que l'amour maternel,
- quand il déborde ainsi, ne garde pas toujours toute la dignité qui lui
- convient et qu'il peut conserver même dans la familiarité de
- l'entretien le plus intime. Madame de Sévigné tombe quelquefois à
- l'égard de sa fille dans une espèce d'idolâtrie minutieuse, puérile,
- indiscrète, qu'on ne pardonnerait qu'à l'amour et dont le lecteur,
- même le mieux disposé, s'étonne, dont il se sent un peu confus pour
- elle. Il est difficile de ne pas éprouver quelque chose de cette
- impression, quand on la voit, à soixante ans, prodiguer mille petits
- soins, mille petites caresses, mille petites flatteries à une fille de
- quarante, et, après une séparation déjà longue, s'alarmer de tout pour
- elle, et ne pas lui laisser faire un pas, un mouvement, sans
- l'accabler de recommandations, d'avertissements, de prières.
-
-Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de Sévigné.
-Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il n'était plus
-jeune: âgé de quarante ans, il avait été déjà marié deux fois, et avait
-eu deux filles de sa première femme. Mais madame de Sévigné le trouvait
-tel qu'on le pouvait souhaiter, et _par sa naissance_, _et par ses
-établissements_, _et par ses bonnes qualités_. Il était, à cette époque,
-attaché à la cour; et l'estime dont il y jouissait semblait devoir
-l'appeler aux plus brillants emplois. Madame de Sévigné se réjouissait
-d'une alliance qui, en lui faisant attendre pour sa fille une haute
-fortune, lui laissait l'espérance de la garder auprès d'elle: cette
-attente fut trompée en partie. M. de Grignan fut appelé à un poste
-éminent, mais loin de Paris et de la cour. Quinze ou seize mois après
-son mariage, il alla remplir en Provence les fonctions de gouverneur, et
-emmena sa femme avec lui.
-
-Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette séparation
-creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle ne put
-jamais s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à la grande
-ressource des âmes tendres contre l'absence: elle écrivit des lettres,
-et les multiplia, sans jamais se rassasier de cette douceur. Ainsi se
-forma ce précieux recueil qui devait être lu par la postérité et placé
-au nombre des plus rares monuments du génie.
-
-Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de voir rappeler
-son gendre à la cour, pour y occuper une place digne de ses services. Ce
-rappel n'eut pas lieu: elle ne revit sa fille qu'au moyen des voyages
-qu'elle faisait en Provence, ou des visites, beaucoup trop rares à son
-gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. Madame de Sévigné avait eu de
-l'ambition, non pour elle, mais pour ses enfants: aussi les vit-elle
-avec peine rester en chemin. M. de Grignan ne sortit pas de son
-gouvernement de Provence, place importante, mais qui, en même temps
-qu'elle l'obligeait à des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite
-et celui de sa femme dans une province éloignée. Le marquis de Sévigné,
-auquel sa mère avait acheté la charge de guidon, puis celle de
-sous-lieutenant des gendarmes du Dauphin, n'obtint aucun avancement. Il
-finit par se dégoûter de sa charge, et la vendit. C'était un brave
-officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses galanteries, son goût
-pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de bien faire son
-service, mais lui ôtaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire
-pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le
-disait sa mère, eut beaucoup de _guignon_. Après avoir vendu sa charge,
-il se maria avec la fille d'un conseiller au parlement de Bretagne,
-pourvue d'une assez belle dot, et acheva ses jours dans le repos et dans
-la dévotion.
-
-_Nous ne sommes pas heureux_: ces mots reviennent plusieurs fois dans
-les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, qui ne se
-retira jamais du monde, se retira à peu près de la cour. Elle ne s'y fit
-plus présenter qu'à de longs intervalles. Elle était lasse d'y figurer
-sans titre, sans faveurs pour elle ni pour les siens. Il lui aurait
-fallu plus de frivolité et d'amour-propre qu'elle n'en avait, pour se
-contenter du rôle qu'y jouait madame de Coulanges[12]. En 1680, elle
-écrit des Rochers à sa fille: «Mon fils dit[13] qu'on se divertit fort à
-Fontainebleau. Les comédies de Corneille charment toute la cour. Je
-mande à mon fils que c'est un grand plaisir d'être obligé d'y être, et
-d'y avoir un maître, une place, une contenance; que pour moi, si j'en
-avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par n'en
-avoir point que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était
-un chagrin, et que _je me vengeais à en médire_, comme Montaigne de la
-jeunesse: que j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme
-je fais, entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle de Launay, qu'au
-milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour moi,
-ma belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de
-Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez, vous ne vous
-accommodassiez pas fort bien de cette vie; mais la Providence ne veut
-pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi,
-j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît
-dans la plus agréable situation du monde; et puis tout d'un coup
-c'étaient des prisons et des exils.»
-
- [12] Madame de Coulanges ne possédait aucune charge ni aucun titre à
- la cour, et n'avait même point, pour s'y faire présenter, les droits
- que donnait à madame de Sévigné l'arbre généalogique des Rabutins;
- mais l'agrément de son esprit l'y faisait désirer. Madame de Sévigné
- écrivait d'elle en 1680: «Madame de Coulanges est à Saint-Germain:
- nous avons su par les marchands forains qu'elle fait des merveilles en
- ce pays-là, qu'elle est avec ses trois amies aux heures particulières.
- Son esprit est une _dignité_ dans cette cour.»
-
- [13] Le marquis de Sévigné était encore attaché au service du Dauphin;
- mais, ennuyé de la cour, où il désespérait de s'avancer, et saisi d'un
- violent amour pour la retraite et le repos, il était sur le point de
- vendre sa charge, malgré les conseils de sa mère, qui l'engageait à
- prendre patience.
-
-Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne, de
-l'emprisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy, et de l'exil
-de M. et de Mme de Pomponne. Dans la société d'élite où elle vécut
-toujours, elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus que
-toute autre chose l'éloge de son caractère) beaucoup d'amis dévoués.
-Mais elle en eut peu qui fussent en possession d'un grand crédit. Ceux
-qu'on vient de nommer, et sur la fortune desquels elle avait fondé de
-légitimes espérances, disparurent de la scène brusquement, et n'eurent
-pas le temps de faire agir leur bonne volonté pour elle. Du reste, il ne
-faut pas croire qu'elle ne sut pas supporter ces mécomptes: elle était
-trop sage pour n'être pas capable de se résigner. A la suite du passage
-qui vient d'être cité, elle ajoute: «Trouvez-vous que ma fortune ait été
-fort heureuse? Je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des
-moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi.» Ce langage était
-sincère. Sa résignation ne ressemblait point à celle de son cousin: ce
-n'était point ce masque de tranquillité et de philosophie que
-l'orgueilleux Bussy prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel
-on voit à plein son dépit d'être annulé par la disgrâce, et sa colère
-contre le prince qu'il flatte encore du fond de son exil.
-
-Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa
-fille ou ses propres voyages en Provence, madame de Sévigné ne vécut
-point toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller passer
-une saison dans sa terre des Rochers, pour demander des comptes à ses
-fermiers, ou pour réparer par les économies d'un séjour en Bretagne les
-dépenses qu'en bonne mère elle s'était imposées pour le prodigue
-marquis. Alors, du milieu de cette vie de conversations délicates et de
-fêtes brillantes qu'elle menait à Paris, elle se trouvait tout à coup
-transportée dans la solitude d'un antique manoir, à peine troublée par
-les visites de quelques provinciaux insipides ou ridicules. Mais, comme
-on le voit par ses lettres, ces temps d'exil n'avaient rien de rude pour
-elle. Le plus grand de ses plaisirs, la consolation inépuisable de sa
-vie, la suivait partout: c'était cette correspondance de tous les jours
-qu'elle entretenait avec sa fille adorée. D'ailleurs elle avait des amis
-dont la société ne lui manquait nulle part: c'étaient ses livres chéris,
-Virgile, Montaigne, Molière; surtout Pascal, qu'elle _mettait de moitié
-à tout ce qui est beau_; Arnauld et Nicolle dont le beau langage la
-séduisait aux opinions de Port-Royal; et le grand Corneille, qui la
-transportait d'admiration au point de la rendre injuste pour Racine. A
-ce goût sérieux et passionné pour l'étude, elle joignait une autre
-ressource non moins sûre contre l'ennui: c'était ce vif amour des
-beautés de la nature, qu'on a eu raison de remarquer comme un des traits
-caractéristiques de son génie. Dans le site pittoresque au milieu duquel
-s'élevait sa demeure, dans les bois séculaires qui l'entouraient, elle
-trouvait toujours de quoi charmer ses yeux et occuper sa pensée. Elle en
-parle sans cesse, elle nous les représente sous tous les aspects que
-leur donnaient les changements des saisons et les diverses heures du
-jour, avec une admiration naïve et poétique qui surprend, dans cette
-époque si peu soucieuse des champs et des plaisirs simples qu'ils
-procurent, si exclusivement éblouie par l'élégance de la vie sociale et
-le luxe des cours. C'est une surprise analogue à celle qu'on éprouve
-souvent en lisant la Fontaine, mais plus vive peut-être, parce qu'on
-s'attendait moins à trouver ce sentiment si vrai, si passionné des
-grâces négligées ou des magnificences sauvages de la nature, chez la
-grande dame élevée par le monde et pour le monde, sans cesse mêlée aux
-plaisirs d'une société exquise, où elle avait une place si brillante,
-que chez le poëte indépendant et rêveur, habitué à s'inspirer du
-spectacle des champs et des bois, où d'ailleurs il cherchait
-ordinairement ses modèles.
-
-Madame de Sévigné, parvenue à la vieillesse, fit en Provence, dans
-l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des Grignan
-venait de célébrer sous ses yeux un double mariage, celui de son
-petit-fils avec la fille d'un fermier général[14], et celui de sa
-petite-fille, de cette charmante Pauline dont elle avait commencé
-l'éducation, avec le marquis de Simiane; quand madame de Grignan, dont
-la santé donnait des craintes depuis plusieurs années, fut atteinte
-d'une maladie qui pendant quelque temps mit ses jours en péril. Madame
-de Sévigné, dans cette circonstance, ressentit avec tant de force les
-émotions d'une mère tendre, et en remplit les devoirs avec tant
-d'ardeur, que sa santé, jusque-là excellente, en fut gravement altérée.
-Dans l'instant où madame de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba
-dangereusement malade elle-même: le 10 avril 1696, elle avait cessé de
-vivre. Le voeu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses
-lettres fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi: «Si
-j'avais un coeur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et
-sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma
-vie soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien
-clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la
-Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître
-votre mère et venir en ce monde beaucoup devant vous. C'est la règle et
-la raison, ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos
-coeurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que
-cet ordre s'observe en moi, etc.»
-
- [14] C'était une mésalliance; mais, disait madame de Grignan, _il faut
- bien quelquefois fumer ses terres_.
-
-Du vivant même de madame de Sévigné, son talent épistolaire était
-célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu avec
-intérêt les lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les cassettes du
-surintendant Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées dans ses
-Mémoires. Souvent quand une lettre charmante, comme elle en écrivait
-tant, avait été lue par le parent ou l'ami auquel elle s'adressait,
-celui-ci en parlait, la montrait, la prêtait. Elle n'ignorait point ces
-indiscrétions, et ne s'y opposait pas. Il y avait ainsi des lettres
-d'elle qui couraient de main en main, et qu'on désignait par un nom tiré
-de ce qui en faisait le sujet principal ou le trait le plus saillant.
-Madame de Coulanges lui écrivait en 1673: «Je ne veux pas oublier ce qui
-m'est arrivé ce matin; on m'a dit: Madame, voilà un laquais de madame de
-Thianges. J'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait à me
-dire: _Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie de
-lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et celle de la
-prairie_[15]. J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse,
-et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles
-méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont délicieuses, et
-vous êtes comme vos lettres.» Il était difficile que la correspondance
-de madame de Sévigné, dont plusieurs échantillons avaient eu ainsi dans
-le grand monde une sorte de publicité de son vivant, demeurât ignorée
-après sa mort. Ce que la société de son temps avait vu de ses lettres
-avait fait trop de bruit pour que sa famille ne les conservât pas avec
-un soin religieux, et pour que le public oubliât quel dépôt avait dû
-rester entre les mains de ses héritiers et n'en désirât point la
-publication.
-
- [15] La lettre _du cheval_ n'a pas été conservée. On a celle _de la
- prairie_, adressée à M. de Coulanges sous la date du 22 juillet 1671.
- Madame de Sévigné y raconte plaisamment la désobéissance de son valet
- Picard, qui n'a point voulu aller faner dans la prairie des Rochers.
- Cette lettre est fort jolie, mais un peu tournée.
-
-Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 1726, par
-les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte de Bussy, auquel
-madame de Simiane avait remis des copies d'un assez grand nombre des
-manuscrits de son aïeule. Cette édition fut reproduite plusieurs fois:
-elle était encore très-incomplète. En 1754 il en parut une autre, dont
-l'éditeur fut le chevalier de Perrin, ami de madame de Simiane. La
-famille de madame de Sévigné n'avait point autorisé l'édition de l'abbé
-de Bussy: elle donna son autorisation au nouvel éditeur, entre les mains
-duquel elle remit les originaux de toutes les lettres déjà connues, et
-de celles qui ne l'étaient pas encore. Mais comme certains passages des
-premières éditions avaient soulevé beaucoup de plaintes de la part des
-familles sur lesquelles madame de Sévigné révélait des détails peu
-honorables, madame de Simiane chargea M. de Perrin d'y faire des
-modifications et quelques retranchements. Elle voulut en outre qu'il
-prît soin d'arranger tous les passages d'où l'on pouvait tirer des
-conjectures fâcheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa mère. Ce
-double voeu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que l'édition
-de 1754, plus complète que les précédentes, et qui, de plus, a sur elles
-l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est cependant
-moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les éditeurs qui se
-sont succédé depuis 1754 jusqu'en 1806, et qui tous ont reproduit
-exactement, sauf quelques additions, le travail du chevalier de Perrin.
-Le mérite de la dernière édition, celle de M. de Monmerqué, est d'offrir
-un contrôle du travail de M. de Perrin par celui des éditeurs
-antérieurs, qui ne sont qu'incomplets et rarement infidèles, et une
-nouvelle révision du texte sur tous les originaux qui ont été
-conservés. M. de Monmerqué a donné ainsi au public un texte
-véritablement restauré. La collection s'est encore enrichie entre ses
-mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le service rendu au
-public par M. de Monmerqué serait plus complet, si au texte réparé par
-ses soins il avait joint des notes plus instructives, moins sèches, plus
-nombreuses. Il est vrai qu'un commentaire satisfaisant des lettres de
-madame de Sévigné, et propre à dissiper toutes les obscurités qui s'y
-rencontrent, exigerait un immense travail.
-
-Un esprit fin, délicat, pénétrant, enjoué; une raison droite et sûre,
-souvent profonde; une imagination active, mobile, féconde, qui
-s'intéresse à tout, qui reproduit avec une vérité et une vivacité
-singulières de mouvements et de couleurs tous les objets qui l'ont
-frappée; une sensibilité vive et douce, qui a sa source, non dans la
-tête, mais dans le coeur; qui s'épanche aisément, abondamment, et dont
-toutes les émotions se communiquent: tels sont les éléments divers dont
-se compose le génie de madame de Sévigné. Pour se révéler avec toute
-leur force et tout leur éclat quand elle tient la plume, ces dons
-heureux de sa nature n'ont pas besoin que le travail et l'art viennent
-les élaborer, les combiner, les transformer. Pour être spirituelle,
-aimable, profonde, entraînante, madame de Sévigné n'a pas besoin de
-vouloir et de calculer; il lui suffit pour cela de se livrer à ses
-facultés: elle n'a qu'à être elle-même. Le naturel, l'abandon, l'élan
-spontané, ces qualités, chez elle, accompagnent toutes les autres, pour
-en doubler le prix.
-
-De là ce style négligé, naïf, expressif, plein de saillies, pittoresque,
-hardi, varié, qui dans sa familiarité prend tous les tons et rassemble
-tous les genres d'éloquence, même l'éloquence sublime.
-
-Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y
-trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle: elles
-forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instructifs: mais
-cet intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu à leur succès. Ce
-qui fait le charme le plus puissant de ce recueil, c'est la mise en
-oeuvre de tant d'événements grands et petits, par l'esprit et par
-l'imagination de madame de Sévigné. Ce qui frappe, ce qui séduit, c'est
-bien moins l'importance ou la nouveauté des faits, que la finesse ou
-l'élévation du penseur, que le coloris du peintre. A qui en douterait,
-il n'y aurait qu'à faire lire les lettres qu'elle écrit des Rochers: là,
-elle est bien loin de la cour, elle ignore toutes les nouvelles: ces
-lettres ont-elles moins d'agrément? Elle nous attache alors seulement
-par la nature de ses sentiments et de ses pensées, et par la forme dont
-elle les revêt; elle nous intéresse aux plus petites choses, par la
-manière vive dont elle les sent, les conçoit, les exprime.
-
-Madame de Sévigné est naturelle, naïve: mais il faut bien se garder, en
-lui appliquant ces mots, de les prendre ou de paraître les prendre dans
-un sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas, ne peut pas être l'instinct
-aveugle d'un talent qui s'ignore lui-même, comme semblent le croire
-beaucoup de ses admirateurs, qui, en appréciant son génie, n'ont à la
-bouche que les mots de candeur, ingénuité, abandon, et retournent et
-commentent ces mots en tant de façons et en leur laissant un sens si
-étendu, qu'ils font d'elle, en vérité, une sorte de phénomène
-impossible, une femme d'esprit et de génie de la société de Louis XIV,
-presque aussi naturelle et aussi spontanée que l'arbre qui donne son
-fruit[16]. Formée à l'école des anciens par Ménage; élevée dans l'amour
-intelligent des choses délicates par la cour d'Anne d'Autriche; vivant
-au milieu d'un monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait;
-habituée, dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs[17] sur son
-esprit et son bien dire, madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses
-lettres tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et par
-une sorte d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne
-travaillait point ses lettres: qui oserait l'en accuser[18]? mais
-croyons que, sans y mettre aucun apprêt, sans se préoccuper de leur
-succès pour le présent ni pour l'avenir, elle avait conscience et se
-sentait heureuse d'y verser toutes les saillies, toutes les réflexions
-fines, tous les mots éloquents que son fertile génie trouvait sans
-peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles étaient l'objet,
-elle y souscrivait sans en être fière, sans en concevoir de hautes
-espérances de gloire, mais non sans en être agréablement flattée. Disons
-même qu'il est presque impossible qu'en les écrivant, malgré la rapidité
-avec laquelle courait sa plume, elle ne se plût souvent à exciter
-encore, par un léger et facile effort, l'enjouement, la finesse, la
-verve de son esprit, soit pour se divertir par cette épreuve faite en
-jouant sur elle-même, soit pour mieux satisfaire son obligeant désir
-d'amuser sa fille ou ses amis, soit même pour s'attirer ces éloges, ces
-admirations, dont elle ne croyait, au reste, qu'une partie, et dont sans
-doute elle se fût passée très-aisément. Cette espèce de calcul ingénieux
-et rapide, qui n'est qu'un léger coup de fouet donné à l'esprit,
-qu'emporte assez sa propre verve, ne se fait-il pas sentir dans ce
-passage, qui, nous n'en doutons pas, a été écrit aussi vite que
-d'autres: «Je ne vois pas, dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez
-à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être
-auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des
-harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites; on
-vous fait des honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela: vous êtes
-accablée; moi-même, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Que fait
-votre paresse pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire dans
-quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place;
-elle vous attend dans quelque moment perdu, pour vous faire au moins
-souvenir d'elle, et vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle,
-m'avez-vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle
-qui ne vous a jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux
-jours; que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs, et qui
-même quelquefois vous les faisais haïr; qui vous ai empêchée de mourir
-d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère
-troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre:
-présentement je ne sais plus où j'en suis; les honneurs et les
-représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me
-semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui
-donnez quelque espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez
-vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage[19]. Le devoir et
-la raison sont autour de vous, et ne vous donnent pas un moment de
-repos; moi-même, qui les ai toujours tant honorés, je leur suis
-contraire et ils me le sont: le moyen qu'ils vous laissent le temps de
-lire de pareilles lanterneries?»
-
- [16] L'abbé de Vauxcelles, dans ses _Réflexions sur les Lettres de
- madame de Sévigné_, emploie cette comparaison, sans faire entrevoir
- jusqu'à quel point il la croit juste. C'est risquer de ne donner
- qu'une idée fausse ou qu'une idée vague.
-
- [17] Il y en aurait long à citer, si l'on voulait rassembler tous les
- éloges de son talent, toutes les définitions et toutes les
- appréciations admiratives de son esprit, que ses amis lui adressèrent
- à elle-même. Corbinelli allait jusqu'à dire, dans son style
- entortillé, _qu'il voulait lui donner envie de la conformité que
- Cicéron pouvait avoir avec elle sur le genre épistolaire_. Dès 1668,
- Bussy avait fait mettre au-dessous du portrait de sa cousine, qu'il
- avait dans son salon, cette inscription, dont il lui fit part: _Marie
- de Rabutin, marquise de Sévigné, fille du baron de Chantal, femme d'un
- génie extraordinaire et d'une solide vertu, compatibles avec la joie
- et les agréments_. Tandis qu'elle trouvait dans chacun de ses amis un
- critique louangeur, elle jouait continuellement le même rôle à l'égard
- de sa fille. Elle ne cesse de célébrer et de caractériser le style de
- madame de Grignan, non-seulement avec la complaisance d'une mère
- tendre, mais avec la curiosité littéraire, la critique exercée,
- l'_acumen_ d'une femme de goût, d'une connaisseuse en fait de style
- épistolaire.
-
- [18] Il est bon de remarquer d'ailleurs que cela lui eût été
- matériellement impossible. En effet, il lui arrive souvent d'écrire
- plus de vingt lettres par mois à sa fille: et cela, non dans la
- solitude des Rochers, mais à Paris, au milieu des affaires, des
- visites, des fêtes, sans compter les correspondances avec d'autres,
- qui allaient leur train.
-
- [19] La préciosité de ce passage est charmante. Mais quelquefois
- madame de Sévigné tombe dans une autre espèce de préciosité plus
- apprêtée et moins agréable. Elle écrit à Bussy en 1680, à
- cinquante-quatre ans: «Je suis un peu fâchée que vous n'aimiez pas les
- madrigaux. Ne sont-ils pas les maris des épigrammes? Ce sont de si
- jolis ménages, quand ils sont bons!» De pareils traits sont rares
- heureusement. Madame de Sévigné n'avait pu traverser tout à fait
- impunément l'hôtel de Rambouillet.
-
- (Extrait du Dictionnaire encyclopédique de la France; _Univers
- pittoresque_).
-
-On fait très-bien, toutes les fois qu'on veut se rendre compte de la
-composition des lettres de madame de Sévigné, d'éloigner toute idée
-d'artifice et d'ambition littéraire, d'immoler à la gloire de cette
-femme unique tous les talents épistolaires à la Pline le jeune, et de
-proclamer le naturel comme étant l'attribut propre et distinctif de son
-génie. Mais, pour la juger au vrai point de vue, pour mieux saisir les
-traits de cette délicate physionomie, il faut reconnaître que le naturel
-se mélange chez elle d'une douce et facile coquetterie. Madame de
-Sévigné unit fréquemment à une naïveté très-réelle, des raffinements
-ingénieux, quelquefois même légèrement subtils. Elle est femme ingénue
-et elle est artiste habile: mais, ce qu'il ne faut pas oublier, son art
-lui-même est tout de premier mouvement; ses raffinements lui coûtent
-peu; ils sont improvisés comme le reste. C'est une précieuse pleine de
-bonhomie, de feu et d'abandon; c'est un bel esprit qui improvise d'après
-son âme et son coeur, et qui désirant de plaire aux autres, y tient bien
-plus pour les autres que pour lui-même.
-
- P. JACQUINET.
-
-
-
-
-DU STYLE ÉPISTOLAIRE
-
-ET
-
-DE MADAME DE SÉVIGNÉ,
-
-PAR M. SUARD,
-
-SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
-
-
-Qu'est-ce qui caractérise essentiellement le style épistolaire? Il est
-embarrassant de répondre à cette question. Le style épistolaire est
-celui qui convient à la personne qui écrit et aux choses qu'elle écrit.
-Le cardinal d'Ossat ne peut pas écrire comme Ninon; et Cicéron n'écrit
-pas sur le meurtre de César du même ton dont il raconte le souper qu'il
-a donné en impromptu à César. On pourrait appliquer le même principe au
-style de l'histoire, de la fable, etc. Le style de Tacite n'a rien de
-commun avec celui de Tite-Live, ni le style de la Fontaine avec celui de
-Phèdre.
-
-A quoi servent ces distinctions de genres et de tons qu'on est parvenu à
-introduire dans la littérature! On veut tout réduire en classes et en
-genres; on prend pour le terme de la perfection dans chaque genre le
-point où s'est arrêté l'écrivain qui a été le plus loin, et l'on semble
-prescrire pour modèle la manière qu'il a prise. Cet esprit critique, qui
-distingue particulièrement notre nation, a servi, il est vrai, à
-répandre un goût plus sain et plus agréable, mais a contribué en même
-temps à gêner l'essor des talents et à rétrécir la carrière des arts.
-Heureusement, le génie ne se laisse pas garrotter par ces petites règles
-que la pédanterie, la médiocrité, la fureur de juger, ont inventées et
-s'efforcent de maintenir. L'homme de génie est comme Gulliver au milieu
-des Lilliputiens qui l'enchaînent pendant son sommeil: en se réveillant,
-il brise sans effort ces liens fragiles que les nains prenaient pour des
-câbles.
-
-Revenons au style épistolaire. Rien ne se ressemble moins que le style
-épistolaire de Cicéron et celui de Pline, que le style de madame de
-Sévigné et celui de M. de Voltaire. Lequel faut-il imiter? Ni l'un ni
-l'autre, si l'on veut être quelque chose; car on n'a véritablement un
-style que lorsqu'on a celui de son caractère propre et de la tournure
-naturelle de son esprit, modifié par le sentiment qu'on éprouve en
-écrivant.
-
-Les lettres n'ont pour objet que de communiquer ses pensées et ses
-sentiments à des personnes absentes: elles sont dictées par l'amitié, la
-confiance, la politesse. C'est une conversation par écrit: aussi le ton
-des lettres ne doit différer de celui de la conversation ordinaire que
-par un peu plus de choix dans les objets et de correction dans le style.
-La rapidité de la parole fait passer une infinité de négligences que
-l'esprit a le temps de rejeter lorsqu'on écrit, même avec rapidité; et
-d'ailleurs l'homme qui lit n'est pas aussi indulgent que celui qui
-écoute.
-
-Le naturel et l'aisance forment donc le caractère essentiel du style
-épistolaire; la recherche d'esprit, d'élégance ou de correction y est
-insupportable.
-
-La philosophie, la politique, les arts, les anecdotes et les bons mots,
-tout peut entrer dans les lettres, mais avec l'air d'abandon, d'aisance
-et de premier mouvement, qui caractérise la conversation des gens
-d'esprit.
-
-Quel est celui qui écrit le mieux? Celui qui a plus de mobilité dans
-l'imagination, plus de prestesse, de gaieté et d'originalité dans
-l'esprit, plus de facilité et de goût dans la manière de s'exprimer.
-
-Mais pourquoi l'homme le plus spirituel, le plus animé et le plus gai
-dans la conversation est-il souvent froid, sec et commun dans ses
-lettres? C'est qu'il y a des hommes que la société excite, et d'autres
-qu'elle déconcerte. Le mouvement de la société est une espèce d'ivresse
-qui donne à l'esprit des uns plus de ressort et d'activité, qui trouble
-et engourdit l'esprit des autres. Les premiers restent froids lorsqu'ils
-sont dans leur cabinet, la plume à la main; ceux-ci y retrouvent
-l'exercice plus libre de toutes leurs facultés.
-
-On conçoit aisément que les femmes qui ont de l'esprit, et un esprit
-cultivé, doivent mieux écrire les lettres que les hommes même qui
-écrivent le mieux. La nature leur a donné une imagination plus mobile,
-une organisation plus délicate! leur esprit, moins cultivé par la
-réflexion, a plus de vivacité et de premier mouvement; il est plus
-_primesautier_, comme dit Montaigne: renfermées dans l'intérieur de la
-société, et moins distraites par les affaires et par l'étude, elles
-mettent plus d'attention à observer les caractères et les manières;
-elles prennent plus d'intérêt à tous les petits événements qui occupent
-ou amusent ce qu'on appelle le monde. Leur sensibilité est plus prompte,
-plus vive, et se porte sur un plus grand nombre d'objets. Elles ont
-naturellement plus de facilité à s'exprimer; la réserve même que leur
-prescrivent l'éducation et les moeurs sert à aiguiser leur esprit, et
-leur inspire sur certains objets des tournures plus fines et plus
-délicates; enfin, leurs pensées participent moins de la réflexion, leurs
-opinions tiennent plus à leurs sentiments, et leur esprit est toujours
-modifié par l'impression du moment: de là cette souplesse et cette
-variété de tons qu'on remarque si communément dans leurs lettres; cette
-facilité de passer d'un objet à d'autres très-divers, sans effort et par
-des transitions inattendues, mais naturelles; ces expressions et ces
-associations de mots, neuves et piquantes sans être recherchées; ces
-vues fines et souvent profondes, qui ont l'air de l'inspiration; enfin
-ces négligences heureuses, plus aimables que l'exactitude. Les hommes
-d'esprit, et plus habitués à penser et à écrire, mettent tout
-naturellement et comme malgré eux, dans leurs idées, une méthode qui y
-donne trop l'air de la réflexion; et dans leur style, une correction
-incompatible avec cette grâce négligée et abandonnée qu'on aime dans les
-lettres des femmes.
-
-D'ordinaire, a dit, je crois, Voltaire, les savants écrivent mal les
-lettres familières, comme les danseurs font mal la révérence.
-
-Les lettres de Balzac et de Voiture, qui ont eu tant de succès dans le
-siècle dernier, sont oubliées aujourd'hui, parce que l'amour du bel
-esprit est moins vif, le goût plus formé, et l'art d'écrire mieux connu.
-Il est resté de ce siècle immortel des lettres de deux femmes, qui
-vivront autant que notre langue: tout le monde a lu les lettres de
-madame de Maintenon, et l'on ne peut se lasser de relire celles de
-madame de Sévigné. Mais quelle différence entre ces deux femmes
-célèbres! Les lettres de la première sont pleines d'esprit et de raison:
-le style en est élégant et naturel; mais le ton en est sérieux et
-uniforme. Quelle grâce, au contraire, quelle variété, quelle vivacité
-dans celles de madame de Sévigné!
-
-Ce qui la distingue particulièrement, c'est cette sensibilité momentanée
-qui s'émeut de tout, se répand sur tout, reçoit avec une rapidité
-extrême différents genres d'impressions. Son imagination est une glace
-pure et brillante où tous les objets vont se peindre, mais qui les
-réfléchit avec un éclat qu'ils n'ont pas naturellement. Cette mobilité
-d'âme est ce qui fait le talent des poëtes, surtout des poëtes
-dramatiques, qui sont obligés de revêtir presque en même temps des
-caractères très-divers, et de se pénétrer des sentiments les plus
-opposés, lorsqu'ils ont à faire parler dans la même scène l'homme
-passionné et l'homme tranquille, l'homme vertueux et le scélérat, Néron
-et Burrhus, Mahomet et Zopire, etc.
-
-On a dit que madame de Sévigné était une caillette: cela peut être, si
-l'on entend simplement par caillette une femme sans cesse occupée de
-tous les mouvements de la société, de tous les mots qui échappent, de
-tous les événements qui s'y succèdent; qui saisit tous les ridicules,
-recueille toutes les médisances; qui conte avec la même vivacité une
-sottise plaisante et la mort d'un grand homme, le succès d'un sermon et
-le gain d'une bataille. Mais comment peut-on donner le nom de
-_caillette_ à une femme du meilleur ton, très-instruite, pleine
-d'esprit, de grâces, de gaieté et d'imagination, admirée et recherchée
-des hommes les plus distingués du siècle de Louis XIV?
-
-Le mérite de son style est bien difficile à sentir pour un étranger: il
-tient au progrès qu'a fait la société en France, où elle a créé un
-langage qui n'est bien connu que des personnes qui ont vécu quelque
-temps dans la bonne compagnie. Les finesses de ce langage consistent
-particulièrement dans un grand nombre de termes qui, étant un peu
-détournés de leur sens primitif, expriment des idées accessoires dont
-les nuances se sentent plutôt qu'elles ne se définissent. Il y a une
-infinité d'expressions et de tournures qui reviennent sans cesse dans
-nos conversations, et qui n'ont point d'équivalent dans les autres
-langues. Les mots _sentiment_ et _galanterie_, qui expriment des idées
-bien distinctes pour un Français, ne peuvent se traduire ni en latin, ni
-en italien, ni en anglais. Il faut qu'un étranger soit fort avancé dans
-la connaissance de notre langue pour être en état de sentir le charme
-des lettres de madame de Sévigné et celui des fables de la Fontaine.
-
-Le comte de la Rivière, parent de madame de Sévigné, et de qui on a un
-recueil de lettres en deux volumes, dit quelque part: _Quand on a lu une
-lettre de madame de Sévigné, on sent quelque peine, parce qu'on en a une
-de moins à lire_. Ce mot vaut mieux que le reste du recueil.
-
-Ce qui ajoute un grand prix aux lettres de madame de Sévigné, c'est une
-foule de traits qui nous peignent cette cour brillante de Louis XIV. On
-aime à se trouver, pour ainsi dire, en société avec les plus grands
-personnages de ce beau règne, qui, malgré les censures d'une philosophie
-sèche et sévère, a toujours un éclat et un air de grandeur qui attache
-et qui impose. Je ne crois pas que notre siècle ait jamais le même
-attrait pour nos descendants. _Ce qui me dégoûte de l'histoire_, disait
-une femme de beaucoup d'esprit, _c'est de penser que ce que je vois
-aujourd'hui sera de l'histoire un jour_[20]. Ce mot est spirituel, mais
-ne doit pas être pris à la lettre. L'histoire des intrigues du Vatican
-ne doit pas nous dégoûter de celle de la république romaine.
-
- [20] On croit que ce mot est de madame du Deffant.
-
-M. de Voltaire n'a pas rendu justice à madame de Sévigné, dans sa notice
-des écrivains du siècle de Louis XIV. «C'est dommage, dit-il, qu'elle
-manque absolument de goût, qu'elle ne sache pas rendre justice à Racine,
-qu'elle égale l'oraison funèbre prononcée par Mascaron au grand
-chef-d'oeuvre de Fléchier.» Il est vrai qu'elle a écrit qu'_on se
-dégoûterait de Racine comme du café_, et en cela elle a fait une double
-méprise; mais il ne faut pas toujours attribuer à un défaut de goût une
-faute de goût. Les gens d'esprit se trompent tous les jours dans les
-jugements qu'ils portent de leurs contemporains: c'est que ce n'est pas
-le goût seul qui juge: les préventions personnelles, les affections, les
-rivalités, l'opinion publique, séduisent et égarent les meilleurs
-esprits. Madame de Sévigné avait vu naître les chefs-d'oeuvre de
-Corneille: élevée dans l'admiration de ce grand homme, son enthousiasme
-était bien légitime, mais, comme tout enthousiasme, il était un peu
-exclusif. Lorsque Racine vint apporter sur le théâtre des moeurs plus
-faibles, un ton moins élevé, une grandeur moins apparente, elle crut
-qu'il avait dégradé le caractère de la tragédie, parce qu'elle comparait
-Racine à Corneille, et qu'elle ne pouvait juger de la perfection d'une
-tragédie que d'après celles de Corneille: _Pardonnons-lui_, disait-elle,
-_de méchants vers en faveur des sublimes et divines beautés qui nous
-transportent: ce sont des traits de maître qui sont inimitables.
-Despréaux en dit encore plus que moi._ En se trompant ainsi, on voit que
-son erreur était sans prévention et sans humeur. Il faut bien se garder
-de la mettre au rang des Nevers, des Deshoulières, de cette cabale
-acharnée qui persécutait Racine en protégeant Pradon. Voyez avec quelle
-aimable sensibilité elle parle d'une représentation d'_Esther_ à
-Saint-Cyr: «Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce.
-C'est un rapport de la musique, des vers, des chants et des personnes,
-si parfait qu'on n'y souhaite rien. On est attentif, et l'on n'a point
-d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce. Tout y est
-simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette
-fidélité à l'histoire sainte donne du respect: tous les chants
-convenables aux paroles sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans
-larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce est celle
-du goût et de l'attention.»
-
-Quant à la comparaison de Mascaron avec Fléchier, M. de Voltaire s'est
-bien trompé.
-
-L'oraison funèbre de Mascaron parut la première, et madame de Sévigné la
-trouva belle; mais lorsqu'elle vit celle de Fléchier, elle n'hésita pas
-à lui donner la préférence. Lors même qu'elle se trompe, on trouve dans
-ses jugements et dans ses opinions toujours de la bonne foi, et jamais
-de suffisance.
-
-Il me semble que ceux même qui aiment le plus cette femme extraordinaire
-ne sentent pas encore assez toute la supériorité de son esprit. Je lui
-trouve tous les genres d'esprit: raisonneuse ou frivole, plaisante ou
-sublime, elle prend tous les tons avec une facilité inconcevable. Je ne
-puis pas me refuser au désir de justifier mon admiration par la citation
-des traits les plus piquants qui se présenteront à ma mémoire ou à mes
-yeux, en parcourant ses lettres au hasard.
-
-C'est surtout dans les récits et les tableaux où la grâce, la souplesse
-et la vivacité de son esprit brillent avec le plus d'éclat. Il n'y a
-rien peut-être à comparer à ce conte de l'archevêque de Reims, le
-Tellier: «L'archevêque de Reims revenait fort vite de Saint-Germain,
-c'était comme un tourbillon; s'il se croit grand seigneur, ses gens le
-croient encore plus que lui. Il passait au travers de Nanterre, tra,
-tra, tra: ils rencontrent un homme à cheval: Gare! gare! Ce pauvre homme
-veut se ranger, son cheval ne le veut pas, et enfin le carrosse et les
-six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval,
-et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse fut versé
-et renversé: en même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à
-être roués, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et
-s'enfuient, et courent encore, pendant que les laquais et le cocher de
-l'archevêque même se mettent à crier: _Arrête, arrête ce coquin! qu'on
-lui donne cent coups!_
-
-«L'archevêque, en racontant ceci disait: _Si j'avais tenu ce maraud-là,
-je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles._»
-
-Voici un tableau d'un autre genre: «Madame de Brissac avait aujourd'hui
-la colique; elle était au lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde:
-je voudrais que vous eussiez vu ce qu'elle faisait de ses douleurs, et
-l'usage qu'elle faisait de ses yeux, et des cris et des bras, et des
-mains qui traînaient sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait
-qu'on eût. _Chamarrée_ de tendresse et d'admiration, j'admirais cette
-pièce et la trouvais si belle, que mon attention a dû paraître un
-saisissement, dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez que
-c'était pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Montjeu et Planci, que la scène
-était ouverte.»
-
-Écoutez-la à présent annoncer la mort subite de M. de Louvois; voyez
-comme son ton s'élève sans se guinder. «Il n'est donc plus, ce ministre
-puissant et superbe, dont le _moi_ occupait tant d'espace, était le
-centre de tant de choses! Que d'intérêts à démêler, d'intrigues à
-suivre, de négociations à terminer!... O mon Dieu! encore quelque temps:
-je voudrais humilier le duc de Savoie, écraser le prince d'Orange:
-encore un moment!... Non, vous n'aurez pas un moment, un seul moment.»
-Ce dernier mouvement n'est-il pas digne de Bossuet? Il me semble qu'on
-n'est pas plus sublime avec plus de simplicité.
-
-Lorsque le prince de Longueville fut tué au passage du Rhin, on ne
-savait comment l'apprendre à la duchesse de Longueville, sa mère, qui
-l'idolâtrait. Il fallait pourtant lui annoncer qu'il y avait eu une
-affaire: Comment se porte mon frère, dit-elle? _Sa pensée n'osa pas
-aller plus loin_, ajoute madame de Sévigné. Ce trait n'est-il pas
-admirable? Le tableau qu'elle fait ensuite de la douleur de cette mère
-tendre fait frissonner.
-
-«Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune doit consoler
-de n'être pas au nombre des heureux; on en trouve la mort moins amère.»
-Les lettres de madame de Sévigné sont semées de réflexions semblables,
-d'une vérité frappante, exprimées d'une manière énergique, fine,
-originale, et entremêlées souvent de traits plaisants et curieux.
-
-Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa
-connaissance qui venait de mourir: «Quand elle fut près de mourir
-l'année passée, je disais, en voyant sa triste convalescence et sa
-décrépitude: Mon Dieu! elle mourra deux fois bien près l'une de l'autre.
-Ne disais-je pas vrai? Un jour Patris étant revenu d'une grande maladie
-à quatre-vingts ans, et ses amis s'en réjouissant avec lui et le
-conjurant de se lever: Hélas! leur dit-il, est-ce la peine de se
-rhabiller?»
-
-«Il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, dit-elle ailleurs, il
-saura bien trouver ses petites consolations: c'est sa fantaisie d'être
-content.»
-
-«Les longues maladies usent la douleur, et les longues espérances usent
-la joie.»
-
-«On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps: il faut être, si
-l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices.»
-
-Elle montre partout un grand penchant à la dévotion et une grande
-tiédeur sur la pratique. «Mon Dieu, qu'il est heureux (dit-elle du
-fameux cardinal de Retz)! que j'envierais quelquefois son épouvantable
-tranquillité sur tous les devoirs de la vie! On se ruine quand on veut
-s'acquitter.»
-
-Sa dévotion est douce et humaine. «Nous parlons quelquefois de l'opinion
-d'Origène et de la nôtre: nous avons de la peine à nous faire entrer une
-éternité de supplices dans la tête, à moins que la soumission ne vienne
-au secours.»
-
-Combien de réflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, et la
-mort!
-
-«La mort me paraît si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle y
-mène, que par les épines qui s'y rencontrent.»
-
-«Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble que j'ai
-été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la
-vieillesse: je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien au moins ménager
-de n'aller pas plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des
-infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des _défigurements_,
-qui sont près de m'outrager. Mais j'entends une voix qui dit: Il faut
-marcher malgré vous; ou bien, si vous ne le voulez pas, il faut mourir;
-ce qui est une autre extrémité où la nature répugne.»
-
-«Je regardais une pendule, et prenais plaisir à penser: voilà comme on
-est quand on souhaite que cette aiguille marche: cependant elle tourne
-sans qu'on la voie, et tout arrive à la fin.»
-
-Il lui échappe quelquefois des expressions hardies qu'on pourrait
-trouver maniérées en les considérant isolées, mais qui, vues à leur
-place, paraissent très-naturelles: c'est, il est vrai, le naturel d'une
-femme dont l'imagination est très-vive et l'esprit très-orné. «Je ne
-connais plus les plaisirs, dit-elle quelque part; j'ai beau frapper du
-pied, rien ne sort qu'une vie triste et uniforme.» On voit qu'elle
-venait de lire dans Plutarque le mot de Pompée, qui se vantait qu'en
-quelque endroit de l'Italie qu'il frappât du pied, il en sortirait des
-légions prêtes à obéir à ses ordres.
-
-Pour faire entendre que le crédit d'un ministre diminue, madame de
-Sévigné dit que _son étoile pâlit_. Cette figure n'est-elle pas heureuse
-et brillante, sans aucune affectation?
-
-Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours naturel; et
-ce naturel se fait surtout sentir par une négligence abandonnée qui
-plaît, et par une rapidité qui entraîne. On sent partout ce qu'elle dit
-quelque part: _J'écrirais jusqu'à demain; mes pensées, ma plume, mon
-encre, tout vole._
-
-Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie d'une gaieté
-un peu libre pour une femme? quelle adresse dans la tournure! quelle
-mesure dans l'expression! Elle fait tout entendre sans rien prononcer.
-On peut se rappeler un mot de ce genre sur la Brinvilliers.
-
-Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame de Sévigné,
-c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa fille, dont les
-expressions se varient sous mille formes diverses, toujours sensibles,
-toujours intéressantes; mais ce sont les traits les moins propres à être
-cités, parce que ce ne sont ordinairement que des expressions et des
-tournures très-simples, qui ne peuvent guère se détacher des
-circonstances ou des idées accessoires qui les environnent. Quelquefois
-cependant son sentiment s'embellit par la pensée et par l'imagination.
-
-Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures
-très-ingénieuses sans cesser d'être naturelles. «Savez-vous ce que je
-fais de ma lunette? écrit-elle à madame de Grignan. Je ne cesse de la
-tourner du côté dont elle éloigne; les importuns qui m'environnent
-disparaissent, et je peux ne penser qu'à vous.»
-
-«Je regrette, dit-elle dans un autre endroit, ce que je passe de ma vie
-sans vous, et j'en précipite les restes pour vous retrouver, comme si
-j'avais bien du temps à perdre.» Elle répète plusieurs fois cette idée:
-«Je suis bien aise que le temps coure et m'entraîne avec lui, pour me
-redonner à vous.» Et dans un autre endroit: «Je suis si désolée de me
-retrouver toute seule, que, contre mon ordinaire, je souhaite que le
-temps galope, et pour me rapprocher celui de vous revoir, et pour
-m'effacer un peu ces impressions trop vives.... Est-ce donc cette pensée
-si continuelle qui vous fait dire qu'il n'y a point d'absence? J'avoue
-que, par ce côté, il n'y en a point. Mais comment appelez-vous ce que
-l'on sent quand la présence est si chère? Il faut, de nécessité, que le
-contraire soit bien amer.
-
-«Mon coeur est en repos quand il est près de vous; c'est son état
-naturel, le seul qui peut lui plaire....
-
-«Il me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de tout ce que
-j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais
-fait autre chose que pleurer.... Je ne sais où me sauver de vous,
-dit-elle ailleurs à sa fille.»
-
-Elle écrit au président de Moulceau: «J'ai été reçue à bras ouverts de
-madame de Grignan, avec tant de joie, de tendresse et de reconnaissance,
-qu'il me semblait que je n'étais pas venue encore assez tôt ni d'assez
-loin.»
-
-Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme si aimable et
-si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la vérité: madame de
-Sévigné, avec tant d'esprit et un si bon esprit, avait aussi les
-sottises de son siècle et de son rang. Elle était glorieuse de sa
-naissance jusqu'à la puérilité. On la voit se pâmer d'admiration sur la
-généalogie de la maison de Rabutin, que le comte de Bussy se proposait
-d'écrire; elle croit que toute l'Europe va s'intéresser à cette belle
-histoire.
-
-Elle était enivrée, comme presque tout son siècle, de la grandeur de
-Louis XIV. Ce prince lui parla un jour, après la représentation
-d'_Esther_, à Saint-Cyr: sa vanité se montre et se répand, à cette
-occasion, avec une joie d'enfant. Le passage est curieux. «Le roi
-s'adressa à moi, et me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été
-contente. Moi, sans m'étonner, je répondis: Sire, je suis charmée; ce
-que je sens est au-dessus des paroles. Le roi me dit: Racine a bien de
-l'esprit. Je lui dis: Sire, il en a beaucoup, mais en vérité ces jeunes
-personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet comme si
-elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah! pour cela, reprit-il, il
-est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie.
-Monsieur et madame la princesse me vinrent dire un mot; madame de
-Maintenon, un éclair: je répondis à tout, car j'étais en fortune.»
-
-C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est éclipsée un moment par
-la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa un menuet avec madame
-de Sévigné. Après le menuet, elle se trouva près de son cousin le comte
-de Bussy, à qui elle dit: _Il faut avouer que nous avons un grand roi!
-Oui, sans doute, ma cousine_, répondit Bussy; _ce qu'il vient de faire
-est vraiment héroïque!_ Il faut avouer que de toutes les sottises
-humaines, il n'y en a point de plus sottes que celles de la vanité.
-
-
-
-
-PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ,
-
-PAR
-
-Mme LA FAYETTE, SOUS LE NOM D'UN INCONNU[21].
-
-
-Tous ceux qui se mêlent de peindre les belles se tuent de les embellir
-pour leur plaire, et n'oseraient leur dire un seul mot de leurs défauts.
-Pour moi, Madame, grâce au privilége d'_inconnu_ dont je jouis auprès de
-vous, je m'en vais vous peindre tout hardiment, et vous dire vos vérités
-bien à mon aise, sans crainte de m'attirer votre colère. Je suis au
-désespoir de n'en avoir que d'agréables à vous conter; car ce me serait
-un grand plaisir si, après vous avoir reproché mille défauts, je me
-voyais cet hiver aussi bien reçu de vous que mille gens qui n'ont fait
-toute leur vie que vous importuner de louanges. Je ne veux point vous en
-accabler, ni m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que
-votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que
-vingt ans; que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont
-incomparables. Je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre
-miroir vous le dit assez: mais comme vous ne vous amusez pas à lui
-parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous
-parlez; et c'est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc, Madame, si
-par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si
-fort votre personne, qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi
-charmante, lorsque vous êtes animée dans une conversation d'où la
-contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous
-sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de
-vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre
-teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher
-que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux;
-et que, quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose
-à la régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la
-plus achevée. Vous pouvez juger que si je vous suis inconnu, vous ne
-m'êtes pas inconnue; et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois
-l'honneur de vous voir et de vous entendre, pour avoir démêlé ce qui
-fait en vous cet agrément dont tout le monde est surpris. Mais je veux
-encore vous faire voir, Madame, que je ne connais pas moins les qualités
-solides qui sont en vous, que je fais les agréables dont on est touché.
-Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et
-incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser. Vous êtes sensible à la
-gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux plaisirs: vous
-paraissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous;
-votre présence augmente les divertissements, et les divertissements
-augmentent votre beauté, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est
-l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire
-qu'à qui que ce soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée;
-mais, à la honte de notre sexe, cette tendresse vous a été inutile, et
-vous l'avez renfermée dans le vôtre, en la donnant à madame de la
-Fayette. Ah! Madame, s'il y avait quelqu'un au monde d'assez heureux
-pour que vous ne l'eussiez pas trouvé indigne du trésor dont elle jouit,
-et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériterait de
-souffrir seul toutes les disgrâces à quoi l'amour peut soumettre tous
-ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le maître d'un
-coeur comme le vôtre, dont les sentiments fussent expliqués par cet
-esprit galant que les dieux vous ont donné! Votre coeur, Madame, est
-sans doute un bien qui ne peut se mériter; jamais il n'y en eut un si
-généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous
-soupçonnent de ne pas le montrer toujours tel qu'il est; mais au
-contraire vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit
-honorable, que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence
-vous obligerait de cacher. Vous êtes la plus civile et la plus
-obligeante personne qui ait jamais été; et, par un air libre et doux qui
-est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance
-paraissent en votre bouche des protestations d'amitié; et tous les gens
-qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de votre estime et de
-votre bienveillance, sans qu'ils puissent se dire à eux-mêmes quelle
-marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre. Enfin, vous avez
-reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données qu'à vous; et le
-monde vous est obligé de lui être venue montrer mille agréables qualités
-qui jusqu'ici lui avaient été inconnues. Je ne veux point m'embarquer à
-vous les dépeindre toutes, car je romprais le dessein que j'ai fait de
-ne pas vous accabler de louanges; et, de plus, Madame, pour vous en
-donner qui fussent
-
- Dignes de vous, et dignes de paraître,
- Il faudrait être votre amant,
- Et je n'ai pas l'honneur de l'être[22].
-
-
- [21] Madame de Sévigné dit, dans sa lettre du 1er décembre 1675, que
- ce portrait fut écrit par madame de la Fayette vers l'année 1659;
- madame de Sévigné avait alors trente-trois ans.
-
- [22] Parodie de ces derniers vers de la Pompe funèbre de Voiture, par
- Sarrazin:
-
- ... Pour bien faire voir ces choses par écrit,
- Et dignes de Voiture, et dignes de paraître,
- Il faudrait être bel esprit,
- Et je n'ai pas l'honneur de l'être.
-
-
-
-
-PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ
-
-PAR LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN;
-
-TIRÉ DE LA GÉNÉALOGIE MANUSCRITE DE LA MAISON DE RABUTIN.
-
-
-Marie de Rabutin, fille de Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantal,
-et de Marie de Coulanges, naquit toute pleine de grâces: ce fut un grand
-parti pour le bien; mais pour le mérite, elle ne se pouvait dignement
-assortir. Elle épousa Henri de Sévigné, d'une bonne et ancienne maison
-de Bretagne; et quoiqu'il eût de l'esprit, tous les agréments de Marie
-ne le purent retenir; il aima partout, et n'aima jamais rien de si
-aimable que sa femme. Cependant elle n'aima que lui, bien que mille
-honnêtes gens eussent fait des tentatives auprès d'elle. Sévigné fut tué
-en duel, elle étant encore fort jeune. Cette perte la toucha vivement:
-ce ne fut pourtant pas, à mon avis, ce qui l'empêcha de se remarier,
-mais seulement sa tendresse pour un fils et pour une fille que son mari
-lui avait laissés, et quelque légère appréhension de trouver encore un
-ingrat. Par sa bonne conduite (je n'entends pas parler ici de ses
-moeurs[23], je veux dire par sa bonne administration), elle augmenta son
-bien, ne laissant pas de faire la dépense d'une personne de sa qualité:
-de sorte qu'elle donna un grand mariage à sa fille, et lui fit épouser
-François-Adhémar de Monteil, comte de Grignan, lieutenant pour le roi
-en Languedoc, et puis après en Provence. Ce ne fut pas le plus grand
-bien qu'elle fit à Françoise de Sévigné: la bonne _nourriture_[24]
-qu'elle lui donna, et son exemple, sont des trésors que les rois même ne
-peuvent pas toujours donner à leurs enfants. Elle en avait fait aussi
-quelque chose de si extraordinaire, que moi, qui ne suis point du tout
-flatteur, je ne me pouvais lasser de l'admirer, et que je ne la nommais
-plus, quand j'en parlais, que _la plus jolie fille de France_, croyant
-qu'à cela tout le monde la devait connaître[25].
-
- [23] M. de Monmerqué fait observer avec raison que ce mot ne doit pas
- être pris en mauvaise part. Bussy veut dire seulement que par
- _conduite_ il n'entend pas parler des _moeurs_ de madame de Sévigné, à
- l'éloge desquelles il n'a plus rien à ajouter; mais qu'il prend ce mot
- dans le sens de la _gestion_ et de l'_administration_ de ses biens.
-
- [24] Éducation. Ce mot a vieilli, et ne s'emploie plus dans ce sens.
-
- [25] On voit par ce passage que c'était le comte de Bussy qui avait
- désigné ainsi Mlle de Sévigné. Le mot de _joli_ avait alors plutôt la
- signification de _charmant_ que celle de _beau_. «Nos Français sont si
- aimables et si jolis» dit madame de Sévigné, lettre du 28 mars 1676.
-
-Marie de Rabutin acheta encore à son fils la charge de guidon des
-gendarmes de M. le Dauphin[26]; ce qu'elle fit habilement, n'y ayant
-rien de mieux pensé que d'attacher de bonne heure ses enfants auprès
-d'un jeune prince, qui a toujours plus d'égards un jour pour ses
-premiers serviteurs que pour les autres.
-
- [26] Cette partie de la généalogie aura sans doute été composée avant
- l'année 1677, époque à laquelle M. de Sévigné acheta du marquis de la
- Fare la charge de sous-lieutenant des gendarmes de M. le Dauphin.
-
-Les soins que Marie de Rabutin avait pris de sa maison n'y avaient pas
-seuls mis tout le bon ordre qui y était: il faut rendre honneur à qui il
-est dû. L'abbé de Coulanges, son oncle, homme d'esprit et de mérite,
-l'avait fort aidée à cela.
-
-Qui voudrait ramasser toutes les choses que Marie de Rabutin a dites en
-sa vie, d'un tour fin, agréable, naturellement, et sans affecter de les
-dire, il n'aurait jamais fait. Elle avait la vivacité et l'enjouement de
-son père, mais beaucoup plus poli. On ne s'ennuyait jamais avec elle;
-enfin elle était de ces gens qui ne devraient jamais mourir, comme il y
-en a d'autres qui ne devraient jamais naître.
-
-Voici un éloge que la seule justice me fit mettre au-dessous d'un de ses
-portraits:
-
- MARIE DE RABUTIN,
- MARQUISE DE SÉVIGNÉ,
- FILLE DU BARON DE CHANTAL,
- FEMME D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE
- ET D'UNE SOLIDE VERTU,
- COMPATIBLES AVEC BEAUCOUP D'AGRÉMENTS[27].
-
-
- [27] Cette inscription était placée au-dessous du portrait de madame
- de Sévigné, qui était dans le salon de M. de Bussy-Rabutin.
-
-
-
-
-LETTRE DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN
-
-A LA MARQUISE DE COLIGNY.
-
-
-A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE[28].
-
-Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse un recueil de
-ce que nous nous sommes écrit, votre tante de Sévigné et moi. J'approuve
-votre désir, et je loue votre bon goût: rien n'est plus beau que les
-lettres de madame de Sévigné; l'agréable, le badin et le sérieux y sont
-admirables; on dirait qu'elle est née pour chacun de ces caractères.
-Elle est naturelle, elle a une noble facilité dans ses expressions, et
-quelquefois une négligence hardie, préférable à la justesse des
-académiciens. Rien ne languit dans son style, rien n'y est forcé; il n'y
-a personne qui ne crût qu'il en ferait bien autant: _ma questo facile è
-quanto difficile_.
-
-Pour ce qui me regarde dans ce recueil, ma chère fille, je n'en parlerai
-point; je hais les airs de vanité, et encore plus ceux d'une fausse
-modestie. Madame de Sévigné dit que je suis le _fagot_ de son esprit, et
-moi je dis que c'est elle qui m'allume; et ce qui me le persuade, c'est
-que je n'ai pas tant d'esprit avec les autres qu'avec elle. Mais enfin
-ce recueil est curieux; et digne d'être dans le cabinet d'un roi honnête
-homme, c'est-à-dire dans celui de Louis le Grand. Tous les gens délicats
-auraient du plaisir à le lire, si on le voyait de notre temps: mais quel
-sera son prix à la postérité? car vous savez, ma chère fille, qu'en
-matière d'esprit,
-
- On aime mieux cent morts au-dessus de sa tête
- Qu'un seul vivant à ses côtés.
-
-Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de madame de
-Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles sont presque
-toutes dans celles de madame de Sévigné, c'est qu'elles ont encore leurs
-agréments, et qu'elles ne gâtent rien aux endroits où elles se trouvent.
-
- BUSSY-RABUTIN.
-
-
- [28] Cette lettre est placée à la tête des deux volumes in-folio,
- écrits de la main du comte de Bussy, qui contiennent la copie de sa
- correspondance avec madame de Sévigné.
-
-
-
-
-LETTRES
-
-CHOISIES
-
-DE
-
-MME DE SÉVIGNÉ.
-
-
-
-
-LETTRE PREMIÈRE.
-
-DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 25 novembre 1655.
-
-Vous faites bien l'entendu, M. le comte; sous ombre que vous écrivez
-comme un petit Cicéron, vous croyez qu'il vous est permis de vous moquer
-des gens: à la vérité, l'endroit que vous avez remarqué m'a fait rire de
-tout mon coeur; mais je suis étonnée qu'il n'y eût que cet endroit de
-ridicule, car, de la manière dont je vous écrivis, c'est un miracle que
-vous ayez pu comprendre ce que je voulais vous dire; et je vois bien
-qu'en effet vous avez de l'esprit, ou que ma lettre est meilleure que je
-ne pensais: quoi qu'il en soit, je suis bien aise que vous ayez profité
-de l'avis que je vous donnais.
-
-On m'a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontière cet hiver:
-comme vous savez, mon pauvre comte, que je vous aime un peu
-rustaudement, je voudrais qu'on vous l'accordât, car on dit qu'il n'y a
-rien qui avance tant les gens, et vous ne doutez pas de la passion que
-j'ai pour votre fortune: ainsi, quoi qu'il puisse arriver, je serai
-contente. Si vous demeurez sur la frontière, l'amitié solide y trouvera
-son compte; si vous revenez, l'amitié tendre sera satisfaite.
-
-Madame de Roquelaure[29] est revenue tellement belle, qu'elle défit hier
-le Louvre à plate couture: ce qui donne une si terrible jalousie aux
-belles qui y sont, que par dépit on a résolu qu'elle ne serait pas des
-après-soupers, qui sont gais et galants, comme vous savez. Madame de
-Fiennes voulut l'y faire demeurer hier; mais on comprit, par la réponse
-de la reine, qu'elle pouvait s'en retourner.
-
-Le prince d'Harcourt[30] et la Feuillade[31] eurent querelle avant-hier
-chez Jeannin; le prince disant que le chevalier de Gramont avait l'autre
-jour ses poches pleines d'argent, il en prit à témoin la Feuillade, qui
-dit que cela n'était point, et qu'il n'avait pas un sou.--Je vous dis
-que si.--Je vous dis que non.--Taisez-vous, la Feuillade.--Je n'en ferai
-rien.--Là-dessus le prince lui jette une assiette à la tête; l'autre lui
-jette un couteau; ni l'un ni l'autre ne porte: on se met entre deux, on
-les fait embrasser; le soir ils se parlent au Louvre, comme si de rien
-n'était. Si vous avez jamais vu le procédé des académistes[32] qui ont
-_campos_, vous trouverez que cette querelle y ressemble fort.
-
-Adieu, mon cher cousin: mandez-moi s'il est vrai que vous vouliez passer
-l'hiver sur la frontière, et croyez bien que je suis la plus fidèle amie
-que vous ayez au monde.
-
-
- [29] Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude.
-
- [30] Charles de Lorraine.
-
- [31] François, vicomte d'Aubusson, duc de la Feuillade, pair, et
- depuis maréchal de France.
-
- [32] Jeunes gens qui faisaient leur cours d'équitation.
-
-
-
-
-2.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE[33].
-
-
-Aujourd'hui lundi 17 novembre 1664, M. Fouquet a été pour la seconde
-fois sur la sellette; il s'est assis sans façon, comme l'autre fois. M.
-le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main: il a répondu
-qu'il avait déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment.
-Là-dessus M. le chancelier s'est jeté dans de grands discours, pour
-faire voir le pouvoir légitime de la chambre; que le roi l'avait
-établie, et que les commissions avaient été vérifiées par les compagnies
-souveraines.
-
-M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par autorité, que
-quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on y avait fait réflexion.
-
-M. le chancelier a interrompu: Comment! vous dites donc que le roi abuse
-de sa puissance? M. Fouquet a répondu: C'est vous qui le dites,
-monsieur, et non pas moi: ce n'est point ma pensée, et j'admire qu'en
-l'état où je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le roi. Mais,
-monsieur, vous savez bien vous-même qu'on peut être surpris. Quand vous
-signez un arrêt, vous le croyez juste; le lendemain vous le cassez: vous
-voyez qu'on peut changer d'avis et d'opinion.
-
-Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez
-pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez des requêtes, et
-vous voilà sur la sellette. Il est vrai, monsieur, a-t-il répondu, j'y
-suis; mais je n'y suis pas par ma volonté, on m'y mène; il y a une
-puissance à laquelle il faut obéir, et c'est une mortification que Dieu
-me fait souffrir, et que je reçois de sa main: peut-être pouvait-on bien
-me l'épargner, après les services que j'ai rendus et les charges que
-j'ai eu l'honneur d'exercer.
-
-Après cela M. le chancelier a continué l'interrogatoire de la pension
-des gabelles, où M. Fouquet a très-bien répondu. Les interrogations
-continueront, et je continuerai de vous les mander fidèlement; je
-voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont rendues sûrement.
-
-Vous savez sans doute notre déroute de Gigeri[34]; et comme ceux qui ont
-donné les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui ont exécuté, on
-prétend faire le procès à Gadagne; il y a des gens qui en veulent à sa
-tête: tout le public est persuadé pourtant qu'il ne pouvait pas faire
-autrement. On parle fort ici de M. d'Aleth, qui a excommunié les
-officiers subalternes du roi qui ont voulu contraindre les
-ecclésiastiques à signer. Voilà qui le brouillera avec monsieur votre
-père, comme cela le réunira avec le P. Annat[35].
-
-Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend; je ne veux pas m'y
-abandonner: il faut que le style des relations soit court.
-
-
- [33] Les lettres qui suivent, et qui concernent l'affaire de Fouquet,
- ont été adressées au marquis de Pomponne, qui fut depuis ministre des
- affaires étrangères.
-
- Le procès de Fouquet est un des événements remarquables du règne de
- Louis XIV. Le projet de le perdre fut tramé avec un art si odieux, et
- la conduite de ses ennemis, dont plusieurs étaient ses juges, fut si
- passionnée, qu'on s'intéresserait pour lui, quand même il eût été plus
- coupable qu'il ne l'était. Accusé et arrêté comme coupable du désordre
- des finances, il fut condamné au bannissement pour crime d'État. Son
- crime était un projet vague de résistance, et de fuite dans les pays
- étrangers, qu'il avait jeté sur le papier quinze ans auparavant, dans
- le temps où les factions de la Fronde partageaient la France, et où il
- croyait avoir à se plaindre de l'ingratitude de Mazarin. Ce projet,
- qu'il avait absolument oublié, fut trouvé dans les papiers qui furent
- saisis chez lui.
-
- On sait qu'on était parvenu à faire croire à Louis XIV que Fouquet
- pouvait être à craindre. Il fut accompagné d'une garde de cinquante
- mousquetaires qui le conduisirent à la citadelle de Pignerol, le roi
- ayant converti le bannissement en prison perpétuelle. On craignait
- qu'il ne lui restât des appuis formidables. Il lui resta Pellisson et
- la Fontaine: l'un le défendit avec éloquence, et l'autre pleura ses
- malheurs dans une élégie très-belle et très-touchante, dans laquelle
- il osa même demander sa grâce au roi.
-
- Le récit fait par madame de Sévigné sur ce grand procès a un tel
- intérêt historique, que nous avons cru devoir le reproduire dans ce
- choix de lettres.
-
- [34] Première expédition contre Alger.
-
- [35] Confesseur de Louis XIV.
-
-
-
-
-3.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Le jeudi 20 novembre 1664.
-
-M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or; il a très-bien
-répondu. Plusieurs juges l'ont salué; M. le chancelier en a fait
-reproche, et a dit que ce n'était point la coutume, étant conseiller
-breton: «C'est à cause que vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas
-M. Fouquet.» En repassant par l'Arsenal, à pied pour se promener, M.
-Fouquet a demandé quels ouvriers il voyait: on lui a dit que c'étaient
-des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine; il y est allé, et a
-dit son avis, et puis s'est retourné en riant vers d'Artagnan, et lui a
-dit: «N'admirez-vous point de quoi je me mêle? Mais c'est que j'ai été
-autrefois assez habile sur ces sortes de choses-là.» Ceux qui aiment M.
-Fouquet trouvent cette tranquillité admirable, je suis de ce nombre; les
-autres disent que c'est une affectation: voilà le monde. Madame Fouquet,
-sa mère, a donné un emplâtre à la reine, qui l'a guérie de ses
-convulsions, qui étaient, à proprement parler, des vapeurs.
-
-La plupart, suivant leurs désirs, se vont imaginant que la reine prendra
-cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre prisonnier;
-mais pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là,
-je n'en crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que
-tout le monde fait de cet emplâtre, disant que c'est une sainte que
-madame Fouquet, et qu'elle peut faire des miracles.
-
-Aujourd'hui 21, on a interrogé M. Fouquet sur les cires et sucres: il
-s'est impatienté sur certaines objections qu'on lui faisait, et qui lui
-ont paru ridicules. Il l'a un peu trop témoigné, et a répondu avec un
-air et une hauteur qui ont déplu. Il se corrigera, car cette manière
-n'est pas bonne; mais, en vérité, la patience échappe: il me semble que
-je ferais tout comme lui.
-
-
- Samedi au soir....
-
-M. Fouquet est entré ce matin à la chambre; on l'a interrogé sur les
-octrois; il a été très-mal attaqué, et s'est très-bien défendu. Ce n'est
-pas, entre nous, que ce ne soit un endroit des plus glissants de son
-affaire. Je ne sais quel bon ange l'a averti qu'il avait été trop fier;
-il s'en est corrigé aujourd'hui, comme on s'est corrigé de le saluer. On
-ne rentrera que mercredi à la chambre; je ne vous écrirai aussi que ce
-jour-là. Au reste, si vous continuez à me tant plaindre de la peine que
-je prends à vous écrire, et à me prier de ne point continuer, je croirai
-que c'est vous qui vous ennuyez de lire mes lettres, et que vous vous
-trouvez fatigué d'y faire réponse; mais sur cela je vous promets encore
-de faire mes lettres plus courtes, si je puis; et je vous quitte de la
-peine de me répondre, quoique j'aime encore vos lettres. Après ces
-déclarations, je ne pense pas que vous espériez d'empêcher le cours de
-mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un peu de plaisir, j'en ai
-beaucoup. Il se présente si peu d'occasions de témoigner son estime et
-son amitié, qu'il ne faut pas les perdre quand elles viennent s'offrir.
-Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous et dans votre
-voisinage. La reine est bien mieux.
-
-
-
-
-4.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Le lundi 24 novembre 1664.
-
-Si j'en croyais mon coeur, c'est moi qui vous suis véritablement obligée
-de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. Croyez-vous
-que je ne trouve point de consolation en vous écrivant? Je vous assure
-que j'y en trouve beaucoup, et que je n'ai pas moins de plaisir à vous
-entretenir, que vous en avez à lire mes lettres. Tous les sentiments que
-vous avez sur ce que je vous mande sont bien naturels; celui de
-l'espérance est commun à tout le monde, sans que l'on puisse dire
-pourquoi; mais enfin cela soutient le coeur.
-
-
- Mercredi, 26 novembre.
-
-Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa manière a été
-différente; il semble qu'il soit honteux de recevoir tous les jours sa
-leçon par Boucherat[36]. Il a dit au rapporteur de lire l'article sur
-quoi on voulait interroger l'accusé; le rapporteur a lu, et cette
-lecture a duré si longtemps, qu'il était dix heures et demie quand on
-eut fini. Il a dit: Qu'on fasse entrer Fouquet; et puis s'est repris, M.
-Fouquet; mais il s'est trouvé qu'il n'avait point dit qu'on le fît
-venir; de sorte qu'il était encore à la Bastille. On l'est donc allé
-querir; il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois: il
-a fort bien répondu; pourtant il s'est allé embrouiller sur certaines
-dates, sur lesquelles on l'aurait bien embarrassé, si on avait été bien
-habile et bien éveillé; mais, au lieu d'être alerte, M. le chancelier
-sommeillait doucement: on se regardait, et je pense que notre ami en
-aurait ri, s'il avait osé. Enfin il s'est remis, et a continué
-d'interroger; et quoique M. Fouquet ait trop appuyé sur cet endroit où
-on le pouvait pousser, il s'est trouvé pourtant que par l'événement il
-aura bien dit; car dans son malheur il a de certains petits bonheurs qui
-n'appartiennent qu'à lui. Si l'on travaille tous les jours aussi
-doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un temps infini.
-
-Je vous écrirai tous les soirs; mais je n'enverrai ma lettre que le
-samedi au soir ou le dimanche; elle vous rendra compte de jeudi,
-vendredi et samedi; et il faudrait que l'on pût vous en faire tenir
-encore une le jeudi, qui vous apprendrait le lundi, mardi et mercredi;
-ainsi les lettres n'attendraient pas longtemps chez vous. Je vous
-conjure de faire mes compliments à votre solitaire et à votre chère
-moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine, ce sera bientôt à
-moi à vous en donner des nouvelles.
-
-
- [36] Boucherat, alors maître des requêtes, et depuis chancelier, avait
- été chargé de faire mettre les scellés chez le surintendant. Il était
- de la commission chargée de la poursuite du procès.
-
-
-
-
-5.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Du jeudi 27 novembre 1664.
-
-On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le
-chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités,
-et de l'embarrasser; mais il n'en est pas venu à bout. M. Fouquet s'est
-fort bien tiré d'affaire, et n'est entré qu'à onze heures, parce que M.
-le chancelier a fait lire le rapporteur, comme je vous l'ai mandé; et,
-malgré toute cette belle dévotion, il disait tout le pis contre notre
-pauvre ami. Le rapporteur[37] prenait toujours son parti, parce que le
-chancelier ne parlait que pour un côté; enfin il a dit: Voici un endroit
-sur quoi l'accusé ne pourra pas répondre. Le rapporteur a dit: Ah!
-monsieur, pour cet endroit-là, voici l'emplâtre qui le guérit; et a dit
-une très-forte raison, et puis il a ajouté: Monsieur, dans la place où
-je suis, je dirai toujours la vérité, de quelque manière qu'elle se
-rencontre.
-
-On a souri de l'emplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant
-de bruit. Sur cela on a fait entrer l'accusé, qui n'a pas été une heure
-dans la chambre; et, en sortant, plusieurs ont fait compliment à
-d'Ormesson de sa fermeté.
-
-Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames
-m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal,
-pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée[38], je l'ai vu
-venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui; cinquante
-mousquetaires, à trente ou quarante pas derrière. Il paraissait assez
-rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le
-coeur m'a battu si fort que je n'en pouvais plus. En s'approchant de
-nous pour entrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait
-remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées, et a pris cette
-mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait
-reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie quand je
-l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est
-malheureux quand on a le coeur fait comme je l'ai, je suis assurée que
-vous auriez pitié de moi; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à
-meilleur marché, de la manière dont je vous connais. J'ai été voir votre
-chère voisine; je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous
-trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami;
-elle a vu Sapho[39], qui lui a redonné du courage. Pour moi, j'irai
-demain en reprendre chez elle; car de temps en temps je sens que j'ai
-besoin de réconfort. Ce n'est pas que l'on ne dise mille choses qui
-doivent donner de l'espérance; mais, mon Dieu! j'ai l'imagination si
-vive, que tout ce qui est incertain me fait mourir.
-
-
- [37] Ce rapporteur était M. d'Ormesson, l'un des magistrats les plus
- respectables de ce temps.
-
- [38] C'était encore l'usage que les femmes sortissent en masque,
- usage qu'on retrouve dans les comédies de Corneille, et qui nous avait
- été apporté d'Italie par les Médicis. Ces masques de velours noir,
- auxquels succédèrent les _loups_, étaient destinés à conserver le teint.
-
- [39] Mademoiselle de Scudéry, soeur de l'auteur connu sous ce nom par
- une malheureuse fécondité, femme qui avait encore plus d'esprit que
- ses ouvrages.
-
-
-
-
-6.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Lundi, 1er décembre 1664.
-
-Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait tirer
-l'affaire de M. Fouquet en longueur; présentement ce n'est plus la même
-chose, c'est tout le contraire: on presse extraordinairement les
-interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris son papier, et a lu,
-comme une liste, dix chefs d'accusation, sur quoi il ne donnait pas le
-temps de répondre. M. Fouquet a dit: «Monsieur, je ne prétends pas tirer
-les choses en longueur; mais je vous supplie de me donner le loisir de
-vous répondre: vous m'interrogez, et il semble que vous ne vouliez pas
-écouter ma réponse; il m'est important que je parle. Il y a plusieurs
-articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est juste que je réponde
-sur tous ceux qui sont dans mon procès.» Il a donc fallu l'entendre,
-contre le gré des malintentionnés; car il est certain qu'ils ne
-sauraient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur
-tous les chefs: on continuera de suite; et la chose ira si vite, que je
-compte que les interrogations finiront cette semaine. Je viens de souper
-à l'hôtel de Nevers; nous avons bien causé, la maîtresse du logis et
-moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquiétudes qu'il n'y a que
-vous qui puissiez comprendre; car je viens de recevoir votre lettre;
-elle vaut mieux que tout ce que je puis écrire. Vous mettez ma modestie
-à une trop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suis avec
-vous et avec votre cher solitaire. Il me semble que je le vois, et que
-je l'entends dire ce que vous me mandez: je suis au désespoir que ce ne
-soit pas moi qui ait dit: _La métamorphose de Pierrot en Tartufe_[40].
-Cela est si naturellement dit, que si j'avais autant d'esprit que vous
-m'en croyez, je l'aurais trouvé au bout de ma plume.
-
-Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, et
-qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de
-Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il
-fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop
-joli. Un matin il dit au maréchal de Gramont: M. le maréchal, lisez, je
-vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si
-impertinent: parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en
-apporte de toutes les façons. Le maréchal, après avoir lu, dit au roi:
-Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses; il est vrai
-que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu.
-Le roi se mit à rire, et lui dit: N'est-il pas vrai que celui qui l'a
-fait est bien fat? Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom.
-Oh bien, dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement;
-c'est moi qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison! que Votre Majesté me
-le rende; je l'ai lu brusquement. Non, M. le maréchal; les premiers
-sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette
-folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose
-que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours
-à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et
-qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.
-
-
- Mardi 2 décembre.
-
-Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si
-admirablement, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard
-a dit entre autres: «Il faut avouer que cet homme est incomparable; il
-n'a jamais si bien parlé dans le parlement; il se possède mieux qu'il
-n'a jamais fait.» C'était encore sur les six millions et sur ses
-dépenses. Il n'y a rien de comparable à ce qu'il a dit là-dessus. Je
-vous écrirai jeudi et vendredi, qui seront les deux derniers jours de
-l'interrogation, et je continuerai encore jusqu'au bout.
-
-Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le
-plus ardemment! Adieu, mon très-cher monsieur; priez notre solitaire
-(_Arnauld_) de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je vous embrasse tous
-deux de tout mon coeur, et, par modestie, j'y joins madame votre femme.
-
-
- Mardi 2 décembre.
-
-M. Fouquet a parlé aujourd'hui deux heures entières sur les six
-millions; il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles; tout
-le monde en était touché, chacun selon son sentiment. Pussort faisait
-des mines d'improbation et de négative, qui scandalisaient les gens de
-bien.
-
-Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé
-impétueusement, et a dit: «Dieu merci, on ne se plaindra pas qu'on ne
-l'ait laissé parler tout son soûl.» Que dites-vous de ces paroles? ne
-sont-elles pas d'un bon juge? On dit que le chancelier est fort effrayé
-de l'érésipèle de M. de Nesmond, qui l'a fait mourir; il craint que ce
-ne soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui donner les
-sentiments d'un homme qui va paraître devant Dieu, encore serait-ce
-quelque chose; mais il faut craindre qu'on ne dise de lui comme
-d'Argant: _e mori come visse_[41].
-
-
- Mardi au soir.
-
-J'ai reçu votre lettre, qui m'a bien fait voir que je n'oblige pas un
-ingrat; jamais je n'ai rien vu de si agréable, ni de si obligeant: il
-faudrait être bien exempte d'amour-propre pour n'être pas sensible à
-des louanges comme les vôtres. Je vous assure donc que je suis ravie que
-vous ayez bonne opinion de mon coeur; et je vous assure de plus, sans
-vouloir vous rendre douceurs pour douceurs, que j'ai une estime pour
-vous infiniment au-dessus des paroles dont on se sert ordinairement pour
-expliquer ce que l'on pense, et que j'ai une joie et une consolation
-sensible de vous pouvoir entretenir d'une affaire où nous prenons tous
-deux tant d'intérêt.
-
-Aujourd'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé
-d'Effiat l'a salué en passant; il lui a dit, en lui rendant le salut:
-«Monsieur, je suis votre très-humble serviteur,» avec cette mine riante
-et fixe que nous lui connaissons. L'abbé d'Effiat a été si saisi de
-tendresse, qu'il n'en pouvait plus.
-
-Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chancelier lui a
-dit de s'asseoir. Il a répondu: «Monsieur, vous prîtes hier avantage de
-ce que je m'étais assis; vous croyez que c'est reconnaître la chambre:
-puisque cela est, je vous prie de trouver bon que je ne me mette pas sur
-la sellette.» Sur cela M. le chancelier a dit qu'il pouvait donc se
-retirer. M. Fouquet a répondu: «Je ne prétends point par là faire un
-incident nouveau: je veux seulement, si vous le trouvez bon, faire ma
-protestation ordinaire, et en prendre acte; après quoi je répondrai.»
-
-Il a été fait comme il a souhaité; il s'est assis, et on a continué la
-pension des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S'il
-continue, ses interrogations lui seront bien avantageuses. On parle fort
-à Paris de son admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé une chose
-qui me fait frissonner. Il conjure une de ses amies de lui faire savoir
-son arrêt par une voie enchantée, bon ou mauvais, comme Dieu le lui
-enverra, sans préambule, afin qu'il ait le temps de recevoir la nouvelle
-par ceux qui viendront la lui dire; ajoutant que, pourvu qu'il ait une
-demi-heure pour se préparer, il est capable de recevoir sans émotion
-tout le pis qu'on lui puisse apprendre. Cet endroit-là me fait pleurer,
-et je suis assurée qu'il vous serre le coeur.
-
-On n'est point entré aujourd'hui (mercredi) en la chambre, à cause de la
-maladie de la reine, qui a été à l'extrémité: elle est un peu mieux.
-Elle reçut hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce fut la plus
-magnifique et la plus triste chose du monde, de voir le roi et toute la
-cour, avec des cierges et mille flambeaux, aller conduire et requérir le
-saint sacrement. Il fut reçu avec une infinité de lumières. La reine
-fit un effort pour se soulever, et le reçut avec une dévotion qui fit
-fondre en larmes tout le monde. Ce n'était pas sans peine qu'on l'avait
-mise en cet état; il n'y avait eu que le roi capable de lui faire
-entendre raison; à tous les autres elle avait dit qu'elle voulait bien
-communier, mais non pas pour mourir: on avait été deux heures à la
-résoudre.
-
-L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. Fouquet déplaît
-infiniment à Petit[42]; on croit même qu'il engagera. Puis.... à faire
-le malade pour interrompre le cours des admirations, et avoir le loisir
-de prendre un peu haleine des autres mauvais succès. Je suis très-humble
-servante du cher solitaire, de madame votre femme, et de l'adorable
-Amalthée.
-
-
- [40] C'est le chancelier Séguier, qui s'appelait Pierre.
-
- [41] _Gerusalemme liberata_, canto 19: le vers est ainsi:
-
- Moriva Argante, e tal moria qual visse.
-
- [42] Ce Petit est un nom convenu, qui doit signifier le Tellier, ou
- même Colbert. Quant à Puis..., comme, d'après le sens de la phrase, il
- doit être un des juges, et un des contraires, il y a quelque apparence
- que c'est Pussort. Dans ce cas, il faudrait aussi entendre de lui tout
- ce qui est dit dans les lettres précédentes.
-
- Au surplus, la conduite de Colbert et de le Tellier est bien
- caractérisée par ce mot du grand Turenne, qui s'intéressait fort à
- Fouquet. Quelqu'un devant lui blâmait l'emportement de Colbert, et
- louait la modération de le Tellier: _Oui_ (répondit-il), _je crois que
- M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. le Tellier a
- plus de peur qu'il ne le soit pas_.
-
-
-
-
-7.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Jeudi 4 décembre 1664.
-
-Enfin, les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est entré
-dans la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet tout du long. M.
-Fouquet a repris la parole le premier, et a dit: Monsieur, je crois que
-vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier, que l'effet qu'il vient
-de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion. M. le chancelier a
-dit: Cependant vous venez d'entendre, et vous avez pu voir par là que
-cette grande passion pour l'État, dont vous nous avez parlé tant de
-fois, n'a pas été si considérable que vous n'ayez pensé à le brouiller
-d'un bout à l'autre. Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui
-me sont venues dans le fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le
-cardinal, principalement lorsqu'après avoir contribué plus que personne
-du monde à son retour en France, je me vis payé d'une si noire
-ingratitude. J'ai une lettre de lui et une de la reine mère, qui font
-foi de ce que je dis; mais on les a prises dans mes papiers, avec
-plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable
-papier, qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que
-j'ai été près de deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi
-qu'il en soit, je le désavoue de tout mon coeur, et je vous supplie de
-croire, monsieur, que ma passion pour la personne et pour le service du
-roi n'en a pas été diminuée. M. le chancelier a dit: Il est bien
-difficile de le croire, quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en
-différents temps. M. Fouquet a répondu: Monsieur, dans tous les temps,
-et même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi;
-et dans ce temps-là vous étiez, monsieur, le chef du conseil de ses
-ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée qui était contre
-lui.
-
-M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami était échauffé,
-et n'était pas tout à fait le maître de son émotion. Ensuite on lui a
-parlé de ses dépenses; il a dit: Je m'offre à faire voir que je n'en ai
-fait aucune que je n'aie pu faire, soit par mes revenus, dont M. le
-cardinal avait connaissance, soit par mes appointements, soit par le
-bien de ma femme; et si je ne prouve ce que je dis, je consens d'être
-traité aussi mal qu'on le peut imaginer. Enfin, cet interrogatoire a
-duré deux heures, où M. Fouquet a très-bien dit, mais avec chaleur et
-colère, parce que la lecture de ce projet l'avait extrêmement touché.
-
-Quand il a été parti, M. le chancelier a dit: Voici la dernière fois que
-nous l'interrogerons. M. Poncet s'est approché de M. le chancelier, et
-lui a dit: Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des preuves qu'il y a
-comme il a commencé à exécuter le projet. M. le chancelier a répondu:
-Monsieur, elles ne sont pas assez fortes, il y aurait répondu trop
-facilement. Là-dessus Sainte-Hélène et Pussort ont dit: Tout le monde
-n'est pas de ce sentiment. Voilà de quoi rêver et faire des réflexions.
-A demain le reste.
-
-
- Vendredi 5 décembre.
-
-On a parlé ce matin des requêtes, qui sont de peu d'importance, sinon
-autant que les gens de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà
-qui est donc fait: c'est à M. d'Ormesson à parler, il doit récapituler
-toute l'affaire: cela durera encore toute la semaine prochaine,
-c'est-à-dire qu'entre-ci et là ce n'est pas vivre, que la vie que nous
-passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissable, et je ne crois pas
-que je puisse aller jusque-là. M. d'Ormesson m'a priée de ne le plus
-voir que l'affaire ne soit jugée; il est dans le conclave, et ne veut
-plus avoir de commerce avec le monde. Il affecte une grande réserve; il
-ne parle point, mais il écoute; et j'ai eu le plaisir, en lui disant
-adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai tout ce que
-j'apprendrai. Eh! Dieu veuille que ma dernière nouvelle soit bonne! je
-la désire. Je vous assure que nous sommes tous à plaindre; j'entends
-vous et moi, et ceux qui en font leur affaire comme nous. Adieu, mon
-cher monsieur; je suis si triste et si accablée ce soir, que je n'en
-puis plus.
-
-
-
-
-8.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Mardi 9 décembre 1664.
-
-Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer, et que
-l'incertitude est une épouvantable chose: c'est un mal que toute la
-famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai
-admirés. Il semble qu'ils n'aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans
-les temps passés: ce qui m'étonne encore plus, c'est que Sapho est tout
-de même, elle dont l'esprit et la pénétration n'ont point de bornes.
-Quand je médite là-dessus, je me flatte, et je suis persuadée, ou du
-moins je me veux persuader, qu'elles en savent plus que moi. D'un autre
-côté, quand je raisonne avec d'autres gens moins prévenus, et dont le
-sens est admirable, je trouve nos mesures si justes, que ce sera un vrai
-miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On ne perd
-souvent que d'une voix, et cette voix fait tout. Je me souviens de ces
-récusations, dont ces pauvres femmes pensaient être assurées; il est
-vrai que nous les perdîmes de cinq à dix-sept: depuis cela, leur
-assurance m'a donné de la défiance. Cependant au fond de mon coeur j'ai
-un petit brin d'espérance. Je ne sais d'où il vient, ni où il va, et
-même il n'est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos.
-Je causai hier de toute cette affaire avec madame Duplessis[43]; je ne
-puis voir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les
-mêmes sentiments que moi. Elle espère, comme je fais, sans en savoir la
-raison. Mais pourquoi espérez-vous? Parce que j'espère. Voilà nos
-réponses: ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui disais, avec la
-plus grande vérité du monde, que si nous avions un arrêt tel que nous le
-souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais
-un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable
-nouvelle; et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais rendrait
-le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi; et notre
-imagination nous donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de
-_campos_. Cependant je veux rajuster la dernière journée de
-l'interrogatoire sur le crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me
-l'avait dite; mais la même personne s'en est mieux souvenue, et me l'a
-redite à moi. Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après
-que M. Fouquet eut dit que les seuls effets que l'on pouvait tirer du
-projet, c'était de lui avoir donné la confusion de l'entendre, M. le
-chancelier lui dit: Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un crime
-d'État. Il répondit: Je confesse, monsieur, que c'est une folie et une
-extravagance, mais non pas un crime d'État. Je supplie ces messieurs,
-dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce
-que c'est qu'un crime d'État: ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles
-que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un crime
-d'État, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret
-du prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis; qu'on
-engage toute sa famille dans les mêmes intérêts; qu'on fait ouvrir les
-portes des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on
-la ferme à son véritable maître; qu'on porte dans le parti tous les
-secrets de l'État. Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un crime d'État.
-M. le chancelier ne savait où se mettre, et tous les juges avaient fort
-envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous m'avouerez
-qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même de plus
-plaisant.
-
-Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se défendit en
-détail, et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur le coeur que
-vous n'eussiez point su cet endroit; notre cher ami y aurait beaucoup
-perdu. Ce matin, M. d'Ormesson a commencé à récapituler toute l'affaire;
-il a fort bien parlé, et fort nettement. Il dira jeudi son avis. Son
-camarade parlera deux jours: on prend quelques jours encore pour les
-autres opinions. Il y a des juges qui prétendent bien s'étendre; de
-sorte que nous avons encore bien à languir jusqu'à la semaine qui vient.
-En vérité, ce n'est pas vivre que d'être en l'état où nous sommes.
-
-
- [43] Madame Duplessis-Bellière, amie intime de Fouquet. C'était elle
- qu'il avait chargée de retirer ses papiers de sa maison de
- Saint-Mandé. Elle n'en eut pas le temps. Elle fut d'abord exilée, puis
- revint.
-
-
-
-
-9.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Jeudi 11 décembre 1664.
-
-M. d'Ormesson a continué la récapitulation. Quand il est venu sur un
-certain article du marc d'or, Pussort a dit: Voilà qui est contre
-l'accusé. Il est vrai, a dit M. d'Ormesson; mais il n'y a pas de
-preuves. Quoi! a dit Pussort, on n'a pas fait interroger ces deux
-officiers-là? Non, a dit M. d'Ormesson. Ah! cela ne se peut pas, a
-répondu Pussort. Je n'en ai rien trouvé dans le procès, a dit M.
-d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement: Ah! monsieur, vous
-deviez le dire plus tôt; voilà une lourde faute. M. d'Ormesson n'a rien
-répondu; mais si Pussort lui eût dit encore un mot, il lui eût répondu:
-Monsieur, je suis juge, et non pas dénonciateur. Ne vous souvient-il
-plus de ce que je vous contai une fois à Fresne? Voilà ce que c'est:
-M. d'Ormesson n'a découvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de remède.
-M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson; il
-lui a dit qu'il ne fallait point parler du projet, et c'est par malice;
-car plusieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier
-voudrait bien que M. d'Ormesson n'en fît point voir les preuves, qui
-sont ridicules, afin de ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner.
-
-Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui
-composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera samedi.
-Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils
-s'assembleront tous dès le matin, et ne se sépareront point qu'après
-avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là.
-Cependant la famille a de grandes espérances. Foucault va solliciter
-partout, et fait voir un écrit du roi, où on lui fait dire qu'il
-trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui appuyassent leur avis
-sur la soustraction des papiers; que c'est lui qui les a fait prendre;
-qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé; que ce sont des
-papiers qui touchent son état, et qu'il le déclare, afin qu'on ne pense
-pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce bon procédé? N'êtes-vous
-point désespéré qu'on fasse la chose de cette façon à un prince qui
-aimerait la justice et la vérité, s'il les connaissait? Il disait
-l'autre jour, à son lever, que Fouquet était un homme dangereux; voilà
-ce qu'on lui met dans la tête. Enfin, nos ennemis ne gardent plus aucune
-mesure: ils vont à présent à bride abattue; les menaces, les promesses,
-tout est en usage; si nous avons Dieu pour nous, nous serons les plus
-forts. Vous aurez peut-être encore une de mes lettres; et si nous avons
-de bonnes nouvelles, je vous les manderai par un homme exprès à toute
-bride. Je ne saurais dire ce que je ferai si cela n'est pas; je ne
-comprends pas moi-même ce que je deviendrai. Mille compliments à notre
-solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.
-
-
- Samedi 13 décembre.
-
-On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d'Ormesson dît
-son avis aujourd'hui, afin que le dimanche passât par-dessus, et que
-Sainte-Hélène, recommençant lundi sur nouveaux frais, fît plus
-d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel, et à
-la confiscation de ses biens au roi. M. d'Ormesson a couronné par là sa
-réputation. L'avis est un peu sévère[44]; mais prions Dieu qu'il soit
-suivi. Il est toujours beau d'aller à l'assaut le premier.
-
-
- [44] Tout sévère qu'était cet avis, le roi aggrava encore la peine.
- Les dilapidations de Fouquet étaient coupables. Mais le cardinal
- Mazarin, qui donnait moins, prenait beaucoup plus. Le désordre des
- temps et l'exemple étaient une excuse.
-
-
-
-
-10.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Mercredi 17 décembre 1664.
-
-Vous languissez, mon pauvre monsieur, mais nous languissons bien aussi.
-J'ai été fâchée de vous avoir mandé que l'on aurait mardi un arrêt; car,
-n'ayant point eu de mes nouvelles, vous avez cru que tout était perdu;
-cependant nous avons encore toutes nos espérances. Je vous mandai samedi
-comme M. d'Ormesson avait rapporté l'affaire et opiné; mais je ne vous
-parlai point assez de l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par
-cette action. J'ai ouï dire à des gens du métier que c'est un
-chef-d'oeuvre que ce qu'il a fait, pour s'être expliqué si nettement, et
-avoir appuyé son avis sur des raisons si solides et si fortes; il y mêla
-de l'éloquence, et même de l'agrément. Enfin jamais homme de sa
-profession n'a eu une plus belle occasion de paraître, et ne s'en est
-mieux servi. S'il avait voulu ouvrir la porte aux louanges, sa maison
-n'aurait pas désempli; mais il a voulu être modeste, et s'est caché avec
-soin. Son camarade très-indigne, Sainte-Hélène, parla lundi et mardi: il
-reprit l'affaire pauvrement et misérablement, lisant ce qu'il disait, et
-sans rien augmenter, ni donner un autre tour à l'affaire: il opina,
-sans s'appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tête tranchée, à cause
-du crime d'État. Et pour attirer plus de monde à lui, et faire un trait
-de Normand, il dit qu'il fallait croire que le roi donnerait grâce et
-pardonnerait; que c'était lui seul qui le pourrait faire. Ce fut hier
-qu'il fit cette belle action, dont tout le monde fut touché, autant
-qu'on avait été aise de l'avis de M. d'Ormesson.
-
-Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence,
-tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs juges
-en furent scandalisés; et on croit que cette furie peut faire plus de
-bien que de mal à notre pauvre ami. Il a redoublé de force sur la fin de
-son avis, et a dit, sur ce crime d'État, qu'un certain Espagnol nous
-devait faire bien de la honte, qui avait eu tant d'horreur d'un rebelle,
-qu'il avait brûlé sa maison, parce que Charles de Bourbon[45] y avait
-passé; qu'à plus forte raison nous devions avoir en abomination le crime
-de M. Fouquet; que, pour le punir, il n'y avait que la corde et les
-gibets; mais qu'à cause des charges qu'il avait possédées, et qu'il
-avait plusieurs parents considérables, il se relâchait à prendre l'avis
-de M. de Sainte-Hélène.
-
-Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M.
-Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user si honnêtement.
-Pour moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie. Je ne sais
-si on jugera demain, ou si l'on traînera l'affaire toute la semaine.
-Nous avons encore de grandes salves à essuyer; mais peut-être que
-quelqu'un reprendra l'avis de ce pauvre M. d'Ormesson, qui jusqu'ici a
-été si mal suivi. Mais écoutez, je vous prie, trois ou quatre petites
-choses qui sont très-véritables, et qui sont assez extraordinaires.
-Premièrement, il y a une comète qui paraît depuis quatre jours: au
-commencement, elle n'a été annoncée que par des femmes, on s'en est
-moqué; mais à présent tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan veilla la
-nuit passée, et la vit fort à son aise. M. de Neuré, grand astrologue,
-dit qu'elle est d'une grandeur considérable. J'ai vu M. du Foin, qui l'a
-vue avec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais veiller
-cette nuit pour la voir aussi: elle paraît sur les trois heures; je vous
-en avertis, vous pouvez en avoir le plaisir ou le déplaisir.
-
-Berrier est devenu fou, mais au pied de la lettre; c'est-à-dire
-qu'après avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas d'être en
-fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des arbres exprès; il
-dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable, qu'il le
-faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et assez à
-point nommé. Il y a eu un nommé Lamothe qui a dit, sur le point de
-recevoir son arrêt, que MM. de Bezemaux, gouverneur de la Bastille, et
-Chamillart (on y met Poncet, mais je n'en suis pas si assurée) l'avaient
-pressé plusieurs fois de parler contre M. Fouquet et contre de Lorme;
-que moyennant cela ils le feraient sauver, et qu'il ne l'a pas voulu, et
-le déclare avant que d'être jugé. Il a été condamné aux galères.
-Mesdames Fouquet ont obtenu une copie de cette déposition, qu'elles
-présenteront demain à la chambre. Peut-être qu'on ne la recevra pas,
-parce que l'on est aux opinions; mais elles peuvent le dire; et comme ce
-bruit est répandu, il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges.
-N'est-il pas vrai que tout ceci est bien extraordinaire?
-
-Il faut que je vous raconte encore une action héroïque de Masnau: il
-était malade à mourir, il y a huit jours, d'une colique néphrétique; il
-prit plusieurs remèdes, et se fit saigner à minuit. Le lendemain, à sept
-heures, il se fit traîner à la chambre de justice; il y souffrit des
-douleurs inconcevables. M. le chancelier le vit pâlir; il lui dit:
-Monsieur, vous n'en pouvez plus, retirez-vous. Il lui répondit:
-Monsieur, il est vrai; mais il faut mourir ici. M. le chancelier, le
-voyant quasi s'évanouir, lui dit, le voyant s'opiniâtrer: Hé bien,
-monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un quart d'heure; et
-dans ce temps il fit deux pierres d'une grosseur si considérable, qu'en
-vérité cela pourrait passer pour un miracle, si les hommes étaient
-dignes que Dieu en voulût faire. Ce bon homme rentra gai et gaillard, et
-chacun fut surpris de cette aventure.
-
-Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette grande
-affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des
-conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on
-souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon
-pauvre monsieur, c'est une chose extraordinaire que l'état où l'on est
-présentement; mais c'est une chose divine que la résignation et la
-fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours ce qui se
-passe, et tous les jours il faudrait faire des volumes à sa louange. Je
-vous conjure de bien remercier monsieur votre père[46] de l'aimable
-billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu'il m'a envoyées. Hélas!
-je les ai lues, quoique j'aie la tête en quatre. Dites-lui que je suis
-ravie qu'il m'aime un peu, c'est-à-dire beaucoup, et que pour moi je
-l'aime encore davantage. J'ai reçu votre dernière lettre. Hé! mon Dieu,
-vous me payez au delà de tout ce que je fais pour vous; je vous dois du
-reste.
-
-
- [45] Le connétable de Bourbon, qui, sous François Ier, alla servir
- Charles-Quint contre la France.
-
- [46] Arnauld d'Andilly, traducteur de l'historien Josèphe.
-
-
-
-
-11.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Vendredi 19 décembre 1664.
-
-Voici un jour qui nous donne de grandes espérances; mais il faut
-reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme M. Pussort opina mercredi
-à la mort; jeudi, Nogués, Gisaucourt, Fériol, Héraut, à la mort encore.
-Roquesante finit la matinée; et, après avoir parlé une heure
-admirablement bien, il reprit l'avis de M. d'Ormesson. Ce matin nous
-avons été au-dessus du vent, car deux ou trois incertains ont été fixés;
-et tout d'un article nous avons eu la Toison, Masnau, Verdier, la Baume
-et Catinat, de l'avis de M. d'Ormesson. C'était à Poncet à parler; mais,
-jugeant que ceux qui restent sont quasi tous à la vie, il n'a pas voulu
-parler, quoiqu'il ne fût qu'onze heures. On croit que c'est pour
-consulter ce qu'on veut qu'il dise, et qu'il n'a pas voulu se décrier et
-aller à la mort sans nécessité. Voilà où nous en sommes, qui est un état
-si avantageux, que la joie n'en est pas entière; car il faut que vous
-sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu'on attend quelque chose
-d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon
-pauvre monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien
-malheureux, au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire. Nous
-verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six.
-Voici ceux qui restent: le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard,
-Voisin, Pontchartrain, et le chancelier. Il y en a plus qu'il ne nous en
-faut de bons, à ce reste-là.
-
-
- Samedi.
-
-Louez Dieu, monsieur, et le remerciez, notre pauvre ami est sauvé: il a
-passé de treize à l'avis de M. d'Ormesson, et neuf à celui de
-Sainte-Hélène. Je suis si aise, que je suis hors de moi[47].
-
-
- Dimanche au soir.
-
-Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plaisir
-d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait une grande
-diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à Livry.
-Enfin il est arrivé le premier, à ce qu'il m'a dit. Mon Dieu! que cette
-nouvelle vous a été sensible et douce, et que les moments qui délivrent
-tout d'un coup le coeur et l'esprit d'une si terrible peine, font sentir
-un inconcevable plaisir! De longtemps je ne serai remise de la joie que
-j'eus hier; tout de bon, elle est trop complète; j'avais peine à la
-contenir. Le pauvre homme apprit cette nouvelle par l'air[48], peu de
-moments après, et je ne doute pas qu'il ne l'ait sentie dans toute son
-étendue. Ce matin le roi a envoyé son chevalier du guet à mesdames
-Fouquet, leur recommander de s'en aller toutes deux à Montluçon en
-Auvergne, le marquis et la marquise de Charost à Ancenis, et le jeune
-Fouquet à Joinville en Champagne. La bonne femme a mandé au roi qu'elle
-avait soixante et douze ans; qu'elle suppliait Sa Majesté de lui donner
-son dernier fils, pour l'assister sur la fin de sa vie, qui apparemment
-ne serait pas longue. Pour le prisonnier, il n'a point encore su son
-arrêt. On dit que demain on le fait conduire à Pignerol; car le roi
-change l'exil en une prison. On lui refuse sa femme, contre toutes les
-règles. Mais gardez-vous bien de rien rabattre de votre joie pour tout
-ce procédé: la mienne est augmentée, s'il se peut, et me fait bien mieux
-voir la grandeur de notre victoire. Je vous manderai fidèlement la suite
-de cette histoire: elle est curieuse. Voilà ce qui s'est passé
-aujourd'hui; à demain le reste.
-
-
- Lundi au soir.
-
-Ce matin à dix heures on a amené M. Fouquet à la chapelle de la
-Bastille. Foucault tenait son arrêt à la main. Il lui a dit: Monsieur,
-il faut me dire votre nom, afin que je sache à qui je parle. M. Fouquet
-a répondu: Vous savez bien qui je suis, et pour mon nom je ne le dirai
-pas plus ici que je ne l'ai dit à la chambre; et pour suivre le même
-ordre, je fais mes protestations contre l'arrêt que vous m'allez lire.
-On a écrit ce qu'il disait, et en même temps Foucault s'est couvert, et
-a lu l'arrêt. M. Fouquet l'a entendu découvert. Ensuite on a séparé de
-lui Pecquet et Lavalée, et les cris et les pleurs de ces pauvres gens
-ont pensé fendre le coeur de ceux qui ne l'ont pas de fer; ils faisaient
-un bruit si étrange, que M. d'Artagnan a été obligé de les aller
-consoler; car il semblait que c'était un arrêt de mort qu'on vînt de
-lire à leur maître. On les a mis tous deux dans une chambre à la
-Bastille; on ne sait ce qu'on en fera.
-
-Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d'Artagnan: pendant
-qu'il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d'Ormesson, qui venait
-de reprendre quelques papiers qui étaient entre les mains de M.
-d'Artagnan. M. Fouquet l'a aperçu; il l'a salué avec un visage ouvert,
-et plein de joie et de reconnaissance; il lui a même crié qu'il était
-son très-humble serviteur. M. d'Ormesson lui a rendu son salut avec une
-très-grande civilité, et s'en est venu, le coeur tout serré, me conter
-ce qu'il avait vu.
-
-A onze heures, il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec
-quatre hommes, M. d'Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaires. Il
-le conduira jusqu'à Pignerol, où il le laissera en prison sous la
-conduite d'un nommé Saint-Mars, qui est fort honnête homme, et qui
-prendra cinquante soldats pour le garder. Je ne sais si on lui a redonné
-un autre valet de chambre: si vous saviez comme cette cruauté paraît à
-tout le monde, de lui avoir ôté ces deux hommes, Pecquet et Lavalée!
-C'est une chose inconcevable; on en tire même des conséquences
-fâcheuses, dont Dieu le préserve, comme il a fait jusqu'ici! Il faut
-mettre sa confiance en lui, et le laisser sous sa protection, qui lui a
-été si salutaire. On lui refuse toujours sa femme. On a obtenu que la
-mère n'irait qu'au Parc, chez sa fille qui en est abbesse. L'Écuyer
-suivra sa belle-soeur; il a déclaré qu'il n'avait pas de quoi se nourrir
-ailleurs. Monsieur et madame de Charost vont toujours à Ancenis. M.
-Bailly, avocat général, a été chassé pour avoir dit à Gisaucourt, avant
-le jugement du procès, qu'il devait bien remettre la compagnie du grand
-conseil en honneur, et qu'elle serait déshonorée si Chamillart, Pussort
-et lui allaient le même train. Cela me fâche à cause de vous: voilà une
-grande rigueur. _Tantæne animis coelestibus iræ_[49]!
-
-Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances
-rudes et basses ne sauraient partir d'un coeur comme celui de notre
-maître. On se sert de son nom, et on le profane, comme vous voyez. Je
-vous manderai la suite: il y aurait bien à causer sur tout cela; mais il
-est impossible par lettres. Adieu, mon pauvre monsieur; je ne suis pas
-si modeste que vous, et, sans me sauver dans la foule, je vous assure
-que je vous aime et vous estime très-fort. J'ai vu aujourd'hui la
-comète; sa queue est d'une belle longueur. J'y mets une partie de mes
-espérances. Mille compliments à votre chère femme.
-
-
- [47] Bureau de la commission qui jugea Fouquet:
-
- BONS. CONTRAIRES.
- D'Ormesson. Sainte-Hélène.
- Le Feron. Pussort.
- Moussy. Gisaucourt.
- Brillac. Fériol.
- Renard. Nogués.
- Bernard. Héraut.
- Roquesante. Poncet.
- La Toison. Le chancelier.
- La Baume.
- Verdier.
- Masnau.
- Catinat.
- Pontchartrain.
-
- [48] Par des signaux.
-
- [49] VIRGILE, _Énéide_, liv. I.
-
-
-
-
-12.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
-
-
- Jeudi au soir, janvier 1665.
-
-Enfin, la mère, la belle-fille et le frère ont obtenu d'être ensemble;
-ils s'en vont à Montluçon, au fond de l'Auvergne. La mère avait
-permission d'aller au Parc-aux-Dames avec sa fille; mais sa belle-fille
-l'entraîne. Pour M. et madame de Charost, ils sont partis pour Ancenis;
-Pecquet et Lavalée sont encore à la Bastille. Y a-t-il rien au monde de
-si horrible que cette injustice? On a donné un autre valet de chambre au
-malheureux. M. d'Artagnan est sa seule consolation dans le voyage. On
-dit que celui qui le gardera à Pignerol est un fort honnête homme. Dieu
-le veuille! ou, pour mieux dire, Dieu le garde! Il l'a protégé si
-visiblement, qu'il faut croire qu'il en a un soin tout particulier. La
-Forêt, son défunt écuyer, l'aborda comme il s'en allait; il lui dit: Je
-suis ravi de vous voir, je sais votre fidélité et votre affection: dites
-à nos femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage de reste,
-et que je me porte bien. En vérité, cela est admirable. Adieu, mon cher
-monsieur; soyons comme lui, et ayons du courage, ne nous accoutumons
-point à la joie que nous donna l'admirable arrêt de samedi.
-
-Madame de Grignan[50] est morte.
-
-
- Vendredi au soir.
-
-Il me semble, par vos beaux remercîments, que vous me donniez mon congé;
-mais je ne le prends pas encore. Je prétends vous écrire quand il me
-plaira; et dès qu'il y aura des vers du Pont-Neuf et autres, je vous les
-enverrai fort bien. Notre cher ami est par les chemins. Il a couru un
-bruit qu'il était bien malade; tout le monde disait: Quoi! déjà... On
-disait encore que M. d'Artagnan avait envoyé demander à la cour ce qu'il
-ferait de son prisonnier malade, et qu'on lui avait répondu durement
-qu'il le menât toujours, en quelque état qu'il fût. Tout cela est faux;
-mais on voit par là ce qu'on a dans le coeur, et combien il est
-dangereux de donner des fondements sur quoi on augmente tout ce qu'on
-veut. Pecquet et Lavalée sont toujours à la Bastille; en vérité, cette
-conduite est admirable. On recommencera la chambre après les Rois.
-
-Je crois que les pauvres exilés sont arrivés présentement à leur gîte.
-Quand notre ami sera au sien, je vous le manderai; car il le faut mettre
-jusqu'à Pignerol, et plût à Dieu que de Pignerol nous le puissions faire
-venir où nous voudrions bien[51]! Et vous, mon pauvre monsieur, combien
-durera encore votre exil? J'y pense bien souvent. Mille compliments à
-monsieur votre père. On m'a dit que madame votre femme est ici; je
-l'irai voir. J'ai soupé hier avec une de nos amies; nous parlâmes de
-vous aller voir.
-
-
- [50] Angélique-Claire d'Angennes, première femme de M. de Grignan.
-
- [51] Fouquet mourut en 1680, dans sa prison (selon l'opinion commune).
-
-
-
-
-13.--DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
-
-
- 23 juin (1668).
-
-Votre souvenir m'a donné une joie sensible, et m'a réveillé tout
-l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir de ma
-jeunesse, et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir de la perte
-d'un bien aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du
-plaisir que j'ai senti, il me semble qu'on devrait pleurer: mais, sans
-examiner d'où peut venir ce sentiment, je veux m'attacher à celui que me
-donne la reconnaissance que j'ai de votre présent. Vous ne pouvez douter
-qu'il ne me soit agréable, puisque mon amour-propre y trouve si bien son
-compte, et que j'y suis célébrée par le plus bel esprit de mon temps. Il
-faudrait, pour l'honneur de vos vers, que j'eusse mieux mérité tout
-celui que vous me faites. Telle que j'ai été, et telle que je suis, je
-n'oublierai jamais votre véritable et solide amitié, et je serai toute
-ma vie la plus reconnaissante comme la plus ancienne de vos très-humbles
-servantes.
-
- La marquise de SÉVIGNÉ.
-
-
-
-
-14.--DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
-
-
- Paris, ce 26 juillet 1668.
-
-Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre, et puis notre
-procès sera fini.
-
-Vous m'attaquez doucement, monsieur le comte, et me reprochez finement
-que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais qu'en récompense je
-battrai des mains pour votre retour; en un mot, que je hurle avec les
-loups, et que je suis d'assez bonne compagnie pour ne pas dédire ceux
-qui blâment les absents.
-
-Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de ce pays-ci, mon
-cousin; apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de
-faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres, comme dit madame de
-Bouillon[52], mais je n'ai pas celle-là; cette pensée n'est que dans
-votre tête, et j'ai fait mes preuves ici de générosité sur le sujet des
-disgraciés[53], qui m'ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux,
-que je vous dirais bien si je voulais: je ne crois donc pas mériter ce
-reproche, et il faut que vous rayiez cet article sur le mémoire de mes
-défauts. Mais venons à vous.
-
-Nous sommes proches, et de même sang; nous nous plaisons, nous nous
-aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous
-avancer de l'argent sur les dix mille écus que vous aurez à toucher dans
-la succession de M. de Châlons[54]; vous dites que je vous l'ai refusé,
-et moi je dis que je vous l'ai prêté; car vous savez fort bien, et notre
-ami Corbinelli en est témoin, que mon coeur le voulut d'abord, et que
-lorsque nous cherchions quelques formalités pour avoir le consentement
-de Neuchèse[55], afin d'entrer en votre place pour être payé,
-l'impatience vous prit; et, m'étant trouvée par malheur assez imparfaite
-de corps et d'esprit pour vous donner sujet de faire un fort joli
-portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à notre ancienne
-amitié, à notre nom et à la justice même, le plaisir d'être loué de
-votre ouvrage; vous savez qu'une dame de vos amies[56] vous obligea
-généreusement de le brûler; elle crut que vous l'aviez fait, je le crus
-aussi; et quelque temps après, ayant su que vous aviez fait des
-merveilles sur le sujet de M. Fouquet et le mien, cette conduite acheva
-de me faire revenir; je me raccommodai avec vous à mon retour de
-Bretagne; mais avec quelle sincérité? Vous le savez. Vous savez encore
-notre voyage de Bourgogne, et avec quelle franchise je vous redonnai
-toute la part que vous aviez jamais eue dans mon amitié; je revins
-entêtée de votre société. Il y eut des gens qui me dirent en ce
-temps-là: «J'ai vu votre portrait entre les mains de madame de la Baume,
-je l'ai vu.» Je ne répondis que par un sourire dédaigneux, ayant pitié
-de ceux qui s'amusaient à croire à leurs yeux. «Je l'ai vu», me dit-on
-encore au bout de huit jours; et moi, de sourire encore. Je le dis en
-riant à Corbinelli; il reprit le même souris moqueur qui m'avait déjà
-servi en deux occasions, et je demeurai cinq à six mois de cette sorte,
-faisant pitié à ceux dont je m'étais moquée. Enfin le jour malheureux
-arriva où je vis moi-même, et de mes propres yeux _bigarrés_[57], ce que
-je n'avais pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues à la tête,
-j'aurais été bien moins étonnée. Je le lus et je le relus, ce cruel
-portrait; je l'aurais trouvé très-joli, s'il eût été d'une autre que de
-moi et d'un autre que de vous; je le trouvai même si bien enchâssé et
-tenant si bien sa place dans le livre, que je n'eus pas la consolation
-de me pouvoir flatter qu'il fût d'un autre que de vous. Je le reconnus à
-plusieurs choses que j'en avais ouï dire, plutôt qu'à la peinture de mes
-sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin je vous vis au
-Palais-Royal, où je vous dis que ce livre courait. Vous voulûtes me
-conter qu'il fallait qu'on eût fait ce portrait de mémoire, et qu'on
-l'avait mis là: je ne vous crus point du tout. Je me ressouvins alors
-des avis qu'on m'avait donnés, et dont je m'étais moquée. Je trouvai que
-la place où était ce portrait était si juste, que l'amour[58] paternelle
-vous avait empêché de vouloir défigurer cet ouvrage en l'ôtant d'un lieu
-où il tenait si bien son coin. Je vis que vous vous étiez moqué et de
-madame de Monglas et de moi, que j'avais été votre dupe, que vous aviez
-abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me trouver bien
-innocente, en voyant le retour de mon coeur pour vous, et sachant que le
-vôtre me trahissait: vous savez la suite.
-
-Être dans les mains de tout le monde; se trouver imprimée; être le livre
-de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort
-irréparable; se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette
-douleur, par qui? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes
-raisons; vous avez bien de l'esprit; je suis assurée que si vous voulez
-faire un quart d'heure de réflexions, vous les verrez et vous les
-sentirez comme moi. Cependant que fais-je, quand vous êtes arrêté? Avec
-la douleur dans l'âme, je vous fais faire des compliments, je plains
-votre malheur, j'en parle même dans le monde, et je dis assez librement
-mon avis sur le procédé de madame de la Baume[59], pour en être
-brouillée avec elle. Vous sortez de prison, je vous vais voir plusieurs
-fois, je vous dis adieu quand je partis pour Bretagne; je vous ai écrit,
-depuis que vous êtes chez vous, d'un style assez libre et sans rancune;
-et enfin je vous écris encore, quand madame d'Époisses me dit que vous
-vous êtes cassé la tête[60].
-
-Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant
-d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gardez ma lettre,
-et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire; et
-soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût
-passée entre deux autres personnes; que votre intérêt ne vous fasse pas
-voir ce qui n'est pas; avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié
-qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que, si vous
-répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort, car ce m'est une
-chose impossible. Je verbaliserai toujours; au lieu d'écrire en deux
-mots, comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux mille; et enfin
-j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur cruelle et d'un ennui
-mortel, que je vous obligerai, malgré vous, à me demander pardon,
-c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce.
-
-Au reste, j'ai senti votre saignée; n'était-ce pas le 17 de ce mois?
-Justement: elle me fit tous les biens du monde, et je vous en remercie.
-Je suis si difficile à saigner, que c'est charité à vous de donner votre
-bras au lieu du mien.
-
-Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d'affaires avec un
-placet, et je le ferai donner par une amie à M. Didé; car, pour moi, je
-ne le connais point; et j'irai même avec cette amie. Vous pouvez vous
-assurer que, si je pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon
-coeur et de bonne grâce. Je ne vous dis point l'intérêt extrême que j'ai
-toujours pris à votre fortune; vous croiriez que ce serait le
-_Rabutinage_ qui en serait la cause: mais non, c'était vous, c'est vous
-encore, qui m'avez causé des afflictions tristes et amères, en voyant
-ces trois nouveaux maréchaux de France[61]. Madame de Villars, qu'on
-allait voir, me mettait devant les yeux les visites qu'on m'aurait
-rendues en pareille occasion, si vous aviez voulu.
-
-Je vous remercie de vos lettres au roi, mon cousin; elles me feraient
-plaisir à lire d'un inconnu, elles m'attendrissent; il me semble
-qu'elles devraient faire cet effet-là sur notre maître: il est vrai
-qu'il ne s'appelle pas _Rabutin_ comme moi.
-
-La plus jolie fille de France vous fait des compliments; ce nom me
-paraît assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs.
-
-
- [52] Marie-Anne Mancini, femme de Godefroi-Maurice de la Tour, duc de
- Bouillon.
-
- [53] Le cardinal de Retz, Pellisson, Pomponne et autres.
-
- [54] Jacques de Neuchèse, évêque de Châlons, grand oncle de madame de
- Sévigné.
-
- [55] L'héritier de l'évêque de Châlons.
-
- [56] Madame de Monglas.
-
- [57] Madame de Sévigné fait ici allusion à ce passage des _Amours des
- Gaules_: «Madame de Sévigné est inégale jusques aux prunelles des yeux
- et jusques aux paupières; elle a les yeux de différentes couleurs; et
- les yeux étant les miroirs de l'âme, ces inégalités sont comme un avis
- que donne la nature, à ceux qui l'approchent, de ne pas faire un grand
- fondement sur son amitié.»
-
- [58] Ce mot s'employait alors au féminin.
-
- [59] Elle avait fait imprimer en Hollande, sans l'aveu de Bussy, le
- manuscrit des _Amours des Gaules_, qu'il lui avait confié.
-
- [60] Le bruit s'était répandu que Bussy avait été blessé par la chute
- d'une corniche: il n'en était rien.
-
- [61] Ces trois maréchaux étaient MM. de Créqui, de Bellefonds et
- d'Humières.
-
-
-
-
-15.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
-
-
- A Paris, ce 4 septembre 1668.
-
-Levez-vous, comte; je ne veux point vous tuer à terre: ou reprenez votre
-épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne
-la vie, et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose
-comme elle s'est passée, c'est tout ce que je veux. Voilà un procédé
-assez honnête: vous ne me pouvez plus appeler justement une petite
-brutale.
-
-Je ne trouve pas que vous ayez conservé une grande tendresse pour la
-belle qui vous captivait autrefois; il en faut revenir à ce que vous
-avez dit:
-
- A la cour,
- Quand on a perdu l'estime,
- On perd l'amour.
-
-M. de Montausier vient d'être fait gouverneur de M. le Dauphin.
-
- Je t'ai comblé de biens, je t'en veux accabler[62].
-
-Adieu, comte. Présentement que je vous ai battu, je dirai partout que
-vous êtes le plus brave homme de France, et je conterai notre combat le
-jour que je parlerai des combats singuliers. Ma fille vous fait ses
-compliments. L'opinion que vous avez de sa fortune nous console un peu.
-
-
- [62] Allusion à ces vers de Corneille dans _Cinna_, Ve acte, scène 3:
-
- Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
- Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler.
-
-
-
-
-16.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
-
-
- A Paris, ce 4 décembre 1668.
-
-N'avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie, et où je ne
-voulais pas vous tuer à terre? J'attendais une réponse sur cette belle
-action: vous n'y avez pas pensé; vous vous êtes contenté de vous
-relever, et de reprendre votre épée, comme je vous l'ordonnais. J'espère
-que ce ne sera pas pour vous en servir jamais contre moi.
-
-Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera
-de la joie: c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas
-le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume: c'est
-M. de Grignan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes
-sont mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son
-fils, par une bonté extraordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il
-n'a jamais été, et se trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par
-ses établissements, et par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions
-souhaiter, nous ne le marchandons point, comme on a accoutumé de faire:
-nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il
-paraît fort content de notre alliance; et aussitôt que nous aurons des
-nouvelles de l'archevêque d'Arles son oncle, son autre oncle l'évêque
-d'Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin de
-l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu
-manquer à vous en demander votre avis et votre approbation. Le public
-paraît content, c'est beaucoup: car on est si sot, que c'est quasi sur
-cela qu'on se règle.
-
-Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez,
-s'il vous reste un brin d'amitié pour moi. Je sais que vous avez mis au
-bas du portrait que vous avez de moi, que j'ai été mariée à un
-gentilhomme breton, _honoré_ des alliances de Vassé et de Rabutin. Cela
-n'est pas juste, mon cher cousin; je suis depuis peu si bien instruite
-de la maison de Sévigné, que j'aurais sur ma conscience de vous laisser
-dans cette erreur. Il a fallu montrer notre noblesse en Bretagne, et
-ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir de cette occasion
-pour étaler leur marchandise; voici la nôtre:
-
-Quatorze contrats de mariage de père en fils; trois cent cinquante ans
-de chevalerie; les pères quelquefois considérables dans les guerres de
-Bretagne, et bien marqués dans l'histoire; quelquefois retirés chez eux
-comme des Bretons, quelquefois de grands biens, quelquefois de
-médiocres, mais toujours de bonnes et de grandes alliances; celles de
-350 ans, au bout desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du
-Quelnec, Montmorency, Baraton et Châteaugiron. Ces noms sont grands; ces
-femmes avaient pour maris des Rohan et des Clisson; depuis ces quatre,
-ce sont des Guesclin, des Coaquin, des Rosmadec, des Clindon, des
-Sévigné de leur même maison; des du Bellay, des Rieux, des Bodegal, des
-Plessis-Ireul, et d'autres qui ne me reviennent pas présentement,
-jusqu'à Vassé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en
-croire....... Je vous conjure donc, mon cousin, si vous me voulez
-obliger, de changer votre écriteau; et si vous n'y voulez point mettre
-de bien, n'y mettez point de rabaissement. J'attends cette marque de
-votre justice, et du reste d'amitié que vous avez pour moi.
-
-
-
-
-17.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
-
-
- A Paris, ce 7 janvier 1669.
-
-Il est tellement vrai que je n'ai point reçu votre réponse sur la lettre
-où je vous donnais la vie, que j'étais en peine de vous, et je craignais
-qu'avec la meilleure intention du monde de vous pardonner (comme je ne
-suis pas accoutumée à manier une épée), je ne vous eusse tué sans y
-penser. Cette raison seule me paraissait bonne à vous pour ne m'avoir
-point fait de réponse. Cependant vous me l'aviez faite, et l'on ne peut
-pas avoir été mieux perdue qu'elle ne l'a été. Vous voulez bien que je
-la regrette encore. Tout ce que vous écrivez est agréable; et si j'eusse
-souhaité la perte de quelque chose, ce n'eût jamais été pour cette
-lettre-là. Vous me dites très-naïvement tous les écriteaux qui sont au
-bas de mes portraits; je suis persuadée que ceux qui en ont parlé
-autrement ont menti; mais celui où vous me louez sur l'amitié, qu'en
-dites-vous? J'entends votre ton, et je comprends que c'est une satire
-selon votre pensée; mais comme vous serez peut-être le seul qui la
-preniez pour une contre-vérité, et qu'en plusieurs endroits cette
-louange m'est acquise par des raisons assez fortes, je consens que ce
-que vous avez écrit demeure écrit à l'éternité: et pour vous, monsieur
-le comte, sans recommencer ni notre procès ni notre combat, je vous
-dirai que je n'ai pas manqué un moment à l'amitié que je vous devais.
-Mais n'en parlons plus: je crois que dans votre coeur vous en êtes
-présentement persuadé.
-
-Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne la connaissez point, le
-Bouchet, qui connaît les maisons dont je vous ai parlé, et qui vous
-paraissent barbares, vous dirait qu'il faut baisser le pavillon devant
-elles.
-
-Je ne vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins: hélas! je ne les
-aime que trop, et je ne suis que trop sensiblement touchée de ne pas
-voir celui qui s'appelle Roger, briller ici avec tous les ornements qui
-lui étaient dus; mais il se faut consoler, dans la pensée que l'histoire
-lui fera la justice que la fortune lui a si injustement refusée. Il ne
-faut donc pas que vous me querelliez sur le cas que je fais de quelques
-maisons, au préjudice de la nôtre: je dis seulement des Sévignés ce qui
-en est et ce que j'en ai vu.
-
-Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan: il
-est vrai que c'est un très-bon et un très-honnête homme, qui a du bien,
-de la qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le
-monde. Que faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis
-d'intrigue. Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration
-que je vous envoie, mon cher cousin, et soyez persuadé que, par mon
-goût, vous seriez tout le beau premier à la fête. Bon Dieu! que vous y
-tiendriez bien votre place! Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je
-ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement, et mille fois je me
-dis en moi-même: Bon Dieu! quelle différence! On parle de guerre, et que
-le roi fera la campagne.
-
-
-
-
-18.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 6 août 1670.
-
-Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du
-monde? Peut-on être plus honnête, plus régulière? Peut-on vous aimer
-plus tendrement? Peut-on avoir des sentiments plus chrétiens? Peut-on
-souhaiter plus passionnément d'être avec vous? Et peut-on avoir plus
-d'attachement à tous ses devoirs? Cela est assez ridicule, que je dise
-tant de bien de ma fille; mais c'est que j'admire sa conduite comme les
-autres, et d'autant plus que je la vois de plus près; et qu'à vous dire
-vrai, quelque bonne opinion que j'eusse d'elle sur les choses
-principales, je ne croyais point du tout qu'elle dût être exacte sur
-toutes les autres au point qu'elle l'est. Je vous assure que le monde
-aussi lui rend bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges qui
-lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour,
-c'est que le public n'est ni fou ni injuste: madame de Grignan doit être
-trop contente de lui pour disputer contre moi présentement. Elle a été
-dans des peines de votre santé qui ne sont pas concevables; je me
-réjouis que vous soyez guéri, pour l'amour de vous et pour l'amour
-d'elle. Je vous prie que si vous avez encore quelque bourrasque à
-essuyer de votre bile, vous en obteniez d'attendre que ma fille soit
-accouchée. Elle se plaint encore tous les jours de ce qu'on l'a retenue
-ici, et dit tout sérieusement que cela est bien cruel de l'avoir séparée
-de vous. Il semble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis à
-deux cents lieues d'elle. Je vous prie sur cela de calmer son esprit, et
-de lui témoigner la joie que vous avez d'espérer qu'elle accouchera
-heureusement ici. Rien n'était plus impossible que de l'emmener dans
-l'état où elle était; et rien ne sera si bon pour sa santé, ni même pour
-sa réputation, que d'y accoucher au milieu de ce qu'il y a de plus
-habile, et d'y être demeurée avec la conduite qu'elle a. Si elle
-voulait, après cela, devenir folle et coquette, elle le serait plus d'un
-an avant qu'on pût le croire, tant elle a donné bonne opinion de sa
-sagesse. Je prends à témoin tous les Grignans qui sont ici de la vérité
-de tout ce que je dis. La joie que j'en ai a bien du rapport à vous, car
-je vous aime de tout mon coeur, et suis ravie que la suite ait si bien
-justifié votre goût. Je ne vous dis aucune nouvelle; ce serait aller sur
-les droits de ma fille. Je vous conjure seulement de croire qu'on ne
-peut s'intéresser plus tendrement que je fais à ce qui vous touche.
-
-
-
-
-19.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 28 novembre 1670.
-
-Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de toute raison;
-elle se porte très-bien, et je vous écris en mon propre et privé nom. Je
-veux vous parler de M. de Marseille[63], et vous conjurer, par toute la
-confiance que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes conseils sur votre
-conduite avec lui. Je connais les manières des provinces, et je sais le
-plaisir qu'on y prend à nourrir les divisions; en sorte qu'à moins que
-d'être toujours en garde contre les discours de ces messieurs, on prend
-insensiblement leurs sentiments, et très-souvent c'est une injustice. Je
-vous assure que le temps ou d'autres raisons ont changé l'esprit de M.
-de Marseille: depuis quelques jours il est fort adouci, et, pourvu que
-vous ne vouliez pas le traiter comme un ennemi, vous trouverez qu'il ne
-l'est pas. Prenons-le sur ses paroles, jusqu'à ce qu'il ait fait quelque
-chose de contraire; rien n'est plus capable d'ôter tous les bons
-sentiments que de marquer de la défiance; il suffit souvent d'être
-soupçonné comme ennemi, pour le devenir: la dépense en est toute faite,
-on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance engage à bien
-faire; on est touché de la bonne opinion des autres, et on ne se résout
-pas facilement à la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre coeur, et
-vous serez peut-être surpris par un procédé que vous n'attendez pas. Je
-ne puis croire qu'il y ait du venin caché dans son coeur, avec toutes
-les démonstrations qu'il nous fait, et dont il serait honnête d'être la
-dupe, plutôt que d'être capable de le soupçonner injustement. Suivez mes
-avis, ils ne sont pas de moi seule: plusieurs bonnes têtes vous
-demandent cette conduite, et vous assurent que vous n'y serez pas
-trompé. Votre famille en est persuadée: nous voyons les choses de plus
-près que vous: tant de personnes qui vous aiment, et qui ont un peu de
-bon sens, ne peuvent guère s'y méprendre.
-
-Madame de Coulanges[64] m'a mandé que vous m'aimiez; quoique ce ne me
-soit pas une nouvelle, je dois être fort aise que cette amitié résiste à
-l'absence et à la Provence, et qu'elle se fasse sentir dans les
-occasions.
-
-
- [63] Toussaint de Forbin-Janson, évêque de Marseille.
-
- [64] Madame de Coulanges était à Lyon dans ce temps-là.
-
-
-
-
-20.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- A Paris, lundi 15 décembre 1670.
-
-Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus
-surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus
-triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière,
-la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus
-grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus
-éclatante, la plus secrète jusqu'à aujourd'hui, la plus brillante, la
-plus digne d'envie; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans
-les siècles passés: encore cet exemple n'est-il pas juste[65]; une chose
-que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à
-Lyon? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose
-qui comble de joie madame de Rohan et madame d'Hauterive[66]; une chose
-enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la
-_berlue_; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas
-faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le
-donne en trois; _jetez-vous votre langue aux chiens?_ Hé bien! il faut
-donc vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui?
-Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en
-cent. Madame de Coulanges dit: Voilà qui est bien difficile à deviner!
-c'est madame de la Vallière. Point du tout, madame. C'est donc
-mademoiselle de Retz? Point du tout; vous êtes bien provinciale. Ah!
-vraiment, nous sommes bien bêtes, dites-vous: c'est mademoiselle
-Colbert. Encore moins. C'est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y
-êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire: il épouse, dimanche, au
-Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle, mademoiselle de.......
-mademoiselle, devinez le nom; il épouse Mademoiselle, ma foi! par ma
-foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle,
-fille de feu Monsieur[67], Mademoiselle, petite-fille de Henri IV,
-mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier,
-mademoiselle d'Orléans, Mademoiselle, cousine germaine du roi;
-Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France
-qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous
-criez, si vous êtes hors de vous-mêmes, si vous dites que nous avons
-menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle
-raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites
-des injures, nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait
-autant que vous. Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire
-vous feront voir si nous disons vrai ou non.
-
-
- [65] Anquetil croit que madame de Sévigné veut parler ici de Marie,
- soeur de Henri VII, roi d'Angleterre, et veuve de Louis XII, qui se
- remaria, trois mois après la mort du roi, au duc de Suffolk, qu'elle
- avait aimé avant d'être reine de France.
-
- [66] Marguerite, duchesse de Rohan, princesse de Léon, fille unique du
- duc de Rohan, célèbre dans l'histoire de nos guerres de religion, se
- maria par inclination, en 1645, avec Henri Chabot, simple gentilhomme
- sans fortune. Madame d'Hauterive, fille du duc de Villeroi, veuve du
- comte de Tournon et du duc de Chaulnes, se maria en troisièmes noces à
- Jean Vignier, marquis d'Hauterive, et depuis ce mariage son père ne
- voulut plus la voir.
-
- [67] Gaston de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIII.
-
-
-
-
-21.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- A Paris, vendredi 19 décembre 1670.
-
-Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, c'est ce qui arriva hier au
-soir aux Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous
-en êtes à la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse et
-de son bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose fut déclarée,
-comme je vous l'ai mandé. Le mardi se passa à parler, à s'étonner, à
-complimenter; le mercredi, Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun,
-avec dessein de lui donner les titres, les noms et les ornements
-nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage qui fut fait le
-même jour. Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre duchés: le
-premier, c'est le comté d'Eu, qui est la première pairie de France et
-qui donne le premier rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier
-le nom toute la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché de
-Châtellerault: tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut
-dressé ensuite, où il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui
-était hier, Mademoiselle espéra que le roi signerait le contrat, comme
-il l'avait dit; mais, sur les sept heures du soir, la reine, Monsieur et
-plusieurs barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire faisait
-tort à sa réputation; en sorte qu'après avoir fait venir Mademoiselle et
-M. de Lauzun, le roi leur déclara, devant M. le Prince, qu'il leur
-défendait absolument de songer à ce mariage. M. de Lauzun reçut cet
-ordre avec tout le respect, toute la soumission, toute la fermeté et
-tout le désespoir que méritait une si grande chute. Pour Mademoiselle,
-suivant son humeur, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs
-violentes, en plaintes excessives; et tout le jour elle a gardé son lit,
-sans rien avaler que des bouillons. Voilà un beau songe, voilà un beau
-sujet de roman ou de tragédie, mais surtout un beau sujet de raisonner
-et de parler éternellement: c'est ce que nous faisons jour et nuit, soir
-et matin, sans fin, sans cesse; nous espérons que vous en ferez autant:
-_E frà tanto vi bacio le mani_.
-
-
-
-
-22.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- A Paris, mercredi 24 décembre 1670.
-
-Vous savez présentement l'histoire romanesque de Mademoiselle et de M.
-de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes les règles du
-théâtre; nous en disposions les actes et les scènes l'autre jour; nous
-prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c'était une
-pièce parfaite. Jamais il ne s'est vu de si grands changements en si peu
-de temps; jamais vous n'avez vu une émotion si générale; jamais vous
-n'avez ouï une si extraordinaire nouvelle. M. de Lauzun a joué son
-personnage en perfection; il a soutenu ce malheur avec une fermeté, un
-courage, et pourtant une douleur mêlée d'un profond respect, qui l'ont
-fait admirer de tout le monde. Ce qu'il a perdu est sans prix; mais les
-bonnes grâces du roi, qu'il a conservées, sont sans prix aussi, et sa
-fortune ne paraît pas déplorée. Mademoiselle a fort bien fait aussi;
-elle a bien pleuré, elle a recommencé aujourd'hui à rendre ses devoirs
-au Louvre, dont elle avait reçu toutes les visites. Voilà qui est fini.
-Adieu.
-
-
-
-
-23.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- A Paris, mercredi 31 décembre 1670.
-
-J'ai reçu vos réponses à mes lettres. Je comprends l'étonnement où vous
-avez été de tout ce qui s'est passé depuis le 15 jusqu'au 20 de ce mois:
-le sujet le méritait bien. J'admire aussi votre bon esprit, et combien
-vous avez jugé droit, en croyant que cette grande machine ne pourrait
-pas aller depuis le lundi jusqu'au dimanche. La modestie m'empêche de
-vous louer à bride abattue là-dessus, parce que j'ai dit et pensé toutes
-les mêmes choses que vous. Je dis à ma fille le lundi: Jamais ceci n'ira
-à bon port jusqu'à dimanche; et je voulus parier, quoique tout respirât
-la noce, qu'elle ne s'achèverait point. En effet, le jeudi le temps se
-brouilla, et la nuée creva le soir à dix heures, comme je vous l'ai
-mandé. Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez
-Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle allait se marier à la campagne, et
-que le coadjuteur de Reims[68] faisait la cérémonie; cela était ainsi
-résolu le mercredi au soir; car, pour le Louvre, cela fut changé dès le
-mardi[69]. Mademoiselle écrivait; elle me fit entrer, elle acheva sa
-lettre; et puis, comme elle était au lit, elle me fit mettre à genoux
-dans sa ruelle; elle me dit à qui elle écrivait, et pourquoi, et les
-beaux présents qu'elle avait faits la veille, et le nom qu'elle avait
-donné; qu'il n'y avait point de parti pour elle en Europe, et qu'elle
-voulait se marier. Elle me conta une conversation mot à mot qu'elle
-avait eue avec le roi; elle me parut transportée de la joie de faire un
-homme bien heureux; elle me parla avec tendresse du mérite et de la
-reconnaissance de M. de Lauzun; et sur tout cela je lui dis: «Mon Dieu,
-Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais que n'avez-vous donc fini
-promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand
-retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est
-tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
-extraordinaire?» Elle me dit que j'avais raison; mais elle était si
-pleine de confiance, que ce discours ne lui fit alors qu'une légère
-impression. Elle retourna sur les bonnes qualités et sur la bonne maison
-de Lauzun. Je lui dis ces vers de Sévère dans _Polyeucte_:
-
- Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix:
- Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.
-
-Elle m'embrassa fort. Cette conversation dura une heure; il est
-impossible de la redire toute: mais j'avais été assurément fort agréable
-durant ce temps, et je le puis dire sans vanité, car elle était aise de
-parler à quelqu'un; son coeur était trop plein. A dix heures, elle se
-donna au reste de la France, qui venait lui faire sur cela son
-compliment. Elle attendit tout le matin des nouvelles, et n'en eut
-point. L'après-dînée, elle s'amusa à faire ajuster elle-même
-l'appartement de M. de Montpensier. Le soir, vous savez ce qui arriva.
-Le lendemain, qui était vendredi, j'allai chez elle; je la trouvai dans
-son lit; elle redoubla ses cris en me voyant; elle m'appela, m'embrassa,
-me mouilla toute de ses larmes. Elle me dit: Hélas! vous souvient-il de
-ce que vous me dîtes hier? Ah! quelle cruelle prudence! ah! la
-prudence! Elle me fit pleurer à force de pleurer. J'y suis encore
-retournée deux fois; elle est fort affligée, et m'a toujours traitée
-comme une personne qui sentait ses douleurs; elle ne s'est pas trompée.
-J'ai retrouvé, dans cette occasion, des sentiments qu'on n'a guère pour
-des personnes d'un tel rang. Ceci entre nous deux et madame de
-Coulanges; car vous jugez bien que cette causerie serait entièrement
-ridicule avec d'autres. Adieu.
-
-
- [68] Charles-Maurice le Tellier.
-
- [69] Lauzun voulait d'abord être marié dans la chapelle des Tuileries.
-
-
-
-
-24.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 6 février 1671.
-
-Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre; je ne
-l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la
-trouve plus; et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en
-allai donc à Sainte-Marie toujours pleurant et toujours mourant: il me
-semblait qu'on m'arrachait le coeur et l'âme; et en effet, quelle rude
-séparation! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la
-chambre de madame du Housset, on me fit du feu; _Agnès_ me regardait
-sans me parler; c'était notre marché; j'y passai jusqu'à cinq heures
-sans cesser de sanglotter; toutes mes pensées me faisaient mourir.
-J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton; j'allai
-ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par
-l'intérêt qu'elle y prit: elle était seule, et malade et triste de la
-mort d'une soeur religieuse, elle était comme je la pouvais désirer. M.
-de la Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que
-j'avais d'être touchée, et du dessein de parler comme il faut à
-_Mellusine_[70]. Je vous réponds qu'elle sera bien relancée.
-D'Hacqueville vous rendra un bon compte de cette affaire. Je revins
-enfin à huit heures de chez madame de la Fayette; mais en entrant ici,
-bon Dieu! comprenez-vous bien ce que je sentis en montant ce degré?
-Cette chambre où j'entrais toujours, hélas! j'en trouvai les portes
-ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre petite fille
-qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je
-souffris? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais
-point avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se
-passa avec madame de la Troche[71] à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre
-lettre, qui me remit dans les premiers transports; et ce soir
-j'achèverai celle-ci chez M. de Coulanges, où j'apprendrai des
-nouvelles; car, pour moi, voilà ce que je sais, avec les douleurs de
-tous ceux que vous avez laissés ici; toute ma lettre serait pleine de
-compliments, si je voulais.
-
-
- [70] Madame de Marans, soeur de mademoiselle de Montalais, fille
- d'honneur de MADAME. Mellusine est le nom d'une fée célèbre dans nos
- vieux romans de chevalerie. Madame de Marans avait tenu des propos sur
- madame de Grignan.
-
- [71] Marie Godde de Varennes, veuve du marquis de la Troche,
- conseiller au parlement de Rennes.
-
-
-
-
-25.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 9 février 1671.
-
-Je reçois vos lettres, comme vous avez reçu ma bague; je fonds en larmes
-en les lisant; il semble que mon coeur veuille se fendre par la moitié:
-on croirait que vous m'écrivez des injures ou que vous êtes malade, ou
-qu'il vous est arrivé quelque accident, et c'est tout le contraire; vous
-m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne
-puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage
-sans aucune aventure fâcheuse; et lorsque j'apprends tout cela, qui est
-justement tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l'état où je
-suis. Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous
-aimez mieux m'écrire vos sentiments que vous n'aimez à me le dire; de
-quelque façon qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une sensibilité
-qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me
-faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de
-tendresse; mais si vous songez à moi, soyez assurée aussi que je pense
-continuellement à vous: c'est ce que les dévots appellent une pensée
-habituelle, c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son
-devoir: rien ne me donne de distraction; je vois ce carrosse qui avance
-toujours, et qui n'approchera jamais de moi: je suis toujours dans les
-grands chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que ce carrosse
-ne verse; les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au
-désespoir; le Rhône me fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes
-yeux; je sais tous les lieux où vous touchez: vous êtes ce soir à
-Nevers; vous serez dimanche à Lyon, où vous recevrez cette lettre. Je
-n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par madame de Guénégaud. Je n'ai reçu
-que deux de vos lettres; peut-être que la troisième viendra; c'est la
-seule consolation que je souhaite, pour d'autres, je n'en cherche pas.
-Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble; cela
-viendra peut-être, mais il n'en est pas question encore. Les duchesses
-de Verneuil et d'Arpajon[72] me veulent réjouir; je les en ai
-remerciées: je n'ai jamais vu de si belles âmes qu'il y en a dans ce
-pays-ci. Je fus samedi tout le jour chez madame de Villars[73] à parler
-de vous, et à pleurer; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus
-au sermon de M. d'Agen[74] et au salut, et chez madame de Puisieux, et
-chez madame de Pui-du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous aviez un
-petit manteau fourré, elle aurait l'esprit en repos. Aujourd'hui je m'en
-vais souper au faubourg tête à tête[75]. Voilà les fêtes de mon
-carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous: c'est une
-dévotion qui n'est pas chimérique. Je n'ai vu Adhémar[76] qu'un moment;
-je m'en vais lui écrire, pour le remercier de son lit; je lui en suis
-plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable plaisir,
-ayez soin de votre santé, dormez dans ce joli petit lit, mangez du
-potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Continuez à
-m'écrire. Tout ce que vous avez laissé d'amitiés ici est augmenté: je ne
-finirais point à vous faire des compliments, et à vous dire l'inquiétude
-où l'on est de votre santé.
-
-Mademoiselle d'Harcourt fut mariée avant-hier; il y eut un grand souper
-maigre à toute la famille; hier, un grand bal et un grand souper au roi,
-à la reine, à toutes les dames parées: c'était une des plus belles fêtes
-qu'on puisse voir.
-
-Madame d'Heudicourt est partie avec un désespoir inconcevable, ayant
-perdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que madame Scarron avait
-toujours défendu, et de toutes les trahisons du monde[77]. Mandez-moi
-quand vous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci.
-
-
- Lundi au soir.
-
-Avant que d'aller au faubourg je fais mon paquet, et je l'adresse à M.
-l'intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m'a charmée: hélas! je
-la méritais bien par la distinction de mon amitié pour vous.
-
-Madame de Fontevrault[78] fut bénite hier; MM. les prélats furent un peu
-fâchés de n'y avoir que des tabourets.
-
-Voici ce que j'ai su de la fête d'hier: toutes les cours de l'hôtel de
-Guise étaient éclairées de deux mille lanternes. La reine entra d'abord
-dans l'appartement de mademoiselle de Guise[79], fort éclairé, fort
-paré; toutes les dames se mirent à genoux autour de la reine, sans
-distinction de tabourets: on soupa dans cet appartement. Il y avait
-quarante dames à table; le souper fut magnifique; le roi vint, et fort
-gravement regarda tout sans se mettre à table; on monta plus haut, où
-tout était préparé pour le bal. Le roi mena la reine, et honora
-l'assemblée de trois ou quatre courantes, et puis s'en alla au Louvre
-avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulut point venir à
-l'hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais.
-
-Je veux voir le paysan de Sully, qui m'apporta hier votre lettre; je lui
-donnerai de quoi boire: je le trouve bien heureux de vous avoir vue.
-Hélas! comme un moment me paraîtrait, et que j'ai de regret à tous ceux
-que j'ai perdus! Je me fais des _dragons_[80] aussi bien que les autres.
-Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de mon coeur, le plaisir et la
-douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui me peut
-donner de la consolation.
-
-
- [72] Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron, troisième femme de Louis,
- duc d'Arpajon. La duchesse de Verneuil était fille du chancelier
- Séguier.
-
- [73] Mère du maréchal duc de ce nom.
-
- [74] Claude Joly, célèbre prédicateur, depuis évêque d'Agen.
-
- [75] Avec madame de la Fayette, rue de Vaugirard.
-
- [76] Joseph Adhémar de Monteil, frère de M. de Grignan, connu d'abord
- sous le nom d'_Adhémar_, fut appelé le _chevalier de Grignan_, après
- la mort de Charles-Philippe d'Adhémar son frère; et, s'étant marié
- dans la suite avec N... d'Oraison, il reprit le nom de _comte
- d'Adhémar_.
-
- [77] Il paraît qu'elle écrivait à M. de Béthune, ambassadeur en
- Pologne, ce qui se passait de plus particulier à la cour.
-
- [78] Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, célèbre par son esprit
- et par son savoir. Elle était soeur du duc de Vivonne, et de mesdames
- de Thianges et de Montespan.
-
- [79] Marie de Lorraine, qui mourut en 1688, à 93 ans.
-
- [80] Expression familière entre la mère et la fille, pour dire _des
- chagrins_, _des inquiétudes_.
-
-
-
-
-26.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 11 février 1671.
-
-Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le
-coeur; il y en a une qui ne revient point: sans que je les aime toutes,
-et que je n'aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais
-n'avoir rien perdu. Je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit
-dans celles que j'ai reçues: elles sont, premièrement, très-bien
-écrites; et, de plus, si tendres et si naturelles, qu'il est impossible
-de ne les pas croire; la défiance même en serait convaincue: elles ont
-ce caractère de vérité qui se maintient toujours, qui se fait voir avec
-autorité, pendant que la fausseté et la menterie demeurent accablées
-sous les paroles, sans pouvoir persuader; plus leurs sentiments
-s'efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont vrais
-et le paraissent; vos paroles ne servent, tout au plus, qu'à vous
-expliquer; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi
-l'on ne peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m'ont paru;
-jugez quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en
-me trouvant persuadée de la vérité que je souhaite le plus. Vous pourrez
-juger par là de ce que m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois
-des sentiments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les
-vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage: je suis assurée que mes
-vérités ont fait en vous leur effet ordinaire; mais je ne veux pas que
-vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait: tant pis si je vous
-cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau; il
-faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection: nous
-l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue,
-qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable; je n'ose plus
-voir le monde, et, quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai passé
-tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu
-de gens sont dignes de comprendre ce que je sens; j'ai cherché ceux qui
-sont de ce petit nombre, et j'ai évité les autres. J'ai vu Guitaud et sa
-femme; ils vous aiment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois
-Grignans me vinrent voir hier matin. J'ai remercié mille fois Adhémar de
-vous avoir prêté son lit: nous ne voulûmes point examiner s'il n'eût pas
-été meilleur pour lui de troubler votre repos, que d'en être cause; nous
-n'eûmes pas la force de pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce
-que le lit était bon. Il nous semble que vous êtes à Moulins
-aujourd'hui; vous y recevrez une de mes lettres: je ne vous ai point
-écrit à Briare; c'était ce cruel mercredi qu'il fallait écrire; c'était
-le propre jour de votre départ: j'étais si affligée et si accablée, que
-j'étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant.
-Voici donc ma troisième et ma seconde à Lyon; ayez soin de me mander si
-vous les avez reçues: quand on est fort éloigné, on ne se moque plus des
-lettres qui commencent par _j'ai reçu la vôtre, etc._ La pensée que vous
-avez de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours
-en delà, est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez
-toujours, et enfin, comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents
-lieues de moi; alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en
-faire à mon tour, je me mettrai à m'éloigner aussi de mon côté, et j'en
-ferai tant, que je me trouverai à trois cents: ce sera une belle
-distance, et ce sera aussi une chose digne de mon amitié, que
-d'entreprendre de traverser la France pour vous aller trouver. Je suis
-touchée du retour de vos coeurs entre le coadjuteur et vous: vous savez
-combien j'ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur de
-votre vie; conservez bien ce trésor; vous êtes vous-même charmée de sa
-bonté, faites-lui voir que vous n'êtes pas ingrate. Je finirai tantôt ma
-lettre. Peut-être qu'à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs
-qu'on vous y fera, que vous n'aurez pas le temps de lire tout ceci; ayez
-au moins celui de me mander toujours de vos nouvelles, comme vous vous
-portez, et votre aimable visage que j'aime tant, et si vous vous
-embarquez sur ce diable de Rhône. Je crois que vous aurez M. de
-Marseille[81] à Lyon.
-
-
- Mercredi au soir.
-
-Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent; elle m'a
-été donnée par un fort honnête homme que j'ai questionné tant que j'ai
-pu; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était
-bien juste, ma fille, que ce fût vous la première qui me fissiez rire,
-après m'avoir tant fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est
-original, cela s'appelle des traits dans le style de l'éloquence; j'en
-ai donc ri, je vous l'avoue; et j'en serais honteuse, si, depuis huit
-jours, j'avais fait autre chose que pleurer. Hélas! je le rencontrai
-dans la rue ce M. Busche, qui amenait vos chevaux: je l'arrêtai, et,
-tout en pleurs, je lui demandai son nom; il me le dit; je lui dis en
-sanglottant: M. Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point;
-et, quand vous l'aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir pour me
-dire de ses nouvelles; je vous donnerai de quoi boire. Je le ferai
-assurément: ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup le
-respect que j'avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien,
-vous n'avez point dormi; le chocolat vous remettra: mais vous n'avez
-point de chocolatière, j'y ai pensé mille fois: comment ferez-vous?
-Hélas! mon enfant, vous ne vous trompez point, quand vous croyez que je
-suis occupée de vous encore plus que vous ne l'êtes de moi, quoique vous
-me le paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez
-chercher ceux qui en veulent bien parler; si vous m'écoutez, vous
-entendez bien que j'en parle. C'est assez vous dire que j'ai fait une
-visite à l'abbé Guêton, pour parler des chemins et de la route de Lyon.
-Je n'ai encore vu aucun de ceux qui veulent me divertir; en paroles
-couvertes, c'est qu'ils veulent m'empêcher de penser à vous, et cela
-m'offense. Adieu, ma très-aimable, continuez à m'écrire et à m'aimer;
-pour moi, je suis tout entière à vous, j'ai des soins extrêmes de votre
-enfant. Je n'ai point de lettres de M. de Grignan, et je ne laisse pas
-de lui écrire.
-
-
- [81] M. de Forbin-Janson, depuis cardinal.
-
-
-
-
-27.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Vendredi 13 février 1671, chez M. DE COULANGES.
-
-Monsieur de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon: je vous
-conjure, ma chère enfant, si vous vous embarquez, de descendre au
-Pont-Saint-Esprit. Ayez pitié de moi; conservez-vous, si vous voulez que
-je vive. Vous m'avez si bien persuadée que vous m'aimez, qu'il me semble
-que, dans la vue de me plaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi
-bien comme vous conduirez votre barque. Hélas! qu'elle m'est chère et
-précieuse cette petite barque que le Rhône m'emporte si cruellement!
-J'ai ouï dire qu'il y avait eu un dimanche gras, mais ce n'est que par
-ouï dire; et je ne l'ai point vu. J'ai été farouche au point de ne
-pouvoir pas souffrir quatre personnes ensemble. J'étais au coin du feu
-de madame de la Fayette. L'affaire de _Mellusine_ est entre les mains de
-Langlade[82], après avoir passé par celles de M. de la Rochefoucauld et
-de d'Hacqueville. Je vous assure qu'elle est bien confondue et bien
-méprisée par ceux qui ont l'honneur de la connaître. Je n'ai pas encore
-vu madame d'Arpajon[83]; elle a une mine satisfaite qui m'importune. Le
-bal du mardi gras pensa être renvoyé; jamais il ne fut une telle
-tristesse[84]; je crois que c'était votre absence qui en était cause.
-Bon Dieu! que de compliments j'ai à vous faire! que d'amitiés! que de
-soins de savoir de vos nouvelles! que de louanges l'on vous donne! Je
-n'aurais jamais fait, si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous
-êtes aimée, estimée, adorée; mais, quand vous aurez mis tout cela
-ensemble, soyez assurée, ma fille, que ce n'est rien en comparaison de
-ce que je suis pour vous. Je ne vous quitte pas un moment; je pense à
-vous sans relâche, et de quelle façon! J'ai embrassé votre fille, et
-elle m'a baisée et très-bien baisée de votre part. Savez-vous bien que
-je l'aime cette petite, quand je songe de qui elle vient?
-
-
- [82] Homme attaché à la maison de Bouillon, et depuis secrétaire du
- cabinet.
-
- [83] Voyez la note de la lettre du 9 février 1671.
-
- [84] Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y parurent point;
- celle-ci, après avoir écrit au roi, venait de se réfugier au couvent
- de Chaillot.
-
-
-
-
-28.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 18 février 1671.
-
-Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux: pour les miens, vous
-savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien, ma
-belle, que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut bien que je
-pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l'état où
-je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle
-que j'ai pour votre personne, la petite circonstance d'être persuadée
-que vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante!
-pourquoi me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez
-peur que je ne meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je ne
-meure du déplaisir de croire voir le contraire? Je prends d'Hacqueville
-à témoin de l'état où il m'a vue autrefois; mais quittons ces tristes
-souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure
-et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame
-de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue pour moi: je
-vous conjure d'en garder le fond; mais plus de larmes, je vous en prie:
-elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis présentement assez
-raisonnable; je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou
-cinq heures tout comme une autre; mais peu de chose me remet à mon
-premier état: un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop
-arrêtée, vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant,
-quelqu'un qui me parle de vous; voilà des écueils à ma constance, et ces
-écueils se rencontrent souvent. J'ai vu Raymond chez la comtesse du
-Lude; elle me chanta un nouveau récit du ballet; mais si vous voulez
-qu'on le chante, chantez-le. Je vois madame de Villars; je me plais avec
-elle, parce qu'elle entre dans mes sentiments; elles vous dit mille
-amitiés. Madame de la Fayette comprend fort bien aussi les tendresses
-que j'ai pour vous; elle est touchée de l'amitié que vous me témoignez.
-Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par
-lassitude, mais rarement. J'ai vu cette pauvre madame Amelot; elle
-pleure bien, je m'y connais. Faites quelque mention de certaines gens
-dans vos lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons
-des Mascaron et des Bourdaloue; ils se surpassent à l'envi. Voilà bien
-de mes nouvelles; j'ai fort envie de savoir des vôtres, et comment vous
-vous serez trouvée à Lyon: pour vous dire le vrai, je ne pense à nulle
-autre chose. Je sais votre route, et où vous avez couché tous les jours:
-vous étiez dimanche à Lyon; vous auriez bien fait de vous y reposer
-quelques jours. Vous m'avez donné envie de m'informer de la mascarade du
-mardi gras: j'ai su qu'_un grand homme plus grand de trois doigts qu'un
-autre_, avait fait faire un habit admirable; il ne voulut point le
-mettre, et il se trouva par hasard qu'une dame qu'il ne connaît point du
-tout, à qui il n'a jamais parlé, n'était point à l'assemblée[85]. Du
-reste, il faut que je dise comme Voiture: Personne n'est encore mort de
-votre absence, hormis moi. Ce n'est pas que le carnaval n'ait été d'une
-tristesse excessive, vous pouvez vous en faire honneur: pour moi, j'ai
-cru que c'était à cause de vous; mais ce n'est point assez pour une
-absence comme la vôtre. J'envoie pour cette fois cette lettre en
-Provence; j'embrasse M. de Grignan, et je meurs d'envie de savoir de vos
-nouvelles. Dès que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à l'heure
-une autre: je ne respire que d'en recevoir.
-
-Vous me dites des merveilles du tombeau de M. de Montmorency[86], et de
-la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez extrêmement bien,
-personne n'écrit mieux: ne quittez jamais le naturel, votre tour s'y est
-formé, et cela compose un style parfait. J'ai fait vos compliments à
-madame de la Fayette et à M. de la Rochefoucauld et à Langlade: tout
-cela vous aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons
-m'ont paru jolies; j'en ai reconnu les styles. Ah! mon enfant, que je
-voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir
-passer, si c'est trop demander que le reste! Hé bien! par exemple, voilà
-de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je sens qu'il m'ennuie de ne
-vous plus avoir: cette séparation me fait une douleur au coeur et à
-l'âme, que je sens comme un mal du corps. Je ne vous puis assez
-remercier de toutes les lettres que vous m'avez écrites sur le chemin:
-ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi; rien n'est
-perdu avec moi; vous m'avez écrit de partout: j'ai admiré votre bonté;
-cela ne se fait point sans beaucoup d'amitié; autrement on serait plus
-aise de se reposer et de se coucher. L'impatience que j'ai d'avoir
-encore de vos nouvelles et de Roanne et de Lyon n'est pas médiocre; je
-suis en peine de votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce
-furieux Rhône en comparaison de notre pauvre Loire, à laquelle vous avez
-tant fait de civilités. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue
-comme d'une de vos anciennes amies! Hélas! de quoi ne me souviens-je
-point? Les moindres choses me sont chères; j'ai mille _dragons_. Quelle
-différence! je ne revenais jamais ici sans impatience et sans plaisir:
-présentement j'ai beau chercher, je ne vous trouve plus; et comment
-peut-on vivre quand on sait que, quoi qu'on fasse, on ne trouvera plus
-une si chère enfant? Je vous ferai bien voir si je la souhaite, par le
-chemin que je ferai pour l'aller chercher. J'ai reçu une lettre de M. de
-Grignan; il n'y en a point pour vous. Il me mande qu'il reviendra cet
-hiver; vous quittera-t-il? ou le suivrez-vous? Faites-moi réponse.
-
-M. le Dauphin était malade, il se porte mieux. On sera à Versailles
-jusqu'à lundi. Madame de la Vallière est toute rétablie à la cour. Le
-roi la reçut avec des larmes de joie; et Mme de Montespan avec des
-larmes... Devinez de quoi. L'on a eu avec l'une et l'autre des
-conversations tendres. Tout cela est difficile à comprendre, il faut se
-taire.
-
-
- [85] Il s'agit ici du roi, qui, désolé du départ de Mme de la
- Vallière, ne voulut point mettre cet habit magnifique; et cette dame
- n'est autre que madame de Montespan, désignée par une contre-vérité.
- La plaisanterie _un grand homme_, etc., est empruntée à Molière. Voyez
- le _Médecin malgré lui_.
-
- [86] Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France, fut décapité à
- Toulouse le 30 octobre 1632, pour avoir pris part aux troubles excités
- par Gaston, duc d'Orléans.
-
-
-
-
-29.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Vendredi, 20 février 1671.
-
-Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos
-nouvelles: songez, ma chère fille, que je n'en ai point eu depuis la
-Palice; je ne sais rien du reste de votre voyage jusqu'à Lyon, ni de
-votre route jusqu'en Provence; je suis bien assurée qu'il me viendra
-des lettres; je ne doute point que vous ne m'ayez écrit; mais je les
-attends, et je ne les ai pas: il faut se consoler, et s'amuser en vous
-écrivant. Vous saurez, ma petite, qu'avant-hier au soir, mercredi, après
-être revenue de chez M. de Coulanges, où nous faisons nos paquets les
-jours d'ordinaire, je songeai à me coucher; cela n'est pas
-extraordinaire; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures
-après minuit j'entendis crier au voleur, au feu; et ces cris si près de
-moi, si redoublés, que je ne doutai point que ce ne fût ici; je crus
-même entendre qu'on parlait de ma pauvre petite-fille; je ne doutai
-point qu'elle ne fût brûlée: je me levai dans cette crainte, sans
-lumière, avec un tremblement qui m'empêchait quasi de me soutenir. Je
-courus à son appartement qui est le vôtre, je trouvai tout dans une
-grande tranquillité; mais je vis la maison de Guitaud tout en feu; les
-flammes passaient par-dessus la maison de madame de Vauvineux: on voyait
-dans nos cours, et surtout chez M. de Guitaud, une clarté qui faisait
-horreur: c'étaient des cris, c'était une confusion, c'était un bruit
-épouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma
-porte, j'envoyai mes gens au secours: M. de Guitaud m'envoya une
-cassette de ce qu'il a de plus précieux; je la mis dans mon cabinet, et
-puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les autres: j'y trouvai
-M. et madame de Guitaud quasi nus, l'ambassadeur de Venise, tous ses
-gens, la petite de Vauvineux qu'on portait tout endormie chez
-l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait
-chez lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler: pour moi, j'étais comme
-dans une île, mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame
-Guêton et son frère donnaient de très-bons conseils; nous étions dans la
-consternation: le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et
-l'on n'espérait la fin de cet embrasement qu'avec la fin de la maison de
-ce pauvre Guitaud. Il faisait pitié; il voulait aller sauver sa mère qui
-brûlait au troisième étage; sa femme s'attachait à lui, et le retenait
-avec violence; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère, et
-la crainte de blesser sa femme, grosse de cinq mois; enfin il me pria de
-tenir sa femme, je le fis: il trouva que sa mère avait passé au travers
-de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer quelques
-papiers; il ne put approcher du lieu où ils étaient: enfin il revint à
-nous dans cette rue où j'avais fait asseoir sa femme: des capucins,
-pleins de charité et d'adresse, travaillèrent si bien qu'ils coupèrent
-le feu[87]. On jeta de l'eau sur le reste de l'embrasement, et enfin le
-combat finit faute de combattants, c'est-à-dire après que le premier et
-le second étage de l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet,
-qui sont à main droite du salon, eurent été entièrement consumés. On
-appela bonheur ce qui restait de la maison, quoiqu'il y ait pour Guitaud
-pour plus de dix mille écus de perte; car on compte de faire rebâtir cet
-appartement, qui était peint et doré. Il y avait plusieurs beaux
-tableaux à M. le Blanc, à qui est la maison: il y avait aussi plusieurs
-tables, miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ils ont un grand
-regret à des lettres; je me suis imaginé que c'étaient des lettres de M.
-le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer à
-madame de Guitaud; je lui offris mon lit; mais madame Guêton la mit dans
-le sien, parce qu'elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes
-saigner; nous envoyâmes querir _Boucher_: il craint bien que cette
-grande émotion ne la fasse accoucher devant les neuf jours. Elle est
-donc chez cette pauvre madame Guêton; tout le monde la vient voir, et
-moi je continue mes soins, parce que j'ai trop bien commencé pour ne pas
-achever. Vous m'allez demander comment le feu s'était mis à cette
-maison; on n'en sait rien, il n'y en avait point dans l'appartement où
-il a pris: mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels
-portraits n'aurait-on pas faits de l'état où nous étions tous? Guitaud
-était nu en chemise avec des chausses; madame de Guitaud était
-nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre; madame de
-Vauvineux était en petite jupe sans robe de chambre; tous les valets,
-tous les voisins, en bonnets de nuit: l'ambassadeur était en robe de
-chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la
-_sérénissime_; mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de la
-poitrine d'Hercule; vraiment celle-ci était bien autre chose; on la
-voyait tout entière: elle est blanche, grasse, potelée, et surtout sans
-aucune chemise, car le cordon qui la devait attacher avait été perdu à
-la bataille. Voilà les tristes nouvelles de notre quartier. Je prie
-_Deville_[88] de faire tous les soirs une ronde pour voir si le feu est
-éteint partout; on ne saurait trop avoir de précaution pour éviter ce
-malheur. Je souhaite que l'eau vous ait été favorable; en un mot, je
-vous souhaite tous les biens, et je prie Dieu qu'il vous garantisse de
-tous les maux.
-
-
- [87] Les capucins remplissaient cet office volontairement; le corps
- des pompiers ne fut créé qu'en 1699.
-
- [88] Maître d'hôtel de M. de Grignan.
-
-
-
-
-30.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi au soir, 27 février 1671.
-
-Le Rhône, ma chère fille, me tient fort au coeur; je crois que vous êtes
-arrivée heureusement; mais j'aimerais bien à le savoir par vous:
-j'attends cette nouvelle avec une impatience digne de tout le reste. Il
-nous semble que vous arrivâtes samedi à Arles; il nous semble que M. de
-Grignan est venu au-devant de vous au Saint-Esprit; il nous semble qu'il
-a été ravi de vous revoir et de vous ravoir; il nous semble que vous
-avez fait comme mercredi votre entrée à Aix; et puis il nous semble que
-vous êtes bien lasse. Ma chère enfant, reposez-vous, au nom de Dieu;
-tenez-vous au lit, restaurez-vous, et contez-moi bien l'état où vous
-êtes. Savez-vous que votre souvenir fait ici la fortune de ceux que vous
-en favorisez? Les autres languissent après. Le petit mot pour ma tante
-ne se peut payer; on est encore fort loin de vous oublier. On m'a tantôt
-dit mille horreurs de cette montagne de Tarare: que je la hais! Il y a
-un autre certain chemin où la roue est en l'air, et l'on tient le
-carrosse par l'impériale; je ne soutiens pas cette idée; mais il n'est
-plus question de tout cela.
-
-
-_Réponse à la lettre de Vienne._
-
-Je la reçois présentement cette aimable lettre; ne voyez-vous point
-comme je la reçois, et avec quelle tendresse je la lis? Je crois que
-vous ne me demandez pas que je puisse être de sang-froid en cette
-occasion. Il est vrai que la dignité de _beauté_ où vous avez été élevée
-n'est pas d'une petite fatigue; si vous n'étiez point belle, vous vous
-reposeriez: il faut choisir. Votre paresse me fait peur, ne la croyez
-pas sur ce choix; il n'y a rien de si aimable que d'être belle; c'est un
-présent de Dieu qu'il faut conserver. Vous savez comme j'aime votre
-beauté; mon amour-propre m'y fait prendre intérêt: je vous la recommande
-pour l'amour de moi. Il me semble qu'on me va trouver bien habile en
-Provence d'avoir fait un si joli visage, si doux et si régulier. Vous
-êtes fâchée que votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui suis
-rangée, j'en suis ravie: je ne comprends pas ce que peuvent faire avec
-moi mes paupières bigarrées[89]. Mais ne croyez-vous point que M. de
-Coulanges et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous
-faites? Vous n'êtes point surprise des bords de votre Rhône; vous les
-trouvez beaux, et ce fleuve n'est composé que d'eau comme les autres:
-pour moi, j'en ai une idée extraordinaire; il me semble qu'on devrait
-dire:
-
- Mille sources de sang forment cette rivière,
- Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements,
- Au lieu de murmurer, fait des gémissements[90].
-
-Langlade vous rendra compte de sa visite chez _Mellusine_: en attendant,
-je puis vous dire que ce qu'il avait à faire n'était autre chose que
-d'avoir le plaisir de lui laver sa cornette; il l'a fait plus volontiers
-qu'un autre. Elle est, je vous assure, bien mortifiée et bien
-décontenancée: je la vis l'autre jour, elle n'a pas le mot à dire. Votre
-absence a renouvelé la tendresse de tous vos amis; mais il faut que
-cette absence ne soit pas infinie; et, quelque aversion que vous ayez
-pour les fatigues d'un long voyage, vous ne devez songer qu'à vous
-mettre en état de les recommencer. J'ai dit à M. de la Rochefoucauld ce
-que vous trouvez des fatigues des autres, et l'application que vous en
-faites: il m'a chargée de mille amitiés pour vous, mais d'un si bon ton,
-et accompagnées de si agréables louanges, qu'il mérite d'être aimé de
-vous.
-
-Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse à être nommé
-dans mes lettres: je vous remercie d'avoir fait mention de Brancas. Vous
-aurez vu votre tante[91] au Saint-Esprit, et vous aurez été reçue comme
-une reine. Ma fille, je vous conjure de me bien mander tout cela, et de
-me parler de M. de Grignan et de M. d'Arles[92]. Vous savez que nous
-avons réglé que l'on hait autant les détails des personnes qui sont
-indifférentes, qu'on les aime de celles qui ne le sont pas; c'est à vous
-à deviner de quel nombre vous êtes auprès de moi. Mascaron, Bourdaloue,
-me donnent tour à tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent,
-pour le moins, me rendre sainte: dès que j'entends quelque chose de
-beau, je vous souhaite; vous avez part à tout ce que je pense: j'admire
-en moi, tous les jours, les effets naturels d'une extrême amitié. Je
-vous embrasse tendrement, embrassez-moi aussi. Une petite amitié à mon
-coadjuteur: pour M. de Grignan, il me semble qu'il est si glorieux de
-vous avoir, qu'il n'écoute plus personne.
-
-
- [89] _Voyez_ la note de la lettre du 26 juillet 1668, p. 67.
-
- [90] Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son _Temple de la
- Mort_:
-
- Mille sources de sang y font mille rivières,
- Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements,
- Au lieu de murmurer, font des gémissements.
-
- [91] Anne d'Ornano, femme de François de Lorraine, comte d'Harcourt,
- et soeur de Marguerite d'Ornano, mère de M. de Grignan.
-
- [92] François Adhémar de Monteil, archevêque d'Arles, commandeur des
- ordres du roi, oncle de M. de Grignan.
-
-
-
-
-31.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mardi 3 mars 1671.
-
-Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi; j'écris
-de provision, mais c'est par une raison bien différente de celle que je
-vous donnais un jour, pour m'excuser d'avoir écrit à quelqu'un une
-lettre qui ne devait partir que dans deux jours: c'était parce que je ne
-me souciais guère de lui, et que dans deux jours je n'aurais pas autre
-chose à lui dire. Voici tout le contraire: c'est que je me soucie
-beaucoup de vous, que j'aime à vous entretenir à toute heure, et que
-c'est la seule consolation que je puisse avoir présentement. Je suis
-aujourd'hui toute seule dans ma chambre, par l'excès de ma mauvaise
-humeur. Je suis lasse de tout; je me suis fait un plaisir de dîner ici,
-et je m'en fais un de vous écrire hors de propos: mais, hélas! vous
-n'avez pas de ces sortes de loisirs. J'écris tranquillement, et je ne
-comprends pas que vous puissiez lire de même: je ne vois pas un moment
-où vous soyez à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se
-lasser d'être auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son
-bonheur. Je vois des harangues, des infinités de compliments, de
-civilités, de visites; on vous fait des honneurs extrêmes, il faut
-répondre à tout cela, vous êtes accablée. Que fait votre paresse pendant
-tout ce fracas? Elle souffre, elle se retire dans quelque petit cabinet,
-elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans
-quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle, et vous
-dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que
-je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais abandonnée,
-la fidèle compagne de vos plus beaux jours; que c'est moi qui vous
-consolais de tous les plaisirs, et qui même quelquefois vous les faisais
-haïr; qui vous ai empêchée de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans
-votre grossesse: quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je
-savais bien où vous reprendre; présentement je ne sais plus où j'en
-suis; les honneurs et les représentations me feront périr, si vous
-n'avez soin de moi. Il me semble que vous lui dites en passant un petit
-mot d'amitié, vous lui donnez quelque espérance de vous posséder à
-Grignan; mais vous passez vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire
-davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, et ne vous
-donnent pas un moment de repos; moi-même, qui les ai toujours tant
-honorés, je leur suis contraire, et ils me le sont; le moyen qu'ils vous
-laissent le temps de lire de telles lanterneries? Je vous assure, ma
-chère enfant, que je songe à vous continuellement, et je sens tous les
-jours ce que vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur
-certaines pensées; si l'on ne glissait pas dessus, on serait toujours en
-larmes, c'est-à-dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne me
-blesse le coeur; toute votre chambre me tue: j'y ai fait mettre un
-paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue; une fenêtre de ce
-degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et
-par où je vous rappelai, me fait peur à moi-même, quand je pense combien
-alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle
-quelquefois; ce cabinet, où je vous embrassai sans savoir ce que je
-faisais; ces Capucins[93], où j'allai entendre la messe; ces larmes qui
-tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été de l'eau qu'on eût
-répandue; Sainte-Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette
-maison, votre appartement, la nuit, le lendemain; et votre première
-lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les
-entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments: ce pauvre
-d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut
-de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut glisser sur tout cela, et se
-bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvements de son
-coeur: j'aime mieux m'occuper de la vie que vous faites maintenant; cela
-me fait une diversion, sans m'éloigner pourtant de mon sujet et de mon
-objet, qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc
-à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens d'en
-recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et je
-reprendrai ma lettre quand j'aurai reçu de vos nouvelles. J'abuse de
-vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre
-d'avance; mon coeur en avait besoin, je n'en ferai pas une coutume.
-
-
- [93] L'église des Capucins de la rue d'Orléans au Marais.
-
-
-
-
-32.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 4 mars 1671.
-
-Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de l'état où vous avez été!
-et que je vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais promis de
-n'être point effrayée d'un si grand péril! Je sais bien qu'il est passé:
-mais il est impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin,
-sans frémir d'horreur, et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un
-orage; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore
-plus que vous; au lieu de vous faire attendre que l'orage soit passé, il
-veut bien vous exposer. Ah! mon Dieu! qu'il eût été bien mieux d'être
-timide, et de vous dire que, si vous n'aviez point de peur, il en avait
-lui, et ne souffrirait point que vous traversassiez le Rhône par un
-temps comme celui qu'il faisait! Que j'ai de peine à comprendre sa
-tendresse en cette occasion! ce Rhône qui fait peur à tout le monde, ce
-pont d'Avignon où l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes
-ses mesures, un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche;
-et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés dans un moment!
-Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, et je m'en suis
-réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse.
-Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? De bonne foi,
-n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable?
-Une autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure
-comme celle-là ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi
-terribles qu'ils le sont? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est
-resté; je crois du moins que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir
-sauvée; pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire
-tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à
-Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion, que de m'avoir fait
-naître. C'est à M. de Grignan que je m'en prends; le coadjuteur a bon
-temps; il n'a été grondé que pour la montagne de Tarare; elle me paraît
-présentement comme les pentes de Nemours. M. _Busche_[94] m'est venu
-voir tantôt; j'ai pensé l'embrasser en songeant comme il vous a bien
-menée: je l'ai fort entretenu de vos faits et gestes, et puis je lui ai
-donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre vous paraîtra bien
-ridicule; vous la recevrez dans un temps où vous ne songerez plus au
-pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, présentement? C'est le
-malheur des commerces si éloignés; il faut s'y résoudre, et ne pas même
-se révolter contre cet inconvénient: cela est naturel, et la contrainte
-serait trop grande d'étouffer toutes ses pensées; il faut entrer dans
-l'état naturel où l'on est, en répondant à une chose qui tient au coeur:
-vous serez donc obligée de m'excuser souvent. J'attends les relations de
-votre séjour à Arles; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne
-m'aimez-vous point de vous avoir appris l'italien? Voyez comme vous vous
-en êtes bien trouvée avec ce vice-légat: ce que vous dites de cette
-scène est excellent; mais que j'ai peu goûté le reste de votre lettre!
-Je vous épargne mes éternels _recommencements_ sur ce pont d'Avignon, je
-ne l'oublierai de ma vie.
-
-
- [94] Le conducteur de madame de Grignan.
-
-
-
-
-33.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 11 mars 1671.
-
-Je n'ai point encore reçu vos lettres; j'en aurai peut-être avant que de
-fermer celle-ci: songez, ma chère enfant, qu'il y a huit jours que je
-n'ai eu de vos nouvelles; c'est un siècle pour moi. Vous étiez à Arles;
-mais je ne sais rien par vous de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un
-gentilhomme[95] de ce pays-là, qui était présent à cette arrivée, et qui
-vous a vue jouer à petite prime avec Vardes[96], Bandol, et un autre; je
-voudrais pouvoir vous dire comme je l'ai reçu, et ce qu'il m'a paru, de
-vous avoir vue jeudi dernier. Vous admiriez tant l'abbé de Vins d'avoir
-pu quitter M. de Grignan, j'admire bien plus celui-ci de vous avoir
-quittée: il m'a trouvée avec le père Mascaron, à qui je donnais un
-très-beau dîner: comme il prêche à ma paroisse, et qu'il vint me voir
-l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite dévote de lui
-donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon d'entendre
-parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que vous avez eu
-trois ou quatre démêlés à votre avénement: ma fille, on ne parvient
-point à ne pas avoir de ces malheurs en province, mais, comme il n'y a
-peut-être rien de vrai dans ce qu'on m'a conté, j'attendrai que vous
-m'en parliez, avant que de vous dire mon avis sur ce sujet. J'ai
-demandé à ce gentilhomme si vous n'étiez point bien fatiguée; il m'a dit
-que vous étiez très-belle; mais vous savez que mes yeux pour vous sont
-plus justes que ceux des autres: je pourrais bien vous trouver abattue
-et fatiguée, au travers de leurs approbations. J'ai été enrhumée ces
-jours-ci, et j'ai gardé ma chambre; presque tous vos amis ont pris ce
-temps-là pour me venir voir: l'abbé Têtu[97] m'a fort priée de le
-distinguer en vous écrivant. Je n'ai jamais vu une personne absente être
-si vive dans tous les coeurs; c'était à vous qu'était réservé ce
-miracle: vous savez comme nous avons toujours trouvé qu'on se passait
-bien des gens; on ne se passe point de vous: ma vie est employée à
-parler de vous; ceux qui m'écoutent le mieux sont ceux que je cherche le
-plus. N'allez point craindre que je sois ridicule; car, outre que le
-sujet ne l'est pas, c'est que je connais parfaitement bien et les gens
-et le lieu, et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu
-de bien de moi en passant, j'en demande pardon au Bourdaloue et au
-Mascaron: j'entends tous les matins ou l'un ou l'autre; un demi-quart
-des merveilles qu'ils disent devrait faire une sainte.
-
-Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du tout
-m'accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi; je suis plus
-touchée que je ne l'étais lorsque vous étiez en chemin, je repleure sur
-nouveaux frais, je ne vois goutte dans votre coeur, je me représente
-cent choses désagréables que je ne puis dire, je ne vois pas même ce que
-pense M. de Grignan; et tout est brouillé, je ne sais comment, dans ma
-tête. Je vous vois accablée d'honneurs, et d'honneurs qui tiennent fort
-au nom que vous portez; rien n'est plus grand ni plus considéré; nulle
-famille ne peut être plus aimable: vous y êtes adorée, à ce que je
-crois, car le coadjuteur ne m'écrit plus; mais j'ignore comment vous
-vous portez dans tout ce tracas; c'est une sorte de vie étrange que
-celle des provinces; on fait des affaires de tout. Je m'imagine que vous
-faites des merveilles, et je voudrais bien savoir ce que ces merveilles
-vous coûtent, soit pour vous plaindre, soit pour ne vous plaindre pas.
-
-Je reçois votre lettre, ma chère enfant, et j'y fais réponse avec
-précipitation parce qu'il est tard: cela me fait approuver les avances
-de provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos aventures à
-votre arrivée n'est pas vrai; j'en suis très-aise; ces sortes de petits
-procès dans les villes de province, où l'on n'a rien autre chose dans la
-tête, font une éternité d'éclaircissements, et c'est assez pour mourir
-d'ennui. Mais vous êtes bien plaisante, madame la comtesse, de montrer
-mes lettres: où est donc ce principe de cachotterie pour ce que vous
-aimez? Vous souvient-il avec quelle peine nous attrapions les dates de
-celles de M. de Grignan? Vous pensez m'apaiser par vos louanges, et me
-traiter toujours comme la Gazette de Hollande; je m'en vengerai. Vous
-cachez les tendresses que je vous mande, friponne; et moi je montre
-quelquefois, et à certaines gens, celles que vous m'écrivez. Je ne veux
-pas qu'on croie que j'ai pensé mourir, et que je pleure tous les jours,
-_pour qui? pour une ingrate_. Je veux qu'on voie que vous m'aimez, et
-que, si vous avez mon coeur tout entier, j'ai une place dans le vôtre.
-Je ferai tous vos compliments. Chacun me demande: Ne suis-je point
-nommé? Et je dis: Non, pas encore, mais vous le serez. Par exemple,
-nommez-moi un peu M. d'Ormesson, et les Mesmes[98]; il y a presse à
-votre souvenir; ce que vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé: ils
-ont raison, ma fille, vous êtes aimable, et rien n'est comme vous.
-Voilà, du moins, ce que vous cacherez, car, depuis Niobé, jamais une
-mère n'a parlé comme je fais. Pour M. de Grignan, il peut bien s'assurer
-que, si je puis quelque jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas.
-Comment! ne me pas remercier d'un tel présent! ne me point dire qu'il
-est transporté! Il m'écrit pour me la demander, et ne me remercie point
-quand je la lui donne. Je comprends pourtant qu'il peut fort bien être
-accablé ainsi que vous; ma colère ne tient à guère, et ma tendresse pour
-vous deux tient à beaucoup. Tout ce que vous me mandez est
-très-plaisant; c'est dommage que vous n'ayez eu le temps d'en dire
-davantage. Mon Dieu! que j'ai d'envie de recevoir de vos lettres! Il y a
-déjà près d'une demi-heure que je n'en ai reçu. Je ne sais aucune
-nouvelle: le roi se porte fort bien; il va de Versailles à
-Saint-Germain, de Saint-Germain à Versailles; tout est comme il était.
-La reine fait souvent ses dévotions, et va au salut du saint sacrement.
-Le père Bourdaloue prêche: bon Dieu! tout est au-dessous des louanges
-qu'il mérite. L'autre jour notre abbé eut un démêlé avant le sermon
-avec M. de Noyon[99], qui lui fit entendre qu'il devait bien quitter sa
-place à un homme de la maison de Clermont: on a fort ri de ce titre,
-pour avoir la place d'un abbé à l'église; on a bien reconté là-dessus
-toutes les clefs de la maison de Tonnerre, et toute la science du prélat
-sur la _pairie_. Je dîne tous les vendredis chez le Mans[100] avec M. de
-la Rochefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui toujours y fait la
-joie de la compagnie. Si la Provence m'aime, je suis fort sa servante
-aussi; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grâces; je lui ferai mes
-compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un voyage, c'est à vous
-de le placer. Je ne dis rien à M. de Vardes ni à mon ami Corbinelli; je
-les crois retournés en Languedoc. J'aime votre fille à cause de vous;
-mes entrailles n'ont point encore pris le train des tendresses d'une
-grand'mère.
-
-
- [95] M. de Julianis.
-
- [96] Le marquis de Vardes, disgracié par Louis XIV, était alors
- relégué dans son gouvernement d'Aigues-Mortes.
-
- [97] Jacques Têtu, abbé de Belval; c'était un personnage vaporeux
- plaint par M. de Sévigné, et dont M. de Coulanges se moquait. Il était
- de l'Académie française.
-
- [98] Jean-Antoine de Mesmes, président à mortier, et son fils
- Jean-Jacques, comte d'Avaux.
-
- [99] François de Clermont-Tonnerre, évêque et comte de Noyon,
- réunissait en sa personne tous les genres de vanité, surtout celle de
- la naissance.
-
- [100] Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, évêque du Mans, commandeur des
- ordres du roi.
-
-
-
-
-34.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 13 mars 1671.
-
-Me voici à la joie de mon coeur, toute seule dans ma chambre à vous
-écrire paisiblement; rien ne m'est si agréable que cet état. J'ai dîné
-aujourd'hui chez madame de Lavardin[101], après avoir été en Bourdaloue,
-où étaient les mères de l'Église; c'est ainsi que j'appelle les
-princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui était au monde était
-à ce sermon, et ce sermon était digne de tout ce qui l'écoutait. J'ai
-songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée autant de fois auprès de
-moi; vous auriez été ravie de l'entendre, et moi encore plus ravie de
-vous le voir entendre. M. de la Rochefoucauld a reçu très-plaisamment,
-chez madame de Lavardin, le compliment que vous lui faites; on a fort
-parlé de vous. M. d'Ambres y était avec sa cousine de Brissac; il a paru
-s'intéresser beaucoup à votre prétendu naufrage; on a parlé de votre
-hardiesse: M. de la Rochefoucauld a dit que vous aviez voulu paraître
-brave, dans l'espérance que quelque charitable personne vous en
-empêcherait; et que, n'en ayant point trouvé, vous aviez dû être dans le
-même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la foire une
-grande diablesse de femme, plus grande que Riberpré de toute la tête;
-elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants qui vinrent de front,
-les bras aux côtés: c'est une grande femme tout à fait. J'ai été faire
-des compliments pour vous à l'hôtel de Rambouillet; on vous en rend
-mille. Madame de Montausier est au désespoir de ne vous point voir. J'ai
-été chez madame du Puy-du-Fou; j'ai été, pour la troisième fois, chez
-madame de Maillanes; je me fais rire moi-même en observant le plaisir
-que j'ai de faire toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles
-de la reine enragées, vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de
-Ludres, Coëtlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d'une petite
-chienne qui était à Théobon[102]; cette petite chienne est morte
-enragée; de sorte que Ludres, Coëtlogon et Rouvroy sont parties ce matin
-pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage
-est triste; Benserade en était au désespoir; Théobon n'a pas voulu y
-aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La reine ne veut pas qu'elle la
-serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. Ne
-trouvez-vous point que Ludres ressemble à Andromède? Pour moi, je la
-vois attachée au rocher, et Tréville[103] sur un cheval ailé, qui tue le
-monstre. _Ah! Zézu! matame te Grignan, l'étranze sose t'être zetée toute
-nue tans la mer[104]._
-
-Voilà bien des lanternes, et je ne sais rien de vous: vous croyez que je
-devine ce que vous faites; mais j'y prends trop d'intérêt, et à votre
-santé, et à l'état de votre esprit, pour vouloir me borner à ce que j'en
-imagine: les moindres circonstances sont chères de ceux qu'on aime
-parfaitement, autant qu'elles sont ennuyeuses des autres: nous l'avons
-dit mille fois, et cela est vrai. La Vauvineux vous fait cent
-compliments; sa fille a été bien malade; madame d'Arpajon l'a été aussi:
-nommez-moi tout cela avec madame de Verneuil[105], à votre loisir. Voilà
-une lettre de M. de Condom[106], qu'il m'a envoyée avec un billet fort
-joli. Votre frère entre sous les lois de Ninon[107], je doute qu'elles
-lui soient bonnes; il y a des esprits à qui elles ne valent rien; elle
-avait gâté son père; il faut le recommander à Dieu: quand on est
-chrétienne, ou du moins quand on le veut être, on ne peut voir les
-déréglements sans chagrin. Ah! Bourdaloue! quelles divines vérités vous
-nous avez dites aujourd'hui sur la mort! madame de la Fayette y était
-pour la première fois de sa vie, elle était transportée d'admiration;
-elle est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son coeur. Je
-lui ai donné une belle copie de votre portrait; il pare sa chambre, où
-vous n'êtes jamais oubliée. Si vous êtes encore de l'humeur dont vous
-étiez à Sainte-Marie, et que vous gardiez mes lettres, voyez si vous
-n'avez pas reçu celle du 18 février. Adieu, ma très-aimable enfant; vous
-dirai-je que je vous aime? c'est se moquer d'en être encore là;
-cependant, comme je suis ravie quand vous m'assurez de votre tendresse,
-je vous assure de la mienne, afin de vous donner de la joie, si vous
-êtes de mon humeur: et ce Grignan mérite-t-il que je lui dise un mot?
-
-Je crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles: pour moi
-je n'en sais point, je serais toute propre à vous dire que le
-chancelier[108] a pris un lavement.
-
-Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Madame de
-Gêvres[109] arrive, belle, charmante et de bonne grâce; madame d'Arpajon
-était au-dessus de moi; je pense que la duchesse s'attendait que je lui
-dusse offrir ma place; ma foi, je lui devais une incivilité de l'autre
-jour, je la lui payai comptant, et ne branlai pas. Mademoiselle était au
-lit, madame de Gêvres a donc été contrainte de se mettre au-dessous de
-l'estrade; cela est fâcheux. On apporte à boire à Mademoiselle, il faut
-donner la serviette; je vois madame de Gêvres qui dégante sa main
-maigre; je pousse madame d'Arpajon; elle m'entend, et se dégante; et,
-d'une très-bonne grâce, avance un pas, coupe la duchesse, et prend et
-donne la serviette. La duchesse de Gêvres en a eu toute la honte; elle
-était montée sur l'estrade et elle avait ôté ses gants, et tout cela,
-pour voir donner la serviette de plus près par madame d'Arpajon. Ma
-fille, je suis méchante, cela m'a réjouie, c'est bien employé: a-t-on
-jamais vu accourir pour ôter à madame d'Arpajon, qui est dans la ruelle,
-un petit honneur qui lui vient tout naturellement? Madame de Puisieux
-s'en est épanoui la rate. Mademoiselle n'osait lever les yeux, et moi
-j'avais une mine qui ne valait rien. Après cela on m'a dit cent mille
-biens de vous, et Mademoiselle m'a commandé de vous dire qu'elle était
-fort aise que vous ne fussiez point noyée, et que vous fussiez en bonne
-santé. Nous fûmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles:
-voilà de terribles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que je
-ne suis plus dévote: hélas! j'aurais bien besoin des matines et de la
-solitude de Livry; si est-ce que je vous donnerai les deux livres de la
-Fontaine, quand vous devriez être en colère; il y a des endroits jolis,
-et d'autres ennuyeux: on ne veut jamais se contenter d'avoir bien fait,
-et en voulant mieux faire on fait plus mal.
-
-
- [101] Marguerite-Renée de Rostaing, mariée à Henri de Beaumanoir,
- marquis de Lavardin.
-
- [102] Marie-Élisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay, qui fut aimée
- du roi.--Louise-Philippe de Coëtlogon, mariée ensuite au marquis de
- Cavoie.--Jeanne de Rouvroy, mariée au comte de Saint-Vallier.--Lydie
- de Rochefort-Théobon, mariée au comte de Beuvron; toutes quatre alors
- filles d'honneur de la reine.
-
- [103] Henri-Joseph de Peyre, comte de Tréville, capitaine lieutenant
- des mousquetaires.
-
- [104] Manière de prononcer de madame de Ludres.
-
- [105] Charlotte Séguier, veuve du duc de Sully, et mariée en secondes
- noces à Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel de Henri IV.
-
- [106] Bossuet.
-
- [107] Mademoiselle de Lenclos.
-
- [108] Le chancelier Séguier n'allait jamais au conseil sans avoir pris
- cette précaution.
-
- [109] Première femme de Léon Potier de Gêvres, duc de Tresmes.
-
-
-
-
-35.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 18 mars 1671.
-
-Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considérablement.
-J'apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix: mais vous ne me dites
-pas si votre mari était avec vous, ni de quelle manière Vardes honorait
-votre triomphe; du reste, vous me le représentez très-plaisamment, aussi
-bien que votre embarras et vos civilités déplacées. Bon Dieu! que
-n'étais-je avec vous! ce n'est pas que j'eusse mieux fait que vous, car
-je n'ai pas le don de placer si juste les noms sur les visages; au
-contraire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus: mais il me
-semble que je vous aurais aidée, et que j'aurais fait du moins bien des
-révérences. Il est vrai que c'est un métier tuant que cet excès de
-cérémonies et de civilités; cependant ne vous relâchez sur rien; tâchez,
-mon enfant, de vous ajuster aux moeurs et aux manières des gens avec qui
-vous avez à vivre; accommodez-vous un peu de ce qui n'est pas mauvais;
-ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre; faites-vous un
-plaisir de ce qui n'est pas ridicule.
-
-Il y a présentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de Paris.
-Le roi a commandé à M. de S... de se défaire de sa charge, et tout de
-suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi? Pour avoir trompé au jeu,
-et avoir gagné cinq cent mille écus avec des cartes ajustées. Le cartier
-fut interrogé par le roi même: il nia d'abord; enfin, sur le pardon que
-Sa Majesté lui promit, il avoua qu'il faisait ce métier depuis
-longtemps; on dit même que cela se répandra plus loin, car il y a
-plusieurs maisons où il fournissait de ces bonnes cartes rangées. Le roi
-a eu beaucoup de peine à se résoudre à déshonorer un homme de la qualité
-de S.....; mais voyant que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec
-lui étaient ruinés, Sa Majesté a cru qu'il y allait de sa conscience à
-faire éclater cette friponnerie. S... savait si bien le jeu des autres,
-que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique, parce que tous les
-piques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trente-un
-de trèfle, et disait: Le trèfle ne gagne point contre le pique en ce
-pays-ci. S.... avait donné trente pistoles aux valets de chambre de
-madame de la Vallière, pour leur faire jeter dans la rivière toutes les
-cartes qu'ils avaient, sous prétexte qu'elles n'étaient point bonnes, et
-avait introduit son cartier. Celui qui le conduisait dans cette belle
-vie s'appelle _Pradier_, et s'est éclipsé aussitôt que le roi défendit à
-S.... de se trouver devant lui. S.... aurait dû, s'il avait été
-innocent, se mettre en prison, et demander qu'on lui fît son procès;
-mais il n'a pas pris ce chemin, et a trouvé celui du Languedoc plus sûr:
-bien des gens lui conseillaient celui de la Trappe, après un malheur
-comme celui-là. Voilà de quoi on parle uniquement.
-
-Madame d'Humières[110] m'a chargée de mille amitiés pour vous; elle s'en
-va à Lille, où elle sera honorée, comme vous l'êtes à Aix. Le maréchal
-de Bellefonds, par un pur sentiment de piété, s'est accommodé avec ses
-créanciers; il leur a cédé le fonds de son bien, et donné plus de la
-moitié du revenu de sa charge[111], pour achever de payer les arrérages.
