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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris - -Author: George Sand - -Release Date: October 5, 2013 [EBook #43889] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUPE AND OTHERS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - LA COUPE - LUPO LIVERANI - LE TOAST - GARNIER--LE CONTREBANDIER - LA RÊVERIE A PARIS - - PAR - GEORGE SAND - - [Marque d'imprimeur: C L] - - PARIS - - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15, - A LA LIBRAIRIE NOUVELLE - - 1876 - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - -CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - -OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND - -Format grand in-18. - - Les Amours de l'âge d'or 1 vol - Adriani 1 -- - André 1 -- - Antonia 1 -- - Autour de la table 1 -- - Le Beau Laurence 1 -- - Les Beaux Messieurs de Bois-Doré 2 -- - Cadio 1 -- - Césarine Dietrich 1 -- - Le Château des Désertes 1 -- - Le Château de Pictordu 1 -- - Le Compagnon du tour de France 2 -- - La Comtesse de Rudolstadt 2 -- - La Confession d'une jeune fille 2 -- - Constance Verrier 1 -- - Consuelo 3 -- - La Coupe 1 -- - Les Dames vertes 1 -- - La Daniella 2 -- - La Dernière Aldini 1 -- - Le Dernier Amour 1 -- - Les Deux Frères 1 -- - Le Diable aux champs 1 -- - Elle et Lui 1 -- - La Famille de Germandre 1 -- - La Filleule 1 -- - Flamarande 1 -- - Flavie 1 -- - Francia 1 -- - François le Champi 1 -- - Histoire de ma vie 10 -- - Un Hiver à Majorque.--Spiridion 1 -- - L'Homme de Neige 3 -- - Horace 1 -- - Impressions et Souvenirs 1 -- - Indiana 1 -- - Isidora 1 -- - Jacques 1 -- - Jean de la Roche 1 -- - Jean Ziska.--Gabriel 1 -- - Jeanne 1 -- - Journal d'un voyageur pendant la guerre 1 -- - Laura 1 -- - Lélia.--Metella.--Cora 2 -- - Lettres d'un voyageur 1 -- - Lucrézia Floriani.--Lavinia 1 -- - Mlle la Quintinie 1 -- - Mlle Merquem 1 -- - Les Maîtres mosaistes 1 -- - Les Maîtres sonneurs 1 -- - Malgrétout 1 -- - La Mare au Diable 1 -- - Le Marquis de Villemer 1 -- - Ma Soeur Jeanne 1 -- - Mauprat 1 -- - Le Meunier d'Angibault 1 -- - Monsieur Sylvestre 1 -- - Mont-Revêche 1 -- - Nanon 1 -- - Narcisse 1 -- - Nouvelles 1 -- - La Petite Fadette 1 -- - Le Péché de M. Antoine 2 -- - Le Piccinino 2 -- - Pierre qui roule 1 -- - Promenades autour d'un village 1 -- - Le Secrétaire intime 1 -- - Les sept cordes de la Lyre 1 -- - Simon 1 -- - Tamaris 1 -- - Tévérino.--Leone Leoni 1 -- - Théâtre Complet 4 -- - Théâtre de Nohant 1 -- - La Tour de Percemont.--Marianne 1 -- - L'Uscoque 1 -- - Valentine 1 -- - Valvèdre 1 -- - La Ville noire 1 -- - -IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER A. CHAIX ET Cie, - -RUE BERGÈRE 20, PARIS.--17105-5. - - - - -LA COUPE - -FÉERIE - - -A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU. - -GEORGE SAND. - - - «Il y a trois choses que Dieu ne peut point ne pas accomplir: ce qu'il - y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, ce qu'il y a - de plus beau pour chaque chose.» - -(_Mystère des Bardes_, tr. 7.) - - -LIVRE PREMIER - -I - -L'enfant du prince a voulu se promener bien haut sur la montagne, et son -gouverneur l'a suivi. L'enfant a voulu voir de près les belles neiges et -les grandes glaces qui ne fondent jamais, et son gouverneur n'a pas osé -l'en empêcher. L'enfant a joué avec son chien au bord d'une fente du -glacier. Il a glissé, il a crié, il a disparu, et son gouverneur n'a pas -osé se jeter après lui; mais le chien s'est élancé dans l'abîme pour -sauver l'enfant, et le chien aussi a disparu. - -II - -Pendant des minutes qui ont paru longues comme des heures, on a entendu -le chien japper et l'enfant crier. Le bruit descendait toujours et -allait s'étouffant dans la profondeur inconnue, et puis on a vainement -écouté: la profondeur était muette. Alors les valets du prince et les -pâtres de la montagne ont essayé de descendre avec des cordes; mais ils -n'ont vu que la fente verdâtre qui plongeait toujours plus bas et -devenait toujours plus rapide. - -III - -Ils y ont en vain risqué leur vie, et ils ont été dire au prince ce -qu'ils avaient fait. Le prince les a fait pendre pour avoir laissé périr -son fils. On a tranché la tête à plus de vingt nobles qui pouvaient -avoir des prétentions à la couronne et qui avaient bien certainement -signé un pacte avec les esprits de la montagne pour faire mourir -l'héritier ducal. Quant à maître Bonus, le gouverneur, on a écrit sur -tous les murs qu'il serait brûlé à petit feu, ce que voyant, il a tant -couru qu'on n'a pu le prendre. - -IV - -L'enfant a eu bien peur et bien froid dans les profondeurs du glacier. -Le chien n'a pu l'empêcher de glisser au plus bas; mais, le retenant -toujours par sa ceinture, il l'a empêché de glisser trop vite et de se -briser contre les glaces. Entraîné par le poids de l'enfant, il a tant -résisté qu'il a les pattes en sang et les ongles presque arrachés. -Cependant il n'a pas lâché prise, et quand ils ont enfin trouvé un creux -où ils ont pu s'arrêter, le chien s'est couché sur l'enfant pour le -réchauffer. - -V - -Et tous deux étaient si las qu'ils ont dormi. Quand ils se sont -réveillés, ils ont vu devant eux une femme si mince et si belle qu'ils -n'ont su ce que c'était. Elle avait une robe aussi blanche que la neige -et de longs cheveux en or fin qui brillaient comme des flammes répandues -sur elle. Elle a souri à l'enfant, mais sans lui parler, et, le prenant -par la main, elle l'a fait sortir du glacier et l'a emmené dans une -grande vallée sauvage où le chien tout boiteux les a suivis. - -VI - -Cachée dans un pli profond des montagnes, cette vallée est inconnue aux -hommes. Elle est défendue par les hautes murailles de granit et par les -glaciers impénétrables. Elle est horrible et riante, comme il convient -aux êtres qui l'habitent. Sur ses flancs, les aigles, les ours et les -chamois ont caché leurs refuges. Dans le plus profond, la chaleur règne, -les plus belles plantes fleurissent; les fées y ont établi leur séjour, -et c'est à ses soeurs que la jeune Zilla conduit l'enfant qu'elle a -trouvé dans les flancs glauques du glacier. - -VII - -Quand l'enfant a vu les ours passer près de lui, il a eu peur, et le -chien a tremblé et grondé; mais la fée a souri, et les bêtes sauvages se -sont détournées de son chemin. Quand l'enfant a vu les fées, il a eu -envie de rire et de parler; mais elles l'ont regardé avec des yeux si -brillants qu'il s'est mis à pleurer. Alors Zilla, le prenant sur ses -genoux, l'a embrassé au front, et les fées ont été en colère, et la plus -vieille lui a dit en la menaçant: - -VIII - -«Ce que tu fais là est une honte: jamais fée qui se respecte n'a caressé -un enfant. Les baisers d'une fée appartiennent aux colombes, aux jeunes -faons, aux fleurs, aux êtres gracieux et inoffensifs; mais l'animal -impur et malfaisant que tu nous amènes souille tes lèvres. Nous n'en -voulons point ici, et, quant au chien, nous ne le souffrirons pas -davantage. C'est l'ami de l'homme, il a ses instincts de destruction et -ses habitudes de rapine; reconduis ces créatures où tu les as prises. - -IX - -Zilla a répondu à la vieille Trollia: «Vous êtes aussi fière et aussi -méchante que si vous étiez née de la vipère ou du vautour. Ne vous -souvient-il plus d'avoir été femme avant d'être fée, et vous est-il -permis de haïr et de mépriser la race dont vous sortez? Quand, sur les -derniers autels de nos antiques divinités, vous avez bu le breuvage -magique qui nous fit immortelles, n'avez-vous pas juré de protéger la -famille des hommes et de veiller sur leur postérité?» - -X - -Alors la vieille Trollia: «Oui, j'ai juré, comme vous, de faire servir -la science de nos pères au bonheur de leurs descendants; mais les hommes -nous ont déliées de notre serment. Comment nous ont-ils traitées? Ils -ont servi de nouveaux dieux et nous ont appelées sorcières et démons. -Ils nous ont chassées de nos sanctuaires, et, détruisant nos demeures -sacrées, brûlant nos antiques forêts, reniant nos lois et raillant nos -mystères, ils ont brisé les liens qui nous unissaient à leur race -maudite. - -XI - -»Pour moi, si j'ai jamais regretté de m'être, par le breuvage magique, -soustraite à l'empire de la mort, c'est en songeant que j'avais perdu le -pouvoir de la donner aux hommes. Autrefois, grâce à la science, nous -pouvions jouer avec elle, la hâter ou la reculer. Désormais elle nous -échappe et se rit de nous. L'implacable vie qui nous possède nous -condamne à respecter la vie. C'est un grand bien pour nous de n'être -plus forcées de tuer pour vivre; mais c'est un grand mal aussi d'être -forcé de laisser vivre ce que l'on voudrait voir mort.» - -XII - -En disant ces cruelles choses, la vieille magicienne a levé le bras -comme pour frapper l'enfant; mais son bras est retombé sans force; le -chien s'est jeté sur elle et a déchiré sa robe, souillée de taches -noires qu'on dit être les restes du sang humain versé jadis dans les -sacrifices. L'enfant; qui n'a pas compris ses paroles, mais qui a vu son -geste horrible, a caché son visage dans le sein de la douce Zilla, et -toutes les jeunes fées, ont ri follement de la rage de la sorcière et de -l'audace du chien. - -XIII - -Les vieilles ont tancé et injurié les jeunes, et tant de paroles ont été -dites que les ours en ont grogné d'ennui dans leurs tanières. Et tant de -cris, de menaces, de rires, de moqueries et d'imprécations ont monté -dans les airs, que les plus hautes cimes ont secoué leurs aigrettes de -neige sur les arbres de la vallée. Alors la reine est arrivée, et tout -est rentré dans le silence, car la reine des fées peut, dit-on, retirer -le don de la parole à qui en abuse, et perdre la parole est ce que les -fées redoutent le plus. - -XIV - -La reine est jeune comme au jour où elle a bu la coupe, car, en se -procurant l'immortalité, les fées n'ont pu ni se vieillir ni se -rajeunir, et toutes sont restées ce qu'elles étaient à ce moment -suprême. Ainsi les jeunes sont toujours impétueuses ou riantes, les -mûres toujours sérieuses ou mélancoliques, les vieilles toujours -décrépites ou chagrines. La reine est grande et fraîche, c'est la plus -forte, la plus belle, la plus douce et la plus sage des fées; c'est -aussi la plus savante, c'est elle qui jadis a découvert le grand secret -de la coupe d'immortalité. - -XV - -«Trollia, dit-elle, ta colère n'est qu'un bruit inutile. Les hommes -valent ce qu'ils valent et sont ce qu'ils sont. Haïr est contraire à -toute sagesse. Mais toi, Zilla, tu as été folle d'amener ici cet enfant. -Avec quoi le feras-tu vivre? Ne sais-tu pas qu'il faut qu'il respire et -qu'il mange à la manière des hommes? Lui permettras-tu de tuer les -animaux ou de leur disputer l'oeuf, le lait et le miel, ou seulement les -plantes qui sont leur nourriture? Ne vois-tu pas qu'avec lui tu fais -entrer la mort dans notre sanctuaire? - -XVI - ---Reine, répond la jeune fée, la mort ne règne-t-elle donc pas ici comme -ailleurs? Avons-nous pu la bannir de devant nos yeux? et de ce que les -fées ne la donnent pas, de ce que l'arome des fleurs suffit à leur -nourriture, de ce que leur pas léger ne peut écraser un insecte, ni leur -souffle éthéré absorber un atome de vie dans la nature, s'ensuit-il que -les animaux ne se dévorent ni ne s'écrasent les uns les autres? -Qu'importe que, parmi ces êtres dont la vie ne s'alimente que par la -destruction, j'en amène ici deux de plus? - -XVII - ---Le chien, je te le passe, dit la reine; mais l'enfant amènera ici la -douleur sentie et la mort tragique. Il tuera avec intelligence et -préméditation, il nous montrera un affreux spectacle, il augmentera les -pensées de meurtre et de haine qui règnent déjà chez quelques-unes -d'entre nous, et la vue d'un être si semblable à nous, commettant des -actes qui nous sont odieux, troublera la pureté de nos songes. Si tu le -gardes, Zilla, tâche de modifier sa terrible nature, ou il me faudra te -le reprendre et l'égarer dans les neiges où la mort viendra le -chercher.» - -XVIII - -La reine n'a rien dit de plus. Elle conseille et ne commande pas. Elle -s'éloigne et les fées se dispersent. Quelques-unes restent avec Zilla et -l'interrogent. «Que veux-tu donc faire de cet enfant? Il est beau, j'en -conviens, mais tu ne peux l'aimer. Vierge consacrée, tu as jadis -prononcé le voeu terrible; tu n'as connu ni époux ni famille; aucun -souvenir de ta vie mortelle ne t'a laissé le regret et le rêve de la -maternité. D'ailleurs l'immortalité délivre de ces faiblesses et -quiconque a bu la coupe a oublié l'amour. - -XIX - ---Il est vrai, dit Zilla, et ce que je rêve pour cet enfant n'a rien qui -ressemble aux rêves de la vie humaine: il est pour moi une curiosité, et -je m'étonne que vous ne partagiez pas l'amusement qu'il me donne. Depuis -tant de siècles que nous avons rompu tout lien d'amitié avec sa race, -nous ne la connaissons plus que par ses oeuvres. Nous savons bien -qu'elle est devenue plus habile et plus savante, ses travaux et ses -inventions nous étonnent; mais nous ne savons pas si elle en vaut mieux -pour cela et si ses méchants instincts ont changé. - -XX - ---Et tu veux voir ce que deviendra l'enfant des hommes, isolé de ses -pareils et abandonné à lui-même, ou instruit par toi dans la haute -science? Essaie. Nous t'aiderons à le conduire ou à l'observer. -Souviens-toi seulement qu'il est faible et qu'il n'est pas encore -méchant. Il te faudra donc le soigner mieux que l'oiseau dans son nid, -et tu as pris là un grand souci, Zilla. Tu es aimable et douce, mais tu -as plus de caprices que de volontés. Tu te lasseras de cette chaîne, et -peut-être ferais-tu mieux de ne pas t'en charger.» - -XXI - -Elles parlaient ainsi par jalousie, car l'enfant leur plaisait, et plus -d'une eût voulu le prendre. Les fées n'aiment pas avec le coeur, mais -leur esprit est plein de convoitises et de curiosités. Elles s'ennuient, -et ce qui leur vient du monde des hommes, où elles n'osent plus pénétrer -ouvertement, leur est un sujet d'agitation et de surprise. Un joyau, un -animal domestique, une montre, un miroir, tout ce qu'elles ne savent pas -faire et tout ce dont elles n'ont pas besoin les charme et les occupe. - -XXII - -Elles méprisent profondément l'humanité; mais elles ne peuvent se -défendre d'y songer et d'en jaser sans cesse. L'enfant leur tournait la -tête. Quelques-unes convoitaient aussi le chien; mais Zilla était -jalouse de ses captures, et, trouvant qu'on les lui disputait trop, elle -les emmena dans une grotte éloignée du sanctuaire des fées et montra à -l'enfant l'enceinte de forêts qu'il ne devait pas franchir sans sa -permission. L'enfant pleura en lui disant: «J'ai faim.» Et quand elle -l'eut fait manger, voyant qu'elle le quittait, il lui dit: «J'ai peur.» - -XXIII - -Zilla, qui avait trouvé l'enfant vorace, le trouva stupide, et, ne -voulant pas se faire son esclave, elle lui montra où les chevrettes -allaitaient leurs petits, où les abeilles cachaient leurs ruches, où les -canards et les cygnes sauvages cachaient leurs oeufs, et elle lui dit: -«Cherche ta nourriture. Cache-toi aussi, toi, pour dérober ces choses, -car les animaux deviendraient craintifs ou méchants, et les vieilles -fées n'aiment pas à voir déranger les habitudes de leur vie.» L'enfant -du prince s'étonna bien d'avoir à chercher lui même une si maigre chère. -Il bouda et pleura, mais la fée n'y fit pas attention. - -XXIV - -Elle n'y fit pas attention, parce qu'elle ne se rappelait que vaguement -les pleurs de son enfance, et que ces pleurs ne représentaient plus pour -elle une souffrance appréciable. Elle s'en alla au sabbat, et le -lendemain l'enfant eut faim et ne bouda plus. Le chien, qui ne boudait -jamais, attrapa un lièvre et le mangea bel et bien. Au bout de trois -jours, l'enfant pensa qu'il pourrait aisément ramasser du bois mort, -allumer du feu et faire cuire le gibier pris par son chien; mais, comme -il était paresseux, il se contenta des autres mets et les trouva bons. - -XXV - -Un peu plus tard, il oublia que les hommes font cuire la viande, et, -voyant que son chien la mangeait crue avec délices, il y goûta et s'en -rassasia. Quand la fée Zilla revint du concile, elle trouva l'enfant gai -et frais, mais sauvage et malpropre. Il avait les dents blanches et les -mains ensanglantées, le regard morne et farouche; il ne savait déjà -presque plus parler; las de chercher où il était, et pourquoi son sort -était si changé, il ne songeait plus qu'à manger et à dormir. - -XXVI - -Le chien au contraire était propre et avenant. Son intelligence avait -grandi dans le dévouement de l'amitié. La fée eut envie d'abandonner -l'enfant et d'emmener le chien. Et puis elle se souvint un peu du passé -et résolut de civiliser l'enfant à sa manière; mais il fallait se -décider à lui parler, et elle ne savait quelle chose lui dire. Elle -connaissait bien sa langue, elle n'était pas des moins savantes; mais -elle ne se faisait guère d'idée des raisons que l'on peut donner à un -enfant pour changer ses instincts. - -XXVII - -Elle essaya. Elle lui dit d'abord: «Souviens-toi que tu appartiens à une -race inférieure à la mienne.» L'enfant se souvint de ce qu'il était et -lui répondit: «Tu es donc impératrice? car, moi, je suis prince.» La fée -reprit: «Je veux te faire plus grand que tous les rois de la terre.» -L'enfant répondit: «Rends-moi à ma mère qui me cherche.» La fée reprit: -«Oublie ta mère et n'obéis qu'à moi.» L'enfant eut peur et ne répondit -pas. La fée reprit: «Je veux te rendre heureux et sage, et t'élever -au-dessus de la nature humaine.» L'enfant ne comprit pas. - -XXVIII - -La fée essaya autre chose. Elle lui dit: «Aimais-tu ta mère?--Oui, -répondit l'enfant.--Veux-tu m'aimer comme elle?--Oui, si vous -m'aimez.--Que me demandes-tu là? dit la fée souriant de tant d'audace. -Je t'ai tiré du glacier où tu serais mort; je t'ai défendu contre les -vieilles fées qui te haïssaient, et caché ici où elles ne songent plus à -toi. Je t'ai donné un baiser, bien que tu ne sois pas mon pareil. -N'est-ce pas beaucoup, et ta mère eût-elle fait pour toi -davantage?--Oui, dit l'enfant, elle m'embrassait tous les jours.» - -XXIX - -La fée embrassa l'enfant, qui l'embrassa aussi en lui disant: «Comme tu -as la bouche froide!» Les fées sont joueuses et puériles comme les gens -qui n'ont rien à faire de leur corps. Zilla essaya de faire courir et -sauter l'enfant. Il était agile et résolu, et prit d'abord plaisir à -faire assaut avec elle; mais bientôt il vit des choses extraordinaires. -La fée courait aussi vite qu'une flèche, ses jambes fines ne -connaissaient pas la fatigue, et l'enfant ne pouvait la suivre. - -XXX - -Quand elle l'invita à sauter, elle voulut, pour lui donner l'exemple, -franchir une fente de rochers; mais, trop forte et trop sûre de ne pas -se faire de mal en tombant, elle sauta si haut et si loin que l'enfant -épouvanté alla se cacher dans un buisson. Elle voulut alors l'exercer à -la nage, mais il eut peur de l'eau et demanda une nacelle, ce qui fit -rire la fée, et lui, voyant qu'elle se moquait, se sentant méprisé et -par trop inférieur à elle, il lui dit qu'il ne voulait plus d'elle pour -sa mère. - -XXXI - -Elle le trouva faible et poltron. Pendant quelques jours, elle l'oublia; -mais comme ses compagnes lui demandaient ce qu'il était devenu et lui -reprochaient de l'avoir pris par caprice et de l'avoir laissé mourir -dans un coin, elle courut le chercher et leur montra qu'il était bien -portant et bien vivant. «C'est bon, dit la reine; puisqu'il peut se -tirer d'affaire sans causer trop de dommage, je consens à ce qu'il soit -ici comme un animal vivant à la manière des autres, car je vois bien que -tu n'en sauras rien faire de mieux.» - -XXXII - -Zilla comprit que la sage et bonne reine la blâmait, et elle se piqua -d'honneur. Elle retourna tous les jours auprès de l'enfant, y passa plus -de temps chaque jour, apprit à lui parler doucement, le caressa un peu -plus, mit plus de complaisance à le faire jouer en ménageant ses forces -et en exerçant son courage. Elle lui apprit aussi à se nourrir sans -verser le sang et elle vit qu'il était éducable, car il s'ennuyait -d'être seul, et pour la faire rester avec lui, il obéissait à toutes ses -volontés, et même il avait des grâces caressantes qui flattaient -l'amour-propre de la fée. - -XXXIII - -Pourtant l'hiver approchait, et bien que l'enfant n'y songeât point, -bien qu'il jouât avec la neige qui peu à peu gagnait la grotte où la fée -l'avait logé, le chien commençait à hurler et à aboyer contre les -empiétements de cette neige insensible qui avançait toujours. Zilla vit -bien qu'il fallait ôter de là l'enfant, si elle ne voulait le voir -mourir. Elle l'emmena au plus creux de la vallée, et elle pria ses -compagnes de l'aider à lui bâtir une maison, car il est faux que les -fées sachent tout faire avec un coup de baguette. - -XXXIV - -Elles ne savent faire que ce qui leur est nécessaire, et une maison leur -est fort inutile. Elles n'ont jamais chaud ni froid que juste pour leur -agrément. Elles sautent et dansent un peu plus en hiver qu'en été, sans -jamais souffrir tout à fait dans leur corps ni dans leur esprit. Elles -gambadent sur la glace aussi volontiers que sur le gazon, et s'il leur -plaît de sentir en janvier la moiteur d'avril, elles se couchent avec -les ours blottis dans leurs grottes de neige, et elles y dorment pour le -plaisir de rêver, car elles ont fort peu besoin de sommeil. - -XXXV - -Zilla n'eût osé confier l'enfant aux ours. Ils n'étaient pas méchants; -mais, à force de le sentir et de le lécher, ils eussent pu le trouver -bon. Les jeunes fées qu'elle invita à lui bâtir un gîte s'y prêtèrent en -riant et se mirent à l'oeuvre pêle-mêle, à grand bruit. Elles voulaient -que ce fût un palais plus beau que tous ceux que les hommes construisent -et qui ne ressemblât en rien à leurs misérables inventions. La reine -s'assit et les regarda sans rien dire. - -XXXVI - -L'une voulait que ce fût très-grand, l'autre que ce fût très-petit; -l'une que ce fût comme une boule, l'autre que tout montât en pointe; -l'une qu'on n'employât que des pierres précieuses, l'autre que ce fût -fait avec les aigrettes de la graine de chardon; l'une que ce fût -découvert comme un nid, l'autre que ce fût enfoui comme une tanière. -L'une apportait des branches, l'autre du sable, l'une de la neige, -l'autre des feuilles de roses, l'une de petits cailloux, l'autre des -fils de la Vierge; le plus grand nombre n'apportait que des paroles. - -XXXVII - -La reine vit qu'elles ne se décidaient à rien et que la maison ne serait -jamais commencée; elle appela l'enfant et lui dit: «Est-ce que tu ne -saurais pas bâtir ta maison toi-même? c'est un ouvrage d'homme.» -L'enfant essaya. Il avait vu bâtir. Il alla chercher des pierres, il -fit, comme il put, du mortier de glaise qu'il pétrit avec de la mousse; -il éleva des murs en carré, il traça des compartiments, il entre-croisa -des branches, il fit un toit de roseaux et se meubla de quelques pierres -et d'un lit de fougère. - -XXXVIII - -Les fées furent émerveillées d'abord de l'intelligence et de l'industrie -de l'enfant, et puis elles s'en moquèrent, disant que les abeilles, les -castors et les fourmis travaillaient beaucoup mieux. La reine les reprit -de la sorte: «Vous vous trompez; les animaux qui vivent forcément en -société ont moins d'intelligence que ceux qui peuvent vivre seuls. Une -abeille meurt quand elle ne peut rejoindre sa ruche; un groupe de -castors égarés oublie l'art de construire et se contente d'habitations -grossières. Dans ce monde-là, personne n'existe, on ne dit jamais _moi_. - -XXXIX - -»Ces êtres qui vivent d'une mystérieuse tradition, toujours transmise de -tous à chacun, sans qu'aucun d'eux y apporte un changement quelconque, -sont inférieurs à l'être le plus misérable et le plus dépourvu dont -l'esprit cherche et combine. C'est pour cela que l'homme, notre ancêtre, -est le premier des animaux, et que son travail, étant le plus varié et -le plus changeant, est le plus beau de tous. Voyez ce qu'il peut faire -avec le souvenir, comme il invente l'expérience, et comme il sait -accommoder à son usage les matériaux les plus grossiers! - -XL - -»--L'homme, dit Zilla, serait donc meilleur et plus habile s'il vivait -dans l'isolement?--Non, Zilla, il lui faut la société volontaire et non -la réunion forcée. Seul il peut lutter contre toutes choses, et là où -les autres animaux succombent, il triomphe par l'esprit; mais il a le -désir d'un autre bonheur que celui de conserver son corps; c'est -pourquoi il cherche le commerce de ses semblables afin qu'ils lui -donnent le pain de l'âme, et le besoin qu'il a des autres est encore une -liberté.» - -XLI - -Zilla s'efforça de comprendre la reine, que les autres fées ne -comprenaient pas beaucoup. Elles avaient gardé les idées barbares du -temps où elles étaient semblables à nous sur la terre, et si leur -science les faisait pénétrer mieux que jadis et mieux que nous dans les -lois de renouvellement du grand univers, elles ne se rendaient plus -compte de la marche suivie par la race humaine dans ce petit monde où -elles s'ennuyaient, faute de pouvoir y rien changer. Elles avaient voulu -ne plus changer elles-mêmes, il leur fallait bien s'en consoler en -méprisant ce qui change. - -XLII - -Zilla, toute pensive, résolut de procurer à son enfant adoptif tout ce -qu'il pouvait souhaiter, afin de voir le parti qu'il en saurait tirer. -«Voilà ta maison bâtie, lui dit-elle. Que voudrais-tu pour -l'embellir?--J'y voudrais ma mère, dit l'enfant.--Je vais tâcher de te -l'amener», dit la fée, et, sachant qu'elle pouvait faire des choses très -difficiles, elle partit après avoir mis l'enfant sous la protection de -la reine. Elle partit pour le monde des hommes, en se laissant emporter -par le torrent. - -XLIII - -Ce torrent, qui donne naissance à un grand fleuve dont les hommes ne -connaissent pas la source, sort du glacier où était tombé l'enfant du -prince. Il se divise en mille filets d'argent pour arroser et fertiliser -le Val-des-Fées, puis il se réunit à l'entrée d'un massif de roches -énormes qui est la barrière naturelle de leur royaume. Là le torrent, -devenu rivière, se précipite dans des abîmes effroyables, s'engouffre -dans des cavernes où le jour ne pénètre jamais, et de chute en chute -arrive par des voies inconnues au pays des hommes. - -XLIV - -Les fées, pour lesquelles il n'est pas de site infranchissable, peuvent -sortir de chez elles par les cimes neigeuses, par les flèches des -glaciers ou par les fentes du roc; mais elles préfèrent se laisser -emporter par la rivière, qui ne leur fait pas plus de mal qu'à un flocon -d'écume en les précipitant dans ses abîmes. En peu d'instants, Zilla se -trouva dans les terres cultivées et s'approcha d'un village de bergers -et de bûcherons, où elle vit un homme étrangement vêtu qui, monté sur -une grosse pierre, parlait à la foule. - -XLV - -Cet homme disait: «Serfs et vassaux, priez pour la grande duchesse qui -est morte hier, et priez aussi pour l'âme de son fils Hermann, qui a -péri dans les glaces du Mont-Maudit. La duchesse n'a pu se consoler. -Dieu l'a rappelée à lui. Le duc vous envoie ses aumônes afin que vous -disiez pour tous deux des prières.» Et le héraut jeta de l'or et de -l'argent aux bergers et aux bûcherons, qui se battirent pour le -ramasser, et remercièrent Dieu de la mort qui leur procurait cette -aubaine. - -XLVI - -La fée fut contente aussi de la mort de la duchesse. «L'enfant ne me -tourmentera plus, pensa-t-elle, pour que je le rende à sa mère. Je vais -lui porter quelque chose afin de le consoler,» et, avisant un sac de -blé, elle lui fit signe de la suivre, et le sac de blé, obéissant au -pouvoir mystérieux qui était en elle, la suivit. Un peu plus loin elle -vit un âne et lui commanda de porter le sac de blé. Elle emmena aussi -une petite charrue, pensant, d'après ce qu'elle voyait autour d'elle, -que ces jouets plairaient au petit Hermann. - -XLVII - -Pourtant ce n'était pas ce que les hommes qu'elle avait sous les yeux -estimaient le plus. Elle les voyait se battre encore pour les pièces de -monnaie répandues à terre. Elle suivit le héraut, qui s'en allait avec -une mule blanche chargée d'un coffre plein d'or et d'argent, destiné aux -libéralités de la dévotion ducale. Elle fit signe à la mule, qui suivit -l'âne et la charrue, et le héraut n'y prit pas garde. La fée avait jeté -sur lui et sur son escorte un charme qui les fit dormir à cheval pendant -plus de quinze lieues. - -XLVIII - -La fée ne se fit aucune conscience de voler ces choses. C'était pour -l'enfant du prince, et tout dans le pays lui appartenait. D'ailleurs les -fées ne reconnaissent pas nos lois et ne partagent pas nos idées. Elles -nous considèrent comme les plus grands pillards de la création, et ce -que nous volons à la nature, elles pensent avoir le droit de nous le -reprendre. Comme elles n'ont guère besoin de nos richesses, il faut dire -qu'elles ne nous font pas grand tort. Pourtant leurs fantaisies sont -dangereuses. Elles ont fait pendre plus d'un malheureux accusé de leurs -rapts. - -XLIX - -Suivie de son butin, Zilla se rapprocha de la montagne, et, connaissant -dans la forêt un passage par où elle pouvait rentrer dans le -Val-aux-Fées avec sa suite, elle pénétra au plus épais des pins et des -mélèzes. Là elle s'arrêta surprise en rencontrant sous ses pieds un être -bizarre qui lui causa un certain dégoût: c'était un vieux homme grand et -sec, barbu comme une chèvre et chauve comme un oeuf, avec un nez fort -gros et une robe noire tout en guenilles. - -L - -Il paraissait mort, car un vautour venait de s'abattre sur lui et -commençait à vouloir goûter à ses mains; mais en se sentant mordu, le -moribond fit un cri, saisit l'oiseau, et, l'étouffant, il le mordit au -cou et se mit à sucer le sang avec une rage horrible et grotesque. -C'était la première fois que la fée voyait pareille chose: le vautour -mangé par le cadavre! Elle pensa que ce devait être un événement -fatidique de sa compétence, et elle demanda au vieillard ce qui le -faisait agir ainsi. - -LI - -«Bonne femme, répondit-il, ne me trahissez pas. Je suis un proscrit qui -se cache, et la faim m'a jeté là par terre, épuisé et mourant; mais le -ciel m'a envoyé cet oiseau que je mange à demi vivant, comme vous voyez, -n'ayant pas le loisir de m'en repaître d'une manière moins sauvage.» Ce -malheureux croyait parler à une vieille ramasseuse de bois, car s'il -n'est pas prouvé que les fées puissent prendre toutes les formes, il est -du moins certain qu'elles peuvent produire toutes les hallucinations. - -LII - -«Relève-toi et suis-moi, dit-elle. Je vais te conduire en un lieu où tu -pourras vivre sans que les hommes t'y découvrent jamais.» Le proscrit -suivit la fée jusqu'à une corniche de rochers si étroite et si -effrayante que l'âne et le mulet reculèrent épouvantés; mais la fée les -charma, et ils passèrent. Quant à l'homme, il avait tellement le désir -d'échapper à ceux qui le poursuivaient qu'il ne fut pas nécessaire de -lui fasciner la vue. Il suivit les animaux, et, dès qu'il eut mis le -pied dans le Val-aux-Fées, il reconnut, dans celle qui le conduisait, -une fée du premier ordre. - -LIII - -«Je ne suis pas un novice et un ignorant, lui dit-il, et j'ai assez -étudié la magie pour voir à qui j'ai affaire. Vous me conduisez en un -lieu dont je ne sortirai jamais malgré vous, je le sais bien; mais, quel -que soit le sort que vous me destinez, il ne peut être pire que celui -que me réservaient les hommes. Donc j'obéis sans murmure, sachant bien -aussi que toute résistance serait inutile. Peut-être aurez-vous quelque -pitié d'un vieillard, et quelque curiosité de le voir mourir de sa belle -mort, qui ne saurait tarder. - -LIV - ---Tu te vantes d'être savant, et tu es inepte, répondit Zilla. Si tu -connaissais les fées, tu saurais qu'elles ne peuvent commettre aucun -mal. Le grand Esprit du monde ne leur a permis de conquérir -l'immortalité qu'à la condition qu'elles respecteraient la vie; -autrement votre race n'existerait plus depuis longtemps. Suis-moi et ne -dis plus de sottises, ou je vais te reconduire où je t'ai pris.--Dieu -m'en garde!--pensa le vieillard, et, prenant un air plus modeste, il -arriva avec la fée à la demeure nouvelle du petit prince Hermann. - -LV - -Depuis un jour entier que la fée était absente, l'enfant, qui était bon, -n'avait ni travaillé, ni joué, ni mangé. Il attendait sa mère et ne -pensait plus qu'à elle. Quand il vit arriver le vieillard, il courut à -lui, croyant qu'il annonçait et précédait la duchesse. «Maître Bonus, -dit-il, soyez le bienvenu,» et, se rappelant ses manières de prince, il -lui donna sa main à baiser; mais le pauvre gouverneur faillit tomber à -la renverse en retrouvant l'enfant qu'il croyait ne jamais revoir, et il -pleura de joie en l'embrassant comme si c'eût été le fils d'un vilain. - -LVI - -Alors la fée apprit à l'enfant que sa mère était morte, sans songer -qu'elle lui faisait une grande peine et sans comprendre qu'un être -soumis à la mort pût ne pas se soumettre à celle des autres comme à une -chose toute naturelle. L'enfant pleura beaucoup, et dans son dépit il -dit à la fée que puisqu'elle ne lui rapportait qu'une mauvaise nouvelle, -elle eût bien pu se dispenser de lui ramener son précepteur. La fée -haussa les épaules et le quitta fâchée. Maître Bonus ne se fâcha pas. Il -s'assit auprès de l'enfant et pleura de le voir pleurer. - -LVII - -Ce que voyant, l'enfant, qui était très-bon, l'embrassa et lui dit qu'il -voulait bien le garder près de lui et le loger dans sa maison, à la -condition qu'il ne lui parlerait plus jamais d'étudier. «Au fait, dit -maître Bonus, puisque nous voilà ici pour toujours, je ne sais trop à -quoi nous servirait l'étude. Occupons-nous de vivre. J'avoue que je -tiens à cela, et si vous m'en croyez, nous mangerons un peu; il y a si -longtemps que je jeûne!» En ce moment, le chien revenait de la chasse -avec un beau lièvre entre les dents. - -LVIII - -Le chien fit amitié au pédagogue et lui céda volontiers sa proie, que -maître Bonus se mit en devoir de faire cuire; mais les fées, qui le -surveillaient, lui envoyèrent une hallucination épouvantable: aussitôt -qu'il commença d'écorcher le lièvre, le lièvre grandit et prit sa -figure, de manière qu'il s'imagina s'écorcher lui-même. Saisi d'horreur, -il mit l'animal sur les charbons, espérant se délivrer de son rêve en -respirant l'odeur de la viande grillée; mais ce fut lui qu'il fit -griller dans des contorsions hideuses, et même il crut sentir dans sa -propre chair qu'il brûlait en effet. - -LIX - -Il se rappela qu'il était condamné par les hommes à être rôti tout -vivant, et, sentant qu'il ne fallait pas mécontenter les fées, il rendit -la viande au chien et y renonça pour toujours. Alors il s'en alla dehors -pour recueillir des racines, des fruits et des graines, et il en fit une -si grande provision pour l'hiver que la maison en était pleine et qu'il -y restait à peine de la place pour dormir. Et ensuite, craignant d'être -volé par les fées, et s'imaginant savoir assez de magie pour leur -inspirer le respect, il fit avec de la terre des figures symboliques -qu'il planta sur le toit. - -LX - -Mais sa science était fausse et ses symboles si barbares que les fées -n'y firent d'autre attention que de les trouver fort laids et d'en rire. -Les voyant de bonne humeur, il s'enhardit à demander où il pourrait se -procurer des outils de travail, sans lesquels il lui était impossible, -disait-il, de rien faire de bien. Elles le menèrent alors dans une -grotte où elles avaient entassé une foule d'objets volés par elles dans -leurs excursions, et abandonnés là après que leur curiosité s'en était -rassasiée. - -LXI - -Maître Bonus fut étonné d'y trouver des ustensiles de toute espèce et -des objets de luxe mêlés à des débris sans aucune valeur. Ce qu'il y -chercha d'abord, ce fut une casserole, des plats et des pincettes. Il -les déterra du milieu des bijoux et des riches étoffes. Il aperçut des -sacs de farine, des confitures sèches, une aiguière et un bassin. Il -regarda à peine les livres et les écritoires. «Songeons au corps avant -tout, se dit-il; l'esprit réclamera plus tard sa nourriture, si bon lui -semble.» - -LXII - -Il fit avec Hermann plusieurs voyages à la grotte que les fées -regardaient comme leur musée et qu'il appelait, lui, tout simplement le -magasin. Ils y trouvèrent tout ce qu'il fallait pour faire du beurre, -des fromages et de la pâtisserie. Hermann y découvrit force friandises -qu'il emporta, et maître Bonus, après de nombreux essais, parvint à -faire de si bons gâteaux qu'un évêque s'en fût léché les doigts. Et, -dans la douce occupation de bien dormir et de bien manger, le pédagogue -oublia ses jours de misère et ne chicana pas le jeune prince pour lui -apprendre à lire. - -LXIII - -La reine des fées vint voir l'établissement, et comme plusieurs de ses -compagnes étaient mécontentes de voir deux hommes, au lieu d'un, -s'établir sur leurs domaines, elle leur dit: «Je ne sais de quoi vous -vous tourmentez. Cet homme est vieux, et ne vivra que le temps -nécessaire à l'enfance d'Hermann. C'est du reste un animal curieux, et -le soin qu'il prend de son corps me paraît digne d'étude. Voyez donc -tout ce que cet homme invente pour se conserver! Mais il manque de -propreté, et je veux qu'il soit convenablement vêtu.» - -LXIV - -Elle appela maître Bonus, et lui dit: «Ta robe usée et les habits -déchirés de cet enfant choquent mes regards. Occupe-toi un peu moins de -pétrir des gâteaux et d'inventer des crèmes. Si tu ne sais coudre ni -filer, cherche dans la grotte quelque vêtement neuf, et que je ne vous -retrouve pas sous ces haillons.