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-The Project Gutenberg EBook of La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier;
-Le Contrebandier; La Rêverie à Paris, by George Sand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris
-
-Author: George Sand
-
-Release Date: October 5, 2013 [EBook #43889]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUPE AND OTHERS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- LA COUPE
- LUPO LIVERANI
- LE TOAST
- GARNIER--LE CONTREBANDIER
- LA RÊVERIE A PARIS
-
- PAR
- GEORGE SAND
-
- [Marque d'imprimeur: C L]
-
- PARIS
-
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- 1876
- Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
-OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND
-
-Format grand in-18.
-
- Les Amours de l'âge d'or 1 vol
- Adriani 1 --
- André 1 --
- Antonia 1 --
- Autour de la table 1 --
- Le Beau Laurence 1 --
- Les Beaux Messieurs de Bois-Doré 2 --
- Cadio 1 --
- Césarine Dietrich 1 --
- Le Château des Désertes 1 --
- Le Château de Pictordu 1 --
- Le Compagnon du tour de France 2 --
- La Comtesse de Rudolstadt 2 --
- La Confession d'une jeune fille 2 --
- Constance Verrier 1 --
- Consuelo 3 --
- La Coupe 1 --
- Les Dames vertes 1 --
- La Daniella 2 --
- La Dernière Aldini 1 --
- Le Dernier Amour 1 --
- Les Deux Frères 1 --
- Le Diable aux champs 1 --
- Elle et Lui 1 --
- La Famille de Germandre 1 --
- La Filleule 1 --
- Flamarande 1 --
- Flavie 1 --
- Francia 1 --
- François le Champi 1 --
- Histoire de ma vie 10 --
- Un Hiver à Majorque.--Spiridion 1 --
- L'Homme de Neige 3 --
- Horace 1 --
- Impressions et Souvenirs 1 --
- Indiana 1 --
- Isidora 1 --
- Jacques 1 --
- Jean de la Roche 1 --
- Jean Ziska.--Gabriel 1 --
- Jeanne 1 --
- Journal d'un voyageur pendant la guerre 1 --
- Laura 1 --
- Lélia.--Metella.--Cora 2 --
- Lettres d'un voyageur 1 --
- Lucrézia Floriani.--Lavinia 1 --
- Mlle la Quintinie 1 --
- Mlle Merquem 1 --
- Les Maîtres mosaistes 1 --
- Les Maîtres sonneurs 1 --
- Malgrétout 1 --
- La Mare au Diable 1 --
- Le Marquis de Villemer 1 --
- Ma Soeur Jeanne 1 --
- Mauprat 1 --
- Le Meunier d'Angibault 1 --
- Monsieur Sylvestre 1 --
- Mont-Revêche 1 --
- Nanon 1 --
- Narcisse 1 --
- Nouvelles 1 --
- La Petite Fadette 1 --
- Le Péché de M. Antoine 2 --
- Le Piccinino 2 --
- Pierre qui roule 1 --
- Promenades autour d'un village 1 --
- Le Secrétaire intime 1 --
- Les sept cordes de la Lyre 1 --
- Simon 1 --
- Tamaris 1 --
- Tévérino.--Leone Leoni 1 --
- Théâtre Complet 4 --
- Théâtre de Nohant 1 --
- La Tour de Percemont.--Marianne 1 --
- L'Uscoque 1 --
- Valentine 1 --
- Valvèdre 1 --
- La Ville noire 1 --
-
-IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER A. CHAIX ET Cie,
-
-RUE BERGÈRE 20, PARIS.--17105-5.
-
-
-
-
-LA COUPE
-
-FÉERIE
-
-
-A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU.
-
-GEORGE SAND.
-
-
- «Il y a trois choses que Dieu ne peut point ne pas accomplir: ce qu'il
- y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, ce qu'il y a
- de plus beau pour chaque chose.»
-
-(_Mystère des Bardes_, tr. 7.)
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-I
-
-L'enfant du prince a voulu se promener bien haut sur la montagne, et son
-gouverneur l'a suivi. L'enfant a voulu voir de près les belles neiges et
-les grandes glaces qui ne fondent jamais, et son gouverneur n'a pas osé
-l'en empêcher. L'enfant a joué avec son chien au bord d'une fente du
-glacier. Il a glissé, il a crié, il a disparu, et son gouverneur n'a pas
-osé se jeter après lui; mais le chien s'est élancé dans l'abîme pour
-sauver l'enfant, et le chien aussi a disparu.
-
-II
-
-Pendant des minutes qui ont paru longues comme des heures, on a entendu
-le chien japper et l'enfant crier. Le bruit descendait toujours et
-allait s'étouffant dans la profondeur inconnue, et puis on a vainement
-écouté: la profondeur était muette. Alors les valets du prince et les
-pâtres de la montagne ont essayé de descendre avec des cordes; mais ils
-n'ont vu que la fente verdâtre qui plongeait toujours plus bas et
-devenait toujours plus rapide.
-
-III
-
-Ils y ont en vain risqué leur vie, et ils ont été dire au prince ce
-qu'ils avaient fait. Le prince les a fait pendre pour avoir laissé périr
-son fils. On a tranché la tête à plus de vingt nobles qui pouvaient
-avoir des prétentions à la couronne et qui avaient bien certainement
-signé un pacte avec les esprits de la montagne pour faire mourir
-l'héritier ducal. Quant à maître Bonus, le gouverneur, on a écrit sur
-tous les murs qu'il serait brûlé à petit feu, ce que voyant, il a tant
-couru qu'on n'a pu le prendre.
-
-IV
-
-L'enfant a eu bien peur et bien froid dans les profondeurs du glacier.
-Le chien n'a pu l'empêcher de glisser au plus bas; mais, le retenant
-toujours par sa ceinture, il l'a empêché de glisser trop vite et de se
-briser contre les glaces. Entraîné par le poids de l'enfant, il a tant
-résisté qu'il a les pattes en sang et les ongles presque arrachés.
-Cependant il n'a pas lâché prise, et quand ils ont enfin trouvé un creux
-où ils ont pu s'arrêter, le chien s'est couché sur l'enfant pour le
-réchauffer.
-
-V
-
-Et tous deux étaient si las qu'ils ont dormi. Quand ils se sont
-réveillés, ils ont vu devant eux une femme si mince et si belle qu'ils
-n'ont su ce que c'était. Elle avait une robe aussi blanche que la neige
-et de longs cheveux en or fin qui brillaient comme des flammes répandues
-sur elle. Elle a souri à l'enfant, mais sans lui parler, et, le prenant
-par la main, elle l'a fait sortir du glacier et l'a emmené dans une
-grande vallée sauvage où le chien tout boiteux les a suivis.
-
-VI
-
-Cachée dans un pli profond des montagnes, cette vallée est inconnue aux
-hommes. Elle est défendue par les hautes murailles de granit et par les
-glaciers impénétrables. Elle est horrible et riante, comme il convient
-aux êtres qui l'habitent. Sur ses flancs, les aigles, les ours et les
-chamois ont caché leurs refuges. Dans le plus profond, la chaleur règne,
-les plus belles plantes fleurissent; les fées y ont établi leur séjour,
-et c'est à ses soeurs que la jeune Zilla conduit l'enfant qu'elle a
-trouvé dans les flancs glauques du glacier.
-
-VII
-
-Quand l'enfant a vu les ours passer près de lui, il a eu peur, et le
-chien a tremblé et grondé; mais la fée a souri, et les bêtes sauvages se
-sont détournées de son chemin. Quand l'enfant a vu les fées, il a eu
-envie de rire et de parler; mais elles l'ont regardé avec des yeux si
-brillants qu'il s'est mis à pleurer. Alors Zilla, le prenant sur ses
-genoux, l'a embrassé au front, et les fées ont été en colère, et la plus
-vieille lui a dit en la menaçant:
-
-VIII
-
-«Ce que tu fais là est une honte: jamais fée qui se respecte n'a caressé
-un enfant. Les baisers d'une fée appartiennent aux colombes, aux jeunes
-faons, aux fleurs, aux êtres gracieux et inoffensifs; mais l'animal
-impur et malfaisant que tu nous amènes souille tes lèvres. Nous n'en
-voulons point ici, et, quant au chien, nous ne le souffrirons pas
-davantage. C'est l'ami de l'homme, il a ses instincts de destruction et
-ses habitudes de rapine; reconduis ces créatures où tu les as prises.
-
-IX
-
-Zilla a répondu à la vieille Trollia: «Vous êtes aussi fière et aussi
-méchante que si vous étiez née de la vipère ou du vautour. Ne vous
-souvient-il plus d'avoir été femme avant d'être fée, et vous est-il
-permis de haïr et de mépriser la race dont vous sortez? Quand, sur les
-derniers autels de nos antiques divinités, vous avez bu le breuvage
-magique qui nous fit immortelles, n'avez-vous pas juré de protéger la
-famille des hommes et de veiller sur leur postérité?»
-
-X
-
-Alors la vieille Trollia: «Oui, j'ai juré, comme vous, de faire servir
-la science de nos pères au bonheur de leurs descendants; mais les hommes
-nous ont déliées de notre serment. Comment nous ont-ils traitées? Ils
-ont servi de nouveaux dieux et nous ont appelées sorcières et démons.
-Ils nous ont chassées de nos sanctuaires, et, détruisant nos demeures
-sacrées, brûlant nos antiques forêts, reniant nos lois et raillant nos
-mystères, ils ont brisé les liens qui nous unissaient à leur race
-maudite.
-
-XI
-
-»Pour moi, si j'ai jamais regretté de m'être, par le breuvage magique,
-soustraite à l'empire de la mort, c'est en songeant que j'avais perdu le
-pouvoir de la donner aux hommes. Autrefois, grâce à la science, nous
-pouvions jouer avec elle, la hâter ou la reculer. Désormais elle nous
-échappe et se rit de nous. L'implacable vie qui nous possède nous
-condamne à respecter la vie. C'est un grand bien pour nous de n'être
-plus forcées de tuer pour vivre; mais c'est un grand mal aussi d'être
-forcé de laisser vivre ce que l'on voudrait voir mort.»
-
-XII
-
-En disant ces cruelles choses, la vieille magicienne a levé le bras
-comme pour frapper l'enfant; mais son bras est retombé sans force; le
-chien s'est jeté sur elle et a déchiré sa robe, souillée de taches
-noires qu'on dit être les restes du sang humain versé jadis dans les
-sacrifices. L'enfant; qui n'a pas compris ses paroles, mais qui a vu son
-geste horrible, a caché son visage dans le sein de la douce Zilla, et
-toutes les jeunes fées, ont ri follement de la rage de la sorcière et de
-l'audace du chien.
-
-XIII
-
-Les vieilles ont tancé et injurié les jeunes, et tant de paroles ont été
-dites que les ours en ont grogné d'ennui dans leurs tanières. Et tant de
-cris, de menaces, de rires, de moqueries et d'imprécations ont monté
-dans les airs, que les plus hautes cimes ont secoué leurs aigrettes de
-neige sur les arbres de la vallée. Alors la reine est arrivée, et tout
-est rentré dans le silence, car la reine des fées peut, dit-on, retirer
-le don de la parole à qui en abuse, et perdre la parole est ce que les
-fées redoutent le plus.
-
-XIV
-
-La reine est jeune comme au jour où elle a bu la coupe, car, en se
-procurant l'immortalité, les fées n'ont pu ni se vieillir ni se
-rajeunir, et toutes sont restées ce qu'elles étaient à ce moment
-suprême. Ainsi les jeunes sont toujours impétueuses ou riantes, les
-mûres toujours sérieuses ou mélancoliques, les vieilles toujours
-décrépites ou chagrines. La reine est grande et fraîche, c'est la plus
-forte, la plus belle, la plus douce et la plus sage des fées; c'est
-aussi la plus savante, c'est elle qui jadis a découvert le grand secret
-de la coupe d'immortalité.
-
-XV
-
-«Trollia, dit-elle, ta colère n'est qu'un bruit inutile. Les hommes
-valent ce qu'ils valent et sont ce qu'ils sont. Haïr est contraire à
-toute sagesse. Mais toi, Zilla, tu as été folle d'amener ici cet enfant.
-Avec quoi le feras-tu vivre? Ne sais-tu pas qu'il faut qu'il respire et
-qu'il mange à la manière des hommes? Lui permettras-tu de tuer les
-animaux ou de leur disputer l'oeuf, le lait et le miel, ou seulement les
-plantes qui sont leur nourriture? Ne vois-tu pas qu'avec lui tu fais
-entrer la mort dans notre sanctuaire?
-
-XVI
-
---Reine, répond la jeune fée, la mort ne règne-t-elle donc pas ici comme
-ailleurs? Avons-nous pu la bannir de devant nos yeux? et de ce que les
-fées ne la donnent pas, de ce que l'arome des fleurs suffit à leur
-nourriture, de ce que leur pas léger ne peut écraser un insecte, ni leur
-souffle éthéré absorber un atome de vie dans la nature, s'ensuit-il que
-les animaux ne se dévorent ni ne s'écrasent les uns les autres?
-Qu'importe que, parmi ces êtres dont la vie ne s'alimente que par la
-destruction, j'en amène ici deux de plus?
-
-XVII
-
---Le chien, je te le passe, dit la reine; mais l'enfant amènera ici la
-douleur sentie et la mort tragique. Il tuera avec intelligence et
-préméditation, il nous montrera un affreux spectacle, il augmentera les
-pensées de meurtre et de haine qui règnent déjà chez quelques-unes
-d'entre nous, et la vue d'un être si semblable à nous, commettant des
-actes qui nous sont odieux, troublera la pureté de nos songes. Si tu le
-gardes, Zilla, tâche de modifier sa terrible nature, ou il me faudra te
-le reprendre et l'égarer dans les neiges où la mort viendra le
-chercher.»
-
-XVIII
-
-La reine n'a rien dit de plus. Elle conseille et ne commande pas. Elle
-s'éloigne et les fées se dispersent. Quelques-unes restent avec Zilla et
-l'interrogent. «Que veux-tu donc faire de cet enfant? Il est beau, j'en
-conviens, mais tu ne peux l'aimer. Vierge consacrée, tu as jadis
-prononcé le voeu terrible; tu n'as connu ni époux ni famille; aucun
-souvenir de ta vie mortelle ne t'a laissé le regret et le rêve de la
-maternité. D'ailleurs l'immortalité délivre de ces faiblesses et
-quiconque a bu la coupe a oublié l'amour.
-
-XIX
-
---Il est vrai, dit Zilla, et ce que je rêve pour cet enfant n'a rien qui
-ressemble aux rêves de la vie humaine: il est pour moi une curiosité, et
-je m'étonne que vous ne partagiez pas l'amusement qu'il me donne. Depuis
-tant de siècles que nous avons rompu tout lien d'amitié avec sa race,
-nous ne la connaissons plus que par ses oeuvres. Nous savons bien
-qu'elle est devenue plus habile et plus savante, ses travaux et ses
-inventions nous étonnent; mais nous ne savons pas si elle en vaut mieux
-pour cela et si ses méchants instincts ont changé.
-
-XX
-
---Et tu veux voir ce que deviendra l'enfant des hommes, isolé de ses
-pareils et abandonné à lui-même, ou instruit par toi dans la haute
-science? Essaie. Nous t'aiderons à le conduire ou à l'observer.
-Souviens-toi seulement qu'il est faible et qu'il n'est pas encore
-méchant. Il te faudra donc le soigner mieux que l'oiseau dans son nid,
-et tu as pris là un grand souci, Zilla. Tu es aimable et douce, mais tu
-as plus de caprices que de volontés. Tu te lasseras de cette chaîne, et
-peut-être ferais-tu mieux de ne pas t'en charger.»
-
-XXI
-
-Elles parlaient ainsi par jalousie, car l'enfant leur plaisait, et plus
-d'une eût voulu le prendre. Les fées n'aiment pas avec le coeur, mais
-leur esprit est plein de convoitises et de curiosités. Elles s'ennuient,
-et ce qui leur vient du monde des hommes, où elles n'osent plus pénétrer
-ouvertement, leur est un sujet d'agitation et de surprise. Un joyau, un
-animal domestique, une montre, un miroir, tout ce qu'elles ne savent pas
-faire et tout ce dont elles n'ont pas besoin les charme et les occupe.
-
-XXII
-
-Elles méprisent profondément l'humanité; mais elles ne peuvent se
-défendre d'y songer et d'en jaser sans cesse. L'enfant leur tournait la
-tête. Quelques-unes convoitaient aussi le chien; mais Zilla était
-jalouse de ses captures, et, trouvant qu'on les lui disputait trop, elle
-les emmena dans une grotte éloignée du sanctuaire des fées et montra à
-l'enfant l'enceinte de forêts qu'il ne devait pas franchir sans sa
-permission. L'enfant pleura en lui disant: «J'ai faim.» Et quand elle
-l'eut fait manger, voyant qu'elle le quittait, il lui dit: «J'ai peur.»
-
-XXIII
-
-Zilla, qui avait trouvé l'enfant vorace, le trouva stupide, et, ne
-voulant pas se faire son esclave, elle lui montra où les chevrettes
-allaitaient leurs petits, où les abeilles cachaient leurs ruches, où les
-canards et les cygnes sauvages cachaient leurs oeufs, et elle lui dit:
-«Cherche ta nourriture. Cache-toi aussi, toi, pour dérober ces choses,
-car les animaux deviendraient craintifs ou méchants, et les vieilles
-fées n'aiment pas à voir déranger les habitudes de leur vie.» L'enfant
-du prince s'étonna bien d'avoir à chercher lui même une si maigre chère.
-Il bouda et pleura, mais la fée n'y fit pas attention.
-
-XXIV
-
-Elle n'y fit pas attention, parce qu'elle ne se rappelait que vaguement
-les pleurs de son enfance, et que ces pleurs ne représentaient plus pour
-elle une souffrance appréciable. Elle s'en alla au sabbat, et le
-lendemain l'enfant eut faim et ne bouda plus. Le chien, qui ne boudait
-jamais, attrapa un lièvre et le mangea bel et bien. Au bout de trois
-jours, l'enfant pensa qu'il pourrait aisément ramasser du bois mort,
-allumer du feu et faire cuire le gibier pris par son chien; mais, comme
-il était paresseux, il se contenta des autres mets et les trouva bons.
-
-XXV
-
-Un peu plus tard, il oublia que les hommes font cuire la viande, et,
-voyant que son chien la mangeait crue avec délices, il y goûta et s'en
-rassasia. Quand la fée Zilla revint du concile, elle trouva l'enfant gai
-et frais, mais sauvage et malpropre. Il avait les dents blanches et les
-mains ensanglantées, le regard morne et farouche; il ne savait déjà
-presque plus parler; las de chercher où il était, et pourquoi son sort
-était si changé, il ne songeait plus qu'à manger et à dormir.
-
-XXVI
-
-Le chien au contraire était propre et avenant. Son intelligence avait
-grandi dans le dévouement de l'amitié. La fée eut envie d'abandonner
-l'enfant et d'emmener le chien. Et puis elle se souvint un peu du passé
-et résolut de civiliser l'enfant à sa manière; mais il fallait se
-décider à lui parler, et elle ne savait quelle chose lui dire. Elle
-connaissait bien sa langue, elle n'était pas des moins savantes; mais
-elle ne se faisait guère d'idée des raisons que l'on peut donner à un
-enfant pour changer ses instincts.
-
-XXVII
-
-Elle essaya. Elle lui dit d'abord: «Souviens-toi que tu appartiens à une
-race inférieure à la mienne.» L'enfant se souvint de ce qu'il était et
-lui répondit: «Tu es donc impératrice? car, moi, je suis prince.» La fée
-reprit: «Je veux te faire plus grand que tous les rois de la terre.»
-L'enfant répondit: «Rends-moi à ma mère qui me cherche.» La fée reprit:
-«Oublie ta mère et n'obéis qu'à moi.» L'enfant eut peur et ne répondit
-pas. La fée reprit: «Je veux te rendre heureux et sage, et t'élever
-au-dessus de la nature humaine.» L'enfant ne comprit pas.
-
-XXVIII
-
-La fée essaya autre chose. Elle lui dit: «Aimais-tu ta mère?--Oui,
-répondit l'enfant.--Veux-tu m'aimer comme elle?--Oui, si vous
-m'aimez.--Que me demandes-tu là? dit la fée souriant de tant d'audace.
-Je t'ai tiré du glacier où tu serais mort; je t'ai défendu contre les
-vieilles fées qui te haïssaient, et caché ici où elles ne songent plus à
-toi. Je t'ai donné un baiser, bien que tu ne sois pas mon pareil.
-N'est-ce pas beaucoup, et ta mère eût-elle fait pour toi
-davantage?--Oui, dit l'enfant, elle m'embrassait tous les jours.»
-
-XXIX
-
-La fée embrassa l'enfant, qui l'embrassa aussi en lui disant: «Comme tu
-as la bouche froide!» Les fées sont joueuses et puériles comme les gens
-qui n'ont rien à faire de leur corps. Zilla essaya de faire courir et
-sauter l'enfant. Il était agile et résolu, et prit d'abord plaisir à
-faire assaut avec elle; mais bientôt il vit des choses extraordinaires.
-La fée courait aussi vite qu'une flèche, ses jambes fines ne
-connaissaient pas la fatigue, et l'enfant ne pouvait la suivre.
-
-XXX
-
-Quand elle l'invita à sauter, elle voulut, pour lui donner l'exemple,
-franchir une fente de rochers; mais, trop forte et trop sûre de ne pas
-se faire de mal en tombant, elle sauta si haut et si loin que l'enfant
-épouvanté alla se cacher dans un buisson. Elle voulut alors l'exercer à
-la nage, mais il eut peur de l'eau et demanda une nacelle, ce qui fit
-rire la fée, et lui, voyant qu'elle se moquait, se sentant méprisé et
-par trop inférieur à elle, il lui dit qu'il ne voulait plus d'elle pour
-sa mère.
-
-XXXI
-
-Elle le trouva faible et poltron. Pendant quelques jours, elle l'oublia;
-mais comme ses compagnes lui demandaient ce qu'il était devenu et lui
-reprochaient de l'avoir pris par caprice et de l'avoir laissé mourir
-dans un coin, elle courut le chercher et leur montra qu'il était bien
-portant et bien vivant. «C'est bon, dit la reine; puisqu'il peut se
-tirer d'affaire sans causer trop de dommage, je consens à ce qu'il soit
-ici comme un animal vivant à la manière des autres, car je vois bien que
-tu n'en sauras rien faire de mieux.»
-
-XXXII
-
-Zilla comprit que la sage et bonne reine la blâmait, et elle se piqua
-d'honneur. Elle retourna tous les jours auprès de l'enfant, y passa plus
-de temps chaque jour, apprit à lui parler doucement, le caressa un peu
-plus, mit plus de complaisance à le faire jouer en ménageant ses forces
-et en exerçant son courage. Elle lui apprit aussi à se nourrir sans
-verser le sang et elle vit qu'il était éducable, car il s'ennuyait
-d'être seul, et pour la faire rester avec lui, il obéissait à toutes ses
-volontés, et même il avait des grâces caressantes qui flattaient
-l'amour-propre de la fée.
-
-XXXIII
-
-Pourtant l'hiver approchait, et bien que l'enfant n'y songeât point,
-bien qu'il jouât avec la neige qui peu à peu gagnait la grotte où la fée
-l'avait logé, le chien commençait à hurler et à aboyer contre les
-empiétements de cette neige insensible qui avançait toujours. Zilla vit
-bien qu'il fallait ôter de là l'enfant, si elle ne voulait le voir
-mourir. Elle l'emmena au plus creux de la vallée, et elle pria ses
-compagnes de l'aider à lui bâtir une maison, car il est faux que les
-fées sachent tout faire avec un coup de baguette.
-
-XXXIV
-
-Elles ne savent faire que ce qui leur est nécessaire, et une maison leur
-est fort inutile. Elles n'ont jamais chaud ni froid que juste pour leur
-agrément. Elles sautent et dansent un peu plus en hiver qu'en été, sans
-jamais souffrir tout à fait dans leur corps ni dans leur esprit. Elles
-gambadent sur la glace aussi volontiers que sur le gazon, et s'il leur
-plaît de sentir en janvier la moiteur d'avril, elles se couchent avec
-les ours blottis dans leurs grottes de neige, et elles y dorment pour le
-plaisir de rêver, car elles ont fort peu besoin de sommeil.
-
-XXXV
-
-Zilla n'eût osé confier l'enfant aux ours. Ils n'étaient pas méchants;
-mais, à force de le sentir et de le lécher, ils eussent pu le trouver
-bon. Les jeunes fées qu'elle invita à lui bâtir un gîte s'y prêtèrent en
-riant et se mirent à l'oeuvre pêle-mêle, à grand bruit. Elles voulaient
-que ce fût un palais plus beau que tous ceux que les hommes construisent
-et qui ne ressemblât en rien à leurs misérables inventions. La reine
-s'assit et les regarda sans rien dire.
-
-XXXVI
-
-L'une voulait que ce fût très-grand, l'autre que ce fût très-petit;
-l'une que ce fût comme une boule, l'autre que tout montât en pointe;
-l'une qu'on n'employât que des pierres précieuses, l'autre que ce fût
-fait avec les aigrettes de la graine de chardon; l'une que ce fût
-découvert comme un nid, l'autre que ce fût enfoui comme une tanière.
-L'une apportait des branches, l'autre du sable, l'une de la neige,
-l'autre des feuilles de roses, l'une de petits cailloux, l'autre des
-fils de la Vierge; le plus grand nombre n'apportait que des paroles.
-
-XXXVII
-
-La reine vit qu'elles ne se décidaient à rien et que la maison ne serait
-jamais commencée; elle appela l'enfant et lui dit: «Est-ce que tu ne
-saurais pas bâtir ta maison toi-même? c'est un ouvrage d'homme.»
-L'enfant essaya. Il avait vu bâtir. Il alla chercher des pierres, il
-fit, comme il put, du mortier de glaise qu'il pétrit avec de la mousse;
-il éleva des murs en carré, il traça des compartiments, il entre-croisa
-des branches, il fit un toit de roseaux et se meubla de quelques pierres
-et d'un lit de fougère.
-
-XXXVIII
-
-Les fées furent émerveillées d'abord de l'intelligence et de l'industrie
-de l'enfant, et puis elles s'en moquèrent, disant que les abeilles, les
-castors et les fourmis travaillaient beaucoup mieux. La reine les reprit
-de la sorte: «Vous vous trompez; les animaux qui vivent forcément en
-société ont moins d'intelligence que ceux qui peuvent vivre seuls. Une
-abeille meurt quand elle ne peut rejoindre sa ruche; un groupe de
-castors égarés oublie l'art de construire et se contente d'habitations
-grossières. Dans ce monde-là, personne n'existe, on ne dit jamais _moi_.
-
-XXXIX
-
-»Ces êtres qui vivent d'une mystérieuse tradition, toujours transmise de
-tous à chacun, sans qu'aucun d'eux y apporte un changement quelconque,
-sont inférieurs à l'être le plus misérable et le plus dépourvu dont
-l'esprit cherche et combine. C'est pour cela que l'homme, notre ancêtre,
-est le premier des animaux, et que son travail, étant le plus varié et
-le plus changeant, est le plus beau de tous. Voyez ce qu'il peut faire
-avec le souvenir, comme il invente l'expérience, et comme il sait
-accommoder à son usage les matériaux les plus grossiers!
-
-XL
-
-»--L'homme, dit Zilla, serait donc meilleur et plus habile s'il vivait
-dans l'isolement?--Non, Zilla, il lui faut la société volontaire et non
-la réunion forcée. Seul il peut lutter contre toutes choses, et là où
-les autres animaux succombent, il triomphe par l'esprit; mais il a le
-désir d'un autre bonheur que celui de conserver son corps; c'est
-pourquoi il cherche le commerce de ses semblables afin qu'ils lui
-donnent le pain de l'âme, et le besoin qu'il a des autres est encore une
-liberté.»
-
-XLI
-
-Zilla s'efforça de comprendre la reine, que les autres fées ne
-comprenaient pas beaucoup. Elles avaient gardé les idées barbares du
-temps où elles étaient semblables à nous sur la terre, et si leur
-science les faisait pénétrer mieux que jadis et mieux que nous dans les
-lois de renouvellement du grand univers, elles ne se rendaient plus
-compte de la marche suivie par la race humaine dans ce petit monde où
-elles s'ennuyaient, faute de pouvoir y rien changer. Elles avaient voulu
-ne plus changer elles-mêmes, il leur fallait bien s'en consoler en
-méprisant ce qui change.
-
-XLII
-
-Zilla, toute pensive, résolut de procurer à son enfant adoptif tout ce
-qu'il pouvait souhaiter, afin de voir le parti qu'il en saurait tirer.
-«Voilà ta maison bâtie, lui dit-elle. Que voudrais-tu pour
-l'embellir?--J'y voudrais ma mère, dit l'enfant.--Je vais tâcher de te
-l'amener», dit la fée, et, sachant qu'elle pouvait faire des choses très
-difficiles, elle partit après avoir mis l'enfant sous la protection de
-la reine. Elle partit pour le monde des hommes, en se laissant emporter
-par le torrent.
-
-XLIII
-
-Ce torrent, qui donne naissance à un grand fleuve dont les hommes ne
-connaissent pas la source, sort du glacier où était tombé l'enfant du
-prince. Il se divise en mille filets d'argent pour arroser et fertiliser
-le Val-des-Fées, puis il se réunit à l'entrée d'un massif de roches
-énormes qui est la barrière naturelle de leur royaume. Là le torrent,
-devenu rivière, se précipite dans des abîmes effroyables, s'engouffre
-dans des cavernes où le jour ne pénètre jamais, et de chute en chute
-arrive par des voies inconnues au pays des hommes.
-
-XLIV
-
-Les fées, pour lesquelles il n'est pas de site infranchissable, peuvent
-sortir de chez elles par les cimes neigeuses, par les flèches des
-glaciers ou par les fentes du roc; mais elles préfèrent se laisser
-emporter par la rivière, qui ne leur fait pas plus de mal qu'à un flocon
-d'écume en les précipitant dans ses abîmes. En peu d'instants, Zilla se
-trouva dans les terres cultivées et s'approcha d'un village de bergers
-et de bûcherons, où elle vit un homme étrangement vêtu qui, monté sur
-une grosse pierre, parlait à la foule.
-
-XLV
-
-Cet homme disait: «Serfs et vassaux, priez pour la grande duchesse qui
-est morte hier, et priez aussi pour l'âme de son fils Hermann, qui a
-péri dans les glaces du Mont-Maudit. La duchesse n'a pu se consoler.
-Dieu l'a rappelée à lui. Le duc vous envoie ses aumônes afin que vous
-disiez pour tous deux des prières.» Et le héraut jeta de l'or et de
-l'argent aux bergers et aux bûcherons, qui se battirent pour le
-ramasser, et remercièrent Dieu de la mort qui leur procurait cette
-aubaine.
-
-XLVI
-
-La fée fut contente aussi de la mort de la duchesse. «L'enfant ne me
-tourmentera plus, pensa-t-elle, pour que je le rende à sa mère. Je vais
-lui porter quelque chose afin de le consoler,» et, avisant un sac de
-blé, elle lui fit signe de la suivre, et le sac de blé, obéissant au
-pouvoir mystérieux qui était en elle, la suivit. Un peu plus loin elle
-vit un âne et lui commanda de porter le sac de blé. Elle emmena aussi
-une petite charrue, pensant, d'après ce qu'elle voyait autour d'elle,
-que ces jouets plairaient au petit Hermann.
-
-XLVII
-
-Pourtant ce n'était pas ce que les hommes qu'elle avait sous les yeux
-estimaient le plus. Elle les voyait se battre encore pour les pièces de
-monnaie répandues à terre. Elle suivit le héraut, qui s'en allait avec
-une mule blanche chargée d'un coffre plein d'or et d'argent, destiné aux
-libéralités de la dévotion ducale. Elle fit signe à la mule, qui suivit
-l'âne et la charrue, et le héraut n'y prit pas garde. La fée avait jeté
-sur lui et sur son escorte un charme qui les fit dormir à cheval pendant
-plus de quinze lieues.
-
-XLVIII
-
-La fée ne se fit aucune conscience de voler ces choses. C'était pour
-l'enfant du prince, et tout dans le pays lui appartenait. D'ailleurs les
-fées ne reconnaissent pas nos lois et ne partagent pas nos idées. Elles
-nous considèrent comme les plus grands pillards de la création, et ce
-que nous volons à la nature, elles pensent avoir le droit de nous le
-reprendre. Comme elles n'ont guère besoin de nos richesses, il faut dire
-qu'elles ne nous font pas grand tort. Pourtant leurs fantaisies sont
-dangereuses. Elles ont fait pendre plus d'un malheureux accusé de leurs
-rapts.
-
-XLIX
-
-Suivie de son butin, Zilla se rapprocha de la montagne, et, connaissant
-dans la forêt un passage par où elle pouvait rentrer dans le
-Val-aux-Fées avec sa suite, elle pénétra au plus épais des pins et des
-mélèzes. Là elle s'arrêta surprise en rencontrant sous ses pieds un être
-bizarre qui lui causa un certain dégoût: c'était un vieux homme grand et
-sec, barbu comme une chèvre et chauve comme un oeuf, avec un nez fort
-gros et une robe noire tout en guenilles.
-
-L
-
-Il paraissait mort, car un vautour venait de s'abattre sur lui et
-commençait à vouloir goûter à ses mains; mais en se sentant mordu, le
-moribond fit un cri, saisit l'oiseau, et, l'étouffant, il le mordit au
-cou et se mit à sucer le sang avec une rage horrible et grotesque.
-C'était la première fois que la fée voyait pareille chose: le vautour
-mangé par le cadavre! Elle pensa que ce devait être un événement
-fatidique de sa compétence, et elle demanda au vieillard ce qui le
-faisait agir ainsi.
-
-LI
-
-«Bonne femme, répondit-il, ne me trahissez pas. Je suis un proscrit qui
-se cache, et la faim m'a jeté là par terre, épuisé et mourant; mais le
-ciel m'a envoyé cet oiseau que je mange à demi vivant, comme vous voyez,
-n'ayant pas le loisir de m'en repaître d'une manière moins sauvage.» Ce
-malheureux croyait parler à une vieille ramasseuse de bois, car s'il
-n'est pas prouvé que les fées puissent prendre toutes les formes, il est
-du moins certain qu'elles peuvent produire toutes les hallucinations.
-
-LII
-
-«Relève-toi et suis-moi, dit-elle. Je vais te conduire en un lieu où tu
-pourras vivre sans que les hommes t'y découvrent jamais.» Le proscrit
-suivit la fée jusqu'à une corniche de rochers si étroite et si
-effrayante que l'âne et le mulet reculèrent épouvantés; mais la fée les
-charma, et ils passèrent. Quant à l'homme, il avait tellement le désir
-d'échapper à ceux qui le poursuivaient qu'il ne fut pas nécessaire de
-lui fasciner la vue. Il suivit les animaux, et, dès qu'il eut mis le
-pied dans le Val-aux-Fées, il reconnut, dans celle qui le conduisait,
-une fée du premier ordre.
