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-Project Gutenberg's La comédie humaine, volume II, by Honoré de Balzac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: La comédie humaine, volume II
- Scènes de la vie privée tome II
-
-Author: Honoré de Balzac
-
-Release Date: September 30, 2013 [EBook #43851]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE, VOLUME II ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur
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- Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
-
-
-
- OEUVRES COMPLÈTES
- DE
- H. DE BALZAC
-
-
- LA
- COMÉDIE HUMAINE
-
- DEUXIÈME VOLUME
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
- ÉTUDES DE MOEURS
-
-
- PREMIER LIVRE
-
-
- PARIS--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
- RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
-
-
-
-
- SCÈNES
- DE LA
- VIE PRIVÉE
-
- TOME II
-
-
- MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.--UNE FILLE D'ÈVE.
- LA FEMME ABANDONNÉE.--LA GRENADIÈRE.--LE MESSAGE.--GOBSECK.
- AUTRE ÉTUDE DE FEMME.
-
-
- PARIS
-
- Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR
- RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.
-
- 1869
-
-
-
-
-[Illustration: IMP. RAÇON.
-
-RENÉE
-
-Ces deux petits font alors de mon lit le théâtre de leurs jeux.
-
-(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)]
-
-
-PREMIER LIVRE,
-
-SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
-
-
-MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.
-
- A GEORGES SAND.
-
- _Ceci, cher Georges, ne saurait rien ajouter à l'éclat de votre
- nom, qui jettera son magique reflet sur ce livre; mais il n'y a
- là de ma part ni calcul, ni modestie. Je désire attester ainsi
- l'amitié vraie qui s'est continuée entre nous à travers nos voyages
- et nos absences, malgré nos travaux et les méchancetés du monde. Ce
- sentiment ne s'altérera sans doute jamais. Le cortége de noms amis
- qui accompagnera mes compositions mêle un plaisir aux peines que me
- cause leur nombre, car elles ne vont point sans douleur, à ne parler
- que des reproches encourus par ma menaçante fécondité, comme si le
- monde qui pose devant moi n'était pas plus fécond encore. Ne sera-ce
- pas beau, Georges, si quelque jour l'antiquaire des littératures
- détruites ne retrouve dans ce cortége que de grands noms, de nobles
- coeurs, de saintes et pures amitiés, et les gloires de ce siècle?
- Ne puis-je me montrer plus fier de ce bonheur certain que de succès
- toujours contestables? Pour qui vous connaît bien, n'est-ce pas un
- bonheur que de pouvoir se dire, comme je le fais ici,_
-
- _Votre ami,_
-
- DE BALZAC.
-
- Paris, juin 1840.
-
-
-I.
-
- A MADEMOISELLE RENÉE DE MAUCOMBE.
-
- Paris, septembre.
-
-Ma chère biche, je suis dehors aussi, moi! Et si tu ne m'as pas écrit
-à Blois, je suis aussi la première à notre joli rendez-vous de la
-correspondance. Relève tes beaux yeux noirs attachés sur ma première
-phrase, et garde ton exclamation pour la lettre où je te confierai
-mon premier amour. On parle toujours du premier amour; il y en a donc
-un second? Tais-toi! me diras-tu; dis-moi plutôt, me demanderas-tu,
-comment tu es sortie de ce couvent où tu devais faire ta profession? Ma
-chère, quoi qu'il arrive aux Carmélites, le miracle de ma délivrance
-est la chose la plus naturelle. Les cris d'une conscience épouvantée
-ont fini par l'emporter sur les ordres d'une politique inflexible,
-voilà tout. Ma tante, qui ne voulait pas me voir mourir de consomption,
-a vaincu ma mère, qui prescrivait toujours le noviciat comme seul
-remède à ma maladie. La noire mélancolie où je suis tombée après ton
-départ a précipité cet heureux dénouement. Et je suis dans Paris, mon
-ange, et je te dois ainsi le bonheur d'y être. Ma Renée, si tu m'avais
-pu voir, le jour où je me suis trouvée sans toi, tu aurais été fière
-d'avoir inspiré des sentiments si profonds à un coeur si jeune. Nous
-avons tant rêvé de compagnie, tant de fois déployé nos ailes et tant
-vécu en commun, que je crois nos âmes soudées l'une à l'autre, comme
-étaient ces deux filles hongroises dont la mort nous a été racontée
-par monsieur Beauvisage, qui n'était certes pas l'homme de son nom:
-jamais médecin de couvent ne fut mieux choisi. N'as-tu pas été malade
-en même temps que ta mignonne? Dans le morne abattement où j'étais,
-je ne pouvais que reconnaître un à un les liens qui nous unissent;
-je les ai crus rompus par l'éloignement, j'ai été prise de dégoût
-pour l'existence comme une tourterelle dépareillée, j'ai trouvé de
-la douceur à mourir, et je mourais tout doucettement. Être seule aux
-Carmélites, à Blois, en proie à la crainte d'y faire ma profession
-sans la préface de mademoiselle de la Vallière et sans ma Renée!
-mais c'était une maladie, une maladie mortelle. Cette vie monotone où
-chaque heure amène un devoir, une prière, un travail si exactement
-les mêmes, qu'en tous lieux on peut dire ce que fait une carmélite à
-telle ou telle heure du jour ou de la nuit: cette horrible existence
-où il est indifférent que les choses qui nous entourent soient ou ne
-soient pas, était devenue pour nous la plus variée: l'essor de notre
-esprit ne connaissait point de bornes, la fantaisie nous avait donné
-la clef de ses royaumes, nous étions tour à tour l'une pour l'autre
-un charmant hippogriffe, la plus alerte réveillait la plus endormie,
-et nos âmes folâtraient à l'envi en s'emparant de ce monde qui nous
-était interdit. Il n'y avait pas jusqu'à la Vie des Saints qui ne nous
-aidât à comprendre les choses les plus cachées! Le jour où ta douce
-compagnie m'était enlevée, je devenais ce qu'est une carmélite à nos
-yeux, une Danaïde moderne qui, au lieu de chercher à remplir un tonneau
-sans fond, tire tous les jours, de je ne sais quel puits, un seau vide,
-espérant l'amener plein. Ma tante ignorait notre vie intérieure. Elle
-n'expliquait point mon dégoût de l'existence, elle qui s'est fait un
-monde céleste dans les deux arpents de son couvent. Pour être embrassée
-à nos âges, la vie religieuse veut une excessive simplicité que nous
-n'avons pas, ma chère biche, ou l'ardeur du dévouement qui rend ma
-tante une sublime créature. Ma tante s'est sacrifiée à un frère adoré;
-mais qui peut se sacrifier à des inconnus ou à des idées.
-
-Depuis bientôt quinze jours, j'ai tant de folles paroles rentrées, tant
-de méditations enterrées au coeur, tant d'observations à communiquer
-et de récits à faire qui ne peuvent être faits qu'à toi, que sans le
-pis-aller des confidences écrites substituées à nos chères causeries,
-j'étoufferais. Combien la vie du coeur nous est nécessaire! Je
-commence mon journal ce matin en imaginant que le tien est commencé,
-que dans peu de jours je vivrai au fond de ta belle vallée de Gemenos
-dont je ne sais que ce que tu m'en as dit, comme tu vas vivre dans
-Paris dont tu ne connais que ce que nous en rêvions.
-
-Or donc, ma belle enfant, par une matinée qui demeurera marquée
-d'un signet rose dans le livre de ma vie, il est arrivé de Paris une
-demoiselle de compagnie et Philippe, le dernier valet de chambre
-de ma grand'mère, envoyés pour m'emmener. Quand, après m'avoir
-fait venir dans sa chambre, ma tante m'a eu dit cette nouvelle, la
-joie m'a coupé la parole, je la regardais d'un air hébété.
-«Mon enfant, m'a-t-elle dit de sa voix gutturale, tu me quittes
-sans regret, je le vois; mais cet adieu n'est pas le dernier, nous
-nous reverrons: Dieu t'a marquée au front du signe des élus, tu as
-l'orgueil qui mène également au ciel et à l'enfer, mais tu as trop
-de noblesse pour descendre! je te connais mieux que tu ne te connais
-toi-même: la passion ne sera pas chez toi ce qu'elle est chez les
-femmes ordinaires.» Elle m'a doucement attirée sur elle et baisée au
-front en m'y mettant ce feu qui la dévore, qui a noirci l'azur de ses
-yeux, attendri ses paupières, ridé ses tempes dorées et jauni son
-beau visage. Elle m'a donné la peau de poule. Avant de répondre, je
-lui ai baisé les mains.--«Chère tante, ai-je dit, si vos adorables
-bontés ne m'ont pas fait trouver votre Paraclet salubre au corps et
-doux au coeur, je dois verser tant de larmes pour y revenir, que
-vous ne sauriez souhaiter mon retour. Je ne veux retourner ici que
-trahie par mon Louis XIV, et si j'en attrape un, il n'y a que la mort
-pour me l'arracher! Je ne craindrai point les Montespan.--Allez,
-folle, dit-elle en souriant, ne laissez point ces idées vaines ici,
-emportez-les; et sachez que vous êtes plus Montespan que La Vallière.»
-Je l'ai embrassée. La pauvre femme n'a pu s'empêcher de me conduire à
-la voiture, où ses yeux se sont tour à tour fixés sur les armoiries
-paternelles et sur moi.
-
-La nuit m'a surprise à Beaugency, plongée dans un engourdissement
-moral qu'avait provoqué ce singulier adieu. Que dois-je donc trouver
-dans ce monde si fort désiré? D'abord, je n'ai trouvé personne pour
-me recevoir, les apprêts de mon coeur ont été perdus: ma mère était
-au bois de Boulogne, mon père était au conseil; mon frère, le duc de
-Rhétoré, ne rentre jamais, m'a-t-on dit, que pour s'habiller, avant le
-dîner. Mademoiselle Griffith (elle a des griffes) et Philippe m'ont
-conduite à mon appartement.
-
-Cet appartement est celui de cette grand'mère tant aimée, la princesse
-de Vaurémont à qui je dois une fortune quelconque, de laquelle
-personne ne m'a rien dit. A ce passage, tu partageras la tristesse
-qui m'a saisie en entrant dans ce lieu consacré par mes souvenirs.
-L'appartement était comme elle l'avait laissé! J'allais coucher dans
-le lit où elle est morte. Assise sur le bord de sa chaise longue, je
-pleurai sans voir que je n'étais pas seule, je pensai que je m'y étais
-souvent mise à ses genoux pour mieux l'écouter. De là j'avais vu son
-visage perdu dans ses dentelles rousses, et maigri par l'âge autant que
-par les douleurs de l'agonie. Cette chambre me semblait encore
-chaude de la chaleur qu'elle y entretenait. Comment se fait-il que
-mademoiselle Armande-Louise-Marie de Chaulieu soit obligée, comme une
-paysanne, de se coucher dans le lit de sa mère, presque le jour de sa
-mort? car il me semblait que la princesse, morte en 1817, avait expiré
-la veille. Cette chambre m'offrait des choses qui ne devaient pas s'y
-trouver, et qui prouvaient combien les gens occupés des affaires du
-royaume sont insouciants des leurs, et combien, une fois morte, on
-a peu pensé à cette noble femme, qui sera l'une des grandes figures
-féminines du dix-huitième siècle. Philippe a quasiment compris d'où
-venaient mes larmes. Il m'a dit que par son testament la princesse
-m'avait légué ses meubles. Mon père laissait d'ailleurs les grands
-appartements dans l'état où les avait mis la Révolution. Je me suis
-levée alors, Philippe m'a ouvert la porte du petit salon qui donne sur
-l'appartement de réception, et je l'ai retrouvé dans le délabrement
-que je connaissais: les dessus de portes qui contenaient des tableaux
-précieux montrent leurs trumeaux vides, les marbres sont cassés, les
-glaces ont été enlevées. Autrefois, j'avais peur de monter le grand
-escalier et de traverser la vaste solitude de ces hautes salles,
-j'allais chez la princesse par un petit escalier qui descend sous
-la voûte du grand et qui mène à la porte dérobée de son cabinet de
-toilette.
-
-L'appartement, composé d'un salon, d'une chambre à coucher, et de
-ce joli cabinet en vermillon et or dont je t'ai parlé, occupe le
-pavillon du côté des Invalides. L'hôtel n'est séparé du boulevard
-que par un mur couvert de plantes grimpantes, et par une magnifique
-allée d'arbres qui mêlent leurs touffes à celles des ormeaux de la
-contre-allée du boulevard. Sans le dôme or et bleu, sans les masses
-grises des Invalides, on se croirait dans une forêt. Le style de ces
-trois pièces et leur place annoncent l'ancien appartement de parade
-des duchesses de Chaulieu, celui des ducs doit se trouver dans le
-pavillon opposé; tous deux sont décemment séparés par les deux corps
-de logis et par le pavillon de la façade où sont ces grandes salles
-obscures et sonores que Philippe me montrait encore dépouillées de leur
-splendeur, et telles que je les avais vues dans mon enfance. Philippe
-prit un air confidentiel en voyant l'étonnement peint sur ma figure.
-Ma chère, dans cette maison diplomatique, tous les gens sont discrets
-et mystérieux. Il me dit alors qu'on attendait une loi par laquelle
-on rendrait aux émigrés la valeur de leurs biens. Mon père recule la
-restauration de son hôtel jusqu'au moment de cette restitution.
-L'architecte du roi avait évalué la dépense à trois cent mille livres.
-Cette confidence eut pour effet de me rejeter sur le sofa de mon salon.
-Eh! quoi, mon père, au lieu d'employer cette somme à me marier, me
-laissait mourir au couvent? Voilà la réflexion que j'ai trouvée sur le
-seuil de cette porte. Ah! Renée, comme je me suis appuyé la tête sur
-ton épaule, et comme je me suis reportée aux jours où ma grand'mère
-animait ces deux chambres! Elle qui n'existe que dans mon coeur,
-toi qui es à Maucombe, à deux cents lieues de moi, voilà les seuls
-êtres qui m'aiment ou m'ont aimée. Cette chère vieille au regard si
-jeune voulait s'éveiller à ma voix. Comme nous nous entendions! Le
-souvenir a changé tout à coup les dispositions où j'étais d'abord. J'ai
-trouvé je ne sais quoi de saint à ce qui venait de me paraître une
-profanation. Il m'a semblé doux de respirer la vague odeur de poudre
-à la maréchale qui subsistait là, doux de dormir sous la protection
-de ces rideaux en damas jaune à dessins blancs où ses regards et son
-souffle ont dû laisser quelque chose de son âme. J'ai dit à Philippe
-de rendre leur lustre aux mêmes objets, de donner à mon appartement la
-vie propre à l'habitation. J'ai moi-même indiqué comment je voulais y
-être, en assignant à chaque meuble une place. J'ai passé la revue en
-prenant possession de tout, en disant comment se pouvaient rajeunir
-ces antiquités que j'aime. La chambre est d'un blanc un peu terni par
-le temps, comme aussi l'or des folâtres arabesques montre en quelques
-endroits des teintes rouges; mais ces effets sont en harmonie avec les
-couleurs passées du tapis de la Savonnerie qui fut donné par Louis XV
-à ma grand'mère, ainsi que son portrait. La pendule est un présent du
-maréchal de Saxe. Les porcelaines de la cheminée viennent du maréchal
-de Richelieu. Le portrait de ma grand'mère, prise à vingt-cinq ans,
-est dans un cadre ovale, en face de celui du roi. Le prince n'y est
-point. J'aime cet oubli franc, sans hypocrisie, qui peint d'un trait
-ce délicieux caractère. Dans une grande maladie que fit ma tante, son
-confesseur insistait pour que le prince, qui attendait dans le salon,
-entrât.--Avec le médecin et ses ordonnances, a-t-elle dit. Le lit est
-à baldaquin, à dossiers rembourrés; les rideaux sont retroussés par
-des plis d'une belle ampleur; les meubles sont en bois doré, couverts
-de ce damas jaune à fleurs blanches, également drapé aux fenêtres,
-et qui est doublé d'une étoffe de soie blanche qui ressemble à de la
-moire. Les dessus de porte sont peints je ne sais par qui, mais ils
-représentent un lever du soleil et un clair de lune. La cheminée
-est traitée fort curieusement. On voit que dans le siècle dernier on
-vivait beaucoup au coin du feu. Là se passaient de grands événements:
-le foyer de cuivre doré est une merveille de sculpture, le chambranle
-est d'un fini précieux, la pelle et les pincettes sont délicieusement
-travaillées, le soufflet est un bijou. La tapisserie de l'écran vient
-des Gobelins, et sa monture est exquise; les folles figures qui courent
-le long, sur les pieds, sur la barre d'appui, sur les branches, sont
-ravissantes; tout en est ouvragé comme un éventail. Qui lui avait donné
-ce joli meuble qu'elle aimait beaucoup? Je voudrais le savoir. Combien
-de fois je l'ai vue, le pied sur la barre, enfoncée dans sa bergère, sa
-robe à demi relevée sur le genou par son attitude, prenant, remettant
-et reprenant sa tabatière sur la tablette entre sa boîte à pastilles
-et ses mitaines de soie! Était-elle coquette? Jusqu'au jour de sa mort
-elle a eu soin d'elle comme si elle se trouvait au lendemain de ce beau
-portrait, comme si elle attendait la fleur de la cour qui se pressait
-autour d'elle. Cette bergère m'a rappelé l'inimitable mouvement
-qu'elle donnait à ses jupes en s'y plongeant. Ces femmes du temps
-passé emportent avec elles certains secrets qui peignent leur époque.
-La princesse avait des airs de tête, une manière de jeter ses mots et
-ses regards, un langage particulier que je ne retrouvais point chez
-ma mère: il s'y trouvait de la finesse et de la bonhomie, du dessein
-sans apprêt. Sa conversation était à la fois prolixe et laconique.
-Elle contait bien et peignait en trois mots. Elle avait surtout cette
-excessive liberté de jugement qui certes a influé sur la tournure de
-mon esprit. De sept à dix ans, j'ai vécu dans ses poches; elle aimait
-autant à m'attirer chez elle que j'aimais à y aller. Cette prédilection
-a été cause de plus d'une querelle entre elle et ma mère. Or, rien
-n'attise un sentiment autant que le vent glacé de la persécution.
-Avec quelle grâce me disait-elle: «Vous voilà, petite masque!» quand
-la couleuvre de la curiosité m'avait prêté ses mouvements pour me
-glisser entre les portes jusqu'à elle. Elle se sentait aimée, elle
-aimait mon naïf amour qui mettait un rayon de soleil dans son hiver.
-Je ne sais pas ce qui se passait chez elle le soir, mais elle avait
-beaucoup de monde; lorsque je venais le matin, sur la pointe du pied,
-savoir s'il faisait jour chez elle, je voyais les meubles de son salon
-dérangés, les tables de jeu dressées, beaucoup de tabac par places.
-Ce salon est dans le même style que la chambre, les meubles sont
-singulièrement contournés, les bois sont à moulures creuses, à
-pieds de biche. Des guirlandes de fleurs richement sculptées et d'un
-beau caractère serpentent à travers les glaces et descendent le long
-en festons. Il y a sur les consoles de beaux cornets de la Chine. Le
-fond de l'ameublement est ponceau et blanc. Ma grand'mère était une
-brune fière et piquante, son teint se devine au choix de ses couleurs.
-J'ai retrouvé dans ce salon une table à écrire dont les figures avaient
-beaucoup occupé mes yeux autrefois; elle est plaquée en argent ciselé;
-elle lui a été donnée par un Lomellini de Gênes. Chaque côté de cette
-table représente les occupations de chaque saison; les personnages
-sont en relief, il y en a des centaines dans chaque tableau. Je suis
-restée deux heures toute seule, reprenant mes souvenirs un à un, dans
-le sanctuaire où a expiré une des femmes de la cour de Louis XV les
-plus célèbres et par son esprit et par sa beauté. Tu sais comme on m'a
-brusquement séparée d'elle, du jour au lendemain, en 1816.--Allez dire
-adieu à votre grand'mère, me dit ma mère. J'ai trouvé la princesse,
-non pas surprise de mon départ, mais insensible en apparence. Elle
-m'a reçue comme à l'ordinaire.--«Tu vas au couvent, mon bijou, me
-dit-elle, tu y verras ta tante, une excellente femme. J'aurai soin que
-tu ne sois point sacrifiée, tu seras indépendante et à même de marier
-qui tu voudras.» Elle est morte six mois après; elle avait remis son
-testament au plus assidu de ses vieux amis, au prince de Talleyrand,
-qui, en faisant une visite à mademoiselle de Chargeboeuf, a trouvé
-le moyen de me faire savoir par elle que ma grand'mère me défendait de
-prononcer des voeux. J'espère bien que tôt ou tard je rencontrerai le
-prince; et sans doute, il m'en dira davantage. Ainsi, ma belle biche,
-si je n'ai trouvé personne pour me recevoir, je me suis consolée avec
-l'ombre de la chère princesse, et je me suis mise en mesure de remplir
-une de nos conventions, qui est, souviens-t'en, de nous initier aux
-plus petits détails de notre case et de notre vie. Il est si doux de
-savoir où et comment vit l'être qui nous est cher! Dépeins-moi bien
-les moindres choses qui t'entourent, tout enfin, même les effets du
-couchant dans les grands arbres.
-
-
- 10 octobre.
-
-J'étais arrivée à trois heures après midi. Vers cinq heures et
-demie, Rose est venue me dire que ma mère était rentrée, et je
-suis descendue pour lui rendre mes respects. Ma mère occupe au
-rez-de-chaussée un appartement disposé, comme le mien, dans le même
-pavillon. Je suis au-dessus d'elle, et nous avons le même escalier
-dérobé. Mon père est dans le pavillon opposé; mais, comme du côté de la
-cour il a de plus l'espace que prend dans le nôtre le grand escalier,
-son appartement est beaucoup plus vaste que les nôtres. Malgré les
-devoirs de la position que le retour des Bourbons leur a rendue, mon
-père et ma mère continuent d'habiter le rez-de-chaussée et peuvent y
-recevoir, tant sont grandes les maisons de nos pères. J'ai trouvé ma
-mère dans son salon, où il n'y a rien de changé. Elle était habillée.
-De marche en marche je m'étais demandé comment serait pour moi cette
-femme, qui a été si peu mère que je n'ai reçu d'elle en huit ans que
-les deux lettres que tu connais. En pensant qu'il était indigne de moi
-de jouer une tendresse impossible, je m'étais composée en religieuse
-idiote, et suis entrée assez embarrassée intérieurement. Cet embarras
-s'est bientôt dissipé. Ma mère a été d'une grâce parfaite; elle ne m'a
-pas témoigné de fausse tendresse, elle n'a pas été froide, elle ne m'a
-pas traitée en étrangère, elle ne m'a pas mise dans son sein comme une
-fille aimée; elle m'a reçue comme si elle m'eût vue la veille, elle a
-été la plus douce, la plus sincère amie; elle m'a parlé comme à une
-femme faite, et m'a d'abord embrassée au front.--«Ma chère petite, si
-vous devez mourir au couvent, m'a-t-elle dit, il vaut mieux vivre au
-milieu de nous. Vous trompez les desseins de votre père et les miens,
-mais nous ne sommes plus au temps où les parents étaient aveuglément
-obéis. L'intention de monsieur de Chaulieu, qui s'est trouvée d'accord
-avec la mienne, est de ne rien négliger pour vous rendre la vie
-agréable et de vous laisser voir le monde. A votre âge, j'eusse pensé
-comme vous; ainsi je ne vous en veux point: vous ne pouvez comprendre
-ce que nous vous demandions. Vous ne me trouverez point d'une sévérité
-ridicule. Si vous avez soupçonné mon coeur, vous reconnaîtrez bientôt
-que vous vous trompiez. Quoique je veuille vous laisser parfaitement
-libre, je crois que pour les premiers moments vous ferez sagement
-d'écouter les avis d'une mère qui se conduira comme une soeur avec
-vous.» La duchesse parlait d'une voix douce, et remettait en ordre ma
-pèlerine de pensionnaire. Elle m'a séduite. A trente-huit ans, elle est
-belle comme un ange; elle a des yeux d'un noir bleu, des cils comme des
-soies, un front sans plis, un teint blanc et rose à faire croire
-qu'elle se farde, des épaules et une poitrine étonnantes, une taille
-cambrée et mince comme la tienne, une main d'une beauté rare, c'est une
-blancheur de lait; des ongles où séjourne la lumière, tant ils sont
-polis; le petit doigt légèrement écarté, le pouce d'un fini d'ivoire.
-Enfin elle a le pied de sa main, le pied espagnol de mademoiselle de
-Vandenesse. Si elle est ainsi à quarante, elle sera belle encore à
-soixante ans.
-
-J'ai répondu, ma biche, en fille soumise. J'ai été pour elle ce
-qu'elle a été pour moi, j'ai même été mieux: sa beauté m'a vaincue,
-je lui ai pardonné son abandon, j'ai compris qu'une femme comme elle
-avait été entraînée par son rôle de reine. Je le lui ai dit naïvement
-comme si j'eusse causé avec toi. Peut-être ne s'attendait-elle pas à
-trouver un langage d'amour dans la bouche de sa fille? Les sincères
-hommages de mon admiration l'ont infiniment touchée: ses manières
-ont changé, sont devenues plus gracieuses encore; elle a quitté le
-vous.--«Tu es une bonne fille, et j'espère que nous resterons amies.»
-Ce mot m'a paru d'une adorable naïveté. Je n'ai pas voulu lui faire
-voir comment je le prenais, car j'ai compris aussitôt que je dois lui
-laisser croire qu'elle est beaucoup plus fine et plus spirituelle que
-sa fille. J'ai donc fait la niaise, elle a été enchantée de moi. Je
-lui ai baisé les mains à plusieurs reprises en lui disant que j'étais
-bien heureuse qu'elle agît ainsi avec moi, que je me sentais à l'aise,
-et je lui ai même confié ma terreur. Elle a souri, m'a prise par le
-cou pour m'attirer à elle et me baiser au front par un geste plein
-de tendresse.--«Chère enfant, a-t-elle dit, nous avons du monde à
-dîner aujourd'hui, vous penserez peut-être comme moi qu'il vaut mieux
-attendre que la couturière vous ait habillée pour faire votre entrée
-dans le monde; ainsi, après avoir vu votre père et votre frère, vous
-remonterez chez vous.» Ce à quoi j'ai de grand coeur acquiescé. La
-ravissante toilette de ma mère était la première révélation de ce
-monde entrevu dans nos rêves; mais je ne me suis pas senti le moindre
-mouvement de jalousie. Mon père est entré.--«Monsieur, voilà votre
-fille,» lui a dit la duchesse.
-
-Mon père a pris soudain pour moi les manières les plus tendres;
-il a si parfaitement joué son rôle de père que je lui en ai cru
-le coeur.--«Vous voilà donc, fille rebelle!» m'a-t-il dit en me
-prenant les deux mains dans les siennes et me les baisant avec plus
-de galanterie que de paternité. Et il m'a attirée sur lui, m'a prise
-par la taille, m'a serrée pour m'embrasser sur les joues et au
-front.--«Vous réparerez le chagrin que nous cause votre changement
-de vocation par les plaisirs que nous donneront vos succès dans le
-monde.--Savez-vous, madame, qu'elle sera fort jolie et que vous pourrez
-être fière d'elle un jour?--Voici votre frère Rhétoré.--Alphonse,
-dit-il à un beau jeune homme qui est entré, voilà votre soeur la
-religieuse qui veut jeter le froc aux orties.»
-
-Mon frère est venu sans trop se presser, m'a pris la main et me l'a
-serrée.--«Embrassez-la donc,» lui a dit le duc. Et il m'a baisée sur
-chaque joue.--«Je suis enchanté de vous voir, ma soeur, m'a-t-il dit,
-et je suis de votre parti contre mon père.» Je l'ai remercié; mais il
-me semble qu'il aurait bien pu venir à Blois, quand il allait à Orléans
-voir notre frère le marquis à sa garnison. Je me suis retirée en
-craignant qu'il n'arrivât des étrangers. J'ai fait quelques rangements
-chez moi, j'ai mis sur le velours ponceau de la belle table tout ce
-qu'il me fallait pour t'écrire en songeant à ma nouvelle position.
-
-Voilà, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les choses
-se sont passées au retour d'une jeune fille de dix-huit ans, après
-une absence de neuf années, dans une des plus illustres familles du
-royaume. Le voyage m'avait fatiguée, et aussi les émotions de ce
-retour en famille: je me suis donc couchée comme au couvent, à huit
-heures, après avoir soupé. L'on a conservé jusqu'à un petit couvert de
-porcelaine de Saxe que cette chère princesse gardait pour manger seule
-chez elle, quand elle en avait la fantaisie.
-
-
-II
-
- LA MÊME A LA MÊME.
-
- 25 novembre.
-
-Le lendemain j'ai trouvé mon appartement mis en ordre et fait par le
-vieux Philippe, qui avait mis des fleurs dans les cornets. Enfin je me
-suis installée. Seulement personne n'avait songé qu'une pensionnaire
-des Carmélites a faim de bonne heure, et Rose a eu mille peines à
-me faire déjeuner.--«Mademoiselle s'est couchée à l'heure où
-l'on a servi le dîner et se lève au moment où monseigneur vient de
-rentrer,» m'a-t-elle dit. Je me suis mise à écrire. Vers une heure
-mon père a frappé à la porte de mon petit salon et m'a demandé si je
-pouvais le recevoir; je lui ai ouvert la porte, il est entré et m'a
-trouvée t'écrivant.--«Ma chère, vous avez à vous habiller, à vous
-arranger ici; vous trouverez douze mille francs dans cette bourse.
-C'est une année du revenu que je vous accorde pour votre entretien.
-Vous vous entendrez avec votre mère pour prendre une gouvernante qui
-vous convienne, si miss Griffith ne vous plaît pas; car madame de
-Chaulieu n'aura pas le temps de vous accompagner le matin. Vous aurez
-une voiture à vos ordres et un domestique.»--«Laissez-moi Philippe,»
-lui dis-je.--«Soit, répondit-il. Mais n'ayez nul souci: votre fortune
-est assez considérable pour que vous ne soyez à charge ni à votre mère
-ni à moi.»--«Serais-je indiscrète en vous demandant quelle est ma
-fortune?»--«Nullement, mon enfant, a-t-il dit: votre grand'mère vous a
-laissé cinq cent mille francs qui étaient ses économies, car elle n'a
-point voulu frustrer sa famille d'un seul morceau de terre. Cette somme
-a été placée sur le grand-livre. L'accumulation des intérêts a produit
-aujourd'hui environ quarante mille francs de rente. Je voulais employer
-cette somme à constituer la fortune de votre second frère; aussi
-dérangez-vous beaucoup mes projets; mais dans quelque temps peut-être
-y concourrez-vous: j'attendrai tout de vous-même. Vous me paraissez
-plus raisonnable que je ne le croyais. Je n'ai pas besoin de vous dire
-comment se conduit une demoiselle de Chaulieu; la fierté peinte dans
-vos traits est mon sûr garant. Dans notre maison, les précautions
-que prennent les petites gens pour leurs filles sont injurieuses.
-Une médisance sur votre compte peut coûter la vie à celui qui se la
-permettrait ou à l'un de vos frères si le ciel était injuste. Je ne
-vous en dirai pas davantage sur ce chapitre. Adieu, chère petite.» Il
-m'a baisée au front et s'est en allé. Après une persévérance de neuf
-années, je ne m'explique pas l'abandon de ce plan. Mon père a été d'une
-clarté que j'aime. Il n'y a dans sa parole aucune ambiguïté. Ma fortune
-doit être à son fils le marquis. Qui donc a eu des entrailles? est-ce
-ma mère, est-ce mon père, serait-ce mon frère?
-
-Je suis restée assise sur le sofa de ma grand'mère, les yeux sur la
-bourse que mon père avait laissée sur la cheminée, à la fois satisfaite
-et mécontente de cette attention qui maintenait ma pensée sur
-l'argent. Il est vrai que je n'ai plus à y songer: mes doutes sont
-éclaircis, et il y a quelque chose de digne à m'éviter toute souffrance
-d'orgueil à ce sujet. Philippe a couru toute la journée chez les
-différents marchands et ouvriers qui vont être chargés d'opérer ma
-métamorphose.
-
-Une célèbre couturière, une certaine Victorine, est venue, ainsi qu'une
-lingère et un cordonnier. Je suis impatiente, comme un enfant de savoir
-comment je serai lorsque j'aurai quitté le sac où nous enveloppait
-le costume conventuel; mais tous ces ouvriers veulent beaucoup de
-temps: le tailleur de corsets demande huit jours si je ne veux pas
-gâter ma taille. Ceci devient grave, j'ai donc une taille? Janssen, le
-cordonnier de l'Opéra, m'a positivement assuré que j'avais le pied de
-ma mère. J'ai passé toute la matinée à ces occupations sérieuses. Il
-est venu jusqu'à un gantier qui a pris mesure de ma main. La lingère
-a eu mes ordres. A l'heure de mon dîner, qui s'est trouvée celle du
-déjeuner, ma mère m'a dit que nous irions ensemble chez les modistes
-pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de
-commander les miens. Je suis étourdie de ce commencement d'indépendance
-comme un aveugle qui recouvrerait la vue. Je puis juger de ce qu'est
-une carmélite à une fille du monde: la différence est si grande que
-nous n'aurions jamais pu la concevoir. Pendant ce déjeuner mon père
-fut distrait, et nous le laissâmes à ses idées; il est fort avant dans
-les secrets du roi. J'étais parfaitement oubliée, il se souviendra de
-moi quand je lui serai nécessaire, j'ai vu cela. Mon père est un homme
-charmant, malgré ses cinquante ans: il a une taille jeune, il est bien
-fait, il est blond, il a une tournure et des grâces exquises; il a la
-figure à la fois parlante et muette des diplomates; son nez est mince
-et long, ses yeux sont bruns. Quel joli couple! Combien de pensées
-singulières m'ont assaillie en voyant clairement que ces deux êtres,
-également nobles, riches, supérieurs, ne vivent point ensemble, n'ont
-rien de commun que le nom, et se maintiennent unis aux yeux du monde.
-L'élite de la cour et de la diplomatie était hier là. Dans quelques
-jours je vais à un bal chez la duchesse de Maufrigneuse, et je serai
-présentée à ce monde que je voudrais tant connaître. Il va venir tous
-les matins un maître de danse: je dois savoir danser dans un mois,
-sous peine de ne pas aller au bal. Ma mère, avant le dîner, est venue
-me voir relativement à ma gouvernante. J'ai gardé miss Griffith,
-qui lui a été donnée par l'ambassadeur d'Angleterre. Cette miss est la
-fille d'un ministre: elle est parfaitement élevée; sa mère était noble,
-elle a trente-six ans, elle m'apprendra l'anglais. Ma Griffith est
-assez belle pour avoir des prétentions; elle est pauvre et fière, elle
-est Écossaise, elle sera mon chaperon, elle couchera dans la chambre
-de Rose. Rose sera aux ordres de miss Griffith. J'ai vu sur-le-champ
-que je gouvernerais ma gouvernante. Depuis six jours que nous sommes
-ensemble, elle a parfaitement compris que moi seule puis m'intéresser
-à elle; moi, malgré sa contenance de statue, j'ai compris parfaitement
-qu'elle sera très-complaisante pour moi. Elle me semble une bonne
-créature, mais discrète. Je n'ai rien pu savoir de ce qui s'est dit
-entre elle et ma mère.
-
-Autre nouvelle qui me paraît peu de chose!
-
-Ce matin mon père a refusé le ministère qui lui a été proposé. De là
-sa préoccupation de la veille. Il préfère une ambassade, a-t-il dit,
-aux ennuis des discussions publiques. L'Espagne lui sourit. J'ai su
-ces nouvelles au déjeuner, seul moment de la journée où mon père, ma
-mère, mon frère se voient dans une sorte d'intimité. Les domestiques
-ne viennent alors que quand on les sonne. Le reste du temps, mon frère
-est absent aussi bien que mon père. Ma mère s'habille, elle n'est
-jamais visible de deux heures à quatre: à quatre heures, elle sort
-pour une promenade d'une heure; elle reçoit de six à sept quand elle
-ne dîne pas en ville; puis la soirée est employée par les plaisirs,
-le spectacle, le bal, les concerts, les visites. Enfin sa vie est si
-remplie que je ne crois pas qu'elle ait un quart d'heure à elle. Elle
-doit passer un temps assez considérable à sa toilette du matin, car
-elle est divine au déjeuner, qui a lieu entre onze heures et midi. Je
-commence à m'expliquer les bruits qui se font chez elle: elle prend
-d'abord un bain presque froid, et une tasse de café à la crème et
-froid, puis elle s'habille; elle n'est jamais éveillée avant neuf
-heures, excepté les cas extraordinaires; l'été il y a des promenades
-matinales à cheval. A deux heures, elle reçoit un jeune homme que je
-n'ai pu voir encore. Voilà notre vie de famille. Nous nous rencontrons
-à déjeuner et à dîner; mais je suis souvent seule avec ma mère à ce
-repas. Je devine que plus souvent encore je dînerai seule chez moi
-avec miss Griffith, comme faisait ma grand'mère. Ma mère dîne souvent
-en ville. Je ne m'étonne plus du peu de souci de ma famille pour moi.
-Ma chère, à Paris, il y a de l'héroïsme à aimer les gens qui sont
-auprès de nous, car nous ne sommes pas souvent avec nous-mêmes.
-Comme on oublie les absents dans cette ville! Et cependant je n'ai pas
-encore mis le pied dehors, je ne connais rien; j'attends que je sois
-déniaisée, que ma mise et mon air soient en harmonie avec ce monde dont
-le mouvement m'étonne, quoique je n'en entende le bruit que de loin.
-Je ne suis encore sortie que dans le jardin. Les Italiens commencent à
-chanter dans quelques jours. Ma mère y a une loge. Je suis comme folle
-du désir d'entendre la musique italienne et de voir un opéra français.
-Je commence à rompre les habitudes du couvent pour prendre celles de
-la vie du monde. Je t'écris le soir jusqu'au moment où je me couche,
-qui maintenant est reculé jusqu'à dix heures, l'heure à laquelle ma
-mère sort quand elle ne va pas à quelque théâtre. Il y a douze théâtres
-à Paris. Je suis d'une ignorance crasse, et je lis beaucoup, mais je
-lis indistinctement. Un livre me conduit à un autre. Je trouve les
-titres de plusieurs ouvrages sur la couverture de celui que j'ai;
-mais personne ne peut me guider, en sorte que j'en rencontre de fort
-ennuyeux. Ce que j'ai lu de la littérature moderne roule sur l'amour,
-le sujet qui nous occupait tant, puisque toute notre destinée est faite
-par l'homme et pour l'homme; mais combien ces auteurs sont au-dessous
-de deux petites filles nommées la biche blanche et la mignonne, Renée
-et Louise! Ah! chère ange, quels pauvres événements, quelle bizarrerie,
-et combien l'expression de ce sentiment est mesquine! Deux livres
-cependant m'ont étrangement plu, l'un est Corinne et l'autre Adolphe.
-A propos de ceci, j'ai demandé à mon père si je pourrais voir madame
-de Staël. Ma mère, mon père et Alphonse se sont mis à rire. Alphonse a
-dit:--«D'où vient-elle donc?» Mon père a répondu:--«Nous sommes bien
-niais, elle vient des Carmélites.»--«Ma fille, madame de Staël est
-morte,» m'a dit la duchesse avec douceur.
-
---«Comment une femme peut-elle être trompée?» ai-je dit à miss Griffith
-en terminant Adolphe.--«Mais quand elle aime,» m'a dit miss Griffith.
-Dis donc, Renée, est-ce qu'un homme pourra nous tromper?... Miss
-Griffith a fini par entrevoir que je ne suis sotte qu'à demi, que j'ai
-une éducation inconnue, celle que nous nous sommes donnée l'une à
-l'autre en raisonnant à perte de vue. Elle a compris que mon ignorance
-porte seulement sur les choses extérieures. La pauvre créature m'a
-ouvert son coeur. Cette réponse laconique, mise en balance contre
-tous les malheurs imaginables, m'a causé un léger frisson. La
-Griffith me répéta de ne me laisser éblouir par rien dans le monde et
-de me défier de tout, principalement de ce qui me plaira le plus. Elle
-ne sait et ne peut rien me dire de plus. Ce discours est trop monotone.
-Elle se rapproche en ceci de la nature de l'oiseau qui n'a qu'un cri.
-
-
-III
-
- DE LA MÊME A LA MÊME.
-
- Décembre.
-
-Ma chérie, me voici prête à entrer dans le monde; aussi ai-je tâché
-d'être bien folle avant de me composer pour lui. Ce matin, après
-beaucoup d'essais, je me suis vue bien et dûment corsetée, chaussée,
-serrée, coiffée, habillée, parée. J'ai fait comme les duellistes avant
-le combat: je me suis exercée à huis-clos. J'ai voulu me voir sous les
-armes, je me suis de très-bonne grâce trouvé un petit air vainqueur et
-triomphant auquel il faudra se rendre. Je me suis examinée et jugée.
-J'ai passé la revue de mes forces en mettant en pratique cette belle
-maxime de l'antiquité: Connais-toi toi-même! J'ai eu des plaisirs
-infinis en faisant ma connaissance. Griffith a été seule dans le secret
-de ma jouerie à la poupée. J'étais à la fois la poupée et l'enfant. Tu
-crois me connaître? point!
-
-Voici, Renée, le portrait de ta soeur autrefois déguisée en carmélite
-et ressuscitée en fille légère et mondaine. La Provence exceptée, je
-suis une des plus belles personnes de France. Ceci me paraît le vrai
-sommaire de cet agréable chapitre. J'ai des défauts; mais, si j'étais
-homme, je les aimerais. Ces défauts viennent des espérances que je
-donne. Quand on a, quinze jours durant, admiré l'exquise rondeur des
-bras de sa mère, et que cette mère est la duchesse de Chaulieu, ma
-chère, on se trouve malheureuse en se voyant des bras maigres; mais
-on s'est consolée en trouvant le poignet fin, une certaine suavité de
-linéaments dans ces creux qu'un jour une chair satinée viendra poteler,
-arrondir et modeler. Le dessin un peu sec du bras se retrouve dans
-les épaules. A la vérité, je n'ai pas d'épaules, mais de dures
-omoplates qui forment deux plans heurtés. Ma taille est également
-sans souplesse, les flancs sont roides. Ouf! j'ai tout dit. Mais ces
-profils sont fins et fermes, la santé mord de sa flamme vive et pure
-ces lignes nerveuses, la vie et le sang bleu courent à flots sous une
-peau transparente. Mais la plus blonde fille d'Ève la blonde est une
-négresse à côté de moi! Mais j'ai un pied de gazelle! Mais toutes
-les entournures sont délicates, et je possède les traits corrects
-d'un dessin grec. Les tons de chair ne sont pas fondus, c'est vrai,
-mademoiselle; mais ils sont vivaces: je suis un très-joli fruit vert,
-et j'en ai la grâce verte. Enfin je ressemble à la figure qui, dans le
-vieux missel de ma tante, s'élève d'un lis violâtre. Mes yeux bleus ne
-sont pas bêtes, ils sont fiers, entourés de deux marges de nacre vive
-nuancée par de jolies fibrilles et sur lesquelles mes cils longs et
-pressés ressemblent à des franges de soie. Mon front étincelle, mes
-cheveux ont les racines délicieusement plantées, ils offrent de petites
-vagues d'or pâle, bruni dans les milieux et d'où s'échappent quelques
-cheveux mutins qui disent assez que je ne suis pas une blonde fade
-et à évanouissements, mais une blonde méridionale et pleine de sang,
-une blonde qui frappe au lieu de se laisser atteindre. Le coiffeur ne
-voulait-il pas me les lisser en deux bandeaux et me mettre sur le front
-une perle retenue par une chaîne d'or, en me disant que j'aurais l'air
-moyen-âge.--«Apprenez que je n'ai pas assez d'âge pour en être au moyen
-et pour mettre un ornement qui rajeunisse!» Mon nez est mince, les
-narines sont bien coupées et séparées par une charmante cloison rose;
-il est impérieux, moqueur, et son extrémité est trop nerveuse pour
-jamais ni grossir ni rougir. Ma chère biche, si ce n'est pas à faire
-prendre une fille sans dot, je ne m'y connais pas. Mes oreilles ont des
-enroulements coquets, une perle à chaque bout y paraîtra jaune. Mon
-col est long, il a ce mouvement serpentin qui donne tant de majesté.
-Dans l'ombre, sa blancheur se dore. Ah! j'ai peut-être la bouche un peu
-grande, mais elle est si expressive, les lèvres sont d'une si belle
-couleur, les dents rient de si bonne grâce! Et puis, ma chère, tout
-est en harmonie: on a une démarche, on a une voix! L'on se souvient
-des mouvements de jupe de son aïeule, qui n'y touchait jamais; enfin
-je suis belle et gracieuse. Suivant ma fantaisie, je puis rire comme
-nous avons ri souvent, et je serai respectée: il y aura je ne sais quoi
-d'imposant dans les fossettes que de ses doigts légers la Plaisanterie
-fera dans mes joues blanches. Je puis baisser les yeux et me
-donner un coeur de glace sous mon front de neige. Je puis offrir
-le cou mélancolique du cygne en me posant en madone, et les vierges
-dessinées par les peintres seront à cent piques au-dessous de moi; je
-serai plus haut qu'elles dans le ciel. Un homme sera forcé, pour me
-parler, de musiquer sa voix.
-
-Je suis donc armée de toutes pièces, et puis parcourir le clavier
-de la coquetterie depuis les notes les plus graves jusqu'au jeu le
-plus flûté. C'est un immense avantage que de ne pas être uniforme. Ma
-mère n'est ni folâtre, ni virginale; elle est exclusivement digne,
-imposante; elle ne peut sortir de là que pour devenir léonine; quand
-elle blesse, elle guérit difficilement; moi, je saurai blesser et
-guérir. Je suis tout autre encore que ma mère. Aussi n'y a-t-il pas
-de rivalité possible entre nous, à moins que nous ne nous disputions
-sur le plus ou le moins de perfection de nos extrémités qui sont
-semblables. Je tiens de mon père, il est fin et délié. J'ai les
-manières de ma grand'mère et son charmant ton de voix, une voix de tête
-quand elle est forcée, une mélodieuse voix de poitrine dans le médium
-du tête-à-tête. Il me semble que c'est seulement aujourd'hui que j'ai
-quitté le couvent. Je n'existe pas encore pour le monde, je lui suis
-inconnue. Quel délicieux moment! Je m'appartiens encore, comme une
-fleur qui n'a pas été vue et qui vient d'éclore. Eh! bien, mon ange,
-quand je me suis promenée dans mon salon en me regardant, quand j'ai vu
-l'ingénue défroque de la pensionnaire, j'ai eu je ne sais quoi dans le
-coeur: regrets du passé, inquiétudes sur l'avenir, craintes du monde,
-adieux à nos pâles marguerites innocemment cueillies, effeuillées
-insouciamment; il y avait de tout cela; mais il y avait aussi de ces
-idées fantasques que je renvoie dans les profondeurs de mon âme, où je
-n'ose descendre et d'où elles viennent.
-
-Ma Renée, j'ai un trousseau de mariée! Le tout est bien rangé, parfumé
-dans les tiroirs de cèdre et à devant de laque du délicieux cabinet
-de toilette. J'ai rubans, chaussures, gants, tout en profusion.
-Mon père m'a donné gracieusement les bijoux de la jeune fille: un
-nécessaire, une toilette, une cassolette, un éventail, une ombrelle,
-un livre de prières, une chaîne d'or, un cachemire; il m'a promis de
-me faire apprendre à monter à cheval. Enfin, je sais danser! Demain,
-oui, demain soir, je suis présentée. Ma toilette est une robe de
-mousseline blanche. J'ai pour coiffure une guirlande de roses blanches
-à la grecque. Je prendrai mon air de madone: je veux être bien
-niaise et avoir les femmes pour moi. Ma mère est à mille lieues de ce
-que je t'écris, elle me croit incapable de réflexion. Si elle lisait
-ma lettre, elle serait stupide d'étonnement. Mon frère m'honore d'un
-profond mépris, et me continue les bontés de son indifférence. C'est
-un beau jeune homme, mais quinteux et mélancolique. J'ai son secret:
-ni le duc ni la duchesse ne l'ont deviné. Quoique duc et jeune, il est
-jaloux de son père, il n'est rien dans l'État, il n'a point de charge
-à la cour, il n'a point à dire: Je vais à la Chambre. Il n'y a que moi
-dans la maison qui ai seize heures pour réfléchir: mon père est dans
-les affaires publiques et dans ses plaisirs, ma mère est occupée aussi;
-personne ne réagit sur soi dans la maison, on est toujours dehors, il
-n'y a pas assez de temps pour la vie. Je suis curieuse à l'excès de
-savoir quel attrait invincible a le monde pour vous garder tous les
-soirs de neuf heures à deux ou trois heures du matin, pour vous faire
-faire tant de frais et supporter tant de fatigues. En désirant y venir,
-je n'imaginais pas de pareilles distances, de semblables enivrements;
-mais, à la vérité, j'oublie qu'il s'agit de Paris. Ainsi donc, on peut
-vivre les uns auprès des autres, en famille, et ne pas se connaître.
-Une quasi-religieuse arrive, en quinze jours elle aperçoit ce qu'un
-homme d'État ne voit pas dans sa maison. Peut-être le voit-il, et y
-a-t-il de la paternité dans son aveuglement volontaire. Je sonderai ce
-coin obscur.
-
-
-IV
-
- DE LA MÊME A LA MÊME.
-
- 15 décembre.
-
-Hier, à deux heures, je suis allée me promener aux Champs-Élysées et
-au bois de Boulogne par une de ces journées d'automne comme nous en
-avons tant admiré sur les bords de la Loire. J'ai donc enfin vu Paris!
-L'aspect de la place Louis XV est vraiment beau, mais de ce beau
-que créent les hommes. J'étais bien mise, mélancolique quoique bien
-disposée à rire, la figure calme sous un charmant chapeau, les bras
-croisés. Je n'ai pas recueilli le moindre sourire, je n'ai pas
-fait rester un seul pauvre petit jeune homme hébété sur ses jambes,
-personne ne s'est retourné pour me voir, et cependant la voiture
-allait avec une lenteur en harmonie avec ma pose. Je me trompe, un duc
-charmant qui passait a brusquement retourné son cheval. Cet homme qui,
-pour le public, a sauvé mes vanités, était mon père dont l'orgueil,
-me dit-il, venait d'être agréablement flatté. J'ai rencontré ma mère
-qui m'a, du bout du doigt, envoyé un petit salut qui ressemblait à
-un baiser. Ma Griffith, qui ne se défiait de personne, regardait à
-tort et à travers. Selon mon idée, une jeune personne doit toujours
-savoir où elle pose son regard. J'étais furieuse. Un homme a très
-sérieusement examiné ma voiture sans faire attention à moi. Ce flatteur
-était probablement un carrossier. Je me suis trompée dans l'évaluation
-de mes forces: la beauté, ce rare privilége que Dieu seul donne, est
-donc plus commune à Paris que je ne le pensais. Des minaudières ont
-été gracieusement saluées. A des visages empourprés, les hommes se
-sont dit: «La voilà!» Ma mère a été prodigieusement admirée. Cette
-énigme a un mot, et je le chercherai. Les hommes, ma chère, m'ont paru
-généralement très laids. Ceux qui sont beaux nous ressemblent en mal.
-Je ne sais quel fatal génie a inventé leur costume: il est surprenant
-de gaucherie quand on le compare à celui des siècles précédents; il
-est sans éclat, sans couleur ni poésie; il ne s'adresse ni aux sens,
-ni à l'esprit, ni à l'oeil, et il doit être incommode; il est sans
-ampleur, écourté. Le chapeau surtout m'a frappé: c'est un tronçon de
-colonne, il ne prend point la forme de la tête; mais il est, m'a-t-on
-dit, plus facile de faire une révolution que de rendre les chapeaux
-gracieux. La bravoure, en France, recule devant un feutre rond, et
-faute de courage pendant une journée on y reste ridiculement coiffé
-pendant toute la vie. Et l'on dit les Français légers! Les hommes
-sont d'ailleurs parfaitement horribles de quelque façon qu'ils se
-coiffent. Je n'ai vu que des visages fatigués et durs, où il n'y a ni
-calme ni tranquillité; les lignes sont heurtées et les rides annoncent
-des ambitions trompées, des vanités malheureuses. Un beau front est
-rare.--«Ah! voilà les Parisiens,» disais-je à miss Griffith. «Des
-hommes bien aimables et bien spirituels,» m'a-t-elle répondu. Je me
-suis tue. Une fille de trente-six ans a bien de l'indulgence au fond du
-coeur.
-
-Le soir, je suis allée au bal, et m'y suis tenue aux côtés de ma mère,
-qui m'a donné le bras avec un dévouement bien récompensé. Les
-honneurs étaient pour elle, j'ai été le prétexte des plus agréables
-flatteries. Elle a eu le talent de me faire danser avec des imbéciles
-qui m'ont tous parlé de la chaleur comme si j'eusse été gelée, et de la
-beauté du bal comme si j'étais aveugle. Aucun n'a manqué de s'extasier
-sur une chose étrange, inouïe, extraordinaire, singulière, bizarre,
-c'est de m'y voir pour la première fois. Ma toilette, qui me ravissait
-dans mon salon blanc et or où je paradais toute seule, était à peine
-remarquable au milieu des parures merveilleuses de la plupart des
-femmes. Chacune d'elles avait ses fidèles, elles s'observaient toutes
-du coin de l'oeil, plusieurs brillaient d'une beauté triomphante,
-comme était ma mère. Au bal, une jeune personne ne compte pas, elle y
-est une machine à danser. Les hommes, à de rares exceptions près, ne
-sont pas mieux là qu'aux Champs-Élysées. Ils sont usés, leurs traits
-sont sans caractère, ou plutôt ils ont tous le même caractère. Ces
-mines fières et vigoureuses que nos ancêtres ont dans leurs portraits,
-eux qui joignaient à la force physique la force morale, n'existent
-plus. Cependant il s'est trouvé dans cette assemblée un homme d'un
-grand talent qui tranchait sur la masse par la beauté de sa figure,
-mais il ne m'a pas causé la sensation vive qu'il devait communiquer. Je
-ne connais pas ses oeuvres, et il n'est pas gentilhomme. Quels que
-soient le génie et les qualités d'un bourgeois ou d'un homme anobli,
-je n'ai pas dans le sang une seule goutte pour eux. D'ailleurs, je
-l'ai trouvé si fort occupé de lui, si peu des autres, qu'il m'a fait
-penser que nous devons être des choses et non des êtres pour ces grands
-chasseurs d'idées. Quand les hommes de talent aiment, ils ne doivent
-plus écrire, ou ils n'aiment pas. Il y a quelque chose dans leur
-cervelle qui passe avant leur maîtresse. Il m'a semblé voir tout cela
-dans la tournure de cet homme, qui est, dit-on, professeur, parleur,
-auteur, et que l'ambition rend serviteur de toute grandeur. J'ai pris
-mon parti sur le champ: j'ai trouvé très indigne de moi d'en vouloir
-au monde de mon peu de succès, et je me suis mise à danser sans aucun
-souci. J'ai d'ailleurs trouvé du plaisir à la danse. J'ai entendu
-force commérages sans piquant sur des gens inconnus; mais peut-être
-est-il nécessaire de savoir beaucoup de choses que j'ignore pour les
-comprendre, car j'ai vu la plupart des femmes et des hommes prenant
-un très-vif plaisir à dire ou entendre certaines phrases. Le monde
-offre énormément d'énigmes dont le mot paraît difficile à trouver. Il
-y a des intrigues multipliées. J'ai des yeux assez perçants et
-l'ouïe fine; quant à l'entendement, vous le connaissez, mademoiselle de
-Maucombe!
-
-Je suis revenue lasse et heureuse de cette lassitude. J'ai
-très-naïvement exprimé l'état où je me trouvais à ma mère, en compagnie
-de qui j'étais, et qui m'a dit de ne confier ces sortes de choses qu'à
-elle.--«Ma chère petite, a-t-elle ajouté, le bon goût est autant dans
-la connaissance de choses qu'on doit taire que dans celle des choses
-qu'on peut dire.»
-
-Cette recommandation m'a fait comprendre les sensations sur lesquelles
-nous devons garder le silence avec tout le monde, même peut-être
-avec notre mère. J'ai mesuré d'un coup d'oeil le vaste champ des
-dissimulations femelles. Je puis t'assurer, ma chère biche, que nous
-ferions, avec l'effronterie de notre innocence, deux petites commères
-passablement éveillées. Combien d'instructions dans un doigt posé sur
-les lèvres, dans un mot, dans un regard! Je suis devenue excessivement
-timide en un moment. Eh! quoi? ne pouvoir exprimer le bonheur si
-naturel causé par le mouvement de la danse! Mais, fis-je en moi-même,
-que sera-ce donc de nos sentiments? Je me suis couchée triste. Je sens
-encore vivement l'atteinte de ce premier choc de ma nature franche
-et gaie avec les dures lois du monde. Voilà déjà de ma laine blanche
-laissée aux buissons de la route. Adieu, mon ange!
-
-
-V
-
- RENÉE DE MAUCOMBE A LOUISE DE CHAULIEU.
-
- Octobre.
-
-Combien ta lettre m'a émue! émue surtout par la comparaison de nos
-destinées. Dans quel monde brillant tu vas vivre! dans quelle paisible
-retraite achèverai-je mon obscure carrière! Quinze jours après mon
-arrivée au château de Maucombe, duquel je t'ai trop parlé pour t'en
-parler encore, et où j'ai retrouvé ma chambre à peu près dans l'état où
-je l'avais laissée, mais d'où j'ai pu comprendre le sublime paysage de
-la vallée de Gémenos, qu'enfant je regardais sans y rien voir,
-mon père et ma mère, accompagnés de mes deux frères, m'ont menée dîner
-chez un de mes voisins, un vieux monsieur de l'Estorade, gentilhomme
-devenu très riche comme on devient riche en province par les soins
-de l'avarice. Ce vieillard n'avait pu soustraire son fils unique à
-la rapacité de Buonaparte; après l'avoir sauvé de la conscription,
-il avait été forcé de l'envoyer à l'armée, en 1813, en qualité de
-garde d'honneur: depuis Leipsick, le vieux baron de l'Estorade n'en
-avait plus eu de nouvelles. Monsieur de Montriveau, que monsieur de
-l'Estorade alla voir en 1814, lui affirma l'avoir vu prendre par
-les Russes. Madame de l'Estorade mourut de chagrin en faisant faire
-d'inutiles recherches en Russie. Le baron, vieillard très chrétien,
-pratiquait cette belle vertu théologale que nous cultivions à Blois:
-l'Espérance! Elle lui faisait voir son fils en rêve, et il accumulait
-ses revenus pour ce fils; il prenait soin des parts de ce fils dans les
-successions qui lui venaient de la famille de feu madame de l'Estorade.
-Personne n'avait le courage de plaisanter ce vieillard. J'ai fini par
-deviner que le retour inespéré de ce fils était la cause du mien. Qui
-nous eût dit que pendant les courses vagabondes de notre pensée, mon
-futur cheminait lentement à pied à travers la Russie, la Pologne et
-l'Allemagne? Sa mauvaise destinée n'a cessé qu'à Berlin, où le ministre
-français lui a facilité son retour en France. Monsieur de l'Estorade
-le père, petit gentilhomme de Provence, riche d'environ dix mille
-livres de rentes, n'a pas un nom assez européen pour qu'on s'intéressât
-au chevalier de l'Estorade, dont le nom sentait singulièrement son
-aventurier.
-
-Douze mille livres, produit annuel des biens de madame de l'Estorade,
-accumulées avec les économies paternelles, font au pauvre garde
-d'honneur une fortune considérable en Provence, quelque chose comme
-deux cent cinquante mille livres, outre ses biens au soleil. Le
-bonhomme l'Estorade avait acheté, la veille du jour où il devait
-revoir le chevalier, un beau domaine mal administré, où il se propose
-de planter dix mille mûriers qu'il élevait exprès dans sa pépinière,
-en prévoyant cette acquisition. Le baron, en retrouvant son fils, n'a
-plus eu qu'une pensée, celle de le marier, et de le marier à une jeune
-fille noble. Mon père et ma mère ont partagé pour mon compte la pensée
-de leur voisin dès que le vieillard leur eut annoncé son intention de
-prendre Renée de Maucombe sans dot, et de lui reconnaître au contrat
-toute la somme qui doit revenir à ladite Renée dans leurs
-successions. Dès sa majorité, mon frère cadet, Jean de Maucombe, a
-reconnu avoir reçu de ses parents un avancement d'hoirie équivalant au
-tiers de l'héritage. Voilà comment les familles nobles de la Provence
-éludent l'infâme Code civil du sieur de Buonaparte, qui fera mettre au
-couvent autant de filles nobles qu'il en a fait marier. La noblesse
-française est, d'après le peu que j'ai entendu dire à ce sujet,
-très-divisée sur ces graves matières.
-
-Ce dîner, ma chère mignonne, était une entrevue entre ta biche et
-l'exilé. Procédons par ordre. Les gens du comte de Maucombe se sont
-revêtus de leurs vieilles livrées galonnées, de leurs chapeaux bordés:
-le cocher a pris ses grandes bottes à chaudron, nous avons tenu cinq
-dans le vieux carrosse, et nous sommes arrivés en toute majesté vers
-deux heures, pour dîner à trois, à la bastide où demeure le baron de
-l'Estorade. Le beau-père n'a point de château, mais une simple maison
-de campagne, située au pied d'une de nos collines, au débouché de notre
-belle vallée dont l'orgueil est certes le vieux castel de Maucombe.
-Cette bastide est une bastide: quatre murailles de cailloux revêtues
-d'un ciment jaunâtre, couvertes de tuiles creuses d'un beau rouge.
-Les toits plient sous le poids de cette briqueterie. Les fenêtres
-percées au travers sans aucune symétrie ont des volets énormes peints
-en jaune. Le jardin qui entoure cette habitation est un jardin de
-Provence, entouré de petits murs bâtis en gros cailloux ronds mis par
-couches, et où le génie du maçon éclate dans la manière dont il les
-dispose alternativement inclinés ou debout sur leur hauteur: la couche
-de boue qui les recouvre tombe par places. La tournure domaniale de
-cette bastide vient d'une grille, à l'entrée, sur le chemin. On a
-longtemps pleuré pour avoir cette grille; elle est si maigre qu'elle
-m'a rappelé la soeur Angélique. La maison a un perron en pierre,
-la porte est décorée d'un auvent que ne voudrait pas un paysan de la
-Loire pour son élégante maison en pierre blanche à toiture bleue, où
-rit le soleil. Le jardin, les alentours sont horriblement poudreux,
-les arbres sont brûlés. On voit que, depuis longtemps, la vie du baron
-consiste à se lever, se coucher et se relever le lendemain sans nul
-souci que celui d'entasser sou sur sou. Il mange ce que mangent ses
-deux domestiques, qui sont un garçon provençal et la vieille femme de
-chambre de sa femme. Les pièces ont peu de mobilier. Cependant
-la maison de l'Estorade s'était mise en frais. Elle avait vidé ses
-armoires, convoqué le ban et l'arrière-ban de ses serfs pour ce dîner,
-qui nous a été servi dans une vieille argenterie noire et bosselée.
-L'exilé, ma chère mignonne, est comme la grille, bien maigre! Il est
-pâle, il a souffert, il est taciturne. A trente-sept ans, il a l'air
-d'en avoir cinquante. L'ébène de ses ex-beaux cheveux de jeune homme
-est mélangé de blanc comme l'aile d'une alouette. Ses beaux yeux bleus
-sont caves; il est un peu sourd, ce qui le fait ressembler au chevalier
-de la Triste Figure; néanmoins j'ai consenti gracieusement à devenir
-madame de l'Estorade, à me laisser doter de deux cent cinquante mille
-livres, mais à la condition expresse d'être maîtresse d'arranger la
-bastide et d'y faire un parc. J'ai formellement exigé de mon père de
-me concéder une petite partie d'eau qui peut venir de Maucombe ici.
-Dans un mois je serai madame de l'Estorade, car j'ai plu, ma chère.
-Après les neiges de la Sibérie, un homme est très disposé à trouver
-du mérite à ces yeux noirs qui, disais-tu, faisaient mûrir les fruits
-que je regardais. Louis de l'Estorade paraît excessivement heureux
-d'épouser _la belle Renée de Maucombe_, tel est le glorieux surnom de
-ton amie. Pendant que tu t'apprêtes à moissonner les joies de la plus
-vaste existence, celle d'une demoiselle de Chaulieu dans Paris où tu
-régneras, ta pauvre biche, Renée, cette fille du désert est tombée de
-l'Empyrée où nous nous élevions, dans les réalités vulgaires d'une
-destinée simple comme celle d'une pâquerette. Oui, je me suis juré à
-moi-même de consoler ce jeune homme sans jeunesse, qui a passé du giron
-maternel à celui de la guerre, et des joies de sa bastide aux glaces
-et aux travaux de la Sibérie. L'uniformité de mes jours à venir sera
-variée par les humbles plaisirs de la campagne. Je continuerai l'oasis
-de la vallée de Gémenos autour de ma maison, qui sera majestueusement
-ombragée de beaux arbres. J'aurai des gazons toujours verts en
-Provence, je ferai monter mon parc jusque sur la colline, je placerai
-sur le point le plus élevé quelque joli kiosque d'où mes yeux pourront
-voir peut-être la brillante Méditerranée. L'oranger, le citronnier,
-les plus riches productions de la botanique embelliront ma retraite,
-et j'y serai mère de famille. Une poésie naturelle, indestructible,
-nous environnera. En restant fidèle à mes devoirs, aucun malheur n'est
-à redouter. Mes sentiments chrétiens sont partagés par mon beau-père
-et par le chevalier de l'Estorade. Ah! mignonne, j'aperçois la
-vie comme un de ces grands chemins de France, unis et doux, ombragés
-d'arbres éternels. Il n'y aura pas deux Buonaparte en ce siècle: je
-pourrai garder mes enfants si j'en ai, les élever, en faire des hommes,
-je jouirai de la vie par eux. Si tu ne manques pas à ta destinée, toi
-qui seras la femme de quelque puissant de la terre, les enfants de ta
-Renée auront une active protection. Adieu donc, pour moi du moins, les
-romans et les situations bizarres dont nous nous faisions les héroïnes.
-Je sais déjà par avance l'histoire de ma vie: ma vie sera traversée
-par les grands événements de la dentition de messieurs de l'Estorade,
-par leur nourriture, par les dégâts qu'ils feront dans mes massifs et
-dans ma personne: leur broder des bonnets, être aimée et admirée par
-un pauvre homme souffreteux, à l'entrée de la vallée de Gémenos, voilà
-mes plaisirs. Peut-être un jour la campagnarde ira-t-elle habiter
-Marseille pendant l'hiver; mais alors elle n'apparaîtrait encore
-que sur le théâtre étroit de la province dont les coulisses ne sont
-point périlleuses. Je n'aurai rien à redouter, pas même une de ces
-admirations qui peuvent nous rendre fières. Nous nous intéresserons
-beaucoup aux vers à soie pour lesquels nous aurons des feuilles de
-mûrier à vendre. Nous connaîtrons les étranges vicissitudes de la vie
-provençale et les tempêtes d'un ménage sans querelle possible: monsieur
-de l'Estorade annonce l'intention formelle de se laisser conduire par
-sa femme. Or, comme je ne ferai rien pour l'entretenir dans cette
-sagesse, il est probable qu'il y persistera. Tu seras, ma chère Louise,
-la partie romanesque de mon existence. Aussi raconte-moi bien tes
-aventures, peins-moi les bals, les fêtes, dis-moi bien comment tu
-t'habilles, quelles fleurs couronnent tes beaux cheveux blonds, et les
-paroles des hommes et leurs façons. Tu seras deux à écouter, à danser,
-à sentir le bout de tes doigts pressé. Je voudrais bien m'amuser à
-Paris, pendant que tu seras mère de famille à La Crampade, tel est le
-nom de notre bastide. Pauvre homme qui croit épouser une seule femme!
-S'apercevra-t-il qu'elles sont deux? Je commence à dire des folies.
-Comme je ne puis plus en faire que par procureur, je m'arrête. Donc,
-un baiser sur chacune de tes joues, mes lèvres sont encore celles
-de la jeune fille (il n'a osé prendre que ma main). Oh! nous sommes
-d'un respectueux et d'une convenance assez inquiétants. Eh! bien, je
-recommence. Adieu! chère.
-
-_P.-S._ J'ouvre ta troisième lettre. Ma chère, je puis disposer
-d'environ mille livres: emploie-les moi donc en jolies choses qui ne
-se trouveront point dans les environs, ni même à Marseille. En courant
-pour toi-même, pense à ta recluse de La Crampade. Songe que, ni d'un
-côté ni de l'autre, les grands-parents n'ont à Paris des gens de goût
-pour leurs acquisitions. Je répondrai plus tard à cette lettre.
-
-
-VI
-
- DON FELIPE HÉNAREZ A DON FERNAND.
-
- Paris, septembre.
-
-La date de cette lettre vous dira, mon frère, que le chef de votre
-maison ne court aucun danger. Si le massacre de nos ancêtres dans la
-cour des Lions nous a faits malgré nous Espagnols et chrétiens, il nous
-a légué la prudence des Arabes; et peut-être ai-je dû mon salut au
-sang d'Abencerrage qui coule encore dans mes veines. La peur rendait
-Ferdinand si bon comédien que Valdez croyait à ses protestations. Sans
-moi, ce pauvre amiral était perdu. Jamais les libéraux ne sauront ce
-qu'est un roi. Mais le caractère de ce Bourbon m'est connu depuis
-longtemps: plus Sa Majesté nous assurait de sa protection, plus
-elle éveillait ma défiance. Un véritable Espagnol n'a nul besoin de
-répéter ses promesses. Qui parle trop veut tromper. Valdez a passé
-sur un bâtiment anglais. Quant à moi, dès que les destinées de ma
-chère Espagne furent perdues en Andalousie, j'écrivis à l'intendant
-de mes biens en Sardaigne de pourvoir à ma sûreté. D'habiles pêcheurs
-de corail m'attendaient avec une barque sur un point de la côte.
-Lorsque Ferdinand recommandait aux Français de s'assurer de ma
-personne, j'étais dans ma baronnie de Macumer, au milieu de bandits
-qui défient toutes les lois et toutes les vengeances. La dernière
-maison hispano-maure de Grenade a retrouvé les déserts d'Afrique, et
-jusqu'au cheval sarrasin, dans un domaine qui lui vient des Sarrasins.
-Les yeux de ces bandits ont brillé d'une joie et d'un orgueil sauvages
-en apprenant qu'ils protégeaient contre la vendetta du roi d'Espagne
-le duc de Soria leur maître, un Hénarez enfin, le premier qui
-soit venu les visiter depuis le temps où l'île appartenait aux Maures,
-eux qui la veille craignaient ma justice! Vingt-deux carabines se
-sont offertes à viser Ferdinand de Bourbon, ce fils d'une race encore
-inconnue au jour où les Abencerrages arrivaient en vainqueurs aux bords
-de la Loire. Je croyais pouvoir vivre des revenus de ces immenses
-domaines, auxquels nous avons malheureusement si peu songé; mais mon
-séjour m'a démontré mon erreur et la véracité des rapports de Queverdo.
-Le pauvre homme avait vingt-deux vies d'homme à mon service, et pas
-un réal; des savanes de vingt mille arpents, et pas une maison; des
-forêts vierges; et pas un meuble. Un million de piastres et la présence
-du maître pendant un demi-siècle seraient nécessaires pour mettre en
-valeur ces terres magnifiques: j'y songerai. Les vaincus méditent
-pendant leur fuite et sur eux-mêmes et sur la partie perdue. En voyant
-ce beau cadavre rongé par les moines, mes yeux se sont baignés de
-larmes: j'y reconnaissais le triste avenir de l'Espagne. J'ai appris
-à Marseille la fin de Riégo. J'ai pensé douloureusement que ma vie
-aussi va se terminer par un martyre, mais obscur et long. Sera-ce donc
-exister que de ne pouvoir ni se consacrer à un pays, ni vivre pour une
-femme! Aimer, conquérir, cette double face de la même idée était la loi
-gravée sur nos sabres, écrite en lettres d'or aux voûtes de nos palais,
-incessamment redite par les jets d'eau qui montaient en gerbes dans nos
-bassins de marbre. Mais cette loi fanatise inutilement mon coeur: le
-sabre est brisé, le palais est en cendres, la source vive est bue par
-des sables stériles.
-
-Voici donc mon testament.
-
-Don Fernand, vous allez comprendre pourquoi je bridais votre ardeur
-en vous ordonnant de rester fidèle au _rey netto_. Comme
-ton frère et ton ami, je te supplie d'obéir; comme votre maître, je
-vous le commande. Vous irez au roi, vous lui demanderez mes grandesses
-et mes biens, ma charge et mes titres; il hésitera peut-être, il fera
-quelques grimaces royales; mais vous lui direz que vous êtes aimé de
-Marie Hérédia, et que Marie ne peut épouser que le duc de Soria. Vous
-le verrez alors tressaillant de joie: l'immense fortune des Hérédia
-l'empêchait de consommer ma ruine; elle lui paraîtra complète ainsi,
-vous aurez aussitôt ma dépouille. Vous épouserez Marie: j'avais surpris
-le secret de votre mutuel amour combattu. Aussi ai-je préparé le vieux
-comte à cette substitution. Marie et moi nous obéissions aux
-convenances et aux voeux de nos pères. Vous êtes beau comme un enfant
-de l'amour, je suis laid comme un grand d'Espagne; vous êtes aimé, je
-suis l'objet d'une répugnance inavouée; vous aurez bientôt vaincu le
-peu de résistance que mon malheur inspirera peut-être à cette noble
-Espagnole. Duc de Soria, votre prédécesseur ne veut ni vous coûter un
-regret ni vous priver d'un maravédi. Comme les joyaux de Marie peuvent
-réparer le vide que les diamants de ma mère feront dans votre maison,
-vous m'enverrez ces diamants, qui suffiront pour assurer l'indépendance
-de ma vie, par ma nourrice, la vieille Urraca, la seule personne que je
-veuille conserver des gens de ma maison: elle seule sait bien préparer
-mon chocolat.
-
-Durant notre courte révolution, mes constants travaux avaient réduit
-ma vie au nécessaire, et les appointements de ma place y pourvoyaient.
-Vous trouverez les revenus de ces deux dernières années entre les mains
-de votre intendant. Cette somme est à moi: le mariage d'un duc de Soria
-occasionne de grandes dépenses, nous la partagerons donc. Vous ne
-refuserez pas le présent de noces de votre frère le bandit. D'ailleurs,
-telle est ma volonté. La baronnie de Macumer n'étant pas sous la main
-du roi d'Espagne, elle me reste et me laisse la faculté d'avoir une
-patrie et un nom, si, par hasard, je voulais devenir quelque chose.
-
-Dieu soit loué, voici les affaires finies, la maison de Soria est
-sauvée!
-
-Au moment où je ne suis plus que baron de Macumer, les canons français
-annoncent l'entrée du duc d'Angoulême. Vous comprendrez, monsieur,
-pourquoi j'interromps ici ma lettre....
-
-
- Octobre.
-
-En arrivant ici, je n'avais pas dix quadruples. Un homme d'État
-n'est-il pas bien petit quand, au milieu des catastrophes qu'il n'a
-pas empêchées, il montre une prévoyance égoïste? Aux Maures vaincus,
-un cheval et le désert; aux chrétiens trompés dans leurs espérances,
-le couvent et quelques pièces d'or. Cependant ma résignation n'est
-encore que de la lassitude. Je ne suis point assez près du monastère
-pour ne pas songer à vivre. Ozalga m'avait, à tout hasard, donné des
-lettres de recommandation parmi lesquelles il s'en trouvait une pour
-un libraire qui est à nos compatriotes ce que Galignani est ici aux
-Anglais. Cet homme m'a procuré huit écoliers à trois francs par
-cachet. Je vais chez mes élèves de deux jours l'un, j'ai donc quatre
-séances par jour et gagne douze francs, somme bien supérieure à mes
-besoins. A l'arrivée d'Urraca, je ferai le bonheur de quelque Espagnol
-proscrit en lui cédant ma clientèle. Je suis logé rue Hillerin-Bertin
-chez une pauvre veuve qui prend des pensionnaires. Ma chambre est au
-midi et donne sur un petit jardin. Je n'entends aucun bruit, je vois
-de la verdure et ne dépense en tout qu'une piastre par jour; je suis
-tout étonné des plaisirs calmes et purs que je goûte dans cette vie
-de Denys à Corinthe. Depuis le lever du soleil jusqu'à dix heures, je
-fume et prends mon chocolat, assis à ma fenêtre, en regardant deux
-plantes espagnoles, un genêt qui s'élève entre les masses d'un jasmin:
-de l'or sur un fond blanc, une image qui fera toujours tressaillir
-un rejeton des Maures. A dix heures, je me mets en route jusqu'à
-quatre heures pour donner mes leçons. A cette heure, je reviens dîner,
-je fume et lis après jusqu'à mon coucher. Je puis mener longtemps
-cette vie, que mélangent le travail et la méditation, la solitude et
-le monde. Sois donc heureux, Fernand, mon abdication est accomplie
-sans arrière-pensée; elle n'est suivie d'aucun regret comme celle de
-Charles-Quint, d'aucune envie de renouer la partie comme celle de
-Napoléon. Cinq nuits et cinq jours ont passé sur mon testament, la
-pensée en a fait cinq siècles. Les grandesses, les titres, les biens
-sont pour moi comme s'ils n'eussent jamais été. Maintenant que la
-barrière du respect qui nous séparait est tombée, je puis, cher enfant,
-te laisser lire dans mon coeur. Ce coeur, que la gravité couvre
-d'une impénétrable armure, est plein de tendresses et de dévouements
-sans emploi; mais aucune femme ne l'a deviné, pas même celle qui,
-dès le berceau, me fut destinée. Là est le secret de mon ardente vie
-politique. A défaut de maîtresse, j'ai adoré l'Espagne. L'Espagne aussi
-m'a échappé! Maintenant que je ne suis plus rien, je puis contempler
-le _moi_ détruit, me demander pourquoi la vie y est venue et quand
-elle s'en ira? pourquoi la race chevaleresque par excellence a jeté
-dans son dernier rejeton ses premières vertus, son amour africain, sa
-chaude poésie? si la graine doit conserver sa rugueuse enveloppe sans
-pousser de tige, sans effeuiller ses parfums orientaux du haut d'un
-radieux calice? Quel crime ai-je commis avant de naître pour n'avoir
-inspiré d'amour à personne? Dès ma naissance étais-je donc un vieux
-débris destiné à échouer sur une grève aride? Je retrouve en mon âme
-les déserts paternels, éclairés par un soleil qui les brûle sans
-y rien laisser croître. Reste orgueilleux d'une race déchue, force
-inutile, amour perdu, vieux jeune homme, j'attendrai donc où je suis,
-mieux que partout ailleurs, la dernière faveur de la mort. Hélas! sous
-ce ciel brumeux, aucune étincelle ne ranimera la flamme dans toutes ces
-cendres. Aussi pourrais-je dire pour dernier mot, comme Jésus-Christ:
-_Mon Dieu, tu m'as abandonné!_ Terrible parole que personne n'a osé
-sonder.
-
-Juge, Fernand, combien je suis heureux de revivre en toi et en Marie!
-je vous contemplerai désormais avec l'orgueil d'un créateur fier de son
-oeuvre. Aimez-vous bien et toujours, ne me donnez pas de chagrins: un
-orage entre vous me ferait plus de mal qu'à vous-mêmes.
-
-Notre mère avait pressenti que les événements serviraient un jour ses
-espérances. Peut-être le désir d'une mère est-il un contrat passé entre
-elle et Dieu. N'était-elle pas d'ailleurs un de ces êtres mystérieux
-qui peuvent communiquer avec le ciel et qui en rapportent une vision de
-l'avenir! Combien de fois n'ai-je pas lu dans les rides de son front
-qu'elle souhaitait à Fernand les honneurs et les biens de Felipe! Je le
-lui disais, elle me répondait par deux larmes et me montrait les plaies
-d'un coeur qui nous était dû tout entier à l'un comme à l'autre, mais
-qu'un invincible amour donnait à toi seul. Aussi son ombre joyeuse
-planera-t-elle au-dessus de vos têtes quand vous les inclinerez à
-l'autel. Viendrez-vous caresser enfin votre Felipe, dona Clara? vous
-le voyez: il cède à votre bien-aimé jusqu'à la jeune fille que vous
-poussiez à regret sur ses genoux.
-
-Ce que je fais plaît aux femmes, aux morts, au roi, Dieu le voulait,
-n'y dérange donc rien, Fernand: obéis et tais-toi.
-
-_P. S._ Recommande à Urraca de ne pas me nommer autrement que monsieur
-Hénarez. Ne dis pas un mot de moi à Marie. Tu dois être le seul être
-vivant qui sache les secrets du dernier Maure christianisé, dans les
-veines duquel mourra le sang de la grande famille née au désert, et qui
-va finir dans la solitude. Adieu.
-
-
-VII
-
- LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE MAUCOMBE.
-
- Janvier 1824.
-
-Comment, bientôt mariée! mais prend-on les gens ainsi? Au bout d'un
-mois, tu te promets à un homme, sans le connaître, sans en rien savoir.
-Cet homme peut être sourd, on l'est de tant de manières! il peut être
-maladif, ennuyeux, insupportable. Ne vois-tu pas, Renée, ce qu'on veut
-faire de toi? tu leur es nécessaire pour continuer la glorieuse maison
-de l'Estorade, et voilà tout. Tu vas devenir une provinciale. Sont-ce
-là nos promesses mutuelles? A votre place, j'aimerais mieux aller
-me promener aux îles d'Hyères en caïque, jusqu'à ce qu'un corsaire
-algérien m'enlevât et me vendît au grand seigneur; je deviendrais
-sultane, puis quelque jour validé; je mettrais le sérail c'en dessus
-dessous, et tant que je serais jeune et quand je serais vieille. Tu
-sors d'un couvent pour entrer dans un autre! Je te connais, tu es
-lâche, tu vas entrer en ménage avec une soumission d'agneau. Je te
-donnerai des conseils, tu viendras à Paris, nous y ferons enrager les
-hommes et nous deviendrons des reines. Ton mari, ma belle biche, peut,
-dans trois ans d'ici, se faire nommer député. Je sais maintenant ce
-qu'est un député, je te l'expliquerai; tu joueras très-bien de cette
-machine, tu pourras demeurer à Paris et y devenir, comme dit ma mère,
-une femme à la mode. Oh! je ne te laisserai certes pas dans ta bastide.
-
-
- Lundi.
-
-Voilà quinze jours, ma chère, que je vis de la vie du monde: un soir
-aux Italiens, l'autre au grand Opéra, de là toujours au bal. Ah! le
-monde est une féerie. La musique des Italiens me ravit, et pendant que
-mon âme nage dans un plaisir divin, je suis lorgnée, admirée; mais, par
-un seul de mes regards, je fais baisser les yeux au plus hardi jeune
-homme. J'ai vu là des jeunes gens charmants; eh! bien, pas un ne me
-plaît; aucun ne m'a causé l'émotion que j'éprouve en entendant
-Garcia dans son magnifique duo avec Pellegrini dans _Otello_. Mon Dieu!
-combien ce Rossini doit être jaloux, pour avoir si bien exprimé la
-jalousie? Quel cri que: _Il mio cor si divide_. Je te parle
-grec, tu n'as pas entendu Garcia, mais tu sais combien je suis jalouse!
-Quel triste dramaturge que Shakespeare! Othello se prend de gloire,
-il remporte des victoires, il commande, il parade, il se promène en
-laissant Desdémone dans son coin, et Desdémone, qui le voit préférant à
-elle les stupidités de la vie publique, ne se fâche point? cette brebis
-mérite la mort. Que celui que je daignerai aimer s'avise de faire
-autre chose que de m'aimer! Moi, je suis pour les longues épreuves de
-l'ancienne chevalerie. Je regarde comme très-impertinent et très-sot
-ce paltoquet de jeune seigneur qui a trouvé mauvais que sa souveraine
-l'envoyât chercher son gant au milieu des lions: elle lui réservait
-sans doute quelque belle fleur d'amour, et il l'a perdue après l'avoir
-méritée, l'insolent! Mais je babille comme si je n'avais pas de grandes
-nouvelles à t'apprendre! Mon père va sans doute représenter le roi
-notre maître à Madrid: je dis notre maître, car je ferai partie de
-l'ambassade. Ma mère désire rester ici, mon père m'emmènera pour avoir
-une femme près de lui.
-
-Ma chère, tu ne vois là rien que de simple, et néanmoins il y a là des
-choses monstrueuses: en quinze jours, j'ai découvert les secrets de
-la maison. Ma mère suivrait mon père à Madrid, s'il voulait prendre
-monsieur de Saint-Héreen en qualité de secrétaire d'ambassade; mais
-le roi désigne les secrétaires, le duc n'ose pas contrarier le roi
-qui est fort absolu, ni fâcher ma mère; et ce grand politique croit
-avoir tranché les difficultés en laissant ici la duchesse. Monsieur
-de Saint-Héreen est le jeune homme qui cultive la société de ma mère,
-et qui étudie sans doute avec elle la diplomatie de trois heures à
-cinq heures. La diplomatie doit être une belle chose, car il est
-assidu comme un joueur à la Bourse. Monsieur le duc de Rhétoré, notre
-aîné, solennel, froid et fantasque, serait écrasé par son père à
-Madrid, il reste à Paris. Miss Griffith sait d'ailleurs qu'Alphonse
-aime une danseuse de l'Opéra. Comment peut-on aimer des jambes
-et des pirouettes? Nous avons remarqué que mon frère assiste aux
-représentations quand y danse Teullia, il applaudit les pas de cette
-créature et sort après. Je crois que deux filles dans une maison y font
-plus de ravages que n'en ferait la peste. Quant à mon second frère,
-il est à son régiment, je ne l'ai pas encore vu. Voilà comment
-je suis destinée à être l'Antigone d'un ambassadeur de Sa Majesté.
-Peut-être me marierai-je en Espagne, et peut-être la pensée de mon père
-est-elle de m'y marier sans dot, absolument comme on te marie à ce
-reste de vieux garde d'honneur. Mon père m'a proposé de le suivre et
-m'a offert son maître d'espagnol.--Vous voulez, lui ai-je dit, me faire
-faire des mariages en Espagne? Il m'a, pour toute réponse, honorée
-d'un fin regard. Il aime depuis quelques jours à m'agacer au déjeuner,
-il m'étudie et je dissimule; aussi l'ai-je, comme père et comme
-ambassadeur, _in petto_, cruellement mystifié. Ne me prenait-il pas
-pour une sotte? Il me demandait ce que je pensais de tel jeune homme et
-de quelques demoiselles avec lesquels je me suis trouvée dans plusieurs
-maisons. Je lui ai répondu par la plus stupide discussion sur la
-couleur des cheveux, sur la différence des tailles, sur la physionomie
-des jeunes gens. Mon père parut désappointé de me trouver si niaise,
-il se blâma intérieurement de m'avoir interrogée.--Cependant, mon
-père, ajoutai-je, je ne dis pas ce que je pense réellement: ma mère
-m'a dernièrement fait peur d'être inconvenante en parlant de mes
-impressions.--En famille, vous pouvez vous expliquer sans crainte,
-répondit ma mère.--Eh bien! repris-je, les jeunes gens m'ont jusqu'à
-présent paru être plus intéressés qu'intéressants, plus occupés d'eux
-que de nous; mais ils sont, à la vérité, très-peu dissimulés: ils
-quittent à l'instant la physionomie qu'ils ont prise pour nous parler,
-et s'imaginent sans doute que nous ne savons point nous servir de nos
-yeux. L'homme qui nous parle est l'amant, l'homme qui ne nous parle
-plus est le mari. Quant aux jeunes personnes, elles sont si fausses
-qu'il est impossible de deviner leur caractère autrement que par celui
-de leur danse, il n'y a que leur taille et leurs mouvements qui ne
-mentent point. J'ai surtout été effrayée de la brutalité du beau monde.
-Quand il s'agit de souper, il se passe, toutes proportions gardées, des
-choses qui me donnent une image des émeutes populaires. La politesse
-cache très-imparfaitement l'égoïsme général. Je me figurais le monde
-autrement. Les femmes y sont comptées pour peu de chose, et peut-être
-est-ce un reste des doctrines de Bonaparte.--Armande fait d'étonnants
-progrès, a dit ma mère.--Ma mère, croyez-vous que je vous demanderai
-toujours si madame de Staël est morte? Mon père sourit et se leva.
-
-
- Samedi.
-
-Ma chère, je n'ai pas tout dit. Voici ce que je te réserve. L'amour
-que nous imaginions doit être bien profondément caché, je n'en ai vu
-de trace nulle part. J'ai bien surpris quelques regards rapidement
-échangés dans les salons; mais quelle pâleur! Notre amour, ce monde
-de merveilles, de beaux songes, de réalités délicieuses, de plaisirs
-et de douleurs se répondant, ces sourires qui éclairent la nature,
-ces paroles qui ravissent, ce bonheur toujours donné, toujours reçu,
-ces tristesses causées par l'éloignement et ces joies que prodigue
-la présence de l'être aimé!... de tout cela, rien. Où toutes ces
-splendides fleurs de l'âme naissent-elles? Qui ment? nous ou le monde.
-J'ai déjà vu des jeunes gens, des hommes par centaines, et pas un
-ne m'a causé la moindre émotion; ils m'auraient témoigné admiration
-et dévouement, ils se seraient battus, j'aurais tout regardé d'un
-oeil insensible. L'amour, ma chère, comporte un phénomène si rare,
-qu'on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l'être à qui la nature
-a départi le pouvoir de nous rendre heureuses. Cette réflexion fait
-frémir, car si cet être se rencontre tard, hein?
-
-Depuis quelques jours je commence à m'épouvanter de notre destinée,
-à comprendre pourquoi tant de femmes ont des visages attristés sous
-la couche de vermillon qu'y mettent les fausses joies d'une fête. On
-se marie au hasard, et tu te maries ainsi. Des ouragans de pensées
-ont passé dans mon âme. Être aimée tous les jours de la même manière
-et néanmoins diversement, être aimée autant après dix ans de bonheur
-que le premier jour! Un pareil amour veut des années: il faut s'être
-laissé désirer pendant bien du temps, avoir éveillé bien des curiosités
-et les satisfaire, avoir excité bien des sympathies et y répondre. Y
-a-t-il donc des lois pour les créations du coeur, comme pour les
-créations visibles de la nature? L'allégresse se soutient-elle? Dans
-quelle proportion l'amour doit-il mélanger ses larmes et ses plaisirs?
-Les froides combinaisons de la vie funèbre, égale, permanente du
-couvent m'ont alors semblé possibles; tandis que les richesses, les
-magnificences, les pleurs, les délices, les fêtes, les joies, les
-plaisirs de l'amour égal, partagé, permis, m'ont semblé l'impossible.
-Je ne vois point de place dans cette ville aux douceurs de
-l'amour, à ses saintes promenades sous des charmilles, au clair de
-la pleine lune, quand elle fait briller les eaux et qu'on résiste à
-des prières. Riche, jeune et belle, je n'ai qu'à aimer, l'amour peut
-devenir ma vie, ma seule occupation; or, depuis trois mois que je vais,
-que je viens avec une impatiente curiosité, je n'ai rien rencontré
-parmi ces regards brillants, avides, éveillés. Aucune voix ne m'a émue,
-aucun regard ne m'a illuminé ce monde. La musique seule a rempli mon
-âme, elle seule a été pour moi ce qu'est notre amitié. Je suis restée
-quelquefois pendant une heure, la nuit, à ma fenêtre, regardant le
-jardin, appelant des événements, les demandant à la source inconnue
-d'où ils sortent. Je suis quelquefois partie en voiture allant me
-promener, mettant pied à terre dans les Champs-Élysées en imaginant
-qu'un homme, que celui qui réveillera mon âme engourdie, arrivera, me
-suivra, me regardera; mais, ces jours-là, j'ai vu des saltimbanques,
-des marchands de pain d'épice et des faiseurs de tours, des passants
-pressés d'aller à leurs affaires, ou des amoureux qui fuyaient tous
-les regards, et j'étais tentée de les arrêter et de leur dire: Vous
-qui êtes heureux, dites-moi ce que c'est que l'amour? Mais je rentrais
-ces folles pensées, je remontais en voiture, et je me promettais de
-demeurer vieille fille. L'amour est certainement une incarnation,
-et quelles conditions ne faut-il pas pour qu'elle ait lieu! Nous ne
-sommes pas certaines d'être toujours bien d'accord avec nous-mêmes,
-que sera-ce à deux? Dieu seul peut résoudre ce problème. Je commence
-à croire que je retournerai au couvent. Si je reste dans le monde,
-j'y ferai des choses qui ressembleront à des sottises, car il m'est
-impossible d'accepter ce que je vois. Tout blesse mes délicatesses,
-les moeurs de mon âme, ou mes secrètes pensées. Ah! ma mère est
-la femme la plus heureuse du monde, elle est adorée par son petit
-Saint-Héreen. Mon ange, il me prend d'horribles fantaisies de savoir
-ce qui se passe entre ma mère et ce jeune homme. Griffith a, dit-elle,
-eu toutes ces idées; elle a eu envie de sauter au visage des femmes
-qu'elle voyait heureuses; elle les a dénigrées, déchirées. Selon elle,
-la vertu consiste à enterrer toutes ces sauvageries-là dans le fond
-de son coeur. Qu'est-ce donc que le fond du coeur? un entrepôt de
-tout ce que nous avons de mauvais. Je suis très-humiliée de ne pas
-avoir rencontré d'adorateur. Je suis une fille à marier, mais j'ai des
-frères, une famille, des parents chatouilleux. Ah! si telle
-était la raison de la retenue des hommes, ils seraient bien lâches. Le
-rôle de Chimène, dans le _Cid_, et celui du Cid me ravissent. Quelle
-admirable pièce de théâtre! Allons, adieu.
-
-
-VIII
-
- LA MÊME A LA MÊME.
-
- Janvier.
-
-Nous avons pour maître un pauvre réfugié forcé de se cacher à cause
-de sa participation à la révolution que le duc d'Angoulême est allé
-vaincre; succès auquel nous avons dû de belles fêtes. Quoique libéral
-et sans doute bourgeois, cet homme m'a intéressée: je me suis imaginée
-qu'il était condamné à mort. Je le fais causer pour savoir son secret,
-mais il est d'une taciturnité castillane, fier comme s'il était
-Gonzalve de Cordoue, et néanmoins d'une douceur et d'une patience
-angéliques; sa fierté n'est pas montée comme celle de miss Griffith,
-elle est tout intérieure; il se fait rendre ce qui lui est dû en nous
-rendant ses devoirs, et nous écarte de lui par le respect qu'il nous
-témoigne. Mon père prétend qu'il y a beaucoup du grand seigneur chez
-le sieur Henarez, qu'il nomme entre nous Don Henarez par plaisanterie.
-Quand je me suis permis de l'appeler ainsi, il y a quelques jours,
-cet homme a relevé sur moi ses yeux, qu'il tient ordinairement
-baissés, et m'a lancé deux éclairs qui m'ont interdite; ma chère,
-il a, certes, les plus beaux yeux du monde. Je lui ai demandé si je
-l'avais fâché en quelque chose, et il m'a dit alors dans sa sublime et
-grandiose langue espagnole:--Mademoiselle, je ne viens ici que pour
-vous apprendre l'espagnol. Je me suis sentie humiliée, j'ai rougi;
-j'allais lui répliquer par quelque bonne impertinence, quand je me
-suis souvenue de ce que nous disait notre chère mère en Dieu, et alors
-je lui ai répondu:--Si vous aviez à me reprendre en quoi que ce soit,
-je deviendrais votre obligée. Il a tressailli, le sang a coloré son
-teint olivâtre, il m'a répondu d'une voix doucement émue:--La religion
-a dû vous enseigner mieux que je ne saurais le faire à respecter les
-grandes infortunes. Si j'étais Don en Espagne, et que j'eusse
-tout perdu au triomphe de Ferdinand VII, votre plaisanterie serait une
-cruauté; mais si je ne suis qu'un pauvre maître de langue, n'est-ce pas
-une atroce raillerie? Ni l'une ni l'autre ne sont dignes d'une jeune
-fille noble. Je lui ai pris la main en lui disant:--J'invoquerai donc
-aussi la religion pour vous prier d'oublier mon tort. Il a baissé la
-tête, a ouvert mon Don Quichotte, et s'est assis. Ce petit incident
-m'a causé plus de trouble que tous les compliments, les regards et
-les phrases que j'ai recueillis pendant la soirée où j'ai été le plus
-courtisée. Durant la leçon, je regardais avec attention cet homme qui
-se laissait examiner sans le savoir: il ne lève jamais les yeux sur
-moi. J'ai découvert que notre maître, à qui nous donnions quarante ans,
-est jeune; il ne doit pas avoir plus de vingt-six à vingt-huit ans. Ma
-gouvernante, à qui je l'avais abandonné, m'a fait remarquer la beauté
-de ses cheveux noirs et celle de ses dents, qui sont comme des perles.
-Quant à ses yeux, c'est à la fois du velours et du feu. Voilà tout, il
-est d'ailleurs petit et laid. On nous avait dépeint les Espagnols comme
-étant peu propres; mais il est extrêmement soigné, ses mains sont plus
-blanches que son visage; il a le dos un peu voûté; sa tête est énorme
-et d'une forme bizarre; sa laideur, assez spirituelle d'ailleurs,
-est aggravée par des marques de petite vérole qui lui ont couturé le
-visage; son front est très-proéminent, ses sourcils se rejoignent et
-sont trop épais, ils lui donnent un air dur qui repousse les âmes. Il
-a la figure rechignée et maladive qui distingue les enfants destinés à
-mourir, et qui n'ont dû la vie qu'à des soins infinis, comme soeur
-Marthe. Enfin, comme le disait mon père, il a le masque amoindri
-du cardinal de Ximénès. Mon père ne l'aime point, il se sent gêné
-avec lui. Les manières de notre maître ont une dignité naturelle qui
-semble inquiéter le cher duc; il ne peut souffrir la supériorité sous
-aucune forme auprès de lui. Dès que mon père saura l'espagnol, nous
-partirons pour Madrid. Deux jours après la leçon que j'avais reçue,
-quand Hénarez est revenu, je lui ai dit, pour lui marquer une sorte de
-reconnaissance:--Je ne doute pas que vous n'ayez quitté l'Espagne à
-cause des événements politiques; si mon père y est envoyé, comme on le
-dit, nous serons à même de vous y rendre quelques services et d'obtenir
-votre grâce au cas où vous seriez frappé par une condamnation.--Il
-n'est au pouvoir de personne de m'obliger, m'a-t-il répondu.--Comment,
-monsieur, lui ai-je dit, est-ce parce que vous ne voulez accepter
-aucune protection, ou par impossibilité?--L'un et l'autre, a-t-il
-dit en s'inclinant et avec un accent qui m'a imposé silence. Le sang
-de mon père a grondé dans mes veines. Cette hauteur m'a révoltée, et
-je l'ai laissé là. Cependant, ma chère, il y a quelque chose de beau
-à ne rien vouloir d'autrui. Il n'accepterait pas même notre amitié,
-pensais-je en conjuguant un verbe. Là, je me suis arrêtée, et je lui
-ai dit la pensée qui m'occupait, mais en espagnol. Le Hénarez m'a
-répondu fort courtoisement qu'il fallait dans les sentiments une
-égalité qui ne s'y trouverait point, et qu'alors cette question était
-inutile.--Entendez-vous l'égalité relativement à la réciprocité des
-sentiments ou à la différence des rangs? ai-je demandé pour essayer de
-le faire sortir de sa gravité qui m'impatiente. Il a encore relevé ses
-redoutables yeux, et j'ai baissé les miens. Chère, cet homme est une
-énigme indéchiffrable. Il semblait me demander si mes paroles étaient
-une déclaration: il y avait dans son regard un bonheur, une fierté, une
-angoisse d'incertitude qui m'ont étreint le coeur. J'ai compris que
-ces coquetteries, qui sont en France estimées à leur valeur, prenaient
-une dangereuse signification avec un Espagnol, et je suis rentrée un
-peu sotte dans ma coquille. En finissant la leçon, il m'a saluée en
-me jetant un regard plein de prières humbles, et qui disait: Ne vous
-jouez pas d'un malheureux. Ce contraste subit avec ses façons graves et
-dignes m'a fait une vive impression. N'est-ce pas horrible à penser et
-à dire? il me semble qu'il y a des trésors d'affection dans cet homme.
-
-[Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
-«Si vous aviez à me reprendre en quoi que ce soit, je deviendrais votre
-obligée.»
-
-Il a tressailli, le sang a coloré son teint olivâtre.
-
-MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.]
-
-
-IX
-
- MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.
-
- Décembre.
-
-Tout est dit et tout est fait, ma chère enfant, c'est madame de
-l'Estorade qui t'écrit; mais il n'y a rien de changé entre nous, il n'y
-a qu'une fille de moins. Sois tranquille, j'ai médité mon consentement,
-et ne l'ai pas donné follement. Ma vie est maintenant déterminée.
-La certitude d'aller dans un chemin tracé convient également à mon
-esprit et à mon caractère. Une grande force morale a corrigé
-pour toujours ce que nous nommons les hasards de la vie. Nous avons
-des terres à faire valoir, une demeure à orner, à embellir; j'ai un
-intérieur à conduire et à rendre aimable, un homme à réconcilier
-avec la vie. J'aurai sans doute une famille à soigner, des enfants à
-élever. Que veux-tu! la vie ordinaire ne saurait être quelque chose
-de grand ni d'excessif. Certes, les immenses désirs qui étendent et
-l'âme et la pensée n'entrent pas dans ces combinaisons, en apparence
-du moins. Qui m'empêche de laisser voguer sur la mer de l'infini les
-embarcations que nous y lancions? Néanmoins, ne crois pas que les
-choses humbles auxquelles je me dévoue soient exemptes de passion. La
-tâche de faire croire au bonheur un pauvre homme qui a été le jouet
-des tempêtes est une belle oeuvre, et peut suffire à modifier la
-monotonie de mon existence. Je n'ai point vu que je laissasse prise à
-la douleur, et j'ai vu du bien à faire. Entre nous, je n'aime pas Louis
-de l'Estorade de cet amour qui fait que le coeur bat quand on entend
-un pas, qui nous émeut profondément aux moindres sons de la voix, ou
-quand un regard de feu nous enveloppe; mais il ne me déplaît point non
-plus. Que ferai-je, me diras-tu, de cet instinct des choses sublimes,
-de ces pensées fortes qui nous lient et qui sont en nous? oui, voilà
-ce qui m'a préoccupée; eh! bien, n'est-ce pas une grande chose que
-de les cacher, que de les employer, à l'insu de tous, au bonheur de
-la famille, d'en faire les moyens de la félicité des êtres qui nous
-sont confiés et auxquels nous nous devons? La saison où ces facultés
-brillent est bien restreinte chez les femmes, elle sera bientôt passée;
-et si ma vie n'aura pas été grande, elle aura été calme, unie et sans
-vicissitudes. Nous naissons avantagées, nous pouvons choisir entre
-l'amour et la maternité. Eh! bien, j'ai choisi: je ferai mes dieux de
-mes enfants et mon El-Dorado de ce coin de terre. Voilà tout ce que
-je puis te dire aujourd'hui. Je te remercie de toutes les choses que
-tu m'as envoyées. Donne ton coup d'oeil à mes commandes, dont la
-liste est jointe à cette lettre. Je veux vivre dans une atmosphère de
-luxe et d'élégance, et n'avoir de la province que ce qu'elle offre
-de délicieux. En restant dans la solitude, une femme ne peut jamais
-être provinciale, elle reste elle-même. Je compte beaucoup sur ton
-dévouement pour me tenir au courant de toutes les modes. Dans son
-enthousiasme, mon beau-père ne me refuse rien et bouleverse sa maison.
-Nous faisons venir des ouvriers de Paris et nous modernisons tout.
-
-
-X
-
- MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.
-
- Janvier.
-
-O Renée! tu m'as attristée pour plusieurs jours. Ainsi, ce corps
-délicieux, ce beau et fier visage, ces manières naturellement
-élégantes, cette âme pleine de dons précieux, ces yeux où l'âme se
-désaltère comme à une vive source d'amour, ce coeur rempli de
-délicatesses exquises, cet esprit étendu, toutes ces facultés si rares,
-ces efforts de la nature et de notre mutuelle éducation, ces trésors
-d'où devaient sortir pour la passion et pour le désir, des richesses
-uniques, des poèmes, des heures qui auraient valu des années, des
-plaisirs à rendre un homme esclave d'un seul mouvement gracieux, tout
-cela va se perdre dans les ennuis d'un mariage vulgaire et commun,
-s'effacer dans le vide d'une vie qui te deviendra fastidieuse! Je hais
-d'avance les enfants que tu auras; ils seront mal faits. Tout est prévu
-dans ta vie: tu n'as ni à espérer, ni à craindre, ni à souffrir. Et si
-tu rencontres, dans un jour de splendeur, un être qui te réveille du
-sommeil auquel tu vas te livrer?... Ah! j'ai eu froid dans le dos à
-cette pensée. Enfin, tu as une amie. Tu vas sans doute être l'esprit
-de cette vallée, tu t'initieras à ses beautés, tu vivras avec cette
-nature, tu te pénétreras de la grandeur des choses, de la lenteur avec
-laquelle procède la végétation, de la rapidité avec laquelle s'élance
-la pensée; et quand tu regarderas tes riantes fleurs, tu feras des
-retours sur toi-même. Puis, lorsque tu marcheras entre ton mari en
-avant et tes enfants en arrière glapissant, murmurant, jouant, l'autre
-muet et satisfait, je sais d'avance ce que tu m'écriras. Ta vallée
-fumeuse et ses collines ou arides ou garnies de beaux arbres, ta
-prairie si curieuse en Provence, ses eaux claires partagées en filets,
-les différentes teintes de la lumière, tout cet infini, varié par Dieu
-et qui t'entoure, te rappellera le monotone infini de ton coeur. Mais
-enfin, je serai là, ma Renée, et tu trouveras une amie dont le coeur
-ne sera jamais atteint par la moindre petitesse sociale, un coeur
-tout à toi.
-
-
- Lundi.
-
-Ma chère, mon Espagnol est d'une admirable mélancolie: il y a chez
-lui je ne sais quoi de calme, d'austère, de digne, de profond qui
-m'intéresse au dernier point. Cette solennité constante et le silence
-qui couvre cet homme ont quelque chose de provoquant pour l'âme. Il est
-muet et superbe comme un roi déchu. Nous nous occupons de lui, Griffith
-et moi, comme d'une énigme. Quelle bizarrerie! un maître de langues
-obtient sur mon attention le triomphe qu'aucun homme n'a remporté,
-moi qui maintenant ai passé en revue tous les fils de famille, tous
-les attachés d'ambassade et les ambassadeurs, les généraux et les
-sous-lieutenants, les pairs de France, leurs fils et leurs neveux,
-la cour et la ville. La froideur de cet homme est irritante. Le plus
-profond orgueil remplit le désert qu'il essaie de mettre et qu'il met
-entre nous; enfin, il s'enveloppe d'obscurité. C'est lui qui a de la
-coquetterie, et c'est moi qui ai de la hardiesse. Cette étrangeté
-m'amuse d'autant plus que tout cela est sans conséquence. Qu'est-ce
-qu'un homme, un Espagnol et un maître de langues? Je ne me sens pas
-le moindre respect pour quelque homme que ce soit, fût-ce un roi.
-Je trouve que nous valons mieux que tous les hommes, même les plus
-justement illustres. Oh! comme j'aurais dominé Napoléon! comme je lui
-aurais fait sentir, s'il m'eût aimée, qu'il était à ma discrétion!
-
-Hier, j'ai lancé une épigramme qui a dû atteindre maître Hénarez
-au vif; il n'a rien répondu, il avait fini sa leçon, il a pris son
-chapeau, et m'a saluée en me jetant un regard qui me fait croire qu'il
-ne reviendra plus. Cela me va très-fort: il y aurait quelque chose de
-sinistre à recommencer la Nouvelle-Héloïse de Jean-Jacques Rousseau,
-que je viens de lire, et qui m'a fait prendre l'amour en haine.
-L'amour discuteur et phraseur me paraît insupportable. Clarisse est
-aussi par trop contente quand elle a écrit sa longue petite lettre;
-mais l'ouvrage de Richardson explique d'ailleurs, m'a dit mon père,
-admirablement les Anglaises. Celui de Rousseau me fait l'effet d'un
-sermon philosophique en lettres.
-
-L'amour est, je crois, un poème entièrement personnel. Il n'y a rien
-qui ne soit à la fois vrai et faux dans tout ce que les auteurs nous
-en écrivent. En vérité, ma chère belle, comme tu ne peux plus me
-parler que d'amour conjugal, je crois, dans l'intérêt bien entendu de
-notre double existence, qu'il est nécessaire que je reste fille, et que
-j'aie quelque belle passion, pour que nous connaissions bien la vie.
-Raconte-moi très exactement tout ce qui t'arrivera, surtout dans les
-premiers jours, avec cet animal que je nomme un mari. Je te promets
-la même exactitude, si jamais je suis aimée. Adieu, pauvre chérie
-engloutie.
-
-
-XI
-
- MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.
-
- A la Crampade.
-
-Ton Espagnol et toi, vous me faites frémir, ma chère mignonne. Je
-t'écris ce peu de lignes pour te prier de le congédier. Tout ce que
-tu m'en dis se rapporte au caractère le plus dangereux de ceux de ces
-gens-là qui, n'ayant rien à perdre, risquent tout. Cet homme ne doit
-pas être ton amant et ne peut pas être ton mari. Je t'écrirai plus en
-détail sur les événements secrets de mon mariage, mais quand je n'aurai
-plus au coeur l'inquiétude que ta dernière lettre m'y a mise.
-
-
-XII
-
- MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.
-
- Février.
-
-Ma belle biche, ce matin à neuf heures, mon père s'est fait annoncer
-chez moi, j'étais levée et habillée; je l'ai trouvé gravement assis au
-coin de mon feu dans mon salon, pensif au delà de son habitude; il m'a
-montré la bergère en face de lui, je l'ai compris, et m'y suis plongée
-avec une gravité qui le singeait si bien, qu'il s'est pris à
-sourire, mais d'un sourire empreint d'une grave tristesse:--Vous êtes
-au moins aussi spirituelle que votre grand'mère, m'a-t-il dit.--Allons,
-mon père, ne soyez pas courtisan ici, ai-je répondu, vous avez quelque
-chose à me demander! Il s'est levé dans une grande agitation, et m'a
-parlé pendant une demi-heure. Cette conversation, ma chère, mérite
-d'être conservée. Dès qu'il a été parti, je me suis mise à ma table en
-tâchant de rendre ses paroles. Voici la première fois que j'ai vu mon
-père déployant toute sa pensée. Il a commencé par me flatter, il ne s'y
-est point mal pris; je devais lui savoir bon gré de m'avoir devinée et
-appréciée.
-
---Armande, m'a-t-il dit, vous m'avez étrangement trompé et agréablement
-surpris. A votre arrivée du couvent, je vous ai prise pour une jeune
-fille comme toutes les autres filles, sans grande portée, ignorante,
-de qui l'on pouvait avoir bon marché avec des colifichets, une parure,
-et qui réfléchissent peu.--Merci, mon père, pour la jeunesse.--Oh! il
-n'y a plus de jeunesse, dit-il en laissant échapper un geste d'homme
-d'État. Vous avez un esprit d'une étendue incroyable, vous jugez toute
-chose pour ce qu'elle vaut, votre clairvoyance est extrême; vous êtes
-très malicieuse: on croit que vous n'avez rien vu là où vous avez déjà
-les yeux sur la cause des effets que les autres examinent. Vous êtes un
-ministre en jupon; il n'y a que vous qui puissiez m'entendre ici; il
-n'y a donc que vous-même à employer contre vous si l'on en veut obtenir
-quelque sacrifice. Aussi vais-je m'expliquer franchement sur les
-desseins que j'avais formés et dans lesquels je persiste. Pour vous les
-faire adopter, je dois vous démontrer qu'ils tiennent à des sentiments
-élevés. Je suis donc obligé d'entrer avec vous dans des considérations
-politiques du plus haut intérêt pour le royaume, et qui pourraient
-ennuyer toute autre personne que vous. Après m'avoir entendu, vous
-réfléchirez longtemps; je vous donnerai six mois s'il le faut. Vous
-êtes votre maîtresse absolue; et si vous vous refusez aux sacrifices
-que je vous demande, je subirai votre refus sans plus vous tourmenter.
-
-A cet exorde, ma biche, je suis devenue réellement sérieuse, et je
-lui ai dit:--Parlez, mon père. Or, voici ce que l'homme d'État a
-prononcé:--Mon enfant, la France est dans une situation précaire qui
-n'est connue que du roi et de quelques esprits élevés; mais le roi
-est une tête sans bras; puis les grands esprits qui sont dans le
-secret du danger n'ont aucune autorité sur les hommes à employer
-pour arriver à un résultat heureux. Ces hommes, vomis par l'élection
-populaire, ne veulent pas être des instruments. Quelque remarquables
-qu'ils soient, ils continuent l'oeuvre de la destruction sociale, au
-lieu de nous aider à raffermir l'édifice. En deux mots, il n'y a plus
-que deux partis: celui de Marius et celui de Sylla; je suis pour Sylla
-contre Marius. Voilà notre affaire en gros. En détail, la Révolution
-continue, elle est implantée dans la loi, elle est écrite sur le sol,
-elle est toujours dans les esprits: elle est d'autant plus formidable
-qu'elle paraît vaincue à la plupart de ces conseillers du trône qui
-ne lui voient ni soldats ni trésors. Le roi est un grand esprit, il y
-voit clair; mais de jour en jour gagné par les gens de son frère, qui
-veulent aller trop vite, il n'a pas deux ans à vivre, et ce moribond
-arrange ses draps pour mourir tranquille. Sais-tu, mon enfant, quels
-sont les effets les plus destructifs de la Révolution? tu ne t'en
-douterais jamais. En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a
-coupé la tête à tous les pères de famille. Il n'y a plus de famille
-aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une
-nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant
-l'égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l'esprit
-de famille, ils ont créé le fisc! Mais ils ont préparé la faiblesse des
-supériorités et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le
-règne de l'intérêt personnel et frayé les chemins à la Conquête. Nous
-sommes entre deux systèmes: ou constituer l'État par la Famille, ou le
-constituer par l'intérêt personnel: la démocratie ou l'aristocratie,
-la discussion ou l'obéissance, le catholicisme ou l'indifférence
-religieuse, voilà la question en peu de mots. J'appartiens au petit
-nombre de ceux qui veulent résister à ce qu'on nomme le peuple, dans
-son intérêt bien compris. Il ne s'agit plus ni de droits féodaux, comme
-on le dit aux niais, ni de gentilhommerie, il s'agit de l'État, il
-s'agit de la vie de la France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans
-le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l'échelle
-des responsabilités, et la subordination, qui monte jusqu'au roi. Le
-roi, c'est nous tous! Mourir pour le roi, c'est mourir pour soi-même,
-pour sa famille, qui ne meurt pas plus que ne meurt le royaume. Chaque
-animal a son instinct, celui de l'homme est l'esprit de famille. Un
-pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les
-membres sont intéressés à la défense du trésor commun: trésor d'argent,
-de gloire, de priviléges, de jouissances; il est faible quand il
-se compose d'individus non solidaires, auxquels il importe peu d'obéir
-à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque
-individu garde son champ; et ce malheureux égoïste ne voit pas qu'un
-jour on le lui ôtera. Nous allons à un état de choses horrible, en
-cas d'insuccès. Il n'y aura plus que des lois pénales ou fiscales, la
-bourse ou la vie. Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus
-conduit par les sentiments. On y aura développé, soigné des plaies
-incurables. D'abord une jalousie universelle: les classes supérieures
-seront confondues, on prendra l'égalité des désirs pour l'égalité
-des forces; les vraies supériorités reconnues, constatées, seront
-envahies par les flots de la bourgeoisie. On pouvait choisir un homme
-entre mille, on ne peut rien trouver entre trois millions d'ambitions
-pareilles, vêtues de la même livrée, celle de la médiocrité. Cette
-masse triomphante ne s'apercevra pas qu'elle aura contre elle une autre
-masse terrible, celle des paysans possesseurs: vingt millions d'arpents
-de terre vivant, marchant, raisonnant, n'entendant à rien, voulant
-toujours plus, barricadant tout, disposant de la force brutale....
-
---Mais, dis-je en interrompant mon père, que puis-je faire pour l'État?
