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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43889 ***
+
+ LA COUPE
+ LUPO LIVERANI
+ LE TOAST
+ GARNIER--LE CONTREBANDIER
+ LA RÊVERIE A PARIS
+
+ PAR
+ GEORGE SAND
+
+ [Marque d'imprimeur: C L]
+
+ PARIS
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+ RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+ 1876
+ Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND
+
+Format grand in-18.
+
+ Les Amours de l'âge d'or 1 vol
+ Adriani 1 --
+ André 1 --
+ Antonia 1 --
+ Autour de la table 1 --
+ Le Beau Laurence 1 --
+ Les Beaux Messieurs de Bois-Doré 2 --
+ Cadio 1 --
+ Césarine Dietrich 1 --
+ Le Château des Désertes 1 --
+ Le Château de Pictordu 1 --
+ Le Compagnon du tour de France 2 --
+ La Comtesse de Rudolstadt 2 --
+ La Confession d'une jeune fille 2 --
+ Constance Verrier 1 --
+ Consuelo 3 --
+ La Coupe 1 --
+ Les Dames vertes 1 --
+ La Daniella 2 --
+ La Dernière Aldini 1 --
+ Le Dernier Amour 1 --
+ Les Deux Frères 1 --
+ Le Diable aux champs 1 --
+ Elle et Lui 1 --
+ La Famille de Germandre 1 --
+ La Filleule 1 --
+ Flamarande 1 --
+ Flavie 1 --
+ Francia 1 --
+ François le Champi 1 --
+ Histoire de ma vie 10 --
+ Un Hiver à Majorque.--Spiridion 1 --
+ L'Homme de Neige 3 --
+ Horace 1 --
+ Impressions et Souvenirs 1 --
+ Indiana 1 --
+ Isidora 1 --
+ Jacques 1 --
+ Jean de la Roche 1 --
+ Jean Ziska.--Gabriel 1 --
+ Jeanne 1 --
+ Journal d'un voyageur pendant la guerre 1 --
+ Laura 1 --
+ Lélia.--Metella.--Cora 2 --
+ Lettres d'un voyageur 1 --
+ Lucrézia Floriani.--Lavinia 1 --
+ Mlle la Quintinie 1 --
+ Mlle Merquem 1 --
+ Les Maîtres mosaistes 1 --
+ Les Maîtres sonneurs 1 --
+ Malgrétout 1 --
+ La Mare au Diable 1 --
+ Le Marquis de Villemer 1 --
+ Ma Soeur Jeanne 1 --
+ Mauprat 1 --
+ Le Meunier d'Angibault 1 --
+ Monsieur Sylvestre 1 --
+ Mont-Revêche 1 --
+ Nanon 1 --
+ Narcisse 1 --
+ Nouvelles 1 --
+ La Petite Fadette 1 --
+ Le Péché de M. Antoine 2 --
+ Le Piccinino 2 --
+ Pierre qui roule 1 --
+ Promenades autour d'un village 1 --
+ Le Secrétaire intime 1 --
+ Les sept cordes de la Lyre 1 --
+ Simon 1 --
+ Tamaris 1 --
+ Tévérino.--Leone Leoni 1 --
+ Théâtre Complet 4 --
+ Théâtre de Nohant 1 --
+ La Tour de Percemont.--Marianne 1 --
+ L'Uscoque 1 --
+ Valentine 1 --
+ Valvèdre 1 --
+ La Ville noire 1 --
+
+IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER A. CHAIX ET Cie,
+
+RUE BERGÈRE 20, PARIS.--17105-5.
+
+
+
+
+LA COUPE
+
+FÉERIE
+
+
+A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+ «Il y a trois choses que Dieu ne peut point ne pas accomplir: ce qu'il
+ y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, ce qu'il y a
+ de plus beau pour chaque chose.»
+
+(_Mystère des Bardes_, tr. 7.)
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+I
+
+L'enfant du prince a voulu se promener bien haut sur la montagne, et son
+gouverneur l'a suivi. L'enfant a voulu voir de près les belles neiges et
+les grandes glaces qui ne fondent jamais, et son gouverneur n'a pas osé
+l'en empêcher. L'enfant a joué avec son chien au bord d'une fente du
+glacier. Il a glissé, il a crié, il a disparu, et son gouverneur n'a pas
+osé se jeter après lui; mais le chien s'est élancé dans l'abîme pour
+sauver l'enfant, et le chien aussi a disparu.
+
+II
+
+Pendant des minutes qui ont paru longues comme des heures, on a entendu
+le chien japper et l'enfant crier. Le bruit descendait toujours et
+allait s'étouffant dans la profondeur inconnue, et puis on a vainement
+écouté: la profondeur était muette. Alors les valets du prince et les
+pâtres de la montagne ont essayé de descendre avec des cordes; mais ils
+n'ont vu que la fente verdâtre qui plongeait toujours plus bas et
+devenait toujours plus rapide.
+
+III
+
+Ils y ont en vain risqué leur vie, et ils ont été dire au prince ce
+qu'ils avaient fait. Le prince les a fait pendre pour avoir laissé périr
+son fils. On a tranché la tête à plus de vingt nobles qui pouvaient
+avoir des prétentions à la couronne et qui avaient bien certainement
+signé un pacte avec les esprits de la montagne pour faire mourir
+l'héritier ducal. Quant à maître Bonus, le gouverneur, on a écrit sur
+tous les murs qu'il serait brûlé à petit feu, ce que voyant, il a tant
+couru qu'on n'a pu le prendre.
+
+IV
+
+L'enfant a eu bien peur et bien froid dans les profondeurs du glacier.
+Le chien n'a pu l'empêcher de glisser au plus bas; mais, le retenant
+toujours par sa ceinture, il l'a empêché de glisser trop vite et de se
+briser contre les glaces. Entraîné par le poids de l'enfant, il a tant
+résisté qu'il a les pattes en sang et les ongles presque arrachés.
+Cependant il n'a pas lâché prise, et quand ils ont enfin trouvé un creux
+où ils ont pu s'arrêter, le chien s'est couché sur l'enfant pour le
+réchauffer.
+
+V
+
+Et tous deux étaient si las qu'ils ont dormi. Quand ils se sont
+réveillés, ils ont vu devant eux une femme si mince et si belle qu'ils
+n'ont su ce que c'était. Elle avait une robe aussi blanche que la neige
+et de longs cheveux en or fin qui brillaient comme des flammes répandues
+sur elle. Elle a souri à l'enfant, mais sans lui parler, et, le prenant
+par la main, elle l'a fait sortir du glacier et l'a emmené dans une
+grande vallée sauvage où le chien tout boiteux les a suivis.
+
+VI
+
+Cachée dans un pli profond des montagnes, cette vallée est inconnue aux
+hommes. Elle est défendue par les hautes murailles de granit et par les
+glaciers impénétrables. Elle est horrible et riante, comme il convient
+aux êtres qui l'habitent. Sur ses flancs, les aigles, les ours et les
+chamois ont caché leurs refuges. Dans le plus profond, la chaleur règne,
+les plus belles plantes fleurissent; les fées y ont établi leur séjour,
+et c'est à ses soeurs que la jeune Zilla conduit l'enfant qu'elle a
+trouvé dans les flancs glauques du glacier.
+
+VII
+
+Quand l'enfant a vu les ours passer près de lui, il a eu peur, et le
+chien a tremblé et grondé; mais la fée a souri, et les bêtes sauvages se
+sont détournées de son chemin. Quand l'enfant a vu les fées, il a eu
+envie de rire et de parler; mais elles l'ont regardé avec des yeux si
+brillants qu'il s'est mis à pleurer. Alors Zilla, le prenant sur ses
+genoux, l'a embrassé au front, et les fées ont été en colère, et la plus
+vieille lui a dit en la menaçant:
+
+VIII
+
+«Ce que tu fais là est une honte: jamais fée qui se respecte n'a caressé
+un enfant. Les baisers d'une fée appartiennent aux colombes, aux jeunes
+faons, aux fleurs, aux êtres gracieux et inoffensifs; mais l'animal
+impur et malfaisant que tu nous amènes souille tes lèvres. Nous n'en
+voulons point ici, et, quant au chien, nous ne le souffrirons pas
+davantage. C'est l'ami de l'homme, il a ses instincts de destruction et
+ses habitudes de rapine; reconduis ces créatures où tu les as prises.
+
+IX
+
+Zilla a répondu à la vieille Trollia: «Vous êtes aussi fière et aussi
+méchante que si vous étiez née de la vipère ou du vautour. Ne vous
+souvient-il plus d'avoir été femme avant d'être fée, et vous est-il
+permis de haïr et de mépriser la race dont vous sortez? Quand, sur les
+derniers autels de nos antiques divinités, vous avez bu le breuvage
+magique qui nous fit immortelles, n'avez-vous pas juré de protéger la
+famille des hommes et de veiller sur leur postérité?»
+
+X
+
+Alors la vieille Trollia: «Oui, j'ai juré, comme vous, de faire servir
+la science de nos pères au bonheur de leurs descendants; mais les hommes
+nous ont déliées de notre serment. Comment nous ont-ils traitées? Ils
+ont servi de nouveaux dieux et nous ont appelées sorcières et démons.
+Ils nous ont chassées de nos sanctuaires, et, détruisant nos demeures
+sacrées, brûlant nos antiques forêts, reniant nos lois et raillant nos
+mystères, ils ont brisé les liens qui nous unissaient à leur race
+maudite.
+
+XI
+
+»Pour moi, si j'ai jamais regretté de m'être, par le breuvage magique,
+soustraite à l'empire de la mort, c'est en songeant que j'avais perdu le
+pouvoir de la donner aux hommes. Autrefois, grâce à la science, nous
+pouvions jouer avec elle, la hâter ou la reculer. Désormais elle nous
+échappe et se rit de nous. L'implacable vie qui nous possède nous
+condamne à respecter la vie. C'est un grand bien pour nous de n'être
+plus forcées de tuer pour vivre; mais c'est un grand mal aussi d'être
+forcé de laisser vivre ce que l'on voudrait voir mort.»
+
+XII
+
+En disant ces cruelles choses, la vieille magicienne a levé le bras
+comme pour frapper l'enfant; mais son bras est retombé sans force; le
+chien s'est jeté sur elle et a déchiré sa robe, souillée de taches
+noires qu'on dit être les restes du sang humain versé jadis dans les
+sacrifices. L'enfant; qui n'a pas compris ses paroles, mais qui a vu son
+geste horrible, a caché son visage dans le sein de la douce Zilla, et
+toutes les jeunes fées, ont ri follement de la rage de la sorcière et de
+l'audace du chien.
+
+XIII
+
+Les vieilles ont tancé et injurié les jeunes, et tant de paroles ont été
+dites que les ours en ont grogné d'ennui dans leurs tanières. Et tant de
+cris, de menaces, de rires, de moqueries et d'imprécations ont monté
+dans les airs, que les plus hautes cimes ont secoué leurs aigrettes de
+neige sur les arbres de la vallée. Alors la reine est arrivée, et tout
+est rentré dans le silence, car la reine des fées peut, dit-on, retirer
+le don de la parole à qui en abuse, et perdre la parole est ce que les
+fées redoutent le plus.
+
+XIV
+
+La reine est jeune comme au jour où elle a bu la coupe, car, en se
+procurant l'immortalité, les fées n'ont pu ni se vieillir ni se
+rajeunir, et toutes sont restées ce qu'elles étaient à ce moment
+suprême. Ainsi les jeunes sont toujours impétueuses ou riantes, les
+mûres toujours sérieuses ou mélancoliques, les vieilles toujours
+décrépites ou chagrines. La reine est grande et fraîche, c'est la plus
+forte, la plus belle, la plus douce et la plus sage des fées; c'est
+aussi la plus savante, c'est elle qui jadis a découvert le grand secret
+de la coupe d'immortalité.
+
+XV
+
+«Trollia, dit-elle, ta colère n'est qu'un bruit inutile. Les hommes
+valent ce qu'ils valent et sont ce qu'ils sont. Haïr est contraire à
+toute sagesse. Mais toi, Zilla, tu as été folle d'amener ici cet enfant.
+Avec quoi le feras-tu vivre? Ne sais-tu pas qu'il faut qu'il respire et
+qu'il mange à la manière des hommes? Lui permettras-tu de tuer les
+animaux ou de leur disputer l'oeuf, le lait et le miel, ou seulement les
+plantes qui sont leur nourriture? Ne vois-tu pas qu'avec lui tu fais
+entrer la mort dans notre sanctuaire?
+
+XVI
+
+--Reine, répond la jeune fée, la mort ne règne-t-elle donc pas ici comme
+ailleurs? Avons-nous pu la bannir de devant nos yeux? et de ce que les
+fées ne la donnent pas, de ce que l'arome des fleurs suffit à leur
+nourriture, de ce que leur pas léger ne peut écraser un insecte, ni leur
+souffle éthéré absorber un atome de vie dans la nature, s'ensuit-il que
+les animaux ne se dévorent ni ne s'écrasent les uns les autres?
+Qu'importe que, parmi ces êtres dont la vie ne s'alimente que par la
+destruction, j'en amène ici deux de plus?
+
+XVII
+
+--Le chien, je te le passe, dit la reine; mais l'enfant amènera ici la
+douleur sentie et la mort tragique. Il tuera avec intelligence et
+préméditation, il nous montrera un affreux spectacle, il augmentera les
+pensées de meurtre et de haine qui règnent déjà chez quelques-unes
+d'entre nous, et la vue d'un être si semblable à nous, commettant des
+actes qui nous sont odieux, troublera la pureté de nos songes. Si tu le
+gardes, Zilla, tâche de modifier sa terrible nature, ou il me faudra te
+le reprendre et l'égarer dans les neiges où la mort viendra le
+chercher.»
+
+XVIII
+
+La reine n'a rien dit de plus. Elle conseille et ne commande pas. Elle
+s'éloigne et les fées se dispersent. Quelques-unes restent avec Zilla et
+l'interrogent. «Que veux-tu donc faire de cet enfant? Il est beau, j'en
+conviens, mais tu ne peux l'aimer. Vierge consacrée, tu as jadis
+prononcé le voeu terrible; tu n'as connu ni époux ni famille; aucun
+souvenir de ta vie mortelle ne t'a laissé le regret et le rêve de la
+maternité. D'ailleurs l'immortalité délivre de ces faiblesses et
+quiconque a bu la coupe a oublié l'amour.
+
+XIX
+
+--Il est vrai, dit Zilla, et ce que je rêve pour cet enfant n'a rien qui
+ressemble aux rêves de la vie humaine: il est pour moi une curiosité, et
+je m'étonne que vous ne partagiez pas l'amusement qu'il me donne. Depuis
+tant de siècles que nous avons rompu tout lien d'amitié avec sa race,
+nous ne la connaissons plus que par ses oeuvres. Nous savons bien
+qu'elle est devenue plus habile et plus savante, ses travaux et ses
+inventions nous étonnent; mais nous ne savons pas si elle en vaut mieux
+pour cela et si ses méchants instincts ont changé.
+
+XX
+
+--Et tu veux voir ce que deviendra l'enfant des hommes, isolé de ses
+pareils et abandonné à lui-même, ou instruit par toi dans la haute
+science? Essaie. Nous t'aiderons à le conduire ou à l'observer.
+Souviens-toi seulement qu'il est faible et qu'il n'est pas encore
+méchant. Il te faudra donc le soigner mieux que l'oiseau dans son nid,
+et tu as pris là un grand souci, Zilla. Tu es aimable et douce, mais tu
+as plus de caprices que de volontés. Tu te lasseras de cette chaîne, et
+peut-être ferais-tu mieux de ne pas t'en charger.»
+
+XXI
+
+Elles parlaient ainsi par jalousie, car l'enfant leur plaisait, et plus
+d'une eût voulu le prendre. Les fées n'aiment pas avec le coeur, mais
+leur esprit est plein de convoitises et de curiosités. Elles s'ennuient,
+et ce qui leur vient du monde des hommes, où elles n'osent plus pénétrer
+ouvertement, leur est un sujet d'agitation et de surprise. Un joyau, un
+animal domestique, une montre, un miroir, tout ce qu'elles ne savent pas
+faire et tout ce dont elles n'ont pas besoin les charme et les occupe.
+
+XXII
+
+Elles méprisent profondément l'humanité; mais elles ne peuvent se
+défendre d'y songer et d'en jaser sans cesse. L'enfant leur tournait la
+tête. Quelques-unes convoitaient aussi le chien; mais Zilla était
+jalouse de ses captures, et, trouvant qu'on les lui disputait trop, elle
+les emmena dans une grotte éloignée du sanctuaire des fées et montra à
+l'enfant l'enceinte de forêts qu'il ne devait pas franchir sans sa
+permission. L'enfant pleura en lui disant: «J'ai faim.» Et quand elle
+l'eut fait manger, voyant qu'elle le quittait, il lui dit: «J'ai peur.»
+
+XXIII
+
+Zilla, qui avait trouvé l'enfant vorace, le trouva stupide, et, ne
+voulant pas se faire son esclave, elle lui montra où les chevrettes
+allaitaient leurs petits, où les abeilles cachaient leurs ruches, où les
+canards et les cygnes sauvages cachaient leurs oeufs, et elle lui dit:
+«Cherche ta nourriture. Cache-toi aussi, toi, pour dérober ces choses,
+car les animaux deviendraient craintifs ou méchants, et les vieilles
+fées n'aiment pas à voir déranger les habitudes de leur vie.» L'enfant
+du prince s'étonna bien d'avoir à chercher lui même une si maigre chère.
+Il bouda et pleura, mais la fée n'y fit pas attention.
+
+XXIV
+
+Elle n'y fit pas attention, parce qu'elle ne se rappelait que vaguement
+les pleurs de son enfance, et que ces pleurs ne représentaient plus pour
+elle une souffrance appréciable. Elle s'en alla au sabbat, et le
+lendemain l'enfant eut faim et ne bouda plus. Le chien, qui ne boudait
+jamais, attrapa un lièvre et le mangea bel et bien. Au bout de trois
+jours, l'enfant pensa qu'il pourrait aisément ramasser du bois mort,
+allumer du feu et faire cuire le gibier pris par son chien; mais, comme
+il était paresseux, il se contenta des autres mets et les trouva bons.
+
+XXV
+
+Un peu plus tard, il oublia que les hommes font cuire la viande, et,
+voyant que son chien la mangeait crue avec délices, il y goûta et s'en
+rassasia. Quand la fée Zilla revint du concile, elle trouva l'enfant gai
+et frais, mais sauvage et malpropre. Il avait les dents blanches et les
+mains ensanglantées, le regard morne et farouche; il ne savait déjà
+presque plus parler; las de chercher où il était, et pourquoi son sort
+était si changé, il ne songeait plus qu'à manger et à dormir.
+
+XXVI
+
+Le chien au contraire était propre et avenant. Son intelligence avait
+grandi dans le dévouement de l'amitié. La fée eut envie d'abandonner
+l'enfant et d'emmener le chien. Et puis elle se souvint un peu du passé
+et résolut de civiliser l'enfant à sa manière; mais il fallait se
+décider à lui parler, et elle ne savait quelle chose lui dire. Elle
+connaissait bien sa langue, elle n'était pas des moins savantes; mais
+elle ne se faisait guère d'idée des raisons que l'on peut donner à un
+enfant pour changer ses instincts.
+
+XXVII
+
+Elle essaya. Elle lui dit d'abord: «Souviens-toi que tu appartiens à une
+race inférieure à la mienne.» L'enfant se souvint de ce qu'il était et
+lui répondit: «Tu es donc impératrice? car, moi, je suis prince.» La fée
+reprit: «Je veux te faire plus grand que tous les rois de la terre.»
+L'enfant répondit: «Rends-moi à ma mère qui me cherche.» La fée reprit:
+«Oublie ta mère et n'obéis qu'à moi.» L'enfant eut peur et ne répondit
+pas. La fée reprit: «Je veux te rendre heureux et sage, et t'élever
+au-dessus de la nature humaine.» L'enfant ne comprit pas.
+
+XXVIII
+
+La fée essaya autre chose. Elle lui dit: «Aimais-tu ta mère?--Oui,
+répondit l'enfant.--Veux-tu m'aimer comme elle?--Oui, si vous
+m'aimez.--Que me demandes-tu là? dit la fée souriant de tant d'audace.
+Je t'ai tiré du glacier où tu serais mort; je t'ai défendu contre les
+vieilles fées qui te haïssaient, et caché ici où elles ne songent plus à
+toi. Je t'ai donné un baiser, bien que tu ne sois pas mon pareil.
+N'est-ce pas beaucoup, et ta mère eût-elle fait pour toi
+davantage?--Oui, dit l'enfant, elle m'embrassait tous les jours.»
+
+XXIX
+
+La fée embrassa l'enfant, qui l'embrassa aussi en lui disant: «Comme tu
+as la bouche froide!» Les fées sont joueuses et puériles comme les gens
+qui n'ont rien à faire de leur corps. Zilla essaya de faire courir et
+sauter l'enfant. Il était agile et résolu, et prit d'abord plaisir à
+faire assaut avec elle; mais bientôt il vit des choses extraordinaires.
+La fée courait aussi vite qu'une flèche, ses jambes fines ne
+connaissaient pas la fatigue, et l'enfant ne pouvait la suivre.
+
+XXX
+
+Quand elle l'invita à sauter, elle voulut, pour lui donner l'exemple,
+franchir une fente de rochers; mais, trop forte et trop sûre de ne pas
+se faire de mal en tombant, elle sauta si haut et si loin que l'enfant
+épouvanté alla se cacher dans un buisson. Elle voulut alors l'exercer à
+la nage, mais il eut peur de l'eau et demanda une nacelle, ce qui fit
+rire la fée, et lui, voyant qu'elle se moquait, se sentant méprisé et
+par trop inférieur à elle, il lui dit qu'il ne voulait plus d'elle pour
+sa mère.
+
+XXXI
+
+Elle le trouva faible et poltron. Pendant quelques jours, elle l'oublia;
+mais comme ses compagnes lui demandaient ce qu'il était devenu et lui
+reprochaient de l'avoir pris par caprice et de l'avoir laissé mourir
+dans un coin, elle courut le chercher et leur montra qu'il était bien
+portant et bien vivant. «C'est bon, dit la reine; puisqu'il peut se
+tirer d'affaire sans causer trop de dommage, je consens à ce qu'il soit
+ici comme un animal vivant à la manière des autres, car je vois bien que
+tu n'en sauras rien faire de mieux.»
+
+XXXII
+
+Zilla comprit que la sage et bonne reine la blâmait, et elle se piqua
+d'honneur. Elle retourna tous les jours auprès de l'enfant, y passa plus
+de temps chaque jour, apprit à lui parler doucement, le caressa un peu
+plus, mit plus de complaisance à le faire jouer en ménageant ses forces
+et en exerçant son courage. Elle lui apprit aussi à se nourrir sans
+verser le sang et elle vit qu'il était éducable, car il s'ennuyait
+d'être seul, et pour la faire rester avec lui, il obéissait à toutes ses
+volontés, et même il avait des grâces caressantes qui flattaient
+l'amour-propre de la fée.
+
+XXXIII
+
+Pourtant l'hiver approchait, et bien que l'enfant n'y songeât point,
+bien qu'il jouât avec la neige qui peu à peu gagnait la grotte où la fée
+l'avait logé, le chien commençait à hurler et à aboyer contre les
+empiétements de cette neige insensible qui avançait toujours. Zilla vit
+bien qu'il fallait ôter de là l'enfant, si elle ne voulait le voir
+mourir. Elle l'emmena au plus creux de la vallée, et elle pria ses
+compagnes de l'aider à lui bâtir une maison, car il est faux que les
+fées sachent tout faire avec un coup de baguette.
+
+XXXIV
+
+Elles ne savent faire que ce qui leur est nécessaire, et une maison leur
+est fort inutile. Elles n'ont jamais chaud ni froid que juste pour leur
+agrément. Elles sautent et dansent un peu plus en hiver qu'en été, sans
+jamais souffrir tout à fait dans leur corps ni dans leur esprit. Elles
+gambadent sur la glace aussi volontiers que sur le gazon, et s'il leur
+plaît de sentir en janvier la moiteur d'avril, elles se couchent avec
+les ours blottis dans leurs grottes de neige, et elles y dorment pour le
+plaisir de rêver, car elles ont fort peu besoin de sommeil.
+
+XXXV
+
+Zilla n'eût osé confier l'enfant aux ours. Ils n'étaient pas méchants;
+mais, à force de le sentir et de le lécher, ils eussent pu le trouver
+bon. Les jeunes fées qu'elle invita à lui bâtir un gîte s'y prêtèrent en
+riant et se mirent à l'oeuvre pêle-mêle, à grand bruit. Elles voulaient
+que ce fût un palais plus beau que tous ceux que les hommes construisent
+et qui ne ressemblât en rien à leurs misérables inventions. La reine
+s'assit et les regarda sans rien dire.
+
+XXXVI
+
+L'une voulait que ce fût très-grand, l'autre que ce fût très-petit;
+l'une que ce fût comme une boule, l'autre que tout montât en pointe;
+l'une qu'on n'employât que des pierres précieuses, l'autre que ce fût
+fait avec les aigrettes de la graine de chardon; l'une que ce fût
+découvert comme un nid, l'autre que ce fût enfoui comme une tanière.
+L'une apportait des branches, l'autre du sable, l'une de la neige,
+l'autre des feuilles de roses, l'une de petits cailloux, l'autre des
+fils de la Vierge; le plus grand nombre n'apportait que des paroles.
+
+XXXVII
+
+La reine vit qu'elles ne se décidaient à rien et que la maison ne serait
+jamais commencée; elle appela l'enfant et lui dit: «Est-ce que tu ne
+saurais pas bâtir ta maison toi-même? c'est un ouvrage d'homme.»
+L'enfant essaya. Il avait vu bâtir. Il alla chercher des pierres, il
+fit, comme il put, du mortier de glaise qu'il pétrit avec de la mousse;
+il éleva des murs en carré, il traça des compartiments, il entre-croisa
+des branches, il fit un toit de roseaux et se meubla de quelques pierres
+et d'un lit de fougère.
+
+XXXVIII
+
+Les fées furent émerveillées d'abord de l'intelligence et de l'industrie
+de l'enfant, et puis elles s'en moquèrent, disant que les abeilles, les
+castors et les fourmis travaillaient beaucoup mieux. La reine les reprit
+de la sorte: «Vous vous trompez; les animaux qui vivent forcément en
+société ont moins d'intelligence que ceux qui peuvent vivre seuls. Une
+abeille meurt quand elle ne peut rejoindre sa ruche; un groupe de
+castors égarés oublie l'art de construire et se contente d'habitations
+grossières. Dans ce monde-là, personne n'existe, on ne dit jamais _moi_.
+
+XXXIX
+
+»Ces êtres qui vivent d'une mystérieuse tradition, toujours transmise de
+tous à chacun, sans qu'aucun d'eux y apporte un changement quelconque,
+sont inférieurs à l'être le plus misérable et le plus dépourvu dont
+l'esprit cherche et combine. C'est pour cela que l'homme, notre ancêtre,
+est le premier des animaux, et que son travail, étant le plus varié et
+le plus changeant, est le plus beau de tous. Voyez ce qu'il peut faire
+avec le souvenir, comme il invente l'expérience, et comme il sait
+accommoder à son usage les matériaux les plus grossiers!
+
+XL
+
+»--L'homme, dit Zilla, serait donc meilleur et plus habile s'il vivait
+dans l'isolement?--Non, Zilla, il lui faut la société volontaire et non
+la réunion forcée. Seul il peut lutter contre toutes choses, et là où
+les autres animaux succombent, il triomphe par l'esprit; mais il a le
+désir d'un autre bonheur que celui de conserver son corps; c'est
+pourquoi il cherche le commerce de ses semblables afin qu'ils lui
+donnent le pain de l'âme, et le besoin qu'il a des autres est encore une
+liberté.»
+
+XLI
+
+Zilla s'efforça de comprendre la reine, que les autres fées ne
+comprenaient pas beaucoup. Elles avaient gardé les idées barbares du
+temps où elles étaient semblables à nous sur la terre, et si leur
+science les faisait pénétrer mieux que jadis et mieux que nous dans les
+lois de renouvellement du grand univers, elles ne se rendaient plus
+compte de la marche suivie par la race humaine dans ce petit monde où
+elles s'ennuyaient, faute de pouvoir y rien changer. Elles avaient voulu
+ne plus changer elles-mêmes, il leur fallait bien s'en consoler en
+méprisant ce qui change.
+
+XLII
+
+Zilla, toute pensive, résolut de procurer à son enfant adoptif tout ce
+qu'il pouvait souhaiter, afin de voir le parti qu'il en saurait tirer.
+«Voilà ta maison bâtie, lui dit-elle. Que voudrais-tu pour
+l'embellir?--J'y voudrais ma mère, dit l'enfant.--Je vais tâcher de te
+l'amener», dit la fée, et, sachant qu'elle pouvait faire des choses très
+difficiles, elle partit après avoir mis l'enfant sous la protection de
+la reine. Elle partit pour le monde des hommes, en se laissant emporter
+par le torrent.
+
+XLIII
+
+Ce torrent, qui donne naissance à un grand fleuve dont les hommes ne
+connaissent pas la source, sort du glacier où était tombé l'enfant du
+prince. Il se divise en mille filets d'argent pour arroser et fertiliser
+le Val-des-Fées, puis il se réunit à l'entrée d'un massif de roches
+énormes qui est la barrière naturelle de leur royaume. Là le torrent,
+devenu rivière, se précipite dans des abîmes effroyables, s'engouffre
+dans des cavernes où le jour ne pénètre jamais, et de chute en chute
+arrive par des voies inconnues au pays des hommes.
+
+XLIV
+
+Les fées, pour lesquelles il n'est pas de site infranchissable, peuvent
+sortir de chez elles par les cimes neigeuses, par les flèches des
+glaciers ou par les fentes du roc; mais elles préfèrent se laisser
+emporter par la rivière, qui ne leur fait pas plus de mal qu'à un flocon
+d'écume en les précipitant dans ses abîmes. En peu d'instants, Zilla se
+trouva dans les terres cultivées et s'approcha d'un village de bergers
+et de bûcherons, où elle vit un homme étrangement vêtu qui, monté sur
+une grosse pierre, parlait à la foule.
+
+XLV
+
+Cet homme disait: «Serfs et vassaux, priez pour la grande duchesse qui
+est morte hier, et priez aussi pour l'âme de son fils Hermann, qui a
+péri dans les glaces du Mont-Maudit. La duchesse n'a pu se consoler.
+Dieu l'a rappelée à lui. Le duc vous envoie ses aumônes afin que vous
+disiez pour tous deux des prières.» Et le héraut jeta de l'or et de
+l'argent aux bergers et aux bûcherons, qui se battirent pour le
+ramasser, et remercièrent Dieu de la mort qui leur procurait cette
+aubaine.
+
+XLVI
+
+La fée fut contente aussi de la mort de la duchesse. «L'enfant ne me
+tourmentera plus, pensa-t-elle, pour que je le rende à sa mère. Je vais
+lui porter quelque chose afin de le consoler,» et, avisant un sac de
+blé, elle lui fit signe de la suivre, et le sac de blé, obéissant au
+pouvoir mystérieux qui était en elle, la suivit. Un peu plus loin elle
+vit un âne et lui commanda de porter le sac de blé. Elle emmena aussi
+une petite charrue, pensant, d'après ce qu'elle voyait autour d'elle,
+que ces jouets plairaient au petit Hermann.
+
+XLVII
+
+Pourtant ce n'était pas ce que les hommes qu'elle avait sous les yeux
+estimaient le plus. Elle les voyait se battre encore pour les pièces de
+monnaie répandues à terre. Elle suivit le héraut, qui s'en allait avec
+une mule blanche chargée d'un coffre plein d'or et d'argent, destiné aux
+libéralités de la dévotion ducale. Elle fit signe à la mule, qui suivit
+l'âne et la charrue, et le héraut n'y prit pas garde. La fée avait jeté
+sur lui et sur son escorte un charme qui les fit dormir à cheval pendant
+plus de quinze lieues.
+
+XLVIII
+
+La fée ne se fit aucune conscience de voler ces choses. C'était pour
+l'enfant du prince, et tout dans le pays lui appartenait. D'ailleurs les
+fées ne reconnaissent pas nos lois et ne partagent pas nos idées. Elles
+nous considèrent comme les plus grands pillards de la création, et ce
+que nous volons à la nature, elles pensent avoir le droit de nous le
+reprendre. Comme elles n'ont guère besoin de nos richesses, il faut dire
+qu'elles ne nous font pas grand tort. Pourtant leurs fantaisies sont
+dangereuses. Elles ont fait pendre plus d'un malheureux accusé de leurs
+rapts.
+
+XLIX
+
+Suivie de son butin, Zilla se rapprocha de la montagne, et, connaissant
+dans la forêt un passage par où elle pouvait rentrer dans le
+Val-aux-Fées avec sa suite, elle pénétra au plus épais des pins et des
+mélèzes. Là elle s'arrêta surprise en rencontrant sous ses pieds un être
+bizarre qui lui causa un certain dégoût: c'était un vieux homme grand et
+sec, barbu comme une chèvre et chauve comme un oeuf, avec un nez fort
+gros et une robe noire tout en guenilles.
+
+L
+
+Il paraissait mort, car un vautour venait de s'abattre sur lui et
+commençait à vouloir goûter à ses mains; mais en se sentant mordu, le
+moribond fit un cri, saisit l'oiseau, et, l'étouffant, il le mordit au
+cou et se mit à sucer le sang avec une rage horrible et grotesque.
+C'était la première fois que la fée voyait pareille chose: le vautour
+mangé par le cadavre! Elle pensa que ce devait être un événement
+fatidique de sa compétence, et elle demanda au vieillard ce qui le
+faisait agir ainsi.
+
+LI
+
+«Bonne femme, répondit-il, ne me trahissez pas. Je suis un proscrit qui
+se cache, et la faim m'a jeté là par terre, épuisé et mourant; mais le
+ciel m'a envoyé cet oiseau que je mange à demi vivant, comme vous voyez,
+n'ayant pas le loisir de m'en repaître d'une manière moins sauvage.» Ce
+malheureux croyait parler à une vieille ramasseuse de bois, car s'il
+n'est pas prouvé que les fées puissent prendre toutes les formes, il est
+du moins certain qu'elles peuvent produire toutes les hallucinations.
+
+LII
+
+«Relève-toi et suis-moi, dit-elle. Je vais te conduire en un lieu où tu
+pourras vivre sans que les hommes t'y découvrent jamais.» Le proscrit
+suivit la fée jusqu'à une corniche de rochers si étroite et si
+effrayante que l'âne et le mulet reculèrent épouvantés; mais la fée les
+charma, et ils passèrent. Quant à l'homme, il avait tellement le désir
+d'échapper à ceux qui le poursuivaient qu'il ne fut pas nécessaire de
+lui fasciner la vue. Il suivit les animaux, et, dès qu'il eut mis le
+pied dans le Val-aux-Fées, il reconnut, dans celle qui le conduisait,
+une fée du premier ordre.