-Cette exécution est belle, et fait bien voir que ses voyages à la Trappe
-ne sont pas inutiles. J'allai voir l'autre jour cette duchesse de
-Ventadour; elle était belle comme un ange. Madame la duchesse de Nevers
-y vint coiffée à faire rire: il faut m'en croire, car vous savez comme
-j'aime la mode excessive. La Martin[112] l'avait _brétaudée_ par plaisir
-comme un patron de mode: elle avait donc tous les cheveux coupés sur la
-tête, et frisés _naturellement_ et par cent papillotes qui lui font
-souffrir mort passion toute la nuit. Cela fait une petite tête de chou
-ronde, sans que rien accompagne les côtés. Ma fille, c'était la plus
-ridicule chose que l'on pût imaginer: elle n'avait point de coiffe; mais
-encore passe, elle est jeune et jolie; mais toutes ces femmes de
-Saint-Germain, et cette la Mothe surtout, se font _testonner_ par la
-Martin; cela est au point que le roi et toutes les dames sensées en
-pâment de rire: elles en sont encore à cette jolie coiffure que
-Montgobert[113] sait si bien; je veux dire ces boucles renversées. Voilà
-tout; on se divertit extrêmement à voir outrer cette nouvelle mode
-jusqu'à la folie.
-
-
- [110] Louise-Antoinette-Thérèse de la Châtre, maréchale d'Humières.
-
- [111] De premier maître d'hôtel du roi.
-
- [112] Fameuse coiffeuse de ce temps-là.
-
- [113] Demoiselle de compagnie de madame de Grignan.
-
-
-
-
-36.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Du même jour 18 mars 1671.
-
-Avant que d'envoyer mon paquet, je fais réponse à votre lettre du 11,
-que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retardements de la
-poste.
-
-
- _Monsieur de Barillon[114]._
-
- J'interromps la plus aimable mère du monde pour vous dire trois mots,
- qui ne seront guère bien arrangés, mais qui seront vrais. Sachez donc,
- madame, que je vous ai toujours plus aimée que je ne vous l'ai dit; et
- que si jamais je gouverne, la Provence n'aura plus de gouvernante. En
- attendant, gouvernez-vous bien, et régnez doucement sur les peuples
- que Dieu a soumis à vos lois. Adieu, madame, je quitte Paris sans
- regret.
-
-
-_Madame de Sévigné._
-
-C'est ce pauvre Barillon qui m'a interrompue, et qui ne me trouve guère
-avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres sans pleurer.
-Je ne le puis, ma fille: mais ne souhaitez point que je le puisse; aimez
-mes tendresses, aimez mes faiblesses: pour moi je m'en accommode fort
-bien. Je les aime bien mieux que des sentiments de Sénèque et
-d'Epictète. Je suis douce, tendre, ma chère enfant, jusques à la folie;
-vous m'êtes toutes choses; je ne connais que vous. Hélas! je suis bien
-précisément comme vous pensez, c'est-à-dire, d'aimer ceux qui vous
-aiment et qui se souviennent de vous; je le sens tous les jours. Quand
-je trouvai _Mellusine_[115], le coeur me battit de colère et d'émotion,
-elle s'approcha; comme vous savez, et me dit: Hé bien! madame, êtes-vous
-bien fâchée?--Oui, madame, lui dis-je; on ne peut pas plus.--Ah!
-vraiment je le crois; il faudra vous aller consoler.--Madame, n'en
-prenez pas la peine, ce serait une chose inutile.--Mais, me dit-elle,
-n'êtes-vous pas chez vous?--Non, madame, on ne m'y trouve jamais. Voilà
-notre dialogue. Je vous assure qu'elle est _débellée_, comme dit
-Coulanges: il ne me semble pas qu'elle ait une langue présentement. Mais
-je veux revenir à mes lettres qu'on ne vous envoie point; j'en suis au
-désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre? croyez-vous qu'on les garde?
-Hélas! je conjure ceux qui prennent cette peine de considérer le peu de
-plaisir qu'ils ont à cette lecture, et le chagrin qu'ils nous donnent.
-Messieurs, du moins ayez soin de les faire recacheter, afin qu'elles
-arrivent tôt ou tard. Vous parlez de peinture: vraiment vous m'en faites
-une de l'habit de vos dames, qui vaut tout ce qu'une description peut
-valoir. Vous dites que vous voudriez bien me voir entrer dans votre
-chambre, et m'entendre discourir. Hélas! c'est ma folie que de vous
-voir, de vous parler, de vous entendre; je me dévore de cette envie, et
-du déplaisir de ne vous avoir pas assez écoutée, pas assez regardée: il
-me semble pourtant que je n'en perdais guère les moments; mais enfin, je
-n'en suis pas contente, je suis folle; il n'y a rien de plus vrai; mais
-vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je ne comprends pas comme on peut
-tant penser à une personne: n'aurai-je jamais tout pensé? Non, que quand
-je ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est très-joli. Je lui
-ferai réponse, et je le prie de m'aimer toujours; pour votre fille, je
-l'aime; vous savez pourquoi et pour qui.
-
-
- [114] Conseiller d'État ambassadeur en Angleterre.
-
- [115] Madame de Marans.
-
-
-
-
-37.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 23 mars 1671.
-
-Cela n'est-il pas cruel de n'avoir pas encore reçu vos lettres? Voilà M.
-de Coulanges qui a reçu les siennes, et qui me vient insulter. Il m'a
-montré votre réponse à l'_ex-voto_, qui est tellement à mon gré, que je
-l'ai lue deux fois avec plaisir. Ah! que vous écrivez à ma fantaisie!
-Cet _ex-voto_, qui fut fait au bout de la table où je vous écrivais, me
-réjouit fort, et me fit souvenir du jour que je fus si malheureusement
-pendue: vous souvient-il combien vous me fûtes cruelle ce jour-là? Vous
-me condamnâtes sans miséricorde, et toute la sollicitation de
-d'Hacqueville ne put pas même vous obliger à revoir mon procès. Il est
-vrai que je fis une grande faute; mais aussi d'être pendue haut et
-court, comme je le fus, c'était une grande punition. La chanson de M. de
-Coulanges était bonne aussi; il y a plaisir de vous envoyer des folies,
-vous y répondez délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant que
-quand on croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive
-qu'ils n'y prennent pas garde, ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous
-n'avez pas cette cruauté; vous êtes aimable en tout et partout: hélas!
-combien vous êtes aimée aussi! combien de coeurs où vous êtes la
-première! Il y a peu de gens qui puissent se vanter d'une telle chose.
-M. de Coulanges vous écrit la plus folle lettre du monde, et d'après le
-naturel; elle m'a fort divertie. Enfin, les femmes sont folles; il
-semble qu'elles aient toutes la tête cassée: on leur met le premier
-appareil, et elles se reposent comme d'une opération: cette folie vous
-réjouirait fort, si vous étiez ici. Je fus hier chez M. de la
-Rochefoucauld; je le trouvai criant les hauts cris; ses douleurs étaient
-à un tel point, que toute sa constance était vaincue, sans qu'il en
-restât un seul bien; l'excès de ces douleurs l'agitait de telle sorte
-qu'il était en l'air dans sa chaise avec une fièvre violente. Il me fit
-une pitié extrême; je ne l'avais jamais vu en cet état; il me pria de
-vous le mander, et de vous assurer que les roués ne souffrent point en
-un moment ce qu'il souffre la moitié de sa vie, et qu'aussi il souhaite
-la mort comme le coup de grâce: sa nuit n'a pas été meilleure.
-
-Je reçois présentement votre lettre, et me voilà toute seule dans ma
-chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Au sortir d'un lieu où
-j'ai dîné, je reviens fort bien chez moi; et quand j'y trouve une de vos
-lettres, j'entre et j'écris: rien n'est préféré à ce plaisir, et je
-languis après les jours de poste. Ah! ma fille, qu'il y a de différence
-de ce que j'ai pour vous, et de ce que l'on a pour quelqu'un qu'on
-n'aime point! Vous voulez que je lise de sang-froid le récit du péril
-que vous avez couru; j'en ai été encore plus effrayée par les lettres
-qu'on m'a montrées d'Avignon et d'ailleurs, que par les vôtres. Je
-comprends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan: _Vogue la galère_.
-En vérité, vous êtes quelquefois capable de mettre au désespoir; si vous
-m'aviez caché cette aventure, je l'aurais apprise d'ailleurs, et je vous
-en aurais su très-mauvais gré. Je vous assure que je serai
-très-mal-contente de M. de Marseille, s'il ne fait ce que nous
-souhaitons. Il a beau dire, je ne tâte point de son amour pour la
-Provence: quand je vois qu'il ne dit rien pour empêcher les quatre cent
-cinquante mille francs, et qu'il ne s'écrie que sur une bagatelle, je
-suis sa très-humble servante. J'ai une extrême impatience de savoir ce
-qui sera enfin résolu. Madame d'Angoulême m'a dit qu'on lui avait mandé
-que vous étiez la personne du monde la plus polie; elle vous fait mille
-compliments. Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne; il me
-semble que ce sera encore une autre séparation, une douleur sur une
-douleur, et une absence sur une absence: enfin je commence à m'affliger
-tout de bon; ce sera vers le commencement de mai. Pour mon autre voyage,
-dont vous m'assurez que le chemin est libre, vous savez qu'il dépend de
-vous; je vous l'ai donné: vous manderez à d'Hacqueville en quel temps
-vous voulez qu'il soit placé. M. de Vivonne a bonne mémoire de me faire
-un compliment si vieux, faites-lui mes compliments, je lui écrirai dans
-deux ans. N'êtes-vous pas à merveille avec Bandol[116]? Dites-lui mille
-amitiés pour moi: il a écrit une lettre à M. de Coulanges, une lettre
-qui lui ressemble, et qui est aimable. Prenez garde, au reste, que votre
-paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu; ces petites pertes
-fréquentes sont comme les petites pluies qui gâtent bien les chemins. Je
-vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez aimez-moi toujours,
-puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce monde pour la
-tranquillité de mon âme. Je fais bien d'autres souhaits pour ce qui vous
-regarde: enfin, tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou par vous.
-
-
- [116] Le président de Bandol.
-
-
-
-
-38.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, mardi saint 24 mars 1671.
-
-Voici une terrible causerie, ma chère enfant; il y a trois heures que je
-suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abbé, Hélène, Hébert et
-_Marphise_[117], dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour
-jusqu'à jeudi au soir: je prétends être en solitude; je fais de ceci une
-petite Trappe, je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions: j'ai
-résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons, de marcher
-pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et surtout de m'ennuyer
-pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout
-cela, c'est de penser à vous, ma fille; je n'ai pas encore cessé depuis
-que je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me
-suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous
-aimez, assise sur ce siége de mousse où je vous ai vue quelquefois
-couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle
-façon toutes ces pensées me traversent-elles le coeur! Il n'y a point
-d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans
-le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue; il n'y en a point qui
-ne me fasse souvenir de quelque chose; de quelque manière que ce soit,
-cela me perce le coeur: je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et
-repense à tout; ma tête et mon esprit se creusent: mais j'ai beau
-tourner, j'ai beau chercher; cette chère enfant que j'aime avec tant de
-passion est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela je
-pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien
-faible: mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse
-si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en
-lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle viendra mal à propos, et
-qu'elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu'elle est écrite. A
-cela je ne sais point de remède: elle sert toujours à me soulager
-présentement; c'est au moins ce que je lui demande: l'état où ce lieu
-m'a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de
-mes faiblesses; mais vous devez les aimer, et respecter mes larmes,
-puisqu'elles viennent d'un coeur tout à vous.
-
-
- [117] Hélène, femme de chambre de madame de Sévigné; Hébert, son valet
- de chambre, et Marphise, sa chienne.
-
-
-
-
-39.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi saint 27 mars 1671.
-
-J'ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres; je ferai réponse aux
-messieurs quand je ne serai pas si dévote: en attendant, embrassez votre
-cher mari pour moi; je suis touchée de son amitié et de sa lettre. Je
-suis bien aise de savoir que le pont d'Avignon est encore sur le dos du
-coadjuteur; c'est donc lui qui vous y a fait passer, car, pour le pauvre
-Grignan, il se noyait par dépit contre vous; il aimait autant mourir que
-d'être avec des gens si déraisonnables: le coadjuteur est perdu d'avoir
-ce crime avec tant d'autres. Je suis très-obligée à Bandol de m'avoir
-fait une si agréable relation. Mais d'où vient, mon enfant, que vous
-craignez qu'une autre lettre n'efface la vôtre? vous ne l'avez donc pas
-relue? car pour moi, qui l'ai lue avec attention, elle m'a fait un
-plaisir sensible, un plaisir à n'être effacé par rien, un plaisir trop
-agréable pour un jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma curiosité sur
-mille choses que je voulais savoir: je me doutais bien que les
-prophéties auraient été entièrement fausses à l'égard de Vardes; je me
-doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilité; je me
-doutais bien encore de l'ennui que vous avez; et ce qui vous surprendra,
-c'est que, quelque aversion que je vous aie toujours vue pour les
-narrations, j'ai cru que vous aviez trop d'esprit pour ne pas voir
-qu'elles sont quelquefois agréables et nécessaires. Je crois qu'il n'y a
-rien qu'il faille entièrement bannir de la conversation, et que le
-jugement et les occasions doivent y faire entrer tour à tour tout ce qui
-est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous dites que vous ne contez
-pas bien; je ne connais personne qui attache plus que vous: ce ne serait
-pas une sorte de chose à souhaiter uniquement; mais quand cela tient à
-l'esprit et à la nécessité de ne rien dire qui ne soit agréable, je
-pense qu'on doit être bien aise de s'en acquitter comme vous faites.
-
-J'ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été très-belle et
-très-touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue;
-mais l'impossibilité m'en a ôté le goût: les laquais y étaient dès
-mercredi; et la presse était à mourir. Je savais qu'il devait redire
-celle que M. de Grignan et moi nous entendîmes l'année passée aux
-Jésuites; et c'était pour cela que j'en avais envie: elle était
-parfaitement belle, et je ne m'en souviens que comme d'un songe. Que je
-vous plains d'avoir eu un méchant prédicateur! Mais pourquoi cela vous
-fait-il rire? J'ai envie de vous dire encore ce que je vous dis une
-fois: _Ennuyez-vous, cela est si méchant!_ Je n'ai jamais pensé que vous
-ne fussiez pas très-bien avec M. de Grignan; je ne crois pas avoir
-témoigné que j'en doutasse; tout au plus, je souhaiterais en entendre un
-mot de lui ou de vous, non point par manière de nouvelle, mais pour me
-confirmer une chose que je désire avec tant de passion. La Provence ne
-serait pas supportable sans cela, et je comprends bien aisément tous les
-soins de M. de Grignan pour vous empêcher d'y mourir d'ennui; nous
-avons, lui et moi, les mêmes symptômes.
-
-Le maréchal d'Albret a gagné un procès de quarante mille livres de rente
-en fonds de terre; il rentre dans tout le bien de ses grands-pères; il
-ruine tout le Béarn: vingt familles avaient acheté et revendu; il faut
-rendre tout cela avec les fruits depuis cent ans: c'est une épouvantable
-affaire pour les conséquences. Adieu, ma très-chère; je voudrais bien
-savoir quand je ne penserai plus tant à vous; il faut répondre:
-
- Comment pourrais-je vous le dire?
- Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[118].
-
-Mon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai réponse à votre jolie
-lettre. Adieu, petit démon qui me détournez; je devrais être à Ténèbres
-il y a plus d'une heure.
-
-
- [118] Vers d'un joli madrigal de Montreuil, qui est resté dans le
- souvenir des gens de goût.
-
-
-
-
-40.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, jeudi saint 26 mars 1671.
-
-Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que
-je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes pâques et mon
-jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, de la manière dont
-je l'avais imaginé, à la réserve de votre souvenir, qui m'a plus
-tourmentée que je ne l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une
-imagination vive, qui représente toutes choses comme si elles étaient
-encore: sur cela on songe au présent; et quand on a le coeur comme je
-l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous; notre maison de
-Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour vous,
-c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi: la Provence n'est
-point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous
-rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue
-ici; une grande solitude, un grand silence, un office triste, des
-Ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans
-ces jardins, dont vous seriez charmée: tout cela m'a plu. Je n'avais
-jamais été à Livry la semaine sainte: hélas! que je vous y ai souhaitée!
-Mais je m'en retourne à Paris par nécessité; j'y trouverai de vos
-lettres, et je veux demain aller à la passion du père Bourdaloue, ou du
-père Mascaron; j'ai toujours honoré les belles passions. Adieu, ma chère
-petite: voilà ce que vous aurez de Livry. Si j'avais eu la force de ne
-vous y point écrire, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y
-ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde; mais,
-au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à vous
-en parler. Ah! ma fille, que cela est faible et misérable!
-
-
-
-
-41.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 1er avril 1671.
-
-Je revins hier de Saint-Germain: j'étais avec madame d'Arpajon. Le
-nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que
-celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de
-distinguer la reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des
-nouvelles de ma fille, sur son aventure du Rhône. Je la remerciai de
-l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous. Elle reprit la
-parole, et me dit: Contez-moi comme elle a pensé périr. Je me mis à lui
-conter votre belle hardiesse de vouloir traverser le Rhône par un grand
-vent, et que ce vent vous avait jetée rapidement sous une arche à deux
-doigts du pilier, où vous auriez péri mille fois, si vous l'aviez
-touché. La reine me dit: Et son mari était-il avec elle?--Oui, madame;
-et M. le coadjuteur aussi.--Vraiment ils ont grand tort, reprit-elle; et
-fit des hélas, et dit des choses très-obligeantes pour vous. Il vint
-ensuite bien des duchesses, entre autres la jeune Ventadour, très-belle
-et très-jolie. On fut quelques moments sans lui apporter ce divin
-tabouret; je me tournai vers le grand maître[119], et je dis: Hélas!
-qu'on le lui donne: il lui coûte assez cher[120]. Il fut de mon avis. Au
-milieu du silence du cercle, la reine se tourne, et me dit: A qui
-ressemble votre petite-fille? Madame, lui dis-je, elle ressemble à M. de
-Grignan. Sa Majesté fit un cri, j'en suis fâchée, et me dit doucement:
-Elle aurait bien mieux fait de ressembler à sa mère ou à sa grand'mère.
-Voilà ce que vous me valez de faire ma cour. Le maréchal de Bellefonds
-m'a fait promettre de le tirer de la presse; M. et madame de Duras, à
-qui j'ai fait vos compliments; MM. de Charost et de Montausier, et
-_tutti quanti_, vous les rendent au centuple. Je ne dois pas oublier M.
-le Dauphin et Mademoiselle, qui m'ont fort parlé de vous. J'ai vu madame
-de Ludres; elle vint m'aborder avec une surabondance d'amitié qui me
-surprit; elle me parla de vous sur le même ton; et puis tout d'un coup,
-comme je pensais lui répondre, je trouvai qu'elle ne m'écoutait plus, et
-que ses beaux yeux trottaient par la chambre: je le vis promptement, et
-ceux qui virent que je le voyais me surent bon gré de l'avoir vu, et se
-mirent à rire. Elle a été plongée dans la mer[121], la mer l'a vue toute
-nue, et sa fierté en est augmentée; j'entends la fierté de la mer; car
-pour la belle, elle en est fort humiliée.
-
-Les coiffures _hurluberlu_ m'ont fort divertie; il y en a que l'on
-voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon, à un
-_printemps d'hôtellerie_ comme deux gouttes d'eau: cette comparaison est
-excellente. Mais qu'elle est dangereuse, cette Ninon! Si vous saviez
-comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle
-pour pervertir les jeunes gens est pareil à celui d'un certain M. de
-Saint-Germain que nous avons vu une fois à Livry. Elle trouve que votre
-frère a la simplicité de la colombe; elle ressemble à sa mère; c'est
-madame de Grignan qui a tout le sel de la maison, et qui n'est pas si
-sotte que d'être dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre
-parti, et voulut lui ôter l'estime qu'elle a pour vous; elle le fit
-taire, et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption! quoi!
-parce qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela
-cette autre bonne qualité, sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut
-être parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils
-sur ce chapitre: ne lui en mandez rien; nous faisons nos efforts, madame
-de la Fayette et moi, pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux. Il
-a de plus une petite comédienne[122], et tous les Despréaux et les
-Racine, et paye les soupers: enfin, c'est une vraie diablerie. Il se
-moque des Mascaron, comme vous avez vu; vraiment il lui faudrait votre
-minime[123]. Je n'ai jamais rien vu de si plaisant que ce que vous
-m'écrivez là-dessus; je l'ai lu à M. de la Rochefoucauld; il en a ri de
-tout son coeur. Il vous mande qu'il y a un certain apôtre qui court
-après _sa côte_, et qui voudrait bien se l'approprier comme son bien;
-mais il n'a pas l'art de suivre les grandes entreprises. Je pense que
-_Mellusine_ est dans un trou; nous n'en entendons pas dire un seul mot.
-M. de la Rochefoucauld vous dit encore que s'il avait seulement trente
-ans de moins, il en voudrait fort à la _troisième côte_[124] de M. de
-Grignan. L'endroit où vous dites qu'il a deux côtes rompues le fit
-éclater: nous vous souhaitons toujours quelque sorte de folie qui vous
-divertisse, mais nous craignons bien que celle-là n'ait été meilleure
-pour nous que pour vous. Après tout, nous vous plaignons bien de
-n'entendre parler de Dieu que de cette sorte. Ah! Bourdaloue! il fit, à
-ce qu'on m'a dit, une passion plus parfaite que tout ce qu'on peut
-imaginer: c'était celle de l'année passée qu'il avait rajustée, selon ce
-que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle fût inimitable. Comment
-peut-on aimer Dieu, quand on n'entend jamais bien parler de lui? Il vous
-faut des grâces plus particulières qu'aux autres. Nous entendîmes
-l'autre jour l'abbé de Montmort[125]; je n'ai jamais ouï un si beau
-jeune sermon; je vous en souhaiterais autant à la place de votre minime.
-Il fit le signe de la croix, il dit son texte; il ne nous gronda point,
-il ne nous dit point d'injures; il nous pria de ne point craindre la
-mort, puisqu'elle était le seul passage que nous eussions pour
-ressusciter avec Jésus-Christ. Nous le lui accordâmes, nous fûmes tous
-contents. Il n'a rien qui choque: il imite M. d'Agen sans le copier; il
-est hardi, il est modeste, il est savant, il est dévot: enfin, j'en fus
-contente au dernier point.
-
-Madame de Vauvineux vous rend mille grâces; sa fille a été très-mal.
-Madame d'Arpajon vous embrasse mille fois, et surtout M. le Camus vous
-adore: et moi, ma chère enfant, que pensez-vous que je fasse? Vous
-aimer, penser à vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais,
-m'occuper de vos affaires, m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos
-ennuis et vos peines, les vouloir souffrir pour vous, s'il était
-possible; écumer votre coeur comme j'écumais votre chambre des fâcheux
-dont je la voyais remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est
-d'aimer quelqu'un plus que soi-même, voilà comme je suis: c'est une
-chose qu'on dit souvent en l'air; on abuse de cette expression; moi, je
-la répète, et sans la profaner jamais, je la sens tout entière en moi,
-et cela est vrai.
-
-
- [119] Le comte, puis duc du Lude, grand maître d'artillerie.
-
- [120] M. de Ventadour était non-seulement laid et contrefait, mais
- encore très-débauché.
-
- [121] Voyez la lettre du 13 mars 1671, p. 99.
-
- [122] La Champmêlé.
-
- [123] Le minime qui prêchait à Grignan.
-
- [124] C'est-à-dire à madame de Grignan, qui était la troisième femme
- de M. de Grignan.
-
- [125] Depuis évêque de Perpignan.
-
-
-
-
-42.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, samedi 4 avril 1671.
-
-Je vous mandai l'autre jour[126] la coiffure de madame de Nevers, et
-dans quel excès la Martin avait poussé cette mode; mais il y a une
-certaine médiocrité qui m'a charmée, et qu'il faut vous apprendre, afin
-que vous ne vous amusiez plus à faire cent petites boucles sur vos
-oreilles, qui sont défrisées en un moment, qui siéent mal, et qui ne
-sont non plus à la mode présentement, que la coiffure de la reine
-Catherine de Médicis. Je vis hier la duchesse de Sully et la comtesse de
-Guiche; leurs têtes sont charmantes; je suis rendue, cette coiffure est
-faite justement pour votre visage; vous serez comme un ange, et cela est
-fait en un moment. Tout ce qui me fait de la peine, c'est que cette
-mode, qui laisse la tête découverte, me fait craindre pour les dents.
-Voici ce que _Trochanire_[127], qui vient de Saint-Germain, et moi, nous
-allons vous faire entendre, si nous pouvons. Imaginez-vous une tête
-partagée à la paysanne jusqu'à deux doigts du bourrelet; on coupe les
-cheveux de chaque côté, d'étage en étage, dont on fait deux grosses
-boucles rondes et négligées, qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt
-au-dessous de l'oreille; cela fait quelque chose de fort jeune et de
-fort joli, et comme deux gros bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne
-faut pas couper les cheveux trop courts; car comme il faut les friser
-_naturellement_, les boucles, qui en emportent beaucoup, ont attrapé
-plusieurs dames, dont l'exemple doit faire trembler les autres. On met
-les rubans comme à l'ordinaire, et une grosse boucle nouée entre le
-bourrelet et la coiffure; quelquefois on la laisse traîner jusque sur la
-gorge. Je ne sais si nous vous avons bien représenté cette mode; je
-ferai coiffer une poupée pour vous l'envoyer; et puis, au bout de tout
-cela, je meurs de peur que vous ne vouliez point prendre toute cette
-peine. Ce qui est vrai, c'est que la coiffure que fait Montgobert n'est
-plus supportable. Du reste, consultez votre paresse et vos dents; mais
-ne m'empêchez pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffée ici comme
-les autres. Je vous vois, vous m'apparaissez, et cette coiffure est
-faite pour vous: mais qu'elle est ridicule à certaines dames, dont l'âge
-ou la beauté ne conviennent pas!
-
-
- _Madame de la Troche._
-
- Madame de Sévigné a voulu avoir l'avantage de vous décrire cette
- coiffure; mais, ma belle, c'est moi qui lui dictais. Madame, vous
- serez ravissante; tout ce que je crains, c'est que vous n'ayez regret
- à vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine,
- et tout ce qu'il y a de filles et de femmes qui se coiffent à
- Saint-Germain, achevèrent hier de les faire couper par la Vienne; car
- c'est lui et mademoiselle de la Borde qui ont fait toutes les
- exécutions. Madame de Crussol vint lundi à Saint-Germain, coiffée à la
- mode; elle alla au coucher de la reine, et lui dit: Ah! madame, Votre
- Majesté a donc pris notre coiffure? Votre coiffure! lui répondit la
- reine; je vous assure que je n'ai point voulu prendre votre coiffure;
- je me suis fait couper les cheveux, parce que le roi les trouve mieux
- ainsi: mais ce n'est point pour prendre votre coiffure. On fut un peu
- surpris du ton avec lequel la reine lui parla. Mais voyez un peu aussi
- où madame de Crussol allait prendre que c'était sa coiffure, parce que
- c'est celle de madame de Montespan, de madame de Nevers, de la petite
- de Thianges, et de deux ou trois autres beautés charmantes qui l'ont
- hasardée les premières! Je vous ai vue vingt fois prête à l'inventer;
- cela me fait croire que vous n'aurez point de peine à comprendre ce
- que nous vous en écrivons. Madame de Soubise, qui craint pour ses
- dents, parce qu'elle a déjà été une fois attrapée aux coiffures à la
- paysanne, ne s'est point fait couper les cheveux; et mademoiselle de
- la Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les
- autres par les côtés: mais le dessus de sa tête n'a garde d'être
- galant, comme celles dont on voit la racine des cheveux. Enfin,
- madame, il n'est question d'autre chose à Saint-Germain; et moi, qui
- ne veux point me faire couper les cheveux, je suis ennuyée à la mort
- d'en entendre parler.
-
-
-_Madame de Sévigné._
-
-Cette lettre est écrite hors d'oeuvre chez _Trochanire_. La comtesse
-(_de Fiesque_) vous embrasse mille fois; le comte, que j'ai vu tantôt,
-voudrait bien en faire autant: je lui ai dit votre souvenir, et le dirai
-à tous ceux que je trouverai en chemin.
-
-Après tout, nous ne vous conseillons point de faire couper vos beaux
-cheveux; et pour qui, bon Dieu? Cette mode durera peu; elle est mortelle
-pour les dents: taponnez-vous seulement par grosses boucles, comme vous
-faisiez quelquefois; car les petites boucles rangées de Montgobert sont
-justement du temps du roi Guillemot.
-
-
- [126] Voyez la lettre du 18 mars 1671, p. 102.
-
- [127] Madame de la Troche.
-
-
-
-
-43.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 10 avril 1671.
-
-Je vous écrivis mercredi par la poste, hier matin par Magalotti,
-aujourd'hui encore par la poste; mais hier au soir je perdis une belle
-occasion. J'allai me promener à Vincennes, en famille et en
-_Troche_[128]; je rencontrai la chaîne des galériens, qui partait pour
-Marseille; ils arriveront dans un mois. Rien n'eût été plus sûr que
-cette voie: mais j'eus une autre pensée, c'était de m'en aller avec eux.
-Il y a un certain _Duval_, qui me parut homme de bonne conversation:
-vous le verrez arriver, et vous auriez été fort agréablement surprise de
-me voir pêle-mêle avec une troupe de femmes qui vont avec eux. Je
-voudrais que vous sussiez ce que m'est devenu le mot de Provence, de
-Marseille, d'Aix; le Rhône seulement, ce diantre de Rhône, et Lyon, me
-sont de quelque chose. La Bretagne et la Bourgogne me paraissent des
-pays sous le pôle, où je ne prends aucun intérêt: il faut dire comme
-Coulanges: _O grande puissance de mon orviétan!_ Vous êtes admirable, ma
-fille, de demander à l'abbé[129] de m'empêcher de vous faire des
-présents: quelle folie! Hélas! vous en fais-je? Vous appelez des
-présents les gazettes que je vous envoie: vous ne m'ôterez jamais de
-l'esprit l'envie de vous donner; c'est un plaisir qui m'est sensible, et
-dont vous feriez très-bien de vous réjouir avec moi, si je me donnais
-souvent cette joie: cette manière de me remercier m'a extrêmement plu.
-
-Vos lettres sont admirables; on jurerait qu'elles ne vous sont pas
-dictées par les dames du pays où vous êtes. Je trouve que M. de Grignan,
-avec tout ce qu'il vous est déjà, est encore votre vraie bonne
-compagnie; c'est lui, ce me semble, qui vous entend: conservez bien la
-joie de son coeur par la tendresse du vôtre, et faites votre compte que
-si vous ne m'aimiez pas tous deux, chacun selon votre degré de gloire,
-en vérité vous seriez des ingrats. La nouvelle opinion, qu'il n'y a
-point d'ingratitude dans le monde, par les raisons que nous avons tant
-discutées, me paraît la philosophie de Descartes, et l'autre est celle
-d'Aristote: vous savez l'autorité que je donne à cette dernière; j'en
-suis de même pour l'opinion de l'ingratitude. Vous seriez donc une
-petite ingrate, ma fille: mais, par un bonheur qui fait ma joie, je vous
-en trouve éloignée; et cela fait aussi que, sans aucune retenue, je
-m'abandonne d'une étrange façon à m'approuver dans les sentiments que
-j'ai pour vous. Adieu, ma très-aimable; je m'en vais fermer cette
-lettre; je vous en écrirai encore une ce soir, où je vous rendrai compte
-de ma journée. Nous espérons tous les jours louer votre maison; vous
-croyez bien que je n'oublie rien de ce qui vous touche; je suis sur cela
-comme les gens les plus intéressés sont pour eux-mêmes.
-
-
- [128] Avec madame de la Troche, son amie.
-
- [129] L'abbé de Coulanges, qui passait sa vie avec madame de Sévigné,
- sa nièce.
-
-
-
-
-44.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Vendredi au soir, 10 avril 1671.
-
-Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, qui vous embrasse de
-tout son coeur. Il est ravi de la réponse que vous faites aux chanoines
-et au père Desmares: il y a plaisir à vous mander des bagatelles, vous y
-répondez très-bien. Il vous prie de croire que vous êtes encore toute
-vive dans son souvenir; s'il apprend quelques nouvelles dignes de vous,
-il vous les fera savoir. Il est dans son hôtel de la Rochefoucauld,
-n'ayant plus d'espérance de marcher; son château en Espagne, c'est de se
-faire porter dans les maisons, ou dans son carrosse pour prendre l'air:
-il parle d'aller aux eaux; je tâche de l'envoyer à Digne, et d'autres à
-Bourbon. J'ai été chez Mademoiselle, qui est toujours malade; j'ai dîné
-en _bavardin_[130], mais si purement que j'en ai pensé mourir: tous nos
-commensaux nous ont fait faux bond; nous n'avons fait que _bavardiner_,
-et nous n'avons point causé comme les autres jours.
-
-Brancas versa, il y a trois ou quatre jours, dans un fossé; il s'y
-établit si bien, qu'il demandait à ceux qui allèrent le secourir ce
-qu'ils désiraient de son service: toutes ses glaces étaient cassées, et
-sa tête l'aurait été, s'il n'était plus heureux que sage: toute cette
-aventure n'a fait aucune distraction à sa rêverie. Je lui ai mandé ce
-matin que je lui apprenais qu'il avait versé, qu'il avait pensé se
-rompre le cou, qu'il était le seul dans Paris qui ne sût point cette
-nouvelle, et que je lui en voulais marquer mon inquiétude: j'attends sa
-réponse. Voilà madame la comtesse (_de Fiesque_) et Briole, qui vous
-font trois cents compliments. Adieu, ma très-chère enfant, je m'en vais
-fermer mon paquet. Comme je suis assurée que vous ne doutez point de mon
-amitié, je ne vous en dirai rien ce soir.
-
-
- [130] Chez madame de Lavardin, qui aimait extrêmement les nouvelles.
-
-
-
-
-45.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 15 avril 1671.
-
-Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé[131].
-Vous me parlez de la Provence comme de la Norwége: je pensais qu'il y
-fait chaud, et je le pensais si bien, que l'autre jour, que nous eûmes
-ici une bouffée d'été, je mourais de chaud, et j'étais triste: on devina
-que c'était parce que je croyais que vous aviez encore plus chaud que
-moi, et je ne pouvais, en effet, me l'imaginer sans chagrin. Je veux
-vous dire, ma chère enfant que le chocolat n'est plus avec moi comme il
-était: la mode m'a entraînée, comme elle fait toujours: tous ceux qui
-m'en disaient du bien m'en disent du mal; on le maudit, on l'accuse de
-tous les maux qu'on a; il est la source des vapeurs et des palpitations;
-il vous flatte pour un temps, et puis vous allume tout d'un coup une
-fièvre continue, qui vous conduit à la mort. Enfin, ma fille, le grand
-maître[132], qui en vivait, est son ennemi déclaré: vous pouvez penser
-si je puis être d'un autre sentiment[133]. Au nom de Dieu, ne vous
-engagez point à le soutenir, et songez que ce n'est plus la mode du bel
-air. Je n'ai point encore vu Gacé; je crois que je l'embrasserai: bon
-Dieu! un homme qui vous a vue, qui vient de vous quitter, qui vous a
-parlé, comme cela me paraît!
-
-Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure, c'est justement ce
-que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous est naturel,
-il est au bout de vos doigts: vous avez cent fois pensé l'inventer, mais
-vous avez bien fait de ne point prendre cette mode à la rigueur. Le bel
-air est de se peigner, pour contrefaire la tête naissante; cela est fait
-dans un moment. Vos dames sont bien loin de là, avec leurs coiffures
-glissantes de pommade, et leurs cheveux de deux paroisses: cela est bien
-vieux. Votre peinture du cardinal Grimaldi[134] est excellente: _cela
-mord-il?_ est plaisant au dernier point, et m'a bien fait rire; je vous
-souhaite de pareilles visions pour vous divertir. Enfin Montgobert sait
-rire; elle entend votre langage: qu'elle est heureuse d'avoir de
-l'esprit, et d'être auprès de vous! Les esprits où il n'y a point de
-remède font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du
-reversis, et de jouer au mail; c'est un aimable jeu pour les personnes
-bien faites et adroites comme vous: je m'en vais y jouer dans mon
-désert. A propos de désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le
-laquais du coadjuteur, qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou,
-n'ayant pu supporter ces austérités: on cherche un couvent de coton pour
-l'y mettre, et le remettre de l'état où il est. Je crains que cette
-Trappe[135] qui veut, surpasser l'humanité, ne devienne les
-Petites-Maisons.
-
-Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry, et je pleure encore en
-voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma lettre, et l'effet
-qu'elle a produit dans votre coeur. Les petits esprits se sont bien
-communiqués, et sont passés bien fidèlement de Livry en Provence: si
-vous avez les mêmes sentiments toutes les fois que je suis sensiblement
-touchée de vous, je vous plains, et vous conseille de renoncer à la
-sympathie. Je n'ai jamais rien vu de si aisé à trouver que la tendresse
-que j'ai pour vous: mille choses, mille pensées, mille souvenirs, me
-traversent le coeur; mais c'est toujours de la manière que vous pouvez
-le souhaiter: ma mémoire ne me représente rien que de doux et d'aimable;
-j'espère que la vôtre fait de même. La lettre que vous écrivez à votre
-frère est admirable. Vous avez très-bien deviné; il est dans le bel air
-par-dessus les yeux: point de pâques, point de jubilé. Je n'ai rien
-trouvé de bon en lui, que la crainte de faire un sacrilége; c'était mon
-soin aussi que de lui en donner de l'horreur: mais la maladie de son âme
-est tombée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas
-supporter cette incommodité avec patience: Dieu fait tout pour le mieux.
-J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaînes-là.
-Il est plaisant, il dit qu'il est comme le bonhomme Éson, il veut se
-faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour se
-_ravigoter_ un peu; il me conte toutes ses folies, je le gronde, et je
-fais scrupule de les écouter; et pourtant je les écoute. Il me réjouit,
-il cherche à me plaire; je connais la sorte d'amitié qu'il a pour moi;
-il est ravi, à ce qu'il dit, de celle que vous me témoignez; il me donne
-mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai pour vous: je vous
-avoue, ma fille, qu'il est grand, lors même que je le cache. Je vous
-avoue encore une autre chose, c'est que je crois que vous m'aimez: vous
-me paraissez solide; il me semble qu'on peut se fier à vos paroles, et
-cela fait aussi que je vous estime fort. Vos messieurs commencent à
-s'accoutumer à vous; les pauvres gens! Et les dames ne vous ont pas
-encore bien goûtée.
-
-
- [131] Depuis maréchal de Matignon.
-
- [132] Le comte du Lude.
-
- [133] On avait dit que le comte du Lude aimait madame de Sévigné; mais
- comme c'était un de ces hommes dont l'attachement ne nuit point à la
- réputation des dames, madame de Sévigné en plaisantait la première.
- _Voyez_ les _Amours des Gaules_, du comte de Bussy.
-
- [134] Archevêque d'Aix.
-
- [135] Il n'y avait guère que huit ans que l'abbé de Rancé l'avait
- réformée.
-
-
-
-
-46.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Vendredi au soir, 24 avril 1671, chez M. DE LA ROCHEFOUCAULD.
-
-Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous conter que le roi
-arriva hier au soir à Chantilly; il courut un cerf au clair de la lune;
-les lanternes firent des merveilles, le feu d'artifice fut un peu effacé
-par la clarté de notre amie; mais enfin, le soir, le souper, le jeu,
-tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait
-espérer une suite digne d'un si agréable commencement. Mais voici ce que
-j'apprends en entrant ici, dont je ne puis me remettre, et qui fait que
-je ne sais plus ce que je vous mande: c'est qu'enfin Vatel, le grand
-Vatel, maître d'hôtel de M. Fouquet, qui l'était présentement de M. le
-Prince, cet homme d'une capacité distinguée de toutes les autres, dont
-la bonne tête était capable de contenir tout le soin d'un État; cet
-homme donc que je connaissais, voyant que ce matin à huit heures la
-marée n'était pas arrivée, n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il
-allait être accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez
-penser l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette
-fête. Songez que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. Je
-n'en sais pas davantage présentement: je pense que vous trouvez que
-c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait été grande; c'est
-une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille écus.
-
-
-
-
-47.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, dimanche 26 avril 1671.
-
-Il est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce
-n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient de me faire,
-à votre intention, de ce qui s'est passé à Chantilly touchant Vatel. Je
-vous écrivis vendredi qu'il s'était poignardé; voici l'affaire en
-détail: Le roi arriva le jeudi au soir; la promenade, la collation dans
-un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa, il y
-eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners à
-quoi l'on ne s'était point attendu; cela saisit Vatel, il dit plusieurs
-fois: Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne supporterai
-pas. Il dit à Gourville: La tête me tourne, il y a douze nuits que je
-n'ai dormi; aidez-moi à donner des ordres. Gourville le soulagea en ce
-qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux
-vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à
-M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui
-dit: «Vatel, tout va bien; rien n'était si beau que le souper du roi.»
-Il répondit: «Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais que le rôti a
-manqué à deux tables.» «Point du tout, dit M. le Prince; ne vous fâchez
-point: tout va bien.» Minuit vint, le feu d'artifice ne réussit pas, il
-fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille francs. A quatre heures
-du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi, il rencontre un
-petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée; il
-lui demande: Est-ce là tout? Oui, monsieur. Il ne savait pas que Vatel
-avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps; les
-autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tête s'échauffait, il crut qu'il
-n'aurait point d'autre marée; il trouva Gourville, il lui dit: Monsieur,
-je ne survivrai point à cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel
-monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au
-travers du coeur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna
-deux qui n'étaient point mortels; il tombe mort. La marée cependant
-arrive de tous côtés: on cherche Vatel pour la distribuer, on va à sa
-chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son
-sang; on court à M. le Prince, qui fut au désespoir. M. le Duc pleura;
-c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le
-Prince le dit au roi fort tristement: on dit que c'était à force d'avoir
-de l'honneur à sa manière; on le loua fort, on loua et l'on blâma son
-courage. Le roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à
-Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à M.
-le Prince qu'il ne devait avoir que deux tables, et ne point se charger
-de tout; il jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât
-ainsi; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville
-tâcha de réparer la perte de Vatel; elle fut réparée: on dîna très-bien,
-on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse;
-tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté[136]. Hier, qui
-était samedi, on fit encore de même; et le soir, le roi alla à
-Liancourt, où il avait commandé _media noche_; il y doit demeurer
-aujourd'hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit, espérant que je vous le
-manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sais
-rien du reste. M. d'Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera des
-relations sans doute; mais comme son écriture n'est pas si lisible que
-la mienne, j'écris toujours; et si je vous mande cette infinité de
-détails, c'est que je les aimerais en pareille occasion.
-
-
- [136] Gourville dit dans ses Mémoires que cette fête coûta à M. le
- Prince près de deux cent mille livres.
-
-
-
-
-48.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- Commencée à Paris le lundi 27 avril 1671.
-
-Monsieur, madame de Villars et la petite Saint-Gerand sortent d'ici, et
-vous font mille et mille amitiés; ils veulent la copie de votre portrait
-qui est sur ma cheminée, pour la porter en Espagne[137]. Ma petite
-enfant a été tout le jour dans ma chambre, parée de ses belles
-dentelles, et faisant l'honneur du logis; ce logis qui me fait tant
-songer à vous, où vous étiez il y a un an comme prisonnière; ce logis
-que tout le monde vient voir, que tout le monde admire, et que personne
-ne veut _louer_. Je soupai l'autre jour chez le marquis d'Uxelles, avec
-madame la maréchale d'Humières, mesdames d'Arpajon, de Beringhen, de
-Frontenac, d'Outrelaise, Raimond et Martin; vous n'y fûtes point
-oubliée. Je vous conjure, ma fille, de me mander sincèrement des
-nouvelles de votre santé, de vos desseins, de ce que vous souhaitez de
-moi. Je suis triste de votre état, je crains que vous ne le soyez aussi;
-je vois mille chagrins, et j'ai une suite de pensées dans ma tête, qui
-ne sont bonnes ni pour la nuit ni pour le jour.
-
-
- A Livry, mercredi 29 avril.
-
-Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre, j'ai fait un fort joli
-voyage. Je partis hier assez matin de Paris; j'allai dîner à Pomponne;
-j'y trouvai notre bonhomme[138] qui m'attendait; je n'aurais pas voulu
-manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de
-sainteté qui m'étonna: plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il
-me gronda très-sérieusement; et, transporté de zèle et d'amitié pour
-moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que
-j'étais une jolie païenne; que je faisais de vous une idole dans mon
-coeur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre,
-quoiqu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin je songeasse à moi: il
-me dit tout cela si fortement, que je n'avais pas le mot à dire. Enfin,
-après six heures de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse,
-je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de
-mai: le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans
-nos forêts; je m'y suis promenée tout le soir toute seule; j'y ai trouvé
-toutes mes tristes pensées: mais je ne veux plus vous en parler. J'ai
-destiné une partie de cette après-dînée à vous écrire dans le jardin, où
-je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce
-soir je m'en retourne à Paris, pour faire mon paquet et vous l'envoyer.
-
-Il est vrai, ma fille, qu'il manqua un degré de chaleur à mon amitié,
-quand je rencontrai la chaîne des galériens; je devais aller avec eux,
-au lieu de ne songer qu'à vous écrire. Que vous eussiez été agréablement
-surprise à Marseille, de me trouver en si bonne compagnie! Mais vous y
-allez donc en litière: quelle fantaisie! J'ai vu que vous n'aimiez les
-litières que quand elles étaient arrêtées: vous êtes bien changée. Je
-suis entièrement du parti des médisants: tout l'honneur que je vous puis
-faire, c'est de croire que jamais vous ne vous seriez servie de cette
-voiture, si vous ne m'aviez point quittée, et que M. de Grignan fût
-resté dans sa Provence. Madame de la Fayette craint toujours pour votre
-vie: elle vous cède sans difficulté la première place auprès de moi, à
-cause de vos perfections; et quand elle est douce, elle dit que ce n'est
-pas sans peine; mais enfin cela est réglé et approuvé: cette justice la
-rend digne de la seconde, elle l'a aussi; la Troche s'en meurt. Je vais
-toujours mon train, et mon train aussi pour la Bretagne; il est vrai que
-nous ferons des vies bien différentes: je serai troublée dans la mienne
-par les états, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois de
-juillet; cela me déplaît fort. Votre frère n'y sera plus en ce temps-là.
-Ma fille, vous souhaitez que le temps marche, pour nous revoir; vous ne
-savez ce que vous faites, vous y serez attrapée: il vous obéira trop
-exactement, et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la
-maîtresse. J'ai fait autrefois les mêmes fautes que vous, je m'en suis
-repentie; et, quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal qu'il fait
-aux autres, il ne laisse pas de m'avoir ôté mille petits agréments, qui
-ne laissent que trop de marques de son passage. Vous trouvez donc que
-vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de Corneille. En
-vérité, il y en a de bien transportants; j'en ai apporté ici un tome qui
-m'amusa fort hier au soir. Mais n'avez-vous point trouvé jolies les cinq
-ou six fables de la Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai
-envoyés? Nous en étions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld;
-nous apprîmes par coeur celle _du Singe et du Chat_.
-
- D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat.
- Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être.
- Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,
- L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage:
- Bertrand dérobait tout; Raton, de son côté,
- Était moins attentif aux souris qu'au fromage.
-
-Et le reste. Cela est peint; et la _Citrouille_, et le _Rossignol_, cela
-est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles
-bagatelles, c'est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit un
-billet admirable à Brancas; il vous écrivit l'autre jour une main tout
-entière de papier: c'était une rapsodie assez bonne; il nous la lut à
-madame de Coulanges et à moi. Je lui dis: Envoyez-la moi donc tout
-achevée pour mercredi. Il me dit qu'il n'en ferait rien, qu'il ne
-voulait pas que vous la vissiez; que cela était trop sot et trop
-misérable.--Pour qui nous prenez-vous? vous nous l'avez bien lue.--Tant
-y a que je ne veux pas qu'elle la lise. Voilà toute la raison que j'en
-ai eue; jamais il ne fut si fou. Il sollicita l'autre jour un procès à
-la seconde des enquêtes; c'était à la première qu'on le jugeait: cette
-folie a fort réjoui les sénateurs; je crois qu'elle lui a fait gagner
-son procès. Que dites-vous, mon enfant, de l'infinité de cette lettre?
-Si je voulais, j'écrirais jusqu'à demain. Conservez-vous, c'est ma
-ritournelle continuelle; ne tombez point, gardez quelquefois le lit.
-Depuis que j'ai donné à ma petite une nourrice comme celle du temps de
-François Ier, je crois que vous devez honorer tous mes conseils.
-Pensez-vous que je n'aille point vous voir cette année? J'avais rangé
-tout cela d'une autre façon, et même pour l'amour de vous; mais votre
-litière me dérange tout: le moyen de ne pas courir cette année, si vous
-le souhaitez un peu? Hélas! c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a
-plus de pays fixe pour moi, que celui où vous êtes. Votre portrait
-triomphe sur ma cheminée; vous êtes adorée maintenant en Provence, et à
-Paris, et à la cour, et à Livry; enfin, ma fille, il faut bien que vous
-soyez ingrate: le moyen de rendre tout cela? Je vous embrasse et vous
-aime, et vous le dirai toujours, parce que c'est toujours la même chose.
-J'embrasserais ce fripon de Grignan, si je n'étais fâchée contre lui.
-
-Maître Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout triste.
-
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- [137] Le marquis de Villars était nommé ambassadeur en Espagne.
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- [138] M. Arnauld d'Andilly, âgé alors de 83 ans.
-
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-49.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- A Paris, mercredi 13 mai 1671.
-
-Je reçois votre lettre de Marseille; jamais relation ne m'a tant amusée.
-Je lisais avec plaisir et avec attention; je suis fâchée de vous le
-dire, car vous n'aimez pas cela, mais vous narrez très-agréablement. Je
-lisais donc votre lettre vite par impatience, et puis je m'arrêtais tout
-court, pour ne pas la dévorer si promptement: je la voyais finir avec
-douleur, et douleur de toute manière; car je ne vois que de
-l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais que le souhaiter. Ah! ma
-fille, ne m'en ôtez pas, ni à vous-même, l'espérance; pour moi, j'irai
-vous voir très-assurément avant que vous ne preniez aucune résolution
-là-dessus: ce voyage est nécessaire à ma vie. Je tremble pour votre
-santé: vous avez été étourdie du bruit de tant de canons et du _hou_ des
-galériens; vous y avez reçu des honneurs comme la reine, et moi, plus
-que je ne vaux: je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de donner
-mon nom pour le mot _de guerre_. Je vois bien, ma fille, que vous pensez
-à moi très-souvent, et que cette _maman mignonne_ de M. de Vivonne n'est
-pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru
-beau; vous m'en faites une peinture extraordinaire, et qui ne déplaît
-pas: cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma curiosité; je
-serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des hommes gémir
-jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes! Voilà ce qu'on ne voit
-point ici: on en parle assez; elles font même quelquefois du bruit; mais
-il n'y a rien d'effectif qu'à Marseille: j'ai cette image dans la tête.
-
- E' di mezzo l'orrore esce il diletto.
-
-Vous étiez belle, à ce que vous dites, et où est donc votre grossesse?
-Comment s'accommode-t-elle avec votre beauté et avec tant de fatigue? Il
-m'est venu de deux endroits que vous aviez un esprit si bon, si juste,
-si droit et si solide, qu'on vous a fait seule arbitre des plus grandes
-affaires. Vous avez accommodé les différends infinis de M. de Monaco
-avec un monsieur dont j'ai oublié le nom: vous avez un sens si net et si
-fort au-dessus des autres, qu'on laisse le soin de parler de votre
-personne pour louer votre esprit: voilà ce qu'on dit de vous ici. Si
-vous trouvez quelque prince Alamir, vous avez du fonds de reste pour
-faire le premier tome du roman, sans qu'on ose en parler. Je n'ai pas
-voulu faire ce tort à la Provence, de vous cacher la manière dont vous y
-êtes honorée, et dont on y parle de vous. Je voudrais savoir si vous
-êtes entièrement insensible à tous les honneurs qu'on vous fait: pour
-moi, je vous avoue grossièrement qu'ils ne me déplairaient pas; mais je
-ferais l'impossible pour tâcher de revenir quelque temps me dépouiller
-de ma splendeur; ce qui vous en reste ici est trop bon pour être
-négligé. Madame des Pennes[139] a été aimable comme un ange;
-mademoiselle de Scudéri l'adorait: c'était la princesse Cléobuline; elle
-avait un prince Trasibule en ce temps-là; c'est la plus jolie histoire
-de Cyrus[140]. Si vous étiez encore à Marseille, je vous prierais de
-bien faire des compliments pour moi à M. le général des galères[141];
-mais vous n'y êtes plus. Je m'en irai donc lundi: il me semble que vous
-voulez savoir mon équipage, afin de me voir passer comme j'ai vu passer
-M. _Busche_. Je vais à deux calèches, j'ai sept chevaux de carrosse, un
-cheval de bât qui porte mon lit, et trois ou quatre hommes à cheval: je
-serai dans ma calèche, tirée par mes deux beaux chevaux; l'abbé sera
-quelquefois avec moi. Dans l'autre, mon fils, la Mousse, et Hélène;
-celle-ci aura quatre chevaux, avec un postillon: quelquefois le
-bréviaire assemblera le second ordre, et laissera place à un certain
-bréviaire de Corneille, que nous avons envie de dire, Sévigné et moi.
-Voilà de beaux détails, mais on ne les hait pas des personnes que l'on
-aime.
-
-Je n'ai garde de dire à notre Océan la préférence que vous lui donnez;
-il en serait trop glorieux; il n'est pas besoin de lui donner plus
-d'orgueil qu'il n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme moi. Brancas
-est parti; je ne sais si cela est bien vrai, car il ne m'a point dit
-adieu; il croit peut-être l'avoir fait. Il était l'autre jour debout
-devant la table de madame de Coulanges; je lui dis: Asseyez-vous donc;
-ne voulez-vous pas souper? Il se tenait toujours debout. Madame de
-Coulanges lui dit: Asseyez-vous donc. Parbleu, dit-il, madame de Sanzei
-se fait bien attendre; je crois qu'on ne lui a pas dit qu'on a servi.
-C'était elle qu'il attendait, et il y a environ cinq semaines qu'elle
-est à Autry: cette civilité, faite fort naïvement, nous fit rire.
-
-
- [139] Renée de Forbin, soeur de M. de Marseille, depuis cardinal de
- Janson.
-
- [140] Roman de mademoiselle de Scudéri.
-
- [141] M. de Vivonne, frère de madame de Montespan, ami de Boileau,
- très-spirituel et très-gai.
-
-
-
-
-50.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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-
- Aux Rochers, dimanche 31 mai 1671.
-
-Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres rochers: peut-on revoir ces
-allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans
-mourir de tristesse? Il y a des souvenirs agréables, mais il y en a de
-si vifs et de si tendres, qu'on a peine à les supporter; ceux que j'ai
-de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous point bien l'effet que cela
-peut faire dans un coeur comme le mien?
-
-Si vous continuez de vous bien porter, ma chère enfant, je ne vous irai
-voir que l'année qui vient. La Bretagne et la Provence ne sont pas
-compatibles; c'est une chose étrange que les grands voyages: si l'on
-était toujours dans le sentiment qu'on a quand on arrive, on ne
-sortirait jamais du lieu où l'on est; mais la Providence fait qu'on
-oublie; c'est la même qui sert aux femmes qui sont accouchées: Dieu
-permet cet oubli, afin que le monde ne finisse pas, et que l'on fasse
-des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me donnera la plus grande
-joie que je puisse recevoir dans ma vie: mais quelles pensées tristes,
-de ne point voir de fin à votre séjour! J'admire et je loue de plus en
-plus votre sagesse; quoiqu'à vous dire le vrai, je sois fortement
-touchée de cette impossibilité, j'espère qu'en ce temps-là nous verrons
-les choses d'une autre manière; il faut bien l'espérer, car, sans cette
-consolation, il n'y aurait qu'à mourir. J'ai quelquefois des rêveries
-dans ces bois, d'une telle noirceur, que j'en reviens plus changée que
-d'un accès de fièvre. Il me paraît que vous ne vous êtes point trop
-ennuyée à Marseille. Ne manquez pas de me mander comme vous aurez été
-reçue à Grignan. Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils;
-Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort
-bien habillés, un ruban neuf à la cravate; ils vont en très-bon ordre
-nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un bel incident: M. l'abbé
-avait mandé que nous arriverions le mardi, et puis tout d'un coup il
-l'oublie: ces pauvres gens attendent le mardi jusqu'à dix heures du
-soir; et quand ils sont tous retournés chacun chez eux, bien tristes et
-bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sans songer qu'on
-eût mis une armée en campagne pour nous recevoir: ce contre-temps nous a
-fâchés; mais quel remède? Voilà par où nous avons débuté. Mademoiselle
-du Plessis[142] est tout justement comme vous l'avez laissée; elle a une
-nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce que c'est un bel esprit
-qui a lu tous les romans, et qui a reçu deux lettres de la princesse de
-Tarente[143]. J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais jalouse
-de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais rien; mais que mon
-coeur était saisi: tout ce qu'elle dit là-dessus est digne de Molière;
-c'est une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et
-comme elle détourne adroitement la conversation, pour ne point parler de
-ma rivale devant moi: je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits
-arbres sont d'une beauté surprenante; Pilois[144] les élève jusqu'aux
-nues avec une probité admirable: tout de bon, rien n'est si beau que ces
-allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une
-manière de devise qui vous convenait: voici un mot que j'ai écrit sur un
-arbre pour mon fils, qui est revenu de Candie. _Vago di fama_: n'est-il
-point joli, pour n'être qu'un mot? Je fis écrire encore hier, en
-l'honneur des paresseux: _Bella cosa, far niente_. Hélas! ma fille, que
-mes lettres sont sauvages! Où est le temps que je parlais de Paris comme
-les autres? C'est purement de mes nouvelles que vous aurez; et voyez ma
-confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les
-autres. La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé est toujours
-admirable; mon fils et la Mousse s'accommodent fort bien de moi, et moi
-d'eux; nous nous cherchons toujours; et, quand les affaires me séparent
-d'eux, ils sont au désespoir et me trouvent ridicule de préférer un
-compte de fermier aux contes de la Fontaine. Ils vous aiment tous
-passionnément; je crois qu'ils vous écriront: pour moi, je prends les
-devants, et n'aime point à vous parler en tumulte. Ma fille, aimez-moi
-toujours: c'est ma vie, c'est mon âme que votre amitié: je vous le
-disais l'autre jour; elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je
-vous avoue que le reste de ma vie est couvert d'ombre et de tristesse,
-quand je songe que je la passerai si souvent éloignée de vous.
-
-
- [142] Mademoiselle du Plessis-d'Argentré. Le château d'Argentré est à
- une lieue des Rochers.
-
- [143] Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel.
-
- [144] Jardinier des Rochers.
-
-
-
-
-51.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 14 juin 1671.
-
-Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois; et comment
-se peut-il que je n'en aie seulement pas une? Ah! ma fille, de quelque
-endroit que vienne ce retardement, je ne puis vous dire ce qu'il me fait
-souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits passées; j'ai renvoyé deux fois
-à Vitré, pour chercher à m'amuser de quelque espérance; mais c'est
-inutilement. Je vois par là que mon repos est entièrement attaché à la
-douceur de recevoir de vos nouvelles. Me voilà insensiblement tombée
-dans la radoterie de Chesières: je comprends sa peine si elle est comme
-la mienne; je sens ses douleurs de n'avoir pas reçu cette lettre du 27:
-on n'est pas heureux quand on est comme lui; Dieu me préserve de son
-état! et vous, ma fille, préservez-m'en sur toutes choses. Adieu, je
-suis chagrine, je suis de mauvaise compagnie; quand j'aurai reçu de vos
-lettres, la parole me reviendra. Quand on se couche, on a des pensées
-qui ne sont que gris-brun, comme dit M. de la Rochefoucauld; et la nuit
-elles deviennent tout à fait noires: je sais qu'en dire.
-
-
-
-
-52.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
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- Aux Rochers, dimanche 21 juin 1671.
-
-Enfin, ma fille, je respire à mon aise, je fais un souper comme M. de la
-Souche[145]: mon coeur est soulagé d'une presse qui ne me donnait aucun
-repos; j'ai été deux ordinaires sans recevoir de vos lettres, et j'étais
-si fort en peine de votre santé, que j'étais réduite à souhaiter que
-vous eussiez écrit à tout le monde, hormis à moi. Je m'accommodais mieux
-d'avoir été un peu retardée dans votre souvenir, que de porter
-l'épouvantable inquiétude que j'avais de votre santé; mais, mon Dieu, je
-me repens de vous avoir écrit mes douleurs; elles vous donneront de la
-peine quand je n'en aurai plus; voilà le malheur d'être éloignées:
-hélas! il n'est pas le seul.
-
-Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la Fête-Dieu;
-elles sont tellement profanes, que je ne comprends pas comme votre saint
-archevêque[146] les veut souffrir: il est vrai qu'il est Italien, et que
-cette mode vient de son pays. Enfin, ma fille, vous êtes belle; quoi!
-vous n'êtes point pâle, maigre, abattue comme la princesse Olympie[147]!
-ah! je suis trop heureuse. Au nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à
-vous bien conserver, je vous remercie de vous habiller: cette négligence
-que nous vous avons tant reprochée était d'une honnête femme; votre mari
-peut vous en remercier; mais elle était bien ennuyeuse pour les
-spectateurs. Vous aurez, ma chère bonne, quelque peine à rallonger les
-jupes courtes; nos demoiselles de Vitré, dont l'une s'appelle de
-Bonnefoi-de-Croqueoison, et l'autre de Kerborgne, les portent au-dessus
-de la cheville du pied. J'appelle la Plessis mademoiselle de Kerlouche;
-ces noms me réjouissent. Nous avons eu ici des pluies continuelles; et,
-au lieu de dire, Après la pluie vient le beau temps, nous disons, Après
-la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers ont été dispersés; et au lieu
-de m'adresser votre lettre au pied d'un arbre, vous auriez pu l'adresser
-au coin du feu. Nous avons eu depuis mon arrivée beaucoup d'affaires;
-nous ne savons encore si nous fuirons les états, ou si nous les
-affronterons. Ce qui est certain, et dont je crois que vous ne douterez
-pas, c'est que nous sommes bien loin de vous oublier: nous en parlons
-très-souvent; mais, quoique j'en parle beaucoup, j'y pense encore
-davantage, et jour et nuit, et quand il semble que je n'y pense plus, et
-enfin comme on devrait penser à Dieu, si on était véritablement touché
-de son amour; j'y pense, en un mot, d'autant plus que très-souvent je ne
-veux pas parler de vous: il y a des excès qu'il faut corriger, et pour
-être polie, et pour être politique; il me souvient encore comme il faut
-vivre pour n'être pas pesante: je me sers de mes vieilles leçons.
-
-Nous lisons fort ici; la Mousse m'a priée qu'il pût lire le Tasse avec
-moi: je le sais fort bien, parce que j'ai très-bien appris l'italien;
-cela me divertit: son latin et son bon sens le rendent un bon écolier;
-et ma routine et les bons maîtres que j'ai eus me rendent une bonne
-maîtresse. Mon fils nous lit des bagatelles, des comédies qu'il joue
-comme Molière, des vers, des romans, des histoires; il est fort amusant,
-il a de l'esprit, il entend bien, il nous entraîne; il nous a empêchés
-de prendre aucune lecture sérieuse, comme nous en avions le dessein:
-quand il sera parti, nous reprendrons quelque belle morale de Nicole;
-mais surtout il faut tâcher de passer sa vie avec un peu de joie et de
-repos; et le moyen, quand on est à cent mille lieues de vous! Vous dites
-fort bien, on se voit et on se parle au travers d'un gros crêpe. Vous
-connaissez les Rochers, et votre imagination sait un peu où me prendre:
-pour moi, je ne sais où j'en suis; je me suis fait une Provence, une
-maison à Aix peut-être plus belle que celle que vous avez; je vous y
-trouve. Pour Grignan, je le vois aussi; mais vous n'avez point d'arbres,
-cela me fâche: je ne vois pas bien où vous vous promenez; j'ai peur que
-le vent ne vous emporte sur votre terrasse: si je croyais qu'il pût vous
-apporter ici par un tourbillon, je tiendrais toujours mes fenêtres
-ouvertes, et je vous recevrais, Dieu sait! Voilà une folie que je
-pousserais loin. Mais je reviens, et je trouve que le château de Grignan
-est parfaitement beau; il sent bien les anciens Adhémars. Je suis ravie
-de voir comme le bon abbé vous aime; son coeur est pour vous comme si je
-l'avais pétri de mes propres mains; cela fait justement que je l'adore.
-Votre fille est plaisante; elle n'a pas osé aspirer à la perfection du
-nez de sa mère, elle n'a pas voulu aussi... je n'en dirai pas davantage;
-elle a pris un troisième parti, et s'est avisée d'avoir un petit nez
-carré[148]: mon enfant, n'en êtes-vous point fâchée! Mais pour cette
-fois vous ne devez pas avoir cette idée; mirez-vous, c'est tout ce que
-vous devez faire pour finir heureusement ce que vous commencez si bien.
-Adieu, ma très-aimable enfant; embrassez M. de Grignan pour moi. Vous
-lui pouvez dire les bontés de notre abbé.
-
-
- [145] Arnolphe, scène VI, acte II de l'_École des femmes_, trouvant
- son nom trop bourgeois, se faisait appeler M. de la Souche.
-
- [146] Le cardinal Grimaldi.
-
- [147] La princesse Olympie, abandonnée par Birène dans une île
- déserte, cherche en vain son époux qui n'est plus à ses côtés; elle
- gravit un rocher, et aperçoit dans le lointain la voile qui emporte
- l'infidèle. A cette vue elle tombe toute tremblante, plus pâle et plus
- froide que la neige.
-
- _Tutta tremente si lasciò cadere,
- Più bianca, e più che neve, fredda in volto._
-
- ORLANDO FURIOSO, cant. X, stanz. 24.
-
- [148] Comme celui de madame de Sévigné.
-
-
-
-
-53.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 28 juin 1671.
-
-Vous me récompensez bien, ma fille, de mes pertes passées; j'ai reçu
-deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie: ce que je sens en
-les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à
-l'agrément de votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir
-des autres, et non pas pour le mien: mais la Providence, qui a mis tant
-d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les
-charmes de votre commerce, et encore plus par la satisfaction que vous
-me témoignez de votre établissement et de la beauté de votre château:
-vous m'y représentez un air de grandeur et une magnificence dont je suis
-enchantée. J'avais vu, il y a longtemps, des relations pareilles de la
-première madame de Grignan[149]; je ne devinais pas que toutes ces
-beautés seraient un jour sous l'honneur de vos commandements; je veux
-vous remercier d'avoir bien voulu m'en parler en détail. Si votre lettre
-m'avait ennuyée, outre que j'aurais mauvais goût, il faudrait encore que
-j'eusse bien peu d'amitié pour vous, et que je fusse bien indifférente
-pour ce qui vous touche. Défaites-vous de cette haine que vous avez pour
-les détails; je vous l'ai déjà dit, et vous le pouvez sentir; ils sont
-aussi chers de ceux que nous aimons, qu'ils nous sont ennuyeux des
-autres; et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que
-nous avons pour ceux qui nous en importunent: si cette observation est
-vraie, jugez de ce que me sont vos relations. En vérité, c'est un grand
-plaisir que d'être, comme vous êtes, une véritable grande dame: je
-comprends bien les sentiments de M. de Grignan, en vous voyant admirer
-son château: une grande insensibilité là-dessus le mettrait dans un
-chagrin que je m'imagine plus aisément qu'un autre: je prends part à la
-joie qu'il a de vous voir contente; il y a des coeurs qui ont tant de
-sympathie en certaines choses, qu'ils sentent par eux ce que pensent les
-autres. Vous me parlez trop peu de Vardes et de ce pauvre Corbinelli:
-n'avez-vous pas été bien aise de parler leur langage? Comment va la
-belle passion de Vardes pour la T...[150]? Dites-moi s'il est bien
-désolé de la longueur infinie de son exil, ou si la philosophie et un
-peu de _misanthroperie_ soutiennent son coeur contre les coups de
-l'amour et de la fortune. Vos lectures sont bonnes; Pétrarque vous doit
-divertir avec le commentaire que vous avez; celui que nous avait fait
-mademoiselle de Scudéri sur certains sonnets les rendait agréables à
-lire. Pour Tacite, vous savez comme j'en étais charmée ici pendant nos
-lectures, et comme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre
-des périodes où je trouvais de l'harmonie: mais si vous en demeurez à la
-moitié, je vous gronde; vous ferez tort à la majesté du sujet; il faut
-vous dire, comme ce prélat disait à la reine mère: _Ceci est histoire_;
-vous savez le conte. Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour
-les romans que vous n'aimez pas. Nous lisons le Tasse avec plaisir: je
-m'y trouve habile, par l'habileté des maîtres que j'ai eus. Mon fils
-fait lire Cléopâtre[151] à la Mousse, et, malgré moi, je l'écoute, et
-j'y trouve encore quelques amusements. Mon fils s'en va en Lorraine; son
-absence nous donnera beaucoup d'ennui. Vous savez comme je suis sur le
-chagrin de voir partir une compagnie agréable; vous savez aussi mes
-transports de joie quand je vois partir une chienne de carrossée qui m'a
-contrainte et ennuyée: c'est ce qui nous faisait décider nettement
-qu'une méchante compagnie est plus souhaitable qu'une bonne. Je me
-souviens de toutes ces folies que nous avons dites ici; et de tout ce
-que vous y faisiez, et de tout ce que vous y disiez: ce souvenir ne me
-quitte jamais; et puis tout d'un coup je pense où vous êtes; mon
-imagination ne me présente qu'un grand espace fort éloigné; votre
-château m'arrête maintenant les yeux; les murailles de votre mail me
-déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante, et tout le jeune
-plant que vous avez vu est délicieux: c'est une jeunesse que je prends
-plaisir d'élever jusqu'aux nues; et très-souvent, sans considérer les
-conséquences ni mes intérêts, je fais jeter de grands arbres à bas,
-parce qu'ils font ombrage, ou qu'ils incommodent mes jeunes enfants: mon
-fils regarde cette conduite; mais je ne lui en laisse pas faire
-l'application. Pilois est toujours mon favori, et je préfère sa
-conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevalier
-au parlement de Rennes. Je suis _libertine_[152] plus que vous: je
-laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein de
-_Fouesnellerie_[153], par une pluie horrible, faute de les prier de
-bonne grâce de demeurer; jamais ma bouche ne put prononcer les paroles
-qui étaient nécessaires. Ce n'étaient pas les deux jeunes femmes,
-c'était la mère et une guimbarde de Rennes, et les fils. Mademoiselle du
-Plessis est toute telle que vous la représentez, et encore un peu plus
-impertinente; ce qu'elle dit tous les jours sur la crainte de me donner
-de la jalousie est une chose originale dont je suis au désespoir, quand
-je n'ai personne pour en rire. Sa belle-soeur est fort jolie, sans être
-ridicule en rien, et parle gascon au milieu de la Bretagne: j'en ai la
-même joie que vous avez de ma Languette, qui parle parisien au milieu de
-la Provence: cette petite basse Brette est fort aimable. Je vous trouve
-fort heureuse d'avoir madame de Simiane[154]; vous avez avec elle un
-fonds de connaissance qui vous doit ôter toutes sortes de contraintes;
-c'est beaucoup; cela vous fera une compagnie agréable: puisqu'elle se
-souvient de moi, faites-lui bien mes compliments, je vous en conjure, et
-à notre cher coadjuteur. Nous ne nous écrivons plus, et nous ne savons
-pourquoi; nous nous trouvons trop loin, cependant j'admire la diligence
-de la poste. La comparaison de Chilly[155] m'a ravie, et de voir ma
-chambre déjà marquée: je ne souhaite rien tant que de l'occuper; ce sera
-de bonne heure l'année qui vient, et cette espérance me donne une joie
-dont vous comprendrez une partie par celle que vous aurez de m'y
-recevoir.
-
-Je reviens encore à vous, c'est-à-dire à cette divine fontaine de
-Vaucluse: quelle beauté! Pétrarque avait bien raison d'en parler
-souvent. Mais songez que je verrai toutes ces merveilles: moi, qui
-honore les antiquités, j'en serai ravie, et de toutes les magnificences
-de Grignan. L'abbé aura bien des affaires: après les ordres doriques et
-les titres de votre maison, il n'y a rien à souhaiter que l'ordre que
-vous y allez mettre; car, sans un peu de subsistance, tout est dur, tout
-est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié: c'est la seule affliction
-dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et que le temps
-augmente au lieu de la diminuer. J'ai souvent des conversations sur ce
-sujet avec un de nos petits amis; s'il veut profiter de toutes celles
-que nous avons faites, il en a pour longtemps, et sur toutes sortes de
-chapitres, et d'une manière si peu ennuyeuse, qu'il ne devrait pas les
-oublier. Je suis aise que vous ayez cet automne une couple de
-beaux-frères; je trouve que votre journée est fort bien réglée: on va
-loin sans mourir d'ennui, pourvu qu'on se donne des occupations, et
-qu'on ne perde point courage. Le beau temps a remis tous mes ouvriers en
-campagne, cela me divertit: quand j'ai du monde, je travaille à ce beau
-parement d'autel que vous m'avez vu traîner à Paris; quand je suis
-seule, je lis, j'écris; je suis en affaires dans le cabinet de notre
-abbé; je vous le souhaite quelquefois pour deux ou trois jours
-seulement.
-
-Je consens au commerce de bel esprit que vous me proposez. Je fis
-l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si
-bonne, que je crus l'avoir retenue par coeur de celles de M. de la
-Rochefoucauld: je vous prie de me le dire; en ce cas, il faudrait louer
-ma mémoire plus que mon jugement. Je disais, comme si je n'eusse rien
-dit, que l'_ingratitude attire les reproches, comme la reconnaissance
-attire de nouveaux bienfaits_. Dites-moi donc ce que c'est que cela?
-l'ai-je lu? l'ai-je rêvé? l'ai-je imaginé? Rien n'est plus vrai que la
-chose, et rien n'est plus vrai aussi que je ne sais où je l'ai prise, et
-que je l'ai trouvée toute rangée dans ma tête, et au bout de ma langue.
-Pour la sentence de _Bella cosa, far niente_, vous ne la trouverez plus
-si fade, quand vous saurez qu'elle est dite pour votre frère; songez à
-sa déroute de cet hiver. Adieu, ma très-aimable enfant; conservez-vous,
-soyez belle, habillez-vous, amusez-vous, promenez-vous. Je viens
-d'écrire à Vivonne[156] pour un capitaine bohême, afin qu'il lui relâche
-un peu ses fers, pourvu que cela ne soit point contre le service du roi.
-Il y avait parmi nos _Bohêmes_, dont je vous parlais l'autre jour, une
-jeune fille qui danse très-bien, et qui me fit extrêmement souvenir de
-votre danse: je la pris en amitié; elle me pria d'écrire en Provence
-pour son grand-père, _qui est à Marseille_. Et où est-il, votre
-grand-père? _Il est à Marseille_; d'un ton doux, comme si elle disait,
-_Il est à Vincennes_. C'était un capitaine bohême d'un mérite
-singulier[157]; de sorte que je lui promis d'écrire, et je me suis
-avisée tout d'un coup d'écrire à Vivonne: voilà ma lettre; si vous
-n'êtes pas en état que je puisse rire avec lui, vous la brûlerez; si
-vous la trouvez mauvaise, vous la brûlerez encore; si vous êtes assez
-bien avec ce _gros crevé_, et que ma lettre vous en épargne une autre,
-vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir. Je n'ai pu refuser
-cette prière au ton de la petite fille, et au menuet le mieux dansé que
-j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sévigné; c'est votre même air;
-elle est de votre taille, elle a de belles dents et de beaux yeux. Voici
-une lettre d'une telle longueur, que je vous pardonne de ne la point
-achever: je le comprendrai plus aisément que de demeurer au septième
-tome de _Cassandre_ et de _Cléopâtre_. Je vous embrasse très-tendrement.
-M. de Grignan est bien loin de se figurer qu'on puisse lire des lettres
-de cette longueur; mais, tout de bon, les lisez-vous en un jour?
-
-
- [149] Angélique-Claire d'Angennes.
-
- [150] M. de Monmerqué croit qu'il s'agissait de mademoiselle de
- Toiras, fille du marquis de Toiras, gouverneur de Montpellier.
-
- [151] Roman de la Calprenède.
-
- [152] _Libertin_, _libertine_, se prend aujourd'hui dans le sens
- d'inconduite et de mauvaises moeurs; il signifiait seulement alors
- l'indépendance, l'amour de la liberté en toute chose, la répugnance à
- se soumettre à la règle: c'est dans ce sens que dans le _Tartufe_
- Molière fait dire à Orgon:
-
- Mon frère, ce discours sent le libertinage.
-
- [153] La famille de Fouesnel habitait le château de ce nom, à quelques
- lieues des Rochers.
-
- [154] Madeleine Hai-du-Châtelet, femme de Charles-Louis, marquis de
- Simiane. Elle fut dans la suite belle-mère de Pauline de Grignan.
-
- [155] Les châteaux de Chilly et de Grignan ont effectivement quelque
- rapport.
-
- [156] M. de Vivonne était général des galères.
-
- [157] Il était alors forçat des galères.
-
-
-
-
-54.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 1er juillet 1671.
-
-Voilà donc le mois de juin passé; j'en suis tout étonnée, je ne pensais
-pas qu'il dût jamais finir. Ne vous souvient-il pas d'un certain mois de
-septembre que vous trouviez qui ne prenait point le chemin de faire
-jamais place au mois d'octobre? Celui-ci prenait le même train; mais je
-vois bien maintenant que tout finit: m'en voilà persuadée.
-
-C'est une aimable demeure que Fouesnel; nous y fûmes hier, mon fils et
-moi, dans une calèche à six chevaux; il n'y a rien de plus joli, il
-semble qu'on vole: nous fîmes des chansons que nous vous envoyons; le
-cas que nous faisons de votre prose ne nous empêche point de vous faire
-part de nos vers. Madame de la Fayette est bien contente de la lettre
-que vous lui avez écrite. Voilà qui est fait, ma fille, votre frère nous
-va quitter. Nous allons nous jeter, la Mousse et moi, dans de bonnes
-lectures. Le Tasse nous amuse fort, et toutes les bagatelles du monde
-nous ont divertis jusqu'ici, à cause de mon fils, qui en est le roi. Je
-m'en vais faire de grandes promenades _toute seule tête à tête_, comme
-disait Tonquedec[158]. Croyez-vous que je pense à vous? J'ai aussi _mon
-petit ami_ que j'aime tendrement: la plus aimable chose du monde est un
-portrait bien fait; quoi que vous puissiez dire, celui-là ne vous fait
-point de tort. Vos lettres de Grignan m'ont nourrie et consolée de mes
-chagrins passés; j'en attends toujours avec impatience; mais, de bonne
-foi, j'en écris souvent d'une longueur trop excessive; je veux que
-celle-ci soit raisonnable; il n'est pas juste de juger de vous par moi:
-cette mesure est téméraire; vous avez moins de loisir que moi.
-
-Voilà mademoiselle du Plessis qui entre; elle me plante ce baiser que
-vous connaissez, et me presse de lui montrer l'endroit de vos lettres où
-vous parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire devant moi que
-vous vous souveniez d'elle fort agréablement, et me dit ensuite:
-Montrez-lui l'endroit, madame, afin qu'elle n'en doute pas. Me voilà
-rouge comme vous, quand vous pensez aux péchés des autres; je suis
-contrainte de mentir mille fois, et de dire que j'ai brûlé votre lettre.
-Voilà les malices de ce guidon[159]. En récompense je l'assurai l'autre
-jour que si vous répondiez au-dessus de _la reine d'Aragon_, vous ne
-mettriez pas _à Guidon le Sauvage_. J'ai reçu une lettre de Guitaut fort
-douce et fort honnête: il me mande qu'il a trouvé en moi depuis quelque
-temps mille bonnes choses, à quoi il n'avait pas pensé; et moi, de peur
-de lui répondre sottement que je _crains bien de détruire son opinion_,
-je lui dis que j'espère qu'il m'aimera encore davantage, quand il me
-connaîtra mieux; je réponds toutes les extravagances qui se présentent à
-moi, plutôt que ces selles à tous chevaux dont nous avons tant ri ici.
-Je suis persuadée que vous vous aiderez fort bien de madame de Simiane:
-il faut ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que l'on peut, et
-faire entrer les gens dans nos plaisirs et dans nos fantaisies; sans
-cela il faut mourir, et c'est mourir d'une vilaine épée. Je l'ai juré,
-ma fille, je vais finir; je me fais une extrême violence pour vous
-quitter; notre commerce fait l'unique plaisir de ma vie; je suis
-persuadée que vous le croyez. Je vous embrasse, ma chère petite, et je
-baise vos belles joues.
-
-
- [158] René de Quengo, seigneur de Tonquedec, ami du marquis de
- Sévigné.
-
- [159] M. de Sévigné était guidon des gendarmes Dauphin.
-
-
-
-
-55.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 5 juillet 1671.
-
-C'est bien une marque de votre amitié, ma chère enfant, que d'aimer
-toutes les bagatelles que je vous mande d'ici: vous prenez fort bien
-l'intérêt de mademoiselle de Croqueoison; en récompense, il n'y a pas un
-mot dans vos lettres qui ne me soit cher: je n'ose les lire, de peur de
-les avoir lues; et si je n'avais la consolation de les recommencer
-plusieurs fois, je les ferais durer plus longtemps; mais, d'un autre
-côté, l'impatience me les fait dévorer. Je voudrais bien savoir comme je
-ferais, si votre écriture était comme celle de d'Hacqueville: la force
-de l'amitié me la déchiffrerait-elle? En vérité, je ne le crois quasi
-pas: on conte pourtant des histoires là-dessus; mais enfin j'aime fort
-d'Hacqueville, et cependant je ne puis m'accoutumer à son écriture: je
-ne vois goutte dans ce qu'il me mande; il me semble qu'il me parle dans
-un pot cassé; je tiraille, je devine, je dis un mot pour un autre, et
-puis quand le sens m'échappe, je me mets en colère, et je jette tout. Je
-vous dis tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines
-qu'il me donne; il croit que son écriture est moulée: mais vous qui
-parlez, mandez-moi comment vous vous en accommodez. Mon fils partit
-hier, très-fâché de nous quitter: il n'y a rien de bon, ni de droit, ni
-de noble, que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer: il entre
-avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit, mais vous
-connaissez la faiblesse humaine; ainsi je mets tout entre les mains de
-la Providence, et me réserve seulement la consolation de n'avoir rien à
-me reprocher sur son sujet. Comme il a de l'esprit, et qu'il est
-divertissant, il est impossible que son absence ne nous donne de
-l'ennui. Nous allons commencer un traité de morale de M. Nicole; si
-j'étais à Paris, je vous enverrais ce livre, vous l'aimeriez fort. Nous
-continuons le Tasse avec plaisir, et je n'ose vous dire que je suis
-revenue à Cléopâtre, et que, par le bonheur que j'ai de n'avoir point de
-mémoire, cette lecture me divertit encore; cela est épouvantable: mais
-vous savez que je ne m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui
-ne me sont pas naturelles; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là
-ne m'est pas encore entièrement arrivée, je me laisse divertir sous le
-prétexte de mon fils, qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des
-chapitres de Rabelais à mourir de rire; en récompense, il a pris
-beaucoup de plaisir à causer avec moi, et si je l'en crois, il
-n'oubliera rien de tous mes discours: je le connais bien, et souvent, au
-travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments: s'il peut
-avoir congé cet automne, il reviendra ici. Je suis fort empêchée pour
-les états; mon premier dessein était de les fuir, et de ne point faire
-de dépense: mais vous saurez que pendant que M. de Chaulnes va faire le
-tour de sa province, madame sa femme vient l'attendre à Vitré, où elle
-sera dans douze jours, et plus de quinze avant M. de Chaulnes; et tout
-franchement elle m'a fait prier de l'attendre, et de ne point partir
-qu'elle ne m'ait vue. Voilà ce qu'on ne peut éviter, à moins que de se
-résoudre à renoncer à eux pour jamais. Il est vrai que, pour n'être
-point accablée ici, je puis m'en aller à Vitré; mais je ne suis point
-contente de passer un mois dans un tel tracas; quand je suis hors de
-Paris, je ne veux que la campagne.
-
-
-
-
-56.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 12 juillet 1671.
-
-Je n'ai reçu qu'une lettre de vous, ma chère fille, j'en suis un peu
-fâchée; j'étais dans l'habitude d'en avoir deux: il est dangereux de
-s'accoutumer à des soins tendres et précieux comme les vôtres; il n'est
-pas facile après cela de s'en passer. Si vous avez vos beaux-frères ce
-mois de septembre, ce vous sera une très-bonne compagnie. Le coadjuteur
-a été un peu malade, mais il est entièrement guéri: sa paresse est une
-chose incroyable, et son tort est d'autant plus grand qu'il écrit
-très-bien quand il s'en veut mêler. Il vous aime toujours, et ira vous
-voir après la mi-août; il ne le peut qu'en ce temps-là. Il jure (mais je
-crois qu'il ment) qu'il n'a aucune branche où se reposer, et que cela
-l'empêche d'écrire et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que je sais
-de _seigneur Corbeau_: mais admirez la bizarrerie de mon savoir; en vous
-apprenant toutes ces choses, j'ignore comme je suis avec lui: si par
-hasard vous en savez quelque chose, vous m'obligerez fort de me le
-mander. Je songe mille fois le jour au temps où je vous voyais à toute
-heure. Hélas! ma fille, c'est bien moi qui dis cette chanson que vous me
-rappelez: _Hélas! quand reviendra-t-il ce temps, bergère?_ Je le
-regrette tous les jours de ma vie, et j'en souhaiterais un pareil au
-prix de mon sang: ce n'est pas que j'aie sur le coeur de n'avoir pas
-senti le plaisir d'être avec vous; je vous jure et vous proteste que je
-ne vous ai jamais regardée avec indifférence, ni avec la langueur que
-donne quelquefois l'habitude: mes yeux ni mon coeur ne se sont jamais
-accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regardée sans joie et
-sans tendresse; s'il y a eu quelques moments où elle n'ait pas paru,
-c'est alors que je la sentais plus vivement; ce n'est donc point cela
-que je puis me reprocher: mais je regrette de ne vous avoir pas assez
-vue, et d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui
-m'ont ôté ce plaisir. Ce serait une belle chose, si je remplissais mes
-lettres de ce qui me remplit le coeur. Ah! comme vous dites, il faut
-glisser sur bien des pensées et ne pas faire semblant de les voir: je
-crois que vous en faites de même. Je m'arrête donc à vous conjurer, si
-je vous suis un peu chère, d'avoir un soin extrême de votre santé:
-amusez-vous, ne rêvez point creux, ne faites point de bile, conduisez
-votre grossesse à bon port; et après cela, si M. de Grignan vous aime,
-et qu'il n'ait pas entrepris de vous tuer, je sais bien ce qu'il fera,
-ou plutôt ce qu'il ne fera point.
-
-Avez-vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous
-Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour,
-mandez-moi l'endroit où vous en êtes demeurée, et je l'achèverai; c'est
-tout ce que je puis faire pour votre service. Nous achevons le Tasse
-avec plaisir, nous y trouvons des beautés qu'on ne voit point quand on
-n'a qu'une demi-science. Nous avons commencé la _morale_[160], c'est de
-la même étoffe que Pascal.
-
-A propos de Pascal, je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de ces
-messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les chemins pour
-porter et reporter nos lettres; enfin, il n'y a jour dans la semaine où
-ils n'en portent quelqu'une à vous et à moi; il y en a toujours, et à
-toutes les heures, par la campagne: les honnêtes gens! qu'ils sont
-obligeants! et que c'est une belle invention que la poste, et un bel
-effet de la Providence que la cupidité! J'ai quelquefois envie de leur
-écrire pour leur témoigner ma reconnaissance; et je crois que je
-l'aurais déjà fait, sans que je me souviens de ce chapitre de Pascal, et
-qu'ils ont peut-être envie de me remercier de ce que j'écris, comme j'ai
-envie de les remercier de ce qu'ils portent mes lettres: voilà une belle
-digression.
-
-Je reviens donc à nos lectures: c'est sans préjudice de Cléopâtre, que
-j'ai gagé d'achever; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe
-quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces sottises-là; j'ai
-peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut-être assez de moi pour
-savoir à quel point je suis blessée des méchants styles; j'ai quelque
-lumière pour les bons, et personne n'est plus touché que moi des charmes
-de l'éloquence. Le style de la Calprenède est maudit en mille endroits;
-de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens tout cela.
-J'écrivis l'autre jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort
-plaisante. Je trouve donc que celui de la Calprenède est détestable, et
-cependant je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu: la beauté
-des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et
-le succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne
-comme une petite fille; j'entre dans leurs desseins: et si je n'avais M.
-de la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler, je me pendrais
-de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous m'apparaissez pour me
-faire honte; mais je me dis de mauvaises raisons, et je continue.
-J'aurai bien de l'honneur au soin que vous me donnez de vous conserver
-l'amitié de l'abbé! Il vous aime chèrement: nous parlons très-souvent de
-vous, de vos affaires et de vos grandeurs; il voudrait bien ne pas
-mourir avant que d'avoir été en Provence, et de vous avoir rendu quelque
-service. On me mande que la pauvre madame de Montlouet est sur le point
-de perdre l'esprit: elle a extravagué jusqu'à présent sans jeter une
-larme; elle a une grosse fièvre, et commence à pleurer; elle dit qu'elle
-veut être damnée, puisque son mari doit l'être assurément. Nous
-continuons notre chapelle; il fait chaud; les soirées et les matinées
-sont très-belles dans ces bois et devant cette porte; mon appartement
-est frais; j'ai bien peur que vous ne vous accommodiez pas si bien de
-vos chaleurs de Provence. Je suis toujours tout à vous, ma très-chère et
-très-aimable: une amitié à monsieur de Grignan. Ne vous adore-t-il pas
-toujours?
-
-
- [160] Les _Essais de morale_ de M. Nicole.
-
-
-
-
-57.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 15 juillet 1671.
-
-Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet, je vous
-écrirais toujours les plus grandes lettres du monde; mais cela n'est pas
-bien aisé: ainsi je me contente de ce qui peut s'écrire, et je rêve tout
-ce qui peut se rêver: j'en ai le temps et le lieu. La Mousse a une
-petite fluxion sur les dents, et l'abbé a une petite fluxion sur le
-genou, qui me laissent le champ libre dans mon mail, pour y faire tout
-ce qu'il me plaît. Il me plaît de m'y promener le soir jusqu'à huit
-heures; mon fils n'y est plus; cela fait un silence, une tranquillité et
-une solitude que je ne crois pas qu'il soit aisé de rencontrer ailleurs.
-Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle tendresse; quand on
-devine, il n'est pas besoin de parler. Si vous n'étiez point grosse, et
-que l'_hippogryphe_ fût encore au monde, ce serait une chose galante, et
-à ne jamais oublier, que d'avoir la hardiesse de monter dessus pour me
-venir voir quelquefois: ce ne serait pas une affaire; il parcourait la
-terre en deux jours! Vous pourriez même quelquefois venir dîner ici, et
-retourner souper avec M. de Grignan, ou souper ici à cause de la
-promenade, où je serais bien aise de vous avoir; et, le lendemain, vous
-arriveriez assez tôt pour être à la messe dans votre tribune.
-
-Mon fils est à Paris; il y sera peu: la cour est de retour, il ne faut
-pas qu'il se montre. C'est une perte qui me paraît bien considérable que
-celle de M. le duc d'Anjou[161]. Madame de Villars[162] m'écrit assez
-souvent, et me parle toujours de vous: elle est tendre, et sait bien
-aimer; cela me donne de l'amitié pour elle; elle me prie de vous dire
-mille douceurs de sa part. La petite Saint-Géran m'écrit des pieds de
-mouche que je ne saurais lire; je lui réponds des rudesses et des
-injures qui la divertissent: cette méchante plaisanterie n'est point
-encore usée; quand elle le sera, je ne dirai plus rien, car je
-m'ennuierais fort d'un autre style avec elle.
-
-Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir: je suis assurée que vous le
-souffririez, si vous étiez en tiers: il y a une grande différence entre
-lire un livre toute seule, ou avec des gens qui relèvent les beaux
-endroits et qui réveillent l'attention. Cette _morale_ de Nicole est
-admirable, et Cléopâtre va son train, mais sans empressement, et aux
-heures perdues: c'est ordinairement sur cette lecture que je m'endors;
-le caractère m'en plaît beaucoup plus que le style. Pour les sentiments,
-j'avoue qu'ils me plaisent, et qu'ils sont d'une perfection qui remplit
-mon idée sur la belle âme. Vous savez aussi que je ne hais pas les
-grands coups d'épée, tellement que voilà qui est bien, pourvu que l'on
-m'en garde le secret.
-
-Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa présence: elle disait
-hier à table qu'en basse Bretagne on faisait une chère admirable, et
-qu'aux noces de sa belle-soeur on avait mangé pour un jour douze cents
-pièces de rôti: nous demeurâmes tous comme des gens de pierre. Je pris
-courage, et lui dis: Mademoiselle, pensez-y bien; n'est-ce point douze
-pièces de rôti que vous voulez dire? on se trompe quelquefois. Non,
-madame, c'est douze cents pièces ou onze cents; je ne veux pas vous
-assurer si c'est onze ou douze, de peur de mentir; mais enfin je sais
-bien que c'est l'un ou l'autre. Et le répéta vingt fois, et n'en voulut
-jamais rabattre un seul poulet. Nous trouvâmes qu'il fallait qu'ils
-fussent pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu, et que le
-lieu fût un grand pré, où l'on eût fait dresser des tentes; et que s'ils
-n'eussent été que cinquante, il fallait qu'ils eussent commencé un mois
-auparavant. Ce propos de table était bon; vous en auriez été contente.
-N'avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là?
-
-Au reste, ma fille, cette montre que vous m'avez donnée, qui allait
-toujours trop tôt ou trop tard d'une heure ou deux, est devenue si
-parfaitement juste qu'elle ne quitte pas d'un moment notre pendule; j'en
-suis ravie, et vous en remercie sur nouveaux frais, en un mot, je suis
-tout à vous. L'abbé me dit qu'il vous adore, et qu'il veut vous rendre
-quelque service: il ne voit pas bien en quelle occasion; mais enfin il
-vous aime autant qu'il m'aime.
-
-
- [161] Philippe, second fils de Louis XIV, mort le 10 juillet 1671.
-
- [162] C'était la soeur du maréchal de Bellefonds, et la mère de celui
- qui sauva la France à Denain. Elle avait beaucoup d'esprit, et cet
- esprit était malin et plaisant. Son mari avait servi de second à M. de
- Nemours, dans ce duel fameux où M. de Beaufort le tua. Le prince de
- Conti ayant quitté le petit collet, fit le singulier projet, pour
- établir sa réputation, de se battre contre le duc d'York, depuis
- Jacques II, qui était alors en France. Ce fut M. de Villars qu'il
- choisit pour second, dans la vue de donner plus d'éclat à ce combat,
- qui pourtant ne se fit pas. M. de Villars, quoique pauvre et sans
- naissance, réussit à la cour, à la guerre, dans les ambassades, près
- des femmes, près des princes, et cela en conservant l'estime générale.
-
-
-
-
-58.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1671, jour de la Madeleine, où fut
- tué, il y a quelques années, un père que j'avais.
-
-Je vous écris, ma fille, avec plaisir, quoique je n'aie rien à vous
-mander. Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous comment? à
-beau pied sans lance, entre onze heures et minuit: on pensait à Vitré
-que ce fût des Bohêmes. Elle ne voulut aucune cérémonie à son entrée;
-elle fut servie à souhait, car on ne la regarda pas, et ceux qui la
-virent comme elle était la prirent pour ce que je viens de vous dire, et
-pensèrent tirer sur elle. Elle venait de Nantes par la Guerche: son
-carrosse et son chariot étaient demeurés entre deux rochers à demi-lieue
-de Vitré, parce que le contenu était plus grand que le contenant; ainsi
-il fallut travailler dans le roc, et cet ouvrage ne fut fait qu'à la
-pointe du jour, que tout arriva à Vitré. Je la fus voir lundi, et vous
-croyez bien qu'elle fut très-aise de me voir. La _Murinette_[163] beauté
-est avec elle. Elles sont seules à Vitré, en attendant l'arrivée de M.
-de Chaulnes, qui fait le tour de la Bretagne; et les états
-s'assembleront dans huit jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis
-dans une pareille solitude: madame de Chaulnes ne sait que devenir, et
-n'a recours qu'à moi; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement
-sur mademoiselle de _Kerborgne_; je crois qu'elle viendra ici
-après-dîner. Toutes mes allées sont propres, et mon parc est en beauté;
-je la prierai de demeurer ici deux ou trois jours à s'y promener en
-liberté: comme je lui fais valoir d'être demeurée ici pour elle, je veux
-m'en acquitter d'une manière à n'être pas oubliée, et pourtant sans que
-je fasse d'autre bonne chère que celle qui se trouvera dans le pays. Ah!
-mon Dieu, en voilà beaucoup sur ce sujet. Il faut pourtant que je vous
-fasse encore mille compliments de sa part, et que je vous dise qu'on ne
-peut estimer plus une personne qu'elle ne vous estime; elle est
-instruite par d'Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous, ma
-très-belle, où en êtes-vous de vos Grignans? le pauvre coadjuteur a-t-il
-toujours la goutte, et l'innocence est-elle toujours persécutée?
-
-Cette madame Quintin[164], que nous disions qui vous ressemblait pour
-vous faire enrager, est comme paralytique; elle ne se soutient pas;
-demandez-lui pourquoi; elle a vingt ans. Elle est passée ce matin devant
-cette porte, et a demandé à boire un petit coup de vin; on lui en a
-porté, elle a bu sa _chopine_, et puis s'en est allée au Pertre
-consulter une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous
-de cette manière bretonne, familière et galante? Elle sortait de Vitré,
-elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai compris que tout cela
-était un air, pour me faire savoir qu'elle a un équipage de _Jean de
-Paris_[165]. Ma chère enfant, ne sortirai-je point des nouvelles de
-Bretagne? Quel chien de commerce avez-vous là avec une femme de Vitré?
-La cour s'en va, dit-on, à Fontainebleau; le voyage de Rochefort et de
-Chambord est rompu. On croit qu'en dérangeant les desseins qu'on avait
-pour l'automne, on dérangera aussi la fièvre de M. le Dauphin, qui le
-prend dans cette saison à Saint-Germain: pour cette année, elle y sera
-attrapée; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donné à M. de
-Condom[166] l'abbaye de Rebais qu'avait l'abbé de Foix: _le pauvre
-homme!_ On prend ici le deuil de M. le duc d'Anjou: si je demeure aux
-états, cela m'embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle; ce
-sera notre plus forte raison; car, pour le bruit et le tracas de Vitré,
-il me sera bien moins agréable que mes bois, ma tranquillité et mes
-lectures. Quand je quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paraître
-aux états: mon pauvre mérite, tout médiocre qu'il est, n'est pas encore
-réduit à se sauver en province, comme les mauvais comédiens. Ma fille,
-je vous embrasse avec une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour
-vous occupe mon âme tout entière; elle va loin, et embrasse bien des
-choses, quand elle est au point de la perfection. Je souhaite votre
-santé plus que la mienne; conservez-vous, ne tombez point. Assurez M. de
-Grignan de mon amitié, et recevez les protestations de notre abbé.
-
-
- [163] Anne-Marie du Pui de Murinais, qui épousa Henri de Maillé,
- marquis de Kerman.
-
- [164] Suzanne de Montgommery, femme de Henri Goyon de la Moussaie,
- comte de Quintin.
-
- [165] Allusion à un conte de la Bibliothèque bleue, où le fils du roi
- allant au-devant d'une princesse qu'il doit épouser, se fait passer
- pour un bourgeois de Paris, tout en menant un train de prince.
-
- [166] Jacques-Bénigne Bossuet.
-
-
-
-
-59.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- Aux Rochers, le 22 juillet 1671.
-
-Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement
-tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que
-vous aurez bientôt l'honneur de voir _Picard_; et comme il est frère du
-laquais de madame de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte
-de mon procédé. Vous savez que madame la duchesse de Chaulnes est à
-Vitré; elle y attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours, avec les
-états de Bretagne: vous croyez que j'extravague; elle attend donc son
-mari avec tous les états, et, en attendant, elle est à Vitré toute
-seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais
-revenir à Picard. Elle meurt donc d'ennui; je suis sa seule consolation,
-et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur
-mademoiselle de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand circuit, mais
-pourtant nous arriverons au but. Comme je suis donc sa seule
-consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux
-qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées
-que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller; voici
-une autre petite proposition incidente: vous savez qu'on fait les foins;
-je n'avais point d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie, que les poëtes
-ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer
-ici; vous n'y voyez encore goutte; et, en leur place, j'envoie mes gens
-faner. Savez-vous ce que c'est, faner? Il faut que je vous l'explique:
-faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en
-batifolant dans une prairie; dès qu'on en sait tant, on sait faner. Tous
-mes gens y allèrent gaiement; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait
-pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que ce n'était pas
-son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi, la colère
-m'a monté à la tête; je songeai que c'était la centième sottise qu'il
-m'avait faite; qu'il n'avait ni coeur, ni affection; en un mot, la
-mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire
-pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est
-une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si
-vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez
-point, et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner,
-et qui est le plus indigne qu'on le traite bien.
-
-Voilà l'histoire en peu de mots; pour moi, j'aime les relations où l'on
-ne dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite,
-ni à gauche; où l'on ne reprend point les choses de si loin; enfin je
-crois que c'est ici, sans vanité, le modèle des narrations
-agréables[167].
-
-
- [167] Cette lettre, publiée par M. Crauford, est celle que madame de
- Thianges envoya demander à madame de Coulanges, ainsi que celle du
- _Cheval_, qui malheureusement est perdue.
-
-
-
-
-60.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 26 juillet 1671.
-
-Je veux vous apprendre qu'hier, comme j'étais toute seule dans ma
-chambre avec un livre _précieusement_[168] à la main, je vois ouvrir ma
-porte par une grande femme de très-bonne mine; cette femme s'étouffait
-de rire, et cachait derrière elle un homme qui riait encore plus fort
-qu'elle: cet homme était suivi d'une femme fort bien faite, qui riait
-aussi; moi, je me mis à rire sans les reconnaître, et sans savoir ce qui
-les faisait rire. Quoique j'attendisse aujourd'hui madame de Chaulnes,
-qui doit passer deux jours ici, j'avais beau la regarder, je ne pouvais
-comprendre que ce fût elle: c'était elle pourtant, qui m'amenait
-Pomenars, qui en arrivant à Vitré lui avait mis dans la tête de me venir
-surprendre. La _Murinette_ beauté était de la partie, et la gaieté de
-Pomenars était si extrême, qu'il aurait réjoui la tristesse même: ils
-jouèrent d'abord au volant; madame de Chaulnes y joue comme vous; et
-puis une légère collation, et puis nos belles promenades, et partout il
-a été question de vous. J'ai dit à Pomenars que vous étiez fort en peine
-de toutes ses affaires, et que vous m'aviez mandé que, pourvu qu'il n'y
-eût que le courant, vous ne seriez point en inquiétude; mais que tant de
-nouvelles injustices qu'on lui faisait vous donnaient beaucoup de
-chagrin pour lui: nous avons fort poussé cette plaisanterie, et puis
-cette grande allée nous a fait souvenir de la chute que vous y fîtes un
-jour; la pensée m'en a fait devenir rouge comme du feu. On a parlé
-longtemps là-dessus, et puis du dialogue bohême, et puis enfin de
-mademoiselle du Plessis, et des sottises qu'elle disait, et qu'un jour
-vous en ayant dit une, et son vilain visage se trouvant auprès du vôtre,
-vous n'aviez pas marchandé, et lui aviez donné un soufflet pour la faire
-reculer; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais dit: Mais voyez
-comme ces petites filles se jouent rudement; et que j'avais dit à sa
-mère: Madame, ces jeunes créatures étaient si folles ce matin, qu'elles
-se battaient: mademoiselle du Plessis agaçait ma fille, ma fille la
-battait; c'était la plus plaisante chose du monde; et qu'avec ce tour,
-j'avais ravi madame du Plessis, de voir nos petites filles se réjouir
-ainsi. Cette _camaraderie_ de vous et de mademoiselle du Plessis, dont
-je ne faisais qu'une même chose pour faire avaler le soufflet, les a
-fait rire à mourir. La _Murinette_ vous approuve fort, et jure que la
-première fois qu'elle viendra lui parler dans le nez, comme elle fait
-toujours, elle vous imitera, et lui donnera sur sa vilaine joue. Je les
-attends tous présentement: Pomenars tiendra bien sa place; mademoiselle
-du Plessis viendra aussi; ils me montreront une lettre de Paris faite à
-plaisir, où l'on mandera cinq ou six soufflets donnés entre femmes, afin
-d'autoriser ceux qu'on veut lui donner aux états, et même de les lui
-faire souhaiter pour être à la mode. Enfin je n'ai jamais vu un homme si
-fou que Pomenars: sa gaieté augmente en même temps que ses affaires
-criminelles; s'il lui en vient encore une, il mourra de joie. Je suis
-chargée de mille compliments pour vous; nous vous avons célébrée à tout
-moment. Madame de Chaulnes dit qu'elle vous souhaiterait une madame de
-Sévigné en Provence, comme celle qu'elle a trouvée en Bretagne; c'est
-cela qui rend son gouvernement beau, car quelle autre chose pourrait-ce
-être? Quand son mari sera venu, je la remettrai entre ses mains, et ne
-m'embarrasserai plus de son divertissement; mais vous, ma chère fille,
-que je vous plains avec votre tante d'Harcourt[169]! quelle contrainte!
-quel embarras! quel ennui! Voilà qui me ferait plus de mal mille fois
-qu'à personne, et vous seule au monde seriez capable de me faire avaler
-ce poison. Oui, mon enfant, je vous le jure et si j'étais à Grignan,
-j'écumerais votre chambre pour vous faire plaisir, comme j'ai fait mille
-fois: après cette marque d'amitié, ne m'en demandez plus, car je hais
-l'ennui plus que la mort, et j'aimerais fort à rire avec vous, Vardes et
-le _seigneur Corbeau_. Défaites-vous de cette trompette du jugement: il
-y a vingt ans qu'elle me déplaît, et que je lui dois une visite.
-
-Je trouve votre vie fort réglée et fort bonne. Notre abbé vous aime avec
-une tendresse et une estime qu'il n'est pas aisé de dire en peu de mots;
-il attend avec impatience le plan de Grignan et la conversation de M.
-d'Arles; mais, sur toutes choses, il vous souhaiterait bien cent mille
-écus, soit pour faire achever votre château, soit pour tout ce qu'il
-vous plairait. Toutes les heures ne sont pas comme celles qu'on passe
-avec Pomenars, et même on s'ennuierait bientôt de lui: les réflexions
-qu'on fait sont bien contraires à la joie. Je vous ai mandé que je
-croyais que je ne bougerais d'ici ou de Vitré. Notre abbé ne peut
-quitter sa chapelle: le désert de Buron[170], ou l'ennui de Nantes avec
-madame de Molac, ne conviennent point à son humeur agissante. Je serai
-souvent ici; et madame de Chaulnes, pour m'ôter les visites, dira
-toujours qu'elle m'attend. Pour mon labyrinthe, il est net, il a des
-tapis verts, et les palissades sont à hauteur d'appui; c'est un aimable
-lieu: mais, hélas! ma chère enfant, il n'y a guère d'apparence que je
-vous y voie jamais.
-
- _Di memoria nudrirsi, più che di speme._
-
-C'est bien ma vraie devise. Nos sentences ont été trouvées jolies. Ne
-comprenez-vous pas bien qu'il n'y a jour, ni heure, ni moment, que je
-ne pense à vous, que je n'en parle quand je puis, et qu'il n'y a rien
-qui ne m'en fasse souvenir? Nous sommes sur la fin du Tasse, _e Goffredo
-a spiegato il gran vessillo della crose sopra 'l muro_. Nous avons lu ce
-poëme avec plaisir. La Mousse est bien content de moi, et de vous encore
-plus, quand il songe à l'honneur que vous faites à sa philosophie. Je
-crois que vous n'auriez pas eu moins d'esprit quand vous auriez eu la
-plus sotte mère du monde: mais enfin tout ensemble n'a pas mal fait.
-Nous avons envie de lire Guichardin, car nous ne voulons point quitter
-l'italien; la _Murinette_ le parle comme le français. J'ai reçu une
-lettre de notre cardinal[171], qui me dit encore pis que pendre du gros
-abbé[172] qui est avec lui. Adieu, ma très-aimable; je ne daigne pas
-vous dire que je vous aime, vous le savez, et je ne trouve point de
-paroles qui puissent vous faire comprendre comme mon coeur est pour
-vous. J'achèverai demain cette lettre, et vous manderai à quoi se
-divertit ma compagnie.
-
-Ma compagnie est couchée, parce qu'il est minuit. Nous avons fait ce
-soir de grandes promenades, et après souper nous avons coupé les cheveux
-à la petite du Cernet, et lui avons mis le premier appareil, que nous
-lèverons demain. La _Murinette_ beauté est habile comme la Vienne[173].
-Pomenars ne fait que de sortir de ma chambre; nous avons parlé assez
-sérieusement de ses affaires, qui ne sont jamais de moins que de sa
-tête. Le comte de Créance veut à toute force qu'il ait le cou coupé;
-Pomenars ne veut pas: voilà le procès[174]. Madame de Chaulnes me disait
-tantôt que l'abbé Testu, après avoir été quelque temps à Richelieu,
-enfin, sans autre façon, s'était établi chez madame de Fontevrault, où
-il est depuis deux mois; ils le virent, en passant, il y a un mois; le
-prétexte, c'est qu'il y a de la petite vérole à Richelieu: si cette
-conduite ne lui est fort bonne, elle lui sera fort mauvaise. Je ne
-savais pas que M. de Condom eût rendu son évêché; madame de Chaulnes m'a
-assuré que cela était fait[175]. La petite personne a envoyé des
-chansons à sa soeur; nous ne les trouvons pas trop bonnes: je suis fort
-aise que vous ayez approuvé les miennes; on ne peut pas les élever plus
-haut que de les mettre sur le ton des _dragons_; il me semble que
-j'aurais dû l'entendre d'ici; cela fait voir qu'il y a bien loin d'ici à
-Grignan. Hélas! que cette pensée m'afflige, et que je m'ennuie d'être si
-longtemps sans vous voir! Adieu, ma chère fille; je vais me coucher
-tristement, et vous embrasse de tout mon coeur.
-
-Ma petite est aimable, et sa nourrice est au point de la perfection: mon
-habileté est une espèce de miracle, et me fait comprendre en amitié la
-merveille de ce maréchal qui devint excellent peintre par amour.
-
-
- [168] Avant la comédie des _Précieuses ridicules_, le titre de
- _précieuse_ se prenait en bonne part, et signifiait la distinction et
- la suprême élégance en toute chose.
-
- [169] Elle était venue à Grignan voir son neveu. Elle habitait
- ordinairement le Pont-Saint-Esprit.
-
- [170] Terre de M. de Sévigné, située à quelques lieues de Nantes.
-
- [171] De Retz.
-
- [172] Pierre Camus, abbé de Pontcarré, aumônier du roi.
-
- [173] Valet de chambre du roi.
-
- [174] Il s'agissait de l'enlèvement de Mlle de Bouillé par le marquis
- de Pomenars. Le comte de Créance, père de la demoiselle, poursuivait
- pour crime de rapt M. de Pomenars.
-
- [175] Bossuet, ayant été nommé précepteur de M. le dauphin, ne crut
- pas devoir conserver un évêché dans lequel il ne pouvait plus résider.
-
-
-
-
-61.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 5 août 1671.
-
-Je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait mandé les nouvelles. Vous
-apprendrez encore la mort de M. de Guise, dont je suis accablée quand je
-pense à la douleur de Mlle de Guise. Vous jugez bien, ma fille, que
-ce ne peut être que par la force de mon imagination que cette mort
-m'inquiète; car, du reste, rien ne troublera moins le repos de ma vie.
-Vous savez comme je crains les reproches qu'on se peut faire à soi-même.
-Mademoiselle de Guise n'a rien à se reprocher que la mort de son neveu;
-elle n'a jamais voulu qu'il ait été saigné; la quantité du sang a causé
-le transport au cerveau: voilà une petite circonstance bien agréable. Je
-trouve que dès qu'on tombe malade à Paris, on tombe mort; je n'ai jamais
-vu une telle mortalité. Je vous conjure, ma chère bonne, de vous bien
-conserver; et s'il y avait quelques enfants à Grignan qui eussent la
-petite vérole, envoyez-les à Montélimart: votre santé est le but de tous
-mes désirs.
-
-Vous aurez maintenant des nouvelles de nos états, pour votre peine
-d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de
-tout ce qui peut en faire à Vitré: le lundi matin il m'écrivit une
-lettre; j'y fis réponse par aller dîner avec lui. On mange à deux tables
-dans le même lieu; il y a quatorze couverts à chaque table; Monsieur en
-tient une, et Madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte
-les plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il faut
-faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces sortes de
-machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il fallût qu'une
-porte fût plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer, une de ces
-pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrire d'un bout de la table à
-l'autre; mais, bien loin que cela blesse ici, on est souvent fort aise,
-au contraire, de ne plus voir ce qu'elles cachent: cette pyramide donc,
-avec vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renversée à la
-porte, que le bruit qu'elle causa fit taire les violons, les hautbois et
-les trompettes. Après le dîner, MM. de Locmaria et Coëtlogon dansèrent
-avec deux Bretonnes des passe-pieds merveilleux, et des menuets, d'un
-air que les courtisans n'ont pas à beaucoup près: ils y font des pas de
-Bohémiens et de bas Bretons avec une délicatesse et une justesse qui
-charment. Je pensais toujours à vous; et j'avais un souvenir si tendre
-de votre danse et de ce que je vous avais vue danser, que ce plaisir me
-devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis assurée que vous
-auriez été ravie de voir danser Locmaria: les violons et les passe-pieds
-de la cour font mal au coeur au prix de ceux-là: c'est quelque chose
-d'extraordinaire que cette quantité de pas différents, et cette cadence
-courte et juste; je n'ai point vu d'homme danser comme Locmaria cette
-sorte de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui
-arrivaient en foule pour ouvrir les états. Le lendemain, M. le premier
-président, MM. les procureurs et avocats généraux du parlement, huit
-évêques, MM. de Molac, la Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat[176],
-qui vient de Paris, cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent
-communautés. Le soir devaient venir madame de Rohan d'un côté, et son
-fils de l'autre, et M. de Lavardin, dont je suis étonnée[177]. Je ne vis
-point ces derniers, car je voulus venir coucher ici, après avoir été à
-la tour de Sévigné voir M. d'Harouïs et MM. de Fourché et Chesières, qui
-arrivaient. M. d'Harouïs vous écrira; il est comblé de vos honnêtetés:
-il a reçu deux de vos lettres à Nantes, dont je vous suis encore plus
-obligée que lui. Sa maison va être le Louvre des états: c'est un jeu,
-une chère, une liberté jour et nuit qui attirent tout le monde. Je
-n'avais jamais vu les états; c'est une assez belle chose. Je ne crois
-pas qu'il y ait une province rassemblée qui ait un aussi grand air que
-celle-ci; elle doit être bien pleine du moins, car il n'y en a pas un
-seul à la guerre ni à la cour; il n'y a que le petit Guidon[178], qui
-peut-être y reviendra un jour comme les autres. J'irai tantôt voir
-madame de Rohan; il viendrait bien du monde ici, si je n'allais à Vitré:
-c'était une grande joie de me voir aux états, où je ne fus de ma vie; je
-n'ai pas voulu en voir l'ouverture, c'était trop matin. Les états ne
-doivent pas être longs; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi; on ne
-dit pas un mot: voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne
-sais comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une
-infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins et de
-villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals
-éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande
-_braverie_[179]; voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes
-de vin qu'on y boit: mais si je ne comptais pas ce petit article, les
-autres ne l'oublient pas, et c'est le premier. Voilà ce qui s'appelle
-des contes à dormir debout: mais cela vient au bout de la plume, quand
-on est en Bretagne et qu'on n'a pas autre chose à dire. J'ai mille
-compliments à vous faire de M. et de madame de Chaulnes. J'attends le
-vendredi, où je reçois vos lettres, avec une impatience digne de
-l'extrême amitié que j'ai pour vous.
-
-
- [176] Depuis chancelier de France.
-
- [177] M. de Lavardin était lieutenant général au gouvernement de
- Bretagne.
-
- [178] M. de Sévigné.
-
- [179] Vieux mot encore en usage dans le peuple: _se faire brave_, pour
- se parer.
-
-
-
-
-62.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 19 août 1671.
-
-Vous me dites fort plaisamment l'état où vous met mon papier parfumé:
-ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous apprends que
-je suis morte, et ne se figurent point que ce soit une moindre nouvelle.
-Il s'en faut peu que je ne me corrige de la manière que vous l'avez
-imaginé; j'irai toujours dans les excès pour ce qui sera bon, et qui
-dépendra de moi. J'avais déjà pensé que mon papier pourrait vous faire
-mal, mais ce n'était qu'au mois de novembre que j'avais résolu d'en
-changer; je commence dès aujourd'hui, et vous n'avez plus à vous
-défendre que de la puanteur.
-
-Vous avez une assez bonne quantité de Grignans: Dieu vous délivre de la
-tante[180]! elle m'incommode d'ici. Les manches du chevalier font un bel
-effet à table: quoiqu'elles entraînent tout, je doute qu'elles
-m'entraînent aussi; quelque faiblesse que j'aie pour les modes, j'ai une
-grande aversion pour cette saleté. Il y aurait de quoi en faire une
-belle provision à Vitré; je n'ai jamais vu une si grande chère; nulle
-table à la cour ne peut être comparée à la moindre des douze ou quinze
-qui y sont; aussi est-ce pour nourrir trois cents personnes qui n'ont
-que cette ressource pour manger. Je partis lundi de cette bonne ville,
-après avoir fait vos compliments à madame de Chaulnes et à mademoiselle
-de Murinais, qui a quelque chose dans l'esprit et dans l'humeur qui vous
-serait très-agréable; on ne peut jamais ni mieux les recevoir ni mieux
-les rendre. Toute la Bretagne était ivre ce jour-là; nous avions dîné à
-part. Quarante gentilshommes avaient dîné en bas, et avaient bu chacun
-quarante santés: celle du roi avait été la première, et tous les verres
-cassés après l'avoir bue; le prétexte était une joie et une
-reconnaissance extrême de cent mille écus que le roi a donnés à la
-province sur le présent qu'on lui a fait, voulant récompenser, par cet
-effet de sa libéralité, la bonne grâce qu'on a eue à lui obéir. Ce n'est
-donc plus que deux millions deux cent mille livres, au lieu de cinq
-cents. Le roi a écrit de sa propre main des bontés infinies pour sa
-bonne province de Bretagne: le gouverneur a lu la lettre aux états, et
-la copie en a été enregistrée: il s'est élevé jusqu'au ciel un cri de
-_vive le roi_! et tout de suite on s'est mis à boire, mais boire, Dieu
-sait. M. de Chaulnes n'a pas oublié la gouvernante de Provence; et un
-Breton ayant voulu vous nommer, et sachant mal votre nom, s'est levé, et
-a dit tout haut: C'est donc à la santé de madame de _Carignan_. Cette
-sottise a fait rire MM. de Chaulnes et d'Harouïs jusqu'aux larmes: les
-Bretons ont continué, croyant bien dire; et vous ne serez plus d'ici à
-huit jours que madame de _Carignan_; quelques-uns disent la comtesse de
-_Carignan_: voilà en quel état j'ai laissé les choses.
-
-J'ai fait voir à Pomenars ce que vous dites de lui; il en est ravi, il
-veut vous écrire; et en attendant je vous assure qu'il est si hardi et
-si effronté, que tous les jours du monde il fait quitter la place au
-premier président, dont il est ennemi, aussi bien que du procureur
-général. Madame de Coëtquen[181] venait de recevoir la nouvelle de la
-mort de sa petite fille; elle s'était évanouie; elle en est
-très-affligée, et dit que jamais elle n'en aura une si jolie: mais son
-mari est inconsolable; il revient de Paris, après s'être accommodé avec
-le Bordage. C'était la plus grande affaire du monde, il a donné tous ses
-ressentiments à M. de Turenne: vous ne vous en souciez guère; mais cela
-se trouve au bout de ma plume. Il y avait dimanche un bal qui fut joli:
-nous y vîmes une basse Brette qu'on nous avait assuré qui levait la
-paille: ma foi, elle était ridicule, et faisait des haut-le-corps qui
-nous faisaient éclater de rire; mais il y avait d'autres danseuses et
-des danseurs qui nous ravissaient. Si vous me demandez comment je me
-trouve des Rochers après tout ce bruit, je vous dirai que j'y suis
-transportée de joie; j'y serai pour le moins huit jours, quelque façon
-qu'on me fasse pour me faire retourner, j'ai un besoin de repos qui ne
-se peut dire, j'ai besoin de dormir, j'ai besoin de manger, car je meurs
-de faim à ces festins; j'ai besoin de me rafraîchir, j'ai besoin de me
-taire; tout le monde m'attaquait, et mon poumon était usé. Enfin, ma
-chère enfant, j'ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma chienne, mon mail,
-Pilois, mes maçons; tout cela m'est uniquement bon, en l'état où je
-suis: quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. Il y a des
-gens qui ont de l'esprit dans cette immensité de Bretons, et il y en a
-qui sont dignes de me parler de vous.
-
-J'ai été blessée, comme vous, de l'_enflure de coeur_[182]: ce mot
-d'_enflure_ me déplaît; et pour le reste, ne vous avais-je pas dit que
-c'était de la même étoffe que Pascal? Mais cette étoffe est si belle
-qu'elle me plaît toujours: jamais le coeur humain n'a été mieux
-anatomisé que par ces messieurs-là. Si vous continuez à nous en mander
-votre avis, la Mousse vous répondra mieux que moi, car je n'en ai lu
-encore que vingt feuillets. Je suis au désespoir de mes paquets perdus:
-ces chères, ces aimables lettres dont je suis entourée, que je relis
-mille fois, que je regarde, que j'approuve, n'est-ce pas un grand
-déplaisir pour moi de savoir que vous m'en écriviez deux toutes les
-semaines, et de n'en avoir reçu qu'une plus de quatre semaines de suite?
-Si c'était pour vous soulager, je l'approuverais, et même je vous le
-conseillerais; mais vous les avez écrites, et je ne les ai pas. Si vous
-aviez la mémoire de vos dates, vous verriez bien les lettres qui vous
-manquent: vous l'aviez pour ce fripon de Grignan; faut-il que je
-l'embrasse après cette préférence? Parlez-moi de madame de
-Rochebonne[183], et faites des amitiés à mon cher coadjuteur et au bel
-air du chevalier: je défends à ce dernier de monter à cheval devant
-vous. On me mande que _mes petites entrailles_[184] se portent bien,
-elles vont être habillées; cela est joli, de _petites entrailles_ avec
-une robe.
-
-Vous avez fait des merveilles d'écrire à madame de Lavardin; je le
-souhaitais, vous avez prévenu mes désirs. Voilà tout présentement le
-laquais de l'abbé, qui, se jouant comme un jeune chien avec l'aimable
-_Jacquine_[185], l'a jetée par terre, et lui a rompu le bras et démis le
-poignet; les cris qu'elle fait sont épouvantables, c'est comme si une
-Furie s'était rompu le bras en enfer: on envoie quérir cet homme qui
-vint pour Saint-Aubin. J'admire comme les accidents viennent, et vous ne
-voulez pas que j'aie peur de verser; c'est ce que je crains; car si
-quelqu'un m'assurait que je ne me ferai point de mal, je ne haïrais pas
-à rouler quelquefois cinq ou six tours dans un carrosse; cette nouveauté
-me divertirait: mais après ce que je viens de voir, un bras rompu me
-fera toujours peur. Adieu, ma très-belle; vous savez comme je suis à
-vous, et que l'amour maternel y a moins de part que l'inclination.
-
-
- [180] Anne d'Ornano, comtesse d'Harcourt.
-
- [181] Marguerite de Rohan-Chabot, femme de Malo, marquis de Coëtquen,
- gouverneur de Saint-Malo. Elle était soeur de madame de Soubise.
-
- [182] Expression de M. Nicole dans ses _Essais de morale_.
-
- [183] Thérèse Adhémar de Monteil, femme de Charles-François de
- Châteauneuf, comte de Rochebonne, et soeur de M. de Grignan.
-
- [184] C'est ainsi que madame de Sévigné nommait sa petite-fille
- (_Marie-Blanche_), qu'elle avait laissée à Paris en nourrice.
-
- [185] Une des filles de la basse-cour des Rochers.
-
-
-
-
-63.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Vitré, mercredi 12 août 1671.
-
-Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états; sans cela les états
-seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté
-mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour,
-avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs
-pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin,
-MM. de Coëtlogon, de Locmaria, les barons de Guais, les évêques de
-Rennes, de Saint-Malo, les MM. d'Argouges, et huit ou dix que je ne
-connais point; j'oublie M. d'Harrouis, qui ne vaut pas la peine d'être
-nommé. Je reçois tout cela: on dit et on répondit beaucoup de choses.
-Enfin, après une promenade dont ils furent fort contents, une collation
-très-bonne et très-galante sortit d'un des bouts du mail, et surtout du
-vin de Bourgogne qui passa comme de l'eau de Forges; on fut persuadé que
-cela s'était fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria
-instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc lundi au soir; madame de
-Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de _Tartufe_, point trop
-mal jouée, et un bal où le passe-pied et le menuet pensèrent me faire
-pleurer: cela me fait souvenir de vous si vivement, que je n'y puis
-résister; il faut promptement que je me dissipe. On me parle de vous
-très-souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j'y
-pense à l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes
-pensées au travers de mon corps de jupe. Hier, je reçus toute la
-Bretagne à ma tour de Sévigné: je fus encore à la comédie; c'était
-_Andromaque_, qui me fit pleurer plus de six larmes: c'est assez pour
-une troupe de campagne. Le soir on soupa, et puis le bal. Je voudrais
-que vous eussiez vu l'air de M. de Locmaria, et de quelle manière il ôte
-et remet son chapeau: quelle légèreté! quelle justesse! Il peut défier
-tous les courtisans, et les confondre, sur ma parole: il a soixante
-mille livres de rentes, et sort de l'académie; il ressemble à tout ce
-qu'il y a de plus joli, et voudrait bien vous épouser. Au reste, ne
-croyez pas que votre santé ne soit point bue ici; cette obligation n'est
-pas grande, mais, telle qu'elle est, vous l'avez tous les jours à toute
-la Bretagne: on commence par moi, et puis madame de Grignan vient tout
-naturellement. M. de Chaulnes vous fait mille compliments. Les civilités
-qu'on me fait sont si ridicules et les femmes de ce pays si sottes,
-qu'elles laissent croire qu'il n'y a que moi dans la ville, quoiqu'elle
-soit toute pleine. Il y a de votre connaissance, Tonquedec, le comte des
-Chapelles, Pomenars, l'abbé de Montigny, qui est évêque de Saint-Paul de
-Léon, et mille autres: mais ceux-là me parlent de vous, et nous rions un
-peu de notre prochain. Il est plaisant ici le prochain, particulièrement
-quand on a dîné; je n'ai jamais vu tant de bonne chère. Madame de
-Coëtquen est ici avec la fièvre; Chesières se porte mieux; on a député
-des états pour lui faire un compliment. Nous sommes polis pour le moins
-autant que le poli Lavardin: on l'adore ici, c'est un gros mérite qui
-ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtit, et ne veut pas venir
-s'établir à Vitré; il y vient dîner: pour moi, j'y serai encore jusqu'à
-lundi; et puis j'irai passer huit jours dans ma pauvre solitude, après
-quoi je reviendrai dire adieu; car la fin du mois verra la fin de tout
-ceci. Notre présent est déjà fait, il y a plus de huit jours: on a
-demandé trois millions; nous avons offert sans chicaner deux millions
-cinq cent mille livres, et voilà qui est fait. Du reste, M. le
-gouverneur aura cinquante mille écus, M. de Lavardin quatre-vingt mille
-francs, le reste des officiers à proportion; le tout pour deux ans. Il
-faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons que
-d'eau sous les ponts, puisque c'est là-dessus qu'on prend l'infinité
-d'argent qui se donne à tous les états.
-
-Vous voilà bien instruite, Dieu merci, de votre bon pays: mais je n'ai
-point de vos lettres, et par conséquent point de réponse à vous faire;
-ainsi je vous parle tout naturellement de ce que je vois et de ce que
-j'entends. Pomenars est divin; il n'y a point d'homme à qui je souhaite
-plus volontiers deux têtes; jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. Pour
-moi, ma fille, je voudrais déjà être au bout de la semaine, afin de
-quitter généreusement tous les honneurs de ce monde, et de jouir de
-moi-même aux Rochers. Adieu, ma très-chère, j'attends toujours vos
-lettres avec impatience; votre santé est un point qui me touche de bien
-près: je crois que vous en êtes persuadée, et que, sans donner dans _la
-justice de croire_, je puis finir ma lettre, et dormir en repos sur ce
-que vous pensez de mon amitié pour vous. Ne direz-vous point à M. de
-Grignan que je l'embrasse de tout mon coeur?
-
-
-
-
-64.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 23 août 1671.
-
-Vous étiez donc avec votre présidente de Charmes, quand vous m'avez
-écrit! Son mari était intime ami de M. Fouquet: dis-je bien? Enfin
-ma fille, vous n'êtes point seule, et M. de Grignan avait raison
-de vous faire quitter votre cabinet, pour entretenir votre compagnie:
-ce qu'il aurait pu retrancher, c'est sa barbe de capucin, il est
-vrai qu'elle ne lui fait point de tort, puisqu'à Livry, avec _sa touffe
-ébouriffée_[186], vous ne pensiez pas qu'_Adonis_ fût plus beau; je
-redis quelquefois ces quatre vers avec admiration. Je suis surprise
-comme le souvenir de certains temps fait de l'impression sur l'esprit,
-soit en bien, soit en mal; je me représente cette automne-là délicieuse,
-et puis j'en regarde la fin avec une horreur qui me fait suer les
-grosses gouttes[187]; et cependant il faut remercier Dieu du bonheur qui
-vous tira d'affaire. Les réflexions que vous faites sur la mort de M. de
-Guise[188] sont admirables; elles m'ont bien creusé les yeux dans mon
-mail; car c'est là où je rêve à plaisir. Le pauvre la Mousse a eu mal
-aux dents; de sorte que depuis longtemps je me promène toute seule
-jusqu'à la nuit, et Dieu sait à quoi je ne pense point. Ne craignez
-point pour moi l'ennui que me peut donner la solitude; hors les maux qui
-viennent de mon coeur, contre lesquels je n'ai point de force, je ne
-suis à plaindre sur rien: mon humeur est heureuse, elle s'accommode et
-s'amuse de tout; et je me trouve mieux d'être ici toute seule que du
-fracas de Vitré. Il y a huit jours que je suis ici, dans une paix qui
-m'a guérie d'un rhume épouvantable; j'ai bu de l'eau, je n'ai point
-parlé, je n'ai point soupé; et quoique je n'en aie point raccourci mes
-promenades, je me suis guérie. Madame de Chaulnes, mademoiselle de
-Murinais, madame Fourché, et une fille de Nantes fort bien faite,
-vinrent ici jeudi: madame de Chaulnes entra en me disant qu'elle ne
-pouvait être plus longtemps sans me voir, que toute la Bretagne lui
-pesait sur les épaules, et qu'enfin elle se mourait. Là-dessus elle se
-jette sur mon lit; on se met autour d'elle, et en un moment la voilà
-endormie de pure fatigue; nous causons toujours; elle se réveille enfin,
-trouvant plaisante et adorant l'aimable liberté des Rochers. Nous
-allâmes nous promener, nous nous assîmes dans le fond de ces bois;
-pendant que les autres jouaient au mail, je lui faisais conter Rome, et
-par quelle aventure elle avait épousé M. de Chaulnes: car je cherche
-toujours à ne me point ennuyer. Pendant que nous étions là, voilà une
-pluie traîtresse comme une fois à Livry, qui, sans se faire craindre, se
-met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler l'eau de partout sur
-nos habits: les feuilles furent percées dans un moment, et nos habits
-percés dans un autre moment. Nous voilà toutes à courir; on crie, on
-tombe, on glisse; enfin on arrive, on fait grand feu: on change de
-chemise, de jupe; je fournis à tout; on se fait essuyer ses souliers; on
-pâme de rire. Voilà comme fut traitée la gouvernante de Bretagne dans
-son propre gouvernement; après cela on fit une jolie collation, et puis
-cette pauvre femme s'en retourna, plus fâchée sans doute du rôle
-ennuyeux qu'elle allait reprendre, que de l'affront qu'elle avait reçu
-ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure, et d'aller
-demain lui aider à soutenir le reste des états, qui finiront dans huit
-jours. Je lui promis l'un et l'autre; je m'acquitte aujourd'hui de l'un,
-et demain je m'acquitterai de l'autre, ne trouvant pas que je puisse me
-dispenser de cette complaisance.
-
-Madame de la Fayette vous aura mandé comme M. de la Rochefoucauld a fait
-duc le prince (_de Marsillac_) son fils, et de quelle façon le roi a
-donné une nouvelle pension: enfin la manière vaut mieux que la chose,
-n'est-il pas vrai? Nous avons quelquefois ri de ce discours commun à
-tous les courtisans. Vous avez présentement le prince Adhémar[189];
-dites-lui que j'ai reçu sa dernière lettre, et embrassez-le pour moi.
-Vous avez, à mon compte, cinq ou six Grignans; c'est un bonheur, comme
-vous dites, qu'ils soient tous aimables et d'une bonne société; sans
-cela ils feraient l'ennui de votre vie, au lieu qu'ils en font la
-douceur et le plaisir. On me mande qu'il y a de la rougeole à Sully, et
-que ma tante va prendre _mes petites entrailles_ pour les amener chez
-elle: cela fâchera bien la nourrice, mais que faire? C'est une
-nécessité. C'en sera une bien dure que de demeurer en Provence pour les
-gages, quand vous verrez partir d'auprès de vous madame de Senneterre
-pour Paris: je voudrais bien, ma chère enfant, que vous eussiez assez
-d'amitié pour moi pour ne me pas faire le même tour quand j'irai vous
-voir l'année qui vient. Je voudrais qu'entre ci et là vous fissiez
-l'impossible pour vos affaires; c'est ce qui fait que j'y pense, et que
-je m'en tourmente tant. Il faut donc que je vous ramène chez moi, qui
-est chez vous.
-
-M. de Chesières est ici; il a trouvé mes arbres crus; il en est fort
-étonné, après les avoir vus _pas plus grands que cela_, comme disait M.
-de Montbazon de ses enfants. Je suis fort aise que la maladie du pauvre
-Grignan ait été si courte; je l'embrasse et lui souhaite toutes sortes
-de biens et de bonheurs, aussi bien qu'à sa chère moitié, que j'aime
-plus que moi-même; je le sens du moins mille fois davantage. Notre abbé
-est à vous; la Mousse attend cette lettre que vous composez.
-
-
- [186] Hémistiche d'un bout-rimé rempli par madame de Grignan.
-
- [187] A cause de la fausse couche que madame de Grignan fit à Livry.
-
- [188] Il mourut de la petite vérole le 30 juillet 1671.
-
- [189] Le chevalier de Grignan.
-
-
-
-
-65.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Vitré, dimanche 16 août 1671.
-
-Quoi! ma chère fille, vous avez pensé brûler, et vous voulez que je ne
-m'en effraye pas! Vous voulez accoucher à Grignan, et vous voulez que je
-ne m'en inquiète pas! Priez-moi en même temps de ne vous aimer guère;
-mais soyez assurée que pendant que vous me serez ce que vous êtes à mon
-coeur, c'est-à-dire pendant que je vivrai, je ne puis jamais voir
-tranquillement tous les maux qui vous peuvent arriver. Je prie Deville
-de faire tous les soirs une ronde pour éviter les accidents du feu. Si
-le hasard n'avait fait lever M. de Grignan plus matin que le jour, voyez
-un peu où vous en étiez, et ce que vous deveniez avec votre château! Je
-crois que vous n'avez pas oublié de remercier Dieu: pour moi, j'y ai
-trop d'intérêt pour ne l'avoir pas fait.
-
-M. de Lavardin fait ici l'amoureux d'une _petite madame_; j'ai trouvé
-que c'est une contenance dont il a besoin comme d'un éventail. J'ai dit
-à madame de Chaulnes les compliments que vous lui faites; elle les a
-reçus d'une manière, et vous en rend de si bons, que je suis persuadée
-qu'elle voudrait, au prix des Molac et des Lavardin[190], que vous
-fussiez sa lieutenante générale: il n'y a que ces charges de belles; les
-lieutenants de roi ne sont pas dignes de porter votre robe. Je suis
-encore ici; M. et madame de Chaulnes font de leur mieux pour m'y
-retenir: ce sont sans cesse des distinctions peut-être peu sensibles
-pour nous, mais qui me font admirer la bonté des dames de ce pays-ci.
-Vous croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas à Vitré, où
-je n'ai que faire. Les comédiens nous ont amusés, les passe-pieds nous
-ont divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier
-de grandes dévotions, et demain je m'en vais aux Rochers, où je serai
-ravie de ne plus voir de festins, et d'être un peu à moi: je meurs de
-faim au milieu de toutes ces viandes, et je proposais l'autre jour à
-Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de mouton à la tour de Sévigné
-pour minuit, en revenant de chez madame de Chaulnes: enfin, soit besoin
-ou dégoût, je meurs d'envie d'être dans mon mail; j'y serai huit ou dix
-jours. Notre abbé, la Mousse et _Marphise_ ont grand besoin de ma
-présence; ces deux premiers viennent pourtant dîner ici quelquefois; il
-y est très-souvent question de madame la gouvernante de Provence, c'est
-ainsi que M. de Chaulnes vous nomme en commençant votre santé. On
-contait hier au soir à table qu'Arlequin, l'autre jour à Paris, portait
-une grosse pierre sous son petit manteau; on lui demandait ce qu'il
-voulait faire de cette pierre; il dit que c'était un échantillon d'une
-maison qu'il voulait vendre; cela me fit rire; je jurai que je vous le
-manderais: si vous croyez, ma fille, que cette invention fût bonne pour
-vendre votre terre, vous pourriez vous en servir.
-
-Madame de la Fayette m'a mandé qu'elle allait vous écrire, mais que la
-migraine l'en empêche; elle est fort à plaindre de ce mal: je ne sais
-s'il ne vaudrait pas mieux n'avoir pas autant d'esprit que Pascal[191],
-que d'en avoir les incommodités. La date de votre lettre est admirable:
-voilà qui est donc bien, je n'ai que vingt ans; puisqu'il est ainsi,
-vous n'avez pas sujet de craindre pour ma santé; n'en soyez point en
-peine, songez seulement à la vôtre. Cette émotion que la crainte du feu
-vous a donnée, me déplaît beaucoup: ce fut ensuite d'une émotion
-qu'arriva votre accouchement de Livry: tâchez donc, ma chère enfant,
-d'éviter autant que vous pourrez tout ce qui peut vous émouvoir. J'aime
-déjà ce chamarier[192] de Rochebonne; c'est une _bonne roche_ que celle
-dont vous me dépeignez son âme: c'est à M. de Grignan que j'adresse
-cette _gentillesse_; comme à celui qui m'y saura bien répondre. Je suis
-bien aise d'avoir encore une maison assurée à Lyon, outre celle de
-l'intendant.
-
-Autant qu'un voyage en ce monde peut être sûr, celui de Provence l'est
-pour l'année qui vient. Ma chère enfant, gouvernez-vous bien entre ci et
-là, c'est mon unique soin, et la chose du monde dont je vous serai le
-plus sensiblement obligée; c'est là que vous pouvez me témoigner
-solidement l'amitié que vous avez pour moi. Il me semble que vous voyez
-bien des Provençaux à Grignan: si vous saviez aussi la quantité de
-Bretons que l'on voit tous les jours ici! cela n'est pas imaginable.
-Vous me ravissez quand vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et
-qu'il vous aime: j'ai cette union dans la tête; il me semble qu'elle est
-entièrement nécessaire à votre bonheur; conservez-la, et prenez de ses
-conseils pour vos affaires. Notre abbé vous adore toujours; la petite
-Mousse a une dent de moins, et ma petite enfant une dent de plus: ainsi
-va le monde. Je bénis Flachère de vous avoir sauvée du feu, et je vous
-embrasse mille fois plus tendrement que je ne puis vous dire. Chésières
-est guéri au bruit du trictrac de chez M. d'Harouïs.
-
-
- [190] Lieutenants généraux de la province de Bretagne.
-
- [191] Blaise Pascal, un des plus beaux génies de son siècle, avait été
- sujet à de grands maux de tête; il mourut dans la fleur de l'âge en
- 1662.
-
- [192] Dignité du chapitre de Saint-Jean de Lyon.
-
-
-
-
-66.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 16 septembre 1671.
-
-Je suis méchante aujourd'hui, ma fille; je suis comme quand vous disiez,
-_Vous êtes méchante_. Je suis triste, je n'ai point de vos nouvelles;
-_la grande amitié n'est jamais tranquille_. MAXIME. Il pleut, nous
-sommes seuls; en un mot, je vous souhaite plus de joie que je n'en ai
-aujourd'hui.
-
-Ce qui embarrasse fort mon abbé, la Mousse et mes gens, c'est qu'il n'y
-a point de remède à mon chagrin: je voudrais qu'il fût vendredi pour
-avoir une de vos lettres, et il n'est que mercredi: voilà sur quoi on ne
-sait que me faire; toute leur habileté est à bout; et si, par l'excès de
-leur amitié, ils m'assuraient, pour me faire plaisir, qu'il est
-vendredi, ce serait encore pis; car, si je n'avais point de vos lettres
-ce jour-là, il n'y aurait pas un brin de raison avec moi; de sorte que
-je suis contrainte d'avoir patience, quoique la patience soit une vertu,
-comme vous savez, qui n'est guère à mon usage: enfin je serai satisfaite
-avant qu'il soit trois jours. J'ai une extrême envie de savoir comment
-vous vous portez de cette frayeur: c'est mon aversion que les frayeurs;
-car, quoique je ne sois point grosse, elles me le font devenir;
-c'est-à-dire elles me mettent dans un état qui renverse entièrement ma
-santé. Mon inquiétude présente ne va point jusque-là: je suis persuadée
-que la sagesse que vous avez eue de garder le lit vous aura entièrement
-remise. Ne venez point me dire que vous ne me manderez plus rien de
-votre santé, vous me mettriez au désespoir; et, n'ayant plus de
-confiance à ce que vous me diriez, je serais toujours comme je suis
-présentement. Il faut avouer que nous sommes à une belle distance l'une
-de l'autre, et que si l'on avait quelque chose sur le coeur dont on
-attendît du soulagement, on aurait un beau loisir pour se pendre.
-
-Je voulus hier prendre une petite dose de _morale_, je m'en trouvai
-assez bien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique
-contre la _Bérénice_ de Racine, qui me parut fort plaisante et fort
-ingénieuse; c'est de l'auteur des _Sylphides_, des _Gnomes_ et des
-_Salamandres_[193]: il y a cinq ou six petits mots qui ne valent rien du
-tout, et même qui sont d'un homme qui ne sait pas le monde: cela fait
-quelque peine; mais comme ce ne sont que des mots en passant, il ne faut
-pas s'en offenser: je regarde tout le reste, et le tour qu'il donne à sa
-critique; je vous assure que cela est très-joli. Comme je crus que cette
-bagatelle vous aurait divertie, je vous souhaitai dans votre petit
-cabinet auprès de moi, sauf à vous en retourner dans votre beau château,
-quand vous auriez achevé cette lecture. Je vous avoue pourtant que
-j'aurais quelque peine à vous laisser partir sitôt; c'est une chose bien
-dure pour moi que de vous dire adieu; je sais ce que m'a coûté le
-dernier: il serait bien de l'humeur où je suis d'en parler, mais je n'y
-pense encore qu'en tremblant; ainsi vous êtes à couvert de ce chapitre.
-J'espère que cette lettre vous trouvera gaie; si cela est, je vous prie
-de la brûler tout à l'heure; ce serait une chose bien extraordinaire
-qu'elle fût agréable avec le chien d'esprit que je me sens. Le
-coadjuteur est bien heureux que je ne lui fasse pas réponse aujourd'hui.
-
-J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions, pour finir
-dignement cet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des
-figues; avez-vous bien chaud? vous ne m'en dites rien, avez-vous de ces
-aimables bêtes que nous avions à Paris? avez-vous eu longtemps votre
-tante d'Harcourt? Vous jugez bien qu'après avoir perdu tant de vos
-lettres, je suis dans une assez grande ignorance, et que j'ai perdu la
-suite de votre discours. Ah! que je voudrais bien battre quelqu'un! et
-que je serais obligée à quelque Breton qui me voudrait faire une sotte
-proposition qui me mît en colère! Vous me disiez l'autre jour que vous
-étiez bien aise que je fusse dans ma solitude, et que j'y penserais à
-vous: c'est bien rencontré; c'est que je n'y pense pas assez dans tous
-les autres lieux. Adieu, ma fille, voici le bel endroit de ma lettre; je
-finis, parce que je trouve que ceci s'extravague un peu: encore a-t-on
-son honneur à garder.
-
-
- [193] L'abbé de Montfaucon de Villars, auteur de l'ouvrage intitulé
- _le Comte de Gabalis_.
-
-
-
-
-67.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671.
-
-Ce n'est pas sans raison, ma chère fille, que vous fûtes troublée du mal
-du pauvre chevalier de Buous; il est étrange: c'est un garçon qui me
-plaisait dès Paris; je n'ai pas de peine à croire tout le bien que vous
-m'en dites; ce qui est plus extraordinaire, c'est cette crainte de la
-mort; c'est un beau sujet de faire des réflexions, que l'état où vous le
-dépeignez. Il est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de
-reste; elle fera tous nos désespoirs et tous nos troubles; et ce temps
-que nous prodiguons, et que nous voulons qui coule présentement, nous
-manquera; et nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours
-que nous perdons avec tant d'insensibilité: voilà de quoi je
-m'entretiens dans ce mail que vous connaissez. La morale chrétienne est
-excellente à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop
-creuse et trop inutile autrement. Ma Mousse me trouve quelquefois assez
-raisonnable là-dessus; et puis un souffle, un rayon de soleil emporte
-toutes les réflexions du soir.
-
-Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête[194] jolie; sans
-être aussi habile que vous, je l'ai entendue _per discrezione_, elle m'a
-paru admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en vous une si
-merveilleuse écolière[195].
-
-Je vous plains de quitter Grignan, vous êtes en bonne compagnie; c'est
-une belle maison, une belle vue, un bel air: vous allez dans une petite
-ville étouffée[196], où peut-être il y aura des maladies et du mauvais
-air; et ce pauvre Coulanges, qui ne vous trouvera point! il me fait
-pitié. Enfin, sa destinée n'est pas de vous voir à Grignan; peut-être le
-mènerez-vous à vos états: mais c'est une grande différence; et vous
-devez bien sentir le désagrément de ce voyage, dans l'état où vous êtes
-et dans la saison où nous sommes. Vous y verrez l'effet des
-protestations de M. de Marseille; je les trouve bien sophistiquées, et
-avec de grandes restrictions. Les assurances que je lui donne de mon
-amitié sont à peu près dans le même style: il vous assure de son
-service, sous condition; et moi, je l'assure de mon amitié, sous
-condition aussi, en lui disant que je ne doute point du tout que vous
-n'ayez toujours de nouveaux sujets de lui être obligée.
-
-M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et me conta
-les magnificences de la réception qu'on lui a faite. Il prêta le serment
-au parlement, et fit une très-agréable harangue. Je le remenai le
-lendemain à Vitré, pour reprendre son équipage et gagner Paris.
-
-Je serai ici jusqu'à la fin de novembre, et puis j'irai embrasser et
-mener chez moi mes _petites entrailles_; et au printemps si Dieu me
-prête vie, je verrai la Provence. Notre abbé le souhaite pour vous aller
-voir avec moi, et vous ramener; il y aura bien longtemps que vous serez
-en Provence. Il est vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien, et qu'à
-tout moment on se trouve le coeur arraché dans les grandes et petites
-choses; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette _morale_ dans
-les mains, comme du vinaigre au nez, de peur de s'évanouir. Je vous
-avoue, ma fille, que mon coeur me fait bien souffrir; j'ai bien meilleur
-marché de mon esprit et de mon humeur.
-
-Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la beauté
-vous étonne vous-même: savez-vous bien que vous vous jouez à me trouver
-médiocre, de la dernière médiocrité, quand vous me comparerez à votre
-idée pleine d'exagération? Voici qui ressemble un peu _à détruire par sa
-présence_; mais cela est vrai, il faut que cela passe. J'ai ri de ce
-_Carpentras_[197], que vous enfermez pendant que vous avez affaire, en
-l'assurant qu'il veut faire la _siesta_. Vos dames sont bien dépeintes
-avec leurs habits d'oripeau: mais quels chiens de visages! je ne les ai
-vus nulle part. Que le vôtre, que je vois avec ce petit habit uni, est
-agréable et beau! et que je voudrais bien le voir et le baiser de tout
-mon coeur! Au nom de Dieu, mon enfant, conservez-vous, évitez les
-occasions d'être effrayée. Je n'approuve guère d'avoir voyagé dans votre
-septième: je prie Dieu qu'il guérisse ce pauvre chevalier (_de Buocus_);
-j'embrasse les vauriens. Vous ne pouviez pas me donner une plus petite
-idée de la place que j'ai dans le coeur de M. de Grignan, qu'en me
-disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas: je sais ce que
-c'est que de tels restes; il faut être bien aisée à contenter pour en
-être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly comme nous
-aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne s'établir dans une
-si belle place.
-
-
- [194] Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote
- contre la raison. _Voy._ le _Ménagiana_, t. IV, p. 271, édition de
- Paris, 1715, et les _OEuvres de Boileau_.
-
- [195] Dans la _philosophie de Descartes_.
-
- [196] Lambesc, petite ville de Provence, où se tient l'assemblée des
- états de la province.
-
- [197] Évêque de Carpentras, fort ennuyeux.
-
-
-
-
-68.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 23 septembre 1671.
-
-Nous voilà, ma chère enfant, retombés dans le plus épouvantable temps
-qu'on puisse imaginer: il y a quatre jours qu'il fait un orage
-continuel; toutes nos allées sont noyées, on ne s'y promène plus. Nos
-maçons, nos charpentiers gardent la chambre; enfin j'en hais ce pays, et
-je souhaite votre soleil à tout moment; peut-être que vous souhaitez ma
-pluie; nous faisons bien toutes deux.
-
-Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigny, évêque de Léon, qui
-part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays beaucoup plus beau
-que celui-ci. Enfin, après avoir été ballotté cinq ou six fois de la
-mort à la vie, les redoublements de la fièvre ont décidé en faveur de
-la mort; il ne s'en soucie guère, car son cerveau est embarrassé; mais
-son frère l'avocat général[198] s'en soucie beaucoup, et pleure
-très-souvent avec moi; car je vais le voir, et suis son unique
-consolation: c'est dans ces occasions qu'il faut faire des merveilles.
-Du reste, je suis dans ma chambre à lire, sans oser mettre le nez
-dehors. Mon coeur est content, parce que je crois que vous vous portez
-bien; cela me fait supporter les tempêtes, car ce sont des tempêtes
-continuelles: sans le repos que me donne mon coeur, je ne souffrirais
-pas impunément l'affront que me fait le mois de septembre; c'est une
-trahison, dans la saison où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers: je
-ferais un beau bruit, _Quos ego_[199]!
-
-Je poursuis cette _morale_ de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne
-m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car
-j'y trouve tout; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait
-suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre
-admirable; personne n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de
-moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et
-de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai
-même pardonné l'_enflure_ du coeur en faveur du reste, et je maintiens
-qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil, qui
-sont proprement du vent: cherchez un autre mot; j'achèverai cette
-lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le
-roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que
-l'histoire romaine, où je n'ai ni parents, ni amis; encore trouve-t-on
-ici des noms de connaissance: enfin, tant que nous aurons des livres,
-nous ne nous pendrons pas; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne
-suis point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévotion ce
-recueil des lettres de M. de Saint-Cyran, que M. d'Andilly vous enverra,
-et que vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, tout ce que vous
-peut dire une vraie solitaire.
-
-On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa une
-heure avec le bonhomme d'Andilly[200] aussi plaisamment, aussi
-bonnement, aussi agréablement qu'il est possible: il était aise de
-faire voir son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste
-admiration; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi M.
-de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience, qu'il aurait soin de ses
-affaires, sachant qu'il n'était pas riche. Il dit au bonhomme qu'il y
-avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface de Josèphe qu'il
-avait quatre-vingts ans; que c'était un péché; enfin on riait, on avait
-de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laissât
-en repos dans son désert; qu'il l'enverrait querir; qu'il voulait le
-voir comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le
-bonhomme l'assurait de sa fidélité, le roi dit qu'il n'en doutait point;
-et que quand on servait bien Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce
-furent des merveilles; il eut soin de l'envoyer dîner, et de le faire
-promener dans une calèche: il en a parlé un jour entier en l'admirant.
-Pour M. d'Andilly, il est transporté, et dit de moment en moment,
-sentant qu'il en a besoin: Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la
-joie que cela me causa, et la part que j'y prends. Je voudrais bien que
-mes lettres vous donnassent autant de plaisir que les vôtres m'en
-donnent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon coeur.
-
-
- [198] Au parlement de Rennes.
-
- [199] Virgile, _Énéide_, liv. Ier, vers 134. C'est par ces mots que
- Neptune, en courroux, fait disparaître les vents qui ont excité une
- tempête sans son ordre.
-
- [200] Père de M. de Pomponne, que le roi avait choisi pour remplacer
- M. de Lionne au ministère des affaires étrangères.
-
-
-
-
-69.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671.
-
-Je crois qu'à présent l'opinion _léonique_ est la plus assurée; il voit
-de quoi il est question, et si la matière raisonne ou ne raisonne pas,
-et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, et tout
-le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel; _o che spero!_
-Il mourut lundi matin; je fus à Vitré, je le vis, et je voudrais ne
-l'avoir point vu. Son frère l'avocat général me parut inconsolable; je
-lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois: il me dit qu'il
-était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit
-évêque avait trente-cinq ans; il était établi, il avait un des plus
-beaux esprits du monde pour les sciences; c'est ce qui l'a tué: comme
-Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail, mais
-c'est la nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là; et puis
-il me semble que la mort est l'affaire de tout le monde, et que les
-conséquences viennent bien droit jusqu'à nous.
-
-Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève; surtout je suis charmée
-du troisième traité, _Des moyens de conserver la paix avec les
-hommes_[201]: lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il
-fait voir nettement le coeur humain, et comme chacun s'y trouve, et
-philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin: ce
-qui s'appelle chercher dans le fond du coeur avec une lanterne, c'est ce
-qu'il fait; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que
-nous n'avons pas l'esprit de démêler, ou la sincérité d'avouer; en un
-mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là. Sans la
-consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement; il pleut
-sans cesse: il ne vous en faut pas dire davantage pour vous représenter
-notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j'envie, je vous
-plains d'avoir quitté votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en
-liberté avec une bonne compagnie, et, au milieu de l'automne, vous le
-quittez pour vous enfermer dans une petite ville; cela me blesse
-l'imagination. M. de Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée?
-N'en est-il point le maître? Et ce pauvre M. de Coulanges, qu'est-il
-devenu? Notre solitude nous fait la tête si creuse, que nous nous
-faisons des affaires de tout; je lis et relis vos lettres avec un
-plaisir et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer, car
-je ne vous le saurais dire; il y en a une dans vos dernières que j'ai le
-bonheur de croire, et qui soutient ma vie; les réponses font de
-l'occupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est
-trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez; je suis
-contente de lui sur votre sujet.
-
-Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les dimanches; il
-veut aller en paradis; je lui dis que c'est par curiosité, et afin
-d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas de poussière qui
-se meut avec violence, ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il
-interrogeait des petits enfants; et, après plusieurs questions, ils
-confondirent le tout ensemble, de sorte que, venant à leur demander qui
-était la Vierge, ils répondirent tous l'un après l'autre que c'était le
-créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par les petits
-enfants; mais voyant que des hommes, des femmes et même des vieillards
-disaient la même chose, il en fut, persuadé, et se rendit à l'opinion
-commune. Enfin il ne savait plus où il en était; et si je ne fusse
-arrivée là-dessus, il ne s'en fût jamais tiré: cette nouvelle opinion
-eût bien fait un autre désordre que le mouvement des petites parties.
-Adieu, ma très-chère enfant; vous voyez bien que ce qui s'appelle se
-chatouiller pour se faire rire, c'est justement ce que nous faisons. Je
-vous embrasse très-tendrement, et vous prie de me laisser penser à vous
-et vous aimer de tout mon coeur.
-
-
- [201] Ce traité, l'un des plus beaux ouvrages de Nicole, se trouve à
- la suite des Pensées de Pascal, édit. Didot, 1842.
-
-
-
-
-70.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.
-
-Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à
-qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il
-s'agit présentement, c'est cette _Morale_ de Nicole; il y a un Traité
-sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je
-n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière;
-si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le
-avec une nouvelle attention: je crois que tout le monde s'y trouve; pour
-moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention; j'espère aussi
-d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir
-que les vieilles gens disent: Je suis trop vieux pour me corriger; je
-pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune. La
-jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit
-étaient aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune,
-c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tâcher de regagner, par les
-bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps
-que j'ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les
-jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon coeur, à mes sentiments.
-Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant
-pas beaucoup d'autres sujets.
-
-Je vous crois à Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici; il y a des
-ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait
-le château de Grignan, je voyais votre appartement, je me promenais sur
-votre terrasse, j'allais à la messe dans votre belle église; mais je ne
-sais plus où j'en suis: j'attends avec impatience des nouvelles de ce
-lieu-là et des manières de l'évêque. Il y avait dans mon dernier paquet
-une lettre qui me donnait beaucoup d'espérance. Quoique vous ayez été
-deux ordinaires sans m'écrire, j'espère un peu vendredi d'avoir une
-lettre de vous, et si je n'en ai point, vous avez été si prévoyante, que
-je ne serai point en peine; il y a des soins, comme, par exemple,
-celui-là, qui marquent tant de bonté, de tendresse et d'amitié, qu'on
-est charmé. _Amen_, ma très-chère et très-aimable; je ne veux point vous
-écrire davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit grand: je n'ai que
-des riens à vous mander, c'est abuser d'une lieutenante générale qui
-tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; cela est
-bon quand vous êtes dans votre palais d'Apollidon. Notre abbé, notre
-Mousse sont toujours tout à vous; et pour moi, ma fille, ai-je besoin de
-vous dire ce que je vous suis et ce que vous m'êtes?
-
-Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière,
-un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes: voilà ce
-qu'on me mande.
-
-
-
-
-71.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 28 octobre 1671.
-
-Des scorpions, ma fille! il me semble que c'était là un vrai chapitre
-pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de vos
-entrailles sur la glace et le chocolat est une matière que je veux
-traiter à fond avec lui, mais plutôt avec vous, et vous demander de
-bonne foi si vos entrailles n'en sont point offensées, et si elles ne
-vous font point de bonnes coliques, pour vous apprendre à leur donner de
-tels _antipéristases_[202]: voilà un grand mot. J'ai voulu me
-raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour digérer mon
-dîner, afin de bien souper, et j'en pris hier pour me nourrir, afin de
-jeûner jusqu'au soir: il m'a fait tous les effets que je voulais: voilà
-de quoi je le trouve plaisant, c'est qu'il agit selon l'intention. Je ne
-sais pas ce que vous avez fait ce matin: pour moi, je me suis mise dans
-la rosée jusqu'à mi-jambes, pour prendre des alignements; je fais des
-allées de retour tout autour de mon parc, qui seront d'une grande
-beauté; si mon fils aime les bois et les promenades, il bénira bien ma
-mémoire. Mais, à propos de mère, on accuse celle du marquis de
-S......[203] de l'avoir fait assassiner; il a été criblé de cinq ou six
-coups de fusil; on croit qu'il en mourra: voilà une belle scène pour
-notre petite amie[204]. Je mande à mon fils que j'approuve le procédé
-de cette mère, que voilà comme il faut corriger les enfants, et que je
-veux faire amitié avec elle. Je crois qu'il est à Paris, votre petit
-frère; il aime mieux m'y attendre que de revenir ici; il fait bien. Mais
-que dites-vous de mon mari, l'abbé d'Effiat? Je suis bien malheureuse en
-maris: il épouse une jeune nymphe de quinze ans, fille de M. et de
-madame de la Bazinière, façonnière et coquette en perfection; le mariage
-se fait en Touraine; il a quitté quarante mille livres de rente de
-bénéfices pour..... Dieu veuille qu'il soit content! Tout le monde en
-doute, et trouve qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir à moi.
-
-M. d'Harouïs m'écrit ceci: «Mandez à madame de CARIGNAN que je l'adore;
-elle est à ses petits états; ce ne sont pas des gens comme nous qui
-donnons des cent mille écus; mais au moins qu'ils lui donnent autant
-qu'à madame de Chaulnes pour sa bienvenue.» Il aura beau souhaiter, et
-moi aussi; vos esprits sont secs, et leur coeur s'en ressent; le soleil
-boit toute leur humidité, et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse.
-Ma fille, je vous embrasse mille fois; je suis toujours dans la douleur
-d'avoir perdu un de vos paquets la semaine passée: la Provence est
-devenue mon vrai pays; c'est de là que viennent tous mes biens et tous
-mes maux. J'attends toujours les vendredis avec impatience, c'est le
-jour de vos lettres. Saint-Pavin fit autrefois une épigramme sur les
-vendredis, qui étaient les jours qu'il me voyait chez l'abbé; il parlait
-aux dieux, et finissait:
-
- Multipliez les vendredis,
- Je vous quitte de tout le reste.
-
-_A l'applicazione, signora._ M. d'Angers[205] m'écrit des merveilles de
-vous; il a fort vu M. d'Uzès[206], qui ne peut se taire de vos
-perfections; vous lui êtes très-obligée de son amitié; il en est plein,
-et la répand avec mille louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous
-aime très-parfaitement, la Mousse vous honore, et moi je vous quitte:
-ah! marâtre. Un mot aux chers Grignan.
-
-
- [202] Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie l'activité
- de deux qualités contraires, dont l'une donne de la vigueur et de
- l'action à l'autre.
-
- [203] Henri de Senneterre (St.-Nectaire). Il avait épousé Anne de
- Longueval, fille d'honneur de la reine, parente de Bussy-Rabutin par
- sa seconde femme.
-
- [204] Plaisanteries dont il est question dans la lettre du 19 août
- précédent. C'est l'épouse de Senneterre que Mme de Sévigné désigne
- ainsi.
-
- [205] Henri Arnauld, évêque d'Angers.
-
- [206] Jacques Adhémar de Monteil, évêque d'Uzès, oncle de M. de
- Grignan.
-
-
-
-
-72.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 1er novembre 1671.
-
-Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme les
-trois autres, il en faut pleurer; car, tout de bon, on ne peut écrire
-plus agréablement: vous faites un dialogue entre vous autres, qui vaut
-tout ce qu'on peut dire; chacun y dit son mot très-plaisamment. Pour
-vous, ma fille, je vous reconnais bien à consentir que Coulanges s'en
-aille demain, plutôt qu'à demeurer avec vous toute sa vie; cette
-éternité vous fait peur, comme à moi d'aller en litière avec quelqu'un;
-je ne veux point vous dire la seule personne du monde avec qui j'y
-voudrais aller. Je suis fort aise de connaître _Jacquemart_ et
-_Marguerite_[207]; il me semble que je suis avec vous tous, et il me
-semble que je vous vois et M. de Coulanges. Il faut avouer que vous êtes
-une honnête femme de vous ajuster comme vous faites en Provence avec
-votre mari, et d'avoir passé neuf mois avec nous à Paris, comme une
-vraie demoiselle de Lorraine: vous souvient-il de ce manteau noir, dont
-vous nous honoriez tous les jours? J'espère que je renouvellerai tous
-vos ajustements quand j'arriverai à Grignan. Je comprends, ma fille, la
-crainte que vous avez de perdre votre premier président[208]: votre
-imagination va vite, car il n'est point en danger: voilà les tours que
-me fait la mienne à tout moment; il me semble toujours que tout ce que
-j'aime, tout ce qui m'est bon, va m'échapper; et cela donne de telles
-tristesses à mon coeur, que si elles étaient continuelles comme elles
-sont vives, je n'y pourrais pas résister; sur cela il faut faire des
-actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M. Nicole
-n'est-il pas encore admirable là-dessus? J'en suis charmée, je n'ai rien
-vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de
-l'humanité, que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime ou
-l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la
-comprendre; mais quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est
-pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur
-la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle
-fumée; et à force de trouver ses raisonnements vrais, il ne serait pas
-impossible qu'on s'en servît dans certaines occasions. En un mot, c'est
-toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire, d'avoir un si bon
-miroir des faiblesses de notre coeur. M. d'Andilly est aussi content que
-nous de ce beau livre.
-
-M. de Coulanges vous a gagné votre argent; mais vous avez bien ri en
-récompense: rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à sa femme. Je ne
-crois pas que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de parler de
-vous avec un homme qui vous a vue et admirée de si près. Pour Adhémar,
-puisqu'il est méchant, je le chasserai; il est vrai qu'il a un régiment,
-et qu'il entrera par force. On me mande que ce régiment est une
-distinction agréable; mais n'est-ce point aussi une ruine? Ce que je
-trouve de bon, c'est que le roi se soit souvenu du chevalier de Grignan,
-en absence; plût à Dieu qu'il se souvînt aussi de son aîné, puisqu'il va
-bien jusqu'en Suède chercher de fidèles serviteurs. On dit que M. de
-Pomponne fait sa charge comme s'il n'avait jamais fait autre chose;
-personne ne s'y est trompé.
-
-J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier,
-approchez-vous, que je vous embrasse; je suis attachée à ces Grignans.
-Il s'en faut bien que le livre de M. Nicole fasse en moi d'aussi beaux
-effets qu'en M. de Grignan; j'ai des liens de tous côtés, mais surtout
-j'en ai un qui est dans la moelle de mes os; et que fera là-dessus M.
-Nicole? Mon Dieu, que je sais bien l'admirer! mais que je suis loin de
-cette bienheureuse indifférence qu'il nous veut inspirer!
-Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de la tristesse de
-voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un après l'autre; il est
-vrai que vous avez votre mari, qui est aussi un visage de Paris. Ma
-fille, il ne faut point se laisser oublier dans ce pays-là, il faut que
-je vous ramène; je vous en ferai demeurer d'accord.
-
-
- [207] C'est ainsi qu'on nomme à Lambesc les deux figures qui frappent
- les heures à l'horloge du beffroi de cette ville.
-
- [208] M. de Forbin d'Oppède; il mourut le 14 novembre.
-
-
-
-
-73.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671.
-
-Ah! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange
-scène à Livry[209], et que mon coeur fut dans une terrible presse: mais
-il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines
-pensées qui égratignent la tête. Parlons un peu de M. Nicole, il y a
-longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre réflexion fort
-bonne et fort juste sur l'indifférence qu'il veut que nous ayons pour
-l'approbation ou l'improbation du prochain. Je crois, comme vous, qu'il
-faut un peu de grâce, et que la philosophie seule ne suffit pas. Il nous
-met à si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et nous
-conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas
-moyen après cela d'être indifférente sur ce que le monde pense de nous.
-Devinez ce que je fais, je recommence ce traité; je voudrais bien en
-faire un bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de
-l'amour-propre, qui se trouvent dans toutes les disputes, et que l'on
-couvre du beau nom de l'amour de la vérité, est une chose qui me ravit.
-Enfin ce traité est fait pour bien du monde; mais je crois qu'on n'a eu
-principalement que moi en vue. Il dit que l'éloquence et la facilité de
-parler donnent un certain _éclat_ aux pensées; cette expression m'a paru
-belle et nouvelle; le mot d'_éclat_ est bien placé, ne le trouvez-vous
-pas? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan; si j'étais votre
-garde pendant votre couche, ce serait notre fait: mais que puis-je vous
-faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; voilà
-mon emploi, et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de
-rien, mais qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou
-douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui
-courent sur les solives, qui ne tiennent à rien, qui sont à tout moment
-sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos à force de leur
-aider d'en bas. On songe à ce bel effet de la Providence, que fait la
-cupidité; et l'on remercie Dieu qu'il y ait des hommes qui, pour 12
-sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour cent
-mille écus. «O trop heureux ceux qui plantent des choux! quand ils ont
-un pied à terre, l'autre n'en est pas loin.» Je tiens ceci d'un bon
-auteur[210]. Nous avons aussi des planteurs qui font des allées
-nouvelles, et dont je tiens moi-même les arbres, quand il ne pleut pas à
-verse; mais le temps nous désole, et fait qu'on souhaiterait un sylphe
-pour nous porter à Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous
-me contez sérieusement l'histoire d'_Auger_, elle est persuadée que rien
-n'est plus vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle croyait
-d'abord que ce fût une folie de Coulanges, et cela se pouvait très-bien
-penser; si vous lui en écrivez, que ce soit sur ce ton.
-
-M. de Louvigny, comme vous voyez, n'a pas eu la force d'acheter la
-charge[211] de son père. Voilà M. de la Feuillade[212] bien établi; je
-ne croyais pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la fortune.
-Ma tante a eu une bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre petite
-fille a mal aux dents, et pince comme vous; cela est plaisant. Que vous
-dirai-je de plus? Songez que je suis dans un désert; jamais je n'ai vu
-moins de monde que cette année. La Troche, que j'attendais, est malade.
-Nous sommes donc seuls, nous lisons beaucoup; et l'on trouve le soir et
-le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma chère enfant, je suis à vous,
-sans aucune exagération ni fin de lettre, _hasta la muerte_
-inclusivement; j'embrasse M. de Claudiopolis, et le colonel Adhémar, et
-le beau chevalier. Pour M. de Grignan, il a son fait à part.
-
-
- [209] Il s'agit de la fausse couche de madame de Grignan.
-
- [210] Rabelais, dans Panurge.
-
- [211] De colonel des gardes françaises.
-
- [212] François d'Aubusson, duc de la Feuillade, depuis maréchal de
- France, succéda au maréchal de Gramont.
-
-
-
-
-74.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 11 novembre 1671.
-
-Plût à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous avec toutes
-les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être bon à quelque
-chose! Il me semble que l'état où je suis ne devrait point vous être
-entièrement inutile: cependant il ne vous sert de rien; et de quoi
-pourrait-il vous servir à deux cents lieues de vous? J'attends vendredi
-avec de grandes impatiences: voilà comme je suis à toujours pousser le
-temps avec l'épaule; et c'est ce que je n'aimais point à faire, et que
-je n'avais fait de ma vie, trouvant toujours que le temps marche assez,
-sans qu'on le hâte d'aller. Madame de la Fayette me mande qu'elle va
-vous écrire: je crois qu'elle n'aura pas manqué de vous apprendre que la
-Marans entra l'autre jour chez la reine à la comédie espagnole, tout
-effarée, ayant perdu la tramontane dès le premier pas; elle prit la
-place de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle, comme d'une folle
-très-malapprise.
-
-L'autre jour, Pomenars passa par ici: il venait de Laval, où il trouva
-une grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. C'est, lui
-dit-on, que l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la
-fille de M. le comte de Créance; _cet homme-là, sire, c'était lui-même_.
-Il approcha, il trouva que le peintre l'avait mal habillé; il s'en
-plaignit: il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait condamné:
-le lendemain, il vint ici, se pâmant de rire; il en partit cependant dès
-le grand matin, le jour d'après.
-
-Pour des devises, hélas, ma fille! ma pauvre tête n'est guère en état de
-songer, ni d'imaginer: cependant, comme il y a douze heures au jour, et
-plus de cinquante à la nuit, j'ai trouvé dans ma mémoire _une fusée
-poussée fort haut_, avec ces mots: _Che peri, pur che s'innalzi_. Plût à
-Dieu que je l'eusse inventée! je la trouve toute faite pour Adhémar:
-_Qu'elle périsse, pourvu qu'elle s'élève!_ Je crains de l'avoir vue
-dans ces quadrilles; je ne m'en souviens pourtant pas précisément; mais
-je la trouve si jolie, que je ne crois point qu'elle vienne de moi. Je
-me souviens d'avoir vu dans un livre, au sujet d'un amant qui avait été
-assez hardi pour se déclarer, _une fusée en l'air_, avec ces mots: _Da
-l'ardore l'ardire_[213]: elle est belle, mais ce n'est pas cela. Je ne
-sais même si celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des
-devises; je n'ai aucune lumière là-dessus; mais en gros elle m'a plu; et
-si elle était bonne, et qu'elle se trouvât dans les quadrilles ou dans
-un cachet, ce ne serait pas un grand mal; il est difficile d'en faire de
-toutes nouvelles. Vous m'avez entendu mille fois ravauder sur ce
-demi-vers du Tasse, que je voulais employer à toute force, _l'alte non
-temo_: j'ai tant fait, que le comte des Chapelles a fait faire un cachet
-avec un aigle qui approche du soleil, _l'alte non temo_[214]; il est
-joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne vaut rien; et je ne
-m'en soucierais guère, pourvu que vous vous portiez bien.
-
-
- [213] Ma hardiesse vient de mon ardeur.
-
- [214] Je ne crains pas de m'élever.
-
-
-
-
-75.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1671.
-
-Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes dernières
-lettres, c'était un air; car de bonne foi, quoiqu'elles ne méritent pas
-tout l'honneur que vous leur faites, je crois qu'après avoir gardé
-celles que je vous écrivais quand vous faisiez des poupées, vous
-garderez encore celles-ci: mais il n'y a plus de cassettes capables de
-les contenir: hélas! il faudra des coffres.
-
-Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous dites
-du nom d'_Adhémar_. Enfin la seule rature de ses lettres, c'est à la
-signature[215]. Je suis bien empêchée pour le nom du régiment; je vous
-en ai mandé mon avis. Vous savez comme je suis pour _Adhémar_, et que je
-voudrais le maintenir au péril de ma vie[216]; mais je crains que nous
-ne soyons pas les plus forts. Pour la devise[217], elle est jolie:
-
- _Che peri, pur che m'innalzi._
-
-Voilà le vrai discours d'un petit glorieux, d'un petit ambitieux, d'un
-petit téméraire, d'un petit impétueux, d'un petit maréchal de France.
-J'ai bien envie d'en savoir votre avis, et où je l'ai pêchée, car je ne
-crois pas l'avoir faite. Pour M. de Grignan, ah! je le crois; je suis
-assurée qu'il aime mieux une _grive_ que vous; et sur ce pied-là, j'aime
-mieux un _hibou_ que lui: qu'il s'examine, je l'aime comme il vous aime
-à proportion; je sais bien toujours qu'il y a une chose qui m'en fera
-juger. Mais, mon enfant, n'admirez-vous point les erreurs et les
-contre-temps que fait l'éloignement? Je suis en peine de vous quand vous
-êtes en bonne santé; et quand vous serez malade, une de vos lettres me
-redonnera de la joie; mais cette joie ne peut être longue; car enfin il
-faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du coeur et qui
-me trouble avec raison, jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux
-accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc? Avez-vous
-votre chirurgien? La petite Deville me mande que vous le connaissez,
-c'est beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puisqu'il vous saigne; et
-les jeunes gens n'ont guère d'expérience. Enfin je ne sais ce que je
-dis: mais ayez soin de vous par-dessus toutes choses. Le passé doit vous
-avoir rendue sage; pour moi, je suis d'une capacité qui me surprend.
-
-Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? Je
-me plante moi-même au milieu de la place, où personne ne me tient
-compagnie, parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour
-s'échauffer: l'abbé va et vient pour nos affaires; et moi, je suis là
-fichée avec ma casaque, à penser à la Provence; car cette pensée ne me
-quitte jamais. Je voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre
-accouchement: la fatigue des chemins et ma violente inquiétude ne me
-paraissent pas deux choses qu'on puisse supporter à la fois. Mandez-moi
-de bonne foi quel nom prendra Adhémar; je le trouve empêché: M. de
-Grignan défend _Grignan_, et a raison; Rouville[218] défend l'autre; il
-faudra se réduire _au petit glorieux_[219].
-
-Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui,
-beaucoup: elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte, cela fait une
-étoffe admirable.
-
-Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de Leuville:
-l'une est plus riche que l'autre, mais l'autre est plus jolie que l'une.
-Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états.
-Parlez-moi de votre santé; et pour ce que vous appelez des fadaises, je
-ne trouve que cela de bon: hélas! si vous les haïssiez, vous n'auriez
-qu'à brûler mes lettres sans les lire. Notre abbé vous embrasse
-paternellement; il vous conjure de faire, pendant que vous y serez, tous
-les enfants que vous voudrez faire, et de n'en point garder pour quand
-nous arriverons. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous
-recommande ma vie.
-
-
- [215] Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom d'Adhémar,
- et il n'avait pas encore l'habitude de le signer.
-
- [216] Le régiment dont il s'agit était un de ceux qu'on nommait, dans
- la cavalerie, _régiments des gentilshommes_, et qui portaient le nom
- des colonels.
-
- [217] Le corps de cette devise était une fusée volante.
-
- [218] François, comte de Rouville, homme original, qui disait
- hautement la vérité.
-
- [219] M. de Guilleragues disait que tous les Grignan étaient glorieux.
- On lui disait: Mais ADHÉMAR l'est-il? Il répondit, GLORIEUSET, voulant
- dire moins glorieux que les autres, mais pourtant glorieux; et depuis
- on l'appela _le petit glorieux_.
-
-
-
-
-76.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671.
-
-Il m'est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère fille, la
-joie que j'ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris
-votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me
-suis doutée que vous étiez accouchée; mais de ne point voir de ces
-aimables dessus de lettres de votre main, c'était une étrange affaire.
-Il y en avait pourtant une de vous du 15; mais je la regardais sans la
-voir, parce que celle de M. de Grignan me troublait la tête; enfin je
-l'ai ouverte avec un tremblement extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce
-que je pouvais souhaiter au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces
-excès de joie? Demandez au coadjuteur; vous ne vous y êtes jamais
-trouvée. Savez-vous donc ce que l'on fait? Le coeur se serre, et l'on
-pleure sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce que j'ai fait, ma
-très-belle, avec beaucoup de plaisir: ce sont des larmes d'une douceur
-qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes.
-Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets;
-pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour
-remercier Dieu de cette grâce, que j'en faisais dire pour la lui
-demander. Si l'état où je suis durait longtemps, la vie serait trop
-agréable; mais il faut jouir du bien présent, les chagrins reviennent
-assez tôt. La jolie chose d'accoucher d'un garçon, et de l'avoir fait
-nommer par la Provence[220]! voilà qui est à souhait. Ma fille, je vous
-remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m'avez écrites:
-elles m'ont donné l'achèvement d'une joie complète. Mon abbé est
-transporté comme moi, et notre Mousse est ravi. Adieu, mon ange; j'ai
-bien d'autres lettres à écrire que la vôtre.
-
-
- [220] Il fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays de Provence,
- et nommé _Louis-Provence_.
-
-
-
-
-77.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 23 décembre 1671.
-
-Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un moment
-avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée, le
-petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré: vous pouvez penser
-avec quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire réponse, parce que madame
-de la Fayette, madame de Saint-Géran, madame de Villars, me vinrent
-embrasser. Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur
-comme celui de M. de Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et
-naturelles; tous ceux qui ont de l'esprit les ont faites, mais on
-commence à n'y plus penser: voici un bon pays pour oublier les
-malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage dans un si grand
-désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut le faire
-descendre de carrosse à un endroit dangereux; il répondit: _Ces
-malheurs-là ne sont pas faits pour moi_. Il dit qu'il est innocent à
-l'égard du roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop
-puissants. Le roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité
-de son crime. Il crut qu'on le laisserait à Pierre-Encise, et il
-commençait à Lyon à faire ses compliments à M. d'Artagnan; mais quand il
-sut qu'on le menait à Pignerol, il soupira, et dit: _Je suis perdu_. On
-avait grand'pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait: il faut
-avouer aussi qu'elle est extrême.
-
-Le roi envoya querir dans ce temps-là M. de Marsillac, et lui dit: «Je
-vous donne le gouvernement de Berri, qu'avait Lauzun.» Marsillac
-répondit: «Sire, que Votre Majesté, qui sait mieux les règles de
-l'honneur que personne du monde, se souvienne, s'il lui plaît, que je
-n'étais pas ami de Lauzun; qu'elle ait la bonté de se mettre un moment à
-ma place, et qu'elle juge si je dois accepter la grâce qu'elle me
-fait.--Vous êtes, _dit le roi_, trop scrupuleux; j'en sais autant qu'un
-autre là-dessus; mais vous n'en devez faire aucune difficulté.--Sire,
-puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour la
-remercier.--Mais, _dit le roi_, je vous ai donné une pension de douze
-mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de
-mieux.--Oui, sire, je la remets entre vos mains.--Et moi, _dit le roi_,
-je vous la donne une seconde fois, et je m'en vais vous faire honneur de
-vos beaux sentiments.» En disant cela, il se tourne vers ses ministres,
-leur conte les scrupules de M. de Marsillac, et dit: «J'admire la
-différence: jamais Lauzun n'avait daigné me remercier du gouvernement de
-Berri; il n'en avait pas pris les provisions; et voilà un homme pénétré
-de reconnaissance.» Tout ceci est extrêmement vrai, M. de la
-Rochefoucauld vient de me le conter. J'ai cru que vous ne haïriez pas
-ces détails; si je me trompais, mandez-le-moi. Ce pauvre homme est
-très-mal de sa goutte, et bien pis que les autres années: il m'a bien
-parlé de vous; il vous aime toujours comme sa fille. Le prince de
-Marsillac m'est venu voir, et l'on me parle toujours de ma chère enfant.
-
-J'ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme; il a pleuré et
-sangloté en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir mes larmes.
-Toute la France a visité cette maison; je vous conseille de lui faire
-vos compliments; vous le devez, par le souvenir de Livry que vous aimez
-encore.
-
-Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point que vous
-me le dites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains; je
-crois qu'elles le deviennent quand elles ont passé par les vôtres:
-enfin, ma chère enfant, c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car,
-de la manière dont vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si
-cela était autrement. M. de Coulanges est bien en peine de savoir
-laquelle de vos _madames_ y prend goût: nous trouvons que c'est un bon
-signe pour elle; car mon style est si négligé, qu'il faut avoir un
-esprit naturel et du monde pour pouvoir s'en accommoder.
-
-J'ai envoyé querir Pecquet pour discourir de la petite vérole de votre
-enfant; il en est épouvanté; mais il admire sa force d'avoir pu chasser
-ce venin, et croit qu'il vivra cent ans, après avoir si bien commencé.
-
-J'ai enfin pris courage, j'ai causé douze heures avec Coulanges[221];
-je ne comprends pas qu'on puisse parler à d'autres. C'est un grand
-bonheur que le hasard m'ait fait loger chez lui. Çà, courage! mon coeur,
-point de faiblesse humaine! et, en me fortifiant ainsi, j'ai passé
-par-dessus mes premières faiblesses. Mais _Cateau_ m'a mise encore une
-fois en déroute; elle entra, il me sembla qu'elle me devait
-dire:--Madame, madame vous donne le bonjour; elle vous prie de la venir
-voir.--Elle me reparla de tout votre voyage, et que quelquefois vous
-vous souveniez de moi. Je fus une heure assez impertinente: je m'amuse à
-votre fille; vous n'en faites pas grand cas, mais nous vous le rendons
-bien: on m'embrasse, on me connaît, on me crie, on m'appelle. Je suis
-_maman_ tout court; et de celle de Provence, pas un mot.
-
-Le roi part le 5 janvier pour Châlons, et doit faire plusieurs autres
-tours: quelques revues chemin faisant; le voyage sera de douze jours,
-mais les officiers et les troupes iront plus loin: pour moi, je
-soupçonne encore quelque expédition comme celle de la Franche-Comté.
-Vous savez que le roi _est un héros de toutes les saisons_[222]. Les
-pauvres courtisans sont désolés; ils n'ont pas un sou. Brancas me
-demanda hier de bonne foi si je ne voudrais point prêter sur gages, et
-m'assura qu'il n'en parlerait point, et qu'il aimerait mieux avoir
-affaire à moi qu'à un autre. La Trousse me prie de lui apprendre
-quelques-uns des secrets de Pomenars, pour subsister honnêtement; enfin,
-ils sont abîmés. Voilà Châtillon, que j'exhorte à vous faire un
-impromptu; il me demande huit jours, et je l'assure déjà qu'il ne sera
-que réchauffé, et qu'il le tirera du fond de cette gibecière que vous
-connaissez. Adieu, belle comtesse, il y a raison partout; cette lettre
-est devenue un juste volume. J'embrasse le laborieux Grignan, le
-seigneur _Corbeau_[223], le présomptueux Adhémar, et le fortuné
-_Louis-Provence_, sur qui tous les astrologues disent que les fées ont
-soufflé. _E con questo mi raccommando._
-
-
- [221] M. de Coulanges arrivait de Provence avec une femme de chambre
- de Mme de Grignan, nommée _Cateau_.
-
- [222] C'est la pensée d'un madrigal de mademoiselle de Scudéri.
-
- [223] Le coadjuteur d'Arles.
-
-
-
-
-78.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, le jour de Noël, vendredi 1671.
-
-Le lendemain que j'eus reçu votre lettre, M. le Camus me vint voir: je
-l'entretins de ce qu'il avait à dire sur les soins, le zèle et
-l'application de M. de Grignan pour faire réussir l'affaire de Sa
-Majesté. M. de Lavardin, qui vint aussi, m'assura qu'il en rendrait
-compte en bon lieu avant la fin du jour. Je ne pouvais trouver deux
-hommes plus propres à mon dessein, c'est la basse et le dessus. Le soir,
-j'allai chez M. d'Uzès, qui est encore dans sa chambre; nous parlâmes
-fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes choses, et le dessein
-qu'on avait d'envoyer un ordre pour séparer l'assemblée, et de faire
-sentir en quelque autre occasion ce que c'est de ne pas obéir.
-
-Au reste, ma fille, j'ai le coeur serré, et très-serré, de ne point vous
-avoir ici: je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un que
-j'aimasse autant que vous, je serais consolée de votre absence; mais je
-n'ai pas encore trouvé cette égalité, ni rien qui en approche: mille
-choses imprévues me font souvenir de vous par-dessus le souvenir
-ordinaire, et me mettent en déroute. Je suis en peine de savoir où vous
-irez après votre assemblée. Aix et Arles sont empestés de la petite
-vérole, Grignan est bien froid, Salon est bien seul; venez dans ma
-chambre, ma chère enfant, vous y serez très-bien reçue. Adieu, vous en
-voilà quitte pour cette fois; ce ne sera point ici un second tome, je ne
-sais plus rien: si vous vouliez me faire des questions, on vous
-répondrait. J'ai été cette nuit aux Minimes; je m'en vais en Bourdaloue;
-on dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit
-trois points de la retraite de Tréville[224]; il n'y manquait que le
-nom, mais il n'en était pas besoin: avec tout cela on dit qu'il passe
-toutes les merveilles passées, et que personne n'a prêché jusqu'ici.
-Mille compliment aux Grignans.
-
-
- [224] L'allusion de Bourdaloue ne pouvait qu'être honorable à M. de
- Tréville.
-
-
-
-
-79.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, le 1er jour de l'an 1672.
-
-J'étais hier au soir chez M. d'Uzès: nous résolûmes de vous envoyer un
-courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succès de
-son audience chez M. le Tellier, et même s'il voulait que j'y menasse
-madame de Coulanges[225]; mais comme il est dix heures du soir, et que
-je n'ai point de ses nouvelles, je vous écris tout simplement: M. d'Uzès
-aura soin de vous instruire de ce qu'il a fait. Il faut tâcher d'adoucir
-les ordres rigoureux, en faisant voir que ce serait ôter à M. de
-Grignan le moyen de servir le roi, que de le rendre odieux à la
-province: et quand on serait obligé d'envoyer des ordres, il y a des
-gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre l'exécution jusqu'à la
-réponse de Sa Majesté, à laquelle M. de Grignan écrirait une lettre d'un
-homme qui est sur les lieux, et qui voit que, pour le bien de son
-service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois.
-Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan pour avoir
-trop peu considéré son pays, en comparaison de l'obéissance qu'il
-voulait établir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout
-le monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui
-admirent la beauté de la place où il est n'en savent pas les
-difficultés. Par exemple, n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le
-voyage du roi est entièrement rompu, mais les troupes marchent toujours
-à Metz. Sévigné y est déjà; la Trousse s'en va; tous deux plus chargés
-de bonnes intentions que d'argent comptant. Voilà l'archevêque de Reims
-qui commence par vous faire mille compliments très-sincères; il dit que
-M. d'Uzès n'a point vu son père aujourd'hui: il m'assure encore que le
-roi est très-content de votre mari; qu'il reçoit le présent de votre
-province; mais que, pour n'avoir pas été obéi ponctuellement, il envoie
-des lettres de cachet pour exiler des consuls: on ne peut en dire
-davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en général, c'est d'être
-toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut
-tâcher aussi de ménager un peu les coeurs des Provençaux, afin d'être
-plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là.
-
-M. de la Rochefoucauld vous mande, et moi avec lui, que si la lettre que
-vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne, c'est que vous ne vous y
-connaissez pas: il a raison, cette lettre est très-agréable et
-très-spirituelle: en voilà la réponse. Adieu, ma chère comtesse; je
-pense à vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de vous servir pour
-amuser ma tendresse.
-
-
- [225] Madame de Coulanges était nièce de la femme de M. le Tellier,
- ministre d'État, et depuis chancelier de France.
-
-
-
-
-80.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mardi 5 janvier 1672.
-
-Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de
-Hollande[226]: il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de
-Bouillon et M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait.
-L'ambassadeur présenta sa lettre au roi, qui ne la lut pas, quoique le
-Hollandais proposât d'en faire la lecture: le roi lui dit qu'il en
-savait le contenu, et qu'il en avait une copie dans sa poche.
-L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient
-dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés
-scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa
-Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils
-entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre
-sur eux; qu'ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce
-qu'il lui plairait d'ordonner; et qu'ils la suppliaient de se souvenir
-des bontés que les rois ses prédécesseurs avaient eues pour eux, et
-auxquelles ils devaient toute leur grandeur. Le roi prit la parole, et
-dit, avec une majesté et une grâce merveilleuse, qu'il savait qu'on
-excitait ses ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa
-prudence de ne se pas laisser surprendre; et que c'est ce qui l'avait
-obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être
-en état de se défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à
-donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus
-avantageux pour sa gloire et pour le bien de son État; et fit comprendre
-ensuite à l'ambassadeur, par un signe de tête, qu'il ne voulait point de
-réplique. La lettre s'est trouvée conforme au discours de l'ambassadeur,
-hormis qu'elle finissait par assurer Sa Majesté qu'ils feraient tout ce
-qu'elle ordonnerait, pourvu qu'il ne leur en coûtât point de se
-brouiller avec leurs alliés.
-
-Ce même jour, M. de la Feuillade fut reçu à la tête du régiment des
-gardes, et prêta le serment entre les mains d'un maréchal de France,
-comme c'est la coutume; et le roi, qui était présent, dit lui-même au
-régiment qu'il leur donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et
-lui mit _la pique_ à la main, chose qui ne se fait jamais que par le
-commissaire, de la part du roi; mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur
-ni nul agrément ne manquât à cette cérémonie.
-
-MM. Dangeau et Langlée[227] ont eu de grosses paroles, à la rue des
-Jacobins, sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça, Langlée
-repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il était
-Dangeau, et qu'il n'était pas sur le pied dans le monde d'un homme
-redoutable. On les accommoda; ils ont tous deux tort, et les reproches
-furent violents et peu agréables pour l'un et pour l'autre. Langlée est
-fier et familier au possible; il jouait l'autre jour au brelan avec le
-comte de Gramont, qui lui dit, sur quelques manières un peu libres: «M.
-de Langlée, gardez ces familiarités-là pour quand vous jouerez avec le
-roi.»
-
-Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre sa
-charge[228]; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde
-croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes, pour
-se retirer, et songer uniquement à l'affaire de son salut.
-
-M. le procureur général de la cour des aides (_Nicolas le Camus_) est
-premier président de la même compagnie: ce changement est grand pour
-lui; ne manquez pas de lui écrire l'un ou l'autre, et que celui qui
-n'écrira pas écrive un mot dans la lettre de celui qui écrira. Le
-président de Nicolaï est remis dans sa charge[229]. Voilà donc ce qui
-s'appelle des nouvelles.
-
-
- [226] Cet ambassadeur était Pierre Grotius, fils de l'auteur du _Droit
- de la guerre et de la paix_. Louis XIV allait faire la guerre à la
- Hollande, conjointement avec le roi d'Angleterre Charles, aux termes
- du traité d'alliance que MADAME avait négocié au mois de juin 1670.
-
- [227] Langlée était un homme d'une naissance obscure, qui s'était
- introduit à la cour par l'intrigue, et en y jouant très-gros jeu.
-
- [228] De premier maître d'hôtel du roi.
-
- [229] De premier président de la chambre des comptes.
-
-
-
-
-81.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 6 janvier 1672.
-
-Enfin, ma chère fille, vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à
-mille lieues de moi; vous ne sauriez pourtant empêcher que cet ordre de
-la Providence ne me soit bien dur et bien sensible: je ne m'accoutumerai
-de longtemps à cet éloignement: je coupe court, parce que je ne veux
-point m'embarquer à vous dire les sentiments de mon coeur là-dessus: je
-ne veux point vous donner un mauvais exemple, ni ébranler votre courage
-par le récit de mes faiblesses; conservez toute votre raison; jouissez
-de la grandeur de votre âme, pendant que je m'aiderai, comme je pourrai,
-de toute la tendresse de la mienne. Je fus hier à Saint-Germain, la
-reine m'attaqua la première; je fis ma cour à vos dépens, comme j'ai
-coutume. On traita à fond le chapitre de l'accouchement, à propos du
-vôtre; puis on parla de mon voyage de Provence, un mot sur celui de
-Bretagne, et sur le bonheur de madame de Chaulnes, de m'y avoir trouvée:
-nous étions là toutes deux. Pour MONSIEUR, il me tira près d'une fenêtre
-pour me parler de vous, et m'ordonna très-sérieusement de vous faire
-ses compliments, et de vous dire la joie qu'il avait de votre joli
-accouchement: il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne tint qu'à
-moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service, étant las,
-comme on dit, _d'adorer l'ange_ (_madame de Grancey_): je fis de telles
-offres le cas que je devais. Je trouvai MADAME mieux que je ne pensais,
-mais d'une sincérité charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il
-était enfermé avec MONSEIGNEUR. Je ne finirais jamais de vous dire tous
-les compliments qu'on me fit, et à vous aussi; et de tout cela, autant
-en emporte le vent: on est ravi de revenir chez soi. Madame de Richelieu
-me parut abattue; elle fera réponse à M. de Grignan; les fatigues de la
-cour ont rabaissé son caquet; son moulin me parut en chômage. Mais qui
-pensez-vous qu'on trouve chez moi? des Provençaux; ils m'ont
-_tartufiée_. De quoi parle-t-on? de madame de Grignan; qui est-ce qui
-entre dans ma chambre? votre petite: vous dites qu'elle me fait souvenir
-de vous, c'est bien dit; vous voulez bien au moins que je vous réponde
-qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse, où vais-je? chez
-madame de Valavoire; pour quoi faire? pour parler de Provence, de vos
-affaires et de vos commissions que j'aime uniquement. Enfin Coulanges
-disait l'autre jour: Voyez-vous bien cette femme-là? Elle est toujours
-en présence de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne, vous avez
-peur que je ne sois ridicule; non, ne craignez rien; on ne peut l'être
-avec une si agréable folie; et de plus, c'est que je me ménage selon les
-lieux, les temps, et les personnes avec qui je suis; et l'on jurerait
-quelquefois que je ne songe guère à vous: ce n'est pas où je suis le
-plus en liberté.