-Je ne me sens aucune disposition à être la Jeanne d'Arc des Familles et
-à périr à petit feu sur le bûcher d'un couvent.--Vous êtes une petite
-peste, me dit mon père. Si je vous parle raison, vous me répondez par
-des plaisanteries; quand je plaisante, vous me parlez comme si vous
-étiez ambassadeur.--L'amour vit de contrastes, lui ai-je dit. Et il a
-ri aux larmes.--Vous penserez à ce que je viens de vous expliquer; vous
-remarquerez combien il y a de confiance et de grandeur à vous parler
-comme je viens de le faire, et peut-être les événements aideront-ils
-mes projets. Je sais que, quant à vous, ces projets sont blessants,
-iniques; aussi demandé-je leur sanction moins à votre coeur et à
-votre imagination qu'à votre raison, je vous ai reconnu plus de raison
-et de sens que je n'en ai vu à qui que ce soit...--Vous vous flattez,
-lui ai-je dit en souriant, car je suis bien votre fille!--Enfin,
-reprit-il, je ne saurais être inconséquent. Qui veut la fin veut les
-moyens, et nous devons l'exemple à tous. Donc, vous ne devez pas
-avoir de fortune tant que celle de votre frère cadet ne sera pas
-assurée, et je veux employer tous vos capitaux à lui constituer un
-majorat.--Mais, repris-je, vous ne me défendez pas de vivre à ma guise
-et d'être heureuse en vous laissant ma fortune?--Ah! pourvu,
-répondit-il, que la vie comme vous l'entendrez ne nuise en rien à
-l'honneur, à la considération, et je puis ajouter à la gloire de votre
-famille.--Allons, m'écriai-je, vous me destituez bien promptement de
-ma raison supérieure.--Nous ne trouverons pas en France, dit-il avec
-amertume, d'homme qui veuille pour femme une jeune fille de la plus
-haute noblesse sans dot et qui lui en reconnaisse une. Si ce mari se
-rencontrait, il appartiendrait à la classe des bourgeois parvenus: je
-suis, sous ce rapport, du onzième siècle.--Et moi aussi, lui ai-je
-dit. Mais pourquoi me désespérer? n'y-a-t-il pas de vieux pairs de
-France?--Vous êtes bien avancée, Louise! s'est-il écrié. Puis il m'a
-quittée en souriant et me baisant la main.
-
-J'avais reçu ta lettre le matin même, et elle m'avait fait songer
-précisément à l'abîme où tu prétends que je pourrais tomber. Il m'a
-semblé qu'une voix me criait en moi-même: tu y tomberas! J'ai donc
-pris mes précautions. Hénarez ose me regarder, ma chère, et ses yeux
-me troublent, ils me produisent une sensation que je ne puis comparer
-qu'à celle d'une terreur profonde. On ne doit pas plus regarder cet
-homme qu'on ne regarde un crapaud, il est laid et fascinateur. Voici
-deux jours que je délibère avec moi-même si je dirai nettement à mon
-père que je ne veux plus apprendre l'espagnol, et faire congédier cet
-Hénarez; mais après mes résolutions viriles, je me sens le besoin
-d'être remuée par l'horrible sensation que j'éprouve en voyant cet
-homme, et je dis: encore une fois, et après je parlerai. Ma chère, sa
-voix est d'une douceur pénétrante, il parle comme la Fodor chante. Ses
-manières sont simples et sans la moindre affectation. Et quelles belles
-dents! Tout à l'heure, en me quittant, il a cru remarquer combien il
-m'intéresse, et il a fait le geste, très-respectueux d'ailleurs, de me
-prendre la main pour me la baiser; mais il l'a réprimé comme effrayé
-de sa hardiesse et de la distance qu'il allait franchir. Malgré le
-peu qu'il en a paru, je l'ai deviné; j'ai souri, car rien n'est plus
-attendrissant que de voir l'élan d'une nature inférieure qui se replie
-ainsi sur elle-même. Il y a tant d'audace dans l'amour d'un bourgeois
-pour une fille noble! Mon sourire l'a enhardi, le pauvre homme a
-cherché son chapeau sans le voir, il ne voulait pas le trouver, et je
-le lui ai gravement apporté. Des larmes contenues humectaient ses yeux.
-Il y avait un monde de choses et de pensées dans ce moment si
-court. Nous nous comprenions si bien, qu'en ce moment je lui tendis ma
-main à baiser. Peut-être était-ce lui dire que l'amour pouvait combler
-l'espace qui nous sépare. Eh! bien, je ne sais ce qui m'a fait mouvoir:
-Griffith a tourné le dos, je lui ai tendu fièrement ma patte blanche,
-et j'ai senti le feu de ses lèvres tempéré par deux grosses larmes. Ah!
-mon ange, je suis restée sans force dans mon fauteuil, pensive, j'étais
-heureuse, et il m'est impossible d'expliquer comment ni pourquoi. Ce
-que j'ai senti, c'est la poésie. Mon abaissement, dont j'ai honte à
-cette heure, me semblait une grandeur: il m'avait fascinée, voilà mon
-excuse.
-
-
- Vendredi.
-
-Cet homme est vraiment très-beau. Ses paroles sont élégantes, son
-esprit est d'une supériorité remarquable. Ma chère, il est fort et
-logique comme Bossuet en m'expliquant le mécanisme non-seulement de
-la langue espagnole, mais encore de la pensée humaine et de toutes
-les langues. Le français semble être sa langue maternelle. Comme je
-lui en témoignais mon étonnement, il me répondit qu'il était venu en
-France très-jeune avec le roi d'Espagne, à Valençay. Que s'est-il passé
-dans cette âme? il n'est plus le même: il est venu vêtu simplement,
-mais absolument comme un grand seigneur sorti le matin à pied. Son
-esprit a brillé comme un phare durant cette leçon: il a déployé toute
-son éloquence. Comme un homme lassé qui retrouve ses forces, il m'a
-révélé toute une âme soigneusement cachée. Il m'a raconté l'histoire
-d'un pauvre diable de valet qui s'était fait tuer pour un seul regard
-d'une reine d'Espagne.--Il ne pouvait que mourir! lui ai-je dit. Cette
-réponse lui a mis la joie au coeur, et son regard m'a véritablement
-épouvantée.
-
-Le soir, je suis allée au bal chez la duchesse de Lenoncourt, le prince
-de Talleyrand s'y trouvait. Je lui ai fait demander, par monsieur de
-Vandenesse, un charmant jeune homme, s'il y avait parmi ses hôtes
-en 1809, à sa terre, un Hénarez.--Hénarez est le nom maure de la
-famille de Soria, qui sont, disent-ils, des Abencerrages convertis au
-christianisme. Le vieux duc et ses deux fils accompagnèrent le roi.
-L'aîné, le duc de Soria d'aujourd'hui, vient d'être dépouillé de tous
-ses biens, honneur et grandesses par le roi Ferdinand, qui venge
-une vieille inimitié. Le duc a fait une faute immense en acceptant le
-ministère constitutionnel avec Valdez. Heureusement, il s'est sauvé de
-Cadix avant l'entrée de monseigneur le duc d'Angoulême, qui, malgré sa
-bonne volonté, ne l'aurait pas préservé de la colère du roi.
-
-Cette réponse, que le vicomte de Vandenesse m'a rapportée
-textuellement, m'a donné beaucoup à penser. Je ne puis dire en quelles
-anxiétés j'ai passé le temps jusqu'à ma première leçon, qui a eu lieu
-ce matin. Pendant le premier quart d'heure de la leçon, je me suis
-demandé, en l'examinant, s'il était duc ou bourgeois, sans pouvoir y
-rien comprendre. Il semblait deviner mes pensées à mesure qu'elles
-naissaient et se plaire à les contrarier. Enfin je n'y tins plus, je
-quittai brusquement mon livre en interrompant la traduction que j'en
-faisais à haute voix, je lui dis en espagnol:--Vous nous trompez,
-monsieur. Vous n'êtes pas un pauvre bourgeois libéral, vous êtes le duc
-de Soria?--Mademoiselle, répondit-il avec un mouvement de tristesse,
-malheureusement, je ne suis pas le duc de Soria. Je compris tout ce
-qu'il mit de désespoir dans le mot malheureusement. Ah! ma chère, il
-sera, certes, impossible à aucun homme de mettre autant de passion et
-de choses dans un seul mot. Il avait baissé les yeux, et n'osait plus
-me regarder.--Monsieur de Talleyrand, lui dis-je, chez qui vous avez
-passé les années d'exil, ne laisse d'autre alternative à un Hénarez
-que celle d'être ou duc de Soria disgracié ou domestique. Il leva les
-yeux sur moi, et me montra deux brasiers noirs et brillants, deux yeux
-à la fois flamboyants et humiliés. Cet homme m'a paru être alors à la
-torture.--Mon père, dit-il, était en effet serviteur du roi d'Espagne.
-Griffith ne connaissait pas cette manière d'étudier. Nous faisions des
-silences inquiétants à chaque demande et à chaque réponse.--Enfin, lui
-dis-je, êtes-vous noble ou bourgeois?--Vous savez, mademoiselle, qu'en
-Espagne tout le monde, même les mendiants, sont nobles. Cette réserve
-m'impatienta. J'avais préparé depuis la dernière leçon un de ces
-amusements qui sourient à l'imagination. J'avais tracé dans une lettre
-le portrait idéal de l'homme par qui je voudrais être aimée, en me
-proposant de le lui donner à traduire. Jusqu'à présent j'ai traduit de
-l'espagnol en français, et non du français en espagnol; je lui en fis
-l'observation, et priai Griffith de me chercher la dernière lettre que
-j'avais reçue d'une de mes amies. Je verrai, pensais-je, à l'effet que
-lui fera mon programme, quel sang est dans ses veines. Je pris
-le papier des mains de Griffith en disant:--Voyons si j'ai bien copié?
-car tout était de mon écriture. Je la lui tendis, et l'examinai pendant
-qu'il lisait ceci.
-
- «L'homme qui me plaira, ma chère, devra être rude et orgueilleux
- avec les hommes, mais doux avec les femmes. Son regard d'aigle saura
- réprimer instantanément tout ce qui peut ressembler au ridicule.
- Il aura un sourire de pitié pour ceux qui voudraient tourner en
- plaisanterie les choses sacrées, celles surtout qui constituent la
- poésie du coeur, et sans lesquelles la vie ne serait plus qu'une
- triste réalité. Je méprise profondément ceux qui voudraient nous
- ôter la source des idées religieuses, si fertiles en consolations.
- Aussi, ses croyances devront-elles avoir la simplicité de celles d'un
- enfant unie à la conviction inébranlable d'un homme d'esprit qui a
- approfondi ses raisons de croire. Son esprit, neuf, original, sera
- sans affectation ni parade: il ne peut rien dire qui soit de trop ou
- déplacé; il lui serait aussi impossible d'ennuyer les autres que de
- s'ennuyer lui-même, car il aura dans son âme un fonds riche. Toutes
- ses pensées doivent être d'un genre noble, élevé, chevaleresque, sans
- aucun égoïsme. En toutes ses actions, on remarquera l'absence totale
- du calcul ou de l'intérêt. Ses défauts proviendront de l'étendue même
- de ses idées, qui seront au-dessus de son temps. En toute chose, je
- dois le trouver en avant de son époque. Plein d'attentions délicates
- dues aux êtres faibles, il sera bon pour toutes les femmes, mais
- bien difficilement épris d'aucune: il regardera cette question comme
- beaucoup trop sérieuse pour en faire un jeu. Il se pourrait donc
- qu'il passât sa vie sans aimer véritablement, en montrant en lui
- toutes les qualités qui peuvent inspirer une passion profonde. Mais
- s'il trouve une fois son idéal de femme, celle entrevue dans ces
- songes qu'on fait les yeux ouverts; s'il rencontre un être qui le
- comprenne, qui remplisse son âme et jette sur toute sa vie un rayon
- de bonheur, qui brille pour lui comme une étoile à travers les nuages
- de ce monde si sombre, si froid, si glacé; qui donne un charme tout
- nouveau à son existence, et fasse vibrer en lui des cordes muettes
- jusque-là, je crois inutile de dire qu'il saura reconnaître et
- apprécier son bonheur. Aussi la rendra-t-il parfaitement heureuse.
- Jamais, ni par un mot, ni par un regard, il ne froissera ce coeur
- aimant qui se sera remis en ses mains avec l'aveugle amour d'un
- enfant qui dort dans les bras de sa mère; car si elle se réveillait
- jamais de ce doux rêve, elle aurait l'âme et le coeur à jamais
- déchirés: il lui serait impossible de s'embarquer sur cet océan sans
- y mettre tout son avenir.
-
- »Cet homme aura nécessairement la physionomie, la tournure, la
- démarche, enfin la manière de faire les plus grandes comme les plus
- petites choses, des êtres supérieurs qui sont simples et sans apprêt.
- Il peut être laid; mais ses mains seront belles; il aura la lèvre
- supérieure légèrement relevée par un sourire ironique et dédaigneux
- pour les indifférents; enfin il réservera pour ceux qu'il aime le
- rayon céleste et brillant de son regard plein d'âme.»
-
---Mademoiselle, me dit-il en espagnol et d'une voix profondément émue,
-veut-elle me permettre de garder ceci en mémoire d'elle? Voici la
-dernière leçon que j'aurai l'honneur de lui donner, et celle que je
-reçois dans cet écrit peut devenir une règle éternelle de conduite.
-J'ai quitté l'Espagne en fugitif et sans argent; mais, aujourd'hui,
-j'ai reçu de ma famille une somme qui suffit à mes besoins. J'aurai
-l'honneur de vous envoyer quelque pauvre Espagnol pour me remplacer.
-Il semblait ainsi me dire:--Assez joué comme cela. Il s'est levé
-par un mouvement d'une incroyable dignité, et m'a laissée confondue
-de cette inouïe délicatesse chez les hommes de sa classe. Il est
-descendu, et a fait demander à parler à mon père. Au dîner, mon père
-me dit en souriant:--Louise, vous avez reçu des leçons d'espagnol d'un
-ex-ministre du roi d'Espagne et d'un condamné à mort.--Le duc de Soria,
-lui dis-je.--Le duc! me répondit mon père. Il ne l'est plus, il prend
-maintenant le titre de baron de Macumer, d'un fief qui lui reste en
-Sardaigne. Il me paraît assez original.--Ne flétrissez pas de ce mot
-qui, chez vous, comporte toujours un peu de moquerie et de dédain,
-un homme qui vous vaut, lui dis-je, et qui, je crois, a une belle
-âme.--Baronne de Macumer? s'écria mon père en me regardant d'un air
-moqueur. J'ai baissé les yeux par un mouvement de fierté.--Mais, dit
-ma mère, Hénarez a dû se rencontrer sur le perron avec l'ambassadeur
-d'Espagne?--Oui, a répondu mon père: l'ambassadeur m'a demandé si
-je conspirais contre le roi son maître; mais il a salué l'ex-grand
-d'Espagne avec beaucoup de déférence, en se mettant à ses ordres.
-
-Ceci, ma chère madame de l'Estorade, s'est passé depuis quinze
-jours, et voilà quinze jours que je n'ai vu cet homme qui m'aime,
-car cet homme m'aime. Que fait-il? Je voudrais être mouche, souris,
-moineau. Je voudrais pouvoir le voir, seul, chez lui, sans qu'il
-m'aperçût. Nous avons un homme à qui je puis dire: Allez mourir pour
-moi!... Et il est de caractère à y aller, je le crois du moins. Enfin,
-il y a dans Paris un homme à qui je pense, et dont le regard m'inonde
-intérieurement de lumière. Oh! c'est un ennemi que je dois fouler aux
-pieds. Comment, il y aurait un homme sans lequel je ne pourrais vivre,
-qui me serait nécessaire! Tu te maries et j'aime! Au bout de quatre
-mois, ces deux colombes qui s'élevaient si haut sont tombées dans les
-marais de la réalité.
-
-
- Dimanche.
-
-Hier, aux Italiens, je me suis sentie regardée, mes yeux ont été
-magiquement attirés par deux yeux de feu qui brillaient comme deux
-escarboucles dans un coin obscur de l'orchestre. Hénarez n'a pas
-détaché ses yeux de dessus moi. Le monstre a cherché la seule place
-d'où il pouvait me voir, et il y est. Je ne sais pas ce qu'il est en
-politique; mais il a le génie de l'amour.
-
- Voilà, belle Renée, à quel point nous en sommes,
-
-a dit le grand Corneille.
-
-
-[Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
-Mes yeux ont été magiquement attirés par deux yeux de feu qui
-brillaient comme deux escarboucles dans un coin du parterre.
-
-(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)]
-
-
-XIII
-
- DE MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.
-
- A la Crampade, février
-
-Ma chère Louise, avant de t'écrire, j'ai dû attendre; mais maintenant
-je sais bien des choses, ou, pour mieux dire, je les ai apprises, et je
-dois te les dire pour ton bonheur à venir. Il y a tant de différence
-entre une jeune fille et une femme mariée, que la jeune fille ne
-peut pas plus la concevoir que la femme mariée ne peut redevenir
-jeune fille. J'ai mieux aimé être mariée à Louis de l'Estorade que de
-retourner au couvent. Voilà qui est clair. Après avoir deviné que si
-je n'épousais pas Louis je retournerais au couvent, j'ai dû, en termes
-de jeune fille, me résigner. Résignée, je me suis mise à examiner ma
-situation afin d'en tirer le meilleur parti possible.
-
-D'abord la gravité des engagements m'a investie de terreur. Le mariage
-se propose la vie, tandis que l'amour ne se propose que le plaisir;
-mais aussi le mariage subsiste quand les plaisirs ont disparu, et
-donne naissance à des intérêts bien plus chers que ceux de l'homme et
-de la femme qui s'unissent. Aussi peut-être ne faut-il, pour faire un
-mariage heureux, que cette amitié qui, en vue de ses douceurs, cède sur
-beaucoup d'imperfections humaines. Rien ne s'opposait à ce que j'eusse
-de l'amitié pour Louis de l'Estorade. Bien décidée à ne pas chercher
-dans le mariage les jouissances de l'amour auxquelles nous pensions
-si souvent et avec une si dangereuse exaltation, j'ai senti la plus
-douce tranquillité en moi-même. Si je n'ai pas l'amour, pourquoi ne
-pas chercher le bonheur? me suis-je dit. D'ailleurs, je suis aimée,
-et je me laisserai aimer. Mon mariage ne sera pas une servitude,
-mais un commandement perpétuel. Quel inconvénient cet état de choses
-offrira-t-il à une femme qui veut rester maîtresse absolue d'elle-même?
-
-Ce point si grave d'avoir le mariage sans le mari fut réglé dans une
-conversation entre Louis et moi, dans laquelle il m'a découvert et
-l'excellence de son caractère et la douceur de son âme. Ma mignonne,
-je souhaitais beaucoup de rester dans cette belle saison d'espérance
-amoureuse qui, n'enfantant point de plaisir, laisse à l'âme sa
-virginité. Ne rien accorder au devoir, à la loi, ne dépendre que
-de soi-même, et garder son libre arbitre?... quelle douce et noble
-chose! Ce contrat, opposé à celui des lois et au sacrement lui-même,
-ne pouvait se passer qu'entre Louis et moi. Cette difficulté, la
-première aperçue, est la seule qui ait fait traîner la conclusion
-de mon mariage. Si, dès l'abord, j'étais résolue à tout pour ne pas
-retourner au couvent, il est dans notre nature de demander le plus
-après avoir obtenu le moins; et nous sommes, chère ange, de celles
-qui veulent tout. J'examinais mon Louis du coin de l'oeil, et je me
-disais: le malheur l'a-t-il rendu bon ou méchant? A force d'étudier,
-j'ai fini par découvrir que son amour allait jusqu'à la passion. Une
-fois arrivée à l'état d'idole, en le voyant pâlir et trembler
-au moindre regard froid, j'ai compris que je pouvais tout oser. Je
-l'ai naturellement emmené loin des parents, dans des promenades où
-j'ai prudemment interrogé son coeur. Je l'ai fait parler, je lui
-ai demandé compte de ses idées, de ses plans, de notre avenir. Mes
-questions annonçaient tant de réflexions préconçues et attaquaient
-si précisément les endroits faibles de cette horrible vie à deux,
-que Louis m'a depuis avoué qu'il était épouvanté d'une si savante
-virginité. Moi, j'écoutais ses réponses; il s'y entortillait comme ces
-gens à qui la peur ôte tous leurs moyens; j'ai fini par voir que le
-hasard me donnait un adversaire qui m'était d'autant plus inférieur
-qu'il devinait ce que tu nommes si orgueilleusement ma grande âme.
-Brisé par les malheurs et par la misère, il se regardait comme à peu
-près détruit, et se perdait en trois horribles craintes. D'abord, il
-a trente-sept ans, et j'en ai dix-sept; il ne mesurait donc pas sans
-effroi les vingt ans de différence qui sont entre nous. Puis, il est
-convenu que je suis très-belle; et Louis, qui partage nos opinions à ce
-sujet, ne voyait pas sans une profonde douleur combien les souffrances
-lui avaient enlevé de jeunesse. Enfin, il me sentait de beaucoup
-supérieure comme femme à lui comme homme. Mis en défiance de lui-même
-par ces trois infériorités visibles, il craignait de ne pas faire mon
-bonheur, et se voyait pris comme un pis-aller. Sans la perspective du
-couvent, je ne l'épouserais point, me dit-il un soir timidement.--Ceci
-est vrai, lui répondis-je gravement. Ma chère amie, il me causa la
-première grande émotion de celles qui nous viennent des hommes. Je fus
-atteinte au coeur par les deux grosses larmes qui roulèrent dans ses
-yeux.--Louis, repris-je d'une voix consolante, il ne tient qu'à vous de
-faire de ce mariage de convenance un mariage auquel je puisse donner un
-consentement entier. Ce que je vais vous demander exige de votre part
-une abnégation beaucoup plus belle que le prétendu servage de votre
-amour quand il est sincère. Pouvez-vous vous élever jusqu'à l'amitié
-comme je la comprends? On n'a qu'un ami dans la vie, et je veux être
-le vôtre. L'amitié est le lien de deux âmes pareilles, unies par
-leur force, et néanmoins indépendantes. Soyons amis et associés pour
-porter la vie ensemble. Laissez-moi mon entière indépendance. Je ne
-vous défends pas de m'inspirer pour vous l'amour que vous dites avoir
-pour moi; mais je ne veux être votre femme que de mon gré. Donnez-moi
-le désir de vous abandonner mon libre arbitre, et je vous le
-sacrifie aussitôt. Ainsi, je ne vous défends pas de passionner cette
-amitié, de la troubler par la voix de l'amour: je tâcherai, moi, que
-notre affection soit parfaite. Surtout, évitez-moi les ennuis que la
-situation assez bizarre où nous serons alors me donnerait au dehors.
-Je ne veux paraître ni capricieuse, ni prude, parce que je ne le suis
-point, et vous crois assez honnête homme pour vous offrir de garder
-les apparences du mariage. Ma chère, je n'ai jamais vu d'homme heureux
-comme Louis l'a été de ma proposition; ses yeux brillaient, le feu du
-bonheur y avait séché les larmes.--Songez, lui dis-je en terminant,
-qu'il n'y a rien de bizarre dans ce que je vous demande. Cette
-condition tient à mon immense désir d'avoir votre estime. Si vous ne me
-deviez qu'au mariage, me sauriez-vous beaucoup de gré un jour d'avoir
-vu votre amour couronné par les formalités légales ou religieuses et
-non par moi? Si pendant que vous ne me plaisez point, mais en vous
-obéissant passivement, comme ma très-honorée mère vient de me le
-recommander, j'avais un enfant, croyez-vous que j'aimerais cet enfant
-autant que celui qui serait fils d'un même vouloir? S'il n'est pas
-indispensable de se plaire l'un à l'autre autant que se plaisent des
-amants, convenez, monsieur, qu'il est nécessaire de ne pas se déplaire.
-Eh bien! nous allons être placés dans une situation dangereuse: nous
-devons vivre à la campagne, ne faut-il pas songer à toute l'instabilité
-des passions? Des gens sages ne peuvent-ils pas se prémunir contre les
-malheurs du changement? Il fut étrangement surpris de me trouver et si
-raisonnable et si raisonneuse; mais il me fit une promesse solennelle
-après laquelle je lui pris la main et la lui serrai affectueusement.
-
-Nous fûmes mariés à la fin de la semaine. Sûre de garder ma liberté,
-je mis alors beaucoup de gaieté dans les insipides détails de toutes
-les cérémonies: j'ai pu être moi-même, et peut-être ai-je passé pour
-une commère très-délurée, pour employer les mots de Blois. On a pris
-pour une maîtresse femme, une jeune fille charmée de la situation
-neuve et pleine de ressources où j'avais su me placer. Chère, j'avais
-aperçu, comme par une vision, toutes les difficultés de ma vie, et je
-voulais sincèrement faire le bonheur de cet homme. Or, dans la solitude
-où nous vivons, si une femme ne commande pas, le mariage devient
-insupportable en peu de temps. Une femme doit alors avoir les charmes
-d'une maîtresse et les qualités d'une épouse. Mettre de l'incertitude
-dans les plaisirs, n'est-ce pas prolonger l'illusion et perpétuer
-les jouissances d'amour-propre auxquelles tiennent tant et avec tant
-de raison toutes les créatures? L'amour conjugal, comme je le conçois,
-revêt alors une femme d'espérance, la rend souveraine, et lui donne
-une force inépuisable, une chaleur de vie qui fait tout fleurir autour
-d'elle. Plus elle est maîtresse d'elle-même, plus sûre elle est de
-rendre l'amour et le bonheur viables. Mais j'ai surtout exigé que
-le plus profond mystère voilât nos arrangements intérieurs. L'homme
-subjugué par sa femme est justement couvert de ridicule. L'influence
-d'une femme doit être entièrement secrète: chez nous, en tout, la
-grâce, c'est le mystère. Si j'entreprends de relever ce caractère
-abattu, de restituer leur lustre à des qualités que j'ai entrevues,
-je veux que tout semble spontané chez Louis. Telle est la tâche assez
-belle que je me suis donnée et qui suffit à la gloire d'une femme. Je
-suis presque fière d'avoir un secret pour intéresser ma vie, un plan
-auquel je rapporterai mes efforts, et qui ne sera connu que de toi et
-de Dieu.
-
-Maintenant je suis presque heureuse, et peut-être ne le serais-je pas
-entièrement si je ne pouvais le dire à une âme aimée, car le moyen
-de le lui dire à lui? Mon bonheur le froisserait, il a fallu le lui
-cacher. Il a, ma chère, une délicatesse de femme, comme tous les hommes
-qui ont beaucoup souffert. Pendant trois mois nous sommes restés comme
-nous étions avant le mariage. J'étudiai, comme bien tu penses, une
-foule de petites questions personnelles, auxquelles l'amour tient
-beaucoup plus qu'on ne le croit. Malgré ma froideur, cette âme enhardie
-s'est dépliée: j'ai vu ce visage changer d'expression et se rajeunir.
-L'élégance que j'introduisais dans la maison a jeté des reflets sur sa
-personne. Insensiblement je me suis habituée à lui, j'en ai fait un
-autre moi-même. A force de le voir, j'ai découvert la correspondance
-de son âme et de sa physionomie. La bête que nous nommons un mari,
-selon ton expression, a disparu. J'ai vu, par je ne sais quelle douce
-soirée, un amant dont les paroles m'allaient à l'âme, et sur le bras
-duquel je m'appuyais avec un plaisir indicible. Enfin, pour être vraie
-avec toi, comme je le serais avec Dieu, qu'on ne peut pas tromper,
-piquée peut-être par l'admirable religion avec laquelle il tenait son
-serment, la curiosité s'est levée dans mon coeur. Très-honteuse de
-moi-même, je me résistais. Hélas! quand on ne résiste plus que par
-dignité, l'esprit a bientôt trouvé des transactions. La fête a donc
-été secrète comme entre deux amants, et secrète elle doit rester
-entre nous. Lorsque tu te marieras, tu approuveras ma discrétion.
-Sache cependant que rien n'a manqué de ce que veut l'amour le plus
-délicat, ni de cet imprévu qui est, en quelque sorte, l'honneur de ce
-moment-là: les grâces mystérieuses que nos imaginations lui demandent,
-l'entraînement qui excuse, le consentement arraché, les voluptés
-idéales longtemps entrevues et qui nous subjuguent l'âme avant que nous
-nous laissions aller à la réalité, toutes les séductions y étaient avec
-leurs formes enchanteresses.
-
-Je t'avoue que, malgré ces belles choses, j'ai de nouveau stipulé mon
-libre arbitre, et je ne veux pas t'en dire toutes les raisons. Tu
-seras certes la seule âme en qui je verserai cette demi-confidence.
-Même en appartenant à son mari, adorée ou non, je crois que nous
-perdrions beaucoup à ne pas cacher nos sentiments et le jugement que
-nous portons sur le mariage. La seule joie que j'aie eue, et qui a
-été céleste, vient de la certitude d'avoir rendu la vie à ce pauvre
-être avant de la donner à des enfants. Louis a repris sa jeunesse, sa
-force, sa gaieté. Ce n'est plus le même homme. J'ai, comme une fée,
-effacé jusqu'au souvenir des malheurs. J'ai métamorphosé Louis, il est
-devenu charmant. Sûr de me plaire, il déploie son esprit et révèle des
-qualités nouvelles. Être le principe constant du bonheur d'un homme
-quand cet homme le sait et mêle de la reconnaissance à l'amour, ah!
-chère, cette certitude développe dans l'âme une force qui dépasse celle
-de l'amour le plus entier. Cette force impétueuse et durable, une et
-variée, enfante enfin la famille, cette belle oeuvre des femmes,
-et que je conçois maintenant dans toute sa beauté féconde. Le vieux
-père n'est plus avare, il donne aveuglément tout ce que je désire.
-Les domestiques sont joyeux; il semble que la félicité de Louis ait
-rayonné dans cet intérieur, où je règne par l'amour. Le vieillard s'est
-mis en harmonie avec toutes les améliorations, il n'a pas voulu faire
-tache dans mon luxe; il a pris, pour me plaire, le costume, et avec le
-costume les manières du temps présent. Nous avons des chevaux anglais,
-un coupé, une calèche et un tilbury. Nos domestiques ont une tenue
-simple, mais élégante. Aussi passons-nous pour des prodigues. J'emploie
-mon intelligence (je ne ris pas) à tenir ma maison avec économie, à
-y donner le plus de jouissances pour la moindre somme possible. J'ai
-déjà démontré à Louis la nécessité de faire des chemins, afin de
-conquérir la réputation d'un homme occupé du bien de son pays. Je
-l'oblige à compléter son instruction. J'espère le voir bientôt membre
-du Conseil-Général de son département par l'influence de ma famille et
-de celle de sa mère. Je lui ai déclaré tout net que j'étais ambitieuse,
-que je ne trouvais pas mauvais que son père continuât à soigner nos
-biens, à réaliser des économies, parce que je le voulais tout entier
-à la politique; si nous avions des enfants, je les voulais voir tous
-heureux et bien placés dans l'État; sous peine de perdre mon estime et
-mon affection, il devait devenir député du département aux prochaines
-élections; ma famille aiderait sa candidature, et nous aurions alors
-le plaisir de passer tous les hivers à Paris. Ah! mon ange, à l'ardeur
-avec laquelle il m'a obéi, j'ai vu combien j'étais aimée. Enfin, hier,
-il m'a écrit cette lettre de Marseille, où il est allé pour quelques
-heures.
-
- «Quand tu m'as permis de t'aimer, ma douce Renée, j'ai cru au
- bonheur; mais aujourd'hui je n'en vois plus la fin. Le passé n'est
- plus qu'un vague souvenir, une ombre nécessaire à faire ressortir
- l'éclat de ma félicité. Quand je suis près de toi, l'amour me
- transporte au point que je suis hors d'état de t'exprimer l'étendue
- de mon affection: je ne puis que t'admirer, t'adorer. La parole ne me
- revient que loin de toi. Tu es parfaitement belle, et d'une beauté
- si grave, si majestueuse, que le temps l'altérera difficilement; et,
- quoique l'amour entre époux ne tienne pas tant à la beauté qu'aux
- sentiments, qui sont exquis en toi, laisse-moi te dire que cette
- certitude de te voir toujours belle me donne une joie qui s'accroît
- à chaque regard que je jette sur toi. L'harmonie et la dignité des
- lignes de ton visage, où ton âme sublime se révèle, a je ne sais quoi
- de pur sous la mâle couleur du teint. L'éclat de tes yeux noirs et
- la coupe hardie de ton front disent combien tes vertus sont élevées,
- combien ton commerce est solide et ton coeur fait aux orages de la
- vie s'il en survenait. La noblesse est ton caractère distinctif; je
- n'ai pas la prétention de te l'apprendre; mais je t'écris ce mot
- pour te faire bien connaître que je sais tout le prix du trésor que
- je possède. Le peu que tu m'accorderas sera toujours le bonheur pour
- moi, dans longtemps comme à présent; car je sens tout ce qu'il y a
- eu de grandeur dans notre promesse de garder l'un et l'autre toute
- notre liberté. Nous ne devrons jamais aucun témoignage de tendresse
- qu'à notre vouloir. Nous serons libres malgré des chaînes étroites.
- Je serai d'autant plus fier de te reconquérir ainsi que je sais
- maintenant le prix que tu attaches à cette conquête. Tu ne pourras
- jamais parler ou respirer, agir, penser, sans que j'admire toujours
- davantage la grâce de ton corps et celle de ton âme. Il y a en toi je
- ne sais quoi de divin, de sensé, d'enchanteur, qui met d'accord la
- réflexion, l'honneur, le plaisir et l'espérance, qui donne enfin à
- l'amour une étendue plus spacieuse que celle de la vie. Oh! mon ange,
- puisse le génie de l'amour me rester fidèle et l'avenir être plein de
- cette volupté à l'aide de laquelle tu as embelli tout autour de moi!
- Quand seras-tu mère, pour que je te voie applaudir à l'énergie de ta
- vie, pour que je t'entende, de cette voix si suave et avec ces idées
- si fines, si neuves et si curieusement bien rendues, bénir l'amour
- qui a rafraîchi mon âme, retrempé mes facultés, qui fait mon orgueil,
- et où j'ai puisé, comme dans une magique fontaine, une vie nouvelle?
- Oui, je serai tout ce que tu veux que je sois: je deviendrai l'un des
- hommes utiles de mon pays, et je ferai rejaillir sur toi cette gloire
- dont le principe sera ta satisfaction.»
-
-Ma chère, voilà comment je le forme. Ce style est de fraîche date,
-dans un an ce sera mieux. Louis en est aux premiers transports, je
-l'attends à cette égale et continue sensation de bonheur que doit
-donner un heureux mariage quand, sûrs l'un de l'autre et se connaissant
-bien, une femme et un homme ont trouvé le secret de varier l'infini, de
-mettre l'enchantement dans le fond même de la vie. Ce beau secret des
-véritables épouses, je l'entrevois et veux le posséder. Tu vois qu'il
-se croit aimé, le fat, comme s'il n'était pas mon mari. Je n'en suis
-cependant encore qu'à cet attachement matériel qui nous donne la force
-de supporter bien des choses. Cependant Louis est aimable, il est d'une
-grande égalité de caractère, il fait simplement les actions dont se
-vanteraient la plupart des hommes. Enfin, si je ne l'aime point, je me
-sens très-capable de le chérir.
-
-Voilà donc mes cheveux noirs, mes yeux noirs dont les cils se déplient,
-selon toi, comme des jalousies, mon air impérial et ma personne élevée
-à l'état de pouvoir souverain. Nous verrons dans dix ans d'ici, ma
-chère, si nous ne sommes pas toutes deux bien rieuses, bien heureuses
-dans ce Paris, d'où je te ramènerai quelquefois dans ma belle oasis de
-Provence. O Louise, ne compromets pas notre bel avenir à toutes deux!
-Ne fais pas les folies dont tu me menaces. J'épouse un vieux
-jeune homme, épouse quelque jeune vieillard de la chambre des pairs. Tu
-es là dans le vrai.
-
-
-XIV
-
- LE DUC DE SORIA AU BARON DE MACUMER.
-
- Madrid.
-
-Mon cher frère, vous ne m'avez pas fait duc de Soria pour que je
-n'agisse pas en duc de Soria. Si je vous savais errant et sans les
-douceurs que la fortune donne partout, vous me rendriez mon bonheur
-insupportable. Ni Marie ni moi, nous ne nous marierons jusqu'à ce que
-nous ayons appris que vous avez accepté les sommes remises pour vous à
-Urraca. Ces deux millions proviennent de vos propres économies et de
-celles de Marie. Nous avons prié tous deux, agenouillés devant le même
-autel, et avec quelle ferveur! ah! Dieu le sait! pour ton bonheur. O
-mon frère! nos souhaits doivent être exaucés. L'amour que tu cherches,
-et qui serait la consolation de ton exil, il descendra du ciel. Marie
-a lu ta lettre en pleurant, et tu as toute son admiration. Quant à
-moi, j'ai accepté pour notre maison et non pour moi. Le roi a rempli
-ton attente. Ah! tu lui as si dédaigneusement jeté son plaisir, comme
-on jette leur proie aux tigres, que, pour te venger, je voudrais lui
-faire savoir combien tu l'as écrasé par ta grandeur. La seule chose
-que j'aie prise pour moi, cher frère aimé, c'est mon bonheur, c'est
-Marie. Aussi serai-je toujours devant toi ce qu'est une créature devant
-le Créateur. Il y aura dans ma vie et dans celle de Marie un jour
-aussi beau que celui de notre heureux mariage, ce sera celui où nous
-saurons que ton coeur est compris, qu'une femme t'aime comme tu dois
-et veux être aimé. N'oublie pas que, si tu vis par nous, nous vivons
-aussi par toi. Tu peux nous écrire en toute confiance sous le couvert
-du nonce, en envoyant tes lettres par Rome. L'ambassadeur de France à
-Rome se chargera sans doute de les remettre à la secrétairerie d'état,
-à monsignore Bemboni, que notre légat a dû prévenir. Toute autre voie
-serait mauvaise. Adieu, cher dépouillé, cher exilé. Sois fier au
-moins du bonheur que tu nous as fait, si tu ne peux en être heureux.
-Dieu sans doute écoutera nos prières pleines de toi.
-
- FERNAND.
-
-
-XV
-
- LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.
-
- Mars.
-
-Ah! mon ange, le mariage rend philosophe?... Ta chère figure devait
-être jaune alors que tu m'écrivais ces terribles pensées sur la vie
-humaine et sur nos devoirs. Crois-tu donc que tu me convertiras au
-mariage par ce programme de travaux souterrains? Hélas! voilà donc où
-t'ont fait parvenir nos trop savantes rêveries? Nous sommes sorties
-de Blois parées de toute notre innocence et armées des pointes aiguës
-de la réflexion: les dards de cette expérience purement morale des
-choses se sont tournés contre toi! Si je ne te connaissais pas pour
-la plus pure et la plus angélique créature du monde, je te dirais que
-tes calculs sentent la dépravation. Comment, ma chère, dans l'intérêt
-de ta vie à la campagne, tu mets tes plaisirs en coupes réglées, tu
-traites l'amour comme tu traiteras tes bois! Oh! j'aime mieux périr
-dans la violence des tourbillons de mon coeur, que de vivre dans la
-sécheresse de ta sage arithmétique. Tu étais comme moi la jeune fille
-la plus instruite, parce que nous avions beaucoup réfléchi sur peu de
-choses; mais, mon enfant, la philosophie sans l'amour, ou sous un faux
-amour, est la plus horrible des hypocrisies conjugales. Je ne sais pas
-si, de temps en temps, le plus grand imbécile de la terre n'apercevrait
-pas le hibou de la sagesse tapi dans ton tas de roses, découverte peu
-récréative qui peut faire enfuir la passion la mieux allumée. Tu te
-fais le destin, au lieu d'être son jouet. Nous tournons toutes les deux
-bien singulièrement: beaucoup de philosophie et peu d'amour, voilà ton
-régime; beaucoup d'amour et peu de philosophie, voilà le mien.
-La Julie de Jean-Jacques, que je croyais un professeur, n'est qu'un
-étudiant auprès de toi. Vertu de femme! as-tu toisé la vie? Hélas! je
-me moque de toi, peut-être as-tu raison. Tu as immolé ta jeunesse en un
-jour, et tu t'es faite avare avant le temps. Ton Louis sera sans doute
-heureux. S'il t'aime, et je n'en doute pas, il ne s'apercevra jamais
-que tu te conduis dans l'intérêt de ta famille comme les courtisanes
-se conduisent dans l'intérêt de leur fortune; et certes elles rendent
-les hommes heureux, à en croire les folles dissipations dont elles
-sont l'objet. Un mari clairvoyant resterait sans doute passionné pour
-toi; mais ne finirait-il point par se dispenser de reconnaissance pour
-une femme qui fait de la fausseté une sorte de corset moral aussi
-nécessaire à sa vie que l'autre l'est au corps? Mais, chère, l'amour
-est à mes yeux le principe de toutes les vertus rapportées à une image
-de la divinité! L'amour, comme tous les principes, ne se calcule
-pas, il est l'infini de notre âme. N'as-tu pas voulu te justifier à
-toi-même l'affreuse position d'une fille mariée à un homme qu'elle ne
-peut qu'estimer? Le devoir, voilà ta règle et ta mesure; mais agir par
-nécessité, n'est-ce pas la morale d'une société d'athées? Agir par
-amour et par sentiment, n'est-ce pas la loi secrète des femmes? Tu t'es
-faite homme, et ton Louis va se trouver la femme! O chère, ta lettre
-m'a plongée en des méditations infinies. J'ai vu que le couvent ne
-remplace jamais une mère pour des filles. Je t'en supplie, mon noble
-ange aux yeux noirs, si pure et si fière, si grave et si élégante,
-pense à ces premiers cris que ta lettre m'arrache! Je me suis consolée
-en songeant qu'au moment où je me lamentais, l'amour renversait sans
-doute les échafaudages de la raison. Je ferai peut-être pis sans
-raisonner, sans calculer: la passion est un élément qui doit avoir une
-logique aussi cruelle que la tienne.
-
-
- Lundi.
-
-Hier au soir, en me couchant, je me suis mise à ma fenêtre pour
-contempler le ciel, qui était d'une sublime pureté. Les étoiles
-ressemblaient à des clous d'argent qui retenaient un voile bleu. Par
-le silence de la nuit, j'ai pu entendre une respiration, et, par le
-demi-jour que jetaient les étoiles, j'ai vu mon Espagnol, perché comme
-un écureuil dans les branches d'un des arbres de la contre-allée des
-boulevards, admirant sans doute mes fenêtres. Cette découverte a
-eu pour premier effet de me faire rentrer dans ma chambre, les pieds,
-les mains comme brisés; mais, au fond de cette sensation de peur,
-je sentais une joie délicieuse. J'étais abattue et heureuse. Pas un
-de ces spirituels Français qui veulent m'épouser n'a eu l'esprit de
-venir passer les nuits sur un orme, au risque d'être emmené par la
-garde. Mon Espagnol est là sans doute depuis quelque temps. Ah! il ne
-me donne plus de leçons, il veut en recevoir, il en aura. S'il savait
-tout ce que je me suis dit sur sa laideur apparente! Moi aussi, Renée,
-j'ai philosophé. J'ai pensé qu'il y avait quelque chose d'horrible à
-aimer un homme beau. N'est-ce pas avouer que les sens sont les trois
-quarts de l'amour, qui doit être divin? Remise de ma première peur,
-je tendais le cou derrière la vitre pour le revoir, et bien m'en a
-pris! Au moyen d'une canne creuse, il m'a soufflé par la fenêtre une
-lettre artistement roulée autour d'un gros grain de plomb. Mon Dieu!
-va-t-il croire que j'ai laissé ma fenêtre ouverte exprès? me suis-je
-dit; la fermer brusquement, ce serait me rendre sa complice. J'ai mieux
-fait, je suis revenue à ma fenêtre comme si je n'avais pas entendu
-le bruit de son billet, comme si je n'avais rien vu, et j'ai dit à
-haute voix:--Venez donc voir les étoiles, Griffith? Griffith dormait
-comme une vieille fille. En m'entendant, le Maure a dégringolé avec la
-vitesse d'une ombre. Il a dû mourir de peur aussi bien que moi, car
-je ne l'ai pas entendu s'en aller, il est resté sans doute au pied de
-l'orme. Après un bon quart d'heure, pendant lequel je me noyais dans
-le bleu du ciel et nageais dans l'océan de la curiosité, j'ai fermé ma
-fenêtre, et je me suis mise au lit pour dérouler le fin papier avec
-la sollicitude de ceux qui travaillent à Naples les volumes antiques.
-Mes doigts touchaient du feu. Quel horrible pouvoir cet homme exerce
-sur moi! me dis-je. Aussitôt j'ai présenté le papier à la lumière pour
-le brûler sans le lire... Une pensée a retenu ma main. Que m'écrit-il
-pour m'écrire en secret? Eh bien, ma chère, j'ai brûlé la lettre en
-songeant que, si toutes les filles de la terre l'eussent dévorée, moi,
-Armande-Louise-Marie de Chaulieu, je devais ne la point lire.
-
-Le lendemain, aux Italiens, il était à son poste; mais, tout premier
-ministre constitutionnel qu'il a été, je ne crois pas que mes attitudes
-lui aient révélé la moindre agitation de mon âme: je suis demeurée
-absolument comme si je n'avais rien vu ni reçu la veille. J'étais
-contente de moi, mais il était bien triste. Pauvre homme, il est si
-naturel en Espagne que l'amour entre par la fenêtre! Il est
-venu pendant l'entr'acte se promener dans les corridors. Le premier
-secrétaire de l'ambassade d'Espagne me l'a dit en m'apprenant de lui
-une action qui est sublime. Étant duc de Soria, il devait épouser une
-des plus riches héritières de l'Espagne, la jeune princesse Marie
-Hérédia, dont la fortune eût adouci pour lui les malheurs de l'exil;
-mais il paraît que, trompant les voeux de leurs pères qui les avaient
-fiancés dès leur enfance, Marie aimait le cadet de Soria, et mon
-Felipe a renoncé à la princesse Marie en se laissant dépouiller par
-le roi d'Espagne.--Il a dû faire cette grande chose très simplement,
-ai-je dit au jeune homme.--Vous le connaissez donc? m'a-t-il répondu
-naïvement. Ma mère a souri.--Que va-t-il devenir? car il est condamné à
-mort, ai-je dit.--S'il est mort en Espagne, il a le droit de vivre en
-Sardaigne.--Ah! il y a aussi des tombes en Espagne? dis-je pour avoir
-l'air de prendre cela en plaisanterie.--Il y a de tout en Espagne, même
-des Espagnols du vieux temps, m'a répondu ma mère.--Le roi de Sardaigne
-a, non sans peine, accordé au baron de Macumer un passe-port, a repris
-le jeune diplomate; mais enfin il est devenu sujet sarde, il possède
-des fiefs magnifiques en Sardaigne, avec droit de haute et basse
-justice. Il a un palais à Sassari. Si Ferdinand VII mourait, Macumer
-entrerait vraisemblablement dans la diplomatie, et la cour de Turin en
-ferait un ambassadeur. Quoique jeune, il...--Ah! il est jeune!--Oui,
-mademoiselle, quoique jeune il est un des hommes les plus distingués
-de l'Espagne! Je lorgnais la salle en écoutant le secrétaire, et
-semblais lui prêter une médiocre attention; mais, entre nous, j'étais
-au désespoir d'avoir brûlé la lettre. Comment s'exprime un pareil
-homme quand il aime? et il m'aime. Être aimée, adorée en secret, avoir
-dans cette salle où s'assemblent toutes les supériorités de Paris un
-homme à soi, sans que personne le sache! Oh! Renée, j'ai compris alors
-la vie parisienne, et ses bals et ses fêtes. Tout a pris sa couleur
-véritable à mes yeux. On a besoin des autres quand on aime, ne fût-ce
-que pour les sacrifier à celui qu'on aime. J'ai senti dans mon être un
-autre être heureux. Toutes mes vanités, mon amour-propre, mon orgueil
-étaient caressés. Dieu sait quel regard j'ai jeté sur le monde!--Ah!
-petite commère! m'a dit à l'oreille la duchesse en souriant. Oui, ma
-très-rusée mère a deviné quelque secrète joie dans mon attitude, et
-j'ai baissé pavillon devant cette savante femme. Ces trois mots m'ont
-plus appris la science du monde que je n'en avais surpris depuis un an,
-car nous sommes en mars. Hélas! nous n'avons plus d'Italiens dans
-un mois. Que devenir sans cette adorable musique, quand on a le coeur
-plein d'amour?
-
-Ma chère, au retour, avec une résolution digne d'une Chaulieu,
-j'ai ouvert ma fenêtre pour admirer une averse. Oh! si les hommes
-connaissaient la puissance de séduction qu'exercent sur nous les
-actions héroïques, ils seraient bien grands; les plus lâches
-deviendraient des héros. Ce que j'avais appris de mon Espagnol me
-donnait la fièvre. J'étais sûre qu'il était là, prêt à me jeter une
-nouvelle lettre. Aussi n'ai-je rien brûlé: j'ai lu. Voici donc la
-première lettre d'amour que j'ai reçue, madame la raisonneuse: chacune
-la nôtre.
-
- «Louise, je ne vous aime pas à cause de votre sublime beauté; je ne
- vous aime pas à cause de votre esprit si étendu, de la noblesse de
- vos sentiments, de la grâce infinie que vous donnez à toutes choses,
- ni à cause de votre fierté, de votre royal dédain pour ce qui n'est
- pas de votre sphère, et qui chez vous n'exclut point la bonté, car
- vous avez la charité des anges; Louise, je vous aime parce que vous
- avez fait fléchir toutes ces grandeurs altières pour un pauvre exilé;
- parce que, par un geste, par un regard, vous avez consolé un homme
- d'être si fort au-dessous de vous, qu'il n'avait droit qu'à votre
- pitié, mais à une pitié généreuse. Vous êtes la seule femme au monde
- qui aura tempéré pour moi la rigueur de ses yeux; et comme vous
- avez laissé tomber sur moi ce bienfaisant regard, alors que j'étais
- un grain dans la poussière, ce que je n'avais jamais obtenu quand
- j'avais tout ce qu'un sujet peut avoir de puissance, je tiens à vous
- faire savoir, Louise, que vous m'êtes devenue chère, que je vous
- aime pour vous-même et sans aucune arrière-pensée, en dépassant de
- beaucoup les conditions mises par vous à un amour parfait. Apprenez
- donc, idole placée par moi au plus haut des cieux, qu'il est dans le
- monde un rejeton de la race sarrasine dont la vie vous appartient, à
- qui vous pouvez tout demander comme à un esclave, et qui s'honorera
- d'exécuter vos ordres. Je me suis donné à vous sans retour, et pour
- le seul plaisir de me donner, pour un seul de vos regards, pour
- cette main tendue un matin à votre maître d'espagnol. Vous avez un
- serviteur, Louise, et pas autre chose. Non, je n'ose penser que
- je puisse être jamais aimé; mais peut-être serai-je souffert, et
- seulement à cause de mon dévouement. Depuis cette matinée
- où vous m'avez souri en noble fille qui devinait la misère de mon
- coeur solitaire et trahi, je vous ai intronisée: vous êtes la
- souveraine absolue de ma vie, la reine de mes pensées, la divinité
- de mon coeur, la lumière qui brille chez moi, la fleur de mes
- fleurs, le baume de l'air que je respire, la richesse de mon sang,
- la lueur dans laquelle je sommeille. Une seule pensée troublait ce
- bonheur: vous ignoriez avoir à vous un dévouement sans bornes, un
- bras fidèle, un esclave aveugle, un agent muet, un trésor, car je
- ne suis plus que le dépositaire de tout ce que je possède; enfin,
- vous ne vous saviez pas un coeur à qui vous pouvez tout confier,
- le coeur d'une vieille aïeule à qui vous pouvez tout demander, un
- père de qui vous pouvez réclamer toute protection, un ami, un frère;
- tous ces sentiments vous font défaut autour de vous, je le sais.
- J'ai surpris le secret de votre isolement! Ma hardiesse est venue
- de mon désir de vous révéler l'étendue de vos possessions. Acceptez
- tout, Louise, vous m'aurez donné la seule vie qu'il y ait pour moi
- dans le monde, celle de me dévouer. En me passant le collier de la
- servitude, vous ne vous exposez à rien: je ne demanderai jamais autre
- chose que le plaisir de me savoir à vous. Ne me dites même pas que
- vous ne m'aimerez jamais: cela doit être, je le sais; je dois aimer
- de loin, sans espoir et pour moi-même. Je voudrais bien savoir si
- vous m'acceptez pour serviteur, et je me suis creusé la tête afin
- de trouver une preuve qui vous atteste qu'il n'y aura de votre part
- aucune atteinte à votre dignité en me l'apprenant, car voici bien
- des jours que je suis à vous, à votre insu. Donc, vous me le diriez
- en ayant à la main un soir, aux Italiens, un bouquet composé d'un
- camélia blanc et d'un camélia rouge, l'image de tout le sang d'un
- homme aux ordres d'une candeur adorée. Tout sera dit alors: à toute
- heure, dans dix ans comme demain, quoi que vous vouliez qu'il soit
- possible à l'homme de faire, ce sera fait dès que vous le demanderez
- à votre heureux serviteur,
-
- »FELIPE HÉNARÈS.»
-
-_P.-S._ Ma chère, avoue que les grands seigneurs savent aimer! Quel
-bond de lion africain! quelle ardeur contenue! quelle foi! quelle
-sincérité! quelle grandeur d'âme dans l'abaissement! Je me suis sentie
-petite et me suis demandé tout abasourdie: Que faire?... Le
-propre d'un grand homme est de dérouter les calculs ordinaires. Il est
-sublime et attendrissant, naïf et gigantesque. Par une seule lettre, il
-est au delà des cent lettres de Lovelace et de Saint-Preux. Oh! voilà
-l'amour vrai, sans chicanes: il est ou n'est pas; mais quand il est,
-il doit se produire dans son immensité. Me voilà destituée de toutes
-les coquetteries. Refuser ou accepter! je suis entre ces deux termes
-sans un prétexte pour abriter mon irrésolution. Toute discussion est
-supprimée. Ce n'est plus Paris, c'est l'Espagne ou l'Orient; enfin,
-c'est l'Abencerrage qui parle, qui s'agenouille devant l'Ève catholique
-en lui apportant son cimeterre, son cheval et sa tête. Accepterai-je
-ce restant de Maure? Relisez souvent cette lettre hispano-sarrasine,
-ma Renée, et vous y verrez que l'amour emporte toutes les stipulations
-judaïques de votre philosophie. Tiens, Renée, j'ai ta lettre sur
-le coeur, tu m'as embourgeoisé la vie. Ai-je besoin de finasser?
-Ne suis-je pas éternellement maîtresse de ce lion qui change ses
-rugissements en soupirs humbles et religieux? Oh! combien n'a-t-il
-pas dû rugir dans sa tanière de la rue Hillerin-Bertin! Je sais où
-il demeure, j'ai sa carte: F., baron de Macumer. Il m'a rendu toute
-réponse impossible, il n'y a qu'à lui jeter à la figure deux camélias.
-Quelle science infernale possède l'amour pur, vrai, naïf! Voilà donc
-ce qu'il y a de plus grand pour le coeur d'une femme réduit à une
-action simple et facile. O l'Asie! j'ai lu les Mille et Une Nuits,
-en voilà l'esprit: deux fleurs, et tout est dit. Nous franchissons
-les quatorze volumes de Clarisse Harlowe avec un bouquet. Je me tords
-devant cette lettre comme une corde au feu. Prends ou ne prends pas tes
-deux camélias. Oui ou non, tue ou fais vivre! Enfin, une voix me crie:
-Éprouve-le! Aussi l'éprouverai-je!
-
-
-XVI
-
- DE LA MÊME A LA MÊME.
-
- Mars.
-
-Je suis habillée en blanc: j'ai des camélias blancs dans les cheveux et
-un camélia blanc à la main, ma mère en a de rouges; je lui en prendrai
-un si je veux. Il y a en moi je ne sais quelle envie de _lui_
-vendre son camélia rouge par un peu d'hésitation, et de ne me décider
-que sur le terrain. Je suis bien belle! Griffith m'a priée de me
-laisser contempler un moment. La solennité de cette soirée et le drame
-de ce consentement secret m'ont donné des couleurs: j'ai à chaque joue
-un camélia rouge épanoui sur un camélia blanc!
-
-
- Une heure.
-
-Tous m'ont admirée, un seul savait m'adorer. Il a baissé la tête en me
-voyant un camélia blanc à la main, et je l'ai vu devenir blanc comme
-la fleur quand j'en ai eu pris un rouge à ma mère. Venir avec les deux
-fleurs pouvait être un effet du hasard; mais cette action était une
-réponse. J'ai donc étendu mon aveu! On donnait _Roméo et Juliette_,
-et comme tu ne sais pas ce qu'est le duo des deux amants, tu ne peux
-comprendre le bonheur de deux néophytes d'amour écoutant cette divine
-expression de la tendresse. Je me suis couchée en entendant des pas sur
-le terrain sonore de la contre-allée. Oh! maintenant, mon ange, j'ai le
-feu dans le coeur, dans la tête. Que fait-il? que pense-t-il? A-t-il
-une pensée, une seule qui me soit étrangère? Est-il l'esclave toujours
-prêt qu'il m'a dit être? Comment m'en assurer? A-t-il dans l'âme le
-plus léger soupçon que mon acceptation emporte un blâme, un retour
-quelconque, un remerciement? Je suis livrée à toutes les arguties
-minutieuses des femmes de Cyrus et de l'Astrée, aux subtilités des
-Cours d'amour. Sait-il qu'en amour les plus menues actions des femmes
-sont la terminaison d'un monde de réflexions, de combats intérieurs, de
-victoires perdues! A quoi pense-t-il en ce moment? Comment lui ordonner
-de m'écrire le soir le détail de sa journée? Il est mon esclave, je
-dois l'occuper, et je vais l'écraser de travail.
-
-
- Dimanche matin.
-
-Je n'ai dormi que très peu, le matin. Il est midi. Je viens de faire
-écrire la lettre suivante par Griffith.
-
- _A monsieur le baron de Macumer._
-
- Mademoiselle de Chaulieu me charge, monsieur le baron, de vous
- redemander la copie d'une lettre que lui a écrite une de ses amies,
- qui est de sa main et que vous avez emportée.
-
- Agréez, etc.
-
- GRIFFITH.
-
-Ma chère, Griffith est sortie, elle est allée rue Hillerin-Bertin,
-elle a fait remettre ce poulet à mon esclave qui m'a rendu sous
-enveloppe mon programme mouillé de larmes. Il a obéi. Oh! ma chère, il
-devait y tenir! Un autre aurait refusé en écrivant une lettre pleine de
-flatteries; mais le Sarrasin a été ce qu'il avait promis d'être: il a
-obéi. Je suis touchée aux larmes.
-
-
-XVII
-
- DE LA MÊME A LA MÊME.
-
- 2 avril.
-
-Hier, le temps était superbe, je me suis mise en fille aimée et qui
-veut plaire. A ma prière, mon père m'a donné le plus joli attelage
-qu'il soit possible de voir à Paris: deux chevaux gris pommelé et une
-calèche de la dernière élégance. J'essayais mon équipage. J'étais
-comme une fleur sous une ombrelle doublée de soie blanche. En montant
-l'avenue des Champs-Élysées, j'ai vu venir à moi mon Abencerrage sur
-un cheval de la plus admirable beauté: les hommes, qui maintenant
-sont presque tous de parfaits maquignons, s'arrêtaient pour le voir,
-pour l'examiner. Il m'a saluée, et je lui ai fait un signe amical
-d'encouragement; il a modéré le pas de son cheval, et j'ai pu lui
-dire:--Vous ne trouverez pas mauvais, monsieur le baron, que je
-vous aie redemandé ma lettre, elle vous était inutile... Vous avez
-déjà dépassé ce programme, ai-je ajouté à voix basse. Vous avez un
-cheval qui vous fait bien remarquer, lui ai-je dit.--Mon intendant de
-Sardaigne me l'a envoyé par orgueil, car ce cheval de race arabe est né
-dans mes macchis.
-
-Ce matin, ma chère, Hénarez était sur un cheval anglais alezan, encore
-très beau, mais qui n'excitait plus l'attention: le peu de critique
-moqueuse de mes paroles avait suffi. Il m'a saluée, et je lui ai
-répondu par une légère inclinaison de tête. Le duc d'Angoulême a fait
-acheter le cheval de Macumer. Mon esclave a compris qu'il sortait de la
-simplicité voulue en attirant sur lui l'attention des badauds. Un homme
-doit être remarqué pour lui-même, et non pas pour son cheval ou pour
-des choses. Avoir un trop beau cheval me semble aussi ridicule
-que d'avoir un gros diamant à sa chemise. J'ai été ravie de le prendre
-en faute, et peut-être y avait-il dans son fait un peu d'amour-propre,
-permis à un pauvre proscrit. Cet enfantillage me plaît. O ma vieille
-raisonneuse! Jouis-tu de mes amours autant que je me suis attristée de
-ta sombre philosophie? Chère Philippe II en jupon, te promènes-tu bien
-dans ma calèche? Vois-tu ce regard de velours, humble et plein, fier de
-son servage, que me lance en passant cet homme vraiment grand qui porte
-ma livrée, et qui a toujours à sa boutonnière un camélia rouge, tandis
-que j'en ai toujours un blanc à la main? Quelle clarté jette l'amour!
-Combien je comprends Paris! Maintenant tout m'y semble spirituel.
-Oui, l'amour y est plus joli, plus grand, plus charmant que partout
-ailleurs. Décidément j'ai reconnu que jamais je ne pourrais tourmenter,
-inquiéter un sot, ni avoir le moindre empire sur lui. Il n'y a que
-les hommes supérieurs qui nous comprennent bien et sur lesquels nous
-puissions agir. Oh! pauvre amie, pardon, j'oubliais notre l'Estorade;
-mais ne m'as-tu pas dit que tu allais en faire un génie? Oh! je devine
-pourquoi: tu l'élèves à la brochette pour être comprise un jour. Adieu,
-je suis un peu folle et ne veux pas continuer.
-
-
-XVIII
-
- DE MADAME DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU.
-
- Avril.
-
-Chère ange, ou ne dois-je pas plutôt dire cher démon, tu m'as
-affligée sans le vouloir, et, si nous n'étions pas la même âme, je
-dirais blessée; mais ne se blesse-t-on pas aussi soi-même? Comme
-on voit bien que tu n'as pas encore arrêté ta pensée sur ce mot
-_indissoluble_, appliqué au contrat qui lie une femme à un homme!
-Je ne veux pas contredire les philosophes ni les législateurs, ils
-sont bien de force à se contredire eux-mêmes; mais, chère, en rendant
-le mariage irrévocable et lui imposant une formule égale pour tous
-et impitoyable, on a fait de chaque union une chose entièrement
-dissemblable, aussi dissemblable que le sont les individus entre eux;
-chacune d'elles a ses lois intérieures différentes; celles d'un mariage
-à la campagne, où deux êtres seront sans cesse en présence, ne sont
-pas celles d'un ménage à la ville, où plus de distractions nuancent la
-vie; et celles d'un ménage à Paris, où la vie passe comme un torrent,
-ne seront pas celles d'un mariage en province, où la vie est moins
-agitée. Si les conditions varient selon les lieux, elles varient bien
-davantage selon les caractères. La femme d'un homme de génie n'a qu'à
-se laisser conduire, et la femme d'un sot doit, sous peine des plus
-grands malheurs, prendre les rênes de la machine si elle se sent
-plus intelligente que lui. Peut-être, après tout, la réflexion et la
-raison arrivent-elles à ce qu'on appelle dépravation. Pour nous la
-dépravation, n'est-ce pas le calcul dans les sentiments? Une passion
-qui raisonne est dépravée; elle n'est belle qu'involontaire et dans
-ces sublimes jets qui excluent tout égoïsme. Ah! tôt ou tard tu te
-diras, ma chère: Oui! la fausseté est aussi nécessaire à la femme que
-son corset, si par fausseté on entend le silence de celle qui a le
-courage de se taire, si par fausseté l'on entend le calcul nécessaire
-de l'avenir. Toute femme mariée apprend à ses dépens les lois sociales
-qui sont incompatibles en beaucoup de points avec celles de la nature.
-On peut avoir en mariage une douzaine d'enfants, en se mariant à l'âge
-où nous sommes; et, si nous les avions, nous commettrions douze crimes,
-nous ferions douze malheurs. Ne livrerions-nous pas à la misère et
-au désespoir de charmants êtres? tandis que deux enfants sont deux
-bonheurs, deux bienfaits, deux créations en harmonie avec les moeurs
-et les lois actuelles. La loi naturelle et le code sont ennemis,
-et nous sommes le terrain sur lequel ils luttent. Appelleras-tu
-dépravation la sagesse de l'épouse qui veille à ce que la famille ne se
-ruine pas par elle-même? Un seul calcul ou mille, tout est perdu dans
-le coeur. Ce calcul atroce, vous le ferez un jour, belle baronne de
-Macumer, quand vous serez la femme heureuse et fière de l'homme qui
-vous adore; ou plutôt cet homme supérieur vous l'épargnera, car il le
-fera lui-même. Tu vois, chère folle, que nous avons étudié le code
-dans ses rapports avec l'amour conjugal. Tu sauras que nous ne devons
-compte qu'à nous-mêmes et à Dieu des moyens que nous employons pour
-perpétuer le bonheur au sein de nos maisons; et mieux vaut le calcul
-qui y parvient que l'amour irréfléchi qui y met le deuil, les
-querelles ou la désunion. J'ai cruellement étudié le rôle de l'épouse
-et de la mère de famille. Oui, chère ange, nous avons de sublimes
-mensonges à faire pour être la noble créature que nous sommes en
-accomplissant nos devoirs. Tu me taxes de fausseté parce que je veux
-mesurer au jour le jour à Louis la connaissance de moi-même; mais
-n'est-ce pas une trop intime connaissance qui cause les désunions?
-Je veux l'occuper beaucoup pour beaucoup le distraire de moi, au nom
-de son propre bonheur; et tel n'est pas le calcul de la passion. Si
-la tendresse est inépuisable, l'amour ne l'est point: aussi est-ce
-une véritable entreprise pour une honnête femme que de le sagement
-distribuer sur toute la vie. Au risque de te paraître exécrable, je
-te dirai que je persiste dans mes principes en me croyant très-grande
-et très-généreuse. La vertu, mignonne, est un principe dont les
-manifestations diffèrent selon les milieux: la vertu de Provence, celle
-de Constantinople, celle de Londres et celle de Paris ont des effets
-parfaitement dissemblables sans cesser d'être la vertu. Chaque vie
-humaine offre dans son tissu les combinaisons les plus irrégulières;
-mais, vues d'une certaine hauteur, toutes paraissent semblables. Si
-je voulais voir Louis malheureux et faire fleurir une séparation de
-corps, je n'aurais qu'à me mettre à sa lesse. Je n'ai pas eu comme toi
-le bonheur de rencontrer un être supérieur, mais peut-être aurai-je
-le plaisir de le rendre supérieur, et je te donne rendez-vous dans
-cinq ans à Paris. Tu y seras prise toi-même, et tu me diras que je me
-suis trompée, que monsieur de l'Estorade était nativement remarquable.
-Quant à ces belles amours, à ces émotions que je n'éprouve que par toi;
-quant à ces stations nocturnes sur le balcon, à la lueur des étoiles;
-quant à ces adorations excessives, à ces divinisations de nous, j'ai
-su qu'il y fallait renoncer. Ton épanouissement dans la vie rayonne à
-ton gré; le mien est circonscrit, il a l'enceinte de la Crampade, et
-tu me reproches les précautions que demande un fragile, un secret, un
-pauvre bonheur pour devenir durable, riche et mystérieux! Je croyais
-avoir trouvé les grâces d'une maîtresse dans mon état de femme, et tu
-m'as presque fait rougir de moi-même. Entre nous deux, qui a tort, qui
-a raison? Peut-être avons-nous également tort et raison toutes deux,
-et peut-être la société nous vend-elle fort cher nos dentelles, nos
-titres et nos enfants! Moi, j'ai mes camélias rouges, ils sont sur mes
-lèvres, en sourires qui fleurissent pour ces deux êtres, le père
-et le fils, à qui je suis dévouée, à la fois esclave et maîtresse.
-Mais, chère! tes dernières lettres m'ont fait apercevoir tout ce que
-j'ai perdu! Tu m'as appris l'étendue des sacrifices de la femme mariée.
-J'avais à peine jeté les yeux sur ces beaux steppes sauvages où tu
-bondis, et je ne te parlerai point de quelques larmes essuyées en te
-lisant; mais le regret n'est pas le remords, quoiqu'il en soit un peu
-germain. Tu m'as dit: Le mariage rend philosophe! hélas! non; je l'ai
-bien senti quand je pleurais en te sachant emportée au torrent de
-l'amour. Mais mon père m'a fait lire un des plus profonds écrivains de
-nos contrées, un des héritiers de Bossuet, un de ces cruels politiques
-dont les pages engendrent la conviction. Pendant que tu lisais Corinne,
-je lisais Bonald, et voilà tout le secret de ma philosophie: la Famille
-sainte et forte m'est apparue. De par Bonald, ton père avait raison
-dans son discours. Adieu, ma chère imagination, mon amie, toi qui es ma
-folie!
-
-
-XIX
-
- LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.
-
-Eh bien, tu es un amour de femme, ma Renée; et je suis maintenant
-d'accord que c'est être honnête que de tromper: es-tu contente?
-D'ailleurs l'homme qui nous aime nous appartient; nous avons le droit
-d'en faire un sot ou un homme de génie; mais, entre nous, nous en
-faisons le plus souvent des sots. Tu feras du tien un homme de génie,
-et tu garderas ton secret: deux magnifiques actions! Ah! s'il n'y avait
-pas de paradis, tu serais bien attrapée, car tu te voues à un martyre
-volontaire. Tu veux le rendre ambitieux et le garder amoureux! mais,
-enfant que tu es, c'est bien assez de le maintenir amoureux. Jusqu'à
-quel point le calcul est-il la vertu ou la vertu est-elle le calcul?
-Hein? Nous ne nous fâcherons point pour cette question, puisque Bonald
-est là. Nous sommes et voulons être vertueuses; mais en ce moment je
-crois que, malgré tes charmantes friponneries, tu vaux mieux que moi.
-Oui, je suis une fille horriblement fausse: j'aime Felipe, et je le lui
-cache avec une infâme dissimulation. Je le voudrais voir sautant de son
-arbre sur la crête du mur, de la crête du mur sur mon balcon; et,
-s'il faisait ce que je désire, je le foudroierais de mon mépris. Tu
-vois, je suis d'une bonne foi terrible. Qui m'arrête? quelle puissance
-mystérieuse m'empêche de dire à ce cher Felipe tout le bonheur qu'il
-me verse à flots par son amour pur, entier, grand, secret, plein?
-Madame de Mirbel fait mon portrait, je compte le lui donner, ma chère.
-Ce qui me surprend chaque jour davantage, est l'activité que l'amour
-donne à la vie. Quel intérêt prennent les heures, les actions, les plus
-petites choses! et quelle admirable confusion du passé, de l'avenir
-dans le présent! On vit aux trois temps du verbe. Est-ce encore ainsi
-quand on a été heureuse? Oh! réponds-moi, dis-moi ce qu'est le bonheur,
-s'il calme ou s'il irrite. Je suis d'une inquiétude mortelle, je ne
-sais plus comment me conduire: il y a dans mon coeur une force qui
-m'entraîne vers lui, malgré la raison et les convenances. Enfin,
-je comprends ta curiosité avec Louis, es-tu contente? Le bonheur
-que Felipe a d'être à moi, son amour à distance et son obéissance
-m'impatientent autant que son profond respect m'irritait quand il
-n'était que mon maître d'espagnol. Je suis tentée de lui crier quand il
-passe:--Imbécile, si tu m'aimes en tableau, que serait-ce donc si tu me
-connaissais!
-
-Oh! Renée, tu brûles mes lettres, n'est-ce pas? moi, je brûlerai les
-tiennes. Si d'autres yeux que les nôtres lisaient ces pensées qui sont
-versées de coeur à coeur, je dirais à Felipe d'aller les crever et
-de tuer un peu les gens pour plus de sûreté.
-
-
- Lundi.
-
-Ah! Renée, comment sonder le coeur d'un homme? Mon père doit me
-présenter ton monsieur Bonald, et, puisqu'il est si savant, je le lui
-demanderai. Dieu est bien heureux de pouvoir lire au fond des coeurs.
-Suis-je toujours un ange pour cet homme? Voilà toute la question.
-
-Si jamais, dans un geste, dans un regard, dans l'accent d'une parole,
-j'apercevais une diminution de ce respect qu'il avait pour moi quand
-il était mon maître d'espagnol, je me sens la force de tout oublier!
-Pourquoi ces grands mots, ces grandes résolutions? te diras-tu. Ah!
-voilà, ma chère. Mon charmant père, qui se conduit avec moi comme un
-vieux cavalier servant avec une Italienne, faisait faire, je te l'ai
-dit, mon portrait par madame de Mirbel. J'ai trouvé moyen d'avoir
-une copie assez bien exécutée pour pouvoir la donner au duc et envoyer
-l'original à Felipe. Cet envoi a eu lieu hier, accompagné de ces trois
-lignes:
-
- «Don Felipe, on répond à votre entier dévouement par une confiance
- aveugle: le temps dira si ce n'est pas accorder trop de grandeur à un
- homme.»
-
-La récompense est grande, elle a l'air d'une promesse, et, chose
-horrible, d'une invitation; mais, ce qui va te sembler plus horrible
-encore, j'ai voulu que la récompense exprimât promesse et invitation
-sans aller jusqu'à l'offre. Si dans sa réponse il y a ma Louise, ou
-seulement Louise, il est perdu.
-
-
- Mardi.
-
-Non! il n'est pas perdu. Ce ministre constitutionnel est un adorable
-amant. Voici sa lettre:
-
- «Tous les moments que je passais sans vous voir, je demeurais occupé
- de vous, les yeux fermés à toute chose et attachés par la méditation
- sur votre image, qui ne se dessinait jamais assez promptement dans
- le palais obscur où se passent les songes et où vous répandiez la
- lumière. Désormais ma vue se reposera sur ce merveilleux ivoire, sur
- ce talisman, dois-je dire; car pour moi vos yeux bleus s'animent, et
- la peinture devient aussitôt une réalité. Le retard de cette lettre
- vient de mon empressement à jouir de cette contemplation pendant
- laquelle je vous disais tout ce que je dois taire. Oui, depuis hier,
- enfermé seul avec vous, je me suis livré, pour la première fois de
- ma vie, à un bonheur entier, complet, infini. Si vous pouviez vous
- voir où je vous ai mise, entre la Vierge et Dieu, vous comprendriez
- en quelles angoisses j'ai passé la nuit; mais, en vous les disant, je
- ne voudrais pas vous offenser, car il y aurait tant de tourments pour
- moi dans un regard dénué de cette angélique bonté qui me fait vivre,
- que je vous demande pardon par avance. Si donc, reine de ma vie et de
- mon âme, vous vouliez m'accorder un millième de l'amour que je vous
- porte!
-
- »Le _si_ de cette constante prière m'a ravagé l'âme. J'étais entre la
- croyance et l'erreur, entre la vie et la mort, entre les ténèbres et
- la lumière. Un criminel n'est pas plus agité pendant la délibération
- de son arrêt que je ne le suis en m'accusant à vous de cette
- audace. Le sourire exprimé sur vos lèvres, et que je venais revoir
- de moment en moment, calmait ces orages excités par la crainte de
- vous déplaire. Depuis que j'existe, personne, pas même ma mère, ne
- m'a souri. La belle jeune fille qui m'était destinée a rebuté mon
- coeur et s'est éprise de mon frère. Mes efforts, en politique, ont
- trouvé la défaite. Je n'ai jamais vu dans les yeux de mon roi qu'un
- désir de vengeance; et nous sommes si ennemis depuis notre jeunesse,
- qu'il a regardé comme une cruelle injure le voeu par lequel les
- cortès m'ont porté au pouvoir. Quelque forte que vous fassiez une
- âme, le doute y entrerait à moins. D'ailleurs je me rends justice: je
- connais la mauvaise grâce de mon extérieur, et sais combien il est
- difficile d'apprécier mon coeur à travers une pareille enveloppe.
- Être aimé, ce n'était plus qu'un rêve quand je vous ai vue. Aussi,
- quand je m'attachai à vous, ai-je compris que le dévouement pouvait
- seul faire excuser ma tendresse. En contemplant ce portrait, en
- écoutant ce sourire plein de promesses divines, un espoir que je ne
- me permettais pas à moi-même a rayonné dans mon âme. Cette clarté
- d'aurore est incessamment combattue par les ténèbres du doute, par la
- crainte de vous offenser en la laissant poindre. Non, vous ne pouvez
- pas m'aimer encore, je le sens; mais, à mesure que vous aurez éprouvé
- la puissance, la durée, l'étendue de mon inépuisable affection, vous
- lui donnerez une petite place dans votre coeur. Si mon ambition est
- une injure, vous me le direz sans colère, je rentrerai dans mon rôle;
- mais si vous vouliez essayer de m'aimer, ne le faites pas savoir sans
- de minutieuses précautions à celui qui mettait tout le bonheur de sa
- vie à vous servir uniquement.»
-
-Ma chère, en lisant ces derniers mots, il m'a semblé le voir pâle comme
-il l'était le soir où je lui ai dit, en lui montrant le camélia, que
-j'acceptais les trésors de son dévouement. J'ai vu dans ces phrases
-soumises tout autre chose qu'une simple fleur de rhétorique à l'usage
-des amants, et j'ai senti comme un grand mouvement en moi-même.... le
-souffle du bonheur.
-
-Il a fait un temps détestable, il ne m'a pas été possible d'aller au
-bois sans donner lieu à d'étranges soupçons; car ma mère, qui sort
-souvent malgré la pluie, est restée chez elle, seule.
-
-
- Mercredi soir.
-
-Je viens de _le_ voir, à l'Opéra. Ma chère, ce n'est plus le même
-homme: il est venu dans notre loge présenté par l'ambassadeur de
-Sardaigne. Après avoir vu dans mes yeux que son audace ne déplaisait
-point, il m'a paru comme embarrassé de son corps, et il a dit alors
-mademoiselle à la marquise d'Espard. Ses yeux lançaient des regards qui
-faisaient une lumière plus vive que celle des lustres. Enfin il est
-sorti comme un homme qui craignait de commettre une extravagance.--Le
-baron de Macumer est amoureux! a dit madame de Maufrigneuse à ma
-mère.--C'est d'autant plus extraordinaire que c'est un ministre tombé,
-a répondu ma mère. J'ai eu la force de regarder madame d'Espard,
-madame de Maufrigneuse et ma mère avec la curiosité d'une personne
-qui ne connaît pas une langue étrangère et qui voudrait deviner ce
-qu'on dit; mais j'étais intérieurement en proie à une joie voluptueuse
-dans laquelle il me semblait que mon âme se baignait. Il n'y a qu'un
-mot pour t'expliquer ce que j'éprouve, c'est le ravissement. Felipe
-aime tant, que je le trouve digne d'être aimé. Je suis exactement le
-principe de sa vie, et je tiens dans ma main le fil qui mène sa pensée.
-Enfin, si nous devons nous tout dire, il y a chez moi le plus violent
-désir de lui voir franchir tous les obstacles, arriver à moi pour me
-demander à moi-même, afin de savoir si ce furieux amour redeviendra
-humble et calme à un seul de mes regards.
-
-Ah! ma chère, je me suis arrêtée et suis toute tremblante. En
-t'écrivant, j'ai entendu dehors un léger bruit et je me suis levée.
-De ma fenêtre je l'ai vu allant sur la crête du mur, au risque de se
-tuer. Je suis allée à la fenêtre de ma chambre et je ne lui ai fait
-qu'un signe; il a sauté du mur, qui a dix pieds; puis il a couru sur la
-route, jusqu'à la distance où je pouvais le voir, pour me montrer qu'il
-ne s'était fait aucun mal. Cette attention, au moment où il devait être
-étourdi par sa chute, m'a tant attendrie que je pleure sans savoir
-pourquoi. Pauvre laid! que venait-il chercher, que voulait-il me dire?
-
-Je n'ose écrire mes pensées et vais me coucher dans ma joie, en
-songeant à tout ce que nous dirions si nous étions ensemble. Adieu,
-belle muette. Je n'ai pas le temps de te gronder sur ton silence; mais
-voici plus d'un mois que je n'ai de tes nouvelles. Serais-tu,
-par hasard, devenue heureuse? N'aurais-tu plus ce libre arbitre qui te
-rendait si fière et qui ce soir a failli m'abandonner?
-
-
-XX
-
- RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU.
-
- Mai.
-
-Si l'amour est la vie du monde, pourquoi d'austères philosophes
-le suppriment-ils dans le mariage? Pourquoi la Société prend-elle
-pour loi suprême de sacrifier la Femme à la Famille en créant ainsi
-nécessairement une lutte sourde au sein du mariage? lutte prévue par
-elle et si dangereuse qu'elle a inventé des pouvoirs pour en armer
-l'homme contre nous, en devinant que nous pouvions tout annuler soit
-par la puissance de la tendresse, soit par la persistance d'une haine
-cachée. Je vois en ce moment, dans le mariage, deux forces opposées
-que le législateur aurait dû réunir; quand se réuniront-elles? voilà
-ce que je me dis en te lisant. Oh! chère, une seule de tes lettres
-ruine cet édifice bâti par le grand écrivain de l'Aveyron, et où je
-m'étais logée avec une douce satisfaction. Les lois ont été faites par
-des vieillards, les femmes s'en aperçoivent; ils ont bien sagement
-décrété que l'amour conjugal exempt de passion ne nous avilissait
-point, et qu'une femme devait se donner sans amour une fois que la loi
-permettait à un homme de la faire sienne. Préoccupés de la famille,
-ils ont imité la nature, inquiète seulement de perpétuer l'espèce.
-J'étais un être auparavant, et je suis maintenant une chose! Il est
-plus d'une larme que j'ai dévorée au loin, seule, et que j'aurais voulu
-donner en échange d'un sourire consolateur. D'où vient l'inégalité de
-nos destinées? L'amour permis agrandit ton âme. Pour toi, la vertu se
-trouvera dans le plaisir. Tu ne souffriras que de ton propre vouloir.
-Ton devoir, si tu épouses ton Felipe, deviendra le plus doux, le plus
-expansif des sentiments. Notre avenir est gros de la réponse, et je
-l'attends avec une inquiète curiosité.
-
-Tu aimes, tu es adorée. Oh! chère, livre-toi tout entière à ce
-beau poème qui nous a tant occupées. Cette beauté de la femme, si fine
-et si spiritualisée en toi, Dieu l'a faite ainsi pour qu'elle charme
-et plaise: il a ses desseins. Oui, mon ange, garde bien le secret de ta
-tendresse, et soumets Felipe aux épreuves subtiles que nous inventions
-pour savoir si l'amant que nous rêvions serait digne de nous. Sache
-surtout moins s'il t'aime que si tu l'aimes: rien n'est plus trompeur
-que le mirage produit en notre âme par la curiosité, par le désir,
-par la croyance au bonheur. Toi qui, seule de nous deux, demeures
-intacte, chère, ne te risque pas sans arrhes au dangereux marché d'un
-irrévocable mariage, je t'en supplie! Quelquefois un geste, une parole,
-un regard, dans une conversation sans témoins, quand les âmes sont
-déshabillées de leur hypocrisie mondaine, éclairent des abîmes. Tu es
-assez noble, assez sûre de toi pour pouvoir aller hardiment en des
-sentiers où d'autres se perdraient. Tu ne saurais croire en quelles
-anxiétés je te suis. Malgré la distance, je te vois, j'éprouve tes
-émotions. Aussi, ne manque pas à m'écrire, n'omets rien! Tes lettres
-me font une vie passionnée au milieu de mon ménage si simple, si
-tranquille, uni comme une grande route par un jour sans soleil. Ce
-qui se passe ici, mon ange, est une suite de chicanes avec moi-même
-sur lesquelles je veux garder le secret aujourd'hui, je t'en parlerai
-plus tard. Je me donne et me reprends avec une sombre obstination, en
-passant du découragement à l'espérance. Peut-être demandé-je à la vie
-plus de bonheur qu'elle ne nous en doit. Au jeune âge nous sommes assez
-portées à vouloir que l'idéal et le positif s'accordent! Mes réflexions,
-et maintenant je les fais toute seule, assise au pied d'un rocher de
-mon parc, m'ont conduite à penser que l'amour dans le mariage est un
-hasard sur lequel il est impossible d'asseoir la loi qui doit tout
-régir. Mon philosophe de l'Aveyron a raison de considérer la famille
-comme la seule unité sociale possible et d'y soumettre la femme comme
-elle l'a été de tout temps. La solution de cette grande question,
-presque terrible pour nous, est dans le premier enfant que nous avons.
-Aussi voudrais-je être mère, ne fût-ce que pour donner une pâture à la
-dévorante activité de mon âme.
-
-Louis est toujours d'une adorable bonté, son amour est actif et ma
-tendresse est abstraite; il est heureux, il cueille à lui seul les
-fleurs, sans s'inquiéter des efforts de la terre qui les produit.
-Heureux égoïsme! Quoi qu'il puisse m'en coûter, je me prête à ses
-illusions, comme une mère, d'après les idées que je me fais d'une
-mère, se brise pour procurer un plaisir à son enfant. Sa joie est
-si profonde qu'elle lui ferme les yeux et qu'elle jette ses reflets
-jusque sur moi. Je le trompe par le sourire ou par le regard pleins de
-satisfaction que me cause la certitude de lui donner le bonheur. Aussi,
-le nom d'amitié dont je me sers pour lui dans notre intérieur est-il:
-«mon enfant!» J'attends le fruit de tant de sacrifices qui seront
-un secret entre Dieu, toi et moi. La maternité est une entreprise à
-laquelle j'ai ouvert un crédit énorme, elle me doit trop aujourd'hui,
-je crains de n'être pas assez payée: elle est chargée de déployer mon
-énergie et d'agrandir mon coeur, de me dédommager par des joies
-illimitées. Oh! mon Dieu, que je ne sois pas trompée! là est tout mon
-avenir, et, chose effrayante à penser, celui de ma vertu.
-
-
-XXI
-
- LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE L'ESTORADE.
-
- Juin.
-
-Chère biche mariée, ta lettre est venue à propos pour me justifier à
-moi-même une hardiesse à laquelle je pensais nuit et jour. Il y a je
-ne sais quel appétit en moi pour les choses inconnues ou, si tu veux,
-défendues, qui m'inquiète et m'annonce au dedans de moi-même un combat
-entre les lois du monde et celles de la nature. Je ne sais pas si la
-nature est chez moi plus forte que la société, mais je me surprends
-à conclure des transactions entre ces puissances. Enfin, pour parler
-clairement, je voulais causer avec Felipe, seule avec lui, pendant une
-heure de nuit, sous les tilleuls, au bout de notre jardin. Assurément,
-ce vouloir est d'une fille qui mérite le nom de _commère éveillée_ que
-me donne la duchesse en riant et que mon père me confirme. Néanmoins,
-je trouve cette faute prudente et sage. Tout en récompensant tant de
-nuits passées au pied de mon mur, je veux savoir ce que pensera mons
-Felipe de mon escapade, et le juger dans un pareil moment; en faire mon
-cher époux, s'il divinise ma faute; ou ne le revoir jamais, s'il
-n'est pas plus respectueux et plus tremblant que quand il me salue en
-passant à cheval aux Champs-Élysées. Quant au monde, je risque moins à
-voir ainsi mon amoureux qu'à lui sourire chez madame de Maufrigneuse
-ou chez la vieille marquise de Beauséant, où nous sommes maintenant
-enveloppés d'espions, car Dieu sait de quels regards on poursuit une
-fille soupçonnée de faire attention à un monstre comme Macumer. Oh!
-si tu savais combien je me suis agitée en moi-même à rêver ce projet,
-combien je me suis occupée à voir par avance comment il pouvait se
-réaliser. Je t'ai regrettée, nous aurions bavardé pendant quelques
-bonnes petites heures, perdues dans les labyrinthes de l'incertitude
-et jouissant par avance de toutes les bonnes ou mauvaises choses d'un
-premier rendez-vous à la nuit, dans l'ombre et le silence, sous les
-beaux tilleuls de l'hôtel de Chaulieu, criblés par les mille lueurs de
-la lune. J'ai palpité toute seule en me disant:--Ah! Renée, où es-tu?
-Donc, ta lettre a mis le feu aux poudres, et mes derniers scrupules ont
-sauté. J'ai jeté par ma fenêtre à mon adorateur stupéfait le dessin
-exact de la clef de la petite porte au bout du jardin avec ce billet:
-
- «On veut vous empêcher de faire des folies. En vous cassant le cou,
- vous raviriez l'honneur à la personne que vous dites aimer. Êtes-vous
- digne d'une nouvelle preuve d'estime et méritez-vous que l'on vous
- parle à l'heure où la lune laisse dans l'ombre les tilleuls au bout
- du jardin?»
-
-Hier, à une heure, au moment où Griffith allait se coucher, je lui ai
-dit:--Prenez votre châle et accompagnez-moi, ma chère, je veux aller
-au fond du jardin sans que personne le sache! Elle ne m'a pas dit un
-mot et m'a suivie. Quelles sensations, ma Renée! car, après l'avoir
-attendu en proie à une charmante petite angoisse, je l'avais vu se
-glissant comme une ombre. Arrivée au jardin sans encombre, je dis à
-Griffith:--Ne soyez pas étonnée, il y a là le baron de Macumer, et
-c'est bien à cause de lui que je vous ai emmenée. Elle n'a rien dit.
-
---Que voulez-vous de moi? m'a dit Felipe d'une voix dont l'émotion
-annonçait que le bruit de nos robes dans le silence de la nuit et celui
-de nos pas sur le sable, quelque léger qu'il fût, l'avaient mis hors de
-lui.
-
---Je veux vous dire ce que je ne saurais écrire, lui ai-je répondu.
-
-Griffith est allée à six pas de nous. La nuit était une de ces nuits
-tièdes, embaumées par les fleurs; j'ai ressenti dans ce moment
-un plaisir enivrant à me trouver presque seule avec lui dans la douce
-obscurité des tilleuls, au delà desquels le jardin brillait d'autant
-plus que la façade de l'hôtel reflétait en blanc la lueur de la lune.
-Ce contraste offrait une vague image du mystère de notre amour qui doit
-finir par l'éclatante publicité du mariage. Après un moment donné de
-part et d'autre au plaisir de cette situation neuve pour nous deux, et
-où nous étions aussi étonnés l'un que l'autre, j'ai retrouvé la parole.
-
---Quoique je ne craigne pas la calomnie, je ne veux plus que vous
-montiez sur cet arbre, lui dis-je en lui montrant l'orme, ni sur ce
-mur. Nous avons assez fait, vous l'écolier, et moi la pensionnaire:
-élevons nos sentiments à la hauteur de nos destinées. Si vous étiez
-mort dans votre chute, je mourais déshonorée... Je l'ai regardé, il
-était blême.--Et si vous étiez surpris ainsi, ma mère ou moi nous
-serions soupçonnées...
-
---Pardon, a-t-il dit d'une voix faible.
-
---Passez sur le boulevard, j'entendrai votre pas, et quand je voudrai
-vous voir, j'ouvrirai ma fenêtre; mais je ne vous ferai courir et je
-ne courrai ce danger que dans une circonstance grave. Pourquoi m'avoir
-forcée, par votre imprudence, à en commettre une autre et à vous donner
-une mauvaise opinion de moi? J'ai vu dans ses yeux des larmes qui m'ont
-paru la plus belle réponse du monde.--Vous devez croire, lui dis-je en
-souriant, que ma démarche est excessivement hasardée...
-
-Après un ou deux tours faits en silence sous les arbres, il a trouvé
-la parole.--Vous devez me croire stupide; et je suis tellement ivre de
-bonheur, que je suis sans force et sans esprit; mais sachez du moins
-qu'à mes yeux vous sanctifiez vos actions par cela seulement que vous
-vous les permettez. Le respect que j'ai pour vous ne peut se comparer
-qu'à celui que j'ai pour Dieu. D'ailleurs, miss Griffith est là.
-
---Elle est là pour les autres et non pas pour nous, Felipe, lui ai-je
-dit vivement. Cet homme, ma chère, m'a comprise.
-
---Je sais bien, reprit-il en me jetant le plus humble regard, qu'elle
-n'y serait pas, tout se passerait entre nous comme si elle nous voyait:
-si nous ne sommes pas devant les hommes, nous sommes toujours devant
-Dieu, et nous avons autant besoin de notre propre estime que de celle
-du monde.
-
---Merci, Felipe, lui ai-je dit en lui tendant la main par un geste
-que tu dois voir. Une femme, et prenez-moi pour une femme, est bien
-disposée à aimer un homme qui la comprend. Oh! seulement disposée,
-repris-je en levant un doigt sur mes lèvres. Je ne veux pas que vous
-ayez plus d'espoir que je n'en veux donner. Mon coeur n'appartiendra
-qu'à celui qui saura y lire et le bien connaître. Nos sentiments, sans
-être absolument semblables, doivent avoir la même étendue, être à la
-même élévation. Je ne cherche point à me grandir, car ce que je crois
-être des qualités comporte sans doute des défauts; mais si je ne les
-avais point, je serais bien désolée.
-
---Après m'avoir accepté pour serviteur, vous m'avez permis de vous
-aimer, dit-il en tremblant et me regardant à chaque mot; j'ai plus que
-je n'ai primitivement désiré.
-
---Mais, lui ai-je vivement répliqué, je trouve votre lot meilleur que
-le mien; je ne me plaindrais pas d'en changer, et ce changement vous
-regarde.
-
---A moi maintenant de vous dire merci, m'a-t-il répondu, je sais les
-devoirs d'un loyal amant. Je dois vous prouver que je suis digne de
-vous, et vous avez le droit de m'éprouver aussi longtemps qu'il vous
-plaira. Vous pouvez, mon Dieu! me rejeter si je trahissais votre espoir.
-
---Je sais que vous m'aimez, lui ai-je répondu. Jusqu'à présent (j'ai
-cruellement appuyé sur le mot) vous êtes le préféré, voilà pourquoi
-vous êtes ici.
-
-Nous avons alors recommencé quelques tours en causant, et je dois
-t'avouer que, mis à l'aise, mon Espagnol a déployé la véritable
-éloquence du coeur en m'exprimant, non pas sa passion, mais sa
-tendresse; car il a su m'expliquer ses sentiments par une adorable
-comparaison avec l'amour divin. Sa voix pénétrante, qui prêtait une
-valeur particulière à ses idées déjà si délicates, ressemblait aux
-accents du rossignol. Il parlait bas, dans le médium plein de son
-délicieux organe, et ses phrases se suivaient avec la précipitation
-d'un bouillonnement: son coeur y débordait.--Cessez, lui dis-je,
-je resterais là plus longtemps que je ne le dois. Et, par un geste,
-je l'ai congédié.--Vous voilà engagée, mademoiselle, m'a dit
-Griffith.--Peut-être en Angleterre, mais non en France, ai-je répondu
-négligemment. Je veux faire un mariage d'amour et ne pas être trompée:
-voilà tout. Tu le vois, ma chère, l'amour ne venait pas à moi, j'ai agi
-comme Mahomet avec sa montagne.
-
-
- Vendredi.
-
-J'ai revu mon esclave: il est devenu craintif, il a pris un air
-mystérieux et dévot qui me plaît; il me paraît pénétré de ma gloire
-et de ma puissance. Mais rien, ni dans ses regards, ni dans ses
-manières, ne peut permettre aux devineresses du monde de soupçonner
-en lui cet amour infini que je vois. Cependant, ma chère, je ne suis
-pas emportée, dominée, domptée; au contraire, je dompte, je domine et
-j'emporte.... Enfin je raisonne. Ah! je voudrais bien retrouver cette
-peur que me causait la fascination du maître, du bourgeois à qui je me
-refusais. Il y a deux amours: celui qui commande et celui qui obéit;
-ils sont distincts et donnent naissance à deux passions, et l'une n'est
-pas l'autre; pour avoir son compte de la vie, peut-être une femme
-doit-elle connaître l'une et l'autre. Ces deux passions peuvent-elles
-se confondre? Un homme à qui nous inspirons de l'amour nous en
-inspirera-t-il? Felipe sera-t-il un jour mon maître? tremblerai-je
-comme il tremble? Ces questions me font frémir. Il est bien aveugle! A
-sa place, j'aurais trouvé mademoiselle de Chaulieu sous ces tilleuls
-bien coquettement froide, compassée, calculatrice. Non, ce n'est pas
-aimer, cela, c'est badiner avec le feu. Felipe me plaît toujours, mais
-je me trouve maintenant calme et à mon aise. Plus d'obstacles! quel
-terrible mot. En moi tout s'affaisse, se rasseoit, et j'ai peur de
-m'interroger. Il a eu tort de me cacher la violence de son amour, il
-m'a laissée maîtresse de moi. Enfin, je n'ai pas les bénéfices de cette
-espèce de faute. Oui, chère, quelque douceur que m'apporte le souvenir
-de cette demi-heure passée sous les arbres, je trouve le plaisir
-qu'elle m'a donné bien au-dessous des émotions que j'avais en disant:
-Y viendrai-je? n'y viendrai-je pas? lui écrirai-je? ne lui écrirai-je
-point? En serait-il donc ainsi pour tous nos plaisirs? Serait-il
-meilleur de les différer que d'en jouir? L'espérance vaudrait-elle
-mieux que la possession? Les riches sont-ils les pauvres? Avons-nous
-toutes deux trop étendu les sentiments en développant outre mesure
-les forces de notre imagination? Il y a des instants où cette idée me
-glace. Sais-tu pourquoi? Je songe à revenir sans Griffith au bout du
-jardin. Jusqu'où irais-je ainsi? L'imagination n'a pas de bornes, et
-les plaisirs en ont. Dis-moi, cher docteur en corset, comment concilier
-ces deux termes de l'existence des femmes?
-
-
-XXII
-
- LOUISE A FELIPE.
-
-Je ne suis pas contente de vous. Si vous n'avez pas pleuré en lisant
-Bérénice de Racine, si vous n'y avez pas trouvé la plus horrible des
-tragédies, vous ne me comprendrez point, nous ne nous entendrons
-jamais: brisons, ne nous voyons plus, oubliez-moi; car si vous ne me
-répondez pas d'une manière satisfaisante, je vous oublierai, vous
-deviendrez monsieur le baron de Macumer pour moi, ou plutôt vous ne
-deviendrez rien, vous serez pour moi comme si vous n'aviez jamais
-existé. Hier, chez madame d'Espard, vous avez eu je ne sais quel air
-content qui m'a souverainement déplu. Vous paraissiez sûr d'être aimé.
-Enfin, la liberté de votre esprit m'a épouvantée, et je n'ai point
-reconnu en vous, dans ce moment, le serviteur que vous disiez être
-dans votre première lettre. Loin d'être absorbé comme doit l'être un
-homme qui aime, vous trouviez des mots spirituels. Ainsi ne se comporte
-pas un vrai croyant: il est toujours abattu devant la divinité. Si
-je ne suis pas un être supérieur aux autres femmes, si vous ne voyez
-point en moi la source de votre vie, je suis moins qu'une femme,
-parce qu'alors je suis simplement une femme. Vous avez éveillé ma
-défiance, Felipe: elle a grondé de manière à couvrir la voix de la
-tendresse, et quand j'envisage notre passé, je me trouve le droit
-d'être défiante. Sachez-le, monsieur le ministre constitutionnel de
-toutes les Espagnes, j'ai profondément réfléchi à la pauvre condition
-de mon sexe. Mon innocence a tenu des flambeaux dans ses mains sans se
-brûler. Écoutez bien ce que ma jeune expérience m'a dit et ce que je
-vous répète. En toute autre chose, la duplicité, le manque de foi, les
-promesses inexécutées rencontrent des juges, et les juges infligent
-des châtiments; mais il n'en est pas ainsi pour l'amour, qui doit
-être à la fois la victime, l'accusateur, l'avocat, le tribunal et le
-bourreau; car les plus atroces perfidies, les plus horribles crimes
-demeurent inconnus, se commettent d'âme à âme sans témoins, et il est
-dans l'intérêt bien entendu de l'assassiné de se taire. L'amour a donc
-son code à lui, sa vengeance à lui: le monde n'a rien à y voir.
-Or, j'ai résolu, moi, de ne jamais pardonner un crime, et il n'y a rien
-de léger dans les choses du coeur. Hier, vous ressembliez à un homme
-certain d'être aimé. Vous auriez tort de ne pas avoir cette certitude,
-mais vous seriez criminel à mes yeux si elle vous ôtait la grâce
-ingénue que les anxiétés de l'espérance vous donnaient auparavant. Je
-ne veux vous voir ni timide ni fat, je ne veux pas que vous trembliez
-de perdre mon affection, parce que ce serait une insulte; mais je ne
-veux pas non plus que la sécurité vous permette de porter légèrement
-votre amour. Vous ne devez jamais être plus libre que je ne le suis
-moi-même. Si vous ne connaissez pas le supplice qu'une seule pensée de
-doute impose à l'âme, tremblez que je ne vous l'apprenne. Par un seul
-regard je vous ai livré mon âme, et vous y avez lu. Vous avez à vous
-les sentiments les plus purs qui jamais se soient élevés dans une âme
-de jeune fille. La réflexion, les méditations dont je vous ai parlé
-n'ont enrichi que la tête; mais quand le coeur froissé demandera
-conseil à l'intelligence, croyez-moi, la jeune fille tiendra de l'ange
-qui sait et peut tout. Je vous le jure, Felipe, si vous m'aimez
-comme je le crois, et si vous devez me laisser soupçonner le moindre
-affaiblissement dans les sentiments de crainte, d'obéissance, de
-respectueuse attente, de désir soumis que vous annonciez; si j'aperçois
-un jour la moindre diminution dans ce premier et bel amour qui de
-votre âme est venu dans la mienne, je ne vous dirai rien, je ne vous
-ennuierai point par une lettre plus ou moins digne, plus ou moins fière
-ou courroucée, ou seulement grondeuse comme celle-ci; je ne dirais
-rien, Felipe: vous me verriez triste à la manière des gens qui sentent
-venir la mort; mais je ne mourrais pas sans vous avoir imprimé la
-plus horrible flétrissure, sans avoir déshonoré de la manière la plus
-honteuse celle que vous aimiez, et vous avoir planté dans le coeur
-d'éternels regrets, car vous me verriez perdue ici-bas aux yeux des
-hommes et à jamais maudite en l'autre vie.
-
-Ainsi, ne me rendez pas jalouse d'une autre Louise heureuse, d'une
-Louise saintement aimée, d'une Louise dont l'âme s'épanouissait dans
-un amour sans ombre, et qui possédait, selon la sublime expression de
-Dante,
-
- _Senza brama, sicura ricchezza!_[1]
-
- [1] Posséder, sans crainte, des richesses qui ne peuvent être
- perdues!
-
-Sachez que j'ai fouillé son Enfer pour en rapporter la plus
-douloureuse des tortures, un terrible châtiment moral auquel
-j'associerai l'éternelle vengeance de Dieu.
-
-Vous avez donc glissé dans mon coeur, hier, par votre conduite, la
-lame froide et cruelle du soupçon. Comprenez-vous? j'ai douté de vous,
-et j'en ai tant souffert que je ne veux plus douter. Si vous trouvez
-mon servage trop dur, quittez-le, je ne vous en voudrai point. Ne
-sais-je donc pas que vous êtes un homme d'esprit? réservez toutes les
-fleurs de votre âme pour moi, ayez les yeux ternes devant le monde, ne
-vous mettez jamais dans le cas de recevoir une flatterie, un éloge, un
-compliment de qui que ce soit. Venez me voir chargé de haine, excitant
-mille calomnies ou accablé de mépris, venez me dire que les femmes
-ne vous comprennent point, marchent auprès de vous sans vous voir,
-et qu'aucune d'elles ne saurait vous aimer; vous apprendrez alors ce
-qu'il y a pour vous dans le coeur et dans l'amour de Louise. Nos
-trésors doivent être si bien enterrés, que le monde entier les foule
-aux pieds sans les soupçonner. Si vous étiez beau, je n'eusse sans
-doute jamais fait la moindre attention à vous et n'aurais pas découvert
-en vous le monde de raisons qui fait éclore l'amour; et, quoique nous
-ne les connaissions pas plus que nous ne savons comment le soleil fait
-éclore les fleurs ou mûrir les fruits, néanmoins, parmi ces raisons,
-il en est une que je sais et qui me charme. Votre sublime visage n'a
-son caractère, son langage, sa physionomie que pour moi. Moi seule,
-j'ai le pouvoir de vous transformer, de vous rendre le plus adorable
-de tous les hommes; je ne veux donc point que votre esprit échappe
-à ma possession: il ne doit pas plus se révéler aux autres que vos
-yeux, votre charmante bouche et vos traits ne leur parlent. A moi
-seule d'allumer les clartés de votre intelligence comme j'enflamme vos
-regards. Restez ce sombre et froid, ce maussade et dédaigneux grand
-d'Espagne que vous étiez auparavant. Vous étiez une sauvage domination
-détruite dans les ruines de laquelle personne ne s'aventurait,
-vous étiez contemplé de loin, et voilà que vous frayez des chemins
-complaisants pour que tout le monde y entre, et vous allez devenir un
-aimable Parisien. Ne vous souvenez-vous plus de mon programme? Votre
-joie disait un peu trop que vous aimiez. Il a fallu mon regard pour
-vous empêcher de faire savoir au salon le plus perspicace, le plus
-railleur, le plus spirituel de Paris, qu'Armande-Louise-Marie de
-Chaulieu vous donnait de l'esprit. Je vous crois trop grand pour faire
-entrer la moindre ruse de la politique dans votre amour; mais si vous
-n'aviez pas avec moi la simplicité d'un enfant, je vous plaindrais; et,
-malgré cette première faute, vous êtes encore l'objet d'une admiration
-profonde pour
-
- LOUISE DE CHAULIEU
-
-
-XXIII
-
- FELIPE A LOUISE.
-
-Quand Dieu voit nos fautes, il voit aussi nos repentirs: vous avez
-raison, ma chère maîtresse. J'ai senti que je vous avais déplu
-sans pouvoir pénétrer la cause de votre souci; mais vous me l'avez
-expliquée, et vous m'avez donné de nouvelles raisons de vous adorer.
-Votre jalousie à la manière de celle du Dieu d'Israël m'a rempli de
-bonheur. Rien n'est plus saint ni plus sacré que la jalousie. O mon bel
-ange gardien, la jalousie est la sentinelle qui ne dort jamais; elle
-est à l'amour ce que le mal est à l'homme, un véridique avertissement.
-Soyez jalouse de votre serviteur, Louise: plus vous le frapperez,
-plus il léchera, soumis, humble et malheureux, le bâton qui lui dit
-en frappant combien vous tenez à lui. Mais, hélas! chère, si vous ne
-les avez pas aperçus, est-ce donc Dieu qui me tiendra compte de tant
-d'efforts pour vaincre ma timidité, pour surmonter les sentiments que
-vous avez crus faibles chez moi? Oui, j'ai bien pris sur moi pour
-me montrer à vous comme j'étais avant d'aimer. On goûtait quelque
-plaisir dans ma conversation à Madrid, et j'ai voulu vous faire
-connaître à vous-même ce que je valais. Est-ce une vanité? vous l'avez
-bien punie. Votre dernier regard m'a laissé dans un tremblement que
-je n'ai jamais éprouvé, même quand j'ai vu les forces de la France
-devant Cadix, et ma vie mise en question dans une hypocrite phrase de
-mon maître. Je cherchais la cause de votre déplaisir sans pouvoir la
-trouver, et je me désespérais de ce désaccord de notre âme, car je
-dois agir par votre volonté, penser par votre pensée, voir par vos
-yeux, jouir de votre plaisir et ressentir votre peine, comme je
-sens le froid et le chaud. Pour moi, le crime et l'angoisse étaient
-ce défaut de simultanéité dans la vie de notre coeur que vous avez
-faite si belle. Lui déplaire!... ai-je répété mille fois depuis comme
-un fou. Ma noble et belle Louise, si quelque chose pouvait accroître
-mon dévouement absolu pour vous et ma croyance inébranlable en votre
-sainte conscience, ce serait votre doctrine qui m'est entrée au
-coeur comme une lumière nouvelle. Vous m'avez dit à moi-même mes
-propres sentiments, vous m'avez expliqué des choses qui se trouvaient
-confuses dans mon esprit Oh! si vous pensez punir ainsi, quelles sont
-donc les récompenses? Mais m'avoir accepté pour serviteur suffisait
-à tout ce que je veux. Je tiens de vous une vie inespérée; je suis
-voué, mon souffle n'est pas inutile, ma force a son emploi, ne fût-ce
-qu'à souffrir pour vous. Je vous l'ai dit, je vous le répète, vous me
-trouverez toujours semblable à ce que j'étais quand je me suis offert
-comme un humble et modeste serviteur! Oui, fussiez-vous déshonorée
-et perdue comme vous dites que vous pourriez l'être, ma tendresse
-s'augmenterait de vos malheurs volontaires! j'essuierais les plaies, je
-les cicatriserais, je convaincrais Dieu par mes prières que vous n'êtes
-pas coupable et que vos fautes sont le crime d'autrui.... Ne vous ai-je
-pas dit que je vous porte en mon coeur les sentiments si divers qui
-doivent être chez un père, une mère, une soeur et un frère? que je
-suis avant toute chose une famille pour vous, tout et rien, selon vos
-vouloirs? Mais n'est-ce pas vous qui avez emprisonné tant de coeurs
-dans le coeur d'un amant? Pardonnez-moi donc d'être de temps en temps
-plus amant que père et frère en apprenant qu'il y a toujours un frère,
-un père derrière l'amant. Si vous pouviez lire dans mon coeur, quand
-je vous vois belle et rayonnante, calme et admirée au fond de votre
-voiture aux Champs-Élysées ou dans votre loge au théâtre?... Ah! si
-vous saviez combien mon orgueil est peu personnel en entendant un éloge
-arraché par votre beauté, par votre maintien, et combien j'aime les
-inconnus qui vous admirent? Quand par hasard vous avez fleuri mon âme
-par un salut, je suis à la fois humble et fier, je m'en vais comme si
-Dieu m'avait béni, je reviens joyeux, et ma joie laisse en moi-même
-une longue trace lumineuse: elle brille dans les nuages de la fumée de
-ma cigarette, et j'en sais mieux que le sang qui bouillonne dans mes
-veines est tout à vous. Ne savez-vous donc pas combien vous êtes aimée?
-Après vous avoir vue, je reviens dans le cabinet où brille la
-magnificence sarrazine, mais où votre portrait éclipse tout, lorsque je
-fais jouer le ressort qui doit le rendre invisible à tous les regards;
-et je me lance alors dans l'infini de cette contemplation: je fais
-là des poèmes de bonheur. Du haut des cieux je découvre le cours de
-toute une vie que j'ose espérer! Avez-vous quelquefois entendu dans le
-silence des nuits, ou, malgré le bruit du monde, une voix résonner dans
-votre chère petite oreille adorée? Ignorez-vous les mille prières qui
-vous sont adressées? A force de vous contempler silencieusement, j'ai
-fini par découvrir la raison de tous vos traits, leur correspondance
-avec les perfections de votre âme; je vous fais alors en espagnol,
-sur cet accord de vos deux belles natures, des sonnets que vous ne
-connaissez pas, car ma poésie est trop au-dessous du sujet, et je
-n'ose vous les envoyer. Mon coeur est si parfaitement absorbé dans
-le vôtre, que je ne suis pas un moment sans penser à vous; et si
-vous cessiez d'animer ainsi ma vie, il y aurait souffrance en moi.
-Comprenez-vous maintenant, Louise, quel tourment pour moi d'être, bien
-involontairement, la cause d'un déplaisir pour vous et de n'en pas
-deviner la raison? Cette belle double vie était arrêtée, et mon coeur
-sentait un froid glacial. Enfin, dans l'impossibilité de m'expliquer ce
-désaccord, je pensais n'être plus aimé; je revenais bien tristement,
-mais heureux encore, à ma condition de serviteur, quand votre lettre
-est arrivée et m'a rempli de joie. Oh! grondez-moi toujours ainsi.
-
-Un enfant, qui s'était laissé tomber, dit à sa mère:--Pardon! en se
-relevant et lui déguisant son mal. Oui, pardon de lui avoir causé une
-douleur. Eh! bien, cet enfant, c'est moi: je n'ai pas changé, je vous
-livre la clef de mon caractère avec une soumission d'esclave; mais,
-chère Louise, je ne ferai plus de faux pas. Tâchez que la chaîne qui
-m'attache à vous, et que vous tenez, soit toujours assez tendue pour
-qu'un seul mouvement dise vos moindres souhaits à celui qui sera
-toujours
-
- Votre esclave,
- FELIPE.
-
-
-XXIV
-
- LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE L'ESTORADE.
-
- Octobre 1824.
-
-Ma chère amie, toi qui t'es mariée en deux mois à un pauvre souffreteux
-de qui tu t'es faite la mère, tu ne connais rien aux effroyables
-péripéties de ce drame joué au fond des coeurs et appelé l'amour,
-où tout devient en un moment tragique, où la mort est dans un regard,
-dans une réponse faite à la légère. J'ai réservé pour dernière épreuve
-à Felipe une terrible mais décisive épreuve. J'ai voulu savoir si
-j'étais aimée _quand même!_ le grand et sublime mot des royalistes, et
-pourquoi pas des catholiques? Il s'est promené pendant toute une nuit
-avec moi sous les tilleuls au fond de notre jardin, et il n'a pas eu
-dans l'âme l'ombre même d'un doute. Le lendemain, j'étais plus aimée,
-et pour lui tout aussi chaste, tout aussi grande, tout aussi pure que
-la veille; il n'en avait pas tiré le moindre avantage. Oh! il est
-bien Espagnol, bien Abencerrage. Il a gravi mon mur pour venir baiser
-la main que je lui tendais dans l'ombre, du haut de mon balcon; il a
-failli se briser; mais combien de jeunes gens en feraient autant? Tout
-cela n'est rien, les chrétiens subissent d'effroyables martyres pour
-aller au ciel. Avant-hier, au soir, j'ai pris le futur ambassadeur
-du roi à la cour d'Espagne, mon très honoré père, et je lui ai dit
-en souriant:--Monsieur, pour un petit nombre d'amis, vous mariez au
-neveu d'un ambassadeur votre chère Armande à qui cet ambassadeur,
-désireux d'une telle alliance et qui l'a mendiée assez longtemps,
-assure au contrat de mariage son immense fortune et ses titres après
-sa mort en donnant, dès à présent, aux deux époux cent mille livres de
-rente et reconnaissant à la future une dot de huit cent mille francs.
-Votre fille pleure, mais elle plie sous l'ascendant irrésistible de
-votre majestueuse autorité paternelle. Quelques médisants disent que
-votre fille cache sous ses pleurs une âme intéressée et ambitieuse.
-Nous allons ce soir à l'Opéra dans la loge des gentilshommes, et
-monsieur le baron de Macumer y viendra.--Il ne va donc pas? me
-répondit mon père en souriant et me traitant en ambassadrice.--Vous
-prenez Clarisse Harlowe pour Figaro! lui ai-je dit en lui jetant un
-regard plein de dédain et de raillerie. Quand vous m'aurez vu la main
-droite dégantée, vous démentirez ce bruit impertinent, et vous vous en
-montrerez offensé.--Je puis être tranquille sur ton avenir: tu n'as
-pas plus la tête d'une fille que Jeanne d'Arc n'avait le coeur d'une
-femme. Tu seras heureuse, tu n'aimeras personne et te laisseras aimer!
-Pour cette fois, j'éclatai de rire.--Qu'as-tu, ma petite coquette? me
-dit-il.--Je tremble pour les intérêts de mon pays... Et, voyant qu'il
-ne me comprenait pas, j'ajoutai: à Madrid!--Vous ne sauriez croire
-à quel point, au bout d'une année, cette religieuse se moque de son
-père, dit-il à la duchesse.--Armande se moque de tout, répliqua ma mère
-en me regardant.--Que voulez-vous dire? lui demandai-je.--Mais vous
-ne craignez même pas l'humidité de la nuit qui peut vous donner des
-rhumatismes, dit-elle en me lançant un nouveau regard.--Les matinées,
-répondis-je, sont si chaudes! La duchesse a baissé les yeux.--Il est
-bien temps de la marier, dit mon père, et ce sera, je l'espère, avant
-mon départ.--Oui, si vous le voulez, lui ai-je répondu simplement.
-
-Deux heures après, ma mère et moi, la duchesse de Maufrigneuse et
-madame d'Espard, nous étions comme quatre roses sur le devant de la
-loge. Je m'étais mise de côté, ne présentant qu'une épaule au public et
-pouvant tout voir sans être vue dans cette loge spacieuse qui occupe un
-des deux pans coupés au fond de la salle, entre les colonnes. Macumer
-est venu, s'est planté sur ses jambes et a mis ses jumelles devant ses
-yeux pour pouvoir me regarder à son aise. Au premier entr'acte, est
-entré celui que j'appelle le roi des Ribauds, un jeune homme d'une
-beauté féminine. Le comte Henri de Marsay s'est produit dans la loge
-avec une épigramme dans les yeux, un sourire sur les lèvres, un air
-joyeux sur toute la figure. Il a fait les premiers compliments à ma
-mère, à madame d'Espard, à la duchesse de Maufrigneuse, aux comtes
-d'Esgrignon et de Saint-Héreen; puis il me dit:--Je ne sais pas si je
-serai le premier à vous complimenter d'un événement qui va vous rendre
-un objet d'envie.--Ah! un mariage, ai-je dit. Est-ce une jeune personne
-si récemment sortie du couvent qui vous apprendra que les mariages dont
-on parle ne se font jamais? Monsieur de Marsay s'est penché à l'oreille
-de Macumer, et j'ai parfaitement compris, par le seul mouvement
-des lèvres, qu'il lui disait:--Baron, vous aimez peut-être cette
-petite coquette, qui s'est servie de vous; mais, comme il s'agit de
-mariage et non d'une passion, il faut toujours savoir ce qui se passe.