+
+LIII
+
+«Je ne suis pas un novice et un ignorant, lui dit-il, et j'ai assez
+étudié la magie pour voir à qui j'ai affaire. Vous me conduisez en un
+lieu dont je ne sortirai jamais malgré vous, je le sais bien; mais, quel
+que soit le sort que vous me destinez, il ne peut être pire que celui
+que me réservaient les hommes. Donc j'obéis sans murmure, sachant bien
+aussi que toute résistance serait inutile. Peut-être aurez-vous quelque
+pitié d'un vieillard, et quelque curiosité de le voir mourir de sa belle
+mort, qui ne saurait tarder.
+
+LIV
+
+--Tu te vantes d'être savant, et tu es inepte, répondit Zilla. Si tu
+connaissais les fées, tu saurais qu'elles ne peuvent commettre aucun
+mal. Le grand Esprit du monde ne leur a permis de conquérir
+l'immortalité qu'à la condition qu'elles respecteraient la vie;
+autrement votre race n'existerait plus depuis longtemps. Suis-moi et ne
+dis plus de sottises, ou je vais te reconduire où je t'ai pris.--Dieu
+m'en garde!--pensa le vieillard, et, prenant un air plus modeste, il
+arriva avec la fée à la demeure nouvelle du petit prince Hermann.
+
+LV
+
+Depuis un jour entier que la fée était absente, l'enfant, qui était bon,
+n'avait ni travaillé, ni joué, ni mangé. Il attendait sa mère et ne
+pensait plus qu'à elle. Quand il vit arriver le vieillard, il courut à
+lui, croyant qu'il annonçait et précédait la duchesse. «Maître Bonus,
+dit-il, soyez le bienvenu,» et, se rappelant ses manières de prince, il
+lui donna sa main à baiser; mais le pauvre gouverneur faillit tomber à
+la renverse en retrouvant l'enfant qu'il croyait ne jamais revoir, et il
+pleura de joie en l'embrassant comme si c'eût été le fils d'un vilain.
+
+LVI
+
+Alors la fée apprit à l'enfant que sa mère était morte, sans songer
+qu'elle lui faisait une grande peine et sans comprendre qu'un être
+soumis à la mort pût ne pas se soumettre à celle des autres comme à une
+chose toute naturelle. L'enfant pleura beaucoup, et dans son dépit il
+dit à la fée que puisqu'elle ne lui rapportait qu'une mauvaise nouvelle,
+elle eût bien pu se dispenser de lui ramener son précepteur. La fée
+haussa les épaules et le quitta fâchée. Maître Bonus ne se fâcha pas. Il
+s'assit auprès de l'enfant et pleura de le voir pleurer.
+
+LVII
+
+Ce que voyant, l'enfant, qui était très-bon, l'embrassa et lui dit qu'il
+voulait bien le garder près de lui et le loger dans sa maison, à la
+condition qu'il ne lui parlerait plus jamais d'étudier. «Au fait, dit
+maître Bonus, puisque nous voilà ici pour toujours, je ne sais trop à
+quoi nous servirait l'étude. Occupons-nous de vivre. J'avoue que je
+tiens à cela, et si vous m'en croyez, nous mangerons un peu; il y a si
+longtemps que je jeûne!» En ce moment, le chien revenait de la chasse
+avec un beau lièvre entre les dents.
+
+LVIII
+
+Le chien fit amitié au pédagogue et lui céda volontiers sa proie, que
+maître Bonus se mit en devoir de faire cuire; mais les fées, qui le
+surveillaient, lui envoyèrent une hallucination épouvantable: aussitôt
+qu'il commença d'écorcher le lièvre, le lièvre grandit et prit sa
+figure, de manière qu'il s'imagina s'écorcher lui-même. Saisi d'horreur,
+il mit l'animal sur les charbons, espérant se délivrer de son rêve en
+respirant l'odeur de la viande grillée; mais ce fut lui qu'il fit
+griller dans des contorsions hideuses, et même il crut sentir dans sa
+propre chair qu'il brûlait en effet.
+
+LIX
+
+Il se rappela qu'il était condamné par les hommes à être rôti tout
+vivant, et, sentant qu'il ne fallait pas mécontenter les fées, il rendit
+la viande au chien et y renonça pour toujours. Alors il s'en alla dehors
+pour recueillir des racines, des fruits et des graines, et il en fit une
+si grande provision pour l'hiver que la maison en était pleine et qu'il
+y restait à peine de la place pour dormir. Et ensuite, craignant d'être
+volé par les fées, et s'imaginant savoir assez de magie pour leur
+inspirer le respect, il fit avec de la terre des figures symboliques
+qu'il planta sur le toit.
+
+LX
+
+Mais sa science était fausse et ses symboles si barbares que les fées
+n'y firent d'autre attention que de les trouver fort laids et d'en rire.
+Les voyant de bonne humeur, il s'enhardit à demander où il pourrait se
+procurer des outils de travail, sans lesquels il lui était impossible,
+disait-il, de rien faire de bien. Elles le menèrent alors dans une
+grotte où elles avaient entassé une foule d'objets volés par elles dans
+leurs excursions, et abandonnés là après que leur curiosité s'en était
+rassasiée.
+
+LXI
+
+Maître Bonus fut étonné d'y trouver des ustensiles de toute espèce et
+des objets de luxe mêlés à des débris sans aucune valeur. Ce qu'il y
+chercha d'abord, ce fut une casserole, des plats et des pincettes. Il
+les déterra du milieu des bijoux et des riches étoffes. Il aperçut des
+sacs de farine, des confitures sèches, une aiguière et un bassin. Il
+regarda à peine les livres et les écritoires. «Songeons au corps avant
+tout, se dit-il; l'esprit réclamera plus tard sa nourriture, si bon lui
+semble.»
+
+LXII
+
+Il fit avec Hermann plusieurs voyages à la grotte que les fées
+regardaient comme leur musée et qu'il appelait, lui, tout simplement le
+magasin. Ils y trouvèrent tout ce qu'il fallait pour faire du beurre,
+des fromages et de la pâtisserie. Hermann y découvrit force friandises
+qu'il emporta, et maître Bonus, après de nombreux essais, parvint à
+faire de si bons gâteaux qu'un évêque s'en fût léché les doigts. Et,
+dans la douce occupation de bien dormir et de bien manger, le pédagogue
+oublia ses jours de misère et ne chicana pas le jeune prince pour lui
+apprendre à lire.
+
+LXIII
+
+La reine des fées vint voir l'établissement, et comme plusieurs de ses
+compagnes étaient mécontentes de voir deux hommes, au lieu d'un,
+s'établir sur leurs domaines, elle leur dit: «Je ne sais de quoi vous
+vous tourmentez. Cet homme est vieux, et ne vivra que le temps
+nécessaire à l'enfance d'Hermann. C'est du reste un animal curieux, et
+le soin qu'il prend de son corps me paraît digne d'étude. Voyez donc
+tout ce que cet homme invente pour se conserver! Mais il manque de
+propreté, et je veux qu'il soit convenablement vêtu.»
+
+LXIV
+
+Elle appela maître Bonus, et lui dit: «Ta robe usée et les habits
+déchirés de cet enfant choquent mes regards. Occupe-toi un peu moins de
+pétrir des gâteaux et d'inventer des crèmes. Si tu ne sais coudre ni
+filer, cherche dans la grotte quelque vêtement neuf, et que je ne vous
+retrouve pas sous ces haillons.--Oui-da, Madame, répondit le pédagogue,
+cachant sa peur sous un air de galanterie; il sera fait selon votre
+vouloir, et si ma figure peut vous devenir agréable, je n'épargnerai
+rien pour cela.»
+
+LXV
+
+Mais il ne trouva point d'habits pour son sexe dans le magasin des fées,
+et, ne sachant que faire, il pria la vieille Milith, qui était une fée
+un peu idiote, ayant bu la coupe au moment où elle tombait en enfance,
+de l'aider à se vêtir. Milith aimait à être consultée, et comme personne
+ne lui faisait cet honneur, elle prit en amitié le pédagogue, et lui
+donna une de ses robes neuves qui était en bonne laine bise, de même que
+le chaperon bordé de rouge, et, ainsi habillé en femme, maître Bonus
+semblait être une grande fée bien laide.
+
+LXVI
+
+Alors la petite Régis, qui passait, le trouva si drôle qu'elle en rit
+une heure; mais, tout en riant, elle lui persuada de lui amener
+l'enfant, qu'elle voulait aussi habiller avec une de ses robes, et quand
+elle l'eut entre les mains, elle le lava, le parfuma, arrangea ses
+cheveux, le couronna de fleurs, lui mit un collier de perles, une
+ceinture d'or où elle fixa les mille plis de sa jupe rose, et le trouva
+si beau ainsi, qu'elle voulut le faire chanter et danser, pour admirer
+son ouvrage.
+
+LXVII
+
+Hermann aussi se trouvait beau, et il se plaisait dans cette robe
+parfumée; mais il ne savait pas obéir, et il refusa de danser, ce qui
+mit la petite Régis en colère. Elle lui arracha son collier, lui déchira
+sa robe, et, comme une fée très-fantasque qu'elle était, elle lui
+ébouriffa les cheveux, lui barbouilla la figure avec le jus d'une graine
+noire, et le laissa tout honteux, presque nu, et furieux de ne pouvoir
+rendre à cette folle les injures dont elle l'accablait.
+
+LXVIII
+
+Cependant maître Bonus, voyant la petite Régis en colère, s'était sauvé.
+Hermann, en le rejoignant, lui reprocha d'avoir fui devant une fée si
+menue, et de n'avoir pas plus de coeur qu'une poule. «Je serais
+courageux et fort que je n'aurais pu vous défendre, répondit le
+pédagogue. Vous voyez bien que vous n'avez pu vous défendre vous-même.
+Les fées, même celles qui ne sont pas plus grosses que des mouches, sont
+des êtres bien redoutables, et le mieux est de souffrir leurs caprices
+sans se révolter.
+
+XLIX
+
+»Quant à moi, qui dois être rôti à petit feu si je sors d'ici, je suis
+bien décidé à me prêter à toutes les fantaisies de ces dames, et si l'on
+m'eût ordonné de danser, j'aurais obéi et fait la cabriole par-dessus le
+marché.» L'enfant sentit que son pédagogue avait raison, mais il ne l'en
+méprisa que plus, car la raison ne conseille pas toujours les plus
+belles choses. Il courut trouver Zilla pour lui raconter sa mésaventure
+et lui montrer de quelle manière on l'avait houspillé. Zilla en rougit
+d'indignation et le mena devant la reine pour porter plainte contre
+Régis.
+
+LXX
+
+«Tu as mérité ce qui t'arrive, dit la reine à Hermann; tu soutiens si
+mal devant nous la dignité que ta race s'attribue, que personne ici n'y
+peut croire. Tu vis moins noblement qu'un animal sauvage, car celui-ci
+se contente de ce qu'il trouve, et vous autres, ton précepteur et toi,
+vous ne songez qu'à aiguiser votre appétit pour augmenter votre faim
+naturelle. Vous ne pensez pas plus à la nourriture de votre esprit que
+si vous n'étiez que bouche et ventre: vraiment vous êtes méprisables et
+ne m'intéressez point.»
+
+LXXI
+
+L'enfant fut mortifié, et Zilla comprit que la leçon de la reine
+s'adressait à elle plus qu'à l'enfant. Elle dit à Hermann que s'il
+voulait s'instruire, elle y mettrait tous ses soins, et, l'emmenant avec
+elle, elle lui choisit une tunique de blanche laine dont elle l'habilla
+d'une façon plus mâle que n'avait fait Régis, et puis elle lui donna un
+vêtement de peau pour courir dans la forêt, et de belles armes pour se
+préserver des animaux qui pourraient le menacer en le voyant devenu
+grand; mais elle lui fit jurer de ne jamais verser le sang que pour
+défendre sa vie.
+
+LXXII
+
+Et puis elle lui donna un livre et lui dit que quand il pourrait le
+lire, elle se chargerait de lui apprendre de belles choses qui le
+rendraient heureux. Hermann alla trouver maître Bonus, et d'un coup de
+pied vraiment héroïque il jeta dans le feu les gâteaux que le pédagogue
+était en train de pétrir. «Je ne veux plus être méprisé, lui dit-il; je
+ne veux plus faire un dieu de mon ventre, je veux être beau et fier de
+recevoir des compliments. Je t'ordonne de m'apprendre à lire; je veux
+savoir demain.»
+
+LXXIII
+
+Maître Bonus obéit en soupirant; mais comme le lendemain l'enfant ne
+savait pas encore lire, l'enfant se dépita et lui dit: «Tu ne sais pas
+me montrer. Peut-être ne sais-tu rien. S'il en est ainsi, reste sous ces
+habits de servante qui te conviennent, fais la cuisine et appelle-toi
+maîtresse Bona. Je reviendrai souper et coucher à ton hôtellerie, mais
+j'irai chercher ailleurs l'honneur de ma race et le savoir qui rend
+heureux.» Et il sortit avec son chien, laissant le gouverneur stupéfait
+de l'entendre parler ainsi.
+
+LXXIV
+
+Quand Zilla vit arriver l'enfant résolu et soumis, plein d'orgueil et
+d'ambition, bien qu'il répétât sans les comprendre les mots qu'il avait
+entendu dire à la reine et à elle, elle s'étonna de voir la puissance de
+l'amour-propre sur sa jeune âme, et elle voulut bien essayer de
+l'instruire elle-même. Elle le trouva si attentif et si intelligent
+qu'elle y prit goût, et peu à peu, le gardant chaque jour plus longtemps
+auprès d'elle, elle arriva à ne plus pouvoir se passer de sa compagnie.
+
+LXXV
+
+Lorsque le soleil brillait, elle se promenait avec lui et lui apprenait
+le secret des choses divines dans la nature, l'histoire de la lumière et
+son mariage avec les plantes, le mystère des pierres et le langage des
+eaux; la manière de se faire entendre des animaux les plus rebelles à
+l'homme, de se faire suivre par les arbres et les rochers, d'évoquer
+avec le chant les puissances immatérielles, de faire jaillir des
+étincelles de ses doigts et de causer avec les esprits cachés sous la
+terre.
+
+LXXVI
+
+Au clair de la lune, elle lui apprenait le langage symbolique de la
+nuit, l'histoire des étoiles, et la manière de monter les nuages en
+rêvant. Elle lui enseignait à se séparer de son corps et à voir avec des
+yeux magiques qu'elle lui faisait trouver dans les gouttes d'eau de la
+prairie. Elle lui disait aussi en quoi est faite la voie lactée, et
+quelquefois elle le fit sortir de son propre esprit et se promener dans
+les espaces muets au-dessus des plus hautes montagnes.
+
+LXXVII
+
+Quand le vent, la neige et la pluie menaçaient d'engourdir l'âme de son
+élève, elle le conduisait dans les grottes mystérieuses où les fées qui
+entretiennent le feu mystique consentaient à l'admettre à quelques-uns
+de leurs entretiens. Là il apprit à converser avec l'âme des morts, à
+lire dans la pensée des absents, à voir à travers les roches les plus
+épaisses, à mesurer les hauteurs du ciel sans le regarder, à peser la
+terre et les planètes au moyen d'une balance invisible, et mille autres
+secrets merveilleux qui sont jeux d'enfant pour les fées.
+
+LXXVIII
+
+Quand Hermann sut toutes ces choses, il avait déjà quinze ans, et il
+était si beau, si aimable, si instruit, et toujours si agréable à voir,
+que si les fées eussent été capables d'aimer, elles en eussent toutes
+été éprises; mais leurs appétits sont si bien réglés par l'impossibilité
+de mourir qu'il ne leur est pas possible d'aspirer à un sentiment humain
+un peu profond; l'amitié même leur est interdite comme pouvant leur
+causer du chagrin et troubler le parfait et monotone équilibre de leur
+existence.
+
+LXXIX
+
+Ce qui leur reste de l'humanité est mesuré juste à la faculté de
+s'émouvoir sans souffrance ou sans durée. Ainsi elles sont impétueuses
+et irascibles, mais elles oublient vite, et ne s'en portent que mieux.
+Elles ont beaucoup de coquetteries et de jalousies, mais étant toujours
+libres d'oublier si elles veulent, et de déposer leur souci et leur
+dépit quand elles en sont lasses, elles s'agitent pour rien et se
+réjouissent de même. Elles ne connaissent pas le bonheur et par
+conséquent ne le cherchent pas; qu'en feraient-elles?
+
+LXXX
+
+Elles ont la science et n'en jouissent pas à notre manière, car elles ne
+l'emploient qu'à se préserver des malheurs de l'ignorance, sans
+connaître la joie d'en préserver les autres. Quand elles eurent instruit
+le jeune Hermann, elles s'en applaudirent parce qu'il était pour elles
+une société et presque un égal; mais à chaque instant elles se disaient
+l'une à l'autre pour s'empêcher de l'aimer: «N'oublions pas qu'il doit
+mourir.» Pourtant, s'il faisait un compliment à l'une, l'autre boudait,
+et il lui fallait la consoler en lui faisant un compliment plus beau.
+
+LXXXI
+
+Ce qui ne prouve pas qu'elles fussent sottes ou vaines; mais elles
+s'estiment beaucoup pour avoir conquis par la science une manière
+d'exister qui les rend inaccessibles à nos peines. La plus jalouse de
+toutes était Zilla, parce qu'elle avait des droits sur Hermann ou
+croyait en avoir, et quand il vantait la gaieté de Régis ou la sagesse
+de la reine, Zilla devenait froide pour lui et se rappelait le peu qu'un
+enfant des hommes était devant elle.
+
+LXXXII
+
+Pourtant Hermann l'aimait plus que toutes les autres et il la regardait
+comme sa mère; mais il y avait en lui de la crainte et de l'orgueil, et
+on parlait si peu autour de lui le langage de l'amour, qu'il n'eût osé
+songer à aimer quelqu'un plus que lui-même. Il allait de temps en temps
+voir maître Bonus, qui continuait à inventer des mets friands et qui ne
+se trouvait pas malheureux dans sa solitude, sauf que les fées
+s'amusaient de temps en temps à le lutiner.
+
+LXXXIII
+
+Elles lui procuraient toute sorte d'hallucinations ridicules. Tantôt il
+se croyait femme et rêvait qu'un Éthiopien voulait le vendre aux califes
+d'Orient. Alors il se cachait dans les rochers et souffrait la faim, ce
+qui était pour lui une grosse peine. D'autres fois Régis lui persuadait
+qu'elle était éprise de lui, et l'attirait à des rendez-vous où il était
+berné et battu par des mains invisibles. Tout cela était pour le punir
+de prétendre à la magie et de se livrer à de grossières et puériles
+incantations.
+
+LXXXIV
+
+Du reste il se portait bien, il engraissait et ne vieillissait guère,
+car les fées sont bonnes au fond, et quand elles l'avaient fatigué ou
+effrayé, elles lui donnaient du sommeil ou de l'appétit en
+dédommagement. Hermann essayait de s'intéresser à son sort; mais
+lorsqu'il le voyait si égoïste et si positif, il s'éloignait de lui avec
+dédain. Le seul être qui lui témoignât une amitié véritable, c'était son
+chien, et quelquefois, quand les yeux de cet animal fidèle semblaient
+lui dire: «Je t'aime», Hermann, sans savoir pourquoi, pleurait.
+
+LXXXV
+
+Mais le chien était devenu si vieux qu'un jour il ne put se lever pour
+suivre son maître. Hermann, effrayé, courut trouver Zilla. «Mon chien va
+mourir, lui dit-il, il faut empêcher cela.--Je ne le puis,
+répondit-elle; il faut que tout meure sur la terre, excepté les
+fées.--Prolonge sa vie de quelques années, reprit Hermann. Tu peux faire
+des choses plus difficiles. Si mon chien meurt, que deviendrai-je? C'est
+ce que j'aime le mieux sur la terre après toi, et je ne puis me passer
+de son amitié.
+
+LXXXVI
+
+--Tu parles comme un fou, dit la fée. Tu peux aimer ton chien, puisqu'il
+faut que l'homme aime toujours follement quelque chose; mais je ne veux
+pas que tu dises que tu m'aimes, puisque ton chien a droit à des mots
+que tu m'appliques. Si ton chien meurt, j'irai t'en chercher un autre,
+et tu l'aimeras autant.--Non, dit Hermann, je n'en veux pas d'autre
+après lui, et puisque je ne dois pas t'aimer, je n'aimerai plus rien que
+la mort.»
+
+LXXXVII
+
+Le chien mourut, et l'enfant fut inconsolable. Maître Bonus ne comprit
+rien à sa douleur, et les fées la méprisèrent. Alors Hermann irrité
+sentit ce qui lui manquait dans le royaume des fées. Il y était choyé et
+instruit, protégé et comblé de biens; mais il n'était pas aimé, et il ne
+pouvait aimer personne. Zilla essaya de le distraire en le menant avec
+elle dans les plus beaux endroits de la montagne. Elle le fit pénétrer
+dans les palais merveilleux que les fées élèvent et détruisent en une
+heure.
+
+LXXXVIII
+
+Elle lui montra des pyramides plus hautes que l'Himalaya et des glaciers
+de diamant et d'escarboucle, des châteaux dont les murs n'étaient que
+fleurs entrelacées; des portiques et des colonnades de flamme, des
+jardins de pierreries où les oiseaux chantaient des airs à ravir l'âme
+et les sens; mais Hermann en savait déjà trop pour prendre ces choses au
+sérieux; et un jour il dit à Zilla: «Ce ne sont là que des rêves, et ce
+que tu me montres n'existe pas.»
+
+LXXXIX
+
+Elle essaya de le charmer par un songe plus beau que tous les autres.
+Elle le mena dans la lune. Il s'y plut un instant et voulut aller dans
+le soleil. Elle redoubla ses invocations, et ils allèrent dans le
+soleil. Hermann ne crut pas davantage à ce qu'il y voyait; toujours il
+disait à la fée: «Tu me fais rêver, tu ne me fais pas vivre.» Et quand
+il s'éveillait, il lui disait: «Je ne me rappelle rien, c'est comme si
+je n'avais rien vu.»
+
+XC
+
+Et l'ennui le prit. La reine vit qu'il était pâle et accablé. «Puisque
+tu ne peux aimer le ciel, lui dit-elle, essaie au moins d'aimer la
+terre.» Hermann réfléchit à cette parole. Il se rappela qu'autrefois
+Zilla lui avait donné du blé, une charrue, un âne et un mulet. Il
+laboura, sema et planta, et il prit plaisir à voir comme la terre est
+féconde, docile et maternelle. Maître Bonus fut charmé d'avoir à moudre
+du blé et à faire du pain tous les jours.
+
+XCI
+
+Mais Hermann ne comprenait pas le plaisir de manger seul, et après avoir
+vu ce que la terre peut rendre à l'homme qui lui prête, il ne lui
+demanda plus rien et retourna à ce qu'elle lui donnait gratuitement. La
+reine lui dit: «Le torrent n'est pas toujours limpide. Depuis les
+derniers orages, il entraîne et déchire ses rives, et là où tu te
+plaisais à nager, il apporte des roches et du limon. Essaie de le
+diriger. Tâche d'aimer l'eau, puisque tu n'aimes plus la terre.»
+
+XCII
+
+Hermann dirigea le torrent et lui rendit sa beauté, sa voix harmonieuse,
+sa course légère, ses doux repos dans la petite coupe des lacs; mais un
+jour il le trouva trop soumis, car il n'avait plus rien à lui commander.
+Il abattit les écluses qu'il avait élevées et se plut à voir l'eau
+reprendre sa liberté et recommencer ses ravages. «Quel est ce caprice?»
+lui dit Zilla.--Pourquoi, lui répondit-il, serais-je le tyran de l'eau?
+Ne pouvant être aimé, je n'ai pas besoin d'être haï.»
+
+XCIII
+
+Zilla trouva son fils ingrat, et, pour la première fois depuis beaucoup
+de siècles, elle eut un mécontentement qui la rendit sérieuse. «Je veux
+l'oublier, dit-elle à la reine, car il me donne plus de souci qu'il ne
+mérite. Permets que je le fasse sortir d'ici et que je le rende à la
+société de ses pareils. Tu me l'avais bien dit que je m'en lasserais, et
+la vieille Trollia avait raison de blâmer ma protection et mes caresses.
+
+XCIV
+
+--Fais ce que tu voudras, dit la reine, mais sache que cet enfant sera
+malheureux à présent parmi les hommes, et que tu ne l'oublieras pas
+aussi vite que tu l'espères. Nous ne devons rien détruire, et pourtant
+tu as détruit quelque chose dans son âme.--Quoi donc? dit
+Zilla.--L'ignorance des biens qu'il ne peut posséder. Essaie de
+l'exiler, et tu verras!--Que verrai-je, puisque je veux ne plus le
+voir?--Tu le verras dans ton esprit, car il se fera reproche, et ce
+fantôme criera jour et nuit après toi.»
+
+XCV
+
+Zilla ne comprit pas ce que lui disait la reine. N'ayant jamais fait le
+mal, même avant d'avoir bu la coupe, elle ne redoutait pas le remords,
+ne sachant ce que ce pouvait être. Libre d'agir à sa guise, elle dit à
+Hermann: «Tu ne te plais point ici; veux-tu retourner parmi les tiens?»
+Mille fois Hermann avait désiré ce qu'elle lui proposait et jamais il
+n'avait osé le dire, craignant de paraître ingrat et d'offenser Zilla.
+Surpris par son offre, il doutait qu'elle fût sérieuse.
+
+XCVI
+
+«Ma volonté, répondit-il, sera la tienne.--Eh bien! dit-elle, va
+chercher maître Bonus, et je vous ferai sortir de nos domaines. Il fut
+impossible de décider maître Bonus à quitter le Val-des-Fées. Il alla se
+jeter aux pieds de la reine et lui dit: «Veux-tu que j'aille achever ma
+vie dans les supplices? Est-ce que je gêne quelqu'un ici? Je ne vis que
+de végétaux et de miel. Je respecte vos mystères et n'approche jamais de
+vos antres. Laissez-moi mourir où je suis bien.»
+
+XCVII
+
+Il lui fut accordé de rester, et le jeune Hermann, qui était devenu un
+homme, déclarant qu'il n'avait nul besoin de son gouverneur, partit seul
+avec Zilla. Quand ils durent passer l'effrayante corniche de rochers où
+aucun homme du dehors n'eût osé se risquer, elle voulut l'aider d'un
+charme pour le préserver du vertige. «Non, lui dit-il, je connais ce
+chemin, je l'ai suivi plus d'une fois, et j'eusse pu m'échapper depuis
+longtemps.--Pourquoi donc restais-tu malgré toi?» dit Zilla. Hermann ne
+répondit pas.
+
+XCVIII
+
+Il était fâché que la fée lui fît cette question. Elle aurait dû deviner
+que le respect et l'affection l'avaient seuls retenu. Zilla comprit son
+fier silence et commença à devenir triste du sacrifice qu'elle
+s'imposait; mais elle l'avait résolu, et elle continua de marcher devant
+lui. Quand ils furent à la limite de séparation, elle lui donna l'or
+qu'elle avait autrefois dérobé au héraut du duc son père et qu'elle
+avait offert à l'enfant comme un jouet. Il l'avait dédaigné alors, et,
+cette fois encore, il sourit et le prit sans plaisir.
+
+XCIX
+
+«Tu ne saurais te passer de ce gage, lui dit-elle. Ici tu n'auras le
+droit de rien prendre sur la terre. Il te faudra observer les conditions
+de l'échange.» Hermann ne comprit pas. Elle avait dédaigné de
+l'instruire des lois et des usages de la société humaine. Il était bien
+tard pour l'avertir de tout ce qui allait le menacer dans ce monde
+nouveau. D'ailleurs Hermann ne l'écoutait pas, il était comme ivre, car
+son âme était impatiente de prendre l'essor; mais son ivresse était
+pleine d'amertume, et il se retenait de pleurer.
+
+C
+
+En ce moment, si la fée lui eût dit: «Veux-tu revenir avec moi?» il
+l'eût aimée et bénie; mais elle défendait son coeur de toute faiblesse,
+elle avait les yeux secs et la parole froide. Hermann sentait bien qu'il
+n'avait encore aimé qu'une ombre, et, se faisant violence, il lui dit
+adieu. Quand elle eut disparu, il s'assit et pleura. Zilla, en se
+retournant, le vit et fut prête à le rappeler; mais ne fallait-il pas
+qu'elle l'oubliât, puisqu'elle ne pouvait le rendre heureux?
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+I
+
+Pourtant, lorsque Zilla rentra dans la vallée, il lui sembla que tout
+était changé. L'air lui semblait moins pur, les fleurs moins belles, les
+nuages moins brillants. Elle s'étonna de ne pas trouver l'oubli et fit
+beaucoup d'incantations pour l'évoquer. L'oubli ne vint pas, et la fée
+fit des réflexions qu'elle n'avait jamais faites. Elle cacha à ses
+soeurs et à la reine le déplaisir qu'elle avait; mais elle eut beau
+chanter aux étoiles et danser dans la rosée, elle ne retrouva pas la
+joie de vivre.
+
+II
+
+Des semaines et des mois se passèrent sans que son ennui fût diminué.
+D'abord elle avait cru qu'Hermann reviendrait; mais il ne revint pas, et
+elle en conçut de l'inquiétude. La reine lui dit: «Que t'importe ce
+qu'il est devenu? Il est peut-être mort, et tu dois désirer qu'il le
+soit. La mort efface le souvenir.» Zilla sentit que le mot de mort
+tombait sur elle comme une souffrance. Elle s'en étonna et dit à la
+reine: «Pourquoi ne savons-nous pas où vont les âmes après la mort?
+
+III
+
+--Zilla, répondit la reine, ne songe point à cela, nous ne le saurons
+jamais; les hommes ne nous l'apprendront pas. Ils ne le savent que quand
+ils ont quitté la vie, et nous, qui ne la quittons pas, nous ne pouvons
+ni deviner où ils vont, ni espérer jamais les rejoindre.--Ce monde-ci,
+reprit Zilla, doit-il donc durer toujours, et sommes-nous condamnées à
+ne jamais voir ni posséder autre chose?--Telle est la loi que nous avons
+acceptée, ma soeur. Nous durerons ce que durera la terre, et si elle
+doit périr, nous périrons avec elle.
+
+IV
+
+--O reine! les hommes doivent-ils donc lui survivre?--Leurs âmes ne
+périront jamais.--Alors c'est eux les vrais immortels, et nous sommes
+des éphémères dans l'abîme de l'éternité.--Tu l'as dit, Zilla. Nous
+savions cela quand nous avons bu la coupe, l'as-tu donc oublié?--J'étais
+jeune alors, et la gloire de vaincre la mort m'a enivrée. Depuis j'ai
+fait comme les autres. Le mot d'avenir ne m'a plus offert aucun sens; le
+présent m'a semblé être l'éternité.
+
+V
+
+--D'où te vient donc aujourd'hui, dit la reine, l'inquiétude que tu me
+confies et la curiosité qui te trouble?--Je ne le sais pas, répondit
+Zilla. Si je pouvais connaître la douleur, je te dirais qu'elle est
+entrée en moi.» Zilla n'eut pas plutôt prononcé cette parole que des
+larmes mouillèrent ses yeux purs, et la reine la regarda avec une
+profonde surprise; puis elle lui dit: «J'avais prévu que tu te
+repentirais d'avoir abandonné l'enfant; mais ton chagrin dépasse mon
+attente. Il faut qu'il soit arrivé malheur à Hermann, et ce malheur
+retombe sur toi.
+
+VI
+
+--Reine, dit la jeune fée, je veux savoir ce qu'Hermann est devenu.»
+Elles firent un charme. Zilla, enivrée par les parfums du trépied
+magique, pencha sa belle tête comme un lis qui va mourir et la vision se
+déploya devant elle. Elle vit Hermann au fond d'une prison. Il avait été
+vite dépouillé, par les menteurs et les traîtres, de l'argent qu'il
+possédait. Ayant faim, il avait volé quelques fruits, et il
+comparaissait devant un juge qui ne pouvait lui faire comprendre que,
+quand on n'a pas de quoi manger, il faut travailler ou mourir.
+
+VII
+
+A cette vision une autre succéda. Hermann, n'ayant pas compris la
+justice humaine, comparaissait de nouveau devant le juge, qui le
+condamnait à être battu de verges et à sortir de la résidence ducale. Le
+jeune homme indigné déclarait alors qu'il était le fils du feu duc,
+l'aîné du prince régnant, le légitime héritier de la couronne échue à
+son frère. Zilla le crut sauvé.--Justice lui sera rendue, pensa-t-elle.
+Il va être prince, et, comme nous l'avons rendu savant et juste, son
+peuple le respectera et le chérira.
+
+VIII
+
+Mais une autre vision lui montra Hermann accusé d'imposture et de
+projets séditieux, et condamné à mort. Alors la fée s'éveilla en
+entendant retentir au loin cette parole: _C'est pour demain!_ Quelque
+bonne magicienne qu'elle fût, elle n'avait pas le don de transporter son
+corps aussi vite que son esprit. Si les fées peuvent franchir de grandes
+distances, c'est parce qu'elles ne connaissent pas la fatigue; mais à
+toutes choses il faut le temps, et Zilla comprit pour la première fois
+le prix du temps.
+
+IX
+
+«Donne-moi des ailes!» dit-elle à la reine; mais la reine n'avait point
+inventé cela. «Fais-moi conduire par un nuage rapide»; mais ni les
+hommes ni les fées n'avaient découvert cela. «Fais-moi porter par le
+vent à travers l'espace.--Tu me demandes l'impossible, dit la reine.
+Pars vite et ne compte que sur toi-même.» Zilla partit, elle se lança
+dans le torrent, elle fut portée comme par la foudre; mais, arrivée à la
+plaine, elle se trouva dans une eau endormie, et préféra courir.
+
+X
+
+Elle était légère autant que fée peut l'être, mais elle n'avait jamais
+eu besoin de se presser, et, l'énergie humaine n'agissant point en elle
+pour lui donner la fièvre, elle vit que les piétons qui se rendaient à
+la ville pour voir pendre l'imposteur Hermann allaient plus vite
+qu'elle. Humiliée de se voir devancer par de lourds paysans, elle avisa
+un cavalier bien monté et sauta en croupe derrière lui. Il la trouva
+belle et sourit; mais tout aussitôt il ne la vit plus et crut qu'il
+avait rêvé.
+
+XI
+
+Cependant le cheval la sentait, car elle l'excitait à courir, et
+l'animal effrayé se cabra si follement qu'il renversa son maître. Elle
+lui enfonça son talon brûlant dans la croupe, et il fournit une course
+désespérée au bout de laquelle, ayant dépassé ses forces, il tomba mort
+aux portes de la ville. Zilla prit le manteau du cavalier, qui était
+resté accroché à la selle, et elle se glissa dans la foule qui se ruait
+vers l'échafaud.