-
-LIII
-
-«Je ne suis pas un novice et un ignorant, lui dit-il, et j'ai assez
-étudié la magie pour voir à qui j'ai affaire. Vous me conduisez en un
-lieu dont je ne sortirai jamais malgré vous, je le sais bien; mais, quel
-que soit le sort que vous me destinez, il ne peut être pire que celui
-que me réservaient les hommes. Donc j'obéis sans murmure, sachant bien
-aussi que toute résistance serait inutile. Peut-être aurez-vous quelque
-pitié d'un vieillard, et quelque curiosité de le voir mourir de sa belle
-mort, qui ne saurait tarder.
-
-LIV
-
---Tu te vantes d'être savant, et tu es inepte, répondit Zilla. Si tu
-connaissais les fées, tu saurais qu'elles ne peuvent commettre aucun
-mal. Le grand Esprit du monde ne leur a permis de conquérir
-l'immortalité qu'à la condition qu'elles respecteraient la vie;
-autrement votre race n'existerait plus depuis longtemps. Suis-moi et ne
-dis plus de sottises, ou je vais te reconduire où je t'ai pris.--Dieu
-m'en garde!--pensa le vieillard, et, prenant un air plus modeste, il
-arriva avec la fée à la demeure nouvelle du petit prince Hermann.
-
-LV
-
-Depuis un jour entier que la fée était absente, l'enfant, qui était bon,
-n'avait ni travaillé, ni joué, ni mangé. Il attendait sa mère et ne
-pensait plus qu'à elle. Quand il vit arriver le vieillard, il courut à
-lui, croyant qu'il annonçait et précédait la duchesse. «Maître Bonus,
-dit-il, soyez le bienvenu,» et, se rappelant ses manières de prince, il
-lui donna sa main à baiser; mais le pauvre gouverneur faillit tomber à
-la renverse en retrouvant l'enfant qu'il croyait ne jamais revoir, et il
-pleura de joie en l'embrassant comme si c'eût été le fils d'un vilain.
-
-LVI
-
-Alors la fée apprit à l'enfant que sa mère était morte, sans songer
-qu'elle lui faisait une grande peine et sans comprendre qu'un être
-soumis à la mort pût ne pas se soumettre à celle des autres comme à une
-chose toute naturelle. L'enfant pleura beaucoup, et dans son dépit il
-dit à la fée que puisqu'elle ne lui rapportait qu'une mauvaise nouvelle,
-elle eût bien pu se dispenser de lui ramener son précepteur. La fée
-haussa les épaules et le quitta fâchée. Maître Bonus ne se fâcha pas. Il
-s'assit auprès de l'enfant et pleura de le voir pleurer.
-
-LVII
-
-Ce que voyant, l'enfant, qui était très-bon, l'embrassa et lui dit qu'il
-voulait bien le garder près de lui et le loger dans sa maison, à la
-condition qu'il ne lui parlerait plus jamais d'étudier. «Au fait, dit
-maître Bonus, puisque nous voilà ici pour toujours, je ne sais trop à
-quoi nous servirait l'étude. Occupons-nous de vivre. J'avoue que je
-tiens à cela, et si vous m'en croyez, nous mangerons un peu; il y a si
-longtemps que je jeûne!» En ce moment, le chien revenait de la chasse
-avec un beau lièvre entre les dents.
-
-LVIII
-
-Le chien fit amitié au pédagogue et lui céda volontiers sa proie, que
-maître Bonus se mit en devoir de faire cuire; mais les fées, qui le
-surveillaient, lui envoyèrent une hallucination épouvantable: aussitôt
-qu'il commença d'écorcher le lièvre, le lièvre grandit et prit sa
-figure, de manière qu'il s'imagina s'écorcher lui-même. Saisi d'horreur,
-il mit l'animal sur les charbons, espérant se délivrer de son rêve en
-respirant l'odeur de la viande grillée; mais ce fut lui qu'il fit
-griller dans des contorsions hideuses, et même il crut sentir dans sa
-propre chair qu'il brûlait en effet.
-
-LIX
-
-Il se rappela qu'il était condamné par les hommes à être rôti tout
-vivant, et, sentant qu'il ne fallait pas mécontenter les fées, il rendit
-la viande au chien et y renonça pour toujours. Alors il s'en alla dehors
-pour recueillir des racines, des fruits et des graines, et il en fit une
-si grande provision pour l'hiver que la maison en était pleine et qu'il
-y restait à peine de la place pour dormir. Et ensuite, craignant d'être
-volé par les fées, et s'imaginant savoir assez de magie pour leur
-inspirer le respect, il fit avec de la terre des figures symboliques
-qu'il planta sur le toit.
-
-LX
-
-Mais sa science était fausse et ses symboles si barbares que les fées
-n'y firent d'autre attention que de les trouver fort laids et d'en rire.
-Les voyant de bonne humeur, il s'enhardit à demander où il pourrait se
-procurer des outils de travail, sans lesquels il lui était impossible,
-disait-il, de rien faire de bien. Elles le menèrent alors dans une
-grotte où elles avaient entassé une foule d'objets volés par elles dans
-leurs excursions, et abandonnés là après que leur curiosité s'en était
-rassasiée.
-
-LXI
-
-Maître Bonus fut étonné d'y trouver des ustensiles de toute espèce et
-des objets de luxe mêlés à des débris sans aucune valeur. Ce qu'il y
-chercha d'abord, ce fut une casserole, des plats et des pincettes. Il
-les déterra du milieu des bijoux et des riches étoffes. Il aperçut des
-sacs de farine, des confitures sèches, une aiguière et un bassin. Il
-regarda à peine les livres et les écritoires. «Songeons au corps avant
-tout, se dit-il; l'esprit réclamera plus tard sa nourriture, si bon lui
-semble.»
-
-LXII
-
-Il fit avec Hermann plusieurs voyages à la grotte que les fées
-regardaient comme leur musée et qu'il appelait, lui, tout simplement le
-magasin. Ils y trouvèrent tout ce qu'il fallait pour faire du beurre,
-des fromages et de la pâtisserie. Hermann y découvrit force friandises
-qu'il emporta, et maître Bonus, après de nombreux essais, parvint à
-faire de si bons gâteaux qu'un évêque s'en fût léché les doigts. Et,
-dans la douce occupation de bien dormir et de bien manger, le pédagogue
-oublia ses jours de misère et ne chicana pas le jeune prince pour lui
-apprendre à lire.
-
-LXIII
-
-La reine des fées vint voir l'établissement, et comme plusieurs de ses
-compagnes étaient mécontentes de voir deux hommes, au lieu d'un,
-s'établir sur leurs domaines, elle leur dit: «Je ne sais de quoi vous
-vous tourmentez. Cet homme est vieux, et ne vivra que le temps
-nécessaire à l'enfance d'Hermann. C'est du reste un animal curieux, et
-le soin qu'il prend de son corps me paraît digne d'étude. Voyez donc
-tout ce que cet homme invente pour se conserver! Mais il manque de
-propreté, et je veux qu'il soit convenablement vêtu.»
-
-LXIV
-
-Elle appela maître Bonus, et lui dit: «Ta robe usée et les habits
-déchirés de cet enfant choquent mes regards. Occupe-toi un peu moins de
-pétrir des gâteaux et d'inventer des crèmes. Si tu ne sais coudre ni
-filer, cherche dans la grotte quelque vêtement neuf, et que je ne vous
-retrouve pas sous ces haillons.--Oui-da, Madame, répondit le pédagogue,
-cachant sa peur sous un air de galanterie; il sera fait selon votre
-vouloir, et si ma figure peut vous devenir agréable, je n'épargnerai
-rien pour cela.»
-
-LXV
-
-Mais il ne trouva point d'habits pour son sexe dans le magasin des fées,
-et, ne sachant que faire, il pria la vieille Milith, qui était une fée
-un peu idiote, ayant bu la coupe au moment où elle tombait en enfance,
-de l'aider à se vêtir. Milith aimait à être consultée, et comme personne
-ne lui faisait cet honneur, elle prit en amitié le pédagogue, et lui
-donna une de ses robes neuves qui était en bonne laine bise, de même que
-le chaperon bordé de rouge, et, ainsi habillé en femme, maître Bonus
-semblait être une grande fée bien laide.
-
-LXVI
-
-Alors la petite Régis, qui passait, le trouva si drôle qu'elle en rit
-une heure; mais, tout en riant, elle lui persuada de lui amener
-l'enfant, qu'elle voulait aussi habiller avec une de ses robes, et quand
-elle l'eut entre les mains, elle le lava, le parfuma, arrangea ses
-cheveux, le couronna de fleurs, lui mit un collier de perles, une
-ceinture d'or où elle fixa les mille plis de sa jupe rose, et le trouva
-si beau ainsi, qu'elle voulut le faire chanter et danser, pour admirer
-son ouvrage.
-
-LXVII
-
-Hermann aussi se trouvait beau, et il se plaisait dans cette robe
-parfumée; mais il ne savait pas obéir, et il refusa de danser, ce qui
-mit la petite Régis en colère. Elle lui arracha son collier, lui déchira
-sa robe, et, comme une fée très-fantasque qu'elle était, elle lui
-ébouriffa les cheveux, lui barbouilla la figure avec le jus d'une graine
-noire, et le laissa tout honteux, presque nu, et furieux de ne pouvoir
-rendre à cette folle les injures dont elle l'accablait.
-
-LXVIII
-
-Cependant maître Bonus, voyant la petite Régis en colère, s'était sauvé.
-Hermann, en le rejoignant, lui reprocha d'avoir fui devant une fée si
-menue, et de n'avoir pas plus de coeur qu'une poule. «Je serais
-courageux et fort que je n'aurais pu vous défendre, répondit le
-pédagogue. Vous voyez bien que vous n'avez pu vous défendre vous-même.
-Les fées, même celles qui ne sont pas plus grosses que des mouches, sont
-des êtres bien redoutables, et le mieux est de souffrir leurs caprices
-sans se révolter.
-
-XLIX
-
-»Quant à moi, qui dois être rôti à petit feu si je sors d'ici, je suis
-bien décidé à me prêter à toutes les fantaisies de ces dames, et si l'on
-m'eût ordonné de danser, j'aurais obéi et fait la cabriole par-dessus le
-marché.» L'enfant sentit que son pédagogue avait raison, mais il ne l'en
-méprisa que plus, car la raison ne conseille pas toujours les plus
-belles choses. Il courut trouver Zilla pour lui raconter sa mésaventure
-et lui montrer de quelle manière on l'avait houspillé. Zilla en rougit
-d'indignation et le mena devant la reine pour porter plainte contre
-Régis.
-
-LXX
-
-«Tu as mérité ce qui t'arrive, dit la reine à Hermann; tu soutiens si
-mal devant nous la dignité que ta race s'attribue, que personne ici n'y
-peut croire. Tu vis moins noblement qu'un animal sauvage, car celui-ci
-se contente de ce qu'il trouve, et vous autres, ton précepteur et toi,
-vous ne songez qu'à aiguiser votre appétit pour augmenter votre faim
-naturelle. Vous ne pensez pas plus à la nourriture de votre esprit que
-si vous n'étiez que bouche et ventre: vraiment vous êtes méprisables et
-ne m'intéressez point.»
-
-LXXI
-
-L'enfant fut mortifié, et Zilla comprit que la leçon de la reine
-s'adressait à elle plus qu'à l'enfant. Elle dit à Hermann que s'il
-voulait s'instruire, elle y mettrait tous ses soins, et, l'emmenant avec
-elle, elle lui choisit une tunique de blanche laine dont elle l'habilla
-d'une façon plus mâle que n'avait fait Régis, et puis elle lui donna un
-vêtement de peau pour courir dans la forêt, et de belles armes pour se
-préserver des animaux qui pourraient le menacer en le voyant devenu
-grand; mais elle lui fit jurer de ne jamais verser le sang que pour
-défendre sa vie.
-
-LXXII
-
-Et puis elle lui donna un livre et lui dit que quand il pourrait le
-lire, elle se chargerait de lui apprendre de belles choses qui le
-rendraient heureux. Hermann alla trouver maître Bonus, et d'un coup de
-pied vraiment héroïque il jeta dans le feu les gâteaux que le pédagogue
-était en train de pétrir. «Je ne veux plus être méprisé, lui dit-il; je
-ne veux plus faire un dieu de mon ventre, je veux être beau et fier de
-recevoir des compliments. Je t'ordonne de m'apprendre à lire; je veux
-savoir demain.»
-
-LXXIII
-
-Maître Bonus obéit en soupirant; mais comme le lendemain l'enfant ne
-savait pas encore lire, l'enfant se dépita et lui dit: «Tu ne sais pas
-me montrer. Peut-être ne sais-tu rien. S'il en est ainsi, reste sous ces
-habits de servante qui te conviennent, fais la cuisine et appelle-toi
-maîtresse Bona. Je reviendrai souper et coucher à ton hôtellerie, mais
-j'irai chercher ailleurs l'honneur de ma race et le savoir qui rend
-heureux.» Et il sortit avec son chien, laissant le gouverneur stupéfait
-de l'entendre parler ainsi.
-
-LXXIV
-
-Quand Zilla vit arriver l'enfant résolu et soumis, plein d'orgueil et
-d'ambition, bien qu'il répétât sans les comprendre les mots qu'il avait
-entendu dire à la reine et à elle, elle s'étonna de voir la puissance de
-l'amour-propre sur sa jeune âme, et elle voulut bien essayer de
-l'instruire elle-même. Elle le trouva si attentif et si intelligent
-qu'elle y prit goût, et peu à peu, le gardant chaque jour plus longtemps
-auprès d'elle, elle arriva à ne plus pouvoir se passer de sa compagnie.
-
-LXXV
-
-Lorsque le soleil brillait, elle se promenait avec lui et lui apprenait
-le secret des choses divines dans la nature, l'histoire de la lumière et
-son mariage avec les plantes, le mystère des pierres et le langage des
-eaux; la manière de se faire entendre des animaux les plus rebelles à
-l'homme, de se faire suivre par les arbres et les rochers, d'évoquer
-avec le chant les puissances immatérielles, de faire jaillir des
-étincelles de ses doigts et de causer avec les esprits cachés sous la
-terre.
-
-LXXVI
-
-Au clair de la lune, elle lui apprenait le langage symbolique de la
-nuit, l'histoire des étoiles, et la manière de monter les nuages en
-rêvant. Elle lui enseignait à se séparer de son corps et à voir avec des
-yeux magiques qu'elle lui faisait trouver dans les gouttes d'eau de la
-prairie. Elle lui disait aussi en quoi est faite la voie lactée, et
-quelquefois elle le fit sortir de son propre esprit et se promener dans
-les espaces muets au-dessus des plus hautes montagnes.
-
-LXXVII
-
-Quand le vent, la neige et la pluie menaçaient d'engourdir l'âme de son
-élève, elle le conduisait dans les grottes mystérieuses où les fées qui
-entretiennent le feu mystique consentaient à l'admettre à quelques-uns
-de leurs entretiens. Là il apprit à converser avec l'âme des morts, à
-lire dans la pensée des absents, à voir à travers les roches les plus
-épaisses, à mesurer les hauteurs du ciel sans le regarder, à peser la
-terre et les planètes au moyen d'une balance invisible, et mille autres
-secrets merveilleux qui sont jeux d'enfant pour les fées.
-
-LXXVIII
-
-Quand Hermann sut toutes ces choses, il avait déjà quinze ans, et il
-était si beau, si aimable, si instruit, et toujours si agréable à voir,
-que si les fées eussent été capables d'aimer, elles en eussent toutes
-été éprises; mais leurs appétits sont si bien réglés par l'impossibilité
-de mourir qu'il ne leur est pas possible d'aspirer à un sentiment humain
-un peu profond; l'amitié même leur est interdite comme pouvant leur
-causer du chagrin et troubler le parfait et monotone équilibre de leur
-existence.
-
-LXXIX
-
-Ce qui leur reste de l'humanité est mesuré juste à la faculté de
-s'émouvoir sans souffrance ou sans durée. Ainsi elles sont impétueuses
-et irascibles, mais elles oublient vite, et ne s'en portent que mieux.
-Elles ont beaucoup de coquetteries et de jalousies, mais étant toujours
-libres d'oublier si elles veulent, et de déposer leur souci et leur
-dépit quand elles en sont lasses, elles s'agitent pour rien et se
-réjouissent de même. Elles ne connaissent pas le bonheur et par
-conséquent ne le cherchent pas; qu'en feraient-elles?
-
-LXXX
-
-Elles ont la science et n'en jouissent pas à notre manière, car elles ne
-l'emploient qu'à se préserver des malheurs de l'ignorance, sans
-connaître la joie d'en préserver les autres. Quand elles eurent instruit
-le jeune Hermann, elles s'en applaudirent parce qu'il était pour elles
-une société et presque un égal; mais à chaque instant elles se disaient
-l'une à l'autre pour s'empêcher de l'aimer: «N'oublions pas qu'il doit
-mourir.» Pourtant, s'il faisait un compliment à l'une, l'autre boudait,
-et il lui fallait la consoler en lui faisant un compliment plus beau.
-
-LXXXI
-
-Ce qui ne prouve pas qu'elles fussent sottes ou vaines; mais elles
-s'estiment beaucoup pour avoir conquis par la science une manière
-d'exister qui les rend inaccessibles à nos peines. La plus jalouse de
-toutes était Zilla, parce qu'elle avait des droits sur Hermann ou
-croyait en avoir, et quand il vantait la gaieté de Régis ou la sagesse
-de la reine, Zilla devenait froide pour lui et se rappelait le peu qu'un
-enfant des hommes était devant elle.
-
-LXXXII
-
-Pourtant Hermann l'aimait plus que toutes les autres et il la regardait
-comme sa mère; mais il y avait en lui de la crainte et de l'orgueil, et
-on parlait si peu autour de lui le langage de l'amour, qu'il n'eût osé
-songer à aimer quelqu'un plus que lui-même. Il allait de temps en temps
-voir maître Bonus, qui continuait à inventer des mets friands et qui ne
-se trouvait pas malheureux dans sa solitude, sauf que les fées
-s'amusaient de temps en temps à le lutiner.
-
-LXXXIII
-
-Elles lui procuraient toute sorte d'hallucinations ridicules. Tantôt il
-se croyait femme et rêvait qu'un Éthiopien voulait le vendre aux califes
-d'Orient. Alors il se cachait dans les rochers et souffrait la faim, ce
-qui était pour lui une grosse peine. D'autres fois Régis lui persuadait
-qu'elle était éprise de lui, et l'attirait à des rendez-vous où il était
-berné et battu par des mains invisibles. Tout cela était pour le punir
-de prétendre à la magie et de se livrer à de grossières et puériles
-incantations.
-
-LXXXIV
-
-Du reste il se portait bien, il engraissait et ne vieillissait guère,
-car les fées sont bonnes au fond, et quand elles l'avaient fatigué ou
-effrayé, elles lui donnaient du sommeil ou de l'appétit en
-dédommagement. Hermann essayait de s'intéresser à son sort; mais
-lorsqu'il le voyait si égoïste et si positif, il s'éloignait de lui avec
-dédain. Le seul être qui lui témoignât une amitié véritable, c'était son
-chien, et quelquefois, quand les yeux de cet animal fidèle semblaient
-lui dire: «Je t'aime», Hermann, sans savoir pourquoi, pleurait.
-
-LXXXV
-
-Mais le chien était devenu si vieux qu'un jour il ne put se lever pour
-suivre son maître. Hermann, effrayé, courut trouver Zilla. «Mon chien va
-mourir, lui dit-il, il faut empêcher cela.--Je ne le puis,
-répondit-elle; il faut que tout meure sur la terre, excepté les
-fées.--Prolonge sa vie de quelques années, reprit Hermann. Tu peux faire
-des choses plus difficiles. Si mon chien meurt, que deviendrai-je? C'est
-ce que j'aime le mieux sur la terre après toi, et je ne puis me passer
-de son amitié.
-
-LXXXVI
-
---Tu parles comme un fou, dit la fée. Tu peux aimer ton chien, puisqu'il
-faut que l'homme aime toujours follement quelque chose; mais je ne veux
-pas que tu dises que tu m'aimes, puisque ton chien a droit à des mots
-que tu m'appliques. Si ton chien meurt, j'irai t'en chercher un autre,
-et tu l'aimeras autant.--Non, dit Hermann, je n'en veux pas d'autre
-après lui, et puisque je ne dois pas t'aimer, je n'aimerai plus rien que
-la mort.»
-
-LXXXVII
-
-Le chien mourut, et l'enfant fut inconsolable. Maître Bonus ne comprit
-rien à sa douleur, et les fées la méprisèrent. Alors Hermann irrité
-sentit ce qui lui manquait dans le royaume des fées. Il y était choyé et
-instruit, protégé et comblé de biens; mais il n'était pas aimé, et il ne
-pouvait aimer personne. Zilla essaya de le distraire en le menant avec
-elle dans les plus beaux endroits de la montagne. Elle le fit pénétrer
-dans les palais merveilleux que les fées élèvent et détruisent en une
-heure.
-
-LXXXVIII
-
-Elle lui montra des pyramides plus hautes que l'Himalaya et des glaciers
-de diamant et d'escarboucle, des châteaux dont les murs n'étaient que
-fleurs entrelacées; des portiques et des colonnades de flamme, des
-jardins de pierreries où les oiseaux chantaient des airs à ravir l'âme
-et les sens; mais Hermann en savait déjà trop pour prendre ces choses au
-sérieux; et un jour il dit à Zilla: «Ce ne sont là que des rêves, et ce
-que tu me montres n'existe pas.»
-
-LXXXIX
-
-Elle essaya de le charmer par un songe plus beau que tous les autres.
-Elle le mena dans la lune. Il s'y plut un instant et voulut aller dans
-le soleil. Elle redoubla ses invocations, et ils allèrent dans le
-soleil. Hermann ne crut pas davantage à ce qu'il y voyait; toujours il
-disait à la fée: «Tu me fais rêver, tu ne me fais pas vivre.» Et quand
-il s'éveillait, il lui disait: «Je ne me rappelle rien, c'est comme si
-je n'avais rien vu.»
-
-XC
-
-Et l'ennui le prit. La reine vit qu'il était pâle et accablé. «Puisque
-tu ne peux aimer le ciel, lui dit-elle, essaie au moins d'aimer la
-terre.» Hermann réfléchit à cette parole. Il se rappela qu'autrefois
-Zilla lui avait donné du blé, une charrue, un âne et un mulet. Il
-laboura, sema et planta, et il prit plaisir à voir comme la terre est
-féconde, docile et maternelle. Maître Bonus fut charmé d'avoir à moudre
-du blé et à faire du pain tous les jours.
-
-XCI
-
-Mais Hermann ne comprenait pas le plaisir de manger seul, et après avoir
-vu ce que la terre peut rendre à l'homme qui lui prête, il ne lui
-demanda plus rien et retourna à ce qu'elle lui donnait gratuitement. La
-reine lui dit: «Le torrent n'est pas toujours limpide. Depuis les
-derniers orages, il entraîne et déchire ses rives, et là où tu te
-plaisais à nager, il apporte des roches et du limon. Essaie de le
-diriger. Tâche d'aimer l'eau, puisque tu n'aimes plus la terre.»
-
-XCII
-
-Hermann dirigea le torrent et lui rendit sa beauté, sa voix harmonieuse,
-sa course légère, ses doux repos dans la petite coupe des lacs; mais un
-jour il le trouva trop soumis, car il n'avait plus rien à lui commander.
-Il abattit les écluses qu'il avait élevées et se plut à voir l'eau
-reprendre sa liberté et recommencer ses ravages. «Quel est ce caprice?»
-lui dit Zilla.--Pourquoi, lui répondit-il, serais-je le tyran de l'eau?
-Ne pouvant être aimé, je n'ai pas besoin d'être haï.»
-
-XCIII
-
-Zilla trouva son fils ingrat, et, pour la première fois depuis beaucoup
-de siècles, elle eut un mécontentement qui la rendit sérieuse. «Je veux
-l'oublier, dit-elle à la reine, car il me donne plus de souci qu'il ne
-mérite. Permets que je le fasse sortir d'ici et que je le rende à la
-société de ses pareils. Tu me l'avais bien dit que je m'en lasserais, et
-la vieille Trollia avait raison de blâmer ma protection et mes caresses.
-
-XCIV
-
---Fais ce que tu voudras, dit la reine, mais sache que cet enfant sera
-malheureux à présent parmi les hommes, et que tu ne l'oublieras pas
-aussi vite que tu l'espères. Nous ne devons rien détruire, et pourtant
-tu as détruit quelque chose dans son âme.--Quoi donc? dit
-Zilla.--L'ignorance des biens qu'il ne peut posséder. Essaie de
-l'exiler, et tu verras!--Que verrai-je, puisque je veux ne plus le
-voir?--Tu le verras dans ton esprit, car il se fera reproche, et ce
-fantôme criera jour et nuit après toi.»
-
-XCV
-
-Zilla ne comprit pas ce que lui disait la reine. N'ayant jamais fait le
-mal, même avant d'avoir bu la coupe, elle ne redoutait pas le remords,
-ne sachant ce que ce pouvait être. Libre d'agir à sa guise, elle dit à
-Hermann: «Tu ne te plais point ici; veux-tu retourner parmi les tiens?»
-Mille fois Hermann avait désiré ce qu'elle lui proposait et jamais il
-n'avait osé le dire, craignant de paraître ingrat et d'offenser Zilla.
-Surpris par son offre, il doutait qu'elle fût sérieuse.
-
-XCVI
-
-«Ma volonté, répondit-il, sera la tienne.--Eh bien! dit-elle, va
-chercher maître Bonus, et je vous ferai sortir de nos domaines. Il fut
-impossible de décider maître Bonus à quitter le Val-des-Fées. Il alla se
-jeter aux pieds de la reine et lui dit: «Veux-tu que j'aille achever ma
-vie dans les supplices? Est-ce que je gêne quelqu'un ici? Je ne vis que
-de végétaux et de miel. Je respecte vos mystères et n'approche jamais de
-vos antres. Laissez-moi mourir où je suis bien.»
-
-XCVII
-
-Il lui fut accordé de rester, et le jeune Hermann, qui était devenu un
-homme, déclarant qu'il n'avait nul besoin de son gouverneur, partit seul
-avec Zilla. Quand ils durent passer l'effrayante corniche de rochers où
-aucun homme du dehors n'eût osé se risquer, elle voulut l'aider d'un
-charme pour le préserver du vertige. «Non, lui dit-il, je connais ce
-chemin, je l'ai suivi plus d'une fois, et j'eusse pu m'échapper depuis
-longtemps.--Pourquoi donc restais-tu malgré toi?» dit Zilla. Hermann ne
-répondit pas.
-
-XCVIII
-
-Il était fâché que la fée lui fît cette question. Elle aurait dû deviner
-que le respect et l'affection l'avaient seuls retenu. Zilla comprit son
-fier silence et commença à devenir triste du sacrifice qu'elle
-s'imposait; mais elle l'avait résolu, et elle continua de marcher devant
-lui. Quand ils furent à la limite de séparation, elle lui donna l'or
-qu'elle avait autrefois dérobé au héraut du duc son père et qu'elle
-avait offert à l'enfant comme un jouet. Il l'avait dédaigné alors, et,
-cette fois encore, il sourit et le prit sans plaisir.
-
-XCIX
-
-«Tu ne saurais te passer de ce gage, lui dit-elle. Ici tu n'auras le
-droit de rien prendre sur la terre. Il te faudra observer les conditions
-de l'échange.» Hermann ne comprit pas. Elle avait dédaigné de
-l'instruire des lois et des usages de la société humaine. Il était bien
-tard pour l'avertir de tout ce qui allait le menacer dans ce monde
-nouveau. D'ailleurs Hermann ne l'écoutait pas, il était comme ivre, car
-son âme était impatiente de prendre l'essor; mais son ivresse était
-pleine d'amertume, et il se retenait de pleurer.
-
-C
-
-En ce moment, si la fée lui eût dit: «Veux-tu revenir avec moi?» il
-l'eût aimée et bénie; mais elle défendait son coeur de toute faiblesse,
-elle avait les yeux secs et la parole froide. Hermann sentait bien qu'il
-n'avait encore aimé qu'une ombre, et, se faisant violence, il lui dit
-adieu. Quand elle eut disparu, il s'assit et pleura. Zilla, en se
-retournant, le vit et fut prête à le rappeler; mais ne fallait-il pas
-qu'elle l'oubliât, puisqu'elle ne pouvait le rendre heureux?
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
-I
-
-Pourtant, lorsque Zilla rentra dans la vallée, il lui sembla que tout
-était changé. L'air lui semblait moins pur, les fleurs moins belles, les
-nuages moins brillants. Elle s'étonna de ne pas trouver l'oubli et fit
-beaucoup d'incantations pour l'évoquer. L'oubli ne vint pas, et la fée
-fit des réflexions qu'elle n'avait jamais faites. Elle cacha à ses
-soeurs et à la reine le déplaisir qu'elle avait; mais elle eut beau
-chanter aux étoiles et danser dans la rosée, elle ne retrouva pas la
-joie de vivre.
-
-II
-
-Des semaines et des mois se passèrent sans que son ennui fût diminué.
-D'abord elle avait cru qu'Hermann reviendrait; mais il ne revint pas, et
-elle en conçut de l'inquiétude. La reine lui dit: «Que t'importe ce
-qu'il est devenu? Il est peut-être mort, et tu dois désirer qu'il le
-soit. La mort efface le souvenir.» Zilla sentit que le mot de mort
-tombait sur elle comme une souffrance. Elle s'en étonna et dit à la
-reine: «Pourquoi ne savons-nous pas où vont les âmes après la mort?
-
-III
-
---Zilla, répondit la reine, ne songe point à cela, nous ne le saurons
-jamais; les hommes ne nous l'apprendront pas. Ils ne le savent que quand
-ils ont quitté la vie, et nous, qui ne la quittons pas, nous ne pouvons
-ni deviner où ils vont, ni espérer jamais les rejoindre.--Ce monde-ci,
-reprit Zilla, doit-il donc durer toujours, et sommes-nous condamnées à
-ne jamais voir ni posséder autre chose?--Telle est la loi que nous avons
-acceptée, ma soeur. Nous durerons ce que durera la terre, et si elle
-doit périr, nous périrons avec elle.
-
-IV
-
---O reine! les hommes doivent-ils donc lui survivre?--Leurs âmes ne
-périront jamais.--Alors c'est eux les vrais immortels, et nous sommes
-des éphémères dans l'abîme de l'éternité.--Tu l'as dit, Zilla. Nous
-savions cela quand nous avons bu la coupe, l'as-tu donc oublié?--J'étais
-jeune alors, et la gloire de vaincre la mort m'a enivrée. Depuis j'ai
-fait comme les autres. Le mot d'avenir ne m'a plus offert aucun sens; le
-présent m'a semblé être l'éternité.
-
-V
-
---D'où te vient donc aujourd'hui, dit la reine, l'inquiétude que tu me
-confies et la curiosité qui te trouble?--Je ne le sais pas, répondit
-Zilla. Si je pouvais connaître la douleur, je te dirais qu'elle est
-entrée en moi.» Zilla n'eut pas plutôt prononcé cette parole que des
-larmes mouillèrent ses yeux purs, et la reine la regarda avec une
-profonde surprise; puis elle lui dit: «J'avais prévu que tu te
-repentirais d'avoir abandonné l'enfant; mais ton chagrin dépasse mon
-attente. Il faut qu'il soit arrivé malheur à Hermann, et ce malheur
-retombe sur toi.
-
-VI
-
---Reine, dit la jeune fée, je veux savoir ce qu'Hermann est devenu.»
-Elles firent un charme. Zilla, enivrée par les parfums du trépied
-magique, pencha sa belle tête comme un lis qui va mourir et la vision se
-déploya devant elle. Elle vit Hermann au fond d'une prison. Il avait été
-vite dépouillé, par les menteurs et les traîtres, de l'argent qu'il
-possédait. Ayant faim, il avait volé quelques fruits, et il
-comparaissait devant un juge qui ne pouvait lui faire comprendre que,
-quand on n'a pas de quoi manger, il faut travailler ou mourir.
-
-VII
-
-A cette vision une autre succéda. Hermann, n'ayant pas compris la
-justice humaine, comparaissait de nouveau devant le juge, qui le
-condamnait à être battu de verges et à sortir de la résidence ducale. Le
-jeune homme indigné déclarait alors qu'il était le fils du feu duc,
-l'aîné du prince régnant, le légitime héritier de la couronne échue à
-son frère. Zilla le crut sauvé.--Justice lui sera rendue, pensa-t-elle.
-Il va être prince, et, comme nous l'avons rendu savant et juste, son
-peuple le respectera et le chérira.
-
-VIII
-
-Mais une autre vision lui montra Hermann accusé d'imposture et de
-projets séditieux, et condamné à mort. Alors la fée s'éveilla en
-entendant retentir au loin cette parole: _C'est pour demain!_ Quelque
-bonne magicienne qu'elle fût, elle n'avait pas le don de transporter son
-corps aussi vite que son esprit. Si les fées peuvent franchir de grandes
-distances, c'est parce qu'elles ne connaissent pas la fatigue; mais à
-toutes choses il faut le temps, et Zilla comprit pour la première fois
-le prix du temps.
-
-IX
-
-«Donne-moi des ailes!» dit-elle à la reine; mais la reine n'avait point
-inventé cela. «Fais-moi conduire par un nuage rapide»; mais ni les
-hommes ni les fées n'avaient découvert cela. «Fais-moi porter par le
-vent à travers l'espace.--Tu me demandes l'impossible, dit la reine.
-Pars vite et ne compte que sur toi-même.» Zilla partit, elle se lança
-dans le torrent, elle fut portée comme par la foudre; mais, arrivée à la
-plaine, elle se trouva dans une eau endormie, et préféra courir.
-
-X
-
-Elle était légère autant que fée peut l'être, mais elle n'avait jamais
-eu besoin de se presser, et, l'énergie humaine n'agissant point en elle
-pour lui donner la fièvre, elle vit que les piétons qui se rendaient à
-la ville pour voir pendre l'imposteur Hermann allaient plus vite
-qu'elle. Humiliée de se voir devancer par de lourds paysans, elle avisa
-un cavalier bien monté et sauta en croupe derrière lui. Il la trouva
-belle et sourit; mais tout aussitôt il ne la vit plus et crut qu'il
-avait rêvé.
-
-XI
-
-Cependant le cheval la sentait, car elle l'excitait à courir, et
-l'animal effrayé se cabra si follement qu'il renversa son maître. Elle
-lui enfonça son talon brûlant dans la croupe, et il fournit une course
-désespérée au bout de laquelle, ayant dépassé ses forces, il tomba mort
-aux portes de la ville. Zilla prit le manteau du cavalier, qui était
-resté accroché à la selle, et elle se glissa dans la foule qui se ruait
-vers l'échafaud.
-
-XII
-
-Le peuple était furieux et hurlait des imprécations parce qu'on venait
-de lui apprendre que l'imposteur Hermann avait réussi à s'évader. Il
-voulait qu'on pendît à sa place le geôlier, le gouverneur de la prison
-et le bourreau lui-même, qui ne lui donnait pas le spectacle attendu. Le
-grand chef de la police parut sur un balcon et apaisa cette foule en lui
-disant: «On n'a pu encore rattraper l'imposteur Hermann, mais on va vous
-donner le spectacle quand même.»