-Macumer a jeté sur l'officieux médisant un de ces regards qui, selon
-moi, sont un poème, et lui a répliqué quelque chose comme:--Je n'aime
-point de petite coquette! d'un air qui m'a si bien ravie que je me suis
-dégantée en voyant mon père. Felipe n'avait pas eu la moindre crainte
-ni le moindre soupçon. Il a bien réalisé tout ce que j'attendais de
-son caractère: il n'a foi qu'en moi, le monde et ses mensonges ne
-l'atteignent pas. L'Abencerrage n'a pas sourcillé, la coloration de
-son sang bleu n'a pas teint sa face olivâtre. Les deux jeunes comtes
-sont sortis. J'ai dit alors en riant à Macumer:--Monsieur de Marsay
-vous a fait une épigramme sur moi.--Bien plus qu'une épigramme, a-t-il
-répondu, un épithalame.--Vous me parlez grec, lui ai-je dit en souriant
-et le récompensant par un certain regard qui lui fait toujours perdre
-contenance.--Je l'espère bien! s'est écrié mon père en s'adressant
-à madame de Maufrigneuse. Il court des commérages infâmes. Aussitôt
-qu'une jeune personne va dans le monde, on a la rage de la marier, et
-l'on invente des absurdités! Je ne marierai jamais Armande contre son
-gré. Je vais faire un tour au foyer, car on croirait que je laisse
-courir ce bruit-là pour donner l'idée de ce mariage à l'ambassadeur; et
-la fille de César doit être encore moins soupçonnée que sa femme, qui
-ne doit pas l'être du tout.
-
-La duchesse de Maufrigneuse et madame d'Espard regardèrent d'abord
-ma mère, puis le baron, d'un air pétillant, narquois, rusé, plein
-d'interrogations contenues. Ces fines couleuvres ont fini par entrevoir
-quelque chose. De toutes les choses secrètes, l'amour est la plus
-publique, et les femmes l'exhalent, je crois. Aussi, pour le bien
-cacher, une femme doit-elle être un monstre! Nos yeux sont encore
-plus bavards que ne l'est notre langue. Après avoir joui du délicieux
-plaisir de trouver Felipe aussi grand que je le souhaitais, j'ai
-naturellement voulu davantage. J'ai fait alors un signal convenu pour
-lui dire de venir à ma fenêtre par le dangereux chemin que tu connais.
-Quelques heures après, je l'ai trouvé droit comme une statue, collé
-le long de la muraille, la main appuyée à l'angle du balcon de ma
-fenêtre, étudiant les reflets de la lumière de mon appartement.--Mon
-cher Felipe, lui ai-je dit, vous avez été bien ce soir: vous
-vous êtes conduit comme je me serais conduite moi-même si l'on m'eût
-appris que vous faisiez un mariage.--J'ai pensé que vous m'eussiez
-instruit avant tout le monde, a-t-il répondu.--Et quel est votre
-droit à ce privilége?--Celui d'un serviteur dévoué.--L'êtes-vous
-vraiment?--Oui, dit-il; et je ne changerai jamais.--Eh bien, si ce
-mariage était nécessaire, si je me résignais..... La douce lueur de la
-lune a été comme éclairée par les deux regards qu'il a lancés sur moi
-d'abord, puis sur l'espèce d'abîme que nous faisait le mur. Il a paru
-se demander si nous pouvions mourir ensemble écrasés; mais, après avoir
-brillé comme un éclair sur sa face et jailli de ses yeux, ce sentiment
-a été comprimé par une force supérieure à celle de la passion.--L'Arabe
-n'a qu'une parole, a-t-il dit d'une voix étranglée. Je suis votre
-serviteur, et vous appartiens: je vivrai toute ma vie pour vous. La
-main qui tenait le balcon m'a paru mollir, j'y ai posé la mienne en
-lui disant: Felipe, mon ami, je suis par ma seule volonté votre femme
-dès cet instant. Allez me demander dans la matinée à mon père. Il veut
-garder ma fortune; mais vous vous engagerez à me la reconnaître au
-contrat sans l'avoir reçue, et vous serez sans aucun doute agréé. Je ne
-suis plus Armande de Chaulieu; descendez promptement, Louise de Macumer
-ne veut pas commettre la moindre imprudence. Il a pâli, ses jambes
-ont fléchi, il s'est élancé d'environ dix pieds de haut à terre sans
-se faire le moindre mal; mais, après m'avoir causé la plus horrible
-émotion, il m'a saluée de la main et a disparu. Je suis donc aimée, me
-suis-je dit, comme une femme ne le fut jamais! Et je me suis endormie
-avec une satisfaction enfantine; mon sort était à jamais fixé. Vers
-deux heures mon père m'a fait appeler dans son cabinet où j'ai trouvé
-la duchesse et Macumer. Les paroles s'y sont gracieusement échangées.
-J'ai tout simplement répondu que, si monsieur Hénarez s'était entendu
-avec mon père, je n'avais aucune raison de m'opposer à leurs désirs.
-Là-dessus, ma mère a retenu le baron à dîner; après quoi nous avons
-été tous quatre nous promener au bois de Boulogne. J'ai regardé
-très-railleusement monsieur de Marsay quand il a passé à cheval, car il
-a remarqué Macumer et mon père sur le devant de la calèche.
-
-Mon adorable Felipe a fait ainsi refaire ses cartes:
-
- HÉNAREZ,
- _Des ducs de Soria, baron de Macumer_.
-
-
-Tous les matins il m'apporte lui-même un bouquet d'une délicieuse
-magnificence, au milieu duquel je trouve toujours une lettre qui
-contient un sonnet espagnol à ma louange, fait par lui pendant la nuit.
-
-Pour ne pas grossir ce paquet, je t'envoie comme échantillon le premier
-et le dernier de ses sonnets, que je t'ai traduits mot à mot en te les
-mettant vers par vers.
-
-PREMIER SONNET.
-
- _Plus d'une fois, couvert d'une mince veste de soie,--l'épée
- haute sans que mon coeur battît une pulsation de plus,--j'ai
- attendu l'assaut du taureau furieux,--et sa corne plus aiguë
- que le croissant de Phoebé.
-
- J'ai gravi, fredonnant une seguidille andalouse,--le talus
- d'une redoute sous une pluie de fer;--j'ai jeté ma vie sur le
- tapis vert du hasard--sans plus m'en soucier que d'un quadruple
- d'or.
-
- J'aurais pris avec la main les boulets dans la gueule des
- canons;--mais je crois que je deviens plus timide qu'un lièvre
- aux aguets;--qu'un enfant qui voit un spectre aux plis de sa
- fenêtre.
-
- Car, lorsque tu me regardes avec ta douce prunelle,--une sueur
- glacée couvre mon front, mes genoux se dérobent sous moi,--je
- tremble, je recule, je n'ai plus de courage._
-
-DEUXIÈME SONNET.
-
- _Cette nuit, je voulais dormir pour rêver de toi;--mais le
- sommeil jaloux fuyait mes paupières;--je m'approchai du balcon,
- et je regardai le ciel:--lorsque je pense à toi mes yeux se
- tournent toujours en haut.
-
- Phénomène étrange, que l'amour peut seul expliquer,--le
- firmament avait perdu sa couleur de saphir;--les étoiles,
- diamants éteints dans leur monture d'or,--ne lançaient que des
- oeillades mortes, des rayons refroidis.
-
- La lune, nettoyée de son fard d'argent et de lis,--roulait
- tristement sur le morne horizon, car tu as dérobé au ciel
- toutes ses splendeurs.
-
- La blancheur de la lune luit sur ton front charmant,--tout
- l'azur du ciel s'est concentré dans tes prunelles, et tes cils
- sont formés par les rayons des étoiles._
-
-Peut-on prouver plus gracieusement à une jeune fille qu'on ne s'occupe
-que d'elle? Que dis-tu de cet amour qui s'exprime en prodiguant les
-fleurs de l'intelligence et les fleurs de la terre? Depuis une
-dizaine de jours, je connais ce qu'est cette galanterie espagnole si
-fameuse autrefois.
-
-Ah çà, chère, que se passe-t-il à la Crampade, où je me promène si
-souvent en examinant les progrès de notre agriculture? N'as-tu rien à
-me dire de nos mûriers, de nos plantations de l'hiver dernier? Tout y
-réussit-il à tes souhaits? Les fleurs sont-elles épanouies dans ton
-coeur d'épouse en même temps que celles de nos massifs? je n'ose dire
-de nos plates-bandes. Louis continue-t-il son système de madrigaux?
-Vous entendez-vous bien? Le doux murmure de ton filet de tendresse
-conjugale vaut-il mieux que la turbulence des torrents de mon amour?
-Mon gentil docteur en jupon s'est-il fâché? Je ne saurais le croire, et
-j'enverrais Felipe en courrier se mettre à tes genoux et me rapporter
-ta tête ou mon pardon s'il en était ainsi. Je fais une belle vie ici,
-cher amour, et je voudrais savoir comment va celle de Provence. Nous
-venons d'augmenter notre famille d'un Espagnol coloré comme un cigare
-de la Havane, et j'attends encore tes compliments.
-
-Vraiment, ma belle Renée, je suis inquiète, j'ai peur que tu ne dévores
-quelques souffrances pour ne pas en attrister mes joies, méchante!
-Écris-moi promptement quelques pages où tu me peignes ta vie dans ses
-infiniment petits, et dis-moi bien si tu résistes toujours, si ton
-libre arbitre est sur ses deux pieds ou à genoux, ou bien assis, ce
-qui serait grave. Crois-tu que les événements de ton mariage ne me
-préoccupent pas? Tout ce que tu m'as écrit me rend parfois rêveuse.
-Souvent, lorsqu'à l'Opéra je paraissais regarder des danseuses en
-pirouette, je me disais: Il est neuf heures et demie, elle se couche
-peut-être, que fait-elle? Est-elle heureuse? Est-elle seule avec son
-libre arbitre? ou son libre arbitre est-il où vont les libres arbitres
-dont on ne se soucie plus?... Mille tendresses.
-
-
-XXV
-
- RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU.
-
- Octobre.
-
-Impertinente! pourquoi t'aurais-je écrit? que t'eussé-je dit? Durant
-cette vie animée par les fêtes, par les angoisses de l'amour,
-par ses colères et par ses fleurs que tu me dépeins, et à laquelle
-j'assiste comme à une pièce de théâtre bien jouée, je mène une vie
-monotone et réglée à la manière d'une vie de couvent. Nous sommes
-toujours couchés à neuf heures et levés au jour. Nos repas sont
-toujours servis avec une exactitude désespérante. Pas le plus léger
-accident. Je me suis accoutumée à cette division du temps et sans
-trop de peine. Peut-être est-ce naturel, que serait la vie sans cet
-assujettissement à des règles fixes qui, selon les astronomes et au
-dire de Louis, régit les mondes? L'ordre ne lasse pas. D'ailleurs, je
-me suis imposé des obligations de toilette qui me prennent le temps
-entre mon lever et le déjeuner: je tiens à y paraître charmante par
-obéissance à mes devoirs de femme, j'en éprouve du contentement,
-et j'en cause un bien vif au bon vieillard et à Louis. Nous nous
-promenons après le déjeuner. Quand les journaux arrivent, je disparais
-pour m'acquitter de mes affaires de ménage ou pour lire, car je lis
-beaucoup, ou pour t'écrire. Je reviens une heure avant le dîner, et
-après on joue, on a des visites, ou l'on en fait. Je passe ainsi mes
-journées entre un vieillard heureux, sans désirs, et un homme pour
-qui je suis le bonheur. Louis est si content, que sa joie a fini par
-réchauffer mon âme. Le bonheur, pour nous, ne doit sans doute pas être
-le plaisir. Quelquefois, le soir, quand je ne suis pas utile à la
-partie, et que je suis enfoncée dans une bergère, ma pensée est assez
-puissante pour me faire entrer en toi; j'épouse alors ta belle vie si
-féconde, si nuancée, si violemment agitée, et je me demande à quoi te
-mèneront ces turbulentes préfaces; ne tueront-elles pas le livre? Tu
-peux avoir les illusions de l'amour, toi, chère mignonne; mais moi, je
-n'ai plus que les réalités du ménage. Oui, tes amours me semblent un
-songe! Aussi ai-je de la peine à comprendre pourquoi tu les rends si
-romanesques. Tu veux un homme qui ait plus d'âme que de sens, plus de
-grandeur et de vertu que d'amour; tu veux que le rêve des jeunes filles
-à l'entrée de la vie prenne un corps; tu demandes des sacrifices pour
-les récompenser; tu soumets ton Felipe à des épreuves, pour savoir
-si le désir, si l'espérance, si la curiosité seront durables. Mais,
-enfant, derrière tes décorations fantastiques s'élève un autel où se
-prépare un lien éternel. Le lendemain du mariage, le terrible fait
-qui change la fille en femme et l'amant en mari, peut renverser les
-élégants échafaudages de tes subtiles précautions. Sache donc enfin
-que deux amoureux, tout aussi bien que deux personnes mariées comme
-nous l'avons été Louis et moi, vont chercher sous les joies d'une
-noce, selon le mot de Rabelais, un grand _peut-être_!
-
-Je ne te blâme pas, quoique ce soit un peu léger, de causer avec Don
-Felipe au fond du jardin, de l'interroger, de passer une nuit à ton
-balcon, lui sur le mur; mais tu joues avec la vie, enfant, et j'ai
-peur que la vie ne joue avec toi. Je n'ose pas te conseiller ce que
-l'expérience me suggère pour ton bonheur; mais laisse-moi te répéter
-encore, du fond de ma vallée, que le viatique du mariage est dans ces
-mots: résignation et dévouement! Car, je le vois, malgré les épreuves,
-malgré tes coquetteries et tes observations, tu te marieras absolument
-comme moi. En étendant le désir, on creuse un peu plus profond le
-précipice, voilà tout.
-
-Oh! comme je voudrais voir le baron de Macumer et lui parler pendant
-quelques heures, tant je te souhaite de bonheur!
-
-
-XXVI
-
- LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE.
-
- Mars 1825.
-
-Comme Felipe réalise avec une générosité de Sarrazin les plans de mon
-père et de ma mère, en me reconnaissant ma fortune sans la recevoir,
-la duchesse est devenue encore meilleure femme avec moi qu'auparavant.
-Elle m'appelle _petite rusée_, _petite commère_, elle me trouve _le bec
-affilé_.--Mais, chère maman, lui ai-je dit la veille de la signature du
-contrat, vous attribuez à la politique, à la ruse, à l'habileté, les
-effets de l'amour le plus vrai, le plus naïf, le plus désintéressé, le
-plus entier qui fut jamais! Sachez donc que je ne suis pas la _commère_
-pour laquelle vous me faites l'honneur de me prendre.--Allons donc,
-Armande, me dit-elle en me prenant par le cou, m'attirant à elle et
-me baisant au front, tu n'as pas voulu retourner au couvent, tu n'as
-pas voulu rester fille, et en grande, en belle Chaulieu que tu es,
-tu as senti la nécessité de relever la maison de ton père. (Si tu
-savais, Renée, ce qu'il y a de flatterie dans ce mot pour le
-duc, qui nous écoutait!) Je t'ai vue pendant tout un hiver fourrant
-ton petit museau dans tous les quadrilles, jugeant très-bien les
-hommes et devinant le monde actuel en France. Aussi as-tu avisé le
-seul Espagnol capable de te faire la belle vie d'une femme maîtresse
-chez elle. Ma chère petite, tu l'as traité comme Tullia traite ton
-frère.--Quelle école que le couvent de ma soeur! s'est écrié mon
-père. Je jetai sur mon père un regard qui lui coupa net la parole; puis
-je me suis retournée vers la duchesse, et lui ai dit:--Madame, j'aime
-mon prétendu, Felipe de Soria, de toutes les puissances de mon âme.
-Quoique cet amour ait été très-involontaire et très-combattu quand il
-s'est levé dans mon coeur, je vous jure que je ne m'y suis abandonnée
-qu'au moment où j'ai reconnu dans le baron de Macumer une âme digne
-de la mienne, un coeur en qui les délicatesses, les générosités,
-le dévouement, le caractère et les sentiments étaient conformes aux
-miens.--Mais, ma chère, a-t-elle repris en m'interrompant, il est
-laid comme....--Comme tout ce que vous voudrez, dis-je vivement, mais
-j'aime cette laideur.--Tiens, Armande, me dit mon père, si tu l'aimes
-et si tu as eu la force de maîtriser ton amour, tu ne dois pas risquer
-ton bonheur. Or, le bonheur dépend beaucoup des premiers jours du
-mariage....--Et pourquoi ne pas lui dire des premières nuits? s'écria
-ma mère. Laissez-nous, monsieur, ajouta la duchesse en regardant mon
-père.
-
---Tu te maries dans trois jours, ma chère petite, me dit ma mère à
-l'oreille, je dois donc te faire maintenant, sans pleurnicheries
-bourgeoises, les recommandations sérieuses que toutes les mères font
-à leurs filles. Tu épouses un homme que tu aimes. Ainsi, je n'ai pas
-à te plaindre, ni à me plaindre moi-même. Je ne t'ai vue que depuis
-un an: si ce fut assez pour t'aimer, ce n'est pas non plus assez
-pour que je fonde en larmes en regrettant ta compagnie. Ton esprit a
-surpassé ta beauté; tu m'as flattée dans mon amour-propre de mère,
-et tu t'es conduite en bonne et aimable fille. Aussi me trouveras-tu
-toujours excellente mère. Tu souris?.... Hélas! souvent, là où la mère
-et la fille ont bien vécu, les deux femmes se brouillent. Je te veux
-heureuse. Écoute-moi donc. L'amour que tu ressens est un amour de
-petite fille, l'amour naturel à toutes les femmes qui sont nées pour
-s'attacher à un homme; mais, hélas! ma petite, il n'y a qu'un homme
-dans le monde pour nous, il n'y en a pas deux! et celui que nous sommes
-appelées à chérir n'est pas toujours celui que nous avons choisi
-pour mari, tout en croyant l'aimer. Quelque singulières que puissent
-te paraître mes paroles, médite-les. Si nous n'aimons pas celui que
-nous avons choisi, la faute en est et à nous et à lui, quelquefois à
-des circonstances qui ne dépendent ni de nous ni de lui; et néanmoins
-rien ne s'oppose à ce que ce soit l'homme que notre famille nous
-donne, l'homme à qui s'adresse notre coeur, qui soit l'homme aimé.
-La barrière qui plus tard se trouve entre nous et lui, s'élève souvent
-par un défaut de persévérance qui vient et de nous et de notre mari.
-Faire de son mari son amant est une oeuvre aussi délicate que
-celle de faire de son amant son mari, et tu viens de t'en acquitter
-à merveille. Eh! bien, je te le répète: je te veux heureuse. Songe
-donc dès à présent que dans les trois premiers mois de ton mariage
-tu pourrais devenir malheureuse si, de ton côté, tu ne te soumettais
-pas au mariage avec l'obéissance, la tendresse et l'esprit que tu as
-déployés dans tes amours. Car, ma petite commère, tu t'es laissée aller
-à tous les innocents bonheurs d'un amour clandestin. Si l'amour heureux
-commençait pour toi par des désenchantements, par des déplaisirs, par
-des douleurs même, eh! bien, viens me voir. N'espère pas trop d'abord
-du mariage, il te donnera peut-être plus de peines que de joies. Ton
-bonheur exige autant de culture qu'en a exigé l'amour. Enfin, si par
-hasard tu perdais l'amant, tu retrouverais le père de tes enfants. Là,
-ma chère enfant, est toute la vie sociale. Sacrifie tout à l'homme dont
-le nom est le tien, dont l'honneur, dont la considération ne peuvent
-recevoir la moindre atteinte qui ne fasse chez toi la plus affreuse
-brèche. Sacrifier tout à son mari n'est pas seulement un devoir absolu
-pour des femmes de notre rang, mais encore le plus habile calcul. Le
-plus bel attribut des grands principes de morale, c'est d'être vrais et
-profitables de quelque côté qu'on les étudie. En voilà bien assez pour
-toi. Maintenant, je te crois encline à la jalousie; et moi, ma chère,
-je suis jalouse aussi!... mais je ne te voudrais pas sottement jalouse.
-Écoute: la jalousie qui se montre ressemble à une politique qui
-mettrait cartes sur table. Se dire jalouse, le laisser voir, n'est-ce
-pas montrer son jeu? Nous ne savons rien alors du jeu de l'autre. En
-toute chose, nous devons savoir souffrir en silence. J'aurai d'ailleurs
-avec Macumer un entretien sérieux à propos de toi la veille de votre
-mariage.
-
-J'ai pris le beau bras de ma mère et lui ai baisé la main en y mettant
-une larme que son accent avait attirée dans mes yeux. J'ai deviné
-dans cette haute morale, digne d'elle et de moi, la plus profonde
-sagesse, une tendresse sans bigoterie sociale, et surtout une véritable
-estime de mon caractère. Dans ces simples paroles, elle a mis le résumé
-des enseignements que sa vie et son expérience lui ont peut-être
-chèrement vendus. Elle fut touchée, et me dit en me regardant:--Chère
-fillette! tu vas faire un terrible passage. Et la plupart des
-femmes ignorantes ou désabusées sont capables d'imiter le comte de
-Westmoreland.
-
-Nous nous mîmes à rire. Pour t'expliquer cette plaisanterie, je dois
-te dire qu'à table, la veille, une princesse russe nous avait raconté
-qu'en sa qualité de ministre anglais, le comte de Westmoreland était si
-instruit, qu'ayant énormément souffert du mal de mer pendant le passage
-de la Manche, et voulant aller en Italie, il tourna bride et revint
-quand on lui parla du passage des Alpes:--J'ai assez de passages comme
-cela! dit-il. Tu comprends, Renée, que ta sombre philosophie et la
-morale de ma mère étaient de nature à réveiller les craintes qui nous
-agitaient à Blois. Plus le mariage approchait, plus j'amassais en moi
-de force, de volonté, de sentiments pour résister au terrible passage
-de l'état de jeune fille à l'état de femme. Toutes nos conversations me
-revenaient à l'esprit, je relisais tes lettres, et j'y découvrais je ne
-sais quelle mélancolie cachée. Ces appréhensions ont eu le mérite de me
-rendre la fiancée vulgaire des gravures et du public. Aussi le monde
-m'a-t-il trouvée charmante et très-convenable le jour de la signature
-du contrat. Ce matin, à la mairie où nous sommes allés sans cérémonie,
-il n'y a eu que les témoins. Je te finis ce bout de lettre pendant que
-l'on apprête ma toilette pour le dîner. Nous serons mariés à l'église
-de Sainte-Valère, ce soir à minuit, après une brillante soirée. J'avoue
-que mes craintes me donnent un air de victime et une fausse pudeur qui
-me vaudront des admirations auxquelles je ne comprends rien. Je suis
-ravie de voir mon pauvre Felipe tout aussi jeune fille que moi, le
-monde le blesse, il est comme une chauve-souris dans une boutique de
-cristaux.--Heureusement que cette journée a un lendemain! m'a-t-il dit
-à l'oreille sans y entendre malice. Il n'aurait voulu voir personne,
-tant il est honteux et timide. En venant signer notre contrat,
-l'ambassadeur de Sardaigne m'a prise à part pour m'offrir un collier
-de perles attachées par six magnifiques diamants. C'est le présent de
-ma belle-soeur la duchesse de Soria. Ce collier est accompagné d'un
-bracelet de saphirs sous lequel est écrit: _Je t'aime sans te
-connaître!_ Deux lettres charmantes enveloppaient ces présents, que je
-n'ai pas voulu accepter sans savoir si Felipe me le permettait.--Car,
-lui ai-je dit, je ne voudrais vous rien voir qui ne vînt de moi. Il m'a
-baisé la main tout attendri, et m'a répondu:--Portez-les à cause de la
-devise, et de ces tendresses qui sont sincères...
-
-
- Samedi soir.
-
-Voici donc, ma pauvre Renée, les dernières lignes de la jeune fille.
-Après la messe de minuit, nous partirons pour une terre que Felipe
-a, par une délicate attention, achetée en Nivernais, sur la route de
-Provence. Je me nomme déjà Louise de Macumer, mais je quitte Paris
-dans quelques heures en Louise de Chaulieu. De quelque façon que je me
-nomme, il n'y aura jamais pour toi que
-
- LOUISE.
-
-
-XXVII
-
- LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE.
-
- Octobre 1825.
-
-Je ne t'ai plus rien écrit, chère, depuis le mariage de la mairie, et
-voici bientôt huit mois. Quant à toi, pas un mot! cela est horrible,
-madame.
-
-Eh! bien, nous sommes donc partis en poste pour le château de
-Chantepleurs, la terre achetée par Macumer en Nivernais, sur les bords
-de la Loire, à soixante lieues de Paris. Nos gens, moins ma femme de
-chambre, y étaient déjà, nous attendaient, et nous y sommes arrivés
-avec une excessive rapidité, le lendemain soir. J'ai dormi depuis Paris
-jusqu'au delà de Montargis. La seule licence qu'ait prise mon seigneur
-et maître a été de me soutenir par la taille et de tenir ma tête sur
-son épaule, où il avait disposé plusieurs mouchoirs. Cette attention
-quasi-maternelle qui lui faisait vaincre le sommeil m'a causé je ne
-sais quelle émotion profonde. Endormie sous le feu de ses yeux
-noirs, je me suis réveillée sous leur flamme: même ardeur, même amour;
-mais des milliers de pensées avaient passé par là! Il avait baisé deux
-fois mon front.
-
-Nous avons déjeuné dans notre voiture, à Briare. Le lendemain soir,
-à sept heures et demie, après avoir causé comme je causais avec toi
-à Blois, admirant cette Loire que nous y admirions, nous entrions
-dans la belle et longue avenue de tilleuls, d'acacias, de sycomores
-et de mélèzes qui mène à Chantepleurs. A huit heures nous dînions, à
-dix heures nous étions dans une charmante chambre gothique embellie
-de toutes les inventions du luxe moderne. Mon Felipe, que tout le
-monde trouve laid, m'a semblé bien beau, beau de bonté, de grâce, de
-tendresse, d'exquise délicatesse. Des désirs de l'amour, je ne voyais
-pas la moindre trace. Pendant la route, il s'était conduit comme un
-ami que j'aurais connu depuis quinze ans. Il m'a peint, comme il
-sait peindre (il est toujours l'homme de sa première lettre), les
-effroyables orages qu'il a contenus et qui venaient mourir à la surface
-de son visage.--Jusqu'à présent, il n'y a rien de bien effrayant dans
-le mariage, dis-je en allant à la fenêtre et voyant par une lune
-superbe un délicieux parc d'où s'exhalaient de pénétrantes odeurs.
-Il est venu près de moi, m'a reprise par la taille, et m'a dit:--Et
-pourquoi s'en effrayer? Ai-je démenti par un geste, par un regard,
-mes promesses? Les démentirai-je un jour? Jamais voix, jamais regard
-n'auront pareille puissance: la voix me remuait les moindres fibres
-du corps et réveillait tous les sentiments; le regard avait une force
-solaire.--Oh! lui ai-je dit, combien de perfidie mauresque n'y a-t-il
-pas dans votre perpétuel esclavage! Ma chère, il m'a comprise.
-
-Ainsi, belle biche, si je suis restée quelques mois sans t'écrire, tu
-devines maintenant pourquoi. Je suis forcée de me rappeler l'étrange
-passé de la jeune fille pour t'expliquer la femme. Renée, je te
-comprends aujourd'hui. Ce n'est ni à une amie intime, ni à sa mère, ni
-peut-être à soi-même, qu'une jeune mariée heureuse peut parler de son
-heureux mariage. Nous devons laisser ce souvenir dans notre âme comme
-un sentiment de plus qui nous appartient en propre et pour lequel il
-n'y a pas de nom. Comment! on a nommé un devoir les gracieuses folies
-du coeur et l'irrésistible entraînement du désir. Et pourquoi?
-Quelle horrible puissance a donc imaginé de nous obliger à fouler les
-délicatesses du goût, les mille pudeurs de la femme, en convertissant
-ces voluptés en devoirs? Comment peut-on devoir ces fleurs de
-l'âme, ces roses de la vie, ces poèmes de la sensibilité exaltée, à un
-être qu'on n'aimerait pas? Des droits dans de telles sensations! mais
-elles naissent et s'épanouissent au soleil de l'amour, ou leurs germes
-se détruisent sous les froideurs de la répugnance et de l'aversion.
-A l'amour d'entretenir de tels prestiges! O ma sublime Renée, je te
-trouve bien grande maintenant! Je plie le genou devant toi, je m'étonne
-de ta profondeur et de ta perspicacité. Oui, la femme qui ne fait
-pas, comme moi, quelque secret mariage d'amour caché sous les noces
-légales et publiques, doit se jeter dans la maternité comme une âme
-à qui la terre manque se jette dans le ciel! De tout ce que tu m'as
-écrit, il ressort un principe cruel: il n'y a que les hommes supérieurs
-qui sachent aimer. Je sais aujourd'hui pourquoi. L'homme obéit à deux
-principes. Il se rencontre en lui le besoin et le sentiment. Les
-êtres inférieurs ou faibles prennent le besoin pour le sentiment;
-tandis que les êtres supérieurs couvrent le besoin sous les admirables
-effets du sentiment: le sentiment leur communique par sa violence une
-excessive réserve, et leur inspire l'adoration de la femme. Évidemment
-la sensibilité se trouve en raison de la puissance des organisations
-intérieures, et l'homme de génie est alors le seul qui se rapproche de
-nos délicatesses: il entend, devine, comprend la femme; il l'élève sur
-les ailes de son désir contenu par les timidités du sentiment. Aussi,
-lorsque l'intelligence, le coeur et les sens également ivres nous
-entraînent, n'est-ce pas sur la terre que l'on tombe; on s'élève alors
-dans les sphères célestes, et malheureusement on n'y reste pas assez
-longtemps. Telle est, ma chère âme, la philosophie des trois premiers
-mois de mon mariage. Felipe est un ange. Je puis penser tout haut
-avec lui. Sans figure de rhétorique, il est un autre moi. Sa grandeur
-est inexplicable: il s'attache plus étroitement par la possession, et
-découvre dans le bonheur de nouvelles raisons d'aimer. Je suis pour lui
-la plus belle partie de lui-même. Je le vois: des années de mariage,
-loin d'altérer l'objet de ses délices, augmenteront sa confiance,
-développeront de nouvelles sensibilités, et fortifieront notre union.
-Quel heureux délire! Mon âme est ainsi faite que les plaisirs laissent
-en moi de fortes lueurs, ils me réchauffent, ils s'empreignent dans
-mon être intérieur: l'intervalle qui les sépare est comme la petite
-nuit des grands jours. Le soleil qui a doré les cimes à son coucher les
-retrouve presque chaudes à son lever. Par quel heureux hasard en
-a-t-il été pour moi sur-le-champ ainsi? Ma mère avait éveillé chez moi
-mille craintes; ses prévisions, qui m'ont semblé pleines de jalousie,
-quoique sans la moindre petitesse bourgeoise, ont été trompées par
-l'événement, car tes craintes et les siennes, les miennes, tout s'est
-dissipé! Nous sommes restés à Chantepleurs sept mois et demi, comme
-deux amants dont l'un a enlevé l'autre, et qui ont fui des parents
-courroucés. Les roses du plaisir ont couronné notre amour, elles
-fleurissent notre vie à deux. Par un retour subit sur moi-même, un
-matin où j'étais plus pleinement heureuse, j'ai songé à ma Renée et à
-son mariage de convenance, et j'ai deviné ta vie, je l'ai pénétrée!
-O mon ange, pourquoi parlons-nous une langue différente? Ton mariage
-purement social, et mon mariage qui n'est qu'un amour heureux, sont
-deux mondes qui ne peuvent pas plus se comprendre que le fini ne peut
-comprendre l'infini. Tu restes sur la terre, je suis dans le ciel! Tu
-es dans la sphère humaine, et je suis dans la sphère divine. Je règne
-par l'amour, tu règnes par le calcul et par le devoir. Je suis si haut
-que s'il y avait une chute je serais brisée en mille miettes. Enfin, je
-dois me taire, car j'ai honte de te peindre l'éclat, la richesse, les
-pimpantes joies d'un pareil printemps d'amour.
-
-Nous sommes à Paris depuis dix jours, dans un charmant hôtel, rue
-du Bac, arrangé par l'architecte que Felipe avait chargé d'arranger
-Chantepleurs. Je viens d'entendre, l'âme épanouie par les plaisirs
-permis d'un heureux mariage, la céleste musique de Rossini que j'avais
-entendue l'âme inquiète, tourmentée à mon insu par les curiosités de
-l'amour. On m'a trouvée généralement embellie, et je suis comme un
-enfant en m'entendant appeler _madame_.
-
-
- Vendredi matin.
-
-Renée, ma belle sainte, mon bonheur me ramène sans cesse à toi. Je
-me sens meilleure pour toi que je ne l'ai jamais été: je te suis
-si dévouée! J'ai si profondément étudié ta vie conjugale par le
-commencement de la mienne, et je te vois si grande, si noble, si
-magnifiquement vertueuse, que je me constitue ici ton inférieure, ta
-sincère admiratrice, en même temps que ton amie. En voyant ce qu'est
-mon mariage, il m'est à peu près prouvé que je serais morte s'il en eût
-été autrement. Et tu vis? par quel sentiment, dis-le-moi? Aussi ne te
-ferai-je plus la moindre plaisanterie. Hélas! la plaisanterie,
-mon ange, est fille de l'ignorance, on se moque de ce qu'on ne connaît
-point. Là où les recrues se mettent à rire, les soldats éprouvés sont
-graves, m'a dit le marquis de Chaulieu, pauvre capitaine de cavalerie
-qui n'est encore allé que de Paris à Fontainebleau, et de Fontainebleau
-à Paris. Aussi, ma chère aimée, deviné-je que tu ne m'as pas tout dit.
-Oui, tu m'as voilé quelques plaies. Tu souffres, je le sens. Je me
-suis fait à propos de toi des romans d'idées en voulant à distance, et
-par le peu que tu m'as dit de toi, trouver les raisons de ta conduite.
-Elle s'est seulement essayée au mariage, pensai-je un soir, et ce qui
-se trouve bonheur pour moi n'a été que souffrance pour elle. Elle en
-est pour ses sacrifices, et veut limiter leur nombre. Elle a déguisé
-ses chagrins sous les pompeux axiomes de la morale sociale. Ah! Renée,
-il y a cela d'admirable, que le plaisir n'a pas besoin de religion,
-d'appareil, ni de grands mots, il est tout par lui-même; tandis que
-pour justifier les atroces combinaisons de notre esclavage et de notre
-vassalité, les hommes ont accumulé les théories et les maximes. Si
-tes immolations sont belles, sont sublimes; mon bonheur, abrité sous
-le poêle blanc et or de l'église et paraphé par le plus maussade des
-maires, serait donc une monstruosité? Pour l'honneur des lois, pour
-toi, mais surtout pour rendre mes plaisirs entiers, je te voudrais
-heureuse, ma Renée. Oh! dis-moi que tu te sens venir au coeur un peu
-d'amour pour ce Louis qui t'adore? Dis-moi que la torche symbolique et
-solennelle de l'hyménée n'a pas servi qu'à t'éclairer des ténèbres?
-car l'amour, mon ange, est bien exactement pour la nature morale ce
-qu'est le soleil pour la terre. Je reviens toujours à te parler de ce
-jour qui m'éclaire et qui, je le crains, me consumera. Chère Renée,
-toi qui disais dans tes extases d'amitié, sous le berceau de vigne, au
-fond du couvent: Je t'aime tant, Louise, que si Dieu se manifestait,
-je lui demanderais toutes les peines, et pour toi toutes les joies de
-la vie. Oui, j'ai la passion de la souffrance! Eh! bien, ma chérie,
-aujourd'hui je te rends la pareille, et demande à grands cris à Dieu de
-nous partager mes plaisirs.
-
-Écoute: j'ai deviné que tu t'es faite ambitieuse sous le nom de
-Louis de l'Estorade, eh! bien, aux prochaines élections, fais-le
-nommer député, car il aura près de quarante ans, et comme la chambre
-ne s'assemblera que six mois après les élections, il se trouvera
-précisément de l'âge requis pour être un homme politique. Tu viendras à
-Paris, je ne te dis que cela. Mon père et les amis que je vais me
-faire vous apprécieront, et si ton vieux beau-père veut constituer un
-majorat, nous t'obtiendrons le titre de comte pour Louis. Ce sera déjà
-cela! Enfin nous serons ensemble.
-
-
-XXVIII
-
- RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE MACUMER.
-
- Décembre 1825.
-
-Ma bienheureuse Louise, tu m'as éblouie. J'ai pendant quelques instants
-tenu ta lettre où quelques-unes de mes larmes brillaient au soleil
-couchant, les bras lassés, seule sous le petit rocher aride au bas
-duquel j'ai mis un banc. Dans un énorme lointain, comme une lame
-d'acier, reluit la Méditerranée. Quelques arbres odoriférants ombragent
-ce banc où j'ai fait transplanter un énorme jasmin, des chèvrefeuilles
-et des genêts d'Espagne. Quelque jour le rocher sera couvert en entier
-par des plantes grimpantes. Il y a déjà de la vigne vierge de plantée.
-Mais l'hiver arrive, et toute cette verdure est devenue comme une
-vieille tapisserie. Quand je suis là, personne ne m'y vient troubler,
-on sait que j'y veux rester seule. Ce banc s'appelle le banc de Louise.
-N'est-ce pas te dire que je n'y suis point seule, quoique seule.
-
-Si je te raconte ces détails, si menus pour toi, si je te peins ce
-verdoyant espoir qui, par avance, habille ce rocher nu, sourcilleux,
-sur le haut duquel le hasard de la végétation a placé l'un des plus
-beaux pins en parasol, c'est que j'ai trouvé là des images auxquelles
-je me suis attachée.
-
-En jouissant de ton heureux mariage (et pourquoi ne t'avouerais-je
-pas tout?), en l'enviant de toutes mes forces, j'ai senti le premier
-mouvement de mon enfant qui des profondeurs de ma vie a réagi sur les
-profondeurs de mon âme. Cette sourde sensation, à la fois un avis, un
-plaisir, une douleur, une promesse, une réalité; ce bonheur qui n'est
-qu'à moi dans le monde et qui reste un secret entre moi et Dieu; ce
-mystère m'a dit que le rocher serait un jour couvert de fleurs, que les
-joyeux rires d'une famille y retentiraient, que mes entrailles
-étaient enfin bénies et donneraient la vie à flots. Je me suis sentie
-née pour être mère! Aussi la première certitude que j'ai eue de porter
-en moi une autre vie m'a-t-elle donné de bienfaisantes consolations.
-Une joie immense a couronné tous ces longs jours de dévouement qui ont
-fait déjà la joie de Louis.
-
-Dévouement! me suis-je dit à moi-même, n'es-tu pas plus que l'amour?
-n'es-tu pas la volupté la plus profonde, parce que tu es une abstraite
-volupté, la volupté génératrice? N'es-tu pas, ô Dévouement! la faculté
-supérieure à l'effet? N'es-tu pas la mystérieuse, infatigable divinité
-cachée sous les sphères innombrables dans un centre inconnu par où
-passent tour à tour tous les mondes? Le Dévouement, seul dans son
-secret, plein de plaisirs savourés en silence sur lesquels personne ne
-jette un oeil profane et que personne ne soupçonne, le Dévouement,
-dieu jaloux et accablant, dieu vainqueur et fort, inépuisable parce
-qu'il tient à la nature même des choses et qu'il est ainsi toujours
-égal à lui-même, malgré l'épanchement de ses forces, le Dévouement,
-voilà donc la signature de ma vie.
-
-L'amour, Louise, est un effort de Felipe sur toi; mais le rayonnement
-de ma vie sur la famille produira une incessante réaction de ce
-petit monde sur moi! Ta belle moisson dorée est passagère; mais la
-mienne, pour être retardée, n'en sera-t-elle pas plus durable? elle se
-renouvellera de moments en moments. L'amour est le plus joli larcin que
-la Société ait su faire à la Nature; mais la maternité, n'est-ce pas la
-Nature dans sa joie? Un sourire a séché mes larmes. L'amour rend mon
-Louis heureux; mais le mariage m'a rendue mère et je veux être heureuse
-aussi! Je suis alors revenue à pas lents à ma bastide blanche aux
-volets verts, pour t'écrire ceci.
-
-Donc, chère, le fait le plus naturel et le plus surprenant chez nous
-s'est établi chez moi depuis cinq mois; mais je puis te dire tout bas
-qu'il ne trouble en rien ni mon coeur ni mon intelligence. Je les
-vois tous heureux: le futur grand-père empiète sur les droits de son
-petit-fils, il est devenu comme un enfant; le père prend des airs
-graves et inquiets; tous sont aux petits soins pour moi, tous parlent
-du bonheur d'être mère. Hélas! moi seule je ne sens rien, et n'ose
-dire l'état d'insensibilité parfaite où je suis. Je mens un peu pour
-ne pas attrister leur joie. Comme il m'est permis d'être franche avec
-toi, je t'avoue que, dans la crise où je me trouve, la maternité
-ne commence qu'en imagination. Louis a été aussi surpris que moi-même
-d'apprendre ma grossesse. N'est-ce pas te dire que cet enfant est venu
-de lui-même, sans avoir été appelé autrement que par les souhaits
-impatiemment exprimés de son père? Le hasard, ma chère, est le Dieu
-de la maternité. Quoique, selon notre médecin, ces hasards soient en
-harmonie avec le voeu de la nature, il ne m'a pas nié que les enfants
-qui se nomment si gracieusement les enfants de l'amour devaient être
-beaux et spirituels; que leur vie était souvent comme protégée par
-le bonheur qui avait rayonné, brillante étoile! à leur conception.
-Peut-être donc, ma Louise, auras-tu dans ta maternité des joies que je
-dois ignorer dans la mienne. Peut-être aime-t-on mieux l'enfant d'un
-homme adoré comme tu adores Felipe que celui d'un mari qu'on épouse par
-raison, à qui l'on se donne par devoir, et pour être femme enfin! Ces
-pensées gardées au fond de mon coeur ajoutent à ma gravité de mère en
-espérance. Mais, comme il n'y a pas de famille sans enfant, mon désir
-voudrait pouvoir hâter le moment où pour moi commenceront les plaisirs
-de la famille, qui doivent être ma seule existence. En ce moment, ma
-vie est une vie d'attente et de mystères, où la souffrance la plus
-nauséabonde accoutume sans doute la femme à d'autres souffrances.
-Je m'observe. Malgré les efforts de Louis, dont l'amour me comble
-de soins, de douceurs, de tendresses, j'ai de vagues inquiétudes
-auxquelles se mêlent les dégoûts, les troubles, les singuliers appétits
-de la grossesse. Si je dois te dire les choses comme elles sont, au
-risque de te causer quelque déplaisance pour le métier, je t'avoue que
-je ne conçois pas la fantaisie que j'ai prise pour certaines oranges,
-goût bizarre et que je trouve naturel. Mon mari va me chercher à
-Marseille les plus belles oranges du monde; il en a demandé de Malte,
-de Portugal, de Corse; mais ces oranges, je les laisse. Je cours à
-Marseille, quelquefois à pied, y dévorer de méchantes oranges à un
-liard, quasi-pourries, dans une petite rue qui descend au port, à deux
-pas de l'Hôtel-de-Ville; et leurs moisissures bleuâtres ou verdâtres
-brillent à mes yeux comme des diamants: j'y vois des fleurs, je n'ai
-nul souvenir de leur odeur cadavéreuse et leur trouve une saveur
-irritante, une chaleur vineuse, un goût délicieux. Eh! bien, mon ange,
-voilà les premières sensations amoureuses de ma vie. Ces affreuses
-oranges sont mes amours. Tu ne désires pas Felipe autant que je
-souhaite un de ces fruits en décomposition. Enfin je sors quelquefois
-furtivement, je galope à Marseille d'un pied agile, et il me
-prend des tressaillements voluptueux quand j'approche de la rue: j'ai
-peur que la marchande n'ait plus d'oranges pourries, je me jette
-dessus, je les mange, je les dévore en plein air. Il me semble que ces
-fruits viennent du paradis et contiennent la plus suave nourriture.
-J'ai vu Louis se détournant pour ne pas sentir leur puanteur. Je me
-suis souvenue de cette atroce phrase d'Obermann, sombre élégie que je
-me repens d'avoir lue: _Les racines s'abreuvent dans une eau fétide_!
-Depuis que je mange de ces fruits, je n'ai plus de maux de coeur et
-ma santé s'est rétablie. Ces dépravations ont un sens, puisqu'elles
-sont un effet naturel et que la moitié des femmes éprouvent ces envies,
-monstrueuses quelquefois. Quand ma grossesse sera très-visible, je ne
-sortirai plus de la Crampade: je n'aimerais pas à être vue ainsi.
-
-Je suis excessivement curieuse de savoir à quel moment de la vie
-commence la maternité. Ce ne saurait être au milieu des effroyables
-douleurs que je redoute.
-
-Adieu, mon heureuse! adieu, toi en qui je renais et par qui je me
-figure ces belles amours, ces jalousies à propos d'un regard, ces
-mots à l'oreille et ces plaisirs qui nous enveloppent comme une
-autre atmosphère, un autre sang, une autre lumière, une autre vie!
-ah! mignonne, moi aussi je comprends l'amour. Ne te lasse pas de
-me tout dire. Tenons bien nos conventions. Moi, je ne t'épargnerai
-rien. Aussi te dirai-je, pour finir gravement cette lettre, qu'en te
-relisant une invincible et profonde terreur m'a saisie. Il m'a semblé
-que ce splendide amour défiait Dieu. Le souverain maître de ce monde,
-le Malheur, ne se courroucera-t-il pas de ne point avoir sa part de
-votre festin! Quelle fortune superbe n'a-t-il pas renversée! Ah!
-Louise, n'oublie pas, au milieu de ton bonheur, de prier Dieu. Fais du
-bien, sois charitable et bonne; enfin conjure les adversités par ta
-modestie. Moi, je suis devenue encore plus pieuse que je ne l'étais
-au couvent, depuis mon mariage. Tu ne me dis rien de la religion à
-Paris. En adorant Felipe, il me semble que tu t'adresses, à l'encontre
-du proverbe, plus au saint qu'à Dieu. Mais ma terreur est excès
-d'amitié. Vous allez ensemble à l'église, et vous faites du bien en
-secret, n'est-ce pas? Tu me trouveras peut-être bien provinciale dans
-cette fin de lettre; mais pense que mes craintes cachent une excessive
-amitié, l'amitié comme l'entendait La Fontaine, celle qui s'inquiète
-et s'alarme d'un rêve, d'une idée à l'état de nuage. Tu mérites
-d'être heureuse, puisque tu penses à moi dans ton bonheur, comme je
-pense à toi dans ma vie monotone, un peu grise, mais pleine; sobre,
-mais productive: sois donc bénie!
-
-
-XXIX
-
- DE MONSIEUR DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.
-
- Décembre 1825.
-
- Madame,
-
-Ma femme n'a pas voulu que vous apprissiez par le vulgaire billet de
-faire part un événement qui nous comble de joie. Elle vient d'accoucher
-d'un gros garçon, et nous retarderons son baptême jusqu'au moment où
-vous retournerez à votre terre de Chantepleurs. Nous espérons, Renée
-et moi, que vous pousserez jusqu'à la Crampade et que vous serez
-la marraine de notre premier-né. Dans cette espérance, je viens de
-le faire inscrire sur les registres de l'État-Civil sous les noms
-d'Armand-Louis de l'Estorade. Notre chère Renée a beaucoup souffert,
-mais avec une patience angélique. Vous la connaissez, elle a été
-soutenue dans cette première épreuve du métier de mère par la certitude
-du bonheur qu'elle nous donnait à tous. Sans me livrer aux exagérations
-un peu ridicules des pères qui sont pères pour la première fois, je
-puis vous assurer que le petit Armand est très-beau; mais vous le
-croirez sans peine quand je vous dirai qu'il a les traits et les yeux
-de Renée. C'est avoir eu déjà de l'esprit. Maintenant que le médecin
-et l'accoucheur nous ont affirmé que Renée n'a pas le moindre danger à
-courir, car elle nourrit, l'enfant a très-bien pris le sein, le lait
-est abondant, la nature est si riche en elle! nous pouvons mon père et
-moi nous abandonner à notre joie. Madame, cette joie est si grande, si
-forte, si pleine, elle anime tellement toute la maison, elle a tant
-changé l'existence de ma chère femme, que je désire pour votre bonheur
-qu'il en soit ainsi promptement pour vous. Renée a fait préparer un
-appartement que je voudrais rendre digne de nos hôtes, mais où
-vous serez reçus du moins avec une cordialité fraternelle, sinon avec
-faste.
-
-Renée m'a dit, madame, vos intentions pour nous, et je saisis d'autant
-plus cette occasion de vous en remercier que rien n'est plus de saison.
-La naissance de mon fils a déterminé mon père à faire des sacrifices
-auxquels les vieillards se résolvent difficilement: il vient d'acquérir
-deux domaines. La Crampade est maintenant une terre qui rapporte trente
-mille francs. Mon père va solliciter du roi la permission de l'ériger
-en majorat; mais obtenez pour lui le titre dont vous avez parlé dans
-votre dernière lettre, et vous aurez déjà travaillé pour votre filleul.
-
-Quant à moi, je suivrai vos conseils uniquement pour vous réunir à
-Renée durant les sessions. J'étudie avec ardeur et tâche de devenir ce
-qu'on appelle un homme spécial. Mais rien ne me donnera plus de courage
-que de vous savoir la protectrice de mon petit Armand. Promettez-nous
-donc de venir jouer ici, vous si belle et si gracieuse, si grande
-et si spirituelle, le rôle d'une fée pour mon fils aîné. Vous aurez
-ainsi, madame, augmenté d'une éternelle reconnaissance les sentiments
-d'affection respectueuse avec lesquels j'ai l'honneur d'être
-
- Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
-
- LOUIS DE L'ESTORADE
-
-
-XXX
-
- LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE.
-
- Janvier 1826.
-
-Macumer m'a réveillée tout à l'heure avec la lettre de ton mari, mon
-ange. Je commence par dire _oui_. Nous irons vers la fin d'avril à
-Chantepleurs. Ce sera pour moi plaisir sur plaisir que de voyager,
-de te voir et d'être la marraine de ton premier enfant; mais je veux
-Macumer pour parrain. Une alliance catholique avec un autre compère me
-serait odieuse. Ah! si tu pouvais voir l'expression de son visage
-au moment où je lui ai dit cela, tu saurais combien cet ange m'aime.
-
---Je veux d'autant plus que nous allions ensemble à la Crampade,
-Felipe, lui ai-je dit, que là nous aurons peut-être un enfant. Moi
-aussi je veux être mère..... quoique cependant je serais bien partagée
-entre un enfant et toi. D'abord, si je te voyais me préférer une
-créature, fût-ce mon fils, je ne sais pas ce qui en adviendrait. Médée
-pourrait bien avoir eu raison: il y a du bon chez les anciens!
-
-Il s'est mis à rire. Ainsi, chère biche, tu as le fruit sans avoir eu
-les fleurs, et moi j'ai les fleurs sans le fruit. Le contraste de notre
-destinée continue. Nous sommes assez philosophes pour en chercher,
-un jour, le sens et la morale. Bah! je n'ai que dix mois de mariage,
-convenons-en, il n'y a pas de temps perdu.
-
-Nous menons la vie dissipée, et néanmoins pleine, des gens heureux.
-Les jours nous semblent toujours trop courts. Le monde, qui m'a revue
-déguisée en femme, a trouvé la baronne de Macumer beaucoup plus jolie
-que Louise de Chaulieu: l'amour heureux a son fard. Quand, par un beau
-soleil et par une belle gelée de janvier, alors que les arbres des
-Champs-Élysées sont fleuris de grappes blanches étiolées, nous passons,
-Felipe et moi, dans notre coupé, devant tout Paris, réunis là où nous
-étions séparés l'année dernière, il me vient des pensées par milliers,
-et j'ai peur d'être un peu trop insolente, comme tu le pressentais dans
-ta dernière lettre.
-
-Si j'ignore les joies de la maternité, tu me les diras, et je serai
-mère par toi; mais il n'y a, selon moi, rien de comparable aux voluptés
-de l'amour. Tu vas me trouver bien bizarre; mais voici dix fois en
-dix mois que je me surprends à désirer de mourir à trente ans, dans
-toute la splendeur de la vie, dans les roses de l'amour, au sein des
-voluptés, de m'en aller rassasiée, sans mécompte, ayant vécu dans ce
-soleil, en plein dans l'éther, et même un peu tuée par l'amour, n'ayant
-rien perdu de ma couronne, pas même une feuille, et gardant toutes mes
-illusions. Songe donc ce que c'est que d'avoir un coeur jeune dans
-un vieux corps, de trouver les figures muettes, froides, là où tout le
-monde, même les indifférents, nous souriait, d'être enfin une femme
-respectable..... Mais c'est un enfer anticipé.
-
-Nous avons eu, Felipe et moi, notre première querelle à ce sujet.
-Je voulais qu'il eût la force de me tuer à trente ans, pendant
-mon sommeil, sans que je m'en doutasse, pour me faire entrer d'un rêve
-dans un autre. Le monstre n'a pas voulu. Je l'ai menacé de le laisser
-seul dans la vie, et il a pâli, le pauvre enfant! Ce grand ministre
-est devenu, ma chère, un vrai bambin. C'est incroyable tout ce qu'il
-cachait de jeunesse et de simplicité. Maintenant que je pense tout haut
-avec lui comme avec toi, que je l'ai mis à ce régime de confiance, nous
-nous émerveillons l'un de l'autre.
-
-Ma chère, les deux amants, Felipe et Louise, veulent envoyer un présent
-à l'accouchée. Nous voudrions faire faire quelque chose qui te plût.
-Ainsi dis-moi franchement ce que tu désires, car nous ne donnons pas
-dans les surprises, à la façon des bourgeois. Nous voulons donc nous
-rappeler sans cesse à toi par un aimable souvenir, par une chose qui
-te serve tous les jours, et ne périsse point par l'usage. Notre repas
-le plus gai, le plus intime, le plus animé, car nous y sommes seuls,
-est pour nous le déjeuner; j'ai donc pensé à t'envoyer un service
-spécial, appelé déjeuner, dont les ornements seraient des enfants. Si
-tu m'approuves, réponds-moi promptement. Pour te l'apporter, il faut le
-commander, et les artistes de Paris sont comme des rois fainéants. Ce
-sera mon offrande à Lucine.
-
-Adieu, chère nourrice, je te souhaite tous les plaisirs des mères, et
-j'attends avec impatience la première lettre où tu me diras bien tout,
-n'est-ce pas? Cet accoucheur me fait frissonner. Ce mot de la lettre de
-ton mari m'a sauté non pas aux yeux, mais au coeur. Pauvre Renée, un
-enfant coûte cher, n'est-ce pas? Je lui dirai combien il doit t'aimer,
-ce filleul. Mille tendresses, mon ange.
-
-
-XXXI
-
- RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE MACUMER.
-
-Voici bientôt cinq mois que je suis accouchée, et je n'ai pas trouvé,
-ma chère âme, un seul petit moment pour t'écrire. Quand tu seras mère,
-tu m'excuseras plus pleinement que tu ne l'as fait, car tu
-m'as un peu punie en rendant tes lettres rares. Écris-moi, ma chère
-mignonne! Dis-moi tous tes plaisirs, peins-moi ton bonheur à grandes
-teintes, verses-y l'outremer sans craindre de m'affliger, car je suis
-heureuse et plus heureuse que tu ne l'imagineras jamais.
-
-Je suis allée à la paroisse entendre une messe de relevailles, en
-grande pompe, comme cela se fait dans nos vieilles familles de
-Provence. Les deux grands-pères, le père de Louis, le mien me donnaient
-le bras. Ah! jamais je ne me suis agenouillée devant Dieu dans un
-pareil accès de reconnaissance. J'ai tant de choses à te dire, tant de
-sentiments à te peindre, que je ne sais par où commencer; mais, du sein
-de cette confusion, s'élève un souvenir radieux, celui de ma prière à
-l'église!
-
-Quand, à cette place où jeune fille, j'ai douté de la vie et de mon
-avenir, je me suis retrouvée métamorphosée en mère joyeuse, j'ai cru
-voir la Vierge de l'autel inclinant la tête et me montrant l'Enfant
-divin qui a semblé me sourire! Avec quelle sainte effusion d'amour
-céleste j'ai présenté notre petit Armand à la bénédiction du curé qui
-l'a ondoyé en attendant le baptême. Mais tu nous verras ensemble,
-Armand et moi.
-
-Mon enfant, voilà que je t'appelle mon enfant! mais c'est en effet le
-plus doux mot qu'il y ait dans le coeur, dans l'intelligence et sur
-les lèvres quand on est mère. Or donc, ma chère enfant, je me suis
-traînée, pendant les deux derniers mois, assez languissamment dans nos
-jardins, fatiguée, accablée par la gêne de ce fardeau que je ne savais
-pas être si cher et si doux malgré les ennuis de ces deux mois. J'avais
-de telles appréhensions, des prévisions si mortellement sinistres, que
-la curiosité n'était pas la plus forte: je me raisonnais, je me disais
-que rien de ce que veut la nature n'est à redouter, je me promettais à
-moi-même d'être mère. Hélas! je ne me sentais rien au coeur, tout en
-pensant à cet enfant qui me donnait d'assez jolis coups de pied; et,
-ma chère, on peut aimer à les recevoir quand on a déjà eu des enfants;
-mais, pour la première fois, ces débats d'une vie inconnue apportent
-plus d'étonnement que de plaisir. Je te parle de moi, qui ne suis ni
-fausse ni théâtrale, et dont le fruit venait plus de Dieu, car Dieu
-donne les enfants, que d'un homme aimé. Laissons ces tristesses passées
-et qui ne reviendront plus, je le crois.
-
-Quand la crise est venue, j'ai rassemblé en moi les éléments
-d'une telle résistance, je me suis attendue à de telles douleurs, que
-j'ai supporté merveilleusement, dit-on, cette horrible torture. Il
-y a eu, ma mignonne, une heure environ pendant laquelle je me suis
-abandonnée à un anéantissement dont les effets ont été ceux d'un
-rêve. Je me suis sentie être deux: une enveloppe tenaillée, déchirée,
-torturée, et une âme placide. Dans cet état bizarre, la souffrance a
-fleuri comme une couronne au-dessus de ma tête. Il m'a semblé qu'une
-immense rose sortie de mon crâne grandissait et m'enveloppait. La
-couleur rose de cette fleur sanglante était dans l'air. Je voyais
-tout rouge. Ainsi parvenue au point où la séparation semble vouloir
-se faire entre le corps et l'âme, une douleur, qui m'a fait croire
-à une mort immédiate, a éclaté. J'ai poussé des cris horribles, et
-j'ai trouvé des forces nouvelles contre de nouvelles douleurs. Cet
-affreux concert de clameurs a été soudain couvert en moi par le chant
-délicieux des vagissements argentins de ce petit être. Non, rien ne
-peut te peindre ce moment: il me semblait que le monde entier criait
-avec moi, que tout était douleur ou clameur, et tout a été comme éteint
-par ce faible cri de l'enfant. On m'a recouchée dans mon grand lit où
-je suis entrée comme dans un paradis, quoique je fusse d'une excessive
-faiblesse. Trois ou quatre figures joyeuses, les yeux en larmes, m'ont
-alors montré l'enfant. Ma chère, j'ai crié d'effroi.--Quel petit singe!
-ai-je dit. Êtes-vous sûrs que ce soit un enfant? ai-je demandé. Je me
-suis remise sur le flanc, assez désolée de ne pas me sentir plus mère
-que cela.--Ne vous tourmentez pas, ma chère, m'a dit ma mère qui s'est
-constituée ma garde, vous avez fait le plus bel enfant du monde. Évitez
-de vous troubler l'imagination, il vous faut mettre tout votre esprit
-à devenir bête, à vous faire exactement la vache qui broute pour avoir
-du lait. Je me suis donc endormie avec la ferme intention de me laisser
-aller à la nature. Ah! mon ange, le réveil de toutes ces douleurs, de
-ces sensations confuses, de ces premières journées où tout est obscur,
-pénible et indécis, a été divin. Ces ténèbres ont été animées par une
-sensation dont les délices ont surpassé celles du premier cri de mon
-enfant. Mon coeur, mon âme, mon être, un moi inconnu a été réveillé
-dans sa coque souffrante et grise jusque-là, comme une fleur s'élance
-de sa graine au brillant appel du soleil. Le petit monstre a pris mon
-sein et a teté: voilà le _fiat lux_! J'ai soudain été mère. Voilà le
-bonheur, la joie, une joie ineffable, quoiqu'elle n'aille pas sans
-quelques douleurs. Oh! ma belle jalouse, combien tu apprécieras
-un plaisir qui n'est qu'entre nous, l'enfant et Dieu. Ce petit être
-ne connaît absolument que notre sein. Il n'y a pour lui que ce point
-brillant dans le monde, il l'aime de toutes ses forces, il ne pense
-qu'à cette fontaine de vie, il y vient et s'en va pour dormir, il
-se réveille pour y retourner. Ses lèvres ont un amour inexprimable,
-et, quand elles s'y collent, elles y font à la fois une douleur et
-un plaisir, un plaisir qui va jusqu'à la douleur, ou une douleur qui
-finit par un plaisir; je ne saurais t'expliquer une sensation qui du
-sein rayonne en moi jusqu'aux sources de la vie, car il semble que ce
-soit un centre d'où partent mille rayons qui réjouissent le coeur
-et l'âme. Enfanter, ce n'est rien; mais nourrir, c'est enfanter à
-toute heure. Oh! Louise, il n'y a pas de caresses d'amant qui puissent
-valoir celles de ces petites mains roses qui se promènent si doucement,
-et cherchent à s'accrocher à la vie. Quels regards un enfant jette
-alternativement de notre sein à nos yeux! Quels rêves on fait en le
-voyant suspendu par les lèvres à son trésor? Il ne tient pas moins à
-toutes les forces de l'esprit qu'à toutes celles du corps, il emploie
-et le sang et l'intelligence, il satisfait au delà des désirs. Cette
-adorable sensation de son premier cri, qui fut pour moi ce que le
-premier rayon du soleil a été pour la terre, je l'ai retrouvée en
-sentant mon lait lui emplir la bouche; je l'ai retrouvée en recevant
-son premier regard, je viens de la retrouver en savourant dans son
-premier sourire sa première pensée. Il a ri, ma chère. Ce rire, ce
-regard, cette morsure, ce cri, ces quatre jouissances sont infinies:
-elles vont jusqu'au fond du coeur, elles y remuent des cordes
-qu'elles seules peuvent remuer! Les mondes doivent se rattacher à Dieu
-comme un enfant se rattache à toutes les fibres de sa mère: Dieu, c'est
-un grand coeur de mère. Il n'y a rien de visible, ni de perceptible
-dans la conception, ni même dans la grossesse; mais être nourrice, ma
-Louise, c'est un bonheur de tous les moments. On voit ce que devient le
-lait, il se fait chair, il fleurit au bout de ces doigts mignons qui
-ressemblent à des fleurs et qui en ont la délicatesse; il grandit en
-ongles fins et transparents, il s'effile en cheveux, il s'agite avec
-les pieds. Oh! des pieds d'enfant, mais c'est tout un langage. L'enfant
-commence à s'exprimer par là. Nourrir, Louise! c'est une transformation
-qu'on suit d'heure en heure et d'un oeil hébété. Les cris, vous ne
-les entendez point par les oreilles, mais par le coeur; les sourires
-des yeux et des lèvres, ou les agitations des pieds, vous les
-comprenez comme si Dieu vous écrivait des caractères en lettres de feu
-dans l'espace! Il n'y a plus rien dans le monde qui vous intéresse: le
-père?... on le tuerait s'il s'avisait d'éveiller l'enfant. On est à
-soi seule le monde pour cet enfant, comme l'enfant est le monde pour
-nous! On est si sûre que notre vie est partagée, on est si amplement
-récompensée des peines qu'on se donne et des souffrances qu'on endure,
-car il y a des souffrances, Dieu te garde d'avoir une crevasse au sein!
-Cette plaie qui se rouvre sous des lèvres de rose, qui se guérit si
-difficilement et qui cause des tortures à rendre folle, si l'on n'avait
-pas la joie de voir la bouche de l'enfant barbouillée de lait, est une
-des plus affreuses punitions de la beauté. Ma Louise, songez-y, elle ne
-se fait que sur une peau délicate et fine.
-
-Mon jeune singe est, en cinq mois, devenu la plus jolie créature que
-jamais une mère ait baignée de ses larmes joyeuses, lavée, brossée,
-peignée, pomponnée; car Dieu sait avec quelle infatigable ardeur on
-pomponne, on habille, on brosse, on lave, on change, on baise ces
-petites fleurs! Donc, mon singe n'est plus un singe, mais un _baby_,
-comme dit ma bonne Anglaise, un _baby_ blanc et rose; et comme il se
-sent aimé, il ne crie pas trop; mais, à la vérité, je ne le quitte
-guère, et m'efforce de le pénétrer de mon âme.
-
-Chère, j'ai maintenant dans le coeur pour Louis un sentiment qui
-n'est pas l'amour, mais qui doit, chez une femme aimante, compléter
-l'amour. Je ne sais si cette tendresse, si cette reconnaissance dégagée
-de tout intérêt ne va pas au delà de l'amour. Par tout ce que tu
-m'en as dit, chère mignonne, l'amour a quelque chose d'affreusement
-terrestre, tandis qu'il y a je ne sais quoi de religieux et de divin
-dans l'affection que porte une mère heureuse à celui de qui procèdent
-ces longues, ces éternelles joies. La joie d'une mère est une lumière
-qui jaillit jusque sur l'avenir et le lui éclaire, mais qui se reflète
-sur le passé pour lui donner le charme des souvenirs.
-
-Le vieux l'Estorade et son fils ont redoublé d'ailleurs de bonté pour
-moi, je suis comme une nouvelle personne pour eux: leurs paroles,
-leurs regards me vont à l'âme, car ils me fêtent à nouveau chaque fois
-qu'ils me voient et me parlent. Le vieux grand-père devient enfant,
-je crois; il me regarde avec admiration. La première fois que je suis
-descendue à déjeuner, et qu'il m'a vue mangeant et donnant à teter à
-son petit-fils, il a pleuré. Cette larme dans ces deux yeux secs où
-il ne brille guère que des pensées d'argent, m'a fait un bien
-inexprimable: il m'a semblé que le bonhomme comprenait mes joies.
-Quant à Louis, il aurait dit aux arbres et aux cailloux du grand
-chemin qu'il avait un fils. Il passe des heures entières à regarder
-ton filleul endormi.--Il ne sait pas, dit-il, quand il s'y habituera.
-Ces excessives démonstrations de joie m'ont révélé l'étendue de
-leurs appréhensions et de leurs craintes. Louis a fini par m'avouer
-qu'il doutait de lui-même, et se croyait condamné à ne jamais avoir
-d'enfants. Mon pauvre Louis a changé soudainement en mieux, il étudie
-encore plus que par le passé. Cet enfant a doublé l'ambition du père.
-Quant à moi, ma chère âme, je suis de moment en moment plus heureuse.
-Chaque heure apporte un nouveau lien entre une mère et son enfant.
-Ce que je sens en moi me prouve que ce sentiment est impérissable,
-naturel, de tous les instants; tandis que je soupçonne l'amour, par
-exemple, d'avoir ses intermittences. On n'aime pas de la même manière
-à tous moments, il ne se brode pas sur cette étoffe de la vie des
-fleurs toujours brillantes, enfin l'amour peut et doit cesser; mais
-la maternité n'a pas de déclin à craindre, elle s'accroît avec les
-besoins de l'enfant, elle se développe avec lui. N'est-ce pas à la
-fois une passion, un besoin, un sentiment, un devoir, une nécessité,
-le bonheur? Oui, mignonne, voilà la vie particulière de la femme.
-Notre soif de dévouement y est satisfaite, et nous ne trouvons point
-là les troubles de la jalousie. Aussi peut-être est-ce pour nous le
-seul point où la Nature et la Société soient d'accord. En ceci, la
-Société se trouve avoir enrichi la Nature, elle a augmenté le sentiment
-maternel par l'esprit de famille, par la continuité du nom, du sang, de
-la fortune. De quel amour une femme ne doit-elle pas entourer le cher
-être qui le premier lui a fait connaître de pareilles joies, qui lui a
-fait déployer les forces de son âme et lui a appris le grand art de la
-maternité? Le droit d'aînesse, qui pour l'antiquité se marie à celle
-du monde et se mêle à l'origine des Sociétés, ne me semble pas devoir
-être mis en question. Ah! combien de choses un enfant apprend à sa
-mère. Il y a tant de promesses faites entre nous et la vertu dans cette
-protection incessante due à un être faible, que la femme n'est dans sa
-véritable sphère que quand elle est mère; elle déploie alors seulement
-ses forces, elle pratique les devoirs de sa vie, elle en a tous les
-bonheurs et tous les plaisirs. Une femme qui n'est pas mère est un être
-incomplet et manqué. Dépêche-toi d'être mère, mon ange! Tu multiplieras
-ton bonheur actuel par toutes mes voluptés.
-
-
- 23.
-
-Je t'ai quittée en entendant crier monsieur ton filleul, et ce cri je
-l'entends du fond du jardin. Je ne veux pas laisser partir cette lettre
-sans te dire un mot d'adieu; je viens de la relire, et suis effrayée
-des vulgarités de sentiment qu'elle contient. Ce que je sens, hélas!
-il me semble que toutes les mères l'ont éprouvé comme moi, doivent
-l'exprimer de la même manière, et que tu te moqueras de moi, comme on
-se moque de la naïveté de tous les pères qui vous parlent de l'esprit
-et de la beauté de leurs enfants, en leur trouvant toujours quelque
-chose de particulier. Enfin, chère mignonne, le grand mot de cette
-lettre le voici, je te le répète: je suis aussi heureuse maintenant
-que j'étais malheureuse auparavant. Cette bastide, qui d'ailleurs va
-devenir une terre, un majorat, est pour moi la terre promise. J'ai fini
-par traverser mon désert. Mille tendresses, chère mignonne. Écris-moi,
-je puis aujourd'hui lire sans pleurer la peinture de ton bonheur et
-celle de ton amour. Adieu.
-
-
-XXXII
-
- MADAME DE MACUMER A MADAME DE L'ESTORADE.
-
- Mars 1826.
-
-Comment, ma chère, voilà plus de trois mois que je ne t'ai écrit et que
-je n'ai reçu de lettres de toi.... Je suis la plus coupable des deux,
-je ne t'ai pas répondu; mais tu n'es pas susceptible, que je sache. Ton
-silence a été pris par Macumer et par moi comme une adhésion pour le
-Déjeuner orné d'enfants, et ces charmants bijoux vont partir ce matin
-pour Marseille; les artistes ont mis six mois à les exécuter. Aussi me
-suis-je réveillée en sursaut quand Felipe m'a proposé de venir voir ce
-service avant que l'orfévre ne l'emballât. J'ai soudain pensé que nous
-ne nous étions rien dit depuis la lettre où je me suis sentie mère avec
-toi.
-
-Mon ange, le terrible Paris, voilà mon excuse à moi, j'attends
-la tienne. Oh! le monde, quel gouffre. Ne t'ai-je pas dit déjà que
-l'on ne pouvait être que Parisienne à Paris? Le monde y brise tous les
-sentiments, il vous prend toutes vos heures, il vous dévorerait le
-coeur si l'on n'y faisait attention. Quel étonnant chef-d'oeuvre
-que cette création de Célimène dans le Misanthrope de Molière! C'est
-la femme du monde du temps de Louis XIV comme celle de notre temps,
-enfin la femme du monde de toutes les époques. Où en serais-je sans
-mon égide, sans mon amour pour Felipe? Aussi lui ai-je dit ce matin,
-en faisant ces réflexions, qu'il était mon sauveur. Si mes soirées
-sont remplies par les fêtes, par les bals, par les concerts et les
-spectacles, je retrouve au retour les joies de l'amour et ses folies
-qui m'épanouissent le coeur, qui en effacent les morsures du monde.
-Je n'ai dîné chez moi que les jours où nous avons eu les gens qu'on
-appelle des amis, et je n'y suis restée que pour mes jours. J'ai mon
-jour, le mercredi, où je reçois. Je suis entrée en lutte avec mesdames
-d'Espard et de Maufrigneuse, avec la vieille duchesse de Lenoncourt.
-Ma maison passe pour être amusante. Je me suis laissé mettre à la
-mode en voyant mon Felipe heureux de mes succès. Je lui donne les
-matinées; car depuis quatre heures jusqu'à deux heures du matin,
-j'appartiens à Paris. Macumer est un admirable maître de maison: il
-est si spirituel et si grave, si vraiment grand et d'une grâce si
-parfaite, qu'il se ferait aimer d'une femme qui l'aurait épousé d'abord
-par convenance. Mon père et ma mère sont partis pour Madrid: Louis
-XVIII mort, la duchesse a facilement obtenu de notre bon Charles X la
-nomination de son charmant Saint-Héreen, qu'elle emmène en qualité de
-second secrétaire d'ambassade. Mon frère, le duc de Rhétoré, daigne
-me regarder comme une supériorité. Quant au marquis de Chaulieu,
-ce militaire de fantaisie me doit une éternelle reconnaissance: ma
-fortune a été employée, avant le départ de mon père, à lui constituer
-en terres un majorat de quarante mille francs de rente, et son mariage
-avec mademoiselle de Mortsauf, une héritière de Touraine, est tout à
-fait arrangé. Le roi, pour ne pas laisser s'éteindre le nom et les
-titres de la maison de Lenoncourt, va autoriser par une ordonnance
-mon frère à succéder aux noms, titres et armes des Lenoncourt-Givry.
-Mademoiselle de Mortsauf, petite-fille et unique héritière du duc de
-Lenoncourt-Givry, réunira, dit-on, plus de cent mille livres de rente.
-Mon père a seulement demandé que les armes des Chaulieu fussent en
-abîme sur celles des Lenoncourt. Ainsi, mon frère sera duc de
-Lenoncourt. Le jeune de Mortsauf, à qui toute cette fortune devait
-revenir, est au dernier degré de la maladie de poitrine; on attend sa
-mort de moment en moment. L'hiver prochain, après le deuil, le mariage
-aura lieu. J'aurai, dit-on, pour belle-soeur, une charmante personne
-dans Madeleine de Mortsauf. Ainsi, comme tu le vois, mon père avait
-raison dans son argumentation. Ce résultat m'a valu l'admiration de
-beaucoup de personnes, et mon mariage s'explique. Par affection pour
-ma grand'mère, le prince de Talleyrand prône Macumer, en sorte que
-notre succès est complet. Après avoir commencé par me blâmer, le monde
-m'approuve beaucoup. Je règne enfin dans ce Paris où j'étais si peu
-de chose il y a bientôt deux ans. Macumer voit son bonheur envié par
-tout le monde, car je suis _la femme la plus spirituelle de Paris_. Tu
-sais qu'il y a vingt _plus spirituelles femmes de Paris_ à Paris. Les
-hommes me roucoulent des phrases d'amour ou se contentent de l'exprimer
-en regards envieux. Vraiment il y a dans ce concert de désirs et
-d'admiration une si constante satisfaction de la vanité, que maintenant
-je comprends les dépenses excessives que font les femmes pour jouir
-de ces frêles et passagers avantages. Ce triomphe enivre l'orgueil,
-la vanité, l'amour-propre, enfin tous les sentiments du _moi_. Cette
-perpétuelle divinisation grise si violemment, que je ne m'étonne plus
-de voir les femmes devenir égoïstes, oublieuses et légères au milieu
-de cette fête. Le monde porte à la tête. On prodigue les fleurs de son
-esprit et de son âme, son temps le plus précieux, ses efforts les plus
-généreux, à des gens qui vous paient en jalousie et en sourires, qui
-vous vendent la fausse monnaie de leurs phrases, de leurs compliments
-et de leurs adulations contre les lingots d'or de votre courage,
-de vos sacrifices, de vos inventions pour être belle, bien mise,
-spirituelle, affable et agréable à tous. On sait combien ce commerce
-est coûteux, on sait qu'on y est volé; mais on s'y adonne tout de
-même. Ah! ma belle biche, combien on a soif d'un coeur ami, combien
-l'amour et le dévouement de Felipe sont précieux! combien je t'aime!
-Avec quel bonheur on fait ses apprêts de voyage pour aller se reposer
-à Chantepleurs des comédies de la rue du Bac et de tous les salons de
-Paris! Enfin, moi qui viens de relire ta dernière lettre, je t'aurai
-peint cet infernal paradis de Paris en te disant qu'il est impossible à
-une femme du monde d'être mère.
-
-A bientôt, chérie, nous nous arrêterons une semaine au plus à
-Chantepleurs, et nous serons chez toi vers le 10 mai. Nous allons
-donc nous revoir après plus de deux ans. Et quels changements! Nous
-voilà toutes deux femmes: moi la plus heureuse des maîtresses, toi
-la plus heureuse des mères. Si je ne t'ai pas écrit, mon cher amour,
-je ne t'ai pas oubliée. Et mon filleul, ce singe, est-il toujours
-joli? me fait-il honneur? il aura plus de neuf mois. Je voudrais bien
-assister à ses premiers pas dans le monde; mais Macumer me dit que les
-enfants précoces marchent à peine à dix mois. Nous taillerons donc
-_des bavettes_, en style du Blésois. Je verrai si, comme on le dit, un
-enfant gâte la taille.
-
-_P. S._ Si tu me réponds, mère sublime, adresse ta lettre à
-Chantepleurs, je pars.
-
-
-XXXIII
-
- MADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMER.
-
-Eh! mon enfant, si jamais tu deviens mère, tu sauras si l'on peut
-écrire pendant les deux premiers mois de la nourriture. _Mary_, ma
-bonne anglaise, et moi, nous sommes sur les dents. Il est vrai que je
-ne t'ai pas dit que je tiens à tout faire moi-même. Avant l'événement,
-j'avais de mes doigts cousu la layette et brodé, garni moi-même les
-bonnets. Je suis esclave, ma mignonne, esclave le jour et la nuit. Et
-d'abord Armand-Louis tette quand il veut, et il veut toujours; puis
-il faut si souvent le changer, le nettoyer, l'habiller; la mère aime
-tant à le regarder endormi, à lui chanter des chansons, à le promener
-quand il fait beau en le tenant sur ses bras, qu'il ne lui reste pas
-de temps pour se soigner elle-même. Enfin, tu avais le monde, j'avais
-mon enfant, notre enfant! Quelle vie riche et pleine! Oh! ma chère,
-je t'attends, tu verras! Mais j'ai peur que le travail des dents ne
-commence, et que tu ne le trouves bien criard, bien pleureur. Il n'a
-pas encore beaucoup crié, car je suis toujours là. Les enfants ne
-crient que parce qu'ils ont des besoins qu'on ne sait pas deviner, et
-je suis à la piste des siens. Oh! mon ange, combien mon coeur s'est
-agrandi pendant que tu rapetissais le tien en le mettant au service du
-monde! Je t'attends avec une impatience de solitaire. Je veux
-savoir ta pensée sur l'Estorade, comme tu veux sans doute la mienne sur
-Macumer. Écris-moi de ta dernière couchée. Mes hommes veulent aller
-au-devant de nos illustres hôtes. Viens, reine de Paris, viens dans
-notre pauvre bastide où tu seras aimée!
-
-
-XXXIV
-
- DE MADAME DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.
-
- Avril 1826.
-
-L'adresse de ma lettre t'annoncera, ma chère, le succès de mes
-sollicitations. Voilà ton beau-père comte de l'Estorade. Je n'ai
-pas voulu quitter Paris sans t'avoir obtenu ce que tu désirais,
-et je t'écris devant le garde des sceaux, qui m'est venu dire que
-l'ordonnance est signée.
-
-A bientôt.
-
-
-XXXV
-
- MADAME DE MACUMER A MADAME LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.
-
- Marseille, juillet.
-
-Mon brusque départ va t'étonner, j'en suis honteuse; mais, comme avant
-tout je suis vraie et que je t'aime toujours autant, je vais te dire
-naïvement tout en quatre mots: je suis horriblement jalouse. Felipe te
-regardait trop. Vous aviez ensemble au pied de ton rocher de petites
-conversations qui me mettaient au supplice, me rendaient mauvaise et
-changeaient mon caractère. Ta beauté vraiment espagnole devait lui
-rappeler son pays et cette Marie Hérédia, de laquelle je suis jalouse,
-car j'ai la jalousie du passé. Ta magnifique chevelure noire, tes beaux
-yeux bruns, ce front où les joies de la maternité mettent en
-relief tes éloquentes douleurs passées qui sont comme les ombres d'une
-radieuse lumière; cette fraîcheur de peau méridionale plus blanche que
-ma blancheur de blonde; cette puissance de formes, ce sein qui brille
-dans les dentelles comme un fruit délicieux auquel se suspend mon beau
-filleul, tout cela me blessait les yeux et le coeur. J'avais beau
-tantôt mettre des bleuets dans mes grappes de cheveux, tantôt relever
-la fadeur de mes tresses blondes par des rubans cerise, tout cela
-pâlissait devant une Renée que je ne m'attendais pas à trouver dans
-cette oasis de la Crampade.
-
-Felipe enviait trop aussi cet enfant, que je me prenais à haïr. Oui,
-cette insolente vie qui remplit ta maison, qui l'anime, qui y crie,
-qui y rit, je la voulais à moi. J'ai lu des regrets dans les yeux de
-Macumer, j'en ai pleuré pendant deux nuits à son insu. J'étais au
-supplice chez toi. Tu es trop belle femme et trop heureuse mère pour
-que je puisse rester auprès de toi. Ah! hypocrite, tu te plaignais!
-D'abord ton l'Estorade est très-bien, il cause agréablement; ses
-cheveux noirs mélangés de blancs sont jolis; il a de beaux yeux, et ses
-façons de méridional ont ce _je ne sais quoi_ qui plaît. D'après ce
-que j'ai vu, il sera tôt ou tard nommé député des Bouches-du-Rhône; il
-fera son chemin à la Chambre, car je suis toujours à votre service en
-tout ce qui concerne vos ambitions. Les misères de l'exil lui ont donné
-cet air calme et posé qui me semble être la moitié de la politique.
-Selon moi, ma chère, toute la politique, c'est de paraître grave. Aussi
-disais-je à Macumer qu'il doit être un bien grand homme d'État.
-
-Enfin, après avoir acquis la certitude de ton bonheur, je m'en vais
-à tire d'aile, contente, dans mon cher Chantepleurs, où Felipe
-s'arrangera pour être père, je ne veux t'y recevoir qu'ayant à mon
-sein un bel enfant semblable au tien. Je mérite tous les noms que tu
-voudras me donner: je suis absurde, infâme, sans esprit. Hélas! on est
-tout cela quand on est jalouse. Je ne t'en veux pas, mais je souffrais,
-et tu me pardonneras de m'être soustraite à de telles souffrances.
-Encore deux jours, j'aurais commis quelque sottise. Oui, j'eusse été
-de mauvais goût. Malgré ces rages qui me mordaient le coeur, je suis
-heureuse d'être venue, heureuse de t'avoir vue mère si belle et si
-féconde, encore mon amie au milieu de tes joies maternelles, comme je
-reste toujours la tienne au milieu de mes amours. Tiens, à Marseille,
-à quelques pas de vous, je suis déjà fière de toi, fière de cette
-grande mère de famille que tu seras. Avec quel sens tu devinais
-ta vocation! car tu me sembles née pour être plus mère qu'amante, comme
-moi je suis plus née pour l'amour que pour la maternité. Certaines
-femmes ne peuvent être ni mères ni amantes, elles sont ou trop laides
-ou trop sottes. Une bonne mère et une épouse-maîtresse doivent avoir à
-tout moment de l'esprit, du jugement, et savoir à tout propos déployer
-les qualités les plus exquises de la femme. Oh! je t'ai bien observée,
-n'est-ce pas te dire, ma minette, que je t'ai admirée? Oui, tes enfants
-seront heureux et bien élevés, ils seront baignés dans les effusions de
-ta tendresse, caressés par les lueurs de ton âme.
-
-Dis la vérité sur mon départ à ton Louis, mais colore-la d'honnêtes
-prétextes aux yeux de ton beau-père qui semble être votre intendant,
-et surtout aux yeux de ta famille, une vraie famille Harlowe, plus
-l'esprit provençal. Felipe ne sait pas encore pourquoi je suis partie,
-il ne le saura jamais. S'il le demande, je verrai à lui trouver un
-prétexte quelconque. Je lui dirai probablement que tu as été jalouse de
-moi. Fais-moi crédit de ce petit mensonge officieux. Adieu, je t'écris
-à la hâte afin que tu aies cette lettre à l'heure de ton déjeuner, et
-le postillon, qui s'est chargé de te la faire tenir, est là qui boit
-en l'attendant. Baise bien mon cher petit filleul pour moi. Viens
-à Chantepleurs au mois d'octobre, j'y serai seule pendant tout le
-temps que Macumer ira passer en Sardaigne, où il veut faire de grands
-changements dans ses domaines. Du moins tel est le projet du moment,
-et c'est sa fatuité à lui d'avoir un projet, il se croit indépendant;
-aussi est-il toujours inquiet en me le communiquant. Adieu!
-
-
-XXXVI
-
- DE LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.
-
-Ma chère, notre étonnement à tous a été inexprimable quand, au
-déjeuner, on nous a dit que vous étiez partis, et surtout quand le
-postillon qui vous avait emmenés à Marseille m'a remis ta folle
-lettre. Mais, méchante, il ne s'agissait que de ton bonheur dans ces
-conversations au pied du rocher sur le banc de Louise, et tu as eu bien
-tort d'en prendre ombrage. _Ingrata!_ je te condamne à revenir ici à
-mon premier appel. Dans cette odieuse lettre griffonnée sur du papier
-d'auberge, tu ne m'as pas dit où tu t'arrêteras; je suis donc obligée
-de t'adresser ma réponse à Chantepleurs.
-
-Écoute-moi, chère soeur d'élection, et sache, avant tout, que je te
-veux heureuse. Ton mari, ma Louise, a je ne sais quelle profondeur
-d'âme et de pensée qui impose autant que sa gravité naturelle et que sa
-contenance noble imposent; puis il y a dans sa laideur si spirituelle,
-dans ce regard de velours, une puissance vraiment majestueuse; il
-m'a donc fallu quelque temps avant d'établir cette familiarité sans
-laquelle il est difficile de s'observer à fond. Enfin, cet homme a été
-premier ministre, et il t'adore comme il adore Dieu: donc il devait
-dissimuler profondément; et, pour aller pêcher des secrets au fond de
-ce diplomate, sous les roches de son coeur, j'avais à déployer autant
-d'habileté que de ruse; mais j'ai fini, sans que notre homme s'en soit
-douté, par découvrir bien des choses desquelles ma mignonne ne se doute
-pas. De nous deux, je suis un peu la Raison comme tu es l'Imagination;
-je suis le grave Devoir comme tu es le fol Amour. Ce contraste
-d'esprit qui n'existait que pour nous deux, le sort s'est plu à le
-continuer dans nos destinées. Je suis une humble vicomtesse campagnarde
-excessivement ambitieuse, qui doit conduire sa famille dans une voie
-de prospérité; tandis que le monde sait Macumer ex-duc de Soria, et
-que, duchesse de droit, tu règnes sur ce Paris où il est si difficile à
-qui que ce soit, même aux Rois, de régner. Tu as une belle fortune que
-Macumer va doubler, s'il réalise ses projets d'exploitation pour ses
-immenses domaines de Sardaigne, dont les ressources sont bien connues
-à Marseille. Avoue que si l'une de nous deux devait être jalouse, ce
-serait moi? Mais rendons grâces à Dieu de ce que nous ayons chacune
-le coeur assez haut placé pour que notre amitié soit au-dessus des
-petitesses vulgaires. Je te connais: tu as honte de m'avoir quittée.
-Malgré ta fuite, je ne te ferai pas grâce d'une seule des paroles
-que j'allais te dire aujourd'hui sous le rocher. Lis-moi donc avec
-attention, je t'en supplie, car il s'agit encore plus de toi que de
-Macumer, quoiqu'il soit pour beaucoup dans ma morale.
-
-D'abord, ma mignonne, tu ne l'aimes pas. Avant deux ans, tu te
-fatigueras de cette adoration. Tu ne verras jamais en Felipe un mari,
-mais un amant de qui tu te joueras sans nul souci, comme font
-d'un amant toutes les femmes. Non, il ne t'impose pas, tu n'as pas
-pour lui ce profond respect, cette tendresse pleine de crainte qu'une
-véritable amante a pour celui en qui elle voit un Dieu. Oh! j'ai bien
-étudié l'amour, mon ange, et j'ai jeté plus d'une fois la sonde dans
-les gouffres de mon coeur. Après t'avoir bien examinée, je puis te
-le dire: Tu n'aimes pas. Oui, chère reine de Paris, de même que les
-reines, tu désireras être traitée en grisette, tu souhaiteras être
-dominée, entraînée par un homme fort qui, au lieu de t'adorer, saura
-te meurtrir le bras en te le saisissant au milieu d'une scène de
-jalousie. Macumer t'aime trop pour pouvoir jamais soit te réprimander,
-soit te résister. Un seul de tes regards, une seule de tes paroles
-d'enjôleuse fait fondre le plus fort de ses vouloirs. Tôt ou tard,
-tu le mépriseras de ce qu'il t'aime trop. Hélas! il te gâte, comme
-je te gâtais quand nous étions au couvent, car tu es une des plus
-séduisantes femmes et un des esprits les plus enchanteurs qu'on puisse
-imaginer. Tu es vraie surtout, et souvent le monde exige, pour notre
-propre bonheur, des mensonges auxquels tu ne descendras jamais. Ainsi,
-le monde demande qu'une femme ne laisse point voir l'empire qu'elle
-exerce sur son mari. Socialement parlant, un mari ne doit pas plus
-paraître l'amant de sa femme quand il l'aime en amant, qu'une épouse
-ne doit jouer le rôle d'une maîtresse. Or, vous manquez tous deux à
-cette loi. Mon enfant, d'abord ce que le monde pardonne le moins en le
-jugeant d'après ce que tu m'en as dit, c'est le bonheur, on doit le
-lui cacher; mais ceci n'est rien. Il existe entre amants une égalité
-qui ne peut jamais, selon moi, apparaître entre une femme et son mari,
-sous peine d'un renversement social et sans des malheurs irréparables.
-Un homme nul est quelque chose d'effroyable; mais il y a quelque chose
-de pire, c'est un homme annulé. Dans un temps donné tu auras réduit
-Macumer à n'être que l'ombre d'un homme: il n'aura plus sa volonté,
-il ne sera plus lui-même, mais une chose façonnée à ton usage; tu te
-le seras si bien assimilé, qu'au lieu d'être deux, il n'y aura plus
-qu'une personne dans votre ménage, et cet être-là sera nécessairement
-incomplet; tu en souffriras, et le mal sera sans remède quand tu
-daigneras ouvrir les yeux. Nous aurons beau faire, notre sexe ne sera
-jamais doué des qualités qui distinguent l'homme; et ces qualités sont
-plus que nécessaires, elles sont indispensables à la Famille. En ce
-moment, malgré son aveuglement, Macumer entrevoit cet avenir, il
-se sent diminué par son amour. Son voyage en Sardaigne me prouve qu'il
-va tenter de se retrouver lui-même par cette séparation momentanée. Tu
-n'hésites pas à exercer le pouvoir que te remet l'amour. Ton autorité
-s'aperçoit dans un geste, dans le regard, dans l'accent. Oh! chère, tu
-es, comme te le disait ta mère, une folle courtisane. Certes, il t'est
-prouvé, je crois, que je suis de beaucoup supérieure à Louis; mais
-m'as-tu vue jamais le contredisant? Ne suis-je pas en public une femme
-qui le respecte comme le pouvoir de la famille? Hypocrisie! diras-tu.
-D'abord, les conseils que je crois utile de lui donner, mes avis, mes
-idées, je ne les lui soumets jamais que dans l'ombre et le silence
-de la chambre à coucher; mais je puis te jurer, mon ange, qu'alors
-même je n'affecte envers lui aucune supériorité. Si je ne restais pas
-secrètement comme ostensiblement sa femme, il ne croirait pas en lui.
-Ma chère, la perfection de la bienfaisance consiste à s'effacer si
-bien que l'obligé ne se croie pas inférieur à celui qui l'oblige; et
-ce dévouement caché comporte des douceurs infinies. Aussi ma gloire
-a-t-elle été de te tromper toi-même, et tu m'as fait des compliments
-de Louis. La prospérité, le bonheur, l'espoir, lui ont d'ailleurs
-fait regagner depuis deux ans tout ce que le malheur, les misères,
-l'abandon, le doute lui avaient fait perdre. En ce moment donc, d'après
-mes observations, je trouve que tu aimes Felipe pour toi, et non pour
-lui-même. Il y a du vrai dans ce que t'a dit ton père: ton égoïsme
-de grande dame est seulement déguisé sous les fleurs du printemps de
-ton amour. Ah! mon enfant, il faut te bien aimer pour te dire de si
-cruelles vérités. Laisse-moi te raconter, sous la condition de ne
-jamais souffler de ceci le moindre mot au baron, la fin d'un de nos
-entretiens. Nous avions chanté tes louanges sur tous les tons, car il
-a bien vu que je t'aimais comme une soeur que l'on aime; et après
-l'avoir amené, sans qu'il y prît garde, à des confidences:--Louise,
-lui ai-je dit, n'a pas encore lutté avec la vie, elle est traitée en
-enfant gâté par le sort, et peut-être serait-elle malheureuse si vous
-ne saviez pas être un père pour elle comme vous êtes un amant.--Et le
-puis-je! a-t-il dit. Il s'est arrêté tout court, comme un homme qui
-voit le précipice où il va rouler. Cette exclamation m'a suffi. Si tu
-n'étais pas partie, il m'en aurait dit davantage quelques jours après.
-
-Mon ange, quand cet homme sera sans forces, quand il aura
-trouvé la satiété dans le plaisir, quand il se sentira, je ne dis pas
-avili, mais sans sa dignité devant toi, les reproches que lui fera sa
-conscience lui donneront une sorte de remords, blessant pour toi par
-cela même que tu te sentiras coupable. Enfin tu finiras par mépriser
-celui que tu ne te seras pas habituée à respecter. Songes-y. Le mépris
-chez la femme est la première forme que prend sa haine. Comme tu es
-noble de coeur, tu te souviendras toujours des sacrifices que Felipe
-t'aura faits; mais il n'aura plus à t'en faire après s'être en quelque
-sorte servi lui-même dans ce premier festin, et malheur à l'homme comme
-à la femme qui ne laissent rien à souhaiter! Tout est dit. A notre
-honte ou à notre gloire, je ne saurais décider ce point délicat, nous
-ne sommes exigeantes que pour l'homme qui nous aime!
-
-O Louise, change, il en est temps encore. Tu peux, en te conduisant
-avec Macumer comme je me conduis avec l'Estorade, faire surgir le
-lion caché dans cet homme vraiment supérieur. On dirait que tu veux
-te venger de sa supériorité. Ne seras-tu donc pas fière d'exercer ton
-pouvoir autrement qu'à ton profit, de faire un homme de génie d'un
-homme grand, comme je fais un homme supérieur d'un homme ordinaire?
-
-Tu serais restée à la campagne, je t'aurais toujours écrit cette
-lettre; j'eusse craint ta pétulance et ton esprit dans une
-conversation, tandis que je sais que tu réfléchiras à ton avenir en
-me lisant. Chère âme, tu as tout pour être heureuse, ne gâte pas
-ton bonheur, et retourne dès le mois de novembre à Paris. Les soins
-et l'entraînement du monde dont je me plaignais sont des diversions
-nécessaires à votre existence, peut-être un peu trop intime. Une femme
-mariée doit avoir sa coquetterie. La mère de famille qui ne laisse
-pas désirer sa présence en se rendant rare au sein du ménage risque
-d'y faire connaître la satiété. Si j'ai plusieurs enfants, ce que je
-souhaite pour mon bonheur, je te jure que dès qu'ils arriveront à un
-certain âge je me réserverai des heures pendant lesquelles je serai
-seule; car il faut se faire demander par tout le monde, même par ses
-enfants. Adieu, chère jalouse? Sais-tu qu'une femme vulgaire serait
-flattée de t'avoir causé ce mouvement de jalousie? Hélas! je ne puis
-que m'en affliger, car il n'y a en moi qu'une mère et une sincère amie.
-Mille tendresses. Enfin fais tout ce que tu voudras pour excuser ton
-départ: si tu n'es pas sûre de Felipe, je suis sûre de Louis.
-
-
-XXXVII
-
- DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.
-
- Gênes.
-
-Ma chère belle, j'ai eu la fantaisie de voir un peu l'Italie, et suis
-ravie d'y avoir entraîné Macumer, dont les projets, relativement à la
-Sardaigne, sont ajournés.
-
-Ce pays m'enchante et me ravit. Ici les églises, et surtout les
-chapelles, ont un air amoureux et coquet qui doit donner à une
-protestante envie de se faire catholique. On a fêté Macumer, et l'on
-s'est applaudi d'avoir acquis un sujet pareil. Si je la désirais,
-Felipe aurait l'ambassade de Sardaigne à Paris; car la cour est
-charmante pour moi. Si tu m'écris, adresse tes lettres à Florence. Je
-n'ai pas trop le temps de t'écrire en détail, je te raconterai mon
-voyage à ton premier séjour à Paris. Nous ne resterons ici qu'une
-semaine. De là nous irons à Florence par Livourne, nous séjournerons
-un mois en Toscane et un mois à Naples afin d'être à Rome en novembre.
-Nous reviendrons par Venise, où nous demeurerons la première quinzaine
-de décembre; puis nous arriverons par Milan et par Turin à Paris pour
-le mois de janvier. Nous voyageons en amants: la nouveauté des lieux
-renouvelle nos chères noces. Macumer ne connaissait point l'Italie,
-et nous avons débuté par ce magnifique chemin de la Corniche qui
-semble construit par les fées. Adieu, chérie. Ne m'en veux pas si je
-ne t'écris point; il m'est impossible de trouver un moment à moi en
-voyage; je n'ai que le temps de voir, de sentir et de savourer mes
-impressions. Mais, pour t'en parler, j'attendrai qu'elles aient pris
-les teintes du souvenir.
-
-
-XXXVIII
-
- DE LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.
-
- Septembre.
-
-Ma chère, il y a pour toi à Chantepleurs une assez longue réponse à la
-lettre que tu m'as écrite de Marseille. Ce voyage fait en amants est
-si loin de diminuer les craintes que je t'y exprimais, que je te prie
-d'écrire en Nivernais pour qu'on t'envoie ma lettre.
-
-Le ministère a résolu, dit-on, de dissoudre la chambre. Si c'est un
-malheur pour la couronne, qui devait employer la dernière session de
-cette législature dévouée à faire rendre des lois nécessaires à la
-consolidation du pouvoir, c'en est un pour nous aussi: Louis n'aura
-quarante ans qu'à la fin de 1827. Heureusement mon père, qui consent à
-se faire nommer député, donnera sa démission en temps utile.
-
-Ton filleul a fait ses premiers pas sans sa marraine; il est d'ailleurs
-admirable et commence à me faire de ces petits gestes gracieux qui
-me disent que ce n'est plus seulement un organe qui tette, une vie
-brutale, mais une âme: ses sourires sont pleins de pensées. Je suis si
-favorisée dans mon métier de nourrice que je sèvrerai notre Armand en
-décembre. Un an de lait suffit. Les enfants qui tettent trop deviennent
-des sots. Je suis pour les dictons populaires. Tu dois avoir un succès
-fou en Italie, ma belle blonde. Mille tendresses.
-
-
-XXXIX
-
- DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.
-
- Rome, décembre.
-
-J'ai ton infâme lettre, que, sur ma demande, mon régisseur m'a envoyée
-de Chantepleurs ici. Oh! Renée... Mais je t'épargne tout ce que
-mon indignation pourrait me suggérer. Je vais seulement te raconter
-les effets produits par ta lettre. Au retour de la fête charmante que
-nous a donnée l'ambassadeur et où j'ai brillé de tout mon éclat, d'où
-Macumer est revenu dans un enivrement de moi que je ne saurais peindre,
-je lui ai lu ton horrible réponse, et je la lui ai lue en pleurant,
-au risque de lui paraître laide. Mon cher Abencerrage est tombé à mes
-pieds en te traitant de radoteuse: il m'a emmenée au balcon du palais
-où nous sommes, et d'où nous voyons une partie de Rome: là, son langage
-a été digne de la scène qui s'offrait à nos yeux; car il faisait un
-superbe clair de lune. Comme nous savons déjà l'italien, son amour,
-exprimé dans cette langue si molle et si favorable à la passion,
-m'a paru sublime. Il m'a dit que, quand même tu serais prophète, il
-préférait une nuit heureuse ou l'une de nos délicieuses matinées à
-toute une vie. A ce compte, il avait déjà vécu mille ans. Il voulait
-que je restasse sa maîtresse, et ne souhaitait pas d'autre titre que
-celui de mon amant. Il est si fier et si heureux de se voir chaque
-jour le préféré que, si Dieu lui apparaissait et lui donnait à opter
-entre vivre encore trente ans selon ta doctrine et avoir cinq enfants,
-ou n'avoir plus que cinq ans de vie en continuant nos chères amours
-fleuries, son choix serait fait: il aimerait mieux être aimé comme
-je l'aime et mourir. Ces protestations dites à mon oreille, ma tête
-sur son épaule, son bras autour de ma taille, ont été troublées en ce
-moment par les cris de quelque chauve-souris qu'un chat-huant avait
-surprise. Ce cri de mort m'a fait une si cruelle impression que Felipe
-m'a emportée à demi évanouie sur mon lit. Mais rassure-toi! quoique cet
-horoscope ait retenti dans mon âme, ce matin je vais bien. En me levant
-je me suis mise à genoux devant Felipe, et, les yeux sous les siens,
-ses mains prises dans les miennes, je lui ai dit:--Mon ange, je suis
-un enfant, et Renée pourrait avoir raison: c'est peut-être seulement
-l'amour que j'aime en toi; mais du moins sache qu'il n'y a pas d'autre
-sentiment dans mon coeur, et que je t'aime alors à ma manière.
-Enfin si dans mes façons, dans les moindres choses de ma vie et de
-mon âme, il y avait quoi que ce soit de contraire à ce que tu voulais
-ou espérais de moi, dis-le! fais-le-moi connaître! j'aurai du plaisir
-à t'écouter et à ne me conduire que par la lueur de tes yeux. Renée
-m'effraie, elle m'aime tant!
-
-Macumer n'a pas eu de voix pour me répondre, il fondait en larmes.
-Maintenant, je te remercie, ma Renée; je ne savais pas combien je
-suis aimée de mon beau, de mon royal Macumer. Rome est la ville où l'on
-aime. Quand on a une passion, c'est là qu'il faut aller en jouir: on a
-les arts et Dieu pour complices. Nous trouverons, à Venise, le duc et
-la duchesse de Soria. Si tu m'écris, écris-moi maintenant à Paris, car
-nous quittons Rome dans trois jours. La fête de l'ambassadeur était un
-adieu.
-
-P. S. Chère imbécile, ta lettre montre bien que tu ne connais l'amour
-qu'en idée. Sache donc que l'amour est un principe dont tous les effets
-sont si dissemblables qu'aucune théorie ne saurait les embrasser ni les
-régenter. Ceci est pour mon petit docteur en corset.
-
-
-XL
-
- DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.
-
- Janvier 1827.
-
-Mon père est nommé, mon beau-père est mort, et je suis encore sur le
-point d'accoucher; tels sont les événements marquants de la fin de
-cette année. Je te les dis sur-le-champ, pour que l'impression que te
-fera mon cachet noir se dissipe aussitôt.
-
-Ma mignonne, ta lettre de Rome m'a fait frémir. Vous êtes deux
-enfants. Felipe est, ou un diplomate qui a dissimulé, ou un homme qui
-t'aime comme il aimerait une courtisane à laquelle il abandonnerait
-sa fortune, tout en sachant qu'elle le trahit. En voilà bien assez.
-Vous me prenez pour une radoteuse, je me tairai. Mais laisse-moi te
-dire qu'en étudiant nos deux destinées j'en tire un cruel principe:
-Voulez-vous être aimée? n'aimez pas.
-
-Louis, ma chère, a obtenu la croix de la Légion-d'Honneur quand il a
-été nommé membre du conseil général. Or, comme voici bientôt trois ans
-qu'il est du conseil, et que mon père, que tu verras sans doute à Paris
-pendant la session, a demandé pour son gendre le grade d'officier,
-fais-moi le plaisir d'entreprendre le mamamouchi quelconque que cette
-nomination regarde, et de veiller à cette petite chose. Surtout, ne
-te mêle pas des affaires de mon très-honoré père, le comte de
-Maucombe, qui veut obtenir le titre de marquis; réserve tes faveurs
-pour moi. Quand Louis sera député, c'est-à-dire l'hiver prochain, nous
-viendrons à Paris, et nous y remuerons alors ciel et terre pour le
-placer à quelque direction générale, afin que nous puissions économiser
-tous nos revenus en vivant des appointements d'une place. Mon père
-siége entre le centre et la droite, il ne demande qu'un titre; notre
-famille était déjà célèbre sous le roi René, le roi Charles X ne
-refusera pas un Maucombe; mais j'ai peur qu'il ne prenne à mon père
-fantaisie de postuler quelque faveur pour mon frère cadet; et en lui
-tenant la dragée du marquisat un peu haut, il ne pourra penser qu'à
-lui-même.
-
-
- 15 janvier.
-
-Ah! Louise, je sors de l'enfer! Si j'ai le courage de te parler de
-mes souffrances, c'est que tu me sembles une autre moi-même. Encore
-ne sais-je pas si je laisserai jamais ma pensée revenir sur ces cinq
-fatales journées! Le seul mot de convulsion me cause un frisson dans
-l'âme même. Ce n'est pas cinq jours qui viennent de se passer, mais
-cinq siècles de douleurs. Tant qu'une mère n'a pas souffert ce martyre,
-elle ignorera ce que veut dire le mot souffrance. Je t'ai trouvée
-heureuse de ne pas avoir d'enfants, ainsi juge de ma déraison!
-
-La veille du jour terrible, le temps, qui avait été lourd et presque
-chaud, me parut avoir incommodé mon petit Armand. Lui, si doux et
-si caressant, il était grimaud; il criait à propos de tout, il
-voulait jouer et brisait ses joujoux. Peut-être toutes les maladies
-s'annoncent-elles chez les enfants par des changements d'humeur.
-Attentive à cette singulière méchanceté, j'observais chez Armand
-des rougeurs et des pâleurs que j'attribuais à la pousse de quatre
-grosses dents qui percent à la fois. Aussi l'ai-je couché près de
-moi, m'éveillant de moment en moment. Pendant la nuit, il eut un peu
-de fièvre qui ne m'inquiétait point; je l'attribuais toujours aux
-dents. Vers le matin il dit: Maman! en demandant à boire par un geste,
-mais avec un éclat dans la voix, avec un mouvement convulsif dans le
-geste qui me glacèrent le sang. Je sautai hors du lit pour aller lui
-préparer de l'eau sucrée. Juge de mon effroi quand en lui présentant
-la tasse je ne lui vis faire aucun mouvement; il répétait seulement:
-Maman, de cette voix qui n'était plus sa voix, qui n'était même plus
-une voix. Je lui pris la main, mais elle n'obéissait plus, elle
-se roidissait. Je lui mis alors la tasse aux lèvres; le pauvre petit
-but d'une manière effrayante, par trois ou quatre gorgées convulsives,
-et l'eau fit un bruit singulier dans son gosier. Enfin il s'accrocha
-désespérément à moi, et j'aperçus ses yeux, tirés par une force
-intérieure, devenir blancs, ses membres perdre leur souplesse. Je jetai
-des cris affreux. Louis vint.--Un médecin! un médecin! il meurt! lui
-criai-je. Louis disparut, et mon pauvre Armand dit encore:--Maman!
-maman! en se cramponnant à moi. Ce fut le dernier moment où il sut
-qu'il avait une mère. Les jolis vaisseaux de son front se sont
-injectés, et la convulsion a commencé. Une heure avant l'arrivée des
-médecins, je tenais cet enfant si vivace, si blanc et rose, cette fleur
-qui faisait mon orgueil et ma joie, roide comme un morceau de bois,
-et quels yeux! je frémis en me les rappelant. Noir, crispé, rabougri,
-muet, mon gentil Armand était une momie. Un médecin, deux médecins
-amenés de Marseille par Louis, restaient là plantés sur leurs jambes
-comme des oiseaux de mauvais augure, ils me faisaient frissonner. L'un
-parlait de fièvre cérébrale, l'autre voyait des convulsions comme en
-ont les enfants. Le médecin de notre canton me paraissait être le
-plus sage parce qu'il ne prescrivait rien.--Ce sont les dents, disait
-le second. C'est une fièvre, disait le premier. Enfin, on convint de
-mettre des sangsues au cou, et de la glace sur la tête. Je me sentais
-mourir. Être là, voir un cadavre bleu ou noir, pas un cri, pas un
-mouvement, au lieu d'une créature si bruyante et si vive! Il y eut un
-moment où ma tête s'est égarée, et où j'ai eu comme un rire nerveux en
-voyant ce joli cou, que j'avais tant baisé, mordu par des sangsues, et
-cette charmante tête sous une calotte de glace. Ma chère, il a fallu
-lui couper cette jolie chevelure que nous admirions tant, et que tu
-avais caressée, pour pouvoir mettre la glace. De dix en dix minutes,
-comme dans mes douleurs d'accouchement, la convulsion revenait,
-et le pauvre petit se tordait, tantôt pâle, tantôt violet. En se
-rencontrant, ses membres si flexibles rendaient un son comme si c'eût
-été du bois. Cette créature insensible m'avait souri, m'avait parlé,
-m'appelait naguère encore maman! A ces idées, des masses de douleurs
-me traversaient l'âme, en l'agitant comme des ouragans agitent la mer,
-et je sentais tous les liens par lesquels un enfant tient à notre
-coeur ébranlés. Ma mère, qui peut-être m'aurait aidée, conseillée ou
-consolée, est à Paris. Les mères en savent plus sur les convulsions
-que les médecins, je crois. Après quatre jours et quatre nuits
-passés dans des alternatives et des craintes qui m'ont presque tuée,
-les médecins furent tous d'avis d'appliquer une affreuse pommade pour
-faire des plaies! Oh! des plaies à mon Armand qui jouait cinq jours
-auparavant, qui souriait, qui s'essayait à dire _marraine_! Je m'y
-suis refusée en voulant me confier à la nature. Louis me grondait, il
-croyait aux médecins. Un homme est toujours homme. Mais il y a dans ces
-terribles maladies des instants où elles prennent la forme de la mort;
-et pendant un de ces instants, ce remède, que j'abominais, me parut
-être le salut d'Armand. Ma Louise, la peau était si sèche, si rude, si
-aride, que l'onguent ne prit pas. Je me mis alors à fondre en larmes
-pendant si longtemps au-dessus du lit, que le chevet en fut mouillé.
-Les médecins dînaient, eux! Me voyant seule, j'ai débarrassé mon enfant
-de tous les topiques de la médecine, je l'ai pris, quasi folle, entre
-mes bras, je l'ai serré contre ma poitrine, j'ai appuyé mon front à
-son front en priant Dieu de lui donner ma vie, tout en essayant de la
-lui communiquer. Je l'ai tenu pendant quelques instants ainsi, voulant
-mourir avec lui pour n'en être séparée ni dans la vie ni dans la mort.
-Ma chère, j'ai senti les membres fléchir; la convulsion a cédé, mon
-enfant a remué, les sinistres et horribles couleurs ont disparu! J'ai
-crié comme quand il était tombé malade, les médecins ont monté, je leur
-ai fait voir Armand.
-
---Il est sauvé! s'est écrié le plus âgé des médecins.
-
-Oh! quelle parole! quelle musique! les cieux s'ouvraient. En effet,
-deux heures après, Armand renaissait; mais j'étais anéantie, il a
-fallu, pour m'empêcher de faire quelque maladie, le baume de la joie. O
-mon Dieu! par quelles douleurs attachez-vous l'enfant à sa mère? quels
-clous vous nous enfoncez au coeur pour qu'il y tienne! N'étais-je
-donc pas assez mère encore, moi que les bégaiements et les premiers
-pas de cet enfant ont fait pleurer de joie! moi qui l'étudie pendant
-des heures entières pour bien accomplir mes devoirs et m'instruire au
-doux métier de mère! Était-il besoin de causer ces terreurs, d'offrir
-ces épouvantables images à celle qui fait de son enfant une idole? Au
-moment où je t'écris, notre Armand joue, il crie, il rit. Je cherche
-alors les causes de cette horrible maladie des enfants, en songeant
-que je suis grosse. Est-ce la pousse des dents? est-ce un travail
-particulier qui se fait dans le cerveau? Les enfants qui subissent des
-convulsions ont-ils une imperfection dans le système nerveux?
-Toutes ces idées m'inquiètent autant pour le présent que pour l'avenir.
-Notre médecin de campagne tient pour une excitation nerveuse causée par
-les dents. Je donnerais toutes les miennes pour que celles de notre
-petit Armand fussent faites. Quand je vois une de ces perles blanches
-poindre au milieu de sa gencive enflammée, il me prend maintenant des
-sueurs froides. L'héroïsme avec lequel ce cher ange souffre m'indique
-qu'il aura tout mon caractère; il me jette des regards à fendre le
-coeur. La médecine ne sait pas grand'chose sur les causes de cette
-espèce de tétanos qui finit aussi rapidement qu'il commence, qu'on
-ne peut ni prévenir ni guérir. Je te le répète, une seule chose est
-certaine: voir son enfant en convulsion, voilà l'enfer pour une mère.
-Avec quelle rage je l'embrasse! Oh! comme je le tiens longtemps sur mon
-bras en le promenant! Avoir eu cette douleur quand je dois accoucher de
-nouveau dans six semaines, c'était une horrible aggravation du martyre,
-j'avais peur pour l'autre! Adieu, ma chère et bien-aimée Louise, ne
-désire pas d'enfants, voilà mon dernier mot.
-
-
-XLI
-
- DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.
-
- Paris.
-
-Pauvre ange, Macumer et moi nous t'avons pardonné tes _mauvaisetés_ en
-apprenant combien tu as été tourmentée. J'ai frissonné, j'ai souffert
-en lisant les détails de cette double torture, et me voilà moins
-chagrine de ne pas être mère. Je m'empresse de t'annoncer la nomination
-de Louis, qui peut porter la rosette d'officier. Tu désirais une petite
-fille; probablement tu en auras une, heureuse Renée! Le mariage de mon
-frère et de mademoiselle de Mortsauf a été célébré à notre retour.
-Notre charmant roi, qui vraiment est d'une bonté admirable, a donné
-à mon frère la survivance de la charge de premier gentilhomme de la
-chambre dont est revêtu son beau-père.
-
---La charge doit aller avec les titres, a-t-il dit au duc de
-Lenoncourt-Givry.
-
-Mon père avait cent fois raison. Sans ma fortune, rien de tout
-cela n'aurait eu lieu. Mon père et ma mère sont venus de Madrid pour
-ce mariage, et y retournent après la fête que je donne demain aux
-nouveaux mariés. Le carnaval sera très brillant. Le duc et la duchesse
-de Soria sont à Paris; leur présence m'inquiète un peu. Marie Hérédia
-est certes une des plus belles femmes de l'Europe, je n'aime pas
-la manière dont Felipe la regarde. Aussi redoublé-je d'amour et de
-tendresse. «_Elle_ ne t'aurait jamais aimée ainsi!» est une parole que
-je me garde bien de dire, mais qui est écrite dans tous mes regards,
-dans tous mes mouvements. Dieu sait si je suis élégante et coquette.
-Hier, madame de Maufrigneuse me disait:--Chère enfant, il faut vous
-rendre les armes. Enfin, j'amuse tant Felipe, qu'il doit trouver sa
-belle-soeur bête comme une vache espagnole. J'ai d'autant moins de
-regret de ne pas faire un petit Abencerrage, que la duchesse accouchera
-sans doute à Paris, elle va devenir laide; si elle a un garçon, il se
-nommera Felipe en l'honneur du banni. Un malicieux hasard fera que je
-serai encore marraine. Adieu, chère. J'irai de bonne heure cette année
-à Chantepleurs, car notre voyage a coûté des sommes exorbitantes;
-je partirai vers la fin de mars, afin d'aller vivre avec économie
-en Nivernais. Paris m'ennuie d'ailleurs. Felipe soupire autant que
-moi après la belle solitude de notre parc, nos fraîches prairies et
-notre Loire pailletée par ses sables, à laquelle aucune rivière ne
-ressemble. Chantepleurs me paraîtra délicieux après les pompes et les
-vanités de l'Italie; car, après tout, la magnificence est ennuyeuse,
-et le regard d'un amant est plus beau qu'un _capo d'opéra_, qu'un
-_bel quadro_! Nous t'y attendrons, je ne serai plus jalouse de
-toi. Tu pourras sonder à ton aise le coeur de mon Macumer, y pêcher
-des interjections, en ramener des scrupules, je te le livre avec une
-superbe confiance. Depuis la scène de Rome, Felipe m'aime davantage; il
-m'a dit hier (il regarde par-dessus mon épaule) que sa belle-soeur,
-la Marie de sa jeunesse, sa vieille fiancée, la princesse Hérédia,
-son premier rêve, était stupide. Oh! chère, je suis pire qu'une fille
-d'Opéra, cette injure m'a causé du plaisir. J'ai fait remarquer à
-Felipe qu'elle ne parlait pas correctement le français; elle prononce
-_esemple_, _sain_ pour _cinq_, _cheu_ pour _je_; enfin, elle est belle,
-mais elle n'a pas de grâce, elle n'a pas la moindre vivacité dans
-l'esprit. Quand on lui adresse un compliment, elle vous regarde comme
-une femme qui ne serait pas habituée à en recevoir. Du caractère
-dont il est, il aurait quitté Marie après deux mois de mariage. Le
-duc de Soria, Don Fernand, est très bien assorti avec elle; il a de
-la générosité, mais c'est un enfant gâté, cela se voit. Je pourrais
-être méchante et te faire rire; mais je m'en tiens au vrai. Mille
-tendresses, mon ange.