+
+XII
+
+Le peuple était furieux et hurlait des imprécations parce qu'on venait
+de lui apprendre que l'imposteur Hermann avait réussi à s'évader. Il
+voulait qu'on pendît à sa place le geôlier, le gouverneur de la prison
+et le bourreau lui-même, qui ne lui donnait pas le spectacle attendu. Le
+grand chef de la police parut sur un balcon et apaisa cette foule en lui
+disant: «On n'a pu encore rattraper l'imposteur Hermann, mais on va vous
+donner le spectacle quand même.»
+
+XIII
+
+Et des hérauts crièrent aux quatre coins de la place: «Vous allez voir
+pendre sans jugement le scélérat qui a fait fuir le condamné.» La foule
+battit des mains, et le bourreau apprêta sa corde. On amena la victime,
+et la fée vit quelque chose d'extraordinaire: Celui qui avait sauvé
+Hermann n'était autre que maître Bonus, qui s'avançait résigné en
+remettant son âme à Dieu. «C'en est fait, dit-il à la fée, qui
+s'approcha de lui; j'ai mal veillé jadis sur le prince, et on m'a
+condamné au feu. Je le sauve aujourd'hui, et voici la corde. J'accomplis
+ma destinée.»
+
+XIV
+
+Maître Bonus, après le départ de son élève, s'était ennuyé dans le
+royaume des fées. Il avait eu honte de sa couardise; il s'était dit
+aussi que le prince Hermann, étant le légitime héritier de la couronne,
+le sauverait du bûcher. Profitant de ce que les fées l'avaient oublié
+dans son désert, il était parti depuis huit jours déjà, et il avait pu
+pénétrer dans la ville sans être reconnu sous ses habits de femme. Là,
+apprenant que le prince était en prison, il avait été trouver le prince
+régnant.
+
+XV
+
+Il lui avait juré qu'Hermann était son frère, et le prince régnant lui
+avait permis d'essayer de le faire évader, à la condition qu'ils
+retourneraient tous deux chez les fées et ne troubleraient plus la paix
+de ses États. Maître Bonus avait sauvé Hermann en lui donnant sa robe et
+son chaperon. Il était resté en prison à sa place, comptant qu'il serait
+respecté en montrant le sauf-conduit du prince régnant; mais, dans sa
+précipitation à changer d'habit, il avait laissé le sauf-conduit dans la
+poche de sa robe.
+
+XVI
+
+Et, sans le savoir, Hermann s'en allait avec ce papier, tandis qu'on
+allait pendre maître Bonus. Zilla résolut de sauver le vieillard, et,
+faisant claquer ses doigts, elle foudroya le bourreau, qui tomba comme
+ivre et ne put être réveillé par les cris de la multitude. Des gardes
+qui voulurent s'emparer de la fée et du patient furent frappés
+d'immobilité, et tous ceux qui se présentèrent pour les remplacer ne
+purent secouer l'engourdissement que leur jeta la magicienne.
+
+XVII
+
+Elle conduisit le vieillard dans une forêt où il lui apprit en se
+reposant la route qu'Hermann avait dû prendre sans risque, grâce au
+sauf-conduit. «Allons le chercher», dit Zilla, et bien vite ils
+repartirent. Plusieurs jours après, ils le rejoignirent sur les terres
+d'un prince voisin, et ils le trouvèrent travaillant à couper et à
+débiter des arbres pour gagner sa vie. En voyant apparaître ses amis, il
+jeta sa cognée et voulut les suivre.
+
+XVIII
+
+Mais une jeune fille qui s'approchait en ce moment l'arrêta d'un regard
+plus puissant que celui de toutes les fées. C'était pourtant une pauvre
+fille qui marchait pieds nus, la servante du maître bûcheron qui avait
+enrôlé le prince parmi ses manoeuvres. Tous les jours elle apportait sur
+sa tête l'eau et le pain qu'Hermann mangeait et buvait à midi. Elle
+allait ainsi servir les autres ouvriers épars dans la forêt, et elle ne
+s'arrêtait point à causer avec eux.
+
+XIX
+
+Elle avait à peine échangé quelques paroles avec Hermann, mais leurs
+yeux s'étaient parlé. Elle était belle et modeste. Hermann avait vingt
+ans, et il n'avait pas encore aimé. Depuis trois jours, il aimait la
+pauvre Bertha, et quand la fée lui dit: «Partons», il lui répondit:
+«Jamais, à moins que tu ne me permettes d'emmener cette compagne.--Tu
+seras toujours un fou, reprit Zilla. Tu as à peine passé une saison
+parmi les hommes; ils ont voulu te faire mourir, et tu prétends aimer
+parmi eux.
+
+XX
+
+--Je ne prétends rien, dit Hermann. Hier, j'étais prêt à mourir sur
+l'échafaud, et je maudissais ma race: aujourd'hui j'aime cette enfant et
+je sens que l'humanité est ma famille.--Ne vois-tu pas, reprit la fée,
+que tu vivras ici dans la servitude, le travail et la misère?--J'accepte
+tous les maux, si j'ai le bonheur d'être aimé.» Zilla prit à part la
+jeune fille et lui demanda si elle voulait être la compagne d'Hermann.
+Elle rougit et ne répondit pas. «Songe, lui dit la fée, que son royaume
+est la solitude.»
+
+XXI
+
+Bertha demanda s'il était exilé. «Pour toujours, dit la fée.--Mais
+n'êtes-vous pas sa fiancée?» La fée sourit avec dédain. «Pardonnez-moi,
+dit Bertha, je veux savoir s'il n'aime que moi.» La fée vit que sa
+beauté rendait Bertha jalouse, et son orgueil s'en réjouit; mais la
+jeune fille pleura, et Hermann, accourant, dit à la fée: «Pourquoi
+fais-tu pleurer celle que j'aime? Et si tu ne veux pas qu'elle me suive,
+comment espères-tu que je te suivrai?
+
+XXII
+
+--Venez donc tous deux, dit la fée; mais si tu t'ennuies encore chez
+nous avec cette compagne, ne compte plus que je m'intéresserai à toi.»
+Ils partirent tous les quatre, car maître Bonus, plus que jamais, en
+avait assez du commerce des humains, et ils retournèrent dans le
+Val-des-Fées, où l'union d'Hermann et de Bertha fut consacrée par la
+reine, et puis les jeunes époux allèrent vivre avec maître Bonus dans
+une belle maison de bois qu'Hermann construisit pour sa compagne.
+
+XXIII
+
+Alors les fées virent quelle chose puissante était l'amour dans deux
+jeunes coeurs également purs, et quel bonheur ces deux enfants goûtaient
+dans leur solitude. Maître Bonus avait repris ses habits de femme avec
+empressement, et ses fonctions de ménagère avec orgueil. Bertha, simple
+et humble, avait du respect pour lui et admirait sincèrement sa
+pâtisserie. Hermann, depuis que son précepteur s'était dévoué pour lui,
+lui pardonnait sa gourmandise et lui témoignait de l'amitié.
+
+XXIV
+
+Il travaillait avec ardeur à cultiver la terre et à préparer les plus
+douces conditions d'existence à sa famille, car il eut bientôt un fils,
+puis deux, et puis une fille, et à chaque présent de Dieu il augmentait
+sa prévoyance et embellissait son domaine. Bertha était si douce qu'elle
+avait gagné la bienveillance de Zilla et de toutes les jeunes fées; et
+même Zilla aimait désormais Bertha plus qu'Hermann, et leurs enfants
+plus que l'un et l'autre.
+
+XXV
+
+Zilla ne se reconnaissait plus elle-même auprès de ces enfants.
+L'ambition d'être aimée lui était venue si forte que l'équité de son
+esprit en était troublée. Un jour, elle dit à Bertha: «Donne-moi ta
+fille. Je veux une âme qui soit à moi sans partage. Hermann ne m'a
+jamais aimée malgré ce que j'ai fait pour lui.--Vous vous trompez,
+Madame, répondit Bertha. Il eût voulu vous chérir comme sa mère, c'est
+vous qui ne l'aimiez pas comme votre fils.
+
+XXVI
+
+--Je ne pouvais l'aimer ainsi, reprit la fée. Je sentais qu'il
+regrettait quelque chose, ou qu'il aspirait à une tendresse que je ne
+pouvais lui inspirer; mais ta fille ne te connaît pas encore. Elle ne
+regrettera personne. Je l'emporterai dans nos sanctuaires, elle ne verra
+jamais que moi, et j'aurai tout son coeur et tout son esprit pour moi
+seule.--Et l'aimerez-vous comme je l'aime? dit Bertha, car vous parlez
+toujours d'être aimée, sans jamais rien promettre en retour.
+
+XXVII
+
+--Qu'importe que je l'aime, dit la fée, si je la rends heureuse?--Jurez
+de l'aimer passionnément, s'écria Bertha méfiante, ou je jure que vous
+ne l'aurez pas.» La fée, irritée, alla se plaindre à la reine. «Ces
+êtres sont insensés, lui dit-elle. Ils ne comprennent pas ce que nous
+sommes pour eux. Ils nous doivent tout, la sécurité, l'abondance,
+l'offre de tous les dons de la science et de l'esprit. Eh bien! ils ne
+nous en savent point de gré. Ils nous craignent peut-être, mais ils ne
+veulent point nous chérir sans conditions.
+
+XXVIII
+
+--Zilla, dit la reine, ces êtres ont raison. La plus belle et la plus
+précieuse chose qu'ils possèdent, c'est le don d'aimer, et ils sentent
+bien que nous ne l'avons pas. Nous qui les méprisons, nous sommes
+tourmentées du besoin d'inspirer l'affection, et le spectacle de leur
+bonheur éphémère détruit le repos de notre immortalité. De quoi nous
+plaindrions-nous? Nous avons voulu échapper aux lois rigides de la mort,
+nous échappons aux douces lois de la vie, et nous sentons un regret
+profond que nous ne pouvons pas définir.
+
+XXIX
+
+--O ma reine, dit Zilla, voilà que tu parles comme si tu le ressentais
+toi-même, ce regret qui me consume!--Je l'ai ressenti longtemps,
+répondit la reine; il m'a dévorée, mais j'en suis guérie.--Dis-moi ton
+secret! s'écria la jeune fée.--Je ne le puis, Zilla! Il est terrible et
+te glacerait d'épouvante. Supporte ton mal et tâche de t'en distraire.
+Étudie le cours des astres et les merveilles du mystérieux univers.
+Oublie l'humanité et n'espère pas établir de liens avec elle.»
+
+XXX
+
+Zilla, effrayée, se retira; mais la reine vit bientôt arriver d'autres
+jeunes fées qui lui firent les mêmes plaintes et lui demandèrent la
+permission d'aller voler des enfants chez les hommes. «Hermann et Bertha
+sont trop heureux, disaient-elles. Ils possèdent ces petits êtres qui ne
+veulent aimer qu'eux, et qui ne nous accordent qu'en tremblant ou avec
+distraction leurs sourires et leurs caresses. Hermann et Bertha ne nous
+envient rien, tandis que nous leur envions leur bonheur.
+
+XXXI
+
+--C'est une honte pour nous, dit Régis, qui était la plus ardente dans
+son dépit. Nous avons accueilli ces êtres faibles et périssables pour
+avoir le plaisir de comparer leur misère à notre félicité, pour nous
+rire de leur faiblesse et de leurs travers, pour nous amuser d'eux, en
+un mot, tout en leur faisant du bien, ce qui est le privilége et le
+soulagement de la puissance, et les voilà qui nous bravent et qui se
+croient supérieurs à nous parce qu'ils ont des enfants et qu'ils les
+aiment.
+
+XXXII
+
+«Fais que nous les aimions aussi, ô reine! qui nous as faites ce que
+nous sommes. Si tu es plus sage et plus savante que nous, prouve-le
+aujourd'hui en modifiant notre nature, que tu as laissée incomplète.
+Ote-nous quelques-uns des priviléges dont tu as doté notre merveilleuse
+intelligence, et mets-nous dans le coeur ces trésors de tendresse que
+les êtres destinés à mourir possèdent si fièrement sous nos yeux.»
+
+XXXIII
+
+Les vieilles fées vinrent à leur tour et déclarèrent qu'elles
+quitteraient ce royaume, si l'on n'en chassait pas la famille d'Hermann,
+car elles voyaient bien que sa postérité allait envahir la vallée et la
+montagne, cultiver la terre, briser les rochers, enchaîner les eaux,
+irriter, détruire ou soumettre les animaux sauvages, chasser le silence,
+déflorer le mystère du désert et rendre impossibles les cérémonies, les
+méditations et les études des doctes et vénérables fées.
+
+XXXIV
+
+«S'il vous plaît de faire alliance avec la race impure, dit la vieille
+Trollia aux jeunes fées, nous ne pouvons nous y opposer; mais nous avons
+le droit de nous séparer de vous et d'aller chercher quelque autre
+sanctuaire vraiment inaccessible, où nous pourrons oublier l'existence
+des hommes et vivre pour nous seules, comme il convient à des êtres
+supérieurs. Quant à votre reine, ajouta-t-elle en lançant à celle-ci un
+regard de menace, gardez-la si vous voulez, nous secouons ses lois et
+lui déclarons la guerre.»
+
+XXXV
+
+Les jeunes fées défendirent avec véhémence l'autorité de la reine.
+Celles qui n'étaient ni vieilles ni jeunes se partagèrent, et le concile
+devint si orageux que les daims épouvantés s'enfuirent à travers la
+vallée, et que Bertha dit en souriant à Hermann: «Les entends-tu
+là-haut, ces pauvres fées? Elles grondent comme le tonnerre et mugissent
+comme la bourrasque. Elles ont beau pouvoir tout ce qu'elles veulent,
+elles ne savent pas être heureuses comme nous. Si elles continuent à se
+quereller ainsi, elles feront crouler la montagne.»
+
+XXXVI
+
+Hermann s'inquiéta pour Zilla, qu'il aimait plus qu'elle ne voulait le
+reconnaître. «Je ne sais pas quel mal on peut lui faire, dit-il, je ne
+suis pas initié à tous leurs secrets; mais je voudrais la savoir à
+l'abri de cette tempête.--Va la chercher, dit Bertha. Ah! si elle
+pouvait comprendre que nous l'aimons! Mais son malheur est de parler du
+coeur des autres comme une taupe parlerait des étoiles. Tâche de
+l'apaiser. Dis-lui que si elle veut vivre avec nous, je lui prêterai mes
+enfants pour la distraire.»
+
+XXXVII
+
+«On ne prête pas aux fées, pensa Hermann; elles veulent tout et ne
+rendent rien.» Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de
+près les clameurs de la folle assemblée, car ces âmes vouées au culte
+obligé de la force et de la sagesse avaient été prises de vertige et
+demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne
+n'était d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter
+autour d'elle comme des feuilles soulevées par un tourbillon. Elles
+parlaient dans la langue des mystères; Hermann ne put savoir ce qu'elles
+disaient.
+
+XXXVIII
+
+Dans l'ivresse de leur inquiétude ardente, elles flottaient sur la
+bruyère aux derniers rayons du soleil, les unes s'élançant d'un bond
+fantastique sur les roches élevées pour dominer le tumulte et se faire
+écouter, d'autres s'entassant aux parois inférieures pour se consulter
+ou s'exciter. On eût dit un de ces conciliabules étranges que tiennent
+les hirondelles sur le haut des édifices, au moment de partir toutes
+ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et
+vit qu'elle n'y était pas.
+
+XXXIX
+
+Il s'enfonça dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de
+porphyre où il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'était pas là. Il
+pénétra plus avant dans les régions éloignées où fleurit la gentiane
+bleue comme le ciel. Il trouva Zilla étendue sur le sol, au bord d'un
+abîme où s'engouffrait une cascade. La belle fée, affaissée sur le roc
+tremblant, semblait prête à suivre la chute implacable de l'eau dans le
+gouffre.
+
+XL
+
+Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et
+l'éloigna de ce lieu horrible. «Que fais-tu? lui dit-elle avec un triste
+sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas
+de moi? Et comment peux-tu t'inquiéter d'ailleurs, puisque tu ne peux
+m'aimer?--Mère,... lui dit Hermann.--Elle l'interrompit: Je n'ai jamais
+été, je ne serai jamais la mère de personne!--Si je t'offense en
+t'appelant ainsi, dit Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-là.
+
+XLI
+
+«Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que
+je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as
+fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lassé ta patience
+par mon ingratitude ou ma légèreté; mais toujours tu m'as pardonné et,
+après m'avoir chassé, tu as couru après moi pour me ramener. Je ne sais
+pas ce qui nous sépare, ce mystère est au-dessus de mon intelligence;
+mais il y a une chose que je sais.
+
+XLII
+
+«Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut
+se passer de ta présence, il ne peut se passer de ton bonheur; tu m'as
+dit souvent qu'il était inaltérable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant
+te servir et te consoler, j'ai vécu pour ma famille et pour moi; mais si
+tu m'as trompé, si tu es capable de souffrir, de subir quelque
+injustice, d'éprouver l'ennui de la solitude, de former un souhait
+irréalisable, me voilà pour souffrir et pleurer avec toi.
+
+XLIII
+
+«Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant
+pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te préserver de
+l'injustice, et si ton désir immense veut soumettre et posséder
+l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner; mais si c'est un coeur
+filial que tu veux, voilà le mien que je t'apporte. S'il n'apprécie pas
+bien la grandeur de ta destinée, il adore du moins cette bonté qui
+réside en toi comme la lumière palpite dans les étoiles. J'ai bien senti
+que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui
+souille les hommes, la tyrannie et le châtiment.
+
+XLIV
+
+«Et si j'ai souffert quelquefois de te voir si grande, j'ai plus souvent
+connu la douceur de te sentir si miséricordieuse et infatigable dans ta
+protection. Et toujours, en dépit de mes langueurs et de mes révoltes,
+je me suis reproché de ne pouvoir t'aimer comme tu le mérites. Voilà
+tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu
+étais ma pareille, je te dirais: Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme
+est peu de chose pour celle qui a vu tomber les générations dans l'abîme
+du temps.
+
+XLV
+
+«Eh bien! puisque je n'ai rien à t'offrir qui vaille la peine d'être
+ramassé par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette
+douleur rachète mon néant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans
+mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse
+et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me
+regardait avec des yeux qui semblaient me dire: «Pardonne-moi de ne pas
+savoir de quoi tu me parles.»
+
+XLVI
+
+«Il eût voulu, j'en suis certain, avoir une âme pareille à la mienne
+pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et
+quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour toi,
+Zilla; c'est un témoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mépriser, car
+c'est l'obscure expression et le suprême effort d'une amitié qui ne peut
+franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce
+qu'il lui est possible de te donner.
+
+XLVII
+
+--Tu mens! répondit Zilla; j'ai demandé un de tes enfants, ta femme me
+l'a refusé, et tu ne me l'apportes pas! Hermann sentit son coeur se
+glacer, mais il se contint. «Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si
+chétif désir trouble la paix immuable de ton âme.--Ah! voilà que tu
+recules déjà! s'écria la fée, et vois comme tu te contredis! Tu
+prétendais vouloir me donner ta vie, je te demande beaucoup moins...--Tu
+me demandes beaucoup plus, répondit Hermann.
+
+XLVIII
+
+--Dis donc, s'écria la fée, que tu crains les larmes et les reproches de
+Bertha. Ne sais-tu pas que ta fille sera heureuse avec moi? que si elle
+est malade, je saurai la guérir? que si elle est rebelle, je la
+soumettrai par la douceur? que si elle est intelligente, je lui donnerai
+du génie, et que si elle ne l'est pas, je lui donnerai des fêtes et des
+songes de poésie aussi doux que les révélations de la science sont
+belles? Avoue donc que ton amour pour elle est égoïste, et que tu veux
+l'élever dans l'égoïsme humain.
+
+XLIX
+
+--Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que
+l'amour est égoïste en même temps qu'il est dévoué dans le coeur de
+l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas à mon enfant! Eh
+bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir, et que si tu
+la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me parles des larmes de sa
+mère; oui, je les sens déjà tomber sur mon coeur; mais dis-moi que le
+tien souffre de ce désir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je
+cède.
+
+L
+
+--Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire
+l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais
+plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître?
+Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis
+venue à _aimer_ ton enfant!--Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. O mère!
+c'est la première fois que tu dis ce mot-là! C'est Dieu qui le met sur
+tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton
+coeur.
+
+LI
+
+«Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans
+vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout
+ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa
+demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit
+doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans
+bruit; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança
+furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille.
+
+LII
+
+Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et
+en reproches; mais Hermann lui dit: «Notre grande amie veut aimer notre
+enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec
+elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté
+autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère
+Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a
+donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins.
+
+LIII
+
+«Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour
+reconnaître sa bonté.» Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann:
+«Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul
+baiser, je ne pourrais plus m'en séparer.» Et quand il eut fait trois
+pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par
+terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses
+sanglots. «Ah! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas
+notre enfant!
+
+LIV
+
+--Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui
+contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme; crains mon
+mépris et mon abandon!--Je ne crains rien de toi, répondit Hermann;
+n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je
+crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille,
+prends-la.» Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme
+un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de
+triomphe et de joie.
+
+LV
+
+Ni les larmes ni les caresses de la mère n'avaient troublé le sommeil
+profond et confiant de la petite fille; mais quand elle se sentit sur le
+coeur étrange et mystérieux de la fée, elle commença à rêver, à
+s'agiter, à se plaindre, et quand la fée fut loin dans la forêt,
+l'enfant s'éveilla glacée d'épouvante, et jeta des cris perçants que
+Zilla dut étouffer par ses caresses pour les empêcher de parvenir
+jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha.
+
+LVI
+
+Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant éperdue se tordait
+avec désespoir et criait le seul mot qu'elle sût dire pour appeler sa
+mère. Zilla gravit la montagne en courant, espérant en vain que la
+rapidité de sa marche étourdirait et endormirait la petite créature.
+Quand elle arriva auprès de la cascade, l'enfant, fatiguée de cris et de
+pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui
+réveilla les rossignols et les rendit jaloux; mais elle ne put arrêter
+les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant.
+
+LVII
+
+Et, tout en continuant de chanter, Zilla rêvait au mystère d'amour caché
+dans le sein de ce petit être qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni
+parler, et qui déjà savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. «Eh
+quoi! se disait la fée, je n'aurai pas raison de cette résistance morale
+qui n'a pas conscience d'elle-même!» Elle changea de mélodie; et, dans
+cette langue sans paroles qu'Orphée chanta jadis sur la lyre aux tigres
+et aux rochers, elle crut soumettre l'âme de l'enfant à l'ivresse des
+rêves divins.
+
+LVIII
+
+Ce chant fut si beau que les pins de la montagne en frémirent de la
+racine au faîte, et que les rochers en eurent de sourdes palpitations;
+mais l'enfant ne se consola point et continua de gémir. Zilla invoqua
+l'influence magique de la lune; mais le pâle visage de l'astre effraya
+l'enfant, et la fée dut prier la lune de ne plus la regarder. La
+cascade, ennuyée des pleurs qu'elle prenait pour un défi, se mit à rugir
+stupidement; mais les cris de l'enfant luttèrent contre le tonnerre de
+la cascade.
+
+LIX
+
+Ce désespoir obstiné vainquit peu à peu la patience et la volonté de
+Zilla. Il semblait qu'il y eût dans ces larmes d'enfant quelque chose de
+plus fort que tous les charmes de la magie et de plus retentissant que
+toutes les voix de la nature. Zilla s'imagina qu'au fond de la vallée, à
+travers les épaisses forêts et les profondes ravines, Bertha entendait
+les pleurs de sa fille et accusait la fée de ne pas l'aimer. Une colère
+monta dans l'esprit de Zilla, un tremblement convulsif agita ses
+membres. Elle se leva au bord de l'abîme.
+
+LX
+
+«Puisque cet être insensé se refuse à l'amour pour moi, pensait-elle,
+pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel
+et la terre? S'il faut que le désir de cet amour me brûle, ou que le
+regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remède serait d'anéantir
+la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui
+s'éveille à peine à la vie a-t-elle déjà une âme, et d'ailleurs si l'âme
+des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la délivrer de son
+corps?»
+
+LXI
+
+Elle étendit ses deux bras sur l'abîme, et l'enfant, avertie de
+l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si
+déchirant que le coeur glacé de la fée en fut traversé comme par une
+épée. Elle la rapprocha impétueusement de sa poitrine et lui donna un
+baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu
+maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la
+contemplait, mollement étendue sur ses genoux aux premières pâleurs du
+matin.
+
+LXII
+
+Et son âme se transformait comme les nuages épars au flanc de la
+montagne. Son ardente volonté se fondait comme la neige, son besoin de
+domination s'effaçait comme la nuit. Une nouvelle lumière, plus pure que
+celle de l'aube pénétrait dans son cerveau; des chants plus suaves que
+ceux de la brise résonnaient dans ses oreilles. Elle pensait à la douce
+Bertha et se sentait douce à son tour. Quand l'enfant fut reposée, elle
+se pencha vers ses petites lèvres roses, en obtint un baiser et
+redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha.
+
+LXIII
+
+«Voilà votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu éprouver votre amitié.
+Reprenez votre bien. J'en connais le prix désormais, car j'ai senti que
+sa mère ne l'avait pas acheté trop cher par la souffrance. J'ai compris
+aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obéit à
+la prévoyance paternelle; la mort est au bout de sa tâche, mais il a
+cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice
+au ciel et sur la terre, si je prétendais posséder à la fois l'amour et
+l'immortalité.»
+
+LXIV
+
+Elle les quitta tout aussitôt pour ne pas voir leur joie et retourna
+dans la solitude, où elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin
+l'assemblée tumultueuse de ses compagnes qui continuaient à s'agiter sur
+les sommets du sanctuaire; mais cela lui était indifférent. L'orgueil de
+sa caste immortelle ne parlait plus à son coeur, attendri par de saintes
+faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aimé ses nobles
+soeurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait été plus doux que
+toutes les gloires.
+
+LXV
+
+La nuit qui termina ce jour, unique dans la longue vie de Zilla, monta
+livide dans un ciel lourd et brouillé. La lune se leva derrière la
+brisure des roches désolées, et, bientôt voilée par les nuages, laissa
+tomber des lueurs sinistres et froides sur les flancs verdâtres du
+ravin. Zilla vit, au bord du lac morne et sans transparence, des feux
+épars et des groupes confus. Dans une vive auréole blanche, elle
+reconnut la reine assise au milieu des jeunes fées qui semblaient lui
+rendre un dernier hommage, car peu à peu elles s'éloignaient et la
+laissaient seule.
+
+LXVI
+
+Elles allaient se joindre à d'autres troupes incertaines qui tantôt
+augmentaient et brillaient d'un rouge éclat dans la nuit, tantôt
+s'atténuaient ou se perdaient dans des foules errantes. Quelques danses
+flamboyèrent au bord du lac, quelques étincelles jaillirent dans les
+roseaux; mais tout s'opéra en silence; aucun chant terrible ou sublime
+n'accompagna ces évolutions mystérieuses, et Zilla se prit à s'étonner
+de voir s'accomplir des rites qui lui étaient inconnus.
+
+LXVII
+
+Elle se souvint que, si elle aimait là quelqu'un, c'était la reine,
+toujours si douce et si grave. Elle voulut savoir ce qu'elle avait
+ordonné, et la chercha au bord du lac; mais toute lumière avait disparu,
+et Zilla, fit retentir son cri cabalistique qui l'annonçait à ses
+soeurs. Ce cri, auquel mille voix avaient coutume de répondre, se perdit
+dans le silence, et Zilla voyant qu'un grand événement avait dû
+bouleverser toutes les lois du sabbat, fut saisie d'effroi et de
+tristesse.
+
+LXVIII
+
+Elle cria de nouveau d'une voix mal assurée; mais elle ne put dire les
+paroles consacrées par le rite: sa mémoire les avait perdues. En ce
+moment elle vit la reine auprès d'elle. «Tout est accompli, Zilla; je ne
+suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde!...» La
+lune, qui se dégageait des nuées troubles, fit voir à Zilla de longues
+files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et
+s'y perdaient à leur tour comme des rêves évanouis.
+
+LXIX
+
+Vers le nord, c'était le lent défilé des anciennes, procession de noires
+fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en
+distinguait pas le mouvement insensible. Celles-là fuyaient le voisinage
+de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du
+pôle le désert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les
+jeunes couraient haletantes, disséminées, ne tournant aucun obstacle, se
+pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conquérir une
+île déserte dans les régions qu'embrase le soleil, et la peupler
+d'enfants volés dans toutes les parties du monde.
+
+LXX
+
+A l'orient et à l'occident, d'autres foules diverses d'âge et d'instinct
+prétendaient se mêler à la race humaine, lui enseigner la science
+occulte, la corriger de ses erreurs, la châtier de ses vices ou la
+récompenser de ses progrès. «Tu vois, dit la reine à Zilla, que toutes
+s'en vont à la poursuite d'un rêve. Dévorées par l'ennui, elles
+cherchent à ressaisir la puissance et l'activité qui leur échappent. Les
+vieilles croient fuir l'homme à jamais; elles se trompent; l'homme les
+atteindra partout et les détrônera jusque dans la solitude où meurt le
+soleil.
+
+LXXI
+
+«Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mélange de
+toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les
+instincts et les lois de l'humanité. Elles n'y parviendront pas; l'homme
+ne sera gouverné et amélioré que par l'homme, et les autres, celles qui,
+en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les sociétés qu'il a
+créées et où il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition.
+L'homme civilisé ne croit plus qu'à lui-même, et les puissances occultes
+ne gouvernent plus que les idiots.
+
+LXXII
+
+«Je leur ai dit ces vérités, Zilla! J'ai voulu leur démontrer que,
+devenues immortelles, nous étions devenues stériles pour le bien, et
+qu'avant de boire la coupe, nous avions été plus utiles dans la courte
+période de notre vie humaine que depuis mille ans de résistance à la loi
+commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prétendent qu'elles
+peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver
+malgré lui les sanctuaires inviolables de la nature et protéger les
+races d'animaux qu'il a juré de détruire.
+
+LXXIII
+
+«Elles m'accusent d'avoir entravé leur élan, de les avoir forcées à
+respecter les envahissements de la race humaine, à fuir toujours devant
+elle, à lui abandonner les plus beaux déserts, comme si ce n'était pas
+le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres
+et les stériles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni
+occupations fécondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient
+se contenter d'un espace restreint; elles ont crié que je trahissais
+l'honneur et la fierté de leur race.
+
+LXXIV
+
+«Enfin elles m'ont demandé de quel droit je les gouvernais, puisque,
+leur ayant donné la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur
+donner l'emploi de cette puissance, et j'ai dû leur avouer que je
+m'étais trompée en leur faisant ce présent magnifique dont j'avais
+depuis reconnu le néant et détesté la misère. Alors le vertige s'est
+emparé d'elles, et toutes m'ont quittée, les unes avec horreur, les
+autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vérité et le désir
+immodéré de s'y soustraire.
+
+LXXV
+
+«Et maintenant, Zilla, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi,
+afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je
+travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes soeurs qui s'en vont, ou bien
+espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille
+d'Hermann?--Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as
+compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux
+m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je
+souffre.
+
+LXXVI
+
+--Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler,
+mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je
+ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras
+peut-être plus.» Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un
+remède suprême contre l'ennui, remède dont elle prétendait faire usage
+et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle
+l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à ce mystère; enfin
+la reine céda et lui dit: «Suis-moi.»
+
+LXXVII
+
+Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine
+conduisit Zilla dans le coeur du glacier, et pénétrant avec elle dans
+une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de
+glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu,
+elle lui dit: «A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet
+de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et
+bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je
+suis lasse et désespérée.
+
+LXXVIII
+
+«J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en
+siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui
+m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde,
+en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons
+cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres habitants
+de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même
+nous a dit: «Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à
+jamais, et mon dernier jour sera le vôtre.»
+
+LXXIX
+
+«Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles
+qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors
+j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître
+de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort
+naturelle.--Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante:
+est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les
+hommes?--Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère
+qu'enfin mes larmes ont fléchi _Celui_ que nous avons bravé.
+
+LXXX
+
+--Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que
+ton âme survivrait à cette mort?--Le Maître de la vie ne m'a rien
+promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel
+étoilé: _La mort, c'est l'espérance._--Eh bien! attendons la mort de la
+planète; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse?--Elle, oui,
+elle a obéi à ses destinées; mais nous qui les avons trouvées trop
+redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de
+droit à l'universel renouvellement.
+
+LXXXI
+
+«Et maintenant, adieu, ma chère Zilla: c'est ici que je veux demeurer
+pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière,
+et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.--J'espère,
+dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras
+pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi.» La reine
+jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hâte de
+revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs
+épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle.
+
+LXXXII
+
+Elle courut à la demeure d'Hermann, voulant s'habituer à la vue de son
+bonheur. Elle le trouva consterné. Bertha était malade; le chagrin que
+l'enlèvement de sa fille lui avait causé avait allumé la fièvre dans son
+sang. Elle avait le délire et redemandait sans cesse avec des cris
+l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnaître. Zilla courut
+chercher des plantes salutaires et guérit la jeune femme. La joie revint
+dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait
+entrer la douleur.
+
+LXXXIII
+
+Elle crut que maître Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque
+plus et ne pouvait marcher. «Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il
+n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le nôtre. Il n'a d'autre mal
+que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont
+noyées dans un rêve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours.
+Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essayé en vain pour
+prolonger sa vie.--Vous désirez donc qu'il ne meure pas? dit la fée.
+
+LXXXIV
+
+--Nous ne désirons pas l'impossible, répondit Hermann. Nous regretterons
+ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui
+lui reste à passer avec nous; mais nous sommes soumis à la loi que nous
+impose le Maître de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda
+s'il voulait qu'elle essayât de lui rendre ses forces. Maître Bonus se
+prit à rire et la remercia d'un air enfantin. «Vous avez assez fait pour
+moi, dit-il; vous m'avez sauvé du supplice. Depuis, grâce à vous, j'ai
+vécu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir
+davantage.»
+
+LXXXV
+
+Quand la fée revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait
+faiblement. «J'ai bien de la peine à mourir, lui dit-il.--Tu peux hâter
+ta fin, lui répondit la fée. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est
+inévitable?» Maître Bonus sourit encore. «La vie est bonne jusqu'au
+dernier souffle, madame la fée, et la raison, d'accord avec Dieu, défend
+qu'on en retranche rien.--Et après? Que crois-tu trouver de l'autre côté
+de cette vie?--Je le saurai bientôt, dit le moribond; mais, tant que je
+l'ignore, je ne m'en tourmente pas.»
+
+LXXXVI
+
+Zilla le vit bientôt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'éteint.
+Hermann et Bertha amenèrent leurs enfants pour donner un baiser à son
+front d'ivoire. «Que faites-vous donc là? dit la fée.--Nous respectons
+la mort, répondit Bertha, et nous bénissons l'âme qui s'en va.--Et où
+va-t-elle? demanda encore la fée inquiète.--Dieu le sait, répondit la
+femme.--Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette âme de votre
+ami?--On m'a appris à espérer.--Et toi, Hermann?--Vous ne m'avez rien
+appris là-dessus, répondit-il; mais Bertha espère, et je suis
+tranquille.»