-
-Je reçois votre lettre du 30: vous me déplaisez, mon enfant, en parlant,
-comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir prenez-vous à
-dire du mal de votre esprit, de votre style? à vous comparer à la
-princesse d'Harcourt[230]? Où pêchez-vous cette fausse et offensante
-humilité? Elle blesse mon coeur, elle offense la justice, elle choque la
-vérité; quelles manières! ah, ma bonne! changez-les, je vous en conjure,
-et voyez les choses comme elles sont: si cela est, vous n'aurez plus
-qu'à vous défendre de la vanité, et ce sera une affaire à régler entre
-votre confesseur et vous. Votre maigreur me tue: hélas! où est le temps
-que vous ne mangiez qu'une tête de bécasse par jour, et que vous
-mouriez de peur d'être trop grasse?
-
-On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et madame
-Scarron[231] se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu
-autrefois une mauvaise cause, à la même place, et sur le même tapis où
-nous étions: il y avait madame de la Fayette, madame Scarron, Segrais,
-Caderousse, l'abbé Têtu, Guilleragues, Brancas. Vous n'êtes jamais
-oubliée, ni tout ce que vous valez: tout est encore vif; mais quand je
-pense où vous êtes, quoique vous soyez reine, le moyen de ne pas
-soupirer? Nous soupirons encore de la vie qu'on fait ici et à
-Saint-Germain; tellement qu'on soupire toujours. Vous savez bien que
-Lauzun, en entrant en prison, dit: _In sæcula sæculorum_; et je crois
-qu'on eût répondu ici en certain endroit, _amen_, et en d'autres, _non_.
-Vraiment, quand il était jaloux de votre _voisine_, il lui crevait les
-yeux, il lui marchait sur la main[232]: et que n'a-t-il pas fait à
-d'autres? Ah! quelle folie de faire des péchés de cent dix lieues loin!
-
-Votre enfant est jolie; elle a un son de voix qui m'entre dans le coeur:
-elle a de petites manières qui plaisent, je m'en amuse et je l'aime;
-mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer
-par-dessus la tête. Je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de
-mon coeur.
-
-
- [230] Fille du duc de Brancas _le distrait_.
-
- [231] Françoise d'Aubigné, depuis marquise de Maintenon.
-
- [232] Elle était fille du maréchal de Gramont. Un jour à Saint-Cloud,
- chez MADAME, madame de Monaco était assise sur le parquet, à cause de
- la grande chaleur; et Lauzun, qui en était amoureux, la soupçonnant
- d'être favorable au roi, dans un accès de jalousie fit exprès de lui
- marcher sur la main, sans qu'elle osât se plaindre.
-
-
-
-
-82.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 13 janvier 1672.
-
-Eh! mon Dieu, ma fille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous à
-dire du mal de votre personne, de votre esprit; à rabaisser votre bonne
-conduite; à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté pour songer à
-vous? Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela, j'en suis
-blessée, vous me fâchez; et quoique je ne dusse peut-être pas répondre à
-des choses que vous dites en badinant, je ne puis m'empêcher de vous en
-gronder, préférablement à tout ce que j'ai à vous mander. Vous êtes
-bonne encore quand vous dites que vous avez peur des beaux esprits:
-hélas! si vous saviez qu'ils sont petits de près, et combien ils sont
-quelquefois empêchés de leurs personnes, vous les remettriez bientôt à
-hauteur d'appui. Vous souvient-il combien vous en étiez quelquefois
-excédée? Prenez garde que l'éloignement ne vous grossisse les objets;
-c'est un effet assez ordinaire.
-
-Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron: elle a l'esprit aimable
-et merveilleusement droit; c'est un plaisir que de l'entendre raisonner
-sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît bien. Les
-désespoirs qu'avait cette d'Heudicourt dans le temps que sa place
-paraissait si miraculeuse; les rages continuelles de Lauzun, les noirs
-chagrins ou les tristes ennuis des dames de Saint-Germain, et peut-être
-que la plus enviée (_madame de Montespan_) n'en est pas toujours
-exempte: c'est une plaisante chose que de l'entendre causer sur tout
-cela. Ces discours nous mènent quelquefois bien loin de moralité en
-moralité, tantôt chrétienne, et tantôt politique. Nous parlons
-très-souvent de vous; elle aime votre esprit et vos manières; et quand
-vous vous retrouverez ici, vous n'aurez point à craindre de n'être pas à
-la mode.
-
-Mais écoutez la bonté du roi, et songez au plaisir de servir un si
-aimable maître. Il a fait appeler le maréchal de Bellefonds dans son
-cabinet, et lui a dit: «Monsieur le maréchal, je veux savoir pourquoi
-vous me voulez quitter: est-ce dévotion? est-ce envie de vous retirer?
-est-ce l'accablement de vos dettes? Si c'est le dernier, j'y veux donner
-ordre, et entrer dans le détail de vos affaires.» Le maréchal fut
-sensiblement touché de cette bonté. «Sire, _dit-il_, ce sont mes dettes;
-je suis abîmé; je ne puis voir souffrir quelques-uns de mes amis qui
-m'ont assisté, et que je ne puis satisfaire. Hé bien! _dit le roi_, il
-faut assurer leur dette: je vous donne cent mille francs de votre maison
-de Versailles, et un brevet de retenue de quatre cent mille francs, qui
-servira d'assurance, si vous veniez à mourir; vous payerez les arrérages
-avec les cent mille francs; cela étant, vous demeurerez à mon service.»
-En vérité, il faudrait avoir le coeur bien dur pour ne pas obéir à un
-maître qui entre avec tant de bonté dans les intérêts d'un de ses
-domestiques: aussi le maréchal n'y résista pas; et le voilà remis à sa
-place et comblé de bienfaits. Tout ce détail est vrai.
-
-Il y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à
-Saint-Germain. Le roi a une application à divertir MADAME, qu'il n'a
-jamais eue pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle
-_Bajazet_, et qui lève la paille; vraiment elle ne va pas _empirando_
-comme les autres. M. de Tallard[233] dit qu'elle est autant au-dessus
-des pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de
-celles de Boyer: voilà ce qui s'appelle louer; il ne faut point tenir
-les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles.
-
- Du bruit de Bajazet mon âme importunée[234],
-
-fait que je veux aller à la comédie; enfin nous en jugerons.
-
-J'ai été à Livry; hélas! ma chère enfant, que je vous ai bien tenu
-parole, et que j'ai songé tendrement à vous! Il y faisait très-beau,
-quoique très-froid; mais le soleil brillait; tous les arbres étaient
-parés de perles et de cristaux: cette diversité ne déplaît point. Je me
-promenai fort: je fus le lendemain dîner à Pomponne: quel moyen de vous
-redire ce qui fut dit en cinq heures? je ne m'y ennuyai point. M. de
-Pomponne sera ici dans quatre jours; ce serait un grand chagrin pour moi
-si jamais j'étais obligée à lui aller parler pour vos affaires de
-Provence: tout de bon, il ne m'écouterait pas; vous voyez que je fais un
-peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M. d'Uzès; c'est
-ce qui s'appelle les grosses cordes; je n'ai jamais vu un homme, ni d'un
-meilleur esprit, ni d'un meilleur conseil: je l'attends pour vous parler
-de ce qu'il aura fait à Saint-Germain.
-
-Vous me priez de vous écrire de grandes lettres; je pense que vous devez
-en être contente; je suis quelquefois épouvantée de leur immensité: ce
-sont toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous
-conjure de vous conserver dans ce bienheureux état, et ne passez point
-d'une extrémité à l'autre. De bonne foi; prenez du temps pour vous
-rétablir, et ne tentez point Dieu par vos dialogues et par votre
-voisinage.
-
-
- [233] Qui fut depuis maréchal de France. Il était fils de madame de la
- Baume.
-
- [234] Parodie de ce vers d'_Alexandre_.
-
- Du bruit de ses exploits mon âme importunée...
-
- Acte Ier, scène 2.
-
-
-
-
-83.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672.
-
-Je vous ai écrit ce matin, ma fille, par le courrier qui vous porte
-toutes les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affaires de
-Provence; mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il ne soit
-pas dit que la poste arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de
-bon, ma belle, je crois que vous les aimez; vous me le dites: pourquoi
-voudriez-vous me tromper en vous trompant vous-même? Mais si par hasard
-cela n'était pas, vous seriez à plaindre de l'accablement où je vous
-mettrais par l'abondance de mes lettres: les vôtres font ma félicité. Je
-ne vous ai point répondu sur votre belle âme: c'est Langlade qui dit,
-_la belle âme_, pour badiner; mais, de bonne foi, vous l'avez fort
-belle; ce n'est peut-être pas de ces âmes du premier ordre, comme
-_chose_[235], ce Romain qui, pour tenir sa parole, retourna chez les
-Carthaginois, où il fut pis que martyrisé; mais, au-dessous, vous pouvez
-vous vanter d'être du premier rang: je vous trouve si parfaite et dans
-une si grande réputation, que je ne sais que vous dire, sinon vous
-admirer, et vous prier de soutenir toujours votre raison par votre
-courage, et votre courage par votre raison.
-
-La pièce de Racine m'a paru belle, nous y avons été; ma
-_belle-fille_[236] m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que
-j'aie jamais vue: elle surpasse la _Desoeillets_ de cent mille piques;
-et moi, qu'on croit assez bonne pour le théâtre[237], je ne suis pas
-digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de
-près, et je ne m'étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa
-présence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. _Bajazet_ est
-beau; j'y trouve quelque embarras sur la fin; mais il y a bien de la
-passion, et de la passion moins folle que celle de _Bérénice_. Je trouve
-pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas _Andromaque_, et
-pour les belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que
-votre idée était au-dessus de..... Appliquez, et ressouvenez-vous de
-cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas
-surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de
-Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld, une
-comédie qui fait souvenir de sa défunte veine[238]. Je voudrais
-cependant que vous fussiez venue avec moi après-dîner, vous ne vous
-seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme,
-puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre
-_belle-soeur_; vous auriez vu les _anges_ (_les demoiselles de Grancey_)
-devant vous, et la Bordeaux[239], qui était habillée en petite mignonne.
-M. le Duc était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez
-dans son manteau, parce que le comte de Créance le veut faire pendre,
-quelque résistance qu'il y fasse; tout le bel air était sur le théâtre:
-le marquis de Villeroi avait un habit de bal; le comte de Guiche
-ceinturé comme son esprit; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois
-ce comte chez M. de la Rochefoucauld; il me parut avoir bien de
-l'esprit, et il était moins surnaturel qu'à l'ordinaire.
-
-Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande qu'il a reçu le plan
-de Grignan, dont il est très-content: il s'y promène déjà par avance; il
-voudrait bien en avoir le profil; pour moi, j'attends à le bien posséder
-que je sois dedans. J'ai mille compliments à vous faire de tous ceux qui
-ont entendu les agréables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de
-Verneuil me vient la première, elle a pensé mourir. Adieu, mon enfant.
-Que vous dirai-je de mon amitié, et de tout l'intérêt que je prends à
-vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus
-petites choses? J'embrasse l'_admirable_ Grignan, le _prudent_
-coadjuteur, et le _présomptueux_ Adhémar: n'est-ce pas là comme je les
-nommais l'autre jour?
-
-
- [235] M. de Sauvebeuf, rendant compte à M. le Prince d'une négociation
- pour laquelle il était allé en Espagne, lui disait: _Chose, chose_, le
- roi d'Espagne, m'a dit, etc.
-
- [236] Madame de Sévigné désigne par ces mots la Champmêlé, que son
- fils avait aimée.
-
- [237] On voit par là que madame de Sévigné jouait très-bien la comédie
- en société. Elle parle à M. de Pomponne du théâtre de Fresnes, dans la
- lettre du 1er août 1667.
-
- [238] Cette pièce ne pouvait être _Pulchérie_, représentée en 1672.
-
- [239] Dont la fille fut mariée au comte de Fontaine-Martel, premier
- écuyer de la demoiselle d'Orléans.
-
-
-
-
-84.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 20 janvier 1672.
-
-Voilà les maximes de M. de la Rochefoucauld revues, corrigées et
-augmentées; c'est de sa part que je vous les envoie: il y en a de
-divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait
-comme vous les entendrez. Il y a un démêlé entre l'archevêque de
-Paris[240] et l'archevêque de Reims: c'est pour une cérémonie. Paris
-veut que Reims demande permission d'officier; Reims jure qu'il n'en fera
-rien: on dit que ces deux hommes ne s'accorderont jamais bien, qu'ils ne
-soient à trente lieues l'un de l'autre: ils seront donc toujours mal.
-Cette cérémonie est une canonisation d'un Borgia, jésuite; toute la
-musique de l'Opéra y fait rage: il y a des lumières jusque dans la rue
-Saint-Antoine; on s'y tue. Le vieux Mérinville[241] est mort sans y être
-allé.
-
-Ne vous trompez-vous point, ma chère fille, dans l'opinion que vous avez
-de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant ma lettre
-infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela: j'en tremblai,
-sans dessein toutefois de me corriger; et, me tenant à ce que vous m'en
-dites, je ne vous épargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui
-vous puisse divertir; pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que
-le commerce que j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin
-après. Je suis en peine de votre petit frère: il a bien froid, il campe,
-il marche vers Cologne pour un temps infini: j'espérais de le voir cet
-hiver, et le voilà. Enfin il se trouve que mademoiselle d'Adhémar est la
-consolation de ma vieillesse: je voudrais aussi que vous vissiez comme
-elle m'aime, comme elle m'appelle, comme elle m'embrasse; elle n'est
-point belle, mais elle est aimable; elle a un son de voix charmant; elle
-est blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me paraissez folle de
-votre fils; j'en suis fort aise; on ne saurait avoir trop de fantaisies,
-musquées ou point musquées, il n'importe.
-
-Il y a demain un bal chez MADAME; j'ai vu chez MADEMOISELLE l'agitation
-des pierreries: cela m'a fait souvenir de nos tribulations passées, et
-plût à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? Toute
-ma vie est pleine de repentir: M. Nicole, ayez pitié de moi, et me
-faites bien envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chère
-fille; je n'oserais dire que je vous adore, mais je ne puis concevoir
-qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la mienne; vous m'adoucissez et
-m'augmentez mes ennuis, par les aimables et douces assurances de la
-vôtre.
-
-
- [240] Harlay de Champvallon.
-
- [241] François Desmontiers, comte de Mérinville, qui avait été
- lieutenant général du gouvernement de Provence.
-
-
-
-
-85.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 22 janvier 1672, à dix heures du soir.
-
-Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le petit
-coucher de mademoiselle d'Adhémar pour vous écrire. Si vous ne voulez
-pas être jalouse, je ne sais que vous dire: c'est la plus aimable enfant
-que j'aie jamais vue: elle est vive, elle est gaie, elle a de petits
-desseins et de petites façons qui plaisent tout à fait. J'ai été
-aujourd'hui chez MADEMOISELLE, qui m'a envoyé dire d'y aller; MONSIEUR y
-est venu, il m'a parlé de vous, il m'a assuré que rien ne pouvait tenir
-votre place au bal; il m'a dit que votre absence ne devait pas
-m'empêcher d'aller voir son bal; c'est justement de quoi j'ai grande
-envie. Il a été fort question de la guerre, qui est enfin très-certaine.
-Nous attendons la résolution de la reine d'Espagne[242]; et, quoi
-qu'elle dise, nous voulons guerroyer: si elle est pour nous, nous
-fondrons sur les Hollandais; si elle est contre nous, nous prendrons la
-Flandre: et quand nous aurons commencé la noise, nous ne l'apaiserons
-peut-être pas aisément. Cependant nos troupes marchent vers Cologne.
-C'est M. de Luxembourg qui doit ouvrir la scène. Il y a quelques
-mouvements en Allemagne.
-
-J'ai fort causé avec M. d'Uzès: notre abbé lui a parlé de très-bonne
-grâce du dessein qu'il a pour l'abbé de Grignan[243]: il faut tenir
-cette affaire très-secrète; c'est sur la tête de M. d'Uzès qu'elle
-roule; car on ne peut obtenir de Sa Majesté les agréments nécessaires
-que par son moyen. On me dit en rentrant ici que le chevalier de Grignan
-a la petite vérole chez M. d'Uzès: ce serait un grand malheur pour lui,
-un grand chagrin pour ceux qui l'aiment, et un grand embarras pour M.
-d'Uzès, qui serait hors d'état d'agir dans toutes les choses où l'on a
-besoin de lui: voilà qui serait digne de mon malheur ordinaire.
-
-Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler
-des vôtres, de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour
-louanges; mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire
-la vérité: vous avez des pensées et des tirades incomparables, il ne
-manque rien à votre style: d'Hacqueville et moi, nous étions ravis de
-lire certains endroits brillants; et même dans vos narrations, l'endroit
-qui regarde le roi, votre colère contre Lauzun et contre l'évêque, ce
-sont des traits de maître: quelquefois j'en donne aussi une petite part
-à madame de Villars; mais elle s'attache aux tendresses, et les larmes
-lui en viennent fort bien aux yeux. Ne craignez point que je montre vos
-lettres mal à propos; je sais parfaitement bien ceux qui en sont
-dignes, et ce qu'il en faut dire ou cacher.
-
-Écoutez, ma fille, une bonté et une douceur charmante du roi votre
-maître; cela redoublera bien votre zèle pour son service. Il m'est
-revenu de très-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier[244] demanda
-une petite abbaye à Sa Majesté pour un de ses amis; il en fut refusé, et
-sortit fâché de chez le roi, en disant: _Il n'y a que les ministres et
-les maîtresses qui aient du pouvoir en ce pays_. Ces paroles n'étaient
-pas trop bien choisies; le roi les sut: il fit appeler M. de Montausier,
-lui reprocha avec douceur son emportement, le fit souvenir du peu de
-sujet qu'il avait de se plaindre de lui, et le lendemain il fit madame
-de Crussol[245] dame du palais: je vous dis que voilà des conduites de
-Titus: vous pouvez juger si le gouverneur a été confondu, aussi bien que
-l'évêque, qui vous doit sa députation. Ces manières de se venger sont
-bien cruelles. Le roi a raccommodé l'archevêque de Reims avec
-l'archevêque de Paris. Que vous dirai-je encore? ma pauvre tante est
-accablée de mortelles douleurs; cela me fait une tristesse et un devoir
-qui m'occupent.
-
-
- [242] Anne-Marie d'Autriche, veuve de Philippe IV, roi d'Espagne, et
- mère de Charles II, qui ne fut déclaré majeur qu'en 1676, et dont les
- États étaient alors gouvernés par la reine sa mère, assistée de six
- conseillers nommés par le feu roi.
-
- [243] Il paraît que l'abbé de Coulanges cherchait à résigner l'abbaye
- de Livry en faveur de l'abbé de Grignan.
-
- [244] Gouverneur de Louis, dauphin de France, fils unique de Louis
- XIV.
-
- [245] Fille de M. de Montausier.
-
-
-
-
-86.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 1672, jour de saint
- François de Sales, et jour que vous fûtes mariée. Voilà ma première
- radoterie; c'est que je fais des bouts de l'an de tout.
-
-Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde où j'ai
-pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et le plus
-amèrement: la pensée m'en fait encore tressaillir. Il y a une bonne
-heure que je me promène toute seule dans le jardin: toutes nos soeurs
-sont à vêpres, embarrassées d'une méchante musique; et moi, j'ai eu
-l'esprit de m'en dispenser. Ma chère enfant, je n'en puis plus; votre
-souvenir me tue en mille occasions: j'ai pensé mourir dans ce jardin, où
-je vous ai vue si souvent: je ne veux point vous dire en quel état je
-suis; vous avez une vertu sévère, qui n'entre point dans la faiblesse
-humaine; il y a des jours, des heures, des moments où je ne suis pas la
-maîtresse: je suis faible, et ne me pique point de ne l'être pas: tant y
-a, je n'en puis plus, et, pour m'achever, voilà un homme que j'avais
-envoyé chez le chevalier de Grignan, qui me dit qu'il est
-extraordinairement mal: cette pitoyable nouvelle n'a pas séché mes yeux.
-Je crois qu'il dispose en votre faveur de ce qu'il a: gardez-le, quoique
-ce soit peu, pour une marque de sa tendresse, et ne le donnez point,
-comme votre coeur le voudrait: il n'y a pas un de vos beaux-frères qui,
-à proportion, ne soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire le
-déplaisir que j'ai dans la vue de cette perte. Hélas! un petit aspic,
-comme M. de Rohan, revient de la mort; et cet aimable garçon, bien né,
-bien fait, de bon naturel, d'un bon coeur, dont la perte ne fait de bien
-à personne, nous va périr entre les mains! Si j'étais libre, je ne
-l'aurais pas abandonné; je ne crains point son mal, mais je ne fais pas
-sur cela ma volonté. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres écrites
-plus tard, qui vous parleront plus précisément de ce malheur: pour moi,
-je me contente de le sentir.
-
-Hier au soir, madame du Fresnoi[246] soupa chez nous: c'est une nymphe,
-c'est une divinité; mais madame Scarron, madame de la Fayette et moi,
-nous voulûmes la comparer à madame de Grignan, et nous la trouvâmes cent
-piques au-dessous, non pas pour l'air ni pour le teint; mais ses yeux
-sont étranges, son nez n'est pas comparable au vôtre, sa bouche n'est
-point fine, la vôtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans
-sa beauté, que je trouve qu'elle ne dit précisément que les paroles qui
-lui siéent bien: il est impossible de se la représenter parlant
-communément et d'affection sur quelque chose. Pour votre esprit, ces
-dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtre, et votre conduite, votre
-sagesse, votre raison, tout fut célébré: je n'ai jamais vu une personne
-si bien louée; je n'eus pas le courage de faire _les honneurs de vous_,
-ni de parler contre ma conscience.
-
-On dit que le chancelier est mort; je ne sais si on donnera les sceaux
-avant que cette poste parte. La comtesse (_de Fiesque_) est
-très-affligée de la mort de sa fille; elle est à Sainte-Marie de
-Saint-Denis. Mon enfant, on ne peut assez se conserver, et grosse, et en
-couche, ni assez éviter d'être dans ces deux états, je ne parle pour
-personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre sera courte: je ne puis
-rien écrire dans l'état où je suis; vous n'avez pas besoin de ma
-tristesse; mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies, ne
-vous en prenez qu'à vous, et aux flatteries que vous me dites sur le
-plaisir que vous donne leur longueur; vous n'oseriez plus vous en
-plaindre. Je vous embrasse mille fois, et m'en retourne à mon jardin, et
-puis à un bout de salut, et puis chez des malades qui sont aussi
-chagrins que moi.
-
-Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Notre-Seigneur.
-
-
- [246] Femme d'Élie du Fresnoi, premier commis de M. de Louvois, dont
- elle était la maîtresse, et qui fit créer pour elle la charge de dame
- du lit de la reine.
-
-
-
-
-87.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 3 février 1672.
-
-J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne[247]: il
-faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire
-la joie que nous eûmes de nous revoir, et comme nous passions à la hâte
-sur mille chapitres, que nous n'avions pas le temps de traiter à fond.
-Enfin je ne l'ai point trouvé changé; il est toujours parfait; il croit
-que je vaux plus que je ne vaux effectivement: son père lui a fait
-comprendre qu'il ne pouvait l'obliger plus sensiblement qu'en
-m'obligeant en toutes choses: mille autres raisons, à ce qu'il dit, lui
-donnent ce même désir, et surtout il se trouve que j'ai le gouvernement
-de Provence sur les bras; c'est un prétexte admirable pour avoir bien
-des affaires ensemble: voilà le seul chapitre qui ne fut point étranglé.
-Je lui parlai à loisir de l'évêque; il sait écouter aussi bien que
-répondre, et crut aisément le plan que je lui fis des manières du
-prélat; il ne me parut pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession
-voulût faire le gouverneur: il me semble que je n'oubliai rien de ce
-qu'il fallait dire: il me donne toujours de l'esprit; le sien est
-tellement aisé, qu'on prend, sans y penser, une confiance qui fait qu'on
-parle heureusement de tout ce qu'on pense: je connais mille gens qui
-font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m'attirer de nouvelles
-douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi, je sortis avec une joie
-incroyable, dans la pensée que cette liaison avec lui vous serait
-très-utile; nous sommes demeurés d'accord de nous écrire; il aime mon
-style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme celui de
-l'éloquence même. Je vous mandai l'autre jour de tristes nouvelles du
-pauvre chevalier, on venait de me les donner de même; j'appris le soir
-qu'il n'était pas si mal, et enfin il est encore en vie, quoiqu'il ait
-été au delà de l'extrême-onction, et qu'il soit encore très-mal: sa
-petite vérole sort et sèche en même temps; il me semble que c'est comme
-celle de madame de Saint-Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement que
-moi; j'en sais pourtant tous les jours des nouvelles, et j'en suis dans
-une très-véritable inquiétude; je l'aime encore plus que je ne pensais.
-Cette nuit, madame la princesse de Conti est tombée en apoplexie: elle
-n'est pas encore morte, mais elle n'a aucune connaissance; elle est sans
-pouls et sans parole; on la martyrise pour la faire revenir: il y a cent
-personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison: on pleure, on
-crie; voilà tout ce que j'en sais jusqu'à présent. Pour M. le chancelier
-(_P. Séguier_), il est mort très-assurément; mais mort en grand homme:
-son bel esprit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle éloquence, sa haute
-piété, se sont rassemblés aux derniers jours de sa vie: la comparaison
-du flambeau qui redouble sa lumière en finissant, est juste pour lui. Le
-Mascaron[248] l'assistait, et se trouvait confondu par ses réponses et
-par ses citations; il paraphrasait le _Miserere_, et faisait pleurer
-tout le monde; il citait la sainte Écriture et les Pères, mieux que les
-évêques dont il était environné; enfin sa mort est une des plus belles
-et des plus extraordinaires choses du monde. Ce qui l'est encore plus,
-c'est qu'il n'a point laissé de grands biens; il était aussi riche en
-entrant à la cour, qu'il l'était en mourant. Il est vrai qu'il a établi
-sa famille; mais si on prenait chez lui, ce n'était pas lui. Enfin il ne
-laisse que soixante-dix mille livres de rente; est-ce du bien pour un
-homme qui a été quarante ans chancelier, et qui était riche
-naturellement? La mort découvre bien des choses, et ce n'est point de sa
-famille que je tiens tout ceci. On les voit: nous avons fait aujourd'hui
-nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de Verneuil[249] est si
-mal, qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui aura les
-sceaux.
-
-Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe à faire réponse sur
-l'affaire dont lui écrit M. d'Agen[250], j'en suis tourmentée: cela est
-mal d'être paresseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les
-jours à écrire à ce coadjuteur; son irrégularité me débauche; je le
-condamne, et je l'imite. J'embrasse M. de Grignan: est-il encore
-question des grives? Il y avait l'autre jour une dame[251] qui
-confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de dire, _elle est soûle
-comme une grive_, disait que la première présidente _était sourde comme
-une grive_; cela fit rire. Adieu, ma chère fille, je vous aime, ce me
-semble, bien plus que moi-même. Votre fille est aimable, je m'en amuse
-de bonne foi; elle embellit tous les jours; ce petit ménage me donne la
-vie.
-
-
- [247] Ministre des affaires étrangères.
-
- [248] Jules Mascaron, de l'Oratoire, célèbre prédicateur, évêque de
- Tulle.
-
- [249] Fille de M. Séguier.
-
- [250] Claude Joli, évêque d'Agen.
-
- [251] Madame de Louvois.
-
-
-
-
-88.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 5 février 672. Il y a aujourd'hui mille ans que je
- suis née.
-
-Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne crois
-pourtant pas qu'elles soient aussi agréables que vous me le dites. Je
-vous envoie quatre rames de papier; vous savez à quelle condition:
-j'espère en recevoir la plus grande partie entre ci et Pâques; après
-cela, j'aspirerai à d'autres plaisirs.
-
-On m'a assuré ce matin que le chevalier se portait mieux: j'espère en sa
-jeunesse; je prie Dieu de tout mon coeur qu'il nous le redonne. Madame
-la princesse de Conti mourut sept ou huit heures après que j'eus fermé
-mon paquet; c'est-à-dire, hier à quatre heures du matin, sans aucune
-connaissance, ni avoir jamais dit une seule parole de bon sens: elle
-appelait quelquefois _Cécile_, une femme de chambre, et disait: Mon
-Dieu! On croyait que son esprit allait revenir, mais elle n'en disait
-pas davantage. Elle expira en faisant un grand cri, et au milieu d'une
-convulsion qui lui fit imprimer ses doigts dans le bras d'une femme qui
-la tenait. La désolation de sa chambre ne peut s'exprimer: M. le Duc,
-MM. les princes de Conti, madame de Longueville, madame de Gamaches,
-pleuraient de tout leur coeur. Madame de Gesvres avait pris le parti des
-évanouissements; madame de Brissac de crier les hauts cris, et de se
-jeter par la place. Il fallut les chasser, parce qu'on ne savait plus ce
-qu'on faisait: ces deux personnages n'ont pas réussi: qui prouve trop ne
-prouve rien, dit je ne sais qui. Enfin, la douleur est universelle. Le
-roi a paru touché, et a fait son panégyrique, en disant qu'elle était
-plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. M. le
-Prince est tuteur: il y a vingt mille écus aux pauvres, autant à ses
-domestiques; elle veut être enterrée à sa paroisse tout simplement,
-comme la moindre femme. Je ne sais si ce détail est à propos; mais vous
-voulez et vous souffrez que mes lettres soient longues, et voilà le
-hasard que vous courez. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse;
-elle était défigurée par le martyre qu'on lui avait fait à la bouche: on
-lui avait rompu deux dents, et brûlé la tête; c'est-à-dire que si les
-pauvres patients ne mouraient point de l'apoplexie, ils seraient à
-plaindre de l'état où on les met. Il y a de belles réflexions à faire
-sur cette mort, cruelle pour toute autre, mais très-heureuse pour elle
-qui ne l'a point sentie, et qui était toujours préparée. Brancas en est
-pénétré.
-
-J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontré Canaples à
-Notre-Dame, et qu'après mille amitiés pour M. de Grignan, il me dit que
-le maréchal de Villeroi l'avait assuré que les lettres de M. de Grignan
-étaient admirées dans le conseil, qu'on les lisait avec plaisir, et que
-le roi avait dit qu'il n'en avait jamais vu de mieux écrites: je lui
-promis de vous le mander. Cette dame que je ne vous nommai point dans ma
-dernière lettre, c'était madame de Louvois. A propos, M. de Louvois est
-entré et assis au conseil depuis quatre jours, en qualité de ministre.
-Le roi scellera demain avec six conseillers d'État et quatre maîtres des
-requêtes; on ne sait combien cela durera: voilà une belle charge, dont
-Sa Majesté s'acquittera très-bien. Il me vient des pensées folles sur le
-chancelier; mais où puis-je les avoir prises, dans le chagrin où je suis
-depuis deux ou trois jours? Cette veille, ce jour, ce lendemain, ce
-temps de votre départ de l'année passée, tout cela m'a tellement touché
-le coeur et l'esprit, que j'en avais sans cesse les larmes aux yeux,
-malgré moi: car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur
-laquelle on n'a plus aucun pouvoir: on se tue, on se dévore hors de
-propos, aussi bien qu'à faire des souhaits et des châteaux en Espagne:
-vous êtes trop sage pour les aimer; et moi, je les aime.
-
-
-
-
-89.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 12 février 1672.
-
-Je ne puis, ma chère fille, qu'être en peine de vous, quand je songe au
-déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l'aviez vu
-depuis peu; c'était assez pour l'aimer beaucoup, et pour connaître
-encore plus toutes les bonnes qualités que Dieu avait mises en lui. Il
-est vrai que jamais homme n'a été mieux né, et n'a eu des sentiments
-plus droits et plus souhaitables, avec une très-belle physionomie et une
-très-grande tendresse pour vous; tout cela le rendait infiniment
-aimable, et pour vous et pour tout le monde. Je comprends bien aisément
-votre douleur, puisque je la sens en moi: cependant j'entreprends de
-vous amuser un quart d'heure, et par des choses où vous avez intérêt, et
-par le récit de ce qui se passe dans le monde.
-
-J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si
-parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; il
-est piqué des conduites malhonnêtes; et comme il en a de fort
-contraires, il n'a nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture et
-la sincérité sont en usage: c'est ce dont il ne faut point se départir,
-quoi qu'il arrive; cette mode revient toujours. On ne trompe guère
-longtemps le monde, et les fourbes sont enfin découverts: j'en suis
-persuadée. M. de Pomponne n'est pas moins opposé à ce qui lui est si
-contraire; et je vous puis assurer que, si j'étais aussi habile sur
-toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il ne manquerait
-rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque chose d'agréable pour
-M. le Camus: ce sont des faveurs précieuses pour lui, et d'autant plus
-qu'il n'est obligé à aucune réponse.
-
-Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous l'ai
-mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'éloignât:
-on croit que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse (_de
-Soissons_); enfin,
-
- On parle d'eaux, de Tibre et l'on se tait du reste[252].
-
-Le roi demanda à MONSIEUR, qui revenait de Paris: Eh bien! mon frère,
-que dit-on à Paris? MONSIEUR lui répondit: On parle fort de ce pauvre
-marquis.--Et qu'en dit-on?--On dit, monsieur, que c'est qu'il a voulu
-parler pour un autre malheureux.--Et quel malheureux, dit le roi?--Pour
-le chevalier de Lorraine, dit MONSIEUR.--Mais, dit le roi, y songez-vous
-encore à ce chevalier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous
-bien quelqu'un qui vous le rendrait?--En vérité, répondit MONSIEUR, ce
-serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie.--Oh
-bien! dit le roi, je veux vous faire ce présent; il y a deux jours que
-le courrier est parti; il reviendra; je vous le redonne, et veux que
-vous m'ayez toute votre vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour
-l'amour de moi; je fais plus, car je le fais maréchal de camp dans mon
-armée. Là-dessus, MONSIEUR se jette aux pieds du Roi, lui embrasse
-longtemps les genoux, et lui baise une main avec une joie sans égale. Le
-roi le relève, et lui dit: Mon frère, ce n'est pas ainsi que des frères
-se doivent embrasser; et l'embrasse fraternellement. Tout ce détail est
-de très-bon lieu, et rien n'est plus vrai: vous pouvez là-dessus faire
-vos réflexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions
-pour le service du roi votre maître. On dit que MADAME fera le voyage,
-et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont divers chez
-MONSIEUR: les uns ont le visage alongé d'un demi-pied, d'autres l'ont
-raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini.
-M. de Navailles revient aussi, et servira de lieutenant général dans
-l'armée de MONSIEUR, avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de
-Villeroi: «Il fallait cette petite pénitence à votre fils, mais les
-peines de ce monde ne durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que
-tout ceci est vrai; c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime
-les vrais: si vous n'êtes de mon goût, vous êtes perdue; car en voici
-d'infinis.
-
-La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de Longueville;
-on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, en vue de vous
-plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui
-disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la porte: plût à Dieu
-que vous y eussiez été! Madame de Brissac était inconsolable chez madame
-de Longueville; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec
-elle, et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir le jour
-de la mort[253]; car il fallait en un certain endroit qu'elle eût perdu
-connaissance; elle l'oublia, et reconnut fort bien des gens qui
-entraient.
-
-Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pas qu'il y a
-bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frappée de cette
-douleur d'une manière tellement importune, qu'elle me serait
-insupportable, si je n'aimais à vous aimer autant que je fais, quelques
-peines qui y soient attachées.
-
-
- [252] Vers de Corneille dans _Cinna_, scène V, acte IV.
-
- [253] De madame la princesse de Conti.
-
-
-
-
-90.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672.
-
-J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de la Valette; tout
-m'est cher de ce qui vient de vous: je lui veux faire avoir Pellisson
-pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître des
-requêtes; je ne le puis croire, si je ne le vois.
-
-Cette pauvre MADAME[254] est toujours à l'agonie; c'est une chose
-étrange que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris: le
-courrier d'Espagne est revenu; il dit que non-seulement la reine
-d'Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler
-ses alliés, mais qu'elle défendra les Hollandais de toute sa puissance:
-voilà donc la plus grande guerre du monde allumée; et pourquoi? C'est
-bien proprement _les petits soufflets_; vous en souvient-il? Nous allons
-attaquer la Flandre; les Hollandais se joindront aux Espagnols; Dieu
-nous garde des Suédois, des Anglais, des Allemands; je suis assommée de
-cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voulût descendre du
-ciel pour calmer tous les esprits et faire la paix.
-
-Notre cardinal (_de Retz_) est toujours malade; je lui rends de grands
-soins: il vous aime toujours; il compte que vous l'aimez aussi.
-
-Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parlâtes l'autre
-jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en sont point,
-ce me semble: enfin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tué un
-homme après sa mort; il était dans sa bière et en carrosse, on le menait
-à une lieue de Boufflers pour l'enterrer; son curé était avec le corps.
-On verse; la bière coupe le cou au pauvre curé. Hier un homme versa en
-revenant de Saint-Germain; il se creva le coeur, et mourut dans le
-carrosse.
-
-Madame Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la compagnie est
-délicieuse, s'amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie,
-et point du tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé Têtu _son
-papa_: il s'en défendit par de très-bonnes raisons, et nous le crûmes.
-Je vous embrasse, ma très-aimable; je vous mandai tant de choses en
-dernier lieu, qu'il me semble que je n'ai rien à dire aujourd'hui; je
-vous assure pourtant que je ne demeurerais pas court, si je voulais vous
-dire tous les sentiments que j'ai pour vous.
-
-
- [254] Seconde femme de Gaston, duc d'Orléans, morte le 3 avril
- suivant.
-
-
-
-
-91.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, mardi 1er mars 1672.
-
-Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardi gras; je
-l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suis chez notre
-abbé, qui a depuis deux jours un petit déréglement qui lui donne de
-l'émotion; je n'en suis pas encore en peine; mais j'aimerais mieux qu'il
-se portât tout à fait bien. Madame de Coulanges et madame Scarron me
-voulaient mener à Vincennes; M. de la Rochefoucauld voulait que
-j'allasse chez lui entendre lire une comédie de Molière[255]; mais, en
-vérité, j'ai tout refusé avec plaisir; et me voilà à mon devoir, avec la
-joie et la tristesse de vous écrire: il y a longtemps vraiment que je
-vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne voulant pas laisser
-échapper un moment de la douleur que vous avez de la mort du pauvre
-chevalier; vous la voulez sentir à longs traits, sans en rien rabattre,
-sans aucune distraction: cette application à faire valoir et à vouloir
-sentir toute votre tristesse, me paraît d'une personne qui n'est pas si
-embarrassée qu'une autre[256] d'avoir des occasions de s'affliger; j'en
-prends à témoin votre coeur.
-
-Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances
-publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vérole: je crains
-pour vous beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de la Troche: il
-est vrai qu'elle sait arriver à Paris: son séjour de l'année passée fut
-bien abîmé à mon égard, dans l'extrême douleur de vous perdre. Depuis ce
-temps, ma chère enfant, vous êtes arrivée partout, comme vous dites;
-mais point du tout à Paris. Vos réflexions sur l'espérance sont divines:
-si Bourdelot[257] les avait faites, tout l'univers le saurait; vous ne
-faites pas tant de bruit pour faire des merveilles: _le malheur du
-bonheur_ est tellement bien dit, qu'on ne peut trop aimer une plume qui
-exprime ces choses-là. Vous dites tout sur l'espérance; et je suis si
-fort de votre avis, que je ne sais si je dois aller en Provence, tant
-j'ai de crainte d'en repartir. Je vois déjà comme le temps galopera; je
-connais ses manières; mais ensuite de cette belle réflexion, mon coeur
-décide comme le vôtre, et je ne souhaite rien tant que de partir: je
-veux même espérer qu'il peut arriver de telles choses, que je vous
-ramènerai avec moi: c'est là-dessus qu'il est difficile de parler de si
-loin: du moins, ma fille, il ne tiendra pas à une maison, ni à des
-meubles; je ne songe qu'à vous; les pas que je fais pour vous sont les
-premiers; les autres viennent après comme ils peuvent.
-
-J'ai donné vos lettres au faubourg, elles sont bien faites: on y trouve
-la réflexion de M. de Grignan admirable: on l'a pensée quelquefois; mais
-vous l'avez habillée pour paraître devant le monde. Je n'ai pas dit ce
-que vous avez trouvé dans la maxime[258] qui ressemble à la chanson;
-pour moi, je suis de votre avis: je saurai s'ils ont eu un autre dessein
-que de vouloir louer les fantaisies, c'est-à-dire les passions: si cela
-est, l'exacte philosophie s'en offense; si cela n'est pas, il faut
-qu'ils s'expliquent mieux.
-
-Je soupai hier chez Gourville avec les la Rochefoucauld, les Plessis,
-les la Fayette, les Tournay[259]: nous attendions le grand Pomponne;
-mais le service de ce cher maître que vous honorez tant l'empêcha de se
-retrouver avec la fleur de ses amis: il a bien des affaires, à cause des
-dépêches qu'il faut écrire partout, et à cause de la guerre.
-
-L'archevêque de Toulouse[260] a été fait cardinal à Rome; et la nouvelle
-en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. de Laon[261]
-c'est une grande douleur pour tous ses amis. On tient que M. de Laon
-s'est sacrifié pour le service du roi, et qu'afin de ne point trahir les
-intérêts de la France, il n'a point ménagé le cardinal Altieri, qui lui
-a fait ce tour.
-
-Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du chevalier de
-Lorraine réjouissait ses amis et affligeait ses créatures; car il n'y en
-a point qui lui ait gardé fidélité.
-
-J'ai su, sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu'à nous
-d'avoir la paix. La reine d'Espagne n'a point précisément répondu comme
-on le disait: elle a dit simplement qu'elle se tenait au traité de paix,
-qui permet d'assister ses alliés. Nous avons pris la même liberté pour
-le Portugal; elle promet même présentement de ne point assister les
-Hollandais: elle ne le veut pas signer; voilà le procès. Si on
-s'opiniâtre à vouloir qu'elle signe, tout est perdu; sinon, la paix sera
-bientôt faite, quand nous n'aurons pas l'Espagne contre nous: le temps
-nous en apprendra davantage. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je
-crains bien qu'aimant la solitude comme vous faites, vous ne vous
-creusiez les yeux et l'esprit à force de rêver.
-
-
- [255] Probablement les _Femmes savantes_, représentées le 11 mars
- 1672.
-
- [256] Allusion à la comtesse de Fiesque, qui avait perdu madame de
- Guerchy, sa fille, au mois de janvier précédent, et dont madame de
- Scudéri disait: «La comtesse est bien embarrassée d'une affliction.» A
- quoi Bussy répondit, «Je crois que la joie lui est bien aussi chère
- que ses enfants.»
-
- [257] Pierre Michon, connu sous le nom de l'abbé Bourdelot. Il avait
- été médecin du prince de Condé, père du grand Condé; il le fut ensuite
- de la reine Christine, Madame de la Baume et Bourdelot avaient écrit
- une petite pièce _contre l'Espérance_, et la princesse palatine y fit
- une réponse.
-
- [258] Il est question de cette maxime de la Rochefoucauld: _Qui vit
- sans folie n'est pas si sage qu'il le croit_.
-
- [259] C'est-à-dire l'évêque de Tournay, Gilbert de Choiseul.
-
- [260] Pierre de Bonzi.
-
- [261] César d'Estrées, évêque de Laon, fut déclaré cardinal peu de
- temps après: il l'était _in petto_ depuis le mois d'août 1671.
-
-
-
-
-92.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi au soir, 9 mars 1672.
-
-Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille; je viens d'en recevoir une
-de vous qui enlève, tout aimable, toute brillante, toute pleine de
-pensées, toute pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui
-chemine et qui plaît au souverain degré, même sans vous aimer comme je
-fais. Je vous le dirais plus souvent, sans que je crains[262] d'être
-fade; mais je suis toujours ravie de vos lettres sans vous le dire:
-madame de Coulanges l'est aussi de quelques endroits que je lui fais
-voir, et qu'il est impossible de lire toute seule. Il y a un petit air
-de dimanche gras répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût
-nonpareil.
-
-Il y avait longtemps que vous étiez abîmée: j'en étais toute triste;
-mais le jeu de l'oie vous a renouvelée, comme il l'a été par les Grecs:
-je voudrais bien que vous n'eussiez joué qu'à l'oie, et que vous
-n'eussiez point perdu tant d'argent. Un malheur continuel pique et
-offense; on hait d'être houspillé par la fortune; cet avantage que les
-autres ont sur nous blesse et déplaît, quoique ce ne soit point dans une
-occasion d'importance. Nicole dit si bien cela! enfin j'en hais la
-fortune, et me voilà bien persuadée qu'elle est aveugle de vous traiter
-comme elle fait; si elle n'était que borgne, vous ne seriez point si
-malheureuse.
-
-Vous me demandez les symptômes de cet amour[263]: c'est premièrement une
-négative vive et prévenante; c'est un air outré d'indifférence qui
-prouve le contraire; c'est le témoignage des gens qui voient de près,
-soutenu de la voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement
-de la machine ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires,
-pour vaquer à un seul; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles
-gens amoureux; vraiment il faudrait être bien fou, bien insensé: quoi,
-une jeune femme! voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait
-fort; j'aimerais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond
-intérieurement: Et oui, tout cela est vrai; mais vous ne laissez pas
-d'être amoureux: vous dites vos réflexions; elles sont justes, elles
-sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d'être
-amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort que
-toutes les raisons: vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et
-vous êtes amoureux. Si vous conduisez à cette extrémité M. de
-Vence[264], je vous prie, ma fille, que j'en sois la confidente; en
-attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréable commerce: c'est un
-prélat d'un esprit et d'un mérite distingué; c'est le plus bel esprit de
-son temps: vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; il excelle
-en tout; il mérite que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisamment
-cette dame qui aimait à faire tourner la tête à des moines: ce serait
-une bien plus grande merveille de la faire tourner à M. de Vence, lui
-dont la tête est si bonne, si bien faite et si bien organisée: c'est un
-trésor que vous avez en Provence, profitez-en; du reste, sauve qui peut!
-
-Je vous défends, ma chère enfant, de m'envoyer votre portrait: si vous
-êtes belle, faites-vous peindre, mais gardez-moi cet aimable présent
-pour quand j'arriverai: je serais fâchée de le laisser ici; suivez mon
-conseil, et recevez en attendant un présent passant tous les présents
-passés et présents; car ce n'est pas trop dire: c'est un tour de perles
-de douze mille écus; cela est un peu fort, mais il ne l'est pas plus que
-ma bonne volonté: enfin regardez-le, pesez-le, voyez comme il est
-enfilé, et puis dites-m'en votre avis: c'est le plus beau que j'aie
-jamais vu; on l'a admiré ici. Si vous l'approuvez, qu'il ne vous tienne
-point au cou, il sera suivi de quelques autres; car pour moi, je ne suis
-point libérale à demi: sérieusement, il est beau, et vient de
-l'ambassadeur de Venise, notre défunt voisin. Voilà aussi des pincettes
-pour cette barbe incomparable; ce sont les plus parfaites de Paris.
-Voilà aussi un livre que mon oncle de Sévigné[265] m'a priée de vous
-envoyer; je m'imagine que ce n'est pas un roman: je ne lui laisserai pas
-le soin de vous envoyer les contes de la Fontaine, qui sont...... vous
-en jugerez.
-
-Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal[266]: Corneille lui a lu une
-pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des
-anciennes Molière lui lira samedi _Trissotin_, qui est une fort
-plaisante chose. Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et sa _Poétique_:
-voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. Il vous aime de tout
-son coeur, ce pauvre cardinal; il parle souvent de vous, et vos louanges
-ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais, hélas! quand
-nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, rien n'est capable
-de nous consoler: pour moi, je serais très-fâchée d'être consolée; je ne
-me pique ni de fermeté, ni de philosophie; mon coeur me mène et me
-conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir mandé) que la
-vraie mesure du mérite du coeur, c'était la capacité d'aimer: je me
-trouve d'une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de
-vanité, si je n'avais mille autres sujets de me remettre à ma place.
-
-Adhémar m'aime assez, mais il hait trop l'évêque, et vous le haïssez
-trop aussi: l'oisiveté vous jette dans cet amusement; vous n'auriez pas
-tant de loisir, si vous étiez ici. M. d'Uzès m'a fait voir un mémoire
-qu'il a tiré et corrigé du vôtre, dont il fera des merveilles;
-fiez-vous-en à lui; vous n'avez qu'à lui envoyer tout ce que vous
-voudrez, sans craindre que rien ne sorte de ses mains, que dans le juste
-point de la perfection. Il y a, dans tout ce qui vient de vous autres,
-un petit brin d'impétuosité, qui est la vraie marque de l'ouvrier: c'est
-le chien du _Bassan_[267]. On vous mandera le dénoûment que M. d'Uzès
-fera à toute cette comédie; j'irai me faire nommer à la porte de
-l'évêque, dont je vois tous les jours le nom à la mienne. Ne craignez
-pas, pour cela, que nous trahissions vos intérêts. Il y a plusieurs
-prélats qui se tourmentent de cette paix; elle ne sera faite qu'à de
-bonnes enseignes. Si vous voulez faire plaisir à l'évêque, perdez bien
-de l'argent, mettez-vous dans une grande presse; c'est là qu'il vous
-attend.
-
-Voici une nouvelle; écoutez-moi: le roi a fait entendre à messieurs de
-Charost qu'il voulait leur donner des lettres de duc et pair,
-c'est-à-dire qu'ils auront tous deux, dès à présent, les honneurs du
-Louvre, et une assurance d'être passés au parlement la première fois
-qu'on en passera. On donne au fils la lieutenance générale de la
-Picardie, qui n'avait pas été remplie depuis très-longtemps, avec vingt
-mille francs d'appointement, et deux cent mille francs de M. de Duras,
-pour la charge de capitaine des gardes du corps, que MM. de Charost lui
-cèdent. Raisonnez là-dessus, et voyez si M. de Duras ne vous paraît pas
-plus heureux que M. de Charost. Cette place est d'une telle beauté, par
-la confiance qu'elle marque et par l'honneur d'être proche de Sa
-Majesté, qu'elle n'a point de prix. M. de Duras, pendant son quartier,
-suivra le roi à l'armée, et commandera à toute la maison de Sa Majesté.
-Il n'y a point de dignité qui console de cette perte; cependant on entre
-dans le sentiment du maître, et l'on trouve que messieurs de
-Charost[268] doivent être contents. Que notre ami Noailles prenne garde
-à lui, on dit qu'il lui en pend autant à l'oeil; car il n'a qu'un oeil
-aussi bien que les autres.
-
-On parle toujours de la guerre: vous pouvez penser combien j'en suis
-fâchée: il y a des gens qui veulent encore faire des almanachs[269];
-mais pour cette campagne, ils sont trompés. Toute mon espérance, c'est
-que la cavalerie ne sera pas exposée aux siéges que l'on fera chez les
-Hollandais; il faut vivre pour voir démêler toute cette fusée. J'ai vu
-le marquis de Vence: je le trouvai si jeune, que je lui demandai comment
-se portait madame sa mère; M. de Coulanges me redressa: le cardinal de
-Retz interrompit notre conversation, mais ce ne fut que pour parler de
-vous. Je souhaite toujours Adhémar, pour me redire encore mille fois que
-vous m'aimez: vous m'assurez que c'est avec une tendresse digne de la
-mienne; si je ne suis contente de cette ressemblance, je suis bien
-difficile à contenter.
-
-Je viens de recevoir votre lettre du jour des Cendres: en vérité, ma
-fille, vous me confondez par vos louanges et par vos remercîments; c'est
-me faire souvenir de ce que je voudrais faire pour vous, et j'en
-soupire, parce que je ne me contente pas moi-même; et plût à Dieu que
-vous fussiez si pressée de mes bienfaits, que vous fussiez contrainte de
-vous jeter dans l'ingratitude! Nous avons souvent dit que c'est la vraie
-porte pour en sortir honnêtement, quand on ne sait plus où donner de la
-tête; mais je ne suis pas assez heureuse pour vous réduire à cette
-extrémité: votre reconnaissance suffit et au delà. Que vous êtes
-aimable! et que vous me dites plaisamment tout ce qui se peut dire
-là-dessus! Au reste, quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de
-brelan! c'est un coupe-gorge qu'on a banni de ce pays-ci, parce qu'on y
-fait de sérieux voyages: vous jouez d'un malheur insurmontable, vous
-perdez toujours; croyez-moi, ne vous opiniâtrez point, songez que tout
-cet argent s'est perdu sans vous divertir: au contraire, vous avez payé
-cinq ou six mille francs pour vous ennuyer, et pour être houspillée de
-la fortune. Ma fille, je m'emporte; il faut dire comme Tartufe: _C'est
-un excès de zèle_. A propos de comédie, voilà _Bajazet_: si je pouvais
-vous envoyer la Champmêlé, vous trouveriez la pièce bonne; mais, sans
-elle, elle perd la moitié de son prix. Je suis folle de Corneille; il
-nous donnera encore _Pulchérie_, où l'on reverra
-
- La main qui crayonna
- La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna[270].
-
-Il faut que tout cède à son génie. Voilà cette petite fable de la
-Fontaine, sur l'aventure du curé de M. de Boufflers, qui fut tué tout
-roide en carrosse auprès de son mort[271]: cet événement est bizarre; la
-fable est jolie, mais ce n'est rien au prix de celles qui suivront. Je
-ne sais ce que c'est ce que _Pot au lait_[272].
-
-J'ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant; la guerre me déplaît
-fort, pour lui premièrement, et puis pour les autres que j'aime. Madame
-de Vaudemont est à Anvers, nullement disposée à revenir; son mari est
-contre nous. Madame de Courcelles[273] sera bientôt sur la sellette; je
-ne sais si elle touchera _il petto adamantino_ de M. d'Avaux[274]; mais
-jusqu'ici il a été aussi rude à la Tournelle que dans sa réponse. Ma
-fille, j'écris sans mesure, encore faut-il finir: en écrivant aux
-autres, on est aise d'avoir écrit; et moi, j'aime à vous écrire
-par-dessus toutes choses. J'ai mille amitiés à vous faire de M. de la
-Rochefoucauld, de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame
-Scarron, qui vous sait bien louer à ma fantaisie; vous êtes bien selon
-son goût. Pour M. et madame de Coulanges, M. l'abbé, ma tante, ma
-cousine, la Mousse, c'est un cri général pour me prier de parler d'eux;
-mais je ne suis pas toujours en humeur de faire des litanies; j'en
-oublie encore: en voilà pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au
-lit: il me vient des pensées sur son mal; que diantre a-t-il? J'aime
-toujours ma petite enfant, malgré les divines beautés de son frère.
-
-Adieu, ma chère enfant, j'embrasse votre comte; je l'aime encore mieux
-dans son appartement que dans le vôtre. Hélas! quelle joie de vous voir
-belle taille, en santé, en état d'aller, de trotter comme une autre.
-Donnez-moi le plaisir de vous revoir ainsi.
-
-
- [262] Ancienne locution; on dirait maintenant _sans que je craigne_.
-
- [263] L'amour de d'Hacqueville pour une fille du maréchal de Gramont.
-
- [264] Antoine Godeau, évêque de Vence, mort le 21 avril 1672.
-
- [265] Renaud de Sévigné s'était retiré à Port-Royal des champs, où il
- passa les dernières années de sa vie dans les exercices de la plus
- haute piété. Il y mourut le 19 mars 1676.
-
- [266] Le cardinal de Retz.
-
- [267] Le Bassan faisait figurer son chien dans la composition de
- presque tous ses tableaux.
-
- [268] Armand de Béthune, marquis de Charost, avait épousé Marie
- Fouquet, fille du surintendant.
-
- [269] C'est-à-dire des pronostics. On donnait alors ce sens au mot
- almanach à cause des prédictions qu'on y trouvait.
-
- [270] Allusion à ces vers de la dédicace d'OEdipe, à M. Fouquet:
-
- Et je me sens encor la main qui crayonna
- L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
-
- [271] _Voyez_ la fable XI du livre VII, _le Curé et le Mort_.
-
- [272] Autre fable de la Fontaine, dont la moralité est la même que
- celle du _Curé et du Mort_. Voyez la fable X du livre VII.
-
- [273] L'une des plus belles femmes de son temps, et des moins sages.
- Elle était fille de Joachim de Lénoncourt, marquis de Marolles, et
- d'Isabelle-Claire-Eugénie de Cromerg.
-
- [274] Le président de Mesmes, père du premier président de ce nom.
-
-
-
-
-93.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 16 mars 1672.
-
-Vous me parlez de mon départ: ah! ma fille, je languis dans cet espoir
-charmant; rien ne m'arrête que ma tante[275], qui se meurt de douleur et
-d'hydropisie: elle me brise le coeur par l'état où elle est, et par tout
-ce qu'elle dit de tendre et de bon sens; son courage, sa patience, sa
-résignation, tout cela est admirable. M. d'Hacqueville et moi, nous
-suivons son mal jour à jour: il voit mon coeur, et la douleur que j'ai
-de n'être pas libre tout présentement: je me conduis par ses avis; nous
-verrons entre ci et Pâques: si son mal augmente, comme il a fait depuis
-que je suis ici, elle mourra entre nos bras: si elle reçoit quelque
-soulagement, et qu'elle prenne le train de languir, je partirai dès que
-M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé est au désespoir, aussi
-bien que moi; nous verrons donc comme cet excès de mal se tournera dans
-le mois d'avril: je n'ai que cela dans la tête: vous ne sauriez avoir
-tant d'envie de me voir que j'en ai de vous embrasser: bornez votre
-ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus.
-
-Mon fils me mande qu'ils sont misérables en Allemagne, et ne savent ce
-qu'ils font. Il a été très-affligé de la mort du chevalier de Grignan.
-Vous me demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie: je
-vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore
-plus dégoûtée de la mort: je me trouve si malheureuse d'avoir à finir
-tout ceci par elle, que, si je pouvais retourner en arrière, je ne
-demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse:
-je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en
-sorte, cela m'assomme; et comment en sortirai-je? par où? par quelle
-porte? quand sera-ce? en quelle disposition? Souffrirai-je mille et
-mille douleurs, qui me feront mourir désespérée? aurai-je un transport
-au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-je avec Dieu?
-qu'aurai-je à lui présenter? la crainte, la nécessité feront-elles mon
-retour vers lui? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur?
-que puis-je espérer? suis-je digne du paradis? suis-je digne de l'enfer?
-Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son
-salut dans l'incertitude; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie
-que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre: je m'abîme
-dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la
-vie parce qu'elle m'y mène, que par les épines dont elle est semée. Vous
-me direz que je veux donc vivre éternellement; point du tout: mais si on
-m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir entre les bras de
-ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné le
-ciel bien sûrement et bien aisément: mais parlons d'autre chose.
-
-Je suis au désespoir que vous ayez eu _Bajazet_ par d'autres que par
-moi; c'est ce chien de Barbin[276] qui me hait, parce que je ne fais pas
-des Princesses de Clèves et de Montpensier[277]. Vous avez jugé
-très-juste et très-bien de _Bajazet_, et vous aurez vu que je suis de
-votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmêlé pour vous réchauffer la
-pièce. Le personnage de Bajazet est glacé; les moeurs des Turcs y sont
-mal observées, ils ne font point tant de façons pour se marier; le
-dénoûment n'est point bien préparé; on n'entre point dans les raisons de
-cette grande tuerie: il y a pourtant des choses agréables, mais rien de
-parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille
-qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine,
-sentons-en toujours la différence; les pièces de ce dernier ont des
-endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin
-qu'_Andromaque_; Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens,
-et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des _comédies_[278] pour la
-Champmêlé: ce n'est pas pour les siècles à venir: si jamais il n'est
-plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même
-chose. Vive donc notre vieil ami Corneille! Pardonnons lui de méchants
-vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent: ce
-sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore
-plus que moi; et, en un mot, c'est le bon goût, tenez-vous-y.
-
-Voici un bon mot de madame Cornuel, qui a fort réjoui le parterre: M.
-Tambonneau le fils[279] a quitté la robe, et a mis une sangle autour de
-son ventre et de son derrière; avec ce bel air, il veut aller servir sur
-la mer: je ne sais ce que lui a fait la terre. On disait donc à madame
-Cornuel qu'il s'en allait à la mer: «Hélas! dit-elle, est-ce qu'il a été
-mordu d'un chien enragé?» Cela fut dit sans malice, c'est ce qui a fait
-rire extrêmement.
-
-Je ne saurais vous plaindre de n'avoir point de beurre en Provence,
-puisque vous avez de l'huile admirable et d'excellent poisson. Ah! ma
-fille, que je comprends bien ce que peuvent faire et penser des gens
-comme vous, au milieu de vos Provençaux! Je les trouverai comme vous, et
-je vous plaindrai toute ma vie de passer avec eux de si belles années de
-la vôtre. Je suis si peu désireuse de briller dans votre cour de
-Provence, et j'en juge si bien par celle de Bretagne, que par la même
-raison qu'au bout de trois jours, à Vitré, je ne respirais que les
-Rochers, je vous jure devant Dieu que l'objet de mes désirs, c'est de
-passer l'été à Grignan avec vous: voilà où je vise, et rien au delà. Mon
-vin de Saint-Laurent est chez Adhémar, je l'aurai demain matin; il y a
-longtemps que je vous en ai remercié _in petto_; cela est bien
-obligeant. M. de Laon aime bien cette manière d'être cardinal. On assure
-que l'autre jour M. de Montausier, parlant à M. le Dauphin de la dignité
-des cardinaux, lui dit que cela dépendait du pape, et que s'il voulait
-faire cardinal un palefrenier, il le pourrait. Là-dessus le cardinal de
-Bonzi arrive; M. le Dauphin lui dit: «Monsieur, est-il vrai que si le
-pape voulait, il ferait cardinal un palefrenier?» M. de Bonzi fut
-surpris; et, devinant l'affaire, il lui répondit: «Il est vrai,
-monsieur, que le pape choisit qui il lui plaît, mais nous n'avons pas vu
-jusqu'ici qu'il ait pris des cardinaux dans son écurie.» C'est le
-cardinal de Bouillon qui m'a conté ce détail.
-
-Écrivez un peu à notre cardinal, il vous aime: _le faubourg_[280] vous
-aime; madame Scarron vous aime, elle passe ici le carême, et céans
-presque tous les soirs. Barillon y est encore, et plût à Dieu, ma belle,
-que vous y fussiez aussi! Adieu, mon enfant, je ne finis point; je vous
-défie de pouvoir comprendre combien je vous aime.
-
-
- [275] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse.
-
- [276] Fameux libraire de ce temps-là, dont parle Boileau.
-
- [277] Romans de madame de la Fayette.
-
- [278] On employait autrefois le mot de _comédie_ dans un sens
- générique.
-
- [279] Jean Tambonneau, président de la chambre des comptes, épousa
- Marie Boyer, soeur de la duchesse de Noailles.
-
- [280] C'est-à-dire M. de la Rochefoucauld et madame de la Fayette, qui
- demeuraient l'un et l'autre au faubourg Saint-Germain.
-
-
-
-
-94.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 8 avril 1672.
-
-La guerre est déclarée, on ne parle que de partir. Canaples a demandé
-permission au roi d'aller servir dans l'armée du roi d'Angleterre; et en
-effet il est parti malcontent de n'avoir pas eu d'emploi en France. Le
-maréchal du Plessis ne quittera point Paris, il est bourgeois et
-chanoine; il met à couvert tous ses lauriers, et jugera des coups: je ne
-trouve pas qu'avec une si belle et si grande réputation, son personnage
-soit mauvais. Il dit au roi qu'il portait envie à ses enfants, qui
-avaient l'honneur de servir Sa Majesté; que pour lui il souhaitait la
-mort, puisqu'il n'était plus bon à rien. Le roi l'embrassa tendrement,
-et lui dit: «M. le maréchal, on ne travaille que pour approcher de la
-réputation que vous avez acquise; il est agréable de se reposer après
-tant de victoires.» En effet, je le trouve heureux de ne point mettre au
-caprice de la fortune ce qu'il a acquis pendant toute sa vie. Le
-maréchal de Bellefonds est à la Trappe pour la semaine sainte: mais,
-avant que de partir, il parla fort fièrement à M. de Louvois, qui
-voulait faire quelque retranchement sur sa charge de général sous M. le
-Prince: il fit juger l'affaire par Sa Majesté, et l'emporta comme un
-galant homme.
-
-La reine m'attaque toujours sur vos enfants, et sur mon voyage de
-Provence, et trouve mauvais que votre fils vous ressemble, et votre
-fille à son père; je lui réponds toujours la même chose. Madame Colbert
-me parle souvent de votre beauté; mais qui ne m'en parle point? Ma
-fille, savez-vous bien qu'il faut un peu revenir voir tout ceci? Je vous
-en faciliterai les moyens d'une manière qui vous ôtera de toutes sortes
-d'embarras. J'ai parlé d'un premier président à M. de Pomponne; il n'y
-voit encore goutte; il croit pourtant que ce sera un étranger; j'y ai
-consenti.
-
-Ma tante est si mal, que je ne crois pas qu'elle retarde mon voyage;
-elle étouffe, elle enfle, il n'y a pas moyen de la voir sans être
-fortement touchée: je le suis, et le serai beaucoup de la perdre. Vous
-savez comme je l'ai toujours aimée: ce m'eût été une grande joie de la
-laisser dans l'espérance d'une guérison qui nous l'aurait rendue encore
-pour quelque temps. Je vous manderai la suite de cette triste et
-douloureuse maladie.
-
-M. et madame de Chaulnes s'en vont en Bretagne: les gouverneurs n'ont
-point d'autre place présentement que leur gouvernement. Nous allons voir
-une rude guerre; j'en suis dans une inquiétude épouvantable. Votre frère
-me tient au coeur; nous sommes très-bien ensemble; il m'aime, et ne
-songe qu'à me plaire; je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne
-suis occupée que de ses affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais
-de vous deux: vous êtes, en vérité, trop jolis, chacun en votre espèce.
-Voilà, ma très-belle, tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. J'avais
-ce matin un Provençal, un Breton, un Bourguignon, à ma toilette.
-
-
-
-
-95.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 13 avril 1672.
-
-Je vous l'avoue, ma fille, je suis très-fâchée que mes lettres soient
-perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fâchée? ce serait
-de perdre les vôtres: j'ai passé par là, c'est une des plus cruelles
-choses du monde. Mais, mon enfant, je vous admire; vous écrivez
-l'italien comme le cardinal Ottobon[281], et même vous y mêlez de
-l'espagnol; _manera_ n'est pas des nôtres; et pour vos phrases, il me
-serait impossible d'en faire autant: amusez-vous aussi à le parler,
-c'est une très-jolie chose; vous le prononcez bien, vous avez du loisir;
-continuez, je serai tout étonnée de vous trouver si habile. Vous
-m'obéissez pour n'être point grosse, je vous en remercie de tout mon
-coeur; ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole.
-Votre soleil me fait peur: comment, les têtes tournent! on a des
-apoplexies comme on a des vapeurs ici, et votre tête tourne comme les
-autres! Madame de Coulanges espère conserver la sienne à Lyon, et fait
-des préparatifs pour faire une belle défense contre le gouverneur[282].
-Si elle va à Grignan, ce sera pour vous conter ses victoires, et non pas
-sa défaite: je ne crois pas même que le marquis prenne le personnage
-d'amant; il est observé par gens qui ont bon nez, et qui n'entendraient
-pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre; je suis
-très-désolée aussi de ne point partir avec M. et madame de Coulanges;
-c'était une chose résolue, sans le pitoyable état où se trouve ma tante:
-mais il faut avoir encore patience; rien ne m'arrêtera, dès que je serai
-libre de partir: je viens d'acheter un carrosse de campagne, je fais
-faire des habits; enfin je partirai du jour au lendemain. Jamais je n'ai
-rien souhaité avec tant de passion; fiez-vous à moi pour n'y pas perdre
-un moment: c'est mon malheur qui me fait trouver des retardements où les
-autres n'en trouvent point.
-
-Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal; ce serait un grand
-amusement de causer avec lui: je ne vous trouve rien qui puisse vous
-divertir; mais, au lieu de prendre le chemin de Provence, il s'en va à
-Commerci. On dit que le roi a quelque regret du départ de Canaples: il
-avait un régiment, il a été cassé; il a demandé dix abbayes, on les lui
-a toutes refusées; il a demandé de servir d'aide de camp cette campagne:
-il est refusé; sur cela il écrit à son frère aîné une lettre pleine de
-désespoir et de respect tout ensemble pour Sa Majesté, et s'en va sur le
-vaisseau du duc d'York[283], qui l'aime et l'estime: voilà l'histoire un
-peu plus en détail. On ne parle plus que de guerre et de partir: tout le
-monde est triste, tout le monde est ému.
-
-Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté de la beauté
-d'un sermon de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut, en un endroit qui le
-toucha: _Mordieu, il a raison!_ MADAME éclata de rire; et le sermon en
-fut tellement interrompu, qu'on ne savait ce qui en arriverait. Je ne
-crois pas, de la façon que vous dépeignez vos prédicateurs, que si vous
-les interrompez, ce soit par des admirations. Adieu ma très-chère et
-très-aimable; quand je pense au pays qui nous sépare, je perds la
-raison, et je n'ai plus de repos. Je blâme Adhémar d'avoir changé de
-nom; c'est le _petit dénaturé_.
-
-
- [281] Ottoboni fut depuis le pape Alexandre VIII.
-
- [282] Le marquis de Villeroi.
-
- [283] Depuis Jacques II, roi d'Angleterre.
-
-
-
-
-96.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 22 avril 1672.
-
-Je reçus votre lettre du 13 justement quand on ne pouvait plus y faire
-réponse: quelque soin que j'eusse pris à la poste, elle avait été
-abandonnée à la paresse des facteurs; et voilà précisément ce que je
-crains. Je ferai mon possible pour retrouver quelque nouvel ami (_au
-bureau de la poste_), ou plutôt je vous avoue que je voudrais bien m'en
-aller, et que ma pauvre tante eût pris un parti: cela est barbare à
-dire; mais il est bien barbare aussi de trouver ce devoir sur mon
-chemin, lorsque je suis prête à vous aller voir; l'état où je suis n'est
-pas aimable. Je vous envoie une petite cravate, tout comme on les porte;
-vous jugerez par là que, depuis votre départ, le monde ne s'est point
-subtilisé: vous voyez comme nous sommes simples en ce pays-ci. J'ai une
-grande impatience de savoir ce qui se sera passé à votre voyage de la
-Sainte-Baume[284]: c'est donc Notre-Dame des Anges[285]. M. le marquis
-de Vence, qui me rend des soins très-obligeants, m'a fait grand'peur du
-chemin. Il a perdu son fils aîné: il me fait pitié; il voudrait bien
-pleurer, et il se contraint: il me paraît extrêmement attaché à tous vos
-intérêts.
-
-J'ai été voir madame de la Fayette avec le cardinal; nous la trouvâmes
-mieux qu'à Paris; nous parlâmes fort de vous. Il s'en va lundi; il vous
-dira adieu comme il vous a dit bonjour; il vous aime tendrement, et vous
-fera réponse sur la proposition d'être archevêque d'Aix. Nous composâmes
-la vie qu'il ferait, toujours déchiré entre le désir de vous voir et la
-crainte d'être ridicule; nous réglâmes les heures, et nous inventâmes
-des supplices pour le premier qui mettrait le nez sur l'attachement
-qu'il aurait pour vous. Cette conversation nous eût menés plus loin que
-_Fleury_[286]: d'Hacqueville et l'abbé de Pontcarré étaient avec nous;
-j'étais insolemment avec ces trois hommes. Je m'en vais tout
-présentement me promener trois ou quatre heures à Livry: j'étouffe, je
-suis triste; il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent
-quelque douceur dans l'esprit: on ne voit ici que des adieux, des
-équipages qui nous empêchent de passer dans les rues. Je reviens demain
-matin pour faire partir celui de mon fils; mais il ne fera point
-d'embarras; ce sont des coffres qui vont par des messagers: il a acheté
-ses chevaux en Allemagne. J'ai donné de l'argent à Barillon pour lui
-donner pendant la campagne. Je suis une marâtre; je dis hier adieu au
-_petit dénaturé_[287]; je pensai pleurer: cette campagne sera rude, et
-je ne me fie guère à lui pour se conserver, _poco duri, pur che
-s'innalzi_. Il en est revenu là; c'est sa vraie devise. Adieu, je ne
-vous en dirai pas davantage aujourd'hui; je m'en vais à la Sainte-Baume;
-je m'en vais dans un lieu où je penserai à vous sans cesse, et peut-être
-trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce jardin, ces
-allées, ce petit pont, cette avenue, cette prairie, ce moulin, cette
-petite vue, cette forêt, sans penser à ma très-chère enfant.
-
-Le petit Daquin est premier médecin. _La faveur l'a pu faire autant que
-le mérite[288]._
-
-
- [284] Grotte taillée dans le roc, où, selon la tradition du pays, on
- prétend que sainte Madeleine vint finir sa vie dans la pénitence.
-
- [285] Il y avait aussi à Livry une chapelle nommée Notre-Dame des
- Anges.
-
- [286] Où était alors madame de la Fayette.
-
- [287] Le chevalier de Grignan, qui avait quitté le nom d'Adhémar.
-
- [288] Vers du Cid.
-
-
-
-
-97.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 24 avril 1672.
-
-Savez-vous bien que je reçus hier seulement votre lettre du 19 mars, par
-cet honnête marchand qui fait crédit, et qui ne presse pas trop? Plût à
-Dieu qu'il s'en trouvât ici présentement d'aussi bonne composition! ils
-sont devenus chagrins depuis quelque temps. Chacun sait si je ne dis pas
-vrai. On est au désespoir, on n'a pas un sou, on ne trouve rien à
-emprunter, les fermiers ne payent point, on n'ose faire de la fausse
-monnaie, on ne voudrait pas se donner au diable, et cependant tout le
-monde s'en va à l'armée avec un équipage. De vous dire comment cela se
-fait, il n'est pas aisé. Le miracle des cinq pains n'est pas plus
-incompréhensible. Mais revenons à votre marchand (j'admire où m'a
-transportée la chaleur du discours); je vous assure que je lui rendrai
-tout le service que je pourrai. Vous avez dû croire que je ne faisais
-réponse qu'à Sainte-Marie, par la longueur du temps que vous avez été à
-recevoir celle-ci; mais ce n'est pas ma faute. Je vous trouve fort
-heureux dans votre malheur, de ne point aller à la guerre. Je serais
-fâchée que depuis longtemps vous n'eussiez obtenu d'autre grâce que
-celle d'y aller. C'est assez que le roi sache vos bonnes intentions.
-Quand il aura besoin de vous, il saura bien où vous prendre; et comme il
-n'oublie rien, il n'aura peut-être pas oublié ce que vous valez. En
-attendant, jouissez du plaisir d'être présentement le seul homme de
-votre volée qui puisse se vanter d'avoir du pain.
-
-Je ne sais si je ne vous ai pas parlé de quelques-unes de vos lettres au
-roi, mais je les admire toujours. J'ai vu au collége de Clermont un
-jeune gentilhomme[289] qui paraît fort digne d'être votre fils. Je lui
-ai fait une petite visite, je l'enverrai querir l'un de ces jours pour
-dîner avec moi. Je soupai l'autre jour avec Manicamp et avec sa soeur la
-maréchale d'Estrées. Elle me dit qu'elle irait voir notre Rabutin au
-collége. Nous parlâmes fort de vous elle et moi. Pour Manicamp et moi,
-nous ne finissions point, en quelque endroit que nous soyons; mais d'un
-souvenir agréable, vous regrettant, ne trouvant rien qui vous vaille,
-chacun de nous redisant quelque morceau de votre esprit; enfin vous
-devez être fort content de nous. Adieu, mon cher cousin; mille
-compliments, je vous prie, à madame votre femme; elle m'a écrit une
-très-honnête lettre, mais j'ai passé le temps de lui faire réponse. Me
-voilà dans l'impénitence finale; j'ai tort, je ne saurais plus y
-revenir; faites ma paix. Je ne sais si vous savez que les maréchaux
-d'Humières et de Bellefonds sont exilés pour ne vouloir pas obéir à M.
-de Turenne, quand les armées seront jointes.
-
-
- [289] Fils aîné de Bussy, mais du second lit.
-
-
-
-
-98.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 27 avril 1672.
-
-Je m'en vais faire réponse à vos deux lettres, et puis je vous parlerai
-de ce pays-ci. M. de Pomponne a vu la première, et je lui ferai voir
-encore une grande partie de la seconde: il est parti; ce fut en lui
-disant adieu que je lui montrai votre lettre, ne pouvant jamais mieux
-dire que ce que vous écrivez sur vos affaires: il vous trouve admirable;
-je n'ose vous dire à quel style il compare le vôtre, ni les louanges
-qu'il lui donne; enfin il m'a fort priée de vous assurer de son estime,
-et des soins qu'il aura toujours de tout ce qui pourra vous le
-témoigner: il a été ravi de votre description de la Sainte-Baume, il le
-sera encore davantage de votre seconde lettre. On ne peut pas mieux
-écrire sur cette affaire, ni plus nettement; je suis très-assurée que
-votre lettre obtiendra tout ce que vous souhaitez; vous en verrez la
-réponse; je n'écrirai qu'un mot, car en vérité, ma bonne, vous n'avez
-pas besoin d'être secourue dans cette occasion; je trouve toute la
-raison de votre côté; je n'ai jamais su cette affaire par vous, ce fut
-M. de Pomponne qui me l'apprit comme on la lui avait apprise: mais il
-n'y a rien à répondre à ce que vous m'en écrivez, il aura le plaisir de
-le lire. L'évêque (_de Marseille_) témoigne en toute rencontre qu'il
-sera fort aise de se raccommoder avec vous: il a trouvé ici toutes
-choses assez bien disposées pour lui faire souhaiter une réconciliation
-dont il se fait honneur, comme d'un sentiment convenable à sa
-profession. On croit que nous aurons, entre ci et demain, un premier
-président de Provence. Je vous remercie de votre relation de la
-Sainte-Baume et de votre jolie bague; je vois que le sang n'a pas bien
-bouilli à votre gré. Madame la Palatine a eu une fois la même curiosité
-que vous; elle n'en fut pas plus satisfaite. Vous ne m'ôterez pas
-l'envie de voir cette affreuse grotte; plus on y a de peine, plus il
-faut y aller; et, au bout du compte, je ne m'en soucie que faiblement:
-je ne cherche que vous en Provence; quand je vous aurai, j'aurai tout ce
-que je souhaite. Ma tante est toujours très-mal; laissez-nous le soin de
-partir, nous ne souhaitons autre chose; et même s'il y avait quelque
-espérance de langueur, nous prendrions notre parti; je lui dis mille
-tendresses de votre part, qu'elle reçoit très-bien. M. de la Trousse lui
-en a écrit d'excessives; ce sont des amitiés de l'agonie, dont je ne
-fais pas grand cas; j'en quitte ceux qui ne commenceraient que là à
-m'aimer. Ma fille, il faut aimer pendant la vie, comme vous faites; la
-rendre douce et agréable, ne point noyer d'amertume et combler de
-douleur ceux qui nous aiment; il est trop tard de changer quand on
-expire. Vous savez comme j'ai toujours ri des bons fonds; je n'en
-connais que d'une sorte, et le vôtre doit contenter les plus difficiles.
-Je vois les choses comme elles sont: croyez-moi, je ne suis point folle;
-et pour vous le montrer, c'est qu'on ne peut jamais être plus contente
-d'une personne que je le suis de vous. J'enverrai à madame de Coulanges
-ce qui lui appartient de votre lettre; elle sera mise en pièces: il m'en
-restera encore quelques centaines pour m'en consoler; tout aimables
-qu'elles sont, je souhaite extrêmement de n'en plus recevoir. Venons aux
-nouvelles.
-
-Le roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris; on a fait
-ce calcul dans les quartiers à peu près. Il y a quatre jours que je ne
-dis que des adieux. Je fus hier à l'Arsenal; je voulais dire adieu au
-grand maître[290], qui m'était venu chercher; je ne le trouvai pas, mais
-je trouvai la Troche, qui pleurait son fils, et la comtesse[291], qui
-pleurait son mari: elle avait un chapeau gris, qu'elle enfonçait, dans
-l'excès de ses déplaisirs; c'était une chose plaisante; je crois que
-jamais chapeau ne s'est trouvé à une pareille fête: j'aurais voulu ce
-jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous
-deux ce matin, la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre: mais
-quelle guerre! la plus cruelle, la plus périlleuse dont on ait jamais
-ouï parler, depuis le passage de Charles VIII en Italie. On l'a dit au
-roi. L'Yssel est défendu, et bordé de deux cents pièces de canon, de
-soixante mille hommes de pied, de trois grosses villes, d'une large
-rivière qui est encore au-devant. Le comte de Guiche, qui sait le pays,
-nous montra l'autre jour cette carte chez madame de Verneuil; c'est une
-chose étonnante. M. le Prince est fort occupé de cette grande affaire.
-Il lui vint l'autre jour une manière de fou assez plaisant, qui lui dit
-qu'il savait fort bien faire de la monnaie. «Mon ami, lui dit-il, je te
-remercie; mais si tu sais une invention pour nous faire passer l'Yssel
-sans être assommés, tu me feras grand plaisir, car je n'en sais point.»
-Il aura pour lieutenants généraux MM. les maréchaux d'Humières et de
-Bellefonds. Voici un détail qu'on est bien aise de savoir. Les deux
-armées se joindront; le roi commandera à MONSIEUR; MONSIEUR, à M. le
-Prince; M. le Prince, à M. de Turenne; et M. de Turenne aux deux
-maréchaux, et même à l'armée du maréchal de Créqui. Le roi parla donc à
-M. de Bellefonds, et lui dit que son intention était qu'il obéît à M. de
-Turenne, sans conséquence. Le maréchal, sans demander du temps (voilà sa
-faute), répondit qu'il ne serait pas digne de l'honneur que lui a fait
-Sa Majesté, s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le roi
-le pria fort bonnement de songer à ce qu'il lui répondait, ajoutant
-qu'il souhaitait cette preuve de son amitié; qu'il y allait de sa
-disgrâce. Le maréchal lui dit qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes
-grâces de Sa Majesté et sa fortune; mais qu'il s'y résolvait, plutôt que
-de perdre son estime; qu'il ne pouvait obéir à M. de Turenne sans
-dégrader la dignité où il l'avait élevé. Le roi lui dit: M. le maréchal,
-il faut donc se séparer. Le maréchal lui fit une profonde révérence, et
-partit. M. de Louvois, qui ne l'aime point, lui expédia tout aussitôt un
-ordre d'aller à Tours: il a été rayé de dessus l'état de la maison du
-roi: il a cinquante mille écus de dettes au delà de son bien; il est
-abîmé, mais il est content; et l'on ne doute pas qu'il n'aille à la
-Trappe. Il a offert au roi son équipage, qui était fait aux dépens de Sa
-Majesté, pour en faire ce qu'il lui plairait: on a pris cela comme s'il
-eût voulu braver le roi; jamais rien ne fut si innocent: tous ses
-parents, les Villars, et tout ce qui est attaché à lui, est
-inconsolable. Ne manquez pas d'écrire à madame de Villars et au pauvre
-maréchal. Cependant le maréchal d'Humières, soutenu par M. de Louvois,
-n'avait point paru, et attendait que le maréchal de Créqui eût répondu:
-ce dernier est venu de son armée en poste répondre lui-même; il arriva
-avant-hier; il eut une conversation d'une heure avec le roi. Le maréchal
-de Gramont, qui fut appelé, soutint le droit des maréchaux de France, et
-fit le roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de cette dignité,
-ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au danger d'être
-mal avec lui; ou celui (_M. de Turenne_) qui était honteux d'en porter
-le titre, qui l'avait effacé de tous les lieux où il pouvait être, qui
-tenait le nom de maréchal pour une injure, et qui voulait commander en
-qualité de prince. Enfin la conclusion fut que le maréchal de Créqui est
-allé à la campagne, dans sa maison, planter des choux, aussi bien que le
-maréchal d'Humières. Voilà de quoi on parle uniquement: les uns disent
-qu'ils ont bien fait, d'autres qu'ils ont mal fait; la comtesse (_de
-Fiesque_) s'égosille, le comte de Guiche prend son fausset; il les faut
-séparer, c'est une comédie. Ce qui est vrai, c'est que voilà trois
-hommes d'une grande importance pour la guerre, et qu'on aura bien de la
-peine à remplacer. M. le Prince les regrette fort, pour l'intérêt du
-roi. M. de Schomberg n'est pas plus disposé que les autres à obéir à M.
-de Turenne, avant commandé des armées en chef. Enfin la France, qui est
-pleine de grands capitaines, n'en trouvera pas assez, par la
-circonstance de ce malheureux contre-temps.
-
-M. d'Aligre a les sceaux; il a quatre-vingts ans; c'est un dépôt; c'est
-un pape.
-
-Je viens de faire un tour de ville: j'ai été chez M. de la
-Rochefoucauld. Il est accablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses
-enfants: au travers de cela, il m'a priée de vous dire mille tendresses
-de sa part: nous avons fort causé. Tout le monde pleure son fils, son
-frère, son mari, son amant: il faudrait être bien misérable pour ne pas
-se trouver intéressée au départ de la France tout entière. Dangeau et le
-comte de Sault sont venus nous dire adieu: ils nous ont appris que le
-roi, afin d'éviter les larmes, est parti ce matin à dix heures, sans que
-personne l'ait su, au lieu de partir demain, comme tout le monde le
-croyait. Il est parti lui douzième: tout le reste courra après. Au lieu
-d'aller à Villers-Cotterets, il est allé à Nanteuil, où l'on croit que
-d'autres, qui ont disparu aussi, se trouveront[292]: il ira demain à
-Soissons, et tout de suite, comme il l'avait résolu: si vous ne trouvez
-cela galant, vous n'avez qu'à le dire. La tristesse où tout le monde se
-trouve est une chose qu'on ne saurait imaginer au point qu'elle est. La
-reine est demeurée régente: toutes les compagnies souveraines l'ont été
-saluer. Voici une étrange guerre, qui commence bien tristement.
-
-
- [290] Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie.
-
- [291] Renée-Éléonore de Bouillé, première femme du comte du Lude,
- aimait beaucoup la chasse, et était toujours vêtue en homme.
-
- [292] Il paraît qu'il s'agit ici de madame de Montespan.
-
-
-
-
-99.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 4 mai 1672.
-
-Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, combien je vous
-loue, combien je vous admire: voilà mon discours divisé en trois points.
-_Je vous plains_ d'être sujette à des humeurs noires qui vous font
-assurément beaucoup de mal; _je vous loue_ d'en être la maîtresse quand
-il le faut, et principalement pour M. de Grignan, qui en serait pénétré;
-c'est une marque de l'amitié et de la complaisance que vous avez pour
-lui; _et je vous admire_ de vous contraindre pour paraître ce que vous
-n'êtes pas: voilà qui est héroïque, et le fruit de votre philosophie;
-vous avez en vous de quoi l'exercer. Nous trouvions l'autre jour qu'il
-n'y avait de véritable mal dans la vie que les grandes douleurs; tout le
-reste est dans l'imagination, et dépend de la manière dont on conçoit
-les choses: tous les autres maux trouvent leur remède, ou dans le temps,
-ou dans la modération, ou dans la force de l'esprit; les réflexions, la
-dévotion, la philosophie, les peuvent adoucir. Quant aux douleurs, elles
-tiennent l'âme et le corps; la vue de Dieu les fait souffrir avec
-patience; elle fait qu'on en profite, mais elle ne les diminue point.
-
-Voilà un discours qui aurait tout l'air d'avoir été rapporté tout entier
-du faubourg Saint-Germain[293]; cependant il est de chez ma pauvre
-tante, où j'étais l'aigle de la conversation: elle nous en donnait le
-sujet par ses extrêmes souffrances, qu'elle ne veut pas qu'on mette en
-comparaison avec nul autre mal de la vie. M. de la Rochefoucauld est
-bien de cet avis; il est toujours accablé de gouttes: il a perdu sa
-vraie mère[294], dont il est véritablement affligé; je l'en ai vu
-pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer. C'était une femme
-d'un extrême mérite; et enfin, dit-il, c'était la seule qui n'a jamais
-cessé de m'aimer. Ne manquez pas de lui écrire, et M. de Grignan aussi.
-Le coeur de M. de la Rochefoucauld pour sa famille est une chose
-incomparable; il prétend que c'est une des chaînes qui nous attachent
-l'un à l'autre. Nous avons bien découvert et rapporté et rajusté des
-choses de sa folle de _mère_[295], qui nous font bien entendre ce que
-vous nous disiez quelquefois, que ce n'était point ce qu'on pensait, que
-c'était autre chose: vraiment oui, c'était autre chose, ou, pour mieux
-dire, c'était tout ensemble; l'un était sans préjudice de l'autre; elle
-mariait le luth avec la voix, et le spirituel avec les grossièretés. Ma
-fille, nous avons trouvé une bonne veine, et qui nous explique bien une
-querelle que vous eûtes une fois dans la grande chambre de madame de la
-Fayette: je vous dirai le reste en Provence.
-
-Ma tante est dans un état qui tirera dans une grande longueur. Votre
-voyage est parfaitement bien placé; peut-être que le nôtre s'y
-rapportera. Nous mourons d'envie de passer la Pentecôte en chemin, ou à
-Moulins, ou à Lyon; l'abbé le souhaite comme moi. Il n'y a pas un homme
-de qualité (d'épée s'entend) à Paris. Je fus dimanche à la messe aux
-Minimes; je dis à mademoiselle de la Trousse: Nous allons trouver nos
-pauvres Minimes bien déserts, il n'y doit avoir que le marquis
-d'Alluye[296]. Nous entrons dans l'église: le premier homme et l'unique
-que je trouve, c'est le marquis d'Alluye; mon enfant, cette sottise me
-fit rire aux larmes: enfin il est demeuré, et s'en va à son gouvernement
-sur le bord de la mer; il faut garder les côtes, comme vous savez.
-
-Vous voilà donc partie, ma fille; j'espère bien que vous m'écrirez de
-partout; je vous écris toujours. J'ai si bien fait que j'ai retrouvé un
-petit ami à la poste, qui prend soin de nos lettres. J'ai été ces
-jours-ci fort occupée à parer ma petite maison. Saint-Aubin y a fait des
-merveilles; j'y coucherai demain; je vous jure que je ne l'aime que
-parce qu'elle est faite pour vous; vous serez très-bien logée dans mon
-appartement, et moi très-bien aussi. Je vous conterai comme tout cela
-est tourné joliment. J'ai des inquiétudes extrêmes de votre pauvre
-frère: on croit cette guerre si terrible, qu'on ne peut assez craindre
-pour ceux que l'on aime; et puis, tout d'un coup, j'espère que ce ne
-sera point tout ce que l'on pense, parce que je n'ai jamais vu arriver
-les choses comme on les imagine.
-
-Mandez-moi, je vous prie, ce qu'il y a entre la princesse
-d'Harcourt[297] et vous; Brancas est désespéré de penser que vous
-n'aimez point sa fille: M. d'Uzès a promis de remettre la paix partout;
-je serai bien aise de savoir de vous ce qui vous a mise en froideur.
-
-Vous me dites que la beauté de votre fils diminue, et que son mérite
-augmente; j'ai regret à sa beauté, et je me réjouis qu'il aime le vin;
-voilà un petit brin de Bretagne et de Bourgogne qui fera un fort bel
-effet, avec la sagesse des Grignans. Votre fille est tout le contraire:
-sa beauté augmente, et son mérite diminue. Je vous assure qu'elle est
-fort jolie, et qu'elle est opiniâtre comme un petit démon, elle a ses
-petites volontés et ses petits desseins; elle me divertit extrêmement:
-son teint est admirable, ses yeux sont bleus, ses cheveux noirs, son nez
-ni beau ni laid; son menton, ses joues, son tour de visage,
-très-parfaits. Je ne dis rien de sa bouche, elle s'accommodera; le son
-de sa voix est joli; madame de Coulanges trouvait qu'il pouvait fort
-bien passer par sa bouche.
-
-Je pense, ma fille, qu'à la fin je serai de votre avis: je trouve des
-chagrins dans la vie qui sont insupportables; et, malgré le beau
-raisonnement du commencement de ma lettre, il y a bien d'autres maux
-qui, pour être moindres que les douleurs, se font également redouter. Je
-suis si souvent traversée dans ce que je souhaite le plus, qu'en vérité
-la vie me paraît fort désobligeante.
-
-
- [293] C'est-à-dire de chez madame de la Fayette.
-
- [294] Gabrielle du Plessis de Liancourt.
-
- [295] Madame de Marans, qui appelait le duc de la Rochefoucauld _mon
- fils_.
-
- [296] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis, gouverneur de
- l'Orléanais.
-
- [297] Françoise de Brancas, femme d'Alphonse-Henri-Charles de
- Lorraine, prince d'Harcourt.
-
-
-
-
-100.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 6 mai 1672.
-
-Ma fille, il faut que je vous conte; c'est une radoterie que je ne puis
-éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier (_Séguier_) à
-l'Oratoire: ce sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les
-orateurs qui en ont fait la dépense, en un mot, les quatre arts
-libéraux. C'était la plus belle décoration qu'on puisse imaginer: le
-Brun avait fait le dessin; le mausolée touchait à la voûte, orné de
-mille lumières, et de plusieurs figures convenables à celui qu'on
-voulait louer. Quatre squelettes, en bas, étaient chargés des marques de
-sa dignité; comme lui ayant ôté les honneurs avec la vie: l'un portait
-son mortier, l'autre sa couronne de duc, l'autre son ordre, l'autre les
-masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés
-d'avoir perdu leur protecteur: la Peinture, la Musique, l'Éloquence et
-la Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la première représentation: la
-Force, la Justice, la Tempérance, et la Religion. Quatre Anges ou quatre
-Génies recevaient au-dessus cette belle âme. Le mausolée était encore
-orné de plusieurs Anges qui soutenaient une chapelle ardente, laquelle
-tenait à la voûte. Jamais il ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si
-bien imaginé; c'est le chef-d'oeuvre de le Brun. Toute l'église était
-parée de tableaux, de devises et d'emblèmes qui avaient rapport aux
-armes ou à la vie du chancelier: plusieurs actions principales y étaient
-peintes. Madame de Verneuil[298] voulait acheter toute cette décoration
-un prix excessif. Ils ont tous, en corps, résolu d'en parer une galerie,
-et de laisser cette marque de leur reconnaissance et de leur
-magnificence à l'éternité. L'assemblée était belle et grande, mais sans
-confusion; j'étais auprès de M. de Tulle[299], de M. Colbert, et de M.
-de Monmouth[300], beau comme du temps du Palais-Royal, qui, par
-parenthèse, s'en va à l'armée trouver le roi. Il est venu un jeune père
-de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre; j'ai dit à M. de Tulle
-(_Mascaron_) de le faire descendre, et de monter à sa place; et que rien
-ne pouvait soutenir la beauté du spectacle et la perfection de la
-musique, que la force de son éloquence. Ma fille, ce jeune homme a
-commencé en tremblant, tout le monde tremblait aussi: il a débuté par un
-accent provençal; il est de Marseille, il s'appelle Léné; mais, en
-sortant de son trouble, il est entré dans un chemin si lumineux, il a si
-bien établi son discours, il a donné au défunt des louanges si mesurées,
-il a passé par tous les endroits délicats avec tant d'adresse, il a si
-bien mis dans tout son jour tout ce qui pouvait être admiré, il a fait
-des traits d'éloquence et des coups de maître si à propos et de si bonne
-grâce, que tout le monde, je dis tout le monde sans exception, s'en est
-écrié, et chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée.
-C'est un homme de vingt-huit ans, intime ami de M. de Tulle, qui
-l'emmène avec lui dans son diocèse: nous le voulons nommer le chevalier
-Mascaron; mais je crois qu'il surpassera son aîné. Pour la musique,
-c'est une chose qu'on ne peut expliquer. Baptiste (_Lully_) avait fait
-un dernier effort de toute la musique du roi; ce beau _Miserere_ y était
-encore augmenté; il y eut un _Libera_ où tous les yeux étaient pleins de
-larmes; je ne crois point qu'il y ait une autre musique dans le ciel. Il
-y avait beaucoup de prélats; j'ai dit à Guitaut: Cherchons un peu notre
-ami _Marseille_, nous ne l'avons point vu; je lui ai dit tout bas: Si
-c'était l'oraison funèbre de quelqu'un qui fût vivant, il n'y manquerait
-pas[301]. Cette folie a fait rire Guitaut, sans aucun respect pour la
-pompe funèbre. Ma chère enfant, quelle espèce de lettre est-ce ceci? Je
-pense que je suis folle: à quoi peut servir une si grande narration?
-Vraiment, j'ai bien satisfait le désir que j'avais de conter.
-
-Le roi est à Charleroi, et y fera un assez long séjour. Il n'y a point
-encore de fourrages, les équipages portent la famine avec eux: on est
-assez embarrassé dès le premier pas de cette campagne. Guitaut m'a
-montré votre lettre, et à l'abbé, _Envoyez-moi ma mère_. Ma fille, que
-vous êtes aimable! et que vous justifiez agréablement l'excessive
-tendresse qu'on voit que j'ai pour vous! Hélas! je ne songe qu'à partir,
-laissez-m'en le soin; je conduis des yeux toutes choses; et si ma tante
-prenait le chemin de languir, en vérité je partirais. Vous seule au
-monde me pouvez faire résoudre à la quitter dans un si pitoyable état;
-nous verrons: je vis au jour la journée, et n'ai pas encore le courage
-de rien décider; un jour je pars, le lendemain je n'ose; enfin vous
-dites vrai, il y a des choses bien désobligeantes dans la vie. Vous me
-priez de ne point songer à vous en changeant de maison; et moi, je vous
-prie de croire que je ne songe qu'à vous, et que vous m'êtes si
-extrêmement chère, que vous faites toute l'occupation de mon coeur.
-J'irai coucher demain dans ce joli appartement où vous serez placée sans
-me déplacer. Demandez au marquis d'Oppède, il l'a vu; il dit qu'il s'en
-va vous trouver. Hélas! qu'il est heureux! Adieu, ma belle petite; vous
-êtes au bout du monde, vous voyagez; je crains votre humeur hasardeuse:
-je ne me fie ni à vous, ni à M. de Grignan. Il est vrai que c'est une
-chose étrange, comme vous dites, de se trouver à Aix après avoir fait
-cent lieues, et au Saint-Pilon[302] après avoir grimpé si haut. Il y a
-quelquefois dans vos lettres des endroits qui sont très-plaisants, mais
-il vous échappe des périodes comme dans Tacite; j'ai trouvé cette
-comparaison, il n'y a rien de plus vrai. J'embrasse Grignan et le baise
-à la joue droite, au-dessous de sa _touffe ébouriffée_[303].
-
-
- [298] Fille du chancelier Séguier.
-
- [299] Jules Mascaron.
-
- [300] Fils naturel de Charles II, roi d'Angleterre, et le même qui fut
- décapité en 1685.
-
- [301] Ceci rappelle la naïveté de M. de Puymaurin sur Racine, qui, par
- son testament, voulut qu'on l'enterrât à Port-Royal: «Il n'aurait
- jamais fait cela de son vivant,» dit-il.
-
- [302] Le Saint-Pilon est une chapelle en forme de dôme, bâtie au
- dessus du rocher de la Sainte-Baume.
-
- [303] Allusion à des bouts-rimés que madame de Grignan avait faits à
- Livry.
-
-
-
-
-101.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 20 mai 1672.
-
-Je comprends fort bien, ma fille, et l'agrément, et la magnificence, et
-la dépense de votre voyage; je l'avais dit à notre abbé comme une chose
-pesante pour vous: mais ce sont des nécessités. Il faut cependant
-examiner si l'on veut bien courir le hasard de l'abîme où conduit la
-grande dépense; nous en parlerons. Il n'importe guère d'avoir du repos
-pour soi-même: quand on entre véritablement dans les intérêts des
-personnes qui nous sont chères, et qu'on sent tous leurs chagrins
-peut-être plus qu'elles-mêmes, c'est le moyen de n'avoir guère de
-plaisirs dans la vie, et il faut être bien enragée pour l'aimer autant
-qu'on fait. Je dis la même chose de la santé; j'en ai beaucoup, mais à
-quoi me sert-elle? à garder ceux qui n'en ont point. La fièvre a repris
-traîtreusement à madame de la Fayette; ma tante est bien plus mal que
-jamais; elle s'en va tous les jours: que fais-je? je sors de chez ma
-tante, et je vais chez cette pauvre Fayette; et puis je sors de chez la
-Fayette pour revenir chez ma tante. Ni Livry, ni les promenades, ni ma
-jolie maison, tout cela ne m'est de rien: il faut pourtant que je coure
-à Livry un moment, car je n'en puis plus. Voilà comme la Providence
-partage les chagrins et les maux: après tout, les miens ne sont rien en
-comparaison de l'état où est ma pauvre tante. Ah! noble indifférence, où
-êtes-vous? Il ne faut que vous pour être heureuse, et sans vous tout est
-inutile: mais puisqu'il faut souffrir de quelque façon que ce soit, il
-vaut encore mieux souffrir par là que par les autres endroits. J'ai vu
-madame de Martel chez elle, et je lui ai dit tout ce que vous pouvez
-penser; son mari lui a écrit des ravissements de votre beauté; il est
-comblé de vos politesses, il vous loue et vous admire. Sa femme m'était
-venue chercher pour me montrer cette lettre; je la trouvai enfin, et je
-vous acquittai de tout. Rien n'est plus romanesque que vos fêtes sur la
-mer, et vos festins dans le _Royal-Louis_, ce vaisseau d'une si grande
-réputation. Le véritable LOUIS est en chemin avec toute son armée; les
-lettres ne disent rien de positif, par la raison qu'on ne sait point où
-l'on va. Il n'est plus question de Maestricht; on dit qu'on va prendre
-trois places, l'une sur le Rhin, l'autre sur l'Yssel, et la troisième
-tout auprès; je vous manderai leurs noms quand je les saurai. Rien n'est
-plus confus que toutes les nouvelles de l'armée: ce n'est pas faire sa
-cour que d'en mander, ni de se mêler de deviner et de raisonner. Les
-lettres sont plaisantes à voir: vous jugez bien que je passe ma vie avec
-des gens qui ont des fils assez bien instruits; mais il est vrai que le
-secret est grand sur les intentions de Sa Majesté. L'autre jour, un
-homme de bonne maison[304] écrivait à un de ses amis: _Je vous prie de
-me mander où nous allons, et si nous passerons l'Yssel, ou si nous
-assiégerons Maestricht_. Vous pouvez juger par là des lumières que nous
-avons ici: je vous assure que le coeur est en presse. Vous êtes heureuse
-d'avoir votre cher mari en sûreté, qui n'a d'autre fatigue que de voir
-toujours votre chien de visage dans une litière vis-à-vis de lui: _le
-pauvre homme_[305]! Il avait raison de monter quelquefois à cheval pour
-l'éviter: le moyen de le regarder si longtemps! Hélas! il me souvient
-qu'une fois, en revenant de Bretagne, vous étiez vis-à-vis de moi: quel
-plaisir ne sentais-je point de voir toujours cet aimable visage! Il est
-vrai que c'était dans un carrosse; il faut donc qu'il y ait quelque
-malédiction sur la litière.
-
-Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite enfant: elle dit
-que c'est hasarder, et là-dessus je rends les armes: je ne voudrais pas
-mettre en péril sa petite personne; je l'aime tout à fait; je lui ai
-fait couper les cheveux; elle est coiffée _hurluberbu_, cette coiffure
-est faite pour elle. Son teint, sa gorge, tout son petit corps est
-admirable; elle fait cent petites choses, elle parle, elle caresse, elle
-bat, elle fait le signe de la croix, elle demande pardon, elle fait la
-révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle
-flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de tout point; je m'y
-amuse des heures entières; je ne veux point que cela meure. Je vous
-disais l'autre jour: je ne sais point comme l'on fait pour ne point
-aimer sa fille.
-
-
- [304] M. le Duc.
-
- [305] Allusion à la pièce du _Tartufe_.
-
-
-
-
-102.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 23 mai 1672.
-
-Mon petit ami de la poste ne se trouva pas hier à l'arrivée du courrier,
-de sorte que mon laquais ne rapporta point mes lettres: elles sont par
-la ville; je les attends à tous les moments, et j'espère les avoir avant
-que de faire mon paquet. Ce retardement me déplaît beaucoup; mon petit
-nouvel ami m'en demande excuse, mais je ne lui pardonne pas. En
-attendant, ma fille, je m'en vais causer avec vous. J'ai vu ce matin M.
-de Marignanes[306]; je l'ai pris pour M. de Maillanes; je me suis
-embarrassée; enfin, pour avoir plus tôt fait, je l'ai prié de me démêler
-ces deux noms. Il l'a fait en galant homme; il a compris qu'il est
-très-possible que je me confonde; il m'a remise: il est très-content de
-moi, et moi très-contente de lui. Il a vu votre fille; il dit que son
-frère est beau comme un ange, et vous comme deux. Il admire votre
-esprit, votre personne; il adore M. de Grignan.
-
-Je dînai hier chez la Troche avec l'abbé Arnauld et madame de Valentiné:
-après-dîné nous eûmes le Camus, son fils, et Itier: cela fit une petite
-symphonie très-parfaite. Ensuite arrive mademoiselle de Grignan avec son
-écuyer, c'était _Beaulieu_; sa gouvernante, c'était _Hélène_; sa femme
-de chambre, c'était _Marie_; son petit laquais, c'était _Jaco_, fils de
-sa nourrice; et la nourrice avec ses habits des dimanches: c'est la plus
-aimable femme de village que j'aie jamais vue. Tout cela parut beaucoup:
-on les envoya dans le jardin, on les regarda fort: j'aime trop tout ce
-petit ménage-là. Madame du Pui-du-Fou m'a brouillé la tête, en ne
-voulant pas que je mène ma petite enfant; car, après tout, les enfants
-de la nourrice ne me plaisent point auprès d'elle, et je connais dans
-son visage que jamais elle ne passera l'été ici, sans en mourir d'ennui.
-Mais, ma fille, il est question de partir: un jour nous disons, l'abbé
-et moi: Allons-nous-en; ma tante ira jusqu'à l'automne: voilà qui est
-résolu. Le jour d'après, nous la trouvons si extrêmement bas, que nous
-nous disons: Il ne faut pas songer à partir, ce serait une barbarie: la
-lune de mai l'emportera. Et ainsi nous passons d'un jour à l'autre, avec
-le désespoir dans le coeur: vous comprenez bien cet état, il est cruel.
-Ce qui me ferait souhaiter d'être en Provence, ce serait afin d'être
-sincèrement affligée de la perte d'une personne qui m'a toujours été si
-chère; et je sens que si je suis ici, la liberté qu'elle me donnera
-m'ôtera une partie de ma tendresse et de mon bon naturel. N'admirez-vous
-point la bizarre disposition des choses de ce monde, et de quelle
-manière elles viennent croiser notre chemin? Ce qu'il y a de certain,
-c'est que, de quelque manière que ce puisse être, nous irons cet été à
-Grignan. Laissez-nous démêler toute cette triste aventure, et soyez
-assurée que l'abbé et moi nous sommes plus près d'offenser la bienséance
-en partant trop tôt, que l'amitié que nous avons pour vous, en demeurant
-sans nécessité. Voilà un billet de l'abbé Arnauld, qui vous apprendra
-les nouvelles. Son frère[307], en partant, le pria de me faire part de
-celles qu'il lui manderait: la première page est un ravaudage de rien
-pour choisir un jour, afin de dîner chez M. d'Harouïs: on fait du mieux
-qu'on peut à cet abbé Arnauld; il n'est pas souvent à Paris[308], et
-l'on est aise d'obliger les gens de ce nom-là. Il me pria l'autre jour
-de lui montrer un morceau de votre style: son frère lui en a dit du
-bien. En le lui montrant, je fus surprise moi-même de la justesse de vos
-périodes: elles sont quelquefois harmonieuses; votre style est devenu
-comme on le peut souhaiter, il est fait et parfait; vous n'avez qu'à
-continuer, et vous bien garder de vouloir le rendre meilleur.
-
-Voilà dix heures, il faut faire mon paquet: je n'ai point reçu votre
-lettre: j'ai passé à la poste, mon petit homme m'a fait beaucoup
-d'excuses; mais je n'en suis pas plus riche; ma lettre est entre les
-mains des facteurs, c'est-à-dire la mer à boire. Je la recevrai demain,
-et n'y ferai réponse que vendredi. Adieu, ma chère enfant; vous dirai-je
-que je vous aime? il me semble que c'est une chose inutile, vous le
-croyez assurément. Croyez-le donc, ma chère enfant, et ne craignez point
-d'aller trop avant. Si je n'avais point le coeur triste, je vous
-porterais de jolies chansons: M. de Grignan les chanterait comme un
-ange. Je l'embrasse très-tendrement, et vous encore plus de mille fois.
-
-
- [306] Joseph-Gaspard Couet, marquis de Marignanes.
-
- [307] M. de Pomponne.
-
- [308] Il demeurait à Angers, auprès de son oncle Henri Arnauld, évêque
- d'Angers.
-
-
-
-
-103.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 17 juin 1672, à 11 heures du soir.
-
-Je viens d'apprendre, ma fille, une triste nouvelle dont je ne vous
-dirai point le détail, parce que je ne le sais pas: mais je sais qu'au
-passage de l'Yssel[309], sous les ordres de M. le Prince, M. de
-Longueville a été tué; cette nouvelle accable. J'étais chez madame de la
-Fayette quand on vint l'apprendre à M. de la Rochefoucauld, avec la
-blessure de M. de Marsillac et la mort du chevalier de Marsillac: cette
-grêle est tombée sur lui en ma présence. Il a été très-vivement affligé,
-ses larmes ont coulé du fond du coeur, et sa fermeté l'a empêché
-d'éclater. Après ces nouvelles, je ne me suis pas donné la patience de
-rien demander; j'ai couru chez M. de Pomponne, qui m'a fait souvenir que
-mon fils est dans l'armée du roi, laquelle n'a eu nulle part à cette
-expédition; elle était réservée à M. le Prince: on dit qu'il est blessé;
-on dit qu'il a passé la rivière dans un petit bateau; on dit que Nogent
-a été noyé; on dit que Guitry est tué; on dit que M. de Roquelaure et M.
-de la Feuillade sont blessés, qu'il y en a une infinité qui ont péri en
-cette rude occasion. Quand je saurai le détail de cette nouvelle, je
-vous la manderai. Voilà Guitaut qui m'envoie un gentilhomme qui vient de
-l'hôtel de Condé; il me dit que M. le Prince a été blessé à la main. M.
-de Longueville avait forcé la barrière, où il s'était présenté le
-premier; il a été aussi le premier tué sur-le-champ; tout le reste est
-assez pareil: M. de Guitry noyé, et M. de Nogent aussi[310]; M. de
-Marsillac blessé, comme j'ai dit, et une grande quantité d'autres qu'on
-ne sait pas encore. Mais enfin l'Yssel est passé. M. le Prince l'a passé
-trois ou quatre fois en bateau, tout paisiblement, donnant ses ordres
-partout avec ce sang-froid et cette valeur divine qu'on lui connaît. On
-assure qu'après cette première difficulté on ne trouve plus d'ennemis:
-ils sont retirés dans leurs places. La blessure de M. de Marsillac est
-un coup de mousquet dans l'épaule, et un autre dans la mâchoire, sans
-casser l'os. Adieu, ma chère enfant; j'ai l'esprit un peu hors de sa
-place, quoique mon fils soit dans l'armée du roi; mais il y aura tant
-d'autres occasions, que cela fait trembler et mourir.
-
-
- [309] C'est-à-dire au passage du Rhin: l'Yssel fut abandonné.
-
- [310] Armand de Bautru, comte de Nogent, et Guy de Chaumont de Guitry,
- grand maître de la garde-robe.
-
-
-
-
-104.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, 20 juin 1672.
-
-Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez été, ma chère
-enfant, sans une extrême émotion; et, quoique je sache que vous en êtes
-quitte, Dieu merci! je ne puis tourner les yeux sur le passé, sans une
-horreur qui me trouble. Hélas! que j'étais mal instruite d'une santé qui
-m'est si chère! Qui m'eût dit en ce temps-là, Votre fille est plus en
-danger que si elle était à l'armée, j'étais bien loin de le croire.
-Faut-il donc que je me trouve cette tristesse avec tant d'autres qui
-sont présentement dans mon coeur! Le péril extrême où se trouve mon
-fils; la guerre qui s'échauffe tous les jours; les courriers qui
-n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou de nos
-connaissances, et qui peuvent apporter pis; la crainte que l'on a des
-mauvaises nouvelles, et la curiosité qu'on a de les apprendre; la
-désolation de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une
-partie de ma vie; l'inconcevable état de ma tante, et l'envie que j'ai
-de vous voir, tout cela me déchire, me tue, et me fait mener une vie si
-contraire à mon humeur et à mon tempérament, qu'en vérité il faut que
-j'aie une bonne santé pour y résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme
-il est; tout le monde pleure, ou craint de pleurer: l'esprit tourne à la
-pauvre madame de Nogent; madame de Longueville fait fendre le coeur, à
-ce qu'on dit: je ne l'ai point vue, mais voici ce que je sais.
-
-Mademoiselle de Vertus[311] était retournée depuis deux jours à
-Port-Royal, où elle est presque toujours: on est allé la querir avec M.
-Arnauld, pour dire cette nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à
-se montrer; ce retour si précipité marquait bien quelque chose de
-funeste. En effet, dès qu'elle parut: Ah! mademoiselle, comment se porte
-monsieur mon frère? (_le grand Condé_). Sa pensée n'osa aller plus
-loin.--Madame, il se porte bien de sa blessure.--Il y a eu un combat! Et
-mon fils?--On ne lui répondit rien.--Ah! mademoiselle, mon fils, mon
-cher enfant, répondez-moi, est-il mort?--Madame, je n'ai point de
-paroles pour vous répondre.--Ah! mon cher fils! est-il mort
-sur-le-champ? n'a-t-il pas eu un seul moment? Ah, mon Dieu! quel
-sacrifice! Et là-dessus elle tombe sur son lit; et tout ce que la plus
-vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des
-évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et
-par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des
-plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines
-gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut; elle n'a aucun
-repos; sa santé, déjà très-mauvaise, est visiblement altérée: pour moi,
-je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après
-une telle perte.
-
-Il y a un homme[312] dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai
-dans la tête que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers
-moments, et qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous les autres
-sentiments auraient fait place à des cris et à des larmes, que l'on
-aurait redoublés de bon coeur: c'est une vision.
-
-Mais enfin quelle affliction ne montre point notre grosse marquise
-d'Huxelles sur le pied de la bonne amitié? Les maîtresses ne s'en
-contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient; et son écuyer, qui
-arriva hier, ne paraît pas un homme raisonnable: cette mort efface les
-autres. Un courrier d'hier au soir apporta la mort du comte du
-Plessis[313], qui faisait faire un pont; un coup de canon l'a emporté.
-M. de Turenne assiége Arnheim: on parle aussi du fort de Skenk. Ah! que
-ces beaux commencements seront suivis d'une fin tragique pour bien des
-gens! Dieu conserve mon pauvre fils! Il n'a point été de ce passage;
-s'il y avait quelque chose de bon à un tel métier, ce serait d'être
-attaché à une charge. Mais la campagne n'est point finie.
-
-Voilà des relations, il n'y en a point de meilleure: vous verrez dans
-toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et de celle des
-autres, et que M. le Prince a été père uniquement dans cette occasion,
-et point du tout général d'armée. Je disais hier, et l'on m'approuva,
-que, si la guerre continue, M. le Duc[314] sera cause de la mort de M.
-le Prince; son amour pour lui passe toutes ses autres passions. La
-Marans est abîmée; elle dit qu'elle voit bien qu'on lui cache les
-nouvelles, et qu'avec M. de Longueville, M. le Prince et M. le Duc sont
-morts aussi; et qu'on le lui dise, et qu'au nom de Dieu on ne l'épargne
-point; qu'aussi bien elle est dans un état qu'il est inutile de ménager.
-Si l'on pouvait rire, on rirait. Ah! si elle savait combien peu on songe
-à lui cacher quelque chose, et combien chacun est occupé de ses douleurs
-et de ses craintes, elle ne croirait pas qu'on eût tant d'application à
-la tromper.
-
-Les nouvelles que je vous mande sont d'original; c'est de Gourville,
-qui était avec madame de Longueville quand elle a reçu ses lettres; tous
-les courriers viennent droit à lui. M. de Longueville avait fait son
-testament avant que de partir; il laisse une grande partie de son bien à
-un fils qu'il a, et qui, à mon avis, paraîtra sous le nom de chevalier
-d'Orléans[315], sans rien coûter à ses parents, quoiqu'ils ne soient
-point gueux. Savez-vous où l'on mit le corps de M. de Longueville? Dans
-le même bateau où il avait passé tout vivant, il y avait deux heures. M.
-le Prince, qui était blessé, le fit mettre auprès de lui, couvert d'un
-manteau, en repassant le Rhin avec plusieurs autres blessés, pour se
-faire panser dans une ville en deçà de ce fleuve; de sorte que ce retour
-fut la plus triste chose du monde. On dit que le chevalier de
-Montchevreuil, qui était attaché à M. de Longueville ne veut point qu'on
-le panse d'une blessure qu'il a reçue auprès de lui[316].
-
-Mon fils m'a écrit; il est sensiblement touché de la perte de M. de
-Longueville. Il n'était point à cette première expédition, mais il sera
-d'une autre: peut-on trouver quelque sûreté dans un tel métier? Je vous
-conseille d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier
-et sur la blessure de M. de Marsillac. J'ai vu son coeur à découvert
-dans cette cruelle aventure; il est au premier rang de tout ce que j'ai
-jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison: je compte
-pour rien son esprit et son agrément. Je ne m'amuserai point aujourd'hui
-à vous dire combien je vous aime.
-
-
- Du même jour, à dix heures du soir.
-
-Il y a deux heures que j'ai fait mon paquet, et en revenant de la ville
-je trouve la paix faite, selon une lettre qu'on m'a envoyée. Il est aisé
-de croire que toute la Hollande est en alarme et soumise: le bonheur du
-roi est au-dessus de tout ce qu'on a jamais vu. On va commencer à
-respirer; mais quel redoublement de douleur à madame de Longueville, et
-à ceux qui ont perdu leurs chers enfants! J'ai vu le maréchal du
-Plessis; il est très-affligé, mais en grand capitaine. La maréchale[317]
-pleure amèrement, et la comtesse[318] est fâchée de n'être point
-duchesse; et puis c'est tout. Ah! ma fille, sans l'emportement de M. de
-Longueville, songez que nous aurions la Hollande, sans qu'il nous en eût
-rien coûté.
-
-
- [311] Catherine-Françoise de Bretagne, soeur de la duchesse de
- Montbazon. Elle était une des saintes de Port-Royal.
-
- [312] M. de la Rochefoucauld.
-
- [313] Alexandre de Choiseul, comte du Plessis, fils de César, duc de
- Choiseul, maréchal de France.
-
- [314] Henri-Jules de Bourbon, fils de M. le Prince.
-
- [315] Il parut sous le nom de chevalier de Longueville, et fut tué
- pendant le siége de Philisbourg, en 1688, par un soldat qui tirait une
- bécassine.
-
- [316] Philippe de Mornay, chevalier de Malte; il mourut de cette
- blessure.
-
- [317] Colombe le Charron.
-
- [318] Marie-Louise le Loup de Bellenave, remariée au marquis de
- Clérembault.
-
-
-
-
-105.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 24 juin 1672.
-
-Je suis présentement dans la chambre de ma tante: si vous pouviez la
-voir en l'état qu'elle est, vous ne douteriez pas que je ne partisse
-demain matin. Elle a reçu aujourd'hui le viatique pour la dernière fois;
-mais comme son mal est d'être entièrement consumée, cette dernière
-goutte d'huile ne se trouve pas sitôt. Elle est debout, c'est-à-dire
-dans sa chaise, avec sa robe de chambre, sa cornette, une coiffe noire
-par-dessus, et ses gants: nulle senteur, nulle malpropreté dans sa
-chambre; mais son visage est plus changé que si elle était morte depuis
-huit jours; les os lui percent la peau; elle est entièrement étique et
-desséchée; elle n'avale qu'avec des difficultés extrêmes; elle a perdu
-la parole. M. Vesou lui a signifié son arrêt; elle ne prend plus de
-remèdes; la nature ne retient plus rien; elle n'est quasi plus enflée,
-parce que l'hydropisie a causé le desséchement; elle n'a plus de
-douleurs, parce qu'il n'y a plus rien à consumer; elle est fort
-assoupie, mais elle respire encore, et voilà à quoi elle tient: elle a
-eu des froids et des faiblesses qui nous ont fait croire qu'elle était
-passée; on a voulu une fois lui donner l'extrême-onction. Je ne quitte
-plus ce quartier, de peur d'accident. Je vous assure que, quelque chose
-que je voie au delà, cette dernière scène me coûtera bien des larmes;
-c'est un spectacle difficile à soutenir, quand on est tendre comme moi.
-Voilà, ma fille, où nous en sommes. Il y a trois semaines qu'elle nous
-donna congé à tous, parce qu'elle avait encore un reste de cérémonie;
-mais présentement que le masque est ôté, elle nous a fait entendre, à
-l'abbé et à moi, en nous tendant la main, qu'elle recevait une extrême
-consolation de nous avoir tous deux dans ces derniers moments: cela nous
-creva le coeur, et nous fit voir qu'on joue longtemps la comédie, et
-qu'à la mort on dit la vérité. Je ne vous dis plus, ma fille, le jour de
-mon départ.
-
- Comment pourrais-je vous le dire?
- Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[319].
-
-Mais enfin, pourvu que vous vouliez bien ne nous point mander de ne pas
-partir, il est très-certain que nous partirons. Laissez-nous donc faire,
-vous savez comme je hais les remords: ce m'eût été un _dragon_ perpétuel
-que de n'avoir pas rendu les derniers devoirs à ma pauvre tante. Je
-n'oublie rien de ce que je crois lui devoir dans cette triste occasion.
-
-Je n'ai point vu madame de Longueville; on ne la voit point; elle est
-malade: il y a eu des personnes distinguées, mais je n'en ai pas été, et
-n'ai point de titre pour cela. Il ne paraît pas que la paix soit si
-proche que je vous l'avais mandé; mais il paraît un air d'intelligence
-partout, et une si grande promptitude à se soumettre, qu'il semble que
-le roi n'ait qu'à s'approcher d'une ville pour qu'elle se rende à lui.
-Sans l'excès de bravoure de M. de Longueville, qui lui a causé la mort
-et à beaucoup d'autres, tout aurait été à souhait; mais, en vérité, la
-Hollande entière ne vaut pas un tel prince. N'oubliez pas d'écrire à M.
-de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et la blessure de M. de
-Marsillac; n'allez pas vous fourvoyer: voilà ce qui l'afflige. Hélas! je
-mens; entre nous, ma fille, il n'a pas senti la perte du chevalier, et
-il est inconsolable de celui que tout le monde regrette. Il faut écrire
-aussi au maréchal du Plessis. Tous nos pauvres amis sont encore en
-santé. Le petit la Troche[320] a passé des premiers à la nage; on l'a
-distingué. Si je ne suis encore ici, dites-en un mot à sa mère, cela lui
-fera plaisir.
-
-Ma pauvre tante me pria l'autre jour, par signes, de vous faire mille
-amitiés, et de vous dire adieu; elle nous fit pleurer: elle a été en
-peine de la pensée de votre maladie; notre abbé vous en fait mille
-compliments: il faut que vous lui disiez toujours quelque petite
-douceur, pour soutenir l'extrême envie qu'il a de vous aller voir. Vous
-êtes présentement à Grignan; j'espère que j'y serai à mon tour aussi
-bien que les autres: hélas! je suis toute prête. J'admire mon malheur:
-c'est assez que je désire quelque chose, pour y trouver de l'embarras.
-Je suis très-contente des soins et de l'amitié du coadjuteur; je ne lui
-écrirai point, il m'en aimera mieux: je serai ravie de le voir et de
-causer avec lui.
-
-
- [319] Pensée d'un madrigal de Montreuil.
-
- [320] François-Martin de Savonières de la Troche, alors âgé de seize
- ans.
-
-
-
-
-106.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 1er juillet 1672.
-
-Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie: la pauvre
-femme nous a fait bien pleurer dans cette triste occasion; et pour moi,
-qui suis tendre aux larmes, j'en ai beaucoup répandu. Elle mourut hier
-matin à quatre heures, sans que personne s'en aperçût; on la trouva
-morte dans son lit: la veille, elle était extraordinairement mal, et,
-par inquiétude, elle voulut se lever; elle était si faible, qu'elle ne
-pouvait se tenir dans sa chaise, et s'affaissait et coulait jusqu'à
-terre; on la relevait. Mademoiselle de la Trousse se flattait, et
-trouvait que c'était qu'elle avait besoin de nourriture; elle avait des
-convulsions à la bouche: ma cousine disait que c'était un embarras que
-le lait avait fait dans sa bouche et dans ses dents: pour moi, je la
-trouvais très-mal. A onze heures, elle me fit signe de m'en aller: je
-lui baisai la main; elle me donna sa bénédiction, et je partis; ensuite
-elle prit son lait, par complaisance pour mademoiselle de la Trousse;
-mais, en vérité, elle ne put rien avaler, et elle lui dit qu'elle n'en
-pouvait plus; on la recoucha, elle chassa tout le monde, et dit qu'elle
-s'en allait dormir. A trois heures elle eut besoin de quelque chose, et
-fit encore signe qu'on la laissât en repos. A quatre heures, on dit à
-mademoiselle de la Trousse que sa mère dormait; ma cousine dit qu'il ne
-fallait pas l'éveiller pour prendre son lait. A cinq heures, elle dit
-qu'il fallait voir si elle dormait. On approche de son lit, on la trouve
-morte: on crie, on ouvre les rideaux; sa fille se jette sur cette pauvre
-femme, elle la veut réchauffer, ressusciter: elle l'appelle, elle crie,
-elle se désespère; enfin on l'arrache, et on la met par force dans une
-autre chambre: on me vient avertir; je cours tout émue; je trouve cette
-pauvre tante toute froide, et couchée si à son aise, que je ne crois pas
-que depuis six mois elle ait eu un moment si doux que celui de sa mort;
-elle n'était quasi point changée, à force de l'avoir été auparavant. Je
-me mis à genoux, et vous pouvez penser si je pleurai abondamment en
-voyant ce triste spectacle. J'allai voir ensuite mademoiselle de la
-Trousse, dont la douleur fend les pierres: je les amenai toutes deux
-ici[321]. Le soir, madame de la Trousse vint prendre ma cousine pour la
-mener chez elle et à la Trousse dans trois jours, en attendant le retour
-de M. de la Trousse. Mademoiselle de Méri a couché ici: nous avons été
-ce matin au service; elle retourne ce soir chez elle, parce qu'elle le
-veut; et me voilà prête à partir. Ne m'écrivez donc plus, ma belle;
-pour moi, je vous écrirai encore, car, quelque diligence que je fasse,
-je ne puis quitter encore de quelques jours, mais je ne puis plus
-recevoir de vos lettres ici.
-
-Vous ne m'avez point écrit le dernier ordinaire; vous deviez m'en
-avertir pour m'y préparer: je ne vous puis dire quel chagrin cet oubli
-m'a donné, ni de quelle longueur m'a paru cette semaine: c'est la
-première fois que cela vous est arrivé; j'aime encore mieux en avoir été
-plus touchée, par n'y pas être accoutumée: j'espère de vos nouvelles
-dimanche. Adieu donc, ma chère enfant.
-
-On m'a promis une relation, je l'attends: il me semble que le roi
-continue ses conquêtes. Vous ne m'avez pas dit un mot sur la mort de M.
-de Longueville, ni sur tout le soin que j'ai eu de vous instruire, ni
-sur toutes mes lettres; je parle à une sourde ou à une muette; je vois
-bien qu'il faut que j'aille à Grignan; vos soins sont usés, on voit la
-corde. Adieu donc, jusqu'au revoir. Notre abbé vous fait mille amitiés;
-il est adorable du bon courage qu'il a de vouloir venir en Provence.
-
-
- [321] Mademoiselle de la Trousse et mademoiselle de Méri, toutes deux
- filles de madame de la Trousse.
-
-
-
-
-107.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, dimanche au soir, 3 juillet 1672.
-
-Ah! ma fille, j'ai bien des excuses à vous faire de la lettre que je
-vous ai écrite ce matin en partant pour venir ici. Je n'avais point reçu
-votre lettre; mon ami de la poste m'avait mandé que je n'en avais point;
-j'étais au désespoir. J'ai laissé le soin à madame de la Troche de vous
-mander toutes les nouvelles, et je suis partie là-dessus. Il est dix
-heures du soir; et M. de Coulanges, que j'aime comme ma vie, et qui est
-le plus joli homme du monde, m'envoie votre lettre qui était dans son
-paquet; et, pour me donner cette joie, il ne craint point de faire
-partir son laquais au clair de la lune: il est vrai, mon enfant, qu'il
-ne s'est point trompé dans l'opinion de m'avoir fait un grand plaisir.
-Je suis fâchée que vous ayez perdu un de mes paquets; comme ils sont
-pleins de nouvelles, cela vous dérange, et vous ôte du train de ce qui
-se passe.
-
-Vous devez avoir reçu des relations fort exactes; elles vous auront fait
-voir que le Rhin était mal défendu: le grand miracle, c'est de l'avoir
-passé à la nage. M. le Prince et ses Argonautes étaient dans un bateau:
-les premières troupes qu'ils rencontrèrent au delà demandaient quartier,
-quand le malheur voulut que M. de Longueville, qui sans doute ne
-l'entendit pas, s'approche de leurs retranchements, et, poussé d'une
-bouillante ardeur, arrive à la barrière, où il tue le premier qui se
-trouve sous sa main: en même temps on le perce de cinq ou six coups. M.
-le Duc le suit, M. le Prince suit son fils, et tous les autres suivent
-M. le Prince. Voilà où se fit la tuerie, qu'on aurait, comme vous voyez,
-très-bien évitée, si l'on avait su l'envie que ces gens-là avaient de se
-rendre; mais tout est marqué dans l'ordre de la Providence.
-
-Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvre de gloire;
-car, si elle eût tourné autrement, il eût été criminel. Il se charge de
-reconnaître si la rivière est guéable; il dit qu'oui: elle ne l'est pas;
-des escadrons entiers passent à la nage sans se déranger; il est vrai
-qu'il passe le premier: cela ne s'est jamais hasardé; cela réussit; il
-enveloppe des escadrons, et les force à se rendre. Vous voyez bien que
-son bonheur et sa valeur ne se sont point séparés; mais vous devez avoir
-de grandes relations de tout cela.
-
-Le chevalier de Nantouillet[322] était tombé de cheval: il va au fond de
-l'eau, il revient, il retourne, il revient encore; enfin il trouve la
-queue d'un cheval, il s'y attache; ce cheval le mène à bord, il monte
-sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau,
-et revient gaillard. Voilà qui est d'un sang-froid qui me fait souvenir
-d'Oronte, prince des Massagètes.
-
-Au reste, il n'est rien de plus vrai que M. de Longueville avait été à
-confesse avant que de partir: comme il ne se vantait jamais de rien, il
-n'en avait pas même fait sa cour à madame sa mère; mais ce fut une
-confession conduite par nos amis (_de Port-Royal_), et dont l'absolution
-fut différée plus de deux mois. Cela s'est trouvé si vrai, que madame de
-Longueville n'en peut pas douter: vous pouvez penser quelle consolation!
-Il faisait une infinité de libéralités et de charités que personne ne
-savait, et qu'il ne faisait qu'à condition qu'on n'en parlât point:
-jamais un homme n'a eu tant de solides vertus; il ne lui manquait que
-des vices, c'est-à-dire un peu d'orgueil, de vanité, de hauteur; mais,
-du reste, jamais on n'a été si près de la perfection: _Pago lui, pago il
-mondo_; il était au-dessus des louanges; pourvu qu'il fût content de
-lui, c'était assez. Je vois souvent des gens qui sont encore fort
-éloignés de se consoler de cette perte; mais pour tout le gros du monde,
-ma pauvre enfant, cela est passé: cette triste nouvelle n'a assommé que
-trois ou quatre jours, la mort de MADAME dura bien plus longtemps. Les
-intérêts particuliers de chacun pour ce qui se passe à l'armée empêchent
-la grande application pour les malheurs d'autrui. Depuis ce premier
-combat, il n'a été question que de villes rendues, et de députés qui
-viennent demander la grâce d'être reçus au nombre des sujets
-nouvellement conquis de Sa Majesté.
-
-N'oubliez pas d'écrire un petit mot à la Troche, sur ce que son fils
-s'est distingué et a passé à la nage; on l'a loué devant le roi, comme
-un des plus hardis. Il n'y a nulle apparence qu'on se défende contre une
-armée si victorieuse. Les Français sont jolis assurément; il faut que
-tout leur cède pour les actions d'éclat et de témérité; enfin il n'y a
-plus de rivière présentement qui serve de défense contre leur excessive
-valeur.
-
-Au reste, voici bien des nouvelles. J'avais amené ici ma petite enfant
-pour y passer l'été; j'ai trouvé qu'il y fait sec, il n'y a point d'eau;
-la nourrice craint de s'y ennuyer: que fais-je, à votre avis? Je la
-ramènerai après-demain chez moi tout paisiblement; elle sera avec _la
-mère Jeanne_, qui fera leur petit ménage; madame de Sanzei sera à Paris;
-elle ira la voir; j'en saurai des nouvelles très-souvent. Voilà qui est
-fait, je change d'avis: ma maison est jolie, et ma petite ne manquera de
-rien; il ne faut pas croire que Livry soit charmant pour une nourrice
-comme pour moi. Adieu, ma divine enfant; pardonnez le chagrin que
-j'avais d'avoir été si longtemps sans recevoir de vos lettres; elles me
-sont toujours si agréables, qu'il n'y a que vous qui puissiez me
-consoler de n'en avoir point.
-
-
- [322] François Duprat, descendant du chancelier.
-
-
-
-
-108.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Marseille, mercredi...... 1672.
-
-Je vous écris après la visite de madame l'intendante et une harangue
-très-belle. J'attends un présent, et le présent attend ma pistole. Je
-suis ravie de la beauté singulière de cette ville. Hier le temps fut
-divin, et l'endroit[323] d'où je découvris la mer, les _bastides_, les
-montagnes et la ville, est une chose étonnante; mais surtout je suis
-ravie de madame de Montfuron[324]; elle est aimable, et on l'aime sans
-balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan à
-son arrivée; des noms connus, des Saint-Hérem, etc.; des aventuriers,
-des épées, des chapeaux du bel air, une idée de guerre, de romans,
-d'embarquement, d'aventures, de chaînes, de fers, d'esclaves, de
-servitude, de captivité; moi qui aime les romans, je suis transportée.
-M. de Marseille vint hier au soir; nous dînons chez lui; c'est l'affaire
-des deux doigts de la main. Il fait aujourd'hui un temps abominable,
-j'en suis triste; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je
-demande pardon à Aix, mais Marseille est bien plus joli, et plus peuplé
-que Paris à proportion; il y a cent mille âmes au moins: de vous dire
-combien il y en a de belles, c'est ce que je n'ai pas le loisir de
-compter; l'air en gros y est un peu scélérat; et parmi tout cela je
-voudrais être avec vous. Je n'aime aucun lieu sans vous, et moins la
-Provence qu'un autre; c'est un vol que je regretterai. Remerciez Dieu
-d'avoir plus de courage que moi, mais ne vous moquez pas de mes
-faiblesses ni de mes _chaînes_.
-
-
- [323] Ce lieu s'appelle, en langage du pays, _la visto_.
-
- [324] Cousine germaine de M. de Grignan.
-
-
-
-
-109.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Lambesc, mardi 20 décembre 1672, à dix heures du matin.
-
-Quand on compte sans la Providence, il faut très-souvent compter deux
-fois. J'étais tout habillée à huit heures, j'avais pris mon café,
-entendu la messe, tous les adieux faits, le bardot chargé; les sonnettes
-des mulets me faisaient souvenir qu'il fallait monter en litière; ma
-chambre était pleine de monde; on me priait de ne point partir, parce
-que depuis plusieurs jours il pleut beaucoup, et depuis hier
-continuellement, et même dans ce moment plus qu'à l'ordinaire. Je
-résistais hardiment à tous ces discours, faisant honneur à la résolution
-que j'avais prise et à tout ce que je vous mandai hier par la poste, en
-assurant que j'arriverais jeudi, lorsque tout d'un coup M. de Grignan,
-en robe de chambre d'omelette, m'a parlé si sérieusement de la témérité
-de mon entreprise, disant que mon muletier ne suivrait pas ma litière,
-que mes mulets tomberaient dans les fossés, que mes gens seraient
-mouillés et hors d'état de me secourir, qu'en un moment j'ai changé
-d'avis, et j'ai cédé entièrement à ses sages remontrances. Ainsi, ma
-fille, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais
-qui se sèchent pour avoir seulement traversé la cour, et messager que
-l'on vous envoie, connaissant vos bontés et vos inquiétudes, et voulant
-aussi apaiser les miennes, parce que je suis en peine de votre santé, et
-que cet homme ou reviendra nous en apporter des nouvelles, ou ne
-retrouvera pas les chemins. En un mot, ma chère enfant, il arrivera à
-Grignan jeudi au lieu de moi; et moi, je partirai bien véritablement
-quand il plaira au ciel et à M. de Grignan, qui me gouverne de bonne
-foi, et qui comprend toutes les raisons qui me font souhaiter
-passionnément d'être à Grignan. Si M. de la Garde pouvait ignorer tout
-ceci, j'en serais aise, car il va triompher du plaisir de m'avoir
-prédit tout l'embarras où je me trouve: mais qu'il prenne garde à la
-vaine gloire qui pourrait accompagner le don de prophétie dont il
-pourrait se flatter. Enfin, ma fille, me voilà, ne m'attendez plus du
-tout; je vous surprendrai, et ne me hasarderai point, de peur de vous
-donner de la peine, et à moi aussi. Adieu, ma très-chère et
-très-aimable; je vous assure que je suis fort affligée d'être
-prisonnière à Lambesc: mais le moyen de deviner des pluies qu'on n'a
-point vues dans ce pays depuis un siècle!
-
-
-
-
-110.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673.
-
-Voici un terrible jour[325], ma chère enfant; je vous avoue que je n'en
-puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je
-songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et
-combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous
-puissions jamais nous rencontrer. Mon coeur est en repos quand il est
-auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire.
-Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un
-déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je les ai senties
-et les sentirai longtemps. J'ai le coeur et l'imagination tout remplis
-de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de
-sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable: comme il est
-extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous
-cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me
-manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne
-vous trouvent plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci
-douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera
-jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous
-embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je
-sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à
-plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire
-de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en
-partant; qu'avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je
-suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée
-à M. de Grignan; je ne l'ai point assez remercié de toutes ses
-politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi; j'en attendrai les
-effets sur tous les chapitres: il y en a où il a plus d'intérêt que moi,
-quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de
-curiosité; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront
-encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu
-me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe
-aux _Pichons_; je suis toute pétrie des Grignans; je tiens partout.
-Jamais un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un
-mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours: hélas! nous revoilà
-dans les lettres. Assurez M. l'archevêque de mon respect très-tendre, et
-embrassez le coadjuteur; je vous recommande à lui. Nous avons encore
-dîné à vos dépens. Voilà M. de Saint-Géniez qui vient me consoler. Ma
-fille, plaignez-moi de vous avoir quittée.
-
-
- [325] C'était le même jour de son départ de Grignan pour Paris, et de
- celui de madame de Grignan pour Salon et pour Aix.
-
-
-
-
-111.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Bourbilly, lundi 16 octobre 1673.
-
-Enfin, ma chère fille, j'arrive présentement dans le vieux château de
-mes pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce temps-là. Je
-trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et
-mon beau moulin, à la même place où je les avais laissés. Il y a eu ici
-de plus honnêtes gens que moi; et cependant, au sortir de Grignan, après
-vous avoir quittée, je m'y meurs de tristesse. Je pleurerais
-présentement de tout mon coeur, si je m'en voulais croire; mais je m'en
-détourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy y était, qui
-nous empêchait fort de nous y ennuyer. Voilà où vous m'appelâtes
-_marâtre_ d'un si bon ton. On a élagué des arbres devant cette porte, ce
-qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et _de Caron
-pas un mot_[326], c'est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse: je suis
-désaccoutumée de ces continuels orages, j'en suis en colère. M. de
-Guitaut est à Époisses: il envoie tous les jours ici pour savoir quand
-j'arriverai, et pour m'emmener chez lui; mais ce n'est pas ainsi qu'on
-fait ses affaires. J'irai pourtant le voir, et vous prévoyez bien que
-nous parlerons de vous: je vous prie d'avoir l'esprit en repos sur tout
-ce que je dirai; je ne suis pas assurément fort imprudente. Nous vous
-écrirons, Guitaut et moi. Je ne puis m'accoutumer à ne vous plus voir;
-et si vous m'aimez, vous m'en donnerez une marque certaine cette année.
-Adieu, mon enfant; j'arrive, je suis un peu fatiguée; quand j'aurai les
-pieds chauds, je vous en dirai davantage.
-
-
- [326] Allusion au dialogue de Lucien intitulé _Caron, ou le
- Contemplateur_.
-
-
-
-
-112.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Époisses, mercredi 25 octobre 1673.
-
-Je n'achevai qu'avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly, et le même
-jour je vins ici, où l'on m'attendait avec quelque impatience. J'ai
-trouvé le maître et la maîtresse du logis avec tout le mérite que vous
-leur connaissez, et la comtesse (_de Fiesque_) qui part, et qui donne de
-la joie à tout un pays. J'ai mené avec moi monsieur et madame de
-Toulongeon, qui ne sont pas étrangers dans cette maison: il est survenu
-encore madame de Chatelus, et M. le marquis de Bonneval, de sorte que la
-compagnie est complète. Cette maison est d'une grandeur et d'une beauté
-surprenante; M. de Guitaut[327] se divertit fort à la faire ajuster, et
-y dépense bien de l'argent: il se trouve heureux de n'avoir point
-d'autre dépense à faire. Je plains ceux qui ne peuvent pas se donner ce
-plaisir. Nous avons causé à l'infini, le maître du logis et moi;
-c'est-à-dire, j'ai eu le mérite de savoir bien écouter. On passerait
-bien des jours dans cette maison sans s'ennuyer: vous y avez été
-extrêmement célébrée. Je ne crois pas que j'en pusse sortir, si on y
-recevait de vos nouvelles; mais, ma fille, sans vous faire valoir ce que
-vous occupez dans mon coeur et dans mon souvenir, cet état d'ignorance
-m'est insoutenable. Je me creuse la tête à deviner ce que vous m'avez
-écrit, et ce qui vous est arrivé depuis trois semaines, et cette
-application inutile trouble fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de
-vos lettres à Paris; je ne comprends pas pourquoi M. de Coulanges ne me
-les a pas envoyées, je l'en avais prié. Enfin je pars demain pour
-prendre le chemin de Paris; car vous vous souvenez bien que de
-Bourbilly on passe devant cette porte où M. de Guitaut vint nous faire
-un jour des civilités. Je ne serai à Paris que la veille de la
-Toussaint. On dit que les chemins sont déjà épouvantables dans cette
-province. Je ne vous parle point de la guerre: on mande qu'elle est
-déclarée; d'autres, qui sont des manières de ministres, disent que c'est
-le chemin de la paix: voilà ce qu'un peu de temps nous apprendra. M.
-d'Autun (_Gabriel de Roquette_) est en ce pays; ce n'est pas ici où je
-l'ai vu, mais il en est près, et l'on voit des gens qui ont eu le
-bonheur de recevoir sa bénédiction. Adieu, ma très-chère et très-aimable
-enfant; je ne trouve personne qui ne s'imagine que vous avez raison de
-m'aimer, en voyant de quelle façon je vous aime.
-
-
- [327] Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaut. Il était
- gouverneur des îles Sainte-Marguerite, commandeur des ordres du roi;
- il avait été chambellan de M. le prince de Condé, et honoré de son
- amitié particulière.
-
-
-
-
-113.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, jeudi 2 novembre 1673.
-
-Enfin, ma chère enfant, me voilà arrivée après quatre semaines de
-voyage, ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que je viens de
-passer dans le meilleur lit du monde: je n'ai pas fermé les yeux, j'ai
-compté toutes les heures de ma montre; et enfin, à la petite pointe du
-jour, je me suis levée: _car que faire en un lit, à moins que l'on ne
-dorme_[328]? J'avais le pot au feu, c'était une _oille_ et un _consommé_
-qui cuisaient séparément. Nous arrivâmes hier, jour de la Toussaint, bon
-jour, bonne oeuvre; nous descendîmes chez M. de Coulanges: je ne vous
-dirai point mes faiblesses ni mes sottises en rentrant dans Paris: enfin
-je vis l'heure et le moment que je n'étais pas visible; mais je
-détournai mes pensées, et je dis que le vent m'avait rougi le nez. Je
-trouve M. de Coulanges qui m'embrasse; M. de Rarai, un moment après;
-madame de Coulanges, mademoiselle de Méri, un autre moment après:
-arrivent ensuite madame de Sansei, madame de Bagnols, M. l'archevêque de
-Reims (_M. le Tellier_), tout transporté d'amour pour le coadjuteur; un
-autre moment après, madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame
-Scarron, d'Hacqueville, la Garde, l'abbé de Grignan, l'abbé Têtu: vous
-voyez, d'où vous êtes, tout ce qui se dit, et la joie qu'on témoigne;
-_et madame de Grignan? et votre voyage?_ et tout ce qui n'a point de
-liaison ni de suite. Enfin on soupe, on se sépare, et je passe cette
-belle nuit. Ce matin, à neuf heures, la Garde, l'abbé de Grignan,
-Brancas, d'Hacqueville, sont entrés dans ma chambre pour ce qui
-s'appelle raisonner _pantoufle_. Premièrement, je vous dirai que vous ne
-sauriez trop aimer Brancas, la Garde et d'Hacqueville; pour l'abbé de
-Grignan, cela s'en va sans dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au
-soir, avant toutes choses, je lus vos quatre lettres des 15, 18, 22 et
-25 octobre: je sentis tout ce que vous expliquez si bien; mais puis-je
-assez vous remercier ni de votre bonne et tendre amitié, dont je suis
-très-convaincue, ni du soin que vous prenez de me parler de toutes vos
-affaires? Ah! ma fille, c'est une grande justice, car rien au monde ne
-me tient tant au coeur que tous vos intérêts, quels qu'ils puissent
-être: vos lettres sont ma vie, en attendant mieux.
-
-J'admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospéré au point que
-vous me le mandez, c'est-à-dire qu'il faut prendre garde en Provence au
-pli de sa chaussette; je souhaite qu'il se porte bien et que la fièvre
-le quitte, car il faut mettre flamberge au vent: je hais fort cette
-petite guerre[329].
-
-Je reviens à vos trois hommes, que vous devez aimer très-solidement: ils
-n'ont tous que vos affaires dans la tête; ils ont trouvé à qui parler,
-et notre conférence a duré jusqu'à midi. La Garde m'assure fort de
-l'amitié de M. de Pomponne: ils sont tous contents de lui. Si vous me
-demandez ce qu'on dit à Paris, et de quoi il est question, je vous dirai
-que l'on n'y parle que de M. et madame de Grignan, de leurs affaires, de
-leurs intérêts, de leur retour; enfin jusqu'ici je ne me suis pas
-aperçue qu'il s'agisse d'autres choses. Les bonnes têtes vous diront ce
-qu'il leur semble de votre retour; je ne veux pas que vous m'en croyiez,
-croyez-en M. de la Garde. Nous avons examiné combien de choses doivent
-vous obliger de venir rajuster ce qu'a dérangé votre bon ami[330] et
-envers le maître et envers tous les principaux; enfin il n'y a point de
-porte où il n'ait heurté, et rien qu'il n'ait ébranlé par ses discours,
-dont le fond est du poison chamarré d'un faux agrément: il sera bon même
-de dire tout haut que vous venez, et vous l'y trouverez peut-être
-encore, car il a dit qu'il reviendra; et c'est alors que M. de Pomponne
-et tous vos amis vous attendent pour régler vos allures à l'avenir:
-tant que vous serez éloignée, vous leur échapperez toujours; et, en
-vérité, celui qui parle ici a trop d'avantage sur celui qui ne dit mot.
-Quand vous irez à Orange, c'est-à-dire M. de Grignan, écrivez à M. de
-Louvois l'état des choses, afin qu'il n'en soit point surpris. Ce siége
-d'Orange me déplaît par mille raisons. J'ai vu tantôt M. de Pomponne, M.
-de Bezons, madame d'Huxelles, madame de Villars, l'abbé de Pontcarré,
-madame de Rarai; tout cela vous fait mille compliments, et vous
-souhaite. Enfin croyez-en la Garde; voilà tout ce que j'ai à vous dire.
-On ne vous conseille point ici d'envoyer des ambassadeurs, on trouve
-qu'il faut M. de Grignan et vous: on se moque de la raison de la guerre.
-M. de Pomponne a dit à d'Hacqueville que les affaires ne se démêleraient
-pas en Provence, et que quelquefois on a la paix lorsqu'on parle le plus
-de la guerre.
-
-Despréaux a été avec Gourville voir M. le Prince. M. le Prince voulut
-qu'il vît son armée. Eh bien! qu'en dites-vous, dit M. le Prince?
-Monseigneur, dit Despréaux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle
-sera majeure. C'est que le plus âgé n'a pas dix-huit ans.
-
-La princesse de Modène[331] était sur mes talons à Fontainebleau; elle
-est arrivée ce soir; elle loge à l'Arsenal. Le roi viendra la voir
-demain; elle ira voir la reine à Versailles, et puis adieu.
-
-
- [328] Allusion à ces vers de la fable du _Lièvre et les Grenouilles_:
-
- Un lièvre en son gîte songeait.
- Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?
-
- LA FONTAINE, liv. II, fable XIV.
-
- [329] Il s'agissait du siége d'Orange.
-
- [330] Contre-vérité; c'est de l'évêque de Marseille qu'il est
- question.
-
- [331] Marie d'Este, qui allait épouser le duc d'York, frère de Charles
- II, roi d'Angleterre.
-
-
-
-
-114.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 27 novembre 1673.
-
-Votre lettre, ma chère fille, me paraît d'un style triomphant: vous
-aviez votre compte quand vous me l'avez écrite; vous aviez gagné vos
-petits procès; vos ennemis paraissaient confondus; vous aviez vu partir
-votre mari à la tête d'un _drapello eletto_; vous espériez un bon succès
-d'Orange. Le soleil de Provence dissipe au moins à midi les plus épais
-chagrins, enfin votre humeur est peinte dans votre lettre: Dieu vous
-maintienne dans cette bonne disposition! Vous avez raison de voir, d'où
-vous êtes, les choses comme vous les voyez; et nous avons raison aussi
-de les voir d'ici comme nous les voyons. Vous croyez avoir l'avantage:
-nous le souhaitons autant que vous, et en ce cas nous disons qu'il ne
-faut aucun accommodement; mais, supposé que l'argent, que nous regardons
-comme une divinité à laquelle on ne résiste point, vous fît trouver du
-mécompte dans votre calcul, vous m'avouerez que tous les expédients vous
-paraîtraient bons comme ils nous le paraissaient. Ce qui fait que nous
-ne pensons pas toujours les mêmes choses, c'est que nous sommes loin;
-hélas! nous sommes très-loin: ainsi l'on ne sait ce qu'on dit; mais il
-faut se faire honneur réciproquement de croire que chacun dit bien selon
-son point de vue; que si vous étiez ici, vous diriez comme nous, et que
-si nous étions là, nous aurions toutes vos pensées. Il y a bien des gens
-en ce pays qui sont curieux de savoir comment vous sortirez de votre
-syndicat; mais je dis encore vrai quand je vous assure que la perte de
-cette petite bataille ne ferait pas ici le même effet qu'en Provence.
-Nous disons en tous lieux et à propos tout ce qui se peut dire, et sur
-la dépense de M. de Grignan, et sur la manière dont il sert le roi, et
-comme il est aimé: nous n'oublions rien; et pour des tons naturels, et
-des paroles rangées, et dites assez facilement, sans vanité, nous ne
-céderons pas à ceux qui font des visites le matin aux flambeaux[332].
-Mais cependant M. de la Garde ne trouve rien de si nécessaire que votre
-présence. On parle d'une trève; soyez en repos sur la conduite de ceux
-qui sauront demander votre congé. Je comprends les dépenses de ce siége
-d'Orange: j'admire les inventions que le démon trouve pour vous faire
-jeter de l'argent; j'en suis plus affligée qu'une autre; car, outre
-toutes les raisons de vos affaires, j'en ai une particulière pour vous
-souhaiter cette année: c'est que le bon abbé veut rendre le compte de ma
-tutelle, et c'est une nécessité que ce soit aux enfants dont on a été
-tutrice. Mon fils viendra, si vous venez: voyez, et jugez vous-même du
-plaisir que vous me ferez. Il y a de l'imprudence à retarder cette
-affaire; le bon abbé peut mourir, je ne saurais plus par où m'y prendre,
-et je serais abandonnée pour le reste de ma vie à la chicane des
-Bretons. Je ne vous en dirai pas davantage: jugez de mon intérêt, et de
-l'extrême envie que j'ai de sortir d'une affaire aussi importante. Vous
-avez encore le temps de finir votre assemblée; mais ensuite je vous
-demande cette marque de votre amitié, afin que je meure en repos. Je
-laisse à votre bon coeur cette pensée à digérer.
-
-Toutes les filles de la reine furent chassées hier, on ne sait
-pourquoi. On soupçonne qu'il y en a une qu'on aura voulu ôter, et que
-pour brouiller les espèces on a fait tout égal. Mademoiselle de
-Coëtlogon[333] est avec madame de Richelieu; la Mothe[334] avec la
-maréchale; la Marck[335] avec madame de Crussol; Ludres et
-Dampierre[336] retournent chez MADAME; du Rouvroi[337] avec sa mère, qui
-s'en va chez elle; Lannoi[338] se mariera, et paraît contente;
-Théobon[339] apparemment ne demeurera pas sur le pavé. Voilà ce qu'on
-sait jusqu'à présent.
-
-J'ai fait voir votre lettre à mademoiselle de Méri; elle est toujours
-languissante. J'ai fait vos compliments à tous ceux que vous me marquez.
-L'abbé Têtu est fort content de ce que vous me dites pour lui; nous
-soupons souvent ensemble. Vous êtes très-bien avec l'archevêque de
-Reims. Madame de Coulanges n'est pas fort bien avec le frère de ce
-prélat (_M. de Louvois_); ainsi ne comptez pas sur ce chemin-là pour
-aller à lui. Brancas vous est tout acquis. Vous êtes toujours tendrement
-aimée chez madame de Villars. Nous avons enfin vu, la Garde et moi,
-votre premier président; c'est un homme très-bien fait, et d'une
-physionomie agréable. Besons dit: C'est un beau mâtin, s'il voulait
-mordre. Il nous reçut très-civilement: nous lui fîmes les compliments de
-M. de Grignan et les vôtres. Il y a des gens qui disent qu'il tournera
-casaque, et qu'il vous aimera au lieu d'aimer l'évêque, _Le flux les
-amena, le reflux les emmène_. Ne vous ai-je point mandé que le chevalier
-de Buous[340] est ici? Je le croyais je ne sais où; je fus ravie de
-l'embrasser; il me semble qu'il vous est plus proche que les autres. Il
-vient de Brest: il a passé par Vitré; il a eu un dialogue admirable avec
-_Rahuel_; il lui demanda ce que c'était que M. de Grignan, et qui
-j'étais. _Rahuel_ disait: «Ce M. de Grignan, c'est un homme de grande
-condition: il est le premier de la Provence; mais il y a bien loin
-d'ici. Madame aurait bien mieux fait de marier mademoiselle auprès de
-Rennes.» Le chevalier se divertissait fort. Adieu, ma très-aimable, je
-suis à vous: cette vérité est avec celle de _deux et deux font quatre_.
-
-
- [332] Sarcasme dirigé contre l'évêque de Marseille, qui allait
- solliciter de grand matin contre M. de Grignan.
-
- [333] Depuis marquise de Cavoie.
-
- [334] Depuis duchesse de la Ferté.
-
- [335] Depuis comtesse de Lannion.
-
- [336] Mademoiselle de Dampierre fut depuis comtesse de Moreuil.
-
- [337] Depuis comtesse de Saint-Vallier.
-
- [338] Depuis marquise de Montrevel.
-
- [339] Depuis comtesse de Beuvron.
-
- [340] Capitaine de vaisseau, et cousin germain de M. de Grignan.
-
-
-
-
-115.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 4 décembre 1673.
-
-Me voilà toute soulagée de n'avoir plus Orange sur le coeur; c'était une
-augmentation par dessus ce que j'ai accoutumé de penser, qui
-m'importunait. Il n'est plus question maintenant que de la guerre du
-syndicat: je voudrais qu'elle fût déjà finie. Je crois qu'après avoir
-gagné votre petite bataille d'Orange, vous n'aurez pas tardé à commencer
-l'autre. Vous ne sauriez croire la curiosité qu'on avait pour être
-informé du bon succès de ce beau siége; on en parlait dans le rang des
-nouvelles. J'embrasse le vainqueur d'Orange, et je ne lui ferai point
-d'autre compliment que de l'assurer ici que j'ai une véritable joie que
-cette petite aventure ait pris un tour aussi heureux; je désire le même
-succès à tous ses desseins, et l'embrasse de tout mon coeur. C'est une
-chose agréable que l'attachement et l'amour de toute la noblesse pour
-lui: il y a très-peu de gens qui pussent faire voir une si belle suite
-pour une si légère semonce. M. de la Garde vient de partir pour savoir
-un peu ce qu'on dit de cette prise d'Orange: il est chargé de toutes nos
-instructions, et, sur le tout, de son bon esprit, et de son affection
-pour vous. D'Hacqueville me mande qu'il conseille à M. de Grignan
-d'écrire au roi: il serait à souhaiter que, par effet de magie, cette
-lettre fût déjà entre les mains de M. de Pomponne, ou de M. de la Garde;
-car je ne crois pas qu'elle puisse venir à propos. L'affaire du syndic
-s'est fortifiée dans ma tête par l'absence du siége d'Orange.
-
-Nous soupâmes encore hier avec madame Scarron et l'abbé Têtu chez madame
-de Coulanges: nous causâmes fort; vous n'êtes jamais oubliée. Nous
-trouvâmes plaisant d'aller ramener madame Scarron à minuit au fin fond
-du faubourg Saint-Germain, fort au delà de madame de la Fayette, quasi
-auprès de Vaugirard, dans la campagne; une belle et grande maison[341]
-où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands
-appartements; elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est
-habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa
-vie avec des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne, et
-négligée: on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement, à la
-faveur des lanternes et dans la sûreté des voleurs. Madame
-d'Heudicourt[342] est allée rendre ses devoirs: il y avait longtemps
-qu'elle n'avait paru en ce pays-là.
-
-On disait l'autre jour à M. le Dauphin qu'il y avait un homme à Paris
-qui avait fait pour chef-d'oeuvre un petit chariot traîné par des puces.
-M. le Dauphin dit à M. le prince de Conti: Mon cousin, qui est-ce qui a
-fait les harnais? Quelque araignée du voisinage, dit le prince. Cela
-n'est-il pas joli? Ces pauvres filles (_de la reine_) sont toujours
-dispersées: on parle de faire des dames du palais, du lit, de la table,
-pour servir au lieu des filles. Tout cela se réduira à quatre du palais,
-qui seront, à ce qu'on croit, la princesse d'Harcourt, madame de
-Soubise, madame de Bouillon, madame de Rochefort; et rien n'est encore
-assuré. Adieu, ma très-aimable.
-
-Madame de Coulanges vous embrasse: elle voulait vous écrire aujourd'hui;
-elle ne perd pas une occasion de vous rendre service; elle y est
-appliquée, et tout ce qu'elle dit est d'un style qui plaît infiniment:
-elle se réjouit de la prise d'Orange; elle va quelquefois à la cour, et
-jamais sans avoir dit quelque chose d'agréable pour nous.
-
-
- [341] C'est dans cette maison qu'étaient élevés les enfants du roi et
- de madame de Montespan, dont madame Scarron était gouvernante.
-
- [342] Bonne de Pons, marquise d'Heudicourt.
-
-
-
-
-116.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 8 décembre 1673.
-
-Il faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de Guiche:
-voilà de quoi il est question présentement. Ce pauvre garçon est mort de
-maladie et de langueur dans l'armée de M. de Turenne; la nouvelle en
-vint mardi matin. Le père Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de
-Gramont, qui s'en douta, sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir
-tout le monde de sa chambre; il était dans un petit appartement qu'il a
-au dehors des Capucines: quand il fut seul avec ce père, il se jeta à
-son cou, disant qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire; que
-c'était le coup de sa mort, qu'il le recevait de la main de Dieu; qu'il
-perdait le seul et véritable objet de toute sa tendresse et de toute son
-inclination naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie ou de
-violente douleur que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se
-jeta sur un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure
-point dans cet état. Le père pleurait, et n'avait encore rien dit; enfin
-il lui parla de Dieu, comme vous savez qu'il en parle: ils furent six
-heures ensemble; et puis le père, pour lui faire faire son sacrifice
-entier, le mena à l'église de ces bonnes Capucines, où l'on disait
-vigiles pour ce cher fils: le maréchal y entra, en tombant, en
-tremblant, plutôt traîné et poussé, que sur ses jambes; son visage
-n'était plus connaissable. M. le Duc le vit en cet état, et en nous le
-contant chez madame de la Fayette, il pleurait. Ce pauvre maréchal
-revint enfin dans sa petite chambre; il est comme un homme condamné; le
-roi lui a écrit; personne ne le voit. Madame de Monaco est entièrement
-inconsolable; madame de Louvigny l'est aussi, mais c'est par la raison
-qu'elle n'est point affligée: n'admirez-vous point le bonheur de cette
-dernière? la voilà dans un moment duchesse de Gramont. La chancelière
-est transportée de joie. La comtesse de Guiche fait fort bien; elle
-pleure quand on lui conte les honnêtetés et les excuses que son mari lui
-a faites en mourant. Elle dit: «Il était aimable, je l'aurais aimé
-passionnément s'il m'avait un peu aimée; j'ai souffert ses mépris avec
-douleur; sa mort me touche et me fait pitié; j'espérais toujours qu'il
-changerait de sentiments pour moi.» Voilà qui est vrai, il n'y a point
-là de comédie. Madame de Verneuil en est véritablement touchée. Je crois
-qu'en me priant de lui faire vos compliments, vous en serez quitte. Vous
-n'avez donc qu'à écrire à la comtesse de Guiche, à madame de Monaco, et
-à madame de Louvigny. Pour le bon d'Hacqueville, il a eu le paquet
-d'aller à Frazé, à trente lieues d'ici, annoncer cette nouvelle à la
-maréchale de Gramont, et lui porter une lettre de ce pauvre garçon,
-lequel a fait une grande amende honorable de sa vie passée, s'en est
-repenti, en a demandé pardon publiquement; il a fait demander pardon à
-Vardes, et lui a mandé mille choses qui pourront peut-être lui être
-bonnes. Enfin il a fort bien fini la _comédie_, et laissé une riche et
-heureuse veuve. La chancelière a été si pénétrée du peu ou point de
-satisfaction, dit-elle, que sa petite-fille a eu pendant son mariage,
-qu'elle ne va songer qu'à réparer ce malheur: et s'il se rencontrait un
-roi d'Éthiopie, elle mettrait jusqu'à son patin, pour lui donner sa
-petite-fille. Nous ne voyons point de mari pour elle; vous allez
-nommer, comme nous, M. de Marsillac: elle ni lui ne veulent point l'un
-de l'autre; les autres ducs sont trop jeunes: M. de Foix est pour
-mademoiselle de Roquelaure. Cherchez un peu de votre côté, car cela
-presse. Voilà un grand détail, ma chère petite; mais vous m'avez dit
-quelquefois que vous les aimiez.
-
-L'affaire d'Orange fait ici un bruit très-agréable pour M. de Grignan:
-cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement
-qu'on a pour lui; cette grande dépense, cet heureux succès, car voilà
-tout; tout cela fait honneur et donne de la joie à ses amis, qui ne sont
-pas ici en petit nombre. Le roi dit à souper: «Orange est pris, Grignan
-avait sept cents gentilshommes avec lui; on a tiraillé du dedans, et
-enfin on s'est rendu le troisième jour: je suis fort content de
-Grignan.» On m'a rapporté ce discours, que la Garde sait encore mieux
-que moi. Pour notre archevêque de Reims, je ne sais à qui il en avait;
-la Garde lui pensa parler de la dépense. Bon! dit-il, de la dépense,
-voilà toujours comme on dit; on aime à se plaindre.--Mais, monsieur, lui
-dit-on, M. de Grignan ne pouvait pas s'en dispenser, avec tant de
-noblesse qui était venue pour l'amour de lui.--Dites pour le service du
-roi.--Monsieur, répliqua-t-on, il est vrai; mais il n'y avait point
-d'ordre, et c'était pour suivre M. de Grignan, à l'occasion du service
-du roi, que toute cette assemblée s'est faite. Enfin, ma fille, cela
-n'est rien; vous savez que d'ailleurs il est très-bon ami: mais il y a
-des jours où la bile domine, et ces jours-là sont malheureux. On me
-mande des nouvelles de nos états de Bretagne. M. le marquis de Coëtquen
-le fils a voulu attaquer M. d'Harouïs, disant qu'il était seul riche,
-pendant que toute la Bretagne gémissait; et qu'il savait des gens qui
-feraient mieux que lui sa charge. M. Boucherat, M. de Lavardin et toute
-la Bretagne l'ont voulu lapider, et ont eu horreur de son ingratitude,
-car il a mille obligations à M. d'Harouïs. Sur cela il a reçu une lettre
-de madame de Rohan qui lui mande de venir à Paris, parce que M. de
-Chaulnes a ordre de lui défendre d'être aux états; de sorte qu'il est
-disparu la veille de l'arrivée du gouverneur; il est demeuré en
-abomination par l'infâme accusation qu'il voulait faire contre M.
-d'Harouïs. Voilà, ma bonne, ce que vous êtes obligée d'entendre à cause
-de votre nom.
-
-Je viens de voir M. de Pomponne; il était seul; j'ai été deux bonnes
-heures avec lui et mademoiselle Lavocat, qui est très-jolie. M. de
-Pomponne a très-bien compris ce que nous souhaitons de lui, en cas qu'il
-vienne un courrier, et il le fera sans doute; mais il dit une chose
-vraie, c'est que votre syndic sera fait avant qu'on entende parler ici
-de la rupture de votre conseil; il croit que présentement c'en est fait.
-De vous conter tout ce qui s'est dit d'agréable et d'obligeant pour
-vous, et quelles aimables conversations on a avec ce ministre, tout le
-papier de mon porte-feuille n'y suffirait pas; en un mot, je suis
-parfaitement contente de lui; soyez-le aussi sur ma parole; il sera ravi
-de vous voir, et il compte sur votre retour.
-
-Nous avons lu avec plaisir une grande partie de vos lettres; vous avez
-été admirée, et dans votre style, et dans l'intérêt que vous prenez à
-ces sortes d'affaires. Ne me dites donc plus de mal de votre façon
-d'écrire; on croit quelquefois que les lettres qu'on écrit ne valent
-rien, parce qu'on est embarrassé de mille pensées différentes; mais
-cette confusion se passe dans la tête, tandis que la lettre est nette et
-naturelle. Voilà comme sont les vôtres. Il y a des endroits si
-plaisants, que ceux à qui je fais l'honneur de les montrer en sont
-ravis. Adieu, ma très-aimable enfant; j'attends votre frère tous les
-jours; et pour vos lettres, j'en voudrais à toute heure.
-
-
-
-
-117.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 11 décembre 1673.
-
-Je viens de Saint-Germain, où j'ai été deux jours entiers avec madame de
-Coulanges et M. de la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fîmes
-le soir notre cour à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes
-pour vous; mais s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les
-compliments d'hommes et de femmes, vieux et jeunes, qui m'accablèrent et
-me parlèrent de vous, ce serait nommer quasi toute la cour; je n'ai rien
-vu de pareil: Et comment se porte madame de Grignan? quand
-reviendra-t-elle? et ceci, et cela: enfin, représentez-vous que chacun,
-n'ayant rien à faire et me disant un mot, me faisait répondre à vingt
-personnes à la fois. J'ai dîné avec madame de Louvois; il y avait presse
-à qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier; on nous arrêta
-d'autorité, pour souper chez M. de Marsillac, dans son appartement
-enchanté, avec madame de Thianges, madame Scarron, M. le Duc, M. de la
-Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce matin, nous
-sommes revenues.
-
-Voici une querelle qui faisait la nouvelle de Saint-Germain. M. le
-chevalier de Vendôme et M. de Vivonne font les amoureux de madame de
-Ludres: M. le chevalier de Vendôme veut chasser M. de Vivonne; on
-s'écrie: Et de quel droit? Sur cela, il dit qu'il veut se battre contre
-M. de Vivonne: on se moque de lui. Non, il n'y a point de raillerie: il
-veut se battre, et monte à cheval, et prend la campagne. Voici ce qui ne
-peut se payer, c'est d'entendre Vivonne. Il était dans sa chambre,
-très-mal de son bras[343], recevant les compliments de toute la cour,
-car il n'y a point eu de partage. «Moi! messieurs, _dit-il_, moi me
-battre, il peut fort bien me battre s'il veut, mais je le défie de faire
-que je veuille me battre: qu'il se fasse casser l'épaule, qu'on lui
-fasse dix-huit incisions; et puis (on croit qu'il va dire, _et puis nous
-nous battrons_); et puis, _dit-il_, nous nous accommoderons. Mais se
-moque-t-il de vouloir tirer sur moi? voilà un beau dessein: c'est comme
-qui voudrait tirer dans une porte cochère[344]. Je me repens bien de lui
-avoir sauvé la vie au passage du Rhin: je ne veux plus faire de ces
-actions, sans faire tirer l'horoscope de ceux pour qui je les fais.
-Eussiez-vous jamais cru que c'eût été pour me percer le sein que je
-l'eusse remis sur la selle?» Mais tout cela d'un ton et d'une manière si
-folle, qu'on ne parlait d'autre chose à Saint-Germain.
-
-J'ai trouvé votre siége d'Orange fort étalé à la cour: le roi en avait
-parlé agréablement, et on trouva très-beau que sans ordre du roi, et
-seulement pour suivre M. de Grignan, il se soit trouvé sept cents
-gentilshommes à cet occasion; car le roi ayant dit _sept cents_, tout le
-monde dit _sept cents_: on ajoute qu'il y avait deux cents litières, et
-de rire; mais on croit sérieusement qu'il y a peu de gouverneurs qui
-pussent avoir une pareille suite.
-
-J'ai causé trois heures en deux fois avec M. de Pomponne; j'en suis
-contente au delà de ce que j'espérais; mademoiselle Lavocat[345] est
-dans notre confidence; elle est très-aimable; elle sait notre syndicat,
-notre procureur, notre gratification, notre opposition, notre
-délibération, comme elle sait la carte et les intérêts des princes,
-c'est-à-dire sur le bout du doigt: on l'appelle le _petit ministre_;
-elle est dans tous nos intérêts. Il y a des entr'actes à nos
-conversations, que M. de Pomponne appelle des traits de rhétorique, pour
-captiver la bienveillance des auditeurs. Il y a des articles dans vos
-lettres sur lesquels je ne réponds pas: il est ordinaire d'être
-ridicule, quand on répond de si loin. Vous savez quel déplaisir nous
-avions de la perte de je ne sais quelle ville, lorsqu'il y avait dix
-jours qu'à Paris on se réjouissait que le prince d'Orange en eût levé le
-siége; c'est le malheur de l'éloignement. Adieu, ma très-aimable: je
-vous embrasse bien tendrement.
-
-
- [343] Il avait été blessé au passage du Rhin.
-
- [344] On sait que M. de Vivonne était excessivement gros.
-
- [345] Soeur de madame de Pomponne, mariée plus tard au marquis de
- Vins.
-
-
-
-
-118.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 22 décembre 1673.
-
-Il y a une nouvelle de l'Europe qui m'est entrée dans la tête: je vais
-vous la mander, contre mon ordinaire. Vous savez la mort du roi de
-Pologne[346]. Le grand-maréchal[347], mari de mademoiselle
-d'Arquien[348], est à la tête d'une armée contre les Turcs: il a gagné
-une bataille si pleine et si entière, qu'il est demeuré quinze mille
-Turcs sur la place: il a pris deux bassas; il s'est logé dans la tente
-du général, et cette victoire est si grande, qu'on ne doute point qu'il
-ne soit élu roi, d'autant plus qu'il est à la tête d'une armée, et que
-la fortune est toujours pour les gros bataillons: voilà une nouvelle qui
-m'a plu.
-
-
- [346] Michel Koribut Wiesnovieski, mort le 10 novembre 1673.
-
- [347] Jean Sobieski, qui fut depuis élu roi de Pologne le 20 mai 1674.
-
- [348] Il avait épousé la petite-fille du maréchal d'Arquien, laquelle,
- après sa mort, revint en France. La victoire que Sobieski remporta, en
- 1783, sous les murs de Vienne, et qui sauva l'empereur et l'Empire,
- est plus célèbre encore que celle dont il s'agit ici.
-
-
-
-
-119.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, jeudi 28 décembre 1673.
-
-Je commence dès aujourd'hui ma lettre, et je la finirai demain. Je veux
-d'abord traiter le chapitre de votre voyage de Paris: vous apprendrez
-par Janet que la Garde est celui qui l'a trouvé le plus nécessaire, et
-qui a dit qu'il fallait demander votre congé; peut-être l'a-t-il obtenu,
-car Janet a vu M. de Pomponne. Mais ce n'est pas, dites-vous, une
-nécessité de venir; et le raisonnement que vous me faites est si fort,
-et vous rendez si peu considérable tout ce qui le paraît aux autres pour
-vous engager à ce voyage, que pour moi j'en suis accablée; je sais le
-ton que vous prenez, ma fille; je n'en ai point au-dessus du vôtre; et
-surtout quand vous me demandez _s'il est possible que moi, qui devrais
-songer plus qu'une autre à la suite de votre vie, je veuille vous
-embarquer dans une excessive dépense, qui peut donner un grand
-ébranlement au poids que vous soutenez déjà avec peine_; et tout ce qui
-suit. Non, mon enfant, je ne veux point vous faire tant de mal, Dieu
-m'en garde! Et pendant que vous êtes la raison, la sagesse et la
-philosophie même, je ne veux point qu'on me puisse accuser d'être une
-mère folle, injuste et frivole, qui dérange tout, qui ruine tout, qui
-vous empêche de suivre la droiture de vos sentiments par une tendresse
-de femme: mais j'avais cru que vous pouviez faire ce voyage, vous me
-l'aviez promis; et quand je songe à ce que vous dépensez à Aix, et en
-comédiens, et en fêtes, et en repas dans le carnaval, je crois toujours
-qu'il vous coûterait moins de venir ici, où vous ne serez point obligée
-de rien apporter. M. de Pomponne et M. de la Garde me font voir mille
-affaires où vous et M. de Grignan êtes nécessaires; je joins à cela
-cette tutelle. Je me trouve disposée à vous recevoir; mon coeur
-s'abandonne à cette espérance; vous n'êtes point grosse, vous avez
-besoin de changer d'air: je me flattais même que M. de Grignan voudrait
-bien vous laisser avec moi cet été, et qu'ainsi vous ne feriez pas un
-voyage de deux mois, comme un homme: tous vos amis avaient la
-complaisance de me dire que j'avais raison de vous souhaiter avec
-ardeur: voilà sur quoi je marchais. Vous ne trouvez point que tout cela
-soit ni bon ni vrai, je cède à la nécessité et à la force de vos
-raisons; je veux tâcher de m'y soumettre, à votre exemple; et je
-prendrai cette douleur, qui n'est pas médiocre, comme une pénitence que
-Dieu veut que je fasse, et que j'ai bien méritée: il est difficile de
-m'en donner une meilleure, ni qui frappe plus droit à mon coeur: mais il
-faut tout sacrifier, et me résoudre à passer le reste de ma vie, séparée
-de la personne du monde qui m'est la plus sensiblement chère, qui touche
-mon goût, mon inclination, mes entrailles; qui m'aime plus qu'elle n'a
-jamais fait: il faut donner tout cela à Dieu, et je le ferai avec sa
-grâce, et j'admirerai sa providence, qui permet qu'avec tant de
-grandeurs et de choses agréables dans votre établissement, il s'y trouve
-des abîmes qui ôtent tous les plaisirs de la vie, et une séparation qui
-me blesse le coeur à toutes les heures du jour, et bien plus que je ne
-voudrais à celles de la nuit: voilà mes sentiments, ils ne sont pas
-exagérés, ils sont simples et sincères; j'en ferai un sacrifice pour
-mon salut. Voilà qui est fini, je ne vous en parlerai plus, et je
-méditerai sans cesse sur la force invincible de vos raisons, et sur
-votre admirable sagesse dont je vous loue, et que je tâcherai d'imiter.
-
-J'ai fait à mon ami (_Corbinelli_) toutes vos _animosités_; cela est
-plaisant, il les a très-bien reçues: je crois qu'il est venu ici pour
-réveiller un peu la tendresse de ses vieux amis. Nous avons trouvé la
-pièce des cinq auteurs extrêmement jolie, et très-bien appliquée; le
-chevalier de Buous l'a possédée deux jours: vos deux vers sont très-bien
-corrigés. Voilà mon fils qui arrive; je m'en vais fermer cette lettre,
-et je vous en écrirai demain une autre avec lui, toute pleine des
-nouvelles que j'aurai reçues de Saint-Germain. On dit que la maréchale
-de Gramont n'a voulu voir ni Louvigny ni sa femme; ils sont revenus de
-dix lieues d'ici; nous ne songeons plus qu'il y ait eu un comte de
-Guiche au monde: vous vous moquez avec vos longues douleurs; nous
-n'aurions jamais fait ici, si nous voulions appuyer autant sur chaque
-nouvelle. Il faut expédier; expédiez, à notre exemple.
-
-
-
-
-120.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 1er jour de l'an 1674.
-
-Je vous souhaite une heureuse année, ma chère fille; et dans ce souhait
-je comprends tant de choses, que je n'aurais jamais fait, si je voulais
-vous en faire le détail. Je n'ai point encore demandé votre congé, comme
-vous le craignez; mais je voudrais que vous eussiez entendu la Garde,
-après dîner, sur la nécessité de votre voyage ici, pour ne pas perdre
-vos cinq mille francs, et sur ce qu'il faut que M. de Grignan dise au
-roi. Si c'était un procès qu'il fallût solliciter contre quelqu'un qui
-voulût vous faire cette injustice, vous viendriez assurément le
-solliciter; mais comme c'est pour venir en un lieu où vous avez encore
-mille autres affaires, vous êtes paresseux tous deux. Ah! la belle chose
-que la paresse! En voilà trop; lisez la Garde, _chapitre premier_.
-Cependant vous aurez du plaisir de voir et de recevoir l'approbation du
-roi. A propos, on a révoqué tous les édits qui nous étranglaient dans
-notre province: le jour que M. de Chaulnes l'annonça, ce fut un cri de
-_vive le roi!_ qui fit pleurer tous les états; chacun s'embrassait, on
-était hors de soi: on ordonna un _Te Deum_, des feux de joie, et des
-remercîments publics à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous
-donnons au roi pour témoigner notre reconnaissance? Deux millions six
-cent mille livres, et autant de don gratuit; c'est justement cinq
-millions deux cent mille livres: que dites-vous de cette petite somme?
-Vous pouvez juger par là de la grâce qu'on nous a faite de nous ôter les
-édits.
-
-Mon pauvre fils est arrivé, comme vous savez, et s'en retourne jeudi
-avec plusieurs autres. M. de Monterey est habile homme; il fait enrager
-tout le monde: il fatigue notre armée, et la met hors d'état de sortir
-et d'être en campagne avant la fin du printemps. Toutes les troupes
-étaient bien à leur aise pour leur hiver; et quand tout sera bien crotté
-à Charleroi, il n'aura qu'un pas à faire pour se retirer. En attendant,
-M. de Luxembourg ne saurait se désopiler. Selon toutes les apparences,
-le roi ne partira pas sitôt que l'année passée. Si, tandis que nous
-serons en train, nous faisions quelque insulte à quelques grandes
-villes, et qu'on voulût s'opposer aux deux héros[349], comme il est à
-présumer que les ennemis seraient battus, la paix serait quasi assurée:
-voilà ce qu'on entend dire aux gens du métier. Il est certain que M. de
-Turenne est mal avec M. de Louvois; mais comme il est bien avec le roi
-et M. Colbert, cela ne fait aucun éclat.
-
-On a fait cinq dames (_du palais_): mesdames de Soubise, de
-Chevreuse[350], la princesse d'Harcourt, madame d'Albret et madame de
-Rochefort. Les filles ne servent plus; et madame de Richelieu (_dame
-d'honneur_) ne servira plus aussi; ce seront les gentilshommes-servants
-et les maîtres d'hôtel, comme on faisait autrefois. Il y aura toujours,
-derrière la reine, madame de Richelieu et trois ou quatre dames, afin
-que la reine ne soit pas seule de femme. Brancas est ravi de sa fille
-(_la princesse d'Harcourt_), qu'on a si bien clouée.
-
-Le grand maréchal de Pologne[351] a écrit au roi que si Sa Majesté
-voulait faire quelqu'un roi de Pologne, il le servirait de ses forces;
-mais que si elle n'a personne en vue, il lui demande sa protection. Le
-roi la lui donne; mais on ne croit pas qu'il soit élu, parce qu'il est
-d'une religion contraire au peuple.
-
-La dévotion de la Marans est toute des meilleures que vous ayez jamais
-vues; elle est parfaite, elle est toute divine; je ne l'ai point encore
-vue, je m'en hais. Il y a une femme qui a pris plaisir à lui dire que M.
-de Longueville avait une véritable tendresse pour elle, et surtout une
-estime singulière, et qu'il avait prédit que quelque jour elle serait
-une sainte. Ce discours, dans le commencement, lui a si bien frappé la
-tête, qu'elle n'a point eu de repos qu'elle n'ait accompli les
-prophéties. On ne voit point encore ces petits princes[352]; l'aîné a
-été trois jours avec père et mère; il est joli, mais personne ne l'a vu.
-Je vous embrasse, ma chère enfant. Je saurai ce qu'on peut faire pour
-votre ami qui a si généreusement assassiné un homme. Adieu, ma fille; je
-vous embrasse avec une tendresse sans égale; la vôtre me charme, j'ai le
-bonheur de croire que vous m'aimez.
-
-
- [349] M. le Prince et M. de Turenne.
-
- [350] Jeanne-Marie Colbert, duchesse de Chevreuse.
-
- [351] Jean Sobieski, depuis roi de Pologne.
-
- [352] Les enfants de madame de Montespan.
-
-
-
-
-121.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 15 janvier 1674.
-
-J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne, comme je vous avais dit;
-et puis, jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la
-perfection des vers de la _Poétique_ de Despréaux. D'Hacqueville y
-était; nous parlâmes deux ou trois fois du plaisir que j'aurais de vous
-la voir entendre. M. de Pomponne se souvient d'un jour que vous étiez
-petite fille chez mon oncle de Sévigné; vous étiez derrière une vitre
-avec votre frère, plus belle, dit-il, qu'un ange; vous disiez que vous
-étiez prisonnière, que vous étiez une princesse chassée de chez son
-père: votre frère était beau comme vous; vous aviez neuf ans. Il me fit
-souvenir de cette journée; il n'a jamais oublié aucun moment où il vous
-ait vue; il se fait un plaisir de vous revoir, qui me paraît le plus
-obligeant du monde. Je vous avoue, ma très-aimable chère[353], que je
-couve une grande joie; mais elle n'éclatera point que je ne sache votre
-résolution.
-
-Madame de Schomberg dit qu'elle est une vagabonde au prix de madame de
-Marans: cette humeur sauvage que vous connaissez s'est tournée en
-passion pour la retraite: le tempérament ne se change pas. Elle va à
-pied à sa paroisse, et lit tous nos bons livres; elle travaille, elle
-prie Dieu; ses heures sont réglées, elle mange quasi toujours à sa
-chambre: elle voit madame de Schomberg à de certaines heures: elle hait
-autant les nouvelles du monde qu'elle les aimait; elle excuse autant le
-prochain qu'elle l'accusait; elle aime autant le Créateur qu'elle aimait
-la créature. Nous rîmes fort de ses manières passées; nous les tournâmes
-en ridicule. Elle parle fort sincèrement et fort agréablement de son
-état: j'y fus deux heures; on ne s'ennuie point avec elle; elle se
-mortifie de ce plaisir, mais c'est sans affectation: enfin, elle est
-bien plus aimable qu'elle n'était. Je ne pense pas, mon enfant, que vous
-vous plaigniez que je ne vous mande point de détails.
-
-Je reçois tout présentement votre lettre du 7. Je vous avoue, ma
-très-chère, quelle me comble d'une joie si vive, qu'à peine mon coeur,
-que vous connaissez, la peut contenir; il est sensible à tout, et je le
-haïrais, s'il était pour mes intérêts comme il est pour les vôtres.
-Enfin, ma fille, vous venez, c'est tout ce qui peut m'être le plus
-agréable: mais je m'en vais vous dire une chose à quoi vous ne vous
-attendez point; c'est que je vous jure et vous proteste devant Dieu que
-si M. de la Garde n'avait trouvé votre voyage nécessaire, et qu'en effet
-il ne le fût pas pour vos affaires, jamais je n'aurais mis en compte, au
-moins pour cette année, le désir de vous voir, ni ce que vous devez à la
-tendresse infinie que j'ai pour vous: je sais la réduire à la droite
-raison, quoi qu'il m'en coûte; et j'ai quelquefois de la force dans ma
-faiblesse, comme ceux qui sont les plus philosophes. Après cette
-déclaration sincère, je ne vous cache point que je suis pénétrée de
-joie, et que, la raison se rencontrant avec mes désirs, je suis, à
-l'heure que je vous écris, parfaitement contente, et que je ne vais être
-occupée qu'à vous bien recevoir.
-
-M. le Prince revient de trente lieues. M. de Turenne n'est point parti.
-M. de Monterey s'est retiré. M. de Luxembourg est dégagé. Mon fils sera
-ici dans deux jours. Depuis vingt-quatre heures, on a volé dans la
-chapelle de Saint-Germain la lampe d'argent de sept mille francs, et six
-chandeliers plus hauts que moi: voilà une extrême insolence[354]. On a
-trouvé des cordes du côté de la tribune de madame de Richelieu: on ne
-comprend pas comment cela s'est pu faire; il y a des gardes qui vont et
-viennent, et tournent toute la nuit.
-
-Savez-vous qu'on parle de la paix? M. de Chaulnes arrive de Bretagne, et
-repart pour Cologne.
-
-
- [353] Expression singulière, qui date du temps des _précieuses_.
- _Chère_ était le nom qu'elles se donnaient entre elles. (_Voy._ le
- _Comment. de Bret sur Molière_.)
-
- [354] Le duc de Saint-Simon rapporte un autre vol plus étrange encore,
- qui se fit à Versailles. On enleva en une nuit toutes les crépines et
- les franges d'or des grands appartements, depuis la galerie jusqu'à la
- chapelle. Quelques perquisitions qu'on fît, on ne trouva aucune trace
- du vol. Mais cinq ou six jours après, le roi étant à souper, un énorme
- paquet tomba tout à coup sur la table, à quelque distance de lui:
- c'étaient les franges volées, avec un billet attaché sur le paquet, où
- l'on lut ces mots: _Bontemps, reprends tes franges, la peine en passe
- le plaisir_. Saint-Simon était témoin.
-
-
-
-
-122.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 26 janvier 1674.
-
-D'Hacqueville et la Garde sont toujours persuadés que vous ne sauriez
-mieux faire que de venir: venez donc, ma chère enfant, et vous ferez
-changer toutes choses: _se me miras, me miran_; cela est divinement bien
-appliqué: il faut mettre votre cadran au soleil, afin qu'on le regarde.
-Votre intendant ne quittera pas sitôt la Provence: il a mandé à madame
-d'Herbigny que vous lui faisiez tort de croire que la justice seule le
-mît dans vos intérêts, puisque votre beauté et votre mérite y avaient
-part.
-
-Il n'y eut personne au bal de mercredi dernier; le roi et la reine
-avaient toutes les pierreries de la couronne; le malheur voulut que ni
-MONSIEUR, ni MADAME, ni MADEMOISELLE, ni mesdames de Soubise, Sully,
-d'Harcourt, Ventadour, Coëtquen, Grancey, ne purent s'y trouver par
-diverses raisons; ce fut une pitié; Sa Majesté en était chagrine.
-
-Je revins hier du Mêni, où j'étais allée pour voir le lendemain M.
-d'Andilly; je fus six heures avec lui; j'eus toute la joie que peut
-donner la conversation d'un homme admirable: je vis aussi mon oncle de
-Sévigné[355], mais un moment. Ce Port-Royal est une Thébaïde; c'est un
-paradis; c'est un désert où toute la dévotion du christianisme s'est
-rangée; c'est une sainteté répandue dans tout le pays à une lieue à la
-ronde; il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connaît point, qui vivent
-comme les pénitents de Saint-Jean-Climaque; les religieuses sont des
-anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des
-douleurs inconcevables et une résignation extrême: tout ce qui les sert,
-jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je
-vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont
-j'avais tant ouï parler; c'est un vallon affreux, tout propre à inspirer
-le goût de faire son salut. Je revins coucher au Mêni, et hier ici,
-après avoir encore embrassé M. d'Andilly en passant. Je crois que je
-dînerai demain chez M. de Pomponne; ce ne sera pas sans parler de son
-père et de ma fille: voilà deux chapitres qui nous tiennent au coeur.
-J'attends tous les jours mon fils; il m'écrit des tendresses infinies;
-il est parti plus tôt, et revient plus tard que les autres; nous croyons
-que cela roule sur une amitié qu'il a à Sézanne; mais comme ce n'est pas
-pour épouser, je n'en suis point inquiète.
-
-Il est vrai que l'on a attaqué M. de Villars et ses gens en revenant
-d'Espagne: c'étaient les gens de l'ambassadeur (_d'Espagne_) qui
-revenait de France. C'est un assez ridicule combat; les maîtres
-s'exposèrent, on tirait de tous côtés; il y a eu quelques valets de
-tués. On n'a point fait de compliments à madame de Villars; elle a son
-mari, elle est contente. M. de Luxembourg est ici; on parle fort de la
-paix, c'est-à-dire selon les désirs de la France, plus que sur la
-disposition des affaires; cependant on la peut vouloir de telle sorte
-qu'elle se ferait.
-
-J'espère, ma fille, que vous serez plus contente et plus décidée, quand
-vous aurez votre congé. On ne doute point ici que votre retour n'y soit
-très-bon: si vous n'étiez bien en ce pays, vous vous en sentiriez
-bientôt en Provence: _se me miras, me miran_[356]; rien ne peut être
-mieux dit, il en faut revenir là. M. et madame de Coulanges, la Sanzei
-et le _Bien bon_ vous souhaitent avec impatience, et veulent tous, comme
-moi, que vous ameniez le coadjuteur, qui vous fortifiera
-considérablement. J'ai fort entretenu la Garde; vous ne sauriez trop
-estimer ses conseils: il parlait l'autre jour à Gordes de vos affaires:
-il les sait, et les range, et les dit en perfection; il donne un tour
-admirable à tout ce qu'il faut dire à Sa Majesté: vous ne pouvez
-consulter personne qui connaisse mieux ce pays-ci que lui.
-
-On est toujours charmé de mademoiselle de Blois et du prince de Conti.
-D'Hacqueville vous parlera des nouvelles de l'Europe, et comme
-l'Angleterre est présentement la grande affaire. C'est M. le duc du
-Maine[357] qui a les Suisses; ce n'est plus M. le comte du Vexin,
-lequel, en récompense, a l'abbaye de Saint-Germain des Prés.
-
-
- [355] M. d'Andilly et M. de Sévigné s'étaient retirés depuis plusieurs
- années à Port-Royal des champs.
-
- [356] _Si tu me regardes, on me regardera._ Cette devise était celle
- qui avait pour corps un cadran solaire, et faisait allusion au soleil,
- emblème adopté par le roi.
-
- [357] Louis-Auguste de Bourbon, fils du roi et de madame de Montespan.
-
-
-
-
-123.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 5 février 1674.
-
-Il y a aujourd'hui[358] bien des années, ma fille, qu'il vint au monde
-une créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses: je
-prie votre imagination de n'aller ni à droite, ni à gauche, _cet
-homme-là, sire, c'était moi-même_[359]. Il y eut hier trois ans que
-j'eus une des plus sensibles douleurs de ma vie; vous partîtes pour la
-Provence, où vous êtes encore; ma lettre serait longue, si je voulais
-vous expliquer toutes les amertumes que je sentis, et que j'ai senties
-depuis en conséquence de cette première. Mais revenons: je n'ai point
-reçu de vos lettres aujourd'hui, je ne sais s'il m'en viendra; je ne le
-crois pas, il est trop tard: j'en attendais cependant avec impatience;
-je voulais apprendre votre départ d'Aix, afin de pouvoir supputer un peu
-juste votre retour; tout le monde m'en assassine, et je ne sais que
-répondre. Je ne pense qu'à vous et à votre voyage: si je reçois de vos
-lettres, après avoir envoyé celle-ci, soyez en repos; je ferai
-assurément tout ce que vous me manderez. Je vous écris aujourd'hui un
-peu plus tôt qu'à l'ordinaire. M. de Corbinelli et mademoiselle de Méri
-sont ici, qui ont dîné avec moi. Je m'en vais à un petit opéra de
-Molière, beau-père d'Itier, qui se chante chez Pelissari; c'est une
-musique très-parfaite; M. le Prince, M. le Duc et madame la Duchesse y
-seront. Je m'en irai peut-être de là souper chez Gourville avec madame
-de la Fayette, M. le Duc, madame de Thianges, M. de Vivonne, à qui l'on
-dit adieu et qui s'en va demain. Si cette partie est rompue, j'irai chez
-madame de Chaulnes; j'en suis extrêmement priée par la maîtresse du
-logis et par les cardinaux de Retz et de Bouillon, qui me l'avaient fait
-promettre: le premier est dans une extrême impatience de vous voir; il
-vous aime chèrement. Voilà une lettre qu'il m'envoie.
-
-On avait cru que mademoiselle de Blois[360] avait la petite vérole, mais
-cela n'est pas. On ne parle point des nouvelles d'Angleterre; cela fait
-juger qu'elles ne sont pas bonnes. Il n'y a eu qu'un bal ou deux à Paris
-dans tout ce carnaval; on y a vu quelques masques, mais peu. La
-tristesse est grande; les assemblées de Saint-Germain sont des
-mortifications pour le roi, et seulement pour marquer la cadence du
-carnaval.