--Oui-da, Madame, répondit le pédagogue, -cachant sa peur sous un air de galanterie; il sera fait selon votre -vouloir, et si ma figure peut vous devenir agréable, je n'épargnerai -rien pour cela.» - -LXV - -Mais il ne trouva point d'habits pour son sexe dans le magasin des fées, -et, ne sachant que faire, il pria la vieille Milith, qui était une fée -un peu idiote, ayant bu la coupe au moment où elle tombait en enfance, -de l'aider à se vêtir. Milith aimait à être consultée, et comme personne -ne lui faisait cet honneur, elle prit en amitié le pédagogue, et lui -donna une de ses robes neuves qui était en bonne laine bise, de même que -le chaperon bordé de rouge, et, ainsi habillé en femme, maître Bonus -semblait être une grande fée bien laide. - -LXVI - -Alors la petite Régis, qui passait, le trouva si drôle qu'elle en rit -une heure; mais, tout en riant, elle lui persuada de lui amener -l'enfant, qu'elle voulait aussi habiller avec une de ses robes, et quand -elle l'eut entre les mains, elle le lava, le parfuma, arrangea ses -cheveux, le couronna de fleurs, lui mit un collier de perles, une -ceinture d'or où elle fixa les mille plis de sa jupe rose, et le trouva -si beau ainsi, qu'elle voulut le faire chanter et danser, pour admirer -son ouvrage. - -LXVII - -Hermann aussi se trouvait beau, et il se plaisait dans cette robe -parfumée; mais il ne savait pas obéir, et il refusa de danser, ce qui -mit la petite Régis en colère. Elle lui arracha son collier, lui déchira -sa robe, et, comme une fée très-fantasque qu'elle était, elle lui -ébouriffa les cheveux, lui barbouilla la figure avec le jus d'une graine -noire, et le laissa tout honteux, presque nu, et furieux de ne pouvoir -rendre à cette folle les injures dont elle l'accablait. - -LXVIII - -Cependant maître Bonus, voyant la petite Régis en colère, s'était sauvé. -Hermann, en le rejoignant, lui reprocha d'avoir fui devant une fée si -menue, et de n'avoir pas plus de coeur qu'une poule. «Je serais -courageux et fort que je n'aurais pu vous défendre, répondit le -pédagogue. Vous voyez bien que vous n'avez pu vous défendre vous-même. -Les fées, même celles qui ne sont pas plus grosses que des mouches, sont -des êtres bien redoutables, et le mieux est de souffrir leurs caprices -sans se révolter. - -XLIX - -»Quant à moi, qui dois être rôti à petit feu si je sors d'ici, je suis -bien décidé à me prêter à toutes les fantaisies de ces dames, et si l'on -m'eût ordonné de danser, j'aurais obéi et fait la cabriole par-dessus le -marché.» L'enfant sentit que son pédagogue avait raison, mais il ne l'en -méprisa que plus, car la raison ne conseille pas toujours les plus -belles choses. Il courut trouver Zilla pour lui raconter sa mésaventure -et lui montrer de quelle manière on l'avait houspillé. Zilla en rougit -d'indignation et le mena devant la reine pour porter plainte contre -Régis. - -LXX - -«Tu as mérité ce qui t'arrive, dit la reine à Hermann; tu soutiens si -mal devant nous la dignité que ta race s'attribue, que personne ici n'y -peut croire. Tu vis moins noblement qu'un animal sauvage, car celui-ci -se contente de ce qu'il trouve, et vous autres, ton précepteur et toi, -vous ne songez qu'à aiguiser votre appétit pour augmenter votre faim -naturelle. Vous ne pensez pas plus à la nourriture de votre esprit que -si vous n'étiez que bouche et ventre: vraiment vous êtes méprisables et -ne m'intéressez point.» - -LXXI - -L'enfant fut mortifié, et Zilla comprit que la leçon de la reine -s'adressait à elle plus qu'à l'enfant. Elle dit à Hermann que s'il -voulait s'instruire, elle y mettrait tous ses soins, et, l'emmenant avec -elle, elle lui choisit une tunique de blanche laine dont elle l'habilla -d'une façon plus mâle que n'avait fait Régis, et puis elle lui donna un -vêtement de peau pour courir dans la forêt, et de belles armes pour se -préserver des animaux qui pourraient le menacer en le voyant devenu -grand; mais elle lui fit jurer de ne jamais verser le sang que pour -défendre sa vie. - -LXXII - -Et puis elle lui donna un livre et lui dit que quand il pourrait le -lire, elle se chargerait de lui apprendre de belles choses qui le -rendraient heureux. Hermann alla trouver maître Bonus, et d'un coup de -pied vraiment héroïque il jeta dans le feu les gâteaux que le pédagogue -était en train de pétrir. «Je ne veux plus être méprisé, lui dit-il; je -ne veux plus faire un dieu de mon ventre, je veux être beau et fier de -recevoir des compliments. Je t'ordonne de m'apprendre à lire; je veux -savoir demain.» - -LXXIII - -Maître Bonus obéit en soupirant; mais comme le lendemain l'enfant ne -savait pas encore lire, l'enfant se dépita et lui dit: «Tu ne sais pas -me montrer. Peut-être ne sais-tu rien. S'il en est ainsi, reste sous ces -habits de servante qui te conviennent, fais la cuisine et appelle-toi -maîtresse Bona. Je reviendrai souper et coucher à ton hôtellerie, mais -j'irai chercher ailleurs l'honneur de ma race et le savoir qui rend -heureux.» Et il sortit avec son chien, laissant le gouverneur stupéfait -de l'entendre parler ainsi. - -LXXIV - -Quand Zilla vit arriver l'enfant résolu et soumis, plein d'orgueil et -d'ambition, bien qu'il répétât sans les comprendre les mots qu'il avait -entendu dire à la reine et à elle, elle s'étonna de voir la puissance de -l'amour-propre sur sa jeune âme, et elle voulut bien essayer de -l'instruire elle-même. Elle le trouva si attentif et si intelligent -qu'elle y prit goût, et peu à peu, le gardant chaque jour plus longtemps -auprès d'elle, elle arriva à ne plus pouvoir se passer de sa compagnie. - -LXXV - -Lorsque le soleil brillait, elle se promenait avec lui et lui apprenait -le secret des choses divines dans la nature, l'histoire de la lumière et -son mariage avec les plantes, le mystère des pierres et le langage des -eaux; la manière de se faire entendre des animaux les plus rebelles à -l'homme, de se faire suivre par les arbres et les rochers, d'évoquer -avec le chant les puissances immatérielles, de faire jaillir des -étincelles de ses doigts et de causer avec les esprits cachés sous la -terre. - -LXXVI - -Au clair de la lune, elle lui apprenait le langage symbolique de la -nuit, l'histoire des étoiles, et la manière de monter les nuages en -rêvant. Elle lui enseignait à se séparer de son corps et à voir avec des -yeux magiques qu'elle lui faisait trouver dans les gouttes d'eau de la -prairie. Elle lui disait aussi en quoi est faite la voie lactée, et -quelquefois elle le fit sortir de son propre esprit et se promener dans -les espaces muets au-dessus des plus hautes montagnes. - -LXXVII - -Quand le vent, la neige et la pluie menaçaient d'engourdir l'âme de son -élève, elle le conduisait dans les grottes mystérieuses où les fées qui -entretiennent le feu mystique consentaient à l'admettre à quelques-uns -de leurs entretiens. Là il apprit à converser avec l'âme des morts, à -lire dans la pensée des absents, à voir à travers les roches les plus -épaisses, à mesurer les hauteurs du ciel sans le regarder, à peser la -terre et les planètes au moyen d'une balance invisible, et mille autres -secrets merveilleux qui sont jeux d'enfant pour les fées. - -LXXVIII - -Quand Hermann sut toutes ces choses, il avait déjà quinze ans, et il -était si beau, si aimable, si instruit, et toujours si agréable à voir, -que si les fées eussent été capables d'aimer, elles en eussent toutes -été éprises; mais leurs appétits sont si bien réglés par l'impossibilité -de mourir qu'il ne leur est pas possible d'aspirer à un sentiment humain -un peu profond; l'amitié même leur est interdite comme pouvant leur -causer du chagrin et troubler le parfait et monotone équilibre de leur -existence. - -LXXIX - -Ce qui leur reste de l'humanité est mesuré juste à la faculté de -s'émouvoir sans souffrance ou sans durée. Ainsi elles sont impétueuses -et irascibles, mais elles oublient vite, et ne s'en portent que mieux. -Elles ont beaucoup de coquetteries et de jalousies, mais étant toujours -libres d'oublier si elles veulent, et de déposer leur souci et leur -dépit quand elles en sont lasses, elles s'agitent pour rien et se -réjouissent de même. Elles ne connaissent pas le bonheur et par -conséquent ne le cherchent pas; qu'en feraient-elles? - -LXXX - -Elles ont la science et n'en jouissent pas à notre manière, car elles ne -l'emploient qu'à se préserver des malheurs de l'ignorance, sans -connaître la joie d'en préserver les autres. Quand elles eurent instruit -le jeune Hermann, elles s'en applaudirent parce qu'il était pour elles -une société et presque un égal; mais à chaque instant elles se disaient -l'une à l'autre pour s'empêcher de l'aimer: «N'oublions pas qu'il doit -mourir.» Pourtant, s'il faisait un compliment à l'une, l'autre boudait, -et il lui fallait la consoler en lui faisant un compliment plus beau. - -LXXXI - -Ce qui ne prouve pas qu'elles fussent sottes ou vaines; mais elles -s'estiment beaucoup pour avoir conquis par la science une manière -d'exister qui les rend inaccessibles à nos peines. La plus jalouse de -toutes était Zilla, parce qu'elle avait des droits sur Hermann ou -croyait en avoir, et quand il vantait la gaieté de Régis ou la sagesse -de la reine, Zilla devenait froide pour lui et se rappelait le peu qu'un -enfant des hommes était devant elle. - -LXXXII - -Pourtant Hermann l'aimait plus que toutes les autres et il la regardait -comme sa mère; mais il y avait en lui de la crainte et de l'orgueil, et -on parlait si peu autour de lui le langage de l'amour, qu'il n'eût osé -songer à aimer quelqu'un plus que lui-même. Il allait de temps en temps -voir maître Bonus, qui continuait à inventer des mets friands et qui ne -se trouvait pas malheureux dans sa solitude, sauf que les fées -s'amusaient de temps en temps à le lutiner. - -LXXXIII - -Elles lui procuraient toute sorte d'hallucinations ridicules. Tantôt il -se croyait femme et rêvait qu'un Éthiopien voulait le vendre aux califes -d'Orient. Alors il se cachait dans les rochers et souffrait la faim, ce -qui était pour lui une grosse peine. D'autres fois Régis lui persuadait -qu'elle était éprise de lui, et l'attirait à des rendez-vous où il était -berné et battu par des mains invisibles. Tout cela était pour le punir -de prétendre à la magie et de se livrer à de grossières et puériles -incantations. - -LXXXIV - -Du reste il se portait bien, il engraissait et ne vieillissait guère, -car les fées sont bonnes au fond, et quand elles l'avaient fatigué ou -effrayé, elles lui donnaient du sommeil ou de l'appétit en -dédommagement. Hermann essayait de s'intéresser à son sort; mais -lorsqu'il le voyait si égoïste et si positif, il s'éloignait de lui avec -dédain. Le seul être qui lui témoignât une amitié véritable, c'était son -chien, et quelquefois, quand les yeux de cet animal fidèle semblaient -lui dire: «Je t'aime», Hermann, sans savoir pourquoi, pleurait. - -LXXXV - -Mais le chien était devenu si vieux qu'un jour il ne put se lever pour -suivre son maître. Hermann, effrayé, courut trouver Zilla. «Mon chien va -mourir, lui dit-il, il faut empêcher cela.--Je ne le puis, -répondit-elle; il faut que tout meure sur la terre, excepté les -fées.--Prolonge sa vie de quelques années, reprit Hermann. Tu peux faire -des choses plus difficiles. Si mon chien meurt, que deviendrai-je? C'est -ce que j'aime le mieux sur la terre après toi, et je ne puis me passer -de son amitié. - -LXXXVI - ---Tu parles comme un fou, dit la fée. Tu peux aimer ton chien, puisqu'il -faut que l'homme aime toujours follement quelque chose; mais je ne veux -pas que tu dises que tu m'aimes, puisque ton chien a droit à des mots -que tu m'appliques. Si ton chien meurt, j'irai t'en chercher un autre, -et tu l'aimeras autant.--Non, dit Hermann, je n'en veux pas d'autre -après lui, et puisque je ne dois pas t'aimer, je n'aimerai plus rien que -la mort.» - -LXXXVII - -Le chien mourut, et l'enfant fut inconsolable. Maître Bonus ne comprit -rien à sa douleur, et les fées la méprisèrent. Alors Hermann irrité -sentit ce qui lui manquait dans le royaume des fées. Il y était choyé et -instruit, protégé et comblé de biens; mais il n'était pas aimé, et il ne -pouvait aimer personne. Zilla essaya de le distraire en le menant avec -elle dans les plus beaux endroits de la montagne. Elle le fit pénétrer -dans les palais merveilleux que les fées élèvent et détruisent en une -heure. - -LXXXVIII - -Elle lui montra des pyramides plus hautes que l'Himalaya et des glaciers -de diamant et d'escarboucle, des châteaux dont les murs n'étaient que -fleurs entrelacées; des portiques et des colonnades de flamme, des -jardins de pierreries où les oiseaux chantaient des airs à ravir l'âme -et les sens; mais Hermann en savait déjà trop pour prendre ces choses au -sérieux; et un jour il dit à Zilla: «Ce ne sont là que des rêves, et ce -que tu me montres n'existe pas.» - -LXXXIX - -Elle essaya de le charmer par un songe plus beau que tous les autres. -Elle le mena dans la lune. Il s'y plut un instant et voulut aller dans -le soleil. Elle redoubla ses invocations, et ils allèrent dans le -soleil. Hermann ne crut pas davantage à ce qu'il y voyait; toujours il -disait à la fée: «Tu me fais rêver, tu ne me fais pas vivre.» Et quand -il s'éveillait, il lui disait: «Je ne me rappelle rien, c'est comme si -je n'avais rien vu.» - -XC - -Et l'ennui le prit. La reine vit qu'il était pâle et accablé. «Puisque -tu ne peux aimer le ciel, lui dit-elle, essaie au moins d'aimer la -terre.» Hermann réfléchit à cette parole. Il se rappela qu'autrefois -Zilla lui avait donné du blé, une charrue, un âne et un mulet. Il -laboura, sema et planta, et il prit plaisir à voir comme la terre est -féconde, docile et maternelle. Maître Bonus fut charmé d'avoir à moudre -du blé et à faire du pain tous les jours. - -XCI - -Mais Hermann ne comprenait pas le plaisir de manger seul, et après avoir -vu ce que la terre peut rendre à l'homme qui lui prête, il ne lui -demanda plus rien et retourna à ce qu'elle lui donnait gratuitement. La -reine lui dit: «Le torrent n'est pas toujours limpide. Depuis les -derniers orages, il entraîne et déchire ses rives, et là où tu te -plaisais à nager, il apporte des roches et du limon. Essaie de le -diriger. Tâche d'aimer l'eau, puisque tu n'aimes plus la terre.» - -XCII - -Hermann dirigea le torrent et lui rendit sa beauté, sa voix harmonieuse, -sa course légère, ses doux repos dans la petite coupe des lacs; mais un -jour il le trouva trop soumis, car il n'avait plus rien à lui commander. -Il abattit les écluses qu'il avait élevées et se plut à voir l'eau -reprendre sa liberté et recommencer ses ravages. «Quel est ce caprice?» -lui dit Zilla.--Pourquoi, lui répondit-il, serais-je le tyran de l'eau? -Ne pouvant être aimé, je n'ai pas besoin d'être haï.» - -XCIII - -Zilla trouva son fils ingrat, et, pour la première fois depuis beaucoup -de siècles, elle eut un mécontentement qui la rendit sérieuse. «Je veux -l'oublier, dit-elle à la reine, car il me donne plus de souci qu'il ne -mérite. Permets que je le fasse sortir d'ici et que je le rende à la -société de ses pareils. Tu me l'avais bien dit que je m'en lasserais, et -la vieille Trollia avait raison de blâmer ma protection et mes caresses. - -XCIV - ---Fais ce que tu voudras, dit la reine, mais sache que cet enfant sera -malheureux à présent parmi les hommes, et que tu ne l'oublieras pas -aussi vite que tu l'espères. Nous ne devons rien détruire, et pourtant -tu as détruit quelque chose dans son âme.--Quoi donc? dit -Zilla.--L'ignorance des biens qu'il ne peut posséder. Essaie de -l'exiler, et tu verras!--Que verrai-je, puisque je veux ne plus le -voir?--Tu le verras dans ton esprit, car il se fera reproche, et ce -fantôme criera jour et nuit après toi.» - -XCV - -Zilla ne comprit pas ce que lui disait la reine. N'ayant jamais fait le -mal, même avant d'avoir bu la coupe, elle ne redoutait pas le remords, -ne sachant ce que ce pouvait être. Libre d'agir à sa guise, elle dit à -Hermann: «Tu ne te plais point ici; veux-tu retourner parmi les tiens?» -Mille fois Hermann avait désiré ce qu'elle lui proposait et jamais il -n'avait osé le dire, craignant de paraître ingrat et d'offenser Zilla. -Surpris par son offre, il doutait qu'elle fût sérieuse. - -XCVI - -«Ma volonté, répondit-il, sera la tienne.--Eh bien! dit-elle, va -chercher maître Bonus, et je vous ferai sortir de nos domaines. Il fut -impossible de décider maître Bonus à quitter le Val-des-Fées. Il alla se -jeter aux pieds de la reine et lui dit: «Veux-tu que j'aille achever ma -vie dans les supplices? Est-ce que je gêne quelqu'un ici? Je ne vis que -de végétaux et de miel. Je respecte vos mystères et n'approche jamais de -vos antres. Laissez-moi mourir où je suis bien.» - -XCVII - -Il lui fut accordé de rester, et le jeune Hermann, qui était devenu un -homme, déclarant qu'il n'avait nul besoin de son gouverneur, partit seul -avec Zilla. Quand ils durent passer l'effrayante corniche de rochers où -aucun homme du dehors n'eût osé se risquer, elle voulut l'aider d'un -charme pour le préserver du vertige. «Non, lui dit-il, je connais ce -chemin, je l'ai suivi plus d'une fois, et j'eusse pu m'échapper depuis -longtemps.--Pourquoi donc restais-tu malgré toi?» dit Zilla. Hermann ne -répondit pas. - -XCVIII - -Il était fâché que la fée lui fît cette question. Elle aurait dû deviner -que le respect et l'affection l'avaient seuls retenu. Zilla comprit son -fier silence et commença à devenir triste du sacrifice qu'elle -s'imposait; mais elle l'avait résolu, et elle continua de marcher devant -lui. Quand ils furent à la limite de séparation, elle lui donna l'or -qu'elle avait autrefois dérobé au héraut du duc son père et qu'elle -avait offert à l'enfant comme un jouet. Il l'avait dédaigné alors, et, -cette fois encore, il sourit et le prit sans plaisir. - -XCIX - -«Tu ne saurais te passer de ce gage, lui dit-elle. Ici tu n'auras le -droit de rien prendre sur la terre. Il te faudra observer les conditions -de l'échange.» Hermann ne comprit pas. Elle avait dédaigné de -l'instruire des lois et des usages de la société humaine. Il était bien -tard pour l'avertir de tout ce qui allait le menacer dans ce monde -nouveau. D'ailleurs Hermann ne l'écoutait pas, il était comme ivre, car -son âme était impatiente de prendre l'essor; mais son ivresse était -pleine d'amertume, et il se retenait de pleurer. - -C - -En ce moment, si la fée lui eût dit: «Veux-tu revenir avec moi?» il -l'eût aimée et bénie; mais elle défendait son coeur de toute faiblesse, -elle avait les yeux secs et la parole froide. Hermann sentait bien qu'il -n'avait encore aimé qu'une ombre, et, se faisant violence, il lui dit -adieu. Quand elle eut disparu, il s'assit et pleura. Zilla, en se -retournant, le vit et fut prête à le rappeler; mais ne fallait-il pas -qu'elle l'oubliât, puisqu'elle ne pouvait le rendre heureux? - - -LIVRE DEUXIÈME - -I - -Pourtant, lorsque Zilla rentra dans la vallée, il lui sembla que tout -était changé. L'air lui semblait moins pur, les fleurs moins belles, les -nuages moins brillants. Elle s'étonna de ne pas trouver l'oubli et fit -beaucoup d'incantations pour l'évoquer. L'oubli ne vint pas, et la fée -fit des réflexions qu'elle n'avait jamais faites. Elle cacha à ses -soeurs et à la reine le déplaisir qu'elle avait; mais elle eut beau -chanter aux étoiles et danser dans la rosée, elle ne retrouva pas la -joie de vivre. - -II - -Des semaines et des mois se passèrent sans que son ennui fût diminué. -D'abord elle avait cru qu'Hermann reviendrait; mais il ne revint pas, et -elle en conçut de l'inquiétude. La reine lui dit: «Que t'importe ce -qu'il est devenu? Il est peut-être mort, et tu dois désirer qu'il le -soit. La mort efface le souvenir.» Zilla sentit que le mot de mort -tombait sur elle comme une souffrance. Elle s'en étonna et dit à la -reine: «Pourquoi ne savons-nous pas où vont les âmes après la mort? - -III - ---Zilla, répondit la reine, ne songe point à cela, nous ne le saurons -jamais; les hommes ne nous l'apprendront pas. Ils ne le savent que quand -ils ont quitté la vie, et nous, qui ne la quittons pas, nous ne pouvons -ni deviner où ils vont, ni espérer jamais les rejoindre.--Ce monde-ci, -reprit Zilla, doit-il donc durer toujours, et sommes-nous condamnées à -ne jamais voir ni posséder autre chose?--Telle est la loi que nous avons -acceptée, ma soeur. Nous durerons ce que durera la terre, et si elle -doit périr, nous périrons avec elle. - -IV - ---O reine! les hommes doivent-ils donc lui survivre?--Leurs âmes ne -périront jamais.--Alors c'est eux les vrais immortels, et nous sommes -des éphémères dans l'abîme de l'éternité.--Tu l'as dit, Zilla. Nous -savions cela quand nous avons bu la coupe, l'as-tu donc oublié?--J'étais -jeune alors, et la gloire de vaincre la mort m'a enivrée. Depuis j'ai -fait comme les autres. Le mot d'avenir ne m'a plus offert aucun sens; le -présent m'a semblé être l'éternité. - -V - ---D'où te vient donc aujourd'hui, dit la reine, l'inquiétude que tu me -confies et la curiosité qui te trouble?--Je ne le sais pas, répondit -Zilla. Si je pouvais connaître la douleur, je te dirais qu'elle est -entrée en moi.» Zilla n'eut pas plutôt prononcé cette parole que des -larmes mouillèrent ses yeux purs, et la reine la regarda avec une -profonde surprise; puis elle lui dit: «J'avais prévu que tu te -repentirais d'avoir abandonné l'enfant; mais ton chagrin dépasse mon -attente. Il faut qu'il soit arrivé malheur à Hermann, et ce malheur -retombe sur toi. - -VI - ---Reine, dit la jeune fée, je veux savoir ce qu'Hermann est devenu.» -Elles firent un charme. Zilla, enivrée par les parfums du trépied -magique, pencha sa belle tête comme un lis qui va mourir et la vision se -déploya devant elle. Elle vit Hermann au fond d'une prison. Il avait été -vite dépouillé, par les menteurs et les traîtres, de l'argent qu'il -possédait. Ayant faim, il avait volé quelques fruits, et il -comparaissait devant un juge qui ne pouvait lui faire comprendre que, -quand on n'a pas de quoi manger, il faut travailler ou mourir. - -VII - -A cette vision une autre succéda. Hermann, n'ayant pas compris la -justice humaine, comparaissait de nouveau devant le juge, qui le -condamnait à être battu de verges et à sortir de la résidence ducale. Le -jeune homme indigné déclarait alors qu'il était le fils du feu duc, -l'aîné du prince régnant, le légitime héritier de la couronne échue à -son frère. Zilla le crut sauvé.--Justice lui sera rendue, pensa-t-elle. -Il va être prince, et, comme nous l'avons rendu savant et juste, son -peuple le respectera et le chérira. - -VIII - -Mais une autre vision lui montra Hermann accusé d'imposture et de -projets séditieux, et condamné à mort. Alors la fée s'éveilla en -entendant retentir au loin cette parole: _C'est pour demain!_ Quelque -bonne magicienne qu'elle fût, elle n'avait pas le don de transporter son -corps aussi vite que son esprit. Si les fées peuvent franchir de grandes -distances, c'est parce qu'elles ne connaissent pas la fatigue; mais à -toutes choses il faut le temps, et Zilla comprit pour la première fois -le prix du temps. - -IX - -«Donne-moi des ailes!» dit-elle à la reine; mais la reine n'avait point -inventé cela. «Fais-moi conduire par un nuage rapide»; mais ni les -hommes ni les fées n'avaient découvert cela. «Fais-moi porter par le -vent à travers l'espace.--Tu me demandes l'impossible, dit la reine. -Pars vite et ne compte que sur toi-même.» Zilla partit, elle se lança -dans le torrent, elle fut portée comme par la foudre; mais, arrivée à la -plaine, elle se trouva dans une eau endormie, et préféra courir. - -X - -Elle était légère autant que fée peut l'être, mais elle n'avait jamais -eu besoin de se presser, et, l'énergie humaine n'agissant point en elle -pour lui donner la fièvre, elle vit que les piétons qui se rendaient à -la ville pour voir pendre l'imposteur Hermann allaient plus vite -qu'elle. Humiliée de se voir devancer par de lourds paysans, elle avisa -un cavalier bien monté et sauta en croupe derrière lui. Il la trouva -belle et sourit; mais tout aussitôt il ne la vit plus et crut qu'il -avait rêvé. - -XI - -Cependant le cheval la sentait, car elle l'excitait à courir, et -l'animal effrayé se cabra si follement qu'il renversa son maître. Elle -lui enfonça son talon brûlant dans la croupe, et il fournit une course -désespérée au bout de laquelle, ayant dépassé ses forces, il tomba mort -aux portes de la ville. Zilla prit le manteau du cavalier, qui était -resté accroché à la selle, et elle se glissa dans la foule qui se ruait -vers l'échafaud. - -XII - -Le peuple était furieux et hurlait des imprécations parce qu'on venait -de lui apprendre que l'imposteur Hermann avait réussi à s'évader. Il -voulait qu'on pendît à sa place le geôlier, le gouverneur de la prison -et le bourreau lui-même, qui ne lui donnait pas le spectacle attendu. Le -grand chef de la police parut sur un balcon et apaisa cette foule en lui -disant: «On n'a pu encore rattraper l'imposteur Hermann, mais on va vous -donner le spectacle quand même.» - -XIII - -Et des hérauts crièrent aux quatre coins de la place: «Vous allez voir -pendre sans jugement le scélérat qui a fait fuir le condamné.» La foule -battit des mains, et le bourreau apprêta sa corde. On amena la victime, -et la fée vit quelque chose d'extraordinaire: Celui qui avait sauvé -Hermann n'était autre que maître Bonus, qui s'avançait résigné en -remettant son âme à Dieu. «C'en est fait, dit-il à la fée, qui -s'approcha de lui; j'ai mal veillé jadis sur le prince, et on m'a -condamné au feu. Je le sauve aujourd'hui, et voici la corde. J'accomplis -ma destinée.» - -XIV - -Maître Bonus, après le départ de son élève, s'était ennuyé dans le -royaume des fées. Il avait eu honte de sa couardise; il s'était dit -aussi que le prince Hermann, étant le légitime héritier de la couronne, -le sauverait du bûcher. Profitant de ce que les fées l'avaient oublié -dans son désert, il était parti depuis huit jours déjà, et il avait pu -pénétrer dans la ville sans être reconnu sous ses habits de femme. Là, -apprenant que le prince était en prison, il avait été trouver le prince -régnant. - -XV - -Il lui avait juré qu'Hermann était son frère, et le prince régnant lui -avait permis d'essayer de le faire évader, à la condition qu'ils -retourneraient tous deux chez les fées et ne troubleraient plus la paix -de ses États. Maître Bonus avait sauvé Hermann en lui donnant sa robe et -son chaperon. Il était resté en prison à sa place, comptant qu'il serait -respecté en montrant le sauf-conduit du prince régnant; mais, dans sa -précipitation à changer d'habit, il avait laissé le sauf-conduit dans la -poche de sa robe. - -XVI - -Et, sans le savoir, Hermann s'en allait avec ce papier, tandis qu'on -allait pendre maître Bonus. Zilla résolut de sauver le vieillard, et, -faisant claquer ses doigts, elle foudroya le bourreau, qui tomba comme -ivre et ne put être réveillé par les cris de la multitude. Des gardes -qui voulurent s'emparer de la fée et du patient furent frappés -d'immobilité, et tous ceux qui se présentèrent pour les remplacer ne -purent secouer l'engourdissement que leur jeta la magicienne. - -XVII - -Elle conduisit le vieillard dans une forêt où il lui apprit en se -reposant la route qu'Hermann avait dû prendre sans risque, grâce au -sauf-conduit. «Allons le chercher», dit Zilla, et bien vite ils -repartirent. Plusieurs jours après, ils le rejoignirent sur les terres -d'un prince voisin, et ils le trouvèrent travaillant à couper et à -débiter des arbres pour gagner sa vie. En voyant apparaître ses amis, il -jeta sa cognée et voulut les suivre. - -XVIII - -Mais une jeune fille qui s'approchait en ce moment l'arrêta d'un regard -plus puissant que celui de toutes les fées. C'était pourtant une pauvre -fille qui marchait pieds nus, la servante du maître bûcheron qui avait -enrôlé le prince parmi ses manoeuvres. Tous les jours elle apportait sur -sa tête l'eau et le pain qu'Hermann mangeait et buvait à midi. Elle -allait ainsi servir les autres ouvriers épars dans la forêt, et elle ne -s'arrêtait point à causer avec eux. - -XIX - -Elle avait à peine échangé quelques paroles avec Hermann, mais leurs -yeux s'étaient parlé. Elle était belle et modeste. Hermann avait vingt -ans, et il n'avait pas encore aimé. Depuis trois jours, il aimait la -pauvre Bertha, et quand la fée lui dit: «Partons», il lui répondit: -«Jamais, à moins que tu ne me permettes d'emmener cette compagne.--Tu -seras toujours un fou, reprit Zilla. Tu as à peine passé une saison -parmi les hommes; ils ont voulu te faire mourir, et tu prétends aimer -parmi eux. - -XX - ---Je ne prétends rien, dit Hermann. Hier, j'étais prêt à mourir sur -l'échafaud, et je maudissais ma race: aujourd'hui j'aime cette enfant et -je sens que l'humanité est ma famille.--Ne vois-tu pas, reprit la fée, -que tu vivras ici dans la servitude, le travail et la misère?--J'accepte -tous les maux, si j'ai le bonheur d'être aimé.» Zilla prit à part la -jeune fille et lui demanda si elle voulait être la compagne d'Hermann. -Elle rougit et ne répondit pas. «Songe, lui dit la fée, que son royaume -est la solitude.» - -XXI - -Bertha demanda s'il était exilé. «Pour toujours, dit la fée.--Mais -n'êtes-vous pas sa fiancée?» La fée sourit avec dédain. «Pardonnez-moi, -dit Bertha, je veux savoir s'il n'aime que moi.» La fée vit que sa -beauté rendait Bertha jalouse, et son orgueil s'en réjouit; mais la -jeune fille pleura, et Hermann, accourant, dit à la fée: «Pourquoi -fais-tu pleurer celle que j'aime? Et si tu ne veux pas qu'elle me suive, -comment espères-tu que je te suivrai? - -XXII - ---Venez donc tous deux, dit la fée; mais si tu t'ennuies encore chez -nous avec cette compagne, ne compte plus que je m'intéresserai à toi.» -Ils partirent tous les quatre, car maître Bonus, plus que jamais, en -avait assez du commerce des humains, et ils retournèrent dans le -Val-des-Fées, où l'union d'Hermann et de Bertha fut consacrée par la -reine, et puis les jeunes époux allèrent vivre avec maître Bonus dans -une belle maison de bois qu'Hermann construisit pour sa compagne. - -XXIII - -Alors les fées virent quelle chose puissante était l'amour dans deux -jeunes coeurs également purs, et quel bonheur ces deux enfants goûtaient -dans leur solitude. Maître Bonus avait repris ses habits de femme avec -empressement, et ses fonctions de ménagère avec orgueil. Bertha, simple -et humble, avait du respect pour lui et admirait sincèrement sa -pâtisserie. Hermann, depuis que son précepteur s'était dévoué pour lui, -lui pardonnait sa gourmandise et lui témoignait de l'amitié. - -XXIV - -Il travaillait avec ardeur à cultiver la terre et à préparer les plus -douces conditions d'existence à sa famille, car il eut bientôt un fils, -puis deux, et puis une fille, et à chaque présent de Dieu il augmentait -sa prévoyance et embellissait son domaine. Bertha était si douce qu'elle -avait gagné la bienveillance de Zilla et de toutes les jeunes fées; et -même Zilla aimait désormais Bertha plus qu'Hermann, et leurs enfants -plus que l'un et l'autre. - -XXV - -Zilla ne se reconnaissait plus elle-même auprès de ces enfants. -L'ambition d'être aimée lui était venue si forte que l'équité de son -esprit en était troublée. Un jour, elle dit à Bertha: «Donne-moi ta -fille. Je veux une âme qui soit à moi sans partage. Hermann ne m'a -jamais aimée malgré ce que j'ai fait pour lui.--Vous vous trompez, -Madame, répondit Bertha. Il eût voulu vous chérir comme sa mère, c'est -vous qui ne l'aimiez pas comme votre fils. - -XXVI - ---Je ne pouvais l'aimer ainsi, reprit la fée. Je sentais qu'il -regrettait quelque chose, ou qu'il aspirait à une tendresse que je ne -pouvais lui inspirer; mais ta fille ne te connaît pas encore. Elle ne -regrettera personne. Je l'emporterai dans nos sanctuaires, elle ne verra -jamais que moi, et j'aurai tout son coeur et tout son esprit pour moi -seule.--Et l'aimerez-vous comme je l'aime? dit Bertha, car vous parlez -toujours d'être aimée, sans jamais rien promettre en retour. - -XXVII - ---Qu'importe que je l'aime, dit la fée, si je la rends heureuse?--Jurez -de l'aimer passionnément, s'écria Bertha méfiante, ou je jure que vous -ne l'aurez pas.» La fée, irritée, alla se plaindre à la reine. «Ces -êtres sont insensés, lui dit-elle. Ils ne comprennent pas ce que nous -sommes pour eux. Ils nous doivent tout, la sécurité, l'abondance, -l'offre de tous les dons de la science et de l'esprit. Eh bien! ils ne -nous en savent point de gré. Ils nous craignent peut-être, mais ils ne -veulent point nous chérir sans conditions. - -XXVIII - ---Zilla, dit la reine, ces êtres ont raison. La plus belle et la plus -précieuse chose qu'ils possèdent, c'est le don d'aimer, et ils sentent -bien que nous ne l'avons pas. Nous qui les méprisons, nous sommes -tourmentées du besoin d'inspirer l'affection, et le spectacle de leur -bonheur éphémère détruit le repos de notre immortalité. De quoi nous -plaindrions-nous? Nous avons voulu échapper aux lois rigides de la mort, -nous échappons aux douces lois de la vie, et nous sentons un regret -profond que nous ne pouvons pas définir. - -XXIX - ---O ma reine, dit Zilla, voilà que tu parles comme si tu le ressentais -toi-même, ce regret qui me consume!