+
+LXXXVII
+
+Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle après l'accomplissement
+de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprévue, la mort du
+jeune et du fort, elle en était effrayée, et elle souhaita de consulter
+la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait
+retourner vers elle. Une nuit, son fantôme vint l'appeler; elle le
+suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son
+palais de saphir. «Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que
+tu m'assistes.
+
+LXXXVIII
+
+«Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai
+découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au
+moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin
+qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort
+prématurée et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche à
+nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et
+combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de
+sagesse et le résultat de son ignorance.
+
+LXXXIX
+
+«Par la sagesse, il détruira l'homicide; par la science, il repoussera
+la maladie. Adieu, ma soeur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu.
+Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un
+grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire
+connaissance avec la douleur.--Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en
+cherchant à renverser la coupe fatale.--Je l'ignore, répondit la reine
+en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis
+la vertu maudite de la coupe de vie.
+
+XC
+
+«Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être
+vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai
+immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais
+je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas
+d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis
+foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance.
+Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à
+la voûte du ciel: «La mort, c'est l'espérance.»
+
+XCI
+
+--Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui
+donna une formule magique en lui disant: «Tu pourras composer toi-même
+ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de
+réfléchir. Donne-moi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.»
+Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore;
+mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller
+chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression
+de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours.
+
+XCII
+
+Quand Zilla revint, la reine était assise près du bloc de glace, la tête
+nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la
+coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle
+dormait; mais ce sommeil, c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien
+des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun.
+En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de
+terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une
+léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son
+réveil.
+
+XCIII
+
+Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure
+majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs
+fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la
+corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus
+l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette
+merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait
+jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image
+indifférente à ses regrets.
+
+XCIV
+
+Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut
+de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut composé le philtre
+de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur.
+Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la
+vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait
+le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les
+arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient
+exhalé de si suaves odeurs.
+
+XCV
+
+Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver,
+et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle
+tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'âme échappant aux
+étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le
+royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le
+fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle
+essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la
+destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux.
+
+XCVI
+
+Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que
+jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient
+beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses
+soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait
+son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à
+parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie.
+Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle
+tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria
+le mot _ciel_, que personne ne lui avait appris.
+
+XCVII
+
+Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tête blonde sur l'épaule
+de Zilla, et lui dit: _Viens!_ La fée crut qu'elle l'invitait à la mener
+promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant était morte. Zilla
+essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y
+perdirent leur vertu. L'âme était partie. «Ah! méchante fée! s'écria
+Bertha dans la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille
+mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne
+qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui
+l'a tuée!»
+
+XCVIII
+
+Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peut-être; mais la fée
+sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu
+essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et
+courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la
+reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se
+sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et
+elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: «Viens donc!»
+
+XCIX
+
+Elle retourna au chalet; L'enfant était couchée dans une corbeille de
+fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux
+enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec
+douceur, comme pour leur dire: «Soyez tranquilles, je ne vous aimerai
+pas moins.» Le père creusait une petite fosse sous un buisson
+d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour
+et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il
+lui dit: «Pardonne à Bertha!»
+
+C
+
+Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner,
+lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a
+appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde
+et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal;
+mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs,
+puisqu'elle me réclame.--Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la
+mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son
+âme?--L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla
+connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.--Mettez l'enfant
+dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son
+coeur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons,
+viens!--Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle
+sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel,
+à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y
+déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces
+mots: «La mort, c'est l'espérance.»
+
+
+
+
+LUPO LIVERANI
+
+DRAME EN TROIS ACTES
+
+
+PRÉFACE
+
+En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire
+autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui
+est absous dès qu'il est avoué.
+
+C'est en lisant _el Condenado por desconfiado_, de Tirso de Molina, que
+je me suis mis très-involontairement à écrire _Lupo Liverani_ sur la
+même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce
+n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le
+domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de
+tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou
+religieux, dramatique ou burlesque.
+
+De ce que le sujet du _Damné_ de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup
+servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à
+s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le
+monde.
+
+Voici ce que dit du _Damné pour manque de foi_ ou du _Damné pour
+doute_--le titre même du drame est intraduisible,--M. Alphonse Royer,
+dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été
+faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans:
+
+«C'est un véritable _auto_, c'est-à-dire un drame religieux selon les
+croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique
+pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce
+efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé
+comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes,
+dans son drame religieux intitulé _el Rufian dichoso_, a aussi mis en
+oeuvre ce dogme de la grâce efficace.»
+
+La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une
+composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la _grâce
+prévenante_, le _pouvoir prochain_, la _grâce suffisante_ et la _grâce
+efficace_, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si
+magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous
+savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de
+la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais
+nous la cherchons toujours.
+
+Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine
+que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en réalité, toutes
+ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volonté
+d'une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous
+intéresser sérieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas
+l'esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues
+du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu'en
+dehors du sanctuaire.
+
+L'oeuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables
+sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large
+porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspiré
+était bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en écrivant
+_le Damné_, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois
+qu'à cette époque beaucoup de hardiesses du coeur et de l'esprit se sont
+cachées sous de saints prétextes, et n'ont été autorisées que parce
+qu'elles n'ont pas été comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a
+dit un _Beaumarchais en soutane_. Selon nous, ce n'est pas assez dire.
+Beaumarchais n'eût ni conçu ni exécuté _le Burlador de Séville_ (_le Don
+Juan_, imité par Molière), ni _le Condenado_, qui ne souffre l'imitation
+qu'à la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes
+conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile à traduire,
+parce qu'elle est mystérieuse, et, comme _Hamlet_, se plie à diverses
+interprétations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce
+drame: «C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damné
+parce qu'il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu,
+tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglément peut
+commettre tous les crimes: un acte de foi à sa dernière heure, et il est
+sauvé!» En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée
+du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce
+drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois
+comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car
+l'Église t'absout. Eh bien! peut-être est-ce là le brevet officiel
+extorqué par le maître à la censure; mais il m'est impossible de ne pas
+voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la
+chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui
+perce la psalmodie du couvent, le voici:--La vie de l'anachorète est
+égoïste et lâche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque
+est un imbécile qui cultive la folie et que l'éternelle contemplation de
+l'enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices; il
+ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera à la mort que dégradé.
+Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts
+sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son coeur ému le rendra
+plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule.
+
+Qu'un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de
+l'Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n'est
+plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le système de l'autre
+Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut
+gravement menacé par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause
+d'hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le
+molinisme, l'idée, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilége
+d'être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas résolu
+leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'était
+possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de
+l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et
+contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et
+les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de
+Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et
+l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances
+augustiniennes, je vois l'homme rabaissé jusqu'à la brute, sa volonté
+enchaînée au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable
+triomphant à toute heure et l'enfer pavé des martyrs du libre examen.
+
+Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons
+pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le
+grand poëte,--son disciple à coup sûr,--n'ont dû le prévoir. Tout, dans
+l'oeuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l'humanité et
+la charité, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macérations, le
+sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les
+étroites pratiques. Il est vrai qu'il a dû dénouer son drame par la
+soumission au prêtre et la réconciliation avec l'Église moyennant la
+confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de
+cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et
+le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, où Tirso les fait
+apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan
+les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du
+maître.
+
+En finissant cette préface, qu'on ne lira peut-être pas--on veut aller
+vite au fait aujourd'hui, et on a raison,--je demande pourtant qu'on s'y
+reporte d'un rapide coup d'oeil en finissant le drame, et qu'on ne
+m'accuse pas d'avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en
+prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les
+choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuadé qu'en
+nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la _grâce suffisante_,
+et que, s'il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre
+(il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de
+l'infirmer.
+
+
+PERSONNAGES:
+
+ LUPO, chef de brigands.
+ ANGELO, ermite.
+ LIVERANI, père de Lupo.
+ DELIA, courtisane.
+ QUINTANA, serviteur d'Angelo.
+ ROLAND, majordome de Liverani.
+ GALVAN, jeune débauché.
+ LISANDRO, jeune débauché.
+ MOFFETTA, } brigands.
+ ESCALANTE, }
+ TISBEA, jeune montagnarde.
+ UN PETIT BERGER, personn. légend.
+ SATAN.
+ UN CHEF DE SBIRES.
+
+
+ACTE PREMIER.
+
+(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l'entrée d'un ermitage qui est
+une grotte à deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entrée au
+logement de l'ermite; l'autre, creusée avec plus de soin dans le roc,
+abrite une madone de marbre blanc qui porte le _Bambino_; un vieux cèdre
+écimé l'ombrage.)
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine.
+
+QUINTANA.
+
+Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de
+safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal,
+et ton panier rebondi... (Il veut prendre le panier qu'elle porte.)
+
+TISBEA.
+
+C'est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana! Si le père
+Angelo vous entendait...
+
+QUINTANA.
+
+Le père Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et même il ne s'arrêtait
+pas souvent aux paroles.
+
+TISBEA.
+
+Je sais qu'il a été un grand débauché, du temps qu'il menait la vie de
+seigneur à Naples;--mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme,
+il mène ici une vie angélique, et c'est un grand bonheur pour vous
+d'avoir un tel maître.
+
+QUINTANA.
+
+Oui, je l'ai suivi au désert pour mon salut; mais je croyais la chose
+plus agréable qu'elle ne l'est.
+
+TISBEA.
+
+Vous me faites l'effet d'un homme mal converti à la chasteté.
+
+QUINTANA.
+
+Ce n'est pas la paillardise,--je veux dire la concupiscence,--qui me
+tient; hélas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le
+museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la
+baiser.
+
+TISBEA.
+
+Êtes-vous enragé?
+
+QUINTANA.
+
+Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que
+quelque jour je me mangerai moi-même.
+
+TISBEA.
+
+J'entends: votre maître vous condamne à trop de jeûne?
+
+QUINTANA.
+
+Et son voeu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j'ôtais
+la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes
+côtes, et si l'on me mettait une mèche... n'importe où, l'huile rance
+dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre
+chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d'un
+homme exténué de macérations, et que mes soupirs s'adressent moins à vos
+charmes qu'au panier que vous nous apportez.
+
+TISBEA.
+
+Je suis une grande sotte d'avoir oublié le pain et les fruits. Je
+n'apporte que des fleurs pour la madone.
+
+QUINTANA.
+
+Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes
+que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps...
+
+TISBEA, mettant ses fleurs à la madone.
+
+Dites au saint ermite de prier pour que mon voeu s'accomplisse, et priez
+aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre.
+
+QUINTANA.
+
+Sainte Vierge, un fromage! O madone du cèdre, madone du Vésuve! entends
+mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon coeur contrit et
+mes os qui percent ma peau! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage,
+un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher,
+un bloc, un cratère, un volcan de fromage!
+
+TISBEA.
+
+Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez
+ensuite ce qu'il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre,
+madone des laves, toi qui as forcé l'éruption à s'arrêter ici et à
+respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent
+être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et
+sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et
+de fleurs de grenadier. (A Quintana.) Vous direz à l'ermite de prier.
+
+QUINTANA.
+
+Pour qui?
+
+TISBEA.
+
+Écoutez bien! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les
+brigands.
+
+QUINTANA.
+
+Ils l'ont pris?
+
+TISBEA.
+
+Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans
+l'espoir de me rapporter des colliers et des robes.
+
+QUINTANA.
+
+Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que
+l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est près d'ici, ce loup endiablé?
+
+TISBEA.
+
+Il s'est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par
+les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé
+chez nous avant qu'on ne se batte.
+
+QUINTANA.
+
+On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde! Où
+me cacherai-je?
+
+TISBEA.
+
+Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de
+plus pour vous protéger. (Elle sort.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+QUINTANA, puis ANGELO.
+
+QUINTANA.
+
+La madone, c'est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu
+une maîtresse faite à son image; mais je veux être écorché vif si je lui
+ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la
+peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon
+maître? Est-ce qu'il devient fou? (Angelo est sorti de la grotte, et il
+suit des yeux avec émotion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.)
+Que regarde-t-il?... Maître, que souhaitez-vous?
+
+ANGELO, égaré.
+
+Rappelle cette jeune fille.
+
+QUINTANA.
+
+A quoi bon? elle n'apporte rien à mettre sous la dent.
+
+ANGELO.
+
+Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez pitié de moi! (Il se frappe
+la poitrine.)
+
+QUINTANA.
+
+Êtes-vous malade?
+
+ANGELO.
+
+O vil ennemi! Satan! De coupables pensées m'assiégent, ô faible chair!
+
+QUINTANA.
+
+O noble chair du porc salé! si j'avais seulement une bonne tranche de
+jambon!
+
+ANGELO.
+
+Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes
+égarements passés. (Il se jette à terre.)
+
+QUINTANA.
+
+Que faites-vous?
+
+ANGELO.
+
+Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds.
+Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises.
+
+QUINTANA.
+
+Volontiers. Je suis très-obéissant.--Est-ce bien comme cela?
+
+ANGELO.
+
+Oui, frère.
+
+QUINTANA.
+
+Cela ne vous fait pas de mal?
+
+ANGELO.
+
+Marche, et ne te mets pas en peine.
+
+QUINTANA.
+
+En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous
+refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode.
+
+ANGELO.
+
+C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour
+notre dîner.
+
+QUINTANA, à part.
+
+Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il
+sort.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+ANGELO.
+
+Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne
+s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et
+j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh
+quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que
+je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour!
+Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené
+dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est
+plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui
+me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!...
+Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce
+monde pour me racheter!--Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne
+puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te
+venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne
+nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire
+leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il
+n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la
+grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le
+petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce
+qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque
+après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve
+encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me
+repousse.--Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard,
+pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes
+angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!--Allons, je
+la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes
+larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde! (Il se prosterne devant
+la madone.)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ANGELO, LE PETIT BERGER, vêtu d'une tunique de peau d'agneau.
+
+LE BERGER.
+
+O bon ermite, prends pitié de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis?
+
+ANGELO.
+
+Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier.
+
+LE BERGER.
+
+Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau! Je t'en
+supplie, ermite, aide-moi à la retrouver.
+
+ANGELO.
+
+Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux à faire que de la
+chercher? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai
+des devoirs plus sérieux, j'ai mon salut à faire.
+
+LE BERGER.
+
+Vous ne voulez pas m'assister?
+
+ANGELO.
+
+Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-être. Allons, laisse-moi,
+passe ton chemin, et sois béni.
+
+(L'enfant sort.)
+
+
+SCÈNE V.
+
+ANGELO, priant, absorbé. LUPO, qui entre en regardant derrière lui,
+masqué et les vêtements en désordre.
+
+LUPO.
+
+Holà! l'ermite, cède-moi la place.
+
+ANGELO, surpris.
+
+Qui êtes-vous?
+
+LUPO.
+
+Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d'asile.
+
+ANGELO.
+
+Entre dans ma grotte, frère; tout ce que j'ai t'appartient.
+
+LUPO.
+
+Ta cellule ne me protégerait pas; c'est sous la voûte de la chapelle que
+je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable.
+
+ANGELO.
+
+Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu
+consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone.
+
+LUPO.
+
+Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il
+faut que je dorme une heure ou que je crève, et c'est là que je veux
+dormir. Ote-toi!
+
+ANGELO.
+
+Mon frère, je te supplie...
+
+LUPO.
+
+Veux-tu que je t'administre trente soufflets?
+
+ANGELO.
+
+Je dois tout souffrir pour l'amour de Dieu.
+
+LUPO.
+
+Alors je vais te découdre le ventre avec ma dague; sache que je manque
+de patience.
+
+ANGELO.
+
+Je cède à la menace pour t'épargner un crime.
+
+LUPO, regardant la madone.
+
+Est-ce vrai, ce qu'on raconte de cette image?
+
+ANGELO.
+
+Qu'est-ce qu'on t'a dit?
+
+LUPO.
+
+On dit qu'elle sait d'avance le secret des jugements de Dieu, et que,
+pour désigner ceux qui doivent aller au ciel après leur mort, elle étend
+ses bras de pierre et présente le Bambino.
+
+ANGELO.
+
+Mon frère, c'est la vérité.
+
+LUPO.
+
+Est-ce une poupée à ressorts?
+
+ANGELO.
+
+N'y touche pas, si tu ne veux que la foudre éclate sur toi!
+
+LUPO.
+
+J'y veux toucher; je me méfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi,
+non! c'est une vraie statue de marbre; combien de fois lui as-tu vu
+étendre ses bras sur les prédestinés?
+
+ANGELO.
+
+Jamais: le nombre des élus est si petit!
+
+LUPO.
+
+Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle?
+
+ANGELO.
+
+Hélas! j'ai en vain arrosé ses pieds de mes larmes durant des nuits
+entières: elle est restée immobile.
+
+LUPO.
+
+Alors tu es un grand pécheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore
+il te faut un miracle pour croire à la bonté de Dieu. Tu portes la robe
+de moine; qui sait si tu as plus de religion qu'un chien? Assez! j'ai
+soif: va me chercher à boire.
+
+ANGELO.
+
+J'y vais, mon frère! (A part.) Que ma soumission devant les outrages des
+manants serve, ô mon Dieu, à expier mes erreurs! (Il entre dans l'autre
+grotte.)
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LUPO, puis LE PETIT BERGER.
+
+LUPO, se démasquant.
+
+Il faut mettre cet instant à profit et me reposer. J'ai à courir
+peut-être toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux! (Il
+s'étend pour dormir devant la madone.)
+
+LE BERGER.
+
+Venez, venez, seigneur bandit! ma brebis est là, sur le rocher; je ne
+peux pas l'atteindre, et elle n'ose pas descendre.
+
+LUPO.
+
+Va au diable! Je dors...
+
+LE BERGER.
+
+Ayez pitié! j'ai tant de chagrin!
+
+LUPO.
+
+Tu ne peux pas grimper là-haut, coeur de lièvre?
+
+LE BERGER.
+
+Non, j'ai peur. Montez, vous qui êtes grand et courageux.
+
+LUPO.
+
+Mais sais-tu, imbécile d'enfant, que je suis poursuivi, et que, si je
+grimpe là-haut, on peut me voir et me régaler d'une arquebusade ou d'un
+trait d'arbalète?
+
+LE BERGER.
+
+Hélas! ma brebis est donc perdue! et que dira mon père?
+
+LUPO.
+
+Il te battra?
+
+LE BERGER.
+
+Oh non! il est très-doux.
+
+LUPO.
+
+Et tu l'aimes?
+
+LE BERGER.
+
+Comme tu aimes le tien!
+
+LUPO.
+
+Il paraît que tu me connais! Allons, ce sera la première fois que la
+brebis sera sauvée par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la
+grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.)
+Eh bien! où est-elle! Tu t'es trompé, il n'y a pas là la moindre brebis.
+(Il redescend; le berger a disparu.) Est-ce que j'ai rêvé, ou si cet
+enfant s'est moqué de moi? Allons, j'ai la fièvre... Et l'ermite ne
+m'apporte rien! Dormons! (Il se couche aux pieds de la madone et
+s'endort. La madone étend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la
+tête de Lupo, qui ne s'en aperçoit pas.)
+
+
+SCÈNE VII.
+
+LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui
+lui échappe des mains.
+
+ANGELO.
+
+Que vois-je? le miracle, le miracle pour ce mécréant!... Bénis-moi
+aussi, sainte Madone! (Il s'élance vers la statue, qui replie ses bras
+et se retrouve comme auparavant.) Ah! je suis maudit, moi, maudit pour
+jamais! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l'enfer!
+et cet inconnu, ce bandit, ce païen qui ne croit pas aux miracles, et
+qui, de sa main souillée, a profané ton flanc sacré, tu le bénis, tu le
+désignes, tu l'appelles! Est-ce une épreuve pour ma foi? Cet homme m'a
+trompé peut-être, c'est quelque saint illustre... Frère, éveille-toi,
+parle-moi, réponds! dis-moi qui tu es.
+
+LUPO.
+
+Allez tous en enfer! Je suis le diable!
+
+ANGELO.
+
+Tu me railles. Le démon n'a pas de pouvoir sur celle qui lui a écrasé la
+tête. Au nom du Très-Haut, je t'adjure de me dire qui tu es.
+
+LUPO.
+
+Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc?
+
+ANGELO.
+
+Oui, je le jure.
+
+LUPO.
+
+Eh bien! as-tu ouï parler de Lupo?
+
+ANGELO.
+
+Lupo? le chef des bandits, le réprouvé, l'assassin, le blasphémateur?
+
+LUPO.
+
+Lupo le brave, qui se moque d'une armée, qui brave les foudres de
+l'Église et fait rendre gorge aux trésors des couvents; Lupo le galant,
+qui, en dépit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait
+ce qu'il veut; Lupo le magnifique, qui prodigue l'argent, fruit de ses
+exploits nocturnes, et donne la liberté aux joyeux doublons enfouis dans
+les caves des avares; Lupo l'invincible, qui lave ses injures dans le
+sang, et qui se contentera de t'arracher la langue, si tu l'ennuies
+davantage. Es-tu satisfait? Me donneras-tu enfin un verre d'eau?
+
+ANGELO, lui apportant de l'eau dans un fragment de la cruche cassée.
+
+Oui, frère. Un seul mot encore: avais-tu prié cette madone tout à
+l'heure?
+
+LUPO.
+
+Moi? je ne prie jamais.
+
+ANGELO.
+
+Crois-tu en Dieu?
+
+LUPO.
+
+Cela ne te regarde pas. Va-t'en. Voilà des gens qui me cherchent, des
+amis à moi. Va-t'en, si tu tiens à la vie; laisse-moi avec eux.
+
+ANGELO, à part, sortant.
+
+Maudit, moi! maudit!
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE.
+
+LUPO.
+
+Vous voilà, mes enfants? c'est bien, mais les autres?
+
+ESCALANTE.
+
+Tous sauvés; remercions la Vierge! (Il s'agenouille.)
+
+MOFFETTA.
+
+Sauvés par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dépisté les
+archers. Ils ont pris le chemin du château de ton père.
+
+LUPO.
+
+Ah! mille morts du diable, je ne veux pas qu'ils aillent ennuyer le
+pauvre vieux! Plus de repos jusqu'à ce que je l'aie rejoint!
+
+ESCALANTE.
+
+Te suivrons-nous, maître?
+
+LUPO.
+
+Jusqu'à mi-chemin seulement; je ne veux pas qu'on vous voie en plein
+jour auprès de ma demeure. Partons! (Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IX.
+
+ANGELO, QUINTANA.
+
+ANGELO.
+
+Puisque cela est, puisque je suis condamné aux flammes éternelles,
+maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la
+terre! Arrière ce cilice! garde qui voudra cette statue, ministre
+aveugle de l'implacable courroux du ciel. Aide-moi à arracher ce hideux
+froc! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu'il serve de risée aux
+impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me
+parfumer et m'enivrer des plaisirs qui font perdre la mémoire!
+
+QUINTANA.
+
+Reprendrai-je ma livrée?
+
+ANGELO.
+
+Oui, hâte-toi, ce lieu-ci me fait horreur.
+
+QUINTANA.
+
+Alors je redeviens votre valet: je ne suis plus votre frère! J'aime
+autant ça, si vous me laissez manger mon soûl; mais de quoi me
+nourririez-vous sans argent, car vous êtes venu ici à bout de
+ressources?
+
+ANGELO.
+
+L'argent est facile à trouver quand on ne se fait pas scrupule de le
+voler. Donne-moi mon épée; je sais m'en servir encore.
+
+QUINTANA.
+
+Dois-je reprendre aussi la mienne? J'ai un peu oublié...
+
+ANGELO.
+
+Attends! ce papier laissé ici par l'ermite qui m'y a précédé?...
+
+QUINTANA.
+
+Ces pouvoirs délivrés par le Saint-Office? C'est la meilleure arme, ne
+l'oublions pas; mais où allons-nous?
+
+ANGELO.
+
+Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la forêt, et nous ferons
+avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me
+venger du ciel, je veux être un coup de foudre sur la terre! (Ils
+partent.)
+
+
+ACTE DEUXIÈME.
+
+(Au château de Montelupo.)
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND.
+
+LIVERANI.
+
+Roland, quel était donc ce bruit que j'ai entendu sur le Vésuve il y a
+environ une heure?
+
+ROLAND.
+
+Ce ne peut être que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers
+de la forêt.
+
+LIVERANI.
+
+Je n'ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute.
+Roland, mon fils est peut-être aux prises avec les brigands qui désolent
+le pays!
+
+ROLAND.
+
+Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile
+canaille. Il lui suffirait de se montrer.
+
+LIVERANI.
+
+Je ne comprends pas qu'ils viennent si près de notre château. Les temps
+sont bien changés, Roland! Dans ma jeunesse, des bandits n'eussent pas
+osé poser le pied sur les terres de Montelupo!
+
+ROLAND.
+
+Les jeunes seigneurs d'à présent s'absentent plus souvent de chez eux:
+les plaisirs de la ville...
+
+LIVERANI.
+
+Mon fils est souvent à Naples. Je suis content qu'il y soutienne
+l'honneur de son nom, et j'espère qu'il y fera un mariage digne de lui.
+Je trouve bon qu'il prenne du plaisir, il n'est que trop occupé de ma
+triste existence de vieillard et d'infirme; mais n'est-ce pas lui que
+j'entends? Va donc voir. (Roland va au fond. Entre Lupo.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+LUPO, LIVERANI, ROLAND.
+
+LUPO, à Roland, au fond.
+
+Est-ce qu'il a entendu?...
+
+ROLAND.
+
+Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître?
+
+LUPO.
+
+Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que tu panseras tantôt ou ce soir,
+quand j'aurai le temps.
+
+(Roland sort.)
+
+LIVERANI, à Lupo qui l'embrasse.
+
+Enfin te voilà! Il y a trois jours que je ne t'ai vu!
+
+LUPO.
+
+Est-ce un reproche, mon père?
+
+LIVERANI.
+
+Jamais tu n'en peux mériter, toi, le modèle des fils.
+
+LUPO.
+
+Mon père, je n'aime que vous au monde.
+
+LIVERANI.
+
+Il faut pourtant aimer tous les hommes.
+
+LUPO.
+
+Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon.
+
+LIVERANI.
+
+Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi.
+
+LUPO.
+
+Et vous êtes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie!
+
+LIVERANI.
+
+Mais dis-moi donc d'où tu viens et ce qui s'est passé tout à l'heure
+dans nos environs.
+
+LUPO.
+
+Tout à l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers
+de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j'ai
+été pour ces affaires que vous savez.
+
+LIVERANI.
+
+Ces brigands ne menacent pas notre domaine?
+
+LUPO.
+
+Ils n'oseraient.
+
+LIVERANI.
+
+Et nos affaires? elles sont terminées à ta satisfaction?
+
+LUPO.
+
+Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je
+vous l'apporte. (A part.) Hélas! rien!
+
+LIVERANI.
+
+Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins
+avec tant de tendresse.
+
+LUPO, tristement.
+
+Vous êtes donc content de moi?
+
+LIVERANI.
+
+Dieu m'a béni entre tous les pères, puisqu'il m'a donné un fils tel que
+toi, l'honneur de ma race et la joie de mon coeur.
+
+LUPO.
+
+Hélas!
+
+LIVERANI.
+
+Qu'as-tu?
+
+LUPO.
+
+J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette
+cruelle infirmité.
+
+LIVERANI.
+
+J'en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à
+l'âge où, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma
+surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis cloué
+sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connaître tes doux soins et ta
+fidèle amitié. Je remercie Dieu.
+
+LUPO.
+
+Mais votre pauvre corps souffre!
+
+LIVERANI.
+
+Je n'en sais plus rien quand je te vois.
+
+LUPO.
+
+Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente?
+
+LIVERANI.
+
+Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dévoué, et il t'aime.
+
+LUPO.
+
+Vous ne vous ennuyez pas?
+
+LIVERANI.
+
+Non! je pense à toi, et nous en parlons.
+
+LUPO.
+
+N'est-ce pas l'heure de votre dîner? (Roland rentre.)
+
+LIVERANI.
+
+Voici qu'on me l'apporte. C'est trop peu de chose pour toi, va prendre
+ton repas. Tu dois avoir faim.
+
+LUPO.
+
+Non! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-même. (Il prend le
+plateau des mains de Roland.)
+
+ROLAND, bas.
+
+Vos amis de Naples sont là: une joyeuse bande avec des dames!
+
+LUPO, de même.
+
+Le diable les emporte!
+
+ROLAND.
+
+Votre maîtresse est avec eux.
+
+LUPO.
+
+Delia?
+
+ROLAND.
+
+Oui.
+
+LUPO.
+
+La maîtresse à tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende à recevoir des
+coups. (A son père.) Que voulez-vous manger, cher père?
+
+LIVERANI.
+
+Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres.
+
+LUPO, l'aidant.
+
+Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez?
+
+LIVERANI.
+
+Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu à peu les aliments. Je
+n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul.
+
+LUPO.
+
+Vous souhaitez que je me marie?
+
+LIVERANI.
+
+C'est mon plus cher désir.
+
+LUPO.
+
+Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune
+femme.
+
+LIVERANI.
+
+N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose périlleuse que d'être
+le gardien de la beauté.
+
+LUPO.
+
+La laideur est-elle donc une garantie?
+
+LIVERANI.
+
+Es-tu disposé au soupçon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela
+ne paraisse pas. Il n'est pas de femme qui se conduise bien quand on
+doute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la,
+sers-la, traite-la comme ton égale, élève tes enfants dans le respect de
+leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi.
+
+LUPO.
+
+Comme moi!...
+
+ROLAND.
+
+Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours après son repas, et tenez, le
+voilà endormi déjà!
+
+LUPO.
+
+Pauvre cher père! que deviendra-t-il si on découvre le métier que je
+fais, et s'il faut que je me réfugie dans un autre pays?
+
+ROLAND.
+
+Je ne le quitterai pas; mais il faudrait nous laisser une certaine somme
+qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes
+vos terres sont vendues ou engagées.
+
+LUPO.
+
+Une somme! oui, voilà ce qu'il faudrait, et je ne rapporte plus de mes
+expéditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu
+peux compter que tu l'auras, fallût-il l'arracher avec la vie à mon
+meilleur ami... Mais ne crains-tu pas que mon père ne vienne à être
+inquiété comme complice de mes coups de main?
+
+ROLAND.
+
+Sa vertu le mettra à l'abri du soupçon.
+
+LUPO.
+
+Si on l'interrogeait, il apprendrait tout!
+
+ROLAND.
+
+Il n'y croirait pas!
+
+LUPO.
+
+Tu nieras toujours?
+
+ROLAND.
+
+Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je
+lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses
+périlleuses. A propos, j'ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si
+vous étiez envahi à l'improviste, ne songez qu'à vous glisser dans cette
+salle.
+
+LUPO.
+
+Par l'escalier dérobé qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile.
+(Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.)
+
+ROLAND.
+
+N'oubliez pas que vos amis vous attendent.
+
+LUPO.
+
+Ils viennent à la male heure! je vais les congédier... mais je veux
+pourtant leur demander...
+
+ROLAND.
+
+La somme pour votre père? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre.
+
+LUPO.
+
+Je t'aiderai... je le vois si peu! (Ils sortent en roulant le fauteuil
+de Liverani par la droite.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+ANGELO, QUINTANA, par le fond.
+
+QUINTANA.
+
+Pour entrer ainsi céans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo?
+
+ANGELO, qui regarde le côté par où Lupo est sorti.
+
+Non, mais il n'est pas difficile d'entrer dans un logis si peu gardé.
+
+QUINTANA.
+
+Il est certain que la valetaille n'est pas nombreuse et qu'elle n'a pas
+l'air zélé des gens qu'on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas
+vide!
+
+ANGELO, qui regarde à toutes les portes et qui paraît faire ses
+observations.
+
+Tu ne songes qu'à manger!
+
+QUINTANA.
+
+Écoutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j'ai faim! et puis,
+pour commencer, vous me faites tirer l'épée... J'en avais perdu
+l'habitude, et l'émotion ça creuse le ventre.
+
+ANGELO.
+
+Poltron! tu t'es caché au lieu de m'aider à disperser ces archers.
+
+QUINTANA.
+
+Dame! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit!
+Donnez-moi le temps de m'habituer à ces fortunes diverses. Un homme n'a
+qu'une vie à dépenser, et vous m'en mettez trop sur le corps. Quelle
+idée fantasque avez-vous eue tout à l'heure de porter secours à Lupo,
+qui se serait fort bien tiré d'affaire sans vous!
+
+ANGELO.
+
+Il était perdu sans moi!
+
+QUINTANA.
+
+Ce n'eût pas été un grand mal.
+
+ANGELO.
+
+Je veux qu'il soit mon obligé.
+
+QUINTANA.
+
+Il n'a pas seulement fait attention à vous, pressé qu'il était de
+rentrer chez lui sans être reconnu.
+
+ANGELO.
+
+Il m'a vu, il m'a fait signe. Il compte me revoir ailleurs; mais moi je
+veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mériter la faveur
+céleste.
+
+QUINTANA.
+
+En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionné par
+les anges... (Allant au fond et revenant.) Peste! voici une dame de
+grande allure, sans doute la maîtresse de Lupo.
+
+ANGELO.
+
+Laisse-nous.
+
+QUINTANA.
+
+Je crains pour vous l'aiguillon de la chair; vous piétinerai-je?
+
+ANGELO.
+
+Va-t'en! (A part.) Mes passions sont déchaînées et repoussent à jamais
+le frein!
+
+
+SCÈNE IV.
+
+ANGELO, DELIA.
+
+ANGELO, surpris.
+
+Comment, Delia! toujours jeune et belle?
+
+DELIA.
+
+Est-ce toi, mon pauvre... Comment donc t'appelles-tu?
+
+ANGELO.
+
+Tu as oublié jusqu'au nom d'Angelo?
+
+DELIA.
+
+Angelo Ariani! c'est la vérité! Qu'es-tu donc devenu depuis si longtemps
+que tu as disparu de Rome et de Naples? Sors-tu de prison ou de maladie?
+
+ANGELO.
+
+Je sors des ténèbres, et je revois le soleil. J'étais dans l'abîme de la
+mort, et je bois la vie en te regardant.
+
+DELIA.
+
+Sois prudent. Lupo est mon amant et mon maître.
+
+ANGELO.
+
+Il est jaloux?
+
+DELIA.
+
+Il est brutal dans la colère et cruel dans la vengeance. Il te tuerait
+s'il nous trouvait seuls ensemble.
+
+ANGELO.
+
+Je ne le crains pas.
+
+DELIA.
+
+Tu as tort: c'est un homme que nul ne peut vaincre.
+
+ANGELO. Je le vaincrai, moi. J'allumerai le feu de sa rage, je le
+forcerai de se perdre.
+
+DELIA.
+
+Tu le hais donc?
+
+ANGELO.
+
+Oui, si tu l'aimes.
+
+DELIA.
+
+Que veux-tu! c'est un amant libéral, et, sans la rudesse de son
+langage...