-
-XIII
-
-Et des hérauts crièrent aux quatre coins de la place: «Vous allez voir
-pendre sans jugement le scélérat qui a fait fuir le condamné.» La foule
-battit des mains, et le bourreau apprêta sa corde. On amena la victime,
-et la fée vit quelque chose d'extraordinaire: Celui qui avait sauvé
-Hermann n'était autre que maître Bonus, qui s'avançait résigné en
-remettant son âme à Dieu. «C'en est fait, dit-il à la fée, qui
-s'approcha de lui; j'ai mal veillé jadis sur le prince, et on m'a
-condamné au feu. Je le sauve aujourd'hui, et voici la corde. J'accomplis
-ma destinée.»
-
-XIV
-
-Maître Bonus, après le départ de son élève, s'était ennuyé dans le
-royaume des fées. Il avait eu honte de sa couardise; il s'était dit
-aussi que le prince Hermann, étant le légitime héritier de la couronne,
-le sauverait du bûcher. Profitant de ce que les fées l'avaient oublié
-dans son désert, il était parti depuis huit jours déjà, et il avait pu
-pénétrer dans la ville sans être reconnu sous ses habits de femme. Là,
-apprenant que le prince était en prison, il avait été trouver le prince
-régnant.
-
-XV
-
-Il lui avait juré qu'Hermann était son frère, et le prince régnant lui
-avait permis d'essayer de le faire évader, à la condition qu'ils
-retourneraient tous deux chez les fées et ne troubleraient plus la paix
-de ses États. Maître Bonus avait sauvé Hermann en lui donnant sa robe et
-son chaperon. Il était resté en prison à sa place, comptant qu'il serait
-respecté en montrant le sauf-conduit du prince régnant; mais, dans sa
-précipitation à changer d'habit, il avait laissé le sauf-conduit dans la
-poche de sa robe.
-
-XVI
-
-Et, sans le savoir, Hermann s'en allait avec ce papier, tandis qu'on
-allait pendre maître Bonus. Zilla résolut de sauver le vieillard, et,
-faisant claquer ses doigts, elle foudroya le bourreau, qui tomba comme
-ivre et ne put être réveillé par les cris de la multitude. Des gardes
-qui voulurent s'emparer de la fée et du patient furent frappés
-d'immobilité, et tous ceux qui se présentèrent pour les remplacer ne
-purent secouer l'engourdissement que leur jeta la magicienne.
-
-XVII
-
-Elle conduisit le vieillard dans une forêt où il lui apprit en se
-reposant la route qu'Hermann avait dû prendre sans risque, grâce au
-sauf-conduit. «Allons le chercher», dit Zilla, et bien vite ils
-repartirent. Plusieurs jours après, ils le rejoignirent sur les terres
-d'un prince voisin, et ils le trouvèrent travaillant à couper et à
-débiter des arbres pour gagner sa vie. En voyant apparaître ses amis, il
-jeta sa cognée et voulut les suivre.
-
-XVIII
-
-Mais une jeune fille qui s'approchait en ce moment l'arrêta d'un regard
-plus puissant que celui de toutes les fées. C'était pourtant une pauvre
-fille qui marchait pieds nus, la servante du maître bûcheron qui avait
-enrôlé le prince parmi ses manoeuvres. Tous les jours elle apportait sur
-sa tête l'eau et le pain qu'Hermann mangeait et buvait à midi. Elle
-allait ainsi servir les autres ouvriers épars dans la forêt, et elle ne
-s'arrêtait point à causer avec eux.
-
-XIX
-
-Elle avait à peine échangé quelques paroles avec Hermann, mais leurs
-yeux s'étaient parlé. Elle était belle et modeste. Hermann avait vingt
-ans, et il n'avait pas encore aimé. Depuis trois jours, il aimait la
-pauvre Bertha, et quand la fée lui dit: «Partons», il lui répondit:
-«Jamais, à moins que tu ne me permettes d'emmener cette compagne.--Tu
-seras toujours un fou, reprit Zilla. Tu as à peine passé une saison
-parmi les hommes; ils ont voulu te faire mourir, et tu prétends aimer
-parmi eux.
-
-XX
-
---Je ne prétends rien, dit Hermann. Hier, j'étais prêt à mourir sur
-l'échafaud, et je maudissais ma race: aujourd'hui j'aime cette enfant et
-je sens que l'humanité est ma famille.--Ne vois-tu pas, reprit la fée,
-que tu vivras ici dans la servitude, le travail et la misère?--J'accepte
-tous les maux, si j'ai le bonheur d'être aimé.» Zilla prit à part la
-jeune fille et lui demanda si elle voulait être la compagne d'Hermann.
-Elle rougit et ne répondit pas. «Songe, lui dit la fée, que son royaume
-est la solitude.»
-
-XXI
-
-Bertha demanda s'il était exilé. «Pour toujours, dit la fée.--Mais
-n'êtes-vous pas sa fiancée?» La fée sourit avec dédain. «Pardonnez-moi,
-dit Bertha, je veux savoir s'il n'aime que moi.» La fée vit que sa
-beauté rendait Bertha jalouse, et son orgueil s'en réjouit; mais la
-jeune fille pleura, et Hermann, accourant, dit à la fée: «Pourquoi
-fais-tu pleurer celle que j'aime? Et si tu ne veux pas qu'elle me suive,
-comment espères-tu que je te suivrai?
-
-XXII
-
---Venez donc tous deux, dit la fée; mais si tu t'ennuies encore chez
-nous avec cette compagne, ne compte plus que je m'intéresserai à toi.»
-Ils partirent tous les quatre, car maître Bonus, plus que jamais, en
-avait assez du commerce des humains, et ils retournèrent dans le
-Val-des-Fées, où l'union d'Hermann et de Bertha fut consacrée par la
-reine, et puis les jeunes époux allèrent vivre avec maître Bonus dans
-une belle maison de bois qu'Hermann construisit pour sa compagne.
-
-XXIII
-
-Alors les fées virent quelle chose puissante était l'amour dans deux
-jeunes coeurs également purs, et quel bonheur ces deux enfants goûtaient
-dans leur solitude. Maître Bonus avait repris ses habits de femme avec
-empressement, et ses fonctions de ménagère avec orgueil. Bertha, simple
-et humble, avait du respect pour lui et admirait sincèrement sa
-pâtisserie. Hermann, depuis que son précepteur s'était dévoué pour lui,
-lui pardonnait sa gourmandise et lui témoignait de l'amitié.
-
-XXIV
-
-Il travaillait avec ardeur à cultiver la terre et à préparer les plus
-douces conditions d'existence à sa famille, car il eut bientôt un fils,
-puis deux, et puis une fille, et à chaque présent de Dieu il augmentait
-sa prévoyance et embellissait son domaine. Bertha était si douce qu'elle
-avait gagné la bienveillance de Zilla et de toutes les jeunes fées; et
-même Zilla aimait désormais Bertha plus qu'Hermann, et leurs enfants
-plus que l'un et l'autre.
-
-XXV
-
-Zilla ne se reconnaissait plus elle-même auprès de ces enfants.
-L'ambition d'être aimée lui était venue si forte que l'équité de son
-esprit en était troublée. Un jour, elle dit à Bertha: «Donne-moi ta
-fille. Je veux une âme qui soit à moi sans partage. Hermann ne m'a
-jamais aimée malgré ce que j'ai fait pour lui.--Vous vous trompez,
-Madame, répondit Bertha. Il eût voulu vous chérir comme sa mère, c'est
-vous qui ne l'aimiez pas comme votre fils.
-
-XXVI
-
---Je ne pouvais l'aimer ainsi, reprit la fée. Je sentais qu'il
-regrettait quelque chose, ou qu'il aspirait à une tendresse que je ne
-pouvais lui inspirer; mais ta fille ne te connaît pas encore. Elle ne
-regrettera personne. Je l'emporterai dans nos sanctuaires, elle ne verra
-jamais que moi, et j'aurai tout son coeur et tout son esprit pour moi
-seule.--Et l'aimerez-vous comme je l'aime? dit Bertha, car vous parlez
-toujours d'être aimée, sans jamais rien promettre en retour.
-
-XXVII
-
---Qu'importe que je l'aime, dit la fée, si je la rends heureuse?--Jurez
-de l'aimer passionnément, s'écria Bertha méfiante, ou je jure que vous
-ne l'aurez pas.» La fée, irritée, alla se plaindre à la reine. «Ces
-êtres sont insensés, lui dit-elle. Ils ne comprennent pas ce que nous
-sommes pour eux. Ils nous doivent tout, la sécurité, l'abondance,
-l'offre de tous les dons de la science et de l'esprit. Eh bien! ils ne
-nous en savent point de gré. Ils nous craignent peut-être, mais ils ne
-veulent point nous chérir sans conditions.
-
-XXVIII
-
---Zilla, dit la reine, ces êtres ont raison. La plus belle et la plus
-précieuse chose qu'ils possèdent, c'est le don d'aimer, et ils sentent
-bien que nous ne l'avons pas. Nous qui les méprisons, nous sommes
-tourmentées du besoin d'inspirer l'affection, et le spectacle de leur
-bonheur éphémère détruit le repos de notre immortalité. De quoi nous
-plaindrions-nous? Nous avons voulu échapper aux lois rigides de la mort,
-nous échappons aux douces lois de la vie, et nous sentons un regret
-profond que nous ne pouvons pas définir.
-
-XXIX
-
---O ma reine, dit Zilla, voilà que tu parles comme si tu le ressentais
-toi-même, ce regret qui me consume!--Je l'ai ressenti longtemps,
-répondit la reine; il m'a dévorée, mais j'en suis guérie.--Dis-moi ton
-secret! s'écria la jeune fée.--Je ne le puis, Zilla! Il est terrible et
-te glacerait d'épouvante. Supporte ton mal et tâche de t'en distraire.
-Étudie le cours des astres et les merveilles du mystérieux univers.
-Oublie l'humanité et n'espère pas établir de liens avec elle.»
-
-XXX
-
-Zilla, effrayée, se retira; mais la reine vit bientôt arriver d'autres
-jeunes fées qui lui firent les mêmes plaintes et lui demandèrent la
-permission d'aller voler des enfants chez les hommes. «Hermann et Bertha
-sont trop heureux, disaient-elles. Ils possèdent ces petits êtres qui ne
-veulent aimer qu'eux, et qui ne nous accordent qu'en tremblant ou avec
-distraction leurs sourires et leurs caresses. Hermann et Bertha ne nous
-envient rien, tandis que nous leur envions leur bonheur.
-
-XXXI
-
---C'est une honte pour nous, dit Régis, qui était la plus ardente dans
-son dépit. Nous avons accueilli ces êtres faibles et périssables pour
-avoir le plaisir de comparer leur misère à notre félicité, pour nous
-rire de leur faiblesse et de leurs travers, pour nous amuser d'eux, en
-un mot, tout en leur faisant du bien, ce qui est le privilége et le
-soulagement de la puissance, et les voilà qui nous bravent et qui se
-croient supérieurs à nous parce qu'ils ont des enfants et qu'ils les
-aiment.
-
-XXXII
-
-«Fais que nous les aimions aussi, ô reine! qui nous as faites ce que
-nous sommes. Si tu es plus sage et plus savante que nous, prouve-le
-aujourd'hui en modifiant notre nature, que tu as laissée incomplète.
-Ote-nous quelques-uns des priviléges dont tu as doté notre merveilleuse
-intelligence, et mets-nous dans le coeur ces trésors de tendresse que
-les êtres destinés à mourir possèdent si fièrement sous nos yeux.»
-
-XXXIII
-
-Les vieilles fées vinrent à leur tour et déclarèrent qu'elles
-quitteraient ce royaume, si l'on n'en chassait pas la famille d'Hermann,
-car elles voyaient bien que sa postérité allait envahir la vallée et la
-montagne, cultiver la terre, briser les rochers, enchaîner les eaux,
-irriter, détruire ou soumettre les animaux sauvages, chasser le silence,
-déflorer le mystère du désert et rendre impossibles les cérémonies, les
-méditations et les études des doctes et vénérables fées.
-
-XXXIV
-
-«S'il vous plaît de faire alliance avec la race impure, dit la vieille
-Trollia aux jeunes fées, nous ne pouvons nous y opposer; mais nous avons
-le droit de nous séparer de vous et d'aller chercher quelque autre
-sanctuaire vraiment inaccessible, où nous pourrons oublier l'existence
-des hommes et vivre pour nous seules, comme il convient à des êtres
-supérieurs. Quant à votre reine, ajouta-t-elle en lançant à celle-ci un
-regard de menace, gardez-la si vous voulez, nous secouons ses lois et
-lui déclarons la guerre.»
-
-XXXV
-
-Les jeunes fées défendirent avec véhémence l'autorité de la reine.
-Celles qui n'étaient ni vieilles ni jeunes se partagèrent, et le concile
-devint si orageux que les daims épouvantés s'enfuirent à travers la
-vallée, et que Bertha dit en souriant à Hermann: «Les entends-tu
-là-haut, ces pauvres fées? Elles grondent comme le tonnerre et mugissent
-comme la bourrasque. Elles ont beau pouvoir tout ce qu'elles veulent,
-elles ne savent pas être heureuses comme nous. Si elles continuent à se
-quereller ainsi, elles feront crouler la montagne.»
-
-XXXVI
-
-Hermann s'inquiéta pour Zilla, qu'il aimait plus qu'elle ne voulait le
-reconnaître. «Je ne sais pas quel mal on peut lui faire, dit-il, je ne
-suis pas initié à tous leurs secrets; mais je voudrais la savoir à
-l'abri de cette tempête.--Va la chercher, dit Bertha. Ah! si elle
-pouvait comprendre que nous l'aimons! Mais son malheur est de parler du
-coeur des autres comme une taupe parlerait des étoiles. Tâche de
-l'apaiser. Dis-lui que si elle veut vivre avec nous, je lui prêterai mes
-enfants pour la distraire.»
-
-XXXVII
-
-«On ne prête pas aux fées, pensa Hermann; elles veulent tout et ne
-rendent rien.» Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de
-près les clameurs de la folle assemblée, car ces âmes vouées au culte
-obligé de la force et de la sagesse avaient été prises de vertige et
-demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne
-n'était d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter
-autour d'elle comme des feuilles soulevées par un tourbillon. Elles
-parlaient dans la langue des mystères; Hermann ne put savoir ce qu'elles
-disaient.
-
-XXXVIII
-
-Dans l'ivresse de leur inquiétude ardente, elles flottaient sur la
-bruyère aux derniers rayons du soleil, les unes s'élançant d'un bond
-fantastique sur les roches élevées pour dominer le tumulte et se faire
-écouter, d'autres s'entassant aux parois inférieures pour se consulter
-ou s'exciter. On eût dit un de ces conciliabules étranges que tiennent
-les hirondelles sur le haut des édifices, au moment de partir toutes
-ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et
-vit qu'elle n'y était pas.
-
-XXXIX
-
-Il s'enfonça dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de
-porphyre où il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'était pas là. Il
-pénétra plus avant dans les régions éloignées où fleurit la gentiane
-bleue comme le ciel. Il trouva Zilla étendue sur le sol, au bord d'un
-abîme où s'engouffrait une cascade. La belle fée, affaissée sur le roc
-tremblant, semblait prête à suivre la chute implacable de l'eau dans le
-gouffre.
-
-XL
-
-Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et
-l'éloigna de ce lieu horrible. «Que fais-tu? lui dit-elle avec un triste
-sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas
-de moi? Et comment peux-tu t'inquiéter d'ailleurs, puisque tu ne peux
-m'aimer?--Mère,... lui dit Hermann.--Elle l'interrompit: Je n'ai jamais
-été, je ne serai jamais la mère de personne!--Si je t'offense en
-t'appelant ainsi, dit Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-là.
-
-XLI
-
-«Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que
-je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as
-fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lassé ta patience
-par mon ingratitude ou ma légèreté; mais toujours tu m'as pardonné et,
-après m'avoir chassé, tu as couru après moi pour me ramener. Je ne sais
-pas ce qui nous sépare, ce mystère est au-dessus de mon intelligence;
-mais il y a une chose que je sais.
-
-XLII
-
-«Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut
-se passer de ta présence, il ne peut se passer de ton bonheur; tu m'as
-dit souvent qu'il était inaltérable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant
-te servir et te consoler, j'ai vécu pour ma famille et pour moi; mais si
-tu m'as trompé, si tu es capable de souffrir, de subir quelque
-injustice, d'éprouver l'ennui de la solitude, de former un souhait
-irréalisable, me voilà pour souffrir et pleurer avec toi.
-
-XLIII
-
-«Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant
-pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te préserver de
-l'injustice, et si ton désir immense veut soumettre et posséder
-l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner; mais si c'est un coeur
-filial que tu veux, voilà le mien que je t'apporte. S'il n'apprécie pas
-bien la grandeur de ta destinée, il adore du moins cette bonté qui
-réside en toi comme la lumière palpite dans les étoiles. J'ai bien senti
-que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui
-souille les hommes, la tyrannie et le châtiment.
-
-XLIV
-
-«Et si j'ai souffert quelquefois de te voir si grande, j'ai plus souvent
-connu la douceur de te sentir si miséricordieuse et infatigable dans ta
-protection. Et toujours, en dépit de mes langueurs et de mes révoltes,
-je me suis reproché de ne pouvoir t'aimer comme tu le mérites. Voilà
-tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu
-étais ma pareille, je te dirais: Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme
-est peu de chose pour celle qui a vu tomber les générations dans l'abîme
-du temps.
-
-XLV
-
-«Eh bien! puisque je n'ai rien à t'offrir qui vaille la peine d'être
-ramassé par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette
-douleur rachète mon néant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans
-mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse
-et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me
-regardait avec des yeux qui semblaient me dire: «Pardonne-moi de ne pas
-savoir de quoi tu me parles.»
-
-XLVI
-
-«Il eût voulu, j'en suis certain, avoir une âme pareille à la mienne
-pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et
-quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour toi,
-Zilla; c'est un témoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mépriser, car
-c'est l'obscure expression et le suprême effort d'une amitié qui ne peut
-franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce
-qu'il lui est possible de te donner.
-
-XLVII
-
---Tu mens! répondit Zilla; j'ai demandé un de tes enfants, ta femme me
-l'a refusé, et tu ne me l'apportes pas! Hermann sentit son coeur se
-glacer, mais il se contint. «Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si
-chétif désir trouble la paix immuable de ton âme.--Ah! voilà que tu
-recules déjà! s'écria la fée, et vois comme tu te contredis! Tu
-prétendais vouloir me donner ta vie, je te demande beaucoup moins...--Tu
-me demandes beaucoup plus, répondit Hermann.
-
-XLVIII
-
---Dis donc, s'écria la fée, que tu crains les larmes et les reproches de
-Bertha. Ne sais-tu pas que ta fille sera heureuse avec moi? que si elle
-est malade, je saurai la guérir? que si elle est rebelle, je la
-soumettrai par la douceur? que si elle est intelligente, je lui donnerai
-du génie, et que si elle ne l'est pas, je lui donnerai des fêtes et des
-songes de poésie aussi doux que les révélations de la science sont
-belles? Avoue donc que ton amour pour elle est égoïste, et que tu veux
-l'élever dans l'égoïsme humain.
-
-XLIX
-
---Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que
-l'amour est égoïste en même temps qu'il est dévoué dans le coeur de
-l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas à mon enfant! Eh
-bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir, et que si tu
-la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me parles des larmes de sa
-mère; oui, je les sens déjà tomber sur mon coeur; mais dis-moi que le
-tien souffre de ce désir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je
-cède.
-
-L
-
---Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire
-l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais
-plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître?
-Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis
-venue à _aimer_ ton enfant!--Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. O mère!
-c'est la première fois que tu dis ce mot-là! C'est Dieu qui le met sur
-tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton
-coeur.
-
-LI
-
-«Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans
-vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout
-ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa
-demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit
-doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans
-bruit; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança
-furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille.
-
-LII
-
-Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et
-en reproches; mais Hermann lui dit: «Notre grande amie veut aimer notre
-enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec
-elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté
-autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère
-Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a
-donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins.
-
-LIII
-
-«Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour
-reconnaître sa bonté.» Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann:
-«Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul
-baiser, je ne pourrais plus m'en séparer.» Et quand il eut fait trois
-pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par
-terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses
-sanglots. «Ah! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas
-notre enfant!
-
-LIV
-
---Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui
-contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme; crains mon
-mépris et mon abandon!--Je ne crains rien de toi, répondit Hermann;
-n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je
-crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille,
-prends-la.» Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme
-un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de
-triomphe et de joie.
-
-LV
-
-Ni les larmes ni les caresses de la mère n'avaient troublé le sommeil
-profond et confiant de la petite fille; mais quand elle se sentit sur le
-coeur étrange et mystérieux de la fée, elle commença à rêver, à
-s'agiter, à se plaindre, et quand la fée fut loin dans la forêt,
-l'enfant s'éveilla glacée d'épouvante, et jeta des cris perçants que
-Zilla dut étouffer par ses caresses pour les empêcher de parvenir
-jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha.
-
-LVI
-
-Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant éperdue se tordait
-avec désespoir et criait le seul mot qu'elle sût dire pour appeler sa
-mère. Zilla gravit la montagne en courant, espérant en vain que la
-rapidité de sa marche étourdirait et endormirait la petite créature.
-Quand elle arriva auprès de la cascade, l'enfant, fatiguée de cris et de
-pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui
-réveilla les rossignols et les rendit jaloux; mais elle ne put arrêter
-les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant.
-
-LVII
-
-Et, tout en continuant de chanter, Zilla rêvait au mystère d'amour caché
-dans le sein de ce petit être qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni
-parler, et qui déjà savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. «Eh
-quoi! se disait la fée, je n'aurai pas raison de cette résistance morale
-qui n'a pas conscience d'elle-même!» Elle changea de mélodie; et, dans
-cette langue sans paroles qu'Orphée chanta jadis sur la lyre aux tigres
-et aux rochers, elle crut soumettre l'âme de l'enfant à l'ivresse des
-rêves divins.
-
-LVIII
-
-Ce chant fut si beau que les pins de la montagne en frémirent de la
-racine au faîte, et que les rochers en eurent de sourdes palpitations;
-mais l'enfant ne se consola point et continua de gémir. Zilla invoqua
-l'influence magique de la lune; mais le pâle visage de l'astre effraya
-l'enfant, et la fée dut prier la lune de ne plus la regarder. La
-cascade, ennuyée des pleurs qu'elle prenait pour un défi, se mit à rugir
-stupidement; mais les cris de l'enfant luttèrent contre le tonnerre de
-la cascade.
-
-LIX
-
-Ce désespoir obstiné vainquit peu à peu la patience et la volonté de
-Zilla. Il semblait qu'il y eût dans ces larmes d'enfant quelque chose de
-plus fort que tous les charmes de la magie et de plus retentissant que
-toutes les voix de la nature. Zilla s'imagina qu'au fond de la vallée, à
-travers les épaisses forêts et les profondes ravines, Bertha entendait
-les pleurs de sa fille et accusait la fée de ne pas l'aimer. Une colère
-monta dans l'esprit de Zilla, un tremblement convulsif agita ses
-membres. Elle se leva au bord de l'abîme.
-
-LX
-
-«Puisque cet être insensé se refuse à l'amour pour moi, pensait-elle,
-pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel
-et la terre? S'il faut que le désir de cet amour me brûle, ou que le
-regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remède serait d'anéantir
-la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui
-s'éveille à peine à la vie a-t-elle déjà une âme, et d'ailleurs si l'âme
-des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la délivrer de son
-corps?»
-
-LXI
-
-Elle étendit ses deux bras sur l'abîme, et l'enfant, avertie de
-l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si
-déchirant que le coeur glacé de la fée en fut traversé comme par une
-épée. Elle la rapprocha impétueusement de sa poitrine et lui donna un
-baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu
-maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la
-contemplait, mollement étendue sur ses genoux aux premières pâleurs du
-matin.
-
-LXII
-
-Et son âme se transformait comme les nuages épars au flanc de la
-montagne. Son ardente volonté se fondait comme la neige, son besoin de
-domination s'effaçait comme la nuit. Une nouvelle lumière, plus pure que
-celle de l'aube pénétrait dans son cerveau; des chants plus suaves que
-ceux de la brise résonnaient dans ses oreilles. Elle pensait à la douce
-Bertha et se sentait douce à son tour. Quand l'enfant fut reposée, elle
-se pencha vers ses petites lèvres roses, en obtint un baiser et
-redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha.
-
-LXIII
-
-«Voilà votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu éprouver votre amitié.
-Reprenez votre bien. J'en connais le prix désormais, car j'ai senti que
-sa mère ne l'avait pas acheté trop cher par la souffrance. J'ai compris
-aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obéit à
-la prévoyance paternelle; la mort est au bout de sa tâche, mais il a
-cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice
-au ciel et sur la terre, si je prétendais posséder à la fois l'amour et
-l'immortalité.»
-
-LXIV
-
-Elle les quitta tout aussitôt pour ne pas voir leur joie et retourna
-dans la solitude, où elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin
-l'assemblée tumultueuse de ses compagnes qui continuaient à s'agiter sur
-les sommets du sanctuaire; mais cela lui était indifférent. L'orgueil de
-sa caste immortelle ne parlait plus à son coeur, attendri par de saintes
-faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aimé ses nobles
-soeurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait été plus doux que
-toutes les gloires.
-
-LXV
-
-La nuit qui termina ce jour, unique dans la longue vie de Zilla, monta
-livide dans un ciel lourd et brouillé. La lune se leva derrière la
-brisure des roches désolées, et, bientôt voilée par les nuages, laissa
-tomber des lueurs sinistres et froides sur les flancs verdâtres du
-ravin. Zilla vit, au bord du lac morne et sans transparence, des feux
-épars et des groupes confus. Dans une vive auréole blanche, elle
-reconnut la reine assise au milieu des jeunes fées qui semblaient lui
-rendre un dernier hommage, car peu à peu elles s'éloignaient et la
-laissaient seule.
-
-LXVI
-
-Elles allaient se joindre à d'autres troupes incertaines qui tantôt
-augmentaient et brillaient d'un rouge éclat dans la nuit, tantôt
-s'atténuaient ou se perdaient dans des foules errantes. Quelques danses
-flamboyèrent au bord du lac, quelques étincelles jaillirent dans les
-roseaux; mais tout s'opéra en silence; aucun chant terrible ou sublime
-n'accompagna ces évolutions mystérieuses, et Zilla se prit à s'étonner
-de voir s'accomplir des rites qui lui étaient inconnus.
-
-LXVII
-
-Elle se souvint que, si elle aimait là quelqu'un, c'était la reine,
-toujours si douce et si grave. Elle voulut savoir ce qu'elle avait
-ordonné, et la chercha au bord du lac; mais toute lumière avait disparu,
-et Zilla, fit retentir son cri cabalistique qui l'annonçait à ses
-soeurs. Ce cri, auquel mille voix avaient coutume de répondre, se perdit
-dans le silence, et Zilla voyant qu'un grand événement avait dû
-bouleverser toutes les lois du sabbat, fut saisie d'effroi et de
-tristesse.
-
-LXVIII
-
-Elle cria de nouveau d'une voix mal assurée; mais elle ne put dire les
-paroles consacrées par le rite: sa mémoire les avait perdues. En ce
-moment elle vit la reine auprès d'elle. «Tout est accompli, Zilla; je ne
-suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde!...» La
-lune, qui se dégageait des nuées troubles, fit voir à Zilla de longues
-files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et
-s'y perdaient à leur tour comme des rêves évanouis.
-
-LXIX
-
-Vers le nord, c'était le lent défilé des anciennes, procession de noires
-fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en
-distinguait pas le mouvement insensible. Celles-là fuyaient le voisinage
-de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du
-pôle le désert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les
-jeunes couraient haletantes, disséminées, ne tournant aucun obstacle, se
-pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conquérir une
-île déserte dans les régions qu'embrase le soleil, et la peupler
-d'enfants volés dans toutes les parties du monde.
-
-LXX
-
-A l'orient et à l'occident, d'autres foules diverses d'âge et d'instinct
-prétendaient se mêler à la race humaine, lui enseigner la science
-occulte, la corriger de ses erreurs, la châtier de ses vices ou la
-récompenser de ses progrès. «Tu vois, dit la reine à Zilla, que toutes
-s'en vont à la poursuite d'un rêve. Dévorées par l'ennui, elles
-cherchent à ressaisir la puissance et l'activité qui leur échappent. Les
-vieilles croient fuir l'homme à jamais; elles se trompent; l'homme les
-atteindra partout et les détrônera jusque dans la solitude où meurt le
-soleil.
-
-LXXI
-
-«Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mélange de
-toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les
-instincts et les lois de l'humanité. Elles n'y parviendront pas; l'homme
-ne sera gouverné et amélioré que par l'homme, et les autres, celles qui,
-en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les sociétés qu'il a
-créées et où il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition.
-L'homme civilisé ne croit plus qu'à lui-même, et les puissances occultes
-ne gouvernent plus que les idiots.
-
-LXXII
-
-«Je leur ai dit ces vérités, Zilla! J'ai voulu leur démontrer que,
-devenues immortelles, nous étions devenues stériles pour le bien, et
-qu'avant de boire la coupe, nous avions été plus utiles dans la courte
-période de notre vie humaine que depuis mille ans de résistance à la loi
-commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prétendent qu'elles
-peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver
-malgré lui les sanctuaires inviolables de la nature et protéger les
-races d'animaux qu'il a juré de détruire.
-
-LXXIII
-
-«Elles m'accusent d'avoir entravé leur élan, de les avoir forcées à
-respecter les envahissements de la race humaine, à fuir toujours devant
-elle, à lui abandonner les plus beaux déserts, comme si ce n'était pas
-le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres
-et les stériles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni
-occupations fécondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient
-se contenter d'un espace restreint; elles ont crié que je trahissais
-l'honneur et la fierté de leur race.
-
-LXXIV
-
-«Enfin elles m'ont demandé de quel droit je les gouvernais, puisque,
-leur ayant donné la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur
-donner l'emploi de cette puissance, et j'ai dû leur avouer que je
-m'étais trompée en leur faisant ce présent magnifique dont j'avais
-depuis reconnu le néant et détesté la misère. Alors le vertige s'est
-emparé d'elles, et toutes m'ont quittée, les unes avec horreur, les
-autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vérité et le désir
-immodéré de s'y soustraire.
-
-LXXV
-
-«Et maintenant, Zilla, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi,
-afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je
-travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes soeurs qui s'en vont, ou bien
-espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille
-d'Hermann?--Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as
-compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux
-m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je
-souffre.
-
-LXXVI
-
---Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler,
-mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je
-ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras
-peut-être plus.» Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un
-remède suprême contre l'ennui, remède dont elle prétendait faire usage
-et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle
-l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à ce mystère; enfin
-la reine céda et lui dit: «Suis-moi.»
-
-LXXVII
-
-Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine
-conduisit Zilla dans le coeur du glacier, et pénétrant avec elle dans
-une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de
-glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu,
-elle lui dit: «A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet
-de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et
-bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je
-suis lasse et désespérée.
-
-LXXVIII
-
-«J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en
-siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui
-m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde,
-en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons
-cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres habitants
-de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même
-nous a dit: «Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à
-jamais, et mon dernier jour sera le vôtre.»
-
-LXXIX
-
-«Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles
-qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors
-j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître
-de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort
-naturelle.--Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante:
-est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les
-hommes?--Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère
-qu'enfin mes larmes ont fléchi _Celui_ que nous avons bravé.
-
-LXXX
-
---Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que
-ton âme survivrait à cette mort?--Le Maître de la vie ne m'a rien
-promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel
-étoilé: _La mort, c'est l'espérance._--Eh bien! attendons la mort de la
-planète; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse?--Elle, oui,
-elle a obéi à ses destinées; mais nous qui les avons trouvées trop
-redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de
-droit à l'universel renouvellement.
-
-LXXXI
-
-«Et maintenant, adieu, ma chère Zilla: c'est ici que je veux demeurer
-pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière,
-et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.--J'espère,
-dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras
-pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi.» La reine
-jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hâte de
-revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs
-épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle.
-
-LXXXII
-
-Elle courut à la demeure d'Hermann, voulant s'habituer à la vue de son
-bonheur. Elle le trouva consterné. Bertha était malade; le chagrin que
-l'enlèvement de sa fille lui avait causé avait allumé la fièvre dans son
-sang. Elle avait le délire et redemandait sans cesse avec des cris
-l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnaître. Zilla courut
-chercher des plantes salutaires et guérit la jeune femme. La joie revint
-dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait
-entrer la douleur.
-
-LXXXIII
-
-Elle crut que maître Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque
-plus et ne pouvait marcher. «Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il
-n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le nôtre. Il n'a d'autre mal
-que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont
-noyées dans un rêve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours.
-Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essayé en vain pour
-prolonger sa vie.--Vous désirez donc qu'il ne meure pas? dit la fée.
-
-LXXXIV
-
---Nous ne désirons pas l'impossible, répondit Hermann. Nous regretterons
-ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui
-lui reste à passer avec nous; mais nous sommes soumis à la loi que nous
-impose le Maître de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda
-s'il voulait qu'elle essayât de lui rendre ses forces. Maître Bonus se
-prit à rire et la remercia d'un air enfantin. «Vous avez assez fait pour
-moi, dit-il; vous m'avez sauvé du supplice. Depuis, grâce à vous, j'ai
-vécu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir
-davantage.»
-
-LXXXV
-
-Quand la fée revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait
-faiblement. «J'ai bien de la peine à mourir, lui dit-il.--Tu peux hâter
-ta fin, lui répondit la fée. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est
-inévitable?» Maître Bonus sourit encore. «La vie est bonne jusqu'au
-dernier souffle, madame la fée, et la raison, d'accord avec Dieu, défend
-qu'on en retranche rien.--Et après? Que crois-tu trouver de l'autre côté
-de cette vie?--Je le saurai bientôt, dit le moribond; mais, tant que je
-l'ignore, je ne m'en tourmente pas.»
-
-LXXXVI
-
-Zilla le vit bientôt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'éteint.
-Hermann et Bertha amenèrent leurs enfants pour donner un baiser à son
-front d'ivoire. «Que faites-vous donc là? dit la fée.--Nous respectons
-la mort, répondit Bertha, et nous bénissons l'âme qui s'en va.--Et où
-va-t-elle? demanda encore la fée inquiète.--Dieu le sait, répondit la
-femme.--Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette âme de votre
-ami?--On m'a appris à espérer.--Et toi, Hermann?--Vous ne m'avez rien
-appris là-dessus, répondit-il; mais Bertha espère, et je suis
-tranquille.»
-
-LXXXVII
-
-Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle après l'accomplissement
-de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprévue, la mort du
-jeune et du fort, elle en était effrayée, et elle souhaita de consulter
-la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait
-retourner vers elle. Une nuit, son fantôme vint l'appeler; elle le
-suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son
-palais de saphir. «Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que
-tu m'assistes.