--Je l'ai ressenti longtemps, -répondit la reine; il m'a dévorée, mais j'en suis guérie.--Dis-moi ton -secret! s'écria la jeune fée.--Je ne le puis, Zilla! Il est terrible et -te glacerait d'épouvante. Supporte ton mal et tâche de t'en distraire. -Étudie le cours des astres et les merveilles du mystérieux univers. -Oublie l'humanité et n'espère pas établir de liens avec elle.» - -XXX - -Zilla, effrayée, se retira; mais la reine vit bientôt arriver d'autres -jeunes fées qui lui firent les mêmes plaintes et lui demandèrent la -permission d'aller voler des enfants chez les hommes. «Hermann et Bertha -sont trop heureux, disaient-elles. Ils possèdent ces petits êtres qui ne -veulent aimer qu'eux, et qui ne nous accordent qu'en tremblant ou avec -distraction leurs sourires et leurs caresses. Hermann et Bertha ne nous -envient rien, tandis que nous leur envions leur bonheur. - -XXXI - ---C'est une honte pour nous, dit Régis, qui était la plus ardente dans -son dépit. Nous avons accueilli ces êtres faibles et périssables pour -avoir le plaisir de comparer leur misère à notre félicité, pour nous -rire de leur faiblesse et de leurs travers, pour nous amuser d'eux, en -un mot, tout en leur faisant du bien, ce qui est le privilége et le -soulagement de la puissance, et les voilà qui nous bravent et qui se -croient supérieurs à nous parce qu'ils ont des enfants et qu'ils les -aiment. - -XXXII - -«Fais que nous les aimions aussi, ô reine! qui nous as faites ce que -nous sommes. Si tu es plus sage et plus savante que nous, prouve-le -aujourd'hui en modifiant notre nature, que tu as laissée incomplète. -Ote-nous quelques-uns des priviléges dont tu as doté notre merveilleuse -intelligence, et mets-nous dans le coeur ces trésors de tendresse que -les êtres destinés à mourir possèdent si fièrement sous nos yeux.» - -XXXIII - -Les vieilles fées vinrent à leur tour et déclarèrent qu'elles -quitteraient ce royaume, si l'on n'en chassait pas la famille d'Hermann, -car elles voyaient bien que sa postérité allait envahir la vallée et la -montagne, cultiver la terre, briser les rochers, enchaîner les eaux, -irriter, détruire ou soumettre les animaux sauvages, chasser le silence, -déflorer le mystère du désert et rendre impossibles les cérémonies, les -méditations et les études des doctes et vénérables fées. - -XXXIV - -«S'il vous plaît de faire alliance avec la race impure, dit la vieille -Trollia aux jeunes fées, nous ne pouvons nous y opposer; mais nous avons -le droit de nous séparer de vous et d'aller chercher quelque autre -sanctuaire vraiment inaccessible, où nous pourrons oublier l'existence -des hommes et vivre pour nous seules, comme il convient à des êtres -supérieurs. Quant à votre reine, ajouta-t-elle en lançant à celle-ci un -regard de menace, gardez-la si vous voulez, nous secouons ses lois et -lui déclarons la guerre.» - -XXXV - -Les jeunes fées défendirent avec véhémence l'autorité de la reine. -Celles qui n'étaient ni vieilles ni jeunes se partagèrent, et le concile -devint si orageux que les daims épouvantés s'enfuirent à travers la -vallée, et que Bertha dit en souriant à Hermann: «Les entends-tu -là-haut, ces pauvres fées? Elles grondent comme le tonnerre et mugissent -comme la bourrasque. Elles ont beau pouvoir tout ce qu'elles veulent, -elles ne savent pas être heureuses comme nous. Si elles continuent à se -quereller ainsi, elles feront crouler la montagne.» - -XXXVI - -Hermann s'inquiéta pour Zilla, qu'il aimait plus qu'elle ne voulait le -reconnaître. «Je ne sais pas quel mal on peut lui faire, dit-il, je ne -suis pas initié à tous leurs secrets; mais je voudrais la savoir à -l'abri de cette tempête.--Va la chercher, dit Bertha. Ah! si elle -pouvait comprendre que nous l'aimons! Mais son malheur est de parler du -coeur des autres comme une taupe parlerait des étoiles. Tâche de -l'apaiser. Dis-lui que si elle veut vivre avec nous, je lui prêterai mes -enfants pour la distraire.» - -XXXVII - -«On ne prête pas aux fées, pensa Hermann; elles veulent tout et ne -rendent rien.» Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de -près les clameurs de la folle assemblée, car ces âmes vouées au culte -obligé de la force et de la sagesse avaient été prises de vertige et -demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne -n'était d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter -autour d'elle comme des feuilles soulevées par un tourbillon. Elles -parlaient dans la langue des mystères; Hermann ne put savoir ce qu'elles -disaient. - -XXXVIII - -Dans l'ivresse de leur inquiétude ardente, elles flottaient sur la -bruyère aux derniers rayons du soleil, les unes s'élançant d'un bond -fantastique sur les roches élevées pour dominer le tumulte et se faire -écouter, d'autres s'entassant aux parois inférieures pour se consulter -ou s'exciter. On eût dit un de ces conciliabules étranges que tiennent -les hirondelles sur le haut des édifices, au moment de partir toutes -ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et -vit qu'elle n'y était pas. - -XXXIX - -Il s'enfonça dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de -porphyre où il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'était pas là. Il -pénétra plus avant dans les régions éloignées où fleurit la gentiane -bleue comme le ciel. Il trouva Zilla étendue sur le sol, au bord d'un -abîme où s'engouffrait une cascade. La belle fée, affaissée sur le roc -tremblant, semblait prête à suivre la chute implacable de l'eau dans le -gouffre. - -XL - -Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et -l'éloigna de ce lieu horrible. «Que fais-tu? lui dit-elle avec un triste -sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas -de moi? Et comment peux-tu t'inquiéter d'ailleurs, puisque tu ne peux -m'aimer?--Mère,... lui dit Hermann.--Elle l'interrompit: Je n'ai jamais -été, je ne serai jamais la mère de personne!--Si je t'offense en -t'appelant ainsi, dit Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-là. - -XLI - -«Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que -je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as -fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lassé ta patience -par mon ingratitude ou ma légèreté; mais toujours tu m'as pardonné et, -après m'avoir chassé, tu as couru après moi pour me ramener. Je ne sais -pas ce qui nous sépare, ce mystère est au-dessus de mon intelligence; -mais il y a une chose que je sais. - -XLII - -«Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut -se passer de ta présence, il ne peut se passer de ton bonheur; tu m'as -dit souvent qu'il était inaltérable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant -te servir et te consoler, j'ai vécu pour ma famille et pour moi; mais si -tu m'as trompé, si tu es capable de souffrir, de subir quelque -injustice, d'éprouver l'ennui de la solitude, de former un souhait -irréalisable, me voilà pour souffrir et pleurer avec toi. - -XLIII - -«Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant -pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te préserver de -l'injustice, et si ton désir immense veut soumettre et posséder -l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner; mais si c'est un coeur -filial que tu veux, voilà le mien que je t'apporte. S'il n'apprécie pas -bien la grandeur de ta destinée, il adore du moins cette bonté qui -réside en toi comme la lumière palpite dans les étoiles. J'ai bien senti -que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui -souille les hommes, la tyrannie et le châtiment. - -XLIV - -«Et si j'ai souffert quelquefois de te voir si grande, j'ai plus souvent -connu la douceur de te sentir si miséricordieuse et infatigable dans ta -protection. Et toujours, en dépit de mes langueurs et de mes révoltes, -je me suis reproché de ne pouvoir t'aimer comme tu le mérites. Voilà -tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu -étais ma pareille, je te dirais: Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme -est peu de chose pour celle qui a vu tomber les générations dans l'abîme -du temps. - -XLV - -«Eh bien! puisque je n'ai rien à t'offrir qui vaille la peine d'être -ramassé par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette -douleur rachète mon néant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans -mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse -et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me -regardait avec des yeux qui semblaient me dire: «Pardonne-moi de ne pas -savoir de quoi tu me parles.» - -XLVI - -«Il eût voulu, j'en suis certain, avoir une âme pareille à la mienne -pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et -quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour toi, -Zilla; c'est un témoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mépriser, car -c'est l'obscure expression et le suprême effort d'une amitié qui ne peut -franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce -qu'il lui est possible de te donner. - -XLVII - ---Tu mens! répondit Zilla; j'ai demandé un de tes enfants, ta femme me -l'a refusé, et tu ne me l'apportes pas! Hermann sentit son coeur se -glacer, mais il se contint. «Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si -chétif désir trouble la paix immuable de ton âme.--Ah! voilà que tu -recules déjà! s'écria la fée, et vois comme tu te contredis! Tu -prétendais vouloir me donner ta vie, je te demande beaucoup moins...--Tu -me demandes beaucoup plus, répondit Hermann. - -XLVIII - ---Dis donc, s'écria la fée, que tu crains les larmes et les reproches de -Bertha. Ne sais-tu pas que ta fille sera heureuse avec moi? que si elle -est malade, je saurai la guérir? que si elle est rebelle, je la -soumettrai par la douceur? que si elle est intelligente, je lui donnerai -du génie, et que si elle ne l'est pas, je lui donnerai des fêtes et des -songes de poésie aussi doux que les révélations de la science sont -belles? Avoue donc que ton amour pour elle est égoïste, et que tu veux -l'élever dans l'égoïsme humain. - -XLIX - ---Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que -l'amour est égoïste en même temps qu'il est dévoué dans le coeur de -l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas à mon enfant! Eh -bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir, et que si tu -la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me parles des larmes de sa -mère; oui, je les sens déjà tomber sur mon coeur; mais dis-moi que le -tien souffre de ce désir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je -cède. - -L - ---Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire -l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais -plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître? -Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis -venue à _aimer_ ton enfant!--Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. O mère! -c'est la première fois que tu dis ce mot-là! C'est Dieu qui le met sur -tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton -coeur. - -LI - -«Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans -vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout -ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa -demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit -doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans -bruit; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança -furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille. - -LII - -Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et -en reproches; mais Hermann lui dit: «Notre grande amie veut aimer notre -enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec -elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté -autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère -Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a -donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins. - -LIII - -«Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour -reconnaître sa bonté.» Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann: -«Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul -baiser, je ne pourrais plus m'en séparer.» Et quand il eut fait trois -pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par -terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses -sanglots. «Ah! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas -notre enfant! - -LIV - ---Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui -contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme; crains mon -mépris et mon abandon!--Je ne crains rien de toi, répondit Hermann; -n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je -crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille, -prends-la.» Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme -un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de -triomphe et de joie. - -LV - -Ni les larmes ni les caresses de la mère n'avaient troublé le sommeil -profond et confiant de la petite fille; mais quand elle se sentit sur le -coeur étrange et mystérieux de la fée, elle commença à rêver, à -s'agiter, à se plaindre, et quand la fée fut loin dans la forêt, -l'enfant s'éveilla glacée d'épouvante, et jeta des cris perçants que -Zilla dut étouffer par ses caresses pour les empêcher de parvenir -jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha. - -LVI - -Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant éperdue se tordait -avec désespoir et criait le seul mot qu'elle sût dire pour appeler sa -mère. Zilla gravit la montagne en courant, espérant en vain que la -rapidité de sa marche étourdirait et endormirait la petite créature. -Quand elle arriva auprès de la cascade, l'enfant, fatiguée de cris et de -pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui -réveilla les rossignols et les rendit jaloux; mais elle ne put arrêter -les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant. - -LVII - -Et, tout en continuant de chanter, Zilla rêvait au mystère d'amour caché -dans le sein de ce petit être qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni -parler, et qui déjà savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. «Eh -quoi! se disait la fée, je n'aurai pas raison de cette résistance morale -qui n'a pas conscience d'elle-même!» Elle changea de mélodie; et, dans -cette langue sans paroles qu'Orphée chanta jadis sur la lyre aux tigres -et aux rochers, elle crut soumettre l'âme de l'enfant à l'ivresse des -rêves divins. - -LVIII - -Ce chant fut si beau que les pins de la montagne en frémirent de la -racine au faîte, et que les rochers en eurent de sourdes palpitations; -mais l'enfant ne se consola point et continua de gémir. Zilla invoqua -l'influence magique de la lune; mais le pâle visage de l'astre effraya -l'enfant, et la fée dut prier la lune de ne plus la regarder. La -cascade, ennuyée des pleurs qu'elle prenait pour un défi, se mit à rugir -stupidement; mais les cris de l'enfant luttèrent contre le tonnerre de -la cascade. - -LIX - -Ce désespoir obstiné vainquit peu à peu la patience et la volonté de -Zilla. Il semblait qu'il y eût dans ces larmes d'enfant quelque chose de -plus fort que tous les charmes de la magie et de plus retentissant que -toutes les voix de la nature. Zilla s'imagina qu'au fond de la vallée, à -travers les épaisses forêts et les profondes ravines, Bertha entendait -les pleurs de sa fille et accusait la fée de ne pas l'aimer. Une colère -monta dans l'esprit de Zilla, un tremblement convulsif agita ses -membres. Elle se leva au bord de l'abîme. - -LX - -«Puisque cet être insensé se refuse à l'amour pour moi, pensait-elle, -pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel -et la terre? S'il faut que le désir de cet amour me brûle, ou que le -regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remède serait d'anéantir -la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui -s'éveille à peine à la vie a-t-elle déjà une âme, et d'ailleurs si l'âme -des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la délivrer de son -corps?» - -LXI - -Elle étendit ses deux bras sur l'abîme, et l'enfant, avertie de -l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si -déchirant que le coeur glacé de la fée en fut traversé comme par une -épée. Elle la rapprocha impétueusement de sa poitrine et lui donna un -baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu -maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la -contemplait, mollement étendue sur ses genoux aux premières pâleurs du -matin. - -LXII - -Et son âme se transformait comme les nuages épars au flanc de la -montagne. Son ardente volonté se fondait comme la neige, son besoin de -domination s'effaçait comme la nuit. Une nouvelle lumière, plus pure que -celle de l'aube pénétrait dans son cerveau; des chants plus suaves que -ceux de la brise résonnaient dans ses oreilles. Elle pensait à la douce -Bertha et se sentait douce à son tour. Quand l'enfant fut reposée, elle -se pencha vers ses petites lèvres roses, en obtint un baiser et -redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha. - -LXIII - -«Voilà votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu éprouver votre amitié. -Reprenez votre bien. J'en connais le prix désormais, car j'ai senti que -sa mère ne l'avait pas acheté trop cher par la souffrance. J'ai compris -aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obéit à -la prévoyance paternelle; la mort est au bout de sa tâche, mais il a -cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice -au ciel et sur la terre, si je prétendais posséder à la fois l'amour et -l'immortalité.» - -LXIV - -Elle les quitta tout aussitôt pour ne pas voir leur joie et retourna -dans la solitude, où elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin -l'assemblée tumultueuse de ses compagnes qui continuaient à s'agiter sur -les sommets du sanctuaire; mais cela lui était indifférent. L'orgueil de -sa caste immortelle ne parlait plus à son coeur, attendri par de saintes -faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aimé ses nobles -soeurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait été plus doux que -toutes les gloires. - -LXV - -La nuit qui termina ce jour, unique dans la longue vie de Zilla, monta -livide dans un ciel lourd et brouillé. La lune se leva derrière la -brisure des roches désolées, et, bientôt voilée par les nuages, laissa -tomber des lueurs sinistres et froides sur les flancs verdâtres du -ravin. Zilla vit, au bord du lac morne et sans transparence, des feux -épars et des groupes confus. Dans une vive auréole blanche, elle -reconnut la reine assise au milieu des jeunes fées qui semblaient lui -rendre un dernier hommage, car peu à peu elles s'éloignaient et la -laissaient seule. - -LXVI - -Elles allaient se joindre à d'autres troupes incertaines qui tantôt -augmentaient et brillaient d'un rouge éclat dans la nuit, tantôt -s'atténuaient ou se perdaient dans des foules errantes. Quelques danses -flamboyèrent au bord du lac, quelques étincelles jaillirent dans les -roseaux; mais tout s'opéra en silence; aucun chant terrible ou sublime -n'accompagna ces évolutions mystérieuses, et Zilla se prit à s'étonner -de voir s'accomplir des rites qui lui étaient inconnus. - -LXVII - -Elle se souvint que, si elle aimait là quelqu'un, c'était la reine, -toujours si douce et si grave. Elle voulut savoir ce qu'elle avait -ordonné, et la chercha au bord du lac; mais toute lumière avait disparu, -et Zilla, fit retentir son cri cabalistique qui l'annonçait à ses -soeurs. Ce cri, auquel mille voix avaient coutume de répondre, se perdit -dans le silence, et Zilla voyant qu'un grand événement avait dû -bouleverser toutes les lois du sabbat, fut saisie d'effroi et de -tristesse. - -LXVIII - -Elle cria de nouveau d'une voix mal assurée; mais elle ne put dire les -paroles consacrées par le rite: sa mémoire les avait perdues. En ce -moment elle vit la reine auprès d'elle. «Tout est accompli, Zilla; je ne -suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde!...» La -lune, qui se dégageait des nuées troubles, fit voir à Zilla de longues -files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et -s'y perdaient à leur tour comme des rêves évanouis. - -LXIX - -Vers le nord, c'était le lent défilé des anciennes, procession de noires -fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en -distinguait pas le mouvement insensible. Celles-là fuyaient le voisinage -de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du -pôle le désert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les -jeunes couraient haletantes, disséminées, ne tournant aucun obstacle, se -pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conquérir une -île déserte dans les régions qu'embrase le soleil, et la peupler -d'enfants volés dans toutes les parties du monde. - -LXX - -A l'orient et à l'occident, d'autres foules diverses d'âge et d'instinct -prétendaient se mêler à la race humaine, lui enseigner la science -occulte, la corriger de ses erreurs, la châtier de ses vices ou la -récompenser de ses progrès. «Tu vois, dit la reine à Zilla, que toutes -s'en vont à la poursuite d'un rêve. Dévorées par l'ennui, elles -cherchent à ressaisir la puissance et l'activité qui leur échappent. Les -vieilles croient fuir l'homme à jamais; elles se trompent; l'homme les -atteindra partout et les détrônera jusque dans la solitude où meurt le -soleil. - -LXXI - -«Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mélange de -toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les -instincts et les lois de l'humanité. Elles n'y parviendront pas; l'homme -ne sera gouverné et amélioré que par l'homme, et les autres, celles qui, -en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les sociétés qu'il a -créées et où il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition. -L'homme civilisé ne croit plus qu'à lui-même, et les puissances occultes -ne gouvernent plus que les idiots. - -LXXII - -«Je leur ai dit ces vérités, Zilla! J'ai voulu leur démontrer que, -devenues immortelles, nous étions devenues stériles pour le bien, et -qu'avant de boire la coupe, nous avions été plus utiles dans la courte -période de notre vie humaine que depuis mille ans de résistance à la loi -commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prétendent qu'elles -peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver -malgré lui les sanctuaires inviolables de la nature et protéger les -races d'animaux qu'il a juré de détruire. - -LXXIII - -«Elles m'accusent d'avoir entravé leur élan, de les avoir forcées à -respecter les envahissements de la race humaine, à fuir toujours devant -elle, à lui abandonner les plus beaux déserts, comme si ce n'était pas -le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres -et les stériles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni -occupations fécondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient -se contenter d'un espace restreint; elles ont crié que je trahissais -l'honneur et la fierté de leur race. - -LXXIV - -«Enfin elles m'ont demandé de quel droit je les gouvernais, puisque, -leur ayant donné la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur -donner l'emploi de cette puissance, et j'ai dû leur avouer que je -m'étais trompée en leur faisant ce présent magnifique dont j'avais -depuis reconnu le néant et détesté la misère. Alors le vertige s'est -emparé d'elles, et toutes m'ont quittée, les unes avec horreur, les -autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vérité et le désir -immodéré de s'y soustraire. - -LXXV - -«Et maintenant, Zilla, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi, -afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je -travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes soeurs qui s'en vont, ou bien -espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille -d'Hermann?--Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as -compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux -m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je -souffre. - -LXXVI - ---Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler, -mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je -ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras -peut-être plus.» Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un -remède suprême contre l'ennui, remède dont elle prétendait faire usage -et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle -l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à ce mystère; enfin -la reine céda et lui dit: «Suis-moi.» - -LXXVII - -Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine -conduisit Zilla dans le coeur du glacier, et pénétrant avec elle dans -une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de -glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu, -elle lui dit: «A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet -de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et -bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je -suis lasse et désespérée. - -LXXVIII - -«J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en -siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui -m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde, -en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons -cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres habitants -de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même -nous a dit: «Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à -jamais, et mon dernier jour sera le vôtre.» - -LXXIX - -«Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles -qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors -j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître -de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort -naturelle.--Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante: -est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les -hommes?--Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère -qu'enfin mes larmes ont fléchi _Celui_ que nous avons bravé. - -LXXX - ---Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que -ton âme survivrait à cette mort?--Le Maître de la vie ne m'a rien -promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel -étoilé: _La mort, c'est l'espérance._--Eh bien! attendons la mort de la -planète; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse?--Elle, oui, -elle a obéi à ses destinées; mais nous qui les avons trouvées trop -redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de -droit à l'universel renouvellement. - -LXXXI - -«Et maintenant, adieu, ma chère Zilla: c'est ici que je veux demeurer -pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière, -et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.--J'espère, -dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras -pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi.» La reine -jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hâte de -revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs -épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle. - -LXXXII - -Elle courut à la demeure d'Hermann, voulant s'habituer à la vue de son -bonheur. Elle le trouva consterné. Bertha était malade; le chagrin que -l'enlèvement de sa fille lui avait causé avait allumé la fièvre dans son -sang. Elle avait le délire et redemandait sans cesse avec des cris -l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnaître. Zilla courut -chercher des plantes salutaires et guérit la jeune femme. La joie revint -dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait -entrer la douleur. - -LXXXIII - -Elle crut que maître Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque -plus et ne pouvait marcher. «Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il -n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le nôtre. Il n'a d'autre mal -que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont -noyées dans un rêve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours. -Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essayé en vain pour -prolonger sa vie.--Vous désirez donc qu'il ne meure pas? dit la fée. - -LXXXIV - ---Nous ne désirons pas l'impossible, répondit Hermann. Nous regretterons -ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui -lui reste à passer avec nous; mais nous sommes soumis à la loi que nous -impose le Maître de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda -s'il voulait qu'elle essayât de lui rendre ses forces. Maître Bonus se -prit à rire et la remercia d'un air enfantin. «Vous avez assez fait pour -moi, dit-il; vous m'avez sauvé du supplice. Depuis, grâce à vous, j'ai -vécu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir -davantage.» - -LXXXV - -Quand la fée revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait -faiblement. «J'ai bien de la peine à mourir, lui dit-il.--Tu peux hâter -ta fin, lui répondit la fée. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est -inévitable?» Maître Bonus sourit encore. «La vie est bonne jusqu'au -dernier souffle, madame la fée, et la raison, d'accord avec Dieu, défend -qu'on en retranche rien.--Et après? Que crois-tu trouver de l'autre côté -de cette vie?--Je le saurai bientôt, dit le moribond; mais, tant que je -l'ignore, je ne m'en tourmente pas.» - -LXXXVI - -Zilla le vit bientôt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'éteint. -Hermann et Bertha amenèrent leurs enfants pour donner un baiser à son -front d'ivoire. «Que faites-vous donc là? dit la fée.--Nous respectons -la mort, répondit Bertha, et nous bénissons l'âme qui s'en va.--Et où -va-t-elle? demanda encore la fée inquiète.--Dieu le sait, répondit la -femme.--Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette âme de votre -ami?--On m'a appris à espérer.--Et toi, Hermann?--Vous ne m'avez rien -appris là-dessus, répondit-il; mais Bertha espère, et je suis -tranquille.» - -LXXXVII - -Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle après l'accomplissement -de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprévue, la mort du -jeune et du fort, elle en était effrayée, et elle souhaita de consulter -la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait -retourner vers elle. Une nuit, son fantôme vint l'appeler; elle le -suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son -palais de saphir. «Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que -tu m'assistes. - -LXXXVIII - -«Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai -découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au -moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin -qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort -prématurée et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche à -nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et -combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de -sagesse et le résultat de son ignorance. - -LXXXIX - -«Par la sagesse, il détruira l'homicide; par la science, il repoussera -la maladie. Adieu, ma soeur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu. -Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un -grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire -connaissance avec la douleur.--Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en -cherchant à renverser la coupe fatale.--Je l'ignore, répondit la reine -en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis -la vertu maudite de la coupe de vie. - -XC - -«Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être -vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai -immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais -je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas -d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis -foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance. -Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à -la voûte du ciel: «La mort, c'est l'espérance.» - -XCI - ---Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui -donna une formule magique en lui disant: «Tu pourras composer toi-même -ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de -réfléchir. Donne-moi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.» -Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore; -mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller -chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression -de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours. - -XCII - -Quand Zilla revint, la reine était assise près du bloc de glace, la tête -nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la -coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle -dormait; mais ce sommeil, c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien -des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun. -En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de -terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une -léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son -réveil. - -XCIII - -Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure -majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs -fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la -corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus -l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette -merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait -jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image -indifférente à ses regrets. - -XCIV - -Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut -de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut composé le philtre -de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur. -Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la -vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait -le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les -arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient -exhalé de si suaves odeurs. - -XCV - -Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver, -et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle -tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'âme échappant aux -étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le -royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le -fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle -essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la -destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux. - -XCVI - -Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que -jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient -beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses -soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait -son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à -parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie. -Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle -tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria -le mot _ciel_, que personne ne lui avait appris. - -XCVII - -Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tête blonde sur l'épaule -de Zilla, et lui dit: _Viens!