+
+ANGELO.
+
+Je sais qu'il a toujours l'injure à la bouche, par conséquent la haine
+dans le coeur.
+
+DELIA.
+
+C'est selon. Il est bon par moments. Il chérit son père.
+
+ANGELO.
+
+Ce vieillard cacochyme que j'ai aperçu là tout à l'heure?
+
+DELIA.
+
+Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils; il ne voit
+personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voilà Lupo!
+
+(Elle fuit par la gauche.)
+
+ANGELO.
+
+Celui qui est en révolte contre Dieu ne craint aucun homme.
+
+
+SCÈNE V.
+
+ANGELO, LUPO.
+
+LUPO, qui a vu sortir Delia.
+
+Qui vous a permis d'entrer chez moi sans vous faire annoncer et de
+parler à ma maîtresse?
+
+ANGELO.
+
+Prenez garde à qui vous parlez vous-même.
+
+LUPO, surpris.
+
+L'ermite du Vésuve devenu cavalier!
+
+ANGELO.
+
+Le même qui vous a secouru tout à l'heure à l'entrée de la plaine.
+
+LUPO.
+
+Comment! l'homme masqué qui m'a aidé à regagner ma demeure?
+
+ANGELO.
+
+Et à disperser les archers....
+
+LUPO.
+
+Silence, ami! je vous dois l'hospitalité; mais gardez-moi le secret dans
+cette maison, parlons bas. Étiez-vous un faux ermite?
+
+ANGELO.
+
+J'étais pieux et fervent. Désormais j'appartiens à l'enfer que vous
+servez.
+
+LUPO.
+
+Est-ce une manière de dire que vous voulez faire fortune et servir sous
+mes ordres?
+
+ANGELO.
+
+Je veux être obéi comme vous. Associez-moi à votre autorité.
+
+LUPO.
+
+Vous demandez l'impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout
+autre commandement que le mien.
+
+ANGELO.
+
+C'est-à-dire que vous refusez le secours d'un homme intelligent: vous ne
+voulez conduire que des brutes!
+
+LUPO.
+
+Nous faisons un métier de brutes. Si vous êtes intelligent, cherchez un
+meilleur chemin.
+
+ANGELO.
+
+Vous vous méfiez de mon courage!
+
+LUPO.
+
+Non, je doute de votre persévérance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas:
+le métier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous
+aident plus, les soldats ont l'éveil. Dans votre intérêt, je vous engage
+même à ne pas rester ici en vue: je suis menacé à chaque instant. Je
+vais donner des ordres pour qu'on vous conduise dans une chambre où vous
+serez servi. (Il sort. Delia, qui le guettait, rentre.)
+
+
+SCÈNE VI.
+
+DELIA, ANGELO.
+
+DELIA.
+
+Eh bien! il t'a parlé en confidence. Vous êtes grands amis à présent?
+
+ANGELO.
+
+Non, il refuse mon alliance, il paraît découragé,--ou je lui déplais.
+Peu m'importe, si tu veux me garder à ton service.
+
+DELIA.
+
+Es-tu fou? Pour m'arracher à Lupo, il faudrait le tuer.
+
+ANGELO.
+
+Je le tuerai si tu veux.
+
+DELIA.
+
+Mais... es-tu riche?
+
+ANGELO.
+
+Je le serai quand il te plaira. Le diable est à mes ordres.
+
+DELIA, riant.
+
+T'es-tu donné à lui?
+
+ANGELO.
+
+La chose n'est pas difficile pour moi, je n'y risque plus rien.
+
+DELIA, railleuse.
+
+Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas
+de tels blasphèmes.
+
+ANGELO.
+
+Je suis plus brave et plus épris que lui.
+
+DELIA.
+
+Mais tu invoques le démon, ce qui veut dire que tu n'as ni sou ni
+maille. Tâche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprès des
+femmes.
+
+ANGELO.
+
+Tu me refuses? tu me repousses, toi aussi?
+
+DELIA.
+
+Va-t'en. Si Lupo savait que tu oses... Écoute; le voilà déjà hors de
+sens! il crie et jure; il faut savoir ce que c'est. (Elle sort par le
+fond.)
+
+
+SCÈNE VII.
+
+ANGELO.
+
+Ainsi le bandit me dédaigne et la courtisane me méprise! Lupo ne
+m'invite pas même à sa table, et sa maîtresse ne craint pas de
+m'offenser parce que je suis pauvre! Allons, je veux me faire craindre,
+et à mon tour j'humilierai les autres! Ses bandits n'obéissent qu'à
+lui!... Si je le perdais auprès d'eux! si je l'accusais de vouloir les
+livrer!--Son père l'aime: si je révélais son infamie au vieillard!
+Voyons, quel mal pourrais-je faire à ce voleur de profession qui m'a
+volé ma place là-haut? Je sens que je le hais d'une haine mortelle,
+inextinguible! Je voudrais le torturer! Je sens un volcan gronder dans
+ma tête, une bile corrosive s'amasser dans mon foie! C'est un vautour
+que j'ai là! je suis dévoré vivant par les monstres! J'anticipe l'enfer!
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+ANGELO, QUINTANA.
+
+QUINTANA.
+
+Venez, mon maître, ne restons pas ici. La maison est entourée de figures
+étranges. Lupo ne paraît pas s'en tourmenter; moi, je ne me sens pas en
+sûreté, et je commence à regretter l'ermitage où nos haillons n'étaient
+pas suspects.
+
+ANGELO.
+
+J'irai voir ce qui se passe, suis-moi. (Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IX.
+
+Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO.
+
+LUPO, irrité.
+
+Comment, vous venez chez moi festoyer avec l'argent que je gagne à la
+pointe de l'épée!...
+
+GALVAN, qui l'amène.
+
+Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous êtes sûr de vos
+gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne
+connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l'opinion, vous vous
+ferez arrêter.
+
+LUPO.
+
+Je défie l'univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous
+êtes tous des lâches!
+
+GALVAN.
+
+Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien...
+
+LUPO.
+
+Je ne le suis pas. Je n'ai rien pris depuis hier, j'ai couru toute la
+nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue; mais vous m'exaspérez...
+
+LISANDRO.
+
+Faites-vous une raison: nous n'avons pas d'argent.
+
+LUPO.
+
+Quoi! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats?
+
+GALVAN.
+
+Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le
+jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune,
+nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer.
+
+LISANDRO.
+
+Aussi nous venions chez vous avec l'espoir de nous refaire un peu en
+jouant sur parole.
+
+LUPO.
+
+Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours!
+
+GALVAN.
+
+Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l'argent qu'ils lui gagnent?
+
+LUPO.
+
+Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais
+rien refusé.
+
+LISANDRO.
+
+Vous, c'est différent, vous rançonnez les voyageurs! Vous vous procurez
+tout ce qu'il vous faut.
+
+LUPO.
+
+J'ai dévasté le pays, j'ai porté l'épouvante sur tous les chemins. Mon
+nom n'est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes
+exploits. Mes dernières campagnes m'ont coûté plus de peine qu'elles ne
+m'ont rapporté d'écus, et pourtant jusqu'à ce jour je vous ai donné sans
+compter. Où a passé tout le produit de mes prises? Mon pauvre père se
+contente du strict nécessaire; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls
+profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang! Allons!
+vous devriez rougir de l'insistance où vous me réduisez. Vous deux mes
+meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus... Vous surtout, Galvan, qui
+êtes riche par votre oncle... Voyons, écrivez-lui, j'enverrai un exprès
+à Naples. Dites-lui que c'est une dette d'honneur, Roland ira lui-même
+et lui donnera confiance. Écrivez, je n'ai pas un jour à perdre.
+
+GALVAN.
+
+Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus
+volontiers que moi: l'argent est enfermé dans les caves de mon oncle;
+mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d'un projet que j'ai
+confié à Lisandro.
+
+LUPO.
+
+Voyons, parlez vite!
+
+GALVAN.
+
+Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de
+l'autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il
+les rapportera jeudi soir. Ne m'entendez-vous pas?
+
+LUPO.
+
+Non. Vous irez le trouver?
+
+GALVAN.
+
+Non pas moi, mais vous.
+
+LUPO.
+
+Il se moquera de ma demande!
+
+GALVAN.
+
+Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné.
+
+LISANDRO.
+
+L'idée est bonne... et naturelle; c'est votre état de rançonner les
+passants attardés.
+
+GALVAN.
+
+La chose vous convient?
+
+LUPO.
+
+Fort peu! il n'y a point d'honneur à effrayer un vieillard. N'importe,
+j'irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste?
+
+GALVAN.
+
+Il est très-méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir
+de dépister les plus fins larrons; mais j'ai gagné un de ses valets, je
+me suis fait tracer le plan assez compliqué qu'il doit suivre, je vous
+le remettrai.
+
+LUPO.
+
+Venez avec moi, c'est plus simple.
+
+GALVAN.
+
+Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent.
+
+LUPO.
+
+Je répugne aussi à la violence,--votre oncle fut l'ami de mon
+père;--mais je jure d'être seul et de ne lui faire aucun mal.
+
+GALVAN.
+
+La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez
+qu'il est encore vert; il défendra ses doublons avec rage et se servira
+de ses armes. Vous voyez que l'affaire n'est pas une plaisanterie.
+
+LUPO.
+
+Vraiment?
+
+LISANDRO.
+
+Parbleu! nous espérons bien qu'il se fera tuer plutôt que de lâcher sa
+bourse!
+
+LUPO.
+
+Vous espérez?...
+
+LISANDRO.
+
+Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons!
+
+LUPO, à Galvan.
+
+C'est là ce que vous me proposez?
+
+GALVAN.
+
+Non! mais si un malheur arrivait... aux mille ducats de votre prise,
+j'en ajouterais mille autres...
+
+LUPO.
+
+Sortez de chez moi, lâches canailles, et n'y rentrez jamais! Sortez,
+sortez, ou je vous jette par les fenêtres. (Il les chasse. Delia, qui
+sort d'une pièce voisine, veut traverser pour sortir.)
+
+
+SCÈNE X.
+
+DELIA, puis LUPO.
+
+DELIA.
+
+Le temps est à l'orage, sauvons-nous!
+
+LUPO, qui rentre, l'arrête.
+
+Où vas-tu? Écoute-moi!
+
+DELIA.
+
+J'ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces
+parasites... Ils méritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez
+donné.
+
+LUPO.
+
+Ah! Delia! toi seule as de l'amitié pour moi! Malgré tes trahisons, je
+sais que tu m'aimes. Je t'ai faite riche: c'est toi qui me prêteras.
+
+DELIA.
+
+Hélas! mon amour, j'ai des parents qui me dépouillent et vous me trouvez
+à sec.
+
+LUPO.
+
+Est-ce un refus?
+
+DELIA.
+
+Non, idole de mon âme! Je voudrais avoir le Pactole pour t'abreuver.
+
+LUPO.
+
+Mais je t'ai donné tant de riches bijoux! Vends la chaîne de rubis ou le
+bandeau de perles.
+
+DELIA.
+
+Un gentilhomme reprend-il à sa maîtresse les dons de son amour?
+
+LUPO.
+
+Ne les vends pas, engage-les. Je te réponds de te les rapporter avant un
+mois.
+
+DELIA.
+
+Tu iras les reprendre de force au juif qui m'aura prêté?
+
+LUPO.
+
+Et je le tuerai s'il résiste, fût-il gardé par cent diables; tu peux
+donc être bien sûre de ravoir tes parures. Allons, ne m'irrite pas par
+des lenteurs. Vile, décide-toi, je suis pressé!
+
+DELIA.
+
+Mon ange, te voilà donc ruiné et traqué comme un cerf aux abois?
+
+LUPO.
+
+Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais
+quelque chose, femelle de malheur!
+
+DELIA.
+
+Tu me dis des injures, lumière de mes yeux!
+
+LUPO.
+
+Et je te brise la tête contre ce mur si tu me railles.
+
+DELIA.
+
+Allons, allons, calme-toi, mon bien; je pars pour Naples, et je reviens
+avec l'argent.
+
+LUPO.
+
+Ce soir! Il faut que ce soit ce soir!
+
+DELIA.
+
+Oui, ce soir ou jamais!
+
+LUPO.
+
+Ou jamais? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.)
+
+DELIA, effrayée.
+
+Laisse-moi partir!
+
+LUPO.
+
+Tu as peur! tu comptes ne pas revenir!
+
+DELIA.
+
+Mais non!
+
+LUPO.
+
+Si fait! Tiens, tu te moques. Tu m'as mille fois trahi, et maintenant tu
+m'abandonnes parce que tu me vois perdu, lâche coeur! J'ai ce que je
+mérite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon
+mépris. (Il lui frappe la figure de son gant et sort.)
+
+
+SCÈNE XI.
+
+DELIA, puis ANGELO.
+
+DELIA.
+
+Ah! c'en est assez! frapper une femme, quand on n'a plus rien à lui
+donner, c'est dans l'ordre; mais je n'aurais pas cru qu'il en viendrait
+à me vouloir gâter le visage! Ah! Angelo, tu viens à point. Vois cette
+goutte de sang sur ma lèvre! veux-tu la boire?
+
+ANGELO.
+
+Oui, et ton âme avec!
+
+DELIA.
+
+Mais il faut me venger de Lupo.
+
+ANGELO.
+
+C'est déjà fait.
+
+DELIA.
+
+Comment?
+
+ANGELO.
+
+Peu importe! Viens, il ne faut pas que tu restes ici.
+
+DELIA.
+
+Est-ce qu'on vient pour l'arrêter? Je veux rester, je veux le démasquer,
+l'accuser...
+
+ANGELO.
+
+C'est fait.
+
+DELIA.
+
+Je veux que son père rougisse de lui et le maudisse!...
+
+ANGELO.
+
+Ce sera fait.
+
+DELIA.
+
+Que ses amis l'abandonnent et le renient!
+
+ANGELO.
+
+Tout est fait ou va l'être.
+
+DELIA.
+
+Comment? par qui?
+
+ANGELO.
+
+Par moi. Nous sommes vengés, femme, et tu m'appartiens; suis-moi!
+
+DELIA.
+
+Pas encore... attends... Dis-moi, qu'est-ce qu'on va lui faire, à lui?
+
+ANGELO.
+
+L'emmener à Naples et le livrer au Saint-Office.
+
+DELIA.
+
+C'est la torture?
+
+ANGELO.
+
+Et le bûcher.
+
+DELIA.
+
+On brisera et on déchirera ce beau corps?
+
+ANGELO.
+
+Et on jettera sa cendre aux vents.
+
+DELIA.
+
+Je ne veux pas.
+
+ANGELO.
+
+Que dis-tu?
+
+DELIA
+
+Je dis que je ne veux pas!
+
+ANGELO.
+
+Tu l'aimes donc?
+
+DELIA.
+
+Je l'adore et veux le sauver.
+
+ANGELO.
+
+Il est trop tard!
+
+DELIA.
+
+Tu le peux, toi, et je t'ordonne de le faire. Tu m'aimes, je le vois! Eh
+bien! sauve-le, et je suis à toi!
+
+ANGELO.
+
+A moi seul?
+
+DELIA.
+
+A toi seul. Tiens, avec de l'or on peut tout; prends cette bourse. Moi,
+je vais dire à Lupo de fuir. (Elle sort.)
+
+
+SCÈNE XII.
+
+ANGELO.
+
+Elle l'aime! Le vieux Liverani refuse de croire à ses crimes! Ils
+l'aiment tous ici! Quel charme possède donc le serpent? Le sauver, moi!
+Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.)
+Me voilà maître de mes actions et de celles des autres; mais j'avais
+déjà un talisman plus puissant encore... et voici le moment d'en faire
+usage.
+
+
+SCÈNE XIII.
+
+ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec précaution.
+
+ANGELO.
+
+Eh bien?
+
+LE CHEF.
+
+Nous sommes maîtres de tous les passages. Tous les valets sont gardés à
+vue. Seul, Lupo nous échappe.
+
+ANGELO.
+
+Déjà? C'est impossible. Il était là tout à l'heure!
+
+LE CHEF.
+
+Ce château est, dit-on, rempli de secrets et d'embûches. En nous
+apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont
+dévoués. Personne ne le trahira. J'ai peu d'hommes avec moi, et ils ne
+sont pas rassurés.
+
+ANGELO.
+
+Menacez-les!
+
+LE CHEF, avec importance.
+
+Nous connaissons notre état.
+
+ANGELO.
+
+Je le connais mieux que vous.
+
+LE CHEF.
+
+Alors tâchez de pénétrer dans l'épaisseur de ces murs et d'y saisir
+l'ennemi.
+
+ANGELO.
+
+C'est inutile; faites-le appeler.
+
+LE CHEF.
+
+Par qui?
+
+ANGELO.
+
+Par son père.
+
+LE CHEF.
+
+Il l'aime, dit-on, plus que sa vie; il n'y consentira jamais. (Angelo
+lui dit un mot à l'oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres.
+
+ANGELO.
+
+Je vous en donne, moi!
+
+LE CHEF.
+
+Appartenez-vous au Saint-Office?
+
+ANGELO, lui montrant le parchemin.
+
+En voici la preuve.
+
+LE CHEF.
+
+Ce n'est pas une raison pour ordonner...
+
+ANGELO.
+
+La tête du brigand est mise à prix. Je prends tout sur moi, et je vais
+vous aider. (Ils sortent par la droite.)
+
+
+SCÈNE XIV.
+
+LUPO; il vient par une porte secrète dans la tenture et va vite fermer
+celle par où sont sortis Angelo et le chef, après avoir jeté un coup
+d'oeil auparavant.
+
+Ah! ah! l'ermite défroqué avec le chef des sbires? Le pauvre diable est
+pris! Je l'avais averti pourtant! On le conduit chez mon père?...
+Pourquoi?... Mon pauvre père! on va l'interroger, et voici l'heure
+redoutée! Comme il va être surpris et affligé! Mais Roland est là... il
+niera tout... N'importe... je ne puis me résoudre à m'éloigner. Je
+devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l'accuse pas d'être
+trop indulgent pour moi? On verra bien, à son étonnement, à sa douleur,
+qu'il n'a jamais rien su! Si j'étais là, je ne pourrais soutenir son
+regard. Je me trahirais! Eh bien, pourquoi n'avouerais-je pas? Je suis
+las de ces angoisses, et la vie ne m'étourdit plus.--Mais lui! ma mort
+le tuerait... ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le
+sauver avec moi... On vient, je crois!... (Il va vers la trappe.) Non!
+Ce n'est rien... et même le silence avec lequel on procède m'étonne!...
+Ils y mettent de la finesse... je suis plus fin qu'eux; ils ne m'auront
+pas, ils n'auront jamais vivant le loup de Montelupo! Être pris par de
+pauvres mercenaires, moi? Allons donc! (Il descend une marche du passage
+secret.) Qu'est-ce donc que ce papier? (Il remonte et va le ramasser.)
+Peut-être un avis de Roland?... Non! plaisante chose! c'est le plan de
+voyage du vieux Galvan, que son lâche neveu voulait me faire assassiner!
+Avais-je donc mérité l'outrage d'une telle offre? suis-je tombé si
+bas?... (On entend un gémissement.) Qu'est-ce que cela? Maltraite-t-on
+mes gens? (Il écoute.) J'ai peut-être rêvé!... (Un second gémissement
+plus distinct et plus douloureux.) C'est la voix de mon père! Il
+souffre, il pleure!... Est-ce qu'il plie sous l'horreur de la vérité?
+(Un cri aigu.) On le torture! pour moi, pour moi! Infâmes! arrêtez! (Il
+secoue la porte qui est fermée en dehors.) Mon père, mon pauvre père! Me
+voici! c'est moi... bourreaux! moi! Lupo, je me rends, je me livre,
+prenez-moi, mais prenez-moi donc!... Ah! la voix me manque, l'horreur me
+glace, ils ne m'entendent pas! (Il tombe épuisé en rugissant d'une voix
+étouffée.)
+
+
+SCÈNE XV.
+
+ANGELO, LUPO.
+
+ANGELO.
+
+Le voilà vaincu, je tiens sa vie! Je veux d'abord perdre son âme. Lupo!
+Lupo!
+
+LUPO, égaré.
+
+Où suis-je? Qui êtes-vous?
+
+ANGELO.
+
+Je suis le démon, je viens chercher ton âme maudite!
+
+LUPO.
+
+Si tu es le démon... si tu peux me perdre et sauver mon père, fais de
+moi ce que tu voudras; qu'il meure en paix. Je donne mon éternité pour
+une heure de son repos! (Il s'évanouit.)
+
+ANGELO.
+
+Le voilà damné; il faut qu'il meure en état de péché mortel! (Il tire
+son épée pour le frapper. L'archange Michel, qui est représenté sur la
+tapisserie, s'en détache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah! encore le
+miracle!... (Il fuit à l'autre bout de la chambre en se cachant le
+visage. La figure de l'archange rentre dans la tapisserie. Lupo se
+ranime et se relève.)
+
+
+SCÈNE XVI.
+
+LES MÊMES, LIVERANI.
+
+LUPO.
+
+Mon père debout! (Il se jette dans ses bras.)
+
+ANGELO, qui se tient caché derrière un meuble, à part.
+
+Le paralytique!
+
+LIVERANI, à son fils.
+
+Tu vois! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La
+souffrance a brisé les liens qui me retenaient inerte. J'ai pu me lever
+pour protester de ton innocence. Ce prodige les a épouvantés et mis en
+fuite. Ils n'ont pas entendu tes cris, mais j'ai entendu, moi, et j'ai
+eu la force de venir te dire: Tais-toi, mon fils, tais-toi!
+
+LUPO.
+
+Me taire! quand ils vont revenir peut-être!
+
+LIVERANI.
+
+Je pars pour Naples. J'irai me mettre sous la protection des lois, qui
+ont été méconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur
+que je démasquerai. Pour toi, fuis, fuis à l'instant même, car on te
+cherche encore.
+
+LUPO.
+
+Fuir? vous quitter?
+
+LIVERANI.
+
+Tu ne peux qu'aggraver mon péril.
+
+LUPO.
+
+Mon père, vous me jugez coupable?
+
+LIVERANI.
+
+Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne.
+
+LUPO.
+
+Vous ne me maudissez pas?...
+
+LIVERANI.
+
+Maudire mon fils! est-ce possible? Allons, pars, je le veux. Obéis-moi,
+j'ordonne.
+
+LUPO.
+
+Oh! mon pauvre père, je baise vos genoux sanglants... pour moi, mon
+Dieu, pour moi!
+
+LIVERANI.
+
+Embrasse-moi!
+
+LUPO.
+
+Je n'en suis pas digne.
+
+LIVERANI.
+
+Peut-être, mais je t'aime! va! (Lupo sort par la trappe.)
+
+
+SCÈNE XVII.
+
+LIVERANI, ROLAND, ANGELO, caché.
+
+ROLAND, avec un reste de corde autour du bras.
+
+Ah! mon maître, vous ici? comment?
+
+LIVERANI.
+
+J'ignore si je conserverai l'usage de mes membres. Où sont les sbires?
+
+ROLAND.
+
+Partis avec épouvante en criant au miracle; c'est donc...?
+
+LIVERANI.
+
+Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux. (Ils
+sortent.)
+
+
+SCÈNE XVIII.
+
+ANGELO.
+
+Sauvés tous, et je reste là sans courage pour m'opposer à leur
+fuite?--Cette vision... Ah! je ne puis rester ici, j'y deviendrais fou!
+Lupo ignore ma trahison; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.)
+Il a refermé la trappe! Oserai-je passer sous le glaive de
+l'archange?--Eh quoi! il y a un instant, j'étais ici le maître, et m'y
+voici captif... captif de ce glaive et de ces yeux étincelants!...
+j'essaierai de prier... prier qui? le Punisseur inexorable? Dieu peut-il
+se déjuger? Heureux ceux qui n'y croient pas! Si la foi était un leurre?
+si le vertige de la peur avait seul évoqué ces fantômes qui me
+poursuivent? Qui sait? je lutterai! je lutterai contre Dieu! S'il lui
+plaît de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui
+arracherai cet objet d'amour et je forcerai les portes du ciel!
+Archange, je te défie! (Il s'élance l'épée en main vers l'archange qui
+reste immobile. Angelo sort par le fond.)
+
+
+ACTE TROISIÈME.
+
+(Un site Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer.--Le
+soleil vient de se coucher.--Peu à peu la nuit vient et la lune se
+montre.)
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LUPO.
+
+Me voilà seul, et j'ai brûlé mes vaisseaux! La destinée m'amène en ce
+lieu maudit où m'attend ma première lâcheté! Seul, aux aguets, comme le
+renard cauteleux qui guette une misérable proie, le loup redouté va
+combattre sans péril et sans gloire! et dire qu'il le faut! que ce qui
+reste en moi d'humain me commande cette infamie! O mon père, si tu me
+voyais agir pour toi de la sorte, tu préférerais tendre la main ou
+travailler à casser les pierres du chemin! Mais qui donc ose gravir ce
+sentier, en tirant un maigre cheval par la bride? Malheureux, rends
+grâce à ton piteux équipage, tu n'es pas le gibier qu'il me faut!--Que
+fait-il? il m'a vu et il vient à moi! Roland?
+
+
+SCÈNE II.
+
+LUPO, ROLAND.
+
+LUPO.
+
+Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon père?...
+
+ROLAND.
+
+Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l'espère, la
+vigueur et la santé; mais son voyage à Naples n'a pas été aussi heureux
+qu'il l'espérait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une
+traite?...
+
+LUPO, impatient.
+
+Mon père, mon père d'abord! où est-il, que fait-il?
+
+ROLAND.
+
+Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la
+protection de ce puissant beau-frère, il obtiendrait justice. Le pauvre
+homme persiste à vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement,
+et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait
+au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez
+tous les deux vous taire et vous éloigner.
+
+LUPO.
+
+Eh bien! il va en fournir les moyens à mon père, et j'irai le rejoindre.
+
+ROLAND.
+
+Voilà l'embarras! Le cardinal a tellement peur pour lui-même qu'il ne
+veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c'est à
+vous d'aller le délivrer.
+
+LUPO.
+
+Le délivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon père est en prison!
+
+ROLAND.
+
+Il peut y être d'un moment à l'autre.
+
+LUPO.
+
+Il y est!
+
+ROLAND.
+
+Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre.
+Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver.
+
+LUPO.
+
+Malheur! trois fois malheur! Mon père dans un cachot! C'est pour le tuer
+ou ramener son infirmité... Ils vont le mettre encore a la question...
+Ah! fureur! (Il s'arrache les cheveux.)
+
+ROLAND.
+
+Voilà ce que je craignais; vous perdez la tête! Voyons, écoutez-moi. En
+me voyant partir, le cardinal m'a dit: Que Lupo tente un coup de main
+pour le délivrer, ou qu'il vienne sans bruit, avec de l'argent, c'est le
+plus sûr; l'argent ouvre toutes les portes.
+
+LUPO.
+
+Eh bien! de l'argent, il en a, lui, et il ne t'en a pas offert?...
+
+ROLAND.
+
+Il m'en a même refusé!
+
+LUPO.
+
+O avarice sans entrailles!
+
+ROLAND.
+
+J'ai couru chez votre maîtresse Delia. On ignore ce qu'elle est devenue.
+Depuis lundi dernier qu'elle était chez nous, à Montelupo, on ne l'a pas
+revue à Naples; j'ai couru alors chez votre ami Galvan. «Je n'ai pas un
+ducat, m'a-t-il dit; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup à
+votre jeune maître. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera,
+et je gage qu'il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallût-il
+aliéner la moitié de mon héritage, je jure de sauver son père de tout
+mal; c'est à lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa
+promenade.»--J'ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu désigné:
+tout va bien.
+
+LUPO.
+
+Tout va bien! voilà ce que tu me dis! Il faut que les vieux os de mon
+père pourrissent sur la paille des prisons ou soient brisés dans les
+tortures, si je n'assassine pas ce soir un de ses plus anciens amis, un
+vieux homme qui m'a fait sauter sur ses genoux quand j'étais petit
+enfant! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi!
+
+ROLAND.
+
+Vous étiez décidé pourtant, puisque vous voilà ici. C'est bien ici qu'il
+doit passer ce soir?
+
+LUPO.
+
+J'étais décidé à le surprendre et à le voler lâchement.
+
+ROLAND.
+
+Vous?
+
+LUPO.
+
+Oui, moi! Les cris de mon père sur le chevalet ont tué mon orgueil. Je
+ne suis plus un chef de brigands, je suis un larron de la plus vile
+espèce!
+
+ROLAND.
+
+Il ne faut pas, mon cher maître! il n'y pas de honte à commander de
+hardis aventuriers et à faire ce que nous appelons la guerre de
+montagne. C'est le pays qui le veut, et c'est la richesse de l'habitant.
+Moi, j'ai eu mon père bandit dans l'Abruzze; je n'en rougis pas, et si
+le vôtre pensait comme moi... Mais il a le respect des lois. Des idées
+de famille! chacun les siennes, n'est-ce pas? Avec lui, je dis comme
+lui; mais avec vous je dis: Vous n'êtes pas d'un sang à _tirer la
+laine_. Il ne s'agit pas de dérober, il faut rançonner. Un noble a ce
+droit-là sur les vilains; quand il l'exerce sur gens de toute condition,
+il manque aux lois, mais non à la fierté de sa race! Allons, mon jeune
+capitaine, reprenez votre rôle. Où sont vos bons compagnons, votre
+vaillante petite armée? Il faut la rassembler, l'heure approche.
+
+LUPO.
+
+Mes hommes! je n'en ai plus, je viens de les congédier.
+
+ROLAND.
+
+Bonté divine! pourquoi avez-vous fait cela?
+
+LUPO.
+
+Je ne sais! un dégoût de cette vie que mon père expie si cruellement, un
+repentir peut-être, l'idée que chacun de mes complices enveloppait comme
+moi ses proches dans sa ruine. Bref, j'ai résisté à leurs prières, à
+leurs menaces même, et ils se sont dispersés pour rentrer chez eux.
+
+ROLAND.
+
+Et vous comptiez attaquer seul le vieux Galvan?
+
+LUPO.
+
+Oui, l'effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte
+pour faire le coup, voilà ce que j'avais résolu.
+
+ROLAND.
+
+On peut vous aider; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas
+de quoi délivrer mon vieux maître.
+
+LUPO.
+
+C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse
+le ciel qu'il se défende!... Si je le sommais de délivrer mon père?
+
+ROLAND.
+
+Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera.
+
+LUPO.
+
+Si je le suppliais?...
+
+ROLAND.
+
+C'est un coeur d'airain, il est pire que le cardinal!
+
+LUPO.
+
+Il aimait pourtant mon père, j'en suis sûr.
+
+ROLAND.
+
+Depuis que vous êtes ruiné, il l'a abandonné.
+
+LUPO.
+
+Eh bien donc, malheur aux avares! ce ne sont pas des hommes! Si mon
+oncle était là, je le tuerais aussi! Allons un peu examiner le chemin:
+je ne saurais rester en place.
+
+ROLAND.
+
+Que ferai-je de ce cheval fourbu?
+
+LUPO.
+
+Amène-le, je sais où le cacher.
+
+ROLAND, à part.
+
+Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner
+pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+TISBEA fuyant, poursuivie par QUINTANA. Il la saisit, et, au moment de
+crier, elle éclate de rire et lui donne un soufflet.
+
+TISBEA.
+
+Comment, c'est vous, frère Quintana? Ah! que vous m'avez fait peur!
+Pourquoi êtes-vous ainsi déguisé?
+
+QUINTANA.
+
+J'étais déguisé dans cette maudite grotte où je mourais de faim. Je suis
+redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger.
+
+TISBEA.
+
+Grand bien vous fasse! Mais je n'aime pas les renégats; ne me suivez
+plus.
+
+QUINTANA.
+
+Beauté bronzée, vous avez su me plaire, et je suis un des vôtres.
+Écoutez-moi.
+
+TISBEA.
+
+Comment! un des miens?
+
+QUINTANA.
+
+Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon maître va être votre
+chef.
+
+TISBEA.
+
+Qui, votre maître? l'ermite? Fi! vous mentez! allons, laissez-moi!
+
+QUINTANA.
+
+Mon intention n'est pas de vous obéir; j'ai ouï dire qu'entre brigands
+tout était commun et se partageait comme entre frères...
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LES MÊMES; MOFFETTA.
+
+MOFFETTA.
+
+Attends, figure de pendu! je vas te donner en frère la bénédiction que
+tu mérites! (Il le jette par terre et le foule aux pieds.)
+
+QUINTANA.
+
+Grâce, mon frère, pitié! tu me romps les côtes!
+
+MOFFETTA.
+
+C'est pour éteindre tes passions, barbe de bouc! (A Tisbea.) Viens!
+laissons-le se secouer, et retournons au village. J'ai toujours dit que
+ces ermites ne valaient rien! (Ils s'éloignent.)
+
+QUINTANA, se relevant.
+
+Le butor m'a trop piétiné! Si mon maître retourne au désert, il fera
+bien de le prendre à son service!
+
+
+SCÈNE V.
+
+QUINTANA, ANGELO, DELIA.
+
+DELIA, qu'entraîne Angelo.
+
+Je n'irai pas plus loin; je ne peux plus! (Elle tombe sur l'herbe,
+épuisée.)
+
+QUINTANA, à part.
+
+Mon maître ne me paraît pas plus encouragé que moi par le sexe.
+
+ANGELO.
+
+Que fais-tu ici? Ne t'ai-je pas dit d'aller tout préparer à l'ermitage
+pour me recevoir?
+
+QUINTANA.
+
+J'y allais, maître; mais une racine m'a fait tomber, et je boite.
+
+ANGELO.
+
+Va toujours! (Quintana s'éloigne; à Delia.) Allons, encore un peu de
+courage! nous sommes près du gîte.
+
+DELIA.
+
+Quel gîte peux-tu m'offrir dans cet endroit sauvage? Tu me trompes; au
+lieu de me ramener à Naples, tu m'égares et m'éloignes de plus en plus.
+
+ANGELO.
+
+Tu m'as promis...
+
+DELIA.
+
+J'ai payé ma dette: j'ai subi tes baisers, dont la violence m'effraie.
+
+ANGELO.
+
+Tu as promis d'être à moi seul.
+
+DELIA.
+
+Ne suis-je pas à toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble,
+comme des chiens perdus dans la montagne et dans la forêt, avec des
+brigands pour escorte et des antres pour palais? Si tu m'aimes, viens
+partager à Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n'ai pas promis d'être la
+compagne d'un bandit.
+
+ANGELO.
+
+Lupo était-il autre chose qu'un bandit?
+
+DELIA.
+
+Il ne m'emmenait pas dans ses courses. Il ne m'obligeait pas à gagner
+péniblement avec lui l'argent qu'il me donnait. J'ai juré d'être ta
+maîtresse, c'est bien assez, sans devenir ton esclave.
+
+ANGELO.
+
+Tu me hais?
+
+DELIA.
+
+Je te haïrai si tu me contraries davantage.
+
+ANGELO.