-
-LXXXVIII
-
-«Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai
-découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au
-moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin
-qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort
-prématurée et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche à
-nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et
-combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de
-sagesse et le résultat de son ignorance.
-
-LXXXIX
-
-«Par la sagesse, il détruira l'homicide; par la science, il repoussera
-la maladie. Adieu, ma soeur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu.
-Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un
-grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire
-connaissance avec la douleur.--Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en
-cherchant à renverser la coupe fatale.--Je l'ignore, répondit la reine
-en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis
-la vertu maudite de la coupe de vie.
-
-XC
-
-«Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être
-vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai
-immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais
-je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas
-d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis
-foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance.
-Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à
-la voûte du ciel: «La mort, c'est l'espérance.»
-
-XCI
-
---Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui
-donna une formule magique en lui disant: «Tu pourras composer toi-même
-ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de
-réfléchir. Donne-moi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.»
-Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore;
-mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller
-chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression
-de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours.
-
-XCII
-
-Quand Zilla revint, la reine était assise près du bloc de glace, la tête
-nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la
-coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle
-dormait; mais ce sommeil, c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien
-des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun.
-En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de
-terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une
-léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son
-réveil.
-
-XCIII
-
-Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure
-majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs
-fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la
-corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus
-l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette
-merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait
-jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image
-indifférente à ses regrets.
-
-XCIV
-
-Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut
-de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut composé le philtre
-de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur.
-Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la
-vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait
-le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les
-arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient
-exhalé de si suaves odeurs.
-
-XCV
-
-Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver,
-et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle
-tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'âme échappant aux
-étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le
-royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le
-fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle
-essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la
-destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux.
-
-XCVI
-
-Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que
-jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient
-beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses
-soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait
-son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à
-parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie.
-Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle
-tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria
-le mot _ciel_, que personne ne lui avait appris.
-
-XCVII
-
-Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tête blonde sur l'épaule
-de Zilla, et lui dit: _Viens!_ La fée crut qu'elle l'invitait à la mener
-promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant était morte. Zilla
-essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y
-perdirent leur vertu. L'âme était partie. «Ah! méchante fée! s'écria
-Bertha dans la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille
-mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne
-qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui
-l'a tuée!»
-
-XCVIII
-
-Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peut-être; mais la fée
-sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu
-essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et
-courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la
-reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se
-sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et
-elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: «Viens donc!»
-
-XCIX
-
-Elle retourna au chalet; L'enfant était couchée dans une corbeille de
-fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux
-enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec
-douceur, comme pour leur dire: «Soyez tranquilles, je ne vous aimerai
-pas moins.» Le père creusait une petite fosse sous un buisson
-d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour
-et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il
-lui dit: «Pardonne à Bertha!»
-
-C
-
-Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner,
-lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a
-appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde
-et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal;
-mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs,
-puisqu'elle me réclame.--Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la
-mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son
-âme?--L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla
-connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.--Mettez l'enfant
-dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son
-coeur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons,
-viens!--Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle
-sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel,
-à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y
-déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces
-mots: «La mort, c'est l'espérance.»
-
-
-
-
-LUPO LIVERANI
-
-DRAME EN TROIS ACTES
-
-
-PRÉFACE
-
-En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire
-autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui
-est absous dès qu'il est avoué.
-
-C'est en lisant _el Condenado por desconfiado_, de Tirso de Molina, que
-je me suis mis très-involontairement à écrire _Lupo Liverani_ sur la
-même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce
-n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le
-domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de
-tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou
-religieux, dramatique ou burlesque.
-
-De ce que le sujet du _Damné_ de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup
-servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à
-s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le
-monde.
-
-Voici ce que dit du _Damné pour manque de foi_ ou du _Damné pour
-doute_--le titre même du drame est intraduisible,--M. Alphonse Royer,
-dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été
-faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans:
-
-«C'est un véritable _auto_, c'est-à-dire un drame religieux selon les
-croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique
-pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce
-efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé
-comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes,
-dans son drame religieux intitulé _el Rufian dichoso_, a aussi mis en
-oeuvre ce dogme de la grâce efficace.»
-
-La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une
-composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la _grâce
-prévenante_, le _pouvoir prochain_, la _grâce suffisante_ et la _grâce
-efficace_, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si
-magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous
-savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de
-la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais
-nous la cherchons toujours.
-
-Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine
-que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en réalité, toutes
-ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volonté
-d'une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous
-intéresser sérieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas
-l'esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues
-du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu'en
-dehors du sanctuaire.
-
-L'oeuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables
-sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large
-porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspiré
-était bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en écrivant
-_le Damné_, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois
-qu'à cette époque beaucoup de hardiesses du coeur et de l'esprit se sont
-cachées sous de saints prétextes, et n'ont été autorisées que parce
-qu'elles n'ont pas été comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a
-dit un _Beaumarchais en soutane_. Selon nous, ce n'est pas assez dire.
-Beaumarchais n'eût ni conçu ni exécuté _le Burlador de Séville_ (_le Don
-Juan_, imité par Molière), ni _le Condenado_, qui ne souffre l'imitation
-qu'à la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes
-conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile à traduire,
-parce qu'elle est mystérieuse, et, comme _Hamlet_, se plie à diverses
-interprétations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce
-drame: «C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damné
-parce qu'il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu,
-tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglément peut
-commettre tous les crimes: un acte de foi à sa dernière heure, et il est
-sauvé!» En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée
-du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce
-drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois
-comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car
-l'Église t'absout. Eh bien! peut-être est-ce là le brevet officiel
-extorqué par le maître à la censure; mais il m'est impossible de ne pas
-voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la
-chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui
-perce la psalmodie du couvent, le voici:--La vie de l'anachorète est
-égoïste et lâche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque
-est un imbécile qui cultive la folie et que l'éternelle contemplation de
-l'enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices; il
-ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera à la mort que dégradé.
-Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts
-sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son coeur ému le rendra
-plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule.
-
-Qu'un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de
-l'Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n'est
-plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le système de l'autre
-Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut
-gravement menacé par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause
-d'hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le
-molinisme, l'idée, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilége
-d'être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas résolu
-leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'était
-possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de
-l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et
-contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et
-les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de
-Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et
-l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances
-augustiniennes, je vois l'homme rabaissé jusqu'à la brute, sa volonté
-enchaînée au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable
-triomphant à toute heure et l'enfer pavé des martyrs du libre examen.
-
-Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons
-pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le
-grand poëte,--son disciple à coup sûr,--n'ont dû le prévoir. Tout, dans
-l'oeuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l'humanité et
-la charité, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macérations, le
-sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les
-étroites pratiques. Il est vrai qu'il a dû dénouer son drame par la
-soumission au prêtre et la réconciliation avec l'Église moyennant la
-confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de
-cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et
-le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, où Tirso les fait
-apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan
-les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du
-maître.
-
-En finissant cette préface, qu'on ne lira peut-être pas--on veut aller
-vite au fait aujourd'hui, et on a raison,--je demande pourtant qu'on s'y
-reporte d'un rapide coup d'oeil en finissant le drame, et qu'on ne
-m'accuse pas d'avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en
-prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les
-choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuadé qu'en
-nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la _grâce suffisante_,
-et que, s'il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre
-(il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de
-l'infirmer.
-
-
-PERSONNAGES:
-
- LUPO, chef de brigands.
- ANGELO, ermite.
- LIVERANI, père de Lupo.
- DELIA, courtisane.
- QUINTANA, serviteur d'Angelo.
- ROLAND, majordome de Liverani.
- GALVAN, jeune débauché.
- LISANDRO, jeune débauché.
- MOFFETTA, } brigands.
- ESCALANTE, }
- TISBEA, jeune montagnarde.
- UN PETIT BERGER, personn. légend.
- SATAN.
- UN CHEF DE SBIRES.
-
-
-ACTE PREMIER.
-
-(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l'entrée d'un ermitage qui est
-une grotte à deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entrée au
-logement de l'ermite; l'autre, creusée avec plus de soin dans le roc,
-abrite une madone de marbre blanc qui porte le _Bambino_; un vieux cèdre
-écimé l'ombrage.)
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine.
-
-QUINTANA.
-
-Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de
-safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal,
-et ton panier rebondi... (Il veut prendre le panier qu'elle porte.)
-
-TISBEA.
-
-C'est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana! Si le père
-Angelo vous entendait...
-
-QUINTANA.
-
-Le père Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et même il ne s'arrêtait
-pas souvent aux paroles.
-
-TISBEA.
-
-Je sais qu'il a été un grand débauché, du temps qu'il menait la vie de
-seigneur à Naples;--mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme,
-il mène ici une vie angélique, et c'est un grand bonheur pour vous
-d'avoir un tel maître.
-
-QUINTANA.
-
-Oui, je l'ai suivi au désert pour mon salut; mais je croyais la chose
-plus agréable qu'elle ne l'est.
-
-TISBEA.
-
-Vous me faites l'effet d'un homme mal converti à la chasteté.
-
-QUINTANA.
-
-Ce n'est pas la paillardise,--je veux dire la concupiscence,--qui me
-tient; hélas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le
-museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la
-baiser.
-
-TISBEA.
-
-Êtes-vous enragé?
-
-QUINTANA.
-
-Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que
-quelque jour je me mangerai moi-même.
-
-TISBEA.
-
-J'entends: votre maître vous condamne à trop de jeûne?
-
-QUINTANA.
-
-Et son voeu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j'ôtais
-la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes
-côtes, et si l'on me mettait une mèche... n'importe où, l'huile rance
-dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre
-chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d'un
-homme exténué de macérations, et que mes soupirs s'adressent moins à vos
-charmes qu'au panier que vous nous apportez.
-
-TISBEA.
-
-Je suis une grande sotte d'avoir oublié le pain et les fruits. Je
-n'apporte que des fleurs pour la madone.
-
-QUINTANA.
-
-Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes
-que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps...
-
-TISBEA, mettant ses fleurs à la madone.
-
-Dites au saint ermite de prier pour que mon voeu s'accomplisse, et priez
-aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre.
-
-QUINTANA.
-
-Sainte Vierge, un fromage! O madone du cèdre, madone du Vésuve! entends
-mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon coeur contrit et
-mes os qui percent ma peau! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage,
-un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher,
-un bloc, un cratère, un volcan de fromage!
-
-TISBEA.
-
-Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez
-ensuite ce qu'il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre,
-madone des laves, toi qui as forcé l'éruption à s'arrêter ici et à
-respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent
-être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et
-sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et
-de fleurs de grenadier. (A Quintana.) Vous direz à l'ermite de prier.
-
-QUINTANA.
-
-Pour qui?
-
-TISBEA.
-
-Écoutez bien! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les
-brigands.
-
-QUINTANA.
-
-Ils l'ont pris?
-
-TISBEA.
-
-Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans
-l'espoir de me rapporter des colliers et des robes.
-
-QUINTANA.
-
-Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que
-l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est près d'ici, ce loup endiablé?
-
-TISBEA.
-
-Il s'est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par
-les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé
-chez nous avant qu'on ne se batte.
-
-QUINTANA.
-
-On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde! Où
-me cacherai-je?
-
-TISBEA.
-
-Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de
-plus pour vous protéger. (Elle sort.)
-
-
-SCÈNE II.
-
-QUINTANA, puis ANGELO.
-
-QUINTANA.
-
-La madone, c'est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu
-une maîtresse faite à son image; mais je veux être écorché vif si je lui
-ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la
-peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon
-maître? Est-ce qu'il devient fou? (Angelo est sorti de la grotte, et il
-suit des yeux avec émotion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.)
-Que regarde-t-il?... Maître, que souhaitez-vous?
-
-ANGELO, égaré.
-
-Rappelle cette jeune fille.
-
-QUINTANA.
-
-A quoi bon? elle n'apporte rien à mettre sous la dent.
-
-ANGELO.
-
-Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez pitié de moi! (Il se frappe
-la poitrine.)
-
-QUINTANA.
-
-Êtes-vous malade?
-
-ANGELO.
-
-O vil ennemi! Satan! De coupables pensées m'assiégent, ô faible chair!
-
-QUINTANA.
-
-O noble chair du porc salé! si j'avais seulement une bonne tranche de
-jambon!
-
-ANGELO.
-
-Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes
-égarements passés. (Il se jette à terre.)
-
-QUINTANA.
-
-Que faites-vous?
-
-ANGELO.
-
-Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds.
-Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises.
-
-QUINTANA.
-
-Volontiers. Je suis très-obéissant.--Est-ce bien comme cela?
-
-ANGELO.
-
-Oui, frère.
-
-QUINTANA.
-
-Cela ne vous fait pas de mal?
-
-ANGELO.
-
-Marche, et ne te mets pas en peine.
-
-QUINTANA.
-
-En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous
-refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode.
-
-ANGELO.
-
-C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour
-notre dîner.
-
-QUINTANA, à part.
-
-Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il
-sort.)
-
-
-SCÈNE III.
-
-ANGELO.
-
-Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne
-s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et
-j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh
-quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que
-je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour!
-Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené
-dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est
-plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui
-me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!...
-Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce
-monde pour me racheter!--Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne
-puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te
-venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne
-nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire
-leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il
-n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la
-grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le
-petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce
-qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque
-après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve
-encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me
-repousse.--Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard,
-pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes
-angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!--Allons, je
-la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes
-larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde! (Il se prosterne devant
-la madone.)
-
-
-SCÈNE IV.
-
-ANGELO, LE PETIT BERGER, vêtu d'une tunique de peau d'agneau.
-
-LE BERGER.
-
-O bon ermite, prends pitié de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis?
-
-ANGELO.
-
-Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier.
-
-LE BERGER.
-
-Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau! Je t'en
-supplie, ermite, aide-moi à la retrouver.
-
-ANGELO.
-
-Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux à faire que de la
-chercher? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai
-des devoirs plus sérieux, j'ai mon salut à faire.
-
-LE BERGER.
-
-Vous ne voulez pas m'assister?
-
-ANGELO.
-
-Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-être. Allons, laisse-moi,
-passe ton chemin, et sois béni.
-
-(L'enfant sort.)
-
-
-SCÈNE V.
-
-ANGELO, priant, absorbé. LUPO, qui entre en regardant derrière lui,
-masqué et les vêtements en désordre.
-
-LUPO.
-
-Holà! l'ermite, cède-moi la place.
-
-ANGELO, surpris.
-
-Qui êtes-vous?
-
-LUPO.
-
-Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d'asile.
-
-ANGELO.
-
-Entre dans ma grotte, frère; tout ce que j'ai t'appartient.
-
-LUPO.
-
-Ta cellule ne me protégerait pas; c'est sous la voûte de la chapelle que
-je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable.
-
-ANGELO.
-
-Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu
-consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone.
-
-LUPO.
-
-Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il
-faut que je dorme une heure ou que je crève, et c'est là que je veux
-dormir. Ote-toi!
-
-ANGELO.
-
-Mon frère, je te supplie...
-
-LUPO.
-
-Veux-tu que je t'administre trente soufflets?
-
-ANGELO.
-
-Je dois tout souffrir pour l'amour de Dieu.
-
-LUPO.
-
-Alors je vais te découdre le ventre avec ma dague; sache que je manque
-de patience.
-
-ANGELO.
-
-Je cède à la menace pour t'épargner un crime.
-
-LUPO, regardant la madone.
-
-Est-ce vrai, ce qu'on raconte de cette image?
-
-ANGELO.
-
-Qu'est-ce qu'on t'a dit?
-
-LUPO.
-
-On dit qu'elle sait d'avance le secret des jugements de Dieu, et que,
-pour désigner ceux qui doivent aller au ciel après leur mort, elle étend
-ses bras de pierre et présente le Bambino.
-
-ANGELO.
-
-Mon frère, c'est la vérité.
-
-LUPO.
-
-Est-ce une poupée à ressorts?
-
-ANGELO.
-
-N'y touche pas, si tu ne veux que la foudre éclate sur toi!
-
-LUPO.
-
-J'y veux toucher; je me méfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi,
-non! c'est une vraie statue de marbre; combien de fois lui as-tu vu
-étendre ses bras sur les prédestinés?
-
-ANGELO.
-
-Jamais: le nombre des élus est si petit!
-
-LUPO.
-
-Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle?
-
-ANGELO.
-
-Hélas! j'ai en vain arrosé ses pieds de mes larmes durant des nuits
-entières: elle est restée immobile.
-
-LUPO.
-
-Alors tu es un grand pécheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore
-il te faut un miracle pour croire à la bonté de Dieu. Tu portes la robe
-de moine; qui sait si tu as plus de religion qu'un chien? Assez! j'ai
-soif: va me chercher à boire.
-
-ANGELO.
-
-J'y vais, mon frère! (A part.) Que ma soumission devant les outrages des
-manants serve, ô mon Dieu, à expier mes erreurs! (Il entre dans l'autre
-grotte.)
-
-
-SCÈNE VI.
-
-LUPO, puis LE PETIT BERGER.
-
-LUPO, se démasquant.
-
-Il faut mettre cet instant à profit et me reposer. J'ai à courir
-peut-être toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux! (Il
-s'étend pour dormir devant la madone.)
-
-LE BERGER.
-
-Venez, venez, seigneur bandit! ma brebis est là, sur le rocher; je ne
-peux pas l'atteindre, et elle n'ose pas descendre.
-
-LUPO.
-
-Va au diable! Je dors...
-
-LE BERGER.
-
-Ayez pitié! j'ai tant de chagrin!
-
-LUPO.
-
-Tu ne peux pas grimper là-haut, coeur de lièvre?
-
-LE BERGER.
-
-Non, j'ai peur. Montez, vous qui êtes grand et courageux.
-
-LUPO.
-
-Mais sais-tu, imbécile d'enfant, que je suis poursuivi, et que, si je
-grimpe là-haut, on peut me voir et me régaler d'une arquebusade ou d'un
-trait d'arbalète?
-
-LE BERGER.
-
-Hélas! ma brebis est donc perdue! et que dira mon père?
-
-LUPO.
-
-Il te battra?
-
-LE BERGER.
-
-Oh non! il est très-doux.
-
-LUPO.
-
-Et tu l'aimes?
-
-LE BERGER.
-
-Comme tu aimes le tien!
-
-LUPO.
-
-Il paraît que tu me connais! Allons, ce sera la première fois que la
-brebis sera sauvée par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la
-grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.)
-Eh bien! où est-elle! Tu t'es trompé, il n'y a pas là la moindre brebis.
-(Il redescend; le berger a disparu.) Est-ce que j'ai rêvé, ou si cet
-enfant s'est moqué de moi? Allons, j'ai la fièvre... Et l'ermite ne
-m'apporte rien! Dormons! (Il se couche aux pieds de la madone et
-s'endort. La madone étend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la
-tête de Lupo, qui ne s'en aperçoit pas.)
-
-
-SCÈNE VII.
-
-LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui
-lui échappe des mains.
-
-ANGELO.
-
-Que vois-je? le miracle, le miracle pour ce mécréant!... Bénis-moi
-aussi, sainte Madone! (Il s'élance vers la statue, qui replie ses bras
-et se retrouve comme auparavant.) Ah! je suis maudit, moi, maudit pour
-jamais! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l'enfer!
-et cet inconnu, ce bandit, ce païen qui ne croit pas aux miracles, et
-qui, de sa main souillée, a profané ton flanc sacré, tu le bénis, tu le
-désignes, tu l'appelles! Est-ce une épreuve pour ma foi? Cet homme m'a
-trompé peut-être, c'est quelque saint illustre... Frère, éveille-toi,
-parle-moi, réponds! dis-moi qui tu es.
-
-LUPO.
-
-Allez tous en enfer! Je suis le diable!
-
-ANGELO.
-
-Tu me railles. Le démon n'a pas de pouvoir sur celle qui lui a écrasé la
-tête. Au nom du Très-Haut, je t'adjure de me dire qui tu es.
-
-LUPO.
-
-Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc?
-
-ANGELO.
-
-Oui, je le jure.
-
-LUPO.
-
-Eh bien! as-tu ouï parler de Lupo?
-
-ANGELO.
-
-Lupo? le chef des bandits, le réprouvé, l'assassin, le blasphémateur?
-
-LUPO.
-
-Lupo le brave, qui se moque d'une armée, qui brave les foudres de
-l'Église et fait rendre gorge aux trésors des couvents; Lupo le galant,
-qui, en dépit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait
-ce qu'il veut; Lupo le magnifique, qui prodigue l'argent, fruit de ses
-exploits nocturnes, et donne la liberté aux joyeux doublons enfouis dans
-les caves des avares; Lupo l'invincible, qui lave ses injures dans le
-sang, et qui se contentera de t'arracher la langue, si tu l'ennuies
-davantage. Es-tu satisfait? Me donneras-tu enfin un verre d'eau?
-
-ANGELO, lui apportant de l'eau dans un fragment de la cruche cassée.
-
-Oui, frère. Un seul mot encore: avais-tu prié cette madone tout à
-l'heure?
-
-LUPO.
-
-Moi? je ne prie jamais.
-
-ANGELO.
-
-Crois-tu en Dieu?
-
-LUPO.
-
-Cela ne te regarde pas. Va-t'en. Voilà des gens qui me cherchent, des
-amis à moi. Va-t'en, si tu tiens à la vie; laisse-moi avec eux.
-
-ANGELO, à part, sortant.
-
-Maudit, moi! maudit!
-
-
-SCÈNE VIII.
-
-LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE.
-
-LUPO.
-
-Vous voilà, mes enfants? c'est bien, mais les autres?
-
-ESCALANTE.
-
-Tous sauvés; remercions la Vierge! (Il s'agenouille.)
-
-MOFFETTA.
-
-Sauvés par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dépisté les
-archers. Ils ont pris le chemin du château de ton père.
-
-LUPO.
-
-Ah! mille morts du diable, je ne veux pas qu'ils aillent ennuyer le
-pauvre vieux! Plus de repos jusqu'à ce que je l'aie rejoint!
-
-ESCALANTE.
-
-Te suivrons-nous, maître?
-
-LUPO.
-
-Jusqu'à mi-chemin seulement; je ne veux pas qu'on vous voie en plein
-jour auprès de ma demeure. Partons! (Ils sortent.)
-
-
-SCÈNE IX.
-
-ANGELO, QUINTANA.
-
-ANGELO.
-
-Puisque cela est, puisque je suis condamné aux flammes éternelles,
-maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la
-terre! Arrière ce cilice! garde qui voudra cette statue, ministre
-aveugle de l'implacable courroux du ciel. Aide-moi à arracher ce hideux
-froc! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu'il serve de risée aux
-impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me
-parfumer et m'enivrer des plaisirs qui font perdre la mémoire!
-
-QUINTANA.
-
-Reprendrai-je ma livrée?
-
-ANGELO.
-
-Oui, hâte-toi, ce lieu-ci me fait horreur.
-
-QUINTANA.
-
-Alors je redeviens votre valet: je ne suis plus votre frère! J'aime
-autant ça, si vous me laissez manger mon soûl; mais de quoi me
-nourririez-vous sans argent, car vous êtes venu ici à bout de
-ressources?
-
-ANGELO.
-
-L'argent est facile à trouver quand on ne se fait pas scrupule de le
-voler. Donne-moi mon épée; je sais m'en servir encore.
-
-QUINTANA.
-
-Dois-je reprendre aussi la mienne? J'ai un peu oublié...
-
-ANGELO.
-
-Attends! ce papier laissé ici par l'ermite qui m'y a précédé?...
-
-QUINTANA.
-
-Ces pouvoirs délivrés par le Saint-Office? C'est la meilleure arme, ne
-l'oublions pas; mais où allons-nous?
-
-ANGELO.
-
-Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la forêt, et nous ferons
-avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me
-venger du ciel, je veux être un coup de foudre sur la terre! (Ils
-partent.)
-
-
-ACTE DEUXIÈME.
-
-(Au château de Montelupo.)
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND.
-
-LIVERANI.
-
-Roland, quel était donc ce bruit que j'ai entendu sur le Vésuve il y a
-environ une heure?
-
-ROLAND.
-
-Ce ne peut être que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers
-de la forêt.
-
-LIVERANI.
-
-Je n'ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute.
-Roland, mon fils est peut-être aux prises avec les brigands qui désolent
-le pays!
-
-ROLAND.
-
-Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile
-canaille. Il lui suffirait de se montrer.
-
-LIVERANI.
-
-Je ne comprends pas qu'ils viennent si près de notre château. Les temps
-sont bien changés, Roland! Dans ma jeunesse, des bandits n'eussent pas
-osé poser le pied sur les terres de Montelupo!
-
-ROLAND.
-
-Les jeunes seigneurs d'à présent s'absentent plus souvent de chez eux:
-les plaisirs de la ville...
-
-LIVERANI.
-
-Mon fils est souvent à Naples. Je suis content qu'il y soutienne
-l'honneur de son nom, et j'espère qu'il y fera un mariage digne de lui.
-Je trouve bon qu'il prenne du plaisir, il n'est que trop occupé de ma
-triste existence de vieillard et d'infirme; mais n'est-ce pas lui que
-j'entends? Va donc voir. (Roland va au fond. Entre Lupo.)
-
-
-SCÈNE II.
-
-LUPO, LIVERANI, ROLAND.
-
-LUPO, à Roland, au fond.
-
-Est-ce qu'il a entendu?...
-
-ROLAND.
-
-Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître?
-
-LUPO.
-
-Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que tu panseras tantôt ou ce soir,
-quand j'aurai le temps.
-
-(Roland sort.)
-
-LIVERANI, à Lupo qui l'embrasse.
-
-Enfin te voilà! Il y a trois jours que je ne t'ai vu!
-
-LUPO.
-
-Est-ce un reproche, mon père?
-
-LIVERANI.
-
-Jamais tu n'en peux mériter, toi, le modèle des fils.
-
-LUPO.
-
-Mon père, je n'aime que vous au monde.
-
-LIVERANI.
-
-Il faut pourtant aimer tous les hommes.
-
-LUPO.
-
-Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon.
-
-LIVERANI.
-
-Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi.
-
-LUPO.
-
-Et vous êtes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie!
-
-LIVERANI.
-
-Mais dis-moi donc d'où tu viens et ce qui s'est passé tout à l'heure
-dans nos environs.
-
-LUPO.
-
-Tout à l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers
-de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j'ai
-été pour ces affaires que vous savez.
-
-LIVERANI.
-
-Ces brigands ne menacent pas notre domaine?
-
-LUPO.
-
-Ils n'oseraient.
-
-LIVERANI.
-
-Et nos affaires? elles sont terminées à ta satisfaction?
-
-LUPO.
-
-Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je
-vous l'apporte. (A part.) Hélas! rien!
-
-LIVERANI.
-
-Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins
-avec tant de tendresse.
-
-LUPO, tristement.
-
-Vous êtes donc content de moi?
-
-LIVERANI.
-
-Dieu m'a béni entre tous les pères, puisqu'il m'a donné un fils tel que
-toi, l'honneur de ma race et la joie de mon coeur.
-
-LUPO.
-
-Hélas!
-
-LIVERANI.
-
-Qu'as-tu?
-
-LUPO.
-
-J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette
-cruelle infirmité.
-
-LIVERANI.
-
-J'en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à
-l'âge où, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma
-surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis cloué
-sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connaître tes doux soins et ta
-fidèle amitié. Je remercie Dieu.
-
-LUPO.
-
-Mais votre pauvre corps souffre!
-
-LIVERANI.
-
-Je n'en sais plus rien quand je te vois.
-
-LUPO.
-
-Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente?
-
-LIVERANI.
-
-Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dévoué, et il t'aime.
-
-LUPO.
-
-Vous ne vous ennuyez pas?
-
-LIVERANI.
-
-Non! je pense à toi, et nous en parlons.
-
-LUPO.
-
-N'est-ce pas l'heure de votre dîner? (Roland rentre.)
-
-LIVERANI.
-
-Voici qu'on me l'apporte. C'est trop peu de chose pour toi, va prendre
-ton repas. Tu dois avoir faim.
-
-LUPO.
-
-Non! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-même. (Il prend le
-plateau des mains de Roland.)
-
-ROLAND, bas.
-
-Vos amis de Naples sont là: une joyeuse bande avec des dames!
-
-LUPO, de même.
-
-Le diable les emporte!
-
-ROLAND.
-
-Votre maîtresse est avec eux.
-
-LUPO.
-
-Delia?
-
-ROLAND.
-
-Oui.
-
-LUPO.
-
-La maîtresse à tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende à recevoir des
-coups. (A son père.) Que voulez-vous manger, cher père?
-
-LIVERANI.
-
-Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres.
-
-LUPO, l'aidant.
-
-Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez?
-
-LIVERANI.
-
-Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu à peu les aliments. Je
-n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul.
-
-LUPO.
-
-Vous souhaitez que je me marie?
-
-LIVERANI.
-
-C'est mon plus cher désir.
-
-LUPO.
-
-Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune
-femme.
-
-LIVERANI.
-
-N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose périlleuse que d'être
-le gardien de la beauté.
-
-LUPO.
-
-La laideur est-elle donc une garantie?
-
-LIVERANI.
-
-Es-tu disposé au soupçon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela
-ne paraisse pas. Il n'est pas de femme qui se conduise bien quand on
-doute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la,
-sers-la, traite-la comme ton égale, élève tes enfants dans le respect de
-leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi.
-
-LUPO.
-
-Comme moi!...
-
-ROLAND.
-
-Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours après son repas, et tenez, le
-voilà endormi déjà!
-
-LUPO.
-
-Pauvre cher père! que deviendra-t-il si on découvre le métier que je
-fais, et s'il faut que je me réfugie dans un autre pays?
-
-ROLAND.
-
-Je ne le quitterai pas; mais il faudrait nous laisser une certaine somme
-qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes
-vos terres sont vendues ou engagées.
-
-LUPO.
-
-Une somme! oui, voilà ce qu'il faudrait, et je ne rapporte plus de mes
-expéditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu
-peux compter que tu l'auras, fallût-il l'arracher avec la vie à mon
-meilleur ami... Mais ne crains-tu pas que mon père ne vienne à être
-inquiété comme complice de mes coups de main?
-
-ROLAND.
-
-Sa vertu le mettra à l'abri du soupçon.
-
-LUPO.
-
-Si on l'interrogeait, il apprendrait tout!
-
-ROLAND.
-
-Il n'y croirait pas!
-
-LUPO.
-
-Tu nieras toujours?
-
-ROLAND.
-
-Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je
-lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses
-périlleuses. A propos, j'ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si
-vous étiez envahi à l'improviste, ne songez qu'à vous glisser dans cette
-salle.
-
-LUPO.
-
-Par l'escalier dérobé qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile.
-(Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.)
-
-ROLAND.
-
-N'oubliez pas que vos amis vous attendent.
-
-LUPO.
-
-Ils viennent à la male heure! je vais les congédier... mais je veux
-pourtant leur demander...
-
-ROLAND.
-
-La somme pour votre père? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre.
-
-LUPO.
-
-Je t'aiderai... je le vois si peu! (Ils sortent en roulant le fauteuil
-de Liverani par la droite.)
-
-
-SCÈNE III.
-
-ANGELO, QUINTANA, par le fond.
-
-QUINTANA.
-
-Pour entrer ainsi céans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo?
-
-ANGELO, qui regarde le côté par où Lupo est sorti.
-
-Non, mais il n'est pas difficile d'entrer dans un logis si peu gardé.
-
-QUINTANA.
-
-Il est certain que la valetaille n'est pas nombreuse et qu'elle n'a pas
-l'air zélé des gens qu'on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas
-vide!
-
-ANGELO, qui regarde à toutes les portes et qui paraît faire ses
-observations.
-
-Tu ne songes qu'à manger!
-
-QUINTANA.
-
-Écoutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j'ai faim! et puis,
-pour commencer, vous me faites tirer l'épée... J'en avais perdu
-l'habitude, et l'émotion ça creuse le ventre.
-
-ANGELO.
-
-Poltron! tu t'es caché au lieu de m'aider à disperser ces archers.
-
-QUINTANA.
-
-Dame! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit!
-Donnez-moi le temps de m'habituer à ces fortunes diverses. Un homme n'a
-qu'une vie à dépenser, et vous m'en mettez trop sur le corps. Quelle
-idée fantasque avez-vous eue tout à l'heure de porter secours à Lupo,
-qui se serait fort bien tiré d'affaire sans vous!
-
-ANGELO.
-
-Il était perdu sans moi!
-
-QUINTANA.
-
-Ce n'eût pas été un grand mal.
-
-ANGELO.
-
-Je veux qu'il soit mon obligé.
-
-QUINTANA.
-
-Il n'a pas seulement fait attention à vous, pressé qu'il était de
-rentrer chez lui sans être reconnu.
-
-ANGELO.
-
-Il m'a vu, il m'a fait signe. Il compte me revoir ailleurs; mais moi je
-veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mériter la faveur
-céleste.
-
-QUINTANA.
-
-En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionné par
-les anges... (Allant au fond et revenant.) Peste! voici une dame de
-grande allure, sans doute la maîtresse de Lupo.
-
-ANGELO.
-
-Laisse-nous.
-
-QUINTANA.
-
-Je crains pour vous l'aiguillon de la chair; vous piétinerai-je?
-
-ANGELO.
-
-Va-t'en! (A part.) Mes passions sont déchaînées et repoussent à jamais
-le frein!
-
-
-SCÈNE IV.
-
-ANGELO, DELIA.
-
-ANGELO, surpris.
-
-Comment, Delia! toujours jeune et belle?
-
-DELIA.
-
-Est-ce toi, mon pauvre... Comment donc t'appelles-tu?
-
-ANGELO.
-
-Tu as oublié jusqu'au nom d'Angelo?
-
-DELIA.
-
-Angelo Ariani! c'est la vérité! Qu'es-tu donc devenu depuis si longtemps
-que tu as disparu de Rome et de Naples? Sors-tu de prison ou de maladie?
-
-ANGELO.
-
-Je sors des ténèbres, et je revois le soleil. J'étais dans l'abîme de la
-mort, et je bois la vie en te regardant.
-
-DELIA.
-
-Sois prudent. Lupo est mon amant et mon maître.
-
-ANGELO.
-
-Il est jaloux?
-
-DELIA.
-
-Il est brutal dans la colère et cruel dans la vengeance. Il te tuerait
-s'il nous trouvait seuls ensemble.
-
-ANGELO.
-
-Je ne le crains pas.
-
-DELIA.
-
-Tu as tort: c'est un homme que nul ne peut vaincre.
-
-ANGELO. Je le vaincrai, moi. J'allumerai le feu de sa rage, je le
-forcerai de se perdre.
-
-DELIA.
-
-Tu le hais donc?
-
-ANGELO.
-
-Oui, si tu l'aimes.
-
-DELIA.
-
-Que veux-tu! c'est un amant libéral, et, sans la rudesse de son
-langage...
-
-ANGELO.
-
-Je sais qu'il a toujours l'injure à la bouche, par conséquent la haine
-dans le coeur.
-
-DELIA.
-
-C'est selon. Il est bon par moments. Il chérit son père.
-
-ANGELO.
-
-Ce vieillard cacochyme que j'ai aperçu là tout à l'heure?