_ La fée crut qu'elle l'invitait à la mener -promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant était morte. Zilla -essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y -perdirent leur vertu. L'âme était partie. «Ah! méchante fée! s'écria -Bertha dans la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille -mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne -qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui -l'a tuée!» - -XCVIII - -Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peut-être; mais la fée -sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu -essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et -courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la -reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se -sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et -elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: «Viens donc!» - -XCIX - -Elle retourna au chalet; L'enfant était couchée dans une corbeille de -fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux -enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec -douceur, comme pour leur dire: «Soyez tranquilles, je ne vous aimerai -pas moins.» Le père creusait une petite fosse sous un buisson -d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour -et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il -lui dit: «Pardonne à Bertha!» - -C - -Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner, -lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a -appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde -et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal; -mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs, -puisqu'elle me réclame.--Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la -mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son -âme?--L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla -connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.--Mettez l'enfant -dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son -coeur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons, -viens!--Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle -sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel, -à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y -déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces -mots: «La mort, c'est l'espérance.» - - - - -LUPO LIVERANI - -DRAME EN TROIS ACTES - - -PRÉFACE - -En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire -autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui -est absous dès qu'il est avoué. - -C'est en lisant _el Condenado por desconfiado_, de Tirso de Molina, que -je me suis mis très-involontairement à écrire _Lupo Liverani_ sur la -même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce -n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le -domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de -tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou -religieux, dramatique ou burlesque. - -De ce que le sujet du _Damné_ de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup -servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à -s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le -monde. - -Voici ce que dit du _Damné pour manque de foi_ ou du _Damné pour -doute_--le titre même du drame est intraduisible,--M. Alphonse Royer, -dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été -faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans: - -«C'est un véritable _auto_, c'est-à-dire un drame religieux selon les -croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique -pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce -efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé -comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes, -dans son drame religieux intitulé _el Rufian dichoso_, a aussi mis en -oeuvre ce dogme de la grâce efficace.» - -La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une -composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la _grâce -prévenante_, le _pouvoir prochain_, la _grâce suffisante_ et la _grâce -efficace_, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si -magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous -savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de -la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais -nous la cherchons toujours. - -Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine -que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en réalité, toutes -ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volonté -d'une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous -intéresser sérieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas -l'esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues -du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu'en -dehors du sanctuaire. - -L'oeuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables -sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large -porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspiré -était bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en écrivant -_le Damné_, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois -qu'à cette époque beaucoup de hardiesses du coeur et de l'esprit se sont -cachées sous de saints prétextes, et n'ont été autorisées que parce -qu'elles n'ont pas été comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a -dit un _Beaumarchais en soutane_. Selon nous, ce n'est pas assez dire. -Beaumarchais n'eût ni conçu ni exécuté _le Burlador de Séville_ (_le Don -Juan_, imité par Molière), ni _le Condenado_, qui ne souffre l'imitation -qu'à la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes -conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile à traduire, -parce qu'elle est mystérieuse, et, comme _Hamlet_, se plie à diverses -interprétations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce -drame: «C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damné -parce qu'il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu, -tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglément peut -commettre tous les crimes: un acte de foi à sa dernière heure, et il est -sauvé!» En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée -du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce -drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois -comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car -l'Église t'absout. Eh bien! peut-être est-ce là le brevet officiel -extorqué par le maître à la censure; mais il m'est impossible de ne pas -voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la -chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui -perce la psalmodie du couvent, le voici:--La vie de l'anachorète est -égoïste et lâche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque -est un imbécile qui cultive la folie et que l'éternelle contemplation de -l'enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices; il -ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera à la mort que dégradé. -Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts -sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son coeur ému le rendra -plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule. - -Qu'un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de -l'Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n'est -plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le système de l'autre -Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut -gravement menacé par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause -d'hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le -molinisme, l'idée, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilége -d'être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas résolu -leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'était -possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de -l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et -contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et -les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de -Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et -l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances -augustiniennes, je vois l'homme rabaissé jusqu'à la brute, sa volonté -enchaînée au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable -triomphant à toute heure et l'enfer pavé des martyrs du libre examen. - -Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons -pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le -grand poëte,--son disciple à coup sûr,--n'ont dû le prévoir. Tout, dans -l'oeuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l'humanité et -la charité, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macérations, le -sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les -étroites pratiques. Il est vrai qu'il a dû dénouer son drame par la -soumission au prêtre et la réconciliation avec l'Église moyennant la -confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de -cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et -le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, où Tirso les fait -apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan -les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du -maître. - -En finissant cette préface, qu'on ne lira peut-être pas--on veut aller -vite au fait aujourd'hui, et on a raison,--je demande pourtant qu'on s'y -reporte d'un rapide coup d'oeil en finissant le drame, et qu'on ne -m'accuse pas d'avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en -prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les -choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuadé qu'en -nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la _grâce suffisante_, -et que, s'il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre -(il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de -l'infirmer. - - -PERSONNAGES: - - LUPO, chef de brigands. - ANGELO, ermite. - LIVERANI, père de Lupo. - DELIA, courtisane. - QUINTANA, serviteur d'Angelo. - ROLAND, majordome de Liverani. - GALVAN, jeune débauché. - LISANDRO, jeune débauché. - MOFFETTA, } brigands. - ESCALANTE, } - TISBEA, jeune montagnarde. - UN PETIT BERGER, personn. légend. - SATAN. - UN CHEF DE SBIRES. - - -ACTE PREMIER. - -(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l'entrée d'un ermitage qui est -une grotte à deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entrée au -logement de l'ermite; l'autre, creusée avec plus de soin dans le roc, -abrite une madone de marbre blanc qui porte le _Bambino_; un vieux cèdre -écimé l'ombrage.) - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine. - -QUINTANA. - -Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de -safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal, -et ton panier rebondi... (Il veut prendre le panier qu'elle porte.) - -TISBEA. - -C'est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana! Si le père -Angelo vous entendait... - -QUINTANA. - -Le père Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et même il ne s'arrêtait -pas souvent aux paroles. - -TISBEA. - -Je sais qu'il a été un grand débauché, du temps qu'il menait la vie de -seigneur à Naples;--mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme, -il mène ici une vie angélique, et c'est un grand bonheur pour vous -d'avoir un tel maître. - -QUINTANA. - -Oui, je l'ai suivi au désert pour mon salut; mais je croyais la chose -plus agréable qu'elle ne l'est. - -TISBEA. - -Vous me faites l'effet d'un homme mal converti à la chasteté. - -QUINTANA. - -Ce n'est pas la paillardise,--je veux dire la concupiscence,--qui me -tient; hélas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le -museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la -baiser. - -TISBEA. - -Êtes-vous enragé? - -QUINTANA. - -Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que -quelque jour je me mangerai moi-même. - -TISBEA. - -J'entends: votre maître vous condamne à trop de jeûne? - -QUINTANA. - -Et son voeu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j'ôtais -la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes -côtes, et si l'on me mettait une mèche... n'importe où, l'huile rance -dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre -chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d'un -homme exténué de macérations, et que mes soupirs s'adressent moins à vos -charmes qu'au panier que vous nous apportez. - -TISBEA. - -Je suis une grande sotte d'avoir oublié le pain et les fruits. Je -n'apporte que des fleurs pour la madone. - -QUINTANA. - -Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes -que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps... - -TISBEA, mettant ses fleurs à la madone. - -Dites au saint ermite de prier pour que mon voeu s'accomplisse, et priez -aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre. - -QUINTANA. - -Sainte Vierge, un fromage! O madone du cèdre, madone du Vésuve! entends -mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon coeur contrit et -mes os qui percent ma peau! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage, -un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher, -un bloc, un cratère, un volcan de fromage! - -TISBEA. - -Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez -ensuite ce qu'il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre, -madone des laves, toi qui as forcé l'éruption à s'arrêter ici et à -respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent -être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et -sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et -de fleurs de grenadier. (A Quintana.) Vous direz à l'ermite de prier. - -QUINTANA. - -Pour qui? - -TISBEA. - -Écoutez bien! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les -brigands. - -QUINTANA. - -Ils l'ont pris? - -TISBEA. - -Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans -l'espoir de me rapporter des colliers et des robes. - -QUINTANA. - -Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que -l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est près d'ici, ce loup endiablé? - -TISBEA. - -Il s'est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par -les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé -chez nous avant qu'on ne se batte. - -QUINTANA. - -On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde! Où -me cacherai-je? - -TISBEA. - -Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de -plus pour vous protéger. (Elle sort.) - - -SCÈNE II. - -QUINTANA, puis ANGELO. - -QUINTANA. - -La madone, c'est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu -une maîtresse faite à son image; mais je veux être écorché vif si je lui -ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la -peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon -maître? Est-ce qu'il devient fou? (Angelo est sorti de la grotte, et il -suit des yeux avec émotion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.) -Que regarde-t-il?... Maître, que souhaitez-vous? - -ANGELO, égaré. - -Rappelle cette jeune fille. - -QUINTANA. - -A quoi bon? elle n'apporte rien à mettre sous la dent. - -ANGELO. - -Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez pitié de moi! (Il se frappe -la poitrine.) - -QUINTANA. - -Êtes-vous malade? - -ANGELO. - -O vil ennemi! Satan! De coupables pensées m'assiégent, ô faible chair! - -QUINTANA. - -O noble chair du porc salé! si j'avais seulement une bonne tranche de -jambon! - -ANGELO. - -Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes -égarements passés. (Il se jette à terre.) - -QUINTANA. - -Que faites-vous? - -ANGELO. - -Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds. -Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises. - -QUINTANA. - -Volontiers. Je suis très-obéissant.--Est-ce bien comme cela? - -ANGELO. - -Oui, frère. - -QUINTANA. - -Cela ne vous fait pas de mal? - -ANGELO. - -Marche, et ne te mets pas en peine. - -QUINTANA. - -En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous -refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode. - -ANGELO. - -C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour -notre dîner. - -QUINTANA, à part. - -Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il -sort.) - - -SCÈNE III. - -ANGELO. - -Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne -s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et -j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh -quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que -je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour! -Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené -dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est -plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui -me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!... -Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce -monde pour me racheter!--Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne -puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te -venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne -nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire -leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il -n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la -grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le -petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce -qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque -après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve -encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me -repousse.--Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard, -pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes -angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!--Allons, je -la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes -larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde! (Il se prosterne devant -la madone.) - - -SCÈNE IV. - -ANGELO, LE PETIT BERGER, vêtu d'une tunique de peau d'agneau. - -LE BERGER. - -O bon ermite, prends pitié de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis? - -ANGELO. - -Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier. - -LE BERGER. - -Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau! Je t'en -supplie, ermite, aide-moi à la retrouver. - -ANGELO. - -Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux à faire que de la -chercher? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai -des devoirs plus sérieux, j'ai mon salut à faire. - -LE BERGER. - -Vous ne voulez pas m'assister? - -ANGELO. - -Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-être. Allons, laisse-moi, -passe ton chemin, et sois béni. - -(L'enfant sort.) - - -SCÈNE V. - -ANGELO, priant, absorbé. LUPO, qui entre en regardant derrière lui, -masqué et les vêtements en désordre. - -LUPO. - -Holà! l'ermite, cède-moi la place. - -ANGELO, surpris. - -Qui êtes-vous? - -LUPO. - -Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d'asile. - -ANGELO. - -Entre dans ma grotte, frère; tout ce que j'ai t'appartient. - -LUPO. - -Ta cellule ne me protégerait pas; c'est sous la voûte de la chapelle que -je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable. - -ANGELO. - -Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu -consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone. - -LUPO. - -Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il -faut que je dorme une heure ou que je crève, et c'est là que je veux -dormir. Ote-toi! - -ANGELO. - -Mon frère, je te supplie... - -LUPO. - -Veux-tu que je t'administre trente soufflets? - -ANGELO. - -Je dois tout souffrir pour l'amour de Dieu. - -LUPO. - -Alors je vais te découdre le ventre avec ma dague; sache que je manque -de patience. - -ANGELO. - -Je cède à la menace pour t'épargner un crime. - -LUPO, regardant la madone. - -Est-ce vrai, ce qu'on raconte de cette image? - -ANGELO. - -Qu'est-ce qu'on t'a dit? - -LUPO. - -On dit qu'elle sait d'avance le secret des jugements de Dieu, et que, -pour désigner ceux qui doivent aller au ciel après leur mort, elle étend -ses bras de pierre et présente le Bambino. - -ANGELO. - -Mon frère, c'est la vérité. - -LUPO. - -Est-ce une poupée à ressorts? - -ANGELO. - -N'y touche pas, si tu ne veux que la foudre éclate sur toi! - -LUPO. - -J'y veux toucher; je me méfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi, -non! c'est une vraie statue de marbre; combien de fois lui as-tu vu -étendre ses bras sur les prédestinés? - -ANGELO. - -Jamais: le nombre des élus est si petit! - -LUPO. - -Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle? - -ANGELO. - -Hélas! j'ai en vain arrosé ses pieds de mes larmes durant des nuits -entières: elle est restée immobile. - -LUPO. - -Alors tu es un grand pécheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore -il te faut un miracle pour croire à la bonté de Dieu. Tu portes la robe -de moine; qui sait si tu as plus de religion qu'un chien? Assez! j'ai -soif: va me chercher à boire. - -ANGELO. - -J'y vais, mon frère! (A part.) Que ma soumission devant les outrages des -manants serve, ô mon Dieu, à expier mes erreurs! (Il entre dans l'autre -grotte.) - - -SCÈNE VI. - -LUPO, puis LE PETIT BERGER. - -LUPO, se démasquant. - -Il faut mettre cet instant à profit et me reposer. J'ai à courir -peut-être toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux! (Il -s'étend pour dormir devant la madone.) - -LE BERGER. - -Venez, venez, seigneur bandit! ma brebis est là, sur le rocher; je ne -peux pas l'atteindre, et elle n'ose pas descendre. - -LUPO. - -Va au diable! Je dors... - -LE BERGER. - -Ayez pitié! j'ai tant de chagrin! - -LUPO. - -Tu ne peux pas grimper là-haut, coeur de lièvre? - -LE BERGER. - -Non, j'ai peur. Montez, vous qui êtes grand et courageux. - -LUPO. - -Mais sais-tu, imbécile d'enfant, que je suis poursuivi, et que, si je -grimpe là-haut, on peut me voir et me régaler d'une arquebusade ou d'un -trait d'arbalète? - -LE BERGER. - -Hélas! ma brebis est donc perdue! et que dira mon père? - -LUPO. - -Il te battra? - -LE BERGER. - -Oh non! il est très-doux. - -LUPO. - -Et tu l'aimes? - -LE BERGER. - -Comme tu aimes le tien! - -LUPO. - -Il paraît que tu me connais! Allons, ce sera la première fois que la -brebis sera sauvée par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la -grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.) -Eh bien! où est-elle! Tu t'es trompé, il n'y a pas là la moindre brebis. -(Il redescend; le berger a disparu.) Est-ce que j'ai rêvé, ou si cet -enfant s'est moqué de moi? Allons, j'ai la fièvre... Et l'ermite ne -m'apporte rien! Dormons! (Il se couche aux pieds de la madone et -s'endort. La madone étend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la -tête de Lupo, qui ne s'en aperçoit pas.) - - -SCÈNE VII. - -LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui -lui échappe des mains. - -ANGELO. - -Que vois-je? le miracle, le miracle pour ce mécréant!... Bénis-moi -aussi, sainte Madone! (Il s'élance vers la statue, qui replie ses bras -et se retrouve comme auparavant.) Ah! je suis maudit, moi, maudit pour -jamais! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l'enfer! -et cet inconnu, ce bandit, ce païen qui ne croit pas aux miracles, et -qui, de sa main souillée, a profané ton flanc sacré, tu le bénis, tu le -désignes, tu l'appelles! Est-ce une épreuve pour ma foi? Cet homme m'a -trompé peut-être, c'est quelque saint illustre... Frère, éveille-toi, -parle-moi, réponds! dis-moi qui tu es. - -LUPO. - -Allez tous en enfer! Je suis le diable! - -ANGELO. - -Tu me railles. Le démon n'a pas de pouvoir sur celle qui lui a écrasé la -tête. Au nom du Très-Haut, je t'adjure de me dire qui tu es. - -LUPO. - -Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc? - -ANGELO. - -Oui, je le jure. - -LUPO. - -Eh bien! as-tu ouï parler de Lupo? - -ANGELO. - -Lupo? le chef des bandits, le réprouvé, l'assassin, le blasphémateur? - -LUPO. - -Lupo le brave, qui se moque d'une armée, qui brave les foudres de -l'Église et fait rendre gorge aux trésors des couvents; Lupo le galant, -qui, en dépit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait -ce qu'il veut; Lupo le magnifique, qui prodigue l'argent, fruit de ses -exploits nocturnes, et donne la liberté aux joyeux doublons enfouis dans -les caves des avares; Lupo l'invincible, qui lave ses injures dans le -sang, et qui se contentera de t'arracher la langue, si tu l'ennuies -davantage. Es-tu satisfait? Me donneras-tu enfin un verre d'eau? - -ANGELO, lui apportant de l'eau dans un fragment de la cruche cassée. - -Oui, frère. Un seul mot encore: avais-tu prié cette madone tout à -l'heure? - -LUPO. - -Moi? je ne prie jamais. - -ANGELO. - -Crois-tu en Dieu? - -LUPO. - -Cela ne te regarde pas. Va-t'en. Voilà des gens qui me cherchent, des -amis à moi. Va-t'en, si tu tiens à la vie; laisse-moi avec eux. - -ANGELO, à part, sortant. - -Maudit, moi! maudit! - - -SCÈNE VIII. - -LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE. - -LUPO. - -Vous voilà, mes enfants? c'est bien, mais les autres? - -ESCALANTE. - -Tous sauvés; remercions la Vierge! (Il s'agenouille.) - -MOFFETTA. - -Sauvés par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dépisté les -archers. Ils ont pris le chemin du château de ton père. - -LUPO. - -Ah! mille morts du diable, je ne veux pas qu'ils aillent ennuyer le -pauvre vieux! Plus de repos jusqu'à ce que je l'aie rejoint! - -ESCALANTE. - -Te suivrons-nous, maître? - -LUPO. - -Jusqu'à mi-chemin seulement; je ne veux pas qu'on vous voie en plein -jour auprès de ma demeure. Partons! (Ils sortent.) - - -SCÈNE IX. - -ANGELO, QUINTANA. - -ANGELO. - -Puisque cela est, puisque je suis condamné aux flammes éternelles, -maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la -terre! Arrière ce cilice! garde qui voudra cette statue, ministre -aveugle de l'implacable courroux du ciel. Aide-moi à arracher ce hideux -froc! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu'il serve de risée aux -impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me -parfumer et m'enivrer des plaisirs qui font perdre la mémoire! - -QUINTANA. - -Reprendrai-je ma livrée? - -ANGELO. - -Oui, hâte-toi, ce lieu-ci me fait horreur. - -QUINTANA. - -Alors je redeviens votre valet: je ne suis plus votre frère! J'aime -autant ça, si vous me laissez manger mon soûl; mais de quoi me -nourririez-vous sans argent, car vous êtes venu ici à bout de -ressources? - -ANGELO. - -L'argent est facile à trouver quand on ne se fait pas scrupule de le -voler. Donne-moi mon épée; je sais m'en servir encore. - -QUINTANA. - -Dois-je reprendre aussi la mienne? J'ai un peu oublié... - -ANGELO. - -Attends! ce papier laissé ici par l'ermite qui m'y a précédé?... - -QUINTANA. - -Ces pouvoirs délivrés par le Saint-Office? C'est la meilleure arme, ne -l'oublions pas; mais où allons-nous? - -ANGELO. - -Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la forêt, et nous ferons -avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me -venger du ciel, je veux être un coup de foudre sur la terre! (Ils -partent.) - - -ACTE DEUXIÈME. - -(Au château de Montelupo.) - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND. - -LIVERANI. - -Roland, quel était donc ce bruit que j'ai entendu sur le Vésuve il y a -environ une heure? - -ROLAND. - -Ce ne peut être que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers -de la forêt. - -LIVERANI. - -Je n'ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute. -Roland, mon fils est peut-être aux prises avec les brigands qui désolent -le pays! - -ROLAND. - -Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile -canaille. Il lui suffirait de se montrer. - -LIVERANI. - -Je ne comprends pas qu'ils viennent si près de notre château. Les temps -sont bien changés, Roland! Dans ma jeunesse, des bandits n'eussent pas -osé poser le pied sur les terres de Montelupo! - -ROLAND. - -Les jeunes seigneurs d'à présent s'absentent plus souvent de chez eux: -les plaisirs de la ville... - -LIVERANI. - -Mon fils est souvent à Naples. Je suis content qu'il y soutienne -l'honneur de son nom, et j'espère qu'il y fera un mariage digne de lui. -Je trouve bon qu'il prenne du plaisir, il n'est que trop occupé de ma -triste existence de vieillard et d'infirme; mais n'est-ce pas lui que -j'entends? Va donc voir. (Roland va au fond. Entre Lupo.) - - -SCÈNE II. - -LUPO, LIVERANI, ROLAND. - -LUPO, à Roland, au fond. - -Est-ce qu'il a entendu?... - -ROLAND. - -Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître? - -LUPO. - -Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que tu panseras tantôt ou ce soir, -quand j'aurai le temps. - -(Roland sort.) - -LIVERANI, à Lupo qui l'embrasse. - -Enfin te voilà! Il y a trois jours que je ne t'ai vu! - -LUPO. - -Est-ce un reproche, mon père? - -LIVERANI. - -Jamais tu n'en peux mériter, toi, le modèle des fils. - -LUPO. - -Mon père, je n'aime que vous au monde. - -LIVERANI. - -Il faut pourtant aimer tous les hommes. - -LUPO. - -Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon. - -LIVERANI. - -Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi. - -LUPO. - -Et vous êtes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie! - -LIVERANI. - -Mais dis-moi donc d'où tu viens et ce qui s'est passé tout à l'heure -dans nos environs. - -LUPO. - -Tout à l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers -de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j'ai -été pour ces affaires que vous savez. - -LIVERANI. - -Ces brigands ne menacent pas notre domaine? - -LUPO. - -Ils n'oseraient. - -LIVERANI. - -Et nos affaires? elles sont terminées à ta satisfaction? - -LUPO. - -Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je -vous l'apporte. (A part.) Hélas! rien! - -LIVERANI. - -Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins -avec tant de tendresse. - -LUPO, tristement. - -Vous êtes donc content de moi? - -LIVERANI. - -Dieu m'a béni entre tous les pères, puisqu'il m'a donné un fils tel que -toi, l'honneur de ma race et la joie de mon coeur. - -LUPO. - -Hélas! - -LIVERANI. - -Qu'as-tu? - -LUPO. - -J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette -cruelle infirmité. - -LIVERANI. - -J'en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à -l'âge où, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma -surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis cloué -sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connaître tes doux soins et ta -fidèle amitié. Je remercie Dieu. - -LUPO. - -Mais votre pauvre corps souffre! - -LIVERANI. - -Je n'en sais plus rien quand je te vois. - -LUPO. - -Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente? - -LIVERANI. - -Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dévoué, et il t'aime. - -LUPO. - -Vous ne vous ennuyez pas? - -LIVERANI. - -Non! je pense à toi, et nous en parlons. - -LUPO. - -N'est-ce pas l'heure de votre dîner? (Roland rentre.) - -LIVERANI. - -Voici qu'on me l'apporte. C'est trop peu de chose pour toi, va prendre -ton repas. Tu dois avoir faim. - -LUPO. - -Non! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-même. (Il prend le -plateau des mains de Roland.) - -ROLAND, bas. - -Vos amis de Naples sont là: une joyeuse bande avec des dames! - -LUPO, de même. - -Le diable les emporte! - -ROLAND. - -Votre maîtresse est avec eux. - -LUPO. - -Delia? - -ROLAND. - -Oui. - -LUPO. - -La maîtresse à tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende à recevoir des -coups. (A son père.) Que voulez-vous manger, cher père? - -LIVERANI. - -Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres. - -LUPO, l'aidant. - -Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez? - -LIVERANI. - -Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu à peu les aliments. Je -n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul. - -LUPO. - -Vous souhaitez que je me marie? - -LIVERANI. - -C'est mon plus cher désir. - -LUPO. - -Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune -femme. - -LIVERANI. - -N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose périlleuse que d'être -le gardien de la beauté. - -LUPO. - -La laideur est-elle donc une garantie? - -LIVERANI. - -Es-tu disposé au soupçon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela -ne paraisse pas. Il n'est pas de femme qui se conduise bien quand on -doute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la, -sers-la, traite-la comme ton égale, élève tes enfants dans le respect de -leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi. - -LUPO. - -Comme moi!... - -ROLAND. - -Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours après son repas, et tenez, le -voilà endormi déjà! - -LUPO. - -Pauvre cher père! que deviendra-t-il si on découvre le métier que je -fais, et s'il faut que je me réfugie dans un autre pays? - -ROLAND. - -Je ne le quitterai pas; mais il faudrait nous laisser une certaine somme -qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes -vos terres sont vendues ou engagées. - -LUPO. - -Une somme! oui, voilà ce qu'il faudrait, et je ne rapporte plus de mes -expéditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu -peux compter que tu l'auras, fallût-il l'arracher avec la vie à mon -meilleur ami... Mais ne crains-tu pas que mon père ne vienne à être -inquiété comme complice de mes coups de main? - -ROLAND. - -Sa vertu le mettra à l'abri du soupçon. - -LUPO. - -Si on l'interrogeait, il apprendrait tout! - -ROLAND. - -Il n'y croirait pas! - -LUPO. - -Tu nieras toujours? - -ROLAND. - -Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je -lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses -périlleuses. A propos, j'ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si -vous étiez envahi à l'improviste, ne songez qu'à vous glisser dans cette -salle. - -LUPO. - -Par l'escalier dérobé qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile. -(Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.) - -ROLAND. - -N'oubliez pas que vos amis vous attendent. - -LUPO. - -Ils viennent à la male heure! je vais les congédier... mais je veux -pourtant leur demander... - -ROLAND. - -La somme pour votre père? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre. - -LUPO. - -Je t'aiderai... je le vois si peu! (Ils sortent en roulant le fauteuil -de Liverani par la droite.) - - -SCÈNE III. - -ANGELO, QUINTANA, par le fond. - -QUINTANA. - -Pour entrer ainsi céans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo? - -ANGELO, qui regarde le côté par où Lupo est sorti. - -Non, mais il n'est pas difficile d'entrer dans un logis si peu gardé. - -QUINTANA. - -Il est certain que la valetaille n'est pas nombreuse et qu'elle n'a pas -l'air zélé des gens qu'on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas -vide! - -ANGELO, qui regarde à toutes les portes et qui paraît faire ses -observations. - -Tu ne songes qu'à manger! - -QUINTANA. - -Écoutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j'ai faim! et puis, -pour commencer, vous me faites tirer l'épée... J'en avais perdu -l'habitude, et l'émotion ça creuse le ventre. - -ANGELO. - -Poltron! tu t'es caché au lieu de m'aider à disperser ces archers. - -QUINTANA. - -Dame! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit! -Donnez-moi le temps de m'habituer à ces fortunes diverses. Un homme n'a -qu'une vie à dépenser, et vous m'en mettez trop sur le corps. Quelle -idée fantasque avez-vous eue tout à l'heure de porter secours à Lupo, -qui se serait fort bien tiré d'affaire sans vous! - -ANGELO. - -Il était perdu sans moi! - -QUINTANA. - -Ce n'eût pas été un grand mal. - -ANGELO. - -Je veux qu'il soit mon obligé. - -QUINTANA. - -Il n'a pas seulement fait attention à vous, pressé qu'il était de -rentrer chez lui sans être reconnu. - -ANGELO. - -Il m'a vu, il m'a fait signe. Il compte me revoir ailleurs; mais moi je -veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mériter la faveur -céleste. - -QUINTANA. - -En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionné par -les anges... (Allant au fond et revenant.) Peste! voici une dame de -grande allure, sans doute la maîtresse de Lupo. - -ANGELO. - -Laisse-nous. - -QUINTANA. - -Je crains pour vous l'aiguillon de la chair; vous piétinerai-je? - -ANGELO. - -Va-t'en! (A part.) Mes passions sont déchaînées et repoussent à jamais -le frein! - - -SCÈNE IV. - -ANGELO, DELIA. - -ANGELO, surpris. - -Comment, Delia! toujours jeune et belle? - -DELIA. - -Est-ce toi, mon pauvre... Comment donc t'appelles-tu? - -ANGELO. - -Tu as oublié jusqu'au nom d'Angelo? - -DELIA. - -Angelo Ariani! c'est la vérité! Qu'es-tu donc devenu depuis si longtemps -que tu as disparu de Rome et de Naples? Sors-tu de prison ou de maladie? - -ANGELO. - -Je sors des ténèbres, et je revois le soleil. J'étais dans l'abîme de la -mort, et je bois la vie en te regardant. - -DELIA. - -Sois prudent. Lupo est mon amant et mon maître. - -ANGELO. - -Il est jaloux? - -DELIA. - -Il est brutal dans la colère et cruel dans la vengeance. Il te tuerait -s'il nous trouvait seuls ensemble. - -ANGELO. - -Je ne le crains pas. - -DELIA. - -Tu as tort: c'est un homme que nul ne peut vaincre. - -ANGELO. Je le vaincrai, moi. J'allumerai le feu de sa rage, je le -forcerai de se perdre. - -DELIA. - -Tu le hais donc? - -ANGELO. - -Oui, si tu l'aimes. - -DELIA. - -Que veux-tu! c'est un amant libéral, et, sans la rudesse de son -langage... - -ANGELO. - -Je sais qu'il a toujours l'injure à la bouche, par conséquent la haine -dans le coeur. - -DELIA. - -C'est selon. Il est bon par moments. Il chérit son père. - -ANGELO. - -Ce vieillard cacochyme que j'ai aperçu là tout à l'heure? - -DELIA. - -Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils; il ne voit -personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voilà Lupo! - -(Elle fuit par la gauche.) - -ANGELO. - -Celui qui est en révolte contre Dieu ne craint aucun homme. - - -SCÈNE V. - -ANGELO, LUPO. - -LUPO, qui a vu sortir Delia. - -Qui vous a permis d'entrer chez moi sans vous faire annoncer et de -parler à ma maîtresse? - -ANGELO. - -Prenez garde à qui vous parlez vous-même. - -LUPO, surpris. - -L'ermite du Vésuve devenu cavalier! - -ANGELO. - -Le même qui vous a secouru tout à l'heure à l'entrée de la plaine. - -LUPO. - -Comment! l'homme masqué qui m'a aidé à regagner ma demeure? - -ANGELO. - -Et à disperser les archers.... - -LUPO. - -Silence, ami! je vous dois l'hospitalité; mais gardez-moi le secret dans -cette maison, parlons bas. Étiez-vous un faux ermite? - -ANGELO. - -J'étais pieux et fervent. Désormais j'appartiens à l'enfer que vous -servez. - -LUPO. - -Est-ce une manière de dire que vous voulez faire fortune et servir sous -mes ordres? - -ANGELO. - -Je veux être obéi comme vous. Associez-moi à votre autorité. - -LUPO. - -Vous demandez l'impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout -autre commandement que le mien. - -ANGELO. - -C'est-à-dire que vous refusez le secours d'un homme intelligent: vous ne -voulez conduire que des brutes! - -LUPO. - -Nous faisons un métier de brutes. Si vous êtes intelligent, cherchez un -meilleur chemin. - -ANGELO. - -Vous vous méfiez de mon courage! - -LUPO. - -Non, je doute de votre persévérance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas: -le métier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous -aident plus, les soldats ont l'éveil. Dans votre intérêt, je vous engage -même à ne pas rester ici en vue: je suis menacé à chaque instant. Je -vais donner des ordres pour qu'on vous conduise dans une chambre où vous -serez servi. (Il sort. Delia, qui le guettait, rentre.) - - -SCÈNE VI. - -DELIA, ANGELO. - -DELIA. - -Eh bien! il t'a parlé en confidence. Vous êtes grands amis à présent? - -ANGELO. - -Non, il refuse mon alliance, il paraît découragé,--ou je lui déplais. -Peu m'importe, si tu veux me garder à ton service. - -DELIA. - -Es-tu fou? Pour m'arracher à Lupo, il faudrait le tuer. - -ANGELO. - -Je le tuerai si tu veux. - -DELIA. - -Mais... es-tu riche? - -ANGELO. - -Je le serai quand il te plaira. Le diable est à mes ordres. - -DELIA, riant. - -T'es-tu donné à lui? - -ANGELO. - -La chose n'est pas difficile pour moi, je n'y risque plus rien. - -DELIA, railleuse. - -Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas -de tels blasphèmes. - -ANGELO. - -Je suis plus brave et plus épris que lui. - -DELIA. - -Mais tu invoques le démon, ce qui veut dire que tu n'as ni sou ni -maille. Tâche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprès des -femmes. - -ANGELO. - -Tu me refuses? tu me repousses, toi aussi? - -DELIA. - -Va-t'en. Si Lupo savait que tu oses... Écoute; le voilà déjà hors de -sens! il crie et jure; il faut savoir ce que c'est. (Elle sort par le -fond.) - - -SCÈNE VII. - -ANGELO. - -Ainsi le bandit me dédaigne et la courtisane me méprise! Lupo ne -m'invite pas même à sa table, et sa maîtresse ne craint pas de -m'offenser parce que je suis pauvre! Allons, je veux me faire craindre, -et à mon tour j'humilierai les autres! Ses bandits n'obéissent qu'à -lui!... Si je le perdais auprès d'eux! si je l'accusais de vouloir les -livrer!--Son père l'aime: si je révélais son infamie au vieillard! -Voyons, quel mal pourrais-je faire à ce voleur de profession qui m'a -volé ma place là-haut? Je sens que je le hais d'une haine mortelle, -inextinguible! Je voudrais le torturer! Je sens un volcan gronder dans -ma tête, une bile corrosive s'amasser dans mon foie! C'est un vautour -que j'ai là! je suis dévoré vivant par les monstres! J'anticipe l'enfer! - - -SCÈNE VIII. - -ANGELO, QUINTANA. - -QUINTANA. - -Venez, mon maître, ne restons pas ici. La maison est entourée de figures -étranges. Lupo ne paraît pas s'en tourmenter; moi, je ne me sens pas en -sûreté, et je commence à regretter l'ermitage où nos haillons n'étaient -pas suspects. - -ANGELO. - -J'irai voir ce qui se passe, suis-moi. (Ils sortent.) - - -SCÈNE IX. - -Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO. - -LUPO, irrité. - -Comment, vous venez chez moi festoyer avec l'argent que je gagne à la -pointe de l'épée!... - -GALVAN, qui l'amène. - -Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous êtes sûr de vos -gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne -connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l'opinion, vous vous -ferez arrêter. - -LUPO. - -Je défie l'univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous -êtes tous des lâches! - -GALVAN. - -Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien... - -LUPO. - -Je ne le suis pas. Je n'ai rien pris depuis hier, j'ai couru toute la -nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue; mais vous m'exaspérez... - -LISANDRO. - -Faites-vous une raison: nous n'avons pas d'argent. - -LUPO. - -Quoi! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats? - -GALVAN. - -Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le -jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune, -nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer. - -LISANDRO. - -Aussi nous venions chez vous avec l'espoir de nous refaire un peu en -jouant sur parole. - -LUPO. - -Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours! - -GALVAN. - -Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l'argent qu'ils lui gagnent? - -LUPO. - -Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais -rien refusé. - -LISANDRO. - -Vous, c'est différent, vous rançonnez les voyageurs! Vous vous procurez -tout ce qu'il vous faut. - -LUPO. - -J'ai dévasté le pays, j'ai porté l'épouvante sur tous les chemins. Mon -nom n'est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes -exploits. Mes dernières campagnes m'ont coûté plus de peine qu'elles ne -m'ont rapporté d'écus, et pourtant jusqu'à ce jour je vous ai donné sans -compter. Où a passé tout le produit de mes prises? Mon pauvre père se -contente du strict nécessaire; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls -profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang! Allons! -vous devriez rougir de l'insistance où vous me réduisez. Vous deux mes -meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus... Vous surtout, Galvan, qui -êtes riche par votre oncle... Voyons, écrivez-lui, j'enverrai un exprès -à Naples. Dites-lui que c'est une dette d'honneur, Roland ira lui-même -et lui donnera confiance. Écrivez, je n'ai pas un jour à perdre. - -GALVAN. - -Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus -volontiers que moi: l'argent est enfermé dans les caves de mon oncle; -mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d'un projet que j'ai -confié à Lisandro. - -LUPO. - -Voyons, parlez vite! - -GALVAN. - -Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de -l'autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il -les rapportera jeudi soir. Ne m'entendez-vous pas? - -LUPO. - -Non. Vous irez le trouver? - -GALVAN. - -Non pas moi, mais vous. - -LUPO. - -Il se moquera de ma demande! - -GALVAN. - -Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné. - -LISANDRO. - -L'idée est bonne... et naturelle; c'est votre état de rançonner les -passants attardés. - -GALVAN. - -La chose vous convient? - -LUPO. - -Fort peu! il n'y a point d'honneur à effrayer un vieillard. N'importe, -j'irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste? - -GALVAN. - -Il est très-méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir -de dépister les plus fins larrons; mais j'ai gagné un de ses valets, je -me suis fait tracer le plan assez compliqué qu'il doit suivre, je vous -le remettrai. - -LUPO. - -Venez avec moi, c'est plus simple. - -GALVAN. - -Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent. - -LUPO. - -Je répugne aussi à la violence,--votre oncle fut l'ami de mon -père;--mais je jure d'être seul et de ne lui faire aucun mal. - -GALVAN. - -La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez -qu'il est encore vert; il défendra ses doublons avec rage et se servira -de ses armes. Vous voyez que l'affaire n'est pas une plaisanterie. - -LUPO. - -Vraiment? - -LISANDRO. - -Parbleu! nous espérons bien qu'il se fera tuer plutôt que de lâcher sa -bourse! - -LUPO. - -Vous espérez?... - -LISANDRO. - -Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons! - -LUPO, à Galvan. - -C'est là ce que vous me proposez? - -GALVAN. - -Non! mais si un malheur arrivait... aux mille ducats de votre prise, -j'en ajouterais mille autres... - -LUPO. - -Sortez de chez moi, lâches canailles, et n'y rentrez jamais! Sortez, -sortez, ou je vous jette par les fenêtres. (Il les chasse. Delia, qui -sort d'une pièce voisine, veut traverser pour sortir.) - - -SCÈNE X. - -DELIA, puis LUPO. - -DELIA. - -Le temps est à l'orage, sauvons-nous! - -LUPO, qui rentre, l'arrête. - -Où vas-tu? Écoute-moi! - -DELIA. - -J'ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces -parasites... Ils méritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez -donné. - -LUPO. - -Ah! Delia! toi seule as de l'amitié pour moi! Malgré tes trahisons, je -sais que tu m'aimes. Je t'ai faite riche: c'est toi qui me prêteras. - -DELIA. - -Hélas! mon amour, j'ai des parents qui me dépouillent et vous me trouvez -à sec. - -LUPO. - -Est-ce un refus? - -DELIA. - -Non, idole de mon âme! Je voudrais avoir le Pactole pour t'abreuver. - -LUPO. - -Mais je t'ai donné tant de riches bijoux! Vends la chaîne de rubis ou le -bandeau de perles. - -DELIA. - -Un gentilhomme reprend-il à sa maîtresse les dons de son amour? - -LUPO. - -Ne les vends pas, engage-les. Je te réponds de te les rapporter avant un -mois. - -DELIA. - -Tu iras les reprendre de force au juif qui m'aura prêté? - -LUPO. - -Et je le tuerai s'il résiste, fût-il gardé par cent diables; tu peux -donc être bien sûre de ravoir tes parures. Allons, ne m'irrite pas par -des lenteurs. Vile, décide-toi, je suis pressé! - -DELIA. - -Mon ange, te voilà donc ruiné et traqué comme un cerf aux abois? - -LUPO. - -Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais -quelque chose, femelle de malheur! - -DELIA. - -Tu me dis des injures, lumière de mes yeux! - -LUPO. - -Et je te brise la tête contre ce mur si tu me railles. - -DELIA. - -Allons, allons, calme-toi, mon bien; je pars pour Naples, et je reviens -avec l'argent. - -LUPO. - -Ce soir! Il faut que ce soit ce soir! - -DELIA. - -Oui, ce soir ou jamais! - -LUPO. - -Ou jamais? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.) - -DELIA, effrayée. - -Laisse-moi partir! - -LUPO. - -Tu as peur! tu comptes ne pas revenir! - -DELIA. - -Mais non! - -LUPO. - -Si fait! Tiens, tu te moques. Tu m'as mille fois trahi, et maintenant tu -m'abandonnes parce que tu me vois perdu, lâche coeur! J'ai ce que je -mérite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon -mépris. (Il lui frappe la figure de son gant et sort.) - - -SCÈNE XI. - -DELIA, puis ANGELO. - -DELIA. - -Ah! c'en est assez! frapper une femme, quand on n'a plus rien à lui -donner, c'est dans l'ordre; mais je n'aurais pas cru qu'il en viendrait -à me vouloir gâter le visage! Ah! Angelo, tu viens à point. Vois cette -goutte de sang sur ma lèvre! veux-tu la boire? - -ANGELO. - -Oui, et ton âme avec! - -DELIA. - -Mais il faut me venger de Lupo. - -ANGELO. - -C'est déjà fait. - -DELIA. - -Comment? - -ANGELO. - -Peu importe! Viens, il ne faut pas que tu restes ici. - -DELIA. - -Est-ce qu'on vient pour l'arrêter? Je veux rester, je veux le démasquer, -l'accuser... - -ANGELO. - -C'est fait. - -DELIA. - -Je veux que son père rougisse de lui et le maudisse!... - -ANGELO. - -Ce sera fait. - -DELIA. - -Que ses amis l'abandonnent et le renient! - -ANGELO. - -Tout est fait ou va l'être. - -DELIA. - -Comment? par qui? - -ANGELO. - -Par moi. Nous sommes vengés, femme, et tu m'appartiens; suis-moi! - -DELIA. - -Pas encore... attends... Dis-moi, qu'est-ce qu'on va lui faire, à lui? - -ANGELO. - -L'emmener à Naples et le livrer au Saint-Office. - -DELIA. - -C'est la torture? - -ANGELO. - -Et le bûcher. - -DELIA. - -On brisera et on déchirera ce beau corps? - -ANGELO. - -Et on jettera sa cendre aux vents. - -DELIA. - -Je ne veux pas. - -ANGELO. - -Que dis-tu? - -DELIA - -Je dis que je ne veux pas! - -ANGELO. - -Tu l'aimes donc? - -DELIA. - -Je l'adore et veux le sauver. - -ANGELO. - -Il est trop tard! - -DELIA. - -Tu le peux, toi, et je t'ordonne de le faire. Tu m'aimes, je le vois! Eh -bien! sauve-le, et je suis à toi! - -ANGELO. - -A moi seul? - -DELIA. - -A toi seul. Tiens, avec de l'or on peut tout; prends cette bourse. Moi, -je vais dire à Lupo de fuir. (Elle sort.) - - -SCÈNE XII. - -ANGELO. - -Elle l'aime! Le vieux Liverani refuse de croire à ses crimes! Ils -l'aiment tous ici! Quel charme possède donc le serpent? Le sauver, moi! -Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.) -Me voilà maître de mes actions et de celles des autres; mais j'avais -déjà un talisman plus puissant encore... et voici le moment d'en faire -usage. - - -SCÈNE XIII. - -ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec précaution. - -ANGELO. - -Eh bien? - -LE CHEF. - -Nous sommes maîtres de tous les passages. Tous les valets sont gardés à -vue. Seul, Lupo nous échappe. - -ANGELO. - -Déjà? C'est impossible. Il était là tout à l'heure! - -LE CHEF. - -Ce château est, dit-on, rempli de secrets et d'embûches. En nous -apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont -dévoués. Personne ne le trahira. J'ai peu d'hommes avec moi, et ils ne -sont pas rassurés. - -ANGELO. - -Menacez-les! - -LE CHEF, avec importance. - -Nous connaissons notre état. - -ANGELO. - -Je le connais mieux que vous. - -LE CHEF. - -Alors tâchez de pénétrer dans l'épaisseur de ces murs et d'y saisir -l'ennemi. - -ANGELO. - -C'est inutile; faites-le appeler. - -LE CHEF. - -Par qui? - -ANGELO. - -Par son père. - -LE CHEF. - -Il l'aime, dit-on, plus que sa vie; il n'y consentira jamais. (Angelo -lui dit un mot à l'oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres. - -ANGELO. - -Je vous en donne, moi! - -LE CHEF. - -Appartenez-vous au Saint-Office? - -ANGELO, lui montrant le parchemin. - -En voici la preuve. - -LE CHEF. - -Ce n'est pas une raison pour ordonner... - -ANGELO. - -La tête du brigand est mise à prix. Je prends tout sur moi, et je vais -vous aider. (Ils sortent par la droite.) - - -SCÈNE XIV. - -LUPO; il vient par une porte secrète dans la tenture et va vite fermer -celle par où sont sortis Angelo et le chef, après avoir jeté un coup -d'oeil auparavant. - -Ah! ah! l'ermite défroqué avec le chef des sbires? Le pauvre diable est -pris! Je l'avais averti pourtant! On le conduit chez mon père?... -Pourquoi?... Mon pauvre père! on va l'interroger, et voici l'heure -redoutée! Comme il va être surpris et affligé! Mais Roland est là... il -niera tout... N'importe... je ne puis me résoudre à m'éloigner. Je -devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l'accuse pas d'être -trop indulgent pour moi? On verra bien, à son étonnement, à sa douleur, -qu'il n'a jamais rien su! Si j'étais là, je ne pourrais soutenir son -regard. Je me trahirais! Eh bien, pourquoi n'avouerais-je pas? Je suis -las de ces angoisses, et la vie ne m'étourdit plus.--Mais lui! ma mort -le tuerait... ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le -sauver avec moi... On vient, je crois!... (Il va vers la trappe.) Non! -Ce n'est rien... et même le silence avec lequel on procède m'étonne!... -Ils y mettent de la finesse... je suis plus fin qu'eux; ils ne m'auront -pas, ils n'auront jamais vivant le loup de Montelupo! Être pris par de -pauvres mercenaires, moi? Allons donc! (Il descend une marche du passage -secret.) Qu'est-ce donc que ce papier? (Il remonte et va le ramasser.) -Peut-être un avis de Roland?... Non! plaisante chose! c'est le plan de -voyage du vieux Galvan, que son lâche neveu voulait me faire assassiner! -Avais-je donc mérité l'outrage d'une telle offre? suis-je tombé si -bas?... (On entend un gémissement.) Qu'est-ce que cela? Maltraite-t-on -mes gens? (Il écoute.) J'ai peut-être rêvé!... (Un second gémissement -plus distinct et plus douloureux.) C'est la voix de mon père! Il -souffre, il pleure!... Est-ce qu'il plie sous l'horreur de la vérité? -(Un cri aigu.) On le torture! pour moi, pour moi! Infâmes! arrêtez! (Il -secoue la porte qui est fermée en dehors.) Mon père, mon pauvre père! Me -voici! c'est moi... bourreaux! moi! Lupo, je me rends, je me livre, -prenez-moi, mais prenez-moi donc!... Ah! la voix me manque, l'horreur me -glace, ils ne m'entendent pas! (Il tombe épuisé en rugissant d'une voix -étouffée.) - - -SCÈNE XV. - -ANGELO, LUPO. - -ANGELO. - -Le voilà vaincu, je tiens sa vie! Je veux d'abord perdre son âme. Lupo! -Lupo! - -LUPO, égaré. - -Où suis-je? Qui êtes-vous? - -ANGELO. - -Je suis le démon, je viens chercher ton âme maudite! - -LUPO. - -Si tu es le démon... si tu peux me perdre et sauver mon père, fais de -moi ce que tu voudras; qu'il meure en paix. Je donne mon éternité pour -une heure de son repos! (Il s'évanouit.) - -ANGELO. - -Le voilà damné; il faut qu'il meure en état de péché mortel! (Il tire -son épée pour le frapper. L'archange Michel, qui est représenté sur la -tapisserie, s'en détache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah! encore le -miracle!... (Il fuit à l'autre bout de la chambre en se cachant le -visage. La figure de l'archange rentre dans la tapisserie. Lupo se -ranime et se relève.) - - -SCÈNE XVI. - -LES MÊMES, LIVERANI. - -LUPO. - -Mon père debout! (Il se jette dans ses bras.) - -ANGELO, qui se tient caché derrière un meuble, à part. - -Le paralytique! - -LIVERANI, à son fils. - -Tu vois! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La -souffrance a brisé les liens qui me retenaient inerte. J'ai pu me lever -pour protester de ton innocence. Ce prodige les a épouvantés et mis en -fuite. Ils n'ont pas entendu tes cris, mais j'ai entendu, moi, et j'ai -eu la force de venir te dire: Tais-toi, mon fils, tais-toi! - -LUPO. - -Me taire! quand ils vont revenir peut-être! - -LIVERANI. - -Je pars pour Naples. J'irai me mettre sous la protection des lois, qui -ont été méconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur -que je démasquerai. Pour toi, fuis, fuis à l'instant même, car on te -cherche encore. - -LUPO. - -Fuir? vous quitter? - -LIVERANI. - -Tu ne peux qu'aggraver mon péril. - -LUPO. - -Mon père, vous me jugez coupable? - -LIVERANI. - -Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne. - -LUPO. - -Vous ne me maudissez pas?... - -LIVERANI. - -Maudire mon fils! est-ce possible? Allons, pars, je le veux. Obéis-moi, -j'ordonne. - -LUPO. - -Oh! mon pauvre père, je baise vos genoux sanglants... pour moi, mon -Dieu, pour moi! - -LIVERANI. - -Embrasse-moi! - -LUPO. - -Je n'en suis pas digne. - -LIVERANI. - -Peut-être, mais je t'aime! va! (Lupo sort par la trappe.) - - -SCÈNE XVII. - -LIVERANI, ROLAND, ANGELO, caché. - -ROLAND, avec un reste de corde autour du bras. - -Ah! mon maître, vous ici? comment? - -LIVERANI. - -J'ignore si je conserverai l'usage de mes membres. Où sont les sbires? - -ROLAND. - -Partis avec épouvante en criant au miracle; c'est donc...? - -LIVERANI. - -Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux. (Ils -sortent.) - - -SCÈNE XVIII. - -ANGELO. - -Sauvés tous, et je reste là sans courage pour m'opposer à leur -fuite?--Cette vision... Ah! je ne puis rester ici, j'y deviendrais fou! -Lupo ignore ma trahison; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.) -Il a refermé la trappe! Oserai-je passer sous le glaive de -l'archange?--Eh quoi! il y a un instant, j'étais ici le maître, et m'y -voici captif... captif de ce glaive et de ces yeux étincelants!... -j'essaierai de prier... prier qui? le Punisseur inexorable? Dieu peut-il -se déjuger? Heureux ceux qui n'y croient pas! Si la foi était un leurre? -si le vertige de la peur avait seul évoqué ces fantômes qui me -poursuivent? Qui sait? je lutterai! je lutterai contre Dieu! S'il lui -plaît de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui -arracherai cet objet d'amour et je forcerai les portes du ciel! -Archange, je te défie! (Il s'élance l'épée en main vers l'archange qui -reste immobile. Angelo sort par le fond.) - - -ACTE TROISIÈME. - -(Un site Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer.--Le -soleil vient de se coucher.--Peu à peu la nuit vient et la lune se -montre.) - - -SCÈNE PREMIÈRE. - -LUPO. - -Me voilà seul, et j'ai brûlé mes vaisseaux! La destinée m'amène en ce -lieu maudit où m'attend ma première lâcheté! Seul, aux aguets, comme le -renard cauteleux qui guette une misérable proie, le loup redouté va -combattre sans péril et sans gloire! et dire qu'il le faut! que ce qui -reste en moi d'humain me commande cette infamie! O mon père, si tu me -voyais agir pour toi de la sorte, tu préférerais tendre la main ou -travailler à casser les pierres du chemin! Mais qui donc ose gravir ce -sentier, en tirant un maigre cheval par la bride? Malheureux, rends -grâce à ton piteux équipage, tu n'es pas le gibier qu'il me faut!--Que -fait-il? il m'a vu et il vient à moi! Roland? - - -SCÈNE II. - -LUPO, ROLAND. - -LUPO. - -Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon père?... - -ROLAND. - -Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l'espère, la -vigueur et la santé; mais son voyage à Naples n'a pas été aussi heureux -qu'il l'espérait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une -traite?... - -LUPO, impatient. - -Mon père, mon père d'abord! où est-il, que fait-il? - -ROLAND. - -Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la -protection de ce puissant beau-frère, il obtiendrait justice. Le pauvre -homme persiste à vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement, -et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait -au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez -tous les deux vous taire et vous éloigner. - -LUPO. - -Eh bien! il va en fournir les moyens à mon père, et j'irai le rejoindre. - -ROLAND. - -Voilà l'embarras! Le cardinal a tellement peur pour lui-même qu'il ne -veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c'est à -vous d'aller le délivrer. - -LUPO. - -Le délivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon père est en prison! - -ROLAND. - -Il peut y être d'un moment à l'autre. - -LUPO. - -Il y est! - -ROLAND. - -Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre. -Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver. - -LUPO. - -Malheur! trois fois malheur! Mon père dans un cachot! C'est pour le tuer -ou ramener son infirmité... Ils vont le mettre encore a la question... -Ah! fureur! (Il s'arrache les cheveux.) - -ROLAND. - -Voilà ce que je craignais; vous perdez la tête! Voyons, écoutez-moi. En -me voyant partir, le cardinal m'a dit: Que Lupo tente un coup de main -pour le délivrer, ou qu'il vienne sans bruit, avec de l'argent, c'est le -plus sûr; l'argent ouvre toutes les portes. - -LUPO. - -Eh bien! de l'argent, il en a, lui, et il ne t'en a pas offert?... - -ROLAND. - -Il m'en a même refusé! - -LUPO. - -O avarice sans entrailles! - -ROLAND. - -J'ai couru chez votre maîtresse Delia. On ignore ce qu'elle est devenue. -Depuis lundi dernier qu'elle était chez nous, à Montelupo, on ne l'a pas -revue à Naples; j'ai couru alors chez votre ami Galvan. «Je n'ai pas un -ducat, m'a-t-il dit; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup à -votre jeune maître. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera, -et je gage qu'il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallût-il -aliéner la moitié de mon héritage, je jure de sauver son père de tout -mal; c'est à lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa -promenade.»--J'ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu désigné: -tout va bien. - -LUPO. - -Tout va bien! voilà ce que tu me dis! Il faut que les vieux os de mon -père pourrissent sur la paille des prisons ou soient brisés dans les -tortures, si je n'assassine pas ce soir un de ses plus anciens amis, un -vieux homme qui m'a fait sauter sur ses genoux quand j'étais petit -enfant! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi! - -ROLAND. - -Vous étiez décidé pourtant, puisque vous voilà ici. C'est bien ici qu'il -doit passer ce soir? - -LUPO. - -J'étais décidé à le surprendre et à le voler lâchement. - -ROLAND. - -Vous? - -LUPO. - -Oui, moi! Les cris de mon père sur le chevalet ont tué mon orgueil. Je -ne suis plus un chef de brigands, je suis un larron de la plus vile -espèce! - -ROLAND. - -Il ne faut pas, mon cher maître! il n'y pas de honte à commander de -hardis aventuriers et à faire ce que nous appelons la guerre de -montagne. C'est le pays qui le veut, et c'est la richesse de l'habitant. -Moi, j'ai eu mon père bandit dans l'Abruzze; je n'en rougis pas, et si -le vôtre pensait comme moi... Mais il a le respect des lois. Des idées -de famille! chacun les siennes, n'est-ce pas? Avec lui, je dis comme -lui; mais avec vous je dis: Vous n'êtes pas d'un sang à _tirer la -laine_. Il ne s'agit pas de dérober, il faut rançonner. Un noble a ce -droit-là sur les vilains; quand il l'exerce sur gens de toute condition, -il manque aux lois, mais non à la fierté de sa race! Allons, mon jeune -capitaine, reprenez votre rôle. Où sont vos bons compagnons, votre -vaillante petite armée? Il faut la rassembler, l'heure approche. - -LUPO. - -Mes hommes! je n'en ai plus, je viens de les congédier. - -ROLAND. - -Bonté divine! pourquoi avez-vous fait cela? - -LUPO. - -Je ne sais! un dégoût de cette vie que mon père expie si cruellement, un -repentir peut-être, l'idée que chacun de mes complices enveloppait comme -moi ses proches dans sa ruine. Bref, j'ai résisté à leurs prières, à -leurs menaces même, et ils se sont dispersés pour rentrer chez eux. - -ROLAND. - -Et vous comptiez attaquer seul le vieux Galvan? - -LUPO. - -Oui, l'effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte -pour faire le coup, voilà ce que j'avais résolu. - -ROLAND. - -On peut vous aider; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas -de quoi délivrer mon vieux maître. - -LUPO. - -C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse -le ciel qu'il se défende!... Si je le sommais de délivrer mon père? - -ROLAND. - -Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera. - -LUPO. - -Si je le suppliais?... - -ROLAND. - -C'est un coeur d'airain, il est pire que le cardinal! - -LUPO. - -Il aimait pourtant mon père, j'en suis sûr. - -ROLAND. - -Depuis que vous êtes ruiné, il l'a abandonné. - -LUPO. - -Eh bien donc, malheur aux avares! ce ne sont pas des hommes! Si mon -oncle était là, je le tuerais aussi! Allons un peu examiner le chemin: -je ne saurais rester en place. - -ROLAND. - -Que ferai-je de ce cheval fourbu? - -LUPO. - -Amène-le, je sais où le cacher. - -ROLAND, à part. - -Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner -pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître. - -(Ils sortent.) - - -SCÈNE III. - -TISBEA fuyant, poursuivie par QUINTANA. Il la saisit, et, au moment de -crier, elle éclate de rire et lui donne un soufflet. - -TISBEA. - -Comment, c'est vous, frère Quintana? Ah! que vous m'avez fait peur! -Pourquoi êtes-vous ainsi déguisé? - -QUINTANA. - -J'étais déguisé dans cette maudite grotte où je mourais de faim. Je suis -redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger. - -TISBEA. - -Grand bien vous fasse! Mais je n'aime pas les renégats; ne me suivez -plus. - -QUINTANA. - -Beauté bronzée, vous avez su me plaire, et je suis un des vôtres. -Écoutez-moi. - -TISBEA. - -Comment! un des miens? - -QUINTANA. - -Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon maître va être votre -chef. - -TISBEA. - -Qui, votre maître? l'ermite? Fi! vous mentez! allons, laissez-moi! - -QUINTANA. - -Mon intention n'est pas de vous obéir; j'ai ouï dire qu'entre brigands -tout était commun et se partageait comme entre frères... - - -SCÈNE IV. - -LES MÊMES; MOFFETTA. - -MOFFETTA. - -Attends, figure de pendu! je vas te donner en frère la bénédiction que -tu mérites! (Il le jette par terre et le foule aux pieds.) - -QUINTANA. - -Grâce, mon frère, pitié! tu me romps les côtes! - -MOFFETTA. - -C'est pour éteindre tes passions, barbe de bouc! (A Tisbea.) Viens! -laissons-le se secouer, et retournons au village. J'ai toujours dit que -ces ermites ne valaient rien! (Ils s'éloignent.) - -QUINTANA, se relevant. - -Le butor m'a trop piétiné! Si mon maître retourne au désert, il fera -bien de le prendre à son service! - - -SCÈNE V. - -QUINTANA, ANGELO, DELIA. - -DELIA, qu'entraîne Angelo. - -Je n'irai pas plus loin; je ne peux plus! (Elle tombe sur l'herbe, -épuisée.) - -QUINTANA, à part. - -Mon maître ne me paraît pas plus encouragé que moi par le sexe. - -ANGELO. - -Que fais-tu ici? Ne t'ai-je pas dit d'aller tout préparer à l'ermitage -pour me recevoir? - -QUINTANA. - -J'y allais, maître; mais une racine m'a fait tomber, et je boite. - -ANGELO. - -Va toujours! (Quintana s'éloigne; à Delia.) Allons, encore un peu de -courage! nous sommes près du gîte. - -DELIA. - -Quel gîte peux-tu m'offrir dans cet endroit sauvage? Tu me trompes; au -lieu de me ramener à Naples, tu m'égares et m'éloignes de plus en plus. - -ANGELO. - -Tu m'as promis... - -DELIA. - -J'ai payé ma dette: j'ai subi tes baisers, dont la violence m'effraie. - -ANGELO. - -Tu as promis d'être à moi seul. - -DELIA. - -Ne suis-je pas à toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble, -comme des chiens perdus dans la montagne et dans la forêt, avec des -brigands pour escorte et des antres pour palais? Si tu m'aimes, viens -partager à Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n'ai pas promis d'être la -compagne d'un bandit. - -ANGELO. - -Lupo était-il autre chose qu'un bandit? - -DELIA. - -Il ne m'emmenait pas dans ses courses. Il ne m'obligeait pas à gagner -péniblement avec lui l'argent qu'il me donnait. J'ai juré d'être ta -maîtresse, c'est bien assez, sans devenir ton esclave. - -ANGELO. - -Tu me hais? - -DELIA. - -Je te haïrai si tu me contraries davantage. - -ANGELO. - -Prends patience, demain j'aurai une litière et des serviteurs pour te -reconduire à la ville. Viens seulement jusqu'à l'ermitage de la madone -du Cèdre. - -DELIA. - -C'est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes -amours? - -ANGELO. - -Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus à rien. - -DELIA. - -C'est pour cela que tu me fais peur! - -ANGELO. - -Si je te fais peur, tu ne songes qu'à m'échapper; mais c'est en vain. -Lève-toi et marchons. - -DELIA. - -Non j'aime mieux mourir là. - -ANGELO, menaçant. - -Mourir là? Prends garde de dire la vérité! (Il veut l'entraîner, elle -résiste.) - - -SCÈNE VI. - -LES MÊMES, ESCALANTE. - -ESCALANTE, masqué. - -Arrêtez! - -ANGELO, surpris. - -Qui êtes-vous? - -ESCALANTE, se démasquant. - -Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande après lui. - -ANGELO. - -Lupo renonce à vous commander, et vous n'ignorez pas que je le remplace. - -ESCALANTE. - -Je n'étais pas là quand mes compagnons vous ont élu. Ils m'ont dit que -ce soir, à minuit, on se réunirait à la madone du Cèdre; j'irai, et si -vous me convenez, je verrai. - -ANGELO. - -C'est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons à minuit. - -ESCALANTE. - -Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit -pas librement. - -ANGELO. - -Que vous importe? - -ESCALANTE. - -Elle me plaît. Je la veux pour moi. - -ANGELO. - -Insolent! - -ESCALANTE. - -Vous n'êtes pas mon chef encore. Jusqu'à minuit, vous n'êtes rien pour -moi. - -ANGELO, tirant son poignard. - -Alors... - -ESCALANTE, le terrassant. - -Rendez grâce à Dieu d'avoir affaire à un chrétien, car vous seriez déjà -mort, si je voulais. - -DELIA. - -Mon ami, délivrez-moi. Je vous paierai une rançon princière, si vous me -conduisez hors d'ici saine et sauve. - -ESCALANTE. - -Venez! (A Angelo, qui se relève.) Et vous, ne bougez pas, car j'ai là -des compagnons pour vous mettre à la raison, et Lupo n'est pas si loin -que vous pensez. - -ANGELO à Delia. - -Tu veux suivre ce manant, abjecte créature? - -DELIA. - -Je veux rejoindre Lupo. - -ANGELO. - -Soit, mais il ne t'aura pas vivante! (Il la poignarde.) - -DELIA, tombant dans les bras d'Escalante. - -Tu m'as tuée!... Sois maudit! - -ESCALANTE, la regardant. - -Morte? C'est dommage! (Il la soutient d'un bras, et, de l'autre main, -porte un sifflet à ses lèvres et donne un signal.) - -ANGELO. - -Tu appelles tes compagnons; tu mourras avant qu'ils soient là. - -ESCALANTE. - -Non, je les éloigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire -est d'un homme digne de nous commander,--plus digne que Lupo, qui ne -nous permettait pas de tuer les femmes! A ce soir. Tu seras élu! (Il -sort.) - - -SCÈNE VII. - -ANGELO, seul. - -Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pensée -me donne froid!... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... Où -est donc Delia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle -voilée de sang? Malheureuse courtisane! je t'aimais, il y a une heure. -Je buvais la vie sur ton sein vénal, j'oubliais tout, j'étais ivre... -Quel réveil! Est-elle donc?... Oui, froide déjà! Cette plaie est -horrible... Son regard fixe m'éblouit et me brûle comme une flamme... -Allons, je suis fou! Son oeil est terne et reflète comme une vitre -brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'espérais que Lupo -souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes -bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux -lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi? (Il cache -le cadavre dans les buissons.) Allons, repose dans les épines, fille de -joie! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence! C'est pour -ton malheur que tu m'as rencontré! Adieu ton bain parfumé et ta couche -de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A présent tu -dormiras dans les aloës acérés, sur les cailloux tranchants. - -(Il rit et sanglote.) - - -SCÈNE VIII. - -ANGELO, LUPO. - -LUPO, à part. - -Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insensé? Il faut que je -l'éloigne. (Haut.) Ami, allez gémir plus loin! Il me faut cette place. - -ANGELO. - -Vous prétendez encore commander? La montagne ne vous appartient plus. -C'est moi maintenant qui règne sur le désert... - -LUPO. - -Votre raison est troublée; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu -service; je vous prie de vous retirer. - -ANGELO. - -Tu veux tuer quelqu'un ici?... - -LUPO. - -Peut-être. - -ANGELO. - -Tu n'as plus le droit... - -LUPO. - -J'ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J'attends -ici un ennemi. - -ANGELO. - -Je veux t'aider encore. - -LUPO. - -Je ne veux pas de témoin. - -ANGELO. - -Je veux être le tien. - -LUPO, surpris, s'avançant sur lui d'un air de menace. - -Pourquoi? - -ANGELO. - -Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le -mal que tu feras et te suivre au delà de la vie. - -LUPO. - -Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre! - -ANGELO. - -Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous? - -LUPO. - -Je ne me demande pas où j'irai, je n'en puis rien savoir; mais c'est -assez de vaines paroles; va-t'en. - -ANGELO. - -Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-être! - -LUPO. - -Comment? - -ANGELO. - -Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l'arrêt céleste, je -rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l'espérance; mais tu -restes dans le mal, et tu es béni quand même... - -LUPO. - -Béni, moi! - -ANGELO. - -N'as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l'archange de la -tapisserie étendre sur toi son bouclier? - -LUPO. - -Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire... - -ANGELO. - -Je parle sérieusement. - -LUPO. - -Tu me présentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine -perdue, va! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui -souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal. - -ANGELO. - -Pourtant, quand tu blasphèmes... - -LUPO. - -Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas -sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel...--Mais je -t'ai assez répondu, et tu m'ennuies; il faut... - -ANGELO. - -Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es -impatient de tremper tes mains dans le sang! - -LUPO. - -Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que -je sois tout à l'heure sans pitié, et tu me rappelles qu'il m'en coûte à -présent d'être cruel... - -ANGELO. - -Il t'en coûte! Tu connais donc ce qui est mal? - -LUPO. - -Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après, -il semble qu'on l'ait rêvé. - -ANGELO. - -J'ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le -moins coupable? - -LUPO. - -Je n'en sais rien. Si tu rêvais le mal, c'est que tu l'aimais. - -ANGELO. - -Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le détestes? - -LUPO. - -Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes pensées! Si, comme toi, -j'avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les -ténèbres du doute... - -ANGELO. - -Et tu erres dans ces ténèbres? Tu doutes, avoue-le! - -LUPO. - -Moi? non, jamais; c'est de ton doute que je parle. - -ANGELO. - -Tu crois à la bonté divine? - -LUPO. - -C'est assez! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est -bon... - -ANGELO. - -Quoi? même quand l'on torturait ton père, tu n'as pas nié la justice -suprême? - -LUPO. - -Non, pas même à ce moment-la, qui fut effroyable! Pourquoi m'en -serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi? - -ANGELO. - -Tu n'as pas invoqué le démon? Tu mens... - -LUPO. - -C'est toi qui mens par la gorge! Le diable est un rêve de ta pensée. On -vient; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur à toi! - -ANGELO, feignant de s'éloigner et se cachant. - -Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens! - - -SCÈNE IX. - -LUPO, ROLAND, ANGELO caché. - -ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas. - -Oui, ils viennent! J'ai aperçu la litière là-bas. Deux hommes d'escorte -seulement pour conduire les mulets. A nous deux, ce sera l'affaire d'un -moment. Je me suis muni d'un masque; venez! - -LUPO. - -Non: je suis troublé. Je ne veux pas frapper; j'écraserai d'ici les -hommes et les animaux. Aide-moi à faire rouler cette roche. Si elle -manque le but, nous fondrons sur la proie. - -ROLAND. - -Attention, les voilà! Poussez. - -LUPO. - -Non! c'est trop tôt... A présent! Mon père! c'est pour toi! (Ils -poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.) - -ROLAND. - -Ils fuient! Courons-leur sus! (Ils descendent rapidement et -disparaissent.) - -ANGELO. - -C'est pour son père! L'amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne! -Il me pardonnera donc la mort de cette fille! Horreur! J'étais caché -près de son cadavre, je l'avais oublié... J'ai senti le froid de sa -chair... Je traîne maintenant l'existence comme un rêve! Où suis-je -donc? Qu'est-ce que j'entends là? Ah! oui! Lupo! Encore un meurtre! (Il -se penche dans l'abîme.) Je ne vois rien, un nuage de sable et de -poussière enveloppe tout... Qui vient là? - - -SCÈNE X. - -ANGELO, LIVERANI fuyant. - -LIVERANI. - -A moi! à l'aide! On me poursuit!... Les brigands! - -ANGELO, l'arrêtant. - -Le vieillard de Montelupo! Ah! je le hais aussi... (Il le renverse et -voit accourir Lupo.) Non, ce crime effroyable, c'est à lui de le -commettre. Enfer! je te remercie de cette pensée! - - -SCÈNE XI. - -LUPO, ROLAND, LIVERANI, qu'Angelo tient renversé. - -ROLAND. - -Sus! sus! il a monté jusqu'ici. - -LUPO. - -La peur donne donc des ailes à la vieillesse! Où est-il? - -ANGELO. - -Là, renversé, vois, mon manteau étouffe ses cris; frappe-le! - -LUPO. - -Oui, sa vie m'appartient. - -ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani. - -Tu hésites, allons donc! - -LUPO. - -Attends; il ne résiste pas! Tuer l'ennemi à terre!... Messire Galvan, -reprenez vos esprits... écoutez... il me faut de l'or, beaucoup d'or -pour sauver mon père,... mon père qui est en prison... Répondez! -Êtes-vous sourd? Rachetez-vous! Jurez de rendre la liberté à mon père, -de la lui rendre à tout prix, et je vous fais grâce! - -ROLAND. - -Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie. - -LUPO, frappant Liverani de sa dague. - -Meurs donc, chien d'avare, puisque ton sang est la rançon de mon père! - -ROLAND. - -Bien! Bon voyage, messire Galvan! (Angelo se relève.) - -LIVERANI, se débattant, écarte le manteau. - -Galvan! c'est lui qui m'avait délivré... Hélas! mon fils!... mon fils! ô -mon fils!... - -LUPO. - -Mon père!... - -ANGELO. - -Il expire. - -ROLAND. - -Mon maître!... - -LUPO. - -Vengeance divine, écrase-moi! (Il tombe sur le corps de son père.) - -ANGELO. - -Cette fois il est perdu, j'espère! O Satan, prends-le! sois plus fort -que Dieu même. - -SATAN, ailé et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo. - -Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le -parricide, et toi qui l'as fait commettre; vous m'appartenez sans -rémission. De tels forfaits sont le triomphe de l'enfer et la limite de -la protection d'en haut. - -LIVERANI, se ranimant. - -Tu mens, ennemi de Dieu! La pitié céleste est sans bornes, et les larmes -du coeur lavent les plus grands crimes. Ne désespère pas, mon fils; tu -peux te racheter par la douleur, fléchir Dieu par l'amour, le glorifier -par la confiance... - -LUPO. - -Mon père! mon père bien-aimé! j'ai mérité les éternels supplices, ils ne -sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de -ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n'ai jamais su prier, fais qu'au -séjour des justes mon père oublie que je suis né! Fais qu'il soit -heureux, et je ne te reprocherai pas mon châtiment. Et toi, Satan, que -j'ai servi sans m'en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te -défie de me faire autant de mal que m'en fait ce coeur d'airain en se -brisant dans ma poitrine. - -SATAN. - -Viens, ton père n'est plus, et il est sauvé. Tu as encore du temps à -vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de -l'oubli. - -LUPO. - -Mon père!... (Il le baise au front.) plutôt que de t'oublier un jour, -une heure, je m'élance dans l'abîme où il n'y aura plus pour moi -qu'expiation et désespoir. (Il veut se percer de sa dague.) - -LE PETIT BERGER, paraissant et l'arrêtant. - -Jette cette épée, prends ton père et suis-moi sous le chaume avec lui. - -LUPO. - -Lui rendrai-je la vie et le bonheur? - -LE BERGER. - -Rien n'est impossible à l'amour. (Lupo et Roland emportent -Liverani.--Ils sortent.) - - -SCÈNE XII. - -ANGELO, SATAN. - -ANGELO. - -Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front... -C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne -saurais lutter contre lui! arrière! je ne te crains plus. Je me -repentirai, je retournerai au désert, et je m'imposerai de telles -pénitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer -moi-même en ce monde pour me racheter dans l'autre. - -(Il s'enfuit.) - -SATAN, riant. - -Retourne à l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la -courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai -encore te rendre visite. C'est au désert que je règne sur celui qui -n'aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et -persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes. -Je t'aiderai à dessécher ton coeur et à développer par de fécondes -imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants -exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci est _l'amen_ du diable, -messeigneurs les hommes! - - - - -LE TOAST - - -En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je -crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous -prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu'à ce qu'il -vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous -dis-je, venait d'épouser la belle Juana y Mécilla y... (je vous fais -grâce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort -inutiles à rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de -cette historiette.) - -Doña Juana, née sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille -en Flandre, dont les Espagnols étaient maîtres alors, comme bien vous -savez. La Hollande, pays frontière, pays de mêmes moeurs et de mêmes -climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on -voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les -écussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres -termes, les bons et lourds négociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir -la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles -fleurs bientôt flétries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande. - -Juana, récemment transplantée sur cette terre humide, languissait déjà; -déjà ses beaux yeux noirs perdaient leur éclat velouté, déjà ses joues -brillantes se décoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est -demeurée aux figures de Miéris et de van der Werf. Le temps a-t-il -produit la décomposition de la couleur dans les productions de ces -maîtres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de poésie dans le coloris -de ces pâles étrangères que chez leurs vermeilles compatriotes, -cherchèrent-ils à en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse à -commenter. - -Malgré tout, Juana n'était que plus touchante avec son air mélancolique -et souffrant. Le costume élégant et riche de sa nouvelle patrie faisait -admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grâce -méridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'était la plus belle -personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne -part de vanité, et le gouverneur Sneyders n'était pas le seul à -s'apercevoir des attraits de sa femme. - -Mais Juana, rêveuse et triste, haïssait tous ces bons Hollandais si -épais et si prosaïques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux -fleuves dont les flots tièdes et harmonieux semblent parler d'amour aux -fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui -serraient le coeur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'âme. Joignez -à l'influence du climat la société d'un mari fort riche, fort sensé, -fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais -fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et -tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays. - -Cependant il y avait, dans l'opulente maison du gouverneur, un joli page -qu'on appelait Ramire et qui avait vu le jour, comme Juana, sous le ciel -de l'Espagne. Le page avait seize ans comme Juana, il était pâle comme -Juana, il avait des yeux noirs et un regard triste et passionné comme -Juana; il chantait avec une voix douce et voilée qui allait au coeur, il -étendait la guitare sur son genou avec une grâce vraiment andalouse, et -Juana, en écoutant ces vieilles romances espagnoles, si naïves et si -poétiques, sentait parfois venir des larmes dans ses paupières de soie, -car il chantait vraiment bien, le joli page; il parlait avec amour de la -patrie absente; il avait déjà quelque chose de romanesque et de fier -dans le caractère, et il était d'une noble et antique maison, ce qui, -dans ce temps-là, ne gâtait rien. - -Mais le gouverneur, qui se montrait, en sa qualité de gouverneur d'un -pays frontière, plus méfiant et plus observateur qu'il ne convenait à un -bon Hollandais, le gouverneur, dis-je, surveillait si bien sa femme, la -tendre et belle catholique avait été élevée dans de si chastes -principes, l'amour est si timide et si craintif à seize ans, enfin le -climat de la Flandre refroidissait tellement l'audace de ces deux -imaginations espagnoles, que M. van Sneyders n'avait aucune bonne raison -à donner de sa jalousie, ce dont il était contrarié parfois autant que -flatté; car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses, -qui font plus de tort au repos d'un mari que de franches et loyales -infidélités. Celle-là était pour le bon Sneyders une source de ruses -inutiles et de précautions sans effet. Il ne pouvait pas empêcher -l'échange d'un triste et long regard, le contact de deux mains qui -s'effleuraient à l'occasion d'un gant ramassé, ou d'une coupe remplie, -ou d'un message ordonné; il ne pouvait s'offenser de l'empressement avec -lequel Ramire plaçait un coussin d'Utrecht sous les petits pieds de -madame la gouvernante, ni des caresses qu'il donnait à son chien favori, -ni du soin respectueux avec lequel il l'aidait à monter sur son beau -genet d'Espagne. Le pauvre Sneyders avait beau assurer que la guitare -avait un son aigre et faux, que la langue espagnole était un patois -barbare, et que chanter des romances n'était point le fait d'un homme; -il n'avait aucune raison valable à donner à sa femme pour lui interdire -les chansons du page en son absence. Sneyders, voyant que le mal était -sans remède, imagina ce qu'il eût dû imaginer tout de suite, qu'il -fallait éloigner Ramire. Le hasard, ou plutôt les événements politiques, -lui fournirent le moyen de concilier cette mesure de prudence avec un -certain désir de vengeance bien légitime, que le vertueux et désespérant -amour du page lui avait inspiré. - -Richelieu s'était imaginé de mettre la Hollande en guerre avec -l'Espagne, et, à cet effet, il venait de faire un traité d'alliance avec -l'Angleterre pour entrer dans les Pays-Bas à main armée. Son projet -réussit plus tard, et la division de la Hollande et de la Flandre -s'opéra en 1648; mais, jusque-là, il fut fort difficile de soulever les -Flamands contre l'Espagne. Le joug de l'Inquisition s'était -singulièrement adouci depuis les leçons données au duc d'Albe, et cette -population commerçante se méfiait avec raison des suites d'une guerre -pour ses intérêts, quel que dût en être le résultat pour sa gloire. - -Le gouverneur de Berg-op-Zoom fut à peine initié aux mystères du cabinet -de Richelieu, qu'il se crut habile autant que rusé. Il entra comme ses -confrères dans les intrigues et entama une négociation secrète avec son -parent, le gouverneur d'Anvers (Anvers, citadelle espagnole depuis le -fameux siége de 1585), pour le prévenir du coup qui se préparait au -dehors. Le but des provinces hollandaises était de séduire les Pays-Bas -espagnols et de les porter à la révolte, afin d'éviter les lenteurs du -blocus et les chances de la guerre civile, si fatales au commerce des -deux nations. - -Il se trouva que le gouverneur d'Anvers, vieillard d'une politique -hargneuse et susceptible, avait eu dans sa jeunesse d'âcres différends -avec le père de Ramire; il avait gardé à cette famille une rancune -profonde et semblait ne négliger aucun moyen de la maintenir dans l'état -de pauvreté où elle était alors réduite. Van Sneyders s'imagina lui -faire un très-grand plaisir en lui dépêchant le jeune Ramire comme -porteur de son message politique, et il eut soin d'ajouter en -post-scriptum que si le gouverneur d'Anvers jugeait à propos de -s'assurer du jeune Espagnol comme d'un otage contre l'Inquisition, il -était fort disposé, lui son maître, à ne point le réclamer au nom de la -Hollande, l'intervention assurée de la France mettant à couvert toute -vengeance particulière des Flamands contre leurs despotes. - -Le pauvre enfant partit donc pour la citadelle d'Anvers, chargé d'une -lettre de recommandation qui devait le conduire à la prison ou à la -potence, suivant l'humeur ou les intérêts du gouverneur. - -Depuis plusieurs jours, il avait quitté Berg-op-Zoom pour remonter ce -grand bras de l'Escaut qui descend à Anvers; M. Sneyders, n'entendant -plus parler de lui, et espérant bien n'en plus entendre parler jamais, -se sentait dans une disposition beaucoup plus accorte et bienveillante -que de coutume. Il soupa de fort bon appétit, remarqua plusieurs fois -que son gros joufflu de page brabançon faisait le service beaucoup plus -dextrement que l'Espagnol orgueilleux et distrait, vanta avec amour la -bière et les brouillards de sa patrie, maltraita le chien de Juana, qui -ne voulait rien accepter de la main du nouveau page; en un mot, il ne -perdit aucune occasion d'être agréable et bon mari, en disant force mal -de l'Espagne, des femmes, des romances, des petits chiens et des pages -qui jouent de la guitare. - -Quand le repas fut fini, Juana passa dans le salon, et s'assit -mélancolique et silencieuse sur son grand fauteuil; elle tourna le dos à -la fenêtre, pour ne pas voir le ciel que son époux venait de vanter et -qui, cependant, ne manquait pas de beauté en cet instant où le soleil se -couchait dans les brumes violettes de l'horizon; elle plaça elle-même -sous ses pieds ce coussin que Ramire avait touché tant de fois avec -amour, et, renfermant un soupir, elle écouta d'un air distrait les -lourdes fadeurs de son époux. - ---Vive Dieu! Madame, s'écria M. le gouverneur de Berg-op-Zoom en voyant -que la conversation languissait, il faut que je boive à votre santé un -gobelet ou deux de bon vin vieux des Canaries.--Eyck! apportez ici le -plus beau de mes flacons et deux verres à tige élancée! - ---Bien, mon fils; place cette petite table auprès de madame la -gouvernante de Berg-op-Zoom; et maintenant, c'est bien, Eyck; vous êtes -un bon serviteur, mon mignon, et vous aurez un beau pourpoint de soie -jaune garni de rubans rouges, avec des chausses à dentelles de Malines, -si je suis toujours content de vous. Je veux que vous ayez meilleure -mine que ce fainéant d'Espagnol, dont nous sommes délivrés pour -longtemps, Dieu merci! - -En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de -doña Juana à demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y -mouiller ses lèvres pâles. - ---Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire -raison? Refuserez-vous de boire avec moi à la santé de notre digne -parent et collègue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidèle protestant -qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de -papistes et d'idolâtres! ce rude et austère magistrat qui rend si bien -la justice sans assemblées délibératives et vous fait pendre le premier -venu au-dessus des fossés de sa ville, sans qu'il y ait seulement un -bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crédit du -gouverneur et la confiance qu'il inspire! - -La pauvre Juana, muette de désespoir, écoutait d'un air morne cette -gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et -l'accueil qui attendait le page à Anvers. Mais elle trouva dans sa -fierté de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse -idée, et de dérober à son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle -se tourna vers Sneyders, qui s'était appuyé sur le dossier de son -fauteuil d'un air à la fois niais et méchant et, saisissant son verre -d'une main plus assurée: - ---Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle, -dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action -lâche et d'un crime inutile. - -En parlant ainsi, elle souleva son verre, et, comme elle l'approchait de -celui de son mari, le son d'une guitare, accompagnée d'une voix triste -et voilée, chanta en espagnol, sous la fenêtre, le refrain d'une des -romances bien-aimées de Juana; cette voix ne pouvait être méconnue un -instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur -et de dépit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de -Juana lancèrent un éclair de joie et de triomphe; l'éclat de la santé -reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari: - ---Je bois, lui dit-elle, à la santé de notre parent et ami, le brave -gouverneur d'Anvers! - -On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Après avoir rassuré sa -maîtresse sur son sort, il s'était enfui du château, et il avait -sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'eût pas confié, cette -fois, à autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous -les ordres de Gaston d'Orléans qui vint combattre pour l'Espagne contre -le roi de France son frère. On assure que lorsque la paix générale fut -conclue, en 1648, Ramire, parvenu à un rang important dans l'armée, -rendit de grands services au vieux gouverneur d'Anvers, qui par -politique ou par loyauté, avait refusé de seconder les desseins de -Sneyders; ce qu'il y a de certain, c'est que Sneyders avait péri durant -la guerre, et que le page était guéri de son amour pour la belle Juana, -après douze années de guerre et d'ambition. Cependant, je ne saurais -assurer qu'en la retrouvant à la cour de l'Empereur, comme elle pouvait -être encore jeune, belle et riche, ce qui n'a été un défaut dans aucun -temps, que je sache, il n'ait pas senti sa passion se rallumer; -l'histoire n'en dit rien, et il ne tient qu'à vous de terminer celle-ci -par un mariage, si ce dénoûment vous plaît. - - - - -GARNIER - - -Il y a peu de traits dans l'histoire des peuples et dans les révolutions -des empires qui puissent servir de matière à plus d'observations -philosophiques et psychologiques, que la manière dont mon ami Garnier -devint l'amant de sa maîtresse. - -Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de moeurs pures, modéré en -politique, plein d'idées neuves et de respect pour les convenances. -C'est un garçon si rangé, qu'on ne l'entend jamais parler de ses dettes; -point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique -s'il en avait un, conservant d'ailleurs un juste orgueil, principalement -ses jours de barbe. Son extrême propreté et la douceur de ses manières -ont toujours suffi, dans le petit cercle où il vit, pour lui faire -pardonner certain penchant pour l'école satanique. Je ne pense cependant -pas qu'il se soit jamais cru absolument lord Byron; mais il s'en faut de -si peu que ce n'est pas la peine d'en parler, et la chose est d'ailleurs -si simple et commune à tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il -aurait eu la modestie de s'en priver. - -Non-seulement il est très-facile aujourd'hui d'être lord Byron, mais il -est encore très-difficile de ne pas l'être. Je ne parle pas des -littérateurs; s'en abstenir leur est entièrement impossible. La raison -en est aisée à concevoir, puisqu'on ne saurait faire un livre sans que -les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient en parler sans -mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles -littéraires imprimés depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie -privée, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries se -propage de jour en jour dans tous les rangs de la société. Le dandysme a -commencé, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rôle -on boitât d'une manière assez marquée; mais on a aujourd'hui des idées -plus tolérantes à cet égard, il suffit qu'on s'en reconnaisse la -vocation; et dans le cas où elle serait faible, un valet de chambre bien -appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec -respect: «Et que Monsieur ait la bonté de se rappeler qu'il imite -Byron.» - -Garnier, selon ses facultés, avait fait à tout cela quelques petites -modifications. La tranquillité de ses occupations et l'éloignement de -son quartier ne lui permettaient pas de mépriser les hommes. J'ai dit, -d'autre part, qu'il avait peu de dettes; il ne faisait point de vers et -détestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il -n'avait pas de maîtresse, point de gastrite et possédait un seul habit. -En un mot, il n'avait de notablement commun avec le noble lord que les -bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d'une seule, Garnier -étant d'une construction ordinaire et très-ferme sur ses deux larges -pieds. - -Quoi qu'il en soit, le sort avait réservé à cette douce et bonne -créature un des coups les plus frappants. Deux incidents d'une faible -importance déterminèrent l'épisode le plus critique de sa vie. Ceux qui -liront cette histoire verront qu'il était né pour justifier deux -proverbes opposés l'un à l'autre, et ils ne s'en étonneront pas, puisque -tous les proverbes ont leur contraire et que la sagesse des nations -s'arrange toujours, quand on la consulte, pour répondre oui et non tout -à la fois, comme, par exemple: «Qui ne risque rien n'a rien.--Tout vient -à point à qui sait attendre.» Bien supérieure en cela aux oracles -anciens, qui ne répondaient jamais ni oui ni non. - - * * * * * - -Certain jour d'un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuyé sur son -poêle éteint, réfléchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa -provision de bûches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son -habit vert, et il disait, en secouant la tête, que ce n'était pas là le -véritable bonheur. - -Cette provision, il faut l'avouer, était mesquine, ces livres étaient -noirs et enfumés, cette chandelle était mourante, et l'habit vert était -attendrissant. Oui, si vous l'aviez vu, étalé sur cette chaise à demi -rompue, avec ces plis misérables et cet air de bonhomie, lui, l'habit de -fête, l'étendard du dimanche! les parements vous eussent navré, le -collet vous eût tiré des larmes des yeux. - -Ce n'est pas que Garnier n'eût l'âme bien placée: il ne s'aveuglait sur -quoi que ce soit et n'accordait pas à un tailleur plus de respect qu'il -ne devait. Mais, s'il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours, -n'est-il pas vrai aussi que la pauvreté n'est pas faite pour les -adoucir? La mélancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d'un -melon mal digéré ou d'un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi réelle -que celle qui habite le toit d'un pauvre diable sous la forme d'un -mémoire de blanchisseuse ou d'un bouton de moins à un unique habit. Cela -n'est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n'est que la -soeur de l'ennui; elle entre parfois par les balcons entr'ouverts, pour -traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries; elle -s'accroche un instant aux lambris sculptés et aux angles des cadres -gothiques. Puis l'aboiement d'un chien, le parfum d'une tasse de thé la -chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle étend dans les -mansardes, de la porte à la fenêtre, sa longue toile d'araignée; de -faibles rayons de soleil glissent à peine et se font jour entre ces -réseaux épais; un insecte y danse çà et là au milieu d'un flot de -poussière, tandis que le monstre aux pattes velues s'y accroche et s'y -suspend dans tous les sens. - -Garnier ouvrit sa fenêtre. Hélas! quel beau froid il faisait! comme s'il -y avait de beaux froids quand on compte ses bûches! le soleil était sans -nuages, la terre sèche et nette comme une assiette d'étain. Les voitures -allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie! et lui aussi il -était abonné à un cabinet de lecture, et il était plein de désirs, plein -de séve et de fermentation, comme un drame moderne! - -Et lui aussi il voyait passer dans ses rêves des légions de frêles -jeunes filles, des armées d'êtres angéliques et des Andalouses -échevelées, tout comme un autre! lui aussi il comprenait profondément le -moyen âge, et lui aussi il était l'homme de son temps, l'expression du -siècle, comme une préface nouvelle! et lui aussi il était allé aux -Italiens la veille; il y avait vu un ange de lumière en robe orange. - -Voilà ce qui navrait Garnier. Oh! si à cette heure d'angoisse il avait -eu une voiture de remise, il serait allé au bois de Boulogne, et il -aurait cherché dans la foule bigarrée et étincelante, dans la grande -foule aux mille têtes, la robe orange de sa beauté. Oh! s'il avait eu un -coursier espagnol, à la fauve crinière, longue et effilée comme de la -soie, au pied sonore, à l'oeil sanglant; s'il avait eu un traîneau -russe, avec ses grelots d'argent et ses mules bondissantes sous les -panaches empourprés! une gondole vénitienne avec son falot sur sa tête -de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes! oh! s'il -avait eu un dromadaire égyptien, un renne lapon, un éléphant siamois! -oh! s'il avait eu cent écus! - -Damnation! tous les jours le même dîner, le même poêle, le même habit -vert! La vie est-elle donc si douce? le suicide n'est-il pas un des -besoins du siècle, une des conséquences de la littérature? - -Garnier regardait de travers un pistolet accroché à son mur, un pauvre -pistolet sans pierre, incapable de nuire à personne. - -«Sombre et fidèle ami, s'écria le jeune homme, que renfermes-tu dans tes -entrailles de fer? Quel secret mystérieux de doute et de terreur -diras-tu à l'oreille de l'homme assez osé pour te poser sur sa tempe -amaigrie? Quelle vérité terrible jaillira dans l'éclair de ta vieille -batterie noircie par la fumée? - ---Hélas! semblait répondre modestement le pauvre pistolet sans fiel, je -n'ai plus de ressort, et toi-même tu n'as pas de poudre. Une détonation -funeste, si tu me tournais contre toi, annoncerait l'instant de ma -propre mort et non de la tienne; les éclats que tu recevrais dans le nez -et dans les yeux seraient les seules marques que je pourrais te laisser -de mes longs et cruels services. - -N'est-ce pas quelque chose de hideux que l'influence d'un quantième? -Quand je pense que le premier du mois Garnier voltigeait sur les -prairies émaillées, semblable à une bergeronnette des champs! Les -rosettes de ses escarpins étaient humides de rosée, de douces larmes -erraient dans ses yeux. «Et qui donc lui donnait le bras?--Que vous -importe?--Eh bien! oui, c'était une lingère.» O solitude de Meudon! ô -jouissance du pauvre! celui qui ne vous connaît pas n'a jamais ni ri ni -pleuré. - -Garnier prit donc son violon et commença à se frotter les mains; il joua -_Di tanti palpiti_. Un orgue qui passait dans la rue fit entendre -aussitôt le choeur des montagnards de _la Dame blanche_; une grisette se -mit à sa fenêtre; le son du cor de chasse partit de l'entresol d'un -marchand de vin et fit pousser à un petit chien les plus affreux -gémissements. Garnier se sentit inondé du sentiment de l'harmonie, et un -déluge de pleurs s'apprêtait à le soulager, lorsqu'on tira le cordon de -la sonnette. - -Un domestique en livrée parut à la porte. Garnier le reconnut, c'était -celui du jeune Trois-Étoiles, son ami d'enfance et son camarade de -collége. Souvent l'équipage bruyant de l'homme de plaisir s'était arrêté -à la porte du modeste étudiant; souvent Garnier, rasant les boutiques -sur la pointe du pied, comme une hirondelle en temps de pluie, s'était -rendu à l'hôtel splendide du père de Trois-Étoiles, après avoir, du bout -de ses gants beurre frais, soulevé légèrement le marteau nouvellement -verni; ses bas de soie mouchetés de crotte s'étaient enfoncés avec -onction dans la laine moelleuse des tapis. Souvent inondé de vin, -Garnier avait passé de bonnes heures au bruit des verres et des -assiettes, et parfois, au dessert, les coudes sur la table, il avait -décoché l'anecdote concise dont le trait, tant soit peu satanique, -déridait le noble foyer.