-
-Le père Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta
-tout le monde; il était d'une force à faire trembler les courtisans, et
-jamais prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni si
-généreusement les vérités chrétiennes: il était question de faire voir
-que toute puissance doit être soumise à la loi, à l'exemple de
-Notre-Seigneur, qui fut présenté au temple; enfin, ma fille, cela fut
-porté au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent
-poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint Paul.
-
-L'archevêque de Reims[361] revenait hier fort vite de Saint-Germain,
-c'était comme un tourbillon: il croit bien être grand seigneur, mais ses
-gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de
-Nanterre, _tra, tra, tra_; ils rencontrent un homme à cheval, _gare,
-gare!_ ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne veut pas; et enfin
-le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre
-homme et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le
-carrosse en fut versé et renversé: en même temps l'homme et le cheval,
-au lieu de s'amuser à être roués et estropiés, se relèvent
-miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient et courent
-encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher, et
-l'archevêque même, se mettent à crier: _Arrête, arrête ce coquin, qu'on
-lui donne cent coups!_ L'archevêque, en racontant ceci, disait: Si
-j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les
-oreilles.
-
-Je dînai, hier encore, chez Gourville avec madame de Langeron, madame de
-la Fayette, madame de Coulanges, Corbinelli, l'abbé Têtu, Briole et mon
-fils; votre santé y fut célébrée, et un jour pris pour vous y donner à
-dîner. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je ne puis vous dire à quel
-point je vous souhaite. Je m'en vais encore adresser cette lettre à
-Lyon. J'ai envoyé les deux premières au chamarier; il me semble que vous
-y devez être, ou jamais. Je reçois dans ce moment votre lettre du 28,
-elle me ravit. Ne craignez point, ma bonne, que ma joie se refroidisse.
-Je ne suis occupée que de cette joie sensible de vous voir, et de vous
-recevoir, et de vous embrasser avec des sentiments et des manières
-d'aimer qui sont d'une étoffe au-dessus du commun, et même de ce que
-l'on estime le plus[362].
-
-
- [358] Le 5 février 1627, jour de la naissance de madame de Sévigné.
-
- [359] Vers de Marot dans son épître au roi François Ier, _pour avoir été
- desrobé_.
-
- [360] Fille du roi et de madame de la Vallière.
-
- [361] M. le Tellier, frère de M. de Louvois.
-
- [362] Madame de Grignan arriva à Paris peu de jours après, et y resta
- jusqu'à la fin de mai 1675.
-
-
-
-
-124.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, ce 1er juin 1674.
-
-Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi,
-puisque je vis encore; c'est une chose bien étrange que la tendresse que
-j'ai pour vous; je ne sais si contre mon dessein j'en témoigne beaucoup,
-mais je sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux point vous
-dire l'émotion et la joie que m'a données votre laquais et votre lettre.
-J'ai eu le même plaisir de ne point croire que vous fussiez malade; j'ai
-été assez heureuse pour croire ce que c'était. Il y a longtemps que je
-l'ai dit, quand vous voulez, vous êtes adorable; rien ne manque à ce que
-vous faites. J'écris dans le milieu du jardin comme vous l'avez imaginé,
-et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu avec un grand plaisir,
-mais sans beaucoup de respect, ce que je leur ai dit de votre part; ils
-sont situés d'une manière qui leur ôte toute sorte d'humilité. Je fus
-hier deux heures toute seule avec les hamadryades; je leur parlai de
-vous, elles me contentèrent beaucoup par leur réponse. Je ne sais si ce
-pays tout entier est bien content de moi, car enfin, après avoir joui de
-toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher de dire:
-
- Mais, quoique vous ayez, vous n'avez point Calixte.
- Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.
-
-Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a
-nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès
-de liberté que vous me donnez me blessent le coeur. Il y a deux
-ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue
-d'avoir gagné vingt pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie
-d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait vos compliments à
-nos oncles et cousines; ils vous adorent, et sont ravis de la relation.
-Cela leur convient, et point du tout en un lieu où je vais dîner; c'est
-pourquoi je vous la renvoie. J'avais laissé à mon portier une lettre
-pour Brancas; je vois bien qu'on l'a oubliée. Adieu, ma très-chère et
-très-aimable enfant, vous savez que je suis à vous.
-
-
-
-
-125.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, lundi 27 mai 1675.
-
-Quel jour, ma fille, que celui qui ouvre l'absence! comment vous a-t-il
-paru? Pour moi, je l'ai senti avec toute l'amertume et toute la douleur
-que j'avais imaginées, et que j'avais appréhendées depuis si longtemps.
-Quel moment que celui où nous nous séparâmes! quel adieu et quelle
-tristesse d'aller chacune de son côté, quand on se trouve si bien
-ensemble! Je ne veux point vous en parler davantage, ni célébrer, comme
-vous dites, toutes les pensées qui me pressent le coeur: je veux me
-représenter votre courage, et tout ce que vous m'avez dit sur ce sujet,
-qui fait que je vous admire. Il me parut pourtant que vous étiez un peu
-touchée en m'embrassant. Pour moi, je revins à Paris[363], comme vous
-pouvez vous l'imaginer: M. de Coulanges se conforma à mon état: j'allai
-descendre chez M. le cardinal de Retz, où je renouvelai tellement toute
-ma douleur, que je fis prier M. de la Rochefoucauld, madame de la
-Fayette et madame de Coulanges, qui vinrent pour me voir, de trouver bon
-que je n'eusse point cet honneur: il faut cacher ses faiblesses devant
-les forts. M. le cardinal entra dans les miennes; la sorte d'amitié
-qu'il a pour vous le rend fort sensible à votre départ. Il se fait
-peindre par un religieux de Saint-Victor; je crois que, malgré
-Caumartin, il vous donnera l'original. Il s'en va dans peu de jours; son
-secret est répandu; ses gens sont fondus en larmes: je fus avec lui
-jusqu'à dix heures. Ne blâmez point, mon enfant, ce que je sentis en
-rentrant chez moi: quelle différence! quelle solitude! quelle tristesse!
-votre chambre, votre cabinet, votre portrait! ne plus trouver cette
-aimable personne! M. de Grignan comprend bien ce que je veux dire et ce
-que je sentis. Le lendemain, qui était hier, je me trouvai tout éveillée
-à cinq heures; j'allai prendre Corbinelli pour venir ici avec l'abbé. Il
-y pleut sans cesse, et je crains fort que vos chemins de Bourgogne ne
-soient rompus. Nous lisons ici des maximes que Corbinelli m'explique; il
-voudrait bien m'apprendre à gouverner mon coeur; j'aurais beaucoup gagné
-à mon voyage, si j'en rapportais cette science. Je m'en retourne demain;
-j'avais besoin de ce moment de repos pour remettre un peu ma tête, et
-reprendre une espèce de contenance.
-
-
- [363] Les adieux de la mère et de la fille s'étaient faits à
- Fontainebleau.
-
-
-
-
-126.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 7 juin 1675.
-
-Enfin, ma fille, me voilà réduite à faire mes délices de vos lettres: il
-est vrai qu'elles sont d'un grand prix; mais quand je songe que c'était
-vous-même que j'avais, et que j'ai eue quinze mois de suite, je ne puis
-retourner sur ce passé sans une grande tendresse et une grande douleur.
-Il y a des gens qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié
-vous incommodait; que cette grande attention à vouloir découvrir vos
-volontés, qui tout naturellement devenaient les miennes, vous faisait
-assurément une grande fadeur et un grand dégoût. Je ne sais, ma chère
-enfant, si cela est vrai; ce que je puis vous dire, c'est qu'assurément
-je n'ai pas eu dessein de vous donner cette sorte de peine. J'ai un peu
-suivi mon inclination, je l'avoue; et je vous ai vue autant que je l'ai
-pu, parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir sur moi pour me retrancher
-ce plaisir; mais je ne crois point vous avoir été pesante. Enfin, ma
-fille, aimez au moins la confiance que j'ai en vous, et croyez qu'on ne
-peut jamais être plus dénuée ni plus touchée que je le suis en votre
-absence. La Providence m'a traitée bien rudement, et je me trouve fort à
-plaindre de n'en savoir pas faire mon salut. Vous me dites des
-merveilles de la conduite qu'il faut avoir pour se gouverner dans ces
-occasions; j'écoute vos leçons, et je tâche d'en profiter. Je suis dans
-le train de mes amies, je vais, je viens; mais quand je puis parler de
-vous, je suis contente, et quelques larmes me font un soulagement
-nonpareil. Je sais les lieux où je puis me donner cette liberté; vous
-jugez bien que, vous ayant vue partout, il m'est difficile, dans ces
-commencements, de n'être pas sensible à mille choses que je trouve en
-mon chemin. Je vis hier les Villars, dont vous êtes révérée; nous étions
-en solitude aux Tuileries; j'avais dîné chez M. le cardinal, où je
-trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y causai avec l'abbé de
-Saint-Mihiel, à qui nous donnons, ce me semble, comme en dépôt, la
-personne de Son Éminence; il me parut un fort honnête homme, un esprit
-droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui, qui le
-gouvernera même sur sa santé, et l'empêchera bien de prendre le feu trop
-chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi; et ce sera encore un jour
-douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de
-Fontainebleau. Songez, ma fille, qu'il y a déjà quinze jours, et qu'ils
-vont enfin, de quelque manière qu'on les passe. Tous ceux que vous
-m'avez nommés apprendront votre souvenir avec bien de la joie; j'en suis
-mieux reçue. Je verrai ce soir notre cardinal; il veut bien que je passe
-une heure ou deux chez lui les soirs avant qu'il se couche, et que je
-profite ainsi du peu de temps qui me reste. Corbinelli était ici quand
-j'ai reçu votre lettre; il a pris beaucoup de part au plaisir que vous
-avez eu de confondre un jésuite: il voudrait bien avoir été le témoin de
-votre victoire. Madame de la Troche a été charmée de ce que vous dites
-pour elle. Soyez en repos de ma santé, ma chère enfant; je sais que vous
-n'entendez pas de raillerie là-dessus. Le chevalier de Grignan est
-parfaitement guéri. Je m'en vais envoyer votre lettre chez M. de
-Turenne. Nos frères sont à Saint-Germain; j'ai envie de vous envoyer la
-lettre de la Garde; vous y verrez en gros la vie qu'on fait à la cour.
-Le roi a fait ses dévotions à la Pentecôte: madame de Montespan les a
-faites de son côté; sa vie est exemplaire; elle est très-occupée de ses
-ouvriers, et va à Saint-Cloud, où elle joue au hoca[364].
-
-A propos, les cheveux me dressèrent l'autre jour à la tête, quand le
-coadjuteur me dit qu'en allant à Aix, il y avait trouvé M. de Grignan
-jouant au hoca; quelle fureur! au nom de Dieu, ne le souffrez point; il
-faut que ce soit là une de ces choses que vous devez obtenir, si l'on
-vous aime. J'espère que Pauline se porte bien, puisque vous ne m'en
-parlez point; aimez-la pour l'amour de son parrain (_M. de la Garde_).
-Madame de Coulanges a si bien gouverné la princesse d'Harcourt, que
-c'est elle qui vous fait mille excuses de ne s'être pas trouvée chez
-elle quand vous allâtes lui dire adieu: je vous conseille de ne la point
-chicaner là-dessus. Ce que vous dites des arbres qui changent est
-admirable; la persévérance de ceux de Provence est triste et
-ennuyeuse[365]; il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert.
-Corbinelli dit qu'il n'y a que Dieu qui doive être immuable; toute autre
-immutabilité est une imperfection: il était bien en train de discourir
-aujourd'hui. Madame de la Troche et le prieur de Livry étaient ici: il
-s'est bien diverti à leur prouver tous les attributs de la Divinité.
-Adieu, ma très-aimable, je vous embrasse; mais quand pourrai-je vous
-embrasser de plus près? La vie est si courte! ah! voilà sur quoi il ne
-faut pas s'arrêter: c'est maintenant vos lettres que j'attends avec
-impatience.
-
-
- [364] Jeu de hasard très-périlleux, et très en vogue sous Louis XIV.
-
- [365] L'olivier, l'oranger, les chênes verts, les lauriers, le myrte,
- etc., gardent leurs feuilles toute l'année.
-
-
-
-
-127.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 12 juillet 1675.
-
-C'est une des plus belles chasses qu'il est possible de voir, que celle
-que nous faisons après M. de B... et M. de M... Ils courent, ils se
-relaissent, ils se forlongent, ils rusent; mais nous sommes toujours sur
-la voie, nous avons le nez bon, et nous les poursuivons toujours: si
-jamais nous les attrapons, comme je l'espère, je vous assure qu'ils
-seront bien bourrés; et puis je vous promets encore que, suivant le
-procédé noble des lévriers, nous les laisserons là pour jamais, et n'y
-toucherons pas. Je vous manderai la fin de tout ceci: je ne pense pas à
-quitter cette affaire; mais comme je vous empêche, sur l'amitié, d'être
-le plus grand capitaine du monde, l'abbé (_de Coulanges_) m'empêche
-d'être la personne la plus agitée et la plus occupée de vos affaires: il
-m'efface par son activité; il est vrai qu'étant jointe à son habileté,
-il doit battre plus de pays que moi; il le fait aussi, et dès sept
-heures du matin il sort pour consulter les mots, les points et les
-virgules de cette transaction. Au reste, il y a quelquefois des disputes
-avec mademoiselle de Méri; mais savez-vous ce qui les cause? c'est
-assurément l'exactitude de l'abbé, beaucoup plus que l'intérêt: mais
-quand l'arithmétique est offensée, et que la règle de _deux et deux font
-quatre_ est blessée en quelque chose, le bon abbé est hors de lui; c'est
-son humeur, il le faut prendre sur ce pied-là: d'un autre côté,
-mademoiselle de Méri a un style tout différent; quand, par esprit ou par
-raison, elle soutient un parti, elle ne finit plus, elle le pousse;
-l'abbé se sent suffoqué par un torrent de paroles; il se met en colère,
-et en sort par faire l'oncle, et dire qu'on se taise: on lui dit qu'il
-n'a point de politesse: _politesse_ est un nouvel outrage, et tout est
-perdu; on ne s'entend plus; il n'est plus question de l'affaire; ce sont
-les circonstances qui sont devenues le principal: en même temps je me
-mets en campagne, je vais à l'un, je vais à l'autre, comme le cuisinier
-de la comédie[366]; je finis mieux, car on en rit, et, au bout du
-compte, que le lendemain mademoiselle de Méri retourne au bon abbé, et
-lui demande son avis; bonnement il le lui donnera et la servira; il a
-ses humeurs: quelqu'un est-il parfait? Je vous réponds toujours d'une
-chose, c'est qu'il n'y aura qu'à rire de leurs disputes, tant que j'en
-serai témoin.
-
-Adieu, ma très-chère enfant, je ne sais point de nouvelles. Notre
-cardinal se porte très-bien; écrivez-lui, et qu'il ne s'amuse point à
-ravauder et répliquer à Rome; il faut qu'il obéisse, et qu'il use ses
-vieilles calottes, comme dit le gros abbé (_de Pontcarré_), qui se
-plaint de votre silence. M. de la Rochefoucauld vous mande que sa goutte
-est si parfaitement revenue, qu'il croit que la pauvreté reviendra
-aussi; du moins il ne sent point le plaisir d'être riche avec les
-douleurs qui le font mourir. Je vous embrasse mille fois.
-
-
- [366] Allusion à la scène de maître Jacques, cuisinier d'Harpagon, qui
- travaille à réconcilier celui-ci avec son fils, dans l'_Avare_ de
- Molière, scène IV, acte IV.
-
-
-
-
-128.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 19 juillet 1675.
-
-Devinez d'où je vous écris, ma fille: c'est de chez M. de Pomponne; vous
-vous en apercevrez par le petit mot que madame de Vins vous dira ici.
-J'ai été avec elle, l'abbé Arnauld et d'Hacqueville, voir passer la
-procession de Sainte-Geneviève; nous en sommes revenus de très-bonne
-heure, il n'était que deux heures; bien des gens n'en reviendront que ce
-soir. Savez-vous que c'est une belle chose que cette procession? Tous
-les différents religieux, tous les prêtres des paroisses, tous les
-chanoines de Notre-Dame, et M. l'archevêque pontificalement, qui va à
-pied, bénissant à droite et à gauche jusqu'à la métropole; il n'a
-cependant que la main gauche; et à la droite, c'est l'abbé de
-Sainte-Geneviève, nu-pieds, précédé de cent cinquante religieux,
-nu-pieds aussi, avec sa crosse et sa mitre, comme l'archevêque, et
-bénissant de même, mais modestement et dévotement, et à jeun, avec un
-air de pénitence qui fait voir que c'est lui qui va dire la messe dans
-Notre-Dame.
-
-Le parlement en robes rouges, et toutes les compagnies supérieures,
-suivent cette châsse, qui est brillante de pierreries, portée par vingt
-hommes habillés de blanc, nu-pieds. On laisse en otage à
-Sainte-Geneviève le prévôt des marchands et quatre conseillers, jusqu'à
-ce que ce précieux trésor y soit revenu. Vous allez me demander pourquoi
-on a descendu cette châsse: c'était pour faire cesser la pluie, et pour
-demander le chaud. L'un et l'autre étaient arrivés au moment qu'on a eu
-ce dessein, de sorte que, comme c'est en général pour nous apporter
-toutes sortes de biens, je crois que c'est à elle que nous devons le
-retour du roi: il sera ici dimanche; je vous manderai mercredi tout ce
-qui se peut mander. M. de la Trousse mène un détachement de six mille
-hommes au maréchal de Créqui, pour aller joindre M. de Turenne; la Fare
-et les autres demeurent avec les gendarmes-Dauphin dans l'armée de M. le
-Prince. Voici les dames qui attendent leurs maris, au _prorata_ de leur
-impatience. L'autre jour MADAME et madame de Monaco prirent
-d'Hacqueville à l'hôtel de Gramont, pour s'en aller courir les rues
-_incognito_, et se promener aux Tuileries: comme MADAME n'est point sur
-le pied d'être galante, elle se joue parfaitement bien de sa dignité. On
-attend à toute heure madame de Toscane; c'est encore des biens de la
-châsse de sainte Geneviève. Je vis hier une de vos lettres entre les
-mains de l'abbé de Pontcarré; c'est la plus divine lettre du monde, il
-n'y a rien qui ne pique et qui ne soit salé; il en a envoyé une copie à
-l'Éminence, car l'original est gardé comme la châsse. Adieu, ma
-très-chère et très-parfaitement aimée; vous êtes si vraie, que je ne
-rabats rien sur tout ce que vous me dites de votre tendresse; vous
-pouvez juger si j'en suis touchée.
-
-
-
-
-129.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 24 juillet 1675.
-
-Il fait bien chaud aujourd'hui, ma très-chère belle; et, au lieu de
-m'inquiéter dans mon lit, la fantaisie m'a pris de me lever, quoiqu'il
-ne soit que cinq heures du matin, pour causer un peu avec vous.
-
-Le roi arriva dimanche matin à Versailles; la reine, madame de Montespan
-et toutes les dames étaient allées dès le samedi reprendre tous leurs
-appartements ordinaires: un moment après être arrivé, le roi alla faire
-ses visites; la seule différence, c'est qu'on joue dans ces grands
-appartements que vous connaissez. J'en saurai davantage ce soir avant
-que de fermer ma lettre: ce qui fait que je suis si mal instruite de
-Versailles, c'est que je revins hier au soir de Pomponne, où madame de
-Pomponne nous avait engagés d'aller, d'Hacqueville et moi, avec tant
-d'empressement, que nous n'avons pu ni voulu y manquer. M. de Pomponne,
-en vérité, fut aise de nous voir: vous avez été célébrée, dans ce peu de
-temps, avec toute l'estime et l'amitié imaginables: nous avons fort
-causé; une de nos folies a été de souhaiter de découvrir tous les
-dessous de cartes de toutes les choses que nous croyons voir et que nous
-ne voyons point, tout ce qui se passe dans les familles, où nous
-trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage, du mépris, au lieu
-de toutes les belles choses qu'on met au-dessus du panier, et qui
-passent pour des vérités; je souhaitais un cabinet tout tapissé de
-dessous de cartes au lieu de tableaux. Cette folie nous mena bien loin,
-et nous divertit fort; nous voulions casser la tête à d'Hacqueville pour
-en avoir, et nous trouvions plaisant d'imaginer que, de la plupart des
-choses que nous croyons voir, on nous détromperait: vous pensez donc que
-cela est ainsi dans une telle maison; vous pensez que l'on s'adore en
-cet endroit-là; tenez, voyez: on s'y hait jusqu'à la fureur, et ainsi de
-tout le reste: vous pensez que la cause d'un tel événement, c'est une
-telle chose; c'est le contraire: en un mot, le petit démon qui nous
-tirerait les rideaux nous divertirait extrêmement. Vous voyez bien, ma
-très-belle, qu'il faut avoir bien du loisir pour s'amuser à vous dire de
-telles bagatelles; voilà ce que c'est que de s'éveiller matin: voilà
-comme fait M. de Marseille; j'aurais fait aujourd'hui des visites aux
-flambeaux, si nous étions en hiver.
-
-Vous avez donc toujours votre bise: ah! ma fille, qu'elle est ennuyeuse!
-nous avons chaud nous autres, il n'y a plus qu'en Provence où l'on ait
-froid. Je suis très-persuadée que notre châsse (_de sainte Geneviève_) a
-fait ce changement; car, sans elle, nous apercevions comme vous que le
-procédé du soleil et des saisons était changé; je crois que j'eusse
-trouvé, comme vous, que c'était la vraie raison qui nous avait précipité
-tous ces jours auxquels nous avions tant de regret: pour moi, mon
-enfant, j'en sentais une véritable tristesse comme j'ai senti toute la
-joie de passer les étés et les hivers avec vous; mais quand on a le
-déplaisir de voir ce temps passé, et passé pour jamais, cela fait
-mourir: il faut mettre à la place de cette pensée l'espérance de se
-revoir.
-
-J'attends un peu de frais pour me purger, et un peu de paix en Bretagne
-pour partir. Madame de Lavardin, madame de la Troche, M. d'Harouïs et
-moi, nous consultons notre voyage, et nous ne voulons pas nous aller
-jeter dans la fureur qui agite notre province; elle augmente tous les
-jours: ces démons sont venus piller et brûler jusqu'auprès de Fougères;
-c'est un peu trop près des Rochers. On a recommencé à piller un bureau à
-Rennes; madame de Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait
-tous les jours; on me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les
-plus sages l'ont retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au
-Fort-Louis, que si les troupes qu'il a demandées font un pas dans la
-province, madame de Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il
-n'est cependant que trop vrai qu'on doit envoyer des troupes, et on a
-raison de le faire; car, dans l'état où sont les choses, il ne faut pas
-des remèdes anodins: mais ce ne serait pas une sagesse de partir avant
-que de voir ce qui arrivera de cet extrême désordre. On croit que la
-récolte pourra séparer toute cette belle assemblée; car enfin il faut
-bien qu'ils ramassent leurs blés: ils sont six ou sept mille, dont le
-plus habile n'entend pas un mot de français. M. Boucherat me contait
-l'autre jour qu'un curé avait reçu devant ses paroissiens une pendule
-qu'on lui envoyait _de France_; car c'est ainsi qu'ils disent: ils se
-mirent tous à crier en leur langage, que c'était _la gabelle_, et qu'ils
-le voyaient fort bien. Le curé habile leur dit sur le même ton: Point du
-tout, mes enfants, ce n'est point _la gabelle_, vous ne vous y
-connaissez pas, c'est _le jubilé_; en même temps les voilà à genoux: que
-dites-vous de l'esprit fin de ces _messieurs_? Quoi qu'il en soit, il
-faut un peu voir ce que deviendra ce tourbillon: ce n'est pas sans
-déplaisir que je retarde mon voyage; il est placé et rangé comme je le
-désire; il ne peut être remis dans un autre temps, sans me déranger
-beaucoup de desseins; mais vous savez ma dévotion pour la Providence; il
-faut toujours en revenir là, et vivre au jour la journée: mes paroles
-sont sages, comme vous voyez; mais très-souvent mes pensées ne le sont
-pas. Vous devinez aisément qu'il y a un point où je ne puis me servir de
-la résignation que je prêche aux autres.
-
-Mademoiselle d'Eaubonne fut mariée avant-hier[367]. Votre frère voudrait
-bien donner son guidon pour être colonel du régiment de Champagne; M. de
-Grignan l'a été; mais toutes nos bonnes têtes ne sont pas trop d'avis
-qu'il augmente sa dépense de quinze ou seize mille francs dans le temps
-où nous sommes. Il est revenu une grande quantité de monde avec le roi:
-le grand maître, messieurs de Soubise, Termes, Brancas, la Garde,
-Villars, le comte de Fiesque; pour ce dernier, on est tenté de dire: _di
-cortesia più che di guerra amico_: il n'y avait pas un mois qu'il était
-arrivé à l'armée. M. de Pomponne dit qu'on ne peut jamais souhaiter la
-bataille de meilleur coeur, ni vouloir être plus résolument que le roi
-au premier rang, lorsqu'on crut qu'on serait obligé de la donner à
-Limbourg. Il nous conta des choses admirables de la manière dont Sa
-Majesté vivait avec tout le monde, et surtout avec M. le Prince et M. le
-Duc: tous ces détails sont fort agréables à entendre.
-
-Au reste, ma fille, cette cassolette est venue; elle ressemble assez à
-un _jubilé_[368]: elle pèse plus, et est beaucoup moins belle que nous
-ne pensions: c'est une antique qui s'appelle donc une _cassolette_, mais
-rien n'est plus mal travaillé; cependant c'est une vraie pièce à mettre
-à Grignan, et nullement à Paris: notre bon cardinal a fait de cela comme
-de sa musique, qu'il loue, sans s'y connaître; ce qu'il y a à faire,
-c'est de l'en remercier tout bonnement, et ne pas lui donner la
-mortification de croire que l'on n'est pas charmé de son présent: il ne
-faut pas aussi vous figurer que ce présent soit autre chose, selon lui,
-qu'une pure bagatelle, dont le refus serait une très-grande rudesse. Je
-m'en vais l'en remercier en attendant votre lettre. Quand je vous ai
-proposé de lui conseiller de s'amuser à écrire son histoire, c'est qu'on
-m'avait dit de le lui conseiller de mon côté, et que tous ses amis ont
-voulu être soutenus, afin qu'il parût que tous ceux qui l'aiment sont
-dans le même sentiment.
-
-Madame la grande duchesse et madame de Sainte-Même[369] ont fort parlé
-ici de votre beauté. J'aurais vu cette princesse, sans notre voyage de
-Pomponne: tout le monde la trouve comme vous l'avez représentée,
-c'est-à-dire d'une tristesse effroyable. Madame de Montmartre[370] alla
-s'emparer d'elle à Fontainebleau: on lui prépare une affreuse prison.
-
-Madame de Montlouet a la petite vérole; les regrets de sa fille sont
-infinis; et la mère est au désespoir de ce que sa fille ne veut point la
-quitter pour aller prendre l'air, comme on lui ordonne: pour de
-l'esprit, je pense qu'elles n'en ont pas du plus fin; mais pour des
-sentiments, ma belle, c'est tout comme chez nous, et aussi tendres et
-aussi naturels. Vous me dites des choses si extrêmement bonnes sur votre
-amitié pour moi, et à quel rang vous la mettez, qu'en vérité je n'ose
-entreprendre de vous dire combien j'en suis touchée, et de joie, et de
-tendresse, et de reconnaissance; mais vous le comprendrez aisément,
-puisque vous croyez savoir à quel point je vous aime: le dessous de vos
-cartes est agréable pour moi. M. de Pomponne disait, en demeurant
-d'accord que rien n'est général: «Il paraît que madame de Sévigné aime
-passionnément madame de Grignan? Savez-vous le dessous des cartes?
-voulez-vous que je vous le dise? _c'est qu'elle l'aime passionnément_.»
-Il pourrait y ajouter, à mon éternelle gloire, _et qu'elle en est
-aimée_.
-
-J'ai le paquet de vos soies; je voudrais bien trouver quelqu'un qui vous
-le portât; il est trop petit pour les voitures, et trop gros pour la
-poste: je crois que j'en pourrais dire autant de cette lettre. Adieu, ma
-très-aimable et très-chère enfant; je ne puis jamais vous trop aimer:
-quelques peines qui soient attachées à cette tendresse, celle que vous
-avez pour moi mériterait encore plus, s'il était possible.
-
-
- [367] A M. le Goux de la Berchère.
-
- [368] C'est-à-dire à une vieille pendule.
-
- [369] Femme du premier écuyer de la grande duchesse de Toscane.
-
- [370] Françoise-Renée de Lorraine de Guise, abbesse de Montmartre.
-
-
-
-
-130.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, ce 31 juillet 1675.
-
-C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des
-plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de
-Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi
-désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles:
-le roi en a été affligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand
-capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en
-larmes, et M. de Condom pensa s'évanouir. On était près d'aller se
-divertir à Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été
-regretté si sincèrement: tout ce quartier où il a logé[371], et tout
-Paris, et tout le peuple, était dans le trouble et dans l'émotion;
-chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie
-une très-bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort.
-C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens
-du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa
-gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir décamper l'armée des
-ennemis devant lui; et le 27, qui était samedi, il alla sur une petite
-hauteur pour observer leur marche: son dessein était de donner sur
-l'arrière-garde, et il mandait au roi à midi que, dans cette pensée, il
-avait envoyé dire à Brissac qu'on fit les prières de quarante heures. Il
-mande la mort du jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour
-apprendre au roi la suite de cette entreprise: il cachette sa lettre, et
-l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix
-personnes: on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, qui
-le coupe par le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les
-pleurs de cette armée: le courrier part à l'instant, il arriva lundi,
-comme je vous ai dit; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le roi
-eut une lettre de M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il est
-arrivé depuis un gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées
-sont assez près l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place
-de son oncle, et que rien ne peut être comparable à la violente
-affliction de toute cette armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le
-Duc d'y courir en poste, en attendant M. le Prince, qui doit y aller;
-mais comme sa santé est assez mauvaise, et que le chemin est long, tout
-est à craindre dans cet entre-temps: c'est une cruelle chose que cette
-fatigue pour M. le Prince; Dieu veuille qu'il en revienne! M. de
-Luxembourg demeure en Flandre pour y commander en chef: les lieutenants
-généraux de M. le Prince sont MM. de Duras et de la Feuillade. Le
-maréchal de Créqui demeure où il est. Dès le lendemain de cette
-nouvelle, M. de Louvois proposa au roi de réparer cette perte en faisant
-huit généraux au lieu d'un, c'est y gagner[372]. En même temps on fit
-huit maréchaux de France, savoir: M. de Rochefort[373], à qui les autres
-doivent un remercîment; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade,
-d'Estrades, Navailles, Schomberg et Vivonne; en voilà huit bien comptés:
-je vous laisse méditer sur cet endroit. Le grand maître[374] était au
-désespoir, on l'a fait duc; mais que lui donne cette dignité? Il a les
-honneurs du Louvre par sa charge, il ne passera point au parlement à
-cause des conséquences; et sa femme ne veut de tabouret qu'à
-Bouillé[375]: cependant c'est une grâce; et s'il était veuf, il pourrait
-épouser quelque jeune veuve. Vous savez la haine du comte de Gramont
-pour Rochefort; je le vis hier, il est enragé; il lui a écrit, et l'a
-dit au roi. Voici la lettre:
-
- MONSEIGNEUR,
-
- La faveur l'a pu faire autant que le mérite[376].
-
- _C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage._
-
- Le comte DE GRAMONT.
-
- _Adieu, Rochefort._
-
-Je crois que vous trouverez ce compliment comme on l'a trouvé ici. Il y
-a un almanach que j'ai vu, c'est de Milan; on y lit au mois de juillet:
-_Mort subite d'un grand_; et au mois d'août: _Ah! que vois-je?_ On est
-ici dans des craintes continuelles: cependant nos six mille hommes sont
-partis pour abîmer notre Bretagne; ce sont deux Provençaux[377] qui ont
-cette commission. M. de Pomponne a recommandé nos pauvres terres. M. de
-Chaulnes et M. de Lavardin sont au désespoir: voilà ce qui s'appelle des
-dégoûts. Si jamais vous faites les fous, je ne souhaite pas qu'on vous
-envoie des Bretons pour vous corriger: admirez combien mon coeur est
-éloigné de toute vengeance. Voilà, mon cher comte, tout ce que nous
-savons jusqu'à l'heure qu'il est: en récompense d'une très-aimable
-lettre, je vous en écris une qui vous donnera du déplaisir; j'en suis en
-vérité aussi fâchée que vous. Nous avons passé tout l'hiver à entendre
-conter les divines perfections de ce héros: jamais un homme n'a été si
-près d'être parfait; et plus on le connaissait, plus on l'aimait, et
-plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame, je vous embrasse mille
-fois. Je vous plains de n'avoir personne à qui parler de cette grande
-nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense là-dessus.
-Si vous êtes fâchés, vous êtes comme nous sommes ici.
-
-
- [371] L'hôtel de Turenne était situé rue Saint-Louis, au Marais.
-
- [372] On sait que madame Cornuel appelait ces huit maréchaux de France
- _la monnaie de M. de Turenne_.
-
- [373] M. de Louvois, voulant faire M. de Rochefort maréchal de France,
- n'y pouvait parvenir qu'en proposant les sept autres, qui étaient plus
- anciens lieutenants généraux que M. de Rochefort.
-
- [374] Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie.
-
- [375] Renée-Éléonore de Bouillé, première femme du comte du Lude,
- passait sa vie à Bouillé, par un goût singulier qu'elle avait pour la
- chasse.
-
- [376] Vers du _Cid_.
-
- [377] Le bailli de Forbin, et le marquis de Vins.
-
-
-
-
-131.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 2 août 1675.
-
-Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous
-aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon est
-inconsolable: il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de
-Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son compliment; il
-arrêta son carrosse, comme il revenait de Pontoise à Versailles: le
-cardinal ne comprit rien à ce discours; comme le gentilhomme s'aperçut
-de son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit courir après, et sut
-ainsi cette terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Pontoise, où il
-a été deux jours sans manger, dans des pleurs et dans des cris
-continuels. Madame de Guénégaud et Cavoye l'ont été voir; ils ne sont
-pas moins affligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a
-paru bon: je lui dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que
-vous prenez à ce qui le touche, et par l'admiration que vous aviez pour
-le héros. N'oubliez pas de lui écrire: il me paraît que vous écrivez
-très-bien sur toutes sortes de sujets: pour celui-ci, il n'y a qu'à
-laisser aller sa plume. On paraît fort touché dans Paris de cette grande
-mort. Nous attendons avec transissement le courrier d'Allemagne;
-Montecuculli, qui s'en allait, sera bien revenu sur ses pas, et
-prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats
-faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues; nulle considération
-ne les pouvait retenir; ils criaient qu'on les menât au combat; qu'ils
-voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur
-protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais
-qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils étaient
-furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui
-était à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours été
-baigné de larmes en racontant ce que je vous dis, et les détails de la
-mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps;
-vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! cependant le
-reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même
-il serra la main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son
-corps. Ce Boisguyot (c'est ce gentilhomme) ne le quitta point qu'on ne
-l'eût porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était
-à près d'une demi-lieue de là; jugez de son désespoir, c'est lui qui
-perd tout, et qui demeure chargé de l'armée et de tous les événements
-jusqu'à l'arrivée de M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche.
-Pour moi, je pense mille fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne
-m'imagine pas qu'il puisse soutenir cette perte sans perdre la raison:
-tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont fort à plaindre.
-
-Le roi disait hier en parlant des huit nouveaux maréchaux: Si Gadagne
-avait eu patience, il serait du nombre; mais il s'est retiré, il s'est
-impatienté, c'est bien fait. On dit que le comte d'Estrées cherche à
-vendre sa charge; il est du nombre des désespérés de n'avoir point le
-bâton. Devinez ce que fait Coulanges; il copie mot à mot, et sans
-s'incommoder, toutes les nouvelles que je vous écris. Je vous ai mandé
-comme le grand maître[378] est duc; il n'ose se plaindre; il sera
-maréchal de France à la première voiture; et la manière dont le roi lui
-a parlé passe de bien loin l'honneur qu'il a reçu. Sa Majesté lui dit de
-donner à Pomponne son nom et ses qualités; il répondit: Sire, je lui
-donnerai le brevet de mon grand-père: il n'aura qu'à le faire copier. Il
-faut lui faire un compliment. M. de Grignan en a beaucoup à faire, et
-peut-être des ennemis; car ils prétendent du _monseigneur_, et c'est une
-injustice qu'on ne peut leur faire comprendre.
-
-Je reviens à M. de Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de
-Retz, lui dit: «Monsieur, je ne suis point un _diseur_; mais je vous
-prie de croire sérieusement que, sans ces affaires-ci, où peut-être on a
-besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole
-que, si j'en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai, à
-votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort.» Je tiens cela de
-d'Hacqueville, qui ne l'a dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera
-sensiblement touché de cette perte. Il me semble, ma fille, que vous ne
-vous lassez point d'en entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a
-des choses dont on ne peut trop savoir de détails. J'embrasse M. de
-Grignan: je vous souhaiterais quelqu'un à tous deux avec qui vous
-puissiez parler de M. de Turenne: les Villars vous adorent; Villars est
-revenu; mais Saint-Géran et sa tête sont demeurés: sa femme espérait
-qu'on aurait quelque pitié de lui, et qu'on le ramènerait. Je crois que
-la Garde vous mande le dessein qu'il a de vous aller voir: j'ai bien
-envie de lui dire adieu pour ce voyage; le mien, comme vous savez, est
-un peu différé: il faut voir l'effet que fera dans notre pays la marche
-de six mille hommes commandés par deux Provençaux. Il est bien dur à M.
-de Lavardin d'avoir acheté une charge quatre cent mille francs, pour
-obéir à M. de Forbin; car encore M. de Chaulnes conserve l'ombre du
-commandement. Madame de Lavardin et M. d'Harouïs sont mes boussoles: ne
-soyez point en peine de moi, ma très-chère, ni de ma santé; je me
-purgerai après le plein de la lune, et quand on aura des nouvelles
-d'Allemagne. Adieu, ma chère enfant; je vous aime si passionnément, que
-je ne pense pas qu'on puisse aller plus loin; si quelqu'un souhaitait
-mon amitié, il devrait être content que je l'aimasse seulement autant
-que j'aime votre portrait.
-
-
- [378] Le comte du Lude.
-
-
-
-
-132.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, le 6 août 1675.
-
-Je ne vous parle plus du départ de ma fille, quoique j'y pense toujours,
-et que je ne puisse jamais bien m'accoutumer à vivre sans elle: mais ce
-chagrin ne doit être que pour moi. Vous me demandez où je suis, comment
-je me porte, et à quoi je m'amuse. Je suis à Paris, je me porte bien, et
-je m'amuse à des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique, je veux
-l'étendre. Je serais en Bretagne, où j'ai mille affaires, sans les
-mouvements de cette province, qui la rendent peu sûre. Il y va six mille
-hommes commandés par M. de Forbin. La question est de savoir l'effet de
-cette punition. Je l'attends; et si le repentir prend à ces mutins, et
-qu'ils rentrent dans leur devoir, je reprendrai le fil de mon voyage, et
-j'y passerai une partie de l'hiver.
-
-J'ai bien eu des vapeurs; et cette belle santé, que vous avez vue si
-triomphante, a reçu quelques attaques dont je me suis trouvée humiliée,
-comme si j'avais reçu un affront.
-
-Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six
-amies dont la société plaît, et à mille devoirs à quoi on est obligée,
-et ce n'est pas une petite affaire. Mais ce qui me fâche, c'est qu'en ne
-faisant rien les jours se passent, et l'on vieillit, et l'on meurt. Je
-trouve cela bien mauvais. La vie est trop courte: à peine avons-nous
-passé la jeunesse, que nous nous trouvons dans la vieillesse. Je
-voudrais qu'on eût cent ans d'assurés, et le reste dans l'incertitude.
-Ne le voulez-vous pas aussi, mon cousin? Mais comment pourrions-nous
-faire? Ma nièce sera de mon avis, selon le bonheur ou le malheur qu'elle
-trouvera dans son mariage: elle nous en dira des nouvelles, ou elle ne
-nous en dira pas. Quoi qu'il en soit, je sais bien qu'il n'y a point de
-douceur, de commodité, ni d'agrément, que je ne lui souhaite dans ce
-changement de condition. J'en parle quelquefois avec ma nièce la
-religieuse; je la trouve très-agréable, et d'une sorte d'esprit qui fait
-fort bien souvenir de vous. Selon moi, je ne puis la louer davantage.
-
-Au reste, vous êtes un très-bon almanach: vous avez prévu en homme du
-métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne; mais vous n'avez
-pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon tiré au hasard,
-qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la
-Providence, je vois ce canon chargé de toute éternité[379]. Je vois que
-tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour lui,
-en supposant sa conscience en bon état. Que lui faut-il? Il meurt au
-milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvait plus augmenter; il
-jouissait même en ce moment du plaisir de voir retirer les ennemis, et
-voyait le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force
-de vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif,
-principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si
-observées. Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles
-Sainte-Marguerite ou le secours de Casal, et le maréchal du
-Plessis-Praslin après la bataille de Rhetel, n'auraient-ils pas été plus
-glorieux? M. de Turenne n'a point senti la mort; comptez-vous encore
-cela pour rien? Vous savez la douleur générale pour cette perte, et les
-huit maréchaux de France nouveaux.
-
-Vaubrun a été tué à ce dernier combat, qui comble M. de Lorges de
-gloire; il en faut voir la fin. Nous sommes toujours transis de peur,
-jusqu'à ce que nous sachions si nos troupes ont repassé le Rhin. Alors,
-comme disent les soldats, nous serons pêle-mêle, la rivière entre deux.
-La pauvre _Madelonne_[380] est dans son château de Provence. Quelle
-destinée! Providence! Providence! Adieu, mon cher comte; adieu, ma
-très-chère nièce. Je fais mille amitiés à M. et à madame de Toulongeon.
-Je l'aime fort, cette petite comtesse. Je ne fus pas un quart d'heure à
-Montelon, que nous étions comme si nous nous fussions connues toute
-notre vie; c'est qu'elle a de la facilité dans l'esprit, et que nous
-n'avions point de temps à perdre. Mon fils est demeuré en Flandre; il
-n'ira point en Allemagne. J'ai pensé à vous mille fois depuis tout ceci;
-adieu.
-
-
- [379] On aime à remarquer qu'elle avait senti la beauté de cette
- expression, et se plaisait à s'en parer devant plus d'un ami.
-
- [380] Madame de Grignan. Sa mère lui donnait souvent ce nom.
-
-
-
-
-133.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 9 août 1675.
-
-Comme je ne vous écrivis qu'un petit billet mercredi, j'oubliai
-plusieurs choses que j'avais à vous dire. M. Boucherat me manda lundi au
-soir que M. le coadjuteur avait fait merveilles à une conférence à
-Saint-Germain, pour les affaires du clergé. M. de Condom et M. d'Agen
-me dirent la même chose à Versailles: je suis persuadée qu'il fera aussi
-bien à sa harangue au roi: ainsi il faudra toujours le louer.
-
-Voilà donc nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin fort heureusement,
-fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien
-complète pour M. de Lorges. Nous avions tous bien envie que le roi lui
-envoyât le bâton après une si belle action, et si utile, dont il a seul
-tout l'honneur. Il a eu un cheval tué sous lui d'un coup de canon, qui
-lui passa entre les jambes: il était à cheval sur un coup de canon: la
-Providence avait bien donné sa commission à celui-là, aussi bien qu'aux
-autres. Nous avons perdu Vaubrun dans cette action, et peut-être M. de
-Montlaur, frère du prince d'Harcourt, votre cousin germain. La perte des
-ennemis a été grande; ils ont eu, de leur aveu, quatre mille hommes de
-tués; nous n'en avons perdu que sept ou huit cents. Le duc de Sault et
-le chevalier de Grignan se sont distingués à la tête de leur cavalerie:
-les Anglais surtout ont fait des choses romanesques: enfin voilà un
-grand bonheur. On dit que Montecuculli[381], après avoir envoyé
-témoigner à M. de Lorges la douleur qu'il avait de la perte d'un si
-grand capitaine, lui manda qu'il lui laisserait repasser le Rhin, et
-qu'il ne voulait point exposer sa réputation à la rage d'une armée
-furieuse, et à la valeur des jeunes Français, à qui rien ne peut
-résister dans leur première impétuosité. En effet, le combat n'a point
-été général, et les troupes qui nous ont attaqués ont été défaites.
-Plusieurs courtisans, que je n'ose nommer par prudence, se sont signalés
-pour parler au roi de M. de Lorges, et des raisons sans conséquence qui
-devaient le faire maréchal de France tout à l'heure; mais elles ont été
-inutiles. Il a seulement le commandement d'Alsace, et vingt-cinq mille
-livres de pension qu'avait Vaubrun. Ha! ce n'était point cela qu'il
-voulait. M. le comte d'Auvergne[382] a la charge de colonel général de
-la cavalerie, et le gouvernement du Limousin. Le cardinal de Bouillon
-est très-affligé.
-
-Notre bon cardinal a encore écrit au pape, disant qu'il ne peut
-s'empêcher d'espérer que quand Sa Sainteté aura vu les raisons qui sont
-dans sa lettre, elle se rendra à ses très-humbles prières: mais nous
-croyons que le pape infaillible, et qui ne fait rien d'inutile, ne lira
-seulement pas ses lettres, ayant fait sa réponse par avance, comme notre
-petit _ami_ que vous connaissez.
-
-Parlons un peu de M. de Turenne; il y a longtemps que nous n'en avons
-parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions heureux d'avoir
-repassé le Rhin, et que ce qui aurait été un dégoût, s'il était au
-monde, nous paraisse une prospérité, parce que nous ne l'avons plus?
-Voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie, une
-chose qui est à mon sens fort belle: il me semble que je lis l'histoire
-romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, fit donc
-arrêter M. de Turenne qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une
-batterie; c'était comme s'il eût dit: Monsieur, arrêtez-vous un peu, car
-c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc, et
-emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M.
-de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à
-crier et à pleurer. _Taisez-vous, mon enfant_, lui dit-il; _voyez_, en
-lui montrant M. de Turenne roide mort, _voilà ce qu'il faut pleurer
-éternellement, voilà ce qui est irréparable_. Et, sans faire nulle
-attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de
-la Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse de ce
-sentiment.
-
-Le gentilhomme de M. de Turenne, qui était retourné et qui est revenu,
-dit qu'il a vu faire des actions héroïques au chevalier de Grignan;
-qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge, et que sa cavalerie a si bien
-repoussé les ennemis, que ce fut cette vigueur extraordinaire qui décida
-du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault ont fort bien fait aussi;
-mais surtout M. de Lorges, qui parut neveu du héros dans cette occasion.
-Je reviens au chevalier de Grignan, et j'admire qu'il n'ait pas été
-blessé, à se mêler comme il a fait, et à essuyer tant de fois le feu des
-ennemis. Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne; il
-écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, après lui avoir fait
-celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme; il
-venait de rhabiller à ses dépens tout un régiment anglais, et l'on n'a
-trouvé que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est porté à
-Turenne: plusieurs de ses gens et même de ses amis l'ont suivi. M. le
-duc de Bouillon est revenu; le chevalier de Coislin, parce qu'il est
-malade; mais le chevalier de Vendôme, à la veille du combat: voilà sur
-quoi on crie; et toute la beauté de madame de Ludres ne l'excuse point.
-
-
- [381] Généralissime des armées de l'empereur.
-
- [382] Neveu de Turenne.
-
-
-
-
-134.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 12 août 1675.
-
-Je vous envoie la plus belle et la meilleure relation qu'on ait eue ici
-depuis la mort de M. de Turenne; elle est du jeune marquis de Feuquières
-à madame de Vins, pour M. de Pomponne. Ce ministre me dit qu'elle était
-meilleure et plus exacte que celle du roi: il est vrai que ce petit
-Feuquières[383] a un coin d'Arnauld dans sa tête, qui le fait mieux
-écrire que les autres courtisans.
-
-Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas
-connaissable: il m'a fort parlé de vous; il ne doutait pas de vos
-sentiments: il m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir;
-son oncle apparemment était en état de paraître devant Dieu, car sa vie
-était parfaitement innocente. Il demandait au cardinal, à la Pentecôte,
-s'il ne pourrait pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit
-que non, et que depuis Pâques il ne pouvait guère s'assurer de n'avoir
-point offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il était à mille
-lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse pour la coutume;
-il disait: Mais faut-il dire à ce récollet comme à M. de Saint-Gervais?
-est-ce tout de même? En vérité, une telle âme est bien digne du ciel;
-elle venait trop droit de Dieu pour n'y pas retourner, s'étant si bien
-préservée de la corruption du monde. Il aimait tendrement le fils de M.
-d'Elbeuf[384]; c'est un prodige de valeur à quatorze ans. Il l'envoya
-l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui dit: «Mon petit cousin,
-vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les jours M. de
-Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez les pas par où
-il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre enfant se meurt de
-douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance, à quoi l'on craint
-qu'il ne résiste pas. M. le comte d'Auvergne l'a pris avec lui, car il
-n'a rien à attendre de son père. Cavoye est affligé par les formes. Le
-duc de Villeroi a écrit ici des lettres, dans le transport de sa
-douleur, qui sont d'une telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit
-rien dans sa fortune au-dessus d'avoir été aimé de ce héros, et déclare
-qu'il méprise toute autre sorte d'estime après celle-là: sauve qui peut!
-M. de Marsillac s'est signalé en parlant de M. de Lorges comme d'un
-sujet digne d'une autre récompense que celle de la dépouille de M. de
-Vaubrun. Jamais rien n'aurait été d'une si grande édification, ni d'un
-si bon exemple, que de l'honorer du bâton, après un si grand succès.
-
-On vint éveiller M. de Reims à cinq heures du matin, pour lui dire que
-M. de Turenne avait été tué. Il demanda si l'armée était défaite; on lui
-dit que non: il gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre
-_coquin_, fit retirer le rideau, et se rendormit. Adieu, mon enfant; que
-voulez-vous que je vous dise?
-
-Je vous envoie cette relation à cinq heures du soir: je fais mon paquet
-toute seule; M. de Coulanges viendrait ce soir, et voudrait la copier;
-je hais cela comme la mort. J'ai fait toutes vos amitiés et dit toutes
-vos douceurs à M. de Pomponne et à madame de Vins: en vérité, elles sont
-très-bien reçues. Je lui dis la joie que vous aviez de n'être plus mêlée
-dans les sottes querelles de Provence: il en rit, et de la raison de
-votre sagesse: il souhaiterait que les Bretons s'amusassent à se haïr,
-plutôt qu'à se révolter. J'ai vu madame de Rouillé chez elle; je la
-trouvai toujours aimable; je croyais être à Aix; je voudrais fort sa
-fille[385], mais elle a de plus grandes idées. Adieu, ma très-chère et
-très-aimée. Madame de Verneuil et la maréchale de Castelnau viennent
-d'admirer votre portrait; on l'aime tendrement, et il n'est pas si beau
-que vous. C'est à M. de Grignan, que j'embrasse, à qui j'envoie la
-relation aussi bien qu'à vous.
-
-
- [383] Il était petit-fils d'Anne Arnauld, tante de M. Arnauld
- d'Andilly.
-
- [384] Henri de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf, fils de Charles de
- Lorraine et d'Élisabeth de la Tour de Bouillon, nièce de M. de
- Turenne.
-
- [385] Pour M. de Sévigné.
-
-
-
-
-135.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 16 août 1675.
-
-Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une
-oraison funèbre: vraiment votre style est d'une énergie et d'une beauté
-extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne
-l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir
-soit déjà fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne
-pas sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étais
-l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame
-de la Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint: la conversation
-dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable héros: tous
-les yeux étaient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire comme la
-douleur de sa perte était profondément gravée dans les coeurs: vous
-n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et
-d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est
-pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son coeur, l'étendue
-de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en était plein
-pendant sa vie; et vous pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce
-qu'on était déjà; enfin ne croyez point que cette mort soit ici comme
-celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira, sans
-croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son
-âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait
-pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût
-pas en bon état: on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent
-être dans son coeur; sa conversion si sincère nous a paru comme un
-baptême; chacun conte l'innocence de ses moeurs, la pureté de ses
-intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la
-solide gloire dont il était plein sans faste et sans ostentation, aimant
-la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes;
-une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit comme il rhabilla ce
-régiment anglais? il lui en coûta quatorze mille francs, et il resta
-sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils achèveraient de
-servir cette campagne, pour venger la mort de M. de Turenne; mais
-qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres que lui.
-Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les
-marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats
-leur disaient: «Quoi! vous vous plaignez! on voit bien que vous ne
-connaissez pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous
-sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il
-veille quand nous dormons; c'est notre père; on voit bien que vous êtes
-jeunes:» et ils les rassuraient ainsi. Tout ce que je vous mande est
-vrai: je ne me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir aux
-gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je choisis bien plus ce que je
-vous écris que ce que je vous dirais, si vous étiez ici. Je reviens à
-son âme: c'est donc une chose à remarquer que nul dévot ne s'est avisé
-de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts, comme une des plus
-belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains. Méditez
-sur cette confiance générale de son salut, et vous trouverez que c'est
-une espèce de miracle qui n'est que pour lui; enfin personne n'a osé
-douter de son repos éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets
-de cette grande perte.
-
-Le roi a dit d'un certain homme dont vous aimiez assez l'absence cet
-hiver, qu'il n'avait ni coeur, ni esprit; rien que cela. Mme de
-Rohan, avec une poignée de gens, a dissipé et fait fuir les mutins qui
-s'étaient attroupés dans son duché de Rohan. Les troupes sont à Nantes,
-commandées par Forbin; car de Vins est toujours subalterne. L'ordre de
-Forbin est d'obéir à M. de Chaulnes; mais comme ce dernier est dans son
-Fort-Louis, Forbin avance et commande toujours. Vous entendez bien ce
-que c'est que ces sortes d'honneurs en idée, que l'on laisse sans action
-à ceux qui commandent. M. de Lavardin avait fort demandé le
-commandement; il a été à la tête d'un vieux régiment[386], et prétendait
-que cet honneur lui était dû; mais il n'a pas eu contentement. On dit
-que nos mutins demandent pardon; je crois qu'on leur pardonnera
-moyennant quelques pendus. On a ôté M. de Chamillard, qui était odieux à
-la province, et l'on a donné pour intendant de ces troupes M. de
-Marillac, qui est fort honnête homme. Ce ne sont plus ces désordres qui
-m'empêchent de partir, c'est autre chose que je ne veux pas quitter; je
-n'ai pu même aller à Livry, quelque envie que j'en aie; il faut prendre
-le temps comme il vient: on est assez aise d'être au milieu des
-nouvelles, dans ces terribles temps.
-
-Écoutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait
-connaissance avec un berger qui savait très-bien les chemins et le pays;
-il allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la
-connaissance que cet homme lui donnait: il aimait ce berger, et le
-trouvait d'un sens admirable; il disait que le colonel Bec était venu
-comme cela, et qu'il croyait que ce berger ferait sa fortune comme lui.
-Quand il eut fait passer ses troupes à loisir, il se trouva content, et
-dit à M. de Roye (_son beau-frère_): «Tout de bon, il me semble que cela
-n'est pas trop mal; et je crois que M. de Montecuculli trouverait assez
-bien ce que l'on vient de faire.» Il est vrai que c'était un
-chef-d'oeuvre d'habileté. Madame de Villars a vu une autre relation
-depuis le jour du combat, où l'on dit que, dans le passage du Rhin, le
-chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence:
-Dieu le conserve! car le courage de M. de Turenne semble être passé à
-nos ennemis: ils ne trouvent plus rien d'impossible.
-
-Depuis la défaite du maréchal de Créqui, M. de la Feuillade a pris la
-poste, et s'en est venu droit à Versailles, où il surprit le roi, et lui
-dit: «Sire, les uns font venir leurs femmes (_c'est Rochefort_), les
-autres les viennent voir: pour moi, je viens voir une heure Votre
-Majesté, et la remercier mille et mille fois; je ne verrai que Votre
-Majesté, car ce n'est qu'à elle que je dois tout.» Il causa assez
-longtemps, et puis prit congé, et dit: «Sire, je m'en vais; je vous
-supplie de faire mes compliments à la reine, à M. le Dauphin, à ma femme
-et à mes enfants,» et s'en alla remonter à cheval; et, en effet, il n'a
-vu âme vivante. Cette petite équipée a fort plu au roi, qui a raconté,
-en riant, comme il était chargé des compliments de M. de la Feuillade.
-Il n'y a qu'à être heureux, tout réussit.
-
-
- [386] Du régiment de Navarre, l'un des six vieux.
-
-
-
-
-136.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, mercredi 21 août 1675.
-
-En vérité, ma fille, vous devriez bien être ici avec moi; j'y suis venue
-ce matin toute seule, fatiguée et lasse de Paris, au point de n'y
-pouvoir pas durer. Notre abbé est demeuré pour quelques affaires; pour
-moi, je n'en ai point jusqu'à samedi. Me voilà donc pour ces trois jours
-en paix et en repos; je prends demain ma troisième médecine; je
-marcherai beaucoup: je m'imagine que j'en ai besoin. Je penserai
-extrêmement à vous, pour ne pas dire continuellement; il n'y a ni lieu
-ni place qui ne me fasse souvenir que nous y étions ensemble il y a un
-an. Quelle différence, bon Dieu! Il m'est doux de penser à vous; mais
-l'absence jette une certaine amertume qui serre le coeur: ce sera pour
-ce soir la noirceur des pensées. Je me fais un plaisir de vous
-entretenir dans ce petit cabinet que vous connaissez; rien ne
-m'interrompt.
-
-J'ai laissé M. de Coulanges bien en peine de M. de Sanzei. Pour M. de la
-Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si parfaitement
-heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat jusqu'à
-l'extrémité? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande
-résistance: il voit l'inégalité du combat, il en est honteux; il écarte
-ses gens: il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son épée,
-à cause de son honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; il le
-fait son prisonnier; il le reconnaît pour un de ses amis, du temps
-qu'ils étaient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son prisonnier
-comme son propre frère, il le loue de son extrême valeur; mais il me
-semble que le prisonnier soupire; je ne sais s'il n'est point amoureux:
-je crois qu'on lui permettra de revenir sur sa parole; je ne vois pas
-bien où la princesse l'attend; et voilà toute l'histoire.
-
-Quand je vous mande des nouvelles, comptez que je les tiens de gens bien
-informés; mais ils ne veulent jamais être cités pour les moindres
-bagatelles. Il y en a d'autres dont je ne prends jamais les nouvelles.
-Voulez-vous savoir ce que les valets de chambre ont écrit? Vous
-devinerez d'abord que ceci vient de l'endroit où vous savez qu'on
-s'amuse des lettres ridicules. L'un fait inventaire de ce qu'il a perdu,
-comme son étui, sa tasse, son buffle, son caudebec. «C'était, _dit-il_,
-un désordre du diable; ma foi, si j'avais été général, cela ne serait
-pas arrivé.» _Un autre dit_: «Nous avons été joliment téméraires; nous
-n'étions que sept mille hommes, nous en avons attaqué vingt-six-mille;
-aussi faut voir comme nous avons été frottés.» _Un autre dit_: «Nous
-nous sommes sauvés le plus diligemment que nous avons pu; et si nous
-n'avons pas laissé d'avoir grand'peur.» Il faut avoir, mon enfant, un
-étrange loisir pour vous conter toutes ces sottises.
-
-Vous parlez si dignement du cardinal de Retz et de sa retraite, que pour
-cela seul vous seriez digne de son estime et de son amitié. Je vois des
-gens qui disent qu'il devrait venir à Saint-Denis, et ce sont ceux-là
-même qui trouveraient le plus à redire, s'il y venait. On voudrait, à
-quelque prix que ce fût, ternir la beauté de son action; mais j'en défie
-la plus fine jalousie. Ce que vous dites de M. de Turenne mérite
-d'entrer dans son panégyrique: le cardinal de Bouillon en aura le
-plaisir ou le déplaisir, car je suis bien sûre qu'il ne lira point cet
-endroit de votre lettre sans pleurer. Depuis la mort du héros de la
-guerre, celui du bréviaire s'est retiré à Commerci; il n'y avait plus de
-sûreté à Saint-Mihiel. Le premier président de la cour des aides a une
-terre en Champagne; son fermier lui vint signifier l'autre jour, ou de
-la rabaisser considérablement, ou de rompre le bail qui en fut fait il y
-a deux ans: on lui demande pourquoi, on dit que ce n'est point la
-coutume; il répond que, du temps de M. de Turenne, on pouvait recueillir
-avec sûreté, et compter sur les terres de ce pays-là; mais que, depuis
-sa mort, tout le monde quittait, croyant que les ennemis vont entrer en
-Champagne. Voilà des choses simples et naturelles qui font son éloge
-aussi magnifiquement que les Fléchier et les Mascaron.
-
-Ne me parlez point tant de vous aller voir; vous me détournez de la
-pensée de tous mes tristes devoirs: si j'en croyais mon coeur,
-j'enverrais paître toutes mes petites affaires, et je m'en irais à
-Grignan. Oh! avec quelle joie je planterais tout là! et pour quatre
-jours qu'on a à vivre, je vivrais à ma mode, et je suivrais mon
-inclination: quelle folie de se contraindre pour des routines de devoirs
-et d'affaires! Eh, bon Dieu! qui en sait gré? Je ne suis que trop dans
-toutes ces pensées; la règle n'est plus, à mon grand regret, que dans
-toutes mes actions; car, pour mes discours, ils ont pris l'essor, et je
-me tire au moins de la contrainte d'approuver tout ce que je fais. Vos
-affaires règlent ma vie présentement, c'est tout ce qui me console. Je
-m'en vais courir en Bretagne pendant les vacances, et je serai de retour
-au mois de novembre, pour m'abandonner à toute la chicane que me prépare
-l'infidélité de M. de Mirepoix.
-
- Dépit mortel, juste courroux.
- Je m'abandonne à vous.
-
-
-
-
-137.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 26 août 1675.
-
-Je revins samedi matin de Livry; j'allai l'après-dîner chez madame de
-Lavardin, qui vous a écrit un billet en vous envoyant une relation:
-cette marquise vous aime beaucoup, et vous lui répondrez sans doute,
-comme vous savez si bien faire; elle s'en va de son côté, et d'Harouïs
-et moi du nôtre: les vacances de la chicane font partir bien des gens.
-La cour est partie ce matin pour Fontainebleau; ce mot-là me fait encore
-trembler; mais enfin on y va pour se divertir: Dieu veuille que nous ne
-soyons point assommés pendant ce temps-là! Le siége de Trèves se pousse
-vivement: s'il y a quelque balle qui ait reçu la commission de tuer le
-maréchal de Créqui, elle n'aura pas de peine à le trouver, car on dit
-qu'il s'expose comme un désespéré.
-
-M. le Prince est à l'armée d'Allemagne; il a dit à un homme qui l'a vu
-depuis peu: «Je voudrais bien avoir causé seulement deux heures avec
-l'ombre de M. de Turenne, pour prendre la suite de ses desseins, pour
-entrer dans ses vues, et me mettre au fait des connaissances qu'il avait
-de ce pays, et des manières de peindre du Montecuculli.» Et quand cet
-homme-là lui dit: «Monseigneur, vous vous portez bien, Dieu vous
-conserve, pour l'amour de vous et de la France!» M. le Prince ne
-répondit qu'en haussant les épaules.
-
-Mon fils me mande que le prince d'Orange fait mine de vouloir assiéger
-le Quesnoy, et que si cela est, ils sont à la veille d'une action. M. de
-Luxembourg a bien envie de faire parler de lui; il est bien heureux, car
-il a bien entretenu l'ombre de M. le Prince: enfin on tremble de tous
-côtés. J'ai demandé à M. de Louvois le régiment de Sanzei à pur et à
-plein, avec la permission de vendre le guidon, bien entendu que le
-pauvre Sanzei serait mort, dont on n'a encore aucune nouvelle. Le
-vicomte de Marsilly est mon résident auprès du ministre, et s'est chargé
-de m'apprendre la réponse; je voudrais qu'elle fût apportée par M. de
-Sanzei. Vous croyez bien que si madame de Sanzei y pouvait avoir la
-moindre prétention, je ne l'aurais pas barrée, moi qui respecte
-Saint-Hérem pour le régiment Royal; mais le roi, qui avait donné ce
-petit régiment à Sanzei, le donnera à quelque autre. Pour celui de
-Picardie, il n'y faut pas penser, à moins que de vouloir être abîmé dans
-deux ans; mais c'est mal dit _abîmé_, c'est _déshonoré_; car comme il
-n'est plus permis de se ruiner ni d'emprunter, comme autrefois, on
-demeure tout court, avec infamie. Ce second Chénoise, neveu de
-Saint-Hérem, est ressuscité depuis deux jours; il était prisonnier des
-Allemands; c'est là où nous devrions trouver M. de Sanzei. Pour le
-pauvre petit Froulai, il a fallu remuer et retourner, et regarder quinze
-cents hommes morts en un endroit du combat, pour trouver ce pauvre
-garçon, qu'on a enfin reconnu, percé de dix ou douze coups: sa pauvre
-mère demande sa charge de grand maréchal des logis (_de la maison du
-roi_), qu'elle a achetée; elle crie et pleure, et ne parle qu'à genoux:
-on lui répond qu'on verra; et vingt-deux ou vingt-trois personnes
-demandent cette charge. Pour dire le vrai, on reconnaît tous les jours
-que jamais une défaite n'a été si remplie de désordre et de confusion,
-que celle du maréchal de Créqui. Je vis samedi la maréchale chez M. de
-Pomponne, elle n'est pas reconnaissable; les yeux ne lui sèchent pas.
-
-Ne croyez pas, ma fille, que la mort de M. de Turenne ait passé ici
-aussi vite que les autres nouvelles; on en parle et on le pleure encore
-tous les jours:
-
- Tout en fait souvenir, et rien ne lui ressemble.
-
-On peut dire ce vers pour lui. Heureux ceux, comme vous dites, qui
-n'ont pas fait la moindre attention sur cette perte! La déroute qui est
-arrivée depuis a bien renouvelé les éloges du héros. Vous m'avez fait
-grand plaisir d'avoir frissonné de ce qu'a dit Saint-Hilaire; il n'est
-pas mort, il vivra avec son bras gauche, et jouira de la beauté et de la
-fermeté de son âme. Je crois que vous aurez été bien étonnée de voir une
-petite défaite de notre côté; vous n'en avez jamais vu depuis que vous
-êtes au monde. Il n'y a que le coadjuteur qui en ait profité, en donnant
-un air si nouveau et si spirituel à sa harangue, que cet endroit en a
-fait tout le prix, au moins pour les courtisans; car toutes les bonnes
-têtes l'ont loué depuis le commencement jusqu'à la fin. Je dînai samedi
-avec le coadjuteur et le bel abbé: je suis ravie quand je vois quelque
-Grignan.
-
-
-
-
-138.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 28 août 1675.
-
-Si l'on pouvait écrire tous les jours, je m'en accommoderais fort bien;
-je trouve même quelquefois le moyen de le faire, quoique mes lettres ne
-partent pas, mais le plaisir d'écrire est uniquement pour vous; car, à
-tout le reste du monde, on voudrait avoir écrit, et c'est parce qu'on le
-doit. Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M. de
-Turenne. Madame d'Elbeuf[387], qui demeure pour quelques jours chez le
-cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler
-de leur affliction: madame de la Fayette y vint: nous fîmes bien
-précisément ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas.
-Madame d'Elbeuf avait un portrait divinement bien fait de ce héros, dont
-tout le train était arrivé à onze heures: tous ces pauvres gens étaient
-en larmes, et déjà tout habillés de deuil; il vint trois gentilshommes
-qui pensèrent mourir en voyant ce portrait; c'étaient des cris qui
-faisaient fendre le coeur; ils ne pouvaient prononcer une parole; ses
-valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout était
-fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le premier qui fut en
-état de parler répondit à nos tristes questions: nous nous fîmes
-raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en se cachottant il avait
-donné ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain
-dimanche, qui était le jour qu'il croyait donner la bataille.
-
-Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme
-il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la
-hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu,
-demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez
-reconnaître.» M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il
-allait, lui dit: «Monsieur, venez par ici; on tire du côté où vous
-allez.--Monsieur, _lui dit-il_, vous avez raison; je ne veux point du
-tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du monde.» Il eut à peine
-tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main,
-qui lui dit: «Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens
-de faire placer là.» M. de Turenne revint; et dans l'instant, sans être
-arrêté, il eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporta le
-bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce
-gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le
-cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était point
-encore tombé; mais il était penché le nez sur l'arçon: dans ce moment,
-le cheval s'arrête; le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre
-deux fois deux grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour
-jamais: songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du coeur
-emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser le bruit et ôter
-le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas le
-quitter, et se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le
-porte dans une haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on
-l'emporte dans sa tente: ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et
-beaucoup d'autres, pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire
-violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On
-lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris
-faisaient le véritable deuil: tous les officiers avaient pourtant des
-écharpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts; ils ne
-battaient qu'un coup; les piques traînantes et les mousquets renversés:
-mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter, sans que
-l'on en soit tout ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe, dans
-l'état que vous pouvez penser. M. de Roye tout blessé s'y fit porter;
-car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je
-pense que le pauvre chevalier (_de Grignan_) était bien abîmé de
-douleur. Quand ce corps a quitté son armée, ç'a été encore une autre
-désolation: et partout où il a passé on n'entendait que des clameurs:
-mais à Langres ils se sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en
-habits de deuil au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout
-le clergé en cérémonie; il y eut un service solennel dans la ville, et
-en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq
-mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première
-ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces
-marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire?
-Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain; tous ses gens l'allaient
-reprendre à deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dépôt, on
-lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui
-sera solennel. Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous
-dînâmes comme vous pouvez penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes
-que soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, et répondit que
-vous n'auriez point évité cette triste partie si vous aviez été ici: je
-l'assurai fort de votre douleur; il vous fera réponse et à M. de
-Grignan; il me pria de vous dire mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf,
-qui perd tout, aussi bien que son fils. Voilà une belle chose de m'être
-embarquée à vous conter ce que vous saviez déjà; mais ces originaux
-m'ont frappée, et j'ai été bien aise de vous faire voir que voilà comme
-on oublie M. de Turenne en ce pays-ci.
-
-M. de la Garde me dit l'autre jour que, dans l'enthousiasme des
-merveilles que l'on disait du chevalier, il exhorta ses frères[388] à
-faire un effort pour lui dans cette occasion, afin de soutenir sa
-fortune, au moins le reste de cette année; et qu'il les trouva tous deux
-fort disposés à faire des choses extraordinaires. Ce bon la Garde est à
-Fontainebleau, d'où il doit revenir dans trois jours pour partir enfin,
-car il en meurt d'envie, à ce qu'il dit; mais les courtisans ont bien de
-la glu autour d'eux. Vraiment l'état de madame de Sanzei est déplorable;
-nous ne savons rien de son mari; il n'est ni vivant, ni mort, ni blessé,
-ni prisonnier; ses gens n'écrivent point. M. de la Trousse, après avoir
-mandé le jour de l'affaire qu'on venait de lui dire qu'il avait été tué,
-n'en a plus écrit un mot ni à la pauvre Sanzei, ni à Coulanges[389].
-Nous ne savons donc que mander à cette femme désolée; il est cruel de la
-laisser dans cet état: pour moi, je suis très-persuadée que son mari est
-mort; la poussière mêlée avec son sang l'aura défiguré; on ne l'aura
-pas reconnu, on l'aura dépouillé; peut-être qu'il aura été tué loin des
-autres, par ceux qui l'ont pris, ou par des paysans, et sera demeuré au
-coin de quelque haie: je trouve plus d'apparence à cette triste destinée
-qu'à croire qu'il soit prisonnier, et qu'on n'entende pas parler de lui.
-
-Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire, que je ne
-puis m'y opposer; je ne l'aurai pas toujours; ainsi je dois profiter de
-sa bonne volonté; c'est une course de deux mois, car le bon abbé ne se
-porte pas assez bien pour aimer à passer là l'hiver; il m'en parle d'un
-air sincère, dont je fais voeu d'être toujours la dupe; tant pis pour
-ceux qui me trompent. Je comprends que l'ennui serait grand pendant
-l'hiver; les longues soirées peuvent être comparées aux longues marches
-pour être fastidieuses. Je ne m'ennuyais point cet hiver que je vous
-avais; vous pouviez fort bien vous ennuyer, vous qui êtes jeune; mais
-vous souvient-il de nos lectures? Il est vrai qu'en retranchant tout ce
-qui était autour de cette petite table, et le livre même, il ne serait
-pas impossible de ne savoir que devenir; la Providence en ordonnera. Je
-retiens toujours ce que vous m'avez mandé; on se tire de l'ennui comme
-des mauvais chemins; on ne voit personne demeurer au milieu d'un mois,
-pour n'avoir pas le courage de l'achever; c'est comme de mourir, vous ne
-voyez personne qui ne sache se tirer de ce dernier rôle. Il y a des
-choses dans vos lettres qu'on ne peut ni qu'on ne veut oublier.
-Avez-vous mon ami Corbinelli et M. de Vardes? Je le souhaite; vous aurez
-bien raisonné, et si vous parlez sans cesse des affaires présentes et de
-M. de Turenne, et que vous ne pussiez comprendre ce que tout ceci
-deviendra; en vérité, vous êtes comme nous, et ce n'est point du tout
-que vous soyez en province. M. de Barillon soupa hier ici: on ne parla
-que de M. de Turenne; il en est véritablement très-affligé. Il nous
-contait la solidité de ses vertus, combien il était vrai, combien il
-aimait la vertu pour elle-même, combien par elle seule il se trouvait
-récompensé; et puis finit par dire qu'on ne pouvait pas l'aimer, ni être
-touché de son mérite, sans en être plus honnête homme. Sa société
-communiquait une horreur pour la friponnerie et pour la duplicité, qui
-mettait tous ses amis au-dessus des autres hommes: dans ce nombre on
-distingua fort le chevalier comme un de ceux que ce grand homme aimait
-et estimait le plus, et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des
-siècles n'en donneront pas un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout
-à fait aveugle en celui-ci, au moins les gens que je vois: je crois que
-c'est se vanter d'être en bonne compagnie. Je viens de regarder mes
-dates; il est certain que je vous ai écrit le vendredi 16; je vous avais
-écrit le mercredi 14, et le lundi 12. Il faut que _Pacolet_ ou la
-bénédiction de Montélimart ait porté très-diaboliquement cette lettre;
-examinez ce prodige. Mais disons encore un mot de M. de Turenne: voici
-ce qui me fut conté hier. Vous connaissez bien Pertuis[390], et son
-adoration et son attachement pour M. de Turenne; dès qu'il eut appris sa
-mort, il écrivit au roi, et lui manda: «Sire, j'ai perdu M. de Turenne;
-je sens que mon esprit n'est point capable de soutenir ce malheur:
-ainsi, n'étant plus en état de servir Votre Majesté, je lui demande la
-permission de me démettre du gouvernement de Courtrai.» Le cardinal de
-Bouillon empêcha qu'on ne rendît cette lettre; mais, craignant qu'il ne
-vînt lui-même, il dit au roi l'effet du désespoir de Pertuis. Le roi
-entra fort bien dans cette douleur, et dit au cardinal de Bouillon qu'il
-en estimait davantage Pertuis, et qu'il ne voulait pas que Pertuis
-songeât à se retirer, le croyant trop honnête homme pour ne pas toujours
-faire son devoir, en quelque état qu'il pût être. Voilà comme sont ceux
-qui regrettent ce héros. Au reste, il avait quarante mille livres de
-rente de partage; et M. Boucherat a trouvé que, toutes ses dettes et ses
-legs payés, il ne lui restait que dix mille livres de rente; c'est deux
-cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chicane n'y
-mette pas le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cinquante années de
-service. Adieu, ma chère enfant, je vous embrasse mille fois avec une
-tendresse qui ne peut se représenter.
-
-
- [387] Élisabeth de la Tour, soeur du cardinal de Bouillon.
-
- [388] M. le coadjuteur d'Arles et M. l'abbé de Grignan.
-
- [389] Madame de Sanzei était soeur de M. de Coulanges, et M. de la
- Trousse était leur cousin germain.
-
- [390] Il avait été capitaine des gardes de M. de Turenne.
-
-
-
-
-139.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 6 septembre 1675.
-
-Je vous regrette, ma chère enfant; et cette rage de m'éloigner encore de
-vous, et de voir pour quelques jours notre commerce dégingandé, me donne
-une véritable tristesse. Pour achever l'agrément de mon voyage, _Hélène_
-ne vient pas avec moi; j'ai tant tardé, qu'elle est dans son neuf; j'ai
-_Marie_ qui jette sa gourme, comme vous savez; mais ne soyez point en
-peine de moi, je m'en vais un peu essayer de n'être pas servie si fort à
-ma mode, et d'être un peu dans la solitude; j'aimerai à connaître la
-docilité de mon esprit, et je suivrai les exemples de courage et de
-raison que vous me donnez. Madame de Coulanges ne fait-elle pas aussi
-des merveilles de s'ennuyer à Lyon? Ce serait une belle chose que je ne
-susse vivre qu'avec les gens qui me sont agréables: je me souviendrai de
-vos sermons; je m'amuserai à payer mes dettes et à manger mes
-provisions: je penserai beaucoup à vous, ma très-belle; je lirai, je
-marcherai, j'écrirai, je recevrai de vos lettres; hélas! la vie ne se
-passe que trop: elle s'use partout. Je porte une infinité de remèdes
-bons ou mauvais; je les aime tous, mais surtout il n'y en a pas un qui
-n'ait son patron, et qui ne soit la médecine de mes voisins: j'espère
-que cette boutique me sera fort inutile, car je me porte extrêmement
-bien.
-
-Je fus avant-hier toute seule à Livry, me promener délicieusement avec
-la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus depuis six heures du soir
-jusqu'à minuit, et je me suis fort bien trouvée de cette petite équipée;
-je devais bien cette honnêteté à la belle Diane et à l'aimable abbaye.
-Il n'a tenu qu'à moi d'aller à Chantilly en très-bonne compagnie; mais
-je ne me suis pas trouvée assez libre pour faire un si délicieux voyage;
-ce sera pour le printemps qui vient. J'ai été tantôt chez Mignard, pour
-voir le portrait de Louvigny: il est parlant; mais je n'ai pas vu
-Mignard; il peignait madame de Fontevrault, que j'ai regardée par le
-trou de la porte; je ne l'ai pas trouvée jolie: l'abbé Têtu était auprès
-d'elle, dans un charmant badinage; les Villars étaient à ce trou avec
-moi: nous étions plaisantes.
-
-M. le Prince, qui a fait lever le siége d'Haguenau, est un peu étonné
-d'être sur la défensive, et de se reculer et se retrancher vers
-Schelestadt: la goutte et le mois d'octobre ne diminueront pas son
-chagrin. Pour moi, j'emporte l'inquiétude de mon fils; il me semble que
-je vais avoir la tête dans un sac pendant dix ou douze jours; et vous
-jugez bien que, sans de bonnes raisons, je ne quitterais pas Paris dans
-ce temps de nouvelles. Saint-Thou avait songé, la veille qu'il a été
-tué, qu'il avait eu un démêlé avec le prince d'Orange, et qu'il lui
-avait dit de si bonnes injures, que ce prince l'avait fait maltraiter
-par ses gardes: il conta ce songe, et ce fut par ses gardes qu'il fut
-tué follement; car il ne voulut jamais de quartier, quoiqu'il fût seul
-contre deux cents: c'est une belle pensée; tout le monde se moque de
-lui, quoique Voiture nous ait appris que c'est fort mal fait de se
-moquer des trépassés. La pauvre Sanzei est tiraillée par de ridicules
-espérances que son mari n'est point mort, et veut attendre la fin du
-siége de Trèves pour prendre son deuil. Adieu, ma très-aimable, je ne
-puis vous dire combien je suis à vous; quoique je dise un peu plus que
-vous ce que je sens, mes démonstrations n'égalent pas mes sentiments.
-
-
-
-
-140.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 9 septembre 1675.
-
-Adieu, ma très-chère, je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris
-pour quelque temps, avec la douleur de ne recevoir plus si réglément vos
-lettres, ni celles de mon fils, dont l'armée n'est point tant composée
-_de pâtissiers_, que je ne sois fort en peine de lui, non pas quand je
-pense au prince d'Orange, mais à M. de Luxembourg, qui est _dans l'armée
-de mon fils_, et à qui les mains démangent furieusement. Hélas! vous
-souvient-il de notre folie, que M. de Turenne était _dans l'armée de
-votre frère_? Enfin, voilà tous mes commerces dérangés: je n'espère pas
-même que je puisse encore être bonne à votre divertissement: tout le
-fagotage de bagatelles que je vous mandais va être réduit à rien; et si
-vous ne m'aimiez, vous feriez fort bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je
-m'en vais donc, ma très-chère, avec le bon abbé et _Marie_; j'ai deux
-hommes à cheval et six chevaux: je m'en vais par Orléans et par Nantes:
-je vous écrirai par les chemins; c'est une de mes tendresses, comme dit
-Monceaux.
-
-Je n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville; je ne sais pas
-comme sont les _autres_; mais, pour celui que nous connaissons, je
-croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui dit _les
-d'Hacqueville_[391]. Je lui ai recommandé une affaire du sénéchal de
-Rennes; ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle était
-épineuse, et il fallait de l'habileté pour l'entendre; je priai
-d'Hacqueville d'y entrer; il en a fait la sienne, il y a travaillé, il a
-disputé contre Parère[392], qui était contraire; il l'a rapportée devant
-M. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprît mal; enfin il n'y a
-qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné de
-trouver un coeur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné son
-affaire, qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel
-ami; il a raison: servez-vous-en donc, sans crainte de le fatiguer; et
-du gros abbé (_de Pontcarré_), si vous avez quelque lettre de change à
-envoyer; car il faut connaître les talents. Vous ne manquerez pas de
-nouvelles; la bonne Troche vous mandera les grandes; mais, comme vous
-dites, tout va bien; il n'y aura que douceur et agrément dans le reste
-de cette année: comprenez un peu ce que c'est que ce grand prince de
-Condé, qui se retire, qui se retranche, et qui envisage le mois
-d'octobre et la goutte. M. de Lorraine ne voulait point qu'on s'amusât
-au siége de Trèves, et disait: «Vous y périrez, messieurs; songez qu'il
-y a quatre mille hommes dans Trèves, et un maréchal de France en
-colère.» En effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée
-tous les deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire: mais
-enfin, mes belles, rien n'est imprenable, il faudra se rendre. La
-maréchale (_de Créqui_) dit toujours que M. de Sanzei est dans Trèves;
-je ne le crois point du tout: ce serait une belle chose si, pendant que
-sa femme le pleure d'un côté, et refuse l'espérance de le trouver dans
-cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il y eût été tué!
-
-Je dis hier adieu à M. de la Garde; s'il vous embrasse, laissez-le
-faire, c'est pour moi: je l'aime beaucoup; profitez bien de son bon
-esprit. Je vous exhorte, ma chère enfant, à conserver votre santé, si
-vous m'aimez. J'entends que vous me dites la même chose, et je vous
-assure que je le ferai dans la vue de vous plaire: ne vous amusez point
-à vous inquiéter en l'air, cela n'est point de votre bon esprit;
-conservez bien votre courage, et m'en envoyez un peu dans vos lettres:
-c'est une bonne provision dans cette vie; parlez-moi beaucoup de vous:
-tous les détails sont admirables, quand l'amitié est à un certain point.
-
-Écrivez à notre cher cardinal: savez-vous bien que vous n'avez pas pensé
-droit sur la cassolette, et qu'il a été piqué de la hauteur dont vous
-avez traité cette dernière marque de son amitié? Assurément, vous avez
-outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous devez
-sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez personne
-de votre sentiment, et vous devez vous défier de vous, quand vous êtes
-seule de votre avis.
-
-Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats[393]; il me
-pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter
-chez madame de Fontevrault; je le refusai _rabutinement_, et lui dis que
-je l'avais refusé à MADEMOISELLE: et en même temps je le portai moi-même
-dans une petite chambre, où il fut placé et reçu avec tendresse et
-envie de me plaire: je suis sûre qu'on ne l'en tirera pas; on sait trop
-bien ce que c'est pour moi que cette charmante peinture; et si on vient
-le demander ici, on dira que je l'ai emporté: M. de Coulanges vous
-apprendra où il est. M. de Pomponne le voulut voir l'autre jour; il lui
-parlait, et croyait que vous deviez répondre, et qu'il y avait de la
-gloire[394] à votre fait: votre absence a augmenté la ressemblance; et
-ce n'est pas ce qui m'a le moins coûté à quitter.
-
-Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis, sa
-fille aînée, âgée de trente-neuf ans; je la vois d'ici. Que voulez-vous
-dire, que vous ne narrez point bien? Il n'y a chose au monde si
-plaisamment contée, et personne n'écrit si agréablement; mais il faut
-pleurer d'être dans un pays où l'on porte le deuil si burlesquement. Je
-vous remercie de la peine que vous avez prise de narrer cette folie:
-c'est un style que vous n'aimez pas, mais il m'a bien réjouie: M. de
-Coulanges vous en parlera. Il lut cet endroit en perfection. Il me
-semble que je n'ai plus rien à dire: _qu'on me mène aux Rochers, je ne
-veux plus écrire; allons, l'abbé, c'est fait[395]: je vais partir, belle
-comtesse_; adieu donc ma très-chère comtesse:
-
- Je vais partir, belle Hermione[396].
- Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne,
- Malgré le péril qui m'attend.
-
-C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la
-Saône.
-
-On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne en grande
-pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me le
-proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis, je n'en ai jamais
-vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et
-la face que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus? Ah!
-ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien
-n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme: on la voit en toute chose
-comme au travers d'un coeur de cristal: on ne se cache point; vous
-n'avez point vu de dupes là-dessus: on n'a jamais pris longtemps
-l'ombre pour le corps; il faut être, si l'on veut paraître: le monde n'a
-point de longues injustices; vous devez être de cet avis pour vos
-propres intérêts. Adieu ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon
-coeur.
-
-
- [391] On l'appelait les d'Hacqueville, parce qu'il se multipliait pour
- le service de ses amis.
-
- [392] Premier commis de M. de Pomponne.
-
- [393] C'est le bel abbé de Grignan.
-
- [394] _Gloire_ est pris ici pour orgueil.
-
- [395] Parodie de ces vers de Corneille dans _Polyeucte_, acte IV,
- scène IV:
-
- Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.
- Allons, gardes, c'est fait.
-
- [396] Parodie de l'adieu de Cadmus, dans l'opéra de Quinault.
-
-
-
-
-141.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Mardi 17 septembre 1675.
-
-Voici une bizarre date. _Je suis dans un bateau, dans le courant de
-l'eau, fort loin de mon château_: je pense même que je puis achever,
-_ah! quelle folie!_ car les eaux sont si basses, et je suis si souvent
-engravée, que je regrette mon équipage qui ne s'arrête point et qui va
-son train. On s'ennuie sur l'eau quand on y est seule; il faut un petit
-comte des Chapelles et une mademoiselle de Sévigné. Mais enfin c'est une
-folie de s'embarquer quand on est à Orléans, et peut-être même à Paris;
-c'est pour dire une gentillesse: il est vrai cependant qu'on se croit
-obligé de prendre des bateliers à Orléans, comme à Chartres d'acheter
-des chapelets.
-
-Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle maison:
-je vous écrivis de Tours; je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil; nous
-repleurâmes M. de Turenne; il en a été vivement touché; vous le
-plaindrez, quand vous saurez qu'il est dans une ville où personne n'a vu
-le héros. Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et
-dévot, mais toujours de l'esprit; il vous fait mille et mille
-compliments. Il y a trente lieues de Saumur à Nantes; nous avons résolu
-de les faire en deux jours, et d'arriver aujourd'hui à Nantes: dans ce
-dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit; nous nous engravâmes, et
-nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie sans pouvoir
-aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et nous arrivâmes à minuit
-dans un _tugurio_ plus pauvre, plus misérable qu'on ne peut vous le
-représenter: nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles femmes qui
-filaient, et de la paille fraîche, sur quoi nous avons tous couché sans
-nous déshabiller; j'aurais bien ri, sans l'abbé, que je meurs de honte
-d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarqués à
-la pointe du jour, et nous étions si parfaitement bien établis dans
-notre gravier, que nous avons été près d'une heure avant que de
-reprendre le fil de notre discours: nous voulons, contre vent et marée,
-arriver à Nantes; nous ramons tous. J'y trouverai de vos lettres, ma
-fille; mais j'ai si bonne opinion de votre amitié, que je suis
-persuadée que vous serez bien aise de savoir des nouvelles de mon
-voyage; et, comme on m'a dit que la poste va passer à Ingrande, je vais
-y laisser cette lettre chemin faisant. Je me porte très-bien, il ne me
-faudrait qu'un peu de causerie. Je vous écrirai de Nantes, comme vous
-pouvez penser. Je suis impatiente de savoir de vos nouvelles, et de
-l'armée de M. de Luxembourg; cela me tient fort au coeur; il y a neuf
-jours que j'ai ma tête dans ce sac. L'histoire des Croisades est
-très-belle, surtout pour ceux qui ont lu le Tasse, et qui revoient leurs
-vieux amis en prose et en histoire; mais je suis servante du style du
-jésuite. La vie d'Origène est divine. Adieu, ma très-chère,
-très-aimable, et très-parfaitement aimée; vous êtes ma chère enfant.
-
-
-
-
-142.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1675.
-
-Je vous ai écrit, ma fille, de tous les lieux où je l'ai pu; et comme je
-n'ai pas eu un soin si exact pour notre cher d'Hacqueville, ni pour mes
-autres amis, ils ont été dans des peines de moi, dont je leur suis trop
-obligée: ils ont fait l'honneur à la Loire de croire qu'elle m'avait
-abîmée: hélas, la pauvre créature! je serais la première à qui elle eût
-fait ce mauvais tour; je n'ai eu d'incommodité que parce qu'il n'y avait
-pas assez d'eau dans cette rivière. D'Hacqueville me mande qu'il ne sait
-que vous dire de moi, et qu'il craint que son silence sur mon sujet ne
-vous inquiète. N'êtes-vous pas trop aimable, ma chère enfant, d'avoir
-bien voulu paraître assez tendre à mon égard pour qu'on vous épargne sur
-les moindres choses? Vous m'avez si bien persuadée la première, que je
-n'ai eu d'attention qu'à vous écrire très-exactement. Je partis donc de
-la Silleraye le lendemain du jour que je vous écrivis, qui fut le
-mercredi; M. de Lavardin me mit en carrosse, et M. d'Harouïs m'accabla
-de provisions. Nous arrivâmes ici jeudi; je trouvai d'abord mademoiselle
-du Plessis plus affreuse, plus folle et plus impertinente que jamais:
-son goût pour moi me déshonore; _je jure sur ce fer_ de n'y contribuer
-d'aucune douceur, d'aucune amitié, d'aucune approbation; je lui dis des
-rudesses abominables, mais j'ai le malheur qu'elle tourne tout en
-raillerie: vous devez en être persuadée, après le soufflet dont
-l'histoire a pensé faire mourir Pomenars de rire. Elle est donc toujours
-autour de moi; mais elle fait la grosse besogne; je ne m'en incommode
-point; la voilà qui me coupe des serviettes. J'ai trouvé ces bois d'une
-beauté et d'une tristesse extraordinaires; tous les arbres que vous
-avez vus petits sont devenus grands et droits, et beaux en perfection;
-ils sont élagués, et font une ombre agréable; ils ont quarante ou
-cinquante pieds de hauteur: il y a un petit air d'amour maternel dans ce
-détail; songez que je les ai tous plantés, et que je les ai vus, comme
-disait M. de Montbazon de ses enfants, _pas plus grands que cela_. C'est
-ici une solitude faite exprès pour y bien rêver; vous en feriez bien
-votre profit, et je n'en use pas mal: si les pensées n'y sont pas tout à
-fait noires, elles y sont tout au moins gris-brun; j'y pense à vous à
-tout moment: je vous regrette, je vous souhaite: votre santé, vos
-affaires, votre éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre
-chien et loup? J'ai ces vers dans la tête:
-
- Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour
- L'objet infortuné d'une si tendre amour?
-
-Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans
-désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai
-pas.
-
-Ne soyez point en peine de l'absence d'_Hélène_; _Marie_ me fait fort
-bien; je ne m'impatiente point, ma santé est comme il y a six ans: je ne
-sais d'où me revient cette fontaine de Jouvence: mon tempérament fait
-précisément ce qui m'est nécessaire: je lis et je m'amuse; j'ai des
-affaires que je fais devant l'abbé, comme s'il était derrière la
-tapisserie; tout cela, avec cette jolie espérance, empêche, comme vous
-dites, qu'on ne fasse la dépense d'une corde pour se pendre. Je trouvai
-l'autre jour une lettre de vous, où vous m'appelez _ma bonne maman_;
-vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte-Marie, et vous me contiez la
-culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva dans une cave; il y
-a déjà du bon style à cette lettre. J'en ai trouvé mille autres qu'on
-écrivait autrefois à mademoiselle de Sévigné: toutes ces circonstances
-sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous; car sans cela, où
-pourrais-je prendre cette idée? Je n'ai point reçu de vos lettres le
-dernier ordinaire, j'en suis toute triste. Je ne sais non plus des
-nouvelles du coadjuteur, de la Garde, du Mirepoix, du Bellièvre, que si
-tout était fondu; je m'en vais un peu les réveiller.
-
-N'admirez-vous point le bonheur du roi? On me mande la mort de _Son
-Altesse, mon père_[397], qui était un bon ennemi; et que les Impériaux
-ont repassé le Rhin, pour aller défendre l'empereur du Turc, qui le
-presse en Hongrie: voilà ce qui s'appelle des étoiles heureuses; cela
-nous fait craindre en Bretagne de rudes punitions. Je m'en vais voir la
-bonne Tarente[398]; elle m'a déjà envoyé deux compliments, et me demande
-toujours de vos nouvelles; si elle le prend par là, elle me fera fort
-bien sa cour. Vous dites des merveilles sur Saint-Thou; _au moins on ne
-l'accusera pas de n'avoir conté son songe qu'après son malheur_; cela
-est plaisant. Je vous plains de ne pas lire toutes vos lettres: mais
-quoiqu'elles fassent toutes ma chère et unique consolation, et que j'en
-connaisse tout le prix, je suis bien fâchée d'en tant recevoir. Le bon
-abbé est fort en colère contre M. de Grignan; il espérait qu'il lui
-manderait si le voyage de _Jacob_[399] a été heureux, s'il est arrivé à
-bon port dans la terre promise; s'il y est bien placé, bien établi, lui
-et ses femmes, ses enfants, ses moutons, ses chameaux; cela méritait
-bien un petit mot. Il a dessein de le reprendre quand il ira à Grignan.
-Comment se portent vos enfants? Adieu, ma très-aimable et très-chère: je
-reçois fort souvent des lettres de mon fils; il est bien affligé de ne
-pouvoir sortir de ce malheureux guidonnage; mais il doit comprendre
-qu'il y a des gens présents et pressants qu'on a sur les bras, à qui on
-doit des récompenses, qu'on préférera toujours à un absent qu'on croit
-placé, et qui ne fait simplement que s'ennuyer dans une longue
-subalternité dont on ne se soucie guère. Ha, que c'est bien précisément
-ce que nous disions, après une longue navigation, se trouver à neuf
-cents lieues d'un cap, et le reste!
-
-
- [397] Charles IV, duc de Lorraine, mort le 17 septembre. Madame de
- Lillebonne sa fille, en parlant de lui, disait: _Son Altesse, mon
- père_.
-
- [398] La princesse de Tarente habitait _Château-Madame_, dans le
- faubourg de Vitré.
-
- [399] C'était de petites figures de cire coloriée que l'abbé de
- Coulanges avait envoyées à M. de Grignan, pour orner un des cabinets
- de son château.
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-143.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- Aux Rochers, dimanche 6 octobre 1675.
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-Vraiment, ma fille, vous me contez une histoire bien lamentable de vos
-pauvres lettres perdues; est-ce _Baro_ qui a fait cette sottise? On est
-gaie, gaillarde, on croit avoir entretenu tous ses bons amis: pour M.
-l'archevêque, je le plains encore davantage, car il n'écrit que pour des
-choses importantes; et il se trouve que toute la peine qu'on a prise,
-c'est pour être dans un bourbier, dans un précipice. Voilà M. de Grignan
-rebuté d'écrire pour le reste de sa vie: quelle aventure pour un
-paresseux! vous verrez que désormais il n'écrira plus, et ne voudra
-point hasarder de perdre sa peine. Si vous mandez ce malheur au
-coadjuteur, il en fera bien son profit. Je comprends ce chagrin le plus
-aisément du monde; mais j'entre bien aussi dans celui que vous allez
-avoir de quitter Grignan pour aller dans la contrainte des villes: la
-liberté est un bien inestimable; vous le sentez mieux que personne, et
-je vous plains, ma très-chère, plus que je ne vous le puis dire. Vous
-n'aurez ni Vardes, ni Corbinelli; c'eût été pourtant une bonne
-compagnie. Vous deviez bien me nommer les quatre dames qui vous venaient
-assassiner: pour moi, j'ai le temps de me fortifier contre ma méchante
-compagnie; je les sens venir par un côté, et je m'égare par l'autre;
-c'est un tour que je fis hier à une sénéchale de Vitré; et puis je
-gronde qu'on ne m'ait pas avertie: demandez-moi ce que je veux dire; ce
-sont des friponneries qu'on est tenté de faire dans ce parc. Vous
-souvient-il d'un jour que nous évitâmes les Fouesnels? Je me promène
-fort; ces allées sont admirables: je travaille comme vous, mais, Dieu
-merci, je n'ai point une friponne de Montgobert qui me réduise aux
-traînées; c'est une humiliation que je ne comprends pas que vous
-puissiez souffrir: je ne noircis point ma soie avec ma laine, je me
-trouve fort bien d'aller mon grand chemin; il me semble que je n'ai que
-dix ans; et qu'on me donne un petit bout de canevas pour me jouer, il
-faudrait que vos chaises fussent bien laides pour n'être pas aussi
-belles que votre lit. J'aime fort tout ce que me mande Montgobert; elle
-me plaît toujours, je la trouve _salée_, et tous ses tons me font
-plaisir: c'est un bonheur d'avoir dans sa maison une compagnie comme
-celle-là; j'en avais une autrefois dont je faisais bien mon profit; M.
-d'Angers (_Henri Arnauld_) me mandait l'autre jour que c'était une
-sainte.
-
-J'ai trouvé la réponse du maréchal d'Albret très-plaisante, il y a plus
-d'esprit que dans son style ordinaire; elle m'a paru d'une grande
-hauteur; _l'affectionné serviteur_ est d'une dure digestion: voilà _le
-monseigneur_ bien établi. Vous avez donc ri, ma fille, de tout ce que je
-vous mandais d'Orléans? je le trouvai plaisant aussi, c'était le reste
-de mon sac, qui me paraissait assez bon. N'êtes-vous point trop aimable
-d'aimer les nouvelles de mes bois et de ma santé? C'est bien précisément
-pour l'amour de moi: je me relève un peu par les affaires de Danemark.
-On menace Rennes de transférer le parlement à Dinan; ce serait la ruine
-entière de cette province: la punition qu'on veut faire à cette ville
-ne se passera pas sans beaucoup de bruit.
-
-J'ai reçu des lettres de Nantes: si le marquis de Lavardin et d'Harouïs
-faisaient l'article de cette ville dans la gazette, vous y auriez vu
-assurément mon arrivée et mon départ. Je vous rends bien, ma très-chère,
-l'attention que vous avez à la Bretagne; tout ce qui vous entoure à
-vingt lieues à la ronde m'est considérable. Il vint ici l'autre jour un
-augustin; c'est une manière de _frater_; il a été par toute la province;
-il me nomma cinq ou six fois M. de Grignan et M. d'Arles; je le trouvais
-fort habile homme; je suis assurée qu'à Aix je ne l'aurais pas regardé.
-
-A propos, vous ai-je parlé d'une lunette admirable, qui faisait notre
-amusement dans le bateau? C'est un chef-d'oeuvre; elle est encore plus
-parfaite que celle que l'abbé vous a laissée à Grignan; cette lunette
-rapproche fort bien les objets de trois lieues: que ne les
-rapproche-t-elle de deux cents! Vous pouvez penser l'usage que nous en
-faisons sur ces bords de Loire; mais voici celui que j'en fais ici: vous
-savez que par l'autre bout elle éloigne, et je la tourne sur
-mademoiselle du Plessis, et je la trouve tout d'un coup à deux lieues de
-moi: je fis l'autre jour cette sottise sur elle et sur mes voisins; cela
-fut plaisant, mais personne ne m'entendit: s'il y avait eu quelqu'un que
-j'eusse pu regarder seulement, cette folie m'aurait bien réjouie. Quand
-on se trouve bien oppressé de méchante compagnie, il n'y a qu'à faire
-venir sa lunette et la tourner du côté qui éloigne: demandez à
-Montgobert si elle n'aurait pas ri; voilà un beau sujet pour dire des
-sottises. Si vous avez Corbinelli, je vous recommande la lunette. Adieu,
-ma chère enfant; Dieu merci, comme vous dites, nous ne sommes pas des
-montagnes, et j'espère vous embrasser autrement que de deux cents
-lieues: vous allez vous éloigner encore, j'ai envie d'aller à Brest. Je
-trouve bien rude que madame la grande duchesse ait une dame d'honneur,
-et que ce ne soit pas la bonne Rarai; les _Guisardes_ lui ont donné la
-Sainte-Même. On me mande que la bonne mine de la Trousse est augmentée
-de la moitié, et qu'il aura la charge de Froulai.
-
-
-
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-144.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- Aux Rochers, dimanche 13 octobre 1675.
-
-Vous avez raison de dire que les dates ne font rien pour rendre
-agréables les lettres de ceux que nous aimons. Eh, mon Dieu! les
-affaires publiques nous doivent-elles être si chères? Votre santé, votre
-famille, vos moindres actions, vos sentiments, vos _pétoffes_ de
-Lambesc, c'est là ce qui me touche; et je crois si bien que vous êtes de
-même, que je ne fais aucune difficulté de vous parler des Rochers, de
-mademoiselle du Plessis, de mes allées, de mes bois, de nos affaires, du
-_Bien bon_ et de Copenhague, quand l'occasion s'en présente. Croyez donc
-que tout ce qui vient de vous m'est très-considérable, et que, jusqu'à
-vos traînées de tapisseries, je suis aise de tout savoir. Si voulez
-encore des aiguilles pour en faire, j'en ai d'admirables: pour moi, j'en
-fis hier d'infinies, elles étaient aussi ennuyeuses que ma compagnie: je
-ne travaille que quand elle entre; et, dès que je suis seule, je me
-promène, je lis, ou j'écris. La Plessis ne m'incommode pas plus que
-_Marie_. Dieu me fait la grâce de ne point écouter ce qu'elle dit; je
-suis, à son égard, comme vous êtes pour beaucoup d'autres: elle a
-vraiment les meilleurs sentiments du monde: j'admire que cela puisse
-être gâté par l'impertinence de son esprit et la _ridiculité_ de ses
-manières; il faudrait voir l'usage qu'elle fait de ma tolérance, et
-comme elle l'explique, et les chaînes qu'elle en fait pour s'attacher à
-moi, et comme je lui sers d'excuse pour ne plus voir ses amies de Vitré,
-et les adresses qu'elle a pour satisfaire sa sotte gloire, car la sotte
-gloire est de tout pays, et la crainte qu'elle a que je ne sois jalouse
-d'une religieuse de Vitré: cela ferait une assez méchante farce de
-campagne.
-
-Je dois vous dire des nouvelles de cette province. M. de Chaulnes est à
-Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que si on en sortait, ou si
-l'on faisait le moindre bruit, il ôterait, pour dix ans, le parlement de
-cette ville. Cette crainte fait tout souffrir: je ne sais point encore
-comme ces gens de guerre en usent à l'égard des pauvres bourgeois. Nous
-attendons madame de Chaulnes à Vitré, qui vient voir la princesse (_de
-Tarente_); nous sommes en sûreté sous ses auspices; mais je puis vous
-assurer que, quand il n'y aurait que moi, M. de Chaulnes prendrait
-plaisir à me marquer des égards; c'est la seule occasion où je pourrais
-répondre de lui: n'ayez donc aucune inquiétude; je suis ici comme dans
-cette Provence que vous dites qui est à moi.
-
-Vous n'avez pas peur de Ruyter[400]. _Ruyter pourtant est le dieu des
-combats; Guitaut ne lui résiste pas_: mais, en vérité, l'étoile du roi
-lui résiste: jamais il n'en fut une si fixe. Elle dissipa, l'année
-passée, cette grande flotte; elle fait mourir le prince de Lorraine;
-elle renvoie Montecuculli chez ses parents, et fera la paix par le
-mariage du prince Charles. Je disais l'autre jour cette dernière chose à
-madame de Tarente; elle me dit qu'il était marié à l'impératrice
-douairière: quoique cette noce n'ait pas éclaté, elle ne laisserait pas
-d'empêcher l'autre; vous verrez que cette impératrice mourra, si sa vie
-fait un inconvénient. Votre raisonnement est d'une telle justesse sur
-les affaires d'État, qu'on voit bien que vous êtes devenue politique
-dans la place où vous êtes. J'ai écrit à la belle princesse de
-Vaudemont; elle est infortunée, et j'en suis triste, car elle est
-très-aimable. Je n'osais écrire à madame de Lillebonne; mais vous m'avez
-donné courage. Je crains que vous n'ayez pas le petit Coulanges; sa
-femme m'écrit tristement de Lyon, et croit y passer l'hiver: c'est une
-vraie trahison pour elle, que de n'être pas à Paris: elle me mande que
-vous avez eu un assez grand commerce. La Trousse est à Paris et à la
-cour, accablé d'agréments et de louanges; il les reçoit d'une manière à
-les augmenter: on dit qu'il aura la charge de Froulai; si cela était, il
-y aurait un mouvement dans la compagnie, et je prie notre d'Hacqueville
-d'y avoir quelque attention pour notre pauvre guidon, qui se meurt
-d'ennui dans le guidonnage; je lui mande de venir ici, je voudrais le
-marier à une petite fille qui est un peu juive de son _estoc_, mais les
-millions nous paraissent de bonne maison: cela est fort en l'air; je ne
-crois plus rien après avoir manqué la petite d'Eaubonne[401]. Madame de
-Villars me mande encore des merveilles du chevalier (_de Grignan_); je
-crois que ce sont les premières qu'on a renouvelées; mais enfin c'est un
-petit garçon qui a bien le meilleur bruit qu'on puisse jamais souhaiter.
-Je prie Dieu que les lueurs d'espérance pour une de vos filles[402]
-puissent réussir; ce serait une grande affaire. La paresse du coadjuteur
-devrait bien cesser dans de pareilles occasions.
-
-Écoutez une belle action du procureur général[403]. Il avait une terre,
-de la maison de Bellièvre, qu'on lui avait fort bien donnée; il l'a
-remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu'il ne saurait
-aimer ce présent, quand il songe qu'il fait tort à des créanciers qui
-ont donné leur argent de bonne foi: cela est héroïque. Jugez s'il est
-pour nous contre M. de Mirepoix[404]; je ne connais point une plus belle
-ni une plus vilaine âme que celle de ces deux hommes. Le _Bien bon_ est
-toujours le _Bien bon_; ce sont des armes parlantes: les obligations que
-je lui ai sont innombrables; ce qui me les rend sensibles, c'est
-l'amitié qu'il a pour vous, et le zèle pour vos affaires, et comme il se
-prépare à confondre le Mirepoix.
-
-Je n'ose penser à vous voir; quand cette espérance entre trop avant dans
-mon coeur, et qu'elle est encore éloignée, elle me fait trop de mal: je
-me souviens de ce que je souffris à la maladie de ma pauvre tante, et
-comme vous me fîtes expédier cette douleur; je ne suis pas encore à
-portée de recevoir cette joie. Vous m'assurez que vous vous portez bien;
-Dieu le veuille, ma bonne! cet article me tient extrêmement au coeur:
-pour moi, je suis dans la parfaite santé. Vous aimeriez bien ma sobriété
-et l'exercice que je fais, et sept heures au lit, comme une carmélite.
-Cette vie dure me plaît; elle ressemble au pays; je n'engraisse point,
-et l'air est si épais et si humain, que ce teint, qu'il y a si longtemps
-que l'on loue, n'en est point changé: je vous souhaite quelquefois une
-de nos soirées, en qualité de pommade de pieds de mouton. J'ai dix
-ouvriers qui me divertissent fort. _Rahuel_ et _Pilois_, tout est à sa
-place. Vous devez être persuadée de ma confiance par les pauvretés dont
-je remplis ma lettre. Depuis que je me suis plainte, en vers, de la
-pluie, il fait un temps charmant; de sorte que je m'en loue en prose.
-Toute notre province est si occupée de ces punitions, que l'on ne fait
-point de visites; et, sans vouloir contrefaire la dédaigneuse, j'en suis
-extrêmement aise. Vous souvient-il quand nous trouvions qu'il n'y avait
-rien de si bon, en province, qu'une méchante compagnie, par la joie du
-départ? c'est un plaisir que je n'aurai point cette année.
-
-Ma bonne, quand je vous écrirais encore quatre heures, je ne pourrais
-pas vous dire à quel point je vous aime, et de quelle manière vous
-m'êtes chère. Je suis persuadée du soin de la Providence sur vous,
-puisque vous payez tous vos arrérages, et que vous voyez une année de
-subsistance; Dieu prendra soin des autres; continuez votre attention sur
-votre dépense; cela ne remplit point les grandes brèches, mais cela aide
-à la douceur présente, et c'est beaucoup. M. de Grignan est-il sage? Je
-l'embrasse dans cette espérance, ma très-bonne, et je suis entièrement à
-vous.
-
-
- [400] Amiral de la flotte hollandaise.
-
- [401] Le marquis de Sévigné avait recherché Antoinette Lefèvre
- d'Eaubonne, cousine de M. d'Ormesson.
-
- [402] Il était question d'un établissement pour mademoiselle d'Alerac,
- fille du premier lit de M. de Grignan.
-
- [403] Achille de Harlay, depuis premier président.
-
- [404] M. de Sévigné témoigne de la haine contre M. de Mirepoix, à
- cause du procès de M. de Grignan avec les héritiers de mademoiselle du
- Puy-du-Fou, sa seconde femme.
-
-
-
-
-145.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 16 octobre 1675.
-
-Je ne suis point entêtée, ma fille, de M. de Lavardin; je le vois tel
-qu'il est: ses plaisanteries et ses manières ne me charment point du
-tout; je les vois, comme j'ai toujours fait: mais je suis assez juste
-pour rendre au vrai mérite ce qui lui appartient, quoique je le trouve
-pêle-mêle avec quelques désagréments; c'est à ses bonnes qualités que je
-me suis solidement attachée, et, par bonheur, je vous en avais parlé à
-Paris; car, sans cela, vous croiriez que l'enthousiasme d'une bonne
-réception m'aurait enivrée; enfin je souhaiterai toujours à ceux que
-j'aimerai plus de charmes; mais je me contenterai qu'ils aient autant de
-vertus. C'est le moins lâche et le moins bas courtisan que j'aie jamais
-vu; vous aimeriez bien son style dans de certains endroits, vous qui
-parlez: tant y a, ma fille, voilà ma justification, dont vous ferez part
-au gros abbé, si jamais, par hasard, _il a mal au gras des jambes_[405]
-sur ce sujet.
-
-Je suis fort aise que vous ayez remarqué, comme moi, la diligence
-admirable de nos lettres, et le beau procédé de _Riaux_[406], et de ces
-autres messieurs si obligeants, qui viennent prendre nos lettres, et les
-portent nuit et jour, en courant de toutes leurs forces, pour les faire
-aller plus promptement: je vous dis que nous sommes ingrats envers les
-postillons, et même envers M. de Louvois[407], qui les établit partout
-avec tant de soin. Mais quoi! ma très-chère, nous nous éloignons encore;
-et toutes nos admirations vont cesser: quand je songe que, dans votre
-dernière lettre, vous répondez encore à celle que je vous écrivis de la
-Silleraye, et qu'il y aura demain trois semaines que je suis aux
-Rochers, je comprends que nous étions déjà assez loin, sans cette
-augmentation.
-
-D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine, c'est assez écrire pour
-des affaires; mais que ce n'est pas assez pour son amitié, et qu'il
-augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez
-bien que, puisque le régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas,
-je lâche la bride à toutes ses bontés, et lui laisse la liberté de son
-écritoire: songez qu'il écrit de cette furie à tout ce qui est hors de
-Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste; ce sont _les
-d'Hacqueville_; adressez-vous à eux, ma fille, en toute confiance: leurs
-bons coeurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l'esprit de les
-ménager; j'en veux abuser; aussi bien, si ce n'est moi qui le tue, ce
-sera un autre: il n'aime que ceux dont il est accablé: accablons-le donc
-sans ménagement.
-
-Je voudrais que vous vissiez de quelle beauté ces bois sont
-présentement. Madame de Tarente y fut hier tout le jour; il faisait un
-temps admirable: elle me parla fort de vous: elle vous trouve bien plus
-jolie que le _petit ami_[408]: sa fille est malade; elle en était
-triste; je la mis en carrosse au bout de la grande allée; et comme elle
-me priait fort de me retirer, elle me dit: _Madame, vous me prenez pour
-une Allemande_. Je lui dis: «Oui, madame, assurément, je vous prends
-pour une Allemande[409]: j'aurais plutôt obéi à madame votre
-belle-fille[410].» Elle entendit cela comme une Française. Il est vrai
-que sa naissance doit, ce me semble, donner une dose de respect à ceux
-qui savent vivre. Elle a un style romanesque dans ce qu'elle conte, et
-je suis étonnée que cela déplaise à ceux même qui aiment les romans:
-elle attend madame de Chaulnes. M. de Chaulnes est à Rennes avec les
-Forbin et les Vins, et quatre mille hommes: on croit qu'il y aura bien
-de la _penderie_. M. de Chaulnes y a été reçu comme le roi; mais comme
-c'est la crainte qui a fait changer leur langage, M. de Chaulnes
-n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et
-la plus familière était _gros cochon_, sans compter les pierres dans sa
-maison et dans son jardin, et des menaces dont il paraissait que Dieu
-seul empêchait l'exécution; c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville,
-_de sa propre main_ (car ce n'est point dans son billet de nouvelles
-qu'on pourrait avoir copié), me mande que M. de Chaulnes, suivi de ses
-troupes, est arrivé à Rennes le samedi 12 octobre: je l'ai remercié de
-ce soin, et je lui apprends que M. de Pomponne se fait peindre par
-Mignard: mais tout ceci entre nous; car savez-vous bien qu'il est
-délicat et blond? Je reçois des lettres de votre frère, toutes pleines
-de lamentations de Jérémie sur son guidonnage; il dit justement tout ce
-que nous disions quand il l'acheta; c'est ce cap dont il est encore à
-neuf cents lieues: mais il y avait des gens qui lui mettaient dans la
-tête que, puisque je venais de vous marier, il fallait aussi l'établir;
-et par cette raison, qui devait produire, au moins pour quelque temps,
-un effet contraire, il fallut céder à son empressement et il s'en
-désespère: il y a des coeurs plaisamment bâtis en ce monde. Enfin, ma
-fille, soyons bien persuadées que c'est une vilaine chose que les
-charges subalternes.
-
-Vous savez bien que notre cardinal l'est à fer et à clou. Nous devons
-tous en être ravis à telle fin que de raison: c'est toujours une chose
-triste qu'une dégradation. Au nom de Dieu, ne négligez point de lui
-écrire: il aime mes billets, jugez des vôtres. Vous ne m'aviez point dit
-que votre premier président (_M. Marin_) a battu sa femme; j'aime les
-coups de plat d'épée, cela est brave et nouveau. On sait bien qu'il faut
-les battre, disait l'autre jour un paysan; mais le plat d'épée me
-réjouit. Je m'en vais parier que la petite d'Oppède n'est point morte:
-je connais ceux qui doivent mourir. Il est vrai que le bonheur des
-Français surpasse toute croyance en tout pays: j'ai ajouté ce
-remercîment à ma prière du soir; ce sont les ennemis qui font toutes nos
-affaires: ils se reculent quand ils voient qu'ils nous pourraient
-embarrasser. Vous verrez ce que deviendra Ruyter sur votre Méditerranée:
-le prince d'Orange songe à s'aller coucher, et j'espère votre frère. Je
-vous réponds de cette province, et même de la paix: il me semble qu'elle
-est si nécessaire, que, malgré la conduite de ceux qui ne la veulent
-pas, elle se fera toute seule. Je suivrai votre avis, ma chère enfant,
-je vais m'entretenir de l'espérance de vous revoir: je ne puis commencer
-trop tôt, pour me récompenser des larmes que notre séparation et même la
-crainte m'ont fait répandre si souvent.
-
-J'embrasse M. de Grignan, car je crois qu'il est revenu de la chasse:
-mandez-moi bien de vos nouvelles, vous voyez que je vous accable des
-miennes. La Saint-Géran s'est mêlée de m'écrire sérieusement sur
-l'ambassade de madame de Villars, qui, à ce qu'elle dit, ira à Turin; je
-le crois, puisqu'il n'y a qu'une régente: je lui ai fait réponse dans
-son même style; mais ce n'a pas été sans peine. Ne vous ont-elles pas
-remerciée de votre eau de la reine de Hongrie? Elle est divine: pour
-moi, je vous en remercie encore; je m'en enivre tous les jours: j'en ai
-dans ma poche; c'est une folie comme du tabac: quand on y est accoutumé,
-on ne peut plus s'en passer: je la trouve excellente contre la
-tristesse; j'en mets le soir, plus pour me réjouir que pour le serein,
-dont mes bois me garantissent. Vous êtes trop bonne de craindre que les
-loups, les cochons et les châtaignes ne m'y fassent une insulte. Adieu,
-mon enfant, je vous aime de tout mon coeur; mais c'est au pied de la
-lettre, et sans en rien rabattre.
-
-
- [405] Expression familière de l'abbé de Pontcarré, lorsqu'il était
- importuné de quelque discours.
-
- [406] Courrier de la malle.
-
- [407] Surintendant-général des postes.
-
- [408] Le portrait en miniature de madame de Grignan.
-
- [409] Madame de Tarente était fille de Guillaume V, landgrave de
- Hesse-Cassel.
-
- [410] Madeleine de Créqui, duchesse de la Trémouille.
-
-
-
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-146.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
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- Aux Rochers, dimanche 3 novembre 1675.
-
-Je suis fort occupée de toutes vos affaires de Provence; et si vous
-prenez intérêt à celles de Danemark, j'en prends bien davantage à celles
-de Lambesc. J'attends l'effet de cette défense qu'on devait faire au
-parlement d'envoyer à la maison de ville: j'attends la nomination du
-procureur du pays, et le succès du voyage du consul, qui veut être noble
-par ordre du roi. J'ai fort ri de ce premier président, et des effets de
-sa jalousie: on lui faisait une grande injustice de croire qu'un homme
-élevé à Paris ne sût pas vivre, et ne donnât pas plutôt une bonne couple
-de soufflets que des coups de plat d'épée: je suis bien étonnée qu'il
-soit jaloux de ce petit garçon qui sentait le tabac; il n'y a personne
-qui ne soit dangereux pour quelqu'un: il me semble que le vin des
-Bretons figure avec le tabac des Provençaux.
-
-J'admire toujours qu'on puisse prononcer une harangue sans manquer et
-sans se troubler, quand tout le monde a les yeux sur vous, et qu'il se
-fait un grand silence. Ceci est pour vous, M. le comte, je me réjouis
-que vous possédiez cette hardiesse, qui est si fort au-dessus de mes
-forces: mais, ma fille, c'est du bien perdu, que de parler si
-agréablement, puisqu'il n'y a personne. Je suis piquée, comme vous, que
-l'intendant et les évêques ne soient point à l'ouverture de cette
-assemblée: je ne trouve rien de plus indigne ni de moins respectueux
-pour le roi, et pour celui qui a l'honneur de le représenter[411]. Si
-l'on attend que M. de Marseille soit revenu de ses ambassades, on
-attendra longtemps; car apparemment il n'en fera pas pour une. Je me
-suis plainte à d'Hacqueville; c'est tout ce que je puis faire d'ici, et
-puis voilà qui est fait pour cette année. N'en direz-vous rien à madame
-de Vins? Elle m'a écrit une lettre fort vive et fort jolie; elle se
-plaint de mon silence, elle est jalouse de ce que j'écris à d'autres,
-elle veut désabuser M. de Pomponne de ma tendresse; il n'y a plus que
-pour elle: je n'ai jamais vu un fagot d'épines si révolté. Je lui fais
-réponse, et me réjouis qu'elle se soit mise à être tendre, et à parler
-de la jalousie, autrement qu'en interligne: je ne croyais pas qu'elle
-écrivît si bien; elle me parle de vous, et m'attaque fort joliment.
-J'eus ici, le jour de la Toussaint, M. Boucherat et M. de Harlay, son
-gendre, à dîner; ils s'en vont à nos états, que l'on ouvre quand tout le
-monde y est: ils me dirent leur harangue, elle est fort belle; la
-présence de M. Boucherat sera salutaire à la province et à M. d'Harouïs.
-M. et madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes: les rigueurs
-s'adoucissent; à force d'avoir pendu, on ne pendra plus: il ne reste que
-deux mille hommes à Rennes; je crois que Forbin et Vins s'en vont par
-Nantes; Molac y est retourné. C'est M. de Pomponne qui a protégé le
-malheureux dont je vous ai parlé. Si vous m'envoyez le roman de votre
-premier président, je vous enverrai, en récompense, l'histoire
-lamentable, avec la chanson du violon qui fut roué à Rennes. M.
-Boucherat but à votre santé; c'est un homme aimable, et d'un très-bon
-sens: il a passé par Veret; il a vu à Blois madame de Maintenon, et M.
-du Maine qui marche: cette joie est grande. Madame de Montespan fut
-au-devant de ce joli prince, avec la bonne abbesse de Fontevrault et
-madame de Thianges; je crois qu'un si heureux voyage réchauffera les
-coeurs des deux amies.
-
-Vous me faites un grand plaisir, ma très-chère, de prendre soin de ma
-petite: je suis persuadée du bon air que vous avez à faire toutes les
-choses qui sont pour l'amour de moi. Je ne sais pourquoi vous dites que
-l'absence dérange toutes les amitiés: je trouve qu'elle ne fait point
-d'autre mal que de faire souffrir: j'ignore entièrement les délices de
-l'inconstance, et je crois pouvoir vous répondre, et porter la parole
-pour tous les coeurs où vous régnez uniquement, qu'il n'y en a pas un
-qui ne soit comme vous l'avez laissé. N'est-ce pas être bien généreuse,
-de me mêler de répondre pour d'autres coeurs que le mien? Celui-là, du
-moins, vous est-il bien assuré? Je ne vous trouve plus si entêtée de
-votre fils; je crois que c'est votre faute, car il avait trop d'esprit
-pour n'être pas toujours fort joli: vous ne comprenez point encore trop
-bien l'amour maternel; tant mieux, ma fille, il est violent; mais, à
-moins que d'avoir des raisons comme moi, ce qui ne se rencontre pas
-souvent, on peut à merveille se dispenser de cet excès. Quand je serai à
-Paris, nous parlerons de nous revoir; c'est un désir et une espérance
-qui me soutiennent la vie.
-
-Adieu, ma très-chère; je serai ravie, aussi bien que vous, que nous
-puissions nous allier peut-être aux Machabées: mais cela ne va pas bien,
-je souhaite que votre lecture aille mieux: ce serait une honte dont vous
-ne pourriez pas vous laver, de ne pas finir Josèphe. Hélas! si vous
-saviez ce que j'achève, et ce que je souffre du style du jésuite
-(_Maimbourg_), vous vous trouveriez bien heureuse d'avoir à finir un si
-beau livre!
-
-
- [411] Il avait été décidé que le lieutenant général qui représentait
- le roi aurait le pas sur les évêques dans les états des provinces; et
- depuis cette décision les évêques s'abstenaient souvent d'y assister.
-
-
-
-
-147.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 13 novembre 1675.
-
-Les voilà toutes deux, ma très-chère; il me paraît que je les aurais
-reçues réglément comme à l'ordinaire, sans que Ripert m'a retardé d'un
-jour par son voyage de Versailles. Quelque goût que vous ayez pour mes
-lettres, elles ne peuvent jamais vous être ce que les vôtres me sont; et
-puisque Dieu veut qu'elles soient présentement ma seule consolation, je
-suis heureuse d'y être très-sensible: mais en vérité, ma fille, il est
-douloureux d'en recevoir si longtemps, et cependant la vie se passe sans
-jouir d'une présence si chère: je ne puis m'accoutumer à cette dureté;
-toutes mes pensées et toutes mes rêveries en sont noircies; il me
-faudrait un courage que je n'ai pas, pour m'accommoder d'une si
-extraordinaire destinée: j'ai regret à tous mes jours qui s'en vont, et
-qui m'entraînent sans que j'aie le temps d'être avec vous; je regrette
-ma vie, et je sens pourtant que je la quitterais avec moins de peine,
-puisque tout est si mal rangé pour me la rendre agréable: dans ces
-pensées, ma très-chère, on pleure quelquefois sans vous le dire, et je
-mériterai vos sermons malgré moi, et plus souvent que je ne voudrai; car
-ce n'est jamais volontairement que je me jette dans ces tristes
-méditations: elles se trouvent tout naturellement dans mon coeur, et je
-n'ai pas l'esprit de m'en tirer. Je suis au désespoir, ma fille, de
-n'avoir pas été maîtresse aujourd'hui d'un sentiment si vif; je n'ai pas
-accoutumé de m'y abandonner. Parlons d'autre chose: c'est un de mes
-tristes amusements que de penser à la différence des jours de l'année
-passée et de celle-ci: quelle compagnie les soirs! quelle joie de vous
-voir, et de vous rencontrer, et de vous parler à toute heure! que de
-retours agréables pour moi! Rien ne m'échappe de tous ces heureux jours,
-que les jours mêmes qui sont échappés. Je n'ai pas au moins le déplaisir
-de n'avoir pas senti mon bonheur; c'est un reproche que je ne me ferai
-point; mais, par cette raison, je sens bien vivement le contraire d'un
-état si heureux.
-
-Vous ne me dites point si vous avez été assez bien traités dans votre
-assemblée, pour ne donner au roi que le don ordinaire; on augmente le
-nôtre; je pensai battre le bonhomme Boucherat[412], quand je vis cette
-augmentation; je ne crois pas qu'on en puisse payer la moitié. Les états
-s'ouvriront demain, c'est à Dinan; tout ce pauvre parlement est malade à
-Vannes. Rennes est une ville comme déserte; les punitions et les taxes
-ont été cruelles; il y aurait des histoires tragiques à vous conter
-d'ici à demain. La Marbeuf ne reviendra plus ici; elle démêle ses
-affaires pour s'aller établir à Paris. J'avais pensé que mademoiselle de
-Méri[413] ferait très-bien de louer une maison avec elle; c'est une
-femme très-raisonnable, qui veut mettre sept ou huit cents francs à une
-maison; elles pourront ensemble en avoir une de onze à douze cents
-livres; elle a un bon carrosse, elle ne serait nullement incommode, et
-on n'aurait de société avec elle qu'autant que l'on voudrait; elle
-serait ravie de me plaire, et d'être dans un lieu où elle me pourrait
-voir, car c'est une passion qui pourtant ne la rend point incommode. Il
-faudrait que, d'ici à Pâques, mademoiselle de Méri demandât une chambre
-à l'abbé d'Effiat: j'ai jeté tout cela dans la tête de la Troche.
-
-Je trouve, ma très-chère, que je vous réponds assez souvent par avance,
-comme _Trivelin_, et sur ma santé, et sur M. de Vins: vous n'attendez
-point trois semaines. La réflexion est admirable, qu'avec tous nos
-étonnements de nos lettres que nous recevons du trois au onze, c'est
-neuf jours; il nous faut pourtant trois semaines, avant que de dire, _Je
-me porte bien, à votre service_.
-
-Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien; voici l'aventure.
-J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui
-demeure au bout de ce parc. Madame de Tarente me dit: Quoi! vous savez
-appeler un chien? je veux vous en envoyer un le plus joli du monde. Je
-la remerciai, et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus
-engager dans cette sottise: cela se passe, on n'y pense plus; deux jours
-après je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de
-chien, toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit
-chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire, des oreilles, des
-soies, une haleine douce, petit comme _Sylphide_, blondin comme un
-blondin; jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée: je voulus
-le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter: la femme de chambre qui
-l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est _Marie_[414] qu'aime
-le petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu;
-il ne mange que du pain; je ne m'y attache point, mais il commence à
-m'aimer; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne
-point mander à _Marphise_[415], car je crains ses reproches: au reste,
-une propreté extraordinaire; il s'appelle _Fidèle_; c'est un nom que les
-amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été
-pourtant d'un assez bel air; je vous conterai quelque jour ses
-aventures. Il est vrai que son style est tout plein d'évanouissements,
-et je ne crois pas qu'elle ait eu assez de loisir pour aimer sa fille,
-au point d'oser se comparer à moi. Il faudrait plus d'un coeur pour
-aimer tant de choses à la fois; pour moi, je m'aperçois tous les jours
-que les gros poissons mangent les petits: si vous êtes mon préservatif,
-comme vous le dites, je vous suis trop obligée, et je ne puis trop aimer
-l'amitié que j'ai pour vous: je ne sais de quoi elle m'a gardée; mais
-quand ce serait de feu et d'eau, elle ne me serait pas plus chère. Il y
-a des temps où j'admire qu'on veuille seulement laisser entrevoir qu'on
-ait été capable d'approcher à neuf cents lieues d'un cap. La bonne
-princesse en fait toute sa gloire au grand mépris de son miroir, qui lui
-dit tous les jours qu'avec un tel visage il faut perdre même le
-souvenir. Elle m'aime beaucoup: on en médirait à Paris; mais ici c'est
-une faveur qui me fait honorer de mes paysans. Ses chevaux sont malades;
-elle ne peut venir aux Rochers, et je ne l'accoutume point à recevoir de
-mes visites plus souvent que tous les huit ou dix jours: je lui dis en
-moi-même, comme M. de Bouillon à sa femme: Si je voulais aller en
-carrosse rendre des devoirs, et n'être pas aux Rochers, je serais à
-Paris.
-
-L'été de Saint-Martin continue, et mes promenades sont fort longues:
-comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil, je repose _mia
-corporea salma_ tout du long de ces allées; j'y passe des jours toute
-seule avec un laquais, et je n'en reviens point que la nuit soit bien
-déclarée, et que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon
-air: je crains l'entre-chien et loup quand on ne cause point, et je me
-trouve mieux dans ces bois que toute seule dans une chambre; c'est ce
-qui s'appelle _se mettre dans l'eau, de peur de la pluie_; mais je
-m'accommode mieux de cette grande tristesse que de l'ennui d'un
-fauteuil. Ne craignez point le serein, ma fille, il n'y en a point dans
-les vieilles allées, ce sont des galeries; ne craignez que la pluie
-extrême, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rien faire qui
-ne me fasse mal aux yeux: c'est pour conserver ma vue que je vais à ce
-que vous appelez le serein; ne soyez en aucune peine de ma santé, je
-suis dans la très-parfaite.
-
-Je vous remercie du goût que vous avez pour _Joseph_; n'est-il pas vrai
-que c'est la plus belle histoire du monde? Je vous envoie par Ripert une
-troisième partie des _Essais de morale_, que je trouve admirable: vous
-direz que c'est la seconde, mais ils font la seconde _de l'éducation
-d'un prince_, et voici la troisième. Il y a un traité _De la
-connaissance de soi-même_, dont vous serez fort contente; il y en a un
-_De l'usage qu'on peut faire des mauvais sermons_, qui vous eût été bon
-le jour de la Toussaint. Vous faites bien, ma fille, de ne vouloir point
-oublier l'italien; je fais comme vous, j'en lis toujours un peu.
-
-Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il fut hier roué vif
-un homme à Rennes (c'est le dixième), qui confessa d'avoir eu dessein de
-tuer ce gouverneur: pour celui-là, il méritait bien la mort. Les
-médecins de ce pays ne seront pas si complaisants que ceux de Provence,
-qui accordent par respect à M. de Grignan qu'il a la fièvre; ceux-ci
-compteraient pour rien la fièvre pourprée à M. de Chaulnes, et nulle
-considération ne pourrait leur faire avouer que son mal fût dangereux.
-On voulait, en exilant le parlement, le faire consentir, pour se
-racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais cette noble compagnie
-voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu'on ne voulait; car tout
-se tournerait en négociation; mais on aime mieux les maux que les
-remèdes.
-
-Notre cardinal est à Commerci comme à l'ordinaire; le pape ne lui laisse
-pas la liberté de suivre son goût. L'intendante est-elle avec vous? Vous
-me direz oui ou non dans trois semaines. Ah! ma fille, vous avez eu trop
-bonne opinion de moi à la Toussaint; ce fut le jour que M. Boucherat et
-son gendre vinrent dîner ici, de sorte que je ne fis point mes
-dévotions. La princesse était à l'oraison funèbre de Scaramouche,
-faisant honte aux catholiques: cette vision est fort plaisante. Je
-souhaite fort que M. l'archevêque fasse le mariage qui vous est si bon.
-Je crois que mon fils s'en va dans les quartiers de fourrages, qui
-signifient bientôt après ceux d'hiver.
-
-Je veux qu'en mon absence M. de Coulanges vous mande de certaines choses
-qu'on aime à savoir. Vous me proposez pour régime une nourriture bien
-précieuse; je ne vous réponds pas tout à fait de vous obéir; mais, en
-vérité, je ne mange pas beaucoup, je ne regarde pas les châtaignes, je
-ne suis point du tout engraissée; mes promenades de toutes façons
-m'empêchent de profiter de mon oisiveté. Mademoiselle de Noirmoutiers
-s'appellera madame de Royan; vous dites vrai, le nom d'Olonne est trop
-difficile à purifier. Adieu, ma chère enfant; vous êtes donc persuadée
-que j'aime ma fille plus que les autres mères: vous avez raison, vous
-êtes la chère occupation de mon coeur, et je vous promets de n'en avoir
-jamais d'autre, quand même je trouverais en mon chemin une fontaine de
-Jouvence. Pour vous, ma fille, quand je songe comme vous avez aimé le
-chocolat, je ne sais si je ne dois point trembler; puis-je espérer
-d'être plus aimable, et plus parfaite, et plus toutes sortes de choses?
-Il vous faisait battre le coeur; peut-on se vanter de quelque fortune
-pareille? vous devriez me cacher ces sortes d'inconstances. Adieu, ma
-très-chère comtesse; mandez-moi si vous dormez, si vous n'êtes point
-bresillée, si vous mangez, si vous avez le teint beau, si vous n'avez
-point mal à vos belles dents: mon Dieu! que je voudrais bien vous voir
-et vous embrasser!
-
-
- [412] Louis Boucherat, chancelier de France en 1685, alors commissaire
- du roi aux états de Bretagne.
-
- [413] Soeur du marquis de la Trousse, cousine germaine de madame de
- Sévigné.
-
- [414] Une des femmes de chambre de madame de Sévigné.
-
- [415] Petite chienne que madame de Sévigné avait laissée à Paris.
-
-
-
-
-148.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 1er décembre 1675.
-
-Voilà qui est réglé, ma très-chère, je reçois deux de vos lettres à la
-fois; et il y a un ordinaire où je n'en ai point de vous: il faut savoir
-aussi la mine que je lui fais, et comme je le traite en comparaison de
-l'autre. Je suis comme vous, ma fille, je donnerais de l'argent pour
-avoir la parfaite tranquillité du coadjuteur sur les réponses, et
-pouvoir les garder dans ma poche deux mois, trois mois, sans
-m'inquiéter: mais nous sommes si sottes, que nous avons ces réponses sur
-le coeur; il y en a beaucoup que je fais pour les avoir faites; enfin
-c'est un don de Dieu que cette noble indifférence. Madame de Langeron
-disait sur les visites, et je l'applique à tout: _Ce que je fais me
-fatigue, et ce que je ne fais pas m'inquiète_. Je trouve cela très-bien
-dit, et je le sens. Je fais donc à peu près ce que je dois, et jamais
-que des réponses: j'en suis encore là. Je vous donne avec plaisir le
-dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma
-tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire; et puis le reste va
-comme il peut. Je me divertis autant à causer avec vous que je laboure
-avec les autres. Je suis assommée surtout des grandes nouvelles de
-l'Europe.
-
-Je voudrais que le coadjuteur eût montré cette lettre que j'ai de vous à
-madame de Fontevrault; vous n'en savez pas le prix; vous écrivez comme
-un ange; je lis vos lettres avec admiration; cela marche, vous arrivez.
-Vous souvient-il, ma fille, de ce menuet que vous dansiez si bien, où
-vous arriviez si heureusement, et de ces autres créatures qui
-n'arrivaient que le lendemain? Nous appelions ce que faisait feu MADAME,
-et ce que vous faisiez, _gagner pays_. Vos lettres sont tout de même.
-
-Pour votre pauvre petit _frater_, je ne sais où il s'est fourré; il y a
-trois semaines qu'il ne m'a écrit: il ne m'avait point parlé de cette
-promenade sur la Meuse; tout le monde le croit ici: il est vrai que sa
-fortune est triste. Je ne vois point comme toute cette charge se pourra
-emmancher, à moins que Lauzun ne prenne le guidon en payement, et
-quelque supplément que nous tâcherons de trouver: car d'acheter
-l'enseigne à pur et à plein, et que le guidon nous demeure sur les bras,
-ce n'est pas une chose possible. Vous raisonnez fort juste sur tout
-cela.
-
-J'achèverai ici l'année très-paisiblement; il y a des temps où les lieux
-sont assez indifférents; on n'est point trop fâchée d'être tristement
-plantée ici. Madame de la Fayette vous rend vos honnêtetés; sa santé
-n'est pas bonne, mais celle de M. de Limoges[416] est encore pire: il a
-remis au roi tous ses bénéfices; je crois que son fils, c'est-à-dire
-l'abbé de la Fayette, en aura une abbaye. Voilà la pauvre Gascogne bien
-malmenée, aussi bien que nous. On nous envoie encore six mille hommes
-pour passer l'hiver: si les provinces ne faisaient rien de mal à propos,
-on serait assez embarrassé de toutes ces troupes. Je ne crois point que
-la paix soit si proche: vous souvient-il de tous les raisonnements qu'on
-faisait sur la guerre, et comme il devait y avoir bien des gens tués?
-C'est une prophétie qu'on peut toujours faire sûrement, aussi bien que
-celle que vos lettres ne m'ennuieront certainement point, quelque
-longues qu'elles soient: ah! vous pouvez l'espérer sans chimère; c'est
-ma délicieuse lecture. Rippert vous porte un troisième petit tome des
-_Essais de morale_, qui me paraît digne de vous: je n'ai jamais vu une
-force et une énergie comme il y en a dans le style de ces gens-là: nous
-savons tous les mots dont ils se servent; mais jamais, ce me semble,
-nous ne les avons vus si bien placés ni si bien enchâssés. Le matin, je
-lis l'Histoire de France; l'après-dînée, un petit livre dans les bois,
-comme ces Essais, la vie de saint Thomas de Cantorbéry, que je trouve
-admirable, ou les Iconoclastes; et le soir, tout ce qu'il y a de plus
-grosse impression: je n'ai point d'autre règle. Ne lisez-vous pas
-toujours Josèphe? prenez courage, ma fille, et finissez
-_miraculeusement_[417] cette histoire. Si vous prenez les Croisades,
-vous y verrez deux de vos grands-pères, et pas un de la grande maison de
-V....; mais je suis sûre qu'à certains endroits vous jetterez le livre
-par la place, et maudirez le jésuite[418]; et cependant l'histoire est
-admirable.
-
-La bonne Troche fait très-bien son devoir; je n'ai guère d'obligation de
-ce que l'on fait pour vous. La princesse et moi, nous ravaudions l'autre
-jour dans des paperasses de feu madame de la Trémouille; il y a mille
-vers: nous trouvâmes une infinité de portraits, entre autres celui que
-madame de la Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu[419]; il vaut
-mieux que moi: mais ceux qui m'eussent aimée, il y a seize ans,
-l'auraient pu trouver ressemblant. Que puis-je répondre, ma très-chère,
-aux trop aimables tendresses que vous me dites, sinon que je suis tout
-entière à vous, et que votre amitié est la chose du monde qui me touche
-le plus?
-
-
- [416] François de la Fayette, évêque de Limoges, premier aumônier de
- la reine Anne d'Autriche; il était oncle du mari de madame de la
- Fayette.
-
- [417] Madame de Grignan avait de la peine à achever la lecture des
- ouvrages de longue haleine.
-
- [418] Le père Maimbourg, auteur de l'_Histoire des Croisades_. Le
- médecin des _Lettres persanes_ donne, pour remède contre _l'asthme_,
- de lire tous les ouvrages de ce père, _en ne s'arrêtant qu'à la fin de
- chaque période_.
-
- [419] Voyez ce portrait au commencement du volume.
-
-
-
-
-149.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 4 décembre 1675.
-
-Voici le jour que j'écris sur la pointe d'une aiguille; car je ne reçois
-plus vos lettres que deux à la fois le vendredi. Comme je venais de me
-promener avant-hier, je trouvai au bout du mail le _frater_, qui se mit
-à deux genoux aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir
-été trois semaines sous terre à chanter _matines_, qu'il ne croyait pas
-me pouvoir aborder d'une autre façon. J'avais bien résolu de le gronder,
-et je ne sus jamais où trouver de la colère; je fus fort aise de le
-voir; vous savez comme il est divertissant; il m'embrassa mille fois; il
-me donna les plus méchantes raisons du monde, que je pris pour bonnes:
-nous causons fort, nous lisons, nous nous promenons, et nous achèverons
-ainsi l'année, c'est-à-dire le reste. Nous avons résolu d'offrir notre
-chien de guidon, et de souffrir encore quelque supplément, selon que le
-roi l'ordonnera: si le chevalier de Lauzun[420] veut vendre sa charge
-entière, nous le laisserons trouver des marchands de son côté, comme
-nous en chercherons du nôtre, et nous verrons alors à nous accommoder.
-
-Nous sommes toujours dans la tristesse des troupes qui nous arrivent de
-tous côtés avec M. de Pommereuil: ce coup est rude pour les grands
-officiers; ils sont mortifiés à leur tour, c'est-à-dire le gouverneur,
-qui ne s'attendait pas à une si mauvaise réponse sur le présent de trois
-millions. M. de Saint-Malo est revenu; il a été mal reçu aux états: on
-l'accuse fort d'avoir fait une méchante manoeuvre à Saint-Germain; il
-devait au moins demeurer à la cour, après avoir mandé ce malheur en
-Bretagne, pour tâcher de ménager quelque accommodement. Pour M. de
-Rohan, il est enragé, et n'est point encore revenu; peut-être qu'il ne
-reviendra pas. M. de Coulanges me mande qu'il a vu le chevalier de
-Grignan, qui s'accommode mal de mon absence: je suis plus touchée que
-je ne l'ai encore été de n'être pas à Paris, pour le voir et causer avec
-lui. Mais savez-vous bien, ma chère, que son régiment est dans le nombre
-des troupes qu'on nous envoie? ce serait une plaisante chose s'il venait
-ici; je le recevrais avec une grande joie.
-
-J'ai fort envie d'apprendre ce qui sera arrivé de votre procureur du
-pays; je crains que M. de Pomponne, qui s'était mêlé de cette affaire,
-croyant vous obliger, ne soit un peu fâché de voir le tour qu'elle a
-pris; cela se présente en gros comme une chose que vous ne voulez plus,
-après l'avoir souhaitée: les circonstances qui vous ont obligée à
-prendre un autre parti ne sauteront pas aux yeux, du moins je le crains,
-et je souhaite me tromper. Il me semble que vous devez être bien
-instruite des nouvelles à cette heure, que le chevalier est à Paris. M.
-de Coulanges vient de recevoir un violent dégoût; M. le Tellier a ouvert
-sa bourse à Bagnols, pour lui faire acheter une charge de maître des
-requêtes, et en même temps lui donne une commission qu'il avait refusée
-à M. de Coulanges, et qui vaut, sans bouger de Paris, plus de deux mille
-livres de rentes. Voilà une mortification sensible, et sur quoi, si
-madame de Coulanges[421] ne fait rien changer par une conversation
-qu'elle doit avoir eue avec ce ministre, Coulanges est très-résolu de
-vendre sa charge[422]; il m'en écrit, outré de douleur. Vous savez
-très-bien les espérances de la paix: les gazettes ne vous manquent pas,
-non plus que les lamentations de cette province. M. le cardinal me mande
-qu'il a vu le comte de Sault, Renti et Biran[423]: il a si peur d'être
-l'ermite de la foire, qu'il est allé passer l'avent à Saint-Mihiel.
-Parlez-moi de vous, ma chère enfant; comment vous portez-vous? votre
-teint n'est-il point en poudre? êtes-vous belle quand vous voulez? Enfin
-je pense mille fois à vous, et vous ne me sauriez trop parler de ce qui
-vous regarde.
-
-
- [420] François de Nompar de Caumont.
-
- [421] Madame de Coulanges était cousine de M. de Louvois.
-
- [422] De maître des requêtes.
-
- [423] Le comte de Sault, qui fut depuis duc de Lesdiguières;--le
- marquis de Renti, de la maison de Croy;--le marquis de Biran, qui fut
- depuis duc de Roquelaure et maréchal de France.
-
-
-
-
-150.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 8 décembre 1675.
-
-J'attendais deux de vos paquets par le dernier ordinaire, et je n'en ai
-point reçu du tout. Quand les postes tarderaient, comme je le crois bien
-présentement, j'en devrais toujours avoir reçu un; car je ne compte
-jamais que vous m'ayez oubliée. Cette confiance est juste, et je suis
-assurée qu'elle vous plaît; mais comme les pensées noires voltigent
-assez dans ces bois, j'ai d'abord voulu être en peine de vous; mais le
-bon abbé et mon fils m'assurent que vous m'auriez fait écrire. Je ne
-veux point demeurer sur cette crainte, elle est trop insupportable: je
-veux me prendre à la poste de tout, quoique je ne comprenne rien à
-l'excès de ce déréglement, et espérer demain de vos nouvelles; je les
-souhaite avec l'impatience que vous pouvez vous imaginer.
-
-D'Hacqueville est enrhumé avec la fièvre; j'en suis en peine, car je
-n'aime la fièvre à rien: on dit qu'elle _consume_, mais c'est la vie.
-Quoiqu'on dise _les d'Hacqueville_, il n'y en a, en vérité, qu'un au
-monde comme le nôtre. N'a-t-il point déjà commencé de vous parler d'un
-voyage incertain que le roi doit faire en Champagne ou en Picardie?
-Depuis que ses gens, pour notre malheur, ont commencé à répandre une
-nouvelle de cet agrément, c'est pour trois mois; il faut voir aussi ce
-que je fais de cette feuille volante qui s'appelle les _Nouvelles_. Pour
-la lettre de d'Hacqueville, elle est tellement pleine de mon fils, et de
-ma fille, et de notre pauvre Bretagne, qu'il faudrait être dénaturée
-pour ne se pas crever les yeux à la déchiffrer[424]. M. de Lavardin est
-mon résident aux états; il m'instruit de tout; et comme nous mêlons
-quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui avais mandé, pour lui
-expliquer mon repos et ma paresse ici:
-
- ...... _D'ogni oltraggio, e scorno
- La mia famiglia, e la mia greggia illese
- Sempre qui fur, ne strepito di Marte,
- Ancor turbo questa remota parte[425]._
-
-A peine ma lettre a-t-elle été partie, qu'il est arrivé à Vitré huit
-cents cavaliers, dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai
-qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi, comme dans un pays
-de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis
-XII[426]. Les députés sont revenus de Paris. M. de Saint-Malo, qui est
-Guémadeuc, votre parent, et sur le tout _une linotte mitrée_, comme
-disait madame de Choisy, a paru aux états, transporté et plein des
-bontés du roi, et surtout des honnêtetés particulières qu'il a eues
-pour lui, sans faire nulle attention à la ruine de la province, qu'il a
-apportée agréablement avec lui: ce style est d'un bon goût à des gens
-pleins, de leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il dit que Sa
-Majesté est contente de la Bretagne et de son présent, qu'elle a oublié
-le passé, et que c'est par confiance qu'elle envoie ici huit mille
-hommes; comme on envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire.
-Pour M. de Rohan, il a des manières toutes différentes, et qui ont plus
-de l'air d'un bon compatriote. Voilà nos chiennes de nouvelles; j'ai
-envie de savoir des vôtres, et ce qui sera arrivé de votre procureur du
-pays. Vous ne devez pas douter que les Janson n'aient écrit de grandes
-plaintes à M. de Pomponne; je crois que vous n'aurez pas oublié d'écrire
-aussi, et à madame de Vins qui s'était mêlée d'écrire pour Saint-Andiol.
-C'est d'Hacqueville qui doit vous servir et vous instruire de ce
-côté-là. Je vous suis inutile à tout, _in questa remota parte_: c'est un
-de mes plus grands chagrins: si jamais je me puis revoir à portée de
-vous être bonne à quelque chose, vous verrez comme je récompenserai le
-temps perdu. Adieu, ma très-chère et très-aimée, je vous souhaite une
-parfaite santé; c'est le vrai moyen de conserver la mienne, que vous
-aimez tant: elle est très-bonne. Je vous embrasse très-tendrement, et
-vous dirais combien mon fils est aimable et divertissant: mais le voilà,
-il ne faut pas le gâter.
-
-
- [424] L'écriture de M. d'Hacqueville était très-difficile à lire.
-
- [425] _Gerusalemme liberata_, _canto VII._, _st._, 8.
-
- [426] Le mariage d'Anne, duchesse de Bretagne, qui, ayant épousé
- Charles VIII, et ensuite Louis XII, son successeur, réunit ce duché à
- la France.
-
-
-
-
-151.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 29 décembre 1675.
-
-Je vous remercie, ma fille, de conserver quelque souvenir _del paterno
-nido_. Hélas! notre château en Espagne serait de vous y voir; quelle
-joie! et pourquoi serait-il impossible de vous revoir dans ces belles
-allées? Que dites-vous du mariage de la Mothe[427]? La beauté, la
-jeunesse, la conduite, font-elles quelque chose pour bien établir les
-demoiselles? Ah, Providence! il en faut revenir là. Madame de
-Puisieux[428] est ressuscitée mais n'est-ce pas mourir deux fois, bien
-près l'une de l'autre? car elle a quatre-vingts ans. Madame de Coulanges
-m'apprend la bonne compagnie de notre quartier; mais cela ne me presse
-point d'y retourner plus tôt que je n'ai résolu: je ne m'y sens attirée
-que par des affaires; car pour des plaisirs, je n'en espère point, et
-l'hiver n'est point en ce pays-ci ce que l'on pense; il ne me fait
-nulle horreur. Mon fils me fait ici une fort bonne compagnie, et il
-trouve que j'en suis une aussi; il n'y a nul air de maternité à notre
-affaire; la princesse en est étonnée, elle qui connaît des enfants qui
-n'ont point d'âme dans le corps. Elle est bien affligée des troupes qui
-sont arrivées à Vitré; elle espérait, avec raison, d'être exemptée: mais
-cependant voilà un bon régiment dans sa ville: c'était une chose
-plaisante si c'eût été le régiment de Grignan; mais savez-vous qu'il est
-à la Trinité, c'est-à-dire à Bodégat[429]? J'ai écrit au chevalier (_de
-Grignan_), non pas pour rien déranger, car tout est réglé, mais afin que
-l'on traite doucement et honnêtement mon fermier, mon procureur fiscal
-et mon sénéchal; cela ne coûtera rien, et me fera grand honneur: cette
-terre m'est destinée, à cause de votre partage.
-
-Si je vois ici le Castellane[430], je le recevrai fort bien; son nom et
-le lieu où il a passé l'été me le rendront considérable. L'affaire de
-mon président va bien; il se dispose à me donner de l'argent: voilà une
-des affaires que j'avais ici. Celle qu'entreprend l'abbé de la Vergne
-est digne de lui: vous me le représentez un fort honnête homme.
-
-Ne voulez-vous point lire les _Essais de morale_, et m'en dire votre
-avis? Pour moi, j'en suis charmée; mais je le suis fort aussi de
-l'oraison funèbre de M. de Turenne; il y a des endroits qui doivent
-avoir fait pleurer tous les assistants: je ne doute pas qu'on ne vous
-l'ait envoyée; mandez-moi si vous ne la trouvez pas très-belle. Ne
-voulez-vous point achever _Josèphe_? Nous lisons beaucoup, et du
-sérieux, et des folies, et de la fable, et de l'histoire. Nous nous
-faisons tant d'affaires, que nous n'avons pas le temps de nous tourner.
-On nous plaint à Paris, on croit que nous sommes au coin de notre feu à
-mourir d'ennui et à ne pas voir le jour: mais, ma fille, je me promène,
-je m'amuse; ces bois n'ont rien d'affreux; ce n'est pas d'être ici ou de
-n'être pas à Paris qu'il faut me plaindre. M. de Coulanges espère
-beaucoup d'une conversation que sa femme à eue avec M. de Louvois: s'ils
-avaient l'intendance de Lyon, conjointement avec le beau-père, ce serait
-un grand bonheur. Voilà le monde; ils ne travaillent que pour s'établir
-à cent lieues de Paris.
-
-Vous me paraissez avoir bien envie d'aller à Grignan; c'est un grand
-tracas: mais vous recevrez mes conseils quand vous en serez revenue. Ces
-compliments pour ces deux hommes qui sont chez eux il y a plus d'un
-mois, m'ont fait rire. La longueur de nos réponses effraye, et fait bien
-comprendre l'horrible distance qui est entre nous: ah! ma fille, que je
-la sens, et qu'elle fait bien toute la tristesse de ma vie! Sans cela,
-ne serais-je point trop heureuse avec un joli garçon comme celui que
-j'ai? il vous dira lui-même s'il ne souffre pas d'être éloigné de vous:
-mais je l'attends, il n'est point encore arrivé; s'il se divertit, il
-est bien. Adieu, ma très-chère et très-aimable et très-parfaitement
-aimée. Parlez-moi de votre santé et de votre beau temps, tout cela me
-plaît. J'embrasse M. de Grignan, quand ce serait ce troisième jour de
-barbe épineuse et cruelle; on ne peut s'exposer de meilleure grâce.
-
-
- [427] Anne-Lucie de la Mothe-Houdancourt, nièce du maréchal de ce nom.
-
- [428] Charlotte d'Estampes-Valençai mourut le 3 septembre 1677.
-
- [429] Terre qui appartenait à la maison de Sévigné.
-
- [430] Un parent de M. de Grignan.
-
-
-
-
-152.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, le premier jour de l'an 1676.
-
-Nous voici donc à l'année _qui vient_, comme disait M. de Montbazon: ma
-très-chère, je vous la souhaite heureuse; et si vous croyez que la
-continuation de mon amitié entre dans la composition de ce bonheur, vous
-pouvez y compter sûrement.
-
-Voilà une lettre de d'Hacqueville, qui vous apprendra l'agréable succès
-de nos affaires de Provence; il surpasse de beaucoup mes espérances:
-vous aurez vu à quoi je me bornais par les lettres que je reçus il y a
-peu de jours, et que je vous envoyai. Voilà donc cette grande épine hors
-du pied, voilà cette caverne de larrons détruite; voilà l'ombre de M. de
-Marseille conjurée, voilà le crédit de la cabale évanoui, voilà
-l'insolence terrassée: j'en dirais d'ici à demain. Mais, au nom de Dieu,
-soyez modestes dans vos victoires: voyez ce que dit le bon
-d'Hacqueville, la politique et la générosité vous y obligent. Vous
-verrez aussi comme je trahis son secret pour vous, par le plaisir de
-vous faire voir le dessous des cartes, qu'il a dessein de vous cacher à
-vous-même: mais je ne veux point laisser équivoques dans votre coeur les
-sentiments que vous devez avoir pour l'ami et pour la belle-soeur[431],
-car il me paraît qu'ils ont fait encore au delà de ce qu'on m'en écrit,
-et; pour toute récompense, ils ne veulent aucun remercîment. Servez-les
-donc à leur mode, et jouissez en silence de leur véritable et solide
-amitié. Gardez-vous bien de lâcher le moindre mot qui puisse faire
-connaître au bon d'Hacqueville que je vous ai envoyé sa lettre; vous le
-connaissez, la rigueur de son exactitude ne comprendrait pas cette
-licence poétique: ainsi, ma fille, je me livre à vous, et vous conjure
-de ne me point brouiller avec un si bon et si admirable ami. Enfin, ma
-très-chère, je me mets entre vos mains; et, connaissant votre fidélité,
-je dormirai en repos; mais répondez-moi aussi de M. de Grignan; car ce
-ne serait pas une consolation pour moi que de voir courir mon secret par
-ce côté-là.
-
-En voici encore un autre; voici le jour des secrets, comme la _journée
-des dupes_[432]. Le _Frater_ est revenu de Rennes; il m'a rapporté une
-sotte chanson qui m'a fait rire: elle vous fera voir en vers une partie
-de ce que je vous dis l'autre jour en prose. Nous avions dans la tête un
-fort joli mariage, mais il n'est pas _cuit_: la belle n'a que quinze
-ans, et l'on veut qu'elle en ait davantage pour penser à la marier. Que
-dites-vous de l'habile personne dont nous vous parlions la dernière
-fois, et qui ne put du tout deviner quel jour c'est que le lendemain de
-la veille de Pâques? C'est un joli petit bouchon qui nous réjouit fort;
-_cela n'aura vingt ans que dans six ans d'ici_[433]. Je voudrais que
-vous l'eussiez vue le matin manger une beurrée longue comme d'ici à
-Pâques, et l'après-dînée croquer deux pommes vertes avec du pain bis. Sa
-naïveté et sa jolie petite figure nous délassent de la guinderie et de
-l'esprit _fichu_ de mademoiselle du Plessis.
-
-Mais parlons d'autre chose: ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison funèbre
-de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal m'ont déjà ruinée
-en ports de lettres; mais j'aime bien cette dépense. Il me semble
-n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit
-que l'abbé Fléchier[434] veut la surpasser, mais je l'en défie; il
-pourra parler d'un héros, mais ce ne sera pas de M. de Turenne, et voilà
-ce que M. de Tulle a fait divinement, à mon gré. La peinture de son
-coeur est un chef-d'oeuvre; et cette droiture, cette naïveté, cette
-vérité dont il était pétri; enfin, ce caractère, comme il dit, également
-éloigné de la souplesse, de l'orgueil, et du faste de la modestie. Je
-vous avoue que j'en suis charmée; et si les critiques ne l'estiment plus
-depuis qu'elle est imprimée,
-
- Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain[435]
-
-Ne me dites-vous rien des _Essais de morale_ et _du Traité de tenter
-Dieu_, et _de la Ressemblance de l'amour-propre et de la charité_? C'est
-une belle conversation que celle que l'on fait de deux cents lieues
-loin. Nous faisons de cela pourtant tout ce qu'on en peut faire. Je vous
-envoie un billet de la jolie abbesse: voyez si elle se joue joliment; il
-n'en faut pas davantage pour voir l'agrément de son esprit. Adieu, ma
-très-aimable et très-chère, je vous recommande tous mes secrets; je vous
-embrasse très-tendrement, et suis à vous plus qu'à moi-même.
-
-
- [431] M. de Pomponne et madame de Vins.
-
- [432] Marie de Médicis était parvenue, à force de supplications, le 10
- novembre 1630, à obtenir du roi son fils que le cardinal de Richelieu
- serait écarté du ministère; le 11, le roi se rendit à Versailles, et,
- entraîné par les observations adroites du duc de Saint-Simon, il
- voulut avoir encore un entretien avec le cardinal: de ce moment,
- l'autorité du ministre fut rétablie, et la disgrâce de la reine-mère
- résolue. Cette journée du 11 novembre fut appelée _la journée des
- dupes_.
-
- [433] Allusion à un vers de Benserade qui se trouve dans des stances
- qu'il fit pour le roi, représentant un _esprit follet_.
-
- Cela n'aura vingt ans que dans deux ans d'ici,
- Cela sait mieux danser que toute la gent blonde.
-
- [434] Depuis évêque de Lavaur, et ensuite de Nîmes.
-
- [435] Vers de Corneille dans _les Horaces_.
-
-
-
-
-153.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 12 janvier 1676.
-
-Vous pouvez remplir vos lettres de tout ce qu'il vous plaira, et croire
-que je les lis toujours avec un grand plaisir et une grande approbation:
-on ne peut pas mieux écrire, et l'amitié que j'ai pour vous ne contribue
-en rien à ce jugement.
-
-Vous me ravissez d'aimer les _Essais de morale_, n'avais-je pas bien dit
-que c'était votre fait? Dès que j'eus commencé à les lire, je ne songeai
-plus qu'à vous les envoyer; vous savez que je suis communicative, et que
-je n'aime point à jouir d'un plaisir toute seule. Quand on aurait fait
-ce livre pour vous, il ne serait pas plus digne de vous plaire. Quel
-langage! quelle force dans l'arrangement des mots! on croit n'avoir lu
-de français qu'en ce livre[436]. Cette ressemblance de la charité avec
-l'amour-propre, et de la modestie héroïque de M. de Turenne et de M. le
-Prince avec l'humilité du christianisme.... Mais je m'arrête, il
-faudrait louer cet ouvrage depuis un bout jusqu'à l'autre, et ce serait
-une bizarre lettre. En un mot, je suis fort aise qu'il vous plaise, et
-j'en estime mon goût. Pour _Josèphe_, vous n'aimez pas sa vie; c'est
-assez que vous ayez approuvé ses actions et son histoire: n'avez-vous
-pas trouvé qu'il jouait d'un grand bonheur dans cette cave, où ils
-tiraient à qui se poignarderait le dernier?
-
-Nous avons ri aux larmes de cette fille qui chanta tout haut dans
-l'église cette chanson déshonnête dont elle se confessait; rien au monde
-n'est plus nouveau ni plus plaisant: je trouve qu'elle avait raison;
-assurément le confesseur voulait entendre la chanson, puisqu'il ne se
-contentait pas de ce que la fille lui avait dit en s'accusant. Je vois
-d'ici le bon homme de confesseur pâmé de rire le premier de cette
-aventure. Nous vous mandons souvent des folies; mais nous ne pouvons
-payer celle-là. Je vous parle toujours de notre Bretagne, c'est pour
-vous donner la confiance de me parler de Provence; c'est un pays auquel
-je m'intéresse plus qu'à nul autre: le voyage que j'y ai fait m'empêche
-de pouvoir m'ennuyer de tout ce que vous me dites, parce que je connais
-tout et comprends tout le mieux du monde. Je n'ai pas oublié la beauté
-de vos hivers; nous en avons un admirable: je me promène tous les jours,
-et je fais quasi un nouveau parc autour de ces grandes places du bout du
-mail; j'y fais planter quatre rangs d'allées, ce sera une très-belle
-chose: tout cet endroit est uni et défriché.
-
-Je partirai, malgré tous ces charmes, dans le mois de février; les
-affaires de l'abbé le pressent encore plus que les vôtres, c'est ce qui
-m'a empêchée de penser à offrir notre maison à mademoiselle de Méri:
-elle s'en plaint à bien du monde; je ne comprends point le sujet qu'elle
-en a. Le _Bien bon_ est transporté de vos lettres; je lui montre souvent
-les choses qui lui conviennent: il vous remercie de tout ce que vous
-dites des _Essais de morale_; il en a été ravi. Nous avons toujours la
-petite personne; c'est un petit esprit vif et tout battant neuf, que
-nous prenons plaisir d'éclairer; elle est dans une parfaite ignorance;
-nous nous faisons un jeu de la défricher généralement sur tout: quatre
-mots de ce grand univers, des empires, des pays, des rois, des
-religions, des guerres, des astres, de la carte; ce chaos est plaisant à
-débrouiller grossièrement dans une petite tête, qui n'a jamais vu ni
-ville, ni rivière, et qui ne croyait pas que la terre entière allât
-plus loin que ce parc: elle nous réjouit: je lui ai dit aujourd'hui la
-prise de Wismar[437]; elle sait fort bien que nous en sommes fâchés,
-parce que le roi de Suède est notre allié. Enfin vous voyez
-l'extravagance de nos amusements. La princesse est ravie que sa
-fille[438] ait pris Wismar; c'est une vraie Danoise. Elle demande aussi
-que MONSIEUR et MADAME lui envoient l'exemption entière des gens de
-guerre, de sorte que nous voilà tous sauvés.
-
-Madame de la Fayette est fort reconnaissante de votre lettre; elle vous
-trouve très-honnête et très-obligeante: mais ne vous paraît-il pas
-plaisant que son beau-frère n'est point du tout mort, et qu'on ne sait
-point les vérités de Toulon à Aix? Sur les questions que vous faites au
-_frater_, je décide hardiment que celui qui est en colère, et qui le
-dit, est préférable au _traditor_ qui cache son venin sous de belles et
-de douces apparences. Il y a une stance dans l'Arioste qui peint la
-fraude; ce serait bien mon affaire, mais je n'ai pas le temps de la
-chercher[439]. Le bon d'Hacqueville me parle encore du voyage de la
-Saint-Géran; et, pour me faire voir que ce voyage sera court, c'est,
-dit-il, qu'elle ne pourra recevoir qu'une de mes lettres à la Palisse.
-Voilà comme il traite une connaissance de huit jours: il n'en est pas
-moins bon pour les autres; mais cela est admirable. J'oubliais de vous
-dire que j'avais pensé, comme vous, aux diverses manières de peindre le
-coeur humain, les uns en blanc, et les autres en noir à noircir. Le mien
-est pour vous de la couleur que vous savez.
-
-
- [436] Voici le jugement que porte le marquis de Sévigné sur ce livre.
-
- «Et moi, je vous dis que le premier tome des _Essais de morale_
- vous paraîtrait tout comme à moi, si la Marans et l'abbé Têtu ne
- vous avaient accoutumée aux choses fines et distillées. Ce n'est pas
- d'aujourd'hui que les galimatias vous paraissent clairs et aisés:
- de tout ce qui a parlé de l'homme et de l'intérieur de l'homme, je
- n'ai rien vu de moins agréable; ce ne sont point là ces portraits
- où tout le monde se reconnaît. Pascal, la Logique de Port-Royal,
- et Plutarque, et Montaigne, parlent bien autrement: celui-ci parle
- parce qu'il veut parler, et souvent il n'a pas grand'chose à dire.
- Je vous soutiens de plus que ces deux premiers actes de l'opéra sont
- jolis, et au-dessus de la portée ordinaire de Quinault; j'en ai
- fait tomber d'accord ma mère.»
-
- [437] Ville du pays de Mecklembourg sur la mer Baltique; elle
- appartenait au roi de Suède, et elle se rendit au roi de Danemark.
-
- [438] Charlotte-Émilie-Henriette de la Trémouille, fille de la
- princesse de Tarente, était à la cour de Danemark.
-
- [439] Chant XIV, st. 87.
-
-
-
-
-154.--DE M. DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE DE Mme DE SÉVIGNÉ, A Mme DE
-GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, lundi 3 février 1676.
-
-Devinez ce que c'est, mon enfant, que la chose du monde qui vient le
-plus vite, et qui s'en va le plus lentement; qui vous fait approcher le
-plus près de la convalescence, et qui vous en retire le plus loin; qui
-vous fait toucher l'état du monde le plus agréable, et qui vous empêche
-le plus d'en jouir; qui vous donne les plus belles espérances, et qui en
-éloigne le plus l'effet: ne sauriez-vous le deviner? _jetez-vous votre
-langue aux chiens?_ C'est un rhumatisme. Il y a vingt-trois jours que
-j'en suis malade; depuis le quatorze je suis sans fièvre et sans
-douleurs, et dans cet état bienheureux, croyant être en état de marcher,
-qui est tout ce que je souhaite, je me trouve enflée de tous côtés, les
-pieds, les jambes, les mains, les bras; et cette enflure, qui s'appelle
-ma guérison, et qui l'est effectivement, fait tout le sujet de mon
-impatience, et ferait celui de mon mérite, si j'étais bonne. Cependant
-je crois que voilà qui est fait, et que dans deux jours je pourrai
-marcher: _Larmechin_ me le fait espérer, _o che spero!_ Je reçois de
-partout des lettres de réjouissance sur ma bonne santé, et c'est avec
-raison. Je me suis purgée une fois de la poudre de M. de Lorme, qui m'a
-fait des merveilles; je m'en vais encore en reprendre; c'est le
-véritable remède pour toutes ces sortes de maux: on me promet, après
-cela, une santé éternelle; Dieu le veuille! Le premier pas que je ferai
-sera d'aller à Paris: je vous prie donc, ma chère enfant, de calmer vos
-inquiétudes; vous voyez que nous vous avons toujours écrit sincèrement.
-Avant que de fermer ce paquet, je demanderai à ma grosse main si elle
-veut bien que je vous écrive deux mots: je ne trouve pas qu'elle le
-veuille; peut-être qu'elle le voudra dans deux heures. Adieu, ma
-très-belle et très-aimable; je vous conjure tous de respecter, avec
-tremblement, ce qui s'appelle un rhumatisme; il me semble que
-présentement je n'ai rien de plus important à vous recommander. Voici le
-_frater_ qui peste contre vous depuis huit jours, de vous être opposée,
-à Paris, au remède de M. de Lorme.
-
- _Monsieur de Sévigné._
-
- Si ma mère s'était abandonnée au régime de ce bon homme, et qu'elle
- eût pris tous les mois de sa poudre, comme il le voulait, elle ne
- serait pas tombée dans cette maladie, qui ne vient que d'une réplétion
- épouvantable d'humeurs; mais c'était vouloir assassiner ma mère, que
- de lui conseiller d'en essayer une prise: cependant ce remède si
- terrible, qui fait trembler en le nommant, qui est composé avec de
- l'antimoine, qui est une espèce d'émétique, purge beaucoup plus
- doucement qu'un verre d'eau de fontaine, ne donne pas la moindre
- tranchée, pas la moindre douleur, et ne fait autre chose que de rendre
- la tête nette et légère, et capable de faire des vers, si on voulait
- s'y appliquer. Il ne fallait pourtant pas en prendre. Vous
- moquez-vous, mon frère, de vouloir faire prendre de l'antimoine à ma
- mère? Il ne faut seulement que du régime, et prendre un petit bouillon
- de séné tous les mois: voilà ce que vous disiez. Adieu, ma petite
- soeur: je suis en colère quand je songe que nous aurions pu éviter
- cette maladie avec ce remède, qui nous rend si vite la santé, quelque
- chose que l'impatience de ma mère lui fasse dire. Elle s'écrie: O mes
- enfants, que vous êtes fous de croire qu'une maladie se puisse
- déranger! Ne faut-il pas que la Providence de Dieu ait son cours? et
- pouvons-nous faire autre chose que de lui obéir? Voilà qui est fort
- chrétien; mais prenons toujours, à bon compte, de la poudre de M. de
- Lorme.
-
-
-
-
-155.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 22 mars 1676.
-
-Je me porte très-bien; mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison:
-je me sers donc de la petite personne pour la dernière fois: c'est la
-plus aimable enfant du monde; je ne sais ce que j'aurais fait sans elle:
-elle me lit très-bien ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle
-m'aime; elle est complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan;
-enfin, je vous prie de l'aimer sur ma parole.
-
-
- _La petite personne._
-
- Je serais trop heureuse, madame, si cela était: je crois que vous
- enviez bien le bonheur que j'ai d'être auprès de madame votre mère.
- Elle a voulu que j'aie écrit tout le bien de moi que vous voyez; j'en
- suis assez honteuse, et très-affligée en même temps de son départ.
-
-
-_Madame de Sévigné continue._
-
-La petite fille a voulu discourir, et je reviens à vous, ma chère
-enfant, pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espère la
-guérison que quand il fera chaud, vous ne devez pas perdre encore l'idée
-que vous avez de moi: mon visage n'est point changé; mon esprit et mon
-humeur ne le sont guère; je suis maigre, et j'en suis bien aise; je
-marche, et je prends l'air avec plaisir; et si l'on me veille encore,
-c'est parce que je ne puis me tourner toute seule dans mon lit; mais je
-ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que c'est une incommodité,
-et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille, il faut souffrir ce qu'il
-plaît à Dieu, et trouver encore que je suis bien heureuse d'en être
-sortie; car vous savez quelle bête c'est qu'un rhumatisme? Quand à la
-question que vous me faites, je vous dirai le vers de Médée:
-
- C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.
-
-Je suis persuadée qu'ils sont faits; et l'on dit que je vais reprendre
-le fil de ma belle santé; je le souhaite pour l'amour de vous, ma
-très-chère, puisque vous l'aimez tant; je ne serai pas trop fâchée aussi
-de vous plaire en cette occasion. La bonne princesse est venue me voir
-aujourd'hui: elle m'a demandé si j'avais eu de vos nouvelles: j'aurais
-bien voulu lui présenter une réponse de votre part; l'oisiveté de la
-campagne rend attentive à ces sortes de choses; j'ai rougi de ma pensée,
-elle en a rougi aussi: je voudrais qu'à cause de l'amitié que vous avez
-pour moi, vous eussiez payé plus tôt cette dette. La princesse s'en va
-mercredi, à cause de la mort de M. de Valois: et moi, je pars mardi pour
-coucher à Laval. Je ne vous écrirai point mercredi, n'en soyez point en
-peine. Je vous écrirai de Malicorne, où je me reposerai deux jours. Je
-commence déjà à regretter mon petit secrétaire. Vous voilà assez bien
-instruite de ma santé; je vous conjure de n'en être plus en peine, et de
-songer à la vôtre. Vous qui prêchez si bien les autres, deviez-vous
-faire mal à vos petits yeux, à force d'écrire? La maladie de Montgobert
-en est cause, je lui souhaite une bonne santé, et je sens le chagrin que
-vous devez avoir de l'état où elle est. Je suis ravie que le petit
-enfant se porte bien: Villebrune dit qu'il vivra fort bien à huit mois,
-c'est-à-dire huit lunes passées.
-
-Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps: nous avons le temps de
-Provence; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez le temps de
-Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus beau, comme vous
-croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. J'ai bien profité de
-cette belle saison, dans la pensée que nous aurions l'hiver dans le mois
-d'avril et de mai, de sorte que c'est l'hiver que je m'en vais passer à
-Paris. Au reste, si vous m'aviez vue faire la malade et la délicate dans
-ma robe de chambre, dans ma grande chaise avec des oreillers, et coiffée
-de nuit, de bonne foi vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se
-coiffait en toupet, qui mettait son busc entre sa chair et sa chemise,
-et qui ne s'asseyait que sur la pointe des siéges pliants: voilà sur
-quoi je suis changée. J'oubliais de vous dire que notre oncle de Sévigné
-est mort[440]. Madame de la Fayette commence présentement à hériter de
-sa mère[441]. M. du Plessis-Guénégaud est mort aussi: vous savez ce
-qu'il vous faut faire à sa femme.
-
-Corbinelli dit que je n'ai point d'esprit quand je dicte; et sur cela il
-ne m'écrit plus. Je crois qu'il a raison; je trouve mon style lâche;
-mais soyez plus généreuse, ma fille, et continuez à me consoler de vos
-aimables lettres. Je vous prie de compter les lunes pendant votre
-grossesse, si vous êtes accouchée un jour seulement sur la neuvième, le
-petit vivra; sinon n'attendez point un prodige. Je pars mardi, les
-chemins sont comme en été, mais nous avons une bise qui tue mes mains:
-il me faut du chaud, les sueurs ne font rien; je me porte très-bien du
-reste; et c'est une chose plaisante de voir une femme avec un très-bon
-visage, que l'on fait manger comme un enfant: on s'accoutume aux
-incommodités. Adieu, ma très-chère, continuez de m'aimer; je ne vous dis
-point de quelle manière vous possédez mon coeur, ni par combien de liens
-je suis attachée à vous. J'ai senti notre séparation pendant mon mal; je
-pensais souvent que ce m'eût été une grande consolation de vous avoir.
-J'ai donné ordre pour trouver de vos lettres à Malicorne. J'embrasse le
-comte, je le prie de m'embrasser. Je suis entièrement à vous, et le bon
-abbé aussi, qui compte et calcule depuis le matin jusqu'au soir, sans
-rien amasser, tant cette province a été dégraissée.
-
-
- [440] Renaud de Sévigné, mort à Port-Royal le 16 mars 1676.
-
- [441] La mère de madame de la Fayette s'était remariée en secondes
- noces à Renauld, chevalier de Sévigné.
-
-
-
-
-156.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 8 avril 1676.
-
-Je suis mortifiée et triste de ne pouvoir vous écrire tout ce que je
-voudrais; je commence à souffrir cet ennui avec impatience. Je me porte
-très-bien; le changement d'air me fait des miracles; mais mes mains ne
-veulent point encore prendre part à cette guérison. J'ai vu tous nos
-amis et amies. Je garde ma chambre, et je suivrai vos conseils; je
-mettrai désormais ma santé et mes promenades devant toutes choses. Le
-chevalier (_de Grignan_) cause fort bien avec moi jusqu'à onze heures;
-c'est un aimable garçon. J'ai obtenu de sa modestie de me parler de sa
-campagne, et nous avons repleuré M. de Turenne. Le maréchal de Lorges
-n'est-il point trop heureux? Les dignités, les grands biens et une
-très-jolie femme. On l'a élevée comme devant être un jour une grande
-dame. La fortune est jolie; mais je ne lui pardonne point les rudesses
-qu'elle a pour nous tous.
-
-
- _M. de Corbinelli._
-
- J'arrive, madame, et je veux soulager cette main tremblotante; elle
- reprendra la plume quand il lui plaira: elle veut vous dire une folie
- de M. d'Armagnac. Il était question de la dispute des princes et des
- ducs pour la Cène; voici comme le roi l'a réglé: immédiatement après
- les princes du sang, M. de Vermandois a passé, et puis toutes les
- dames, et puis M. de Vendôme et quelques ducs; les autres ducs et les
- princes lorrains ayant eu la permission de s'en dispenser. Là-dessus,
- M. d'Armagnac ayant voulu reparler au roi sur cette disposition, le
- roi lui fit comprendre qu'il le voulait ainsi. M. d'Armagnac lui dit:
- _Sire, le charbonnier est maître à sa maison_. On a trouvé cela fort
- plaisant; nous le trouvons aussi, et vous le trouverez comme nous.
-
-
-_Madame de Sévigné._
-
-Je n'aime point à avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi;
-ils font les entendus; je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises;
-la petite fille m'était bien meilleure. J'ai toujours dessein d'aller à
-Bourbon; j'admire le plaisir qu'on prend à m'en détourner, sans savoir
-pourquoi, malgré l'avis de tous les médecins.
-
-Je causais hier avec d'Hacqueville sur ce que vous me dites que vous
-viendrez m'y voir: je ne vous dis point si je le désire, ni combien je
-regrette ma vie; je me plains douloureusement de la passer sans vous. Il
-semble qu'on en ait une autre, où l'on réserve de se voir et de jouir de
-sa tendresse; et cependant c'est notre tout que notre présent, et nous
-le dissipons; et l'on trouve la mort: je suis touchée de cette pensée.
-Vous jugez bien que je ne désire donc que d'être avec vous; cependant
-nous trouvâmes qu'il fallait vous mander que vous prissiez un peu vos
-mesures chez vous. Si la dépense de ce voyage empêchait celui de cet
-hiver, je ne le voudrais pas, et j'aimerais mieux vous voir plus
-longtemps; car je n'espère point d'aller à Grignan, quelque envie que
-j'en aie: le bon abbé n'y veut point aller, il a mille affaires ici, et
-craint le climat. Or, je n'ai pas trouvé, dans mon traité de
-l'ingratitude, qu'il me fût permis de le quitter dans l'âge où il est;
-et comme je ne puis douter que cette séparation ne lui arrachât le coeur
-et l'âme, mes remords ne me donneraient aucun repos, s'il mourait dans
-cette absence: ce serait donc pour trois semaines que nous nous ôterions
-le moyen de nous voir plus longtemps. Démêlez cela dans votre esprit, et
-suivant vos desseins, et suivant vos affaires; mais songez qu'en quelque
-temps que ce soit, vous devez à mon amitié, et à l'état où j'ai été, la
-sensible consolation de vous voir. Si vous vouliez revenir ici avec moi
-de Bourbon, cela serait admirable; nous passerions notre automne ici ou
-à Livry; et cet hiver, M. de Grignan viendrait nous voir et vous
-reprendre. Voilà qui serait le plus aisé, le plus naturel, et le plus
-désirable pour moi; car enfin, vous devez me donner un peu de votre
-temps pour l'agrément et le soutien de ma vie. Rangez tout cela dans
-votre tête, ma chère enfant; il n'y a point de temps à perdre; je
-partirai pour Bourbon ou pour Vichy dans le mois qui vient.
-
-Vous voulez que je vous parle de ma santé, elle est très-bonne, hormis
-mes mains et mes genoux, où je sens quelques douleurs. Je dors bien, je
-mange bien, mais avec retenue; on ne me veille plus; j'appelle, on me
-donne ce que je demande, on me tourne, et je m'endors. Je commence à
-manger de la main gauche; c'était une chose ridicule de me voir
-_imboccar da i sergenti_; et pour écrire, vous voyez où j'en suis
-maintenant[442]. On me dit mille biens de Vichy, et je crois que je
-l'aimerai mieux que Bourbon, par deux raisons: l'une, qu'on dit que
-madame de Montespan va à Bourbon; et l'autre, que Vichy est plus près de
-vous; en sorte que, si vous y veniez, vous auriez moins de peine, et que
-si le _Bien bon_ changeait d'avis, nous serions plus près de Grignan.
-Enfin, ma très-chère, je reçois dans mon coeur la douce espérance de
-vous voir; c'est à vous à disposer de la manière, et surtout que ce ne
-soit pas pour quinze jours, car ce serait trop de peine et trop de
-regret pour si peu de temps. Vous vous moquez de Villebrune; il ne m'a
-pourtant rien conseillé que l'on ne me conseille ici. Je m'en vais faire
-suer mes mains; et pour l'équinoxe, si vous saviez l'émotion qui arrive
-quand ce grand mouvement se fait, vous reviendriez de vos erreurs. Le
-_frater_ s'en ira bientôt à sa brigade, et de là à _matines_[443]. Il y
-a six jours que je suis dans ma chambre à faire l'entendue, à me
-reposer. Je reçois tout le monde; il m'est venu des Soubise, des Sully,
-à cause de vous. On ne parle point du tout d'envoyer M. de Vendôme en
-Provence. Il dit au roi, il y a huit jours: «Sire, j'espère qu'après la
-campagne Votre Majesté me permettra d'aller dans le gouvernement qu'elle
-m'a fait l'honneur de me donner. Monsieur, _lui dit le roi_, quand vous
-saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le soin des
-miennes.» Et cela finit tout court. Adieu, ma très-chère enfant; je
-reprends dix fois la plume; ne craignez point que je me fasse mal à la
-main.
-
-
- [442] Madame de Sévigné commençait à reprendre son écriture ordinaire,
- mais d'une main encore mal assurée.
-
- [443] M. de Sévigné s'arrêtait volontiers, en allant et en revenant,
- chez une abbesse de sa connaissance.
-
-
-
-
-157.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 10 avril 1676.
-
-Plus j'y pense, ma fille, et plus je trouve que je ne veux point vous
-voir pour quinze jours: si vous venez à Vichy ou à Bourbon, il faut que
-ce soit pour venir ici avec moi; nous y passerons le reste de l'été et
-l'automne; vous me gouvernerez, vous me consolerez; et M. de Grignan
-vous viendra voir cet hiver, et fera de vous à son tour tout ce qu'il
-trouvera à propos. Voilà comme on fait une visite à une mère que l'on
-aime, voilà le temps que l'on lui donne, voilà comme on la console
-d'avoir été bien malade, et d'avoir encore mille incommodités, et
-d'avoir perdu la jolie chimère de se croire immortelle[444]: elle
-commence présentement à se douter de quelque chose, et se trouve
-humiliée jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourrait bien un jour passer
-dans la barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce.
-Enfin, au lieu de ce voyage de Bretagne que vous aviez une si grande
-envie de faire, je vous propose et vous demande celui-ci.
-
-Mon fils s'en va, j'en suis triste, et je sens cette séparation. On ne
-voit à Paris que des équipages qui partent: les cris sur la disette
-d'argent sont encore plus vifs qu'à l'ordinaire; mais il ne demeurera
-personne, non plus que les années passées. Le chevalier est parti sans
-vouloir me dire adieu; il m'a épargné un serrement de coeur, car je
-l'aime sincèrement. Vous voyez que mon écriture prend sa forme
-ordinaire: toute la guérison de ma main se renferme dans l'écriture;
-elle sait bien que je la quitterai volontiers du reste d'ici à quelque
-temps. Je ne puis rien porter; une cuiller me paraît la machine du
-monde, et je suis encore assujettie à toutes les dépendances les plus
-fâcheuses et les plus humiliantes que vous puissiez vous imaginer: mais
-je ne me plains de rien, puisque je vous écris. La duchesse de Sault me
-vient voir comme une de mes anciennes amies; je lui plais: elle vint la
-seconde fois avec madame de Brissac; quel contraste! il faudrait des
-volumes pour vous conter les propos de cette dernière: madame de Sault
-vous plairait et vous plaira. Je garde ma chambre très-fidèlement, et
-j'ai remis mes Pâques à dimanche, afin d'avoir dix jours entiers à me
-reposer. Madame de Coulanges apporte au coin de mon feu les restes de sa
-petite maladie: je lui portai hier mon mal de genou et mes pantoufles.
-On y envoya ceux qui me cherchaient; ce fut des Schomberg, des
-Senneterre, des Coeuvre, et mademoiselle de Méri, que je n'avais point
-encore vue. Elle est, à ce qu'on dit, très-bien logée; j'ai fort envie
-de la voir dans son _château_. Ma main veut se reposer, je lui dois bien
-cette complaisance pour celle qu'elle a pour moi.
-
-
- _Monsieur de Sévigné._
-
- Je vais partir de cette ville;
- Je m'en vais mercredi tout droit à Charleville,
- Malgré le chagrin qui m'attend.
-
- Je n'ai pas jugé à propos d'achever la parodie de ce couplet, parce
- que voilà toute mon histoire dite en trois vers. Vous ne sauriez
- croire la joie que j'ai de voir ma mère en l'état où elle est; je
- pense que vous serez aussi aise que je le suis quand vous la verrez à
- Bourbon, où je vous ordonne toujours de l'aller voir; vous pourrez
- fort bien revenir ici avec elle, en attendant que M. de Grignan vous
- rapporte votre lustre, et vous fasse reparaître comme _la gala del
- pueblo, la flor del abril_. Si vous suivez mon avis, vous serez bien
- plus heureuse que moi; vous verrez ma mère, sans avoir le chagrin
- d'être obligée de la quitter dans deux ou trois jours: c'est un
- chagrin pour moi qui est accompagné de plusieurs autres que vous
- devinez sans peine. Enfin, me revoilà guidon, guidon éternel, guidon à
- barbe grise: ce qui me console, c'est qu'on a beau dire, toutes choses
- de ce monde prennent fin, et qu'il n'y a pas d'apparence que celle-là
- seule soit exceptée de la loi générale. Adieu, ma belle petite soeur,
- souhaitez-moi un heureux voyage: je crains bien que l'âme intéressée
- de M. de Grignan ne vous en empêche; cependant je compte comme si tous
- deux vous aviez quelque envie de me revoir.
-
-
-_De madame de Sévigné._
-
-Adieu, ma chère bonne; j'embrasse ce comte, et le conjure d'entrer dans
-mes intérêts et dans les sentiments de ma tendresse.
-
-
- [444] C'était la première maladie de madame de Sévigné.
-
-
-
-
-158.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 15 avril 1676.
-
-Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compère vient de
-partir. Il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la
-société, que quand je ne le regretterais que comme mon voisin, j'en
-serais fâchée. Il m'a priée mille fois de vous embrasser, et de vous
-dire qu'il a oublié de vous parler de l'histoire de votre Protée, tantôt
-galérien, et tantôt capucin; elle l'a fort réjoui. Voilà Beaulieu[445],
-qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec Broglie et deux
-autres; il n'a point voulu le quitter qu'il ne _l'ait vu pendu_[446],
-comme madame de... pour son mari. On croit que le siége de Cambrai va se
-faire: c'est un si étrange morceau, qu'on croit que nous y avons de
-l'intelligence. Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien
-puisse réparer cette brèche, _vederemo_. Cependant l'on raisonne, et
-l'on fait des almanachs[447] que je finis par dire, _l'étoile du roi sur
-tout_. Enfin, le maréchal de Bellefonds a coupé le fil qui l'attachait
-encore ici; Sanguin a sa charge[448] pour cinq cent cinquante mille
-livres, un brevet de retenue de trois cent cinquante mille. Voilà un
-grand établissement, et un cordon bleu assuré. M. de Pomponne m'est venu
-voir très-cordialement; toutes vos amies ont fait des merveilles. Je ne
-sors point, il fait un vent qui empêche la guérison de mes mains; elles
-écrivent pourtant mieux, comme vous voyez. Je me tourne la nuit sur le
-côté gauche; je mange de la main gauche. Voilà bien du gauche. Mon
-visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort aisément que vous
-avez vu _ce chien de visage-là quelque part_: c'est que je n'ai point
-été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas des
-remèdes.
-
-J'irai à Vichy; on me dégoûte de Bourbon, à cause de l'air. La maréchale
-d'Estrées veut que j'aille à Vichy: c'est un pays délicieux. Je vous ai
-mandé sur cela tout ce que j'ai pensé: ou venir ici avec moi, ou rien;
-car quinze jours ne feraient que troubler mes maux, par la vue de la
-séparation; ce serait une peine et une dépense ridicule. Vous savez
-comme mon coeur est pour vous, et si j'aime à vous voir; c'est à vous à
-prendre vos mesures. Je voudrais que vous eussiez déjà conclu le marché
-de votre terre, puisque cela vous est bon. M. de Pomponne me dit qu'il
-venait d'en faire un marquisat; je l'ai prié de vous faire ducs; il
-m'assura de sa diligence à dresser les lettres, et même de la joie qu'il
-en aurait: voilà déjà une assez grande avance. Je suis ravie de la santé
-des _Pichons_; le _petit petit_, c'est-à-dire, le _gros gros_ est un
-enfant admirable; je l'aime trop d'avoir voulu vivre contre vent et
-marée. Je ne puis oublier la _petite_[449]; je crois que vous réglerez
-de la mettre à Sainte Marie, selon les résolutions que vous prendrez
-pour cet été; c'est cela qui décide. Vous me paraissez bien pleinement
-satisfaite des dévotions de la semaine sainte et du jubilé: vous avez
-été en retraite dans votre château. Pour moi, ma chère, je n'ai rien
-senti que par mes pensées, nul objet n'a frappé mes sens, et j'ai mangé
-de la viande jusqu'au vendredi saint: j'avais seulement la consolation
-d'être fort loin de toute occasion de pécher. J'ai dit à la Mousse votre
-souvenir; il vous conseille de faire vos choux gras vous-même de cet
-homme à qui vous trouvez de l'esprit. Adieu, ma chère enfant.
-
-
- [445] Valet de chambre de madame de Sévigné.
-
- [446] Allusion au rôle de _Martine_, femme de _Sganarelle_, dans le
- _Médecin malgré lui_, acte III, scène IX.
-
- [447] Voy. la note de la lettre du 9 mars 1672.
-
- [448] De premier maître d'hôtel du roi.
-
- [449] Marie-Blanche d'Adhémar.
-
-
-
-
-159.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 29 avril 1676.
-
-Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de
-samedi à dimanche. D'abord cette nouvelle fait battre le coeur; on croit
-avoir acheté cette victoire; point du tout, ma belle, elle ne nous coûte
-que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. Voilà ce qui
-s'appelle un bonheur complet. Larrei, fils de M. Laîné qui fut tué en
-Candie, ou son frère, est blessé assez considérablement. Vous voyez
-comme on se passe bien de vieux héros.
-
-Madame de Brinvilliers[450] n'est pas si aise que moi; elle est en
-prison, elle se défend assez bien; elle demanda hier à jouer au piquet,
-parce qu'elle s'ennuyait. On a trouvé sa confession; elle nous apprend
-qu'à sept ans elle avait cessé d'être fille; qu'elle avait continué sur
-le même ton; qu'elle avait empoisonné son père, ses frères, un de ses
-enfants, et elle-même; mais ce n'était que pour essayer d'un
-contre-poison: Médée n'en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette
-confession est de son écriture; c'est une grande sottise; mais qu'elle
-avait la fièvre chaude quand elle l'avait écrite; que c'était une
-frénésie, une extravagance, qui ne pouvait pas être lue sérieusement.
-
-La reine a été deux fois aux Carmélites avec _Quanto_; cette dernière se
-mit à la tête de faire une loterie, elle se fit apporter tout ce qui
-peut convenir à des religieuses; cela fit un grand jeu dans la
-communauté. Elle causa fort avec soeur Louise de la Miséricorde (_madame
-de la Vallière_); elle lui demanda si tout de bon elle était aussi aise
-qu'on le disait. _Non_, répondit-elle, _je ne suis point aise, mais je
-suis contente_. _Quanto_ lui parla fort du frère de MONSIEUR, et si elle
-voulait lui mander quelque chose, et ce qu'elle dirait pour elle.
-L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-être piquée de ce
-style: _Tout ce que vous voudrez, madame, tout ce que vous voudrez_.
-Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que
-vous pourrez imaginer. _Quanto_ voulut ensuite manger; elle donna une
-pièce de quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce
-qu'elle fit elle-même, et qu'elle mangea avec un appétit admirable: je
-vous dis le fait sans aucune paraphrase. Quand je pense à une certaine
-lettre que vous m'écrivîtes l'été passé sur M. de Vivonne, je prends
-pour une satire tout ce que je vous envoie. Voyez un peu où peut aller
-la folie d'un homme qui se croirait digne de ces hyperboliques louanges.
-
-
- [450] Marie-Marguerite Daubray, mariée en 1651 à N..... Gobelin,
- marquis de Brinvilliers; elle était fille de M. Daubray, lieutenant
- civil au Châtelet de Paris. Sa liaison avec Godin de Sainte-Croix
- l'entraîna dans des crimes qui ont attaché à son nom une affreuse
- célébrité. Elle fut déclarée atteinte et convaincue, par arrêt du 16
- juillet 1676, d'avoir fait empoisonner M. Dreux-Daubray son père,
- Antoine Daubray, lieutenant civil, et M. Daubray, conseiller au
- parlement, ses deux frères, et d'avoir attenté à la vie de
- Thérèse-Daubray, sa soeur. Son complice Sainte-Croix périt victime de
- ses expériences. On trouva chez lui une caisse remplie de poisons et
- de recettes, avec une déclaration écrite de sa main, portant que le
- tout appartenait à la marquise de Brinvilliers. Elle s'était sauvée en
- pays étrangers, où elle fut arrêtée. Elle fut condamnée à faire amende
- honorable devant la principale porte de l'église de Paris, nu-pieds,
- la corde au cou, et à avoir ensuite la tête tranchée, son corps brûlé,
- et ses cendres jetées au vent.
-
-
-
-
-160.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, dimanche au soir 10 mai 1676.