-
-DELIA.
-
-Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils; il ne voit
-personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voilà Lupo!
-
-(Elle fuit par la gauche.)
-
-ANGELO.
-
-Celui qui est en révolte contre Dieu ne craint aucun homme.
-
-
-SCÈNE V.
-
-ANGELO, LUPO.
-
-LUPO, qui a vu sortir Delia.
-
-Qui vous a permis d'entrer chez moi sans vous faire annoncer et de
-parler à ma maîtresse?
-
-ANGELO.
-
-Prenez garde à qui vous parlez vous-même.
-
-LUPO, surpris.
-
-L'ermite du Vésuve devenu cavalier!
-
-ANGELO.
-
-Le même qui vous a secouru tout à l'heure à l'entrée de la plaine.
-
-LUPO.
-
-Comment! l'homme masqué qui m'a aidé à regagner ma demeure?
-
-ANGELO.
-
-Et à disperser les archers....
-
-LUPO.
-
-Silence, ami! je vous dois l'hospitalité; mais gardez-moi le secret dans
-cette maison, parlons bas. Étiez-vous un faux ermite?
-
-ANGELO.
-
-J'étais pieux et fervent. Désormais j'appartiens à l'enfer que vous
-servez.
-
-LUPO.
-
-Est-ce une manière de dire que vous voulez faire fortune et servir sous
-mes ordres?
-
-ANGELO.
-
-Je veux être obéi comme vous. Associez-moi à votre autorité.
-
-LUPO.
-
-Vous demandez l'impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout
-autre commandement que le mien.
-
-ANGELO.
-
-C'est-à-dire que vous refusez le secours d'un homme intelligent: vous ne
-voulez conduire que des brutes!
-
-LUPO.
-
-Nous faisons un métier de brutes. Si vous êtes intelligent, cherchez un
-meilleur chemin.
-
-ANGELO.
-
-Vous vous méfiez de mon courage!
-
-LUPO.
-
-Non, je doute de votre persévérance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas:
-le métier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous
-aident plus, les soldats ont l'éveil. Dans votre intérêt, je vous engage
-même à ne pas rester ici en vue: je suis menacé à chaque instant. Je
-vais donner des ordres pour qu'on vous conduise dans une chambre où vous
-serez servi. (Il sort. Delia, qui le guettait, rentre.)
-
-
-SCÈNE VI.
-
-DELIA, ANGELO.
-
-DELIA.
-
-Eh bien! il t'a parlé en confidence. Vous êtes grands amis à présent?
-
-ANGELO.
-
-Non, il refuse mon alliance, il paraît découragé,--ou je lui déplais.
-Peu m'importe, si tu veux me garder à ton service.
-
-DELIA.
-
-Es-tu fou? Pour m'arracher à Lupo, il faudrait le tuer.
-
-ANGELO.
-
-Je le tuerai si tu veux.
-
-DELIA.
-
-Mais... es-tu riche?
-
-ANGELO.
-
-Je le serai quand il te plaira. Le diable est à mes ordres.
-
-DELIA, riant.
-
-T'es-tu donné à lui?
-
-ANGELO.
-
-La chose n'est pas difficile pour moi, je n'y risque plus rien.
-
-DELIA, railleuse.
-
-Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas
-de tels blasphèmes.
-
-ANGELO.
-
-Je suis plus brave et plus épris que lui.
-
-DELIA.
-
-Mais tu invoques le démon, ce qui veut dire que tu n'as ni sou ni
-maille. Tâche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprès des
-femmes.
-
-ANGELO.
-
-Tu me refuses? tu me repousses, toi aussi?
-
-DELIA.
-
-Va-t'en. Si Lupo savait que tu oses... Écoute; le voilà déjà hors de
-sens! il crie et jure; il faut savoir ce que c'est. (Elle sort par le
-fond.)
-
-
-SCÈNE VII.
-
-ANGELO.
-
-Ainsi le bandit me dédaigne et la courtisane me méprise! Lupo ne
-m'invite pas même à sa table, et sa maîtresse ne craint pas de
-m'offenser parce que je suis pauvre! Allons, je veux me faire craindre,
-et à mon tour j'humilierai les autres! Ses bandits n'obéissent qu'à
-lui!... Si je le perdais auprès d'eux! si je l'accusais de vouloir les
-livrer!--Son père l'aime: si je révélais son infamie au vieillard!
-Voyons, quel mal pourrais-je faire à ce voleur de profession qui m'a
-volé ma place là-haut? Je sens que je le hais d'une haine mortelle,
-inextinguible! Je voudrais le torturer! Je sens un volcan gronder dans
-ma tête, une bile corrosive s'amasser dans mon foie! C'est un vautour
-que j'ai là! je suis dévoré vivant par les monstres! J'anticipe l'enfer!
-
-
-SCÈNE VIII.
-
-ANGELO, QUINTANA.
-
-QUINTANA.
-
-Venez, mon maître, ne restons pas ici. La maison est entourée de figures
-étranges. Lupo ne paraît pas s'en tourmenter; moi, je ne me sens pas en
-sûreté, et je commence à regretter l'ermitage où nos haillons n'étaient
-pas suspects.
-
-ANGELO.
-
-J'irai voir ce qui se passe, suis-moi. (Ils sortent.)
-
-
-SCÈNE IX.
-
-Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO.
-
-LUPO, irrité.
-
-Comment, vous venez chez moi festoyer avec l'argent que je gagne à la
-pointe de l'épée!...
-
-GALVAN, qui l'amène.
-
-Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous êtes sûr de vos
-gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne
-connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l'opinion, vous vous
-ferez arrêter.
-
-LUPO.
-
-Je défie l'univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous
-êtes tous des lâches!
-
-GALVAN.
-
-Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien...
-
-LUPO.
-
-Je ne le suis pas. Je n'ai rien pris depuis hier, j'ai couru toute la
-nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue; mais vous m'exaspérez...
-
-LISANDRO.
-
-Faites-vous une raison: nous n'avons pas d'argent.
-
-LUPO.
-
-Quoi! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats?
-
-GALVAN.
-
-Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le
-jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune,
-nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer.
-
-LISANDRO.
-
-Aussi nous venions chez vous avec l'espoir de nous refaire un peu en
-jouant sur parole.
-
-LUPO.
-
-Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours!
-
-GALVAN.
-
-Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l'argent qu'ils lui gagnent?
-
-LUPO.
-
-Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais
-rien refusé.
-
-LISANDRO.
-
-Vous, c'est différent, vous rançonnez les voyageurs! Vous vous procurez
-tout ce qu'il vous faut.
-
-LUPO.
-
-J'ai dévasté le pays, j'ai porté l'épouvante sur tous les chemins. Mon
-nom n'est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes
-exploits. Mes dernières campagnes m'ont coûté plus de peine qu'elles ne
-m'ont rapporté d'écus, et pourtant jusqu'à ce jour je vous ai donné sans
-compter. Où a passé tout le produit de mes prises? Mon pauvre père se
-contente du strict nécessaire; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls
-profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang! Allons!
-vous devriez rougir de l'insistance où vous me réduisez. Vous deux mes
-meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus... Vous surtout, Galvan, qui
-êtes riche par votre oncle... Voyons, écrivez-lui, j'enverrai un exprès
-à Naples. Dites-lui que c'est une dette d'honneur, Roland ira lui-même
-et lui donnera confiance. Écrivez, je n'ai pas un jour à perdre.
-
-GALVAN.
-
-Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus
-volontiers que moi: l'argent est enfermé dans les caves de mon oncle;
-mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d'un projet que j'ai
-confié à Lisandro.
-
-LUPO.
-
-Voyons, parlez vite!
-
-GALVAN.
-
-Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de
-l'autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il
-les rapportera jeudi soir. Ne m'entendez-vous pas?
-
-LUPO.
-
-Non. Vous irez le trouver?
-
-GALVAN.
-
-Non pas moi, mais vous.
-
-LUPO.
-
-Il se moquera de ma demande!
-
-GALVAN.
-
-Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné.
-
-LISANDRO.
-
-L'idée est bonne... et naturelle; c'est votre état de rançonner les
-passants attardés.
-
-GALVAN.
-
-La chose vous convient?
-
-LUPO.
-
-Fort peu! il n'y a point d'honneur à effrayer un vieillard. N'importe,
-j'irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste?
-
-GALVAN.
-
-Il est très-méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir
-de dépister les plus fins larrons; mais j'ai gagné un de ses valets, je
-me suis fait tracer le plan assez compliqué qu'il doit suivre, je vous
-le remettrai.
-
-LUPO.
-
-Venez avec moi, c'est plus simple.
-
-GALVAN.
-
-Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent.
-
-LUPO.
-
-Je répugne aussi à la violence,--votre oncle fut l'ami de mon
-père;--mais je jure d'être seul et de ne lui faire aucun mal.
-
-GALVAN.
-
-La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez
-qu'il est encore vert; il défendra ses doublons avec rage et se servira
-de ses armes. Vous voyez que l'affaire n'est pas une plaisanterie.
-
-LUPO.
-
-Vraiment?
-
-LISANDRO.
-
-Parbleu! nous espérons bien qu'il se fera tuer plutôt que de lâcher sa
-bourse!
-
-LUPO.
-
-Vous espérez?...
-
-LISANDRO.
-
-Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons!
-
-LUPO, à Galvan.
-
-C'est là ce que vous me proposez?
-
-GALVAN.
-
-Non! mais si un malheur arrivait... aux mille ducats de votre prise,
-j'en ajouterais mille autres...
-
-LUPO.
-
-Sortez de chez moi, lâches canailles, et n'y rentrez jamais! Sortez,
-sortez, ou je vous jette par les fenêtres. (Il les chasse. Delia, qui
-sort d'une pièce voisine, veut traverser pour sortir.)
-
-
-SCÈNE X.
-
-DELIA, puis LUPO.
-
-DELIA.
-
-Le temps est à l'orage, sauvons-nous!
-
-LUPO, qui rentre, l'arrête.
-
-Où vas-tu? Écoute-moi!
-
-DELIA.
-
-J'ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces
-parasites... Ils méritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez
-donné.
-
-LUPO.
-
-Ah! Delia! toi seule as de l'amitié pour moi! Malgré tes trahisons, je
-sais que tu m'aimes. Je t'ai faite riche: c'est toi qui me prêteras.
-
-DELIA.
-
-Hélas! mon amour, j'ai des parents qui me dépouillent et vous me trouvez
-à sec.
-
-LUPO.
-
-Est-ce un refus?
-
-DELIA.
-
-Non, idole de mon âme! Je voudrais avoir le Pactole pour t'abreuver.
-
-LUPO.
-
-Mais je t'ai donné tant de riches bijoux! Vends la chaîne de rubis ou le
-bandeau de perles.
-
-DELIA.
-
-Un gentilhomme reprend-il à sa maîtresse les dons de son amour?
-
-LUPO.
-
-Ne les vends pas, engage-les. Je te réponds de te les rapporter avant un
-mois.
-
-DELIA.
-
-Tu iras les reprendre de force au juif qui m'aura prêté?
-
-LUPO.
-
-Et je le tuerai s'il résiste, fût-il gardé par cent diables; tu peux
-donc être bien sûre de ravoir tes parures. Allons, ne m'irrite pas par
-des lenteurs. Vile, décide-toi, je suis pressé!
-
-DELIA.
-
-Mon ange, te voilà donc ruiné et traqué comme un cerf aux abois?
-
-LUPO.
-
-Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais
-quelque chose, femelle de malheur!
-
-DELIA.
-
-Tu me dis des injures, lumière de mes yeux!
-
-LUPO.
-
-Et je te brise la tête contre ce mur si tu me railles.
-
-DELIA.
-
-Allons, allons, calme-toi, mon bien; je pars pour Naples, et je reviens
-avec l'argent.
-
-LUPO.
-
-Ce soir! Il faut que ce soit ce soir!
-
-DELIA.
-
-Oui, ce soir ou jamais!
-
-LUPO.
-
-Ou jamais? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.)
-
-DELIA, effrayée.
-
-Laisse-moi partir!
-
-LUPO.
-
-Tu as peur! tu comptes ne pas revenir!
-
-DELIA.
-
-Mais non!
-
-LUPO.
-
-Si fait! Tiens, tu te moques. Tu m'as mille fois trahi, et maintenant tu
-m'abandonnes parce que tu me vois perdu, lâche coeur! J'ai ce que je
-mérite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon
-mépris. (Il lui frappe la figure de son gant et sort.)
-
-
-SCÈNE XI.
-
-DELIA, puis ANGELO.
-
-DELIA.
-
-Ah! c'en est assez! frapper une femme, quand on n'a plus rien à lui
-donner, c'est dans l'ordre; mais je n'aurais pas cru qu'il en viendrait
-à me vouloir gâter le visage! Ah! Angelo, tu viens à point. Vois cette
-goutte de sang sur ma lèvre! veux-tu la boire?
-
-ANGELO.
-
-Oui, et ton âme avec!
-
-DELIA.
-
-Mais il faut me venger de Lupo.
-
-ANGELO.
-
-C'est déjà fait.
-
-DELIA.
-
-Comment?
-
-ANGELO.
-
-Peu importe! Viens, il ne faut pas que tu restes ici.
-
-DELIA.
-
-Est-ce qu'on vient pour l'arrêter? Je veux rester, je veux le démasquer,
-l'accuser...
-
-ANGELO.
-
-C'est fait.
-
-DELIA.
-
-Je veux que son père rougisse de lui et le maudisse!...
-
-ANGELO.
-
-Ce sera fait.
-
-DELIA.
-
-Que ses amis l'abandonnent et le renient!
-
-ANGELO.
-
-Tout est fait ou va l'être.
-
-DELIA.
-
-Comment? par qui?
-
-ANGELO.
-
-Par moi. Nous sommes vengés, femme, et tu m'appartiens; suis-moi!
-
-DELIA.
-
-Pas encore... attends... Dis-moi, qu'est-ce qu'on va lui faire, à lui?
-
-ANGELO.
-
-L'emmener à Naples et le livrer au Saint-Office.
-
-DELIA.
-
-C'est la torture?
-
-ANGELO.
-
-Et le bûcher.
-
-DELIA.
-
-On brisera et on déchirera ce beau corps?
-
-ANGELO.
-
-Et on jettera sa cendre aux vents.
-
-DELIA.
-
-Je ne veux pas.
-
-ANGELO.
-
-Que dis-tu?
-
-DELIA
-
-Je dis que je ne veux pas!
-
-ANGELO.
-
-Tu l'aimes donc?
-
-DELIA.
-
-Je l'adore et veux le sauver.
-
-ANGELO.
-
-Il est trop tard!
-
-DELIA.
-
-Tu le peux, toi, et je t'ordonne de le faire. Tu m'aimes, je le vois! Eh
-bien! sauve-le, et je suis à toi!
-
-ANGELO.
-
-A moi seul?
-
-DELIA.
-
-A toi seul. Tiens, avec de l'or on peut tout; prends cette bourse. Moi,
-je vais dire à Lupo de fuir. (Elle sort.)
-
-
-SCÈNE XII.
-
-ANGELO.
-
-Elle l'aime! Le vieux Liverani refuse de croire à ses crimes! Ils
-l'aiment tous ici! Quel charme possède donc le serpent? Le sauver, moi!
-Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.)
-Me voilà maître de mes actions et de celles des autres; mais j'avais
-déjà un talisman plus puissant encore... et voici le moment d'en faire
-usage.
-
-
-SCÈNE XIII.
-
-ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec précaution.
-
-ANGELO.
-
-Eh bien?
-
-LE CHEF.
-
-Nous sommes maîtres de tous les passages. Tous les valets sont gardés à
-vue. Seul, Lupo nous échappe.
-
-ANGELO.
-
-Déjà? C'est impossible. Il était là tout à l'heure!
-
-LE CHEF.
-
-Ce château est, dit-on, rempli de secrets et d'embûches. En nous
-apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont
-dévoués. Personne ne le trahira. J'ai peu d'hommes avec moi, et ils ne
-sont pas rassurés.
-
-ANGELO.
-
-Menacez-les!
-
-LE CHEF, avec importance.
-
-Nous connaissons notre état.
-
-ANGELO.
-
-Je le connais mieux que vous.
-
-LE CHEF.
-
-Alors tâchez de pénétrer dans l'épaisseur de ces murs et d'y saisir
-l'ennemi.
-
-ANGELO.
-
-C'est inutile; faites-le appeler.
-
-LE CHEF.
-
-Par qui?
-
-ANGELO.
-
-Par son père.
-
-LE CHEF.
-
-Il l'aime, dit-on, plus que sa vie; il n'y consentira jamais. (Angelo
-lui dit un mot à l'oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres.
-
-ANGELO.
-
-Je vous en donne, moi!
-
-LE CHEF.
-
-Appartenez-vous au Saint-Office?
-
-ANGELO, lui montrant le parchemin.
-
-En voici la preuve.
-
-LE CHEF.
-
-Ce n'est pas une raison pour ordonner...
-
-ANGELO.
-
-La tête du brigand est mise à prix. Je prends tout sur moi, et je vais
-vous aider. (Ils sortent par la droite.)
-
-
-SCÈNE XIV.
-
-LUPO; il vient par une porte secrète dans la tenture et va vite fermer
-celle par où sont sortis Angelo et le chef, après avoir jeté un coup
-d'oeil auparavant.
-
-Ah! ah! l'ermite défroqué avec le chef des sbires? Le pauvre diable est
-pris! Je l'avais averti pourtant! On le conduit chez mon père?...
-Pourquoi?... Mon pauvre père! on va l'interroger, et voici l'heure
-redoutée! Comme il va être surpris et affligé! Mais Roland est là... il
-niera tout... N'importe... je ne puis me résoudre à m'éloigner. Je
-devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l'accuse pas d'être
-trop indulgent pour moi? On verra bien, à son étonnement, à sa douleur,
-qu'il n'a jamais rien su! Si j'étais là, je ne pourrais soutenir son
-regard. Je me trahirais! Eh bien, pourquoi n'avouerais-je pas? Je suis
-las de ces angoisses, et la vie ne m'étourdit plus.--Mais lui! ma mort
-le tuerait... ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le
-sauver avec moi... On vient, je crois!... (Il va vers la trappe.) Non!
-Ce n'est rien... et même le silence avec lequel on procède m'étonne!...
-Ils y mettent de la finesse... je suis plus fin qu'eux; ils ne m'auront
-pas, ils n'auront jamais vivant le loup de Montelupo! Être pris par de
-pauvres mercenaires, moi? Allons donc! (Il descend une marche du passage
-secret.) Qu'est-ce donc que ce papier? (Il remonte et va le ramasser.)
-Peut-être un avis de Roland?... Non! plaisante chose! c'est le plan de
-voyage du vieux Galvan, que son lâche neveu voulait me faire assassiner!
-Avais-je donc mérité l'outrage d'une telle offre? suis-je tombé si
-bas?... (On entend un gémissement.) Qu'est-ce que cela? Maltraite-t-on
-mes gens? (Il écoute.) J'ai peut-être rêvé!... (Un second gémissement
-plus distinct et plus douloureux.) C'est la voix de mon père! Il
-souffre, il pleure!... Est-ce qu'il plie sous l'horreur de la vérité?
-(Un cri aigu.) On le torture! pour moi, pour moi! Infâmes! arrêtez! (Il
-secoue la porte qui est fermée en dehors.) Mon père, mon pauvre père! Me
-voici! c'est moi... bourreaux! moi! Lupo, je me rends, je me livre,
-prenez-moi, mais prenez-moi donc!... Ah! la voix me manque, l'horreur me
-glace, ils ne m'entendent pas! (Il tombe épuisé en rugissant d'une voix
-étouffée.)
-
-
-SCÈNE XV.
-
-ANGELO, LUPO.
-
-ANGELO.
-
-Le voilà vaincu, je tiens sa vie! Je veux d'abord perdre son âme. Lupo!
-Lupo!
-
-LUPO, égaré.
-
-Où suis-je? Qui êtes-vous?
-
-ANGELO.
-
-Je suis le démon, je viens chercher ton âme maudite!
-
-LUPO.
-
-Si tu es le démon... si tu peux me perdre et sauver mon père, fais de
-moi ce que tu voudras; qu'il meure en paix. Je donne mon éternité pour
-une heure de son repos! (Il s'évanouit.)
-
-ANGELO.
-
-Le voilà damné; il faut qu'il meure en état de péché mortel! (Il tire
-son épée pour le frapper. L'archange Michel, qui est représenté sur la
-tapisserie, s'en détache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah! encore le
-miracle!... (Il fuit à l'autre bout de la chambre en se cachant le
-visage. La figure de l'archange rentre dans la tapisserie. Lupo se
-ranime et se relève.)
-
-
-SCÈNE XVI.
-
-LES MÊMES, LIVERANI.
-
-LUPO.
-
-Mon père debout! (Il se jette dans ses bras.)
-
-ANGELO, qui se tient caché derrière un meuble, à part.
-
-Le paralytique!
-
-LIVERANI, à son fils.
-
-Tu vois! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La
-souffrance a brisé les liens qui me retenaient inerte. J'ai pu me lever
-pour protester de ton innocence. Ce prodige les a épouvantés et mis en
-fuite. Ils n'ont pas entendu tes cris, mais j'ai entendu, moi, et j'ai
-eu la force de venir te dire: Tais-toi, mon fils, tais-toi!
-
-LUPO.
-
-Me taire! quand ils vont revenir peut-être!
-
-LIVERANI.
-
-Je pars pour Naples. J'irai me mettre sous la protection des lois, qui
-ont été méconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur
-que je démasquerai. Pour toi, fuis, fuis à l'instant même, car on te
-cherche encore.
-
-LUPO.
-
-Fuir? vous quitter?
-
-LIVERANI.
-
-Tu ne peux qu'aggraver mon péril.
-
-LUPO.
-
-Mon père, vous me jugez coupable?
-
-LIVERANI.
-
-Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne.
-
-LUPO.
-
-Vous ne me maudissez pas?...
-
-LIVERANI.
-
-Maudire mon fils! est-ce possible? Allons, pars, je le veux. Obéis-moi,
-j'ordonne.
-
-LUPO.
-
-Oh! mon pauvre père, je baise vos genoux sanglants... pour moi, mon
-Dieu, pour moi!
-
-LIVERANI.
-
-Embrasse-moi!
-
-LUPO.
-
-Je n'en suis pas digne.
-
-LIVERANI.
-
-Peut-être, mais je t'aime! va! (Lupo sort par la trappe.)
-
-
-SCÈNE XVII.
-
-LIVERANI, ROLAND, ANGELO, caché.
-
-ROLAND, avec un reste de corde autour du bras.
-
-Ah! mon maître, vous ici? comment?
-
-LIVERANI.
-
-J'ignore si je conserverai l'usage de mes membres. Où sont les sbires?
-
-ROLAND.
-
-Partis avec épouvante en criant au miracle; c'est donc...?
-
-LIVERANI.
-
-Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux. (Ils
-sortent.)
-
-
-SCÈNE XVIII.
-
-ANGELO.
-
-Sauvés tous, et je reste là sans courage pour m'opposer à leur
-fuite?--Cette vision... Ah! je ne puis rester ici, j'y deviendrais fou!
-Lupo ignore ma trahison; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.)
-Il a refermé la trappe! Oserai-je passer sous le glaive de
-l'archange?--Eh quoi! il y a un instant, j'étais ici le maître, et m'y
-voici captif... captif de ce glaive et de ces yeux étincelants!...
-j'essaierai de prier... prier qui? le Punisseur inexorable? Dieu peut-il
-se déjuger? Heureux ceux qui n'y croient pas! Si la foi était un leurre?
-si le vertige de la peur avait seul évoqué ces fantômes qui me
-poursuivent? Qui sait? je lutterai! je lutterai contre Dieu! S'il lui
-plaît de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui
-arracherai cet objet d'amour et je forcerai les portes du ciel!
-Archange, je te défie! (Il s'élance l'épée en main vers l'archange qui
-reste immobile. Angelo sort par le fond.)
-
-
-ACTE TROISIÈME.
-
-(Un site Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer.--Le
-soleil vient de se coucher.--Peu à peu la nuit vient et la lune se
-montre.)
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
-LUPO.
-
-Me voilà seul, et j'ai brûlé mes vaisseaux! La destinée m'amène en ce
-lieu maudit où m'attend ma première lâcheté! Seul, aux aguets, comme le
-renard cauteleux qui guette une misérable proie, le loup redouté va
-combattre sans péril et sans gloire! et dire qu'il le faut! que ce qui
-reste en moi d'humain me commande cette infamie! O mon père, si tu me
-voyais agir pour toi de la sorte, tu préférerais tendre la main ou
-travailler à casser les pierres du chemin! Mais qui donc ose gravir ce
-sentier, en tirant un maigre cheval par la bride? Malheureux, rends
-grâce à ton piteux équipage, tu n'es pas le gibier qu'il me faut!--Que
-fait-il? il m'a vu et il vient à moi! Roland?
-
-
-SCÈNE II.
-
-LUPO, ROLAND.
-
-LUPO.
-
-Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon père?...
-
-ROLAND.
-
-Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l'espère, la
-vigueur et la santé; mais son voyage à Naples n'a pas été aussi heureux
-qu'il l'espérait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une
-traite?...
-
-LUPO, impatient.
-
-Mon père, mon père d'abord! où est-il, que fait-il?
-
-ROLAND.
-
-Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la
-protection de ce puissant beau-frère, il obtiendrait justice. Le pauvre
-homme persiste à vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement,
-et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait
-au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez
-tous les deux vous taire et vous éloigner.
-
-LUPO.
-
-Eh bien! il va en fournir les moyens à mon père, et j'irai le rejoindre.
-
-ROLAND.
-
-Voilà l'embarras! Le cardinal a tellement peur pour lui-même qu'il ne
-veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c'est à
-vous d'aller le délivrer.
-
-LUPO.
-
-Le délivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon père est en prison!
-
-ROLAND.
-
-Il peut y être d'un moment à l'autre.
-
-LUPO.
-
-Il y est!
-
-ROLAND.
-
-Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre.
-Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver.
-
-LUPO.
-
-Malheur! trois fois malheur! Mon père dans un cachot! C'est pour le tuer
-ou ramener son infirmité... Ils vont le mettre encore a la question...
-Ah! fureur! (Il s'arrache les cheveux.)
-
-ROLAND.
-
-Voilà ce que je craignais; vous perdez la tête! Voyons, écoutez-moi. En
-me voyant partir, le cardinal m'a dit: Que Lupo tente un coup de main
-pour le délivrer, ou qu'il vienne sans bruit, avec de l'argent, c'est le
-plus sûr; l'argent ouvre toutes les portes.
-
-LUPO.
-
-Eh bien! de l'argent, il en a, lui, et il ne t'en a pas offert?...
-
-ROLAND.
-
-Il m'en a même refusé!
-
-LUPO.
-
-O avarice sans entrailles!
-
-ROLAND.
-
-J'ai couru chez votre maîtresse Delia. On ignore ce qu'elle est devenue.
-Depuis lundi dernier qu'elle était chez nous, à Montelupo, on ne l'a pas
-revue à Naples; j'ai couru alors chez votre ami Galvan. «Je n'ai pas un
-ducat, m'a-t-il dit; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup à
-votre jeune maître. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera,
-et je gage qu'il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallût-il
-aliéner la moitié de mon héritage, je jure de sauver son père de tout
-mal; c'est à lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa
-promenade.»--J'ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu désigné:
-tout va bien.
-
-LUPO.
-
-Tout va bien! voilà ce que tu me dis! Il faut que les vieux os de mon
-père pourrissent sur la paille des prisons ou soient brisés dans les
-tortures, si je n'assassine pas ce soir un de ses plus anciens amis, un
-vieux homme qui m'a fait sauter sur ses genoux quand j'étais petit
-enfant! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi!
-
-ROLAND.
-
-Vous étiez décidé pourtant, puisque vous voilà ici. C'est bien ici qu'il
-doit passer ce soir?
-
-LUPO.
-
-J'étais décidé à le surprendre et à le voler lâchement.
-
-ROLAND.
-
-Vous?
-
-LUPO.
-
-Oui, moi! Les cris de mon père sur le chevalet ont tué mon orgueil. Je
-ne suis plus un chef de brigands, je suis un larron de la plus vile
-espèce!
-
-ROLAND.
-
-Il ne faut pas, mon cher maître! il n'y pas de honte à commander de
-hardis aventuriers et à faire ce que nous appelons la guerre de
-montagne. C'est le pays qui le veut, et c'est la richesse de l'habitant.
-Moi, j'ai eu mon père bandit dans l'Abruzze; je n'en rougis pas, et si
-le vôtre pensait comme moi... Mais il a le respect des lois. Des idées
-de famille! chacun les siennes, n'est-ce pas? Avec lui, je dis comme
-lui; mais avec vous je dis: Vous n'êtes pas d'un sang à _tirer la
-laine_. Il ne s'agit pas de dérober, il faut rançonner. Un noble a ce
-droit-là sur les vilains; quand il l'exerce sur gens de toute condition,
-il manque aux lois, mais non à la fierté de sa race! Allons, mon jeune
-capitaine, reprenez votre rôle. Où sont vos bons compagnons, votre
-vaillante petite armée? Il faut la rassembler, l'heure approche.
-
-LUPO.
-
-Mes hommes! je n'en ai plus, je viens de les congédier.
-
-ROLAND.
-
-Bonté divine! pourquoi avez-vous fait cela?
-
-LUPO.
-
-Je ne sais! un dégoût de cette vie que mon père expie si cruellement, un
-repentir peut-être, l'idée que chacun de mes complices enveloppait comme
-moi ses proches dans sa ruine. Bref, j'ai résisté à leurs prières, à
-leurs menaces même, et ils se sont dispersés pour rentrer chez eux.
-
-ROLAND.
-
-Et vous comptiez attaquer seul le vieux Galvan?
-
-LUPO.
-
-Oui, l'effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte
-pour faire le coup, voilà ce que j'avais résolu.
-
-ROLAND.
-
-On peut vous aider; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas
-de quoi délivrer mon vieux maître.
-
-LUPO.
-
-C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse
-le ciel qu'il se défende!... Si je le sommais de délivrer mon père?
-
-ROLAND.
-
-Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera.
-
-LUPO.
-
-Si je le suppliais?...
-
-ROLAND.
-
-C'est un coeur d'airain, il est pire que le cardinal!
-
-LUPO.
-
-Il aimait pourtant mon père, j'en suis sûr.
-
-ROLAND.
-
-Depuis que vous êtes ruiné, il l'a abandonné.
-
-LUPO.
-
-Eh bien donc, malheur aux avares! ce ne sont pas des hommes! Si mon
-oncle était là, je le tuerais aussi! Allons un peu examiner le chemin:
-je ne saurais rester en place.
-
-ROLAND.
-
-Que ferai-je de ce cheval fourbu?
-
-LUPO.
-
-Amène-le, je sais où le cacher.
-
-ROLAND, à part.
-
-Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner
-pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître.
-
-(Ils sortent.)
-
-
-SCÈNE III.
-
-TISBEA fuyant, poursuivie par QUINTANA. Il la saisit, et, au moment de
-crier, elle éclate de rire et lui donne un soufflet.
-
-TISBEA.
-
-Comment, c'est vous, frère Quintana? Ah! que vous m'avez fait peur!
-Pourquoi êtes-vous ainsi déguisé?
-
-QUINTANA.
-
-J'étais déguisé dans cette maudite grotte où je mourais de faim. Je suis
-redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger.
-
-TISBEA.
-
-Grand bien vous fasse! Mais je n'aime pas les renégats; ne me suivez
-plus.
-
-QUINTANA.
-
-Beauté bronzée, vous avez su me plaire, et je suis un des vôtres.
-Écoutez-moi.
-
-TISBEA.
-
-Comment! un des miens?
-
-QUINTANA.
-
-Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon maître va être votre
-chef.
-
-TISBEA.
-
-Qui, votre maître? l'ermite? Fi! vous mentez! allons, laissez-moi!
-
-QUINTANA.
-
-Mon intention n'est pas de vous obéir; j'ai ouï dire qu'entre brigands
-tout était commun et se partageait comme entre frères...
-
-
-SCÈNE IV.
-
-LES MÊMES; MOFFETTA.
-
-MOFFETTA.
-
-Attends, figure de pendu! je vas te donner en frère la bénédiction que
-tu mérites! (Il le jette par terre et le foule aux pieds.)
-
-QUINTANA.
-
-Grâce, mon frère, pitié! tu me romps les côtes!
-
-MOFFETTA.
-
-C'est pour éteindre tes passions, barbe de bouc! (A Tisbea.) Viens!
-laissons-le se secouer, et retournons au village. J'ai toujours dit que
-ces ermites ne valaient rien! (Ils s'éloignent.)
-
-QUINTANA, se relevant.
-
-Le butor m'a trop piétiné! Si mon maître retourne au désert, il fera
-bien de le prendre à son service!
-
-
-SCÈNE V.
-
-QUINTANA, ANGELO, DELIA.
-
-DELIA, qu'entraîne Angelo.
-
-Je n'irai pas plus loin; je ne peux plus! (Elle tombe sur l'herbe,
-épuisée.)
-
-QUINTANA, à part.
-
-Mon maître ne me paraît pas plus encouragé que moi par le sexe.
-
-ANGELO.
-
-Que fais-tu ici? Ne t'ai-je pas dit d'aller tout préparer à l'ermitage
-pour me recevoir?
-
-QUINTANA.
-
-J'y allais, maître; mais une racine m'a fait tomber, et je boite.
-
-ANGELO.
-
-Va toujours! (Quintana s'éloigne; à Delia.) Allons, encore un peu de
-courage! nous sommes près du gîte.
-
-DELIA.
-
-Quel gîte peux-tu m'offrir dans cet endroit sauvage? Tu me trompes; au
-lieu de me ramener à Naples, tu m'égares et m'éloignes de plus en plus.
-
-ANGELO.
-
-Tu m'as promis...
-
-DELIA.
-
-J'ai payé ma dette: j'ai subi tes baisers, dont la violence m'effraie.
-
-ANGELO.
-
-Tu as promis d'être à moi seul.
-
-DELIA.
-
-Ne suis-je pas à toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble,
-comme des chiens perdus dans la montagne et dans la forêt, avec des
-brigands pour escorte et des antres pour palais? Si tu m'aimes, viens
-partager à Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n'ai pas promis d'être la
-compagne d'un bandit.
-
-ANGELO.
-
-Lupo était-il autre chose qu'un bandit?
-
-DELIA.
-
-Il ne m'emmenait pas dans ses courses. Il ne m'obligeait pas à gagner
-péniblement avec lui l'argent qu'il me donnait. J'ai juré d'être ta
-maîtresse, c'est bien assez, sans devenir ton esclave.
-
-ANGELO.
-
-Tu me hais?
-
-DELIA.
-
-Je te haïrai si tu me contraries davantage.
-
-ANGELO.
-
-Prends patience, demain j'aurai une litière et des serviteurs pour te
-reconduire à la ville. Viens seulement jusqu'à l'ermitage de la madone
-du Cèdre.
-
-DELIA.
-
-C'est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes
-amours?
-
-ANGELO.
-
-Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus à rien.