--Jamais la figure osseuse et abasourdie du -laquais qui venait de sonner ne s'était présentée devant lui dans un -moment plus opportun; une lettre fut bientôt ouverte. Voici ce qu'elle -contenait: - - -«Mon cher ami, prêt à partir pour, etc., où je reste trois semaines, -j'ai à te dire que, etc. - -»_Signé_: TROIS-ÉTOILES. - -»_Post-scriptum._ Fais-moi le plaisir de m'envoyer deux douzaines de -crayons et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras; tu sais -qu'ils sont à toi et que cela m'oblige. Adieu, au revoir, Garnier.» - - -Que pensez-vous que fit Garnier? qu'il se montra joyeux, qu'il courut à -son habit vert? Il ne se montra point joyeux; il courut à son habit -vert, c'est vrai, je n'en disconviens pas, mais il fronça les sourcils; -ses mains allèrent naturellement s'enfoncer dans ses poches, comme pour -en braver la profondeur. Son menton disparut dans sa cravate, sa clef -dans son gousset, et au moment où il tira sa porte, en disant à François -de le suivre, l'ariette la plus folle s'élança de ses lèvres -entr'ouvertes. - -Je vous prie de remarquer que je ne plaisante point, et que cette -histoire n'est point un conte. Garnier demeure rue Poirée; sa famille -est de Lons-le-Saunier. - -Dès que Garnier fut chez Trois-Étoiles, il monta à cheval. Dès qu'il fut -à cheval, il fut au bois; dès qu'il fut au bois, il chercha de côté et -d'autre la beauté qu'il avait vue aux Bouffes. - -Elle passa aussitôt près de lui, très-lentement et en voiture -découverte. Il la regarda à plusieurs reprises; mais il ne la reconnut -pas, attendu qu'elle avait oublié de mettre sa robe orange, et qu'elle -était en douillette bleue. Quant à elle, elle ne le reconnut pas non -plus, quoiqu'il eût toujours son habit vert, attendu que la veille elle -n'avait fait aucune attention à lui. - -Garnier, depuis trois heures jusqu'à cinq, ne cessa de s'évertuer de la -manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère -averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre -à la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures -se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis -que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd -et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier, -perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée, -une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier -s'arrêta court, c'est-à-dire voulut s'arrêter court; mais son cheval -étant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le -cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour -continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant à la -renverse. Il ne s'entêta pas, et, élevant les guides, il partit comme un -trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientôt à côté de la -voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent -qu'oeillades meurtrières et soupirs à la dérobée. - -Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense -forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur, -lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de -Werther crépu. Tant que le cheval de Trois-Étoiles pensait à ses -affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance. -Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre -ensemble, avait fini par s'accommoder à sa taille; d'autre part, la -pluie augmentait le mérite de sa démarche. - -La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée; elle avait de la -bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu'à l'occiput; bien faite -d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beautés parisiennes -qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu'un a dit qu'elles devraient -aller au Tuileries avec un bougeoir à la main. - -Garnier lui revint à la tête au moment où, en rentrant chez elle, sa -femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu'à six -heures un quart, heure, où elle fut dîner en ville. - -En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante: -à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois, -apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop et -escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot -jusqu'à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles, -jusqu'à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez -elle. - -Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j'attendais -Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange; un frisson mortel le -parcourut: c'était la lune rousse qui commençait. - -Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de -Garnier. L'habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue, -et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque -soir. - -Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit: - -«Madame, depuis longtemps que je vous suis partout, peut-être ne -m'avez-vous pas fait l'honneur...» - -Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu'il écrivit; il écrivit ce -que tout le monde écrit, ce qu'Adam écrivait à Ève, ce que vous avez -écrit hier, et ce que vous écrirez demain. - -La dame orange fut émue; elle demanda l'adresse de Garnier, et lui -défendit, dans sa réponse, de songer à elle plus longtemps. Garnier, -rempli du désespoir le plus affreux, passa le reste de la journée sous -ses fenêtres. A la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le -concierge, faute d'argent, avec la plus grande politesse. La femme de -chambre lui entr'ouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit -chien, il se précipita aux pieds de la belle Amélie. - -Garnier, comme on l'a dit, comprenait la passion échevelée, l'amour -dramatique et quantité d'autres belles choses qui sont dans nos -habitudes. La dame le fit mettre à la porte après s'être laissé baiser -la main. - -Le lendemain, contre toute attente, il fit un beau soleil; Garnier, -enivré de langueur, envoya chez la dame orange; il lui demandait un -rendez-vous, qui lui fut accordé. A quatre heures, il monta à cheval; le -rendez-vous était pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses -yeux étaient à demi fermés pour indiquer la fatigue d'une nuit de -remords; elle s'était penchée beaucoup plus que de coutume dans le fond -de sa voiture, et le peu de rouge qu'elle avait marquait la crainte et -l'espérance. - -Il arriva qu'un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s'étaient -jeté la dame orange à la tête, dans un cotillon de deux heures et demie, -s'arrêta autour de sa voiture. Elle avait dansé comme un ange; sa parure -était la plus délicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses -doigts, sentit qu'il fallait payer de sa personne. - -J'ai dit plus haut que deux événements, frivoles en apparence et -entièrement dus au hasard, décidèrent du sort de Garnier. En ce moment, -il était parvenu au plus haut degré du bonheur, son étoile était à son -zénith; celle de la dame orange s'en approchait en scintillant comme une -tremblante planète. Son idéal descendait sur la terre; et comme le -Théodore de Lope de Véga, il était prêt à tendre les bras au ciel en -s'écriant: «Fortune, mets un clou d'or à l'essieu de ta roue! car ici tu -dois t'arrêter!» - -Il s'élança vers la dame orange, voulant se mêler au groupe qui la -félicitait. Malheureusement, pour s'élancer, il enfonça imprudemment ses -deux éperons dans le ventre du cheval de Trois-Étoiles, qui pensait à -ses affaires. Il y eut encore une petite contestation; mais cette fois -les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier, -convaincu, tomba la tête la première sans se faire le moindre mal. - -J'ai annoncé que cette histoire est vraie; j'ai dit la demeure de -Garnier; la vérité m'oblige à ajouter que la calèche continua sa marche, -et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excès de la joie, se -rendit à l'hôtel de la dame orange, il trouva la porte fermée. - -La dame s'était-elle moquée du pauvre garçon, ou sa chute malencontreuse -l'avait-elle dégoûtée de lui? Rien, il est vrai, n'avait motivé cet -accident; mais si elle eût connu Garnier, elle aurait su que bien -rarement les innombrables accidents qui lui arrivaient étaient motivés. -Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour -de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les déboires les -plus ironiques. Qu'on me permette d'en citer un exemple. Un jour, -Garnier, voulant écrire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha -dessus. Il en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. Il -ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d'Angleterre; le tiroir -résista, puis, cédant tout à coup avec violence, il renversa toute son -encre rouge sur sa provision de papier blanc. L'encre gagnait de plus en -plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui -menaçaient de s'étendre jusqu'à son pantalon neuf. Cependant Garnier, sa -plume entre les dents, n'osait porter sur rien ses doigts ensanglantés; -il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que -lui causa la clef qu'il avait heurtée, il fit aussitôt un soubresaut en -arrière. Sa chaise manqua des quatre pieds; ce fut alors que son -paravent, placé derrière lui, perdit équilibre, et, s'abattant avec une -majestueuse lenteur, couvrit de ses ailes déployées la table, la chaise, -la chandelle et Garnier. - -Ceci paraîtra peut-être puéril au lecteur; c'étaient là cependant les -plus grands malheurs de Garnier; mais comme sa vie en était tissue, ses -désagréments les plus légers, se succédant ainsi sans relâche, -finissaient, comme autant de gouttes d'eau, par composer un torrent -implacable sous lequel Garnier se débattait en vain dans le plus affreux -désespoir. - -Dépérissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une -chute de cheval dans une allée sablée pouvait suffire pour lui faire -perdre un coeur de femme. Il jura de ne plus aller au bois, de ne plus -revoir Amélie, et sa bulle de savon, crevée par une épingle, lui remplit -la cervelle de gaz méphitique en s'évaporant dans les airs. «Je ne -m'étais pourtant pas fait le moindre mal,» se disait-il un matin en -regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges -estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c'était là -le mal précisément. S'il s'était seulement enfoncé une côte, tout était -sauvé, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient -coulé le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l'Ancien, -déchirer l'appareil sanglant et mourir pour celle qu'il aimait. Mais il -s'était relevé à l'instant même, et il avait cru bien faire, en recevant -avec un sourire la cruelle insulte du destin. - -La plus noire mélancolie s'empara de lui: jamais il n'avait été plus -complétement Byron. Pour la première fois de sa vie, il était en droit -de haïr l'espèce humaine. Il renonça au monde, et écrivit d'une main -ferme sur la première feuille d'une belle main de papier blanc le titre -d'un roman par lettres avec cette épigraphe: - -«Frailty thy name is woman.» - -Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes. -C'était un gros baril de bière mousseuse. Son nez ne saurait être -comparé qu'à la trompette du jugement dernier. Tout ce qu'il faisait, -tout ce qu'il disait, ressemblait au bruit d'une charrette. Si l'idée -lui était jamais venue de se cacher dans l'appartement de sa femme pour -surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris à coup sûr, comme dans -la chanson italienne, un effroyable éternument. Mais jamais pareille -idée ne lui était venue. Entre deux profondes ornières, sa vie -s'écoulait doucement, soulevée çà et là par les cahot de son gros rire. -Depuis quinze ans de mariage, il s'était pris régulièrement de passion -pour tous les adorateurs de sa femme. Il n'avait jamais vu Garnier -qu'une fois ou deux; mais cette irrésistible sympathie n'avait pas -manqué son effet, et dès qu'il eut organisé pour le printemps ses dîners -périodiques à la campagne, il fallut, bon gré, mal gré, que sa nouvelle -connaissance en fût. - -Me promenant un jour à cette époque dans le jardin de ce brave homme -avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dépend -ici-bas de peu de chose: que se serait-il passé le 27 juillet s'il avait -fait une pluie battante? Que serait devenu l'univers, si Brutus, aux -ides de mars, eût avalé, comme Anacréon, un raisin de travers? Que -feriez-vous vous-même si vous gagniez à la loterie? - -Garnier, ne mettant point à la loterie, niait positivement la chose. Il -détestait la littérature philosophique et s'était opiniâtré toute sa vie -à s'abandonner avec confiance à ce même hasard qui le mystifiait si -assidûment. Il leva les yeux au ciel. Hélas! sa brillante étoile avait -disparu. La planète de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse -dans un éther sans nuages. Un léger coup de vent fit frémir les -feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines, -s'éleva tout à coup de l'horizon. Elle monta silencieusement vers la -voie lactée; puis, s'épaississant de plus en plus, elle s'arrêta, comme -incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pièce -d'eau; les fleurs s'épanouissaient sous la rosée. Un bruit sourd et -éloigné annonça que l'air se chargeait d'électricité; alors la nue -s'abaissa sur la terre et, comme par un ressort magique, étendit deux -sombres ailes de l'orient à l'occident. Une faible fissure, semblable à -une meurtrière profonde, laissait seule encore apercevoir l'immensité. -La planète de la dame orange scintillait pleine d'audace. Comme une -flèche lancée par un arc mogol, ses rayons acérés traçaient du ciel à la -terre une hyperbole de feu. Mais c'est en vain qu'elle luttait contre -l'orage, et la nuée, crevant tout à coup avec un fracas terrible, la -dévora et l'anéantit. - -La pluie nous avait forcés à rentrer dans le salon, et nous prîmes -bientôt place à table. Garnier, ne pouvant guérir son fatal amour, ne -manquait pas de faire la plus sotte figure partout où il se montrait. La -dame orange, il faut en convenir, le dédaignait complétement. Jamais -elle n'avait été plus à la mode. - -Ce jour-là surtout, il n'avait jamais été en butte à des railleries plus -mordantes, à de plus cruelles agaceries. L'ironie est une figure de -rhétorique qui, lorsqu'elle n'est pas trop prodiguée, est du plus grand -effet. Ce qui portait la belle Amélie à rire outre mesure, c'est qu'elle -avait les dents fort belles. A chaque trait piquant qui sortait de ses -lèvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trépignement des -laquais, croassait la gaieté bruyante de l'amphitryon. Garnier se montra -d'abord très-peu sensible à tout ce qui se passait autour de lui; tout -en se dandinant à trois pieds de la table et en marchant sur sa -serviette, il se conformait scrupuleusement à ses habitudes dévorantes: -la tête penchée sur son assiette, il ne laissait jamais le maître -d'hôtel effleurer en vain, dans sa tournée, sa crinière hérissée; et si, -par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de -se balancer à droite et à gauche en regardant ses voisins d'un air -inquiet. - -Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards -s'étant pris à déraisonner, le curé du village baissa la tête; il -aperçut devant lui un bowl d'eau tiède dont il ignorait complétement -l'usage. C'était la première fois qu'il sortait de son presbytère pour -dîner au château. Après avoir hésité quelques moments, il prit le parti -courageux d'avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s'en -aperçut, et, charmée de cette aventure, fixa ses grands yeux sur -Garnier, espérant qu'il en ferait autant. Garnier était, de son naturel, -la plus distraite créature du monde. On le rencontrait quelquefois sans -chapeau, et toutes les fois qu'il se trouvait chargé, dans la rue, d'un -paquet assez fort pour l'obliger à prendre un fiacre, il oubliait -infailliblement dans la voiture ce qui l'avait forcé d'y monter. - -Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et -s'arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa -voisine. La dame orange n'y put tenir, et pour étouffer un grand éclat -de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu'elle prit pour -une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande -était une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du -milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se -trouvait derrière l'enleva aussitôt. Amélie n'avait pas poussé un cri; -elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en -était aperçu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards -étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas -de crier à tue-tête. - -Impossible de faire remettre la dent funeste. Déjà elle entendait -chuchoter: «Madame une telle a une dent postiche.» Sa beauté était -perdue, son règne était passé. - -Garnier la dévorait des yeux. Comme il la plaignait sincèrement, lui, -que cette fatale beauté avait réduit au désespoir! Comme il serait tombé -de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant -la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle -qui en était tombée! comme il souffrait pour elle! comme de grosses -larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque, -prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour -y pleurer à chaudes larmes! - -Amélie était au désespoir; son étoile était tombée dans l'immensité. De -tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde, -et quarante ans à vivre avec une dent de moins. - -La belle Amélie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour -l'Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est -parfaitement remplacée, et qu'elle a les noisettes en horreur. - - - - -LE CONTREBANDIER - -HISTOIRE LYRIQUE - - -La chanson du _Contrebandier_ est populaire en Espagne; cependant, bien -qu'elle ait la forme tranchée, la simplicité laconique et le parfum -national de toutes les _tiranas_ espagnoles, elle n'est pas, comme les -autres, d'origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l'auteur de -_Bug-Jargal_ a poétiquement jetée à travers son roman, fut composée par -Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connaître à tous les salons de -l'Europe la grâce énergique et tendre des _boleros_ et des _tiranillas_. -Parmi les plus goûtées, le _Contrabandista_ fut celle que chantait avec -le plus d'amour la grande artiste; elle y puisait, avec tant de force, -les souvenirs de l'enfance et les émotions de la patrie, que son -attendrissement l'empêcha plus d'une fois d'aller jusqu'au bout; un jour -même elle s'évanouit après l'avoir achevée. Les paroles de cette -chansonnette sont admirablement portées par le chant, mais elles sont -insignifiantes séparées de la musique, et il serait impossible de les -traduire mot à mot. - -L'air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve à là fin de -toutes les _tiranas_, et qui, ordinairement mélancolique et lente, -s'exhale comme un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du -_Contrebandier_ est un véritable _sonsonete_; il se perd, sous son -mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme -le vol à tire-d'aile de l'oiseau qui s'échappe, comme le galop du cheval -qui fuit à travers la plaine; mais, malgré cette expression de gaieté -insouciante, quand, d'une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes -ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille -lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous -sépare, vous trouvez dans l'adieu moqueur du bandit quelque chose -d'étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons -et braquer son fusil sur votre épaule; et peut-être en même temps le -hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa _coplita_ dans l'abîme. - -Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du -_Contrebandier_. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le -mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le -résumé de la vie d'artiste, de laquelle, à son dire, la vie de -contrebandier est l'idéal. Le _aye_, _jaleo_, ce _aye_ intraduisible qui -embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse, -semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer -le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie. - -Il disait sans cesse qu'il voulait pour toute épitaphe sur sa tombe: _Yo -que soy el Contrabandista_, tant Othello et don Juan s'étaient -identifiés avec le personnage imaginaire du _Contrebandier_. - -Liszt a composé pour le piano, sur ce thème répandu et immortalisé chez -nous par les dernières années de la Malibran, un _rondo fantastique_ qui -est une de ses plus brillantes et plus suaves productions. Après une -introduction pleine d'éclat et de largeur, l'air national, d'abord rendu -avec toute la simplicité du texte, passe, et par une suite de caractères -admirablement gradués, de la grâce enfantine à la rudesse guerrière, de -la mélancolie pastorale à fureur sombre, de la douleur déchirante au -délire poétique. Soudain, au milieu de toute cette agitation fébrile, -une noble prière admirablement encadrée dans de savantes modulations, -vous élève vers une sphère sublime; mais, même dans cette atmosphère -éthérée, les bruits lointains de la vie, les chants, les pleurs, les -menaces, les cris de détresse ou de triomphe, cris de la terre! vous -poursuivent. Arraché à l'extase contemplative, vous redescendez dans la -fête, dans le combat, dans les voix d'amour et de guerre; puis la poésie -vous en retire encore; la voix mystérieuse et toute-puissante vous -rappelle sur la montagne, où vous êtes rafraîchi par la rosée des larmes -saintes; enfin la montagne disparaît et les flambeaux du banquet -effacent les cieux étoilés. Mille voix, âpres de joie, d'orgueil ou de -colère, reprennent le thème, et les choeurs foudroyants terminent ce -vaste poëme, création bizarre et magnifique qui fait passer toute une -vie, tout un monde de sensations et de visions sur les touches brûlantes -du clavier. - -Un soir d'automne, à Genève, un ami de Liszt fumait son cigare dans -l'obscurité, tandis que l'artiste répétait ce morceau récemment achevé: -l'auditeur, ému par la musique, un peu enivré par la fumée du Canaster, -par le murmure du Léman expirant sur ses grèves, se laissa emporter au -gré de sa propre fantaisie jusqu'à revêtir les sons de formes humaines, -jusqu'à dramatiser dans son cerveau toute une scène de roman. Il en -parla le soir à souper et tâcha de raconter la vision qu'il avait eue; -on le mit au défi de formuler la musique en parole et en action. Il se -récusa d'abord, parce que la musique instrumentale ne peut jamais avoir -un sens arbitraire; mais le compositeur lui ayant permis de s'abandonner -à son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rêve dans -une forme qu'il appela lyrico-fantastique, faute d'un autre nom, et qui -après tout n'est pas plus neuve que tout ce qu'on invente aujourd'hui. - - -YO QUE SOY CONTRABANDISTA - -_Paraphrase fantastique sur un rondo fantastique de FRANZ LISZT_ - - -INTRODUCTION - -UN BANQUET EN PLEIN AIR DANS UN JARDIN - -LES AMIS (Choeur). - -Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent -jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les -fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour qui nous rassemble à la même -table dans la maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie! - -LE CHATELAIN (Air). - -Viens, serviteur qui m'as bercé, verse-moi le vin généreux de mes -collines. Tout à l'heure, les mains qui guidèrent les pas débiles de mon -enfance soutiendront mes jambes avinées, et quand l'ivresse me fera -bégayer, tu oublieras que je suis ton seigneur, et tu me diras encore -une fois, comme jadis: «Il faut aller dormir, mon enfant.» - -LES AMIS (Choeur). - -Que la coupe de la joie s'emplisse pour le serviteur fidèle. Que son -front austère se déride et qu'il soit vaincu par l'esprit joyeux qui rit -dans les amphores. L'esprit de l'ivresse, c'est Bacchus enfant, non -moins beau, plus aimable, et plus éternel que le maussade Cupidon. Bois, -vieillard, afin que tu te sentes jeune comme le petit page que tu -gourmandes, afin que ton maître, privé de guide, ne puisse retrouver sa -couche et reste à table avec nous jusqu'au jour. - -UN CONVIVE (Air). - -O toi, ma belle fiancée, pourquoi refuses-tu de remplir ta coupe? -pourquoi la poses-tu en souriant sur la table après avoir mouillé les -lèvres? Si tu ne bois pas autant que moi, je croirai que déjà s'en va -ton amour, et que tu crains de me l'avouer dans l'ivresse. - -LES AMIS (Choeur). - -Buvez, nos femmes, nos soeurs, buvez et chantez! le vin ne trahit que -les traîtres. Il est comme la trompette du jugement dernier qui forcera -les menteurs à se dévoiler et qui proclamera la gloire des véridiques. -Vous qui n'avez ni mauvaise pensée ni secret coupable, laissez tomber -des paroles confiantes de vos bouches discrètes, comme, dans les jours -d'avril, l'onde s'échappe abondante et limpide des flancs glacés de la -montagne. - -LES FEMMES (Choeur). - -Nous boirons et nous chanterons avec vous, car nous n'avons rien dans -l'âme qui ne puisse arriver jusqu'à nos lèvres. Et, d'ailleurs, si nous -disions quelque chose de trop ce soir, nous savons que vous ne vous en -souviendriez plus demain. - -TOUS. - -Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent -jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les -fleurs de l'oranger. Ce jour nous rassemble à la même table dans la -maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie! - -UN CONVIVE (Récitatif). - -Craignons que le bruit de nos voix réunies ne nous enivre plus vite que -le vin. Laissons l'esprit joyeux de l'ivresse s'emparer de nous -lentement et verser peu à peu dans nos veines sa chaleur bienfaisante. -Que le plus jeune d'entre nous chante seul un air populaire de ces -contrées, et nous dirons seulement le refrain avec lui. - -L'ENFANT (Récitatif). - -Voici un air des montagnes que vous devez tous connaître et qui fait -verser des larmes à ceux qui l'entendent sous des cieux étrangers. - -CHOEUR. - -Chante, jeune garçon, chante, et qu'en te répondant chacun de nous se -félicite d'avoir revu le toit de ses pères. Heurtons les coupes de la -joie. - -L'ENFANT (Air). - -La chanson espagnole: _Yo que soy Contrabandista_. - -Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie. J'erre nuit et -jour dans la montagne, je descends dans les villages et je courtise les -jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon -petit cheval noir, et je me sauve dans la montagne, _aye, aye_, mon bon -petit cheval, voici la ronde, _aye, aye_. Adieu, les jolies filles. - -LE CHOEUR. - -_Aye, aye_, mon brave petit cheval noir, voici le guet. Adieu, les -jolies filles. _Aye, aye._ Heurtons les coupes de la joie, que leurs -flancs vermeils... - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Quel est ce pèlerin qui sort de la forêt suivi d'un maigre chien noir -comme la nuit? Il s'avance vers nous d'un pas mal assuré. Il semble -harassé de fatigue; qu'on remplisse une large coupe, et qu'il boive à sa -patrie lointaine, à ses amis absents! - -LE CHOEUR. - -Pèlerin fatigué, heurte et vide avec nous la coupe de la joie. Bois à ta -patrie lointaine, à tes amis absents! - -LE VOYAGEUR (Air). - -Patrie insensible, amis ingrats, je ne boirai point à vous. Soyez -maudits, vous qui accueillez un frère comme un mendiant; soyez oubliés, -vous qui ne reconnaissez point un ancien ami. Je veux briser cette coupe -offerte au premier passant comme une aumône banale; je veux me laver les -pieds dans le vin qui ne doit pas s'échauffer par le coeur. Mauvais vin, -mauvais amis, mauvaise fortune, mauvais accueil. - -LE CHOEUR. - -Qui es-tu, toi, qui seul oses nous braver tous sous le toit de nos -pères, toi qui te vantes d'être un des nôtres, qui renverses dans la -poussière la coupe de la joie et le vin de l'hospitalité? - -LE VOYAGEUR (Récitatif). - -Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et à cause -de cela personne ne me reconnaît. Si j'étais arrivé à vous dans l'éclat -de ma splendeur passée, vous fussiez tous accourus à ma rencontre, et la -plus belle de vos femmes m'eût versé le vin de l'étrier dans une coupe -d'or. Mais je marche seul, sans cortége, sans chevaux, sans valets et -sans chiens; l'or de mon vêtement est terni par la pluie et le soleil; -mes joues sont creusées par la fatigue, et mon front s'affaisse sous le -poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du -monde. Qu'avez-vous à me regarder d'un air stupéfait? N'avez-vous pas de -honte d'être surpris dans l'orgie par celui qui se croyait pleuré par -vous à cette heure? - -Allons, qu'on se lève, et que le plus fier d'entre vous me présente son -siége, auprès de la plus belle d'entre vos femmes. - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas -si ce n'était aujourd'hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux -fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de -même en ce jour consacré à l'hospitalité nous consentons à entendre -gaiement les facéties d'un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin -et notre égal. - -LE VOYAGEUR (Chant). - -Le pèlerin qui vous parle n'est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes. -Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie. - -LE CHOEUR. - -Et quel est-il maintenant? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes -lèvres avides la coupe de la joie. - -LE VOYAGEUR (Récitatif). - -Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n'a plus ni amis ni -patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant, ô enfants -de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en -entier le calice de la vie, car la douleur m'a fait plus grand et plus -fort que le plus fort et le plus grand d'entre vous. - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Étranger, ta présomption m'amuse; si je ne me trompe, tu es un poëte de -carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du -genre emphatique; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point -boire, amuse-nous à jeun, de tes déclamations, tandis que nous allons -vider les coupes de la joie. - -UNE FEMME (Récitatif). - -O mon cher fiancé! ô mes amis! ô mon seigneur le châtelain! cet homme -dit qu'il est le plus grand d'entre nous, et son impudence mérite votre -pardon, car il a dit, en même temps, qu'il était le plus malheureux des -hommes. Je vous supplie de ne point l'affliger par vos railleries, mais -de l'engager à nous raconter son histoire. - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Allons, pèlerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe, -raconte-nous tes malheurs, et notre joie les écoutera avec pitié pour -l'amour d'elle. - -LE PÈLERIN (Récitatif). - -Châtelain, j'ai autre chose à penser qu'à te divertir. Je ne suis ni un -improvisateur, ni un trouvère, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je -ris en moi-même d'un rire lugubre et désespéré en voyant les turpitudes -et les misères de l'homme. Jeune femme, je n'ai rien à raconter. Toute -l'histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots: _Je suis homme!_ - -LA HERMOSA (Récitatif). - -Infortuné, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le -donc, ô mes amis! ne vous semble-t-il pas reconnaître ses traits altérés -par le chagrin? O mon cher Diego, regarde-le; ou bien j'ai vu cet homme -en rêve, ou bien c'est le spectre de quelqu'un que nous avons aimé. - -DIEGO (Récitatif). - -Hermosa, votre pitié est obligeante; je veux être le cousin du diable si -j'ai jamais rencontré cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous -apparut en rêve, ce fut à coup sûr un rêve sinistre à la suite d'un -méchant souper. N'importe, s'il veut raconter son histoire, je le tiens -quitte de ma colère, car le regard qu'il attache sur vos belles mains -commence à me faire trouver le bragance amer. - -TOUS (Choeur). - -S'il veut raconter ses aventures, qu'il emplisse et vide avec nous les -coupes de la joie; mais, s'il ne veut ni parler ni boire, qu'il aille -chez son cousin le diable, et qu'il vide avec lui le fiel de la haine -dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie. - -L'ENFANT (Récitatif). - -D'une voix timide, la tête nue et un genou en terre, devant monseigneur -j'ose ouvrir un avis. Cet homme a été attiré vers nous par le refrain de -ma chanson. Quand j'ai commencé à chanter, il suivait la lisière du bois -et se dirigeait précipitamment vers la plaine. Mais tout d'un coup son -oreille a semblé frappée de sons agréables, il est revenu sur ses pas; -deux ou trois fois il s'est arrêté pour écouter, et quand j'ai eu fini -de chanter il était près de nous. Il dit qu'il est des nôtres, que vous -l'avez connu, qu'il est ici dans sa patrie, eh bien! qu'il chante ma -chanson, et s'il la dit tout entière sans se tromper, nous ne pouvons -pas douter qu'il soit né dans nos montagnes. - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Soit. Tu as bien parlé, jeune page, et je t'approuve parce que la -Hermosa sourit. - -LE CHOEUR. - -Tu as bien parlé, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le -châtelain t'approuve. Que l'étranger chante ta chanson, et qu'il heurte -avec nous la coupe de la joie! - -LE VOYAGEUR (Récitatif). - -Eh bien, j'y consens. Écoutez-moi, et que nul ne m'interrompe, ou je -brise la coupe de la joie. (Il chante.) Moi... moi... moi!... - -LE CHOEUR. - -Bravo, il sait parfaitement la première syllabe. - -LE VOYAGEUR. - -Silence! (Il chante.)