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diff --git a/43889-0.txt b/43889-0.txt new file mode 100644 index 0000000..5f2b9d3 --- /dev/null +++ b/43889-0.txt @@ -0,0 +1,7333 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43889 *** + + LA COUPE + LUPO LIVERANI + LE TOAST + GARNIER--LE CONTREBANDIER + LA RÊVERIE A PARIS + + PAR + GEORGE SAND + + [Marque d'imprimeur: C L] + + PARIS + + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15, + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1876 + Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +OEUVRES COMPLÈTES DE GEORGE SAND + +Format grand in-18. + + Les Amours de l'âge d'or 1 vol + Adriani 1 -- + André 1 -- + Antonia 1 -- + Autour de la table 1 -- + Le Beau Laurence 1 -- + Les Beaux Messieurs de Bois-Doré 2 -- + Cadio 1 -- + Césarine Dietrich 1 -- + Le Château des Désertes 1 -- + Le Château de Pictordu 1 -- + Le Compagnon du tour de France 2 -- + La Comtesse de Rudolstadt 2 -- + La Confession d'une jeune fille 2 -- + Constance Verrier 1 -- + Consuelo 3 -- + La Coupe 1 -- + Les Dames vertes 1 -- + La Daniella 2 -- + La Dernière Aldini 1 -- + Le Dernier Amour 1 -- + Les Deux Frères 1 -- + Le Diable aux champs 1 -- + Elle et Lui 1 -- + La Famille de Germandre 1 -- + La Filleule 1 -- + Flamarande 1 -- + Flavie 1 -- + Francia 1 -- + François le Champi 1 -- + Histoire de ma vie 10 -- + Un Hiver à Majorque.--Spiridion 1 -- + L'Homme de Neige 3 -- + Horace 1 -- + Impressions et Souvenirs 1 -- + Indiana 1 -- + Isidora 1 -- + Jacques 1 -- + Jean de la Roche 1 -- + Jean Ziska.--Gabriel 1 -- + Jeanne 1 -- + Journal d'un voyageur pendant la guerre 1 -- + Laura 1 -- + Lélia.--Metella.--Cora 2 -- + Lettres d'un voyageur 1 -- + Lucrézia Floriani.--Lavinia 1 -- + Mlle la Quintinie 1 -- + Mlle Merquem 1 -- + Les Maîtres mosaistes 1 -- + Les Maîtres sonneurs 1 -- + Malgrétout 1 -- + La Mare au Diable 1 -- + Le Marquis de Villemer 1 -- + Ma Soeur Jeanne 1 -- + Mauprat 1 -- + Le Meunier d'Angibault 1 -- + Monsieur Sylvestre 1 -- + Mont-Revêche 1 -- + Nanon 1 -- + Narcisse 1 -- + Nouvelles 1 -- + La Petite Fadette 1 -- + Le Péché de M. Antoine 2 -- + Le Piccinino 2 -- + Pierre qui roule 1 -- + Promenades autour d'un village 1 -- + Le Secrétaire intime 1 -- + Les sept cordes de la Lyre 1 -- + Simon 1 -- + Tamaris 1 -- + Tévérino.--Leone Leoni 1 -- + Théâtre Complet 4 -- + Théâtre de Nohant 1 -- + La Tour de Percemont.--Marianne 1 -- + L'Uscoque 1 -- + Valentine 1 -- + Valvèdre 1 -- + La Ville noire 1 -- + +IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER A. CHAIX ET Cie, + +RUE BERGÈRE 20, PARIS.--17105-5. + + + + +LA COUPE + +FÉERIE + + +A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU. + +GEORGE SAND. + + + «Il y a trois choses que Dieu ne peut point ne pas accomplir: ce qu'il + y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, ce qu'il y a + de plus beau pour chaque chose.» + +(_Mystère des Bardes_, tr. 7.) + + +LIVRE PREMIER + +I + +L'enfant du prince a voulu se promener bien haut sur la montagne, et son +gouverneur l'a suivi. L'enfant a voulu voir de près les belles neiges et +les grandes glaces qui ne fondent jamais, et son gouverneur n'a pas osé +l'en empêcher. L'enfant a joué avec son chien au bord d'une fente du +glacier. Il a glissé, il a crié, il a disparu, et son gouverneur n'a pas +osé se jeter après lui; mais le chien s'est élancé dans l'abîme pour +sauver l'enfant, et le chien aussi a disparu. + +II + +Pendant des minutes qui ont paru longues comme des heures, on a entendu +le chien japper et l'enfant crier. Le bruit descendait toujours et +allait s'étouffant dans la profondeur inconnue, et puis on a vainement +écouté: la profondeur était muette. Alors les valets du prince et les +pâtres de la montagne ont essayé de descendre avec des cordes; mais ils +n'ont vu que la fente verdâtre qui plongeait toujours plus bas et +devenait toujours plus rapide. + +III + +Ils y ont en vain risqué leur vie, et ils ont été dire au prince ce +qu'ils avaient fait. Le prince les a fait pendre pour avoir laissé périr +son fils. On a tranché la tête à plus de vingt nobles qui pouvaient +avoir des prétentions à la couronne et qui avaient bien certainement +signé un pacte avec les esprits de la montagne pour faire mourir +l'héritier ducal. Quant à maître Bonus, le gouverneur, on a écrit sur +tous les murs qu'il serait brûlé à petit feu, ce que voyant, il a tant +couru qu'on n'a pu le prendre. + +IV + +L'enfant a eu bien peur et bien froid dans les profondeurs du glacier. +Le chien n'a pu l'empêcher de glisser au plus bas; mais, le retenant +toujours par sa ceinture, il l'a empêché de glisser trop vite et de se +briser contre les glaces. Entraîné par le poids de l'enfant, il a tant +résisté qu'il a les pattes en sang et les ongles presque arrachés. +Cependant il n'a pas lâché prise, et quand ils ont enfin trouvé un creux +où ils ont pu s'arrêter, le chien s'est couché sur l'enfant pour le +réchauffer. + +V + +Et tous deux étaient si las qu'ils ont dormi. Quand ils se sont +réveillés, ils ont vu devant eux une femme si mince et si belle qu'ils +n'ont su ce que c'était. Elle avait une robe aussi blanche que la neige +et de longs cheveux en or fin qui brillaient comme des flammes répandues +sur elle. Elle a souri à l'enfant, mais sans lui parler, et, le prenant +par la main, elle l'a fait sortir du glacier et l'a emmené dans une +grande vallée sauvage où le chien tout boiteux les a suivis. + +VI + +Cachée dans un pli profond des montagnes, cette vallée est inconnue aux +hommes. Elle est défendue par les hautes murailles de granit et par les +glaciers impénétrables. Elle est horrible et riante, comme il convient +aux êtres qui l'habitent. Sur ses flancs, les aigles, les ours et les +chamois ont caché leurs refuges. Dans le plus profond, la chaleur règne, +les plus belles plantes fleurissent; les fées y ont établi leur séjour, +et c'est à ses soeurs que la jeune Zilla conduit l'enfant qu'elle a +trouvé dans les flancs glauques du glacier. + +VII + +Quand l'enfant a vu les ours passer près de lui, il a eu peur, et le +chien a tremblé et grondé; mais la fée a souri, et les bêtes sauvages se +sont détournées de son chemin. Quand l'enfant a vu les fées, il a eu +envie de rire et de parler; mais elles l'ont regardé avec des yeux si +brillants qu'il s'est mis à pleurer. Alors Zilla, le prenant sur ses +genoux, l'a embrassé au front, et les fées ont été en colère, et la plus +vieille lui a dit en la menaçant: + +VIII + +«Ce que tu fais là est une honte: jamais fée qui se respecte n'a caressé +un enfant. Les baisers d'une fée appartiennent aux colombes, aux jeunes +faons, aux fleurs, aux êtres gracieux et inoffensifs; mais l'animal +impur et malfaisant que tu nous amènes souille tes lèvres. Nous n'en +voulons point ici, et, quant au chien, nous ne le souffrirons pas +davantage. C'est l'ami de l'homme, il a ses instincts de destruction et +ses habitudes de rapine; reconduis ces créatures où tu les as prises. + +IX + +Zilla a répondu à la vieille Trollia: «Vous êtes aussi fière et aussi +méchante que si vous étiez née de la vipère ou du vautour. Ne vous +souvient-il plus d'avoir été femme avant d'être fée, et vous est-il +permis de haïr et de mépriser la race dont vous sortez? Quand, sur les +derniers autels de nos antiques divinités, vous avez bu le breuvage +magique qui nous fit immortelles, n'avez-vous pas juré de protéger la +famille des hommes et de veiller sur leur postérité?» + +X + +Alors la vieille Trollia: «Oui, j'ai juré, comme vous, de faire servir +la science de nos pères au bonheur de leurs descendants; mais les hommes +nous ont déliées de notre serment. Comment nous ont-ils traitées? Ils +ont servi de nouveaux dieux et nous ont appelées sorcières et démons. +Ils nous ont chassées de nos sanctuaires, et, détruisant nos demeures +sacrées, brûlant nos antiques forêts, reniant nos lois et raillant nos +mystères, ils ont brisé les liens qui nous unissaient à leur race +maudite. + +XI + +»Pour moi, si j'ai jamais regretté de m'être, par le breuvage magique, +soustraite à l'empire de la mort, c'est en songeant que j'avais perdu le +pouvoir de la donner aux hommes. Autrefois, grâce à la science, nous +pouvions jouer avec elle, la hâter ou la reculer. Désormais elle nous +échappe et se rit de nous. L'implacable vie qui nous possède nous +condamne à respecter la vie. C'est un grand bien pour nous de n'être +plus forcées de tuer pour vivre; mais c'est un grand mal aussi d'être +forcé de laisser vivre ce que l'on voudrait voir mort.» + +XII + +En disant ces cruelles choses, la vieille magicienne a levé le bras +comme pour frapper l'enfant; mais son bras est retombé sans force; le +chien s'est jeté sur elle et a déchiré sa robe, souillée de taches +noires qu'on dit être les restes du sang humain versé jadis dans les +sacrifices. L'enfant; qui n'a pas compris ses paroles, mais qui a vu son +geste horrible, a caché son visage dans le sein de la douce Zilla, et +toutes les jeunes fées, ont ri follement de la rage de la sorcière et de +l'audace du chien. + +XIII + +Les vieilles ont tancé et injurié les jeunes, et tant de paroles ont été +dites que les ours en ont grogné d'ennui dans leurs tanières. Et tant de +cris, de menaces, de rires, de moqueries et d'imprécations ont monté +dans les airs, que les plus hautes cimes ont secoué leurs aigrettes de +neige sur les arbres de la vallée. Alors la reine est arrivée, et tout +est rentré dans le silence, car la reine des fées peut, dit-on, retirer +le don de la parole à qui en abuse, et perdre la parole est ce que les +fées redoutent le plus. + +XIV + +La reine est jeune comme au jour où elle a bu la coupe, car, en se +procurant l'immortalité, les fées n'ont pu ni se vieillir ni se +rajeunir, et toutes sont restées ce qu'elles étaient à ce moment +suprême. Ainsi les jeunes sont toujours impétueuses ou riantes, les +mûres toujours sérieuses ou mélancoliques, les vieilles toujours +décrépites ou chagrines. La reine est grande et fraîche, c'est la plus +forte, la plus belle, la plus douce et la plus sage des fées; c'est +aussi la plus savante, c'est elle qui jadis a découvert le grand secret +de la coupe d'immortalité. + +XV + +«Trollia, dit-elle, ta colère n'est qu'un bruit inutile. Les hommes +valent ce qu'ils valent et sont ce qu'ils sont. Haïr est contraire à +toute sagesse. Mais toi, Zilla, tu as été folle d'amener ici cet enfant. +Avec quoi le feras-tu vivre? Ne sais-tu pas qu'il faut qu'il respire et +qu'il mange à la manière des hommes? Lui permettras-tu de tuer les +animaux ou de leur disputer l'oeuf, le lait et le miel, ou seulement les +plantes qui sont leur nourriture? Ne vois-tu pas qu'avec lui tu fais +entrer la mort dans notre sanctuaire? + +XVI + +--Reine, répond la jeune fée, la mort ne règne-t-elle donc pas ici comme +ailleurs? Avons-nous pu la bannir de devant nos yeux? et de ce que les +fées ne la donnent pas, de ce que l'arome des fleurs suffit à leur +nourriture, de ce que leur pas léger ne peut écraser un insecte, ni leur +souffle éthéré absorber un atome de vie dans la nature, s'ensuit-il que +les animaux ne se dévorent ni ne s'écrasent les uns les autres? +Qu'importe que, parmi ces êtres dont la vie ne s'alimente que par la +destruction, j'en amène ici deux de plus? + +XVII + +--Le chien, je te le passe, dit la reine; mais l'enfant amènera ici la +douleur sentie et la mort tragique. Il tuera avec intelligence et +préméditation, il nous montrera un affreux spectacle, il augmentera les +pensées de meurtre et de haine qui règnent déjà chez quelques-unes +d'entre nous, et la vue d'un être si semblable à nous, commettant des +actes qui nous sont odieux, troublera la pureté de nos songes. Si tu le +gardes, Zilla, tâche de modifier sa terrible nature, ou il me faudra te +le reprendre et l'égarer dans les neiges où la mort viendra le +chercher.» + +XVIII + +La reine n'a rien dit de plus. Elle conseille et ne commande pas. Elle +s'éloigne et les fées se dispersent. Quelques-unes restent avec Zilla et +l'interrogent. «Que veux-tu donc faire de cet enfant? Il est beau, j'en +conviens, mais tu ne peux l'aimer. Vierge consacrée, tu as jadis +prononcé le voeu terrible; tu n'as connu ni époux ni famille; aucun +souvenir de ta vie mortelle ne t'a laissé le regret et le rêve de la +maternité. D'ailleurs l'immortalité délivre de ces faiblesses et +quiconque a bu la coupe a oublié l'amour. + +XIX + +--Il est vrai, dit Zilla, et ce que je rêve pour cet enfant n'a rien qui +ressemble aux rêves de la vie humaine: il est pour moi une curiosité, et +je m'étonne que vous ne partagiez pas l'amusement qu'il me donne. Depuis +tant de siècles que nous avons rompu tout lien d'amitié avec sa race, +nous ne la connaissons plus que par ses oeuvres. Nous savons bien +qu'elle est devenue plus habile et plus savante, ses travaux et ses +inventions nous étonnent; mais nous ne savons pas si elle en vaut mieux +pour cela et si ses méchants instincts ont changé. + +XX + +--Et tu veux voir ce que deviendra l'enfant des hommes, isolé de ses +pareils et abandonné à lui-même, ou instruit par toi dans la haute +science? Essaie. Nous t'aiderons à le conduire ou à l'observer. +Souviens-toi seulement qu'il est faible et qu'il n'est pas encore +méchant. Il te faudra donc le soigner mieux que l'oiseau dans son nid, +et tu as pris là un grand souci, Zilla. Tu es aimable et douce, mais tu +as plus de caprices que de volontés. Tu te lasseras de cette chaîne, et +peut-être ferais-tu mieux de ne pas t'en charger.» + +XXI + +Elles parlaient ainsi par jalousie, car l'enfant leur plaisait, et plus +d'une eût voulu le prendre. Les fées n'aiment pas avec le coeur, mais +leur esprit est plein de convoitises et de curiosités. Elles s'ennuient, +et ce qui leur vient du monde des hommes, où elles n'osent plus pénétrer +ouvertement, leur est un sujet d'agitation et de surprise. Un joyau, un +animal domestique, une montre, un miroir, tout ce qu'elles ne savent pas +faire et tout ce dont elles n'ont pas besoin les charme et les occupe. + +XXII + +Elles méprisent profondément l'humanité; mais elles ne peuvent se +défendre d'y songer et d'en jaser sans cesse. L'enfant leur tournait la +tête. Quelques-unes convoitaient aussi le chien; mais Zilla était +jalouse de ses captures, et, trouvant qu'on les lui disputait trop, elle +les emmena dans une grotte éloignée du sanctuaire des fées et montra à +l'enfant l'enceinte de forêts qu'il ne devait pas franchir sans sa +permission. L'enfant pleura en lui disant: «J'ai faim.» Et quand elle +l'eut fait manger, voyant qu'elle le quittait, il lui dit: «J'ai peur.» + +XXIII + +Zilla, qui avait trouvé l'enfant vorace, le trouva stupide, et, ne +voulant pas se faire son esclave, elle lui montra où les chevrettes +allaitaient leurs petits, où les abeilles cachaient leurs ruches, où les +canards et les cygnes sauvages cachaient leurs oeufs, et elle lui dit: +«Cherche ta nourriture. Cache-toi aussi, toi, pour dérober ces choses, +car les animaux deviendraient craintifs ou méchants, et les vieilles +fées n'aiment pas à voir déranger les habitudes de leur vie.» L'enfant +du prince s'étonna bien d'avoir à chercher lui même une si maigre chère. +Il bouda et pleura, mais la fée n'y fit pas attention. + +XXIV + +Elle n'y fit pas attention, parce qu'elle ne se rappelait que vaguement +les pleurs de son enfance, et que ces pleurs ne représentaient plus pour +elle une souffrance appréciable. Elle s'en alla au sabbat, et le +lendemain l'enfant eut faim et ne bouda plus. Le chien, qui ne boudait +jamais, attrapa un lièvre et le mangea bel et bien. Au bout de trois +jours, l'enfant pensa qu'il pourrait aisément ramasser du bois mort, +allumer du feu et faire cuire le gibier pris par son chien; mais, comme +il était paresseux, il se contenta des autres mets et les trouva bons. + +XXV + +Un peu plus tard, il oublia que les hommes font cuire la viande, et, +voyant que son chien la mangeait crue avec délices, il y goûta et s'en +rassasia. Quand la fée Zilla revint du concile, elle trouva l'enfant gai +et frais, mais sauvage et malpropre. Il avait les dents blanches et les +mains ensanglantées, le regard morne et farouche; il ne savait déjà +presque plus parler; las de chercher où il était, et pourquoi son sort +était si changé, il ne songeait plus qu'à manger et à dormir. + +XXVI + +Le chien au contraire était propre et avenant. Son intelligence avait +grandi dans le dévouement de l'amitié. La fée eut envie d'abandonner +l'enfant et d'emmener le chien. Et puis elle se souvint un peu du passé +et résolut de civiliser l'enfant à sa manière; mais il fallait se +décider à lui parler, et elle ne savait quelle chose lui dire. Elle +connaissait bien sa langue, elle n'était pas des moins savantes; mais +elle ne se faisait guère d'idée des raisons que l'on peut donner à un +enfant pour changer ses instincts. + +XXVII + +Elle essaya. Elle lui dit d'abord: «Souviens-toi que tu appartiens à une +race inférieure à la mienne.» L'enfant se souvint de ce qu'il était et +lui répondit: «Tu es donc impératrice? car, moi, je suis prince.» La fée +reprit: «Je veux te faire plus grand que tous les rois de la terre.» +L'enfant répondit: «Rends-moi à ma mère qui me cherche.» La fée reprit: +«Oublie ta mère et n'obéis qu'à moi.» L'enfant eut peur et ne répondit +pas. La fée reprit: «Je veux te rendre heureux et sage, et t'élever +au-dessus de la nature humaine.» L'enfant ne comprit pas. + +XXVIII + +La fée essaya autre chose. Elle lui dit: «Aimais-tu ta mère?--Oui, +répondit l'enfant.--Veux-tu m'aimer comme elle?--Oui, si vous +m'aimez.--Que me demandes-tu là? dit la fée souriant de tant d'audace. +Je t'ai tiré du glacier où tu serais mort; je t'ai défendu contre les +vieilles fées qui te haïssaient, et caché ici où elles ne songent plus à +toi. Je t'ai donné un baiser, bien que tu ne sois pas mon pareil. +N'est-ce pas beaucoup, et ta mère eût-elle fait pour toi +davantage?--Oui, dit l'enfant, elle m'embrassait tous les jours.» + +XXIX + +La fée embrassa l'enfant, qui l'embrassa aussi en lui disant: «Comme tu +as la bouche froide!» Les fées sont joueuses et puériles comme les gens +qui n'ont rien à faire de leur corps. Zilla essaya de faire courir et +sauter l'enfant. Il était agile et résolu, et prit d'abord plaisir à +faire assaut avec elle; mais bientôt il vit des choses extraordinaires. +La fée courait aussi vite qu'une flèche, ses jambes fines ne +connaissaient pas la fatigue, et l'enfant ne pouvait la suivre. + +XXX + +Quand elle l'invita à sauter, elle voulut, pour lui donner l'exemple, +franchir une fente de rochers; mais, trop forte et trop sûre de ne pas +se faire de mal en tombant, elle sauta si haut et si loin que l'enfant +épouvanté alla se cacher dans un buisson. Elle voulut alors l'exercer à +la nage, mais il eut peur de l'eau et demanda une nacelle, ce qui fit +rire la fée, et lui, voyant qu'elle se moquait, se sentant méprisé et +par trop inférieur à elle, il lui dit qu'il ne voulait plus d'elle pour +sa mère. + +XXXI + +Elle le trouva faible et poltron. Pendant quelques jours, elle l'oublia; +mais comme ses compagnes lui demandaient ce qu'il était devenu et lui +reprochaient de l'avoir pris par caprice et de l'avoir laissé mourir +dans un coin, elle courut le chercher et leur montra qu'il était bien +portant et bien vivant. «C'est bon, dit la reine; puisqu'il peut se +tirer d'affaire sans causer trop de dommage, je consens à ce qu'il soit +ici comme un animal vivant à la manière des autres, car je vois bien que +tu n'en sauras rien faire de mieux.» + +XXXII + +Zilla comprit que la sage et bonne reine la blâmait, et elle se piqua +d'honneur. Elle retourna tous les jours auprès de l'enfant, y passa plus +de temps chaque jour, apprit à lui parler doucement, le caressa un peu +plus, mit plus de complaisance à le faire jouer en ménageant ses forces +et en exerçant son courage. Elle lui apprit aussi à se nourrir sans +verser le sang et elle vit qu'il était éducable, car il s'ennuyait +d'être seul, et pour la faire rester avec lui, il obéissait à toutes ses +volontés, et même il avait des grâces caressantes qui flattaient +l'amour-propre de la fée. + +XXXIII + +Pourtant l'hiver approchait, et bien que l'enfant n'y songeât point, +bien qu'il jouât avec la neige qui peu à peu gagnait la grotte où la fée +l'avait logé, le chien commençait à hurler et à aboyer contre les +empiétements de cette neige insensible qui avançait toujours. Zilla vit +bien qu'il fallait ôter de là l'enfant, si elle ne voulait le voir +mourir. Elle l'emmena au plus creux de la vallée, et elle pria ses +compagnes de l'aider à lui bâtir une maison, car il est faux que les +fées sachent tout faire avec un coup de baguette. + +XXXIV + +Elles ne savent faire que ce qui leur est nécessaire, et une maison leur +est fort inutile. Elles n'ont jamais chaud ni froid que juste pour leur +agrément. Elles sautent et dansent un peu plus en hiver qu'en été, sans +jamais souffrir tout à fait dans leur corps ni dans leur esprit. Elles +gambadent sur la glace aussi volontiers que sur le gazon, et s'il leur +plaît de sentir en janvier la moiteur d'avril, elles se couchent avec +les ours blottis dans leurs grottes de neige, et elles y dorment pour le +plaisir de rêver, car elles ont fort peu besoin de sommeil. + +XXXV + +Zilla n'eût osé confier l'enfant aux ours. Ils n'étaient pas méchants; +mais, à force de le sentir et de le lécher, ils eussent pu le trouver +bon. Les jeunes fées qu'elle invita à lui bâtir un gîte s'y prêtèrent en +riant et se mirent à l'oeuvre pêle-mêle, à grand bruit. Elles voulaient +que ce fût un palais plus beau que tous ceux que les hommes construisent +et qui ne ressemblât en rien à leurs misérables inventions. La reine +s'assit et les regarda sans rien dire. + +XXXVI + +L'une voulait que ce fût très-grand, l'autre que ce fût très-petit; +l'une que ce fût comme une boule, l'autre que tout montât en pointe; +l'une qu'on n'employât que des pierres précieuses, l'autre que ce fût +fait avec les aigrettes de la graine de chardon; l'une que ce fût +découvert comme un nid, l'autre que ce fût enfoui comme une tanière. +L'une apportait des branches, l'autre du sable, l'une de la neige, +l'autre des feuilles de roses, l'une de petits cailloux, l'autre des +fils de la Vierge; le plus grand nombre n'apportait que des paroles. + +XXXVII + +La reine vit qu'elles ne se décidaient à rien et que la maison ne serait +jamais commencée; elle appela l'enfant et lui dit: «Est-ce que tu ne +saurais pas bâtir ta maison toi-même? c'est un ouvrage d'homme.» +L'enfant essaya. Il avait vu bâtir. Il alla chercher des pierres, il +fit, comme il put, du mortier de glaise qu'il pétrit avec de la mousse; +il éleva des murs en carré, il traça des compartiments, il entre-croisa +des branches, il fit un toit de roseaux et se meubla de quelques pierres +et d'un lit de fougère. + +XXXVIII + +Les fées furent émerveillées d'abord de l'intelligence et de l'industrie +de l'enfant, et puis elles s'en moquèrent, disant que les abeilles, les +castors et les fourmis travaillaient beaucoup mieux. La reine les reprit +de la sorte: «Vous vous trompez; les animaux qui vivent forcément en +société ont moins d'intelligence que ceux qui peuvent vivre seuls. Une +abeille meurt quand elle ne peut rejoindre sa ruche; un groupe de +castors égarés oublie l'art de construire et se contente d'habitations +grossières. Dans ce monde-là, personne n'existe, on ne dit jamais _moi_. + +XXXIX + +»Ces êtres qui vivent d'une mystérieuse tradition, toujours transmise de +tous à chacun, sans qu'aucun d'eux y apporte un changement quelconque, +sont inférieurs à l'être le plus misérable et le plus dépourvu dont +l'esprit cherche et combine. C'est pour cela que l'homme, notre ancêtre, +est le premier des animaux, et que son travail, étant le plus varié et +le plus changeant, est le plus beau de tous. Voyez ce qu'il peut faire +avec le souvenir, comme il invente l'expérience, et comme il sait +accommoder à son usage les matériaux les plus grossiers! + +XL + +»--L'homme, dit Zilla, serait donc meilleur et plus habile s'il vivait +dans l'isolement?--Non, Zilla, il lui faut la société volontaire et non +la réunion forcée. Seul il peut lutter contre toutes choses, et là où +les autres animaux succombent, il triomphe par l'esprit; mais il a le +désir d'un autre bonheur que celui de conserver son corps; c'est +pourquoi il cherche le commerce de ses semblables afin qu'ils lui +donnent le pain de l'âme, et le besoin qu'il a des autres est encore une +liberté.» + +XLI + +Zilla s'efforça de comprendre la reine, que les autres fées ne +comprenaient pas beaucoup. Elles avaient gardé les idées barbares du +temps où elles étaient semblables à nous sur la terre, et si leur +science les faisait pénétrer mieux que jadis et mieux que nous dans les +lois de renouvellement du grand univers, elles ne se rendaient plus +compte de la marche suivie par la race humaine dans ce petit monde où +elles s'ennuyaient, faute de pouvoir y rien changer. Elles avaient voulu +ne plus changer elles-mêmes, il leur fallait bien s'en consoler en +méprisant ce qui change. + +XLII + +Zilla, toute pensive, résolut de procurer à son enfant adoptif tout ce +qu'il pouvait souhaiter, afin de voir le parti qu'il en saurait tirer. +«Voilà ta maison bâtie, lui dit-elle. Que voudrais-tu pour +l'embellir?--J'y voudrais ma mère, dit l'enfant.--Je vais tâcher de te +l'amener», dit la fée, et, sachant qu'elle pouvait faire des choses très +difficiles, elle partit après avoir mis l'enfant sous la protection de +la reine. Elle partit pour le monde des hommes, en se laissant emporter +par le torrent. + +XLIII + +Ce torrent, qui donne naissance à un grand fleuve dont les hommes ne +connaissent pas la source, sort du glacier où était tombé l'enfant du +prince. Il se divise en mille filets d'argent pour arroser et fertiliser +le Val-des-Fées, puis il se réunit à l'entrée d'un massif de roches +énormes qui est la barrière naturelle de leur royaume. Là le torrent, +devenu rivière, se précipite dans des abîmes effroyables, s'engouffre +dans des cavernes où le jour ne pénètre jamais, et de chute en chute +arrive par des voies inconnues au pays des hommes. + +XLIV + +Les fées, pour lesquelles il n'est pas de site infranchissable, peuvent +sortir de chez elles par les cimes neigeuses, par les flèches des +glaciers ou par les fentes du roc; mais elles préfèrent se laisser +emporter par la rivière, qui ne leur fait pas plus de mal qu'à un flocon +d'écume en les précipitant dans ses abîmes. En peu d'instants, Zilla se +trouva dans les terres cultivées et s'approcha d'un village de bergers +et de bûcherons, où elle vit un homme étrangement vêtu qui, monté sur +une grosse pierre, parlait à la foule. + +XLV + +Cet homme disait: «Serfs et vassaux, priez pour la grande duchesse qui +est morte hier, et priez aussi pour l'âme de son fils Hermann, qui a +péri dans les glaces du Mont-Maudit. La duchesse n'a pu se consoler. +Dieu l'a rappelée à lui. Le duc vous envoie ses aumônes afin que vous +disiez pour tous deux des prières.» Et le héraut jeta de l'or et de +l'argent aux bergers et aux bûcherons, qui se battirent pour le +ramasser, et remercièrent Dieu de la mort qui leur procurait cette +aubaine. + +XLVI + +La fée fut contente aussi de la mort de la duchesse. «L'enfant ne me +tourmentera plus, pensa-t-elle, pour que je le rende à sa mère. Je vais +lui porter quelque chose afin de le consoler,» et, avisant un sac de +blé, elle lui fit signe de la suivre, et le sac de blé, obéissant au +pouvoir mystérieux qui était en elle, la suivit. Un peu plus loin elle +vit un âne et lui commanda de porter le sac de blé. Elle emmena aussi +une petite charrue, pensant, d'après ce qu'elle voyait autour d'elle, +que ces jouets plairaient au petit Hermann. + +XLVII + +Pourtant ce n'était pas ce que les hommes qu'elle avait sous les yeux +estimaient le plus. Elle les voyait se battre encore pour les pièces de +monnaie répandues à terre. Elle suivit le héraut, qui s'en allait avec +une mule blanche chargée d'un coffre plein d'or et d'argent, destiné aux +libéralités de la dévotion ducale. Elle fit signe à la mule, qui suivit +l'âne et la charrue, et le héraut n'y prit pas garde. La fée avait jeté +sur lui et sur son escorte un charme qui les fit dormir à cheval pendant +plus de quinze lieues. + +XLVIII + +La fée ne se fit aucune conscience de voler ces choses. C'était pour +l'enfant du prince, et tout dans le pays lui appartenait. D'ailleurs les +fées ne reconnaissent pas nos lois et ne partagent pas nos idées. Elles +nous considèrent comme les plus grands pillards de la création, et ce +que nous volons à la nature, elles pensent avoir le droit de nous le +reprendre. Comme elles n'ont guère besoin de nos richesses, il faut dire +qu'elles ne nous font pas grand tort. Pourtant leurs fantaisies sont +dangereuses. Elles ont fait pendre plus d'un malheureux accusé de leurs +rapts. + +XLIX + +Suivie de son butin, Zilla se rapprocha de la montagne, et, connaissant +dans la forêt un passage par où elle pouvait rentrer dans le +Val-aux-Fées avec sa suite, elle pénétra au plus épais des pins et des +mélèzes. Là elle s'arrêta surprise en rencontrant sous ses pieds un être +bizarre qui lui causa un certain dégoût: c'était un vieux homme grand et +sec, barbu comme une chèvre et chauve comme un oeuf, avec un nez fort +gros et une robe noire tout en guenilles. + +L + +Il paraissait mort, car un vautour venait de s'abattre sur lui et +commençait à vouloir goûter à ses mains; mais en se sentant mordu, le +moribond fit un cri, saisit l'oiseau, et, l'étouffant, il le mordit au +cou et se mit à sucer le sang avec une rage horrible et grotesque. +C'était la première fois que la fée voyait pareille chose: le vautour +mangé par le cadavre! Elle pensa que ce devait être un événement +fatidique de sa compétence, et elle demanda au vieillard ce qui le +faisait agir ainsi. + +LI + +«Bonne femme, répondit-il, ne me trahissez pas. Je suis un proscrit qui +se cache, et la faim m'a jeté là par terre, épuisé et mourant; mais le +ciel m'a envoyé cet oiseau que je mange à demi vivant, comme vous voyez, +n'ayant pas le loisir de m'en repaître d'une manière moins sauvage.» Ce +malheureux croyait parler à une vieille ramasseuse de bois, car s'il +n'est pas prouvé que les fées puissent prendre toutes les formes, il est +du moins certain qu'elles peuvent produire toutes les hallucinations. + +LII + +«Relève-toi et suis-moi, dit-elle. Je vais te conduire en un lieu où tu +pourras vivre sans que les hommes t'y découvrent jamais.» Le proscrit +suivit la fée jusqu'à une corniche de rochers si étroite et si +effrayante que l'âne et le mulet reculèrent épouvantés; mais la fée les +charma, et ils passèrent. Quant à l'homme, il avait tellement le désir +d'échapper à ceux qui le poursuivaient qu'il ne fut pas nécessaire de +lui fasciner la vue. Il suivit les animaux, et, dès qu'il eut mis le +pied dans le Val-aux-Fées, il reconnut, dans celle qui le conduisait, +une fée du premier ordre. + +LIII + +«Je ne suis pas un novice et un ignorant, lui dit-il, et j'ai assez +étudié la magie pour voir à qui j'ai affaire. Vous me conduisez en un +lieu dont je ne sortirai jamais malgré vous, je le sais bien; mais, quel +que soit le sort que vous me destinez, il ne peut être pire que celui +que me réservaient les hommes. Donc j'obéis sans murmure, sachant bien +aussi que toute résistance serait inutile. Peut-être aurez-vous quelque +pitié d'un vieillard, et quelque curiosité de le voir mourir de sa belle +mort, qui ne saurait tarder. + +LIV + +--Tu te vantes d'être savant, et tu es inepte, répondit Zilla. Si tu +connaissais les fées, tu saurais qu'elles ne peuvent commettre aucun +mal. Le grand Esprit du monde ne leur a permis de conquérir +l'immortalité qu'à la condition qu'elles respecteraient la vie; +autrement votre race n'existerait plus depuis longtemps. Suis-moi et ne +dis plus de sottises, ou je vais te reconduire où je t'ai pris.--Dieu +m'en garde!--pensa le vieillard, et, prenant un air plus modeste, il +arriva avec la fée à la demeure nouvelle du petit prince Hermann. + +LV + +Depuis un jour entier que la fée était absente, l'enfant, qui était bon, +n'avait ni travaillé, ni joué, ni mangé. Il attendait sa mère et ne +pensait plus qu'à elle. Quand il vit arriver le vieillard, il courut à +lui, croyant qu'il annonçait et précédait la duchesse. «Maître Bonus, +dit-il, soyez le bienvenu,» et, se rappelant ses manières de prince, il +lui donna sa main à baiser; mais le pauvre gouverneur faillit tomber à +la renverse en retrouvant l'enfant qu'il croyait ne jamais revoir, et il +pleura de joie en l'embrassant comme si c'eût été le fils d'un vilain. + +LVI + +Alors la fée apprit à l'enfant que sa mère était morte, sans songer +qu'elle lui faisait une grande peine et sans comprendre qu'un être +soumis à la mort pût ne pas se soumettre à celle des autres comme à une +chose toute naturelle. L'enfant pleura beaucoup, et dans son dépit il +dit à la fée que puisqu'elle ne lui rapportait qu'une mauvaise nouvelle, +elle eût bien pu se dispenser de lui ramener son précepteur. La fée +haussa les épaules et le quitta fâchée. Maître Bonus ne se fâcha pas. Il +s'assit auprès de l'enfant et pleura de le voir pleurer. + +LVII + +Ce que voyant, l'enfant, qui était très-bon, l'embrassa et lui dit qu'il +voulait bien le garder près de lui et le loger dans sa maison, à la +condition qu'il ne lui parlerait plus jamais d'étudier. «Au fait, dit +maître Bonus, puisque nous voilà ici pour toujours, je ne sais trop à +quoi nous servirait l'étude. Occupons-nous de vivre. J'avoue que je +tiens à cela, et si vous m'en croyez, nous mangerons un peu; il y a si +longtemps que je jeûne!» En ce moment, le chien revenait de la chasse +avec un beau lièvre entre les dents. + +LVIII + +Le chien fit amitié au pédagogue et lui céda volontiers sa proie, que +maître Bonus se mit en devoir de faire cuire; mais les fées, qui le +surveillaient, lui envoyèrent une hallucination épouvantable: aussitôt +qu'il commença d'écorcher le lièvre, le lièvre grandit et prit sa +figure, de manière qu'il s'imagina s'écorcher lui-même. Saisi d'horreur, +il mit l'animal sur les charbons, espérant se délivrer de son rêve en +respirant l'odeur de la viande grillée; mais ce fut lui qu'il fit +griller dans des contorsions hideuses, et même il crut sentir dans sa +propre chair qu'il brûlait en effet. + +LIX + +Il se rappela qu'il était condamné par les hommes à être rôti tout +vivant, et, sentant qu'il ne fallait pas mécontenter les fées, il rendit +la viande au chien et y renonça pour toujours. Alors il s'en alla dehors +pour recueillir des racines, des fruits et des graines, et il en fit une +si grande provision pour l'hiver que la maison en était pleine et qu'il +y restait à peine de la place pour dormir. Et ensuite, craignant d'être +volé par les fées, et s'imaginant savoir assez de magie pour leur +inspirer le respect, il fit avec de la terre des figures symboliques +qu'il planta sur le toit. + +LX + +Mais sa science était fausse et ses symboles si barbares que les fées +n'y firent d'autre attention que de les trouver fort laids et d'en rire. +Les voyant de bonne humeur, il s'enhardit à demander où il pourrait se +procurer des outils de travail, sans lesquels il lui était impossible, +disait-il, de rien faire de bien. Elles le menèrent alors dans une +grotte où elles avaient entassé une foule d'objets volés par elles dans +leurs excursions, et abandonnés là après que leur curiosité s'en était +rassasiée. + +LXI + +Maître Bonus fut étonné d'y trouver des ustensiles de toute espèce et +des objets de luxe mêlés à des débris sans aucune valeur. Ce qu'il y +chercha d'abord, ce fut une casserole, des plats et des pincettes. Il +les déterra du milieu des bijoux et des riches étoffes. Il aperçut des +sacs de farine, des confitures sèches, une aiguière et un bassin. Il +regarda à peine les livres et les écritoires. «Songeons au corps avant +tout, se dit-il; l'esprit réclamera plus tard sa nourriture, si bon lui +semble.» + +LXII + +Il fit avec Hermann plusieurs voyages à la grotte que les fées +regardaient comme leur musée et qu'il appelait, lui, tout simplement le +magasin. Ils y trouvèrent tout ce qu'il fallait pour faire du beurre, +des fromages et de la pâtisserie. Hermann y découvrit force friandises +qu'il emporta, et maître Bonus, après de nombreux essais, parvint à +faire de si bons gâteaux qu'un évêque s'en fût léché les doigts. Et, +dans la douce occupation de bien dormir et de bien manger, le pédagogue +oublia ses jours de misère et ne chicana pas le jeune prince pour lui +apprendre à lire. + +LXIII + +La reine des fées vint voir l'établissement, et comme plusieurs de ses +compagnes étaient mécontentes de voir deux hommes, au lieu d'un, +s'établir sur leurs domaines, elle leur dit: «Je ne sais de quoi vous +vous tourmentez. Cet homme est vieux, et ne vivra que le temps +nécessaire à l'enfance d'Hermann. C'est du reste un animal curieux, et +le soin qu'il prend de son corps me paraît digne d'étude. Voyez donc +tout ce que cet homme invente pour se conserver! Mais il manque de +propreté, et je veux qu'il soit convenablement vêtu.» + +LXIV + +Elle appela maître Bonus, et lui dit: «Ta robe usée et les habits +déchirés de cet enfant choquent mes regards. Occupe-toi un peu moins de +pétrir des gâteaux et d'inventer des crèmes. Si tu ne sais coudre ni +filer, cherche dans la grotte quelque vêtement neuf, et que je ne vous +retrouve pas sous ces haillons.