-
-
-XLII
-
- RENÉE A LOUISE.
-
-Ma petite fille a deux mois; ma mère a été la marraine, et un vieux
-grand-oncle de Louis, le parrain de cette petite, qui se nomme
-Jeanne-Athénaïs.
-
-Dès que je le pourrai, je partirai pour vous aller voir à Chantepleurs,
-puisqu'une nourrice ne vous effraie pas. Ton filleul dit ton nom; il
-le prononce _Matoumer_! car il ne peut pas dire les _c_ autrement;
-tu en raffoleras; il a toutes ses dents; il mange maintenant de la
-viande comme un grand garçon, il court et trotte comme un rat; mais je
-l'enveloppe toujours de regards inquiets, et je suis au désespoir de ne
-pouvoir le garder près de moi pendant mes couches, qui exigent plus de
-quarante jours de chambre, à cause de quelques précautions ordonnées
-par les médecins. Hélas! mon enfant, on ne prend pas l'habitude
-d'accoucher! Les mêmes douleurs et les mêmes appréhensions reviennent.
-Cependant (ne montre pas ma lettre à Felipe) je suis pour quelque chose
-dans la façon de cette petite fille, qui fera peut-être tort à ton
-Armand.
-
-Mon père a trouvé Felipe maigri, et ma chère mignonne un peu maigrie
-aussi. Cependant le duc et la duchesse de Soria sont partis; il n'y a
-plus le moindre sujet de jalousie! Me cacherais-tu quelque chagrin? Ta
-lettre n'était ni aussi longue ni aussi affectueusement pensée que les
-autres. Est-ce seulement un caprice de ma chère capricieuse?
-
-En voici trop, ma garde me gronde de t'avoir écrit, et mademoiselle
-Athénaïs de l'Estorade veut dîner. Adieu donc, écris-moi de bonnes
-longues lettres.
-
-
-XLIII
-
- MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.
-
-Pour la première fois de ma vie, ma chère Renée, j'ai pleuré seule
-sous un saule, sur un banc de bois, au bord de mon long étang de
-Chantepleurs, une délicieuse vue que tu vas venir embellir, car il n'y
-manque que de joyeux enfants. Ta fécondité m'a fait faire un retour sur
-moi-même, qui n'ai point d'enfants après bientôt trois ans de mariage.
-Oh! pensais-je, quand je devrais souffrir cent fois plus que Renée n'a
-souffert en accouchant de mon filleul, quand je devrais voir mon enfant
-en convulsions, faites, mon Dieu, que j'aie une angélique créature
-comme cette petite Athénaïs que je vois d'ici aussi belle que le
-jour, car tu ne m'en as rien dit! J'ai reconnu là ma Renée. Il semble
-que tu devines mes souffrances. Chaque fois que mes espérances sont
-déçues, je suis pendant plusieurs jours la proie d'un chagrin noir. Je
-faisais alors de sombres élégies. Quand broderai-je de petits bonnets?
-quand choisirai-je la toile d'une layette? quand coudrai-je de jolies
-dentelles pour envelopper une petite tête! Ne dois-je donc jamais
-entendre une de ces charmantes créatures m'appeler maman, me tirer par
-ma robe, me tyranniser? Ne verrai-je donc pas sur le sable les traces
-d'une petite voiture? Ne ramasserai-je pas des joujoux cassés dans
-ma cour? N'irai-je pas, comme tant de mères que j'ai vues, chez les
-bimbelotiers acheter des sabres, des poupées, de petits ménages? Ne
-verrai-je point se développer cette vie et cet ange qui sera un autre
-Felipe plus aimé? Je voudrais un fils pour savoir comment on peut aimer
-son amant plus qu'il ne l'est dans un autre lui-même. Mon parc, le
-château me semblent déserts et froids. Une femme sans enfants est une
-monstruosité; nous ne sommes faites que pour être mères. Oh! docteur
-en corset que tu es, tu as bien vu la vie. La stérilité d'ailleurs est
-horrible en toute chose. Ma vie ressemble un peu trop aux bergeries de
-Gessner et de Florian, desquelles Rivarol disait qu'on y désirait des
-loups. Je veux être dévouée aussi, moi! Je sens en moi des forces que
-Felipe néglige; et, si je ne suis pas mère, il faudra que je me passe
-la fantaisie de quelque malheur. Voilà ce que je viens de dire
-à mon restant de Maure, à qui ces mots ont fait venir des larmes aux
-yeux. Il en a été quitte pour être appelé une sublime bête. On ne peut
-pas le plaisanter sur son amour.
-
-Par moments il me prend envie de faire des neuvaines, d'aller demander
-la fécondité à certaines madones ou à certaines eaux. L'hiver prochain
-je consulterai des médecins. Je suis trop furieuse contre moi-même pour
-t'en dire davantage. Adieu.
-
-
-XLIV
-
- DE LA MÊME A LA MÊME.
-
- Paris, 1829.
-
-Comment, ma chère, un an sans lettre?... Je suis un peu piquée.
-Crois-tu que ton Louis, qui m'est venu voir presque tous les deux
-jours, te remplace? Il ne me suffit pas de savoir que tu n'es pas
-malade et que vos affaires vont bien, je veux tes sentiments et tes
-idées comme je te livre les miennes, au risque d'être grondée, ou
-blâmée, ou méconnue, car je t'aime. Ton silence et ta retraite à la
-campagne, quand tu pourrais jouir ici des triomphes parlementaires du
-comte de l'Estorade, dont la _parlotterie_ et le dévouement lui ont
-acquis une influence, et qui sera sans doute placé très-haut après la
-session, me donnent de graves inquiétudes. Passes-tu donc ta vie à
-lui écrire des instructions? Numa n'était pas si loin de son Égérie.
-Pourquoi n'as-tu pas saisi l'occasion de voir Paris? Je jouirais de toi
-depuis quatre mois. Louis m'a dit hier que tu viendrais le chercher
-et faire tes troisièmes couches à Paris, affreuse mère Gigogne que tu
-es! Après bien des questions, et des hélas, et des plaintes, Louis,
-quoique diplomate, a fini par me dire que son grand-oncle, le parrain
-d'Athénaïs, était fort mal. Or, je te suppose, en bonne mère de
-famille, capable de tirer parti de la gloire et des discours du député
-pour obtenir un legs avantageux du dernier parent maternel de ton mari.
-Sois tranquille, ma Renée, les Lenoncourt, les Chaulieu, le salon de
-madame de Macumer travaillent pour Louis. Martignac le mettra sans
-doute à la cour des comptes. Mais, si tu ne me dis pas pourquoi
-tu restes en province, je me fâche. Est-ce pour ne pas avoir l'air
-d'être toute la politique de la maison de l'Estorade? est-ce pour la
-succession de l'oncle? as-tu craint d'être moins mère à Paris? Oh!
-comme je voudrais savoir si c'est pour ne pas t'y faire voir, pour la
-première fois, dans ton état de grossesse, coquette! Adieu.
-
-
-XLV
-
- RENÉE A LOUISE.
-
-Tu te plains de mon silence, tu oublies donc ces deux petites têtes
-brunes que je gouverne et qui me gouvernent? Tu as d'ailleurs trouvé
-quelques-unes des raisons que j'avais pour garder la maison. Outre
-l'état de notre précieux oncle, je n'ai pas voulu traîner à Paris un
-garçon d'environ quatre ans et une petite fille de trois ans bientôt
-quand je suis encore grosse. Je n'ai pas voulu embarrasser ta vie et ta
-maison d'un pareil ménage, je n'ai pas voulu paraître à mon désavantage
-dans le brillant monde où tu règnes, et j'ai les appartements garnis,
-la vie des hôtels en horreur. Le grand-oncle de Louis, en apprenant la
-nomination de son petit-neveu, m'a fait présent de la moitié de ses
-économies, deux cent mille francs, pour acheter à Paris une maison, et
-Louis est chargé d'en trouver une dans ton quartier. Ma mère me donne
-une trentaine de mille francs pour les meubles. Quand je viendrai
-m'établir pour la session à Paris, j'y viendrai chez moi. Enfin, je
-tâcherai d'être digne de ma chère soeur d'élection, soit dit sans jeu
-de mots.
-
-Je te remercie d'avoir mis Louis aussi bien en cour qu'il l'est; mais
-malgré l'estime que font de lui messieurs de Bourmont et de Polignac,
-qui veulent l'avoir dans leur ministère, je ne le souhaite point si
-fort en vue: on est alors trop compromis. Je préfère la cour des
-comptes à cause de son inamovibilité. Nos affaires seront ici dans de
-très-bonnes mains; et, une fois que notre régisseur sera bien au fait,
-je viendrai seconder Louis, sois tranquille.
-
-Quant à écrire maintenant de longues lettres, le puis-je? Celle-ci,
-dans laquelle je voudrais pouvoir te peindre le train ordinaire de
-mes journées, restera sur ma table pendant huit jours. Peut-être
-Armand en fera-t-il des cocotes pour ses régiments alignés sur mes
-tapis ou des vaisseaux pour les flottes qui voguent sur son bain. Un
-seul de mes jours te suffira d'ailleurs, ils se ressemblent tous et se
-réduisent à deux événements: les enfants souffrent ou les enfants ne
-souffrent pas. A la lettre, pour moi, dans cette bastide solitaire, les
-minutes sont des heures ou les heures sont des minutes, selon l'état
-des enfants. Si j'ai quelques heures délicieuses, je les rencontre
-pendant leur sommeil, quand je ne suis pas à bercer l'une et à conter
-des histoires à l'autre pour les endormir. Quand je les tiens endormis
-près de moi, je me dis: Je n'ai plus rien à craindre. En effet, mon
-ange, durant le jour, toutes les mères inventent des dangers. Dès que
-les enfants ne sont plus sous leurs yeux, ce sont des rasoirs volés
-avec lesquels Armand a voulu jouer, le feu qui prend à sa jaquette,
-un orvet qui peut le mordre, une chute en courant qui peut faire un
-dépôt à la tête, ou les bassins où il peut se noyer. Comme tu le vois,
-la maternité comporte une suite de poésies douces ou terribles. Pas
-une heure qui n'ait ses joies et ses craintes. Mais le soir, dans
-ma chambre, arrive l'heure de ces rêves éveillés pendant laquelle
-j'arrange leurs destinées. Leur vie est alors éclairée par le sourire
-des anges que je vois à leur chevet. Quelquefois Armand m'appelle dans
-son sommeil, je viens à son insu baiser son front et les pieds de sa
-soeur en les contemplant tous deux dans leur beauté. Voilà mes fêtes!
-Hier notre ange gardien, je crois, m'a fait courir au milieu de la
-nuit, inquiète, au berceau d'Athénaïs, qui avait la tête trop bas, et
-j'ai trouvé notre Armand tout découvert, les pieds violets de froid.
-
---Oh! petite mère! m'a-t-il dit en s'éveillant et en m'embrassant.
-
-Voilà, ma chère, une scène de nuit. Combien il est utile à une mère
-d'avoir ses enfants à côté d'elle! Est-ce une bonne, tant bonne
-soit-elle, qui peut les prendre, les rassurer et les rendormir quand
-quelque horrible cauchemar les a réveillés? car ils ont leurs rêves;
-et leur expliquer un de ces terribles rêves est une tâche d'autant
-plus difficile qu'un enfant écoute alors sa mère d'un oeil à la fois
-endormi, effaré, intelligent et niais. C'est un point d'orgue entre
-deux sommeils. Aussi mon sommeil est-il devenu si léger que je vois
-mes deux petits et les entends à travers la gaze de mes paupières. Je
-m'éveille à un soupir, à un mouvement. Le monstre des convulsions
-est pour moi toujours accroupi au pied de leurs lits.
-
-Au jour, le ramage de mes deux enfants commence avec les premiers
-cris des oiseaux. A travers les voiles du dernier sommeil, leurs
-baragouinages ressemblent aux gazouillements du matin, aux disputes
-des hirondelles, petits cris joyeux ou plaintifs, que j'entends moins
-par les oreilles que par le coeur. Pendant que Naïs essaie d'arriver
-à moi en opérant le passage de son berceau à mon lit en se traînant
-sur ses mains et faisant des pas mal assurés, Armand grimpe avec
-l'adresse d'un singe et m'embrasse. Ces deux petits font alors de
-mon lit le théâtre de leurs jeux, où la mère est à leur discrétion.
-La petite me tire les cheveux, veut toujours teter, et Armand défend
-ma poitrine comme si c'était son bien. Je ne résiste pas à certaines
-poses, à des rires qui partent comme des fusées et qui finissent par
-chasser le sommeil. On joue alors à l'ogresse, et mère ogresse mange
-alors de caresses cette jeune chair si blanche et si douce; elle baise
-à outrance ces yeux si coquets dans leur malice, ces épaules de rose,
-et l'on excite de petites jalousies qui sont charmantes. Il y a des
-jours où j'essaie de mettre mes bas à huit heures, et où je n'en ai pas
-encore mis un à neuf heures.
-
-Enfin, ma chère, on se lève. Les toilettes commencent. Je passe mon
-peignoir: on retrousse ses manches, on prend devant soi le tablier
-ciré; je baigne et nettoie alors mes deux petites fleurs, assistée
-de Mary. Moi seule je suis juge du degré de chaleur ou de tiédeur
-de l'eau, car la température des eaux est pour la moitié dans les
-cris, dans les pleurs des enfants. Alors s'élèvent les flottes de
-papier, les petits canards de verre. Il faut amuser les enfants pour
-pouvoir bien les nettoyer. Si tu savais tout ce qu'il faut inventer
-de plaisirs à ces rois absolus pour pouvoir passer de douces éponges
-dans les moindres coins, tu serais effrayée de l'adresse et de l'esprit
-qu'exige le métier de mère accompli glorieusement. On supplie, on
-gronde, on promet, on devient d'une charlatanerie d'autant plus
-supérieure qu'elle doit être admirablement cachée. On ne saurait que
-devenir si à la finesse de l'enfant, Dieu n'avait opposé la finesse
-de la mère. Un enfant est un grand politique dont on se rend maître
-comme du grand politique... par ses passions. Heureusement ces anges
-rient de tout: une brosse qui tombe, une brique de savon qui glisse,
-voilà des éclats de joie! Enfin, si les triomphes sont chèrement
-achetés, il y a du moins des triomphes. Mais Dieu seul, car le père
-lui-même ne sait rien de cela, Dieu, toi ou les anges, vous seuls
-donc pourriez comprendre les regards que j'échange avec Mary quand,
-après avoir fini d'habiller nos deux petites créatures, nous les
-voyons propres au milieu des savons, des éponges, des peignes, des
-cuvettes, des papiers brouillards, des flanelles, des mille détails
-d'une véritable _nursery_. Je suis devenue Anglaise en ce point, je
-conviens que les femmes de ce pays ont le génie de la _nourriture_.
-Quoiqu'elles ne considèrent l'enfant qu'au point de vue du bien-être
-matériel et physique, elles ont raison dans leurs perfectionnements.
-Aussi mes enfants auront-ils toujours les pieds dans la flanelle et les
-jambes nues. Ils ne seront ni serrés ni comprimés; mais aussi jamais
-ne seront-ils seuls. L'asservissement de l'enfant français dans ses
-bandelettes est la liberté de la nourrice, voilà le grand mot. Une
-vraie mère n'est pas libre: voilà pourquoi je ne t'écris pas, ayant
-sur les bras l'administration du domaine et deux enfants à élever.
-La science de la mère comporte des mérites silencieux, ignorés de
-tous sans parade, une vertu en détail, un dévouement de toutes les
-heures. Il faut surveiller les soupes qui se font devant le feu. Me
-crois-tu femme à me dérober à un soin? Dans le moindre soin, il y a
-de l'affection à récolter. Oh! c'est si joli le sourire d'un enfant
-qui trouve son petit repas excellent. Armand a des hochements de tête
-qui valent toute une vie d'amour. Comment laisser à une autre femme le
-droit, le soin, le plaisir de souffler sur une cuillerée de soupe que
-Naïs trouvera trop chaude, elle que j'ai sevrée il y a sept mois, et
-qui se souvient toujours du sein? Quand une _bonne_ a brûlé la langue
-et les lèvres d'un enfant avec quelque chose de chaud, elle dit à la
-mère qui accourt que c'est la faim qui le fait crier. Mais comment une
-mère dort-elle en paix avec l'idée que des haleines impures peuvent
-passer sur les cuillerées avalées par son enfant, elle à qui la nature
-n'a pas permis d'avoir un intermédiaire entre son sein et les lèvres de
-son nourrisson! Découper la côtelette de Naïs qui fait ses dernières
-dents et mélanger cette viande cuite à point avec des pommes de terre
-est une oeuvre de patience, et vraiment il n'y a qu'une mère qui
-puisse savoir dans certains cas faire manger en entier le repas à un
-enfant qui s'impatiente. Ni domestiques nombreux ni bonne anglaise ne
-peuvent donc dispenser une mère de donner en personne sur le champ de
-bataille où la douceur doit lutter contre les petits chagrins
-de l'enfance, contre ses douleurs. Tiens, Louise, il faut soigner ces
-chers innocents avec son âme; il faut ne croire qu'à ses yeux, qu'au
-témoignage de la main pour la toilette, pour la nourriture et pour le
-coucher. En principe, le cri d'un enfant est une raison absolue qui
-donne tort à sa mère ou à sa bonne quand le cri n'a pas pour cause une
-souffrance voulue par la nature. Depuis que j'en ai deux et bientôt
-trois à soigner, je n'ai rien dans l'âme que mes enfants; et toi-même,
-que j'aime tant, tu n'es qu'à l'état de souvenir. Je ne suis pas
-toujours habillée à deux heures. Aussi ne croyais-je pas aux mères qui
-ont des appartements rangés et des cols, des robes, des affaires en
-ordre. Hier, aux premiers jours d'avril, il faisait beau, j'ai voulu
-les promener avant mes couches dont l'heure tinte; eh! bien, pour
-une mère, c'est tout un poème qu'une sortie, et l'on se le promet la
-veille pour le lendemain. Armand devait mettre pour la première fois
-une jaquette de velours noir, une nouvelle collerette que j'avais
-brodée, une toque écossaise aux couleurs des Stuarts et à plumes de
-coq; Naïs allait être en blanc et rose avec les délicieux bonnets
-des _baby_, car elle est encore un _baby_; elle va perdre ce joli
-nom quand viendra le petit qui me donne des coups de pieds et que
-j'appelle _mon mendiant_, car il sera le cadet. J'ai vu déjà mon
-enfant en rêve et sais que j'aurai un garçon. Bonnets, collerettes,
-jaquette, les petits bas, les souliers mignons, les bandelettes roses
-pour les jambes, la robe en mousseline brodée à dessins en soie, tout
-était sur mon lit. Quand ces deux oiseaux si gais, et qui s'entendent
-si bien, ont eu leurs chevelures brunes bouclée chez l'un, doucement
-amenée sur le front et bordant le bonnet blanc et rose chez l'autre;
-quand les souliers ont été agrafés; quand ces petits mollets nus, ces
-pieds si bien chaussés ont trotté dans la _nursery_; quand ces deux
-faces _cleanes_, comme dit Mary, en français limpide; quand ces yeux
-pétillants ont dit: Allons! je palpitais. Oh! voir des enfants parés
-par nos mains, voir cette peau si fraîche où brillent les veines
-bleues quand on les a baignés, étuvés, épongés soi-même, rehaussée par
-les vives couleurs du velours ou de la soie; mais c'est mieux qu'un
-poème! Avec quelle passion, satisfaite à peine, on les rappelle pour
-rebaiser ces cous qu'une simple collerette rend plus jolis que celui de
-la plus belle femme? Ces tableaux, devant lesquels les plus stupides
-lithographies coloriées arrêtent toutes les mères, moi je les fais tous
-les jours!
-
-Une fois sortis, jouissant de mes travaux, admirant ce petit Armand
-qui avait l'air du fils d'un prince et qui faisait marcher le _baby_
-le long de ce petit chemin que tu connais, une voiture est venue, j'ai
-voulu les ranger, les deux enfants ont roulé dans une flaque de boue,
-et voilà mes chefs-d'oeuvre perdus! il a fallu les rentrer et les
-habiller autrement. J'ai pris ma petite dans mes bras, sans voir que
-je perdais ma robe; Mary s'est emparée d'Armand et nous voilà rentrés.
-Quand un _baby_ crie et qu'un enfant se mouille, tout est dit: une mère
-ne pense plus à elle, elle est absorbée.
-
-Le dîner arrive, je n'ai la plupart du temps rien fait; et comment
-puis-je suffire à les servir tous deux, à mettre les serviettes, à
-relever les manches et à les faire manger? c'est un problème que je
-résous deux fois par jour. Au milieu de ces soins perpétuels, de ces
-fêtes ou de ces désastres, il n'y a d'oubliée que moi dans la maison.
-Il m'arrive souvent de rester en papillotes quand les enfants ont été
-méchants. Ma toilette dépend de leur humeur. Pour avoir un moment à
-moi, pour t'écrire ces six pages, il faut qu'ils découpent les images
-de mes romances, qu'ils fassent des châteaux avec des livres, avec des
-échecs ou des jetons de nacre, que Naïs dévide mes soies ou mes laines
-à sa manière, qui, je t'assure, est si compliquée qu'elle y met toute
-sa petite intelligence et ne souffle mot.
-
-Après tout, je n'ai pas à me plaindre: mes deux enfants sont robustes,
-libres, et ils s'amusent à moins de frais qu'on ne pense. Ils sont
-heureux de tout, il leur faut plutôt une liberté surveillée que des
-joujoux. Quelques cailloux roses, jaunes, violets ou noirs; de petits
-coquillages, les merveilles du sable font leur bonheur. Posséder
-beaucoup de petites choses, voilà leur richesse. J'examine Armand, il
-parle aux fleurs, aux mouches, aux poules, il les imite; il s'entend
-avec les insectes qui le remplissent d'admiration. Tout ce qui est
-petit les intéresse. Armand commence à demander le _pourquoi_ de toute
-chose, il est venu voir ce que je disais à sa marraine; il te prend
-d'ailleurs pour une fée, et vois comme les enfants ont toujours raison!
-
-Hélas! mon ange, je ne voulais pas t'attrister en te racontant ces
-félicités. Voici pour te peindre ton filleul. L'autre jour, un pauvre
-nous suit, car les pauvres savent qu'aucune mère accompagnée de son
-enfant ne leur refuse jamais une aumône. Armand ne sait pas encore
-qu'on peut manquer de pain, il ignore ce qu'est l'argent; mais comme il
-venait de désirer une trompette que je lui avais achetée, il la
-tend d'un air royal au vieillard en lui disant:--Tiens, prends!
-
---Me permettez-vous de la garder? me dit le pauvre.
-
-Quoi sur la terre mettre en balance avec les joies d'un pareil moment?
-
---C'est que, madame, moi aussi j'ai eu des enfants, me dit le vieillard
-en prenant ce que je lui donnais sans y faire attention.
-
-Quand je songe qu'il faudra mettre dans un collége un enfant comme
-Armand, que je n'ai plus que trois ans et demi à le garder, il me
-prend des frissons. L'Instruction Publique fauchera les fleurs de
-cette enfance bénie à toute heure, _dénaturalisera_ ces grâces et ces
-adorables franchises! On coupera cette chevelure frisée que j'ai tant
-soignée, nettoyée et baisée. Que fera-t-on de cette âme d'Armand?
-
-Et toi, que deviens-tu? tu ne m'as rien dit de ta vie. Aimes-tu
-toujours Felipe? car je ne suis pas inquiète du Sarrasin. Adieu, Naïs
-vient de tomber, et si je voulais continuer, cette lettre ferait un
-volume.
-
-
-XLVI
-
- MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.
-
- 1829.
-
-Les journaux t'auront appris, ma bonne et tendre Renée, l'horrible
-malheur qui a fondu sur moi; je n'ai pu t'écrire un seul mot, je suis
-restée à son chevet pendant une vingtaine de jours et de nuits, j'ai
-reçu son dernier soupir, je lui ai fermé les yeux, je l'ai gardé
-pieusement avec les prêtres et j'ai dit les prières des morts. Je me
-suis infligé le châtiment de ces épouvantables douleurs, et cependant,
-en voyant sur ses lèvres sereines le sourire qu'il m'adressait avant
-de mourir, je n'ai pu croire que mon amour l'ait tué! Enfin, _il n'est
-plus_, et moi _je suis_! A toi qui nous as bien connus, que puis-je
-dire de plus? tout est dans ces deux phrases. Oh! si quelqu'un pouvait
-me dire qu'on peut le rappeler à la vie, je donnerais ma part du
-ciel pour entendre cette promesse, car ce serait le revoir!... Et le
-ressaisir ne fût-ce que pendant deux secondes, ce serait respirer
-le poignard hors du coeur! Ne viendras-tu pas bientôt me dire cela?
-ne m'aimes-tu pas assez pour me tromper?.... Mais non! tu m'as dit à
-l'avance que je lui faisais de profondes blessures... Est-ce vrai? Non,
-je n'ai pas mérité son amour, tu as raison, je l'ai volé. Le bonheur,
-je l'ai étouffé dans mes étreintes insensées! Oh! en t'écrivant, je ne
-suis plus folle, mais je sens que je suis seule! Seigneur, qu'est-ce
-qu'il y aura de plus dans votre enfer que ce mot-là?
-
-Quand on me l'a enlevé, je me suis couchée dans le même lit, espérant
-mourir, car il n'y avait qu'une porte entre nous, je me croyais encore
-assez de force pour la pousser! Mais, hélas! j'étais trop jeune, et
-après une convalescence de quarante jours, pendant lesquels on m'a
-nourrie avec un art affreux par les inventions d'une triste science, je
-me vois à la campagne, assise à ma fenêtre au milieu des belles fleurs
-qu'il faisait soigner pour moi, jouissant de cette vue magnifique sur
-laquelle ses regards ont tant de fois erré, qu'il s'applaudissait tant
-d'avoir découverte, puisqu'elle me plaisait. Ah! chère, la douleur de
-changer de place est inouïe quand le coeur est mort. La terre humide
-de mon jardin me fait frissonner, la terre est comme une grande tombe
-et je crois marcher sur _lui_! A ma première sortie j'ai eu peur et
-suis restée immobile. C'est bien lugubre de voir _ses_ fleurs sans
-_lui_!
-
-Ma mère et mon père sont en Espagne, tu connais mes frères, et toi
-tu es obligée d'être à la campagne; mais sois tranquille: deux anges
-avaient volé vers moi. Le duc et la duchesse de Soria, ces deux
-charmants êtres, sont accourus vers leur frère. Les dernières nuits
-ont vu nos trois douleurs calmes et silencieuses autour de ce lit où
-mourait l'un de ces hommes vraiment nobles et vraiment grands, qui sont
-si rares, et qui nous sont alors supérieurs en toute chose. La patience
-de mon Felipe a été divine. La vue de son frère et de Marie a pour un
-moment rafraîchi son âme et apaisé ses douleurs.
-
---Chère, m'a-t-il dit avec la simplicité qu'il mettait en toute chose,
-j'allais mourir en oubliant de donner à Fernand la baronnie de Macumer,
-il faut refaire mon testament. Mon frère me pardonnera, lui qui sait ce
-qu'est d'aimer!
-
-Je dois la vie aux soins de mon beau-frère et de sa femme, ils veulent
-m'emmener en Espagne!
-
-Ah! Renée, ce désastre, je ne puis en dire qu'à toi la portée.
-Le sentiment de mes fautes m'accable, et c'est une amère consolation
-que de te les confier, pauvre Cassandre inécoutée. Je l'ai tué par
-mes exigences, par mes jalousies hors de propos, par mes continuelles
-tracasseries. Mon amour était d'autant plus terrible que nous avions
-une exquise et même sensibilité, nous parlions le même langage, il
-comprenait admirablement tout, et souvent ma plaisanterie allait, sans
-que je m'en doutasse, au fond de son coeur. Tu ne saurais imaginer
-jusqu'où ce cher esclave poussait l'obéissance: je lui disais parfois
-de s'en aller et de me laisser seule, il sortait sans discuter une
-fantaisie de laquelle peut-être il souffrait. Jusqu'à son dernier
-soupir il m'a bénie, en me répétant qu'une seule matinée, seul à seule
-avec moi, valait plus pour lui qu'une longue vie avec une autre femme
-aimée, fût-ce Marie Hérédia. Je pleure en t'écrivant ces paroles.
-
-Maintenant, je me lève à midi, je me couche à sept heures du soir, je
-mets un temps ridicule à mes repas, je marche lentement, je reste une
-heure devant une plante, je regarde les feuillages, je m'occupe avec
-mesure et gravité de riens, j'adore l'ombre, le silence et la nuit;
-enfin je combats les heures et je les ajoute avec un sombre plaisir
-au passé. La paix de mon parc est la seule compagnie que je veuille;
-j'y trouve en toute chose les sublimes images de mon bonheur éteintes,
-invisibles pour tous, éloquentes et vives pour moi.
-
-Ma belle-soeur s'est jetée dans mes bras quand un matin je leur ai
-dit:--Vous m'êtes insupportables! Les Espagnols ont quelque chose de
-plus que nous de grand dans l'âme!
-
-Ah! Renée, si je ne suis pas morte, c'est que Dieu proportionne sans
-doute le sentiment du malheur à la force des affligés. Il n'y a que
-nous autres femmes qui sachions l'étendue de nos pertes quand nous
-perdons un amour sans aucune hypocrisie, un amour de choix, une
-passion durable dont les plaisirs satisfaisaient à la fois l'âme et la
-nature. Quand rencontrons-nous un homme si plein de qualités que nous
-puissions l'aimer sans avilissement? Le rencontrer est le plus grand
-bonheur qui nous puisse advenir, et nous ne saurions le rencontrer
-deux fois. Hommes vraiment forts et grands, chez qui la vertu se cache
-sous la poésie, dont l'âme possède un charme élevé, faits pour être
-adorés, gardez-vous d'aimer, vous causeriez le malheur de la femme et
-le vôtre! Voilà ce que je crie dans les allées de mes bois! Et pas
-d'enfant de lui! Cet intarissable amour qui me souriait toujours, qui
-n'avait que des fleurs et des joies à me verser, cet amour fut
-stérile. Je suis une créature maudite! L'amour pur et violent comme il
-est quand il est absolu serait-il donc aussi infécond que l'aversion,
-de même que l'extrême chaleur des sables du désert et l'extrême froid
-du pôle empêchent toute existence? Faut-il se marier avec un Louis de
-l'Estorade pour avoir une famille? Dieu serait-il jaloux de l'amour? Je
-déraisonne.
-
-Je crois que tu es la seule personne que je puisse souffrir près de
-moi; viens donc, toi seule dois être avec une Louise en deuil. Quelle
-horrible journée que celle où j'ai mis le bonnet des veuves! Quand je
-me suis vue en noir, je suis tombée sur un siége et j'ai pleuré jusqu'à
-la nuit, et je pleure encore en te parlant de ce terrible moment.
-Adieu, t'écrire me fatigue; j'ai trop de mes idées, je ne veux plus
-les exprimer. Amène tes enfants, tu peux nourrir le dernier ici, je
-ne serai plus jalouse; _il_ n'y est plus, et mon filleul me fera bien
-plaisir à voir; car Felipe souhaitait un enfant qui ressemblât à ce
-petit Armand. Enfin, viens prendre ta part de mes douleurs!...
-
-
-XLVII
-
- RENÉE A LOUISE.
-
- 1829.
-
-Ma chérie, quand tu tiendras cette lettre entre les mains, je ne serai
-pas loin, car je pars quelques instants après te l'avoir envoyée. Nous
-serons seules. Louis est obligé de rester en Provence à cause des
-élections qui vont s'y faire; il veut être réélu, et il y a déjà des
-intrigues de nouées contre lui par les libéraux.
-
-Je ne viens pas te consoler, je t'apporte seulement mon coeur pour
-tenir compagnie au tien et pour t'aider à vivre. Je viens t'ordonner
-de pleurer: il faut acheter ainsi le bonheur de le rejoindre un jour,
-car il n'est qu'en voyage vers Dieu; tu ne feras plus un seul pas qui
-ne te conduise vers lui. Chaque devoir accompli rompra quelque anneau
-de la chaîne qui vous sépare. Allons, ma Louise, tu te relèveras
-dans mes bras et tu iras à lui pure, noble, pardonnée de tes fautes
-involontaires, et accompagnée des oeuvres que tu feras ici-bas en son
-nom.
-
-Je te trace ces lignes à la hâte au milieu de mes préparatifs, de
-mes enfants, et d'Armand qui me crie:--Marraine! marraine! allons la
-voir! à me rendre jalouse: c'est presque ton fils!
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE.
-
-
-XLVIII
-
- DE LA BARONNE DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.
-
- 15 octobre 1834.
-
-Eh! bien, oui, Renée, on a raison, on t'a dit vrai. J'ai vendu mon
-hôtel, j'ai vendu Chantepleurs et les fermes de Seine-et-Marne; mais
-que je sois folle et ruinée, ceci est de trop. Comptons! La cloche
-fondue, il m'est resté de la fortune de mon pauvre Macumer environ
-douze cent mille francs. Je vais te rendre un compte fidèle en soeur
-bien apprise. J'ai mis un million dans le trois pour cent quand il
-était à cinquante francs, et me suis fait ainsi soixante mille francs
-de rentes au lieu de trente que j'avais en terres. Aller six mois de
-l'année en province, y passer des baux, y écouter les doléances des
-fermiers, qui paient quand ils veulent, s'y ennuyer comme un chasseur
-par un temps de pluie, avoir des denrées à vendre et les céder à
-perte; habiter à Paris un hôtel qui représentait dix mille livres de
-rentes, placer des fonds chez des notaires, attendre les intérêts, être
-obligée de poursuivre les gens pour avoir ses remboursements, étudier
-la législation hypothécaire; enfin avoir des affaires en Nivernais, en
-Seine-et-Marne, à Paris, quel fardeau, quels ennuis, quels mécomptes et
-quelles pertes pour une veuve de vingt-sept ans! Maintenant ma fortune
-est hypothéquée sur le budget. Au lieu de payer des contributions à
-l'État, je reçois de lui, moi-même, sans frais, trente mille francs
-tous les six mois au Trésor, d'un joli petit employé qui me donne
-trente billets de mille francs et qui sourit en me voyant. Si la France
-fait banqueroute? me diras-tu. D'abord,
-
- Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin.
-
-Mais la France me retrancherait alors tout au plus la moitié de
-mon revenu; je serais encore aussi riche que je l'étais avant mon
-placement; puis, d'ici la catastrophe, j'aurai touché le double de mon
-revenu antérieur. La catastrophe n'arrive que de siècle en siècle, on a
-donc le temps de se faire un capital en économisant. Enfin le comte de
-l'Estorade n'est-il pas pair de la France semi-républicaine de Juillet?
-n'est-il pas un des soutiens de la couronne offerte par le _peuple_
-au roi des Français? puis-je avoir des inquiétudes en ayant pour ami
-un président de chambre à la cour des comptes, un grand financier?
-Ose dire que je suis folle! Je calcule presque aussi bien que ton
-roi-citoyen. Sais-tu ce qui peut donner cette sagesse algébrique à une
-femme? L'amour! Hélas! le moment est venu de t'expliquer les mystères
-de ma conduite, dont les raisons fuyaient ta perspicacité, ta tendresse
-curieuse et ta finesse. Je me marie dans un village auprès de Paris,
-secrètement. J'aime, je suis aimée. J'aime autant qu'une femme qui
-sait bien ce qu'est l'amour peut aimer. Je suis aimée autant qu'un
-homme doit aimer la femme par laquelle il est adoré. Pardonne-moi,
-Renée, de m'être cachée de toi, de tout le monde. Si ta Louise trompe
-tous les regards, déjoue toutes les curiosités, avoue que ma passion
-pour mon pauvre Macumer exigeait cette tromperie. L'Estorade et toi,
-vous m'eussiez assassinée de doutes, étourdie de remontrances. Les
-circonstances auraient pu d'ailleurs vous venir en aide. Toi seule sais
-à quel point je suis jalouse, et tu m'aurais inutilement tourmentée. Ce
-que tu vas nommer ma folie, ma Renée, je l'ai voulu faire à moi seule,
-à ma tête, à mon coeur, en jeune fille qui trompe la surveillance
-de ses parents. Mon amant a pour toute fortune trente mille francs de
-dettes que j'ai payées. Quel sujet d'observations! Vous auriez voulu
-me prouver que Gaston est un intrigant, et ton mari eût espionné ce
-cher enfant. J'ai mieux aimé l'étudier moi-même. Voici vingt-deux mois
-qu'il me fait la cour; j'ai vingt-sept ans, il en a vingt-trois. D'une
-femme à un homme, cette différence d'âge est énorme. Autre source de
-malheurs! Enfin, il est poète, et vivait de son travail; c'est te dire
-assez qu'il vivait de fort peu de chose. Ce cher lézard de poète était
-plus souvent au soleil à bâtir des châteaux en Espagne qu'à l'ombre de
-son taudis à travailler des poèmes. Or, les écrivains, les artistes,
-tous ceux qui n'existent que par la pensée, sont assez généralement
-taxés d'inconstance par les gens positifs. Ils épousent et conçoivent
-tant de caprices, qu'il est naturel de croire que la tête réagisse
-sur le coeur. Malgré les dettes payées, malgré la différence
-d'âge, malgré la poésie, après neuf mois d'une noble défense et sans
-lui avoir permis de baiser ma main, après les plus chastes et les plus
-délicieuses amours, dans quelques jours, je ne me livre pas, comme il y
-a huit ans, inexpériente, ignorante et curieuse; je me donne, et suis
-attendue avec une si grande soumission, que je pourrais ajourner mon
-mariage à un an; mais il n'y a pas la moindre servilité dans ceci: il
-y a servage et non soumission. Jamais il ne s'est rencontré de plus
-noble coeur, ni plus d'esprit dans la tendresse, ni plus d'âme dans
-l'amour que chez mon prétendu. Hélas! mon ange, il a de qui tenir! Tu
-vas savoir son histoire en deux mots.
-
-Mon ami n'a pas d'autres noms que ceux de Marie Gaston. Il est fils,
-non pas naturel, mais adultérin de cette belle lady Brandon, de
-laquelle tu dois avoir entendu parler, et que par vengeance lady
-Dudley a fait mourir de chagrin, une horrible histoire que ce cher
-enfant ignore. Marie Gaston a été mis par son frère Louis-Gaston au
-collége de Tours, d'où il est sorti en 1827. Le frère s'est embarqué
-quelques jours après l'y avoir placé, allant chercher fortune, lui dit
-une vieille femme qui a été sa Providence, à lui. Ce frère, devenu
-marin, lui a écrit de loin en loin des lettres vraiment paternelles, et
-qui sont émanées d'une belle âme; mais il se débat toujours au loin.
-Dans sa dernière lettre, il annonçait à Marie Gaston sa nomination
-au grade de capitaine de vaisseau dans je ne sais quelle république
-américaine, en lui disant d'espérer. Hélas! depuis trois ans mon
-pauvre lézard n'a plus reçu de lettres, et il aime tant ce frère
-qu'il voulait s'embarquer à sa recherche. Notre grand écrivain Daniel
-d'Arthez a empêché cette folie et s'est intéressé noblement à Marie
-Gaston, auquel il a souvent _donné_, comme me l'a dit le poète dans
-son langage énergique, _la pâtée et la niche_. En effet, juge de la
-détresse de cet enfant: il a cru que le génie était le plus rapide des
-moyens de fortune, n'est-ce pas à en rire pendant vingt-quatre heures?
-Depuis 1828 jusqu'en 1833 il a donc tâché de se faire un nom dans les
-lettres, et naturellement il a mené la plus effroyable vie d'angoisses,
-d'espérances, de travail et de privations qui se puisse imaginer.
-Entraîné par une excessive ambition et malgré les bons conseils de
-d'Arthez, il n'a fait que grossir la boule de neige de ses dettes.
-Son nom commençait cependant à percer quand je l'ai rencontré chez la
-marquise d'Espard. Là, sans qu'il s'en doutât, je me suis sentie éprise
-de lui sympathiquement à la première vue. Comment n'a-t-il pas
-encore été aimé? comment me l'a-t-on laissé? Oh! il a du génie et de
-l'esprit, du coeur et de la fierté; les femmes s'effraient toujours
-de ces grandeurs complètes. N'a-t-il pas fallu cent victoires pour
-que Joséphine aperçût Napoléon dans le petit Bonaparte, son mari?
-L'innocente créature croit savoir combien je l'aime! Pauvre Gaston!
-il ne s'en doute pas; mais à toi je vais le dire, il faut que tu le
-saches, car il y a, Renée, un peu de testament dans cette lettre.
-Médite bien mes paroles.
-
-En ce moment j'ai la certitude d'être aimée autant qu'une femme peut
-être aimée sur cette terre, et j'ai foi dans cette adorable vie
-conjugale où j'apporte un amour que je ne connaissais pas.... Oui,
-j'éprouve enfin le plaisir de la passion ressentie. Ce que toutes
-les femmes demandent aujourd'hui à l'amour, le mariage me le donne.
-Je sens en moi pour Gaston l'adoration que j'inspirais à mon pauvre
-Felipe! je ne suis pas maîtresse de moi, je tremble devant cet enfant
-comme l'Abencerrage tremblait devant moi. Enfin, j'aime plus que je
-ne suis aimée; j'ai peur de toute chose, j'ai les frayeurs les plus
-ridicules, j'ai peur d'être quittée, je tremble d'être vieille et
-laide quand Gaston sera toujours jeune et beau, je tremble de ne
-pas lui plaire assez! Cependant je crois posséder les facultés, le
-dévouement, l'esprit nécessaires pour, non pas entretenir, mais faire
-croître cet amour loin du monde et dans la solitude. Si j'échouais,
-si le magnifique poème de cet amour secret devait avoir une fin, que
-dis-je une fin! si Gaston m'aimait un jour moins que la veille, si je
-m'en aperçois, Renée, sache-le, ce n'est pas à lui, mais à moi que
-je m'en prendrai. Ce ne sera pas sa faute, ce sera la mienne. Je me
-connais, je suis plus amante que mère. Aussi te le dis-je d'avance,
-je mourrais quand même j'aurais des enfants. Avant de me lier avec
-moi-même, ma Renée, je te supplie donc, si ce malheur m'atteignait, de
-servir de mère à mes enfants, je te les aurai légués. Ton fanatisme
-pour le devoir, tes précieuses qualités, ton amour pour les enfants, ta
-tendresse pour moi, tout ce que je sais de toi me rendra la mort moins
-amère, je n'ose dire douce. Ce parti pris avec moi-même ajoute je ne
-sais quoi de terrible à la solennité de ce mariage; aussi n'y veux-je
-point de témoins qui me connaissent; aussi mon mariage sera-t-il
-célébré secrètement. Je pourrai trembler à mon aise, je ne verrai pas
-dans tes chers yeux une inquiétude, et moi seule saurai qu'en signant
-un nouvel acte de mariage je puis avoir signé mon arrêt de mort.
-
-Je ne reviendrai plus sur ce pacte fait entre moi-même et le moi
-que je vais devenir; je te l'ai confié pour que tu connusses l'étendue
-de tes devoirs. Je me marie séparée de biens, et tout en sachant que
-je suis assez riche pour que nous puissions vivre à notre aise, Gaston
-ignore quelle est ma fortune. En vingt-quatre heures je distribuerai
-ma fortune à mon gré. Comme je ne veux rien d'humiliant, j'ai fait
-mettre douze mille francs de rente à son nom; il les trouvera dans son
-secrétaire la veille de notre mariage; et s'il ne les acceptait pas, je
-suspendrais tout. Il a fallu la menace de ne pas l'épouser pour obtenir
-le droit de payer ses dettes. Je suis lasse de t'avoir écrit ces aveux;
-après-demain je t'en dirai davantage, car je suis obligée d'aller
-demain à la campagne pour toute la journée.
-
-
- 20 octobre.
-
-Voici quelles mesures j'ai prises pour cacher mon bonheur, car je
-souhaite éviter toute espèce d'occasion à ma jalousie. Je ressemble à
-cette belle princesse italienne qui courait comme une lionne ronger
-son amour dans quelque ville de Suisse, après avoir fondu sur sa proie
-comme une lionne. Aussi ne te parlé-je de mes dispositions que pour te
-demander une autre grâce, celle de ne jamais venir nous voir sans que
-je t'en aie priée moi-même, et de respecter la solitude dans laquelle
-je veux vivre.
-
-J'ai fait acheter, il y a deux ans, au-dessus des étangs de
-Ville-d'Avray, sur la route de Versailles, une vingtaine d'arpents de
-prairies, une lisière de bois et un beau jardin fruitier. Au fond des
-prés, on a creusé le terrain de manière à obtenir un étang d'environ
-trois arpents de superficie, au milieu duquel on a laissé une île
-gracieusement découpée. Les deux jolies collines chargées de bois qui
-encaissent cette petite vallée filtrent des sources ravissantes qui
-courent dans mon parc, où elles sont savamment distribuées par mon
-architecte. Ces eaux tombent dans les étangs de la couronne, dont
-la vue s'aperçoit par échappées. Ce petit parc, admirablement bien
-dessiné par cet architecte, est, suivant la nature du terrain, entouré
-de haies, de murs, de sauts-de-loup, en sorte qu'aucun point de vue
-n'est perdu. A mi-côte, flanqué par les bois de la Ronce, dans une
-délicieuse exposition et devant une prairie inclinée vers l'étang, on
-m'a construit un chalet dont l'extérieur est en tout point semblable à
-celui que les voyageurs admirent sur la route de Sion à Brigg, et
-qui m'a tant séduite à mon retour d'Italie. A l'intérieur, son élégance
-défie celle des chalets les plus illustres. A cent pas de cette
-habitation rustique, une charmante maison qui fait fabrique communique
-au chalet par un souterrain et contient la cuisine, les communs,
-les écuries et les remises. De toutes ces constructions en briques,
-l'oeil ne voit qu'une façade d'une simplicité gracieuse et entourée
-de massifs. Le logement des jardiniers forme une autre fabrique et
-masque l'entrée des vergers et des potagers.
-
-La porte de cette propriété, cachée dans le mur qui sert d'enceinte
-du côté des bois, est presque introuvable. Les plantations, déjà
-grandes, dissimuleront complétement les maisons en deux ou trois ans.
-Le promeneur ne devinera nos habitations qu'en voyant la fumée des
-cheminées du haut des collines, ou dans l'hiver quand les feuilles
-seront tombées.
-
-Mon chalet est construit au milieu d'un paysage copié sur ce qu'on
-appelle le jardin du roi à Versailles, mais il a vue sur mon étang et
-sur mon île. De toutes parts les collines montrent leurs masses de
-feuillage, leurs beaux arbres si bien soignés par ta nouvelle liste
-civile. Mes jardiniers ont l'ordre de ne cultiver autour de moi que des
-fleurs odorantes et par milliers, en sorte que ce coin de terre est une
-émeraude parfumée. Le Chalet, garni d'une vigne vierge qui court sur
-le toit, est exactement empaillé de plantes grimpantes, de houblon, de
-clématite, de jasmin, d'azaléa, de cobæa. Qui distinguera nos fenêtres
-pourra se vanter d'avoir une bonne vue!
-
-Ce chalet, ma chère, est une belle et bonne maison, avec son calorifère
-et tous les emménagements qu'a su pratiquer l'architecture moderne, qui
-fait des palais dans cent pieds carrés. Elle contient un appartement
-pour Gaston et un appartement pour moi. Le rez-de-chaussée est pris
-par une antichambre, un parloir et une salle à manger. Au-dessus de
-nous se trouvent trois chambres destinées à la _nourricerie_. J'ai
-cinq beaux chevaux, un petit coupé léger et un mylord à deux chevaux;
-car nous sommes à quarante minutes de Paris; quand il nous plaira
-d'aller entendre un opéra, de voir une pièce nouvelle, nous pourrons
-partir après le dîner et revenir le soir dans notre nid. La route
-est belle et passe sous les ombrages de notre haie de clôture. Mes
-gens, mon cuisinier, mon cocher, le palefrenier, les jardiniers, ma
-femme de chambre sont de fort honnêtes personnes que j'ai cherchées
-pendant ces six derniers mois, et qui seront commandées par
-mon vieux Philippe. Quoique certaine de leur attachement et de leur
-discrétion, je les ai prises par leur intérêt; elles ont des gages
-peu considérables, mais qui s'accroissent chaque année de ce que nous
-leur donnerons au jour de l'An. Tous savent que la plus légère faute,
-un soupçon sur leur discrétion peut leur faire perdre d'immenses
-avantages. Jamais les amoureux ne tracassent leurs serviteurs, ils sont
-indulgents par caractère; ainsi je puis compter sur nos gens.
-
-Tout ce qu'il y avait de précieux, de joli, d'élégant dans ma maison de
-la rue du Bac, se trouve au Chalet. Le Rembrandt est, ni plus ni moins
-qu'une croûte, dans l'escalier; l'Hobbéma se trouve dans _son_ cabinet
-en face de Rubens; le Titien, que ma belle-soeur Marie m'a envoyé de
-Madrid, orne le boudoir; les beaux meubles trouvés par Felipe sont bien
-placés dans le parloir, que l'architecte a délicieusement décoré. Tout
-au Chalet est d'une admirable simplicité, de cette simplicité qui coûte
-cent mille francs. Construit sur des caves en pierres meulières assises
-sur du béton, notre rez-de-chaussée, à peine visible sous les fleurs et
-les arbustes, jouit d'une adorable fraîcheur sans la moindre humidité.
-Enfin une flotte de cygnes blancs vogue sur l'étang.
-
-O Renée! il règne dans ce vallon un silence à réjouir les morts. On
-y est éveillé par le chant des oiseaux ou par le frémissement de la
-brise dans les peupliers. Il descend de la colline une petite source
-trouvée par l'architecte en creusant les fondations du mur du côté des
-bois, qui court sur du sable argenté vers l'étang entre deux rives
-de cresson: je ne sais pas si quelque somme peut la payer. Gaston ne
-prendra-t-il pas ce bonheur trop complet en haine? Tout est si beau
-que je frémis; les vers se logent dans les bons fruits, les insectes
-attaquent les fleurs magnifiques. N'est-ce pas toujours l'orgueil de la
-forêt que ronge cette horrible larve brune dont la voracité ressemble
-à celle de la mort? Je sais déjà qu'une puissance invisible et jalouse
-attaque les félicités complètes. Depuis longtemps tu me l'as écrit,
-d'ailleurs, et tu t'es trouvée prophète.
-
-Quand, avant-hier, je suis allée voir si mes dernières fantaisies
-avaient été comprises, j'ai senti des larmes me venir aux yeux, et
-j'ai mis sur le mémoire de l'architecte, à sa très grande surprise:
-Bon à payer.--Votre homme d'affaires ne paiera pas, madame, m'a-t-il
-dit, il s'agit de trois cent mille francs. J'ai ajouté: Sans
-discussion! en vraie Chaulieu du dix-septième siècle.--Mais,
-monsieur, lui dis-je, je mets une condition à ma reconnaissance: ne
-parlez de ces bâtiments et du parc à qui que ce soit. Que personne ne
-puisse connaître le nom du propriétaire, promettez-moi sur l'honneur
-d'observer cette clause de mon paiement.
-
-Comprends-tu maintenant la raison de mes courses subites, de ces
-allées et venues secrètes? Vois-tu où se trouvent ces belles choses
-qu'on croyait vendues? Saisis-tu la haute raison du changement de ma
-fortune? Ma chère, aimer est une grande affaire, et qui veut bien aimer
-ne doit pas en avoir d'autre. L'argent ne sera plus un souci pour moi;
-j'ai rendu la vie facile, et j'ai fait une bonne fois la maîtresse de
-maison pour ne plus avoir à la faire, excepté pendant dix minutes tous
-les matins avec mon vieux majordome Philippe. J'ai bien observé la
-vie et ses tournants dangereux; un jour, la mort m'a donné de cruels
-enseignements, et j'en veux profiter. Ma seule occupation sera de
-_lui_ plaire et de l'aimer, de jeter la variété dans ce qui paraît si
-monotone aux êtres vulgaires.
-
-Gaston ne sait rien encore. A ma demande, il s'est, comme moi,
-domicilié sur Ville-d'Avray; nous partons demain pour le Chalet. Notre
-vie sera là peu coûteuse; mais si je te disais pour quelle somme je
-compte ma toilette, tu dirais, et avec raison: Elle est folle! Je veux
-me parer pour lui, tous les jours, comme les femmes ont l'habitude
-de se parer pour le monde. Ma toilette à la campagne, toute l'année,
-coûtera vingt-quatre mille francs, et celle du jour n'est pas la plus
-chère. Lui peut se mettre en blouse, s'il le veut! Ne va pas croire que
-je veuille faire de cette vie un duel et m'épuiser en combinaisons pour
-entretenir l'amour: je ne veux pas avoir un reproche à me faire, voilà
-tout. J'ai treize ans à être jolie femme, je veux être aimée le dernier
-jour de la treizième année encore mieux que je ne le serai le lendemain
-de mes noces mystérieuses. Cette fois, je serai toujours humble,
-toujours reconnaissante, sans parole caustique; et je me fais servante,
-puisque le commandement m'a perdue une première fois. O Renée, si, comme
-moi, Gaston a compris l'infini de l'amour, je suis certaine de vivre
-toujours heureuse. La nature est bien belle autour du Chalet, les bois
-sont ravissants. A chaque pas les plus frais paysages, des points de
-vue forestiers font plaisir à l'âme en réveillant de charmantes idées.
-Ces bois sont pleins d'amour. Pourvu que j'aie fait autre chose que de
-me préparer un magnifique bûcher! Après demain, je serai madame
-Gaston. Mon Dieu, je me demande s'il est bien chrétien d'aimer autant
-un homme.--Enfin, c'est légal, m'a dit notre homme d'affaires, qui est
-un de mes témoins, et qui, voyant enfin l'objet de la liquidation de ma
-fortune, s'est écrié:--J'y perds une cliente. Toi, ma belle biche, je
-n'ose plus dire aimée, tu peux dire:--J'y perds une soeur.
-
-Mon ange, adresse désormais à madame Gaston, poste restante, à
-Versailles. On ira prendre nos lettres là tous les jours. Je ne veux
-pas que nous soyons connus dans le pays. Nous enverrons chercher toutes
-nos provisions à Paris. Ainsi, j'espère pouvoir vivre mystérieusement.
-Depuis un an que cette retraite est préparée, on n'y a vu personne,
-et l'acquisition a été faite pendant les mouvements qui ont suivi la
-révolution de juillet. Le seul être qui se soit montré dans le pays est
-mon architecte: on ne connaît que lui qui ne reviendra plus. Adieu. En
-t'écrivant ce mot, j'ai dans le coeur autant de peine que de plaisir;
-n'est-ce pas te regretter aussi puissamment que j'aime Gaston?
-
-
-XLIX
-
- MARIE GASTON A DANIEL D'ARTHEZ.
-
- Octobre 1834.
-
-Mon cher Daniel, j'ai besoin de deux témoins pour mon mariage; je
-vous prie de venir chez moi demain soir en vous faisant accompagner
-de notre ami, le bon et grand Joseph Bridau. L'intention de celle qui
-sera ma femme est de vivre loin du monde et parfaitement ignorée: elle
-a pressenti le plus cher de mes voeux. Vous n'avez rien su de mes
-amours, vous qui m'avez adouci les misères d'une vie pauvre; mais,
-vous le devinez, ce secret absolu fut une nécessité. Voilà pourquoi,
-depuis un an, nous nous sommes si peu vus. Le lendemain de mon mariage
-nous serons séparés pour longtemps. Daniel, vous avez l'âme faite à me
-comprendre: l'amitié subsistera sans l'ami. Peut-être aurai-je parfois
-besoin de vous; mais je ne vous verrai point chez moi du moins. _Elle_
-est encore allée au-devant de nos souhaits en ceci. Elle m'a fait
-le sacrifice de l'amitié qu'elle a pour une amie d'enfance qui pour
-elle est une véritable soeur; j'ai dû lui immoler mon ami. Ce que je
-vous dis ici vous fera sans doute deviner non pas une passion, mais un
-amour entier, complet, divin, fondé sur une intime connaissance entre
-les deux êtres qui se lient ainsi. Mon bonheur est pur, infini; mais,
-comme il est une loi secrète qui nous défend d'avoir une félicité sans
-mélange, au fond de mon âme et ensevelie dans le dernier repli je cache
-une pensée par laquelle je suis atteint tout seul, et qu'elle ignore.
-Vous avez trop souvent aidé ma constante misère pour ignorer l'horrible
-situation dans laquelle j'étais. Où puisai-je le courage de vivre
-lorsque l'espérance s'éteignait si souvent? dans votre passé, mon ami,
-chez vous où je trouvais tant de consolations et de secours délicats.
-Enfin, mon cher, mes écrasantes dettes, elle les a payées. Elle est
-riche, et je n'ai rien. Combien de fois n'ai-je pas dit dans mes accès
-de paresse: Ah! si quelque femme riche voulait de moi. Eh! bien, en
-présence du fait, les plaisanteries de la jeunesse insouciante, le
-parti pris des malheureux sans scrupule, tout s'est évanoui. Je suis
-humilié, malgré la tendresse la plus ingénieuse. Je suis humilié,
-malgré la certitude acquise de la noblesse de son âme. Je suis humilié,
-tout en sachant que mon humiliation est une preuve de mon amour. Enfin,
-elle a vu que je n'ai pas reculé devant cet abaissement. Il est un
-point où, loin d'être le protecteur, je suis le protégé. Cette douleur,
-je vous la confie. Hors ce point, mon cher Daniel, les moindres choses
-accomplissent mes rêves. J'ai trouvé le beau sans tache, le bien
-sans défaut. Enfin, comme on dit, la mariée est trop belle: elle a
-de l'esprit dans la tendresse, elle a ce charme et cette grâce qui
-mettent de la variété dans l'amour, elle est instruite et comprend
-tout; elle est jolie, blonde, mince et légèrement grasse, à faire
-croire que Raphaël et Rubens se sont entendus pour composer une femme!
-Je ne sais pas s'il m'eût jamais été possible d'aimer une femme brune
-autant qu'une blonde: il m'a toujours semblé que la femme brune était
-un garçon manqué. Elle est veuve, elle n'a point eu d'enfants, elle a
-vingt-sept ans. Quoique vive, alerte, infatigable, elle sait néanmoins
-se plaire aux méditations de la mélancolie. Ces dons merveilleux
-n'excluent pas chez elle la dignité ni la noblesse: elle est imposante.
-Quoiqu'elle appartienne à l'une des vieilles familles les plus
-entichées de noblesse, elle m'aime assez pour passer par-dessus
-les malheurs de ma naissance. Nos amours secrets ont duré longtemps;
-nous nous sommes éprouvés l'un l'autre; nous sommes également jaloux:
-nos pensées sont bien les deux éclats de la même foudre. Nous aimons
-tous deux pour la première fois, et ce délicieux printemps a renfermé
-dans ses joies toutes les scènes que l'imagination a décorées de ses
-plus riantes, de ses plus douces, de ses plus profondes conceptions.
-Le sentiment nous a prodigué ses fleurs. Chacune de ces journées a été
-pleine, et quand nous nous quittions, nous nous écrivions des poèmes.
-Je n'ai jamais eu la pensée de ternir cette brillante saison par un
-désir, quoique mon âme en fût sans cesse troublée. Elle était veuve
-et libre, elle a merveilleusement compris toutes les flatteries de
-cette constante retenue; elle en a souvent été touchée aux larmes. Tu
-entreverras donc, mon cher Daniel, une créature vraiment supérieure.
-Il n'y a pas même eu de premier baiser de l'amour: nous nous sommes
-craints l'un l'autre.
-
---Nous avons, m'a-t-elle dit, chacun une misère à nous reprocher.
-
---Je ne vois pas la vôtre.
-
---Mon mariage, a-t-elle répondu.
-
-Vous qui êtes un grand homme, et qui aimez une des femmes les plus
-extraordinaires de cette aristocratie où j'ai trouvé mon Armande, ce
-seul mot vous suffira pour deviner cette âme et quel sera le bonheur de
-
- Votre ami,
- MARIE GASTON.
-
-
-L
-
- MADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMER.
-
-Comment, Louise, après tous les malheurs intimes que t'a donnés une
-passion partagée, au sein même du mariage, tu veux vivre avec un mari
-dans la solitude? Après en avoir tué un en vivant dans le monde, tu
-veux te mettre à l'écart pour en dévorer un autre? Quels chagrins tu
-te prépares! Mais, à la manière dont tu t'y es prise, je vois
-que tout est irrévocable. Pour qu'un homme t'ait fait revenir de ton
-aversion pour un second mariage, il doit posséder un esprit angélique,
-un coeur divin; il faut donc te laisser à tes illusions; mais as-tu
-donc oublié ce que tu disais de la jeunesse des hommes, qui tous ont
-passé par d'ignobles endroits, et dont la candeur s'est perdue aux
-carrefours les plus horribles du chemin? Qui a changé, toi ou eux?
-Tu es bien heureuse de croire au bonheur: je n'ai pas la force de te
-blâmer, quoique l'instinct de la tendresse me pousse à te détourner de
-ce mariage. Oui, cent fois oui, la Nature et la Société s'entendent
-pour détruire l'existence des félicités entières, par ce qu'elles sont
-à l'encontre de la nature et de la société, parce que le ciel est
-peut-être jaloux de ses droits. Enfin, mon amitié pressent quelque
-malheur qu'aucune prévision ne pourrait m'expliquer: je ne sais ni d'où
-il viendra, ni qui l'engendrera; mais, ma chère, un bonheur immense et
-sans bornes t'accablera sans doute. On porte encore moins facilement
-la joie excessive que la peine la plus lourde. Je ne dis rien contre
-lui: tu l'aimes, et je ne l'ai sans doute jamais vu; mais tu m'écriras,
-j'espère, un jour où tu seras oisive, un portrait quelconque de ce bel
-et curieux animal.
-
-Tu me vois prenant gaiement mon parti, car j'ai la certitude qu'après
-la lune de miel vous ferez tous deux et d'un commun accord comme
-tout le monde. Un jour, dans deux ans, en nous promenant, quand nous
-passerons sur cette route, tu me diras:--Voilà pourtant ce Chalet d'où
-je ne devais pas sortir! Et tu riras de ton bon rire, en montrant tes
-jolies dents. Je n'ai rien dit encore à Louis, nous lui aurions trop
-apprêté à rire. Je lui apprendrai tout uniment ton mariage et le désir
-que tu as de le tenir secret. Tu n'as malheureusement besoin ni de mère
-ni de soeur pour le coucher de la mariée. Nous sommes en octobre, tu
-commences par l'hiver, en femme courageuse. S'il ne s'agissait pas de
-mariage, je dirais que tu attaques le taureau par les cornes. Enfin,
-tu auras en moi l'amie la plus discrète et la plus intelligente. Le
-centre mystérieux de l'Afrique a dévoré bien des voyageurs, et il me
-semble que tu te jettes, en fait de sentiment, dans un voyage semblable
-à ceux où tant d'explorateurs ont péri, soit par les nègres, soit dans
-les sables. Ton désert est à deux lieues de Paris, je puis donc te dire
-gaiement: Bon voyage! tu nous reviendras.
-
-
-LI
-
- DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A MADAME MARIE GASTON.
-
- 1837.
-
-Que deviens-tu, ma chère? Après un silence de trois années, il est
-permis à Renée d'être inquiète de Louise. Voilà donc l'amour! il
-emporte, il annule une amitié comme la nôtre. Avoue que si j'adore mes
-enfants plus encore que tu n'aimes ton Gaston, il y a dans le sentiment
-maternel je ne sais quelle immensité qui permet de ne rien enlever aux
-autres affections, et qui laisse une femme être encore amie sincère et
-dévouée. Tes lettres, ta douce et charmante figure me manquent. J'en
-suis réduite à des conjectures sur toi, ô Louise!
-
-Quant à nous, je vais t'expliquer les choses le plus succinctement
-possible.
-
-En relisant ton avant-dernière lettre, j'ai trouvé quelques mots aigres
-sur notre situation politique. Tu nous as raillés d'avoir gardé la
-place de président de chambre à la Cour des comptes, que nous tenions,
-ainsi que le titre de comte, de la faveur de Charles X; mais est-ce
-avec quarante mille livres de rentes, dont trente appartiennent à un
-majorat, que je pouvais convenablement établir Athénaïs et ce pauvre
-petit mendiant de René? Ne devions-nous pas vivre de notre place, et
-accumuler sagement les revenus de nos terres? En vingt ans nous aurons
-amassé environ six cent mille francs, qui serviront à doter et ma fille
-et René, que je destine à la marine. Mon petit pauvre aura dix mille
-livres de rentes, et peut-être pourrons-nous lui laisser en argent une
-somme qui rende sa part égale à celle de sa soeur. Quand il sera
-capitaine de vaisseau, mon mendiant se mariera richement, et tiendra
-dans le monde un rang égal à celui de son aîné.
-
-Ces sages calculs ont déterminé dans notre intérieur l'acceptation du
-nouvel ordre de choses. Naturellement, la nouvelle dynastie a nommé
-Louis pair de France et grand-officier de la Légion-d'Honneur. Du
-moment où l'Estorade prêtait serment, il ne devait rien faire
-à demi; dès lors, il a rendu de grands services dans la Chambre. Le
-voici maintenant arrivé à une situation où il restera tranquillement
-jusqu'à la fin de ses jours. Il a de la dextérité dans les affaires;
-il est plus parleur agréable qu'orateur, mais cela suffit à ce que
-nous demandons à la politique. Sa finesse, ses connaissances soit en
-gouvernement, soit en administration, sont appréciées, et tous les
-partis le considèrent comme un homme indispensable. Je puis te dire
-qu'on lui a dernièrement offert une ambassade, mais je la lui ai fait
-refuser. L'éducation d'Armand, qui maintenant a treize ans; celle
-d'Athénaïs, qui va sur onze ans, me retiennent à Paris, et j'y veux
-demeurer jusqu'à ce que mon petit René ait fini la sienne, qui commence.
-
-Pour rester fidèle à la branche aînée et retourner dans ses terres, il
-ne fallait pas avoir à élever et à pourvoir trois enfants. Une mère
-doit, mon ange, ne pas être Décius, surtout dans un temps où les Décius
-sont rares. Dans quinze ans d'ici, l'Estorade pourra se retirer à la
-Crampade avec une belle retraite, en installant Armand à la Cour des
-comptes, où il le laissera référendaire. Quant à René, la marine en
-fera sans doute un diplomate. A sept ans ce petit garçon est déjà fin
-comme un vieux cardinal.
-
-Ah! Louise, je suis une bienheureuse mère! Mes enfants continuent
-à me donner des joies sans ombre. (_Senza brama sicura richezza._)
-Armand est au collége Henri IV. Je me suis décidée pour l'éducation
-publique sans pouvoir me décider néanmoins à m'en séparer, et j'ai fait
-comme faisait le duc d'Orléans avant d'être et peut-être pour devenir
-Louis-Philippe. Tous les matins, Lucas, ce vieux domestique que tu
-connais, mène Armand au collége à l'heure de la première étude, et me
-le ramène à quatre heures et demie. Un vieux et savant répétiteur,
-qui loge chez moi, le fait travailler le soir et le réveille le matin
-à l'heure où les collégiens se lèvent. Lucas lui porte une collation
-à midi pendant la récréation. Ainsi, je le vois pendant le dîner, le
-soir avant son coucher, et j'assiste le matin à son départ. Armand est
-toujours le charmant enfant plein de coeur et de dévouement que tu
-aimes; son répétiteur est content de lui. J'ai ma Naïs avec moi et le
-petit qui bourdonnent sans cesse, mais je suis aussi enfant qu'eux. Je
-n'ai pas pu me résoudre à perdre la douceur des caresses de mes chers
-enfants. Il y a pour moi dans la possibilité de courir, dès que je le
-désire, au lit d'Armand, pour le voir pendant son sommeil, ou pour
-aller prendre, demander, recevoir un baiser de cet ange, une nécessité
-de mon existence.
-
-Néanmoins, le système de garder les enfants à la maison paternelle a
-des inconvénients, et je les ai bien reconnus. La Société, comme la
-Nature, est jalouse, et ne laisse jamais entreprendre sur ses lois;
-elle ne souffre pas qu'on lui en dérange l'économie. Ainsi dans les
-familles où l'on conserve les enfants, ils y sont trop tôt exposés
-au feu du monde, ils en voient les passions, ils en étudient les
-dissimulations. Incapables de deviner les distinctions qui régissent la
-conduite des gens faits, ils soumettent le monde à leurs sentiments, à
-leurs passions, au lieu de soumettre leurs désirs et leurs exigences
-au monde; ils adoptent le faux éclat, qui brille plus que les vertus
-solides, car c'est surtout les apparences que le monde met en dehors
-et habille de formes menteuses. Quand, dès quinze ans, un enfant a
-l'assurance d'un homme qui connaît le monde, il est une monstruosité,
-devient vieillard à vingt-cinq ans, et se rend par cette science
-précoce inhabile aux véritables études sur lesquelles reposent les
-talents réels et sérieux. Le monde est un grand comédien; et, comme
-le comédien, il reçoit et renvoie tout, il ne conserve rien. Une mère
-doit donc, en gardant ses enfants, prendre la ferme résolution de les
-empêcher de pénétrer dans le monde, avoir le courage de s'opposer à
-leurs désirs et aux siens, de ne pas les montrer. Cornélie devait
-serrer ses bijoux. Ainsi ferai-je, car mes enfants sont toute ma vie.
-
-J'ai trente ans, voici le plus fort de la chaleur du jour passé, le
-plus difficile du chemin fini. Dans quelques années, je serai vieille
-femme, aussi puisé-je une force immense au sentiment des devoirs
-accomplis. On dirait que ces trois petits êtres connaissent ma pensée
-et s'y conforment. Il existe entre eux, qui ne m'ont jamais quittée, et
-moi, des rapports mystérieux. Enfin, ils m'accablent de jouissances,
-comme s'ils savaient tout ce qu'ils me doivent de dédommagements.
-
-Armand, qui pendant les trois premières années de ses études a été
-lourd, méditatif, et qui m'inquiétait, est tout à coup parti. Sans
-doute il a compris le but de ces travaux préparatoires que les enfants
-n'aperçoivent pas toujours, et qui est de les accoutumer au travail,
-d'aiguiser leur intelligence et de les façonner à l'obéissance, le
-principe des sociétés. Ma chère, il y a quelques jours, j'ai eu
-l'enivrante sensation de voir au concours général, en pleine Sorbonne,
-Armand couronné. Ton filleul a eu le premier prix de version.
-A la distribution des prix du collége Henri IV, il a obtenu deux
-premiers prix, celui de vers et celui de thème. Je suis devenue blême
-en entendant proclamer son nom, et j'avais envie de crier: _Je suis la
-mère!_ Naïs me serrait la main à me faire mal, si l'on pouvait sentir
-une douleur dans un pareil moment. Ah! Louise, cette fête vaut bien des
-amours perdues.
-
-Les triomphes du frère ont stimulé mon petit René, qui veut aller
-au collége comme son aîné. Quelquefois ces trois enfants crient, se
-remuent dans la maison, et font un tapage à fendre la tête. Je ne sais
-pas comment j'y résiste, car je suis toujours avec eux; je ne me suis
-jamais fiée à personne, pas même à Mary, du soin de surveiller mes
-enfants. Mais il y a tant de joies à recueillir dans ce beau métier
-de mère! Voir un enfant quittant le jeu pour venir m'embrasser comme
-poussé par un besoin... quelle joie! Puis on les observe alors bien
-mieux. Un des devoirs d'une mère est de démêler dès le jeune âge les
-aptitudes, le caractère, la vocation de ses enfants, ce qu'aucun
-pédagogue ne saurait faire. Tous les enfants élevés par leurs mères
-ont de l'usage et du savoir-vivre, deux acquisitions qui suppléent à
-l'esprit naturel, tandis que l'esprit naturel ne supplée jamais à ce
-que les hommes apprennent de leurs mères. Je reconnais déjà ces nuances
-chez les hommes dans les salons, où je distingue aussitôt les traces
-de la femme dans les manières d'un jeune homme. Comment destituer ses
-enfants d'un pareil avantage? Tu le vois, mes devoirs accomplis sont
-fertiles en trésors, en jouissances.
-
-Armand, j'en ai la certitude, sera le plus excellent magistrat, le
-plus probe administrateur, le député le plus consciencieux qui puisse
-jamais se trouver; tandis que mon René sera le plus hardi, le plus
-aventureux et en même temps le plus rusé marin du monde. Ce petit drôle
-a une volonté de fer; il a tout ce qu'il veut, il prend mille détours
-pour arriver à son but, et si les mille ne l'y mènent pas, il en trouve
-un mille et unième. Là où mon cher Armand se résigne avec calme en
-étudiant la raison des choses, mon René tempête, s'ingénie, combine en
-parlottant sans cesse, et finit par découvrir un joint; s'il y peut
-faire passer une lame de couteau, bientôt il y fait entrer sa petite
-voiture.
-
-Quant à Naïs, c'est tellement moi, que je ne distingue pas sa chair
-de la mienne. Ah! la chérie, la petite fille aimée que je me plais à
-rendre coquette, de qui je tresse les cheveux et les boucles en y
-mettant mes pensées d'amour, je la veux heureuse: elle ne sera donnée
-qu'à celui qui l'aimera et qu'elle aimera. Mais, mon Dieu! quand je la
-laisse se pomponner ou quand je lui passe des rubans groseille entre
-les cheveux, quand je chausse ses petits pieds si mignons, il me saute
-au coeur et à la tête une idée qui me fait presque défaillir. Est-on
-maîtresse du sort de sa fille? Peut-être aimera-t-elle un homme indigne
-d'elle, peut-être ne sera-t-elle pas aimée de celui qu'elle aimera.
-Souvent, quand je la contemple, il me vient des pleurs dans les yeux.
-Quitter une charmante créature, une fleur, une rose qui a vécu dans
-notre sein comme un bouton sur le rosier, et la donner à un homme qui
-nous ravit tout! C'est toi qui, dans deux ans, ne m'as pas écrit ces
-trois mots: Je suis heureuse! c'est toi qui m'as rappelé le drame du
-mariage, horrible pour une mère aussi mère que je le suis. Adieu, car
-je ne sais pas comment je t'écris, tu ne mérites pas mon amitié. Oh!
-réponds-moi, ma Louise.
-
-
-LII
-
- MADAME GASTON A MADAME DE L'ESTORADE.
-
- Au Chalet.
-
-Un silence de trois années a piqué ta curiosité, tu me demandes
-pourquoi je ne t'ai pas écrit; mais, ma chère Renée, il n'y a ni
-phrases, ni mots, ni langage pour exprimer mon bonheur: nos âmes ont
-la force de le soutenir, voilà tout en deux mots. Nous n'avons point
-le moindre effort à faire pour être heureux, nous nous entendons en
-toutes choses. En trois ans, il n'y a pas eu la moindre dissonance dans
-ce concert, le moindre désaccord d'expression dans nos sentiments,
-la moindre différence dans les moindres vouloirs. Enfin, ma chère,
-il n'est pas une de ces mille journées qui n'ait porté son fruit
-particulier, pas un moment que la fantaisie n'ait rendu délicieux.
-Non-seulement notre vie, nous en avons la certitude, ne sera jamais
-monotone, mais encore elle ne sera peut-être jamais assez étendue pour
-contenir les poésies de notre amour, fécond comme la nature,
-varié comme elle. Non, pas un mécompte! Nous nous plaisons encore bien
-mieux qu'au premier jour, et nous découvrons de moments en moments de
-nouvelles raisons de nous aimer. Nous nous promettons tous les soirs,
-en nous promenant après le dîner, d'aller à Paris par curiosité, comme
-on dit: J'irai voir la Suisse.
-
---Comment! s'écrie Gaston, mais on arrange tel boulevard, la Madeleine
-est finie. Il faut cependant aller examiner cela.
-
-Bah! le lendemain nous restons au lit, nous déjeunons dans notre
-chambre; midi vient, il fait chaud, on se permet une petite sieste;
-puis il me demande de me laisser regarder, et il me regarde absolument
-comme si j'étais un tableau; il s'abîme en cette contemplation, qui,
-tu le devines, est réciproque. Il nous vient alors l'un à l'autre des
-larmes aux yeux, nous pensons à notre bonheur et nous tremblons. Je
-suis toujours sa maîtresse, c'est-à-dire que je parais aimer moins
-que je ne suis aimée. Cette tromperie est délicieuse. Il y a tant de
-charme pour nous autres femmes à voir le sentiment l'emporter sur le
-désir, à voir le maître encore timide s'arrêter là où nous souhaitons
-qu'il reste! Tu m'as demandé de te dire comment il est; mais, ma Renée,
-il est impossible de faire le portrait d'un homme qu'on aime, on ne
-saurait être dans le vrai. Puis, entre nous, avouons-nous sans pruderie
-un singulier et triste effet de nos moeurs: il n'y a rien de si
-différent que l'homme du monde et l'homme de l'amour; la différence
-est si grande que l'un peut ne ressembler en rien à l'autre. Celui qui
-prend les poses les plus gracieuses du plus gracieux danseur pour nous
-dire au coin d'une cheminée, le soir, une parole d'amour, peut n'avoir
-aucune des grâces secrètes que veut une femme. Au rebours, un homme qui
-paraît laid, sans manières, mal enveloppé de drap noir, cache un amant
-qui possède l'esprit de l'amour, et qui ne sera ridicule dans aucune
-de ces positions où nous-mêmes nous pouvons périr avec toutes nos
-grâces extérieures. Rencontrer chez un homme un accord mystérieux entre
-ce qu'il paraît être et ce qu'il est, en trouver un qui dans la vie
-secrète du mariage ait cette grâce innée qui ne se donne pas, qui ne
-s'acquiert point, que la statuaire antique a déployée dans les mariages
-voluptueux et chastes de ses statues, cette innocence du laisser-aller
-que les anciens ont mise dans leurs poèmes, et qui dans le déshabillé
-paraît avoir encore des vêtements pour les âmes, tout cet idéal qui
-ressort de nous-mêmes et qui tient au monde des harmonies,
-qui sans doute est le génie des choses; enfin cet immense problème
-cherché par l'imagination de toutes les femmes, eh bien! Gaston en
-est la vivante solution. Ah! chère, je ne savais pas ce que c'était
-que l'amour, la jeunesse, l'esprit et la beauté réunis. Mon Gaston
-n'est jamais affecté, sa grâce est instinctive, elle se développe sans
-efforts. Quand nous marchons seuls dans les bois, sa main passée autour
-de ma taille, la mienne sur son épaule, son corps tenant au mien, nos
-têtes se touchant, nous allons d'un pas égal, par un mouvement uniforme
-et si doux, si bien le même, que pour des gens qui nous verraient
-passer, nous paraîtrions un même être glissant sur le sable des allées,
-à la façon des immortels d'Homère. Cette harmonie est dans le désir,
-dans la pensée, dans la parole. Quelquefois, sous la feuillée encore
-humide d'une pluie passagère, alors qu'au soir les herbes sont d'un
-vert lustré par l'eau, nous avons fait des promenades entières sans
-nous dire un seul mot, écoutant le bruit des gouttes qui tombaient,
-jouissant des couleurs rouges que le couchant étalait aux cimes ou
-broyait sur les écorces grises. Certes alors nos pensées étaient une
-prière secrète, confuse, qui montait au ciel comme une excuse de notre
-bonheur. Quelquefois nous nous écrions ensemble, au même moment, en
-voyant un bout d'allée qui tourne brusquement, et qui, de loin, nous
-offre de délicieuses images. Si tu savais ce qu'il y a de miel et de
-profondeur dans un baiser presque timide qui se donne au milieu de
-cette sainte nature... c'est à croire que Dieu ne nous a faits que
-pour le prier ainsi. Et nous rentrons toujours plus amoureux l'un de
-l'autre. Cet amour entre deux époux semblerait une insulte à la société
-dans Paris, il faut s'y livrer comme des amants, au fond des bois.
-
-Gaston, ma chère, a cette taille moyenne qui a été celle de tous les
-hommes d'énergie; il n'est ni gras ni maigre, et très-bien fait; ses
-proportions ont de la rondeur; il a de l'adresse dans ses mouvements,
-il saute un fossé avec la légèreté d'une bête fauve. En quelque
-position qu'il soit, il y a chez lui comme un sens qui lui fait trouver
-son équilibre, et ceci est rare chez les hommes qui ont l'habitude de
-la méditation. Quoique brun, il est d'une grande blancheur. Ses cheveux
-sont d'un noir de jais et produisent de vigoureux contrastes avec
-les tons mats de son cou et de son front. Il a la tête mélancolique
-de Louis XIII. Il a laissé pousser ses moustaches et sa royale, mais
-je lui ai fait couper ses favoris et sa barbe; c'est devenu commun.
-Sa sainte misère me l'a conservé pur de toutes ces souillures
-qui gâtent tant de jeunes gens. Il a des dents magnifiques, il est
-d'une santé de fer. Son regard bleu si vif, mais pour moi d'une
-douceur magnétique, s'allume et brille comme un éclair quand son
-âme est agitée. Semblable à tous les gens forts et d'une puissante
-intelligence, il est d'une égalité de caractère qui te surprendrait
-comme elle m'a surprise. J'ai entendu bien des femmes me confier
-les chagrins de leur intérieur; mais ces variations de vouloir, ces
-inquiétudes des hommes mécontents d'eux-mêmes, qui ne veulent pas ou
-ne savent pas vieillir, qui ont je ne sais quels reproches éternels de
-leur folle jeunesse, et dont les veines charrient des poisons, dont
-le regard a toujours un fond de tristesse, qui se font taquins pour
-cacher leurs défiances, qui vous vendent une heure de tranquillité pour
-des matinées mauvaises, qui se vengent sur nous de ne pouvoir être
-aimables, et qui prennent nos beautés en une haine secrète, toutes ces
-douleurs la jeunesse ne les connaît point, elles sont l'attribut des
-mariages disproportionnés. Oh! ma chère, ne marie Athénaïs qu'avec un
-jeune homme. Si tu savais combien je me repais de ce sourire constant
-que varie sans cesse un esprit fin et délicat, de ce sourire qui parle,
-qui dans le coin des lèvres renferme des pensées d'amour, de muets
-remerciements, et qui relie toujours les joies passées aux présentes!
-Il n'y a jamais rien d'oublié entre nous. Nous avons fait des moindres
-choses de la nature des complices de nos félicités: tout est vivant,
-tout nous parle de nous dans ces bois ravissants. Un vieux chêne
-moussu, près de la maison du garde sur la route, nous dit que nous nous
-sommes assis fatigués sous son ombre, et que Gaston m'a expliqué là
-les mousses qui étaient à nos pieds, m'a fait leur histoire, et que de
-ces mousses nous avons monté, de science en science, jusqu'aux fins du
-monde. Nos deux esprits ont quelque chose de si fraternel, que je crois
-que c'est deux éditions du même ouvrage. Tu le vois, je suis devenue
-littéraire. Nous avons tous deux l'habitude ou le don de voir chaque
-chose dans son étendue, d'y tout apercevoir, et la preuve que nous nous
-donnons constamment à nous-mêmes de cette pureté du sens intérieur, est
-un plaisir toujours nouveau. Nous en sommes arrivés à regarder cette
-entente de l'esprit comme un témoignage d'amour; et si jamais elle nous
-manquait, ce serait pour nous ce qu'est une infidélité pour les autres
-ménages.
-
-Ma vie, pleine de plaisirs, te paraîtrait d'ailleurs excessivement
-laborieuse. D'abord, ma chère, apprends que Louise-Armande-Marie
-de Chaulieu fait elle-même sa chambre. Je ne souffrirais jamais que des
-soins mercenaires, qu'une femme ou une fille étrangère s'initiassent
-(femme littéraire!) aux secrets de ma chambre. Ma religion embrasse les
-moindres choses nécessaires à son culte. Ce n'est pas jalousie, mais
-bien respect de soi-même. Aussi ma chambre est-elle faite avec le soin
-qu'une jeune amoureuse peut prendre de ses atours. Je suis méticuleuse
-comme une vieille fille. Mon cabinet de toilette, au lieu d'être un
-tohu-bohu, est un délicieux boudoir. Mes recherches ont tout prévu. Le
-maître, le souverain peut y entrer en tout temps; son regard ne sera
-point affligé, étonné ni désenchanté: fleurs, parfums, élégance, tout y
-charme la vue. Pendant qu'il dort encore, le matin, au jour, sans qu'il
-s'en soit encore douté, je me lève, je passe dans ce cabinet où, rendue
-savante par les expériences de ma mère, j'enlève les traces du sommeil
-avec des lotions d'eau froide. Pendant que nous dormons, la peau, moins
-excitée, fait mal ses fonctions; elle devient chaude, elle a comme un
-brouillard visible à l'oeil des cirons, une sorte d'atmosphère. Sous
-l'éponge qui ruisselle, une femme sort jeune fille. Là peut-être est
-l'explication du mythe de Vénus sortant des eaux. L'eau me donne alors
-les grâces piquantes de l'aurore; je me peigne, me parfume les cheveux;
-et, après cette toilette minutieuse, je me glisse comme une couleuvre,
-afin qu'à son réveil le maître me trouve pimpante comme une matinée
-de printemps. Il est charmé par cette fraîcheur de fleur nouvellement
-éclose, sans pouvoir s'expliquer le pourquoi. Plus tard, la toilette de
-la journée regarde alors ma femme de chambre, et a lieu dans un salon
-d'habillement. Il y a, comme tu le penses, la toilette du coucher.
-Ainsi, j'en fais trois pour monsieur mon époux, quelquefois quatre;
-mais ceci, ma chère, tient à d'autres mythes de l'antiquité.
-
-Nous avons aussi nos travaux. Nous nous intéressons beaucoup à nos
-fleurs, aux belles créatures de notre serre et à nos arbres. Nous
-sommes sérieusement botanistes, nous aimons passionnément les fleurs,
-le Chalet en est encombré. Nos gazons sont toujours verts, nos massifs
-sont soignés autant que ceux des jardins du plus riche banquier. Aussi
-rien n'est-il beau comme notre enclos. Nous sommes excessivement
-gourmands de fruits, nous surveillons nos montreuils, nos couches,
-nos espaliers, nos quenouilles. Mais, dans le cas où ces occupations
-champêtres ne satisferaient pas l'esprit de mon adoré, je lui ai donné
-le conseil d'achever dans le silence de la solitude quelques unes des
-pièces de théâtre qu'il a commencées pendant ses jours de misère,
-et qui sont vraiment belles. Ce genre de travail est le seul dans les
-Lettres qui se puisse quitter et reprendre, car il demande de longues
-réflexions, et n'exige pas la ciselure que veut le style. On ne peut
-pas toujours faire du dialogue, il y faut du trait, des résumés, des
-saillies que l'esprit porte comme les plantes donnent leurs fleurs,
-et qu'on trouve plus en les attendant qu'en les cherchant. Cette
-chasse aux idées me va. Je suis le collaborateur de mon Gaston, et
-ne le quitte ainsi jamais, pas même quand il voyage dans les vastes
-champs de l'imagination. Devines-tu maintenant comment je me tire des
-soirées d'hiver? Notre service est si doux, que nous n'avons pas eu
-depuis notre mariage un mot de reproche, pas une observation à faire à
-nos gens. Quand ils ont été questionnés sur nous, ils ont eu l'esprit
-de fourber, ils nous ont fait passer pour la dame de compagnie et le
-secrétaire de leurs maîtres censés en voyage; certains de ne jamais
-éprouver le moindre refus, ils ne sortent point sans en demander la
-permission; d'ailleurs ils sont heureux, et voient bien que leur
-condition ne peut être changée que par leur faute. Nous laissons
-les jardiniers vendre le surplus de nos fruits et de nos légumes.
-La vachère qui gouverne la laiterie en fait autant pour le lait, la
-crème et le beurre frais. Seulement les plus beaux produits nous sont
-réservés. Ces gens sont très contents de leurs profits, et nous sommes
-enchantés de cette abondance qu'aucune fortune ne peut ou ne sait se
-procurer dans ce terrible Paris, où les belles pêches coûtent chacune
-le revenu de cent francs. Tout cela, ma chère, a un sens: je veux être
-le monde pour Gaston; le monde est amusant, mon mari ne doit donc pas
-s'ennuyer dans cette solitude. Je croyais être jalouse quand j'étais
-aimée et que je me laissais aimer; mais j'éprouve aujourd'hui la
-jalousie des femmes qui aiment, enfin la vraie jalousie. Aussi celui de
-ses regards qui me semble indifférent me fait-il trembler. De temps en
-temps je me dis: S'il allait ne plus m'aimer?... et je frémis. Oh! je
-suis bien devant lui comme l'âme chrétienne est devant Dieu.
-
-Hélas! ma Renée, je n'ai toujours point d'enfants. Un moment viendra
-sans doute où il faudra les sentiments du père et de la mère pour
-animer cette retraite, où nous aurons besoin l'un et l'autre de voir
-des petites robes, des pèlerines, des têtes brunes ou blondes, sautant,
-courant à travers ces massifs et nos sentiers fleuris. Oh! quelle
-monstruosité que des fleurs sans fruits. Le souvenir de ta belle
-famille est poignant pour moi. Ma vie, à moi, s'est restreinte,
-tandis que la tienne a grandi, a rayonné. L'amour est profondément
-égoïste, tandis que la maternité tend à multiplier nos sentiments. J'ai
-bien senti cette différence en lisant ta bonne, ta tendre lettre. Ton
-bonheur m'a fait envie en te voyant vivre dans trois coeurs! Oui,
-tu es heureuse: tu as sagement accompli les lois de la vie sociale,
-tandis que je suis en dehors de tout. Il n'y a que des enfants aimants
-et aimés qui puissent consoler une femme de la perte de sa beauté.
-J'ai trente ans bientôt, et à cet âge une femme commence de terribles
-lamentations intérieures. Si je suis belle encore, j'aperçois les
-limites de la vie féminine; après, que deviendrai-je? Quand j'aurai
-quarante ans, _il_ ne les aura pas, _il_ sera jeune encore, et je serai
-vieille. Lorsque cette pensée pénètre dans mon coeur, je reste à ses
-pieds une heure, en lui faisant jurer, quand il sentira moins d'amour
-pour moi, de me le dire à l'instant. Mais c'est un enfant, il me le
-jure comme si son amour ne devait jamais diminuer, et il est si beau
-que... tu comprends! je le crois. Adieu, cher ange, serons-nous encore
-pendant des années sans nous écrire? Le bonheur est monotone dans ses
-expressions; aussi peut-être est-ce à cause de cette difficulté que
-Dante paraît plus grand aux âmes aimantes dans son Paradis que dans son
-Enfer. Je ne suis pas Dante, je ne suis que ton amie, et tiens à ne pas
-t'ennuyer. Toi, tu peux m'écrire, car tu as dans tes enfants un bonheur
-varié qui va croissant, tandis que le mien... Ne parlons plus de ceci,
-je t'envoie mille tendresses.
-
-
-LIII
-
- DE MADAME DE L'ESTORADE A MADAME GASTON.
-
-Ma chère Louise, j'ai lu, relu ta lettre, et plus je m'en suis
-pénétrée, plus j'ai vu en toi moins une femme qu'un enfant; tu n'as
-pas changé, tu oublies ce que je t'ai dit mille fois: l'Amour est
-un vol fait par l'état social à l'état naturel; il est si passager
-dans la nature, que les ressources de la société ne peuvent changer
-sa condition primitive: aussi toutes les nobles âmes essaient-elles
-de faire un homme de cet enfant; mais alors l'Amour devient, selon
-toi-même, une monstruosité. La société, ma chère, a voulu être
-féconde. En substituant des sentiments durables à la fugitive folie
-de la nature, elle a créé la plus grande chose humaine: la Famille,
-éternelle base des Sociétés. Elle a sacrifié l'homme aussi bien que
-la femme à son oeuvre; car, ne nous abusons pas, le père de famille
-donne son activité, ses forces, toutes ses fortunes à sa femme.
-N'est-ce pas la femme qui jouit de tous les sacrifices? le luxe, la
-richesse, tout n'est-il pas à peu près pour elle? pour elle la gloire
-et l'élégance, la douceur et la fleur de la maison. Oh! mon ange, tu
-prends encore une fois très mal la vie. Être adorée est un thème de
-jeune fille bon pour quelques printemps, mais qui ne saurait être celui
-d'une femme épouse et mère. Peut-être suffit-il à la vanité d'une
-femme de savoir qu'elle peut se faire adorer. Si tu veux être épouse
-et mère, reviens à Paris. Laisse-moi te répéter que tu te perdras par
-le bonheur comme d'autres se perdent par le malheur. Les choses qui ne
-nous fatiguent point, le silence, le pain, l'air, sont sans reproche
-parce qu'elles sont sans goût; tandis que les choses pleines de saveur,
-irritant nos désirs, finissent par les lasser. Écoute-moi, mon enfant!
-Maintenant, quand même je pourrais être aimée par un homme pour qui
-je sentirais naître en moi l'amour que tu portes à Gaston, je saurais
-rester fidèle à mes chers devoirs et à ma douce famille. La maternité,
-mon ange, est pour le coeur de la femme une de ces choses simples,
-naturelles, fertiles, inépuisables comme celles qui sont les éléments
-de la vie. Je me souviens d'avoir un jour, il y a bientôt quatorze
-ans, embrassé le dévouement comme un naufragé s'attache au mât de
-son vaisseau par désespoir; mais aujourd'hui, quand j'évoque par le
-souvenir toute ma vie devant moi, je choisirais encore ce sentiment
-comme le principe de ma vie, car il est le plus sûr et le plus fécond
-de tous. L'exemple de ta vie, assise sur un égoïsme féroce, quoique
-caché par les poésies du coeur, a fortifié ma résolution. Je ne te
-dirai plus jamais ces choses, mais je devais te les dire encore une
-dernière fois en apprenant que ton bonheur résiste à la plus terrible
-des épreuves.
-
-Ta vie à la campagne, objet de mes méditations, m'a suggéré cette autre
-observation que je dois te soumettre. Notre vie est composée, pour le
-corps comme pour le coeur, de certains mouvements réguliers. Tout
-excès apporté dans ce mécanisme est une cause de plaisir ou de douleur;
-or, le plaisir ou la douleur est une fièvre d'âme essentiellement
-passagère, parce qu'elle n'est pas longtemps supportable. Faire
-de l'excès sa vie même, n'est-ce pas vivre malade! Tu vis malade, en
-maintenant à l'état de passion un sentiment qui doit devenir dans le
-mariage une force égale et pure. Oui, mon ange, aujourd'hui je le
-reconnais: la gloire du ménage est précisément dans ce calme, dans
-cette profonde connaissance mutuelle, dans cet échange de biens et de
-maux que les plaisanteries vulgaires lui reprochent. Oh! combien il est
-grand ce mot de la duchesse de Sully, la femme du grand Sully enfin, à
-qui l'on disait que son mari, quelque grave qu'il parût, ne se faisait
-pas scrupule d'avoir une maîtresse:--C'est tout simple, a-t-elle
-répondu, je suis l'honneur de la maison, et serais fort chagrine d'y
-jouer le rôle d'une courtisane. Plus voluptueuse que tendre, tu veux
-être et la femme et la maîtresse. Avec l'âme d'Héloïse et les sens
-de sainte Thérèse, tu te livres à des égarements sanctionnés par les
-lois; en un mot, tu dépraves l'institution du mariage. Oui, toi qui
-me jugeais si sévèrement quand je paraissais immorale en acceptant,
-dès la veille de mon mariage, les moyens du bonheur; en pliant tout à
-ton usage, tu mérites aujourd'hui les reproches que tu m'adressais.
-Eh! quoi, tu veux asservir et la nature et la société à ton caprice?
-Tu restes toi-même, tu ne te transformes point en ce que doit être
-une femme; tu gardes les volontés, les exigences de la jeune fille,
-et tu portes dans ta passion les calculs les plus exacts, les plus
-mercantiles; ne vends-tu pas très-cher tes parures? Je te trouve bien
-défiante avec toutes tes précautions. Oh! chère Louise, si tu pouvais
-connaître les douceurs du travail que les mères font sur elles-mêmes
-pour être bonnes et tendres à toute leur famille! L'indépendance et
-la fierté de mon caractère se sont fondues dans une mélancolie douce,
-et que les plaisirs maternels ont dissipée en la récompensant. Si la
-matinée fut difficile, le soir sera pur et serein. J'ai peur que ce ne
-soit tout le contraire pour ta vie.
-
-En finissant ta lettre j'ai supplié Dieu de te faire passer une
-journée au milieu de nous pour te convertir à la famille, à ces joies
-indicibles, constantes, éternelles, parce qu'elles sont vraies,
-simples et dans la nature. Mais, hélas! que peut ma raison contre une
-faute qui te rend heureuse? J'ai les larmes aux yeux en t'écrivant
-ces derniers mots. J'ai cru franchement que plusieurs mois accordés à
-cet amour conjugal te rendraient la raison par la satiété; mais je te
-vois insatiable, et après avoir tué un amant, tu en arriveras à tuer
-l'amour. Adieu, chère égarée, je désespère, puisque la lettre où
-j'espérais te rendre à la vie sociale par la peinture de mon bonheur
-n'a servi qu'à la glorification de ton égoïsme. Oui, il n'y a que toi
-dans ton amour, et tu aimes Gaston bien plus pour toi que pour lui-même.
-
-
-LIV
-
- DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.
-
- 20 mai.
-
-Renée, le malheur est venu; non, il a fondu sur ta pauvre Louise avec
-la rapidité de la foudre, et tu me comprends; le malheur pour moi,
-c'est le doute. La conviction, ce serait la mort. Avant-hier, après ma
-première toilette, en cherchant partout Gaston pour faire une petite
-promenade avant le déjeuner, je ne l'ai point trouvé. Je suis entrée
-à l'écurie, j'y ai vu sa jument trempée de sueur, et à laquelle le
-groom enlevait, à l'aide d'un couteau, des flocons d'écume avant de
-l'essuyer.--Qui donc a pu mettre Fedelta dans un pareil état? ai-je
-dit.--Monsieur, a répondu l'enfant. J'ai reconnu sur les jarrets de
-la jument la boue de Paris, qui ne ressemble point à la boue de la
-campagne.--Il est allé à Paris, ai-je pensé. Cette pensée en a fait
-jaillir mille autres dans mon coeur, et y a attiré tout mon sang.
-Aller à Paris sans me le dire, prendre l'heure où je le laisse seul,
-y courir et en revenir avec tant de rapidité que Fedelta soit presque
-fourbue!... Le soupçon m'a serrée de sa terrible ceinture à m'en faire
-perdre la respiration. Je suis allée à quelques pas de là, sur un banc,
-pour tâcher de reprendre mon sang-froid. Gaston m'a surprise ainsi,
-blême, effrayante à ce qu'il paraît, car il m'a dit:--Qu'as-tu? si
-précipitamment et d'un son de voix si plein d'inquiétude, que je me
-suis levée et lui ai pris le bras; mais j'avais les articulations sans
-force, et j'ai bien été contrainte de me rasseoir; il m'a prise alors
-dans ses bras et m'a emportée à deux pas de là dans le parloir, où tous
-nos gens effrayés nous ont suivis; mais Gaston les a renvoyés par un
-geste. Quand nous avons été seuls, j'ai pu, sans vouloir rien dire,
-gagner notre chambre, où je me suis enfermée pour pouvoir pleurer à mon
-aise. Gaston s'est tenu pendant deux heures environ écoutant mes
-sanglots, interrogeant avec une patience d'ange sa créature, qui ne lui
-répondait point.--Je vous reverrai quand mes yeux ne seront plus rouges
-et quand ma voix ne tremblera plus, lui ai-je dit enfin. Le _vous_ l'a
-fait bondir hors de la maison. J'ai pris de l'eau glacée pour baigner
-mes yeux, j'ai rafraîchi ma figure, la porte de notre chambre s'est
-ouverte, je l'ai trouvé là, revenu sans que j'eusse entendu le bruit de
-ses pas.--Qu'as-tu? m'a-t-il demandé.--Rien, lui dis-je. J'ai reconnu
-la boue de Paris aux jarrets fatigués de Fedelta, je n'ai pas compris
-que tu y allasses sans m'en prévenir; mais tu es libre.--Ta punition
-pour tes doutes si criminels sera de n'apprendre mes motifs que demain,
-a-t-il répondu.
-
---Regarde-moi, lui ai-je dit. J'ai plongé mes yeux dans les siens:
-l'infini a pénétré l'infini. Non, je n'ai pas aperçu ce nuage que
-l'infidélité répand dans l'âme et qui doit altérer la pureté des
-prunelles. J'ai fait la rassurée, encore que je restasse inquiète.
-Les hommes savent, aussi bien que nous, tromper, mentir! Nous ne nous
-sommes plus quittés. Oh! chère, combien par moments, en le regardant,
-je me suis trouvée indissolublement attachée à lui. Quels tremblements
-intérieurs m'agitèrent quand il reparut après m'avoir laissée seule
-pendant un moment! Ma vie est en lui, et non en moi. J'ai donné
-de cruels démentis à ta cruelle lettre. Ai-je jamais senti cette
-dépendance avec ce divin Espagnol, pour qui j'étais ce que cet atroce
-bambin est pour moi? Combien je hais cette jument! Quelle niaiserie
-à moi d'avoir eu des chevaux. Mais il faudrait aussi couper les
-pieds à Gaston, ou le détenir dans le cottage. Ces pensées stupides
-m'ont occupée, juge par là de ma déraison? Si l'amour ne lui a pas
-construit une cage, aucun pouvoir ne saurait retenir un homme qui
-s'ennuie.--T'ennuyé-je? lui ai-je dit à brûle-pourpoint.--Comme tu te
-tourmentes sans raison, m'a-t-il répondu les yeux pleins d'une douce
-pitié. Je ne t'ai jamais tant aimée.--Si c'est vrai, mon ange adoré,
-lui ai-je répliqué, laisse-moi faire vendre Fedelta.--Vends! a-t-il
-dit.--Ce mot m'a comme écrasée, Gaston a eu l'air de me dire: Toi seule
-es riche ici, je ne suis rien, ma volonté n'existe pas. S'il ne l'a pas
-pensé, j'ai cru qu'il le pensait, et de nouveau je l'ai quitté pour
-m'aller coucher: la nuit était venue.
-
-Oh! Renée, dans la solitude, une pensée ravageuse vous conduit au
-suicide. Ces délicieux jardins, cette nuit étoilée, cette
-fraîcheur qui m'envoyait par bouffées l'encens de toutes nos fleurs,
-notre vallée, nos collines, tout me semblait sombre, noir et désert.
-J'étais comme au fond d'un précipice au milieu des serpents, des
-plantes vénéneuses; je ne voyais plus de Dieu dans le ciel. Après une
-nuit pareille une femme a vieilli.
-
---Prends Fedelta, cours à Paris, lui ai-je dit le lendemain matin, ne
-la vendons point; je l'aime, elle te porte! Il ne s'est pas trompé,
-néanmoins, à mon accent, où perçait la rage intérieure que j'essayais
-de cacher.--Confiance! a-t-il répondu en me tendant la main par un
-mouvement si noble et en me lançant un si noble regard que je me suis
-sentie aplatie.--Nous sommes bien petites, me suis-je écriée.--Non, tu
-m'aimes, et voilà tout, a-t-il dit en me pressant sur lui.--Va à Paris
-sans moi, lui ai-je dit en lui faisant comprendre que je me désarmais
-de mes soupçons. Il est parti, je croyais qu'il allait rester. Je
-renonce à te peindre mes souffrances. Il y avait en moi-même une autre
-moi que je ne savais pas pouvoir exister. D'abord, ces sortes de
-scènes, ma chère, ont une solennité tragique pour une femme qui aime,
-que rien ne saurait exprimer; toute la vie vous apparaît dans le moment
-où elles se passent, et l'oeil n'y aperçoit aucun horizon; le rien
-est tout, le regard est un livre, la parole charrie des glaçons, et
-dans un mouvement de lèvres on lit un arrêt de mort. Je m'attendais à
-du retour, car m'étais-je montrée assez noble et grande? J'ai monté
-jusqu'en haut du Chalet et l'ai suivi des yeux sur la route. Ah! ma
-chère Renée, je l'ai vu disparaître avec une affreuse rapidité.--Comme
-il y court! pensai-je involontairement. Puis, une fois seule, je suis
-retombée dans l'enfer des hypothèses, dans le tumulte des soupçons. Par
-moments, la certitude d'être trahie me semblait être un baume, comparée
-aux horreurs du doute! Le doute est notre duel avec nous-mêmes, et
-nous nous y faisons de terribles blessures. J'allais, je tournais dans
-les allées, je revenais au Chalet, j'en sortais comme une folle. Parti
-sur les sept heures, Gaston ne revint qu'à onze heures; et comme, par
-le parc de Saint-Cloud et le bois de Boulogne, une demi-heure suffit
-pour aller à Paris, il est clair qu'il avait passé trois heures dans
-Paris. Il entra triomphant en m'apportant une cravache en caoutchouc
-dont la poignée est en or.--Depuis quinze jours j'étais sans cravache;
-la mienne, usée et vieille, s'était brisée.--Voilà pourquoi tu m'as
-torturée? lui ai-je dit en admirant le travail de ce bijou qui contient
-une cassolette au bout. Puis je compris que ce présent cachait
-une nouvelle tromperie; mais je lui sautai promptement au cou, non
-sans lui faire de doux reproches pour m'avoir imposé de si grands
-tourments pour une bagatelle. Il se crut bien fin. Je vis alors dans
-son maintien, dans son regard, cette espèce de joie intérieure qu'on
-éprouve en faisant réussir une tromperie; il s'échappe comme une lueur
-de notre âme, comme un rayon de notre esprit qui se reflète dans les
-traits, qui se dégage avec les mouvements du corps. En admirant cette
-jolie chose, je lui demandai dans un moment où nous nous regardions
-bien:--Qui t'a fait cette oeuvre d'art?--Un artiste de mes amis.--Ah!
-Verdier l'a montée, ajoutai-je en lisant le nom du marchand, imprimé
-sur la cravache. Gaston est resté très-enfant, il a rougi. Je l'ai
-comblé de caresses pour le récompenser d'avoir eu honte de me tromper.
-Je fis l'innocente, et il a pu croire tout fini.
-
-
- 25 mai.
-
-Le lendemain, vers six heures, je mis mon habit de cheval, et je
-tombai à sept heures chez Verdier, où je vis plusieurs cravaches de
-ce modèle. Un commis reconnut la mienne, que je lui montrai.--Nous
-l'avons vendue hier à un jeune homme, me dit-il. Et sur la description
-que je lui fis de mon fourbe de Gaston, il n'y eut plus de doute. Je
-te fais grâce des palpitations de coeur qui me brisaient la poitrine
-en allant à Paris, et pendant cette petite scène où se décidait ma
-vie. Revenue à sept heures et demie, Gaston me trouva pimpante, en
-toilette du matin, me promenant avec une trompeuse insouciance, et
-sûre que rien ne trahirait mon absence, dans le secret de laquelle je
-n'avais mis que mon vieux Philippe.--Gaston, lui dis-je en tournant
-autour de notre étang, je connais assez la différence qui existe entre
-une oeuvre d'art unique, faite avec amour pour une seule personne,
-et celle qui sort d'un moule. Gaston devint pâle et me regarda lui
-présenter la terrible pièce à conviction.--Mon ami, lui dis-je, ce
-n'est pas une cravache, c'est un paravent derrière lequel vous abritez
-un secret. Là-dessus, ma chère, je me suis donné le plaisir de le voir
-s'entortillant dans les charmilles du mensonge et les labyrinthes de la
-tromperie sans en pouvoir sortir, et déployant un art prodigieux pour
-essayer de trouver un mur à escalader, mais contraint de rester sur le
-terrain devant un adversaire qui consentit enfin à se laisser
-abuser. Cette complaisance est venue trop tard, comme toujours dans ces
-sortes de scènes. D'ailleurs, j'avais commis la faute contre laquelle
-ma mère avait essayé de me prémunir. Ma jalousie s'était montrée à
-découvert et établissait la guerre et ses stratagèmes entre Gaston et
-moi. Ma chère, la jalousie est essentiellement bête et brutale. Je me
-suis alors promis de souffrir en silence, de tout espionner, d'acquérir
-une certitude, et d'en finir alors avec Gaston, ou de consentir à
-mon malheur; il n'y a pas d'autre conduite à tenir pour les femmes
-bien élevées. Que me cache-t-il? car il me cache un secret. Ce secret
-concerne une femme. Est-ce une aventure de jeunesse de laquelle il
-rougisse? Quoi? Ce _quoi?_ ma chère, est gravé en quatre lettres de
-feu sur toutes choses. Je lis ce fatal mot en regardant le miroir de
-mon étang, à travers mes massifs, aux nuages du ciel, aux plafonds, à
-table, dans les fleurs de mes tapis. Au milieu de mon sommeil, une voix
-m'écrie:--Quoi? A compter de cette matinée, il y eut dans notre vie
-un cruel intérêt, et j'ai connu la plus âcre des pensées qui puissent
-corroder notre coeur: être à un homme que l'on croit infidèle. Oh! ma
-chère, cette vie tient à la fois à l'enfer et au paradis. Je n'avais
-pas encore posé le pied dans cette fournaise, moi jusqu'alors si
-saintement adorée.
-
---Ah! tu souhaitais un jour de pénétrer dans les sombres et ardents
-palais de la souffrance? me disais-je. Eh! bien, les démons ont entendu
-ton fatal souhait: marche, malheureuse!
-
-
- 30 mai.
-
-Depuis ce jour, Gaston, au lieu de travailler mollement et avec le
-laisser-aller de l'artiste riche qui caresse son oeuvre, se donne des
-tâches comme l'écrivain qui vit de sa plume. Il emploie quatre heures
-tous les jours à finir deux pièces de théâtre.
-
---Il lui faut de l'argent! Cette pensée me fut soufflée par une voix
-intérieure. Il ne dépense presque rien; et comme nous vivons dans une
-absolue confiance, il n'est pas un coin de son cabinet où mes yeux et
-mes doigts ne puissent fouiller. Sa dépense par an ne se monte pas à
-deux mille francs. Je lui sais trente mille francs moins amassés que
-mis dans un tiroir. Au milieu de la nuit, je suis allée pendant son
-sommeil voir si la somme y était toujours. Quel frisson glacial m'a
-saisie en trouvant le tiroir vide! Dans la même semaine, j'ai
-découvert qu'il va chercher des lettres à Sèvres; il doit les déchirer
-aussitôt après les avoir lues, car malgré mes inventions de Figaro je
-n'en ai point trouvé de vestige. Hélas! mon ange, malgré mes promesses
-et tous les beaux serments que je m'étais faits à moi-même à propos de
-la cravache, un mouvement d'âme qu'il faut appeler folie m'a poussée,
-et je l'ai suivi dans une de ses courses rapides au bureau de la poste.
-Gaston fut terrifié d'être surpris à cheval, payant le port d'une
-lettre qu'il tenait à la main. Après m'avoir regardée fixement, il a
-mis Fedelta au galop par un mouvement si rapide que je me sentis brisée
-en arrivant à la porte du bois dans un moment où je croyais ne pouvoir
-sentir aucune fatigue corporelle, tant mon âme souffrait! Là, Gaston ne
-me dit rien, il sonne et attend, sans me parler. J'étais plus morte que
-vive. Ou j'avais raison ou j'avais tort; mais, dans les deux cas, mon
-espionnage était indigne d'Armande-Louise-Marie de Chaulieu. Je roulais
-dans la fange sociale au-dessous de la grisette, de la fille mal
-élevée, côte à côte avec les courtisanes, les actrices, les créatures
-sans éducation. Quelles souffrances! Enfin la porte s'ouvre, il remet
-son cheval à son groom, et je descends alors aussi, mais dans ses bras;
-il me les tend; je relève mon amazone sur mon bras gauche, je lui donne
-le bras droit, et nous allons... toujours silencieux. Les cent pas que
-nous avons faits ainsi peuvent me compter pour cent ans de purgatoire.
-A chaque pas des milliers de pensées, presque visibles, voltigeant en
-langues de feu sous mes yeux, me sautaient à l'âme, ayant chacune un
-dard, une épingle, un venin différent! Quand le groom et les chevaux
-furent loin, j'arrête Gaston, je le regarde, et, avec un mouvement
-que tu dois voir, je lui dis, en lui montrant la fatale lettre qu'il
-tenait toujours dans sa main droite:--Laisse-la-moi lire. Il me la
-donne, je la décachète, et lis une lettre par laquelle Nathan, l'auteur
-dramatique, lui disait que l'une de nos pièces, reçue, apprise et mise
-en répétition, allait être jouée samedi prochain. La lettre contenait
-un coupon de loge. Quoique pour moi ce fût aller du martyre au ciel,
-le démon me criait toujours, pour troubler ma joie:--Où sont les
-trente mille francs? Et la dignité, l'honneur, tout mon ancien _moi_
-m'empêchaient de faire une question; je l'avais sur les lèvres; je
-savais que si ma pensée devenait une parole, il fallait me jeter dans
-mon étang, et je résistais à peine au désir de parler: ne souffrais-je
-pas alors au-dessus des forces de la femme?--Tu t'ennuies, mon
-pauvre Gaston, lui dis-je en lui rendant la lettre. Si tu veux, nous
-reviendrons à Paris.--A Paris, pourquoi? dit-il. J'ai voulu savoir si
-j'avais du talent, et goûter au punch du succès!
-
-Au moment où il travaillera, je pourrais bien faire l'étonnée en
-fouillant dans le tiroir et n'y trouvant pas ses trente mille francs;
-mais n'est-ce pas aller chercher cette réponse: «J'ai obligé tel ou tel
-ami,» qu'un homme d'esprit comme Gaston ne manquerait pas de faire?
-
-Ma chère, la morale de ceci est que le beau succès de la pièce à
-laquelle tout Paris court en ce moment nous est dû, quoique Nathan
-en ait toute la gloire. Je suis une des deux étoiles de ce mot: ET
-MM**. J'ai vu la première représentation, cachée au fond d'une loge
-d'avant-scène au rez-de-chaussée.
-
-
- 1er juillet.
-
-Gaston travaille toujours et va toujours à Paris; il travaille à de
-nouvelles pièces pour avoir le prétexte d'aller à Paris et pour se
-faire de l'argent. Nous avons trois pièces reçues et deux de demandées.
-Oh! ma chère, je suis perdue, je marche dans les ténèbres; je brûlerai
-ma maison pour y voir clair. Que signifie une pareille conduite? A-t-il
-honte d'avoir reçu de moi la fortune? Il a l'âme trop grande pour
-se préoccuper d'une pareille niaiserie. D'ailleurs, quand un homme
-commence à concevoir de ces scrupules, ils lui sont inspirés par un
-intérêt de coeur. On accepte tout de sa femme, mais on ne veut rien
-avoir de la femme que l'on pense quitter ou qu'on n'aime plus. S'il
-veut tant d'argent, il a sans doute à le dépenser pour une femme. S'il
-s'agissait de lui, ne prendrait-il pas dans ma bourse sans façon?
-Nous avons cent mille francs d'économies! Enfin, ma belle biche, j'ai
-parcouru le monde entier des suppositions, et, tout bien calculé, je
-suis certaine d'avoir une rivale. Il me laisse, pour qui? je veux _la_
-voir.
-
-
- 10 juillet.
-
-J'ai vu clair: je suis perdue. Oui, Renée, à trente ans, dans toute
-la gloire de la beauté, riche des ressources de mon esprit, parée des
-séductions de la toilette, toujours fraîche, élégante, je suis trahie,
-et pour qui? pour une Anglaise qui a de gros pieds, de gros os,
-une grosse poitrine, quelque vache britannique. Je n'en puis plus
-douter. Voici ce qui m'est arrivé dans ces derniers jours.
-
-Fatiguée de douter, pensant que s'il avait secouru l'un de ses amis,
-Gaston pouvait me le dire, le voyant accusé par son silence, et le
-trouvant convié par une continuelle soif d'argent au travail; jalouse
-de son travail, inquiète de ses perpétuelles courses à Paris, j'ai pris
-mes mesures, et ces mesures m'ont fait descendre alors si bas que je ne
-puis t'en rien dire. Il y a trois jours, j'ai su que Gaston se rend,
-quand il va à Paris, rue de la Ville-Lévêque, dans une maison où ses
-amours sont gardés par une discrétion sans exemple à Paris. Le portier,
-peu causeur, a dit peu de chose, mais assez pour me désespérer. J'ai
-fait alors le sacrifice de ma vie, et j'ai seulement voulu tout savoir.