+
+Prends patience, demain j'aurai une litière et des serviteurs pour te
+reconduire à la ville. Viens seulement jusqu'à l'ermitage de la madone
+du Cèdre.
+
+DELIA.
+
+C'est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes
+amours?
+
+ANGELO.
+
+Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus à rien.
+
+DELIA.
+
+C'est pour cela que tu me fais peur!
+
+ANGELO.
+
+Si je te fais peur, tu ne songes qu'à m'échapper; mais c'est en vain.
+Lève-toi et marchons.
+
+DELIA.
+
+Non j'aime mieux mourir là.
+
+ANGELO, menaçant.
+
+Mourir là? Prends garde de dire la vérité! (Il veut l'entraîner, elle
+résiste.)
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LES MÊMES, ESCALANTE.
+
+ESCALANTE, masqué.
+
+Arrêtez!
+
+ANGELO, surpris.
+
+Qui êtes-vous?
+
+ESCALANTE, se démasquant.
+
+Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande après lui.
+
+ANGELO.
+
+Lupo renonce à vous commander, et vous n'ignorez pas que je le remplace.
+
+ESCALANTE.
+
+Je n'étais pas là quand mes compagnons vous ont élu. Ils m'ont dit que
+ce soir, à minuit, on se réunirait à la madone du Cèdre; j'irai, et si
+vous me convenez, je verrai.
+
+ANGELO.
+
+C'est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons à minuit.
+
+ESCALANTE.
+
+Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit
+pas librement.
+
+ANGELO.
+
+Que vous importe?
+
+ESCALANTE.
+
+Elle me plaît. Je la veux pour moi.
+
+ANGELO.
+
+Insolent!
+
+ESCALANTE.
+
+Vous n'êtes pas mon chef encore. Jusqu'à minuit, vous n'êtes rien pour
+moi.
+
+ANGELO, tirant son poignard.
+
+Alors...
+
+ESCALANTE, le terrassant.
+
+Rendez grâce à Dieu d'avoir affaire à un chrétien, car vous seriez déjà
+mort, si je voulais.
+
+DELIA.
+
+Mon ami, délivrez-moi. Je vous paierai une rançon princière, si vous me
+conduisez hors d'ici saine et sauve.
+
+ESCALANTE.
+
+Venez! (A Angelo, qui se relève.) Et vous, ne bougez pas, car j'ai là
+des compagnons pour vous mettre à la raison, et Lupo n'est pas si loin
+que vous pensez.
+
+ANGELO à Delia.
+
+Tu veux suivre ce manant, abjecte créature?
+
+DELIA.
+
+Je veux rejoindre Lupo.
+
+ANGELO.
+
+Soit, mais il ne t'aura pas vivante! (Il la poignarde.)
+
+DELIA, tombant dans les bras d'Escalante.
+
+Tu m'as tuée!... Sois maudit!
+
+ESCALANTE, la regardant.
+
+Morte? C'est dommage! (Il la soutient d'un bras, et, de l'autre main,
+porte un sifflet à ses lèvres et donne un signal.)
+
+ANGELO.
+
+Tu appelles tes compagnons; tu mourras avant qu'ils soient là.
+
+ESCALANTE.
+
+Non, je les éloigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire
+est d'un homme digne de nous commander,--plus digne que Lupo, qui ne
+nous permettait pas de tuer les femmes! A ce soir. Tu seras élu! (Il
+sort.)
+
+
+SCÈNE VII.
+
+ANGELO, seul.
+
+Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pensée
+me donne froid!... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... Où
+est donc Delia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle
+voilée de sang? Malheureuse courtisane! je t'aimais, il y a une heure.
+Je buvais la vie sur ton sein vénal, j'oubliais tout, j'étais ivre...
+Quel réveil! Est-elle donc?... Oui, froide déjà! Cette plaie est
+horrible... Son regard fixe m'éblouit et me brûle comme une flamme...
+Allons, je suis fou! Son oeil est terne et reflète comme une vitre
+brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'espérais que Lupo
+souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes
+bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux
+lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi? (Il cache
+le cadavre dans les buissons.) Allons, repose dans les épines, fille de
+joie! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence! C'est pour
+ton malheur que tu m'as rencontré! Adieu ton bain parfumé et ta couche
+de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A présent tu
+dormiras dans les aloës acérés, sur les cailloux tranchants.
+
+(Il rit et sanglote.)
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+ANGELO, LUPO.
+
+LUPO, à part.
+
+Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insensé? Il faut que je
+l'éloigne. (Haut.) Ami, allez gémir plus loin! Il me faut cette place.
+
+ANGELO.
+
+Vous prétendez encore commander? La montagne ne vous appartient plus.
+C'est moi maintenant qui règne sur le désert...
+
+LUPO.
+
+Votre raison est troublée; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu
+service; je vous prie de vous retirer.
+
+ANGELO.
+
+Tu veux tuer quelqu'un ici?...
+
+LUPO.
+
+Peut-être.
+
+ANGELO.
+
+Tu n'as plus le droit...
+
+LUPO.
+
+J'ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J'attends
+ici un ennemi.
+
+ANGELO.
+
+Je veux t'aider encore.
+
+LUPO.
+
+Je ne veux pas de témoin.
+
+ANGELO.
+
+Je veux être le tien.
+
+LUPO, surpris, s'avançant sur lui d'un air de menace.
+
+Pourquoi?
+
+ANGELO.
+
+Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le
+mal que tu feras et te suivre au delà de la vie.
+
+LUPO.
+
+Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre!
+
+ANGELO.
+
+Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous?
+
+LUPO.
+
+Je ne me demande pas où j'irai, je n'en puis rien savoir; mais c'est
+assez de vaines paroles; va-t'en.
+
+ANGELO.
+
+Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-être!
+
+LUPO.
+
+Comment?
+
+ANGELO.
+
+Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l'arrêt céleste, je
+rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l'espérance; mais tu
+restes dans le mal, et tu es béni quand même...
+
+LUPO.
+
+Béni, moi!
+
+ANGELO.
+
+N'as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l'archange de la
+tapisserie étendre sur toi son bouclier?
+
+LUPO.
+
+Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire...
+
+ANGELO.
+
+Je parle sérieusement.
+
+LUPO.
+
+Tu me présentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine
+perdue, va! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui
+souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal.
+
+ANGELO.
+
+Pourtant, quand tu blasphèmes...
+
+LUPO.
+
+Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas
+sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel...--Mais je
+t'ai assez répondu, et tu m'ennuies; il faut...
+
+ANGELO.
+
+Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es
+impatient de tremper tes mains dans le sang!
+
+LUPO.
+
+Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que
+je sois tout à l'heure sans pitié, et tu me rappelles qu'il m'en coûte à
+présent d'être cruel...
+
+ANGELO.
+
+Il t'en coûte! Tu connais donc ce qui est mal?
+
+LUPO.
+
+Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après,
+il semble qu'on l'ait rêvé.
+
+ANGELO.
+
+J'ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le
+moins coupable?
+
+LUPO.
+
+Je n'en sais rien. Si tu rêvais le mal, c'est que tu l'aimais.
+
+ANGELO.
+
+Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le détestes?
+
+LUPO.
+
+Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes pensées! Si, comme toi,
+j'avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les
+ténèbres du doute...
+
+ANGELO.
+
+Et tu erres dans ces ténèbres? Tu doutes, avoue-le!
+
+LUPO.
+
+Moi? non, jamais; c'est de ton doute que je parle.
+
+ANGELO.
+
+Tu crois à la bonté divine?
+
+LUPO.
+
+C'est assez! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est
+bon...
+
+ANGELO.
+
+Quoi? même quand l'on torturait ton père, tu n'as pas nié la justice
+suprême?
+
+LUPO.
+
+Non, pas même à ce moment-la, qui fut effroyable! Pourquoi m'en
+serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi?
+
+ANGELO.
+
+Tu n'as pas invoqué le démon? Tu mens...
+
+LUPO.
+
+C'est toi qui mens par la gorge! Le diable est un rêve de ta pensée. On
+vient; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur à toi!
+
+ANGELO, feignant de s'éloigner et se cachant.
+
+Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens!
+
+
+SCÈNE IX.
+
+LUPO, ROLAND, ANGELO caché.
+
+ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas.
+
+Oui, ils viennent! J'ai aperçu la litière là-bas. Deux hommes d'escorte
+seulement pour conduire les mulets. A nous deux, ce sera l'affaire d'un
+moment. Je me suis muni d'un masque; venez!
+
+LUPO.
+
+Non: je suis troublé. Je ne veux pas frapper; j'écraserai d'ici les
+hommes et les animaux. Aide-moi à faire rouler cette roche. Si elle
+manque le but, nous fondrons sur la proie.
+
+ROLAND.
+
+Attention, les voilà! Poussez.
+
+LUPO.
+
+Non! c'est trop tôt... A présent! Mon père! c'est pour toi! (Ils
+poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.)
+
+ROLAND.
+
+Ils fuient! Courons-leur sus! (Ils descendent rapidement et
+disparaissent.)
+
+ANGELO.
+
+C'est pour son père! L'amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne!
+Il me pardonnera donc la mort de cette fille! Horreur! J'étais caché
+près de son cadavre, je l'avais oublié... J'ai senti le froid de sa
+chair... Je traîne maintenant l'existence comme un rêve! Où suis-je
+donc? Qu'est-ce que j'entends là? Ah! oui! Lupo! Encore un meurtre! (Il
+se penche dans l'abîme.) Je ne vois rien, un nuage de sable et de
+poussière enveloppe tout... Qui vient là?
+
+
+SCÈNE X.
+
+ANGELO, LIVERANI fuyant.
+
+LIVERANI.
+
+A moi! à l'aide! On me poursuit!... Les brigands!
+
+ANGELO, l'arrêtant.
+
+Le vieillard de Montelupo! Ah! je le hais aussi... (Il le renverse et
+voit accourir Lupo.) Non, ce crime effroyable, c'est à lui de le
+commettre. Enfer! je te remercie de cette pensée!
+
+
+SCÈNE XI.
+
+LUPO, ROLAND, LIVERANI, qu'Angelo tient renversé.
+
+ROLAND.
+
+Sus! sus! il a monté jusqu'ici.
+
+LUPO.
+
+La peur donne donc des ailes à la vieillesse! Où est-il?
+
+ANGELO.
+
+Là, renversé, vois, mon manteau étouffe ses cris; frappe-le!
+
+LUPO.
+
+Oui, sa vie m'appartient.
+
+ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani.
+
+Tu hésites, allons donc!
+
+LUPO.
+
+Attends; il ne résiste pas! Tuer l'ennemi à terre!... Messire Galvan,
+reprenez vos esprits... écoutez... il me faut de l'or, beaucoup d'or
+pour sauver mon père,... mon père qui est en prison... Répondez!
+Êtes-vous sourd? Rachetez-vous! Jurez de rendre la liberté à mon père,
+de la lui rendre à tout prix, et je vous fais grâce!
+
+ROLAND.
+
+Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie.
+
+LUPO, frappant Liverani de sa dague.
+
+Meurs donc, chien d'avare, puisque ton sang est la rançon de mon père!
+
+ROLAND.
+
+Bien! Bon voyage, messire Galvan! (Angelo se relève.)
+
+LIVERANI, se débattant, écarte le manteau.
+
+Galvan! c'est lui qui m'avait délivré... Hélas! mon fils!... mon fils! ô
+mon fils!...
+
+LUPO.
+
+Mon père!...
+
+ANGELO.
+
+Il expire.
+
+ROLAND.
+
+Mon maître!...
+
+LUPO.
+
+Vengeance divine, écrase-moi! (Il tombe sur le corps de son père.)
+
+ANGELO.
+
+Cette fois il est perdu, j'espère! O Satan, prends-le! sois plus fort
+que Dieu même.
+
+SATAN, ailé et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo.
+
+Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le
+parricide, et toi qui l'as fait commettre; vous m'appartenez sans
+rémission. De tels forfaits sont le triomphe de l'enfer et la limite de
+la protection d'en haut.
+
+LIVERANI, se ranimant.
+
+Tu mens, ennemi de Dieu! La pitié céleste est sans bornes, et les larmes
+du coeur lavent les plus grands crimes. Ne désespère pas, mon fils; tu
+peux te racheter par la douleur, fléchir Dieu par l'amour, le glorifier
+par la confiance...
+
+LUPO.
+
+Mon père! mon père bien-aimé! j'ai mérité les éternels supplices, ils ne
+sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de
+ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n'ai jamais su prier, fais qu'au
+séjour des justes mon père oublie que je suis né! Fais qu'il soit
+heureux, et je ne te reprocherai pas mon châtiment. Et toi, Satan, que
+j'ai servi sans m'en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te
+défie de me faire autant de mal que m'en fait ce coeur d'airain en se
+brisant dans ma poitrine.
+
+SATAN.
+
+Viens, ton père n'est plus, et il est sauvé. Tu as encore du temps à
+vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de
+l'oubli.
+
+LUPO.
+
+Mon père!... (Il le baise au front.) plutôt que de t'oublier un jour,
+une heure, je m'élance dans l'abîme où il n'y aura plus pour moi
+qu'expiation et désespoir. (Il veut se percer de sa dague.)
+
+LE PETIT BERGER, paraissant et l'arrêtant.
+
+Jette cette épée, prends ton père et suis-moi sous le chaume avec lui.
+
+LUPO.
+
+Lui rendrai-je la vie et le bonheur?
+
+LE BERGER.
+
+Rien n'est impossible à l'amour. (Lupo et Roland emportent
+Liverani.--Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE XII.
+
+ANGELO, SATAN.
+
+ANGELO.
+
+Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front...
+C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne
+saurais lutter contre lui! arrière! je ne te crains plus. Je me
+repentirai, je retournerai au désert, et je m'imposerai de telles
+pénitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer
+moi-même en ce monde pour me racheter dans l'autre.
+
+(Il s'enfuit.)
+
+SATAN, riant.
+
+Retourne à l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la
+courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai
+encore te rendre visite. C'est au désert que je règne sur celui qui
+n'aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et
+persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes.
+Je t'aiderai à dessécher ton coeur et à développer par de fécondes
+imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants
+exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci est _l'amen_ du diable,
+messeigneurs les hommes!
+
+
+
+
+LE TOAST
+
+
+En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je
+crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous
+prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu'à ce qu'il
+vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous
+dis-je, venait d'épouser la belle Juana y Mécilla y... (je vous fais
+grâce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort
+inutiles à rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de
+cette historiette.)
+
+Doña Juana, née sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille
+en Flandre, dont les Espagnols étaient maîtres alors, comme bien vous
+savez. La Hollande, pays frontière, pays de mêmes moeurs et de mêmes
+climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on
+voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les
+écussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres
+termes, les bons et lourds négociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir
+la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles
+fleurs bientôt flétries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande.
+
+Juana, récemment transplantée sur cette terre humide, languissait déjà;
+déjà ses beaux yeux noirs perdaient leur éclat velouté, déjà ses joues
+brillantes se décoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est
+demeurée aux figures de Miéris et de van der Werf. Le temps a-t-il
+produit la décomposition de la couleur dans les productions de ces
+maîtres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de poésie dans le coloris
+de ces pâles étrangères que chez leurs vermeilles compatriotes,
+cherchèrent-ils à en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse à
+commenter.
+
+Malgré tout, Juana n'était que plus touchante avec son air mélancolique
+et souffrant. Le costume élégant et riche de sa nouvelle patrie faisait
+admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grâce
+méridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'était la plus belle
+personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne
+part de vanité, et le gouverneur Sneyders n'était pas le seul à
+s'apercevoir des attraits de sa femme.
+
+Mais Juana, rêveuse et triste, haïssait tous ces bons Hollandais si
+épais et si prosaïques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux
+fleuves dont les flots tièdes et harmonieux semblent parler d'amour aux
+fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui
+serraient le coeur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'âme. Joignez
+à l'influence du climat la société d'un mari fort riche, fort sensé,
+fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais
+fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et
+tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays.
+
+Cependant il y avait, dans l'opulente maison du gouverneur, un joli page
+qu'on appelait Ramire et qui avait vu le jour, comme Juana, sous le ciel
+de l'Espagne. Le page avait seize ans comme Juana, il était pâle comme
+Juana, il avait des yeux noirs et un regard triste et passionné comme
+Juana; il chantait avec une voix douce et voilée qui allait au coeur, il
+étendait la guitare sur son genou avec une grâce vraiment andalouse, et
+Juana, en écoutant ces vieilles romances espagnoles, si naïves et si
+poétiques, sentait parfois venir des larmes dans ses paupières de soie,
+car il chantait vraiment bien, le joli page; il parlait avec amour de la
+patrie absente; il avait déjà quelque chose de romanesque et de fier
+dans le caractère, et il était d'une noble et antique maison, ce qui,
+dans ce temps-là, ne gâtait rien.
+
+Mais le gouverneur, qui se montrait, en sa qualité de gouverneur d'un
+pays frontière, plus méfiant et plus observateur qu'il ne convenait à un
+bon Hollandais, le gouverneur, dis-je, surveillait si bien sa femme, la
+tendre et belle catholique avait été élevée dans de si chastes
+principes, l'amour est si timide et si craintif à seize ans, enfin le
+climat de la Flandre refroidissait tellement l'audace de ces deux
+imaginations espagnoles, que M. van Sneyders n'avait aucune bonne raison
+à donner de sa jalousie, ce dont il était contrarié parfois autant que
+flatté; car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses,
+qui font plus de tort au repos d'un mari que de franches et loyales
+infidélités. Celle-là était pour le bon Sneyders une source de ruses
+inutiles et de précautions sans effet. Il ne pouvait pas empêcher
+l'échange d'un triste et long regard, le contact de deux mains qui
+s'effleuraient à l'occasion d'un gant ramassé, ou d'une coupe remplie,
+ou d'un message ordonné; il ne pouvait s'offenser de l'empressement avec
+lequel Ramire plaçait un coussin d'Utrecht sous les petits pieds de
+madame la gouvernante, ni des caresses qu'il donnait à son chien favori,
+ni du soin respectueux avec lequel il l'aidait à monter sur son beau
+genet d'Espagne. Le pauvre Sneyders avait beau assurer que la guitare
+avait un son aigre et faux, que la langue espagnole était un patois
+barbare, et que chanter des romances n'était point le fait d'un homme;
+il n'avait aucune raison valable à donner à sa femme pour lui interdire
+les chansons du page en son absence. Sneyders, voyant que le mal était
+sans remède, imagina ce qu'il eût dû imaginer tout de suite, qu'il
+fallait éloigner Ramire. Le hasard, ou plutôt les événements politiques,
+lui fournirent le moyen de concilier cette mesure de prudence avec un
+certain désir de vengeance bien légitime, que le vertueux et désespérant
+amour du page lui avait inspiré.
+
+Richelieu s'était imaginé de mettre la Hollande en guerre avec
+l'Espagne, et, à cet effet, il venait de faire un traité d'alliance avec
+l'Angleterre pour entrer dans les Pays-Bas à main armée. Son projet
+réussit plus tard, et la division de la Hollande et de la Flandre
+s'opéra en 1648; mais, jusque-là, il fut fort difficile de soulever les
+Flamands contre l'Espagne. Le joug de l'Inquisition s'était
+singulièrement adouci depuis les leçons données au duc d'Albe, et cette
+population commerçante se méfiait avec raison des suites d'une guerre
+pour ses intérêts, quel que dût en être le résultat pour sa gloire.
+
+Le gouverneur de Berg-op-Zoom fut à peine initié aux mystères du cabinet
+de Richelieu, qu'il se crut habile autant que rusé. Il entra comme ses
+confrères dans les intrigues et entama une négociation secrète avec son
+parent, le gouverneur d'Anvers (Anvers, citadelle espagnole depuis le
+fameux siége de 1585), pour le prévenir du coup qui se préparait au
+dehors. Le but des provinces hollandaises était de séduire les Pays-Bas
+espagnols et de les porter à la révolte, afin d'éviter les lenteurs du
+blocus et les chances de la guerre civile, si fatales au commerce des
+deux nations.
+
+Il se trouva que le gouverneur d'Anvers, vieillard d'une politique
+hargneuse et susceptible, avait eu dans sa jeunesse d'âcres différends
+avec le père de Ramire; il avait gardé à cette famille une rancune
+profonde et semblait ne négliger aucun moyen de la maintenir dans l'état
+de pauvreté où elle était alors réduite. Van Sneyders s'imagina lui
+faire un très-grand plaisir en lui dépêchant le jeune Ramire comme
+porteur de son message politique, et il eut soin d'ajouter en
+post-scriptum que si le gouverneur d'Anvers jugeait à propos de
+s'assurer du jeune Espagnol comme d'un otage contre l'Inquisition, il
+était fort disposé, lui son maître, à ne point le réclamer au nom de la
+Hollande, l'intervention assurée de la France mettant à couvert toute
+vengeance particulière des Flamands contre leurs despotes.
+
+Le pauvre enfant partit donc pour la citadelle d'Anvers, chargé d'une
+lettre de recommandation qui devait le conduire à la prison ou à la
+potence, suivant l'humeur ou les intérêts du gouverneur.
+
+Depuis plusieurs jours, il avait quitté Berg-op-Zoom pour remonter ce
+grand bras de l'Escaut qui descend à Anvers; M. Sneyders, n'entendant
+plus parler de lui, et espérant bien n'en plus entendre parler jamais,
+se sentait dans une disposition beaucoup plus accorte et bienveillante
+que de coutume. Il soupa de fort bon appétit, remarqua plusieurs fois
+que son gros joufflu de page brabançon faisait le service beaucoup plus
+dextrement que l'Espagnol orgueilleux et distrait, vanta avec amour la
+bière et les brouillards de sa patrie, maltraita le chien de Juana, qui
+ne voulait rien accepter de la main du nouveau page; en un mot, il ne
+perdit aucune occasion d'être agréable et bon mari, en disant force mal
+de l'Espagne, des femmes, des romances, des petits chiens et des pages
+qui jouent de la guitare.
+
+Quand le repas fut fini, Juana passa dans le salon, et s'assit
+mélancolique et silencieuse sur son grand fauteuil; elle tourna le dos à
+la fenêtre, pour ne pas voir le ciel que son époux venait de vanter et
+qui, cependant, ne manquait pas de beauté en cet instant où le soleil se
+couchait dans les brumes violettes de l'horizon; elle plaça elle-même
+sous ses pieds ce coussin que Ramire avait touché tant de fois avec
+amour, et, renfermant un soupir, elle écouta d'un air distrait les
+lourdes fadeurs de son époux.
+
+--Vive Dieu! Madame, s'écria M. le gouverneur de Berg-op-Zoom en voyant
+que la conversation languissait, il faut que je boive à votre santé un
+gobelet ou deux de bon vin vieux des Canaries.--Eyck! apportez ici le
+plus beau de mes flacons et deux verres à tige élancée!
+
+--Bien, mon fils; place cette petite table auprès de madame la
+gouvernante de Berg-op-Zoom; et maintenant, c'est bien, Eyck; vous êtes
+un bon serviteur, mon mignon, et vous aurez un beau pourpoint de soie
+jaune garni de rubans rouges, avec des chausses à dentelles de Malines,
+si je suis toujours content de vous. Je veux que vous ayez meilleure
+mine que ce fainéant d'Espagnol, dont nous sommes délivrés pour
+longtemps, Dieu merci!
+
+En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de
+doña Juana à demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y
+mouiller ses lèvres pâles.
+
+--Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire
+raison? Refuserez-vous de boire avec moi à la santé de notre digne
+parent et collègue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidèle protestant
+qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de
+papistes et d'idolâtres! ce rude et austère magistrat qui rend si bien
+la justice sans assemblées délibératives et vous fait pendre le premier
+venu au-dessus des fossés de sa ville, sans qu'il y ait seulement un
+bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crédit du
+gouverneur et la confiance qu'il inspire!
+
+La pauvre Juana, muette de désespoir, écoutait d'un air morne cette
+gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et
+l'accueil qui attendait le page à Anvers. Mais elle trouva dans sa
+fierté de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse
+idée, et de dérober à son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle
+se tourna vers Sneyders, qui s'était appuyé sur le dossier de son
+fauteuil d'un air à la fois niais et méchant et, saisissant son verre
+d'une main plus assurée:
+
+--Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle,
+dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action
+lâche et d'un crime inutile.
+
+En parlant ainsi, elle souleva son verre, et, comme elle l'approchait de
+celui de son mari, le son d'une guitare, accompagnée d'une voix triste
+et voilée, chanta en espagnol, sous la fenêtre, le refrain d'une des
+romances bien-aimées de Juana; cette voix ne pouvait être méconnue un
+instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur
+et de dépit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de
+Juana lancèrent un éclair de joie et de triomphe; l'éclat de la santé
+reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari:
+
+--Je bois, lui dit-elle, à la santé de notre parent et ami, le brave
+gouverneur d'Anvers!
+
+On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Après avoir rassuré sa
+maîtresse sur son sort, il s'était enfui du château, et il avait
+sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'eût pas confié, cette
+fois, à autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous
+les ordres de Gaston d'Orléans qui vint combattre pour l'Espagne contre
+le roi de France son frère. On assure que lorsque la paix générale fut
+conclue, en 1648, Ramire, parvenu à un rang important dans l'armée,
+rendit de grands services au vieux gouverneur d'Anvers, qui par
+politique ou par loyauté, avait refusé de seconder les desseins de
+Sneyders; ce qu'il y a de certain, c'est que Sneyders avait péri durant
+la guerre, et que le page était guéri de son amour pour la belle Juana,
+après douze années de guerre et d'ambition. Cependant, je ne saurais
+assurer qu'en la retrouvant à la cour de l'Empereur, comme elle pouvait
+être encore jeune, belle et riche, ce qui n'a été un défaut dans aucun
+temps, que je sache, il n'ait pas senti sa passion se rallumer;
+l'histoire n'en dit rien, et il ne tient qu'à vous de terminer celle-ci
+par un mariage, si ce dénoûment vous plaît.
+
+
+
+
+GARNIER
+
+
+Il y a peu de traits dans l'histoire des peuples et dans les révolutions
+des empires qui puissent servir de matière à plus d'observations
+philosophiques et psychologiques, que la manière dont mon ami Garnier
+devint l'amant de sa maîtresse.
+
+Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de moeurs pures, modéré en
+politique, plein d'idées neuves et de respect pour les convenances.
+C'est un garçon si rangé, qu'on ne l'entend jamais parler de ses dettes;
+point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique
+s'il en avait un, conservant d'ailleurs un juste orgueil, principalement
+ses jours de barbe. Son extrême propreté et la douceur de ses manières
+ont toujours suffi, dans le petit cercle où il vit, pour lui faire
+pardonner certain penchant pour l'école satanique. Je ne pense cependant
+pas qu'il se soit jamais cru absolument lord Byron; mais il s'en faut de
+si peu que ce n'est pas la peine d'en parler, et la chose est d'ailleurs
+si simple et commune à tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il
+aurait eu la modestie de s'en priver.
+
+Non-seulement il est très-facile aujourd'hui d'être lord Byron, mais il
+est encore très-difficile de ne pas l'être. Je ne parle pas des
+littérateurs; s'en abstenir leur est entièrement impossible. La raison
+en est aisée à concevoir, puisqu'on ne saurait faire un livre sans que
+les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient en parler sans
+mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles
+littéraires imprimés depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie
+privée, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries se
+propage de jour en jour dans tous les rangs de la société. Le dandysme a
+commencé, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rôle
+on boitât d'une manière assez marquée; mais on a aujourd'hui des idées
+plus tolérantes à cet égard, il suffit qu'on s'en reconnaisse la
+vocation; et dans le cas où elle serait faible, un valet de chambre bien
+appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec
+respect: «Et que Monsieur ait la bonté de se rappeler qu'il imite
+Byron.»
+
+Garnier, selon ses facultés, avait fait à tout cela quelques petites
+modifications. La tranquillité de ses occupations et l'éloignement de
+son quartier ne lui permettaient pas de mépriser les hommes. J'ai dit,
+d'autre part, qu'il avait peu de dettes; il ne faisait point de vers et
+détestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il
+n'avait pas de maîtresse, point de gastrite et possédait un seul habit.
+En un mot, il n'avait de notablement commun avec le noble lord que les
+bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d'une seule, Garnier
+étant d'une construction ordinaire et très-ferme sur ses deux larges
+pieds.
+
+Quoi qu'il en soit, le sort avait réservé à cette douce et bonne
+créature un des coups les plus frappants. Deux incidents d'une faible
+importance déterminèrent l'épisode le plus critique de sa vie. Ceux qui
+liront cette histoire verront qu'il était né pour justifier deux
+proverbes opposés l'un à l'autre, et ils ne s'en étonneront pas, puisque
+tous les proverbes ont leur contraire et que la sagesse des nations
+s'arrange toujours, quand on la consulte, pour répondre oui et non tout
+à la fois, comme, par exemple: «Qui ne risque rien n'a rien.--Tout vient
+à point à qui sait attendre.» Bien supérieure en cela aux oracles
+anciens, qui ne répondaient jamais ni oui ni non.
+
+ * * * * *
+
+Certain jour d'un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuyé sur son
+poêle éteint, réfléchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa
+provision de bûches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son
+habit vert, et il disait, en secouant la tête, que ce n'était pas là le
+véritable bonheur.
+
+Cette provision, il faut l'avouer, était mesquine, ces livres étaient
+noirs et enfumés, cette chandelle était mourante, et l'habit vert était
+attendrissant. Oui, si vous l'aviez vu, étalé sur cette chaise à demi
+rompue, avec ces plis misérables et cet air de bonhomie, lui, l'habit de
+fête, l'étendard du dimanche! les parements vous eussent navré, le
+collet vous eût tiré des larmes des yeux.
+
+Ce n'est pas que Garnier n'eût l'âme bien placée: il ne s'aveuglait sur
+quoi que ce soit et n'accordait pas à un tailleur plus de respect qu'il
+ne devait. Mais, s'il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours,
+n'est-il pas vrai aussi que la pauvreté n'est pas faite pour les
+adoucir? La mélancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d'un
+melon mal digéré ou d'un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi réelle
+que celle qui habite le toit d'un pauvre diable sous la forme d'un
+mémoire de blanchisseuse ou d'un bouton de moins à un unique habit. Cela
+n'est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n'est que la
+soeur de l'ennui; elle entre parfois par les balcons entr'ouverts, pour
+traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries; elle
+s'accroche un instant aux lambris sculptés et aux angles des cadres
+gothiques. Puis l'aboiement d'un chien, le parfum d'une tasse de thé la
+chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle étend dans les
+mansardes, de la porte à la fenêtre, sa longue toile d'araignée; de
+faibles rayons de soleil glissent à peine et se font jour entre ces
+réseaux épais; un insecte y danse çà et là au milieu d'un flot de
+poussière, tandis que le monstre aux pattes velues s'y accroche et s'y
+suspend dans tous les sens.
+
+Garnier ouvrit sa fenêtre. Hélas! quel beau froid il faisait! comme s'il
+y avait de beaux froids quand on compte ses bûches! le soleil était sans
+nuages, la terre sèche et nette comme une assiette d'étain. Les voitures
+allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie! et lui aussi il
+était abonné à un cabinet de lecture, et il était plein de désirs, plein
+de séve et de fermentation, comme un drame moderne!
+
+Et lui aussi il voyait passer dans ses rêves des légions de frêles
+jeunes filles, des armées d'êtres angéliques et des Andalouses
+échevelées, tout comme un autre! lui aussi il comprenait profondément le
+moyen âge, et lui aussi il était l'homme de son temps, l'expression du
+siècle, comme une préface nouvelle! et lui aussi il était allé aux
+Italiens la veille; il y avait vu un ange de lumière en robe orange.
+
+Voilà ce qui navrait Garnier. Oh! si à cette heure d'angoisse il avait
+eu une voiture de remise, il serait allé au bois de Boulogne, et il
+aurait cherché dans la foule bigarrée et étincelante, dans la grande
+foule aux mille têtes, la robe orange de sa beauté. Oh! s'il avait eu un
+coursier espagnol, à la fauve crinière, longue et effilée comme de la
+soie, au pied sonore, à l'oeil sanglant; s'il avait eu un traîneau
+russe, avec ses grelots d'argent et ses mules bondissantes sous les
+panaches empourprés! une gondole vénitienne avec son falot sur sa tête
+de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes! oh! s'il
+avait eu un dromadaire égyptien, un renne lapon, un éléphant siamois!
+oh! s'il avait eu cent écus!
+
+Damnation! tous les jours le même dîner, le même poêle, le même habit
+vert! La vie est-elle donc si douce? le suicide n'est-il pas un des
+besoins du siècle, une des conséquences de la littérature?
+
+Garnier regardait de travers un pistolet accroché à son mur, un pauvre
+pistolet sans pierre, incapable de nuire à personne.
+
+«Sombre et fidèle ami, s'écria le jeune homme, que renfermes-tu dans tes
+entrailles de fer? Quel secret mystérieux de doute et de terreur
+diras-tu à l'oreille de l'homme assez osé pour te poser sur sa tempe
+amaigrie? Quelle vérité terrible jaillira dans l'éclair de ta vieille
+batterie noircie par la fumée?
+
+--Hélas! semblait répondre modestement le pauvre pistolet sans fiel, je
+n'ai plus de ressort, et toi-même tu n'as pas de poudre. Une détonation
+funeste, si tu me tournais contre toi, annoncerait l'instant de ma
+propre mort et non de la tienne; les éclats que tu recevrais dans le nez
+et dans les yeux seraient les seules marques que je pourrais te laisser
+de mes longs et cruels services.
+
+N'est-ce pas quelque chose de hideux que l'influence d'un quantième?
+Quand je pense que le premier du mois Garnier voltigeait sur les
+prairies émaillées, semblable à une bergeronnette des champs! Les
+rosettes de ses escarpins étaient humides de rosée, de douces larmes
+erraient dans ses yeux. «Et qui donc lui donnait le bras?--Que vous
+importe?--Eh bien! oui, c'était une lingère.» O solitude de Meudon! ô
+jouissance du pauvre! celui qui ne vous connaît pas n'a jamais ni ri ni
+pleuré.
+
+Garnier prit donc son violon et commença à se frotter les mains; il joua
+_Di tanti palpiti_. Un orgue qui passait dans la rue fit entendre
+aussitôt le choeur des montagnards de _la Dame blanche_; une grisette se
+mit à sa fenêtre; le son du cor de chasse partit de l'entresol d'un
+marchand de vin et fit pousser à un petit chien les plus affreux
+gémissements. Garnier se sentit inondé du sentiment de l'harmonie, et un
+déluge de pleurs s'apprêtait à le soulager, lorsqu'on tira le cordon de
+la sonnette.