-
-DELIA.
-
-C'est pour cela que tu me fais peur!
-
-ANGELO.
-
-Si je te fais peur, tu ne songes qu'à m'échapper; mais c'est en vain.
-Lève-toi et marchons.
-
-DELIA.
-
-Non j'aime mieux mourir là.
-
-ANGELO, menaçant.
-
-Mourir là? Prends garde de dire la vérité! (Il veut l'entraîner, elle
-résiste.)
-
-
-SCÈNE VI.
-
-LES MÊMES, ESCALANTE.
-
-ESCALANTE, masqué.
-
-Arrêtez!
-
-ANGELO, surpris.
-
-Qui êtes-vous?
-
-ESCALANTE, se démasquant.
-
-Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande après lui.
-
-ANGELO.
-
-Lupo renonce à vous commander, et vous n'ignorez pas que je le remplace.
-
-ESCALANTE.
-
-Je n'étais pas là quand mes compagnons vous ont élu. Ils m'ont dit que
-ce soir, à minuit, on se réunirait à la madone du Cèdre; j'irai, et si
-vous me convenez, je verrai.
-
-ANGELO.
-
-C'est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons à minuit.
-
-ESCALANTE.
-
-Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit
-pas librement.
-
-ANGELO.
-
-Que vous importe?
-
-ESCALANTE.
-
-Elle me plaît. Je la veux pour moi.
-
-ANGELO.
-
-Insolent!
-
-ESCALANTE.
-
-Vous n'êtes pas mon chef encore. Jusqu'à minuit, vous n'êtes rien pour
-moi.
-
-ANGELO, tirant son poignard.
-
-Alors...
-
-ESCALANTE, le terrassant.
-
-Rendez grâce à Dieu d'avoir affaire à un chrétien, car vous seriez déjà
-mort, si je voulais.
-
-DELIA.
-
-Mon ami, délivrez-moi. Je vous paierai une rançon princière, si vous me
-conduisez hors d'ici saine et sauve.
-
-ESCALANTE.
-
-Venez! (A Angelo, qui se relève.) Et vous, ne bougez pas, car j'ai là
-des compagnons pour vous mettre à la raison, et Lupo n'est pas si loin
-que vous pensez.
-
-ANGELO à Delia.
-
-Tu veux suivre ce manant, abjecte créature?
-
-DELIA.
-
-Je veux rejoindre Lupo.
-
-ANGELO.
-
-Soit, mais il ne t'aura pas vivante! (Il la poignarde.)
-
-DELIA, tombant dans les bras d'Escalante.
-
-Tu m'as tuée!... Sois maudit!
-
-ESCALANTE, la regardant.
-
-Morte? C'est dommage! (Il la soutient d'un bras, et, de l'autre main,
-porte un sifflet à ses lèvres et donne un signal.)
-
-ANGELO.
-
-Tu appelles tes compagnons; tu mourras avant qu'ils soient là.
-
-ESCALANTE.
-
-Non, je les éloigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire
-est d'un homme digne de nous commander,--plus digne que Lupo, qui ne
-nous permettait pas de tuer les femmes! A ce soir. Tu seras élu! (Il
-sort.)
-
-
-SCÈNE VII.
-
-ANGELO, seul.
-
-Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pensée
-me donne froid!... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... Où
-est donc Delia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle
-voilée de sang? Malheureuse courtisane! je t'aimais, il y a une heure.
-Je buvais la vie sur ton sein vénal, j'oubliais tout, j'étais ivre...
-Quel réveil! Est-elle donc?... Oui, froide déjà! Cette plaie est
-horrible... Son regard fixe m'éblouit et me brûle comme une flamme...
-Allons, je suis fou! Son oeil est terne et reflète comme une vitre
-brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'espérais que Lupo
-souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes
-bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux
-lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi? (Il cache
-le cadavre dans les buissons.) Allons, repose dans les épines, fille de
-joie! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence! C'est pour
-ton malheur que tu m'as rencontré! Adieu ton bain parfumé et ta couche
-de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A présent tu
-dormiras dans les aloës acérés, sur les cailloux tranchants.
-
-(Il rit et sanglote.)
-
-
-SCÈNE VIII.
-
-ANGELO, LUPO.
-
-LUPO, à part.
-
-Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insensé? Il faut que je
-l'éloigne. (Haut.) Ami, allez gémir plus loin! Il me faut cette place.
-
-ANGELO.
-
-Vous prétendez encore commander? La montagne ne vous appartient plus.
-C'est moi maintenant qui règne sur le désert...
-
-LUPO.
-
-Votre raison est troublée; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu
-service; je vous prie de vous retirer.
-
-ANGELO.
-
-Tu veux tuer quelqu'un ici?...
-
-LUPO.
-
-Peut-être.
-
-ANGELO.
-
-Tu n'as plus le droit...
-
-LUPO.
-
-J'ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J'attends
-ici un ennemi.
-
-ANGELO.
-
-Je veux t'aider encore.
-
-LUPO.
-
-Je ne veux pas de témoin.
-
-ANGELO.
-
-Je veux être le tien.
-
-LUPO, surpris, s'avançant sur lui d'un air de menace.
-
-Pourquoi?
-
-ANGELO.
-
-Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le
-mal que tu feras et te suivre au delà de la vie.
-
-LUPO.
-
-Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre!
-
-ANGELO.
-
-Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous?
-
-LUPO.
-
-Je ne me demande pas où j'irai, je n'en puis rien savoir; mais c'est
-assez de vaines paroles; va-t'en.
-
-ANGELO.
-
-Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-être!
-
-LUPO.
-
-Comment?
-
-ANGELO.
-
-Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l'arrêt céleste, je
-rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l'espérance; mais tu
-restes dans le mal, et tu es béni quand même...
-
-LUPO.
-
-Béni, moi!
-
-ANGELO.
-
-N'as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l'archange de la
-tapisserie étendre sur toi son bouclier?
-
-LUPO.
-
-Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire...
-
-ANGELO.
-
-Je parle sérieusement.
-
-LUPO.
-
-Tu me présentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine
-perdue, va! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui
-souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal.
-
-ANGELO.
-
-Pourtant, quand tu blasphèmes...
-
-LUPO.
-
-Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas
-sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel...--Mais je
-t'ai assez répondu, et tu m'ennuies; il faut...
-
-ANGELO.
-
-Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es
-impatient de tremper tes mains dans le sang!
-
-LUPO.
-
-Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que
-je sois tout à l'heure sans pitié, et tu me rappelles qu'il m'en coûte à
-présent d'être cruel...
-
-ANGELO.
-
-Il t'en coûte! Tu connais donc ce qui est mal?
-
-LUPO.
-
-Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après,
-il semble qu'on l'ait rêvé.
-
-ANGELO.
-
-J'ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le
-moins coupable?
-
-LUPO.
-
-Je n'en sais rien. Si tu rêvais le mal, c'est que tu l'aimais.
-
-ANGELO.
-
-Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le détestes?
-
-LUPO.
-
-Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes pensées! Si, comme toi,
-j'avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les
-ténèbres du doute...
-
-ANGELO.
-
-Et tu erres dans ces ténèbres? Tu doutes, avoue-le!
-
-LUPO.
-
-Moi? non, jamais; c'est de ton doute que je parle.
-
-ANGELO.
-
-Tu crois à la bonté divine?
-
-LUPO.
-
-C'est assez! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est
-bon...
-
-ANGELO.
-
-Quoi? même quand l'on torturait ton père, tu n'as pas nié la justice
-suprême?
-
-LUPO.
-
-Non, pas même à ce moment-la, qui fut effroyable! Pourquoi m'en
-serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi?
-
-ANGELO.
-
-Tu n'as pas invoqué le démon? Tu mens...
-
-LUPO.
-
-C'est toi qui mens par la gorge! Le diable est un rêve de ta pensée. On
-vient; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur à toi!
-
-ANGELO, feignant de s'éloigner et se cachant.
-
-Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens!
-
-
-SCÈNE IX.
-
-LUPO, ROLAND, ANGELO caché.
-
-ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas.
-
-Oui, ils viennent! J'ai aperçu la litière là-bas. Deux hommes d'escorte
-seulement pour conduire les mulets. A nous deux, ce sera l'affaire d'un
-moment. Je me suis muni d'un masque; venez!
-
-LUPO.
-
-Non: je suis troublé. Je ne veux pas frapper; j'écraserai d'ici les
-hommes et les animaux. Aide-moi à faire rouler cette roche. Si elle
-manque le but, nous fondrons sur la proie.
-
-ROLAND.
-
-Attention, les voilà! Poussez.
-
-LUPO.
-
-Non! c'est trop tôt... A présent! Mon père! c'est pour toi! (Ils
-poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.)
-
-ROLAND.
-
-Ils fuient! Courons-leur sus! (Ils descendent rapidement et
-disparaissent.)
-
-ANGELO.
-
-C'est pour son père! L'amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne!
-Il me pardonnera donc la mort de cette fille! Horreur! J'étais caché
-près de son cadavre, je l'avais oublié... J'ai senti le froid de sa
-chair... Je traîne maintenant l'existence comme un rêve! Où suis-je
-donc? Qu'est-ce que j'entends là? Ah! oui! Lupo! Encore un meurtre! (Il
-se penche dans l'abîme.) Je ne vois rien, un nuage de sable et de
-poussière enveloppe tout... Qui vient là?
-
-
-SCÈNE X.
-
-ANGELO, LIVERANI fuyant.
-
-LIVERANI.
-
-A moi! à l'aide! On me poursuit!... Les brigands!
-
-ANGELO, l'arrêtant.
-
-Le vieillard de Montelupo! Ah! je le hais aussi... (Il le renverse et
-voit accourir Lupo.) Non, ce crime effroyable, c'est à lui de le
-commettre. Enfer! je te remercie de cette pensée!
-
-
-SCÈNE XI.
-
-LUPO, ROLAND, LIVERANI, qu'Angelo tient renversé.
-
-ROLAND.
-
-Sus! sus! il a monté jusqu'ici.
-
-LUPO.
-
-La peur donne donc des ailes à la vieillesse! Où est-il?
-
-ANGELO.
-
-Là, renversé, vois, mon manteau étouffe ses cris; frappe-le!
-
-LUPO.
-
-Oui, sa vie m'appartient.
-
-ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani.
-
-Tu hésites, allons donc!
-
-LUPO.
-
-Attends; il ne résiste pas! Tuer l'ennemi à terre!... Messire Galvan,
-reprenez vos esprits... écoutez... il me faut de l'or, beaucoup d'or
-pour sauver mon père,... mon père qui est en prison... Répondez!
-Êtes-vous sourd? Rachetez-vous! Jurez de rendre la liberté à mon père,
-de la lui rendre à tout prix, et je vous fais grâce!
-
-ROLAND.
-
-Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie.
-
-LUPO, frappant Liverani de sa dague.
-
-Meurs donc, chien d'avare, puisque ton sang est la rançon de mon père!
-
-ROLAND.
-
-Bien! Bon voyage, messire Galvan! (Angelo se relève.)
-
-LIVERANI, se débattant, écarte le manteau.
-
-Galvan! c'est lui qui m'avait délivré... Hélas! mon fils!... mon fils! ô
-mon fils!...
-
-LUPO.
-
-Mon père!...
-
-ANGELO.
-
-Il expire.
-
-ROLAND.
-
-Mon maître!...
-
-LUPO.
-
-Vengeance divine, écrase-moi! (Il tombe sur le corps de son père.)
-
-ANGELO.
-
-Cette fois il est perdu, j'espère! O Satan, prends-le! sois plus fort
-que Dieu même.
-
-SATAN, ailé et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo.
-
-Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le
-parricide, et toi qui l'as fait commettre; vous m'appartenez sans
-rémission. De tels forfaits sont le triomphe de l'enfer et la limite de
-la protection d'en haut.
-
-LIVERANI, se ranimant.
-
-Tu mens, ennemi de Dieu! La pitié céleste est sans bornes, et les larmes
-du coeur lavent les plus grands crimes. Ne désespère pas, mon fils; tu
-peux te racheter par la douleur, fléchir Dieu par l'amour, le glorifier
-par la confiance...
-
-LUPO.
-
-Mon père! mon père bien-aimé! j'ai mérité les éternels supplices, ils ne
-sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de
-ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n'ai jamais su prier, fais qu'au
-séjour des justes mon père oublie que je suis né! Fais qu'il soit
-heureux, et je ne te reprocherai pas mon châtiment. Et toi, Satan, que
-j'ai servi sans m'en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te
-défie de me faire autant de mal que m'en fait ce coeur d'airain en se
-brisant dans ma poitrine.
-
-SATAN.
-
-Viens, ton père n'est plus, et il est sauvé. Tu as encore du temps à
-vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de
-l'oubli.
-
-LUPO.
-
-Mon père!... (Il le baise au front.) plutôt que de t'oublier un jour,
-une heure, je m'élance dans l'abîme où il n'y aura plus pour moi
-qu'expiation et désespoir. (Il veut se percer de sa dague.)
-
-LE PETIT BERGER, paraissant et l'arrêtant.
-
-Jette cette épée, prends ton père et suis-moi sous le chaume avec lui.
-
-LUPO.
-
-Lui rendrai-je la vie et le bonheur?
-
-LE BERGER.
-
-Rien n'est impossible à l'amour. (Lupo et Roland emportent
-Liverani.--Ils sortent.)
-
-
-SCÈNE XII.
-
-ANGELO, SATAN.
-
-ANGELO.
-
-Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front...
-C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne
-saurais lutter contre lui! arrière! je ne te crains plus. Je me
-repentirai, je retournerai au désert, et je m'imposerai de telles
-pénitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer
-moi-même en ce monde pour me racheter dans l'autre.
-
-(Il s'enfuit.)
-
-SATAN, riant.
-
-Retourne à l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la
-courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai
-encore te rendre visite. C'est au désert que je règne sur celui qui
-n'aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et
-persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes.
-Je t'aiderai à dessécher ton coeur et à développer par de fécondes
-imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants
-exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci est _l'amen_ du diable,
-messeigneurs les hommes!
-
-
-
-
-LE TOAST
-
-
-En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je
-crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous
-prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu'à ce qu'il
-vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous
-dis-je, venait d'épouser la belle Juana y Mécilla y... (je vous fais
-grâce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort
-inutiles à rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de
-cette historiette.)
-
-Doña Juana, née sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille
-en Flandre, dont les Espagnols étaient maîtres alors, comme bien vous
-savez. La Hollande, pays frontière, pays de mêmes moeurs et de mêmes
-climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on
-voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les
-écussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres
-termes, les bons et lourds négociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir
-la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles
-fleurs bientôt flétries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande.
-
-Juana, récemment transplantée sur cette terre humide, languissait déjà;
-déjà ses beaux yeux noirs perdaient leur éclat velouté, déjà ses joues
-brillantes se décoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est
-demeurée aux figures de Miéris et de van der Werf. Le temps a-t-il
-produit la décomposition de la couleur dans les productions de ces
-maîtres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de poésie dans le coloris
-de ces pâles étrangères que chez leurs vermeilles compatriotes,
-cherchèrent-ils à en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse à
-commenter.
-
-Malgré tout, Juana n'était que plus touchante avec son air mélancolique
-et souffrant. Le costume élégant et riche de sa nouvelle patrie faisait
-admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grâce
-méridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'était la plus belle
-personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne
-part de vanité, et le gouverneur Sneyders n'était pas le seul à
-s'apercevoir des attraits de sa femme.
-
-Mais Juana, rêveuse et triste, haïssait tous ces bons Hollandais si
-épais et si prosaïques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux
-fleuves dont les flots tièdes et harmonieux semblent parler d'amour aux
-fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui
-serraient le coeur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'âme. Joignez
-à l'influence du climat la société d'un mari fort riche, fort sensé,
-fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais
-fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et
-tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays.
-
-Cependant il y avait, dans l'opulente maison du gouverneur, un joli page
-qu'on appelait Ramire et qui avait vu le jour, comme Juana, sous le ciel
-de l'Espagne. Le page avait seize ans comme Juana, il était pâle comme
-Juana, il avait des yeux noirs et un regard triste et passionné comme
-Juana; il chantait avec une voix douce et voilée qui allait au coeur, il
-étendait la guitare sur son genou avec une grâce vraiment andalouse, et
-Juana, en écoutant ces vieilles romances espagnoles, si naïves et si
-poétiques, sentait parfois venir des larmes dans ses paupières de soie,
-car il chantait vraiment bien, le joli page; il parlait avec amour de la
-patrie absente; il avait déjà quelque chose de romanesque et de fier
-dans le caractère, et il était d'une noble et antique maison, ce qui,
-dans ce temps-là, ne gâtait rien.
-
-Mais le gouverneur, qui se montrait, en sa qualité de gouverneur d'un
-pays frontière, plus méfiant et plus observateur qu'il ne convenait à un
-bon Hollandais, le gouverneur, dis-je, surveillait si bien sa femme, la
-tendre et belle catholique avait été élevée dans de si chastes
-principes, l'amour est si timide et si craintif à seize ans, enfin le
-climat de la Flandre refroidissait tellement l'audace de ces deux
-imaginations espagnoles, que M. van Sneyders n'avait aucune bonne raison
-à donner de sa jalousie, ce dont il était contrarié parfois autant que
-flatté; car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses,
-qui font plus de tort au repos d'un mari que de franches et loyales
-infidélités. Celle-là était pour le bon Sneyders une source de ruses
-inutiles et de précautions sans effet. Il ne pouvait pas empêcher
-l'échange d'un triste et long regard, le contact de deux mains qui
-s'effleuraient à l'occasion d'un gant ramassé, ou d'une coupe remplie,
-ou d'un message ordonné; il ne pouvait s'offenser de l'empressement avec
-lequel Ramire plaçait un coussin d'Utrecht sous les petits pieds de
-madame la gouvernante, ni des caresses qu'il donnait à son chien favori,
-ni du soin respectueux avec lequel il l'aidait à monter sur son beau
-genet d'Espagne. Le pauvre Sneyders avait beau assurer que la guitare
-avait un son aigre et faux, que la langue espagnole était un patois
-barbare, et que chanter des romances n'était point le fait d'un homme;
-il n'avait aucune raison valable à donner à sa femme pour lui interdire
-les chansons du page en son absence. Sneyders, voyant que le mal était
-sans remède, imagina ce qu'il eût dû imaginer tout de suite, qu'il
-fallait éloigner Ramire. Le hasard, ou plutôt les événements politiques,
-lui fournirent le moyen de concilier cette mesure de prudence avec un
-certain désir de vengeance bien légitime, que le vertueux et désespérant
-amour du page lui avait inspiré.
-
-Richelieu s'était imaginé de mettre la Hollande en guerre avec
-l'Espagne, et, à cet effet, il venait de faire un traité d'alliance avec
-l'Angleterre pour entrer dans les Pays-Bas à main armée. Son projet
-réussit plus tard, et la division de la Hollande et de la Flandre
-s'opéra en 1648; mais, jusque-là, il fut fort difficile de soulever les
-Flamands contre l'Espagne. Le joug de l'Inquisition s'était
-singulièrement adouci depuis les leçons données au duc d'Albe, et cette
-population commerçante se méfiait avec raison des suites d'une guerre
-pour ses intérêts, quel que dût en être le résultat pour sa gloire.
-
-Le gouverneur de Berg-op-Zoom fut à peine initié aux mystères du cabinet
-de Richelieu, qu'il se crut habile autant que rusé. Il entra comme ses
-confrères dans les intrigues et entama une négociation secrète avec son
-parent, le gouverneur d'Anvers (Anvers, citadelle espagnole depuis le
-fameux siége de 1585), pour le prévenir du coup qui se préparait au
-dehors. Le but des provinces hollandaises était de séduire les Pays-Bas
-espagnols et de les porter à la révolte, afin d'éviter les lenteurs du
-blocus et les chances de la guerre civile, si fatales au commerce des
-deux nations.
-
-Il se trouva que le gouverneur d'Anvers, vieillard d'une politique
-hargneuse et susceptible, avait eu dans sa jeunesse d'âcres différends
-avec le père de Ramire; il avait gardé à cette famille une rancune
-profonde et semblait ne négliger aucun moyen de la maintenir dans l'état
-de pauvreté où elle était alors réduite. Van Sneyders s'imagina lui
-faire un très-grand plaisir en lui dépêchant le jeune Ramire comme
-porteur de son message politique, et il eut soin d'ajouter en
-post-scriptum que si le gouverneur d'Anvers jugeait à propos de
-s'assurer du jeune Espagnol comme d'un otage contre l'Inquisition, il
-était fort disposé, lui son maître, à ne point le réclamer au nom de la
-Hollande, l'intervention assurée de la France mettant à couvert toute
-vengeance particulière des Flamands contre leurs despotes.
-
-Le pauvre enfant partit donc pour la citadelle d'Anvers, chargé d'une
-lettre de recommandation qui devait le conduire à la prison ou à la
-potence, suivant l'humeur ou les intérêts du gouverneur.
-
-Depuis plusieurs jours, il avait quitté Berg-op-Zoom pour remonter ce
-grand bras de l'Escaut qui descend à Anvers; M. Sneyders, n'entendant
-plus parler de lui, et espérant bien n'en plus entendre parler jamais,
-se sentait dans une disposition beaucoup plus accorte et bienveillante
-que de coutume. Il soupa de fort bon appétit, remarqua plusieurs fois
-que son gros joufflu de page brabançon faisait le service beaucoup plus
-dextrement que l'Espagnol orgueilleux et distrait, vanta avec amour la
-bière et les brouillards de sa patrie, maltraita le chien de Juana, qui
-ne voulait rien accepter de la main du nouveau page; en un mot, il ne
-perdit aucune occasion d'être agréable et bon mari, en disant force mal
-de l'Espagne, des femmes, des romances, des petits chiens et des pages
-qui jouent de la guitare.
-
-Quand le repas fut fini, Juana passa dans le salon, et s'assit
-mélancolique et silencieuse sur son grand fauteuil; elle tourna le dos à
-la fenêtre, pour ne pas voir le ciel que son époux venait de vanter et
-qui, cependant, ne manquait pas de beauté en cet instant où le soleil se
-couchait dans les brumes violettes de l'horizon; elle plaça elle-même
-sous ses pieds ce coussin que Ramire avait touché tant de fois avec
-amour, et, renfermant un soupir, elle écouta d'un air distrait les
-lourdes fadeurs de son époux.
-
---Vive Dieu! Madame, s'écria M. le gouverneur de Berg-op-Zoom en voyant
-que la conversation languissait, il faut que je boive à votre santé un
-gobelet ou deux de bon vin vieux des Canaries.--Eyck! apportez ici le
-plus beau de mes flacons et deux verres à tige élancée!
-
---Bien, mon fils; place cette petite table auprès de madame la
-gouvernante de Berg-op-Zoom; et maintenant, c'est bien, Eyck; vous êtes
-un bon serviteur, mon mignon, et vous aurez un beau pourpoint de soie
-jaune garni de rubans rouges, avec des chausses à dentelles de Malines,
-si je suis toujours content de vous. Je veux que vous ayez meilleure
-mine que ce fainéant d'Espagnol, dont nous sommes délivrés pour
-longtemps, Dieu merci!
-
-En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de
-doña Juana à demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y
-mouiller ses lèvres pâles.
-
---Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire
-raison? Refuserez-vous de boire avec moi à la santé de notre digne
-parent et collègue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidèle protestant
-qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de
-papistes et d'idolâtres! ce rude et austère magistrat qui rend si bien
-la justice sans assemblées délibératives et vous fait pendre le premier
-venu au-dessus des fossés de sa ville, sans qu'il y ait seulement un
-bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crédit du
-gouverneur et la confiance qu'il inspire!
-
-La pauvre Juana, muette de désespoir, écoutait d'un air morne cette
-gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et
-l'accueil qui attendait le page à Anvers. Mais elle trouva dans sa
-fierté de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse
-idée, et de dérober à son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle
-se tourna vers Sneyders, qui s'était appuyé sur le dossier de son
-fauteuil d'un air à la fois niais et méchant et, saisissant son verre
-d'une main plus assurée:
-
---Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle,
-dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action
-lâche et d'un crime inutile.
-
-En parlant ainsi, elle souleva son verre, et, comme elle l'approchait de
-celui de son mari, le son d'une guitare, accompagnée d'une voix triste
-et voilée, chanta en espagnol, sous la fenêtre, le refrain d'une des
-romances bien-aimées de Juana; cette voix ne pouvait être méconnue un
-instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur
-et de dépit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de
-Juana lancèrent un éclair de joie et de triomphe; l'éclat de la santé
-reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari:
-
---Je bois, lui dit-elle, à la santé de notre parent et ami, le brave
-gouverneur d'Anvers!
-
-On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Après avoir rassuré sa
-maîtresse sur son sort, il s'était enfui du château, et il avait
-sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'eût pas confié, cette
-fois, à autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous
-les ordres de Gaston d'Orléans qui vint combattre pour l'Espagne contre
-le roi de France son frère. On assure que lorsque la paix générale fut
-conclue, en 1648, Ramire, parvenu à un rang important dans l'armée,
-rendit de grands services au vieux gouverneur d'Anvers, qui par
-politique ou par loyauté, avait refusé de seconder les desseins de
-Sneyders; ce qu'il y a de certain, c'est que Sneyders avait péri durant
-la guerre, et que le page était guéri de son amour pour la belle Juana,
-après douze années de guerre et d'ambition. Cependant, je ne saurais
-assurer qu'en la retrouvant à la cour de l'Empereur, comme elle pouvait
-être encore jeune, belle et riche, ce qui n'a été un défaut dans aucun
-temps, que je sache, il n'ait pas senti sa passion se rallumer;
-l'histoire n'en dit rien, et il ne tient qu'à vous de terminer celle-ci
-par un mariage, si ce dénoûment vous plaît.
-
-
-
-
-GARNIER
-
-
-Il y a peu de traits dans l'histoire des peuples et dans les révolutions
-des empires qui puissent servir de matière à plus d'observations
-philosophiques et psychologiques, que la manière dont mon ami Garnier
-devint l'amant de sa maîtresse.
-
-Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de moeurs pures, modéré en
-politique, plein d'idées neuves et de respect pour les convenances.
-C'est un garçon si rangé, qu'on ne l'entend jamais parler de ses dettes;
-point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique
-s'il en avait un, conservant d'ailleurs un juste orgueil, principalement
-ses jours de barbe. Son extrême propreté et la douceur de ses manières
-ont toujours suffi, dans le petit cercle où il vit, pour lui faire
-pardonner certain penchant pour l'école satanique. Je ne pense cependant
-pas qu'il se soit jamais cru absolument lord Byron; mais il s'en faut de
-si peu que ce n'est pas la peine d'en parler, et la chose est d'ailleurs
-si simple et commune à tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il
-aurait eu la modestie de s'en priver.
-
-Non-seulement il est très-facile aujourd'hui d'être lord Byron, mais il
-est encore très-difficile de ne pas l'être. Je ne parle pas des
-littérateurs; s'en abstenir leur est entièrement impossible. La raison
-en est aisée à concevoir, puisqu'on ne saurait faire un livre sans que
-les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient en parler sans
-mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles
-littéraires imprimés depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie
-privée, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries se
-propage de jour en jour dans tous les rangs de la société. Le dandysme a
-commencé, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rôle
-on boitât d'une manière assez marquée; mais on a aujourd'hui des idées
-plus tolérantes à cet égard, il suffit qu'on s'en reconnaisse la
-vocation; et dans le cas où elle serait faible, un valet de chambre bien
-appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec
-respect: «Et que Monsieur ait la bonté de se rappeler qu'il imite
-Byron.»
-
-Garnier, selon ses facultés, avait fait à tout cela quelques petites
-modifications. La tranquillité de ses occupations et l'éloignement de
-son quartier ne lui permettaient pas de mépriser les hommes. J'ai dit,
-d'autre part, qu'il avait peu de dettes; il ne faisait point de vers et
-détestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il
-n'avait pas de maîtresse, point de gastrite et possédait un seul habit.
-En un mot, il n'avait de notablement commun avec le noble lord que les
-bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d'une seule, Garnier
-étant d'une construction ordinaire et très-ferme sur ses deux larges
-pieds.
-
-Quoi qu'il en soit, le sort avait réservé à cette douce et bonne
-créature un des coups les plus frappants. Deux incidents d'une faible
-importance déterminèrent l'épisode le plus critique de sa vie. Ceux qui
-liront cette histoire verront qu'il était né pour justifier deux
-proverbes opposés l'un à l'autre, et ils ne s'en étonneront pas, puisque
-tous les proverbes ont leur contraire et que la sagesse des nations
-s'arrange toujours, quand on la consulte, pour répondre oui et non tout
-à la fois, comme, par exemple: «Qui ne risque rien n'a rien.--Tout vient
-à point à qui sait attendre.» Bien supérieure en cela aux oracles
-anciens, qui ne répondaient jamais ni oui ni non.
-
- * * * * *
-
-Certain jour d'un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuyé sur son
-poêle éteint, réfléchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa
-provision de bûches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son
-habit vert, et il disait, en secouant la tête, que ce n'était pas là le
-véritable bonheur.
-
-Cette provision, il faut l'avouer, était mesquine, ces livres étaient
-noirs et enfumés, cette chandelle était mourante, et l'habit vert était
-attendrissant. Oui, si vous l'aviez vu, étalé sur cette chaise à demi
-rompue, avec ces plis misérables et cet air de bonhomie, lui, l'habit de
-fête, l'étendard du dimanche! les parements vous eussent navré, le
-collet vous eût tiré des larmes des yeux.
-
-Ce n'est pas que Garnier n'eût l'âme bien placée: il ne s'aveuglait sur
-quoi que ce soit et n'accordait pas à un tailleur plus de respect qu'il
-ne devait. Mais, s'il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours,
-n'est-il pas vrai aussi que la pauvreté n'est pas faite pour les
-adoucir? La mélancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d'un
-melon mal digéré ou d'un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi réelle
-que celle qui habite le toit d'un pauvre diable sous la forme d'un
-mémoire de blanchisseuse ou d'un bouton de moins à un unique habit. Cela
-n'est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n'est que la
-soeur de l'ennui; elle entre parfois par les balcons entr'ouverts, pour
-traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries; elle
-s'accroche un instant aux lambris sculptés et aux angles des cadres
-gothiques. Puis l'aboiement d'un chien, le parfum d'une tasse de thé la
-chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle étend dans les
-mansardes, de la porte à la fenêtre, sa longue toile d'araignée; de
-faibles rayons de soleil glissent à peine et se font jour entre ces
-réseaux épais; un insecte y danse çà et là au milieu d'un flot de
-poussière, tandis que le monstre aux pattes velues s'y accroche et s'y
-suspend dans tous les sens.
-
-Garnier ouvrit sa fenêtre. Hélas! quel beau froid il faisait! comme s'il
-y avait de beaux froids quand on compte ses bûches! le soleil était sans
-nuages, la terre sèche et nette comme une assiette d'étain. Les voitures
-allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie! et lui aussi il
-était abonné à un cabinet de lecture, et il était plein de désirs, plein
-de séve et de fermentation, comme un drame moderne!
-
-Et lui aussi il voyait passer dans ses rêves des légions de frêles
-jeunes filles, des armées d'êtres angéliques et des Andalouses
-échevelées, tout comme un autre! lui aussi il comprenait profondément le
-moyen âge, et lui aussi il était l'homme de son temps, l'expression du
-siècle, comme une préface nouvelle! et lui aussi il était allé aux
-Italiens la veille; il y avait vu un ange de lumière en robe orange.
-
-Voilà ce qui navrait Garnier. Oh! si à cette heure d'angoisse il avait
-eu une voiture de remise, il serait allé au bois de Boulogne, et il
-aurait cherché dans la foule bigarrée et étincelante, dans la grande
-foule aux mille têtes, la robe orange de sa beauté. Oh! s'il avait eu un
-coursier espagnol, à la fauve crinière, longue et effilée comme de la
-soie, au pied sonore, à l'oeil sanglant; s'il avait eu un traîneau
-russe, avec ses grelots d'argent et ses mules bondissantes sous les
-panaches empourprés! une gondole vénitienne avec son falot sur sa tête
-de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes! oh! s'il
-avait eu un dromadaire égyptien, un renne lapon, un éléphant siamois!
-oh! s'il avait eu cent écus!
-
-Damnation! tous les jours le même dîner, le même poêle, le même habit
-vert! La vie est-elle donc si douce? le suicide n'est-il pas un des
-besoins du siècle, une des conséquences de la littérature?
-
-Garnier regardait de travers un pistolet accroché à son mur, un pauvre
-pistolet sans pierre, incapable de nuire à personne.
-
-«Sombre et fidèle ami, s'écria le jeune homme, que renfermes-tu dans tes
-entrailles de fer? Quel secret mystérieux de doute et de terreur
-diras-tu à l'oreille de l'homme assez osé pour te poser sur sa tempe
-amaigrie? Quelle vérité terrible jaillira dans l'éclair de ta vieille
-batterie noircie par la fumée?
-
---Hélas! semblait répondre modestement le pauvre pistolet sans fiel, je
-n'ai plus de ressort, et toi-même tu n'as pas de poudre. Une détonation
-funeste, si tu me tournais contre toi, annoncerait l'instant de ma
-propre mort et non de la tienne; les éclats que tu recevrais dans le nez
-et dans les yeux seraient les seules marques que je pourrais te laisser
-de mes longs et cruels services.
-
-N'est-ce pas quelque chose de hideux que l'influence d'un quantième?
-Quand je pense que le premier du mois Garnier voltigeait sur les
-prairies émaillées, semblable à une bergeronnette des champs! Les
-rosettes de ses escarpins étaient humides de rosée, de douces larmes
-erraient dans ses yeux. «Et qui donc lui donnait le bras?--Que vous
-importe?--Eh bien! oui, c'était une lingère.» O solitude de Meudon! ô
-jouissance du pauvre! celui qui ne vous connaît pas n'a jamais ni ri ni
-pleuré.
-
-Garnier prit donc son violon et commença à se frotter les mains; il joua
-_Di tanti palpiti_. Un orgue qui passait dans la rue fit entendre
-aussitôt le choeur des montagnards de _la Dame blanche_; une grisette se
-mit à sa fenêtre; le son du cor de chasse partit de l'entresol d'un
-marchand de vin et fit pousser à un petit chien les plus affreux
-gémissements. Garnier se sentit inondé du sentiment de l'harmonie, et un
-déluge de pleurs s'apprêtait à le soulager, lorsqu'on tira le cordon de
-la sonnette.
-
-Un domestique en livrée parut à la porte. Garnier le reconnut, c'était
-celui du jeune Trois-Étoiles, son ami d'enfance et son camarade de
-collége. Souvent l'équipage bruyant de l'homme de plaisir s'était arrêté
-à la porte du modeste étudiant; souvent Garnier, rasant les boutiques
-sur la pointe du pied, comme une hirondelle en temps de pluie, s'était
-rendu à l'hôtel splendide du père de Trois-Étoiles, après avoir, du bout
-de ses gants beurre frais, soulevé légèrement le marteau nouvellement
-verni; ses bas de soie mouchetés de crotte s'étaient enfoncés avec
-onction dans la laine moelleuse des tapis. Souvent inondé de vin,
-Garnier avait passé de bonnes heures au bruit des verres et des
-assiettes, et parfois, au dessert, les coudes sur la table, il avait
-décoché l'anecdote concise dont le trait, tant soit peu satanique,
-déridait le noble foyer.--Jamais la figure osseuse et abasourdie du
-laquais qui venait de sonner ne s'était présentée devant lui dans un
-moment plus opportun; une lettre fut bientôt ouverte. Voici ce qu'elle
-contenait:
-
-
-«Mon cher ami, prêt à partir pour, etc., où je reste trois semaines,
-j'ai à te dire que, etc.