-Je suis allée à Paris, j'ai pris un appartement dans la maison qui
-se trouve en face de celle où se rend Gaston, et je l'ai pu voir de
-mes yeux entrant à cheval dans la cour. Oh! j'ai eu trop tôt une
-horrible et affreuse révélation. Cette Anglaise, qui me paraît avoir
-trente-six ans, se fait appeler madame Gaston. Cette découverte a été
-pour moi le coup de la mort. Enfin, je l'ai vue allant aux Tuileries
-avec deux enfants!... Oh! ma chère, deux enfants qui sont les vivantes
-miniatures de Gaston. Il est impossible de ne pas être frappée d'une si
-scandaleuse ressemblance... Et quels jolis enfants! ils sont habillés
-fastueusement, comme les Anglaises savent les arranger. Elle lui a
-donné des enfants: tout s'explique. Cette Anglaise est une espèce de
-statue grecque descendue de quelque monument; elle a la blancheur et la
-froideur du marbre, elle marche solennellement en mère heureuse; elle
-est belle, il faut en convenir, mais c'est lourd comme un vaisseau de
-guerre. Elle n'a rien de fin ni de distingué: certes, elle n'est pas
-_lady_, c'est la fille de quelque fermier d'un méchant village
-dans un lointain comté, ou la onzième fille de quelque pauvre ministre.
-Je suis revenue de Paris mourante. En route, mille pensées m'ont
-assaillie comme autant de démons. Serait-elle mariée? la connaissait-il
-avant de m'épouser? A-t-elle été la maîtresse de quelque homme riche
-qui l'aurait laissée, et n'est-elle pas soudain retombée à la charge
-de Gaston? J'ai fait des suppositions à l'infini, comme s'il y avait
-besoin d'hypothèses en présence des enfants. Le lendemain, je suis
-retournée à Paris, et j'ai donné assez d'argent au portier de la maison
-pour qu'à cette question:--Madame Gaston est-elle mariée légalement? il
-me répondît:--Oui, _mademoiselle_.
-
-
- 15 juillet.
-
-Ma chère, depuis cette matinée, j'ai redoublé d'amour pour Gaston, et
-je l'ai trouvé plus amoureux que jamais; il est si jeune! Vingt fois, à
-notre lever, je suis près de lui dire:--Tu m'aimes donc plus que celle
-de la rue de la Ville-Lévêque? Mais je n'ose m'expliquer le mystère de
-mon abnégation.--Tu aimes bien les enfants? lui ai-je demandé.--Oh!
-oui, m'a-t-il répondu; mais nous en aurons!--Et comment?--J'ai consulté
-les médecins les plus savants, et tous m'ont conseillé de faire un
-voyage de deux mois.--Gaston, lui ai-je dit, si j'avais pu aimer un
-absent, je serais restée au couvent pour le reste de mes jours. Il
-s'est mis à rire, et moi, ma chère, le mot voyage m'a tuée. Oh! certes,
-j'aime mieux sauter par la fenêtre que de me laisser rouler dans les
-escaliers en me retenant de marche en marche. Adieu, mon ange, j'ai
-rendu ma mort douce, élégante, mais infaillible. Mon testament est
-écrit d'hier; tu peux maintenant me venir voir, la consigne est levée.
-Accours recevoir mes adieux. Ma mort sera, comme ma vie, empreinte de
-distinction et de grâce: je mourrai tout entière.
-
-Adieu, cher esprit de soeur, toi dont l'affection n'a eu ni dégoûts,
-ni hauts, ni bas, et qui, semblable à l'égale clarté de la lune, as
-toujours caressé mon coeur; nous n'avons point connu les vivacités,
-mais nous n'avons pas goûté non plus à la vénéneuse amertume de
-l'amour. Tu as vu sagement la vie. Adieu!
-
-
-LV
-
- LA COMTESSE DE L'ESTORADE A MADAME GASTON.
-
- 16 juillet.
-
-Ma chère Louise, je t'envoie cette lettre par un exprès avant de courir
-au Chalet moi-même. Calme-toi. Ton dernier mot m'a paru si insensé
-que j'ai cru pouvoir, en de pareilles circonstances, tout confier à
-Louis: il s'agissait de te sauver de toi-même. Si, comme toi,
-nous avons employé d'horribles moyens, le résultat est si heureux que
-je suis certaine de ton approbation. Je suis descendue jusqu'à faire
-marcher la police; mais c'est un secret entre le préfet, nous et toi.
-Gaston est un ange! Voici les faits: son frère Louis Gaston est mort à
-Calcutta, au service d'une compagnie marchande, au moment où il allait
-revenir en France riche, heureux et marié. La veuve d'un négociant
-anglais lui avait donné la plus brillante fortune. Après dix ans de
-travaux entrepris pour envoyer de quoi vivre à son frère, qu'il adorait
-et à qui jamais il ne parlait de ses mécomptes dans ses lettres pour ne
-pas l'affliger, il a été surpris par la faillite du fameux Halmer. La
-veuve a été ruinée. Le coup fut si violent que Louis Gaston en a eu la
-tête perdue. Le moral, en faiblissant, a laissé la maladie maîtresse
-du corps, et il a succombé dans le Bengale, où il était allé réaliser
-les restes de la fortune de sa pauvre femme. Ce cher capitaine avait
-remis chez un banquier une première somme de trois cent mille francs
-pour l'envoyer à son frère; mais ce banquier, entraîné par la maison
-Halmer, leur a enlevé cette dernière ressource. La veuve de Louis
-Gaston, cette belle femme que tu prends pour ta rivale, est arrivée
-à Paris avec deux enfants qui sont tes neveux, et sans un sou. Les
-bijoux de la mère ont à peine suffi à payer le passage de sa famille.
-Les renseignements que Louis Gaston avait donnés au banquier pour
-envoyer l'argent à Marie Gaston ont servi à la veuve pour trouver
-l'ancien domicile de ton mari. Comme ton Gaston a disparu sans dire
-où il allait, on a envoyé madame Louis Gaston chez d'Arthez, la seule
-personne qui pût donner des renseignements sur Marie Gaston. D'Arthez
-a d'autant plus généreusement pourvu aux premiers besoins de cette
-jeune femme que Louis Gaston s'était, il y a quatre ans, au moment de
-son mariage, enquis de son frère auprès de notre célèbre écrivain, en
-le sachant l'ami de Marie. Le capitaine avait demandé à d'Arthez le
-moyen de faire parvenir sûrement cette somme à Marie Gaston. D'Arthez
-avait répondu que Marie Gaston était devenu riche par son mariage avec
-la baronne de Macumer. La beauté, ce magnifique présent de leur mère,
-avait sauvé dans les Indes comme à Paris, les deux frères de tout
-malheur. N'est-ce pas une touchante histoire? D'Arthez a naturellement
-fini par écrire à ton mari l'état où se trouvaient sa belle-soeur et
-ses neveux, en l'instruisant des généreuses intentions que le hasard
-avait fait avorter, mais que le Gaston des Indes avait eues pour le
-Gaston de Paris. Ton cher Gaston, comme tu dois l'imaginer, est
-accouru précipitamment à Paris. Voilà l'histoire de sa première course.
-Depuis cinq ans, il a mis de côté cinquante mille francs sur le revenu
-que tu l'as forcé de prendre, et il les a employés à deux inscriptions
-de chacune douze cents francs de rente au nom de ses neveux; puis il
-a fait meubler cet appartement où demeure ta belle-soeur, en lui
-promettant trois mille francs tous les trois mois. Voilà l'histoire de
-ses travaux au théâtre et du plaisir que lui a causé le succès de sa
-première pièce. Ainsi madame Gaston n'est point ta rivale, et porte
-ton nom très légitimement. Un homme noble et délicat comme Gaston a
-dû te cacher cette aventure en redoutant ta générosité. Ton mari ne
-regarde point comme à lui ce que tu lui as donné. D'Arthez m'a lu la
-lettre qu'il lui a écrite pour le prier d'être un des témoins de votre
-mariage: Marie Gaston y dit que son bonheur serait entier s'il n'avait
-pas eu de dettes à te laisser payer et s'il eût été riche. Une âme
-vierge n'est pas maîtresse de ne pas avoir de tels sentiments: ils sont
-ou ne sont pas; et quand ils sont, leur délicatesse, leurs exigences
-se conçoivent. Il est tout simple que Gaston ait voulu lui-même en
-secret donner une existence convenable à la veuve de son frère, quand
-cette femme lui envoyait cent mille écus de sa propre fortune. Elle est
-belle, elle a du coeur, des manières distinguées, mais pas d'esprit.
-Cette femme est mère; n'est-ce pas dire que je m'y suis attachée
-aussitôt que je l'ai vue, en la trouvant un enfant au bras et l'autre
-habillé comme le _baby_ d'un lord. Tout pour les enfants!
-est écrit chez elle dans les moindres choses. Ainsi, loin d'en vouloir
-à ton adoré Gaston, tu n'as que de nouvelles raisons de l'aimer! Je
-l'ai entrevu, il est le plus charmant jeune homme de Paris. Oh! oui,
-chère enfant, j'ai bien compris en l'apercevant qu'une femme pouvait en
-être folle: il a la physionomie de son âme. A ta place, je prendrais
-au Chalet la veuve et les deux enfants, en leur faisant construire
-quelque délicieux cottage, et j'en ferais mes enfants. Calme-toi donc,
-et prépare à ton tour cette surprise à Gaston.
-
-
-LVI
-
- DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.
-
-Ah! ma bien-aimée, entends le terrible, le fatal, l'insolent mot de
-l'imbécile La Fayette à son maître, à son roi: _Il est trop tard!_ O!
-ma vie, ma belle vie! quel médecin me la rendra? Je me suis frappée à
-mort. Hélas! n'étais-je pas un feu follet de femme destiné à s'éteindre
-après avoir brillé? Mes yeux sont deux torrents de larmes, et... je
-ne peux pleurer que loin de lui... Je le fuis et il me cherche. Mon
-désespoir est tout intérieur. Dante a oublié mon supplice dans son
-Enfer. Viens me voir mourir?
-
-
-LVII
-
- DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE AU COMTE DE L'ESTORADE.
-
- Au Chalet, 7 août.
-
-Mon ami, emmène les enfants et fais le voyage de Provence sans moi; je
-reste auprès de Louise qui n'a plus que quelques jours à vivre: je me
-dois à elle et à son mari, qui deviendra fou, je crois.
-
-Depuis le petit mot que tu connais et qui m'a fait voler, accompagnée
-de médecins, à Ville-d'Avray, je n'ai pas quitté cette charmante femme
-et n'ai pu t'écrire, car voici la quinzième nuit que je passe.
-
-En arrivant, je l'ai trouvée avec Gaston, belle et parée, le visage
-riant, heureuse. Quel sublime mensonge! Ces deux beaux enfants
-s'étaient expliqués. Pendant un moment j'ai, comme Gaston, été la
-dupe de cette audace; mais Louise m'a serré la main et m'a dit à
-l'oreille:--Il faut le tromper, je suis mourante. Un froid glacial
-m'a enveloppée en lui trouvant la main brûlante et du rouge aux
-joues. Je me suis applaudie de ma prudence. J'avais eu l'idée, pour
-n'effrayer personne, de dire aux médecins de se promener dans le bois
-en attendant que je les fisse demander.
-
---Laisse-nous, dit-elle à Gaston. Deux femmes qui se revoient après
-cinq ans de séparation ont bien des secrets à se confier, et Renée a
-sans doute quelque confidence à me faire.
-
-Une fois seule, elle s'est jetée dans mes bras sans pouvoir contenir
-ses larmes.
-
---Qu'y-a-t-il donc? lui ai-je dit. Je t'amène, en tout cas, le premier
-chirurgien et le premier médecin de l'Hôtel-Dieu, avec Bianchon; enfin
-ils sont quatre.
-
---Oh! s'ils peuvent me sauver, s'il est temps, qu'ils viennent!
-s'est-elle écriée. Le même sentiment qui me portait à mourir me porte à
-vivre.
-
---Mais qu'as-tu fait?
-
---Je me suis rendue poitrinaire au plus haut degré en quelques jours.
-
---Et comment?
-
---Je me mettais en sueur la nuit et courais me placer au bord de
-l'étang, dans la rosée. Gaston me croit enrhumée, et je meurs.
-
---Envoie-le donc à Paris, je vais chercher moi-même les médecins, ai-je
-dit en courant comme une insensée à l'endroit où je les avais laissés.
-
-Hélas! mon ami, la consultation faite, aucun de ces savants ne m'a
-donné le moindre espoir, ils pensent tous qu'à la chute des feuilles,
-Louise mourra. La constitution de cette chère créature a singulièrement
-servi son dessein; elle avait des dispositions à la maladie qu'elle a
-développée; elle aurait pu vivre long-temps; mais en quelques jours
-elle a rendu tout irréparable. Je ne te dirai pas mes impressions
-en entendant cet arrêt parfaitement motivé. Tu sais que j'ai tout
-autant vécu par Louise que par moi. Je suis restée anéantie, et n'ai
-point reconduit ces cruels docteurs. Le visage baigné de larmes, j'ai
-passé je ne sais combien de temps dans une douloureuse méditation.
-Une céleste voix m'a tirée de mon engourdissement par ces mots:--Eh!
-bien, je suis condamnée, que Louise m'a dit en posant sa main sur mon
-épaule. Elle m'a fait lever et m'a emmenée dans son petit salon.--Ne
-me quitte plus, m'a-t-elle demandé par un regard suppliant, je ne
-veux pas voir de désespoir autour de moi; je veux surtout _le_
-tromper, j'en aurai la force. Je suis pleine d'énergie, de jeunesse,
-et je saurai mourir debout. Quant à moi, je ne me plains pas, je meurs
-comme je l'ai souhaité souvent: à trente ans, jeune, belle, tout
-entière. Quant à lui, je l'aurais rendu malheureux, je le vois. Je me
-suis prise dans les lacs de mes amours, comme une biche qui s'étrangle
-en s'impatientant d'être prise; de nous deux, je suis la biche..... et
-bien sauvage. Mes jalousies à faux frappaient déjà sur son coeur de
-manière à le faire souffrir. Le jour où mes soupçons auraient rencontré
-l'indifférence, le loyer qui attend la jalousie, eh! bien..... je
-serais morte. J'ai mon compte de la vie. Il y a des êtres qui ont
-soixante ans de service sur les contrôles du monde et qui, en effet,
-n'ont pas vécu deux ans; au rebours, je parais n'avoir que trente ans,
-mais, en réalité, j'ai eu soixante années d'amours. Ainsi, pour moi,
-pour lui, ce dénouement est heureux. Quant à nous deux, c'est autre
-chose: tu perds une soeur qui t'aime, et cette perte est irréparable.
-Toi seule, ici, tu dois pleurer ma mort. Ma mort, reprit-elle après
-une longue pause pendant laquelle je ne l'ai vue qu'à travers le voile
-de mes larmes, porte avec elle un cruel enseignement. Mon cher docteur
-en corset a raison: le mariage ne saurait avoir pour base la passion,
-ni même l'amour. Ta vie est une belle et noble vie, tu as marché dans
-ta voie, aimant toujours de plus en plus ton Louis; tandis qu'en
-commençant la vie conjugale par une ardeur extrême, elle ne peut que
-décroître. J'ai eu deux fois tort, et deux fois la Mort sera venue
-souffleter mon bonheur de sa main décharnée. Elle m'a enlevé le plus
-noble et le plus dévoué des hommes; aujourd'hui, la camarde m'enlève
-au plus beau, au plus charmant, au plus poétique époux du monde.
-Mais j'aurai tour à tour connu le beau idéal de l'âme et celui de la
-forme. Chez Felipe, l'âme domptait le corps et le transformait; chez
-Gaston, le coeur, l'esprit et la beauté rivalisent. Je meurs adorée,
-que puis-je vouloir de plus?... me réconcilier avec Dieu que j'ai
-négligé peut-être, et vers qui je m'élancerai pleine d'amour en lui
-demandant de me rendre un jour ces deux anges dans le ciel. Sans eux,
-le paradis serait désert pour moi. Mon exemple serait fatal: je suis
-une exception. Comme il est impossible de rencontrer des Felipe ou des
-Gaston, la loi sociale est en ceci d'accord avec la loi naturelle. Oui,
-la femme est un être faible qui doit, en se mariant, faire un entier
-sacrifice de sa volonté à l'homme, qui lui doit en retour le sacrifice
-de son égoïsme. Les révoltes et les pleurs que notre sexe a
-élevés et jetés dans ces derniers temps avec tant d'éclat sont des
-niaiseries qui nous méritent le nom d'enfants que tant de philosophes
-nous ont donné.
-
-Elle a continué de parler ainsi de sa voix douce que tu connais, en
-disant les choses les plus sensées de la manière la plus élégante,
-jusqu'à ce que Gaston entrât, amenant de Paris sa belle-soeur, les
-deux enfants et la bonne anglaise que Louise l'avait prié d'aller
-chercher.
-
---Voilà mes jolis bourreaux, a-t-elle dit en voyant ses deux neveux. Ne
-pouvais-je pas m'y tromper? Comme ils ressemblent à leur oncle!
-
-Elle a été charmante pour madame Gaston l'aînée, qu'elle a priée de se
-regarder au Chalet comme chez elle, et elle lui en a fait les honneurs
-avec ces façons à la Chaulieu qu'elle possède au plus haut degré.
-
-J'ai sur-le-champ écrit à la duchesse et au duc de Chaulieu, au duc
-de Rhétoré et au duc de Lenoncourt-Chaulieu, ainsi qu'à Madeleine.
-J'ai bien fait. Le lendemain, fatiguée de tant d'efforts, Louise n'a
-pu se promener; elle ne s'est même levée que pour assister au dîner.
-Madeleine de Lenoncourt, ses deux frères et sa mère sont venus dans
-la soirée. Le froid que le mariage de Louise avait mis entre elle et
-sa famille s'est dissipé. Depuis cette soirée, les deux frères et
-le père de Louise sont venus à cheval tous les matins, et les deux
-duchesses passent au Chalet toutes leurs soirées. La mort rapproche
-autant qu'elle sépare, elle fait taire les passions mesquines. Louise
-est sublime de grâce, de raison, de charme, d'esprit et de sensibilité.
-Jusqu'au dernier moment elle montre ce goût qui l'a rendue si célèbre,
-et nous dispense les trésors de cet esprit qui faisait d'elle une des
-reines de Paris.
-
---Je veux être jolie jusque dans mon cercueil, m'a-t-elle dit avec ce
-sourire qui n'est qu'à elle, en se mettant au lit pour y languir ces
-quinze jours-ci.
-
-Dans sa chambre il n'y a pas trace de maladie: les boissons, les
-gommes, tout l'appareil médical est caché.
-
---N'est-ce pas que je fais une belle mort? disait-elle hier au curé de
-Sèvres, à qui elle a donné sa confiance.
-
-Nous jouissons tous d'elle en avares. Gaston, que tant d'inquiétudes,
-tant de clartés affreuses ont préparé, ne manque pas de
-courage, mais il est atteint: je ne m'étonnerais pas de le voir suivre
-naturellement sa femme. Hier il m'a dit en tournant autour de la pièce
-d'eau:--Je dois être le père de ces deux enfants... Et il me montrait
-sa belle-soeur qui promenait ses neveux. Mais, quoique je ne veuille
-rien faire pour m'en aller de ce monde, promettez-moi d'être une
-seconde mère pour eux et de laisser votre mari accepter la tutelle
-officieuse que je lui confierai conjointement avec ma belle-soeur. Il
-a dit cela sans la moindre emphase et comme un homme qui se sent perdu.
-Sa figure répond par des sourires aux sourires de Louise, et il n'y
-a que moi qui ne m'y trompe pas. Il déploie un courage égal au sien.
-Louise a désiré voir son filleul; mais je ne suis pas fâchée qu'il
-soit en Provence, elle aurait pu lui faire quelques libéralités qui
-m'auraient fort embarrassée.
-
-Adieu, mon ami.
-
-[Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
- LOUISE RENÉE.
-
-Elle avait exigé de moi que je lui lusse en français le _De Profundis_,
-pendant qu'elle serait ainsi face à face avec la belle nature qu'elle
-s'était créée.
-
-(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)]
-
- 25 août (_le jour de sa fête_).
-
-Hier au soir Louise a eu pendant quelques moments le délire; mais ce
-fut un délire vraiment élégant, qui prouve que les gens d'esprit ne
-deviennent pas fous comme les bourgeois ou comme les sots. Elle a
-chanté d'une voix éteinte quelques airs italiens des _Puritani_, de
-la _Sonnambula_ et de _Mosé_. Nous étions tous silencieux autour du
-lit, et nous avons tous eu, même son frère Rhétoré, des larmes dans
-les yeux, tant il était clair que son âme s'échappait ainsi. Elle ne
-nous voyait plus! Il y avait encore toute sa grâce dans les agréments
-de ce chant faible et d'une douceur divine. L'agonie a commencé dans
-la nuit. Je viens, à sept heures du matin, de la lever moi-même; elle
-a retrouvé quelque force, elle a voulu s'asseoir à sa croisée, elle a
-demandé la main de Gaston... Puis, mon ami, l'ange le plus charmant que
-nous pourrons voir jamais sur cette terre ne nous a plus laissé que
-sa dépouille. Administrée la veille à l'insu de Gaston, qui, pendant
-la terrible cérémonie, a pris un peu de sommeil, elle avait exigé de
-moi que je lui lusse en français le _De profundis_, pendant qu'elle
-serait ainsi face à face avec la belle nature qu'elle s'était créée.
-Elle répétait mentalement les paroles et serrait les mains de son mari,
-agenouillé de l'autre côté de la bergère.
-
-
- 26 août.
-
-J'ai le coeur brisé. Je viens d'aller la voir dans son linceul, elle
-y est devenue pâle avec des teintes violettes. Oh! je veux voir mes
-enfants! mes enfants! Amène mes enfants au-devant de moi!
-
- Paris, 1841.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-[Illustration: IMP RAÇON.
-
-LA COMTESSE DE VANDENESSE
-
-(UNE FILLE D'ÈVE.)]
-
-
-UNE FILLE D'ÈVE.
-
- A MADAME LA COMTESSE BOLOGNINI,
- NÉE VIMERCATI.
-
- _Si vous vous souvenez, Madame, du plaisir que votre conversation
- procurait à un voyageur en lui rappelant Paris à Milan, vous ne vous
- étonnerez pas de le voir vous témoignant sa reconnaissance pour tant
- de bonnes soirées passées auprès de vous, en apportant une de ses
- oeuvres à vos pieds, et vous priant de la protéger de votre nom,
- comme autrefois ce nom protégea plusieurs contes d'un de vos vieux
- auteurs, cher aux Milanais. Vous avez une Eugénie, déjà belle, dont
- le spirituel sourire annonce qu'elle tiendra de vous les dons les
- plus précieux de la femme, et qui, certes, aura dans son enfance
- tous les bonheurs qu'une triste mère refusait à l'Eugénie mise en
- scène dans cette oeuvre. Vous voyez que si les Français sont
- taxés de légèreté, d'oubli, je suis Italien par la constance et par
- le souvenir. En écrivant le nom d'Eugénie, ma pensée m'a souvent
- reporté dans ce frais salon en stuc et dans ce petit jardin, au_
- Vicolo dei Capuccini, _témoin des rires de
- cette chère enfant, de nos querelles, de nos récits. Vous avez quitté
- le_ Corso _pour les_ Tre Monasteri, _je ne sais point comment vous
- y êtes, et suis obligé de vous voir, non plus au milieu des jolies
- choses qui sans doute vous y entourent, mais comme une de ces belles
- figures dues à Carlo Dolci, Raphaël, Titien, Allori, et qui semblent
- abstraites, tant elles sont loin de nous._
-
- _Si ce livre peut sauter par-dessus les Alpes, il vous prouvera donc
- la vive reconnaissance et l'amitié respectueuse_
-
- _De votre humble serviteur_,
-
- DE BALZAC.
-
-
-Dans un des plus beaux hôtels de la rue Neuve-des-Mathurins, à onze
-heures et demie du soir, deux femmes étaient assises devant la cheminée
-d'un boudoir tendu de ce velours bleu à reflets tendres et chatoyants
-que l'industrie française n'a su fabriquer que dans ces dernières
-années. Aux portes, aux croisées, un artiste avait drapé de
-moelleux rideaux en cachemire d'un bleu pareil à celui de la tenture.
-Une lampe d'argent ornée de turquoises et suspendue par trois chaînes
-d'un beau travail, descend d'une jolie rosace placée au milieu du
-plafond. Le système de la décoration est poursuivi dans les plus petits
-détails et jusque dans ce plafond en soie bleue, étoilé de cachemire
-blanc dont les longues bandes plissées retombent à d'égales distances
-sur la tenture, agrafées par des noeuds de perles. Les pieds
-rencontrent le chaud tissu d'un tapis belge, épais comme un gazon et à
-fond gris de lin semé de bouquets bleus.
-
-Le mobilier, sculpté en plein bois de palissandre sur les plus beaux
-modèles du vieux temps, rehausse par ses tons riches la fadeur de cet
-ensemble, un peu trop _flou_, dirait un peintre. Le dos des chaises
-et des fauteuils offre à l'oeil des pages menues en belle étoffe de
-soie blanche, brochée de fleurs bleues et largement encadrées par des
-feuillages finement découpés dans le bois.
-
-De chaque côté de la croisée, deux étagères montrent leurs mille
-bagatelles précieuses, les fleurs des arts mécaniques écloses au feu
-de la pensée. Sur la cheminée en marbre turquin, les porcelaines les
-plus folles du vieux Saxe, ces bergers qui vont à des noces éternelles
-en tenant de délicats bouquets à la main, espèces de chinoiseries
-allemandes, entourent une pendule en platine, niellée d'arabesques.
-Au-dessus, brillent les tailles côtelées d'une glace de Venise encadrée
-d'un ébène plein de figures en relief, et venue de quelque vieille
-résidence royale. Deux jardinières étalaient alors le luxe malade des
-serres, de pâles et divines fleurs, les perles de la botanique.
-
-Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s'il eût été à vendre,
-vous n'eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui révèle
-le bonheur. Là tout était alors en harmonie, car les deux femmes y
-pleuraient. Tout y paraissait souffrant.
-
-Le nom du propriétaire, Ferdinand du Tillet, un des plus riches
-banquiers de Paris, justifie le luxe effréné qui orne l'hôtel, et
-auquel ce boudoir peut servir de programme. Quoique sans famille,
-quoique parvenu, Dieu sait comment! du Tillet avait épousé en 1831 la
-dernière fille du comte de Granville, l'un des plus célèbres noms de la
-magistrature française, et devenu pair de France après la révolution
-de Juillet. Ce mariage d'ambition fut acheté par la quittance au
-contrat d'une dot non touchée, aussi considérable que celle de sa
-soeur aînée mariée au comte Félix de Vandenesse. De leur côté, les
-Granville avaient jadis obtenu cette alliance avec les Vandenesse par
-l'énormité de la dot. Ainsi, la Banque avait réparé la brèche faite à
-la Magistrature par la Noblesse. Si le comte de Vandenesse s'était pu
-voir, à trois ans de distance, beau-frère d'un sieur Ferdinand _dit_ du
-Tillet, il n'eût peut-être pas épousé sa femme; mais quel homme aurait,
-vers la fin de 1828, prévu les étranges bouleversements que 1830 devait
-apporter dans l'état politique, dans les fortunes et dans la morale de
-la France? Il eût passé pour fou, celui qui aurait dit au comte Félix
-de Vandenesse que, dans ce chassez-croisez, il perdrait sa couronne de
-pair et qu'elle se retrouverait sur la tête de son beau-père.
-
-Ramassée sur une de ces chaises basses appelées _chauffeuses_, dans
-la pose d'une femme attentive, madame du Tillet pressait sur sa
-poitrine avec une tendresse maternelle et baisait parfois la main de
-sa soeur, madame Félix de Vandenesse. Dans le monde, on joignait au
-nom de famille le nom de baptême, pour distinguer la comtesse de sa
-belle-soeur, la marquise, femme de l'ancien ambassadeur Charles de
-Vandenesse, qui avait épousé la riche veuve du comte de Kergarouët,
-une demoiselle de Fontaine. A demi renversée sur une causeuse, un
-mouchoir dans l'autre main, la respiration embarrassée par des
-sanglots réprimés, les yeux mouillés, la comtesse venait de faire de
-ces confidences qui ne se font que de soeur à soeur, quand deux
-soeurs s'aiment; et ces deux soeurs s'aimaient tendrement. Nous
-vivons dans un temps où deux soeurs si bizarrement mariées peuvent si
-bien ne pas s'aimer qu'un historien est tenu de rapporter les causes de
-cette tendresse, conservée sans accrocs ni taches au milieu des dédains
-de leurs maris l'un pour l'autre et des désunions sociales. Un rapide
-aperçu de leur enfance expliquera leur situation respective.
-
-Élevées dans un sombre hôtel du Marais par une femme dévote et d'une
-intelligence étroite qui, _pénétrée de ses devoirs_, la phrase
-classique, avait accompli la première tâche d'une mère envers ses
-filles, Marie-Angélique et Marie-Eugénie atteignirent le moment de leur
-mariage, la première à vingt ans, la seconde à dix-sept, sans jamais
-être sorties de la zone domestique où planait le regard maternel.
-Jusqu'alors elles n'étaient allées à aucun spectacle, les églises de
-Paris furent leurs théâtres. Enfin leur éducation avait été aussi
-rigoureuse à l'hôtel de leur mère qu'elle aurait pu l'être dans un
-cloître. Depuis l'âge de raison, elles avaient toujours couché dans
-une chambre contiguë à celle de la comtesse de Granville, et dont la
-porte restait ouverte pendant la nuit. Le temps que ne prenaient pas
-les devoirs religieux ou les études indispensables à des filles bien
-nées et les soins de leur personne, se passait en travaux à l'aiguille
-faits pour les pauvres, en promenades accomplies dans le genre de
-celles que se permettent les Anglais le dimanche, en disant: «N'allons
-pas si vite, nous aurions l'air de nous amuser.» Leur instruction ne
-dépassa point les limites imposées par des confesseurs élus parmi
-les ecclésiastiques les moins tolérants et les plus jansénistes.
-Jamais filles ne furent livrées à des maris ni plus pures ni plus
-vierges: leur mère semblait avoir vu dans ce point, assez essentiel
-d'ailleurs, l'accomplissement de tous ses devoirs envers le ciel
-et les hommes. Ces deux pauvres créatures n'avaient, avant leur
-mariage, ni lu de romans ni dessiné autre chose que des figures dont
-l'anatomie eût paru le chef-d'oeuvre de l'impossible à Cuvier, et
-gravées de manière à féminiser l'Hercule Farnèse lui-même. Une vieille
-fille leur apprit le dessin. Un respectable prêtre leur enseigna la
-grammaire, la langue française, l'histoire, la géographie et le peu
-d'arithmétique nécessaire aux femmes. Leurs lectures, choisies dans
-les livres autorisés, comme les _Lettres édifiantes_ et les _Leçons
-de Littérature_ de Noël, se faisaient le soir à haute voix, mais en
-compagnie du directeur de leur mère, car il pouvait s'y rencontrer
-des passages qui, sans de sages commentaires, eussent éveillé leur
-imagination. Le _Télémaque_ de Fénélon parut dangereux. La comtesse de
-Granville aimait assez ses filles pour en vouloir faire des anges à
-la façon de Marie Alacoque, mais ses filles auraient préféré une mère
-moins vertueuse et plus aimable. Cette éducation porta ses fruits.
-Imposée comme un joug et présentée sous des formes austères, la
-Religion lassa de ses pratiques ces jeunes coeurs innocents, traités
-comme s'ils eussent été criminels; elle y comprima les sentiments, et
-tout en y jetant de profondes racines, elle ne fut pas aimée. Les deux
-Marie devaient ou devenir imbéciles ou souhaiter leur indépendance:
-elles souhaitèrent de se marier dès qu'elles purent entrevoir le monde
-et comparer quelques idées; mais leurs grâces touchantes et leur
-valeur, elles l'ignorèrent. Elles ignoraient leur propre candeur,
-comment auraient-elles su la vie? Elles étaient sans armes contre
-le malheur, comme sans expérience pour apprécier le bonheur. Elles
-ne tirèrent d'autre consolation que d'elles-mêmes au fond de cette
-geôle maternelle. Leurs douces confidences, le soir, à voix basse, ou
-les quelques phrases échangées quand leur mère les quittait pour un
-moment, continrent parfois plus d'idées que les mots n'en pouvaient
-exprimer. Souvent un regard dérobé à tous les yeux et par lequel
-elles se communiquaient leurs émotions fut comme un poème d'amère
-mélancolie. La vue du ciel sans nuages, le parfum des fleurs, le tour
-du jardin fait bras dessus bras dessous, leur offrirent des plaisirs
-inouïs. L'achèvement d'un ouvrage de broderie leur causait d'innocentes
-joies. La société de leur mère, loin de présenter quelques ressources
-à leur coeur ou de stimuler leur esprit, ne pouvait qu'assombrir
-leurs idées et contrister leurs sentiments; car elle se composait de
-vieilles femmes droites, sèches, sans grâce, dont la conversation
-roulait sur les différences qui distinguaient les prédicateurs ou les
-directeurs de conscience, sur leurs petites indispositions et sur les
-événements religieux les plus imperceptibles pour la _Quotidienne_ ou
-pour l'_Ami de la Religion_. Quant aux hommes, ils eussent éteint les
-flambeaux de l'amour, tant leurs figures étaient froides et tristement
-résignées; ils avaient tous cet âge où l'homme est maussade et chagrin,
-où sa sensibilité ne s'exerce plus qu'à table et ne s'attache qu'aux
-choses qui concernent le bien-être. L'égoïsme religieux avait desséché
-ces coeurs voués au devoir et retranchés derrière la pratique. De
-silencieuses séances de jeu les occupaient presque toute la soirée.
-Les deux petites, mises comme au ban de ce sanhédrin qui maintenait la
-sévérité maternelle, se surprenaient à haïr ces désolants personnages
-aux yeux creux, aux figures refrognées.
-
-Sur les ténèbres de cette vie se dessina vigoureusement une seule
-figure d'homme, celle d'un maître de musique. Les confesseurs avaient
-décidé que la musique était un art chrétien, né dans l'Église
-catholique et développé par elle. On permit donc aux deux petites
-filles d'apprendre la musique. Une demoiselle à lunettes, qui
-montrait le solfége et le piano dans un couvent voisin, les fatigua
-d'exercices. Mais quand l'aînée de ses filles atteignit dix ans, le
-comte de Granville démontra la nécessité de prendre un maître. Madame
-de Granville donna toute la valeur d'une conjugale obéissance à cette
-concession nécessaire: il est dans l'esprit des dévotes de se
-faire un mérite des devoirs accomplis. Le maître fut un Allemand
-catholique, un de ces hommes nés vieux, qui auront toujours cinquante
-ans, même à quatre-vingts. Sa figure creusée, ridée, brune, conservait
-quelque chose d'enfantin et de naïf dans ses fonds noirs. Le bleu de
-l'innocence animait ses yeux et le gai sourire du printemps habitait
-ses lèvres. Ses vieux cheveux gris, arrangés naturellement comme
-ceux de Jésus-Christ, ajoutaient à son air extatique je ne sais quoi
-de solennel qui trompait sur son caractère: il eût fait une sottise
-avec la plus exemplaire gravité. Ses habits étaient une enveloppe
-nécessaire à laquelle il ne prêtait aucune attention, car ses yeux
-allaient trop haut dans les nues pour jamais se commettre avec les
-matérialités. Aussi ce grand artiste inconnu tenait-il à la classe
-aimable des oublieurs, qui donnent leur temps et leur âme à autrui
-comme ils laissent leurs gants sur toutes les tables et leur parapluie
-à toutes les portes. Ses mains étaient de celles qui sont sales après
-avoir été lavées. Enfin, son vieux corps, mal assis sur ses vieilles
-jambes nouées et qui démontrait jusqu'à quel point l'homme peut en
-faire l'accessoire de son âme, appartenait à ces étranges créations qui
-n'ont été bien dépeintes que par un Allemand, par Hoffmann, le poète
-de ce qui n'a pas l'air d'exister et qui néanmoins a vie. Tel était
-Schmuke, ancien maître de chapelle du margrave d'Anspach, savant qui
-passa par un conseil de dévotion et à qui l'on demanda s'il faisait
-maigre. Le maître eut envie de répondre: «Regardez-moi?» mais comment
-badiner avec des dévotes et des directeurs jansénistes? Ce vieillard
-apocryphe tint tant de place dans la vie des deux Marie, elles prirent
-tant d'amitié pour ce candide et grand artiste qui se contentait de
-comprendre l'art, qu'après leur mariage, chacune lui constitua trois
-cents francs de rente viagère, somme qui suffisait pour son logement,
-sa bière, sa pipe et ses vêtements. Six cents francs de rente et ses
-leçons lui firent un Éden. Schmuke ne s'était senti le courage de
-confier sa misère et ses voeux qu'à ces deux adorables jeunes filles,
-à ces coeurs fleuris sous la neige des rigueurs maternelles, et sous
-la glace de la dévotion. Ce fait explique tout Schmuke et l'enfance
-des deux Marie. Personne ne sut, plus tard, quel abbé, quelle vieille
-dévote avait découvert cet Allemand égaré dans Paris. Dès que les
-mères de famille apprirent que la comtesse de Granville avait trouvé
-pour ses filles un maître de musique, toutes demandèrent son
-nom et son adresse. Schmuke eut trente maisons dans le Marais. Son
-succès tardif se manifesta par des souliers à boucles d'acier bronzé,
-fourrés de semelles en crin, et par du linge plus souvent renouvelé.
-Sa gaieté d'ingénu, long-temps comprimée par une noble et décente
-misère, reparut. Il laissa échapper de petites phrases spirituelles
-comme: «Mesdemoiselles, les chats ont mangé la crotte dans Paris
-cette nuit,» quand pendant la nuit la gelée avait séché les rues,
-boueuses la veille; mais il les disait en patois germanico-gallique:
-_Montemisselle, lé chas honte manché lâ grôttenne tan Bâri sti
-nouitte!_ Satisfait d'apporter à ces deux anges cette espèce de
-_vergiss mein nicht_ choisi parmi les fleurs de son esprit,
-il prenait, en l'offrant, un air fin et spirituel qui désarmait la
-raillerie. Il était si heureux de faire éclore le rire sur les lèvres
-de ses deux écolières, dont la malheureuse vie avait été pénétrée
-par lui, qu'il se fût rendu ridicule exprès, s'il ne l'eût pas été
-naturellement; mais son coeur eût renouvelé les vulgarités les plus
-populaires; il eût, suivant une belle expression de feu Saint-Martin,
-doré de la boue avec son céleste sourire. D'après une des plus nobles
-idées de l'éducation religieuse, les deux Marie reconduisaient leur
-maître avec respect jusqu'à la porte de l'appartement. Là, les deux
-pauvres filles lui disaient quelques douces phrases, heureuses de
-rendre cet homme heureux: elles ne pouvaient se montrer femmes que pour
-lui! Jusqu'à leur mariage, la musique devint donc pour elles une autre
-vie dans la vie, de même que le paysan russe prend, dit-on, ses rêves
-pour la réalité, sa vie pour un mauvais sommeil. Dans leur désir de se
-défendre contre les petitesses qui menaçaient de les envahir, contre
-les dévorantes idées ascétiques, elles se jetèrent dans les difficultés
-de l'art musical à s'y briser. La Mélodie, l'Harmonie, la Composition,
-ces trois filles du ciel dont le choeur fut mené par ce vieux Faune
-catholique ivre de musique, les récompensèrent de leurs travaux et leur
-firent un rempart de leurs danses aériennes. Mozart, Beethoven, Haydn,
-Paësiello, Cimarosa, Hummel et les génies secondaires développèrent
-en elles mille sentiments qui ne dépassèrent pas la chaste enceinte
-de leurs coeurs voilés, mais qui pénétrèrent dans la Création où
-elles volèrent à toutes ailes. Quand elles avaient exécuté quelques
-morceaux en atteignant à la perfection, elles se serraient les mains
-et s'embrassaient en proie à une vive extase. Leur vieux maître les
-appelait ses saintes Céciles.
-
-Les deux Marie n'allèrent au bal qu'à l'âge de seize ans, et
-quatre fois seulement par année, dans quelques maisons choisies. Elles
-ne quittaient les côtés de leur mère que munies d'instructions sur
-la conduite à suivre avec leurs danseurs, et si sévères qu'elles ne
-pouvaient répondre que oui ou non à leurs partenaires. L'oeil de
-la comtesse n'abandonnait point ses filles et semblait deviner les
-paroles au seul mouvement des lèvres. Les pauvres petites avaient
-des toilettes de bal irréprochables, des robes de mousseline montant
-jusqu'au menton, avec une infinité de ruches excessivement fournies,
-et des manches longues. En tenant leurs grâces comprimées et leurs
-beautés voilées, cette toilette leur donnait une vague ressemblance
-avec les gaînes égyptiennes; néanmoins il sortait de ces blocs de coton
-deux figures délicieuses de mélancolie. Elles enrageaient en se voyant
-l'objet d'une pitié douce. Quelle est la femme, si candide qu'elle
-soit, qui ne souhaite faire envie? Aucune idée dangereuse, malsaine ou
-seulement équivoque, ne souilla donc la pulpe blanche de leur cerveau:
-leurs coeurs étaient purs, leurs mains étaient horriblement rouges,
-elles crevaient de santé. Ève ne sortit pas plus innocente des mains
-de Dieu que ces deux filles ne le furent en sortant du logis maternel
-pour aller à la Mairie et à l'Église, avec la simple mais épouvantable
-recommandation d'obéir en toute chose à des hommes auprès desquels
-elles devaient dormir ou veiller pendant la nuit. A leur sens, elles ne
-pouvaient trouver plus mal dans la maison étrangère où elles seraient
-déportées que dans le couvent maternel.
-
-Pourquoi le père de ces deux filles, le comte de Granville, ce
-grand, savant et intègre magistrat, quoique parfois entraîné par la
-politique, ne protégeait-il pas ces deux petites créatures contre cet
-écrasant despotisme? Hélas! par une mémorable transaction, convenue
-après six ans de mariage, les époux vivaient séparés dans leur propre
-maison. Le père s'était réservé l'éducation de ses fils, en laissant
-à sa femme l'éducation des filles. Il vit beaucoup moins de danger
-pour des femmes que pour des hommes à l'application de ce système
-oppresseur. Les deux Marie, destinées à subir quelque tyrannie, celle
-de l'amour ou celle du mariage, y perdaient moins que des garçons
-chez qui l'intelligence devait rester libre, et dont les qualités se
-seraient détériorées sous la compression violente des idées religieuses
-poussées à toutes leurs conséquences. De quatre victimes, le comte
-en avait sauvé deux. La comtesse regardait ses deux fils, l'un
-voué à la magistrature assise, et l'autre à la magistrature amovible,
-comme trop mal élevés pour leur permettre la moindre intimité avec
-leurs soeurs. Les communications étaient sévèrement gardées entre
-ces pauvres enfants. D'ailleurs, quand le comte faisait sortir ses
-fils du collége, il se gardait bien de les tenir au logis. Ces deux
-garçons y venaient déjeuner avec leur mère et leurs soeurs; puis le
-magistrat les amusait par quelque partie au dehors: le restaurateur,
-les théâtres, les musées, la campagne dans la saison, défrayaient
-leurs plaisirs. Excepté les jours solennels dans la vie de famille,
-comme la fête de la comtesse ou celle du père, les premiers jours de
-l'an, ceux de distribution des prix où les deux garçons demeuraient
-au logis paternel et y couchaient, fort gênés, n'osant pas embrasser
-leurs soeurs surveillées par la comtesse qui ne les laissait pas un
-instant ensemble, les deux pauvres filles virent si rarement leurs
-frères qu'il ne put y avoir aucun lien entre eux. Ces jours-là, les
-interrogations:--Où est Angélique?--Que fait Eugénie?--Où sont mes
-enfants? s'entendaient à tout propos. Lorsqu'il était question de ses
-deux fils, la comtesse levait au ciel ses yeux froids et macérés comme
-pour demander pardon à Dieu de ne pas les avoir arrachés à l'impiété.
-Ses exclamations, ses réticences à leur égard, équivalaient aux plus
-lamentables versets de Jérémie et trompaient les deux soeurs qui
-croyaient leurs frères pervertis et à jamais perdus. Quand ses fils
-eurent dix-huit ans, le comte leur donna deux chambres dans son
-appartement, et leur fit faire leur droit en les plaçant sous la
-surveillance d'un avocat, son secrétaire chargé de les initier aux
-secrets de leur avenir. Les deux Marie ne connurent donc la fraternité
-qu'abstraitement. A l'époque des mariages de leurs soeurs, l'un
-Avocat-Général à une cour éloignée, l'autre à son début en province,
-furent retenus chaque fois par un grave procès. Dans beaucoup de
-familles, la vie intérieure, qu'on pourrait imaginer intime, unie,
-cohérente, se passe ainsi: les frères sont au loin, occupés à leur
-fortune, à leur avancement, pris par le service du pays; les soeurs
-sont enveloppées dans un tourbillon d'intérêts de familles étrangères à
-la leur. Tous les membres vivent alors dans la désunion, dans l'oubli
-les uns des autres, reliés seulement par les faibles liens du souvenir
-jusqu'au moment où l'orgueil les rappelle, où l'intérêt les rassemble
-et quelquefois les sépare de coeur comme ils l'ont été de fait. Une
-famille vivant unie de corps et d'esprit est une rare exception.
-La loi moderne, en multipliant la famille par la famille, a créé le
-plus horrible de tous les maux: l'individualisme.
-
-Au milieu de la profonde solitude où s'écoula leur jeunesse, Angélique
-et Eugénie virent rarement leur père, qui d'ailleurs apportait dans
-le grand appartement habité par sa femme au rez-de-chaussée de
-l'hôtel une figure attristée. Il gardait au logis la physionomie
-grave et solennelle du magistrat sur le siége. Quand les deux petites
-filles eurent dépassé l'âge des joujoux et des poupées, quand elles
-commencèrent à user de leur raison, vers douze ans, à l'époque où elles
-ne riaient déjà plus du vieux Schmuke, elles surprirent le secret des
-soucis qui sillonnaient le front du comte, elles reconnurent sous
-son masque sévère les vestiges d'une bonne nature et d'un charmant
-caractère. Elles comprirent qu'il avait cédé la place à la Religion
-dans son ménage, trompé dans ses espérances de mari, comme il avait été
-blessé dans les fibres les plus délicates de la paternité, l'amour des
-pères pour leurs filles. De semblables douleurs émeuvent singulièrement
-des jeunes filles sevrées de tendresse. Quelquefois, en faisant le
-tour du jardin entre elles, chaque bras passé autour de chaque petite
-taille, se mettant à leur pas enfantin, le père les arrêtait dans un
-massif, et les baisait l'une après l'autre au front. Ses yeux, sa
-bouche et sa physionomie exprimaient alors la plus profonde compassion.
-
---Vous n'êtes pas très heureuses, mes chères petites, leur disait-il,
-mais je vous marierai de bonne heure, et je serai content en vous
-voyant quitter la maison.
-
---Papa, disait Eugénie, nous sommes décidées à prendre pour mari le
-premier homme venu.
-
---Voilà, s'écriait-il, le fruit amer d'un semblable système! On veut
-faire des saintes, on obtient des...
-
-Il n'achevait pas. Souvent ces deux filles sentaient une bien vive
-tendresse dans les adieux de leur père, ou dans ses regards quand,
-par hasard, il dînait au logis. Ce père si rarement vu, elles le
-plaignaient, et l'on aime ceux que l'on plaint.
-
-Cette sévère et religieuse éducation fut la cause des mariages de ces
-deux soeurs, soudées ensemble par le malheur, comme Rita-Christina
-par la nature. Beaucoup d'hommes, poussés au mariage, préfèrent une
-fille prise au couvent et saturée de dévotion à une fille élevée dans
-les doctrines mondaines. Il n'y a pas de milieu: un homme doit
-épouser une fille très-instruite qui a lu les annonces des journaux et
-les a commentées, qui a valsé et dansé le galop avec mille jeunes gens,
-qui est allée à tous les spectacles, qui a dévoré des romans, à qui un
-maître de danse a brisé les genoux en les appuyant sur les siens, qui
-de religion ne se soucie guère, et s'est fait à elle-même sa morale;
-ou une jeune fille ignorante et pure, comme étaient Marie-Angélique
-et Marie-Eugénie. Peut-être y a-t-il autant de danger avec les unes
-qu'avec les autres. Cependant l'immense majorité des gens qui n'ont
-pas l'âge d'Arnolphe aiment encore mieux une Agnès religieuse qu'une
-Célimène en herbe.
-
-Les deux Marie, petites et minces, avaient la même taille, le même
-pied, la même main. Eugénie, la plus jeune, était blonde comme sa mère.
-Angélique était brune comme le père. Mais toutes deux avaient le même
-teint: une peau de ce blanc nacré qui annonce la richesse et la pureté
-du sang, jaspée par des couleurs vivement détachées sur un tissu nourri
-comme celui du jasmin, comme lui fin, lisse et tendre au toucher. Les
-yeux bleus d'Eugénie, les yeux bruns d'Angélique avaient une expression
-de naïve insouciance, d'étonnement non prémédité, bien rendue par la
-manière vague dont flottaient leurs prunelles sur le blanc fluide de
-l'oeil. Elles étaient bien faites: leurs épaules un peu maigres
-devaient se modeler plus tard. Leurs gorges, si long-temps voilées,
-étonnèrent le regard par leurs perfections quand leurs maris les
-prièrent de se décolleter pour le bal: l'un et l'autre jouirent alors
-de cette charmante honte qui fit rougir d'abord à huis clos et pendant
-toute une soirée ces deux ignorantes créatures. Au moment où commence
-cette scène, où l'aînée pleurait et se laissait consoler par sa
-cadette, leurs mains et leurs bras étaient devenus d'une blancheur de
-lait. Toutes deux, elles avaient nourri, l'une un garçon, l'autre une
-fille. Eugénie avait paru très-espiègle à sa mère, qui pour elle avait
-redoublé d'attention et de sévérité. Aux yeux de cette mère redoutée,
-Angélique, noble et fière, semblait avoir une âme pleine d'exaltation
-qui se garderait toute seule, tandis que la lutine Eugénie paraissait
-avoir besoin d'être contenue. Il est de charmantes créatures méconnues
-par le sort, à qui tout devrait réussir dans la vie, mais qui vivent
-et meurent malheureuses, tourmentées par un mauvais génie, victimes
-de circonstances imprévues. Ainsi l'innocente, la gaie Eugénie était
-tombée sous le malicieux despotisme d'un parvenu au sortir de la prison
-maternelle. Angélique, disposée aux grandes luttes du sentiment,
-avait été jetée dans les plus hautes sphères de la société parisienne,
-la bride sur le cou.
-
-Madame de Vandenesse, qui succombait évidemment sous le poids de peines
-trop lourdes pour son âme, encore naïve après six ans de mariage,
-était étendue, les jambes à demi fléchies, le corps plié, la tête
-comme égarée sur le dos de la causeuse. Accourue chez sa soeur après
-une courte apparition aux Italiens, elle avait encore dans ses nattes
-quelques fleurs, mais d'autres gisaient éparses sur le tapis avec ses
-gants, sa pelisse de soie garnie de fourrures, son manchon et son
-capuchon. Des larmes brillantes mêlées à ses perles sur sa blanche
-poitrine, ses yeux mouillés annonçaient d'étranges confidences. Au
-milieu de ce luxe, n'était-ce pas horrible? Napoléon l'a dit: Rien
-ici-bas n'est volé, tout se paie. Elle ne se sentait pas le courage de
-parler.
-
---Pauvre chérie, dit madame du Tillet, quelle fausse idée as-tu de mon
-mariage pour avoir imaginé de me demander du secours!
-
-En entendant cette phrase arrachée au fond du coeur de sa soeur par
-la violence de l'orage qu'elle y avait versé, de même que la fonte des
-neiges soulève les pierres les mieux enfoncées au lit des torrents, la
-comtesse regarda d'un air stupide la femme du banquier, le feu de la
-terreur sécha ses larmes, et ses yeux demeurèrent fixes.
-
---Es-tu donc aussi dans un abîme, mon ange? dit-elle à voix basse.
-
---Mes maux ne calmeront pas tes douleurs.
-
---Dis-les, chère enfant. Je ne suis pas encore assez égoïste pour ne
-pas t'écouter! Nous souffrons donc encore ensemble comme dans notre
-jeunesse?
-
---Mais nous souffrons séparées, répondit mélancoliquement la femme
-du banquier. Nous vivons dans deux sociétés ennemies. Je vais aux
-Tuileries quand tu n'y vas plus. Nos maris appartiennent à deux
-partis contraires. Je suis la femme d'un banquier ambitieux, d'un
-mauvais homme, mon cher trésor! toi, tu es celle d'un bon être, noble,
-généreux....
-
---Oh! pas de reproches, dit la comtesse. Pour m'en faire, une femme
-devrait avoir subi les ennuis d'une vie terne et décolorée, en être
-sortie pour entrer dans le paradis de l'amour; il lui faudrait
-connaître le bonheur qu'on éprouve à sentir toute sa vie chez un
-autre, à épouser les émotions infinies d'une âme de poète, à vivre
-doublement: aller, venir avec lui dans ses courses à travers
-les espaces, dans le monde de l'ambition; souffrir de ses chagrins,
-monter sur les ailes de ses immenses plaisirs, se déployer sur un vaste
-théâtre, et tout cela pendant que l'on est calme, froide, sereine
-devant un monde observateur. Oui, ma chère, on doit soutenir souvent
-tout un océan dans son coeur en se trouvant, comme nous sommes ici,
-devant le feu, chez soi, sur une causeuse. Quel bonheur, cependant,
-que d'avoir à toute minute un intérêt énorme qui multiplie les fibres
-du coeur et les étend, de n'être froide à rien, de trouver sa
-vie attachée à une promenade où l'on verra dans la foule un oeil
-scintillant qui fait pâlir le soleil, d'être émue par un retard,
-d'avoir envie de tuer un importun qui vole un de ces rares moments où
-le bonheur palpite dans les plus petites veines! Quelle ivresse que de
-vivre enfin! Ah! chère, vivre quand tant de femmes demandent à genoux
-des émotions qui les fuient! Songe, mon enfant, que pour ces poèmes il
-n'est qu'un temps, la jeunesse. Dans quelques années, vient l'hiver, le
-froid. Ah! si tu possédais ces vivantes richesses du coeur et que tu
-fusses menacée de les perdre....
-
-Madame du Tillet effrayée s'était voilé la figure avec ses mains en
-entendant cette horrible antienne.
-
---Je n'ai pas eu la pensée de te faire le moindre reproche, ma
-bien-aimée, dit-elle enfin en voyant le visage de sa soeur baigné
-de larmes chaudes. Tu viens de jeter dans mon âme, en un moment, plus
-de brandons que n'en ont éteint mes larmes. Oui, la vie que je mène
-légitimerait dans mon coeur un amour comme celui que tu viens de me
-peindre. Laisse-moi croire que si nous nous étions vues plus souvent
-nous ne serions pas où nous en sommes. Si tu avais su mes souffrances,
-tu aurais apprécié ton bonheur, tu m'aurais peut-être enhardie à la
-résistance et je serais heureuse. Ton malheur est un accident auquel
-un hasard obviera, tandis que mon malheur est de tous les moments.
-Pour mon mari, je suis le porte-manteau de son luxe, l'enseigne de
-ses ambitions, une de ses vaniteuses satisfactions. Il n'a pour moi
-ni affection vraie ni confiance. Ferdinand est sec et poli comme ce
-marbre, dit-elle en frappant le manteau de la cheminée. Il se défie
-de moi. Tout ce que je demanderais pour moi-même est refusé d'avance:
-mais quant à ce qui le flatte et annonce sa fortune, je n'ai pas même à
-désirer: il décore mes appartements, il dépense des sommes exorbitantes
-pour ma table. Mes gens, mes loges au théâtre, tout ce qui est
-extérieur est du dernier goût. Sa vanité n'épargne rien, il mettra des
-dentelles aux langes de ses enfants, mais il n'entendra pas leurs cris,
-ne devinera pas leurs besoins. Me comprends-tu? Je suis couverte de
-diamants quand je vais à la cour; à la ville, je porte les bagatelles
-les plus riches; mais je ne dispose pas d'un liard. Madame du Tillet,
-qui peut-être excite des jalousies, qui paraît nager dans l'or, n'a pas
-cent francs à elle. Si le père ne se soucie pas de ses enfants, il se
-soucie bien moins de leur mère. Ah! il m'a fait bien rudement sentir
-qu'il m'a payée, et que ma fortune personnelle, dont je ne dispose
-point, lui a été arrachée. Si je n'avais qu'à me rendre maîtresse de
-lui, peut-être le séduirais-je; mais je subis une influence étrangère,
-celle d'une femme de cinquante ans passés qui a des prétentions et
-qui domine, la veuve d'un notaire. Je le sens, je ne serai libre qu'à
-sa mort. Ici ma vie est réglée comme celle d'une reine: on sonne mon
-déjeuner et mon dîner comme à ton château. Je sors infailliblement à
-une certaine heure pour aller au bois. Je suis toujours accompagnée
-de deux domestiques en grande tenue, et dois être revenue à la même
-heure. Au lieu de donner des ordres, j'en reçois. Au bal, au théâtre,
-un valet vient me dire: «La voiture de madame est avancée,» et je dois
-partir souvent au milieu de mon plaisir. Ferdinand se fâcherait si je
-n'obéissais pas à l'étiquette créée pour sa femme, et il me fait peur.
-Au milieu de cette opulence maudite, je conçois des regrets et trouve
-notre mère une bonne mère: elle nous laissait les nuits et je pouvais
-causer avec toi. Enfin je vivais près d'une créature qui m'aimait et
-souffrait avec moi; tandis qu'ici, dans cette somptueuse maison, je
-suis au milieu d'un désert.
-
-A ce terrible aveu, la comtesse saisit à son tour la main de sa soeur
-et la baisa en pleurant.
-
---Comment puis-je t'aider? dit Eugénie à voix basse à Angélique. S'il
-nous surprenait, il entrerait en défiance et voudrait savoir ce que
-tu m'as dit depuis une heure; il faudrait lui mentir, chose difficile
-avec un homme fin et traître: il me tendrait des piéges. Mais laissons
-mes malheurs et pensons à toi. Tes quarante mille francs, ma chère,
-ne seraient rien pour Ferdinand qui remue des millions avec un autre
-gros banquier, le baron de Nucingen. Quelquefois j'assiste à des
-dîners où ils disent des choses à faire frémir. Du Tillet connaît ma
-discrétion, et l'on parle devant moi sans se gêner: on est sûr de
-mon silence. Hé! bien, les assassinats sur la grande route me semblent
-des actes de charité comparés à certaines combinaisons financières.
-Nucingen et lui se soucient de ruiner les gens comme je me soucie
-de leurs profusions. Souvent je reçois de pauvres dupes de qui j'ai
-entendu faire le compte la veille, et qui se lancent dans des affaires
-où ils doivent laisser leur fortune: il me prend envie, comme à
-Léonarde dans la caverne des brigands, de leur dire: Prenez garde! Mais
-que deviendrais-je? je me tais. Ce somptueux hôtel est un coupe-gorge.
-Et du Tillet, Nucingen jettent les billets de mille francs par poignées
-pour leurs caprices. Ferdinand achète au Tillet l'emplacement de
-l'ancien château pour le rebâtir, il veut y joindre une forêt et de
-magnifiques domaines. Il prétend que son fils sera comte, et qu'à la
-troisième génération il sera noble. Nucingen, las de son hôtel de la
-rue Saint-Lazare, construit un palais. Sa femme est une de mes amies...
-Ah! s'écria-t-elle, elle peut nous être utile, elle est hardie avec son
-mari, elle a la disposition de sa fortune, elle te sauvera.
-
---Chère minette, je n'ai plus que quelques heures, allons-y ce soir,
-à l'instant, dit madame de Vandenesse en se jetant dans les bras de
-madame du Tillet et y fondant en larmes.
-
---Et puis-je sortir à onze heures du soir?
-
---J'ai ma voiture.
-
---Que complotez-vous donc là? dit du Tillet en poussant la porte du
-boudoir.
-
-Il montrait aux deux soeurs un visage anodin éclairé par un air
-faussement aimable. Les tapis avaient assourdi ses pas, et la
-préoccupation des deux femmes les avait empêchées d'entendre le
-bruit que fit la voiture de du Tillet en entrant. La comtesse, chez
-qui l'usage du monde et la liberté que lui laissait Félix avaient
-développé l'esprit et la finesse, encore comprimés chez sa soeur par
-le despotisme marital qui continuait celui de leur mère, aperçut chez
-Eugénie une terreur près de se trahir, et la sauva par une réponse
-franche.
-
---Je croyais ma soeur plus riche qu'elle ne l'est, répondit la
-comtesse en regardant son beau-frère. Les femmes sont parfois dans des
-embarras qu'elles ne veulent pas dire à leurs maris, comme Joséphine
-avec Napoléon, et je venais lui demander un service.
-
---Elle peut vous le rendre facilement, ma soeur. Eugénie est
-très-riche, répondit du Tillet avec une mielleuse aigreur.
-
---Elle ne l'est que pour vous, mon frère, répliqua la comtesse en
-souriant avec amertume.
-
---Que vous faut-il? dit du Tillet qui n'était pas fâché d'enlacer sa
-belle-soeur.
-
---Nigaud, ne vous ai-je pas dit que nous ne voulons pas nous commettre
-avec nos maris? répondit sagement madame de Vandenesse en comprenant
-qu'elle se mettait à la merci de l'homme dont le portrait venait
-heureusement de lui être tracé par sa soeur. Je viendrai chercher
-Eugénie demain.
-
---Demain, répondit froidement le banquier. Non. Madame du Tillet dîne
-demain chez un futur pair de France, le baron de Nucingen, qui me
-laisse sa place à la Chambre des députés.
-
---Ne lui permettrez-vous pas d'accepter ma loge à l'Opéra? dit la
-comtesse sans même échanger un regard avec sa soeur, tant elle
-craignait de lui voir trahir leur secret.
-
---Elle a la sienne, ma soeur, dit du Tillet piqué.
-
---Eh! bien, je l'y verrai, répliqua la comtesse.
-
---Ce sera la première fois que vous nous ferez cet honneur, dit du
-Tillet.
-
-La comtesse sentit le reproche et se mit à rire.
-
---Soyez tranquille, on ne vous fera rien payer cette fois-ci, dit-elle.
-Adieu, ma chérie.
-
---L'impertinente! s'écria du Tillet en ramassant les fleurs tombées de
-la coiffure de la comtesse. Vous devriez, dit-il à sa femme, étudier
-madame de Vandenesse. Je voudrais vous voir dans le monde impertinente
-comme votre soeur vient de l'être ici. Vous avez un air bourgeois et
-niais qui me désole.
-
-Eugénie leva les yeux au ciel, pour toute réponse.
-
---Ah çà! madame, qu'avez-vous donc fait toutes deux ici? dit le
-banquier après une pause en lui montrant les fleurs. Que se passe-t-il
-pour que votre soeur vienne demain dans votre loge?
-
-La pauvre ilote se rejeta sur une envie de dormir et sortit pour se
-faire déshabiller en craignant un interrogatoire. Du Tillet prit alors
-sa femme par le bras, la ramena devant lui sous le feu des bougies qui
-flambaient dans des bras de vermeil, entre deux délicieux bouquets de
-fleurs nouées, et il plongea son regard clair dans les yeux de sa femme.
-
---Votre soeur est venue pour emprunter quarante mille francs que doit
-un homme à qui elle s'intéresse, et qui dans trois jours sera
-coffré comme une chose précieuse, rue de Clichy, dit-il froidement.
-
-La pauvre femme fut saisie par un tremblement nerveux qu'elle réprima.
-
---Vous m'avez effrayée, dit-elle. Mais ma soeur est trop bien élevée,
-elle aime trop son mari pour s'intéresser à ce point à un homme.
-
---Au contraire, répondit-il sèchement. Les filles élevées comme vous
-l'avez été, dans la contrainte et les pratiques religieuses, ont soif
-de la liberté, désirent le bonheur, et le bonheur dont elles jouissent
-n'est jamais aussi grand ni aussi beau que celui qu'elles ont rêvé. De
-pareilles filles font de mauvaises femmes.
-
---Parlez pour moi, dit la pauvre Eugénie avec un ton de raillerie
-amère, mais respectez ma soeur. La comtesse de Vandenesse est trop
-heureuse, son mari la laisse trop libre pour qu'elle ne lui soit pas
-attachée. D'ailleurs, si votre supposition était vraie, elle ne me
-l'aurait pas dit.
-
---Cela est, dit du Tillet. Je vous défends de faire quoi que ce soit
-dans cette affaire. Il est dans mes intérêts que cet homme aille en
-prison. Tenez-vous-le pour dit.
-
-Madame du Tillet sortit.
-
---Elle me désobéira sans doute, et je pourrai savoir tout ce qu'elles
-feront en les surveillant, se dit du Tillet resté seul dans le boudoir.
-Ces pauvres sottes veulent lutter avec nous.
-
-Il haussa les épaules et rejoignit sa femme, ou, pour être vrai, son
-esclave.
-
-La confidence faite à madame du Tillet par madame Félix de Vandenesse
-tenait à tant de points de son histoire depuis six ans, qu'elle serait
-inintelligible, sans le récit succinct des principaux événements de sa
-vie.
-
-Parmi les hommes remarquables qui durent leur destinée à la
-Restauration et que, malheureusement pour elle, elle mit avec
-Martignac en dehors des secrets du gouvernement, on comptait Félix
-de Vandenesse, déporté comme plusieurs autres à la chambre des pairs
-aux derniers jours de Charles X. Cette disgrâce, quoique momentanée à
-ses yeux, le fit songer au mariage, vers lequel il fut conduit, comme
-beaucoup d'hommes le sont, par une sorte de dégoût pour les aventures
-galantes, ces folles fleurs de la jeunesse. Il est un moment suprême
-où la vie sociale apparaît dans sa gravité. Félix de Vandenesse
-avait été tour à tour heureux et malheureux, plus souvent malheureux
-qu'heureux, comme les hommes qui, dès leur début dans le monde, ont
-rencontré l'amour sous sa plus belle forme. Ces privilégiés deviennent
-difficiles. Puis, après avoir expérimenté la vie et comparé les
-caractères, ils arrivent à se contenter d'un à peu près et se réfugient
-dans une indulgence absolue. On ne les trompe point, car ils ne se
-détrompent plus; mais ils mettent de la grâce à leur résignation; en
-s'attendant à tout, ils souffrent moins. Cependant Félix pouvait encore
-passer pour un des plus jolis et des plus agréables hommes de Paris. Il
-avait été surtout recommandé auprès des femmes par une des plus nobles
-créatures de ce siècle, morte, disait-on, de douleur et d'amour pour
-lui; mais il avait été formé spécialement par la belle lady Dudley.
-Aux yeux de beaucoup de Parisiennes, Félix, espèce de héros de roman,
-avait dû plusieurs conquêtes à tout le mal qu'on disait de lui. Madame
-de Manerville avait clos la carrière de ses aventures. Sans être un
-don Juan, il remportait du monde amoureux le désenchantement qu'il
-remportait du monde politique. Cet idéal de la femme et de la passion,
-dont, pour son malheur, le type avait éclairé, dominé sa jeunesse, il
-désespérait de jamais pouvoir le rencontrer.
-
-Vers trente ans, le comte Félix résolut d'en finir avec les ennuis
-de ses félicités par un mariage. Sur ce point, il était fixé: il
-voulait une jeune fille élevée dans les données les plus sévères
-du catholicisme. Il lui suffit d'apprendre comment la comtesse de
-Granville tenait ses filles pour rechercher la main de l'aînée. Il
-avait, lui aussi, subi le despotisme d'une mère; il se souvenait
-encore assez de sa cruelle jeunesse pour reconnaître, à travers les
-dissimulations de la pudeur féminine, en quel état le joug aurait mis
-le coeur d'une jeune fille: si ce coeur était aigri, chagrin,
-révolté; s'il était demeuré paisible, aimable, prêt à s'ouvrir aux
-beaux sentiments. La tyrannie produit deux effets contraires dont
-les symboles existent dans deux grandes figures de l'esclavage
-antique: Épictète et Spartacus, la haine et ses sentiments mauvais,
-la résignation et ses tendresses chrétiennes. Le comte de Vandenesse
-se reconnut dans Marie-Angélique de Granville. En prenant pour femme
-une jeune fille naïve, innocente et pure, il avait résolu d'avance,
-en jeune vieillard qu'il était, de mêler le sentiment paternel au
-sentiment conjugal. Il se sentait le coeur desséché par le
-monde, par la politique, et savait qu'en échange d'une vie adolescente,
-il allait donner les restes d'une vie usée. Auprès des fleurs du
-printemps, il mettrait les glaces de l'hiver, l'expérience chenue
-auprès de la pimpante, de l'insouciante imprudence. Après avoir
-ainsi jugé sainement sa position, il se cantonna dans ses quartiers
-conjugaux avec d'amples provisions. L'indulgence et la confiance furent
-les deux ancres sur lesquelles il s'amarra. Les mères de famille
-devraient rechercher de pareils hommes pour leurs filles: l'Esprit est
-protecteur comme la Divinité, le Désenchantement est perspicace comme
-un chirurgien, l'Expérience est prévoyante comme une mère. Ces trois
-sentiments sont les vertus théologales du mariage.
-
-Les recherches, les délices que ses habitudes d'homme à bonnes fortunes
-et d'homme élégant avaient apprises à Félix de Vandenesse, les
-enseignements de la haute politique, les observations de sa vie tour à
-tour occupée, pensive, littéraire, toutes ses forces furent employées
-à rendre sa femme heureuse, et il y appliqua son esprit. Au sortir
-du purgatoire maternel, Marie-Angélique monta tout à coup au paradis
-conjugal que lui avait élevé Félix, rue du Rocher, dans un hôtel où les
-moindres choses avaient un parfum d'aristocratie, mais où le vernis
-de la bonne compagnie ne gênait pas cet harmonieux laisser-aller que
-souhaitent les coeurs aimants et jeunes. Marie-Angélique savoura
-d'abord les jouissances de la vie matérielle dans leur entier, son mari
-se fit pendant deux ans son intendant. Félix expliqua lentement et avec
-beaucoup d'art à sa femme les choses de la vie, l'initia par degrés
-aux mystères de la haute société, lui apprit les généalogies de toutes
-les maisons nobles, lui enseigna le monde, la guida dans l'art de la
-toilette et la conversation, la mena de théâtre en théâtre, lui fit
-faire un cours de littérature et d'histoire. Il acheva cette éducation
-avec un soin d'amant, de père, de maître et de mari; mais avec une
-sobriété bien entendue, il ménageait les jouissances et les leçons,
-sans détruire les idées religieuses. Enfin, il s'acquitta de son
-entreprise en grand maître. Au bout de quatre années, il eut le bonheur
-d'avoir formé dans la comtesse de Vandenesse une des femmes les plus
-aimables et les plus remarquables du temps actuel.
-
-Marie-Angélique éprouva précisément pour Félix le sentiment que Félix
-souhaitait de lui inspirer: une amitié vraie, une reconnaissance
-bien sentie, un amour fraternel qui se mélangeait à propos de
-tendresse noble et digne comme elle doit être entre mari et femme.
-Elle était mère, et bonne mère. Félix s'attachait donc sa femme par
-tous les liens possibles sans avoir l'air de la garrotter, comptant
-pour être heureux sans nuage sur les attraits de l'habitude. Il n'y
-a que les hommes rompus au manége de la vie et qui ont parcouru le
-cercle des désillusionnements politiques et amoureux, pour avoir
-cette science et se conduire ainsi. Félix trouvait d'ailleurs dans
-son oeuvre les plaisirs que rencontrent dans leurs créations les
-peintres, les écrivains, les architectes qui élèvent des monuments;
-il jouissait doublement en s'occupant de l'oeuvre et en voyant
-le succès, en admirant sa femme instruite et naïve, spirituelle et
-naturelle, aimable et chaste, jeune fille et mère, parfaitement libre
-et enchaînée. L'histoire des bons ménages est comme celle des peuples
-heureux, elle s'écrit en deux lignes et n'a rien de littéraire. Aussi,
-comme le bonheur ne s'explique que par lui-même, ces quatre années ne
-peuvent-elles rien fournir qui ne soit tendre comme le gris de lin des
-éternelles amours, fade comme la manne, et amusant comme le roman de
-l'_Astrée_.
-
-En 1833, l'édifice de bonheur cimenté par Félix fut près de crouler,
-miné dans ses bases sans qu'il s'en doutât. Le coeur d'une femme de
-vingt-cinq ans n'est pas plus celui de la jeune fille de dix-huit,
-que celui de la femme de quarante n'est celui de la femme de trente
-ans. Il y a quatre âges dans la vie des femmes. Chaque âge crée une
-nouvelle femme. Vandenesse connaissait sans doute les lois de ces
-transformations dues à nos moeurs modernes; mais il les oublia pour
-son propre compte, comme le plus fort grammairien peut oublier les
-règles en composant un livre; comme sur le champ de bataille, au milieu
-du feu, pris par les accidents d'un site, le plus grand général oublie
-une règle absolue de l'art militaire. L'homme qui peut empreindre
-perpétuellement la pensée dans le fait est un homme de génie; mais
-l'homme qui a le plus de génie ne le déploie pas à tous les instants,
-il ressemblerait trop à Dieu. Après quatre ans de cette vie sans un
-choc d'âme, sans une parole qui produisît la moindre discordance dans
-ce suave concert de sentiment, en se sentant parfaitement développée
-comme une belle plante dans un bon sol, sous les caresses d'un
-beau soleil qui rayonnait au milieu d'un éther constamment azuré,
-la comtesse eut comme un retour sur elle-même. Cette crise de sa
-vie, l'objet de cette scène, serait incompréhensible sans des
-explications qui peut-être atténueront, aux yeux des femmes, les torts
-de cette jeune comtesse, aussi heureuse femme qu'heureuse mère, et qui
-doit, au premier abord, paraître sans excuse.
-
-La vie résulte du jeu de deux principes opposés: quand l'un manque,
-l'être souffre. Vandenesse, en satisfaisant à tout, avait supprimé le
-Désir, ce roi de la création, qui emploie une somme énorme des forces
-morales. L'extrême chaleur, l'extrême malheur, le bonheur complet, tous
-les principes absolus trônent sur des espaces dénués de productions:
-ils veulent être seuls, ils étouffent tout ce qui n'est pas eux.
-Vandenesse n'était pas femme, et les femmes seules connaissent l'art
-de varier la félicité: de là procèdent leur coquetterie, leurs refus,
-leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spirituelles
-niaiseries par lesquelles elles mettent le lendemain en question ce
-qui n'offrait aucune difficulté la veille. Les hommes peuvent fatiguer
-de leur constance, les femmes jamais. Vandenesse était une nature
-trop complétement bonne pour tourmenter par parti pris une femme
-aimée, il la jeta dans l'infini le plus bleu, le moins nuageux de
-l'amour. Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont
-la solution n'est connue que de Dieu dans l'autre vie. Ici-bas, des
-poètes sublimes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant
-la peinture du paradis. L'écueil de Dante fut aussi l'écueil de
-Vandenesse: honneur au courage malheureux! Sa femme finit par trouver
-quelque monotonie dans un Éden si bien arrangé, le parfait bonheur
-que la première femme éprouva dans le Paradis terrestre lui donna
-les nausées que donne à la longue l'emploi des choses douces, et fit
-souhaiter à la comtesse, comme à Rivarol lisant Florian, de rencontrer
-quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a semblé le sens
-du serpent emblématique auquel Ève s'adressa probablement par ennui.
-Cette morale paraîtra peut-être hasardée aux yeux des protestants
-qui prennent la Genèse plus au sérieux que ne la prennent les juifs
-eux-mêmes. Mais la situation de madame de Vandenesse peut s'expliquer
-sans figures bibliques: elle se sentait dans l'âme une force immense
-sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans
-soins ni inquiétudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se
-produisait tous les matins avec le même bleu, le même sourire, la
-même parole charmante. Ce lac pur n'était ridé par aucun souffle,
-pas même par le zéphyr: elle aurait voulu voir onduler cette
-glace. Son désir comportait je ne sais quoi d'enfantin qui devrait la
-faire excuser; mais la société n'est pas plus indulgente que ne le
-fut le dieu de la Genèse. Devenue spirituelle, la comtesse comprenait
-admirablement combien ce sentiment devait être offensant, et trouvait
-horrible de le confier à son _cher petit mari_. Dans sa simplicité,
-elle n'avait pas inventé d'autre mot d'amour, car on ne forge pas à
-froid la délicieuse langue d'exagération que l'amour apprend à ses
-victimes au milieu des flammes. Vandenesse, heureux de cette adorable
-réserve, maintenait par ses savants calculs sa femme dans les régions
-tempérées de l'amour conjugal. Ce mari-modèle trouvait, d'ailleurs,
-indignes d'une âme noble les ressources du charlatanisme qui l'eussent
-grandi, qui lui eussent valu des récompenses de coeur; il voulait
-plaire par lui-même, et ne rien devoir aux artifices de la fortune.
-La comtesse Marie souriait en voyant au bois un équipage incomplet
-ou mal attelé; ses yeux se reportaient alors complaisamment sur le
-sien, dont les chevaux avaient une tenue anglaise, étaient libres
-dans leurs harnais, chacun à sa distance. Félix ne descendait pas
-jusqu'à ramasser les bénéfices des peines qu'il se donnait; sa femme
-trouvait son luxe et son bon goût naturels; elle ne lui savait aucun
-gré de ce qu'elle n'éprouvait aucune souffrance d'amour-propre. Il en
-était de tout ainsi. La bonté n'est pas sans écueils: on l'attribue
-au caractère, on veut rarement y reconnaître les efforts secrets
-d'une belle âme, tandis qu'on récompense les gens méchants du mal
-qu'ils ne font pas. Vers cette époque, madame Félix de Vandenesse
-était arrivée à un degré d'instruction mondaine qui lui permit de
-quitter le rôle assez insignifiant de comparse timide, observatrice,
-écouteuse, que joua, dit-on, pendant quelque temps, Giulia Grisi dans
-les choeurs au théâtre de la Scala. La jeune comtesse se sentait
-capable d'aborder l'emploi de prima donna, elle s'y hasarda plusieurs
-fois. Au grand contentement de Félix, elle se mêla aux conversations.
-D'ingénieuses reparties et de fines observations semées dans son
-esprit par son commerce avec son mari la firent remarquer, et le
-succès l'enhardit. Vandenesse, à qui on avait accordé que sa femme
-était jolie, fut enchanté quand elle parut spirituelle. Au retour du
-bal, du concert, du rout, où Marie avait brillé, quand elle quittait
-ses atours, elle prenait un petit air joyeux et délibéré pour dire
-à Félix:--Avez-vous été content de moi ce soir? La comtesse excita
-quelques jalousies, entre autres celle de la soeur de son
-mari, la marquise de Listomère, qui jusqu'alors l'avait patronnée, en
-croyant protéger une ombre destinée à la faire ressortir. Une comtesse,
-du nom de Marie, belle, spirituelle et vertueuse, musicienne et peu
-coquette, quelle proie pour le monde! Félix de Vandenesse comptait
-dans la société plusieurs femmes avec lesquelles il avait rompu ou
-qui avaient rompu avec lui, mais qui ne furent pas indifférentes à
-son mariage. Quand ces femmes virent dans madame de Vandenesse une
-petite femme à mains rouges, assez embarrassée d'elle, parlant peu,
-n'ayant pas l'air de penser beaucoup, elles se crurent suffisamment
-vengées. Les désastres de juillet 1830 vinrent, la société fut dissoute
-pendant deux ans, les gens riches allèrent durant la tourmente dans
-leurs terres ou voyagèrent en Europe, et les salons ne s'ouvrirent
-guère qu'en 1833. Le faubourg Saint-Germain bouda, mais il considéra
-quelques maisons, celle entre autres de l'ambassadeur d'Autriche,
-comme des terrains neutres: la société légitimiste et la société
-nouvelle s'y rencontrèrent représentées par leurs sommités les plus
-élégantes. Attaché par mille liens de coeur et de reconnaissance à
-la famille exilée, mais fort de ses convictions, Vandenesse ne se crut
-pas obligé d'imiter les niaises exagérations de son parti: dans le
-danger, il avait fait son devoir au péril de ses jours en traversant
-les flots populaires pour proposer des transactions; il mena donc sa
-femme dans le monde où sa fidélité ne pouvait jamais être compromise.
-Les anciennes amies de Vandenesse retrouvèrent difficilement la
-nouvelle mariée dans l'élégante, la spirituelle, la douce comtesse,
-qui se produisit elle-même avec les manières les plus exquises de
-l'aristocratie féminine. Mesdames d'Espard, de Manerville, lady Dudley,
-quelques autres moins connues, sentirent au fond de leur coeur des
-serpents se réveiller; elles entendirent les sifflements flûtés de
-l'orgueil en colère, elles furent jalouses du bonheur de Félix; elles
-auraient volontiers donné leurs plus jolies pantoufles pour qu'il lui
-arrivât malheur. Au lieu d'être hostiles à la comtesse, ces bonnes
-mauvaises femmes l'entourèrent, lui témoignèrent une excessive amitié,
-la vantèrent aux hommes. Suffisamment édifié sur leurs intentions,
-Félix surveilla leurs rapports avec Marie en lui disant de se défier
-d'elles. Toutes devinèrent les inquiétudes que leur commerce causait
-au comte, elles ne lui pardonnèrent point sa défiance et redoublèrent
-de soins et de prévenances pour leur rivale, à laquelle elles firent
-un succès énorme au grand déplaisir de la marquise de Listomère
-qui n'y comprenait rien. On citait la comtesse Félix de Vandenesse
-comme la plus charmante, la plus spirituelle femme de Paris. L'autre
-belle-soeur de Marie, la marquise Charles de Vandenesse, éprouvait
-mille désappointements à cause de la confusion que le même nom
-produisait parfois et des comparaisons qu'il occasionnait. Quoique la
-marquise fût aussi très belle femme et très spirituelle, ses rivales
-lui opposaient d'autant mieux sa belle-soeur que la comtesse était
-de douze ans moins âgée. Ces femmes savaient combien d'aigreur le
-succès de la comtesse devrait mettre dans son commerce avec ses deux
-belles-soeurs, qui devinrent froides et désobligeantes pour la
-triomphante Marie-Angélique. Ce fut de dangereuses parentes, d'intimes
-ennemies. Chacun sait que la littérature se défendait alors contre
-l'insouciance générale engendrée par le drame politique, en produisant
-des oeuvres plus ou moins byroniennes où il n'était question que
-des délits conjugaux. En ce temps, les infractions aux contrats
-de mariage défrayaient les revues, les livres et le théâtre. Cet
-éternel sujet fut plus que jamais à la mode. L'amant, ce cauchemar
-des maris, était partout, excepté peut-être dans les ménages, où,
-par cette bourgeoise époque, il donnait moins qu'en aucun temps.
-Est-ce quand tout le monde court à ses fenêtres, crie: A la garde!
-éclaire les rues, que les voleurs s'y promènent? Si durant ces années
-fertiles en agitations urbaines, politiques et morales, il y eut des
-catastrophes matrimoniales, elles constituèrent des exceptions qui ne
-furent pas autant remarquées que sous la Restauration. Néanmoins, les
-femmes causaient beaucoup entre elles de ce qui occupait alors les
-deux formes de la poésie: le Livre et le Théâtre. Il était souvent
-question de l'amant, cet être si rare et si souhaité. Les aventures
-connues donnaient matière à des discussions, et ces discussions
-étaient, comme toujours, soutenues par des femmes irréprochables. Un
-fait digne de remarque est l'éloignement que manifestent pour ces
-sortes de conversations les femmes qui jouissent d'un bonheur illégal,
-elles gardent dans le monde une contenance prude, réservée et presque
-timide; elles ont l'air de demander le silence à chacun, ou pardon de
-leur plaisir à tout le monde. Quand au contraire une femme se plaît
-à entendre parler de catastrophes, se laisse expliquer les voluptés
-qui justifient les coupables, croyez qu'elle est dans le carrefour de
-l'indécision, et ne sait quel chemin prendre. Pendant cet hiver la
-comtesse de Vandenesse entendit mugir à ses oreilles la grande voix
-du monde, le vent des orages siffla autour d'elle. Ses prétendues
-amies, qui dominaient leur réputation de toute la hauteur de leurs
-noms et de leurs positions, lui dessinèrent à plusieurs reprises la
-séduisante figure de l'amant, et lui jetèrent dans l'âme des paroles
-ardentes sur l'amour, le mot de l'énigme que la vie offre aux femmes,
-la grande passion, suivant madame de Staël qui prêcha d'exemple. Quand
-la comtesse demandait naïvement en petit comité quelle différence il y
-avait entre un amant et un mari, jamais une des femmes qui souhaitaient
-quelque malheur à Vandenesse ne faillait à lui répondre de manière
-à piquer sa curiosité, à solliciter son imagination, à frapper son
-coeur, à intéresser son âme.
-
---On vivote avec son mari, ma chère, on ne vit qu'avec son amant, lui
-disait sa belle-soeur, la marquise de Vandenesse.
-
---Le mariage, mon enfant, est notre purgatoire; l'amour est le paradis,
-disait lady Dudley.
-
---Ne la croyez pas, s'écriait la duchesse de Grandlieu, c'est l'enfer.
-
---Mais c'est un enfer où l'on aime, faisait observer la marquise de
-Rochegude. On a souvent plus de plaisir dans la souffrance que dans le
-bonheur: voyez les martyrs.
-
---Avec un mari, petite niaise, nous vivons pour ainsi dire de notre
-vie; mais aimer, c'est vivre de la vie d'un autre, lui disait la
-marquise d'Espard.
-
---Un amant, c'est le fruit défendu, mot qui pour moi résume tout,
-disait en riant la jolie Moïna de Saint-Héreen.
-
-Quand elle n'allait pas à des routs diplomatiques ou au bal chez
-quelques riches étrangers, comme lady Dudley ou la princesse
-Galathionne, la comtesse allait presque tous les soirs dans le monde,
-après les Italiens ou l'Opéra, soit chez la marquise d'Espard, soit
-chez madame de Listomère, mademoiselle des Touches, la comtesse
-de Montcornet ou la vicomtesse de Grandlieu, les seules maisons
-aristocratiques ouvertes; et jamais elle n'en sortait sans que
-de mauvaises graines eussent été semées dans son coeur. On lui
-parlait de compléter sa vie, un mot à la mode dans ce temps-là;
-d'être comprise, autre mot auquel les femmes donnent d'étranges
-significations. Elle revenait chez elle inquiète, émue, curieuse,
-pensive. Elle trouvait je ne sais quoi de moins dans sa vie, mais elle
-n'allait pas jusqu'à la voir déserte.
-
-La société la plus amusante, mais la plus mêlée, des salons où allait
-madame Félix de Vandenesse, se trouvait chez la comtesse de
-Montcornet, charmante petite femme qui recevait les artistes illustres,
-les sommités de la finance, les écrivains distingués, mais après les
-avoir soumis à un si sévère examen, que les plus difficiles en fait
-de bonne compagnie n'avaient pas à craindre d'y rencontrer qui que ce
-soit de la société secondaire. Les plus grandes prétentions y étaient
-en sûreté. Pendant l'hiver, où la société s'était ralliée, quelques
-salons, au nombre desquels étaient ceux de mesdames d'Espard et de
-Listomère, de mademoiselle des Touches et de la duchesse de Grandlieu,
-avaient recruté parmi les célébrités nouvelles de l'art, de la science,
-de la littérature et de la politique. La société ne perd jamais ses
-droits, elle veut toujours être amusée. A un concert donné par la
-comtesse vers la fin de l'hiver apparut chez elle une des illustrations
-contemporaines de la littérature et de la politique, Raoul Nathan,
-présenté par un des écrivains les plus spirituels mais les plus
-paresseux de l'époque, Émile Blondet, autre homme célèbre, mais à huis
-clos; vanté par les journalistes, mais inconnu au delà des barrières:
-Blondet le savait; d'ailleurs, il ne se faisait aucune illusion, et
-entre autres paroles de mépris, il a dit que la gloire est un poison
-bon à prendre par petites doses. Depuis le moment où il s'était fait
-jour après avoir longtemps lutté, Raoul Nathan avait profité du subit
-engouement que manifestèrent pour la forme ces élégants sectaires du
-moyen âge, si plaisamment nommés Jeune-France. Il s'était donné les
-singularités d'un homme de génie en s'enrôlant parmi ces adorateurs de
-l'art dont les intentions furent d'ailleurs excellentes; car rien de
-plus ridicule que le costume des Français au dix-neuvième siècle, il y
-avait du courage à le renouveler.
-
-Raoul, rendons-lui cette justice, offre dans sa personne je ne sais
-quoi de grand, de fantasque et d'extraordinaire qui veut un cadre.
-Ses ennemis ou ses amis, les uns valent les autres, conviennent que
-rien au monde ne concorde mieux avec son esprit que sa forme. Raoul
-Nathan serait peut-être plus singulier au naturel qu'il ne l'est avec
-ses accompagnements. Sa figure ravagée, détruite, lui donne l'air de
-s'être battu avec les anges ou les démons; elle ressemble à celle que
-les peintres allemands attribuent au Christ mort: il y paraît mille
-signes d'une lutte constante entre la faible nature humaine et les
-puissances d'en haut. Mais les rides creuses de ses joues, les redans
-de son crâne tortueux et sillonné, les salières qui marquent ses yeux
-et ses tempes, n'indiquent rien de débile dans sa constitution.
-Ses membranes dures, ses os apparents, ont une solidité remarquable;
-et quoique sa peau, tannée par des excès, s'y colle comme si des
-feux intérieurs l'avaient desséchée, elle n'en couvre pas moins une
-formidable charpente. Il est maigre et grand. Sa chevelure longue
-et toujours en désordre vise à l'effet. Ce Byron mal peigné, mal
-construit, a des jambes de héron, des genoux engorgés, une cambrure
-exagérée, des mains cordées de muscles, fermes comme les pattes d'un
-crabe, à doigts maigres et nerveux. Raoul a des yeux napoléoniens,
-des yeux bleus dont le regard traverse l'âme; un nez tourmenté, plein
-de finesse; une charmante bouche, embellie par les dents les plus
-blanches que puisse souhaiter une femme. Il y a du mouvement et du
-feu dans cette tête, et du génie sur ce front. Raoul appartient au
-petit nombre d'hommes qui vous frappent au passage, qui dans un salon
-forment aussitôt un point lumineux où vont tous les regards. Il se
-fait remarquer par son négligé, s'il est permis d'emprunter à Molière
-le mot employé par Eliante pour peindre le _malpropre sur soi_. Ses
-vêtements semblent toujours avoir été tordus, fripés, recroquevillés
-exprès pour s'harmonier à sa physionomie. Il tient habituellement l'une
-de ses mains dans son gilet ouvert, dans une pose que le portrait de
-monsieur de Chateaubriand par Girodet a rendue célèbre; mais il la
-prend moins pour lui ressembler, il ne veut ressembler à personne,
-que pour déflorer les plis réguliers de sa chemise. Sa cravate est
-en un moment roulée sous les convulsions de ses mouvements de tête,
-qu'il a remarquablement brusques et vifs, comme ceux des chevaux de
-race qui s'impatientent dans leurs harnais et relèvent constamment
-la tête pour se débarrasser de leur mors ou de leurs gourmettes. Sa
-barbe longue et pointue n'est ni peignée, ni parfumée, ni brossée,
-ni lissée comme le sont celles des élégants qui portent la barbe en
-éventail ou en pointe; il la laisse comme elle est. Ses cheveux,
-mêlés entre le collet de son habit et sa cravate, luxuriants sur les
-épaules, graissent les places qu'ils caressent. Ses mains sèches et
-filandreuses ignorent les soins de la brosse à ongles et le luxe du
-citron. Plusieurs feuilletonistes prétendent que les eaux lustrales
-ne rafraîchissent pas souvent leur peau calcinée. Enfin le terrible
-Raoul est grotesque. Ses mouvements sont saccadés comme s'ils étaient
-produits par une mécanique imparfaite. Sa démarche froisse toute
-idée d'ordre par des zigzags enthousiastes, par des suspensions
-inattendues qui lui font heurter les bourgeois pacifiques en
-promenade sur les boulevards de Paris. Sa conversation, pleine d'humeur
-caustique, d'épigrammes âpres, imite l'allure de son corps: elle
-quitte subitement le ton de la vengeance et devient suave, poétique,
-consolante, douce, hors de propos; elle a des silences inexplicables,
-des soubresauts d'esprit qui fatiguent parfois. Il apporte dans le
-monde une gaucherie hardie, un dédain des conventions, un air de
-critique pour tout ce qu'on y respecte qui le met mal avec les petits
-esprits comme avec ceux qui s'efforcent de conserver les doctrines de
-l'ancienne politesse; mais c'est quelque chose d'original comme les
-créations chinoises et que les femmes ne haïssent pas. D'ailleurs,
-pour elles, il se montre souvent d'une amabilité recherchée, il semble
-se complaire à faire oublier ses formes bizarres, à remporter sur les
-antipathies une victoire qui flatte sa vanité, son amour-propre ou son
-orgueil.--Pourquoi êtes-vous comme cela? lui dit un jour la marquise
-de Vandenesse.--Les perles ne sont-elles pas dans des écailles?
-répondit-il fastueusement. A un autre qui lui adressait la même
-question, il répondit:--Si j'étais bien pour tout le monde, comment
-pourrais-je paraître mieux à une personne choisie entre toutes? Raoul
-Nathan porte dans sa vie intellectuelle le désordre qu'il prend pour
-enseigne. Son annonce n'est pas menteuse: son talent ressemble à celui
-de ces pauvres filles qui se présentent dans les maisons bourgeoises
-pour tout faire: il fut d'abord critique, et grand critique; mais il
-trouva de la duperie à ce métier. Ses articles valaient des livres,
-disait-il. Les revenus du théâtre l'avaient séduit; mais incapable
-du travail lent et soutenu que veut la mise en scène, il avait été
-obligé de s'associer à un vaudevilliste, à du Bruel, qui mettait en
-oeuvre ses idées et les avait toujours réduites en petites pièces
-productives, pleines d'esprit, toujours faites pour des acteurs ou pour
-des actrices. A eux deux, ils avaient inventé Florine, une actrice à
-recette. Humilié de cette association semblable à celle des frères
-siamois, Nathan avait produit à lui seul au Théâtre-Français un grand
-drame tombé avec tous les honneurs de la guerre, aux salves d'articles
-foudroyants. Dans sa jeunesse, il avait déjà tenté le grand, le noble
-Théâtre-Français, par une magnifique pièce romantique dans le genre
-de _Pinto_, à une époque où le classique régnait en maître: l'Odéon
-avait été si rudement agité pendant trois soirées que la pièce fut
-défendue. Aux yeux de beaucoup de gens, cette seconde pièce passait
-comme la première pour un chef-d'oeuvre, et lui valait plus
-de réputation que toutes les pièces si productives faites avec ses
-collaborateurs, mais dans un monde peu écouté, celui des connaisseurs
-et des vrais gens de goût.--Encore une chute semblable, lui dit Émile
-Blondet, et tu deviens immortel. Mais, au lieu de marcher dans cette
-voie difficile, Nathan était retombé par nécessité dans la poudre
-et les mouches du vaudeville dix-huitième siècle, dans la pièce à
-costumes, et la réimpression scénique des livres à succès. Néanmoins,
-il passait pour un grand esprit qui n'avait pas donné son dernier
-mot. Il avait d'ailleurs abordé la haute littérature et publié trois
-romans, sans compter ceux qu'il entretenait sous presse comme des
-poissons dans un vivier. L'un de ces trois livres, le premier, comme
-chez plusieurs écrivains qui n'ont pu faire qu'un premier ouvrage,
-avait obtenu le plus brillant succès. Cet ouvrage, imprudemment mis
-alors en première ligne, cette oeuvre d'artiste, il la faisait
-appeler à tout propos le plus beau livre de l'époque, l'unique roman
-du siècle. Il se plaignait d'ailleurs beaucoup des exigences de l'art;
-il était un de ceux qui contribuèrent le plus à faire ranger toutes
-les oeuvres, le tableau, la statue, le livre, l'édifice, sous la
-bannière unique de l'Art. Il avait commencé par commettre un livre de
-poésies qui lui méritait une place dans la pléiade des poètes actuels,
-et parmi lesquelles se trouvait un poème nébuleux assez admiré. Tenu
-de produire par son manque de fortune, il allait du théâtre à la
-presse, et de la presse au théâtre, se dissipant, s'éparpillant et
-croyant toujours en sa veine. Sa gloire n'était donc pas inédite comme
-celle de plusieurs célébrités à l'agonie, soutenues par les titres
-d'ouvrages à faire, lesquels n'auront pas autant d'éditions qu'ils ont
-nécessité de marchés. Nathan ressemblait à un homme de génie; et s'il
-eût marché à l'échafaud, comme l'envie lui en prit, il aurait pu se
-frapper le front à la manière d'André de Chénier. Saisi d'une ambition
-politique en voyant l'irruption au pouvoir d'une douzaine d'auteurs, de
-professeurs, de métaphysiciens et d'historiens qui s'incrustèrent dans
-la machine pendant les tourmentes de 1830 à 1833, il regretta de ne
-pas avoir fait des articles politiques au lieu d'articles littéraires.
-Il se croyait supérieur à ces parvenus dont la fortune lui inspirait
-alors une dévorante jalousie. Il appartenait à ces esprits jaloux
-de tout, capables de tout, à qui l'on vole tous les succès, et qui
-vont se heurtant à mille endroits lumineux sans se fixer à un seul,
-épuisant toujours la volonté du voisin. En ce moment, il allait du
-saint-simonisme au républicanisme, pour revenir peut-être au
-ministérialisme. Il guettait son os à ronger dans tous les coins, et
-cherchait une place sûre d'où il pût aboyer à l'abri des coups et se
-rendre redoutable; mais il avait la honte de ne pas se voir prendre au
-sérieux par l'illustre de Marsay, qui dirigeait alors le gouvernement
-et qui n'avait aucune considération pour les auteurs chez lesquels il
-ne trouvait pas ce que Richelieu nommait l'esprit de suite, ou mieux,
-de la suite dans les idées. D'ailleurs tout ministère eût compté sur le
-dérangement continuel des affaires de Raoul. Tôt ou tard la nécessité
-devait l'amener à subir des conditions au lieu d'en imposer.
-
-Le caractère réel et soigneusement caché de Raoul concorde à son
-caractère public. Il est comédien de bonne foi, personnel comme si
-l'État était _lui_, et très-habile déclamateur. Nul ne sait mieux
-jouer les sentiments, se targuer de grandeurs fausses, se parer
-de beautés morales, se respecter en paroles, et se poser comme un
-Alceste en agissant comme Philinte. Son égoïsme trotte à couvert de
-cette armure en carton peint, et touche souvent au but caché qu'il
-se propose. Paresseux au superlatif, il n'a rien fait que piqué par
-les hallebardes de la nécessité. La continuité du travail appliquée
-à la création d'un monument, il l'ignore; mais dans le paroxysme de
-rage que lui ont causé ses vanités blessées, ou dans un moment de
-crise amené par le créancier, il saute l'Eurotas, il triomphe des plus
-difficiles escomptes de l'esprit. Puis, fatigué, surpris d'avoir créé
-quelque chose, il retombe dans le marasme des jouissances parisiennes.
-Le besoin se représente formidable: il est sans force, il descend
-alors et se compromet. Mû par une fausse idée de sa grandeur et de son
-avenir, dont il prend mesure sur la haute fortune d'un de ses anciens
-camarades, un des rares talents ministériels mis en lumière par la
-révolution de juillet, pour sortir d'embarras il se permet avec les
-personnes qui l'aiment des barbarismes de conscience enterrés dans les
-mystères de la vie privée, mais dont personne ne parle ni ne se plaint.
-La banalité de son coeur, l'impudeur de sa poignée de main qui serre
-tous les vices, tous les malheurs, toutes les trahisons, toutes les
-opinions, l'ont rendu inviolable comme un roi constitutionnel. Le
-péché véniel, qui exciterait clameur de haro sur un homme d'un grand
-caractère, de lui n'est rien; un acte peu délicat est à peine quelque
-chose, tout le monde s'excuse en l'excusant. Celui même qui serait
-tenté de le mépriser lui tend la main en ayant peur d'avoir besoin de
-lui. Il a tant d'amis qu'il souhaite des ennemis. Cette bonhomie
-apparente qui séduit les nouveaux venus et n'empêche aucune trahison,
-qui se permet et justifie tout, qui jette les hauts cris à une blessure
-et la pardonne, est un des caractères distinctifs du journaliste. Cette
-_camaraderie_, mot créé par un homme d'esprit, corrode les plus belles
-âmes: elle rouille leur fierté, tue le principe des grandes oeuvres,
-et consacre la lâcheté de l'esprit. En exigeant cette mollesse de
-conscience chez tout le monde, certaines gens se ménagent l'absolution
-de leurs traîtrises, de leurs changements de parti. Voilà comment la
-portion la plus éclairée d'une nation devient la moins estimable.
-
-Jugé du point de vue littéraire, il manque à Nathan le style et
-l'instruction. Comme la plupart des jeunes ambitieux de la littérature,
-il dégorge aujourd'hui son instruction d'hier. Il n'a ni le temps ni
-la patience d'écrire; il n'a pas observé; mais il écoute. Incapable de
-construire un plan vigoureusement charpenté, peut-être se sauve-t-il
-par la fougue de son dessin. Il _faisait de la passion_, selon un mot
-de l'argot littéraire, parce qu'en fait de passion tout est vrai;
-tandis que le génie a pour mission de chercher, à travers les hasards
-du vrai, ce qui doit sembler probable à tout le monde. Au lieu de
-réveiller des idées, ses héros sont des individualités agrandies qui
-n'excitent que des sympathies fugitives; ils ne se relient pas aux
-grands intérêts de la vie, et dès lors ne représentent rien; mais
-il se soutient par la rapidité de son esprit, par ces bonheurs de
-rencontre que les joueurs de billard nomment des raccrocs. Il est le
-plus habile tireur au vol des idées qui s'abattent sur Paris, ou que
-Paris fait lever. Sa fécondité n'est pas à lui, mais à l'époque: il
-vit sur la circonstance, et, pour la dominer, il en outre la portée.
-Enfin, il n'est pas vrai, sa phrase est menteuse; il y a chez lui,
-comme le disait le comte Félix, du joueur de gobelets. Cette plume
-prend son encre dans le cabinet d'une actrice, on le sent. Nathan offre
-une image de la jeunesse littéraire d'aujourd'hui, de ses fausses
-grandeurs et de ses misères réelles; il la représente avec ses beautés
-incorrectes et ses chutes profondes, sa vie à cascades bouillonnantes,
-à revers soudains, à triomphes inespérés. C'est bien l'enfant de ce
-siècle dévoré de jalousie, où mille rivalités à couvert sous des
-systèmes nourrissent à leur profit l'hydre de l'anarchie de tous leurs
-mécomptes, qui veut la fortune sans le travail, la gloire sans le
-talent et le succès sans peine; mais qu'après bien des rébellions,
-bien des escarmouches, ses vices amènent à émarger le Budget
-sous le bon plaisir du Pouvoir. Quand tant de jeunes ambitions sont
-parties à pied et se sont toutes donné rendez-vous au même point,
-il y a concurrence de volontés, misères inouïes, luttes acharnées.
-Dans cette bataille horrible, l'égoïsme le plus violent ou le plus
-adroit gagne la victoire. L'exemple est envié, justifié malgré les
-criailleries, dirait Molière: on le suit. Quand, en sa qualité d'ennemi
-de la nouvelle dynastie, Raoul fut introduit dans le salon de madame
-de Montcornet, ses apparentes grandeurs florissaient. Il était accepté
-comme le critique politique des de Marsay, des Rastignac, des La
-Roche-Hugon, arrivés au pouvoir. Victime de ses fatales hésitations,
-de sa répugnance pour l'action qui ne concernait que lui-même, Émile
-Blondet, l'introducteur de Nathan, continuait son métier de moqueur, ne
-prenait parti pour personne et tenait à tout le monde. Il était l'ami
-de Raoul, l'ami de Rastignac, l'ami de Montcornet.
-
---Tu es un triangle politique, lui disait en riant de Marsay quand il
-le rencontrait à l'Opéra, cette forme géométrique n'appartient qu'à
-Dieu qui n'a rien à faire; mais les ambitieux doivent aller en ligne
-courbe, le chemin le plus court en politique.
-
-Vu à distance, Raoul Nathan était un très-beau météore. La mode
-autorisait ses façons et sa tournure. Son républicanisme emprunté
-lui donnait momentanément cette âpreté janséniste que prennent les
-défenseurs de la cause populaire desquels il se moquait intérieurement,
-et qui n'est pas sans charme aux yeux des femmes. Les femmes aiment
-à faire des prodiges, à briser les rochers, à fondre les caractères
-qui paraissent être de bronze. La toilette du moral était donc alors
-chez Raoul en harmonie avec son vêtement. Il devait être et fut,
-pour l'Ève ennuyée de son paradis de la rue du Rocher, le serpent
-chatoyant, coloré, beau diseur, aux yeux magnétiques, aux mouvements
-harmonieux, qui perdit la première femme. Dès que la comtesse Marie
-aperçut Raoul, elle éprouva ce mouvement intérieur dont la violence
-cause une sorte d'effroi. Ce prétendu grand homme eut sur elle par son
-regard une influence physique qui rayonna jusque dans son coeur en
-le troublant. Ce trouble lui fit plaisir. Ce manteau de pourpre que
-la célébrité drapait pour un moment sur les épaules de Nathan éblouit
-cette femme ingénue. A l'heure du thé, Marie quitta la place où, parmi
-quelques femmes occupées à causer, elle s'était tue en voyant cet être
-extraordinaire. Ce silence avait été remarqué par ses fausses
-amies. La comtesse s'approcha du divan carré placé au milieu du salon
-où pérorait Raoul. Elle se tint debout donnant le bras à madame Octave
-de Camps, excellente femme qui lui garda le secret sur les tremblements
-involontaires par lesquels se trahissaient ses violentes émotions.
-Quoique l'oeil d'une femme éprise ou surprise laisse échapper
-d'incroyables douceurs, Raoul tirait en ce moment un véritable feu
-d'artifice; il était trop au milieu de ses épigrammes qui partaient
-comme des fusées, de ses accusations enroulées et déroulées comme des
-soleils, des flamboyants portraits qu'il dessinait en traits de feu,
-pour remarquer la naïve admiration d'une pauvre petite Ève, cachée
-dans le groupe de femmes qui l'entouraient. Cette curiosité, semblable
-à celle qui précipiterait Paris vers le Jardin des Plantes pour y
-voir une licorne, si l'on en trouvait une dans ces célèbres montagnes
-de la Lune, encore vierges des pas d'un Européen, enivre les esprits
-secondaires autant qu'elle attriste les âmes vraiment élevées; mais
-elle enchantait Raoul: il était donc trop à toutes les femmes pour être
-à une seule.
-
---Prenez garde, ma chère, dit à l'oreille de Marie sa gracieuse et
-adorable compagne, allez-vous-en.
-
-La comtesse regarda son mari pour lui demander son bras par une de ces
-oeillades que les maris ne comprennent pas toujours: Félix l'emmena.
-
---Mon cher, dit madame d'Espard à l'oreille de Raoul, vous êtes un
-heureux coquin. Vous avez fait ce soir plus d'une conquête, mais, entre
-autres, celle de la charmante femme qui nous a si brusquement quittés.
-
---Sais-tu ce que la marquise d'Espard a voulu me dire? demanda Raoul
-à Blondet en lui rappelant le propos de cette grande dame quand ils
-furent à peu près seuls, entre une heure et deux du matin.
-
---Mais je viens d'apprendre que la comtesse de Vandenesse est tombée
-amoureuse folle de toi. Tu n'es pas à plaindre.
-
---Je ne l'ai pas vue, dit Raoul.
-
---Oh! tu la verras, fripon, dit Émile Blondet en éclatant de rire. Lady
-Dudley t'a engagé à son grand bal précisément pour que tu la rencontres.
-
-Raoul et Blondet partirent ensemble avec Rastignac, qui leur offrit sa
-voiture. Tous trois se mirent à rire de la réunion d'un sous-secrétaire
-d'État éclectique, d'un républicain féroce et d'un athée
-politique.
-
---Si nous soupions aux dépens de l'ordre de choses actuel? dit Blondet
-qui voulait remettre les soupers en honneur.
-
-Rastignac les ramena chez Véry, renvoya sa voiture, et tous trois
-s'attablèrent en analysant la société présente et riant d'un rire
-rabelaisien. Au milieu du souper, Rastignac et Blondet conseillèrent
-à leur ennemi postiche de ne pas négliger une bonne fortune aussi
-capitale que celle qui s'offrait à lui. Ces deux roués firent d'un
-style moqueur l'histoire de la comtesse Marie de Vandenesse; ils
-portèrent le scalpel de l'épigramme et la pointe aiguë du bon mot dans
-cette enfance candide, dans cet heureux mariage. Blondet félicita
-Raoul de rencontrer une femme qui n'était encore coupable que de
-mauvais dessins au crayon rouge, de maigres paysages à l'aquarelle, de
-pantoufles brodées pour son mari, de sonates exécutées avec la plus
-chaste intention, cousue pendant dix-huit ans à la jupe maternelle,
-confite dans les pratiques religieuses, élevée par Vandenesse, et cuite
-à point par le mariage pour être dégustée par l'amour. A la troisième
-bouteille de vin de Champagne, Raoul Nathan s'abandonna plus qu'il ne
-l'avait jamais fait avec personne.
-
---Mes amis, leur dit-il, vous connaissez mes relations avec Florine,
-vous savez ma vie, vous ne serez pas étonnés de m'entendre vous avouer
-que j'ignore absolument la couleur de l'amour d'une comtesse. J'ai
-souvent été très-humilié en pensant que je ne pouvais pas me donner une
-Béatrix, une Laure, autrement qu'en poésie! Une femme noble et pure est
-comme une conscience sans tache, qui nous représente à nous-mêmes sous
-une belle forme. Ailleurs, nous pouvons nous souiller; mais là, nous
-restons grands, fiers, immaculés. Ailleurs nous menons une vie enragée,
-mais là se respire le calme, la fraîcheur, la verdure de l'oasis.
-
---Va, va, mon bonhomme, lui dit Rastignac; démanche sur la quatrième
-corde la prière de Moïse, comme Paganini.
-
-Raoul resta muet, les yeux fixes, hébétés.
-
---Ce vil apprenti ministre ne me comprend pas, dit-il après un moment
-de silence.
-
-Ainsi, pendant que la pauvre Ève de la rue du Rocher se couchait
-dans les langes de la honte, s'effrayait du plaisir avec lequel elle
-avait écouté ce prétendu grand poète, et flottait entre la voix
-sévère de sa reconnaissance pour Vandenesse et les paroles dorées du
-serpent, ces trois esprits effrontés marchaient sur les tendres et
-blanches fleurs de son amour naissant. Ah! si les femmes connaissaient
-l'allure cynique que ces hommes si patients, si patelins près d'elles
-prennent loin d'elles! combien ils se moquent de ce qu'ils adorent!
-Fraîche, gracieuse et pudique créature, comme la plaisanterie bouffonne
-la déshabillait et l'analysait! mais aussi quel triomphe! Plus elle
-perdait de voiles, plus elle montrait de beautés.
-
-Marie, en ce moment, comparait Raoul et Félix, sans se douter du
-danger que court le coeur à faire de semblables parallèles. Rien au
-monde ne contrastait mieux que le désordonné, le vigoureux Raoul, et
-Félix de Vandenesse, soigné comme une petite maîtresse, serré dans ses
-habits, doué d'une charmante _disinvoltura_, sectateur de
-l'élégance anglaise à laquelle l'avait jadis habitué lady Dudley. Ce
-contraste plaît à l'imagination des femmes, assez portées à passer
-d'une extrémité à l'autre. La comtesse, femme sage et pieuse, se
-défendit à elle-même de penser à Raoul, en se trouvant une infâme
-ingrate, le lendemain au milieu de son paradis.
-
---Que dites-vous de Raoul Nathan? demanda-t-elle en déjeunant à son
-mari.
-
---Un joueur de gobelets, répondit le comte, un de ces volcans qui se
-calment avec un peu de poudre d'or. La comtesse de Montcornet a eu tort
-de l'admettre chez elle. Cette réponse froissa d'autant plus Marie que
-Félix, au fait du monde littéraire, appuya son jugement de preuves en
-racontant ce qu'il savait de la vie de Raoul Nathan, vie précaire,
-mêlée à celle de Florine, une actrice en renom.--Si cet homme a du
-génie, dit-il en terminant, il n'a ni la constance ni la patience qui
-le consacrent et le rendent chose divine. Il veut en imposer au monde
-en se mettant sur un rang où il ne peut se soutenir. Les vrais talents,
-les gens studieux, honorables, n'agissent pas ainsi: ils marchent
-courageusement dans leur voie, ils acceptent leurs misères et ne les
-couvrent pas d'oripeaux.
-
-La pensée d'une femme est douée d'une incroyable élasticité: quand
-elle reçoit un coup d'assommoir, elle plie, paraît écrasée, et
-reprend sa forme dans un temps donné.--Félix a sans doute raison,
-se dit d'abord la comtesse. Mais trois jours après, elle pensait au
-serpent, ramenée par cette émotion à la fois douce et cruelle
-que lui avait donnée Raoul, et que Vandenesse avait eu le tort de ne
-pas lui faire connaître. Le comte et la comtesse allèrent au grand
-bal de lady Dudley, où de Marsay parut pour la dernière fois dans
-le monde, car il mourut deux mois après en laissant la réputation
-d'un homme d'État immense, dont la portée fut, disait Blondet,
-incompréhensible. Vandenesse et sa femme retrouvèrent Raoul Nathan dans
-cette assemblée remarquable par la réunion de plusieurs personnages du
-drame politique très-étonnés de se trouver ensemble. Ce fut une des
-premières solennités du grand monde. Les salons offraient à l'oeil un
-spectacle magique: des fleurs, des diamants, des chevelures brillantes,
-tous les écrins vidés, toutes les ressources de la toilette mises à
-contribution. Le salon pouvait se comparer à l'une des serres coquettes
-où de riches horticulteurs rassemblent les plus magnifiques raretés.
-Même éclat, même finesse de tissus. L'industrie humaine semblait aussi
-vouloir lutter avec les créations animées. Partout des gazes blanches
-ou peintes comme les ailes des plus jolies libellules, des crêpes, des
-dentelles, des blondes, des tulles variés comme les fantaisies de la
-nature entomologique, découpés, ondés, dentelés, des fils d'aranéide en
-or, en argent, des brouillards de soie, des fleurs brodées par les fées
-ou fleuries par des génies emprisonnés, des plumes colorées par les
-feux du tropique, en saule pleureur au-dessus des têtes orgueilleuses,
-des perles tordues en nattes, des étoffes laminées, côtelées,
-déchiquetées, comme si le génie des arabesques avait conseillé
-l'industrie française. Ce luxe était en harmonie avec les beautés
-réunies là comme pour réaliser un _keepsake_. L'oeil embrassait les
-plus blanches épaules, les unes de couleur d'ambre, les autres d'un
-lustré qui faisait croire qu'elles avaient été cylindrées, celles-ci
-satinées, celles-là mates et grasses comme si Rubens en avait préparé
-la pâte, enfin toutes les nuances trouvées par l'homme dans le blanc.
-C'étaient des yeux étincelants comme des onyx ou des turquoises bordées
-de velours noir ou de franges blondes; de coupes de figures variées
-qui rappelaient les types les plus gracieux des différents pays, des
-fronts sublimes et majestueux, ou doucement bombés comme si la pensée y
-abondait, ou plats comme si la résistance y siégeait invaincue; puis,
-ce qui donne tant d'attrait à ces fêtes préparées pour le regard, des
-gorges repliées comme les aimait Georges IV, ou séparées à la mode du
-dix-huitième siècle, ou tendant à se rapprocher, comme les voulait
-Louis XV; mais montrées avec audace, sans voiles, ou sous ces jolies
-gorgerettes froncées des portraits de Raphaël, le triomphe de ses
-patients élèves. Les plus jolis pieds tendus pour la danse, les tailles
-abandonnées dans les bras de la valse, stimulaient l'attention des plus
-indifférents. Les bruissements des plus douces voix, le frôlement des
-robes, les murmures de la danse, les chocs de la valse accompagnaient
-fantastiquement la musique. La baguette d'une fée semblait avoir
-ordonné cette sorcellerie étouffante, cette mélodie de parfums, ces
-lumières irisées dans les cristaux où pétillaient les bougies, ces
-tableaux multipliés par les glaces. Cette assemblée des plus jolies
-femmes et des plus jolies toilettes se détachait sur la masse noire
-des hommes, où se remarquaient les profils élégants, fins, corrects
-des nobles, les moustaches fauves et les figures graves des Anglais,
-les visages gracieux de l'aristocratie française. Tous les ordres de
-l'Europe scintillaient sur les poitrines, pendus au cou, en sautoir,
-ou tombant à la hanche. En examinant ce monde, il ne présentait pas
-seulement les brillantes couleurs de la parure, il avait une âme, il
-vivait, il pensait, il sentait. Des passions cachées lui donnaient une
-physionomie: vous eussiez surpris des regards malicieux échangés, de
-blanches jeunes filles étourdies et curieuses trahissant un désir, des
-femmes jalouses se confiant des méchancetés dites sous l'éventail, ou
-se faisant des compliments exagérés. La Société parée, frisée, musquée,
-se laissait aller à une folie de fête qui portait au cerveau comme une
-fumée capiteuse. Il semblait que de tous les fronts, comme de tous les
-coeurs, il s'échappât des sentiments et des idées qui se condensaient
-et dont la masse réagissait sur les personnes les plus froides pour les
-exalter. Par le moment le plus animé de cette enivrante soirée, dans un
-coin du salon doré où jouaient un ou deux banquiers, des ambassadeurs,
-d'anciens ministres, et le vieux, l'immoral lord Dudley qui par hasard
-était venu, madame Félix de Vandenesse fut irrésistiblement entraînée à
-causer avec Nathan. Peut-être cédait-elle à cette ivresse du bal, qui a
-souvent arraché des aveux aux plus discrètes.