+
+Un domestique en livrée parut à la porte. Garnier le reconnut, c'était
+celui du jeune Trois-Étoiles, son ami d'enfance et son camarade de
+collége. Souvent l'équipage bruyant de l'homme de plaisir s'était arrêté
+à la porte du modeste étudiant; souvent Garnier, rasant les boutiques
+sur la pointe du pied, comme une hirondelle en temps de pluie, s'était
+rendu à l'hôtel splendide du père de Trois-Étoiles, après avoir, du bout
+de ses gants beurre frais, soulevé légèrement le marteau nouvellement
+verni; ses bas de soie mouchetés de crotte s'étaient enfoncés avec
+onction dans la laine moelleuse des tapis. Souvent inondé de vin,
+Garnier avait passé de bonnes heures au bruit des verres et des
+assiettes, et parfois, au dessert, les coudes sur la table, il avait
+décoché l'anecdote concise dont le trait, tant soit peu satanique,
+déridait le noble foyer.--Jamais la figure osseuse et abasourdie du
+laquais qui venait de sonner ne s'était présentée devant lui dans un
+moment plus opportun; une lettre fut bientôt ouverte. Voici ce qu'elle
+contenait:
+
+
+«Mon cher ami, prêt à partir pour, etc., où je reste trois semaines,
+j'ai à te dire que, etc.
+
+»_Signé_: TROIS-ÉTOILES.
+
+»_Post-scriptum._ Fais-moi le plaisir de m'envoyer deux douzaines de
+crayons et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras; tu sais
+qu'ils sont à toi et que cela m'oblige. Adieu, au revoir, Garnier.»
+
+
+Que pensez-vous que fit Garnier? qu'il se montra joyeux, qu'il courut à
+son habit vert? Il ne se montra point joyeux; il courut à son habit
+vert, c'est vrai, je n'en disconviens pas, mais il fronça les sourcils;
+ses mains allèrent naturellement s'enfoncer dans ses poches, comme pour
+en braver la profondeur. Son menton disparut dans sa cravate, sa clef
+dans son gousset, et au moment où il tira sa porte, en disant à François
+de le suivre, l'ariette la plus folle s'élança de ses lèvres
+entr'ouvertes.
+
+Je vous prie de remarquer que je ne plaisante point, et que cette
+histoire n'est point un conte. Garnier demeure rue Poirée; sa famille
+est de Lons-le-Saunier.
+
+Dès que Garnier fut chez Trois-Étoiles, il monta à cheval. Dès qu'il fut
+à cheval, il fut au bois; dès qu'il fut au bois, il chercha de côté et
+d'autre la beauté qu'il avait vue aux Bouffes.
+
+Elle passa aussitôt près de lui, très-lentement et en voiture
+découverte. Il la regarda à plusieurs reprises; mais il ne la reconnut
+pas, attendu qu'elle avait oublié de mettre sa robe orange, et qu'elle
+était en douillette bleue. Quant à elle, elle ne le reconnut pas non
+plus, quoiqu'il eût toujours son habit vert, attendu que la veille elle
+n'avait fait aucune attention à lui.
+
+Garnier, depuis trois heures jusqu'à cinq, ne cessa de s'évertuer de la
+manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère
+averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre
+à la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures
+se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis
+que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd
+et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier,
+perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée,
+une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier
+s'arrêta court, c'est-à-dire voulut s'arrêter court; mais son cheval
+étant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le
+cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour
+continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant à la
+renverse. Il ne s'entêta pas, et, élevant les guides, il partit comme un
+trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientôt à côté de la
+voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent
+qu'oeillades meurtrières et soupirs à la dérobée.
+
+Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense
+forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur,
+lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de
+Werther crépu. Tant que le cheval de Trois-Étoiles pensait à ses
+affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance.
+Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre
+ensemble, avait fini par s'accommoder à sa taille; d'autre part, la
+pluie augmentait le mérite de sa démarche.
+
+La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée; elle avait de la
+bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu'à l'occiput; bien faite
+d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beautés parisiennes
+qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu'un a dit qu'elles devraient
+aller au Tuileries avec un bougeoir à la main.
+
+Garnier lui revint à la tête au moment où, en rentrant chez elle, sa
+femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu'à six
+heures un quart, heure, où elle fut dîner en ville.
+
+En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante:
+à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois,
+apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop et
+escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot
+jusqu'à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles,
+jusqu'à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez
+elle.
+
+Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j'attendais
+Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange; un frisson mortel le
+parcourut: c'était la lune rousse qui commençait.
+
+Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de
+Garnier. L'habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue,
+et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque
+soir.
+
+Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit:
+
+«Madame, depuis longtemps que je vous suis partout, peut-être ne
+m'avez-vous pas fait l'honneur...»
+
+Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu'il écrivit; il écrivit ce
+que tout le monde écrit, ce qu'Adam écrivait à Ève, ce que vous avez
+écrit hier, et ce que vous écrirez demain.
+
+La dame orange fut émue; elle demanda l'adresse de Garnier, et lui
+défendit, dans sa réponse, de songer à elle plus longtemps. Garnier,
+rempli du désespoir le plus affreux, passa le reste de la journée sous
+ses fenêtres. A la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le
+concierge, faute d'argent, avec la plus grande politesse. La femme de
+chambre lui entr'ouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit
+chien, il se précipita aux pieds de la belle Amélie.
+
+Garnier, comme on l'a dit, comprenait la passion échevelée, l'amour
+dramatique et quantité d'autres belles choses qui sont dans nos
+habitudes. La dame le fit mettre à la porte après s'être laissé baiser
+la main.
+
+Le lendemain, contre toute attente, il fit un beau soleil; Garnier,
+enivré de langueur, envoya chez la dame orange; il lui demandait un
+rendez-vous, qui lui fut accordé. A quatre heures, il monta à cheval; le
+rendez-vous était pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses
+yeux étaient à demi fermés pour indiquer la fatigue d'une nuit de
+remords; elle s'était penchée beaucoup plus que de coutume dans le fond
+de sa voiture, et le peu de rouge qu'elle avait marquait la crainte et
+l'espérance.
+
+Il arriva qu'un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s'étaient
+jeté la dame orange à la tête, dans un cotillon de deux heures et demie,
+s'arrêta autour de sa voiture. Elle avait dansé comme un ange; sa parure
+était la plus délicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses
+doigts, sentit qu'il fallait payer de sa personne.
+
+J'ai dit plus haut que deux événements, frivoles en apparence et
+entièrement dus au hasard, décidèrent du sort de Garnier. En ce moment,
+il était parvenu au plus haut degré du bonheur, son étoile était à son
+zénith; celle de la dame orange s'en approchait en scintillant comme une
+tremblante planète. Son idéal descendait sur la terre; et comme le
+Théodore de Lope de Véga, il était prêt à tendre les bras au ciel en
+s'écriant: «Fortune, mets un clou d'or à l'essieu de ta roue! car ici tu
+dois t'arrêter!»
+
+Il s'élança vers la dame orange, voulant se mêler au groupe qui la
+félicitait. Malheureusement, pour s'élancer, il enfonça imprudemment ses
+deux éperons dans le ventre du cheval de Trois-Étoiles, qui pensait à
+ses affaires. Il y eut encore une petite contestation; mais cette fois
+les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier,
+convaincu, tomba la tête la première sans se faire le moindre mal.
+
+J'ai annoncé que cette histoire est vraie; j'ai dit la demeure de
+Garnier; la vérité m'oblige à ajouter que la calèche continua sa marche,
+et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excès de la joie, se
+rendit à l'hôtel de la dame orange, il trouva la porte fermée.
+
+La dame s'était-elle moquée du pauvre garçon, ou sa chute malencontreuse
+l'avait-elle dégoûtée de lui? Rien, il est vrai, n'avait motivé cet
+accident; mais si elle eût connu Garnier, elle aurait su que bien
+rarement les innombrables accidents qui lui arrivaient étaient motivés.
+Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour
+de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les déboires les
+plus ironiques. Qu'on me permette d'en citer un exemple. Un jour,
+Garnier, voulant écrire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha
+dessus. Il en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. Il
+ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d'Angleterre; le tiroir
+résista, puis, cédant tout à coup avec violence, il renversa toute son
+encre rouge sur sa provision de papier blanc. L'encre gagnait de plus en
+plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui
+menaçaient de s'étendre jusqu'à son pantalon neuf. Cependant Garnier, sa
+plume entre les dents, n'osait porter sur rien ses doigts ensanglantés;
+il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que
+lui causa la clef qu'il avait heurtée, il fit aussitôt un soubresaut en
+arrière. Sa chaise manqua des quatre pieds; ce fut alors que son
+paravent, placé derrière lui, perdit équilibre, et, s'abattant avec une
+majestueuse lenteur, couvrit de ses ailes déployées la table, la chaise,
+la chandelle et Garnier.
+
+Ceci paraîtra peut-être puéril au lecteur; c'étaient là cependant les
+plus grands malheurs de Garnier; mais comme sa vie en était tissue, ses
+désagréments les plus légers, se succédant ainsi sans relâche,
+finissaient, comme autant de gouttes d'eau, par composer un torrent
+implacable sous lequel Garnier se débattait en vain dans le plus affreux
+désespoir.
+
+Dépérissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une
+chute de cheval dans une allée sablée pouvait suffire pour lui faire
+perdre un coeur de femme. Il jura de ne plus aller au bois, de ne plus
+revoir Amélie, et sa bulle de savon, crevée par une épingle, lui remplit
+la cervelle de gaz méphitique en s'évaporant dans les airs. «Je ne
+m'étais pourtant pas fait le moindre mal,» se disait-il un matin en
+regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges
+estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c'était là
+le mal précisément. S'il s'était seulement enfoncé une côte, tout était
+sauvé, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient
+coulé le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l'Ancien,
+déchirer l'appareil sanglant et mourir pour celle qu'il aimait. Mais il
+s'était relevé à l'instant même, et il avait cru bien faire, en recevant
+avec un sourire la cruelle insulte du destin.
+
+La plus noire mélancolie s'empara de lui: jamais il n'avait été plus
+complétement Byron. Pour la première fois de sa vie, il était en droit
+de haïr l'espèce humaine. Il renonça au monde, et écrivit d'une main
+ferme sur la première feuille d'une belle main de papier blanc le titre
+d'un roman par lettres avec cette épigraphe:
+
+«Frailty thy name is woman.»
+
+Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes.
+C'était un gros baril de bière mousseuse. Son nez ne saurait être
+comparé qu'à la trompette du jugement dernier. Tout ce qu'il faisait,
+tout ce qu'il disait, ressemblait au bruit d'une charrette. Si l'idée
+lui était jamais venue de se cacher dans l'appartement de sa femme pour
+surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris à coup sûr, comme dans
+la chanson italienne, un effroyable éternument. Mais jamais pareille
+idée ne lui était venue. Entre deux profondes ornières, sa vie
+s'écoulait doucement, soulevée çà et là par les cahot de son gros rire.
+Depuis quinze ans de mariage, il s'était pris régulièrement de passion
+pour tous les adorateurs de sa femme. Il n'avait jamais vu Garnier
+qu'une fois ou deux; mais cette irrésistible sympathie n'avait pas
+manqué son effet, et dès qu'il eut organisé pour le printemps ses dîners
+périodiques à la campagne, il fallut, bon gré, mal gré, que sa nouvelle
+connaissance en fût.
+
+Me promenant un jour à cette époque dans le jardin de ce brave homme
+avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dépend
+ici-bas de peu de chose: que se serait-il passé le 27 juillet s'il avait
+fait une pluie battante? Que serait devenu l'univers, si Brutus, aux
+ides de mars, eût avalé, comme Anacréon, un raisin de travers? Que
+feriez-vous vous-même si vous gagniez à la loterie?
+
+Garnier, ne mettant point à la loterie, niait positivement la chose. Il
+détestait la littérature philosophique et s'était opiniâtré toute sa vie
+à s'abandonner avec confiance à ce même hasard qui le mystifiait si
+assidûment. Il leva les yeux au ciel. Hélas! sa brillante étoile avait
+disparu. La planète de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse
+dans un éther sans nuages. Un léger coup de vent fit frémir les
+feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines,
+s'éleva tout à coup de l'horizon. Elle monta silencieusement vers la
+voie lactée; puis, s'épaississant de plus en plus, elle s'arrêta, comme
+incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pièce
+d'eau; les fleurs s'épanouissaient sous la rosée. Un bruit sourd et
+éloigné annonça que l'air se chargeait d'électricité; alors la nue
+s'abaissa sur la terre et, comme par un ressort magique, étendit deux
+sombres ailes de l'orient à l'occident. Une faible fissure, semblable à
+une meurtrière profonde, laissait seule encore apercevoir l'immensité.
+La planète de la dame orange scintillait pleine d'audace. Comme une
+flèche lancée par un arc mogol, ses rayons acérés traçaient du ciel à la
+terre une hyperbole de feu. Mais c'est en vain qu'elle luttait contre
+l'orage, et la nuée, crevant tout à coup avec un fracas terrible, la
+dévora et l'anéantit.
+
+La pluie nous avait forcés à rentrer dans le salon, et nous prîmes
+bientôt place à table. Garnier, ne pouvant guérir son fatal amour, ne
+manquait pas de faire la plus sotte figure partout où il se montrait. La
+dame orange, il faut en convenir, le dédaignait complétement. Jamais
+elle n'avait été plus à la mode.
+
+Ce jour-là surtout, il n'avait jamais été en butte à des railleries plus
+mordantes, à de plus cruelles agaceries. L'ironie est une figure de
+rhétorique qui, lorsqu'elle n'est pas trop prodiguée, est du plus grand
+effet. Ce qui portait la belle Amélie à rire outre mesure, c'est qu'elle
+avait les dents fort belles. A chaque trait piquant qui sortait de ses
+lèvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trépignement des
+laquais, croassait la gaieté bruyante de l'amphitryon. Garnier se montra
+d'abord très-peu sensible à tout ce qui se passait autour de lui; tout
+en se dandinant à trois pieds de la table et en marchant sur sa
+serviette, il se conformait scrupuleusement à ses habitudes dévorantes:
+la tête penchée sur son assiette, il ne laissait jamais le maître
+d'hôtel effleurer en vain, dans sa tournée, sa crinière hérissée; et si,
+par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de
+se balancer à droite et à gauche en regardant ses voisins d'un air
+inquiet.
+
+Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards
+s'étant pris à déraisonner, le curé du village baissa la tête; il
+aperçut devant lui un bowl d'eau tiède dont il ignorait complétement
+l'usage. C'était la première fois qu'il sortait de son presbytère pour
+dîner au château. Après avoir hésité quelques moments, il prit le parti
+courageux d'avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s'en
+aperçut, et, charmée de cette aventure, fixa ses grands yeux sur
+Garnier, espérant qu'il en ferait autant. Garnier était, de son naturel,
+la plus distraite créature du monde. On le rencontrait quelquefois sans
+chapeau, et toutes les fois qu'il se trouvait chargé, dans la rue, d'un
+paquet assez fort pour l'obliger à prendre un fiacre, il oubliait
+infailliblement dans la voiture ce qui l'avait forcé d'y monter.
+
+Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et
+s'arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa
+voisine. La dame orange n'y put tenir, et pour étouffer un grand éclat
+de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu'elle prit pour
+une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande
+était une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du
+milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se
+trouvait derrière l'enleva aussitôt. Amélie n'avait pas poussé un cri;
+elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en
+était aperçu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards
+étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas
+de crier à tue-tête.
+
+Impossible de faire remettre la dent funeste. Déjà elle entendait
+chuchoter: «Madame une telle a une dent postiche.» Sa beauté était
+perdue, son règne était passé.
+
+Garnier la dévorait des yeux. Comme il la plaignait sincèrement, lui,
+que cette fatale beauté avait réduit au désespoir! Comme il serait tombé
+de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant
+la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle
+qui en était tombée! comme il souffrait pour elle! comme de grosses
+larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque,
+prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour
+y pleurer à chaudes larmes!
+
+Amélie était au désespoir; son étoile était tombée dans l'immensité. De
+tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde,
+et quarante ans à vivre avec une dent de moins.
+
+La belle Amélie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour
+l'Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est
+parfaitement remplacée, et qu'elle a les noisettes en horreur.
+
+
+
+
+LE CONTREBANDIER
+
+HISTOIRE LYRIQUE
+
+
+La chanson du _Contrebandier_ est populaire en Espagne; cependant, bien
+qu'elle ait la forme tranchée, la simplicité laconique et le parfum
+national de toutes les _tiranas_ espagnoles, elle n'est pas, comme les
+autres, d'origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l'auteur de
+_Bug-Jargal_ a poétiquement jetée à travers son roman, fut composée par
+Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connaître à tous les salons de
+l'Europe la grâce énergique et tendre des _boleros_ et des _tiranillas_.
+Parmi les plus goûtées, le _Contrabandista_ fut celle que chantait avec
+le plus d'amour la grande artiste; elle y puisait, avec tant de force,
+les souvenirs de l'enfance et les émotions de la patrie, que son
+attendrissement l'empêcha plus d'une fois d'aller jusqu'au bout; un jour
+même elle s'évanouit après l'avoir achevée. Les paroles de cette
+chansonnette sont admirablement portées par le chant, mais elles sont
+insignifiantes séparées de la musique, et il serait impossible de les
+traduire mot à mot.
+
+L'air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve à là fin de
+toutes les _tiranas_, et qui, ordinairement mélancolique et lente,
+s'exhale comme un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du
+_Contrebandier_ est un véritable _sonsonete_; il se perd, sous son
+mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme
+le vol à tire-d'aile de l'oiseau qui s'échappe, comme le galop du cheval
+qui fuit à travers la plaine; mais, malgré cette expression de gaieté
+insouciante, quand, d'une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes
+ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille
+lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous
+sépare, vous trouvez dans l'adieu moqueur du bandit quelque chose
+d'étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons
+et braquer son fusil sur votre épaule; et peut-être en même temps le
+hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa _coplita_ dans l'abîme.
+
+Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du
+_Contrebandier_. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le
+mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le
+résumé de la vie d'artiste, de laquelle, à son dire, la vie de
+contrebandier est l'idéal. Le _aye_, _jaleo_, ce _aye_ intraduisible qui
+embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse,
+semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer
+le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie.
+
+Il disait sans cesse qu'il voulait pour toute épitaphe sur sa tombe: _Yo
+que soy el Contrabandista_, tant Othello et don Juan s'étaient
+identifiés avec le personnage imaginaire du _Contrebandier_.
+
+Liszt a composé pour le piano, sur ce thème répandu et immortalisé chez
+nous par les dernières années de la Malibran, un _rondo fantastique_ qui
+est une de ses plus brillantes et plus suaves productions. Après une
+introduction pleine d'éclat et de largeur, l'air national, d'abord rendu
+avec toute la simplicité du texte, passe, et par une suite de caractères
+admirablement gradués, de la grâce enfantine à la rudesse guerrière, de
+la mélancolie pastorale à fureur sombre, de la douleur déchirante au
+délire poétique. Soudain, au milieu de toute cette agitation fébrile,
+une noble prière admirablement encadrée dans de savantes modulations,
+vous élève vers une sphère sublime; mais, même dans cette atmosphère
+éthérée, les bruits lointains de la vie, les chants, les pleurs, les
+menaces, les cris de détresse ou de triomphe, cris de la terre! vous
+poursuivent. Arraché à l'extase contemplative, vous redescendez dans la
+fête, dans le combat, dans les voix d'amour et de guerre; puis la poésie
+vous en retire encore; la voix mystérieuse et toute-puissante vous
+rappelle sur la montagne, où vous êtes rafraîchi par la rosée des larmes
+saintes; enfin la montagne disparaît et les flambeaux du banquet
+effacent les cieux étoilés. Mille voix, âpres de joie, d'orgueil ou de
+colère, reprennent le thème, et les choeurs foudroyants terminent ce
+vaste poëme, création bizarre et magnifique qui fait passer toute une
+vie, tout un monde de sensations et de visions sur les touches brûlantes
+du clavier.
+
+Un soir d'automne, à Genève, un ami de Liszt fumait son cigare dans
+l'obscurité, tandis que l'artiste répétait ce morceau récemment achevé:
+l'auditeur, ému par la musique, un peu enivré par la fumée du Canaster,
+par le murmure du Léman expirant sur ses grèves, se laissa emporter au
+gré de sa propre fantaisie jusqu'à revêtir les sons de formes humaines,
+jusqu'à dramatiser dans son cerveau toute une scène de roman. Il en
+parla le soir à souper et tâcha de raconter la vision qu'il avait eue;
+on le mit au défi de formuler la musique en parole et en action. Il se
+récusa d'abord, parce que la musique instrumentale ne peut jamais avoir
+un sens arbitraire; mais le compositeur lui ayant permis de s'abandonner
+à son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rêve dans
+une forme qu'il appela lyrico-fantastique, faute d'un autre nom, et qui
+après tout n'est pas plus neuve que tout ce qu'on invente aujourd'hui.
+
+
+YO QUE SOY CONTRABANDISTA
+
+_Paraphrase fantastique sur un rondo fantastique de FRANZ LISZT_
+
+
+INTRODUCTION
+
+UN BANQUET EN PLEIN AIR DANS UN JARDIN
+
+LES AMIS (Choeur).
+
+Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent
+jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les
+fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour qui nous rassemble à la même
+table dans la maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie!
+
+LE CHATELAIN (Air).
+
+Viens, serviteur qui m'as bercé, verse-moi le vin généreux de mes
+collines. Tout à l'heure, les mains qui guidèrent les pas débiles de mon
+enfance soutiendront mes jambes avinées, et quand l'ivresse me fera
+bégayer, tu oublieras que je suis ton seigneur, et tu me diras encore
+une fois, comme jadis: «Il faut aller dormir, mon enfant.»
+
+LES AMIS (Choeur).
+
+Que la coupe de la joie s'emplisse pour le serviteur fidèle. Que son
+front austère se déride et qu'il soit vaincu par l'esprit joyeux qui rit
+dans les amphores. L'esprit de l'ivresse, c'est Bacchus enfant, non
+moins beau, plus aimable, et plus éternel que le maussade Cupidon. Bois,
+vieillard, afin que tu te sentes jeune comme le petit page que tu
+gourmandes, afin que ton maître, privé de guide, ne puisse retrouver sa
+couche et reste à table avec nous jusqu'au jour.
+
+UN CONVIVE (Air).
+
+O toi, ma belle fiancée, pourquoi refuses-tu de remplir ta coupe?
+pourquoi la poses-tu en souriant sur la table après avoir mouillé les
+lèvres? Si tu ne bois pas autant que moi, je croirai que déjà s'en va
+ton amour, et que tu crains de me l'avouer dans l'ivresse.
+
+LES AMIS (Choeur).
+
+Buvez, nos femmes, nos soeurs, buvez et chantez! le vin ne trahit que
+les traîtres. Il est comme la trompette du jugement dernier qui forcera
+les menteurs à se dévoiler et qui proclamera la gloire des véridiques.
+Vous qui n'avez ni mauvaise pensée ni secret coupable, laissez tomber
+des paroles confiantes de vos bouches discrètes, comme, dans les jours
+d'avril, l'onde s'échappe abondante et limpide des flancs glacés de la
+montagne.
+
+LES FEMMES (Choeur).
+
+Nous boirons et nous chanterons avec vous, car nous n'avons rien dans
+l'âme qui ne puisse arriver jusqu'à nos lèvres. Et, d'ailleurs, si nous
+disions quelque chose de trop ce soir, nous savons que vous ne vous en
+souviendriez plus demain.
+
+TOUS.
+
+Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent
+jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les
+fleurs de l'oranger. Ce jour nous rassemble à la même table dans la
+maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie!
+
+UN CONVIVE (Récitatif).
+
+Craignons que le bruit de nos voix réunies ne nous enivre plus vite que
+le vin. Laissons l'esprit joyeux de l'ivresse s'emparer de nous
+lentement et verser peu à peu dans nos veines sa chaleur bienfaisante.
+Que le plus jeune d'entre nous chante seul un air populaire de ces
+contrées, et nous dirons seulement le refrain avec lui.
+
+L'ENFANT (Récitatif).
+
+Voici un air des montagnes que vous devez tous connaître et qui fait
+verser des larmes à ceux qui l'entendent sous des cieux étrangers.
+
+CHOEUR.
+
+Chante, jeune garçon, chante, et qu'en te répondant chacun de nous se
+félicite d'avoir revu le toit de ses pères. Heurtons les coupes de la
+joie.
+
+L'ENFANT (Air).
+
+La chanson espagnole: _Yo que soy Contrabandista_.
+
+Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie. J'erre nuit et
+jour dans la montagne, je descends dans les villages et je courtise les
+jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon
+petit cheval noir, et je me sauve dans la montagne, _aye, aye_, mon bon
+petit cheval, voici la ronde, _aye, aye_. Adieu, les jolies filles.
+
+LE CHOEUR.
+
+_Aye, aye_, mon brave petit cheval noir, voici le guet. Adieu, les
+jolies filles. _Aye, aye._ Heurtons les coupes de la joie, que leurs
+flancs vermeils...
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Quel est ce pèlerin qui sort de la forêt suivi d'un maigre chien noir
+comme la nuit? Il s'avance vers nous d'un pas mal assuré. Il semble
+harassé de fatigue; qu'on remplisse une large coupe, et qu'il boive à sa
+patrie lointaine, à ses amis absents!
+
+LE CHOEUR.
+
+Pèlerin fatigué, heurte et vide avec nous la coupe de la joie. Bois à ta
+patrie lointaine, à tes amis absents!
+
+LE VOYAGEUR (Air).
+
+Patrie insensible, amis ingrats, je ne boirai point à vous. Soyez
+maudits, vous qui accueillez un frère comme un mendiant; soyez oubliés,
+vous qui ne reconnaissez point un ancien ami. Je veux briser cette coupe
+offerte au premier passant comme une aumône banale; je veux me laver les
+pieds dans le vin qui ne doit pas s'échauffer par le coeur. Mauvais vin,
+mauvais amis, mauvaise fortune, mauvais accueil.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qui es-tu, toi, qui seul oses nous braver tous sous le toit de nos
+pères, toi qui te vantes d'être un des nôtres, qui renverses dans la
+poussière la coupe de la joie et le vin de l'hospitalité?
+
+LE VOYAGEUR (Récitatif).
+
+Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et à cause
+de cela personne ne me reconnaît. Si j'étais arrivé à vous dans l'éclat
+de ma splendeur passée, vous fussiez tous accourus à ma rencontre, et la
+plus belle de vos femmes m'eût versé le vin de l'étrier dans une coupe
+d'or. Mais je marche seul, sans cortége, sans chevaux, sans valets et
+sans chiens; l'or de mon vêtement est terni par la pluie et le soleil;
+mes joues sont creusées par la fatigue, et mon front s'affaisse sous le
+poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du
+monde. Qu'avez-vous à me regarder d'un air stupéfait? N'avez-vous pas de
+honte d'être surpris dans l'orgie par celui qui se croyait pleuré par
+vous à cette heure?
+
+Allons, qu'on se lève, et que le plus fier d'entre vous me présente son
+siége, auprès de la plus belle d'entre vos femmes.
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas
+si ce n'était aujourd'hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux
+fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de
+même en ce jour consacré à l'hospitalité nous consentons à entendre
+gaiement les facéties d'un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin
+et notre égal.
+
+LE VOYAGEUR (Chant).
+
+Le pèlerin qui vous parle n'est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes.
+Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et quel est-il maintenant? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes
+lèvres avides la coupe de la joie.
+
+LE VOYAGEUR (Récitatif).
+
+Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n'a plus ni amis ni
+patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant, ô enfants
+de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en
+entier le calice de la vie, car la douleur m'a fait plus grand et plus
+fort que le plus fort et le plus grand d'entre vous.
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Étranger, ta présomption m'amuse; si je ne me trompe, tu es un poëte de
+carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du
+genre emphatique; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point
+boire, amuse-nous à jeun, de tes déclamations, tandis que nous allons
+vider les coupes de la joie.
+
+UNE FEMME (Récitatif).
+
+O mon cher fiancé! ô mes amis! ô mon seigneur le châtelain! cet homme
+dit qu'il est le plus grand d'entre nous, et son impudence mérite votre
+pardon, car il a dit, en même temps, qu'il était le plus malheureux des
+hommes. Je vous supplie de ne point l'affliger par vos railleries, mais
+de l'engager à nous raconter son histoire.
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Allons, pèlerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe,
+raconte-nous tes malheurs, et notre joie les écoutera avec pitié pour
+l'amour d'elle.
+
+LE PÈLERIN (Récitatif).
+
+Châtelain, j'ai autre chose à penser qu'à te divertir. Je ne suis ni un
+improvisateur, ni un trouvère, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je
+ris en moi-même d'un rire lugubre et désespéré en voyant les turpitudes
+et les misères de l'homme. Jeune femme, je n'ai rien à raconter. Toute
+l'histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots: _Je suis homme!_
+
+LA HERMOSA (Récitatif).
+
+Infortuné, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le
+donc, ô mes amis! ne vous semble-t-il pas reconnaître ses traits altérés
+par le chagrin? O mon cher Diego, regarde-le; ou bien j'ai vu cet homme
+en rêve, ou bien c'est le spectre de quelqu'un que nous avons aimé.
+
+DIEGO (Récitatif).
+
+Hermosa, votre pitié est obligeante; je veux être le cousin du diable si
+j'ai jamais rencontré cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous
+apparut en rêve, ce fut à coup sûr un rêve sinistre à la suite d'un
+méchant souper. N'importe, s'il veut raconter son histoire, je le tiens
+quitte de ma colère, car le regard qu'il attache sur vos belles mains
+commence à me faire trouver le bragance amer.
+
+TOUS (Choeur).
+
+S'il veut raconter ses aventures, qu'il emplisse et vide avec nous les
+coupes de la joie; mais, s'il ne veut ni parler ni boire, qu'il aille
+chez son cousin le diable, et qu'il vide avec lui le fiel de la haine
+dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie.
+
+L'ENFANT (Récitatif).
+
+D'une voix timide, la tête nue et un genou en terre, devant monseigneur
+j'ose ouvrir un avis. Cet homme a été attiré vers nous par le refrain de
+ma chanson. Quand j'ai commencé à chanter, il suivait la lisière du bois
+et se dirigeait précipitamment vers la plaine. Mais tout d'un coup son
+oreille a semblé frappée de sons agréables, il est revenu sur ses pas;
+deux ou trois fois il s'est arrêté pour écouter, et quand j'ai eu fini
+de chanter il était près de nous. Il dit qu'il est des nôtres, que vous
+l'avez connu, qu'il est ici dans sa patrie, eh bien! qu'il chante ma
+chanson, et s'il la dit tout entière sans se tromper, nous ne pouvons
+pas douter qu'il soit né dans nos montagnes.
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Soit. Tu as bien parlé, jeune page, et je t'approuve parce que la
+Hermosa sourit.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu as bien parlé, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le
+châtelain t'approuve. Que l'étranger chante ta chanson, et qu'il heurte
+avec nous la coupe de la joie!
+
+LE VOYAGEUR (Récitatif).
+
+Eh bien, j'y consens. Écoutez-moi, et que nul ne m'interrompe, ou je
+brise la coupe de la joie. (Il chante.) Moi... moi... moi!...
+
+LE CHOEUR.
+
+Bravo, il sait parfaitement la première syllabe.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Silence! (Il chante.)--Moi qui suis un jeune chevrier.
+
+LE CHOEUR.
+
+Fi donc! fi donc! ce n'est pas cela.
+
+LA HERMOSA.
+
+Laissez-le continuer, il a la voix belle.
+
+LE VOYAGEUR (Air).
+
+Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mène une
+douce vie. Je vis loin des villes et je n'ai jamais vu que de loin le
+clocher d'or de la cathédrale. J'aime toutes les belles filles de la
+vallée, mais ma soeur Dolorie entre toutes. Ma soeur, plus belle que
+toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma soeur qui
+repose là-haut sous les vieux cèdres, sous le jeune gazon, ma pauvre
+soeur! Ah! ma vie s'est écoulée dans les larmes.
+
+DIEGO (Récitatif).
+
+Que dit-il? et quelle étrange confusion dans ce chant inconnu? Sa soeur
+qu'il aime vivante et qu'il pleure morte tout ensemble? Sa douce vie sur
+la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitôt? Hermosa, sa voix
+est pure, mais sa cervelle est bien troublée.
+
+LA HERMOSA (Récitatif).
+
+O mon Dieu! j'ai ouï parler d'une certaine Dolorie dont le frère...
+
+DIEGO.
+
+Hermosa, ta pitié est trop obligeante. Que cet aventurier chante la
+chanson du pays, ou qu'il aille en enfer vider la coupe des larmes avec
+Satan, son cousin.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'il aille vider en enfer la coupe des larmes, s'il ne veut dire la
+chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Laissez-moi, laissez-moi. La mémoire m'est revenue. J'avais mêlé deux
+couplets de la chanson. Voici le premier. (Il chante.)
+
+Moi qui suis un jeune chevrier, je vis à l'aise sur la montagne, je n'ai
+jamais vu les clochers d'or que dans la brume lointaine. J'aime les
+gracieuses filles de la vallée, et je cueille la gentiane bleue pour
+leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d'azur. Et quand le
+soir approche, quand l'Angélus sonne, quand la nuit descend, j'appelle
+mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes
+montagnes! A moi, à moi mon grand bouc noir, voici la nuit, _aye, aye_.
+Adieu, les jolies filles.
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Bien chanté, pèlerin; mais ceci n'est pas la chanson, ce n'est pas même
+une variation. Tu as changé le thème. Allons, essaie encore, car ta voix
+est belle, et ton imagination est plus féconde que ta mémoire n'est
+fidèle.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'il chante et qu'il mouille ses lèvres pour reprendre haleine, mais
+qu'il dise la chanson du pays s'il veut vider en entier la coupe de la
+joie.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Moi... moi... attendez! oui, m'y voilà. (Il chante.) Moi, qui suis un
+joyeux écolier, je mène une folle vie. Je bats nuit et jour le docte
+pavé de Salamanque. Je passe souvent par-dessus les remparts pour courir
+après les lutins femelles qui passent comme des ombres dans la nuit
+orageuse, dans la nuit perfide, mère des erreurs et des déceptions; dans
+la nuit infernale, mère des crimes et des remords! Ah bah! je me trompe,
+ce n'est pas cela...
+
+DIEGO (Récitatif).
+
+Eh! de par Dieu, il est temps de s'en apercevoir. D'un bout à l'autre,
+il invente, il ne se souvient pas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Silence, silence, écoutez; il a la voix belle.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+(Il chante.) Et quand un docteur de l'université vient à se croiser avec
+moi dans une ruelle, sous la jalousie de mon amante, je casse avec joie
+le manche de ma guitare sur le dos de mon pauvre pédant noir, et je me
+sauve vers mes montagnes. _Aye, aye_, mon pédant noir, voici la
+récompense de ton aubade; _aye, aye_, dis adieu aux jolies filles.
+
+LE CHOEUR.
+
+Bravo! la chanson m'amuse, chantons et répétons avec lui son refrain
+capricieux: _Aye, aye_, mon pauvre pédant noir, _aye, aye_, dis adieu
+aux jolies filles.