--Oui-da, Madame, répondit le pédagogue, +cachant sa peur sous un air de galanterie; il sera fait selon votre +vouloir, et si ma figure peut vous devenir agréable, je n'épargnerai +rien pour cela.» + +LXV + +Mais il ne trouva point d'habits pour son sexe dans le magasin des fées, +et, ne sachant que faire, il pria la vieille Milith, qui était une fée +un peu idiote, ayant bu la coupe au moment où elle tombait en enfance, +de l'aider à se vêtir. Milith aimait à être consultée, et comme personne +ne lui faisait cet honneur, elle prit en amitié le pédagogue, et lui +donna une de ses robes neuves qui était en bonne laine bise, de même que +le chaperon bordé de rouge, et, ainsi habillé en femme, maître Bonus +semblait être une grande fée bien laide. + +LXVI + +Alors la petite Régis, qui passait, le trouva si drôle qu'elle en rit +une heure; mais, tout en riant, elle lui persuada de lui amener +l'enfant, qu'elle voulait aussi habiller avec une de ses robes, et quand +elle l'eut entre les mains, elle le lava, le parfuma, arrangea ses +cheveux, le couronna de fleurs, lui mit un collier de perles, une +ceinture d'or où elle fixa les mille plis de sa jupe rose, et le trouva +si beau ainsi, qu'elle voulut le faire chanter et danser, pour admirer +son ouvrage. + +LXVII + +Hermann aussi se trouvait beau, et il se plaisait dans cette robe +parfumée; mais il ne savait pas obéir, et il refusa de danser, ce qui +mit la petite Régis en colère. Elle lui arracha son collier, lui déchira +sa robe, et, comme une fée très-fantasque qu'elle était, elle lui +ébouriffa les cheveux, lui barbouilla la figure avec le jus d'une graine +noire, et le laissa tout honteux, presque nu, et furieux de ne pouvoir +rendre à cette folle les injures dont elle l'accablait. + +LXVIII + +Cependant maître Bonus, voyant la petite Régis en colère, s'était sauvé. +Hermann, en le rejoignant, lui reprocha d'avoir fui devant une fée si +menue, et de n'avoir pas plus de coeur qu'une poule. «Je serais +courageux et fort que je n'aurais pu vous défendre, répondit le +pédagogue. Vous voyez bien que vous n'avez pu vous défendre vous-même. +Les fées, même celles qui ne sont pas plus grosses que des mouches, sont +des êtres bien redoutables, et le mieux est de souffrir leurs caprices +sans se révolter. + +XLIX + +»Quant à moi, qui dois être rôti à petit feu si je sors d'ici, je suis +bien décidé à me prêter à toutes les fantaisies de ces dames, et si l'on +m'eût ordonné de danser, j'aurais obéi et fait la cabriole par-dessus le +marché.» L'enfant sentit que son pédagogue avait raison, mais il ne l'en +méprisa que plus, car la raison ne conseille pas toujours les plus +belles choses. Il courut trouver Zilla pour lui raconter sa mésaventure +et lui montrer de quelle manière on l'avait houspillé. Zilla en rougit +d'indignation et le mena devant la reine pour porter plainte contre +Régis. + +LXX + +«Tu as mérité ce qui t'arrive, dit la reine à Hermann; tu soutiens si +mal devant nous la dignité que ta race s'attribue, que personne ici n'y +peut croire. Tu vis moins noblement qu'un animal sauvage, car celui-ci +se contente de ce qu'il trouve, et vous autres, ton précepteur et toi, +vous ne songez qu'à aiguiser votre appétit pour augmenter votre faim +naturelle. Vous ne pensez pas plus à la nourriture de votre esprit que +si vous n'étiez que bouche et ventre: vraiment vous êtes méprisables et +ne m'intéressez point.» + +LXXI + +L'enfant fut mortifié, et Zilla comprit que la leçon de la reine +s'adressait à elle plus qu'à l'enfant. Elle dit à Hermann que s'il +voulait s'instruire, elle y mettrait tous ses soins, et, l'emmenant avec +elle, elle lui choisit une tunique de blanche laine dont elle l'habilla +d'une façon plus mâle que n'avait fait Régis, et puis elle lui donna un +vêtement de peau pour courir dans la forêt, et de belles armes pour se +préserver des animaux qui pourraient le menacer en le voyant devenu +grand; mais elle lui fit jurer de ne jamais verser le sang que pour +défendre sa vie. + +LXXII + +Et puis elle lui donna un livre et lui dit que quand il pourrait le +lire, elle se chargerait de lui apprendre de belles choses qui le +rendraient heureux. Hermann alla trouver maître Bonus, et d'un coup de +pied vraiment héroïque il jeta dans le feu les gâteaux que le pédagogue +était en train de pétrir. «Je ne veux plus être méprisé, lui dit-il; je +ne veux plus faire un dieu de mon ventre, je veux être beau et fier de +recevoir des compliments. Je t'ordonne de m'apprendre à lire; je veux +savoir demain.» + +LXXIII + +Maître Bonus obéit en soupirant; mais comme le lendemain l'enfant ne +savait pas encore lire, l'enfant se dépita et lui dit: «Tu ne sais pas +me montrer. Peut-être ne sais-tu rien. S'il en est ainsi, reste sous ces +habits de servante qui te conviennent, fais la cuisine et appelle-toi +maîtresse Bona. Je reviendrai souper et coucher à ton hôtellerie, mais +j'irai chercher ailleurs l'honneur de ma race et le savoir qui rend +heureux.» Et il sortit avec son chien, laissant le gouverneur stupéfait +de l'entendre parler ainsi. + +LXXIV + +Quand Zilla vit arriver l'enfant résolu et soumis, plein d'orgueil et +d'ambition, bien qu'il répétât sans les comprendre les mots qu'il avait +entendu dire à la reine et à elle, elle s'étonna de voir la puissance de +l'amour-propre sur sa jeune âme, et elle voulut bien essayer de +l'instruire elle-même. Elle le trouva si attentif et si intelligent +qu'elle y prit goût, et peu à peu, le gardant chaque jour plus longtemps +auprès d'elle, elle arriva à ne plus pouvoir se passer de sa compagnie. + +LXXV + +Lorsque le soleil brillait, elle se promenait avec lui et lui apprenait +le secret des choses divines dans la nature, l'histoire de la lumière et +son mariage avec les plantes, le mystère des pierres et le langage des +eaux; la manière de se faire entendre des animaux les plus rebelles à +l'homme, de se faire suivre par les arbres et les rochers, d'évoquer +avec le chant les puissances immatérielles, de faire jaillir des +étincelles de ses doigts et de causer avec les esprits cachés sous la +terre. + +LXXVI + +Au clair de la lune, elle lui apprenait le langage symbolique de la +nuit, l'histoire des étoiles, et la manière de monter les nuages en +rêvant. Elle lui enseignait à se séparer de son corps et à voir avec des +yeux magiques qu'elle lui faisait trouver dans les gouttes d'eau de la +prairie. Elle lui disait aussi en quoi est faite la voie lactée, et +quelquefois elle le fit sortir de son propre esprit et se promener dans +les espaces muets au-dessus des plus hautes montagnes. + +LXXVII + +Quand le vent, la neige et la pluie menaçaient d'engourdir l'âme de son +élève, elle le conduisait dans les grottes mystérieuses où les fées qui +entretiennent le feu mystique consentaient à l'admettre à quelques-uns +de leurs entretiens. Là il apprit à converser avec l'âme des morts, à +lire dans la pensée des absents, à voir à travers les roches les plus +épaisses, à mesurer les hauteurs du ciel sans le regarder, à peser la +terre et les planètes au moyen d'une balance invisible, et mille autres +secrets merveilleux qui sont jeux d'enfant pour les fées. + +LXXVIII + +Quand Hermann sut toutes ces choses, il avait déjà quinze ans, et il +était si beau, si aimable, si instruit, et toujours si agréable à voir, +que si les fées eussent été capables d'aimer, elles en eussent toutes +été éprises; mais leurs appétits sont si bien réglés par l'impossibilité +de mourir qu'il ne leur est pas possible d'aspirer à un sentiment humain +un peu profond; l'amitié même leur est interdite comme pouvant leur +causer du chagrin et troubler le parfait et monotone équilibre de leur +existence. + +LXXIX + +Ce qui leur reste de l'humanité est mesuré juste à la faculté de +s'émouvoir sans souffrance ou sans durée. Ainsi elles sont impétueuses +et irascibles, mais elles oublient vite, et ne s'en portent que mieux. +Elles ont beaucoup de coquetteries et de jalousies, mais étant toujours +libres d'oublier si elles veulent, et de déposer leur souci et leur +dépit quand elles en sont lasses, elles s'agitent pour rien et se +réjouissent de même. Elles ne connaissent pas le bonheur et par +conséquent ne le cherchent pas; qu'en feraient-elles? + +LXXX + +Elles ont la science et n'en jouissent pas à notre manière, car elles ne +l'emploient qu'à se préserver des malheurs de l'ignorance, sans +connaître la joie d'en préserver les autres. Quand elles eurent instruit +le jeune Hermann, elles s'en applaudirent parce qu'il était pour elles +une société et presque un égal; mais à chaque instant elles se disaient +l'une à l'autre pour s'empêcher de l'aimer: «N'oublions pas qu'il doit +mourir.» Pourtant, s'il faisait un compliment à l'une, l'autre boudait, +et il lui fallait la consoler en lui faisant un compliment plus beau. + +LXXXI + +Ce qui ne prouve pas qu'elles fussent sottes ou vaines; mais elles +s'estiment beaucoup pour avoir conquis par la science une manière +d'exister qui les rend inaccessibles à nos peines. La plus jalouse de +toutes était Zilla, parce qu'elle avait des droits sur Hermann ou +croyait en avoir, et quand il vantait la gaieté de Régis ou la sagesse +de la reine, Zilla devenait froide pour lui et se rappelait le peu qu'un +enfant des hommes était devant elle. + +LXXXII + +Pourtant Hermann l'aimait plus que toutes les autres et il la regardait +comme sa mère; mais il y avait en lui de la crainte et de l'orgueil, et +on parlait si peu autour de lui le langage de l'amour, qu'il n'eût osé +songer à aimer quelqu'un plus que lui-même. Il allait de temps en temps +voir maître Bonus, qui continuait à inventer des mets friands et qui ne +se trouvait pas malheureux dans sa solitude, sauf que les fées +s'amusaient de temps en temps à le lutiner. + +LXXXIII + +Elles lui procuraient toute sorte d'hallucinations ridicules. Tantôt il +se croyait femme et rêvait qu'un Éthiopien voulait le vendre aux califes +d'Orient. Alors il se cachait dans les rochers et souffrait la faim, ce +qui était pour lui une grosse peine. D'autres fois Régis lui persuadait +qu'elle était éprise de lui, et l'attirait à des rendez-vous où il était +berné et battu par des mains invisibles. Tout cela était pour le punir +de prétendre à la magie et de se livrer à de grossières et puériles +incantations. + +LXXXIV + +Du reste il se portait bien, il engraissait et ne vieillissait guère, +car les fées sont bonnes au fond, et quand elles l'avaient fatigué ou +effrayé, elles lui donnaient du sommeil ou de l'appétit en +dédommagement. Hermann essayait de s'intéresser à son sort; mais +lorsqu'il le voyait si égoïste et si positif, il s'éloignait de lui avec +dédain. Le seul être qui lui témoignât une amitié véritable, c'était son +chien, et quelquefois, quand les yeux de cet animal fidèle semblaient +lui dire: «Je t'aime», Hermann, sans savoir pourquoi, pleurait. + +LXXXV + +Mais le chien était devenu si vieux qu'un jour il ne put se lever pour +suivre son maître. Hermann, effrayé, courut trouver Zilla. «Mon chien va +mourir, lui dit-il, il faut empêcher cela.--Je ne le puis, +répondit-elle; il faut que tout meure sur la terre, excepté les +fées.--Prolonge sa vie de quelques années, reprit Hermann. Tu peux faire +des choses plus difficiles. Si mon chien meurt, que deviendrai-je? C'est +ce que j'aime le mieux sur la terre après toi, et je ne puis me passer +de son amitié. + +LXXXVI + +--Tu parles comme un fou, dit la fée. Tu peux aimer ton chien, puisqu'il +faut que l'homme aime toujours follement quelque chose; mais je ne veux +pas que tu dises que tu m'aimes, puisque ton chien a droit à des mots +que tu m'appliques. Si ton chien meurt, j'irai t'en chercher un autre, +et tu l'aimeras autant.--Non, dit Hermann, je n'en veux pas d'autre +après lui, et puisque je ne dois pas t'aimer, je n'aimerai plus rien que +la mort.» + +LXXXVII + +Le chien mourut, et l'enfant fut inconsolable. Maître Bonus ne comprit +rien à sa douleur, et les fées la méprisèrent. Alors Hermann irrité +sentit ce qui lui manquait dans le royaume des fées. Il y était choyé et +instruit, protégé et comblé de biens; mais il n'était pas aimé, et il ne +pouvait aimer personne. Zilla essaya de le distraire en le menant avec +elle dans les plus beaux endroits de la montagne. Elle le fit pénétrer +dans les palais merveilleux que les fées élèvent et détruisent en une +heure. + +LXXXVIII + +Elle lui montra des pyramides plus hautes que l'Himalaya et des glaciers +de diamant et d'escarboucle, des châteaux dont les murs n'étaient que +fleurs entrelacées; des portiques et des colonnades de flamme, des +jardins de pierreries où les oiseaux chantaient des airs à ravir l'âme +et les sens; mais Hermann en savait déjà trop pour prendre ces choses au +sérieux; et un jour il dit à Zilla: «Ce ne sont là que des rêves, et ce +que tu me montres n'existe pas.» + +LXXXIX + +Elle essaya de le charmer par un songe plus beau que tous les autres. +Elle le mena dans la lune. Il s'y plut un instant et voulut aller dans +le soleil. Elle redoubla ses invocations, et ils allèrent dans le +soleil. Hermann ne crut pas davantage à ce qu'il y voyait; toujours il +disait à la fée: «Tu me fais rêver, tu ne me fais pas vivre.» Et quand +il s'éveillait, il lui disait: «Je ne me rappelle rien, c'est comme si +je n'avais rien vu.» + +XC + +Et l'ennui le prit. La reine vit qu'il était pâle et accablé. «Puisque +tu ne peux aimer le ciel, lui dit-elle, essaie au moins d'aimer la +terre.» Hermann réfléchit à cette parole. Il se rappela qu'autrefois +Zilla lui avait donné du blé, une charrue, un âne et un mulet. Il +laboura, sema et planta, et il prit plaisir à voir comme la terre est +féconde, docile et maternelle. Maître Bonus fut charmé d'avoir à moudre +du blé et à faire du pain tous les jours. + +XCI + +Mais Hermann ne comprenait pas le plaisir de manger seul, et après avoir +vu ce que la terre peut rendre à l'homme qui lui prête, il ne lui +demanda plus rien et retourna à ce qu'elle lui donnait gratuitement. La +reine lui dit: «Le torrent n'est pas toujours limpide. Depuis les +derniers orages, il entraîne et déchire ses rives, et là où tu te +plaisais à nager, il apporte des roches et du limon. Essaie de le +diriger. Tâche d'aimer l'eau, puisque tu n'aimes plus la terre.» + +XCII + +Hermann dirigea le torrent et lui rendit sa beauté, sa voix harmonieuse, +sa course légère, ses doux repos dans la petite coupe des lacs; mais un +jour il le trouva trop soumis, car il n'avait plus rien à lui commander. +Il abattit les écluses qu'il avait élevées et se plut à voir l'eau +reprendre sa liberté et recommencer ses ravages. «Quel est ce caprice?» +lui dit Zilla.--Pourquoi, lui répondit-il, serais-je le tyran de l'eau? +Ne pouvant être aimé, je n'ai pas besoin d'être haï.» + +XCIII + +Zilla trouva son fils ingrat, et, pour la première fois depuis beaucoup +de siècles, elle eut un mécontentement qui la rendit sérieuse. «Je veux +l'oublier, dit-elle à la reine, car il me donne plus de souci qu'il ne +mérite. Permets que je le fasse sortir d'ici et que je le rende à la +société de ses pareils. Tu me l'avais bien dit que je m'en lasserais, et +la vieille Trollia avait raison de blâmer ma protection et mes caresses. + +XCIV + +--Fais ce que tu voudras, dit la reine, mais sache que cet enfant sera +malheureux à présent parmi les hommes, et que tu ne l'oublieras pas +aussi vite que tu l'espères. Nous ne devons rien détruire, et pourtant +tu as détruit quelque chose dans son âme.--Quoi donc? dit +Zilla.--L'ignorance des biens qu'il ne peut posséder. Essaie de +l'exiler, et tu verras!--Que verrai-je, puisque je veux ne plus le +voir?--Tu le verras dans ton esprit, car il se fera reproche, et ce +fantôme criera jour et nuit après toi.» + +XCV + +Zilla ne comprit pas ce que lui disait la reine. N'ayant jamais fait le +mal, même avant d'avoir bu la coupe, elle ne redoutait pas le remords, +ne sachant ce que ce pouvait être. Libre d'agir à sa guise, elle dit à +Hermann: «Tu ne te plais point ici; veux-tu retourner parmi les tiens?» +Mille fois Hermann avait désiré ce qu'elle lui proposait et jamais il +n'avait osé le dire, craignant de paraître ingrat et d'offenser Zilla. +Surpris par son offre, il doutait qu'elle fût sérieuse. + +XCVI + +«Ma volonté, répondit-il, sera la tienne.--Eh bien! dit-elle, va +chercher maître Bonus, et je vous ferai sortir de nos domaines. Il fut +impossible de décider maître Bonus à quitter le Val-des-Fées. Il alla se +jeter aux pieds de la reine et lui dit: «Veux-tu que j'aille achever ma +vie dans les supplices? Est-ce que je gêne quelqu'un ici? Je ne vis que +de végétaux et de miel. Je respecte vos mystères et n'approche jamais de +vos antres. Laissez-moi mourir où je suis bien.» + +XCVII + +Il lui fut accordé de rester, et le jeune Hermann, qui était devenu un +homme, déclarant qu'il n'avait nul besoin de son gouverneur, partit seul +avec Zilla. Quand ils durent passer l'effrayante corniche de rochers où +aucun homme du dehors n'eût osé se risquer, elle voulut l'aider d'un +charme pour le préserver du vertige. «Non, lui dit-il, je connais ce +chemin, je l'ai suivi plus d'une fois, et j'eusse pu m'échapper depuis +longtemps.--Pourquoi donc restais-tu malgré toi?» dit Zilla. Hermann ne +répondit pas. + +XCVIII + +Il était fâché que la fée lui fît cette question. Elle aurait dû deviner +que le respect et l'affection l'avaient seuls retenu. Zilla comprit son +fier silence et commença à devenir triste du sacrifice qu'elle +s'imposait; mais elle l'avait résolu, et elle continua de marcher devant +lui. Quand ils furent à la limite de séparation, elle lui donna l'or +qu'elle avait autrefois dérobé au héraut du duc son père et qu'elle +avait offert à l'enfant comme un jouet. Il l'avait dédaigné alors, et, +cette fois encore, il sourit et le prit sans plaisir. + +XCIX + +«Tu ne saurais te passer de ce gage, lui dit-elle. Ici tu n'auras le +droit de rien prendre sur la terre. Il te faudra observer les conditions +de l'échange.» Hermann ne comprit pas. Elle avait dédaigné de +l'instruire des lois et des usages de la société humaine. Il était bien +tard pour l'avertir de tout ce qui allait le menacer dans ce monde +nouveau. D'ailleurs Hermann ne l'écoutait pas, il était comme ivre, car +son âme était impatiente de prendre l'essor; mais son ivresse était +pleine d'amertume, et il se retenait de pleurer. + +C + +En ce moment, si la fée lui eût dit: «Veux-tu revenir avec moi?» il +l'eût aimée et bénie; mais elle défendait son coeur de toute faiblesse, +elle avait les yeux secs et la parole froide. Hermann sentait bien qu'il +n'avait encore aimé qu'une ombre, et, se faisant violence, il lui dit +adieu. Quand elle eut disparu, il s'assit et pleura. Zilla, en se +retournant, le vit et fut prête à le rappeler; mais ne fallait-il pas +qu'elle l'oubliât, puisqu'elle ne pouvait le rendre heureux? + + +LIVRE DEUXIÈME + +I + +Pourtant, lorsque Zilla rentra dans la vallée, il lui sembla que tout +était changé. L'air lui semblait moins pur, les fleurs moins belles, les +nuages moins brillants. Elle s'étonna de ne pas trouver l'oubli et fit +beaucoup d'incantations pour l'évoquer. L'oubli ne vint pas, et la fée +fit des réflexions qu'elle n'avait jamais faites. Elle cacha à ses +soeurs et à la reine le déplaisir qu'elle avait; mais elle eut beau +chanter aux étoiles et danser dans la rosée, elle ne retrouva pas la +joie de vivre. + +II + +Des semaines et des mois se passèrent sans que son ennui fût diminué. +D'abord elle avait cru qu'Hermann reviendrait; mais il ne revint pas, et +elle en conçut de l'inquiétude. La reine lui dit: «Que t'importe ce +qu'il est devenu? Il est peut-être mort, et tu dois désirer qu'il le +soit. La mort efface le souvenir.» Zilla sentit que le mot de mort +tombait sur elle comme une souffrance. Elle s'en étonna et dit à la +reine: «Pourquoi ne savons-nous pas où vont les âmes après la mort? + +III + +--Zilla, répondit la reine, ne songe point à cela, nous ne le saurons +jamais; les hommes ne nous l'apprendront pas. Ils ne le savent que quand +ils ont quitté la vie, et nous, qui ne la quittons pas, nous ne pouvons +ni deviner où ils vont, ni espérer jamais les rejoindre.--Ce monde-ci, +reprit Zilla, doit-il donc durer toujours, et sommes-nous condamnées à +ne jamais voir ni posséder autre chose?--Telle est la loi que nous avons +acceptée, ma soeur. Nous durerons ce que durera la terre, et si elle +doit périr, nous périrons avec elle. + +IV + +--O reine! les hommes doivent-ils donc lui survivre?--Leurs âmes ne +périront jamais.--Alors c'est eux les vrais immortels, et nous sommes +des éphémères dans l'abîme de l'éternité.--Tu l'as dit, Zilla. Nous +savions cela quand nous avons bu la coupe, l'as-tu donc oublié?--J'étais +jeune alors, et la gloire de vaincre la mort m'a enivrée. Depuis j'ai +fait comme les autres. Le mot d'avenir ne m'a plus offert aucun sens; le +présent m'a semblé être l'éternité. + +V + +--D'où te vient donc aujourd'hui, dit la reine, l'inquiétude que tu me +confies et la curiosité qui te trouble?--Je ne le sais pas, répondit +Zilla. Si je pouvais connaître la douleur, je te dirais qu'elle est +entrée en moi.» Zilla n'eut pas plutôt prononcé cette parole que des +larmes mouillèrent ses yeux purs, et la reine la regarda avec une +profonde surprise; puis elle lui dit: «J'avais prévu que tu te +repentirais d'avoir abandonné l'enfant; mais ton chagrin dépasse mon +attente. Il faut qu'il soit arrivé malheur à Hermann, et ce malheur +retombe sur toi. + +VI + +--Reine, dit la jeune fée, je veux savoir ce qu'Hermann est devenu.» +Elles firent un charme. Zilla, enivrée par les parfums du trépied +magique, pencha sa belle tête comme un lis qui va mourir et la vision se +déploya devant elle. Elle vit Hermann au fond d'une prison. Il avait été +vite dépouillé, par les menteurs et les traîtres, de l'argent qu'il +possédait. Ayant faim, il avait volé quelques fruits, et il +comparaissait devant un juge qui ne pouvait lui faire comprendre que, +quand on n'a pas de quoi manger, il faut travailler ou mourir. + +VII + +A cette vision une autre succéda. Hermann, n'ayant pas compris la +justice humaine, comparaissait de nouveau devant le juge, qui le +condamnait à être battu de verges et à sortir de la résidence ducale. Le +jeune homme indigné déclarait alors qu'il était le fils du feu duc, +l'aîné du prince régnant, le légitime héritier de la couronne échue à +son frère. Zilla le crut sauvé.--Justice lui sera rendue, pensa-t-elle. +Il va être prince, et, comme nous l'avons rendu savant et juste, son +peuple le respectera et le chérira. + +VIII + +Mais une autre vision lui montra Hermann accusé d'imposture et de +projets séditieux, et condamné à mort. Alors la fée s'éveilla en +entendant retentir au loin cette parole: _C'est pour demain!_ Quelque +bonne magicienne qu'elle fût, elle n'avait pas le don de transporter son +corps aussi vite que son esprit. Si les fées peuvent franchir de grandes +distances, c'est parce qu'elles ne connaissent pas la fatigue; mais à +toutes choses il faut le temps, et Zilla comprit pour la première fois +le prix du temps. + +IX + +«Donne-moi des ailes!» dit-elle à la reine; mais la reine n'avait point +inventé cela. «Fais-moi conduire par un nuage rapide»; mais ni les +hommes ni les fées n'avaient découvert cela. «Fais-moi porter par le +vent à travers l'espace.--Tu me demandes l'impossible, dit la reine. +Pars vite et ne compte que sur toi-même.» Zilla partit, elle se lança +dans le torrent, elle fut portée comme par la foudre; mais, arrivée à la +plaine, elle se trouva dans une eau endormie, et préféra courir. + +X + +Elle était légère autant que fée peut l'être, mais elle n'avait jamais +eu besoin de se presser, et, l'énergie humaine n'agissant point en elle +pour lui donner la fièvre, elle vit que les piétons qui se rendaient à +la ville pour voir pendre l'imposteur Hermann allaient plus vite +qu'elle. Humiliée de se voir devancer par de lourds paysans, elle avisa +un cavalier bien monté et sauta en croupe derrière lui. Il la trouva +belle et sourit; mais tout aussitôt il ne la vit plus et crut qu'il +avait rêvé. + +XI + +Cependant le cheval la sentait, car elle l'excitait à courir, et +l'animal effrayé se cabra si follement qu'il renversa son maître. Elle +lui enfonça son talon brûlant dans la croupe, et il fournit une course +désespérée au bout de laquelle, ayant dépassé ses forces, il tomba mort +aux portes de la ville. Zilla prit le manteau du cavalier, qui était +resté accroché à la selle, et elle se glissa dans la foule qui se ruait +vers l'échafaud. + +XII + +Le peuple était furieux et hurlait des imprécations parce qu'on venait +de lui apprendre que l'imposteur Hermann avait réussi à s'évader. Il +voulait qu'on pendît à sa place le geôlier, le gouverneur de la prison +et le bourreau lui-même, qui ne lui donnait pas le spectacle attendu. Le +grand chef de la police parut sur un balcon et apaisa cette foule en lui +disant: «On n'a pu encore rattraper l'imposteur Hermann, mais on va vous +donner le spectacle quand même.» + +XIII + +Et des hérauts crièrent aux quatre coins de la place: «Vous allez voir +pendre sans jugement le scélérat qui a fait fuir le condamné.» La foule +battit des mains, et le bourreau apprêta sa corde. On amena la victime, +et la fée vit quelque chose d'extraordinaire: Celui qui avait sauvé +Hermann n'était autre que maître Bonus, qui s'avançait résigné en +remettant son âme à Dieu. «C'en est fait, dit-il à la fée, qui +s'approcha de lui; j'ai mal veillé jadis sur le prince, et on m'a +condamné au feu. Je le sauve aujourd'hui, et voici la corde. J'accomplis +ma destinée.» + +XIV + +Maître Bonus, après le départ de son élève, s'était ennuyé dans le +royaume des fées. Il avait eu honte de sa couardise; il s'était dit +aussi que le prince Hermann, étant le légitime héritier de la couronne, +le sauverait du bûcher. Profitant de ce que les fées l'avaient oublié +dans son désert, il était parti depuis huit jours déjà, et il avait pu +pénétrer dans la ville sans être reconnu sous ses habits de femme. Là, +apprenant que le prince était en prison, il avait été trouver le prince +régnant. + +XV + +Il lui avait juré qu'Hermann était son frère, et le prince régnant lui +avait permis d'essayer de le faire évader, à la condition qu'ils +retourneraient tous deux chez les fées et ne troubleraient plus la paix +de ses États. Maître Bonus avait sauvé Hermann en lui donnant sa robe et +son chaperon. Il était resté en prison à sa place, comptant qu'il serait +respecté en montrant le sauf-conduit du prince régnant; mais, dans sa +précipitation à changer d'habit, il avait laissé le sauf-conduit dans la +poche de sa robe. + +XVI + +Et, sans le savoir, Hermann s'en allait avec ce papier, tandis qu'on +allait pendre maître Bonus. Zilla résolut de sauver le vieillard, et, +faisant claquer ses doigts, elle foudroya le bourreau, qui tomba comme +ivre et ne put être réveillé par les cris de la multitude. Des gardes +qui voulurent s'emparer de la fée et du patient furent frappés +d'immobilité, et tous ceux qui se présentèrent pour les remplacer ne +purent secouer l'engourdissement que leur jeta la magicienne. + +XVII + +Elle conduisit le vieillard dans une forêt où il lui apprit en se +reposant la route qu'Hermann avait dû prendre sans risque, grâce au +sauf-conduit. «Allons le chercher», dit Zilla, et bien vite ils +repartirent. Plusieurs jours après, ils le rejoignirent sur les terres +d'un prince voisin, et ils le trouvèrent travaillant à couper et à +débiter des arbres pour gagner sa vie. En voyant apparaître ses amis, il +jeta sa cognée et voulut les suivre. + +XVIII + +Mais une jeune fille qui s'approchait en ce moment l'arrêta d'un regard +plus puissant que celui de toutes les fées. C'était pourtant une pauvre +fille qui marchait pieds nus, la servante du maître bûcheron qui avait +enrôlé le prince parmi ses manoeuvres. Tous les jours elle apportait sur +sa tête l'eau et le pain qu'Hermann mangeait et buvait à midi. Elle +allait ainsi servir les autres ouvriers épars dans la forêt, et elle ne +s'arrêtait point à causer avec eux. + +XIX + +Elle avait à peine échangé quelques paroles avec Hermann, mais leurs +yeux s'étaient parlé. Elle était belle et modeste. Hermann avait vingt +ans, et il n'avait pas encore aimé. Depuis trois jours, il aimait la +pauvre Bertha, et quand la fée lui dit: «Partons», il lui répondit: +«Jamais, à moins que tu ne me permettes d'emmener cette compagne.--Tu +seras toujours un fou, reprit Zilla. Tu as à peine passé une saison +parmi les hommes; ils ont voulu te faire mourir, et tu prétends aimer +parmi eux. + +XX + +--Je ne prétends rien, dit Hermann. Hier, j'étais prêt à mourir sur +l'échafaud, et je maudissais ma race: aujourd'hui j'aime cette enfant et +je sens que l'humanité est ma famille.--Ne vois-tu pas, reprit la fée, +que tu vivras ici dans la servitude, le travail et la misère?--J'accepte +tous les maux, si j'ai le bonheur d'être aimé.» Zilla prit à part la +jeune fille et lui demanda si elle voulait être la compagne d'Hermann. +Elle rougit et ne répondit pas. «Songe, lui dit la fée, que son royaume +est la solitude.» + +XXI + +Bertha demanda s'il était exilé. «Pour toujours, dit la fée.--Mais +n'êtes-vous pas sa fiancée?» La fée sourit avec dédain. «Pardonnez-moi, +dit Bertha, je veux savoir s'il n'aime que moi.» La fée vit que sa +beauté rendait Bertha jalouse, et son orgueil s'en réjouit; mais la +jeune fille pleura, et Hermann, accourant, dit à la fée: «Pourquoi +fais-tu pleurer celle que j'aime? Et si tu ne veux pas qu'elle me suive, +comment espères-tu que je te suivrai? + +XXII + +--Venez donc tous deux, dit la fée; mais si tu t'ennuies encore chez +nous avec cette compagne, ne compte plus que je m'intéresserai à toi.» +Ils partirent tous les quatre, car maître Bonus, plus que jamais, en +avait assez du commerce des humains, et ils retournèrent dans le +Val-des-Fées, où l'union d'Hermann et de Bertha fut consacrée par la +reine, et puis les jeunes époux allèrent vivre avec maître Bonus dans +une belle maison de bois qu'Hermann construisit pour sa compagne. + +XXIII + +Alors les fées virent quelle chose puissante était l'amour dans deux +jeunes coeurs également purs, et quel bonheur ces deux enfants goûtaient +dans leur solitude. Maître Bonus avait repris ses habits de femme avec +empressement, et ses fonctions de ménagère avec orgueil. Bertha, simple +et humble, avait du respect pour lui et admirait sincèrement sa +pâtisserie. Hermann, depuis que son précepteur s'était dévoué pour lui, +lui pardonnait sa gourmandise et lui témoignait de l'amitié. + +XXIV + +Il travaillait avec ardeur à cultiver la terre et à préparer les plus +douces conditions d'existence à sa famille, car il eut bientôt un fils, +puis deux, et puis une fille, et à chaque présent de Dieu il augmentait +sa prévoyance et embellissait son domaine. Bertha était si douce qu'elle +avait gagné la bienveillance de Zilla et de toutes les jeunes fées; et +même Zilla aimait désormais Bertha plus qu'Hermann, et leurs enfants +plus que l'un et l'autre. + +XXV + +Zilla ne se reconnaissait plus elle-même auprès de ces enfants. +L'ambition d'être aimée lui était venue si forte que l'équité de son +esprit en était troublée. Un jour, elle dit à Bertha: «Donne-moi ta +fille. Je veux une âme qui soit à moi sans partage. Hermann ne m'a +jamais aimée malgré ce que j'ai fait pour lui.--Vous vous trompez, +Madame, répondit Bertha. Il eût voulu vous chérir comme sa mère, c'est +vous qui ne l'aimiez pas comme votre fils. + +XXVI + +--Je ne pouvais l'aimer ainsi, reprit la fée. Je sentais qu'il +regrettait quelque chose, ou qu'il aspirait à une tendresse que je ne +pouvais lui inspirer; mais ta fille ne te connaît pas encore. Elle ne +regrettera personne. Je l'emporterai dans nos sanctuaires, elle ne verra +jamais que moi, et j'aurai tout son coeur et tout son esprit pour moi +seule.--Et l'aimerez-vous comme je l'aime? dit Bertha, car vous parlez +toujours d'être aimée, sans jamais rien promettre en retour. + +XXVII + +--Qu'importe que je l'aime, dit la fée, si je la rends heureuse?--Jurez +de l'aimer passionnément, s'écria Bertha méfiante, ou je jure que vous +ne l'aurez pas.» La fée, irritée, alla se plaindre à la reine. «Ces +êtres sont insensés, lui dit-elle. Ils ne comprennent pas ce que nous +sommes pour eux. Ils nous doivent tout, la sécurité, l'abondance, +l'offre de tous les dons de la science et de l'esprit. Eh bien! ils ne +nous en savent point de gré. Ils nous craignent peut-être, mais ils ne +veulent point nous chérir sans conditions. + +XXVIII + +--Zilla, dit la reine, ces êtres ont raison. La plus belle et la plus +précieuse chose qu'ils possèdent, c'est le don d'aimer, et ils sentent +bien que nous ne l'avons pas. Nous qui les méprisons, nous sommes +tourmentées du besoin d'inspirer l'affection, et le spectacle de leur +bonheur éphémère détruit le repos de notre immortalité. De quoi nous +plaindrions-nous? Nous avons voulu échapper aux lois rigides de la mort, +nous échappons aux douces lois de la vie, et nous sentons un regret +profond que nous ne pouvons pas définir. + +XXIX + +--O ma reine, dit Zilla, voilà que tu parles comme si tu le ressentais +toi-même, ce regret qui me consume!--Je l'ai ressenti longtemps, +répondit la reine; il m'a dévorée, mais j'en suis guérie.--Dis-moi ton +secret! s'écria la jeune fée.