-
-A l'aspect de cette fête et des splendeurs d'un monde où il n'était
-pas encore venu, Nathan fut mordu au coeur par un redoublement
-d'ambition. En voyant Rastignac, dont le frère cadet venait d'être
-nommé évêque à vingt-sept ans, dont Martial de Roche-Hugon, le
-beau-frère, était directeur-général, qui lui-même était
-sous-secrétaire d'État et allait, suivant une rumeur, épouser la fille
-unique du baron de Nucingen; en voyant dans le corps diplomatique
-un écrivain inconnu qui traduisait les journaux étrangers pour un
-journal devenu dynastique dès 1830, puis des faiseurs d'articles passés
-au conseil d'État, des professeurs pairs de France, il se vit avec
-douleur dans une mauvaise voie en prêchant le renversement de cette
-aristocratie où brillaient les talents heureux, les adresses couronnées
-par le succès, les supériorités réelles. Blondet, si malheureux, si
-exploité dans le journalisme, mais si bien accueilli là, pouvant
-encore, s'il le voulait, entrer dans le sentier de la fortune par
-suite de sa liaison avec madame de Montcornet, fut aux yeux de Nathan
-un frappant exemple de la puissance des relations sociales. Au fond
-de son coeur, il résolut de se jouer des opinions à l'instar des de
-Marsay, Rastignac, Blondet, Talleyrand, le chef de cette secte, de
-n'accepter que les faits, de les tordre à son profit, de voir dans
-tout système une arme, et de ne point déranger une société si bien
-constituée, si belle, si naturelle.--Mon avenir, se dit-il, dépend
-d'une femme qui appartienne à ce monde. Dans cette pensée, conçue au
-feu d'un désir frénétique, il tomba sur la comtesse de Vandenesse comme
-un milan sur sa proie. Cette charmante créature, si jolie dans sa
-parure de marabouts qui produisait ce _flou_ délicieux des peintures de
-Lawrence, en harmonie avec la douceur de son caractère, fut pénétrée
-par la bouillante énergie de ce poète enragé d'ambition. Lady Dudley,
-à qui rien n'échappait, protégea cet _aparté_ en livrant le comte de
-Vandenesse à madame de Manerville. Forte d'un ancien ascendant, cette
-femme prit Félix dans les lacs d'une querelle pleine d'agaceries, de
-confidences embellies de rougeurs, de regrets finement jetés comme des
-fleurs à ses pieds, de récriminations où elle se donnait raison pour
-se faire donner tort. Ces deux amants brouillés se parlaient pour la
-première fois d'oreille à oreille. Pendant que l'ancienne maîtresse
-de son mari fouillait la cendre des plaisirs éteints pour y trouver
-quelques charbons, madame Félix de Vandenesse éprouvait ces violentes
-palpitations que cause à une femme la certitude d'être en faute et de
-marcher dans le terrain défendu: émotions qui ne sont pas sans charmes
-et qui réveillent tant de puissances endormies. Aujourd'hui, comme dans
-le conte de la Barbe-Bleue, toutes les femmes aiment à se servir de la
-clef tachée de sang; magnifique idée mythologique, une des gloires de
-Perrault.
-
-Le dramaturge, qui connaissait son Shakespeare, déroula ses
-misères, raconta sa lutte avec les hommes et les choses, fit entrevoir
-ses grandeurs sans base, son génie politique inconnu, sa vie sans
-affection noble. Sans en dire un mot, il suggéra l'idée à cette
-charmante femme de jouer pour lui le rôle sublime que joue Rebecca
-dans _Ivanhoë_: l'aimer, le protéger. Tout se passa dans les régions
-éthérées du sentiment. Les myosotis ne sont pas plus bleus, les lis
-ne sont pas plus candides, les fronts des séraphins ne sont pas plus
-blancs que ne l'étaient les images, les choses et le front éclairci,
-radieux de cet artiste, qui pouvait envoyer sa conversation chez son
-libraire. Il s'acquitta bien de son rôle de reptile, il fit briller
-aux yeux de la comtesse les éclatantes couleurs de la fatale pomme.
-Marie quitta ce bal en proie à des remords qui ressemblaient à des
-espérances, chatouillée par des compliments qui flattaient sa vanité,
-émue dans les moindres replis du coeur, prise par ses vertus, séduite
-par sa pitié pour le malheur.
-
-Peut-être madame de Manerville avait-elle amené Vandenesse jusqu'au
-salon où sa femme causait avec Nathan; peut-être y était-il venu de
-lui-même en cherchant Marie pour partir; peut-être sa conversation
-avait-elle remué des chagrins assoupis. Quoi qu'il en fût, quand elle
-vint lui demander son bras, sa femme lui trouva le front attristé,
-l'air rêveur. La comtesse craignit d'avoir été vue. Dès qu'elle fut
-seule en voiture avec Félix, elle lui jeta le sourire le plus fin, et
-lui dit:--Ne causiez-vous pas là, mon ami, avec madame de Manerville?
-
-Félix n'était pas encore sorti des broussailles où sa femme l'avait
-promené par une charmante querelle au moment où la voiture entrait à
-l'hôtel. Ce fut la première ruse que dicta l'amour. Marie fut heureuse
-d'avoir triomphé d'un homme qui jusqu'alors lui semblait si supérieur.
-Elle goûta la première joie que donne un succès nécessaire.
-
-Entre la rue Basse-du-Rempart et la rue Neuve-des-Mathurins, Raoul
-avait, dans un passage, au troisième étage d'une maison mince et laide,
-un petit appartement désert, nu, froid, où il demeurait pour le public
-des indifférents, pour les néophytes littéraires, pour ses créanciers,
-pour les importuns et les divers ennuyeux qui doivent rester sur le
-seuil de la vie intime. Son domicile réel, sa grande existence, sa
-représentation étaient chez mademoiselle Florine, comédienne de second
-ordre, mais que depuis dix ans les amis de Nathan, des journaux,
-quelques auteurs intronisaient parmi les illustres actrices. Depuis
-dix ans, Raoul s'était si bien attaché à cette femme qu'il passait
-la moitié de sa vie chez elle; il y mangeait quand il n'avait ni ami
-à traiter, ni dîner en ville. A une corruption accomplie, Florine
-joignait un esprit exquis que le commerce des artistes avait développé
-et que l'usage aiguisait chaque jour. L'esprit passe pour une qualité
-rare chez les comédiens. Il est si naturel de supposer que les gens
-qui dépensent leur vie à tout mettre en dehors n'aient rien au dedans!
-Mais si l'on pense au petit nombre d'acteurs et d'actrices qui vivent
-dans chaque siècle, et à la quantité d'auteurs dramatiques et de femmes
-séduisantes que cette population a fournis, il est permis de réfuter
-cette opinion qui repose sur une éternelle critique faite aux artistes,
-accusés tous de perdre leurs sentiments personnels dans l'expression
-plastique des passions; tandis qu'ils n'y emploient que les forces
-de l'esprit, de la mémoire et de l'imagination. Les grands artistes
-sont des êtres qui, suivant un mot de Napoléon, interceptent à volonté
-la communication que la nature a mise entre les sens et la pensée.
-Molière et Talma, dans leur vieillesse, ont été plus amoureux que ne
-le sont les hommes ordinaires. Forcée d'écouter des journalistes qui
-devinent et calculent tout, des écrivains qui prévoient et disent
-tout, d'observer certains hommes politiques qui profitaient chez
-elle des saillies de chacun, Florine offrait en elle un mélange de
-démon et d'ange qui la rendait digne de recevoir ces roués; elle les
-ravissait par son sang-froid. Sa monstruosité d'esprit et de coeur
-leur plaisait infiniment. Sa maison, enrichie de tributs galants,
-présentait la magnificence exagérée des femmes qui, peu soucieuses du
-prix des choses, ne se soucient que des choses elles-mêmes, et leur
-donnent la valeur de leurs caprices; qui cassent dans un accès de
-colère un éventail, une cassolette dignes d'une reine, et jettent les
-hauts cris si l'on brise une porcelaine de dix francs dans laquelle
-boivent leurs petits chiens. Sa salle à manger, pleine des offrandes
-les plus distinguées, peut servir à faire comprendre le pêle-mêle de
-ce luxe royal et dédaigneux. C'étaient partout, même au plafond, des
-boiseries en chêne naturel sculpté rehaussées par des filets d'or
-mat, et dont les panneaux avaient pour cadre des enfants jouant avec
-des chimères, où la lumière papillotait, éclairant ici une croquade
-de Decamps, là un plâtre d'ange tenant un bénitier donné par Antonin
-Moine; plus loin quelque tableau coquet d'Eugène Devéria, une
-sombre figure d'alchimiste espagnol par Louis Boulanger, un autographe
-de lord Byron à Caroline encadré dans de l'ébène sculpté par Elschoet;
-en regard, une autre lettre de Napoléon à Joséphine. Tout cela placé
-sans aucune symétrie, mais avec un art inaperçu. L'esprit était
-comme surpris. Il y avait de la coquetterie et du laisser-aller,
-deux qualités qui ne se trouvent réunies que chez les artistes. Sur
-la cheminée en bois délicieusement sculptée, rien qu'une étrange et
-florentine statue d'ivoire attribuée à Michel-Ange, qui représentait
-un Égipan trouvant une femme sous la peau d'un jeune pâtre, et dont
-l'original est au trésor de Vienne; puis de chaque côté, des torchères
-dues à quelque ciseau de la Renaissance. Une horloge de Boule, sur
-un piédestal d'écaille incrusté d'arabesques en cuivre, étincelait
-au milieu d'un panneau, entre deux statuettes échappées à quelque
-démolition abbatiale. Dans les angles brillaient sur leurs piédestaux
-des lampes d'une magnificence royale, par lesquelles un fabricant avait
-payé quelques sonores réclames sur la nécessité d'avoir des lampes
-richement adaptées à des cornets du Japon. Sur une étagère mirifique
-se prélassait une argenterie précieuse bien gagnée dans un combat où
-quelque lord avait reconnu l'ascendant de la nation française; puis
-des porcelaines à reliefs; enfin le luxe exquis de l'artiste qui n'a
-d'autre capital que son mobilier. La chambre en violet était un rêve de
-danseuse à son début: des rideaux en velours doublés de soie blanche,
-drapés sur un voile de tulle; un plafond en cachemire blanc relevé de
-satin violet; au pied du lit un tapis d'hermine; dans le lit, dont les
-rideaux ressemblaient à un lis renversé, se trouvait une lanterne pour
-y lire les journaux avant qu'ils parussent. Un salon jaune rehaussé par
-des ornements couleur de bronze florentin était en harmonie avec toutes
-ces magnificences; mais une description exacte ferait ressembler ces
-pages à l'affiche d'une vente par autorité de justice. Pour trouver des
-comparaisons à toutes ces belles choses, il aurait fallu aller à deux
-pas de là, chez Rothschild.
-
-Sophie Grignoult, qui s'était surnommée Florine par un baptême assez
-commun au théâtre, avait débuté sur les scènes inférieures, malgré
-sa beauté. Son succès et sa fortune, elle les devait à Raoul Nathan.
-L'association de ces deux destinées, assez commune dans le monde
-dramatique et littéraire, ne faisait aucun tort à Raoul, qui gardait
-les convenances en homme de haute portée. La fortune de Florine
-n'avait néanmoins rien de stable. Ses rentes aléatoires étaient
-fournies par ses engagements, par ses congés, et payaient à peine sa
-toilette et son ménage. Nathan lui donnait quelques contributions
-levées sur les entreprises nouvelles de l'industrie; mais, quoique
-toujours galant et protecteur avec elle, cette protection n'avait
-rien de régulier ni de solide. Cette incertitude, cette vie en l'air
-n'effrayaient point Florine. Florine croyait en son talent; elle
-croyait en sa beauté. Sa foi robuste avait quelque chose de comique
-pour ceux qui l'entendaient hypothéquer son avenir là-dessus quand on
-lui faisait des remontrances.
-
---J'aurai des rentes lorsqu'il me plaira d'en avoir, disait-elle. J'ai
-déjà cinquante francs sur le grand-livre.
-
-Personne ne comprenait comment elle avait pu rester sept ans oubliée,
-belle comme elle était; mais, à la vérité, Florine fut enrôlée comme
-comparse à treize ans, et débutait deux ans après sur un obscur théâtre
-des boulevards. A quinze ans, ni la beauté ni le talent n'existent:
-une femme est tout promesse. Elle avait alors vingt-huit ans, le
-moment où les beautés des femmes françaises sont dans tout leur éclat.
-Les peintres voyaient avant tout dans Florine des épaules d'un blanc
-lustré, teintes de tons olivâtres aux environs de la nuque, mais
-fermes et polies; la lumière glissait dessus comme sur une étoffe
-moirée. Quand elle tournait la tête, il se formait dans son cou des
-plis magnifiques, l'admiration des sculpteurs. Elle avait sur ce cou
-triomphant une petite tête d'impératrice romaine, la tête élégante
-et fine, ronde et volontaire de Poppée, des traits d'une correction
-spirituelle, le front lisse des femmes qui chassent le souci et les
-réflexions, qui cèdent facilement, mais qui se butent aussi comme
-des mules et n'écoutent alors plus rien. Ce front taillé comme d'un
-seul coup de ciseau faisait valoir de beaux cheveux cendrés presque
-toujours relevés par-devant en deux masses égales, à la romaine, et
-mis en mamelon derrière la tête pour la prolonger et rehausser par
-leur couleur le blanc du col. Des sourcils noirs et fins, dessinés
-par quelque peintre chinois, encadraient des paupières molles où se
-voyait un réseau de fibrilles roses. Ses prunelles allumées par une
-vive lumière, mais tigrées par des rayures brunes, donnaient à son
-regard la cruelle fixité des bêtes fauves et révélaient la malice
-froide de la courtisane. Ses adorables yeux de gazelle étaient d'un
-beau gris et frangés de longs cils noirs, charmante opposition qui
-rendait encore plus sensible leur expression d'attentive et
-calme volupté; le tour offrait des tons fatigués; mais à la manière
-artiste dont elle savait couler sa prunelle dans le coin ou en haut de
-l'oeil, pour observer ou pour avoir l'air de méditer, la façon dont
-elle la tenait fixe en lui faisant jeter tout son éclat sans déranger
-la tête, sans ôter à son visage son immobilité, manoeuvre apprise
-à la scène; mais la vivacité de ses regards quand elle embrassait
-toute une salle en y cherchant quelqu'un, rendaient ses yeux les plus
-terribles, les plus doux, les plus extraordinaires du monde. Le rouge
-avait détruit les délicieuses teintes diaphanes de ses joues, dont
-la chair était délicate; mais, si elle ne pouvait plus ni rougir ni
-pâlir, elle avait un nez mince, coupé de narines roses et passionnées,
-fait pour exprimer l'ironie, la moquerie des servantes de Molière. Sa
-bouche sensuelle et dissipatrice, aussi favorable au sarcasme qu'à
-l'amour, était embellie par les deux arêtes du sillon qui rattachait la
-lèvre supérieure au nez. Son menton blanc, un peu gros, annonçait une
-certaine violence amoureuse. Ses mains et ses bras étaient dignes d'une
-souveraine. Mais elle avait le pied gros et court, signe indélébile
-de sa naissance obscure. Jamais un héritage ne causa plus de soucis.
-Florine avait tout tenté, excepté l'amputation, pour le changer. Ses
-pieds furent obstinés, comme les Bretons auxquels elle devait le jour;
-ils résistèrent à tous les savants, à tous les traitements. Florine
-portait des brodequins longs et garnis de coton à l'intérieur pour
-figurer une courbure à son pied. Elle était de moyenne taille, menacée
-d'obésité, mais assez cambrée et bien faite. Au moral, elle possédait à
-fond les minauderies et les querelles, les condiments et les chatteries
-de son métier: elle leur imprimait une saveur particulière en jouant
-l'enfance et glissant au milieu de ses rires ingénus des malices
-philosophiques. En apparence ignorante, étourdie, elle était très
-forte sur l'escompte et sur toute la jurisprudence commerciale. Elle
-avait éprouvé tant de misères avant d'arriver au jour de son douteux
-succès! Elle était descendue d'étage en étage jusqu'au premier par
-tant d'aventures! Elle savait la vie, depuis celle qui commence au
-fromage de Brie jusqu'à celle qui suce dédaigneusement des beignets
-d'ananas; depuis celle qui se cuisine et se savonne au coin de la
-cheminée d'une mansarde avec un fourneau de terre, jusqu'à celle qui
-convoque le ban et l'arrière-ban des chefs à grosse panse et des
-gâte-sauces effrontés. Elle avait entretenu le Crédit sans le tuer.
-Elle n'ignorait rien de ce que les honnêtes femmes ignorent,
-elle parlait tous les langages; elle était Peuple par l'expérience, et
-Noble par sa beauté distinguée. Difficile à surprendre, elle supposait
-toujours tout comme un espion, comme un juge ou comme un vieil homme
-d'État, et pouvait ainsi tout pénétrer. Elle connaissait le manége à
-employer avec les fournisseurs et leurs ruses, elle savait le prix
-des choses comme un commissaire-priseur. Quand elle était étalée dans
-sa chaise longue, comme une jeune mariée blanche et fraîche, tenant
-un rôle et l'apprenant, vous eussiez dit une enfant de seize ans,
-naïve, ignorante, faible, sans autre artifice que son innocence. Qu'un
-créancier importun vînt alors, elle se dressait comme un faon surpris
-et jurait un vrai juron.
-
---Eh! mon cher, vos insolences sont un intérêt assez cher de l'argent
-que je vous dois, lui disait-elle, je suis fatiguée de vous voir,
-envoyez-moi des huissiers, je les préfère à votre sotte figure.
-
-Florine donnait de charmants dîners, des concerts et des soirées
-très-suivis: on y jouait un jeu d'enfer. Ses amies étaient toutes
-belles. Jamais une vieille femme n'avait paru chez elle: elle ignorait
-la jalousie, elle y trouvait d'ailleurs l'aveu d'une infériorité.
-Elle avait connu Coralie, la Torpille, elle connaissait les Tullia,
-Euphrasie, les Aquilina, madame du Val-Noble, Mariette, ces femmes
-qui passent à travers Paris comme les fils de la Vierge dans
-l'atmosphère, sans qu'on sache où elles vont ni d'où elles viennent,
-aujourd'hui reines, demain esclaves; puis les actrices, ses rivales,
-les cantatrices, enfin toute cette société féminine exceptionnelle, si
-bienfaisante, si gracieuse dans son sans-souci, dont la vie bohémienne
-absorbe ceux qui se laissent prendre dans la danse échevelée de son
-entrain, de sa verve, de son mépris de l'avenir. Quoique la vie de
-la Bohême se déployât chez elle dans tout son désordre, au milieu
-des rires de l'artiste, la reine du logis avait dix doigts et savait
-aussi bien compter que pas un de tous ses hôtes. Là se faisaient les
-saturnales secrètes de la littérature et de l'art mêlés à la politique
-et à la finance. Là le Désir régnait en souverain; là le Spleen et la
-Fantaisie étaient sacrés comme chez une bourgeoise l'honneur et la
-vertu. Là, venaient Blondet, Finot, Étienne Lousteau son septième amant
-et cru le premier, Félicien Vernou le feuilletoniste, Couture, Bixiou,
-Rastignac autrefois, Claude Vignon le critique, Nucingen le banquier,
-du Tillet, Conti le compositeur, enfin cette légion endiablée des plus
-féroces calculateurs en tout genre; puis les amis des cantatrices, des
-danseuses et des actrices qui connaissaient Florine. Tout ce
-monde se haïssait ou s'aimait suivant les circonstances. Cette maison
-banale, où il suffisait d'être célèbre pour y être reçu, était comme le
-mauvais lieu de l'esprit et comme le bagne de l'intelligence: on n'y
-entrait pas sans avoir légalement attrapé sa fortune, fait dix ans de
-misère, égorgé deux ou trois passions, acquis une célébrité quelconque
-par des livres ou par des gilets, par un drame ou par un bel équipage;
-on y complotait les mauvais tours à jouer, on y scrutait les moyens de
-fortune, on s'y moquait des émeutes qu'on avait fomentées la veille,
-on y soupesait la hausse et la baisse. Chaque homme, en sortant,
-reprenait la livrée de son opinion; il pouvait, sans se compromettre,
-critiquer son propre parti, avouer la science et le bien-jouer de ses
-adversaires, formuler les pensées que personne n'avoue, enfin tout dire
-en gens qui pouvaient tout faire. Paris est le seul lieu du monde où il
-existe de ces maisons éclectiques où tous les goûts, tous les vices,
-toutes les opinions sont reçus avec une mise décente. Aussi n'est-il
-pas dit encore que Florine reste une comédienne du second ordre. La vie
-de Florine n'est pas d'ailleurs une vie oisive ni une vie à envier.
-Beaucoup de gens, séduits par le magnifique piédestal que le Théâtre
-fait à une femme, la supposent menant la joie d'un perpétuel carnaval.
-Au fond de bien des loges de portiers, sous la tuile de plus d'une
-mansarde, de pauvres créatures rêvent, au retour du spectacle, perles
-et diamants, robes lamées d'or et cordelières somptueuses, se voient
-les chevelures illuminées, se supposent applaudies, achetées, adorées,
-enlevées; mais toutes ignorent les réalités de cette vie de cheval de
-manége où l'actrice est soumise à des répétitions sous peine d'amende,
-à des lectures de pièces, à des études constantes de rôles nouveaux,
-par un temps où l'on joue deux ou trois cents pièces par an à Paris.
-Pendant chaque représentation, Florine change deux ou trois fois de
-costume, et rentre souvent dans sa loge épuisée, demi-morte. Elle
-est obligée alors d'enlever à grand renfort de cosmétique son rouge
-ou son blanc, de se dépoudrer si elle a joué un rôle du dix-huitième
-siècle. A peine a-t-elle eu le temps de dîner. Quand elle joue, une
-actrice ne peut ni se serrer, ni manger, ni parler. Florine n'a pas
-plus le temps de souper. Au retour de ces représentations qui, de
-nos jours, finissent le lendemain, n'a-t-elle pas sa toilette de
-nuit à faire, ses ordres à donner? Couchée à une ou deux heures du
-matin, elle doit se lever assez matinalement pour repasser ses rôles,
-ordonner les costumes, les expliquer, les essayer, puis déjeuner,
-lire les billets doux, y répondre, travailler avec les entrepreneurs
-d'applaudissements pour faire soigner ses entrées et ses sorties,
-solder le compte des triomphes du mois passé en achetant en gros ceux
-du mois courant. Du temps de saint Genest, comédien canonisé, qui
-remplissait ses devoirs religieux et portait un cilice, il est à croire
-que le Théâtre n'exigeait pas cette féroce activité. Souvent Florine,
-pour pouvoir aller cueillir bourgeoisement des fleurs à la campagne,
-est obligée de se dire malade. Ces occupations purement mécaniques
-ne sont rien en comparaison des intrigues à mener, des chagrins de
-la vanité blessée, des préférences accordées par les auteurs, des
-rôles enlevés ou à enlever, des exigences des acteurs, des malices
-d'une rivale, des tiraillements de directeurs, de journalistes, et
-qui demandent une autre journée dans la journée. Jusqu'à présent il
-ne s'est point encore agi de l'art, de l'expression des passions, des
-détails de la mimique, des exigences de la scène où mille lorgnettes
-découvrent les taches de toute splendeur, et qui employaient la vie,
-la pensée de Talma, de Lekain, de Baron, de Contat, de Clairon, de
-Champmeslé. Dans ces infernales coulisses, l'amour-propre n'a point de
-sexe: l'artiste qui triomphe, homme ou femme, a contre soi les hommes
-et les femmes. Quant à la fortune, quelque considérables que soient les
-engagements de Florine, ils ne couvrent pas les dépenses de la toilette
-du théâtre, qui, sans compter les costumes, exige énormément de gants
-longs, de souliers, et n'exclut ni la toilette du soir ni celle de
-la ville. Le tiers de cette vie se passe à mendier, l'autre à se
-soutenir, le dernier à se défendre: tout y est travail. Si le bonheur
-y est ardemment goûté, c'est qu'il y est comme dérobé, rare, espéré
-longtemps, trouvé par hasard au milieu de détestables plaisirs imposés
-et de sourires au parterre. Pour Florine, la puissance de Raoul était
-comme un sceptre protecteur: il lui épargnait bien des ennuis, bien des
-soucis, comme autrefois les grands seigneurs à leurs maîtresses, comme
-aujourd'hui quelques vieillards qui courent implorer les journalistes
-quand un mot dans un petit journal a effrayé leur idole; elle y tenait
-plus qu'à un amant, elle y tenait comme à un appui, elle en avait soin
-comme d'un père, elle le trompait comme un mari; mais elle lui aurait
-tout sacrifié. Raoul pouvait tout pour sa vanité d'artiste, pour la
-tranquillité de son amour-propre, pour son avenir au théâtre. Sans
-l'intervention d'un grand auteur, pas de grande actrice: on a
-dû la Champmeslé à Racine, comme Mars à Monvel et à Andrieux. Florine
-ne pouvait rien pour Raoul, elle aurait bien voulu lui être utile ou
-nécessaire. Elle comptait sur les alléchements de l'habitude, elle
-était toujours prête à ouvrir ses salons, à déployer le luxe de sa
-table pour ses projets, pour ses amis. Enfin, elle aspirait à être pour
-lui ce qu'était madame Pompadour pour Louis XV. Les actrices enviaient
-la position de Florine, comme quelques journalistes enviaient celle
-de Raoul. Maintenant, ceux à qui la pente de l'esprit humain vers les
-oppositions et les contraires est connue concevront bien qu'après dix
-ans de cette vie débraillée, bohémienne, pleine de hauts et de bas,
-de fêtes et de saisies, de sobriétés et d'orgies, Raoul fût entraîné
-vers un amour chaste et pur, vers la maison douce et harmonieuse d'une
-grande dame, de même que la comtesse Félix désirait introduire les
-tourmentes de la passion dans sa vie monotone à force de bonheur.
-Cette loi de la vie est celle de tous les arts qui n'existent que par
-les contrastes. L'oeuvre faite sans cette ressource est la dernière
-expression du génie, comme le cloître est le plus grand effort du
-chrétien.
-
-En rentrant chez lui, Raoul trouva deux mots de Florine apportés par la
-femme de chambre, un sommeil invincible ne lui permit pas de les lire;
-il se coucha dans les fraîches délices du suave amour qui manquait à
-sa vie. Quelques heures après, il lut dans cette lettre d'importantes
-nouvelles que ni Rastignac ni de Marsay n'avaient laissé transpirer.
-Une indiscrétion avait appris à l'actrice la dissolution de la chambre
-après la session. Raoul vint chez Florine aussitôt et envoya querir
-Blondet. Dans le boudoir de la comédienne, Émile et Raoul analysèrent,
-les pieds sur les chenets, la situation politique de la France en 1834.
-De quel côté se trouvaient les meilleures chances de fortune? Ils
-passèrent en revue les républicains purs, républicains à présidence,
-républicains sans république, constitutionnels sans dynastie,
-constitutionnels dynastiques, ministériels conservateurs, ministériels
-absolutistes; puis la droite à concessions, la droite aristocratique,
-la droite légitimiste, henriquinquiste, et la droite carliste. Quant
-au parti de la Résistance et à celui du Mouvement, il n'y avait pas à
-hésiter: autant aurait valu discuter la vie ou la mort.
-
-A cette époque, une foule de journaux créés pour chaque nuance
-accusaient l'effroyable pêle-mêle politique appelé _gâchis_ par un
-soldat. Blondet, l'esprit le plus judicieux de l'époque, mais judicieux
-pour autrui, jamais pour lui, semblable à ces avocats qui font
-mal leurs propres affaires, était sublime dans ces discussions privées.
-Il conseilla donc à Nathan de ne pas apostasier brusquement.
-
---Napoléon l'a dit, on ne fait pas de jeunes républiques avec de
-vieilles monarchies. Ainsi, mon cher, deviens le héros, l'appui, le
-créateur du centre gauche de la future chambre, et tu arriveras en
-politique. Une fois admis, une fois dans le gouvernement, on est ce
-qu'on veut, on est de toutes les opinions qui triomphent!
-
-Nathan décida de créer un journal politique quotidien, d'y être le
-maître absolu, de rattacher à ce journal un des petits journaux qui
-foisonnaient dans la Presse, et d'établir des ramifications avec une
-Revue. La Presse avait été le moyen de tant de fortunes faites autour
-de lui, que Nathan n'écouta pas l'avis de Blondet, qui lui dit de ne
-pas s'y fier. Blondet lui représenta la spéculation comme mauvaise,
-tant alors était grand le nombre des journaux qui se disputaient
-les abonnés, tant la presse lui semblait usée. Raoul, fort de ses
-prétendues amitiés et de son courage, s'élança plein d'audace; il se
-leva par un mouvement orgueilleux et dit:--Je réussirai!
-
---Tu n'as pas le sou!
-
---Je ferai un drame!
-
---Il tombera.
-
---Eh! bien, il tombera, dit Nathan.
-
-Il parcourut, suivi de Blondet, qui le croyait fou, l'appartement
-de Florine; regarda d'un oeil avide les richesses qui y étaient
-entassées. Blondet le comprit alors.
-
---Il y a là cent et quelques mille francs, dit Émile.
-
---Oui, dit en soupirant Raoul devant le somptueux lit de Florine; mais
-j'aimerais mieux être toute ma vie marchand de chaînes de sûreté sur le
-boulevard et vivre de pommes de terre frites que de vendre une patère
-de cet appartement.
-
---Pas une patère, dit Blondet, mais tout! l'ambition est comme la mort,
-elle doit mettre sa main sur tout, elle sait que la vie la talonne.
-
---Non! cent fois non! J'accepterais tout de la comtesse d'hier, mais
-ôter à Florine sa coquille?...
-
---Renverser son hôtel des monnaies, dit Blondet d'un air tragique,
-casser le balancier, briser le coin, c'est grave.
-
---D'après ce que j'ai compris, lui dit Florine en se montrant
-soudain, tu vas faire de la politique au lieu de faire du théâtre.
-
---Oui, ma fille, oui, dit avec un ton de bonhomie Raoul en la prenant
-par le cou et en la baisant au front. Tu fais la moue? Y perdras-tu? le
-ministre ne fera-t-il pas obtenir mieux que le journaliste à la reine
-des planches un meilleur engagement? N'auras-tu pas des rôles et des
-congés?
-
---Où prendras-tu de l'argent? dit-elle.
-
---Chez mon oncle, répondit Raoul.
-
-Florine connaissait l'_oncle_ de Raoul. Ce mot symbolisait l'usure,
-comme dans la langue populaire _ma tante_ signifie le prêt sur gage.
-
---Ne t'inquiète pas, mon petit bijou, dit Blondet à Florine en lui
-tapotant les épaules, je lui procurerai l'assistance de Massol, un
-avocat qui veut être garde des sceaux, de du Tillet qui veut être
-député, de Finot qui se trouve encore derrière un petit journal, de
-Plantin qui veut être maître des requêtes et qui trempe dans une
-Revue. Oui je le sauverai de lui-même: nous convoquerons ici Étienne
-Lousteau qui fera le feuilleton, Claude Vignon qui fera la haute
-critique; Félicien Vernou sera la femme de ménage du journal, l'avocat
-travaillera, du Tillet s'occupera de la Bourse et de l'Industrie, et
-nous verrons où toutes ces volontés et ces esclaves réunis arriveront.
-
---A l'hôpital ou au ministère, où vont les gens ruinés de corps ou
-d'esprit, dit Raoul.
-
---Quand les traitez-vous?
-
---Ici, dit Raoul, dans cinq jours.
-
---Tu me diras la somme qu'il faudra, demanda simplement Florine.
-
---Mais l'avocat, mais du Tillet et Raoul ne peuvent pas s'embarquer
-sans chacun une centaine de mille francs, dit Blondet. Le journal ira
-bien ainsi pendant dix-huit mois, le temps de s'élever ou de tomber à
-Paris.
-
-Florine fit une petite moue d'approbation. Les deux amis montèrent dans
-un cabriolet pour aller racoler les convives, les plumes, les idées et
-les intérêts.
-
-La belle actrice fit venir, elle, quatre riches marchands de meubles,
-de curiosités, de tableaux et de bijoux. Ces hommes entrèrent dans
-ce sanctuaire et y inventorièrent tout, comme si Florine était
-morte. Elle les menaça d'une vente publique au cas où ils serreraient
-leur conscience pour une meilleure occasion. Elle venait, disait-elle,
-de plaire à un lord anglais dans un rôle moyen-âge, elle voulait placer
-toute sa fortune mobilière pour avoir l'air pauvre et se faire donner
-un magnifique hôtel qu'elle meublerait de façon à rivaliser avec
-Rothschild. Quoi qu'elle fît pour les entortiller, ils ne donnèrent que
-soixante-dix mille francs de toute cette défroque qui en valait cent
-cinquante mille. Florine, qui n'en aurait pas voulu pour deux liards,
-promit de livrer tout le septième jour pour quatre-vingt mille francs.
-
---A prendre ou à laisser, dit-elle.
-
-Le marché fut conclu. Quand les marchands eurent décampé, l'actrice
-sauta de joie comme les collines du roi David. Elle fit mille folies,
-elle ne se croyait pas si riche. Quand vint Raoul, elle joua la fâchée
-avec lui. Elle se dit abandonnée, elle avait réfléchi: les hommes ne
-passaient pas d'un parti à un autre, ni du Théâtre à la Chambre, sans
-des raisons: elle avait une rivale! Ce que c'est que l'instinct! Elle
-se fit jurer un amour éternel. Cinq jours après, elle donna le repas
-le plus splendide du monde. Le journal fut baptisé chez elle dans des
-flots de vin et de plaisanteries, de serments de fidélité, de bon
-compagnonnage et de camaraderie sérieuse. Le nom, oublié maintenant
-comme le Libéral, le Communal, le Départemental, le Garde National, le
-Fédéral, l'Impartial, fut quelque chose en _al_ qui dut aller fort mal.
-Après les nombreuses descriptions d'orgies qui marquèrent cette phase
-littéraire, où il s'en fit si peu dans les mansardes où elles furent
-écrites, il est difficile de pouvoir peindre celle de Florine. Un mot
-seulement. A trois heures après minuit, Florine put se déshabiller et
-se coucher comme si elle eût été seule, quoique personne ne fût sorti.
-Ces flambeaux de l'époque dormaient comme des brutes. Quand, de grand
-matin, les emballeurs, commissionnaires et porteurs vinrent enlever
-tout le luxe de la célèbre actrice, elle se mit à rire en voyant ces
-gens prenant ces illustrations comme de gros meubles et les posant sur
-les parquets. Ainsi s'en allèrent ces belles choses. Florine déporta
-tous ses souvenirs chez les marchands, où personne en passant ne put
-à leur aspect savoir ni où ni comment ces fleurs du luxe avaient été
-payées. On laissa par convention jusqu'au soir à Florine ses choses
-réservées: son lit, sa table, son service pour pouvoir faire déjeuner
-ses hôtes. Après s'être endormis sous les courtines élégantes de la
-richesse, les beaux esprits se réveillèrent dans les murs froids
-et démeublés de la misère, pleins de marques de clous, déshonorés par
-les bizarreries discordantes qui sont sous les tentures comme les
-ficelles derrière les décorations d'Opéra.
-
---Tiens, Florine, la pauvre fille est saisie, cria Bixiou, l'un des
-convives. A vos poches! une souscription!
-
-En entendant ces mots, l'assemblée fut sur pied. Toutes les poches
-vidées produisirent trente-sept francs, que Raoul apporta railleusement
-à la rieuse. L'heureuse courtisane souleva sa tête de dessus son
-oreiller, et montra sur le drap une masse de billets de banque, épaisse
-comme au temps où les oreillers des courtisanes pouvaient en rapporter
-autant, bon an mal an. Raoul appela Blondet.
-
---J'ai compris, dit Blondet. La friponne s'est exécutée sans nous le
-dire. Bien, mon petit ange!
-
-Ce trait fit porter l'actrice en triomphe et en déshabillé dans la
-salle à manger par les quelques amis qui restaient. L'avocat et les
-banquiers étaient partis. Le soir, Florine eut un succès étourdissant
-au théâtre. Le bruit de son sacrifice avait circulé dans la salle.
-
---J'aimerais mieux être applaudie pour mon talent, lui dit sa rivale au
-foyer.
-
---C'est un désir bien naturel chez une artiste qui n'est encore
-applaudie que pour ses bontés, lui répondit-elle.
-
-Pendant la soirée, la femme de chambre de Florine l'avait installée
-au passage Sandrié dans l'appartement de Raoul. Le journaliste devait
-camper dans la maison où les bureaux du journal furent établis.
-
-Telle était la rivale de la candide madame de Vandenesse. La fantaisie
-de Raoul unissait comme par un anneau la comédienne à la comtesse;
-horrible noeud qu'une duchesse trancha, sous Louis XV, en faisant
-empoisonner la Lecouvreur, vengeance très-concevable quand on songe à
-la grandeur de l'offense.
-
-Florine ne gêna pas les débuts de la passion de Raoul. Elle prévit des
-mécomptes d'argent dans la difficile entreprise où il se jetait, et
-voulut un congé de six mois. Raoul conduisit vivement la négociation,
-et la fit réussir de manière à se rendre encore plus cher à Florine.
-Avec le bon sens du paysan de la fable de La Fontaine, qui assure le
-dîner pendant que les patriciens devisent, l'actrice alla couper des
-fagots en province et à l'étranger, pour entretenir l'homme célèbre
-pendant qu'il donnait la chasse au pouvoir.
-
-Jusqu'à présent peu de peintres ont abordé le tableau de l'amour
-comme il est dans les hautes sphères sociales, plein de grandeurs et de
-misères secrètes, terrible en ses désirs réprimés par les plus sots,
-par les plus vulgaires accidents, rompu souvent par la lassitude.
-Peut-être le verra-t-on ici par quelques échappées. Dès le lendemain
-du bal donné par lady Dudley, sans avoir fait ni reçu la plus timide
-déclaration, Marie se croyait aimée de Raoul, selon le programme de
-ses rêves, et Raoul se savait choisi pour amant par Marie. Quoique ni
-l'un ni l'autre ne fussent arrivés à ce déclin où les hommes et les
-femmes abrègent les préliminaires, tous deux allèrent rapidement au
-but. Raoul, rassasié de jouissances, tendait au monde idéal; tandis que
-Marie, à qui la pensée d'une faute était loin de venir, n'imaginait
-pas qu'elle pût en sortir. Ainsi aucun amour ne fut, en fait, plus
-innocent ni plus pur que l'amour de Raoul et de Marie; mais aucun ne
-fut plus emporté ni plus délicieux en pensée. La comtesse avait été
-prise par des idées dignes du temps de la chevalerie, mais complétement
-modernisées. Dans l'esprit de son rôle, la répugnance de son mari pour
-Nathan n'était plus un obstacle à son amour. Moins Raoul eût mérité
-d'estime, plus elle eût été grande. La conversation enflammée du poète
-avait eu plus de retentissement dans son sein que dans son coeur. La
-Charité s'était éveillée à la voix du Désir. Cette reine des vertus
-sanctionna presque aux yeux de la comtesse les émotions, les plaisirs,
-l'action violente de l'amour. Elle trouva beau d'être une Providence
-humaine pour Raoul. Quelle douce pensée! soutenir de sa main blanche et
-faible ce colosse à qui elle ne voulait pas voir des pieds d'argile,
-jeter la vie là où elle manquait, être secrètement la créatrice d'une
-grande fortune, aider un homme de génie à lutter avec le sort et à
-le dompter, lui broder son écharpe pour le tournoi, lui procurer des
-armes, lui donner l'amulette contre les sortiléges et le baume pour
-les blessures! Chez une femme élevée comme le fut Marie, religieuse et
-noble comme elle, l'amour devait être une voluptueuse charité. De là
-vint la raison de sa hardiesse. Les sentiments purs se compromettent
-avec un superbe dédain qui ressemble à l'impudeur des courtisanes.
-Dès que, par une captieuse distinction, elle fut sûre de ne point
-entamer la foi conjugale, la comtesse s'élança donc pleinement dans
-le plaisir d'aimer Raoul. Les moindres choses de la vie lui parurent
-alors charmantes. Son boudoir où elle penserait à lui, elle en fit un
-sanctuaire. Il n'y eut pas jusqu'à sa jolie écritoire qui ne
-réveillât dans son âme les mille plaisirs de la correspondance; elle
-allait avoir à lire, à cacher des lettres, à y répondre. La toilette,
-cette magnifique poésie de la vie féminine, épuisée ou méconnue par
-elle, reparut douée d'une magie inaperçue jusqu'alors. La toilette
-devint tout à coup pour elle ce qu'elle est pour toutes les femmes, une
-manifestation constante de la pensée intime, un langage, un symbole.
-Combien de jouissances dans une parure méditée pour _lui_ plaire, pour
-_lui_ faire honneur! Elle se livra très-naïvement à ces adorables
-gentillesses qui occupent tant la vie des Parisiennes, et qui donnent
-d'amples significations à tout ce que vous voyez chez elles, en elles,
-sur elles. Bien peu de femmes courent chez les marchands de soieries,
-chez les modistes, chez les bons faiseurs dans leur seul intérêt.
-Vieilles, elles ne songent plus à se parer. Lorsqu'en vous promenant
-vous verrez une figure arrêtée pendant un instant devant la glace
-d'une montre, examinez-la bien:--Me trouverait-il mieux avec ceci? est
-une phrase écrite sur les fronts éclaircis, dans les yeux éclatants
-d'espoir, dans le sourire qui badine sur les lèvres.
-
-Le bal de lady Dudley avait eu lieu un samedi soir; le lundi, la
-comtesse vint à l'Opéra, poussée par la certitude d'y voir Raoul.
-Raoul était en effet planté sur un des escaliers qui descendent aux
-stalles d'amphithéâtre. Il baissa les yeux quand la comtesse entra
-dans sa loge. Avec quelles délices madame de Vandenesse remarqua le
-soin nouveau que son amant avait mis à sa toilette! Ce contempteur
-des lois de l'élégance montrait une chevelure soignée, où les parfums
-reluisaient dans les mille contours des boucles; son gilet obéissait
-à la mode, son col était bien noué, sa chemise offrait des plis
-irréprochables. Sous le gant jaune, suivant l'ordonnance en vigueur,
-les mains lui semblèrent très-blanches. Raoul tenait les bras croisés
-sur sa poitrine comme s'il posait pour son portrait, magnifique
-d'indifférence pour toute la salle, plein d'impatience mal contenue.
-Quoique baissés, ses yeux semblaient tournés vers l'appui de velours
-rouge où s'allongeait le bras de Marie. Félix, assis dans l'autre coin
-de la loge, tournait alors le dos à Nathan. La spirituelle comtesse
-s'était placée de manière à plonger sur la colonne contre laquelle
-s'adossait Raoul. En un moment Marie avait donc fait abjurer à cet
-homme d'esprit son cynisme en fait de vêtement. La plus vulgaire comme
-la plus haute femme est enivrée en voyant la première proclamation de
-son pouvoir dans quelqu'une de ces métamorphoses. Tout changement
-est un aveu de servage.--Elles avaient raison, il y a bien du bonheur à
-être comprise, se dit-elle en pensant à ses détestables institutrices.
-Quand les deux amants eurent embrassé la salle par ce rapide coup
-d'oeil qui voit tout, ils échangèrent un regard d'intelligence. Ce
-fut pour l'un et l'autre comme si quelque rosée céleste eût rafraîchi
-leurs coeurs brûlés par l'attente.--Je suis là depuis une heure dans
-l'enfer, et maintenant les cieux s'entr'ouvrent, disaient les yeux de
-Raoul.--Je te savais là, mais suis-je libre? disaient les yeux de la
-comtesse. Les voleurs, les espions, les amants, les diplomates, enfin
-tous les esclaves connaissent seuls les ressources et les réjouissances
-du regard. Eux seuls savent tout ce qu'il tient d'intelligence, de
-douceur, d'esprit, de colère et de scélératesse dans les modifications
-de cette lumière chargée d'âme. Raoul sentit son amour regimbant sous
-les éperons de la nécessité, mais grandissant à la vue des obstacles.
-Entre la marche sur laquelle il perchait et la loge de la comtesse
-Félix de Vandenesse, il y avait à peine trente pieds, et il lui était
-impossible d'annuler cet intervalle. A un homme plein de fougue, et qui
-jusqu'alors avait trouvé peu d'espace entre un désir et le plaisir,
-cet abîme de pied ferme, mais infranchissable, inspirait le désir de
-sauter jusqu'à la comtesse par un bond de tigre. Dans un paroxysme de
-rage, il essaya de tâter le terrain. Il salua visiblement la comtesse,
-qui répondit par une de ces légères inclinations de tête pleines de
-mépris, avec lesquelles les femmes ôtent à leurs adorateurs l'envie de
-recommencer. Le comte Félix se tourna pour voir qui s'adressait à sa
-femme; il aperçut Nathan, ne le salua point, parut lui demander compte
-de son audace, et se retourna lentement en disant quelque phrase par
-laquelle il approuvait sans doute le faux dédain de la comtesse. La
-porte de la loge était évidemment fermée à Nathan, qui jeta sur Félix
-un regard terrible. Ce regard, tout le monde l'eût interprété par
-un des mots de Florine: «Toi, tu ne pourras bientôt plus mettre ton
-chapeau!» Madame d'Espard, l'une des femmes les plus impertinentes
-de ce temps, avait tout vu de sa loge; elle éleva la voix en disant
-quelque insignifiant bravo. Raoul, au-dessus de qui elle était, finit
-par se retourner; il la salua, et reçut d'elle un gracieux sourire qui
-semblait si bien lui dire: «Si l'on vous chasse de là, venez ici!» que
-Raoul quitta sa colonne et vint faire une visite à madame d'Espard. Il
-avait besoin de se montrer là pour apprendre à ce petit monsieur de
-Vandenesse que la Célébrité valait la Noblesse, et que devant
-Nathan toutes les portes armoriées tournaient sur leurs gonds. La
-marquise l'obligea de s'asseoir en face d'elle, sur le devant. Elle
-voulait lui donner la question.
-
---Madame Félix de Vandenesse est ravissante ce soir, lui dit-elle en le
-complimentant de cette toilette comme d'un livre qu'il aurait publié la
-veille.
-
---Oui, dit Raoul avec indifférence, les marabouts lui vont à merveille;
-mais elle y est bien fidèle, elle les avait avant-hier, ajouta-t-il
-d'un air dégagé pour répudier par cette critique la charmante
-complicité dont l'accusait la marquise.
-
---Vous connaissez le proverbe? répondit-elle. Il n'y a pas de bonne
-fête sans lendemain.
-
-Au jeu des reparties, les célébrités littéraires ne sont pas toujours
-aussi fortes que les marquises. Raoul prit le parti de faire la bête,
-dernière ressource des gens d'esprit.
-
---Le proverbe est vrai pour moi, dit-il en regardant la marquise d'un
-air galant.
-
---Mon cher, votre mot vient trop tard pour que je l'accepte,
-répliqua-t-elle en riant. Ne soyez pas si bégueule; allons, vous
-avez trouvé hier matin, au bal, madame de Vandenesse charmante en
-marabouts; elle le sait, elle les a remis pour vous. Elle vous aime,
-vous l'adorez; c'est un peu prompt, mais je ne vois là rien que de
-très naturel. Si je me trompais, vous ne torderiez pas l'un de vos
-gants comme un homme qui enrage d'être à côté de moi, au lieu de se
-trouver dans la loge de son idole, d'où il vient d'être repoussé par
-un dédain officiel, et de s'entendre dire tout bas ce qu'il voudrait
-entendre dire très-haut. Raoul tortillait en effet un de ses gants et
-montrait une main étonnamment blanche.--Elle a obtenu de vous, dit-elle
-en regardant fixement cette main de la façon la plus impertinente, des
-sacrifices que vous ne faisiez pas à la société. Elle doit être ravie
-de son succès, elle en sera sans doute un peu vaine; mais, à sa place,
-je le serais peut-être davantage. Elle n'était que femme d'esprit,
-elle va passer femme de génie. Vous allez nous la peindre dans quelque
-livre délicieux comme vous savez les faire. Mon cher, n'y oubliez pas
-Vandenesse, faites cela pour moi. Vraiment, il est trop sûr de lui.
-Je ne passerais pas cet air radieux au Jupiter Olympien, le seul dieu
-mythologique exempt, dit-on, de tout accident.
-
---Madame, s'écria Raoul, vous me douez d'une âme bien basse, si
-vous me supposez capable de trafiquer de mes sensations, de mon amour.
-Je préférerais à cette lâcheté littéraire la coutume anglaise de passer
-une corde au cou d'une femme et de la mener au marché.
-
---Mais je connais Marie, elle vous le demandera.
-
---Elle en est incapable, dit Raoul avec chaleur.
-
---Vous la connaissez donc bien?
-
-Nathan se mit à rire de lui-même, de lui, faiseur de scènes, qui
-s'était laissé prendre à un jeu de scène.
-
---La comédie n'est plus là, dit-il en montrant la rampe, elle est chez
-vous.
-
-Il prit sa lorgnette et se mit à examiner la salle par contenance.
-
---M'en voulez-vous? dit la marquise en le regardant de côté.
-N'aurais-je pas toujours eu votre secret? Nous ferons facilement la
-paix. Venez chez moi, je reçois tous les mercredis, la chère comtesse
-ne manquera pas une soirée dès qu'elle vous y trouvera. J'y gagnerai.
-Quelquefois je la vois entre quatre et cinq heures, je serai bonne
-femme, je vous joins au petit nombre de favoris que j'admets à cette
-heure.
-
---Hé! bien, dit Raoul, voyez comme est le monde, on vous disait
-méchante.
-
---Moi! dit-elle je le suis à propos. Ne faut-il pas se défendre? Mais
-votre comtesse, je l'adore, vous en serez content, elle est charmante.
-Vous allez être le premier dont le nom sera gravé dans son coeur avec
-cette joie enfantine qui porte tous les amoureux, même les caporaux,
-à graver leur chiffre sur l'écorce des arbres. Le premier amour d'une
-femme est un fruit délicieux. Voyez-vous, plus tard il y a de la
-science dans nos tendresses, dans nos soins. Une vieille femme comme
-moi peut tout dire, elle ne craint plus rien, pas même un journaliste.
-Eh! bien, dans l'arrière-saison nous savons vous rendre heureux; mais
-quand nous commençons à aimer nous sommes heureuses, et nous vous
-donnons ainsi mille plaisirs d'orgueil. Chez nous tout est alors d'un
-inattendu ravissant, le coeur est plein de naïveté. Vous êtes trop
-poète pour ne pas préférer les fleurs aux fruits. Je vous attends dans
-six mois d'ici.
-
-Raoul, comme tous les criminels, entra dans le système des dénégations;
-mais c'était donner des armes à cette rude jouteuse. Empêtré bientôt
-dans les noeuds coulants de la plus spirituelle, de la plus
-dangereuse de ces conversations où excellent les Parisiennes, il
-craignit de se laisser surprendre des aveux que la marquise aurait
-aussitôt exploités dans ses moqueries; il se retira prudemment en
-voyant entrer lady Dudley.
-
---Hé! bien, dit l'Anglaise à la marquise, où en sont-ils?
-
---Ils s'aiment à la folie. Nathan vient de me le dire.
-
---Je l'aurais voulu plus laid, répondit lady Dudley, qui jeta sur le
-comte Félix un regard de vipère. D'ailleurs, il est bien ce que je le
-voulais; il est fils d'un brocanteur juif, mort en banqueroute dans les
-premiers jours de son mariage; mais sa mère était catholique, elle en a
-malheureusement fait un chrétien.
-
-Cette origine que Nathan cache avec tant de soin, lady Dudley venait de
-l'apprendre, elle jouissait d'avance du plaisir qu'elle aurait à tirer
-de là quelque terrible épigramme contre Vandenesse.
-
---Et moi qui viens de l'inviter à venir chez moi! dit la marquise.
-
---Ne l'ai-je pas reçu hier? répondit lady Dudley. Il y a, mon ange, des
-plaisirs qui nous coûtent bien cher.
-
-La nouvelle de la passion mutuelle de Raoul et de madame de Vandenesse
-circula dans le monde pendant cette soirée, non sans exciter des
-réclamations et des incrédulités; mais la comtesse fut défendue par
-ses amies, par lady Dudley, mesdames d'Espard et de Manerville, avec
-une maladroite chaleur qui put donner quelque créance à ce bruit.
-Vaincu par la nécessité, Raoul alla le mercredi soir chez la marquise
-d'Espard, et il y trouva la bonne compagnie qui y venait. Comme Félix
-n'accompagna point sa femme, Raoul put échanger avec Marie quelques
-phrases plus expressives par leur accent que par les idées. La
-comtesse, mise en garde contre la médisance par madame Octave de Camps,
-avait compris l'importance de sa situation en face du monde, et la fit
-comprendre à Raoul.
-
-Au milieu de cette belle assemblée, l'un et l'autre eurent donc pour
-tout plaisir ces sensations alors si profondément savourées que donnent
-les idées, la voix, les gestes, l'attitude d'une personne aimée. L'âme
-s'accroche violemment à des riens. Quelquefois les yeux s'attachent de
-part et d'autre sur le même objet en y incrustant, pour ainsi dire, une
-pensée prise, reprise et comprise. On admire pendant une conversation
-le pied légèrement avancé, la main qui palpite, les doigts occupés à
-quelque bijou frappé, laissé, tourmenté d'une manière significative.
-Ce n'est plus ni les idées, ni le langage, mais les choses
-qui parlent; elles parlent tant que souvent un homme épris laisse à
-d'autres le soin d'apporter une tasse, le sucrier pour le thé, le _je
-ne sais quoi_ que demande la femme qu'il aime, de peur de montrer
-son trouble à des yeux qui semblent ne rien voir et voient tout. Des
-myriades de désirs, de souhaits insensés, de pensées violentes passent
-étouffés dans les regards. Là, les serrements de main dérobés aux mille
-yeux d'argus acquièrent l'éloquence d'une longue lettre et la volupté
-d'un baiser. L'amour se grossit alors de tout ce qu'il se refuse, il
-s'appuie sur tous les obstacles pour se grandir. Enfin ces barrières,
-plus souvent maudites que franchies, sont hachées et jetées au feu pour
-l'entretenir. Là, les femmes peuvent mesurer l'étendue de leur pouvoir
-dans la petitesse à laquelle arrive un immense amour qui se replie
-sur lui-même, se cache dans un regard altéré, dans une contraction
-nerveuse, derrière une banale formule de politesse. Combien de fois,
-sur la dernière marche d'un escalier, n'a-t-on pas récompensé par un
-seul mot les tourments inconnus, le langage insignifiant de toute une
-soirée? Raoul, homme peu soucieux du monde, lâcha sa colère dans le
-discours, et fut étincelant. Chacun entendit les rugissements inspirés
-par la contrariété que les artistes savent si peu supporter. Cette
-fureur à la Roland, cet esprit qui cassait, brisait tout, en se servant
-de l'épigramme comme d'une massue, enivra Marie et amusa le cercle
-comme si l'on eût vu quelque taureau bardé de banderoles en fureur dans
-un cirque espagnol.
-
---Tu auras beau tout abattre, tu ne feras pas la solitude autour de
-toi, lui dit Blondet.
-
-Ce mot rendit à Raoul sa présence d'esprit, il cessa de donner son
-irritation en spectacle. La marquise vint lui offrir une tasse de thé,
-et dit assez haut pour que madame de Vandenesse entendît:--Vous êtes
-vraiment bien amusant, venez donc quelquefois me voir à quatre heures.
-
-Raoul s'offensa du mot amusant, quoiqu'il eût été pris pour servir de
-passe-port à l'invitation. Il se mit à écouter comme ces acteurs qui
-regardent la salle au lieu d'être en scène. Blondet eut pitié de lui.
-
---Mon cher, lui dit-il en l'emmenant dans un coin, tu te tiens dans
-le monde comme si tu étais chez Florine. Ici, on ne s'emporte jamais,
-on ne fait pas de longs articles, on dit de temps en temps un
-mot spirituel, on prend un air calme au moment où l'on éprouve le plus
-d'envie de jeter les gens par les fenêtres, on raille doucement, on
-feint de distinguer la femme que l'on adore, et l'on ne se roule pas
-comme un âne au milieu du grand chemin. Ici, mon cher, on aime suivant
-la formule. Ou enlève madame de Vandenesse, ou montre-toi gentilhomme.
-Tu es trop l'amant d'un de tes livres.
-
-Nathan écoutait la tête baissée, il était comme un lion pris dans des
-toiles.
-
---Je ne remettrai jamais les pieds ici, dit-il. Cette marquise de
-papier mâché me vend son thé trop cher. Elle me trouve amusant! Je
-comprends maintenant pourquoi Saint-Just guillotinait tout ce monde-là!
-
---Tu y reviendras demain.
-
-Blondet avait dit vrai. Les passions sont aussi lâches que cruelles. Le
-lendemain, après avoir longtemps flotté entre: J'irai, je n'irai pas,
-Raoul quitta ses associés au milieu d'une discussion importante, et
-courut au faubourg Saint-Honoré, chez madame d'Espard. En voyant entrer
-le brillant cabriolet de Rastignac, pendant qu'il payait son cocher
-à la porte, la vanité de Nathan fut blessée; il résolut d'avoir un
-élégant cabriolet et le tigre obligé. L'équipage de la comtesse était
-dans la cour. A cette vue, le coeur de Raoul se gonfla de plaisir.
-Marie marchait sous la pression de ses désirs avec la régularité d'une
-aiguille d'horloge animée par son ressort. Elle était au coin de la
-cheminée, dans le petit salon, étendue dans un fauteuil. Au lieu de
-regarder Nathan quand on l'annonça, elle le contempla dans la glace,
-sûre que la maîtresse de la maison se tournerait vers lui. Traqué
-comme il l'est dans le monde, l'amour est obligé d'avoir recours à
-ces petites ruses: il donne la vie aux miroirs, aux manchons, aux
-éventails, à une foule de choses dont l'utilité n'est pas tout d'abord
-démontrée et dont beaucoup de femmes usent sans s'en servir.
-
---Monsieur le ministre, dit madame d'Espard en s'adressant à Nathan et
-lui présentant de Marsay par un regard, soutenait, au moment où vous
-entriez, que les royalistes et les républicains s'entendent; vous devez
-en savoir quelque chose, vous?
-
---Quand cela serait, dit Raoul, où est le mal? Nous haïssons le même
-objet, nous sommes d'accord dans notre haine, nous différons dans notre
-amour. Voilà tout.
-
---Cette alliance est au moins bizarre, dit de Marsay en
-enveloppant d'un coup d'oeil la comtesse, Félix et Raoul.
-
---Elle ne durera pas, dit Rastignac qui pensait un peu trop à la
-politique comme tous les nouveaux venus.
-
---Qu'en dites-vous, ma chère amie? demanda madame d'Espard à la
-comtesse.
-
---Je n'entends rien à la politique.
-
---Vous vous y mettrez, madame, dit de Marsay, et vous serez alors
-doublement notre ennemie.
-
-Nathan et Marie ne comprirent le mot que quand de Marsay fut parti.
-Rastignac le suivit, et madame d'Espard les accompagna jusqu'à la porte
-de son premier salon. Les deux amants ne pensèrent plus aux épigrammes
-du ministre, ils se voyaient riches de quelques minutes. Marie tendit
-sa main vivement dégantée à Raoul, qui la prit et la baisa comme s'il
-n'avait eu que dix-huit ans. Les yeux de la comtesse exprimaient une
-noble tendresse si entière que Raoul eut aux yeux cette larme que
-trouvent toujours à leur service les hommes à tempérament nerveux.
-
---Où vous voir, où pouvoir vous parler? dit-il. Je mourrais s'il
-fallait toujours déguiser ma voix, mon regard, mon coeur, mon amour.
-
-Émue par cette larme, Marie promit d'aller se promener au bois toutes
-les fois que le temps ne serait pas détestable. Cette promesse causa
-plus de bonheur à Raoul que ne lui en avait donné Florine pendant cinq
-ans.
-
---J'ai tant de choses à vous dire! Je souffre tant du silence auquel
-nous sommes condamnés!
-
-La comtesse le regardait avec ivresse sans pouvoir répondre, quand la
-marquise rentra.
-
---Comment, vous n'avez rien su répondre à de Marsay? dit-elle en
-entrant.
-
---On doit respecter les morts, répondit Raoul. Ne voyez-vous pas qu'il
-expire? Rastignac est son garde-malade, il espère être mis sur le
-testament.
-
-La comtesse feignit d'avoir des visites à faire et voulut sortir pour
-ne pas se compromettre. Pour ce quart d'heure, Raoul avait sacrifié
-son temps le plus précieux et ses intérêts les plus palpitants. Marie
-ignorait encore les détails de cette vie d'oiseau sur la branche,
-mêlée aux affaires les plus compliquées, au travail le plus exigeant.
-Quand deux êtres unis par un éternel amour mènent une vie resserrée
-chaque jour par les noeuds de la confidence, par l'examen en commun
-des difficultés surgies; quand deux coeurs échangent le soir ou le
-matin leurs regrets, comme la bouche échange les soupirs, s'attendent
-dans de mêmes anxiétés, palpitent ensemble à la vue d'un obstacle, tout
-compte alors: une femme sait combien d'amour dans un retard évité,
-combien d'efforts dans une course rapide; elle s'occupe, va, vient,
-espère, s'agite avec l'homme occupé, tourmenté; ses murmures, elle
-les adresse aux choses; elle ne doute plus, elle connaît et apprécie
-les détails de la vie. Mais au début d'une passion où tant d'ardeur,
-de défiances, d'exigences se déploient, où l'on ne se sait ni l'un ni
-l'autre; mais auprès des femmes oisives, à la porte desquelles l'amour
-doit être toujours en faction; mais auprès de celles qui s'exagèrent
-leur dignité et veulent être obéies en tout, même quand elles ordonnent
-une faute à ruiner un homme, l'amour comporte à Paris, dans notre
-époque, des travaux impossibles. Les femmes du monde sont restées sous
-l'empire des traditions du dix-huitième siècle où chacun avait une
-position sûre et définie. Peu de femmes connaissent les embarras de
-l'existence chez la plupart des hommes, qui tous ont une position à se
-faire, une gloire en train, une fortune à consolider. Aujourd'hui, les
-gens dont la fortune est assise se comptent, les vieillards seuls ont
-le temps d'aimer, les jeunes gens rament sur les galères de l'ambition
-comme y ramait Nathan. Les femmes, encore peu résignées à ce changement
-dans les moeurs, prêtent le temps qu'elles ont de trop à ceux qui
-n'en ont pas assez; elles n'imaginent pas d'autres occupations, d'autre
-but que les leurs. Quand l'amant aurait vaincu l'hydre de Lerne pour
-arriver, il n'a pas le moindre mérite; tout s'efface devant le bonheur
-de le voir; elles ne lui savent gré que de leurs émotions, sans
-s'informer de ce qu'elles coûtent. Si elles ont inventé dans leurs
-heures oisives un de ces stratagèmes qu'elles ont à commandement, elles
-le font briller comme un bijou. Vous avez tordu les barres de fer de
-quelque nécessité tandis qu'elles chaussaient la mitaine, endossaient
-le manteau d'une ruse: à elles la palme, et ne la leur disputez point.
-Elles ont raison d'ailleurs, comment ne pas tout briser pour une femme
-qui brise tout pour vous? elles exigent autant qu'elles donnent. Raoul
-aperçut en revenant combien il lui serait difficile de mener un amour
-dans le monde, le char à dix chevaux du journalisme, ses pièces
-au théâtre et ses affaires embourbées.
-
---Le journal sera détestable ce soir, dit-il en s'en allant, il n'y
-aura pas d'article de moi, et pour un second numéro encore!
-
-Madame Félix de Vandenesse alla trois fois au bois de Boulogne sans
-y voir Raoul, elle revenait désespérée, inquiète. Nathan ne voulait
-pas s'y montrer autrement que dans l'éclat d'un prince de la presse.
-Il employa toute la semaine à chercher deux chevaux, un cabriolet
-et un tigre convenables, à convaincre ses associés de la nécessité
-d'épargner un temps aussi précieux que le sien, et à faire imputer
-son équipage sur les frais généraux du journal. Ses associés, Massol
-et du Tillet, accédèrent si complaisamment à sa demande, qu'il les
-trouva les meilleurs enfants du monde. Sans ce secours, la vie eût été
-impossible à Raoul; elle devint d'ailleurs si rude, quoique mélangée
-par les plaisirs les plus délicats de l'amour idéal, que beaucoup de
-gens, même les mieux constitués, n'eussent pu suffire à de telles
-dissipations. Une passion violente et heureuse prend déjà beaucoup de
-place dans une existence ordinaire; mais quand elle s'attaque à une
-femme posée comme madame de Vandenesse, elle devait dévorer la vie
-d'un homme occupé comme Raoul. Voici les obligations que sa passion
-inscrivait avant toutes les autres. Il lui fallait se trouver presque
-chaque jour à cheval au bois de Boulogne, entre deux et trois heures,
-dans la tenue du plus fainéant gentleman. Il apprenait là dans quelle
-maison, à quel théâtre il reverrait, le soir, madame de Vandenesse.
-Il ne quittait les salons que vers minuit, après avoir happé quelques
-phrases long-temps attendues, quelques bribes de tendresse dérobées
-sous la table, entre deux portes, ou en montant en voiture. La plupart
-du temps, Marie, qui l'avait lancé dans le grand monde, le faisait
-inviter à dîner dans certaines maisons où elle allait. N'était-ce pas
-tout simple? Par orgueil, entraîné par sa passion, Raoul n'osait parler
-de ses travaux. Il devait obéir aux volontés les plus capricieuses de
-cette innocente souveraine, et suivre les débats parlementaires, le
-torrent de la politique, veiller à la direction du journal, et mettre
-en scène deux pièces dont les recettes étaient indispensables. Il
-suffisait que madame de Vandenesse fît une petite moue quand il voulait
-se dispenser d'être à un bal, à un concert, à une promenade, pour qu'il
-sacrifiât ses intérêts à son plaisir. En quittant le monde entre une
-heure et deux heures du matin, il revenait travailler jusqu'à
-huit ou neuf heures, il dormait à peine, se réveillait pour concerter
-les opinions du journal avec les gens influents desquels il dépendait,
-pour débattre les mille et une affaires intérieures. Le journalisme
-touche à tout dans cette époque, à l'industrie, aux intérêts publics
-et privés, aux entreprises nouvelles, à tous les amours-propres de la
-littérature et à ses produits. Quand harassé, fatigué, Nathan courait
-de son bureau de rédaction au Théâtre, du Théâtre à la Chambre, de la
-Chambre chez quelques créanciers, il devait se présenter calme, heureux
-devant Marie, galoper à sa portière avec le laisser-aller d'un homme
-sans soucis et qui n'a d'autres fatigues que celles du bonheur. Quand,
-pour prix de tant de dévouements ignorés, il n'eut que les plus douces
-paroles, les certitudes les plus mignonnes d'un attachement éternel,
-d'ardents serrements de main obtenus pendant quelques secondes de
-solitude, des mots passionnés en échange des siens, il trouva quelque
-duperie à laisser ignorer le prix énorme avec lequel il payait ces
-_menus suffrages_, auraient dit nos pères. L'occasion de s'expliquer ne
-se fit pas attendre. Par une belle journée du mois d'avril, la comtesse
-accepta le bras de Nathan dans un endroit écarté du bois de Boulogne;
-elle avait à lui faire une de ces jolies querelles à propos de ces
-riens sur lesquels les femmes savent bâtir des montagnes. Au lieu
-de l'accueillir le sourire sur les lèvres, le front illuminé par le
-bonheur, les yeux animés de quelque pensée fine et gaie, elle se montra
-grave et sérieuse.
-
---Qu'avez-vous? lui dit Nathan.
-
---Ne vous occupez pas de ces riens, dit-elle; vous devez savoir que les
-femmes sont des enfants.
-
---Vous aurais-je déplu?
-
---Serais-je ici?
-
---Mais vous ne me souriez pas, vous ne paraissez pas heureuse de me
-voir.
-
---Je vous boude, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant de cet air
-soumis par lequel les femmes se posent en victimes.
-
-Nathan fit quelques pas dans une appréhension qui lui serrait le
-coeur et l'attristait.
-
---Ce sera, dit-il après un moment de silence, quelques-unes de ces
-craintes frivoles, de ces soupçons nuageux que vous mettez au-dessus
-des plus grandes choses de la vie; vous avez l'art de faire pencher le
-monde en y jetant un brin de paille, un fétu!
-
---De l'ironie?... Je m'y attendais, dit-elle en baissant la tête.
-
---Marie, ne vois-tu pas, mon ange, que j'ai dit ces paroles pour
-t'arracher ton secret?
-
---Mon secret sera toujours un secret, même après vous avoir été confié.
-
---Eh! bien, dis....
-
---Je ne suis pas aimée, reprit-elle en lui lançant ce regard oblique
-et fin par lequel les femmes interrogent si malicieusement l'homme
-qu'elles veulent tourmenter.
-
---Pas aimée?... s'écria Nathan.
-
---Oui, vous vous occupez de trop de choses. Que suis-je au milieu de
-tout ce mouvement? oubliée à tout propos. Hier, je suis venue au bois,
-je vous y ai attendu...
-
---Mais...
-
---J'avais mis une nouvelle robe pour vous, et vous n'êtes pas venu, où
-étiez-vous?
-
---Mais...
-
---Je ne le savais pas. Je vais chez madame d'Espard, je ne vous y
-trouve point.
-
---Mais...
-
---Le soir, à l'Opéra, mes yeux n'ont pas quitté le balcon. Chaque fois
-que la porte s'ouvrait, c'était des palpitations à me briser le coeur.
-
---Mais...
-
---Quelle soirée! Vous ne vous doutez pas de ces tempêtes du coeur.
-
---Mais...
-
---La vie s'use à ces émotions...
-
---Mais...
-
---Eh! bien, dit-elle.
-
---Oui, la vie s'use dit Nathan, et vous aurez en quelques mois dévoré
-la mienne. Vos reproches insensés m'arrachent aussi mon secret, dit-il.
-Ah! vous n'êtes pas aimée?... vous l'êtes trop.
-
-Il peignit vivement sa situation, raconta ses veilles, détailla ses
-obligations à heure fixe, la nécessité de réussir, les insatiables
-exigences d'un journal où l'on était tenu de juger, avant tout le
-monde, les événements sans se tromper sous peine de perdre son pouvoir,
-enfin combien d'études rapides sur les questions qui passaient aussi
-rapidement que des nuages à cette époque dévorante.
-
-Raoul eut tort en un moment. La marquise d'Espard le lui avait
-dit: rien de plus naïf qu'un premier amour. Il se trouva bientôt que la
-comtesse était coupable d'aimer trop. Une femme aimante répond à tout
-avec une jouissance, avec un aveu ou un plaisir. En voyant se dérouler
-cette vie immense, la comtesse fut saisie d'admiration. Elle avait fait
-Nathan très-grand, elle le trouva sublime. Elle s'accusa d'aimer trop,
-le pria de venir à ses heures; elle aplatit ces travaux d'ambitieux
-par un regard levé vers le ciel. Elle attendrait! Désormais elle
-sacrifierait ses jouissances. En voulant n'être qu'un marchepied, elle
-était un obstacle!... elle pleura de désespoir.
-
---Les femmes, dit-elle les larmes aux yeux, ne peuvent donc qu'aimer,
-les hommes ont mille moyens d'agir; nous autres, nous ne pouvons que
-penser, prier, adorer.
-
-Tant d'amour voulait une récompense. Elle regarda, comme un rossignol
-qui veut descendre de sa branche à une source, si elle était seule
-dans la solitude, si le silence ne cachait aucun témoin; puis elle
-leva la tête vers Raoul, qui pencha la sienne; elle lui laissa prendre
-un baiser, le premier, le seul qu'elle dût donner en fraude, et se
-sentit plus heureuse en ce moment qu'elle ne l'avait été depuis cinq
-années. Raoul trouva toutes ses peines payées. Tous deux marchaient
-sans trop savoir où, sur le chemin d'Auteuil à Boulogne; ils furent
-obligés de revenir à leurs voitures en allant de ce pas égal et cadencé
-que connaissent les amants. Raoul avait foi dans ce baiser livré avec
-la facilité décente que donne la sainteté du sentiment. Tout le mal
-venait du monde, et non de cette femme si entièrement à lui. Raoul ne
-regretta plus les tourments de sa vie enragée, que Marie devait oublier
-au feu de son premier désir, comme toutes les femmes qui ne voient pas
-à toute heure les terribles débats de ces existences exceptionnelles.
-En proie à cette admiration reconnaissante qui distingue la passion
-de la femme, Marie courait d'un pas délibéré, leste, sur le sable fin
-d'une contre-allée, disant, comme Raoul, peu de paroles, mais senties
-et portant coup. Le ciel était pur, les gros arbres bourgeonnaient,
-et quelques pointes vertes animaient déjà leurs mille pinceaux bruns.
-Les arbustes, les bouleaux, les saules, les peupliers, montraient leur
-premier, leur tendre feuillage encore diaphane. Aucune âme ne résiste
-à de pareilles harmonies. L'amour expliquait la Nature à la comtesse
-comme il lui avait expliqué la Société.
-
---Je voudrais que vous n'eussiez jamais aimé que moi! dit-elle.
-
---Votre voeu est réalisé, répondit Raoul. Nous nous sommes révélé
-l'un à l'autre le véritable amour.
-
-Il disait vrai. En se posant devant ce jeune coeur en homme pur,
-Raoul s'était pris à ses phrases panachées de beaux sentiments.
-D'abord purement spéculatrice et vaniteuse, sa passion était devenue
-sincère. Il avait commencé par mentir, il finissait par dire vrai. Il
-y a d'ailleurs chez tout écrivain un sentiment difficilement étouffé
-qui le porte à l'admiration du beau moral. Enfin, à force de faire
-des sacrifices, un homme s'intéresse à l'être qui les exige. Les
-femmes du monde, de même que les courtisanes, ont l'instinct de cette
-vérité; peut-être même la pratiquent-elles sans la connaître. Aussi
-la comtesse, après son premier élan de reconnaissance et de surprise,
-fut-elle charmée d'avoir inspiré tant de sacrifices, d'avoir fait
-surmonter tant de difficultés. Elle était aimée d'un homme digne
-d'elle. Raoul ignorait à quoi l'engagerait sa fausse grandeur; car les
-femmes ne permettent pas à leur amant de descendre de son piédestal. On
-ne pardonne pas à un dieu la moindre petitesse. Marie ne savait pas le
-mot de cette énigme que Raoul avait dit à ses amis au souper chez Véry.
-La lutte de cet écrivain parti des rangs inférieurs avait occupé les
-dix premières années de sa jeunesse; il voulait être aimé par une des
-reines du beau monde. La vanité, sans laquelle l'amour est bien faible,
-a dit Champfort, soutenait sa passion et devait l'accroître de jour en
-jour.
-
---Vous pouvez me jurer, dit Marie, que vous n'êtes et ne serez jamais à
-aucune femme?
-
---Il n'y aurait pas plus de temps dans ma vie pour une autre femme que
-de place dans mon coeur, répondit-il sans croire faire un mensonge,
-tant il méprisait Florine.
-
---Je vous crois, dit-elle.
-
-Arrivés dans l'allée où stationnaient les voitures, Marie quitta le
-bras de Nathan, qui prit une attitude respectueuse comme s'il venait de
-la rencontrer; il l'accompagna chapeau bas jusqu'à sa voiture; puis il
-la suivit par l'avenue Charles X en humant la poussière que faisait la
-calèche, en regardant les plumes en saule pleureur que le vent agitait
-en dehors. Malgré les nobles renonciations de Marie, Raoul, excité
-par sa passion, se trouva partout où elle était; il adorait l'air à
-la fois mécontent et heureux que prenait la comtesse pour le
-gronder sans le pouvoir en lui voyant dissiper ce temps qui lui était
-si nécessaire. Marie prit la direction des travaux de Raoul, elle lui
-intima des ordres formels sur l'emploi de ses heures, demeura chez
-elle pour lui ôter tout prétexte de dissipation. Elle lisait tous les
-matins le journal, et devint le héraut de la gloire d'Étienne Lousteau,
-le feuilletoniste, qu'elle trouvait ravissant, de Félicien Vernou, de
-Claude Vignon, de tous les rédacteurs. Elle donna le conseil à Raoul
-de rendre justice à de Marsay quand il mourut, et lut avec ivresse le
-grand et bel éloge que Raoul fit du ministre mort, tout en blâmant son
-machiavélisme et sa haine pour les masses. Elle assista naturellement,
-à l'avant-scène du Gymnase, à la première représentation de la pièce
-sur laquelle Nathan comptait pour soutenir son entreprise, et dont le
-succès parut immense. Elle fut la dupe des applaudissements achetés.
-
---Vous n'êtes pas venue dire adieu aux Italiens? lui demanda lady
-Dudley chez laquelle elle se rendit après cette représentation.
-
---Non, je suis allée au Gymnase. On donnait une première représentation.
-
---Je ne puis souffrir le vaudeville. Je suis pour cela comme Louis XIV
-pour les Téniers, dit lady Dudley.
-
---Moi, répondit madame d'Espard, je trouve que les auteurs ont fait
-des progrès. Les vaudevilles sont aujourd'hui de charmantes comédies,
-pleines d'esprit, qui demandent beaucoup de talent, et je m'y amuse
-fort.
-
---Les acteurs sont d'ailleurs excellents, dit Marie. Ceux du Gymnase
-ont très-bien joué ce soir; la pièce leur plaisait, le dialogue est
-fin, spirituel.
-
---Comme celui de Beaumarchais, dit lady Dudley.
-
---Monsieur Nathan n'est point encore Molière; mais.... dit madame
-d'Espard en regardant la comtesse.
-
---Il fait des vaudevilles, dit madame Charles de Vandenesse.
-
---Et défait des ministères, reprit madame de Manerville.
-
-La comtesse garda le silence; elle cherchait à répondre par des
-épigrammes acérées; elle se sentait le coeur agité par des mouvements
-de rage; elle ne trouva rien de mieux que dire:--Il en fera peut-être.
-
-Toutes les femmes échangèrent un regard de mystérieuse intelligence.
-Quand Marie de Vandenesse partit, Moïna de Saint-Héreen s'écria:--Mais
-elle adore Nathan!
-
---Elle ne fait pas de cachotteries, dit madame d'Espard.
-
-Le mois de mai vint, Vandenesse emmena sa femme à sa terre où elle
-ne fut consolée que par les lettres passionnées de Raoul, à qui elle
-écrivit tous les jours.
-
-L'absence de la comtesse aurait pu sauver Raoul du gouffre dans
-lequel il avait mis le pied, si Florine eût été près de lui; mais il
-était seul, au milieu d'amis devenus ses ennemis secrets dès qu'il
-eut manifesté l'intention de les dominer. Ses collaborateurs le
-haïssaient momentanément, prêts à lui tendre la main et à le consoler
-en cas de chute, prêts à l'adorer en cas de succès. Ainsi va le monde
-littéraire. On n'y aime que ses inférieurs. Chacun est l'ennemi de
-quiconque tend à s'élever. Cette envie générale décuple les chances
-des gens médiocres, qui n'excitent ni l'envie ni le soupçon, font
-leur chemin à la manière des taupes, et, quelque sots qu'ils soient,
-se trouvent casés au _Moniteur_ dans trois ou quatre places au moment
-où les gens de talent se battent encore à la porte pour s'empêcher
-d'entrer. La sourde inimitié de ces prétendus amis, que Florine aurait
-dépistée avec la science innée des courtisanes pour deviner le vrai
-entre mille hypothèses, n'était pas le plus grand danger de Raoul.
-Ses deux associés, Massol l'avocat et du Tillet le banquier, avaient
-médité d'atteler son ardeur au char dans lequel ils se prélassaient,
-de l'évincer dès qu'il serait hors d'état de nourrir le journal, ou
-de le priver de ce grand pouvoir au moment où ils voudraient en user.
-Pour eux, Nathan représentait une certaine somme à dévorer, une force
-littéraire de la puissance de dix plumes à employer. Massol, un de
-ces avocats qui prennent la faculté de parler indéfiniment pour de
-l'éloquence, qui possèdent le secret d'ennuyer en disant tout, la peste
-des assemblées où ils rapetissent toute chose, et qui veulent devenir
-des personnages à tout prix, ne tenait plus à être garde des sceaux;
-il en avait vu passer cinq ou six en quatre ans, il s'était dégoûté de
-la simarre. Comme monnaie du portefeuille, il voulut une chaire dans
-l'Instruction Publique, une place au conseil d'État, le tout assaisonné
-de la croix de la Légion-d'Honneur. Du Tillet et le baron de Nucingen
-lui avaient garanti la croix et sa nomination de maître des requêtes
-s'il entrait dans leurs vues; il les trouva plus en position de
-réaliser leurs promesses que Nathan, et il leur obéissait aveuglément.
-Pour mieux abuser Raoul, ces gens-là lui laissaient exercer le pouvoir
-sans contrôle. Du Tillet n'usait du journal que dans ses intérêts
-d'agiotage, auxquels Raoul n'entendait rien; mais il avait déjà
-fait savoir par le baron de Nucingen à Rastignac que la feuille serait
-tacitement complaisante au pouvoir, sous la seule condition d'appuyer
-sa candidature en remplacement de monsieur de Nucingen, futur pair
-de France, et qui avait été élu dans une espèce de bourg pourri, un
-collége à peu d'électeurs, où le journal fut envoyé gratis à profusion.
-Ainsi Raoul était joué par le banquier et par l'avocat, qui le voyaient
-avec un plaisir infini trônant au journal, y profitant de tous les
-avantages, percevant tous les fruits d'amour-propre ou autres. Nathan,
-enchanté d'eux, les trouvait, comme lors de sa demande de fonds
-équestres, les meilleurs enfants du monde, il croyait les jouer. Jamais
-les hommes d'imagination, pour lesquels l'espérance est le fond de la
-vie, ne veulent se dire qu'en affaires le moment le plus périlleux est
-celui où tout va selon leurs souhaits. Ce fut un moment de triomphe
-dont profita d'ailleurs Nathan, qui se produisit alors dans le monde
-politique et financier; du Tillet le présenta chez Nucingen. Madame
-de Nucingen accueillit Raoul à merveille, moins pour lui que pour
-madame de Vandenesse; mais quand elle lui toucha quelques mots de la
-comtesse, il crut faire merveille, en faisant de Florine un paravent;
-il s'étendit avec une fatuité généreuse sur ses relations avec
-l'actrice, impossibles à rompre. Quitte-t-on un bonheur certain pour
-les coquetteries du faubourg Saint-Germain? Nathan, joué par Nucingen
-et Rastignac, par du Tillet et Blondet, prêta son appui fastueusement
-aux doctrinaires pour la formation d'un de leurs cabinets éphémères.
-Puis, pour arriver pur aux affaires, il dédaigna par ostentation de se
-faire avantager dans quelques entreprises qui se formèrent à l'aide
-de sa feuille, lui qui ne regardait pas à compromettre ses amis, et à
-se comporter peu délicatement avec quelques industriels dans certains
-moments critiques. Ces contrastes, engendrés par sa vanité, par son
-ambition, se retrouvent dans beaucoup d'existences semblables. Le
-manteau doit être splendide pour le public, on prend du drap chez ses
-amis pour en boucher les trous. Néanmoins, deux mois après le départ
-de la comtesse, Raoul eut un certain quart d'heure de Rabelais qui
-lui causa quelques inquiétudes au milieu de son triomphe. Du Tillet
-était en avance de cent mille francs. L'argent donné par Florine, le
-tiers de sa première mise de fonds, avait été dévoré par le fisc, par
-les frais de premier établissement qui furent énormes. Il fallait
-prévoir l'avenir. Le banquier favorisa l'écrivain en prenant pour
-cinquante mille francs de lettres de change à quatre mois. Du Tillet
-tenait ainsi Raoul par le licou de la lettre de change. Au moyen de
-ce supplément, les fonds du journal furent faits pour six mois. Aux
-yeux de quelques écrivains, six mois sont une éternité. D'ailleurs,
-à coups d'annonces, à force de voyageurs, en offrant des avantages
-illusoires aux abonnés, on en avait racolé deux mille. Ce demi-succès
-encourageait à jeter les billets de banque dans ce brasier. Encore un
-peu de talent, vienne un procès politique, une apparente persécution,
-et Raoul devenait un de ces condottieri modernes dont l'encre vaut
-aujourd'hui la poudre à canon d'autrefois. Malheureusement, cet
-arrangement était pris quand Florine revint avec environ cinquante
-mille francs. Au lieu de se créer un fonds de réserve, Raoul, sûr
-du succès en le voyant nécessaire, humilié déjà d'avoir accepté de
-l'argent de l'actrice, se sentant intérieurement grandi par son amour,
-ébloui par les captieux éloges de ses courtisans, abusa Florine sur
-sa position et la força d'employer cette somme à remonter sa maison.
-Dans les circonstances présentes, une magnifique représentation
-devenait une nécessité. L'actrice, qui n'avait pas besoin d'être
-excitée, s'embarrassa de trente mille francs de dettes. Florine eut
-une délicieuse maison tout entière à elle, rue Pigale, où revint son
-ancienne société. La maison d'une fille posée comme Florine était un
-terrain neutre, très favorable aux ambitieux politiques qui traitaient,
-comme Louis XIV chez les Hollandais, sans Raoul, chez Raoul. Nathan
-avait réservé à l'actrice pour sa rentrée une pièce dont le principal
-rôle lui allait admirablement. Ce drame-vaudeville devait être l'adieu
-de Raoul au théâtre. Les journaux, à qui cette complaisance pour Raoul
-ne coûtait rien, préméditèrent une telle ovation à Florine, que la
-Comédie-Française parla d'un engagement. Les feuilletons montraient
-dans Florine l'héritière de mademoiselle Mars. Ce triomphe étourdit
-assez l'actrice pour l'empêcher d'étudier le terrain sur lequel
-marchait Nathan; elle vécut dans un monde de fêtes et de festins.
-Reine de cette cour pleine de solliciteurs empressés autour d'elle,
-qui pour son livre, qui pour sa pièce, qui pour sa danseuse, qui pour
-son théâtre, qui pour son entreprise, qui pour une réclame, elle se
-laissait aller à tous les plaisirs du pouvoir de la presse en y voyant
-l'aurore du crédit ministériel. A entendre ceux qui vinrent chez elle,
-Nathan était un grand homme politique. Nathan avait eu raison dans
-son entreprise, il serait député certainement ministre, pendant
-quelque temps, comme tant d'autres. Les actrices disent rarement non
-à ce qui les flatte. Florine avait trop de talent dans le feuilleton
-pour se défier du journal et de ceux qui le faisaient. Elle connaissait
-trop peu le mécanisme de la presse pour s'inquiéter des moyens. Les
-filles de la trempe de Florine ne voient jamais que les résultats.
-Quant à Nathan, il crut, dès lors, qu'à la prochaine session il
-arriverait aux affaires, avec deux anciens journalistes dont l'un
-alors ministre cherchait à évincer ses collègues pour se consolider.
-Après six mois d'absence, Nathan retrouva Florine avec plaisir et
-retomba nonchalamment dans ses habitudes. La lourde trame de cette
-vie, il la broda secrètement des plus belles fleurs de sa passion
-idéale et des plaisirs qu'y semait Florine. Ses lettres à Marie étaient
-des chefs-d'oeuvre d'amour, de grâce et de style. Nathan faisait
-d'elle la lumière de sa vie, il n'entreprenait rien sans consulter son
-bon génie. Désolé d'être du côté populaire, il voulait par moments
-embrasser la cause de l'aristocratie; mais, malgré son habitude des
-tours de force, il voyait une impossibilité absolue à sauter de gauche
-à droite; il était plus facile de devenir ministre. Les précieuses
-lettres de Marie étaient déposées dans un de ces portefeuilles à
-secret offerts par Huret ou Fichet, un de ces deux mécaniciens qui
-se battaient à coups d'annonces et d'affiches dans Paris à qui
-ferait les serrures les plus impénétrables et les plus discrètes. Ce
-portefeuille restait dans le nouveau boudoir de Florine, où travaillait
-Raoul. Personne n'est plus facile à tromper qu'une femme à qui l'on a
-l'habitude de tout dire; elle ne se défie de rien, elle croit tout voir
-et tout savoir. D'ailleurs, depuis son retour, l'actrice assistait à la
-vie de Nathan et n'y trouvait aucune irrégularité. Jamais elle n'eût
-imaginé que ce portefeuille, à peine entrevu, serré sans affectation,
-contînt des trésors d'amour, les lettres d'une rivale que, selon la
-demande de Raoul, la comtesse adressait au bureau du journal. La
-situation de Nathan paraissait donc extrêmement brillante. Il avait
-beaucoup d'amis. Deux pièces faites en collaboration et qui venaient
-de réussir fournissaient à son luxe et lui ôtaient tout souci pour
-l'avenir. D'ailleurs, il ne s'inquiétait en aucune manière de sa dette
-envers du Tillet, son ami.
-
---Comment se défier d'un ami? disait-il quand en certains moments
-Blondet se laissait aller à des doutes, entraîné par son habitude de
-tout analyser.
-
---Mais nous n'avons pas besoin de nous méfier de nos ennemis,
-disait Florine.
-
-Nathan défendait du Tillet. Du Tillet était le meilleur, le plus
-facile, le plus probe des hommes. Cette existence de danseur de corde
-sans balancier eût effrayé tout le monde, même un indifférent, s'il en
-eût pénétré le mystère; mais du Tillet la contemplait avec le stoïcisme
-et l'oeil sec d'un parvenu. Il y avait dans l'amicale bonhomie de ses
-procédés avec Nathan d'atroces railleries. Un jour, il lui serrait la
-main en sortant de chez Florine, et le regardait monter en cabriolet.
-
---Ça va au bois de Boulogne avec un train magnifique, dit-il à
-Lousteau, l'envieux par excellence, et ça sera peut-être dans six mois
-à Clichy.
-
---Lui? Jamais! s'écria Lousteau; Florine est là.
-
---Qui te dit, mon petit, qu'il la conservera? Quant à toi, qui le vaux
-mille fois, tu seras sans doute notre rédacteur en chef dans six mois.
-
-En octobre, les lettres de change échurent, du Tillet les renouvela
-gracieusement, mais à deux mois, augmentées de l'escompte et d'un
-nouveau prêt. Sûr de la victoire, Raoul puisait à même les sacs.
-Madame Félix de Vandenesse devait revenir dans quelques jours, un mois
-plus tôt que de coutume, ramenée par un désir effréné de voir Nathan,
-qui ne voulut pas être à la merci d'un besoin d'argent au moment où
-il reprendrait sa vie militante. La correspondance, où la plume est
-toujours plus hardie que la parole, où la pensée revêtue de ses fleurs
-aborde tout et peut tout dire, avait fait arriver la comtesse au plus
-haut degré d'exaltation; elle voyait en Raoul l'un des plus beaux
-génies de l'époque, un coeur exquis et méconnu, sans souillure et
-digne d'adoration; elle le voyait avançant une main hardie sur le
-festin du pouvoir. Bientôt cette parole si belle en amour tonnerait à
-la tribune. Marie ne vivait plus que de cette vie à cercles entrelacés,
-comme ceux d'une sphère, et au centre desquels est le monde. Sans
-goût pour les tranquilles félicités du ménage, elle recevait les
-agitations de cette vie à tourbillons, communiquées par une plume
-habile et amoureuse; elle baisait ces lettres écrites au milieu des
-batailles livrées par la presse, prélevées sur des heures studieuses;
-elle sentait tout leur prix; elle était sûre d'être aimée uniquement,
-de n'avoir que la gloire et l'ambition pour rivales; elle trouvait au
-fond de sa solitude à employer toutes ses forces, elle était
-heureuse d'avoir bien choisi: Nathan était un ange. Heureusement sa
-retraite à sa terre et les barrières qui existaient entre elle et
-Raoul avaient éteint les médisances du monde. Durant les derniers
-jours de l'automne, Marie et Raoul reprirent donc leurs promenades au
-bois de Boulogne, ils ne pouvaient se voir que là jusqu'au moment où
-les salons se rouvriraient. Raoul put savourer un peu plus à l'aise
-les pures, les exquises jouissances de sa vie idéale et la cacher à
-Florine: il travaillait un peu moins, les choses avaient pris leur
-train au journal, chaque rédacteur connaissait sa besogne. Il fit
-involontairement des comparaisons, toutes à l'avantage de l'actrice,
-sans que néanmoins la comtesse y perdît. Brisé de nouveau par les
-manoeuvres auxquelles le condamnait sa passion de coeur et de tête
-pour une femme du grand monde, Raoul trouva des forces surhumaines
-pour être à la fois sur trois théâtres: le Monde, le Journal et les
-Coulisses. Au moment où Florine, qui lui savait gré de tout, qui
-partageait presque ses travaux et ses inquiétudes, se montrait et
-disparaissait à propos, lui versait à flots un bonheur réel, sans
-phrases, sans aucun accompagnement de remords; la comtesse, aux yeux
-insatiables, au corsage chaste, oubliait ces travaux gigantesques et
-les peines prises souvent pour la voir un instant. Au lieu de dominer,
-Florine se laissait prendre, quitter, reprendre, avec la complaisance
-d'un chat qui retombe sur ses pattes et secoue ses oreilles. Cette
-facilité de moeurs concorde admirablement aux allures des hommes
-de pensée; et tout artiste en eût profité, comme le fit Nathan, sans
-abandonner la poursuite de ce bel amour idéal, de cette splendide
-passion qui charmait ses instincts de poète, ses grandeurs secrètes,
-ses vanités sociales. Convaincu de la catastrophe qui suivrait une
-indiscrétion, il se disait: «La comtesse ni Florine ne sauront rien!»
-Elles étaient si loin l'une de l'autre! A l'entrée de l'hiver, Raoul
-reparut dans le monde à son apogée: il était presque un personnage.
-Rastignac, tombé avec le ministère disloqué par la mort de de Marsay,
-s'appuyait sur Raoul et l'appuyait par ses éloges. Madame de Vandenesse
-voulut alors savoir si son mari était revenu sur le compte de Nathan.
-Après une année, elle l'interrogea de nouveau, croyant avoir à prendre
-une de ces éclatantes revanches qui plaisent à toutes les femmes, même
-les plus nobles, les moins terrestres; car on peut gager à coup sûr que
-les anges ont encore de l'amour-propre en se rangeant autour du Saint
-des Saints.
-
---Il ne lui manquait plus que d'être la dupe des intrigants,
-répondit le comte.
-
-Félix, à qui l'habitude du monde et de la politique permettait de voir
-clair, avait pénétré la situation de Raoul. Il expliqua tranquillement
-à sa femme que la tentative de Fieschi avait eu pour résultat de
-rattacher beaucoup de gens tièdes aux intérêts menacés dans la
-personne du roi Louis-Philippe. Les journaux dont la couleur n'était
-pas tranchée y perdraient leurs abonnés, car le journalisme allait
-se simplifier avec la politique. Si Nathan avait mis sa fortune dans
-son journal, il périrait bientôt. Ce coup d'oeil si juste, si net,
-quoique succinct et jeté dans l'intention d'approfondir une question
-sans intérêt, par un homme qui savait calculer les chances de tous les
-partis, effraya madame de Vandenesse.
-
---Vous vous intéressez donc bien à lui? demanda Félix à sa femme.
-
---Comme à un homme dont l'esprit m'amuse, dont la conversation me plaît.
-
-Cette réponse fut faite d'un air si naturel que le comte ne soupçonna
-rien.
-
-Le lendemain à quatre heures, chez madame d'Espard, Marie et Raoul
-eurent une longue conversation à voix basse. La comtesse exprima des
-craintes que Raoul dissipa, trop heureux d'abattre sous des épigrammes
-la grandeur conjugale de Félix. Nathan avait une revanche à prendre.
-Il peignit le comte comme un petit esprit, comme un homme arriéré,
-qui voulait juger la Révolution de Juillet avec la mesure de la
-Restauration, qui se refusait à voir le triomphe de la classe moyenne,
-la nouvelle force des sociétés, temporaire ou durable, mais réelle. Il
-n'y avait plus de grands seigneurs possibles, le règne des véritables
-supériorités arrivait. Au lieu d'étudier les avis indirects et
-impartiaux d'un homme politique interrogé sans passion, Raoul parada,
-monta sur des échasses, et se drapa dans la pourpre de son succès.
-Quelle est la femme qui ne croit pas plus à son amant qu'à son mari?
-
-Madame de Vandenesse rassurée commença donc cette vie d'irritations
-réprimées, de petites jouissances dérobées, de serrements de main
-clandestins, sa nourriture de l'hiver dernier, mais qui finit par
-entraîner une femme au delà des bornes quand l'homme qu'elle aime a
-quelque résolution et s'impatiente des entraves. Heureusement pour
-elle, Raoul modéré par Florine n'était pas dangereux. D'ailleurs
-il fut saisi par des intérêts qui ne lui permirent pas de profiter
-de son bonheur. Néanmoins un malheur soudain arrivé à Nathan, des
-obstacles renouvelés, une impatience pouvaient précipiter la comtesse
-dans un abîme. Raoul entrevoyait ces dispositions chez Marie, quand
-vers la fin de décembre du Tillet voulut être payé. Le riche banquier,
-qui se disait gêné, donna le conseil à Raoul d'emprunter la somme pour
-quinze jours à un usurier, à Gigonnet, la providence à vingt-cinq
-pour cent de tous les jeunes gens embarrassés. Dans quelques jours le
-journal opérait son grand renouvellement de janvier, il y aurait des
-sommes en caisse, du Tillet verrait. D'ailleurs pourquoi Nathan ne
-ferait-il pas une pièce? Par orgueil Nathan voulut payer à tout prix.
-Du Tillet donna une lettre à Raoul pour l'usurier, d'après laquelle
-Gigonnet lui compta les sommes sur des lettres de change à vingt
-jours. Au lieu de chercher les raisons d'une semblable facilité, Raoul
-fut fâché de ne pas avoir demandé davantage. Ainsi se comportent les
-hommes les plus remarquables par la force de leur pensée; ils voient
-matière à plaisanter dans un fait grave, ils semblent réserver leur
-esprit pour leurs oeuvres, et, de peur de l'amoindrir, n'en usent
-point dans les choses de la vie. Raoul raconta sa matinée à Florine et
-à Blondet; il leur peignit Gigonnet tout entier, sa cheminée sans feu,
-son petit papier de Réveillon, son escalier, sa sonnette asthmatique et
-le pied de biche, son petit paillasson usé, son âtre sans feu comme son
-regard: il les fit rire de ce nouvel oncle; ils ne s'inquiétèrent ni
-de du Tillet qui se disait sans argent, ni d'un usurier si prompt à la
-détente. Tout cela, caprices!
-
---Il ne t'a pris que quinze pour cent, dit Blondet, tu lui devais des
-remerciements. A vingt-cinq pour cent on ne les salue plus; l'usure
-commence à cinquante pour cent, à ce taux on les méprise.
-
---Les mépriser! dit Florine. Quels sont ceux de vos amis qui vous
-prêteraient à ce taux sans se poser comme vos bienfaiteurs?
-
---Elle a raison, je suis heureux de ne plus rien devoir à du Tillet,
-disait Raoul.
-
-Pourquoi ce défaut de pénétration dans leurs affaires personnelles
-chez des hommes habitués à tout pénétrer? Peut-être l'esprit ne
-peut-il pas être complet sur tous les points; peut-être les artistes
-vivent-ils trop dans le moment présent pour étudier l'avenir; peut-être
-observent-ils trop les ridicules pour voir un piége, et croient-ils
-qu'on n'ose pas les jouer. L'avenir ne se fit pas attendre. Vingt
-jours après les lettres de change étaient protestées; mais au Tribunal
-de commerce, Florine fit demander et obtenir vingt-cinq jours pour
-payer. Raoul étudia sa position, il demanda des comptes: il en résulta
-que les recettes du journal couvraient les deux tiers des frais, et
-que l'abonnement faiblissait. Le grand homme devint inquiet et sombre,
-mais pour Florine seulement, à laquelle il se confia. Florine lui
-conseilla d'emprunter sur des pièces de théâtre à faire, en les vendant
-en bloc et aliénant les revenus de son répertoire. Nathan trouva par
-ce moyen vingt mille francs, et réduisit sa dette à quarante mille.
-Le 10 de février les vingt-cinq jours expirèrent. Du Tillet, qui ne
-voulait pas de Nathan pour concurrent dans le collége électoral où
-il comptait se présenter, en laissant à Massol un autre collége à la
-dévotion du ministère, fit poursuivre à outrance Raoul par Gigonnet.
-Un homme écroué pour dettes ne peut pas s'offrir à la candidature.
-La maison de Clichy pouvait dévorer le futur ministre. Florine était
-elle-même en conversation suivie avec des huissiers, à raison de ses
-dettes personnelles; et, dans cette crise, il ne lui restait plus
-d'autre ressource que le _moi_ de Médée, car ses meubles furent saisis.
-L'ambitieux entendait de toutes parts les craquements de la destruction
-dans son jeune édifice, bâti sans fondements. Déjà sans force pour
-soutenir une si vaste entreprise, il se sentait incapable de la
-recommencer; il allait donc périr sous les décombres de sa fantaisie.
-Son amour pour la comtesse lui donnait encore quelques éclairs de vie;
-il animait son masque, mais en dedans l'espérance était morte. Il ne
-soupçonnait point du Tillet, il ne voyait que l'usurier. Rastignac,
-Blondet, Lousteau, Vernou, Finot, Massol se gardaient bien d'éclairer
-cet homme d'une activité si dangereuse. Rastignac, qui voulait
-ressaisir le pouvoir, faisait cause commune avec Nucingen et du Tillet.
-Les autres éprouvaient des jouissances infinies à contempler l'agonie
-d'un de leurs égaux, coupable d'avoir tenté d'être leur maître. Aucun
-d'eux n'aurait voulu dire un mot à Florine; au contraire, on lui
-vantait Raoul. «Nathan avait des épaules à soutenir le monde, il s'en
-tirerait, tout irait à merveille!»
-
---On a fait deux abonnés hier, disait Blondet d'un air grave, Raoul
-sera député. Le budget voté, l'ordonnance de dissolution paraîtra.
-
-Nathan, poursuivi, ne pouvait plus compter sur l'usure. Florine,
-saisie, ne pouvait plus compter que sur les hasards d'une passion
-inspirée à quelque niais qui ne se trouve jamais à propos. Nathan
-n'avait pour amis que des gens sans argent et sans crédit. Une
-arrestation tuait ses espérances de fortune politique. Pour comble de
-malheur, il se voyait engagé dans d'énormes travaux payés d'avance, il
-n'entrevoyait pas de fond au gouffre de misère où il allait rouler.
-En présence de tant de menaces, son audace l'abandonna. La comtesse
-de Vandenesse s'attacherait-elle à lui, fuirait-elle au loin? Les
-femmes ne sont jamais conduites à cet abîme que par un entier amour,
-et leur passion ne les avait pas noués l'un à l'autre par les liens
-mystérieux du bonheur. Mais la comtesse le suivît-elle à l'étranger,
-elle viendrait sans fortune, nue et dépouillée, elle serait un embarras
-de plus. Un esprit de second ordre, un orgueilleux comme Nathan,
-devait voir et vit alors dans le suicide l'épée qui trancherait ces
-noeuds gordiens. L'idée de tomber en face de ce monde où il avait
-pénétré, qu'il avait voulu dominer, d'y laisser la comtesse triomphante
-et de redevenir un fantassin crotté, n'était pas supportable. La
-Folie dansait et faisait entendre ses grelots à la porte du palais
-fantastique habité par le poète. En cette extrémité, Nathan attendit un
-hasard et ne voulut se tuer qu'au dernier moment.
-
-Durant les derniers jours employés par la signification du jugement,
-par les commandements et la dénonciation de la contrainte par corps,
-Raoul porta partout malgré lui cet air froidement sinistre que les
-observateurs ont pu remarquer chez tous les gens destinés au suicide ou
-qui le méditent. Les idées funèbres qu'ils caressent impriment à leur
-front des teintes grises et nébuleuses; leur sourire a je ne sais quoi
-de fatal, leurs mouvements sont solennels. Ces malheureux paraissent
-vouloir sucer jusqu'au zeste les fruits dorés de la vie; leurs regards
-visent le coeur à tout propos, ils écoutent leur glas dans l'air,
-ils sont inattentifs. Ces effrayants symptômes, Marie les aperçut un
-soir chez lady Dudley: Raoul était resté seul sur un divan, dans le
-boudoir, tandis que tout le monde causait dans le salon; la comtesse
-vint à la porte, il ne leva pas la tête, il n'entendit ni le souffle de
-Marie ni le frissonnement de sa robe de soie; il regardait une fleur
-du tapis, les yeux fixes, hébétés de douleur; il aimait mieux mourir
-que d'abdiquer. Tout le monde n'a pas le piédestal de Sainte-Hélène.
-D'ailleurs, le suicide régnait alors à Paris; ne doit-il pas être le
-dernier mot des sociétés incrédules? Raoul venait de se résoudre à
-mourir. Le désespoir est en raison des espérances, et celui de Raoul
-n'avait pas d'autre issue que la tombe.
-
---Qu'as-tu? lui dit Marie en volant auprès de lui.
-
---Rien, répondit-il.
-
-Il y a une manière de dire ce mot _rien_ entre amants, qui signifie
-tout le contraire. Marie haussa les épaules.
-
---Vous êtes un enfant, dit-elle, il vous arrive quelque malheur.
-
---Non, pas à moi, dit-il. D'ailleurs, vous le saurez toujours trop tôt,
-Marie, reprit-il affectueusement.
-
---A quoi pensais-tu quand je suis entrée? demanda-t-elle d'un air
-d'autorité.
-
---Veux-tu savoir la vérité? Elle inclina la tête.--Je songeais à toi,
-je me disais qu'à ma place bien des hommes auraient voulu être aimés
-sans réserve: je le suis, n'est-ce pas?
-
---Oui, dit-elle.
-
---Et, reprit-il en lui pressant la taille et l'attirant à lui pour
-la baiser au front, au risque d'être surpris, je te laisse pure et
-sans remords. Je puis t'entraîner dans l'abîme, et tu demeures dans
-toute ta gloire au bord, sans souillure. Cependant une seule pensée
-m'importune....
-
---Laquelle?
-
---Tu me mépriseras. Elle sourit superbement.--Oui, tu ne croiras jamais
-avoir été saintement aimée; puis on me flétrira, je le sais. Les femmes
-n'imaginent pas que du fond de notre fange nous levions nos yeux vers
-le ciel pour y adorer sans partage une Marie. Elles mêlent à ce saint
-amour de tristes questions, elles ne comprennent pas que des hommes de
-haute intelligence et de vaste poésie puissent dégager leur âme de la
-jouissance pour la réserver à quelque autel chéri. Cependant, Marie,
-le culte de l'idéal est plus fervent chez nous que chez vous: nous le
-trouvons dans la femme qui ne le cherche même pas en nous.
-
---Pourquoi cet article? dit-elle railleusement en femme sûre d'elle.
-
---Je quitte la France, tu apprendras demain pourquoi et comment par une
-lettre que t'apportera mon valet de chambre. Adieu, Marie.
-
-Raoul sortit après avoir pressé la comtesse sur son coeur par une
-horrible étreinte, et la laissa stupide de douleur.
-
---Qu'avez-vous donc, ma chère? lui dit la marquise d'Espard en la
-venant chercher; que vous a dit monsieur Nathan? il nous a quittées
-d'un air mélodramatique. Vous êtes peut-être trop raisonnable ou trop
-déraisonnable.
-
-La comtesse prit le bras de madame d'Espard pour rentrer dans le
-salon, d'où elle partit quelques instants après.
-
---Elle va peut-être à son premier rendez-vous, dit lady Dudley à la
-marquise.
-
---Je le saurai, répliqua madame d'Espard en s'en allant et suivant la
-voiture de la comtesse.
-
-Mais le coupé de madame de Vandenesse prit le chemin du faubourg
-Saint-Honoré. Quand madame d'Espard rentra chez elle, elle vit la
-comtesse Félix continuant le faubourg pour gagner le chemin de la rue
-du Rocher. Marie se coucha sans pouvoir dormir, et passa la nuit à lire
-un voyage au pôle nord sans y rien comprendre. A huit heures et demie,
-elle reçut une lettre de Raoul, et l'ouvrit précipitamment. La lettre
-commençait par ces mots classiques:
-
-«Ma chère bien-aimée, quand tu tiendras ce papier, je ne serai plus...»
-
-Elle n'acheva pas, elle froissa le papier par une contraction nerveuse,
-sonna sa femme de chambre, mit à la hâte un peignoir, chaussa les
-premiers souliers venus, s'enveloppa dans un châle, prit un chapeau;
-puis elle sortit en recommandant à sa femme de chambre de dire au comte
-qu'elle était allée chez sa soeur, madame du Tillet.
-
---Où avez-vous laissé votre maître? demanda-t-elle au domestique de
-Raoul.
-
---Au bureau du journal.
-
---Allons-y, dit-elle.
-
-Au grand étonnement de sa maison, elle sortit à pied, avant neuf
-heures, en proie à une visible folie. Heureusement pour elle, la femme
-de chambre alla dire au comte que madame venait de recevoir une lettre
-de madame du Tillet qui l'avait mise hors d'elle, et venait de courir
-chez sa soeur, accompagnée du domestique qui lui avait apporté la
-lettre. Vandenesse attendit le retour de sa femme pour recevoir des
-explications. La comtesse monta dans un fiacre et fut rapidement menée
-au bureau du journal. A cette heure, les vastes appartements occupés
-par le journal dans un vieil hôtel de la rue Feydeau étaient déserts;
-il ne s'y trouvait qu'un garçon de bureau, très-étonné de voir une
-jeune et jolie femme égarée les traverser en courant, et lui demander
-où était monsieur Nathan.
-
---Il est sans doute chez mademoiselle Florine, répondit-il en prenant
-la comtesse pour une rivale qui voulait faire une scène de jalousie.
-
---Où travaille-t-il ici? dit-elle.
-
---Dans un cabinet dont la clef est dans sa poche.
-
---Je veux y aller.
-
-Le garçon la conduisit à une petite pièce sombre donnant sur une
-arrière-cour, et qui jadis était un cabinet de toilette attenant à
-une grande chambre à coucher dont l'alcôve n'avait pas été détruite.
-Ce cabinet était en retour. La comtesse, en ouvrant la fenêtre de la
-chambre, put voir par celle du cabinet ce qui s'y passait: Nathan
-râlait assis sur son fauteuil de rédacteur en chef.
-
---Enfoncez cette porte et taisez-vous, j'achèterai votre silence,
-dit-elle. Ne voyez-vous pas que monsieur Nathan se meurt?
-
-Le garçon alla chercher à l'imprimerie un châssis de fer avec lequel
-il put enfoncer la porte. Raoul s'asphyxiait, comme une simple
-couturière, au moyen d'un réchaud de charbon. Il venait d'achever une
-lettre à Blondet pour le prier de mettre son suicide sur le compte
-d'une apoplexie foudroyante. La comtesse arrivait à temps: elle fit
-transporter Raoul dans le fiacre, et ne sachant où lui donner des
-soins, elle entra dans un hôtel, y prit une chambre, et envoya le
-garçon de bureau chercher un médecin. Raoul fut en quelques heures hors
-de danger, mais la comtesse ne quitta pas son chevet sans avoir obtenu
-sa confession générale. Après que l'ambitieux terrassé lui eut versé
-dans le coeur ces épouvantables élégies de sa douleur, elle revint
-chez elle en proie à tous les tourments, à toutes les idées qui, la
-veille, assiégeaient le front de Nathan.
-
---J'arrangerai tout, lui avait-elle dit pour le faire vivre.
-
---Eh! bien, qu'a donc ta soeur? demanda Félix à sa femme en la voyant
-rentrer. Je te trouve bien changée.
-
---C'est une horrible histoire sur laquelle je dois garder le plus
-profond secret, répondit-elle en retrouvant sa force pour affecter le
-calme.
-
-Afin d'être seule et de penser à son aise, elle était allée le soir aux
-Italiens, puis elle était venue décharger son coeur dans celui de
-madame du Tillet en lui racontant l'horrible scène de la matinée, lui
-demandant des conseils et des secours. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient
-savoir alors que du Tillet avait allumé le feu du vulgaire réchaud dont
-la vue avait épouvanté la comtesse Félix de Vandenesse.
-
---Il n'a que moi dans le monde, avait dit Marie à sa soeur, et je ne
-lui manquerai point.
-
-Ce mot contient le secret de toutes les femmes: elles sont
-héroïques alors qu'elles ont la certitude d'être tout pour un homme
-grand et irréprochable.
-
-Du Tillet avait entendu parler de la passion plus ou moins probable
-de sa belle-soeur pour Nathan; mais il était de ceux qui la niaient
-ou la jugeaient incompatible avec la liaison de Raoul et de Florine.
-L'actrice devait chasser la comtesse, et réciproquement. Mais quand,
-en rentrant chez lui, pendant cette soirée, il y vit sa belle-soeur,
-dont déjà le visage lui avait annoncé d'amples perturbations aux
-Italiens, il devina que Raoul avait confié ses embarras à la
-comtesse: la comtesse l'aimait donc, elle était donc venue demander
-à Marie-Eugénie les sommes dues au vieux Gigonnet. Madame du Tillet,
-à qui les secrets de cette pénétration en apparence surnaturelle
-échappaient, avait montré tant de stupéfaction, que les soupçons de du
-Tillet se changèrent en certitude. Le banquier crut pouvoir tenir le
-fil des intrigues de Nathan. Personne ne savait ce malheureux au lit,
-rue du Mail, dans un hôtel garni, sous le nom du garçon de bureau à
-qui la comtesse avait promis cinq cents francs s'il gardait le secret
-sur les événements de la nuit et de la matinée. Aussi François Quillet
-avait-il eu le soin de dire à la portière que Nathan s'était trouvé
-mal par suite d'un travail excessif. Du Tillet ne fut pas étonné de
-ne point voir Nathan. Il était naturel que le journaliste se cachât
-pour éviter les gens chargés de l'arrêter. Quand les espions vinrent
-prendre des renseignements, ils apprirent que le matin une dame était
-venue enlever le rédacteur en chef. Il se passa deux jours avant qu'ils
-eussent découvert le numéro du fiacre, questionné le cocher, reconnu,
-sondé l'hôtel où se ranimait le débiteur. Ainsi les sages mesures
-prises par Marie avaient fait obtenir à Nathan un sursis de trois jours.
-
-Chacune des deux soeurs passa donc une cruelle nuit. Une catastrophe
-semblable jette la lueur de son charbon sur toute la vie; elle
-en éclaire les bas-fonds, les écueils, plus que les sommets, qui
-jusqu'alors ont occupé le regard. Frappée de l'horrible spectacle d'un
-jeune homme mourant dans son fauteuil, devant son journal, écrivant
-à la romaine ses dernières pensées, la pauvre madame du Tillet ne
-pouvait penser qu'à lui porter secours, à rendre la vie à cette âme
-par laquelle vivait sa soeur. Il est dans la nature de notre esprit
-de regarder aux effets avant d'analyser les causes. Eugénie approuva
-de nouveau l'idée qu'elle avait eue de s'adresser à la baronne
-Delphine de Nucingen, chez laquelle elle dînait, et ne douta pas du
-succès. Généreuse comme toutes les personnes qui n'ont pas été pressées
-dans les rouages en acier poli de la société moderne, madame du Tillet
-résolut de prendre tout sur elle.
-
-De son côté, la comtesse, heureuse d'avoir déjà sauvé la vie de Nathan,
-employa sa nuit à inventer des stratagèmes pour se procurer quarante
-mille francs. Dans ces crises, les femmes sont sublimes. Conduites par
-le sentiment, elles arrivent à des combinaisons qui surprendraient les
-voleurs, les gens d'affaires et les usuriers, si ces trois classes
-d'industriels, plus ou moins patentés, s'étonnaient de quelque chose.
-La comtesse vendait ses diamants en songeant à en porter de faux. Elle
-se décidait à demander la somme à Vandenesse pour sa soeur, déjà mise
-en jeu par elle; mais elle avait trop de noblesse pour ne pas reculer
-devant les moyens déshonorants; elle les concevait et les repoussait.
-L'argent de Vandenesse à Nathan! Elle bondissait dans son lit effrayée
-de sa scélératesse. Faire monter de faux diamants? son mari finirait
-par s'en apercevoir. Elle voulait aller demander la somme aux
-Rothschild qui avaient tant d'or, à l'archevêque de Paris qui devait
-secourir les pauvres, courant ainsi d'une religion à l'autre, implorant
-tout. Elle déplora de se voir en dehors du gouvernement; jadis elle
-aurait trouvé son argent à emprunter aux environs du trône. Elle
-pensait à recourir à son père. Mais l'ancien magistrat avait en horreur
-les illégalités; ses enfants avaient fini par savoir combien peu il
-sympathisait avec les malheurs de l'amour; il ne voulait point en
-entendre parler, il était devenu misanthrope, il avait toute intrigue
-en horreur. Quant à la comtesse de Granville, elle vivait retirée en
-Normandie dans une de ses terres, économisant et priant, achevant ses
-jours entre des prêtres et des sacs d'écus, froide jusqu'au dernier
-moment. Quand Marie aurait eu le temps d'arriver à Bayeux, sa mère
-lui donnerait-elle tant d'argent sans savoir quel en serait l'usage?