-
-»_Signé_: TROIS-ÉTOILES.
-
-»_Post-scriptum._ Fais-moi le plaisir de m'envoyer deux douzaines de
-crayons et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras; tu sais
-qu'ils sont à toi et que cela m'oblige. Adieu, au revoir, Garnier.»
-
-
-Que pensez-vous que fit Garnier? qu'il se montra joyeux, qu'il courut à
-son habit vert? Il ne se montra point joyeux; il courut à son habit
-vert, c'est vrai, je n'en disconviens pas, mais il fronça les sourcils;
-ses mains allèrent naturellement s'enfoncer dans ses poches, comme pour
-en braver la profondeur. Son menton disparut dans sa cravate, sa clef
-dans son gousset, et au moment où il tira sa porte, en disant à François
-de le suivre, l'ariette la plus folle s'élança de ses lèvres
-entr'ouvertes.
-
-Je vous prie de remarquer que je ne plaisante point, et que cette
-histoire n'est point un conte. Garnier demeure rue Poirée; sa famille
-est de Lons-le-Saunier.
-
-Dès que Garnier fut chez Trois-Étoiles, il monta à cheval. Dès qu'il fut
-à cheval, il fut au bois; dès qu'il fut au bois, il chercha de côté et
-d'autre la beauté qu'il avait vue aux Bouffes.
-
-Elle passa aussitôt près de lui, très-lentement et en voiture
-découverte. Il la regarda à plusieurs reprises; mais il ne la reconnut
-pas, attendu qu'elle avait oublié de mettre sa robe orange, et qu'elle
-était en douillette bleue. Quant à elle, elle ne le reconnut pas non
-plus, quoiqu'il eût toujours son habit vert, attendu que la veille elle
-n'avait fait aucune attention à lui.
-
-Garnier, depuis trois heures jusqu'à cinq, ne cessa de s'évertuer de la
-manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère
-averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre
-à la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures
-se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis
-que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd
-et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier,
-perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée,
-une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier
-s'arrêta court, c'est-à-dire voulut s'arrêter court; mais son cheval
-étant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le
-cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour
-continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant à la
-renverse. Il ne s'entêta pas, et, élevant les guides, il partit comme un
-trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientôt à côté de la
-voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent
-qu'oeillades meurtrières et soupirs à la dérobée.
-
-Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense
-forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur,
-lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de
-Werther crépu. Tant que le cheval de Trois-Étoiles pensait à ses
-affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance.
-Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre
-ensemble, avait fini par s'accommoder à sa taille; d'autre part, la
-pluie augmentait le mérite de sa démarche.
-
-La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée; elle avait de la
-bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu'à l'occiput; bien faite
-d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beautés parisiennes
-qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu'un a dit qu'elles devraient
-aller au Tuileries avec un bougeoir à la main.
-
-Garnier lui revint à la tête au moment où, en rentrant chez elle, sa
-femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu'à six
-heures un quart, heure, où elle fut dîner en ville.
-
-En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante:
-à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois,
-apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop et
-escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot
-jusqu'à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles,
-jusqu'à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez
-elle.
-
-Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j'attendais
-Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange; un frisson mortel le
-parcourut: c'était la lune rousse qui commençait.
-
-Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de
-Garnier. L'habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue,
-et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque
-soir.
-
-Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit:
-
-«Madame, depuis longtemps que je vous suis partout, peut-être ne
-m'avez-vous pas fait l'honneur...»
-
-Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu'il écrivit; il écrivit ce
-que tout le monde écrit, ce qu'Adam écrivait à Ève, ce que vous avez
-écrit hier, et ce que vous écrirez demain.
-
-La dame orange fut émue; elle demanda l'adresse de Garnier, et lui
-défendit, dans sa réponse, de songer à elle plus longtemps. Garnier,
-rempli du désespoir le plus affreux, passa le reste de la journée sous
-ses fenêtres. A la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le
-concierge, faute d'argent, avec la plus grande politesse. La femme de
-chambre lui entr'ouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit
-chien, il se précipita aux pieds de la belle Amélie.
-
-Garnier, comme on l'a dit, comprenait la passion échevelée, l'amour
-dramatique et quantité d'autres belles choses qui sont dans nos
-habitudes. La dame le fit mettre à la porte après s'être laissé baiser
-la main.
-
-Le lendemain, contre toute attente, il fit un beau soleil; Garnier,
-enivré de langueur, envoya chez la dame orange; il lui demandait un
-rendez-vous, qui lui fut accordé. A quatre heures, il monta à cheval; le
-rendez-vous était pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses
-yeux étaient à demi fermés pour indiquer la fatigue d'une nuit de
-remords; elle s'était penchée beaucoup plus que de coutume dans le fond
-de sa voiture, et le peu de rouge qu'elle avait marquait la crainte et
-l'espérance.
-
-Il arriva qu'un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s'étaient
-jeté la dame orange à la tête, dans un cotillon de deux heures et demie,
-s'arrêta autour de sa voiture. Elle avait dansé comme un ange; sa parure
-était la plus délicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses
-doigts, sentit qu'il fallait payer de sa personne.
-
-J'ai dit plus haut que deux événements, frivoles en apparence et
-entièrement dus au hasard, décidèrent du sort de Garnier. En ce moment,
-il était parvenu au plus haut degré du bonheur, son étoile était à son
-zénith; celle de la dame orange s'en approchait en scintillant comme une
-tremblante planète. Son idéal descendait sur la terre; et comme le
-Théodore de Lope de Véga, il était prêt à tendre les bras au ciel en
-s'écriant: «Fortune, mets un clou d'or à l'essieu de ta roue! car ici tu
-dois t'arrêter!»
-
-Il s'élança vers la dame orange, voulant se mêler au groupe qui la
-félicitait. Malheureusement, pour s'élancer, il enfonça imprudemment ses
-deux éperons dans le ventre du cheval de Trois-Étoiles, qui pensait à
-ses affaires. Il y eut encore une petite contestation; mais cette fois
-les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier,
-convaincu, tomba la tête la première sans se faire le moindre mal.
-
-J'ai annoncé que cette histoire est vraie; j'ai dit la demeure de
-Garnier; la vérité m'oblige à ajouter que la calèche continua sa marche,
-et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excès de la joie, se
-rendit à l'hôtel de la dame orange, il trouva la porte fermée.
-
-La dame s'était-elle moquée du pauvre garçon, ou sa chute malencontreuse
-l'avait-elle dégoûtée de lui? Rien, il est vrai, n'avait motivé cet
-accident; mais si elle eût connu Garnier, elle aurait su que bien
-rarement les innombrables accidents qui lui arrivaient étaient motivés.
-Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour
-de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les déboires les
-plus ironiques. Qu'on me permette d'en citer un exemple. Un jour,
-Garnier, voulant écrire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha
-dessus. Il en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. Il
-ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d'Angleterre; le tiroir
-résista, puis, cédant tout à coup avec violence, il renversa toute son
-encre rouge sur sa provision de papier blanc. L'encre gagnait de plus en
-plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui
-menaçaient de s'étendre jusqu'à son pantalon neuf. Cependant Garnier, sa
-plume entre les dents, n'osait porter sur rien ses doigts ensanglantés;
-il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que
-lui causa la clef qu'il avait heurtée, il fit aussitôt un soubresaut en
-arrière. Sa chaise manqua des quatre pieds; ce fut alors que son
-paravent, placé derrière lui, perdit équilibre, et, s'abattant avec une
-majestueuse lenteur, couvrit de ses ailes déployées la table, la chaise,
-la chandelle et Garnier.
-
-Ceci paraîtra peut-être puéril au lecteur; c'étaient là cependant les
-plus grands malheurs de Garnier; mais comme sa vie en était tissue, ses
-désagréments les plus légers, se succédant ainsi sans relâche,
-finissaient, comme autant de gouttes d'eau, par composer un torrent
-implacable sous lequel Garnier se débattait en vain dans le plus affreux
-désespoir.
-
-Dépérissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une
-chute de cheval dans une allée sablée pouvait suffire pour lui faire
-perdre un coeur de femme. Il jura de ne plus aller au bois, de ne plus
-revoir Amélie, et sa bulle de savon, crevée par une épingle, lui remplit
-la cervelle de gaz méphitique en s'évaporant dans les airs. «Je ne
-m'étais pourtant pas fait le moindre mal,» se disait-il un matin en
-regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges
-estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c'était là
-le mal précisément. S'il s'était seulement enfoncé une côte, tout était
-sauvé, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient
-coulé le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l'Ancien,
-déchirer l'appareil sanglant et mourir pour celle qu'il aimait. Mais il
-s'était relevé à l'instant même, et il avait cru bien faire, en recevant
-avec un sourire la cruelle insulte du destin.
-
-La plus noire mélancolie s'empara de lui: jamais il n'avait été plus
-complétement Byron. Pour la première fois de sa vie, il était en droit
-de haïr l'espèce humaine. Il renonça au monde, et écrivit d'une main
-ferme sur la première feuille d'une belle main de papier blanc le titre
-d'un roman par lettres avec cette épigraphe:
-
-«Frailty thy name is woman.»
-
-Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes.
-C'était un gros baril de bière mousseuse. Son nez ne saurait être
-comparé qu'à la trompette du jugement dernier. Tout ce qu'il faisait,
-tout ce qu'il disait, ressemblait au bruit d'une charrette. Si l'idée
-lui était jamais venue de se cacher dans l'appartement de sa femme pour
-surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris à coup sûr, comme dans
-la chanson italienne, un effroyable éternument. Mais jamais pareille
-idée ne lui était venue. Entre deux profondes ornières, sa vie
-s'écoulait doucement, soulevée çà et là par les cahot de son gros rire.
-Depuis quinze ans de mariage, il s'était pris régulièrement de passion
-pour tous les adorateurs de sa femme. Il n'avait jamais vu Garnier
-qu'une fois ou deux; mais cette irrésistible sympathie n'avait pas
-manqué son effet, et dès qu'il eut organisé pour le printemps ses dîners
-périodiques à la campagne, il fallut, bon gré, mal gré, que sa nouvelle
-connaissance en fût.
-
-Me promenant un jour à cette époque dans le jardin de ce brave homme
-avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dépend
-ici-bas de peu de chose: que se serait-il passé le 27 juillet s'il avait
-fait une pluie battante? Que serait devenu l'univers, si Brutus, aux
-ides de mars, eût avalé, comme Anacréon, un raisin de travers? Que
-feriez-vous vous-même si vous gagniez à la loterie?
-
-Garnier, ne mettant point à la loterie, niait positivement la chose. Il
-détestait la littérature philosophique et s'était opiniâtré toute sa vie
-à s'abandonner avec confiance à ce même hasard qui le mystifiait si
-assidûment. Il leva les yeux au ciel. Hélas! sa brillante étoile avait
-disparu. La planète de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse
-dans un éther sans nuages. Un léger coup de vent fit frémir les
-feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines,
-s'éleva tout à coup de l'horizon. Elle monta silencieusement vers la
-voie lactée; puis, s'épaississant de plus en plus, elle s'arrêta, comme
-incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pièce
-d'eau; les fleurs s'épanouissaient sous la rosée. Un bruit sourd et
-éloigné annonça que l'air se chargeait d'électricité; alors la nue
-s'abaissa sur la terre et, comme par un ressort magique, étendit deux
-sombres ailes de l'orient à l'occident. Une faible fissure, semblable à
-une meurtrière profonde, laissait seule encore apercevoir l'immensité.
-La planète de la dame orange scintillait pleine d'audace. Comme une
-flèche lancée par un arc mogol, ses rayons acérés traçaient du ciel à la
-terre une hyperbole de feu. Mais c'est en vain qu'elle luttait contre
-l'orage, et la nuée, crevant tout à coup avec un fracas terrible, la
-dévora et l'anéantit.
-
-La pluie nous avait forcés à rentrer dans le salon, et nous prîmes
-bientôt place à table. Garnier, ne pouvant guérir son fatal amour, ne
-manquait pas de faire la plus sotte figure partout où il se montrait. La
-dame orange, il faut en convenir, le dédaignait complétement. Jamais
-elle n'avait été plus à la mode.
-
-Ce jour-là surtout, il n'avait jamais été en butte à des railleries plus
-mordantes, à de plus cruelles agaceries. L'ironie est une figure de
-rhétorique qui, lorsqu'elle n'est pas trop prodiguée, est du plus grand
-effet. Ce qui portait la belle Amélie à rire outre mesure, c'est qu'elle
-avait les dents fort belles. A chaque trait piquant qui sortait de ses
-lèvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trépignement des
-laquais, croassait la gaieté bruyante de l'amphitryon. Garnier se montra
-d'abord très-peu sensible à tout ce qui se passait autour de lui; tout
-en se dandinant à trois pieds de la table et en marchant sur sa
-serviette, il se conformait scrupuleusement à ses habitudes dévorantes:
-la tête penchée sur son assiette, il ne laissait jamais le maître
-d'hôtel effleurer en vain, dans sa tournée, sa crinière hérissée; et si,
-par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de
-se balancer à droite et à gauche en regardant ses voisins d'un air
-inquiet.
-
-Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards
-s'étant pris à déraisonner, le curé du village baissa la tête; il
-aperçut devant lui un bowl d'eau tiède dont il ignorait complétement
-l'usage. C'était la première fois qu'il sortait de son presbytère pour
-dîner au château. Après avoir hésité quelques moments, il prit le parti
-courageux d'avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s'en
-aperçut, et, charmée de cette aventure, fixa ses grands yeux sur
-Garnier, espérant qu'il en ferait autant. Garnier était, de son naturel,
-la plus distraite créature du monde. On le rencontrait quelquefois sans
-chapeau, et toutes les fois qu'il se trouvait chargé, dans la rue, d'un
-paquet assez fort pour l'obliger à prendre un fiacre, il oubliait
-infailliblement dans la voiture ce qui l'avait forcé d'y monter.
-
-Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et
-s'arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa
-voisine. La dame orange n'y put tenir, et pour étouffer un grand éclat
-de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu'elle prit pour
-une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande
-était une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du
-milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se
-trouvait derrière l'enleva aussitôt. Amélie n'avait pas poussé un cri;
-elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en
-était aperçu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards
-étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas
-de crier à tue-tête.
-
-Impossible de faire remettre la dent funeste. Déjà elle entendait
-chuchoter: «Madame une telle a une dent postiche.» Sa beauté était
-perdue, son règne était passé.
-
-Garnier la dévorait des yeux. Comme il la plaignait sincèrement, lui,
-que cette fatale beauté avait réduit au désespoir! Comme il serait tombé
-de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant
-la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle
-qui en était tombée! comme il souffrait pour elle! comme de grosses
-larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque,
-prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour
-y pleurer à chaudes larmes!
-
-Amélie était au désespoir; son étoile était tombée dans l'immensité. De
-tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde,
-et quarante ans à vivre avec une dent de moins.
-
-La belle Amélie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour
-l'Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est
-parfaitement remplacée, et qu'elle a les noisettes en horreur.
-
-
-
-
-LE CONTREBANDIER
-
-HISTOIRE LYRIQUE
-
-
-La chanson du _Contrebandier_ est populaire en Espagne; cependant, bien
-qu'elle ait la forme tranchée, la simplicité laconique et le parfum
-national de toutes les _tiranas_ espagnoles, elle n'est pas, comme les
-autres, d'origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l'auteur de
-_Bug-Jargal_ a poétiquement jetée à travers son roman, fut composée par
-Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connaître à tous les salons de
-l'Europe la grâce énergique et tendre des _boleros_ et des _tiranillas_.
-Parmi les plus goûtées, le _Contrabandista_ fut celle que chantait avec
-le plus d'amour la grande artiste; elle y puisait, avec tant de force,
-les souvenirs de l'enfance et les émotions de la patrie, que son
-attendrissement l'empêcha plus d'une fois d'aller jusqu'au bout; un jour
-même elle s'évanouit après l'avoir achevée. Les paroles de cette
-chansonnette sont admirablement portées par le chant, mais elles sont
-insignifiantes séparées de la musique, et il serait impossible de les
-traduire mot à mot.
-
-L'air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve à là fin de
-toutes les _tiranas_, et qui, ordinairement mélancolique et lente,
-s'exhale comme un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du
-_Contrebandier_ est un véritable _sonsonete_; il se perd, sous son
-mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme
-le vol à tire-d'aile de l'oiseau qui s'échappe, comme le galop du cheval
-qui fuit à travers la plaine; mais, malgré cette expression de gaieté
-insouciante, quand, d'une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes
-ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille
-lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous
-sépare, vous trouvez dans l'adieu moqueur du bandit quelque chose
-d'étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons
-et braquer son fusil sur votre épaule; et peut-être en même temps le
-hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa _coplita_ dans l'abîme.
-
-Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du
-_Contrebandier_. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le
-mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le
-résumé de la vie d'artiste, de laquelle, à son dire, la vie de
-contrebandier est l'idéal. Le _aye_, _jaleo_, ce _aye_ intraduisible qui
-embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse,
-semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer
-le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie.
-
-Il disait sans cesse qu'il voulait pour toute épitaphe sur sa tombe: _Yo
-que soy el Contrabandista_, tant Othello et don Juan s'étaient
-identifiés avec le personnage imaginaire du _Contrebandier_.
-
-Liszt a composé pour le piano, sur ce thème répandu et immortalisé chez
-nous par les dernières années de la Malibran, un _rondo fantastique_ qui
-est une de ses plus brillantes et plus suaves productions. Après une
-introduction pleine d'éclat et de largeur, l'air national, d'abord rendu
-avec toute la simplicité du texte, passe, et par une suite de caractères
-admirablement gradués, de la grâce enfantine à la rudesse guerrière, de
-la mélancolie pastorale à fureur sombre, de la douleur déchirante au
-délire poétique. Soudain, au milieu de toute cette agitation fébrile,
-une noble prière admirablement encadrée dans de savantes modulations,
-vous élève vers une sphère sublime; mais, même dans cette atmosphère
-éthérée, les bruits lointains de la vie, les chants, les pleurs, les
-menaces, les cris de détresse ou de triomphe, cris de la terre! vous
-poursuivent. Arraché à l'extase contemplative, vous redescendez dans la
-fête, dans le combat, dans les voix d'amour et de guerre; puis la poésie
-vous en retire encore; la voix mystérieuse et toute-puissante vous
-rappelle sur la montagne, où vous êtes rafraîchi par la rosée des larmes
-saintes; enfin la montagne disparaît et les flambeaux du banquet
-effacent les cieux étoilés. Mille voix, âpres de joie, d'orgueil ou de
-colère, reprennent le thème, et les choeurs foudroyants terminent ce
-vaste poëme, création bizarre et magnifique qui fait passer toute une
-vie, tout un monde de sensations et de visions sur les touches brûlantes
-du clavier.
-
-Un soir d'automne, à Genève, un ami de Liszt fumait son cigare dans
-l'obscurité, tandis que l'artiste répétait ce morceau récemment achevé:
-l'auditeur, ému par la musique, un peu enivré par la fumée du Canaster,
-par le murmure du Léman expirant sur ses grèves, se laissa emporter au
-gré de sa propre fantaisie jusqu'à revêtir les sons de formes humaines,
-jusqu'à dramatiser dans son cerveau toute une scène de roman. Il en
-parla le soir à souper et tâcha de raconter la vision qu'il avait eue;
-on le mit au défi de formuler la musique en parole et en action. Il se
-récusa d'abord, parce que la musique instrumentale ne peut jamais avoir
-un sens arbitraire; mais le compositeur lui ayant permis de s'abandonner
-à son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rêve dans
-une forme qu'il appela lyrico-fantastique, faute d'un autre nom, et qui
-après tout n'est pas plus neuve que tout ce qu'on invente aujourd'hui.
-
-
-YO QUE SOY CONTRABANDISTA
-
-_Paraphrase fantastique sur un rondo fantastique de FRANZ LISZT_
-
-
-INTRODUCTION
-
-UN BANQUET EN PLEIN AIR DANS UN JARDIN
-
-LES AMIS (Choeur).
-
-Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent
-jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les
-fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour qui nous rassemble à la même
-table dans la maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie!
-
-LE CHATELAIN (Air).
-
-Viens, serviteur qui m'as bercé, verse-moi le vin généreux de mes
-collines. Tout à l'heure, les mains qui guidèrent les pas débiles de mon
-enfance soutiendront mes jambes avinées, et quand l'ivresse me fera
-bégayer, tu oublieras que je suis ton seigneur, et tu me diras encore
-une fois, comme jadis: «Il faut aller dormir, mon enfant.»
-
-LES AMIS (Choeur).
-
-Que la coupe de la joie s'emplisse pour le serviteur fidèle. Que son
-front austère se déride et qu'il soit vaincu par l'esprit joyeux qui rit
-dans les amphores. L'esprit de l'ivresse, c'est Bacchus enfant, non
-moins beau, plus aimable, et plus éternel que le maussade Cupidon. Bois,
-vieillard, afin que tu te sentes jeune comme le petit page que tu
-gourmandes, afin que ton maître, privé de guide, ne puisse retrouver sa
-couche et reste à table avec nous jusqu'au jour.
-
-UN CONVIVE (Air).
-
-O toi, ma belle fiancée, pourquoi refuses-tu de remplir ta coupe?
-pourquoi la poses-tu en souriant sur la table après avoir mouillé les
-lèvres? Si tu ne bois pas autant que moi, je croirai que déjà s'en va
-ton amour, et que tu crains de me l'avouer dans l'ivresse.
-
-LES AMIS (Choeur).
-
-Buvez, nos femmes, nos soeurs, buvez et chantez! le vin ne trahit que
-les traîtres. Il est comme la trompette du jugement dernier qui forcera
-les menteurs à se dévoiler et qui proclamera la gloire des véridiques.
-Vous qui n'avez ni mauvaise pensée ni secret coupable, laissez tomber
-des paroles confiantes de vos bouches discrètes, comme, dans les jours
-d'avril, l'onde s'échappe abondante et limpide des flancs glacés de la
-montagne.
-
-LES FEMMES (Choeur).
-
-Nous boirons et nous chanterons avec vous, car nous n'avons rien dans
-l'âme qui ne puisse arriver jusqu'à nos lèvres. Et, d'ailleurs, si nous
-disions quelque chose de trop ce soir, nous savons que vous ne vous en
-souviendriez plus demain.
-
-TOUS.
-
-Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent
-jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les
-fleurs de l'oranger. Ce jour nous rassemble à la même table dans la
-maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie!
-
-UN CONVIVE (Récitatif).
-
-Craignons que le bruit de nos voix réunies ne nous enivre plus vite que
-le vin. Laissons l'esprit joyeux de l'ivresse s'emparer de nous
-lentement et verser peu à peu dans nos veines sa chaleur bienfaisante.
-Que le plus jeune d'entre nous chante seul un air populaire de ces
-contrées, et nous dirons seulement le refrain avec lui.
-
-L'ENFANT (Récitatif).
-
-Voici un air des montagnes que vous devez tous connaître et qui fait
-verser des larmes à ceux qui l'entendent sous des cieux étrangers.
-
-CHOEUR.
-
-Chante, jeune garçon, chante, et qu'en te répondant chacun de nous se
-félicite d'avoir revu le toit de ses pères. Heurtons les coupes de la
-joie.
-
-L'ENFANT (Air).
-
-La chanson espagnole: _Yo que soy Contrabandista_.
-
-Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie. J'erre nuit et
-jour dans la montagne, je descends dans les villages et je courtise les
-jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon
-petit cheval noir, et je me sauve dans la montagne, _aye, aye_, mon bon
-petit cheval, voici la ronde, _aye, aye_. Adieu, les jolies filles.
-
-LE CHOEUR.
-
-_Aye, aye_, mon brave petit cheval noir, voici le guet. Adieu, les
-jolies filles. _Aye, aye._ Heurtons les coupes de la joie, que leurs
-flancs vermeils...
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Quel est ce pèlerin qui sort de la forêt suivi d'un maigre chien noir
-comme la nuit? Il s'avance vers nous d'un pas mal assuré. Il semble
-harassé de fatigue; qu'on remplisse une large coupe, et qu'il boive à sa
-patrie lointaine, à ses amis absents!
-
-LE CHOEUR.
-
-Pèlerin fatigué, heurte et vide avec nous la coupe de la joie. Bois à ta
-patrie lointaine, à tes amis absents!
-
-LE VOYAGEUR (Air).
-
-Patrie insensible, amis ingrats, je ne boirai point à vous. Soyez
-maudits, vous qui accueillez un frère comme un mendiant; soyez oubliés,
-vous qui ne reconnaissez point un ancien ami. Je veux briser cette coupe
-offerte au premier passant comme une aumône banale; je veux me laver les
-pieds dans le vin qui ne doit pas s'échauffer par le coeur. Mauvais vin,
-mauvais amis, mauvaise fortune, mauvais accueil.
-
-LE CHOEUR.
-
-Qui es-tu, toi, qui seul oses nous braver tous sous le toit de nos
-pères, toi qui te vantes d'être un des nôtres, qui renverses dans la
-poussière la coupe de la joie et le vin de l'hospitalité?
-
-LE VOYAGEUR (Récitatif).
-
-Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et à cause
-de cela personne ne me reconnaît. Si j'étais arrivé à vous dans l'éclat
-de ma splendeur passée, vous fussiez tous accourus à ma rencontre, et la
-plus belle de vos femmes m'eût versé le vin de l'étrier dans une coupe
-d'or. Mais je marche seul, sans cortége, sans chevaux, sans valets et
-sans chiens; l'or de mon vêtement est terni par la pluie et le soleil;
-mes joues sont creusées par la fatigue, et mon front s'affaisse sous le
-poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du
-monde. Qu'avez-vous à me regarder d'un air stupéfait? N'avez-vous pas de
-honte d'être surpris dans l'orgie par celui qui se croyait pleuré par
-vous à cette heure?
-
-Allons, qu'on se lève, et que le plus fier d'entre vous me présente son
-siége, auprès de la plus belle d'entre vos femmes.
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas
-si ce n'était aujourd'hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux
-fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de
-même en ce jour consacré à l'hospitalité nous consentons à entendre
-gaiement les facéties d'un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin
-et notre égal.
-
-LE VOYAGEUR (Chant).
-
-Le pèlerin qui vous parle n'est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes.
-Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie.
-
-LE CHOEUR.
-
-Et quel est-il maintenant? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes
-lèvres avides la coupe de la joie.
-
-LE VOYAGEUR (Récitatif).
-
-Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n'a plus ni amis ni
-patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant, ô enfants
-de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en
-entier le calice de la vie, car la douleur m'a fait plus grand et plus
-fort que le plus fort et le plus grand d'entre vous.
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Étranger, ta présomption m'amuse; si je ne me trompe, tu es un poëte de
-carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du
-genre emphatique; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point
-boire, amuse-nous à jeun, de tes déclamations, tandis que nous allons
-vider les coupes de la joie.
-
-UNE FEMME (Récitatif).
-
-O mon cher fiancé! ô mes amis! ô mon seigneur le châtelain! cet homme
-dit qu'il est le plus grand d'entre nous, et son impudence mérite votre
-pardon, car il a dit, en même temps, qu'il était le plus malheureux des
-hommes. Je vous supplie de ne point l'affliger par vos railleries, mais
-de l'engager à nous raconter son histoire.
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Allons, pèlerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe,
-raconte-nous tes malheurs, et notre joie les écoutera avec pitié pour
-l'amour d'elle.
-
-LE PÈLERIN (Récitatif).
-
-Châtelain, j'ai autre chose à penser qu'à te divertir. Je ne suis ni un
-improvisateur, ni un trouvère, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je
-ris en moi-même d'un rire lugubre et désespéré en voyant les turpitudes
-et les misères de l'homme. Jeune femme, je n'ai rien à raconter. Toute
-l'histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots: _Je suis homme!_
-
-LA HERMOSA (Récitatif).
-
-Infortuné, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le
-donc, ô mes amis! ne vous semble-t-il pas reconnaître ses traits altérés
-par le chagrin? O mon cher Diego, regarde-le; ou bien j'ai vu cet homme
-en rêve, ou bien c'est le spectre de quelqu'un que nous avons aimé.
-
-DIEGO (Récitatif).
-
-Hermosa, votre pitié est obligeante; je veux être le cousin du diable si
-j'ai jamais rencontré cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous
-apparut en rêve, ce fut à coup sûr un rêve sinistre à la suite d'un
-méchant souper. N'importe, s'il veut raconter son histoire, je le tiens
-quitte de ma colère, car le regard qu'il attache sur vos belles mains
-commence à me faire trouver le bragance amer.
-
-TOUS (Choeur).
-
-S'il veut raconter ses aventures, qu'il emplisse et vide avec nous les
-coupes de la joie; mais, s'il ne veut ni parler ni boire, qu'il aille
-chez son cousin le diable, et qu'il vide avec lui le fiel de la haine
-dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie.
-
-L'ENFANT (Récitatif).
-
-D'une voix timide, la tête nue et un genou en terre, devant monseigneur
-j'ose ouvrir un avis. Cet homme a été attiré vers nous par le refrain de
-ma chanson. Quand j'ai commencé à chanter, il suivait la lisière du bois
-et se dirigeait précipitamment vers la plaine. Mais tout d'un coup son
-oreille a semblé frappée de sons agréables, il est revenu sur ses pas;
-deux ou trois fois il s'est arrêté pour écouter, et quand j'ai eu fini
-de chanter il était près de nous. Il dit qu'il est des nôtres, que vous
-l'avez connu, qu'il est ici dans sa patrie, eh bien! qu'il chante ma
-chanson, et s'il la dit tout entière sans se tromper, nous ne pouvons
-pas douter qu'il soit né dans nos montagnes.
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Soit. Tu as bien parlé, jeune page, et je t'approuve parce que la
-Hermosa sourit.
-
-LE CHOEUR.
-
-Tu as bien parlé, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le
-châtelain t'approuve. Que l'étranger chante ta chanson, et qu'il heurte
-avec nous la coupe de la joie!
-
-LE VOYAGEUR (Récitatif).
-
-Eh bien, j'y consens. Écoutez-moi, et que nul ne m'interrompe, ou je
-brise la coupe de la joie. (Il chante.) Moi... moi... moi!...
-
-LE CHOEUR.
-
-Bravo, il sait parfaitement la première syllabe.
-
-LE VOYAGEUR.
-
-Silence! (Il chante.)--Moi qui suis un jeune chevrier.
-
-LE CHOEUR.
-
-Fi donc! fi donc! ce n'est pas cela.
-
-LA HERMOSA.
-
-Laissez-le continuer, il a la voix belle.
-
-LE VOYAGEUR (Air).
-
-Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mène une
-douce vie. Je vis loin des villes et je n'ai jamais vu que de loin le
-clocher d'or de la cathédrale. J'aime toutes les belles filles de la
-vallée, mais ma soeur Dolorie entre toutes. Ma soeur, plus belle que
-toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma soeur qui
-repose là-haut sous les vieux cèdres, sous le jeune gazon, ma pauvre
-soeur! Ah! ma vie s'est écoulée dans les larmes.
-
-DIEGO (Récitatif).
-
-Que dit-il? et quelle étrange confusion dans ce chant inconnu? Sa soeur
-qu'il aime vivante et qu'il pleure morte tout ensemble? Sa douce vie sur
-la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitôt? Hermosa, sa voix
-est pure, mais sa cervelle est bien troublée.
-
-LA HERMOSA (Récitatif).
-
-O mon Dieu! j'ai ouï parler d'une certaine Dolorie dont le frère...
-
-DIEGO.
-
-Hermosa, ta pitié est trop obligeante. Que cet aventurier chante la
-chanson du pays, ou qu'il aille en enfer vider la coupe des larmes avec
-Satan, son cousin.
-
-LE CHOEUR.
-
-Qu'il aille vider en enfer la coupe des larmes, s'il ne veut dire la
-chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie.
-
-LE VOYAGEUR.
-
-Laissez-moi, laissez-moi. La mémoire m'est revenue. J'avais mêlé deux
-couplets de la chanson. Voici le premier. (Il chante.)
-
-Moi qui suis un jeune chevrier, je vis à l'aise sur la montagne, je n'ai
-jamais vu les clochers d'or que dans la brume lointaine. J'aime les
-gracieuses filles de la vallée, et je cueille la gentiane bleue pour
-leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d'azur. Et quand le
-soir approche, quand l'Angélus sonne, quand la nuit descend, j'appelle
-mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes
-montagnes! A moi, à moi mon grand bouc noir, voici la nuit, _aye, aye_.
-Adieu, les jolies filles.
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Bien chanté, pèlerin; mais ceci n'est pas la chanson, ce n'est pas même
-une variation. Tu as changé le thème. Allons, essaie encore, car ta voix
-est belle, et ton imagination est plus féconde que ta mémoire n'est
-fidèle.
-
-LE CHOEUR.
-
-Qu'il chante et qu'il mouille ses lèvres pour reprendre haleine, mais
-qu'il dise la chanson du pays s'il veut vider en entier la coupe de la
-joie.
-
-LE VOYAGEUR.
-
-Moi... moi... attendez! oui, m'y voilà. (Il chante.) Moi, qui suis un
-joyeux écolier, je mène une folle vie. Je bats nuit et jour le docte
-pavé de Salamanque. Je passe souvent par-dessus les remparts pour courir
-après les lutins femelles qui passent comme des ombres dans la nuit
-orageuse, dans la nuit perfide, mère des erreurs et des déceptions; dans
-la nuit infernale, mère des crimes et des remords! Ah bah! je me trompe,
-ce n'est pas cela...
-
-DIEGO (Récitatif).
-
-Eh! de par Dieu, il est temps de s'en apercevoir. D'un bout à l'autre,
-il invente, il ne se souvient pas.
-
-LE CHOEUR.
-
-Silence, silence, écoutez; il a la voix belle.
-
-LE VOYAGEUR.
-
-(Il chante.) Et quand un docteur de l'université vient à se croiser avec
-moi dans une ruelle, sous la jalousie de mon amante, je casse avec joie
-le manche de ma guitare sur le dos de mon pauvre pédant noir, et je me
-sauve vers mes montagnes. _Aye, aye_, mon pédant noir, voici la
-récompense de ton aubade; _aye, aye_, dis adieu aux jolies filles.
-
-LE CHOEUR.
-
-Bravo! la chanson m'amuse, chantons et répétons avec lui son refrain
-capricieux: _Aye, aye_, mon pauvre pédant noir, _aye, aye_, dis adieu
-aux jolies filles.