-
-Je pars demain à la pointe du jour, et je donne ce soir à souper à
-madame de Coulanges, son mari, madame de la Troche, M. de la Trousse,
-mademoiselle de Montgeron et Corbinelli, qui viendront me dire adieu en
-mangeant une tourte de pigeons. La bonne d'Escars part avec moi; et
-comme le _Bien bon_ a vu qu'il pouvait mettre ma santé entre ses mains,
-il a pris le parti d'épargner la fatigue de ce voyage, et de m'attendre
-ici, où il a mille affaires; il m'y attendra avec impatience; car je
-vous assure que cette séparation, quoique petite, lui coûte beaucoup, et
-je crains pour sa santé; les serrements de coeur ne sont pas bons, quand
-on est vieux. Je ferai mon devoir pour le retour, puisque c'est la seule
-occasion dans ma vie où je puisse lui témoigner mon amitié, en lui
-sacrifiant jusqu'à la pensée seulement d'aller à Grignan. Voilà
-précisément l'un des cas où l'on fait céder ses plus tendres sentiments
-à la reconnaissance.
-
-Il vous reviendra cinq ou six cents pistoles de la succession de notre
-oncle de Sévigné[451], que je voudrais que vous eussiez tout prêts pour
-cet hiver. Je ne comprends que trop les embarras que vous pouvez trouver
-par les dépenses que vous êtes obligés de faire; et je ne pousse rien
-sur le voyage de Paris, persuadée que vous m'aimez assez, et que vous
-souhaitez assez de me voir, pour y faire au monde tout ce que vous
-pourrez. Vous connaissez d'ailleurs tous mes sentiments sur votre sujet,
-et combien la vie me paraît triste sans voir une personne que j'aime si
-tendrement. Ce sera une chose fâcheuse si M. de Grignan est obligé de
-passer l'été à Aix, et une grande dépense, de la manière dont on m'a
-parlé, ne fût-ce qu'à cause du jeu, qui fait un article de la vôtre
-assez considérable. J'admire la fortune; c'est le jeu qui soutient M. de
-la Trousse. Vous avez donc cru être obligée de vous faire saigner; la
-petite main tremblante de votre chirurgien me fait trembler. M. le
-Prince disait une fois à un nouveau chirurgien: «Ne tremblez-vous point
-de me saigner? Pardi, monseigneur, c'est à vous de trembler;» il disait
-vrai. Vous voilà donc bien revenue du café: mademoiselle de Méri l'a
-aussi chassé de chez elle assez honteusement: après de telles disgrâces,
-peut-on compter sur la fortune? Je suis persuadée que ce qui échauffe
-est plus sujet à ces sortes de revers que ce qui rafraîchit: il en faut
-toujours revenir là; et afin que vous le sachiez, toutes mes sérosités
-viennent si droit de la chaleur de mes entrailles, qu'après que Vichy
-les aura consumées, on va me rafraîchir, plus que jamais, par des eaux,
-par des fruits, et par tous mes lavages que vous connaissez. Prenez ce
-régime plutôt que de vous brûler, et conservez votre santé d'une manière
-que ce ne soit point par là que vous puissiez être empêchée de venir me
-voir. Je vous demande cette conduite pour l'amour de votre vie, et pour
-que rien ne traverse la satisfaction de la mienne.
-
-Je vais me coucher, ma fille, voilà ma petite compagnie qui vient de
-partir. Mesdames de Pomponne, de Vins, de Villars et de Saint-Géran ont
-été ici; j'ai tout embrassé pour vous. Madame de Villars a fort ri de ce
-que vous lui mandez: _j'ai un mot à lui dire_; cela ne se peut payer. Je
-pars demain à cinq heures; je vous écrirai de tous les lieux où je
-passerai. Je vous embrasse de tout mon coeur: je suis fâchée que l'on
-ait profané cette façon de parler; sans cela, elle serait digne
-d'expliquer de quelle façon je vous aime.
-
-
- [451] Voyez ci-dessus la lettre du 22 mars 1676.
-
-
-
-
-161.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Vichy, mardi 19 mai 1676.
-
-Je commence aujourd'hui à vous écrire; ma lettre partira quand elle
-pourra; je veux causer avec vous. J'arrivai ici hier au soir. Madame de
-Brissac avec _le chanoine_[452], madame de Saint-Hérem et deux ou trois
-autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière d'Allier: je
-crois que si on y regardait bien, on y trouverait encore des bergers de
-l'Astrée. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé Dorat, Planci, et
-d'autres encore, suivaient dans un second carrosse, ou à cheval. Je fus
-reçue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena souper chez elle;
-je crois avoir déjà vu que _le chanoine_ en a jusque-là de la duchesse:
-vous voyez bien où je mets la main. Je me suis reposée aujourd'hui, et
-demain je commencerai à boire. M. de Saint-Hérem m'est venu prendre ce
-matin pour la messe, et pour dîner chez lui. Madame de Brissac y est
-venue, on a joué: pour moi, je ne saurais me fatiguer à mêler des
-cartes. Nous nous sommes promenés ce soir dans les plus beaux endroits
-du monde; et à sept heures la poule mouillée vient manger son poulet, et
-causer un peu avec sa chère enfant: on vous en aime mieux quand on en
-voit d'autres. J'ai bien pensé à cette dévotion que l'on avait ébauchée
-avec M. de la Vergne; j'ai cru voir tantôt des restes de cette fabuleuse
-conversion; ce que vous m'en disiez l'autre jour est à imprimer. Je suis
-fort aise de n'avoir point ici mon _Bien bon_; il y eût fait un mauvais
-personnage: quand on ne boit pas, on s'ennuie; c'est une
-_billebaude_[453] qui n'est pas agréable, et moins pour lui que pour un
-autre.
-
-On a mandé ici que Bouchain était pris aussi heureusement que Condé; et
-qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine d'en vouloir découdre, on
-est fort persuadé qu'il n'en fera rien: cela donne quelque repos. La
-bonne Saint-Géran m'a envoyé un compliment de la Palisse. J'ai prié
-qu'on ne me parlât plus du peu de chemin qu'il y a d'ici à Lyon; cela me
-fait de la peine; et comme je ne veux point mettre ma vertu à l'épreuve
-la plus dangereuse où elle puisse être, je ne veux point recevoir cette
-pensée, quelque chose que mon coeur, malgré cette résolution, me fasse
-sentir. J'attends ici de vos lettres avec bien de l'impatience; et pour
-vous écrire, ma chère enfant, c'est mon unique plaisir, quand je suis
-loin de vous; et si les médecins, dont je me moque extrêmement, me
-défendaient de vous écrire, je leur défendrais de manger et de respirer,
-pour voir comme ils se trouveraient de ce régime. Mandez-moi des
-nouvelles de ma petite, et si elle s'accoutume à son couvent; mandez-moi
-bien des vôtres et de celles de M. de la Garde: dites-moi s'il ne
-reviendra point cet hiver à Paris. Je ne puis vous dissimuler que je
-serais sensiblement affligée, si, par ces malheurs et ces impossibilités
-qui peuvent arriver, j'étais privée de vous voir. Le mot de peste, que
-vous nommez dans votre lettre, me fait frémir: je la craindrais fort de
-Provence. Je prie Dieu, ma fille, qu'il détourne ce fléau d'un lieu où
-il vous a mise. Quelle douleur que nous passions notre vie si loin l'une
-de l'autre, quand notre amitié nous en approche si tendrement!
-
-
- [452] Madame de Longueval, chanoinesse.
-
- [453] Une confusion, un désordre: ce mot ne s'emploie plus.
-
-
-
-
-162.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Mercredi 20 mai.
-
-J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère; ah, qu'elles sont
-mauvaises! J'ai été prendre _le chanoine_, qui ne loge point avec madame
-de Brissac. On va à six heures à la fontaine: tout le monde s'y trouve,
-on boit, et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles
-sont bouillantes, et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne,
-on va, on vient, on se promène, on entend la messe, on rend ses eaux, on
-parle confidemment de la manière dont on les rend: il n'est question que
-de cela jusqu'à midi. Enfin, on dîne; après dîner, on va chez quelqu'un:
-c'était aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'ombre avec
-Saint-Hérem et Planci; _le chanoine_ et moi, nous lisions l'Arioste;
-elle a l'italien dans la tête, elle me trouve bonne. Il est venu des
-demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé la bourrée dans la
-perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent leurs agréments; elles
-font des _dégognades_, où les curés trouvent un peu à redire: mais
-enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays délicieux; à sept
-heures, on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez
-présentement autant que moi. Je me suis assez bien trouvée de mes eaux,
-j'en ai bu douze verres; elles m'ont un peu purgée, c'est tout ce qu'on
-désire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous écrirai tous
-les soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il
-plaira à un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir
-un quart d'heure après: la mienne sera toujours prête. L'abbé Bayard
-vient d'arriver de sa jolie maison, pour me voir: c'est le _druide
-Adamas_[454] de cette contrée.
-
-
- [454] Personnage du roman de l'Astrée, auquel toutes les bergères du
- Lignon allaient confier leurs amours.
-
-
-
-
-163.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Jeudi 21 mai.
-
-Notre petit messager crotté vient d'arriver; il ne m'a point apporté de
-vos lettres; j'en ai eu de M. de Coulanges, du bon d'Hacqueville, et de
-la princesse (_de Tarente_) qui est à Bourbon. On lui a permis de faire
-sa cour[455] seulement un petit quart d'heure; elle avancera bien là ses
-affaires; elle m'y souhaite, et moi je me trouve bien ici. Mes eaux
-m'ont fait encore aujourd'hui beaucoup de bien; il n'y a que la douche
-que je crains. Madame de Brissac avait aujourd'hui la colique; elle
-était au lit, belle, et coiffée à coiffer tout le monde: je voudrais que
-vous eussiez vu l'usage qu'elle faisait de ses douleurs, et de ses yeux,
-et des cris, et des bras, et des mains qui traînaient sur sa couverture,
-et les situations, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût: chamarrée
-de tendresse et d'admiration, je regardais cette pièce, et je la
-trouvais si belle, que mon attention a dû paraître un saisissement dont
-je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez que c'était pour l'abbé
-Bayard, Saint-Hérem, Montjeu et Planci, que la scène était ouverte. En
-vérité, vous êtes une vraie _pitaude_, quand je pense avec quelle
-simplicité vous êtes malade; le repos que vous donnez à votre joli
-visage; et enfin quelle différence! Cela me paraît plaisant. Au reste,
-je mange mon petit potage de la main gauche, c'est une nouveauté. On me
-mande toutes les prospérités de Bouchain, et que le roi revient
-incessamment: il ne sera pas seul par les chemins. Vous me parliez
-l'autre jour de M. Courtin; il est parti pour l'Angleterre. Il me paraît
-qu'il n'est resté d'autre emploi à son camarade[456] que d'adorer la
-belle que vous savez, sans envieux et sans rivaux. Je vous embrasse
-assurément de tout mon coeur, et souhaite fort de vos nouvelles.
-Bonsoir, comte; ne me l'amènerez-vous point cet hiver? voulez-vous que
-je meure sans la voir?
-
-
- [455] A madame de Montespan.
-
- [456] Charles Colbert, marquis de Croissy.
-
-
-
-
-164.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Vichy, dimanche 24 mai 1676.
-
-Je suis ravie, en vérité, quand je reçois de vos lettres, ma chère
-enfant; elles sont si aimables, que je ne puis me résoudre à jouir toute
-seule du plaisir de les lire; mais ne craignez rien, je ne fais rien de
-ridicule; j'en fais voir une petite ligne à Bayard, une autre au
-_chanoine_. Ah! que ce serait bien votre fait que ce _chanoine (madame
-de Longueval_)! et en vérité on est charmé de votre manière d'écrire. Je
-ne fais voir que ce qui convient; et vous croyez bien que je me rends
-maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise pas sur mon épaule ce que je
-ne veux pas qui soit vu.
-
-Je vous ai écrit plusieurs fois, et sur les chemins, et ici. Vous aurez
-vu tout ce que je fais, tout ce que je dis; tout ce que je pense, et
-même la conformité de nos pensées sur le mariage de M. de la Garde.
-J'admire _comme notre esprit est véritablement la dupe de notre coeur_,
-et les raisons que nous trouvons pour appuyer nos changements. Celui de
-M. le coadjuteur me paraît admirable, mais la manière dont vous le dites
-l'est encore plus; quand vous lui demandez des nouvelles du lundi, vous
-paraissez bien persuadée de sa fragilité. Je suis fort aise qu'il ait
-conservé sa gaieté et son visage de jubilation. J'ai toujours envie de
-rire quand vous me parlez du bonhomme du Parc; je ne trouve rien de si
-plaisant que de le voir seul persuadé qu'il fait des miracles: je suis
-bien de votre avis, que le plus grand de tous serait de vous le
-persuader. Je suis fort aise que ma petite soit gaie et contente;
-c'était la tristesse de son petit coeur qui me faisait de la peine. Il
-est vrai que le voyage d'ici à Grignan n'est rien; j'en détourne ma
-pensée avec soin, parce qu'elle me fait mal: mais vous ne me ferez pas
-croire, ma belle, que celui de Grignan à Lyon soit peu considérable; il
-est tout des plus rudes, et je serais très-fâchée que vous le fissiez
-pour retourner sur vos pas: je ne change point d'avis là-dessus. Si vous
-étiez de ces personnes qu'on enlève et qu'on dérange, et qui se laissent
-entraîner, j'aurais espéré de vous emmener avec moi malgré vous; mais
-vous êtes d'un caractère dont on ne peut se promettre de pareilles
-complaisances. Je connais vos tons et vos résolutions; et cela étant
-ainsi, j'aime bien mieux que vous gardiez toute votre amitié et tout
-votre argent, pour venir cet hiver me donner la joie et la consolation
-de vous embrasser. Je vous promets seulement une chose, c'est que si je
-tombais malade ici (ce que je ne crois pas du tout assurément), je vous
-prierais d'y venir en diligence: mais, ma chère, je me porte fort bien;
-je bois tous les matins, je suis un peu comme Nouveau[457], qui
-demandait: _Ai-je bien du plaisir?_ Je demande aussi: _Rends-je bien mes
-eaux? la quantité, la qualité, tout va-t-il bien?_ On m'assure que ce
-sont des merveilles, et je le crois, et même je le sens; car, à mes
-mains et à mes genoux près, qui ne sont point guéris, parce que je n'ai
-encore pris ni le bain ni la douche, je me porte tout aussi bien que
-j'aie jamais fait.
-
-La beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis vous en dire;
-cela seul me redonnerait la santé. On est tout le jour ensemble. Madame
-de Brissac et _le chanoine_ dînent ici fort familièrement: comme on ne
-mange que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à
-manger. Vous aurez vu, par ce que je vous mandai avant-hier, combien je
-suis prête à aimer quelqu'un plus que vous. Après la pièce admirable de
-la colique, on nous a donné d'une convalescence pleine de langueur, qui
-est en vérité fort bien accommodée au théâtre: il faudrait des volumes
-pour dire tout ce que je découvre dans ce chef-d'oeuvre des cieux. Je
-passe légèrement sur bien des choses, pour ne point trop écrire.
-
-Vous me parlez fort plaisamment de ce saint qui vous est tombé à Aix, et
-qu'on épouille à tout moment; il faudrait avoir à point nommé son
-reliquaire; ces poux, que vous appelez _des reliques vivantes_, m'ont
-choquée; car, comme on m'a toujours appelée de ce nom à
-Sainte-Marie[458], je me suis vue en même temps comme votre M. Ribon. On
-m'accable ici de présents; c'est la mode du pays, où, d'ailleurs, la vie
-ne coûte rien du tout: enfin, trois sous deux poulets, et tout à
-proportion. Il y a trois hommes qui ne sont occupés que de me rendre
-service, Bayard, Saint-Hérem, et la Fayette; comme je vous fais souvent
-payer pour moi, n'oubliez pas de m'écrire quelque mot qui les regarde.
-Adieu, mon ange, aimez-moi bien toujours; je vous assure que vous
-n'aimez pas une ingrate.
-
-
- [457] Surintendant des postes, à qui la Bruyère attribue ce mot
- ridicule.
-
- [458] Madame de Sévigné était appelée une _relique vivante_ à
- Sainte-Marie, à cause de madame de Chantal, sa grand'mère, qui était
- dès lors regardée comme une sainte par les filles de la Visitation,
- qu'elle avait fondée.
-
-
-
-
-165.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Vichy, jeudi 28 mai 1676.
-
-Je reçois deux de vos lettres: l'une me vient du côté de Paris, et
-l'autre de Lyon. Vous êtes privée d'un grand plaisir, de ne faire jamais
-de pareilles lectures: je ne sais où vous prenez tout ce que vous dites;
-mais cela est d'un agrément et d'une justesse à quoi l'on ne s'accoutume
-point. Vous avez raison de croire que j'écris sans effort, et que mes
-mains se portent mieux: elles ne se ferment point encore, et le dedans
-des mains est fort enflé, et les doigts aussi. Cela me fait trembler, et
-me fait, de la plus méchante grâce du monde, dans le bon air des bras et
-des mains: mais je tiens très-bien une plume, et c'est ce qui me fait
-prendre patience. J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une assez
-bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu
-souterrain, où l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme
-vous fait aller où vous voulez. Cet état, où l'on conserve à peine une
-feuille de figuier pour tout habillement, est une chose assez
-humiliante. J'avais voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore
-quelqu'un de connaissance. Derrière un rideau se met quelqu'un qui vous
-soutient le courage pendant une demi-heure; c'était pour moi un médecin
-de Gannet[459], que madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle
-aime fort, qui est un fort honnête garçon, point charlatan ni préoccupé
-de rien, qu'elle m'a envoyé par pure et bonne amitié. Je le retiens,
-m'en dût-il coûter mon bonnet; car ceux d'ici me sont entièrement
-insupportables, et cet homme m'amuse. Il ne ressemble point à un vilain
-médecin, il ne ressemble point à celui de Chelles; il a de l'esprit, de
-l'honnêteté; il connaît le monde; enfin j'en suis contente. Il me
-parlait donc pendant que j'étais au supplice. Représentez-vous un jet
-d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties, toute la plus bouillante
-que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord l'alarme partout, pour
-mettre en mouvement tous les esprits; et puis on s'attache aux jointures
-qui ont été affligées: mais quand on vient à la nuque du cou, c'est une
-sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre; c'est là
-cependant le noeud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre
-tout, et l'on n'est point brûlée, et l'on se met ensuite dans un lit
-chaud, où on sue abondamment, et voilà ce qui guérit. Voici encore où
-mon médecin est bon; car au lieu de m'abandonner à deux heures d'un
-ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais lire, et cela me
-divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours, pendant lesquels
-je croyais boire; mais on ne veut pas, ce serait trop de choses; de
-sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est principalement
-pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que l'on m'a
-envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si je
-renouvelais un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma
-chère, et vous embrasser encore d'un coeur comblé de tendresse et de
-joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre _bellissima madre_,
-et je ne renoncerai pas à la qualité de _mère beauté_, dont M. de
-Coulanges m'a honorée. Enfin, ma chère enfant, il dépendra de vous de me
-ressusciter de cette manière. Je ne vous dis point que votre absence ait
-causé mon mal; au contraire, il paraît que je n'ai pas assez pleuré,
-puisqu'il me reste tant d'eau; mais il est vrai que de passer ma vie
-sans vous voir, y jette une tristesse et une amertume à quoi je ne puis
-m'accoutumer.
-
-J'ai senti douloureusement le 24 de ce mois[460]; je l'ai marqué, ma
-très-chère, par un souvenir trop tendre; ces jours-là ne s'oublient pas
-facilement; mais il y aurait bien de la cruauté à prendre ce prétexte
-pour ne vouloir plus me voir, et à me refuser la satisfaction d'être
-avec vous, pour m'épargner le déplaisir d'un adieu. Je vous conjure, ma
-fille, de raisonner d'une autre manière; et de trouver bon que
-d'Hacqueville et moi nous ménagions si bien le temps de votre congé que
-vous puissiez, être à Grignan assez longtemps, et en avoir encore pour
-revenir. Quelle obligation ne vous aurai-je point, si vous songez à me
-redonner dans l'été qui vient ce que vous m'avez refusé dans celui-ci!
-Il est vrai que de vous voir pour quinze jours m'a paru une peine, et
-pour vous et pour moi; et j'ai trouvé plus raisonnable de vous laisser
-garder toutes vos forces pour cet hiver, puisqu'il est certain que la
-dépense de Provence étant supprimée, vous n'en faites pas plus à Paris:
-si, au lieu de tant philosopher, vous m'eussiez, franchement et de bonne
-grâce, donné le temps que je vous demandais, c'eût été une marque de
-votre amitié très-bien placée; mais je n'insiste sur rien, car vous
-savez vos affaires, et je comprends qu'elles peuvent avoir besoin de
-votre présence. Voilà comme j'ai raisonné, mais sans quitter en aucune
-manière du monde l'espérance de vous voir; car je vous avoue que je la
-sens nécessaire à la conservation de ma santé et de ma vie. Parlez-moi
-du _Pichon_[461], est-il encore timide? N'avez-vous point compris ce que
-je vous ai mandé là-dessus? Le mien n'était point à Bouchain; il a été
-spectateur des deux armées rangées si longtemps en bataille. Voilà la
-seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite circonstance de se
-battre: mais comme deux procédés valent un combat, je crois que deux
-fois à la portée du mousquet valent une bataille. Quoi qu'il en soit,
-l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a bien épargné
-de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince d'Orange n'ait
-point été touché du plaisir et de l'honneur d'être vaincu par un héros
-comme le nôtre. On vous aura mandé comme nos guerriers, amis et ennemis,
-se sont vus galamment _nell'uno, nell'altro campo_, et se sont fait des
-présents.
-
-On me mande que le maréchal de Rochefort est très-bien mort à Nancy,
-sans être tué que de la fièvre double tierce. N'est-il pas vrai que les
-petits ramoneurs sont jolis[462]? On était bien las des Amours. Si vous
-avez encore mesdames de Buous, je vous prie de leur faire mes
-compliments, et surtout à la mère; les mères se doivent cette
-préférence. Madame de Brissac s'en va bientôt; elle me fit l'autre jour
-de grandes plaintes de votre froideur pour elle, et que vous aviez
-négligé son coeur et son inclination, qui la portaient à vous. Nous
-demeurerons ici, la bonne d'Escars et moi, pour achever nos remèdes.
-Dites-lui toujours quelque chose; vous ne sauriez comprendre les soins
-qu'elle a de moi. Je ne vous ai point dit combien vous êtes célébrée
-ici, et par le bon Saint-Hérem, et par Bayard, et par mesdames de
-Brissac et de Longueval.
-
-On me fait prendre tous les jours de l'eau de poulet; il n'y a rien de
-plus simple ni de plus rafraîchissant: je voudrais que vous en prissiez,
-pour vous empêcher de brûler à Grignan. Vous me dites de plaisantes
-choses sur le beau médecin de Chelles. Le conte des deux grands coups
-d'épée pour affaiblir son homme est fort bien appliqué. Je suis toujours
-en peine de la santé de notre cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon
-Dieu, n'avait-il pas tout lu? Je suis ravie, ma fille, quand vous parlez
-avec confiance de l'amitié que j'ai pour vous; je vous assure que vous
-ne sauriez trop croire combien vous faites toute la joie, tout le
-plaisir et toute la tristesse de ma vie, ni enfin tout ce que vous
-m'êtes.
-
-
- [459] Peut-être faut-il lire _Ganat_, petite ville près de Vichy.
-
- [460] Anniversaire du jour où madame de Sévigné se sépara de sa fille
- à Fontainebleau.
-
- [461] Le petit marquis.
-
- [462] Il s'agissait d'un papier d'éventail que madame de Sévigné avait
- envoyé à madame de Grignan par le chevalier de Buous.
-
-
-
-
-166.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Vichy, lundi au soir 1er juin 1676.
-
-Allez vous promener, madame la comtesse, de venir me proposer de ne vous
-point écrire; apprenez que c'est ma joie, et le plus grand plaisir que
-j'aie ici. Voilà un plaisant régime que vous me proposez! laissez-moi
-conduire cette envie en toute liberté, puisque je suis si contrainte sur
-les autres choses que je voudrais faire pour vous; et ne vous avisez pas
-de rien retrancher de vos lettres; je prends mon temps; la manière dont
-vous vous intéressez à ma santé m'empêche bien de vouloir y faire la
-moindre altération. Vos réflexions sur les sacrifices que l'on fait à la
-raison sont fort justes dans l'état où nous sommes: il est bien vrai que
-le seul amour de Dieu peut nous rendre heureux en ce monde et en
-l'autre; il y a très-longtemps qu'on le dit: mais vous y avez donné un
-tour qui m'a frappée.
-
-C'est un beau sujet de méditation que la mort d'un maréchal de
-Rochefort: un ambitieux dont l'ambition est satisfaite, mourir à
-quarante ans! c'est quelque chose de bien déplorable. Il a prié, en
-mourant, la comtesse de Guiche[463] de venir reprendre sa femme à
-Nancy, et lui laisse le soin de la consoler. Je trouve qu'elle perd par
-tant de côtés, que je ne crois pas que ce soit une chose aisée. Voilà
-une lettre de madame de la Fayette, qui vous divertira. Madame de
-Brissac était venue ici pour une certaine colique; elle ne s'en est pas
-bien trouvée: elle est partie aujourd'hui de chez Bayard, après y avoir
-brillé, et dansé, et fricassé chair et poisson. Le _chanoine_ (_madame
-de Longueval_) m'a écrit; il me semble que j'avais échauffé sa froideur
-par la mienne; je la connais, et le moyen de lui plaire, c'est de ne lui
-rien demander. Madame de Brissac et elle forment le plus bel assortiment
-de feu et d'eau que j'aie jamais vu. Je voudrais voir cette duchesse
-faire main-basse dans votre place des Prêcheurs[464], sans aucune
-considération de qualité ni d'âge; cela passe tout ce que l'on peut
-croire. Vous êtes une plaisante idole; sachez qu'elle trouverait fort
-bien à vivre où vous mourriez de faim.
-
-Mais parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description:
-j'en suis à la quatrième; j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si
-extrêmes, que je perce jusqu'à mes matelas: je pense que c'est toute
-l'eau que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce
-lit, il est vrai qu'on n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en
-mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis
-une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et
-continue deux heures durant; et, de peur de m'impatienter, je fais lire
-mon médecin, qui me plaît: il vous plairait aussi. Je lui mets dans la
-tête d'apprendre la philosophie de votre _père_ Descartes; je ramasse
-des mots que je vous ai ouï dire. Il sait vivre, il n'est point
-charlatan; il traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse. Je
-vais être seule, et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'ôte pas le
-pays charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux,
-des prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la
-bourrée dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le
-pays seul me guérirait. Les sueurs qui affaiblissent tout le monde me
-donnent de la force, et me font voir que ma faiblesse venait des
-superfluités que j'avais encore dans le corps. Mes genoux se portent
-bien mieux: mes mains ne veulent pas encore, mais elles le voudront avec
-le temps. Je boirai encore huit jours, du jour de la Fête-Dieu, et puis
-je penserai avec douleur à m'éloigner de vous. Il est vrai que ce m'eût
-été une joie bien sensible de vous avoir ici uniquement à moi; vous y
-avez mis une clause de retourner chacun chez soi, qui m'a fait transir:
-n'en parlons plus, ma chère enfant, voilà qui est fait. Songez à faire
-vos efforts pour venir me voir cet hiver: en vérité, je crois que vous
-devez en avoir quelque envie, et que M. de Grignan doit souhaiter que
-vous me donniez cette satisfaction. J'ai à vous dire que vous faites
-tort à ces eaux de les croire noires: pour noires, non; pour chaudes,
-oui. Les Provençaux s'accommoderaient mal de cette boisson: mais qu'on
-mette une herbe ou une fleur dans cette eau bouillante, elle en sort
-aussi fraîche que lorsqu'on la cueille; et, au lieu de griller et de
-rendre la peau rude, cette eau la rend douce et unie: raisonnez
-là-dessus. Adieu, ma chère enfant; s'il faut, pour profiter des eaux, ne
-guère aimer sa fille, j'y renonce. Vous me mandez des choses trop
-aimables, et vous l'êtes trop aussi quand vous voulez. N'est-il pas
-vrai, M. le comte, que vous êtes heureux de l'avoir? et quel présent
-vous ai-je fait!
-
-
- [463] Cousine de la maréchale de Rochefort.
-
- [464] Place publique à Aix.
-
-
-
-
-167.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Vichy, lundi 8 juin 1676.
-
-Ne doutez pas, ma fille, que je ne sois touchée très-sensiblement de
-préférer quelque chose à vous qui m'êtes si chère: toute ma consolation,
-c'est que vous ne pouvez ignorer mes sentiments, et que vous verrez dans
-ma conduite un beau sujet de réfléchir, comme vous faisiez l'autre jour,
-touchant la préférence du devoir sur l'inclination. Mais je vous
-conjure, et M. de Grignan, de vouloir bien me consoler cet hiver de
-cette violence qui coûte si cher à mon coeur. Voilà donc ce qui
-s'appelle la vertu et la reconnaissance! je ne m'étonne pas si l'on
-trouve si peu de presse dans l'exercice de ces belles vertus. Je n'ose,
-en vérité, appuyer sur ces pensées; elles troublent entièrement la
-tranquillité qu'on ordonne en ce pays. Je vous conjure encore de vous
-tenir pour toute rangée chez moi, comme vous y étiez; et de croire
-encore que voilà précisément la chose que je souhaite le plus fortement.
-Vous êtes en peine de ma douche, ma très-chère; je l'ai prise huit
-matins, comme je vous l'ai mandé; elle m'a fait suer abondamment; c'est
-tout ce qu'on demande, et, bien loin de m'en trouver plus faible, je
-m'en trouve plus forte. Il est vrai que vous m'auriez été d'une grande
-consolation: je doute cependant que j'eusse voulu vous souffrir dans
-cette fumée: pour ma sueur, elle vous aurait fait un peu de pitié: mais
-enfin, je suis le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la douche
-courageusement. Mes jarrets en sont guéris; si je fermais mes mains, il
-n'y paraîtrait plus. Pour les eaux, j'en prendrai jusqu'à samedi; c'est
-mon seizième jour; elles me purgent et me font beaucoup de bien.
-
-Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les bourrées
-de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des paysans, des
-paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une
-disposition... enfin, j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon
-avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces
-jolis bocages c'est une joie que de voir danser les restes des bergers
-et des bergères du Lignon[465]. Il m'est impossible de ne pas vous
-souhaiter, toute sage que vous êtes, à ces sortes de folies.
-
-Nous avons _Sibylle Cumée_[466] toute parée, tout habillée en jeune
-personne; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je crois que ce serait
-une chose possible, si c'était ici la fontaine de Jouvence. Ce que vous
-dites sur la liberté que prend la mort d'interrompre la fortune est
-incomparable: c'est ce qui doit consoler de ne pas être au nombre de ses
-favoris; nous en trouverons la mort moins amère. Vous me demandez si je
-suis dévote; hélas! non, dont je suis très-fâchée; mais il me semble que
-je me détache en quelque sorte de ce qui s'appelle le monde. La
-vieillesse et un peu de maladie donnent le temps de faire de grandes
-réflexions, mais ce que je retranche sur le public, il me semble que je
-vous le redonne: ainsi je n'avance guère dans le pays du _détachement_
-et vous savez que le droit du jeu serait de commencer par effacer un peu
-ce qui tient le plus au coeur.
-
-Madame de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et
-doré, meublé de damas rouge, que lui avait fait préparer M. l'intendant,
-avec mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre: jamais il
-n'y eut rien de plus galant; cette dépense va à plus de mille écus; mais
-il en fut payé tout comptant par la lettre que la belle écrivit au roi;
-elle n'y parlait, à ce qu'elle lui dit, que de cette magnificence. Elle
-ne voulut point se montrer aux femmes; mais les hommes la virent à
-l'ombre de M. l'intendant. Elle s'est embarquée sur l'Allier, pour
-trouver la Loire à Nevers, qui doit la mener à Tours, et puis à
-Fontevrault, où elle attendra le retour du roi, qui est différé par le
-plaisir qu'il prend au métier de la guerre. Je ne sais si on aime cette
-préférence.
-
-
- [465] Petite rivière, mais fameuse par le roman de l'_Astrée_.
-
- [466] Madame de Péquigny.
-
-
-
-
-168.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Vichy, jeudi au soir 11 juin 1676.
-
-Vous seriez la bien venue, ma fille, de venir me dire qu'à cinq heures
-du soir je ne dois pas vous écrire; c'est ma seule joie, c'est ce qui
-m'empêche de dormir. Si j'avais envie de faire un doux sommeil, je
-n'aurais qu'à prendre des cartes, rien ne m'endort plus sûrement. Si je
-veux être éveillée, comme on l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous, à
-vous écrire, à causer avec vous des nouvelles de Vichy: voilà le moyen
-de m'ôter toute sorte d'assoupissement. J'ai trouvé ce matin à la
-fontaine un bon capucin; il m'a humblement saluée; j'ai fait aussi la
-révérence de mon côté, car j'honore la livrée qu'il porte. Il a commencé
-par me parler de la Provence, de vous, de M. de Roquesante, de m'avoir
-vue à Aix, de la douleur que vous aviez eue de ma maladie. Je voudrais
-que vous eussiez vu ce que m'est devenu ce bon père, dès le moment qu'il
-m'a paru si bien instruit; je crois que vous ne l'avez jamais ni vu ni
-remarqué; mais c'est assez de vous savoir nommer. Le médecin que je
-tiens ici pour causer avec moi ne pouvait se lasser de voir comme
-naturellement je m'étais attachée à ce père. Je l'ai assuré que s'il
-allait en Provence, et qu'il vous fît dire qu'il a toujours été avec moi
-à Vichy, il serait pour le moins aussi bien reçu. Il m'a paru qu'il
-mourait d'envie de partir pour vous aller dire des nouvelles de ma
-santé: hors mes mains, elle est parfaite; et je suis assurée que vous
-auriez quelque joie de me voir et de m'embrasser en l'état où je suis,
-surtout après avoir su dans quel état j'étais auparavant. Nous verrons
-si vous continuerez à vous passer de ceux que vous aimez, ou si vous
-voudrez bien leur donner la joie de vous voir: c'est où d'Hacqueville et
-moi nous vous attendons.
-
-La bonne Péquigny[467] est survenue à la fontaine: c'est une machine
-étrange, elle veut faire tout comme moi, afin de se porter comme moi.
-Les médecins d'ici lui disent que oui, et le mien se moque d'eux. Elle
-a pourtant bien de l'esprit avec ses folies et ses faiblesses; elle a
-dit cinq ou six choses très-plaisantes. C'est la seule personne que
-j'aie vue, qui exerce sans contrainte la vertu de libéralité: elle a
-deux mille cinq cents louis[468], qu'elle a résolu de laisser dans le
-pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle nourrit les pauvres: si
-on lui demande une pistole, elle en donne deux; je n'avais fait
-qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a vingt-cinq
-mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix mille.
-Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle doit
-être louée d'avoir la volonté avec le pouvoir; car ces deux choses sont
-quasi toujours séparées.
-
-
- Vendredi à midi.
-
-Je viens de la fontaine, c'est-à-dire à neuf heures, et j'ai rendu mes
-eaux: ainsi, ma très-aimable belle, ne soyez point fâchée que je fasse
-une légère réponse à votre lettre; au nom de Dieu, fiez-vous à moi, et
-riez, riez sur ma parole; je ris aussi quand je puis. Je suis un peu
-troublée de l'envie d'aller à Grignan, où je n'irai pas. Vous me faites
-un plan de cet été et de cet automne, qui me plaît et qui me convient.
-Je serais aux noces de M. de la Garde, j'y tiendrais ma place,
-j'aiderais à vous venger de Livry; je chanterais: _Le plus sage s'entête
-et s'engage sans savoir comment_. Enfin Grignan et tous ses habitants me
-tiennent au coeur. Je vous assure que je fais un acte généreux et
-très-généreux de m'éloigner de vous.
-
-Que je vous aime de vous souvenir si à propos de nos _Essais de morale_!
-je les estime et les admire. Il est vrai que le _moi_ de M. de la Garde
-va se multiplier: tant mieux, tout en est bon. Je le trouve toujours à
-mon gré, comme à Paris. Je n'ai point eu de curiosité de questionner sur
-le sujet de sa femme[469]. Vous souvient-il de ce que je contais un jour
-à Corbinelli, qu'un certain homme épousait une femme? Voilà, me dit-il,
-un beau détail. Je m'en suis contentée en cette occasion, persuadée que
-si j'avais connu son nom, vous me l'auriez nommée. Vos dames de
-Montélimart sont assez bonnes à _moufler_ avec leur carton doré[470]. Je
-reviens à ma santé, elle est très-admirable; les eaux et la douche
-m'ont extrêmement purgée; et au lieu de m'affaiblir, elles m'ont
-fortifiée. Je marche tout comme une autre; je crains de rengraisser,
-voilà mon inquiétude; car j'aime à être comme je suis. Mes mains ne se
-ferment pas, voilà tout; le chaud fera mon affaire. On veut m'envoyer au
-Mont-d'Or, je ne veux pas. Je mange présentement de tout, c'est-à-dire,
-je le pourrai, quand je ne prendrai plus les eaux. Je me suis mieux
-trouvée de Vichy que personne, et bien des gens pourraient dire:
-
- Ce bain si chaud, tant de fois éprouvé,
- M'a laissé comme il m'a trouvé.
-
-Pour moi, je mentirais; car il s'en faut si peu que je ne fasse de mes
-mains comme les autres, qu'en vérité ce n'est pas la peine de se
-plaindre. Passez donc votre été gaiement, ma très-chère; je voudrais
-bien vous envoyer pour la noce deux filles et deux garçons qui sont ici,
-avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin
-_les Bohémiens_ sont fades en comparaison. Je suis sensible à la
-parfaite bonne grâce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les
-yeux, à force de bien danser? Je vous assure que cette bourrée dansée,
-sautée, coulée naturellement, et dans une justesse surprenante, vous
-divertirait. Je m'en vais penser à ma lettre pour M. de la Garde. Je
-pars demain d'ici; j'irai me purger et me reposer un peu chez Bayard, et
-puis à Moulins, et puis m'éloigner toujours de ce que j'aime
-passionnément, jusqu'à ce que vous fassiez les pas nécessaires pour
-redonner la joie et la santé à mon coeur et à mon corps, qui prennent
-beaucoup de part, comme vous savez, à ce qui touche l'un ou l'autre.
-Parlez-moi de vos balcons, de votre terrasse, des meubles de ma chambre,
-et enfin toujours de vous; ce _vous_ m'est plus cher que mon _moi_, et
-cela revient toujours à la même chose.
-
-
- [467] Claire-Charlotte d'Ailly, mère du duc de Chaulnes.
-
- [468] Le louis valait 10 livres, qui était alors la même somme que 20
- d'aujourd'hui, le marc étant à 26 livres.
-
- [469] Le mariage dont il s'agissait ne se fit point, quoiqu'il fût
- très-avancé. M. de la Garde était cousin de M. de Grignan.
-
- [470] Trait lancé contre la coiffure des femmes de ce canton.
-
-
-
-
-169.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Langlar, chez M. l'abbé Bayard, lundi 15 juin 1676.
-
-J'arrivai ici samedi, comme je vous l'avais mandé. Je me purgeai hier
-pour m'acquitter du cérémonial de Vichy, comme vous vous acquittiez
-l'autre jour des compliments de province à vos dames de carton. Je me
-porte fort bien, le chaud achèvera mes mains; je jouis avec plaisir et
-modération de la bride qu'on m'a mise sur le cou; je me promène un peu
-tard; je reprends mon heure de me coucher; mon sommeil se raccoutume
-avec le matin; je ne suis plus une sotte poule mouillée; je conduis
-pourtant toujours ma barque avec sagesse; et si je m'égarais, il n'y
-aurait qu'à me crier, _rhumatisme_; c'est un mot qui me ferait bien vite
-rentrer dans mon devoir. Plût à Dieu, ma fille, que, par un effet de
-magie blanche ou noire, vous puissiez être ici! vous aimeriez
-premièrement les solides vertus du maître du logis; la liberté qu'on y
-trouve, plus grande qu'à Fresne; et vous admireriez le courage et la
-hardiesse qu'il a eus de rendre une affreuse montagne la plus belle, la
-plus délicieuse et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis
-assurée que vous seriez frappée de cette nouveauté. Si cette montagne
-était à Versailles, je ne doute point qu'elle n'eût ses parieurs contre
-les violences dont l'art opprime la pauvre nature, dans l'effet court et
-violent de toutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font
-danser la bourrée d'Auvergne aux faunes d'un bois odoriférant, qui fait
-souvenir de vos parfums de Provence; enfin, on y parle de vous, on y
-boit à votre santé: ce repos m'a été agréable et nécessaire.
-
-Je serai mercredi à Moulins, où j'aurai une de vos lettres, sans
-préjudice de celle que j'attends après dîner. Il y a dans ce voisinage
-des gens plus raisonnables et d'un meilleur air que je n'en ai vu en
-nulle autre province; aussi ont-ils vu le monde et ne l'ont pas oublié.
-L'abbé Bayard me paraît heureux, et parce qu'il l'est, et parce qu'il
-veut l'être. Pour moi, ma chère comtesse, je ne puis l'être sans vous;
-mon âme est toujours agitée de crainte, d'espérance, et surtout de voir,
-tous les jours, écouler ma vie loin de vous: je ne puis m'accoutumer à
-la tristesse de cette pensée; je vois le temps qui court et qui vole, et
-je ne sais où vous reprendre. Je veux sortir de cette tristesse par un
-souvenir qui me revient d'un homme qui me parlait en Bretagne de
-l'avarice d'un certain prêtre: il me disait fort naturellement: «Enfin,
-madame, c'est un homme qui mange de la merluche toute sa vie, pour
-manger du poisson après sa mort.» Je trouvai cela plaisant, et j'en fais
-l'application à toute heure. Les devoirs, les considérations nous font
-manger de la merluche toute notre vie, pour manger du poisson après
-notre mort.
-
-Je n'ai plus les mains enflées, mais je ne les ferme pas; et comme j'ai
-toujours espéré que le chaud les remettrait, j'avais fondé mon voyage de
-Vichy sur cette lessive dont je vous ai parlé; et sur les sueurs de la
-douche, pour m'ôter à jamais la crainte du rhumatisme: voilà ce que je
-voulais, et ce que j'ai trouvé. Je me sens bien honorée du goût qu'a M.
-de Grignan pour mes lettres: je ne les crois jamais bonnes; mais puisque
-vous les approuvez, je ne leur en demande pas davantage. Je vous
-remercie de l'espérance que vous me donnez de vous voir cet hiver; je
-n'ai jamais eu plus d'envie de vous embrasser. J'aime l'abbé de vous
-avoir écrit si paternellement; lui, qui souffre avec peine d'être six
-semaines sans me voir, ne doit-il pas entrer dans la douleur que j'ai de
-passer ma vie sans vous, et dans l'extrême désir que j'ai de vous avoir?
-
-On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de Vaubrun est
-toujours dans son premier désespoir. Je vous écrirai de Moulins. Je ne
-fais pas de réponse à la moitié de votre aimable lettre, je n'en ai pas
-le temps.
-
-
-
-
-170.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Briare, mercredi 24 juin 1676.
-
-Je m'ennuie, ma très-chère, d'être si longtemps sans vous écrire. Je
-vous ai écrit deux fois de Moulins; mais il y a déjà bien loin d'ici à
-Moulins. Je commence à dater mes lettres de la distance que vous voulez.
-Nous partîmes donc lundi de cette bonne ville: nous avons eu des
-chaleurs extrêmes. Je suis bien assurée que vous n'avez pas trouvé d'eau
-dans votre petite rivière, puisque notre belle Loire est entièrement à
-sec en plusieurs endroits. Je ne comprends pas comme auront fait madame
-de Montespan et madame de Tarente; elles auront glissé sur le sable.
-Nous partons à quatre heures du matin; nous nous reposons longtemps à la
-dînée; nous dormons sur la paille et sur les coussins de notre carrosse,
-pour éviter les incommodités de l'été. Je suis d'une paresse digne de la
-vôtre; par le chaud, je vous tiendrais compagnie à causer sur un lit,
-tant que terre nous pourrait porter. J'ai dans la tête la beauté de vos
-appartements; vous avez été trop longtemps à me les dépeindre.
-
-Je crois que sur ce lit vous m'expliqueriez ces ridicules qui viennent
-des défauts de l'âme, et dont je me doute à peu près. Je suis toujours
-d'accord de mettre au premier rang de ce qui est bon ou mauvais, tout ce
-qui vient de ce côté-là: le reste me paraît supportable, et quelquefois
-excusable; les sentiments du coeur me paraissent seuls dignes de
-considération; c'est en leur faveur que l'on pardonne tout: c'est un
-fonds qui nous console et qui nous paye de tout; et ce n'est donc que
-par la crainte que ce fonds ne soit altéré, qu'on est blessé de la part
-des choses.
-
-
-
-
-171.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 17 juillet 1676.
-
-Enfin c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air: son pauvre petit
-corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses
-cendres au vent; de sorte que nous la respirerons, et que, par la
-communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur
-empoisonnante, dont nous serons tout étonnés. Elle fut jugée dès hier;
-ce matin on lui a lu son arrêt, qui était de faire amende honorable à
-Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée, son corps brûlé, les cendres au
-vent. On l'a présentée à la question; elle a dit qu'il n'en était pas
-besoin, et qu'elle dirait tout: en effet, jusqu'à cinq heures du soir
-elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensait. Elle
-a empoisonné dix fois de suite son père (elle ne pouvait en venir à
-bout), ses frères et plusieurs autres; et toujours l'amour et les
-confidences mêlés partout. Elle n'a rien dit contre Penautier. On n'a
-pas laissé, après cette confession, de lui donner dès le matin la
-question ordinaire et extraordinaire; elle n'en a pas dit davantage:
-elle a demandé à parler à M. le procureur général; elle a été une heure
-avec lui: on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six
-heures on l'a menée nue en chemise, la corde au cou, à Notre-Dame, faire
-l'amende honorable; et puis on l'a remise dans le même tombereau, où je
-l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et
-sa chemise, un docteur auprès d'elle, le bourreau de l'autre côté: en
-vérité, cela m'a fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution disent qu'elle
-est montée sur l'échafaud avec bien du courage. Pour moi, j'étais sur le
-pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars; jamais il ne s'est vu tant de
-monde, jamais Paris n'a été si ému ni si attentif; et qu'on demande ce
-que bien des gens ont vu, ils n'ont vu, comme moi, qu'une cornette; mais
-enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J'en saurai demain
-davantage, et cela vous reviendra.
-
-
-
-
-172.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 22 juillet 1676.
-
-Encore un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a
-vécu, c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le lieu où l'on devait
-lui donner la question; et, voyant trois seaux d'eau, elle dit: «C'est
-assurément pour me noyer; car, de la taille dont je suis, on ne prétend
-pas que je boive tout cela.» Elle écouta son arrêt, dès le matin, sans
-frayeur et sans faiblesse; et sur la fin elle fit recommencer, disant
-que ce tombereau l'avait frappée d'abord, et qu'elle en avait perdu
-l'attention pour le reste. Elle dit à son confesseur, par le chemin, de
-faire mettre le bourreau devant elle, _afin_, dit-elle, _de ne point
-voir ce coquin de Desgrais qui m'a prise_. Desgrais était à cheval
-devant le tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment; elle dit:
-«Ah! mon Dieu! je vous en demande pardon; qu'on me laisse donc cette
-étrange vue.» Elle monta seule et nu-pieds sur l'échelle et sur
-l'échafaud, et fut un quart d'heure _mirodée_, rasée, dressée et
-redressée par le bourreau; ce fut un grand murmure et une grande
-cruauté. Le lendemain on cherchait ses os, parce que le peuple croyait
-qu'elle était sainte. Elle avait, disait-elle, deux confesseurs; l'un
-soutenait qu'il fallait tout avouer, et l'autre non; elle riait de cette
-diversité, disant: «Je puis faire en conscience ce qu'il me plaira.» Il
-lui a plu de ne rien dire du tout. Penautier sortira un peu plus blanc
-que de la neige; le public n'est point content, on dit que tout cela est
-trouble. Admirez le malheur; cette créature a refusé d'apprendre ce
-qu'on voulait, et a dit ce qu'on ne demandait pas: par exemple, elle a
-dit que M. Fouquet avait envoyé Glaser, leur apothicaire empoisonneur,
-en Italie, pour avoir d'une herbe qui fait du poison: elle a entendu
-dire cette belle chose à Sainte-Croix. Voyez quel excès d'accablement,
-et quel prétexte pour achever ce pauvre infortuné. Tout cela est bien
-suspect. On ajoute encore bien des choses; mais en voilà assez pour
-aujourd'hui.
-
-
-
-
-173.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 29 juillet 1676.
-
-Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout
-le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela
-va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il
-n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à
-table; car à trois heures le roi, la reine, MONSIEUR, MADAME,
-MADEMOISELLE, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de
-Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin
-ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement
-du roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est
-magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un
-lieu à l'autre sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne
-la forme, et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan, qui
-tient la carte; MONSIEUR, la reine et madame de Soubise; Dangeau et
-compagnie; Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis,
-il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j'admirais
-combien nous sommes sots au jeu auprès de lui[471]. Il ne songe qu'à son
-affaire, et gagne où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite
-de tout, il n'est point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la
-fortune; aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille
-écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que
-je prenais part à son jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement
-et très-commodément. Je saluai le roi, ainsi que vous me l'avez appris;
-il me rendit mon salut, comme si j'avais été jeune et belle. La reine me
-parla aussi longtemps de ma maladie que si c'eût été une couche. Elle me
-dit encore quelques mots de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses
-à quoi il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du
-chevalier de Grignan, enfin _tutti quanti_. Vous savez ce que c'est que
-de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de
-Montespan me parla de Bourbon, elle me pria de lui conter Vichy; et
-comment je m'en étais trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de
-guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien
-plat, comme disait la maréchale de la Meilleraie; mais, sérieusement,
-c'est une chose surprenante que sa beauté; sa taille n'est pas de la
-moitié si grosse qu'elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses
-lèvres, en soient moins bien. Elle était tout habillée de point de
-France; coiffée de mille boucles; les deux des tempes lui tombent fort
-bas sur les joues; des rubans noirs sur sa tête, des perles de la
-maréchale de l'Hôpital, embellies de boucles et de pendeloques de
-diamants de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons, point de
-coiffe: en un mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les
-ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la
-France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez; et vous ne
-sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela
-rend la cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il
-y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des
-courriers, le roi se retire un moment pour lire ses lettres, et puis
-revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute, et qui fait un
-très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet
-honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on n'a point du tout de
-peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons ni de marques; les
-poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis, les grosses de
-mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est cent;
-et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui
-qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend
-pas la poule, on en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à
-propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le coeur. Combien
-avez-vous de coeurs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai
-quatre: il n'en a donc que trois, que quatre; et Dangeau est ravi de
-tout ce caquet: il découvre le jeu, il tire ses conséquences, il voit à
-qui il a affaire; enfin j'étais fort aise de voir cet excès d'habileté:
-vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait
-toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures en calèche, le
-roi, madame de Montespan, MONSIEUR, madame de Thianges et la bonne
-d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme en paradis, ou dans
-_la gloire de Niquée_[472]. Vous savez comme ces calèches sont faites;
-on ne se regarde point, on est tourné du même côté. La reine était dans
-une autre avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé, selon
-sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la
-musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie; minuit sonne, on
-fait _media noche_; voilà comme se passa le samedi.
-
-De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda
-de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la
-réponse, combien j'en épargnai, combien on s'en souciait peu, combien je
-m'en souciais encore moins, vous reconnaîtriez au naturel l'_iniqua
-corte_. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort
-que cela continue. Madame de Nevers est fort jolie, fort modeste, fort
-naïve; sa beauté fait souvenir de vous; M. de Nevers est toujours le
-même, sa femme l'aime de passion. Mademoiselle de Thianges est plus
-régulièrement belle que sa soeur, et beaucoup moins charmante. M. du
-Maine est incomparable; son esprit étonne, et les choses qu'il dit ne se
-peuvent imaginer. Madame de Maintenon, madame de Thianges, _Guelfes_ et
-_Gibelins_[473], songez que tout est rassemblé. MADAME me fit mille
-honnêtetés, à cause de la bonne princesse de Tarente. Madame de Monaco
-était à Paris.
-
-M. le Prince fut voir l'autre jour madame de la Fayette; ce prince,
-_all' cui spada ogni vittoria è certa_[474]. Le moyen de n'être pas
-flatté d'une telle estime, et d'autant plus qu'il ne la jette pas à la
-tête des dames? Il parle de la guerre, il attend des nouvelles comme les
-autres. On tremble un peu de celles d'Allemagne. On dit pourtant que le
-Rhin est tellement enflé des neiges qui fondent des montagnes, que les
-ennemis sont plus embarrassés que nous. Rambures[475] a été tué par un
-de ses soldats, qui déchargeait très-innocemment son mousquet. Le siége
-d'Aire continue; nous y avons perdu quelques lieutenants aux gardes et
-quelques soldats. L'armée de Schomberg est en pleine sûreté. Madame de
-Schomberg s'est remise à m'aimer; le baron en profite par les caresses
-excessives de son général. _Le petit glorieux_ n'a pas plus d'affaires
-que les autres; il pourra s'ennuyer; mais s'il a besoin d'une contusion,
-il faudra qu'il se la fasse lui-même: Dieu les conserve dans cette
-oisiveté! Voilà, ma très-chère, d'épouvantables détails: ou ils vous
-ennuieront beaucoup, ou ils vous amuseront; ils ne peuvent point être
-indifférents. Je souhaite que vous soyez dans cette humeur où vous me
-dites quelquefois: «Mais vous ne voulez pas me parler; mais j'admire ma
-mère, qui aimerait mieux mourir que de me dire un seul mot.» Oh! si vous
-n'êtes pas contente, ce n'est pas ma faute; non plus que la vôtre, si je
-ne l'ai pas été de la mort de Ruyter. Il y a des endroits dans vos
-lettres qui sont divins. Vous me parlez très-bien du mariage[476], il
-n'y a rien de mieux; le jugement domine, mais c'est un peu tard.
-Conservez-moi dans les bonnes grâces de M. de la Garde, et toujours des
-amitiés pour moi à M. de Grignan. La justesse de nos pensées sur votre
-départ renouvelle notre amitié.
-
-Vous trouvez que ma plume est toujours taillée pour dire des merveilles
-du grand-maître[477], je ne le nie pas absolument: il est vrai que je
-croyais m'être moquée de lui, en vous disant l'envie qu'il a de
-parvenir, et comme il veut être maréchal de France _à la rigueur_, comme
-du temps passé; mais c'est que vous m'en voulez sur ce sujet: le monde
-est bien injuste.
-
-Il l'a bien été aussi pour la Brinvilliers; jamais tant de crimes n'ont
-été traités si doucement: elle n'a pas eu la question, on avait si peur
-qu'elle ne parlât, qu'on lui faisait entrevoir une grâce, et si bien
-entrevoir, qu'elle ne croyait point mourir; elle dit en montant sur
-l'échafaud: _C'est donc tout de bon?_ Enfin elle est au vent, et son
-confesseur dit que c'est une sainte. M. le premier président (_de
-Lamoignon_) avait choisi ce docteur[478] comme une merveille; il fut
-trompé par les intéressés, c'était celui qu'on voulait qu'il prît.
-N'avez-vous point vu ces gens qui font des tours de cartes? ils les
-mêlent fort longtemps, et vous disent d'en prendre une telle qu'il vous
-plaira, et qu'ils ne s'en soucient pas; vous la prenez, vous croyez
-l'avoir prise, et c'est justement celle qu'ils veulent: à l'application,
-elle est juste. Le maréchal de Villeroi disait l'autre jour: _Penautier
-sera ruiné de cette affaire-ci_; le maréchal de Gramont répondit: _Il
-faudra qu'il supprime sa table_[479]: voilà bien des épigrammes. Je
-suppose que vous savez qu'on croit qu'il y a cent mille écus répandus
-pour faciliter toutes choses: l'innocence ne fait guère de telles
-profusions. On ne peut écrire tout ce qu'on sait; ce sera pour une
-soirée. Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette
-horrible femme. Je crois que vous avez contentement; car il n'est pas
-possible qu'elle soit en paradis; sa vilaine âme doit être séparée des
-autres. Assassiner est le plus sûr; nous sommes de votre avis; c'est une
-bagatelle en comparaison d'être huit mois à tuer son père, et à recevoir
-toutes ses caresses et toutes ses douceurs, à quoi elle ne répondait
-qu'en doublant toujours la dose.
-
-Contez à M. l'archevêque (_d'Arles_) ce que m'a fait dire M. le premier
-président pour ma santé. J'ai fait voir mes mains et quasi mes genoux à
-Langeron, afin qu'il vous en rende compte. J'ai d'une manière de pommade
-qui me guérira, à ce qu'on m'assure; je n'aurai point la cruauté de me
-plonger dans le sang d'un boeuf, que la canicule ne soit passée. C'est
-vous, ma fille, qui me guérirez de tous mes maux. Si M. de Grignan
-pouvait comprendre le plaisir qu'il me fait d'approuver votre voyage, il
-serait consolé par avance de six semaines qu'il sera sans vous.
-
-Madame de la Fayette n'est point mal avec madame de Schomberg. Cette
-dernière me fait des merveilles, et son mari à mon fils. Madame de
-Villars songe tout de bon à s'en aller en Savoie; elle vous trouvera en
-chemin. Corbinelli vous adore, il n'en faut rien rabattre; il a toujours
-des soins de moi admirables. Le _Bien bon_ vous prie de ne pas douter de
-la joie qu'il aura de vous voir; il est persuadé que ce remède m'est
-nécessaire, et vous savez l'amitié qu'il a pour moi. Livry me revient
-souvent dans la tête, et je dis que je commence à étouffer, afin qu'on
-approuve mon voyage. Adieu, ma très-aimable et très-aimée; vous me priez
-de vous aimer; ah! vraiment je le veux bien: il ne sera pas dit que je
-vous refuse quelque chose.
-
-
- [471] Dans l'éloge de Dangeau, Fontenelle s'arrête sur sa singulière
- supériorité dans l'art des jeux. Il faisait les combinaisons les plus
- savantes sans laisser apercevoir la moindre application. C'est lui qui
- a fourni à la Bruyère le caractère de Pamphile.
-
- [472] Princesse du roman des Amadis.
-
- [473] Deux fameuses factions florentines, nées dans le XIIe siècle,
- dont l'une tenait le parti des papes, et l'autre celui des empereurs.
-
- [474] Vers du Tasse.
-
- [475] Louis-Alexandre, marquis de Rambures, dernier rejeton de cette
- famille.
-
- [476] De M. de Lagarde.
-
- [477] Henri de Daillon, comte, puis créé duc du Lude.
-
- [478] M. Pirot, docteur en Sorbonne.
-
- [479] Penautier, intendant des états du Languedoc, compromis dans
- l'affaire de la Brinvilliers; il fut acquitté, et reprit l'exercice de
- tous ses emplois.
-
-
-
-
-174.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 5 août 1676.
-
-Je veux commencer aujourd'hui par ma santé; je me porte très-bien, ma
-chère enfant. J'ai vu le bon homme de Lorme à son retour de Maisons; il
-m'a grondée de n'avoir pas été à Bourbon: mais c'est une radoterie; car
-il avoue que, pour boire, Vichy est aussi bon: mais c'est pour suer,
-dit-il, et j'ai sué jusqu'à l'excès: ainsi je n'ai pas changé d'avis sur
-le choix que j'ai fait.
-
-Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux, qui s'est
-trouvé le premier partout; mais il dénigre fort les assiégés, qui ont
-laissé prendre en une nuit le chemin couvert, la contrescarpe, passer le
-fossé plein d'eau, et prendre les dehors du plus bel ouvrage à corne
-qu'on puisse voir, et qui enfin se sont rendus le dernier jour du mois,
-sans que personne ait combattu. Ils ont été tellement épouvantés de
-notre canon, que les nerfs du dos qui servent à se tourner, et ceux qui
-font remuer les jambes pour s'enfuir, n'ont pu être arrêtés par la
-volonté d'acquérir de la gloire; et voilà ce qui fait que nous prenons
-des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout l'honneur; il a un plein
-pouvoir, et fait avancer et reculer les armées, comme il le trouve à
-propos. Pendant que tout cela se passait, il y avait une illumination à
-Versailles, qui annonçait la victoire: ce fut samedi, quoiqu'on eût dit
-le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras; sûrement le bonheur
-du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur de le servir,
-remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté
-présentement du côté de la guerre.
-
-Quand vous lirez l'_Histoire des vizirs_, je vous conseille de ne pas
-demeurer à _ces têtes coupées_ sur la table; ne quittez point le livre à
-cet endroit, allez jusqu'au fils; et si vous trouvez un plus honnête
-homme parmi ceux qui sont baptisés, vous vous en prendrez à moi: pour
-l'épître dédicatoire, j'avoue qu'elle devrait être à la femme.
-
-Voici une petite histoire que vous pouvez croire, comme si vous l'aviez
-entendue. Le roi disait un de ces matins: «En vérité, je crois que nous
-ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je n'en serai pas moins
-roi de France.» M. de Montausier,
-
- Qui pour le pape ne dirait
- Une chose qu'il ne croirait,
-
-lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de
-France, quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté,
-et plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien
-passés.» Chacun se mit à serrer les lèvres; et le Roi dit de très-bonne
-grâce: «Je vous entends bien, M. de Montausier; c'est-à-dire que vous
-croyez que mes affaires vont mal: mais je trouve très-bon ce que vous
-dites; car je sais quel coeur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai,
-et je trouve que tous les deux firent parfaitement bien leur personnage.
-
-
-
-
-175.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, vendredi 28 août 1676.
-
-J'en demande pardon à ma chère patrie, mais je voudrais bien que M. de
-Schomberg ne trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa
-manière tout opposée à M. de Luxembourg me font craindre aussi un
-procédé tout différent. Je viens d'écrire un billet à madame de
-Schomberg[480], pour en apprendre des nouvelles. C'est un mérite que
-j'ai apprivoisé il y a longtemps; mais je m'en trouve encore mieux
-depuis qu'elle est notre générale. Elle aime Corbinelli de passion:
-jamais son bon esprit ne s'était tourné du côté d'aucune sorte de
-science; de sorte que cette nouveauté qu'elle trouve dans son commerce
-lui donne aussi un plaisir tout extraordinaire dans sa conversation. On
-dit que madame de Coulanges viendra demain ici avec lui; et j'en aurai
-bien de la joie, puisque c'est à leur goût que je devrai leur visite.
-J'ai écrit à d'Hacqueville pour ce que je voulais savoir de M. de
-Pomponne, et encore pour une vingtième sollicitation à ce petit
-bredouilleur de Parère. Je suis assurée qu'il vous écrira toutes les
-mêmes réponses qu'il me doit faire, et vous dira aussi comme, malgré le
-bruit qui courait, M. de Mende a accepté Alby.
-
-Au reste, je lis les figures de la sainte-Écriture[481], qui prennent
-l'affaire dès Adam. J'ai commencé par cette création du monde que vous
-aimez tant; cela conduit jusqu'après la mort de Notre-Seigneur: c'est
-une belle suite, on y voit tout, quoiqu'en abrégé; le style en est fort
-beau, et vient de bon lieu: il y a des réflexions des Pères fort bien
-mêlées; cette lecture est fort attachante. Pour moi, je passe bien plus
-loin que les jésuites; et voyant les reproches d'ingratitude, les
-punitions horribles dont Dieu afflige son peuple, je suis persuadée que
-nous avons notre liberté tout entière; que par conséquent nous sommes
-très-coupables, et méritons fort bien le feu et l'eau, dont Dieu se sert
-quand il lui plaît. Les jésuites n'en disent pas encore assez, et les
-autres donnent sujet de murmurer contre la justice de Dieu, quand ils
-affaiblissent tant notre liberté. Voilà le profit que je fais de mes
-lectures. Je crois que mon confesseur m'ordonnera la philosophie de
-Descartes.
-
-Je crois que madame de Rochebonne est avec vous, et je m'en vais
-l'embrasser. Est-elle bien aise dans sa maison paternelle? Tout le
-chapitre[482] lui rend-il bien ses devoirs? A-t-elle bien de la joie de
-voir ses neveux? Et Pauline[483]: est-il vrai qu'on l'appelle
-mademoiselle de _Mazargues_[484]? Je serais fâchée de manquer au respect
-que je lui dois. Et le petit de huit mois veut-il vivre cent ans? Je
-suis si souvent à Grignan, qu'il me semble que vous me devriez voir
-parmi vous tous. Ce serait une belle chose de se trouver tout d'un coup
-aux lieux qui sont présents à la pensée. Voilà mon joli médecin
-(_Amonio_) qui me trouve en fort bonne santé, tout glorieux de ce que je
-lui ai obéi deux ou trois jours. Il fait un temps frais, qui pourrait
-bien nous déterminer à prendre de la poudre de mon bon homme: je vous le
-manderai mercredi. J'espère que ceux qui sont à Paris vous auront mandé
-des nouvelles; je n'en sais aucune, comme vous voyez; ma lettre sent la
-solitude de cette forêt; mais dans cette solitude vous êtes parfaitement
-aimée.
-
-
- [480] Susanne d'Aumale d'Harcourt.
-
- [481] L'_Histoire du Vieux et du Nouveau Testament_, etc., par le
- sieur de Royaumont (_le Maistre de Sacy_).
-
- [482] La collégiale de Grignan.
-
- [483] Pauline Adhémar de Monteil de Grignan, petite-fille de madame de
- Sévigné, elle était alors âgée d'environ trois ans.
-
- [484] Terre qui appartenait à la maison de Grignan.
-
-
-
-
-176.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, vendredi 18 septembre 1676.
-
-La pauvre madame de Coulanges a une grosse fièvre avec des
-redoublements; le frisson lui prit à Versailles, c'est demain le
-quatrième jour; elle a été saignée, et si cela dure, elle est d'une
-considération et dans un lieu qui ne permettent pas qu'on lui laisse une
-goutte de sang. Sa petite poitrine est fort offensée de cette fièvre, et
-moi encore plus; je ne puis songer à tout ce qu'elle m'a mandé sur la
-douleur qu'elle a de ne point revenir ici, sans en être fort touchée. Je
-m'en vais demain la voir, car il faut que je sois ici dimanche pour
-commencer ma vendange. Vous allez être bien contente, ma fille, par le
-temps que je vais donner à l'espérance de guérir mes mains. Corbinelli
-m'a renvoyé la lettre que vous lui écrivez; vraiment, c'est la plus
-agréable chose qu'on puisse voir: je la veux montrer à mon père le
-Bossu[485], c'est mon Malebranche[486]; il sera ravi de voir votre
-esprit dans cette lettre; il vous répondra s'il le peut; car quand il ne
-trouve point de raisons, il ne met point de paroles à la place. Je suis
-assurée que vous aimeriez la naïveté et la clarté de son esprit; il est
-neveu de ce M. de la Lane[487] qui avait une si belle femme: le cardinal
-de Retz vous a parlé vingt fois de sa divine beauté. Il est neveu de ce
-grand abbé de la Lane[488], janséniste: toute sa race a de l'esprit, et
-lui plus que tous; enfin il est cousin de ce petit la Lane qui danse.
-Voyez un peu où je me suis engagée; cela était bien nécessaire!
-
-Le feuillet de politique à Corbinelli est excellent; pour celui-là, il
-s'entend tout seul; je ne le consulterai à personne. Le maréchal de
-Schomberg a donné sur l'arrière-garde des ennemis; il aurait tout
-défait, s'il les avait suivis avec plus de troupes; quarante dragons
-plus braves que des héros y ont péri; un d'Aigremont tué sur la place;
-le fils de Bussy, qui voulait aller par delà paradis, prisonnier; le
-comte de Vaux toujours des premiers; mais le reste de l'armée était dans
-l'inaction, et cinq cents chevaux firent tout ce vacarme. On dit que
-c'est dommage que le détachement n'ait pas été plus fort: je trouve à
-tout moment que le plus juste s'abuse. Le _Bien bon_ même a trouvé
-quelquefois de l'erreur dans son calcul: il vous embrasse de tout son
-coeur; et moi par delà tout ce que je puis vous en dire; je pense mille
-fois le jour à la joie que j'aurai de vous avoir, ma très-chère: croyez
-que de tous ces coeurs où vous régnez si bien, il n'y en a point où vous
-soyez plus souveraine que dans le mien.
-
-
- [485] Chanoine de Sainte-Geneviève, auteur d'un traité sur le poëme
- épique.
-
- [486] Nicolas Malebranche, prêtre de l'Oratoire, auteur de la
- _Recherche de la vérité_ et de plusieurs ouvrages très-estimés.
-
- [487] Pierre de la Lane, mort vers 1661, avait épousé Marie Gastelle
- des Roches, dont la beauté a été célébrée par Ménage et Chapelain.
-
- [488] Noël de la Lane, abbé de Notre-Dame de Valcroissant, docteur de
- Sorbonne.
-
-
-
-
-177.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 25 septembre 1676, chez mad. de Coulanges.
-
-En vérité, ma fille, voici une pauvre petite femme bien malade; c'est le
-onzième de son mal qui lui prit à Châville en revenant de Versailles.
-Madame le Tellier fut frappée en même temps qu'elle, et revint en
-diligence à Paris, où elle reçut hier le viatique. _Beau jeu_ (_la
-demoiselle de madame de Coulanges_) fut frappée du même trait; elle a
-toujours suivi sa maîtresse; pas un remède n'a été ordonné dans la
-chambre, qui ne l'ait été dans la garde-robe; un lavement, un lavement;
-une saignée, une saignée; Notre-Seigneur, Notre-Seigneur; tous les
-redoublements, tous les délires, tout était pareil: mais Dieu veuille
-que cette communauté se sépare. On vient de donner l'extrême-onction à
-_Beaujeu_, et elle ne passera pas la nuit. Nous craignons demain le
-redoublement de madame de Coulanges, parce que c'est celui qui figure
-avec celui qui emporte cette pauvre fille. En vérité, c'est une terrible
-maladie; mais ayant vu de quelle façon les médecins font saigner
-rudement une pauvre personne, et sachant que je n'ai point de veines, je
-déclarai hier au premier président de la cour des aides, qui me vint
-voir, que si je suis jamais en danger de mourir, je le prierai de
-m'amener M. Sanguin dès le commencement; j'y suis très-résolue. Il n'y
-a qu'à voir ces messieurs pour ne vouloir jamais les mettre en
-possession de son corps: c'est de l'arrière-main qu'ils ont tué
-_Beaujeu_. J'ai pensé vingt fois à Molière depuis que je vois tout ceci.
-J'espère cependant que cette pauvre femme échappera, malgré tous leurs
-mauvais traitements: elle est assez tranquille, et dans un repos qui lui
-donnera la force de soutenir le redoublement de cette nuit.
-
-J'ai vu madame de Saint-Géran, elle n'est nullement déconfortée[489]; sa
-maison sera toujours un réduit cet hiver: M. de Grignan y passera ses
-soirées amoureusement. Elle s'en va à Versailles comme les autres; je
-vous assure qu'elle prétend jouir de ses épargnes, et vivre sur sa
-réputation acquise; de longtemps elle n'aura épuisé ce fonds. Elle vous
-fait mille amitiés; elle est engraissée, elle est fort bien. Je vous
-conjure, ma fille, de faire encore mes excuses au grand Roquesante, si
-je ne lui fais pas réponse. Vous me mandez des merveilles de son amitié;
-je n'en suis nullement surprise, connaissant son coeur comme je fais; il
-mérite, par bien des raisons, la distinction et l'amitié que vous avez
-pour lui. Je me porte fort bien; je suis ravie de n'avoir point
-vendangé; je ferai les autres remèdes; et quand cette pauvre petite
-femme sera mieux, j'irai encore me reposer quelques jours à Livry.
-Brancas est arrivé cette nuit à pied, à cheval, en charrette; il est
-pâmé au pied du lit de cette pauvre malade: nulle amitié ne paraît
-devant la sienne. Celle que j'ai pour vous ne me paraît pas petite.
-
-J'ai trouvé à Paris une affaire répandue partout, qui vous paraîtra fort
-ridicule: bien des gens vous l'apprendront; mais il me semble que vous
-voyez plus clair dans mes lettres. Il y avait à la cour une manière
-d'agent du roi de Pologne[490] qui marchandait toutes les plus belles
-terres pour son maître. Enfin, il s'était arrêté à celle de Rieux en
-Bretagne, dont il avait signé le contrat à cinq cent mille livres. Cet
-agent a demandé qu'on fît de cette terre un duché, le nom en blanc. Il y
-a fait mettre les plus beaux droits, mâles et femelles, et tout ce qu'il
-vous plaira. Le roi, et tout le monde, croyait que c'était ou pour M.
-d'Arquien, ou pour le marquis de Béthune[491]. Cet agent a donné au roi
-une lettre du roi de Pologne, qui lui nomme, devinez qui? Brisacier,
-fils du maître des comptes; il s'élevait par un train excessif et des
-dépenses ridicules: on croyait simplement qu'il fût fou, cela n'est pas
-bien rare. Il s'est trouvé que le roi de Pologne, par je ne sais quelle
-intrigue, assure que Brisacier est originaire de Pologne, en sorte que
-voilà son nom allongé d'un _Ski_, et lui Polonais. Le roi de Pologne
-ajoute que Brisacier est son parent, et qu'étant autrefois en France, il
-avait voulu épouser sa soeur. Il a envoyé une clef d'or à sa mère, comme
-dame d'honneur de la reine. La médisance, pour se divertir, disait que
-le roi de Pologne, pour se divertir aussi, avait eu quelques légères
-dispositions à ne pas haïr la mère, et que ce petit garçon était son
-fils; mais cela n'est point; la chimère est toute fondée sur sa bonne
-maison de Pologne. Cependant le petit agent a divulgué cette affaire, la
-croyant faite; et dès que le roi a su le vrai de l'aventure, il a traité
-cet agent de fou et d'insolent, et l'a chassé de Paris, disant que, sans
-la considération du roi de Pologne, il l'aurait fait mettre en prison.
-Sa Majesté a écrit au roi de Pologne, et s'est plainte fraternellement
-de la profanation qu'il a voulu faire de la principale dignité du
-royaume; mais le roi regarde toute la protection que le roi de Pologne a
-accordée à un si mince sujet comme une surprise qu'on lui a faite, et
-révoque même en doute le pouvoir de son agent. Il laisse à la plume de
-M. de Pomponne toute la liberté de s'étendre sur un si beau sujet. On
-dit que ce petit agent s'est évadé: ainsi cette affaire va dormir
-jusqu'au retour du courrier.
-
-
- [489] Du départ de madame de Villars, ambassadrice en Savoie.
-
- [490] Jean Sobieski.
-
- [491] François Gaston, dont la femme (Marie-Louise de la Grange
- d'Arquien) était soeur de la reine de Pologne.
-
-
-
-
-178.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, mercredi 7 octobre 1676.
-
-Je vous écris un peu _à l'avance_, comme on dit en Provence, pour vous
-dire que je revins ici dimanche, afin d'achever le beau temps et de me
-reposer. Je m'y trouve très-bien, et j'y fais une vie solitaire qui ne
-me déplaît pas, quand c'est pour peu de temps. Je vais aussi faire
-quelques petits remèdes à mes mains, purement pour l'amour de vous, car
-je n'ai pas beaucoup de foi; et c'est toujours dans cette vue de vous
-plaire que je me conserve, étant très-persuadée que l'heure de ma mort
-ne peut ni avancer ni reculer; mais je suis les conduites ordinaires de
-la bonne petite prudence humaine, croyant même que c'est par elle qu'on
-arrive aux ordres de la Providence. Ainsi, ma fille, je ne négligerai
-rien, puisque tout me paraît comme une obéissance nécessaire. Voilà qui
-est bien sérieux; mais voici la suite de mon séjour à Paris de près de
-quinze jours: vous savez ce que je fis le vendredi, et comme j'allai
-chez M. de Pomponne. Nous avons trouvé, M. d'Hacqueville et moi, que
-vous devez être contents du règlement, puisque enfin le roi veut que le
-lieutenant soit traité comme le gouverneur; et qu'on se trouve à
-l'ouverture de l'assemblée comme on a fait par le passé: voilà une
-grande affaire. Le samedi, M. et madame de Pomponne, madame de Vins,
-d'Hacqueville et l'abbé de Feuquières, vinrent me prendre pour aller
-nous promener à Conflans. Il faisait très-beau. Nous trouvâmes cette
-maison cent fois plus belle que du temps de M. de Richelieu. Il y a six
-fontaines admirables, dont la machine tire l'eau de la rivière, et ne
-finira que lorsqu'il n'y aura pas une goutte d'eau. On pense avec
-plaisir à cette eau naturelle, et pour boire, et pour se baigner quand
-on veut. M. de Pomponne était très-gai; nous causâmes et nous rîmes
-extrêmement. Avec sa sagesse, il trouvait partout un air de
-_cathédrale_[492] qui nous réjouissait beaucoup. Cette petite partie
-nous fit plaisir à tous; vous n'y fûtes point oubliée.
-
-La vision de la _bonne femme_ passe à vue d'oeil, mais c'est sans croire
-qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à _Quanto_. Pour
-le voyage de M. de Marsillac, gardez-vous bien d'y entendre aucune
-finesse; il a été fort court. M. de Marsillac est aussi bien que jamais
-auprès du roi: il ne s'est ni amusé, ni détourné: il avait Gourville,
-qui n'a pas souvent du temps à donner: il le promenait par toutes ses
-terres, comme un fleuve qui apporte la graisse et la fertilité. Quant à
-M. de la Rochefoucauld, il allait, comme un enfant, revoir Verteuil et
-les lieux où il a chassé avec tant de plaisir; je ne dis pas où il a été
-amoureux, car je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il l'ait
-jamais été. Il revient plus doucement que son fils, et passe en Touraine
-chez madame de Valentiné et chez l'abbé d'Effiat. Il a été dans une
-extrême peine de madame de Coulanges, qui revient assurément de la plus
-grande maladie qu'on puisse avoir: la fièvre ni les redoublements ne
-l'ont point encore quittée; mais parce que toute la violence et la
-rêverie en sont dehors, elle se peut vanter d'être dans le bon chemin de
-la convalescence.
-
-Je disais l'autre jour à madame de Coulanges que _Beaujeu_ avait eu sur
-elle l'extrême-onction, et qu'on lui avait crié: _Jesus Maria_; elle me
-répondit avec une voix de l'autre monde: _Hé, que ne me le criait-on? je
-le méritais autant qu'elle_. Que dites-vous de cette ambition? Écrivez
-au petit Coulanges, il a été digne de compassion; il perdait tout en
-perdant sa femme. Ce fut une chose fort touchante quand elle fit écrire
-à M. du Gué[493] pour lui recommander M. de Coulanges, et cela par
-conscience et par justice, reconnaissant de l'avoir ruiné, et demandant
-à M. et à Mme du Gué cette marque de leur amitié comme la dernière:
-elle leur demandait pardon, et leur bénédiction en même temps. Je vous
-assure que ce fut une scène fort triste. Vous écrirez donc à ce pauvre
-petit homme, qui est parfaitement content de mon amitié: en vérité,
-c'est dans ces occasions qu'il faut la témoigner.
-
-Votre petit Allemand paraît extrêmement adroit au bon abbé; il est beau
-comme un ange, et doux et honnête comme une pucelle. Il va répéter son
-allemand chez M. de Strasbourg[494]. Je l'ai fort exhorté à se rendre
-digne: mais je vous défie de deviner son nom; quoi que vous puissiez
-dire, je vous dirai toujours, c'est autrement; c'est qu'il s'appelle
-_Autrement_. N'est ce pas là un nom bien propre à ouvrir l'esprit à des
-pointilleries continuelles? Je lui apprends à nouer des rubans: en un
-mot, je crois que vous vous en trouverez fort bien.
-
-Madame Cornuel était l'autre jour chez Berryer[495], dont elle était
-maltraitée; elle attendait à lui parler dans une antichambre qui était
-pleine de laquais. Il vint une espèce d'honnête homme qui lui dit
-qu'elle était mal dans ce lieu-là. _Hélas!_ dit-elle, _j'y suis fort
-bien; je ne les crains point tant qu'ils sont laquais_. Voilà ce qui a
-fait éclater de rire M. de Pomponne, de ces rires que vous connaissez;
-je crois que vous le trouverez fort plaisant aussi.
-
-M. le cardinal m'écrit, du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure
-qu'il n'a aucun scrupule. Vous savez comme il a évité le sacrilége du
-faux serment; les autres y doivent trouver un grand goût, puisqu'il
-n'est pas même nécessaire. Il me mande que le pape est encore plus
-saint d'effet que de nom; qu'il vous a écrit de Lyon en passant, et
-qu'il ne vous verra point en repassant, par la même raison des galères,
-dont il est très-fâché; de sorte qu'il se retrouvera dans peu de jours
-chez lui, comme si de rien n'était. Ce voyage lui a fait bien de
-l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu'il a donné.
-On croit même que, par le bon choix du souverain pontife, il a remis
-dans le conclave le Saint-Esprit, qui en était exilé depuis tant
-d'années. Après cet exemple, il n'y a point d'exilé qui ne doive
-espérer.
-
-Vous voilà donc dans la solitude; c'est présentement que vous devez
-craindre les esprits: je m'en vais parier que vous n'êtes plus que cent
-personnes dans votre château. Je suis persuadée de toute l'_aimabilité_
-de la belle Rochebonne; mais la constance de Corbinelli est abîmée dans
-tant de philosophie, et il est si terriblement attaché à la justesse des
-raisonnements, que je ne vous réponds plus de lui. Il dit que le père le
-Bossu ne répond pas bien à vos questions; qu'il aurait tort de vouloir
-vous instruire, que vous en savez plus qu'eux tous: vous nous en
-manderez votre avis.
-
-Je vous ai mandé l'histoire de Brisacier; on n'en peut rien dire jusqu'à
-ce que le courrier de Pologne soit revenu. Il est cependant hors de
-Paris et de la cour: il assiége la ville, et demeure chez ses amis aux
-environs: il était l'autre jour à Clichy: madame du Plessis le vint voir
-de Fresne, pour faire les lamentations de la rupture de son marché.
-Brisacier lui dit qu'assurément il n'était point rompu, et qu'on
-verrait, au retour du courrier, s'il était aussi fou qu'on disait. S'il
-est protégé de la reine de Pologne, ou du roi, nous en jugerons comme
-vous faites.
-
-M. de Bussy est arrivé comme j'écrivais cette lettre; je lui ai fait
-voir votre souvenir. Il vous dira lui-même combien il en est content. Il
-m'a lu des mémoires les plus agréables du monde: ils ne seront pas
-imprimés[496], quoiqu'ils le méritassent bien mieux que beaucoup
-d'autres choses.
-
-On vient de nous dire que Brisacier et sa mère, qui étaient ici près à
-Gagny, ont été enlevés; ce serait un mauvais préjugé pour le duché.
-Cette nouvelle est un peu crue: comme elle est présentement à Paris,
-d'Hacqueville ne manquera pas de vous l'apprendre. Je vous embrasse
-mille fois, ma très-chère, avec une tendresse fort au-dessus de ce que
-je vous en pourrais dire.
-
-
- [492] La maison dont il s'agit appartenait aux archevêques de Paris.
-
- [493] Père de madame de Coulanges, intendant de Lyon.
-
- [494] François Égon, cardinal de Furstemberg, évêque de Strasbourg.
-
- [495] Louis Berryer, procureur syndic perpétuel des secrétaires du
- roi. Il devait sa fortune à la protection de Colbert, dont il s'était
- fait la créature; il avait été sergent au Mans, et l'on prétendait
- même qu'il avait commencé par être marqueur du jeu de paume.
-
- [496] La marquise de Coligny les fit imprimer après la mort de son
- père.
-
-
-
-
-179.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, mercredi 28 octobre 1676.
-
-On ne peut jamais être plus étonnée que je le suis, de vous voir écrire
-que le mariage de M. de la Garde est rompu. Il est rompu! eh! bon Dieu!
-n'avez-vous point entendu le cri que j'ai fait? Toute la forêt l'a
-répété, et je suis trop heureuse d'être en un lieu où je n'aie de
-témoins de ce premier étonnement que les échos. Je saurai bien prendre
-dans la ville tous les tons d'une amie, et même je n'y aurai pas de
-peine. J'approuvais son choix, par la grande estime que j'ai pour lui;
-et par la même raison, je change comme lui. Plût à Dieu qu'il fût
-disposé à revenir avec vous! vraiment ce serait bien là un conducteur
-comme je le voudrais.
-
-Je suis étonnée que l'assemblée ne soit point encore commencée. M. de
-Pomponne croyait que ce dût être le 15 de ce mois. Vous passerez donc
-encore la Toussaint à Grignan; mais après cela, ma très-chère, ne
-penserez-vous point à partir? Je vous ai dit tant de choses là-dessus,
-et vous savez si bien ce que je pense, que je ne dois plus rien vous
-dire. Le _frater_ est toujours ici, attendant les attestations qui lui
-feront avoir son congé. Il clopine, il fait des remèdes; et quoiqu'on
-nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne discipline, nous
-vivons en paix, dans l'espérance que nous ne serons point pendus. Nous
-causons et nous lisons: le compère, qui sent que je suis ici pour
-l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et n'oublie rien pour
-me divertir; il y réussit à merveilles; nous parlons souvent de vous
-avec tendresse.
-
- _Monsieur de Sévigné._
-
- La fille du seigneur _Alcantor_ n'épousera donc point le seigneur
- _Sganarelle_, qui n'a que cinquante-cinq ou cinquante-six ans[497]:
- j'en suis fâché, tout était dit, tous les frais étaient faits. Je
- crois que la difficulté de la consommation a été le plus grand
- obstacle; le chevalier _de la Gloire_[498] ne s'en trouvera pas plus
- mal; cela me console. Ma mère est ici pour l'amour de moi; je suis un
- pauvre criminel, que l'on menace tous les jours de la Bastille ou
- d'être cassé. J'espère pourtant que tout s'apaisera, par le retour
- prochain de toutes les troupes. L'état où je suis pourrait tout seul
- produire cet effet; mais ce n'est plus la mode. Je fais donc tout ce
- que je puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et d'avoir
- quitté Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand je lui parle
- là-dessus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle
- pendant sa maladie; et, à ce que je puis juger par ses discours, elle
- est fort fâchée que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je
- n'aie pas la fièvre continue, afin de pouvoir me témoigner toute la
- tendresse et toute l'étendue de sa reconnaissance. Elle serait tout à
- fait contente, si elle m'avait seulement vu en état de me faire
- confesser; mais, par malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut
- qu'elle se réduise à me voir clopiner, comme clopinait jadis M. de la
- Rochefoucauld, qui va présentement comme un Basque. Nous espérons vous
- voir bientôt; ne nous trompez pas, et ne faites point l'impertinente:
- on dit que vous l'êtes beaucoup sur ce chapitre. Adieu, ma belle
- petite soeur, je vous embrasse mille fois du meilleur de mon coeur.
-
-
-_Madame de Sévigné._
-
-Vous pouvez compter que vous aurez votre pension; j'irai la semaine qui
-vient à Versailles, pour parler à M. Colbert avec le grand
-d'Hacqueville: il nous la donna si vite pour vous faire partir; ne
-voudra-t-il point en faire autant pour vous faire revenir? Adieu, ma
-très-chère et très-parfaitement aimée; j'embrasse tout ce qui est auprès
-de vous. Dieu sait si je souhaite de vous voir: cependant je vous avoue
-que je ne veux point que ce soit contre votre gré, ni avec tout le
-chagrin que je crois voir dans vos lettres: il faut que vous partagiez
-cette joie, si vous voulez que la mienne soit entière.
-
-
- [497] _Voyez_ la scène II du _Mariage forcé_, comédie de Molière.
-
- [498] Le chevalier de Grignan.
-
-
-
-
-180.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, mercredi 4 novembre 1676.
-
-C'est une grande vérité, ma fille, que l'incertitude ôte la liberté. Si
-vous étiez contrainte, vous prendriez votre parti, vous ne seriez point
-suspendue comme le tombeau de Mahomet[499], l'une des pierres d'aimant
-aurait emporté l'autre; vous ne seriez plus _dragonnée_, qui est un état
-violent. La voix qui vous crie, en passant la Durance: _Ah! ma mère! ah!
-ma mère!_ se ferait entendre dès Grignan; ou celle qui conseille de la
-quitter ne vous troublerait point à Briare: ainsi je conclus qu'il n'y a
-rien de si opposé à la liberté que l'indifférence et l'indétermination.
-Mais le sage la Garde, qui a repris toute sa sagesse, a-t-il perdu aussi
-son libre arbitre? Ne sait-il plus conseiller? ne sait-il point décider?
-Pour moi, vous avez vu que je décide comme un concile; mais la Garde,
-qui revient à Paris, ne saurait-il placer son voyage utilement pour
-nous?
-
-Si vous venez, ce n'est pas mal dire de descendre à Sully: la petite
-duchesse vous enverra sûrement jusqu'à Nemours, où certainement vous
-trouverez des amis, et le lendemain encore des amis; ainsi en relais
-d'amis vous vous trouverez dans votre chambre. On vous aurait un peu
-mieux reçue la dernière fois; mais votre lettre arriva si tard, que vous
-surprîtes tout le monde, et vous pensâtes même ne me pas trouver, qui
-eût été une belle chose; nous ne tomberions pas dans le même
-inconvénient. Il faut que je me loue du chevalier (_de Grignan_); il
-arriva vendredi au soir à Paris, il vint samedi dîner ici; cela n'est il
-pas joli? Je l'embrassai de fort bon coeur; nous dîmes ce que nous
-pensions touchant vos incertitudes. Je m'en vais faire un tour à Paris.
-Je veux voir M. de Louvois sur votre frère, qui est toujours ici sans
-congé; cela m'inquiète. Je veux voir aussi M. Colbert pour votre
-pension: je n'ai que ces deux petites visites à faire. Je crois que
-j'irai jusqu'à Versailles; je vous en rendrai compte. Il fait cependant
-ici le plus beau temps du monde; la campagne n'est point encore
-affreuse; les chasseurs ont été favorisés de saint Hubert.
-
-Nous lisons toujours saint Augustin avec transport: il y a quelque chose
-de si noble et de si grand dans ses pensées, que tout le mal qui peut
-arriver de sa doctrine, aux esprits mal faits, est bien moindre que le
-bien que les autres en retirent. Vous croyez que je fais l'entendue;
-mais quand vous verrez comme cela s'est familiarisé, vous ne serez pas
-étonnée de ma capacité. Vous m'assurez que si vous ne m'aimiez pas plus
-que vous ne le dites, vous ne m'aimeriez guère: je suis tentée de
-ravauder sur cette expression, et de la tant retourner que j'en fasse
-une rudesse; mais non, je suis persuadée que vous m'aimez, et Dieu sait
-aussi bien mieux que vous de quelle manière je vous aime. Je suis fort
-aise que Pauline me ressemble: elle vous fera souvenir de moi. _Ah! ma
-mère! il n'est pas besoin de cela._
-
-
- _Monsieur de Sévigné._
-
- Quand je songe que M. de la Garde est avec vous, et qu'il vous voit
- recevoir vos lettres, je tremble qu'il n'ait vu sur votre épaule la
- sottise que je vous écrivais[500] il y a quelques jours. Là-dessus, je
- frémis et je m'écrie: _Ah! ma soeur! ah! ma soeur!_ si j'étais aussi
- libre que vous l'êtes, et que j'entendisse cette voix comme vous
- entendez celle d'_ah! ma mère! ah! ma mère!_ je serais bientôt en
- Provence. Je ne comprends pas que vous puissiez balancer; vous donnez
- des années entières à M. de Grignan, et à ce que vous devez à toute la
- famille des Grignans: y a-t-il, après cela, une loi assez austère pour
- vous empêcher de donner quatre mois à la vôtre? Jamais les lois de
- chevalerie, qui faisaient jurer Sancho Pança, n'ont été si sévères; et
- si don Quichotte eût eu pour lui un auteur aussi grave que M. de la
- Garde, il aurait assurément permis à son écuyer de changer de monture
- avec le chevalier de l'armet de Mambrin. Profitez donc de M. de la
- Garde, puisque vous l'avez; accordez ensemble votre voyage, et songez
- que vous avez plusieurs devoirs à remplir. On est sûr de votre coeur;
- mais ce n'est pas toujours assez, il faut des _signifiances_[501].
- Partagez donc vos faveurs et votre présence entre l'un et l'autre
- hémisphère, à l'exemple du soleil qui nous luit: voilà une assez belle
- façon de parler pour n'en pas demeurer là. Adieu, ma belle petite
- soeur, j'ai toujours une cuisse bleue, et j'ai grand'peur de l'avoir
- tout l'hiver.
-
-
- [499] Il est faux que le tombeau de Mahomet, à Médine, soit suspendu à
- une pierre d'aimant. Cette fable est démentie par tous les écrivains
- orientaux.
-
- [500] _Voyez_ la lettre du 28 octobre.
-
- [501] Allusion à la scène Ire du IIe acte de _Don Juan_.
-
-
-
-
-181.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 6 novembre 1676.
-
-M'y voici donc arrivée. J'ai dîné chez cette bonne Bagnols; j'ai trouvé
-madame de Coulanges dans cette chambre belle et brillante du soleil, où
-je vous ai tant vue quasi aussi brillante que lui. Cette pauvre
-convalescente m'a reçue agréablement: elle vous veut écrire deux mots;
-c'est peut-être quelque nouvelle de l'autre monde que vous serez bien
-aise de savoir. Elle m'a conté les transparents: avez-vous ouï parler
-des transparents? Ce sont des habits entiers des plus beaux brocarts
-d'or et d'azur qu'on puisse voir, et par-dessus des robes noires
-transparentes, ou de belle dentelle d'Angleterre, ou de chenilles
-veloutées sur un tissu, comme ces dentelles d'hiver que vous avez vues:
-cela compose un transparent qui est un habit noir, et un habit tout
-d'or, ou d'argent, ou de couleur, comme on le veut, et voilà la mode.
-C'est avec cela qu'on fit un bal le jour de Saint-Hubert, qui dura une
-demi-heure; personne n'y voulut danser. Le roi y poussa madame
-d'Heudicourt à vive force; elle obéit; mais enfin le combat finit, faute
-de combattants. Les beaux justaucorps en broderie destinés pour
-Villers-Coterets servent le soir aux promenades, et ont servi à la
-Saint-Hubert. M. le Prince a mandé de Chantilly aux dames que leurs
-transparents seraient mille fois plus beaux si elles voulaient les
-mettre à cru; je doute qu'elles fussent mieux. Les Grancey et les Monaco
-n'ont point été de ces plaisirs, à cause que cette dernière est malade,
-et que la mère _des Anges_[502] a été à l'agonie. On dit que la marquise
-de la Ferté y est, depuis dimanche, d'un travail affreux qui ne finit
-point, et où Bouchet perd son latin.
-
-M. de Langlée a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or,
-rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or
-mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais
-été imaginée: ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme
-vivante n'en avait connaissance. On la voulut donner aussi
-mystérieusement qu'elle avait été fabriquée. Le tailleur de madame de
-Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avait ordonné; il en avait
-fait le corps sur des mesures ridicules: voilà des cris et des
-gronderies, comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en tremblant:
-«Madame, comme le temps presse, voyez si cet autre habit que voilà ne
-pourrait point vous accommoder, faute d'autre.» On découvrit l'habit:
-Ah! la belle chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a
-point de pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le
-roi arrive; le tailleur dit: Madame, il est fait pour vous. On comprend
-que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée,
-dit le roi. C'est Langlée assurément, dit madame de Montespan; personne
-que lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence; c'est Langlée,
-c'est Langlée: tout le monde répète, C'est Langlée; les échos en
-demeurent d'accord, et disent, C'est Langlée: et moi, ma fille, je vous
-dis, pour être à la mode, C'est Langlée.
-
-
- [502] La maréchale de Grancey.
-
-
-
-
-182.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, mercredi 25 novembre 1676.
-
-Je me promène dans cette avenue, je vois venir un courrier. Qui est-ce?
-c'est Pomier; ah, vraiment! voilà qui est admirable. Et quand viendra ma
-fille?--Madame, elle doit être partie présentement.--Venez donc que je
-vous embrasse. Et votre don de l'assemblée?--Madame, il est accordé.--A
-combien?--A huit cent mille francs. Voilà qui est fort bien, notre
-pressoir est bon, il n'y a rien à craindre, il n'y a qu'à serrer, notre
-corde est bonne. Enfin, j'ouvre votre lettre, et je vois un détail qui
-me ravit. Je reconnais aisément les deux caractères, et je vois enfin
-que vous partez. Je ne vous dis rien sur la parfaite joie que j'en ai.
-Je vais demain à Paris avec mon fils; il n'y a plus de danger pour lui.
-J'écris un mot à M. de Pomponne, pour lui présenter notre courrier. Vous
-êtes en chemin par un temps admirable, mais je crains la gelée. Je vous
-enverrai un carrosse où vous voudrez. Je vais renvoyer Pomier, afin
-qu'il aille ce soir à Versailles, c'est-à-dire à Saint-Germain.
-J'étrangle tout, car le temps presse. Je me porte fort bien; je vous
-embrasse mille fois, et le _frater_ aussi.
-
-
-
-
-183.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, dimanche au soir 15 décembre 1676.
-
-Que ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de peines, de
-fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles? Je crois
-avoir souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée n'a pas été
-un moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai trouvé
-mille fois que je ne valais pas l'extrême peine que vous preniez pour
-moi, c'est-à-dire par un certain côté; car celui de la tendresse et de
-l'amitié relève bien mon mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu! et
-quelle saison! vous arriverez précisément le plus court jour de l'année,
-et par conséquent vous nous ramènerez le soleil. J'ai vu une devise qui
-me conviendrait assez; c'est un arbre sec, et comme mort, et autour ces
-paroles: _Fin che sol ritorni_. Qu'en dites-vous, ma fille? Je ne vous
-parlerai donc point de votre voyage, nulle question là-dessus; nous
-tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes fatigues, et nous
-tâcherons de donner un autre cours aux petits esprits, et d'autres
-idées à votre imagination. Je n'irai point à Melun; je craindrais de
-vous donner une mauvaise nuit, par une dissipation peu convenable au
-repos: mais je vous attendrai à dîner à Villeneuve-Saint-Georges; vous y
-trouverez votre potage tout chaud; et, sans faire tort à qui que ce
-puisse être, vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus
-parfaitement. L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclairée,
-avec un bon feu. Ma chère enfant, quelle joie! puis-je en avoir jamais
-une plus sensible?
-
-N. B. _Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre 1676, et elle ne
-retourna en Provence qu'au mois de juin 1677._
-
-
-
-
-184.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mardi 8 juin 1677.
-
-Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout; vous ne savez que trop
-ce que mon coeur est pour vous: mais puis-je vous cacher tout à fait
-l'inquiétude que me donne votre santé? c'est un endroit par où je
-n'avais pas encore été blessée; cette première épreuve n'est pas
-mauvaise: je vous plains d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu
-que je n'eusse pas plus de sujet de craindre que vous! Ce qui me
-console, c'est l'assurance que M. de Grignan m'a donnée de ne point
-pousser à bout votre courage; il est chargé d'une vie où tient
-absolument la mienne: ce n'est pas une raison pour lui faire augmenter
-ses soins; celle de l'amitié qu'il a pour vous est la plus forte. C'est
-aussi dans cette confiance, mon très-cher comte, que je vous recommande
-encore ma fille: observez-la bien, parlez à Montgobert, entendez-vous
-ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma
-chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont
-autour de vous ne vous manqueront pas; mais ils vous seront bien
-inutiles, si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux
-que personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller
-à Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas
-assez pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne
-voudront pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au
-point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je
-puisse résister à cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte
-tout ira bien. Je ne me soucierai guère de l'affront que vous ferez à
-l'air natal, pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez
-la bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle autre ne m'était
-propre; je vous écrirai encore demain un mot; ne m'ôtez point cette
-unique consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles; pour
-moi, je suis en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal. J'ai
-dîné, je m'en vais chercher madame de Vins et mademoiselle de Méri.
-Adieu, mes chers enfants: que cette calèche que j'ai vue partir est bien
-précisément ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes pensées!
-
-
-
-
-185.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 14 juin 1677.
-
-J'ai reçu votre lettre de Villeneuve-la-Guerre. Enfin, ma fille, il est
-donc vrai que vous vous portez mieux, et que le repos, le silence et la
-complaisance que vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donnent
-un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous représenter si je
-respire, d'espérer que vous allez vous rétablir! je vous avoue que nul
-remède au monde n'est si bon pour me soulager le coeur, que de m'ôter de
-l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers jours. Je ne soutiens
-point cette pensée; j'en ai même été si frappée, que je n'ai pas démêlé
-la part que votre absence a eue dans ce que j'ai senti. Vous ne sauriez
-être trop persuadée de la sensible joie que j'ai de vous voir, et de
-l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous: cependant je ne suis
-pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai fait que penser à
-votre état, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne devienne pis.
-Voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos là-dessus, je crois
-que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces autres choses, et que
-vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il faut que les
-réflexions que vous ferez encore entre ci et là vous ôtent un peu des
-craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me sens coupable d'une
-partie de vos _dragons_; quel dommage que vous prodiguiez vos
-inquiétudes pour une santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre
-que le mal que vous faites à la vôtre! Je suis assurée que deux ou trois
-mois vous ont quelquefois défiguré vos _dragons_ d'une telle sorte, que
-vous ne les avez pas reconnus. Songez, ma fille, qu'ils sont toujours
-comme dans ce temps-là, et que c'est votre seule imagination qui leur
-donne un prix qui n'est pas. Vous qui avez tant de raison et de courage,
-faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes? Vous croyez que
-je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je n'en ai nul
-besoin, que par une précaution qui peut fort bien se retarder; ainsi de
-mille autres choses. Pour moi, je suis un peu coupable: je plaçais Vichy
-au printemps, pour être plus long-temps avec vous; encore est-ce quelque
-chose: cela n'a pas réussi, la Providence a dérangé tout cela; hé bien,
-ma fille, c'est peut-être parce qu'elle a réglé votre guérison, contre
-toute apparence, par cette conduite. Je vous tiens à mon avantage quand
-je vous écris; vous ne me répondez point, et je pousse mes discours tant
-que je veux. Ce que dit Montgobert de cette aiguillette nouée est une
-des plaisantes choses du monde: dénouez-la, ma fille, et ne soyez point
-si vive sur des riens. Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude, elle n'est
-que trop bien fondée; ce n'est point une vision que l'état où je vous ai
-laissée. M. de Grignan et tous vos amis en ont été effrayés. Je saute
-aux nues quand on me vient dire: Vous vous faites mourir toutes deux, il
-faut vous séparer. Vraiment voilà un beau remède, et bien propre en
-effet à finir tous mes maux! Mais ce n'est pas comme ils l'entendent:
-ils lisaient dans ma pensée, et trouvaient que j'étais en peine de vous;
-et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai jamais vu tant
-d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce n'était pas
-vous; au contraire, je vous conjure, ma fille, de ne point croire que
-vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout cela roulait sur ce
-soin de ma santé, dont il faut vous corriger; vous n'avez point caché
-votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-il
-possible que vous puissiez tirer un _dragon_ de tant de douceurs, de
-caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc
-plus sur ce ton: il faudrait que je fusse bien déraisonnable, si je
-n'étais pleinement satisfaite. Ne me grondez point de trop écrire, cela
-me fait plaisir; je m'en vais laisser là ma lettre jusqu'à demain.
-
-
-
-
-186.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 30 juin 1677.
-
-Vous m'apprenez enfin que vous voilà à Grignan. Les soins que vous avez
-de m'écrire me sont de continuelles marques de votre amitié: je vous
-assure au moins que vous ne vous trompez pas dans la pensée que j'ai
-besoin de ce secours; rien ne m'est en effet si nécessaire. Il est vrai,
-et j'y pense trop souvent, que votre présence me l'eût été beaucoup
-davantage; mais vous étiez disposée d'une manière si extraordinaire,
-que les mêmes pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait
-consentir à cette douleur, sans oser faire autre chose que d'étouffer
-mes sentiments. C'était un crime pour moi que d'être en peine de votre
-santé: je vous voyais périr devant mes yeux, et il ne m'était pas permis
-de répandre une larme; c'était vous tuer, c'était vous assassiner; il
-fallait étouffer: je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel ni
-plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne faisait
-qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour
-languissante, et que votre amitié pour moi se fût tournée en
-complaisance, et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis
-des médecins, à vous nourrir, à suivre un régime, à m'avouer que le
-repos et l'air de Livry vous eussent été bons; c'est cela qui m'eût
-véritablement consolée, et non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma
-fille, nous étions d'une manière sur la fin qu'il fallait faire comme
-nous avons fait. Dieu nous montrait sa volonté par cette conduite: mais
-il faut tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions,
-et qu'au lieu du désespoir auquel vous me condamniez par amitié, il ne
-serait point un peu plus naturel et plus commode de donner à nos coeurs
-la liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible
-de vivre en repos. Voilà qui est une fois dit pour toutes, je n'en dirai
-plus rien: mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que,
-quand il plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne
-retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin
-que vous aviez de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous
-avez trouvé dans la fatigue d'un voyage si long. Il faut des remèdes
-extraordinaires aux personnes qui le sont; les médecins n'eussent jamais
-imaginé celui-là. Dieu veuille qu'il continue d'être bon, et que l'air
-de Grignan ne lui soit point contraire! Il fallait que je vous écrivisse
-tout ceci en une seule fois pour soulager mon coeur, et pour vous dire
-qu'à la première occasion nous ne nous mettions plus dans le cas qu'on
-vienne nous faire l'abominable compliment de nous dire, avec toute sorte
-d'agrément, que, pour être fort bien, il faut ne nous revoir jamais.
-J'admire la patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée.
-
-Vous m'avez fait venir les larmes aux yeux en me parlant de votre
-petit[503]. Hélas! le pauvre enfant! le moyen de le regarder en cet
-état? Je ne me dédis point de ce que j'en ai toujours pensé: mais je
-crois que par tendresse on devait souhaiter qu'il fût déjà où son
-bonheur l'appelle. Pauline me paraît digne d'être votre jouet; sa
-ressemblance même ne vous déplaira point; du moins je l'espère. Ce petit
-nez _carré_[504] est une belle pièce à retrouver chez vous. Je trouve
-plaisant que les nez de Grignan n'aient voulu permettre que celui-là, et
-n'aient point voulu entendre parler du vôtre; c'eût été bien plus tôt
-fait: mais ils ont eu peur des extrémités, et n'ont point craint cette
-modification. Le petit marquis est fort joli; et, pour n'être pas changé
-en mieux, il ne faut pas que vous en ayez du chagrin. Parlez-moi souvent
-de ce petit peuple, et de l'amusement que vous y trouvez. Je revins
-dimanche de Livry. Je n'ai point vu le coadjuteur, ni aucun Grignan,
-depuis que je suis ici. Je laisse à la Garde à vous mander les
-nouvelles; il me semble que tout est comme auparavant. _Io_ est dans les
-prairies en toute liberté, et n'est observée par aucun Argus: Junon
-tonnante et triomphante[505]. Corbinelli revient[506]; je m'en vais dans
-deux jours le recevoir à Livry. Le cardinal l'aime autant que nous; le
-gros abbé m'a montré des lettres plaisantes qu'ils vous écrivent. Enfin,
-après avoir bien _tourné_, notre âme _est verte_; ç'a été un grand jeu
-pour son éminence qu'un esprit neuf comme celui de notre ami. Adieu, ma
-très-chère, continuez de m'aimer; instruisez-moi de vous en peu de mots;
-car je vous recommande toujours de retrancher vos écritures. Pour moi,
-je n'ai que votre commerce uniquement, et j'écris une lettre à plusieurs
-reprises. Je crois que madame de Coulanges n'ira point à Lyon, elle a
-trop d'affaires ici. _Oh! que je fais de poudre[507]!_ D'où vient que
-vous avez une soeur[508], et que ce n'est pas madame de Rochebonne? Je
-vous souhaiterais pour l'une les mêmes sentiments que pour l'autre; mais
-il me semble que ce n'est pas tout à fait la même chose.
-
-
- [503] Il s'agissait ici du petit enfant venu à huit mois.
-
- [504] Comme celui de madame de Sévigné.
-
- [505] Allusion relative à madame de Ludres et à madame de Montespan.
-
- [506] De Commercy, où il était allé voir le cardinal de Retz.
-
- [507] Allusion à une fable de _la Mouche_, envoyée par madame de
- Grignan.
-
- [508] La marquise de Saint Andiol, soeur de M. de Grignan.
-
-
-
-
-187.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, samedi 3 juillet 1677.
-
-Hélas! ma chère, je suis fâchée de votre pauvre petit enfant[509]! il
-est impossible que cela ne touche. Ce n'est pas, comme vous savez, que
-j'aie compté sur sa vie. Je le trouvais, sur la peinture qu'on m'en
-avait faite, sans aucune espérance: mais enfin c'est une perte pour
-vous, en voilà trois. Dieu vous conserve le seul qui vous reste! il me
-paraît déjà un fort honnête homme: j'aimerais mieux son bon sens et sa
-droite raison, que toute la vivacité de ceux qu'on admire à cet âge, et
-qui sont des sots à vingt ans. Soyez contente du vôtre, ma fille, et
-menez-le doucement, comme un cheval qui a la bouche délicate, et
-souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur sa timidité: ce conseil vient
-de gens qui sont plus habiles que moi; mais l'on sent qu'il est fort
-bon. Pour Pauline, j'ai une petite chose à vous dire: c'est que, de la
-façon dont vous me la représentez, elle pourrait fort bien être aussi
-belle que vous: voilà justement comme vous étiez; Dieu vous préserve
-d'une si parfaite ressemblance, et d'un coeur fait comme le mien! Enfin,
-je vois que vous l'aimez, qu'elle est aimable, et qu'elle vous divertit.
-Je voudrais bien pouvoir l'embrasser, et reconnaître _ce chien de visage
-que j'ai vu quelque part_.
-
-Je suis ici depuis hier matin. J'avais dessein d'attendre Corbinelli au
-passage, et de le prendre au bout de l'avenue, pour causer avec lui
-jusqu'à demain. Nous avons pris toutes les précautions, nous avons
-envoyé à Claie, et il se trouve qu'il avait passé une demi-heure
-auparavant. Je vais demain le voir à Paris, et je vous manderai des
-nouvelles de son voyage; car je n'achèverai cette lettre que mercredi.
-Ah! ma très-chère, que je vous souhaiterais des nuits comme on les a
-ici! quel air doux et gracieux! quelle fraîcheur! quelle tranquillité!
-quel silence! Je voudrais pouvoir vous envoyer de tout cela, et que
-votre bise fût confondue. Vous me dites que je suis en peine de votre
-maigreur: je vous l'avoue; c'est qu'elle parle et dit votre mauvaise
-santé. Votre tempérament, c'est d'être grasse; si ce n'est, comme vous
-dites, que Dieu vous punisse d'avoir voulu détruire une si belle santé
-et une machine si bien composée: c'est une si grande rage que de pareils
-attentats, que Dieu est juste quand il les punit; mais ceux qui en sont
-affligés ont, ce me semble, beaucoup de raison de l'être. Vous voulez
-me persuader la dureté de votre coeur, pour me rassurer sur la perte de
-votre petit; je ne sais, mon enfant, où vous prenez cette dureté; je ne
-la trouve que pour vous: mais pour moi, et pour tout ce que vous devez
-aimer, vous n'êtes que trop sensible; c'est votre plus grand mal, vous
-en êtes dévorée et consumée. Eh! ma chère, prenez sur nous, et donnez-le
-au soin de votre personne; comptez-vous pour quelque chose, et nous vous
-serons obligés de toutes les marques d'amitié que vous nous donnerez par
-ce côté-là; vous ne sauriez rien faire pour moi qui me touche le coeur
-plus sensiblement. Je suis étonnée que le petit marquis et sa soeur
-n'aient point été fâchés du petit frère: cherchons un peu où ils
-auraient pris ce coeur tranquille; ce n'est pas chez vous assurément.
-
-Vous voyez bien que la longueur de cette lettre vient proprement de ce
-que j'abuse de la permission de causer à Livry, où je suis seule, et
-sans aucune affaire. Je devrais bien faire un compliment à M. de Grignan
-sur la mort de ce petit; mais quand on songe que c'est un ange devant
-Dieu, le mot de douleur et d'affliction ne se peut prononcer: il faut
-que des chrétiens se réjouissent, s'ils ont le moindre principe de la
-religion qu'ils professent.
-
-
- [509] L'enfant né en février 1676, à huit mois.
-
-
-
-
-188.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, vendredi 16 juillet 1677.
-
-J'arrivai hier au soir ici, ma très-chère: il y fait parfaitement beau;
-j'y suis seule, et dans une paix, un silence, un loisir, dont je suis
-ravie. Ne voulez-vous pas bien que je me divertisse à causer un peu avec
-vous? Songez que je n'ai nul commerce qu'avec vous; quand j'ai écrit en
-Provence, j'ai tout écrit. Je ne crois pas en effet que vous eussiez la
-cruauté de nommer un commerce une lettre en huit jours à madame de
-Lavardin. Les lettres d'affaires ne sont ni fréquentes, ni longues. Mais
-vous, mon enfant, vous êtes en butte à dix ou douze personnes qui sont à
-peu près ces coeurs dont vous êtes uniquement adorée, et que je vous ai
-vue compter sur vos doigts. Ils n'ont tous qu'une lettre à écrire, et il
-en faut douze pour y faire réponse; voyez ce que c'est par semaine, et
-si vous n'êtes pas tuée, assassinée; chacun en disant: Pour moi, je ne
-veux point de réponse, seulement trois lignes pour savoir comme elle se
-porte. Voilà le langage; et de moi la première: enfin nous vous
-assommons; mais c'est avec toute l'honnêteté et la politesse de l'homme
-de la comédie, qui donne des coups de bâton avec un visage gracieux, en
-demandant pardon, et disant, avec une grande révérence: «Monsieur, vous
-le voulez donc, j'en suis au désespoir[510].» Cette application est
-juste et trop aisée à faire, je n'en dirai pas davantage.
-
-Mercredi au soir, après vous avoir écrit, je fus priée, avec toutes
-sortes d'amitiés, d'aller souper chez Gourville avec mesdames de
-Schomberg, de Frontenac, de Coulanges, M. le Duc, MM. de la
-Rochefoucauld, Barillon, Briole, Coulanges, Sévigné. Le maître du logis
-nous reçut dans un lieu nouvellement rebâti, le jardin de plain-pied de
-l'hôtel de Condé[511], des jets d'eau, des cabinets, des allées en
-terrasses, six hautbois dans un coin, six violons dans un autre, des
-flûtes douces un peu plus près, un soupé enchanté, une basse de viole
-admirable, une lune qui fut témoin de tout. Si vous ne haïssiez point à
-vous divertir, vous regretteriez de n'avoir point été avec nous. Il est
-vrai que le même inconvénient du jour que vous y étiez arriva et
-arrivera toujours, c'est-à-dire qu'on assemble une très-bonne compagnie
-pour se taire, et à condition de ne pas dire un mot: Barillon, Sévigné
-et moi nous en rîmes, et nous pensâmes à vous. Le lendemain, qui était
-jeudi, j'allai au palais, et je fis si bien (le bon abbé le dit ainsi)
-que j'obtins une petite injustice, après en avoir souffert beaucoup de
-grandes, par laquelle je toucherai deux cents louis, en attendant sept
-cents autres que je devrais avoir il y a huit mois, et qu'on dit que
-j'aurai cet hiver. Après cette misérable petite expédition, je vins le
-soir ici me reposer; et me voilà résolue d'y demeurer jusqu'au 8 du mois
-prochain, qu'il faudra m'aller préparer pour aller en Bourgogne et à
-Vichy. J'irai peut-être dîner quelquefois à Paris: madame de la Fayette
-se porte mieux. J'irai à Pomponne demain; le grand d'Hacqueville y est
-dès hier, je le ramènerai ici. Le _frater_ va chez la belle, et la
-réjouit fort; elle est gaie naturellement; les mères lui font aussi une
-très-bonne mine.
-
-Corbinelli me viendra voir ici; il a fort approuvé et admiré ce que vous
-mandez de cette métaphysique, et de l'esprit que vous avez eu de la
-comprendre. Il est vrai qu'ils se jettent dans de grands embarras, aussi
-bien que sur la prédestination et sur la liberté. Corbinelli tranche
-plus hardiment que personne; mais les plus sages se tirent d'affaire par
-un _altitudo_, ou par imposer silence, comme notre cardinal. Il y a le
-plus beau galimatias que j'aie encore vu au vingt-sixième article du
-dernier tome des _Essais de morale_, dans le _Traité de tenter Dieu_.
-Cela divertit fort; et quand d'ailleurs on est soumise, que les moeurs
-n'en sont pas dérangées, et que ce n'est que pour confondre les faux
-raisonnements, il n'y a pas grand mal; car s'ils voulaient se taire,
-nous ne dirions rien; mais de vouloir à toute force établir leurs
-maximes, nous traduire saint Augustin, de peur que nous ne l'ignorions,
-mettre au jour tout ce qu'il y a de plus sévère, et puis conclure, comme
-le père Bauni[512], de peur de perdre le droit de gronder; il est vrai
-que cela impatiente, et pour moi, je sens que je fais comme Corbinelli.
-Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites, ils sont au
-moins tout d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale.
-Nos frères disent bien et concluent mal; ils ne sont point sincères; me
-voilà dans Escobar. Ma fille, vous voyez bien que je me joue et que je
-me divertis.
-
-J'ai laissé Beaulieu avec le copiste de M. de la Garde; il ne quitte
-point mon original. Je n'ai eu cette complaisance pour M. de la Garde
-qu'avec des peines extrêmes; vous verrez, vous verrez ce que c'est que
-ce barbouillage. Je souhaite que les derniers traits soient plus
-heureux; mais hier c'était quelque chose d'horrible. Voilà ce qui
-s'appelle vouloir avoir une copie de ce beau portrait de madame de
-Grignan, et je suis barbare quand je le refuse. Oh bien! je ne l'ai pas
-refusé; mais je suis bien aise de ne jamais rencontrer une telle
-profanation du visage de ma fille. Ce peintre est un jeune homme de
-Tournay, à qui M. de la Garde donne trois louis par mois; son dessein a
-été d'abord de lui faire peindre des paravents, et finalement c'est
-Mignard qu'il s'agit de copier. Il y a un peu du _veau de Poissy_ à la
-plupart de ces sortes de pensées là: mais chut! car j'aime très-fort
-celui dont je parle.
-
-Je voudrais, ma fille, que vous eussiez un précepteur pour votre enfant;
-c'est dommage de laisser son esprit _inculto_. Je ne sais s'il n'est pas
-encore trop jeune pour le laisser manger de tout; il faut examiner si
-les enfants sont des charretiers, avant que de les traiter comme des
-charretiers: on court risque autrement de leur faire de pernicieux
-estomacs, et cela tire à conséquence.
-
-
- [510] _Voyez_ le _Mariage forcé_, comédie de Molière, scène XVI.
-
- [511] Cet hôtel existait à la place où l'on a construit le théâtre de
- l'Odéon et les rues adjacentes, dont l'une conserve le nom de _Condé_.
-
- [512] Ce père est un des jésuites que Pascal a tournés en ridicule
- dans ses _Lettres provinciales_.
-
-
-
-
-189.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, vendredi 23 juillet 1677.
-
-Le baron est ici, et ne me laisse pas mettre le pied à terre, tant il me
-mène rapidement dans les lectures que nous entreprenons: ce n'est
-qu'après avoir fait honneur à la conversation. Don Quichotte, Lucien,
-_les petites Lettres_[513], voilà ce qui nous occupe. Je voudrais de
-tout mon coeur, ma fille, que vous eussiez vu de quel air et de quel ton
-il s'acquitte de cette dernière lecture; elles ont un prix tout
-particulier quand elles passent par ses mains; c'est une chose divine,
-et pour le sérieux, et pour la parfaite raillerie. Elles me sont
-toujours nouvelles, et je crois que cette sorte d'amusement vous
-divertirait bien autant que _l'indéfectibilité_ de la matière. Je
-travaille pendant que l'on lit; et la promenade est si fort à la main,
-comme vous savez, que l'on est dix fois dans le jardin, et dix fois on
-en revient. Je crois faire un voyage d'un instant à Paris; nous
-ramènerons Corbinelli: mais je quitterai ce joli et paisible désert, et
-partirai le 16 d'août pour la Bourgogne et pour Vichy. Ne soyez en nulle
-peine de ma conduite pour les eaux: comme Dieu ne veut pas que j'y sois
-avec vous, il ne faut penser qu'à se soumettre à ce qu'il ordonne. Je
-tâche de me consoler, dans la pensée que vous dormez, que vous mangez,
-que vous êtes en repos, que vous n'êtes plus dévorée de mille _dragons_,
-que votre joli visage reprend son agréable figure, que votre gorge n'est
-plus comme celle d'une personne étique: c'est dans ces changements que
-je veux trouver un adoucissement à notre séparation; quand l'espérance
-voudra se mêler à ces pensées, elle sera la très-bien venue, et y
-tiendra sa place admirablement. Je crois M. de Grignan avec vous; je lui
-fais mille compliments sur toutes ses prospérités: je sais comme on le
-reçoit en Provence, et je ne suis jamais étonnée qu'on l'aime beaucoup.
-Je lui recommande Pauline, et le prie de la défendre contre votre
-philosophie. Ne vous ôtez point tous deux ce joli amusement: hélas!
-a-t-on si souvent des plaisirs à choisir? Quand il s'en trouve quelqu'un
-d'innocent et de naturel sous notre main, il me semble qu'il ne faut
-point se faire la cruauté de s'en priver. Je chante donc encore une
-fois: _Aimez, aimez Pauline; aimez sa grâce extrême_[514].
-
-Nous attendrons jusqu'à la Saint-Remy ce que pourra faire madame de
-Guénégaud pour sa maison: si elle n'a rien fait alors, nous prendrons
-notre résolution, et nous en chercherons une pour Noël; ce ne sera pas
-sans beaucoup de peine que je perdrai l'espérance d'être sous un même
-toit avec vous; peut-être que tout cela se démêlera à l'heure que nous y
-penserons le moins. Je crois que M. de la Garde s'en ira bientôt: je lui
-dirai adieu à Paris; ce vous sera une augmentation de bonne compagnie.
-M. de Charost m'a écrit pour me parler de vous; il vous fait mille
-compliments.
-
-J'aurais tout l'air, ma fille, de penser comme vous sur le poëme épique;
-le _clinquant_[515] du Tasse m'a charmée. Je crois pourtant que vous
-vous accommoderez de Virgile: Corbinelli me l'a fait admirer; il
-faudrait quelqu'un comme lui pour vous accompagner dans ce voyage. Je
-m'en vais tâter _du Schisme des Grecs_; on en dit du bien; je
-conseillerai à la Garde de vous le porter. Je ne sais aucune sorte de
-nouvelle.
-
-
- _Monsieur de Sévigné._
-
- Ah! pauvre esprit, vous n'aimez point Homère! Les ouvrages les plus
- parfaits vous paraissent dignes de mépris, les beautés naturelles ne
- vous touchent point: il vous faut du clinquant, ou _des petits
- corps_[516]. Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez
- point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous
- pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant vous faire expliquer le
- sixième livre et le neuvième où est l'aventure de Nisus et d'Euryalus,
- et le onze et le douze, je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir:
- Turnus vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié; et en
- un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan
- qu'un pareil personnage ne vînt aborder en Provence. Mais moi qui suis
- bon frère, je vous souhaiterais du meilleur de mon coeur une telle
- aventure; puisqu'il est écrit que vous devez avoir la tête tournée,
- il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que par _l'indéfectibilité
- de la matière_, et par _les négations non conversibles_. Il est triste
- de n'être occupée que d'atomes, et de raisonnements si subtils que
- l'on n'y puisse atteindre.
-
- Au reste, ce serait une chose curieuse que je vous dusse mon mariage;
- il ne vous manque plus que cela, pour être une soeur bien différente
- des autres; et il n'y a que cette suite qui puisse répondre à tout ce
- que vous avez fait jusqu'ici sur mon sujet. Quoi qu'il puisse arriver,
- je vous assure que cela n'augmentera point ma tendresse ni ma
- reconnaissance pour vous, ma belle petite soeur.
-
-
-_Madame de Sévigné._
-
-Le bon abbé vous assure de son éternelle amitié. Adieu, ma chère enfant.
-_La Mouche_[517] est à la cour, c'est une fatigue; mais que faire? M. de
-Schomberg est toujours vers la Meuse, avec son train, c'est-à-dire _tout
-seul tête à tête_[518]. Madame de Coulanges disait l'autre jour qu'il
-fallait donner à M. de Coulanges l'intendance de cette armée. Quand je
-verrai la maréchale (_de Schomberg_), je lui dirai des douceurs pour
-vous. M. le Prince est dans son apothéose de Chantilly; il vaut mieux là
-que tous vos héros d'Homère. Vous nous les ridiculisez extrêmement: nous
-trouvons, comme vous dites, qu'il y a de _la feuille qui chante_ à tout
-ce mélange des dieux et des hommes; cependant il faut respecter le père
-le Bossu. Madame de la Fayette commence à prendre des bouillons, sans en
-être malade; c'est ce qui faisait craindre le dessèchement.
-
-
- [513] Les _Lettres provinciales_.
-
- [514] Parodie de ce vers de l'opéra de _Thésée_, acte II, scène Ire:
-
- Aimez, aimez Thésée; aimez sa gloire extrême.
-
- [515] Expression de Boileau.
-
- [516] On sait que madame de Grignan aimait la philosophie de
- Descartes, et qu'elle en faisait sa principale étude.
-
- [517] Madame de Coulanges; allusion à la fable que madame de Grignan
- avait envoyée à sa mère.
-
- [518] Son armée se trouvait réduite à rien, par les différents
- détachements qu'on en avait tirés pour grossir l'armée du maréchal de
- Créqui.
-
-
-
-
-190.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, mardi, en attendant mercredi, 4 août 1677.
-
-Je vins ici samedi matin, comme je vous l'avais mandé. La comédie[519]
-du vendredi nous réjouit beaucoup: nous trouvâmes que c'était la
-représentation de tout le monde; chacun a ses visions plus ou moins
-marquées. Une des miennes présentement, c'est de ne me point encore
-accoutumer à cette jolie abbaye, de l'admirer toujours comme si je ne
-l'avais jamais vue, et de trouver que vous m'êtes bien obligée de la
-quitter pour aller à Vichy. Ce sont de ces obligations que je reproche
-au bon abbé, quand j'ai écrit deux ou trois lettres en Bretagne pour mes
-affaires: sur le même ton, vous êtes bien ingrate de dire que vous voyez
-toujours cette écritoire en l'air, et que j'écris trop. Vous ne me
-parlez point de votre santé, c'est pourtant un petit article que je ne
-trouve pas à négliger: tant que vous serez maigre, vous ne serez point
-guérie; et soit par le sang échauffé et subtilisé, soit par la poitrine,
-vous devez toujours craindre le dessèchement. Je souhaite donc qu'on ait
-un peu de peine à vous lacer, pourvu que la crainte d'engraisser ne vous
-jette pas dans la pénitence, comme l'année dernière; car il faut songer
-à tout: mais cette crainte ne peut pas entrer deux fois dans une tête
-raisonnable.
-
-Au reste, vous avez des lunettes meilleures que celles de l'abbé; vous
-voyez assurément tout le manége que je fais quand j'attends vos lettres;
-je tourne autour du petit pont: je sors de _l'Humeur de ma fille_, et je
-regarde par _l'Humeur de ma mère_[520] si _la Beauce_[521] ne revient
-point; et puis je remonte, et reviens mettre mon nez au bout de l'allée
-qui donne sur le petit pont; et, à force de faire ce chemin, je vois
-venir cette chère lettre; je la reçois, et la lis avec tous les
-sentiments que vous devinez; car vous avez des lunettes pour tout.
-J'attends ce soir la seconde, et j'y ferai réponse demain. Le bon abbé
-est étonné que les voyages d'Aix et de Marseille, et le payement des
-gardes, vous aient jetés dans une si excessive dépense. Vous disiez, il
-y a quinze jours, que vous étiez bien: c'est que vous aviez compté sans
-votre hôte, qui fait toujours ses parties bien hautes, sans qu'on en
-puisse rien rabattre. Vous dites que votre château est une grande
-ressource, j'en suis d'accord; mais j'aimerais mieux y demeurer par
-choix, que d'y être forcée par la nécessité. Vous savez ce que dit
-l'abbé d'Effiat[522]; il a épousé sa maîtresse; il aimait Véret quand il
-n'était pas obligé d'y demeurer; il ne peut plus y durer, parce qu'il
-n'ose en sortir. Enfin, ma fille, je vous conseille de suivre toutes vos
-bonnes résolutions de règle et d'économie: cela ne rajuste pas une
-maison, mais cela rend la vie moins sèche et moins ennuyeuse.
-
-
- Mercredi matin.
-
-Je reçois votre lettre du 28 juillet: il me semble que vous étiez gaie,
-votre gaieté marque de la santé; voilà, ma très-chère, comme je tire ma
-conséquence. Vous me priez d'aller à Grignan, vous me parlez de vos
-melons, de vos figues, de vos muscats; ah! j'en mangerais bien: mais
-Dieu ne veut pas que je fasse cette année un si agréable voyage; vous ne
-ferez pas non plus celui de Vichy. Vous dites, ma chère enfant, que
-votre amitié n'est pas trop visible en certains endroits; la mienne ne
-l'est pas trop aussi: il faut nous faire crédit l'une à l'autre: je vois
-fort bien la vôtre, et j'en suis contente; soyez de même pour moi; ce
-sont de ces choses que l'on croit parce qu'elles sont vraies, et de ces
-vérités qui s'établissent parce qu'elles sont des vérités.
-
-J'avais ouï parler confusément de cette lettre de M. de Montausier; je
-trouve, comme vous, son procédé digne de lui; vous savez à quel point il
-me paraît orné de toutes sortes de vertus. On avait cherché à le
-tromper, on avait corrompu son langage; on s'est enfin redressé, et lui
-aussi; il l'avoue: c'est une sincérité et une honnêteté de l'ancienne
-chevalerie. Voilà qui est donc fait, ma fille, vous êtes assurée d'avoir
-ces jeunes demoiselles[523]. Vous êtes une si grande quantité de bonnes
-têtes, qu'il ne faut pas douter que vous ne preniez le meilleur parti et
-le plus conforme à vos intérêts; peut-être que les miens s'y
-rencontreront: j'en profiterai avec bien du plaisir.
-
-Je sens la joie du bel abbé de se voir dans le château de ses pères, qui
-ne fait que devenir tous les jours plus beau et plus ajusté. M. de la
-Garde, dont je parle volontiers parce que je l'aime, est cause encore de
-ces copies[524], dont je suis vraiment au désespoir. Je vous assure que
-sans lui j'eusse continué ma brutalité; j'avais résisté à la faveur,
-j'ai succombé à l'amitié: si je n'avais que vingt ans, je ne lui
-découvrirais pas ces faiblesses. Je me suis donc trouvée en presse, tout
-le monde criant contre moi. «Elle est folle, _disait-on_, elle est
-jalouse. M. de Saint-Géran n'aime-t-il point sa femme? Il a permis qu'on
-prît des copies de son portrait. Hé bien! on en aura un original; il ne
-me sera pas refusé. Cela est plaisant qu'elle croie qu'il n'y a qu'elle
-qui doive avoir le portrait de sa fille! Je l'aurai plus beau que le
-sien.» Je ne me serais guère souciée de toute cette clameur, si M. de la
-Garde ne s'en était point mêlé: mais voilà la première pinte; il n'y a
-que celle-là de chère..... c'est donc de l'aversion qu'on a pour les
-autres. Oh bien! faites donc, que le _diantre_ vous emporte! le voilà,
-faites-en tout ce que vous voudrez. Vous ririez bien, si vous saviez
-tout le chagrin que cela me donne, et combien j'en ai sué. Vous qui
-n'aimez pas les portraits, j'ai compris que vous seriez la première à me
-ridiculiser. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cet original ne me
-paraît plus entier ni précieux: cela me blesse le coeur: allons, allons,
-il faut être mortifiée sur toutes choses; voilà qui est fait, n'en
-parlons plus: cet article est long et assez inutile, mais je n'en ai pas
-été la maîtresse, non plus que de mon pauvre portrait.
-
-
- [519] Les _Visionnaires_ de Desmarets.
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- [520] Noms de deux allées du parc de l'abbaye de Livry.
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- [521] Laquais de madame de Sévigné.
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- [522] Abbé de Saint-Sernin de Toulouse et de Trois-Fontaines. Il était
- exilé dans sa maison de Véret.
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- [523] Mesdemoiselles de Grignan étaient nièces de madame la duchesse
- de Montausier.
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- [524] Madame de Sévigné ne voulait pas laisser copier le portrait de
- sa fille; mais elle n'avait pu refuser M. de la Garde.
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-191.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- A Paris, vendredi 13 août 1677.
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-Je ne veux plus parler du chagrin que vous m'avez donné, en me disant
-que vous ne me causiez que des inquiétudes et des douleurs par votre
-présence: voudrait-on être capable de ne les avoir pas, quand on aime
-aussi véritablement que je vous aime? c'est une belle idée, et bien
-ressemblante aux sentiments que j'ai pour vous! Je dirais beaucoup de
-choses sur ce sujet, que je coupe court par mille raisons; mais pour y
-penser souvent, c'est de quoi je ne vous demanderai pas congé.
-
-Mon fils partit hier; il est fort loué de cette petite équipée; tel l'en
-blâme, qui l'aurait accablé, s'il n'était point parti: c'est dans ces
-occasions que le monde est plaisant. Il est plus aisé de le justifier
-d'être allé à cette échauffourée, que d'être demeuré ici seul et
-tranquille: pour moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue: vous
-voyez que je laisse assez bien partir mes enfants.
-
-Il y a long temps que je suis de votre avis pour préférer les mauvaises
-compagnies aux bonnes: quelle tristesse de se séparer de ce qui est bon!
-et quelle joie de voir partir une troupe de Provençaux tels que vous me
-les nommez! Ne vous souvient-il point de la couvée de Fouesnel, et comme
-nous tirions agréablement le jour et le moment de leur bienheureuse
-sortie? Nous nous mettions à couleur dès la veille, et nous trouvions
-que nous avions le plus beau jeu du monde le lendemain. Soutenons donc,
-ma fille, que rien n'est si bon dans les châteaux qu'une chienne de
-compagnie, et rien de si mauvais qu'une bonne. Si l'on veut
-l'explication de cette énigme, qu'on vienne parler à nous.
-
-Je pars lundi pour aller voir notre ami Guitaut; je souhaite qu'il me
-mette au rang de ces compagnies que l'on craint: pour moi, je le trouve
-en tout temps digne d'être évité. Sa femme accouche ici, elle en est au
-désespoir: elle s'y trouve engagée par un procès. Le bon abbé vient avec
-moi: je ne suis pas fort gaie, comme vous pouvez penser; mais
-qu'importe?
-
-On tient le siége de Charleroi tout assuré; s'il y a quelque nouvelle
-entre ci et minuit, je vous la manderai. M. de Lavardin, et tous ceux
-qui n'ont point de place à l'armée, sont partis pour y aller; c'est une
-folie. Pour moi, j'espère toujours que ces grandes montagnes
-n'enfanteront que des souris; Dieu le veuille!
-
-Le voyage de la Bagnols est assuré; vous serez témoin de ses langueurs,
-de ses rêveries, qui sont des applications à rêver: elle se redresse
-comme en sursaut, et madame de Coulanges lui dit: _Ma pauvre soeur, vous
-ne rêvez point du tout_. Pour son style, il m'est insupportable, et me
-jette dans des grossièretés, de peur d'être comme elle. Elle me fait
-renoncer à la délicatesse, à la finesse, à la politesse, de crainte de
-donner dans les tours de passe-passe, comme vous dites: cela est triste
-de devenir une paysanne. _On sent qu'on serait digne de ne pas vous
-déplaire, par l'envie qu'on en a_; et cent autres babioles que je sais
-quelquefois par coeur, et que j'oublie tout d'un coup. Nous appelons
-cela des _chiens du Bassan_; ils sont enragés à force d'être devenus
-méchants.
-
-Adieu, ma très-chère enfant; ne vous faites aucun _dragon_, si vous ne
-voulez m'en faire mille. N'est-ce pas déjà trop de m'avoir dit, que
-_vous ne valiez rien pour moi_? quel discours! ah! qu'est-ce qui m'est
-donc bon? et à quoi puis-je être bonne sans vous? bonjour, M. le comte.
-
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-192.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- A Villeneuve-le-Roi, mercredi 18 août 1677.
-
-Hé bien! ma fille, êtes-vous contente? me voilà en chemin, comme vous
-voyez. Je partis lundi, et il était question ce jour-là d'une nouvelle
-qui était encore dans la nue. J'avais une grande impatience de savoir
-si on ne s'était point battu, car on nous avait ôté entièrement la levée
-du siége de Charleroi, qui s'était faussement répandue, on ne sait
-comment. Je priai donc M. de Coulanges de m'envoyer à Melun, où j'allais
-coucher, ce qu'il apprendrait de madame de Louvois. En effet, je vis
-arriver un laquais, qui m'apprit que le siége de Charleroi était levé
-tout de bon, et qu'il avait vu le billet que M. de Louvois écrit à sa
-femme; en sorte que je pouvais continuer mon voyage tranquillement: il
-est vrai que c'est un grand plaisir de n'avoir plus à digérer les
-inquiétudes de la guerre. Que dites-vous du bon prince d'Orange? Ne
-diriez-vous point qu'il ne songe qu'à rendre mes eaux salutaires, et à
-faire trouver nos lettres ridicules, comme il y a quatre ans, lorsque
-nous faisions des raisonnements sur un avenir qui n'était point? Il ne
-nous attrapera pas une troisième fois.
-
-Je reprends donc mon voyage, où je marche sur vos pas: j'eus le coeur un
-peu embarrassé à Villeneuve-Saint-Georges, en revoyant ce lieu où nous
-pleurâmes de si bon coeur. L'hôtesse me paraît une personne de bonne
-conversation: je lui demandai fort comme vous étiez la dernière fois;
-elle me dit que vous étiez triste, que vous étiez maigre, et que M. de
-Grignan tâchait de vous donner courage, et de vous faire manger: voilà
-comme j'ai cru que cela était. Elle me dit qu'elle entrait bien dans nos
-sentiments; qu'elle avait marié aussi sa fille, loin d'elle, et que le
-jour de leur séparation elles _demeurirent_ toutes deux pâmées; je crus
-qu'elle était pour le moins à Lyon. Je lui demandai pourquoi elle
-l'avait envoyée si loin; elle me dit que c'est qu'elle avait trouvé un
-bon parti, un honnête homme, _Dieu marci_. Je la priai de me dire le nom
-de la ville: elle me dit que c'était à Paris, qu'il était boucher,
-logeant vis-à-vis du palais Mazarin, et qu'il avait l'honneur de servir
-M. du Maine, madame de Montespan, et le roi, fort souvent. Je vous
-laisse méditer sur la justesse de la comparaison, et sur la naïveté de
-la bonne hôtesse. J'entrai dans sa douleur, comme elle était entrée dans
-la mienne; et j'ai toujours marché depuis par le plus beau temps, le
-plus beau pays et le plus beau chemin du monde. Vous me disiez qu'il
-était d'hiver quand vous y passâtes; il est devenu d'été, et d'un été le
-plus tempéré qu'on puisse imaginer. Je demande partout de vos nouvelles,
-et l'on m'en dit partout; si je n'en avais point reçu depuis, je serais
-un peu en peine, car je vous trouve maigre; mais je me flatte que la
-princesse Olympie aura fait place à la princesse Cléopâtre. Le bon abbé
-a des soins de moi incroyables; il s'est engagé dans des complaisances,
-des douceurs, des bontés, des facilités dont il me paraît que vous devez
-lui tenir compte, ayant envie, dit-il, de vous plaire en me conduisant
-si bien: je lui ai promis de ne vous rien laisser ignorer là-dessus.
-
-Nous lisons une histoire des empereurs d'Orient, écrite par une jeune
-princesse, fille de l'empereur Alexis[525]. Cette histoire est
-divertissante, mais c'est sans préjudice de Lucien, que je continue: je
-n'en avais jamais vu que trois ou quatre pièces célèbres; les autres
-sont tout aussi belles. Mais ce que je mets encore au-dessus, ce sont
-vos lettres: ce n'est point parce que je vous aime: demandez à ceux qui
-sont auprès de vous. M. le comte, répondez; M. de la Garde, M. l'abbé,
-n'est-il pas vrai que personne n'écrit comme elle? Je me divertis donc
-de deux ou trois que j'ai apportées; vraiment ce que vous dites d'une
-certaine femme est digne de l'impression. Au reste, je ne m'en dédis
-point; j'ai vu passer la diligence; je suis plus persuadée que jamais
-qu'on ne peut point languir dans une telle voiture; et pour une rêverie
-de suite, hélas! il vient un cahot qui vous culbute, et l'on ne sait
-plus où l'on en est. A propos, la B.......[526] s'est signalée en
-cruauté et barbarie sur la mort de sa mère[527]; c'était elle qui devait
-pleurer par son seul intérêt; elle est généreuse autant que dénaturée;
-elle a scandalisé tout le monde; elle causait et lavait ses dents
-pendant que la pauvre femme rendait l'âme. Je vous entends crier d'ici.
-Ah, ma fille! que vous êtes bien dans l'autre extrémité! J'ai médité sur
-cette mort. Madame de Guénégaud avait fait un grand rôle, la fortune de
-bien des gens, la joie et le plaisir de bien d'autres; elle avait eu
-part à de grandes affaires; elle avait eu la confiance de deux ministres
-(_M. de Chavigny_, _M. Fouquet_), dont elle avait honoré le bon goût.
-Elle avait un grand esprit, de grandes vues, un grand art de posséder
-noblement une grande fortune; elle n'a point su en supporter la perte:
-sa déroute avait aigri son esprit; elle était irritée de son malheur;
-cela se répandait sur tout, et servait peut-être de prétexte au
-refroidissement de ses amis. En cela toute contraire au pauvre M.
-Fouquet, qui était ivre de sa faveur, et qui a soutenu héroïquement sa
-disgrâce; cette comparaison m'a toujours frappée. Voilà les réflexions
-de Villeneuve-le-Roi; vous jugez bien qu'on n'en aurait pas le loisir, à
-moins que d'être paisiblement dans son carrosse. J'y ajoute que le monde
-est un peu trop tôt consolé de la perte d'une telle personne, qui avait
-bien plus de bonnes qualités que de mauvaises.
-
-
- [525] La princesse Anne Comnène, qui vivait au commencement du XIIe
- siècle.
-
- [526] Élisabeth-Angélique du Plessis-Guénégaud, veuve de François,
- comte de Boufflers.
-
- [527] Madame de Guénégaud.
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-193.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- A Vichy, samedi au soir 4 septembre 1677.
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-J'ai reçu deux de vos lettres en arrivant, ma très-chère; j'en avais
-grand besoin: mon coeur était triste, me voilà bien: je les relirai, ce
-m'est une consolation. Ma fille, passé aujourd'hui, je vous promets de
-ne plus écrire qu'un mot, c'est-à-dire, _la feuille qui chante et
-chantera_; mais faites-en donc de même: vous êtes excédée d'écriture, et
-c'est être malade à votre âge, que d'être maigre au point que vous
-l'êtes; je hais, il est vrai, de voir si visiblement la côte d'Adam en
-votre personne. Ma fille, ne me grondez pas ce soir, je veux un peu
-parler: j'arrive; je me repose demain; rien ne m'oblige à me taire. M.
-de Champlâtreux est déjà venu me voir; le bon abbé le trouve d'une bonne
-société; il lui donnera souvent à dîner. Savez-vous qui m'a déjà envoyé
-faire un compliment? M. le marquis de Termes, qui arriva hier tout
-malade de goutte et de colique: on dit qu'il a la barbe longue comme un
-capucin: ah! c'est fort bien fait. Le chevalier de Flamarens est avec
-lui, M. et madame d'Albon y sont aussi, M. de Jussac: on attend encore
-bien du monde. J'oublie le meilleur, c'est Vincent qui sort déjà d'ici,
-et qui prendra des soins de moi extrêmes. Je me porte très-bien; je ne
-sais que souhaiter de mieux, sinon déclouer ce bienheureux état. Je vous
-écrivis hier de la Palice; j'y vis un petit garçon que je trouvai joli:
-il a sept ans; je suis sûre qu'il ressemble au vôtre: son père, qui est
-un gentilhomme de M. de Saint-Géran, lui a appris l'exercice du mousquet
-et de la pique; c'est la plus jolie chose du monde; vous aimeriez ce
-petit enfant; cela lui dénoue le corps; il est délibéré, adroit, résolu.
-Son père passe sa vie à la guerre; il est convalescent à la Palice, et
-se divertit à rendre son fils un vrai petit soldat; j'aimerais mieux
-cela qu'un maître à danser: si le hasard vous envoyait un tel homme,
-prenez le même plaisir sur ma parole. M. l'archevêque a écrit au bon
-abbé tout ce qui peut se mander d'obligeant et de tendre pour l'engager
-au voyage de Grignan; mais je ne vois pas que cela l'ébranle, quoiqu'il
-en soit touché. J'aurais bien à causer sur vos deux lettres que voilà;
-mais, quoique je ne sois pas encore initiée à la fontaine, je veux vous
-donner l'exemple. Un homme de la cour disait l'autre jour à madame de
-Ludres: «Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais.»--«Tout de
-bon? _dit-elle_; j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.» J'ai
-trouvé cela plaisant. Madame de Coulanges a des soins de moi admirables;
-je regarde autour de moi; est-ce que je suis en fortune? Elle me rend le
-tambourinage qu'elle reçoit de beaucoup d'autres. La Bagnols m'écrit
-aussi mille douceurs _tortillonnées_. Adieu, ma chère enfant; évitez sur
-toute chose le coeur de l'hiver pour revenir, et le détour de Reims.
-Croyez-moi; il n'y a point de santé qui puisse résister à ces fatigues;
-les voyages usent le corps comme les équipages.
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-
-
-
-194.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
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- A Vichy, mercredi au soir 22 septembre 1677.
-
-Il me revient une lettre du 15. Je crois qu'elle est allée faire un tour
-à Paris. Le chevalier en a reçu une du bel abbé de cette même date, qui
-me fait voir au moins que vous vous portiez bien ce jour-là. Il est vrai
-que si Vardes m'eût parlé de votre maladie un peu plus au temps présent,
-nulle considération n'aurait pu me retenir; mais il fit si bien que je
-ne pus tourner mon inquiétude que sur le passé. Ma très-chère, au nom de
-Dieu, rapportez-moi votre bonne santé et votre joli visage; il est
-certain que je ne puis m'en passer, ni vous permettre d'être changée à
-l'âge où vous êtes. N'espérez donc point que je sois traitable sur cette
-maigreur qui marque visiblement votre mauvaise santé; la mienne est
-admirable. Je finis demain jeudi toutes mes affaires, je prends ma
-dernière médecine: je n'ai bu que seize jours: je n'ai pris que deux
-douches et deux bains chauds: je n'ai pu soutenir la douche; j'en suis
-fâchée, car j'aime à suer; mais j'en étais trop étouffée et trop
-étourdie: en un mot, c'est que je n'en ai plus de besoin, et que la
-boisson m'a suffi et fait des merveilles. Je m'en vais vendredi à
-Langlar; mes commensaux, Termes, Flamarens, Jussac, m'y suivront; le
-chevalier viendra m'y voir samedi, et reviendra lundi commencer sa
-douche. Il ne sera plus que huit jours sans moi; je le laisse en bon
-train, les eaux lui font beaucoup de bien: il recevra en mon absence
-mille présents de mes amis; il est fort content de moi. Pour mes mains,
-elles sont mieux; et cette incommodité est si petite, que le temps est
-le seul remède que je veuille souffrir. Je suis au désespoir, ma fille,
-de la tristesse de vos songes: hé! mon Dieu, faut-il que dans l'état où
-je suis je vous fasse du mal? C'est bien, je vous assure, contre mon
-intention. Je ne sais si vous avez celle de m'écrire des endroits
-admirables, vous y réussiriez; mais aussi ils ne tombent pas à terre:
-vous ne sentez pas l'agrément de ce que vous dites, et c'est tant mieux.
-Vous avez un peu d'envie de vous moquer de votre petite servante, et du
-corps de jupe, et du toupet: mais vous m'aimeriez si vous saviez le bon
-air que j'avais à la fontaine. Je crois que _la Carnavalette_ nous sera
-meilleure que l'autre maison qu'on nous avait indiquée, mais qui est
-fort petite, et où pas un de vos gens ne pourrait loger. Nous verrons ce
-que fera le grand d'Hacqueville; je meurs de peur que madame de
-Lillebonne ne veuille pas déloger. Je suis toujours fort en peine de
-Corbinelli; il a été rudement traité de la fièvre tierce, le délire, et
-tout ce qui peut effrayer: il a pris de l'or potable, nous en attendons
-l'effet. Parlez-moi toujours de vous et de votre santé: ne faites-vous
-rien du tout pour vous remettre de vos deux saignées? Quelle maladie,
-bon Dieu! et quelle frayeur cela ne doit-il point donner à ceux qui vous
-aiment! Voilà le chevalier auprès de moi, et la compagnie ordinaire,
-avec un homme qui assurément joue mieux du violon que _Baptiste_. Nous
-voudrions vous envoyer, et à M. de Grignan, une chaconne et un écho dont
-il nous charme, et dont vous serez charmée: vous l'entendrez cet hiver.
-
-
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-195.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
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- A Gien, vendredi 1er octobre 1677.
-
-J'ai pris votre lettre, ma très-chère, en passant par Briare; mon ami
-_Roujoux_[528] est un homme admirable; j'espère que j'en pourrai
-recevoir encore une avant que de partir d'Autri, où nous allons demain
-dîner. Nous avons fait cette après-dînée un tour que vous auriez bien
-aimé: nous devions quitter notre bonne compagnie dès midi, et prendre
-chacun notre parti, les uns vers Paris, les autres à Autri. Cette bonne
-compagnie n'ayant pas été préparée assez tôt à cette triste séparation,
-n'a pas eu la force de la supporter, et a voulu nous suivre à Autri:
-nous avons représenté les inconvénients, enfin nous avons cédé. Nous
-avons donc passé la rivière de Loire à Châtillon tous ensemble; le temps
-était admirable, et nous étions ravis de voir qu'il fallait que le bac
-retournât pour aller prendre l'autre carrosse. Comme nous étions à bord,
-nous avons discouru du chemin d'Autri; on nous a dit qu'il y avait deux
-mortelles lieues, des rochers, des bois, des précipices: nous qui sommes
-accoutumés depuis Moulins à courir la bague, nous avons eu peur de cette
-idée, et toute la bonne compagnie, et nous conjointement, nous avons
-repassé la rivière, en pâmant de rire de ce petit dérangement; tous nos
-gens en faisaient autant, et dans cette belle humeur nous avons repris
-le chemin de Gien, où nous voilà tous; et après que la nuit nous aura
-donné conseil, qui sera apparemment de nous séparer courageusement, nous
-irons, la bonne compagnie de son côté, et nous du nôtre.
-
-Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer, ce sont des
-forges de Vulcain: nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes forgeant, non
-pas les armes d'Énée, mais des ancres pour les vaisseaux: jamais vous
-n'avez vu redoubler des coups si justes, ni d'une si admirable cadence.
-Nous étions au milieu de quatre fourneaux; de temps en temps ces démons
-venaient autour de nous, tous fondus de sueur, avec des visages pâles,
-des yeux farouches, des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs;
-cette vue pouvait effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi, je
-ne comprenais pas qu'il fût possible de résister à nulle des volontés de
-ces messieurs-là dans leur enfer. Enfin, nous en sortîmes avec une pluie
-de pièces de quatre sous, dont nous eûmes soin de les rafraîchir pour
-faciliter notre sortie.
-
-Nous avions vu la veille, à Nevers, une course la plus hardie qu'on
-puisse s'imaginer: quatre belles dans un carrosse nous ayant vus passer
-dans les nôtres, eurent une telle envie de nous revoir, qu'elles
-voulurent gagner les devants lorsque nous étions sur une chaussée qui
-n'a jamais été faite que pour un carrosse. Ma fille, leur cocher nous
-passa témérairement sur la moustache: elles étaient à deux doigts de
-tomber dans la rivière, nous criions tous miséricorde, elles pâmaient de
-rire et coururent de cette sorte, et par-dessus nous et devant nous,
-d'une si surprenante manière, que nous en sommes encore effrayés.
-
-Voilà, ma très-chère, nos plus grandes aventures; car de vous dire que
-tout est plein de vendanges et de vendangeurs, cette nouvelle ne vous
-étonnerait pas au mois de septembre. Si vous aviez été Noé, comme vous
-disiez l'autre jour, nous n'aurions pas trouvé tant d'embarras. Je veux
-vous dire un mot de ma santé; elle est parfaite, les eaux m'ont fait des
-merveilles, et je trouve que vous vous êtes fait un _dragon_ de cette
-douche: si j'avais pu le prévoir, je me serais bien gardée de vous en
-parler; je n'eus aucun mal de tête; je me trouvai un peu de chaleur à la
-gorge; et comme je ne suai pas beaucoup la première fois, je me tins
-pour dit que je n'avais pas besoin de transpirer comme l'année passée:
-ainsi, je me suis contentée de boire à longs traits, dont je me porte
-très-bien: il n'y a rien de si bon que ces eaux.
-
-
- [528] Le maître de la poste de Lyon.
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-
-196.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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-
- A Paris, jeudi 7 octobre 1677.
-
-On ne peut pas avoir pris des mesures plus justes que les vôtres pour me
-faire recevoir votre lettre en sortant de carrosse. La voilà, je l'ai
-lue, et l'ai préférée à toutes les embrassades de l'arrivée. M. le
-coadjuteur, M. d'Hacqueville, le gros abbé[529], M. de Coulanges, madame
-de la Troche, ont très-bien fait leur devoir d'amis. Le coadjuteur et le
-d'Hacqueville m'ont déjà fait entendre l'aigreur de Sa Majesté sur ce
-pauvre curé[530], et que le roi avait dit à M. de Paris: «C'est un homme
-très-dangereux, qui enseignait une doctrine pernicieuse: on m'a déjà
-parlé pour lui; mais plus il a d'amis, plus je serai ferme à ne le point
-rétablir.» Voilà ce qu'ils m'ont dit d'abord, qui fait toujours voir une
-aversion horrible contre nos pauvres frères. Vous m'attendrissez pour la
-petite; je la crois jolie comme un ange, j'en serais folle; je crains,
-comme vous dites, qu'elle ne perde tous ses bons airs et tous ses bons
-tons avant que je la voie: ce sera dommage; vos filles (_de
-Sainte-Marie_) d'Aix vous la gâteront entièrement: du jour qu'elle y
-sera, il faut dire adieu à tous ses charmes. Ne pourriez-vous point
-l'amener? Hélas! on n'a que sa pauvre vie en ce monde; pourquoi s'ôter
-ces petits plaisirs-là? Je sais bien tout ce qu'il y a à répondre
-là-dessus, mais je n'en veux pas remplir ma lettre: vous auriez du moins
-de quoi loger cette jolie enfant; car, Dieu merci, nous avons l'hôtel
-de Carnavalet[531]. C'est une affaire admirable, nous y tiendrons tous,
-et nous aurons le bel air; comme on ne peut pas tout avoir, il faut se
-passer des parquets et des petites cheminées à la mode; mais nous aurons
-une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et de bonnes petites
-filles bleues qui sont fort commodes, et nous serons ensemble, et vous
-m'aimez, ma chère enfant: je voudrais pouvoir retrancher, de ce trésor
-qui m'est si cher, toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé.
-Demandez à tous ces hommes comme je suis belle; il ne me fallait point
-de douches; la nature parle, elle en voulait l'année passée, elle en
-avait besoin; elle n'en voulait plus celle-ci, j'ai obéi à sa voix. Pour
-les eaux, ma chère enfant, si vous êtes cause de mon voyage, j'ai bien
-des remercîments à vous faire, puisque je m'en porte parfaitement bien.
-Vous me dites mille douceurs sur l'envie que vous avez de faire un
-voyage avec moi, et de causer, et de lire; ah! plût à Dieu que vous
-pussiez, par quelque hasard, me donner ces sortes de marques de votre
-amitié! Il y a une personne qui me disait l'autre jour qu'avec toute la
-tendre amitié que vous avez pour moi, vous n'en faites point le profit
-que vous auriez pu en faire; que vous ne connaissez pas ce que je vaux,
-même à votre égard. Mais c'est une folie que je vous dis là, et je ne
-voudrais être aimable que pour être autant dans votre goût que je suis
-dans votre coeur: c'est une belle chose que de faire cette sorte de
-séparation; cependant elle ne serait peut-être pas impossible.
-Sérieusement, ma fille, pour finir cette causerie, je suis plus touchée
-de vos sentiments pour moi que de ceux de tout le reste du monde; je
-suis assurée que vous le croyez.
-
-J'ai envoyé chez Corbinelli; il se porte bien, et viendra me voir
-demain. Pour le pauvre abbé Bayard, je ne m'en puis remettre; j'en ai
-parlé tout le soir: je vous manderai comme en est madame de la Fayette;
-elle est à Saint-Maur. Madame de Coulanges est à Livry; j'y veux aller
-pendant qu'on fera notre _remue-ménage_. Madame de Guitaut avait fait un
-fils, qui mourut le lendemain; il fut question de lui en montrer un
-autre, et de lui faire croire qu'on l'envoyait à Époisses. Enfin c'est
-une étrange affaire; son mari est venu pour voir comme on pourra lui
-faire avaler cette affliction. La maréchale d'Albret[532] est morte, le
-courrier vient d'arriver. Voilà Coulanges qui vient causer avec vous.
-
-
- _Monsieur de Coulanges._
-
- Nous la tenons enfin cette incomparable mère-beauté, plus incomparable
- et plus mère-beauté que jamais: car croyez-vous qu'elle soit arrivée
- fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit? Rien de tout cela:
- elle me fit l'honneur de débarquer chez moi, plus belle, plus fraîche,
- plus rayonnante qu'on ne peut dire, et depuis ce jour-là elle a été
- dans une agitation continuelle, dont elle se porte très-bien, quant au
- corps s'entend; et pour son esprit, il est, ma foi, avec vous; et s'il
- vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour parler encore de
- cette rare comtesse qui est en Provence. Que n'en avons-nous point dit
- jusqu'à présent, et que n'en dirons-nous point encore? Quel gros livre
- ne ferait-on pas de ses perfections, et combien grosse en serait la
- table des chapitres!
-
- Au reste, madame la comtesse, croyez-vous être faite seulement pour
- des Provençaux? Vous devez être l'ornement de la cour; il le faut pour
- les affaires que vous y avez; il le faut, afin que je vous remercie
- moi-même en personne des portraits que vous m'avez envoyés; et il le
- faut aussi pour nous rendre madame votre mère tout entière. En vérité,
- ma belle comtesse, tous vos amis et vos serviteurs opinent à votre
- retour: préparez-vous donc pour ce grand voyage, dormez bien, mangez
- bien; nous vous pardonnerons de n'être pas emmaigrie de notre absence;
- songez donc très-sérieusement à votre santé, et croyez que personne ne
- peut être plus à vous, ni plus dans vos intérêts, que j'y suis.
-
-
- [529] L'abbé le Camus de Pontcarré.
-
- [530] Le curé du Saint-Esprit, alors exilé, et recommandé par madame
- de Grignan.
-
- [531] Rue Culture Sainte-Catherine, à l'angle de la rue des
- Francs-Bourgeois, au Marais. Jean Goujon a sculpté les figures qui en
- décorent la façade.
-
- [532] Madeleine de Guénégaud, fille du secrétaire d'État.
-
-
-
-
-197.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 20 octobre 1677.
-
-Le chevalier radote et ne sait ce qu'il veut dire. Je n'ai point mangé
-de fruits à Vichy, parce qu'il n'y en avait point; j'ai dîné sainement,
-et pour souper; quand les sottes gens veulent qu'on soupe sur son dîner,
-à six heures, je me moque d'eux; je soupe à huit: mais quoi? une caille,
-ou une aile de perdrix uniquement. Je me promène, il est vrai; mais il
-faut que l'on défende le beau temps, si l'on veut que je ne prenne pas
-l'air. Je n'ai point pris le serein, ce sont des médisances; et enfin
-M. Ferrand était dans tous mes sentiments, souvent à mes promenades, et
-ne m'a jamais dédite de rien. Que voulez-vous donc conter, monsieur le
-chevalier? Mais vous, avec votre sagesse, votre bras vous fait-il
-toujours boiter? Ce serait une chose cruelle d'être obligé de porter un
-bâton tout l'hiver. Et vous, madame la comtesse, pensez-vous que je
-n'aie point à vous gronder? Vardes me mande que vous ne vous nourrissez
-pas assez, que vous mangez en récompense les plus mauvaises choses du
-monde, et qu'avec cette conduite il ne faut pas que vous espériez
-retrouver votre santé: voilà ses propres mots; il ajoute que M. de la
-Garde s'en tourmente assez, mais que tout le reste n'ose vous
-contredire. Belle Rochebonne, grondez-la: j'aimerais mieux qu'elle
-coquetât avec M. de Vardes, comme vous me le mandez, que de profaner une
-santé qui fait notre vie à tous; car vous voulez bien, madame, que je
-parle en commun sur ce chapitre. Que vous êtes bien tous ensemble! que
-vous êtes heureux de trouver dans votre famille ce que l'on cherche
-inutilement ailleurs, c'est-à-dire la meilleure compagnie du monde, et
-toute l'amitié et la sûreté imaginable! Je le pense et je le dis
-souvent, il n'y en a point une pareille. Je vous embrasse de tout mon
-coeur, et vous demande la grâce de m'aimer toujours; je donne à ma fille
-le soin de vous dire comme je suis pour vous, et comme je vous trouve
-digne de toute la tendresse qu'elle a pour vous.
-
-Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de
-Carnavalet. J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes
-très-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement
-qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous nous établissons,
-nous meublons votre chambre; et ces jours de loisir nous ôtent tout
-l'embarras et tout le désordre du délogement. Nous irons coucher
-paisiblement, comme on va dans une maison où l'on demeure depuis trois
-mois. N'apportez point de tapisserie, nous trouverons ici ce qu'il vous
-faut: je me divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir
-aucun chagrin, au moins en arrivant[533]. Notre bon abbé m'a fait peur;
-son rhume était grand; une petite fièvre: je me figurais que si tout
-cela eût augmenté, c'eût été une fièvre continue, avec une fluxion sur
-la poitrine; mais, Dieu merci, il est considérablement mieux, et je n'ai
-plus aucune inquiétude.
-
-Je reçois mille amitiés de madame de Vins. Je reçois des visites en
-l'air des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de
-Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je suis dans le chaos; vous
-trouverez le démêlement du monde et des éléments: vous recevrez ma
-lettre d'Autri: je serais plus fâchée que vous, si je passais un
-ordinaire sans vous entretenir. J'admire comme je vous écris avec
-vivacité, et comme je hais d'écrire à tout le reste du monde. Je trouve,
-en écrivant ceci, que rien n'est moins tendre que ce que je dis;
-comment! j'aime à vous écrire: c'est donc signe que j'aime votre
-absence; voilà qui est épouvantable. Ajustez tout cela, et faites si
-bien que vous soyez persuadée que je vous aime de tout mon coeur.
-
-J'ai reçu une lettre de notre cardinal; j'étais dans une véritable
-inquiétude de sa santé; il me mande qu'elle est bien meilleure; j'en
-remercie la Providence. Corbinelli vous remerciera lui-même de vos
-bontés; il n'est point bien encore, l'or potable l'a desséché; il a trop
-pris sur lui, je crois qu'on le mettra au lait. Bonsoir, ma très-belle
-et très-aimable, et très-parfaitement aimée.
-
-
- [533] Madame de Sévigné prévoit que les chagrins que Mme de Grignan
- s'était forgés l'année précédente vont renaître. En effet, ces
- tourments de pure imagination ne firent que s'accroître. Mme de
- Grignan arriva fin d'octobre à Paris, où elle resta un an et dix mois,
- et retourna en Provence en septembre 1679.
-
-
-
-
-198.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Livry, ce 3 novembre 1677.
-
-Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles;
-elles sont encore toutes aux arbres, elles n'ont fait que changer de
-couleur: au lieu d'être vertes elles sont aurore, et de tant de sortes
-d'aurore, que cela compose un brocard d'or riche et magnifique, que nous
-voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour
-changer. Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une belle et
-grande maison; je souhaite d'y être longtemps, car le déménagement m'a
-beaucoup fatiguée. J'y attends la belle comtesse, qui sera fort aise de
-savoir que vous l'aimez toujours. J'ai reçu ici votre lettre de Bussy.
-Vous me parlez fort bien, en vérité, de Racine et de Despréaux. Le roi
-leur dit il y a quatre jours: Je suis fâché que vous ne soyez venus à
-cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre, et votre voyage n'eût
-pas été long. Racine lui répondit: Sire, nous sommes deux bourgeois qui
-n'avons que des habits de ville, nous en commandâmes de campagne; mais
-les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne
-furent faits. Cela fut reçu agréablement. Ah! que je connais un homme de
-qualité à qui j'aurais bien plus tôt fait écrire mon histoire qu'à ces
-bourgeois-là, si j'étais son maître. C'est cela qui serait digne de la
-postérité?
-
-Vous savez que le roi a fait M. le Tellier chancelier, et que cela a plu
-à tout le monde. Il ne manque rien à ce ministre pour être digne de
-cette place. L'autre jour Berryer lui vint faire compliment à la tête
-des secrétaires du roi[534]; M. le chancelier lui répondit: M. Berryer,
-je vous remercie, et votre compagnie; mais, M. Berryer, point de
-finesses, point de friponneries; adieu, M. Berryer. Cette réponse donne
-de grandes espérances de l'exacte justice; cela fait plaisir aux gens de
-bien. Voilà une famille bien heureuse; ma nièce de Coligny en devrait
-être. Cependant voici un peu de fièvre quarte qui fait voir qu'elle est
-encore des nôtres. Ce que vous dites de la vieille Puisieux, qu'elle
-n'en devait pas faire à deux fois quand elle fut si malade, un peu avant
-la maladie dont elle est morte, me donne le _paroli_[535]. Je ne suis
-pas encore bien consolée de cette après-dînée que nous passâmes sur le
-bord de cette jolie rivière, sans y lire vos _Mémoires_. J'aurai de la
-peine à m'en passer jusqu'à l'année qui vient. Si je meurs entre-ci et
-ce temps-là, je mettrai ce déplaisir au rang des pénitences que je
-devrais faire. Nous parlons souvent, le bon abbé et moi, de votre bonne
-chère, de l'admirable situation de Chaseu, et enfin de votre bonne
-compagnie; et nous disons qu'il est fâcheux d'en être séparés quasi pour
-jamais.
-
-
- [534] Il était procureur syndic perpétuel de leur compagnie.
-
- [535] Expression en usage au jeu de la bassette.
-
-
-
-
-199.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Livry, ce 23 août 1678.
-
-Où est donc votre fils, mon cousin? pour le mien il ne mourra jamais,
-puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. La paix
-étant faite et signée le 9 août[536], M. le prince d'Orange a voulu se
-donner le divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu
-moins de sang répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya
-faire ses excuses à M. de Luxembourg, et lui manda que s'il lui avait
-fait savoir que la paix était signée, il se serait bien gardé de le
-combattre. Cela ne vous paraît-il pas ressembler à l'homme qui se bat en
-duel à la comédie, et qui demande pardon à tous les coups qu'il donne
-dans le corps de son ennemi?
-
-Les principaux officiers des deux partis prirent donc dans une
-conférence un air de paix, et convinrent de faire entrer du secours dans
-Mons. Mon fils était à cette entrevue romanesque. Le marquis de Grana
-demanda à M. de Luxembourg qui était un escadron qui avait soutenu, deux
-heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiraient sans cesse
-pour se rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenait. M. de
-Luxembourg lui dit que c'étaient les gendarmes-Dauphin, et que M. de
-Sévigné, qu'il lui montra là présent, était à leur tête. Vous comprenez
-tout ce qui lui fut dit d'agréable, et combien, en pareille rencontre,
-on se trouve payé de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut
-quarante de ses gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends pas comment
-on peut revenir de ces occasions si chaudes et si longues, où l'on n'a
-qu'une immutabilité qui nous fait voir la mort mille fois plus horrible
-que quand on est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se
-défendre.
-
-Voilà l'aventure de mon pauvre fils; et c'est ainsi que l'on en usa le
-propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on pourrait dire
-de lui plus justement qu'on ne disait de Dangeau: Si la paix dure dix
-ans, il sera maréchal de France.
-
-
- [536] D'Avrigny dit le 11.
-
-
-
-
-200.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 12 octobre 1678.
-
-J'ai reçu deux de vos lettres, mon cousin. Dans l'une vous me contez
-votre vie, et de quelle manière vous vous divertissez. Je trouve que
-vous avez une très-bonne compagnie, et que vous faites un très-bon usage
-de tout ce qui peut contribuer à vous faire une société agréable; et si
-nous étions dans un règne moins juste que celui-ci, on pourrait bien
-vous changer un exil que vous rendez trop agréable, comme on fit à un
-Romain. On apprit qu'il passait la plus douce vie du monde dans une île
-où il était exilé; on le rappela à Rome, et on le condamna à y vivre
-avec sa femme. Je suis charmée que vous me promettiez de m'aimer, ma
-nièce de Coligny et vous. Je suis ravie de vous plaire, et d'être
-estimée de vous deux. Nous nous mîmes l'autre jour à parler d'elle, ma
-fille, M. de Corbinelli et moi; en vérité, elle fut célébrée dignement;
-et l'un des plus beaux endroits que nous trouvassions en elle fut la
-tendresse et l'attachement qu'elle a pour vous, et le plaisir qu'elle
-prend à adoucir votre exil; cela vient d'un fonds héroïque. Mademoiselle
-de Scudéri dit que la vraie mesure du mérite se doit prendre sur
-l'étendue de la capacité qu'on a d'aimer. Jugez par là du prix de votre
-fille. Il faut louer aussi ceux qui sont dignes d'être aimés. Ceci vous
-regarde, mon cousin.
-
-Au reste, je vous réponds de votre _incorruptibilité_ tant que vous
-serez ensemble.
-
-L'armée de M. de Luxembourg n'est point encore séparée; les goujats
-parlent même du siége de Trèves ou de Juliers. Je serai au désespoir,
-s'il faut que je reprenne encore les pensées de la guerre. Je voudrais
-fort que mon fils et mon bien ne fussent plus exposés à leurs
-_glorieuses souffrances_. Il est triste de s'avancer dans le pays de la
-misère; c'est ce qui est indubitable dans votre métier: vous sauriez
-bien m'en dire des nouvelles.
-
-Vous savez, je crois, que madame de Meckelbourg, s'en allant en
-Allemagne, a passé par l'armée de son frère[537]. Elle y a été trois
-jours comme Armide, au milieu de tous ces honneurs militaires qui ne se
-rendent pas à petit bruit. Je ne puis comprendre comment elle put songer
-à moi en cet état. Elle fit plus, elle m'écrivit une lettre fort honnête
-qui me surprit extrêmement; car je n'ai aucun commerce avec elle. Elle
-pourrait faire dix campagnes et dix voyages en Allemagne sans penser à
-moi, que je ne serais pas en droit de m'en plaindre. Je lui mandai que
-j'avais bien lu des princesses dans les armées, se faisant adorer et
-admirer de tous les princes, qui étaient autant d'amants: mais que je
-n'en avais jamais vu une qui, dans ce triomphe, s'avisât d'écrire à une
-ancienne amie qui n'avait point la qualité de confidente de la
-princesse.
-
-M. de Brandebourg et les Danois ont si bien chassé les Suédois de
-l'Allemagne, que cet électeur n'a plus rien à faire qu'à venir joindre
-nos ennemis. On craint que cela ne retarde la paix des Allemands.
-
-La cour est à Saint-Cloud; le roi veut aller à Versailles: mais il
-semble que Dieu ne le veuille pas, par l'impossibilité de faire que les
-bâtiments puissent le recevoir, et par la mortalité prodigieuse des
-ouvriers, dont on emporte toutes les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des
-chariots pleins de morts: on cache cette triste marche pour ne pas
-effrayer les ateliers; et ne pas décrier l'air de ce _favori sans
-mérite_. Vous savez ce bon mot sur Versailles.
-
-Nous sommes revenus de Livry plus tôt que nous ne voulions, à cause
-d'une fièvre qui prit fortement à l'une de mesdemoiselles de Grignan.
-Nous nous raccoutumons à la bonne ville insensiblement. Nous pleurions
-quasi quand nous quittâmes notre forêt. Le bon Corbinelli est enrhumé et
-garde la chambre. La santé de ma fille, qui nous donnait quelque
-espérance de se rétablir, est redevenue maladie, c'est-à-dire une
-extrême délicatesse: cela ne l'empêche pas de vous aimer et de vous
-honorer.
-
-
- [537] Le maréchal de Luxembourg.
-
-
-
-
-201.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 18 décembre 1678.
-
-O gens heureux! ô demi-dieux! si vous êtes au-dessus de la rage de la
-bassette, si vous vous possédez vous-mêmes, si vous prenez le temps
-comme Dieu l'envoie, si vous regardez votre exil comme une pièce
-attachée à l'ordre de la Providence, si vous ne retournez point sur le
-passé pour vous repentir de ce que vous fîtes il y a trente ans, si vous
-êtes au-dessus de l'ambition et de l'avarice; enfin, ô gens heureux! ô
-demi-dieux! si vous êtes toujours comme je vous ai vus, et si vous
-passez paisiblement votre hiver à Autun avec la bonne compagnie que vous
-me marquez. Notre ami Corbinelli vous écrit dans ma lettre. M. le
-cardinal de Retz, le plus généreux et le plus noble prélat du monde, a
-voulu lui donner une marque de son amitié et de son estime. Il le
-reconnaît pour son allié[538]; mais bien plus pour un homme aimable et
-fort malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer d'un état où M. de
-Vardes l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et tant de
-services importants; et enfin il lui porta avant-hier deux cents
-pistoles pour une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a
-longtemps que je n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup
-moindre; il n'y a que sa reconnaissance qui soit infinie; sa philosophie
-n'en est pas ébranlée; et comme je sais que vous l'aimez, je suis
-assurée que vous serez aussi aise que moi.
-
-Pour revenir à la bassette, c'est une chose qui ne se peut représenter.
-On y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. Pour moi, je trouve
-que passé ce qui se peut jouer d'argent comptant, le reste est dans les
-idées, et se joue au racquit, comme font les petits enfants. Le Roi
-paraît fâché de cet excès. MONSIEUR a mis toutes ses pierreries en gage.
-Vous aurez appris que la paix d'Espagne est ratifiée; je crois que celle
-d'Allemagne suivra bientôt.
-
-La pauvre belle comtesse est si pénétrée de ce grand froid, qu'elle m'a
-priée de vous faire ses excuses, et de vous assurer de ses véritables et
-sincères amitiés, et à madame de Coligny. Sa poitrine, son encre, sa
-plume, ses pensées, tout est gelé. Elle vous assure que son coeur ne
-l'est pas; je vous en dis autant du mien, mes chers enfants. Quand je
-veux penser à quelque chose qui me plaise, je songe à vous deux. Je vis
-l'autre jour ma nièce de Sainte-Marie; au travers de cette sainteté, on
-voit bien qu'elle est votre fille.
-
-Mais, hélas! que dites-vous de l'affliction de M. de Navailles, qui perd
-son fils d'une légère maladie, après l'avoir vu exposé mille fois aux
-dangers de la guerre? La prudence humaine qui faisait amasser tant de
-trésors, et faire de si grands projets pour l'établissement de ce
-garçon, me fait bien rire quand elle est confondue à ce point-là. Je
-vous demande beaucoup d'amitié pour M. Jeannin de ma part.
-
-
- _Monsieur de Corbinelli._
-
- J'ai vu un mot de vous, monsieur, qui m'a fait un grand plaisir. Si
- j'écoutais mon enthousiasme, je vous écrirais une grosse lettre de
- remercîments; c'est-à-dire que, par l'emportement de ma
- reconnaissance, je tomberais dans l'ingratitude; car c'est ainsi qu'on
- doit appeler une grosse lettre de moi. Mon Dieu! que je conçois bien
- le plaisir qu'il y aurait d'être en tiers avec vous et madame de
- Coligny, et d'y parler à coeur ouvert auprès d'un grand feu à Chaseu!
- J'irai un jour, et je me promets à moi-même cette satisfaction: car
- vous savez que c'est toujours soi qu'on cherche à satisfaire sur
- toutes choses, et qu'il n'y a véritablement qu'une passion, qui est
- l'amour-propre. Je me propose d'examiner avec vous deux bien des
- choses, et de vous inspirer un sentiment de mépris pour l'approbation
- du public sur bien des gens qui ne la méritent pas. J'aime à examiner
- même les choses qui me plaisent, afin de voir si je ne me suis point
- trompé. Je vous demande que nous fassions ensemble la même démarche.
- Nous parlerons de la cour, de la guerre, de la politique, des vertus,
- des passions et des vices, en honnêtes gens.
-
- Au reste, je me suis avisé de faire des remarques sur cent maximes de
- M. de la Rochefoucauld. J'en suis à examiner celle-ci:
-
- _La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit[539]._
-
- Je demande à votre tribunal si elle est facile à entendre, et quel
- rapport ou proportion il y a entre bonne grâce et bon sens?
-
- Je trouve qu'on se sert de mots dans la conversation qui, étant
- examinés, sont ordinairement équivoques, et qui, à force de les
- _sasser_, ne signifient point, dans la plupart des expressions, ce
- qu'il semble à tout le monde qu'ils doivent signifier. Par exemple, je
- demande à madame de Coligny qu'elle me définisse la bonne grâce, et
- qu'elle me marque bien la différence avec le bon air; qu'elle me dise
- celle de bon sens et de jugement, celle de raison et de bon sens,
- celle de bon esprit et de bon sens, celle de génie et de talent, celle
- de l'humeur, du caprice et de la bizarrerie; de l'ingénuité et de la
- naïveté; de l'honnêteté, de la politesse et de la civilité; du
- plaisant, de l'agréable et du badin. Ne vous amusez pas à me dire que
- ce sont la plupart des synonymes; c'est le langage ou des paresseux ou
- des ignorants. Je suis après à définir tout, bien ou mal, il
- n'importe. Faites la même chose, je vous en prie. Que dites-vous de la
- vente de notre charge? c'est le roi qui l'achète; il n'en veut donner
- que six cent mille francs; on dit cependant que Tilladet l'aura, et
- que le chevalier Colbert aura celle de Tilladet. O gens heureux! ô
- demi-dieux!
-
-
- [538] Antoine de Gondi avait épousé, en 1463, Madeleine de Corbinelli.
-
- [539] C'est la maxime 67 du duc de la Rochefoucauld.
-
-
-
-
-202.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- (Livry), samedi au soir (27 mai 1679).
-
-Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illusions et des
-fantômes, vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des dernières
-paroles que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis
-point aise de vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue,
-ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les personnes du monde.
-J'ai fait mon possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu
-beaucoup de peine à les trouver injustes. Demeurez à Paris, et vous
-verrez si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je ne suis venue
-ici. Je me suis un peu remise en pensant à tout ce que vous allez faire
-où je ne serai point, et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heures où
-vous puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même, et j'aime à
-vous regarder et à n'être pas loin de vous, pendant que vous êtes en ces
-pays où les jours vous paraissent si longs; ils me paraîtraient tout de
-même, si j'étais longtemps comme je suis présentement. Je voudrais bien
-que votre poumon fût rafraîchi de l'air que j'ai respiré ce soir;
-pendant que nous mourions à Paris, il faisait ici un orage jeudi qui
-rend encore l'air tout gracieux. Bonsoir, ma très-chère; j'attends de
-vos nouvelles, et vous souhaite une santé comme la mienne; je voudrais
-avoir la vôtre à rétablir. Voilà mes chevaux dont vous ferez tout ce
-qu'il vous plaira.
-
-
-
-
-203.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 29 mai 1679.
-
-Que dit-on quand on a tort? Pour moi, je n'ai pas le mot à dire; les
-paroles me sèchent à la gorge: enfin, je ne vous écris point, le voulant
-tous les jours, et vous aimant plus que vous ne m'aimez: quelle sottise
-de faire si mal valoir sa marchandise! car c'en est une très-bonne que
-l'amitié, et j'ai de quoi m'en parer quand je voudrai mettre à profit
-tous mes sentiments. Il y a dix jours que nous sommes tous à la campagne
-par le plus beau temps du monde; ma fille s'y porte assez bien: je
-voudrais bien qu'elle me demeurât tout l'été; je crois que sa santé le
-voudrait aussi; mais elle a une raison austère, qui lui fait préférer
-son devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année passée, et parce qu'elle
-croit se porter mieux à présent, je crains qu'elle ne nous échappe
-celle-ci. Je vis l'autre jour le bon père Rapin, je l'aime, il me paraît
-un bon homme et un bon religieux; il a fait un discours sur l'histoire
-et sur la manière de l'écrire, qui m'a paru admirable. Le père Bouhours
-était avec lui; l'esprit lui sort de tous côtés. Je fus bien aise de les
-voir tous deux. Nous fîmes commémoration de vous, comme d'une personne
-que l'absence ne fait point oublier. Tout ce que nous connaissons de
-courtisans nous parurent indignes de vous être comparés, et nous mîmes
-votre esprit dans le rang qu'il mérite. Il n'y a rien de quoi je parle
-avec tant de plaisir.
-
-Avez-vous lu la _Vie du grand Théodose_, par l'abbé Fléchier. Je la
-trouve belle.
-
-Vous savez toutes les nouvelles, mon cher cousin; que vous dirai-je? Le
-moyen de raisonner sur ce qui est arrivé, non plus que sur les
-difficultés du Brandebourg, qui fait faire encore à bien des officiers
-un voyage en Allemagne?
-
-Mais que dites-vous de notre pauvre Corbinelli? Sa destinée le force à
-soutenir un procès par pure générosité pour une de ses parentes. Sa
-philosophie en est entièrement dérangée. Il est dans une agitation
-perpétuelle. Il y épuise sa santé et sa poitrine. Enfin, c'est un
-malheur pour lui, dont tous ses amis sont au désespoir.
-
-
-
-
-204.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 27 juin 1679.
-
-Je n'ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre,
-sinon que Livry c'est mon lieu favori pour écrire. Mon esprit et mon
-corps y sont en paix; et quand j'ai une réponse à faire, je la remets à
-mon premier voyage. Mais j'ai tort, cela fait des retardements dont je
-veux me corriger. Je dis toujours que si je pouvais vivre seulement deux
-cents ans, je deviendrais la plus admirable personne du monde. Je me
-corrige assez aisément, et je trouve qu'en vieillissant même j'y ai plus
-de facilité. Je sais qu'on pardonne mille choses aux charmes de la
-jeunesse, qu'on ne pardonne point quand ils sont passés. On y regarde de
-plus près; on n'excuse plus rien; on a perdu les dispositions favorables
-de prendre tout en bonne part; enfin, il n'est plus permis d'avoir tort;
-et dans cette pensée, l'amour-propre nous fait courir à ce qui nous peut
-soutenir contre cette cruelle décadence, qui, malgré nous, gagne tous
-les jours quelque terrain.
-
-Voilà les réflexions qui me font croire que dans l'âge où je suis on se
-doit moins négliger que dans la fleur de l'âge. Mais la vie est trop
-courte; et la mort nous prend, que nous sommes encore tout pleins de nos
-misères et de nos bonnes intentions.
-
-Je loue fort la lettre que vous avez écrite au roi; je la trouve d'un
-style noble, libre et galant qui me plaît fort. Je ne crois pas qu'autre
-que vous ait jamais conseillé à son maître de laisser dans l'exil son
-petit serviteur, afin de donner créance au bien qu'on a à dire de lui,
-et d'ôter tout soupçon de flatterie à son histoire.
-
-Ce que ma chère nièce m'a écrit me paraît si droit et si bon, que je
-n'en veux rien rabattre: il est impossible qu'elle ne m'aime pas à le
-dire comme elle le dit.
-
-
-_A madame de Coligny._
-
-Je vous en remercie, ma chère nièce, et je voudrais, pour toute réponse,
-que vous eussiez entendu ce que je disais de vous l'autre jour à madame
-de Vins, belle-soeur de M. de Pomponne très-aimable aussi: je vous
-peignis au naturel, et bien. Il y a très-peu de personnes qui puissent
-se vanter d'avoir autant de vrai mérite que vous.
-
-Notre pauvre ami est abîmé dans son procès. Il le veut traiter dans les
-règles de la raison et du bon sens; et quand il voit qu'à tous moments
-la chicane s'en éloigne, il est au désespoir. Il voudrait que sa
-rhétorique persuadât toujours, comme elle le devrait en bonne justice;
-mais elle est inutile contre la routine et le désordre qui règnent dans
-le palais. Ce n'est point façon d'amour que le zèle qu'il a pour sa
-cousine, c'est pure générosité: mais c'est façon de mort que la fatigue
-qu'il se donne pour cette malheureuse affaire. J'en suis affligée; car
-je le perds, et je crains de le perdre encore davantage.
-
-Ma fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte mieux; elle
-vous fait mille amitiés, à vous, madame, et à vous, monsieur. Si vous la
-connaissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux.
-
-
-
-
-205.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 20 juillet 1679.
-
-J'ai vu et entretenu M. l'évêque d'Autun, et je comprends bien aisément
-l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a conté qu'il passa une fois à
-Langeron, et qu'il ne voulait pas s'y débotter seulement. Il y fut six
-semaines. Cet endroit est tout propre à persuader l'agrément, la douceur
-et la facilité de son esprit. Je crois que j'en serais encore plus
-persuadée, si je le connaissais davantage. Nous avons fort parlé de vous
-sur ce ton-là. Je parlai au prélat de la lettre que vous avez écrite au
-roi; il me dit qu'il l'avait vue, et qu'il l'avait trouvée belle. Je
-vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce bonheur est réciproque, et vous
-êtes l'un à l'autre une très-bonne compagnie. Il vous dira les nouvelles
-et les préparatifs du mariage du roi d'Espagne, et du choix du prince et
-de la princesse d'Harcourt pour la conduite de la reine d'Espagne[540] à
-son époux, et de la belle charge que le roi a donnée à M. de Marsillac,
-sans préjudice de la première, et du démêlé du cardinal de Bouillon
-avec M. de Montausier, et comme M. de la Feuillade, courtisan passant
-tous les courtisans passés, a fait venir un bloc de marbre qui tenait
-toute la rue Saint-Honoré: et comme les soldats qui le conduisaient ne
-voulaient point faire place au carrosse de M. le Prince, qui était
-dedans, il y eut un combat entre les soldats et les valets de pied: le
-peuple s'en mêla, le marbre se rangea, et le prince passa. Ce prélat
-vous pourra conter encore que ce marbre est chez M. de la Feuillade, qui
-fait ressusciter Phidias ou Praxitèle pour tailler la figure du roi à
-cheval dans ce marbre, et comme cette statue lui coûtera plus de trente
-mille écus.
-
-Il me semble que cette lettre ressemble assez aux chapitres de
-l'_Amadis_. Je suis tellement libertine quand j'écris, que le premier
-tour que je prends règne tout du long de ma lettre. Il serait à
-souhaiter que ma pauvre plume, galopant comme elle fait, galopât au
-moins sur le bon pied. Vous en seriez moins ennuyés, monsieur et madame;
-car c'est toujours à vous deux que je parle, et vous deux que j'embrasse
-de tout mon coeur. Ma fille me prie de vous dire bien des amitiés à l'un
-et à l'autre. Elle se porte mieux; mais comme un bien n'est jamais pur
-en ce monde, elle pense à s'en aller en Provence, et je ne pourrais
-acheter le plaisir de la voir que par sa mauvaise santé. Il faut
-choisir, et se résoudre à l'absence; elle est amère et dure à supporter.
-Vous êtes bien heureux de ne point sentir la douleur des séparations;
-celle de mon fils, qui s'en va camper à la plaine d'Ouilles, n'est pas
-si triste que celles des autres années; mais il ne s'en faut guère
-qu'elle ne coûte autant, l'or et l'argent, les beaux chevaux et les
-justaucorps étant la vraie représentation des troupes du roi de Perse.
-Faites-vous envoyer promptement les _Fables de la Fontaine_; elles sont
-divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes; et à force de les
-relire, on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer, et un
-style à quoi l'on ne s'accoutume point. Mandez-m'en votre avis, et le
-nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières.
-
-Notre ami Corbinelli est dans l'espérance de l'accommodement de
-l'affaire de sa cousine. Si vous êtes à Chaseu, faites mes compliments à
-monsieur et à madame de Toulongeon. J'aime cette petite femme: ne la
-trouvez-vous pas toujours jolie?
-
-
- [540] MADEMOISELLE, fille de MONSIEUR, frère de Louis XIV, fut mariée
- à Charles II, roi d'Espagne. C'était une des conditions de la paix, à
- laquelle la jeune princesse n'avait rien moins qu'accédé. Elle eût
- voulu épouser le Dauphin. Le roi lui dit: _Je vous fais reine
- d'Espagne; que pourrais-je de plus pour ma fille? Ah!_ répondit-elle,
- _vous pourriez plus pour votre nièce_. Elle mourut dix ans après.
-
-
-
-
-206.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi au soir 15 septembre 1679.
-
-Je suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nouvelles. Je
-trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les yeux et le coeur.
-Je fus hier chez mademoiselle de Méri; j'en viens encore: elle est sans
-fièvre, mais si accablée de ses maux ordinaires et de ses vapeurs, si
-épuisée et si fâchée de votre départ, qu'elle fait pitié: on n'ose lui
-parler de rien, tout lui fait mal et la fait suer: elle m'a priée de
-vous dire son état et sa tristesse. Mon Dieu! que j'ai d'envie de savoir
-comment vous vous trouvez de ce bateau! et toujours ce bateau, c'est
-toujours là que je vous vois, et presque point dans l'hôtellerie: je
-crois qu'après cette allure si lente, vous souhaiterez des cahots, comme
-vous vouliez du fumier après la fleur d'orange. Enfin, ma fille,
-j'attends de vos nouvelles et de celles de toute votre troupe, que
-j'embrasse du meilleur de mon coeur: il me semble que tous les soins et
-tous les yeux sont tournés de votre côté: outre que vous êtes la
-personne qualifiée, vous êtes la personne si délicate, qu'il ne faut
-être occupé que de vous. J'ai vu la marquise d'Uxelles[541], qui vous
-fera dignement recevoir à Châlons: j'y adresse cette lettre.
-
-Nous revoilà maintenant dans les écritures par-dessus les yeux: je n'ai
-pas au moins sur mon coeur de n'avoir pas senti le bonheur de vous
-avoir; je n'ai pas à regretter un seul moment du temps que j'ai pu être
-avec vous, pour ne l'avoir pas su ménager. Enfin il est passé, ce temps
-si cher; ma vie passait trop vite, je ne la sentais pas; je m'en
-plaignais tous les jours, ils ne duraient qu'un moment. Je dois à votre
-absence le plaisir de sentir la durée de ma vie et toute sa longueur. Je
-ne sais point de nouvelles: _quiconque ne voit guère, n'a guère à dire
-aussi_[542]. Le roi d'Angleterre est bien malade. La reine d'Espagne
-crie et pleure: c'est l'étoile de ce mois. J'aimerais assez à vous
-entretenir davantage, mais il est tard, et je vous laisse dans votre
-repos: je vous souhaite une très-bonne nuit. Est-il possible que
-j'ignore ce qui est arrivé de cette barque que j'ai vue avec tant de
-regret s'éloigner de moi! Ce n'est pas aussi sans beaucoup de chagrin
-que je l'ignore. Mais si vous n'avez point écrit, j'ai au moins la
-consolation de croire que ce n'est pas votre faute, et que j'aurai
-demain une de vos lettres. Voilà sur quoi tout va rouler, au lieu d'être
-avec vous tous les jours et tous les soirs.
-
-
- [541] Son fils Nicolas du Blé, marquis d'Uxelles, était gouverneur de
- la ville et citadelle de Châlons.
-
- [542] Fable des _deux Pigeons_, de la Fontaine, livre IX, fable II.
-
-
-
-
-207.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 18 septembre 1679.
-
-J'attendais votre lettre avec impatience, et j'avais besoin d'être
-instruite de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans
-fondre en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre
-repentir sur mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de
-pénitence et de pardon? Je ne vois plus rien que tout ce que vous avez
-d'aimable, et mon coeur est fait d'une manière pour vous, qu'encore que
-je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot,
-une douceur, un retour, une caresse, une tendresse me désarme, me guérit
-en un moment, comme par une puissance miraculeuse; et mon coeur retrouve
-toute sa tendresse, qui, sans se diminuer, change seulement de nom,
-selon les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci
-plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis
-persuadée que vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous
-faites toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation
-de mon âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me
-mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de
-Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence; mais
-pour vous embrasser, et vous faire voir clairement que je ne puis être
-heureuse sans vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous
-m'a pu donner me sont plus agréables que toute la fausse paix d'une
-ennuyeuse absence. Si votre coeur était un peu plus ouvert, vous ne
-seriez pas si injuste: par exemple, n'est-ce pas un assassinat que
-d'avoir cru qu'on voulait vous ôter de mon coeur, et sur cela me dire
-des choses dures? Et le moyen que je pusse deviner la cause de ces
-chagrins? Vous dites qu'ils étaient fondés: c'était dans votre
-imagination, ma fille; et sur cela, vous aviez une conduite qui était
-plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose
-faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait: ils
-étaient sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais
-toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée, et que ne
-tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire connaître que vous
-m'aimiez? Je perdais beaucoup à me taire; j'étais digne de louanges dans
-tout ce que je croyais ménager; et je me souviens que, deux ou trois
-fois, vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendais point du tout
-alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles injustices; parlez,
-éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites point, comme disait le
-maréchal de Gramont, ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la
-gorge coupée, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux gens
-raisonnables, c'est par là qu'on s'entend; et l'on se trouve toujours
-bien d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être de
-cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce
-discours; il est peut-être mal à propos.