-Supposer des dettes? Oui, peut-être se laisserait-elle attendrir par
-sa favorite. Eh! bien, en cas d'insuccès, la comtesse irait donc en
-Normandie. Le comte de Granville ne refuserait pas de lui fournir un
-prétexte de voyage en lui donnant le faux avis d'une grave maladie
-survenue à sa femme. Le désolant spectacle qui l'avait épouvantée le
-matin, les soins prodigués à Nathan, les heures passées au chevet de
-son lit, ces narrations entrecoupées, cette agonie d'un grand esprit,
-ce vol du génie arrêté par un vulgaire, par un ignoble obstacle, tout
-lui revint en mémoire pour stimuler son amour. Elle repassa ses
-émotions et se sentit encore plus éprise par les misères que par les
-grandeurs. Aurait-elle baisé ce front couronné par le succès? Non. Elle
-trouvait une noblesse infinie aux dernières paroles que Nathan lui
-avait dites dans le boudoir de lady Dudley. Quelle sainteté dans cet
-adieu! Quelle noblesse dans l'immolation d'un bonheur qui serait devenu
-son tourment à elle! La comtesse avait souhaité des émotions dans sa
-vie; elles abondaient terribles, cruelles, mais aimées. Elle vivait
-plus par la douleur que par le plaisir. Avec quelles délices elle se
-disait: Je l'ai déjà sauvé, je vais le sauver encore! Elle l'entendait
-s'écriant: Il n'y a que les malheureux qui savent jusqu'où va l'amour!
-quand il avait senti les lèvres de sa Marie posées sur son front.
-
---Es-tu malade? lui dit son mari qui vint dans sa chambre la chercher
-pour le déjeuner.
-
---Je suis horriblement tourmentée du drame qui se joue chez ma soeur,
-dit-elle sans faire de mensonge.
-
---Elle est tombée en de bien mauvaises mains; c'est une honte pour
-une famille que d'y avoir un du Tillet, un homme sans noblesse; s'il
-arrivait quelque désastre à votre soeur, elle ne trouverait guère de
-pitié chez lui.
-
---Quelle est la femme qui s'accommode de la pitié? dit la comtesse en
-faisant un mouvement convulsif. Impitoyables, votre rigueur est une
-grâce pour nous.
-
---Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous sais noble de coeur, dit
-Félix en baisant la main de sa femme et tout ému de cette fierté. Une
-femme qui pense ainsi n'a pas besoin d'être gardée.
-
---Gardée? reprit-elle, autre honte qui retombe sur vous.
-
-Félix sourit, mais Marie rougissait. Quand une femme est secrètement
-en faute, elle monte ostensiblement l'orgueil féminin au plus haut
-point. C'est une dissimulation d'esprit dont il faut leur savoir gré.
-La tromperie est alors pleine de dignité, sinon de grandeur. Marie
-écrivit deux lignes à Nathan sous le nom de monsieur Quillet, pour
-lui dire que tout allait bien, et les envoya par un commissionnaire
-à l'hôtel du Mail. Le soir, à l'Opéra, la comtesse eut les bénéfices
-de ses mensonges, car son mari trouva très naturel qu'elle quittât sa
-loge pour aller voir sa soeur. Félix attendit pour lui donner le bras
-que du Tillet eût laissé sa femme seule. De quelles émotions Marie fut
-agitée en traversant le corridor, en entrant dans la loge de sa
-soeur et s'y posant d'un front calme et serein devant le monde étonné
-de les voir ensemble.
-
---Hé! bien? lui dit-elle.
-
-Le visage de Marie-Eugénie était une réponse: il y éclatait une
-joie naïve que bien des personnages attribuèrent à une vaniteuse
-satisfaction.
-
---Il sera sauvé, ma chère, mais pour trois mois seulement, pendant
-lesquels nous aviserons à le secourir plus efficacement. Madame de
-Nucingen veut quatre lettres de change de chacune dix mille francs,
-signées de n'importe qui, pour ne pas te compromettre. Elle m'a
-expliqué comment elles devaient être faites; je n'y ai rien compris,
-mais monsieur Nathan te les préparera. J'ai seulement pensé que
-Schmuke, notre vieux maître, peut nous être très utile en cette
-circonstance: il les signerait. En joignant à ces quatre valeurs une
-lettre par laquelle tu garantiras leur paiement à madame de Nucingen,
-elle te remettra demain l'argent. Fais tout par toi-même, ne te fie à
-personne. J'ai pensé que Schmuke n'aurait aucune objection à t'opposer.
-Pour dérouter les soupçons, j'ai dit que tu voulais obliger notre
-ancien maître de musique, un Allemand dans le malheur. J'ai donc pu
-demander le plus profond secret.
-
---Tu as de l'esprit comme un ange! Pourvu que la baronne de Nucingen
-n'en cause qu'après avoir donné l'argent, dit la comtesse en levant les
-yeux comme pour implorer Dieu, quoique à l'Opéra.
-
---Schmuke demeure dans la petite rue de Nevers, sur le quai Conti, ne
-l'oublie pas, vas-y toi-même.
-
---Merci, dit la comtesse en serrant la main de sa soeur. Ah! je
-donnerais dix ans de ma vie....
-
---A prendre dans ta vieillesse....
-
---Pour faire à jamais cesser de pareilles angoisses, dit la comtesse en
-souriant de l'interruption.
-
-Toutes les personnes qui lorgnaient en ce moment les deux soeurs
-pouvaient les croire occupées de frivolités en admirant leurs rires
-ingénus; mais un de ces oisifs qui viennent à l'Opéra plus pour
-espionner les toilettes et les figures que par plaisir, aurait pu
-deviner le secret de la comtesse en remarquant la violente sensation
-qui éteignit la joie de ces deux charmantes physionomies. Raoul qui,
-pendant la nuit, ne craignait plus les recors, pâle et blême, l'oeil
-inquiet, le front attristé, parut sur la marche de l'escalier où il se
-posait habituellement. Il chercha la comtesse dans sa loge, la trouva
-vide, et se prit alors le front dans ses mains en s'appuyant le
-coude à la ceinture.
-
---Peut-elle être à l'Opéra! pensa-t-il.
-
---Regarde-nous donc, pauvre grand homme, dit à voix basse madame du
-Tillet.
-
-Quant à Marie, au risque de se compromettre, elle attacha sur lui ce
-regard violent et fixe par lequel la volonté jaillit de l'oeil,
-comme du soleil jaillissent les ondes lumineuses, et qui pénètre,
-selon les magnétiseurs, la personne sur laquelle il est dirigé. Raoul
-sembla frappé par une baguette magique; il leva la tête, et son oeil
-rencontra soudain les yeux des deux soeurs. Avec cet adorable esprit
-qui n'abandonne jamais les femmes, madame de Vandenesse saisit une
-croix qui jouait sur sa gorge et la lui montra par un sourire rapide
-et significatif. Le bijou rayonna jusque sur le front de Raoul, qui
-répondit par une expression joyeuse: il avait compris.
-
---N'est-ce donc rien, Eugénie, dit la comtesse à sa soeur, que de
-rendre ainsi la vie aux morts?
-
---Tu peux entrer dans la Société des Naufrages, répondit Eugénie en
-souriant.
-
---Comme il est venu triste, abattu; mais comme il s'en ira content!
-
---Hé! bien, comment vas-tu, mon cher? dit du Tillet en serrant la main
-à Raoul et l'abordant avec tous les symptômes de l'amitié.
-
---Mais comme un homme qui vient de recevoir les meilleurs
-renseignements sur les élections. Je serai nommé, répondit le radieux
-Raoul.
-
---Ravi, répliqua du Tillet. Il va nous falloir de l'argent pour le
-journal.
-
---Nous en trouverons, dit Raoul.
-
---Les femmes ont le diable pour elles, dit du Tillet sans se laisser
-prendre encore aux paroles de Raoul qu'il avait nommé Charnathan.
-
---A quel propos? dit Raoul.
-
---Ma belle-soeur est chez ma femme, dit le banquier; il y a quelque
-intrigue sous jeu. Tu me parais adoré de la comtesse, elle te salue à
-travers toute la salle.
-
---Vois, dit madame du Tillet à sa soeur, on nous dit fausses. Mon
-mari câline monsieur Nathan, et c'est lui qui veut le faire mettre en
-prison.
-
---Et les hommes nous accusent! s'écria la comtesse: je
-l'éclairerai.
-
-Elle se leva, reprit le bras de Vandenesse qui l'attendait dans le
-corridor, revint radieuse dans sa loge; puis elle quitta l'Opéra,
-commanda sa voiture pour le lendemain avant huit heures, et se trouva
-dès huit heures et demie au quai Conti, après avoir passé rue du Mail.
-
-La voiture ne pouvait entrer dans la petite rue de Nevers; mais comme
-Schmuke habitait une maison située à l'angle du quai, la comtesse n'eut
-pas à marcher dans la boue, elle sauta presque de son marchepied à
-l'allée boueuse et ruinée de cette vieille maison noire, raccommodée
-comme la faïence d'un portier avec des attaches en fer, et surplombant
-de manière à inquiéter les passants. Le vieux maître de chapelle
-demeurait au quatrième étage et jouissait du bel aspect de la Seine,
-depuis le Pont-Neuf jusqu'à la colline de Chaillot. Ce bon être fut
-si surpris quand le laquais lui annonça la visite de son ancienne
-écolière, que dans sa stupéfaction il la laissa pénétrer chez lui.
-Jamais la comtesse n'eût inventé ni soupçonné l'existence qui se
-révéla soudain à ses regards, quoiqu'elle connût depuis longtemps le
-profond dédain de Schmuke pour le costume et le peu d'intérêt qu'il
-portait aux choses de ce monde. Qui aurait pu croire au laisser-aller
-d'une pareille vie, à une si complète insouciance? Schmuke était un
-Diogène musicien, il n'avait point honte de son désordre; il l'eût
-nié, tant il y était habitué. L'usage incessant d'une bonne grosse
-pipe allemande avait répandu sur le plafond, sur le misérable papier
-de tenture, écorché en mille endroits par un chat, une teinte blonde
-qui donnait aux objets l'aspect des moissons dorées de Cérès. Le chat,
-doué d'une magnifique robe à longues soies ébouriffées à faire envie
-à une portière, était là comme la maîtresse du logis, grave dans sa
-barbe, sans inquiétude; du haut d'un excellent piano de Vienne où il
-siégeait magistralement, il jeta sur la comtesse, quand elle entra, ce
-regard mielleux et froid par lequel toute femme étonnée de sa beauté
-l'aurait saluée; il ne se dérangea point, il agita seulement les deux
-fils d'argent de ses moustaches droites et reporta sur Schmuke ses deux
-yeux d'or. Le piano, caduc et d'un bon bois peint en noir et or, mais
-sale, déteint, écaillé, montrait des touches usées comme les dents
-des vieux chevaux, et jaunies par la couleur fuligineuse tombée de
-la pipe. Sur la tablette, de petits tas de cendres disaient que, la
-veille, Schmuke avait chevauché sur le vieil instrument vers quelque
-sabbat musical. Le carreau, plein de boue séchée, de papiers
-déchirés, de cendres de pipe, de débris inexplicables, ressemblait
-au plancher des pensionnats quand il n'a pas été balayé depuis huit
-jours, et d'où les domestiques chassent des monceaux de choses qui
-sont entre le fumier et les guenilles. Un oeil plus exercé que
-celui de la comtesse y aurait trouvé des renseignements sur la vie de
-Schmuke, dans quelques épluchures de marrons, des pelures de pommes,
-des coquilles d'oeufs rouges, dans des plats cassés par inadvertance
-et crottés de _sauercraut_. Ce _détritus_ allemand formait un tapis
-de poudreuses immondices qui craquait sous les pieds, et se ralliait
-à un amas de cendres qui descendait majestueusement d'une cheminée
-en pierre peinte où trônait une bûche en charbon de terre devant
-laquelle deux tisons avaient l'air de se consumer. Sur la cheminée,
-un trumeau et sa glace, où les figures dansaient la sarabande; d'un
-côté la glorieuse pipe accrochée, de l'autre un pot chinois où le
-professeur mettait son tabac. Deux fauteuils achetés de hasard, comme
-une couchette maigre et plate, comme la commode vermoulue et sans
-marbre, comme la table estropiée où se voyaient les restes d'un frugal
-déjeuner, composaient ce mobilier plus simple que celui d'un wigham de
-Mohicans. Un miroir à barbe suspendu à l'espagnolette de la fenêtre
-sans rideaux et surmonté d'une loque zébrée par les nettoyages du
-rasoir, indiquait les sacrifices que Schmuke faisait aux Grâces et au
-Monde. Le chat, être faible et protégé, était le mieux partagé, il
-jouissait d'un vieux coussin de bergère auprès duquel se voyaient une
-tasse et un plat de porcelaine blanche. Mais ce qu'aucun style ne peut
-décrire, c'est l'état où Schmuke, le chat et la pipe, trinité vivante,
-avaient mis ces meubles. La pipe avait brûlé la table çà et là. Le chat
-et la tête de Schmuke avaient graissé le velours d'Utrecht vert des
-deux fauteuils, de manière à lui ôter sa rudesse. Sans la splendide
-queue de ce chat, qui faisait en partie le ménage, jamais les places
-libres sur la commode ou sur le piano n'eussent été nettoyées. Dans un
-coin se tenaient les souliers, qui voudraient un dénombrement épique.
-Les dessus de la commode et du piano étaient encombrés de livres de
-musique, à dos rongés, éventrés, à coins blanchis, émoussés, où le
-carton montrait ses mille feuilles. Le long des murs étaient collées
-avec des pains à cacheter les adresses des écolières. Le nombre de
-pains sans papiers indiquait les adresses défuntes. Sur le papier se
-lisaient des calculs faits à la craie. La commode était ornée
-de cruchons de bière bus la veille, lesquels paraissaient neufs et
-brillants au milieu de ces vieilleries et des paperasses. L'hygiène
-était représentée par un pot à eau couronné d'une serviette, et un
-morceau de savon vulgaire, blanc, pailleté de bleu, qui humectait le
-bois de rose en plusieurs endroits. Deux chapeaux également vieux
-étaient accrochés à un porte-manteau d'où pendait le même carrick bleu
-à trois collets que la comtesse avait toujours vu à Schmuke. Au bas de
-la fenêtre étaient trois pots de fleurs, des fleurs allemandes sans
-doute, et tout auprès une canne de houx. Quoique la vue et l'odorat de
-la comtesse fussent désagréablement affectés, le sourire et le regard
-de Schmuke lui cachèrent ces misères sous de célestes rayons qui firent
-resplendir les teintes blondes, et vivifièrent ce chaos. L'âme de
-cet homme divin, qui connaissait et révélait tant de choses divines,
-scintillait comme un soleil. Son rire si franc, si ingénu à l'aspect
-d'une de ses saintes Céciles, répandit les éclats de la jeunesse, de la
-gaieté, de l'innocence. Il versa les trésors les plus chers à l'homme,
-et s'en fit un manteau qui cacha sa pauvreté. Le parvenu le plus
-dédaigneux eût trouvé peut-être ignoble de songer au cadre où s'agitait
-ce magnifique apôtre de la religion musicale.
-
---_Hé bar kel hassart, izi, tchère montame la gondesse?_ dit-il.
-_Vaudile kè chè jande lei gandike té Zimion à mon ache?_ Cette idée
-raviva son accès de rire immodéré.--_Souis-che en ponne fordine?_
-reprit-il encore d'un air fin. Puis il se remit à rire comme un
-enfant.--_Vis fennez pir la misik, hai non pir ein baufre ôme. Ché lei
-sais_, dit-il d'un air mélancolique, _mais fennez pir tit ce ke vi
-fouderesse, vis savez qu'ici tit este à visse, corpe, hâme, hai piens!_
-
-Il prit la main de la comtesse, la baisa et y mit une larme, car le
-bonhomme était tous les jours au lendemain du bienfait. Sa joie lui
-avait ôté pendant un instant le souvenir, pour le lui rendre dans toute
-sa force. Aussitôt il prit la craie, sauta sur le fauteuil qui était
-devant le piano; puis, avec une rapidité de jeune homme, il écrivit sur
-le papier en grosses lettres: 17 FÉVRIER 1835. Ce mouvement si
-joli, si naïf, fut accompli avec une si furieuse reconnaissance, que la
-comtesse en fut tout émue.
-
---Ma soeur viendra, lui dit-elle.
-
---_L'audre auzi! gand? gand? ke cé soid afant qu'il meure!_ reprit-il.
-
---Elle viendra vous remercier d'un grand service que je viens vous
-demander de sa part, reprit-elle.
-
---_Fitte, fitte, fitte, fitte_, s'écria Schmuke, _ké vaudille vaire?
-Vaudille hâler au tiaple?_
-
---Rien que mettre: _Accepté pour la somme de dix mille francs_ sur
-chacun de ces papiers, dit-elle en tirant de son manchon quatre lettres
-de change préparées selon la formule par Nathan.
-
---_Hâ! ze zera piendotte vaidde_, répondit l'Allemand avec la douceur
-d'un agneau. _Seulemente, che neu saite pas i se druffent messes
-blîmes et mon hangrier.--Fattan te la, meinherr Mirr_, cria-t-il au
-chat qui le regarda froidement.--_Sei mon châs_, dit-il en le montrant
-à la comtesse. _C'est la bauffre hânîmâle ki fit affecque li bauffre
-Schmuke! Ille hai pô!_
-
---Oui, dit la comtesse.
-
---_Lé foullez-visse?_ dit-il.
-
---Y pensez-vous? reprit-elle. N'est-ce pas votre ami?
-
-Le chat, qui cachait l'encrier, devina que Schmuke le voulait, et sauta
-sur le lit.
-
---_Il être mâline gomme ein zinche!_ reprit-il en le montrant sur le
-lit. _Ché lé nôme Mirr, pir clorivier nodre crânt Hoffmann te Perlin,
-ke ché paugoube gonni._
-
-Le bonhomme signait avec l'innocence d'un enfant qui fait ce que sa
-mère lui ordonne de faire sans y rien concevoir, mais sûr de bien
-faire. Il se préoccupait bien plus de la présentation du chat à la
-comtesse que des papiers par lesquels sa liberté pouvait être, suivant
-les lois relatives aux étrangers, à jamais aliénée.
-
---_Vis m'azurèze ke cesse bedis babières dimprés..._
-
---N'ayez pas la moindre inquiétude, dit la comtesse.
-
---_Ché ne boind t'einkiétide_, reprit-il brusquement. _Che temande zi
-zes bedis babières dimprés veront blésir à montame ti Dilet._
-
---Oh! oui, dit-elle, vous lui rendez service comme si vous étiez son
-père...
-
---_Ché souis ton pien hireux te lui êdre pon à keke chausse. Andantez
-te mon misik!_ dit-il en laissant les papiers sur la table, et sautant
-à son piano.
-
-Déjà les mains de cet ange trottaient sur les vieilles touches,
-déjà son regard atteignait aux cieux à travers les toits, déjà le plus
-délicieux de tous les chants fleurissait dans l'air et pénétrait l'âme;
-mais la comtesse ne laissa ce naïf interprète des choses célestes faire
-parler les bois et les cordes, comme fait la sainte Cécile de Raphaël
-pour les anges qui l'écoutent, que pendant le temps que mit l'écriture
-à sécher: elle se leva, mit les lettres de change dans son manchon,
-et tira son radieux maître des espaces éthérés où il planait en le
-rappelant sur la terre.
-
---Mon bon Schmuke, dit-elle en lui frappant sur l'épaule.
-
---_Téchâ!_ s'écria-t-il avec une affreuse soumission. _Bourkoi êdes-vis
-tonc fennie?_
-
-Il ne murmura point, il se dressa comme un chien fidèle pour écouter la
-comtesse.
-
---Mon bon Schmuke, reprit-elle, il s'agit d'une affaire de vie et de
-mort, les minutes économisent du sang et des larmes.
-
---_Tuchurs la même_, dit-il. _Hallêze, anche! zécher les plirs tes
-audres! Zachèsse ké leu baufre Schmuke gomde fodre viside pir plis ké
-fos randes!_
-
---Nous nous reverrons, dit-elle, vous viendrez faire de la musique et
-dîner avec moi tous les dimanches, sous peine de nous brouiller. Je
-vous attends dimanche prochain.
-
---_Frai?_
-
---Je vous en prie, et ma soeur vous indiquera sans doute un jour
-aussi.
-
---_Ma ponhire zera tonc gomblete_, dit-il, _gar che ne vis foyais gaux
-Champes-Hailyssées gand vis y bassièze han foidire, pien raremente!_
-
-Cette idée sécha les larmes qui lui roulaient dans les yeux, et il
-offrit le bras à sa belle écolière, qui sentit battre démesurément le
-coeur du vieillard.
-
---Vous pensiez donc à nous, lui dit-elle.
-
---_Tuchurs en manchant mon bain!_ reprit-il. _T'aport gomme hâ mes
-pienfaidrices; et puis gomme au teusse premières cheunes files tignes
-t'amur ké chaie fies!_
-
-La comtesse n'osa plus rien dire: il y avait dans cette phrase une
-incroyable et respectueuse, une fidèle et religieuse solennité. Cette
-chambre enfumée et pleine de débris était un temple habité par deux
-divinités. Le sentiment s'y accroissait à toute heure, à l'insu de
-celles qui l'inspiraient.
-
---Là, donc, nous sommes aimées, bien aimées, pensa-t-elle.
-
-L'émotion avec laquelle le vieux Schmuke vit la comtesse montant en
-voiture fut partagée par elle, qui, du bout des doigts, lui envoya un
-de ces délicats baisers que les femmes se donnent de loin pour se dire
-bonjour. A cette vue, Schmuke resta planté sur ses jambes longtemps
-après que la voiture eut disparu. Quelques instants après, la comtesse
-entrait dans la cour de l'hôtel de madame de Nucingen. La baronne
-n'était pas levée; mais pour ne pas faire attendre une femme haut
-placée, elle s'enveloppa d'un châle et d'un peignoir.
-
---Il s'agit d'une bonne action, madame, dit la comtesse, la promptitude
-est alors une grâce; sans cela je ne vous aurais pas dérangée de si
-bonne heure.
-
---Comment! mais je suis trop heureuse, dit la femme du banquier en
-prenant les quatre papiers et la garantie de la comtesse. Elle sonna sa
-femme de chambre.--Thérèse, dites au caissier de me monter lui-même à
-l'instant quarante mille francs.
-
-Puis elle serra dans un secret de sa table l'écrit de madame de
-Vandenesse, après l'avoir cacheté.
-
---Vous avez une délicieuse chambre, dit la comtesse.
-
---Monsieur de Nucingen va m'en priver, il fait bâtir une nouvelle
-maison.
-
---Vous donnerez sans doute celle-ci à mademoiselle votre fille. On
-parle de son mariage avec monsieur de Rastignac.
-
-Le caissier parut au moment où madame de Nucingen allait répondre, elle
-prit les billets et remit les quatre lettres de change.
-
---Cela se balancera, dit la baronne au caissier.
-
---_Sauve l'escomde_, dit le caissier. _Sti Schmuke, il èdre ein
-misicien te Ansbach_, ajouta-t-il en voyant la signature et faisant
-frémir la comtesse.
-
---Fais-je donc des affaires? dit madame de Nucingen en tançant le
-caissier par un regard hautain. Ceci me regarde.
-
-Le caissier eut beau guigner alternativement la comtesse et la baronne,
-il trouva leurs visages immobiles.
-
---Allez, laissez-nous.--Ayez la bonté de rester quelques moments afin
-de ne pas leur faire croire que vous êtes pour quelque chose dans cette
-négociation, dit la baronne à madame de Vandenesse.
-
---Je vous demanderai de joindre à tant de complaisances, reprit la
-comtesse, celle de me garder le secret.
-
---Pour une bonne action, cela va sans dire, répondit la baronne en
-souriant. Je vais faire envoyer votre voiture au bout du jardin, elle
-partira sans vous; puis nous le traverserons ensemble, personne ne vous
-verra sortir d'ici: ce sera parfaitement inexplicable.
-
---Vous avez de la grâce comme une personne qui a souffert, reprit la
-comtesse.
-
---Je ne sais pas si j'ai de la grâce, mais j'ai beaucoup souffert, dit
-la baronne; vous avez eu la vôtre à meilleur marché, je l'espère.
-
-Une fois l'ordre donné, la baronne prit des pantoufles fourrées, une
-pelisse, et conduisit la comtesse à la petite porte de son jardin.
-
-Quand un homme a ourdi un plan comme celui qu'avait tramé du Tillet
-contre Nathan, il ne le confie à personne. Nucingen en savait quelque
-chose, mais sa femme était entièrement en dehors de ces calculs
-machiavéliques. Seulement la baronne, qui savait Raoul gêné, n'était
-pas la dupe des deux soeurs; elle avait bien deviné les mains
-entre lesquelles irait cet argent, elle était enchantée d'obliger la
-comtesse, elle avait d'ailleurs une profonde compassion pour de tels
-embarras. Rastignac, posé pour pénétrer les manoeuvres des deux
-banquiers, vint déjeuner avec madame de Nucingen. Delphine et Rastignac
-n'avaient point de secrets l'un pour l'autre, elle lui raconta sa scène
-avec la comtesse. Rastignac, incapable d'imaginer que la baronne pût
-jamais être mêlée à cette affaire, d'ailleurs accessoire à ses yeux, un
-moyen parmi tous ses moyens, la lui éclaira. Delphine venait peut-être
-de détruire les espérances électorales de du Tillet, de rendre inutiles
-les tromperies et les sacrifices de toute une année. Rastignac mit
-alors la baronne au fait en lui recommandant le secret sur la faute
-qu'elle venait de commettre.
-
---Pourvu, dit-elle, que le caissier n'en parle pas à Nucingen.
-
-Quelques instants avant midi, pendant le déjeuner de du Tillet, on lui
-annonça monsieur Gigonnet.
-
---Qu'il entre, dit le banquier, quoique sa femme fût à table. Eh! bien,
-mon vieux Shylock, notre homme est-il coffré?
-
---Non.
-
---Comment? Ne vous avais-je pas dit rue du Mail, hôtel...
-
---Il a payé, fit Gigonnet en tirant de son portefeuille quarante
-billets de banque. Du Tillet eut une mine désespérée.--Il ne faut
-jamais mal accueillir les écus, dit l'impassible compère de du Tillet,
-cela peut porter malheur.
-
---Où avez-vous pris cet argent, madame? dit le banquier en jetant sur
-sa femme un regard qui la fit rougir jusque dans la racine des cheveux.
-
---Je ne sais pas ce que signifie votre question, dit-elle.
-
---Je pénétrerai ce mystère, répondit-il en se levant furieux. Vous avez
-renversé mes projets les plus chers.
-
---Vous allez renverser votre déjeuner, dit Gigonnet qui arrêta la nappe
-prise par le pan de la robe de chambre de du Tillet.
-
-Madame du Tillet se leva froidement pour sortir. Cette parole l'avait
-épouvantée. Elle sonna, et un valet de chambre vint.
-
---Mes chevaux, dit-elle au valet de chambre. Demandez Virginie, je veux
-m'habiller.
-
---Où allez-vous? fit du Tillet.
-
---Les maris bien élevés ne questionnent pas leurs femmes,
-répondit-elle, et vous avez la prétention de vous conduire en
-gentilhomme.
-
---Je ne vous reconnais plus depuis deux jours que vous avez vu deux
-fois votre impertinente soeur.
-
---Vous m'avez ordonné d'être impertinente, dit-elle, je m'essaie sur
-vous.
-
---Votre serviteur, madame, dit Gigonnet, peu curieux d'une scène de
-ménage.
-
-Du Tillet regarda fixement sa femme, qui le regarda de même sans
-baisser les yeux.
-
---Qu'est-ce que cela signifie? dit-il.
-
---Que je ne suis plus une petite fille à qui vous ferez peur,
-reprit-elle. Je suis et serai toute ma vie une loyale et bonne femme
-pour vous; vous pourrez être un maître si vous voulez, mais un tyran,
-non.
-
-Du Tillet sortit. Après cet effort, Marie-Eugénie rentra chez elle
-abattue.--Sans le danger que court ma soeur, se dit-elle, je n'aurais
-jamais osé le braver ainsi; mais, comme dit le proverbe, à quelque
-chose malheur est bon. Pendant la nuit, madame du Tillet avait repassé
-dans sa mémoire les confidences de sa soeur. Sûre du salut de Raoul,
-sa raison n'était plus dominée par la pensée de ce danger imminent.
-Elle se rappela l'énergie terrible avec laquelle la comtesse
-avait parlé de s'enfuir avec Nathan pour le consoler de son désastre
-si elle ne l'empêchait pas. Elle comprit que cet homme pourrait
-déterminer sa soeur, par un excès de reconnaissance et d'amour, à
-faire ce que la sage Eugénie regardait comme une folie. Il y avait
-de récents exemples dans la haute classe de ces fuites qui paient
-d'incertains plaisirs par des remords, par la déconsidération que
-donnent les fausses positions, et Eugénie se rappelait leurs affreux
-résultats. Le mot de du Tillet venait de mettre sa terreur au comble;
-elle craignit que tout ne se découvrît; elle vit la signature de la
-comtesse de Vandenesse dans le portefeuille de la maison Nucingen; elle
-voulut supplier sa soeur de tout avouer à Félix. Madame du Tillet ne
-trouva point la comtesse. Félix était chez lui. Une voix intérieure
-cria à Eugénie de sauver sa soeur. Peut-être demain serait-il trop
-tard. Elle prit beaucoup sur elle, mais elle se résolut à tout dire au
-comte. Ne serait-il pas indulgent en trouvant son honneur encore sauf?
-La comtesse était plus égarée que pervertie. Eugénie eut peur d'être
-lâche et traîtresse en divulguant ces secrets que garde la société tout
-entière, d'accord en ceci; mais enfin elle vit l'avenir de sa soeur,
-elle trembla de la trouver un jour seule, ruinée par Nathan, pauvre,
-souffrante, malheureuse, au désespoir; elle n'hésita plus, et fit prier
-le comte de la recevoir. Félix, étonné de cette visite, eut avec sa
-belle-soeur une longue conversation, durant laquelle il se montra si
-calme et si maître de lui qu'elle trembla de lui voir prendre quelque
-terrible résolution.
-
---Soyez tranquille, lui dit Vandenesse, je me conduirai de manière
-que vous soyez bénie un jour par la comtesse. Quelle que soit votre
-répugnance à garder le silence vis-à-vis d'elle après m'avoir instruit,
-faites-moi crédit de quelques jours. Quelques jours me sont nécessaires
-pour pénétrer des mystères que vous n'apercevez pas, et surtout pour
-agir avec prudence. Peut-être saurai-je tout en un moment! Il n'y a
-que moi de coupable, ma soeur. Tous les amants jouent leur jeu; mais
-toutes les femmes n'ont pas le bonheur de voir la vie comme elle est.
-
-Madame du Tillet sortit rassurée. Félix de Vandenesse alla prendre
-aussitôt quarante mille francs à la Banque de France, et courut chez
-madame de Nucingen: il la trouva, la remercia de la confiance qu'elle
-avait eue en sa femme, et lui rendit l'argent. Le comte expliqua ce
-mystérieux emprunt par les folies d'une bienfaisance à laquelle il
-avait voulu mettre des bornes.
-
---Ne me donnez aucune explication, monsieur, puisque madame de
-Vandenesse vous a tout avoué, dit la baronne de Nucingen.
-
---Elle sait tout, pensa Vandenesse.
-
-La baronne remit la lettre de garantie et envoya chercher les quatre
-lettres de change. Vandenesse, pendant ce moment, jeta sur la baronne
-le coup d'oeil fin des hommes d'État, il l'inquiéta presque, et jugea
-l'heure propice à une négociation.
-
---Nous vivons à une époque, madame, où rien n'est sûr, lui dit-il.
-Les trônes s'élèvent et disparaissent en France avec une effrayante
-rapidité. Quinze ans font justice d'un grand empire, d'une monarchie
-et aussi d'une révolution. Personne n'oserait prendre sur lui de
-répondre de l'avenir. Vous connaissez mon attachement à la Légitimité.
-Ces paroles n'ont rien d'extraordinaire dans ma bouche. Supposez une
-catastrophe: ne seriez-vous pas heureuse d'avoir un ami dans le parti
-qui triompherait?
-
---Certes, dit-elle en souriant.
-
---Hé! bien, voulez-vous avoir en moi, secrètement, un obligé qui
-pourrait maintenir à monsieur de Nucingen, le cas échéant, la pairie à
-laquelle il aspire?
-
---Que voulez-vous de moi? s'écria-t-elle.
-
---Peu de chose, reprit-il. Tout ce que vous savez sur Nathan.
-
-La baronne lui répéta sa conversation du matin avec Rastignac, et dit
-à l'ex-pair de France, en lui remettant les quatre lettres de change
-qu'elle alla prendre au caissier:--N'oubliez pas votre promesse.
-
-Vandenesse oubliait si peu cette prestigieuse promesse qu'il la fit
-briller aux yeux du baron de Rastignac pour obtenir de lui quelques
-autres renseignements.
-
-En sortant de chez le baron, il dicta pour Florine, à un écrivain
-public, la lettre suivante: _Si mademoiselle Florine veut savoir quel
-est le premier rôle qu'elle jouera, elle est priée de venir au prochain
-bal de l'Opéra, en s'y faisant accompagner de monsieur Nathan._
-
-Cette lettre une fois mise à la poste, il alla chez son homme
-d'affaires, garçon très-habile et délié, quoique honnête; il le pria de
-jouer le rôle d'un ami auquel Schmuke aurait confié la visite de madame
-de Vandenesse, en s'inquiétant un peu tard de la signification de ces
-mots: _Accepté pour dix mille francs_, répétés quatre fois, lequel
-viendrait demander à monsieur Nathan une lettre de change de quarante
-mille francs comme contre-valeur. C'était jouer gros jeu. Nathan
-pouvait avoir su déjà comment s'étaient arrangées les choses, mais
-il fallait hasarder un peu pour gagner beaucoup. Dans son trouble,
-Marie pouvait bien avoir oublié de demander à son Raoul un titre pour
-Schmuke. L'homme d'affaires alla sur-le-champ au journal, et revint
-triomphant à cinq heures chez le comte, avec une contre-valeur de
-quarante mille francs: dès les premiers mots échangés avec Nathan, il
-avait pu se dire envoyé par la comtesse.
-
-Cette réussite obligeait Félix à empêcher sa femme de voir Raoul
-jusqu'à l'heure du bal de l'Opéra, où il comptait la mener et l'y
-laisser s'éclairer elle-même sur la nature des relations de Nathan
-avec Florine. Il connaissait la jalouse fierté de la comtesse; il
-voulait la faire renoncer d'elle-même à son amour, ne pas lui donner
-lieu de rougir à ses yeux, et lui montrer à temps ses lettres à Nathan
-vendues par Florine, à laquelle il comptait les racheter. Ce plan si
-sage, conçu si rapidement, exécuté en partie, devait manquer par un
-jeu du Hasard qui modifie tout ici-bas. Après le dîner, Félix mit la
-conversation sur le bal de l'Opéra, en remarquant que Marie n'y était
-jamais allée; et il lui en proposa le divertissement pour le lendemain.
-
---Je vous donnerai quelqu'un à intriguer, dit-il.
-
---Ah! vous me ferez bien plaisir.
-
---Pour que la plaisanterie soit excellente, une femme doit s'attaquer
-à une belle proie, à une célébrité, à un homme d'esprit et le faire
-donner au diable. Veux-tu que je te livre Nathan? J'aurai, par
-quelqu'un qui connaît Florine, des secrets à le rendre fou.
-
---Florine, dit la comtesse, l'actrice?
-
-Marie avait déjà trouvé ce nom sur les lèvres de Quillet, le garçon de
-bureau du journal: il lui passa comme un éclair dans l'âme.
-
---Eh! bien, oui, sa maîtresse, répondit le comte. Est-ce donc étonnant?
-
---Je croyais monsieur Nathan trop occupé pour avoir une maîtresse. Les
-auteurs ont-ils le temps d'aimer?
-
---Je ne dis pas qu'ils aiment, ma chère; mais ils sont forcés de
-_loger_ quelque part, comme tous les autres hommes; et quand ils n'ont
-pas de chez soi, quand ils sont poursuivis par les gardes du commerce,
-ils _logent_ chez leurs maîtresses, ce qui peut vous paraître leste,
-mais ce qui est infiniment plus agréable que de _loger_ en prison.
-
-Le feu était moins rouge que les joues de la comtesse.
-
---Voulez-vous de lui pour victime? vous l'épouvanterez, dit le
-comte en continuant sans faire attention au visage de sa femme. Je
-vous mettrai à même de lui prouver qu'il est joué comme un enfant
-par votre beau-frère du Tillet. Ce misérable veut le faire mettre en
-prison, afin de le rendre incapable de se porter son concurrent dans
-le collége électoral où Nucingen a été nommé. Je sais par un ami de
-Florine la somme produite par la vente de son mobilier, qu'elle lui a
-donnée pour fonder son journal, je sais ce qu'elle lui a envoyé sur la
-récolte qu'elle est allée faire cette année dans les départements et en
-Belgique, argent qui profite en définitive à Du Tillet, à Nucingen, à
-Massol. Tous trois, par avance, ils ont vendu le journal au ministère,
-tant ils sont sûrs d'évincer ce grand homme.
-
---Monsieur Nathan est incapable d'avoir accepté l'argent d'une actrice.
-
---Vous ne connaissez guère ces gens-là, ma chère, dit le comte, il ne
-vous niera pas le fait.
-
---J'irai certes au bal, dit la comtesse.
-
---Vous vous amuserez, reprit Vandenesse. Avec de pareilles armes, vous
-fouetterez rudement l'amour-propre de Nathan, et vous lui rendrez
-service. Vous le verrez se mettant en fureur, se calmant, bondissant
-sous vos piquantes épigrammes! Tout en plaisantant, vous éclairerez un
-homme d'esprit sur le péril où il est, et vous aurez la joie de faire
-battre les chevaux du juste-milieu dans leur écurie... Tu ne m'écoutes
-plus, ma chère enfant.
-
---Au contraire, je vous écoute trop, répondit-elle. Je vous dirai plus
-tard pourquoi je tiens à être sûre de tout ceci.
-
---Sûre, reprit Vandenesse. Reste masquée, je te fais souper avec Nathan
-et Florine: il sera bien amusant pour une femme de ton rang d'intriguer
-une actrice après avoir fait caracoler l'esprit d'un homme célèbre
-autour de secrets si importants; tu les attelleras l'un et l'autre à
-la même mystification. Je vais me mettre à la piste des infidélités
-de Nathan. Si je puis saisir les détails de quelque aventure récente,
-tu jouiras d'une colère de courtisane, une chose magnifique, celle à
-laquelle se livrera Florine bouillonnera comme un torrent des Alpes:
-elle adore Nathan, il est tout pour elle; elle y tient comme la chair
-aux os, comme la lionne à ses petits. Je me souviens d'avoir vu dans ma
-jeunesse une célèbre actrice qui écrivait comme une cuisinière venant
-redemander ses lettres à un de mes amis; je n'ai jamais depuis retrouvé
-ce spectacle, cette fureur tranquille, cette impertinente
-majesté, cette attitude de sauvage.... Souffres-tu, Marie?
-
---Non: on a fait trop de feu.
-
-La comtesse alla se jeter sur une causeuse. Tout à coup, par un de ces
-mouvements impossibles à prévoir et qui fut suggéré par les dévorantes
-douleurs de la jalousie, elle se dressa sur ses jambes tremblantes,
-croisa ses bras, et vint lentement devant son mari.
-
---Que sais-tu? lui demanda-t-elle, tu n'es pas homme à me torturer, tu
-m'écraserais sans me faire souffrir dans le cas où je serais coupable.
-
---Que veux-tu que je sache, Marie?
-
---Eh! bien, Nathan?
-
---Tu crois l'aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantôme construit avec
-des phrases.
-
---Tu sais donc?
-
---Tout, dit-il.
-
-Ce mot tomba sur la tête de Marie comme une massue.
-
---Si tu le veux, je ne saurai jamais rien, reprit-il. Tu es dans un
-abîme, mon enfant, il faut t'en tirer: j'y ai déjà songé. Tiens.
-
-Il tira de sa poche de côté la lettre de garantie et les quatre lettres
-de change de Schmuke, que la comtesse reconnut, et il les jeta dans le
-feu.
-
---Que serais-tu devenue, pauvre Marie, dans trois mois d'ici? tu te
-serais vue traînée par les huissiers devant les tribunaux. Ne baisse
-pas la tête, ne t'humilie point: tu as été la dupe des sentiments les
-plus beaux, tu as coqueté avec la poésie et non avec un homme. Toutes
-les femmes, toutes, entends-tu, Marie? eussent été séduites à ta place.
-Ne serions-nous pas absurdes, nous autres hommes, qui avons fait mille
-sottises en vingt ans, de vouloir que vous ne soyez pas imprudentes une
-seule fois dans toute votre vie? Dieu me garde de triompher de toi ou
-de t'accabler d'une pitié que tu repoussais si vivement l'autre jour.
-Peut-être ce malheureux était-il sincère quand il t'écrivait, sincère
-en se tuant, sincère en revenant le soir même chez Florine. Nous valons
-moins que vous. Je ne parle pas pour moi dans ce moment, mais pour toi.
-Je suis indulgent; mais la Société ne l'est point, elle fuit la femme
-qui fait un éclat, elle ne veut pas qu'on cumule un bonheur complet
-et la considération. Est-ce juste, je ne saurais le dire. Le monde
-est cruel, voilà tout. Peut-être est-il plus envieux en masse qu'il
-ne l'est pris en détail. Assis au parterre, un voleur applaudit
-au triomphe de l'innocence et lui prendra ses bijoux en sortant. La
-Société refuse de calmer les maux qu'elle engendre; elle décerne des
-honneurs aux habiles tromperies, et n'a point de récompenses pour
-les dévouements ignorés. Je sais et vois tout cela; mais si je ne
-puis réformer le monde, au moins est-il en mon pouvoir de te protéger
-contre toi-même. Il s'agit ici d'un homme qui ne t'apporte que des
-misères, et non d'un de ces amours saints et sacrés qui commandent
-parfois notre abnégation, qui portent avec eux des excuses. Peut-être
-ai-je eu le tort de ne pas diversifier ton bonheur, de ne pas opposer
-à de tranquilles plaisirs des plaisirs bouillants, des voyages, des
-distractions. Je puis d'ailleurs m'expliquer le désir qui t'a poussée
-vers un homme célèbre par l'envie que tu as causée à certaines femmes.
-Lady Dudley, madame d'Espard, madame de Manerville et ma belle-soeur
-Émilie sont pour quelque chose en tout ceci. Ces femmes, contre
-lesquelles je t'avais mise en garde, auront cultivé ta curiosité
-plus pour me faire chagrin que pour te jeter dans des orages qui, je
-l'espère, auront grondé sur toi sans t'atteindre.
-
-En écoutant ces paroles empreintes de bonté, la comtesse fut en proie
-à mille sentiments contraires; mais cet ouragan fut dominé par une
-vive admiration pour Félix. Les âmes nobles et fières reconnaissent
-promptement la délicatesse avec laquelle on les manie. Ce tact est aux
-sentiments ce que la grâce est au corps. Marie apprécia cette grandeur
-empressée de s'abaisser aux pieds d'une femme en faute pour ne pas la
-voir rougissant. Elle s'enfuit comme une folle, et revint ramenée par
-l'idée de l'inquiétude que son mouvement pouvait causer à son mari.
-
---Attendez, lui dit-elle en disparaissant.
-
-Félix lui avait habilement préparé son excuse, il fut aussitôt
-récompensé de son adresse; car sa femme revint, toutes les lettres de
-Nathan à la main, et les lui livra.
-
---Jugez-moi, dit-elle en se mettant à genoux.
-
---Est-on en état de bien juger quand on aime? répondit-il. Il prit les
-lettres et les jeta dans le feu, car plus tard sa femme pouvait ne
-pas lui pardonner de les avoir lues. Marie, la tête sur les genoux du
-comte, y fondait en larmes.--Mon enfant, où sont les tiennes? dit-il en
-lui relevant la tête.
-
-A cette interrogation, la comtesse ne sentit plus l'intolérable chaleur
-qu'elle avait aux joues, elle eut froid.
-
---Pour que tu ne soupçonnes pas ton mari de calomnier l'homme que
-tu as cru digne de toi, je te ferai rendre tes lettres par Florine
-elle-même.
-
---Oh! pourquoi ne les rendrait-il pas sur ma demande?
-
---Et s'il les refusait?
-
-La comtesse baissa la tête.
-
---Le monde me dégoûte, reprit-elle, je n'y veux plus aller; je vivrai
-seule près de toi si tu me pardonnes.
-
---Tu pourrais t'ennuyer encore. D'ailleurs, que dirait le monde si tu
-le quittais brusquement? Au printemps, nous voyagerons, nous irons en
-Italie, nous parcourrons l'Europe en attendant que tu aies plus d'un
-enfant à élever. Nous ne sommes pas dispensés d'aller au bal de l'Opéra
-demain, car nous ne pouvons pas avoir tes lettres autrement sans nous
-compromettre; et, en te les apportant, Florine n'accusera-t-elle pas
-bien son pouvoir?
-
---Et je verrai cela? dit la comtesse épouvantée.
-
---Après-demain matin.
-
-Le lendemain, vers minuit, au bal de l'Opéra, Nathan se promenait dans
-le foyer en donnant le bras à un masque d'un air assez marital. Après
-deux ou trois tours, deux femmes masquées les abordèrent.
-
---Pauvre sot! tu te perds, Marie est ici et te voit, dit à Nathan
-Vandenesse qui s'était déguisé en femme.
-
---Si tu veux m'écouter, tu sauras des secrets que Nathan t'a cachés,
-et qui t'apprendront les dangers que court ton amour pour lui, dit en
-tremblant la comtesse à Florine.
-
-Nathan avait brusquement quitté le bras de Florine pour suivre le comte
-qui s'était dérobé dans la foule à ses regards. Florine alla s'asseoir
-à côté de la comtesse, qui l'entraîna sur une banquette à côté de
-Vandenesse, revenu pour protéger sa femme.
-
---Explique-toi, ma chère, dit Florine, et ne crois pas me faire poser
-longtemps. Personne au monde ne m'arrachera Raoul, vois-tu: je le tiens
-par l'habitude, qui vaut bien l'amour.
-
---D'abord es-tu Florine? dit Félix en reprenant sa voix naturelle.
-
---Belle question! si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je te
-croie, farceur?
-
---Va demander à Nathan, qui maintenant cherche la maîtresse de qui je
-parle, où il a passé la nuit il y a trois jours! Il s'est asphyxié, ma
-petite, à ton insu, faute d'argent. Voilà comment tu es au fait
-des affaires d'un homme que tu dis aimer, et tu le laisses sans le sou,
-et il se tue; ou plutôt il ne se tue pas, il se manque. Un suicide
-manqué, c'est aussi ridicule qu'un duel sans égratignure.
-
---Tu mens, dit Florine. Il a dîné chez moi ce jour-là, mais après le
-soleil couché. Le pauvre garçon était poursuivi. Il s'est caché, voilà
-tout.
-
---Va donc demander rue du Mail, à l'hôtel du Mail, s'il n'a pas été
-amené mourant par une belle femme avec laquelle il est en relation
-depuis un an, et les lettres de ta rivale sont cachées, à ton nez,
-chez toi. Si tu veux donner à Nathan quelque bonne leçon, nous irons
-tous trois chez toi; là je te prouverai, pièce en main, que tu peux
-l'empêcher d'aller rue de Clichy, sous peu de temps, si tu veux être
-bonne fille.
-
---Essaie d'en faire aller d'autres que Florine, mon petit. Je suis sûre
-que Nathan ne peut être amoureux de personne.
-
---Tu voudrais me faire croire qu'il a redoublé pour toi d'attentions
-depuis quelque temps, mais c'est précisément ce qui prouve qu'il est
-très amoureux....
-
---D'une femme du monde, lui?... dit Florine. Je ne m'inquiète pas pour
-si peu de chose.
-
---Hé! bien, veux-tu le voir venir te dire qu'il ne te ramènera pas ce
-matin chez toi?
-
---Si tu me fais dire cela, reprit Florine, je te mènerai chez moi,
-et nous y chercherons ces lettres auxquelles je croirai quand je les
-verrai; il les écrirait donc pendant que je dors?
-
---Reste là, dit Félix, et regarde.
-
-Il prit le bras de sa femme et se mit à deux pas de Florine. Bientôt
-Nathan, qui allait et venait dans le foyer, cherchant de tous côtés
-son masque comme un chien cherche son maître, revint à l'endroit où
-il avait reçu la confidence. En lisant sur ce front une préoccupation
-facile à remarquer, Florine se posa comme un Terme devant l'écrivain,
-et lui dit impérieusement:--Je ne veux pas que tu me quittes, j'ai des
-raisons pour cela.
-
---Marie!... dit alors par le conseil de son mari la comtesse à
-l'oreille de Raoul. Quelle est cette femme? Laissez-la sur-le-champ,
-sortez et allez m'attendre au bas de l'escalier.
-
-Dans cette horrible extrémité, Raoul donna une violente secousse au
-bras de Florine, qui ne s'attendait pas à cette manoeuvre; et
-quoiqu'elle le tînt avec force, elle fut contrainte à le lâcher. Nathan
-se perdit aussitôt dans la foule.
-
---Que te disais-je? cria Félix dans l'oreille de Florine stupéfaite, et
-en lui donnant le bras.
-
---Allons, dit-elle, qui que tu sois, Viens. As-tu ta voiture.
-
-Pour toute réponse, Vandenesse emmena précipitamment Florine et courut
-rejoindre sa femme à un endroit convenu sous le péristyle. En quelques
-instants les trois masques, menés vivement par le cocher de Vandenesse,
-arrivèrent chez l'actrice qui se démasqua. Madame de Vandenesse ne put
-retenir un tressaillement de surprise à l'aspect de Florine étouffant
-de rage, superbe de colère et de jalousie.
-
---Il y a, lui dit Vandenesse, un certain portefeuille dont la clef ne
-t'a jamais été confiée, les lettres doivent y être.
-
---Pour le coup, je suis intriguée, tu sais quelque chose qui
-m'inquiétait depuis plusieurs jours, dit Florine en se précipitant dans
-le cabinet pour y prendre le portefeuille.
-
-Vandenesse vit sa femme pâlissant sous son masque. La chambre de
-Florine en disait plus sur l'intimité de l'actrice et de Nathan qu'une
-maîtresse idéale n'en aurait voulu savoir. L'oeil d'une femme sait
-pénétrer la vérité de ces sortes de choses en un moment, et la comtesse
-aperçut dans la promiscuité des affaires de ménage une attestation de
-ce que lui avait dit Vandenesse. Florine revint avec le portefeuille.
-
---Comment l'ouvrir? dit-elle.
-
-L'actrice envoya chercher le grand couteau de sa cuisinière; et quand
-la femme de chambre le rapporta, Florine le brandit en disant d'un air
-railleur:--C'est avec ça qu'on égorge les _poulets_!
-
-Ce mot, qui fit tressaillir la comtesse, lui expliqua, encore mieux que
-ne l'avait fait son mari la veille, la profondeur de l'abîme où elle
-avait failli glisser.
-
---Suis-je sotte! dit Florine, son rasoir vaut mieux.
-
-Elle alla prendre le rasoir avec lequel Nathan venait de se faire la
-barbe et fendit les plis du maroquin qui s'ouvrit et laissa passer les
-lettres de Marie. Florine en prit une au hasard.
-
---Oui, c'est bien d'une femme comme il faut! Ça m'a l'air de ne pas
-avoir une faute d'orthographe.
-
-Vandenesse prit les lettres et les donna à sa femme, qui alla vérifier
-sur une table si elles y étaient toutes.
-
---Veux-tu les céder en échange de ceci? dit Vandenesse en tendant
-à Florine la lettre de change de quarante mille francs.
-
---Est-il bête de souscrire de pareils titres?... Bon pour des billets,
-dit Florine en lisant la lettre de change. Ah! je t'en donnerai, des
-comtesses! Et moi qui me tuais le corps et l'âme en province pour lui
-ramasser de l'argent, moi qui me serais donné la scie d'un agent de
-change pour le sauver! Voilà les hommes: quand on se damne pour eux, ils
-vous marchent dessus! Il me le paiera.
-
-Madame de Vandenesse s'était enfuie avec les lettres.
-
---Hé! dis donc, beau masque? laisse-m'en une seule pour le convaincre.
-
---Cela n'est plus possible, dit Vandenesse.
-
---Et pourquoi?
-
---Ce masque est ton ex-rivale.
-
---Tiens, mais elle aurait bien pu me dire merci, s'écria Florine.
-
---Pourquoi prends-tu donc les quarante mille francs? dit Vandenesse en
-la saluant.
-
-Il est extrêmement rare que les jeunes gens, poussés à un suicide, le
-recommencent quand ils en ont subi les douleurs. Lorsque le suicide
-ne guérit pas de la vie, il guérit de la mort volontaire. Aussi Raoul
-n'eut-il plus envie de se tuer quand il se vit dans une position
-encore plus horrible que celle d'où il voulait sortir, en trouvant sa
-lettre de change à Schmuke dans les mains de Florine, qui la tenait
-évidemment du comte de Vandenesse. Il tenta de revoir la comtesse pour
-lui expliquer la nature de son amour, qui brillait dans son coeur
-plus vivement que jamais. Mais la première fois que, dans le monde,
-la comtesse vit Raoul, elle lui jeta ce regard fixe et méprisant qui
-met un abîme infranchissable entre une femme et un homme. Malgré son
-assurance, Nathan n'osa jamais, durant le reste de l'hiver, ni parler à
-la comtesse, ni l'aborder.
-
-Cependant il s'ouvrit à Blondet: il voulut, à propos de madame de
-Vandenesse, lui parler de Laure et de Béatrix. Il fit la paraphrase
-de ce beau passage dû à la plume de Théophile Gautier, un des plus
-remarquables poètes de ce temps:
-
- «Idéal, fleur bleue à coeur d'or, dont les racines fibreuses, mille
- fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fond
- de notre âme pour en boire la plus pure substance; fleur douce et
- amère! on ne peut t'arracher sans faire saigner le coeur, sans
- que de ta tige brisée suintent des gouttes rouges! Ah! fleur
- maudite, comme elle a poussé dans mon âme!»
-
---Tu radotes, mon cher, lui dit Blondet, je t'accorde qu'il y avait
-une jolie fleur, mais elle n'était point idéale, et au lieu de chanter
-comme un aveugle devant une niche vide, tu devrais songer à te laver
-les mains pour faire ta soumission au pouvoir et te ranger. Tu es un
-trop grand artiste pour être un homme politique, tu as été joué par
-des gens qui ne te valaient pas. Pense à te faire jouer encore, mais
-ailleurs.
-
---Marie ne saurait m'empêcher de l'aimer, dit Nathan. J'en ferai ma
-Béatrix.
-
---Mon cher, Béatrix était une petite fille de douze ans que Dante
-n'a plus revue; sans cela aurait-elle été Béatrix? Pour se faire
-d'une femme une divinité, nous ne devons pas la voir avec un mantelet
-aujourd'hui, demain avec une robe décolletée, après demain sur le
-boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier. Quand on
-a Florine, qui tour à tour est duchesse de vaudeville, bourgeoise de
-drame, négresse, marquise, colonel, paysanne en Suisse, vierge du
-Soleil au Pérou, sa seule manière d'être vierge, je ne sais pas comment
-on s'aventure avec les femmes du monde.
-
-Du Tillet, en terme de Bourse, _exécuta_ Nathan, qui, faute d'argent,
-abandonna sa part dans le journal. L'homme célèbre n'eut pas plus de
-cinq voix dans le collége où le banquier fut élu.
-
-Quand, après un long et heureux voyage en Italie, la comtesse de
-Vandenesse revint à Paris, l'hiver suivant, Nathan avait justifié
-toutes les prévisions de Félix: d'après les conseils de Blondet, il
-parlementait avec le pouvoir. Quant aux affaires personnelles de
-cet écrivain, elles étaient dans un tel désordre qu'un jour, aux
-Champs-Élysées, la comtesse Marie vit son ancien adorateur à pied,
-dans le plus triste équipage, donnant le bras à Florine. Un homme
-indifférent est déjà passablement laid aux yeux d'une femme; mais quand
-elle ne l'aime plus, il paraît horrible, surtout lorsqu'il ressemble
-à Nathan. Madame de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant
-qu'elle s'était intéressée à Raoul. Si elle n'eût pas été guérie de
-toute passion extra-conjugale, le contraste que présentait alors le
-comte, comparé à cet homme déjà moins digne de la faveur publique, eût
-suffi pour lui faire préférer son mari à un ange.
-
-
-Aujourd'hui, cet ambitieux si riche en encre et si pauvre en vouloir,
-a fini par capituler et par se caser dans une sinécure, comme un homme
-médiocre. Après avoir appuyé toutes les tentatives désorganisatrices,
-il vit en paix à l'ombre d'une feuille ministérielle. La croix de
-la Légion-d'Honneur, texte fécond de ses plaisanteries, orne sa
-boutonnière. La _paix à tout prix_, sur laquelle il avait fait vivre
-la rédaction d'un journal révolutionnaire, est l'objet de ses articles
-laudatifs. L'Hérédité, tant attaquée par ses phrases saint-simoniennes,
-il la défend aujourd'hui avec l'autorité de la raison. Cette conduite
-illogique a son origine et son autorité dans le changement de front de
-quelques gens qui, durant nos dernières évolutions politiques, ont agi
-comme Raoul.
-
- Aux Jardies, décembre 1838.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-[Illustration: IMP S. RAÇON.
-
-LA FEMME ABANDONNÉE.]
-
-
-LA FEMME ABANDONNÉE.
-
- A MADAME LA DUCHESSE D'ABRANTÈS,
-
- _Son affectionné serviteur_,
-
- HONORÉ DE BALZAC.
-
- Paris, août 1835.
-
-
-En 1822, au commencement du printemps, les médecins de Paris envoyèrent
-en basse Normandie un jeune homme qui relevait alors d'une maladie
-inflammatoire causée par quelque excès d'étude, ou de vie peut-être. Sa
-convalescence exigeait un repos complet, une nourriture douce, un air
-froid et l'absence totale de sensations extrêmes. Les grasses campagnes
-du Bessin et l'existence pâle de la province parurent donc propices à
-son rétablissement.
-
-Il vint à Bayeux, jolie ville située à deux lieues de la mer, chez une
-de ses cousines, qui l'accueillit avec cette cordialité particulière
-aux gens habitués à vivre dans la retraite, et pour lesquels l'arrivée
-d'un parent ou d'un ami devient un bonheur.
-
-A quelques usages près, toutes les petites villes se ressemblent.
-Or, après plusieurs soirées passées chez sa cousine madame de
-Sainte-Sevère, ou chez les personnes qui composaient sa compagnie, ce
-jeune Parisien, nommé monsieur le baron Gaston de Nueil, eut bientôt
-connu les gens que cette société exclusive regardait comme étant toute
-la ville. Gaston de Nueil vit en eux le personnel immuable que les
-observateurs retrouvent dans les nombreuses capitales de ces anciens
-États qui formaient la France d'autrefois.
-
-C'était d'abord la famille dont la noblesse, inconnue à cinquante
-lieues plus loin, passe, dans le département, pour incontestable et
-de la plus haute antiquité. Cette espèce de _famille royale_
-au petit pied effleure par ses alliances, sans que personne s'en
-doute, les Créqui, les Montmorenci, touche aux Lusignan, et s'accroche
-aux Soubise. Le chef de cette race illustre est toujours un chasseur
-déterminé. Homme sans manières, il accable tout le monde de sa
-supériorité nominale; tolère le sous-préfet, comme il souffre l'impôt;
-n'admet aucune des puissances nouvelles créées par le dix-neuvième
-siècle, et fait observer, comme une monstruosité politique, que le
-premier ministre n'est pas gentilhomme. Sa femme a le ton tranchant,
-parle haut, a eu des adorateurs, mais fait régulièrement ses pâques;
-elle élève mal ses filles, et pense qu'elles seront toujours assez
-riches de leur nom. La femme et le mari n'ont d'ailleurs aucune
-idée du luxe actuel; ils gardent les livrées de théâtre, tiennent
-aux anciennes formes pour l'argenterie, les meubles, les voitures,
-comme pour les moeurs et le langage. Ce vieux faste s'allie
-d'ailleurs assez bien avec l'économie des provinces. Enfin c'est
-les gentilshommes d'autrefois, moins les lods et ventes, moins la
-meute et les habits galonnés; tous pleins d'honneur entre eux, tous
-dévoués à des princes qu'ils ne voient qu'à distance. Cette maison
-historique _incognito_ conserve l'originalité d'une antique tapisserie
-de haute-lice. Dans la famille végète infailliblement un oncle ou un
-frère, lieutenant-général, cordon rouge, homme de cour, qui est allé en
-Hanovre avec le maréchal de Richelieu, et que vous retrouvez là comme
-le feuillet égaré d'un vieux pamphlet du temps de Louis XV.
-
-A cette famille fossile s'oppose une famille plus riche, mais de
-noblesse moins ancienne. Le mari et la femme vont passer deux mois
-d'hiver à Paris, ils en rapportent le ton fugitif et les passions
-éphémères. Madame est élégante, mais un peu guindée et toujours en
-retard avec les modes. Cependant elle se moque de l'ignorance affectée
-par ses voisins; son argenterie est moderne; elle a des grooms, des
-nègres, un valet de chambre. Son fils aîné a tilbury, ne fait rien, il
-a un majorat; le cadet est auditeur au conseil d'État. Le père, très au
-fait des intrigues du ministère, raconte des anecdotes sur Louis XVIII
-et sur madame du Cayla; il place dans le _cinq pour cent_, évite la
-conversation sur les cidres, mais tombe encore parfois dans la manie
-de rectifier le chiffre des fortunes départementales; il est membre
-du conseil général, se fait habiller à Paris, et porte la croix de la
-Légion-d'Honneur. Enfin ce gentilhomme a compris la restauration,
-et bat monnaie à la Chambre; mais son royalisme est moins pur que celui
-de la famille avec laquelle il rivalise. Il reçoit la _Gazette_ et les
-_Débats_. L'autre famille ne lit que la _Quotidienne_.
-
-Monseigneur l'évêque, ancien vicaire-général, flotte entre ces deux
-puissances qui lui rendent les honneurs dus à la religion, mais en lui
-faisant sentir parfois la morale que le bon La Fontaine a mise à la fin
-de l'_Ane chargé de reliques_. Le bonhomme est roturier.
-
-Puis viennent les astres secondaires, les gentilshommes qui jouissent
-de dix à douze mille livres de rente, et qui ont été capitaines de
-vaisseau, ou capitaines de cavalerie, ou rien du tout. A cheval par les
-chemins, ils tiennent le milieu entre le curé portant les sacrements et
-le contrôleur des contributions en tournée. Presque tous ont été dans
-les pages ou dans les mousquetaires, et achèvent paisiblement leurs
-jours dans une _faisance-valoir_, plus occupés d'une coupe de bois ou
-de leur cidre que de la monarchie. Cependant ils parlent de la charte
-et des libéraux entre deux _rubbers_ de whist ou pendant
-une partie de trictrac, après avoir calculé des dots et arrangé des
-mariages en rapport avec les généalogies qu'ils savent par coeur.
-Leurs femmes font les fières et prennent les airs de la cour dans
-leurs cabriolets d'osier; elles croient être parées quand elles sont
-affublées d'un châle et d'un bonnet; elles achètent annuellement deux
-chapeaux, mais après de mûres délibérations, et se les font apporter de
-Paris par occasion; elles sont généralement vertueuses et bavardes.
-
-Autour de ces éléments principaux de la gent aristocratique se groupent
-deux ou trois vieilles filles de qualité qui ont résolu le problème de
-l'immobilisation de la créature humaine. Elles semblent être scellées
-dans les maisons où vous les voyez: leurs figures, leurs toilettes font
-partie de l'immeuble, de la ville, de la province; elles en sont la
-tradition, la mémoire, l'esprit. Toutes ont quelque chose de roide et
-de monumental; elles savent sourire ou hocher la tête à propos, et, de
-temps en temps, disent des mots qui passent pour spirituels.
-
-Quelques riches bourgeois se sont glissés dans ce petit faubourg
-Saint-Germain, grâce à leurs opinions aristocratiques ou à leurs
-fortunes. Mais, en dépit de leurs quarante ans, là chacun dit
-d'eux:--Ce petit _un tel_ pense bien! Et l'on en fait des députés.
-Généralement ils sont protégés par les vieilles filles, mais on
-en cause.
-
-Puis enfin deux ou trois ecclésiastiques sont reçus dans cette société
-d'élite, pour leur étole, ou parce qu'ils ont de l'esprit, et que
-ces nobles personnes, s'ennuyant entre elles, introduisent l'élément
-bourgeois dans leurs salons comme un boulanger met de la levûre dans sa
-pâte.
-
-La somme d'intelligence amassée dans toutes ces têtes se compose d'une
-certaine quantité d'idées anciennes auxquelles se mêlent quelques
-pensées nouvelles qui se brassent en commun tous les soirs. Semblables
-à l'eau d'une petite anse, les phrases qui représentent ces idées
-ont leur flux et reflux quotidien, leur remous perpétuel, exactement
-pareil: qui en entend aujourd'hui le vide retentissement l'entendra
-demain, dans un an, toujours. Leurs arrêts immuablement portés sur
-les choses d'ici-bas forment une science traditionnelle à laquelle il
-n'est au pouvoir de personne d'ajouter une goutte d'esprit. La vie de
-ces routinières personnes gravite dans une sphère d'habitudes aussi
-incommutables que le sont leurs opinions religieuses, politiques,
-morales et littéraires.
-
-Un étranger est-il admis dans ce cénacle, chacun lui dira, non sans une
-sorte d'ironie:--Vous ne trouverez pas ici le brillant de votre monde
-parisien! et chacun condamnera l'existence de ses voisins en cherchant
-à faire croire qu'il est une exception dans cette société, qu'il a
-tenté sans succès de la rénover. Mais si, par malheur, l'étranger
-fortifie par quelque remarque l'opinion que ces gens ont mutuellement
-d'eux-mêmes, il passe aussitôt pour un homme méchant, sans foi ni
-loi, pour un Parisien corrompu, _comme le sont en général tous les
-Parisiens_.
-
-Quand Gaston de Nueil apparut dans ce petit monde, où l'étiquette était
-parfaitement observée, où chaque chose de la vie s'harmoniait, où tout
-se trouvait mis à jour, où les valeurs nobiliaires et territoriales
-étaient cotées comme le sont les fonds de la Bourse à la dernière page
-des journaux, il avait été pesé d'avance dans les balances infaillibles
-de l'opinion bayeusaine. Déjà sa cousine madame de Sainte-Sevère
-avait dit le chiffre de sa fortune, celui de ses espérances, exhibé
-son arbre généalogique, vanté ses connaissances, sa politesse et sa
-modestie. Il reçut l'accueil auquel il devait strictement prétendre,
-fut accepté comme un bon gentilhomme, sans façon, parce qu'il n'avait
-que vingt-trois ans; mais certaines jeunes personnes et quelques mères
-lui firent les yeux doux. Il possédait dix-huit mille livres
-de rente dans la vallée d'Auge, et son père devait tôt ou tard lui
-laisser le château de Manerville avec toutes ses dépendances. Quant à
-son instruction, à son avenir politique, à sa valeur personnelle, à
-ses talents, il n'en fut seulement pas question. Ses terres étaient
-bonnes et les fermages bien assurés; d'excellentes plantations y
-avaient été faites; les réparations et les impôts étaient à la charge
-des fermiers; les pommiers avaient trente-huit ans; enfin son père
-était en marché pour acheter deux cents arpents de bois contigus à son
-parc, qu'il voulait entourer de murs: aucune espérance ministérielle,
-aucune célébrité humaine ne pouvait lutter contre de tels avantages.
-Soit malice, soit calcul, madame de Sainte-Sevère n'avait pas parlé
-du frère aîné de Gaston, et Gaston n'en dit pas un mot. Mais ce frère
-était poitrinaire, et paraissait devoir être bientôt enseveli, pleuré,
-oublié. Gaston de Nueil commença par s'amuser de ces personnages; il
-en dessina, pour ainsi dire, les figures sur son album dans la sapide
-vérité de leurs physionomies anguleuses, crochues, ridées, dans la
-plaisante originalité de leurs costumes et de leurs tics; il se délecta
-des _normanismes_ de leur idiome, du fruste de leurs idées et de leurs
-caractères. Mais, après avoir épousé pendant un moment cette existence
-semblable à celle des écureuils occupés à tourner leur cage, il sentit
-l'absence des oppositions dans une vie arrêtée d'avance, comme celle
-des religieux au fond des cloîtres, et tomba dans une crise qui n'est
-encore ni l'ennui, ni le dégoût, mais qui en comporte presque tous les
-effets. Après les légères souffrances de cette transition, s'accomplit
-pour l'individu le phénomène de sa transplantation dans un terrain qui
-lui est contraire, où il doit s'atrophier et mener une vie rachitique.
-En effet, si rien ne le tire de ce monde, il en adopte insensiblement
-les usages, et se fait à son vide qui le gagne et l'annule. Déjà les
-poumons de Gaston s'habituaient à cette atmosphère. Prêt à reconnaître
-une sorte de bonheur végétal dans ces journées passées sans soins et
-sans idées, il commençait à perdre le souvenir de ce mouvement de sève,
-de cette fructification constante des esprits qu'il avait si ardemment
-épousée dans la sphère parisienne, et allait se pétrifier parmi
-ces pétrifications, y demeurer pour toujours, comme les compagnons
-d'Ulysse, content de sa grasse enveloppe. Un soir Gaston de Nueil se
-trouvait assis entre une vieille dame et l'un des vicaires-généraux
-du diocèse, dans un salon à boiseries peintes en gris, carrelé en
-grands carreaux de terre blancs, décoré de quelques portraits
-de famille, garni de quatre tables de jeu, autour desquelles seize
-personnes babillaient en jouant au whist. Là, ne pensant à rien, mais
-digérant un de ces dîners exquis, l'avenir de la journée en province,
-il se surprit à justifier les usages du pays. Il concevait pourquoi ces
-gens-là continuaient à se servir des cartes de la veille, à les battre
-sur des tapis usés, et comment ils arrivaient à ne plus s'habiller
-ni pour eux-mêmes ni pour les autres. Il devinait je ne sais quelle
-philosophie dans le mouvement uniforme de cette vie circulaire, dans
-le calme de ces habitudes logiques et dans l'ignorance des choses
-élégantes. Enfin il comprenait presque l'inutilité du luxe. La ville de
-Paris, avec ses passions, ses orages et ses plaisirs, n'était déjà plus
-dans son esprit que comme un souvenir d'enfance. Il admirait de bonne
-foi les mains rouges, l'air modeste et craintif d'une jeune personne
-dont, à la première vue, la figure lui avait paru niaise, les manières
-sans grâces, l'ensemble repoussant et la mine souverainement ridicule.
-C'était fait de lui. Venu de la province à Paris, il allait retomber de
-l'existence inflammatoire de Paris dans la froide vie de province, sans
-une phrase qui frappa son oreille et lui apporta soudain une émotion
-semblable à celle que lui aurait causée quelque motif original parmi
-les accompagnements d'un opéra ennuyeux.
-
---N'êtes-vous pas allé voir hier madame de Beauséant? dit une vieille
-femme au chef de la maison princière du pays.
-
---J'y suis allé ce matin, répond-il. Je l'ai trouvée bien triste et si
-souffrante que je n'ai pas pu la décider à venir dîner demain avec nous.
-
---Avec madame de Champignelles? s'écria la douairière en manifestant
-une sorte de surprise.
-
---Avec ma femme, dit tranquillement le gentilhomme. Madame de Beauséant
-n'est-elle pas de la maison de Bourgogne? Par les femmes, il est
-vrai; mais enfin ce nom-là blanchit tout. Ma femme aime beaucoup la
-vicomtesse, et la pauvre dame est depuis si longtemps seule que....
-
-En disant ces derniers mots, le marquis de Champignelles regarda d'un
-air calme et froid les personnes qui l'écoutaient en l'examinant; mais
-il fut presque impossible de deviner s'il faisait une concession au
-malheur ou à la noblesse de madame de Beauséant, s'il était flatté de
-la recevoir, ou s'il voulait forcer par orgueil les gentilshommes du
-pays et leurs femmes à la voir.
-
-Toutes les dames parurent se consulter en se jetant le même coup
-d'oeil; et alors, le silence le plus profond ayant tout à coup régné
-dans le salon, leur attitude fut prise comme un indice d'improbation.
-
---Cette madame de Beauséant est-elle par hasard celle dont l'aventure
-avec monsieur d'Ajuda-Pinto a fait tant de bruit? demanda Gaston à la
-personne près de laquelle il était.
-
---Parfaitement la même, lui répondit-on. Elle est venue habiter
-Courcelles après le mariage du marquis d'Ajuda, personne ici ne la
-reçoit. Elle a d'ailleurs beaucoup trop d'esprit pour ne pas avoir
-senti la fausseté de sa position: aussi n'a-t-elle cherché à voir
-personne. Monsieur de Champignelles et quelques hommes se sont
-présentés chez elle, mais elle n'a reçu que monsieur de Champignelles à
-cause peut-être de leur parenté: ils sont alliés par les Beauséant. Le
-marquis de Beauséant le père a épousé une Champignelles de la branche
-aînée. Quoique la vicomtesse de Beauséant passe pour descendre de la
-maison de Bourgogne, vous comprenez que nous ne pouvions pas admettre
-ici une femme séparée de son mari. C'est de vieilles idées auxquelles
-nous avons encore la bêtise de tenir. La vicomtesse a eu d'autant plus
-de tort dans ses escapades que monsieur de Beauséant est un galant
-homme, un homme de cour: il aurait très-bien entendu raison. Mais sa
-femme est une tête folle.....
-
-Monsieur de Nueil, tout en entendant la voix de son interlocutrice, ne
-l'écoutait plus. Il était absorbé par mille fantaisies. Existe-t-il
-d'autre mot pour exprimer les attraits d'une aventure au moment où
-elle sourit à l'imagination, au moment où l'âme conçoit de vagues
-espérances, pressent d'inexplicables félicités, des craintes, des
-événements, sans que rien encore n'alimente ni ne fixe les caprices de
-ce mirage? L'esprit voltige alors, enfante des projets impossibles et
-donne en germe les bonheurs d'une passion. Mais peut-être le germe de
-la passion la contient-elle entièrement, comme une graine contient une
-belle fleur avec ses parfums et ses riches couleurs. Monsieur de Nueil
-ignorait que madame de Beauséant se fût réfugiée en Normandie après un
-éclat que la plupart des femmes envient et condamnent, surtout lorsque
-les séductions de la jeunesse et de la beauté justifient presque la
-faute qui l'a causé. Il existe un prestige inconcevable dans toute
-espèce de célébrité, à quelque titre qu'elle soit due. Il semble que,
-pour les femmes comme jadis pour les familles, la gloire d'un
-crime en efface la honte. De même que telle maison s'enorgueillit de
-ses têtes tranchées, une jolie, une jeune femme devient plus attrayante
-par la fatale renommée d'un amour heureux ou d'une affreuse trahison.
-Plus elle est à plaindre, plus elle excite de sympathies. Nous ne
-sommes impitoyables que pour les choses, pour les sentiments et les
-aventures vulgaires. En attirant les regards, nous paraissons grands.
-Ne faut-il pas en effet s'élever au-dessus des autres pour en être vu?
-Or, la foule éprouve involontairement un sentiment de respect pour
-tout ce qui s'est grandi, sans trop demander compte des moyens. En ce
-moment, Gaston de Nueil se sentait poussé vers madame de Beauséant par
-la secrète influence de ces raisons, ou peut-être par la curiosité,
-par le besoin de mettre un intérêt dans sa vie actuelle, enfin par
-cette foule de motifs impossibles à dire, et que le mot de _fatalité_
-sert souvent à exprimer. La vicomtesse de Beauséant avait surgi devant
-lui tout à coup, accompagnée d'une foule d'images gracieuses: elle
-était un monde nouveau; près d'elle sans doute il y avait à craindre,
-à espérer, à combattre, à vaincre. Elle devait contraster avec les
-personnes que Gaston voyait dans ce salon mesquin; enfin c'était une
-femme, et il n'avait point encore rencontré de femme dans ce monde
-froid où les calculs remplaçaient les sentiments, où la politesse
-n'était plus que des devoirs, et où les idées les plus simples avaient
-quelque chose de trop blessant pour être acceptées ou émises. Madame de
-Beauséant réveillait en son âme le souvenir de ses rêves de jeune homme
-et ses plus vivaces passions, un moment endormies. Gaston de Nueil
-devint distrait pendant le reste de la soirée. Il pensait aux moyens
-de s'introduire chez madame de Beauséant, et certes il n'en existait
-guère. Elle passait pour être éminemment spirituelle. Mais, si les
-personnes d'esprit peuvent se laisser séduire par les choses originales
-ou fines, elles sont exigeantes, savent tout deviner; auprès d'elles
-il y a donc autant de chances pour se perdre que pour réussir dans la
-difficile entreprise de plaire. Puis la vicomtesse devait joindre à
-l'orgueil de sa situation la dignité que son nom lui commandait. La
-solitude profonde dans laquelle elle vivait semblait être la moindre
-des barrières élevées entre elle et le monde. Il était donc presque
-impossible à un inconnu, de quelque bonne famille qu'il fût, de se
-faire admettre chez elle.
-
-Cependant le lendemain matin monsieur de Nueil dirigea sa promenade
-vers le pavillon de Courcelles, et fit plusieurs fois le tour de
-l'enclos qui en dépendait. Dupé par les illusions auxquelles il est
-si naturel de croire à son âge, il regardait à travers les brèches ou
-par-dessus les murs, restait en contemplation devant les persiennes
-fermées ou examinait celles qui étaient ouvertes. Il espérait un hasard
-romanesque, il en combinait les effets sans s'apercevoir de leur
-impossibilité, pour s'introduire auprès de l'inconnue. Il se promena
-pendant plusieurs matinées fort infructueusement; mais, à chaque
-promenade, cette femme placée en dehors du monde, victime de l'amour,
-ensevelie dans la solitude, grandissait dans sa pensée et se logeait
-dans son âme. Aussi le coeur de Gaston battait-il d'espérance et de
-joie si par hasard, en longeant les murs de Courcelles, il venait à
-entendre le pas pesant de quelque jardinier.
-
-Il pensait bien à écrire à madame de Beauséant; mais que dire à une
-femme que l'on n'a pas vue et qui ne nous connaît pas? D'ailleurs
-Gaston se défiait de lui-même; puis, semblable aux jeunes gens encore
-pleins d'illusions, il craignait plus que la mort les terribles dédains
-du silence, et frissonnait en songeant à toutes les chances que pouvait
-avoir sa première prose amoureuse d'être jetée au feu. Il était en
-proie à mille idées contraires qui se combattaient. Mais enfin, à
-force d'enfanter des chimères, de composer des romans et de se creuser
-la cervelle, il trouva l'un de ces heureux stratagèmes qui finissent
-par se rencontrer dans le grand nombre de ceux que l'on rêve, et qui
-révèlent à la femme la plus innocente l'étendue de la passion avec
-laquelle un homme s'est occupé d'elle. Souvent les bizarreries sociales
-créent autant d'obstacles réels entre une femme et son amant, que les
-poètes orientaux en ont mis dans les délicieuses fictions de leurs
-contes, et leurs images les plus fantastiques sont rarement exagérées.
-Aussi, dans la nature comme dans le monde des fées, la femme doit-elle
-toujours appartenir à celui qui sait arriver à elle et la délivrer de
-la situation où elle languit. Le plus pauvre des calenders, tombant
-amoureux de la fille d'un calife, n'en était pas certes séparé par
-une distance plus grande que celle qui se trouvait entre Gaston et
-madame de Beauséant. La vicomtesse vivait dans une ignorance absolue
-des circonvallations tracées autour d'elle par monsieur de Nueil, dont
-l'amour s'accroissait de toute la grandeur des obstacles à franchir, et
-qui donnaient à sa maîtresse improvisée les attraits que possède toute
-chose lointaine.
-
-Un jour, se fiant à son inspiration, il espéra tout de l'amour qui
-devait jaillir de ses yeux. Croyant la parole plus éloquente que ne
-l'est la lettre la plus passionnée, et spéculant aussi sur la curiosité
-naturelle à la femme, il alla chez monsieur de Champignelles en se
-proposant de l'employer à la réussite de son entreprise. Il dit au
-gentilhomme qu'il avait à s'acquitter d'une commission importante et
-délicate auprès de madame de Beauséant; mais, ne sachant point si elle
-lisait les lettres d'une écriture inconnue ou si elle accorderait sa
-confiance à un étranger, il le priait de demander à la vicomtesse, lors
-de sa première visite, si elle daignerait le recevoir. Tout en invitant
-le marquis à garder le secret en cas de refus, il l'engagea fort
-spirituellement à ne point taire à madame de Beauséant les raisons qui
-pouvaient le faire admettre chez elle. N'était-il pas homme d'honneur,
-loyal et incapable de se prêter à une chose de mauvais goût ou même
-malséante! Le hautain gentilhomme, dont les petites vanités avaient été
-flattées, fut complétement dupé par cette diplomatie de l'amour qui
-prête à un jeune homme l'aplomb et la haute dissimulation d'un vieil
-ambassadeur. Il essaya bien de pénétrer les secrets de Gaston; mais
-celui-ci, fort embarrassé de les lui dire, opposa des phrases normandes
-aux adroites interrogations de monsieur de Champignelles, qui, en
-chevalier français, le complimenta sur sa discrétion.
-
-Aussitôt le marquis courut à Courcelles avec cet empressement que les
-gens d'un certain âge mettent à rendre service aux jolies femmes. Dans
-la situation où se trouvait la vicomtesse de Beauséant, un message de
-cette espèce était de nature à l'intriguer. Aussi, quoiqu'elle ne vît,
-en consultant ses souvenirs, aucune raison qui pût amener chez elle
-monsieur de Nueil, n'aperçut-elle aucun inconvénient à le recevoir,
-après toutefois s'être prudemment enquise de sa position dans le monde.
-Elle avait cependant commencé par refuser; puis elle avait discuté ce
-point de convenance avec monsieur de Champignelles, en l'interrogeant
-pour tâcher de deviner s'il savait le motif de cette visite; puis elle
-était revenue sur son refus. La discussion et la discrétion forcée du
-marquis avaient irrité sa curiosité.
-
-Monsieur de Champignelles, ne voulant point paraître ridicule,
-prétendait, en homme instruit, mais discret, que la vicomtesse devait
-parfaitement bien connaître l'objet de cette visite, quoiqu'elle le
-cherchât de bien bonne foi sans le trouver. Madame de Beauséant
-créait des liaisons entre Gaston et des gens qu'il ne connaissait pas,
-se perdait dans d'absurdes suppositions, et se demandait à elle-même si
-elle avait jamais vu monsieur de Nueil. La lettre d'amour la plus vraie
-ou la plus habile n'eût certes pas produit autant d'effet que cette
-espèce d'énigme sans mot de laquelle madame de Beauséant fut occupée à
-plusieurs reprises.
-
-Quand Gaston apprit qu'il pouvait voir la vicomtesse, il fut tout à la
-fois dans le ravissement d'obtenir si promptement un bonheur ardemment
-souhaité et singulièrement embarrassé de donner un dénouement à sa
-ruse.--Bah! _la_ voir, répétait-il en s'habillant, la voir, c'est tout!
-Puis il espérait en franchissant la porte de Courcelles, rencontrer un
-expédient pour dénouer le noeud gordien qu'il avait serré lui-même.
-Gaston était du nombre de ceux qui, croyant à la toute-puissance de
-la nécessité, vont toujours; et, au dernier moment, arrivés en face
-du danger, ils s'en inspirent et trouvent des forces pour le vaincre.
-Il mit un soin particulier à sa toilette. Il s'imaginait, comme les
-jeunes gens, que d'une boucle bien ou mal placée dépendait son succès,
-ignorant qu'au jeune âge tout est charme et attrait. D'ailleurs les
-femmes de choix qui ressemblent à madame de Beauséant ne se laissent
-séduire que par les grâces de l'esprit et par la supériorité du
-caractère. Un grand caractère flatte leur vanité, leur promet une
-grande passion et paraît devoir admettre les exigences de leur
-coeur. L'esprit les amuse, répond aux finesses de leur nature, et
-elles se croient comprises. Or, que veulent toutes les femmes, si ce
-n'est d'être amusées, comprises ou adorées? Mais il faut avoir bien
-réfléchi sur les choses de la vie pour deviner la haute coquetterie
-que comportent la négligence du costume et la réserve de l'esprit
-dans une première entrevue. Quand nous devenons assez rusés pour être
-d'habiles politiques, nous sommes trop vieux pour profiter de notre
-expérience. Tandis que Gaston se défiait assez de son esprit pour
-emprunter des séductions à son vêtement, madame de Beauséant elle-même
-mettait instinctivement de la recherche dans sa toilette et se disait
-en arrangeant sa coiffure:--Je ne veux cependant pas être à faire peur.
-
-Monsieur de Nueil avait dans l'esprit, dans sa personne et dans les
-manières, cette tournure naïvement originale qui donne une sorte de
-saveur aux gestes et aux idées ordinaires, permet de tout dire et fait
-tout passer. Il était instruit, pénétrant, d'une physionomie
-heureuse et mobile comme son âme impressible. Il y avait de la passion,
-de la tendresse dans ses yeux vifs; et son coeur, essentiellement
-bon, ne les démentait pas. La résolution qu'il prit en entrant à
-Courcelles fut donc en harmonie avec la nature de son caractère franc
-et de son imagination ardente. Malgré l'intrépidité de l'amour, il ne
-put cependant se défendre d'une violente palpitation quand, après avoir
-traversé une grande cour dessinée en jardin anglais, il arriva dans une
-salle où un valet de chambre, lui ayant demandé son nom, disparut et
-revint pour l'introduire.
-
---Monsieur le baron de Nueil.
-
-Gaston entra lentement, mais d'assez bonne grâce, chose plus difficile
-encore dans un salon où il n'y a qu'une femme que dans celui où il y
-en a vingt. A l'angle de la cheminée, où malgré la saison, brillait un
-grand foyer, et sur laquelle se trouvaient deux candélabres allumés
-jetant de molles lumières, il aperçut une jeune femme assise dans cette
-moderne bergère à dossier très élevé, dont le siége bas lui permettait
-de donner à sa tête des poses variées pleines de grâce et d'élégance,
-de l'incliner, de la pencher, de la redresser languissamment, comme
-si c'était un fardeau pesant: puis de plier ses pieds, de les montrer
-ou de les rentrer sous les longs plis d'une robe noire. La vicomtesse
-voulut placer sur une petite table ronde le livre qu'elle lisait;
-mais ayant en même temps tourné la tête vers monsieur de Nueil, le
-livre, mal posé, tomba dans l'intervalle qui séparait la table de la
-bergère. Sans paraître surprise de cet accident, elle se rehaussa, et
-s'inclina pour répondre au salut du jeune homme, mais d'une manière
-imperceptible et presque sans se lever de son siége où son corps
-resta plongé. Elle se courba pour s'avancer, remua vivement le feu;
-puis elle se baissa, ramassa un gant qu'elle mit avec négligence à sa
-main gauche, en cherchant l'autre par un regard promptement réprimé;
-car de sa main droite, main blanche, presque transparente, sans
-bagues, fluette, à doigts effilés et dont les ongles roses formaient
-un ovale parfait, elle montra une chaise comme pour dire à Gaston de
-s'asseoir. Quand son hôte inconnu fut assis, elle tourna la tête vers
-lui par un mouvement interrogant et coquet dont la finesse ne saurait
-se peindre; il appartenait à ses intentions bienveillantes, à ces
-gestes gracieux, quoique précis, que donnent l'éducation première et
-l'habitude constante des choses de bon goût. Ces mouvements multipliés
-se succédèrent rapidement en un instant, sans saccades ni brusquerie,
-et charmèrent Gaston par ce mélange de soin et d'abandon qu'une
-jolie femme ajoute aux manières aristocratiques de la haute compagnie.
-Madame de Beauséant contrastait trop vivement avec les automates parmi
-lesquels il vivait depuis deux mois d'exil au fond de la Normandie,
-pour ne pas lui personnifier la poésie de ses rêves; aussi ne
-pouvait-il en comparer les perfections à aucune de celles qu'il avait
-jadis admirées. Devant cette femme et dans ce salon meublé comme l'est
-un salon du faubourg Saint-Germain, plein de ces riens si riches qui
-traînent sur les tables, en apercevant des livres et des fleurs, il se
-retrouva dans Paris. Il foulait un vrai tapis de Paris, revoyait le
-type distingué, les formes frêles de la Parisienne, sa grâce exquise,
-et sa négligence des effets cherchés qui nuisent tant aux femmes de
-province.
-
-Madame la vicomtesse de Beauséant était blonde, blanche comme une
-blonde, et avait les yeux bruns. Elle présentait noblement son front,
-un front d'ange déchu qui s'enorgueillit de sa faute et ne veut point
-de pardon. Ses cheveux, abondants et tressés en hauteur au-dessus
-de deux bandeaux qui décrivaient sur ce front de larges courbes,
-ajoutaient encore à la majesté de sa tête. L'imagination retrouvait,
-dans les spirales de cette chevelure dorée, la couronne ducale de
-Bourgogne; et, dans les yeux brillants de cette grande dame, tout le
-courage de sa maison; le courage d'une femme forte seulement pour
-repousser le mépris ou l'audace, mais pleine de tendresse pour les
-sentiments doux. Les contours de sa petite tête, admirablement posée
-sur un long col blanc; les traits de sa figure fine, ses lèvres
-déliées et sa physionomie mobile gardaient une expression de prudence
-exquise, une teinte d'ironie affectée qui ressemblait à de la ruse
-et à de l'impertinence. Il était difficile de ne pas lui pardonner
-ces deux péchés féminins en pensant à ses malheurs, à la passion qui
-avait failli lui coûter la vie, et qu'attestaient soit les rides qui,
-par le moindre mouvement, sillonnaient son front, soit la douloureuse
-éloquence de ses beaux yeux souvent levés vers le ciel. N'était-ce pas
-un spectacle imposant, et encore agrandi par la pensée, de voir dans
-un immense salon silencieux cette femme séparée du monde entier, et
-qui, depuis trois ans, demeurait au fond d'une petite vallée, loin de
-la ville, seule avec les souvenirs d'une jeunesse brillante, heureuse,
-passionnée, jadis remplie par des fêtes, par de constants hommages,
-mais maintenant livrée aux horreurs du néant? Le sourire de cette femme
-annonçait une haute conscience de sa valeur. N'étant ni mère ni
-épouse, repoussée par le monde, privée du seul coeur qui pût faire
-battre le sien sans honte, ne tirant d'aucun sentiment les secours
-nécessaires à son âme chancelante, elle devait prendre sa force sur
-elle-même, vivre de sa propre vie, et n'avoir d'autre espérance que
-celle de la femme abandonnée: attendre la mort, en hâter la lenteur
-malgré les beaux jours qui lui restaient encore. Se sentir destinée
-au bonheur, et périr sans le recevoir, sans le donner?... une femme!
-Quelles douleurs! Monsieur de Nueil fit ces réflexions avec la rapidité
-de l'éclair, et se trouva bien honteux de son personnage en présence de
-la plus grande poésie dont puisse s'envelopper une femme. Séduit par
-le triple éclat de la beauté, du malheur et de la noblesse, il demeura
-presque béant, songeur, admirant la vicomtesse, mais ne trouvant rien à
-lui dire.
-
-Madame de Beauséant, à qui cette surprise ne déplut sans doute point,
-lui tendit la main par un geste doux, mais impératif; puis, rappelant
-un sourire sur ses lèvres pâlies, comme pour obéir encore aux grâces
-de son sexe, elle lui dit:--Monsieur de Champignelles m'a prévenue,
-monsieur, du message dont vous vous êtes si complaisamment chargé pour
-moi. Serait-ce de la part de....
-
-En entendant cette terrible phrase, Gaston comprit encore mieux le
-ridicule de sa situation, le mauvais goût, la déloyauté de son procédé
-envers une femme et si noble et si malheureuse. Il rougit. Son regard,
-empreint de mille pensées, se troubla; mais tout à coup, avec cette
-force que de jeunes coeurs savent puiser dans le sentiment de leurs
-fautes, il se rassura; puis, interrompant madame de Beauséant, non
-sans faire un geste plein de soumission, il lui répondit d'une voix
-émue:--Madame, je ne mérite pas le bonheur de vous voir; je vous ai
-indignement trompée. Le sentiment auquel j'ai obéi, si grand qu'il
-puisse être, ne saurait faire excuser le misérable subterfuge qui m'a
-servi pour arriver jusqu'à vous. Mais, madame, si vous aviez la bonté
-de me permettre de vous dire....
-
-La vicomtesse lança sur monsieur de Nueil un coup d'oeil plein
-de hauteur et de mépris; leva la main pour saisir le cordon de sa
-sonnette, sonna; le valet de chambre vint; elle lui dit, en regardant
-le jeune homme avec dignité:--Jacques, éclairez monsieur.
-
-Elle se leva fière, salua Gaston, et se baissa pour ramasser le livre
-tombé. Ses mouvements furent aussi secs, aussi froids que ceux par
-lesquels elle l'accueillit avaient été mollement élégants et gracieux.
-Monsieur de Nueil s'était levé, mais il restait debout. Madame de
-Beauséant lui jeta de nouveau un regard comme pour lui dire:--Eh! bien,
-vous ne sortez pas?
-
-Ce regard fut empreint d'une moquerie si perçante, que Gaston devint
-pâle comme un homme près de défaillir. Quelques larmes roulèrent dans
-ses yeux; mais il les retint, les sécha dans les feux de la honte et
-du désespoir, regarda madame de Beauséant avec une sorte d'orgueil
-qui exprimait tout ensemble et de la résignation et une certaine
-conscience de sa valeur: la vicomtesse avait le droit de le punir,
-mais le devait-elle? Puis il sortit. En traversant l'antichambre, la
-perspicacité de son esprit et son intelligence aiguisée par la passion
-lui firent comprendre tout le danger de sa situation.--Si je quitte
-cette maison, se dit-il, je n'y pourrai jamais rentrer; je serai
-toujours un sot pour la vicomtesse. Il est impossible à une femme, et
-elle est femme! de ne pas deviner l'amour qu'elle inspire; elle ressent
-peut-être un regret vague et involontaire de m'avoir si brusquement
-congédié, mais elle ne doit pas, elle ne peut pas révoquer son arrêt:
-c'est à moi de la comprendre.
-
-A cette réflexion, Gaston s'arrête sur le perron, laisse échapper une
-exclamation, se retourne vivement et dit:--J'ai oublié quelque chose!
-Et il revint vers le salon, suivi du valet de chambre qui, plein de
-respect pour un baron et pour les droits sacrés de la propriété, fut
-complétement abusé par le ton naïf avec lequel cette phrase fut dite.
-Gaston entra doucement sans être annoncé. Quand la vicomtesse, pensant
-peut-être que l'intrus était son valet de chambre, leva la tête, elle
-trouva devant elle monsieur de Nueil.
-
---Jacques m'a éclairé, dit-il en souriant. Son sourire, empreint d'une
-grâce à demi triste, ôtait à ce mot tout ce qu'il avait de plaisant, et
-l'accent avec lequel il était prononcé devait aller à l'âme.
-
-Madame de Beauséant fut désarmée.
-
---Eh! bien, asseyez-vous, dit-elle.
-
-Gaston s'empara de la chaise par un mouvement avide. Ses yeux,
-animés par la félicité, jetèrent un éclat si vif que la comtesse
-ne put soutenir ce jeune regard, baissa les yeux sur son livre et
-savoura le plaisir toujours nouveau d'être pour un homme le principe
-de son bonheur, sentiment impérissable chez la femme. Puis, madame
-de Beauséant avait été devinée. La femme est si reconnaissante de
-rencontrer un homme au fait des caprices si logiques de son coeur,
-qui comprenne les allures en apparence contradictoires de son esprit,
-les fugitives pudeurs de ses sensations tantôt timides, tantôt
-hardies, étonnant mélange de coquetterie et de naïveté!
-
---Madame, s'écria doucement Gaston, vous connaissez ma faute, mais vous
-ignorez mes crimes. Si vous saviez avec quel bonheur j'ai...
-
---Ah! prenez garde, dit-elle en levant un de ses doigts d'un air
-mystérieux à la hauteur de son nez, qu'elle effleura; puis, de l'autre
-main, elle fit un geste pour prendre le cordon de la sonnette.
-
-Ce joli mouvement, cette gracieuse menace provoquèrent sans doute une
-triste pensée, un souvenir de sa vie heureuse, du temps où elle pouvait
-être tout charme et tout gentillesse, où le bonheur justifiait les
-caprices de son esprit comme il donnait un attrait de plus aux moindres
-mouvements de sa personne. Elle amassa les rides de son front entre
-ses deux sourcils; son visage, si doucement éclairé par les bougies,
-prit une sombre expression; elle regarda monsieur de Nueil avec une
-gravité dénuée de froideur, et lui dit en femme profondément pénétrée
-par le sens de ses paroles:--Tout ceci est bien ridicule! Un temps a
-été, monsieur, où j'avais le droit d'être follement gaie, où j'aurais
-pu rire avec vous et vous recevoir sans crainte; mais aujourd'hui, ma
-vie est bien changée, je ne suis plus maîtresse de mes actions, et suis
-forcée d'y réfléchir. A quel sentiment dois-je votre visite? Est-ce
-curiosité? je paie alors bien cher un fragile instant de bonheur.
-Aimeriez-vous déjà _passionnément_ une femme infailliblement calomniée
-et que vous n'avez jamais vue? Vos sentiments seraient donc fondés
-sur la mésestime, sur une faute à laquelle le hasard a donné de la
-célébrité. Elle jeta son livre sur la table avec dépit.--Hé! quoi,
-reprit-elle après avoir lancé un regard terrible sur Gaston, parce
-que j'ai été faible, le monde veut donc que je le sois toujours? Cela
-est affreux, dégradant. Venez-vous chez moi pour me plaindre? Vous
-êtes bien jeune pour sympathiser avec des peines de coeur. Sachez-le
-bien, monsieur, je préfère le mépris à la pitié; je ne veux subir la
-compassion de personne. Il y eut un moment de silence.--Eh! bien, vous
-voyez, monsieur, reprit-elle en levant la tête vers lui d'un air triste
-et doux, quel que soit le sentiment qui vous ait porté à vous jeter
-étourdiment dans ma retraite, vous me blessez. Vous êtes trop jeune
-pour être tout à fait dénué de bonté, vous sentirez donc l'inconvenance
-de votre démarche; je vous la pardonne, et vous en parle maintenant
-sans amertume. Vous ne reviendrez plus ici, n'est-ce pas? Je
-vous prie quand je pourrais ordonner. Si vous me faisiez une nouvelle
-visite, il ne serait ni en votre pouvoir ni au mien d'empêcher toute la
-ville de croire que vous devenez mon amant, et vous ajouteriez à mes
-chagrins un chagrin bien grand. Ce n'est pas votre volonté, je pense.
-
-Elle se tut en le regardant avec une dignité vraie qui le rendit confus.
-
---J'ai eu tort, madame, répondit-il d'un ton pénétré; mais l'ardeur,
-l'irréflexion, un vif besoin de bonheur sont à mon âge des qualités et
-des défauts. Maintenant, reprit-il, je comprends que je n'aurais pas dû
-chercher à vous voir, et cependant mon désir était bien naturel...
-
-Il tâcha de raconter avec plus de sentiment que d'esprit les
-souffrances auxquelles l'avait condamné son exil nécessaire. Il peignit
-l'état d'un jeune homme dont les feux brûlaient sans aliment, en
-faisant penser qu'il était digne d'être aimé tendrement, et néanmoins
-n'avait jamais connu les délices d'un amour inspiré par une femme
-jeune, belle, pleine de goût, de délicatesse. Il expliqua son manque
-de convenance sans vouloir le justifier. Il flatta madame de Beauséant
-en lui prouvant qu'elle réalisait pour lui le type de la maîtresse
-incessamment mais vainement appelée par la plupart des jeunes gens.
-Puis, en parlant de ses promenades matinales autour de Courcelles, et
-des idées vagabondes qui le saisissaient à l'aspect du pavillon où il
-s'était enfin introduit, il excita cette indéfinissable indulgence
-que la femme trouve dans son coeur pour les folies qu'elle inspire.
-Il fit entendre une voix passionnée dans cette froide solitude, où il
-apportait les chaudes inspirations du jeune âge et les charmes d'esprit
-qui décèlent une éducation soignée. Madame de Beauséant était privée
-depuis trop longtemps des émotions que donnent les sentiments vrais
-finement exprimés pour ne pas en sentir vivement les délices. Elle ne
-put s'empêcher de regarder la figure expressive de monsieur de Nueil,
-et d'admirer en lui cette belle confiance de l'âme qui n'a encore été
-ni déchirée par les cruels enseignements de la vie du monde, ni dévorée
-par les perpétuels calculs de l'ambition ou de la vanité. Gaston était
-le jeune homme dans sa fleur, et se produisait en homme de caractère
-qui méconnaît encore ses hautes destinées. Ainsi tous deux faisaient à
-l'insu l'un de l'autre les réflexions les plus dangereuses pour leur
-repos, et tâchaient de se les cacher. Monsieur de Nueil reconnaissait
-dans la vicomtesse une de ces femmes si rares, toujours victimes
-de leur propre perfection et de leur inextinguible tendresse, dont
-la beauté gracieuse est le moindre charme quand elles ont une fois
-permis l'accès de leur âme où les sentiments sont infinis, où tout est
-bon, où l'instinct du beau s'unit aux expressions les plus variées
-de l'amour pour purifier les voluptés et les rendre presque saintes:
-admirable secret de la femme, présent exquis si rarement accordé par
-la nature. De son côté, la vicomtesse, en écoutant l'accent vrai avec
-lequel Gaston lui parlait des malheurs de sa jeunesse, devinait les
-souffrances imposées par la timidité aux grands enfants de vingt-cinq
-ans, lorsque l'étude les a garantis de la corruption et du contact
-des gens du monde dont l'expérience raisonneuse corrode les belles
-qualités du jeune âge. Elle trouvait en lui le rêve de toutes les
-femmes, un homme chez lequel n'existaient encore ni cet égoïsme de
-famille et de fortune, ni ce sentiment personnel qui finissent par
-tuer, dans leur premier élan, le dévouement, l'honneur, l'abnégation,
-l'estime de soi-même, fleurs d'âme sitôt fanées qui d'abord enrichissent
-la vie d'émotions délicates, quoique fortes, et ravivent en l'homme
-la probité du coeur. Une fois lancés dans les vastes espaces du
-sentiment, ils arrivèrent très-loin en théorie, sondèrent l'un et
-l'autre la profondeur de leurs âmes, s'informèrent de la vérité
-de leurs expressions. Cet examen, involontaire chez Gaston, était
-prémédité chez madame de Beauséant. Usant de sa finesse naturelle
-ou acquise, elle exprimait, sans se nuire à elle-même, des opinions
-contraires aux siennes pour connaître celles de monsieur de Nueil. Elle
-fut si spirituelle, si gracieuse, elle fut si bien elle-même avec un
-jeune homme qui ne réveillait point sa défiance, en croyant ne plus
-le revoir, que Gaston s'écria naïvement à un mot délicieux dit par
-elle-même:--Eh! madame, comment un homme a-t-il pu vous abandonner?
-
-La vicomtesse resta muette. Gaston rougit, il pensait l'avoir offensée.
-Mais cette femme était surprise par le premier plaisir profond et vrai
-qu'elle ressentait depuis le jour de son malheur. Le roué le plus
-habile n'eût pas fait à force d'art le progrès que monsieur de Nueil
-dut à ce cri parti du coeur. Ce jugement arraché à la candeur d'un
-homme jeune la rendait innocente à ses yeux, condamnait le monde,
-accusait celui qui l'avait quittée, et justifiait la solitude où elle
-était venue languir. L'absolution mondaine, les touchantes sympathies,
-l'estime sociale, tant souhaitées, si cruellement refusées,
-enfin ses plus secrets désirs étaient accomplis par cette exclamation
-qu'embellissaient encore les plus douces flatteries du coeur et cette
-admiration toujours avidement savourée par les femmes. Elle était donc
-entendue et comprise, monsieur de Nueil lui donnait tout naturellement
-l'occasion de se grandir de sa chute. Elle regarda la pendule.
-
---Oh! madame, s'écria Gaston, ne me punissez pas de mon étourderie. Si
-vous ne m'accordez qu'une soirée, daignez ne pas l'abréger encore.
-
-Elle sourit du compliment.
-
---Mais, dit-elle, puisque nous ne devons plus nous revoir, qu'importe
-un moment de plus ou de moins? Si je vous plaisais, ce serait un
-malheur.
-
---Un malheur tout venu, répondit-il tristement.
-
---Ne me dites pas cela, reprit-elle gravement. Dans toute autre
-position je vous recevrais avec plaisir. Je vais vous parler sans
-détour, vous comprendrez pourquoi je ne veux pas, pourquoi je ne dois
-pas vous revoir. Je vous crois l'âme trop grande pour ne pas sentir que
-si j'étais seulement soupçonnée d'une seconde faute, je deviendrais,
-pour tout le monde, une femme méprisable et vulgaire, je ressemblerais
-aux autres femmes. Une vie pure et sans tache donnera donc du relief à
-mon caractère. Je suis trop fière pour ne pas essayer de demeurer au
-milieu de la Société comme un être à part, victime des lois par mon
-mariage, victime des hommes par mon amour. Si je ne restais pas fidèle
-à ma position, je mériterais tout le blâme qui m'accable et perdrais ma
-propre estime. Je n'ai pas eu la haute vertu sociale d'appartenir à un
-homme que je n'aimais pas. J'ai brisé, malgré les lois, les liens du
-mariage: c'était un tort, un crime, ce sera tout ce que vous voudrez;
-mais pour moi cet état équivalait à la mort. J'ai voulu vivre. Si
-j'eusse été mère, peut-être aurais-je trouvé des forces pour supporter
-le supplice d'un mariage imposé par les convenances. A dix-huit ans,
-nous ne savons guère, pauvres jeunes filles, ce que l'on nous fait
-faire. J'ai violé les lois du monde, le monde m'a punie; nous étions
-justes l'un et l'autre. J'ai cherché le bonheur. N'est-ce pas une loi
-de notre nature que d'être heureuses? J'étais jeune, j'étais belle...
-J'ai cru rencontrer un être aussi aimant qu'il paraissait passionné.
-J'ai été bien aimée pendant un moment!...
-
-Elle fit une pause.
-
---Je pensais, reprit-elle, qu'un homme ne devait jamais abandonner
-une femme dans la situation où je me trouvais. J'ai été quittée,
-j'aurai déplu. Oui, j'ai manqué sans doute à quelque loi de nature:
-j'aurai été trop aimante, trop dévouée ou trop exigeante, je ne sais.
-Le malheur m'a éclairée. Après avoir été longtemps l'accusatrice, je
-me suis résignée à être la seule criminelle. J'ai donc absous à mes
-dépens celui de qui je croyais avoir à me plaindre. Je n'ai pas été
-assez adroite pour le conserver: la destinée m'a fortement punie de
-ma maladresse. Je ne sais qu'aimer: le moyen de penser à soi quand
-on aime? J'ai donc été l'esclave quand j'aurais dû me faire tyran.
-Ceux qui me connaîtront pourront me condamner, mais ils m'estimeront.
-Mes souffrances m'ont appris à ne plus m'exposer à l'abandon. Je ne
-comprends pas comment j'existe encore, après avoir subi les douleurs
-des huit premiers jours qui ont suivi cette crise, la plus affreuse
-dans la vie d'une femme. Il faut avoir vécu pendant trois ans seule
-pour avoir acquis la force de parler comme je le fais en ce moment de
-cette douleur. L'agonie se termine ordinairement par la mort, eh! bien,
-monsieur, c'était une agonie sans le tombeau pour dénouement. Oh! j'ai
-bien souffert!
-
-La vicomtesse leva ses beaux yeux vers la corniche à laquelle sans
-doute elle confia tout ce que ne devait pas entendre un inconnu. Une
-corniche est bien la plus douce, la plus soumise, la plus complaisante
-confidente que les femmes puissent trouver dans les occasions où elles
-n'osent regarder leur interlocuteur. La corniche d'un boudoir est
-une institution. N'est-ce pas un confessionnal, moins le prêtre? En
-ce moment, madame de Beauséant était éloquente et belle; il faudrait
-dire coquette, si ce mot n'était pas trop fort. En se rendant justice,
-en mettant entre elle et l'amour les plus hautes barrières, elle
-aiguillonnait tous les sentiments de l'homme: et, plus elle élevait le
-but, mieux elle l'offrait aux regards. Enfin elle abaissa ses yeux sur
-Gaston, après leur avoir fait perdre l'expression trop attachante que
-leur avait communiquée le souvenir de ses peines.
-
---Avouez que je dois rester froide et solitaire? lui dit-elle d'un ton
-calme.
-
-Monsieur de Nueil se sentait une violente envie de tomber aux pieds de
-cette femme alors sublime de raison et de folie, il craignit de lui
-paraître ridicule; il réprima donc et son exaltation et ses pensées:
-il éprouvait à la fois et la crainte de ne point réussir à les
-bien exprimer, et la peur de quelque terrible refus ou d'une moquerie
-dont l'appréhension glace les âmes les plus ardentes. La réaction des
-sentiments qu'il refoulait au moment où ils s'élançaient de son coeur
-lui causa cette douleur profonde que connaissent les gens timides
-et les ambitieux, souvent forcés de dévorer leurs désirs. Cependant
-il ne put s'empêcher de rompre le silence pour dire d'une voix
-tremblante:--Permettez-moi, madame, de me livrer à une des plus grandes
-émotions de ma vie, en vous avouant ce que vous me faites éprouver.
-Vous m'agrandissez le coeur! je sens en moi le désir d'occuper ma vie
-à vous faire oublier vos chagrins, à vous aimer pour tous ceux qui vous
-ont haïe ou blessée. Mais c'est une effusion de coeur bien soudaine,
-qu'aujourd'hui rien ne justifie et que je devrais....
-
---Assez, monsieur, dit madame de Beauséant. Nous sommes allés trop loin
-l'un et l'autre. J'ai voulu dépouiller de toute dureté le refus qui
-m'est imposé, vous en expliquer les tristes raisons, et non m'attirer
-des hommages. La coquetterie ne va bien qu'à la femme heureuse.
-Croyez-moi, restons étrangers l'un à l'autre. Plus tard, vous saurez
-qu'il ne faut point former de liens quand ils doivent nécessairement se
-briser un jour.
-
-Elle soupira légèrement, et son front se plissa pour reprendre aussitôt
-la pureté de sa forme.
-
---Quelles souffrances pour une femme, reprit-elle, de ne pouvoir suivre
-l'homme qu'elle aime dans toutes les phases de sa vie! Puis ce profond
-chagrin ne doit-il pas horriblement retentir dans le coeur de cet
-homme, si elle en est bien aimée. N'est-ce pas un double malheur?
-
-Il y eut un moment de silence, après lequel elle dit en souriant et
-en se levant pour faire lever son hôte:--Vous ne vous doutiez pas en
-venant à Courcelles d'y entendre un sermon?
-
-Gaston se trouvait en ce moment plus loin de cette femme extraordinaire
-qu'à l'instant où il l'avait abordée. Attribuant le charme de cette
-heure délicieuse à la coquetterie d'une maîtresse de maison jalouse
-de déployer son esprit, il salua froidement la vicomtesse, et sortit
-désespéré. Chemin faisant, le baron cherchait à surprendre le vrai
-caractère de cette créature souple et dure comme un ressort; mais
-il lui avait vu prendre tant de nuances, qu'il lui fut impossible
-d'asseoir sur elle un jugement vrai. Puis les intonations de sa voix
-lui retentissaient encore aux oreilles, et le souvenir prêtait
-tant de charmes aux gestes, aux airs de tête, au jeu des yeux, qu'il
-s'éprit davantage à cet examen. Pour lui, la beauté de la vicomtesse
-reluisait encore dans les ténèbres, les impressions qu'il en avait
-reçues se réveillaient attirées l'une par l'autre, pour de nouveau le
-séduire en lui révélant des grâces de femme et d'esprit inaperçues
-d'abord. Il tomba dans une de ces méditations vagabondes pendant
-lesquelles les pensées les plus lucides se combattent, se brisent les
-unes contre les autres, et jettent l'âme dans un court accès de folie.
-Il faut être jeune pour révéler et pour comprendre les secrets de ces
-sortes de dithyrambes, où le coeur, assailli par les idées les plus
-justes et les plus folles, cède à la dernière qui le frappe, à une
-pensée d'espérance ou de désespoir, au gré d'une puissance inconnue. A
-l'âge de vingt-trois ans, l'homme est presque toujours dominé par un
-sentiment de modestie: les timidités, les troubles de la jeune fille
-l'agitent, il a peur de mal exprimer son amour, il ne voit que des
-difficultés et s'en effraie, il tremble de ne pas plaire, il serait
-hardi s'il n'aimait pas tant; plus il sent le prix du bonheur, moins il
-croit que sa maîtresse puisse le lui facilement accorder; d'ailleurs,
-peut-être se livre-t-il trop entièrement à son plaisir, et craint-il de
-n'en point donner; lorsque, par malheur, son idole est imposante, il
-l'adore en secret et de loin; s'il n'est pas deviné, son amour expire.
-Souvent cette passion hâtive, morte dans un jeune coeur, y reste
-brillante d'illusions. Quel homme n'a pas plusieurs de ces vierges
-souvenirs qui, plus tard, se réveillent, toujours plus gracieux, et
-apportent l'image d'un bonheur parfait? souvenirs semblables à ces
-enfants perdus à la fleur de l'âge, et dont les parents n'ont connu
-que les sourires. Monsieur de Nueil revint donc de Courcelles, en
-proie à un sentiment gros de résolutions extrêmes. Madame de Beauséant
-était déjà devenue pour lui la condition de son existence: il aimait
-mieux mourir que de vivre sans elle. Encore assez jeune pour ressentir
-ces cruelles fascinations que la femme parfaite exerce sur les âmes
-neuves et passionnées, il dut passer une de ces nuits orageuses pendant
-lesquelles les jeunes gens vont du bonheur au suicide, du suicide au
-bonheur, dévorent toute une vie heureuse et s'endorment impuissants.
-Nuits fatales, où le plus grand malheur qui puisse arriver est de se
-réveiller philosophe. Trop véritablement amoureux pour dormir, monsieur
-de Nueil se leva, se mit à écrire des lettres dont aucune ne le
-satisfit, et les brûla toutes.
-
-Le lendemain, il alla faire le tour du petit enclos de Courcelles;
-mais à la nuit tombante, car il avait peur d'être aperçu par la
-vicomtesse. Le sentiment auquel il obéissait alors appartient à une
-nature d'âme si mystérieuse, qu'il faut être encore jeune homme, ou se
-trouver dans une situation semblable, pour en comprendre les muettes
-félicités et les bizarreries; toutes choses qui feraient hausser les
-épaules aux gens assez heureux pour toujours voir le _positif_ de
-la vie. Après des hésitations cruelles, Gaston écrivit à madame de
-Beauséant la lettre suivante, qui peut passer pour un modèle de la
-phraséologie particulière aux amoureux, et se comparer aux dessins
-faits en cachette par les enfants pour la fête de leurs parents;
-présents détestables pour tout le monde, excepté pour ceux qui les
-reçoivent.
-
-«MADAME,
-
- »Vous exercez un si grand empire sur mon coeur, sur mon âme et ma
- personne, qu'aujourd'hui ma destinée dépend entièrement de vous.
- Ne jetez pas ma lettre au feu. Soyez assez bienveillante pour la
- lire. Peut-être me pardonnerez-vous cette première phrase en vous
- apercevant que ce n'est pas une déclaration vulgaire ni intéressée,
- mais l'expression d'un fait naturel. Peut-être serez-vous touchée
- par la modestie de mes prières, par la résignation que m'inspire le
- sentiment de mon infériorité, par l'influence de votre détermination
- sur ma vie. A mon âge, madame, je ne sais qu'aimer, j'ignore
- entièrement et ce qui peut plaire à une femme et ce qui la séduit;
- mais je me sens au coeur, pour elle, d'enivrantes adorations. Je
- suis irrésistiblement attiré vers vous par le plaisir immense que
- vous me faites éprouver, et pense à vous avec tout l'égoïsme qui
- nous entraîne, là où, pour nous, est la chaleur vitale. Je ne me
- crois pas digne de vous. Non, il me semble impossible à moi, jeune,
- ignorant, timide, de vous apporter la millième partie du bonheur
- que j'aspirais en vous entendant, en vous voyant. Vous êtes pour
- moi la seule femme qu'il y ait dans le monde. Ne concevant point
- la vie sans vous, j'ai pris la résolution de quitter la France et
- d'aller jouer mon existence jusqu'à ce que je la perde dans quelque
- entreprise impossible, aux Indes, en Afrique, je ne sais où. Ne
- faut-il pas que je combatte un amour sans bornes par quelque chose
- d'infini? Mais si vous voulez me laisser l'espoir, non pas d'être à
- vous, mais d'obtenir votre amitié, je reste. Permettez-moi de
- passer près de vous, rarement même si vous l'exigez, quelques heures
- semblables à celles que j'ai surprises. Ce frêle bonheur, dont les
- vives jouissances peuvent m'être interdites à la moindre parole trop
- ardente, suffira pour me faire endurer les bouillonnements de mon
- sang. Ai-je trop présumé de votre générosité en vous suppliant de
- souffrir un commerce où tout est profit pour moi seulement? Vous
- saurez bien faire voir à ce monde, auquel vous sacrifiez tant,
- que je ne vous suis rien. Vous êtes si spirituelle et si fière!