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Continue, mon brave improvisateur, tu n'as pas dit la chanson du pays,
-et j'en suis fort aise, car la tienne me plaît; mais tu sais notre
-marché. Il faut en venir à ton honneur si tu veux vider avec nous la
-coupe de la joie.
-
-LE CHOEUR.
-
-Courage, pèlerin. Mouille tes lèvres encore une fois, mais dis la
-chanson du pays si tu veux vider avec nous la coupe de la joie.
-
-LE VOYAGEUR.
-
-Laissez-moi, laissez-moi, mes souvenirs m'oppressent et m'accablent;
-voici ma mémoire qui s'éveille, écoutez. Moi... moi... J'y suis...
-
-(Il chante.) Moi qui suis un amant infortuné, je pleure et je chante
-nuit et jour dans les montagnes; je rentre quelquefois la nuit dans la
-ville maudite, pour aller m'asseoir sous la jalousie de mon infidèle,
-mais quand mon rival vient à passer, je plonge mon stylet dans son sang
-noir, car c'est de l'encre qui coule dans les veines d'un pédant. O
-monstre! meurs, toi d'abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe
-maîtresse, tu ne tromperas plus personne... Mais je m'égare, j'ai perdu
-la mesure... toujours le second couplet se mêle au premier et dans mon
-impatience... Attendez, attendez, voici!... (Il chante.) Mais la sainte
-Hermandad vient de ce côté; rentre dans ta gaîne, poignard teint d'un
-sang noir, voici les alguazils, _aye, aye_, mon poignard noir, _aye,
-aye_, adieu! adieu... la trompeuse fille.
-
-LE CHOEUR.
-
-_Aye, aye_, mon poignard noir; _aye, aye_, adieu, la trompeuse fille.
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Encore, encore, pèlerin, tu t'égares avec tant d'adresse qu'il est
-impossible que tu ne te retrouves pas de même. Cherche encore.
-
-LE CHOEUR.
-
-Cherche encore, mouille tes lèvres et dis la chanson du pays si tu veux
-vider la coupe de la joie.
-
-LE VOYAGEUR (Récitatif).
-
-Si je voulais vous dire la chanson telle qu'elle est gravée dans ma
-mémoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel,
-et puis en un sang noir...
-
-LE CHATELAIN.
-
-Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous
-saurons, par nos libations, conjurer les esprits de ténèbres.
-
-LE CHOEUR.
-
-Poursuis, poursuis, chanteur inspiré! Bravons les esprits infernaux;
-remplissons les coupes de la joie!
-
-LE VOYAGEUR.
-
-(Il chante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mène une affreuse vie; je
-me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me
-hasarde à la lisière des forêts pour cueillir quelques fruits amers et
-saisir quelques sons lointains de la voix humaine; mes pieds sont
-déchirés; mon front est sillonné comme celui de Caïn; ma voix est rauque
-et terrible comme celle des torrents qui sont mes hôtes; mon âme est
-déchirée comme les flancs des monts qui sont mes frères, et quand
-l'heure fatale est marquée à l'horloge céleste pour le lever de l'étoile
-sanglante... oh! alors... le spectre noir me fait signe de le suivre, et
-là jusqu'au coucher de l'étoile, je marche, je cours à travers les
-rochers, à travers les épines, à travers les précipices à la suite du
-fantôme... Marche, marche, spectre noir! me voici; marche à travers la
-tempête....
-
-(Récitatif.) Eh bien! vous autres, vous ne répétez pas le refrain? Vous
-éloignez vos coupes de la mienne? Poltrons et visionnaires, à qui en
-avez-vous?
-
-LE CHATELAIN.
-
-Pèlerin, si c'est là le dernier couplet de ta chanson, et si c'est le
-dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton
-humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier....
-
-LE VOYAGEUR.
-
-Eh bien! tu as peur?
-
-LA HERMOSA, bas, regardant le pèlerin.
-
-Il est beau ainsi!...
-
-LE VOYAGEUR, éclatant de rire.
-
-Ah! ah! en vérité, vous me feriez mourir de rire; ah! ah! ah! tous ces
-braves champions, tous ces buveurs intrépides, les voilà plus pâles que
-leurs coupes d'agate; gare, gare, place au spectre! Eh bien! le
-voyez-vous, ah! ah! mais non, c'est une autre ombre, elle m'apparaît à
-moi, je la vois... Je l'attends, écoutez ce qu'il chante.
-
-(Il chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mène une superbe vie,
-je tiens l'ennemi bloqué dans la montagne, je le serre, je l'épuise, je
-le presse, je l'égare, je l'enferme dans les gorges inexorables,
-j'anéantis ses phalanges effarées, je déchire ses bannières sanglantes,
-je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l'audace, et la gloire,
-et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir! victoire,
-victoire! Voici mon noir cimier qui flotte au vent à demi brisé par les
-balles.
-
-LE CHOEUR.
-
-En avant, mon noir cimier, victoire à mon panache brisé par les balles!
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Il a bien chanté, ses yeux étincellent, sa main brûlante fait
-bouillonner son vin dans sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu
-l'as gagnée, mais si tu veux t'asseoir parmi nous et boire jusqu'à la
-nuit et de la nuit jusqu'au matin, il faut dire la chanson du pays.
-
-LE CHOEUR.
-
-Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu'à l'aube
-nouvelle les coupes de la joie.
-
-LE VOYAGEUR.
-
-Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. Écoutez ce
-couplet.
-
-(Il chante.) Moi qui suis un aventurier, je mène une vie périlleuse,
-j'erre de la ville à la montagne et j'enlève les jolies filles pour les
-emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers;
-et quand l'ennui, sous la forme d'un hibou noir, vient à passer sur ma
-tête..., je remplis ma coupe jusqu'au bord et j'y noie l'oiseau de
-malheur... Bois, bois, vilain oiseau noir; meurs, meurs, oiseau des
-funérailles...; retourne à ton nid sur l'if du cimetière, sur la tombe
-de la victime, sur l'épaule du spectre...
-
-(Récitatif.) Eh bien! vous n'aimez pas celui-ci? Je me suis encore
-trompé peut-être: en voulez-vous un autre?
-
-(Il chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et
-jour sur la montagne; je donne l'hospitalité aux pèlerins, je les
-console, et j'expie leurs péchés et les miens par la pénitence... Et
-quand la lune se lève, quand le chamois brame, quand les astres
-pâlissent, je tombe à genoux sur la bruyère déserte et j'élève ma voix
-suppliante...
-
-(Prière.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prosterné dans le
-silence du désert. Splendeurs de la nuit étoilée, soyez témoins de ma
-douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prière et de
-pardon, vous qui nagez dans l'or des sphères célestes, vous qui passez
-sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles étincelants
-des constellations, pleurez, pleurez sur moi; répétez mes prières;
-recueillez mes larmes dans les vases sacrés de la miséricorde; portez
-aux cieux mon calice, et fléchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le
-Dieu Bon!...
-
-Eh bien, eh bien! j'ai changé; le mode vous plaît-il ainsi? Allons, le
-refrain et ensemble! A moi qui suis un pénitent noir, merci, merci,
-voici l'ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre.
-
-LE CHOEUR.
-
-A toi, à toi, pénitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre.
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Si Dieu t'absout, pèlerin, la justice des hommes ne doit pas être plus
-sévère que celle du Ciel; assieds-toi, et sois lavé de tes crimes par
-les larmes du repentir, sois consolé de tes maux par la libation de la
-joie.
-
-LE VOYAGEUR.
-
-Mes crimes! mon repentir! votre pitié! Non pas, non pas, mes bons amis;
-la chanson ne finit pas ainsi: écoutez encore ce couplet.
-
-(Il chante.) Moi qui suis un poëte couronné, je me raille de Dieu et des
-hommes; j'ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie,
-j'ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l'enfer, un rhythme
-pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l'amour, et
-puis un autre pour la pénitence. Et que m'importe l'univers, pourvu que
-je tienne la rime? Et quand l'idée vient à manquer, je fais vibrer les
-grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l'effet sur les
-sots. Résonne, résonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux
-paroles; résonne, résonne: au diable la raison! vive la rime!
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Te moques-tu de l'hospitalité, barde audacieux? N'as-tu pas un chant
-facile, une mélodie complète? Depuis une heure nous t'écoutons
-naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à
-peine as-tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix
-de l'enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-même! Chante
-donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la
-coupe de la joie.
-
-LE CHOEUR.
-
-Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie.
-
-LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prière de l'Ermite.
-
-Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples; Dieu des jeunes
-coeurs, et toi, Marie, foyer d'amour! Dieu des armées, et toi, Marie,
-appui des braves! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes
-saintes! Dieu des poëtes, et toi, Marie, mélodie du ciel! écoutez-moi,
-exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le
-soldat, visitez l'ermite, souriez au poëte, et, comme un parfum mêlé de
-toutes les fleurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez
-l'encens de son coeur, recevez l'hymne de son amour...
-
-Eh bien, le refrain vous embarrasse? Vous ne savez comment rentrer dans
-le ton et dans la mesure? Du courage, écoutez comment je module et
-comment je résume.
-
-(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres
-de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je
-brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la
-jalousie. Moi qui suis un amant heureux, je donnerais tous les baisers
-de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant
-trompé, je vendrais mon âme pour un coup d'épée dans la poitrine de mon
-rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les
-amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire.
-Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du
-triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un
-pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une
-heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poëte, je donnerais
-toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'éclair de l'inspiration
-divine... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse
-la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un
-voile de deuil s'étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie; l'ange
-de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre; éperdu, haletant, fatigué,
-je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et la doute,
-entre la prière et le blasphème, et je retombe dans la fange en criant:
-Hélas! hélas! le voile noir! Hélas! hélas! où sont mes ailes?
-
-LE CHOEUR.
-
-Hélas! hélas! le voile noir? hélas! hélas! où sont mes ailes?
-
-LE CHATELAIN (Récitatif).
-
-Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus!
-
-DIEGO.
-
-Il n'a pas dit la chanson du pays... Il n'en a pas dit un seul vers.
-
-LA HERMOSA.
-
-Il a mieux chanté qu'aucun de nous. Pèlerin, accepte cette branche de
-sauge écarlate, trempe-la dans ta coupe et chante pour moi.
-
-LE VOYAGEUR.
-
-Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la
-fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j'emporte ta fleur couleur de
-sang; le spectre m'attend à la lisière du bois; adieu, châtelain
-crédule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de
-vous verser le vin du cru, quand il vous apporte l'ambroisie du ciel;
-chantez-la, votre chanson du pays; moi, le pays me fait mal au coeur, et
-le vin du pays encore plus. (Il chante.)
-
-Allons, debout! mon compagnon, mon pauvre chien noir; partons, partons;
-adieu les jolies filles.
-
-(Il s'éloigne.)
-
-LE CHATELAIN (Récitatif.)
-
-Voilà un homme étrange!
-
-DIEGO.
-
-C'est un bandit, courons après lui, jetons-le en prison.
-
-LA HERMOSA.
-
-Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges
-descendront du ciel pour détacher ses fers.
-
-L'ENFANT.
-
-Écoutez, Monseigneur! vous lui avez fait une promesse, c'est de le
-croire ami et compatriote s'il chante l'air du pays; écoutez sa voix qui
-tonne du haut de la colline.
-
-LE VOYAGEUR, sur la colline.
-
-(Il chante.) Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie,
-j'erre nuit et jour dans la montagne; je descends dans les villages et
-je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je
-pique des deux mon petit cheval, et je me sauve dans la montagne. _Aye,
-aye_, mon bon petit cheval noir, voici la ronde, adieu les jolies
-filles. (Le choeur répète le refrain: _Aye, aye_, mon cheval noir, etc.)
-
-DIEGO (Récitatif).
-
-Par le diable! je le reconnais, maintenant qu'il s'enveloppe dans son
-manteau rouge, maintenant qu'il saute sur son cheval, maintenant qu'il
-ôte sa fausse barbe et qu'il ne déguise plus sa voix; c'est José, c'est
-le fameux contrebandier, c'est le damné bandit; et moi, capitaine des
-rondes, qui étais chargé de l'arrêter!... Courons, mes amis, courons...
-
-LE CHATELAIN.
-
-Non pas, vraiment, c'est un noble enfant des montagnes, qui fut
-bachelier, amoureux et poëte, et qui, dit-on, s'est fait chef de bande
-par esprit de parti.
-
-DIEGO.
-
-Ou par suite d'une histoire de meurtre.
-
-LA HERMOSA.
-
-Ou par suite d'une histoire d'amour.
-
-LE CHATELAIN.
-
-N'importe, il s'est bravement moqué de toi, Diego; mais en nous raillant
-tous, il a su nous émouvoir et nous charmer. Que Dieu le conduise et que
-rien ne trouble ce jour de fête, ce jour consacré à remplir et à vider
-les coupes de la joie!
-
-LE CHOEUR.
-
-Que rien ne trouble ce jour de fête et vidons les coupes de la joie!
-(Ils chantent en choeur la chanson du Contrebandier.)
-
-CHOEUR FINAL.
-
-Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils se pressent
-jusqu'à se briser! Souffle, vent du soir, et sème sur nos têtes les
-fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour de fête, heurtons les coupes de
-la joie!
-
-LE VOYAGEUR, dans le lointain.
-
-Amen.
-
-TOUS ENSEMBLE.
-
-Vive la joie! Amen.
-
-
-
-
-LA RÊVERIE A PARIS
-
-A LOUIS ULBACH
-
-
-Excellent ami, je vous avais promis une étude sur les squares et jardins
-de Paris, autrement dit sur la nature acclimatée dans notre monde de
-moellons et de poussière. Le sujet comportait un examen sérieux,
-intéressant, que j'avais commencé; mais la maladie a disposé de mes
-heures, et ce n'est plus une étude que je vous envoie; c'est une
-impression rétrospective que je dois avoir la conscience et l'humilité
-d'intituler simplement: _La rêverie à Paris_. C'est qu'en vérité je ne
-sais point de ville au monde où la rêverie ambulatoire soit plus
-agréable qu'à Paris. Si le pauvre piéton y rencontre, par le froid ou le
-chaud, des tribulations sans nombre, il faut lui faire avouer aussi que,
-dans les beaux jours du printemps et de l'automne, il est, «_s'il
-connaît son bonheur_,» un mortel privilégié. Pour mon compte, j'aime à
-reconnaître qu'aucun véhicule, depuis le somptueux équipage jusqu'au
-modeste sapin, ne vaut, pour la rêverie douce et riante, le plaisir de
-se servir de deux bonnes jambes obéissant, sur l'asphalte ou la dalle, à
-la fantaisie de leur propriétaire. Regrette qui voudra l'ancien Paris;
-mes facultés intellectuelles ne m'ont jamais permis _d'en connaître les
-détours_, bien que, comme tant d'autres, j'y aie été _nourri_.
-Aujourd'hui que de grandes percées, trop droites pour l'oeil artiste,
-mais éminemment sûres, nous permettent d'aller longtemps, les mains dans
-nos poches, sans nous égarer et sans être forcés de consulter à chaque
-instant le commissionnaire du coin ou l'affable épicier de la rue, c'est
-une bénédiction que de cheminer le long d'un large trottoir, sans rien
-écouter et sans rien regarder, état fort agréable de la rêverie qui
-n'empêche pas de voir et d'entendre.
-
-C'est encore un danger, j'en conviens, que d'être distrait au milieu
-d'une grande ville qui n'est pas obligée de s'occuper de vous quand vous
-ne daignez pas prendre garde à vous-même. Paris est loin d'avoir trouvé
-un système de véritable sécurité qui séparerait la locomotion des
-chevaux de celle des humains, et qui réussirait à supprimer, sans
-préjudice pour les besoins de l'échange, ces voitures à bras dont je
-veux me plaindre un peu en passant.
-
-Remarquez que, sur cent embarras de voitures, quatre-vingt-dix sont
-causés par un seul homme attelé à une mince charrette, qui n'a pu se
-mettre à l'allure des chevaux et qui ne peut ni se hâter, ni se réfugier
-sur le trottoir. C'est un spectacle effrayant que de voir ce pauvre
-homme pris dans le fragile brancard qui ne le protégerait pas un instant
-si les cinquante ou cent voitures qui le pressent devant et derrière,
-souvent à droite et à gauche, se trouvaient poussées par le mouvement
-d'avance ou de recul d'un équipage récalcitrant. Il serait broyé comme
-un fagot. Mais s'il court un danger extrême, des centaines de piétons
-plus ou moins engagés dans cette bagarre ne sont guère moins exposés. Et
-la perte de temps dans un temps où l'on dit, à Paris comme en Amérique:
-«Time is money!» quelques vieux troubadours disent encore: «Le temps,
-c'est l'amitié, c'est l'amour, c'est le dévouement, c'est le devoir,
-c'est le bonheur». On ne s'occupera guère de ces esprits démodés; mais
-que ceux qui ne songent qu'à la richesse et qui prédominent dans la
-société nouvelle, cherchent donc ou encouragent le moyen de ne pas
-perdre un quart d'heure, soit à pied, soit en voiture, à tous les
-carrefours de notre aimable cité. On a bien trouvé le moyen de supprimer
-les attelages de chiens, ne trouvera-t-on pas celui de supprimer les
-attelages humains?
-
-Espérons. Rien ne marche jamais assez vite en fait de progrès; mais tout
-marche quand même et profitons, en attendant mieux, des véritables
-améliorations dont nous pouvons déjà nous féliciter.
-
-J'oserai soutenir que les gens distraits, pour cent périls qu'ils
-courent encore dans Paris, y bénéficient déjà de la compensation de cent
-mille joies intimes et réelles. Quiconque possède cette précieuse
-infirmité de la préoccupation dira avec moi que je ne soutiens pas un
-paradoxe. Il y a dans l'air, dans l'aspect, dans le _son_ de Paris, je
-ne sais quelle influence particulière qui ne se rencontre point
-ailleurs. C'est un milieu gai, il n'y a pas à en disconvenir. Nulle part
-le charme propre aux climats tempérés ne se manifeste mieux (quand il se
-manifeste) avec son air moite, ses ciels roses moirés ou nacrés des tons
-les plus vifs et les plus fins, les vitres brillantes de ses boutiques
-follement bigarrées, l'aménité de son fleuve ni trop étroit ni trop
-large, la clarté douce de ses reflets, l'allure aisée de sa population,
-à la fois active et flâneuse, sa sonorité confuse où tout s'harmonise,
-chaque bruit, celui de la population marinière comme celui de la
-population urbaine, ayant sa proportion et sa distribution
-merveilleusement fortuite. A Bordeaux ou à Rouen, les voix et le
-mouvement du fleuve dominent tout, et on peut dire que la vie est sur
-l'eau: à Paris, la vie est partout; aussi tout y paraît plus vivant
-qu'ailleurs.
-
-Il est donc très-doux, pour quiconque peut jouir du moment présent, de
-se laisser bercer par le mouvement et le murmure particuliers à cette
-ville folle et sage, où l'imprévu a toujours établi son règne, grâce aux
-habitudes de bien-être que chacun y rêve et à la grande sociabilité qui
-la préserve des luttes prolongées. Paris veut vivre, il le veut
-impérieusement. Au lendemain des combats il lui faut des fêtes: on s'y
-égorge et on s'y embrasse avec la même facilité et la même bonne foi. On
-y est profondément egoïste chez soi, car, dans chaque maison, un petit
-monde, assez malheureux et souvent mauvais, s'agite et conspire contre
-tout le monde. Mais descendez dans la rue, suivez les quais ou les
-boulevards, traversez les jardins publics: tous ces êtres vulgaires ou
-pernicieux forment une foule bienveillante, soumise aux influences
-générales, une population douce, confiante, polie, on dirait presque
-fraternelle, si l'on jugeait des coeurs par les visages, ou des
-intentions par la démarche. Quel est donc, je ne m'en souviens plus,
-l'illustre étranger qui disait avoir du plaisir à se jeter dans les
-foules de Paris pour s'entendre dire à chaque instant par ceux qui le
-coudoyaient ou le poussaient involontairement: «Pardon, monsieur!»
-
-Mais nous voici, nous autres gens distraits, dans les nouveaux jardins
-publics, et tout à coup nous devenons attentifs pour peu que nous ayons
-pensé à quelque chose en ayant l'air de ne penser à rien. Impossible de
-marcher, même dans une ville amusante et charmante, sans rêver un espace
-illimité, les champs, les vallées, le vaste ciel étendu sur l'horizon
-des prairies. Voici de la verdure: on y court, on ouvre les yeux.
-
-Le nouveau jardin vallonné et semé de corbeilles de fleurs exotiques,
-c'est toujours, en somme, le petit Trianon de la décadence classique et
-le jardin anglais du commencement de ce siècle, perfectionnés en ce sens
-qu'on en a multiplié les mouvements et les accidents afin de réussir à
-réaliser l'aspect du paysage naturel dans un espace limité. Rien de
-moins justifié, selon nous, que ce titre de _jardin paysager_ dont
-s'empare aujourd'hui tout bourgeois dans sa villa de province. Même,
-dans les espaces plus vastes que Paris consacre à cette fiction,
-n'espérez pas trouver le charme de la nature. Le plus petit recoin des
-roches de Fontainebleau ou des collines boisées de l'Auvergne, la plus
-mince cascatelle de la Gargilesse, le plus ignoré des méandres de
-l'Indre, ont une autre tournure, une autre saveur, une autre puissance
-de pénétration que les plus somptueuses compositions de nos
-_paysagistes_ de Paris! Si vous voulez voir le jardin de la création,
-n'allez pas au bout du monde. Il y en a dix mille en France dans des
-endroits où personne n'a affaire ou dont personne ne s'avise. Cherchez,
-vous trouverez!
-
-Mais si vous voulez voir le jardin _décoratif_ par excellence, vous
-l'aurez à Paris, et disons bien vite que l'invention en est ravissante.
-C'est du décor, pas autre chose, prenez-en votre parti, mais du décor
-adorable et merveilleux. La science et le goût s'y sont donné la main;
-inclinez-vous, c'est un jeune ménage.
-
-Le monde végétal exotique qui, peu à peu, nous a révélé ses trésors,
-commence à nous inonder de ses richesses. Chaque année nous apporte une
-série de plantes inconnues dont plusieurs enrichissaient sans doute déjà
-les herbiers et troublaient les notions des classificateurs éperdus,
-mais dont nous ignorions le port, la couleur, l'aspect, la vie enfin.
-Les nombreuses serres de la ville de Paris possèdent un monde de
-merveilles qui s'accroît sans cesse, et où d'habiles et savants
-horticulteurs naturalistes peuvent s'initier aux secrets de la
-conservation et de la reproduction propres à chaque espèce. Je
-n'oublierai jamais ce que j'ai vu là comme dans un rêve des _Mille et
-une Nuits_. Mais ce sanctuaire est fermé au public, qui en est dédommagé
-par l'arrangement exquis que, dans des espaces libres de gradins et de
-vitraux, ces maîtres jardiniers-botanistes savent donner aux élèves
-sortis de leurs mains. Ces élèves sont devenus robustes et luxuriants
-quand ils les livrent à la décoration des palais, des squares et des
-jardins publics. Déjà ils ont mis en plein air, durant l'été,
-d'admirables végétaux qui n'avaient orné encore que les grandes serres
-vitrées dites _jardins d'hiver_. Ils ont étudié le tempérament de ces
-pauvres exotiques qui végétaient perpétuellement dans une chaleur
-factice; ils ont découvert que les uns, réputés délicats, avaient une
-vigueur toute rustique, tandis que d'autres, plus mystérieux, ne
-supportaient pas sous notre ciel des froids aussi intenses que ceux
-qu'ils endurent patiemment sur leur terre natale. Mais, comme les
-animaux, les végétaux sont susceptibles d'éducabilité, et un moment
-viendra, je n'en doute pas, où plus d'un qui se fait prier pour vivre
-chez nous, produira des fruits ou des rejets de bonne volonté[1].
-
- [1] La géothermie ou manière de chauffer les terrains avec des briques
- et autres moyens artificiels, est une ingénieuse découverte récente;
- l'hydrothermie ou arrosage à l'eau chaude est due à M. André, auteur
- d'excellents travaux scientifiques et pratiques.
-
-Nous aurons donc gratis sous les yeux, à toute heure de la belle saison,
-des formes tropicales, peut-être des fougères arborescentes, déjà
-faciles à transporter en serre malgré leur âge respectable de plusieurs
-centaines de siècles, des orchidées splendides, des lataniers colosses,
-des fûts de colonnes végétales dont la vieillesse semble remonter à
-l'âge de la flore des houillières, des feuilles sagittées de dix mètres
-de longueur qui ont l'air de descendre d'une autre planète, des
-feuillages colorés dont l'éclat effacera celui des fleurs, des graminées
-plus semblables à des nuages qu'à des herbes, des mousses plus belles
-que le velours de nos fabriques, des parfums inconnus aux combinaisons
-de la chimie industrielle, enfin de gigantesques herbiers vivants mis à
-la portée de tout le monde.
-
-Arrêtons-nous ici; rêvons un peu, puisque, le premier étonnement passé
-et la première admiration exprimée, nous voilà emportés par
-l'imagination dans les mondes lointains, dans les îles encore désertes,
-dans les solitudes ignorées d'où le naturaliste courageux et passionné
-nous a rapporté ces trésors au péril de sa vie. En fait de périls il ne
-faut pas parler seulement des caprices de la mer, du vents des crotales,
-du nuisible appétit des animaux sauvages et des cannibales indigènes,
-dont certains sont friands de chair blanche à la sauce tomate; les
-plantes elles-mêmes ont parfois des moyens de défense plus prompts et
-plus directs, à preuve la belle ortie que nous avons vue toute couverte
-naturellement d'une buée argentée, visqueuse, qu'on peut toucher, mais
-toute fournie en-dessus de poils couleur de pourpre, dont le moindre
-contact avec la peau donne la mort.
-
-Rassurez-vous; celle-là ne sortira pas de sa prison de verre. Nous
-errons donc à quelques milliers de lieues du parc de Monceaux ou des
-jardins décoratifs qui bientôt doivent, dit-on, le surpasser. La riche
-décoration qui nous environne ne peut nous faire illusion longtemps:
-trop de contrées diverses, trop de pays très-différents et très-éloignés
-les uns des autres ont contribué à cette ornementation fabuleuse qui se
-présente là comme un résumé artistique de la création. Nous courons
-nécessairement de l'un à l'autre sur les ailes de l'intuition, et,
-frappés, honteux de la quantité de choses que nous ignorons encore, nous
-sommes pris du désir de voyager pour apprendre, ou d'apprendre pour
-voyager avec plaisir et avec fruit.
-
-Croit-on que cet instinct de curiosité, éveillé dans des tempéraments
-aussi légers et aussi paresseux que ceux de la population parisienne, ne
-soit pas une véritable découverte faite par le progrès à son propre
-bénéfice? Le progrès n'y a pas songé; il est de sa nature de marcher un
-peu comme le distrait dont j'ai fait l'apologie, sans savoir où il va.
-Ou bien il cherche une chose et il en trouve une autre, et longtemps il
-la tient dans ses mains par caprice, par mode ou par désoeuvrement, sans
-savoir à quoi elle est bonne. Un matin, le goût des fleurs s'empare de
-lui et entre comme un élément essentiel dans la civilisation. On veut
-des tulipes d'un prix exorbitant; un autre jour, on s'avise de la beauté
-des feuillages, et on demande des feuillages aux quatre coins du monde.
-
-Pendant une saison, on veut des aroïdées et pas autre chose; un peu plus
-tard, il ne faut parler que de fougères ou de bégonias tachetés. Enfin,
-au bout d'un certain temps, il se trouve que la mode a formé et répandu
-partout un musée d'histoire naturelle très-beau, très-précieux, à la
-portée de presque toutes les bourses, à la merci de tous les regards. Le
-progrès du luxe a travaillé pour celui de la science. L'art s'en est
-mêlé puissamment. Il a éduqué l'oeil du public en lui montrant des
-groupes où la grâce a présidé au choix des formes et à l'arrangement des
-masses. Le populaire qui passe apprend les secrets de la lumière et ce
-que signifie en réalité le mot _couleur_ et celui d'_effet_. Des masses
-de papyrus percent le gazon et cachent sous leurs tiges pressées le
-baquet où plongent leurs racines. (Je me rappelle le temps où l'on me
-disait que ces plantes ne pouvaient vivre que dans les eaux limpides et
-courantes de la fontaine Aréthuse.) Le passant apprend l'emploi ancien
-du papyrus, et de là lui viennent mille notions sur le passé, depuis ces
-premiers essais jusqu'à ceux de toutes les matières végétales qui
-peuvent remplacer le _chiffon_, déjà si cher et si rare, bientôt
-introuvable. Mille autres plantes éveillent les notions géographiques,
-d'où découlent toutes les autres notions scientifiques, sociales,
-économiques, historiques, religieuses, politiques, industrielles. Voilà
-l'enfant du peuple initié au besoin de connaître, de trouver et d'agir,
-par le frère oublieux de la misère, par le luxe! La France n'est pas
-encore assez riche pour donner l'instruction gratuite; des millions sont
-dépensés en détail pour la donner indirectement: n'y a-t-il pas là de
-quoi rêver?
-
-Voilà pourquoi, chers provinciaux, le peuple de Paris est ou devient si
-vite plus vivant que vous-mêmes. Il n'a pas votre santé, ni même votre
-activité soutenue; il est _badaud_; il perd beaucoup de temps, il se
-distrait pour une mouche. Les fortunes qui se font chez vous viennent
-pourtant s'engloutir dans cette vie intense du doux Paris au teint pâle
-qui vous absorbe et vit plus longtemps que vous.
-
-A qui la faute? A vous qui, dans vos petites villes, ne savez pas ou ne
-voulez pas organiser le _luxe pour tous_. Déjà les grands centres
-suivent le bon exemple: suivez-le dans les petites localités, et puisque
-vous ne faites pas des écoles gratuites, faites des jardins, faites des
-théâtres, donnez des concerts, des fêtes, ayez des musées. Il n'est si
-petit coin qui ne puisse fournir des matériaux intéressants et
-relativement complets pour toutes ces choses. Portez chez vous le
-sentiment de ce que vous aurez vu de beau et de bon à Paris.
-
-Quitterons-nous les jardins décoratifs sans rêver auprès des délicieux
-bibelots hydrauliques qui jouent maintenant un si grand rôle dans nos
-_embellissements_? L'eau, clarifiée par le mouvement précipité, est
-toujours une musique et une lumière dont l'art ne peut rompre le charme.
-L'insoumise par excellence peut modifier son allure, mais elle garde son
-éclat et sa voix.
-
-J'ai vu des artistes naturalistes véritablement furieux contre ces
-jouets ruineux qui prétendaient leur rappeler la nature, et qu'ils
-traitaient de puériles et monstrueuses contrefaçons. «Qu'on nous
-apporte, disaient-ils, les puits de roches et de verdure de Tivoli avec
-leurs tourbillons d'eau impétueuse, ou que l'on nous rende les tritons
-souffleurs de Versailles, les concerts hydrauliques des jardins de
-Frascati, toutes les folies du rococo, plutôt que ces grottes postiches
-et ces cascades menteuses. C'est fausser toutes les notions du vrai,
-toutes les lois du goût, tout le sentiment d'une génération que l'on
-prétend rendre artiste et savante!» Ils étaient indignés et nous n'avons
-pu les calmer.
-
-Partagerons-nous leur colère? Non, il y a entre le réel et le convenu,
-entre l'art et la nature, un milieu nécessaire à la jouissance
-sédentaire du grand nombre.
-
-Combien de pauvres citadins n'ont jamais vu et ne verront jamais les
-sites pittoresques de l'Espagne, de la Suisse et de l'Italie, et les
-enchantements de la perspective particulière aux grands accidents de la
-montagne et de la forêt, du lac et du torrent, qu'à travers les fictions
-de nos théâtres et de nos jardins! Il est impossible de leur en
-présenter des spécimens réels; il faut se borner à copier un détail, un
-recoin, un épisode. Je ne puis vous apporter l'Océan, contentez-vous
-d'un récif et d'une vague. Ce détail ne gagnerait rien à centupler à
-prix d'or ses proportions déjà notables; il ne serait pas plus vrai.
-Tout ce que l'on peut nous demander, c'est de le faire joli; et, sous ce
-rapport, nos jouets hydrauliques sont sans reproche. Jadis, ils étaient
-bien plus coûteux et ils nous transportaient dans un monde mythologique
-de marbre ou de bronze, qui ne réalisait pas davantage le style antique
-de la poésie, des jardins et des temples grecs. Ils ont formé longtemps
-un style à part, tout de fantaisie, qui a bien son charme, mais qu'il
-faut laisser où il est. Apollon et ses nymphes, Neptune et Amphitrite
-n'ont plus rien à nous dire, à moins qu'ils ne nous parlent de Louis XIV
-et de sa cour, que nous ne comptons pas recommencer. La pensée de notre
-époque vise à nous faire aimer la nature. Le romantisme nous a
-débarrassés des fétiches qui ne nous permettaient pas de la voir, de la
-comprendre et de l'aimer pour elle-même. Ce que nous voulons apprendre
-aujourd'hui à nos enfants, c'est que la grâce est dans l'arbre et non
-dans l'hamadryade qui l'habitait jadis; c'est que l'eau est aussi belle
-sur le roc que dans le marbre; c'est que _l'affreux_ rocher lui-même a
-sa physionomie, sa couleur, sa plante chérie dont les enroulements lui
-font une tenture merveilleuse; c'est que les rocailles n'ont pas besoin
-de symétrie et de revêtement de coquilles: il ne s'agit que d'imiter,
-avec une habileté amoureuse du vrai, leurs dispositions naturelles et
-leurs poses monumentales, aisées ou fantasques. Plus tard, si nos
-enfants voient comment la vraie nature procède, ils ne la goûteront que
-mieux, et ils se rappelleront les rocailles de Longchamps, de Monceaux
-et des buttes Chaumont comme on se rappelle avec plaisir et tendresse la
-petite plante grêle que l'on a cultivée sur sa fenêtre, et que l'on
-voit, puissante et grandiose, s'épanouir dans sa patrie.
-
-Quittons les jardins décoratifs. Ce soir, tout en rêvant, nous irons
-peut-être à l'Opéra ou à quelque ballet des théâtres de féeries; nous y
-verrons les fantastiques effets de la lumière électrique, créer sous nos
-yeux une nature de convention bien autrement infidèle que celle des
-jardins, éclairés, du moins, d'un vrai soleil ou d'une vraie lune.
-Est-ce à dire qu'il faille proscrire ces splendides illuminations de la
-peinture? Je protesterais, je l'avoue. Cette lumière colorée si intense
-m'emporte plus loin encore que la vue des plantes exotiques. Elle me
-fait monter jusqu'à ces autres mondes, où des astres, éblouissants et en
-plus grand nombre que dans le nôtre, embrasent de leurs rayonnements des
-paysages indescriptibles.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
- LA COUPE 1
- LUPO LIVERANI 113
- LE TOAST 219
- GARNIER 233
- LE CONTREBANDIER 261
- LA RÊVERIE A PARIS 299
-
-
-IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie,
-
-RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--16162 5.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast;
-Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris, by George Sand
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUPE AND OTHERS ***
-
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-*** START: FULL LICENSE ***
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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