--Je ne le puis, Zilla! Il est terrible et +te glacerait d'épouvante. Supporte ton mal et tâche de t'en distraire. +Étudie le cours des astres et les merveilles du mystérieux univers. +Oublie l'humanité et n'espère pas établir de liens avec elle.» + +XXX + +Zilla, effrayée, se retira; mais la reine vit bientôt arriver d'autres +jeunes fées qui lui firent les mêmes plaintes et lui demandèrent la +permission d'aller voler des enfants chez les hommes. «Hermann et Bertha +sont trop heureux, disaient-elles. Ils possèdent ces petits êtres qui ne +veulent aimer qu'eux, et qui ne nous accordent qu'en tremblant ou avec +distraction leurs sourires et leurs caresses. Hermann et Bertha ne nous +envient rien, tandis que nous leur envions leur bonheur. + +XXXI + +--C'est une honte pour nous, dit Régis, qui était la plus ardente dans +son dépit. Nous avons accueilli ces êtres faibles et périssables pour +avoir le plaisir de comparer leur misère à notre félicité, pour nous +rire de leur faiblesse et de leurs travers, pour nous amuser d'eux, en +un mot, tout en leur faisant du bien, ce qui est le privilége et le +soulagement de la puissance, et les voilà qui nous bravent et qui se +croient supérieurs à nous parce qu'ils ont des enfants et qu'ils les +aiment. + +XXXII + +«Fais que nous les aimions aussi, ô reine! qui nous as faites ce que +nous sommes. Si tu es plus sage et plus savante que nous, prouve-le +aujourd'hui en modifiant notre nature, que tu as laissée incomplète. +Ote-nous quelques-uns des priviléges dont tu as doté notre merveilleuse +intelligence, et mets-nous dans le coeur ces trésors de tendresse que +les êtres destinés à mourir possèdent si fièrement sous nos yeux.» + +XXXIII + +Les vieilles fées vinrent à leur tour et déclarèrent qu'elles +quitteraient ce royaume, si l'on n'en chassait pas la famille d'Hermann, +car elles voyaient bien que sa postérité allait envahir la vallée et la +montagne, cultiver la terre, briser les rochers, enchaîner les eaux, +irriter, détruire ou soumettre les animaux sauvages, chasser le silence, +déflorer le mystère du désert et rendre impossibles les cérémonies, les +méditations et les études des doctes et vénérables fées. + +XXXIV + +«S'il vous plaît de faire alliance avec la race impure, dit la vieille +Trollia aux jeunes fées, nous ne pouvons nous y opposer; mais nous avons +le droit de nous séparer de vous et d'aller chercher quelque autre +sanctuaire vraiment inaccessible, où nous pourrons oublier l'existence +des hommes et vivre pour nous seules, comme il convient à des êtres +supérieurs. Quant à votre reine, ajouta-t-elle en lançant à celle-ci un +regard de menace, gardez-la si vous voulez, nous secouons ses lois et +lui déclarons la guerre.» + +XXXV + +Les jeunes fées défendirent avec véhémence l'autorité de la reine. +Celles qui n'étaient ni vieilles ni jeunes se partagèrent, et le concile +devint si orageux que les daims épouvantés s'enfuirent à travers la +vallée, et que Bertha dit en souriant à Hermann: «Les entends-tu +là-haut, ces pauvres fées? Elles grondent comme le tonnerre et mugissent +comme la bourrasque. Elles ont beau pouvoir tout ce qu'elles veulent, +elles ne savent pas être heureuses comme nous. Si elles continuent à se +quereller ainsi, elles feront crouler la montagne.» + +XXXVI + +Hermann s'inquiéta pour Zilla, qu'il aimait plus qu'elle ne voulait le +reconnaître. «Je ne sais pas quel mal on peut lui faire, dit-il, je ne +suis pas initié à tous leurs secrets; mais je voudrais la savoir à +l'abri de cette tempête.--Va la chercher, dit Bertha. Ah! si elle +pouvait comprendre que nous l'aimons! Mais son malheur est de parler du +coeur des autres comme une taupe parlerait des étoiles. Tâche de +l'apaiser. Dis-lui que si elle veut vivre avec nous, je lui prêterai mes +enfants pour la distraire.» + +XXXVII + +«On ne prête pas aux fées, pensa Hermann; elles veulent tout et ne +rendent rien.» Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de +près les clameurs de la folle assemblée, car ces âmes vouées au culte +obligé de la force et de la sagesse avaient été prises de vertige et +demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne +n'était d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter +autour d'elle comme des feuilles soulevées par un tourbillon. Elles +parlaient dans la langue des mystères; Hermann ne put savoir ce qu'elles +disaient. + +XXXVIII + +Dans l'ivresse de leur inquiétude ardente, elles flottaient sur la +bruyère aux derniers rayons du soleil, les unes s'élançant d'un bond +fantastique sur les roches élevées pour dominer le tumulte et se faire +écouter, d'autres s'entassant aux parois inférieures pour se consulter +ou s'exciter. On eût dit un de ces conciliabules étranges que tiennent +les hirondelles sur le haut des édifices, au moment de partir toutes +ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et +vit qu'elle n'y était pas. + +XXXIX + +Il s'enfonça dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de +porphyre où il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'était pas là. Il +pénétra plus avant dans les régions éloignées où fleurit la gentiane +bleue comme le ciel. Il trouva Zilla étendue sur le sol, au bord d'un +abîme où s'engouffrait une cascade. La belle fée, affaissée sur le roc +tremblant, semblait prête à suivre la chute implacable de l'eau dans le +gouffre. + +XL + +Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et +l'éloigna de ce lieu horrible. «Que fais-tu? lui dit-elle avec un triste +sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas +de moi? Et comment peux-tu t'inquiéter d'ailleurs, puisque tu ne peux +m'aimer?--Mère,... lui dit Hermann.--Elle l'interrompit: Je n'ai jamais +été, je ne serai jamais la mère de personne!--Si je t'offense en +t'appelant ainsi, dit Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-là. + +XLI + +«Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que +je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as +fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lassé ta patience +par mon ingratitude ou ma légèreté; mais toujours tu m'as pardonné et, +après m'avoir chassé, tu as couru après moi pour me ramener. Je ne sais +pas ce qui nous sépare, ce mystère est au-dessus de mon intelligence; +mais il y a une chose que je sais. + +XLII + +«Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut +se passer de ta présence, il ne peut se passer de ton bonheur; tu m'as +dit souvent qu'il était inaltérable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant +te servir et te consoler, j'ai vécu pour ma famille et pour moi; mais si +tu m'as trompé, si tu es capable de souffrir, de subir quelque +injustice, d'éprouver l'ennui de la solitude, de former un souhait +irréalisable, me voilà pour souffrir et pleurer avec toi. + +XLIII + +«Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant +pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te préserver de +l'injustice, et si ton désir immense veut soumettre et posséder +l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner; mais si c'est un coeur +filial que tu veux, voilà le mien que je t'apporte. S'il n'apprécie pas +bien la grandeur de ta destinée, il adore du moins cette bonté qui +réside en toi comme la lumière palpite dans les étoiles. J'ai bien senti +que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui +souille les hommes, la tyrannie et le châtiment. + +XLIV + +«Et si j'ai souffert quelquefois de te voir si grande, j'ai plus souvent +connu la douceur de te sentir si miséricordieuse et infatigable dans ta +protection. Et toujours, en dépit de mes langueurs et de mes révoltes, +je me suis reproché de ne pouvoir t'aimer comme tu le mérites. Voilà +tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu +étais ma pareille, je te dirais: Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme +est peu de chose pour celle qui a vu tomber les générations dans l'abîme +du temps. + +XLV + +«Eh bien! puisque je n'ai rien à t'offrir qui vaille la peine d'être +ramassé par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette +douleur rachète mon néant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans +mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse +et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me +regardait avec des yeux qui semblaient me dire: «Pardonne-moi de ne pas +savoir de quoi tu me parles.» + +XLVI + +«Il eût voulu, j'en suis certain, avoir une âme pareille à la mienne +pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et +quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour toi, +Zilla; c'est un témoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mépriser, car +c'est l'obscure expression et le suprême effort d'une amitié qui ne peut +franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce +qu'il lui est possible de te donner. + +XLVII + +--Tu mens! répondit Zilla; j'ai demandé un de tes enfants, ta femme me +l'a refusé, et tu ne me l'apportes pas! Hermann sentit son coeur se +glacer, mais il se contint. «Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si +chétif désir trouble la paix immuable de ton âme.--Ah! voilà que tu +recules déjà! s'écria la fée, et vois comme tu te contredis! Tu +prétendais vouloir me donner ta vie, je te demande beaucoup moins...--Tu +me demandes beaucoup plus, répondit Hermann. + +XLVIII + +--Dis donc, s'écria la fée, que tu crains les larmes et les reproches de +Bertha. Ne sais-tu pas que ta fille sera heureuse avec moi? que si elle +est malade, je saurai la guérir? que si elle est rebelle, je la +soumettrai par la douceur? que si elle est intelligente, je lui donnerai +du génie, et que si elle ne l'est pas, je lui donnerai des fêtes et des +songes de poésie aussi doux que les révélations de la science sont +belles? Avoue donc que ton amour pour elle est égoïste, et que tu veux +l'élever dans l'égoïsme humain. + +XLIX + +--Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que +l'amour est égoïste en même temps qu'il est dévoué dans le coeur de +l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas à mon enfant! Eh +bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir, et que si tu +la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me parles des larmes de sa +mère; oui, je les sens déjà tomber sur mon coeur; mais dis-moi que le +tien souffre de ce désir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je +cède. + +L + +--Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire +l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais +plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître? +Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis +venue à _aimer_ ton enfant!--Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. O mère! +c'est la première fois que tu dis ce mot-là! C'est Dieu qui le met sur +tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton +coeur. + +LI + +«Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans +vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout +ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa +demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit +doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans +bruit; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança +furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille. + +LII + +Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et +en reproches; mais Hermann lui dit: «Notre grande amie veut aimer notre +enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec +elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté +autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère +Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a +donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins. + +LIII + +«Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour +reconnaître sa bonté.» Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann: +«Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul +baiser, je ne pourrais plus m'en séparer.» Et quand il eut fait trois +pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par +terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses +sanglots. «Ah! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas +notre enfant! + +LIV + +--Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui +contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme; crains mon +mépris et mon abandon!--Je ne crains rien de toi, répondit Hermann; +n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je +crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille, +prends-la.» Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme +un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de +triomphe et de joie. + +LV + +Ni les larmes ni les caresses de la mère n'avaient troublé le sommeil +profond et confiant de la petite fille; mais quand elle se sentit sur le +coeur étrange et mystérieux de la fée, elle commença à rêver, à +s'agiter, à se plaindre, et quand la fée fut loin dans la forêt, +l'enfant s'éveilla glacée d'épouvante, et jeta des cris perçants que +Zilla dut étouffer par ses caresses pour les empêcher de parvenir +jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha. + +LVI + +Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant éperdue se tordait +avec désespoir et criait le seul mot qu'elle sût dire pour appeler sa +mère. Zilla gravit la montagne en courant, espérant en vain que la +rapidité de sa marche étourdirait et endormirait la petite créature. +Quand elle arriva auprès de la cascade, l'enfant, fatiguée de cris et de +pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui +réveilla les rossignols et les rendit jaloux; mais elle ne put arrêter +les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant. + +LVII + +Et, tout en continuant de chanter, Zilla rêvait au mystère d'amour caché +dans le sein de ce petit être qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni +parler, et qui déjà savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. «Eh +quoi! se disait la fée, je n'aurai pas raison de cette résistance morale +qui n'a pas conscience d'elle-même!» Elle changea de mélodie; et, dans +cette langue sans paroles qu'Orphée chanta jadis sur la lyre aux tigres +et aux rochers, elle crut soumettre l'âme de l'enfant à l'ivresse des +rêves divins. + +LVIII + +Ce chant fut si beau que les pins de la montagne en frémirent de la +racine au faîte, et que les rochers en eurent de sourdes palpitations; +mais l'enfant ne se consola point et continua de gémir. Zilla invoqua +l'influence magique de la lune; mais le pâle visage de l'astre effraya +l'enfant, et la fée dut prier la lune de ne plus la regarder. La +cascade, ennuyée des pleurs qu'elle prenait pour un défi, se mit à rugir +stupidement; mais les cris de l'enfant luttèrent contre le tonnerre de +la cascade. + +LIX + +Ce désespoir obstiné vainquit peu à peu la patience et la volonté de +Zilla. Il semblait qu'il y eût dans ces larmes d'enfant quelque chose de +plus fort que tous les charmes de la magie et de plus retentissant que +toutes les voix de la nature. Zilla s'imagina qu'au fond de la vallée, à +travers les épaisses forêts et les profondes ravines, Bertha entendait +les pleurs de sa fille et accusait la fée de ne pas l'aimer. Une colère +monta dans l'esprit de Zilla, un tremblement convulsif agita ses +membres. Elle se leva au bord de l'abîme. + +LX + +«Puisque cet être insensé se refuse à l'amour pour moi, pensait-elle, +pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel +et la terre? S'il faut que le désir de cet amour me brûle, ou que le +regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remède serait d'anéantir +la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui +s'éveille à peine à la vie a-t-elle déjà une âme, et d'ailleurs si l'âme +des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la délivrer de son +corps?» + +LXI + +Elle étendit ses deux bras sur l'abîme, et l'enfant, avertie de +l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si +déchirant que le coeur glacé de la fée en fut traversé comme par une +épée. Elle la rapprocha impétueusement de sa poitrine et lui donna un +baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu +maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la +contemplait, mollement étendue sur ses genoux aux premières pâleurs du +matin. + +LXII + +Et son âme se transformait comme les nuages épars au flanc de la +montagne. Son ardente volonté se fondait comme la neige, son besoin de +domination s'effaçait comme la nuit. Une nouvelle lumière, plus pure que +celle de l'aube pénétrait dans son cerveau; des chants plus suaves que +ceux de la brise résonnaient dans ses oreilles. Elle pensait à la douce +Bertha et se sentait douce à son tour. Quand l'enfant fut reposée, elle +se pencha vers ses petites lèvres roses, en obtint un baiser et +redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha. + +LXIII + +«Voilà votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu éprouver votre amitié. +Reprenez votre bien. J'en connais le prix désormais, car j'ai senti que +sa mère ne l'avait pas acheté trop cher par la souffrance. J'ai compris +aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obéit à +la prévoyance paternelle; la mort est au bout de sa tâche, mais il a +cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice +au ciel et sur la terre, si je prétendais posséder à la fois l'amour et +l'immortalité.» + +LXIV + +Elle les quitta tout aussitôt pour ne pas voir leur joie et retourna +dans la solitude, où elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin +l'assemblée tumultueuse de ses compagnes qui continuaient à s'agiter sur +les sommets du sanctuaire; mais cela lui était indifférent. L'orgueil de +sa caste immortelle ne parlait plus à son coeur, attendri par de saintes +faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aimé ses nobles +soeurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait été plus doux que +toutes les gloires. + +LXV + +La nuit qui termina ce jour, unique dans la longue vie de Zilla, monta +livide dans un ciel lourd et brouillé. La lune se leva derrière la +brisure des roches désolées, et, bientôt voilée par les nuages, laissa +tomber des lueurs sinistres et froides sur les flancs verdâtres du +ravin. Zilla vit, au bord du lac morne et sans transparence, des feux +épars et des groupes confus. Dans une vive auréole blanche, elle +reconnut la reine assise au milieu des jeunes fées qui semblaient lui +rendre un dernier hommage, car peu à peu elles s'éloignaient et la +laissaient seule. + +LXVI + +Elles allaient se joindre à d'autres troupes incertaines qui tantôt +augmentaient et brillaient d'un rouge éclat dans la nuit, tantôt +s'atténuaient ou se perdaient dans des foules errantes. Quelques danses +flamboyèrent au bord du lac, quelques étincelles jaillirent dans les +roseaux; mais tout s'opéra en silence; aucun chant terrible ou sublime +n'accompagna ces évolutions mystérieuses, et Zilla se prit à s'étonner +de voir s'accomplir des rites qui lui étaient inconnus. + +LXVII + +Elle se souvint que, si elle aimait là quelqu'un, c'était la reine, +toujours si douce et si grave. Elle voulut savoir ce qu'elle avait +ordonné, et la chercha au bord du lac; mais toute lumière avait disparu, +et Zilla, fit retentir son cri cabalistique qui l'annonçait à ses +soeurs. Ce cri, auquel mille voix avaient coutume de répondre, se perdit +dans le silence, et Zilla voyant qu'un grand événement avait dû +bouleverser toutes les lois du sabbat, fut saisie d'effroi et de +tristesse. + +LXVIII + +Elle cria de nouveau d'une voix mal assurée; mais elle ne put dire les +paroles consacrées par le rite: sa mémoire les avait perdues. En ce +moment elle vit la reine auprès d'elle. «Tout est accompli, Zilla; je ne +suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde!...» La +lune, qui se dégageait des nuées troubles, fit voir à Zilla de longues +files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et +s'y perdaient à leur tour comme des rêves évanouis. + +LXIX + +Vers le nord, c'était le lent défilé des anciennes, procession de noires +fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en +distinguait pas le mouvement insensible. Celles-là fuyaient le voisinage +de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du +pôle le désert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les +jeunes couraient haletantes, disséminées, ne tournant aucun obstacle, se +pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conquérir une +île déserte dans les régions qu'embrase le soleil, et la peupler +d'enfants volés dans toutes les parties du monde. + +LXX + +A l'orient et à l'occident, d'autres foules diverses d'âge et d'instinct +prétendaient se mêler à la race humaine, lui enseigner la science +occulte, la corriger de ses erreurs, la châtier de ses vices ou la +récompenser de ses progrès. «Tu vois, dit la reine à Zilla, que toutes +s'en vont à la poursuite d'un rêve. Dévorées par l'ennui, elles +cherchent à ressaisir la puissance et l'activité qui leur échappent. Les +vieilles croient fuir l'homme à jamais; elles se trompent; l'homme les +atteindra partout et les détrônera jusque dans la solitude où meurt le +soleil. + +LXXI + +«Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mélange de +toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les +instincts et les lois de l'humanité. Elles n'y parviendront pas; l'homme +ne sera gouverné et amélioré que par l'homme, et les autres, celles qui, +en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les sociétés qu'il a +créées et où il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition. +L'homme civilisé ne croit plus qu'à lui-même, et les puissances occultes +ne gouvernent plus que les idiots. + +LXXII + +«Je leur ai dit ces vérités, Zilla! J'ai voulu leur démontrer que, +devenues immortelles, nous étions devenues stériles pour le bien, et +qu'avant de boire la coupe, nous avions été plus utiles dans la courte +période de notre vie humaine que depuis mille ans de résistance à la loi +commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prétendent qu'elles +peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver +malgré lui les sanctuaires inviolables de la nature et protéger les +races d'animaux qu'il a juré de détruire. + +LXXIII + +«Elles m'accusent d'avoir entravé leur élan, de les avoir forcées à +respecter les envahissements de la race humaine, à fuir toujours devant +elle, à lui abandonner les plus beaux déserts, comme si ce n'était pas +le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres +et les stériles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni +occupations fécondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient +se contenter d'un espace restreint; elles ont crié que je trahissais +l'honneur et la fierté de leur race. + +LXXIV + +«Enfin elles m'ont demandé de quel droit je les gouvernais, puisque, +leur ayant donné la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur +donner l'emploi de cette puissance, et j'ai dû leur avouer que je +m'étais trompée en leur faisant ce présent magnifique dont j'avais +depuis reconnu le néant et détesté la misère. Alors le vertige s'est +emparé d'elles, et toutes m'ont quittée, les unes avec horreur, les +autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vérité et le désir +immodéré de s'y soustraire. + +LXXV + +«Et maintenant, Zilla, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi, +afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je +travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes soeurs qui s'en vont, ou bien +espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille +d'Hermann?--Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as +compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux +m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je +souffre. + +LXXVI + +--Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler, +mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je +ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras +peut-être plus.» Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un +remède suprême contre l'ennui, remède dont elle prétendait faire usage +et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle +l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à ce mystère; enfin +la reine céda et lui dit: «Suis-moi.» + +LXXVII + +Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine +conduisit Zilla dans le coeur du glacier, et pénétrant avec elle dans +une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de +glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu, +elle lui dit: «A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet +de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et +bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je +suis lasse et désespérée. + +LXXVIII + +«J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en +siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui +m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde, +en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons +cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres habitants +de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même +nous a dit: «Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à +jamais, et mon dernier jour sera le vôtre.» + +LXXIX + +«Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles +qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors +j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître +de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort +naturelle.--Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante: +est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les +hommes?--Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère +qu'enfin mes larmes ont fléchi _Celui_ que nous avons bravé. + +LXXX + +--Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que +ton âme survivrait à cette mort?--Le Maître de la vie ne m'a rien +promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel +étoilé: _La mort, c'est l'espérance._--Eh bien! attendons la mort de la +planète; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse?--Elle, oui, +elle a obéi à ses destinées; mais nous qui les avons trouvées trop +redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de +droit à l'universel renouvellement. + +LXXXI + +«Et maintenant, adieu, ma chère Zilla: c'est ici que je veux demeurer +pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière, +et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort.--J'espère, +dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras +pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi.» La reine +jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement: elle avait hâte de +revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs +épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle. + +LXXXII + +Elle courut à la demeure d'Hermann, voulant s'habituer à la vue de son +bonheur. Elle le trouva consterné. Bertha était malade; le chagrin que +l'enlèvement de sa fille lui avait causé avait allumé la fièvre dans son +sang. Elle avait le délire et redemandait sans cesse avec des cris +l'enfant qu'elle tenait dans ses bras sans la reconnaître. Zilla courut +chercher des plantes salutaires et guérit la jeune femme. La joie revint +dans le chalet; mais Zilla resta honteuse et triste: elle y avait fait +entrer la douleur. + +LXXXIII + +Elle crut que maître Bonus s'en ressentait aussi: il ne parlait presque +plus et ne pouvait marcher. «Il n'est pas malade, lui dit Hermann; il +n'a pas eu de chagrin, il n'a pas compris le nôtre. Il n'a d'autre mal +que la vieillesse. Il ne veille plus et ne dort plus. Ses heures sont +noyées dans un rêve continuel. Il ne souffre pas, il sourit toujours. +Nous croyons qu'il va mourir, et nous avons tout essayé en vain pour +prolonger sa vie.--Vous désirez donc qu'il ne meure pas? dit la fée. + +LXXXIV + +--Nous ne désirons pas l'impossible, répondit Hermann. Nous regretterons +ce vieux compagnon et nous prolongerons autant que possible le temps qui +lui reste à passer avec nous; mais nous sommes soumis à la loi que nous +impose le Maître de la vie. Zilla s'approcha du vieillard et lui demanda +s'il voulait qu'elle essayât de lui rendre ses forces. Maître Bonus se +prit à rire et la remercia d'un air enfantin. «Vous avez assez fait pour +moi, dit-il; vous m'avez sauvé du supplice. Depuis, grâce à vous, j'ai +vécu de longs jours paisibles, et il ne serait pas juste d'en vouloir +davantage.» + +LXXXV + +Quand la fée revint le voir, il souffrait un peu et se plaignait +faiblement. «J'ai bien de la peine à mourir, lui dit-il.--Tu peux hâter +ta fin, lui répondit la fée. Pourquoi l'attendre, puisqu'elle est +inévitable?» Maître Bonus sourit encore. «La vie est bonne jusqu'au +dernier souffle, madame la fée, et la raison, d'accord avec Dieu, défend +qu'on en retranche rien.--Et après? Que crois-tu trouver de l'autre côté +de cette vie?--Je le saurai bientôt, dit le moribond; mais, tant que je +l'ignore, je ne m'en tourmente pas.» + +LXXXVI + +Zilla le vit bientôt mourir. Ce fut comme une lampe qui s'éteint. +Hermann et Bertha amenèrent leurs enfants pour donner un baiser à son +front d'ivoire. «Que faites-vous donc là? dit la fée.--Nous respectons +la mort, répondit Bertha, et nous bénissons l'âme qui s'en va.--Et où +va-t-elle? demanda encore la fée inquiète.--Dieu le sait, répondit la +femme.--Mais vous, ne craignez-vous rien pour cette âme de votre +ami?--On m'a appris à espérer.--Et toi, Hermann?--Vous ne m'avez rien +appris là-dessus, répondit-il; mais Bertha espère, et je suis +tranquille.» + +LXXXVII + +Zilla comprit la douceur de cette mort naturelle après l'accomplissement +de la vie naturelle; mais la mort violente, la mort imprévue, la mort du +jeune et du fort, elle en était effrayée, et elle souhaita de consulter +la reine. Cependant la reine ne reparaissait pas, et Zilla n'osait +retourner vers elle. Une nuit, son fantôme vint l'appeler; elle le +suivit et trouva sa grande amie paisible et souriante au fond de son +palais de saphir. «Zilla, lui dit-elle, l'heure est venue, il faut que +tu m'assistes. + +LXXXVIII + +«Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai +découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au +moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin +qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort +prématurée et la souffrance inutile. Dis-lui d'abord qu'il cherche à +nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et +combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de +sagesse et le résultat de son ignorance. + +LXXXIX + +«Par la sagesse, il détruira l'homicide; par la science, il repoussera +la maladie. Adieu, ma soeur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu. +Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un +grand crime; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire +connaissance avec la douleur.--Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en +cherchant à renverser la coupe fatale.--Je l'ignore, répondit la reine +en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis +la vertu maudite de la coupe de vie. + +XC + +«Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être +vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai +immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais +je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas +d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis +foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance. +Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à +la voûte du ciel: «La mort, c'est l'espérance.» + +XCI + +--Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui +donna une formule magique en lui disant: «Tu pourras composer toi-même +ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de +réfléchir. Donne-moi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.» +Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore; +mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller +chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression +de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours. + +XCII + +Quand Zilla revint, la reine était assise près du bloc de glace, la tête +nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la +coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle +dormait; mais ce sommeil, c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien +des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun. +En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de +terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une +léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son +réveil. + +XCIII + +Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure +majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs +fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la +corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus +l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette +merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait +jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image +indifférente à ses regrets. + +XCIV + +Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut +de suivre le destin de son amie; mais quand elle eut composé le philtre +de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur. +Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait le charme de la +vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait +le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les +arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient +exhalé de si suaves odeurs. + +XCV + +Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver, +et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle +tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'âme échappant aux +étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le +royaume des ombres, elle la voyait en songe et l'interrogeait; mais le +fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle +essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la +destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux. + +XCVI + +Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que +jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient +beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses +soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait +son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à +parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie. +Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles; elle +tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria +le mot _ciel_, que personne ne lui avait appris. + +XCVII + +Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tête blonde sur l'épaule +de Zilla, et lui dit: _Viens!_ La fée crut qu'elle l'invitait à la mener +promener; mais Bertha fit un grand cri: l'enfant était morte. Zilla +essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y +perdirent leur vertu. L'âme était partie. «Ah! méchante fée! s'écria +Bertha dans la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille +mourrait! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne +qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui +l'a tuée!» + +XCVIII + +Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peut-être; mais la fée +sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu +essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et +courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la +reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se +sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et +elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait: «Viens donc!» + +XCIX + +Elle retourna au chalet; L'enfant était couchée dans une corbeille de +fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux +enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec +douceur, comme pour leur dire: «Soyez tranquilles, je ne vous aimerai +pas moins.» Le père creusait une petite fosse sous un buisson +d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour +et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il +lui dit: «Pardonne à Bertha!» + +C + +Zilla se mit aux genoux de la femme: «C'est toi qui dois me pardonner, +lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a +appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde +et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal; +mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs, +puisqu'elle me réclame.--Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la +mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son +âme?--L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann; mais si Zilla +connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire.--Mettez l'enfant +dans mes bras,» dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son +coeur, elle entendit encore que son esprit lui disait tout bas: «Allons, +viens!--Oui, partons!» s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle +sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel, +à l'âme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y +déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces +mots: «La mort, c'est l'espérance.» + + + + +LUPO LIVERANI + +DRAME EN TROIS ACTES + + +PRÉFACE + +En lisant, on est parfois frappé d'une idée qu'on voudrait traduire +autrement, et on se laisse emporter par une sorte de plagiat candide qui +est absous dès qu'il est avoué. + +C'est en lisant _el Condenado por desconfiado_, de Tirso de Molina, que +je me suis mis très-involontairement à écrire _Lupo Liverani_ sur la +même donnée, en m'appropriant tout ce qui était à ma convenance; ce +n'est là ni piller ni traduire, c'est prendre un thème tombé dans le +domaine public et l'adapter à ses propres moyens, comme on a fait de +tout temps pour maint sujet classique ou romantique, philosophique ou +religieux, dramatique ou burlesque. + +De ce que le sujet du _Damné_ de Tirso de Molina n'a pas encore beaucoup +servi, il ne résulte pas que quelqu'un n'ait pas le droit de commencer à +s'en servir. Ce sujet est assez étrange pour ne pas tenter tout le +monde. + +Voici ce que dit du _Damné pour manque de foi_ ou du _Damné pour +doute_--le titre même du drame est intraduisible,--M. Alphonse Royer, +dans la préface de son excellente traduction, la première qui ait été +faite, il n'y a pas plus de cinq à six ans: + +«C'est un véritable _auto_, c'est-à-dire un drame religieux selon les +croyances du temps où il a été écrit. C'est une parabole évangélique +pour rendre intelligible au peuple le dogme catholique de la grâce +efficace... Le drame est très-célèbre en Espagne, où il est regardé +comme une des plus hardies créations de son auteur... Michel Cervantes, +dans son drame religieux intitulé _el Rufian dichoso_, a aussi mis en +oeuvre ce dogme de la grâce efficace.» + +La grâce efficace! voilà certes un singulier point de départ pour une +composition dramatique. Pourtant, à travers ces subtilités sur la _grâce +prévenante_, le _pouvoir prochain_, la _grâce suffisante_ et la _grâce +efficace_, dont nous rions aujourd'hui et dont Pascal s'est si +magistralement raillé tout en y portant la passion janséniste, nous +savons tous que bouillonnait la grande question du libre arbitre et de +la dignité de l'homme. Nous la cherchons autrement aujourd'hui, mais +nous la cherchons toujours. + +Peut-on dire que les jansénistes défendaient mieux la liberté humaine +que les molinistes? Parfois oui, en apparence; mais, en réalité, toutes +ces doctrines faisaient intervenir Dieu dans l'action de notre volonté +d'une façon si étrange et si arbitraire, que nous avouons ne nous +intéresser sérieusement qu'au fait historique. Nous ne voyons pas +l'esprit de liberté poindre franchement dans ces petites hérésies vagues +du catholicisme, et nous ne concevons plus de progrès véritable qu'en +dehors du sanctuaire. + +L'oeuvre du religieux Gabriel Tellez, qui a publié ses drames admirables +sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nous a paru ouvrir une plus large +porte que toutes les controverses du temps. J'ignore si ce moine inspiré +était bien orthodoxe, et je n'oserais soutenir que son but, en écrivant +_le Damné_, fût réellement de populariser le dogme de la grâce. Je crois +qu'à cette époque beaucoup de hardiesses du coeur et de l'esprit se sont +cachées sous de saints prétextes, et n'ont été autorisées que parce +qu'elles n'ont pas été comprises. Tirso est un Shakspeare espagnol; on a +dit un _Beaumarchais en soutane_. Selon nous, ce n'est pas assez dire. +Beaumarchais n'eût ni conçu ni exécuté _le Burlador de Séville_ (_le Don +Juan_, imité par Molière), ni _le Condenado_, qui ne souffre l'imitation +qu'à la condition d'un remaniement complet. C'est une des grandes +conceptions de l'art, peu connue et affreusement difficile à traduire, +parce qu'elle est mystérieuse, et, comme _Hamlet_, se plie à diverses +interprétations. Voici l'opinion d'une personne avec qui je lisais ce +drame: «C'est beau, mais j'y vois un dogme odieux. L'homme est damné +parce qu'il cherche à savoir son sort, le but de sa vie. Toute vertu, +tout sacrifice lui est inutile. Celui qui croit aveuglément peut +commettre tous les crimes: un acte de foi à sa dernière heure, et il est +sauvé!» En effet, en voyant le repentir tardif et la confession forcée +du bandit de Tirso, on peut conclure que la moralité officielle de ce +drame est celle-ci: Sois un saint, une heure de doute te perdra. Crois +comme une brute et agis comme une brute, Dieu te tend les bras, car +l'Église t'absout. Eh bien! peut-être est-ce là le brevet officiel +extorqué par le maître à la censure; mais il m'est impossible de ne pas +voir une pensée plus large et plus philosophique qui fait éclater la +chasuble de plomb du moine, et cette pensée secrète, ce cri du génie qui +perce la psalmodie du couvent, le voici:--La vie de l'anachorète est +égoïste et lâche; l'homme qui croit se purifier en se faisant eunuque +est un imbécile qui cultive la folie et que l'éternelle contemplation de +l'enfer rend féroce. Celui-là invente en vain un paradis de délices; il +ne fera que le mal sur la terre et n'arrivera à la mort que dégradé. +Celui qui obéit à ses instincts vaut mille fois mieux, car ses instincts +sont bons et mauvais, et un moment peut venir où son coeur ému le rendra +plus grand et plus généreux que le prétendu saint dans sa cellule. + +Qu'un moine de génie ait rêvé cela sous le regard terne et menaçant de +l'Inquisition, rien ne me paraît plus probable, parce que rien n'est +plus humain. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le système de l'autre +Molina, le célèbre jésuite contemporain de Molina le dramaturge, fut +gravement menacé par l'inquisition et traduit en cour de Rome pour cause +d'hérésie, comme le fut plus tard Jansénius pour ses attaques contre le +molinisme, l'idée, quelle qu'elle soit, ayant toujours eu le privilége +d'être poursuivie à Rome. Les deux doctrines ennemies n'ont pas résolu +leurs propres doutes; mais j'avoue qu'en me mettant, s'il m'était +possible, au point de vue catholique et en admettant le dogme atroce de +l'enfer, je serais plus volontiers moliniste, je dis disciple direct et +contemporain de Molina, que janséniste, même avec le sublime Pascal et +les grands docteurs de son temps. Je trouve, dans la première idée de +Molina le jésuite, quelque chose de pélagien qui me montre Dieu bon et +l'enfer facilement vaincu, tandis que, dans les tendances +augustiniennes, je vois l'homme rabaissé jusqu'à la brute, sa volonté +enchaînée au caprice d'un Dieu stupide et insensible, le diable +triomphant à toute heure et l'enfer pavé des martyrs du libre examen. + +Ce que la douce doctrine de Molina est devenue entre les mains des bons +pères Escobar et autres, ni Molina le grand jésuite, ni Tellez Molina le +grand poëte,--son disciple à coup sûr,--n'ont dû le prévoir. Tout, dans +l'oeuvre de ce dernier, proclame ou révèle la sincérité, l'humanité et +la charité, l'horreur de l'hypocrisie, la raillerie des macérations, le +sentiment de la vie, la victoire attribuée aux bons instincts sur les +étroites pratiques. Il est vrai qu'il a dû dénouer son drame par la +soumission au prêtre et la réconciliation avec l'Église moyennant la +confession classique du brigand. Je me suis dispensé, dans ma donnée, de +cette formalité que la censure ne peut plus exiger, et, prenant Dieu et +le diable dans le symbolisme, d'ailleurs assez large, où Tirso les fait +apparaître et agir, je me suis permis de mettre dans la bouche de Satan +les paroles que je regarde comme la traduction de la vraie pensée du +maître. + +En finissant cette préface, qu'on ne lira peut-être pas--on veut aller +vite au fait aujourd'hui, et on a raison,--je demande pourtant qu'on s'y +reporte d'un rapide coup d'oeil en finissant le drame, et qu'on ne +m'accuse pas d'avoir été touché par la grâce efficace, un beau matin, en +prenant mon café ou en chaussant mes pantoufles. Je ne crois pas que les +choses se passent ainsi entre le ciel et l'homme; je suis persuadé qu'en +nous envoyant en ce monde, on nous a pourvus de la _grâce suffisante_, +et que, s'il est des malheureux entièrement privés de leur libre arbitre +(il y en a certainement), ces exceptions confirment la règle au lieu de +l'infirmer. + + +PERSONNAGES: + + LUPO, chef de brigands. + ANGELO, ermite. + LIVERANI, père de Lupo. + DELIA, courtisane. + QUINTANA, serviteur d'Angelo. + ROLAND, majordome de Liverani. + GALVAN, jeune débauché. + LISANDRO, jeune débauché. + MOFFETTA, } brigands. + ESCALANTE, } + TISBEA, jeune montagnarde. + UN PETIT BERGER, personn. légend. + SATAN. + UN CHEF DE SBIRES. + + +ACTE PREMIER. + +(Arbres et rochers au flanc du Vésuve, à l'entrée d'un ermitage qui est +une grotte à deux arcades; la plus petite, brute, sert d'entrée au +logement de l'ermite; l'autre, creusée avec plus de soin dans le roc, +abrite une madone de marbre blanc qui porte le _Bambino_; un vieux cèdre +écimé l'ombrage.) + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +TISBEA, QUINTANA, qui a un froc de moine. + +QUINTANA. + +Belle Tisbea, que le ciel bénisse tes yeux noirs, et tes épaules de +safran, et tes mains mignonnes, et ton pied léger, et ton sein virginal, +et ton panier rebondi... (Il veut prendre le panier qu'elle porte.) + +TISBEA. + +C'est trop de compliments pour un religieux, frère Quintana! Si le père +Angelo vous entendait... + +QUINTANA. + +Le père Angelo a fait bien d'autres madrigaux, et même il ne s'arrêtait +pas souvent aux paroles. + +TISBEA. + +Je sais qu'il a été un grand débauché, du temps qu'il menait la vie de +seigneur à Naples;--mais depuis cinq ans que la grâce a touché son âme, +il mène ici une vie angélique, et c'est un grand bonheur pour vous +d'avoir un tel maître. + +QUINTANA. + +Oui, je l'ai suivi au désert pour mon salut; mais je croyais la chose +plus agréable qu'elle ne l'est. + +TISBEA. + +Vous me faites l'effet d'un homme mal converti à la chasteté. + +QUINTANA. + +Ce n'est pas la paillardise,--je veux dire la concupiscence,--qui me +tient; hélas! non, ne le crois pas, belle enfant. Tu me flatterais le +museau de ta blanche main, que je la mordrais peut-être plutôt que de la +baiser. + +TISBEA. + +Êtes-vous enragé? + +QUINTANA. + +Non, car la rage ôte la faim et la soif, et moi je suis si affamé que +quelque jour je me mangerai moi-même. + +TISBEA. + +J'entends: votre maître vous condamne à trop de jeûne? + +QUINTANA. + +Et son voeu de pauvreté nous impose trop maigre chère. Aussi, si j'ôtais +la bure qui me couvre, vous verriez le soleil et la lune à travers mes +côtes, et si l'on me mettait une mèche... n'importe où, l'huile rance +dont je suis abreuvé ferait de moi une lampe pour éclairer notre +chapelle. Vous voyez bien que vous ne courez aucun risque auprès d'un +homme exténué de macérations, et que mes soupirs s'adressent moins à vos +charmes qu'au panier que vous nous apportez. + +TISBEA. + +Je suis une grande sotte d'avoir oublié le pain et les fruits. Je +n'apporte que des fleurs pour la madone. + +QUINTANA. + +Des fleurs! toujours des fleurs! Je mange tant d'herbes et de plantes +que quelque jour on me verra, pour sûr, enfanter un printemps... + +TISBEA, mettant ses fleurs à la madone. + +Dites au saint ermite de prier pour que mon voeu s'accomplisse, et priez +aussi; je vous apporterai demain un fromage de ma chèvre. + +QUINTANA. + +Sainte Vierge, un fromage! O madone du cèdre, madone du Vésuve! entends +mes humbles supplications, vois mes larmes, vois mon coeur contrit et +mes os qui percent ma peau! Prends pitié de moi, envoie-moi un fromage, +un fromage blanc et lourd comme le marbre dont tu es faite, un rocher, +un bloc, un cratère, un volcan de fromage! + +TISBEA. + +Vous ne priez que pour vous! Laissez-moi prier seule, et vous saurez +ensuite ce qu'il faut demander pour moi. (Elle prie.) Madone du cèdre, +madone des laves, toi qui as forcé l'éruption à s'arrêter ici et à +respecter ta chapelle et ton arbre, toi qui connais ceux qui doivent +être sauvés et ceux qui ne le seront pas, ramène mon fiancé sain et +sauf, et je ferai à ton divin Bambino un collier de coquillages roses et +de fleurs de grenadier. (A Quintana.) Vous direz à l'ermite de prier. + +QUINTANA. + +Pour qui? + +TISBEA. + +Écoutez bien! pour Moffetta, mon fiancé, qui est parti avec les +brigands. + +QUINTANA. + +Ils l'ont pris? + +TISBEA. + +Il a été de son gré avec eux par grande estime pour leur chef et dans +l'espoir de me rapporter des colliers et des robes. + +QUINTANA. + +Comment! il est avec cet abominable Lupo, la terreur du pays! Que +l'enfer le confonde! Est-ce qu'il est près d'ici, ce loup endiablé? + +TISBEA. + +Il s'est réfugié par ici cette nuit, et je sais qu'il est poursuivi par +les archers. Voilà pourquoi je demande à la Vierge de ramener mon fiancé +chez nous avant qu'on ne se batte. + +QUINTANA. + +On va se battre? Il ne manquait que cela au charme de cette thébaïde! Où +me cacherai-je? + +TISBEA. + +Vous resterez ici. La madone n'est pas en peine de faire un miracle de +plus pour vous protéger. (Elle sort.) + + +SCÈNE II. + +QUINTANA, puis ANGELO. + +QUINTANA. + +La madone, c'est une belle pièce, je ne dis pas, et je voudrais avoir eu +une maîtresse faite à son image; mais je veux être écorché vif si je lui +ai jamais vu remuer le bout du petit doigt. Aussi je ne me donne plus la +peine de la prier quand personne ne me regarde... Mais qu'a donc mon +maître? Est-ce qu'il devient fou? (Angelo est sorti de la grotte, et il +suit des yeux avec émotion Tisbea, qu'il voit descendre la montagne.) +Que regarde-t-il?... Maître, que souhaitez-vous? + +ANGELO, égaré. + +Rappelle cette jeune fille. + +QUINTANA. + +A quoi bon? elle n'apporte rien à mettre sous la dent. + +ANGELO. + +Peu importe! j'irai! Non!... Seigneur, ayez pitié de moi! (Il se frappe +la poitrine.) + +QUINTANA. + +Êtes-vous malade? + +ANGELO. + +O vil ennemi! Satan! De coupables pensées m'assiégent, ô faible chair! + +QUINTANA. + +O noble chair du porc salé! si j'avais seulement une bonne tranche de +jambon! + +ANGELO. + +Écoute-moi, mon frère. Le démon me tente par le souvenir de mes +égarements passés. (Il se jette à terre.) + +QUINTANA. + +Que faites-vous? + +ANGELO. + +Je me jette ainsi sur le sol pour que tu me foules sous tes pieds. +Viens, frère, piétine-moi à plusieurs reprises. + +QUINTANA. + +Volontiers. Je suis très-obéissant.--Est-ce bien comme cela? + +ANGELO. + +Oui, frère. + +QUINTANA. + +Cela ne vous fait pas de mal? + +ANGELO. + +Marche, et ne te mets pas en peine. + +QUINTANA. + +En peine, père? et pourquoi serais-je en peine? Je vous foule et vous +refoule, père de ma vie, et je ne trouve pas que cela m'incommode. + +ANGELO. + +C'est assez, mon fils; va-t'en chercher des racines et des herbes pour +notre dîner. + +QUINTANA, à part. + +Je n'irai pas loin, je n'ai pas envie de rencontrer les brigands! (Il +sort.) + + +SCÈNE III. + +ANGELO. + +Des rêves lascifs me poursuivent et je crains que mon courage ne +s'épuise. L'horreur de ma vie passée est toujours devant mes yeux, et +j'arrive, par l'ennui du temps présent, à y trouver des charmes. Eh +quoi! il y a cinq ans que j'expie mes fautes dans cette solitude et que +je me mortifie cruellement sans être plus avancé qu'au premier jour! +Dieu ne m'aide point, et j'en viens à douter que sa grâce m'ait amené +dans ce désert. Si c'était une suggestion de l'orgueil? Non, c'est +plutôt la peur de l'enfer à la suite de cette blessure reçue en duel qui +me mit aux portes du tombeau. Mourir damné! souffrir éternellement!... +Préserve-moi, Père céleste! Accepte les tortures que je m'impose en ce +monde pour me racheter!--Mais il ne m'écoute pas, ou s'il m'écoute je ne +puis le savoir. Ah! je suis irrité de cet implacable silence! Tu te +venges trop, Juge terrible; tu nous condamnes au renoncement, et tu ne +nous promets rien! Croirai-je que la grâce aide tous les hommes à faire +leur salut? Mais l'homme n'a point de libre arbitre; fils du mal, il +n'aime que le mal. Sans un miracle particulier, il ne reçoit pas la +grâce divine, et ce miracle n'est pas destiné à tous, puisque seul le +petit nombre est sauvé. Notre arrêt est écrit là-haut; Dieu sait ce +qu'il veut faire, et ce qu'il a décidé il ne saurait le changer, puisque +après tant de continence et de mortifications de ma chair, j'éprouve +encore la brûlure des passions humaines; la grâce me fuit et Dieu me +repousse.--Et toi, Vierge miraculeuse, qui d'un geste, d'un regard, +pourrais me rendre la confiance et la paix, tu es insensible à mes +angoisses, et tu restes devant moi comme une muette idole!--Allons, je +la prierai jusqu'à l'obséder! Dût-elle se dissoudre dans le sel de mes +larmes, il faut qu'elle m'écoute et me réponde! (Il se prosterne devant +la madone.) + + +SCÈNE IV. + +ANGELO, LE PETIT BERGER, vêtu d'une tunique de peau d'agneau. + +LE BERGER. + +O bon ermite, prends pitié de ma peine! N'as-tu pas vu ma brebis? + +ANGELO. + +Je ne l'ai pas vue, enfant; cherche ailleurs et laisse-moi prier. + +LE BERGER. + +Ma belle ouaille blanche, la plus aimée de mon troupeau! Je t'en +supplie, ermite, aide-moi à la retrouver. + +ANGELO. + +Je n'ai pas le temps, mon fils. Qu'as-tu de mieux à faire que de la +chercher? Si tu es un pasteur négligent, tant pis pour toi. Moi, j'ai +des devoirs plus sérieux, j'ai mon salut à faire. + +LE BERGER. + +Vous ne voulez pas m'assister? + +ANGELO. + +Prie Dieu, mon doux fils, il t'aidera peut-être. Allons, laisse-moi, +passe ton chemin, et sois béni. + +(L'enfant sort.) + + +SCÈNE V. + +ANGELO, priant, absorbé. LUPO, qui entre en regardant derrière lui, +masqué et les vêtements en désordre. + +LUPO. + +Holà! l'ermite, cède-moi la place. + +ANGELO, surpris. + +Qui êtes-vous? + +LUPO. + +Un proscrit, un fugitif. Je réclame ici le droit d'asile. + +ANGELO. + +Entre dans ma grotte, frère; tout ce que j'ai t'appartient. + +LUPO. + +Ta cellule ne me protégerait pas; c'est sous la voûte de la chapelle que +je veux être, au pied de cette statue qui est réputée inviolable. + +ANGELO. + +Il suffit que tu sois dans cette enceinte de laves; c'est un lieu +consacré. Ne profane pas inutilement le sanctuaire de la madone. + +LUPO. + +Je ne veux rien profaner. Tu vois bien que je suis sur les dents; il +faut que je dorme une heure ou que je crève, et c'est là que je veux +dormir. Ote-toi! + +ANGELO. + +Mon frère, je te supplie... + +LUPO. + +Veux-tu que je t'administre trente soufflets? + +ANGELO. + +Je dois tout souffrir pour l'amour de Dieu. + +LUPO. + +Alors je vais te découdre le ventre avec ma dague; sache que je manque +de patience. + +ANGELO. + +Je cède à la menace pour t'épargner un crime. + +LUPO, regardant la madone. + +Est-ce vrai, ce qu'on raconte de cette image? + +ANGELO. + +Qu'est-ce qu'on t'a dit? + +LUPO. + +On dit qu'elle sait d'avance le secret des jugements de Dieu, et que, +pour désigner ceux qui doivent aller au ciel après leur mort, elle étend +ses bras de pierre et présente le Bambino. + +ANGELO. + +Mon frère, c'est la vérité. + +LUPO. + +Est-ce une poupée à ressorts? + +ANGELO. + +N'y touche pas, si tu ne veux que la foudre éclate sur toi! + +LUPO. + +J'y veux toucher; je me méfie de la ruse. (Il touche la statue.) Ma foi, +non! c'est une vraie statue de marbre; combien de fois lui as-tu vu +étendre ses bras sur les prédestinés? + +ANGELO. + +Jamais: le nombre des élus est si petit! + +LUPO. + +Mais, pour toi du moins, elle a fait le miracle? + +ANGELO. + +Hélas! j'ai en vain arrosé ses pieds de mes larmes durant des nuits +entières: elle est restée immobile. + +LUPO. + +Alors tu es un grand pécheur, ou ta madone ne vaut rien, ou bien encore +il te faut un miracle pour croire à la bonté de Dieu. Tu portes la robe +de moine; qui sait si tu as plus de religion qu'un chien? Assez! j'ai +soif: va me chercher à boire. + +ANGELO. + +J'y vais, mon frère! (A part.) Que ma soumission devant les outrages des +manants serve, ô mon Dieu, à expier mes erreurs! (Il entre dans l'autre +grotte.) + + +SCÈNE VI. + +LUPO, puis LE PETIT BERGER. + +LUPO, se démasquant. + +Il faut mettre cet instant à profit et me reposer. J'ai à courir +peut-être toute la nuit avant de pouvoir rejoindre mon pauvre vieux! (Il +s'étend pour dormir devant la madone.) + +LE BERGER. + +Venez, venez, seigneur bandit! ma brebis est là, sur le rocher; je ne +peux pas l'atteindre, et elle n'ose pas descendre. + +LUPO. + +Va au diable! Je dors... + +LE BERGER. + +Ayez pitié! j'ai tant de chagrin! + +LUPO. + +Tu ne peux pas grimper là-haut, coeur de lièvre? + +LE BERGER. + +Non, j'ai peur. Montez, vous qui êtes grand et courageux. + +LUPO. + +Mais sais-tu, imbécile d'enfant, que je suis poursuivi, et que, si je +grimpe là-haut, on peut me voir et me régaler d'une arquebusade ou d'un +trait d'arbalète? + +LE BERGER. + +Hélas! ma brebis est donc perdue! et que dira mon père? + +LUPO. + +Il te battra? + +LE BERGER. + +Oh non! il est très-doux. + +LUPO. + +Et tu l'aimes? + +LE BERGER. + +Comme tu aimes le tien! + +LUPO. + +Il paraît que tu me connais! Allons, ce sera la première fois que la +brebis sera sauvée par le loup. (Il grimpe sur le rocher au-dessus de la +grotte et va pour prendre la brebis, qui devient une croix de pierre.) +Eh bien! où est-elle! Tu t'es trompé, il n'y a pas là la moindre brebis. +(Il redescend; le berger a disparu.) Est-ce que j'ai rêvé, ou si cet +enfant s'est moqué de moi? Allons, j'ai la fièvre... Et l'ermite ne +m'apporte rien! Dormons! (Il se couche aux pieds de la madone et +s'endort. La madone étend ses bras et tient le Bambino au-dessus de la +tête de Lupo, qui ne s'en aperçoit pas.) + + +SCÈNE VII. + +LUPO, endormi. ANGELO, sortant de la grotte voisine avec une cruche qui +lui échappe des mains. + +ANGELO. + +Que vois-je? le miracle, le miracle pour ce mécréant!... Bénis-moi +aussi, sainte Madone! (Il s'élance vers la statue, qui replie ses bras +et se retrouve comme auparavant.) Ah! je suis maudit, moi, maudit pour +jamais! La sentence est rendue, je suis inscrit sur la liste de l'enfer! +et cet inconnu, ce bandit, ce païen qui ne croit pas aux miracles, et +qui, de sa main souillée, a profané ton flanc sacré, tu le bénis, tu le +désignes, tu l'appelles! Est-ce une épreuve pour ma foi? Cet homme m'a +trompé peut-être, c'est quelque saint illustre... Frère, éveille-toi, +parle-moi, réponds! dis-moi qui tu es. + +LUPO. + +Allez tous en enfer! Je suis le diable! + +ANGELO. + +Tu me railles. Le démon n'a pas de pouvoir sur celle qui lui a écrasé la +tête. Au nom du Très-Haut, je t'adjure de me dire qui tu es. + +LUPO. + +Si je te le dis, me laisseras-tu un moment de repos, barbe de bouc? + +ANGELO. + +Oui, je le jure. + +LUPO. + +Eh bien! as-tu ouï parler de Lupo? + +ANGELO. + +Lupo? le chef des bandits, le réprouvé, l'assassin, le blasphémateur? + +LUPO. + +Lupo le brave, qui se moque d'une armée, qui brave les foudres de +l'Église et fait rendre gorge aux trésors des couvents; Lupo le galant, +qui, en dépit des bastions et des grilles, prend les nonnes et en fait +ce qu'il veut; Lupo le magnifique, qui prodigue l'argent, fruit de ses +exploits nocturnes, et donne la liberté aux joyeux doublons enfouis dans +les caves des avares; Lupo l'invincible, qui lave ses injures dans le +sang, et qui se contentera de t'arracher la langue, si tu l'ennuies +davantage. Es-tu satisfait? Me donneras-tu enfin un verre d'eau? + +ANGELO, lui apportant de l'eau dans un fragment de la cruche cassée. + +Oui, frère. Un seul mot encore: avais-tu prié cette madone tout à +l'heure? + +LUPO. + +Moi? je ne prie jamais. + +ANGELO. + +Crois-tu en Dieu? + +LUPO. + +Cela ne te regarde pas. Va-t'en. Voilà des gens qui me cherchent, des +amis à moi. Va-t'en, si tu tiens à la vie; laisse-moi avec eux. + +ANGELO, à part, sortant. + +Maudit, moi! maudit! + + +SCÈNE VIII. + +LUPO, MOFFETTA, ESCALANTE. + +LUPO. + +Vous voilà, mes enfants? c'est bien, mais les autres? + +ESCALANTE. + +Tous sauvés; remercions la Vierge! (Il s'agenouille.) + +MOFFETTA. + +Sauvés par une jeune fille qui est amoureuse de moi et qui a dépisté les +archers. Ils ont pris le chemin du château de ton père. + +LUPO. + +Ah! mille morts du diable, je ne veux pas qu'ils aillent ennuyer le +pauvre vieux! Plus de repos jusqu'à ce que je l'aie rejoint! + +ESCALANTE. + +Te suivrons-nous, maître? + +LUPO. + +Jusqu'à mi-chemin seulement; je ne veux pas qu'on vous voie en plein +jour auprès de ma demeure. Partons! (Ils sortent.) + + +SCÈNE IX. + +ANGELO, QUINTANA. + +ANGELO. + +Puisque cela est, puisque je suis condamné aux flammes éternelles, +maudit soit le juge, et que la victime jouisse au moins des joies de la +terre! Arrière ce cilice! garde qui voudra cette statue, ministre +aveugle de l'implacable courroux du ciel. Aide-moi à arracher ce hideux +froc! jetons-le aux ronces du chemin, afin qu'il serve de risée aux +impies. Je veux reprendre mes habits de gentilhomme, me laver, me +parfumer et m'enivrer des plaisirs qui font perdre la mémoire! + +QUINTANA. + +Reprendrai-je ma livrée? + +ANGELO. + +Oui, hâte-toi, ce lieu-ci me fait horreur. + +QUINTANA. + +Alors je redeviens votre valet: je ne suis plus votre frère! J'aime +autant ça, si vous me laissez manger mon soûl; mais de quoi me +nourririez-vous sans argent, car vous êtes venu ici à bout de +ressources? + +ANGELO. + +L'argent est facile à trouver quand on ne se fait pas scrupule de le +voler. Donne-moi mon épée; je sais m'en servir encore. + +QUINTANA. + +Dois-je reprendre aussi la mienne? J'ai un peu oublié... + +ANGELO. + +Attends! ce papier laissé ici par l'ermite qui m'y a précédé?... + +QUINTANA. + +Ces pouvoirs délivrés par le Saint-Office? C'est la meilleure arme, ne +l'oublions pas; mais où allons-nous? + +ANGELO. + +Pour commencer, nous allons rejoindre Lupo dans la forêt, et nous ferons +avec lui la guerre au genre humain. Je veux faire le mal, je veux me +venger du ciel, je veux être un coup de foudre sur la terre! (Ils +partent.) + + +ACTE DEUXIÈME. + +(Au château de Montelupo.) + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LIVERANI, vieillard paralytique, sur un fauteuil, ROLAND. + +LIVERANI. + +Roland, quel était donc ce bruit que j'ai entendu sur le Vésuve il y a +environ une heure? + +ROLAND. + +Ce ne peut être que votre fils Lupo, qui donnait la chasse aux sangliers +de la forêt. + +LIVERANI. + +Je n'ai pas entendu le son des cors et les aboiements de la meute. +Roland, mon fils est peut-être aux prises avec les brigands qui désolent +le pays! + +ROLAND. + +Quand cela serait, noble seigneur, il les disperserait comme une vile +canaille. Il lui suffirait de se montrer. + +LIVERANI. + +Je ne comprends pas qu'ils viennent si près de notre château. Les temps +sont bien changés, Roland! Dans ma jeunesse, des bandits n'eussent pas +osé poser le pied sur les terres de Montelupo! + +ROLAND. + +Les jeunes seigneurs d'à présent s'absentent plus souvent de chez eux: +les plaisirs de la ville... + +LIVERANI. + +Mon fils est souvent à Naples. Je suis content qu'il y soutienne +l'honneur de son nom, et j'espère qu'il y fera un mariage digne de lui. +Je trouve bon qu'il prenne du plaisir, il n'est que trop occupé de ma +triste existence de vieillard et d'infirme; mais n'est-ce pas lui que +j'entends? Va donc voir. (Roland va au fond. Entre Lupo.) + + +SCÈNE II. + +LUPO, LIVERANI, ROLAND. + +LUPO, à Roland, au fond. + +Est-ce qu'il a entendu?... + +ROLAND. + +Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître? + +LUPO. + +Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que tu panseras tantôt ou ce soir, +quand j'aurai le temps. + +(Roland sort.) + +LIVERANI, à Lupo qui l'embrasse. + +Enfin te voilà! Il y a trois jours que je ne t'ai vu! + +LUPO. + +Est-ce un reproche, mon père? + +LIVERANI. + +Jamais tu n'en peux mériter, toi, le modèle des fils. + +LUPO. + +Mon père, je n'aime que vous au monde. + +LIVERANI. + +Il faut pourtant aimer tous les hommes. + +LUPO. + +Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon. + +LIVERANI. + +Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi. + +LUPO. + +Et vous êtes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie! + +LIVERANI. + +Mais dis-moi donc d'où tu viens et ce qui s'est passé tout à l'heure +dans nos environs. + +LUPO. + +Tout à l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers +de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j'ai +été pour ces affaires que vous savez. + +LIVERANI. + +Ces brigands ne menacent pas notre domaine? + +LUPO. + +Ils n'oseraient. + +LIVERANI. + +Et nos affaires? elles sont terminées à ta satisfaction? + +LUPO. + +Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je +vous l'apporte. (A part.) Hélas! rien! + +LIVERANI. + +Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins +avec tant de tendresse. + +LUPO, tristement. + +Vous êtes donc content de moi? + +LIVERANI. + +Dieu m'a béni entre tous les pères, puisqu'il m'a donné un fils tel que +toi, l'honneur de ma race et la joie de mon coeur. + +LUPO. + +Hélas! + +LIVERANI. + +Qu'as-tu? + +LUPO. + +J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette +cruelle infirmité. + +LIVERANI. + +J'en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à +l'âge où, entrant dans la vie, tu avais le plus besoin de ma +surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis cloué +sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connaître tes doux soins et ta +fidèle amitié. Je remercie Dieu. + +LUPO. + +Mais votre pauvre corps souffre! + +LIVERANI. + +Je n'en sais plus rien quand je te vois. + +LUPO. + +Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente? + +LIVERANI. + +Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dévoué, et il t'aime. + +LUPO. + +Vous ne vous ennuyez pas? + +LIVERANI. + +Non! je pense à toi, et nous en parlons. + +LUPO. + +N'est-ce pas l'heure de votre dîner? (Roland rentre.) + +LIVERANI. + +Voici qu'on me l'apporte. C'est trop peu de chose pour toi, va prendre +ton repas. Tu dois avoir faim. + +LUPO. + +Non! je veux avoir le plaisir de vous servir moi-même. (Il prend le +plateau des mains de Roland.) + +ROLAND, bas. + +Vos amis de Naples sont là: une joyeuse bande avec des dames! + +LUPO, de même. + +Le diable les emporte! + +ROLAND. + +Votre maîtresse est avec eux. + +LUPO. + +Delia? + +ROLAND. + +Oui. + +LUPO. + +La maîtresse à tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende à recevoir des +coups. (A son père.) Que voulez-vous manger, cher père? + +LIVERANI. + +Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres. + +LUPO, l'aidant. + +Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez? + +LIVERANI. + +Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu à peu les aliments. Je +n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul. + +LUPO. + +Vous souhaitez que je me marie? + +LIVERANI. + +C'est mon plus cher désir. + +LUPO. + +Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune +femme. + +LIVERANI. + +N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose périlleuse que d'être +le gardien de la beauté. + +LUPO. + +La laideur est-elle donc une garantie? + +LIVERANI. + +Es-tu disposé au soupçon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela +ne paraisse pas. Il n'est pas de femme qui se conduise bien quand on +doute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la, +sers-la, traite-la comme ton égale, élève tes enfants dans le respect de +leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi. + +LUPO. + +Comme moi!... + +ROLAND. + +Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours après son repas, et tenez, le +voilà endormi déjà! + +LUPO. + +Pauvre cher père! que deviendra-t-il si on découvre le métier que je +fais, et s'il faut que je me réfugie dans un autre pays? + +ROLAND. + +Je ne le quitterai pas; mais il faudrait nous laisser une certaine somme +qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes +vos terres sont vendues ou engagées. + +LUPO. + +Une somme! oui, voilà ce qu'il faudrait, et je ne rapporte plus de mes +expéditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu +peux compter que tu l'auras, fallût-il l'arracher avec la vie à mon +meilleur ami... Mais ne crains-tu pas que mon père ne vienne à être +inquiété comme complice de mes coups de main? + +ROLAND. + +Sa vertu le mettra à l'abri du soupçon. + +LUPO. + +Si on l'interrogeait, il apprendrait tout! + +ROLAND. + +Il n'y croirait pas! + +LUPO. + +Tu nieras toujours? + +ROLAND. + +Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je +lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses +périlleuses. A propos, j'ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si +vous étiez envahi à l'improviste, ne songez qu'à vous glisser dans cette +salle. + +LUPO. + +Par l'escalier dérobé qui tourne dans tout le donjon, ce serait facile. +(Il va regarder et faire jouer le ressort de la trappe.) + +ROLAND. + +N'oubliez pas que vos amis vous attendent. + +LUPO. + +Ils viennent à la male heure! je vais les congédier... mais je veux +pourtant leur demander... + +ROLAND. + +La somme pour votre père? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre. + +LUPO. + +Je t'aiderai... je le vois si peu! (Ils sortent en roulant le fauteuil +de Liverani par la droite.) + + +SCÈNE III. + +ANGELO, QUINTANA, par le fond. + +QUINTANA. + +Pour entrer ainsi céans, vous connaissez donc le manoir de Montelupo? + +ANGELO, qui regarde le côté par où Lupo est sorti. + +Non, mais il n'est pas difficile d'entrer dans un logis si peu gardé. + +QUINTANA. + +Il est certain que la valetaille n'est pas nombreuse et qu'elle n'a pas +l'air zélé des gens qu'on paie bien. Pourvu que la cuisine ne soit pas +vide! + +ANGELO, qui regarde à toutes les portes et qui paraît faire ses +observations. + +Tu ne songes qu'à manger! + +QUINTANA. + +Écoutez donc, seigneur Angelo, il y a cinq ans que j'ai faim! et puis, +pour commencer, vous me faites tirer l'épée... J'en avais perdu +l'habitude, et l'émotion ça creuse le ventre. + +ANGELO. + +Poltron! tu t'es caché au lieu de m'aider à disperser ces archers. + +QUINTANA. + +Dame! vous voulez que je sois ruffian, et puis moine, et puis bandit! +Donnez-moi le temps de m'habituer à ces fortunes diverses. Un homme n'a +qu'une vie à dépenser, et vous m'en mettez trop sur le corps. Quelle +idée fantasque avez-vous eue tout à l'heure de porter secours à Lupo, +qui se serait fort bien tiré d'affaire sans vous! + +ANGELO. + +Il était perdu sans moi! + +QUINTANA. + +Ce n'eût pas été un grand mal. + +ANGELO. + +Je veux qu'il soit mon obligé. + +QUINTANA. + +Il n'a pas seulement fait attention à vous, pressé qu'il était de +rentrer chez lui sans être reconnu. + +ANGELO. + +Il m'a vu, il m'a fait signe. Il compte me revoir ailleurs; mais moi je +veux le voir chez lui et savoir comment il y agit pour mériter la faveur +céleste. + +QUINTANA. + +En ce cas, je vais voir, moi, si le garde-manger est approvisionné par +les anges... (Allant au fond et revenant.) Peste! voici une dame de +grande allure, sans doute la maîtresse de Lupo. + +ANGELO. + +Laisse-nous. + +QUINTANA. + +Je crains pour vous l'aiguillon de la chair; vous piétinerai-je? + +ANGELO. + +Va-t'en! (A part.) Mes passions sont déchaînées et repoussent à jamais +le frein! + + +SCÈNE IV. + +ANGELO, DELIA. + +ANGELO, surpris. + +Comment, Delia! toujours jeune et belle? + +DELIA. + +Est-ce toi, mon pauvre... Comment donc t'appelles-tu? + +ANGELO. + +Tu as oublié jusqu'au nom d'Angelo? + +DELIA. + +Angelo Ariani! c'est la vérité! Qu'es-tu donc devenu depuis si longtemps +que tu as disparu de Rome et de Naples? Sors-tu de prison ou de maladie? + +ANGELO. + +Je sors des ténèbres, et je revois le soleil. J'étais dans l'abîme de la +mort, et je bois la vie en te regardant. + +DELIA. + +Sois prudent. Lupo est mon amant et mon maître. + +ANGELO. + +Il est jaloux? + +DELIA. + +Il est brutal dans la colère et cruel dans la vengeance. Il te tuerait +s'il nous trouvait seuls ensemble. + +ANGELO. + +Je ne le crains pas. + +DELIA. + +Tu as tort: c'est un homme que nul ne peut vaincre. + +ANGELO. Je le vaincrai, moi. J'allumerai le feu de sa rage, je le +forcerai de se perdre. + +DELIA. + +Tu le hais donc? + +ANGELO. + +Oui, si tu l'aimes. + +DELIA. + +Que veux-tu! c'est un amant libéral, et, sans la rudesse de son +langage... + +ANGELO. + +Je sais qu'il a toujours l'injure à la bouche, par conséquent la haine +dans le coeur. + +DELIA. + +C'est selon. Il est bon par moments. Il chérit son père. + +ANGELO. + +Ce vieillard cacochyme que j'ai aperçu là tout à l'heure? + +DELIA. + +Le vieux Liverani Montelupo ignore les escapades de son fils; il ne voit +personne, et sa confiance est sans bornes. Mais sauve-toi, voilà Lupo! + +(Elle fuit par la gauche.) + +ANGELO. + +Celui qui est en révolte contre Dieu ne craint aucun homme. + + +SCÈNE V. + +ANGELO, LUPO. + +LUPO, qui a vu sortir Delia. + +Qui vous a permis d'entrer chez moi sans vous faire annoncer et de +parler à ma maîtresse? + +ANGELO. + +Prenez garde à qui vous parlez vous-même. + +LUPO, surpris. + +L'ermite du Vésuve devenu cavalier! + +ANGELO. + +Le même qui vous a secouru tout à l'heure à l'entrée de la plaine. + +LUPO. + +Comment! l'homme masqué qui m'a aidé à regagner ma demeure? + +ANGELO. + +Et à disperser les archers.... + +LUPO. + +Silence, ami! je vous dois l'hospitalité; mais gardez-moi le secret dans +cette maison, parlons bas. Étiez-vous un faux ermite? + +ANGELO. + +J'étais pieux et fervent. Désormais j'appartiens à l'enfer que vous +servez. + +LUPO. + +Est-ce une manière de dire que vous voulez faire fortune et servir sous +mes ordres? + +ANGELO. + +Je veux être obéi comme vous. Associez-moi à votre autorité. + +LUPO. + +Vous demandez l'impossible. Mes sauvages compagnons refuseraient tout +autre commandement que le mien. + +ANGELO. + +C'est-à-dire que vous refusez le secours d'un homme intelligent: vous ne +voulez conduire que des brutes! + +LUPO. + +Nous faisons un métier de brutes. Si vous êtes intelligent, cherchez un +meilleur chemin. + +ANGELO. + +Vous vous méfiez de mon courage! + +LUPO. + +Non, je doute de votre persévérance. Et puis, tenez, ne vous abusez pas: +le métier est perdu. Nous avons trop de concurrence, les paysans ne nous +aident plus, les soldats ont l'éveil. Dans votre intérêt, je vous engage +même à ne pas rester ici en vue: je suis menacé à chaque instant. Je +vais donner des ordres pour qu'on vous conduise dans une chambre où vous +serez servi. (Il sort. Delia, qui le guettait, rentre.) + + +SCÈNE VI. + +DELIA, ANGELO. + +DELIA. + +Eh bien! il t'a parlé en confidence. Vous êtes grands amis à présent? + +ANGELO. + +Non, il refuse mon alliance, il paraît découragé,--ou je lui déplais. +Peu m'importe, si tu veux me garder à ton service. + +DELIA. + +Es-tu fou? Pour m'arracher à Lupo, il faudrait le tuer. + +ANGELO. + +Je le tuerai si tu veux. + +DELIA. + +Mais... es-tu riche? + +ANGELO. + +Je le serai quand il te plaira. Le diable est à mes ordres. + +DELIA, riant. + +T'es-tu donné à lui? + +ANGELO. + +La chose n'est pas difficile pour moi, je n'y risque plus rien. + +DELIA, railleuse. + +Je vois que tu es un plus hardi compagnon que Lupo, car il ne dirait pas +de tels blasphèmes. + +ANGELO. + +Je suis plus brave et plus épris que lui. + +DELIA. + +Mais tu invoques le démon, ce qui veut dire que tu n'as ni sou ni +maille. Tâche de gagner au jeu, et tu auras quelque chance auprès des +femmes. + +ANGELO. + +Tu me refuses? tu me repousses, toi aussi? + +DELIA. + +Va-t'en. Si Lupo savait que tu oses... Écoute; le voilà déjà hors de +sens! il crie et jure; il faut savoir ce que c'est. (Elle sort par le +fond.) + + +SCÈNE VII. + +ANGELO. + +Ainsi le bandit me dédaigne et la courtisane me méprise! Lupo ne +m'invite pas même à sa table, et sa maîtresse ne craint pas de +m'offenser parce que je suis pauvre! Allons, je veux me faire craindre, +et à mon tour j'humilierai les autres! Ses bandits n'obéissent qu'à +lui!... Si je le perdais auprès d'eux! si je l'accusais de vouloir les +livrer!--Son père l'aime: si je révélais son infamie au vieillard! +Voyons, quel mal pourrais-je faire à ce voleur de profession qui m'a +volé ma place là-haut? Je sens que je le hais d'une haine mortelle, +inextinguible! Je voudrais le torturer! Je sens un volcan gronder dans +ma tête, une bile corrosive s'amasser dans mon foie! C'est un vautour +que j'ai là! je suis dévoré vivant par les monstres! J'anticipe l'enfer! + + +SCÈNE VIII. + +ANGELO, QUINTANA. + +QUINTANA. + +Venez, mon maître, ne restons pas ici. La maison est entourée de figures +étranges. Lupo ne paraît pas s'en tourmenter; moi, je ne me sens pas en +sûreté, et je commence à regretter l'ermitage où nos haillons n'étaient +pas suspects. + +ANGELO. + +J'irai voir ce qui se passe, suis-moi. (Ils sortent.) + + +SCÈNE IX. + +Entrent par le fond LUPO, GALVAN et LISANDRO. + +LUPO, irrité. + +Comment, vous venez chez moi festoyer avec l'argent que je gagne à la +pointe de l'épée!... + +GALVAN, qui l'amène. + +Parlez moins haut, expliquez-vous sans bruit. Si vous êtes sûr de vos +gens, nous ne pouvons répondre des nôtres, et tous vos amis ne +connaissent pas votre secret. Vous bravez trop l'opinion, vous vous +ferez arrêter. + +LUPO. + +Je défie l'univers, et vous, vous craignez de vous compromettre. Vous +êtes tous des lâches! + +GALVAN. + +Si vous êtes ivre, dites-le, ou bien... + +LUPO. + +Je ne le suis pas. Je n'ai rien pris depuis hier, j'ai couru toute la +nuit, tout le matin, et je tombe de fatigue; mais vous m'exaspérez... + +LISANDRO. + +Faites-vous une raison: nous n'avons pas d'argent. + +LUPO. + +Quoi! pas même entre vous tous une misérable somme de mille ducats? + +GALVAN. + +Nous avons fait comme vous, nous avons ruiné nos parents, et quand le +jeu nous est contraire, comme à vous les promenades au clair de lune, +nous sommes lavés et rincés comme les cailloux de la mer. + +LISANDRO. + +Aussi nous venions chez vous avec l'espoir de nous refaire un peu en +jouant sur parole. + +LUPO. + +Oui, vous refaire à mes dépens, comme toujours! + +GALVAN. + +Un gentilhomme reproche-t-il à ses amis l'argent qu'ils lui gagnent? + +LUPO. + +Je vous reproche de me refuser une misère, à moi qui ne vous ai jamais +rien refusé. + +LISANDRO. + +Vous, c'est différent, vous rançonnez les voyageurs! Vous vous procurez +tout ce qu'il vous faut. + +LUPO. + +J'ai dévasté le pays, j'ai porté l'épouvante sur tous les chemins. Mon +nom n'est plus un secret et il faut que je change le théâtre de mes +exploits. Mes dernières campagnes m'ont coûté plus de peine qu'elles ne +m'ont rapporté d'écus, et pourtant jusqu'à ce jour je vous ai donné sans +compter. Où a passé tout le produit de mes prises? Mon pauvre père se +contente du strict nécessaire; oui, mes amis et mes maîtresses ont seuls +profité de mon péril, de ma fatigue, de ma sueur et de mon sang! Allons! +vous devriez rougir de l'insistance où vous me réduisez. Vous deux mes +meilleurs amis, ceux qui me doivent le plus... Vous surtout, Galvan, qui +êtes riche par votre oncle... Voyons, écrivez-lui, j'enverrai un exprès +à Naples. Dites-lui que c'est une dette d'honneur, Roland ira lui-même +et lui donnera confiance. Écrivez, je n'ai pas un jour à perdre. + +GALVAN. + +Dites à la lave du Vésuve de se changer en or, elle vous obéirait plus +volontiers que moi: l'argent est enfermé dans les caves de mon oncle; +mais écoutez, je suis venu pour vous entretenir d'un projet que j'ai +confié à Lisandro. + +LUPO. + +Voyons, parlez vite! + +GALVAN. + +Mondit oncle est parti ce matin de Naples pour visiter ses domaines de +l'autre côté de la montagne. Il a plus de mille ducats à toucher, et il +les rapportera jeudi soir. Ne m'entendez-vous pas? + +LUPO. + +Non. Vous irez le trouver? + +GALVAN. + +Non pas moi, mais vous. + +LUPO. + +Il se moquera de ma demande! + +GALVAN. + +Non pas, si vous êtes masqué, bien armé et bien accompagné. + +LISANDRO. + +L'idée est bonne... et naturelle; c'est votre état de rançonner les +passants attardés. + +GALVAN. + +La chose vous convient? + +LUPO. + +Fort peu! il n'y a point d'honneur à effrayer un vieillard. N'importe, +j'irai. Il me faut cet argent. Quel chemin doit-il prendre au juste? + +GALVAN. + +Il est très-méfiant et ne suit jamais les routes. Il se fait un plaisir +de dépister les plus fins larrons; mais j'ai gagné un de ses valets, je +me suis fait tracer le plan assez compliqué qu'il doit suivre, je vous +le remettrai. + +LUPO. + +Venez avec moi, c'est plus simple. + +GALVAN. + +Non, je répugne à user de violence avec un si proche parent. + +LUPO. + +Je répugne aussi à la violence,--votre oncle fut l'ami de mon +père;--mais je jure d'être seul et de ne lui faire aucun mal. + +GALVAN. + +La chose est difficile. Il est toujours bien escorté, et vous savez +qu'il est encore vert; il défendra ses doublons avec rage et se servira +de ses armes. Vous voyez que l'affaire n'est pas une plaisanterie. + +LUPO. + +Vraiment? + +LISANDRO. + +Parbleu! nous espérons bien qu'il se fera tuer plutôt que de lâcher sa +bourse! + +LUPO. + +Vous espérez?... + +LISANDRO. + +Sans doute. Vous faites la besogne, et nous héritons! + +LUPO, à Galvan. + +C'est là ce que vous me proposez? + +GALVAN. + +Non! mais si un malheur arrivait... aux mille ducats de votre prise, +j'en ajouterais mille autres... + +LUPO. + +Sortez de chez moi, lâches canailles, et n'y rentrez jamais! Sortez, +sortez, ou je vous jette par les fenêtres. (Il les chasse. Delia, qui +sort d'une pièce voisine, veut traverser pour sortir.) + + +SCÈNE X. + +DELIA, puis LUPO. + +DELIA. + +Le temps est à l'orage, sauvons-nous! + +LUPO, qui rentre, l'arrête. + +Où vas-tu? Écoute-moi! + +DELIA. + +J'ai entendu. Eh bien, mon agneau, vous avez fait justice de ces +parasites... Ils méritaient bien plus de coups que vous ne leur en avez +donné. + +LUPO. + +Ah! Delia! toi seule as de l'amitié pour moi! Malgré tes trahisons, je +sais que tu m'aimes. Je t'ai faite riche: c'est toi qui me prêteras. + +DELIA. + +Hélas! mon amour, j'ai des parents qui me dépouillent et vous me trouvez +à sec. + +LUPO. + +Est-ce un refus? + +DELIA. + +Non, idole de mon âme! Je voudrais avoir le Pactole pour t'abreuver. + +LUPO. + +Mais je t'ai donné tant de riches bijoux! Vends la chaîne de rubis ou le +bandeau de perles. + +DELIA. + +Un gentilhomme reprend-il à sa maîtresse les dons de son amour? + +LUPO. + +Ne les vends pas, engage-les. Je te réponds de te les rapporter avant un +mois. + +DELIA. + +Tu iras les reprendre de force au juif qui m'aura prêté? + +LUPO. + +Et je le tuerai s'il résiste, fût-il gardé par cent diables; tu peux +donc être bien sûre de ravoir tes parures. Allons, ne m'irrite pas par +des lenteurs. Vile, décide-toi, je suis pressé! + +DELIA. + +Mon ange, te voilà donc ruiné et traqué comme un cerf aux abois? + +LUPO. + +Si de mes richesses il ne me reste plus que des cornes, tu en sais +quelque chose, femelle de malheur! + +DELIA. + +Tu me dis des injures, lumière de mes yeux! + +LUPO. + +Et je te brise la tête contre ce mur si tu me railles. + +DELIA. + +Allons, allons, calme-toi, mon bien; je pars pour Naples, et je reviens +avec l'argent. + +LUPO. + +Ce soir! Il faut que ce soit ce soir! + +DELIA. + +Oui, ce soir ou jamais! + +LUPO. + +Ou jamais? (Il lui saisit le bras et la regarde dans les yeux.) + +DELIA, effrayée. + +Laisse-moi partir! + +LUPO. + +Tu as peur! tu comptes ne pas revenir! + +DELIA. + +Mais non! + +LUPO. + +Si fait! Tiens, tu te moques. Tu m'as mille fois trahi, et maintenant tu +m'abandonnes parce que tu me vois perdu, lâche coeur! J'ai ce que je +mérite, mais tu ne me quitteras pas sans emporter une marque de mon +mépris. (Il lui frappe la figure de son gant et sort.) + + +SCÈNE XI. + +DELIA, puis ANGELO. + +DELIA. + +Ah! c'en est assez! frapper une femme, quand on n'a plus rien à lui +donner, c'est dans l'ordre; mais je n'aurais pas cru qu'il en viendrait +à me vouloir gâter le visage! Ah! Angelo, tu viens à point. Vois cette +goutte de sang sur ma lèvre! veux-tu la boire? + +ANGELO. + +Oui, et ton âme avec! + +DELIA. + +Mais il faut me venger de Lupo. + +ANGELO. + +C'est déjà fait. + +DELIA. + +Comment? + +ANGELO. + +Peu importe! Viens, il ne faut pas que tu restes ici. + +DELIA. + +Est-ce qu'on vient pour l'arrêter? Je veux rester, je veux le démasquer, +l'accuser... + +ANGELO. + +C'est fait. + +DELIA. + +Je veux que son père rougisse de lui et le maudisse!... + +ANGELO. + +Ce sera fait. + +DELIA. + +Que ses amis l'abandonnent et le renient! + +ANGELO. + +Tout est fait ou va l'être. + +DELIA. + +Comment? par qui? + +ANGELO. + +Par moi. Nous sommes vengés, femme, et tu m'appartiens; suis-moi! + +DELIA. + +Pas encore... attends... Dis-moi, qu'est-ce qu'on va lui faire, à lui? + +ANGELO. + +L'emmener à Naples et le livrer au Saint-Office. + +DELIA. + +C'est la torture? + +ANGELO. + +Et le bûcher. + +DELIA. + +On brisera et on déchirera ce beau corps? + +ANGELO. + +Et on jettera sa cendre aux vents. + +DELIA. + +Je ne veux pas. + +ANGELO. + +Que dis-tu? + +DELIA + +Je dis que je ne veux pas! + +ANGELO. + +Tu l'aimes donc? + +DELIA. + +Je l'adore et veux le sauver. + +ANGELO. + +Il est trop tard! + +DELIA. + +Tu le peux, toi, et je t'ordonne de le faire. Tu m'aimes, je le vois! Eh +bien! sauve-le, et je suis à toi! + +ANGELO. + +A moi seul? + +DELIA. + +A toi seul. Tiens, avec de l'or on peut tout; prends cette bourse. Moi, +je vais dire à Lupo de fuir. (Elle sort.) + + +SCÈNE XII. + +ANGELO. + +Elle l'aime! Le vieux Liverani refuse de croire à ses crimes! Ils +l'aiment tous ici! Quel charme possède donc le serpent? Le sauver, moi! +Non, cette femme sera ma proie quand je voudrai. (Regardant la bourse.) +Me voilà maître de mes actions et de celles des autres; mais j'avais +déjà un talisman plus puissant encore... et voici le moment d'en faire +usage. + + +SCÈNE XIII. + +ANGELO, LE CHEF DES SBIRES, entrant avec précaution. + +ANGELO. + +Eh bien? + +LE CHEF. + +Nous sommes maîtres de tous les passages. Tous les valets sont gardés à +vue. Seul, Lupo nous échappe. + +ANGELO. + +Déjà? C'est impossible. Il était là tout à l'heure! + +LE CHEF. + +Ce château est, dit-on, rempli de secrets et d'embûches. En nous +apercevant, Lupo a eu le temps de se cacher. Ses domestiques lui sont +dévoués. Personne ne le trahira. J'ai peu d'hommes avec moi, et ils ne +sont pas rassurés. + +ANGELO. + +Menacez-les! + +LE CHEF, avec importance. + +Nous connaissons notre état. + +ANGELO. + +Je le connais mieux que vous. + +LE CHEF. + +Alors tâchez de pénétrer dans l'épaisseur de ces murs et d'y saisir +l'ennemi. + +ANGELO. + +C'est inutile; faites-le appeler. + +LE CHEF. + +Par qui? + +ANGELO. + +Par son père. + +LE CHEF. + +Il l'aime, dit-on, plus que sa vie; il n'y consentira jamais. (Angelo +lui dit un mot à l'oreille.) Je ne puis, il faudrait des ordres. + +ANGELO. + +Je vous en donne, moi! + +LE CHEF. + +Appartenez-vous au Saint-Office? + +ANGELO, lui montrant le parchemin. + +En voici la preuve. + +LE CHEF. + +Ce n'est pas une raison pour ordonner... + +ANGELO. + +La tête du brigand est mise à prix. Je prends tout sur moi, et je vais +vous aider. (Ils sortent par la droite.) + + +SCÈNE XIV. + +LUPO; il vient par une porte secrète dans la tenture et va vite fermer +celle par où sont sortis Angelo et le chef, après avoir jeté un coup +d'oeil auparavant. + +Ah! ah! l'ermite défroqué avec le chef des sbires? Le pauvre diable est +pris! Je l'avais averti pourtant! On le conduit chez mon père?... +Pourquoi?... Mon pauvre père! on va l'interroger, et voici l'heure +redoutée! Comme il va être surpris et affligé! Mais Roland est là... il +niera tout... N'importe... je ne puis me résoudre à m'éloigner. Je +devrais aller le disculper, car qui sait si on ne l'accuse pas d'être +trop indulgent pour moi? On verra bien, à son étonnement, à sa douleur, +qu'il n'a jamais rien su! Si j'étais là, je ne pourrais soutenir son +regard. Je me trahirais! Eh bien, pourquoi n'avouerais-je pas? Je suis +las de ces angoisses, et la vie ne m'étourdit plus.--Mais lui! ma mort +le tuerait... ma honte encore plus. Je veux me sauver encore et le +sauver avec moi... On vient, je crois!... (Il va vers la trappe.) Non! +Ce n'est rien... et même le silence avec lequel on procède m'étonne!... +Ils y mettent de la finesse... je suis plus fin qu'eux; ils ne m'auront +pas, ils n'auront jamais vivant le loup de Montelupo! Être pris par de +pauvres mercenaires, moi? Allons donc! (Il descend une marche du passage +secret.) Qu'est-ce donc que ce papier? (Il remonte et va le ramasser.) +Peut-être un avis de Roland?... Non! plaisante chose! c'est le plan de +voyage du vieux Galvan, que son lâche neveu voulait me faire assassiner! +Avais-je donc mérité l'outrage d'une telle offre? suis-je tombé si +bas?... (On entend un gémissement.) Qu'est-ce que cela? Maltraite-t-on +mes gens? (Il écoute.) J'ai peut-être rêvé!... (Un second gémissement +plus distinct et plus douloureux.) C'est la voix de mon père! Il +souffre, il pleure!... Est-ce qu'il plie sous l'horreur de la vérité? +(Un cri aigu.) On le torture! pour moi, pour moi! Infâmes! arrêtez! (Il +secoue la porte qui est fermée en dehors.) Mon père, mon pauvre père! Me +voici! c'est moi... bourreaux! moi! Lupo, je me rends, je me livre, +prenez-moi, mais prenez-moi donc!... Ah! la voix me manque, l'horreur me +glace, ils ne m'entendent pas! (Il tombe épuisé en rugissant d'une voix +étouffée.) + + +SCÈNE XV. + +ANGELO, LUPO. + +ANGELO. + +Le voilà vaincu, je tiens sa vie! Je veux d'abord perdre son âme. Lupo! +Lupo! + +LUPO, égaré. + +Où suis-je? Qui êtes-vous? + +ANGELO. + +Je suis le démon, je viens chercher ton âme maudite! + +LUPO. + +Si tu es le démon... si tu peux me perdre et sauver mon père, fais de +moi ce que tu voudras; qu'il meure en paix. Je donne mon éternité pour +une heure de son repos! (Il s'évanouit.) + +ANGELO. + +Le voilà damné; il faut qu'il meure en état de péché mortel! (Il tire +son épée pour le frapper. L'archange Michel, qui est représenté sur la +tapisserie, s'en détache et couvre Lupo de son bouclier.) Ah! encore le +miracle!... (Il fuit à l'autre bout de la chambre en se cachant le +visage. La figure de l'archange rentre dans la tapisserie. Lupo se +ranime et se relève.) + + +SCÈNE XVI. + +LES MÊMES, LIVERANI. + +LUPO. + +Mon père debout! (Il se jette dans ses bras.) + +ANGELO, qui se tient caché derrière un meuble, à part. + +Le paralytique! + +LIVERANI, à son fils. + +Tu vois! Dieu a voulu que les bourreaux fussent mes chirurgiens. La +souffrance a brisé les liens qui me retenaient inerte. J'ai pu me lever +pour protester de ton innocence. Ce prodige les a épouvantés et mis en +fuite. Ils n'ont pas entendu tes cris, mais j'ai entendu, moi, et j'ai +eu la force de venir te dire: Tais-toi, mon fils, tais-toi! + +LUPO. + +Me taire! quand ils vont revenir peut-être! + +LIVERANI. + +Je pars pour Naples. J'irai me mettre sous la protection des lois, qui +ont été méconnues par ces sbires et par je ne sais quel faux inquisiteur +que je démasquerai. Pour toi, fuis, fuis à l'instant même, car on te +cherche encore. + +LUPO. + +Fuir? vous quitter? + +LIVERANI. + +Tu ne peux qu'aggraver mon péril. + +LUPO. + +Mon père, vous me jugez coupable? + +LIVERANI. + +Coupable ou non, sauve ta vie, si tu veux prolonger la mienne. + +LUPO. + +Vous ne me maudissez pas?... + +LIVERANI. + +Maudire mon fils! est-ce possible? Allons, pars, je le veux. Obéis-moi, +j'ordonne. + +LUPO. + +Oh! mon pauvre père, je baise vos genoux sanglants... pour moi, mon +Dieu, pour moi! + +LIVERANI. + +Embrasse-moi! + +LUPO. + +Je n'en suis pas digne. + +LIVERANI. + +Peut-être, mais je t'aime! va! (Lupo sort par la trappe.) + + +SCÈNE XVII. + +LIVERANI, ROLAND, ANGELO, caché. + +ROLAND, avec un reste de corde autour du bras. + +Ah! mon maître, vous ici? comment? + +LIVERANI. + +J'ignore si je conserverai l'usage de mes membres. Où sont les sbires? + +ROLAND. + +Partis avec épouvante en criant au miracle; c'est donc...? + +LIVERANI. + +Viens, profitons de leur trouble. Je te dirai ce que je veux. (Ils +sortent.) + + +SCÈNE XVIII. + +ANGELO. + +Sauvés tous, et je reste là sans courage pour m'opposer à leur +fuite?--Cette vision... Ah! je ne puis rester ici, j'y deviendrais fou! +Lupo ignore ma trahison; je le suivrai. (Il veut sortir par la trappe.) +Il a refermé la trappe! Oserai-je passer sous le glaive de +l'archange?--Eh quoi! il y a un instant, j'étais ici le maître, et m'y +voici captif... captif de ce glaive et de ces yeux étincelants!... +j'essaierai de prier... prier qui? le Punisseur inexorable? Dieu peut-il +se déjuger? Heureux ceux qui n'y croient pas! Si la foi était un leurre? +si le vertige de la peur avait seul évoqué ces fantômes qui me +poursuivent? Qui sait? je lutterai! je lutterai contre Dieu! S'il lui +plaît de prendre pour sa brebis favorite le loup sanguinaire, je lui +arracherai cet objet d'amour et je forcerai les portes du ciel! +Archange, je te défie! (Il s'élance l'épée en main vers l'archange qui +reste immobile. Angelo sort par le fond.) + + +ACTE TROISIÈME. + +(Un site Salvator Rosa, dans des rochers abrupts, au bord de la mer.--Le +soleil vient de se coucher.--Peu à peu la nuit vient et la lune se +montre.) + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LUPO. + +Me voilà seul, et j'ai brûlé mes vaisseaux! La destinée m'amène en ce +lieu maudit où m'attend ma première lâcheté! Seul, aux aguets, comme le +renard cauteleux qui guette une misérable proie, le loup redouté va +combattre sans péril et sans gloire! et dire qu'il le faut! que ce qui +reste en moi d'humain me commande cette infamie! O mon père, si tu me +voyais agir pour toi de la sorte, tu préférerais tendre la main ou +travailler à casser les pierres du chemin! Mais qui donc ose gravir ce +sentier, en tirant un maigre cheval par la bride? Malheureux, rends +grâce à ton piteux équipage, tu n'es pas le gibier qu'il me faut!--Que +fait-il? il m'a vu et il vient à moi! Roland? + + +SCÈNE II. + +LUPO, ROLAND. + +LUPO. + +Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon père?... + +ROLAND. + +Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l'espère, la +vigueur et la santé; mais son voyage à Naples n'a pas été aussi heureux +qu'il l'espérait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une +traite?... + +LUPO, impatient. + +Mon père, mon père d'abord! où est-il, que fait-il? + +ROLAND. + +Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la +protection de ce puissant beau-frère, il obtiendrait justice. Le pauvre +homme persiste à vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement, +et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait +au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez +tous les deux vous taire et vous éloigner. + +LUPO. + +Eh bien! il va en fournir les moyens à mon père, et j'irai le rejoindre. + +ROLAND. + +Voilà l'embarras! Le cardinal a tellement peur pour lui-même qu'il ne +veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c'est à +vous d'aller le délivrer. + +LUPO. + +Le délivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon père est en prison! + +ROLAND. + +Il peut y être d'un moment à l'autre. + +LUPO. + +Il y est! + +ROLAND. + +Eh bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre. +Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver. + +LUPO. + +Malheur! trois fois malheur! Mon père dans un cachot! C'est pour le tuer +ou ramener son infirmité... Ils vont le mettre encore a la question... +Ah! fureur! (Il s'arrache les cheveux.) + +ROLAND. + +Voilà ce que je craignais; vous perdez la tête! Voyons, écoutez-moi. En +me voyant partir, le cardinal m'a dit: Que Lupo tente un coup de main +pour le délivrer, ou qu'il vienne sans bruit, avec de l'argent, c'est le +plus sûr; l'argent ouvre toutes les portes. + +LUPO. + +Eh bien! de l'argent, il en a, lui, et il ne t'en a pas offert?... + +ROLAND. + +Il m'en a même refusé! + +LUPO. + +O avarice sans entrailles! + +ROLAND. + +J'ai couru chez votre maîtresse Delia. On ignore ce qu'elle est devenue. +Depuis lundi dernier qu'elle était chez nous, à Montelupo, on ne l'a pas +revue à Naples; j'ai couru alors chez votre ami Galvan. «Je n'ai pas un +ducat, m'a-t-il dit; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup à +votre jeune maître. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera, +et je gage qu'il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallût-il +aliéner la moitié de mon héritage, je jure de sauver son père de tout +mal; c'est à lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa +promenade.»--J'ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu désigné: +tout va bien. + +LUPO. + +Tout va bien! voilà ce que tu me dis! Il faut que les vieux os de mon +père pourrissent sur la paille des prisons ou soient brisés dans les +tortures, si je n'assassine pas ce soir un de ses plus anciens amis, un +vieux homme qui m'a fait sauter sur ses genoux quand j'étais petit +enfant! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi! + +ROLAND. + +Vous étiez décidé pourtant, puisque vous voilà ici. C'est bien ici qu'il +doit passer ce soir? + +LUPO. + +J'étais décidé à le surprendre et à le voler lâchement. + +ROLAND. + +Vous? + +LUPO. + +Oui, moi! Les cris de mon père sur le chevalet ont tué mon orgueil. Je +ne suis plus un chef de brigands, je suis un larron de la plus vile +espèce! + +ROLAND. + +Il ne faut pas, mon cher maître! il n'y pas de honte à commander de +hardis aventuriers et à faire ce que nous appelons la guerre de +montagne. C'est le pays qui le veut, et c'est la richesse de l'habitant. +Moi, j'ai eu mon père bandit dans l'Abruzze; je n'en rougis pas, et si +le vôtre pensait comme moi... Mais il a le respect des lois. Des idées +de famille! chacun les siennes, n'est-ce pas? Avec lui, je dis comme +lui; mais avec vous je dis: Vous n'êtes pas d'un sang à _tirer la +laine_. Il ne s'agit pas de dérober, il faut rançonner. Un noble a ce +droit-là sur les vilains; quand il l'exerce sur gens de toute condition, +il manque aux lois, mais non à la fierté de sa race! Allons, mon jeune +capitaine, reprenez votre rôle. Où sont vos bons compagnons, votre +vaillante petite armée? Il faut la rassembler, l'heure approche. + +LUPO. + +Mes hommes! je n'en ai plus, je viens de les congédier. + +ROLAND. + +Bonté divine! pourquoi avez-vous fait cela? + +LUPO. + +Je ne sais! un dégoût de cette vie que mon père expie si cruellement, un +repentir peut-être, l'idée que chacun de mes complices enveloppait comme +moi ses proches dans sa ruine. Bref, j'ai résisté à leurs prières, à +leurs menaces même, et ils se sont dispersés pour rentrer chez eux. + +ROLAND. + +Et vous comptiez attaquer seul le vieux Galvan? + +LUPO. + +Oui, l'effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte +pour faire le coup, voilà ce que j'avais résolu. + +ROLAND. + +On peut vous aider; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas +de quoi délivrer mon vieux maître. + +LUPO. + +C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse +le ciel qu'il se défende!... Si je le sommais de délivrer mon père? + +ROLAND. + +Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera. + +LUPO. + +Si je le suppliais?... + +ROLAND. + +C'est un coeur d'airain, il est pire que le cardinal! + +LUPO. + +Il aimait pourtant mon père, j'en suis sûr. + +ROLAND. + +Depuis que vous êtes ruiné, il l'a abandonné. + +LUPO. + +Eh bien donc, malheur aux avares! ce ne sont pas des hommes! Si mon +oncle était là, je le tuerais aussi! Allons un peu examiner le chemin: +je ne saurais rester en place. + +ROLAND. + +Que ferai-je de ce cheval fourbu? + +LUPO. + +Amène-le, je sais où le cacher. + +ROLAND, à part. + +Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner +pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III. + +TISBEA fuyant, poursuivie par QUINTANA. Il la saisit, et, au moment de +crier, elle éclate de rire et lui donne un soufflet. + +TISBEA. + +Comment, c'est vous, frère Quintana? Ah! que vous m'avez fait peur! +Pourquoi êtes-vous ainsi déguisé? + +QUINTANA. + +J'étais déguisé dans cette maudite grotte où je mourais de faim. Je suis +redevenu un homme. Depuis trois jours je ne fais que manger. + +TISBEA. + +Grand bien vous fasse! Mais je n'aime pas les renégats; ne me suivez +plus. + +QUINTANA. + +Beauté bronzée, vous avez su me plaire, et je suis un des vôtres. +Écoutez-moi. + +TISBEA. + +Comment! un des miens? + +QUINTANA. + +Je suis bandit, comme votre ami Moffetta, et mon maître va être votre +chef. + +TISBEA. + +Qui, votre maître? l'ermite? Fi! vous mentez! allons, laissez-moi! + +QUINTANA. + +Mon intention n'est pas de vous obéir; j'ai ouï dire qu'entre brigands +tout était commun et se partageait comme entre frères... + + +SCÈNE IV. + +LES MÊMES; MOFFETTA. + +MOFFETTA. + +Attends, figure de pendu! je vas te donner en frère la bénédiction que +tu mérites! (Il le jette par terre et le foule aux pieds.) + +QUINTANA. + +Grâce, mon frère, pitié! tu me romps les côtes! + +MOFFETTA. + +C'est pour éteindre tes passions, barbe de bouc! (A Tisbea.) Viens! +laissons-le se secouer, et retournons au village. J'ai toujours dit que +ces ermites ne valaient rien! (Ils s'éloignent.) + +QUINTANA, se relevant. + +Le butor m'a trop piétiné! Si mon maître retourne au désert, il fera +bien de le prendre à son service! + + +SCÈNE V. + +QUINTANA, ANGELO, DELIA. + +DELIA, qu'entraîne Angelo. + +Je n'irai pas plus loin; je ne peux plus! (Elle tombe sur l'herbe, +épuisée.) + +QUINTANA, à part. + +Mon maître ne me paraît pas plus encouragé que moi par le sexe. + +ANGELO. + +Que fais-tu ici? Ne t'ai-je pas dit d'aller tout préparer à l'ermitage +pour me recevoir? + +QUINTANA. + +J'y allais, maître; mais une racine m'a fait tomber, et je boite. + +ANGELO. + +Va toujours! (Quintana s'éloigne; à Delia.) Allons, encore un peu de +courage! nous sommes près du gîte. + +DELIA. + +Quel gîte peux-tu m'offrir dans cet endroit sauvage? Tu me trompes; au +lieu de me ramener à Naples, tu m'égares et m'éloignes de plus en plus. + +ANGELO. + +Tu m'as promis... + +DELIA. + +J'ai payé ma dette: j'ai subi tes baisers, dont la violence m'effraie. + +ANGELO. + +Tu as promis d'être à moi seul. + +DELIA. + +Ne suis-je pas à toi seul depuis trois jours que nous errons ensemble, +comme des chiens perdus dans la montagne et dans la forêt, avec des +brigands pour escorte et des antres pour palais? Si tu m'aimes, viens +partager à Naples mon luxe et mes plaisirs. Je n'ai pas promis d'être la +compagne d'un bandit. + +ANGELO. + +Lupo était-il autre chose qu'un bandit? + +DELIA. + +Il ne m'emmenait pas dans ses courses. Il ne m'obligeait pas à gagner +péniblement avec lui l'argent qu'il me donnait. J'ai juré d'être ta +maîtresse, c'est bien assez, sans devenir ton esclave. + +ANGELO. + +Tu me hais? + +DELIA. + +Je te haïrai si tu me contraries davantage. + +ANGELO. + +Prends patience, demain j'aurai une litière et des serviteurs pour te +reconduire à la ville. Viens seulement jusqu'à l'ermitage de la madone +du Cèdre. + +DELIA. + +C'est un lieu saint. Ne crains-tu pas de le souiller par de profanes +amours? + +ANGELO. + +Je ne crains ni le Ciel ni les hommes. Je ne crois plus à rien. + +DELIA. + +C'est pour cela que tu me fais peur! + +ANGELO. + +Si je te fais peur, tu ne songes qu'à m'échapper; mais c'est en vain. +Lève-toi et marchons. + +DELIA. + +Non j'aime mieux mourir là. + +ANGELO, menaçant. + +Mourir là? Prends garde de dire la vérité! (Il veut l'entraîner, elle +résiste.) + + +SCÈNE VI. + +LES MÊMES, ESCALANTE. + +ESCALANTE, masqué. + +Arrêtez! + +ANGELO, surpris. + +Qui êtes-vous? + +ESCALANTE, se démasquant. + +Escalante, le lieutenant de Lupo et le premier de sa bande après lui. + +ANGELO. + +Lupo renonce à vous commander, et vous n'ignorez pas que je le remplace. + +ESCALANTE. + +Je n'étais pas là quand mes compagnons vous ont élu. Ils m'ont dit que +ce soir, à minuit, on se réunirait à la madone du Cèdre; j'irai, et si +vous me convenez, je verrai. + +ANGELO. + +C'est bon. Passez votre chemin, nous nous reverrons à minuit. + +ESCALANTE. + +Passez votre chemin aussi, mais laissez cette femme, qui ne vous suit +pas librement. + +ANGELO. + +Que vous importe? + +ESCALANTE. + +Elle me plaît. Je la veux pour moi. + +ANGELO. + +Insolent! + +ESCALANTE. + +Vous n'êtes pas mon chef encore. Jusqu'à minuit, vous n'êtes rien pour +moi. + +ANGELO, tirant son poignard. + +Alors... + +ESCALANTE, le terrassant. + +Rendez grâce à Dieu d'avoir affaire à un chrétien, car vous seriez déjà +mort, si je voulais. + +DELIA. + +Mon ami, délivrez-moi. Je vous paierai une rançon princière, si vous me +conduisez hors d'ici saine et sauve. + +ESCALANTE. + +Venez! (A Angelo, qui se relève.) Et vous, ne bougez pas, car j'ai là +des compagnons pour vous mettre à la raison, et Lupo n'est pas si loin +que vous pensez. + +ANGELO à Delia. + +Tu veux suivre ce manant, abjecte créature? + +DELIA. + +Je veux rejoindre Lupo. + +ANGELO. + +Soit, mais il ne t'aura pas vivante! (Il la poignarde.) + +DELIA, tombant dans les bras d'Escalante. + +Tu m'as tuée!... Sois maudit! + +ESCALANTE, la regardant. + +Morte? C'est dommage! (Il la soutient d'un bras, et, de l'autre main, +porte un sifflet à ses lèvres et donne un signal.) + +ANGELO. + +Tu appelles tes compagnons; tu mourras avant qu'ils soient là. + +ESCALANTE. + +Non, je les éloigne. Je suis content de toi. Ce que tu viens de faire +est d'un homme digne de nous commander,--plus digne que Lupo, qui ne +nous permettait pas de tuer les femmes! A ce soir. Tu seras élu! (Il +sort.) + + +SCÈNE VII. + +ANGELO, seul. + +Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pensée +me donne froid!... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... Où +est donc Delia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle +voilée de sang? Malheureuse courtisane! je t'aimais, il y a une heure. +Je buvais la vie sur ton sein vénal, j'oubliais tout, j'étais ivre... +Quel réveil! Est-elle donc?... Oui, froide déjà! Cette plaie est +horrible... Son regard fixe m'éblouit et me brûle comme une flamme... +Allons, je suis fou! Son oeil est terne et reflète comme une vitre +brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'espérais que Lupo +souillerait sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes +bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux +lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi? (Il cache +le cadavre dans les buissons.) Allons, repose dans les épines, fille de +joie! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence! C'est pour +ton malheur que tu m'as rencontré! Adieu ton bain parfumé et ta couche +de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A présent tu +dormiras dans les aloës acérés, sur les cailloux tranchants. + +(Il rit et sanglote.) + + +SCÈNE VIII. + +ANGELO, LUPO. + +LUPO, à part. + +Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insensé? Il faut que je +l'éloigne. (Haut.) Ami, allez gémir plus loin! Il me faut cette place. + +ANGELO. + +Vous prétendez encore commander? La montagne ne vous appartient plus. +C'est moi maintenant qui règne sur le désert... + +LUPO. + +Votre raison est troublée; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu +service; je vous prie de vous retirer. + +ANGELO. + +Tu veux tuer quelqu'un ici?... + +LUPO. + +Peut-être. + +ANGELO. + +Tu n'as plus le droit... + +LUPO. + +J'ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J'attends +ici un ennemi. + +ANGELO. + +Je veux t'aider encore. + +LUPO. + +Je ne veux pas de témoin. + +ANGELO. + +Je veux être le tien. + +LUPO, surpris, s'avançant sur lui d'un air de menace. + +Pourquoi? + +ANGELO. + +Parce que mon sort est lié au tien sur la terre. Je veux faire tout le +mal que tu feras et te suivre au delà de la vie. + +LUPO. + +Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre! + +ANGELO. + +Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous? + +LUPO. + +Je ne me demande pas où j'irai, je n'en puis rien savoir; mais c'est +assez de vaines paroles; va-t'en. + +ANGELO. + +Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-être! + +LUPO. + +Comment? + +ANGELO. + +Si je te voyais faire le bien, je comprendrais l'arrêt céleste, je +rentrerais dans la bonne voie, je retrouverais l'espérance; mais tu +restes dans le mal, et tu es béni quand même... + +LUPO. + +Béni, moi! + +ANGELO. + +N'as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l'archange de la +tapisserie étendre sur toi son bouclier? + +LUPO. + +Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire... + +ANGELO. + +Je parle sérieusement. + +LUPO. + +Tu me présentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine +perdue, va! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui +souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal. + +ANGELO. + +Pourtant, quand tu blasphèmes... + +LUPO. + +Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas +sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel...--Mais je +t'ai assez répondu, et tu m'ennuies; il faut... + +ANGELO. + +Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es +impatient de tremper tes mains dans le sang! + +LUPO. + +Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que +je sois tout à l'heure sans pitié, et tu me rappelles qu'il m'en coûte à +présent d'être cruel... + +ANGELO. + +Il t'en coûte! Tu connais donc ce qui est mal? + +LUPO. + +Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après, +il semble qu'on l'ait rêvé. + +ANGELO. + +J'ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le +moins coupable? + +LUPO. + +Je n'en sais rien. Si tu rêvais le mal, c'est que tu l'aimais. + +ANGELO. + +Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le détestes? + +LUPO. + +Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes pensées! Si, comme toi, +j'avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les +ténèbres du doute... + +ANGELO. + +Et tu erres dans ces ténèbres? Tu doutes, avoue-le! + +LUPO. + +Moi? non, jamais; c'est de ton doute que je parle. + +ANGELO. + +Tu crois à la bonté divine? + +LUPO. + +C'est assez! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est +bon... + +ANGELO. + +Quoi? même quand l'on torturait ton père, tu n'as pas nié la justice +suprême? + +LUPO. + +Non, pas même à ce moment-la, qui fut effroyable! Pourquoi m'en +serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de moi? + +ANGELO. + +Tu n'as pas invoqué le démon? Tu mens... + +LUPO. + +C'est toi qui mens par la gorge! Le diable est un rêve de ta pensée. On +vient; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur à toi! + +ANGELO, feignant de s'éloigner et se cachant. + +Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens! + + +SCÈNE IX. + +LUPO, ROLAND, ANGELO caché. + +ROLAND, au-devant de qui Lupo a fait quelques pas. + +Oui, ils viennent! J'ai aperçu la litière là-bas. Deux hommes d'escorte +seulement pour conduire les mulets. A nous deux, ce sera l'affaire d'un +moment. Je me suis muni d'un masque; venez! + +LUPO. + +Non: je suis troublé. Je ne veux pas frapper; j'écraserai d'ici les +hommes et les animaux. Aide-moi à faire rouler cette roche. Si elle +manque le but, nous fondrons sur la proie. + +ROLAND. + +Attention, les voilà! Poussez. + +LUPO. + +Non! c'est trop tôt... A présent! Mon père! c'est pour toi! (Ils +poussent le rocher, qui roule avec fracas. On entend des cris.) + +ROLAND. + +Ils fuient! Courons-leur sus! (Ils descendent rapidement et +disparaissent.) + +ANGELO. + +C'est pour son père! L'amour fait commettre le crime, et Dieu pardonne! +Il me pardonnera donc la mort de cette fille! Horreur! J'étais caché +près de son cadavre, je l'avais oublié... J'ai senti le froid de sa +chair... Je traîne maintenant l'existence comme un rêve! Où suis-je +donc? Qu'est-ce que j'entends là? Ah! oui! Lupo! Encore un meurtre! (Il +se penche dans l'abîme.) Je ne vois rien, un nuage de sable et de +poussière enveloppe tout... Qui vient là? + + +SCÈNE X. + +ANGELO, LIVERANI fuyant. + +LIVERANI. + +A moi! à l'aide! On me poursuit!... Les brigands! + +ANGELO, l'arrêtant. + +Le vieillard de Montelupo! Ah! je le hais aussi... (Il le renverse et +voit accourir Lupo.) Non, ce crime effroyable, c'est à lui de le +commettre. Enfer! je te remercie de cette pensée! + + +SCÈNE XI. + +LUPO, ROLAND, LIVERANI, qu'Angelo tient renversé. + +ROLAND. + +Sus! sus! il a monté jusqu'ici. + +LUPO. + +La peur donne donc des ailes à la vieillesse! Où est-il? + +ANGELO. + +Là, renversé, vois, mon manteau étouffe ses cris; frappe-le! + +LUPO. + +Oui, sa vie m'appartient. + +ANGELO, maintenant le manteau sur la figure de Liverani. + +Tu hésites, allons donc! + +LUPO. + +Attends; il ne résiste pas! Tuer l'ennemi à terre!... Messire Galvan, +reprenez vos esprits... écoutez... il me faut de l'or, beaucoup d'or +pour sauver mon père,... mon père qui est en prison... Répondez! +Êtes-vous sourd? Rachetez-vous! Jurez de rendre la liberté à mon père, +de la lui rendre à tout prix, et je vous fais grâce! + +ROLAND. + +Il ne veut pas, il aime mieux son or que sa vie. + +LUPO, frappant Liverani de sa dague. + +Meurs donc, chien d'avare, puisque ton sang est la rançon de mon père! + +ROLAND. + +Bien! Bon voyage, messire Galvan! (Angelo se relève.) + +LIVERANI, se débattant, écarte le manteau. + +Galvan! c'est lui qui m'avait délivré... Hélas! mon fils!... mon fils! ô +mon fils!... + +LUPO. + +Mon père!... + +ANGELO. + +Il expire. + +ROLAND. + +Mon maître!... + +LUPO. + +Vengeance divine, écrase-moi! (Il tombe sur le corps de son père.) + +ANGELO. + +Cette fois il est perdu, j'espère! O Satan, prends-le! sois plus fort +que Dieu même. + +SATAN, ailé et flamboyant, sortant de terre entre lui et Lupo. + +Suivez-moi tous deux dans la vie et dans la mort, toi qui as accompli le +parricide, et toi qui l'as fait commettre; vous m'appartenez sans +rémission. De tels forfaits sont le triomphe de l'enfer et la limite de +la protection d'en haut. + +LIVERANI, se ranimant. + +Tu mens, ennemi de Dieu! La pitié céleste est sans bornes, et les larmes +du coeur lavent les plus grands crimes. Ne désespère pas, mon fils; tu +peux te racheter par la douleur, fléchir Dieu par l'amour, le glorifier +par la confiance... + +LUPO. + +Mon père! mon père bien-aimé! j'ai mérité les éternels supplices, ils ne +sont rien pour moi au prix de ce que je souffre en vous voyant mourir de +ma main. Dieu bon, Dieu juste, que je n'ai jamais su prier, fais qu'au +séjour des justes mon père oublie que je suis né! Fais qu'il soit +heureux, et je ne te reprocherai pas mon châtiment. Et toi, Satan, que +j'ai servi sans m'en rendre compte, fais de moi ce que tu voudras. Je te +défie de me faire autant de mal que m'en fait ce coeur d'airain en se +brisant dans ma poitrine. + +SATAN. + +Viens, ton père n'est plus, et il est sauvé. Tu as encore du temps à +vivre. Je te verserai, dans les combats et les plaisirs, le breuvage de +l'oubli. + +LUPO. + +Mon père!... (Il le baise au front.) plutôt que de t'oublier un jour, +une heure, je m'élance dans l'abîme où il n'y aura plus pour moi +qu'expiation et désespoir. (Il veut se percer de sa dague.) + +LE PETIT BERGER, paraissant et l'arrêtant. + +Jette cette épée, prends ton père et suis-moi sous le chaume avec lui. + +LUPO. + +Lui rendrai-je la vie et le bonheur? + +LE BERGER. + +Rien n'est impossible à l'amour. (Lupo et Roland emportent +Liverani.--Ils sortent.) + + +SCÈNE XII. + +ANGELO, SATAN. + +ANGELO. + +Je reconnais cet Enfant, un rayon divin resplendit sur son front... +C'est un ange ou le Sauveur en personne!... Et toi, maudit, tu ne +saurais lutter contre lui! arrière! je ne te crains plus. Je me +repentirai, je retournerai au désert, et je m'imposerai de telles +pénitences, je m'infligerai de tels supplices que je ferai mon enfer +moi-même en ce monde pour me racheter dans l'autre. + +(Il s'enfuit.) + +SATAN, riant. + +Retourne à l'ermitage; tu y trouveras le spectre sanglant de la +courtisane, et tes remords auront tous la figure de la peur. J'irai +encore te rendre visite. C'est au désert que je règne sur celui qui +n'aime que lui-même. Va, invente des supplices pour ton corps, et +persiste à croire que le sang est plus agréable à Dieu que les larmes. +Je t'aiderai à dessécher ton coeur et à développer par de fécondes +imaginations le précieux germe de férocité qui fait les savants +exorcistes et les inquisiteurs canonisés. Ceci est _l'amen_ du diable, +messeigneurs les hommes! + + + + +LE TOAST + + +En 1634 ou 1635, le gouverneur de Berg-op-Zoom, qui s'appelait, je +crois, Sneyders (si je fais quelque faute contre l'histoire, je vous +prie de la corriger), Sneyders (nous le nommerons ainsi jusqu'à ce qu'il +vous plaise de rectifier ou de constater le fait), Sneyders, vous +dis-je, venait d'épouser la belle Juana y Mécilla y... (je vous fais +grâce de ses autres noms, elle n'en comptait pas moins de quatorze, fort +inutiles à rapporter, comme vous allez voir, pour l'intelligence de +cette historiette.) + +Doña Juana, née sous le beau ciel de l'Espagne, avait suivi sa famille +en Flandre, dont les Espagnols étaient maîtres alors, comme bien vous +savez. La Hollande, pays frontière, pays de mêmes moeurs et de mêmes +climats, vivait tant bien que mal avec ses voisins les Flamands, et l'on +voyait souvent les riches familles originaires des Pays-Bas redorer les +écussons poudreux des vieilles noblesses castillanes, en d'autres +termes, les bons et lourds négociants de la Dyle et de l'Escaut obtenir +la blanche main de ces filles venues des bords de la Guadiana, belles +fleurs bientôt flétries sous le ciel froid et brumeux de la Hollande. + +Juana, récemment transplantée sur cette terre humide, languissait déjà; +déjà ses beaux yeux noirs perdaient leur éclat velouté, déjà ses joues +brillantes se décoloraient et prenaient cette teinte d'ivoire qui est +demeurée aux figures de Miéris et de van der Werf. Le temps a-t-il +produit la décomposition de la couleur dans les productions de ces +maîtres? ou bien, trouvant plus de noblesse et de poésie dans le coloris +de ces pâles étrangères que chez leurs vermeilles compatriotes, +cherchèrent-ils à en reproduire les types? c'est ce que je vous laisse à +commenter. + +Malgré tout, Juana n'était que plus touchante avec son air mélancolique +et souffrant. Le costume élégant et riche de sa nouvelle patrie faisait +admirablement ressortir la souplesse de sa taille andalouse et la grâce +méridionale de tous ses mouvements; en un mot, c'était la plus belle +personne du Brabant. Le gouverneur Sneyders en tirait une assez bonne +part de vanité, et le gouverneur Sneyders n'était pas le seul à +s'apercevoir des attraits de sa femme. + +Mais Juana, rêveuse et triste, haïssait tous ces bons Hollandais si +épais et si prosaïques, elle regrettait son beau soleil, et ses beaux +fleuves dont les flots tièdes et harmonieux semblent parler d'amour aux +fleurs de leurs rivages. Les neiges et les glaces de ces marais lui +serraient le coeur, le froid la gagnait jusqu'au fond de l'âme. Joignez +à l'influence du climat la société d'un mari fort riche, fort sensé, +fort entendu en ce qui touchait ses affaires et son gouvernement, mais +fort ennuyeux, il faut bien le dire, et vous comprendrez que la belle et +tendre Juana pouvait bien avoir le mal du pays. + +Cependant il y avait, dans l'opulente maison du gouverneur, un joli page +qu'on appelait Ramire et qui avait vu le jour, comme Juana, sous le ciel +de l'Espagne. Le page avait seize ans comme Juana, il était pâle comme +Juana, il avait des yeux noirs et un regard triste et passionné comme +Juana; il chantait avec une voix douce et voilée qui allait au coeur, il +étendait la guitare sur son genou avec une grâce vraiment andalouse, et +Juana, en écoutant ces vieilles romances espagnoles, si naïves et si +poétiques, sentait parfois venir des larmes dans ses paupières de soie, +car il chantait vraiment bien, le joli page; il parlait avec amour de la +patrie absente; il avait déjà quelque chose de romanesque et de fier +dans le caractère, et il était d'une noble et antique maison, ce qui, +dans ce temps-là, ne gâtait rien. + +Mais le gouverneur, qui se montrait, en sa qualité de gouverneur d'un +pays frontière, plus méfiant et plus observateur qu'il ne convenait à un +bon Hollandais, le gouverneur, dis-je, surveillait si bien sa femme, la +tendre et belle catholique avait été élevée dans de si chastes +principes, l'amour est si timide et si craintif à seize ans, enfin le +climat de la Flandre refroidissait tellement l'audace de ces deux +imaginations espagnoles, que M. van Sneyders n'avait aucune bonne raison +à donner de sa jalousie, ce dont il était contrarié parfois autant que +flatté; car il y a certaines liaisons pures, discrètes, mystérieuses, +qui font plus de tort au repos d'un mari que de franches et loyales +infidélités. Celle-là était pour le bon Sneyders une source de ruses +inutiles et de précautions sans effet. Il ne pouvait pas empêcher +l'échange d'un triste et long regard, le contact de deux mains qui +s'effleuraient à l'occasion d'un gant ramassé, ou d'une coupe remplie, +ou d'un message ordonné; il ne pouvait s'offenser de l'empressement avec +lequel Ramire plaçait un coussin d'Utrecht sous les petits pieds de +madame la gouvernante, ni des caresses qu'il donnait à son chien favori, +ni du soin respectueux avec lequel il l'aidait à monter sur son beau +genet d'Espagne. Le pauvre Sneyders avait beau assurer que la guitare +avait un son aigre et faux, que la langue espagnole était un patois +barbare, et que chanter des romances n'était point le fait d'un homme; +il n'avait aucune raison valable à donner à sa femme pour lui interdire +les chansons du page en son absence. Sneyders, voyant que le mal était +sans remède, imagina ce qu'il eût dû imaginer tout de suite, qu'il +fallait éloigner Ramire. Le hasard, ou plutôt les événements politiques, +lui fournirent le moyen de concilier cette mesure de prudence avec un +certain désir de vengeance bien légitime, que le vertueux et désespérant +amour du page lui avait inspiré. + +Richelieu s'était imaginé de mettre la Hollande en guerre avec +l'Espagne, et, à cet effet, il venait de faire un traité d'alliance avec +l'Angleterre pour entrer dans les Pays-Bas à main armée. Son projet +réussit plus tard, et la division de la Hollande et de la Flandre +s'opéra en 1648; mais, jusque-là, il fut fort difficile de soulever les +Flamands contre l'Espagne. Le joug de l'Inquisition s'était +singulièrement adouci depuis les leçons données au duc d'Albe, et cette +population commerçante se méfiait avec raison des suites d'une guerre +pour ses intérêts, quel que dût en être le résultat pour sa gloire. + +Le gouverneur de Berg-op-Zoom fut à peine initié aux mystères du cabinet +de Richelieu, qu'il se crut habile autant que rusé. Il entra comme ses +confrères dans les intrigues et entama une négociation secrète avec son +parent, le gouverneur d'Anvers (Anvers, citadelle espagnole depuis le +fameux siége de 1585), pour le prévenir du coup qui se préparait au +dehors. Le but des provinces hollandaises était de séduire les Pays-Bas +espagnols et de les porter à la révolte, afin d'éviter les lenteurs du +blocus et les chances de la guerre civile, si fatales au commerce des +deux nations. + +Il se trouva que le gouverneur d'Anvers, vieillard d'une politique +hargneuse et susceptible, avait eu dans sa jeunesse d'âcres différends +avec le père de Ramire; il avait gardé à cette famille une rancune +profonde et semblait ne négliger aucun moyen de la maintenir dans l'état +de pauvreté où elle était alors réduite. Van Sneyders s'imagina lui +faire un très-grand plaisir en lui dépêchant le jeune Ramire comme +porteur de son message politique, et il eut soin d'ajouter en +post-scriptum que si le gouverneur d'Anvers jugeait à propos de +s'assurer du jeune Espagnol comme d'un otage contre l'Inquisition, il +était fort disposé, lui son maître, à ne point le réclamer au nom de la +Hollande, l'intervention assurée de la France mettant à couvert toute +vengeance particulière des Flamands contre leurs despotes. + +Le pauvre enfant partit donc pour la citadelle d'Anvers, chargé d'une +lettre de recommandation qui devait le conduire à la prison ou à la +potence, suivant l'humeur ou les intérêts du gouverneur. + +Depuis plusieurs jours, il avait quitté Berg-op-Zoom pour remonter ce +grand bras de l'Escaut qui descend à Anvers; M. Sneyders, n'entendant +plus parler de lui, et espérant bien n'en plus entendre parler jamais, +se sentait dans une disposition beaucoup plus accorte et bienveillante +que de coutume. Il soupa de fort bon appétit, remarqua plusieurs fois +que son gros joufflu de page brabançon faisait le service beaucoup plus +dextrement que l'Espagnol orgueilleux et distrait, vanta avec amour la +bière et les brouillards de sa patrie, maltraita le chien de Juana, qui +ne voulait rien accepter de la main du nouveau page; en un mot, il ne +perdit aucune occasion d'être agréable et bon mari, en disant force mal +de l'Espagne, des femmes, des romances, des petits chiens et des pages +qui jouent de la guitare. + +Quand le repas fut fini, Juana passa dans le salon, et s'assit +mélancolique et silencieuse sur son grand fauteuil; elle tourna le dos à +la fenêtre, pour ne pas voir le ciel que son époux venait de vanter et +qui, cependant, ne manquait pas de beauté en cet instant où le soleil se +couchait dans les brumes violettes de l'horizon; elle plaça elle-même +sous ses pieds ce coussin que Ramire avait touché tant de fois avec +amour, et, renfermant un soupir, elle écouta d'un air distrait les +lourdes fadeurs de son époux. + +--Vive Dieu! Madame, s'écria M. le gouverneur de Berg-op-Zoom en voyant +que la conversation languissait, il faut que je boive à votre santé un +gobelet ou deux de bon vin vieux des Canaries.--Eyck! apportez ici le +plus beau de mes flacons et deux verres à tige élancée! + +--Bien, mon fils; place cette petite table auprès de madame la +gouvernante de Berg-op-Zoom; et maintenant, c'est bien, Eyck; vous êtes +un bon serviteur, mon mignon, et vous aurez un beau pourpoint de soie +jaune garni de rubans rouges, avec des chausses à dentelles de Malines, +si je suis toujours content de vous. Je veux que vous ayez meilleure +mine que ce fainéant d'Espagnol, dont nous sommes délivrés pour +longtemps, Dieu merci! + +En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de +doña Juana à demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y +mouiller ses lèvres pâles. + +--Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire +raison? Refuserez-vous de boire avec moi à la santé de notre digne +parent et collègue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidèle protestant +qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de +papistes et d'idolâtres! ce rude et austère magistrat qui rend si bien +la justice sans assemblées délibératives et vous fait pendre le premier +venu au-dessus des fossés de sa ville, sans qu'il y ait seulement un +bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crédit du +gouverneur et la confiance qu'il inspire! + +La pauvre Juana, muette de désespoir, écoutait d'un air morne cette +gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et +l'accueil qui attendait le page à Anvers. Mais elle trouva dans sa +fierté de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse +idée, et de dérober à son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle +se tourna vers Sneyders, qui s'était appuyé sur le dossier de son +fauteuil d'un air à la fois niais et méchant et, saisissant son verre +d'une main plus assurée: + +--Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle, +dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action +lâche et d'un crime inutile. + +En parlant ainsi, elle souleva son verre, et, comme elle l'approchait de +celui de son mari, le son d'une guitare, accompagnée d'une voix triste +et voilée, chanta en espagnol, sous la fenêtre, le refrain d'une des +romances bien-aimées de Juana; cette voix ne pouvait être méconnue un +instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur +et de dépit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de +Juana lancèrent un éclair de joie et de triomphe; l'éclat de la santé +reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari: + +--Je bois, lui dit-elle, à la santé de notre parent et ami, le brave +gouverneur d'Anvers! + +On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Après avoir rassuré sa +maîtresse sur son sort, il s'était enfui du château, et il avait +sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'eût pas confié, cette +fois, à autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous +les ordres de Gaston d'Orléans qui vint combattre pour l'Espagne contre +le roi de France son frère. On assure que lorsque la paix générale fut +conclue, en 1648, Ramire, parvenu à un rang important dans l'armée, +rendit de grands services au vieux gouverneur d'Anvers, qui par +politique ou par loyauté, avait refusé de seconder les desseins de +Sneyders; ce qu'il y a de certain, c'est que Sneyders avait péri durant +la guerre, et que le page était guéri de son amour pour la belle Juana, +après douze années de guerre et d'ambition. Cependant, je ne saurais +assurer qu'en la retrouvant à la cour de l'Empereur, comme elle pouvait +être encore jeune, belle et riche, ce qui n'a été un défaut dans aucun +temps, que je sache, il n'ait pas senti sa passion se rallumer; +l'histoire n'en dit rien, et il ne tient qu'à vous de terminer celle-ci +par un mariage, si ce dénoûment vous plaît. + + + + +GARNIER + + +Il y a peu de traits dans l'histoire des peuples et dans les révolutions +des empires qui puissent servir de matière à plus d'observations +philosophiques et psychologiques, que la manière dont mon ami Garnier +devint l'amant de sa maîtresse. + +Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de moeurs pures, modéré en +politique, plein d'idées neuves et de respect pour les convenances. +C'est un garçon si rangé, qu'on ne l'entend jamais parler de ses dettes; +point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique +s'il en avait un, conservant d'ailleurs un juste orgueil, principalement +ses jours de barbe. Son extrême propreté et la douceur de ses manières +ont toujours suffi, dans le petit cercle où il vit, pour lui faire +pardonner certain penchant pour l'école satanique. Je ne pense cependant +pas qu'il se soit jamais cru absolument lord Byron; mais il s'en faut de +si peu que ce n'est pas la peine d'en parler, et la chose est d'ailleurs +si simple et commune à tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il +aurait eu la modestie de s'en priver. + +Non-seulement il est très-facile aujourd'hui d'être lord Byron, mais il +est encore très-difficile de ne pas l'être. Je ne parle pas des +littérateurs; s'en abstenir leur est entièrement impossible. La raison +en est aisée à concevoir, puisqu'on ne saurait faire un livre sans que +les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient en parler sans +mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles +littéraires imprimés depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie +privée, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries se +propage de jour en jour dans tous les rangs de la société. Le dandysme a +commencé, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rôle +on boitât d'une manière assez marquée; mais on a aujourd'hui des idées +plus tolérantes à cet égard, il suffit qu'on s'en reconnaisse la +vocation; et dans le cas où elle serait faible, un valet de chambre bien +appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec +respect: «Et que Monsieur ait la bonté de se rappeler qu'il imite +Byron.» + +Garnier, selon ses facultés, avait fait à tout cela quelques petites +modifications. La tranquillité de ses occupations et l'éloignement de +son quartier ne lui permettaient pas de mépriser les hommes. J'ai dit, +d'autre part, qu'il avait peu de dettes; il ne faisait point de vers et +détestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il +n'avait pas de maîtresse, point de gastrite et possédait un seul habit. +En un mot, il n'avait de notablement commun avec le noble lord que les +bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d'une seule, Garnier +étant d'une construction ordinaire et très-ferme sur ses deux larges +pieds. + +Quoi qu'il en soit, le sort avait réservé à cette douce et bonne +créature un des coups les plus frappants. Deux incidents d'une faible +importance déterminèrent l'épisode le plus critique de sa vie. Ceux qui +liront cette histoire verront qu'il était né pour justifier deux +proverbes opposés l'un à l'autre, et ils ne s'en étonneront pas, puisque +tous les proverbes ont leur contraire et que la sagesse des nations +s'arrange toujours, quand on la consulte, pour répondre oui et non tout +à la fois, comme, par exemple: «Qui ne risque rien n'a rien.--Tout vient +à point à qui sait attendre.» Bien supérieure en cela aux oracles +anciens, qui ne répondaient jamais ni oui ni non. + + * * * * * + +Certain jour d'un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuyé sur son +poêle éteint, réfléchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa +provision de bûches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son +habit vert, et il disait, en secouant la tête, que ce n'était pas là le +véritable bonheur. + +Cette provision, il faut l'avouer, était mesquine, ces livres étaient +noirs et enfumés, cette chandelle était mourante, et l'habit vert était +attendrissant. Oui, si vous l'aviez vu, étalé sur cette chaise à demi +rompue, avec ces plis misérables et cet air de bonhomie, lui, l'habit de +fête, l'étendard du dimanche! les parements vous eussent navré, le +collet vous eût tiré des larmes des yeux. + +Ce n'est pas que Garnier n'eût l'âme bien placée: il ne s'aveuglait sur +quoi que ce soit et n'accordait pas à un tailleur plus de respect qu'il +ne devait. Mais, s'il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours, +n'est-il pas vrai aussi que la pauvreté n'est pas faite pour les +adoucir? La mélancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d'un +melon mal digéré ou d'un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi réelle +que celle qui habite le toit d'un pauvre diable sous la forme d'un +mémoire de blanchisseuse ou d'un bouton de moins à un unique habit. Cela +n'est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n'est que la +soeur de l'ennui; elle entre parfois par les balcons entr'ouverts, pour +traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries; elle +s'accroche un instant aux lambris sculptés et aux angles des cadres +gothiques. Puis l'aboiement d'un chien, le parfum d'une tasse de thé la +chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle étend dans les +mansardes, de la porte à la fenêtre, sa longue toile d'araignée; de +faibles rayons de soleil glissent à peine et se font jour entre ces +réseaux épais; un insecte y danse çà et là au milieu d'un flot de +poussière, tandis que le monstre aux pattes velues s'y accroche et s'y +suspend dans tous les sens. + +Garnier ouvrit sa fenêtre. Hélas! quel beau froid il faisait! comme s'il +y avait de beaux froids quand on compte ses bûches! le soleil était sans +nuages, la terre sèche et nette comme une assiette d'étain. Les voitures +allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie! et lui aussi il +était abonné à un cabinet de lecture, et il était plein de désirs, plein +de séve et de fermentation, comme un drame moderne! + +Et lui aussi il voyait passer dans ses rêves des légions de frêles +jeunes filles, des armées d'êtres angéliques et des Andalouses +échevelées, tout comme un autre! lui aussi il comprenait profondément le +moyen âge, et lui aussi il était l'homme de son temps, l'expression du +siècle, comme une préface nouvelle! et lui aussi il était allé aux +Italiens la veille; il y avait vu un ange de lumière en robe orange. + +Voilà ce qui navrait Garnier. Oh! si à cette heure d'angoisse il avait +eu une voiture de remise, il serait allé au bois de Boulogne, et il +aurait cherché dans la foule bigarrée et étincelante, dans la grande +foule aux mille têtes, la robe orange de sa beauté. Oh! s'il avait eu un +coursier espagnol, à la fauve crinière, longue et effilée comme de la +soie, au pied sonore, à l'oeil sanglant; s'il avait eu un traîneau +russe, avec ses grelots d'argent et ses mules bondissantes sous les +panaches empourprés! une gondole vénitienne avec son falot sur sa tête +de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes! oh! s'il +avait eu un dromadaire égyptien, un renne lapon, un éléphant siamois! +oh! s'il avait eu cent écus! + +Damnation! tous les jours le même dîner, le même poêle, le même habit +vert! La vie est-elle donc si douce? le suicide n'est-il pas un des +besoins du siècle, une des conséquences de la littérature? + +Garnier regardait de travers un pistolet accroché à son mur, un pauvre +pistolet sans pierre, incapable de nuire à personne. + +«Sombre et fidèle ami, s'écria le jeune homme, que renfermes-tu dans tes +entrailles de fer? Quel secret mystérieux de doute et de terreur +diras-tu à l'oreille de l'homme assez osé pour te poser sur sa tempe +amaigrie? Quelle vérité terrible jaillira dans l'éclair de ta vieille +batterie noircie par la fumée? + +--Hélas! semblait répondre modestement le pauvre pistolet sans fiel, je +n'ai plus de ressort, et toi-même tu n'as pas de poudre. Une détonation +funeste, si tu me tournais contre toi, annoncerait l'instant de ma +propre mort et non de la tienne; les éclats que tu recevrais dans le nez +et dans les yeux seraient les seules marques que je pourrais te laisser +de mes longs et cruels services. + +N'est-ce pas quelque chose de hideux que l'influence d'un quantième? +Quand je pense que le premier du mois Garnier voltigeait sur les +prairies émaillées, semblable à une bergeronnette des champs! Les +rosettes de ses escarpins étaient humides de rosée, de douces larmes +erraient dans ses yeux. «Et qui donc lui donnait le bras?--Que vous +importe?--Eh bien! oui, c'était une lingère.» O solitude de Meudon! ô +jouissance du pauvre! celui qui ne vous connaît pas n'a jamais ni ri ni +pleuré. + +Garnier prit donc son violon et commença à se frotter les mains; il joua +_Di tanti palpiti_. Un orgue qui passait dans la rue fit entendre +aussitôt le choeur des montagnards de _la Dame blanche_; une grisette se +mit à sa fenêtre; le son du cor de chasse partit de l'entresol d'un +marchand de vin et fit pousser à un petit chien les plus affreux +gémissements. Garnier se sentit inondé du sentiment de l'harmonie, et un +déluge de pleurs s'apprêtait à le soulager, lorsqu'on tira le cordon de +la sonnette. + +Un domestique en livrée parut à la porte. Garnier le reconnut, c'était +celui du jeune Trois-Étoiles, son ami d'enfance et son camarade de +collége. Souvent l'équipage bruyant de l'homme de plaisir s'était arrêté +à la porte du modeste étudiant; souvent Garnier, rasant les boutiques +sur la pointe du pied, comme une hirondelle en temps de pluie, s'était +rendu à l'hôtel splendide du père de Trois-Étoiles, après avoir, du bout +de ses gants beurre frais, soulevé légèrement le marteau nouvellement +verni; ses bas de soie mouchetés de crotte s'étaient enfoncés avec +onction dans la laine moelleuse des tapis. Souvent inondé de vin, +Garnier avait passé de bonnes heures au bruit des verres et des +assiettes, et parfois, au dessert, les coudes sur la table, il avait +décoché l'anecdote concise dont le trait, tant soit peu satanique, +déridait le noble foyer.