-
-Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau; vous avez couché dans
-votre lit: mais je crains que vous n'ayez pas si bien dormi que ceux qui
-étaient sur la paille. Je me réjouis avec le petit marquis du sot petit
-garçon qui était auprès de lui; ce méchant exemple lui servira plus que
-toutes les leçons: on a fort envie, ce me semble, d'être le contraire de
-ce qui est si mauvais. Je n'ai point de nouvelles de votre frère; que
-dites-vous de cet oubli? Je ne doute point qu'il ne _brillotte_ fort à
-nos états. Je fais tous vos adieux, et j'en avais déjà deviné une
-partie: je n'ai pas manqué d'écrire à madame de Vins, j'ai trouvé de la
-douceur à lui parler de vous: elle m'a écrit dans le même temps sur le
-même sujet, fort tendrement pour vous, et très-fâchée de ne vous avoir
-point dit adieu. Je lui ai mandé qu'elle était bien heureuse d'avoir
-épargné cette sorte de douleur. Quand nous nous reverrons, nous
-recommencerons nos plaintes. Je me suis repentie de ne vous avoir pas
-menée jusqu'à Melun en carrosse; vous auriez épargné la fatigue d'être
-une nuit sans dormir. Quand je songe que c'est ainsi que vous vous êtes
-reposée des derniers jours de fatigue que vous avez eus ici, et que vous
-voilà à Lyon, où il me semble, ma fille, que vous parlez bien haut[543];
-et que tout cela vous achemine à la bise des Grignans, et que ce pauvre
-sang, déjà si subtil, est agité de cette sorte; ma très-chère, il me
-faut un peu pardonner, si je crains et si je suis troublée pour votre
-santé. Tâchez d'apaiser et d'adoucir ce sang, qui doit être bien en
-colère de tout ce tourment: pour moi, je me porte très-bien, j'aurai
-soin de mon régime à la fin de cette lune; ayons pitié l'une de l'autre
-en prenant soin de notre vie. Je vis hier mademoiselle de Méri, je la
-trouvai assez tranquille. Il y a toujours un peu de difficulté à
-l'entretenir; elle se révolte aisément contre les moindres choses, lors
-même qu'on croit avoir pris les meilleurs tons: mais enfin elle est
-mieux; je reviendrai la voir de Livry, où je m'en vais présentement avec
-le bon abbé et Corbinelli. Je puis vous dire une vérité, ma très-chère:
-c'est que je ne me suis point assez accoutumée à votre vue, pour vous
-avoir jamais trouvée ou rencontrée sans une joie et une sensibilité qui
-me fait plus sentir qu'à une autre l'ennui de notre séparation: je m'en
-vais encore vous redemander à Livry, que vous m'avez gâté; je ne me
-reproche aucune grossièreté dans mes sentiments, ma très-chère, et je
-n'ai que trop senti le bonheur d'être avec vous. Je vis hier madame de
-Lavardin et M. de la Rochefoucauld, dont le petit-fils est encore assez
-mal pour l'inquiéter. M. de Toulongeon[544] est mort en Béarn; le comte
-de Gramont a sa lieutenance de roi, à condition de la rendre dans
-quelque temps au second fils de M. de Feuquières pour cent mille francs.
-La reine d'Espagne crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de
-tout le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces
-désespoirs. Elle arrêta l'autre jour le roi par delà l'heure de la
-messe; le roi lui dit: «Madame, ce serait une belle chose que la reine
-catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit
-qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique. Je
-vous conjure de faire mille amitiés pour moi à la belle Rochebonne.
-Adieu, ma très-chère et très-aimable, je vous jure que je ne puis
-envisager en gros le temps de votre absence; vous m'avez bien fait de
-petites injustices, et vous en ferez toujours quand vous oublierez comme
-je suis pour vous; mais soyez-en mieux persuadée, et je le serai aussi
-de la bonté et de la tendresse de votre coeur pour moi.
-
-Madame de la Fayette vous embrasse, et vous prie de conserver l'amitié
-nouvelle que vous lui avez promise.
-
-
- [543] Madame de Rochebonne, belle-soeur de madame de Grignan, était
- très-sourde. C'est chez cette dame que madame de Grignan descendait à
- Lyon.
-
- [544] Frère de Philibert, comte de Gramont.
-
-
-
-
-208.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, vendredi 22 septembre 1679.
-
-Je pense toujours à vous; et comme j'ai peu de distractions, je me
-trouve bien des pensées. Je suis seule ici; Corbinelli est à Paris: mes
-matinées seront solitaires. Il me semble toujours, ma fille, que je ne
-saurais continuer de vivre sans vous: je me trouve peu avancée dans
-cette carrière; et c'est pour moi un si grand mal de ne vous avoir plus,
-que j'en tire cette conséquence, qu'il n'y a rien tel que le bien
-présent, et qu'il est fort dangereux de s'accoutumer à une bonne et
-uniquement bonne compagnie: la séparation en est étrange; je le sens, ma
-très-chère, plus que vous n'avez le loisir de le sentir. Je suis déjà
-trop vivement touchée du désir extrême de vous revoir, et de la
-tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me paraît pas
-supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous connaissez;
-je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue me font
-mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à vous
-ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrais
-pas de ces sortes de faiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous
-moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des
-vents: je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles. Vous êtes
-à Lyon aujourd'hui; vous serez à Grignan quand vous recevrez ceci.
-J'attends le récit de la suite de votre voyage depuis Auxerre. J'y
-trouve des réveils à minuit, qui me font autant de mal qu'à mademoiselle
-de Grignan; et à quoi bon cette violence, puisqu'on ne partait qu'à
-trois heures? C'était de quoi dormir la grasse matinée. Je trouve qu'on
-dort mal par cette voiture; et quoique je fusse prête à vous entretenir
-de tout cela, il me semble que, recevant cette lettre à Grignan, vous ne
-comprendriez plus ce que je voudrais vous dire en parlant de ce bateau;
-c'est ce qui fait que je vous parle de moi et de vous, ma chère enfant.
-
-Mon fils ne me parle que de vous dans ses lettres, et de la part qu'il
-prend à la douleur que j'ai de vous avoir quittée: il a raison, je ne
-m'accoutumerai de longtemps à cette séparation. Vos lettres aimables
-font toute ma consolation: je les relis souvent, et voici comme je fais.
-Je ne me souviens plus de tout ce qui m'avait paru des marques
-d'éloignement et d'indifférence; il me semble que cela ne vient point de
-vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et écrites, pour le
-véritable fond de votre coeur pour moi. Êtes-vous contente, ma belle?
-est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais douter de mes
-sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette conduite?
-
-Votre frère me paraît avoir tout ce qu'il veut, _bon dîner_, _bon gîte_,
-_et le reste_. Il a été plusieurs fois député de la noblesse vers M. de
-Chaulnes; c'est une petite honnêteté qui se fait aux nouveaux venus.
-Nous aspirerons une autre année à voir des effets de cette belle amitié
-de M. et de madame de Chaulnes. Le roi nous a remis huit cent mille
-francs; nous en sommes quittes pour deux millions deux cent mille
-livres; ce n'est rien du tout. Adieu, ma très-chère et très-belle. Si
-l'extrémité de l'empereur[545] et de don Juan (_d'Autriche_)[546]
-pouvait vous satisfaire, on assure qu'ils n'en reviendront pas. Une
-reine qui porterait _une tête_ en Espagne trouverait une belle
-conjoncture pour se faire valoir. On dit qu'elle pleura excessivement en
-disant adieu au roi; ils retournèrent deux ou trois fois aux embrassades
-et au redoublement des sanglots: c'est une horrible chose que les
-séparations.
-
-
- [545] Léopold Ier, empereur, ne mourut que le 5 mai 1705.
-
- [546] Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, roi d'Espagne,
- mourut le 17 septembre 1679.
-
-
-
-
-209.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, vendredi 6 octobre 1679.
-
-Vous avez trouvé le vent contraire; je n'en suis guère surprise: vous
-êtes destinée à ce malheur, soit sur le Rhône, ou sur la terre. C'est en
-vérité, ma chère enfant, un grand chagrin en quelque endroit que ce
-soit, et je comprends fort aisément l'embarras où vous avez été. Il y a
-même du péril, et vous fîtes très-sagement d'honorer de votre présence
-le lieu où M. de Vardes s'est baigné, plutôt que de vous opiniâtrer à
-gagner Valence: il faut céder à la furie des vents.
-
-Il est venu ici un père Morel de l'Oratoire; c'est un homme admirable:
-il a amené Saint-Aubin, qui nous est demeuré. Je voudrais que M. de
-Grignan eût entendu ce père; il ne croit pas qu'on puisse, sans péché,
-donner à ses plaisirs, quand on a des créanciers: ces dépenses lui
-paraissent des vols qui nous ôtent le moyen de faire justice. Vraiment,
-c'est un homme bien salé; il ne fait aucune composition. Mais parlons de
-Pauline (_de Grignan_): l'aimable, la jolie petite créature! hélas!
-ai-je été jamais si jolie qu'elle? on dit que je l'étais beaucoup. Je
-suis ravie qu'elle vous fasse souvenir de moi: je sais bien qu'il n'est
-pas besoin de cela; mais enfin j'en ai une joie sensible, vous me la
-dépeignez charmante, et je crois précisément tout ce que vous m'en
-dites: gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir: la
-Providence en aura soin. Je vous conseille de ne vous point défendre de
-la tendresse qu'elle vous inspire, quand vous devriez la marier en
-Béarn. Mesdemoiselles de Grignan ont eu grande raison de trouver le
-château de leurs pères très-beau: mais, mon Dieu, quelles fatigues pour
-y parvenir! que de nuits sur la paille, et sans dormir, et sans manger
-rien de chaud! Ma chère fille, vous ne me dites pas comme vous vous en
-portez, et comme cette poitrine en est échauffée, et comme votre sang en
-est irrité. Quelle circonstance à notre séparation, que la crainte trop
-bien fondée que j'ai pour votre santé! Je crois entendre cette bise qui
-vous ôte la respiration. Hélas! pouvais-je me plaindre en comparaison de
-ce que je souffre, quand je n'avais que votre absence à supporter? Je
-croyais qu'on ne pouvait pas être pis; on n'imagine rien au delà:
-j'ignorais la peine où je suis; je la trouve si dure à supporter, que je
-regarderais comme une tranquillité l'état où j'étais alors. Encore si je
-pouvais me fier à vous, et me consoler dans l'espérance que vous aurez
-soin et pitié de vous et de moi, que vous donnerez du temps à vous
-reposer, à vous rafraîchir, à prendre ce qui peut apaiser votre sang!
-mais je vous vois peu attentive à votre personne, dormant peu, mangeant
-peu, et cette écritoire toujours ouverte. Ma fille, si vous m'aimez,
-donnez-moi quelque repos, en prenant soin de vous. Ma chère Pauline,
-ayez soin de votre belle maman. Pour moi, je me porte très-bien.
-
-Il a fait le plus beau temps du monde. Le bon abbé est parfaitement
-guéri; son rhume est allé avec sa fièvre: l'Anglais est un homme divin.
-Nous ne pensons point à faire un plus long voyage que Livry. Il reste
-une certaine timidité après les grandes maladies, qui ne permet pas
-qu'on s'éloigne du secours.
-
-J'écrirai à Pellisson pour le frère de Montgobert, j'y ferai comme pour
-ma cure. Vous n'avez qu'à me donner toutes sortes de commissions: c'est
-le plus aimable amusement que je puisse avoir en votre absence. En voici
-un que j'ai trouvé; c'est un tome de Montaigne, que je ne croyais pas
-avoir apporté: ah, l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie! c'est
-mon ancien ami; mais à force d'être ancien, il m'est nouveau. Je ne puis
-lire qu'avec les larmes aux yeux ce que dit le maréchal de Montluc du
-regret qu'il a de ne s'être pas communiqué à son fils, et de lui avoir
-laissé ignorer la tendresse qu'il avait pour lui. Lisez cet endroit-là,
-je vous prie, et me dites comme vous vous en trouverez; c'est à madame
-d'Estissac, _De l'amour des pères envers leurs enfants_[547]. Mon Dieu,
-que ce livre est plein de bon sens!
-
-Mon fils triomphe aux états; il vous fait toujours mille amitiés; c'est
-plus d'attention pour votre santé, plus de crainte que vous ne soyez pas
-assez forte: enfin _ce pigeon_ est tout à fait tendre. Je lui dis aussi
-vos amitiés: je suis _conciliante_, comme dit Langlade. J'ai une envie
-extrême de savoir si vous serez bien reposée, et si Guisoni ne vous aura
-point donné quelques conseils que vous ayez suivis. On dit que la glace
-est bien contraire à votre poitrine; vous n'êtes plus en état de prendre
-sur vous, tout y est pris: ce qui reste tient à votre vie. Le bon abbé
-me disait tantôt que je devrais vous demander Pauline; qu'elle me
-donnerait de la joie, de l'amusement, et que j'étais plus capable que je
-n'ai jamais été de la bien élever: j'ai été ravie de ce discours;
-mettons-le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vient une pensée,
-que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas assez
-bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette idée, si vous l'avez;
-car je sens que c'est une injustice, et que vous ne me connaissez pas:
-je serais délicieusement occupée à conserver toutes les merveilles de
-cette petite.
-
-Mesdemoiselles de Grignan, ne l'aimez-vous pas bien? Vous devriez
-m'écrire, et me conter mille choses, mais naturellement, et sans vous en
-faire une affaire, et me dire surtout comment se porte votre chère
-marâtre: cela vous accoutumerait à écrire facilement comme nous. Je
-voudrais bien que le petit continuât à jouer au mail: qu'on le fasse
-plutôt jouer à gauche alternativement, que de le désaccoutumer de jouer
-à droite, et d'être adroit. Saint-Aubin a trouvé un mail ici, il y joue
-très-bien. Je lui dis des choses admirables de sa petite Camuson, et je
-lui demande les chemins qui l'ont conduit de la haine et du mépris que
-nous avons vus, à l'estime et à la tendresse que nous voyons: il est un
-peu embarrassé; _il mange des poids chauds_, comme dit M. de la
-Rochefoucauld, quand quelqu'un ne sait que répondre.
-
-M. de Grignan, je vous observe; je vous vois venir; je vous assure que
-si vous ne me dites rien vous-même de la santé de madame votre femme,
-après les horribles fatigues de son voyage, je serai bien mal contente
-de vous. Cela répondrait-il, en effet, à ce que vous me disiez en
-partant: Fiez-vous à moi, je vous réponds de tout? Je crains bien que
-vous n'observiez cette santé que superficiellement. Si je reçois un mot
-de vous, comme je l'espère, je vous ferai une grande réparation.
-
-
- [547] On sait que _J. J. Rousseau_ a pris dans ce chapitre beaucoup de
- pensées et d'expressions qui font l'ornement de son _Émile_.
-
-
-
-
-210.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 20 octobre 1679.
-
-Quoi! vous pensez m'écrire de grandes lettres, sans me dire un mot de
-votre santé! je pense, ma chère enfant, que vous vous moquez de moi;
-pour vous punir, je vous avertis que j'ai fait de ce silence tout le pis
-que j'ai pu; j'ai compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes
-qu'à l'ordinaire, puisque vous ne m'en disiez rien, et qu'assurément si
-vous vous fussiez un peu mieux portée, vous eussiez été pressée de me le
-dire: voilà comme j'ai raisonné. Mon Dieu, que j'étais heureuse quand
-j'étais en repos sur votre santé! et qu'avais-je à me plaindre auprès
-des craintes que j'ai présentement? Ce n'est pas qu'à moi qui suis
-frappée des objets, et qui aime passionnément votre personne, la
-séparation ne soit un grand mal; mais la circonstance de votre délicate
-santé est si sensible, qu'elle en efface l'autre. Mandez-moi désormais
-l'état où vous êtes, mais avec sincérité. Je vous ai mandé tout ce que
-je savais pour vos jambes; si vous ne les tenez chaudement, vous ne
-serez jamais soulagée: quand je pense à ces jambes nues deux ou trois
-heures le matin pendant que vous écrivez; mon Dieu! ma chère, que cela
-est mauvais! Je verrai bien si vous avez soin de _moi_. Je me purgerai
-lundi pour l'amour de vous; il est vrai que le mois passé je ne pris
-qu'une pilule; j'admire que vous l'ayez sentie; je vous avertis que je
-n'ai aucun besoin de me purger; c'est à cause de cette eau, et pour vous
-ôter de peine. Je hais bien toutes ces fièvres qui sont autour de vous.
-
-Le chevalier vous mande toutes les nouvelles; il en sait plus que moi,
-quoiqu'il soit un peu incommodé de son bras, et par conséquent assez
-souvent dans sa chambre. Je fus le voir hier, et le bel abbé; il me faut
-toujours quelque Grignan; sans cela il me semble que je suis perdue.
-Vous savez comme M. de la Salle a acheté la charge de Tilladet; c'est
-bien cher de donner cinq cent mille francs pour être subalterne de M. de
-Marsillac: j'aimerais mieux, ce me semble, les subalternes des charges
-de guerre. On parle fort du mariage de Bavière. Si l'on faisait des
-chevaliers (_de l'ordre_), ce serait une belle affaire; je vois bien des
-gens qui ne le croient pas. J'ai reçu une lettre de bien loin, que je
-vous garde; elle est pleine de tout ce qu'il y a au monde de plus
-reconnaissant, et d'un tour admirable. Pour le pauvre Corbinelli, je ne
-sais point de coeur meilleur que le sien; et pour son esprit, il vous
-plaisait autrefois: il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour
-vous; c'est un _original_ qui lui fait connaître jusqu'où le coeur
-humain peut s'étendre: il est bien loin de me conseiller de m'opposer à
-cette pente; il connaît la force des conseils sur de pareils sujets. Le
-changement de mon amitié pour vous n'est pas un ouvrage de la
-philosophie, ni des raisonnements humains: je ne cherche point à me
-défaire de cette chère amitié, ma fille; si dans l'avenir vous me
-traitez comme on traite une amie, votre commerce sera charmant; j'en
-serai comblée de joie, et je marcherai dans des routes nouvelles. Si
-votre tempérament peu communicatif, comme vous le dites, vous empêche
-encore de me donner ce plaisir, je ne vous en aimerai pas moins;
-n'êtes-vous pas contente de ce que j'ai pour vous? en désirez-vous
-davantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous l'autre jour,
-madame de la Fayette et moi: nous trouvâmes qu'il n'y avait au monde que
-madame de Rohan[548] et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi
-bien que nous y sommes; et où trouverez-vous une fille qui vive avec sa
-mère aussi agréablement que vous faites avec moi? Nous les parcourûmes
-toutes; en vérité nous vous fîmes bien de la justice, et vous auriez été
-contente d'entendre tout ce que nous disions. Il me paraît qu'elle a
-bien envie de servir M. de Grignan; elle voit bien clair à l'intérêt que
-j'y prends, et je suis sûre qu'elle sera alerte sur les chevaliers[549],
-et surtout le mariage se fera dans un mois, malgré l'_écrevisse_ qui
-prend l'air tant qu'elle peut; mais elle sera encore fort rouge en ce
-temps là. Madame de la Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui
-redonnent une âme et des forces à vue d'oeil; elle croit que cela vous
-serait admirable. On coupe la tête et la queue à cette vipère; on
-l'ouvre, on l'écorche, et toujours elle remue; une heure, deux heures,
-on la voit toujours remuer: nous comparâmes cette quantité d'esprits si
-difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout à celles de ce
-quartier[550]; que ne leur fait-on point? On dit des injures, des
-rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des
-rages; et toujours elles remuent, on n'en saurait voir la fin: on croit
-que quand on leur arrache le coeur c'en est fait, et qu'on n'en entendra
-plus parler; point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent
-encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous; mais
-nous étions en train de la trouver plaisante: on en peut faire souvent
-l'application.
-
-Voici des affaires qui vous viennent, je crois que vous allez à Lambesc;
-il faut tâcher de se bien porter, de rajuster un peu les deux bouts de
-l'année qui sont dérangés, et les jours passeront: j'ai vu que j'en
-étais avare; je les jette à la tête présentement. Je m'en retourne à
-Livry jusqu'après la Toussaint: j'ai encore besoin de cette solitude, je
-n'y veux mener personne; je lirai, je tâcherai de songer à ma
-conscience; l'hiver sera encore assez long.
-
-Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses
-bois: il a fort bien fait aux états: il avait envie d'être amoureux
-d'une mademoiselle de la Coste. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour la
-trouver un bon parti, mais il n'a pu. Cette affaire a une _côte rompue_;
-cela est joli. Il s'en va à Bodégat, de là au Buron, et reviendra à Noël
-avec M. d'Harouïs et M. de Coulanges. Ce dernier a fait des chansons
-extrêmement jolies; mesdemoiselles, je vous les enverrai. Il y avait à
-Rennes une mademoiselle Descartes, propre nièce de _votre père_
-(_Descartes_), qui a de l'esprit comme lui; elle fait très-bien des
-vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe, vous adore, ne peut plus
-vivre sans _son pigeon_; il n'y a personne qui n'y fût trompé. Pour moi,
-je crois son amitié fort bonne, pourvu qu'on la connaisse pour être tout
-ce qu'il en sait; peut-on lui en demander davantage? Adieu, ma
-très-chère et très-aimable; je ne veux pas entreprendre de vous dire
-combien je vous aime; je crois qu'à la fin ce serait un ennui. Je fais
-mille amitiés à M. de Grignan, malgré son silence. J'étais ce matin avec
-le chevalier et M. de la Garde: toujours pied ou aile de cette famille.
-Mesdemoiselles, comment vous portez-vous, et cette fièvre qu'est-elle
-devenue? Mon cher petit marquis, il me semble que votre amitié est
-considérablement diminuée; que répond-il? Pauline, ma chère Pauline, où
-êtes-vous, ma chère petite?
-
-
- [548] Marguerite, duchesse de Rohan, veuve de Henri Chabot, et Anne de
- Rohan-Chabot, sa fille, mariée au prince de Soubise.
-
- [549] Allusion aux promotions de l'ordre du Saint-Esprit.
-
- [550] Madame de la Fayette habitait vis-à-vis le petit Luxembourg, où
- logeait mademoiselle de Montpensier.
-
-
-
-
-211.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Livry, jeudi au soir 2 novembre 1679.
-
-Je vous écris ce soir, ma très-chère, parce que j'ai envie d'aller
-demain matin à Pomponne. Madame de Vins m'en priait l'autre jour si
-bonnement, que je m'en vais la voir, et M. de Pomponne, que l'on
-gouverne mieux en dînant un jour à Pomponne avec lui, qu'à Paris en un
-mois. Vous voulez donc que je me repose sur vous de votre santé, et je
-le veux de tout mon coeur, s'il est vrai que vous soyez changée sur ce
-sujet: ce serait en effet quelque chose de si naturel que cela fût
-ainsi, et votre négligence à cet égard me paraissait si peu ordinaire,
-que je me sens portée à croire que cette droiture d'esprit et de raison
-aura retrouvé sa place chez vous. Faites donc, ma chère enfant, tout ce
-que vous dites; prenez du lait et des bouillons, mettez votre santé
-devant toutes choses; soyez persuadée que c'est non-seulement par les
-soins et par le régime que l'on rétablit une poitrine comme la vôtre,
-mais encore par la continuité des régimes; car de prendre du lait quinze
-jours, et puis dire, J'ai pris du lait, il ne me fait rien; ma fille,
-c'est se moquer de nous, et de vous-même la première. Soyez encore
-persuadée d'une autre chose, c'est que sans la santé on ne peut rien
-faire, tout demeure, on ne peut aller ni venir qu'avec des peines
-incroyables: en un mot, ce n'est pas vivre que de n'avoir point de
-santé. L'état où vous êtes, quoi que vous disiez, n'est pas un état de
-consistance; il faut être mieux, si vous voulez être bien. Je suis fort
-fâchée du vilain temps que vous avez, et de tous vos débordements
-horribles: je crains votre Durance, comme une bête furieuse.
-
-On ne parle point encore de cordons bleus: s'il y en a, et que M. de
-Grignan soit obligé de revenir, je le recevrai fort bien, mais fort
-tristement; car enfin, au lieu de placer votre voyage comme vous avez
-fait, c'eût été une chose bien plus raisonnable et plus naturelle que
-vous eussiez attendu M. de Grignan ici: mais on ne devine pas; et comme
-vous observiez et consultiez les volontés de M. de Grignan, ainsi qu'on
-faisait autrefois les entrailles des victimes, vous y aviez vu si
-clairement qu'il souhaitait que vous allassiez avec lui, que, ne mettant
-jamais votre santé en aucune sorte de considération, il était impossible
-que vous ne partissiez, comme vous avez fait. Il faut regarder Dieu, et
-lui demander la grâce de votre retour, et que ce ne soit plus comme un
-postillon, mais comme une femme qui n'a plus d'affaires en Provence, qui
-craint la bise de Grignan, et qui a dessein de s'établir et de rétablir
-sa santé en ce pays.
-
-Je crois que je ferai un traité sur l'amitié; je trouve qu'il y a mille
-choses qui en dépendent, mille conduites à éviter pour empêcher que
-ceux que nous aimons n'en sentent le contre-coup; je trouve qu'il y a
-une infinité de rencontres où nous les faisons souffrir, et où nous
-pourrions adoucir leurs peines si nous avions autant de vues et de
-pensées qu'on doit en avoir pour ce qui tient au coeur. Enfin, je ferais
-voir dans ce livre qu'il y a cent manières de témoigner son amitié sans
-la dire, ou de dire par ses actions qu'on n'a point d'amitié, lorsque la
-bouche traîtreusement assure le contraire. Je ne parle pour personne,
-mais ce qui est écrit est écrit.
-
-Mon fils me mande des folies, et il me dit qu'il y a un _lui_ qui
-m'adore, un autre _lui_ qui m'étrangle, et qu'ils se battaient tous deux
-l'autre jour à outrance, dans le mail des Rochers. Je lui réponds que je
-voudrais que l'un eût tué l'autre, afin que je n'eusse point trois
-enfants; que c'était ce dernier qui me faisait tout le mal de la
-maternité, et que s'il pouvait l'étrangler lui-même, je serais trop
-contente des deux autres. J'admire la lettre de Pauline; est-ce de son
-écriture? Non; mais pour son style, il est aisé à reconnaître: la jolie
-enfant! Je voudrais bien que vous pussiez me l'envoyer dans une de vos
-lettres; je ne serai consolée de ne la pas voir que par les nouveaux
-attachements qu'elle me donnerait: je m'en vais lui faire réponse. Je
-quitte ce lieu à regret: la campagne est encore belle: cette avenue et
-tout ce qui était désolé des chenilles, et qui a pris la liberté de
-repousser avec votre permission, est plus vert qu'au printemps dans les
-plus belles années. Les petites et les grandes palissades sont parées de
-ces belles nuances de l'automne dont les peintres font si bien leur
-profit. Les grands ormes sont un peu dépouillés, et l'on n'a point de
-regret à ces feuilles picotées: la campagne en gros est encore toute
-riante; j'y passais mes journées seule avec des livres; je ne m'ennuyais
-que comme je m'ennuierai partout, ne vous ayant plus. Je ne sais ce que
-je vais faire à Paris; rien ne m'y attire, je n'y ai point de
-contenance; j'y vais avec chagrin; le bon abbé dit qu'il y a quelques
-affaires, et que tout est fini ici; allons donc. Il est vrai que cette
-année a passé assez vite; mais je suis fort de votre avis pour le mois
-de septembre; il m'a semblé qu'il a duré six mois, tout des plus longs.
-Je vous manderai, en arrivant à Paris, des nouvelles de mademoiselle de
-Méri. Je n'eusse jamais pensé que cette madame de Charmes eût pu devenir
-sèche comme du bois: hélas! quels changements ne fait point la mauvaise
-santé! Je vous prie de faire de la vôtre le premier de vos devoirs:
-après celui-là, et M. de Grignan auquel vous avez fait céder les autres
-avec raison, si vous voulez bien me donner ma place, je vous en ferai
-souvenir. Je me trouve fort heureuse si je ne ressemble non plus à un
-devoir que M. de Grignan, et si vous pensez que c'est mon tour
-présentement à être un peu consultée.
-
-
-
-
-212.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 22 novembre 1679.
-
-Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant. M. de
-Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenait
-de Pomponne, de se défaire de sa charge. Le roi avait réglé qu'il aurait
-700,000 fr., et que la pension de 20,000 fr. qu'il avait comme ministre
-lui serait continuée: Sa Majesté voulait lui marquer par cet arrangement
-qu'elle était contente de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui fit ce
-compliment, en l'assurant qu'il _était au désespoir d'être obligé_, etc.
-M. de Pomponne demanda s'il ne pourrait point avoir l'honneur de parler
-au roi, et apprendre de sa bouche quelle était la faute qui avait attiré
-ce coup de tonnerre: on lui dit qu'il ne le pouvait pas; en sorte qu'il
-écrivit au roi pour lui marquer son extrême douleur, et l'ignorance où
-il était de ce qui pouvait avoir contribué à sa disgrâce: il lui parla
-de sa nombreuse famille, et le supplia d'avoir égard à huit enfants
-qu'il avait. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse, et revint
-à Paris, où il arriva à minuit. M. de Pomponne n'était pas de ces
-ministres sur qui une disgrâce tombe à propos, pour leur apprendre
-l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la fortune n'avait fait
-qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des autres; on
-l'aimait, surtout parce qu'on l'honorait infiniment. Nous avions été,
-comme je vous l'ai mandé, le vendredi à Pomponne, M. de Chaulnes,
-Caumartin et moi: nous le trouvâmes et les dames, qui nous reçurent fort
-gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah! quel échec et
-mat on lui préparait à Saint-Germain! Il y alla dès le lendemain matin,
-parce qu'un courrier l'attendait; de sorte que M. Colbert, qui croyait
-le trouver le samedi au soir à l'ordinaire, sachant qu'il était allé
-droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas, et pensa crever ses
-chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de Pomponne qu'après dîner; nous y
-laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de mille amitiés
-pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste nouvelle: ce fut un
-valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le dimanche à neuf heures
-dans la chambre de madame de Vins: c'était une marche si extraordinaire
-que celle de cet homme, et il était si excessivement changé, que madame
-de Vins crut absolument qu'il venait lui dire la mort de M. de Pomponne;
-de sorte que, quand elle sut qu'il n'était que disgracié, elle respira;
-mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle alla le dire à sa
-soeur. Elles partirent à l'instant, laissant tous ces petits garçons en
-larmes; et, accablées de douleur, elles arrivèrent à Paris à deux heures
-après midi. Vous pouvez vous représenter leur entrevue avec M. de
-Pomponne, et ce qu'ils sentirent, en se revoyant si différents de ce
-qu'ils pensaient être la veille. Pour moi, j'appris cette nouvelle par
-l'abbé de Grignan; je vous avoue qu'elle me toucha droit au coeur.
-J'allai à leur porte dès le soir; on ne les voyait point en public;
-j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pomponne m'embrassa, sans
-pouvoir prononcer une parole: les dames ne purent retenir leurs larmes,
-ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres;
-c'était un spectacle douloureux: la circonstance de ce que nous venions
-de nous quitter à Pomponne d'une manière si différente, augmenta notre
-tendresse. Enfin je ne puis vous représenter cet état. La pauvre madame
-de Vins, que j'avais laissée si fleurie, n'était pas reconnaissable; je
-dis pas reconnaissable, une fièvre de quinze jours ne l'aurait pas tant
-changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle était persuadée que
-vous sentiriez sa douleur, et l'état de M. de Pomponne; je l'en assurai.
-Nous parlâmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrâce; il
-est épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément de sa vie et
-de son séjour, et pour la fortune de son mari; elle voit tout cela bien
-douloureusement. M. de Pomponne n'était point en faveur; mais il était
-en état d'obtenir de certaines choses ordinaires, qui font pourtant
-l'établissement des gens: il y a bien des degrés au-dessous de la faveur
-des autres, qui font la fortune des particuliers. C'était aussi une
-chose bien douce de se trouver naturellement établie à la cour: ô Dieu!
-quel changement! quel retranchement! quelle économie dans cette maison!
-Huit enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils
-doivent trente mille livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils
-vont se réduire tristement à Paris, à Pomponne. On dit que tant de
-voyages, et quelquefois des courriers qui attendaient, même celui de
-Bavière qui était arrivé le vendredi, et que le roi attendait
-impatiemment, ont un peu attiré ce malheur. Mais vous comprendrez
-aisément ces conduites de la Providence, quand vous saurez que c'est M.
-le président Colbert qui a la charge; comme il est en Bavière, son frère
-la fait en attendant, et lui a écrit en se réjouissant, et pour le
-surprendre, comme si on s'était trompé au-dessus de la lettre: _A
-monsieur, monsieur Colbert, ministre et secrétaire d'État_. J'en ai fait
-mes compliments dans la maison affligée; rien ne pouvait être mieux.
-Faites un peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et
-joignez les pays étrangers à tout le reste; et vous verrez que tout ce
-qui est de l'autre côté, _où l'on se marie_[551], ne vaut point cela. Ma
-pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances; mais il me
-semble qu'ils ne sont point désagréables dans ces sortes d'occasions: il
-me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que trop
-parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à le présenter; c'est
-encore un de mes chagrins de vous être désormais entièrement inutile: il
-est vrai que je l'étais déjà par madame de Vins: mais on se ralliait
-ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M. de
-Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec
-courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand d'ailleurs
-on a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être plaint dans
-l'adversité.
-
-Encore faut-il, ma très-chère, que je vous dise un petit mot de votre
-petite lettre; elle m'a donné une sensible consolation: j'ai vu la santé
-du petit très-confirmée, et la vôtre, ma chère enfant, dont vous me
-dites des merveilles: vous m'assurez que je serais bien contente si je
-vous voyais, vous avez raison de le croire. Quel spectacle charmant de
-vous voir appliquée à votre santé, à vous reposer, à vous restaurer!
-c'est un plaisir que vous ne m'avez jamais donné. Vous voyez que ce
-n'est pas inutilement que vous prenez ce soin, le succès en est visible;
-et quand je me tourmente ici de vous inspirer la même attention, vous
-sentez bien que j'ai raison.
-
-
- [551] Du côté de M. de Louvois.
-
-
-
-
-213.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 29 novembre 1679.
-
-Vous nous parlerez longtemps du malheur de M. de Pomponne avant que nous
-vous trouvions à la vieille mode; cette disgrâce est encore bien vive
-dans nos têtes; il est extrêmement regretté. Un ministre de cette
-humeur, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est
-une chose si rare, qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle
-perte. Vous croyez bien que je vais souvent chez lui: je fus touchée
-l'autre jour de le voir entrer avec cette mine aimable, sans tristesse,
-sans abattement. Madame de Coulanges m'avait priée de l'y mener; il la
-loua de s'être souvenue d'un malheureux; il ne s'arrêta point longtemps
-sur ce chapitre; il passa à ce qui pouvait former une conversation; il
-la rendit agréable comme autrefois, sans affectation pourtant d'être
-gai, et d'une manière si noble, si naturelle, et si précisément mêlée et
-composée de tout ce qu'il fallait pour attirer notre admiration, qu'il
-n'eut pas de peine à y réussir. Enfin, nous l'allons revoir ce M. de
-Pomponne si parfait, comme nous l'avons vu autrefois. Ce premier jour
-nous toucha; il était désoccupé, et commençait à sentir la vie et la
-véritable longueur des jours; car de la manière dont les siens étaient
-pleins, c'était un torrent précipité que sa vie; il ne la sentait pas;
-elle courait rapidement, sans qu'il pût la retenir. Nous le disions
-encore à Pomponne la dernière fois qu'il est sorti secrétaire d'État;
-vous savez que ce soir-là même il fut disgracié et déplacé. Je causai
-fort hier avec madame de Vins; elle sentira bien plus longtemps cette
-douleur que M. de Pomponne; je leur rends des soins si naturellement,
-que je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et
-d'une fausse générosité: ils sont contents de moi. Enfin M. de Pomponne
-ne sera plus que le plus honnête homme du monde: vous souvenez-vous de
-Voiture, qui dit en parlant de M. le Prince,
-
- Il n'avait pas un si haut rang;
- Il n'était que prince du sang?
-
-Voilà justement l'affaire. Mais il y a des contre-coups plaisants dans
-cette disgrâce. Je disais que cela me faisait souvenir de Soyecourt:
-_est-ce que je parle à toi_[552]? Vous entendez fort bien tout ce que je
-dis et ne dis point. Enfin, il en faut revenir à la Providence, dont M.
-de Pomponne est adorateur et disciple; et le moyen de vivre sans cette
-divine doctrine? Il faudrait se pendre vingt fois le jour; et encore
-avec tout cela on a bien de la peine à s'en empêcher. En attendant vos
-lettres, ma très-chère, je n'ai pu me dispenser de causer un peu avec
-vous sur un sujet que je suis assurée qui vous tient au coeur.
-
-Madame de Lesdiguières[553] a écrit à la mère Angélique de
-Port-Royal[554], soeur de ce ministre: elle me montra la réponse qu'elle
-en avait reçue; je l'ai trouvée si belle que je l'ai copiée, et la
-voilà. C'est la première fois que j'ai vu une religieuse parler et
-penser en religieuse. J'en ai bien vu qui étaient agitées du mariage de
-leurs parentes, qui sont au désespoir que leurs nièces ne soient point
-encore mariées, qui sont vindicatives, médisantes, intéressées,
-prévenues; cela se trouve aisément: mais je n'en avais point encore vu
-qui fût véritablement et sincèrement morte au monde. Jouissez, ma fille,
-du même plaisir que cette rareté m'a donné. C'était la chère fille de M.
-d'Andilly, et dont il me disait: _Comptez que tous mes frères, et tous
-mes enfants, et moi, nous sommes des sots en comparaison d'Angélique_.
-Jamais rien n'a été bon de ce qui est sorti de ce pays-là, qui n'ait été
-corrigé et approuvé d'elle; toutes les langues et toutes les sciences
-lui sont infuses; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est
-entrée à six ans en religion. Je refusai hier une copie de sa lettre à
-Brancas, il en est indigné; et je lui dis: Avouez seulement que cela
-n'est pas trop mal écrit pour _une hérétique_. J'en ai vu encore
-plusieurs autres d'elle, et bien plus belles, et bien plus justes: ceci
-est un billet écrit à course de plume. La mienne est bien en train de
-trotter.
-
-J'ai été à cette noce de madame de Louvois; que vous dirai-je?
-magnificence, illumination, toute la France, habits rebattus et
-rebrochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de
-carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et gens
-roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans réponses,
-les compliments sans savoir ce que l'on dit, les civilités sans savoir à
-qui l'on parle, les pieds entortillés dans les queues: du milieu de tout
-cela, il sortit quelques questions de votre santé, à quoi ne m'étant pas
-assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont demeurés dans
-l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est. _O vanité des
-vanités!_ Cette belle petite de Monchi a la petite vérole; on pourrait
-encore dire, _ô vanité_, etc.
-
-Je reçois votre lettre du 18, c'était un samedi, et le propre jour de
-la disgrâce de ce pauvre homme: tout ce que vous me dites de lui me
-perce le coeur; quand je songe à cette chute, et combien vous êtes loin
-de la prévoir, je crains votre surprise. Comme il n'y a rien à ménager
-avec madame de Vins, je lui montrerai comme vous sentiez ce souvenir
-obligeant de M. de Pomponne. Hélas! vous parlez du mariage de M. le
-Dauphin, d'affaires étrangères, de ministère, et il faut parler de
-passer peut-être son hiver à Pomponne; car quoiqu'il dise que non, je
-crains que le monde ne l'importune. Il a beaucoup de piété; et si c'est
-ici le chemin de son salut, il ne perdra guère de temps à se jeter dans
-la solitude. Quel malheur pour madame de Vins! et qu'elle le sent bien!
-Il nous prit hier une peur, à Brancas et à moi, que le séjour de
-Pomponne, qu'il aime si démesurément, et qui a causé tous ses péchés
-véniels, ne lui devienne insupportable par un caprice qui arrive
-souvent: cette trop grande liberté d'y être lui donnera du dégoût, et le
-fera souvenir que ce Pomponne a contribué à son malheur. Ne sera-ce
-point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret,
-disait qu'il avait épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou,
-et M. de Pomponne est sage.
-
-Vous me parlez de votre homme de la Trappe; quoi? c'était votre recteur
-de Saint-Andiol! vous devez avoir eu de grandes conversations avec lui:
-rien n'est plus curieux que de savoir d'original ce qui se passe dans
-cette maison. Le dîner que vous me dépeignez est horrible, je ne
-comprends point cette sorte de mortification; c'est une juiverie, et la
-chose du monde la plus malsaine. Les capucins que je vis à Pomponne en
-ordonnent partout: je ne sais pas si les pauvres gens en savent les
-conséquences, mais ils ne croient rien de si salutaire; ils disent qu'un
-peu d'esprit de sel dans ce qu'on boit chasserait pour jamais toute
-sorte de néphrétique. Je crois que Villebrune[555] avait senti la vertu
-de ce présent du ciel. En vérité, je ne suis point édifiée de cette sale
-mortification. Vous me parlez toujours si bien du soin que vous avez de
-votre santé, que je ne sais plus que vous dire: Dieu vous conserve cette
-attention dont vous sentez l'effet! si vous en aviez eu ici une petite
-partie, nous aurions bien abrégé des discours. Celui que vous me faites
-de madame de Coulanges, et de son chagrin contre la Fare[556], à qui
-elle fait la mine, disant qu'il l'a trompée, serait admirable à lui
-montrer, accompagné de l'envie que vous avez d'apprendre de ses
-nouvelles, si vous n'aviez pas dit si franchement votre avis du goût de
-madame de Villars pour elle: cet endroit me fera cacher l'autre, qui
-l'aurait fort réjouie. Je vous prie de me reparler d'elle, car elle ne
-cesse de me prier de vous faire mille compliments; elle veut voir les
-endroits où vous parlez de votre santé; elle y prend intérêt, et à son
-petit bon ami: il faut rendre tout cela. Je ne sais quelle disparate je
-vais faire, en vous disant que la Trousse n'est point encore revenu; je
-suis bien trompée, ou c'est un péché qu'il fait contre les idées de
-l'amour, des plus gros qu'il se fasse. Mon Dieu, qu'il y a de folies
-dans le monde! il me semble que je vois quelquefois les loges et les
-barreaux devant ceux qui me parlent; et je ne doute pas aussi qu'ils ne
-voient les miens.
-
-
- [552] M. de Soyecourt étant couché dans la même chambre avec trois de
- ses amis, la fantaisie lui prit, pendant la nuit, de parler très haut
- à l'un d'eux, un autre, impatienté, s'écrie: _Eh, morbleu! tais-toi,
- tu m'empêches de dormir.--Est-ce que je parle à toi_, lui répliqua
- Soyecourt?
-
- [553] Paule-Françoise-Marguerite de Gondi, duchesse de Lesdiguières.
-
- [554] La mère Angélique de Saint-Jean-Arnauld, abbesse de Notre-Dame
- de Port-Royal des champs.
-
- [555] C'était un ex-capucin qui se mêlait de médecine.
-
- [556] Madame de Coulanges ne pardonnait pas à la Fare d'avoir préféré
- la bassette à madame de la Sablière.
-
-
-
-
-214.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 5 janvier 1680.
-
-Ah! ma très-chère, que je suis obligée à madame du Janet de vous avoir
-ôté la plume! Si, par l'air de Salon et par les fatigues, vous retombez
-à tout moment, quelles raisons n'ai je point de vous conjurer mille fois
-de ne point écrire? Vous parlez de votre mal avec une capacité qui
-m'étonne; mais l'intérêt que je prends à votre santé me fait comprendre
-tout ce que vous dites. Que j'ai d'envie que cette bise et ce vent du
-midi vous laissent en repos! Mais quel malheur d'être blessée de deux
-vents qui sont si souvent dans le monde, et surtout en Provence? Je vous
-demande, ma fille, si, dans l'état où vous êtes, je puis m'empêcher d'y
-penser tristement.
-
-Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE, qui eut la bonne
-pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes
-dans ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[557]; elle
-me parla de vous, comme vous connaissant par sa soeur. Je vis madame
-Stuart belle et contente. Je vis mademoiselle d'Épernon[558], qui ne me
-trouva pas défigurée; il y avait plus de trente ans que nous ne nous
-étions vues; elle me parut horriblement changée. La petite du Janet ne
-me quitta point; elle a le voile blanc depuis trois jours; c'est un
-prodige de ferveur et de vocation: je m'en vais en écrire à sa mère.
-Mais quel ange (_madame de la Vallière_) m'apparut à la fin! car M. le
-prince de Conti la tenait au parloir. Ce fut à mes yeux tous les charmes
-que nous avons vus autrefois, je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune;
-elle est moins maigre et plus contente: elle a ses mêmes yeux et ses
-mêmes regards: l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de sommeil
-ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à
-la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie, elle n'est pas plus
-grande que quand elle donnait au monde une princesse de Conti: mais
-c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, et me
-parla de vous si bien, si à propos; tout ce qu'elle dit était si assorti
-à sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de
-Conti l'aime et l'honore tendrement, elle est son directeur; ce prince
-est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et cette
-retraite sont une grande dignité pour elle.
-
-
- [557] La mère Agnès de Jesus-Maria. Elle était Gigault de Bellefonds,
- et soeur de la marquise de Villars.
-
- [558] Anne-Louise-Christine de Foix de la Valette-Épernon.
-
-
-
-
-215.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 10 janvier 1680.
-
-Si j'avais un coeur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste
-et sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma
-vie soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien
-clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la
-Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître
-votre mère, et venir en ce monde beaucoup devant vous; c'est la règle et
-la raison, ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos
-coeurs sont ouverts, sait bien avec quelle instance je lui demande que
-cet ordre s'observe en moi. Il est impossible que la vérité et la
-justice de ce sentiment ne vous pénètre pas comme j'en suis pénétrée: de
-là, ma fille, vous n'aurez point de peine à vous représenter quelle
-sorte d'intérêt je prends à votre santé. Je vous conjure, par toute
-l'amitié que vous avez pour moi, de ne m'écrire qu'une feuille tout au
-plus: dites à quelqu'un de m'écrire, et même ne dictez point, cela
-fatigue. Enfin, je ne puis plus trouver de plaisir à ce qui me charmait
-autrefois dans votre absence, et vos grandes lettres me font plus de mal
-qu'à vous; je vous prie de m'ôter cette peine, il m'en reste encore
-assez. Madame de Schomberg vous conseille, si vous voulez à toute force
-prendre du café, d'y mettre du miel de Narbonne au lieu de sucre, cela
-console la poitrine, et c'est avec cette modification qu'on en laisse
-prendre à M. de Schomberg, dont la santé est extrêmement mauvaise depuis
-six ou sept mois. La mienne est parfaite; je vous ai mandé comme je
-m'étais purgée à merveilles, et puis de cette eau de cerises. Pour mes
-mains, je crois qu'elles sont guéries, je n'y pense pas. Eh, ma chère
-enfant! ne songez qu'à vous, n'oubliez rien de tout ce qui doit vous
-soulager; vous connaissez trop l'amitié pour douter de ce que je souffre
-quand je pense à l'état où vous êtes; et cette pensée ne s'éloigne pas
-de moi.
-
-Je suis de votre avis sur tous les choix de la maison de madame la
-Dauphine. Le maréchal d'Humières a mandé à Rouville qu'il était
-serviteur des dévots, depuis qu'il voyait le maréchal de Bellefonds
-écuyer, madame d'Effiat gouvernante, et madame de Vibraye dame
-d'honneur. On dit que cette dernière est repoussée, parce qu'elle a fait
-trop de façons et trop de propositions. On prétend que toute place pour
-laquelle on est choisi, dans _la maison du seigneur_, honore la personne
-nommée; tout est rehaussé maintenant. Autrefois les dames d'honneur de
-la reine étaient des marquises, et toutes les grandes charges de la
-maison du roi étaient aux seigneurs; aujourd'hui, tout est duc et
-maréchal de France, tout est monté.
-
-M. de Pomponne est revenu pour finir ses affaires; on va le payer. Je
-vois assez souvent madame de Vins, qui, n'ayant rien de nouveau à vous
-mander, ne vous écrit point, pour ne point vous obliger d'écrire
-inutilement. M. de Bussy et sa fille (_madame de Coligny_) ont dîné ici
-deux fois; ils ont, en vérité, bien de l'esprit; ils m'ont fort priée de
-vous faire leurs compliments. Le petit Coulanges est ici, tout comme
-vous l'avez vu; la maréchale de Rochefort l'emmène avec elle au-devant
-de madame la Dauphine: je lui conseille de faire ce voyage, n'ayant rien
-de mieux à faire; et peut-être qu'en écrivant de jolies relations, cela
-pourra lui être bon. Adieu, ma très-chère bonne; je ne sais rien: je
-crois même qu'en faisant mes lettres un peu moins infinies, je vous
-jetterai moins de pensées et moins d'envie d'y répondre; c'est ce que je
-désire, ne pouvant jamais vouloir que ce qui vous est avantageux.
-
-Mon fils est retourné en basse Bretagne faire les Rois; il assure qu'il
-sera ici le 20: Dieu le veuille! Madame de Soubise est toujours
-invisible; elle sera à Paris plus qu'elle ne pense: elle est bien servie
-en ce pays-là. Mademoiselle de Fontanges est d'une beauté
-_singulière_[559]: elle paraît à la tribune comme une divinité; madame
-de Montespan de l'autre côté, autre divinité. La _singulière_ a donné
-pour six mille pistoles d'étrennes[560]. Madame de Coulanges a été fort
-admirée de ce qu'elle a exécuté.
-
-
- [559] _Elle était_ (dit l'abbé de Choisy) _belle comme un ange et
- sotte comme un panier_.
-
- [560] Voici un trait de la galanterie magnifique de ce temps-là. C'est
- madame de Scudéri qui le mande à Bussy:
-
- «Mademoiselle de .... a reçu des étrennes bien galantes. Elle trouva
- sur sa toilette un petit diable qui retenait une souris d'Allemagne,
- qui, dès qu'elle y toucha, s'ouvrit d'elle-même, et laissa tomber
- deux bracelets de mille louis chacun, avec un billet où étaient
- écrits ces mots: _Le diable s'en mêle_.»
-
-
-
-
-216.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 17 janvier 1680.
-
-Le temps n'est plus, ma pauvre enfant, que ce m'était une consolation de
-recevoir une grande lettre de vous; présentement ce m'est une véritable
-peine; et quand je pense à celle que vous avez d'écrire, et au mal
-sensible que cela vous fait, je soutiens que vous ne sauriez m'écrire
-assez peu. Si vous êtes incommodée, il faut ne point écrire; si vous ne
-l'êtes pas, il ne faut point écrire; enfin, si vous avez quelque soin de
-vous et quelque amitié pour moi, il faut, par nécessité ou par
-précaution, garder cette conduite. Si vous êtes mal, reposez-vous; si
-vous êtes bien, conservez-vous; et puisque cette santé si précieuse,
-dont on ne connaît le bonheur qu'après l'avoir perdue, vous oblige à
-vous ménager, croyez que ce doit être votre unique affaire, et celle
-dont je vous aurai le plus d'obligation. Vous me paraissez accablée de
-la dépense d'Aix; c'est une chose cruelle que de gâter encore vos
-affaires en Provence, au lieu de les raccommoder: vous souhaitez d'être
-à Grignan, c'est le seul lieu, dites-vous, où vous ne dépensez rien: je
-comprends qu'un peu de séjour dans votre château ne vous serait pas
-inutile à cet égard; mais vous n'êtes plus en état de mettre cette
-considération au premier rang; votre santé doit aller la première, c'est
-ce qui doit vous conduire; et quelle raison pourrait obliger ceux qui
-vous aiment à vous laisser dans un air qui vous fait périr visiblement?
-Vous êtes si incommodée de la bise d'Aix et de Salon, que vous devez
-attendre à l'être encore plus de celle de Grignan. Ainsi, ma fille, il
-faudra prendre une résolution sage; il faudra, quand vous serez ici,
-n'être plus, comme vous êtes toujours, un pied en l'air: il n'y a rien
-de bon avec cette agitation d'esprit; vous devez changer de style,
-puisque vous changez de santé et de tempérament; vous devez dire, Je ne
-puis plus voyager, il faut que je me remette. Mais au lieu de parler
-sincèrement de votre état à M. de Grignan qui vous aime, qui ne veut pas
-vous perdre, et qui voit comme nous combien le repos et le bon air vous
-sont nécessaires, il semble au contraire que vous vouliez le tromper et
-vous tromper aussi, en disant, Je me porte parfaitement bien, quand vous
-vous portez parfaitement mal. Il s'agira donc de rectifier toutes ces
-manières, qui jusqu'ici n'ont servi qu'à détruire votre santé. Nous en
-parlerons encore: mais je ne puis m'empêcher de vous dire tout ceci, sur
-quoi vous pouvez faire des réflexions.
-
-Vous trouvez, ce me semble, la cour bien orageuse. Vous avez raison
-d'être étonnée de madame de Soubise; personne ne sait le vrai de cette
-disgrâce; il ne paraît point que ce soit une victime: elle a voulu une
-place que le roi l'a empêchée d'avoir: il y a bien à dire des épigrammes
-là-dessus. Quand elle a vu que toute cette distinction était réduite à
-une augmentation de pension, elle a parlé, elle s'est plainte; elle est
-venue à Paris; _j'y viens, j'y suis encore, etc._ Il ne serait pas
-impossible de tourner la suite de ces vers. On ne la voit point du tout,
-ni frère, ni soeur, ni tante, ni cousine: elle n'a que madame de
-Rochefort qui lui tient lieu de tout. On ne lui fera point dire ce
-qu'elle ne dit pas, car elle est recluse. Cependant elle est très-bien
-servie là-bas; elle espère qu'elle retournera bientôt. Il y a des gens
-qui croient qu'elle pourra se tromper: si cela est, il faudra qu'elle
-change de vie; une plus longue retraite ne serait pas soutenable. On ne
-voit pas non plus madame de Rochefort; c'est une belle femme de moins
-dans les fêtes qui se font pour les grandes noces.
-
-Mademoiselle de Blois est donc madame la princesse de Conti: elle fut
-fiancée lundi en grande cérémonie, hier mariée, à la face du soleil,
-dans la chapelle de Saint-Germain: un grand festin comme la veille:
-l'après-dîner, une comédie, et le soir couchés, et leurs chemises
-données par le roi et par la reine. Si je vois quelqu'un avant que
-d'envoyer cette lettre, qui soit revenu de la cour, je vous ferai une
-addition. Mais voyez comme il est bon de se tourmenter un peu pour avoir
-des places; il est certain que celles qui avaient été nommées pour dames
-d'honneur de cette princesse avaient fait leurs diligences. Le hasard
-veut que madame de Buri[561], qui est à cinquante lieues d'ici, tombe
-dans l'esprit de madame Colbert; elle l'a vue autrefois, elle en parle à
-M. de Lavardin son neveu, elle en parle au roi; on trouve qu'elle est
-tout comme il faut; on mande qu'elle aura six mille francs
-d'appointements, qu'elle entrera dans le carrosse de la reine. On fait
-écrire le père Bourdaloue, qui est son confesseur; car elle n'est pas
-_Janséniste_ comme madame de Vibraye; c'est avec ce _mot_ qu'on a
-supprimé celle-ci, quoiqu'elle soit sous la direction de Saint-Sulpice,
-qui est, pour la doctrine, comme celle des jésuites. Enfin le courrier
-part, et on l'attend demain. Madame de Lavardin fait présent à madame de
-Buri d'une robe noire, d'une jupe, d'un mouchoir de point avec les
-manchettes, tout cela prêt à mettre. La Senneterre a eu beau tortiller
-autour du Bourdaloue; point de nouvelles. Vous êtes étonnée que la
-presse soit si grande, vous n'êtes pas la seule; mais la rage est d'être
-là _in ogni modo_. Voilà donc une amie de M. le coadjuteur encore
-placée: c'est un moulin à paroles, comme vous savez; elle parle _Buri_,
-c'est une langue; mais au moins elle ne s'en est pas servie pour être à
-cette place. Celle de la maréchale de Clérembault est fort
-extraordinaire; elle est protégée par MADAME, qui voudrait bien en faire
-une dame de la reine. Elle va à la cour, comme si de rien n'était; il ne
-semble pas qu'elle se souvienne d'avoir été et de n'être plus
-gouvernante[562],
-
- Et trouve le chagrin que MONSIEUR lui prescrit
- Trop digne de mépris pour y prêter l'esprit.
-
-Vous rajusterez ces vers: mais quand ils se trouvent en courant au bout
-de ma plume, il faut qu'ils passent. Montgobert me parle d'un bal, où je
-vois danser fort joliment mon petit marquis. Pauline a-t-elle la même
-inclination pour la danse que sa soeur d'Adhémar? Il ne faudrait plus
-que cet agrément pour la rendre trop aimable: ah! ma fille,
-divertissez-vous de cette jolie enfant; ne la mettez point en lieu
-d'être gâtée; j'ai une extrême envie de la voir.
-
-Je m'en vais vous dire une chose plaisante, dont Corbinelli est témoin:
-je lui dis lundi matin que j'avais songé toute la nuit d'une madame de
-Rus; que je ne comprenais pas d'où me revenait cette idée, et que je
-voulais vous demander des nouvelles de cette sorcière. Là-dessus je
-reçois votre lettre, et justement vous m'en parlez, comme si vous
-m'aviez entendue; ce hasard m'a paru plaisant: me voilà donc instruite
-de ce que je voulais vous demander. Je n'ai pas oublié le comte de Suze.
-M. de Saint-Omer son frère a été à l'extrémité; il a reçu tous les
-sacrements; il ne voulait point être saigné avec une grosse fièvre, une
-inflammation; le médecin anglais le fit saigner par force; jugez s'il en
-avait besoin; et ensuite avec son remède il l'a ressuscité, et dans
-trois jours _il jouera à la fossette_. Hélas! cette pauvre lieutenante
-qui aimait tant M. de Vins, et qui craignait tant qu'on ne le sût pas,
-la voilà morte, et très-jeune; mandez-moi de quelle maladie; je suis
-toujours surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de
-vous plaindre que je vous ai mal élevée; si vous aviez appris à prendre
-le temps comme il vient, cela vous aurait extrêmement amusée.
-
-N'avez-vous point remarqué la gazette de Hollande? Elle compte ceux qui
-ont des charges chez madame la Dauphine: M. de Richelieu, chevalier
-d'honneur; M. le maréchal de Bellefonds, premier écuyer; M. de
-Saint-Géran, _rien_. Vous m'avouerez que cela est plaisant. Enfin, cette
-folie est passée jusqu'en Hollande. Mon fils est toujours les délices de
-Quimper; je crois pourtant qu'il est présentement à Nantes, et qu'il
-sera ici à la fin du mois; vous voyez bien que je l'ai mieux élevé que
-vous: j'espère que dans quinze jours il n'y paraîtra pas, et qu'il sera
-prêt à partir avec les autres. N'écrivez point, et gardez-vous bien de
-répondre à toutes ces causeries, dont je ne me souviendrai plus moi-même
-dans trois semaines. Si la santé de Montgobert peut s'accommoder à
-écrire pour vous, elle vous soulagera entièrement, sans même que vous
-ayez la peine de dicter: elle écrit comme nous.
-
-J'approuve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuillerées
-de lait. Hélas! ma fille, je change à toute heure; je ne sais ce que je
-veux: c'est que je voudrais que vous pussiez retrouver de la santé; il
-faut me pardonner, si je cours à tout ce que je crois de meilleur; et
-c'est toujours sous le nom de bien et de mieux que je change d'avis.
-Pour vous, ma très-chère, n'en changez point sur la bonne opinion que
-vous devez avoir de vous, malgré les procédés désobligeants de la
-fortune. En vérité, si elle voulait, M. et madame de Grignan tiendraient
-fort bien leur place à la cour: mais vous savez où cela est réglé, et
-l'inutilité du chagrin qu'on ne peut s'empêcher d'en avoir.
-
-Je ne sais rien encore de ce qui s'est passé à la noce. J'ignore si ce
-fut à la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J'irai
-faire mon paquet chez madame de Vins, et vous manderai ce que j'aurai
-appris. Cependant, je vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus
-extraordinaire que vous puissiez apprendre; c'est que M. le Prince fit
-faire hier sa barbe; il était rasé; ce n'est point une illusion, ni une
-de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité; toute la cour en fut
-témoin; et madame de Langeron prenant son temps qu'il avait les pattes
-croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des
-boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa
-patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être
-l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes
-les perruques: voilà le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de
-Conti était inestimable; c'était une broderie de diamants fort gros, qui
-suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de
-paille. On dit que la couleur de paille ne réussissait pas, et que
-madame de Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de
-Condé, en a été malade. En effet, voilà de ces sortes de choses dont on
-ne doit point se consoler. M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle
-de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour
-les trois jours. Mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le
-Prince était garnie de diamants.
-
- La famosa spada,
- All' cui valore ogni vittoria è certa.
-
-La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de
-diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement
-belle, et parée, et contente.
-
- Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime
- Un époux que l'on doit aimer!
-
-
- [561] Anne-Marie d'Urre d'Aiguebonne, veuve de François de Rostaing,
- comte de Buri.
-
- [562] MADAME dit dans ses lettres que cette dame ne lui fut ôtée que
- parce qu'elle l'aimait; que c'était un tour de la maréchale de
- Grancey, dont la fille cadette était aimée du chevalier de Lorraine,
- favori lui-même de MONSIEUR.
-
-
-
-
-217.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 26 janvier 1680.
-
-Je veux commencer par votre santé; c'est ce qui me tient uniquement au
-coeur. C'est sans préjudice de cette continuelle pensée que je vois, que
-j'entends, et que je prends intérêt à toutes les choses de ce monde:
-elles sont plus proches ou plus loin de moi, selon qu'elles ont plus ou
-moins de rapport à vous: vous me donnez même l'attention que j'ai aux
-nouvelles. Je vous trouve bien dorlotée, bien mitonnée, ma chère enfant;
-vous n'êtes point dans le tourbillon, je suis en repos pour votre repos;
-mais je n'y suis pas pour cette chaleur et cette pesanteur, et cette
-douleur sans bise, sans fatigue. Je voudrais bien un peu plus
-d'éclaircissement sur un point si important: tant de soins qu'on a de
-vous ne sont pas sans raison, ni par pure précaution. Je souhaite que
-vous soyez changée sur l'écriture, et que ce soit sincèrement que vous
-ne vouliez plus vous tuer avec votre écritoire; confirmez-moi cette
-bonne opinion de vous, et en nul cas ne m'écrivez de grandes lettres,
-vous m'en écrivez assez, et trop. Montgobert s'en acquitte très-bien,
-et, comme je vous ai dit, elle peut même vous soulager de dicter. Je
-voudrais qu'elle mêlât un mot du sien sur le sujet de votre santé.
-
-En vérité, je ne me souviens plus du petit de Gonor; je vous laisse le
-soin, et à votre frère, de ces anciennes dates. Sans la présence de
-MADEMOISELLE, j'aurais renoncé mademoiselle d'Épernon; je dis ce
-jour-là, et toujours, ces sottises que vous appelez jolies, et tout ce
-qu'on peut faire pour les adoucir; vous voulez tirer de ce rang le
-compliment que je fis à madame de Richelieu, je le veux bien, car il
-ressemble à ce que lui aurait dit M. de Grignan: j'y pensai: voilà
-justement de ces choses qui lui viennent quand il parle et quand il
-écrit; c'est ce qui fait que ses lettres font toujours, deux mois
-durant, l'ornement de toutes les poches. Madame de Coulanges avait
-encore hier la sienne, et la montre: cela n'est-il pas plaisant? Au
-reste, ma très-chère, ne comptez point tant que vous soyez où vous devez
-être, que vous ne comptiez encore que vous devez être quelquefois ici;
-c'est votre pays et celui de M. de Grignan; et je vivrais bien
-tristement, si je n'espérais vous y revoir cette année. M. de
-Rennes[563] vous garde votre appartement, et nous donnera pourtant tout
-le temps d'y faire travailler. Vous ne m'avez aucune obligation de cette
-société, ce n'en est point une, c'est un homme admirable, il ne pèse
-rien non plus que ses gens, sa conversation est légère; on le voit peu;
-il trotte assez, et ne hait pas d'être dans sa chambre; on le souhaite;
-il ne ressemble pas à feu M. du Mans: enfin, il est tel que si on
-souhaitait quelqu'un qui ne fût pas vous, ce serait un autre comme
-celui-là: il m'a priée déjà plusieurs fois de vous faire bien des
-compliments, et de vous dire que, quelque joie qu'il ait d'être ici, il
-m'aime trop pour n'avoir pas beaucoup d'envie de vous quitter la place.
-
-On ne parle plus de madame de Soubise, on n'y pense même déjà plus.
-Vraiment, il y a bien d'autres affaires; et je crois que je suis folle
-de m'amuser à parler d'autre chose. Il y a deux jours que l'on est assez
-comme le jour de MADEMOISELLE et de M. de Lauzun: on est dans une
-agitation, on envoie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en
-apprendre, on est curieux; et voici ce qui a paru, en attendant le
-reste[564].
-
-M. de Luxembourg était mercredi à Saint-Germain, sans que le roi lui fît
-moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit qu'il y avait contre lui
-un décret de prise de corps: il voulut parler au roi; vous pouvez penser
-ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que, s'il était innocent, il n'avait
-qu'à s'aller mettre en prison; et qu'il avait donné de si bons juges
-pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en laissait toute la
-conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât point, et en effet il
-monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le père de la Chaise:
-mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venaient ici, le rencontrèrent
-dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse: après avoir
-été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à Baisemaux
-(_le gouverneur_) l'ordre qu'il avait apporté de Saint-Germain. Il entra
-d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Meckelbourg[565] vint
-l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une heure après
-qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une des
-horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à
-peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un
-grand sujet de réflexion: songez à la fortune brillante d'un tel homme,
-à l'honneur qu'il avait eu de commander les armées du roi, et
-représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros
-verroux; et s'il a dormi par excès d'abattement, pensez au réveil.
-Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je vous assure
-que voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres.
-
-Madame de Tingry est ajournée pour répondre devant les juges. Pour
-madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu envisager la prison; on a
-bien voulu lui donner le temps de s'enfuir, si elle est coupable. Elle
-jouait à la bassette mercredi: M. de Bouillon entra; il la pria de
-passer dans son cabinet, et lui dit qu'il fallait sortir de France, ou
-aller à la Bastille: elle ne balança point; elle fit sortir du jeu la
-marquise d'Alluye; elles ne parurent plus. L'heure du souper vint; on
-dit que madame la comtesse soupait en ville; tout le monde s'en alla,
-persuadé de quelque chose d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de
-paquets, on prit de l'argent, des pierreries; on fit prendre des
-justaucorps gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit chevaux
-au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle dans le fond la marquise
-d'Alluye, qu'on dit qui ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre
-sur le devant. Elle dit à ses gens qu'ils ne se missent point en peine
-d'elle, qu'elle était innocente; mais que ces coquines de femmes avaient
-pris plaisir à la nommer: elle pleura; elle passa chez madame de
-Carignan, et sortit de Paris à trois heures du matin. On dit qu'elle va
-à Namur: vous croyez qu'on n'a pas dessein de la suivre. On ne laissera
-pas de faire son procès, ne fut-ce que pour la justifier: il y a bien
-des noirceurs dans ce que dit la Voisin. Le duc de Villeroi[566] paraît
-très-affligé, ou pour mieux dire ne paraît pas; car il est enfermé dans
-sa chambre, et ne voit personne. Peut-être vous dirai-je encore quelque
-nouvelle avant que de fermer cette lettre.
-
-Madame de Vibraye a repris le train de sa dévotion; Dieu n'a pas voulu
-qu'elle ait passé sa vie, comme vous dites fort bien, avec ses ennemis.
-Madame de Buri fait fort joliment tourner son moulin à paroles. Si on
-voit la Princesse à Paris, madame de Vins désire que j'y aille avec
-elle. Pomenars a été taillé, vous l'ai-je dit? Je l'ai vu; c'est un
-plaisir que de l'entendre parler sur tous ces poisons: on est tenté de
-lui dire, Est-il possible que ce seul crime vous soit inconnu? Volonne
-dit son avis comme un autre, admirant le commerce qu'on a eu avec ces
-_coquines_. La reine d'Espagne est quasi aussi enfermée que M. de
-Luxembourg. Madame de Villars mandait l'autre jour à madame de Coulanges
-que si ce n'était pour l'amour de M. de Villars, elle ne passerait point
-son hiver à Madrid. Elle fait des relations fort jolies et fort
-plaisantes à madame de Coulanges, croyant bien qu'elles iront plus
-loin[567]. Je suis fort contente d'en avoir le plaisir, sans être
-obligée d'y répondre. Madame de Vins est de mon avis. M. de Pomponne est
-allé pour trois jours respirer à Pomponne; il a tout reçu, il a tout
-rendu: voilà qui est fait. Il me serre toujours le coeur, quand il me
-demande si je ne sais point de nouvelles; il est ignorant comme sur les
-bords de la Marne: il a raison de calmer son âme tant qu'il pourra. La
-mienne a été fort émue, aussi bien que celle de l'abbé, de ce que vous
-écrivez de votre main: vous ne l'avez pas senti, ma chère enfant, il est
-impossible de le lire avec des yeux secs. Eh, bon Dieu! vous compter
-_bonne à rien et inutile partout_ à quelqu'un qui ne compte que vous
-dans le monde: comprenez l'effet que cela peut faire. Je vous prie de ne
-plus dire de mal de votre humeur: votre coeur et votre âme sont trop
-parfaits pour laisser voir ces légères ombres: épargnez un peu la
-vérité, la justice, et mon seul et sensible goût. Ma chère enfant, je ne
-compterai point ma vie que je ne me retrouve avec vous.
-
-
- [563] L'évêque de Rennes (Jean-Baptiste de Beaumanoir) occupait dans
- ce temps-là l'appartement de madame de Grignan à l'hôtel de
- Carnavalet.
-
- [564] La Voisin, la Vigoureux, et un nommé le Sage, connus à Paris
- comme devins et tireurs d'horoscopes, joignirent à cette jonglerie le
- commerce secret des poisons, qu'ils appelaient _poudre de succession_.
- Ils ne manquèrent pas d'accuser tous ceux qui étaient venus à eux pour
- une chose, d'y avoir recouru pour l'autre. C'est ainsi que le maréchal
- de Luxembourg fut compromis par son intendant Bonard, qui avait fait
- chez le Sage on ne sait quelle extravagante _conjuration_ pour
- retrouver des papiers perdus. Le vindicatif Louvois saisit l'occasion
- pour le perdre, ou au moins pour le tourmenter.
-
- Outre les personnes nommées ici, madame de Polignac fut décrétée de
- prise de corps, et la maréchale de la Ferté, ainsi que la comtesse du
- Roure, d'ajournement personnel.
-
- On accusait la comtesse de Soissons d'avoir empoisonné son mari,
- madame d'Alluye son beau-père, madame de Tingry ses enfants, madame de
- Polignac un valet de chambre, maître de son secret.
-
- [565] C'était la soeur de M. de Luxembourg.
-
- [566] Il était l'ami intime de la comtesse de Soissons.
-
- [567] Madame de Coulanges passant sa vie à la cour avec madame de
- Maintenon, même avec mademoiselle de Fontanges, pouvait faire parvenir
- ces agréables relations jusqu'au roi.
-
-
-
-
-218.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 2 février 1680.
-
-Vous avez trop écrit, ma très-chère; vous vous laissez tenter à l'envie
-de causer, et vous abusez ainsi de votre délicate santé; si je
-succombais aussi aisément à la tentation de vous entendre discourir dans
-vos lettres, ce serait une belle chose: je m'amuserais au plaisir de
-vous entendre conter le combat du petit garçon, que vous réduisez en
-quatre lignes le plus plaisamment du monde: vous dites que vous n'êtes
-pas forte sur la narration; et je vous dis, moi qu'on ne peut mieux
-abréger un récit. Je comprends que vous vous soyez divertie de ce petit
-garçon qui croit s'être battu à la rigueur. La sagesse du petit marquis
-me plaît. Vous me représentez fort bien les divers sentiments de
-mesdemoiselles de Grignan, j'avais envie de les savoir: ce que vous
-dites de Pauline est incomparable, aussi bien que l'usage que vous
-faites de votre délicatesse pour éviter les plaisirs du carnaval. Je
-n'oublierai jamais la hâte que vous aviez de vous divertir vitement,
-avalant les jours gras comme une médecine, pour vous trouver promptement
-dans le repos du carême. Vos personnes qualifiées _au pluriel et au
-singulier_ vous soulagent beaucoup, et font très-bien leurs personnages.
-Il ne faut pas douter que de vous entendre expliquer tout cela, ne soit
-fort délicieux; mais cependant, ma fille, je chasse cette tentation par
-la pensée que rien ne vous est plus mauvais que d'écrire: je vous
-conjure donc, ma fille, de ne plus vous jouer à m'écrire autant que la
-dernière fois, si vous ne voulez que je réduise mes lettres à une
-demi-page. J'embrasse M. de Grignan, puisqu'enfin, avec tant de peine et
-tant d'adresse, vous l'avez obligé à me pardonner; et je le prie, en
-faveur de cette réconciliation, de prendre soin d'accourcir les lignes
-que je veux de vous. Il me paraît que vous l'avez trompé, et Montgobert
-aussi, dans la quantité de celles que vous m'avez écrites; je vous
-demande tendrement de n'y plus retourner.
-
-Vos raisonnements sur madame de Saint-Géran sont bien à propos; il y a
-trois semaines que madame de Buri est établie dans la place où vous
-croyiez madame de Saint-Géran. Madame la Dauphine n'aura point de dames;
-vous connaissez sa dame d'honneur et ses dames d'atour, voilà tout. Il y
-a huit jours qu'elles sont parties avec toute la maison pour Schélestat:
-les filles le sont aussi; elles sont de grande naissance, sans nulle
-beauté extraordinaire: Laval, les Biron, Tonnerre, Rambures et la bonne
-Montchevreuil à leurs trousses. On laisse la sixième place à quelque
-Allemande, si madame la Dauphine veut en amener. Le roi caresse et
-traite si tendrement madame la princesse de Conti, que cela fait
-plaisir: quand elle arrive, il la baise et l'embrasse, et cause avec
-elle; il ne contraint plus l'inclination qu'il a pour elle; c'est sa
-vraie fille, il ne l'appelle plus autrement: tirez toutes vos
-conséquences. _Elle est toujours des grâces le modèle_, et croît
-beaucoup: elle n'est point surintendante[568], et n'a point eu cent
-mille écus de pension; j'ai sur le coeur ces deux faussetés. Vous
-devriez lire les gazettes; elles sont bonnes et point exagérées, ni
-flatteuses comme autrefois. Mais quelle folie de parler d'autre chose
-que de madame Voisin et de M. le Sage!
-
-
- _Monsieur de Sévigné._
-
- Ce n'est pas M. le Sage qui prend la plume, comme vous voyez; me
- revoilà enfin, ma belle petite soeur, tout planté à Paris, à côté de
- maman mignonne, que l'on ne m'accuse point encore d'avoir voulu
- empoisonner; et je vous assure que, dans le temps qui court, ce n'est
- pas un petit mérite. Je suis dans les mêmes sentiments pour ma petite
- soeur; c'est pourquoi je souhaite ardemment le retour de votre santé;
- après celui-là nous en souhaiterons un autre.
-
-
-_Madame de Sévigné._
-
-Le voilà arrivé, ce fripon de Sévigné. J'avais dessein de le gronder, et
-j'en avais tous les sujets du monde; j'avais même préparé un petit
-discours raisonné, et je l'avais divisé en dix-sept points, comme la
-harangue de Vassé; mais je ne sais de quelle façon tout cela s'est
-brouillé, et si bien mêlé de sérieux et de gaieté, que nous avons tout
-confondu. _Tout père frappe à côté_, comme dit la chanson. On continue à
-blâmer un peu la sagesse des juges, qui a fait tant de bruit, et nommé
-scandaleusement de si grands noms pour si peu de chose. M. de Bouillon a
-demandé au roi permission de faire imprimer l'interrogatoire de sa
-femme, pour l'envoyer en Italie et par toute l'Europe, où l'on pourrait
-croire que madame de Bouillon est une empoisonneuse. Madame de la Ferté,
-ravie d'être innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir
-de cette qualité; et quoiqu'on lui eût mandé de ne point venir si elle
-ne voulait, elle le voulut, et cela fut encore plus léger que madame de
-Bouillon. Feuquières et madame du Roure, toujours des peccadilles. Mais
-voici ce qui est désagréable pour les prisonniers, c'est que la chambre
-ne travaillera de vingt jours, soit pour tâcher de se racquitter en
-faisant des informations nouvelles, soit en faisant venir de loin des
-gens accusés, comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi
-que la comtesse de Soissons. Enfin, voilà vingt jours de repos, ou de
-désespoir; cependant la comtesse de Soissons gagne pays, et fait fort
-bien: il n'est rien tel que de mettre son crime ou son innocence au
-grand air[569]. J'ai eu toutes les peines du monde à découvrir que
-cette pauvre Bertillac est morte.
-
-
- [568] De la maison de la reine.
-
- [569] La comtesse de Soissons offrit de revenir, pourvu qu'on ne la
- mît ni à la Bastille ni à Vincennes. La condition fut rejetée. Elle
- finit par se retirer à Bruxelles, où elle mourut, sur la fin de 1708,
- «lorsque, dit Voltaire, le prince Eugène, son fils, la vengeait par
- tant de victoires, et triomphait de Louis XIV.»
-
-
-
-
-219.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 23 février 1680.
-
-En vérité, ma fille, voici une assez jolie petite semaine pour les
-Grignans. Si la Providence voulait favoriser l'aîné à proportion, nous
-le verrions dans une belle place; en attendant, je trouve qu'il est fort
-agréable d'avoir des frères si bien traités. A peine le chevalier a-t-il
-remercié de ses mille écus de pension, qu'on le choisit entre huit ou
-dix hommes de qualité et de mérite, pour l'attacher à M. le Dauphin avec
-une pension de deux mille écus: voilà neuf mille livres de rente en
-trois jours. Il retourna sur ses pas à Saint-Germain, pour remercier
-encore; car ce fut en son absence, et pendant qu'il était ici, qu'il fut
-nommé. Son mérite particulier a beaucoup servi à ce choix; une
-réputation distinguée, de l'honneur, de la probité, de bonnes moeurs,
-tout cela s'est fort réveillé, et l'on a trouvé que Sa Majesté ne
-pouvait mieux faire que de jeter les yeux sur un si bon sujet. Il n'y en
-a encore que huit de nommés[570], Dangeau, d'Antin, Clermont,
-Sainte-Maure, Matignon, Chiverni, Florensac et Grignan. C'est une
-approbation générale pour ce dernier. J'en fais mes compliments à M. de
-Grignan, à M. le coadjuteur et à vous. Mon fils part demain: il a lu vos
-reproches; peut-être que la beauté de la cour qu'il veut quitter, et où
-il est si joliment placé, le fera changer d'avis. Nous avons déjà obtenu
-qu'il ne s'impatientera pas, et qu'il attendra paisiblement qu'on le
-vienne tenter par une plus grosse somme que celle qu'il a déboursée.
-Vous m'avez fait sentir la joie de MM. de Grignan par celle que j'ai de
-vous savoir mieux: dès que vos maux ne sont pas continuels, j'espère
-qu'en vous conservant, en prenant du lait, et en n'écrivant point, vous
-me ferez retrouver ma fille et son aimable visage. Je suis ravie de la
-sincérité de Montgobert; si elle me disait toujours des merveilles de
-votre santé, je ne la croirais jamais: elle ménage fort bien tout cela,
-et ses vérités me font plaisir: tant il est naturel d'aimer à n'être
-point trompée. Dieu vous conserve donc, ma très-chère, dans ce
-bienheureux état, puisqu'il nous donne de si bonnes espérances.
-
-Mais parlons un peu des Grignans, il y a longtemps que nous n'en avons
-rien dit. Il n'est question que d'eux, tout est plein de compliments
-dans cette maison; à peine a-t-on fini l'un qu'on recommence l'autre. Je
-ne les ai point revus depuis que le chevalier est _dame du palais_,
-comme dit M. de la Rochefoucauld. Il vous mandera toutes les nouvelles
-mieux que je ne puis faire. On ne croit pas que madame de Soubise soit
-du voyage: cela est un peu long.
-
-Je ne vous parlerai que de la Voisin: ce ne fut point mercredi, comme je
-vous l'avais mandé, qu'elle fut brûlée, ce ne fut qu'hier. Elle savait
-son arrêt dès lundi, chose extraordinaire. Le soir elle dit à ses
-gardes: Quoi, nous ne ferons point _medianoche_! Elle mangea avec eux à
-minuit par fantaisie, car il n'était point jour maigre; elle but
-beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi elle eut
-la question ordinaire, extraordinaire; elle avait dîné et dormi huit
-heures; elle fut confrontée sur le matelas à mesdames de Dreux[571] et
-le Féron[572], et à plusieurs autres: on ne parle point encore de ce
-qu'elle a dit; on croit toujours qu'on verra des choses étranges. Elle
-soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la
-débauche avec scandale: on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle
-ferait bien mieux de penser à Dieu, et de chanter un _Ave maris stella_,
-ou un _Salve_, que toutes ces chansons: elle chanta l'un et l'autre en
-ridicule, elle dormit ensuite. Le mercredi se passa de même en
-confrontations, et débauches, et chansons: elle ne voulut point voir de
-confesseur. Enfin le jeudi, qui était hier, on ne voulut lui donner
-qu'un bouillon: elle en gronda, craignant de n'avoir pas la force de
-parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris; elle
-étouffa un peu, et fut embarrassée: on la voulut faire confesser, point
-de nouvelles. A cinq heures on la lia; et, avec une torche à la main,
-elle parut dans le tombereau habillée de blanc; c'est une sorte d'habit
-pour être brûlée; elle était fort rouge, et l'on voyait qu'elle
-repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes
-passer à l'hôtel de Sully[573], madame de Chaulnes, madame de Sully, la
-comtesse (_de Fiesque_), et bien d'autres. A Notre-Dame, elle ne voulut
-jamais prononcer l'amende honorable, et à la Grève elle se défendit
-autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en tira de force; on la
-mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la couvrit de paille;
-elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq ou six fois: mais enfin
-le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses cendres sont en l'air
-présentement. Voilà la mort de madame Voisin, célèbre par ses crimes et
-par son impiété. Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour que c'était
-une étrange chose que de la faire brûler à petit feu, lui dit: «Ah!
-monsieur, il y a certains petits adoucissements à cause de la faiblesse
-du sexe. _Eh quoi, monsieur! on les étrangle?_ Non, mais on leur jette
-des bûches sur la tête; les garçons du bourreau leur arrachent la tête
-avec des crocs de fer.» Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si
-terrible que l'on pense: comment vous portez-vous de ce petit conte? Il
-m'a fait grincer des dents. Une de ces misérables qui fut pendue l'autre
-jour avait demandé la vie à M. de Louvois, et qu'en ce cas elle dirait
-des choses étranges; elle fut refusée. Hé bien, dit-elle, soyez persuadé
-que nulle douleur ne me fera dire une seule parole. On lui donna la
-question ordinaire, extraordinaire, et si extraordinairement
-extraordinaire, qu'elle pensa y mourir, comme une autre qui expira, le
-médecin lui tenant le pouls; cela soit dit en passant. Cette femme donc
-souffrit tout l'excès de ce martyre sans parler. On la mène à la Grève;
-avant que d'être jetée, elle dit qu'elle voulait parler: elle se
-présente héroïquement: «Messieurs, _dit-elle_, assurez M. de Louvois que
-je suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole; allons, qu'on
-achève.» Elle fut expédiée à l'instant. Que dites-vous de cette sorte de
-courage? Je sais encore mille petits contes agréables comme celui-là:
-mais le moyen de tout dire?
-
-Voilà ce qui forme nos douces conversations, pendant que vous vous
-réjouissez, que vous êtes au bal, que vous donnez de grands soupers.
-J'ai bien envie de savoir le détail de toutes vos fêtes; vous ne ferez
-autre chose tous ces jours gras, et vous avez beau vous dépêcher de vous
-divertir, vous n'en trouverez pas sitôt la fin: nous avons le carême
-bien haut[574].
-
-
- [570] Le nombre en fut réduit à six.
-
- [571] Catherine-Françoise Saintot, femme de M. de Dreux, maître des
- requêtes, fut accusée d'avoir offert 6,000 fr. à la Voisin pour se
- défaire de son mari.
-
- [572] Marguerite Gallard, veuve du président le Féron, accusée d'avoir
- empoisonné son mari.
-
- [573] Cet hôtel est situé dans la rue Saint-Antoine.
-
- [574] Pâques tombait le 21 avril en 1680.
-
-
-
-
-220.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 28 février 1680.
-
-N'ai-je pas raison de dire, ma fille, que tout ce qui est arrivé aux
-Grignans en quatre jours vous rapproche de ce pays? Il est impossible
-qu'ayant si bien fait pour les cadets, on ne fasse pour l'aîné. Je crois
-que le temps en viendra; il n'était pas encore venu l'année passée; les
-bienfaits n'étaient pas ouverts comme ils le sont présentement.
-
-M. de la Rochefoucauld nous conta hier qu'à Bruxelles la comtesse de
-Soissons avait été contrainte de sortir doucement de l'église, et que
-l'on avait fait une danse de chats liés ensemble, ou, pour mieux dire,
-une criaillerie par malice, et un sabbat si épouvantable, qu'ayant crié
-en même temps que c'étaient des diables et des sorciers qui la
-suivaient, elle avait été obligée, comme je vous dis, de quitter la
-place, pour laisser passer cette folie, qui ne vient pas d'une trop
-bonne disposition des peuples. On ne dit rien de M. de Luxembourg. Cette
-Voisin ne nous a rien produit de nouveau: elle a donné gentiment son âme
-au diable tout au beau milieu du feu; elle n'a fait que passer de l'un à
-l'autre.
-
-Vous me dites sur les échecs ce que j'ai souvent pensé; je ne trouve
-rien qui rabaisse tant l'orgueil; ce jeu fait sentir la misère et les
-bornes de l'esprit: je crois qu'il serait fort utile à quelqu'un qui
-aimerait ces réflexions. Mais, d'un autre côté, cette prévoyance, cette
-pénétration, cette prudence, cette justesse à se défendre, cette
-habileté pour attaquer, le bon succès de sa bonne conduite, tout cela
-charme, et donne une satisfaction intérieure qui pourrait bien nourrir
-l'orgueil. Je n'en suis donc pas encore bien guérie, et je veux être un
-peu plus persuadée de mon imbécillité.
-
-Nous sommes présentement occupés du voyage du roi: nous ne songions pas
-à M. de Luxembourg quatre jours après; le tourbillon nous emporte, nous
-n'avons pas le loisir de nous arrêter si longtemps sur une même chose:
-nous sommes surchargés d'affaires. Le roi a reçu plusieurs lettres de
-ces dames, qui assurent que madame la Dauphine est bien plus aimable
-qu'on ne l'avait dit; elles en sont contentes au dernier point: elle est
-fille et petite-fille de deux princesses fort caressantes: je ne sais si
-c'est bien l'air d'ici, nous verrons. Cette princesse d'Allemagne reçut
-en passant le compliment des députés de Strasbourg; elle leur dit:
-«Messieurs, parlez-moi français, je n'entends plus l'allemand.» Elle
-n'a point regretté son pays, elle est toute Française. Elle a écrit à M.
-le Dauphin avec des nuances de style, selon qu'elle a été près d'être sa
-femme, qui ont marqué bien de l'esprit: c'est à MONSEIGNEUR à mettre la
-dernière couleur, et à lui faire oublier le pays qu'elle quitte avec
-tant de joie. Madame de Maintenon a mandé au roi que sa personne est
-aimable, sa taille parfaite, et que, parmi cette envie de dire toujours
-tout ce qui peut plaire, il y a bien de l'esprit et de la dignité.
-Adieu, ma très-chère, il ne faut pas vous épuiser en lecture, non plus
-qu'en écriture: je souhaite que votre rhume ait passé légèrement
-par-dessus votre délicatesse.
-
-
-
-
-221.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, dimanche 17 mars 1680.
-
-Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la
-commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est
-mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême
-affliction de notre pauvre amie (_madame de la Fayette_), qu'il faut que
-je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des
-merveilles; toutes les espérances de vendredi, que je vous écrivais,
-étaient augmentées; on chantait victoire, la poitrine était dégagée, la
-tête libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires; dans cet
-état, hier à six heures, il tourne à la mort: tout d'un coup les
-redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries; en un mot, la
-goutte l'étrangle traîtreusement; et quoiqu'il eût beaucoup de force, et
-qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq
-heures pour l'emporter; et à minuit il a rendu l'âme entre les mains de
-M. de Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitté d'un moment; il est
-dans une affliction qui ne peut se représenter: cependant, ma fille, il
-retrouvera le roi et la cour; toute sa famille se retrouvera à sa place:
-mais où madame de la Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle
-société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une
-considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme, elle est
-toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de la
-Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait nécessaires
-l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux
-charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est
-impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps
-puisse moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces
-jours-ci; elle n'allait point faire la presse parmi cette famille; en
-sorte qu'elle avait besoin qu'on eût pitié d'elle. Madame de Coulanges a
-très-bien fait aussi, et nous continuerons quelque temps encore aux
-dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse. Voilà en quel
-temps sont arrivées vos jolies petites lettres, qui n'ont été admirées
-jusqu'ici que de madame de Coulanges et de moi: quand le chevalier sera
-de retour, il trouvera peut être un temps propre pour les donner; en
-attendant, il faut en écrire une de douleur à M. de Marsillac; il met en
-honneur toute la tendresse des enfants, et fait voir que vous n'êtes pas
-seule; mais, en vérité, vous ne serez guère imités. Toute cette
-tristesse m'a réveillée; elle me représenta l'horreur des séparations,
-et j'en ai le coeur serré.
-
-
- Mercredi 20 mars.
-
-Il est enfin mercredi. M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M.
-de Marsillac toujours affligé et si bien enfermé, qu'il ne semble pas
-qu'il songe à sortir de cette maison. La petite santé de madame de la
-Fayette soutient mal une pareille douleur; elle en a la fièvre; et il ne
-sera pas au pouvoir du temps de lui ôter l'ennui de cette privation. Sa
-vie est tournée d'une manière qu'elle le trouvera tous les jours à dire:
-vous devez m'écrire tout au moins quelque chose pour elle.
-
-Je suis troublée de votre santé et du voyage que vous faites. Vous
-n'irez pas en Barbarie, mais il y aura bien _de la barbarie_ si cette
-fatigue vous fait du mal. Il est vrai que de penser à ces deux bouts de
-la terre où nous sommes plantées est une chose qui fait frémir, et
-surtout quand je serai près de notre Océan, pouvant aller aux Indes
-comme vous en Afrique. Je vous assure que mon coeur ne regarde point cet
-éloignement avec tranquillité. Si vous saviez le trouble que me donne le
-moindre retardement de vos lettres, vous jugeriez bien aisément de ce
-que je souffrirai dans mon chien de voyage. Je n'ai point revu nos
-Grignans; ils sont à St.-Germain, le chevalier à son régiment. On m'a
-voulu mener voir Mme la Dauphine: en vérité, je ne suis pas si
-pressée. M. de Coulanges l'a vue: le premier coup d'oeil est à redouter,
-comme dit Sanguin; mais il y a tant d'esprit, de mérite, de bonté, de
-manières charmantes, qu'il faut l'admirer: _s'il faut honorer Cybèle, il
-faut encore plus l'aimer_[575]. On ne conte que ses dits pleins
-d'esprit et de raison. La faveur de madame de Maintenon augmente tous
-les jours. Ce sont des conversations infinies avec Sa Majesté, qui donne
-à madame la Dauphine le temps qu'il donnait à madame de Montespan; jugez
-de l'effet que peut faire un tel retranchement. _Le char gris_[576] est
-d'une beauté étonnante; elle vint l'autre jour au travers d'un bal, par
-le beau milieu de la salle, droit au roi, et sans regarder ni à droite,
-ni à gauche; on lui dit qu'elle ne voyait pas la reine, il était vrai:
-on lui donna une place; et quoique cela fît un peu d'embarras, on dit
-que cette action d'une _imbenecida_ fut extrêmement agréable: il y
-aurait mille bagatelles à conter sur tout cela.
-
-Votre frère est fort triste à sa garnison; je pense que la rencontre de
-vos esprits animaux, quoique de même sang, ne déterminera point les
-siens à penser comme vous. Votre période m'a paru très-belle, je doute
-que j'y réponde; mais il n'importe, vous voyez fort bien ce que je veux
-dire. Vous me paraissez si contente de la fortune de vos beaux-frères,
-que vous ne comptez plus sur la vôtre, vous vous retirez derrière le
-rideau: je vous ai mandé comme cela me blesse le coeur, et me paraît
-injuste. N'admirez-vous point que Dieu m'a ôté encore cet amusement de
-parler de vos intérêts avec M. de la Rochefoucauld, qui s'en occupait
-fort obligeamment? De sorte qu'ayant aussi perdu M. de Pomponne, je n'ai
-plus le plaisir de croire que je puisse jamais vous être bonne à rien du
-tout. Je n'ai jamais vu tant de choses extraordinaires qu'il s'en est
-passé depuis que vous êtes partie. J'apprends que le jeune évêque
-d'Évreux est le favori du vieux, et que ce dernier a écrit au roi pour
-le remercier de lui avoir donné un tel successeur.
-
-
- [575] _Voyez_ la scène VIII du Ier acte de l'opéra d'_Atys_.
-
- [576] Mademoiselle de Fontanges.
-
-
-
-
-222.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 29 mars 1680.
-
-Vous aviez bien raison de dire que j'entendrais parler de la vie que
-vous feriez en l'absence de M. de Grignan et de ses filles: cette vie
-est tout extraordinaire; vous vous êtes _jetée_ dans un couvent, vous
-savez qu'on ne se _jette_ point à Sainte-Marie, c'est aux Carmélites
-qu'on se _jette_. Vous vous êtes donc _jetée_ dans un couvent, vous avez
-couché dans une cellule; je suppose que vous avez mangé de la viande,
-quoique vous ayez mangé au réfectoire: le médecin qui vous conduit ne
-vous aurait pas laissée faire une folie. Vous avez très-habilement évité
-les récréations. Vous ne me dites rien de la petite d'Adhémar; ne lui
-avez-vous pas permis d'être dans un petit coin à vous regarder? La
-pauvre enfant! elle était bien heureuse de profiter de cette retraite.
-
-J'étais avant-hier tout au beau milieu de la cour; madame de Chaulnes
-enfin m'y mena. Je vis madame la Dauphine, dont la laideur n'est point
-du tout choquante, ni désagréable; son visage lui sied mal, mais son
-esprit lui sied parfaitement; elle ne fait et ne dit rien qu'on ne voie
-qu'elle en a beaucoup. Elle a les yeux vifs et pénétrants; elle entend
-et comprend facilement toutes choses; elle est naturelle, et non plus
-embarrassée ni étonnée que si elle était née au milieu du Louvre. Elle a
-une extrême reconnaissance pour le roi, mais c'est sans bassesse; ce
-n'est point comme étant au-dessous de ce qu'elle est aujourd'hui, c'est
-comme ayant été choisie et distinguée dans toute l'Europe. Elle a l'air
-fort noble, et beaucoup de dignité et de bonté: elle aime les vers, la
-musique, la conversation; elle est fort bien quatre ou cinq heures toute
-seule dans sa chambre; elle est étonnée de l'agitation qu'on se donne
-pour se divertir; elle a fermé la porte aux moqueries et aux médisances:
-l'autre jour, la duchesse de la Ferté voulut lui dire une plaisanterie
-comme un secret sur cette pauvre princesse _Marianne_[577], dont la
-misère est à respecter; madame la Dauphine lui dit avec un air sérieux:
-_Madame, je ne suis point curieuse_. Mesdames de Richelieu, de Rochefort
-et de Maintenon me firent beaucoup d'honnêtetés, et me parlèrent de
-vous. Madame de Maintenon, par un hasard, me fit une petite visite d'un
-quart d'heure; elle me conta mille choses de madame la Dauphine, et me
-reparla de vous, de votre santé, de votre esprit, du goût que vous avez
-l'une pour l'autre, de votre Provence, avec autant d'attention qu'à la
-rue des Tournelles: un tourbillon me l'emporta, c'était madame de
-Soubise qui rentrait dans cette cour au bout de ses trois mois, jour
-pour jour. Elle venait de la campagne; elle a été dans une parfaite
-retraite pendant son exil; elle n'a vécu que du jour qu'elle est
-revenue. La reine et tout le monde la reçut fort bien. Le roi lui fit
-une très-grande révérence: elle soutint avec très-bonne mine tous les
-différents compliments qu'on lui faisait de tous côtés.
-
-M. le Duc me parla beaucoup de M. de la Rochefoucauld, et les larmes
-lui en vinrent encore aux yeux. Il y eut une scène bien vive entre lui
-et madame de la Fayette, le soir que ce pauvre homme était à l'agonie;
-je n'ai jamais tant vu de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et
-plus vraie: il était impossible de n'être pas comme eux; ils disaient
-des choses à fendre le coeur; je n'oublierai jamais cette soirée. Hélas!
-ma chère enfant, il n'y a que vous qui ne me parliez point encore de
-cette perte, ah! c'est où l'on connaît encore mieux l'horrible
-éloignement: vous m'envoyez des billets et des compliments pour lui;
-vous n'avez pas envie que je les porte sitôt. M. de Marsillac aura les
-lettres de M. de Grignan avec le temps; il n'y eut jamais une affliction
-plus vive que la sienne: madame de la Fayette ne l'a point encore vu:
-quand les autres de la famille sont venus la voir, ç'a été un
-renouvellement étrange. M. le Duc me parlait donc tristement là-dessus.
-Nous entendîmes, après dîner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe
-toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à
-tort et à travers contre l'adultère: sauve qui peut! il va toujours son
-chemin. Nous revînmes avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Guénégaud et
-de Kerman étaient des nôtres: je les assurai fort qu'à moins d'une
-Dauphine, j'étais servante, à mon âge et sans affaires, de ce bon
-pays-là.
-
-Madame de Vins, qui voulait savoir des nouvelles de mon voyage, vint
-hier dîner joliment avec moi; elle causa longtemps avec Corbinelli et la
-Mousse; la conversation était sublime et divertissante; Bussy n'y gâta
-rien. Nous allâmes faire quelques visites, et puis je la ramenai. Je vis
-mademoiselle de Méri, qui ne veut plus du tout de son bail; elle s'en
-prend à l'abbé, qui croyait que madame de Lassai était demeurée d'accord
-de tout: il se défend fort bien, et maintient que ce logement est fort
-joli: c'est une nouvelle tribulation. Vous n'êtes pas en état
-d'envisager votre retour, vous êtes encore _trop battus de l'oiseau_,
-comme disait l'abbé au reversis: j'espère qu'après quelques mois de
-repos à Grignan vous changerez d'avis, et que vous ne trouverez pas
-qu'un hiver à Grignan soit une bonne chose à imaginer.
-
-Pour mon fils, il est vrai que je trouve du courage; je lui dis et redis
-toutes mes pensées; je lui écris des lettres que je crois qui sont
-admirables; mais plus je donne de force à mes raisons, plus il pousse
-les siennes: et sa volonté paraît si déterminée, que je comprends que
-c'est là ce qui s'appelle vouloir _efficacement_. Il y a un degré de
-chaleur dans le désir qui l'anime, à quoi nulle prudence ne peut
-résister: je n'ai pas sur mon coeur d'avoir préféré mes intérêts à sa
-fortune; je les trouverais tout entiers à le voir marcher avec plaisir
-dans un chemin où je le conduis depuis si longtemps. Il se trompe dans
-tous ses raisonnements, il est tout de travers: j'ai tâché de le
-redresser avec des raisons toutes droites et toutes vraies, appuyées du
-sentiment de tous nos amis; et je lui dis enfin: Mais ne vous
-défiez-vous de rien, quand vous voyez que vous seul pensez une chose que
-tout le monde désapprouve? Il met l'opiniâtreté à la place d'une
-réponse, et nous revenons toujours à ménager qu'au moins il ne fasse pas
-un marché extravagant. Adieu, ma très-chère: j'ignore comment vous vous
-portez, je crains votre voyage, je crains Salon, je crains Grignan; je
-crains, en un mot, tout ce qui peut nuire à votre santé; par cette
-raison, je vous conjure de m'écrire bien moins qu'à l'ordinaire.
-
-
- [577] C'était la princesse de Conti.
-
-
-
-
-223.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 3 avril 1680.
-
-Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée[578]:
-je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse, de
-voir tant de morts autour de soi: mais ce qui n'est pas autour de moi,
-et ce qui me perce le coeur, c'est la crainte que me donne le retour de
-toutes vos incommodités; car quoique vous vouliez me le cacher, je sens
-vos brasiers, votre pesanteur, votre point. Enfin, cet intervalle si
-doux est passé, et ce n'était pas une guérison. Vous dites vous-même
-qu'_une flamme mal éteinte est facile à rallumer_. Ces remèdes que vous
-mettez dans votre cassette, comme très-sûrs dans le besoin, devraient
-bien être employés présentement. M. de Grignan n'aura-t-il point de
-pouvoir dans cette occasion? et n'est-il point en peine de l'état où
-vous êtes? J'ai vu le petit Beaumont; vous pouvez penser si je l'ai
-questionné! Quand je songeais qu'il n'y avait que huit jours qu'il vous
-avait vue, il me paraissait un homme tout autrement estimable que les
-autres: il dit que vous n'étiez pas si bien, quand il est parti, que
-vous étiez cet hiver. Il m'a parlé de vos soupers, qu'il trouvait
-très-bons; de vos divertissements, de l'honnêteté de M. de Grignan et de
-la vôtre, du bon effet que mesdemoiselles de Grignan faisaient pour
-soutenir les plaisirs, pendant que vous vous reposiez: il dit des
-merveilles de Pauline et du petit marquis; jamais je n'eusse fini la
-conversation la première; mais il voulait aller à Saint-Germain, car il
-m'a vue avant le roi son maître.
-
-Je vous crois présentement à Grignan. Je vois avec peine l'agitation de
-vos adieux; je vois, au sortir de votre solitude, qui vous a paru si
-courte, un voyage à Arles; autre mouvement, et je vois le voyage jusqu'à
-Grignan, où vous aurez peut-être retrouvé une bise pour vous recevoir
-dans l'état où vous êtes: ah! ce n'est point sans inquiétude pour une
-personne aussi délicate que vous, qu'on se représente toutes ces choses.
-Vous m'avez envoyé une relation d'Enfossy, qui vaut mieux que toutes les
-miennes; je ne m'étonne pas si vous ne pouvez vous résoudre à vendre une
-terre où il se trouve de si jolies Bohémiennes; il n'y eut jamais une
-plus agréable et plus nouvelle réception. Vous êtes, en vérité, si
-stoïcienne et si pleine de réflexions, que je craindrais de joindre les
-miennes aux vôtres, de peur que ce ne fût une double tristesse: mais ce
-qui me paraît sage et raisonnable, et digne de l'amitié de M. de
-Grignan, ce serait de mettre tous ses soins à pouvoir revenir ici au
-mois d'octobre.
-
-Vous n'avez point d'autre lieu pour passer l'hiver. Je ne veux pas vous
-en dire davantage présentement; les choses prématurées perdent leur
-force et donnent du dégoût.
-
-Il n'est plus question d'aucun grand voyage; on ne parle que de
-Fontainebleau. Vous aurez très-assurément M. de Vendôme cette année.
-Pour moi, je cours en Bretagne avec un chagrin insurmontable; j'y vais,
-et pour y aller, et pour y être un peu, et pour y avoir été. Après la
-perte de la santé, que je mets toujours avec raison au premier rang,
-rien n'est si fâcheux que le mécompte et le dérangement des affaires: je
-m'abandonne donc à cette cruelle raison. Jugez de l'excès de mon
-chagrin, vous qui savez avec quelle inquiétude je souffre le retardement
-de deux heures des courriers; vous comprenez bien ce que je vais
-devenir, avec encore un peu plus de loisir et de solitude, pour donner
-plus d'étendue à mes craintes: il faut avaler ce calice, et penser à
-revenir pour vous embrasser; car rien ne se fait que dans cette vue; et
-me trouvant au-dessus de bien des choses, je me trouve infiniment
-au-dessous de celle-là: c'est ma destinée; et les peines qui sont
-attachées à la tendresse que j'ai pour vous, étant offertes à Dieu,
-font la pénitence d'un attachement qui ne devrait être que pour lui.
-
-Mademoiselle de Scudéri est très-affligée de la mort de M. Fouquet;
-enfin, voilà cette vie qui a tant donné de peine à conserver! il y
-aurait beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été des convulsions et
-des maux de coeur, sans pouvoir vomir. Je m'attends au chevalier pour
-toutes les nouvelles, et surtout pour celles de madame la Dauphine, dont
-la cour est telle que vous l'imaginez: vos pensées sont très-justes: le
-roi y est fort souvent, cela écarte un peu la presse. Adieu, ma
-très-chère et très-aimable: je suis plus à vous mille fois que je ne
-puis vous le dire.
-
-
- [578] Gourville assure dans ses Mémoires qu'il sortit de prison avant
- sa mort, et Voltaire le tenait de sa belle-fille, madame de Vaux. Mais
- madame de Sévigné le croyait mort à Pignerol, ainsi que tout le
- public. Ce qu'en dit mademoiselle de Montpensier confirme l'opinion
- générale.
-
-
-
-
-224.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, samedi au soir 6 avril 1680.
-
-Vous allez apprendre une nouvelle qui n'est pas un secret, et vous aurez
-le plaisir de la savoir des premières. Madame de Fontanges[579] est
-duchesse avec vingt mille écus de pension; elle en recevait aujourd'hui
-les compliments dans son lit. Le roi y a été publiquement; elle prend
-demain son tabouret, et s'en va passer le temps de Pâques à une abbaye
-(_de Chelles_) que le roi a donnée à une de ses soeurs. Voici une
-manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité du
-confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement sent le
-congé: en vérité, je n'en crois rien, le temps nous l'apprendra. Voici
-ce qui est présent: madame de Montespan est enragée; elle pleura
-beaucoup hier; vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui
-est encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon. Sa
-Majesté va passer très-souvent deux heures de l'après-dîner dans la
-chambre de cette dernière, à causer avec une amitié et un air libre et
-naturel qui rend cette place la plus désirable du monde. Madame de
-Richelieu commence à sentir les effets de sa dissipation; les ressorts
-s'affaiblissent visiblement; elle présente tout le monde, et ne dit plus
-ce qui convient à chacun: ce petit tracas de dame d'honneur, dont elle
-s'acquittait si bien, est tout dérangé. Elle présenta la Trousse et mon
-fils, sans les nommer à MONSEIGNEUR. Elle dit de la duchesse de Sully:
-Voilà une de nos danseuses; elle ne nomma pas madame de Verneuil: elle
-pensa laisser baiser madame de Louvois, parce qu'elle la prenait pour
-une duchesse; enfin, cette place est dangereuse, et fait voir que les
-petites choses font plus de mal que l'étude de la philosophie. La
-recherche de la vérité n'épuise pas tant une pauvre cervelle que tous
-les compliments et tous les riens dont celle-là est remplie.
-
-M. de Marsillac a paru un peu sensible à la prospérité de la belle
-Fontanges; il n'avait donné jusque-là aucun signe de vie. Madame de
-Coulanges vient d'arriver de la cour; j'ai été chez elle exprès avant
-que de vous écrire: elle est charmée de madame la Dauphine, elle a grand
-sujet de l'être: cette princesse lui a fait des caresses infinies; elle
-la connaissait déjà par ses lettres et par le bien que madame de
-Maintenon lui en avait dit. Madame de Coulanges a été dans un cabinet où
-madame la Dauphine se retire l'après-dîner avec ses dames; elle y a
-causé très-délicieusement; on ne peut avoir plus d'esprit et
-d'intelligence qu'en a cette princesse; elle se fait adorer de toute la
-cour: voilà une personne à qui on peut plaire, et avec qui le mérite
-peut faire un grand effet.
-
-
- [579] Marie-Angélique d'Escorailles.
-
-
-
-
-225.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 12 avril 1680.
-
-Vous me parlez de madame la Dauphine; le chevalier doit vous instruire
-bien mieux que moi. Il me paraît qu'elle ne s'est point condamnée à être
-cousue avec la reine: elles ont été à Versailles ensemble; mais les
-autres jours elles se promenaient séparément. Le roi va souvent
-l'après-dîner chez la Dauphine, et il n'y trouve point de presse. Elle
-tient son cercle depuis huit heures du soir jusqu'à neuf heures et
-demie: tout le reste est particulier, elle est dans ses cabinets avec
-ses dames: la princesse de Conti y est presque toujours; comme elle est
-encore enfant, elle a grand besoin de cet exemple pour se former. Madame
-la Dauphine est une merveille d'esprit, de raison et de bonne éducation;
-elle parle fort souvent de sa mère avec beaucoup de tendresse, et dit
-qu'elle lui doit tout son bonheur, par le soin qu'elle a eu de la bien
-élever: elle apprend à chanter, à danser; elle lit, elle travaille;
-c'est une personne enfin. Il est vrai que j'ai eu la curiosité de la
-voir; j'y fus donc avec madame de Chaulnes et madame de Kerman: elle
-était à sa toilette, elle parlait italien avec M. de Nevers[580]. On
-nous présenta; elle nous fit un air honnête, et l'on voit bien que si
-on trouvait une occasion de dire un mot à propos, elle entrerait fort
-aisément en conversation: elle aime l'italien, les vers, les livres
-nouveaux, la musique, la danse: vous voyez bien qu'on ne serait pas
-longtemps muette avec tant de choses dont il est aisé de parler, mais il
-faudrait du temps: elle s'en allait à la messe, et madame de Maintenon
-et madame de Richelieu[581] n'étaient pas dans sa chambre. La cour, ma
-chère enfant, est un pays qui n'est point pour moi; je ne suis point
-d'un âge à vouloir m'y établir, ni à souhaiter d'y être soufferte; si
-j'étais jeune, j'aimerais à plaire à cette princesse: mais, bon Dieu, de
-quel droit voudrais-je y retourner jamais? Voilà mes projets pour la
-cour. Ceux de mon fils me paraissent tout rassis et tout pleins de
-raison; il gardera sa charge paisiblement, et fera de nécessité vertu:
-la presse n'est pas grande à soupirer pour elle, quoiqu'elle soit si
-propre à faire soupirer: c'est qu'en vérité l'argent est fort rare, et
-qu'il voit bien qu'il ne faut pas faire un sot marché; ainsi, mon
-enfant, nous attendrons ce que la Providence a ordonné. Vraiment, elle
-voulut hier que M. d'Autun fit aux Carmélites l'oraison funèbre de
-madame de Longueville[582], avec toute la capacité, toute la grâce et
-toute l'habileté dont un homme puisse être capable. Ce n'était point
-_Tartufe_[583], ce n'était point un _pantalon_; c'était un prélat de
-conséquence, prêchant avec dignité, et parcourant toute la vie de cette
-princesse avec une adresse incroyable, passant tous les endroits
-délicats, disant et ne disant pas tout ce qu'il fallait dire ou taire.
-Son texte était: _Fallax pulchritudo, mulier timens Deum laudabitur_. Il
-fit deux points également beaux; il parla de sa beauté, et de toutes ces
-guerres passées d'une manière inimitable: et pour la seconde partie,
-vous jugez bien qu'une pénitence de vingt-sept ans est un beau champ
-pour conduire une si belle âme jusque dans le ciel. Le roi y fut loué
-fort naturellement; et M. le Prince encore fut contraint d'avaler des
-louanges, mais aussi bien apprêtées, quoique dans un autre goût que
-celles de Voiture. Il était là ce héros, et M. le Duc, et les princes de
-Conti, et toute la famille, et beaucoup de monde; mais pas encore
-assez, car il me semble qu'on devait rendre ce respect à M. le Prince
-sur une mort dont il avait encore les larmes aux yeux. Vous me
-demanderez pourquoi j'y étais? C'est que madame de Guénégaud par hasard,
-l'autre jour chez M. de Chaulnes, me promit de m'y mener avec une
-commodité qui me tenta: je ne m'en repens point; il y avait beaucoup de
-femmes qui n'y avaient pas plus affaire que moi. M. le Prince et M. le
-Duc faisaient beaucoup d'honnêtetés à tous ceux qui composaient cette
-assemblée.
-
-Je vis madame de la Fayette au sortir de cette cérémonie; je la trouvai
-tout en larmes: il était tombé sous sa main de l'écriture de M. de la
-Rochefoucauld, dont elle fut surprise et affligée. Je venais de quitter
-mesdemoiselles de la Rochefoucauld aux Carmélites, où elles avaient
-aussi pleuré leur père: l'aînée surtout a figuré avec M. de Marsillac.
-C'était donc à l'oraison funèbre de madame de Longueville qu'elles
-pleuraient M. de la Rochefoucauld: ils sont morts dans la même année: il
-y avait bien à rêver sur ces deux noms. Je ne crois pas en vérité que
-madame de la Fayette se console, je lui suis moins bonne qu'une autre;
-car nous ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela
-la tue; tous ceux qui lui étaient bons avec lui perdent leur prix auprès
-d'elle. Elle a lu votre petite lettre; elle vous remercie tendrement de
-la manière dont vous comprenez sa douleur.
-
-Vous ai-je dit comme madame de Coulanges fut bien reçue à Saint-Germain?
-Madame la Dauphine lui dit qu'elle la connaissait déjà par ses lettres;
-que ses dames lui avaient parlé de son esprit; qu'elle avait fort envie
-d'en juger par elle-même. Madame de Coulanges soutint très-bien sa
-réputation, elle brilla dans toutes ses réponses; les épigrammes étaient
-redoublées, et la Dauphine entend tout. Elle fut introduite
-l'après-dîner dans les cabinets avec ses trois amies: toutes les dames
-de la cour étaient enragées contre elle. Vous comprenez bien que par ces
-amies elle se trouve naturellement dans la privauté: mais où cela
-peut-il la mener? et quels dégoûts quand on ne peut être des promenades,
-ni manger (_avec les princesses_)? Cela gâte tout le reste: elle sent
-vivement cette humiliation; elle a été quatre jours à jouir de ces
-plaisirs et de ces déplaisirs. Vous avez raison de plaindre M. de
-Pomponne quand il va dans ce pays-là, et même madame de Vins qui n'y a
-plus de contenance: elle est toute replongée dans sa famille, et
-accablée de ses procès. Elle vint l'autre jour dîner joliment avec moi;
-elle paraît fort touchée de votre amitié: vous ne sauriez nous ôter
-l'espérance ni l'envie de vous recevoir, chacun selon nos degrés de
-chaleur. Vous êtes à Grignan, ma chère bonne, vous êtes trop près de
-moi, il faut que je m'éloigne.
-
-
- [580] Philippe Mancini Mazarin, duc de Nevers.
-
- [581] Ses dames d'honneur.
-
- [582] Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, second du
- nom, prince de Condé, morte le 15 avril 1679.
-
- [583] L'évêque d'Autun (_Gabriel de Roquette_) passait dans ce
- temps-là pour être l'original que Molière avait eu en vue dans le
- _Tartufe_.
-
-
-
-
-226.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 1er mai 1680.
-
-Je ne sais quel temps vous avez en Provence, mais celui qu'il a fait ici
-depuis trois semaines est si épouvantable, que plusieurs voyages en ont
-été dérangés; le mien est du nombre. Voilà un commencement de lune qui
-pourra nous ramener du beau temps, et me faire partir: je ne sais point
-encore le jour; je ne puis vous dire la douleur que me donne ce second
-adieu: il me semble que je suis folle de m'éloigner encore de vous, et
-de mettre une distance de cent lieues par-dessus celle qui y est déjà.
-Je hais bien les affaires; je trouve qu'elles nous gourmandent beaucoup,
-et nous font aller et venir, et tourner à leur fantaisie. Je serai si
-affligée en partant, qu'il ne tiendra qu'à ceux qui me verront monter en
-carrosse de croire que je les regrette beaucoup; car il me sera
-impossible de retenir mes larmes; cependant il faut s'en aller pour
-revenir.
-
-Mademoiselle de Méri est dans votre petite chambre; le bruit de cette
-porte qui s'ouvre et qui se ferme, et la circonstance de ne vous y point
-trouver, m'ont fait un mal que je ne puis vous dire. Tous mes gens font
-de leur mieux auprès d'elle; et si je voulais me vanter, je vous
-montrerais bien un billet qu'elle m'écrivit l'autre jour, tout plein de
-remercîments des secours que je lui donne; mais je suis modeste, je me
-contenterai de le mettre dans mes archives. J'ai vu madame de Vins; elle
-est abîmée dans ses procès; nous causâmes pourtant beaucoup, nous
-admirâmes cet étrange mélange des biens et des maux, et l'impossibilité
-d'être tout à fait heureuse. Vous savez tout ce que la fortune a soufflé
-sur la duchesse de Fontanges; voici ce qu'elle lui garde, une perte de
-sang si considérable, qu'elle est encore à Maubuisson dans son lit avec
-la fièvre qui s'y est mêlée, elle commence même à enfler; son beau
-visage est un peu bouffi. Le prieur de Cabrières ne la quitte pas; s'il
-fait cette cure, il ne sera pas mal à la cour. Voyez si l'état où elle
-se trouve n'est pas précisément contraire au bonheur d'une telle beauté.
-Voilà de quoi méditer; mais en voici un autre sujet.
-
-Madame de Dreux[584] sortit hier de prison; elle fut _admonétée_, qui
-est une très-légère peine, avec cinq cents livres d'aumône. Cette pauvre
-femme a été un an dans une chambre où le jour ne venait que d'un
-très-petit trou d'en haut, sans nouvelles, sans consolation. Sa mère,
-qui l'aimait très-passionnément, qui était encore assez jeune et bien
-faite, et qu'elle aimait aussi, mourut, il y a deux mois, de la douleur
-de voir sa fille en cet état; madame de Dreux, à qui on ne l'avait point
-dit, fut reçue hier à bras ouverts de son mari et de toute sa famille,
-qui l'allèrent prendre à cette chambre de l'Arsenal. La première parole
-qu'elle dit, ce fut: Et où est ma mère? et d'où vient qu'elle n'est pas
-ici? M. de Dreux lui dit qu'elle l'attendait chez elle. Elle ne put
-sentir la joie de sa liberté, et demandait toujours ce qu'avait sa mère,
-et qu'il fallait qu'elle fût bien malade, puisqu'elle ne venait point
-l'embrasser. Elle arrive chez elle: Quoi! je ne vois point ma mère!
-Quoi! je ne l'entends point! Elle monte avec précipitation; on ne savait
-que lui dire: tout le monde pleurait: elle courait dans sa chambre, elle
-l'appelait; enfin, un père célestin, son confesseur, parut, et lui dit
-qu'elle ne la trouverait point, qu'elle ne la verrait que dans le ciel;
-qu'il fallait se résoudre à la volonté de Dieu. Cette pauvre femme
-s'évanouit, et ne revint que pour faire des plaintes et des cris qui
-faisaient fendre le coeur, disant que c'était elle qui l'avait tuée;
-qu'elle voudrait être morte en prison; qu'elle ne pouvait rien sentir
-que la perte d'une si bonne mère. Le petit Coulanges était présent à ce
-spectacle; il avait couru chez M. de Dreux, comme beaucoup d'autres, et
-il nous conta tout ceci, hier au soir, si naturellement et si touché
-lui-même, que madame de Coulanges en eut les yeux rouges, et moi j'en
-pleurai sans pouvoir m'en empêcher. Que dites-vous de cette amertume,
-qui vient troubler sa joie et son triomphe, et les embrassements de
-toute sa famille et de tous ses amis? Elle est encore aujourd'hui dans
-des pleurs que M. de Richelieu ne peut essuyer; il a fait des merveilles
-dans toute cette affaire. Je me suis jetée insensiblement dans ce
-détail, que vous comprendrez mieux qu'une autre, et dont tout le monde
-est touché. On croit que M. de Luxembourg sera tout aussi bien traité
-que madame de Dreux; car même il y avait des juges qui étaient d'avis de
-la renvoyer sans être _admonétée_; et c'est une chose terrible que le
-scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre les accusés: cela marque
-aussi l'intégrité des juges.
-
-Le discours de votre prédicateur nous a paru admirable. Le Bourdaloue
-prêcha, comme un ange du ciel, l'année passée et celle-ci, car c'est le
-même sermon. Ce que vous m'avez mandé de ce monde, qui paraîtrait un
-autre monde si l'on voyait le dessous des cartes de toutes les maisons,
-est quelque chose de bien plaisant et de bien véritable. Eh, bon Dieu!
-que savons-nous si le coeur de cette princesse dont nous disons tant de
-bien est parfaitement content? elle a paru triste trois ou quatre jours;
-que sait-on? elle voudrait être grosse, elle ne l'est pas encore; elle
-voudrait peut-être voir Paris et Saint-Cloud; elle n'y a point encore
-été: elle est complaisante, et ne songe qu'à plaire; que sait-on si cela
-ne lui coûte rien? que sait-on si elle aime également les dames qui ont
-l'honneur d'être auprès d'elle? que sait-on enfin si une vie si retirée
-ne l'ennuie point? Je suis à cet endroit, lorsque je reçois dans ce
-moment votre aimable et triste lettre du 24; vraiment, ma très-chère,
-elle me touche sensiblement.
-
-Je ne suis point encore partie, c'est le mauvais temps qui m'a arrêtée;
-c'eût été une folie de s'exposer, tout était déchaîné. Je vous écrirai
-encore vendredi de Paris, et vous parlerai du petit bâtiment; j'y donne
-mon avis la première, et je ne suis pas si sotte que vous pensez, quand
-il est question de vous. Il y a des histoires qui nous content de plus
-grands miracles; et pourquoi certaines amitiés cèderaient-elles à
-_l'autre_; ainsi je deviens architecte. Je vous admire sur tout ce que
-vous dites de la dévotion: eh, mon Dieu! il est vrai que nous sommes des
-_Tantales_, nous avons l'eau tout auprès de nos lèvres, nous ne saurions
-boire. Un coeur de glace, un esprit éclairé, c'est cela même. Je n'ai
-que faire de savoir la querelle _des jansénistes_ et _des molinistes_
-pour décider; il me suffit de ce que je sens en moi; le moyen d'en
-douter dès le moment que l'on s'observe un peu? Je parlerais longtemps
-là-dessus, et j'en eusse été ravie, quand nous étions ensemble: mais
-vous coupiez court, et je reprenais tout aussitôt le silence; Corbinelli
-en avait l'endosse, car j'aime ces vérités. Il vient d'entendre par
-hasard un sermon de l'abbé Fléchier[585], à la vêture d'une capucine
-dont il est charmé. C'était sur la liberté des enfants de Dieu, que le
-prédicateur a expliquée hardiment. «Il a fait voir qu'il n'y avait que
-cette fille de libre, puisqu'elle avait une participation de la liberté
-de J. C. et des saints; qu'elle était délivrée de l'esclavage de nos
-passions, que c'était elle qui était libre, et non pas nous; qu'elle
-n'avait qu'un maître, que nous en avions cent; et que bien loin de la
-plaindre, comme nous faisions, avec une grossièreté condamnable, il
-fallait la regarder, la respecter, l'envier, comme une personne choisie
-de toute éternité pour être du nombre des élus.» J'en supprime les trois
-quarts: mais enfin c'était une pièce achevée. On n'imprime point
-l'oraison funèbre de madame de Longueville.
-
-Vous me demandez pourquoi je ne mène point Corbinelli. Il s'en va en
-Languedoc, il est comblé des biens et des manières obligeantes de M. de
-Vardes, qui accompagne les douze cents francs (_de pension_) d'une si
-admirable sauce; je veux dire de tant de paroles choisies, et de
-sentiments si tendres et si généreux, que la philosophie de notre ami
-n'y résiste pas. Vardes est tout extrême; et comme je suis persuadée
-qu'il le haïssait, parce qu'il le traitait mal, il l'aime présentement,
-parce qu'il le traite bien: c'est le proverbe italien[586] et son
-contraire. Je m'en vais donc avec le bon abbé et des livres, et votre
-idée, dont je recevrai tous mes biens et tous mes maux. Je vous promets
-qu'elle m'empêchera de demeurer le soir au serein; je me représenterai
-que cela vous déplaît: ce ne sera pas la première fois que vous m'aurez
-fait rentrer au logis de cette sorte. Je vous promets de vous consulter
-et de vous obéir toujours, faites-en de même pour moi, et ne vous
-chargez d'aucune inquiétude; reposez-vous de ma conservation sur ma
-poltronnerie; je n'ai pas en vous les mêmes sujets de confiance, j'ai
-bien des choses à vous reprocher; et, sans aller jusqu'à Monaco, n'ai-je
-pas les bords du Rhône, où vous forcez tous les braves gens de votre
-famille à vous accompagner malgré eux? malgré eux, vous dis-je;
-souvenez-vous au contraire que je mourais de peur à pied en passant _les
-vaux_ d'Olioules[587]: voilà ce qui doit justifier mes craintes et
-fonder votre tranquillité. Faites donc en sorte que mon souvenir vous
-gouverne, comme le vôtre me gouvernera; je ne vous dis point les peines
-que me causera cet éloignement; j'y donnerai les meilleurs ordres que je
-pourrai, et j'éclaircirai, autant qu'il me sera possible, l'entre chien
-et loup de nos bois: je commence par la Loire et par Nantes, qui n'ont
-rien de triste. Je crois que mon fils viendra me conduire jusqu'à
-Orléans. Je suis persuadée des complaisances de M. de Grignan; il a des
-endroits d'une noblesse, d'une politesse, et même d'une tendresse
-extrême; je vois en lui d'autres choses dont les contre-coups sont
-difficiles à concevoir; et comme tout est à facettes, il a aussi des
-endroits inimitables pour la douceur et l'agrément de la société; on
-l'aime, on le gronde, on l'estime, on le blâme, on l'embrasse, on le
-bat. Adieu, ma très-chère, je vous quitte enfin. Il me semble que vous
-vous moquez de moi, quand vous craignez que je n'écrive trop; ma
-poitrine est à peu près délicate comme celle de _Georget_[588]: excusez
-la comparaison, il sort d'ici: mais vous, ma très-belle, je vous conjure
-de ne point m'écrire. Montgobert, prenez la plume, et ne m'abandonnez
-pas.
-
-
- [584] Impliquée dans l'affaire des poisons.
-
- [585] Esprit Fléchier, nommé à l'évêché de Lavaur en 1685, et
- transféré à celui de Nîmes en 1687.
-
- [586] _Chi offendi non perdona._
-
- [587] Les _vaux_ d'Olioules, qu'on appelle en langage du pays _leis
- baous d'Olioules_, ne sont autre chose qu'un chemin étroit, d'environ
- une lieue, à côté d'une petite rivière qui passe entre deux montagnes
- très-escarpées en Provence.
-
- [588] Fameux cordonnier pour femmes.
-
-
-
-
-227.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 6 mai 1680.
-
-Vous me dites fort plaisamment qu'il n'y a qu'à laisser faire l'esprit
-humain, qu'il saura bien trouver ses petites consolations, et que c'est
-sa fantaisie d'être content. J'espère que le mien n'aura pas moins cette
-fantaisie que les autres, et que l'air et le temps diminueront la
-douleur que j'ai présentement. Il me semble que je vous ai mandé ce que
-vous me dites sur la furie de ce nouvel éloignement: on dirait que nous
-ne sommes pas encore assez loin, et qu'après une mûre délibération, nous
-y mettons encore cent lieues volontairement. Je vous renvoie quasi votre
-lettre; c'est que vous avez si bien tourné ma pensée, que je prends
-plaisir à la répéter. J'espère au moins que les mers mettront des bornes
-à nos fureurs, et qu'après avoir bien tiré chacune de notre côté, nous
-ferons autant de pas pour nous rapprocher que nous en faisons pour être
-aux deux bouts de la terre. Il est vrai que pour deux personnes qui se
-cherchent, et qui se souhaitent toujours, je n'ai jamais vu une pareille
-destinée: qui m'ôterait la vue de la Providence m'ôterait mon unique
-bien; et si je croyais qu'il fût en nous de ranger, de déranger, de
-faire, de ne pas faire, de vouloir une chose ou une autre, je ne
-penserais pas à trouver un moment de repos: il me faut l'auteur de
-l'univers pour raison de tout ce qui arrive; quand c'est à lui qu'il
-faut m'en prendre, je ne m'en prends plus à personne, et je me soumets:
-ce n'est pourtant pas sans douleur ni tristesse; mon coeur en est
-blessé, mais je souffre même ces maux, comme étant dans l'ordre de la
-Providence. Il faut qu'il y ait une madame de Sévigné qui aime sa fille
-plus que toutes les autres mères; qu'elle en soit souvent très-éloignée,
-et que les souffrances les plus sensibles qu'elle ait dans cette vie lui
-soient causées par cette chère fille. J'espère aussi que cette
-Providence disposera les choses d'une autre manière, et que nous nous
-retrouverons, comme nous avons déjà fait. Je dînai l'autre jour avec des
-gens qui, en vérité, ont bien de l'esprit, et qui ne m'ôtèrent point
-cette opinion.
-
-Mais parlons plus communément, et disons que c'est une chose rude que de
-faire six mois de retraite pour avoir vécu cet hiver à Aix: si cela
-servait à la fortune de quelqu'un de votre famille, je le souffrirais;
-mais vous pouvez compter qu'en ce pays-ci vous serez trop heureuse si
-cela ne vous nuit pas. L'intendant ne parle que de votre magnificence,
-de votre grand air, de vos grands repas: madame de Vins en est tout
-étonnée, et c'est pour avoir cette louange que vous auriez besoin que
-l'année n'eût que six mois; cette pensée est dure de songer que tout est
-sec pour vous jusqu'au mois de janvier. Vous n'entendrez pas parler de
-la dépense de votre bâtiment; n'y pensez plus; c'est une chose si
-nécessaire, que j'avoue que sans cela l'hôtel de Carnavalet est
-inhabitable: vous n'aurez qu'à en écrire au chevalier; nous lui donnâmes
-hier une connaissance parfaite de nos desseins. Je me réjouirai avec le
-Berbisi[589] de l'occasion qu'il a eue de vous faire plaisir. J'ai été
-ravie de votre joli couplet; quoi que vous disiez de Montgobert, je
-crois que _vous n'y avez point nui_, comme cet homme, vous en
-souvient-il? Il est, en vérité, fort plaisant ce couplet: vous avez cru
-que je le recevrais dans mes bois; je suis encore dans Paris: mais il
-n'en fera pas plus de bruit: je le chanterai sur la Loire, si je puis
-desserrer mon gosier, qui n'est pas présentement en état de chanter. Je
-vous avouerai que j'ai grand besoin de vous tous; je ne connais plus ni
-la musique, ni les plaisirs; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort
-qu'une vie triste et unie[590], tantôt à ce triste faubourg, tantôt avec
-les sages veuves. M. de Grignan m'est bien nécessaire, car j'ai un coin
-de folie qui n'est pas encore bien mort.
-
-Je vous ai parlé de la princesse de Tarente, comme si j'avais reçu votre
-lettre: je vous ai conté le mariage de sa fille: écrivez-lui, elle en
-sera fort aise, vous lui devez cette honnêteté; elle s'est toujours
-piquée de vous estimer et de vous admirer: elle vient à Vitré, elle me
-fera sortir de ma simplicité, pour me faire entrer dans son
-amplification; je n'ai jamais vu un si plaisant style. Elle amusa le roi
-l'autre jour dans une promenade, en lui contant tout ce que je vous
-conterai quand je serai aux Rochers; voilà les nouvelles que vous
-recevrez de moi: mais aussi vous pourrez vous vanter qu'il ne se passera
-rien en Allemagne, ni en Danemark, dont vous ne soyez parfaitement
-instruite.
-
-Montgobert m'a mandé des merveilles de Pauline, faites-m'en parler;
-c'est une petite fille charmante, c'est la joie de toute votre maison.
-Mademoiselle du Plessis ne m'en fera point souvenir; ne vous ai-je pas
-dit qu'elle est affligée de la mort de sa mère? mais j'ai de bons livres
-et de bonnes pensées. Ne craignez point que j'écrive trop; je vous ai
-donné l'idée de la délicatesse de ma poitrine. Je vous recommande la
-vôtre; faites-moi écrire, si vous aimez ma vie; profitez du temps et du
-repos que vous avez; amusez-vous à vous guérir tout à fait; mais il faut
-que vous le vouliez, et c'est une étrange pièce que notre volonté. Celle
-de vos musiciens était bonne à ténèbres, mais vous les décriez, _tantôt
-des musiciens sans musique_, et puis _une musique sans musiciens_:
-j'admire la bonté de M. le comte, de souffrir que vous en parliez si
-librement.
-
-Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant; _sa serrure
-était bien brouillée_[591], mais je n'ai pas laissé d'attraper qu'il
-vous honore fort: il m'a loué votre magnificence; il dit que vous êtes
-toujours belle, mais triste et si abattue, qu'il est aisé de voir que
-vous vous contraignez. Il est charmé de M. de Berbisi, que je
-remercierai, quoique je sache bien que votre recommandation est la seule
-cause des services qu'il lui a rendus. Je doute que cet intendant
-retourne en Provence; à tout hasard je lui conseillerais de laisser ici
-quatre ou cinq de ses dents. J'ai eu tant d'adieux que j'en suis
-étonnée; vos amies, les miennes, les jeunes, les vieilles, tout a fait
-des merveilles. La maison de Pomponne et madame de Vins me tiennent bien
-au coeur. L'abbé Arnauld arriva hier tout à propos pour me dire adieu.
-Pour madame de Coulanges, elle s'est signalée, elle a pris possession de
-ma personne, elle me nourrit; elle me mène, et ne veut pas me quitter
-qu'elle _ne m'ait vue pendue_[592]. Mon fils vient à Orléans avec moi,
-je crois qu'il viendrait volontiers plus loin.
-
-Madame la Dauphine est présentement à Paris pour la première fois: la
-messe à Notre-Dame, dîner au Val-de-Grâce, voir la duchesse de la
-Vallière, et point de _Bouloy_[593]; je crois qu'elles se pendront. On
-fait tous les jours des fêtes pour madame la Dauphine. Madame de
-Fontanges revient demain. Voyez un peu comme ce prieur de Cabrières est
-venu redonner cette belle beauté à la cour. Le petit de la Fayette a un
-régiment: vous voyez que M. de la Rochefoucauld n'a pas emporté l'amitié
-de M. de Louvois: mais que veux-je conter, avec toutes ces nouvelles?
-C'est bien à moi, qui monte en carrosse, à me mêler de parler. Adieu, ma
-chère enfant, il faut vous quitter encore, j'en suis affligée: je serai
-longtemps sans avoir de vos lettres, c'est une peine incroyable; du
-moins si je pouvais espérer que vous conserverez votre santé, ce serait
-une grande consolation dans une si terrible absence.
-
-
- [589] M. de Berbisi, président à mortier au parlement de Dijon, et
- proche parent de madame de Sévigné.
-
- [590] Allusion à un passage de la Vie de Pompée, dans Plutarque.
- «Toutes et quantes fois, dit-il, que je frapperai du pied seulement la
- terre d'Italie, je feray sourdre de toutes parts gens de guerre à pied
- et à cheval.» (_Traduction d'Amyot._)
-
- [591] Façon de parler familière à madame de Sévigné et à madame de
- Grignan, pour exprimer l'embarras que certaines gens mettent dans
- leurs discours.
-
- [592] Allusion au mot de _Martine_ dans le _Médecin malgré lui_, acte
- III, sc. IX.
-
- [593] C'est-à-dire que madame la Dauphine ne devait point aller aux
- Carmélites de la rue du Bouloi.
-
-
-
-
-228.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Orléans, mercredi 8 mai 1680.
-
-Nous voici arrivés sans aucune aventure considérable: il fait le plus
-beau temps du monde: les chemins sont admirables: notre équipage va
-bien: mon fils m'a prêté ses chevaux et m'est venu conduire jusqu'ici.
-Il a fort égayé la tristesse du voyage; nous avons causé, disputé et lu,
-nous sommes dans les mêmes erreurs, cela fournit beaucoup. Notre essieu
-rompit hier dans un lieu merveilleux, nous fûmes secourus par le
-véritable portrait de M. de _Sotenville_[594]; c'est un homme qui ferait
-les _Géorgiques_ de Virgile, si elles n'étaient déjà faites, tant il
-sait profondément le ménage de la campagne: il nous fit venir sa femme,
-qui est assurément _de la maison de la Prudoterie, où le ventre
-anoblit_[595]. Nous fûmes deux heures avec cette compagnie sans nous
-ennuyer, par la nouveauté d'une conversation et d'une langue entièrement
-nouvelle pour nous. Nous fîmes bien des réflexions sur le parfait
-contentement de ce gentilhomme, de qui l'on peut dire:
-
- Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis.
- Et qui de leurs toisons voit filer ses habits!
-
-Les jours sont si longs, que nous n'eûmes pas même besoin du secours de
-la plus belle lune du monde qui nous accompagnera sur la Loire, où nous
-nous embarquons demain. Quand vous recevrez cette lettre, je serai à
-Nantes: j'ai trouvé aujourd'hui que je ne suis pas encore plus loin de
-vous qu'à Paris; et, par un filet que nous avons tiré sur la carte, nous
-avons vu que Nantes même n'était guère plus loin de vous que Paris.
-Mais, en vérité, voilà de légères consolations; je n'ai pas même celle
-de recevoir de vos nouvelles. Vos lettres n'arrivent qu'aujourd'hui à
-Paris; du But y joindra celles de samedi, et j'aurai les deux paquets
-ensemble à Nantes: je n'ai point voulu les hasarder par une route
-incertaine, puisqu'elle dépend du vent: vous croyez donc bien que
-j'aurai quelque impatience d'arriver à Nantes. Adieu, mon enfant: que
-puis-je vous dire d'ici? Vous avez des résidents qui doivent vous
-instruire; je ne suis plus bonne à rien qu'à vous aimer, sans pouvoir
-faire nul usage de cette bonne qualité: cela est triste pour une
-personne aussi vive que moi. Mon _Bien bon_ vous assure de ses services:
-je suis fort occupée du soin de le conserver: les voyages ne sont plus
-pour lui comme autrefois. Je vous embrasse de tout mon coeur.
-
-
- [594] Beau-père de George Dandin.
-
- [595] Voyez la scène IV du Ier acte de _George Dandin_.
-
-
-
-
-229.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Blois, jeudi 9 mai 1680.
-
-Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant, rien ne me peut
-contenter que cet amusement; je _tourne_, je marche, je veux reprendre
-mon livre; j'ai beau _tourner une affaire_[596], je m'ennuie, et c'est
-mon écritoire qu'il me faut. Il faut que je vous parle, et qu'encore que
-ma lettre ne parte ni aujourd'hui, ni demain, je vous rende compte tous
-les soirs de ma journée. Mon fils est parti cette nuit d'Orléans par la
-diligence qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le
-soir à Paris; cela fait un peu de chagrin à la poste: voilà les
-nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark. Nous sommes
-montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde; j'y
-ai fait placer le corps de mon grand carrosse, d'une manière que le
-soleil n'a point entré dedans; nous avons baissé les glaces: l'ouverture
-du devant fait un tableau merveilleux; les portières et les petits côtés
-nous donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Nous ne sommes
-que l'abbé et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins, bien à
-l'air, bien à notre aise; tout le reste comme des cochons sur la paille.
-Nous avons mangé du potage et du bouilli tout chaud: on a un petit
-fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse, comme le roi et la
-reine: voyez, je vous prie, comme tout s'est raffiné sur notre Loire, et
-comme nous étions grossiers autrefois, que le _coeur était à gauche_: en
-vérité le mien, ou à droite ou à gauche, est tout plein de vous. Si vous
-me demandez ce que je fais dans ce carrosse charmant, où je n'ai point
-de peur, j'y pense à ma chère fille, je m'entretiens de la tendre amitié
-que j'ai pour elle, de celle qu'elle a pour moi, des pays infinis qui
-nous séparent, de la sensibilité que j'ai pour tous ses intérêts, de
-l'envie que j'ai de la revoir, de l'embrasser; je pense à ses affaires,
-je pense aux miennes; tout cela forme un peu l'_Humeur de ma fille_,
-malgré l'_Humeur de ma mère_[597] qui brille tout autour de moi. Je
-regarde, j'admire cette belle vue qui fait l'occupation des peintres. Je
-suis touchée de la bonté du bon abbé, qui, à soixante-treize ans,
-s'embarque encore sur la terre et sur l'onde pour mes affaires. Après
-cela je prends un livre que le pauvre M. de la Rochefoucauld me fit
-acheter, c'est _la Réunion du Portugal_, qui est une traduction de
-l'italien; l'histoire et le style sont également estimables. On y voit
-le roi de Portugal (_Sébastien_), jeune et brave prince, se précipiter
-rapidement à sa mauvaise destinée; il périt dans une guerre en Afrique
-contre le fils d'Abdalla: c'est assurément une histoire des plus
-amusantes qu'on puisse lire. Je reviens ensuite à la Providence, à ses
-ordres, à ses conduites, à ce que je vous ai entendu dire, que nos
-volontés sont les exécutrices de ses décrets éternels. Je voudrais bien
-causer avec quelqu'un; je viens d'un lieu où l'on est assez accoutumé à
-discourir: nous parlons, l'abbé et moi, mais ce n'est pas d'une manière
-qui puisse nous divertir: nous passons tous les ponts avec un plaisir
-qui nous les fait souhaiter: il n'y a pas beaucoup d'_ex voto_ pour les
-naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance: il y aurait plus de
-raison de craindre cette dernière, qui est folle, que notre Loire, qui
-est sage et majestueuse. Enfin, nous sommes arrivés ici de bonne heure;
-chacun _tourne_, chacun se rase, et moi j'écris romanesquement sur le
-bord de la rivière où est située notre hôtellerie; _c'est la Galère_,
-vous y avez été.
-
-J'ai entendu mille rossignols; j'ai pensé à ceux que vous entendez sur
-votre balcon. Je n'ose vous dire la tristesse que l'idée de votre
-délicate santé a jetée sur toutes mes pensées; vous le comprenez bien,
-et à quel point je souhaite qu'elle se rétablisse: si vous m'aimez, vous
-y mettrez vos soins et votre application, afin de me témoigner la
-véritable amitié que vous avez pour moi. Cet endroit est une pierre de
-touche. Bonsoir, ma très-chère; adieu jusqu'à demain à Tours.
-
-
- [596] Expression de M. de la Garde.
-
- [597] On a déjà vu que madame de Sévigné avait donné ces noms à
- certaines allées, soit de Livry, soit des Rochers.
-
-
-
-
-230.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Nantes, vendredi 17 mai 1680.
-
-Je vous assure, ma fille, qu'il m'ennuie ici. M. de Molac, ni les
-madames qui me font tant d'honnêtetés, ne me consolent point de n'être
-pas dans mes bois; car je ne pense pas encore à Paris. Ce sont donc les
-Rochers que je respire, c'est mon _Rochecourbière_[598]; c'est d'être
-dans de belles allées, et non pas dans une fausse représentation d'une
-société qui n'a rien d'agréable pour moi. Ma consolation, c'est d'être à
-mes Filles de Sainte-Marie; elles sont aimables; elles ont conservé une
-idée de vous, dont elles me font leur cour; elles ne sont point folles,
-ni prévenues, comme celles que vous connaissez; elles ne croient point
-le pape d'aujourd'hui (_Innocent XI_)[599] hérétique; elles savent leur
-religion; elles ne jetteront point par terre l'Écriture sainte, parce
-qu'elle est traduite par les plus honnêtes gens du monde; elles font
-honneur à la grâce de Jésus-Christ; elles connaissent la Providence;
-elles élèvent fort bien leurs petites filles; elles ne leur apprennent
-point à mentir, ni à dissimuler leurs sentiments; point de
-_coquesigrues_ ni d'idolâtrie: enfin, je les aime. M. de Grignan les
-croira jansénistes, et moi je pense qu'elles sont chrétiennes; il y en a
-deux qui ont bien de l'esprit. J'irai demain écrire dans cette maison,
-j'y dînerai dimanche: encore une fois, c'est ma consolation. Je commence
-dès aujourd'hui cette lettre, parce que l'on reçoit les lettres à dix
-heures du matin, et que la poste repart à six heures du soir; cela est
-fort juste: et puis je m'en vais vous dire une chose plaisante, c'est
-que la première fois que je lis vos lettres je suis si émue, que je ne
-vois pas la moitié de ce qui est dedans; en les relisant plus à loisir,
-je trouve mille choses sur quoi je veux parler: la première qui me
-revient, c'est _votre Carthage_[600]; laissez-nous faire, je vous prie,
-nous l'achèverons plus tôt que la pauvre Didon n'acheva la sienne: cette
-comparaison m'a charmée. Je suis ici dans l'embarras d'achever un grand
-compte de dix-neuf années que mon fils n'avait fait qu'ébaucher. On veut
-me faire passer des lettres que j'ai écrites pour des quittances; c'est
-une pitié de voir les subtilités où dix mille francs de reste jettent un
-mauvais payeur. Nous allons tout arrêter: nous aspirons à de certains
-lods et ventes d'une terre qui relève de nous; nous voulons deux mille
-francs tout à l'heure: nous avons bien des gens qui nous conseillent;
-tout ce qui me fâche, c'est de faire du mal: mais quand je joue à noyer,
-et que je me demande lequel je noie de M. de la Jarie ou de moi, je dis
-sans balancer que c'est M. de la Jarie, et cela me donne du courage.
-Voilà, ma pauvre enfant, les nouvelles dont je puis remplir mes lettres;
-quand je songe combien les détails de cette nature, qui sont dans les
-vôtres, me touchent sensiblement, je m'imagine que vous êtes de même
-pour moi, et je ne crois pas que vous vouliez que je mette votre amitié
-à plus haut prix. La vie est ici à fort bon marché: si c'était la même
-chose à Aix, vous n'auriez pas tant dépensé l'hiver dernier; c'est
-encore une belle circonstance que tout y soit comme à Paris: voilà une
-heureuse ressemblance. Vous avez raison de trouver plaisant qu'en
-blâmant l'excès de votre dépense, on trouve à dire à la frugalité de vos
-repas; vous avez très-bien fait de ne les pas augmenter; vous avez un
-si grand air que vous trompez les yeux, car votre intendant jure qu'on
-ne peut pas faire une meilleure chère, ni plus grande, ni plus polie.
-C'est une chose étrange que cinquante domestiques; nous avons eu peine à
-les compter. Pour Grignan, je ne comprends jamais comment vous y pouvez
-souhaiter d'autre monde que votre famille. Vous savez bien que quand
-nous étions seules, nous étions cent dans votre château; je trouvais que
-c'était assez. Il ne faut pas croire que l'excès du nombre ne vous ôte
-pas toute la douceur et le soulagement du bon marché et des provisions:
-c'est une chose que vous n'avez jamais voulu comprendre; mais votre
-arithmétique, en vous faisant doubler par quatre le nombre de vos
-bouches, vous les fera trouver aussi chères qu'à Paris. Donnez à tout
-cela, ma fille, quelques moments des réflexions dont vous vous creusez
-la tête dans votre cabinet, je vous recommande à vous-même dans cette
-retraite. Vos rêveries ne sont jamais agréables, vous vous les imprimez
-plus fortement qu'une autre: vous savez l'effet de ces épuisements, et
-le besoin que vous avez d'être quelquefois _spensierata_; rien n'est si
-sain aux personnes délicates: vos lectures même sont trop épaisses, vous
-vous ennuyez des histoires et de tout ce qui n'applique point: c'est un
-malheur d'être si solide et d'avoir tant d'esprit; on ne s'en porte pas
-mieux. Ma santé me fait honte; il y a quelque chose de sot à se porter
-aussi bien que je fais: cela est encore au delà de la médiocrité de mon
-esprit. Je trouve quelquefois que je mériterais au moins quelque légère
-incommodité; je voudrais, pour votre soulagement et pour mon honneur,
-avoir quelques-unes des vôtres. Quand je pense à tant de maux, je vous
-assure, ma chère enfant, que je suis étonnée que la bonté de mon
-tempérament puisse soutenir l'inquiétude que j'en ai. Je ne vous ai
-point assez dit comme j'aime Pauline, ni combien je la trouve jolie,
-aimable, vive et naturelle: ce serait grand dommage si elle se gâtait;
-et je vous conseille de ne point la séparer de vous. Il me semble que le
-marquis ne m'aime plus.
-
-
- [598] Grotte fort agréable, où on allait se reposer dans les parties
- de promenades qu'on faisait à Grignan.
-
- [599] Les jansénistes prétendaient que le pape Innocent XI était
- favorable à leur doctrine.
-
- [600] L'appartement de madame de Grignan, à l'hôtel de Carnavalet.
-
-
-
-
-231.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Nantes, samedi 25 mai 1680.
-
-En attendant vos lettres, je m'en vais un peu vous entretenir. J'espère
-que vous aurez reçu une si grande quantité des miennes, que vous serez
-guérie pour jamais des inquiétudes que donnent les retardements de la
-poste. Pour moi, ma très-chère, il me semble qu'il y a six mois que je
-suis ici, et que le mois de mai n'a point de fin. Vous souvient-il des
-fantaisies qui vous prenaient quelquefois de trouver qu'il y a des mois
-qui ne finissent point du tout? Je n'étais point de cet avis quand
-j'étais avec vous; ma douleur était de voir courir le temps trop vite.
-Me voilà dans l'admiration du joli mois de mai; que n'ai-je point fait?
-que n'ai-je point vu? que n'ai-je point rêvé? et j'arriverai encore aux
-Rochers avant qu'il finisse. Mon fils avait fort envie que nous
-allassions à Bodégat[601], où effectivement nous avons beaucoup
-d'affaires; mais il désirerait surtout que j'allasse chez Tonquedec:
-comme je ne suis point si touchée de cette visite, je la diffère
-jusqu'au temps où je serai peut-être obligée d'aller à Rennes pour voir
-M. et madame de Chaulnes. Je m'en vais présentement aux Rochers, où je
-ferai venir tous mes gens de Bodégat. Vous allez me demander si personne
-ne pouvait agir ici pour moi; je vous dirai que non: il a fallu ma
-présence et le crédit de mes amis; cela m'a un peu consolée, joint au
-plaisir de passer une partie de mes après-dîners avec mes pauvres filles
-de Sainte-Marie. Je leur ai fait prêter un livre dont elles sont
-charmées; c'est _la Fréquente_[602]: mais c'est le plus grand secret du
-monde. Je vous prie de lire la seconde partie du second traité du
-premier tome des _Essais de morale_; je suis assurée que vous le
-connaissez, mais vous ne l'avez peut-être pas remarqué, c'est _De la
-soumission à la volonté de Dieu_. Vous voyez comme il nous la représente
-souveraine, faisant tout, disposant de tout, réglant tout, je m'y tiens:
-voilà ce que j'en crois; et si, en tournant le Feuillet, ils veulent
-dire le contraire pour _ménager la chèvre et les choux_, je les
-traiterai sur cela comme ces _ménageurs politiques_; ils ne me feront
-pas changer, je suivrai leur exemple, car ils ne changent pas d'avis
-pour changer de note.
-
-Nous fûmes dîner l'autre jour à la Seilleraye, comme je vous avais dit:
-mon Agnès fut ravie d'être de cette partie, quoiqu'il n'y eût que le bon
-abbé et l'abbé de Bruc: elle a dix-neuf ans, mon Agnès, et n'est pas si
-simple que je pensais; elle a plus que le désir d'apprendre, elle sait
-assez de choses; c'est comme vous disiez de _Marie_ à Grignan: elle se
-doute de ce qu'on veut lui dire; elle est aimable. Le confesseur qui la
-gouverne la fait communier deux fois la semaine: bon Dieu, quelle
-profanation! elle est de tous les plaisirs quand elle peut en être, et
-du moins elle le désire toujours, et c'est assez pour n'être pas dans un
-usage si familier. Elle a lu tout ce qu'elle a pu attraper de romans,
-avec tout le goût que donne la difficulté et le plaisir de tromper.
-Vraiment, si je voulais rendre une fille galante, je ne lui souhaiterais
-qu'une mère et un confesseur comme elle en a. Ma fille, je vous parle de
-Nantes, en attendant les lettres de Paris. Il y a ici une espèce
-d'intendante, qui ne l'est point pourtant; c'est madame de Nointel. Elle
-est fille de madame de Br...., elle a dix-sept ans, et fait la sotte et
-l'entendue. Son mari est de la vraie maison de Be..., il n'est pas ici:
-sa femme fait la belle, et croit que c'est mon devoir de l'aller voir;
-je n'ai pas bien compris pourquoi; et en attendant qu'elle me montre par
-où, je m'en vais aux Rochers: cela serait bon pour madame de Molac, ce
-n'est pas une difficulté: elle est à Paris, son mari[603] l'est allé
-trouver.
-
-Voilà vos lettres du 15 de ce mois infini, car il est vrai que je n'en
-ai jamais trouvé un pareil. Vous avez reçu toutes les miennes: je vous
-conjure de n'être point en peine si vous n'en recevez pas; vous voyez
-bien que cela dépend de l'arrangement de certains moments de la poste
-qui peuvent très-souvent manquer; jusqu'ici je n'ai pas sujet de m'en
-plaindre, je ne reçois vos lettres que deux jours plus tard qu'à Paris:
-c'est tout ce qu'on peut ménager sur une distance aussi extrême que
-celle-ci. Vous dites que je n'en suis point touchée; cela est d'une
-personne qui est encore plus loin de moi que je ne pensais, qui m'a tout
-à fait oubliée, qui ne sait plus la mesure de mon attachement, ni la
-tendresse de mon coeur, qui ne connaît plus cette faiblesse naturelle,
-ni cette disposition aux larmes dont votre fermeté et votre philosophie
-se sont si souvent moquées. C'est à moi à me plaindre: je ne suis que
-trop pénétrée de tout cela; et, avec toute ma belle Providence que je
-comprends si bien, je ne laisse pas d'être toujours affligée de ces
-arrangements au delà de toute raison. Une paix entière, une soumission
-sans murmure est le partage des parfaits, tandis que la connaissance de
-cette Providence, et du mauvais usage que j'en fais, ne m'est donnée que
-pour ma peine et pour ma pénitence. Vous dites qu'on veut que Dieu soit
-l'auteur de tout ce qui arrive: lisez, lisez ce Traité que je vous ai
-marqué, et vous verrez qu'en effet c'est à Dieu qu'il faut s'en prendre,
-mais avec respect et résignation; et les hommes sur qui nous arrêtons
-notre vue, il faut les considérer comme les exécuteurs de ses ordres,
-dont il sait bien tirer la fin qu'il lui plaît. C'est ainsi qu'on
-raisonne quand on lève les yeux; mais ordinairement on s'en tient aux
-pauvres petites causes secondes, et l'on souffre avec bien de
-l'impatience ce qu'on devrait recevoir avec soumission: voilà le
-misérable état où je suis: c'est pour cela que vous m'avez vue me
-repentir, m'agiter et m'inquiéter tout de même qu'une autre. Je pense
-comme vous que toutes les philosophies ne sont bonnes que quand on n'en
-a que faire. Vous me priez de vous aimer davantage et toujours
-davantage; en vérité, vous m'embarrassez, je ne sais point où l'on prend
-ce degré-là; il est au-dessus de mes connaissances: mais ce qui est bien
-à ma portée, c'est de ne vous être bonne à rien, c'est de ne faire aucun
-usage qui vous soit utile de la tendresse que j'ai pour vous, c'est de
-n'avoir aucun de ces tons si désirés d'une mère, qui peut retenir, qui
-peut soulager, qui peut soutenir. Ah! voilà ce qui me désespère, et qui
-ne s'accorde point du tout avec ce que je voudrais.
-
-
- [601] Terre de M. de Sévigné, située en basse Bretagne, près du bourg
- de la Trinité, à peu de distance de Quimper.
-
- [602] Le livre _De la fréquente communion_, par le docteur Arnauld.
-
- [603] M. de Molac était gouverneur des ville et château de Nantes.
-
-
-
-
-232.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Nantes, lundi au soir 27 mai 1680.
-
-Je vous écris ce soir, parce que, Dieu merci, je m'en vais demain dès le
-grand matin, et même je n'attendrai pas vos lettres pour y faire
-réponse: je laisse un homme à cheval pour me les apporter à la dînée, et
-je laisse ici cette lettre qui partira ce soir, afin qu'autant que je le
-puis, il n'y ait rien de déréglé dans notre commerce. J'écris
-aujourd'hui comme Arlequin, qui répond avant que d'avoir reçu la lettre.
-
-Je fus hier au Buron, j'en revins le soir; je pensai pleurer en voyant
-la dégradation de cette terre: il y avait les plus vieux bois du monde;
-mon fils, dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de
-cognée. Il a encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez
-grande beauté; tout cela est pitoyable: il en a rapporté quatre cents
-pistoles, dont il n'eut pas un sou un mois après. Il est impossible de
-comprendre ce qu'il fait, ni ce que son voyage de Bretagne lui a coûté,
-quoiqu'il eût renvoyé ses laquais et son cocher à Paris, et qu'il n'eût
-que le seul _Larmechin_ dans cette ville, où il fut deux mois. Il trouve
-l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer, et de
-payer sans s'acquitter; toujours une soif et un besoin d'argent, en paix
-comme en guerre; c'est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n'a
-aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma
-fille, il faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées
-que je vis hier, tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se
-retirer, tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dans
-l'horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans cette obscurité,
-annonçaient, par leurs funestes cris, les malheurs de tous les hommes,
-tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le
-coeur; et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n'ont point
-parlé, comme celui où était Clorinde[604]? Ce lieu était _un luogo
-d'incanto_, s'il en fut jamais: j'en revins donc toute triste; le souper
-que me donna le premier président et sa femme ne fut point capable de me
-réjouir. Il faut que je vous conte ce que c'est que ce premier
-président; vous croyez que c'est une barbe sale et un vieux fleuve comme
-votre _Ragusse_; point du tout: c'est un jeune homme de vingt-sept ans,
-neveu de M. d'Harouïs, un petit de la Bunelaie fort joli, qui a été
-élevé avec le petit de la Seilleraye[605], que j'ai vu mille fois, sans
-jamais imaginer que ce pût être un magistrat; cependant il l'est devenu
-par son crédit, et, moyennant quarante mille francs, il a acheté toute
-l'expérience nécessaire pour être à la tête d'une compagnie souveraine,
-qui est la chambre des comptes de Nantes: il a de plus épousé une fille
-que je connais fort, que j'ai vue pendant cinq semaines tous les jours
-aux états de Vitré; de sorte que ce premier président et cette première
-présidente sont pour moi un jeune petit garçon que je ne puis respecter,
-et une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. Ils sont revenus
-pour moi de la campagne, où ils étaient; ils ne me quittent point. D'un
-autre côté, M. de Nointel me vint voir samedi en arrivant de Brest:
-cette civilité m'obligea d'aller le lendemain chez sa femme; elle me
-rendit ma visite dès le soir, et aujourd'hui ils m'ont donné un si
-magnifique repas en maigre, à cause des Rogations, que le moindre
-poisson paraissait la _signora balena_. J'ai été de là dire adieu à mes
-pauvres soeurs (_de Sainte-Marie_), que je laisse avec un très-bon
-livre. J'ai pris congé de la belle prairie[606]: mon Agnès pleure quasi
-mon départ, et moi, ma très-belle, je ne le pleure point: je suis ravie
-de m'en aller dans mes bois; j'espère au moins en trouver aux Rochers
-qui ne sont point abattus. Voilà toutes les inutilités que je puis vous
-mander aujourd'hui.
-
-
- [604] _Voyez_ le chant XIII de la _Jérusalem délivrée_, du Tasse.
-
- [605] Fils de M. d'Harouïs.
-
- [606] La prairie de _Mauves_, près du cours Saint-Pierre, à Nantes,
- sur le bord de la Loire.
-
-
-
-
-233.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, vendredi 31 mai 1680.
-
-Quoique cette lettre ne parte que dimanche, je veux la commencer
-aujourd'hui, afin de dater encore du mois de mai: je crains que celui de
-juin ne me paraisse encore aussi long; je suis assurée, au moins, de ne
-pas voir de si beaux pays. Il y a un mois qu'il pleut tous les jours; ce
-sont vos prières qui nous ont attiré cet excès. Que ne laissez-vous un
-peu faire à la Providence? tantôt de la pluie, tantôt de la sécheresse,
-vous n'êtes jamais contents. J'en demande pardon à Dieu; mais cela fait
-souvenir de Jupiter dans Lucien, qui est si fatigué des demandes
-importunes des mortels, qu'il envoie Mercure pour donner ordre à tout,
-et pour faire tomber en Égypte dix mille muids de grêle, afin de ne plus
-en entendre parler. Je ne vous obligerai plus de répondre sur cette
-divine Providence que j'adore, et que je crois qui fait et ordonne tout:
-je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette opinion de mystère
-inconcevable, avec les disciples de votre père Descartes; ce qui serait
-vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût fait le monde sans régler
-tout ce qui s'y fait: les gens qui font de si belles restrictions et
-contradictions dans leurs livres en parlent bien mieux et plus
-dignement, quand ils ne sont pas contraints ni étranglés par la
-politique. Ces _coupeurs de bourse_ sont bien aimables dans la
-conversation; je ne vous les nommais point, parce qu'il me semblait que
-vous deviniez le principal: les autres, c'est l'abbé du Pile et M. du
-Bois, que vous connaissez et qui a bien de l'esprit; le pauvre Nicole
-est dans les Ardennes, et M. Arnauld sous terre, comme une taupe. Mais
-voyez, ma très-chère, quelle folie, et où me voilà! ce n'est point de
-tout cela que je veux vous parler, j'admire comme je m'égare.
-
-Je veux vous conter comme je reçus votre lettre à la dînée, le jour que
-je partis pour Nantes; et que, n'ayant que cette manière de vous
-entendre à mille lieues de moi, je me fais de cette lecture une sorte
-d'occupation que je préfère à tout. Nous avons trouvé les chemins fort
-raccommodés de Nantes à Rennes, par l'ordre de M. de Chaulnes: mais les
-pluies ont fait comme si deux hivers étaient venus l'un sur l'autre.
-Nous avons toujours été dans les bourbiers et dans les abîmes d'eau:
-nous n'avions osé traverser que Châteaubriant, parce qu'on n'en sort
-point. Nous arrivâmes à Rennes la veille de l'Ascension; cette bonne
-Marbeuf voulait m'avaler, et me loger, et me retenir; je ne voulus ni
-souper ni coucher chez elle: le lendemain, elle me donna un grand
-déjeûner-dîner, où le gouverneur, et tout ce qui était dans cette ville,
-qui est quasi déserte, vint me voir. Nous partîmes à dix heures, et tout
-le monde me disant que j'avais trop de temps, que les chemins étaient
-comme dans cette chambre, car c'est toujours la comparaison; ils étaient
-si bien comme dans cette chambre, que nous n'arrivâmes ici qu'après
-minuit, toujours dans l'eau; et de Vitré ici, où j'ai été mille fois,
-nous ne les reconnaissions pas; tous les pavés sont devenus
-impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas plus haut
-et bas qu'ils n'étaient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et
-qu'il fallait tâter le chemin, nous envoyons demander du secours à
-Pilois; il vient avec une douzaine de _gars_; les uns nous tenaient, les
-autres nous éclairaient avec plusieurs bouchons de paille; et tous
-parlaient si extrêmement breton, que nous pâmions de rire. Enfin, avec
-cette illumination, nous arrivâmes ici, nos chevaux rebutés, nos gens
-tout trempés, mon carrosse rompu, et nous assez fatigués; nous mangeâmes
-peu; nous avons beaucoup dormi; et ce matin nous nous sommes trouvés aux
-Rochers, mais encore tout gauches et mal rangés. J'avais envoyé un
-laquais, afin de ne pas retrouver ma poussière depuis quatre ans; nous
-sommes au moins proprement.
-
-Nous avons été régalés de bien des gens de Vitré, des Récollets,
-mademoiselle du Plessis en larmes de sa pauvre mère; et je n'ai senti de
-joie que lorsque tout s'en est allé à six heures, et que je suis
-demeurée un peu de temps dans ce bois avec mon ami Pilois. C'est une
-très-belle chose que ces allées. Il y en a plus de dix que vous ne
-connaissez point. Ne craignez pas que je m'expose au serein; je sais
-trop combien vous en seriez fâchée. Vous me dites toujours que vous vous
-portez bien, Montgobert le dit aussi; cependant je trouve que la pensée
-de vous plonger deux fois le jour dans l'eau du Rhône ne peut venir que
-d'une personne bien échauffée; je vous conseille au moins, ma chère
-enfant, de consulter un auteur fort grave, pour établir l'_opinion
-probable_ que le bain soit bon à la poitrine. Je fus témoin du mal
-visible que vous firent les demi-bains; c'était pourtant de l'avis de
-Fagon. Vous avez eu besoin d'avoir de la force pour soutenir l'excès de
-monde que vous avez eu: vingt personnes d'extraordinaire à table font
-mal à l'imagination. Voilà ce que Corbinelli appelait des trains qui
-arrivaient; il se trouvait pressé dans la galerie, et ne saluait ni ne
-connaissait personne: en vérité, votre hôtellerie est toute des plus
-fréquentées; c'est un beau débris que celui qui se fait dans ces
-occasions. Vous souvient-il, ma fille, quand nous avions ici tous ces
-Fouesnels, et que nous attendions avec tant d'impatience l'heureux et
-précieux moment de leur départ? quel adieu gai nous leur faisions
-intérieurement! quelle crainte qu'ils ne cédassent aux fausses prières
-que nous leur faisions de demeurer! quelle douceur et quelle joie quand
-nous en étions délivrés! et comme nous trouvions qu'une mauvaise
-compagnie était bien meilleure qu'une bonne, qui vous laisse affligée
-quand elle part; au lieu que l'autre vous rafraîchit le sang, et vous
-fait respirer d'aise! Vous avez senti ce délicieux état. Je vous
-gronderais de m'avoir écrit une si grande lettre de votre écriture, sans
-que j'ai compris que cela vous était encore moins mauvais que de
-soutenir la conversation. Celle de M. de Louvois[607] avec M. de Vardes
-a fait du bruit: on me la mande de Paris, et qu'il quitta les Grignan et
-les Montanègre pour cet exilé. On croit qu'il y a quelque ambassade en
-campagne, dont ses enfants sont fort effrayés par la crainte de la
-dépense. Je vois pourtant que M. de Grignan a été fort bien traité de ce
-ministre; ce voyage ne pouvait pas s'éviter: il a encore plus coûté à
-Montanègre[608]. Je trouve bien honnête et bien noble de ne point avoir
-paru fâché de son dîner perdu; je ne sais comment on peut donner de ces
-sortes de mortifications à des gens qui jettent de l'argent, et qui se
-mettent en pièces pour vous faire honneur.
-
-Madame de Coulanges me mande que madame de Maintenon a perdu une canne
-contre M. le Dauphin; c'est madame de Coulanges qui l'a fait faire: la
-pomme est une grenade d'or et de rubis; la couronne s'ouvre, on voit le
-portrait de madame la Dauphine; et au-dessous, _il più grato nasconde_.
-Clément avait fait autrefois cette devise pour vous; elle paraissait une
-exagération de la manière dont vous étiez faite, et c'est une vérité
-toute faite pour cette princesse. Cette belle Fontanges est toujours
-assez mal. Mon fils dit qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les
-comédies[609] de Corneille charment toute la cour. Je mande à mon fils
-que c'est un grand plaisir que d'être obligé d'y être, et d'y avoir un
-maître, une place, une contenance; que pour moi, si j'en avais eu une,
-j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par n'en point avoir
-que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était un chagrin,
-et que _je me vengeais à en médire_, comme Montaigne de la jeunesse; que
-j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme je fais,
-entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle de Launaie, qu'au milieu
-de tout ce qu'il y a de beau et de bon.
-
-Ce que je dis pour moi, ma belle, vraiment je le dis pour vous; ne
-croyez pas que si M. de Grignan et vous étiez placés comme vous le
-méritez, vous ne vous accommodassiez pas fort bien de cette vie: mais la
-Providence ne veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que
-vous avez. Pour moi, j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que
-la fortune ne me mît dans la plus agréable situation du monde; et puis
-tout d'un coup c'étaient des prisons et des exils[610]. Trouvez-vous que
-ma fortune ait été fort heureuse? je ne laisse pas d'en être contente;
-et si j'ai des moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi.
-Vous me peignez fort agréablement la conduite des regards de madame
-D....; c'est une économie envers ses amants, qui serait digne d'Armide.
-Vous vous doutiez bien que M. Rouillé[611] ne retournerait pas: j'en
-suis fâchée, et le serais encore plus si je ne croyais vos séjours de
-Provence finis. Ainsi vous aurez peu d'affaires avec lui; s'il y avait
-quelque chose à démêler dans l'assemblée, M. le coadjuteur vous en
-rendrait bon compte, en l'absence de M. de Grignan.
-
-
- [607] M. de Louvois avait passé en Provence, allant négocier et signer
- le traité par lequel le duc de Mantoue céda Casal à la France.
-
- [608] M. de Montanègre commandait en Languedoc, comme M. de Grignan en
- Provence.
-
- [609] On appela longtemps du nom générique de comédies toutes les
- pièces de théâtre gaies ou sérieuses.
-
- [610] Madame de Sévigné entend parler sans doute de l'exil de M. de
- Bussy, chef de sa maison, et de la prison de M. Fouquet, son intime
- ami.
-
- Ajoutez l'exil des Arnauld, et plus anciennement la prison et les
- traverses du cardinal de Retz, son parent et son ami.
-
- [611] Intendant de Provence.
-
-
-
-
-234.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 5 juin 1680.
-
-Enfin, j'ai le plaisir, dans notre extrême éloignement, de recevoir vos
-lettres le neuvième jour, en attendant d'autres consolations. J'admire
-souvent l'honnêteté de ces messieurs, dont parlent si plaisamment les
-_Essais de morale_, et qui sont si honnêtes et si obligeants: que ne
-font-ils point pour notre service? à quels usages ne se rabaissent-ils
-pas pour nous être utiles? Les uns courent deux cents lieues pour porter
-nos lettres, les autres grimpent sur les toits de nos maisons, pour
-empêcher que nous ne soyons incommodés de la pluie; quelques-uns font
-bien pis. Enfin, c'est un effet de la Providence; et la cupidité, qui
-est un mal, est le fonds d'où elle tire tant de biens. J'ai apporté ici
-quantité de livres choisis, je les ai rangés ce matin: on ne met pas la
-main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier;
-toute une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel point
-de vue pour honorer notre religion! l'autre est toute d'histoires
-admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies et de nouvelles et
-de mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites
-armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi
-j'en sors: il serait digne de vous, ma fille: la promenade en serait
-digne aussi, mais notre compagnie en vérité fort indigne. Mon pot est
-étrange à écumer les dimanches[612]; ce qu'il y a de bon, c'est que
-chacun va souper à six heures, et c'est la belle heure de la promenade,
-où je cours pour me consoler. Mademoiselle du Plessis, en grand deuil,
-ne me quitte guère; je dirais volontiers de sa mère, comme de ce M. de
-Bonneuil, elle a laissé _une pauvre fille bien ridicule_; elle est
-impertinente aussi. Je suis honteuse de l'amitié qu'elle a pour moi; je
-dis quelquefois: Y aurait-il par hasard quelque sympathie entre elle et
-moi? Elle parle toujours, et Dieu me fait la grâce d'être pour elle
-comme vous êtes pour beaucoup d'autres; je ne l'écoute point du tout.
-Elle est assez brouillée dans sa famille pour les partages, cela fait un
-nouvel ornement à son esprit: elle confondait tantôt tous les mots; et
-en parlant des mauvais traitements, elle disait: Ils m'ont traitée
-_comme une barbarie, comme une cruauté_. Vous voulez que je vous
-parle de mes misères, en voilà peut-être plus qu'il ne vous en faut.
-Toutes mes lettres sont si grandes, que vous devriez, selon votre règle,
-m'en écrire de petites, et laisser le soin de tout à Montgobert: ma
-fille, la santé est toujours un solide et véritable bien: on en fait ce
-qu'on veut.
-
-Madame de Coulanges me mande mille bagatelles que je vous enverrais, si
-je ne voyais fort bien que c'est une folie. La faveur de _son amie_
-(_madame de Maintenon_) continue toujours: la reine l'accuse de toute la
-séparation qui est entre elle et madame la Dauphine: le roi la console
-de cette disgrâce; elle va chez lui tous les jours, et les conversations
-sont d'une longueur à faire rêver tout le monde. Je ne sais, ma
-très-chère, comment vous pourriez croire que votre présence fût un
-obstacle à la fortune de vos frères; vous n'êtes guère propre à porter
-guignon. Vous n'avez point assez bonne opinion de vous; et pour le coin
-de votre feu, que vous dites qui empêchait peut-être le chevalier de
-faire sa cour, parce que cela le rendait paresseux, je vous assure qu'il
-n'a fait que changer de cheminée, et que la fortune l'est venu chercher
-dans sa chambre, assez incommodé des chicanes de son rhumatisme. L'abbé
-de Grignan était désolé; il eût jeté sa part aux chiens; et tout d'un
-coup, par une suite d'arrangements trop longs à vous dire, on le
-choisit; et le voilà dans le plus agréable évêché qu'on puisse
-souhaiter. Portez-vous toujours bien, cette provision est bonne; que
-savons-nous? je regarde l'avenir comme une obscurité, dont il peut
-arriver des biens et des clartés à quoi l'on ne s'attend pas.
-
-M. de Lavardin se marie[613], c'est tout de bon; et on dit que c'est
-madame de Mouci[614] qui inspire à madame de Lavardin tout ce qu'il y a
-de plus avantageux pour son fils: c'est une âme tout extraordinaire que
-cette Mouci. Ce petit Molac épouse la soeur de la duchesse de Fontanges:
-le roi lui donne la valeur de plus de quatre cent mille francs. Mon
-Dieu, que vous dites bien sur la mort de M. de la Rochefoucauld, et de
-tous les autres! _On serre les files, il n'y paraît plus!_ Il est
-pourtant vrai que madame de la Fayette est accablée de tristesse, et n'a
-point senti, comme elle aurait fait, ce qui est arrivé à son fils;
-madame la Dauphine n'avait garde de ne la pas bien traiter: madame de
-Savoie lui en avait écrit comme de sa meilleure amie.
-
-Je suis fort aise que M. de Grignan soit content de ma lettre: j'ai dit
-assez sincèrement ce que je pense; il devrait bien le penser lui-même,
-et renvoyer toutes les fantaisies ruineuses qui servent chez lui par
-quartier: il ne faudrait pas qu'elles dormissent, comme cette noblesse
-de basse Bretagne; il serait à souhaiter qu'elles fussent entièrement
-supprimées. Adieu, ma très-aimable et très-raisonnable, j'admire et
-j'aime vos lettres; cependant je n'en veux point; cela paraît un peu
-extraordinaire, mais cela est ainsi: coupez court, faites discourir
-Montgobert: je m'engage à vous ôter le dessein de m'écrire beaucoup, par
-la longueur dont je fais mes lettres; vous les trouverez au-dessus de
-vos forces, c'est ce que je veux: ainsi ma poitrine sauvera la vôtre. Il
-me semble que vous avez bien des commerces, quoi que vous disiez; pour
-moi, je ne fais que répondre, je n'attaque point: mais cela fait
-quelquefois tant de lettres, que les jours de courrier, quand je trouve
-le soir mon écritoire, j'ai envie de me cacher sous le lit; comme cette
-chienne de feu MADAME, quand elle voyait des livres.
-
-
- [612] A cause de la compagnie qui grossissait ces jours-là, et à
- laquelle madame de Sévigné se croyait obligée de faire les honneurs
- des Rochers. Elle appelait cela _écumer son pot_.
-
- [613] Avec Louise-Anne de Noailles, soeur d'Anne-Jules, duc de
- Noailles, maréchal de France.
-
- [614] Soeur d'Achille de Harlai, alors procureur général, et depuis
- premier président du parlement de Paris.
-
-
-
-
-235.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, samedi 15 juin 1680.
-
-Je ne réponds point à ce que vous me dites de mes lettres, je suis ravie
-qu'elles vous plaisent; mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais
-pas supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout entières,
-et je dis quelquefois: Mon Dieu, que je plains ma fille de lire tout ce
-fatras de bagatelles! Quelquefois même je me repens de tant écrire, je
-crois que cela vous jette trop de pensées, et vous fait peut-être une
-sorte d'obligation de me faire réponse. Ah! laissez-moi causer avec
-vous, cela me divertit; mais ne me répondez point, il vous en coûte trop
-cher: votre dernière lettre passe les bornes du régime, et du soin que
-vous devez avoir de vous. Vous êtes trop bonne de me souhaiter du monde,
-il ne m'en faut point: me voilà accoutumée à la solitude; j'ai des
-ouvriers qui m'amusent; le bon abbé a les siens tout séparés. Le goût
-qu'il a pour bâtir et pour ajuster va au delà de sa prudence: il est
-vrai qu'il en coûte peu, mais ce serait encore moins si l'on se tenait
-en repos. C'est ce bois qui fait mes délices, il est d'une beauté
-surprenante; j'y suis souvent seule avec ma canne et avec _Louison_: il
-ne m'en faut pas davantage. Quand je suis dans mon cabinet, c'est une si
-bonne compagnie que je dis en moi-même: Ce petit endroit serait digne de
-ma fille; elle ne mettrait pas la main sur un livre qu'elle n'en fût
-contente: on ne sait auquel entendre. J'ai pris les _Conversations
-chrétiennes_; elles sont d'un bon cartésien qui sait par coeur votre
-_recherche de la vérité_[615], qui parle de cette philosophie, et du
-souverain pouvoir que Dieu a sur nous; de sorte que nous vivons, nous
-nous mouvons et nous respirons en lui, comme dit saint Paul, et c'est
-par lui que nous connaissons tout. Je vous manderai si ce livre est à la
-portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai
-humblement, renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée quand
-je ne le suis pas. Je vous assure que je pense comme _nos frères_; et si
-j'imprimais, je dirais: _Je pense comme eux_. Je sais la différence du
-langage politique à celui des chambres: enfin Dieu est tout-puissant, et
-fait tout ce qu'il veut, j'entends cela; il veut notre coeur, nous ne
-voulons pas le lui donner, voilà tout le mystère. N'allez pas révéler
-celui de nos filles de Nantes; elles me mandent qu'elles sont charmées
-de ce livre[616] que je leur ai fait prêter.
-
-Je mandais l'autre jour à madame de Vins que je lui donnais à deviner
-quelle sorte de vertu je mettais ici le plus souvent en pratique, et je
-lui disais que c'était la libéralité. Il est vrai que j'ai donné d'assez
-grosses sommes depuis mon arrivée: un matin, huit cents francs; l'autre,
-mille francs; l'autre, cinq; un autre jour, trois cents écus: il semble
-que ce soit pour rire, ce n'est que trop une vérité. Je trouve des
-métayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes, et qui n'ont
-pas un unique sou pour les payer: que fait-on? il faut bien leur donner.
-Vous croyez bien que je n'en prétends pas un grand mérite, puisque c'est
-par force: mais j'étais toute prise de cette pensée en écrivant à madame
-de Vins, et je lui dis cette folie. Je me venge de ces banqueroutes sur
-les lods et ventes. Je n'ai pas encore touché ces six mille francs de
-Nantes: dès qu'il y a quelque affaire à finir, cela ne va pas si vite.
-Je vis arriver l'autre jour une belle petite fermière de Bodégat, avec
-de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande
-découpé sur du tabis[617], les manches tailladées: Ah Seigneur! quand
-je la vis, je me crus bien ruinée: elle me doit huit mille francs. M. de
-Grignan aurait été amoureux de cette femme, elle est sur le moule de
-celle qu'il a vue à Paris. Ce matin il est entré un paysan avec des sacs
-de tous côtés; il en avait sous ses bras, dans ses poches, dans ses
-chausses; car en ce pays c'est la première chose qu'ils font que de les
-délier; ceux qui ne le font pas sont habillés d'une étrange façon: la
-mode de boutonner le justaucorps par en bas n'y est point encore
-établie; l'économie est grande sur l'étoffe des chausses; de sorte que
-depuis le bel air de Vitré jusqu'à mon homme, tout est dans la dernière
-négligence. Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions
-riches à jamais: Ah! mon ami, vous voilà bien chargé; combien
-apportez-vous? Monsieur, dit-il en respirant à peine, je crois qu'il y a
-bien ici trente francs: c'étaient tous les doubles[618] de France qui se
-sont réfugiés dans cette province avec les chapeaux pointus, et qui
-abusent ainsi de notre patience.
-
-Vous m'avez fait un grand plaisir de parler de Montgobert: je crus bien
-que ce que je vous mandais sur son sujet était inutile, et que votre bon
-esprit aurait tout apaisé. C'est ainsi que vous devez toujours faire, ma
-fille, malgré tous les chagrins passagers: le fond de Montgobert est
-admirable pour vous; le reste est un effet du tempérament indocile et
-trop brusque: je fais toujours un grand honneur aux sentiments du coeur;
-on est quelquefois obligé de souffrir les circonstances et dépendances
-de l'amitié, quoiqu'elles ne soient pas agréables. J'enverrai un de ces
-jours à Montgobert de méchantes causes à soutenir à Rochecourbières:
-puisqu'elle a ce talent, il faut l'exercer. Vous aurez M. de Coulanges,
-qui sera un grand acteur; il vous contera ses espérances; je ne les sais
-pas: il craint tant la solitude, qu'il ne veut pas même écrire aux gens
-qui y sont. Grignan est tout propre à le charmer; il en charmerait bien
-d'autres: je n'ai jamais vu une si bonne compagnie, elle fait l'objet de
-mes désirs: j'y pense sans cesse dans mes allées, et je relis vos
-lettres en disant, comme à Livry: Voyons et revoyons un peu ce que ma
-fille me disait, il y a huit ou neuf jours; car enfin c'est elle qui me
-parle, et je jouis ainsi de _cet art ingénieux de peindre la parole et
-de parler aux yeux_[619], etc. Vous savez bien que ce ne sont pas les
-bois des Rochers qui me font penser à vous: je n'en suis pas moins
-occupée au milieu de Paris; c'est le fond et le centre; tout passe, tout
-glisse, tout est par-dessus ou à côté, et ne fait que de légères traces
-à mon cerveau. J'ai oublié mon Agnès, elle est pourtant jolie; son
-esprit a un petit air de province. Celui de madame de Tarente est encore
-dans le grand air. Les chemins de Vitré ici sont devenus si
-impraticables, qu'on les fait raccommoder par ordre du roi et de M. de
-Chaulnes; tous les paysans de la baronnie y seront lundi. Adieu, ma
-très-chère: quand je vous dis que mon amitié vous est inutile, ne
-comprenez-vous point bien comme je l'entends, et où mon coeur et mon
-imagination me portent? Pensez-vous que je sois bien contente du peu
-d'usage que je fais de tant de bonnes intentions? Dites-moi si vous ne
-mettrez point la petite d'Aix avec sa tante[620], et si vous ôterez
-Pauline d'avec vous: c'est un prodige que cette petite, son esprit est
-sa dot; voulez-vous la rendre une personne toute commune? Je la mènerais
-toujours avec moi, j'en ferais mon plaisir, je me garderais bien de la
-mettre à Aix avec sa soeur: enfin, comme elle est extraordinaire, je la
-traiterais extraordinairement.
-
-
- [615] De Malebranche.
-
- [616] La Fréquente communion.
-
- [617] Sorte de gros taffetas ondé.
-
- [618] Les doubles tournois, ou pièces de quatre sous, qui sont
- aujourd'hui les pièces de deux sous.
-
- [619] Vers de Brébeuf.
-
- [620] Marie Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas.
-
-
-
-
-236.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 26 juin 1680.
-
-Quand je trouve les jours si longs, c'est qu'en vérité, avec cette durée
-infinie, ils sont froids et vilains; nous avons fait deux admirables
-feux devant cette porte; c'était la veille et le jour de la Saint-Jean:
-il y avait plus de trente fagots, une pyramide de fougères qui faisait
-une pyramide d'ostentation; mais c'étaient des feux à profit de ménage,
-nous nous y chauffions tous; on ne se couche plus sans fagot, on a
-repris ses habits d'hiver; cela durera tant qu'il plaira à Dieu. Vous
-n'êtes point sujets à ces sortes d'hivers; dès que votre bise est
-passée, le chaud reprend le fil de son discours, et Rochecourbières
-n'est pas interrompu. Savez-vous comme écrit Montgobert? elle écrit
-comme nous; son commerce est fort agréable. Elle me parlait la dernière
-fois d'un déjeuner qu'elle devait donner dans sa chambre, où vous deviez
-survenir; tout cela est tourné plaisamment. Faites-la écrire pour vous,
-ma très-chère, et reposez-vous en me parlant; cela me fait un bien que
-je ne puis vous dire. Je donne à examiner cette question à
-Rochecourbières, _si cette joie que j'ai de ne guère voir de votre
-écriture est une marque d'amitié ou d'indifférence_. Je recommande cette
-cause à Montgobert; c'est que je suis toujours charmée de la confiance,
-et c'en est une que de croire fermement que j'aime mieux votre repos que
-mon plaisir, qui devient une peine dès que je me représente l'état où
-vous met cette écritoire.
-
-Je fais ici des promenades qui me font sentir l'amertume de votre
-absence, plus tristement encore que vous ne pouvez sentir la mienne au
-milieu de votre république; car assurément la compagnie de Grignan est
-si bonne et si grande, qu'elle doit vous donner plus de dissipation que
-le milieu de Paris. Votre petit bâtiment est achevé; on vous en mandera
-des nouvelles. En voulez-vous savoir de madame de la Hamelinière[621]?
-Elle a été ici sept jours entiers, elle ne partit qu'hier, après que
-j'eus pris ma médecine. J'envie bien les chevaux gris qu'elle fit
-paraître dans ma cour: la familiarité de cette femme est sans exemple;
-elle s'en retourne chez M. le marquis de la Roche-Giffard, d'où elle
-venait; elle a son équipage; elle ne parle que de lui. La scène est à
-vingt lieues d'ici, mais cela ne l'embarrasse pas. Votre bon cousin ne
-laisse pas de l'adorer, et d'adorer aussi M. le marquis. On parlerait
-longtemps là-dessus; les choses singulières me réjouissent toujours. Je
-vous assure que je fus fort touchée du plaisir de voir partir ce train;
-j'étais dans mon lit, mais je fus très-bien instruite du bruit du
-départ; je ne souhaite point qu'il me vienne d'autres visites: j'ai
-mille petites choses à faire, et j'ai à lire, car il ne faut point
-parler de lire avec cette compagnie-là. Je m'en vais reprendre _mes
-conversations_ toutes pleines de _votre père_ (_Descartes_). Mais une
-bonne fois, ma très-chère, mettez un peu votre nez dans le livre _de la
-Prédestination des Saints_, de saint Augustin, et _du son de la
-persévérance_: c'est un fort petit livre, il finit tout. Vous y verrez
-d'abord comme les papes et les conciles renvoient à ce Père, qu'ils
-appellent le docteur de la grâce; ensuite les lettres des saint Prosper
-et Hilaire, où il est fait mention des difficultés de certains prêtres
-de Marseille, qui disent tout comme vous; ils sont nommés
-_semipélagiens_[622]. Voyez ce que saint Augustin répond à ces deux
-lettres, et ce qu'il répète cent fois. Le onzième chapitre _du Don de
-la persévérance_ me tomba hier sous la main; lisez-le, et lisez tout le
-livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs; je ne suis
-pas seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de croire qu'on
-ne dispute aujourd'hui sur cette matière avec tant de chaleur que faute
-de s'entendre.
-
-Je serais fort heureuse dans ces bois, si j'avais une feuille qui
-chantât: ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante! et la triste
-demeure qu'un bois où les feuilles ne disent mot, et où les hiboux
-prennent la parole! je suis une ingrate, ce n'est que les soirs, et j'y
-entends mille oiseaux tous les matins. Vous n'en avez point où vous
-êtes, et vous ne faites qu'observer, comme vous disiez l'autre jour, de
-quel côté vient le vent; votre terrasse doit être une fort belle chose:
-j'y suis souvent avec vous tous, et mon imagination sait bien où vous
-trouver dans cette belle et grande principauté.
-
-Il me paraît que mon fils est à Fontainebleau, sans être à la cour. On
-me mande de plusieurs endroits qu'il est toujours dans une grande,
-_grande maison_, où il paraît qu'il se trouve bien, puisqu'il n'en sort
-point. Vous savez que ce n'est pas ainsi qu'on fait sa cour, on
-ridiculise cette conduite fort aisément. Voilà le voyage de Flandre
-assuré; si les _dauphins_ (_les gendarmes_) y vont, c'est une dépense à
-quoi l'on ne s'attendait pas.
-
-Le chevalier m'a écrit une très-bonne et honnête lettre. J'ai fait
-réparation à M. d'Évreux; je n'ai plus rien à demander à ces
-Grignans-là: pour l'aîné, c'est une autre affaire; tant qu'il aura ma
-fille si loin de moi, j'aurai toujours bien des choses à démêler avec
-lui. Il me semble que vous devez avoir maintenant M. l'archevêque, et
-que vous êtes plus disposée que jamais à jouir de cette bonne et solide
-compagnie. Vous voilà donc privée de celle de M. Rouillé; vous le
-regretterez; mais ce n'est plus votre affaire, du moment que le
-lieutenant général cède la place au gouverneur (_M. de Vendôme_). Je
-sens présentement le plaisir de voir le coadjuteur à la tête de cette
-assemblée avec un nouveau gouverneur et un nouvel intendant; il y fera
-des merveilles; et cela me paraît de la dernière importance pour vous.
-L'étoile est changée, le sort est rompu pour les Grignans, et peut-être
-pour l'aîné; ni bonheur ni malheur, rien n'est de longue durée en ce
-pays-là; j'en excepte les prisonniers et les exilés[623], qui sont hors
-du commerce.
-
-Madame de Vins m'écrit qu'elle a un plaisir sensible du cercle que nous
-faisons; vous lui parlez de moi, elle vous en parle; je lui parle de
-vous, elle m'en parle: ainsi nous tournons autour d'elle; elle me dit
-cela fort agréablement. Elle est à Pomponne, où elle apprend la
-philosophie de _votre père_. Le hasard a fait que Corbinelli, par moi,
-leur a donné un homme admirable pour enseigner le droit au fils aîné:
-cet homme sait tout, c'est un esprit lumineux[624]; c'est une humeur et
-des moeurs à souhait: ils sont charmés de cet homme; cette belle
-marquise en fait son profit: elle est bien heureuse d'être aussi
-raisonnable qu'elle est, et de n'être point sujette à se pendre. Madame
-de Mouci me mande qu'elle est persuadée que madame de Lavardin ne
-s'accommodera jamais avec les jeunes gens: elle les attendait ce
-jour-là: ils revenaient de la cour: elle était toute troublée de ce
-dérangement, c'est qu'elle est toute renfermée en elle-même: je connais
-une autre mère qui ne se compte pour guère; elle a raison; et qui est
-toute transmise à ses enfants, et ne trouve de vraie douceur que dans sa
-famille: cette mère, en vérité, aime bien parfaitement sa chère fille:
-ce partage n'est pas à la mode de Bretagne. On me mande que M. de
-Cheverni, qui est Clermont, afin que vous ne vous y trompiez pas, sera
-dans deux ans un des plus grands seigneurs de France: c'est ainsi que la
-fortune se joue. Je ne sais plus ce qu'est devenu le mariage de M. de
-Molac; je suis fort aise qu'ils n'aient point eu cette petite de
-Pomponne; ils l'auraient assommée pour lui apprendre à devenir la fille
-d'un disgracié. Dieu vous conserve les bonnes et solides pensées qu'il
-vous donne! vous parlez si sagement de tous les plaisirs et de tout ce
-qui n'est point en votre puissance, que la philosophie chrétienne n'en
-sait pas davantage: _j'en connais de plus misérables_[625]. Vous êtes,
-en vérité, et bien aimable, et bien estimable, et bien aimée, et bien
-estimée.
-
-
- [621] Une parente ridicule qui était venue lui rendre visite.
-
- [622] Ces hérétiques croyaient que l'homme pouvait, par ses propres
- forces, mériter la foi, et la première grâce nécessaire pour le salut.
-
- [623] Fouquet, Lauzun, Bussy-Rabutin, Vardes, etc.
-
- [624] Expression empruntée à MM. de Port-Royal.
-
- [625] Dernier vers du fameux sonnet de Job, par Benserade.
-
-
-
-
-237.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 14 juillet 1680.
-
-Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin: voilà les bons ouvriers
-pour rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à
-dire que Dieu dispose de ses créatures, comme le potier; il en choisit,
-il en rejette; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour
-sauver sa justice; car il n'y a point d'autre justice que sa volonté:
-c'est la justice même, c'est la règle; et, après tout, que doit-il aux
-hommes? que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice,
-quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de
-tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son
-fils. JÉSUS-CHRIST le dit lui-même: «Je connais mes brebis, je les
-mènerai paître moi-même, je n'en perdrai aucune; je les connais, elles
-me connaissent. Je vous ai choisis, _dit-il à ses apôtres_; ce n'est pas
-vous qui m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les
-entends tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont
-voulu parler communément; c'est comme quand on dit que _Dieu s'est
-repenti, qu'il est en furie_; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me
-tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me
-représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur
-et auteur de l'univers, et comme un être enfin très-parfait, selon la
-réflexion de _votre père_ (_Descartes_). Voilà mes petites pensées
-respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui
-ne m'ôtent point l'espérance d'être du nombre choisi, après tant de
-grâces qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je
-hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous?
-ma plume va comme une étourdie. Je vous envoie la lettre du pape;
-serait-il possible que vous ne l'eussiez point? Je le voudrais. Vous
-verrez un étrange pape: comment? il parle en maître: diriez-vous qu'il
-fût le père des chrétiens? Il ne tremble point, il ne flatte point, il
-menace; il semble qu'il veuille sous-entendre quelque blâme contre M. de
-Paris (_de Harlai_). Voilà un homme étrange; est-ce ainsi qu'il prétend
-se raccommoder avec les jésuites? et ne devait-il pas plutôt filer doux,
-après avoir condamné soixante-cinq propositions? J'ai encore dans la
-tête le pape Sixte (-_Quint_); je voudrais bien que quelque jour vous
-voulussiez lire cette vie; je crois qu'elle vous arrêterait. Je lis
-l'_Arianisme_, je n'en aime ni l'auteur (_Maimbourg_), ni le style; mais
-l'histoire est admirable, c'est celle de tout l'univers; elle tient à
-tout; elle a des ressorts qui font agir toutes les puissances. L'esprit
-d'Arius est une chose surprenante, et de voir cette hérésie s'étendre
-par tout le monde; quasi tous les évêques embrassent l'erreur, et saint
-Athanase soutient seul la divinité de Jésus-Christ. Ces grands
-événements sont dignes d'admiration. Quand je veux nourrir mon esprit
-et mon âme, j'entre dans mon cabinet, et j'écoute _nos frères_, et leur
-belle morale, qui nous fait si bien connaître notre pauvre coeur. Je me
-promène beaucoup, je me sers fort souvent de mes petits cabinets; rien
-n'est si nécessaire en ce pays, il y pleut continuellement: je ne sais
-comme nous faisions autrefois; les feuilles étaient plus fortes, ou la
-pluie plus faible; enfin je n'y suis plus attrapée.
-
-Vous dites mille fois mieux que M. de la Rochefoucauld, et vous en
-sentez la preuve. _Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute
-notre force[626]._ Il aurait été bien surpris de voir qu'il n'y avait
-qu'à retourner sa maxime, pour la faire beaucoup plus vraie.
-
-Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre la
-Fare et madame de la Sablière; c'est la bassette[627]: l'eussiez-vous
-cru? C'est sous ce nom que l'infidélité s'est déclarée; c'est pour cette
-prostituée de bassette qu'il a quitté cette religieuse adoration: le
-moment était venu que cette passion devait cesser, et passer même à un
-autre objet: croirait-on que ce fût un chemin pour le salut de quelqu'un
-que la bassette? Ah! c'est bien dit, il y a cinq cent mille routes qui
-nous y mènent. Madame de la Sablière regarda d'abord cette distraction,
-cette désertion; elle examina les mauvaises excuses, les raisons peu
-sincères, les prétextes, les justifications embarrassées, les
-conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle,
-les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennuis, les _ne savoir
-plus que dire_; enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se
-faisait, et le corps étranger qui cachait peu à peu tout cet amour si
-brillant, elle prit sa résolution: je ne sais ce qu'elle lui a coûté;
-mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans éclat, sans le chasser,
-sans éclaircissement, sans vouloir le confondre, elle s'est éclipsée
-elle-même; et, sans avoir quitté sa maison, où elle retourne encore
-quelquefois, sans avoir dit qu'elle renoncerait à tout, elle se trouve
-si bien aux Incurables, qu'elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec
-plaisir que son mal n'était pas comme celui des malades qu'elle sert.
-Les supérieurs de la maison sont charmés de son esprit, elle les
-gouverne tous: ses amis vont la voir, elle est toujours de très-bonne
-compagnie. La Fare joue à la bassette: voilà la fin de cette grande
-affaire qui attirait l'attention de tout le monde, voilà la route que
-Dieu avait marquée à cette jolie femme; elle n'a point dit, les bras
-croisés, _J'attends la grâce_: mon Dieu, que ce discours me fatigue! hé!