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Continue, mon brave improvisateur, tu n'as pas dit la chanson du pays,
+et j'en suis fort aise, car la tienne me plaît; mais tu sais notre
+marché. Il faut en venir à ton honneur si tu veux vider avec nous la
+coupe de la joie.
+
+LE CHOEUR.
+
+Courage, pèlerin. Mouille tes lèvres encore une fois, mais dis la
+chanson du pays si tu veux vider avec nous la coupe de la joie.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Laissez-moi, laissez-moi, mes souvenirs m'oppressent et m'accablent;
+voici ma mémoire qui s'éveille, écoutez. Moi... moi... J'y suis...
+
+(Il chante.) Moi qui suis un amant infortuné, je pleure et je chante
+nuit et jour dans les montagnes; je rentre quelquefois la nuit dans la
+ville maudite, pour aller m'asseoir sous la jalousie de mon infidèle,
+mais quand mon rival vient à passer, je plonge mon stylet dans son sang
+noir, car c'est de l'encre qui coule dans les veines d'un pédant. O
+monstre! meurs, toi d'abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe
+maîtresse, tu ne tromperas plus personne... Mais je m'égare, j'ai perdu
+la mesure... toujours le second couplet se mêle au premier et dans mon
+impatience... Attendez, attendez, voici!... (Il chante.) Mais la sainte
+Hermandad vient de ce côté; rentre dans ta gaîne, poignard teint d'un
+sang noir, voici les alguazils, _aye, aye_, mon poignard noir, _aye,
+aye_, adieu! adieu... la trompeuse fille.
+
+LE CHOEUR.
+
+_Aye, aye_, mon poignard noir; _aye, aye_, adieu, la trompeuse fille.
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Encore, encore, pèlerin, tu t'égares avec tant d'adresse qu'il est
+impossible que tu ne te retrouves pas de même. Cherche encore.
+
+LE CHOEUR.
+
+Cherche encore, mouille tes lèvres et dis la chanson du pays si tu veux
+vider la coupe de la joie.
+
+LE VOYAGEUR (Récitatif).
+
+Si je voulais vous dire la chanson telle qu'elle est gravée dans ma
+mémoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel,
+et puis en un sang noir...
+
+LE CHATELAIN.
+
+Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous
+saurons, par nos libations, conjurer les esprits de ténèbres.
+
+LE CHOEUR.
+
+Poursuis, poursuis, chanteur inspiré! Bravons les esprits infernaux;
+remplissons les coupes de la joie!
+
+LE VOYAGEUR.
+
+(Il chante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mène une affreuse vie; je
+me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me
+hasarde à la lisière des forêts pour cueillir quelques fruits amers et
+saisir quelques sons lointains de la voix humaine; mes pieds sont
+déchirés; mon front est sillonné comme celui de Caïn; ma voix est rauque
+et terrible comme celle des torrents qui sont mes hôtes; mon âme est
+déchirée comme les flancs des monts qui sont mes frères, et quand
+l'heure fatale est marquée à l'horloge céleste pour le lever de l'étoile
+sanglante... oh! alors... le spectre noir me fait signe de le suivre, et
+là jusqu'au coucher de l'étoile, je marche, je cours à travers les
+rochers, à travers les épines, à travers les précipices à la suite du
+fantôme... Marche, marche, spectre noir! me voici; marche à travers la
+tempête....
+
+(Récitatif.) Eh bien! vous autres, vous ne répétez pas le refrain? Vous
+éloignez vos coupes de la mienne? Poltrons et visionnaires, à qui en
+avez-vous?
+
+LE CHATELAIN.
+
+Pèlerin, si c'est là le dernier couplet de ta chanson, et si c'est le
+dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton
+humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier....
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Eh bien! tu as peur?
+
+LA HERMOSA, bas, regardant le pèlerin.
+
+Il est beau ainsi!...
+
+LE VOYAGEUR, éclatant de rire.
+
+Ah! ah! en vérité, vous me feriez mourir de rire; ah! ah! ah! tous ces
+braves champions, tous ces buveurs intrépides, les voilà plus pâles que
+leurs coupes d'agate; gare, gare, place au spectre! Eh bien! le
+voyez-vous, ah! ah! mais non, c'est une autre ombre, elle m'apparaît à
+moi, je la vois... Je l'attends, écoutez ce qu'il chante.
+
+(Il chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mène une superbe vie,
+je tiens l'ennemi bloqué dans la montagne, je le serre, je l'épuise, je
+le presse, je l'égare, je l'enferme dans les gorges inexorables,
+j'anéantis ses phalanges effarées, je déchire ses bannières sanglantes,
+je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l'audace, et la gloire,
+et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir! victoire,
+victoire! Voici mon noir cimier qui flotte au vent à demi brisé par les
+balles.
+
+LE CHOEUR.
+
+En avant, mon noir cimier, victoire à mon panache brisé par les balles!
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Il a bien chanté, ses yeux étincellent, sa main brûlante fait
+bouillonner son vin dans sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu
+l'as gagnée, mais si tu veux t'asseoir parmi nous et boire jusqu'à la
+nuit et de la nuit jusqu'au matin, il faut dire la chanson du pays.
+
+LE CHOEUR.
+
+Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu'à l'aube
+nouvelle les coupes de la joie.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. Écoutez ce
+couplet.
+
+(Il chante.) Moi qui suis un aventurier, je mène une vie périlleuse,
+j'erre de la ville à la montagne et j'enlève les jolies filles pour les
+emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers;
+et quand l'ennui, sous la forme d'un hibou noir, vient à passer sur ma
+tête..., je remplis ma coupe jusqu'au bord et j'y noie l'oiseau de
+malheur... Bois, bois, vilain oiseau noir; meurs, meurs, oiseau des
+funérailles...; retourne à ton nid sur l'if du cimetière, sur la tombe
+de la victime, sur l'épaule du spectre...
+
+(Récitatif.) Eh bien! vous n'aimez pas celui-ci? Je me suis encore
+trompé peut-être: en voulez-vous un autre?
+
+(Il chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et
+jour sur la montagne; je donne l'hospitalité aux pèlerins, je les
+console, et j'expie leurs péchés et les miens par la pénitence... Et
+quand la lune se lève, quand le chamois brame, quand les astres
+pâlissent, je tombe à genoux sur la bruyère déserte et j'élève ma voix
+suppliante...
+
+(Prière.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prosterné dans le
+silence du désert. Splendeurs de la nuit étoilée, soyez témoins de ma
+douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prière et de
+pardon, vous qui nagez dans l'or des sphères célestes, vous qui passez
+sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles étincelants
+des constellations, pleurez, pleurez sur moi; répétez mes prières;
+recueillez mes larmes dans les vases sacrés de la miséricorde; portez
+aux cieux mon calice, et fléchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le
+Dieu Bon!...
+
+Eh bien, eh bien! j'ai changé; le mode vous plaît-il ainsi? Allons, le
+refrain et ensemble! A moi qui suis un pénitent noir, merci, merci,
+voici l'ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre.
+
+LE CHOEUR.
+
+A toi, à toi, pénitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre.
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Si Dieu t'absout, pèlerin, la justice des hommes ne doit pas être plus
+sévère que celle du Ciel; assieds-toi, et sois lavé de tes crimes par
+les larmes du repentir, sois consolé de tes maux par la libation de la
+joie.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Mes crimes! mon repentir! votre pitié! Non pas, non pas, mes bons amis;
+la chanson ne finit pas ainsi: écoutez encore ce couplet.
+
+(Il chante.) Moi qui suis un poëte couronné, je me raille de Dieu et des
+hommes; j'ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie,
+j'ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l'enfer, un rhythme
+pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l'amour, et
+puis un autre pour la pénitence. Et que m'importe l'univers, pourvu que
+je tienne la rime? Et quand l'idée vient à manquer, je fais vibrer les
+grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l'effet sur les
+sots. Résonne, résonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux
+paroles; résonne, résonne: au diable la raison! vive la rime!
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Te moques-tu de l'hospitalité, barde audacieux? N'as-tu pas un chant
+facile, une mélodie complète? Depuis une heure nous t'écoutons
+naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à
+peine as-tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix
+de l'enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-même! Chante
+donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la
+coupe de la joie.
+
+LE CHOEUR.
+
+Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie.
+
+LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prière de l'Ermite.
+
+Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples; Dieu des jeunes
+coeurs, et toi, Marie, foyer d'amour! Dieu des armées, et toi, Marie,
+appui des braves! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes
+saintes! Dieu des poëtes, et toi, Marie, mélodie du ciel! écoutez-moi,
+exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le
+soldat, visitez l'ermite, souriez au poëte, et, comme un parfum mêlé de
+toutes les fleurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez
+l'encens de son coeur, recevez l'hymne de son amour...
+
+Eh bien, le refrain vous embarrasse? Vous ne savez comment rentrer dans
+le ton et dans la mesure? Du courage, écoutez comment je module et
+comment je résume.
+
+(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres
+de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je
+brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la
+jalousie. Moi qui suis un amant heureux, je donnerais tous les baisers
+de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant
+trompé, je vendrais mon âme pour un coup d'épée dans la poitrine de mon
+rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les
+amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire.
+Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du
+triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un
+pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une
+heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poëte, je donnerais
+toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'éclair de l'inspiration
+divine... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse
+la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un
+voile de deuil s'étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie; l'ange
+de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre; éperdu, haletant, fatigué,
+je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et la doute,
+entre la prière et le blasphème, et je retombe dans la fange en criant:
+Hélas! hélas! le voile noir! Hélas! hélas! où sont mes ailes?
+
+LE CHOEUR.
+
+Hélas! hélas! le voile noir? hélas! hélas! où sont mes ailes?
+
+LE CHATELAIN (Récitatif).
+
+Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus!
+
+DIEGO.
+
+Il n'a pas dit la chanson du pays... Il n'en a pas dit un seul vers.
+
+LA HERMOSA.
+
+Il a mieux chanté qu'aucun de nous. Pèlerin, accepte cette branche de
+sauge écarlate, trempe-la dans ta coupe et chante pour moi.
+
+LE VOYAGEUR.
+
+Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la
+fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j'emporte ta fleur couleur de
+sang; le spectre m'attend à la lisière du bois; adieu, châtelain
+crédule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de
+vous verser le vin du cru, quand il vous apporte l'ambroisie du ciel;
+chantez-la, votre chanson du pays; moi, le pays me fait mal au coeur, et
+le vin du pays encore plus. (Il chante.)
+
+Allons, debout! mon compagnon, mon pauvre chien noir; partons, partons;
+adieu les jolies filles.
+
+(Il s'éloigne.)
+
+LE CHATELAIN (Récitatif.)
+
+Voilà un homme étrange!
+
+DIEGO.
+
+C'est un bandit, courons après lui, jetons-le en prison.
+
+LA HERMOSA.
+
+Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges
+descendront du ciel pour détacher ses fers.
+
+L'ENFANT.
+
+Écoutez, Monseigneur! vous lui avez fait une promesse, c'est de le
+croire ami et compatriote s'il chante l'air du pays; écoutez sa voix qui
+tonne du haut de la colline.
+
+LE VOYAGEUR, sur la colline.
+
+(Il chante.) Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie,
+j'erre nuit et jour dans la montagne; je descends dans les villages et
+je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je
+pique des deux mon petit cheval, et je me sauve dans la montagne. _Aye,
+aye_, mon bon petit cheval noir, voici la ronde, adieu les jolies
+filles. (Le choeur répète le refrain: _Aye, aye_, mon cheval noir, etc.)
+
+DIEGO (Récitatif).
+
+Par le diable! je le reconnais, maintenant qu'il s'enveloppe dans son
+manteau rouge, maintenant qu'il saute sur son cheval, maintenant qu'il
+ôte sa fausse barbe et qu'il ne déguise plus sa voix; c'est José, c'est
+le fameux contrebandier, c'est le damné bandit; et moi, capitaine des
+rondes, qui étais chargé de l'arrêter!... Courons, mes amis, courons...
+
+LE CHATELAIN.
+
+Non pas, vraiment, c'est un noble enfant des montagnes, qui fut
+bachelier, amoureux et poëte, et qui, dit-on, s'est fait chef de bande
+par esprit de parti.
+
+DIEGO.
+
+Ou par suite d'une histoire de meurtre.
+
+LA HERMOSA.
+
+Ou par suite d'une histoire d'amour.
+
+LE CHATELAIN.
+
+N'importe, il s'est bravement moqué de toi, Diego; mais en nous raillant
+tous, il a su nous émouvoir et nous charmer. Que Dieu le conduise et que
+rien ne trouble ce jour de fête, ce jour consacré à remplir et à vider
+les coupes de la joie!
+
+LE CHOEUR.
+
+Que rien ne trouble ce jour de fête et vidons les coupes de la joie!
+(Ils chantent en choeur la chanson du Contrebandier.)
+
+CHOEUR FINAL.
+
+Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils se pressent
+jusqu'à se briser! Souffle, vent du soir, et sème sur nos têtes les
+fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour de fête, heurtons les coupes de
+la joie!
+
+LE VOYAGEUR, dans le lointain.
+
+Amen.
+
+TOUS ENSEMBLE.
+
+Vive la joie! Amen.
+
+
+
+
+LA RÊVERIE A PARIS
+
+A LOUIS ULBACH
+
+
+Excellent ami, je vous avais promis une étude sur les squares et jardins
+de Paris, autrement dit sur la nature acclimatée dans notre monde de
+moellons et de poussière. Le sujet comportait un examen sérieux,
+intéressant, que j'avais commencé; mais la maladie a disposé de mes
+heures, et ce n'est plus une étude que je vous envoie; c'est une
+impression rétrospective que je dois avoir la conscience et l'humilité
+d'intituler simplement: _La rêverie à Paris_. C'est qu'en vérité je ne
+sais point de ville au monde où la rêverie ambulatoire soit plus
+agréable qu'à Paris. Si le pauvre piéton y rencontre, par le froid ou le
+chaud, des tribulations sans nombre, il faut lui faire avouer aussi que,
+dans les beaux jours du printemps et de l'automne, il est, «_s'il
+connaît son bonheur_,» un mortel privilégié. Pour mon compte, j'aime à
+reconnaître qu'aucun véhicule, depuis le somptueux équipage jusqu'au
+modeste sapin, ne vaut, pour la rêverie douce et riante, le plaisir de
+se servir de deux bonnes jambes obéissant, sur l'asphalte ou la dalle, à
+la fantaisie de leur propriétaire. Regrette qui voudra l'ancien Paris;
+mes facultés intellectuelles ne m'ont jamais permis _d'en connaître les
+détours_, bien que, comme tant d'autres, j'y aie été _nourri_.
+Aujourd'hui que de grandes percées, trop droites pour l'oeil artiste,
+mais éminemment sûres, nous permettent d'aller longtemps, les mains dans
+nos poches, sans nous égarer et sans être forcés de consulter à chaque
+instant le commissionnaire du coin ou l'affable épicier de la rue, c'est
+une bénédiction que de cheminer le long d'un large trottoir, sans rien
+écouter et sans rien regarder, état fort agréable de la rêverie qui
+n'empêche pas de voir et d'entendre.
+
+C'est encore un danger, j'en conviens, que d'être distrait au milieu
+d'une grande ville qui n'est pas obligée de s'occuper de vous quand vous
+ne daignez pas prendre garde à vous-même. Paris est loin d'avoir trouvé
+un système de véritable sécurité qui séparerait la locomotion des
+chevaux de celle des humains, et qui réussirait à supprimer, sans
+préjudice pour les besoins de l'échange, ces voitures à bras dont je
+veux me plaindre un peu en passant.
+
+Remarquez que, sur cent embarras de voitures, quatre-vingt-dix sont
+causés par un seul homme attelé à une mince charrette, qui n'a pu se
+mettre à l'allure des chevaux et qui ne peut ni se hâter, ni se réfugier
+sur le trottoir. C'est un spectacle effrayant que de voir ce pauvre
+homme pris dans le fragile brancard qui ne le protégerait pas un instant
+si les cinquante ou cent voitures qui le pressent devant et derrière,
+souvent à droite et à gauche, se trouvaient poussées par le mouvement
+d'avance ou de recul d'un équipage récalcitrant. Il serait broyé comme
+un fagot. Mais s'il court un danger extrême, des centaines de piétons
+plus ou moins engagés dans cette bagarre ne sont guère moins exposés. Et
+la perte de temps dans un temps où l'on dit, à Paris comme en Amérique:
+«Time is money!» quelques vieux troubadours disent encore: «Le temps,
+c'est l'amitié, c'est l'amour, c'est le dévouement, c'est le devoir,
+c'est le bonheur». On ne s'occupera guère de ces esprits démodés; mais
+que ceux qui ne songent qu'à la richesse et qui prédominent dans la
+société nouvelle, cherchent donc ou encouragent le moyen de ne pas
+perdre un quart d'heure, soit à pied, soit en voiture, à tous les
+carrefours de notre aimable cité. On a bien trouvé le moyen de supprimer
+les attelages de chiens, ne trouvera-t-on pas celui de supprimer les
+attelages humains?
+
+Espérons. Rien ne marche jamais assez vite en fait de progrès; mais tout
+marche quand même et profitons, en attendant mieux, des véritables
+améliorations dont nous pouvons déjà nous féliciter.
+
+J'oserai soutenir que les gens distraits, pour cent périls qu'ils
+courent encore dans Paris, y bénéficient déjà de la compensation de cent
+mille joies intimes et réelles. Quiconque possède cette précieuse
+infirmité de la préoccupation dira avec moi que je ne soutiens pas un
+paradoxe. Il y a dans l'air, dans l'aspect, dans le _son_ de Paris, je
+ne sais quelle influence particulière qui ne se rencontre point
+ailleurs. C'est un milieu gai, il n'y a pas à en disconvenir. Nulle part
+le charme propre aux climats tempérés ne se manifeste mieux (quand il se
+manifeste) avec son air moite, ses ciels roses moirés ou nacrés des tons
+les plus vifs et les plus fins, les vitres brillantes de ses boutiques
+follement bigarrées, l'aménité de son fleuve ni trop étroit ni trop
+large, la clarté douce de ses reflets, l'allure aisée de sa population,
+à la fois active et flâneuse, sa sonorité confuse où tout s'harmonise,
+chaque bruit, celui de la population marinière comme celui de la
+population urbaine, ayant sa proportion et sa distribution
+merveilleusement fortuite. A Bordeaux ou à Rouen, les voix et le
+mouvement du fleuve dominent tout, et on peut dire que la vie est sur
+l'eau: à Paris, la vie est partout; aussi tout y paraît plus vivant
+qu'ailleurs.
+
+Il est donc très-doux, pour quiconque peut jouir du moment présent, de
+se laisser bercer par le mouvement et le murmure particuliers à cette
+ville folle et sage, où l'imprévu a toujours établi son règne, grâce aux
+habitudes de bien-être que chacun y rêve et à la grande sociabilité qui
+la préserve des luttes prolongées. Paris veut vivre, il le veut
+impérieusement. Au lendemain des combats il lui faut des fêtes: on s'y
+égorge et on s'y embrasse avec la même facilité et la même bonne foi. On
+y est profondément egoïste chez soi, car, dans chaque maison, un petit
+monde, assez malheureux et souvent mauvais, s'agite et conspire contre
+tout le monde. Mais descendez dans la rue, suivez les quais ou les
+boulevards, traversez les jardins publics: tous ces êtres vulgaires ou
+pernicieux forment une foule bienveillante, soumise aux influences
+générales, une population douce, confiante, polie, on dirait presque
+fraternelle, si l'on jugeait des coeurs par les visages, ou des
+intentions par la démarche. Quel est donc, je ne m'en souviens plus,
+l'illustre étranger qui disait avoir du plaisir à se jeter dans les
+foules de Paris pour s'entendre dire à chaque instant par ceux qui le
+coudoyaient ou le poussaient involontairement: «Pardon, monsieur!»
+
+Mais nous voici, nous autres gens distraits, dans les nouveaux jardins
+publics, et tout à coup nous devenons attentifs pour peu que nous ayons
+pensé à quelque chose en ayant l'air de ne penser à rien. Impossible de
+marcher, même dans une ville amusante et charmante, sans rêver un espace
+illimité, les champs, les vallées, le vaste ciel étendu sur l'horizon
+des prairies. Voici de la verdure: on y court, on ouvre les yeux.
+
+Le nouveau jardin vallonné et semé de corbeilles de fleurs exotiques,
+c'est toujours, en somme, le petit Trianon de la décadence classique et
+le jardin anglais du commencement de ce siècle, perfectionnés en ce sens
+qu'on en a multiplié les mouvements et les accidents afin de réussir à
+réaliser l'aspect du paysage naturel dans un espace limité. Rien de
+moins justifié, selon nous, que ce titre de _jardin paysager_ dont
+s'empare aujourd'hui tout bourgeois dans sa villa de province. Même,
+dans les espaces plus vastes que Paris consacre à cette fiction,
+n'espérez pas trouver le charme de la nature. Le plus petit recoin des
+roches de Fontainebleau ou des collines boisées de l'Auvergne, la plus
+mince cascatelle de la Gargilesse, le plus ignoré des méandres de
+l'Indre, ont une autre tournure, une autre saveur, une autre puissance
+de pénétration que les plus somptueuses compositions de nos
+_paysagistes_ de Paris! Si vous voulez voir le jardin de la création,
+n'allez pas au bout du monde. Il y en a dix mille en France dans des
+endroits où personne n'a affaire ou dont personne ne s'avise. Cherchez,
+vous trouverez!
+
+Mais si vous voulez voir le jardin _décoratif_ par excellence, vous
+l'aurez à Paris, et disons bien vite que l'invention en est ravissante.
+C'est du décor, pas autre chose, prenez-en votre parti, mais du décor
+adorable et merveilleux. La science et le goût s'y sont donné la main;
+inclinez-vous, c'est un jeune ménage.
+
+Le monde végétal exotique qui, peu à peu, nous a révélé ses trésors,
+commence à nous inonder de ses richesses. Chaque année nous apporte une
+série de plantes inconnues dont plusieurs enrichissaient sans doute déjà
+les herbiers et troublaient les notions des classificateurs éperdus,
+mais dont nous ignorions le port, la couleur, l'aspect, la vie enfin.
+Les nombreuses serres de la ville de Paris possèdent un monde de
+merveilles qui s'accroît sans cesse, et où d'habiles et savants
+horticulteurs naturalistes peuvent s'initier aux secrets de la
+conservation et de la reproduction propres à chaque espèce. Je
+n'oublierai jamais ce que j'ai vu là comme dans un rêve des _Mille et
+une Nuits_. Mais ce sanctuaire est fermé au public, qui en est dédommagé
+par l'arrangement exquis que, dans des espaces libres de gradins et de
+vitraux, ces maîtres jardiniers-botanistes savent donner aux élèves
+sortis de leurs mains. Ces élèves sont devenus robustes et luxuriants
+quand ils les livrent à la décoration des palais, des squares et des
+jardins publics. Déjà ils ont mis en plein air, durant l'été,
+d'admirables végétaux qui n'avaient orné encore que les grandes serres
+vitrées dites _jardins d'hiver_. Ils ont étudié le tempérament de ces
+pauvres exotiques qui végétaient perpétuellement dans une chaleur
+factice; ils ont découvert que les uns, réputés délicats, avaient une
+vigueur toute rustique, tandis que d'autres, plus mystérieux, ne
+supportaient pas sous notre ciel des froids aussi intenses que ceux
+qu'ils endurent patiemment sur leur terre natale. Mais, comme les
+animaux, les végétaux sont susceptibles d'éducabilité, et un moment
+viendra, je n'en doute pas, où plus d'un qui se fait prier pour vivre
+chez nous, produira des fruits ou des rejets de bonne volonté[1].
+
+ [1] La géothermie ou manière de chauffer les terrains avec des briques
+ et autres moyens artificiels, est une ingénieuse découverte récente;
+ l'hydrothermie ou arrosage à l'eau chaude est due à M. André, auteur
+ d'excellents travaux scientifiques et pratiques.
+
+Nous aurons donc gratis sous les yeux, à toute heure de la belle saison,
+des formes tropicales, peut-être des fougères arborescentes, déjà
+faciles à transporter en serre malgré leur âge respectable de plusieurs
+centaines de siècles, des orchidées splendides, des lataniers colosses,
+des fûts de colonnes végétales dont la vieillesse semble remonter à
+l'âge de la flore des houillières, des feuilles sagittées de dix mètres
+de longueur qui ont l'air de descendre d'une autre planète, des
+feuillages colorés dont l'éclat effacera celui des fleurs, des graminées
+plus semblables à des nuages qu'à des herbes, des mousses plus belles
+que le velours de nos fabriques, des parfums inconnus aux combinaisons
+de la chimie industrielle, enfin de gigantesques herbiers vivants mis à
+la portée de tout le monde.
+
+Arrêtons-nous ici; rêvons un peu, puisque, le premier étonnement passé
+et la première admiration exprimée, nous voilà emportés par
+l'imagination dans les mondes lointains, dans les îles encore désertes,
+dans les solitudes ignorées d'où le naturaliste courageux et passionné
+nous a rapporté ces trésors au péril de sa vie. En fait de périls il ne
+faut pas parler seulement des caprices de la mer, du vents des crotales,
+du nuisible appétit des animaux sauvages et des cannibales indigènes,
+dont certains sont friands de chair blanche à la sauce tomate; les
+plantes elles-mêmes ont parfois des moyens de défense plus prompts et
+plus directs, à preuve la belle ortie que nous avons vue toute couverte
+naturellement d'une buée argentée, visqueuse, qu'on peut toucher, mais
+toute fournie en-dessus de poils couleur de pourpre, dont le moindre
+contact avec la peau donne la mort.
+
+Rassurez-vous; celle-là ne sortira pas de sa prison de verre. Nous
+errons donc à quelques milliers de lieues du parc de Monceaux ou des
+jardins décoratifs qui bientôt doivent, dit-on, le surpasser. La riche
+décoration qui nous environne ne peut nous faire illusion longtemps:
+trop de contrées diverses, trop de pays très-différents et très-éloignés
+les uns des autres ont contribué à cette ornementation fabuleuse qui se
+présente là comme un résumé artistique de la création. Nous courons
+nécessairement de l'un à l'autre sur les ailes de l'intuition, et,
+frappés, honteux de la quantité de choses que nous ignorons encore, nous
+sommes pris du désir de voyager pour apprendre, ou d'apprendre pour
+voyager avec plaisir et avec fruit.
+
+Croit-on que cet instinct de curiosité, éveillé dans des tempéraments
+aussi légers et aussi paresseux que ceux de la population parisienne, ne
+soit pas une véritable découverte faite par le progrès à son propre
+bénéfice? Le progrès n'y a pas songé; il est de sa nature de marcher un
+peu comme le distrait dont j'ai fait l'apologie, sans savoir où il va.
+Ou bien il cherche une chose et il en trouve une autre, et longtemps il
+la tient dans ses mains par caprice, par mode ou par désoeuvrement, sans
+savoir à quoi elle est bonne. Un matin, le goût des fleurs s'empare de
+lui et entre comme un élément essentiel dans la civilisation. On veut
+des tulipes d'un prix exorbitant; un autre jour, on s'avise de la beauté
+des feuillages, et on demande des feuillages aux quatre coins du monde.
+
+Pendant une saison, on veut des aroïdées et pas autre chose; un peu plus
+tard, il ne faut parler que de fougères ou de bégonias tachetés. Enfin,
+au bout d'un certain temps, il se trouve que la mode a formé et répandu
+partout un musée d'histoire naturelle très-beau, très-précieux, à la
+portée de presque toutes les bourses, à la merci de tous les regards. Le
+progrès du luxe a travaillé pour celui de la science. L'art s'en est
+mêlé puissamment. Il a éduqué l'oeil du public en lui montrant des
+groupes où la grâce a présidé au choix des formes et à l'arrangement des
+masses. Le populaire qui passe apprend les secrets de la lumière et ce
+que signifie en réalité le mot _couleur_ et celui d'_effet_. Des masses
+de papyrus percent le gazon et cachent sous leurs tiges pressées le
+baquet où plongent leurs racines. (Je me rappelle le temps où l'on me
+disait que ces plantes ne pouvaient vivre que dans les eaux limpides et
+courantes de la fontaine Aréthuse.) Le passant apprend l'emploi ancien
+du papyrus, et de là lui viennent mille notions sur le passé, depuis ces
+premiers essais jusqu'à ceux de toutes les matières végétales qui
+peuvent remplacer le _chiffon_, déjà si cher et si rare, bientôt
+introuvable. Mille autres plantes éveillent les notions géographiques,
+d'où découlent toutes les autres notions scientifiques, sociales,
+économiques, historiques, religieuses, politiques, industrielles. Voilà
+l'enfant du peuple initié au besoin de connaître, de trouver et d'agir,
+par le frère oublieux de la misère, par le luxe! La France n'est pas
+encore assez riche pour donner l'instruction gratuite; des millions sont
+dépensés en détail pour la donner indirectement: n'y a-t-il pas là de
+quoi rêver?
+
+Voilà pourquoi, chers provinciaux, le peuple de Paris est ou devient si
+vite plus vivant que vous-mêmes. Il n'a pas votre santé, ni même votre
+activité soutenue; il est _badaud_; il perd beaucoup de temps, il se
+distrait pour une mouche. Les fortunes qui se font chez vous viennent
+pourtant s'engloutir dans cette vie intense du doux Paris au teint pâle
+qui vous absorbe et vit plus longtemps que vous.
+
+A qui la faute? A vous qui, dans vos petites villes, ne savez pas ou ne
+voulez pas organiser le _luxe pour tous_. Déjà les grands centres
+suivent le bon exemple: suivez-le dans les petites localités, et puisque
+vous ne faites pas des écoles gratuites, faites des jardins, faites des
+théâtres, donnez des concerts, des fêtes, ayez des musées. Il n'est si
+petit coin qui ne puisse fournir des matériaux intéressants et
+relativement complets pour toutes ces choses. Portez chez vous le
+sentiment de ce que vous aurez vu de beau et de bon à Paris.
+
+Quitterons-nous les jardins décoratifs sans rêver auprès des délicieux
+bibelots hydrauliques qui jouent maintenant un si grand rôle dans nos
+_embellissements_? L'eau, clarifiée par le mouvement précipité, est
+toujours une musique et une lumière dont l'art ne peut rompre le charme.
+L'insoumise par excellence peut modifier son allure, mais elle garde son
+éclat et sa voix.
+
+J'ai vu des artistes naturalistes véritablement furieux contre ces
+jouets ruineux qui prétendaient leur rappeler la nature, et qu'ils
+traitaient de puériles et monstrueuses contrefaçons. «Qu'on nous
+apporte, disaient-ils, les puits de roches et de verdure de Tivoli avec
+leurs tourbillons d'eau impétueuse, ou que l'on nous rende les tritons
+souffleurs de Versailles, les concerts hydrauliques des jardins de
+Frascati, toutes les folies du rococo, plutôt que ces grottes postiches
+et ces cascades menteuses. C'est fausser toutes les notions du vrai,
+toutes les lois du goût, tout le sentiment d'une génération que l'on
+prétend rendre artiste et savante!» Ils étaient indignés et nous n'avons
+pu les calmer.
+
+Partagerons-nous leur colère? Non, il y a entre le réel et le convenu,
+entre l'art et la nature, un milieu nécessaire à la jouissance
+sédentaire du grand nombre.
+
+Combien de pauvres citadins n'ont jamais vu et ne verront jamais les
+sites pittoresques de l'Espagne, de la Suisse et de l'Italie, et les
+enchantements de la perspective particulière aux grands accidents de la
+montagne et de la forêt, du lac et du torrent, qu'à travers les fictions
+de nos théâtres et de nos jardins! Il est impossible de leur en
+présenter des spécimens réels; il faut se borner à copier un détail, un
+recoin, un épisode. Je ne puis vous apporter l'Océan, contentez-vous
+d'un récif et d'une vague. Ce détail ne gagnerait rien à centupler à
+prix d'or ses proportions déjà notables; il ne serait pas plus vrai.
+Tout ce que l'on peut nous demander, c'est de le faire joli; et, sous ce
+rapport, nos jouets hydrauliques sont sans reproche. Jadis, ils étaient
+bien plus coûteux et ils nous transportaient dans un monde mythologique
+de marbre ou de bronze, qui ne réalisait pas davantage le style antique
+de la poésie, des jardins et des temples grecs. Ils ont formé longtemps
+un style à part, tout de fantaisie, qui a bien son charme, mais qu'il
+faut laisser où il est. Apollon et ses nymphes, Neptune et Amphitrite
+n'ont plus rien à nous dire, à moins qu'ils ne nous parlent de Louis XIV
+et de sa cour, que nous ne comptons pas recommencer. La pensée de notre
+époque vise à nous faire aimer la nature. Le romantisme nous a
+débarrassés des fétiches qui ne nous permettaient pas de la voir, de la
+comprendre et de l'aimer pour elle-même. Ce que nous voulons apprendre
+aujourd'hui à nos enfants, c'est que la grâce est dans l'arbre et non
+dans l'hamadryade qui l'habitait jadis; c'est que l'eau est aussi belle
+sur le roc que dans le marbre; c'est que _l'affreux_ rocher lui-même a
+sa physionomie, sa couleur, sa plante chérie dont les enroulements lui
+font une tenture merveilleuse; c'est que les rocailles n'ont pas besoin
+de symétrie et de revêtement de coquilles: il ne s'agit que d'imiter,
+avec une habileté amoureuse du vrai, leurs dispositions naturelles et
+leurs poses monumentales, aisées ou fantasques. Plus tard, si nos
+enfants voient comment la vraie nature procède, ils ne la goûteront que
+mieux, et ils se rappelleront les rocailles de Longchamps, de Monceaux
+et des buttes Chaumont comme on se rappelle avec plaisir et tendresse la
+petite plante grêle que l'on a cultivée sur sa fenêtre, et que l'on
+voit, puissante et grandiose, s'épanouir dans sa patrie.
+
+Quittons les jardins décoratifs. Ce soir, tout en rêvant, nous irons
+peut-être à l'Opéra ou à quelque ballet des théâtres de féeries; nous y
+verrons les fantastiques effets de la lumière électrique, créer sous nos
+yeux une nature de convention bien autrement infidèle que celle des
+jardins, éclairés, du moins, d'un vrai soleil ou d'une vraie lune.
+Est-ce à dire qu'il faille proscrire ces splendides illuminations de la
+peinture? Je protesterais, je l'avoue. Cette lumière colorée si intense
+m'emporte plus loin encore que la vue des plantes exotiques. Elle me
+fait monter jusqu'à ces autres mondes, où des astres, éblouissants et en
+plus grand nombre que dans le nôtre, embrasent de leurs rayonnements des
+paysages indescriptibles.
+
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+
+TABLE
+
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+ Pages
+ LA COUPE 1
+ LUPO LIVERANI 113
+ LE TOAST 219
+ GARNIER 233
+ LE CONTREBANDIER 261
+ LA RÊVERIE A PARIS 299
+
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+IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie,
+
+RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--16162 5.
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+End of the Project Gutenberg EBook of La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast;
+Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris, by George Sand
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43889 ***