--Jamais la figure osseuse et abasourdie du +laquais qui venait de sonner ne s'était présentée devant lui dans un +moment plus opportun; une lettre fut bientôt ouverte. Voici ce qu'elle +contenait: + + +«Mon cher ami, prêt à partir pour, etc., où je reste trois semaines, +j'ai à te dire que, etc. + +»_Signé_: TROIS-ÉTOILES. + +»_Post-scriptum._ Fais-moi le plaisir de m'envoyer deux douzaines de +crayons et de monter mes chevaux le plus souvent que tu pourras; tu sais +qu'ils sont à toi et que cela m'oblige. Adieu, au revoir, Garnier.» + + +Que pensez-vous que fit Garnier? qu'il se montra joyeux, qu'il courut à +son habit vert? Il ne se montra point joyeux; il courut à son habit +vert, c'est vrai, je n'en disconviens pas, mais il fronça les sourcils; +ses mains allèrent naturellement s'enfoncer dans ses poches, comme pour +en braver la profondeur. Son menton disparut dans sa cravate, sa clef +dans son gousset, et au moment où il tira sa porte, en disant à François +de le suivre, l'ariette la plus folle s'élança de ses lèvres +entr'ouvertes. + +Je vous prie de remarquer que je ne plaisante point, et que cette +histoire n'est point un conte. Garnier demeure rue Poirée; sa famille +est de Lons-le-Saunier. + +Dès que Garnier fut chez Trois-Étoiles, il monta à cheval. Dès qu'il fut +à cheval, il fut au bois; dès qu'il fut au bois, il chercha de côté et +d'autre la beauté qu'il avait vue aux Bouffes. + +Elle passa aussitôt près de lui, très-lentement et en voiture +découverte. Il la regarda à plusieurs reprises; mais il ne la reconnut +pas, attendu qu'elle avait oublié de mettre sa robe orange, et qu'elle +était en douillette bleue. Quant à elle, elle ne le reconnut pas non +plus, quoiqu'il eût toujours son habit vert, attendu que la veille elle +n'avait fait aucune attention à lui. + +Garnier, depuis trois heures jusqu'à cinq, ne cessa de s'évertuer de la +manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère +averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre +à la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures +se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis +que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd +et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier, +perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée, +une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier +s'arrêta court, c'est-à-dire voulut s'arrêter court; mais son cheval +étant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le +cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour +continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant à la +renverse. Il ne s'entêta pas, et, élevant les guides, il partit comme un +trait sur les traces de la robe orange. Il fut bientôt à côté de la +voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent +qu'oeillades meurtrières et soupirs à la dérobée. + +Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense +forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur, +lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de +Werther crépu. Tant que le cheval de Trois-Étoiles pensait à ses +affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance. +Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre +ensemble, avait fini par s'accommoder à sa taille; d'autre part, la +pluie augmentait le mérite de sa démarche. + +La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée; elle avait de la +bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu'à l'occiput; bien faite +d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beautés parisiennes +qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu'un a dit qu'elles devraient +aller au Tuileries avec un bougeoir à la main. + +Garnier lui revint à la tête au moment où, en rentrant chez elle, sa +femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu'à six +heures un quart, heure, où elle fut dîner en ville. + +En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante: +à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois, +apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop et +escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot +jusqu'à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles, +jusqu'à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez +elle. + +Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j'attendais +Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange; un frisson mortel le +parcourut: c'était la lune rousse qui commençait. + +Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de +Garnier. L'habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue, +et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque +soir. + +Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit: + +«Madame, depuis longtemps que je vous suis partout, peut-être ne +m'avez-vous pas fait l'honneur...» + +Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu'il écrivit; il écrivit ce +que tout le monde écrit, ce qu'Adam écrivait à Ève, ce que vous avez +écrit hier, et ce que vous écrirez demain. + +La dame orange fut émue; elle demanda l'adresse de Garnier, et lui +défendit, dans sa réponse, de songer à elle plus longtemps. Garnier, +rempli du désespoir le plus affreux, passa le reste de la journée sous +ses fenêtres. A la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le +concierge, faute d'argent, avec la plus grande politesse. La femme de +chambre lui entr'ouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit +chien, il se précipita aux pieds de la belle Amélie. + +Garnier, comme on l'a dit, comprenait la passion échevelée, l'amour +dramatique et quantité d'autres belles choses qui sont dans nos +habitudes. La dame le fit mettre à la porte après s'être laissé baiser +la main. + +Le lendemain, contre toute attente, il fit un beau soleil; Garnier, +enivré de langueur, envoya chez la dame orange; il lui demandait un +rendez-vous, qui lui fut accordé. A quatre heures, il monta à cheval; le +rendez-vous était pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses +yeux étaient à demi fermés pour indiquer la fatigue d'une nuit de +remords; elle s'était penchée beaucoup plus que de coutume dans le fond +de sa voiture, et le peu de rouge qu'elle avait marquait la crainte et +l'espérance. + +Il arriva qu'un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s'étaient +jeté la dame orange à la tête, dans un cotillon de deux heures et demie, +s'arrêta autour de sa voiture. Elle avait dansé comme un ange; sa parure +était la plus délicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses +doigts, sentit qu'il fallait payer de sa personne. + +J'ai dit plus haut que deux événements, frivoles en apparence et +entièrement dus au hasard, décidèrent du sort de Garnier. En ce moment, +il était parvenu au plus haut degré du bonheur, son étoile était à son +zénith; celle de la dame orange s'en approchait en scintillant comme une +tremblante planète. Son idéal descendait sur la terre; et comme le +Théodore de Lope de Véga, il était prêt à tendre les bras au ciel en +s'écriant: «Fortune, mets un clou d'or à l'essieu de ta roue! car ici tu +dois t'arrêter!» + +Il s'élança vers la dame orange, voulant se mêler au groupe qui la +félicitait. Malheureusement, pour s'élancer, il enfonça imprudemment ses +deux éperons dans le ventre du cheval de Trois-Étoiles, qui pensait à +ses affaires. Il y eut encore une petite contestation; mais cette fois +les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier, +convaincu, tomba la tête la première sans se faire le moindre mal. + +J'ai annoncé que cette histoire est vraie; j'ai dit la demeure de +Garnier; la vérité m'oblige à ajouter que la calèche continua sa marche, +et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excès de la joie, se +rendit à l'hôtel de la dame orange, il trouva la porte fermée. + +La dame s'était-elle moquée du pauvre garçon, ou sa chute malencontreuse +l'avait-elle dégoûtée de lui? Rien, il est vrai, n'avait motivé cet +accident; mais si elle eût connu Garnier, elle aurait su que bien +rarement les innombrables accidents qui lui arrivaient étaient motivés. +Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour +de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les déboires les +plus ironiques. Qu'on me permette d'en citer un exemple. Un jour, +Garnier, voulant écrire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha +dessus. Il en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. Il +ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d'Angleterre; le tiroir +résista, puis, cédant tout à coup avec violence, il renversa toute son +encre rouge sur sa provision de papier blanc. L'encre gagnait de plus en +plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui +menaçaient de s'étendre jusqu'à son pantalon neuf. Cependant Garnier, sa +plume entre les dents, n'osait porter sur rien ses doigts ensanglantés; +il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que +lui causa la clef qu'il avait heurtée, il fit aussitôt un soubresaut en +arrière. Sa chaise manqua des quatre pieds; ce fut alors que son +paravent, placé derrière lui, perdit équilibre, et, s'abattant avec une +majestueuse lenteur, couvrit de ses ailes déployées la table, la chaise, +la chandelle et Garnier. + +Ceci paraîtra peut-être puéril au lecteur; c'étaient là cependant les +plus grands malheurs de Garnier; mais comme sa vie en était tissue, ses +désagréments les plus légers, se succédant ainsi sans relâche, +finissaient, comme autant de gouttes d'eau, par composer un torrent +implacable sous lequel Garnier se débattait en vain dans le plus affreux +désespoir. + +Dépérissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une +chute de cheval dans une allée sablée pouvait suffire pour lui faire +perdre un coeur de femme. Il jura de ne plus aller au bois, de ne plus +revoir Amélie, et sa bulle de savon, crevée par une épingle, lui remplit +la cervelle de gaz méphitique en s'évaporant dans les airs. «Je ne +m'étais pourtant pas fait le moindre mal,» se disait-il un matin en +regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges +estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c'était là +le mal précisément. S'il s'était seulement enfoncé une côte, tout était +sauvé, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient +coulé le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l'Ancien, +déchirer l'appareil sanglant et mourir pour celle qu'il aimait. Mais il +s'était relevé à l'instant même, et il avait cru bien faire, en recevant +avec un sourire la cruelle insulte du destin. + +La plus noire mélancolie s'empara de lui: jamais il n'avait été plus +complétement Byron. Pour la première fois de sa vie, il était en droit +de haïr l'espèce humaine. Il renonça au monde, et écrivit d'une main +ferme sur la première feuille d'une belle main de papier blanc le titre +d'un roman par lettres avec cette épigraphe: + +«Frailty thy name is woman.» + +Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes. +C'était un gros baril de bière mousseuse. Son nez ne saurait être +comparé qu'à la trompette du jugement dernier. Tout ce qu'il faisait, +tout ce qu'il disait, ressemblait au bruit d'une charrette. Si l'idée +lui était jamais venue de se cacher dans l'appartement de sa femme pour +surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris à coup sûr, comme dans +la chanson italienne, un effroyable éternument. Mais jamais pareille +idée ne lui était venue. Entre deux profondes ornières, sa vie +s'écoulait doucement, soulevée çà et là par les cahot de son gros rire. +Depuis quinze ans de mariage, il s'était pris régulièrement de passion +pour tous les adorateurs de sa femme. Il n'avait jamais vu Garnier +qu'une fois ou deux; mais cette irrésistible sympathie n'avait pas +manqué son effet, et dès qu'il eut organisé pour le printemps ses dîners +périodiques à la campagne, il fallut, bon gré, mal gré, que sa nouvelle +connaissance en fût. + +Me promenant un jour à cette époque dans le jardin de ce brave homme +avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dépend +ici-bas de peu de chose: que se serait-il passé le 27 juillet s'il avait +fait une pluie battante? Que serait devenu l'univers, si Brutus, aux +ides de mars, eût avalé, comme Anacréon, un raisin de travers? Que +feriez-vous vous-même si vous gagniez à la loterie? + +Garnier, ne mettant point à la loterie, niait positivement la chose. Il +détestait la littérature philosophique et s'était opiniâtré toute sa vie +à s'abandonner avec confiance à ce même hasard qui le mystifiait si +assidûment. Il leva les yeux au ciel. Hélas! sa brillante étoile avait +disparu. La planète de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse +dans un éther sans nuages. Un léger coup de vent fit frémir les +feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines, +s'éleva tout à coup de l'horizon. Elle monta silencieusement vers la +voie lactée; puis, s'épaississant de plus en plus, elle s'arrêta, comme +incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pièce +d'eau; les fleurs s'épanouissaient sous la rosée. Un bruit sourd et +éloigné annonça que l'air se chargeait d'électricité; alors la nue +s'abaissa sur la terre et, comme par un ressort magique, étendit deux +sombres ailes de l'orient à l'occident. Une faible fissure, semblable à +une meurtrière profonde, laissait seule encore apercevoir l'immensité. +La planète de la dame orange scintillait pleine d'audace. Comme une +flèche lancée par un arc mogol, ses rayons acérés traçaient du ciel à la +terre une hyperbole de feu. Mais c'est en vain qu'elle luttait contre +l'orage, et la nuée, crevant tout à coup avec un fracas terrible, la +dévora et l'anéantit. + +La pluie nous avait forcés à rentrer dans le salon, et nous prîmes +bientôt place à table. Garnier, ne pouvant guérir son fatal amour, ne +manquait pas de faire la plus sotte figure partout où il se montrait. La +dame orange, il faut en convenir, le dédaignait complétement. Jamais +elle n'avait été plus à la mode. + +Ce jour-là surtout, il n'avait jamais été en butte à des railleries plus +mordantes, à de plus cruelles agaceries. L'ironie est une figure de +rhétorique qui, lorsqu'elle n'est pas trop prodiguée, est du plus grand +effet. Ce qui portait la belle Amélie à rire outre mesure, c'est qu'elle +avait les dents fort belles. A chaque trait piquant qui sortait de ses +lèvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trépignement des +laquais, croassait la gaieté bruyante de l'amphitryon. Garnier se montra +d'abord très-peu sensible à tout ce qui se passait autour de lui; tout +en se dandinant à trois pieds de la table et en marchant sur sa +serviette, il se conformait scrupuleusement à ses habitudes dévorantes: +la tête penchée sur son assiette, il ne laissait jamais le maître +d'hôtel effleurer en vain, dans sa tournée, sa crinière hérissée; et si, +par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de +se balancer à droite et à gauche en regardant ses voisins d'un air +inquiet. + +Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards +s'étant pris à déraisonner, le curé du village baissa la tête; il +aperçut devant lui un bowl d'eau tiède dont il ignorait complétement +l'usage. C'était la première fois qu'il sortait de son presbytère pour +dîner au château. Après avoir hésité quelques moments, il prit le parti +courageux d'avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s'en +aperçut, et, charmée de cette aventure, fixa ses grands yeux sur +Garnier, espérant qu'il en ferait autant. Garnier était, de son naturel, +la plus distraite créature du monde. On le rencontrait quelquefois sans +chapeau, et toutes les fois qu'il se trouvait chargé, dans la rue, d'un +paquet assez fort pour l'obliger à prendre un fiacre, il oubliait +infailliblement dans la voiture ce qui l'avait forcé d'y monter. + +Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et +s'arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa +voisine. La dame orange n'y put tenir, et pour étouffer un grand éclat +de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu'elle prit pour +une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande +était une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du +milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se +trouvait derrière l'enleva aussitôt. Amélie n'avait pas poussé un cri; +elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en +était aperçu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards +étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas +de crier à tue-tête. + +Impossible de faire remettre la dent funeste. Déjà elle entendait +chuchoter: «Madame une telle a une dent postiche.» Sa beauté était +perdue, son règne était passé. + +Garnier la dévorait des yeux. Comme il la plaignait sincèrement, lui, +que cette fatale beauté avait réduit au désespoir! Comme il serait tombé +de cheval huit jours de suite, tous les matins et tous les soirs, devant +la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle +qui en était tombée! comme il souffrait pour elle! comme de grosses +larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque, +prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour +y pleurer à chaudes larmes! + +Amélie était au désespoir; son étoile était tombée dans l'immensité. De +tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde, +et quarante ans à vivre avec une dent de moins. + +La belle Amélie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour +l'Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est +parfaitement remplacée, et qu'elle a les noisettes en horreur. + + + + +LE CONTREBANDIER + +HISTOIRE LYRIQUE + + +La chanson du _Contrebandier_ est populaire en Espagne; cependant, bien +qu'elle ait la forme tranchée, la simplicité laconique et le parfum +national de toutes les _tiranas_ espagnoles, elle n'est pas, comme les +autres, d'origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l'auteur de +_Bug-Jargal_ a poétiquement jetée à travers son roman, fut composée par +Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connaître à tous les salons de +l'Europe la grâce énergique et tendre des _boleros_ et des _tiranillas_. +Parmi les plus goûtées, le _Contrabandista_ fut celle que chantait avec +le plus d'amour la grande artiste; elle y puisait, avec tant de force, +les souvenirs de l'enfance et les émotions de la patrie, que son +attendrissement l'empêcha plus d'une fois d'aller jusqu'au bout; un jour +même elle s'évanouit après l'avoir achevée. Les paroles de cette +chansonnette sont admirablement portées par le chant, mais elles sont +insignifiantes séparées de la musique, et il serait impossible de les +traduire mot à mot. + +L'air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve à là fin de +toutes les _tiranas_, et qui, ordinairement mélancolique et lente, +s'exhale comme un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du +_Contrebandier_ est un véritable _sonsonete_; il se perd, sous son +mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme +le vol à tire-d'aile de l'oiseau qui s'échappe, comme le galop du cheval +qui fuit à travers la plaine; mais, malgré cette expression de gaieté +insouciante, quand, d'une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes +ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille +lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous +sépare, vous trouvez dans l'adieu moqueur du bandit quelque chose +d'étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons +et braquer son fusil sur votre épaule; et peut-être en même temps le +hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa _coplita_ dans l'abîme. + +Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du +_Contrebandier_. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le +mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le +résumé de la vie d'artiste, de laquelle, à son dire, la vie de +contrebandier est l'idéal. Le _aye_, _jaleo_, ce _aye_ intraduisible qui +embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse, +semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer +le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie. + +Il disait sans cesse qu'il voulait pour toute épitaphe sur sa tombe: _Yo +que soy el Contrabandista_, tant Othello et don Juan s'étaient +identifiés avec le personnage imaginaire du _Contrebandier_. + +Liszt a composé pour le piano, sur ce thème répandu et immortalisé chez +nous par les dernières années de la Malibran, un _rondo fantastique_ qui +est une de ses plus brillantes et plus suaves productions. Après une +introduction pleine d'éclat et de largeur, l'air national, d'abord rendu +avec toute la simplicité du texte, passe, et par une suite de caractères +admirablement gradués, de la grâce enfantine à la rudesse guerrière, de +la mélancolie pastorale à fureur sombre, de la douleur déchirante au +délire poétique. Soudain, au milieu de toute cette agitation fébrile, +une noble prière admirablement encadrée dans de savantes modulations, +vous élève vers une sphère sublime; mais, même dans cette atmosphère +éthérée, les bruits lointains de la vie, les chants, les pleurs, les +menaces, les cris de détresse ou de triomphe, cris de la terre! vous +poursuivent. Arraché à l'extase contemplative, vous redescendez dans la +fête, dans le combat, dans les voix d'amour et de guerre; puis la poésie +vous en retire encore; la voix mystérieuse et toute-puissante vous +rappelle sur la montagne, où vous êtes rafraîchi par la rosée des larmes +saintes; enfin la montagne disparaît et les flambeaux du banquet +effacent les cieux étoilés. Mille voix, âpres de joie, d'orgueil ou de +colère, reprennent le thème, et les choeurs foudroyants terminent ce +vaste poëme, création bizarre et magnifique qui fait passer toute une +vie, tout un monde de sensations et de visions sur les touches brûlantes +du clavier. + +Un soir d'automne, à Genève, un ami de Liszt fumait son cigare dans +l'obscurité, tandis que l'artiste répétait ce morceau récemment achevé: +l'auditeur, ému par la musique, un peu enivré par la fumée du Canaster, +par le murmure du Léman expirant sur ses grèves, se laissa emporter au +gré de sa propre fantaisie jusqu'à revêtir les sons de formes humaines, +jusqu'à dramatiser dans son cerveau toute une scène de roman. Il en +parla le soir à souper et tâcha de raconter la vision qu'il avait eue; +on le mit au défi de formuler la musique en parole et en action. Il se +récusa d'abord, parce que la musique instrumentale ne peut jamais avoir +un sens arbitraire; mais le compositeur lui ayant permis de s'abandonner +à son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rêve dans +une forme qu'il appela lyrico-fantastique, faute d'un autre nom, et qui +après tout n'est pas plus neuve que tout ce qu'on invente aujourd'hui. + + +YO QUE SOY CONTRABANDISTA + +_Paraphrase fantastique sur un rondo fantastique de FRANZ LISZT_ + + +INTRODUCTION + +UN BANQUET EN PLEIN AIR DANS UN JARDIN + +LES AMIS (Choeur). + +Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent +jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les +fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour qui nous rassemble à la même +table dans la maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie! + +LE CHATELAIN (Air). + +Viens, serviteur qui m'as bercé, verse-moi le vin généreux de mes +collines. Tout à l'heure, les mains qui guidèrent les pas débiles de mon +enfance soutiendront mes jambes avinées, et quand l'ivresse me fera +bégayer, tu oublieras que je suis ton seigneur, et tu me diras encore +une fois, comme jadis: «Il faut aller dormir, mon enfant.» + +LES AMIS (Choeur). + +Que la coupe de la joie s'emplisse pour le serviteur fidèle. Que son +front austère se déride et qu'il soit vaincu par l'esprit joyeux qui rit +dans les amphores. L'esprit de l'ivresse, c'est Bacchus enfant, non +moins beau, plus aimable, et plus éternel que le maussade Cupidon. Bois, +vieillard, afin que tu te sentes jeune comme le petit page que tu +gourmandes, afin que ton maître, privé de guide, ne puisse retrouver sa +couche et reste à table avec nous jusqu'au jour. + +UN CONVIVE (Air). + +O toi, ma belle fiancée, pourquoi refuses-tu de remplir ta coupe? +pourquoi la poses-tu en souriant sur la table après avoir mouillé les +lèvres? Si tu ne bois pas autant que moi, je croirai que déjà s'en va +ton amour, et que tu crains de me l'avouer dans l'ivresse. + +LES AMIS (Choeur). + +Buvez, nos femmes, nos soeurs, buvez et chantez! le vin ne trahit que +les traîtres. Il est comme la trompette du jugement dernier qui forcera +les menteurs à se dévoiler et qui proclamera la gloire des véridiques. +Vous qui n'avez ni mauvaise pensée ni secret coupable, laissez tomber +des paroles confiantes de vos bouches discrètes, comme, dans les jours +d'avril, l'onde s'échappe abondante et limpide des flancs glacés de la +montagne. + +LES FEMMES (Choeur). + +Nous boirons et nous chanterons avec vous, car nous n'avons rien dans +l'âme qui ne puisse arriver jusqu'à nos lèvres. Et, d'ailleurs, si nous +disions quelque chose de trop ce soir, nous savons que vous ne vous en +souviendriez plus demain. + +TOUS. + +Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent +jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les +fleurs de l'oranger. Ce jour nous rassemble à la même table dans la +maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie! + +UN CONVIVE (Récitatif). + +Craignons que le bruit de nos voix réunies ne nous enivre plus vite que +le vin. Laissons l'esprit joyeux de l'ivresse s'emparer de nous +lentement et verser peu à peu dans nos veines sa chaleur bienfaisante. +Que le plus jeune d'entre nous chante seul un air populaire de ces +contrées, et nous dirons seulement le refrain avec lui. + +L'ENFANT (Récitatif). + +Voici un air des montagnes que vous devez tous connaître et qui fait +verser des larmes à ceux qui l'entendent sous des cieux étrangers. + +CHOEUR. + +Chante, jeune garçon, chante, et qu'en te répondant chacun de nous se +félicite d'avoir revu le toit de ses pères. Heurtons les coupes de la +joie. + +L'ENFANT (Air). + +La chanson espagnole: _Yo que soy Contrabandista_. + +Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie. J'erre nuit et +jour dans la montagne, je descends dans les villages et je courtise les +jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon +petit cheval noir, et je me sauve dans la montagne, _aye, aye_, mon bon +petit cheval, voici la ronde, _aye, aye_. Adieu, les jolies filles. + +LE CHOEUR. + +_Aye, aye_, mon brave petit cheval noir, voici le guet. Adieu, les +jolies filles. _Aye, aye._ Heurtons les coupes de la joie, que leurs +flancs vermeils... + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Quel est ce pèlerin qui sort de la forêt suivi d'un maigre chien noir +comme la nuit? Il s'avance vers nous d'un pas mal assuré. Il semble +harassé de fatigue; qu'on remplisse une large coupe, et qu'il boive à sa +patrie lointaine, à ses amis absents! + +LE CHOEUR. + +Pèlerin fatigué, heurte et vide avec nous la coupe de la joie. Bois à ta +patrie lointaine, à tes amis absents! + +LE VOYAGEUR (Air). + +Patrie insensible, amis ingrats, je ne boirai point à vous. Soyez +maudits, vous qui accueillez un frère comme un mendiant; soyez oubliés, +vous qui ne reconnaissez point un ancien ami. Je veux briser cette coupe +offerte au premier passant comme une aumône banale; je veux me laver les +pieds dans le vin qui ne doit pas s'échauffer par le coeur. Mauvais vin, +mauvais amis, mauvaise fortune, mauvais accueil. + +LE CHOEUR. + +Qui es-tu, toi, qui seul oses nous braver tous sous le toit de nos +pères, toi qui te vantes d'être un des nôtres, qui renverses dans la +poussière la coupe de la joie et le vin de l'hospitalité? + +LE VOYAGEUR (Récitatif). + +Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et à cause +de cela personne ne me reconnaît. Si j'étais arrivé à vous dans l'éclat +de ma splendeur passée, vous fussiez tous accourus à ma rencontre, et la +plus belle de vos femmes m'eût versé le vin de l'étrier dans une coupe +d'or. Mais je marche seul, sans cortége, sans chevaux, sans valets et +sans chiens; l'or de mon vêtement est terni par la pluie et le soleil; +mes joues sont creusées par la fatigue, et mon front s'affaisse sous le +poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du +monde. Qu'avez-vous à me regarder d'un air stupéfait? N'avez-vous pas de +honte d'être surpris dans l'orgie par celui qui se croyait pleuré par +vous à cette heure? + +Allons, qu'on se lève, et que le plus fier d'entre vous me présente son +siége, auprès de la plus belle d'entre vos femmes. + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas +si ce n'était aujourd'hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux +fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de +même en ce jour consacré à l'hospitalité nous consentons à entendre +gaiement les facéties d'un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin +et notre égal. + +LE VOYAGEUR (Chant). + +Le pèlerin qui vous parle n'est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes. +Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie. + +LE CHOEUR. + +Et quel est-il maintenant? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes +lèvres avides la coupe de la joie. + +LE VOYAGEUR (Récitatif). + +Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n'a plus ni amis ni +patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant, ô enfants +de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en +entier le calice de la vie, car la douleur m'a fait plus grand et plus +fort que le plus fort et le plus grand d'entre vous. + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Étranger, ta présomption m'amuse; si je ne me trompe, tu es un poëte de +carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du +genre emphatique; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point +boire, amuse-nous à jeun, de tes déclamations, tandis que nous allons +vider les coupes de la joie. + +UNE FEMME (Récitatif). + +O mon cher fiancé! ô mes amis! ô mon seigneur le châtelain! cet homme +dit qu'il est le plus grand d'entre nous, et son impudence mérite votre +pardon, car il a dit, en même temps, qu'il était le plus malheureux des +hommes. Je vous supplie de ne point l'affliger par vos railleries, mais +de l'engager à nous raconter son histoire. + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Allons, pèlerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe, +raconte-nous tes malheurs, et notre joie les écoutera avec pitié pour +l'amour d'elle. + +LE PÈLERIN (Récitatif). + +Châtelain, j'ai autre chose à penser qu'à te divertir. Je ne suis ni un +improvisateur, ni un trouvère, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je +ris en moi-même d'un rire lugubre et désespéré en voyant les turpitudes +et les misères de l'homme. Jeune femme, je n'ai rien à raconter. Toute +l'histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots: _Je suis homme!_ + +LA HERMOSA (Récitatif). + +Infortuné, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le +donc, ô mes amis! ne vous semble-t-il pas reconnaître ses traits altérés +par le chagrin? O mon cher Diego, regarde-le; ou bien j'ai vu cet homme +en rêve, ou bien c'est le spectre de quelqu'un que nous avons aimé. + +DIEGO (Récitatif). + +Hermosa, votre pitié est obligeante; je veux être le cousin du diable si +j'ai jamais rencontré cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous +apparut en rêve, ce fut à coup sûr un rêve sinistre à la suite d'un +méchant souper. N'importe, s'il veut raconter son histoire, je le tiens +quitte de ma colère, car le regard qu'il attache sur vos belles mains +commence à me faire trouver le bragance amer. + +TOUS (Choeur). + +S'il veut raconter ses aventures, qu'il emplisse et vide avec nous les +coupes de la joie; mais, s'il ne veut ni parler ni boire, qu'il aille +chez son cousin le diable, et qu'il vide avec lui le fiel de la haine +dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie. + +L'ENFANT (Récitatif). + +D'une voix timide, la tête nue et un genou en terre, devant monseigneur +j'ose ouvrir un avis. Cet homme a été attiré vers nous par le refrain de +ma chanson. Quand j'ai commencé à chanter, il suivait la lisière du bois +et se dirigeait précipitamment vers la plaine. Mais tout d'un coup son +oreille a semblé frappée de sons agréables, il est revenu sur ses pas; +deux ou trois fois il s'est arrêté pour écouter, et quand j'ai eu fini +de chanter il était près de nous. Il dit qu'il est des nôtres, que vous +l'avez connu, qu'il est ici dans sa patrie, eh bien! qu'il chante ma +chanson, et s'il la dit tout entière sans se tromper, nous ne pouvons +pas douter qu'il soit né dans nos montagnes. + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Soit. Tu as bien parlé, jeune page, et je t'approuve parce que la +Hermosa sourit. + +LE CHOEUR. + +Tu as bien parlé, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le +châtelain t'approuve. Que l'étranger chante ta chanson, et qu'il heurte +avec nous la coupe de la joie! + +LE VOYAGEUR (Récitatif). + +Eh bien, j'y consens. Écoutez-moi, et que nul ne m'interrompe, ou je +brise la coupe de la joie. (Il chante.) Moi... moi... moi!... + +LE CHOEUR. + +Bravo, il sait parfaitement la première syllabe. + +LE VOYAGEUR. + +Silence! (Il chante.)