-mort de ma vie, la grâce saura bien vous préparer les chemins, les
-tours, les détours, les bassettes, les laideurs, l'orgueil, les
-chagrins, les malheurs, les grandeurs; tout sert, tout est mis en oeuvre
-par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout ce qu'il
-lui plaît. Comme j'espère que vous ne ferez pas imprimer mes lettres, je
-ne me servirai point de la ruse de _nos frères_ pour les faire passer.
-Ma fille, cette lettre devient infinie; c'est un torrent retenu que je
-ne puis arrêter; répondez-y trois mots; conservez-vous, reposez-vous; et
-que je puisse vous revoir et vous embrasser de tout mon coeur, c'est le
-but de mes désirs. Je ne comprends pas le changement de goût pour
-l'amitié solide, sage et bien fondée; mais pour l'amour, ah! oui, c'est
-une fièvre trop violente pour durer. Adieu, ma très-chère et
-très-loyale, j'aime fort ce mot: ne vous ai-je point donné du
-_cordialement_[628]? nous épuisons tous les mots. Je vous parlerai une
-autre fois de votre hérésie.
-
-
- [626] M. de la Rochefoucauld a dit: _Nous n'avons pas assez de force
- pour suivre toute notre raison_. (_Maxime XLIIe._)
-
- [627] Jeu à la mode alors.
-
- [628] Mot que madame de Chantal affectionnait, et qui, de son temps,
- n'était pas encore généralement admis dans notre langue.
-
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-238.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1680.
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-C'est une république, c'est un monde que votre château; je n'y ai jamais
-vu cette foule. Montgobert me parle de _quintille_, je ne sais ce que
-c'est; mais quoique nous soyons dans une solitude en comparaison, nous
-ne laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac,
-un hombre, un reversi. Nous avons présentement madame de Marbeuf, qui
-est bonne à tout; elle est commode et complaisante. La princesse éclaire
-ces bois comme la nymphe Galatée; elle est en deuil de son beau-frère,
-l'électeur palatin; il faudrait que toute l'Europe se portât fort bien
-pour qu'elle ne fût pas sujette à perdre ses parents. Nous avons des
-gens de Vitré que vous ne connaissez non plus que _la Solitaire_[629];
-enfin je ne sais comme tout cela va, mais je sais bien que je n'en
-souhaite pas davantage, et que je voudrais avoir plus de temps pour lire
-et pour me promener. La _Solitaire_ est justement où vous dites; mais
-elle est si droite et si bien plantée, qu'elle vous surprendrait. Il est
-temps cependant que je prenne d'autres pensées. Quand je songe qu'au
-bout de mon voyage je vous retrouverai, cela me paraît si heureux, que
-j'ai peur qu'il n'arrive quelque dérangement. La fièvre du chevalier
-n'a-t-elle pas été la plus désobligeante du monde? J'ai senti le chagrin
-que vous en auriez. Il m'écrit qu'il sera bientôt en état de partir, et
-qu'il a été guéri, et M. d'Évreux aussi, par notre Anglais: son remède a
-fait des merveilles cette année; M. de Lesdiguières en a été guéri comme
-par miracle, et mille autres. Je mande au chevalier que je me réjouis
-d'autant plus de sa santé, que je trouve ce voyage nécessaire pour lui.
-Je suis persuadée que tout se rangera, aussi bien que vos compagnies de
-Grignan, qui me paraissent comme dans ce tour de jetons où l'on donne à
-un roi neuf gardes de chaque côté; on fait sortir quatre gardes, il en a
-toujours neuf; on en fait entrer quatre, il en a toujours neuf. Vous
-voilà justement: tout est plein quand vous n'êtes que vous, tout est
-logé quand il y en a trois fois autant. Dieu conserve chez vous, ma
-chère enfant, cette grâce de multiplication si nécessaire aux dépenses
-excessives et aux revenus bornés.
-
-Je suis étonnée que vous ne sachiez encore rien de M. de Vendôme ni d'un
-intendant; cela viendra tout d'un coup. Ce que je vous mandais de cet
-échange de la charge de votre frère était une pensée de madame de la
-Fayette, lorsque nous songions à nous tirer d'affaire par M. de Louvois;
-car il est certain que c'est toujours par quelque changement que l'on
-entre en propos avec ce ministre; mais c'est l'extrémité que d'en venir
-là: il faut essayer premièrement de se défaire de la charge, et de
-consulter nos amis.
-
-J'espère que nous arriverons tous à Paris, où nous parlerons de toutes
-choses. Mettez-vous seulement en état de marcher sans incommodité: voilà
-ce que vous devez faire avec plus de soin qu'à l'ordinaire. Je ne sais
-quand on dansera ce ballet[630]; vraiment ce sera une belle pièce; vous
-croyez bien que pour moi je dirai, Ce n'est pas là un ballet comme celui
-où dansait ma fille; il y avait telle et telle: elle y faisait un petit
-pas admirable sur le bord du théâtre, et là-dessus je conterai tout le
-ballet. Mais vous-même, ma belle, je crois que, sans radoterie, vous
-pourrez dire qu'il ne fait point souvenir du vôtre, et qu'il y avait
-quatre personnes avec feu MADAME, que des siècles entiers auront peine
-à remplacer, et pour la beauté, et pour la belle jeunesse, et pour la
-danse: ah! quelles bergères et quelles amazones! il me semble que tout
-le monde s'excuse de ce ballet; la duchesse de Sully soutiendra
-l'honneur de la danse, mais non de la cadence; il y a eu bien des
-affaires dans sa famille; madame de Verneuil parlait du baptistaire, M.
-de Sully des affaires et des procès qu'elle a à solliciter; enfin madame
-la Dauphine a si bien commandé qu'il a fallu obéir. Adieu, ma chère
-enfant, vous ne devez avoir aucune inquiétude pour ma santé, elle est
-très-parfaite; et plût à Dieu que je puisse penser la même chose de
-vous! Je ne sens point le serein; j'ai de petits cabinets qui sont des
-_brandebourgs_ fort commodes; on y lit, on y cause, on laisse tomber les
-traits du serein, et puis on rentre dans ce mail que je ne crois pas
-moins sûr qu'une belle et grande galerie.
-
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- [629] Nom d'une nouvelle allée du parc des Rochers.
-
- [630] Le ballet du _Triomphe de l'Amour_, de Quinault.
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-239.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- A Paris, mercredi 5 novembre 1680.
-
-Je vous conseille toujours, ma fille, de partir le plus tôt que vous
-pourrez: si vous attendez que M. de Grignan ait rempli tous ses devoirs,
-il ne faut point penser à venir cet hiver. Il me semble que l'amitié
-qu'il a pour vous le doit obliger à prendre toute autre résolution que
-celle de vous exposer au froid et aux mauvais chemins; je ne comprendrai
-jamais une autre conduite. Vous êtes bien née pour n'avoir jamais un
-moment de joie et de tranquillité, puisque vous passez légèrement sur
-votre séjour de Paris, pour vous occuper de votre retour à Grignan.
-Voilà une sorte de _dragon_ dont on n'a jamais accoutumé de se charger,
-quand on est encore au milieu des agitations d'un départ. Pour moi, ma
-chère enfant, je ne sais ce qui vous oblige de penser à quitter Paris,
-quand vous y serez une fois; votre logement y sera commode, votre bail
-renouvelé pour quatre ans, votre dépense réglée; et si vous voulez
-éviter, c'est-à-dire M. de Grignan, les dépenses extraordinaires, vous
-trouverez que c'est le seul lieu où vous pouvez reprendre haleine: la
-dépense d'Aix est une furie; je me figure que vous êtes un peu revenue
-de cette économie de Grignan, où vous trouviez que vous pouviez vivre
-pour rien; cela s'appelle rien, rien du tout; vos trois tables fort
-souvent dans la galerie, et toutes les visites et les trains; toujours
-nourrir bêtes et gens, chose qu'il n'y a plus que vous au monde qui
-fassiez. Toute cette fameuse auberge, tout ce concours de monde me
-paraît, quoi que vous disiez, un fleuve qui entraîne tout. Enfin, ma
-fille, je n'ose penser à ce tourbillon, et il me semble que vous allez
-vous reposer ici: attendez du moins que vous ayez confronté les dépenses
-pour envisager votre retour; il est question d'arriver, c'est ce que je
-souhaite de tout mon coeur. Mademoiselle de Méri est fixée; elle
-s'arrangera tout à loisir, rien ne la presse; elle voit bien que je suis
-plus aise qu'elle soit ici, quand elle y peut être, que de l'aller
-chercher plus loin; c'était pour la faire décider que je vous en
-écrivais; car quand on ne peut se résoudre, la vie se passe à ne point
-faire ce qu'on veut. Elle est bien mieux qu'elle n'était, elle parle;
-elle est capable d'écouter; nous causons fort tous les soirs. Ah! mon
-enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi! qu'un peu de douceur, d'espèce
-de société, de confiance même superficielle, que tout cela me mène loin!
-Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité que moi dans le
-commerce de la vie civile: je voudrais que vous vissiez comme cela va
-bien quand notre cousine veut: elle me témoigna l'autre jour qu'elle
-savait en gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût bien voulu en
-savoir davantage: je me tins obligée de cette curiosité, et je lui
-contai tout le détail de nos misères, ainsi que de plusieurs autres
-choses; voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants: mais quand on ne
-peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on croit
-avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est pas
-cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées
-sur tous les chapitres qu'on pourrait traiter; que les choses les plus
-répandues se tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance
-et une injustice; que la défiance, l'aigreur et l'aversion sont visibles
-et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité cela serre le coeur,
-et franchement cela déplaît un peu. On n'est point accoutumée à ces
-chemins raboteux; et quand ce ne serait que pour vous avoir enfantée, on
-devrait espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai
-souvent éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce qui fait que je vous en
-parle, c'est que cela est changé, et que j'en sens la douceur; si ce
-retour pouvait durer, je vous jure que j'en aurais une joie sensible,
-mais je vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je ne parle
-pas toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un
-radoucissement de sang, entretenu par des conversations douces et assez
-sincères, et point comme si on revenait toujours d'Allemagne. Enfin je
-suis contente, et je vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la
-privation des rudesses me tiendrait lieu d'amitié en un besoin: jugez ce
-que je sentirai si vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une
-superficie de confiance, la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux
-qui savent vivre, puisse être désormais établi entre elle et moi. Je
-trouve que la froideur et l'indifférence sont bien marquées entre M. de
-la Garde et vous, par l'affectation de ne point venir à Grignan quand
-vous êtes seule, et par celle de prier toute la famille d'aller à la
-Garde, hormis vous. Je suis très-fâchée de cette séparation, après avoir
-été si bien et si agréablement ensemble: nous en parlerons.
-
-
-
-
-240.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 2 janvier 1681.
-
-Bonjour et bon an, mon cher cousin. Je prends mon temps de vous demander
-pardon après une bonne fête, et en vous souhaitant mille bonnes choses
-cette année, suivie de plusieurs autres. Il me semble qu'en vous
-adoucissant ainsi l'esprit, je vous disposerai à me pardonner d'avoir
-été si longtemps sans vous écrire, et à cette jolie veuve que j'aime
-tant. Je partis de Bretagne le 20 d'octobre, qui était bien plus tôt que
-je ne pensais, pour venir à Paris. Un mois après j'eus le plaisir d'y
-recevoir ma fille. Je l'ai trouvée mieux que quand elle est partie; et
-cet air de Provence, qui devait la dévorer, ne l'a point dévorée: elle
-est toujours aimable, et je vous défie de vous voir tous deux et de
-parler ensemble sans vous aimer. J'ai toujours pensé à vous, et j'ai dit
-mille fois: Mon Dieu! je voudrais bien écrire à mon cousin de Bussy; et
-jamais je n'ai pu le faire. Pour moi, je crois qu'il y a de petits
-démons qui empêchent de faire ce qu'on veut, rien que pour se moquer de
-nous et pour nous faire sentir notre faiblesse. Ils ont un contentement,
-et je l'ai senti dans toute son étendue. Nous avons ici une comète qui
-est bien étendue aussi; c'est la plus belle queue qu'il est possible de
-voir. Tous les plus grands personnages sont alarmés, et croient
-fermement que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des
-avertissements par cette comète. On dit que le cardinal Mazarin étant
-désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son
-agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il paraissait une grande comète
-qui leur faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et il leur
-dit plaisamment que la comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on
-devrait en dire autant que lui; et l'orgueil humain se fait trop
-d'honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres
-quand on doit mourir. Tout mon silence ne m'a pas fait oublier les
-charmes de vos traductions[631]. Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chère
-nièce. Mandez-moi de vos nouvelles. Cependant nous allons reprendre,
-notre ami Corbinelli et moi, le fil de notre discours.
-
-
- [631] Ce sont des traductions en vers de plusieurs épigrammes de
- Martial et de Catulle; elles sont en général très-médiocres. Voici la
- plus courte, et peut-être la meilleure:
-
- _Ad Fidentinum._ Lib. I, ep. 39.
-
- Les vers que tu nous dis, Oronte, sont les miens;
- Mais quand tu les dis mal, ils deviennent les tiens.
-
-
-
-
-241.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 3 avril 1681.
-
-Faisons la paix, mon pauvre cousin. J'ai tort, je ne sais jamais faire
-autre chose que de l'avouer. On dit que ma nièce ne se porte pas trop
-bien. C'est qu'on ne peut pas être heureuse en ce monde: ce sont des
-compensations de la Providence, afin que tout soit égal, ou qu'au moins
-les plus heureux puissent comprendre, par un peu de chagrin et de
-douleur, ce qu'en souffrent les autres qui en sont accablés.
-
-Je vous ai souhaité un lot à la loterie, pour commencer à rompre la
-glace de votre malheur. Cela se dit-il? Vous me le manderez; car je ne
-puis jamais raccommoder ce qui vient naturellement au bout de ma plume.
-Cela donc vous aurait remis en train d'être moins malheureux: mais je
-crois que ma nièce de Sainte-Marie le saurait, et qu'elle me l'aurait
-dit. Monsieur votre fils n'a rien gagné aussi: mais nous avons encore
-toutes nos espérances pour le gros lot, le roi l'ayant redonné au
-public. Le voyage de Bourbon est rompu. Mais je ne fais que de
-misérables répétitions: monsieur votre fils vous mandera tout
-assurément. La cour a voulu l'appeler M. de Bussy. Le nom de Rabutin est
-demeuré avec celui d'Adhémar que voulait prendre le chevalier de
-Grignan, et que Rouville seul a empêché de prospérer; il faut l'attache
-des courtisans pour les noms. Celui d'Estrées est comblé de tous les
-titres qui peuvent entrer dans une maison.
-
-Il ne faut point s'attacher à des pensées tristes et inutiles: il vaut
-mieux croire, comme notre ami Corbinelli me le prêche tous les jours,
-que Dieu règle toutes choses comme il veut qu'elles soient, et que la
-place que vous tenez dans l'univers, telle qu'elle est, ne pouvait point
-être dérangée. Le père Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre
-la prudence humaine, qui fit bien voir combien elle est soumise à
-l'ordre de la Providence, et qu'il n'y a que celle du salut, que Dieu
-nous donne lui-même, qui soit estimable. Cela console, et fait qu'on se
-soumet plus doucement à sa mauvaise fortune. La vie est courte, c'est
-bientôt fait; le fleuve qui nous entraîne est si rapide, qu'à peine
-pouvons-nous y paraître. Voilà des moralités de la semaine sainte, et
-toutes conformes au chagrin que j'ai toujours quand je vois que, hors
-vous, tout le monde s'élève: car au travers de toutes mes maximes, je
-conserve toujours beaucoup de faiblesse humaine.
-
-Je ne sais si vous savez que madame de Fontanges est dans un couvent,
-moins pour passer la bonne fête, que pour se préparer au voyage de
-l'éternité[632].
-
-Adieu, mon cher cousin; adieu, mon aimable nièce; aimez-moi toujours, et
-me mandez de vos nouvelles.
-
-
- [632] Elle mourut peu de temps après. On a prétendu qu'elle fut
- empoisonnée. MADAME l'assure dans ses lettres; madame de Caylus le nie
- dans ses Mémoires.
-
-
-
-
-242.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
-
-
- A Paris, ce 26 mai 1683.
-
-N'avez-vous pas été bien surpris, monsieur, de vous voir glisser des
-mains M. de Vardes[633], que vous teniez depuis dix-neuf ans? Voilà le
-temps que notre Providence avait marqué: en vérité on n'y pensait plus,
-il paraissait oublié, et sacrifié à l'exemple. Le roi, qui pense et qui
-range tout dans sa tête, déclara un beau matin que M. de Vardes serait à
-la cour dans deux ou trois jours: il conta qu'il lui avait fait écrire
-par la poste, qu'il avait voulu le surprendre, et qu'il y avait plus de
-six mois que personne ne lui en avait parlé. Sa Majesté eut
-contentement; il voulait surprendre, et tout le monde fut surpris;
-jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression ni un si grand
-bruit que celle-là. Enfin il arriva samedi matin avec une tête unique en
-son espèce, et un vieux justaucorps à brevet[634], comme on le portait
-en 1663. Il se mit un genou à terre dans la chambre du roi, où il n'y
-avait que M. de Châteauneuf: le roi lui dit que tant que son coeur avait
-été blessé, il ne l'avait point rappelé; mais que présentement c'était
-de bon coeur, et qu'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit
-parfaitement bien et d'un air pénétré; et ce don des larmes que Dieu lui
-a donné ne fit pas mal son effet dans cette occasion. Après cette
-première vue, le roi fit appeler M. le Dauphin, et le présenta comme un
-jeune courtisan; M. de Vardes le reconnut et le salua: le roi lui dit en
-riant: «Vardes, voilà une sottise, vous savez bien qu'on ne salue
-personne devant moi.» M. de Vardes du même ton: «Sire, je ne sais plus
-rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à
-trente sottises.--Eh bien! je le veux, dit le roi; reste à vingt-neuf.»
-Ensuite le roi se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui dit: «Sire,
-quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non-seulement on
-est malheureux, mais on est ridicule.» Tout est sur ce ton de liberté et
-d'agrément. Tous les courtisans lui ont fait des merveilles. Il est venu
-un jour à Paris, il m'est venu voir; j'étais sortie pour aller chez lui:
-il trouva ma fille et mon fils, et je le trouvai le soir chez lui: ce
-fut une joie véritable; je lui dis un mot de notre _ami_ Corbinelli.
-«Quoi, madame! mon maître! mon intime! l'homme du monde à qui j'ai le
-plus d'obligation! pouvez-vous douter que je ne l'aime de tout mon
-coeur?» Cela me plut fort. Il loge chez sa fille, il est à Versailles.
-Le Cour part aujourd'hui, je crois qu'il reviendra pour rattraper le roi
-à Auxerre: car il paraît à tous ses amis qu'il doit faire le voyage, où
-assurément il fera bien sa cour, en donnant des louanges fort naturelles
-à trois petites choses, les troupes, les fortifications et les conquêtes
-de Sa Majesté. Peut-être que notre _ami_ vous dira tout ceci, et que ma
-lettre ne sera qu'un misérable écho; mais à tout hasard je me suis jetée
-dans ces détails, parce que j'aimerais qu'on me les écrivît en pareille
-occasion, et je juge de moi par vous, mon cher monsieur; souvent j'y
-suis attrapée avec d'autres, mais non jamais avec vous. On dit que M. de
-Noailles, votre digne et généreux ami, a rendu de très-bons offices à M.
-de Vardes: il est assez généreux pour n'en pas douter. M. de Calvisson
-est arrivé, cela doit rompre ou conclure notre mariage. En vérité je
-suis fatiguée de cette longueur, je ne suis pas en humeur de parler
-bien, que de M. de Vardes, et toujours M. de Vardes; c'est l'évangile du
-jour.
-
-
- [633] M. de Vardes, qui était en exil, venait d'être rappelé à la
- cour.
-
- [634] C'était une casaque bleue, brodée d'or et d'argent, qui
- distinguait les principaux courtisans.
-
-
-
-
-243.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 16 décembre 1683.
-
-Enfin, après tant de peine, je marierai mon pauvre garçon[635]. Je vous
-demande votre procuration pour signer à son contrat de mariage. Voilà
-deux petites lettres d'honnêteté que je vous prie de faire tenir à ma
-tante de Toulongeon et à mon grand cousin. Il ne faut jamais désespérer
-de sa bonne fortune. Je croyais mon fils hors d'état de pouvoir
-prétendre à un bon parti, après tant d'orages et tant de naufrages, sans
-charges et sans chemin pour la fortune; et pendant que je m'entretenais
-de ces tristes pensées, la Providence nous destinait ou nous avait
-destinés à un mariage si avantageux, que, dans le temps où mon fils
-pouvait le plus espérer, je ne lui en aurais pas désiré un meilleur.
-C'est ainsi que nous marchons en aveugles, ne sachant où nous allons,
-prenant pour mauvais ce qui est bon, prenant pour bon ce qui est
-mauvais, et toujours dans une entière ignorance. Auriez-vous jamais cru
-aussi que le père Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du
-président Perrault, eût fait depuis six jours aux Jésuites la plus belle
-oraison funèbre qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a été
-admirée avec plus de raison que celle-là. Il a pris le prince dans ses
-points de vue avantageux; et comme son retour à la religion a fait un
-grand effet pour les catholiques, cet endroit, manié par le père
-Bourdaloue, a composé le plus beau et le plus chrétien panégyrique qui
-ait jamais été prononcé[636].
-
-
- [635] Avec Jeanne-Marguerite de Brehant de Mauron, fille du baron de
- Mauron, conseiller au parlement de Bretagne, et de Louise de Quélen.
- Elle avait 200,000 francs en mariage, et son père plus de 60,000
- livres de rente.
-
- [636] Henri II de Bourbon, prince de Condé. Sa principale gloire fut
- d'avoir donné le jour au grand Condé.
-
-
-
-
-244.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ, SON FILS.
-
-
- A Paris, ce 5 août 1684.
-
-Il faut qu'en attendant vos lettres, je vous conte une fort jolie petite
-histoire. Vous avez regretté mademoiselle de....; vous avez mis au rang
-de vos malheurs de ne l'avoir point épousée; vos meilleures amies
-étaient révoltées contre votre bonheur; c'étaient madame de Lavardin et
-madame de la Fayette, qui vous coupaient la gorge. Une fille de qualité,
-bien faite, avec cent mille écus! ne faut-il pas être bien destiné à
-n'être jamais établi, et à finir sa vie comme un misérable, pour ne pas
-profiter des partis de cette conséquence, quand ils sont entre nos
-mains? Le marquis de.... n'a pas été si difficile, la voilà bien
-établie. Il faut être bien maudit pour avoir manqué cette affaire-là:
-voyez la vie qu'elle mène; c'est une sainte, c'est l'exemple de toutes
-les femmes. Il est vrai, mon très-cher, jusqu'à ce que vous ayez épousé
-mademoiselle de Mauron, vous avez été prêt à vous pendre; vous ne
-pouviez mieux faire, mais attendons la fin. Toutes ces belles
-dispositions de sa jeunesse, qui faisaient dire à madame de la Fayette
-qu'elle n'en aurait pas voulu pour son fils avec un million, s'étaient
-heureusement tournées du côté de Dieu; c'était son amant, c'était
-l'objet de son amour; tout s'était réuni à cette unique passion. Mais
-comme tout est extrême dans cette créature, sa tête n'a pas pu soutenir
-l'excès du zèle et de l'ardente charité dont elle était possédée; et,
-pour contenter ce coeur de Madeleine, elle a voulu profiter des bons
-exemples, et des bonnes lectures de la vie des saints Pères du désert,
-et des saintes pénitentes. Elle a voulu être le _don Quichotte_ de ces
-admirables histoires, elle partit, il y a quinze jours, de chez elle à
-quatre heures du matin avec cinq ou six pistoles, et un petit laquais;
-elle trouva dans le faubourg une chaise roulante, elle monte dedans, et
-s'en va à Rouen toute seule, assez déchirée, assez barbouillée, de
-crainte de quelque mauvaise rencontre; elle arrive à Rouen, elle fait
-son marché de s'embarquer dans un vaisseau qui va aux Indes; c'est là où
-Dieu l'appelle, c'est où elle veut faire pénitence; c'est où elle a vu,
-sur la carte, les endroits qui l'invitent à finir sa vie sous le sac et
-sur la cendre; c'est là où l'abbé Zozime[637] la viendra communier quand
-elle mourra. Elle est contente de sa résolution, elle voit bien que
-c'est justement cela que Dieu demande d'elle; elle renvoie le petit
-laquais en son pays, elle attend avec impatience que le vaisseau parte;
-il faut que son bon ange la console de tous les moments qui retardent
-son départ; elle a saintement oublié son mari, sa fille, son père, et
-toute sa famille; elle dit à toute heure:
-
- Çà, courage, mon coeur, point de faiblesse humaine.
-
-Il paraît qu'elle est exaucée, elle touche au moment bienheureux qui la
-sépare pour jamais de notre continent; elle suit la loi de l'Evangile,
-elle quitte tout pour suivre Jésus-Christ. Cependant on s'aperçoit dans
-sa maison qu'elle ne revient point dîner; on va aux églises voisines,
-elle n'y est pas; on croit qu'elle viendra le soir, point de nouvelles;
-on commence à s'étonner, on demande à ses gens, ils ne savent rien; elle
-a un petit laquais avec elle, elle sera sans doute à Port-Royal des
-champs, elle n'y est pas; où pourra-t-elle être? On court chez le curé
-de Saint-Jacques du Haut-Pas; le curé dit qu'il a quitté depuis
-longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant toute pleine de
-pensées extraordinaires et de désirs immodérés de la Thébaïde, comme il
-est homme tout simple et tout vrai, il n'a point voulu se mêler de sa
-conduite. On ne sait plus à qui avoir recours: un jour, deux, trois, six
-jours, on envoie à quelques ports de mer, et par un hasard étrange on la
-trouve à Rouen, sur le point de s'en aller à Dieppe, et de là au bout du
-monde. On la prend, on la ramène bien joliment, elle est un peu
-embarrassée.
-
- J'allais, j'étais; l'amour a sur moi tant d'empire.
-
-Une confidente déclare ses desseins; on est affligé dans la famille; on
-veut cacher cette folie au mari, qui n'est pas à Paris, et qui aimerait
-mieux une galanterie qu'une telle équipée. La mère du mari pleure avec
-madame de Lavardin, qui pâme de rire, et qui dit à ma fille: Me
-pardonnez-vous d'avoir empêché que votre frère n'ait épousé cette
-_infante_? On conte aussi cette tragique histoire à madame de la
-Fayette, qui me l'a répétée avec plaisir, et qui me prie de vous mander
-si vous êtes encore bien en colère contre elle; elle soutient qu'on ne
-peut jamais se repentir de n'avoir pas épousé une folle. On n'ose en
-parler à mademoiselle de Grignan, son amie, qui mâchonne quelque chose
-d'un pèlerinage, et se jette, pour avoir plus tôt fait, dans un profond
-silence. Que dites-vous de ce petit récit? vous a-t-il ennuyé?
-n'êtes-vous pas content? Adieu, mon fils; M. de Schomberg marche en
-Allemagne avec vingt-cinq mille hommes: c'est pour faire venir plus
-promptement la signature de l'empereur. La gazette vous dira le reste.
-
-
- [637] Fameux solitaire du sixième siècle, qui venait communier tous
- les ans sainte Marie égyptienne, la nuit du jeudi au vendredi saint,
- dans un désert sur les bords du Jourdain. (_Voyez_ la _Vie des Pères
- du désert_.)
-
-
-
-
-245.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Angers, ce mercredi 20 septembre 1684.
-
-J'arrivai hier à cinq heures au pont de Cé, après avoir vu le matin à
-Saumur ma nièce de Bussy, et entendu la messe à la bonne _Notre-Dame_.
-Je trouvai, sur le bord de ce pont, un carrosse à six chevaux, qui me
-parut être mon fils; c'était son carrosse et l'abbé Charrier, qu'il a
-envoyé me recevoir, parce qu'il est un peu malade aux Rochers: cet abbé
-me fut agréable; il a une petite impression de Grignan par son père et
-par vous avoir vue, qui lui donna un prix au-dessus de tout ce qui
-pourrait venir au-devant de moi: il me remit votre lettre écrite de
-Versailles, et je ne me contraignis point devant lui de répandre
-quelques larmes, tellement amères, que je serais étouffée s'il avait
-fallu me contraindre. Ah! ma bonne et très-aimable, que ce commencement
-a été bien rangé! Vous affectez de paraître une véritable _Dulcinée_;
-ah! que vous l'êtes peu! et que j'ai vu, au travers de la peine que vous
-prenez à vous contraindre, cette même douleur et cette même tendresse
-qui vous fit répandre tant de larmes en nous séparant! Ah! ma bonne, que
-mon coeur est pénétré de votre amitié! que j'en suis bien parfaitement
-persuadée, et que vous me fâchez quand, même en badinant, vous dites que
-je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac, et que vous êtes
-imparfaite! Cette Alerac est aimable de me regretter comme elle fait;
-mais ne me souhaitez jamais rien que vous; vous êtes pour moi toutes
-choses, et jamais on n'a été aimée si parfaitement d'une fille
-bien-aimée que je le suis de vous. Ah! quels trésors infinis m'avez-vous
-quelquefois cachés! Je vous assure pourtant, ma chère bonne, que je n'ai
-jamais douté du fond; mais vous me comblez présentement de toutes ces
-richesses, et je n'en suis digne que par la très-parfaite tendresse que
-j'ai pour vous, qui passe au delà de tout ce que je pourrais vous en
-dire. Vous me paraissez assez malcontente de votre voyage (_de
-Versailles_), et du dos de madame de Brancas; vous avez trouvé bien des
-portes fermées; vous avez, ce me semble, fort bien fait d'envoyer votre
-lettre. On mande ici que le voyage de la cour est retardé; peut-être
-pourrez-vous revoir M. de Louvois: enfin Dieu conduira cela comme tout
-le reste. Vous savez bien comme je suis pour ce qui vous touche: vous
-aurez soin de me mander la suite. Je viens d'ouvrir la lettre que vous
-écrivez à mon fils; quelle tendresse vous y faites voir pour moi! quels
-soins! que ne vous dois-je point, ma chère bonne? Je consens que vous
-lui fassiez valoir mon départ dans cette saison: mais Dieu sait si
-l'impossibilité et la crainte d'un désordre honteux dans mes affaires
-n'en ont pas été les seules raisons. Il y a des temps dans la vie où
-les forces épuisées demandent, à ceux qui ont un peu d'honneur et de
-conscience, de ne pas pousser les choses à l'extrémité. Voilà le fond et
-la pure vérité, et voilà ce qui a fait marcher le _Bien bon_, qui est en
-vérité fort fatigué d'un si long voyage. J'allai hier descendre chez le
-saint évêque (_Henri Arnauld_): je vis l'abbé Arnauld, toujours très-bon
-ami, et content de votre billet honnête. Ils me rendirent le soir la
-visite; et je vis entrer, un moment après, mesdames de Vesins, de
-Varennes et d'Assé: la dernière vous reverra bientôt. Adieu, ma chère
-bonne mignonne, je vais dîner chez le saint évêque. J'aime la belle
-d'Alerac, dites-le-lui et parlez de moi à ceux qui sont auprès de vous,
-et qui s'en souviennent. Allez à Livry; et si vous y pensez à moi, comme
-vous me le dites en vers et en prose, croyez qu'il n'y a point de moment
-où je ne pense à vous, avec une tendresse vive et sensible qui durera
-autant que moi.
-
-
- A Angers, ce jeudi 21 septembre.
-
-Je pars, ma bonne, pour les Rochers: je ne puis monter en carrosse sans
-vous dire encore un petit adieu. J'ai dîné, comme vous savez, avec ce
-saint prélat: sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne
-se peut comprendre; c'est un homme de quatre-vingt-sept ans, qui n'est
-plus soutenu dans les fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour
-de Dieu et du prochain. J'ai causé une heure en particulier avec lui;
-j'ai trouvé dans sa conversation toute la vivacité de l'esprit de ses
-frères; c'est un prodige, je suis ravie de l'avoir vu de mes yeux. J'ai
-été toute l'après-dîner au Roncerai et à la Visitation. Mademoiselle
-d'Alerac, votre demoiselle de Sennac a fait la malade, et ne m'a pas
-voulu voir. Ces bonnes Vesins, d'Assé et Varennes ne m'ont point
-quittée, et m'ont fait une grande collation; et les revoilà encore qui
-viennent me dire adieu, et le saint prélat, et l'abbé Arnauld: nous ne
-faisons point comme cela les honneurs de Paris. J'aurai, ma chère bonne,
-de vos lettres aux Rochers, et je vous écrirai; mon Dieu! ma chère
-Comtesse, aimez-moi toujours.
-
-
-
-
-246.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 27 septembre 1684.
-
-Enfin, ma fille, voilà trois de vos lettres. J'admire comme cela
-devient, quand on n'a plus d'autre consolation: c'est la vie, c'est une
-agitation, une occupation, c'est une nourriture; sans cela on est en
-faiblesse, on n'est soutenue de rien, on ne peut souffrir les autres
-lettres; enfin, on sent que c'est un besoin de recevoir cet entretien
-d'une personne si chère. Tout ce que vous me dites est si tendre et si
-touchant, que je serais aussi honteuse de lire vos lettres sans pleurer,
-que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlons un peu de
-Versailles; j'ai fort bonne opinion de ce silence; je ne crois point
-qu'on veuille vous refuser une chose si juste[638], dans un temps de
-libéralités: vous voyez que tous vos amis vous ont conseillé de faire
-cette tentative; quel plaisir n'auriez-vous pas si, par vos soins et vos
-sollicitations, vous obteniez cette petite grâce! Elle ne pourrait venir
-plus à propos; car je crois (et cette peine se joint souvent aux autres)
-que vous êtes dans de terribles dérangements. Pour moi, je suis
-convaincue que je ne serais jamais revenue de ceux où m'aurait jetée un
-retardement de six mois: quand on a poussé les choses à un certain
-point, on ne trouve plus que des abîmes; et vous êtes entrée la première
-dans ces raisons; elles font ma consolation, et je me les redis sans
-cesse.
-
-Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plus
-de bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de
-clous; ma belle-fille n'a que des moments de gaieté, car elle est tout
-accablée de vapeurs; elle change cent fois le jour de visage, sans en
-trouver un bon; elle est d'une extrême délicatesse; elle ne se promène
-quasi pas; elle a toujours froid; à neuf heures du soir elle est tout
-éteinte, les jours sont trop longs pour elle; et le besoin qu'elle a
-d'être paresseuse fait qu'elle me laisse toute ma liberté, afin que je
-lui laisse la sienne: cela me fait un extrême plaisir. Il n'y a pas
-moyen de sentir qu'il y ait une autre maîtresse que moi dans cette
-maison; quoique je ne m'inquiète de rien, je me vois servie par de
-petits ordres invisibles. Je me promène seule, mais je n'ose me livrer à
-l'entre-chien et loup, de peur d'éclater en cris et en pleurs;
-l'obscurité me serait mauvaise dans l'état où je suis: si mon âme peut
-se fortifier, ce sera à la crainte de vous fâcher que je sacrifierai ce
-triste divertissement: présentement c'est à ma santé, et c'est encore
-vous qui me l'avez recommandée; mais enfin c'est toujours vous. Il ne
-tient pas à moi qu'on ne sache l'amitié tendre et solide que vous avez
-pour moi, j'en suis convaincue, j'en suis pénétrée; il faudrait que je
-fusse bien injuste pour en douter: si madame de Montchevreuil a cru que
-ma douleur surpassait la vôtre, c'est qu'ordinairement on n'aime point
-sa mère comme vous m'aimez. Pourquoi vous allez-vous blesser à l'épée de
-voir ma chambre ouverte? Qu'est-ce qui vous pousse dans ce pays désert?
-C'est bien là où vous me redemandez. Vous m'avez fait un grand plaisir
-de me parler de Versailles: la place de madame de Maintenon est unique
-dans le monde; il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais: vous
-n'aurez pas oublié au moins de lui faire remonter quelques paroles par
-madame de Montchevreuil[639]. Je ne veux point d'aide pour la chaise de
-M. de Coulanges; laissez-moi faire, je bats monnaie ici. Je suis fort
-aise que notre mariage n'aille plus a reculons, et que M. le coadjuteur
-et vous soyez toujours liés par mes deux joues; conservez moi les
-vôtres, ma très-aimable, conservez votre santé; ne vous fatiguez plus
-tant, ayez pitié de moi; j'aurais bien de la peine à soutenir plus de
-tristesse que je n'en ai.
-
-La mort de madame de Coeuvres[640] est étrange, et encore plus celle du
-chevalier d'Humières[641]: hélas! comme cette mort va courant partout et
-attrapant de tous côtés! Je me porte parfaitement bien; je fais toujours
-quelque scrupule d'attaquer cette perfection par une médecine. Nous
-attendons les capucins: cette petite femme-ci fait pitié, c'est un
-ménage qui n'est point du tout gaillard: ils vous font tous deux mille
-compliments. On ne me presse point de donner mon amitié, cela déplaît
-trop; point d'empressement, rien qui chagrine, rien qui réveille aussi,
-cela est tout comme je le souhaitais. Corbinelli est trop heureux des
-bontés que vous avez pour lui, je l'envie bien présentement: voilà ce
-qui lui vaut mon amitié. Le _Bien bon_, qui veut que je vous dise bien
-des choses pour lui, calcule tout le jour et se porte bien. Adieu, ma
-chère enfant; que puis-je vous dire qui approche de ce que je sens pour
-vous?
-
-
- [638] Madame de Grignan sollicitait un dédommagement pour les dépenses
- extraordinaires que son mari avait été obligé de faire sur les côtes
- de Provence.
-
- [639] Madame de Montchevreuil, ancienne amie de madame de Maintenon,
- et gouvernante des filles d'honneur de madame la Dauphine.
-
- [640] Madeleine de Lionne. Il paraît qu'elle mourut d'une saignée
- faite maladroitement.
-
- [641] Balthazar de Crevant d'Humières, chevalier de Malte, commandeur
- de Villiers au Liége, abbé de Saint-Maixant et de Preuilly.
-
-
-
-
-247.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 15 novembre 1684.
-
-J'ai envie, ma chère bonne, de commencer à vous répondre par la lettre
-que m'a écrite le maréchal d'Estrades; il me conte si bonnement et si
-naïvement toutes les questions que vous lui avez faites sur mon sujet,
-et je vois si bien tout l'intérêt que votre amitié vous fait prendre à
-la vie que je fais ici, que je n'ai pu lire sans pleurer la lettre de ce
-bon homme: mais, ma chère bonne, quand je suis venue à l'endroit où vous
-avez pleuré vous-même en apprenant le sensible souvenir que j'ai
-toujours de votre aimable personne, et de notre séparation, j'ai
-redoublé mes soupirs et mes sanglots. Ma chère bonne, je vous en demande
-pardon, cela est passé; mais je n'étais point en garde contre ce récit
-tout naïf que m'a fait ce bon homme; il m'a prise au dépourvu, et je
-n'ai pas eu le loisir de me préparer. Voilà, ma chère enfant, une
-relation toute naturelle de ce qui m'est arrivé de plus considérable
-depuis que je vous ai écrit: mais il s'est passé dans mon coeur un trait
-d'amitié si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si vif, que je
-n'ai pu vous le cacher: aussi bien, ma bonne, il me semble que vous êtes
-assez comme moi, et que nous mettons au premier rang les choses qui nous
-regardent, et le reste vient après pour arrondir la dépêche. Vous dites
-que je ne suis point avec vous, ma bonne; et pourquoi? hélas! qu'il me
-serait aisé de vous le dire, si je voulais salir mes lettres des raisons
-qui m'obligent à cette séparation, des misères de ce pays, de ce qu'on
-m'y doit, de la manière dont on me paye, de ce que je dois ailleurs, et
-de quelle façon je me serais laissée surmonter et suffoquer par mes
-affaires, si je n'avais pris, avec une peine infinie, cette résolution!
-Vous savez que depuis deux ans je la diffère avec plaisir, sans y
-balancer: mais, ma chère bonne, il y a des extrémités où l'on romprait
-tout, si l'on voulait se roidir contre la nécessité; je ne puis plus
-hasarder ces sortes de conduites _hasardeuses_: le bien que je possède
-n'est plus à moi; il faut finir avec la même probité dont on a fait
-profession toute sa vie: voilà ce qui m'a arrachée, ma bonne, d'entre
-vos bras pour quelque temps, vous savez avec quelles douleurs! Je vous
-en cache les suites, parce que je veux me bien porter, et que je tâche
-de me les cacher à moi-même: mais cette espérance dont je vous ai parlé
-me soutient, et me persuade qu'enfin je vous reverrai; et c'est cette
-pensée qui me fait vivre. Je suis ici avec mon fils, qui est ravi de
-m'y voir manger une partie de ce qu'il me doit; cela me fait un sommeil
-salutaire, et souffrir la perte de tout ce que ses fermiers me doivent,
-et dont apparemment je n'aurai jamais rien. Je crois, ma chère bonne,
-que vous entrez dans ces vérités qui finiront, et qui me feront
-retrouver comme j'ai accoutumé d'être: je n'ai pu m'empêcher de vous
-dire tout ce détail dans l'intimité et l'amertume de mon coeur, que l'on
-soulage en causant avec une _bonne_, dont la tendresse est sans exemple.
-J'ai quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé; elle est dans la
-perfection, et j'aime M. de Coulanges plus que ma vie, de vous avoir
-montré ma lettre; elle doit vous avoir remise de vos imaginations; le
-style qu'on a en lui écrivant ressemble à la joie et à la santé.
-
-
-
-
-248.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 29 novembre 1684.
-
-Je vous vois, je vous plains: vous avez envie de m'écrire, vous avez
-bien des choses à me dire; mais madame de Lavardin, qui ne s'en soucie
-point du tout, dîne à dix heures pour ne point vous manquer; puis madame
-de Lamoignon, puis M. de Lamoignon: oh! pour celui-là, il devait vous
-faire oublier votre écriture et votre écritoire; enfin, voilà l'heure
-qui presse; _tout est perdu si je n'écris point à ma mère_; et vous avez
-raison, mon enfant, il faut que nécessairement j'en reçoive peu ou prou,
-comme on dit; il faut que je voie pied ou aile de ma chère fille; et nul
-ordinaire ne se peut passer sans qu'elle me donne cette consolation:
-c'est ma vie, c'est manger, c'est respirer; mais ce qu'il faut faire
-quand vous êtes attrapée comme samedi, c'est ce que vous avez dit:
-écrivez deux pages, et, sans finir, envoyez-les-moi, et achevez le reste
-à loisir: j'entendrai fort bien cette manière de précipitation; et je
-vous prie même, ma très-chère, de ne point vous suffoquer de faire
-réponse à mes lettres infinies; songez que je cause, et que je ne suis
-point du tout accablée de visites; j'ai tout le temps qu'il me faut et
-au delà, et c'est par pitié de vous que je les finis; car si j'en avais
-autant de moi, je ne les finirais point: laissez-moi donc discourir tant
-que je voudrai, et ne vous amusez point à parcourir les articles;
-parlez-moi de vous, de vos affaires, de ce que vous dites à ceux que
-vous aimez; tout est sûr, rien ne se voit, rien ne retourne, et c'est
-justement cela qui me touche, et qui fait ma curiosité et mon
-attention. Vous avez à me redresser sur Versailles: ne souffrez point
-que je sois de travers sur votre sujet. Madame de la Fayette vous en
-parle-t-elle? Dites-moi aussi ce qu'est devenue cette _Guadiana_; il me
-semble qu'elle est longtemps sans reparaître. Vous me faites un grand
-plaisir d'avoir chassé la princesse _Olympie_[642] de l'hôtel de
-Carnavalet, je n'aime point cette personne; j'aime bien mieux une bonne
-petite prestance qui est toute propre à représenter _la duchesse_ de
-Grignan: c'est ainsi que Coulanges vous nomme dans ses lettres, tout
-sérieusement, sans hésiter, ni sans dire quelle mouche l'a piqué; j'en
-ai ri, et je voudrais que cette folie vous portât bonheur. Il est enragé
-après cette pauvre _Cuverdan_[643], c'est une Furie, et c'est une
-injustice dont il rendra compte à Dieu; car cette pauvre femme dit mille
-biens de lui; et, tout bien compté, tout rabattu, il n'y a personne en
-Bretagne qui ait un si bon coeur et de si nobles sentiments: le voilà
-qui rit et se moque de moi; je n'en suis point la dupe, point du tout;
-je ne suis point aveuglée, point du tout; mais je trouve que chacun a
-ses défauts; et que celui qu'elle a n'est qu'une incommodité en
-comparaison de ceux qui ont les parties nobles attaquées: cependant je
-suis une friponne, et je pâme de rire des folies et des visions de
-Coulanges; mais je n'y réponds point, parce que je craindrais qu'un
-crapaud ne me vînt sauter sur le visage, pour me punir de mon
-ingratitude. Je n'ai jamais vu des soins et des amitiés comme ceux de M.
-et de madame de Coulanges pour moi, c'est le parfait ménage à mon égard;
-leurs lettres sont agréables d'une manière fort différente. Je fus hier
-dîner chez la princesse; j'y laissai la bonne Marbeuf: voici comme votre
-mère était habillée, une bonne robe de chambre bien chaude, que vous
-avez refusée, quoique fort jolie; et cette jupe violette, or et argent,
-que j'appelais sottement un jupon, avec une belle coiffure de toutes
-cornettes de chambre négligées; j'étais en vérité fort bien: je trouvai
-la princesse tout comme moi; cela me rassura sur l'oripeau. Dites-moi un
-mot de vos habits; car il faut fixer ses pensées et donner des images.
-Nous causâmes fort des nouvelles présentes. La princesse de Bade vient
-par Angers, dont elle est ravie: elle a un cuisinier admirable, mais
-elle est bien aise de ne pas le mettre en oeuvre dans de grandes
-occasions. Vous me demandiez l'autre jour des nouvelles de quelqu'un:
-je vous en demande de Corbinelli; il y a plus de quinze jours que je
-n'ai vu de son écriture, il y avait plus de trois semaines que je n'en
-avais vu auparavant: il abuse de la liberté d'être irrégulier: son neveu
-revient-il? Je lui ai conseillé de le mander. Adieu, ma très-chère et
-très-aimable, je ne puis me représenter d'amitié au delà de celle que je
-sens pour vous; ce sont des _terres inconnues_.
-
-
- [642] Allusion à la pâleur et à l'abattement de la princesse Olympie,
- lorsqu'elle se vit trahie par Birène.
-
- [643] Madame de Marbeuf.
-
-
-
-
-249.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 25 février 1685.
-
-Ah! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi
-d'Angleterre[644]! la veille d'une mascarade!
-
-
-_Au marquis de Grignan._
-
-Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en votre
-chemin un événement si extraordinaire!
-
- Rodrigue, qui l'eût cru?--Chimène, qui l'eût dit[645]?
-
-Lequel vous a plus serré le coeur, ou le contre-temps, ou quand votre
-méchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en fûtes consolé le même
-jour; il faut que le billard, et l'appartement, et la messe du roi, et
-toutes les louanges qu'on a données à vous et à votre joli habit, vous
-aient consolé dans cette occasion, avec l'espérance que cette mascarade
-n'est que différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur
-tous ces grands mouvements, mais faites-m'en sur toutes mes attentions
-mal placées; j'avais été à la mascarade, à l'opéra, au bal; je m'étais
-tenue droite, je vous avais admiré, j'avais été aussi émue que votre
-belle maman, et j'ai été trompée.
-
-
-_A madame de Grignan._
-
-Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne: vraiment
-oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus
-vivement que pour soi-même: j'ai tant passé par ces émotions! C'est un
-plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut
-la peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plaît
-extrêmement; il a quelque chose de piquant et d'agréable dans la
-physionomie: on ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre,
-on s'arrête. Madame de la Fayette me mande qu'elle avait écrit à madame
-de Montespan qu'il y allait de son honneur que vous et votre fils
-fussiez contents d'elle: il n'y a personne qui soit plus aise que madame
-de la Fayette de vous faire plaisir. Je ne suis pas surprise que vous
-ayez envie d'aller à Livry: bon Dieu! quel temps! il est parfait; je
-suis depuis le matin jusqu'à cinq heures dans ces belles allées, car je
-ne veux point du froid du soir. J'ai sur mon dos votre belle
-_brandebourg_ qui me pare; ma jambe est guérie, je marche tout comme une
-autre. Ne me plaignez plus, ma chère bonne; il faudrait mourir si
-j'étais prisonnière par ce temps-là. Je mande à mon fils que je n'ai que
-faire de lui, que je me promène, et qu'avec cela je l'envoie promener.
-Ils sont dans les plaisirs de Rennes, d'où ils ne reviendront que la
-veille du dimanche gras: j'en suis ravie, je n'ai que trop de monde. La
-princesse vient jouir de mon soleil; elle a donné d'une thériaque
-céleste au bon abbé, qui l'a tiré d'un mal de tête et d'une faiblesse
-qui me faisaient grand'peur. Dites à ce _Bien bon_ combien vous êtes
-ravie de sa santé. La princesse est le meilleur médecin du monde; tout
-de bon, les capucins admiraient sa boutique: elle guérit une infinité de
-gens; elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a
-donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Le _Bien bon_
-voudrait vous faire les honneurs de Livry; si c'est le carême, ma bonne,
-vous y ferez une mauvaise chère, mais songerez-vous à l'entreprendre
-avec votre côté douloureux? on ne me parle cependant que de votre
-beauté; madame de Vins m'assure que c'est tout autre chose que quand je
-suis partie. Vous parlez du temps qui vous respecte pour l'amour de moi:
-c'est bien à vous à parler du temps! Mais que c'est une plaisante chose
-que nous n'ayons pas encore parlé de la mort du roi d'Angleterre! Il
-n'était point vieux, c'est un roi, cela fait penser que la mort
-n'épargne personne: c'est un grand bonheur si, dans son coeur, il était
-catholique, et qu'il soit mort dans notre religion. Il me semble que
-voilà un théâtre où il se va faire de grandes scènes; le prince
-d'Orange, M. de Montmouth, cette infinité de luthériens, cette horreur
-pour les catholiques: nous verrons ce que Dieu voudra représenter après
-cette tragédie; elle n'empêchera pas qu'on ne se divertisse encore à
-Versailles, puisque vous y retournez lundi. Vous me dites mille amitiés
-sur la peine que vous auriez à me quitter, si j'étais à Paris; j'en suis
-persuadée, ma très-aimable bonne; mais cela n'étant point, à mon grand
-regret, profitez des raisons qui vous font aller à la cour; vous y
-faites fort bien votre personnage; il semble que tout se dispose à faire
-réussir ce que vous souhaitez. Les souhaits que j'en fais de loin ne
-sont pas moins sincères ni moins ardents que si j'étais auprès de vous.
-Hélas! ma bonne, j'y suis toujours, et je sens, mais moins délicatement,
-ce que vous me disiez un jour, dont je me moquais: c'est
-qu'effectivement vous êtes d'une telle sorte dans mon coeur et dans mon
-imagination, que je vous vois et vous suis toujours: mais j'honore
-infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité.
-
-Vous me parlez de votre _Larmechin_, c'est assez pour mon fils; vous
-vous en plaignez souvent; il est peut-être devenu bon; parlez-en à
-_Beaulieu_, et qu'il en écrive à mon fils, j'en rendrai de bons
-témoignages. Celui qu'il avait était bon, il s'est gâté; il ne gagnerait
-que ses gages, quarante ou cinquante écus, point de vin, ni de graisse,
-ni de levûre de lard. Je crois que mon fils ne plaindrait pas de plus
-gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier; je craindrais que celui-là
-ne fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie d'avoir quatre
-personnes à la cuisine! Où va-t-on avec de telles dépenses, et à quoi
-servent tant de gens? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper
-seulement deux? L'air de _Lachan_ et sa perruque vous coûtent bien cher.
-Je suis fort malcontente de ce désordre; ne sauriez-vous en être la
-maîtresse? Tout est cher à Paris, et trois valets de chambre! Tout est
-double et triple chez vous. Je vous dirai comme l'autre jour: Vous êtes
-en bonne ville; faites des présents, ma bonne, de tout ce qui vous est
-inutile. N'est-ce point l'avis de M. Enfossy? M. de Grignan peut-il
-vouloir cet excès? Ma chère bonne, je ne puis m'empêcher de vous parler
-bonnement là-dessus. Après cette gronderie toute maternelle, laissez-moi
-vous embrasser chèrement et tendrement, persuadée que vous n'êtes point
-fâchée. Ma bonne, il faut que votre mal de côté soit de bonne
-composition pour souffrir tous vos voyages de Versailles; songez au
-moins que le maigre vous est mortel, et que le mal intérieur doit être
-ménagé et respecté. Bien des amitiés aux grands et petits Grignans. Je
-veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qu'il se connaît en
-sauces, et sait se faire servir; ma bonne, il n'y entend rien du tout;
-_Larmechin_[646] encore moins, le cuisinier encore moins: il ne faut pas
-s'étonner si un cuisinier qui était assez bon s'est entièrement gâté; et
-moi, que vous méprisez tant, je suis l'aigle; on ne juge de rien sans
-avoir regardé la mine que je fais. L'ambition de vous conter que je
-règne sur des ignorants m'a obligée de vous faire ce sot et long
-discours: demandez à _Beaulieu_.
-
-
- [644] Le roi Charles II mourut le 16 février 1685, et le roi de France
- ne voulut point que de toute la semaine il y eût à la cour bal ni
- comédie. Le petit marquis de Grignan devait faire partie de la
- mascarade.
-
- [645] _Voyez_ le _Cid_, acte III, scène IV.
-
- [646] Valet de chambre de M. de Sévigné.
-
-
-
-
-250.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Rennes, dimanche 29 avril 1685.
-
-_Nous serons si sots, que nous prendrons la Rochelle[647]._ Je serai
-assez malheureuse, ma chère enfant, pour me laisser guérir par les
-capucins. J'ai aimé, j'ai admiré tous vos sentiments; je disais tout
-comme vous: Si ma jambe est guérie après tant de maux et de chagrins,
-Dieu soit loué! si elle ne l'est pas, et qu'elle me force d'aller
-chercher du secours à Paris, et d'y voir ma chère et mon aimable fille,
-Dieu soit béni! Je regardais ainsi avec tranquillité ce qu'ordonnerait
-la Providence, et mon coeur choisissait la continuation d'un mal qui me
-redonnait à vous trois mois plus tôt; car vous jugez bien que, pour ne
-pas suivre cette pente, il faut que la raison fasse de grands efforts.
-Je me fusse servie des généreuses offres de madame de Marbeuf, qui sont
-aussi sincères qu'elles sont solides, et je m'en servirais encore sans
-balancer, si ma jambe, comme par malice, ne se guérissait à vue d'oeil:
-vous savez ce que c'est aussi que de se charger de rendre ce qu'on prend
-si agréablement. Ainsi je vais aux Rochers observer la contenance de
-cette jambe, qui est présentement sans aucune plaie ni enflure; elle est
-tout amollie; et pour la figure elle est entièrement comme sa compagne,
-qui depuis près de six mois était _sans pareille_.
-
-J'ai vu depuis peu la procureuse générale[648], autrement la petite
-personne que nous connaissons tant; elle est toujours fort aimable: nous
-fûmes fort aises de nous voir: je voudrais que vous l'eussiez entendue
-conter (mais plutôt son mari, car elle était morte) dans quelle
-extrémité la laissa le grand médecin de ce pays, et de quelle manière
-habile et miraculeuse les capucins la retirèrent de cette agonie; c'est
-un récit digne d'attention: vous me direz, C'est qu'elle ne devait pas
-mourir; je le crois plus que personne, mais je ne puis m'empêcher
-d'admirer et d'honorer les causes secondes dont Dieu se sert pour
-redonner la vie à une créature si près du tombeau. On peut appliquer à
-ces sortes de talents ce que le père Bossu dit si agréablement[649] du
-respect que les hommes devaient avoir, dans les premiers temps, pour
-ceux qui étaient visiblement protégés des dieux.
-
-Je fus avant-hier au cours avec un air penché, parce que je ne veux
-point faire de visites. J'en reçus une jeudi de la princesse de
-Bade[650], qui me conta tout ce que je savais déjà de sa colère, qui est
-comme celle d'Achille, et de son exil: je fus le soir chez elle; et
-comme je voyais qu'elle ne s'ennuyait point, je l'écoutai trois heures:
-j'avais un siége sous le pied, car sans cette attention je craindrais de
-ne plus reconnaître la jambe malade, et de m'y tromper comme Arlequin.
-Voilà mes nouvelles; mandez-moi des vôtres, c'est ma vie. Je pars mardi,
-au grand déplaisir de notre bonne Marbeuf; le _Bien bon_ languit de mon
-absence. J'embrasse délicatement vos pauvres malades; mais vous, ma
-très-aimable, avec moins de façon, et une tendresse qu'il n'est pas aisé
-d'exprimer. J'écrirai des Rochers à mon petit Coulanges. Voilà les
-capucins qui vous disent mille choses, et vous assurent de ma bonne
-guérison: ils sont persuadés que la poudre d'yeux d'écrevisse, dans la
-première cuillerée du lait du grand maître (_M. du Lude_), ferait des
-merveilles; son état est digne de compassion.
-
-
- [647] Discours des grands seigneurs au siége de la Rochelle, en 1628.
-
- [648] Madame de la Bédoyère (Anne-Éléonore du Puy-Murinais.)
-
- [649] Dans son _Traité du poëme épique_.
-
- [650] Cette dame avait été renvoyée de la cour vers l'année 1668, en
- même temps que madame d'Armagnac.
-
-
-
-
-251.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 13 juin 1685.
-
-_Per tornar dunque al nostro proposito_, je vous dirai, ma bonne, que
-vous me traitez mal de croire que je puisse avoir regret au port du
-livre du carrousel; jamais un paquet ne fut reçu ni payé plus
-agréablement: nous en avons fait nos délices depuis que nous l'avons; je
-suis assurée qu'à Paris je ne l'aurais lu qu'en courant et
-superficiellement; je me souviens de ce pays-là, tout y est pressé,
-poussé; une pensée, une affaire, une occupation pousse ce qui est devant
-elle; ce sont des vagues; la comparaison du fleuve est juste. Nous
-sommes ici dans un lac: nous nous sommes reposés dans ce carrousel, nous
-avons raisonné sur les devises.
-
-Pour des vapeurs, ma chère enfant, je voulus, ce me semble, en avoir
-l'autre jour: je pris huit gouttes d'essence d'urine, et, contre
-l'ordinaire, elle m'empêcha de dormir toute la nuit: mais j'ai été bien
-aise de reprendre de l'estime pour cette essence, je n'en ai pas eu
-besoin depuis. En vérité, je serais ingrate si je me plaignais des
-vapeurs: elles n'ont pas voulu m'accabler pendant que j'étais occupée à
-ma jambe; c'eût été un procédé peu généreux. A l'égard de la jambe,
-voici le fait: il n'y a plus aucune plaie il y a longtemps; mais
-l'endroit était demeuré si dur, et tant de sérosités y avaient été
-recognées par des eaux froides, que nos chers pères l'ont voulu traiter
-à loisir, sans me contraindre, et en me jouant, avec ces herbes que l'on
-retire deux fois le jour toutes mouillées: on les enterre, et à mesure
-qu'elles pourrissent (riez-en si vous voulez) cet endroit sue et
-s'amollit; et ainsi par une douce et insensible transpiration, avec des
-lessives d'herbes fines et de la cendre, je guéris la jambe du monde la
-plus maltraitée par le passé. C'est dommage que vous n'alliez conter
-cela à des chirurgiens, ils pâmeraient de rire; mais moi je me moque
-d'eux. Voulez-vous savoir où j'ai été aujourd'hui? J'ai été à la place
-_Madame_; j'ai fait deux tours de mail avec les joueurs. Ah, mon cher
-comte! je songe toujours à vous, et quelle grâce vous avez à pousser
-cette boule. Je voudrais que vous eussiez à Grignan une aussi belle
-allée: j'irai tantôt au bout de la grande allée voir _Pilois_, qui y a
-fait un beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans le
-grand chemin. Ma fille, vous ne direz pas que je vous cache des vérités,
-que je ne fais que mentir; vous en savez autant que moi.
-
-Oui, nos capucins sont fidèles à leurs trois voeux: leurs voyages
-d'Égypte, où l'on voit tant de femmes comme Ève, les en ont dégoûtés
-pour le reste de leurs jours. Enfin, leurs plus grands ennemis ne
-touchent point à leurs moeurs, et c'est leur éloge, étant haïs comme ils
-le sont: ils ont remis sur pied une de ces deux femmes qui étaient
-mortes.
-
-Parlons de M. de Chaulnes: il m'a écrit que les états sont à Dinan, et
-qu'il les a fait commencer le 1er d'août, pour avoir le temps de
-m'enlever au commencement de septembre; et puis mille folies de vous.
-Enfin, il est d'une gaillardise qui me ravit; car, en vérité, j'aime ces
-bons gouverneurs; la femme me dit encore mille petits secrets. Je ne
-comprends point comme on peut les haïr, et les envier, et les
-tourmenter; je suis fort aise que vous vous trouviez insensiblement
-dans leurs intérêts. Si les états eussent été à Saint-Brieuc, c'eût été
-un dégoût épouvantable: il faut voir qui sera le commissaire; ils ont
-encore ce choix à essuyer: si vous êtes dans leur confiance, ils ont
-bien des choses à vous dire; rien n'est égal à l'agitation qu'ils ont
-eue depuis quelque temps.
-
-Ma bonne, voyez un peu comme s'habillent les hommes pour l'été; je vous
-prierai de m'envoyer d'une étoffe jolie pour votre frère, qui vous
-conjure de le mettre du bel air sans dépense, savoir comme on porte les
-manches, choisir aussi une garniture, et d'envoyer le tout pour recevoir
-nos gouverneurs. Je vous prie encore de consulter madame de Chaulnes
-pour l'habit d'été qu'il me faut pour l'aller voir à Rennes; car pour
-les états, je vous en remercie. Je reviendrai ici commencer à faire mes
-paquets pour me préparer à la grande fête de vous revoir et de vous
-embrasser mille fois. Madame de Chaulnes en sera bien d'accord. J'ai un
-habit de taffetas brun piqué avec des campanes d'argent un peu relevées
-aux manches et au bas de la jupe; mais je crois que ce n'est plus la
-mode, et il ne se faut pas jouer à être ridicule à Rennes, où tout est
-magnifique. Je serai ravie d'être habillée dans votre goût, ayant
-toujours pourtant l'économie et la modestie devant les yeux. Vous saurez
-mieux que moi quand il faudra cet habit, puisque vous serez informée du
-départ des Chaulnes, et je courrai à Rennes pour les voir; tous les
-ingrats qu'ils ont faits en ce pays me font horreur, et je ne voudrais
-pas leur ressembler.
-
-On nous mande, (ceci est _fuor di proposito_) que les minimes de votre
-province ont dédié une thèse au roi, où ils le comparent à Dieu, mais
-d'une manière qu'on voit clairement que Dieu n'est que la copie. On l'a
-montrée à M. de Meaux, qui l'a portée au roi, disant que Sa Majesté ne
-la doit pas souffrir. Le roi a été de cet avis: on a renvoyé la thèse en
-Sorbonne pour juger; la Sorbonne a décidé qu'il fallait la supprimer.
-_Trop est trop._ Je n'eusse jamais soupçonné des minimes d'en venir à
-cette extrémité. J'aime à vous mander des nouvelles de Versailles et de
-Paris; _ignorante!_
-
-Vous conservez une approbation romanesque pour les princes de
-Conti[651]; pour moi, qui ne l'ai plus, je les blâme de quitter un tel
-beau-père, de ne pas se fier à lui pour leur faire voir assez de
-guerre: hé, mon Dieu! ils n'ont qu'à prendre patience, et à jouir de la
-belle place où Dieu les a mis; personne ne doute de leur courage: à quel
-propos faire les aventuriers et les chevaux échappés? Leurs cousins de
-Condé n'ont pas manqué d'occasions de se signaler, ils n'en manqueraient
-pas aussi. Et _con questo_ je finis, ma très-aimable et très-chère
-bonne, toute pleine de tendresse pour vous, dévorant par avance le mois
-de septembre où nous touchons.
-
-
- [651] Les princes de Conti et de la Roche-sur-Yon étaient partis pour
- aller servir en Hongrie, où ils se trouvèrent au combat de Gran, et
- firent des prodiges de valeur.
-
-
-
-
-252.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 17 juin 1685.
-
-Que je suis aise que vous soyez à Livry, ma très-chère bonne, et que
-vous y ayez un esprit débarrassé de toutes les pensées de Paris! Quelle
-joie de pouvoir chanter ma chanson, quand ce ne serait que pour huit ou
-dix jours! Vous nous dites mille douceurs, ma bonne, sur les souvenirs
-tendres et trop aimables que vous avez du bon abbé et de votre pauvre
-maman; je ne sais où vous pouvez trouver si précisément tout ce qu'il
-faut penser et dire; c'est en vérité dans votre coeur, c'est lui qui ne
-manque jamais; et quoi que vous ayez voulu dire autrefois à la louange
-de l'esprit qui le veut contrefaire, l'esprit manque, il se trompe, il
-bronche à tout moment; ses allures ne sont point égales, et les gens
-éclairés par leur coeur n'y sauraient être trompés. Vive donc ce qui
-vient de ce lieu, et, entre tous les autres, vive ce qui vient si
-naturellement de chez vous!
-
-Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry; Livry et vous, en
-vérité, c'est trop; et je ne tiendrais pas contre l'envie d'y retourner,
-si je ne me trouvais toute disposée pour y retourner avec vous à ce
-bienheureux mois de septembre; peut-être n'y retournerez-vous pas plus
-tôt. Vous savez ce que c'est que Paris, les affaires et les infinités de
-contre-temps qui vous empêchent d'aller à Livry. Enfin me revoilà dans
-le train d'espérer de vous y voir: mais, bon Dieu! que me dites-vous, ma
-chère bonne? le coeur m'en a battu: quoi! ce n'est que depuis la
-résolution de mademoiselle de Grignan de ne s'expliquer qu'au mois de
-septembre que vous êtes assurée de m'attendre! Comment! vous me trompiez
-donc, et il aurait pu être possible qu'en retournant à Paris dans deux
-mois, je ne vous eusse plus trouvée! Cette pensée me fait transir, et me
-paraît contre la foi: effacez-la-moi, je vous en conjure, elle me
-blesse, tout impossible que je la voie présentement: mais ne laissez
-pas de m'en redire un mot. _O sainte Grignan_, que je vous suis obligée,
-si c'est à vous que je dois cette certitude!
-
-Revenons à Livry, vous m'en paraissez entêtée; vous avez pris toutes mes
-préventions, je reconnais mon sang: je serai ravie que cet entêtement
-vous dure au moins toute l'année. Que vous êtes plaisante avec ce rire
-du père prieur, et cette tête tournée qui veut dire une approbation! Le
-_Bien bon_ souhaite que _du Harlay_ vous serve aussi bien dans le pays
-qu'il nous a bien nettoyé et parfumé les jardins. Mais où prenez-vous,
-ma bonne, qu'on entende des rossignols le 13 de juin? Hélas! ils sont
-tous occupés du soin de leur petit ménage, il n'est plus question ni de
-chanter, ni de faire l'amour, ils ont des pensées plus solides. Je n'en
-ai pas entendu un seul ici; ils sont en bas vers ces étangs, vers cette
-petite rivière; mais je n'ai pas tant battu de pays, et je me trouve
-trop heureuse d'aller en toute liberté dans ces belles allées de plain
-pied.
-
-Il faut tout de suite parler de ma jambe, et puis nous reviendrons
-encore à Livry; non, ma bonne, il n'y a plus nulle sorte de plaie, il y
-a longtemps; mais ces pères voulaient faire suer cette jambe pour la
-désenfler entièrement, et amollir l'endroit où étaient ces plaies, qui
-était dur; ils ont mieux aimé, avec un long temps, me faire transpirer
-toutes ces sérosités par ces herbes qui attirent de l'eau, et ces
-lessives, et ces lavages; et à mesure que je continue les remèdes, ma
-jambe redevient entièrement dans son naturel, sans douleur, sans
-contrainte. On étale l'herbe sur un linge, on le pose sur ma jambe, et
-on l'enterre après une demi-heure: je ne crois pas qu'on puisse guérir
-plus agréablement un mal de sept ou huit mois. La princesse (_de
-Tarente_), qui est habile, est contente de ce remède, et s'en servira
-dans les occasions. Elle vint hier ici avec un grand emplâtre sur son
-pauvre nez, qui a pensé en vérité être cassé. Elle me dit tout bas
-qu'elle venait de recevoir cette petite boîte de _thériaque céleste_
-qu'elle vous donne avec plaisir; j'irai la prendre demain dans son parc,
-où elle est établie; c'est le plus précieux présent qu'on puisse faire.
-Parlez-en à MADAME, quand vous ne saurez que lui dire. On croit que
-madame l'électrice[652] pourrait bien venir en France, si on lui assure
-qu'elle pourra vivre et mourir dans sa religion, c'est-à-dire qu'on lui
-laisse la liberté de se damner. La princesse nous a parlé du carrousel.
-Je me doutais bien, ma bonne, que nous étions ridicules de tant
-retortiller sur ce livre, je vous l'ai mandé; je le disais à votre
-frère: il en était assez persuadé; mais nous avons cru qu'il suffisait
-d'avoir fait cette réflexion, et qu'en faveur des Rochers nous pouvions
-nous y amuser un peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort
-distinctement comme tout cela passe vite à Paris; mais nous n'y sommes
-pas, et vous aurez fait conscience de vous moquer de nous. Parlons de
-Livry: vous couchez dans votre chambre ordinaire, M. de Grignan dans la
-mienne; celle du _Bien bon_ est pour les survenants, mademoiselle
-d'Alerac au-dessus, le chevalier dans la _grande blanche_, et le marquis
-au pavillon. N'est-il pas vrai, ma bonne? je vais donc dans tous ces
-lieux, embrasser tous les habitants, et les assurer que s'ils se
-souviennent de moi, je leur rends bien ce souvenir avec une sincère et
-véritable amitié. Je souhaite que vous y retrouviez tout ce que vous y
-cherchez, mais je vous défends de parler encore de votre jeunesse comme
-d'une chose perdue; laissez-moi ce discours; quand vous le faites, il me
-pousse trop loin, et tire à de grandes conséquences. Je vous prie, ma
-chère bonne, de ne point retourner à Paris pour les commissions dont
-nous vous importunons, votre frère et moi: envoyez _Enfossy_ chez
-_Gautier_, qu'il vous envoie des échantillons; écrivez à la d'Escars; ne
-vous pressez point, ne vous dérangez point; vous avez du temps de reste,
-il ne faut que deux jours pour faire mon manteau, et l'habit de mon fils
-se fera en ce pays: au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre séjour;
-jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y êtes et que vous
-l'avez. J'ai écrit à la d'Escars pour vous soulager, je lui envoie un
-échantillon d'une doublure or et noir, qui ferait peut-être un joli
-habit sans doublure, une frange d'or au bas; elle me coûtait sept
-livres. En voilà trop sur ce sujet, vous ne sauriez mal faire, ma chère
-bonne. Nous avons ici une lune toute pareille à celle de Livry; nous lui
-avons rendu nos devoirs: et c'est passer une galerie que d'aller au bout
-du mail. Cette place _Madame_ est belle, c'est comme un grand belvédère,
-d'où la campagne s'étend à trois lieues d'ici vers une forêt de M. de la
-Trémouille: mais cette lune est encore plus belle sous les arbres de
-votre abbaye; je la regarde, et je songe que vous la regardez: c'est un
-étrange rendez-vous, ma chère mignonne; celui de Bâville sera meilleur.
-Si vous avez M. de la Garde, dites-lui bien des amitiés pour moi; vous
-me parlez de Polignac comme d'un amant encore sous vos lois; un an
-n'aura guère changé cette noce. Dites-moi comment le chevalier (_de
-Grignan_) marche, et comme ce comte (_M. de Grignan_) se trouve de sa
-fièvre. Ma chère bonne, Dieu vous conserve parmi tant de peines et de
-fatigues! Je vous baise des deux côtés de vos belles joues, et suis
-entièrement à vous; et le _Bien bon_, il est ravi que vous aimiez sa
-maison. Je baise la belle d'Alerac et mon marquis. Comment M. du Plessis
-est-il avec vous? Dites-m'en un mot.
-
-Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment, et je conte souvent
-ce que c'est que cette madame de Grignan. Cette petite femme dit: «Mais,
-madame, y a-t-il des femmes faites comme cela?»
-
-
- [652] Wilhelmine-Ernestine, fille de Frédéric III, roi de Danemark,
- veuve de Charles II, duc et électeur de Bavière, comte palatin du
- Rhin.
-
-
-
-
-253.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- Aux Rochers, ce 22 juillet 1685.
-
-Croiriez-vous bien, mon cher cousin, que je n'ai reçu que depuis quatre
-jours le livre de notre généalogie, que vous me faites l'honneur de me
-dédier par une lettre trop aimable et trop obligeante? Il faudrait être
-parfaite, c'est-à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour n'être pas
-sensible à des louanges si bien assaisonnées. Elles sont même choisies
-et tournées d'une manière que, si l'on n'y prenait garde, on se
-laisserait aller à la douceur de croire en mériter une partie, quelque
-exagération qu'il y ait. Vous devriez, mon cher cousin, avoir toujours
-été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours aimé, et que je
-n'ai jamais mérité votre haine. N'en parlons plus, vous réparez trop
-bien tout le passé, et d'une manière si noble et si belle, que je veux
-bien présentement vous en devoir le reste. Ma fille n'a pas eu le livre
-entre les mains, sans se donner le plaisir de le lire; et elle s'y est
-trouvée si agréablement, qu'elle en a sans doute augmenté l'estime
-qu'elle avait de vous et de notre maison, comme j'en redouble aussi de
-tout mon coeur mes remercîments. Mon fils n'est pas si content, vous le
-laissez guidon, sans parler de la sous-lieutenance qui l'a fait
-commander en chef quatre ans la compagnie des gendarmes de monseigneur
-le Dauphin; et comme cette première charge l'a fort longtemps ennuyé, il
-a soupiré en cet endroit, croyant y être encore. Sa femme est d'une des
-bonnes maisons de Bretagne, mais cela n'est rien.
-
-Venons à nos Mayeul et à nos Amé. En vérité, mon cher cousin, cela est
-fort beau; ce sont des vérités qui font plaisir. Ce n'est point chez
-nous que nous trouvons ces titres, c'est dans des chartes anciennes et
-dans des histoires. Ce commencement de maison me plaît fort, on n'en
-voit point la source; et la première personne qui se présente est un
-fort grand seigneur, il y a plus de cinq cents ans, des plus
-considérables de son pays, dont nous trouvons la suite jusqu'à nous. Il
-y a peu de gens qui puissent trouver une si belle tête. Tout le reste
-est fort agréable; c'est une histoire en abrégé, qui pourrait plaire
-même à ceux qui n'y ont point d'intérêt. Pour moi, je vous avoue que
-j'en suis charmé, et touchée d'une véritable joie que vous ayez au moins
-tiré de vos malheurs, comme vous dites fort bien, la connaissance de ce
-que vous êtes. Enfin, je ne puis assez vous remercier de cette peine que
-vous avez prise, et dont vous vous êtes payé en même temps par vos
-mains. Je garderai soigneusement ce livre. Je crois voir ma fille avant
-qu'elle retourne en Provence, où il me paraît qu'elle veut passer
-l'hiver. Ainsi, nos affaires nous auront cruellement dérangées. La
-Providence le veut ainsi. Elle est tellement maîtresse de toutes nos
-actions; que nous n'exécutons rien que sous son bon plaisir, et je tâche
-de ne faire de projets que le moins qu'il m'est possible, afin de n'être
-pas si souvent trompée; car qui compte sans elle compte deux fois.
-Qu'est donc devenu mon grand cousin de Toulongeon? Où a-t-il lu qu'on ne
-fasse point de réponse à sa cousine germaine, quand elle nous console
-sur la mort d'une mère? J'ai vu son oraison funèbre; elle est bonne,
-hormis que feu M. de Toulongeon n'était point capitaine _des gardes_,
-mais seulement capitaine _aux gardes_. Cette différence est grande, et
-peut faire tort aux vérités.
-
-Le bon abbé (_de Coulanges_) s'est trouvé fort honorablement dans notre
-généalogie; il en est bien content, et vous assure de ses très-humbles
-services.
-
-Quand je serai à Paris, nous vous écrirons, Corbinelli et moi. Adieu,
-mon cher cousin, ayez bon courage.
-
-J'ai peur que vous ne soyez abattu; mais je vous fais tort, et je vous
-ai vu soutenir de si grands malheurs, que je ne dois pas douter de vos
-forces.
-
-
-
-
-254.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 22 juillet 1685.
-
-Il est vrai qu'après vous avoir dit vingt fois, Je suis guérie, et
-m'être servie un peu légèrement de tous les termes les plus forts pour
-vous persuader ce que je croyais moi-même une vérité, vous êtes en
-droit de vous moquer de tous mes discours; je m'en moquerais la
-première, aussi bien que de mon infidélité, qui me faisait toujours
-approuver les derniers remèdes et maudire ceux que je quittais, sans
-qu'enfin, enfin, enfin, comme vous dites du mariage de M. de Polignac,
-il faut que toutes choses prennent fin, et que, selon toutes les
-apparences, cet honneur soit réservé aux remèdes doux de la princesse
-(_de Tarente_), et de la femme parfaitement habile qui me vient panser
-tous les jours; jusqu'à ce petit médecin qui a nommé le mal et commencé
-les remèdes convenables, je ne faisais rien que pour animer, que pour
-attirer, que pour mettre ma jambe en furie. Ne raisonnez point sur un
-érysipèle qui vient d'un cours que la nature veut prendre, et que vous
-approuvez, parce qu'il ne fait pas mourir: ce n'est pas ici de même,
-tout a été violenté; ma machine n'est point encore entamée ni dépérie,
-et jamais elle n'a paru mieux faite qu'en soutenant tous les maux qu'on
-m'a faits. Vous savez que je ne fais point la jeune, je ne le suis
-nullement; mais je vous assure que je pourrais encore dire, comme vous
-disiez à la Mousse: La machine se démanchera; mais elle n'est pas encore
-démanchée. Je suis donc sous le gouvernement de cette princesse et de sa
-bonne et capable garde, qui lui fait tous ses remèdes, qui est approuvée
-des capucins, qui guérit tout le monde à Vitré, et que Dieu n'a pas
-voulu que je connusse plus tôt, parce qu'il voulait que je souffrisse,
-et que je fusse mortifiée par l'endroit le plus chagrinant pour moi; et
-j'y consens, puisqu'il le faut: je suis persuadée que Dieu veut
-maintenant finir ces légers chagrins; il y a huit jours que ma jambe est
-enveloppée de pains de roses, trempés dans du lait doux bouilli, et
-rafraîchis, c'est-à-dire réchauffés, trois fois le jour: ma jambe n'est
-plus du tout reconnaissable; elle est menue, molle; plus de sérosités,
-toutes les élevures séchées et flétries, plus de gras de jambes qui me
-tire: enfin, ma fille, tout ce qui était dans mon imagination et dans
-mes espérances est devenu vrai: mais je pense que j'ai profané toutes
-ces mêmes paroles pour des illusions; je n'y saurais que faire: voilà ce
-que je dois vous dire présentement; il n'y a plus de paroles nouvelles:
-_a fructibus_. Cette _Charlotte_ me fait marcher, et me dit: «Madame,
-vous pouvez aller mercredi coucher _godinement_[653] à Fougères; le
-lendemain à Dol, il n'y a que six lieues; vous verrez madame de
-Chaulnes, cela vous divertira; vous avez besoin de vous réjouir un peu,
-et de quitter votre chambre, où vous m'avez accordé huit jours de
-résidence.» Voilà où j'en suis: elle m'ôte mes roses, qui m'ont fait
-tout le bien qu'on leur demandait; elle me donne une légère petite
-espèce de pommade qui dessèche, elle me prie de bander ma jambe sans
-contrainte d'ici à quelques jours, et de me ménager un peu; elle
-m'assure qu'avec cette conduite je vous rapporterai une jambe _à la
-Sévigné_, que vous aimerez d'autant plus que, l'une et l'autre étant
-moins grasses, elles visent à la perfection: en tout cas, j'ai ma
-_Charlotte_ à une lieue d'ici: en voilà trop, ma chère enfant. Une de
-mes joies en retournant à Paris, ce sera de ne plus parler de moi, ni
-d'aucun de mes maux; j'étais dans la même envie quand j'y retournai
-après mon rhumatisme; mais s'il y a de l'excès à l'immensité de cet
-article, il est fondé sur l'excès de votre bonne et tendre amitié, qui
-ne sera point ennuyée de ces détails: je vous connais; car avec les
-autres qui n'ont point de ces fonds adorables, je sais couper court, et
-je n'ai pas oublié comme il faut parler sobrement de soi, et presque à
-son corps défendant.
-
-_Or sus, verbalisons_: voilà donc le bon homme Polignac[654] arrivé:
-pour moi, je jette de loin ces paroles en l'air: puisque mademoiselle de
-Grignan balance, mademoiselle d'Alerac peut-elle balancer? Je passe
-ensuite à rejeter tout le mal que vous dites de votre esprit et de votre
-corps; ni l'un ni l'autre ne sauraient être épais comme vous les
-représentez: je les ai vus trop subtils, trop diaphanes, pour pouvoir
-jamais être fâchée de les voir dans le train commun des esprits et des
-corps: mais que dis-je, _commun_? ô plume étourdie et téméraire! c'est
-vous qu'il faudrait écraser, plutôt que celle que le coadjuteur outragea
-si injustement à Livry. Jamais le mot de _commun_ ne sera fait pour
-vous; rien de commun, ni dans l'âme ni dans le corps; je reprends donc
-ce mot pour l'employer à tout le reste du monde qui n'en mérite point
-d'autre; je fais pourtant des exceptions, mais guère.
-
-J'avoue ma faiblesse; j'ai lu avec plaisir l'histoire de notre vieille
-chevalerie: si Bussy avait un peu moins parlé de lui et de son héroïne
-de fille (_madame de Coligny_), le reste étant vrai, on peut le trouver
-assez bon pour être jeté dans un fond de cabinet, sans en être plus
-glorieuse. Il vous traite fort bien: il me veut trop dédommager par des
-louanges que je ne crois pas mériter[655], non plus que ses blâmes[656].
-Il passe gaillardement sur mon fils, et le laisse inhumainement guidon
-dans la postérité; il pouvait dire plus de bien de sa femme, qui est
-d'un des beaux noms de la province: mais, en vérité, mon fils l'a si peu
-ménagé, et l'a toujours traité si incivilement, que lui ayant rendu
-justice sur sa maison, il pouvait bien se dispenser du reste: vous en
-avez mieux usé, et il vous le rend.
-
-Votre frère ne pense pas à quitter sa maison; ses affaires ne lui
-permettent point de songer à Paris de quelques années: il est dans la
-fantaisie de payer toutes ses dettes; et comme il n'a point de fonds
-extraordinaires pour cela, ce n'est que peu à peu sur ses revenus: cela
-n'est pas sitôt fait. Quant à moi, je n'aspire point à tout payer; mais
-j'attends un fermier qui me doit onze mille francs, et que je n'ai pu
-encore envisager; et rien ne m'arrêtera pour être fidèle au temps que je
-vous ai promis, n'ayant pas moins d'impatience que vous de voir la fin
-d'une si triste et si cruelle absence. Il faut pourtant rendre justice à
-l'air des Rochers; il est parfaitement bon, ni haut, ni bas, ni
-approchant de la mer; ce n'est point la Bretagne, c'est l'Anjou, c'est
-le Maine à deux lieues d'ici. Ce n'était pas une affaire de me guérir,
-si Dieu avait voulu que j'eusse été bien traitée.
-
-Je ne souhaite nulle prospérité à M. de Montmouth, sa révolte me
-déplaît; ainsi puissent périr tous les infidèles à leur roi![657]
-
-
- [653] Mot du pays qui signifie _gaiement_.
-
- [654] Louis-Armand, vicomte de Polignac.
-
- [655] _Voyez_ le Portrait de madame de Sévigné, qui contient aussi
- l'éloge de madame de Grignan.
-
- [656] La _Diatribe_ insérée dans les _Amours des Gaules_.
-
- [657] Le duc de Montmouth, fils naturel de Charles II et de Lucy
- Walters, fut décapité le 25 juillet, trois jours après la date de
- cette lettre. D'un caractère remuant et inquiet, il avait conspiré
- contre le roi son père, qui lui pardonna. A peine Jacques II fut-il
- monté sur le trône, qu'il s'embarqua pour l'Angleterre avec quelques
- mécontents. Il s'annonça comme le fils légitime du feu roi, se fit
- couronner, et promit de soutenir la religion anglicane. Mais il fut
- vaincu par les troupes du roi Jacques, et fait prisonnier.
-
-
-
-
-255.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 14 mai 1686.
-
-Il est vrai que j'eusse été ravie de me faire tirer trois palettes de
-sang du bras de ma nièce de Montataire; elle me l'offrit de fort bonne
-grâce; et je suis assurée que pourvu qu'une Marie Rabutin eût été
-saignée, j'en eusse reçu un notable soulagement. Mais la folie des
-médecins les fit opiniâtrer à vouloir que celle qui avait un rhumatisme
-sur le bras gauche fût saignée du bras droit; de sorte que l'ayant
-interrogée sur sa santé, et sa réponse et la mienne ayant découvert la
-personne convaincue d'une fluxion assez violente, il fallut que je
-payasse en personne le tribut de mon infirmité, et d'avoir été la
-marraine de cette jolie créature. Ainsi, mon cousin, je ne pus recevoir
-aucun soulagement de sa bonne volonté. Pour moi, qui m'étais sentie
-autrefois affaiblie, sans savoir pourquoi, d'une saignée qu'on vous
-avait faite le matin, je suis encore persuadée que si on voulait
-s'entendre dans les familles, le plus aisé à saigner sauverait la vie
-aux autres, et à moi, par exemple, la crainte d'être estropiée. Mais
-laissons le sang de Rabutin en repos, puisque je suis en parfaite santé.
-Je ne puis vous dire combien j'estime et combien j'admire votre bon et
-heureux tempérament. Quelle sottise de ne point suivre les temps, et de
-ne pas jouir avec reconnaissance des consolations que Dieu nous envoie,
-après les afflictions qu'il veut quelquefois nous faire sentir! La
-sagesse est grande, ce me semble, de souffrir la tempête avec
-résignation, et de jouir du calme quand il lui plaît de nous le
-redonner: c'est suivre l'ordre de la Providence. La vie est trop courte,
-pour s'arrêter si longtemps sur le même sentiment; il faut prendre le
-temps comme il vient; et je sens que je suis de cet heureux tempérament:
-_E me ne pregio_, comme disent les Italiens. Jouissons, mon cher cousin,
-de ce beau sang qui circule si doucement et si agréablement dans nos
-veines. Tous vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres
-et vos vers, m'ont donné une véritable joie, et surtout ce que vous
-écrivez pour défendre Benserade et la Fontaine contre ce vilain
-_Factum_[658]. Je l'avais déjà fait en basse note à tous ceux qui
-voulaient louer cette noire satire. Je trouve que l'auteur fait voir
-clairement qu'il n'est ni du monde, ni de la cour, et que son goût est
-d'une pédanterie qu'on ne peut pas même espérer de corriger. Il y a de
-certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas
-d'abord: on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans
-le charme et dans la facilité des _ballets_ de Benserade, et des
-_fables_ de la Fontaine: cette porte leur est fermée, et la mienne
-aussi; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et
-sont condamnés au malheur de les improuver, et d'être improuvés aussi
-des gens d'esprit. Nous avons trouvé beaucoup de ces pédants. Mon
-premier mouvement est toujours de me mettre en colère, et puis de tâcher
-de les instruire; mais j'ai trouvé la chose absolument impossible. C'est
-un bâtiment qu'il faudrait reprendre par le pied; il y aurait trop
-d'affaires à le réparer: et enfin, nous trouvions qu'il n'y avait qu'à
-prier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n'est capable de les
-éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui
-condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la
-cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des _fables_
-de la Fontaine. Je ne m'en dédis point; il n'y a qu'à prier Dieu pour un
-tel homme, et qu'à souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui. Je
-vous embrasse, vous et votre aimable fille. Croyez, l'un et l'autre, que
-je ne cesserai de vous aimer que quand nous ne serons plus du même sang.
-Ma fille veut que je vous dise bien des amitiés pour elle. Elle est
-toujours la belle Madelonne.
-
-
- [658] Accusé d'avoir profité, pour son _Dictionnaire_, du travail de
- l'Académie, qui préparait alors le sien, Furetière en fut exclu en
- 1685, et publia le _Factum_ virulent dont il s'agit, où il attaqua la
- Fontaine, qui avait donné sa voix pour cette exclusion.
-
-
-
-
-256.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
-
-
- A Paris, vendredi 13 décembre 1686.
-
-Je vous ai écrit, monsieur, une grande lettre, il y a plus d'un mois,
-toute pleine d'amitié, de secrets et de confiance. Je ne sais ce qu'elle
-est devenue, elle se sera égarée, en vous allant chercher peut-être aux
-états: tant y a que vous ne m'avez point fait de réponse; mais cela ne
-m'empêchera pas de vous apprendre une triste et une agréable nouvelle:
-la mort de M. le Prince, arrivée à Fontainebleau avant-hier mercredi 11
-du courant, à sept heures et un quart du soir, et le retour de M. le
-prince de Conti à la cour, par la bonté de M. le Prince, qui demanda
-cette grâce au roi un peu avant que de tourner à l'agonie; et le roi lui
-accorda dans le moment; et M. le Prince eut cette consolation en
-mourant: mais jamais une joie n'a été noyée de tant de larmes. M. le
-prince de Conti est inconsolable de la perte qu'il a faite; elle ne
-pourrait être plus grande, surtout depuis qu'il a passé tout le temps de
-sa disgrâce à Chantilly, faisant un usage admirable de tout l'esprit et
-de toute la capacité de M. le Prince, puisant à la source de tout ce
-qu'il y avait de bon à apprendre sous un si grand maître, dont il était
-chèrement aimé. M. le Prince avait couru avec une diligence qui lui a
-coûté la vie, de Chantilly à Fontainebleau, quand madame de Bourbon y
-tomba malade de la petite vérole, afin d'empêcher M. le Duc de la garder
-et d'être auprès d'elle, parce qu'il n'a point eu la petite vérole; car
-sans cela madame la Duchesse, qui l'a toujours gardée, suffisait bien
-pour être en repos de la conduite de sa santé. Il fut fort malade, et
-enfin il a péri par une grande oppression qui lui fit dire, comme il
-croyait venir à Paris, qu'il allait faire un plus grand voyage. Il
-envoya querir le père Deschamps, son confesseur; et après vingt-quatre
-heures d'extinction, après avoir reçu tous ses sacrements, il est mort
-regretté et pleuré amèrement de sa famille et de ses amis. Le roi en a
-témoigné beaucoup de tristesse; et enfin on sent la douleur de voir
-sortir du monde un si grand homme, un si grand héros, dont les siècles
-entiers ne sauront point remplir la place. Il arriva une chose
-extraordinaire il y a trois semaines, un peu avant que M. le Prince
-partît pour Fontainebleau. Un gentilhomme à lui, nommé Vernillon,
-revenant à trois heures de la chasse, approchant du château, vit à une
-fenêtre du cabinet des armes, un fantôme, c'est-à-dire un homme
-enseveli: il descendit de son cheval et s'approcha, il le vit toujours;
-son valet, qui était avec lui, lui dit: _Monsieur, je vois ce que vous
-voyez_. Vernillon ne voulant pas lui dire pour le laisser parler
-naturellement, ils entrèrent dans le château, et prièrent le concierge
-de donner la clef du cabinet des armes; il y va, et trouva toutes les
-fenêtres fermées, et un silence qui n'avait pas été troublé il y avait
-plus de six mois. On conta cela à M. le Prince; il en fut un peu frappé,
-puis s'en moqua. Tout le monde sut cette histoire, et tremblait pour M.
-le Prince; et voilà ce qui est arrivé. On dit que ce Vernillon est un
-homme d'esprit, et aussi peu capable de vision que le pourrait être
-notre _ami_ Corbinelli, outre que ce valet eut la même apparition. Comme
-ce conte est vrai, je vous le mande, afin que vous y fassiez vos
-réflexions comme nous. Depuis que cette lettre est commencée, j'ai vu
-Briole, qui m'a fait pleurer les chaudes larmes par un récit naturel et
-sincère de cette mort: cela est au-dessus de tout ce qu'on peut dire. La
-lettre qu'il a écrite au roi est la plus belle chose du monde, et le roi
-s'interrompit trois ou quatre fois par l'abondance des larmes; c'était
-un adieu et une assurance d'une parfaite fidélité, demandant un pardon
-noble des égarements passés, ayant été forcé par le malheur des temps;
-un remercîment du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce
-prince; ensuite une recommandation à sa famille d'être unie: il les
-embrassa tous, et les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer
-comme frères; une récompense à tous ses gens, demandant pardon des
-mauvais exemples; et un christianisme partout, et dans la réception des
-sacrements, qui donne une consolation et une admiration éternelle. Je
-fais mes compliments à M. de Vardes sur cette perte. Adieu, mon cher
-monsieur.
-
-
-
-
-257.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
-
-
- Le 27 janvier 1687.
-
-Si cette lettre vous fait quelque plaisir, comme vous voulez me flatter
-quelquefois que vous aimez un peu mes lettres, vous n'avez qu'à
-remercier M. le chevalier de Grignan de celle-ci: c'est lui qui me prie
-de vous écrire, monsieur, pour vous parler et vous questionner sur les
-eaux de Balaruc. Ne sont-elles pas vos voisines? pour quels maux y
-va-t-on? est-ce pour la goutte? ont-elles fait du bien à ceux qui en ont
-pris? en quel temps les prend-on? en boit-on? s'y baigne-t-on? ne
-fait-on que plonger la partie malade? Enfin, monsieur, si vous pouvez
-soutenir avec courage l'ennui de ces quinze ou seize questions, et que
-vous vouliez bien y répondre, vous ferez une grande charité à un des
-hommes du monde qui vous estime le plus, et qui est le plus incommodé de
-la goutte. Je pourrais finir ici ma lettre, n'étant à autre fin; mais je
-veux vous demander par occasion comme vous vous portez d'être
-grand-père. Je crois que vous avez reçu une gronderie que je vous
-faisais sur l'horreur que vous me témoigniez de cette dignité: je vous
-donnais mon exemple, et vous disais: _Pæte, non dolet_. En effet, ce
-n'est point ce que l'on pense: la Providence nous conduit avec tant de
-bonté dans tous ces temps différents de notre vie, que nous ne les
-sentons quasi pas; cette perte va doucement, elle est imperceptible:
-c'est l'aiguille du cadran que nous ne voyons pas aller. Si à vingt ans
-on nous donnait le degré de supériorité dans notre famille, et qu'on
-nous fît voir dans un miroir le visage que nous avons ou que nous aurons
-à soixante ans, en le comparant avec celui de vingt ans, nous tomberions
-à la renverse, et nous aurions peur de cette figure: mais c'est jour à
-jour que nous avançons; nous sommes aujourd'hui comme hier, et demain
-comme aujourd'hui; ainsi nous avançons sans le sentir, et c'est un
-miracle de cette Providence que j'adore. Voilà une tirade où ma plume
-m'a conduite, sans y penser. Vous avez été, sans doute, de la belle et
-bonne compagnie qui était chez le cardinal de Bonzi. Adieu, monsieur; je
-ne change point d'avis sur l'estime et l'amitié que je vous ai promises.
-
-
-
-
-258.--DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 10 mars 1687.
-
-Voici encore de la mort et de la tristesse, mon cher cousin. Mais le
-moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et
-de la plus triomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis
-qu'il y a des mortels? c'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite
-aujourd'hui à Notre-Dame; tous les beaux esprits se sont épuisés à faire
-valoir tout ce qu'a fait ce grand prince, et tout ce qu'il a été. Ses
-pères sont représentés par des médailles jusqu'à saint Louis; toutes ses
-victoires, par des _basses-tailles_ (_ou bas-reliefs_), couvertes comme
-sous des tentes dont les coins sont ouverts, et portés par des
-squelettes, dont les attitudes sont admirables. Le mausolée, jusque près
-de la voûte, est couvert d'un dais en manière de pavillon encore plus
-haut, dont les quatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place
-du choeur est ornée de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui
-parlent de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les
-Espagnols est exprimé par une nuit obscure, où trois mots latins disent:
-_Ce qui s'est fait loin du soleil doit être caché_[659]. Tout est semé
-de fleurs de lis d'une couleur sombre, et au-dessous une petite lampe
-qui fait dix mille petites étoiles. J'en oublie la moitié: mais vous
-aurez le livre qui vous instruira de tout en détail. Si je n'avais point
-eu peur qu'on ne vous l'eût envoyé, je l'aurais joint à cette lettre:
-mais ce _duplicata_ ne vous aurait pas fait plaisir.
-
-Tout le monde a été voir cette pompeuse décoration. Elle coûte cent
-mille francs à M. le Prince d'aujourd'hui, mais cette dépense lui fait
-bien de l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait l'oraison funèbre: nous
-la verrons imprimée. Voilà, mon cher cousin, fort grossièrement le sujet
-de la pièce. Si j'avais osé hasarder de vous faire payer un double port,
-vous seriez plus content.
-
-Je viens de voir un prélat qui était à l'oraison funèbre. Il nous a dit
-que M. de Meaux s'était surpassé lui-même, et que jamais on n'a fait
-valoir ni mis en oeuvre si noblement une si belle matière. J'ai vu deux
-ou trois fois ici M. d'Autun (_M. de Roquette_). Il me paraît fort de
-vos amis: je le trouve très-agréable, et son esprit d'une douceur et
-d'une facilité qui me fait comprendre l'attachement qu'on a pour lui
-quand on est dans son commerce. Il a eu des amis d'une si grande
-conséquence, et qui l'ont si longtemps et si chèrement aimé, que c'est
-un titre pour l'estimer, quand on ne le connaîtrait pas par lui-même. La
-Provençale vous fait bien des amitiés. Elle est occupée d'un procès qui
-la rend assez semblable à la comtesse de _Pimbêche_. Je me réjouis avec
-vous que vous ayez à cultiver le corps et l'esprit du petit de Langheac.
-C'est un beau nom à médicamenter, comme dit Molière; et c'est un
-amusement que nous avons ici tous les jours avec le petit de Grignan.
-Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chère nièce. Conservez-nous vos
-amitiés, et nous vous répondons des nôtres. Je ne sais si ce pluriel est
-bon: mais, quoi qu'il en soit, je ne le changerai pas.
-
-
- [659] C'est peut-être cette devise qui donna à Michel Corneille l'idée
- d'un tableau que l'on voyait à Chantilly. La muse de l'histoire
- arrachait de la vie du héros les feuillets sur lesquels étaient écrits
- les triomphes qu'il avait obtenus en combattant contre son roi.
-
-
-
-
-259.--DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 25 avril 1687.
-
-Je commence ma lettre aujourd'hui, et je ne l'achèverai qu'après avoir
-entendu demain l'oraison funèbre de M. le Prince, par le P. Bourdaloue.
-J'ai vu M. d'Autun qui a reçu votre lettre, et le fragment de celle que
-je vous écrivais. Je ne sais si cela était assez bon pour lui envoyer
-ici: ce qui est bon à Autun, pourrait n'avoir pas les mêmes grâces à
-Paris. Toute mon espérance est qu'en passant par vos mains vous l'aurez
-raccommodé, car ce que j'écris en a besoin. Quoi qu'il en soit, mon
-cousin, cela fut lu à l'hôtel de Guise; j'y arrivai en même temps; on me
-voulut louer, mais je refusai modestement les louanges, et je grondai
-contre vous et contre M. d'Autun. Voilà l'histoire du fragment. La
-pensée d'être fâché de paraître guidon dans le livre de notre généalogie
-est tellement passée à mon fils, et même à moi, que je ne vous conseille
-point de rien retoucher à cela. Il importe peu que dans les siècles à
-venir il soit marqué pour cette charge, qui a fait le commencement de sa
-vie, ou pour la sous-lieutenance.
-
-Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince,
-faite par le P. Bourdaloue. Il s'est surpassé lui-même, c'est beaucoup
-dire. Son texte était: _Que le Roi l'avait pleuré, et dit à son peuple:
-Nous avons perdu un Prince qui était le soutien d'Israël_.
-
-Il était question de son coeur, car c'est son coeur qui est enterré aux
-Jésuites. Il en a donc parlé, et avec une grâce et une éloquence qui
-entraîne ou qui enlève, comme vous voudrez. Il fait voir que son coeur
-était solide, droit et chrétien. _Solide_, parce que, dans le haut de la
-plus glorieuse vie qui fut jamais, il avait été au-dessus des louanges;
-et là il a repassé en abrégé toutes ses victoires, et nous a fait voir,
-comme un prodige, qu'un héros en cet état fût entièrement au-dessus de
-la vanité et de l'amour de soi-même. Cela a été traité divinement.
-
-_Un coeur droit._ Et sur cela il s'est jeté sans balancer tout au
-travers de ses égarements, et de la guerre qu'il a faite contre le roi.
-Cet endroit qui fait trembler, que tout le monde évite, qui fait qu'on
-tire les rideaux, qu'on passe des éponges, il s'y est jeté lui à corps
-perdu, et a fait voir par cinq ou six réflexions, dont l'une était le
-refus de la souveraineté de Cambrai, et de l'offre qu'il avait faite de
-renoncer à tous ses intérêts plutôt que d'empêcher la paix, et quelques
-autres encore, que son coeur dans ses déréglements était droit, et qu'il
-était emporté par le malheur de sa destinée, et par des raisons qui
-l'avaient comme entraîné à une guerre et à une séparation qu'il
-détestait intérieurement, et qu'il avait réparées de tout son pouvoir
-après son retour, soit par ses services, comme à Tolhuys, Senef, etc.,
-soit par les tendresses infinies et par les désirs continuels de plaire
-au roi, et de réparer le passé. On ne saurait vous dire avec combien
-d'esprit tout cet endroit a été conduit, et quel éclat il a donné à son
-héros, par cette peine intérieure qu'il nous a si bien peinte, et si
-vraisemblablement.
-
-_Un coeur chrétien._ Parce que M. le Prince a dit dans ses derniers
-temps que, malgré l'horreur de sa vie à l'égard de Dieu, il n'avait
-jamais senti la foi éteinte dans son coeur; qu'il en avait toujours
-conservé les principes: et cela supposé, parce que le prince disait
-vrai, il rapporte à Dieu ses vertus même morales, et ses perfections
-héroïques, qu'il avait consommées par la sainteté de sa mort. Il a parlé
-de son retour à Dieu depuis deux ans, qu'il a fait voir noble, grand et
-sincère; et il nous a peint sa mort avec des couleurs ineffaçables dans
-mon esprit et dans celui de l'auditoire, qui paraissait pendu et
-suspendu à tout ce qu'il disait, d'une telle sorte qu'on ne respirait
-pas. De vous dire de quels traits tout cela était orné, il est
-impossible; et je gâte même cette pièce par la grossièreté dont je la
-_croque_. C'est comme si un barbouilleur voulait toucher à un tableau de
-Raphaël. Enfin, mes chers enfants, voilà ce qui vous doit toujours
-donner une assez grande curiosité pour voir cette pièce imprimée. Celle
-de M. de Meaux l'est déjà. Elle est fort belle, et de main de maître. Le
-parallèle de M. le Prince et de M. de Turenne est un peu violent; mais
-il s'en excuse en niant que ce soit un parallèle, et en disant que c'est
-un grand spectacle qu'il présente de deux grands hommes que Dieu a
-donnés au roi, et tire de là une occasion fort naturelle de louer Sa
-Majesté, qui sait se passer de ces deux grands capitaines, tant est fort
-son génie, tant ses destinées sont glorieuses. Je gâte encore cet
-endroit; mais il est beau. Adieu, mon cousin; je suis lasse, et vous
-aussi. Je t'embrasse, ma nièce, et ton petit de Langheac.
-
-
-
-
-260.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 13 novembre 1687.
-
-Je reçois présentement une lettre de vous, mon cher cousin, la plus
-aimable et la plus tendre qui fut jamais. Je n'ai jamais vu expliquer
-l'amitié si naturellement, et d'une manière si propre à persuader. Enfin
-vous m'avez persuadée, et je crois que ma vie est nécessaire à la
-conservation de la vôtre. Je m'en vais donc vous en rendre compte, pour
-vous rassurer et vous faire connaître l'état où je suis.
-
-Je reprends dès les derniers jours de la vie de mon cher oncle l'abbé, à
-qui, comme vous savez, j'avais des obligations infinies. Je lui devais
-la douceur et le repos de ma vie; c'est lui à qui vous devez la joie que
-j'apportais dans votre société; sans lui, nous n'aurions jamais ri
-ensemble; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité,
-le don que j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait
-comprendre ce que vous aviez dit, et deviner ce que vous alliez dire; en
-un mot, le bon abbé, en me retirant des abîmes où M. de Sévigné m'avait
-laissée, m'a rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue, et
-digne de votre estime et de votre amitié. Je tire le rideau sur vos
-torts; ils sont grands, mais il les faut oublier, et vous dire que j'ai
-vivement senti la perte de cette agréable source de tout le repos de ma
-vie. Il est mort en sept jours, d'une fièvre continue, comme un jeune
-homme, avec des sentiments très-chrétiens, dont j'étais extrêmement
-touchée; car Dieu m'a donné un fonds de religion qui m'a fait regarder
-assez solidement cette dernière action de la vie. La sienne a duré
-quatre-vingts ans; il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement:
-Dieu nous fasse la même grâce! Ce fut à la fin d'août que je le pleurai
-amèrement. Je ne l'eusse jamais quitté s'il eût vécu autant que moi.
-Mais voyant au quinzième ou seizième de septembre que je n'étais que
-trop libre, je me résolus d'aller à Vichy, pour guérir tout au moins mon
-imagination sur des manières de convulsions à la main gauche, et des
-visions de vapeurs qui me faisaient craindre l'apoplexie. Ce voyage
-proposé donna envie à madame la duchesse de Chaulnes de le faire aussi.
-Je me joignis à elle; et comme j'avais quelque envie de revenir à
-Bourbon, je ne la quittai point. Elle ne voulait que Bourbon; j'y fis
-venir des eaux de Vichy, qui, réchauffées dans les puits de Bourbon,
-sont admirables. J'en ai pris, et puis de celles de Bourbon: ce mélange
-est fort bon. Ces deux rivales se sont raccommodées ensemble, ce n'est
-plus qu'un coeur et qu'une âme: Vichy se repose dans le sein de Bourbon,
-et se chauffe au coin de son feu, c'est-à-dire dans les bouillonnements
-de ses fontaines. Je m'en suis fort bien trouvée, et quand j'ai proposé
-la douche, on m'a trouvée en si bonne santé qu'on me l'a refusée; et
-l'on s'est moqué de mes craintes; on les a traitées de visions, et l'on
-m'a renvoyée comme une personne en parfaite santé. On m'en a tellement
-assurée que je l'ai cru, et je me regarde aujourd'hui sur ce pied-là. Ma
-fille en est ravie, qui m'aime comme vous savez.
-
-Voilà, mon cher cousin, où j'en suis. Votre santé dépendant de la
-mienne, en voilà une grande provision pour vous. Songez à votre rhume,
-et, comme cela, faites-moi bien porter. Il faut que nous allions
-ensemble, et que nous ne nous quittions point. Il y a trois semaines que
-je suis revenue de Bourbon; notre jolie petite abbaye n'était point
-encore donnée; nous y avons été douze jours; enfin on vient de la donner
-à l'ancien évêque de Nîmes, très-saint prélat. J'en sortis il y a trois
-jours, tout affligée de dire adieu pour jamais à cette aimable solitude
-que j'ai tant aimée; après avoir pleuré l'abbé, j'ai pleuré l'abbaye. Je
-sais que vous m'avez écrit pendant mon voyage de Bourbon; je ne me suis
-point amusée aujourd'hui à vous répondre: je me suis laissée aller à la
-tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue et sans
-mesure. Je vous en demande pardon, et je vous assure qu'une autre fois
-je ne me donnerai pas une pareille liberté; car je sais, et c'est
-Salomon qui le dit, que _celui-là est haïssable qui parle toujours de
-lui_. Notre ami Corbinelli dit que, pour juger combien nous importunons
-en parlant de nous, il faut songer combien les autres nous importunent
-quand ils parlent d'eux. Cette règle est assez générale: mais je crois
-m'en pouvoir excepter aujourd'hui, car je serais fort aise que votre
-plume fût aussi inconsidérée que la mienne, et je sens que je serais
-ravie que vous me parlassiez longtemps de vous. Voilà ce qui m'a engagée
-dans ce terrible récit: et, dans cette confiance, je ne vous ferai point
-d'excuses, et je vous embrasse, mon cher cousin et la belle Coligny. Je
-rends mille grâces à madame de Bussy de son compliment: on me tuerait
-plutôt que de me faire écrire davantage.
-
-
-
-
-261.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 13 août 1688.
-
-J'ai toujours eu confiance en votre heureux tempérament, mon cher
-cousin; et quoique je connusse des gens qui se seraient fort bien pendus
-dans l'état où vous êtes partis d'ici[660], le passé me répondait un peu
-de l'avenir. Il me semblait
-
- Qu'un mont pendant en précipices,
- Qui pour les coups du désespoir
- Sont aux malheureux si propices,
-
-n'était point du tout le chemin que vous prendriez; et en vérité vous
-avez raison: la vie est courte, et vous êtes déjà bien avancé: ce n'est
-pas la peine de s'impatienter. Cette consolation est triste, et ce
-remède pire que le mal, cependant il doit faire son effet, aussi bien
-que la pensée, qui n'est guère plus réjouissante, du peu de place que
-nous tenons dans ce grand univers, et combien il importe peu, à la fin
-du monde, qu'il y ait eu un comte de Bussy heureux ou malheureux. Je
-sais que c'est pour le petit moment que nous sommes en cette vie que
-nous voudrions être heureux: mais il faut se persuader qu'il n'y a rien
-de plus impossible, et que si vous n'eussiez eu les sortes de chagrins
-que vous avez, vous en auriez eu d'autres, selon l'ordre de la
-Providence. Elle veut, par exemple, que notre cousin d'Allemagne soit
-romanesquement transplanté, et en apparence fort heureux. Nous ne
-voyons point le dessous des cartes; mais enfin, c'est cette Providence
-qui l'a conduit par des chemins si extraordinaires, et si loin de nous
-faire deviner la fin du roman, qu'on ne peut en tirer aucune
-conséquence, ni s'en faire aucun reproche. Il faut donc revenir d'où
-nous sommes partis, et se résoudre sans murmure à tout ce qu'il plaît à
-Dieu de faire de nous.
-
-Je ne sais comment je me suis embarrassée dans ces moralités: j'en veux
-sortir en vous disant que c'est le marquis de Villars, qui est revenu
-d'Allemagne[661], qui nous a dit des merveilles de notre cousin. Je vous
-dois dire aussi que ma fille a gagné son procès tout d'une voix, avec
-tous les dépens. Cela est remarquable. Voilà un grand fardeau hors de
-dessus les épaules de toute cette famille; c'était un dragon qui les
-persécutait depuis six ans; mais à celui-là qui est détruit il en
-succède un autre: c'est la pensée de se séparer. N'est-ce pas là ce que
-je disais de la manière de la Providence? Il faudra donc nous dire
-adieu, ma fille et moi, l'une pour Provence, l'autre pour Bretagne.
-C'est ainsi vraisemblablement que la Providence va disposer de nous.
-Elle a fait mourir aussi la nièce de notre Corbinelli d'une manière
-étrange. Elle avait emprunté avec son oncle le carrosse d'un de ses
-amis: un portier qui n'avait jamais mené prit témérairement de jeunes
-chevaux; il monte sur le siége; il va choquant, rompant, brisant,
-courant partout. Un cheval s'abat, le timon va enfiler un carrosse, d'où
-trois hommes sortent l'épée à la main: le peuple s'assemble; un de ces
-hommes veut tuer Corbinelli: Hélas! messieurs, leur dit-il, vous n'en
-seriez pas mieux; le cocher n'est point à moi, nous sommes au désespoir
-contre lui. Cet homme devient son protecteur, le tire de la populace;
-mais il ne tire pas sa pauvre nièce d'une frayeur si excessive, qu'elle
-revient chez elle le coeur serré au point que la fièvre lui prend le
-soir, et quatre jours après elle meurt. Elle a été généralement
-regrettée de ceux qui la connaissaient. La philosophie de notre ami ne
-l'a pas empêché d'en pleurer; mais j'espère qu'enfin elle le consolera.
-C'est à elle que je le recommande; car je n'ai pas la vanité de croire
-que je puisse en cette rencontre quelque chose sur son esprit.
-Cependant, mon cher cousin, je lui laisse la plume, après vous avoir
-embrassé de tout mon coeur, et mon aimable nièce, à qui je prétends
-écrire comme à vous dans cette longue et ennuyeuse lettre. Je dis
-ennuyeuse, parce que, comme elle ne m'a point divertie en l'écrivant, je
-crois qu'elle ne vous divertira point en la lisant. Je voudrais bien
-embrasser le joli petit marquis de Coligny. Ma fille vous fait à tous
-deux mille sincères amitiés: elle est toujours flattée et reconnaissante
-de l'estime et de l'amitié que vous avez pour elle. Je comprends bien
-que si vous étiez jeune, elle aurait la première place dans votre coeur.
-
-
- [660] Un procès perdu avait mis Bussy dans cet état.
-
- [661] C'est le maréchal de Villars, le vainqueur de Denain, dont il
- nous reste des Mémoires intéressants.
-
-
-
-
-262.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 22 septembre 1688.
-
-Il est vrai que j'aime la réputation de notre cousin d'Allemagne. Le
-marquis de Villars nous en a dit des merveilles à son retour de Vienne,
-et de sa valeur, et de son mérite de tous les jours, et de sa femme, et
-du bon air de sa maison. Vous êtes cause, mon cher cousin, que j'écris à
-cette duchesse-comtesse, en lui envoyant votre paquet. J'admire toujours
-les jeux et les arrangements de la Providence. Elle veut que ce Rabutin
-d'Allemagne, notre cadet de toutes façons, par des chemins bizarres et
-obliques s'élève et soit heureux; et qu'un comte de Bussy, l'aîné de sa
-maison, avec beaucoup de valeur, d'esprit et de services, même avec la
-plus brillante charge de la guerre, soit le plus malheureux homme de la
-cour de France. Oh bien! Providence, faites comme vous l'entendrez: vous
-êtes la maîtresse: vous disposez de tout comme il vous plaît, et vous
-êtes tellement au-dessus de nous, qu'il faut encore vous adorer, quoi
-que vous puissiez faire, et baiser la main qui nous frappe et qui nous
-punit; car devant elle nous méritons toujours d'être punis. Je suis bien
-triste, mon cher cousin; notre chère comtesse de Provence, que vous
-aimez tant, s'en va dans huit jours; cette séparation m'arrache l'âme,
-et fait que je m'en vais en Bretagne: j'y ai beaucoup d'affaires, mais
-je sens qu'il y a un petit brin de dépit amoureux. Je ne veux plus de
-Paris sans elle: je suis en colère contre le monde entier; je m'en vais
-me jeter dans un désert. Eh bien! M. et madame, en savez-vous plus que
-nous sur l'amitié? Nous donnerions des leçons aux autres: mais, en
-vérité, il est bien douloureux d'exceller en ce genre: ceux qui sont si
-sensibles sont bien malheureux. Parlons d'autre chose. Vous savez la
-mort de votre ancien ami Vivonne? Il est mort en un moment, dans un
-profond sommeil, la tête embarrassée. Le roi va le 28 de ce mois à
-Fontainebleau. Il y a quelque autre dessein, mais il est encore caché.
-Il y a un air de ralentissement dans tout le mouvement de guerre qui a
-paru d'abord. La flotte seule du prince d'Orange, toute prête à mettre à
-la voile, est digne d'attention. On croit qu'elle menace l'Angleterre.
-Cependant on garde nos côtes: on a fait partir les gouverneurs de
-Bretagne et de Normandie. Tout ceci est brouillé; il y a bien des nuages
-amassés; ce dénoûment mérite qu'on ne le perde pas de vue.
-
-
- _Monsieur de Corbinelli._
-
- Le prince d'Orange ni ses alliés ne songent point à faire des
- entreprises sur nous. Ils ne songent qu'à l'Angleterre, ou à empêcher
- celles que nous voudrions faire sur eux, en nous montrant qu'ils ont
- de quoi se défendre, sans vouloir persuader qu'ils veulent attaquer.
- C'est ce que je souhaite dans les règles de la politique. Adieu,
- monsieur, je vous remercie de tout mon coeur des compliments que vous
- m'avez faits sur les deux morts qui m'ont affligé depuis deux mois. La
- mienne viendra quand il lui plaira. Je ne sais si elle m'affligera:
- mais je sais bien qu'elle ne me surprendra pas.
-
-
-
-
-263.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Paris, lundi 18 octobre 1688.
-
-Nous avons reçu vos lettres de Châlons, ma chère fille, le lendemain des
-plaintes que nous avions faites d'avoir été huit jours entiers sans en
-recevoir: ce temps est long, et le coeur souffre dans cette ignorance;
-c'est ce qui fait que nous sentons vos peines dans l'éloignement des
-nouvelles de Philisbourg. Jusqu'ici votre enfant se porte fort bien; il
-y fait des merveilles; il voit et entend les coups de canon autour de
-lui sans émotion: il a monté la tranchée, il rend compte du siége à son
-oncle comme un vieil officier; il est aimé de tout le monde: il a
-souvent l'honneur de manger avec MONSEIGNEUR, qui lui parle et lui fait
-donner le bougeoir. M. de Beauvilliers en fait son enfant, et
-Saint-Pouange[662]... Enfin, vous verrez tout cela en détail, dans les
-lettres que M. le chevalier vous envoie; je ne vous dis tout ceci que
-pour donner du prix à ce que je mande, en vous entretenant de la chose
-principale, et qui doit vous tenir le plus au coeur: après cela je
-reviens à votre voyage. Ah! la vilaine route! Mon pauvre comte, vous
-devez en être bien honteux. Je savais bien que cette montagne de la
-Rochepot était un précipice caché derrière une petite haie de rien, et
-le chemin tout plein de cailloux; mais enfin ce chemin, qui est maudit,
-le voilà passé: nous reviendrons par l'autre, si Dieu le veut bien,
-comme je l'espère. Il nous paraît que vous vous embarquez aujourd'hui
-sur le Rhône, après avoir fait votre détour à Thézé[663]. Le temps est
-bien horrible ici: le chevalier est toujours très-incommodé de la
-faiblesse de ses jambes: il n'a plus de douleurs, et c'est ce qui fait
-sa tristesse; il a grand besoin de la force de son esprit pour soutenir
-un état si contraire à ce qu'il appelle son devoir; il ne peut aller à
-Fontainebleau, où il a mille affaires: je suis touchée de le voir comme
-il est; cependant il n'y paraît pas, son esprit agit et donne ses ordres
-partout. J'admire que votre santé se puisse conserver au milieu de vos
-inquiétudes; il y a du miracle: tâchez de le continuer, ne vous
-échauffez point à l'excès par de cruelles nuits, par ne point manger:
-mais est-on maîtresse de son imagination? Je suis affligée que vous
-soyez amaigrie, je crains sur cela l'air de Grignan; j'aime tout en
-vous, et même votre beauté, qui n'est que le moindre de mes
-attachements. Vous avez un coeur qu'on ne saurait trop aimer, trop
-adorer; cependant ayez pitié de votre portrait, ne le rendez point celui
-d'une autre: ne nous trompez point, soyez toujours comme nous le voyons;
-rafraîchissez-vous à la Garde. Pour moi, je m'en vais vous dire
-hardiment ce que je pense: c'est que si l'état du château de Grignan,
-dont j'ai entendu parler, est tel que vous y soyez incommodée, et que
-les coups de pic sur le rocher y fassent l'air mortel de Maintenon[664],
-voici le parti que je prendrais, sans me fâcher, sans gronder personne,
-sans me plaindre: je prierais M. de la Garde de vouloir bien que je
-demeurasse chez lui avec Pauline, vos femmes et deux laquais, jusqu'à ce
-que la place fût nette et habitable. C'est ainsi que j'en userais tout
-bonnement, sans bruit; cela empêcherait d'ailleurs mille visites
-importunes, qui comprendraient qu'un château où l'on bâtit n'est guère
-propre à les recevoir. Vous voulez que je vous parle de ma santé et de
-ma vie: j'ai été un peu échauffée; de mauvaises nuits, beaucoup de
-douleurs et de larmes ne sont pas saines, et c'est ce qui m'effraye pour
-vous: cela s'est passé entièrement avec des bouillons de veau; n'y
-pensez plus. Ma vie, vous la savez: souvent, souvent dans cette petite
-chambre de là-bas, où je suis comme destinée; je tâche pourtant de ne
-point abuser ni incommoder; il me semble qu'on est bien aise de m'y
-voir. Nous parlons sans cesse de vous, de votre fils, de vos affaires.
-Je vais chez mesdames de la Fayette et de Lavardin; tout cela me parle
-encore de vous, et vous aime, et vous estime: un autre jour chez madame
-de Mouci; hier chez la marquise d'Uxelles. Il n'y a personne à Paris; on
-revient le soir, on se couche; on se lève; ainsi la vie se passe vite,
-parce que le temps passe de même. Mademoiselle de Méri se trouve bien de
-nous, et nous d'elle. Nous avons l'abbé Bigorre, c'est le plus commode
-et le plus aimable de tous les hôtes. Corbinelli est en Normandie avec
-le lieutenant civil (_M. le Camus_), jusqu'à la Saint-Martin. Vous ai-je
-dit que nous allâmes nous promener l'autre jour au bois de Vincennes, le
-chevalier et moi? Nous causâmes fort: je me promenai longtemps, mais
-tout cela tristement; je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi.
-
-
- Du même jour.
-
-Ma lettre est cachetée, et je reçois, ma chère enfant, la vôtre _du
-bateau au delà de Mâcon_. Tout ce que vous me dites de votre amitié est
-un charme pour moi: si je ne sentais bien de quelle manière je vous
-aime, je serais honteuse, et quasi persuadée que vous en savez plus que
-moi sur ce chapitre. Vous pouvez vous assurer que je ne quitterai Paris,
-ni pendant le siége de Philisbourg, ni pendant que le chevalier sera
-ici; je me trouve fort naturellement attachée à ces deux choses. Ne
-craignez point, au reste, que je sois assez sotte pour me laisser mourir
-de faim: on mange son avoine tristement, mais enfin on la mange. Pour
-votre idée, elle brille encore et règne partout; jamais une personne n'a
-si bien rempli les lieux où elle est, et jamais on n'a si bien profité
-du bonheur de loger avec vous que j'en ai profité, ce me semble; nos
-matinées n'étaient-elles pas trop aimables? Nous avions été deux heures
-ensemble, avant que les autres femmes soient éveillées; je n'ai rien à
-me reprocher là-dessus, ni d'avoir perdu le temps et l'occasion d'être
-avec vous; j'en étais avare, et jamais je ne suis sortie qu'avec l'envie
-de revenir; ni jamais revenue, sans avoir d'avance une joie sensible de
-vous retrouver et de passer la soirée avec vous. Je demande pardon à
-Dieu de tant de faiblesses; c'est pour lui qu'il faudrait être ainsi.
-Vos moralités sont très-bonnes et trop vraies.
-
-Madame de Vins a été en peine de son mari; elle en a reçu une lettre; il
-est en sûreté présentement; _il est au siége de Philisbourg_; il avait
-passé par des bois très-périlleux, et l'on n'avait point de ses
-nouvelles. Si l'air et le bruit de Grignan vous incommodent, allez à la
-Garde; je ne changerai point d'avis. Mille amitiés à tous vos Grignans;
-je suis assurée que M. de la Garde sera du nombre. Comment trouvez-vous
-Pauline? Qu'elle est heureuse de vous voir et d'être obligée de vous
-aimer!
-
-Je comprends mieux que personne du monde les sortes d'attachements qu'on
-a pour des choses insensibles, et par conséquent ingrates; mes folies
-pour Livry en sont de belles marques. Vous avez pris ce mal-là de moi.
-
-
- [662] Secrétaire du cabinet du roi.
-
- [663] Terre de la maison de Châteauneuf de Rochebonne.
-
- [664] On sait que les terres remuées au camp de Maintenon causèrent
- beaucoup de maladies.
-
-
-
-
-264.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 25 octobre 1688.
-
-L'impatience que nous avons, ma chère fille, de recevoir vos lettres;
-l'attention qui nous les fait envoyer chercher jusque dans le sein de la
-poste; notre joie d'apprendre que vous vous portez bien, malgré toutes
-vos peines, tout cela est digne des soins que vous avez de nous donner
-de vos nouvelles; vous pouvez juger, par le besoin que nous en avons,
-combien nous vous sommes obligés de votre exactitude; je dis toujours
-_nous_, car les sentiments du chevalier et les miens sont si pareils,
-que je ne saurais les séparer. Mais parlons de Philisbourg: voilà une
-lettre de votre enfant, du 18; il se portait fort bien; vous verrez, par
-tout ce que vous dit M. du Plessis, qu'il ne fera pas de honte à ses
-parents: mais admirez les arrangements de la Providence; la pluie l'a
-empêché d'être le lendemain, avec le régiment de Champagne, de l'action
-la plus brillante et la plus dangereuse qu'il y ait encore eue: c'est la
-prise d'un ouvrage à cornes, qui fut enlevé le 19, où le marquis
-d'Harcourt, maréchal de camp, le comte de Guiche, le cadet du prince de
-Tingry, le comte d'Estrées, Courtin et quelques autres, se sont
-distingués; le fils de M. Courtin est mortellement blessé, le marquis
-d'Uxelles légèrement: le pauvre Bordage a payé pour tous, deux jours
-devant. Le roi a donné son régiment à M. du Maine, et en a promis un
-autre au fils du Bordage, avec mille écus de pension. Les princes et les
-jeunes gens sont au désespoir de n'avoir pas été de cette fête, mais ce
-n'était pas leur jour. Il fallut tenir MONSEIGNEUR[665] à quatre: il
-voulait être à la tranchée; Vauban le prit par le corps et le repoussa
-avec M. de Beauvilliers. Ce prince est adoré; il dit du bien de ceux qui
-le méritent, il demande pour eux des régiments, des récompenses; il
-jette l'argent aux blessés et à ceux qui en ont besoin. On ne croit pas
-que la place dure longtemps après ce logement. Le gouverneur malade,
-celui qui commandait à sa place étant pris et mort, on espère que
-personne ne voudra soutenir une si mauvaise gageure. Le chevalier me
-fait rire; il est ravi que le marquis n'ait point été à cette occasion,
-et il est au désespoir qu'il ne se soit point distingué; en un mot, il
-voudrait qu'il fût tout à l'heure comme lui, et que sa réputation fût
-déjà toute parfaite comme la sienne; il faut avoir un peu de patience.
-Espérons, ma chère fille, que tout se passera désormais selon nos
-désirs, pour revoir notre enfant en bonne santé.
-
-Vous avez été très-bien reçue à la Garde, et enfin, à force de marcher
-et de vous éloigner, vous êtes à Grignan. Vous nous direz comment vous
-vous y trouvez, et comment cette pauvre substance qui pense, et qui
-pense si vivement, aura pu conserver sa machine si belle et si délicate,
-dans un bon état, pendant qu'elle était si agitée: vous en faites une
-différence que votre père (_Descartes_) n'a point faite. Mais, ma fille,
-on meurt ici plus qu'à Philisbourg: le pauvre la Chaise[666], qui vous
-aimait tant, qui avait tant d'esprit, qui en avait tant mis dans _la vie
-de Saint Louis_, est mort à la campagne, d'une petite fièvre; M. du Bois
-en est très-affligé. Madame de Longueval, ou le _Chanoine_[667], est
-morte ou mort d'un étranglement à la gorge: elle haïssait bien
-parfaitement notre Montataire[668]; je suis toujours fâchée qu'on
-emporte de tels paquets en l'autre monde; voyez comme la mort va,
-prenant partout ceux qu'il plaît à Dieu d'enlever de celui-ci.
-
-Madame de Lavardin me fit hier cent amitiés pour vous, ainsi que madame
-d'Uxelles, et madame de Mouci, et mademoiselle de la Rochefoucauld, que
-nous avons reçue dans le corps des veuves: j'y mets aussi madame de la
-Fayette; mais comme elle n'était pas hier chez madame de Mouci, je la
-sépare: rien ne peut se comparer à l'estime parfaite de toutes ces
-personnes pour vous. Adieu, aimable et chère enfant; je parle souvent de
-vous avec plaisir, parce que c'est quasi toujours votre éloge. Nous
-sommes suspendus dans l'attention de Philisbourg et de vos nouvelles:
-voilà les deux points de nos discours.
-
-
- [665] MONSEIGNEUR fut nommé par les soldats _Louis le Hardi_, pendant
- le siége de Philisbourg.
-
- [666] Jean Filleau de la Chaise, auteur d'une Vie de saint Louis fort
- estimée, et frère de M. de Saint-Martin, auteur de la traduction de
- _Don Quichotte_.
-
- [667] On connaissait dans le monde madame de Longueval, chanoinesse de
- Remiremont, sous le nom du _Chanoine_: elle était soeur de la
- maréchale d'Estrées.
-
- [668] Marie de Rabutin, marquise de Montataire, avait eu de grands
- procès avec madame de Longueval.
-
-
-
-
-265.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, jour de la Toussaint 1688, à neuf heures du soir.
-
-_Philisbourg est pris_, ma chère enfant, _votre fils se porte bien_. Je
-n'ai qu'à tourner cette phrase de tous côtés, car je ne veux point
-changer de discours. Vous apprendrez donc par ce billet que _votre
-enfant se porte bien, et que Philisbourg est pris_. Un courrier vient
-d'arriver chez M. de Villacerf, qui dit que celui de Monseigneur est
-arrivé à Fontainebleau pendant que le père Gaillard prêchait; on l'a
-interrompu, et on a remercié Dieu dans le moment d'un si heureux succès
-et d'une si belle conquête. On ne sait point de détail, sinon qu'il n'y
-a point eu d'assaut, et que M. du Plessis disait vrai, quand il assurait
-que le gouverneur faisait faire des chariots pour porter son équipage.
-Respirez donc, ma chère enfant, remerciez Dieu premièrement: il n'est
-point question d'un autre siége; jouissez du plaisir que votre fils ait
-vu celui de Philisbourg; c'est une date admirable, c'est la première
-campagne de M. le Dauphin: ne seriez-vous pas au désespoir qu'il fût
-seul de son âge qui n'eût point été à cette occasion, et que tous les
-autres fissent les entendus? Ah! mon Dieu, ne parlons point de cela,
-tout est à souhait. C'est vous, mon cher comte, qu'il en faut remercier:
-je me réjouis de la joie que vous devez avoir; j'en fais mon compliment
-à notre coadjuteur, voilà une grande peine dont vous êtes tous soulagés.
-Dormez donc, ma très-belle; mais dormez sur notre parole: si vous êtes
-avide de désespoirs, comme nous le disions autrefois, cherchez-en
-d'autres, car Dieu vous a conservé votre chère enfant: nous en sommes
-transportés, et je vous embrasse dans cette joie avec une tendresse dont
-je crois que vous ne doutez pas.
-
-
-
-
-266.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, ce 3 novembre 1688.
-
-J'ai été si occupée, mon cher cousin, à prendre Philisbourg, qu'en
-vérité je n'ai pas eu un moment pour vous écrire. Je m'étais fait une
-suspension de toutes choses, à tel point que j'étais comme ces gens dont
-l'application les empêche de reprendre leur haleine. Voilà donc qui est
-fait, Dieu merci; je soupire comme M. de la Souche, je respire à mon
-aise. Et savez-vous pourquoi j'étais si attentive? c'est que ce petit
-marmot de Grignan y était. Songez ce que c'est qu'un enfant de dix-sept
-ans qui sort de dessous l'aile de sa mère, qui est encore dans les
-craintes qu'il ne soit enrhumé. Il faut que tout d'un coup elle le
-quitte pour l'envoyer à Philisbourg, et qu'avec une cruauté inouïe par
-elle-même, elle parte avec son mari pour aller en Provence, et qu'elle
-s'éloigne ainsi des nouvelles, dont on ne saurait être trop proche; et
-qu'enfin quinze jours durant elle tourne le dos, et ne fasse pas un pas
-qui ne l'éloigne de son fils, et de tout ce qui peut lui en dire des
-nouvelles. Je m'effraye moi-même en vous écrivant ceci, et je suis
-assurée qu'aimant cette comtesse comme vous l'aimez (car vous savez bien
-que vous l'aimez), vous serez touché de son état. Il est vrai que Dieu
-la console de ses peines, par le bonheur de savoir présentement son fils
-en bonne santé. Elle sera six jours plus longtemps en peine que nous; et
-voilà les peines de l'éloignement. Voilà donc cette bonne place prise.
-MONSEIGNEUR y a fait des merveilles de fermeté, de capacité, de
-libéralité, de générosité et d'humanité, jetant l'argent avec choix,
-disant du bien, rendant de bons offices, demandant des récompenses, et
-écrivant des lettres au roi qui faisaient l'admiration de la cour. Voilà
-une assez belle campagne: voilà tout le Palatinat et quasi tout le Rhin
-à nous: voilà de bons quartiers d'hiver: voilà de quoi attendre en repos
-les résolutions de l'empereur et du prince d'Orange. On croit celui-ci
-embarqué: mais le vent est si bon catholique, que jusqu'ici il n'a pu se
-mettre à la voile. On dit que M. de Schomberg est avec lui. C'est un
-grand malheur pour ce maréchal et pour nous. Les affaires de Rome vont
-toujours mal.
-
-
-
-
-267.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 17 novembre 1688.
-
-C'est donc aujourd'hui, ma chère enfant, que notre marquis a dix-sept
-ans. Il faut ajouter, à tout ce qui compose le commencement de sa vie,
-une fort bonne petite contusion, qui lui fait, je vous assure, bien de
-l'honneur, par la manière toute froide et toute reposée dont il l'a
-reçue. M. le chevalier vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au
-roi: il est accablé de compliments à Versailles, et moi ici. Madame de
-Lavardin me pria d'aller hier la trouver chez madame de la Fayette: elle
-voulait s'en réjouir avec moi; madame de la Fayette m'avait priée de la
-même chose; elle me dit d'abord gaiement: «Hé bien! qu'est-ce que madame
-de Grignan trouvera à épiloguer là-dessus? Dites-lui qu'elle doit être
-ravie; que ce serait une chose à acheter, si elle était à prix; et qu'en
-un mot elle est trop heureuse.» Je promis de vous mander tout cela, et
-je vous le mande avec plaisir. Recevez donc aussi toutes les amitiés
-sincères de madame de Lavardin, et tous les compliments de madame de
-Coulanges, de la duchesse du Lude, des _divines_[669], de la duchesse de
-Villeroi et du père Morel[670], que je vis ensuite, parce que j'allai
-chez le pauvre Saint-Aubin. Ma chère enfant, les saints désirs de la
-mort le pressent tellement, qu'il en a précipité tous les sacrements. Le
-curé de Saint-Jacques ne voulut pas hier lui donner l'extrême-onction,
-et ce fut une douleur pour lui; car il ne souhaite que l'éternité, il ne
-respire plus que d'être uni à Dieu: sa paix, sa résignation, sa douceur,
-son détachement, sont au delà de tout ce qu'on voit: aussi ne sont-ce
-pas des sentiments humains. Le secours qu'il trouve dans le père Morel
-et dans son curé, qui sont ses directeurs, ses amis, ses gardes et ses
-médecins, n'est pas une chose ordinaire, c'est un avant-goût de la
-félicité. Duchêne est son médecin: c'est un homme admirable; point de
-tourments, point de remèdes: _Monsieur, tâchez de vous humecter, et
-prenez patience_. Une chambre sans bruit, sans aucune mauvaise odeur;
-point de fièvre, qu'intérieure et imperceptible; une tête libre, un
-grand silence, à cause de la fluxion qui est sur la poitrine, de bons et
-solides discours, point de bagatelles: cela est divin, c'est ce qu'on
-n'a jamais vu. Ce pauvre malade se trouve indigne de mourir à la même
-place[671] où est morte madame de Longueville. Je contai tout cela à
-Tréville[672], qui était chez madame de la Fayette; il me répondit:
-_Voilà comme l'on meurt en ce quartier-là_. Duchêne ne croit point que
-cela finisse sitôt. Mon Dieu, ma fille, que vous seriez touchée de ce
-saint spectacle! Je ne dis pas d'affliction, je dis de consolation et
-d'envie. Saint-Aubin m'a marqué beaucoup d'amitié, et à vous, sur ce
-petit marquis: mais tout cela n'est qu'un moment, et l'on revient
-toujours à Jésus-Christ et à sa miséricorde, car il n'est question de
-nulle autre chose; encore ne faut-il pas vous accabler de ce triste
-récit. Je veux vous remercier, et bien sérieusement, d'avoir pris le
-plus long pour éviter ces petits ruisseaux qui étaient devenus rivières;
-faites toujours ainsi, ma fille, et ne vous fiez point à l'incertitude
-d'une entreprise où il n'y a plus de remède, dès qu'on a fait le premier
-pas dans l'eau. Songez à M. de la Vergne[673], et à moi, si vous voulez;
-mais enfin, promettez-moi de prendre toujours le plus long et le plus
-sûr: il n'y a nulle comparaison entre s'ennuyer et se noyer. N'était-ce
-pas Pauline qui était avec vous dans cette litière? hé bien! son petit
-nez vous déplaisait-il? Vous me coupez bien court quelquefois sur des
-détails que j'aimerais à savoir: vous croyez que je vous en écrirai
-moins; point du tout, ma très-chère, je ne me règle point sur vous.
-Votre frère est à la noce de mademoiselle de la Coste à Saint-Brieuc: M.
-de Chaulnes y était; sans ce gouverneur, le marié s'en serait enfui. Il
-me semble que j'ai bien des excuses à vous faire du siége de Manheim: on
-m'assurait si fort que ce ne serait rien, que j'espérais de vous le
-faire passer insensiblement: mais, ma fille, c'en est fait; et si vous
-aviez souhaité, vous n'auriez pas pu désirer autre chose. Tâchez donc de
-dormir tout de bon, je vous réponds du reste. La fable du Lièvre[674]
-est tellement faite pour votre état, qu'il semble que ce soit vous qui
-la fassiez:
-
- Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers, etc.
-
-Vous y pourriez ajouter encore:
-
- Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
- Eh! la peur se corrige-t-elle?
-
-Mais vous ne pourriez pas dire:
-
- Je crois même qu'en bonne foi
- Les hommes ont peur comme moi;
-
-car je trouve que les hommes n'ont point de peur. C'est une heureuse
-vieillesse que celle de M. l'archevêque: je suis bien honorée de son
-souvenir. J'attaquerai un de ces jours le coadjuteur; je lui parlerai du
-bon ménage que nous faisions à Paris; je suis ravie qu'il vous aime, et
-plus pour lui que pour vous; car ce ne serait pas bon signe pour son
-esprit et pour sa raison, que de vous être contraire. J'aime Pauline:
-vous me la représentez avec une jolie jeunesse et un bon naturel: je la
-vois courir partout, et apprendre à tout le monde la prise de
-Philisbourg; je la vois et je l'embrasse: aimez, aimez votre fille,
-c'est la plus raisonnable et la plus jolie chose du monde; mais aimez
-toujours aussi votre chère maman, qui est plus à vous qu'à elle-même.
-
-M. de Bailli vient de sortir: il vous fait cent mille bredouillements,
-mais de si bon coeur que vous devez lui en être obligée. Mon cher comte,
-encore faut-il vous dire un mot de ce petit garçon; c'est votre ouvrage
-que cette campagne: vous avez grand sujet d'être content: tout contribue
-à vous persuader que vous avez fort bien fait. Je sens votre joie et la
-mienne: ce n'est point pour vous flatter, mais tout le monde dit du bien
-de votre fils: on vante son application, son sang-froid, sa hardiesse,
-et quasi sa témérité.
-
-
- [669] Madame de Frontenac et mademoiselle d'Outrelaise.
-
- [670] Célèbre directeur de l'Oratoire.
-
- [671] Dans une grande maison contiguë aux Carmélites du faubourg
- Saint-Jacques, où mademoiselle de Longueville fit une mort
- très-chrétienne, après une pénitence de vingt-sept ans.
-
- [672] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait
- _Tréville_), ancien cornette de la première compagnie des
- mousquetaires, gouverneur de Foix, fut attaché, ainsi que madame de la
- Fayette et le duc de la Rochefoucauld, à madame Henriette, duchesse
- d'Orléans. Témoin de la mort de cette princesse, il en conçut une si
- profonde douleur, qu'il renonça au monde, pour ne plus s'occuper que
- de son salut.
-
- [673] M. l'abbé de la Vergne-Tressan fut entraîné dans sa litière
- comme il passait le Gardon, petite rivière profonde, et fut noyé par
- l'imprudence et par l'obstination de son muletier le 5 avril 1684.
-
- [674] Fable de la Fontaine, _le Lièvre et les Grenouilles_, livre II,
- fable 14.
-
-
-
-
-268.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 22 novembre 1688.
-
-Je ne vous dis rien de ma santé, elle est parfaite; nous avons fait des
-visites tout le jour, M. le chevalier et moi, chez madame Ollier, madame
-Cornuel, madame de Frontenac, madame de Maisons, M. du Bois, qui a un
-petit bobo à la jambe; et je disais chez les _Divines_ que si
-j'approchais autant de la jeunesse que je m'en éloigne, j'attribuerais à
-cette agréable route la cessation de mille petites incommodités que
-j'avais autrefois, et dont je ne me sens plus du tout: tenez-vous-en là,
-mon enfant; et puisque vous m'aimez, ne soyez point ingrate envers Dieu,
-qui vous conserve votre pauvre maman d'une manière qui semble n'être
-faite que pour moi. Je ne songe plus à cette médecine, elle m'a fait du
-bien, puisqu'elle ne m'a point fait de mal. Je mangerai du riz, par
-reconnaissance du plaisir qu'il me fait de conserver vos belles joues,
-et votre santé qui m'est si précieuse. Ah! qu'il faut qu'après tant de
-maux passés, vous soyez d'un admirable tempérament! peines d'esprit,
-peines de corps, inquiétudes cruelles, troubles dans le sang, transes,
-émotions, enfin tout y entre, sans compter les fondrières que vous
-rencontrez sans doute entre votre chemin au delà de ce que vous pensiez:
-vous résistez à tout cela, ma chère fille; je vous admire, et crois
-qu'il y a du prodige au courage que Dieu vous a donné. Cependant vous
-avez un petit garçon qui n'est plus _ce maillot_, comme vous écrivait
-l'autre jour madame de Coulanges, c'est un joli garçon, qui a de la
-valeur, qui est distingué entre ceux de son âge. M. de Beauvilliers en
-mande des merveilles au chevalier; et sur ce qu'il dit il n'y a rien à
-rabattre; ce petit homme n'est que trop plein de bonne volonté: nous
-sommes surpris comment ce silence et cette timidité ont fait place à
-d'autres qualités. Un si heureux commencement mérite qu'on le soutienne:
-mais je pense que ce n'est pas à vous que ce discours doit s'adresser,
-et qu'on ne peut rien ajouter à vos sentiments sur ce sujet.
-
-On ne parle ici que de la rupture entière de la table de M. de la
-Rochefoucauld; c'est un grand événement à Versailles. Il a dit au roi
-qu'il en était ruiné, et qu'il ne voulait point tomber dans des
-injustices; et non-seulement sa table est disparue, mais une certaine
-chambre où les courtisans s'assemblaient, parce qu'il ne veut pas les
-faire souvenir, ni lui non plus, de cet aimable corbillard qui s'en
-allait tous les jours faire si bonne chère. Il a retranché quarante-deux
-de ses domestiques. Voilà une grande nouvelle et un bel exemple.
-
-Vous avez vu que je n'ai pas été longtemps à Brevannes; je vous ai dit
-la triste scène qui m'en a fait revenir. Le temps est affreux et
-pluvieux; jamais il n'y eut une si vilaine automne. Vraiment nous ne
-craignons point les cousins, nous craignons de nous noyer. Votre soleil
-est bien différent de celui-ci. J'aime Pauline, je la trouve jolie, je
-crois qu'elle vous plaît fort; il me paraît qu'elle vous adore. Ah!
-quelle aimable maman elle est obligée d'aimer! Je dis d'elle comme vous
-disiez de la princesse de Conti: C'est une jolie chose que d'être
-obligée à ce devoir. Faites-lui apprendre l'italien; vous avez à Aix M.
-le prieur, qui sera ravi d'être son maître. Je vois que la harangue de
-M. le comte a été fort bien tournée. Nous soupâmes samedi, M. le
-chevalier et moi, chez M. de Lamoignon, qui nous dit celle qu'il fait
-aujourd'hui aux avocats et aux procureurs: elle est fort belle. Faites
-bien mes amitiés à vos Grignans, et un compliment, si vous voulez, à M.
-d'Aix. Que vous êtes heureuse de n'être point sur tout cela comme
-autrefois! vous avez vu en ce pays le prix qu'il y faut donner. Si vous
-n'êtes pas mal avec M. d'Aix, sa conversation est vive et agréable; et
-comme il est content, j'espère que vous serez en paix.
-
-Voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler, c'est
-que Franckendal s'est rendu le 18 de ce mois: il n'a fallu que lui
-montrer du canon, il n'y a eu personne de tué ni de blessé. MONSEIGNEUR
-est parti, et sera à Versailles d'aujourd'hui en huit jours, 29 du mois,
-et votre enfant aussi. Vous avez de ses lettres: oh! soyez donc tout à
-fait contente pour cette fois, et remerciez Dieu de tant d'agréments
-dans ce commencement. Adieu, ma très-chère et très-aimable: je veux vous
-dire que je fis deviner l'autre jour à la mère prieure[675] (_des
-Carmélites_) votre occupation présente après celle du procès; vous
-croyez bien qu'elle se rendit: C'est, lui dis-je, ma mère, puisqu'il ne
-faut rien vous cacher, qu'elle fait une compagnie de chevau-légers. Je
-ne sais quel ton elle trouva à cette confiance, mais elle fit un éclat
-de rire si naturel et si spirituel, que toute notre tristesse en fut
-embarrassée: je n'oubliai point de conter votre parfaite estime pour le
-saint couvent. Cette mère sait bien mener la parole.
-
-
- [675] N..... Gigault de Bellefonds, tante du maréchal de Bellefonds.
-
-
-
-
-269.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Paris, mardi au soir, 30 novembre 1688.
-
-Je vous écris ce soir, ma fille, parce que je m'en vais demain, à neuf
-heures, au service de notre pauvre Saint-Aubin; c'est un devoir que nos
-saintes carmélites lui rendent par pure amitié: je les verrai ensuite,
-et vous serez célébrée comme vous l'êtes souvent; de là j'irai dîner
-chez madame de la Fayette.
-
-Vous me représentez fort bien votre fille aînée[676]; je la vois, je
-vous prie de l'embrasser pour moi; je suis ravie qu'elle soit contente.
-Parlons de votre fils: ah! vous n'avez qu'à l'aimer tant que vous
-voudrez, il le mérite, tout le monde en dit du bien, et le loue d'une
-manière qui vous ferait périr; nous l'attendons cette semaine. J'ai
-senti toute la force de la phrase dont il s'est servi pour cette estime
-qu'il faut bien qui vienne, ou qu'elle dise pourquoi; j'en eus les
-larmes aux yeux dans le moment; mais elle est déjà venue, et ne dira
-point pourquoi elle ne viendrait pas. La réputation de cet enfant est
-toute commencée, et ne fera plus qu'augmenter. Le chevalier en est bien
-content, je vous en assure. Je fus d'abord émue de la contusion, en
-pensant à ce qui pouvait arriver; mais quand je vis que le chevalier en
-était ravi, quand j'appris qu'il en avait reçu les compliments de toute
-la cour et de madame de Maintenon, qui lui répondit, avec un air et un
-ton admirables, sur ce qu'il disait que ce n'était rien: _Monsieur, cela
-vaut mieux que rien_; quand je me trouvai moi-même accablée de
-compliments de joie, je vous avoue que tout cela m'entraîne, et je m'en
-réjouis avec eux tous, et avec M. de Grignan, qui a si bien fixé et
-placé la première campagne de ce petit garçon. Vous ne pouviez me parler
-plus à propos de nos dîners et de nos soupers: je viens de souper chez
-le lieutenant civil avec madame de Vauvineux, l'abbé de la Fayette,
-l'abbé Bigorre et Corbinelli. J'ai soupé deux fois chez madame de
-Coulanges toute seule. Les _Divines_ sont éclopées: la duchesse du Lude
-a été à Verneuil, elle est maintenant à Versailles. MONSEIGNEUR y arriva
-dimanche; le roi le reçut au bois de Boulogne; madame la Dauphine,
-MONSIEUR, MADAME, madame de Bourbon, madame la princesse de Conti,
-madame de Guise, dans le carrosse. MONSEIGNEUR descendit, le roi voulut
-descendre aussi; MONSEIGNEUR lui embrassa les genoux; le roi lui dit: Ce
-n'est pas ainsi que je veux vous embrasser; vous méritez que ce soit
-autrement. Et sur cela bras dessus et bras dessous, avec tendresse de
-part et d'autre; et puis MONSEIGNEUR embrassa toute la carrossée et prit
-la huitième place. M. le chevalier pourra vous en dire davantage. Je
-crois que vous savez présentement avec quelle facilité le roi vous a
-accordé ce que vous demandiez pour Avignon: ainsi, ma très-chère, il
-faut remettre à une autre fois la partie que vous aviez faite de vous
-pendre.
-
-J'ai gardé ma maison: j'ai eu d'abord M. de Pomponne, qui vous aime et
-vous admire, car vos louanges sont inséparables du souvenir qu'on a de
-vous. Ensuite madame la présidente Croiset, M. le président Rossignol;
-et nous voilà à recommencer vos louanges et votre procès. J'ai vu
-Saint-Hérem, qui vous fait mille compliments sur la contusion, et vous
-remercie des vôtres sur la culbute de son fils; il se trouvera fort bien
-de la marmite renversée de M. de la Rochefoucauld[677]; cette abondance
-le faisait mourir. Adieu, ma très-chère et très-aimable, je m'en vais me
-coucher pour vous plaire, comme vous évitez d'être noyée pour me faire
-plaisir. Il n'y a rien dont je puisse vous être plus obligée que de la
-conservation de votre santé. Je vous mandais hier, ce me semble, que vos
-chaleurs et vos cousins me faisaient bien voir que nous n'avions pas le
-même soleil: il gelait la semaine passée à pierre fendre; il a neigé sur
-cela, de sorte qu'hier on ne se soutenait pas; il pleut présentement à
-verse, et nous ne savons pas s'il y a un soleil au monde.
-
-
- [676] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse au couvent de la Visitation
- d'Aix.
-
- [677] Il avait réformé sa table.
-
-
-
-
-270.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 5 décembre 1688.
-
-Vous apprendrez aujourd'hui, ma fille, que le roi nomma hier
-soixante-quatorze chevaliers du Saint-Esprit, dont je vous envoie la
-liste. Comme il a fait l'honneur à M. de Grignan de le mettre du nombre,
-et que vous allez recevoir cent mille compliments, gens de meilleur
-esprit que moi vous conseillent de ne rien dire ni écrire qui puisse
-blesser aucun de vos camarades. On vous conseille aussi d'écrire à M. de
-Louvois, et de lui dire que l'honneur qu'il vous a fait de demander de
-vos nouvelles à votre courrier vous met en droit de le remercier; et
-qu'aimant à croire, au sujet de la grâce que le roi vient de faire à M.
-de Grignan, qu'il y a contribué au moins de son approbation, vous lui en
-faites encore un remercîment. Vous tournerez cela mieux que je ne
-pourrais faire: cette lettre sera sans préjudice de celles que doit
-écrire M. de Grignan. Voici les circonstances de ce qui s'est passé. Le
-roi dit à M. le Grand[678]: Accommodez-vous pour le rang avec le comte
-de Soissons[679]. Vous remarquerez que le fils de M. le Grand est de
-promotion, et que c'est une chose contre les règles ordinaires. Vous
-saurez aussi que le roi dit aux ducs qu'il avait lu leur écrit, et qu'il
-avait trouvé que la maison de Lorraine les avait précédés en plusieurs
-occasions: ainsi voilà qui est décidé. M. le Grand parla donc à M. le
-comte de Soissons: ils proposèrent de tirer au sort: Pourvu, dit le
-comte, que, si vous gagnez, je passe entre vous et votre fils[680]. M.
-le Grand ne l'a pas voulu; en sorte que M. le comte de Soissons n'est
-point chevalier. Le roi demanda à M. de la Trémouille quel âge il avait;
-il dit qu'il avait trente-trois ans: le roi lui a fait grâce de deux
-ans. On assure que cette grâce, qui offense un peu la principauté[681],
-n'a pas été sentie comme elle le devait. Cependant il est le premier des
-ducs, suivant le rang de son duché. Le roi a parlé à M. de Soubise, et
-lui a dit qu'il lui offrait l'ordre; mais que, n'étant point duc, il
-irait après les ducs: M. de Soubise l'a remercié de cet honneur, et a
-demandé seulement qu'il fût fait mention sur les registres de l'ordre,
-et de l'offre, et du refus, pour des raisons de famille; cela est
-accordé. Le roi dit tout haut: «On sera surpris de M. d'Hocquincourt, et
-lui le premier, car il ne m'en a jamais parlé: mais je ne dois point
-oublier que quand son père quitta mon service, son fils se jeta dans
-Péronne, et défendit la ville contre son père.» Il y a bien de la bonté
-dans un tel souvenir. Après que les soixante-treize eurent été remplis,
-le roi se souvint du chevalier de Sourdis, qu'il avait oublié: il
-redemanda la liste, il rassembla le chapitre, et dit qu'il allait faire
-une chose contre l'ordre, parce qu'il y aurait cent et un chevaliers;
-mais qu'il croyait qu'on trouverait comme lui qu'il n'y avait pas moyen
-d'oublier M. de Sourdis, et qu'il méritait bien ce passe-droit: voilà un
-oubli bien obligeant. Ils furent donc tous nommés à Versailles; la
-cérémonie se fera le premier jour de l'an; le temps est court: plusieurs
-sont dispensés de venir, vous serez peut-être du nombre. Le chevalier
-s'en va à Versailles pour remercier Sa Majesté.
-
-L'abbé Têtu vous fait toutes sortes de compliments. Madame de Coulanges
-veut écrire à M. de Grignan: elle était hier trop jolie avec le père
-Gaillard; elle ne voulait que M. de Grignan; c'était son _cordon bleu_;
-c'est comme lui qu'elle les veut: tout lui était indifférent, pourvu que
-le roi, disait-elle, vous eût rendu cette justice. Le chevalier en riait
-de bon coeur, entendant, à travers cette approbation, l'improbation de
-quelques autres.
-
-
- [678] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer de France.
-
- [679] Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons.
-
- [680] Henri de Lorraine, comte de Brienne.
-
- [681] Les princes peuvent être chevaliers de l'ordre à vingt-cinq ans.
-
-
-
-
-271.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 8 décembre 1688.
-
-Ce petit fripon, après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier
-mardi, arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir,
-que je n'étais pas revenue de la ville. Son oncle le reçut, et fut ravi
-de le voir; et moi, quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli,
-qui m'embrassa cinq ou six fois de très-bonne grâce; il me voulait
-baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une
-contestation: je pris enfin possession de sa tête; je le baisai à ma
-fantaisie: je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne vous
-déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire
-mettre chausses bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il
-adore votre portrait, il voudrait bien voir sa chère maman: mais la
-qualité de guerrier est si sévère, qu'on n'oserait rien proposer. Je
-voudrais que vous lui eussiez entendu conter négligemment sa contusion,
-et la vérité du peu de cas qu'il en fit, et du peu d'émotion qu'il en
-eut, lorsque dans la tranchée tout en était en peine. Au reste, ma chère
-enfant, s'il avait retenu vos leçons, et qu'il se fût tenu droit, il
-était mort: mais, suivant sa bonne coutume, étant assis sur la
-banquette, il était penché sur le comte de Guiche, avec qui il causait.
-Vous n'eussiez jamais cru, ma fille, qu'il eût été si bon d'être un peu
-de travers. Nous causons avec lui sans cesse, nous sommes ravis de le
-voir, et nous soupirons que vous n'ayez point le même plaisir. M. et
-madame de Coulanges vinrent le voir le lendemain matin: il leur a rendu
-leur visite; il a été chez M. de Lamoignon: il cause, il répond; enfin,
-c'est un autre garçon. Je lui ai un peu conté comment il faut parler des
-cordons bleus: comme il n'est question d'autre chose, il est bon de
-savoir ce qu'on doit dire, pour ne pas aller donner à travers des
-décisions naturelles qui sont sur le bord de la langue: il a fort bien
-entendu tout cela. Je lui ai dit que M. de Lamoignon, accoutumé au
-caquet du petit Broglio[682], ne s'accommoderait pas d'un silencieux;
-il a fort bien causé: il est, en vérité, fort joli. Nous mangeons
-ensemble, ne vous mettez point en peine; le chevalier prend le marquis,
-et moi M. du Plessis, et cela nous fait un jeu. Versailles nous
-séparera, et je garderai M. du Plessis. J'approuve fort le bon augure
-d'avoir été préservé par son épée. Au reste, ma très-chère, si vous
-aviez été ici, nous aurions fort bien pu aller à Livry: j'en suis, en
-vérité, la maîtresse, comme autrefois. Je vous remercie d'y avoir pensé.
-Je me pâme de rire de votre sotte bête de femme, qui ne peut pas
-_jouer_, que le roi d'Angleterre n'ait gagné une bataille: elle devrait
-être armée jusque-là comme une amazone, au lieu de porter le violet et
-le blanc, comme j'en ai vu. Pauline n'est donc pas parfaite? tant mieux,
-vous vous divertirez à la repétrir: menez-la doucement: l'envie de vous
-plaire fera plus que toutes les gronderies. Toutes mes amies ne cessent
-de vous aimer, de vous estimer, de vous louer; cela redouble l'amitié
-que j'ai pour elles. J'ai mes poches pleines de compliments pour vous.
-L'abbé de Guénégaud s'est mis ce matin à vous bégayer un compliment à un
-tel excès, que je lui ai dit: Monsieur l'abbé, finissez donc, si vous
-voulez qu'il soit achevé avant la cérémonie[683]. Enfin, ma chère
-enfant, il n'est question que de vous et de vos Grignans. J'ai trouvé,
-comme vous, le mois de novembre assez long, assez plein de grands
-événements; mais je vous avoue que le mois d'octobre m'a paru bien plus
-long et plus ennuyeux; je ne pouvais du tout m'accoutumer à ne point
-vous trouver à tout moment: ce temps a été bien douloureux; votre enfant
-a fait de la diversion dans le mois passé. Enfin je ne vous dirai plus,
-Il reviendra; vous ne le voulez pas: vous voulez qu'on vous dise, Le
-voilà. Oh! tenez donc, le voilà lui-même en personne.
-
-
- _Le marquis de Grignan._
-
- _Si ce n'est lui-même, c'est donc son frère, ou bien quelqu'un des
- siens._ Me voilà donc arrivé, madame; et songez que j'ai été voir de
- mon chef M. de Lamoignon, madame de Coulanges et madame de Bagnols.
- N'est-ce pas l'action d'un homme qui revient de trois siéges? J'ai
- causé avec M. de Lamoignon auprès de son feu; j'ai pris du café avec
- madame de Bagnols; j'ai été coucher chez un baigneur: autre action de
- grand homme. Vous ne sauriez croire la joie que j'ai d'avoir une si
- belle compagnie, je vous en ai l'obligation: je l'irai voir quand elle
- passera à Châlons. Voilà donc déjà une bonne compagnie, un bon
- lieutenant, un bon maréchal des logis: pour le capitaine, il est
- encore jeune, mais j'en réponds. Adieu, madame; permettez-moi de vous
- baiser les deux mains bien respectueusement.
-
-
- [682] Le fils aîné de Victor-Maurice, comte de Broglio, maréchal de
- France, tué au siége de Charleroi en 1693. C'était le neveu de M. de
- Lamoignon.
-
- [683] C'est-à-dire, avant le premier de l'an 1689.
-
-
-
-
-272.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 10 décembre 1688.
-
-Je ne réponds à rien aujourd'hui; car vos lettres ne viennent que fort
-tard, et c'est le lundi que je réponds à deux. Le marquis est un peu
-cru, mais ce n'est pas assez pour se récrier: sa taille ne sera point
-comme celle de son père, il n'y faut pas penser; du reste, il est fort
-joli, répondant bien à tout ce qu'on lui demande, et comme un homme de
-bon sens, et comme ayant regardé et voulu s'instruire dans sa campagne:
-il y a dans tous ses discours une modestie et une vérité qui nous
-charment. M. du Plessis est fort digne de l'estime que vous avez pour
-lui. Nous mangeons tous ensemble fort joliment, nous réjouissant des
-entreprises injustes que nous faisons quelquefois les uns sur les
-autres: soyez en repos sur cela, n'y pensez plus, et laissez-moi la
-honte de trouver qu'_un roitelet sur moi soit un pesant fardeau_[684].
-J'en suis affligée, mais il faut céder à la grande justice de payer ses
-dettes; et vous comprenez cela mieux que personne; vous êtes même assez
-bonne pour croire que je ne suis pas naturellement avare, et que je n'ai
-pas dessein de rien amasser. Quand vous êtes ici, ma chère bonne, vous
-parlez si bien à votre fils, que je n'ai qu'à vous admirer; mais, en
-votre absence, je me mêle de lui apprendre les manéges des conversations
-ordinaires qu'il est important de savoir; il y a des choses qu'il ne
-faut pas ignorer. Il serait ridicule de paraître étonné de certaines
-nouvelles sur quoi l'on raisonne; je suis assez instruite de ces
-bagatelles. Je lui prêche fort aussi l'attention à ce que les autres
-disent, et la présence d'esprit pour l'entendre vite, et y répondre:
-cela est tout à fait capital dans le monde. Je lui parle des prodiges de
-présence d'esprit que Dangeau nous contait l'autre jour; il les admire,
-et je pèse sur l'agrément et sur l'utilité même de cette sorte de
-vivacité. Enfin, je ne suis point désapprouvée par M. le chevalier. Nous
-parlons ensemble de la lecture, et du malheur extrême d'être livré à
-l'ennui et à l'oisiveté; nous disons que c'est la paresse d'esprit qui
-ôte le goût des bons livres, et même des romans: comme ce chapitre nous
-tient au coeur, il recommence souvent. Le petit d'Auvergne[685] est
-amoureux de la lecture; il n'avait pas un moment de reposa l'armée,
-qu'il n'eût un livre à la main; et Dieu sait si M. du Plessis et nous
-faisons valoir cette passion si noble et si belle! Nous voulons être
-persuadés que le marquis en sera susceptible; nous n'oublions rien, du
-moins, pour lui inspirer un goût si convenable. M. le chevalier est plus
-utile à ce petit garçon qu'on ne peut se l'imaginer; il lui dit toujours
-les meilleures choses du monde sur les grosses cordes de l'honneur et de
-la réputation, et prend un soin de ses affaires, dont vous ne sauriez
-trop le remercier. Il entre dans tout, il se mêle de tout, et veut que
-le marquis ménage lui-même son argent; qu'il écrive, qu'il suppute,
-qu'il ne dépense rien d'inutile: c'est ainsi qu'il tâche de lui donner
-son esprit de règle et d'économie, et de lui ôter un air de _grand
-seigneur_, de _qu'importe_, d'_ignorance_ et d'_indifférence_, qui
-conduit fort droit à toutes sortes d'injustices, et enfin à l'hôpital.
-Voyez s'il y a une obligation pareille à celle d'élever votre fils dans
-ces principes. Pour moi, j'en suis charmée, et trouve bien plus de
-noblesse à cette éducation qu'aux autres. M. le chevalier a un peu de
-goutte: il ira demain, s'il peut, à Versailles; il vous rendra compte de
-vos affaires. Vous savez présentement que vous êtes chevaliers de
-l'ordre: c'est une fort belle et agréable chose au milieu de votre
-province, dans le service actuel; et cela siéra fort bien à la belle
-taille de M. de Grignan; au moins n'y aura-t-il personne qui lui dispute
-en Provence, car il ne sera pas envié de monsieur son oncle[686]; cela
-ne sort point de la famille.
-
-La Fayette vient de sortir d'ici; il a causé une heure d'un des amis de
-mon petit marquis: il en a conté de si grands ridicules, que le
-chevalier se croit obligé d'en parler à son père, qui est son ami. Il a
-fort remercié la Fayette de cet avis, parce qu'en effet il n'y a rien de
-si important que d'être en bonne compagnie; et que souvent, sans être
-ridicule, on est ridiculisé par ceux avec qui on se trouve: soyez en
-repos là-dessus; le chevalier y donnera bon ordre. Je serai bien fâchée
-s'il ne peut pas, dimanche, présenter son neveu; cette goutte est un
-étrange rabat-joie. Au reste, ma fille, pensiez-vous que Pauline dût
-être parfaite? Elle n'est pas douce dans sa chambre: il y a bien des
-gens fort aimés, fort estimés, qui ont eu ce défaut; je crois qu'il vous
-sera aisé de l'en corriger; mais gardez-vous surtout de vous accoutumer
-à la gronder et à l'humilier. Toutes mes amies me chargent très-souvent
-de mille amitiés, de mille compliments pour vous. Madame de Lavardin
-vint hier ici me dire qu'elle vous estimait trop pour vous faire _un
-compliment_; mais qu'elle vous embrassait de tout son coeur, et ce grand
-comte de Grignan; voilà ses paroles. Vous avez grande raison de l'aimer.
-
-Voici un fait. Madame de Brinon[687], l'âme de Saint-Cyr, l'amie intime
-de madame de Maintenon, n'est plus à Saint-Cyr; elle en sortit il y a
-quatre jours: madame de Hanovre, qui l'aime, la ramena à l'hôtel de
-Guise, où elle est encore. Elle ne paraît point mal avec madame de
-Maintenon; car elle envoie tous les jours savoir de ses nouvelles; cela
-augmente la curiosité de savoir quel est donc le sujet de sa disgrâce.
-Tout le monde en parle tout bas, sans que personne en sache davantage;
-si cela vient à s'éclaircir, je vous le manderai.
-
-
- [684] _Voyez_ la fable du _Chêne et du roseau_.
-
- [685] François-Égon de la Tour, dit le _prince d'Auvergne_.
-
- [686] M. l'archevêque d'Arles.
-
- [687] Supérieure de Saint-Cyr, femme de beaucoup de talent, mais
- ambitieuse.
-
-
-
-
-273.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 24 décembre 1688.
-
-Le marquis a été seul à Versailles, il s'y est fort bien comporté; il a
-dîné chez M. du Maine, chez M. de Montausier, soupé chez madame
-d'Armagnac, fait sa cour à tous les levers et à tous les couchers.
-MONSEIGNEUR lui a fait donner le bougeoir; enfin, le voilà jeté dans le
-monde, et il y fait fort bien. Il est à la mode, et jamais il n'y eut de
-si heureux commencements, ni une si bonne réputation; car je ne finirais
-point, si je voulais vous nommer tous ceux qui en disent du bien. Je ne
-me console point que vous n'ayez pas le plaisir de le voir et de
-l'embrasser, comme je fais tous les jours.
-
-Mais ne semble-t-il pas, à me voir causer tranquillement avec vous, que
-je n'aie rien à vous mander? Écoutez, écoutez, voici une petite nouvelle
-qui ne vaut pas la peine d'en parler. La reine d'Angleterre et le prince
-de Galles, sa nourrice et une remueuse uniquement, seront ici au premier
-jour. Le roi leur a envoyé ses carrosses sur le chemin de Calais, où
-cette reine arriva mardi dernier, 21 de ce mois, conduite par M. de
-Lauzun. Voici le détail que M. Courtin, revenant de Versailles, nous
-conta hier chez madame de la Fayette. Vous avez su comme M. de Lauzun se
-résolut, il y a cinq ou six semaines, d'aller en Angleterre; il ne
-pouvait faire un meilleur usage de son loisir: il n'a point abandonné
-le roi d'Angleterre, pendant que tout le monde le trahissait et
-l'abandonnait. Enfin, dimanche dernier, 19 de ce mois, le roi, qui avait
-pris sa résolution, se coucha avec la reine, chassa tous ceux qui le
-servent encore; et une heure après se releva, pour ordonner à un valet
-de chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait à la porte de
-l'antichambre; c'était M. de Lauzun. Le roi lui dit: «Monsieur, je vous
-confie la reine et mon fils; il faut tout hasarder, et tâcher de les
-conduire en France.» M. de Lauzun le remercia, comme vous pouvez penser;
-mais il voulut mener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nommé
-Saint-Victor, que l'on connaît, qui a beaucoup de courage et de mérite.
-Ce fut Saint-Victor qui prit dans son manteau le petit prince, qu'on
-disait être à Portsmouth, et qui était caché dans le palais. M. de
-Lauzun donna la main à la reine: vous pouvez jeter un regard sur l'adieu
-qu'elle fit au roi; et, suivie de ces deux femmes que je vous ai
-nommées, ils allèrent dans la rue prendre un carrosse de louage. Ils se
-mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivière, où ils eurent
-un si gros temps, qu'ils ne savaient où se mettre. Enfin, à l'embouchure
-de la Tamise, ils entrèrent dans un yacht, M. de Lauzun auprès du
-patron, en cas que ce fût un traître, pour le jeter dans la mer. Mais
-comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en
-passe fort souvent, il ne songeait qu'à passer tout simplement au milieu
-de cinquante bâtiments hollandais, qui ne regardaient seulement pas
-cette petite barque; et, ainsi protégée du ciel, et à couvert de sa
-mauvaise mine, elle aborda heureusement à Calais, où M. de Charost reçut
-la reine avec tout le respect que vous pouvez penser. Le courrier arriva
-hier à midi au roi, qui conta toutes ces particularités; et en même
-temps on donne ordre aux carrosses du roi d'aller au-devant de cette
-reine, pour l'amener à Vincennes, que l'on fait meubler. On dit que Sa
-Majesté ira au-devant d'elle. Voilà le premier tome du roman, dont vous
-aurez incessamment la suite. On vient de nous assurer que, pour achever
-la beauté de l'aventure, M. de Lauzun, après avoir mis la reine et le
-prince en sûreté entre les mains de M. de Charost, a voulu retourner en
-Angleterre avec Saint-Victor, pour courir la triste et cruelle fortune
-de ce roi: j'admire l'étoile de M. de Lauzun, qui veut encore rendre son
-nom éclatant, quand il semble qu'il soit tout à fait enterré. Il avait
-porté vingt mille pistoles au roi d'Angleterre. En vérité, ma chère
-fille, voilà une jolie action, et d'une grande hardiesse; et ce qui
-l'achève, c'est d'être retourné dans un pays où, selon toutes les
-apparences, il doit périr, soit avec le roi, soit par la rage qu'ils
-auront du coup qu'il leur vient de faire. Je vous laisse rêver sur ce
-roman, et vous embrasse, ma chère enfant, avec une sorte d'amitié qui
-n'est pas ordinaire.
-
-
-
-
-274.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 29 décembre 1688.
-
-Voici donc ce mercredi si terrible, où vous me priez de négliger un peu
-ma chère fille; mais ignorez-vous que ce qui me console de mes fatigues,
-c'est de lui écrire et de causer un peu avec elle? Je me souviens assez
-de Provence et d'Aix, et je sais assez le sujet que vous avez de vous
-plaindre de l'élection (_des consuls_) qui fut faite le jour de
-Saint-André, pour approuver extrêmement que vous l'ayez fait casser par
-le parlement. J'ai vu le père Gaillard[688], qui en est fort aise; il
-parlera à M. de Croissi, et fera renvoyer toute l'affaire à M. de
-Grignan. On ne saurait se venger plus honnêtement, et d'une manière qui
-doive mieux guérir et corriger de la fantaisie de vous déplaire. J'en
-fais mon compliment à M. Gaillard; je suis vraiment flattée de la pensée
-d'avoir ma place dans une si bonne tête; je ne saurais oublier ses
-regards si pleins de feu et d'esprit. Ne causez-vous pas quelquefois
-avec lui?
-
-Je comprends, ma chère enfant, cet ouvrage de deux mois, que vous avez à
-faire cet hiver à Aix; il paraît grand et difficile, à le regarder tout
-d'une vue: mais quand vous serez en train d'aller et de travailler,
-étant tous les jours si accablée de devoirs et d'écritures, vous
-trouverez que, malgré l'ennui et la fatigue, les jours ne laissent pas
-de s'écouler fort vite. J'en ai passé de bien douloureux, sans compter
-les mauvaises nuits; et cependant rien n'empêchait le temps de courir:
-ce qui est de vrai, c'est qu'au bout de trois mois, on croit qu'il y a
-trois ans qu'on est séparé. Si vous voulez m'en croire, vous demeurerez
-fort bien à Aix jusqu'à Pâques; le carême y est plus doux qu'à Grignan.
-La bise de Grignan, qui vous fait avaler la poudre de tous les bâtiments
-de vos prélats, _me_ fait mal _à votre poitrine_[689], et me paraît un
-petit camp de Maintenon[690]. Vous ferez de ces pensées tout ce que
-vous voudrez; pour moi, je ne souhaite au monde que de pouvoir
-travailler avec ma chère bonne, et achever ma vie en l'aimant, et en
-recevant les tendres et _pieuses_ marques de son amitié; car vous me
-paraissez _le pieux Énée_ en femme.
-
-J'ai vu Sanzei; je l'ai embrassé pour vous; il s'est mis à genoux, il
-m'a baisé les pieds; je vous mande ses folies, comme celles de don
-Quichotte: il n'est plus mousquetaire, il est lieutenent de dragons: il
-a parlé au roi, qui lui a dit que, s'il servait avec application, on
-aurait soin de lui. Voilà où il lui serait bien nécessaire d'être un peu
-_monsieur du pied de la lettre_. Vous ne sauriez croire comme cette
-qualité, qui nous faisait rire, est utile à votre enfant, et combien
-elle contribue à composer sa bonne réputation; c'est un air, c'est une
-mode d'en dire du bien. Madame de Verneuil, qui est revenue, commença
-hier par là, et vous fit ensuite mille amitiés et mille compliments. Je
-crois que mademoiselle de Coislin[691] sera enfin madame d'Enrichemont.
-
-Madame de Coulanges, que j'ai vue ce matin chez la Bagnols, m'a dit
-qu'elle avait reçu votre réponse, et qu'elle me la montrerait ce soir
-chez l'abbé Têtu. Vous voilà donc quitte de cette réponse; mais vous me
-faites grand'pitié de répondre ainsi seule à cent personnes qui vous
-ont écrit: cette mode est cruelle en France. Mais que vous dirai-je
-d'Angleterre, où les modes et les manières sont encore plus fâcheuses?
-M. de Lamoignon a mandé à M. le chevalier que le roi d'Angleterre était
-arrivé à Boulogne; un autre dit à Brest; un autre dit qu'il est arrêté
-en Angleterre; un autre, qu'il est péri dans les horribles tempêtes
-qu'il y a eu sur la mer: voilà de quoi choisir. Il est sept heures; M.
-le chevalier ne fermera son paquet qu'au bel air de onze heures; s'il
-sait quelque chose de plus assuré, il vous le mandera. Ce qui est
-très-certain, c'est que la reine ne veut point sortir de Boulogne,
-qu'elle n'ait des nouvelles de son mari; elle pleure, et prie Dieu sans
-cesse. Le roi était hier fort en peine de Sa Majesté Britannique. Voilà
-une grande scène: nous sommes attentifs à la volonté des dieux,
-
- ........ Et nous voulons apprendre
- Ce qu'ils ont ordonné du beau-père et du gendre[692].
-
-Je reprends ma lettre, je viens de la chambre de M. le chevalier. Jamais
-il ne s'est vu un jour comme celui-ci: on dit quatre choses différentes
-du roi d'Angleterre, et toutes quatre par de bons auteurs. Il est à
-Calais; il est à Boulogne; il est arrêté en Angleterre; il est péri dans
-son vaisseau; un cinquième dit à Brest; et tout cela tellement brouillé,
-qu'on ne sait que dire. M. Courtin d'une façon, M. de Reims d'une autre,
-M. de Lamoignon d'une autre. Les laquais vont et viennent à tout moment.
-Je dis donc adieu à ma chère fille, sans pouvoir lui rien dire de
-positif, sinon que je l'aime comme le mérite son coeur, et comme le veut
-mon inclination, qui me fait courir dans ce chemin à bride abattue.
-
-
- [688] Célèbre jésuite qui prenait part à cette affaire par rapport à
- M. de Gaillard son frère, homme de mérite et de beaucoup d'esprit.
-
- [689] La mère ne pouvait exprimer plus laconiquement, ni avec plus
- d'énergie, le mal qu'elle souffrait quand elle craignait pour la
- poitrine de sa fille.
-
- [690] Louvois, qui avait eu la surintendance des bâtiments, imagina,
- pour plaire à son maître, qu'on pourrait faire venir la rivière d'Eure
- jusqu'à Versailles, dont les fontaines ne s'alimentaient que des eaux
- fétides d'un étang. Il fallait détourner cette rivière dans un espace
- de onze lieues. Il fallait surtout joindre deux montagnes vis-à-vis
- Maintenon. On employa trente mille hommes de l'armée à ces travaux.
- Les maladies détruisirent en grande partie ce camp. Le projet fut
- depuis abandonné, et n'a jamais été repris.
-
- [691] Madeleine-Armande du Cambout de Coislin, mariée le 10 avril
- suivant à Maximilien de Béthune, duc de Sully, prince d'Enrichemont.
-
- [692] _La Mort de Pompée_, tragédie de Corneille.
-
-
-
-
-275.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 3 janvier 1689.
-
-Votre cher enfant est arrivé ce matin; nous avons été ravis de le voir,
-et M. du Plessis: nous étions à table; ils ont dîné miraculeusement sur
-notre dîner, qui était déjà un peu endommagé. Mais que n'avez-vous pu
-entendre tout ce que le marquis nous a dit de la beauté de sa compagnie!
-Il s'informa d'abord si la compagnie était arrivée, et ensuite si elle
-était belle: Vraiment, monsieur, lui dit-on, elle est toute des plus
-belles; _c'est une vieille compagnie_ qui vaut bien mieux que _les
-nouvelles_. Vous pouvez penser ce que c'est qu'une telle louange à
-quelqu'un qu'on ne savait pas qui en fût le capitaine. Notre enfant fut
-transporté le lendemain de voir cette belle compagnie à cheval, ces
-hommes faits exprès, choisis par vous qui êtes la bonne connaisseuse,
-ces chevaux jetés dans le même moule. Ce fut pour lui une véritable
-joie, à laquelle M. de Châlons[693] et madame de Noailles (_sa mère_)
-prirent part: il a été reçu de ces saintes personnes comme le fils de M.
-de Grignan. Mais quelle folie de vous parler de tout cela! c'est
-l'affaire du marquis.
-
-Je voulais vous demander des nouvelles de madame d'Oppède, et justement
-vous m'en dites: il me paraît que c'est une bonne compagnie que vous
-avez de plus, et peut-être l'unique. Pour M. d'Aix, je vous avoue que je
-ne croirais pas les Provençaux sur son sujet. Je me souviens fort bien
-qu'ils se font valoir et ne subsistent que sur les dits et redits, et
-les avis qu'ils donnent toujours pour animer et trouver de l'emploi. Il
-n'en faut pas tout à fait croire aussi M. d'Aix: cependant le moyen de
-penser qu'un homme _toute sa vie courtisan_, et qui renie chrême et
-baptême, qui ne se soucie point des intrigues des consuls, voulût se
-déshonorer devant Dieu et devant les hommes par de faux serments? Mais
-c'est à vous d'en juger sur les lieux.
-
-La cérémonie de vos _frères_ fut donc faite le jour de l'an à
-Versailles. Coulanges en est revenu, qui vous rend mille grâces de votre
-jolie réponse: j'ai admiré toutes les pensées qui vous viennent, et
-comme cela est tourné et juste sur ce qu'on vous a écrit. Il m'a conté
-que l'on commença dès le vendredi, comme je vous l'ai dit: ces premiers
-étaient profès avec de beaux habits et leurs colliers: deux maréchaux de
-France étaient demeurés pour le samedi. Le maréchal de Bellefonds était
-totalement ridicule, parce que, par modestie et par mine indifférente,
-il avait négligé de mettre des rubans au bas de ses chausses de page, de
-sorte que c'était une véritable nudité. Toute la troupe était
-magnifique, M. de la Trousse des mieux; il y eut un embarras dans sa
-perruque, qui lui fit passer ce qui était à côté assez longtemps
-derrière, de sorte que sa joue était fort découverte; il tirait toujours
-ce qui l'embarrassait qui ne voulait pas venir; cela fit un petit
-chagrin. Mais, sur la même ligne, M. de Montchevreuil et M. de Villars
-s'accrochèrent l'un à l'autre d'une telle furie; les épées, les rubans,
-les dentelles, les clinquants, tout se trouva tellement mêlé, brouillé,
-embarrassé, toutes les petites parties crochues[694] étaient si
-parfaitement entrelacées, que nulle main d'homme ne put les séparer;
-plus on y tâchait, plus on les brouillait, comme les anneaux des armes
-de Roger. Enfin, toute la cérémonie, toutes les révérences, tout le
-manége demeurant arrêté, il fallut les arracher de force, et le plus
-fort l'emporta. Mais ce qui déconcerta entièrement la gravité de la
-cérémonie, ce fut la négligence du bon M. d'Hocquincourt, qui était
-tellement habillé comme les Provençaux et les Bretons, que ses chausses
-de page étant moins commodes que celles qu'il avait d'ordinaire, sa
-chemise ne voulait jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fît;
-car, sachant son état, il tâchait incessamment d'y donner ordre, et ce
-fut toujours inutilement; de sorte que madame la Dauphine ne put tenir
-plus longtemps les éclats de rire; ce fut une grande pitié; la majesté
-du roi en pensa être ébranlée, et jamais il ne s'était vu, dans les
-registres de l'ordre, l'exemple d'une telle aventure. Il est certain, ma
-chère bonne, que si j'avais eu mon gendre dans cette cérémonie, j'y
-aurais été avec ma chère fille. Il y avait bien des places de reste,
-tout le monde ayant cru qu'on s'y étoufferait, et c'était comme à ce
-carrousel. Le lendemain, toute la cour brillait de cordons bleus; toutes
-les belles tailles, et les jeunes gens par-dessus les justaucorps, les
-autres dessous. Vous aurez à choisir, tout au moins en qualité de belle
-taille. On m'a dit qu'on manderait aux absents de prendre le cordon que
-le roi leur envoie avec la croix: c'est à M. le chevalier à vous le
-mander. Voilà le chapitre des cordons bleus épuisé.
-
-Le roi d'Angleterre a été pris, dit-on, en faisant le chasseur et
-voulant se sauver. Il est à Whitehall[695]. Il a son capitaine des
-gardes, ses gardes, des milords à son lever; mais tout cela est fort
-bien gardé. Le prince d'Orange à Saint-James[696], qui est de l'autre
-côté du jardin. On tiendra le parlement: Dieu conduise cette barque! La
-reine d'Angleterre sera ici mercredi; elle vient à Saint-Germain, pour
-être plus près du roi et de ses bontés.
-
-L'abbé Têtu est toujours très-digne de pitié; fort souvent l'opium ne
-lui fait rien; et quand il dort un peu, c'est d'accablement, parce qu'on
-a doublé la dose. Je fais vos compliments partout où vous le souhaitez;
-les veuves vous sont acquises, et sur la terre et dans le troisième
-ciel. Je fus le jour de l'an chez madame Croiset; j'y trouvai Rubentel,
-qui me dit des biens solides de votre enfant, et de sa réputation
-naissante, et de sa bonne volonté, et de sa hardiesse à Philisbourg. On
-assure que M. de Lauzun a été trois quarts d'heure avec le roi: si cela
-continue, vous jugez bien qu'il voudra le ravoir.
-
-
- [693] Louis-Antoine de Noailles, évêque de Châlons-sur-Marne, puis
- archevêque de Paris et cardinal.
-
- [694] Allusion aux atomes crochus qui, suivant Épicure, forment les
- parties élémentaires de la matière et de l'universalité des êtres.
-
- [695] Palais des rois d'Angleterre dans le faubourg de Westminster, à
- Londres.
-
- [696] Autre palais des rois d'Angleterre, voisin de Whitehall.
-
-
-
-
-276.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, mercredi 5 janvier 1689.
-
-Je menai hier mon marquis avec moi; nous commençâmes par chez M. de la
-Trousse, qui voulut bien avoir la complaisance de se rhabiller, et en
-novice et en profès, comme le jour de la cérémonie: ces deux sortes
-d'habits sont fort avantageux aux gens bien faits. Une pensée frivole,
-et sans regarder les conséquences, me fit regretter que la belle taille
-de M. de Grignan n'eût point brillé dans cette fête. Cet habit de page
-est fort joli: je ne m'étonne point que madame de Clèves aimât M. de
-Nemours avec ses belles jambes».[697] Pour le manteau, c'est une
-représentation de la majesté royale: il en a coûté huit cents pistoles à
-la Trousse, car il a acheté le manteau. Après avoir vu cette belle
-mascarade, je menai votre fils chez toutes les dames de ce quartier:
-madame de Vaubecourt, madame Ollier le reçurent fort bien: il ira
-bientôt de son chef.
-
-La vie de saint Louis m'a jetée dans la lecture de Mézerai; j'ai voulu
-voir les derniers rois de la seconde race; et je veux joindre Philippe
-de Valois et le roi Jean: c'est un endroit admirable de l'histoire, et
-dont l'abbé de Choisi a fait un livre qui se laisse fort bien lire. Nous
-tâchons de cogner dans la tête de votre fils l'envie de connaître un peu
-ce qui s'est passé avant lui; cela viendra; mais en attendant, il y a
-bien des sujets de réflexion à considérer ce qui se passe présentement.
-Vous allez voir, parla nouvelle d'aujourd'hui, comme le roi d'Angleterre
-s'est sauvé de Londres, apparemment par la bonne volonté du prince
-d'Orange. Les politiques raisonnent, et demandent s'il est plus
-avantageux à ce roi d'être en France: l'un dit oui, car il est en
-sûreté, et il ne courra pas le risque de rendre sa femme et son fils, ou
-d'avoir la tête coupée; l'autre dit non, car il laisse le prince
-d'Orange protecteur et adoré, dès qu'il y arrive naturellement et sans
-crime. Ce qui est vrai, c'est que la guerre nous sera bientôt déclarée,
-et que peut-être même nous la déclarerons les premiers. Si nous pouvions
-faire la paix en Italie et en Allemagne, nous vaquerions à cette guerre
-anglaise et hollandaise avec plus d'attention: il faut l'espérer, car ce
-serait trop d'avoir des ennemis de tous côtés. Voyez un peu où me porte
-le libertinage de ma plume! mais vous jugez bien que les conversations
-sont pleines de ces grands événements.
-
-Je vous conjure, ma chère fille, quand vous écrirez à M. de Chaulnes, de
-lui dire que vous prenez part aux obligations que mon fils lui a; que
-vous l'en remerciez; que votre éloignement extrême ne vous rend pas
-insensible pour votre frère: ce sujet de reconnaissance est un peu
-nouveau; c'est de le dispenser de commander le premier régiment de
-milice qu'il fait lever en Bretagne. Mon fils ne peut envisager de
-rentrer dans le service par ce côté-là; il en a horreur, et ne demande
-que d'être oublié dans son pays. M. le chevalier approuve ce sentiment,
-et moi aussi, je vous l'avoue: n'êtes-vous pas de cet avis, ma chère
-enfant? Je fais grand cas de vos sentiments, qui sont toujours les bons,
-principalement sur le sujet de votre frère. N'entrez point dans ce
-détail; mais dites en gros que qui fait plaisir au frère en fait à la
-soeur. M. de Momont est allé en Bretagne avec des troupes, mais si
-soumis à M. de Chaulnes, que c'est une merveille. Ces commencements sont
-doux, il faut voir la suite.
-
-Je trouvai hier Choiseul avec son cordon; il est fort bien; ce serait
-jouer de malheur de n'en pas rencontrer présentement cinq ou six tous
-les jours. Vous ai-je dit que le roi a ôté la communion de la cérémonie?
-Il y a longtemps que je le souhaitais; je mets quasi la beauté de cette
-action avec celle d'empêcher les duels. Voyez en effet ce que c'eût été
-de mêler cette sainte action avec les rires immodérés qu'excita la
-chemise de M. d'Hocquincourt! Plusieurs pourtant firent leurs dévotions,
-mais sans ostentation, et sans y être forcés. Nous allons vaquer
-présentement à la réception de leurs Majestés anglaises, qui seront à
-Saint-Germain. Madame la Dauphine aura un fauteuil devant cette reine,
-quoiqu'elle ne soit pas reine, parce qu'elle en tient la place. Ma
-fille, je vous souhaite à tout, je vous regrette partout, je vois tous
-vos engagements, toutes vos raisons; mais je ne puis m'accoutumer à ne
-point vous trouver où vous seriez si nécessaire: je m'attendris souvent
-sur cette pensée. Mais il est temps de finir cette lettre tout en l'air,
-et qui ne signifie rien; ne vous amusez point à y répondre;
-conservez-vous, ayez soin de votre poitrine.
-
-
- [697] Allusion au roman de madame de la Fayette.
-
-
-
-
-277.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- A Paris, le jour des Rois 1689.
-
-Je commence par vous souhaiter une heureuse année, mon cher cousin:
-c'est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie
-chrétienne; car c'est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends
-pas qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l'on ne
-regarde Dieu et sa volonté, où par nécessité il se faut soumettre. Avec
-cet appui, dont on ne saurait se passer, on trouve de la force et du
-courage pour soutenir les plus grands malheurs. Je vous souhaite donc,
-mon cousin, la continuation de cette grâce; car c'en est une, ne vous y
-trompez pas; ce n'est point dans nous que nous trouvons ces ressources.
-Je ne veux donc plus repasser sur tout ce que vous deviez être et que
-vous n'êtes pas: mon amitié et pour vous et pour moi n'en a que trop
-souffert, il n'y faut plus penser. Dieu l'a voulu ainsi, et je souscris
-à tout ce que vous me dites sur ce sujet. La cour est toute pleine de
-cordons bleus; on ne fait point de visite qu'on n'en trouve quatre ou
-cinq à chacune. Cet ornement ne saurait venir plus à propos pour faire
-honneur au roi et à la reine d'Angleterre, qui arrivent aujourd'hui à
-Saint-Germain. Ce n'est point à Vincennes, comme on disait. Ce sera
-justement aujourd'hui la véritable fête des rois, bien agréable pour
-celui qui protége et qui sert de refuge, et bien triste pour celui qui a
-besoin d'un asile. Voilà de grands objets et de grands sujets de
-méditation et de conversation. Les politiques ont beaucoup à dire. On ne
-doute pas que le prince d'Orange n'ait bien voulu laisser échapper le
-roi, pour se trouver sans crime maître d'Angleterre; et le roi de son
-côté a eu raison de quitter la partie plutôt que de hasarder sa vie avec
-un parlement qui a fait mourir le feu roi son père, quoiqu'il fût de
-leur religion. Voilà de si grands événements, qu'il n'est pas aisé d'en
-comprendre le dénoûment, surtout quand on a jeté les yeux sur l'état et
-sur les dispositions de toute l'Europe. Cette même Providence, qui règle
-tout, démêlera tout; nous sommes ici des spectateurs très-aveugles et
-très-ignorants. Adieu, je vous embrasse, ma chère nièce; je la plains
-d'être obligée de se faire saigner pour son mal d'yeux. Tenez, mon cher
-Corbinelli, prenez la plume.
-
-
- _Monsieur de Corbinelli._
-
- Je commence, monsieur, comme madame de Sévigné, à vous souhaiter une
- bonne année, c'est-à-dire le repos de l'esprit et la santé du corps:
-
- --Mens sana in corpore sano,
-
- dit Juvénal, qui comprend tout le repos de la vie. J'ai été fâché de
- ne vous point voir dans la liste des chevaliers de l'ordre, comme
- d'une disposition dans le monde que Dieu aurait mise sans ma
- participation et sans mon consentement, c'est-à-dire que j'aurais
- changée si j'avais pu. Cette manière de philosophie sauve de ma colère
- imprudente toutes les causes secondes, et fait que je me résigne en un
- moment sur tout ce qui arrive à mes amis ou à moi. Je dis la même
- chose de la fuite du roi d'Angleterre, avec toute sa famille.
- J'interroge le Seigneur, et je lui demande s'il abandonne la religion
- catholique, en souffrant les prospérités du prince d'Orange, le
- protecteur des prétendus réformés, et puis je baisse les yeux. Adieu,
- monsieur; adieu, madame de Coligny, à qui je désire un fonds de
- philosophie chrétienne, capable de lui donner une parfaite indolence
- pour toutes les choses du monde: état capable de nous faire rois, et
- plus rois que ceux qui en portent la qualité.
-
-
-
-
-278.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 10 janvier 1689.
-
-Nous pensons souvent les mêmes choses, ma chère belle; je crois même
-vous avoir mandé des Rochers ce que vous m'écrivez dans votre dernière
-lettre sur le temps. Je consens maintenant qu'il avance; les jours n'ont
-plus rien pour moi de si cher, ni de si précieux; je les sentais ainsi
-quand vous étiez à l'hôtel de Carnavalet; je vous l'ai souvent dit, je
-ne rentrais jamais sans une joie sensible, je ménageais les heures, j'en
-étais avare: mais dans l'absence ce n'est plus cela, on ne s'en soucie
-point, on les pousse même quelquefois; on espère, on avance dans un
-temps auquel on aspire; c'est un ouvrage de tapisserie que l'on veut
-achever; on est libérale des jours, on les jette à qui en veut. Mais, ma
-chère enfant, je vous avoue que quand je pense tout d'un coup où me
-conduit cette dissipation et cette magnificence d'heures et de jours, je
-tremble, je n'en trouve plus d'assurés, et la raison me présente ce
-qu'infailliblement je trouverai dans mon chemin. Ma fille, je veux finir
-ces réflexions avec vous, et tâcher de les rendre bien solides pour moi.
-
-L'abbé Têtu est dans une insomnie qui fait tout craindre. Les médecins
-ne voudraient pas répondre de son esprit; il sent son état, et c'est une
-douleur: il ne subsiste que par l'opium; il tâche de se divertir, de se
-dissiper; il cherche des spectacles. Nous voulons l'envoyer à
-Saint-Germain pour y voir établir le roi, la reine d'Angleterre et le
-prince de Galles: peut-on voir un événement plus grand, et plus digne de
-faire de grandes diversions? Pour la fuite du roi, il paraît que le
-prince (_d'Orange_) l'a bien voulue. Le roi fut envoyé à Excester, où
-il avait dessein d'aller: il était fort bien gardé par le devant de sa
-maison, tandis que toutes les portes de derrière étaient libres et
-ouvertes. Le prince n'a point songé à faire périr son beau-père; il est
-dans Londres à la place du roi, sans en prendre le nom, ne voulant que
-rétablir une religion qu'il croit bonne, et maintenir les lois du pays,
-sans qu'il en coûte une goutte de sang: voilà l'envers tout juste de ce
-que nous pensons de lui; ce sont des points de vue bien différents.