--Moi qui suis un jeune chevrier. - -LE CHOEUR. - -Fi donc! fi donc! ce n'est pas cela. - -LA HERMOSA. - -Laissez-le continuer, il a la voix belle. - -LE VOYAGEUR (Air). - -Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mène une -douce vie. Je vis loin des villes et je n'ai jamais vu que de loin le -clocher d'or de la cathédrale. J'aime toutes les belles filles de la -vallée, mais ma soeur Dolorie entre toutes. Ma soeur, plus belle que -toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma soeur qui -repose là-haut sous les vieux cèdres, sous le jeune gazon, ma pauvre -soeur! Ah! ma vie s'est écoulée dans les larmes. - -DIEGO (Récitatif). - -Que dit-il? et quelle étrange confusion dans ce chant inconnu? Sa soeur -qu'il aime vivante et qu'il pleure morte tout ensemble? Sa douce vie sur -la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitôt? Hermosa, sa voix -est pure, mais sa cervelle est bien troublée. - -LA HERMOSA (Récitatif). - -O mon Dieu! j'ai ouï parler d'une certaine Dolorie dont le frère... - -DIEGO. - -Hermosa, ta pitié est trop obligeante. Que cet aventurier chante la -chanson du pays, ou qu'il aille en enfer vider la coupe des larmes avec -Satan, son cousin. - -LE CHOEUR. - -Qu'il aille vider en enfer la coupe des larmes, s'il ne veut dire la -chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie. - -LE VOYAGEUR. - -Laissez-moi, laissez-moi. La mémoire m'est revenue. J'avais mêlé deux -couplets de la chanson. Voici le premier. (Il chante.) - -Moi qui suis un jeune chevrier, je vis à l'aise sur la montagne, je n'ai -jamais vu les clochers d'or que dans la brume lointaine. J'aime les -gracieuses filles de la vallée, et je cueille la gentiane bleue pour -leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d'azur. Et quand le -soir approche, quand l'Angélus sonne, quand la nuit descend, j'appelle -mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes -montagnes! A moi, à moi mon grand bouc noir, voici la nuit, _aye, aye_. -Adieu, les jolies filles. - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Bien chanté, pèlerin; mais ceci n'est pas la chanson, ce n'est pas même -une variation. Tu as changé le thème. Allons, essaie encore, car ta voix -est belle, et ton imagination est plus féconde que ta mémoire n'est -fidèle. - -LE CHOEUR. - -Qu'il chante et qu'il mouille ses lèvres pour reprendre haleine, mais -qu'il dise la chanson du pays s'il veut vider en entier la coupe de la -joie. - -LE VOYAGEUR. - -Moi... moi... attendez! oui, m'y voilà. (Il chante.) Moi, qui suis un -joyeux écolier, je mène une folle vie. Je bats nuit et jour le docte -pavé de Salamanque. Je passe souvent par-dessus les remparts pour courir -après les lutins femelles qui passent comme des ombres dans la nuit -orageuse, dans la nuit perfide, mère des erreurs et des déceptions; dans -la nuit infernale, mère des crimes et des remords! Ah bah! je me trompe, -ce n'est pas cela... - -DIEGO (Récitatif). - -Eh! de par Dieu, il est temps de s'en apercevoir. D'un bout à l'autre, -il invente, il ne se souvient pas. - -LE CHOEUR. - -Silence, silence, écoutez; il a la voix belle. - -LE VOYAGEUR. - -(Il chante.) Et quand un docteur de l'université vient à se croiser avec -moi dans une ruelle, sous la jalousie de mon amante, je casse avec joie -le manche de ma guitare sur le dos de mon pauvre pédant noir, et je me -sauve vers mes montagnes. _Aye, aye_, mon pédant noir, voici la -récompense de ton aubade; _aye, aye_, dis adieu aux jolies filles. - -LE CHOEUR. - -Bravo! la chanson m'amuse, chantons et répétons avec lui son refrain -capricieux: _Aye, aye_, mon pauvre pédant noir, _aye, aye_, dis adieu -aux jolies filles. - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Continue, mon brave improvisateur, tu n'as pas dit la chanson du pays, -et j'en suis fort aise, car la tienne me plaît; mais tu sais notre -marché. Il faut en venir à ton honneur si tu veux vider avec nous la -coupe de la joie. - -LE CHOEUR. - -Courage, pèlerin. Mouille tes lèvres encore une fois, mais dis la -chanson du pays si tu veux vider avec nous la coupe de la joie. - -LE VOYAGEUR. - -Laissez-moi, laissez-moi, mes souvenirs m'oppressent et m'accablent; -voici ma mémoire qui s'éveille, écoutez. Moi... moi... J'y suis... - -(Il chante.) Moi qui suis un amant infortuné, je pleure et je chante -nuit et jour dans les montagnes; je rentre quelquefois la nuit dans la -ville maudite, pour aller m'asseoir sous la jalousie de mon infidèle, -mais quand mon rival vient à passer, je plonge mon stylet dans son sang -noir, car c'est de l'encre qui coule dans les veines d'un pédant. O -monstre! meurs, toi d'abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe -maîtresse, tu ne tromperas plus personne... Mais je m'égare, j'ai perdu -la mesure... toujours le second couplet se mêle au premier et dans mon -impatience... Attendez, attendez, voici!... (Il chante.) Mais la sainte -Hermandad vient de ce côté; rentre dans ta gaîne, poignard teint d'un -sang noir, voici les alguazils, _aye, aye_, mon poignard noir, _aye, -aye_, adieu! adieu... la trompeuse fille. - -LE CHOEUR. - -_Aye, aye_, mon poignard noir; _aye, aye_, adieu, la trompeuse fille. - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Encore, encore, pèlerin, tu t'égares avec tant d'adresse qu'il est -impossible que tu ne te retrouves pas de même. Cherche encore. - -LE CHOEUR. - -Cherche encore, mouille tes lèvres et dis la chanson du pays si tu veux -vider la coupe de la joie. - -LE VOYAGEUR (Récitatif). - -Si je voulais vous dire la chanson telle qu'elle est gravée dans ma -mémoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel, -et puis en un sang noir... - -LE CHATELAIN. - -Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous -saurons, par nos libations, conjurer les esprits de ténèbres. - -LE CHOEUR. - -Poursuis, poursuis, chanteur inspiré! Bravons les esprits infernaux; -remplissons les coupes de la joie! - -LE VOYAGEUR. - -(Il chante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mène une affreuse vie; je -me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me -hasarde à la lisière des forêts pour cueillir quelques fruits amers et -saisir quelques sons lointains de la voix humaine; mes pieds sont -déchirés; mon front est sillonné comme celui de Caïn; ma voix est rauque -et terrible comme celle des torrents qui sont mes hôtes; mon âme est -déchirée comme les flancs des monts qui sont mes frères, et quand -l'heure fatale est marquée à l'horloge céleste pour le lever de l'étoile -sanglante... oh! alors... le spectre noir me fait signe de le suivre, et -là jusqu'au coucher de l'étoile, je marche, je cours à travers les -rochers, à travers les épines, à travers les précipices à la suite du -fantôme... Marche, marche, spectre noir! me voici; marche à travers la -tempête.... - -(Récitatif.) Eh bien! vous autres, vous ne répétez pas le refrain? Vous -éloignez vos coupes de la mienne? Poltrons et visionnaires, à qui en -avez-vous? - -LE CHATELAIN. - -Pèlerin, si c'est là le dernier couplet de ta chanson, et si c'est le -dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton -humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier.... - -LE VOYAGEUR. - -Eh bien! tu as peur? - -LA HERMOSA, bas, regardant le pèlerin. - -Il est beau ainsi!... - -LE VOYAGEUR, éclatant de rire. - -Ah! ah! en vérité, vous me feriez mourir de rire; ah! ah! ah! tous ces -braves champions, tous ces buveurs intrépides, les voilà plus pâles que -leurs coupes d'agate; gare, gare, place au spectre! Eh bien! le -voyez-vous, ah! ah! mais non, c'est une autre ombre, elle m'apparaît à -moi, je la vois... Je l'attends, écoutez ce qu'il chante. - -(Il chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mène une superbe vie, -je tiens l'ennemi bloqué dans la montagne, je le serre, je l'épuise, je -le presse, je l'égare, je l'enferme dans les gorges inexorables, -j'anéantis ses phalanges effarées, je déchire ses bannières sanglantes, -je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l'audace, et la gloire, -et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir! victoire, -victoire! Voici mon noir cimier qui flotte au vent à demi brisé par les -balles. - -LE CHOEUR. - -En avant, mon noir cimier, victoire à mon panache brisé par les balles! - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Il a bien chanté, ses yeux étincellent, sa main brûlante fait -bouillonner son vin dans sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu -l'as gagnée, mais si tu veux t'asseoir parmi nous et boire jusqu'à la -nuit et de la nuit jusqu'au matin, il faut dire la chanson du pays. - -LE CHOEUR. - -Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu'à l'aube -nouvelle les coupes de la joie. - -LE VOYAGEUR. - -Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. Écoutez ce -couplet. - -(Il chante.) Moi qui suis un aventurier, je mène une vie périlleuse, -j'erre de la ville à la montagne et j'enlève les jolies filles pour les -emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers; -et quand l'ennui, sous la forme d'un hibou noir, vient à passer sur ma -tête..., je remplis ma coupe jusqu'au bord et j'y noie l'oiseau de -malheur... Bois, bois, vilain oiseau noir; meurs, meurs, oiseau des -funérailles...; retourne à ton nid sur l'if du cimetière, sur la tombe -de la victime, sur l'épaule du spectre... - -(Récitatif.) Eh bien! vous n'aimez pas celui-ci? Je me suis encore -trompé peut-être: en voulez-vous un autre? - -(Il chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et -jour sur la montagne; je donne l'hospitalité aux pèlerins, je les -console, et j'expie leurs péchés et les miens par la pénitence... Et -quand la lune se lève, quand le chamois brame, quand les astres -pâlissent, je tombe à genoux sur la bruyère déserte et j'élève ma voix -suppliante... - -(Prière.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prosterné dans le -silence du désert. Splendeurs de la nuit étoilée, soyez témoins de ma -douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prière et de -pardon, vous qui nagez dans l'or des sphères célestes, vous qui passez -sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles étincelants -des constellations, pleurez, pleurez sur moi; répétez mes prières; -recueillez mes larmes dans les vases sacrés de la miséricorde; portez -aux cieux mon calice, et fléchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le -Dieu Bon!... - -Eh bien, eh bien! j'ai changé; le mode vous plaît-il ainsi? Allons, le -refrain et ensemble! A moi qui suis un pénitent noir, merci, merci, -voici l'ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre. - -LE CHOEUR. - -A toi, à toi, pénitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre. - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Si Dieu t'absout, pèlerin, la justice des hommes ne doit pas être plus -sévère que celle du Ciel; assieds-toi, et sois lavé de tes crimes par -les larmes du repentir, sois consolé de tes maux par la libation de la -joie. - -LE VOYAGEUR. - -Mes crimes! mon repentir! votre pitié! Non pas, non pas, mes bons amis; -la chanson ne finit pas ainsi: écoutez encore ce couplet. - -(Il chante.) Moi qui suis un poëte couronné, je me raille de Dieu et des -hommes; j'ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie, -j'ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l'enfer, un rhythme -pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l'amour, et -puis un autre pour la pénitence. Et que m'importe l'univers, pourvu que -je tienne la rime? Et quand l'idée vient à manquer, je fais vibrer les -grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l'effet sur les -sots. Résonne, résonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux -paroles; résonne, résonne: au diable la raison! vive la rime! - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Te moques-tu de l'hospitalité, barde audacieux? N'as-tu pas un chant -facile, une mélodie complète? Depuis une heure nous t'écoutons -naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à -peine as-tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix -de l'enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-même! Chante -donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la -coupe de la joie. - -LE CHOEUR. - -Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie. - -LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prière de l'Ermite. - -Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples; Dieu des jeunes -coeurs, et toi, Marie, foyer d'amour! Dieu des armées, et toi, Marie, -appui des braves! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes -saintes! Dieu des poëtes, et toi, Marie, mélodie du ciel! écoutez-moi, -exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le -soldat, visitez l'ermite, souriez au poëte, et, comme un parfum mêlé de -toutes les fleurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez -l'encens de son coeur, recevez l'hymne de son amour... - -Eh bien, le refrain vous embarrasse? Vous ne savez comment rentrer dans -le ton et dans la mesure? Du courage, écoutez comment je module et -comment je résume. - -(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres -de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je -brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la -jalousie. Moi qui suis un amant heureux, je donnerais tous les baisers -de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant -trompé, je vendrais mon âme pour un coup d'épée dans la poitrine de mon -rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les -amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire. -Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du -triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un -pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une -heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poëte, je donnerais -toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'éclair de l'inspiration -divine... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse -la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un -voile de deuil s'étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie; l'ange -de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre; éperdu, haletant, fatigué, -je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et la doute, -entre la prière et le blasphème, et je retombe dans la fange en criant: -Hélas! hélas! le voile noir! Hélas! hélas! où sont mes ailes? - -LE CHOEUR. - -Hélas! hélas! le voile noir? hélas! hélas! où sont mes ailes? - -LE CHATELAIN (Récitatif). - -Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus! - -DIEGO. - -Il n'a pas dit la chanson du pays... Il n'en a pas dit un seul vers. - -LA HERMOSA. - -Il a mieux chanté qu'aucun de nous. Pèlerin, accepte cette branche de -sauge écarlate, trempe-la dans ta coupe et chante pour moi. - -LE VOYAGEUR. - -Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la -fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j'emporte ta fleur couleur de -sang; le spectre m'attend à la lisière du bois; adieu, châtelain -crédule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de -vous verser le vin du cru, quand il vous apporte l'ambroisie du ciel; -chantez-la, votre chanson du pays; moi, le pays me fait mal au coeur, et -le vin du pays encore plus. (Il chante.) - -Allons, debout! mon compagnon, mon pauvre chien noir; partons, partons; -adieu les jolies filles. - -(Il s'éloigne.) - -LE CHATELAIN (Récitatif.) - -Voilà un homme étrange! - -DIEGO. - -C'est un bandit, courons après lui, jetons-le en prison. - -LA HERMOSA. - -Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges -descendront du ciel pour détacher ses fers. - -L'ENFANT. - -Écoutez, Monseigneur! vous lui avez fait une promesse, c'est de le -croire ami et compatriote s'il chante l'air du pays; écoutez sa voix qui -tonne du haut de la colline. - -LE VOYAGEUR, sur la colline. - -(Il chante.) Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie, -j'erre nuit et jour dans la montagne; je descends dans les villages et -je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je -pique des deux mon petit cheval, et je me sauve dans la montagne. _Aye, -aye_, mon bon petit cheval noir, voici la ronde, adieu les jolies -filles. (Le choeur répète le refrain: _Aye, aye_, mon cheval noir, etc.) - -DIEGO (Récitatif). - -Par le diable! je le reconnais, maintenant qu'il s'enveloppe dans son -manteau rouge, maintenant qu'il saute sur son cheval, maintenant qu'il -ôte sa fausse barbe et qu'il ne déguise plus sa voix; c'est José, c'est -le fameux contrebandier, c'est le damné bandit; et moi, capitaine des -rondes, qui étais chargé de l'arrêter!... Courons, mes amis, courons... - -LE CHATELAIN. - -Non pas, vraiment, c'est un noble enfant des montagnes, qui fut -bachelier, amoureux et poëte, et qui, dit-on, s'est fait chef de bande -par esprit de parti. - -DIEGO. - -Ou par suite d'une histoire de meurtre. - -LA HERMOSA. - -Ou par suite d'une histoire d'amour. - -LE CHATELAIN. - -N'importe, il s'est bravement moqué de toi, Diego; mais en nous raillant -tous, il a su nous émouvoir et nous charmer. Que Dieu le conduise et que -rien ne trouble ce jour de fête, ce jour consacré à remplir et à vider -les coupes de la joie! - -LE CHOEUR. - -Que rien ne trouble ce jour de fête et vidons les coupes de la joie! -(Ils chantent en choeur la chanson du Contrebandier.) - -CHOEUR FINAL. - -Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils se pressent -jusqu'à se briser! Souffle, vent du soir, et sème sur nos têtes les -fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour de fête, heurtons les coupes de -la joie! - -LE VOYAGEUR, dans le lointain. - -Amen. - -TOUS ENSEMBLE. - -Vive la joie! Amen. - - - - -LA RÊVERIE A PARIS - -A LOUIS ULBACH - - -Excellent ami, je vous avais promis une étude sur les squares et jardins -de Paris, autrement dit sur la nature acclimatée dans notre monde de -moellons et de poussière. Le sujet comportait un examen sérieux, -intéressant, que j'avais commencé; mais la maladie a disposé de mes -heures, et ce n'est plus une étude que je vous envoie; c'est une -impression rétrospective que je dois avoir la conscience et l'humilité -d'intituler simplement: _La rêverie à Paris_. C'est qu'en vérité je ne -sais point de ville au monde où la rêverie ambulatoire soit plus -agréable qu'à Paris. Si le pauvre piéton y rencontre, par le froid ou le -chaud, des tribulations sans nombre, il faut lui faire avouer aussi que, -dans les beaux jours du printemps et de l'automne, il est, «_s'il -connaît son bonheur_,» un mortel privilégié. Pour mon compte, j'aime à -reconnaître qu'aucun véhicule, depuis le somptueux équipage jusqu'au -modeste sapin, ne vaut, pour la rêverie douce et riante, le plaisir de -se servir de deux bonnes jambes obéissant, sur l'asphalte ou la dalle, à -la fantaisie de leur propriétaire. Regrette qui voudra l'ancien Paris; -mes facultés intellectuelles ne m'ont jamais permis _d'en connaître les -détours_, bien que, comme tant d'autres, j'y aie été _nourri_. -Aujourd'hui que de grandes percées, trop droites pour l'oeil artiste, -mais éminemment sûres, nous permettent d'aller longtemps, les mains dans -nos poches, sans nous égarer et sans être forcés de consulter à chaque -instant le commissionnaire du coin ou l'affable épicier de la rue, c'est -une bénédiction que de cheminer le long d'un large trottoir, sans rien -écouter et sans rien regarder, état fort agréable de la rêverie qui -n'empêche pas de voir et d'entendre. - -C'est encore un danger, j'en conviens, que d'être distrait au milieu -d'une grande ville qui n'est pas obligée de s'occuper de vous quand vous -ne daignez pas prendre garde à vous-même. Paris est loin d'avoir trouvé -un système de véritable sécurité qui séparerait la locomotion des -chevaux de celle des humains, et qui réussirait à supprimer, sans -préjudice pour les besoins de l'échange, ces voitures à bras dont je -veux me plaindre un peu en passant. - -Remarquez que, sur cent embarras de voitures, quatre-vingt-dix sont -causés par un seul homme attelé à une mince charrette, qui n'a pu se -mettre à l'allure des chevaux et qui ne peut ni se hâter, ni se réfugier -sur le trottoir. C'est un spectacle effrayant que de voir ce pauvre -homme pris dans le fragile brancard qui ne le protégerait pas un instant -si les cinquante ou cent voitures qui le pressent devant et derrière, -souvent à droite et à gauche, se trouvaient poussées par le mouvement -d'avance ou de recul d'un équipage récalcitrant. Il serait broyé comme -un fagot. Mais s'il court un danger extrême, des centaines de piétons -plus ou moins engagés dans cette bagarre ne sont guère moins exposés. Et -la perte de temps dans un temps où l'on dit, à Paris comme en Amérique: -«Time is money!» quelques vieux troubadours disent encore: «Le temps, -c'est l'amitié, c'est l'amour, c'est le dévouement, c'est le devoir, -c'est le bonheur». On ne s'occupera guère de ces esprits démodés; mais -que ceux qui ne songent qu'à la richesse et qui prédominent dans la -société nouvelle, cherchent donc ou encouragent le moyen de ne pas -perdre un quart d'heure, soit à pied, soit en voiture, à tous les -carrefours de notre aimable cité. On a bien trouvé le moyen de supprimer -les attelages de chiens, ne trouvera-t-on pas celui de supprimer les -attelages humains? - -Espérons. Rien ne marche jamais assez vite en fait de progrès; mais tout -marche quand même et profitons, en attendant mieux, des véritables -améliorations dont nous pouvons déjà nous féliciter. - -J'oserai soutenir que les gens distraits, pour cent périls qu'ils -courent encore dans Paris, y bénéficient déjà de la compensation de cent -mille joies intimes et réelles. Quiconque possède cette précieuse -infirmité de la préoccupation dira avec moi que je ne soutiens pas un -paradoxe. Il y a dans l'air, dans l'aspect, dans le _son_ de Paris, je -ne sais quelle influence particulière qui ne se rencontre point -ailleurs. C'est un milieu gai, il n'y a pas à en disconvenir. Nulle part -le charme propre aux climats tempérés ne se manifeste mieux (quand il se -manifeste) avec son air moite, ses ciels roses moirés ou nacrés des tons -les plus vifs et les plus fins, les vitres brillantes de ses boutiques -follement bigarrées, l'aménité de son fleuve ni trop étroit ni trop -large, la clarté douce de ses reflets, l'allure aisée de sa population, -à la fois active et flâneuse, sa sonorité confuse où tout s'harmonise, -chaque bruit, celui de la population marinière comme celui de la -population urbaine, ayant sa proportion et sa distribution -merveilleusement fortuite. A Bordeaux ou à Rouen, les voix et le -mouvement du fleuve dominent tout, et on peut dire que la vie est sur -l'eau: à Paris, la vie est partout; aussi tout y paraît plus vivant -qu'ailleurs. - -Il est donc très-doux, pour quiconque peut jouir du moment présent, de -se laisser bercer par le mouvement et le murmure particuliers à cette -ville folle et sage, où l'imprévu a toujours établi son règne, grâce aux -habitudes de bien-être que chacun y rêve et à la grande sociabilité qui -la préserve des luttes prolongées. Paris veut vivre, il le veut -impérieusement. Au lendemain des combats il lui faut des fêtes: on s'y -égorge et on s'y embrasse avec la même facilité et la même bonne foi. On -y est profondément egoïste chez soi, car, dans chaque maison, un petit -monde, assez malheureux et souvent mauvais, s'agite et conspire contre -tout le monde. Mais descendez dans la rue, suivez les quais ou les -boulevards, traversez les jardins publics: tous ces êtres vulgaires ou -pernicieux forment une foule bienveillante, soumise aux influences -générales, une population douce, confiante, polie, on dirait presque -fraternelle, si l'on jugeait des coeurs par les visages, ou des -intentions par la démarche. Quel est donc, je ne m'en souviens plus, -l'illustre étranger qui disait avoir du plaisir à se jeter dans les -foules de Paris pour s'entendre dire à chaque instant par ceux qui le -coudoyaient ou le poussaient involontairement: «Pardon, monsieur!» - -Mais nous voici, nous autres gens distraits, dans les nouveaux jardins -publics, et tout à coup nous devenons attentifs pour peu que nous ayons -pensé à quelque chose en ayant l'air de ne penser à rien. Impossible de -marcher, même dans une ville amusante et charmante, sans rêver un espace -illimité, les champs, les vallées, le vaste ciel étendu sur l'horizon -des prairies. Voici de la verdure: on y court, on ouvre les yeux. - -Le nouveau jardin vallonné et semé de corbeilles de fleurs exotiques, -c'est toujours, en somme, le petit Trianon de la décadence classique et -le jardin anglais du commencement de ce siècle, perfectionnés en ce sens -qu'on en a multiplié les mouvements et les accidents afin de réussir à -réaliser l'aspect du paysage naturel dans un espace limité. Rien de -moins justifié, selon nous, que ce titre de _jardin paysager_ dont -s'empare aujourd'hui tout bourgeois dans sa villa de province. Même, -dans les espaces plus vastes que Paris consacre à cette fiction, -n'espérez pas trouver le charme de la nature. Le plus petit recoin des -roches de Fontainebleau ou des collines boisées de l'Auvergne, la plus -mince cascatelle de la Gargilesse, le plus ignoré des méandres de -l'Indre, ont une autre tournure, une autre saveur, une autre puissance -de pénétration que les plus somptueuses compositions de nos -_paysagistes_ de Paris! Si vous voulez voir le jardin de la création, -n'allez pas au bout du monde. Il y en a dix mille en France dans des -endroits où personne n'a affaire ou dont personne ne s'avise. Cherchez, -vous trouverez! - -Mais si vous voulez voir le jardin _décoratif_ par excellence, vous -l'aurez à Paris, et disons bien vite que l'invention en est ravissante. -C'est du décor, pas autre chose, prenez-en votre parti, mais du décor -adorable et merveilleux. La science et le goût s'y sont donné la main; -inclinez-vous, c'est un jeune ménage. - -Le monde végétal exotique qui, peu à peu, nous a révélé ses trésors, -commence à nous inonder de ses richesses. Chaque année nous apporte une -série de plantes inconnues dont plusieurs enrichissaient sans doute déjà -les herbiers et troublaient les notions des classificateurs éperdus, -mais dont nous ignorions le port, la couleur, l'aspect, la vie enfin. -Les nombreuses serres de la ville de Paris possèdent un monde de -merveilles qui s'accroît sans cesse, et où d'habiles et savants -horticulteurs naturalistes peuvent s'initier aux secrets de la -conservation et de la reproduction propres à chaque espèce. Je -n'oublierai jamais ce que j'ai vu là comme dans un rêve des _Mille et -une Nuits_. Mais ce sanctuaire est fermé au public, qui en est dédommagé -par l'arrangement exquis que, dans des espaces libres de gradins et de -vitraux, ces maîtres jardiniers-botanistes savent donner aux élèves -sortis de leurs mains. Ces élèves sont devenus robustes et luxuriants -quand ils les livrent à la décoration des palais, des squares et des -jardins publics. Déjà ils ont mis en plein air, durant l'été, -d'admirables végétaux qui n'avaient orné encore que les grandes serres -vitrées dites _jardins d'hiver_. Ils ont étudié le tempérament de ces -pauvres exotiques qui végétaient perpétuellement dans une chaleur -factice; ils ont découvert que les uns, réputés délicats, avaient une -vigueur toute rustique, tandis que d'autres, plus mystérieux, ne -supportaient pas sous notre ciel des froids aussi intenses que ceux -qu'ils endurent patiemment sur leur terre natale. Mais, comme les -animaux, les végétaux sont susceptibles d'éducabilité, et un moment -viendra, je n'en doute pas, où plus d'un qui se fait prier pour vivre -chez nous, produira des fruits ou des rejets de bonne volonté[1]. - - [1] La géothermie ou manière de chauffer les terrains avec des briques - et autres moyens artificiels, est une ingénieuse découverte récente; - l'hydrothermie ou arrosage à l'eau chaude est due à M. André, auteur - d'excellents travaux scientifiques et pratiques. - -Nous aurons donc gratis sous les yeux, à toute heure de la belle saison, -des formes tropicales, peut-être des fougères arborescentes, déjà -faciles à transporter en serre malgré leur âge respectable de plusieurs -centaines de siècles, des orchidées splendides, des lataniers colosses, -des fûts de colonnes végétales dont la vieillesse semble remonter à -l'âge de la flore des houillières, des feuilles sagittées de dix mètres -de longueur qui ont l'air de descendre d'une autre planète, des -feuillages colorés dont l'éclat effacera celui des fleurs, des graminées -plus semblables à des nuages qu'à des herbes, des mousses plus belles -que le velours de nos fabriques, des parfums inconnus aux combinaisons -de la chimie industrielle, enfin de gigantesques herbiers vivants mis à -la portée de tout le monde. - -Arrêtons-nous ici; rêvons un peu, puisque, le premier étonnement passé -et la première admiration exprimée, nous voilà emportés par -l'imagination dans les mondes lointains, dans les îles encore désertes, -dans les solitudes ignorées d'où le naturaliste courageux et passionné -nous a rapporté ces trésors au péril de sa vie. En fait de périls il ne -faut pas parler seulement des caprices de la mer, du vents des crotales, -du nuisible appétit des animaux sauvages et des cannibales indigènes, -dont certains sont friands de chair blanche à la sauce tomate; les -plantes elles-mêmes ont parfois des moyens de défense plus prompts et -plus directs, à preuve la belle ortie que nous avons vue toute couverte -naturellement d'une buée argentée, visqueuse, qu'on peut toucher, mais -toute fournie en-dessus de poils couleur de pourpre, dont le moindre -contact avec la peau donne la mort. - -Rassurez-vous; celle-là ne sortira pas de sa prison de verre. Nous -errons donc à quelques milliers de lieues du parc de Monceaux ou des -jardins décoratifs qui bientôt doivent, dit-on, le surpasser. La riche -décoration qui nous environne ne peut nous faire illusion longtemps: -trop de contrées diverses, trop de pays très-différents et très-éloignés -les uns des autres ont contribué à cette ornementation fabuleuse qui se -présente là comme un résumé artistique de la création. Nous courons -nécessairement de l'un à l'autre sur les ailes de l'intuition, et, -frappés, honteux de la quantité de choses que nous ignorons encore, nous -sommes pris du désir de voyager pour apprendre, ou d'apprendre pour -voyager avec plaisir et avec fruit. - -Croit-on que cet instinct de curiosité, éveillé dans des tempéraments -aussi légers et aussi paresseux que ceux de la population parisienne, ne -soit pas une véritable découverte faite par le progrès à son propre -bénéfice? Le progrès n'y a pas songé; il est de sa nature de marcher un -peu comme le distrait dont j'ai fait l'apologie, sans savoir où il va. -Ou bien il cherche une chose et il en trouve une autre, et longtemps il -la tient dans ses mains par caprice, par mode ou par désoeuvrement, sans -savoir à quoi elle est bonne. Un matin, le goût des fleurs s'empare de -lui et entre comme un élément essentiel dans la civilisation. On veut -des tulipes d'un prix exorbitant; un autre jour, on s'avise de la beauté -des feuillages, et on demande des feuillages aux quatre coins du monde. - -Pendant une saison, on veut des aroïdées et pas autre chose; un peu plus -tard, il ne faut parler que de fougères ou de bégonias tachetés. Enfin, -au bout d'un certain temps, il se trouve que la mode a formé et répandu -partout un musée d'histoire naturelle très-beau, très-précieux, à la -portée de presque toutes les bourses, à la merci de tous les regards. Le -progrès du luxe a travaillé pour celui de la science. L'art s'en est -mêlé puissamment. Il a éduqué l'oeil du public en lui montrant des -groupes où la grâce a présidé au choix des formes et à l'arrangement des -masses. Le populaire qui passe apprend les secrets de la lumière et ce -que signifie en réalité le mot _couleur_ et celui d'_effet_. Des masses -de papyrus percent le gazon et cachent sous leurs tiges pressées le -baquet où plongent leurs racines. (Je me rappelle le temps où l'on me -disait que ces plantes ne pouvaient vivre que dans les eaux limpides et -courantes de la fontaine Aréthuse.) Le passant apprend l'emploi ancien -du papyrus, et de là lui viennent mille notions sur le passé, depuis ces -premiers essais jusqu'à ceux de toutes les matières végétales qui -peuvent remplacer le _chiffon_, déjà si cher et si rare, bientôt -introuvable. Mille autres plantes éveillent les notions géographiques, -d'où découlent toutes les autres notions scientifiques, sociales, -économiques, historiques, religieuses, politiques, industrielles. Voilà -l'enfant du peuple initié au besoin de connaître, de trouver et d'agir, -par le frère oublieux de la misère, par le luxe! La France n'est pas -encore assez riche pour donner l'instruction gratuite; des millions sont -dépensés en détail pour la donner indirectement: n'y a-t-il pas là de -quoi rêver? - -Voilà pourquoi, chers provinciaux, le peuple de Paris est ou devient si -vite plus vivant que vous-mêmes. Il n'a pas votre santé, ni même votre -activité soutenue; il est _badaud_; il perd beaucoup de temps, il se -distrait pour une mouche. Les fortunes qui se font chez vous viennent -pourtant s'engloutir dans cette vie intense du doux Paris au teint pâle -qui vous absorbe et vit plus longtemps que vous. - -A qui la faute? A vous qui, dans vos petites villes, ne savez pas ou ne -voulez pas organiser le _luxe pour tous_. Déjà les grands centres -suivent le bon exemple: suivez-le dans les petites localités, et puisque -vous ne faites pas des écoles gratuites, faites des jardins, faites des -théâtres, donnez des concerts, des fêtes, ayez des musées. Il n'est si -petit coin qui ne puisse fournir des matériaux intéressants et -relativement complets pour toutes ces choses. Portez chez vous le -sentiment de ce que vous aurez vu de beau et de bon à Paris. - -Quitterons-nous les jardins décoratifs sans rêver auprès des délicieux -bibelots hydrauliques qui jouent maintenant un si grand rôle dans nos -_embellissements_? L'eau, clarifiée par le mouvement précipité, est -toujours une musique et une lumière dont l'art ne peut rompre le charme. -L'insoumise par excellence peut modifier son allure, mais elle garde son -éclat et sa voix. - -J'ai vu des artistes naturalistes véritablement furieux contre ces -jouets ruineux qui prétendaient leur rappeler la nature, et qu'ils -traitaient de puériles et monstrueuses contrefaçons. «Qu'on nous -apporte, disaient-ils, les puits de roches et de verdure de Tivoli avec -leurs tourbillons d'eau impétueuse, ou que l'on nous rende les tritons -souffleurs de Versailles, les concerts hydrauliques des jardins de -Frascati, toutes les folies du rococo, plutôt que ces grottes postiches -et ces cascades menteuses. C'est fausser toutes les notions du vrai, -toutes les lois du goût, tout le sentiment d'une génération que l'on -prétend rendre artiste et savante!» Ils étaient indignés et nous n'avons -pu les calmer. - -Partagerons-nous leur colère? Non, il y a entre le réel et le convenu, -entre l'art et la nature, un milieu nécessaire à la jouissance -sédentaire du grand nombre. - -Combien de pauvres citadins n'ont jamais vu et ne verront jamais les -sites pittoresques de l'Espagne, de la Suisse et de l'Italie, et les -enchantements de la perspective particulière aux grands accidents de la -montagne et de la forêt, du lac et du torrent, qu'à travers les fictions -de nos théâtres et de nos jardins! Il est impossible de leur en -présenter des spécimens réels; il faut se borner à copier un détail, un -recoin, un épisode. Je ne puis vous apporter l'Océan, contentez-vous -d'un récif et d'une vague. Ce détail ne gagnerait rien à centupler à -prix d'or ses proportions déjà notables; il ne serait pas plus vrai. -Tout ce que l'on peut nous demander, c'est de le faire joli; et, sous ce -rapport, nos jouets hydrauliques sont sans reproche. Jadis, ils étaient -bien plus coûteux et ils nous transportaient dans un monde mythologique -de marbre ou de bronze, qui ne réalisait pas davantage le style antique -de la poésie, des jardins et des temples grecs. Ils ont formé longtemps -un style à part, tout de fantaisie, qui a bien son charme, mais qu'il -faut laisser où il est. Apollon et ses nymphes, Neptune et Amphitrite -n'ont plus rien à nous dire, à moins qu'ils ne nous parlent de Louis XIV -et de sa cour, que nous ne comptons pas recommencer. La pensée de notre -époque vise à nous faire aimer la nature. Le romantisme nous a -débarrassés des fétiches qui ne nous permettaient pas de la voir, de la -comprendre et de l'aimer pour elle-même. Ce que nous voulons apprendre -aujourd'hui à nos enfants, c'est que la grâce est dans l'arbre et non -dans l'hamadryade qui l'habitait jadis; c'est que l'eau est aussi belle -sur le roc que dans le marbre; c'est que _l'affreux_ rocher lui-même a -sa physionomie, sa couleur, sa plante chérie dont les enroulements lui -font une tenture merveilleuse; c'est que les rocailles n'ont pas besoin -de symétrie et de revêtement de coquilles: il ne s'agit que d'imiter, -avec une habileté amoureuse du vrai, leurs dispositions naturelles et -leurs poses monumentales, aisées ou fantasques. Plus tard, si nos -enfants voient comment la vraie nature procède, ils ne la goûteront que -mieux, et ils se rappelleront les rocailles de Longchamps, de Monceaux -et des buttes Chaumont comme on se rappelle avec plaisir et tendresse la -petite plante grêle que l'on a cultivée sur sa fenêtre, et que l'on -voit, puissante et grandiose, s'épanouir dans sa patrie. - -Quittons les jardins décoratifs. Ce soir, tout en rêvant, nous irons -peut-être à l'Opéra ou à quelque ballet des théâtres de féeries; nous y -verrons les fantastiques effets de la lumière électrique, créer sous nos -yeux une nature de convention bien autrement infidèle que celle des -jardins, éclairés, du moins, d'un vrai soleil ou d'une vraie lune. -Est-ce à dire qu'il faille proscrire ces splendides illuminations de la -peinture? Je protesterais, je l'avoue. Cette lumière colorée si intense -m'emporte plus loin encore que la vue des plantes exotiques. Elle me -fait monter jusqu'à ces autres mondes, où des astres, éblouissants et en -plus grand nombre que dans le nôtre, embrasent de leurs rayonnements des -paysages indescriptibles. - - - - -TABLE - - - Pages - LA COUPE 1 - LUPO LIVERANI 113 - LE TOAST 219 - GARNIER 233 - LE CONTREBANDIER 261 - LA RÊVERIE A PARIS 299 - - -IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie, - -RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--16162 5. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; -Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris, by George Sand - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUPE AND OTHERS *** - -***** This file should be named 43889-8.txt or 43889-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/8/8/43889/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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