--Moi qui suis un jeune chevrier. + +LE CHOEUR. + +Fi donc! fi donc! ce n'est pas cela. + +LA HERMOSA. + +Laissez-le continuer, il a la voix belle. + +LE VOYAGEUR (Air). + +Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mène une +douce vie. Je vis loin des villes et je n'ai jamais vu que de loin le +clocher d'or de la cathédrale. J'aime toutes les belles filles de la +vallée, mais ma soeur Dolorie entre toutes. Ma soeur, plus belle que +toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma soeur qui +repose là-haut sous les vieux cèdres, sous le jeune gazon, ma pauvre +soeur! Ah! ma vie s'est écoulée dans les larmes. + +DIEGO (Récitatif). + +Que dit-il? et quelle étrange confusion dans ce chant inconnu? Sa soeur +qu'il aime vivante et qu'il pleure morte tout ensemble? Sa douce vie sur +la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitôt? Hermosa, sa voix +est pure, mais sa cervelle est bien troublée. + +LA HERMOSA (Récitatif). + +O mon Dieu! j'ai ouï parler d'une certaine Dolorie dont le frère... + +DIEGO. + +Hermosa, ta pitié est trop obligeante. Que cet aventurier chante la +chanson du pays, ou qu'il aille en enfer vider la coupe des larmes avec +Satan, son cousin. + +LE CHOEUR. + +Qu'il aille vider en enfer la coupe des larmes, s'il ne veut dire la +chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie. + +LE VOYAGEUR. + +Laissez-moi, laissez-moi. La mémoire m'est revenue. J'avais mêlé deux +couplets de la chanson. Voici le premier. (Il chante.) + +Moi qui suis un jeune chevrier, je vis à l'aise sur la montagne, je n'ai +jamais vu les clochers d'or que dans la brume lointaine. J'aime les +gracieuses filles de la vallée, et je cueille la gentiane bleue pour +leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d'azur. Et quand le +soir approche, quand l'Angélus sonne, quand la nuit descend, j'appelle +mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes +montagnes! A moi, à moi mon grand bouc noir, voici la nuit, _aye, aye_. +Adieu, les jolies filles. + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Bien chanté, pèlerin; mais ceci n'est pas la chanson, ce n'est pas même +une variation. Tu as changé le thème. Allons, essaie encore, car ta voix +est belle, et ton imagination est plus féconde que ta mémoire n'est +fidèle. + +LE CHOEUR. + +Qu'il chante et qu'il mouille ses lèvres pour reprendre haleine, mais +qu'il dise la chanson du pays s'il veut vider en entier la coupe de la +joie. + +LE VOYAGEUR. + +Moi... moi... attendez! oui, m'y voilà. (Il chante.) Moi, qui suis un +joyeux écolier, je mène une folle vie. Je bats nuit et jour le docte +pavé de Salamanque. Je passe souvent par-dessus les remparts pour courir +après les lutins femelles qui passent comme des ombres dans la nuit +orageuse, dans la nuit perfide, mère des erreurs et des déceptions; dans +la nuit infernale, mère des crimes et des remords! Ah bah! je me trompe, +ce n'est pas cela... + +DIEGO (Récitatif). + +Eh! de par Dieu, il est temps de s'en apercevoir. D'un bout à l'autre, +il invente, il ne se souvient pas. + +LE CHOEUR. + +Silence, silence, écoutez; il a la voix belle. + +LE VOYAGEUR. + +(Il chante.) Et quand un docteur de l'université vient à se croiser avec +moi dans une ruelle, sous la jalousie de mon amante, je casse avec joie +le manche de ma guitare sur le dos de mon pauvre pédant noir, et je me +sauve vers mes montagnes. _Aye, aye_, mon pédant noir, voici la +récompense de ton aubade; _aye, aye_, dis adieu aux jolies filles. + +LE CHOEUR. + +Bravo! la chanson m'amuse, chantons et répétons avec lui son refrain +capricieux: _Aye, aye_, mon pauvre pédant noir, _aye, aye_, dis adieu +aux jolies filles. + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Continue, mon brave improvisateur, tu n'as pas dit la chanson du pays, +et j'en suis fort aise, car la tienne me plaît; mais tu sais notre +marché. Il faut en venir à ton honneur si tu veux vider avec nous la +coupe de la joie. + +LE CHOEUR. + +Courage, pèlerin. Mouille tes lèvres encore une fois, mais dis la +chanson du pays si tu veux vider avec nous la coupe de la joie. + +LE VOYAGEUR. + +Laissez-moi, laissez-moi, mes souvenirs m'oppressent et m'accablent; +voici ma mémoire qui s'éveille, écoutez. Moi... moi... J'y suis... + +(Il chante.) Moi qui suis un amant infortuné, je pleure et je chante +nuit et jour dans les montagnes; je rentre quelquefois la nuit dans la +ville maudite, pour aller m'asseoir sous la jalousie de mon infidèle, +mais quand mon rival vient à passer, je plonge mon stylet dans son sang +noir, car c'est de l'encre qui coule dans les veines d'un pédant. O +monstre! meurs, toi d'abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe +maîtresse, tu ne tromperas plus personne... Mais je m'égare, j'ai perdu +la mesure... toujours le second couplet se mêle au premier et dans mon +impatience... Attendez, attendez, voici!... (Il chante.) Mais la sainte +Hermandad vient de ce côté; rentre dans ta gaîne, poignard teint d'un +sang noir, voici les alguazils, _aye, aye_, mon poignard noir, _aye, +aye_, adieu! adieu... la trompeuse fille. + +LE CHOEUR. + +_Aye, aye_, mon poignard noir; _aye, aye_, adieu, la trompeuse fille. + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Encore, encore, pèlerin, tu t'égares avec tant d'adresse qu'il est +impossible que tu ne te retrouves pas de même. Cherche encore. + +LE CHOEUR. + +Cherche encore, mouille tes lèvres et dis la chanson du pays si tu veux +vider la coupe de la joie. + +LE VOYAGEUR (Récitatif). + +Si je voulais vous dire la chanson telle qu'elle est gravée dans ma +mémoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel, +et puis en un sang noir... + +LE CHATELAIN. + +Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous +saurons, par nos libations, conjurer les esprits de ténèbres. + +LE CHOEUR. + +Poursuis, poursuis, chanteur inspiré! Bravons les esprits infernaux; +remplissons les coupes de la joie! + +LE VOYAGEUR. + +(Il chante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mène une affreuse vie; je +me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me +hasarde à la lisière des forêts pour cueillir quelques fruits amers et +saisir quelques sons lointains de la voix humaine; mes pieds sont +déchirés; mon front est sillonné comme celui de Caïn; ma voix est rauque +et terrible comme celle des torrents qui sont mes hôtes; mon âme est +déchirée comme les flancs des monts qui sont mes frères, et quand +l'heure fatale est marquée à l'horloge céleste pour le lever de l'étoile +sanglante... oh! alors... le spectre noir me fait signe de le suivre, et +là jusqu'au coucher de l'étoile, je marche, je cours à travers les +rochers, à travers les épines, à travers les précipices à la suite du +fantôme... Marche, marche, spectre noir! me voici; marche à travers la +tempête.... + +(Récitatif.) Eh bien! vous autres, vous ne répétez pas le refrain? Vous +éloignez vos coupes de la mienne? Poltrons et visionnaires, à qui en +avez-vous? + +LE CHATELAIN. + +Pèlerin, si c'est là le dernier couplet de ta chanson, et si c'est le +dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton +humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier.... + +LE VOYAGEUR. + +Eh bien! tu as peur? + +LA HERMOSA, bas, regardant le pèlerin. + +Il est beau ainsi!... + +LE VOYAGEUR, éclatant de rire. + +Ah! ah! en vérité, vous me feriez mourir de rire; ah! ah! ah! tous ces +braves champions, tous ces buveurs intrépides, les voilà plus pâles que +leurs coupes d'agate; gare, gare, place au spectre! Eh bien! le +voyez-vous, ah! ah! mais non, c'est une autre ombre, elle m'apparaît à +moi, je la vois... Je l'attends, écoutez ce qu'il chante. + +(Il chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mène une superbe vie, +je tiens l'ennemi bloqué dans la montagne, je le serre, je l'épuise, je +le presse, je l'égare, je l'enferme dans les gorges inexorables, +j'anéantis ses phalanges effarées, je déchire ses bannières sanglantes, +je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l'audace, et la gloire, +et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir! victoire, +victoire! Voici mon noir cimier qui flotte au vent à demi brisé par les +balles. + +LE CHOEUR. + +En avant, mon noir cimier, victoire à mon panache brisé par les balles! + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Il a bien chanté, ses yeux étincellent, sa main brûlante fait +bouillonner son vin dans sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu +l'as gagnée, mais si tu veux t'asseoir parmi nous et boire jusqu'à la +nuit et de la nuit jusqu'au matin, il faut dire la chanson du pays. + +LE CHOEUR. + +Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu'à l'aube +nouvelle les coupes de la joie. + +LE VOYAGEUR. + +Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. Écoutez ce +couplet. + +(Il chante.) Moi qui suis un aventurier, je mène une vie périlleuse, +j'erre de la ville à la montagne et j'enlève les jolies filles pour les +emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers; +et quand l'ennui, sous la forme d'un hibou noir, vient à passer sur ma +tête..., je remplis ma coupe jusqu'au bord et j'y noie l'oiseau de +malheur... Bois, bois, vilain oiseau noir; meurs, meurs, oiseau des +funérailles...; retourne à ton nid sur l'if du cimetière, sur la tombe +de la victime, sur l'épaule du spectre... + +(Récitatif.) Eh bien! vous n'aimez pas celui-ci? Je me suis encore +trompé peut-être: en voulez-vous un autre? + +(Il chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et +jour sur la montagne; je donne l'hospitalité aux pèlerins, je les +console, et j'expie leurs péchés et les miens par la pénitence... Et +quand la lune se lève, quand le chamois brame, quand les astres +pâlissent, je tombe à genoux sur la bruyère déserte et j'élève ma voix +suppliante... + +(Prière.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prosterné dans le +silence du désert. Splendeurs de la nuit étoilée, soyez témoins de ma +douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prière et de +pardon, vous qui nagez dans l'or des sphères célestes, vous qui passez +sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles étincelants +des constellations, pleurez, pleurez sur moi; répétez mes prières; +recueillez mes larmes dans les vases sacrés de la miséricorde; portez +aux cieux mon calice, et fléchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le +Dieu Bon!... + +Eh bien, eh bien! j'ai changé; le mode vous plaît-il ainsi? Allons, le +refrain et ensemble! A moi qui suis un pénitent noir, merci, merci, +voici l'ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre. + +LE CHOEUR. + +A toi, à toi, pénitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre. + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Si Dieu t'absout, pèlerin, la justice des hommes ne doit pas être plus +sévère que celle du Ciel; assieds-toi, et sois lavé de tes crimes par +les larmes du repentir, sois consolé de tes maux par la libation de la +joie. + +LE VOYAGEUR. + +Mes crimes! mon repentir! votre pitié! Non pas, non pas, mes bons amis; +la chanson ne finit pas ainsi: écoutez encore ce couplet. + +(Il chante.) Moi qui suis un poëte couronné, je me raille de Dieu et des +hommes; j'ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie, +j'ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l'enfer, un rhythme +pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l'amour, et +puis un autre pour la pénitence. Et que m'importe l'univers, pourvu que +je tienne la rime? Et quand l'idée vient à manquer, je fais vibrer les +grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l'effet sur les +sots. Résonne, résonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux +paroles; résonne, résonne: au diable la raison! vive la rime! + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Te moques-tu de l'hospitalité, barde audacieux? N'as-tu pas un chant +facile, une mélodie complète? Depuis une heure nous t'écoutons +naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à +peine as-tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix +de l'enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-même! Chante +donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la +coupe de la joie. + +LE CHOEUR. + +Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie. + +LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prière de l'Ermite. + +Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples; Dieu des jeunes +coeurs, et toi, Marie, foyer d'amour! Dieu des armées, et toi, Marie, +appui des braves! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes +saintes! Dieu des poëtes, et toi, Marie, mélodie du ciel! écoutez-moi, +exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le +soldat, visitez l'ermite, souriez au poëte, et, comme un parfum mêlé de +toutes les fleurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez +l'encens de son coeur, recevez l'hymne de son amour... + +Eh bien, le refrain vous embarrasse? Vous ne savez comment rentrer dans +le ton et dans la mesure? Du courage, écoutez comment je module et +comment je résume. + +(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres +de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je +brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la +jalousie. Moi qui suis un amant heureux, je donnerais tous les baisers +de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant +trompé, je vendrais mon âme pour un coup d'épée dans la poitrine de mon +rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les +amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire. +Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du +triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un +pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une +heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poëte, je donnerais +toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'éclair de l'inspiration +divine... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse +la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un +voile de deuil s'étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie; l'ange +de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre; éperdu, haletant, fatigué, +je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et la doute, +entre la prière et le blasphème, et je retombe dans la fange en criant: +Hélas! hélas! le voile noir! Hélas! hélas! où sont mes ailes? + +LE CHOEUR. + +Hélas! hélas! le voile noir? hélas! hélas! où sont mes ailes? + +LE CHATELAIN (Récitatif). + +Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus! + +DIEGO. + +Il n'a pas dit la chanson du pays... Il n'en a pas dit un seul vers. + +LA HERMOSA. + +Il a mieux chanté qu'aucun de nous. Pèlerin, accepte cette branche de +sauge écarlate, trempe-la dans ta coupe et chante pour moi. + +LE VOYAGEUR. + +Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la +fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j'emporte ta fleur couleur de +sang; le spectre m'attend à la lisière du bois; adieu, châtelain +crédule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de +vous verser le vin du cru, quand il vous apporte l'ambroisie du ciel; +chantez-la, votre chanson du pays; moi, le pays me fait mal au coeur, et +le vin du pays encore plus. (Il chante.) + +Allons, debout! mon compagnon, mon pauvre chien noir; partons, partons; +adieu les jolies filles. + +(Il s'éloigne.) + +LE CHATELAIN (Récitatif.) + +Voilà un homme étrange! + +DIEGO. + +C'est un bandit, courons après lui, jetons-le en prison. + +LA HERMOSA. + +Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges +descendront du ciel pour détacher ses fers. + +L'ENFANT. + +Écoutez, Monseigneur! vous lui avez fait une promesse, c'est de le +croire ami et compatriote s'il chante l'air du pays; écoutez sa voix qui +tonne du haut de la colline. + +LE VOYAGEUR, sur la colline. + +(Il chante.) Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie, +j'erre nuit et jour dans la montagne; je descends dans les villages et +je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je +pique des deux mon petit cheval, et je me sauve dans la montagne. _Aye, +aye_, mon bon petit cheval noir, voici la ronde, adieu les jolies +filles. (Le choeur répète le refrain: _Aye, aye_, mon cheval noir, etc.) + +DIEGO (Récitatif). + +Par le diable! je le reconnais, maintenant qu'il s'enveloppe dans son +manteau rouge, maintenant qu'il saute sur son cheval, maintenant qu'il +ôte sa fausse barbe et qu'il ne déguise plus sa voix; c'est José, c'est +le fameux contrebandier, c'est le damné bandit; et moi, capitaine des +rondes, qui étais chargé de l'arrêter!... Courons, mes amis, courons... + +LE CHATELAIN. + +Non pas, vraiment, c'est un noble enfant des montagnes, qui fut +bachelier, amoureux et poëte, et qui, dit-on, s'est fait chef de bande +par esprit de parti. + +DIEGO. + +Ou par suite d'une histoire de meurtre. + +LA HERMOSA. + +Ou par suite d'une histoire d'amour. + +LE CHATELAIN. + +N'importe, il s'est bravement moqué de toi, Diego; mais en nous raillant +tous, il a su nous émouvoir et nous charmer. Que Dieu le conduise et que +rien ne trouble ce jour de fête, ce jour consacré à remplir et à vider +les coupes de la joie! + +LE CHOEUR. + +Que rien ne trouble ce jour de fête et vidons les coupes de la joie! +(Ils chantent en choeur la chanson du Contrebandier.) + +CHOEUR FINAL. + +Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils se pressent +jusqu'à se briser! Souffle, vent du soir, et sème sur nos têtes les +fleurs de l'oranger! Célébrons ce jour de fête, heurtons les coupes de +la joie! + +LE VOYAGEUR, dans le lointain. + +Amen. + +TOUS ENSEMBLE. + +Vive la joie! Amen. + + + + +LA RÊVERIE A PARIS + +A LOUIS ULBACH + + +Excellent ami, je vous avais promis une étude sur les squares et jardins +de Paris, autrement dit sur la nature acclimatée dans notre monde de +moellons et de poussière. Le sujet comportait un examen sérieux, +intéressant, que j'avais commencé; mais la maladie a disposé de mes +heures, et ce n'est plus une étude que je vous envoie; c'est une +impression rétrospective que je dois avoir la conscience et l'humilité +d'intituler simplement: _La rêverie à Paris_. C'est qu'en vérité je ne +sais point de ville au monde où la rêverie ambulatoire soit plus +agréable qu'à Paris. Si le pauvre piéton y rencontre, par le froid ou le +chaud, des tribulations sans nombre, il faut lui faire avouer aussi que, +dans les beaux jours du printemps et de l'automne, il est, «_s'il +connaît son bonheur_,» un mortel privilégié. Pour mon compte, j'aime à +reconnaître qu'aucun véhicule, depuis le somptueux équipage jusqu'au +modeste sapin, ne vaut, pour la rêverie douce et riante, le plaisir de +se servir de deux bonnes jambes obéissant, sur l'asphalte ou la dalle, à +la fantaisie de leur propriétaire. Regrette qui voudra l'ancien Paris; +mes facultés intellectuelles ne m'ont jamais permis _d'en connaître les +détours_, bien que, comme tant d'autres, j'y aie été _nourri_. +Aujourd'hui que de grandes percées, trop droites pour l'oeil artiste, +mais éminemment sûres, nous permettent d'aller longtemps, les mains dans +nos poches, sans nous égarer et sans être forcés de consulter à chaque +instant le commissionnaire du coin ou l'affable épicier de la rue, c'est +une bénédiction que de cheminer le long d'un large trottoir, sans rien +écouter et sans rien regarder, état fort agréable de la rêverie qui +n'empêche pas de voir et d'entendre. + +C'est encore un danger, j'en conviens, que d'être distrait au milieu +d'une grande ville qui n'est pas obligée de s'occuper de vous quand vous +ne daignez pas prendre garde à vous-même. Paris est loin d'avoir trouvé +un système de véritable sécurité qui séparerait la locomotion des +chevaux de celle des humains, et qui réussirait à supprimer, sans +préjudice pour les besoins de l'échange, ces voitures à bras dont je +veux me plaindre un peu en passant. + +Remarquez que, sur cent embarras de voitures, quatre-vingt-dix sont +causés par un seul homme attelé à une mince charrette, qui n'a pu se +mettre à l'allure des chevaux et qui ne peut ni se hâter, ni se réfugier +sur le trottoir. C'est un spectacle effrayant que de voir ce pauvre +homme pris dans le fragile brancard qui ne le protégerait pas un instant +si les cinquante ou cent voitures qui le pressent devant et derrière, +souvent à droite et à gauche, se trouvaient poussées par le mouvement +d'avance ou de recul d'un équipage récalcitrant. Il serait broyé comme +un fagot. Mais s'il court un danger extrême, des centaines de piétons +plus ou moins engagés dans cette bagarre ne sont guère moins exposés. Et +la perte de temps dans un temps où l'on dit, à Paris comme en Amérique: +«Time is money!» quelques vieux troubadours disent encore: «Le temps, +c'est l'amitié, c'est l'amour, c'est le dévouement, c'est le devoir, +c'est le bonheur». On ne s'occupera guère de ces esprits démodés; mais +que ceux qui ne songent qu'à la richesse et qui prédominent dans la +société nouvelle, cherchent donc ou encouragent le moyen de ne pas +perdre un quart d'heure, soit à pied, soit en voiture, à tous les +carrefours de notre aimable cité. On a bien trouvé le moyen de supprimer +les attelages de chiens, ne trouvera-t-on pas celui de supprimer les +attelages humains? + +Espérons. Rien ne marche jamais assez vite en fait de progrès; mais tout +marche quand même et profitons, en attendant mieux, des véritables +améliorations dont nous pouvons déjà nous féliciter. + +J'oserai soutenir que les gens distraits, pour cent périls qu'ils +courent encore dans Paris, y bénéficient déjà de la compensation de cent +mille joies intimes et réelles. Quiconque possède cette précieuse +infirmité de la préoccupation dira avec moi que je ne soutiens pas un +paradoxe. Il y a dans l'air, dans l'aspect, dans le _son_ de Paris, je +ne sais quelle influence particulière qui ne se rencontre point +ailleurs. C'est un milieu gai, il n'y a pas à en disconvenir. Nulle part +le charme propre aux climats tempérés ne se manifeste mieux (quand il se +manifeste) avec son air moite, ses ciels roses moirés ou nacrés des tons +les plus vifs et les plus fins, les vitres brillantes de ses boutiques +follement bigarrées, l'aménité de son fleuve ni trop étroit ni trop +large, la clarté douce de ses reflets, l'allure aisée de sa population, +à la fois active et flâneuse, sa sonorité confuse où tout s'harmonise, +chaque bruit, celui de la population marinière comme celui de la +population urbaine, ayant sa proportion et sa distribution +merveilleusement fortuite. A Bordeaux ou à Rouen, les voix et le +mouvement du fleuve dominent tout, et on peut dire que la vie est sur +l'eau: à Paris, la vie est partout; aussi tout y paraît plus vivant +qu'ailleurs. + +Il est donc très-doux, pour quiconque peut jouir du moment présent, de +se laisser bercer par le mouvement et le murmure particuliers à cette +ville folle et sage, où l'imprévu a toujours établi son règne, grâce aux +habitudes de bien-être que chacun y rêve et à la grande sociabilité qui +la préserve des luttes prolongées. Paris veut vivre, il le veut +impérieusement. Au lendemain des combats il lui faut des fêtes: on s'y +égorge et on s'y embrasse avec la même facilité et la même bonne foi. On +y est profondément egoïste chez soi, car, dans chaque maison, un petit +monde, assez malheureux et souvent mauvais, s'agite et conspire contre +tout le monde. Mais descendez dans la rue, suivez les quais ou les +boulevards, traversez les jardins publics: tous ces êtres vulgaires ou +pernicieux forment une foule bienveillante, soumise aux influences +générales, une population douce, confiante, polie, on dirait presque +fraternelle, si l'on jugeait des coeurs par les visages, ou des +intentions par la démarche. Quel est donc, je ne m'en souviens plus, +l'illustre étranger qui disait avoir du plaisir à se jeter dans les +foules de Paris pour s'entendre dire à chaque instant par ceux qui le +coudoyaient ou le poussaient involontairement: «Pardon, monsieur!» + +Mais nous voici, nous autres gens distraits, dans les nouveaux jardins +publics, et tout à coup nous devenons attentifs pour peu que nous ayons +pensé à quelque chose en ayant l'air de ne penser à rien. Impossible de +marcher, même dans une ville amusante et charmante, sans rêver un espace +illimité, les champs, les vallées, le vaste ciel étendu sur l'horizon +des prairies. Voici de la verdure: on y court, on ouvre les yeux. + +Le nouveau jardin vallonné et semé de corbeilles de fleurs exotiques, +c'est toujours, en somme, le petit Trianon de la décadence classique et +le jardin anglais du commencement de ce siècle, perfectionnés en ce sens +qu'on en a multiplié les mouvements et les accidents afin de réussir à +réaliser l'aspect du paysage naturel dans un espace limité. Rien de +moins justifié, selon nous, que ce titre de _jardin paysager_ dont +s'empare aujourd'hui tout bourgeois dans sa villa de province. Même, +dans les espaces plus vastes que Paris consacre à cette fiction, +n'espérez pas trouver le charme de la nature. Le plus petit recoin des +roches de Fontainebleau ou des collines boisées de l'Auvergne, la plus +mince cascatelle de la Gargilesse, le plus ignoré des méandres de +l'Indre, ont une autre tournure, une autre saveur, une autre puissance +de pénétration que les plus somptueuses compositions de nos +_paysagistes_ de Paris! Si vous voulez voir le jardin de la création, +n'allez pas au bout du monde. Il y en a dix mille en France dans des +endroits où personne n'a affaire ou dont personne ne s'avise. Cherchez, +vous trouverez! + +Mais si vous voulez voir le jardin _décoratif_ par excellence, vous +l'aurez à Paris, et disons bien vite que l'invention en est ravissante. +C'est du décor, pas autre chose, prenez-en votre parti, mais du décor +adorable et merveilleux. La science et le goût s'y sont donné la main; +inclinez-vous, c'est un jeune ménage. + +Le monde végétal exotique qui, peu à peu, nous a révélé ses trésors, +commence à nous inonder de ses richesses. Chaque année nous apporte une +série de plantes inconnues dont plusieurs enrichissaient sans doute déjà +les herbiers et troublaient les notions des classificateurs éperdus, +mais dont nous ignorions le port, la couleur, l'aspect, la vie enfin. +Les nombreuses serres de la ville de Paris possèdent un monde de +merveilles qui s'accroît sans cesse, et où d'habiles et savants +horticulteurs naturalistes peuvent s'initier aux secrets de la +conservation et de la reproduction propres à chaque espèce. Je +n'oublierai jamais ce que j'ai vu là comme dans un rêve des _Mille et +une Nuits_. Mais ce sanctuaire est fermé au public, qui en est dédommagé +par l'arrangement exquis que, dans des espaces libres de gradins et de +vitraux, ces maîtres jardiniers-botanistes savent donner aux élèves +sortis de leurs mains. Ces élèves sont devenus robustes et luxuriants +quand ils les livrent à la décoration des palais, des squares et des +jardins publics. Déjà ils ont mis en plein air, durant l'été, +d'admirables végétaux qui n'avaient orné encore que les grandes serres +vitrées dites _jardins d'hiver_. Ils ont étudié le tempérament de ces +pauvres exotiques qui végétaient perpétuellement dans une chaleur +factice; ils ont découvert que les uns, réputés délicats, avaient une +vigueur toute rustique, tandis que d'autres, plus mystérieux, ne +supportaient pas sous notre ciel des froids aussi intenses que ceux +qu'ils endurent patiemment sur leur terre natale. Mais, comme les +animaux, les végétaux sont susceptibles d'éducabilité, et un moment +viendra, je n'en doute pas, où plus d'un qui se fait prier pour vivre +chez nous, produira des fruits ou des rejets de bonne volonté[1]. + + [1] La géothermie ou manière de chauffer les terrains avec des briques + et autres moyens artificiels, est une ingénieuse découverte récente; + l'hydrothermie ou arrosage à l'eau chaude est due à M. André, auteur + d'excellents travaux scientifiques et pratiques. + +Nous aurons donc gratis sous les yeux, à toute heure de la belle saison, +des formes tropicales, peut-être des fougères arborescentes, déjà +faciles à transporter en serre malgré leur âge respectable de plusieurs +centaines de siècles, des orchidées splendides, des lataniers colosses, +des fûts de colonnes végétales dont la vieillesse semble remonter à +l'âge de la flore des houillières, des feuilles sagittées de dix mètres +de longueur qui ont l'air de descendre d'une autre planète, des +feuillages colorés dont l'éclat effacera celui des fleurs, des graminées +plus semblables à des nuages qu'à des herbes, des mousses plus belles +que le velours de nos fabriques, des parfums inconnus aux combinaisons +de la chimie industrielle, enfin de gigantesques herbiers vivants mis à +la portée de tout le monde. + +Arrêtons-nous ici; rêvons un peu, puisque, le premier étonnement passé +et la première admiration exprimée, nous voilà emportés par +l'imagination dans les mondes lointains, dans les îles encore désertes, +dans les solitudes ignorées d'où le naturaliste courageux et passionné +nous a rapporté ces trésors au péril de sa vie. En fait de périls il ne +faut pas parler seulement des caprices de la mer, du vents des crotales, +du nuisible appétit des animaux sauvages et des cannibales indigènes, +dont certains sont friands de chair blanche à la sauce tomate; les +plantes elles-mêmes ont parfois des moyens de défense plus prompts et +plus directs, à preuve la belle ortie que nous avons vue toute couverte +naturellement d'une buée argentée, visqueuse, qu'on peut toucher, mais +toute fournie en-dessus de poils couleur de pourpre, dont le moindre +contact avec la peau donne la mort. + +Rassurez-vous; celle-là ne sortira pas de sa prison de verre. Nous +errons donc à quelques milliers de lieues du parc de Monceaux ou des +jardins décoratifs qui bientôt doivent, dit-on, le surpasser. La riche +décoration qui nous environne ne peut nous faire illusion longtemps: +trop de contrées diverses, trop de pays très-différents et très-éloignés +les uns des autres ont contribué à cette ornementation fabuleuse qui se +présente là comme un résumé artistique de la création. Nous courons +nécessairement de l'un à l'autre sur les ailes de l'intuition, et, +frappés, honteux de la quantité de choses que nous ignorons encore, nous +sommes pris du désir de voyager pour apprendre, ou d'apprendre pour +voyager avec plaisir et avec fruit. + +Croit-on que cet instinct de curiosité, éveillé dans des tempéraments +aussi légers et aussi paresseux que ceux de la population parisienne, ne +soit pas une véritable découverte faite par le progrès à son propre +bénéfice? Le progrès n'y a pas songé; il est de sa nature de marcher un +peu comme le distrait dont j'ai fait l'apologie, sans savoir où il va. +Ou bien il cherche une chose et il en trouve une autre, et longtemps il +la tient dans ses mains par caprice, par mode ou par désoeuvrement, sans +savoir à quoi elle est bonne. Un matin, le goût des fleurs s'empare de +lui et entre comme un élément essentiel dans la civilisation. On veut +des tulipes d'un prix exorbitant; un autre jour, on s'avise de la beauté +des feuillages, et on demande des feuillages aux quatre coins du monde. + +Pendant une saison, on veut des aroïdées et pas autre chose; un peu plus +tard, il ne faut parler que de fougères ou de bégonias tachetés. Enfin, +au bout d'un certain temps, il se trouve que la mode a formé et répandu +partout un musée d'histoire naturelle très-beau, très-précieux, à la +portée de presque toutes les bourses, à la merci de tous les regards. Le +progrès du luxe a travaillé pour celui de la science. L'art s'en est +mêlé puissamment. Il a éduqué l'oeil du public en lui montrant des +groupes où la grâce a présidé au choix des formes et à l'arrangement des +masses. Le populaire qui passe apprend les secrets de la lumière et ce +que signifie en réalité le mot _couleur_ et celui d'_effet_. Des masses +de papyrus percent le gazon et cachent sous leurs tiges pressées le +baquet où plongent leurs racines. (Je me rappelle le temps où l'on me +disait que ces plantes ne pouvaient vivre que dans les eaux limpides et +courantes de la fontaine Aréthuse.) Le passant apprend l'emploi ancien +du papyrus, et de là lui viennent mille notions sur le passé, depuis ces +premiers essais jusqu'à ceux de toutes les matières végétales qui +peuvent remplacer le _chiffon_, déjà si cher et si rare, bientôt +introuvable. Mille autres plantes éveillent les notions géographiques, +d'où découlent toutes les autres notions scientifiques, sociales, +économiques, historiques, religieuses, politiques, industrielles. Voilà +l'enfant du peuple initié au besoin de connaître, de trouver et d'agir, +par le frère oublieux de la misère, par le luxe! La France n'est pas +encore assez riche pour donner l'instruction gratuite; des millions sont +dépensés en détail pour la donner indirectement: n'y a-t-il pas là de +quoi rêver? + +Voilà pourquoi, chers provinciaux, le peuple de Paris est ou devient si +vite plus vivant que vous-mêmes. Il n'a pas votre santé, ni même votre +activité soutenue; il est _badaud_; il perd beaucoup de temps, il se +distrait pour une mouche. Les fortunes qui se font chez vous viennent +pourtant s'engloutir dans cette vie intense du doux Paris au teint pâle +qui vous absorbe et vit plus longtemps que vous. + +A qui la faute? A vous qui, dans vos petites villes, ne savez pas ou ne +voulez pas organiser le _luxe pour tous_. Déjà les grands centres +suivent le bon exemple: suivez-le dans les petites localités, et puisque +vous ne faites pas des écoles gratuites, faites des jardins, faites des +théâtres, donnez des concerts, des fêtes, ayez des musées. Il n'est si +petit coin qui ne puisse fournir des matériaux intéressants et +relativement complets pour toutes ces choses. Portez chez vous le +sentiment de ce que vous aurez vu de beau et de bon à Paris. + +Quitterons-nous les jardins décoratifs sans rêver auprès des délicieux +bibelots hydrauliques qui jouent maintenant un si grand rôle dans nos +_embellissements_? L'eau, clarifiée par le mouvement précipité, est +toujours une musique et une lumière dont l'art ne peut rompre le charme. +L'insoumise par excellence peut modifier son allure, mais elle garde son +éclat et sa voix. + +J'ai vu des artistes naturalistes véritablement furieux contre ces +jouets ruineux qui prétendaient leur rappeler la nature, et qu'ils +traitaient de puériles et monstrueuses contrefaçons. «Qu'on nous +apporte, disaient-ils, les puits de roches et de verdure de Tivoli avec +leurs tourbillons d'eau impétueuse, ou que l'on nous rende les tritons +souffleurs de Versailles, les concerts hydrauliques des jardins de +Frascati, toutes les folies du rococo, plutôt que ces grottes postiches +et ces cascades menteuses. C'est fausser toutes les notions du vrai, +toutes les lois du goût, tout le sentiment d'une génération que l'on +prétend rendre artiste et savante!» Ils étaient indignés et nous n'avons +pu les calmer. + +Partagerons-nous leur colère? Non, il y a entre le réel et le convenu, +entre l'art et la nature, un milieu nécessaire à la jouissance +sédentaire du grand nombre. + +Combien de pauvres citadins n'ont jamais vu et ne verront jamais les +sites pittoresques de l'Espagne, de la Suisse et de l'Italie, et les +enchantements de la perspective particulière aux grands accidents de la +montagne et de la forêt, du lac et du torrent, qu'à travers les fictions +de nos théâtres et de nos jardins! Il est impossible de leur en +présenter des spécimens réels; il faut se borner à copier un détail, un +recoin, un épisode. Je ne puis vous apporter l'Océan, contentez-vous +d'un récif et d'une vague. Ce détail ne gagnerait rien à centupler à +prix d'or ses proportions déjà notables; il ne serait pas plus vrai. +Tout ce que l'on peut nous demander, c'est de le faire joli; et, sous ce +rapport, nos jouets hydrauliques sont sans reproche. Jadis, ils étaient +bien plus coûteux et ils nous transportaient dans un monde mythologique +de marbre ou de bronze, qui ne réalisait pas davantage le style antique +de la poésie, des jardins et des temples grecs. Ils ont formé longtemps +un style à part, tout de fantaisie, qui a bien son charme, mais qu'il +faut laisser où il est. Apollon et ses nymphes, Neptune et Amphitrite +n'ont plus rien à nous dire, à moins qu'ils ne nous parlent de Louis XIV +et de sa cour, que nous ne comptons pas recommencer. La pensée de notre +époque vise à nous faire aimer la nature. Le romantisme nous a +débarrassés des fétiches qui ne nous permettaient pas de la voir, de la +comprendre et de l'aimer pour elle-même. Ce que nous voulons apprendre +aujourd'hui à nos enfants, c'est que la grâce est dans l'arbre et non +dans l'hamadryade qui l'habitait jadis; c'est que l'eau est aussi belle +sur le roc que dans le marbre; c'est que _l'affreux_ rocher lui-même a +sa physionomie, sa couleur, sa plante chérie dont les enroulements lui +font une tenture merveilleuse; c'est que les rocailles n'ont pas besoin +de symétrie et de revêtement de coquilles: il ne s'agit que d'imiter, +avec une habileté amoureuse du vrai, leurs dispositions naturelles et +leurs poses monumentales, aisées ou fantasques. Plus tard, si nos +enfants voient comment la vraie nature procède, ils ne la goûteront que +mieux, et ils se rappelleront les rocailles de Longchamps, de Monceaux +et des buttes Chaumont comme on se rappelle avec plaisir et tendresse la +petite plante grêle que l'on a cultivée sur sa fenêtre, et que l'on +voit, puissante et grandiose, s'épanouir dans sa patrie. + +Quittons les jardins décoratifs. Ce soir, tout en rêvant, nous irons +peut-être à l'Opéra ou à quelque ballet des théâtres de féeries; nous y +verrons les fantastiques effets de la lumière électrique, créer sous nos +yeux une nature de convention bien autrement infidèle que celle des +jardins, éclairés, du moins, d'un vrai soleil ou d'une vraie lune. +Est-ce à dire qu'il faille proscrire ces splendides illuminations de la +peinture? Je protesterais, je l'avoue. Cette lumière colorée si intense +m'emporte plus loin encore que la vue des plantes exotiques. Elle me +fait monter jusqu'à ces autres mondes, où des astres, éblouissants et en +plus grand nombre que dans le nôtre, embrasent de leurs rayonnements des +paysages indescriptibles. + + + + +TABLE + + + Pages + LA COUPE 1 + LUPO LIVERANI 113 + LE TOAST 219 + GARNIER 233 + LE CONTREBANDIER 261 + LA RÊVERIE A PARIS 299 + + +IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX ET Cie, + +RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--16162 5. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Coupe; Lupo Liverani; Le Toast; +Garnier; Le Contrebandier; La Rêverie à Paris, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43889 *** |