-Cependant le roi fait pour ces Majestés anglaises des choses toutes
-divines; car n'est-ce point être l'image du Tout-Puissant, que de
-soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il l'est? La belle âme du
-roi se plaît à jouer ce grand rôle. Il fut au-devant de la reine avec
-toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut le
-carrosse du prince de Galles, il descendit, et l'embrassa tendrement;
-puis il courut au-devant de la reine, qui était descendue; il la salua,
-lui parla quelque temps, la mit à sa droite dans son carrosse, lui
-présenta MONSEIGNEUR et MONSIEUR qui furent aussi dans le carrosse, et
-la mena à Saint-Germain, où elle se trouva toute servie comme la reine,
-de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette
-très-riche, avec six mille louis d'or. Le lendemain le roi d'Angleterre
-devait arriver, le roi l'attendait à Saint-Germain, où il arriva tard,
-parce qu'il venait de Versailles; enfin, le roi alla au bout de la salle
-des gardes, au-devant de lui: le roi d'Angleterre se baissa fort, comme
-s'il eût voulu embrasser ses genoux[698]; le roi l'en empêcha, et
-l'embrassa à trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se
-parlèrent bas un quart d'heure; le roi lui présenta MONSEIGNEUR,
-MONSIEUR, les princes du sang, et le cardinal de Bonzi: il le conduisit
-à l'appartement de la reine, qui eut peine à retenir ses larmes. Après
-une conversation de quelques instants, Sa Majesté les mena chez le
-prince de Galles, où ils furent encore quelque temps à causer, et les y
-laissa, ne voulant point être reconduit, et disant au roi: «Voici votre
-maison; quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les
-ferai quand vous viendrez à Versailles.» Le lendemain, qui était hier,
-madame la Dauphine y alla, et toute la cour. Je ne sais comme on aura
-réglé les chaises des princesses, car elles en eurent à la reine
-d'Espagne; et la reine mère d'Angleterre était traitée comme fille de
-France: je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix mille louis d'or
-au roi d'Angleterre: ce dernier paraît vieilli et fatigué, la reine
-maigre, et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs; un beau teint
-un peu pâle; la bouche grande, de belles dents, une belle taille, et
-bien de l'esprit; tout cela compose une personne qui plaît fort. Voilà
-de quoi subsister longtemps dans les conversations publiques.
-
-Le pauvre chevalier ne peut encore écrire, ni aller à Versailles, dont
-nous sommes bien fâchés, car il y a mille affaires; mais il n'est point
-malade; il soupa samedi avec madame de Coulanges, madame de Vauvineux,
-M. de Duras et votre fils chez le lieutenant civil, où l'on but la santé
-de la première et de la seconde, c'est-à-dire madame de la Fayette et
-vous; car vous avez cédé à la date de l'amitié. Hier, madame de
-Coulanges donna un très-joli souper aux goutteux; c'était l'abbé de
-Marsillac, le chevalier de Grignan, M. de Lamoignon; la néphrétique
-tient lieu de goutte; sa femme et _les Divines_ toujours pleines de
-fluxions, moi en considération du rhumatisme que j'eus il y a douze ans,
-Coulanges qui mérite la goutte. On causa fort: le petit homme chanta, et
-fit un vrai plaisir à l'abbé de Marsillac, qui admirait et tâtonnait ses
-paroles avec des tons et des manières qui faisaient souvenir de celles
-de son père (_le duc de la Rochefoucauld_), au point d'en être touché.
-
-M. de Lauzun n'est point retourné en Angleterre: il est logé à
-Versailles: il est fort content: il a écrit à MADEMOISELLE; mais, dans
-la colère où elle est contre lui, je doute qu'il réussisse à l'apaiser.
-J'ai fait encore un chef-d'oeuvre, j'ai été voir madame de Ricouart,
-revenue depuis peu, très-contente d'être veuve. Vous n'avez qu'à me
-donner vos reconnaissances à achever, comme vos romans; vous en
-souvient-il? Je remercie l'aimable Pauline de sa lettre; je suis fort
-assurée que sa personne me plairait: elle n'a donc pu trouver d'autre
-alliance avec moi que _madame_? cela est bien sérieux. Adieu, ma chère
-enfant; conservez votre santé, c'est-à-dire votre beauté, que j'aime
-tant.
-
-
- [698] Voy. les _Mémoires de Dangeau_, t. I, p. 264.
-
-
-
-
-279.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 14 janvier 1689.
-
-Me voici, ma chère fille, après le dîner, dans la chambre du chevalier:
-il est dans sa chaise, avec mille petites douleurs qui courent par toute
-sa personne. Il a fort bien dormi, mais cet état de résidence et de ne
-pouvoir sortir lui donne beaucoup de chagrins et de vapeurs; j'en suis
-touchée, et j'en connais le malheur et les conséquences plus que
-personne. Il fait un froid extrême; notre thermomètre est au dernier
-degré, notre rivière est prise; il neige, et gèle et regèle en même
-temps; on ne se soutient pas dans les rues; je garde notre maison et la
-chambre du chevalier: si vous n'étiez point quinze jours à me répondre,
-je vous prierais de me mander si je ne l'incommode point d'y être tout
-le jour; mais comme le temps me presse, je le demande à lui-même, et il
-me semble qu'il le veut bien. Voilà un froid qui contribue encore à ses
-incommodités: ce n'est pas un de ces froids qu'il souhaite; il est
-mauvais quand il est excessif.
-
-J'ai fait souvenir M. de Lamoignon de la sollicitation que vous lui avez
-faite pour M. B....; cet homme sentira de loin comme de près votre
-reconnaissance. J'aime cette manière de n'avoir point de reconnaissances
-passagères: je connais des gens qui non-seulement n'en ont point du
-tout, mais qui mettent l'aversion et la rudesse à la place.
-
-M. Gobelin est toujours à Saint-Cyr. Madame de Brinon est à Maubuisson,
-où elle s'ennuiera bientôt: cette personne ne saurait durer en place;
-elle a fait plusieurs conditions, changé de plusieurs couvents; son
-grand esprit ne la met point à couvert de ce défaut. Madame de Maintenon
-est fort occupée de la comédie qu'elle fait jouer par ses petites filles
-(_de Saint-Cyr_); ce sera une fort belle chose, à ce que l'on dit. Elle
-a été voir la reine d'Angleterre, qui, l'ayant fait attendre un moment,
-lui dit qu'elle était fâchée d'avoir perdu ce temps de la voir et de
-l'entretenir, et la reçut fort bien. On est content de cette reine; elle
-a beaucoup d'esprit. Elle dit au roi, lui voyant caresser le prince de
-Galles, qui est fort beau: «J'avais envié le bonheur de mon fils, qui ne
-sent point ses malheurs; mais à présent je le plains de ne point sentir
-les caresses et les bontés de Votre Majesté.» Tout ce qu'elle dit est
-juste et de bon sens: son mari n'est pas de même; il a bien du courage,
-mais un esprit commun, qui conte tout ce qui s'est passé en Angleterre
-avec une insensibilité qui en donne pour lui. Il est bon homme, et prend
-part à tous les plaisirs de Versailles. Madame la Dauphine n'ira point
-voir cette reine; elle voudrait avoir la droite et un fauteuil, cela n'a
-jamais été; elle sera toujours au lit; la reine la viendra voir. MADAME
-aura un fauteuil à main gauche, et les princesses du sang n'iront
-qu'avec elle, devant qui elles n'ont que des tabourets. Les duchesses y
-seront, comme chez madame la Dauphine: voilà qui est réglé. Le roi a su
-qu'un roi de France n'avait donné qu'un fauteuil à la gauche à un prince
-de Galles; il veut que le roi d'Angleterre traite ainsi M. le Dauphin,
-et passe devant lui. Il recevra MONSIEUR sans fauteuil et sans
-cérémonie. La reine l'a salué, et n'a pas laissé de dire au roi notre
-maître ce que je vous ai conté. Il n'est pas assuré que M. de Schomberg
-ait encore la place du prince d'Orange en Hollande. On ne fait que
-mentir cette année. La marquise (_d'Uxelles_) reprend tous les
-ordinaires les nouvelles qu'elle a mandées: appelle-t-on cela savoir ce
-qui se passe? Je hais ce qui est faux.
-
-L'étoile de M. de Lauzun repâlit; il n'a point de logement, il n'a point
-ses anciennes entrées: on lui a ôté le romanesque et le merveilleux de
-son aventure: elle est devenue quasi tout unie: voilà le monde et le
-temps.
-
-
-
-
-280.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 17 janvier 1689.
-
-Voilà donc ma lettre _nommée_; c'est une marque de son mérite singulier.
-Je suis fort aise que ma relation vous ait divertie; je ne devine jamais
-l'effet que mes lettres feront, celui-ci est heureux.
-
-Si vous prenez le chemin de vous éclaircir avec l'archevêque, au lieu de
-laisser cuver les chagrins qu'on veut vous donner contre lui, vous
-viderez bien des affaires en peu de temps, ou vous ferez taire _les
-rediseurs_; l'un ou l'autre est fort bon, et vous vous en trouverez
-très-bien; vous finirez, à la vérité, le plaisir et l'occupation des
-Provençaux: mais vous retranchez de sottes _pétoffes_. M. de Barillon
-est arrivé; il a trouvé _un paquet_ de famille, dont il ne connaissait
-pas tous _les visages_. Il est fort engraissé. Il dit à M. de Harlai:
-«Monsieur, ne me parlez point de ma graisse, je ne vous dirai rien de
-votre maigreur.» Il est vif, et ressemble assez par l'esprit à celui que
-vous connaissez. Je ferai tous vos compliments, quand ils seront
-vraisemblables; je les ai faits à madame de Sully, qui vous en rend
-mille de très-bonne grâce; et à la comtesse (_de Fiesque_), qui est trop
-plaisante sur M. de Lauzun, qu'elle voulait mettre sur le pinacle, et
-qui n'a encore ni logement à Versailles, ni les entrées qu'il avait. Il
-est tout simplement revenu à la cour; son action n'a rien de si
-extraordinaire; on en avait d'abord composé un fort joli roman.
-
-Cette cour d'Angleterre est toute établi à Saint-Germain; ils n'ont
-voulu que cinquante mille francs par mois, et ont réglé leur cour sur ce
-pied. La reine plaît fort; le roi cause agréablement avec elle, elle a
-l'esprit juste et aisé. Le roi avait désiré que madame la Dauphine y
-allât la première; elle a toujours si bien dit _qu'elle était malade_,
-que cette reine vint la voir il y a trois jours, habillée en perfection;
-une robe de velours noir, une belle jupe, bien coiffée, une taille comme
-la princesse de Conti, beaucoup de majesté. Le roi alla la recevoir à
-son carrosse; elle fut d'abord chez lui, où elle eut un fauteuil
-au-dessus de celui du roi; elle y fut une demi-heure, puis il la mena
-chez madame la Dauphine, qui fut trouvée debout; cela fit un peu de
-surprise: la reine lui dit: «Madame, je vous croyais au lit.--Madame,
-dit madame la Dauphine, j'ai voulu me lever, pour recevoir l'honneur que
-Votre Majesté me fait.» Le roi les laissa, parce que madame la Dauphine
-n'a point de fauteuil devant lui. Cette reine se mit à la bonne place,
-dans un fauteuil, madame la Dauphine à sa droite, MADAME à sa gauche,
-trois autres fauteuils pour les trois petits princes: on causa fort bien
-plus d'une demi-heure; il y avait beaucoup de duchesses, la cour fort
-grosse. Enfin, elle s'en alla; le roi se fit avertir, et la remit dans
-son carrosse. Je ne sais jusqu'où le conduisit madame la Dauphine; je le
-saurai. Le roi remonta, et loua fort la reine; il dit: «Voilà comme il
-faut que soit une reine, et de corps et d'esprit, tenant sa cour avec
-dignité.» Il admira son courage dans ses malheurs, et la passion qu'elle
-avait pour le roi son mari; car il est vrai qu'elle l'aime, comme vous a
-dit cette diablesse de madame de R........ Celles de nos dames qui
-voulaient faire les princesses n'avaient point baisé la robe de la
-reine, quelques duchesses en voulaient faire autant: le roi l'a trouvé
-fort mauvais; on lui baise les pieds présentement. Madame de Chaulnes a
-su tous ces détails, et n'a point encore rendu ce devoir. Elle a laissé
-le marquis à Versailles, parce que le petit compère s'y divertit fort
-bien: il a mandé à son oncle qu'il irait aujourd'hui au ballet, à
-Trianon: M. le chevalier vous enverra sa lettre. Il est donc là sur sa
-bonne foi, faisant toutes les commissions que son oncle lui donne, pour
-l'accoutumer à être exact, aussi bien qu'à calculer: quel bien ne lui
-fera point cette sorte d'éducation! J'ai reçu une réponse de M. de
-Carcassonne; c'est une pièce rare, mais il faut s'en taire; j'y
-répondrai bien, je vous en assure: il a pris sérieusement et de travers
-tout mon badinage. Ah! ma fille, que je comprends parfaitement vos
-larmes, quand vous vous représentez ce petit garçon à la tête de sa
-compagnie, et tout ce qui peut arriver de bonheur et de malheur à cette
-place! L'abbé Têtu est toujours dans ses vapeurs très-noires. J'ai dit à
-madame de Coulanges toutes vos douceurs: elle veut toujours vous écrire
-dans ma lettre; mais cela ne se trouve jamais. M. le chevalier ne veut
-pas qu'on finisse en disant des amitiés; mais malgré lui je vous
-embrasserai tendrement, et je vous dirai que je vous aime avec une
-inclination naturelle, soutenue de toute l'amitié que vous avez pour
-moi, et de tout ce que vous valez. Eh bien! quel mal trouve-t-il à finir
-ainsi une lettre, et à dire ce que l'on sent et ce que l'on pense
-toujours?
-
-Bonjour, monsieur le comte; vous êtes donc tous deux dans les mêmes
-sentiments pour vos affaires et pour votre dépense? Plût à Dieu que vous
-eussiez toujours été ainsi! Bonjour, Pauline, ma mignonne; je me moque
-de vous, après avoir pensé six semaines à me donner un nom entre ma
-_grand'mère_ et _madame_; enfin vous avez trouvé _madame_.
-
-
-
-
-281.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 24 janvier 1689.
-
-Enfin votre Durance a laissé passer nos lettres: de la furie dont elle
-court, il faut que la glace soit bien habile pour l'attraper et pour
-l'arrêter. Nous avons eu de cruels temps et de cruels froids, et je n'en
-ai seulement pas été enrhumée. J'ai gardé plusieurs fois la chambre de
-M. le chevalier; et, pour parler comme madame de Coulanges, il n'y avait
-que lui qui fût à plaindre de la rigueur de la saison; mais je vous
-dirai plus naïvement qu'il me semble qu'il n'était point fâché que j'y
-fusse. Voilà le dégel; je me porte si bien, que je n'ose me purger,
-parce que je n'ai rien à désirer, et que cette précaution me paraît une
-ingratitude envers Dieu. M. le chevalier n'a plus de douleurs; mais il
-n'ose encore hasarder Versailles. Il faut que je vous dise un mot de
-madame de Coulanges, qui me fit rire, et me parut plaisant. M. de
-Barillon est ravi de retrouver toutes ses vieilles amies; il est souvent
-chez madame de la Fayette et chez madame de Coulanges: il disait l'autre
-jour à cette dernière: «Ah! madame, que votre maison me plaît! j'y
-viendrai bien les soirs, quand je serai las de ma famille.» _Monsieur_,
-lui dit-elle, _je vous attends demain_. Cela partit plus vite qu'un
-trait, et nous en rîmes tous plus ou moins.
-
-Votre enfant fut hier au soir au bal chez M. de Chartres; il était fort
-joli; il vous mandera ses prospérités. Il ne faut point, au reste, que
-vous comptiez sur ses lectures; il nous avoua hier tout bonnement qu'il
-en est incapable présentement; sa jeunesse lui fait du bruit, il
-n'entend pas. Nous sommes affligés qu'au moins il n'en ait point
-d'envie; nous voudrions que ce ne fût que le temps qui lui manquât, mais
-c'est la volonté. Sa sincérité nous empêcha de le gronder; je ne sais ce
-que nous ne lui dîmes point, le chevalier et moi, et Corbinelli qui s'en
-échauffe: mais il ne faut point le fatiguer, ni le contraindre, cela
-viendra, ma chère bonne; il est impossible qu'avec autant d'esprit et de
-bon sens, aimant la guerre, il n'ait point d'envie de savoir ce qu'ont
-fait les grands hommes du temps passé, _et César à la tête de ses
-commentaires_[699]. Il faut avoir un peu de patience, et ne vous en
-point chagriner: il serait trop parfait s'il aimait à lire.
-
-Vous m'étonnez de Pauline: ah! ma fille, gardez-la auprès de vous; ne
-croyez pas qu'un couvent puisse redresser une éducation, ni sur le sujet
-de la religion, que nos soeurs ne savent guère, ni sur les autres
-choses. Vous ferez bien mieux à Grignan, quand vous aurez le temps de
-vous y appliquer. Vous lui ferez lire de bons livres, l'_Abbadie_ même,
-puisqu'elle a de l'esprit; vous causerez avec elle, M. de la Garde vous
-aidera: je suis persuadée que cela vaudra mieux qu'un couvent.
-
-Pour la paix du pape, l'abbé Bigorre nous assure qu'elle n'est point du
-tout prête; que le Saint-Père ne se relâche sur rien, et qu'on est
-très-persuadé que M. de Lavardin et le cardinal d'Estrées reviendront
-incessamment: profitez donc du temps que Dieu, qui tire le bien du mal,
-vous envoie[700]. La vieille Sanguin est morte comme une héroïne,
-promenant sa carcasse par la chambre, se mirant pour voir la mort au
-naturel. Il faut un compliment à M. de Senlis et à M. de Livry, mais non
-pas des lettres, car ils sont déjà consolés: il n'y a que vous, ma chère
-enfant, qui ne vouliez pas encore parler de l'ordre établi depuis la
-création du monde. Vous dépeignez mademoiselle d'Oraison de manière
-qu'elle me paraît aimable; il faudrait la prendre, si son père était
-raisonnable: mais quelle rage de n'aimer que soi, de se compter pour
-tout; de n'avoir point la pensée si sage, si naturelle et si chrétienne,
-d'établir ses enfants! Vous savez bien que j'ai peine à comprendre cette
-injustice; c'est un bonheur que notre amour-propre se tourne précisément
-où il doit être. J'ai fait une réponse à M. de Carcassonne[701], que M.
-le chevalier a fort approuvées et qu'il appelle un chef-d'oeuvre. Je
-l'ai pris à mon avantage; et comme je le tiens à cent cinquante lieues
-de moi, je lui fais part de tout ce que je pense; je lui dis qu'il faut
-approcher de ses affaires, qu'il faut les connaître, les calculer, les
-supputer, les régler, prendre ses mesures, savoir ce qu'on peut et ce
-qu'on ne peut pas; que c'est cela seul qui le fera riche; qu'avec cela
-rien ne l'empêchera de suffire à tout, et aux devoirs et aux plaisirs,
-et aux sentiments de son coeur pour un neveu dont il doit être la
-ressource; qu'avec de l'ordre on va fort loin; qu'autrement on ne fait
-rien, on manque à tout; et puis il me prend un enthousiasme de tendresse
-pour M. de Grignan, pour son fils, pour votre maison, pour ce nom qu'il
-doit soutenir: j'ajoute que je suis inséparablement attachée à tout
-cela, et que ma douleur la plus sensible, c'est de ne pouvoir plus rien
-faire pour vous; mais que je l'en charge, que je demande à Dieu de faire
-passer tous mes sentiments dans son coeur, afin d'augmenter et de
-redoubler tous ceux qu'il a déjà: enfin, ma fille, cette lettre est
-mieux rangée, quoique écrite impétueusement. M. le chevalier en eut les
-yeux rouges en la lisant; et pour moi, je me blessai tellement de ma
-propre épée, que j'en pleurai de tout mon coeur. M. le chevalier
-m'assura qu'il n'y avait qu'à l'envoyer, et c'est ce que j'ai fait.
-
-Vous me représentez fort plaisamment votre _Savantasse_; il me fait
-souvenir du docteur de la comédie, qui veut toujours parler. Si vous
-aviez du temps, il me semble que vous pourriez tirer quelque avantage de
-cette bibliothèque; comme il y a de bonnes choses et en quantité, on est
-libre de choisir ce qu'on veut: mais, hélas! mon enfant, vous n'avez pas
-le temps de faire aucun usage de la beauté et de l'étendue de votre
-esprit; vous ne vous servez que du bon et du solide, cela est fort bien;
-mais c'est dommage que tout ne soit pas employé; je trouve que M.
-Descartes y perd beaucoup.
-
-Le maréchal d'Estrées va à Brest; cela fait appréhender qu'il ne
-commande les troupes réglées: je crois cependant qu'on donnera quelque
-contenance au gouverneur, et qu'on ne voudra point lui donner le dégoût
-tout entier. M. de Charost est revenu un moment, pour se justifier de
-cent choses que M. de Lauzun a dites assez mal à propos, et de l'état de
-sa place, et de la réception qu'il a faite à la reine; il fait voir le
-contraire de tout ce qu'a dit Lauzun; cela ne fait point d'honneur à ce
-dernier, dont il semble que la colère de MADEMOISELLE arrête l'étoile;
-il n'a ni logement, ni entrées; il est simplement à Versailles.
-
-
- [699] Trait d'ignorance échappé à quelque personnage du temps.
-
- [700] Cette circonstance faisait que M. de Grignan commandait pour le
- roi dans le Comtat.
-
- [701] Celui qu'on appelait _le bel abbé_ avant qu'il ne fût évêque.
-
-
-
-
-282.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 21 février 1689.
-
-Il est vrai, ma chère fille, que nous voilà bien cruellement séparées
-l'une de l'autre, _aco fa trembla_[702]. Ce serait une belle chose, si
-j'y avais ajouté le chemin d'ici aux Rochers ou à Rennes: mais ce ne
-sera pas sitôt; madame de Chaulnes veut voir la fin de plusieurs
-affaires, et je crains seulement qu'elle ne parte trop tard, dans le
-dessein que j'ai de revenir l'hiver prochain, par plusieurs raisons,
-dont la première est que je suis très-persuadée que M. de Grignan sera
-obligé de revenir pour sa chevalerie; et que vous ne sauriez prendre un
-meilleur temps pour vous éloigner de votre château culbuté et
-inhabitable, et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de
-l'ordre, qui ne le sera qu'en ce temps-là. Je fis la mienne l'autre jour
-à Saint-Cyr, plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y
-allâmes samedi, madame de Coulanges, madame de Bagnols, l'abbé Têtu et
-moi. Nous trouvâmes nos places gardées: un officier dit à madame de
-Coulanges que madame de Maintenon lui faisait garder un siége auprès
-d'elle; vous voyez quel honneur. Pour vous, madame, me dit-il, vous
-pouvez choisir; je me mis avec madame de Bagnols au second banc derrière
-les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à
-mon côté droit, et devant c'étaient mesdames d'Auvergne, de Coislin et
-de Sully; nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une
-attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien
-placées, qui n'étaient peut-être pas sous les _fontanges_ de toutes les
-dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est
-une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais
-imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des
-personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite rien; les filles
-qui font des rois et des personnages sont faites exprès: on est
-attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si
-aimable pièce: tout y est simple, tout y est innocent, tout y est
-sublime et touchant: cette fidélité de l'histoire sainte donne du
-respect; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des
-Psaumes et de la _Sagesse_, et mis dans le sujet, sont d'une beauté
-qu'on ne soutient pas sans larmes: la mesure de l'approbation qu'on
-donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus
-charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour aller dire au
-roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était
-bien digne d'avoir vu _Esther_. Le roi vint vers nos places; et, après
-avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit: «Madame, je suis assuré que
-vous avez été contente.» Moi, sans m'étonner, je répondis: «Sire, je
-suis charmée, ce que je sens est au-dessus des paroles.» Le roi me dit:
-«Racine a bien de l'esprit.» Je lui dis: «Sire, il en a beaucoup; mais,
-en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent
-dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.--Ah!
-pour cela, reprit-il, il est vrai.» Et puis Sa Majesté s'en alla, et me
-laissa l'objet de l'envie: comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle
-venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans
-bruit et sans éclat. M. le Prince et madame la Princesse vinrent me dire
-un mot: madame de Maintenon un éclair; elle s'en allait avec le roi: je
-répondis à tout, car j'étais en fortune.
-
-Nous revînmes le soir aux flambeaux: je soupai chez madame de Coulanges,
-à qui le roi avait parlé aussi avec un air d'être chez lui, qui lui
-donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier, je lui
-contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les
-cachotter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes; il en fut
-content, et voilà qui est fait; je suis assurée qu'il ne m'a point
-trouvé, dans la suite, ni une sotte vanité, ni un transport de
-bourgeoise: demandez-lui. M. de Meaux (_Bossuet_) me parla fort de vous,
-M. le Prince aussi: je vous plaignis de n'être pas là; mais le moyen? on
-ne peut pas être partout. Vous étiez à votre opéra de Marseille: comme
-_Atys_ est non-seulement _trop heureux_[703], mais trop charmant, il est
-impossible que vous vous y soyez ennuyée. Pauline doit avoir été
-surprise du spectacle: elle n'est pas en droit d'en souhaiter un plus
-parfait. J'ai une idée si agréable de Marseille, que je suis assurée que
-vous n'avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation
-contre celle d'Aix.
-
-Mais ce samedi même, après cette belle _Esther_, le roi apprit la mort
-de la jeune reine d'Espagne[704], en deux jours, par de grands
-vomissements: cela sent bien le fagot. Le roi le dit à MONSIEUR le
-lendemain, qui était hier: la douleur fut vive, MADAME criait les hauts
-cris; le roi en sortit tout en larmes.
-
-On dit de bonnes nouvelles d'Angleterre: non-seulement le prince
-d'Orange n'est point élu ni roi ni protecteur, mais on lui fait entendre
-que lui et ses troupes n'ont qu'à s'en retourner: cela abrége bien des
-soins. Si cette nouvelle continue, notre Bretagne sera moins agitée, et
-mon fils n'aura point le chagrin de commander la noblesse de la vicomté
-de Rennes et de la baronnie de Vitré: ils l'ont élu malgré lui pour être
-à leur tête: un autre serait charmé de cet honneur; mais il en est
-fâché, n'aimant, sous quelque nom que ce puisse être, la guerre par ce
-côté-là.
-
-Votre enfant est allé à Versailles pour se divertir ces jours gras; mais
-il a trouvé la douleur de la reine d'Espagne: il serait revenu, sans que
-son oncle le va trouver tout à l'heure. Voilà un carnaval bien triste et
-un grand deuil. Nous soupâmes hier chez le _Civil_ (_M. le Camus_), la
-duchesse du Lude, madame de Coulanges, madame de Saint-Germain, le
-chevalier de Grignan, M. de Troyes, Corbinelli et moi: nous fûmes assez
-gaillards, nous parlâmes de vous avec bien de l'amitié, de l'estime, du
-regret de votre absence, enfin un souvenir tout vif: vous viendrez le
-renouveler.
-
-Madame de Durfort se meurt d'un hoquet d'une fièvre maligne. Madame de
-la Vieuville aussi, du pourpre de la petite vérole. Adieu, ma
-très-aimable: de tous ceux qui commandent dans les provinces, croyez que
-M. de Grignan est le plus agréablement placé.
-
-
- [702] Phrase provençale.
-
- [703] Vers de l'opéra d'Atys.
-
- [704] Marie-Louise d'Orléans, fille de MONSIEUR et de Henriette-Anne
- d'Angleterre, sa première femme.
-
-
-
-
-283.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, lundi 28 février 1689.
-
-Monsieur le chevalier s'en alla hier après dîner à Versailles, pour
-apprendre sa destinée; car, ne s'étant point trouvé sur les listes qui
-ont paru, il veut savoir si on le garde pour servir dans l'armée de M.
-le Dauphin, dont on n'a point encore parlé. Comme il a dit qu'il était
-en état de servir, il est en droit de croire qu'on ne l'a pas oublié: en
-tout cas, ce ne serait pas sa faute, il est bien tout des meilleurs.
-
-C'est tout de bon que le roi d'Angleterre est parti ce matin pour aller
-en Irlande, où il est attendu avec impatience; il sera mieux là qu'ici.
-Il passe par la Bretagne comme un éclair, et s'en va droit à Brest, où
-il trouvera le maréchal d'Estrées, et peut-être M. de Chaulnes, s'il
-peut le trouver encore, car la poste et la bonne chaise que lui a donnée
-M. le Dauphin le mèneront bien vite. Il doit trouver à Brest des
-vaisseaux tout prêts et des frégates; il porte cinq cent mille écus. Le
-roi lui a donné des armes pour armer dix mille hommes. Comme Sa Majesté
-anglaise lui disait adieu, elle finit par lui dire, en riant, qu'il
-n'avait oublié qu'une chose, c'était des armes pour sa personne: le roi
-lui a donné les siennes; nos héros de roman ne faisaient rien de plus
-galant. Que ne fera point ce roi brave et malheureux, avec ces armes
-toujours victorieuses? Le voilà donc avec le casque et la cuirasse de
-Renaud, d'Amadis, et de tous nos paladins les plus célèbres; je n'ai pas
-voulu dire d'Hector, car il était malheureux. Il n'y a point d'offres de
-toutes choses que le roi ne lui ait faites: la générosité et la
-magnanimité ne vont point plus loin. M. d'Avaux va avec lui; il est
-parti deux jours plus tôt. Vous allez me dire, Pourquoi n'est-ce pas M.
-de Barillon? C'est que M. d'Avaux, qui possède fort bien les affaires de
-Hollande, est plus nécessaire que celui qui ne sait que celles
-d'Angleterre. La reine est allée s'enfermer à l'abbaye de Poissy avec
-son fils: elle sera près du roi et des nouvelles; elle est accablée de
-douleur, et d'une néphrétique qui fait craindre qu'elle n'ait la pierre:
-cette princesse fait grande pitié. Vous voyez, ma chère enfant, que
-c'est la rage de causer qui me fait écrire tout ceci; M. le chevalier et
-la gazette vous le diront mieux que moi. Votre enfant m'est demeuré: je
-ne le quitte point; il en est content: il dira adieu à ces petites de
-Castelnau; son coeur ne sent encore rien; il est occupé de son devoir,
-de son équipage; il est ravi de s'en aller, et de montrer le chemin aux
-autres. Il n'est encore question de rien; nous n'assiégerons point de
-place, nous ne voulons point de bataille, nous sommes sur la défensive,
-et d'une manière si puissante, qu'elle fait trembler; jamais le roi de
-France ne s'est vu trois cent mille hommes sur pied; il n'y avait que
-les rois de Perse: tout est nouveau, tout est miraculeux.
-
-Je menai hier le marquis dire adieu à madame de la Fayette, et souper
-chez madame de Coulanges. Je le mène tantôt chez M. de Pomponne, chez
-madame de Vins et la marquise d'Uxelles; demain chez madame du
-Pui-du-Fou et madame de Lavardin, et puis il attendra son oncle, et
-partira sur la fin de la semaine; mais, ma chère enfant, soutenez un peu
-votre coeur contre ce voyage, qui n'a point d'autre nom présentement.
-Parlons un peu de Pauline, cette petite grande fille, tout aimable,
-toute jolie; je n'eusse jamais cru que son humeur eût été farouche, je
-la croyais tout de miel: mais, mon enfant, ne vous rebutez point; elle a
-de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime elle-même, elle veut plaire; il
-ne faut que cela pour se corriger, et je vous assure que ce n'est point
-dans l'enfance qu'on se corrige; c'est quand on a de la raison;
-l'amour-propre, si mauvais à tant d'autres choses, est admirable à
-celle-là; entreprenez donc de lui parler raison, et sans colère, sans la
-gronder, sans l'humilier, car cela révolte; et je vous réponds que vous
-en ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ouvrage une affaire
-d'honneur, et même de conscience: apprenez-lui à être habile; c'est un
-grand point que d'avoir de l'esprit et du goût comme elle en a.
-
-_Esther_ n'est pas encore imprimée. J'avais bien envie de dire un mot de
-vous à madame de Maintenon, je l'avais tout prêt: elle fit quelques pas
-pour me venir dire un demi-mot; mais comme le roi, après ce que je vous
-ai mandé qui s'était passé, s'en allait dans sa chambre, elle le
-suivait, et je n'eus que le moment de faire un geste de remerciement et
-de reconnaissance; c'était un tourbillon. M. de Meaux me demanda de vos
-nouvelles. Je dis à M. le Prince, en courant: _Ah! que je plains ceux
-qui ne sont pas ici!_ Il m'entendit, et tout cela était si pressé, qu'il
-n'y avait pas moyen de placer une pensée: vous croyez bien cependant que
-j'en mourais d'envie. Racine va travailler à une autre tragédie, le roi
-y a pris goût, on ne verra autre chose; mais l'histoire d'Esther est
-unique; ni Judith, ni Ruth, ni quelque sujet que ce puisse être, ne
-saurait si bien réussir.
-
-
-
-
-284.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Paris, vendredi 11 mars 1689.
-
-Monsieur le duc de Chaulnes a fait en toute perfection les honneurs de
-son gouvernement au roi d'Angleterre: il avait fait préparer deux
-soupers sur la route, l'un à dix heures, l'autre à minuit: le roi poussa
-jusqu'au dernier à la Roche-Bernard, au delà de Nantes; il embrassa fort
-M. de Chaulnes; il l'a connu autrefois. M. de Chaulnes lui dit qu'il y
-avait une chambre préparée pour lui, et voulut l'y mener; le roi lui
-dit: Je n'ai besoin de rien que de manger. Il entra dans une salle où
-les fées avaient fait trouver un souper tout servi, tout chaud, les plus
-beaux poissons de la mer et des rivières, tout était de la même force,
-c'est-à-dire, beaucoup de commodités, beaucoup de noblesse, bien des
-dames. M. de Chaulnes lui donna la serviette, et voulut le servir à
-table; le roi ne le voulut jamais, et le fit souper avec lui, et
-plusieurs personnes de qualité. Il mangea, ce roi, comme s'il n'y avait
-point de prince d'Orange dans le monde. Il partit le lendemain, et
-s'embarqua à Brest le 6 ou le 7 de ce mois. Quel diantre d'homme que ce
-prince d'Orange! quand on songe que lui seul met toute l'Europe en
-mouvement! quelle étoile! M. de la Feuillade exaltait l'autre jour la
-grandeur du génie de ce prince; M. de Chandenier[705] disait qu'il eût
-mieux aimé être le roi d'Angleterre; M. de la Feuillade lui répondit
-brusquement: «Cela est d'un homme qui a mieux aimé être comme M. de
-Chandenier que comme M. de Noailles.» Cela fit rire.
-
-Je vous renvoie la lettre de M. de Grignan, elle me fait peur seulement
-de l'avoir dans ma poche: est-il possible qu'il ait passé par les
-horreurs dont il me parle? C'est grand dommage qu'il n'avait pas le
-_superbe_, comme en allant à Monaco. Faites-lui mes compliments sur son
-retour _de deux doigts des abîmes_. Comment suis-je avec le coadjuteur?
-Notre ménage allait assez bien à Paris; dites-lui ce que vous voudrez,
-ma chère enfant, selon que vous êtes ensemble; car vous croyez bien que
-je ne veux point m'entendre avec vos ennemis.
-
-
- [705] François de Rochechouart, marquis de Chandenier, avait été
- premier capitaine des gardes du corps du roi; mais étant tombé en
- disgrâce, il donna la démission de sa charge, et ce fut Anne, comte,
- puis duc de Noailles, qui lui succéda en 1651.
-
-
-
-
-285.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Chaulnes, dimanche 17 avril 1689.
-
-Me voici à Chaulnes[706], ma chère fille, et toujours triste de
-m'éloigner encore de vous. J'attends votre lettre vendredi: quelle
-tristesse de ne pouvoir plus recevoir réglément de vos nouvelles trois
-fois la semaine! c'est justement cela que j'ai sur le coeur, et que
-j'appelais _ma petite tristesse_; vraiment elle n'est pas petite, et je
-sentirai cette privation. Monsieur le chevalier m'écrivit de Versailles
-un petit adieu tout plein de tendresse; j'en fus touchée, car il laisse
-ignorer assez cruellement la part qu'on a dans son estime; et comme on
-la souhaite extrêmement, c'est une véritable joie dont il prive ses
-amis. Je le remerciai de son billet par un autre que je lui écrivis en
-partant: il me mandait que votre enfant ne serait point d'un certain
-détachement, parce qu'il n'était plus question de la chose qu'on avait
-dite: cela me soulagea fort le coeur: et comme il vous l'aura mandé,
-vous aurez respiré comme moi. Je ne comprends que trop toutes vos
-peines; elles retournent sur moi, de sorte que je les sens de deux
-côtés.
-
-Je partis donc jeudi, ma très-chère, avec madame de Chaulnes et madame
-de Kerman; nous étions dans le meilleur carrosse, avec les meilleurs
-chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de fourgons, de cavaliers,
-de commodités, de précautions que l'on puisse imaginer. Nous vînmes
-coucher à Pont (_Saint-Maxence_) dans une jolie petite hôtellerie, et le
-lendemain ici. Les chemins sont fort mauvais: mais cette maison est
-très-belle et d'un grand air, quoique démeublée, et les jardins
-négligés. A peine le vert veut-il montrer le nez; pas un rossignol
-encore: enfin l'hiver le 17 d'avril. Mais il est aisé d'imaginer les
-beautés de ces promenades: tout est régulier et magnifique, un grand
-parterre en face, des boulingrins vis-à-vis des ailes; un grand jet
-d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins, et un autre tout
-égaré dans le milieu d'un pré, qui est admirablement bien nommé le
-_Solitaire_; un beau pays, de beaux appartements, une vue agréable,
-quoique plate; de beaux meubles que je n'ai point vus; toutes sortes
-d'agréments et de commodités; enfin une maison digne de tout ce que vous
-avez ouï dire en vers et en prose. Mais une duchesse si bonne et si
-aimable, et si obligeante pour moi, que, si vous m'aimez, chose dont je
-ne doute nullement, il faut nécessairement que vous lui soyez fort
-obligée de toutes les amitiés que j'en reçois. Nous serons dans cette
-aimable maison encore six ou sept jours; et puis, par la Normandie, nous
-gagnerons Rennes vers le deux ou trois du mois prochain. Je vous ai
-mandé comme un voyage de M. de Chaulnes avait dérangé le nôtre. Voilà,
-ma chère bonne, tout ce que je puis vous dire de moi, et que je suis
-dans la meilleure santé du monde: mais vous, mon enfant, comment
-êtes-vous? que je suis loin de vous! et que votre souvenir en est près!
-et le moyen de n'être pas triste?
-
-Je reçois votre lettre du samedi-saint, neuvième avril. Ma fille, vous
-prenez trop sur vous, vous abusez de votre jeunesse; vous voyez que
-votre tête ne veut plus que vous l'épuisiez par des écritures infinies:
-si vous ne l'écoutez pas, elle vous fera un mauvais tour; vous lui
-refusez une saignée: pourquoi ne pas la faire à Aix pendant que vous
-mangiez gras? enfin, je suis malcontente de vous et de votre santé. Vos
-raisons d'épargner le séjour d'Avignon sont bonnes; sans cela, comme
-vous dites, il était trop matin pour Grignan; le cruel hiver et les
-vents terribles y sont encore à redouter. Pour votre requête civile,
-nous voilà, M. le chevalier et moi, hors d'état de vous y servir; il
-croit s'en aller dans un moment: me voilà partie, ce n'est pas une
-affaire d'un jour; Hercule ne saurait se défaire d'Antée, ni le
-déraciner de sa chicane en trois mois: c'est donc M. d'Arles qui sera
-chargé de cette affaire. C'est tout cela qui me faisait dire que si vous
-eussiez pu venir cet hiver avec M. de Grignan, c'était bien le droit du
-jeu que vous eussiez fini entièrement cette affaire: votre présence y
-aurait fait des merveilles. Vous me parlez des esprits de Provence; ceux
-de ces pays-ci ne sont point si difficiles à comprendre; cela est vu en
-un moment: mais vous, ma très-chère, vous êtes trop aimable, trop
-reconnaissante: vraiment c'est bien de la reconnaissance que tout ce que
-vous me dites: je m'y connais; c'est de la plus tendre et de la plus
-noble qu'il y ait dans le monde: conservez bien vos sentiments, vos
-pensées, la droiture de votre esprit; repassez quelquefois sur tout
-cela, comme on sent de l'eau de la reine de Hongrie, quand on est dans
-le mauvais air: ne prenez rien du pays où vous êtes, conservez-y ce que
-vous y avez porté; et surtout, ma chère enfant, ménagez votre santé, si
-vous m'aimez, et si vous voulez que je revienne.
-
-
- [706] Chaulnes, en Picardie, entre Roye et Péronne.
-
-
-
-
-286.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Chaulnes, mardi 19 avril 1689.
-
-J'attends vos lettres: la poste arrive ici trois fois la semaine, j'ai
-envie d'y demeurer. Je commence donc à vous écrire pour vous rendre
-compte de mes pensées; car je n'ai plus d'autres nouvelles à vous
-mander: cela ne composera pas des lettres bien divertissantes, et même
-vous n'y verrez rien de nouveau, puisque vous savez depuis longtemps que
-je vous aime, et comme je vous aime: vous feriez donc bien, au lieu de
-lire mes lettres, de les laisser là, et de dire, Je sais bien ce que me
-mande ma mère: mais, persuadée que vous n'aurez pas la force d'en user
-ainsi, je vous dirai que je suis en peine de vous, de votre santé, de
-votre mal de tête. L'air de Grignan me fait peur: un vent qui _déracine
-des arbres dont la tête au ciel était voisine, et dont les pieds
-touchaient à l'empire des morts_[707], me fait trembler. Je crains qu'il
-n'emporte ma fille, qu'il ne l'épuise, qu'il ne la dessèche, qu'il ne
-lui ôte le sommeil, son embonpoint, sa beauté: toutes ces craintes me
-font transir, je vous l'avoue, et ne me laissent aucun repos. Je fus
-l'autre jour me promener seule dans ces belles allées; madame de
-Chaulnes était enfermée avec notre Rochon[708] pour des affaires. Madame
-de Kerman est délicate, je répétais donc pour les Rochers; je portai
-toutes ces pensées, elles sont tristes: je sentais pourtant quelque
-plaisir d'être seule. Je relus trois ou quatre de vos lettres; vous
-parlez de bien écrire: personne n'écrit mieux que vous: quelle facilité
-de vous expliquer en peu de mots, et comme vous les placez! Cette
-lecture me toucha le coeur et me contenta l'esprit. Voici une maison
-fort agréable, on y a beaucoup de liberté; vous connaissez les bonnes et
-solides qualités de cette duchesse. Madame de Kerman est une fort
-aimable personne, j'en ai tâté; elle a bien plus de mérite et d'esprit
-qu'elle n'en laisse paraître; elle est fort loin de l'ignorance des
-femmes, elle a bien des lumières, et les augmente tous les jours par les
-bonnes lectures: c'est dommage que son établissement soit au fond de la
-basse Bretagne. Quand vous pourrez écrire à M. et à madame de Chaulnes,
-je leur donne ma part; vous me ferez écrire par Pauline; je connais
-votre style, c'est assez. Je vous souhaite M. de Grignan; je n'aime
-point que vous soyez seule dans ce château, pauvre petite _Orithye_!
-mais _Borée_ n'est point civil ni galant pour vous, c'est ce qui
-m'afflige. Adieu, ma très-chère; respectez votre côté, respectez votre
-tête; on ne sait où courir. Je comprends vos peines pour votre fils, je
-les sens, et par lui que j'aime, et par vous que j'aime encore plus;
-cette inquiétude tire deux coups sur moi.
-
-Corbinelli est toujours chez nous le meilleur du monde, et toujours
-abîmé dans sa philosophie _christianisée_; car il ne lit que des livres
-saints.
-
-
- [707] Fable du _Chêne et du Roseau_, par la Fontaine, fable XXII,
- liv. I.
-
- [708] M. Rochon était aussi chargé des affaires de M. de Grignan.
-
-
-
-
-287.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Pont-Audemer, lundi 2 mai 1689.
-
-Je couchai hier à Rouen, d'où je vous écrivis un mot pour vous dire
-seulement que j'avais reçu deux de vos lettres avec bien de la
-tendresse. Je n'écoute plus tout ce qu'elle voudrait me faire sentir; je
-me dissipe, je serais trop souvent hors de combat, c'est-à-dire hors de
-la société; c'est assez que je la sente, je ne m'amuse point à
-l'examiner de si près. Il y a onze lieues de Rouen à Pont-Audemer; nous
-y sommes venus coucher. J'ai vu le plus beau pays; j'ai vu toutes les
-beautés et les tours de cette belle Seine pendant quatre ou cinq lieues,
-et les plus agréables pays du monde; ses bords n'en doivent rien à ceux
-de la Loire; ils sont gracieux, ils sont ornés de maisons, d'arbres, de
-petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande
-rivière: en vérité, cela est beau. Je ne connaissais point la Normandie,
-j'étais trop jeune quand je la vis; hélas! il n'y a peut-être plus
-personne de tous ceux que j'y voyais autrefois: cette pensée est triste.
-J'espère trouver à Caen, où nous serons mercredi, votre lettre du 21 et
-celle de M. de Chaulnes. Je n'avais point cessé de manger avec le
-chevalier avant que de partir; le carême ne nous séparait point du tout;
-j'étais ravie de causer avec lui de toutes vos affaires; je sens
-infiniment cette privation; il me semble que je suis dans un pays perdu,
-de ne plus traiter tous ces chapitres. Corbinelli ne voulait point de
-nous les soirs, sa philosophie allait se coucher; je le voyais le matin,
-et souvent l'abbé Bigorre venait nous conter des nouvelles.
-
-Je vous observerai pour votre retour, qui réglera le mien, je vis au
-jour la journée. Quand je partis, M. de Lamoignon était à Bâville avec
-Coulanges. Madame du Lude, madame de Verneuil[709] et madame de
-Coulanges sortirent de leurs couvents pour venir me dire adieu; tout
-cela se trouva chez moi avec madame de Vins, qui revenait de Savigny.
-Madame de Lavardin vint aussi avec la marquise d'Uxelles, madame de
-Mouci, mademoiselle de la Rochefoucauld et M. du Bois: j'avais le coeur
-assez triste de tous ces adieux. J'avais embrassé la veille madame de la
-Fayette, c'était le lendemain des fêtes, j'étais tout étonnée de m'en
-aller; mais, ma chère belle, c'est proprement le printemps que j'allais
-voir arriver dans tous les lieux où j'ai passé; il est d'une beauté, ce
-printemps, et d'une jeunesse, et d'une douceur que je vous souhaite à
-tout moment, au lieu de cette cruelle bise qui vous renverse, et qui me
-fait mourir quand j'y pense.
-
-J'embrasse Pauline, et je la plains de ne point aimer à lire des
-histoires; c'est un grand amusement: aime-t-elle au moins _les Essais de
-morale_ et _Abbadie_[710], comme sa chère maman? Madame de Chaulnes vous
-fait mille amitiés; elle a des soins de moi, en vérité, trop grands. On
-ne peut voyager, ni dans un plus beau vert, ni plus agréablement, ni
-plus à la grande, ni plus librement. Adieu, ma très-chère belle; en
-voilà assez pour le Pont-Audemer, je vous écrirai de Caen.
-
-
- [709] Charlotte Séguier, fille puînée du chancelier, veuve en secondes
- noces du duc de Verneuil.
-
- [710] Auteur d'un excellent _Traité de la religion chrétienne_.
-
-
-
-
-288.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Caen, jeudi 5 mai 1689.
-
-Je me doutais bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril, que je
-n'avais point reçue à Rouen; c'eût été dommage qu'elle eût été perdue;
-bon Dieu! de quel ton, de quel coeur (car les tons viennent du coeur),
-de quelle manière m'y parlez-vous de votre tendresse? Il est vrai, ma
-chère comtesse, que l'affaire d'Avignon est très-consolante: si, comme
-vous dites, elle venait à des gens dans le courant de leurs revenus,
-quelle facilité cela donnerait pour venir à Paris! Vos dépenses ont été
-extrêmes, et l'on ne fait que réparer; mais aussi, comme je disais
-l'autre jour, c'est pour avoir vécu qu'on reçoit ces faveurs de la
-Providence: cependant, ma fille, cette même Providence vous redonnera
-peut-être d'une autre manière les moyens de venir à Paris: il faut voir
-ses desseins.
-
-Il n'est pas aisé de comprendre que M. le chevalier, avec tant
-d'incommodités, puisse faire une campagne; mais il me paraît qu'il a
-dessein au moins de faire voir qu'il le veut et qu'il le désire bien
-sincèrement: je crois que personne n'en doute. Il a une véritable envie
-d'aller aux eaux de Balaruc; j'ai vu l'approbation naturelle que nos
-capucins donnèrent à ces eaux, et comme ils le confirmèrent dans
-l'estime qu'il en avait déjà; il faut lui laisser placer ce voyage comme
-il l'entendra; il a un bon esprit, et sait bien ce qu'il fait. Mais
-notre marquis, mon Dieu, quel homme! nous croirez-vous une autre fois?
-Quand vous vouliez tirer des conséquences de toutes ses frayeurs
-enfantines, nous vous disions que ce serait un foudre de guerre, et c'en
-est un, et c'est vous qui l'avez fait: en vérité, c'est un aimable
-enfant, et un mérite naissant qui prend le chemin d'aller bien loin:
-_Dieu le conserve!_ Je suis persuadée que vous ne doutez pas du ton.
-
-Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obéir à votre père
-_Lanterne_: voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien
-de l'esprit, d'en faire quelque usage, en lisant les belles comédies de
-Corneille, et _Polyeucte_, et _Cinna_, et les autres? N'avoir de la
-dévotion que ce retranchement, sans y être portée par la grâce de Dieu,
-me paraît être bottée à cru: il n'y a point de liaison ni de conformité
-avec tout le reste. Je ne vois point que M. et madame de Pomponne en
-usent ainsi avec _Félicité_[711], à qui ils font apprendre l'italien et
-tout ce qui sert à former l'esprit: je suis assurée qu'elle étudiera et
-expliquera ces belles pièces dont je viens de vous parler. Ils ont élevé
-madame de Vins[712] de la même manière, et ne laisseront pas d'apprendre
-parfaitement bien à leur fille comme il faut être chrétienne, ce que
-c'est que d'être chrétienne, et toute la beauté et la solide sainteté de
-notre religion: voilà tout ce que je vous en dirai. Je crois que c'est
-votre exemple qui fait haïr les histoires à Pauline; elles sont, ce me
-semble, fort amusantes: je me trouve fort bien de la vie du duc
-d'Épernon par un nommé Girard; elle n'est pas nouvelle; mais elle m'a
-été recommandée par mes amies et par Croisilles, qui l'ont lue avec
-plaisir.
-
-Un mot de notre voyage, ma chère enfant. Nous sommes venues en trois
-jours de Rouen ici, sans aventures, avec un temps et un printemps
-charmants, ne mangeant que les meilleures choses du monde, nous couchant
-de bonne heure, et n'ayant aucune sorte d'incommodité. Nous sommes
-arrivées ici ce matin, nous n'en partirons que demain, pour être dans
-trois jours à Dol, et puis à Rennes: M. de Chaulnes nous attend avec des
-impatiences amoureuses. Nous avons été sur les bords de la mer à Dive,
-où nous avons couché: ce pays est très-beau, et Caen la plus jolie
-ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles
-rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises; des prairies,
-des promenades, et enfin la source de tous nos plus beaux esprits[713].
-Mon ami Segrais est allé chez messieurs de Matignon, cela m'afflige.
-Adieu, ma très-aimable, je vous embrasse mille fois. Vous voilà donc
-dans la poussière de vos bâtiments.
-
-
- [711] Catherine-Félicité Arnauld de Pomponne, qui fut mariée à
- Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, ministre d'État.
-
- [712] Soeur de madame de Pomponne.
-
- [713] Jean-Renauld de Segrais, de l'Académie française, était de Caen,
- ainsi que Malherbe, Huet, etc.
-
-
-
-
-289.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Rennes, mercredi 11 mai 1689.
-
-Nous arrivâmes enfin hier au soir, ma chère enfant; nous étions parties
-de Dol: il y a dix lieues; c'est justement cent bonnes lieues que nous
-avons faites en huit jours et demi de marche. La poussière fait mal aux
-yeux; mais trente femmes qui vinrent au-devant de madame la duchesse de
-Chaulnes, et qu'il fallut baiser au milieu de la poussière et du soleil,
-et trente ou quarante messieurs, nous fatiguèrent beaucoup plus que le
-voyage n'avait fait. Madame de Kerman en tombait, car elle est délicate:
-pour moi, je soutiens tout sans incommodité. M. de Chaulnes était venu à
-la dînée, il me fit de bien sincères amitiés. Je démêlai mon fils dans
-le tourbillon, nous nous embrassâmes de bon coeur; sa petite femme était
-ravie de me voir. Je laissai ma place dans le carrosse de madame de
-Chaulnes à M. de Rennes, et j'allai avec M. de Chaulnes, madame de
-Kerman et ma belle-fille, dans le carrosse de l'évêque; il n'y avait
-qu'une lieue à faire. Je vins chez mon fils changer de chemise, et me
-rafraîchir, et de là souper à l'hôtel de Chaulnes, où le souper était
-trop grand. J'y trouvai la bonne marquise de Marbeuf chez qui je revins
-coucher, et où je suis logée comme une vraie princesse de Tarente, dans
-une belle chambre meublée d'un beau velours rouge cramoisi, ornée comme
-à Paris, un bon lit où j'ai dormi admirablement, une bonne femme qui est
-ravie de m'avoir, une bonne amie qui a des sentiments pour nous, dont
-vous seriez contente. Me voilà plantée pour quelques jours; car ma
-belle-fille regarde comme moi les Rochers du coin de l'oeil, mourant
-d'envie d'aller s'y reposer; elle ne peut soutenir longtemps l'agitation
-que donne l'arrivée de madame de Chaulnes: nous prendrons notre temps;
-je l'ai toujours trouvée fort vive, fort jolie, m'aimant beaucoup,
-charmée de vous et de M. de Grignan; elle a un goût pour lui qui nous
-fait rire[714]. Mon fils est toujours aimable; il me paraît fort aise de
-me voir; il est fort joli de sa personne: une santé parfaite, vif, et de
-l'esprit; il m'a beaucoup parlé de vous et de votre enfant, qu'il aime;
-il a trouvé des gens qui lui en ont dit des biens dont il a été touché
-et surpris; car il a, comme nous, l'idée d'un petit marmot, et tout ce
-qu'on en dit est solide et sérieux. Un mot de votre santé, ma chère
-enfant; la mienne est toute parfaite, j'en suis surprise; vous avez des
-étourdissements, comment avez-vous résolu de les nommer, puisque vous ne
-voulez plus dire des _vapeurs_? Votre mal aux jambes me fait de la
-peine: nous n'avons plus ici notre capucin, il est retourné travailler
-avec ce cher camarade, dont les yeux vous donnent de si mauvaises
-pensées; ainsi je ne puis rien consulter ni pour vous ni pour Pauline.
-Je vous exhorte toujours à bien ménager le désir qu'a cet enfant de vous
-plaire; vous en ferez une personne accomplie: je vous recommande aussi
-d'user de la facilité que vous trouvez en elle de vous servir de petit
-secrétaire, avec une main toute rompue, une orthographe correcte;
-aidez-vous de cette petite personne. Adieu, ma très-chère et
-très-aimable; je vous écrirai plus exactement dimanche.
-
-
- [714] Madame de Sévigné, belle-fille, n'avait jamais vu M. de Grignan.
-
-
-
-
-290.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Rennes, dimanche 15 mai 1689.
-
-Monsieur et madame de Chaulnes nous retiennent ici par tant d'amitiés,
-qu'il est difficile de leur refuser encore quelques jours. Je crois
-qu'ils iront bientôt courir à Saint-Malo, où le roi fait travailler:
-ainsi nous leur témoignerons bien de la complaisance, sans qu'il nous en
-coûte beaucoup. Cette bonne duchesse a quitté son cercle infini pour me
-venir voir, si fort comme une amie, que vous l'en aimeriez: elle m'a
-trouvée comme j'allais vous écrire, et m'a bien priée de vous mander à
-quel point elle est glorieuse de m'avoir amenée en si bonne santé. M.
-de Chaulnes me parle souvent de vous; il est occupé des milices: c'est
-une chose étrange que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont
-jamais eu que des bonnets bleus sur la tête; ils ne peuvent comprendre
-l'exercice, ni ce qu'on leur défend: quand ils avaient leurs mousquets
-sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient le saluer,
-l'arme tombait d'un côté, et le chapeau de l'autre: on leur a dit qu'il
-ne fallait point saluer; le moment d'après, quand ils étaient désarmés,
-s'ils voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonçaient leurs chapeaux
-avec les deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit
-que, lorsqu'ils sont dans leurs rangs, ils ne doivent aller ni à droite,
-ni à gauche; ils se laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de
-madame de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on
-pût leur dire. Enfin, ma fille, nos bas Bretons sont étranges: je ne
-sais comment faisait Bertrand du Guesclin pour les avoir rendus en son
-temps les meilleurs soldats de France. Expédions la Bretagne: j'aime
-passionnément mademoiselle Descartes[715]; elle vous adore; vous ne
-l'avez point assez vue à Paris; elle m'a conté qu'elle vous avait écrit
-que, avec le respect qu'elle devait à son oncle, _le bleu_ était une
-couleur[716], et mille autres choses encore sur votre fils: cela
-n'est-il point joli? Elle me doit montrer votre réponse. Voilà une
-manière d'_impromptu_ qu'elle fit l'autre jour; mandez-moi ce que vous
-en pensez: pour moi, il me plaît fort, il est naturel et point commun.
-Votre marquis est tout aimable, tout parfait, tout appliqué à ses
-devoirs, c'est un homme. Je trouve ici sa réputation tout établie; j'en
-suis surprise: enfin, _Dieu le conserve!_ vous ne doutez pas de mon ton.
-Ah! que vous êtes plaisante de l'imagination que madame de Rochebonne ne
-peut être toujours dans l'état où elle est qu'à _coups de pierre_[717]!
-la jolie folie! j'en suis très-persuadée, et c'est ainsi que Deucalion
-et Pyrrha raccommodèrent si bien l'univers; ceux-ci en feraient bien
-autant en cas de besoin: voilà une vision trop plaisante.
-
-
- [715] Nièce de René Descartes.
-
- [716] M. de Grignan venait d'obtenir le cordon bleu.
-
- [717] Madame de Rochebonne avait un grand nombre d'enfants.
-
-
-
-
-291.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 29 juin 1689.
-
-Je ne puis vous dire à quel point je plains M. le chevalier: il y a peu
-d'exemple d'un pareil malheur: sa santé est tellement déplorée depuis
-quelque temps, qu'il n'y a ni maux passés, ni régime, ni saison, sur
-quoi il puisse compter. Je sens cet état, et par rapport à lui, et par
-rapport à votre fils, qui y perd tout ce qu'on y peut perdre; tout cela
-se voit d'un coup d'oeil, le détail importunerait sa modestie: je suis
-remplie de ces vérités, et je regarde toujours Dieu qui redonne à ce
-marquis un M. de Montégut, la sagesse même; et tous les autres de ce
-régiment, qui, pour plaire à M. le chevalier, font des merveilles à ce
-petit capitaine. N'est-ce pas une espèce de consolation qui ne se trouve
-point dans d'autres régiments moins attachés à leur colonel? Ce marquis
-m'a écrit une si bonne lettre, que j'en eus le coeur sensiblement
-touché: il ne cesse de se louer de ce M. de Montégut; il badine et me
-fait compliment sur la belle pièce que j'ai faite sur M. d'Arles: vous
-êtes bien plaisante de la lui avoir envoyée. Il dit qu'il a renoncé à la
-poésie, qu'à peine ils ont le temps de respirer; toujours en l'air,
-jamais deux jours en repos: ils ont affaire à un homme[718] bien
-vigilant. Mandez-moi bien des nouvelles de M. le chevalier; j'espère au
-changement de climat, à la vertu des eaux, et plus encore à la douceur
-consolante d'être avec vous et avec sa famille. Je le crois un fleuve
-bienfaisant, avec plus de justice que vous ne le croyez de moi: il me
-semble qu'il donnera un bon tour, un bon ordre à toute chose. Il est
-vrai que le comtat d'Avignon est une Providence qu'il n'était pas aisé
-de deviner: mais détournons nos tristes pensées, vous n'en êtes que trop
-remplie, sans en recevoir encore le contre-coup dans mes lettres. Il
-faut conserver la santé, dont la ruine serait encore un plus grand mal;
-la mienne est toujours toute parfaite. Cette purgation des capucins, où
-il n'y a point de séné, me paraît comme un verre de limonade, et c'en
-est en effet: je la pris, pour n'y plus penser, parce qu'il y avait
-longtemps que je n'avais été purgée; je ne m'en sentis pas. Vous faites
-trop d'honneur à ce remède; mon fils n'en sort pas moins le matin; c'est
-un remède pour ôter le superflu, bien superflu, qui ne va point chercher
-midi à quatorze heures, ni réveiller tous les chats qui dorment. Nous
-faisons une vie si réglée, qu'il n'est guère possible de se mal porter.
-On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu'à neuf heures que
-la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois: après la messe, on
-s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange,
-on dîne, on lit, ou l'on travaille, jusqu'à cinq heures. Depuis que nous
-n'avons plus mon fils, je lis, pour épargner la petite poitrine de sa
-femme: je la quitte à cinq heures, je m'en vais dans ces aimables
-allées, j'ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de
-place, et je varie le tour de mes promenades: un livre de dévotion et un
-livre d'histoire, on va de l'un à l'autre, cela fait du divertissement;
-un peu rêver à Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à
-l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le
-souper; je suis quelquefois un peu loin, je retrouve la marquise dans
-son beau parterre; nous nous sommes une compagnie: on soupe pendant
-l'entre-chien et loup: je retourne avec elle à la place _Coulanges_, au
-milieu de ces orangers; je regarde d'un oeil d'envie _la sainte
-Horreur_, au travers de la belle porte de fer[719] que vous ne
-connaissez point; je voudrais y être; mais il n'y a plus de raison:
-j'aime cette vie mille fois plus que celle de Rennes; cette solitude
-n'est-elle pas bien convenable à une personne qui doit songer à soi, et
-qui est ou veut être chrétienne? Enfin, ma chère bonne, il n'y a que
-vous que je préfère au triste et tranquille repos dont je jouis ici; car
-j'avoue que j'envisage avec un trop sensible plaisir que je pourrai, si
-Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous. Il faut être bien
-persuadée de votre amitié, pour avoir laissé courir ma plume dans le
-récit d'une si triste vie. J'ai envoyé un morceau de votre lettre à mon
-fils, elle lui appartient: _quand c'est pour Jupiter qu'on change_, cet
-endroit est fort joli; votre esprit paraît vif et libre. Vous êtes
-adorable, ma chère fille, et vous avez un courage et une force et un
-mérite au-dessus des autres; vous êtes bien aimée aussi au-dessus des
-autres. Adieu, ma très-chère et très-aimable; j'espère que vous me
-parlerez de Pauline et de M. le chevalier. J'embrasse ce comte, qu'on
-_aime trop_.
-
-
- [718] Louis-François, marquis, puis duc de Boufflers, pair et maréchal
- de France.
-
- [719] Cinq belles grilles placées dans un mur demi-circulaire, en face
- du château, séparent le parterre du parc des Rochers.
-
-
-
-
-292.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Rennes, lundi 25 juillet 1689.
-
-Je pars demain à la pointe du jour, avec M. et madame de Chaulnes, pour
-un voyage de quinze jours: voici, ma chère enfant, comme cela s'est
-fait. M. de Chaulnes me dit l'autre jour: «Madame, vous devriez venir
-avec nous à Vannes, voir le premier président (_M. de la
-Faluère_[720]); il vous a fait des civilités depuis que vous êtes dans
-la province, c'est une espèce de devoir à une femme de qualité.» Je
-n'entendis point cela, je lui dis: «Monsieur, je meurs d'envie de m'en
-aller à mes Rochers, dans un repos dont on a besoin quand on sort d'ici,
-et que vous seul pouviez me faire quitter.» Cela demeure. Le lendemain,
-madame de Chaulnes me dit tout bas à table: «Ma chère gouvernante, vous
-devriez venir avec nous; il n'y a qu'une couchée d'ici à Vannes; on a
-quelquefois besoin de ce parlement: nous irons ensuite à Auray, qui
-n'est qu'à trois lieues de là: nous n'y serons point accablées: nous
-reviendrons dans quinze jours.» Je lui répondis encore un peu trop
-simplement: «Madame, vous n'avez pas besoin de moi, c'est une bonté: je
-ne vois rien qui m'oblige à ménager ces messieurs; je m'en vais dans ma
-solitude, dont j'ai un véritable besoin.» Madame de Chaulnes se retire
-assez froidement; tout d'un coup mon imagination fait un tour, et je
-songe: Qu'est-ce que je refuse à des gens à qui je dois mille amitiés et
-mille complaisances? Je me sers de leur carrosse et d'eux quand cela
-m'est commode, et je leur refuse un petit voyage où peut-être ils
-seraient bien aises de m'avoir: ils pourraient choisir, ils me demandent
-cette complaisance avec timidité, avec honnêteté; et moi, avec beaucoup
-de santé, sans aucune bonne raison, je les refuse, et c'est dans le
-temps que nous voulons la députation pour mon fils, dont apparemment M.
-de Chaulnes sera le maître cette année! Tout cela passa vite dans ma
-tête, je vis que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, je lui dis:
-«Madame, je n'ai pensé d'abord qu'à moi, et j'étais peu touchée d'aller
-voir M. de la Faluère; mais serait-il possible que vous le souhaitassiez
-pour vous, et que cela vous fît le moindre plaisir?» Elle rougit, et me
-dit avec un air de vérité: _Ah! vous pouvez penser_. «C'est assez,
-madame, il ne m'en faut pas davantage, je vous assure que j'irai avec
-vous.» Elle me laissa voir une joie très-sensible, et m'embrassa, et
-sortit de table, et dit à M. de Chaulnes: Elle vient avec nous. Elle
-m'avait refusé, dit M. de Chaulnes; mais j'ai espéré qu'elle ne vous
-refuserait pas. Enfin, ma fille, je pars, et je suis persuadée que je
-fais bien, et selon la reconnaissance que je leur dois de leur
-continuelle amitié, et selon la politique, et que vous me l'auriez
-conseillé vous-même. Mon fils en est ravi, et m'en remercie: le voilà
-qui entre.
-
-
- _Monsieur de Sévigné._
-
- Rien n'est si vrai, ma très-belle petite soeur: madame de Chaulnes fut
- saisie du refus de ma mère: elle se tut, elle rougit, elle s'appuya;
- et quand ma mère eut fait sa réflexion, et lui eut dit qu'elle était
- toute prête d'aller, si cela lui était bon, ce fut une joie si vraie
- et si naturelle que vous en auriez été touchée. Je ne savais ce qui se
- passait; je le sus peu de temps après: et, indépendamment de ce qu'ils
- veulent faire tomber sur moi cette année, s'ils en sont les maîtres,
- il était impossible de manquer à cette complaisance, sans manquer en
- même temps à tous les devoirs de l'amitié et de l'honnêteté; de sorte
- que je vous prie de l'en bien remercier, ainsi que j'ai fait. Madame
- de Chaulnes a des soins de sa santé qui nous doivent mettre en repos.
-
-
-_Madame de Sévigné._
-
-Je reçois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie, et
-trop plaisante: j'ai ri toute seule de l'embarras de vos maçons et de
-vos ouvriers: j'aime fort la liberté et le libertinage de votre vie et
-de vos repas, et qu'un coup de marteau ne soit pas votre maître. Mon
-Dieu! que je serais heureuse de tâter un peu de cette sorte de vie avec
-une telle compagnie! rien ne peut m'ôter au moins l'espérance de m'y
-trouver quelque jour. Comme cette partie dépend de Dieu, je le prie de
-le vouloir bien, et je l'espère. Je n'eusse jamais cru que le beurre dût
-être compté dans l'agrément de vos repas; je pensais qu'il fallait que
-vous fussiez en Bretagne. Mais je ne veux jamais oublier la raison qui
-fait que vous mangez tant que l'on veut; c'est que vous n'avez point de
-faim. _Je mangerai tant que l'on voudra, car je n'ai plus de faim_; je
-vous remercie de cette phrase. Je vous assure que je suis bien lasse des
-grands repas; _je mangerais tant que l'on voudrait, s'il n'y avait rien
-à manger_: voilà celle que je vous rends. Hélas! je suis bien loin de la
-tristesse et de la solitude de l'_entre-chien et loup_; je ne souhaite
-que de m'y retrouver; je ne fais rien que par raison et par politique.
-Voici une invention de me faire passer les jours avec une langueur qui
-me fera vivre plus longtemps qu'à l'ordinaire: Dieu le veut: je
-conserverai ma santé autant que je pourrai; je suis ravie de la
-perfection de la vôtre, et du meilleur état de M. le chevalier. Ma
-chère enfant, je vous embrasse, et vous dis adieu. Nous n'étions pas
-encore assez loin. Voyez _Auray_ sur la carte.
-
-
- [720] Premier président du parlement de Bretagne.
-
-
-
-
-293.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- A Auray, samedi 30 juillet 1689.
-
-Regardez un peu où je suis, ma chère bonne; me voilà sur la côte du
-midi, sur le bord de la mer. Où est le temps que nous étions dans ce
-petit cabinet à Paris, à deux pas l'une de l'autre? Il faut espérer que
-nous nous y retrouverons. Cependant voici où la Providence me jette: je
-vous écrivis lundi de Rennes tout ce que je pensais sur ce voyage: nous
-en partîmes mardi: rien ne peut égaler les soins et l'amitié de madame
-de Chaulnes: son attention principale est que je n'aie aucune
-incommodité, elle vient voir elle-même comme je suis logée. Et pour M.
-de Chaulnes, il est souvent à table auprès de moi, et je l'entends qui
-dit entre bas et haut: «Non, madame, cela ne lui fera point de mal,
-voyez comme elle se porte; voilà un fort bon melon, ne croyez pas que
-notre Bretagne en soit dépourvue; il faut qu'elle en mange une petite
-côte.» Et enfin, quand je lui demande ce qu'il marmotte, il se trouve
-que c'est qu'il vous répond, et qu'il vous a toujours présente pour la
-conservation de ma santé. Cette folie n'est point encore usée, et nous a
-fait rire deux ou trois fois. Nous sommes venus en trois jours de Rennes
-à Vannes, c'est six ou sept lieues par jour; cela fait une facilité et
-une manière de voyager fort commode, trouvant toujours des dîners et des
-soupers tout prêts et très-bons; nous trouvons partout les communautés,
-les compliments, et le tintamarre qui accompagnent _vos grandeurs_; et
-de plus, des troupes, des officiers et des revues de régiments, qui font
-un air de guerre admirable. Le régiment de Kerman est fort beau: ce sont
-tous bas Bretons, grands et bien faits au-dessus des autres, qui
-n'entendent pas un mot de français, si ce n'est quand on leur fait faire
-l'exercice, qu'ils font d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des
-passe-pieds: c'est un plaisir de les voir. Je crois que c'était de ceux
-de cette espèce que Bertrand du Guesclin disait qu'il était invincible à
-la tête de ses Bretons. Nous sommes en carrosse, M. et madame de
-Chaulnes, M. de Revel et moi: un jour je fais épuiser à Revel la Savoie,
-où il y a beaucoup à dire[721]; un autre la R...., dont les folies et
-les fureurs sont inconcevables; une autre fois le passage du Rhin: nous
-appelons cela _dévider_ tantôt une chose, tantôt une autre. Nous
-arrivâmes jeudi au soir à Vannes: nous logeâmes chez l'évêque, fils de
-M. d'Argouges; c'est la plus belle et plus agréable maison, et la mieux
-meublée qu'on puisse voir: il y eut un souper d'une magnificence à
-mourir de faim; je disais à Revel: Ah! que j'ai faim! on me donnait un
-perdreau, j'eusse voulu du veau; une tourterelle, je voulais une aile de
-ces bonnes poulardes de Rennes: enfin je ne m'en dédis point: si vous
-dites, _Je mangerai tant que l'on voudra, parce que je n'ai point de
-faim_; je dirai, Je mangerais le mieux du monde, s'il n'y avait rien sur
-la table: il faut pourtant s'accoutumer à cette fatigue.
-
-M. de la Faluère me fit des honnêtetés au delà de tout ce que je puis
-dire: il me regardait, et ne me parlait qu'avec des exclamations: Quoi,
-c'est là madame de Sévigné! quoi, c'est elle-même! Hier, vendredi, il
-nous donna à dîner en poisson; ainsi nous vîmes ce que la terre et la
-mer savaient faire: c'est ici le pays des festins. Je causai avec ce
-premier président; il me disait tout naïvement qu'il improuvait
-infiniment la requête civile, parce qu'ayant su par M. Ferrand, son
-beau-frère, comme l'affaire avait été gagnée tout d'une voix, il était
-convaincu que la justice et la raison étaient de votre côté. Je lui dis
-un mot de notre petite bataille du grand conseil: il admira notre
-bonheur, et détesta cet excès de chicane. Je discourus un peu sur les
-manières de madame de Bury, sur cette inscription de faux contre une
-pièce qu'elle savait véritable, sur l'argent que cette chicane avait
-coûté, sur la plainte qu'elle faisait qu'on avait étranglé son affaire
-après vingt-deux vacations, sur la délicatesse de cette conscience, sur
-cette opiniâtreté contre l'avis de ses meilleurs amis. M. de la Faluère
-m'écoutait avec attention et sans ennui: je vous en réponds: sa femme
-est à Paris. Ensuite on dîna, on fit briller le vin de Saint-Laurent, et
-en basse note, entre M. et madame de Chaulnes, l'évêque de Vannes et
-moi, votre santé fut bue, et celle de M. de Grignan, gouverneur de ce
-nectar admirable: enfin, ma belle, il est question de vous à l'autre
-bout du monde. Nous vîmes une fort jolie fille qui ferait de l'honneur à
-Versailles; mais elle épouse M. _de Querignisignidi_, fort proche voisin
-du Conquêt[722], et fort loin de Trianon. M. de Revel est parti ce
-matin pour aller voir Brest, qui est présentement la plus belle place
-qu'on puisse voir. Il trouvera M. de Seignelai dans son bord, M. le
-maréchal d'Estrées sur le pavé des vaches à Brest; il admirera l'armée
-navale, la plus belle qu'il est possible; il partagera l'impatience de
-l'arrivée du chevalier de Tourville; il apprendra au juste le nombre des
-vaisseaux de nos ennemis à l'île d'Ouessant, et reviendra dans quatre
-jours, content de sa curiosité, et nous dira tout ce qu'il aura vu; ce
-sera de quoi _dévider_.
-
-
- [721] Le comte de Revel était Piémontais.
-
- [722] Le Conquêt est situé au fond de la Bretagne, dans un endroit
- appelé le bout du monde, _ad fines terræ_. Aujourd'hui le Finistère.
-
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-294.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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- Aux Rochers, dimanche 25 septembre 1689.
-
-Je m'accommode assez mal de la contrainte que me donne M. de Grignan: il
-a une attention perpétuelle sur mes actions; il craint que je ne lui
-donne un beau-père: cette captivité me fera faire une escapade, mais ce
-ne sera pas pour _monsieur_ le comte de Revel; oui, _monsieur_, c'est
-non-seulement _monsieur_, mais c'est _monsieur le comte_ de Revel. Nous
-ne savons ce que c'est, dans cette province, que de nommer quelqu'un
-_sans titre_: cependant nous nous oublions quelquefois, et nous
-l'appelons _Revel_; mais c'est sous le sceau de la confession. Je ne
-veux point l'épouser, soyez en repos; il est trop galant. Vous voulez
-donc savoir, ma chère belle, qui sont ses _Chimènes_. Vous en nommez
-deux très-bretonnes: en voici trois autres: une jeune sénéchale qui
-était ici, et qui n'est point parente de celle que vous avez vue;
-mademoiselle de K....., fort jolie, qui était à Rennes; et sur le tout,
-une petite madame de M. C...., _votre nièce_, car elle est petite-fille
-de _votre père_ Descartes; elle a bien de l'esprit, et a toute la mine
-de croire que le feu est chaud, et qu'elle peut brûler et être brûlée.
-Cependant tout cela est si honnête, que leur amant commun paraît
-s'ennuyer mortellement à Rennes. Il mandait l'autre jour à M. de Louvois
-que s'il avait besoin pour quelque guerre d'hiver de l'officier du monde
-le plus reposé, il le faisait souvenir de lui.
-
-Parlons tout d'un trait, ma fille, de la prévention de M. le chevalier;
-l'amitié fait-elle un tel aveuglement? Je crois la connaître; mais il me
-semble qu'elle se laisse toujours convaincre par la lumière: on n'en
-aime pas moins ceux qui ont tort; mais on voit clair. Quoi! une inconnue
-nommée _la raison_, soutenue de la vérité, heurtera à la porte, et elle
-en sera chassée comme de l'université de Paris (vous avez vu le
-charmant ouvrage de Despréaux), et on ne voudra pas seulement
-l'entendre, accompagnée de ses (_pièces_) justificatives! quoi! deux et
-deux ne feront plus quatre! Une gratification donnée par le maréchal de
-la Meilleraie, de cent écus en deux ans, qui n'a jamais été sur aucun
-état de pension, et qu'on ne savait pas, fera un crime de n'être pas
-continuée, quand on dit: «Monsieur, il faudra voir aux états prochains;
-si je m'étais trompé, cela serait aisé à réparer.» Car pour celle du
-mort rayée et donnée aux états de 71, Coëtlogon n'en disconvient pas.
-Peut-on avoir tort quand on fait voir clairement toutes ces choses[723]?
-Ah! si M. le chevalier avait une telle cause en main, avec ce beau sang
-bouillant qui fait la goutte et les héros, il la saurait bien soutenir
-d'une autre manière que je fais! Mais peut-on, avec un si bon esprit,
-fermer les yeux et la porte à cette pauvre vérité? Non vraiment, ma
-chère comtesse, ce n'est point sur ce chapitre que M. le duc de
-Chaulnes[724] a tort; c'est son chef-d'oeuvre d'amitié; il en a rempli
-tous les devoirs, et au delà: c'est avec nous qu'il a tort, et qu'il a
-un procédé qui m'est entièrement incompréhensible: telle est la misère
-des hommes; tout est à facettes, tout est vrai, c'est le monde. Ce bon
-duc de Chaulnes m'a encore écrit de Toulon: il ne cesse de penser à moi,
-sans y avoir songé un seul moment pendant huit jours qu'il a été à
-Paris; pas un mot au roi de cette députation tant de fois promise, et
-avec tant d'amitié et de raison de croire qu'il en faisait son affaire;
-pas un mot à M. de Croissi, dont il emmenait le fils, et qui aurait
-nommé votre frère: il dit une parole en l'air à M. de Lavardin: mais
-croyait-il qu'il eût plus de pouvoir que lui pour faire un député? Nous
-étions persuadés que c'était après en avoir dit un mot au roi. Enfin il
-part, il apprend que Lavardin ne tiendra point les états; il fallait
-donc écrire. Il va à Grignan, vous lui en parlez; il semble qu'il ait
-quelque envie d'écrire, mais cela ne sort point; il m'écrit de Grignan
-et de Toulon, il ne m'en dit pas un mot. Madame de Chaulnes en doit
-parler à M. de Croissi, mais ce sera trop tard: la place sera prise par
-M. de Coëtlogon. Pour M. le maréchal d'Estrées, il ne s'est engagé qu'à
-madame de la Fayette avec une joie sensible, pourvu que la cour le
-laisse le maître; nous étions trop bien de ce côté-là; mais, ma fille,
-nous n'y songeons plus: M. de Cavoie aura la députation pour son
-beau-frère, et fera bien. La bonne duchesse a trop perdu de temps; elle
-est timide, elle trouvera les chemins barrés; tout le monde ne sait pas
-parler. De vous dire que je concilie ce procédé léthargique avec une
-amitié dont je ne saurais douter, non très-assurément, je ne le
-comprends pas, ni mon fils non plus: mais notre résolution, c'est d'être
-assez glorieux pour ne nous point plaindre; cela donnerait trop de joie
-aux ennemis de ce duc, ce serait un triomphe. Nous sommes dans ces bois;
-il nous est aisé de nous taire; il peut arriver des changements pour une
-autre année: ainsi, ma chère enfant, nous sommes fort aises que vous
-l'ayez reçu si magnifiquement; nous ne rompons nous-mêmes aucun
-commerce; je dirai seulement le fait, et demanderai _à son excellence_
-comment elle a pu faire pour penser sans cesse à nous, et pour nous
-oublier et s'oublier elle-même. Nous n'irons point du tout aux états, et
-nous nous moquerons de l'arrière-ban, qui ne nous est bon qu'à nous
-donner du chagrin. Voilà nos sages résolutions: si vous les approuvez,
-nous les trouverons encore meilleures. Cependant nous sommes
-très-sensibles à la perte que vous allez faire de votre aimable Comtat;
-nous ne saurions trop regretter tant de belles et bonnes choses qui en
-revenaient, ni vous voir sans peine rentrer dans la sécheresse et
-l'aridité des revenus. Je sens ce coup tout comme vous, et peut-être
-davantage; car vous êtes _sublime_, et je ne le suis pas.
-
-A propos de sublime, M. de Marillac[725] ne fait point mal, ce me
-semble. La Fayette est joli, exempt de toute mauvaise qualité; il a un
-bon nom, il est dans le chemin de la guerre, et a tous les amis de sa
-mère, qui sont à l'infini: le mérite de cette mère est fort distingué;
-elle assure tout son bien, et l'abbé[726] le sien. Il aura un jour
-trente mille livres de rente: il ne doit pas une pistole: ce n'est point
-une manière de parler. Qui trouvez-vous qui vaille mieux, quand on ne
-veut point de la robe? La demoiselle a deux cent mille francs, bien des
-nourritures; madame de la Fayette pouvait-elle espérer moins?
-Répondez-moi un peu, car je ne dis rien que de vrai. M. de Lamoignon est
-le dépositaire des articles qui furent signés il y a quatre jours entre
-M. de Lamoignon, M. le lieutenant civil, et madame de Lavardin qui a
-fait le mariage.
-
-
- [723] Voyez l'arrêt burlesque donné en la grand'chambre du Parnasse en
- faveur des maîtres ès-arts, pour le maintien de la doctrine
- d'Aristote. _OEuvres de Boileau._
-
- [724] Ce passage est relatif à l'affaire de M. d'Harouïs, trésorier
- des états de Bretagne, allié de madame de Sévigné. Elle justifie ici
- le duc de Chaulnes aux yeux de la famille de Grignan, qui lui donnait
- tort.
-
- [725] René de Marillac, doyen des conseillers d'État, mariait
- Marie-Madeleine de Marillac, sa fille, avec René-Armand Mothier, comte
- de la Fayette, fils puîné de madame de la Fayette.
-
- [726] Louis Mothier, abbé de la Fayette, fils aîné de madame de la
- Fayette.
-
-
-
-
-295.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 2 octobre 1689.
-
-Il y aura demain un an que je ne vous ai vue, que je ne vous ai
-embrassée, que je ne vous ai entendue parler, et que je vous quittai à
-Charenton. Mon Dieu! que ce jour est présent à ma mémoire! et que je
-souhaite en retrouver un autre qui soit marqué par vous revoir, par vous
-embrasser, par m'attacher à vous pour jamais! Que ne puis-je ainsi finir
-ma vie avec la personne qui l'a occupée tout entière! Voilà ce que je
-sens, et ce que je vous dis, ma chère enfant, sans le vouloir, et en
-solennisant ce bout de l'an de notre séparation.
-
-Je veux vous dire, après cela, que votre dernière lettre est d'une
-gaieté, d'une vivacité, d'un _currente calamo_ qui m'a charmée, parce
-qu'il est impossible de penser et d'écrire si plaisamment, sans être
-gaie et en parfaite santé. Parlons d'abord de M. le chevalier; je trouve
-son état très-différent de celui où je l'ai vu: comment, je pourrais
-entendre frapper le pied droit! car pour le gauche, nous trouvions qu'il
-faisait souvent l'entendu et le glorieux, quoiqu'il fût assez humilié
-par la contenance de l'autre, qui nous donnait autant de chagrin qu'à
-lui. En vérité, c'est un vrai miracle de voir ce pied-là redressé; car
-il s'en allait dans cet air de M. de la Rochefoucauld, qui faisait
-pleurer; et tout ce changement, par trois quarts d'heure de bain dans
-cette eau salutaire, s'est fait en trois jours: le Mont-d'Or, ni Barége,
-n'en savent pas tant. On est donc quitte en trois jours de ce remède.
-Assurez bien M. le chevalier de la joie sincère que j'ai du soulagement
-qu'il a trouvé dans l'usage de ces eaux admirables, en attendant que
-nous disions _guérison_. Vous louez beaucoup les soins de M. de
-Carcassonne, en les comparant à ceux que vous auriez de moi; j'en puis
-juger, il n'y en a jamais eu de si tendres, ni de si consolants. M. le
-chevalier trouva donc madame de Ganges bien changée; cela est fort
-plaisant: elle avait grand tort, en effet, de ne pas ressembler à l'idée
-qu'il s'en était faite: pour moi, je l'ai vue assez tournée sur ce beau
-moule, mais cent mille lieues au-dessous; car, après le visage, tant de
-choses manquent, et de l'air, et de la grâce, et de ce qui fait valoir
-la beauté, que cette ressemblance devient à rien. Si j'avais su qu'elle
-eût été femme de mon Gange que j'ai tant vu, il me semble que je
-l'aurais regardée tout d'une autre façon: mais cela est fait.
-
-Parlons de votre madame de Montbrun; bon Dieu! avec quelle rapidité vous
-nous dépeignez cette femme! Votre frère en est ravi, mais il ne vous le
-dira pas; il vous embrasse seulement, il est avec son honnête homme
-d'ami; et c'est moi qui vous remercie d'avoir pris la peine de tout
-quitter, pour venir impétueusement me redonner cette personne; le
-plaisant caractère! toute pleine de sa bonne maison qu'elle prend depuis
-le déluge, et dont on voit qu'elle est uniquement occupée: tous ses
-parents Guelphes et Gibelins, amis et ennemis, dont vous faites une page
-la plus folle et la plus plaisante du monde; ses rêveries d'appeler le
-marquis d'Uxelles, les ennemis; elle croit parler des Allemands; et
-toutes ces couronnes dont elle s'entoure et s'enveloppe; son étonnement
-à la vue de votre teint naturel; elle vous trouve bien négligée de
-laisser voir la couleur des petites veines et de la chair qui composent
-le vrai teint: elle trouve bien plus honnête d'habiller son visage; et
-parce que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez
-toute négligée et toute déshabillée. MM. de Grignan sont bien habiles
-d'avoir trouvé son teint naturel: voilà comme sont les hommes, ils ne
-savent, ni ce qu'ils voient, ni ce qu'ils disent; j'en ai vu qui
-admiraient des beautés bien peu admirables.
-
-Vous avez fait un joli voyage au Saint-Esprit; vous avez vu M. de
-Bâville[727], la terreur du Languedoc; vous y avez vu encore M. de
-Broglio[728]. Je crois notre Revel _le César_, et Broglio _le Laridon
-négligé_[729]. Ils n'ont pas toujours été bien ensemble. M. le chevalier
-ne les a-t-il pas vus tous deux dans les chaînes de mademoiselle du
-Bouchet? Broglio était un si furieux amant, qu'il fut une des raisons
-qui la jetèrent aux Carmélites.
-
-Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fâchés contre nos bons
-gouverneurs; j'en suis ravie; j'étais au désespoir qu'ils eussent tort.
-Il est certain, et tous nos amis en conviennent, que ce duc ne put pas
-dire un seul mot au roi, ni de Bretagne, ni de députation, qui n'eût été
-mal placé; Rome occupait tout. Il parla à M. de Lavardin, il a écrit au
-maréchal d'Estrées: madame de Chaulnes a dit à M. de Croissi tout ce qui
-se peut dire, et rien n'est plus aisé à comprendre que l'envie qu'ils
-avaient l'un et l'autre de réussir; mais nous n'y pensons plus; et si,
-par hasard, la chose revenait à nous, elle nous paraîtrait miraculeuse.
-Ce n'est pas le plus grand mal que me cause la mort du pape: je suis
-véritablement affligée, quand je pense à la perte que vous allez faire
-par cette mort.
-
-Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votre société,
-en me disant ce qui s'y passe; rien ne m'est si cher que ce qui vient de
-vous et de votre famille. Je vous recommande votre belle santé, et de
-conserver votre jeunesse, et pour cause. Je suis fort aise de la goutte
-de M. de Grignan, j'en ris avec vous; voilà une belle consolation pour
-un pauvre homme qui crie; mais tout est moins mauvais que de méchantes
-_entrailles_. Dieu vous conserve tous! mes compliments, mes amitiés, mes
-caresses où elles doivent être; et pour vous, ma chère enfant, vous
-savez votre part, c'est moi tout entière.
-
-
- [727] Nicolas de Lamoignon, frère du président, et connu sous le nom
- de Bâville, remplaça, au mois de septembre 1685, M. d'Aguesseau dans
- l'intendance du Languedoc. Ce fut lui qui organisa ces étranges
- missions qui, du nom de leurs _missionnaires_, furent appelées
- _dragonades_. Il remplit les fonctions d'intendant du Languedoc
- pendant trente-trois ans, sans revenir à Paris.
-
- [728] Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en Languedoc. Il
- était frère de Charles-Amédée de Broglio, comte de Revel.
-
- [729] _Voyez_ la fable de l'_Éducation_, par la Fontaine, fable 24,
- livre VIII.
-
-
-
-
-296.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 12 octobre 1689.
-
-Les voilà toutes deux; mais, mon Dieu! que la première m'aurait donné de
-violentes inquiétudes, si je l'avais reçue sans la seconde, où il paraît
-que la fièvre de ce pauvre chevalier s'est relâchée, et lui a donné un
-jour de repos! Cela ôte l'horreur d'une fièvre continue avec des
-redoublements et des suffocations, et des rêveries, et des
-assoupissements, qui composent une terrible maladie. Quel sang! quel
-tempérament! quelle cruelle humeur de goutte s'est jetée dans tout cela!
-Quelle pitié que ce sang si bouillant, qui fait de si belles choses, en
-fasse quelquefois de si mauvaises, et rende inutiles les autres! Enfin,
-voilà une grande tristesse pour vous tous, et pour vous
-particulièrement, dont le bon coeur vous rend la garde de tous ceux que
-vous aimez. Me voilà encore bien plus avec vous à Grignan, quoique j'y
-fusse beaucoup, par le redoublement d'intérêt que j'y prends depuis
-cette maladie. On est exposé, quand on est loin, à écrire d'étranges
-sottises; elles le deviennent en arrivant mal à propos: on est triste,
-on est occupé, on est en peine; une lettre de Bretagne se présente,
-toute libre, toute gaillarde, chargée de mille détails inutiles; j'en
-suis honteuse: mais je vous l'ai dit cent fois, ce sont les contre-temps
-de l'éloignement.
-
-Je vous ai mandé comme je ne suis plus du tout fâchée contre M. et
-madame de Chaulnes. Il est certain, et mes amies me l'ont mandé, qu'il
-ne pouvait parler des affaires de Bretagne, sans prendre fort mal son
-temps. Il recommanda mon fils à M. de Lavardin, croyant qu'il aurait la
-même envie que lui de nous servir, et cela était vrai. Il a depuis écrit
-à M. le maréchal d'Estrées; et cette lettre ferait son effet, si le roi
-n'avait dit tout haut à tous les prétendants à cette députation, qu'il y
-avait longtemps qu'il était engagé: madame de la Fayette me le mande,
-sans me dire à qui; on le saura bientôt. Elle m'ajoute que M. de Croissi
-a nommé mon fils au roi, qui ne marqua nulle répugnance à cette
-proposition; mais que le même jour Sa Majesté se déclara; et voilà ce
-qu'attendait le maréchal, qui se soucie fort peu que le gouverneur de
-Bretagne perde ce beau droit, pourvu qu'il fasse sa cour. Madame de la
-Fayette lui a rendu tous ses engagements, et l'affaire finit ainsi. Mon
-fils est à Rennes, agréable au maréchal, qu'il connaît fort, et qu'il a
-vu cent fois chez la marquise d'Uxelles, contestant hardiment Rouville;
-il joue tous les soirs avec lui au trictrac: il attend M. de la
-Trémouille, afin de rendre tous ses devoirs, et puis revenir ici avec sa
-femme; c'est le plus honnête parti qu'il puisse prendre. Je suis encore
-seule, je ne m'en trouve point mal; j'aurai demain cette femme de Vitré;
-elle avait des affaires.
-
-Il faut que je vous conte que madame de la Fayette m'écrit, du ton d'un
-arrêt du conseil d'en haut, de sa part premièrement, puis de celle de
-madame de Chaulnes et de madame de Lavardin, me menaçant de ne me plus
-aimer, si je refuse de retourner tout à l'heure à Paris, et me disant
-que je serai malade ici, que je mourrai, que mon esprit baissera;
-qu'enfin point de raisonnements, il faut venir, et qu'elle ne lira
-seulement pas mes méchantes raisons. Ma fille, cela est d'une vivacité
-et d'une amitié qui m'a fait plaisir, et puis elle continue; voici les
-moyens: j'irai à Malicorne avec l'équipage de mon fils; madame de
-Chaulnes y fait trouver celui de M. le duc de Chaulnes: j'arriverai à
-Paris, je logerai chez cette duchesse; je n'achèterai deux chevaux que
-ce printemps; et voici le beau: je trouverai mille écus chez moi de
-quelqu'un qui n'en a que faire, qui me les prête sans intérêt, qui ne me
-pressera point de les rendre; et que je parte _tout à l'heure_. Cette
-lettre est longue[730] au sortir d'un accès de fièvre; j'y réponds aussi
-avec reconnaissance, mais en badinant, l'assurant que je ne m'ennuierai
-que médiocrement avec mon fils, sa femme, des livres, et l'espérance de
-me mettre en état de retourner cet été à Paris, sans être logée hors de
-chez moi, sans avoir besoin d'équipage, parce que j'en aurai un, et sans
-devoir mille écus à un généreux ami, dont la belle âme et le beau
-procédé me presseraient plus que tous les sergents du monde; qu'au reste
-je lui donne ma parole de n'être point malade, de ne point vieillir, de
-ne point radoter, et qu'elle m'aimera toujours, malgré sa menace: voilà
-comme j'ai répondu à ces trois bonnes amies. Je vous montrerai quelque
-jour cette lettre de madame de la Fayette. Mon Dieu, la belle
-proposition de n'être plus chez moi, d'être dépendante, de n'avoir point
-d'équipage, et de devoir mille écus! En vérité, ma chère enfant, j'aime
-bien mieux sans comparaison être ici: l'horreur de l'hiver à la campagne
-n'est que de loin; de près ce n'est pas de même. Mandez-moi si vous ne
-m'approuvez point: si vous étiez à Paris, ah! ce serait une raison
-étranglante; mais vous n'y êtes point. J'ai pris mon temps et mes
-mesures là-dessus; et si, par miracle, vous y voliez présentement comme
-un oiseau, je ne sais si ma raison ne prierait point la vôtre, avec la
-permission de notre amitié, de me laisser achever cet hiver certains
-petits payements qui feront le repos de ma vie. Je n'ai pu m'empêcher de
-vous conter cette bagatelle, espérant qu'elle n'arrivera point mal à
-propos, et que M. le chevalier se portera aussi bien que je le souhaite.
-
-J'ai été surprise de votre songe: vous le croyez un mensonge, parce que
-vous avez vu qu'il n'y avait pas un seul arbre devant cette porte; cela
-vous fait rire, il n'y a rien de si vrai; mon fils les fit tous, je dis
-tous, couper il y a deux ans; il se pique de belle vue, tout comme vous
-l'avez songé, et à tel point qu'il veut faire un mur d'appui dans son
-parterre, et mettre le jeu de paume en boulingrin, ne laisser que le
-chemin, et faire encore là un fossé et un petit mur. Il est vrai que si
-cela s'exécute, ce sera une très-agréable chose, et qui fera une beauté
-surprenante dans ce parterre, qui est tout fait sur le dessin de M. le
-Nostre, et tout plein d'orangers dans cette place _Coulanges_[731].
-Vous deviez avoir vu cet avenir dans votre songe, puisque vous y avez vu
-le passé. Je garde vos lettres et votre songe à mon fils et à sa femme,
-qui seront ravis d'y avoir vos aimables amitiés.
-
-Je ne suis point du tout mal avec M. et madame de Pontchartrain[732]; je
-les ai vus à Paris depuis que vous êtes partie: je leur ai écrit à tous
-deux; le mari m'a déjà répondu et à mon fils, très-agréablement; je n'ai
-rien du tout de marqué à leur égard; car ce n'est pas un crime d'être
-amie de nos gouverneurs. Je rends au double toutes les amitiés de mon
-cher comte, je salue et honore le sage la Garde, je donne un baiser à
-Pauline, et mon coeur à ma chère bonne. Dieu guérisse M. le chevalier,
-et que cette lettre vous trouve tous en joie et en santé! Dites-moi la
-chambre du chevalier, afin que j'y sois avec vous. L'abbé Bigorre me
-mande que M. de Niel tomba, l'autre jour, dans la chambre du roi; il se
-fit une contusion; Félix le saigna, et lui coupa l'artère; il fallut lui
-faire à l'instant la grande opération: M. de Grignan, qu'en dites-vous?
-Je ne sais lequel je plains le plus, ou de celui qui l'a soufferte, ou
-d'un premier chirurgien du roi, qui pique une artère.
-
-
- [730] Les lettres de madame de la Fayette étaient toujours fort
- courtes.
-
- [731] Ces travaux furent exécutés, et M. de Monmerqué dit qu'ils
- existent encore à peu près dans l'état où Mme de Sévigné les décrit en
- cet endroit.
-
- [732] Louis Phélipeaux, comte de Pontchartrain, venait de succéder à
- M. le Pelletier, contrôleur général des finances, qui avait demandé la
- permission de se retirer.
-
-
-
-
-297.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 16 octobre 1689.
-
-Quelle joie, ma chère enfant, que le quinquina ait produit ses effets
-ordinaires! Je vous avoue que je tremblais en ouvrant votre lettre, car
-tout est à craindre d'un tempérament comme celui de M. le chevalier.
-Quel bonheur qu'un remède si chaud se soit accommodé avec la chaleur de
-son sang! vous avez grande raison de croire que je prenais un extrême
-intérêt à la suite de cette terrible maladie. Mais comme vous êtes le
-centre de toutes les conduites, et la cause de toutes les santés, je me
-réjouis infiniment avec vous de tant de bons succès, car M. de Grignan
-s'en veut mêler aussi. Savez-vous bien que je suis encore plus surprise
-que la goutte ait guéri les entrailles de M. de Grignan, et que le beau
-temps ait chassé la goutte, que je ne suis étonnée que le quinquina ait
-guéri la fièvre? Vous pouvez donc vous applaudir du régime du riz, qui
-est si adoucissant, et qui peut avoir fait tous ces miracles. Je n'ai
-garde de m'éloigner de Grignan, pendant que vous avez la joie de voir
-vos Grignans en si bonne santé; j'y prends trop de part. Je ne veux pas
-même aller à Paris, de peur de me distraire: c'est une chose plaisante
-que la manière dont madame de Lavardin m'en presse, et m'en facilite
-tous les moyens, et de quels tons madame de Chaulnes se sert aussi; il
-semble qu'elle soit gouvernante de Bretagne; mais je lui ferai bien voir
-que c'est à présent la maréchale d'Estrées[733], et que je ne suis plus
-sous ses lois. En vérité, elles sont aimables; je ne crois pas qu'on
-puisse employer des paroles plus fortes, ni plus pressantes, ni trouver
-de plus solides expédients; et le tout, parce qu'elles craignent que je
-ne m'ennuie, que je ne sois malade, que mon esprit ne se rétrécisse, que
-je ne meure enfin; elles veulent me voir, me gouverner: M. du Bois s'en
-mêle aussi: cette conspiration est trop jolie; je l'aime et je leur en
-suis très-obligée, sans en être émue. Je veux vous garder leurs lettres;
-vous verrez si l'amitié et la vérité n'y brillent pas.
-
-On me mande que c'est M. de Coëtlogon qui aura la députation[734]; je
-n'en ai pas douté, et je crois que M. de Chaulnes n'en doutait pas non
-plus. Il avait bon esprit, il voyait le retour du parlement, le présent
-de la ville de Rennes, la part que M. de Coëtlogon paraissait avoir à
-tout cela, comme gouverneur de cette ville, où l'on tient les états:
-tout parle pour lui; il fait une dépense enragée: c'est un bonheur que
-le voyage de Rome brouille et confonde tout cela: je doute que ce bon
-duc en corps et en âme eût pu l'emporter; ainsi Dieu fait tout pour le
-mieux. Mais quand j'ai accusé M. de Chaulnes de négligence, je n'étais
-pas moins pour lui dans _les pièces justificatives_. Quoi, ma fille!
-vous toute cartésienne, toute raisonnable, toute juste dans vos pensées,
-je vous attraperais à juger qu'il a tort sur un sujet où il a raison,
-parce qu'il aurait manqué d'activité dans une autre occasion! et cet
-endroit vous empêcherait de voir les autres! Voilà une étrange justice!
-vous seriez bien fâchée que la quatrième des enquêtes eût jugé ainsi
-votre procès: moi misérable, je me trouvai toute telle à cet égard que
-si nous avions eu la députation. Je sentis pourtant cet endroit en
-l'écrivant: mais je crus qu'il trouverait son passeport auprès de vous,
-et que vous vous souviendriez d'une chose que je dis souvent: _ce qui
-est bon, est bon; ce qui est vrai, est vrai_, cela doit être toujours vu
-de la même façon: s'il y a des facettes sur d'autres sujets, il ne faut
-point les mêler, non plus que de certaines eaux dans certaines rivières.
-Je crus encore que vous vous souviendriez que l'ingratitude est ma bête
-d'aversion; de bonne foi, je ne la puis souffrir, et je la poursuis en
-quelque lieu que je la trouve: mais je vois bien que vous avez oublié
-tout cela, puisque vous avez cru voir quelque chose _de forcé_ dans ce
-que je vous disais: je le sentis, mais sauvez-moi du moins de la pensée
-que j'aie voulu me parer de cette sotte générosité de province; je
-serais fâchée que vous me crussiez si changée: je trouvai ce beau
-sentiment si naturellement au bout de ma plume, que je vous en reparle
-fort naïvement, et je vous conjure qu'avec la même justice vous soyez
-persuadée que si la lenteur et la négligence ont paru dans cette
-dernière occasion, _les justificatives_ n'en sont pas moins vraies, ni
-les ingrats moins ingrats; en vérité, cela ne se doit point confondre,
-et même vous voyez présentement que ces bons gouverneurs n'ont pas tort.
-
-Je ne suis point encore revenue de mon étonnement au sujet de l'esprit
-de M. de Chaulnes, et du changement que vous me dites y avoir remarqué:
-en vérité, je ne le reconnais pas; il était tout un autre homme dans
-notre petit voyage; c'était votre _génie_ qui le ressuscitait, votre
-présence était trop forte, jointe avec les affaires de Rome; il en était
-accablé. Il y a un cardinal vénitien, nommé _Barbarigo_, évêque de
-Padoue, qui avait plus de voix qu'il ne lui en fallait au scrutin pour
-être pape; mais l'_accessit_[735] gâta tout; je ne sais ce que c'est, je
-vois bien seulement que c'est quelque chose qui empêche qu'on ne soit
-pape: cependant il n'y en aura un que trop tôt; je me promène souvent
-avec cette triste pensée.
-
-J'aime tout à fait les louanges naturelles de Coulanges pour Pauline;
-elles lui conviennent fort, et m'ont fait comprendre sa sorte
-d'agrément, bridé pourtant par des gens qui ont un peu mis leur
-_nez_[736] mal à propos: si ce comte avait voulu ne donner que ses yeux
-et sa belle taille, et vous laisser le soin de tout le reste, Pauline
-aurait _brûlé le monde_[737]. Cet excès eût été embarrassant: ce joli
-mélange est mille fois mieux, et fait assurément une aimable créature.
-Sa vivacité ressemble à la vôtre; votre esprit _dérobait tout_, comme
-vous dites du sien; voilà une louange que j'aime. Elle saura l'italien
-dans un moment, avec une maîtresse meilleure que n'était la vôtre. Vous
-méritiez bien une aussi parfaitement aimable fille que celle que
-j'avais: je vous avais bien dit que vous feriez de la vôtre tout ce que
-vous voudriez, par la seule envie qu'elle a de vous plaire; elle me
-paraît fort digne de votre amitié. Me revoilà seule; mon fils et sa
-femme sont encore à Rennes; ma femme de Vitré s'en est allée; je suis
-fort bien, ne me plaignez pas. Mon fils attend M. de la Trémouille, qui
-vient incessamment. Il est avec ce maréchal (_d'Estrées_), comme avec un
-homme dont il est connu; il joue tous les soirs au trictrac avec lui.
-Tout brille de joie à Rennes, du retour du parlement, qui sera le
-premier de décembre; les états s'ouvriront le 22 de ce mois; le maréchal
-a des manières agréables et polies; les Bretons en sont fort contents;
-on aime le changement: voilà, ma très-chère, tout ce que je sais. Ne
-soyez point en peine de ma solitude, je ne la hais pas; ma belle-fille
-reviendra incessamment. J'ai soin de ma santé; je ne voudrais point être
-malade ici: quand il fait beau, je me promène; quand il fait mouillé,
-quand il fait brouillard, je ne sors point; je suis devenue sage; mais
-vous, la reine et la _cause efficiente_ de la santé des autres, ayez
-soin de la vôtre, reposez-vous de vos fatigues, et songez que votre
-conservation est encore un plus grand bien pour eux que celui que vous
-leur avez fait.
-
-
- [733] Le maréchal d'Estrées commandait en Bretagne en l'absence de M.
- de Chaulnes.
-
- [734] M. de Chaulnes avait promis de faire avoir cette députation à M.
- de Sévigné, et ne l'avait pas fait.
-
- [735] L'arrivée des cardinaux français, savoir: les cardinaux de
- Bouillon, de Bonzi, et de Furstemberg; le cardinal d'Estrées était
- déjà dans le conclave.
-
- [736] Le nez de Pauline ressemblait d'abord à celui de madame de
- Sévigné, et plus tard à celui de M. de Grignan.
-
- [737] Mot de Tréville sur madame de Grignan.
-
-
-
-
-298.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 30 novembre 1689.
-
-Vous avez donc été frappée du mot de madame de la Fayette, mêlé avec
-tant d'amitié[738]. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vérité,
-j'avoue que j'en fus tout étonnée; car je ne me sens encore aucune
-décadence qui m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire
-souvent des réflexions et des supputations, et je trouve les conditions
-de la vie assez dures. Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à
-ce point fatal où il faut souffrir la _vieillesse_; je la vois, m'y
-voilà, et je voudrais bien, au moins, ménager de ne pas aller plus loin,
-de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des
-pertes de mémoire, des _défigurements_ qui sont près de m'outrager; et
-j'entends une voix qui dit: Il faut marcher malgré vous, ou bien, si
-vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi
-la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu
-trop; mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle où
-nous sommes condamnés, remet la raison à sa place, et fait prendre
-patience: prenez-la donc aussi, ma très-chère, et que votre amitié trop
-tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit
-condamner.
-
-Je n'eus pas une grande peine à refuser les offres de mes amies; j'avais
-à leur répondre, _Paris est en Provence_, comme vous, _Paris est en
-Bretagne_: mais il est extraordinaire que vous le sentiez comme moi.
-Paris est donc tellement en Provence pour moi, que je ne voudrais pas
-être cette année autre part qu'ici. Ce mot, _d'être l'hiver aux
-Rochers_, effraye: hélas! ma fille, c'est la plus douce chose du monde;
-je ris quelquefois, et je dis: C'est donc là ce qu'on appelle passer
-l'hiver dans des bois. Madame de Coulanges me disait l'autre jour:
-Quittez vos _humides_ Rochers: je lui répondis: _Humide_ vous-même:
-c'est Brevannes[739] qui est humide, mais nous sommes sur une hauteur;
-c'est comme si vous disiez, Votre humide Montmartre. Ces bois sont
-présentement tout pénétrés du soleil, quand il en fait; un terrain sec,
-et une place _Madame_, où le midi est à plomb; et un bout d'une grande
-allée, où le couchant fait des merveilles; et quand il pleut, une bonne
-chambre avec un grand feu, souvent deux tables de jeu, comme
-présentement; il y a bien du monde qui ne m'incommode point, je fais mes
-volontés; et quand il n'y a personne, nous sommes encore mieux, car nous
-lisons avec un plaisir que nous préférons à tout. Madame de Marbeuf nous
-est fort bonne; elle entre dans tous nos goûts; mais nous ne l'aurons
-pas toujours. Voilà une idée que j'ai voulu vous donner, afin que votre
-amitié soit en repos.
-
-Vous devriez bien m'envoyer la harangue de M. de Grignan; puisqu'il en
-est content, j'en serai encore plus contente que lui. Mandez-lui comme
-je l'appelais à mon secours; et dans quelle occasion. Vous m'épargnez
-bien dans vos lettres, je le sens; vous passez légèrement sur les
-endroits difficiles, je ne laisse pas de les partager avec vous. C'est
-une grande consolation pour vous d'avoir M. le chevalier; c'est le seul
-à qui vous puissiez parler confidemment, et le seul qui soit plus touché
-que vous-même de ce qui vous regarde; il sait bien comme je suis digne
-de parler avec lui sur ce sujet: nous sommes si fort dans les mêmes
-intérêts, qu'il n'est pas possible que cela ne fasse pas une liaison
-toute naturelle. Je dis mille douceurs à ma chère Pauline, j'ai
-très-bonne opinion de sa petite vivacité et de ses révérences; vous
-l'aimez, vous vous en amusez, j'en suis ravie; elle répond fort
-plaisamment à vos questions. Mon Dieu! ma fille, quand viendra le temps
-où je vous verrai, que je vous embrasserai de tout mon coeur, et que je
-verrai cette petite personne? J'en meurs d'envie; je vous rendrai compte
-du premier coup d'oeil.
-
-
- [738] Madame de la Fayette écrivait à madame de Sévigné, le 8 octobre
- précédent: «Vous êtes vieille, vous vous ennuierez, votre esprit
- deviendra triste, et baissera, etc.»
-
- [739] Maison de campagne de madame de Coulanges.
-
-
-
-
-299.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 14 décembre 1689.
-
-Si M. le chevalier lisait vos lettres, ma chère comtesse, il n'irait pas
-chercher, pour se divertir, celles qui viennent de si loin. Ce que vous
-me mandiez l'autre jour sur Livry, que nous prêtons à M. Sanguin, lui
-permettant même d'y faire une fontaine; tout cet endroit, celui de
-madame de Coulanges, et dans vos amitiés même, tout est si plein de sel,
-que nous croyons que vous n'avez point d'autre poudre pour vos lettres.
-J'admire la gaieté de votre style au milieu de tant d'affaires
-épineuses, accablantes, étranglantes. Vraiment, c'est bien vous, ma
-chère enfant, qu'il faut admirer, et non pas moi; je suis seule comme
-une violette, aisée à cacher; je ne tiens aucune place, ni aucun rang
-sur la terre, que dans votre coeur, que j'estime plus que tout le reste,
-et dans celui de mes amis. Ce que je fais est la chose du monde la plus
-aisée. Mais vous, dans le rang que vous tenez, dans la plus brillante et
-la plus passante province de France, joindre l'économie à la
-magnificence d'un gouverneur, c'est ce qui n'est pas imaginable, et ce
-que je ne comprends pas aussi qui puisse durer longtemps, surtout avec
-la dépense de votre fils, qui augmente tous les jours. Comme ces pensées
-troublent souvent mon repos, je crains bien qu'étant plus près de cet
-abîme, vous ne soyez aussi plus livrée à ces tristes réflexions; voilà,
-ma chère comtesse, ma véritable peine; car pour la solitude, elle ne
-m'attriste point du tout. Notre bonne et commode compagnie s'en est
-allée: j'ai chassé en même temps mon fils et sa femme; l'un devait aller
-chez sa tante; l'autre à une visite pressée; je les ai envoyés tous deux
-chacun de leur côté; j'en suis ravie, nous nous retrouverons dans deux
-jours, nous en serons plus aises, et même je ne suis point seule; on
-m'aime en ce pays; j'eus hier deux hommes de très-bonne compagnie,
-_molinistes_[740], je ne m'ennuyai point: j'ai mes lectures, des
-ouvriers, un beau temps. Si ma chère fille était un peu moins accablée,
-avec l'espérance de la revoir qui me soutient, que me faudrait-il?
-
-J'ai écrit au marquis, quoique je lui eusse déjà fait mon compliment; je
-le prie de lire dans cette vilaine garnison où il n'a rien à faire; je
-lui dis que puisqu'il aime la guerre, c'est quelque chose de monstrueux
-de n'avoir point envie de voir les livres qui en parlent, et de
-connaître les gens qui ont excellé dans cet art; je le gronde, je le
-tourmente; j'espère que nous le ferons changer: ce serait la première
-porte qu'il nous aurait refusé d'ouvrir. Je suis moins fâchée qu'il aime
-un peu à dormir, sachant bien qu'il ne manquera jamais à ce qui touche
-sa gloire, que je ne le suis de ce qu'il aime à jouer. Je lui fais
-entrevoir que c'est sa ruine: s'il joue peu, il perdra peu: mais c'est
-une petite pluie qui mouille; s'il joue mal, il sera trompé: il faudra
-payer; et s'il n'a point d'argent, ou il manquera de parole, ou il
-prendra sur son nécessaire.
-
-On est malheureux aussi parce qu'on est ignorant; car, même sans être
-trompé, il arrive qu'on perd toujours. Enfin, ma fille, ce serait une
-très-mauvaise chose, et pour lui, et pour vous qui en sentiriez le
-contre-coup. Le marquis serait donc bien heureux d'aimer à lire, comme
-Pauline qui est ravie de savoir et de connaître. La jolie, l'heureuse
-disposition! on est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines
-bêtes. Les romans sont bientôt lus: je voudrais que Pauline eût quelque
-ordre dans le choix des histoires, qu'elle commençât par un bout, et
-qu'elle finît par l'autre, pour lui donner une teinture légère, mais
-générale, de toutes choses. Ne lui dites-vous rien de la géographie?
-Nous reprendrons une autre fois cette conversation. _Davila_ est
-admirable: mais on l'aime mieux quand on connaît un peu ce qui conduit à
-ce temps-là, comme Louis XII, François Ier, et d'autres. Ma fille,
-c'est à vous à gouverner et à rectifier; c'est votre devoir, vous le
-savez. Pour le reste, je me doutais bien que dans très-peu de temps vous
-la rendriez très-aimable et très-jolie; de l'esprit et une grande envie
-de vous plaire: il n'en faut pas davantage.
-
-
- [740] Contre-vérité; c'est-à-dire jansénistes.
-
-
-
-
-300.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 21 décembre 1689.
-
-Je recommence, ma chère comtesse, à l'endroit où je vous quittai
-dimanche[741]. Les belles petites juments étaient échappées; elles
-coururent longtemps, comme fait la jeunesse, quand elle a la bride sur
-le cou. Enfin, l'une se trouve à Vitré, dans une métairie: ceux de Vitré
-furent étonnés de voir la nuit cette petite créature, tout échauffée,
-toute harnachée, et voulaient lui demander des nouvelles de mon fils.
-Vous souvient-il du cheval de _Rinaldo_, qu'_Orlando_ trouva courant
-avec son harnais, sans son maître? Quelle douleur! il ne savait à qui en
-demander des nouvelles: enfin il s'adresse au cheval: _Dimmi caval
-gentil, che di Rinaldo, il tuo caro signore, è divenuto_. Je ne sais pas
-bien ce que _Rabicano_ répondit; mais je vous assure que les deux
-petites bêtes sont dans l'écurie fort gaillardes, au grand contentement
-_del caro signore_.
-
-Coulanges m'a écrit une fort grande et fort jolie lettre; il vous aura
-écrit en même temps. Il m'a envoyé des couplets que j'honore; car il y
-nomme tous les beaux endroits de Rome, que j'honore aussi: il est gai,
-il est content, il est favori de M. de Turenne[742]; comment vous fait
-ce nom? Il est amoureux de Pauline, il demande permission au pape de
-l'épouser, et le prie de lui donner Avignon, qu'il veut faire rentrer
-dans votre maison; elle s'appellera _comtesse d'Avignon_. Enfin, il dit
-que la vieillesse est autour de lui: il se doute de quelque chose par de
-certaines supputations; mais il assure qu'il ne la sent point du tout,
-ni au corps, ni à l'esprit; et je vous avoue à mon tour que je me trouve
-quasi comme lui, et ce n'est que par réflexion que je me fais justice.
-
-Pour nos lectures, elles sont délicieuses. Nous lisons _Abbadie_[743]
-et l'_Histoire de l'Église_; c'est marier le luth à la voix. Vous
-n'aimez point ces gageures: je ne sais comme nous pûmes vous captiver un
-hiver ici. Vous voltigez, vous n'aimez point l'histoire, et on n'a de
-plaisir que quand on s'affectionne à une lecture, et que l'on en fait
-son affaire. Quelquefois, pour nous divertir, nous lisons _les petites
-Lettres_ (_de Pascal_): bon Dieu, quel charme! et comme mon fils les
-lit! je songe toujours à ma fille, et combien cet excès de justesse et
-de raisonnement serait digne d'elle; mais votre frère dit que vous
-trouvez que c'est toujours la même chose. Ah, mon Dieu! tant mieux;
-peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus
-naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon,
-qui sont si beaux? Et lorsqu'après les dix premières lettres il
-s'adresse aux révérends (_jésuites_), quel sérieux! quelle solidité!
-quelle force! quelle éloquence! quel amour pour Dieu et pour la vérité!
-quelle manière de la soutenir et de la faire entendre! c'est tout cela
-qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont sur un ton tout
-différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais lues qu'en
-courant, grappillant les endroits plaisants: mais ce n'est point cela,
-quand on les lit à loisir. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi si le
-marquis n'aura pas un bon quartier d'hiver; c'est une consolation. Je
-crois que M. le chevalier n'abandonne pas tout à fait son régiment, et
-que M. de Montégut donne des conseils salutaires au jeune colonel.
-
-
- [741] La lettre précédente finissait par ces mots: «Ma belle-fille a
- mal à la tête, elle a versé dans son petit voyage, elle s'est cognée,
- et deux de ses belles juments, qu'on avait dételées, se sont
- échappées; on ne sait encore où elles sont: mon fils en est en peine:
- voilà un petit ménage affligé. Ils vous parleront mercredi.
-
- [742] Louis de la Tour, prince de Turenne, neveu du cardinal de
- Bouillon.
-
- [743] Auteur _de la Vérité de la religion chrétienne_.
-
-
-
-
-301.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, mercredi 8 janvier 1690.
-
-C'est entre vos mains, ma chère belle, que mes lettres deviennent de
-l'or: quand elles sortent des miennes, je les trouve si grosses et si
-pleines de paroles, que je dis: Ma fille n'aura pas le temps de lire
-tout cela. Mais vous ne me rassurez que trop, et je ne pense pas que je
-doive croire en conscience tout ce que vous m'en dites. Enfin prenez-y
-garde; de telles louanges et de telles approbations sont dangereuses; je
-ne vous cacherai pas, au moins, que je les aime mieux que celles de tout
-le reste du monde. Mais raccommodons-nous, il me semble que nous sommes
-un peu brouillées; j'ai dit que vous aviez lu superficiellement les
-_petites lettres_, je m'en repens: elles sont belles, et trop dignes de
-vous, pour avoir douté que vous ne les eussiez toutes lues avec
-application. Vous m'offensez aussi en croyant que je n'ai point lu _les
-imaginaires_; c'est moi qui vous les prêtai: ah! qu'elles sont jolies
-et justes! je les ai lues et relues. Sur ces offenses mutuelles, nous
-pouvons nous embrasser; je ne vois rien qui nous empêche de nous aimer;
-n'est-ce pas l'avis de M. le chevalier, puisqu'il est notre confident?
-je suis, en vérité, ravie de sa meilleure santé; ce sentiment est bien
-plus fort que mes paroles. Mais revenons à la lecture; nous en faisons
-ici un grand usage: mon fils a une qualité très-commode, c'est qu'il est
-fort aise de relire deux fois, trois fois, ce qu'il a trouvé beau; il le
-goûte, il y entre davantage, il le sait par coeur, cela s'incorpore; il
-croit avoir fait ce qu'il lit ainsi pour la troisième fois. Il lit
-_Abbadie_ avec transport, et admirant son esprit d'avoir fait une si
-belle chose: dès que nous voyons un raisonnement bien conduit, bien
-conclu, bien juste, nous croyons vous le dérober de le lire sans vous.
-Ah! que cet endroit charmerait _ma soeur_, charmerait _ma fille_! Nous
-mêlons ainsi votre souvenir à tout ce qu'il y a de meilleur, et il en
-augmente le prix. Je vous plains de ne point aimer les histoires; M. le
-chevalier les aime, et c'est un grand asile contre l'ennui; il y en a de
-si belles, on est si aise de se transporter un peu en d'autres siècles!
-cette diversité donne des connaissances et des lumières: c'est ce
-retranchement de livres qui vous jette dans les _Oraisons_ du père
-Coton, et dans la disette de ne savoir plus que lire. Je voudrais que
-vous n'eussiez pas donné le dégoût de l'histoire à votre fils; c'est une
-chose très-nécessaire à un petit homme de sa profession. Il m'a écrit de
-_Kaysersloutre_; mon Dieu, quel nom! Il ne me paraît pas encore assuré
-de venir à Paris; il me dit mille amitiés fort jolies, fort bien
-tournées; il me remercie des nouvelles que je lui mandais, il me conte
-tous les petits malheurs de son équipage. J'aime passionnément ce petit
-colonel.
-
-
-
-
-302.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 11 janvier 1690.
-
-Quelles étrennes, bon Dieu! quels souhaits! en fut-il jamais de plus
-propres à me charmer, moi qui en connais les tons, et qui vois le coeur
-dont ils partent? Je m'en vais vous dire un sentiment que je trouve en
-moi; s'il pouvait payer le vôtre, j'en serais fort aise, car je n'ai pas
-d'autre monnaie: au lieu de ces craintes si aimables que vous donnent
-toutes ces morts qui volent sans cesse autour de vous, et qui vous font
-penser à d'autres, je vous présente la véritable consolation et même la
-joie que me donne souvent l'avance d'années que j'ai sur vous: vous
-savez que je ne suis pas insensible à la tristesse de ces états; mais je
-le suis encore moins à la pensée que les premiers vont devant, et que
-vraisemblablement et naturellement je garderai mon rang avec ma chère
-fille; je ne puis vous représenter la véritable douceur de cette
-confiance. Que n'ai-je point souffert aussi dans les temps où votre
-mauvaise santé me faisait craindre un dérangement? Ce temps a été
-rigoureux: ah! n'en parlons point, _ne parlons point de cela_; vous vous
-portez bien, Dieu merci! toutes choses ont repris leur place naturelle,
-_Dieu vous conserve!_ Je pense que vous entendez mon ton aussi, et que
-vous me connaissez.
-
-Je viens à M. le chevalier: je n'ai point de peine à croire que le
-climat de Provence lui soit meilleur l'hiver que celui de Paris. Tous
-ceux qui, comme des hirondelles, s'en vont chercher votre soleil, en
-sont de bons témoins. Mais, en me réjouissant de ce qu'il sent cette
-différence, je m'afflige qu'il ait perdu mille écus de rente, et par où?
-et comment? son régiment lui valait-il cela? il le vendra donc au
-marquis[744]? mais l'argent qu'il en recevra, en lui payant des dettes,
-ne diminuera-t-il pas aussi des intérêts? Faites-moi ce calcul, qui
-m'inquiète: je ne saurais me représenter M. le chevalier de Grignan à
-Paris, sans son petit équipage si honnête, si bien troussé; je ne le
-verrai point à pied, ni mendier des places pour Versailles; cela ne peut
-point entrer dans ma tête: cet article est _interloqué_; ah! que ce mot
-de chicane est joliment placé! Je ne m'en tiens pas non plus à vos
-soixante-quatre personnes sans les gardes: vous me trompez: ce n'est pas
-là votre dernier mot; il me faut une démonstration de mathématiques.
-
-Pour Pauline, je crois que vous ne balancez pas entre le parti d'en
-faire quelque chose de bon ou quelque chose de mauvais. La supériorité
-de votre esprit vous fera suivre facilement la bonne route: tout vous
-convie d'en faire votre devoir, et l'honneur, et la conscience, et le
-pouvoir que vous avez en main. Quand je pense comme elle s'est corrigée
-en peu de temps pour plaire, comme elle est devenue jolie, cela vous
-rendra coupable de tout le bien qu'elle ne fera pas. Pour vos lectures,
-ma chère enfant, vous avez trop à parler, à raisonner, pour trouver le
-temps de lire: nous sommes ici dans un trop grand repos, et nous en
-profitons. Je relis même avec mon fils de certaines choses que j'avais
-lues en courant, à Paris, et qui me paraissent toutes nouvelles. Nous
-relisons aussi, au travers de nos grandes lectures, des _rogatons_ que
-nous trouvons sous la main; par exemple, toutes les belles oraisons
-funèbres de M. Bossuet, de M. Fléchier, de M. Mascaron, du père
-Bourdaloue: nous repleurons M. de Turenne, madame de Montausier, M. le
-Prince, feu MADAME, la reine d'Angleterre; nous admirons ce portrait de
-Cromwell[745]; ce sont des chefs-d'oeuvre d'éloquence qui charment
-l'esprit: il ne faut point dire, Oh! cela est vieux; non, cela n'est
-point vieux, cela est divin. Pauline en serait instruite et ravie: mais
-tout cela n'est bon qu'aux Rochers. Je ne sais quel livre conseiller à
-Pauline: Davila est beau en italien; nous l'avons lu; Guichardin est
-long; j'aimerais assez les anecdotes de Médicis[746], qui en sont un
-abrégé; mais ce n'est pas de l'italien. Je ne veux plus nommer
-Bentivoglio[747]; qu'elle s'en tienne à sa poésie, ma fille; je n'aime
-point la prose italienne; le Tasse, l'Aminte, le _Pastor fido_, la
-_Filli di Sciro_[748], je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits
-fâcheux; et du reste, qu'elle lise l'histoire, qu'elle entre dans ce
-goût, qui peut si longtemps consoler son oisiveté: il est à craindre
-qu'en retranchant cette lecture, on ne trouve plus rien à lire: qu'elle
-commence par la vie du grand Théodose, et qu'elle me mande comme elle
-s'en trouvera. Voilà, mon enfant, bien des bagatelles; il y a des jours
-qu'on destine à causer sans préjudice des choses sérieuses, à quoi l'on
-prend toujours un très-sensible intérêt. Adieu, ma très-aimable; nous
-vous souhaitons toutes sortes de bonheur cette année, et _quanto va_.
-
-
- [744] M. le chevalier de Grignan, devenu maréchal de camp en 1688, ne
- put pas conserver son régiment, et le roi en fit don au jeune marquis
- de Grignan.
-
- [745] _Voyez_ Bossuet, _Oraison funèbre de la reine d'Angleterre_.
-
- [746] _Les Anecdotes de Florence_, ou l'_Histoire secrète de la maison
- de Medicis_, par Varillas.
-
- [747] Le cardinal Bentivoglio, auteur de l'_Histoire des guerres
- civiles de Flandre_, et de plusieurs autres ouvrages.
-
- [748] Du comte Guidubaldo de Bonarelli. C'est une imitation de
- l'_Aminta_ du Tasse, et du _Pastor fido_ de Guarini.
-
-
-
-
-303.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 15 janvier 1690.
-
-Vous avez raison, je ne puis m'accoutumer à la date de cette année;
-cependant la voilà déjà bien commencée; et vous verrez que, de quelque
-manière que nous la passions, elle sera, comme vous dites, bientôt
-passée, et nous trouverons bientôt le fond de notre sac de mille
-francs[749].
-
-Vraiment vous me gâtez bien, et mes amies de Paris aussi: à peine le
-soleil remonte du saut d'une puce, que vous me demandez de votre côté
-quand vous m'attendrez à Grignan; et mes amies me prient de leur fixer,
-dès à cette heure, le temps de mon départ, afin d'avancer leur joie. Je
-suis trop flattée de ces empressements, et surtout des vôtres, qui ne
-souffrent point de comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse,
-avec sincérité, que, d'ici au mois de septembre, je ne puis recevoir
-aucune pensée de sortir de ce pays; c'est le temps que j'envoie mes
-petites _voitures_ à Paris, dont il n'y a eu encore qu'une très-petite
-partie. C'est le temps que l'abbé Charrier traite de mes lods et ventes,
-qui est une affaire de dix mille francs: nous en parlerons une autre
-fois; mais contentons-nous de chasser toute espérance de faire un pas
-avant le temps que je vous ai dit: du reste, je ne vous dis point que
-vous êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous êtes
-d'une manière dans mon coeur, que je craindrais fort que M. Nicole ne
-trouvât beaucoup à y _circoncire_; mais enfin telle est ma disposition.
-Vous me dites la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne point
-voir la fin des heureuses années que vous me souhaitez. Nous sommes bien
-loin de nous rencontrer dans nos souhaits; car je vous ai mandé une
-vérité qui est bien juste et bien à sa place, et que Dieu sans doute
-voudra bien exaucer, qui est de suivre l'ordre tout naturel de la sainte
-Providence: c'est ce qui me console de tout le chemin laborieux de la
-vieillesse; ce sentiment est raisonnable, et le vôtre trop
-extraordinaire et trop aimable.
-
-Je vous plaindrai quand vous n'aurez plus M. de la Garde et M. le
-chevalier; c'est une très-parfaitement bonne compagnie; mais ils ont
-leurs raisons, et celle de faire ressusciter la pension d'un homme qui
-n'est point mort me paraît tout à fait importante. Vous aurez votre
-enfant qui tiendra joliment sa place à Grignan, il doit y être le bien
-reçu par bien des raisons, et vous l'embrasserez aussi de bon coeur. Il
-m'a écrit encore une jolie lettre pour me souhaiter une heureuse année:
-il me paraît désolé à Kaysersloutre; il dit que rien ne l'empêche de
-venir à Paris, mais qu'il attend des ordres de Provence; que c'est ce
-ressort qui le fait agir. Je trouve que vous le faites bien languir: sa
-lettre est du 2; je le croyais à Paris; faites-l'y donc venir, et
-qu'après une petite apparition, il coure vous embrasser. Ce petit homme
-me paraît en état que, si vous trouviez un bon parti, Sa Majesté lui
-accorderait aisément la survivance de votre très-belle charge. Vous
-trouvez que son caractère et celui de Pauline ne se ressemblent
-nullement; il faut pourtant que certaines qualités du coeur soient chez
-l'un et chez l'autre; pour l'humeur, c'est une autre affaire. Je suis
-ravie que ses sentiments soient à votre fantaisie: je lui souhaiterais
-un peu plus de penchant pour les sciences, pour la lecture; cela peut
-venir. Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en
-avale de mauvais que de ne point aimer à lire; les romans, les comédies,
-les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé: a-t-elle tâté
-de Lucien? est-elle à portée _des petites Lettres_? ensuite il faut
-l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler,
-je la plains. Quant aux beaux livres de dévotion, si elle ne les aime
-point, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que, même sans
-dévotion, on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle
-n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout
-qu'elle mît son petit nez ni dans _Montaigne_, ni dans _Charron_, ni
-dans les autres de cette sorte: il est bien matin pour elle. La vraie
-morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes
-conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je
-crois que c'est assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps pour
-causer avec elle, c'est assurément ce qui serait le plus utile: je ne
-sais si tout ce que je dis vaut la peine que vous le lisiez; je suis
-bien loin d'abonder dans mon sens.
-
-Vous me demandez si je suis toujours une petite dévote qui ne vaut
-guère; oui, justement, voilà ce que je suis toujours, et pas davantage,
-à mon grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma
-religion, et de quoi il est question; je ne prendrai point le faux pour
-le vrai; je sais ce qui est bon et ce qui n'en a que l'apparence;
-j'espère ne m'y point méprendre, et que Dieu m'ayant déjà donné de bons
-sentiments, il m'en donnera encore: les grâces passées me garantissent
-en quelque sorte celles qui viendront; ainsi je vis dans la confiance,
-mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais je vous gronde de trouver
-notre Corbinelli _le mystique du diable_; votre frère en pâme de rire;
-je le gronde comme vous. Comment, _mystique du diable!_ un homme qui ne
-songe qu'à détruire son empire; qui ne cesse d'avoir commerce avec les
-ennemis du diable, qui sont les saints et les saintes de l'Église; un
-homme qui ne compte pour rien son chien de corps; qui souffre la
-pauvreté _chrétiennement_, vous direz _philosophiquement_; qui ne cesse
-de célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge jamais
-son prochain, qui l'excuse toujours; qui passe sa vie dans la charité et
-le service du prochain; qui est insensible aux plaisirs et aux délices
-de la vie; qui enfin, malgré sa mauvaise fortune, est entièrement soumis
-à la volonté de Dieu! Et vous appelez cela _le mystique du diable_! Vous
-ne sauriez nier que ce ne soit là le portrait de notre pauvre ami:
-cependant il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui fait rire
-d'abord, et qui pourrait surprendre les simples. Mais je résiste comme
-vous voyez, et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de ma
-grand'mère (_sainte Chantal_), et du bienheureux Jean de la Croix[750].
-
-A propos de Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet;
-il me rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de
-Lamoignon: les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de
-Toulon, le père Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On
-parla des ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les
-anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et
-les vieux et les nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue, qui faisait
-l'entendu, et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui
-demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit? Despréaux
-ne voulut pas le nommer; Corbinelli lui dit: Monsieur, je vous conjure
-de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. Despréaux lui répondit
-en riant: «Ah! monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis
-assuré.» Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, _un cotal riso
-amaro_, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux.
-Despréaux lui dit: «Mon père, ne me pressez point.» Le père continue.
-Enfin, Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui
-dit: «Mon père, vous le voulez; hé bien! morbleu, c'est Pascal.--Pascal,
-_dit le père tout rouge, tout étonné_, Pascal est autant beau que le
-faux peut l'être.--Le faux, _reprit Despréaux_, le faux! sachez qu'il
-est aussi vrai qu'il est inimitable; on vient de le traduire en trois
-langues.» Le père répond: «Il n'en est pas plus vrai.» Despréaux
-s'échauffe, et criant comme un fou: «Quoi! mon père, direz-vous qu'un
-des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres, _qu'un
-chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu_? Osez-vous dire que cela est
-faux?» «Monsieur, _dit le Père en fureur_, il faut distinguer.»
-«Distinguer, _dit Despréaux_, distinguer, morbleu! distinguer,
-distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu!» et prenant Corbinelli
-par le bras, s'enfuit au bout de la chambre; puis revenant, et courant
-comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla
-rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange:
-ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste
-dans une conversation; mais moi, qui suis persuadée que vous trouverez
-cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris, et je
-crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assez
-contente. Ma fille, je vous gronde d'être un seul moment en peine de
-moi, quand vous ne recevez pas mes lettres; vous oubliez les manières de
-la poste, il faut s'y accoutumer; et quand je serais malade, ce que je
-ne suis point du tout, je ne vous en écrirais pas moins quelques lignes,
-ou mon fils, ou quelqu'un: enfin vous auriez de mes nouvelles; mais nous
-n'en sommes pas là.
-
-On me mande que plusieurs duchesses et grandes dames ont été enragées,
-étant à Versailles, de n'être pas du souper du jour des Rois[751]: voilà
-ce qui s'appelle des afflictions. Vous savez mieux que moi les autres
-nouvelles.
-
-Je trouve Pauline bien suffisante de savoir les échecs; si elle savait
-combien ce jeu est au-dessus de ma portée, je craindrais son mépris. Ah!
-oui, je m'en souviens, je n'oublierai jamais ce voyage: hélas! est-il
-possible qu'il y ait vingt-un ans? je ne le comprends pas; il me semble
-que ce fut l'année passée; mais je juge, par le peu que m'a duré ce
-temps, ce que me paraîtront les années qui viendront encore.
-
-
- [749] Madame de Sévigné comparait les douze mois de l'année à un sac
- de mille francs, qui finit presque aussitôt qu'on a commencé d'y
- puiser.
-
- [750] Il réforma les carmes, qui prirent alors le nom de _carmes
- déchaussés_.
-
- [751] Ce repas eut lieu le 5 janvier 1690. Il y avait cinq tables
- tenues par le roi, par Monseigneur, par Monsieur, par Madame et par
- Mademoiselle. Le roi, Monseigneur et Monsieur furent _rois_ chacun à
- leur table.
-
-
-
-
-304.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
-
-
- Aux Rochers, dimanche 19 février 1690.
-
-Si vous me voyiez, ma chère belle, vous m'ordonneriez de faire le
-carême; et, ne me trouvant plus aucune sorte d'incommodité, vous seriez
-persuadée, comme je le suis, que Dieu ne me donne une si bonne santé que
-pour me faire obéir au commandement de l'Église. Nous faisons ici une
-bonne chère; nous n'avons pas la rivière de Sorgue, mais nous avons la
-mer; en sorte que le poisson ne nous manque pas. Il nous vient toutes
-les semaines du beurre de la Prévalaie; je l'aime et le mange comme si
-j'étais Bretonne: nous faisons des beurrées infinies: nous pensons
-toujours à vous en les mangeant; mon fils y marque toujours toutes ses
-dents, et ce qui me fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les
-miennes: nous y mettrons bientôt de petites herbes fines et des
-violettes; le soir un potage avec un peu de beurre, à la mode du pays,
-de bons pruneaux, de bons épinards; enfin, ce n'est pas jeûner, et nous
-disons avec confusion: _Qu'on a de peine à servir la sainte Église!_
-Mais pourquoi dites-vous du mal de mon café avec du lait? c'est que vous
-haïssez le lait, car sans cela vous trouveriez que c'est la plus jolie
-chose du monde. J'en prends le dimanche matin par plaisir; vous croyez
-le dénigrer en disant que cela est bon pour faire vivoter une pauvre
-pulmonique: vraiment, c'est une grande louange; et s'il fait vivoter une
-mourante, il fera vivre fort agréablement une personne qui se porte
-bien. Voilà le chapitre du carême vidé.
-
-Disons un mot des sermons: que je vous plains d'en entendre si souvent
-de si longs et de si médiocres! c'est ce que M. Nicole n'a jamais pu
-gagner sur moi que cette patience, quoiqu'il en ait fait un beau traité.
-Quand je serai aussi bonne que M. de la Garde, si Dieu me fait cette
-grâce, j'aimerai tous les sermons; en attendant, je me contente des
-évangiles expliqués par M. le Tourneux: ce sont les vrais sermons, et
-c'est la vanité des hommes qui les a chargés de tout ce qui les compose
-présentement. Nous lisons quelquefois des Homélies de saint
-Jean-Chrysostome: cela est divin, et nous plaît tellement, que pour moi
-j'opine à n'aller à Rennes que pour la semaine sainte, afin de n'être
-point exposée à l'éloquence des prédicateurs qui s'évertuent en faveur
-du parlement. Je me suis souvenue du jeûne austère que vous faisiez
-autrefois le mardi-gras, ne vivant que de votre amour-propre, que vous
-mettiez à toutes sauces, hormis à ce qui pouvait vous nourrir; mais en
-cela même il était trompé, car vous deveniez quelquefois couperosée,
-tant votre sang était échauffé; vous contempliez votre essence comme un
-coq en pâte: que cette folie était plaisante! vous répondiez aussi à la
-Mousse, qui vous disait: _Mademoiselle, tout cela pourrira_. Oui,
-monsieur, _mais cela n'est pas pourri_. Bon Dieu! qui croirait qu'une
-telle personne eût été capable de s'oublier elle-même au point que vous
-avez fait, et d'être une si habile et si admirable femme? Il faudrait
-présentement vous redonner quelque amour, quelque considération pour
-vous-même: vous en êtes trop vide, et trop remplie des autres. Un
-équipage, des chevaux, des mulets, de la subsistance; enfin, vivre au
-jour la journée: mais entreprendre des dépenses considérables, sans
-savoir où trouver le nerf de la guerre; mon enfant, cela n'appartient
-qu'à vous: mais je vous conjure de songer à Bourbilly: c'est là que vous
-trouverez peut-être du secours, après l'avoir espéré inutilement
-d'ailleurs.
-
-
-
-
-305.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
-
-
- Grignan, ce 13 novembre 1690.
-
-Quand vous verrez la date de cette lettre, mon cousin, vous me prendrez
-pour un oiseau. Je suis passée courageusement de Bretagne en Provence.
-Si ma fille eût été à Paris, j'y serais allée: mais sachant qu'elle
-passerait l'hiver dans ce beau pays, je me suis résolue de le venir
-passer avec elle, jouir de son beau soleil, et retourner à Paris avec
-elle l'année qui vient. J'ai trouvé qu'après avoir donné seize mois à
-mon fils, il était bien juste d'en donner quelques-uns à ma fille; et ce
-projet, qui paraissait de difficile exécution, ne m'a pas coûté trop de
-peine. J'ai été trois semaines à faire ce trajet en litière, et sur le
-Rhône. J'ai pris même quelques jours de repos, et enfin j'ai été reçue
-de M. de Grignan et de ma fille avec une amitié si cordiale, une joie et
-une reconnaissance si sincères, que j'ai trouvé que je n'ai pas fait
-encore assez de chemin pour venir voir de si bonnes gens, et que les
-cent cinquante lieues que j'ai faites ne m'ont point du tout fatiguée.
-Cette maison est d'une grandeur, d'une beauté et d'une magnificence de
-meubles dont je vous entretiendrai quelque jour. J'ai voulu vous donner
-avis de mon changement de climat, afin que vous ne m'écriviez plus aux
-Rochers, mais bien ici, où je sens un soleil capable de rajeunir par sa
-douce chaleur. Nous ne devons pas négliger présentement ces petits
-secours, mon cher cousin. Je reçus votre dernière lettre avant que de
-partir de Bretagne: mais j'étais si accablée d'affaires, que je remis à
-vous faire réponse ici. Nous apprîmes l'autre jour la mort de M. de
-Seignelai[752]. Quelle jeunesse! quelle fortune! quels établissements!
-Rien ne manquait à son bonheur: il nous semble que c'est la splendeur
-qui est morte. Ce qui nous a surpris, c'est qu'on dit que madame de
-Seignelai renonce à la communauté, parce que son mari doit cinq
-millions. Cela fait voir que les grands revenus sont inutiles quand on
-en dépense deux ou trois fois autant. Enfin, mon cher cousin, la mort
-nous égale tous; c'est où nous attendons les gens heureux. Elle rabat
-leur joie et leur orgueil, et console par là ceux qui ne sont pas
-fortunés. Un petit mot de christianisme ne serait pas mauvais en cet
-endroit; mais je ne veux pas faire un sermon, je ne veux faire qu'une
-lettre d'amitié à mon cher cousin, lui demander de ses nouvelles, de
-celles de sa chère fille, les embrasser tous deux de tout mon coeur, les
-assurer de l'estime et des services de madame de Grignan et de son époux
-qui m'en prient, et les conjurer de m'aimer toujours: ce n'est pas la
-peine de changer après tant d'années.
-
-
- [752] Fils de Colbert; il mourut de langueur et d'épuisement.
-
-
-
-
-306.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- Lambesc, le 1er décembre 1690.
-
-Où en sommes-nous, mon aimable cousin? Il y a environ mille ans que je
-n'ai reçu de vos lettres. Je vous ai écrit la dernière fois des Rochers
-par madame de Chaulnes: depuis cela, pas un seul mot de vous. Il faut
-donc recommencer sur nouveaux frais, présentement que je suis dans votre
-voisinage: que dites-vous de mon courage? il n'est rien tel que d'en
-avoir. Après avoir été seize mois en Bretagne avec mon fils, j'ai trouvé
-que je devais aussi une visite à ma fille, sachant qu'elle n'allait
-point cet hiver à Paris; et j'ai été si parfaitement bien reçue d'elle
-et de M. de Grignan, que si j'ai eu quelque fatigue, je l'ai entièrement
-oubliée; et je n'ai senti que la joie et le plaisir de me trouver avec
-eux. Ce trajet n'a point été désapprouvé de madame de Chaulnes, ni de
-mesdames de Lavardin et de la Fayette, auxquelles je demande volontiers
-conseil; de sorte que rien n'a manqué au bonheur ni à l'agrément de ce
-voyage: vous y mettrez la dernière main en repassant par Grignan, où
-nous allons vous attendre. L'assemblée de nos petits états est finie;
-nous sommes ici seuls, en attendant que M. de Grignan soit en état
-d'aller à Grignan, et puis, s'il se peut, à Paris. Il a été mené quatre
-ou cinq jours fort rudement de la colique et de la fièvre continue, avec
-deux redoublements par jour. Cette maladie allait beau train, si elle
-n'avait été arrêtée par les miracles ordinaires du quinquina; mais
-n'oubliez pas qu'il a été aussi bon pour la colique que pour la fièvre;
-il faut donc se remettre. Nous n'irons à Aix qu'un moment pour voir la
-petite religieuse de Grignan[753], et dans peu de jours nous serons pour
-tout l'hiver à Grignan, où le petit colonel (_le marquis de Grignan_),
-qui a son régiment à Valence et aux environs, viendra passer six
-semaines avec nous. Hélas! tout ce temps ne passera que trop vite; je
-commence à soupirer douloureusement de le voir courir avec tant de
-rapidité, j'en vois et j'en sens les conséquences. Vous n'en êtes pas
-encore, mon _jeune_ cousin, à de si tristes réflexions.
-
-J'ai voulu vous écrire sur la mort de M. de Seignelai: quelle mort!
-quelle perte pour sa famille et pour ses amis! On me mande que sa femme
-est inconsolable, et qu'on parle de vendre Sceaux à M. le duc du Maine.
-Oh! mon Dieu, que de choses à dire sur un si grand sujet! Mais que
-dites-vous de sa dépouille sur un homme que l'on croyait déjà tout
-établi[754]? Autre sujet de conversation; mais il ne faut faire à
-présent que la table des chapitres pour quand nous nous verrons. M. le
-duc de Chaulnes nous a écrit de fort aimables lettres, et nous donne une
-espérance assez proche de le voir bientôt à Grignan; mais auparavant il
-me paraît qu'il ne serait pas impossible d'envoyer enfin ces bulles si
-longtemps attendues, et trop tôt chantées; qui n'eût pas cru que l'abbé
-de Polignac les apportait? Je n'ai jamais vu un enfant _si difficile à
-baptiser_; mais enfin vous en aurez l'honneur, vous le méritez bien
-après tant de peines; venez donc recevoir nos louanges. Je n'ose presque
-vous parler de votre déménagement de la rue du Parc-Royal pour aller
-demeurer au Temple; j'en suis affligée pour vous et pour moi; je hais le
-Temple autant que j'aime la déesse (_madame de Coulanges_) qui veut
-présentement y être honorée; je hais ce quartier qui ne mène qu'à
-Montfaucon; j'en hais même jusques à la belle vue dont madame de
-Coulanges me parle; je hais cette fausse campagne, qui fait qu'on n'est
-plus sensible aux beautés de la véritable, et qu'elle sera plus à
-couvert des rigueurs du froid à Brévannes[755], qu'à la ruelle de son
-lit dans ce chien de Temple; enfin tout cela me déplaît à mourir, et ce
-qui est beau, c'est que je lui mande toutes ces improbations avec une
-grossièreté que je sens, et dont je ne puis m'empêcher. Que ferez-vous,
-mon pauvre cousin, loin des hôtels de Chaulnes, de Lamoignon, du Lude,
-de Villeroi, de Grignan? comment peut-on quitter un tel quartier? Pour
-moi, je renonce quasi à la déesse; car le moyen d'accommoder ce coin du
-monde tout écarté avec mon faubourg Saint-Germain[756]? Au lieu de
-trouver, comme je faisais, cette jolie madame de Coulanges sous ma main,
-prendre du café le matin avec elle, y courir après la messe, y revenir
-le soir comme chez soi; enfin, mon pauvre cousin, ne m'en parlez point:
-je suis trop heureuse d'avoir quelques mois pour m'accoutumer à ce
-bizarre dérangement; mais n'y avait-il point d'autre maison? et votre
-cabinet, où est-il? y retrouverons-nous tous nos tableaux? Enfin Dieu
-l'a voulu; car le moyen, sans cette pensée, de vouloir s'en taire? Il
-faut finir ce chapitre, même cette lettre.
-
-J'ai trouvé Pauline tout aimable, et telle que vous me l'avez dépeinte.
-Mandez-moi bien de vos nouvelles; je vous écris en détail, car nous
-aimons ce style, qui est celui de l'amitié. Je vous envoie cette lettre
-par M. de Montmort, intendant à Marseille, autrefois M. du Fargis, qui
-mangeait des tartelettes avec mes enfants; si vous le connaissez, vous
-savez que c'est un des plus jolis hommes du monde, le plus honnête, le
-plus poli, aimant à plaire et à faire plaisir, et d'une manière qui lui
-est particulière; en un mot, il en sait assurément plus que les autres
-sur ce sujet: je vous en ferai demeurer d'accord à Grignan, où je vais
-vous attendre, mon cher cousin, avec une bonne amitié et une véritable
-impatience.
-
-
- [753] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse aux Filles de Sainte-Marie.
-
- [754] M. de Pontchartrain, alors contrôleur des finances, et depuis
- chancelier de France en 1699.
-
- [755] Maison de campagne de madame de Coulanges.
-
- [756] Où demeurait madame de la Fayette, qu'elle allait voir souvent.
-
-
-
-
-307.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- A Grignan, le 10 avril 1691.
-
-Nous avons reçu une lettre, du 31 mars, de notre cher ambassadeur; elle
-est venue en sept jours; cette diligence est agréable, mais ce qu'il
-nous mande l'est encore davantage; on ne peut écrire plus
-spirituellement. Ma fille prend le soin de lui répondre; et comme je la
-prie de lui envoyer le Saint-Esprit en diligence, non-seulement pour
-faire un pape[757], mais pour finir promptement toutes sortes
-d'affaires, afin de nous venir voir, elle m'assure qu'elle lui enverra
-la prise de Nice en cinq jours de tranchée ouverte, par M. de Catinat,
-et que cette nouvelle fera le même effet pour nos bulles.
-
-Mais parlons de votre affliction d'avoir perdu cet aimable ménage[758],
-qui a si bien célébré votre mérite en vers et en prose, tandis que vous
-avez si bien senti l'agrément de leur société. La douleur de cette
-séparation est aisée à comprendre; M. de Chaulnes ne veut pas que nous
-croyions qu'il la partage avec vous; il ne faut pas qu'un ambassadeur
-soit occupé d'autres choses que des affaires du roi son maître, qui, de
-son côté, prend Mons avec cent mille hommes d'une manière tout héroïque,
-allant partout, visitant tout, s'exposant trop. La politique du prince
-d'Orange, qui prenait tranquillement des mesures, avec les princes
-confédérés, pour le commencement du mois de mai, s'est trouvée un peu
-déconcertée de cette promptitude; il menace de venir au secours de cette
-grande place; un prisonnier le dit ainsi au roi, qui répondit
-froidement: _Nous sommes ici pour l'attendre_. Je vous défie d'imaginer
-une réponse plus parfaite et plus précise. Je crois donc, mon cher
-cousin, qu'en vous mandant encore dans quatre jours cette belle
-conquête[759], votre Rome ne sera point fâchée de vivre paternellement
-avec son fils aîné. Dieu sait si notre ambassadeur soutiendra bien
-_l'identité du plus grand roi du monde_, comme dit M. de Nevers!
-
-Revenons un peu terre à terre. Notre petit marquis de Grignan était allé
-à ce siége de Nice comme un aventurier, _vago di fama_. M. de Catinat
-lui a fait commander plusieurs jours la cavalerie, pour ne le pas
-laisser volontaire; ce qui ne l'a pas empêché d'aller partout, d'essuyer
-tout le feu, qui fut fort vif d'abord, de porter des fascines au petit
-pas, car c'est le bel air; mais quelles fascines! toutes d'orangers, mon
-cousin, de lauriers-roses, de grenadiers! ils ne craignaient que d'être
-trop parfumés. Jamais il ne s'est vu un si beau pays, ni si délicieux;
-vous en comprenez les délices par ceux d'Italie. Voilà ce que M. de
-Savoie a pris plaisir de perdre et de ruiner: dirons-nous que c'est un
-habile politique? Nous attendons ce petit colonel[760], qui vient se
-préparer pour aller en Piémont, car cette expédition de Nice n'est que
-_peloter en attendant partie_; il ne sera plus ici quand vous y
-passerez; mais savez-vous qui vous y trouverez? mon fils, qui vient
-passer l'été avec nous, et qui vient au-devant de son gouverneur sur les
-pas de sa mère.
-
-A propos de mère et de fils, savez-vous, mon cher cousin, que je suis
-depuis dix ou douze jours dans une tristesse dont vous êtes seul capable
-de me tirer, pendant que je vous écris? C'est de la maladie extrême de
-madame de Lavardin la douairière, mon intime et mon ancienne amie; cette
-femme d'un si bon et si solide esprit, cette illustre veuve, qui nous
-avait toutes rassemblées sous son aile; cette personne, d'un si grand
-mérite, est tombée tout d'un coup dans une espèce d'apoplexie; elle est
-assoupie, elle est paralytique, elle a une grosse fièvre; quand on la
-réveille, elle parle de bon sens, mais elle retombe; enfin, mon enfant,
-je ne pouvais faire dans l'amitié une plus grande perte; je la sens
-très-vivement. Madame la duchesse de Chaulnes m'en apprend des
-nouvelles, et en est très-affligée; madame de la Fayette encore plus;
-enfin, c'est un mérite reconnu, où tout le monde s'intéresse comme à une
-perte publique: jugez ce que ce doit être pour toutes ses amies. On
-m'assure que M. de Lavardin en est fort touché; je le souhaite, c'est
-son éloge que de regretter bien tendrement une mère à qui il doit, en
-quelque sorte, tout ce qu'il est. Adieu, mon cher cousin, je n'en puis
-plus; j'ai le coeur serré: si j'avais commencé par ce triste sujet, je
-n'aurais pas eu le courage de vous entretenir.
-
-Je ne parle plus du Temple, j'ai dit mon avis; mais je ne l'aimerai ni
-ne l'approuverai jamais. Je ne suis pas de même pour vous; car je vous
-aime, et vous aimerai, et vous approuverai toujours.
-
-
- [757] Alexandre VIII était mort depuis deux mois et quelques jours.
-
- [758] Le duc et la duchesse de Nevers.
-
- [759] La ville de Mons se rendit au roi le 9 de ce même mois d'avril,
- après seize jours de tranchée ouverte.
-
- [760] Le marquis de Grignan.
-
-
-
-
-308.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. LE DUC DE CHAULNES.
-
-
- A Grignan, le 15 mai 1691.
-
-Mais, mon Dieu, quel homme vous êtes, mon cher gouverneur! on ne pourra
-plus vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas, qui nous
-jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point
-l'autre jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne? Pensez-vous que ce soit
-une chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle
-tracasserie faites-vous encore à celui de l'empereur sur les franchises?
-Ce pauvre sbirre si bien épousseté en est une belle marque[761]; enfin,
-vous êtes devenu tellement pointilleux, que toute l'Europe songera à
-deux fois comme elle se devra conduire avec Votre Excellence. Si vous
-nous apportez cette humeur, nous ne vous reconnaîtrons plus. Parlons
-maintenant de la plus grande affaire qui soit à la cour. Votre
-imagination va tout droit à de nouvelles entreprises; vous croyez que le
-roi, non content de Mons et de Nice, veut encore le siége de Namur:
-point du tout; c'est une chose qui a donné plus de peine à Sa Majesté et
-qui lui a coûté plus de temps que ses dernières conquêtes; c'est la
-défaite des _fontanges_ à plate couture: plus de coiffures élevées
-jusques aux nues, plus de _casques_, plus de _rayons_, plus de
-_bourgognes_, plus de _jardinières_: les princesses ont paru de trois
-quartiers moins hautes qu'à l'ordinaire; on fait usage de ses cheveux,
-comme on faisait il y a dix ans. Ce changement a fait un bruit et un
-désordre à Versailles qu'on ne saurait vous représenter. Chacun
-raisonnait à fond sur cette matière, et c'était l'affaire de tout le
-monde. On nous assure que M. de Langlée a fait un traité sur ce
-changement pour envoyer dans les provinces: dès que nous l'aurons,
-monsieur, nous ne manquerons pas de vous l'envoyer; et cependant je
-baise très-humblement les mains de Votre Excellence.
-
-Vous aurez la bonté d'excuser si ce que j'ajoute ici n'est pas écrit
-d'une main aussi ferme qu'auparavant: ma lettre était cachetée, et je
-l'ouvre pour vous dire que nous sortons de table, où, avec trois Bretons
-de votre connaissance, MM. du Cambout, de Trévigni et du Guesclin, nous
-avons bu à votre santé en vin blanc, le plus excellent et le plus frais
-qu'on puisse boire; madame de Grignan a commencé, les autres ont suivi:
-la Bretagne a fait son devoir; à la santé de M. l'ambassadeur, à la
-santé de madame la duchesse de Chaulnes! _tope_ à notre cher gouverneur,
-_tope_ à la grande gouvernante! Monsieur, je vous fais raison. Enfin,
-tant a été procédé, que nous l'avons portée à M. de Coulanges; c'est à
-lui de répondre.
-
-
- [761] Voir le journal manuscrit de Dangeau, 31 juillet 1691. M. de
- Chaulnes était ambassadeur à Rome.
-
-
-
-
-309.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- A Grignan, le 26 juillet 1691.
-
-Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très-subite de M. de
-Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le voilà
-donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une
-si grande place; dont _le moi_, comme dit M. Nicole, était si étendu;
-qui était le centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins,
-que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres
-commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à
-conduire! Ah! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien
-donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. Non, non,
-vous n'aurez pas un seul, un seul moment. Faut-il raisonner sur cette
-étrange aventure? non, en vérité, il y faut réfléchir dans son cabinet.
-Voilà le second ministre[762] que vous voyez mourir, depuis que vous
-êtes à Rome; rien n'est plus différent que leur mort, mais rien n'est
-plus égal que leur fortune, et les cent millions de chaînes qui les
-attachaient tous deux à la terre.
-
-Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez
-embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au
-conclave: mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai ouï dire qu'un
-homme d'un très-bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet
-de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en conclut qu'il fallait
-que la religion chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse, de
-subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de désordres et de
-profanations: faites donc comme lui, tirez les mêmes conséquences, et
-songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d'un nombre
-infini de martyrs; qu'aux premiers siècles, toutes les intrigues du
-conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui qui paraissait
-avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre; qu'il y eut
-trente-sept papes qui le souffrirent l'un après l'autre, sans que la
-certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une place où la mort
-était attachée: et quelle mort! Vous n'avez qu'à lire cette histoire,
-pour vous persuader qu'une religion subsistante par un miracle
-continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peut être une
-imagination des hommes. Les hommes ne pensent pas ainsi: lisez saint
-Augustin dans sa _Vérité de la religion_, lisez l'_Abbadie_[763], bien
-différent de ce grand saint; mais très-digne de lui être comparé, quand
-il parle de la religion chrétienne: demandez à l'abbé de Polignac s'il
-estime ce livre. Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez point si
-légèrement; croyez que, quelque manége qu'il y ait dans le conclave,
-c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est
-le maître de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en
-bon lieu: _Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu
-fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voilà sur quoi je vous
-laisse, mon cher cousin.
-
-
- [762] M. de Seignelai était mort l'année précédente.
-
- [763] Auteur d'un livre sur la _Vérité de la religion chrétienne_. Il
- était protestant.
-
-
-
-
-310.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES, QUI ÉTAIT ALORS A
-ANCI-LE-FRANC, CHEZ Mme DE LOUVOIS.
-
-
- A Grignan, le 9 septembre 1694.
-
-J'ai reçu plusieurs de vos lettres, mon cher cousin; il n'y en a point
-de perdues, ce serait grand dommage, elles ont toutes leur mérite
-particulier, et font la joie de toute notre société: ce que vous mettez
-pour adresse sur la dernière, en disant adieu à tous ceux que vous
-nommez, ne vous a brouillé avec personne: _Au château royal de Grignan_.
-Cette adresse frappe, donne tout au moins le plaisir de croire que, dans
-le nombre de toutes les beautés dont votre imagination est remplie,
-celle de ce château, qui n'est pas commune, y conserve toujours sa
-place, et c'est un de ses plus beaux titres: il faut que je vous en
-parle un peu, puisque vous l'aimez. Ce vilain degré par où l'on montait
-dans la seconde cour, à la honte des _Adhémars_, est entièrement
-renversé, et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer; je ne
-dis point grand, ni magnifique, parce que ma fille n'ayant pas voulu
-jeter tous les appartements par terre, il a fallu se réduire à un
-certain espace, où l'on a fait un chef-d'oeuvre. Le vestibule est beau,
-et l'on y peut manger fort à son aise; on y monte par un grand perron;
-les armes de Grignan sont sur la porte; vous les aimez, c'est pourquoi
-je vous en parle. Les appartements des prélats, dont vous ne connaissez
-que le salon, sont meublés fort honnêtement, et l'usage que nous en
-faisons est très-délicieux. Mais puisque nous y sommes, parlons un peu
-de la cruelle et continuelle chère que l'on y fait, surtout en ce
-temps-ci; ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu'on mange partout,
-des perdreaux, cela est commun; mais il n'est pas commun qu'ils soient
-tous comme lorsqu'à Paris chacun les approche de son nez en faisant une
-certaine mine, et criant: Ah, quel fumet! sentez un peu; nous supprimons
-tous ces étonnements; ces perdreaux sont tous nourris de thym, de
-marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets; il n'y a
-point à choisir: j'en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut
-que la cuisse se sépare du corps à la première semonce (elle n'y manque
-jamais), et des tourterelles toutes parfaites aussi. Pour les melons,
-les figues et les muscats, c'est une chose étrange: si nous voulions,
-par quelque bizarre fantaisie, trouver un mauvais melon, nous serions
-obligés de le faire venir de Paris; il ne s'en trouve point ici; les
-figues blanches et sucrées, les muscats comme des grains d'ambre que
-l'on peut croquer, et qui vous feraient fort bien tourner la tête si
-vous en mangiez sans mesure, parce que c'est comme si l'on buvait à
-petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent: mon cher cousin,
-quelle vie! vous la connaissez sous de moindres degrés de soleil; elle
-ne fait point du tout souvenir de celle de la Trappe. Voyez dans quelle
-sorte de détail je me suis jetée, c'est le hasard qui conduit nos
-plumes; je vous rends ceux que vous m'avez mandés, et que j'aime tant;
-cette liberté est assez commode, on ne va pas chercher bien loin le
-sujet de ses lettres.
-
-Je loue fort le courage de madame de Louvois d'avoir quitté Paris,
-contre l'avis de tous ceux qui lui voulaient faire peur du mauvais air:
-hé, où est-il ce mauvais air? qui leur a dit qu'il n'est point à Paris?
-Nous le trouvons quand il plaît à Dieu, et jamais plus tôt. Parlez-moi
-bien de vos grandeurs de Tonnerre et d'Anci-le-Franc; j'ai vu ce beau
-château, et une reine de Sicile sur une porte, dont M. de Noyon vient
-directement[764]. Je vous trouve trop heureux; au sortir des dignités de
-M. le duc de Chaulnes, vous entrez dans l'abondance et les richesses de
-madame de Louvois; suivez cette étoile si bienfaisante, tant qu'elle
-vous conduira. Je le demandais l'autre jour à madame de Coulanges: elle
-m'a parlé de Carette; ah! quel fou!
-
-Comment pourrons-nous passer de tout ceci, mon cher cousin, au maréchal
-d'Humières, le plus aimable, le plus aimé de tous les courtisans. Il a
-dit à M. le curé de Versailles: _Monsieur, vous voyez un homme qui s'en
-va mourir dans quatre heures, et qui n'a jamais pensé, ni à son salut,
-ni à ses affaires_; il disait bien vrai, et cette vérité est digne de
-beaucoup de réflexions: mais je quitte ce sérieux, pour vous demander,
-sur un autre ton sérieux, si je ne puis pas assurer ici madame de
-Louvois de mes très-humbles services; elle est si honnête, qu'elle donne
-toujours envie de lui faire exercer cette qualité. Mandez-moi qui est de
-votre troupe, et me payez avec la monnaie dont vous vous servez
-présentement. Je suis aise que vous soyez plus près de nous, sans que
-cela me donne plus d'espérance; mais c'est toujours quelque chose. M.
-de Grignan est revenu à Marseille; c'est signe que nous l'aurons
-bientôt. La flotte qui est vers Barcelone fait mine de prendre bientôt
-le parti que la saison lui conseille. Tout ce qui est ici vous aime et
-vous embrasse chacun au _prorata_ de ce qui lui convient, et moi plus
-que tous. M. de Carcassonne est charmé de vos lettres.
-
-
- [764] Trait dirigé contre la vanité de M. de Clermont-Tonnerre, évêque
- de Noyon.
-
-
-
-
-311.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- A Grignan, le 26 avril 1695.
-
-Quand vous m'écrivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible; vos
-lettres sont agréables comme vous; on les lit avec un plaisir qui se
-répand partout; on aime à vous entendre, on vous approuve, on vous
-admire, chacun selon le degré de chaleur qu'il a pour vous. Quand vous
-ne m'écrivez pas, je ne gronde point, je ne boude point; je dis, Mon
-cousin est dans quelque palais enchanté; mon cousin n'est point à lui;
-on aura sans doute enlevé mon pauvre cousin; et j'attends avec patience
-le retour de votre souvenir, sans jamais douter de votre amitié; car le
-moyen que vous ne m'aimiez pas? c'est la première chose que vous avez
-faite quand vous avez commencé d'ouvrir les yeux; et c'est moi aussi qui
-ai commencé la mode de vous aimer et de vous trouver aimable; une amitié
-si bien conditionnée ne craint point les injures du temps. Il nous
-paraît que ce temps, qui fait tant de mal en passant sur la tête des
-autres, ne vous en fait aucun; vous ne connaissez plus rien à votre
-baptistaire; vous êtes persuadé qu'on a fait une très-grosse erreur à la
-date de l'année; le chevalier de Grignan dit qu'on a mis sur le sien
-tout ce qu'on a ôté du vôtre, et il a raison; c'est ainsi qu'il faut
-compter son âge. Pour moi, que rien n'avertit encore du nombre de mes
-années, je suis quelquefois surprise de ma santé; je suis guérie de
-mille petites incommodités que j'avais autrefois; non-seulement j'avance
-doucement comme une tortue, mais je suis prête à croire que je vais
-comme une écrevisse[765]: cependant je fais des efforts pour n'être
-point la dupe de ces trompeuses apparences, et dans quelques années je
-vous conseillerai d'en faire autant.
-
-Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin, c'est un lieu très-enchanté, dont
-M. et madame de Chaulnes vont prendre possession; vous allez retrouver
-les enfants de ces petits rossignols que vous avez si joliment chantés;
-ils doivent redoubler leurs chants, en apprenant de vous le bonheur
-qu'ils auront de voir plus souvent les maîtres de ce beau séjour. J'ai
-suivi tous les sentiments de ces gouverneurs; je n'en ai trouvé aucun
-qui n'ait été en sa place, et qui ne soit venu de la raison et de la
-générosité la plus parfaite. Ils ont senti les vives douleurs de toute
-une province qu'ils ont gouvernée et comblée de biens depuis vingt-six
-ans; ils ont obéi cependant d'une manière très-noble; ils ont eu besoin
-de leur courage pour vaincre la force de l'habitude, qui les avait comme
-unis à cette Bretagne: présentement ils ont d'autres pensées; ils
-entrent dans le goût de jouir tranquillement de leurs grandeurs; je ne
-trouve rien que d'admirable dans toute cette conduite; je l'ai suivie et
-sentie avec l'intérêt et l'attention d'une personne qui les aime, et qui
-les honore du fond du coeur. J'ai mandé à notre duchesse comme M. de
-Grignan est à Marseille, et dans cette province sans aucune sorte de
-dégoûts; au contraire, il paraît, par les ordres du maréchal de
-Tourville, qu'on l'a ménagé en tout; ce maréchal lui demandera des
-troupes quand il en aura besoin; et M. de Grignan, comme lieutenant
-général des armées, commandera les troupes de la marine sous ce
-maréchal. Voilà de quoi il est question; on veut agir, quoi qu'il en
-coûte. Je plains bien mon fils de n'avoir plus la douceur de faire sa
-cour à nos anciens gouverneurs; il sent cette perte, comme il le doit.
-Je suis en peine de madame de Coulanges, je m'en vais lui écrire.
-Recevez les amitiés de tout ce qui est ici, et venez que je vous baise
-des deux côtés.
-
-
- [765] Moins d'un an après, elle n'existait plus.
-
-
-
-
-312.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
-
-
- A Grignan, ce 5 juin 1695.
-
-J'ai dessein, monsieur, de vous faire un procès: voici comme je m'y
-prends. Je veux que vous le jugiez vous-même. Il y a plus d'un an que je
-suis ici avec ma fille, pour qui je n'ai pas changé de goût. Depuis ce
-temps vous avez entendu parler, sans doute, du mariage du marquis de
-Grignan avec mademoiselle de Saint-Amand. Vous l'avez vue assez souvent
-à Montpellier pour connaître sa personne; vous avez aussi entendu parler
-des grands biens de monsieur son père; vous n'avez point ignoré que ce
-mariage s'est fait avec un assez grand bruit dans ce château que vous
-connaissez. Je suppose que vous n'avez point oublié ce temps où commença
-la véritable estime que nous avons toujours conservée pour vous. Sur
-cela je mesure vos sentiments par les miens, et je juge que, ne vous
-ayant point oublié, vous ne devez pas aussi nous avoir oubliées.
-
-J'y joins même M. de Grignan, dont les dates sont encore plus anciennes
-que les nôtres. Je rassemble toutes ces choses, et de tout côté je me
-trouve offensée; je m'en plains à vos amis, je m'en plains à notre cher
-Corbinelli, confident jaloux, et témoin de toute l'estime et l'amitié
-que nous avons pour vous; et enfin je m'en plains à vous-même, monsieur.
-D'où vient ce silence? est-ce de l'oubli? est-ce une parfaite
-indifférence? Je ne sais: que voulez-vous que je pense? A quoi ressemble
-votre conduite? donnez-y un nom, monsieur; voilà le procès en état
-d'être jugé. Jugez-le: je consens que vous soyez juge et partie.
-
-
-
-
-313.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE SÉVIGNÉ.
-
-
- A Grignan, le mardi 20 septembre 1695.
-
-Vous voilà donc à nos pauvres Rochers, mes chers enfants! et vous y
-trouvez une douceur et une tranquillité exempte de tous devoirs et de
-toute fatigue, qui fait respirer notre chère petite marquise. Mon Dieu!
-que vous me peignez bien son état et son extrême délicatesse! j'en suis
-sensiblement touchée; et j'entre si tendrement dans toutes vos pensées,
-que j'en ai le coeur serré et les larmes aux yeux. Il faut espérer que
-vous n'aurez, dans toutes vos peines, que le mérite de les souffrir avec
-résignation et soumission; mais si Dieu en jugeait autrement, c'est
-alors que toutes les choses _impromises_ arriveraient d'une autre façon:
-mais je veux croire que cette chère personne, bien conservée, durera
-autant que les autres; nous en avons mille exemples. Mademoiselle de la
-Trousse (_mademoiselle de Méri_) n'a-t-elle pas eu toute sorte de maux?
-En attendant, mon cher enfant, j'entre avec une tendresse infinie dans
-tous vos sentiments, mais du fond de mon coeur. Vous me faites justice
-quand vous me dites que vous craignez de m'attendrir, en me contant
-l'état de votre âme; n'en doutez pas, et que je n'y sois infiniment
-sensible. J'espère que cette réponse vous trouvera dans un état plus
-tranquille et plus heureux. Vous me paraissez loin de penser à Paris
-pour notre marquise. Vous ne voyez que Bourbon pour le printemps.
-Conduisez-moi toujours dans tous vos desseins, et ne me laissez rien
-ignorer de tout ce qui vous touche.
-
-Rendez-moi compte d'une lettre du 23 d'août et du 30. Il y avait aussi
-un billet pour Galois, que je priais M. Branjon de payer. Répondez-moi
-sur cet article. Il est marié, le bon Branjon; il m'écrit, sur ce sujet,
-une fort jolie lettre. Mandez-moi si ce mariage est aussi bon qu'il me
-le dit. C'est une parente de tout le parlement et de M. d'Harouïs.
-Expliquez-moi cela, mon enfant. Je vous adressais aussi une lettre pour
-notre abbé Charrier. Il sera bien fâché de ne plus vous trouver: et M.
-de Toulon! vous dites fort bien sur ce boeuf, c'est à lui à le dompter,
-et à vous à demeurer ferme comme vous êtes. Renvoyez la lettre de l'abbé
-à Quimperlé.
-
-Pour la santé de votre pauvre soeur, elle n'est point du tout bonne. Ce
-n'est plus de sa perte de sang, elle est passée; mais elle ne se remet
-point, elle est toujours changée à n'être pas reconnaissable, parce que
-son estomac ne se rétablit point, et qu'elle ne profite d'aucune
-nourriture; et cela vient du mauvais état de son foie, dont vous savez
-qu'il y a longtemps qu'elle se plaint. Ce mal est si capital, que, pour
-moi, j'en suis dans une véritable peine. On pourrait faire quelques
-remèdes à ce foie; mais ils sont contraires à la perte de sang, qu'on
-craint toujours qui ne revienne, et qui a causé le mauvais effet de
-cette partie affligée. Ainsi ces deux maux, dont les remèdes sont
-contraires, font un état qui fait beaucoup de pitié. On espère que le
-temps rétablira ce désordre: je le souhaite; et si ce bonheur arrive,
-nous irons promptement à Paris. Voilà le point où nous en sommes, et
-qu'il faut démêler, et dont je vous instruirai très-fidèlement.
-
-Cette langueur fait aussi qu'on ne parle point encore du retour des
-guerriers. Cependant je ne doute pas que l'affaire[766] ne se fasse;
-elle est trop engagée: mais ce sera sans joie, et même si nous allions à
-Paris, on partirait deux jours après, pour éviter l'air d'une noce et
-les visites, dont on ne veut recevoir aucune: _chat échaudé_, etc.
-
-Pour les chagrins de M. de Saint-Amand, dont il a fait grand bruit à
-Paris, ils étaient fondés sur ce que ma fille ayant véritablement
-prouvé, par des mémoires qu'elle nous a fait voir à tous, qu'elle avait
-payé à son fils neuf mille francs sur dix qu'elle lui a promis, et ne
-lui en ayant par conséquent envoyé que mille, M. de Saint-Amand a dit
-qu'on le trompait, qu'on voulait tout prendre sur lui, et qu'il ne
-donnerait plus rien du tout, ayant donné les quinze mille francs du bien
-de sa fille (qu'il a payés à Paris en fonds, et dont il a les terres
-qu'on lui a données et délaissées ici), et que c'était à M. le marquis à
-chercher son secours de ce côté-là. Vous jugez bien que quand ce
-_côté-là_ a payé, cela peut jeter quelques petits chagrins; mais cela
-s'est passé. M. de Saint-Amand a songé, en lui-même, qu'il ne lui serait
-pas bon d'être brouillé avec ma fille. Ainsi il est venu ici, plus doux
-qu'un mouton, ne demandant qu'à plaire et à ramener sa fille à Paris; ce
-qu'il a fait, quoiqu'en bonne justice elle dût nous attendre: mais
-l'avantage d'être logée, avec son mari, dans cette belle maison de M. de
-Saint-Amand, d'y être bien meublée, bien nourrie pour rien, a fait
-consentir sans balancer à la laisser aller jouir de tous ces avantages;
-mais ce n'a pas été sans larmes que nous l'avons vue partir; car elle
-est fort aimable, et elle était si fondue en pleurs en nous disant
-adieu, qu'il ne semblait pas que ce fût elle qui partît, pour aller
-commencer une vie agréable, au milieu de l'abondance. Elle avait pris
-beaucoup de goût à notre société. Elle partit le premier de ce mois avec
-son père.
-
-Croyez, mon fils, qu'aucun Grignan n'a dessein de vous faire des
-finesses, que vous êtes aimé de tous, et que si cette bagatelle avait
-été une chose curieuse, on aurait été persuadé que vous y auriez pris
-bien de l'intérêt, comme vous avez toujours fait.
-
-M. de Grignan est encore à Marseille; nous l'attendons bientôt, car la
-mer est libre; et l'amiral Russel, qu'on ne voit plus, lui donnera la
-liberté de venir ici.
-
-Je ferai chercher les deux petits écrits dont vous me parlez. Je me fie
-fort à votre goût. Pour ces lettres à M. de la Trappe, ce sont des
-livres qu'on ne saurait envoyer, quoique manuscrits. Je vous les ferai
-lire à Paris, où j'espère toujours vous voir: car je sens mille fois
-plus l'amitié que j'ai pour vous, que vous ne sentez celle que vous avez
-pour moi. C'est l'ordre, et je ne m'en plains pas.
-
-Voilà une lettre de madame de Chaulnes, que je vous envoie entière, par
-confiance en votre sagesse. Vous vous justifierez des choses où vous
-savez bien ce qu'il faut répondre, et vous ne ferez point d'attention à
-celles qui vous pourraient fâcher. Pour moi, j'ai dit ce que j'avais à
-dire, mais en attendant que vous me répondissiez vous-même sur ce que je
-ne savais pas; et j'ai ajouté que je vous manderais ce que cette
-duchesse me mandait. Écrivez-lui donc tout bonnement comme ayant su de
-moi ce qu'elle écrit de vous. Après tout, vous devez conserver cette
-liaison; ils vous aiment, et vous ont fait plaisir; il ne faut pas
-blesser la reconnaissance. J'ai dit que vous étiez obligé à
-l'intendant[767]. Mais je vous dis à vous, mon enfant, cette amitié ne
-peut-elle compatir avec vos anciens commerces et du premier président et
-du procureur général? Faut-il rompre avec ses vieux amis, quand on veut
-ménager un intendant? M. de Pommereuil n'exigeait point cette conduite.
-J'ai dit aussi qu'il vous fallait entendre, et qu'il était impossible
-que vous n'eussiez pas fait des compliments au procureur général sur le
-mariage de sa fille. Enfin, mon enfant, défendez-vous, et me dites ce
-que vous aurez dit, afin que je vous soutienne.
-
-Ceci est pour mon bon président:
-
-J'ai reçu votre dernière lettre, mon cher président; elle est aimable
-comme tout ce que vous m'écrivez. Je suis étonnée que _Dupuis_ ne vous
-réponde point, je crains qu'il ne soit malade.
-
-Vous voilà trop heureux d'avoir mon fils et notre marquise. Gouvernez-la
-bien, divertissez-la, amusez-la; enfin, mettez-la dans du coton, et nous
-conservez cette chère et précieuse personne. Ayez soin de me faire
-savoir de ses nouvelles; j'y prends un sensible intérêt.
-
-Mon fils me fait les compliments de _Pilois_[768] et des ouvriers qui
-ont fini le labyrinthe. Je les reçois, et je les aime, et les remercie.
-Je leur donnerais de quoi boire si j'étais là.
-
-Ma fille, et votre idole, vous aiment fort; et moi par-dessus tout.
-Adieu, mon bon président: mon fils vous fera part de ma lettre.
-J'embrasse votre tourterelle.
-
-
- [766] Le mariage de Pauline de Grignan avec le marquis de Simiane
- était convenu: on n'attendait pour le célébrer que le retour du
- marquis, qui était à l'armée.
-
- [767] Madame de Chaulnes se plaignait de ce que le marquis de Sévigné
- voyait plus l'intendant de la province que le premier président et le
- procureur général du parlement de Bretagne.
-
- [768] Jardinier des Rochers.
-
-
-
-
-314.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
-
-
- A Grignan, le 15 octobre 1695.
-
-Je viens d'écrire à notre duc et à notre duchesse de Chaulnes; mais je
-vous dispense de lire mes lettres, elles ne valent rien du tout. Je
-défie tous vos bons tons, tous vos points et toutes vos virgules, d'en
-pouvoir rien faire de bon: ainsi laissez-les là; aussi bien je parle à
-notre duchesse de certaines petites affaires peu divertissantes. Ce que
-vous pourriez faire de mieux pour moi, mon aimable cousin, ce serait de
-nous envoyer, par quelque subtil enchantement, tout le sang, toute la
-force, toute la santé, toute la joie que vous avez de trop, pour en
-faire une transfusion dans la machine de ma fille. Il y a trois mois
-qu'elle est accablée d'une sorte de maladie qu'on dit qui n'est point
-dangereuse, et que je trouve la plus triste et la plus effrayante de
-toutes celles qu'on peut avoir. Je vous avoue, mon cher cousin, que je
-m'en meurs, et que je ne suis pas la maîtresse de soutenir toutes les
-mauvaises nuits qu'elle me fait passer; enfin, son dernier état a été si
-violent, qu'il en a fallu venir à une saignée du bras: étrange remède,
-qui fait répandre du sang quand il n'y en a déjà que trop de répandu!
-c'est brûler la bougie par les deux bouts. C'est ce qu'elle nous disait;
-car, au milieu de son extrême faiblesse et de son changement, rien n'est
-égal à son courage et à sa patience. Si nous pouvions reprendre des
-forces, nous prendrions bien vite le chemin de Paris; c'est ce que nous
-souhaitons; et alors nous vous présenterions la marquise de Grignan, que
-vous deviez déjà commencer de connaître, sur la parole de M. le duc de
-Chaulnes, qui a fort galamment forcé sa porte, et qui en a fait un fort
-joli portrait. Cependant, mon cher cousin, conservez-nous une sorte
-d'amitié, quelque indignes que nous en soyons par notre tristesse; il
-faut aimer ses amis avec leurs défauts; c'en est un grand que d'être
-malade: Dieu vous en préserve, mon aimable! J'écris à madame de
-Coulanges sur le même ton plaintif qui ne me quitte point; car le moyen
-de n'être pas aussi malade par l'esprit, que l'est dans sa personne
-cette comtesse, que je vois tous les jours devant mes yeux? Madame de
-Coulanges est bien heureuse d'être hors d'affaire; il me semble que les
-mères ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans
-de pareils embarras; je m'en plains respectueusement à la Providence.
-
-Nous venons de lire un discours qui nous a tous charmés, et même M.
-l'archevêque d'Arles, qui est du métier: c'est l'oraison funèbre de M.
-de Fieubet, par l'abbé Anselme. C'est la plus mesurée, la plus sage, la
-plus convenable et la plus chrétienne pièce qu'on puisse faire sur un
-pareil sujet; tout est plein de citations de la sainte Écriture,
-d'applications admirables, de dévotion, de piété, de dignité, et d'un
-style noble et coulant: lisez-la: si vous êtes de notre avis, tant
-mieux pour nous; et si vous n'en êtes pas, tant mieux pour vous, en un
-certain sens; c'est signe que votre joie, votre santé et votre vivacité
-vous rendent sourd à ce langage: mais, quoi qu'il en soit, je vous donne
-cet avis, puisqu'il est sûr qu'on ne rit pas toujours; c'est une chanson
-qui dit cette vérité.
-
-
-
-
-315.--DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
-
-
- A Grignan, mardi 10 janvier 1696.
-
-J'ai pris pour moi les compliments qui me sont dus, monsieur, sur le
-mariage de madame de Simiane, qui ne sont proprement que d'avoir
-extrêmement approuvé ce que ma fille a disposé dans son esprit il y a
-fort longtemps. Jamais rien ne saurait être mieux assorti: tout y est
-noble, commode et avantageux pour une fille de la maison de Grignan, qui
-a trouvé un homme et une famille qui comptent pour tout son mérite, sa
-personne et son nom, et rien du tout le bien; et c'est uniquement ce qui
-se compte dans tous les autres pays: ainsi on a profité avec plaisir
-d'un sentiment si rare et si noble. On ne saurait mieux recevoir vos
-compliments que M. et madame de Grignan les ont reçus, ni conserver pour
-votre mérite, monsieur, une estime plus singulière. Nous n'avons qu'un
-sentiment sur ce sujet, et vous avez fait dans nos coeurs la même
-impression profonde que vous dites que nous avons faite sur vous: ce
-coup double est bien heureux, c'est dommage qu'on ne s'en donne plus
-souvent des marques. Votre style nous charme et nous plaît; il vous est
-particulier, et, plus que nous ne saurions vous le dire, dans notre
-goût; c'est dommage que nous n'ayons encore quatre ou cinq enfants à
-marier. Il est triste de penser que nous ne reverrons jamais une seule
-de vos aimables lettres; les traits que vous donnez à celle qui cache la
-moitié de son esprit, et au degré de parenté de l'autre, nous font voir
-que vous seriez un bon peintre, si c'était encore la mode des portraits.
-
-C'est à vous, monsieur, qu'il faut souhaiter une longue vie, afin que le
-monde jouisse longtemps de tant de bonnes choses: pour moi, je ne suis
-plus bonne à rien; j'ai fait mon rôle, et par mon goût je ne
-souhaiterais jamais une si longue vie: il est rare que la fin et la lie
-n'en soit humiliante; mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de
-Dieu qui la règle, comme toutes les choses de ce monde: tout est mieux
-entre ses mains qu'entre les nôtres.
-
-Vous me parlez de Corbinelli; je suis honteuse de vous dire que
-m'écrivant très-peu, quoique nous nous aimions toujours cordialement, je
-ne lui ai point parlé de vous; ainsi son tort n'est pas si grand; je
-m'en vais lui en écrire sans lui parler d'autre chose: nous verrons si
-c'est tout de bon que le crime de l'absence soit irrémissible auprès de
-lui. Je ne le crois pas en me souvenant du goût que je lui ai vu pour
-vous: je serais quasi dans le même cas à son égard, si j'étais encore
-longtemps ici; mais il nous fera voir comme vous, monsieur, que le fond
-de l'estime et de l'amitié se conserve, et n'est point incompatible avec
-le silence; et c'est cette seule vérité qui peut me consoler du vôtre.
-
-
-
-
-316.--DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES[769].
-
-
- A Grignan, le 29 mars 1696.
-
-Toutes choses cessantes, je pleure et je jette les hauts cris de la mort
-de Blanchefort, cet aimable garçon, tout parfait, qu'on donnait pour
-exemple à tous nos jeunes gens. Une réputation toute faite, une valeur
-reconnue et digne de son nom, une humeur admirable pour lui (car la
-mauvaise humeur tourmente), bonne pour ses amis, bonne pour sa famille;
-sensible à la tendresse de madame sa mère, de madame sa grand'mère[770],
-les aimant, les honorant, connaissant leur mérite, prenant plaisir à
-leur faire sentir sa reconnaissance, et à les payer par là de l'excès de
-leur amitié; un bon sens avec une jolie figure; point enivré de sa
-jeunesse, comme le sont tous les jeunes gens, qui semblent avoir le
-diable au corps: et cet aimable garçon disparaît en un moment, comme une
-fleur que le vent emporte, sans guerre, sans occasion, sans mauvais air!
-Mon cher cousin, où peut-on trouver des paroles pour dire ce que l'on
-pense de la douleur de ces deux mères, et pour leur faire entendre ce
-que nous pensons ici? Nous ne songeons pas à leur écrire; mais si dans
-quelque occasion vous trouvez le moment de nommer ma fille et moi, et
-MM. de Grignan, voilà nos sentiments sur cette perte irréparable. Madame
-de Vins a tout perdu, je l'avoue[771]; mais quand le coeur a choisi
-entre deux fils, on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre
-chose. Je fais la révérence à la sainte et modeste sépulture de madame
-de Guise, dont le renoncement à celle des rois, ses aïeux, mérite une
-couronne éternelle[772]. Je trouve M. de Saint-Géran trop heureux; et
-vous aussi, d'avoir à consoler madame sa femme: dites-lui pour nous tout
-ce que vous trouverez à propos. Et pour madame de Miramion, cette mère
-de l'Église, ce sera une perte publique[773]. Adieu, mon cher cousin, je
-ne saurais changer de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant
-voyage de Saint-Martin a suivi de près le sac et la cendre dont vous me
-parliez. Les délices dont M. et madame de Marsan jouissent présentement
-méritent bien que vous les voyiez quelquefois, et que vous les mettiez
-dans votre hotte; et moi, je mérite d'être dans celle où vous mettez
-ceux qui vous aiment; mais je crains que vous n'ayez point de hotte pour
-ces derniers.
-
-
- [769] Cette lettre est vraisemblablement la dernière que madame de
- Sévigné ait écrite. Elle mourut le 17 d'avril.
-
- [770] La maréchale de Créqui et madame du Plessis-Bellière.
-
- [771] Madame de Vins avait perdu son fils unique.
-
- [772] Elle avait voulu être enterrée aux Carmélites.
-
- [773] «Madame de Miramion mourut à Paris; c'est une grande perte pour
- les pauvres, à qui elle faisait beaucoup de bien. Elle avait travaillé
- à beaucoup de bons établissements de charité, qui presque tous avaient
- réussi. Le roi l'aidait dans les bonnes oeuvres qu'elle faisait, et ne
- lui refusait jamais rien.» (_Mémoires de Dangeau_, 24 mars 1696, tome
- II, page 41.)
-
-
-
-
-317.--DE Mme LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
-
-
- Le 28 avril 1696.
-
-Votre politesse ne doit point craindre, monsieur, de renouveler ma
-douleur[774], en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite.
-C'est un objet que mon esprit ne perd pas de vue, et qu'il trouve si
-vivement gravé dans mon coeur, que rien ne peut l'augmenter ni le
-diminuer. Je suis très-persuadée, monsieur, que vous ne sauriez avoir
-appris le malheur épouvantable qui m'est arrivé, sans répandre des
-larmes; la bonté de votre coeur m'en répond. Vous perdez une amie d'un
-mérite et d'une fidélité incomparables; rien n'est plus digne de vos
-regrets: et moi, monsieur, que ne perdé-je point! quelles perfections ne
-réunissait-elle point, pour être à mon égard, par différents caractères,
-plus chère et plus précieuse! Une perte si complète et si irréparable ne
-porte pas à chercher de consolation ailleurs que dans l'amertume des
-larmes et des gémissements. Je n'ai point la force de lever les yeux
-assez haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours; je ne puis
-encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus cette
-personne qui m'a comblée de biens, qui n'a eu d'attention qu'à me donner
-tous les jours de nouvelles marques de son tendre attachement, avec
-l'agrément de la société. Il est bien vrai, monsieur, il faut une force
-plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de
-privations. J'étais bien loin d'y être préparée: la parfaite santé dont
-je la voyais jouir, un an de maladie qui m'a mise cent fois en péril,
-m'avaient ôté l'idée que l'ordre de la nature pût avoir lieu à mon
-égard. Je me flattais, je me flattais de ne jamais souffrir un si grand
-mal; je le souffre, et le sens dans toute sa rigueur. Je mérite votre
-pitié, monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre amitié, si on
-la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération pour votre
-vertu. Je n'ai point changé de sentiment pour vous depuis que je vous
-connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous
-honorer plus que je fais.
-
- _La comtesse_ DE GRIGNAN.
-
-
- [774] Madame de Sévigné était morte le 17 avril, et l'on avait caché
- pendant quelques jours ce malheur à madame de Grignan.
-
-
-
-
-318.--DE M. LE COMTE DE GRIGNAN A M. DE COULANGES.
-
-
- A Grignan, le 23 mai 1696.
-
-Vous comprenez mieux que personne, monsieur, la grandeur de la perte que
-nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de madame
-de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement une
-belle-mère que je regrette, ce nom n'a pas accoutumé d'imposer toujours;
-c'est une amie aimable et solide, une société délicieuse. Mais ce qui
-est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est
-une femme forte dont il est question, qui a envisagé la mort, dont elle
-n'a point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté
-et une soumission étonnante. Cette personne, si tendre et si faible pour
-tout ce qu'elle aimait, n'a trouvé que du courage et de la religion
-quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle, et nous avons dû remarquer
-de quelle utilité et de quelle importance il est de se remplir l'esprit
-de bonnes choses et de saintes lectures, pour lesquelles madame de
-Sévigné avait un goût, pour ne pas dire une avidité surprenante, par
-l'usage qu'elle a su faire de ces bonnes provisions dans les derniers
-moments de sa vie. Je vous conte tous ces détails, monsieur, parce
-qu'ils conviennent à vos sentiments, et à l'amitié que vous aviez pour
-celle que nous pleurons: et je vous avoue que j'en ai l'esprit si
-rempli, que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi propre que
-vous à les écouter, et à les aimer. J'espère, monsieur, que le souvenir
-d'une amie qui vous estimait infiniment contribuera à me conserver dans
-l'amitié dont vous m'honorez depuis longtemps; je l'estime et la
-souhaite trop pour ne pas la mériter un peu. J'ai l'honneur, etc.
-
-
-FIN.
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page V: «déploie» remplacé par «déploient» (Ces lettres, où se
- déploient toute son imagination et tout son coeur).
- Page 46: ajouté «d'» (et puis s'est retourné en riant vers
- d'Artagnan).
- Page 82: «faits» remplacé par «fais» (Je me fais des dragons).
- Page 107: «Vivonnne» par «Vivonne» (M. de Vivonne a bonne mémoire).
- Page 118, note 133: «compte» par «comte» (du comte de Bussy.)
- Page 166: «Ces» par «C'est» (C'est par ces mots que Neptune).
- Page 168: «veillards» par «vieillards» (des femmes et même des
- vieillards).
- Page 176: «1621» par «1671» (Aux Rochers, dimanche 15 novembre
- 1671.)
- Page 190: «L'anglade» par «Langlade» (c'est Langlade qui dit).
- Page 206: «soise» par «sois» (que j'en sois la confidente).
- Page 209: «bizarrre» par «bizarre» (cet événement est bizarre).
- Page 209: «selette» par «sellette» (Madame de Courcelles sera
- bientôt sur la sellette).
- Page 221: «acccablé» par «accablé» (Il est accablé de douleur).
- Page 259: «isulte» par «insulte» (nous faisions quelque insulte).
- Page 259: «et et» par «et» (madame de Richelieu et trois ou quatre
- dames).
- Page 264, note 359: «I» par «Ier» (au roi François Ier).
- Page 265: «desssus» par «dessus» (d'une étoffe au-dessus du commun).
- Page 293: «cachotant» par «cachottant» (et en se cachottant il
- avait donné ses ordres).
- Page 307: «n'aurait» par «m'aurait» (cette folie m'aurait bien
- réjouie).
- Page 309: «d'Ormessson» par «d'Ormesson» (cousine de M.
- d'Ormesson).
- Page 326: «1975» par «1675» (dimanche 29 décembre 1675.)
- Page 376: «expèce» par «espèce» (Il vint une espèce d'honnête
- homme).
- Page 397: «honnêté» par «honnêteté» (une sincérité et une
- honnêteté de l'ancienne chevalerie).
- Page 420: «Faitez» par «Faites» (Faites-vous envoyer promptement).
- Page 443: «pusique» par «puisque» (et puisque cette santé si
- précieuse).
- Page 451: «inconu» par «inconnu» (que ce seul crime vous soit
- inconnu?)
- Page 518: «et et» par «et» (c'est une Furie, et c'est une
- injustice).
- Page 554: «Saint-Brieux» par «Saint-Brieuc» (mademoiselle de la
- Coste à Saint-Brieuc).
- Page 558: «carrosée» par «carrossée» (embrassa toute la carrossée).
- Page 621: «grapillant» par «grappillant» (grappillant les endroits
- plaisants).
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Lettres de Madame de Sévigné, by Madame de Sévigné
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ ***
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
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-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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