- Qu'avez-vous à craindre? Maintenant je voudrais pouvoir vous ouvrir
- mon coeur, afin de vous persuader que mon humble demande ne cache
- aucune arrière-pensée. Je ne vous aurais pas dit que mon amour était
- sans bornes en vous priant de m'accorder de l'amitié, si j'avais
- l'espoir de vous faire partager le sentiment profond enseveli dans
- mon âme. Non, je serai près de vous ce que vous voudrez que je sois,
- pourvu que j'y sois. Si vous me refusiez, et vous le pouvez, je ne
- murmurerai point, je partirai. Si plus tard une femme autre que vous
- entre pour quelque chose dans ma vie, vous aurez eu raison; mais si
- je meurs fidèle à mon amour, vous concevrez quelque regret peut-être!
- L'espoir de vous causer un regret adoucira mes angoisses, et sera
- toute la vengeance de mon coeur méconnu...»
-
-Il faut n'avoir ignoré aucun des excellents malheurs du jeune âge, il
-faut avoir grimpé sur toutes les Chimères aux doubles ailes blanches
-qui offrent leur croupe féminine à de brûlantes imaginations, pour
-comprendre le supplice auquel Gaston de Nueil fut en proie quand il
-supposa son premier _ultimatum_ entre les mains de madame de Beauséant.
-Il voyait la vicomtesse froide, rieuse et plaisantant de l'amour comme
-les êtres qui n'y croient plus. Il aurait voulu reprendre sa lettre,
-il la trouvait absurde, il lui venait dans l'esprit mille et une
-idées infiniment meilleures, ou qui eussent été plus touchantes que
-ses froides phrases, ses maudites phrases alambiquées, sophistiques,
-prétentieuses, mais heureusement assez mal ponctuées et fort bien
-écrites de travers. Il essayait de ne pas penser, de ne pas sentir;
-mais il pensait, il sentait et souffrait. S'il avait eu trente ans, il
-se serait enivré; mais ce jeune homme encore naïf ne connaissait ni les
-ressources de l'opium, ni les expédients de l'extrême civilisation. Il
-n'avait pas là, près de lui, un de ces bons amis de Paris, qui savent
-si bien vous dire:--Poete, non dolet! en vous tendant une bouteille
-de vin de Champagne, ou vous entraînent à une orgie pour vous adoucir
-les douleurs de l'incertitude. Excellents amis, toujours ruinés lorsque
-vous êtes riche, toujours aux Eaux quand vous les cherchez, ayant
-toujours perdu leur dernier louis au jeu quand vous leur en demandez
-un, mais ayant toujours un mauvais cheval à vous vendre; au demeurant,
-les meilleurs enfants de la terre, et toujours prêts à s'embarquer
-avec vous pour descendre une de ces pentes rapides sur lesquelles se
-dépensent le temps, l'âme et la vie!
-
-Enfin monsieur de Nueil reçut des mains de Jacques une lettre ayant un
-cachet de cire parfumée aux armes de Bourgogne, écrite sur un petit
-papier vélin, et qui sentait la jolie femme.
-
-Il courut aussitôt s'enfermer pour lire et relire _sa_ lettre.
-
- «Vous me punissez bien sévèrement, monsieur, et de la bonne grâce que
- j'ai mise à vous sauver la rudesse d'un refus, et de la séduction que
- l'esprit exerce toujours sur moi. J'ai eu confiance en la noblesse du
- jeune âge, et vous m'avez trompée. Cependant je vous ai parlé sinon à
- coeur ouvert, ce qui eût été parfaitement ridicule, du moins avec
- franchise, et vous ai dit ma situation, afin de faire concevoir ma
- froideur à une âme jeune. Plus vous m'avez intéressée, plus vive a
- été la peine que vous m'avez causée. Je suis naturellement tendre
- et bonne; mais les circonstances me rendent mauvaise. Une autre
- femme eût brûlé votre lettre sans lire; moi je l'ai lue, et j'y
- réponds. Mes raisonnements vous prouveront que, si je ne suis pas
- insensible à l'expression d'un sentiment que j'ai fait naître, même
- involontairement, je suis loin de le partager, et ma conduite vous
- démontrera bien mieux encore la sincérité de mon âme. Puis, j'ai
- voulu, pour votre bien, employer l'espèce d'autorité que vous me
- donnez sur votre vie, et désire l'exercer une seule fois pour faire
- tomber le voile qui vous couvre les yeux.
-
- »J'ai bientôt trente ans, monsieur, et vous en avez vingt-deux à
- peine. Vous ignorez vous-même ce que seront vos pensées quand vous
- arriverez à mon âge. Les serments que vous jurez si facilement
- aujourd'hui pourront alors vous paraître bien lourds. Aujourd'hui,
- je veux bien le croire, vous me donneriez sans regret votre vie
- entière, vous sauriez mourir même pour un plaisir éphémère; mais à
- trente ans, l'expérience vous ôterait la force de me faire chaque
- jour des sacrifices, et moi, je serais profondément humiliée
- de les accepter. Un jour, tout vous commandera, la nature elle-même
- vous ordonnera de me quitter; je vous l'ai dit, je préfère la mort
- à l'abandon. Vous le voyez, le malheur m'a appris à calculer. Je
- raisonne, je n'ai point de passion. Vous me forcez à vous dire que je
- ne vous aime point, que je ne dois, ne peux, ni ne veux vous aimer.
- J'ai passé le moment de la vie où les femmes cèdent à des mouvements
- de coeur irréfléchis, et ne saurais plus être la maîtresse que
- vous quêtez. Mes consolations, monsieur, viennent de Dieu, non des
- hommes. D'ailleurs je lis trop clairement dans les coeurs à la
- triste lumière de l'amour trompé, pour accepter l'amitié que vous
- demandez, que vous offrez. Vous êtes la dupe de votre coeur, et
- vous espérez bien plus en ma faiblesse qu'en votre force. Tout cela
- est un effet d'instinct. Je vous pardonne cette ruse d'enfant, vous
- n'en êtes pas encore complice. Je vous ordonne, au nom de cet amour
- passager, au nom de votre vie, au nom de ma tranquillité, de rester
- dans votre pays, de ne pas y manquer une vie honorable et belle
- pour une illusion qui s'éteindra nécessairement. Plus tard, lorsque
- vous aurez, en accomplissant votre véritable destinée, développé
- tous les sentiments qui attendent l'homme, vous apprécierez ma
- réponse, que vous accusez peut-être en ce moment de sécheresse. Vous
- retrouverez alors avec plaisir une vieille femme dont l'amitié vous
- sera certainement douce et précieuse: elle n'aura été soumise ni
- aux vicissitudes de la passion, ni aux désenchantements de la vie;
- enfin de nobles idées, des idées religieuses la conserveront pure
- et sainte. Adieu, monsieur, obéissez-moi en pensant que vos succès
- jetteront quelque plaisir dans ma solitude, et ne songez à moi que
- comme on songe aux absents.»
-
-Après avoir lu cette lettre, Gaston de Nueil écrivit ces mots:
-
- «Madame, si je cessais de vous aimer en acceptant les chances que
- vous m'offrez d'être un homme ordinaire, je mériterais bien mon sort,
- avouez-le? Non, je ne vous obéirai pas, et je vous jure une fidélité
- qui ne se déliera que par la mort. Oh! prenez ma vie, à moins
- cependant que vous ne craigniez de mettre un remords dans la vôtre...»
-
-Quand le domestique de monsieur de Nueil revint de Courcelles, son
-maître lui dit:--A qui as-tu remis mon billet?
-
---A madame la vicomtesse elle-même; elle était en voiture, et
-partait...
-
---Pour venir en ville?
-
---Monsieur, je ne le pense pas. La berline de madame la vicomtesse
-était attelée avec des chevaux de poste.
-
---Ah! elle s'en va, dit le baron.
-
---Oui, monsieur, répondit le valet de chambre.
-
-Aussitôt Gaston fit ses préparatifs pour suivre madame de Beauséant.
-La vicomtesse le mena jusqu'à Genève sans se savoir accompagnée par
-lui. Entre les mille réflexions qui l'assaillirent pendant ce voyage,
-celle-ci:--Pourquoi s'en est-elle allée? l'occupa plus spécialement.
-Ce mot fut le texte d'une multitude de suppositions, parmi lesquelles
-il choisit naturellement la plus flatteuse, et que voici:--Si la
-vicomtesse veut m'aimer, il n'y a pas de doute qu'en femme d'esprit,
-elle préfère la Suisse où personne ne nous connaît, à la France où elle
-rencontrerait des censeurs.
-
-Certains hommes passionnés n'aimeraient pas une femme assez habile pour
-choisir son terrain, c'est des raffinés. D'ailleurs rien ne prouve que
-la supposition de Gaston fût vraie.
-
-La vicomtesse prit une petite maison sur le lac. Quand elle y fut
-installée, Gaston s'y présenta par une belle soirée, à la nuit
-tombante. Jacques, valet de chambre essentiellement aristocratique, ne
-s'étonna point de voir monsieur de Nueil, et l'annonça en valet habitué
-à tout comprendre. En entendant ce nom, en voyant le jeune homme,
-madame de Beauséant laissa tomber le livre qu'elle tenait; sa surprise
-donna le temps à Gaston d'arriver à elle, et de lui dire d'une voix qui
-lui parut délicieuse:--Avec quel plaisir je prenais les chevaux qui
-vous avaient menée?
-
-Être si bien obéie dans ses voeux secrets! Où est la femme qui n'eût
-pas cédé à un tel bonheur? Une Italienne, une de ces divines créatures
-dont l'âme est à l'antipode de celle des Parisiennes, et que de ce côté
-des Alpes on trouverait profondément immorale, disait en lisant les
-romans français: «Je ne vois pas pourquoi ces pauvres amoureux passent
-autant de temps à arranger ce qui doit être l'affaire d'une matinée.»
-Pourquoi le narrateur ne pourrait-il pas, à l'exemple de cette bonne
-Italienne, ne pas trop faire languir ses auditeurs ni son sujet? Il
-y aurait bien quelques scènes de coquetterie charmantes à dessiner,
-doux retards que madame de Beauséant voulait apporter au bonheur de
-Gaston pour tomber avec grâce comme les vierges de l'antiquité;
-peut-être aussi pour jouir des voluptés chastes d'un premier amour, et
-le faire arriver à sa plus haute expression de force et de puissance.
-Monsieur de Nueil était encore dans l'âge où un homme est la dupe
-de ces caprices, de ces jeux qui affriandent tant les femmes, et
-qu'elles prolongent, soit pour bien stipuler leurs conditions, soit
-pour jouir plus longtemps de leur pouvoir dont la prochaine diminution
-est instinctivement devinée par elles. Mais ces petits protocoles de
-boudoir, moins nombreux que ceux de la conférence de Londres, tiennent
-trop peu de place dans l'histoire d'une passion vraie pour être
-mentionnés.
-
-Madame de Beauséant et monsieur de Nueil demeurèrent pendant trois
-années dans la villa située sur le lac de Genève que la vicomtesse
-avait louée. Ils y restèrent seuls, sans voir personne, sans faire
-parler d'eux, se promenant en bateau, se levant tard, enfin heureux
-comme nous rêvons tous de l'être. Cette petite maison était simple,
-à persiennes vertes, entourée de larges balcons ornés de tentes, une
-véritable maison d'amants, maison à canapés blancs, à tapis muets,
-à tentures fraîches, où tout reluisait de joie. A chaque fenêtre
-le lac apparaissait sous des aspects différents; dans le lointain,
-les montagnes et leurs fantaisies nuageuses, colorées, fugitives;
-au-dessus d'eux un beau ciel; puis, devant eux, une longue nappe d'eau
-capricieuse, changeante! Les choses semblaient rêver pour eux, et tout
-leur souriait.
-
-Des intérêts graves rappelèrent monsieur de Nueil en France: son frère
-et son père étaient morts; il fallut quitter Genève. Les deux amants
-achetèrent cette maison, ils auraient voulu briser les montagnes et
-faire enfuir l'eau du lac en ouvrant une soupape, afin de tout emporter
-avec eux. Madame de Beauséant suivit monsieur de Nueil. Elle réalisa
-sa fortune, acheta, près de Manerville, une propriété considérable qui
-joignait les terres de Gaston, et où ils demeurèrent ensemble. Monsieur
-de Nueil abandonna très-gracieusement à sa mère l'usufruit des domaines
-de Manerville, en retour de la liberté qu'elle lui laissa de vivre
-garçon. La terre de madame de Beauséant était située près d'une petite
-ville, dans une des plus jolies positions de la vallée d'Auge. Là,
-les deux amants mirent entre eux et le monde des barrières que ni les
-idées sociales, ni les personnes ne pouvaient franchir, et retrouvèrent
-leurs bonnes journées de la Suisse. Pendant neuf années entières, ils
-goûtèrent un bonheur qu'il est inutile de décrire; le dénouement de
-cette aventure en fera sans doute deviner les délices à ceux dont
-l'âme peut comprendre, dans l'infini de leurs modes, la poésie et la
-prière.
-
-Cependant, monsieur le marquis de Beauséant (son père et son frère
-aîné étaient morts), le mari de madame de Beauséant, jouissait d'une
-parfaite santé. Rien ne nous aide mieux à vivre que la certitude de
-faire le bonheur d'autrui par notre mort. Monsieur de Beauséant était
-un de ces gens ironiques et entêtés qui, semblables à des rentiers
-viagers, trouvent un plaisir de plus que n'en ont les autres à se lever
-bien portants chaque matin. Galant homme du reste, un peu méthodique,
-cérémonieux, et calculateur capable de déclarer son amour à une femme
-aussi tranquillement qu'un laquais dit:--Madame est servie.
-
-Cette petite notice biographique sur le marquis de Beauséant a pour
-objet de faire comprendre l'impossibilité dans laquelle était la
-marquise d'épouser monsieur de Nueil.
-
-Or, après ces neuf années de bonheur, le plus doux bail qu'une femme
-ait jamais pu signer, monsieur de Nueil et madame de Beauséant se
-trouvèrent dans une situation tout aussi naturelle et tout aussi
-fausse que celle où ils étaient restés depuis le commencement de cette
-aventure; crise fatale néanmoins, de laquelle il est impossible de
-donner une idée, mais dont les termes peuvent être posés avec une
-exactitude mathématique.
-
-Madame la comtesse de Nueil, mère de Gaston, n'avait jamais voulu
-voir madame de Beauséant. C'était une personne roide et vertueuse,
-qui avait très-légalement accompli le bonheur de monsieur de Nueil le
-père. Madame de Beauséant comprit que cette honorable douairière devait
-être son ennemie, et tenterait d'arracher Gaston à sa vie immorale
-et antireligieuse. La marquise aurait bien voulu vendre sa terre, et
-retourner à Genève. Mais c'eût été se défier de monsieur de Nueil, elle
-en était incapable. D'ailleurs, il avait précisément pris beaucoup de
-goût pour la terre de Valleroy, où il faisait force plantations, force
-mouvements de terrains. N'était-ce pas l'arracher à une espèce de
-bonheur mécanique que les femmes souhaitent toujours à leurs maris et
-même à leurs amants? Il était arrivé dans le pays une demoiselle de La
-Rodière, âgée de vingt-deux ans, et riche de quarante mille livres de
-rentes. Gaston rencontrait cette héritière à Manerville toutes les fois
-que son devoir l'y conduisait. Ces personnages étant ainsi placés comme
-les chiffres d'une proportion arithmétique, la lettre suivante, écrite
-et remise un matin à Gaston, expliquera maintenant l'affreux
-problème que, depuis un mois, madame de Beauséant tâchait de résoudre.
-
- «Mon ange aimé, t'écrire quand nous vivons coeur à coeur, quand
- rien ne nous sépare, quand nos caresses nous servent si souvent de
- langage, et que les paroles sont aussi des caresses, n'est-ce pas un
- contre-sens? Eh! bien, non, mon amour. Il est de certaines choses
- qu'une femme ne peut dire en présence de son amant; la seule pensée
- de ces choses lui ôte la voix, lui fait refluer tout son sang vers le
- coeur; elle est sans force et sans esprit. Être ainsi près de toi
- me fait souffrir; et souvent j'y suis ainsi. Je sens que mon coeur
- doit être tout vérité pour toi, ne te déguiser aucune de ses pensées,
- même les plus fugitives; et j'aime trop ce doux laisser-aller qui me
- sied si bien, pour rester plus longtemps gênée, contrainte. Aussi
- vais-je te confier mon angoisse: oui, c'est une angoisse. Écoute-moi!
- ne fais pas ce petit _ta ta ta..._ par lequel tu me fais taire avec
- une impertinence que j'aime, parce que de toi tout me plaît. Cher
- époux du ciel, laisse-moi te dire que tu as effacé tout souvenir des
- douleurs sous le poids desquelles jadis ma vie allait succomber. Je
- n'ai connu l'amour que par toi. Il a fallu la candeur de ta belle
- jeunesse, la pureté de ta grande âme pour satisfaire aux exigences
- d'un coeur de femme exigeante. Ami, j'ai bien souvent palpité
- de joie en pensant que, durant ces neuf années, si rapides et si
- longues, ma jalousie n'a jamais été réveillée. J'ai eu toutes les
- fleurs de ton âme, toutes tes pensées. Il n'y a pas eu le plus léger
- nuage dans notre ciel, nous n'avons pas su ce qu'était un sacrifice,
- nous avons toujours obéi aux inspirations de nos coeurs. J'ai joui
- d'un bonheur sans bornes pour une femme. Les larmes qui mouillent
- cette page te diront-elles bien toute ma reconnaissance? j'aurais
- voulu l'avoir écrite à genoux. Eh! bien, cette félicité m'a fait
- connaître un supplice plus affreux que ne l'était celui de l'abandon.
- Cher, le coeur d'une femme a des replis bien profonds: j'ai ignoré
- moi-même jusqu'aujourd'hui l'étendue du mien, comme j'ignorais
- l'étendue de l'amour. Les misères les plus grandes qui puissent nous
- accabler sont encore légères à porter en comparaison de la seule
- idée du malheur de celui que nous aimons. Et si nous le causions,
- ce malheur, n'est-ce pas à en mourir?... Telle est la pensée qui
- m'oppresse. Mais elle en traîne après elle une autre beaucoup plus
- pesante; celle-là dégrade la gloire de l'amour, elle le tue,
- elle en fait une humiliation qui ternit à jamais la vie. Tu as trente
- ans et j'en ai quarante. Combien de terreurs cette différence d'âge
- n'inspire-t-elle pas à une femme aimante? Tu peux avoir d'abord
- involontairement, puis sérieusement senti les sacrifices que tu m'as
- faits, en renonçant à tout au monde pour moi. Tu as pensé peut-être à
- ta destinée sociale, à ce mariage qui doit augmenter nécessairement
- ta fortune, te permettre d'avouer ton bonheur, tes enfants, de
- transmettre tes biens, de reparaître dans le monde et d'y occuper
- ta place avec honneur. Mais tu auras réprimé ces pensées, heureux
- de me sacrifier, sans que je le sache, une héritière, une fortune
- et un bel avenir. Dans ta générosité de jeune homme, tu auras voulu
- rester fidèle aux serments qui ne nous lient qu'à la face de Dieu.
- Mes douleurs passées te seront apparues, et j'aurai été protégée
- par le malheur d'où tu m'as tirée. Devoir ton amour à ta pitié!
- cette pensée m'est plus horrible encore que la crainte de te faire
- manquer ta vie. Ceux qui savent poignarder leurs maîtresses sont
- bien charitables quand ils les tuent heureuses, innocentes, et dans
- la gloire de leurs illusions..... Oui, la mort est préférable aux
- deux pensées qui, depuis quelques jours, attristent secrètement mes
- heures. Hier, quand tu m'as demandé si doucement: Qu'as-tu? ta voix
- m'a fait frissonner. J'ai cru que, selon ton habitude, tu lisais dans
- mon âme, et j'attendais tes confidences, imaginant avoir eu de justes
- pressentiments en devinant les calculs de ta raison. Je me suis alors
- souvenue de quelques attentions qui te sont habituelles, mais où j'ai
- cru apercevoir cette sorte d'affectation par laquelle les hommes
- trahissent une loyauté pénible à porter. En ce moment, j'ai payé
- bien cher mon bonheur, j'ai senti que la nature nous vend toujours
- les trésors de l'amour. En effet, le sort ne nous a-t-il pas séparés?
- Tu te seras dit:--Tôt ou tard, je dois quitter la pauvre Claire,
- pourquoi ne pas m'en séparer à temps? Cette phrase était écrite au
- fond de ton regard. Je t'ai quitté pour aller pleurer loin de toi.
- Te dérober des larmes! voilà les premières que le chagrin m'ait fait
- verser depuis dix ans, et je suis trop fière pour te les montrer;
- mais je ne t'ai point accusé. Oui, tu as raison, je ne dois point
- avoir l'égoïsme d'assujettir ta vie brillante et longue à la mienne
- bientôt usée... Mais si je me trompais?... si j'avais pris une de
- tes mélancolies d'amour pour une pensée de raison?... ah! mon ange,
- ne me laisse pas dans l'incertitude, punis ta jalouse femme;
- mais rends-lui la conscience de son amour et du tien: toute la femme
- est dans ce sentiment, qui sanctifie tout. Depuis l'arrivée de ta
- mère, et depuis que tu as vu chez elle mademoiselle de La Rodière, je
- suis en proie à des doutes qui nous déshonorent. Fais-moi souffrir,
- mais ne me trompe pas: je veux tout savoir, et ce que ta mère te dit
- et ce que tu penses! Si tu as hésité entre quelque chose et moi, je
- te rends ta liberté... Je te cacherai ma destinée, je saurai ne pas
- pleurer devant toi; seulement, je ne veux plus te revoir... Oh! je
- m'arrête, mon coeur se brise.»
-
- * * * * *
-
- «Je suis restée morne et stupide pendant quelques instants. Ami, je
- ne me trouve point de fierté contre toi, tu es si bon, si franc! tu
- ne saurais ni me blesser, ni me tromper; mais tu me diras la vérité,
- quelque cruelle qu'elle puisse être. Veux-tu que j'encourage tes
- aveux? Eh! bien, coeur à moi, je serai consolée par une pensée
- de femme. N'aurais-je pas possédé de toi l'être jeune et pudique,
- toute grâce, toute beauté, toute délicatesse, un Gaston que nulle
- femme ne peut plus connaître et de qui j'ai délicieusement joui...
- Non, tu n'aimeras plus comme tu m'as aimée, comme tu m'aimes; non,
- je ne saurais avoir de rivale. Mes souvenirs seront sans amertume en
- pensant à notre amour, qui fait toute ma pensée. N'est-il pas hors
- de ton pouvoir d'enchanter désormais une femme par les agaceries
- enfantines, par les jeunes gentillesses d'un coeur jeune, par ces
- coquetteries d'âme, ces grâces du corps et ces rapides ententes de
- volupté, enfin par l'adorable cortége qui suit l'amour adolescent?
- Ah! tu es homme, maintenant, tu obéiras à ta destinée en calculant
- tout. Tu auras des soins, des inquiétudes, des ambitions, des soucis
- qui _la_ priveront de ce sourire constant et inaltérable par lequel
- tes lèvres étaient toujours embellies pour moi. Ta voix, pour moi
- toujours si douce, sera parfois chagrine. Tes yeux, sans cesse
- illuminés d'un éclat céleste en me voyant, se terniront souvent
- pour _elle_. Puis, comme il est impossible de t'aimer comme je
- t'aime, cette femme ne te plaira jamais autant que je t'ai plu. Elle
- n'aura pas ce soin perpétuel que j'ai eu de moi-même et cette étude
- continuelle de ton bonheur dont jamais l'intelligence ne m'a manqué.
- Oui, l'homme, le coeur, l'âme que j'aurai connus n'existeront plus;
- je les ensevelirai dans mon souvenir pour en jouir encore, et vivre
- heureuse de cette belle vie passée, mais inconnue à tout ce qui n'est
- pas nous.
-
- »Mon cher trésor, si cependant tu n'as pas conçu la plus légère
- idée de liberté, si mon amour ne te pèse pas, si mes craintes sont
- chimériques, si je suis toujours pour toi ton ÈVE, la seule
- femme qu'il y ait dans le monde, cette lettre lue, viens! accours!
- Ah! je t'aimerai dans un instant plus que je ne t'ai aimé, je crois,
- pendant ces neuf années. Après avoir subi le supplice inutile de ces
- soupçons dont je m'accuse, chaque jour ajouté à notre amour, oui, un
- seul jour, sera toute une vie de bonheur. Ainsi, parle! sois franc:
- ne me trompe pas, ce serait un crime. Dis? veux-tu ta liberté? As-tu
- réfléchi à ta vie d'homme? As-tu un regret? Moi, te causer un regret!
- j'en mourrais. Je te l'ai dit: j'ai assez d'amour pour préférer ton
- bonheur au mien, ta vie à la mienne. Quitte, si tu le peux, la riche
- mémoire de nos neuf années de bonheur pour n'en être pas influencé
- dans ta décision; mais parle! je te suis soumise, comme à Dieu, à ce
- seul consolateur qui me reste si tu m'abandonnes.»
-
-Quand madame de Beauséant sut la lettre entre les mains de monsieur
-de Nueil, elle tomba dans un abattement si profond, et dans une
-méditation si engourdissante, par la trop grande abondance de ses
-pensées, qu'elle resta comme endormie. Certes, elle souffrit de ces
-douleurs dont l'intensité n'a pas toujours été proportionnée aux
-forces de la femme, et que les femmes seules connaissent. Pendant que
-la malheureuse marquise attendait son sort, monsieur de Nueil était,
-en lisant sa lettre, fort _embarrassé_, selon l'expression employée
-par les jeunes gens dans ces sortes de crises. Il avait alors presque
-cédé aux instigations de sa mère et aux attraits de mademoiselle de La
-Rodière, jeune personne assez insignifiante, droite comme un peuplier,
-blanche et rose, muette à demi, suivant le programme prescrit à toutes
-les jeunes filles à marier; mais ses quarante mille livres de rente
-en fonds de terre parlaient suffisamment pour elle. Madame de Nueil,
-aidée par sa sincère affection de mère, cherchait à embaucher son fils
-pour la Vertu. Elle lui faisait observer ce qu'il y avait pour lui de
-flatteur à être préféré par mademoiselle de La Rodière, lorsque tant
-de riches partis lui étaient proposés: il était bien temps de songer
-à son sort, une si belle occasion ne se retrouverait plus; il aurait
-un jour quatre-vingt mille livres de rente en biens-fonds; la fortune
-consolait de tout; si madame de Beauséant l'aimait pour lui, elle
-devait être la première à l'engager à se marier. Enfin cette
-bonne mère n'oubliait aucun des moyens d'action par lesquels une femme
-peut influer sur la raison d'un homme. Aussi avait-elle amené son fils
-à chanceler. La lettre de madame de Beauséant arriva dans un moment
-où l'amour de Gaston luttait contre toutes les séductions d'une vie
-arrangée convenablement et conforme aux idées du monde; mais cette
-lettre décida le combat. Il résolut de quitter la marquise et de se
-marier.
-
---Il faut être homme dans la vie! se dit-il.
-
-Puis il soupçonna les douleurs que sa résolution causerait à sa
-maîtresse. Sa vanité d'homme autant que sa conscience d'amant les lui
-grandissant encore, il fut pris d'une sincère pitié. Il ressentit tout
-d'un coup cet immense malheur, et crut nécessaire, charitable d'amortir
-cette mortelle blessure. Il espéra pouvoir amener madame de Beauséant
-à un état calme, et se faire ordonner par elle ce cruel mariage,
-en l'accoutumant par degrés à l'idée d'une séparation nécessaire,
-en laissant toujours entre eux mademoiselle de La Rodière comme un
-fantôme, et en la lui sacrifiant d'abord pour se la faire imposer plus
-tard. Il allait, pour réussir dans cette compatissante entreprise,
-jusqu'à compter sur la noblesse, la fierté de la marquise, et sur les
-belles qualités de son âme. Il lui répondit alors afin d'endormir ses
-soupçons.
-
-Répondre! Pour une femme qui joignait à l'intuition de l'amour vrai les
-perceptions les plus délicates de l'esprit féminin, la lettre était
-un arrêt. Aussi, quand Jacques entra, qu'il s'avança vers madame de
-Beauséant pour lui remettre un papier plié triangulairement, la pauvre
-femme tressaillit-elle comme une hirondelle prise. Un froid inconnu
-tomba de sa tête à ses pieds, en l'enveloppant d'un linceul de glace.
-S'il n'accourait pas à ses genoux, s'il n'y venait pas pleurant, pâle,
-amoureux, tout était dit. Cependant il y a tant d'espérances dans le
-coeur des femmes qui aiment! il faut bien des coups de poignard pour
-les tuer, elles aiment et saignent jusqu'au dernier.
-
---Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda Jacques d'une voix
-douce en se retirant.
-
---Non, dit-elle.
-
---Pauvre homme! pensa-t-elle en essuyant une larme, il me devine, lui,
-un valet!
-
-Elle lut: _Ma bien-aimée, tu te crées des chimères..._ En
-apercevant ces mots, un voile épais se répandit sur les yeux de la
-marquise. La voix secrète de son coeur lui criait:--Il ment. Puis,
-sa vue embrassant toute la première page avec cette espèce d'avidité
-lucide que communique la passion, elle avait lu en bas ces mots: _Rien
-n'est arrêté..._ Tournant la page avec une vivacité convulsive, elle
-vit distinctement l'esprit qui avait dicté les phrases entortillées de
-cette lettre où elle ne retrouva plus les jets impétueux de l'amour;
-elle la froissa, la déchira, la roula, la mordit, la jeta dans le feu,
-et s'écria:--Oh! l'infâme! il m'a possédée ne m'aimant plus!...
-
-Puis, demi-morte, elle alla se jeter sur son canapé.
-
-Monsieur de Nueil sortit après avoir écrit sa lettre. Quand il revint,
-il trouva Jacques sur le seuil de la porte, et Jacques lui remit une
-lettre en lui disant:--Madame la marquise n'est plus au château.
-
-Monsieur de Nueil étonné brisa l'enveloppe et lut: «Madame, si je
-cessais de vous aimer en acceptant les chances que vous m'offrez d'être
-un homme ordinaire, je mériterais bien mon sort, avouez-le? Non, je ne
-vous obéirai pas, et je vous jure une fidélité qui ne se déliera que
-par la mort. Oh! prenez ma vie, à moins cependant que vous ne craigniez
-de mettre un remords dans la vôtre...» C'était le billet qu'il avait
-écrit à la marquise au moment où elle partait pour Genève. Au-dessous,
-Claire de Bourgogne avait ajouté: _Monsieur, vous êtes libre_.
-
-Monsieur de Nueil retourna chez sa mère, à Manerville. Vingt jours
-après, il épousa mademoiselle Stéphanie de La Rodière.
-
-Si cette histoire d'une vérité vulgaire se terminait là, ce serait
-presque une mystification. Presque tous les hommes n'en ont-ils pas
-une plus intéressante à se raconter? Mais la célébrité du dénouement,
-malheureusement vrai; mais tout ce qu'il pourra faire naître de
-souvenirs au coeur de ceux qui ont connu les célestes délices d'une
-passion infinie, et l'ont brisée eux-mêmes ou perdue par quelque
-fatalité cruelle, mettront peut-être ce récit à l'abri de critiques.
-
-Madame la marquise de Beauséant n'avait point quitté son château
-de Valleroy lors de sa séparation avec monsieur de Nueil. Par une
-multitude de raisons qu'il faut laisser ensevelies dans le coeur des
-femmes, et d'ailleurs chacune d'elles devinera celles qui lui seront
-propres, Claire continua d'y demeurer après le mariage de monsieur
-de Nueil. Elle vécut dans une retraite si profonde que ses gens,
-sa femme de chambre et Jacques exceptés, ne la virent point. Elle
-exigeait un silence absolu chez elle, et ne sortait de son appartement
-que pour aller à la chapelle de Valleroy, où un prêtre du voisinage
-venait lui dire la messe tous les matins.
-
-Quelques jours après son mariage, le comte de Nueil tomba dans une
-espèce d'apathie conjugale, qui pouvait faire supposer le bonheur tout
-aussi bien que le malheur.
-
-Sa mère disait à tout le monde:--Mon fils est parfaitement heureux.
-
-Madame Gaston de Nueil, semblable à beaucoup de jeunes femmes, était
-un peu terne, douce, patiente; elle devint enceinte après un mois de
-mariage. Tout cela se trouvait conforme aux idées reçues. Monsieur de
-Nueil était très bien pour elle, seulement il fut, deux mois après
-avoir quitté la marquise, extrêmement rêveur et pensif. Mais il avait
-toujours été sérieux, disait sa mère.
-
-Après sept mois de ce bonheur tiède, il arriva quelques événements
-légers en apparence, mais qui comportent trop de larges développements
-de pensées, et accusent de trop grands troubles d'âme, pour n'être pas
-rapportés simplement, et abandonnés au caprice des interprétations de
-chaque esprit.
-
-Un jour, pendant lequel monsieur de Nueil avait chassé sur les terres
-de Manerville et de Valleroy, il revint par le parc de madame de
-Beauséant, fit demander Jacques, l'attendit; et, quand le valet de
-chambre fut venu:--La marquise aime-t-elle toujours le gibier? lui
-demanda-t-il. Sur la réponse affirmative de Jacques, Gaston lui offrit
-une somme assez forte accompagnée de raisonnements très spécieux,
-afin d'obtenir de lui le léger service de réserver pour la marquise
-le produit de sa chasse. Il parut fort peu important à Jacques que sa
-maîtresse mangeât une perdrix tuée par son garde ou par monsieur de
-Nueil, puisque celui-ci désirait que la marquise ne sût pas l'origine
-du gibier.--Il a été tué sur ses terres, dit le comte. Jacques se prêta
-pendant plusieurs jours à cette innocente tromperie. Monsieur de Nueil
-partait dès le matin pour la chasse, et ne revenait chez lui que pour
-dîner, n'ayant jamais rien tué.
-
-Une semaine entière se passa ainsi. Gaston s'enhardit assez pour écrire
-une longue lettre à la marquise et la lui fit parvenir. Cette lettre
-lui fut renvoyée sans avoir été ouverte. Il était presque nuit
-quand le valet de chambre de la marquise la lui rapporta. Soudain
-le comte s'élança hors du salon où il paraissait écouter un caprice
-d'Hérold écorché sur le piano par sa femme, et courut chez la marquise
-avec la rapidité d'un homme qui vole à un rendez-vous. Il sauta dans le
-parc par une brèche qui lui était connue, marcha lentement à travers
-les allées en s'arrêtant par moments comme pour essayer de réprimer
-les sonores palpitations de son coeur; puis, arrivé près du château,
-il en écouta les bruits sourds, et présuma que tous les gens étaient
-à table. Il alla jusqu'à l'appartement de madame de Beauséant. La
-marquise ne quittait jamais sa chambre à coucher, monsieur de Nueil
-put en atteindre la porte sans avoir fait le moindre bruit. Là, il vit
-à la lueur de deux bougies la marquise maigre et pâle, assise dans un
-grand fauteuil, le front incliné, les mains pendantes, les yeux arrêtés
-sur un objet qu'elle paraissait ne point voir. C'était la douleur dans
-son expression la plus complète. Il y avait dans cette attitude une
-vague espérance, mais on ne savait si Claire de Bourgogne regardait à
-la tombe ou dans le passé. Peut-être les larmes de monsieur de Nueil
-brillèrent-elles dans les ténèbres, peut-être sa respiration eut-elle
-un léger retentissement, peut-être lui échappa-t-il un tressaillement
-involontaire, ou peut-être sa présence était-elle impossible sans le
-phénomène d'intussusception dont l'habitude est à la fois la gloire,
-le bonheur et la preuve du véritable amour. Madame de Beauséant tourna
-lentement son visage vers la porte et vit son ancien amant. Le comte
-fit alors quelques pas.
-
---Si vous avancez, monsieur, s'écria la marquise en pâlissant, je me
-jette par cette fenêtre!
-
-Elle sauta sur l'espagnolette, l'ouvrit, et se tint un pied sur l'appui
-extérieur de la croisée, la main au balcon et la tête tournée vers
-Gaston.
-
---Sortez! sortez! cria-t-elle, ou je me précipite.
-
-A ce cri terrible, monsieur de Nueil, entendant les gens en émoi, se
-sauva comme un malfaiteur.
-
-Revenu chez lui, le comte écrivit une lettre très courte, et chargea
-son valet de chambre de la porter à madame de Beauséant, en lui
-recommandant de faire savoir à la marquise qu'il s'agissait de vie ou
-de mort pour lui. Le messager parti, monsieur de Nueil rentra dans le
-salon et y trouva sa femme qui continuait à déchiffrer le caprice. Il
-s'assit en attendant la réponse. Une heure après, le caprice
-fini, les deux époux étaient l'un devant l'autre, silencieux, chacun
-d'un côté de la cheminée, lorsque le valet de chambre revint de
-Valleroy, et remit à son maître la lettre qui n'avait pas été ouverte.
-Monsieur de Nueil passa dans un boudoir attenant au salon où il avait
-mis son fusil en revenant de la chasse, et se tua.
-
-Ce prompt et fatal dénouement si contraire à toutes les habitudes de la
-jeune France est naturel.
-
-Les gens qui ont bien observé, ou délicieusement éprouvé les phénomènes
-auxquels l'union parfaite de deux êtres donne lieu, comprendront
-parfaitement ce suicide. Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en
-un jour aux caprices de la passion. La volupté, comme une fleur rare,
-demande les soins de la culture la plus ingénieuse; le temps, l'accord
-des âmes, peuvent seuls en révéler toutes les ressources, faire naître
-ces plaisirs tendres, délicats, pour lesquels nous sommes imbus de
-mille superstitions et que nous croyons inhérents à la personne dont
-le coeur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance
-religieuse, et la certitude féconde de ressentir un bonheur particulier
-ou excessif près de la personne aimée, sont en partie le secret des
-attachements durables et des longues passions. Près d'une femme qui
-possède le génie de son sexe, l'amour n'est jamais une habitude: son
-adorable tendresse sait revêtir des formes si variées; elle est si
-spirituelle et si aimante tout ensemble; elle met tant d'artifices dans
-sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu'elle se rend aussi
-puissante par le souvenir qu'elle l'est par sa présence. Auprès d'elle
-toutes les femmes pâlissent. Il faut avoir eu la crainte de perdre un
-amour si vaste, si brillant, ou l'avoir perdu pour en connaître tout le
-prix. Mais si l'ayant connu, un homme s'en est privé pour tomber dans
-quelque mariage froid; si la femme avec laquelle il a espéré rencontrer
-les mêmes félicités lui prouve, par quelques-uns de ces faits ensevelis
-dans les ténèbres de la vie conjugale, qu'elles ne renaîtront plus pour
-lui; s'il a encore sur les lèvres le goût d'un amour céleste, et qu'il
-ait blessé mortellement sa véritable épouse au profit d'une chimère
-sociale, alors il faut mourir ou avoir cette philosophie matérielle,
-égoïste, froide, qui fait horreur aux âmes passionnées.
-
-Quant à madame de Beauséant, elle ne crut sans doute pas que le
-désespoir de son ami allât jusqu'au suicide, après l'avoir largement
-abreuvé d'amour pendant neuf années. Peut-être pensait-elle avoir
-seule à souffrir. Elle était d'ailleurs bien en droit de se refuser au
-plus avilissant partage qui existe, et qu'une épouse peut subir par de
-hautes raisons sociales, mais qu'une maîtresse doit avoir en haine,
-parce que dans la pureté de son amour en réside toute la justification.
-
- Angoulême, septembre 1832.
-
-
-
-
-LA GRENADIÈRE.
-
- A CAROLINE,
-
- _A la poésie du voyage, le voyageur reconnaissant_,
-
- DE BALZAC.
-
-
-La Grenadière est une petite habitation située sur la rive droite de la
-Loire, en aval et à un mille environ du pont de Tours. En cet endroit,
-la rivière, large comme un lac, est parsemée d'îles vertes et bordée
-par une roche sur laquelle sont assises plusieurs maisons de campagne,
-toutes bâties en pierre blanche, entourées de clos de vigne et de
-jardins où les plus beaux fruits du monde mûrissent à l'exposition du
-midi. Patiemment terrassés par plusieurs générations, les creux du
-rocher réfléchissent les rayons du soleil, et permettent de cultiver en
-pleine terre, à la faveur d'une température factice, les productions
-des plus chauds climats. Dans une des moins profondes anfractuosités
-qui découpent cette colline s'élève la flèche aiguë de Saint-Cyr, petit
-village duquel dépendent toutes ces maisons éparses. Puis, un peu plus
-loin, la Choisille se jette dans la Loire par une grasse vallée qui
-interrompt ce long coteau. La Grenadière, sise à mi-côte du rocher,
-à une centaine de pas de l'église, est un de ces vieux logis âgés de
-deux ou trois cents ans qui se rencontrent en Touraine dans chaque
-jolie situation. Une cassure de roc a favorisé la construction d'une
-rampe qui arrive en pente douce sur la _levée_, nom donné dans le pays
-à la digue établie au bas de la côte pour maintenir la Loire dans son
-lit, et sur laquelle passe la grande route de Paris à Nantes. En
-haut de la rampe est une porte, où commence un petit chemin pierreux,
-ménagé entre deux terrasses, espèces de fortifications garnies de
-treilles et d'espaliers, destinées à empêcher l'éboulement des terres.
-Ce sentier pratiqué au pied de la terrasse supérieure, et presque
-caché par les arbres de celle qu'il couronne, mène à la maison par une
-pente rapide, en laissant voir la rivière dont l'étendue s'agrandit
-à chaque pas. Ce chemin creux est terminé par une seconde porte de
-style gothique, cintrée, chargée de quelques ornements simples, mais
-en ruines, couvertes de giroflées sauvages, de lierres, de mousses
-et de pariétaires. Ces plantes indestructibles décorent les murs de
-toutes les terrasses, d'où elles sortent par la fente des assises, en
-dessinant à chaque nouvelle saison de nouvelles guirlandes de fleurs.
-
-En franchissant cette porte vermoulue, un petit jardin, conquis sur
-le rocher par une dernière terrasse dont la vieille balustrade noire
-domine toutes les autres, offre à la vue son gazon orné de quelques
-arbres verts et d'une multitude de rosiers et de fleurs. Puis, en face
-du portail, à l'autre extrémité de la terrasse, est un pavillon de
-bois appuyé sur le mur voisin, et dont les poteaux sont cachés par des
-jasmins, des chèvrefeuilles, de la vigne et des clématites. Au milieu
-de ce dernier jardin, s'élève la maison sur un perron voûté, couvert
-de pampres, et sur lequel se trouve la porte d'une vaste cave creusée
-dans le roc. Le logis est entouré de treilles et de grenadiers en
-pleine terre, de là vient le nom donné à cette closerie. La façade est
-composée de deux larges fenêtres séparées par une porte bâtarde très
-rustique, et de trois mansardes prises sur un toit d'une élévation
-prodigieuse relativement au peu de hauteur du rez-de-chaussée. Ce toit
-à deux pignons est couvert en ardoises. Les murs du bâtiment principal
-sont peints en jaune; et la porte, les contrevents d'en bas, les
-persiennes des mansardes sont vertes.
-
-En entrant, vous trouverez un petit palier où commence un escalier
-tortueux, dont le système change à chaque tournant; il est en bois
-presque pourri; sa rampe creusée en forme de vis a été brunie par
-un long usage. A droite est une vaste salle à manger boisée à
-l'antique, dallée en carreau blanc fabriqué à Château-Regnault; puis,
-à gauche, un salon de pareille dimension, sans boiseries, mais tendu
-d'un papier aurore à bordure verte. Aucune des deux pièces n'est
-plafonnée; les solives sont en bois de noyer et les interstices
-remplis d'un torchis blanc fait avec de la bourre. Au premier
-étage, il y a deux grandes chambres dont les murs sont blanchis à la
-chaux; les cheminées en pierre y sont moins richement sculptées que
-celles du rez-de-chaussée. Toutes les ouvertures sont exposées au
-midi. Au nord il n'y a qu'une seule porte, donnant sur les vignes et
-pratiquée derrière l'escalier. A gauche de la maison, est adossée une
-construction en colombage, dont les bois sont extérieurement garantis
-de la pluie et du soleil par des ardoises qui dessinent sur les murs
-de longues lignes bleues, droites ou transversales. La cuisine,
-placée dans cette espèce de chaumière, communique intérieurement avec
-la maison, mais elle a néanmoins une entrée particulière, élevée
-de quelques marches, au bas desquelles se trouve un puits profond,
-surmonté d'une pompe champêtre enveloppée de sabines, de plantes
-aquatiques et de hautes herbes. Cette bâtisse récente prouve que la
-Grenadière était jadis un simple _vendangeoir_. Les propriétaires y
-venaient de la ville, dont elle est séparée par le vaste lit de la
-Loire, seulement pour faire leur récolte, ou quelque partie de plaisir.
-Ils y envoyaient dès le matin leurs provisions et n'y couchaient guère
-que pendant le temps des vendanges. Mais les Anglais sont tombés comme
-un nuage de sauterelles sur la Touraine, et il a bien fallu compléter
-la Grenadière pour la leur louer. Heureusement ce moderne appendice
-est dissimulé sous les premiers tilleuls d'une allée plantée dans un
-ravin au bas des vignes. Le vignoble, qui peut avoir deux arpents,
-s'élève au-dessus de la maison, et la domine entièrement par une pente
-si rapide qu'il est très difficile de la gravir. A peine y a-t-il entre
-la maison et cette colline verdie par des pampres traînants un espace
-de cinq pieds, toujours humide et froid, espèce de fossé plein de
-végétations vigoureuses où tombent, par les temps de pluie, les engrais
-de la vigne qui vont enrichir le sol des jardins soutenus par la
-terrasse à balustrade. La maison du closier chargé de faire les façons
-de la vigne est adossée au pignon de gauche, elle est couverte en
-chaume et fait en quelque sorte le pendant de la cuisine. La propriété
-est entourée de murs et d'espaliers; la vigne est plantée d'arbres
-fruitiers de toute espèce; enfin pas un pouce de ce terrain précieux
-n'est perdu pour la culture. Si l'homme néglige un aride quartier de
-roche, la nature y jette soit un figuier, soit des fleurs champêtres,
-ou quelques fraisiers abrités par des pierres.
-
-En aucun lieu du monde vous ne rencontreriez une demeure tout
-à la fois si modeste et si grande, si riche en fructifications, en
-parfums, en points de vue. Elle est, au coeur de la Touraine, une
-petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les
-beautés de ce pays sont complétement représentés. Ce sont les raisins
-de chaque contrée, les figues, les pêches, les poires de toutes les
-espèces, et des melons en plein champ aussi bien que la réglisse,
-les genêts d'Espagne, les lauriers-roses de l'Italie et les jasmins
-des Açores. La Loire est à vos pieds. Vous la dominez d'une terrasse
-élevée de trente toises au-dessus de ses eaux capricieuses; le soir
-vous respirez ses brises venues fraîches de la mer et parfumées dans
-leur route par les fleurs des longues levées. Un nuage errant qui, à
-chaque pas dans l'espace, change de couleur et de forme, sous un ciel
-parfaitement bleu, donne mille aspects nouveaux à chaque détail des
-paysages magnifiques qui s'offrent aux regards, en quelque endroit que
-vous vous placiez. De là, les yeux embrassent d'abord la rive gauche
-de la Loire depuis Amboise; la fertile plaine où s'élèvent Tours, ses
-faubourgs, ses fabriques, le Plessis; puis une partie de la rive gauche
-qui, depuis Vouvray jusqu'à Saint-Symphorien, décrit un demi-cercle
-de rochers pleins de joyeux vignobles. La vue n'est bornée que par
-les riches coteaux du Cher, horizon bleuâtre, chargé de parcs et de
-châteaux. Enfin, à l'ouest, l'âme se perd dans le fleuve immense sur
-lequel naviguent à toute heure les bateaux à voiles blanches enflées
-par les vents qui règnent presque toujours dans ce vaste bassin. Un
-prince peut faire sa _villa_ de la Grenadière, mais certes un poète en
-fera toujours son logis; deux amants y verront le plus doux refuge,
-elle est la demeure d'un bon bourgeois de Tours; elle a des poésies
-pour toutes les imaginations; pour les plus humbles et les plus
-froides, comme pour les plus élevées et les plus passionnées: personne
-n'y reste sans y sentir l'atmosphère du bonheur, sans y comprendre
-toute une vie tranquille, dénuée d'ambition, de soins. La rêverie
-est dans l'air et dans le murmure des flots; les sables parlent, ils
-sont tristes ou gais, dorés ou ternes; tout est mouvement autour du
-possesseur de cette vigne, immobile au milieu de ses fleurs vivaces
-et de ses fruits appétissants. Un Anglais donne mille francs pour
-habiter pendant six mois cette humble maison; mais il s'engage à en
-respecter les récoltes: s'il veut les fruits, il en double le loyer;
-si le vin lui fait envie, il double encore la somme. Que vaut donc
-la Grenadière avec sa rampe, son chemin creux, sa triple terrasse,
-ses deux arpents de vigne, ses balustrades de rosiers fleuris,
-son vieux perron, sa pompe, ses clématites échevelées et ses arbres
-cosmopolites? N'offrez pas de prix! La Grenadière ne sera jamais à
-vendre. Achetée une fois en 1690, et laissée à regret pour quarante
-mille francs, comme un cheval favori abandonné par l'Arabe du désert,
-elle est restée dans la même famille, elle en est l'orgueil, le joyau
-patrimonial, le Régent. Voir, n'est-ce pas avoir? a dit un poète. De là
-vous voyez trois vallées de la Touraine et sa cathédrale suspendue dans
-les airs comme un ouvrage en filigrane. Peut-on payer de tels trésors?
-Pourrez-vous jamais payer la santé que vous recouvrez là sous les
-tilleuls?
-
-Au printemps d'une des plus belles années de la Restauration, une dame,
-accompagnée d'une femme de charge et de deux enfants, dont le plus
-jeune paraissait avoir huit ans et l'autre environ treize, vint à Tours
-y chercher une habitation. Elle vit la Grenadière et la loua. Peut-être
-la distance qui la séparait de la ville la décida-t-elle à s'y loger.
-Le salon lui servit de chambre à coucher, elle mit chaque enfant dans
-une des pièces du premier étage, et la femme de charge coucha dans un
-petit cabinet ménagé au-dessus de la cuisine. La salle à manger devint
-le salon commun à la petite famille et le lieu de réception. La maison
-fut meublée très-simplement, mais avec goût; il n'y eut rien d'inutile
-ni rien qui sentît le luxe. Les meubles choisis par l'inconnue étaient
-en noyer, sans aucun ornement. La propreté, l'accord régnant entre
-l'intérieur et l'extérieur du logis en firent tout le charme.
-
-Il fut donc assez difficile de savoir si madame Willemsens (nom que
-prit l'étrangère) appartenait à la riche bourgeoisie, à la haute
-noblesse ou à certaines classes équivoques de l'espèce féminine. Sa
-simplicité donnait matière aux suppositions les plus contradictoires,
-mais ses manières pouvaient confirmer celles qui lui étaient
-favorables. Aussi, peu de temps après son arrivée à Saint-Cyr, sa
-conduite réservée excita-t-elle l'intérêt des personnes oisives,
-habituées à observer en province tout ce qui semble devoir animer la
-sphère étroite où elles vivent. Madame Willemsens était une femme d'une
-taille assez élevée, mince et maigre, mais délicatement faite. Elle
-avait de jolis pieds, plus remarquables par la grâce avec laquelle ils
-étaient attachés que par leur étroitesse, mérite vulgaire; puis des
-mains qui semblaient belles sous le gant. Quelques rougeurs foncées et
-mobiles couperosaient son teint blanc, jadis frais et coloré. Des rides
-précoces flétrissaient un front de forme élégante, couronné par
-de beaux cheveux châtains, bien plantés et toujours tressés en deux
-nattes circulaires, coiffure de vierge qui seyait à sa physionomie
-mélancolique. Ses yeux noirs, fortement cernés, creusés, pleins d'une
-ardeur fiévreuse, affectaient un calme menteur; et par moments, si
-elle oubliait l'expression qu'elle s'était imposée, il s'y peignait
-de secrètes angoisses. Son visage ovale était un peu long; mais
-peut-être autrefois le bonheur et la santé lui donnaient-ils de justes
-proportions. Un faux sourire, empreint d'une tristesse douce, errait
-habituellement sur ses lèvres pâles; néanmoins sa bouche s'animait et
-son sourire exprimait les délices du sentiment maternel quand les deux
-enfants, par lesquels elle était toujours accompagnée, la regardaient
-ou lui faisaient une de ces questions intarissables et oiseuses, qui
-toutes ont un sens pour une mère. Sa démarche était lente et noble.
-Elle conserva la même mise avec une constance qui annonçait l'intention
-formelle de ne plus s'occuper de sa toilette et d'oublier le monde,
-par qui elle voulait sans doute être oubliée. Elle avait une robe
-noire très longue, serrée par un ruban de moire, et par-dessus, en
-guise de châle, un fichu de batiste à large ourlet dont les deux bouts
-étaient négligemment passés dans sa ceinture. Chaussée avec un soin
-qui dénotait des habitudes d'élégance, elle portait des bas de soie
-gris qui complétaient la teinte de deuil répandue dans ce costume de
-convention. Enfin son chapeau, de forme anglaise et invariable, était
-en étoffe grise et orné d'un voile noir. Elle paraissait être d'une
-extrême faiblesse et très-souffrante. Sa seule promenade consistait
-à aller de la Grenadière au pont de Tours, où, quand la soirée était
-calme, elle venait avec les deux enfants respirer l'air frais de la
-Loire et admirer les effets produits par le soleil couchant dans
-ce paysage aussi vaste que l'est celui de la baie de Naples ou du
-lac de Genève. Durant le temps de son séjour à la Grenadière, elle
-ne se rendit que deux fois à Tours: ce fut d'abord pour prier le
-principal du collége de lui indiquer les meilleurs maîtres de latin,
-de mathématiques et de dessin; puis pour déterminer avec les personnes
-qui lui furent désignées soit le prix de leurs leçons, soit les heures
-auxquelles ces leçons pourraient être données aux enfants. Mais il lui
-suffisait de se montrer une ou deux fois par semaine, le soir, sur
-le pont, pour exciter l'intérêt de presque tous les habitants de la
-ville, qui s'y promènent habituellement. Cependant, malgré l'espèce
-d'espionnage innocent que créent en province le désoeuvrement
-et l'inquiète curiosité des principales sociétés, personne ne put
-obtenir de renseignements certains sur le rang que l'inconnue occupait
-dans le monde, ni sur sa fortune, ni même sur son état véritable.
-Seulement le propriétaire de la Grenadière apprit à quelques-uns de ses
-amis le nom, sans doute vrai, sous lequel l'inconnue avait contracté
-son bail. Elle s'appelait Augusta Willemsens, comtesse de Brandon. Ce
-nom devait être celui de son mari. Plus tard les derniers événements de
-cette histoire confirmèrent la véracité de cette révélation; mais elle
-n'eut de publicité que dans le monde de commerçants fréquenté par le
-propriétaire. Aussi madame Willemsens demeura constamment un mystère
-pour les gens de la bonne compagnie, et tout ce qu'elle leur permit
-de deviner en elle fut une nature distinguée, des manières simples,
-délicieusement naturelles, et un son de voix d'une douceur angélique.
-Sa profonde solitude, sa mélancolie et sa beauté si passionnément
-obscurcie, à demi flétrie même, avaient tant de charmes que plusieurs
-jeunes gens s'éprirent d'elle; mais plus leur amour fut sincère, moins
-il fut audacieux: puis elle était imposante, il était difficile d'oser
-lui parler. Enfin, si quelques hommes hardis lui écrivirent, leurs
-lettres durent être brûlées sans avoir été ouvertes. Madame Willemsens
-jetait au feu toutes celles qu'elle recevait, comme si elle eût voulu
-passer sans le plus léger souci le temps de son séjour en Touraine.
-Elle semblait être venue dans sa ravissante retraite pour se livrer
-tout entière au bonheur de vivre. Les trois maîtres auxquels l'entrée
-de la Grenadière fut permise parlèrent avec une sorte d'admiration
-respectueuse du tableau touchant que présentait l'union intime et sans
-nuages de ces enfants et de cette femme.
-
-Les deux enfants excitèrent également beaucoup d'intérêt, et les mères
-ne pouvaient pas les regarder sans envie. Tous deux ressemblaient à
-madame Willemsens, qui était en effet leur mère. Ils avaient l'un et
-l'autre ce teint transparent et ces vives couleurs, ces yeux purs et
-humides, ces longs cils, cette fraîcheur de formes qui impriment tant
-d'éclat aux beautés de l'enfance. L'aîné, nommé Louis-Gaston, avait les
-cheveux noirs et un regard plein de hardiesse. Tout en lui dénotait
-une santé robuste, de même que son front large et haut, heureusement
-bombé, semblait trahir un caractère énergique. Il était leste, adroit
-dans ses mouvements, bien découplé, n'avait rien d'emprunté, ne
-s'étonnait de rien, et paraissait réfléchir sur tout ce qu'il
-voyait. L'autre, nommé Marie-Gaston, était presque blond, quoique
-parmi ses cheveux quelques mèches fussent déjà cendrées et prissent
-la couleur des cheveux de sa mère. Marie avait les formes grêles, la
-délicatesse de traits, la finesse gracieuse, qui charmaient tant dans
-madame Willemsens. Il paraissait maladif: ses yeux gris lançaient
-un regard doux, ses couleurs étaient pâles. Il y avait de la femme
-en lui. Sa mère lui conservait encore la collerette brodée, les
-longues boucles frisées et la petite veste ornée de brandebourgs et
-d'olives qui revêt un jeune garçon d'une grâce indicible, et trahit
-ce plaisir de parure tout féminin dont s'amuse la mère autant que
-l'enfant peut-être. Ce joli costume contrastait avec la veste simple de
-l'aîné, sur laquelle se rabattait le col tout uni de sa chemise. Les
-pantalons, les brodequins, la couleur des habits étaient semblables
-et annonçaient deux frères aussi bien que leur ressemblance. Il était
-impossible en les voyant de n'être pas touché des soins de Louis pour
-Marie. L'aîné avait pour le second quelque chose de paternel dans le
-regard; et Marie, malgré l'insouciance du jeune âge, semblait pénétré
-de reconnaissance pour Louis: c'était deux petites fleurs à peine
-séparées de leur tige, agitées par la même brise, éclairées par le même
-rayon de soleil, l'une colorée, l'autre étiolée à demi. Un mot, un
-regard, une inflexion de voix de leur mère suffisait pour les rendre
-attentifs, leur faire tourner la tête, écouter, entendre un ordre, une
-prière, une recommandation, et obéir. Madame Willemsens leur faisait
-toujours comprendre ses désirs, sa volonté, comme s'il y eût eu entre
-eux une pensée commune. Quand ils étaient, pendant la promenade,
-occupés à jouer en avant d'elle, cueillant une fleur, examinant un
-insecte, elle les contemplait avec un attendrissement si profond que le
-passant le plus indifférent se sentait ému, s'arrêtait pour voir les
-enfants, leur sourire, et saluer la mère par un coup d'oeil d'ami.
-Qui n'eût pas admiré l'exquise propreté de leurs vêtements, leur joli
-son de voix, la grâce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et
-l'instinctive noblesse qui révélait en eux une éducation soignée dès
-le berceau! Ces enfants semblaient n'avoir jamais ni crié ni pleuré.
-Leur mère avait comme une prévoyance électrique de leurs désirs, de
-leurs douleurs, les prévenant, les calmant sans cesse. Elle paraissait
-craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation éternelle.
-Tout dans ces enfants était un éloge pour leur mère; et le
-tableau de leur triple vie, qui semblait une même vie, faisait naître
-des demi-pensées vagues et caressantes, image de ce bonheur que nous
-rêvons de goûter dans un monde meilleur. L'existence intérieure de ces
-trois créatures si harmonieuses s'accordait avec les idées que l'on
-concevait à leur aspect: c'était la vie d'ordre, régulière et simple
-qui convient à l'éducation des enfants. Tous deux se levaient une heure
-après la venue du jour, récitaient d'abord une courte prière, habitude
-de leur enfance, paroles vraies, dites pendant sept ans sur le lit
-de leur mère, commencées et finies entre deux baisers. Puis les deux
-frères, accoutumés sans doute à ces soins minutieux de la personne, si
-nécessaires à la santé du corps, à la pureté de l'âme, et qui donnent
-en quelque sorte la conscience du bien-être, faisaient une toilette
-aussi scrupuleuse que peut l'être celle d'une jolie femme. Ils ne
-manquaient à rien, tant ils avaient peur l'un et l'autre d'un reproche,
-quelque tendrement qu'il leur fût adressé par leur mère quand, en les
-embrassant, elle leur disait au déjeuner, suivant la circonstance:--Mes
-chers anges, où donc avez-vous pu déjà vous noircir les ongles? Tous
-deux descendaient alors au jardin, y secouaient les impressions de la
-nuit dans la rosée et la fraîcheur, en attendant que la femme de charge
-eût préparé le salon commun, où ils allaient étudier leurs leçons
-jusqu'au lever de leur mère. Mais de moment en moment ils en épiaient
-le réveil, quoiqu'ils ne dussent entrer dans sa chambre qu'à une heure
-convenue. Cette irruption matinale, toujours faite en contravention
-au pacte primitif, était toujours une scène délicieuse et pour eux et
-pour madame Willemsens. Marie sautait sur le lit pour passer ses bras
-autour de son idole, tandis que Louis, agenouillé au chevet, prenait
-la main de sa mère. C'était alors des interrogations inquiètes, comme
-un amant en trouve pour sa maîtresse; puis des rires d'anges, des
-caresses tout à la fois passionnées et pures, des silences éloquents,
-des bégaiements, des histoires enfantines interrompues et reprises par
-des baisers, rarement achevées, toujours écoutées...
-
---Avez-vous bien travaillé? demandait la mère, mais d'une voix douce
-et amie, près de plaindre la fainéantise comme un malheur, prête à
-lancer un regard mouillé de larmes à celui qui se trouvait content
-de lui-même. Elle savait que ses enfants étaient animés par le
-désir de lui plaire; eux savaient que leur mère ne vivait que pour
-eux, les conduisait dans la vie avec toute l'intelligence de
-l'amour, et leur donnait toutes ses pensées, toutes ses heures. Un
-sens merveilleux, qui n'est encore ni l'égoïsme ni la raison, qui est
-peut-être le sentiment dans sa première candeur, apprend aux enfants
-s'ils sont ou non l'objet de soins exclusifs, et si l'on s'occupe
-d'eux avec bonheur. Les aimez-vous bien? ces chères créatures, tout
-franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes.
-Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les délicatesses les
-plus gracieuses, trouvent à dire les mots les plus tendres; elles sont
-confiantes, elles croient en tout à vous. Aussi peut-être n'y a-t-il
-pas de mauvais enfants sans mauvaises mères; car l'affection qu'ils
-ressentent est toujours en raison de celle qu'ils ont éprouvée, des
-premiers soins qu'ils ont reçus, des premiers mots qu'ils ont entendus,
-des premiers regards où ils ont cherché l'amour et la vie. Tout devient
-alors attrait ou tout est répulsion. Dieu a mis les enfants au sein de
-la mère pour lui faire comprendre qu'ils devaient y rester longtemps.
-Cependant il se rencontre des mères cruellement méconnues, de tendres
-et sublimes tendresses constamment froissées: effroyables ingratitudes,
-qui prouvent combien il est difficile d'établir des principes absolus
-en fait de sentiment. Il ne manquait dans le coeur de cette mère et
-dans ceux de ses fils aucun des mille liens qui devaient les attacher
-les uns aux autres. Seuls sur la terre, ils y vivaient de la même vie
-et se comprenaient bien. Quand au matin madame Willemsens demeurait
-silencieuse, Louis et Marie se taisaient en respectant tout d'elle,
-même les pensées qu'ils ne partageaient pas. Mais l'aîné, doué d'une
-pensée déjà forte, ne se contentait jamais des assurances de bonne
-santé que lui donnait sa mère: il en étudiait le visage avec une
-sombre inquiétude, ignorant le danger, mais le pressentant lorsqu'il
-voyait autour de ses yeux cernés des teintes violettes, lorsqu'il
-apercevait leurs orbites plus creuses et les rougeurs du visage plus
-enflammées. Plein d'une sensibilité vraie, il devinait quand les jeux
-de Marie commençaient à la fatiguer, et il savait alors dire à son
-frère:--Viens, Marie, allons déjeuner, j'ai faim.
-
-Mais en atteignant la porte, il se retournait pour saisir l'expression
-de la figure de sa mère qui pour lui trouvait encore un sourire; et,
-souvent même des larmes roulaient dans ses yeux, quand un geste de son
-enfant lui révélait un sentiment exquis, une précoce entente de la
-douleur.
-
-Le temps destiné au premier déjeuner de ses enfants et à leur
-récréation était employé par madame Willemsens à sa toilette; car
-elle avait de la coquetterie pour ses chers petits, elle voulait
-leur plaire, leur agréer en toute chose, être pour eux gracieuse à
-voir; être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient
-toujours. Elle se tenait toujours prête pour les répétitions qui
-avaient lieu entre dix et trois heures, mais qui étaient interrompues
-à midi par un second déjeuner fait en commun sous le pavillon du
-jardin. Après ce repas, une heure était accordée aux jeux, pendant
-laquelle l'heureuse mère, la pauvre femme restait couchée sur un
-long divan placé dans ce pavillon d'où l'on découvrait cette douce
-Touraine incessamment changeante, sans cesse rajeunie par les mille
-accidents du jour, du ciel, de la saison. Ses deux enfants trottaient
-à travers le clos, grimpaient sur les terrasses, couraient après les
-lézards, groupés eux-mêmes et agiles comme le lézard; ils admiraient
-des graines, des fleurs, étudiaient des insectes, et venaient demander
-raison de tout à leur mère. C'était alors des allées et venues
-perpétuelles au pavillon. A la campagne, les enfants n'ont pas besoin
-de jouets, tout leur est occupation. Madame Willemsens assistait aux
-leçons en faisant de la tapisserie. Elle restait silencieuse, ne
-regardait ni les maîtres ni les enfants, elle écoutait avec attention
-comme pour tâcher de saisir le sens des paroles et savoir vaguement
-si Louis acquérait de la force: embarrassait-il son maître par une
-question, et accusait-il ainsi un progrès, les yeux de la mère
-s'animaient alors, elle souriait, elle lui lançait un regard empreint
-d'espérance. Elle exigeait peu de chose de Marie. Ses voeux étaient
-pour l'aîné auquel elle témoignait une sorte de respect, employant
-tout son tact de femme et de mère à lui élever l'âme, à lui donner
-une haute idée de lui-même. Cette conduite cachait une pensée secrète
-que l'enfant devait comprendre un jour et qu'il comprit. Après chaque
-leçon, elle reconduisait les maîtres jusqu'à la première porte, et là,
-leur demandait consciencieusement compte des études de Louis. Elle
-était si affectueuse et si engageante que les répétiteurs lui disaient
-la vérité, pour l'aider à faire travailler Louis sur les points où il
-leur paraissait faible. Le dîner venait; puis, le jeu, la promenade;
-enfin, le soir, les leçons s'apprenaient.
-
-Telle était leur vie, vie uniforme, mais pleine, où le travail et les
-distractions heureusement mêlés ne laissaient aucune place à l'ennui.
-Les découragements et les querelles étaient impossibles. L'amour
-sans bornes de la mère rendait tout facile. Elle avait donné de la
-discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage
-en les louant à propos, de la résignation en leur faisant apercevoir
-la Nécessité sous toutes ses formes; elle en avait développé, fortifié
-l'angélique nature avec un soin de fée. Parfois, quelques larmes
-humectaient ses yeux ardents, quand, en les voyant jouer, elle pensait
-qu'ils ne lui avaient pas causé le moindre chagrin. Un bonheur étendu,
-complet, ne nous fait ainsi pleurer que parce qu'il est une image du
-ciel duquel nous avons tous de confuses perceptions. Elle passait
-des heures délicieuses couchée sur son canapé champêtre, voyant un
-beau jour, une grande étendue d'eau, un pays pittoresque, entendant
-la voix de ses enfants, leurs rires renaissant dans le rire même,
-et leurs petites querelles où éclataient leur union, le sentiment
-paternel de Louis pour Marie, et l'amour de tous deux pour elle. Tous
-deux ayant eu, pendant leur première enfance, une bonne anglaise,
-parlaient également bien le français et l'anglais; aussi leur mère se
-servait-elle alternativement des deux langues dans la conversation.
-Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes âmes, ne laissant
-entrer dans leur entendement aucune idée fausse, dans le coeur aucun
-principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant
-rien, leur expliquant tout. Lorsque Louis désirait lire, elle avait
-soin de lui donner des livres intéressants, mais exacts. C'était la vie
-des marins célèbres, les biographies des grands hommes, des capitaines
-illustres, trouvant dans les moindres détails de ces sortes de livres
-mille occasions de lui expliquer prématurément le monde et la vie;
-insistant sur les moyens dont s'étaient servis les gens obscurs, mais
-réellement grands, partis, sans protecteurs, des derniers rangs de la
-société, pour parvenir à de nobles destinées. Ces leçons, qui n'étaient
-pas les moins utiles, se donnaient le soir quand le petit Marie
-s'endormait sur les genoux de sa mère, dans le silence d'une belle
-nuit, quand la Loire réfléchissait les cieux; mais elles redoublaient
-toujours la mélancolie de cette adorable femme, qui finissait toujours
-par se taire et par rester immobile, songeuse, les yeux pleins de
-larmes.
-
---Ma mère, pourquoi pleurez-vous? lui demanda Louis par une riche
-soirée du mois de juin, au moment où les demi-teintes d'une nuit
-doucement éclairée succédaient à un jour chaud.
-
---Mon fils, répondit-elle en attirant par le cou l'enfant dont
-l'émotion cachée la toucha vivement, parce que le sort pauvre d'abord
-de Jameray Duval, parvenu sans secours, est le sort que je t'ai fait à
-toi et à ton frère. Bientôt, mon cher enfant, vous serez seuls sur la
-terre, sans appui, sans protections. Je vous y laisserai petits encore,
-et je voudrais cependant te voir assez fort, assez instruit pour servir
-de guide à Marie. Et je n'en aurai pas le temps. Je vous aime trop pour
-ne pas être bien malheureuse par ces pensées. Chers enfants, pourvu que
-vous ne me maudissiez pas un jour...
-
---Et pourquoi vous maudirais-je un jour, ma mère?
-
---Un jour, pauvre petit, dit-elle en le baisant au front, tu
-reconnaîtras que j'ai eu des torts envers vous. Je vous abandonnerai,
-ici, sans fortune, sans... Elle hésita.--Sans un père, reprit-elle.
-
-A ce mot elle fondit en larmes, repoussa doucement son fils qui, par
-une sorte d'intuition, devina que sa mère voulait être seule, et il
-emmena Marie à moitié endormi. Puis, une heure après, quand son frère
-fut couché, Louis revint à pas discrets vers le pavillon où était sa
-mère. Il entendit alors ces mots prononcés par une voix délicieuse à
-son coeur:--Viens, Louis?
-
-L'enfant se jeta dans les bras de sa mère, et ils s'embrassèrent
-presque convulsivement.
-
---Ma chérie, dit-il enfin, car il lui donnait souvent ce nom, trouvant
-même les mots de l'amour trop faibles pour exprimer ses sentiments; ma
-chérie, pourquoi crains-tu donc de mourir?
-
---Je suis malade, pauvre ange aimé, chaque jour mes forces se perdent,
-et mon mal est sans remède: je le sais.
-
---Quel est donc votre mal?
-
---Je dois l'oublier; et toi, tu ne dois jamais savoir la cause de ma
-mort.
-
-L'enfant resta silencieux pendant un moment, jetant à la dérobée des
-regards sur sa mère, qui, les yeux levés au ciel, en contemplait les
-nuages. Moment de douce mélancolie! Louis ne croyait pas à la mort
-prochaine de sa mère, mais il en ressentait les chagrins sans les
-deviner. Il respecta cette longue rêverie. Moins jeune, il aurait
-lu sur ce visage sublime quelques pensées de repentir mêlées à des
-souvenirs heureux, toute une vie de femme: une enfance insouciante, un
-mariage froid, une passion terrible, des fleurs nées dans un orage,
-abîmées par la foudre, dans un gouffre d'où rien ne saurait revenir.
-
---Ma mère aimée, dit enfin Louis, pourquoi me cachez-vous vos
-souffrances?
-
---Mon fils, répondit-elle, nous devons ensevelir nos peines aux yeux
-des étrangers, leur montrer un visage riant, ne jamais leur parler de
-nous, nous occuper d'eux: ces maximes pratiquées en famille y sont une
-des causes du bonheur. Tu auras à souffrir beaucoup un jour! Eh! bien,
-souviens-toi de ta pauvre mère qui se mourait devant toi en te souriant
-toujours, et te cachait ses douleurs: tu te trouveras alors du courage
-pour supporter les maux de la vie.
-
-En ce moment, dévorant ses larmes, elle tâcha de révéler à son fils
-le mécanisme de l'existence, la valeur, l'assiette, la consistance
-des fortunes, les rapports sociaux, les moyens honorables d'amasser
-l'argent nécessaire aux besoins de la vie, et la nécessité de
-l'instruction. Puis elle lui apprit une des causes de sa tristesse
-habituelle et de ses pleurs, en lui disant que, le lendemain de sa
-mort, lui et Marie seraient dans le plus grand dénûment, ne possédant à
-eux deux qu'une faible somme, n'ayant plus d'autre protecteur que Dieu.
-
---Comme il faut que je me dépêche d'apprendre! s'écria l'enfant en
-lançant à sa mère un regard plaintif et profond.
-
---Ah! que je suis heureuse, dit-elle en couvrant son fils de baisers et
-de larmes. Il me comprend!--Louis ajouta-t-elle, tu seras le tuteur de
-ton frère, n'est-ce pas? tu me le promets? Tu n'es plus un enfant!
-
---Oui, répondit-il, mais vous ne mourrez pas encore, dites?
-
---Pauvres petits, répondit-elle, mon amour pour vous me soutient! Puis
-ce pays est si beau, l'air y est si bienfaisant, peut-être...
-
---Vous me faites encore mieux aimer la Touraine, dit l'enfant tout ému.
-
-Depuis ce jour où madame Willemsens, prévoyant sa mort prochaine, avait
-parlé à son fils aîné de son sort à venir, Louis, qui avait achevé
-sa quatorzième année, devint moins distrait, plus appliqué, moins
-disposé à jouer qu'auparavant. Soit qu'il sût persuader à Marie de lire
-au lieu de se livrer à des distractions bruyantes, les deux enfants
-firent moins de tapage à travers les chemins creux, les jardins, les
-terrasses étagées de la Grenadière. Ils conformèrent leur vie à la
-pensée mélancolique de leur mère dont le teint pâlissait de jour
-en jour, en prenant des teintes jaunes, dont le front se creusait aux
-tempes, dont les rides devenaient plus profondes de nuit en nuit.
-
-Au mois d'août, cinq mois après l'arrivée de la petite famille à la
-Grenadière, tout y avait changé. Observant les symptômes encore légers
-de la lente dégradation qui minait le corps de sa maîtresse soutenue
-seulement par une âme passionnée et un excessif amour pour ses enfants,
-la vieille femme de charge était devenue sombre et triste: elle
-paraissait posséder le secret de cette mort anticipée. Souvent, lorsque
-sa maîtresse, belle encore, plus coquette qu'elle ne l'avait jamais
-été, parant son corps éteint et mettant du rouge, se promenait sur la
-haute terrasse, accompagnée de ses deux enfants, la vieille Annette
-passait la tête entre les deux sabines de la pompe, oubliait son
-ouvrage commencé, gardait son linge à la main, et retenait à peine ses
-larmes en voyant une madame Willemsens si peu semblable à la ravissante
-femme qu'elle avait connue.
-
-Cette jolie maison, d'abord si gaie, si animée, semblait être devenue
-triste; elle était silencieuse, les habitants en sortaient rarement,
-madame Willemsens ne pouvait plus aller se promener au pont de Tours
-sans de grands efforts. Louis, dont l'imagination s'était tout à
-coup développée, et qui s'était identifié pour ainsi dire à sa mère,
-en ayant deviné la fatigue et les douleurs sous le rouge, inventait
-toujours des prétextes pour ne pas faire une promenade devenue trop
-longue pour sa mère. Les couples joyeux qui allaient alors à Saint-Cyr,
-la petite Courtille de Tours, et les groupes de promeneurs voyaient
-au-dessus de la levée, le soir, cette femme pâle et maigre, tout en
-deuil, à demi consumée, mais encore brillante, passant comme un fantôme
-le long des terrasses. Les grandes souffrances se devinent. Aussi le
-ménage du closier était-il devenu silencieux. Quelquefois le paysan,
-sa femme et ses deux enfants, se trouvaient groupés à la porte de leur
-chaumière: Annette lavait au puits; madame et ses enfants étaient
-sous le pavillon; mais on n'entendait pas le moindre bruit dans ces
-gais jardins; et, sans que madame Willemsens s'en aperçût, tous les
-yeux attendris la contemplaient. Elle était si bonne, si prévoyante,
-si imposante pour ceux qui l'approchaient! Quant à elle, depuis le
-commencement de l'automne, si beau, si brillant en Touraine, et dont
-les bienfaisantes influences, les raisins, les bons fruits devaient
-prolonger la vie de cette mère au delà du terme fixé par les ravages
-d'un mal inconnu, elle ne voyait plus que ses enfants, et en
-jouissait à chaque heure comme si c'eût été la dernière.
-
-Depuis le mois de juin jusqu'à la fin de septembre, Louis travailla
-pendant la nuit à l'insu de sa mère, et fit d'énormes progrès; il
-était arrivé aux équations du second degré en algèbre, avait appris
-la géométrie descriptive, dessinait à merveille; enfin, il aurait
-pu soutenir avec succès l'examen imposé aux jeunes gens qui veulent
-entrer à l'école Polytechnique. Quelquefois, le soir, il allait se
-promener sur le pont de Tours, où il avait rencontré un lieutenant de
-vaisseau mis en demi-solde: la figure mâle, la décoration, l'allure
-de ce marin de l'empire avaient agi sur son imagination. De son côté,
-le marin s'était pris d'amitié pour un jeune homme dont les yeux
-pétillaient d'énergie. Louis, avide de récits militaires et curieux
-de renseignements, venait flâner dans les eaux du marin pour causer
-avec lui. Le lieutenant en demi-solde avait pour ami et pour compagnon
-un colonel d'infanterie, proscrit comme lui des cadres de l'armée,
-le jeune Gaston pouvait donc tour à tour apprendre la vie des camps
-et la vie des vaisseaux. Aussi accablait-il de questions les deux
-militaires. Puis, après avoir, par avance, épousé leurs malheurs et
-leur rude existence, il demandait à sa mère la permission de voyager
-dans le canton pour se distraire. Or comme les maîtres étonnés disaient
-à madame Willemsens que son fils travaillait trop, elle accueillait
-cette demande avec un plaisir infini. L'enfant faisait donc des courses
-énormes. Voulant s'endurcir à la fatigue, il grimpait aux arbres les
-plus élevés avec une incroyable agilité; il apprenait à nager; il
-veillait. Il n'était plus le même enfant, c'était un jeune homme sur
-le visage duquel le soleil avait jeté son hâle brun, et où je ne sais
-quelle pensée profonde apparaissait déjà.
-
-Le mois d'octobre vint, madame Willemsens ne pouvait plus se lever qu'à
-midi, quand les rayons du soleil, réfléchis par les eaux de la Loire
-et concentrés dans les terrasses, produisaient à la Grenadière cette
-température égale à celle des chaudes et tièdes journées de la baie de
-Naples, qui font recommander son habitation par les médecins du pays.
-Elle venait alors s'asseoir sous un des arbres verts, et ses deux fils
-ne s'écartaient plus d'elle. Les études cessèrent, les maîtres furent
-congédiés. Les enfants et la mère voulurent vivre au coeur les uns
-des autres, sans soins, sans distractions. Il n'y avait plus ni pleurs
-ni cris joyeux. L'aîné, couché sur l'herbe près de sa mère, restait
-sous son regard comme un amant, et lui baisait les pieds. Marie,
-inquiet, allait lui cueillir des fleurs, les lui apportait d'un air
-triste, et s'élevait sur la pointe des pieds pour prendre sur ses
-lèvres un baiser de jeune fille. Cette femme blanche, aux grands yeux
-noirs, tout abattue, lente dans ses mouvements, ne se plaignant jamais,
-souriant à ses deux enfants bien vivants, d'une belle santé, formaient
-un tableau sublime auquel ne manquaient ni les pompes mélancoliques de
-l'automne avec ses feuilles jaunies et ses arbres à demi dépouillés, ni
-la lueur adoucie du soleil et les nuages blancs du ciel de Touraine.
-
-Enfin madame Willemsens fut condamnée par un médecin à ne pas sortir
-de sa chambre. Sa chambre fut chaque jour embellie des fleurs qu'elle
-aimait, et ses enfants y demeurèrent. Dans les premiers jours de
-novembre, elle toucha du piano pour la dernière fois. Il y avait un
-paysage de Suisse au-dessus du piano. Du côté de la fenêtre, ses
-deux enfants, groupés l'un sur l'autre, lui montrèrent leurs têtes
-confondues. Ses regards allèrent alors constamment de ses enfants au
-paysage et du paysage à ses enfants. Son visage se colora, ses doigts
-coururent avec passion sur les touches d'ivoire. Ce fut sa dernière
-fête, fête inconnue, fête célébrée dans les profondeurs de son âme par
-le génie des souvenirs. Le médecin vint, et lui ordonna de garder le
-lit. Cette sentence effrayante fut reçue par la mère et par les deux
-fils dans un silence presque stupide.
-
-Quand le médecin s'en alla:--Louis, dit-elle, conduis-moi sur la
-terrasse, que je voie encore mon pays.
-
-A cette parole proférée simplement, l'enfant donna le bras à sa
-mère et l'amena au milieu de la terrasse. Là ses yeux se portèrent,
-involontairement peut-être, plus sur le ciel que sur la terre; mais il
-eût été difficile de décider en ce moment où étaient les plus beaux
-paysages, car les nuages représentaient vaguement les plus majestueux
-glaciers des Alpes. Son front se plissa violemment, ses yeux prirent
-une expression de douleur et de remords, elle saisit les deux mains
-de ses enfants et les appuya sur son coeur violemment agité:--_Père
-et mère inconnus!_ s'écria-t-elle en leur jetant un regard profond.
-Pauvres anges! que deviendrez-vous? Puis, à vingt ans, quel compte
-sévère ne me demanderez-vous pas de ma vie et de la vôtre?
-
-Elle repoussa ses enfants, se mit les deux coudes sur la balustrade,
-se cacha le visage dans les mains, et resta là pendant un moment seule
-avec elle-même, craignant de se laisser voir. Quand elle se
-réveilla de sa douleur, elle trouva Louis et Marie agenouillés à ses
-côtés comme deux anges; ils épiaient ses regards, et tous deux lui
-sourirent doucement.
-
---Que ne puis-je emporter ce sourire! dit-elle en essuyant ses larmes.
-
-Elle rentra pour se mettre au lit, et n'en devait sortir que couchée
-dans le cercueil.
-
-Huit jours se passèrent, huit jours tout semblables les uns aux autres.
-La vieille Annette et Louis restaient chacun à leur tour pendant la
-nuit auprès de madame Willemsens, les yeux attachés sur ceux de la
-malade. C'était à toute heure ce drame profondément tragique, et qui a
-lieu dans toutes les familles lorsqu'on craint, à chaque respiration
-trop forte d'une malade adorée, que ce ne soit la dernière. Le
-cinquième jour de cette fatale semaine, le médecin proscrivit les
-fleurs. Les illusions de la vie s'en allaient une à une.
-
-Depuis ce jour, Marie et son frère trouvèrent du feu sous leurs lèvres
-quand ils venaient baiser leur mère au front. Enfin le samedi soir,
-madame Willemsens ne pouvant supporter aucun bruit, il fallut laisser
-sa chambre en désordre. Ce défaut de soin fut un commencement d'agonie
-pour cette femme élégante, amoureuse de grâce. Louis ne voulut plus
-quitter sa mère. Pendant la nuit du dimanche, à la clarté d'une lampe
-et au milieu du silence le plus profond, Louis, qui croyait sa mère
-assoupie, lui vit écarter le rideau d'une main blanche et moite.
-
---Mon fils, dit-elle.
-
-L'accent de la mourante eut quelque chose de si solennel que son
-pouvoir venu d'une âme agitée réagit violemment sur l'enfant, il sentit
-une chaleur exorbitante dans la moelle de ses os.
-
---Que veux-tu, ma mère?
-
---Écoute-moi. Demain, tout sera fini pour moi. Nous ne nous verrons
-plus. Demain, tu seras un homme, mon enfant. Je suis donc obligée de
-faire quelques dispositions qui soient un secret entre nous deux.
-Prends la clef de ma petite table. Bien! Ouvre le tiroir. Tu trouveras
-à gauche deux papiers cachetés. Sur l'un, il y a:--LOUIS. Sur
-l'autre:--MARIE.
-
---Les voici, ma mère.
-
---Mon fils chéri, c'est vos deux actes de naissance; ils vous seront
-nécessaires. Tu les donneras à garder à ma pauvre vieille Annette, qui
-vous les rendra quand vous en aurez besoin.
-
-Maintenant, reprit-elle, n'y a-t-il pas au même endroit un papier
-sur lequel j'ai écrit quelques lignes?
-
---Oui, ma mère.
-
-Et Louis commençant à lire:--_Marie Willemsens, née à..._
-
---Assez, dit-elle vivement. Ne continue pas. Quand je serai morte,
-mon fils, tu remettras encore ce papier à Annette, et tu lui diras de
-le donner à la mairie de Saint-Cyr, où il doit servir à faire dresser
-exactement mon acte de décès. Prends ce qu'il faut pour écrire une
-lettre que je vais te dicter.
-
-Quand elle vit son fils prêt, et qu'il se tourna vers elle comme
-pour l'écouter, elle dit d'une voix calme: _Monsieur le comte, votre
-femme lady Brandon est morte à Saint-Cyr, près de Tours, département
-d'Indre-et-Loire. Elle vous a pardonné._
-
---Signe...
-
-Elle s'arrêta, indécise, agitée.
-
---Souffrez-vous davantage? demanda Louis.
-
---Signe: _Louis-Gaston_!
-
-Elle soupira, puis reprit:--Cachette la lettre, et écris l'adresse
-suivante: A lord Brandon. Brandon-Square, Hyde-Park. Londres.
-Angleterre.
-
---Bien, reprit-elle. Le jour de ma mort tu feras affranchir cette
-lettre à Tours.
-
---Maintenant, dit-elle après une pause, prends le petit portefeuille
-que tu connais, et viens près de moi, mon cher enfant.
-
---Il y a là, dit-elle, quand Louis eut repris sa place, douze mille
-francs. Ils sont bien à vous, hélas! Vous eussiez été plus riches, si
-votre père...
-
---Mon père, s'écria l'enfant, où est-il?
-
---Mort, dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, mort pour me
-sauver l'honneur et la vie.
-
-Elle leva les yeux au ciel. Elle eût pleuré, si elle avait encore eu
-des larmes pour les douleurs.
-
---Louis, reprit-elle, jurez-moi là, sur ce chevet, d'oublier ce que
-vous avez écrit et ce que je vous ai dit.
-
---Oui, ma mère.
-
---Embrasse-moi, cher ange.
-
-Elle fit une longue pause, comme pour puiser du courage en Dieu, et
-mesurer ses paroles aux forces qui lui restaient.
-
---Écoute. Ces douze mille francs sont toute votre fortune; il
-faut que tu les gardes sur toi, parce que quand je serai morte il
-viendra des gens de justice qui fermeront tout ici. Rien ne vous y
-appartiendra, pas même votre mère! Et vous n'aurez plus, pauvres
-orphelins, qu'à vous en aller, Dieu sait où. J'ai assuré le sort
-d'Annette. Elle aura cent écus tous les ans, et restera sans doute à
-Tours. Mais que feras-tu de toi et de ton frère?
-
-Elle se mit sur son séant et regarda l'enfant intrépide, qui, la sueur
-au front, pâle d'émotions, les yeux à demi voilés par les pleurs,
-restait debout devant son lit.
-
---Mère, répondit-il d'un son de voix profond, j'y ai pensé. Je
-conduirai Marie au collége de Tours. Je donnerai dix mille francs à la
-vieille Annette en lui disant de les mettre en sûreté et de veiller sur
-mon frère. Puis, avec les cent louis qui resteront, j'irai à Brest, je
-m'embarquerai comme novice. Pendant que Marie étudiera, je deviendrai
-lieutenant de vaisseau. Enfin, meurs tranquille, ma mère, va: je
-reviendrai riche, je ferai entrer notre petit à l'école Polytechnique,
-où je le dirigerai suivant ses goûts.
-
-Un éclair de joie brilla dans les yeux à demi éteints de la mère, deux
-larmes en sortirent, roulèrent sur ses joues enflammées; puis, un grand
-soupir s'échappa de ses lèvres, et elle faillit mourir victime d'un
-accès de joie, en trouvant l'âme du père dans celle de son fils devenu
-homme tout à coup.
-
---Ange du ciel, dit-elle en pleurant, tu as effacé par un mot toutes
-mes douleurs. Ah! je puis souffrir.--C'est mon fils, reprit-elle, j'ai
-fait, j'ai élevé cet homme!
-
-Et elle leva ses mains en l'air et les joignit comme pour exprimer une
-joie sans bornes; puis elle se coucha.
-
---Ma mère, vous pâlissez! s'écria l'enfant.
-
---Il faut aller chercher un prêtre, répondit-elle d'une voix mourante.
-
-Louis réveilla la vieille Annette, qui, tout effrayée, courut au
-presbytère de Saint-Cyr.
-
-Dans la matinée, madame Willemsens reçut les sacrements au milieu du
-plus touchant appareil. Ses enfants, Annette et la famille du closier,
-gens simples déjà devenus de la famille, étaient agenouillés. La
-croix d'argent, portée par un humble enfant de choeur, un enfant
-de choeur de village! s'élevait devant le lit, et un vieux prêtre
-administrait le viatique à la mère mourante. Le viatique! mot
-sublime, idée plus sublime encore que le mot, et que possède seule la
-religion apostolique de l'Église romaine.
-
---Cette femme a bien souffert! dit le curé dans son simple langage.
-
-Marie Willemsens n'entendait plus; mais ses yeux restaient attachés
-sur ses deux enfants. Chacun, en proie à la terreur, écoutait dans
-le plus profond silence les aspirations de la mourante, qui déjà
-s'étaient ralenties. Puis, par intervalles, un soupir profond annonçait
-encore la vie en trahissant un débat intérieur. Enfin, la mère ne
-respira plus. Tout le monde fondit en larmes, excepté Marie. Le pauvre
-enfant était encore trop jeune pour comprendre la mort. Annette et la
-closière fermèrent les yeux à cette adorable créature dont alors la
-beauté reparut dans tout son éclat. Elles renvoyèrent tout le monde,
-ôtèrent les meubles de la chambre, mirent la morte dans son linceul,
-la couchèrent, allumèrent des cierges autour du lit, disposèrent le
-bénitier, la branche de buis et le crucifix, suivant la coutume du
-pays, poussèrent les volets, étendirent les rideaux; puis le vicaire
-vint plus tard passer la nuit en prières avec Louis, qui ne voulut
-point quitter sa mère. Le mardi matin l'enterrement se fit. La vieille
-femme, les deux enfants, accompagnés de la closière, suivirent seuls
-le corps d'une femme dont l'esprit, la beauté, les grâces avaient une
-renommée européenne, et dont à Londres le convoi eût été une nouvelle
-pompeusement enregistrée dans les journaux, une sorte de solennité
-aristocratique, si elle n'eût pas commis le plus doux des crimes, un
-crime toujours puni sur cette terre, afin que ces anges pardonnés
-entrent dans le ciel. Quand la terre fut jetée sur le cercueil de sa
-mère, Marie pleura, comprenant alors qu'il ne la verrait plus.
-
-Une simple croix de bois, plantée sur sa tombe, porta cette inscription
-due au curé de Saint-Cyr.
-
- CY GIT
-
- UNE FEMME MALHEUREUSE,
- morte à trente-six ans,
- AYANT NOM AUGUSTA DANS LES CIEUX.
-
- _Priez pour elle!_
-
-Lorsque tout fut fini, les deux enfants vinrent à la Grenadière,
-jetèrent sur l'habitation un dernier regard; puis, se tenant par la
-main, ils se disposèrent à la quitter avec Annette, confiant tout
-aux soins du closier, et le chargeant de répondre à la justice.
-
-Ce fut alors que la vieille femme de charge appela Louis sur les
-marches de la pompe, le prit à part et lui dit:--Monsieur Louis, voici
-l'anneau de madame!
-
-L'enfant pleura, tout ému de retrouver un vivant souvenir de sa mère
-morte. Dans sa force, il n'avait point songé à ce soin suprême. Il
-embrassa la vieille femme. Puis ils partirent tous trois par le chemin
-creux, descendirent la rampe et allèrent à Tours sans détourner la tête.
-
---Maman venait par là, dit Marie en arrivant au pont.
-
-Annette avait une vieille cousine, ancienne couturière retirée à
-Tours, rue de la Guerche. Elle mena les deux enfants dans la maison de
-sa parente avec laquelle elle pensait à vivre en commun. Mais Louis
-lui expliqua ses projets, lui remit l'acte de naissance de Marie et
-les dix mille francs; puis accompagné de la vieille femme de charge,
-il conduisit le lendemain son frère au collége. Il mit le principal
-au fait de sa situation, mais fort succinctement, et sortit en
-emmenant son frère jusqu'à la porte. Là, il lui fit solennellement les
-recommandations les plus tendres en lui annonçant sa solitude dans le
-monde; et, après l'avoir contemplé pendant un moment, il l'embrassa,
-le regarda encore, essuya une larme, et partit en se retournant à
-plusieurs reprises pour voir jusqu'au dernier moment son frère resté
-sur le seuil du collége.
-
-Un mois après, Louis-Gaston était en qualité de novice à bord d'un
-vaisseau de l'État, et sortait de la rade de Rochefort. Appuyé sur le
-bastingage de la corvette _l'Iris_, il regardait les côtes de France
-qui fuyaient rapidement et s'effaçaient dans la ligne bleuâtre de
-l'horizon. Bientôt il se trouva seul et perdu au milieu de l'Océan,
-comme il l'était dans le monde et dans la vie.
-
---Il ne faut pas pleurer, jeune homme! il y a un Dieu pour tout le
-monde, lui dit un vieux matelot de sa grosse voix tout à la fois rude
-et bonne.
-
-L'enfant remercia cet homme par un regard plein de fierté. Puis il
-baissa la tête en se résignant à la vie des marins. Il était devenu
-père.
-
- Angoulême, août 1832.
-
-
-
-
-[Illustration: Allons, Madame, allons!....
-
-(LE MESSAGE.)]
-
-
-LE MESSAGE.
-
- A MONSIEUR LE MARQUIS DAMASO PARETO.
-
-
-J'ai toujours eu le désir de raconter une histoire simple et vraie,
-au récit de laquelle un jeune homme et sa maîtresse fussent saisis
-de frayeur et se réfugiassent au coeur l'un de l'autre, comme deux
-enfants qui se serrent en rencontrant un serpent sur le bord d'un bois.
-Au risque de diminuer l'intérêt de ma narration ou de passer pour un
-fat, je commence par vous annoncer le but de mon récit. J'ai joué
-un rôle dans ce drame presque vulgaire; s'il ne vous intéresse pas,
-ce sera ma faute autant que celle de la vérité historique. Beaucoup
-de choses véritables sont souverainement ennuyeuses. Aussi est-ce
-la moitié du talent que de choisir dans le vrai ce qui peut devenir
-poétique.
-
-En 1819, j'allais de Paris à Moulins. L'état de ma bourse m'obligeait
-à voyager sur l'impériale de la diligence. Les Anglais, vous le
-savez, regardent les places situées dans cette partie aérienne de
-la voiture comme les meilleures. Durant les premières lieues de la
-route, j'ai trouvé mille excellentes raisons pour justifier l'opinion
-de nos voisins. Un jeune homme, qui me parut être un peu plus riche
-que je ne l'étais, monta, par goût, près de moi, sur la banquette. Il
-accueillit mes arguments par des sourires inoffensifs. Bientôt une
-certaine conformité d'âge, de pensée, notre mutuel amour pour
-le grand air, pour les riches aspects des pays que nous découvrions
-à mesure que la lourde voiture avançait; puis, je ne sais quelle
-attraction magnétique, impossible à expliquer, firent naître entre
-nous cette espèce d'intimité momentanée à laquelle les voyageurs
-s'abandonnent avec d'autant plus de complaisance que ce sentiment
-éphémère paraît devoir cesser promptement et n'engager à rien pour
-l'avenir. Nous n'avions pas fait trente lieues que nous parlions des
-femmes et de l'amour. Avec toutes les précautions oratoires voulues en
-semblable occurrence, il fut naturellement question de nos maîtresses.
-Jeunes tous deux, nous n'en étions encore, l'un et l'autre, qu'à
-la _femme d'un certain âge_, c'est-à-dire à la femme qui se trouve
-entre trente-cinq et quarante ans. Oh! un poète qui nous eût écoutés
-de Montargis, à je ne sais plus quel relais, aurait recueilli des
-expressions bien enflammées, des portraits ravissants et de bien douces
-confidences! Nos craintes pudiques, nos interjections silencieuses et
-nos regards encore rougissants étaient empreints d'une éloquence dont
-le charme naïf ne s'est plus retrouvé pour moi. Sans doute il faut
-rester jeune pour comprendre la jeunesse. Ainsi, nous nous comprîmes à
-merveille sur tous les points essentiels de la passion. Et, d'abord,
-nous avions commencé à poser en fait et en principe qu'il n'y avait
-rien de plus sot au monde qu'un acte de naissance; que bien des femmes
-de quarante ans étaient plus jeunes que certaines femmes de vingt ans,
-et qu'en définitive les femmes n'avaient réellement que l'âge qu'elles
-paraissaient avoir. Ce système ne mettait pas de terme à l'amour, et
-nous nagions, de bonne foi, dans un océan sans bornes. Enfin, après
-avoir fait nos maîtresses jeunes, charmantes, dévouées, comtesses,
-pleines de goût, spirituelles, fines; après leur avoir donné de jolis
-pieds, une peau satinée et même doucement parfumée, nous nous avouâmes,
-lui, que _madame une telle_ avait trente-huit ans, et moi, de mon côté,
-que j'adorais une quadragénaire. Là-dessus, délivrés l'un et l'autre
-d'une espèce de crainte vague, nous reprîmes nos confidences de plus
-belle en nous trouvant confrères en amour. Puis ce fut à qui, de nous
-deux, accuserait le plus de sentiment. L'un avait fait une fois deux
-cents lieues pour voir sa maîtresse pendant une heure. L'autre avait
-risqué de passer pour un loup et d'être fusillé dans un parc, afin de
-se trouver à un rendez-vous nocturne. Enfin, toutes nos folies! S'il
-y a du plaisir à se rappeler les dangers passés, n'y a-t-il pas aussi
-bien des délices à se souvenir des plaisirs évanouis: c'est
-jouir deux fois. Les périls, les grands et petits bonheurs, nous nous
-disions tout, même les plaisanteries. La comtesse de mon ami avait
-fumé un cigare pour lui plaire; la mienne me faisait mon chocolat et
-ne passait pas un jour sans m'écrire ou me voir; la sienne était venue
-demeurer chez lui pendant trois jours au risque de se perdre; la mienne
-avait fait encore mieux, ou pis si vous voulez. Nos maris adoraient
-d'ailleurs nos comtesses; ils vivaient esclaves sous le charme que
-possèdent toutes les femmes aimantes; et, plus niais que l'ordonnance
-ne le porte, ils ne nous faisaient tout juste de péril que ce qu'il en
-fallait pour augmenter nos plaisirs. Oh! comme le vent emportait vite
-nos paroles et nos douces risées!
-
-En arrivant à Pouilly, j'examinai fort attentivement la personne
-de mon nouvel ami. Certes, je crus facilement qu'il devait être
-très-sérieusement aimé. Figurez-vous un jeune homme de taille moyenne,
-mais très-bien proportionnée, ayant une figure heureuse et pleine
-d'expression. Ses cheveux étaient noirs et ses yeux bleus; ses lèvres
-étaient faiblement rosées; ses dents, blanches et bien rangées; une
-pâleur gracieuse décorait encore ses traits fins, puis un léger
-cercle de bistre cernait ses yeux, comme s'il eût été convalescent.
-Ajoutez à cela qu'il avait des mains blanches, bien modelées, soignées
-comme doivent l'être celles d'une jolie femme, qu'il paraissait fort
-instruit, était spirituel, et vous n'aurez pas de peine à m'accorder
-que mon compagnon pouvait faire honneur à une comtesse. Enfin, plus
-d'une jeune fille l'eût envié pour mari, car il était vicomte, et
-possédait environ douze à quinze mille livres de rentes, _sans compter
-les espérances_.
-
-A une lieue de Pouilly, la diligence versa. Mon malheureux camarade
-jugea devoir, pour sa sûreté, s'élancer sur les bords d'un champ
-fraîchement labouré, au lieu de se cramponner à la banquette, comme
-je le fis, et de suivre le mouvement de la diligence. Il prit mal son
-élan ou glissa, je ne sais comment l'accident eut lieu, mais il fut
-écrasé par la voiture, qui tomba sur lui. Nous le transportâmes dans
-une maison de paysan. A travers les gémissements que lui arrachaient
-d'atroces douleurs, il put me léguer un de ces soins à remplir auxquels
-les derniers voeux d'un mourant donnent un caractère sacré. Au milieu
-de son agonie, le pauvre enfant se tourmentait, avec toute la candeur
-dont on est souvent victime à son âge, de la peine que ressentirait sa
-maîtresse si elle apprenait brusquement sa mort par un journal.
-Il me pria d'aller moi-même la lui annoncer. Puis il me fit chercher
-une clef suspendue à un ruban qu'il portait en sautoir sur la poitrine.
-Je la trouvai à moitié enfoncée dans les chairs. Le mourant ne proféra
-pas la moindre plainte lorsque je la retirai, le plus délicatement
-qu'il me fut possible, de la plaie qu'elle y avait faite. Au moment
-où il achevait de me donner toutes les instructions nécessaires pour
-prendre chez lui, à la Charité-sur-Loire, les lettres d'amour que sa
-maîtresse lui avait écrites, et qu'il me conjura de lui rendre, il
-perdit la parole au milieu d'une phrase; mais son dernier geste me fit
-comprendre que la fatale clef serait un gage de ma mission auprès de
-sa mère. Affligé de ne pouvoir formuler un seul mot de remerciement,
-car il ne doutait pas de mon zèle, il me regarda d'un oeil suppliant
-pendant un instant, me dit adieu en me saluant par un mouvement de
-cils, puis il pencha la tête, et mourut. Sa mort fut le seul accident
-funeste que causa la chute de la voiture.--Encore y eut-il un peu de sa
-faute, me disait le conducteur.
-
-A la Charité, j'accomplis le testament verbal de ce pauvre voyageur. Sa
-mère était absente; ce fut une sorte de bonheur pour moi. Néanmoins,
-j'eus à essuyer la douleur d'une vieille servante, qui chancela lorsque
-je lui racontai la mort de son jeune maître; elle tomba demi-morte sur
-une chaise en voyant cette clef encore empreinte de sang: mais comme
-j'étais tout préoccupé d'une plus haute souffrance, celle d'une femme
-à laquelle le sort arrachait son dernier amour, je laissai la vieille
-femme de charge poursuivant le cours de ses prosopopées, et j'emportai
-la précieuse correspondance, soigneusement cachetée par mon ami d'un
-jour.
-
-Le château où demeurait la comtesse se trouvait à huit lieues de
-Moulins, et encore fallait-il, pour y arriver, faire quelques lieues
-dans les terres. Il m'était alors assez difficile de m'acquitter de
-mon message. Par un concours de circonstances inutiles à expliquer, je
-n'avais que l'argent nécessaire pour atteindre Moulins. Cependant, avec
-l'enthousiasme de la jeunesse, je résolus de faire la route à pied, et
-d'aller assez vite pour devancer la renommée des mauvaises nouvelles,
-qui marche si rapidement. Je m'informai du plus court chemin, et
-j'allai par les sentiers du Bourbonnais, portant, pour ainsi dire, un
-mort sur mes épaules. A mesure que je m'avançais vers le château de
-Montpersan, j'étais de plus en plus effrayé du singulier pèlerinage que
-j'avais entrepris. Mon imagination inventait mille fantaisies
-romanesques. Je me représentais toutes les situations dans lesquelles
-je pouvais rencontrer madame la comtesse de Montpersan, ou, pour obéir
-à la poétique des romans, la _Juliette_ tant aimée du jeune voyageur.
-Je forgeais des réponses spirituelles à des questions que je supposais
-devoir m'être faites. C'était à chaque détour de bois, dans chaque
-chemin creux, une répétition de la scène de Sosie et de sa lanterne,
-à laquelle il rend compte de la bataille. A la honte de mon coeur,
-je ne pensai d'abord qu'à mon maintien, à mon esprit, à l'habileté que
-je voulais déployer; mais lorsque je fus dans le pays, une réflexion
-sinistre me traversa l'âme comme un coup de foudre qui sillonne et
-déchire un voile de nuées grises. Quelle terrible nouvelle pour une
-femme qui, tout occupée en ce moment de son jeune ami, espérait d'heure
-en heure des joies sans nom, après s'être donné mille peines pour
-l'amener légalement chez elle! Enfin, il y avait encore une charité
-cruelle à être le messager de la mort. Aussi hâtais-je le pas en me
-crottant et m'embourbant dans les chemins du Bourbonnais. J'atteignis
-bientôt une grande avenue de châtaigniers, au bout de laquelle les
-masses du château de Montpersan se dessinèrent dans le ciel comme des
-nuages bruns à contours clairs et fantastiques. En arrivant à la porte
-du château, je la trouvai tout ouverte. Cette circonstance imprévue
-détruisait mes plans et mes suppositions. Néanmoins j'entrai hardiment,
-et j'eus aussitôt à mes côtés deux chiens qui aboyèrent en vrais chiens
-de campagne. A ce bruit, une grosse servante accourut, et quand je lui
-eus dit que je voulais parler à madame la comtesse, elle me montra, par
-un geste de main, les massifs d'un parc à l'anglaise qui serpentait
-autour du château, et me répondit:--Madame est par là...
-
---Merci! dis-je d'un air ironique. Son _par là_ pouvait me faire errer
-pendant deux heures dans le parc.
-
-Une jolie petite fille à cheveux bouclés, à ceinture rose, à robe
-blanche, à pèlerine plissée, arriva sur ces entrefaites, entendit ou
-saisit la demande et la réponse. A mon aspect, elle disparut en criant
-d'un petit accent fin:--Ma mère, voilà un monsieur qui veut vous
-parler. Et moi de suivre, à travers les détours des allées, les sauts
-et les bonds de la pèlerine blanche, qui, semblable à un feu follet, me
-montrait le chemin que prenait la petite fille.
-
-Il faut tout dire. Au dernier buisson de l'avenue, j'avais rehaussé
-mon col, brossé mon mauvais chapeau et mon pantalon avec les parements
-de mon habit, mon habit avec ses manches, et les manches l'une
-par l'autre; puis je l'avais boutonné soigneusement pour montrer le
-drap des revers, toujours un peu plus neuf que ne l'est le reste;
-enfin, j'avais fait descendre mon pantalon sur mes bottes, artistement
-frottées dans l'herbe. Grâce à cette toilette de Gascon, j'espérais
-ne pas être pris pour l'ambulant de la sous-préfecture; mais quand
-aujourd'hui je me reporte par la pensée à cette heure de ma jeunesse,
-je ris parfois de moi-même.
-
-Tout à coup, au moment où je composais mon maintien, au détour d'une
-verte sinuosité, au milieu de mille fleurs éclairées par un chaud rayon
-de soleil, j'aperçus Juliette et son mari. La jolie petite fille tenait
-sa mère par la main, et il était facile de s'apercevoir que la comtesse
-avait hâté le pas en entendant la phrase ambiguë de son enfant.
-Étonnée à l'aspect d'un inconnu qui la saluait d'un air assez gauche,
-elle s'arrêta, me fit une mine froidement polie et une adorable moue
-qui, pour moi, révélait toutes ses espérances trompées. Je cherchai,
-mais vainement, quelques unes de mes belles phrases si laborieusement
-préparées. Pendant ce moment d'hésitation mutuelle, le mari put alors
-arriver en scène. Des myriades de pensées passèrent dans ma cervelle.
-Par contenance, je prononçai quelques mots assez insignifiants,
-demandant si les personnes présentes étaient bien réellement monsieur
-le comte et madame la comtesse de Montpersan. Ces niaiseries me
-permirent de juger d'un seul coup d'oeil, et d'analyser, avec une
-perspicacité rare à l'âge que j'avais, les deux époux dont la solitude
-allait être si violemment troublée. Le mari semblait être le type des
-gentilshommes qui sont actuellement le plus bel ornement des provinces.
-Il portait de grands souliers à grosses semelles: je les place en
-première ligne, parce qu'ils me frappèrent plus vivement encore que
-son habit noir fané, son pantalon usé, sa cravate lâche et son col de
-chemise recroquevillé. Il y avait dans cet homme un peu du magistrat,
-beaucoup plus du conseiller de préfecture, toute l'importance d'un
-maire de canton auquel rien ne résiste, et l'aigreur d'un candidat
-éligible périodiquement refusé depuis 1816; incroyable mélange de bon
-sens campagnard et de sottises; point de manières, mais la morgue de
-la richesse; beaucoup de soumission pour sa femme, mais se croyant le
-maître, et prêt à se regimber dans les petites choses, sans avoir nul
-souci des affaires importantes; du reste, une figure flétrie, très
-ridée, hâlée; quelques cheveux gris, longs et plats, voilà l'homme.
-Mais la comtesse! ah! quelle vive et brusque opposition ne
-faisait-elle pas auprès de son mari! C'était une petite femme à taille
-plate et gracieuse, ayant une tournure ravissante; mignonne et si
-délicate, que vous eussiez eu peur de lui briser les os en la touchant.
-Elle portait une robe de mousseline blanche; elle avait sur la tête un
-joli bonnet à rubans roses, une ceinture rose, une guimpe remplie si
-délicieusement par ses épaules et par les plus beaux contours, qu'en
-les voyant il naissait au fond du coeur une irrésistible envie de
-les posséder. Ses yeux étaient vifs, noirs, expressifs, ses mouvements
-doux, son pied charmant. Un vieil homme à bonnes fortunes ne lui eût
-pas donné plus de trente années, tant il y avait de jeunesse dans
-son front et dans les détails les plus fragiles de sa tête. Quant
-au caractère, elle me parut tenir tout à la fois de la comtesse de
-Lignolles et de la marquise de B..., deux types de femme toujours frais
-dans la mémoire d'un jeune homme, quand il a lu le roman de Louvet.
-Je pénétrai soudain dans tous les secrets de ce ménage, et pris une
-résolution diplomatique digne d'un vieil ambassadeur. Ce fut peut-être
-la seule fois de ma vie que j'eus du tact et que je compris en quoi
-consistait l'adresse des courtisans ou des gens du monde.
-
-Depuis ces jours d'insouciance, j'ai eu trop de batailles à livrer
-pour distiller les moindres actes de la vie et ne rien faire qu'en
-accomplissant les cadences de l'étiquette et du bon ton qui sèchent les
-émotions les plus généreuses.
-
---Monsieur le comte, je voudrais vous parler en particulier, dis-je
-d'un air mystérieux et en faisant quelques pas en arrière.
-
-Il me suit. Juliette nous laissa seuls, et s'éloigna négligemment
-en femme certaine d'apprendre les secrets de son mari au moment où
-elle voudra les savoir. Je racontai brièvement au comte la mort de
-mon compagnon de voyage. L'effet que cette nouvelle produisit sur
-lui me prouva qu'il portait une affection assez vive à son jeune
-collaborateur, et cette découverte me donna la hardiesse de répondre
-ainsi dans le dialogue qui s'ensuivit entre nous deux.
-
---Ma femme va être au désespoir, s'écria-t-il, et je serai obligé
-de prendre bien des précautions pour l'instruire de ce malheureux
-événement.
-
---Monsieur, en m'adressant d'abord à vous, lui dis-je, j'ai rempli un
-devoir. Je ne voulais pas m'acquitter de cette mission donnée par un
-inconnu près de madame la comtesse sans vous en prévenir; mais il m'a
-confié une espèce de fidéicommis honorable, un secret dont je
-n'ai pas le pouvoir de disposer. D'après la haute idée qu'il m'a donnée
-de votre caractère, j'ai pensé que vous ne vous opposeriez pas à ce que
-j'accomplisse ses derniers voeux. Madame la comtesse sera libre de
-rompre le silence qui m'est imposé.
-
-En entendant son éloge, le gentilhomme balança très agréablement la
-tête. Il me répondit par un compliment assez entortillé, et finit en
-me laissant le champ libre. Nous revînmes sur nos pas. En ce moment,
-la cloche annonça le dîner; je fus invité à le partager. En nous
-retrouvant graves et silencieux, Juliette nous examina furtivement.
-Étrangement surprise de voir son mari prenant un prétexte frivole pour
-nous procurer un tête à tête, elle s'arrêta en me lançant un de ces
-coups d'oeil qu'il n'est donné qu'aux femmes de jeter. Il y avait
-dans son regard toute la curiosité permise à une maîtresse de maison
-qui reçoit un étranger tombé chez elle comme des nues; il y avait
-toutes les interrogations que méritaient ma mise, ma jeunesse et ma
-physionomie, contrastes singuliers! puis tout le dédain d'une maîtresse
-idolâtrée aux yeux de qui les hommes ne sont rien, hormis un seul; il
-y avait des craintes involontaires, de la peur, et l'ennui d'avoir un
-hôte inattendu, quand elle venait, sans doute, de ménager à son amour
-tous les bonheurs de la solitude. Je compris cette éloquence muette,
-et j'y répondis par un triste sourire plein de pitié, de compassion.
-Alors, je la contemplai pendant un instant dans tout l'éclat de sa
-beauté, par un jour serein, au milieu d'une étroite allée bordée de
-fleurs. En voyant cet admirable tableau, je ne pus retenir un soupir.
-
---Hélas! madame, je viens de faire un bien pénible voyage, entrepris...
-pour vous seule.
-
---Monsieur! me dit-elle.
-
---Oh! repris-je, je viens au nom de celui qui vous nomme Juliette. Elle
-pâlit.--Vous ne le verrez pas aujourd'hui.
-
---Il est malade? dit-elle à voix basse.
-
---Oui, lui répondis-je. Mais, de grâce, modérez-vous. Je suis chargé
-par lui de vous confier quelques secrets qui vous concernent, et croyez
-que jamais messager ne sera ni plus discret ni plus dévoué.
-
---Qu'y a-t-il?
-
---S'il ne vous aimait plus?
-
---Oh! cela est impossible! s'écria-t-elle en laissant échapper un léger
-sourire qui n'était rien moins que franc.
-
-Tout à coup elle eut une sorte de frisson, me jeta un regard fauve
-et prompt, rougit et dit:--Il est vivant?
-
-Grand Dieu! quel mot terrible! J'étais trop jeune pour en soutenir
-l'accent, je ne répondis pas, et regardai cette malheureuse femme d'un
-air hébété.
-
---Monsieur! monsieur, une réponse! s'écria-t-elle.
-
---Oui, madame.
-
---Cela est-il vrai? oh! dites-moi la vérité, je puis l'entendre. Dites!
-Toute douleur me sera moins poignante que ne l'est mon incertitude.
-
-Je répondis par deux larmes que m'arrachèrent les étranges accents par
-lesquels ces phrases furent accompagnées.
-
-Elle s'appuya sur un arbre en jetant un faible cri.
-
---Madame, lui dis-je, voici votre mari!
-
---Est-ce que j'ai un mari.
-
-A ce mot, elle s'enfuit et disparut.
-
---Hé! bien, le dîner refroidit, s'écria le comte. Venez, monsieur.
-
-Là-dessus, je suivis le maître de la maison qui me conduisit dans une
-salle à manger où je vis un repas servi avec tout le luxe auquel les
-tables parisiennes nous ont accoutumés. Il y avait cinq couverts: ceux
-des deux époux et celui de la petite fille; le _mien_, qui devait être
-le _sien_; le dernier était celui d'un chanoine de Saint-Denis qui, les
-grâces dites, demanda:--Où donc est notre chère comtesse?
-
---Oh! elle va venir, répondit le comte qui, après nous avoir servi
-avec empressement le potage, s'en donna une très ample assiettée et
-l'expédia merveilleusement vite.
-
---Oh! mon neveu, s'écria le chanoine, si votre femme était là, vous
-seriez plus raisonnable.
-
---Papa se fera mal, dit la petite fille d'un air malin.
-
-Un instant après ce singulier épisode gastronomique, et au moment où le
-comte découpait avec empressement je ne sais quelle pièce de venaison,
-une femme de chambre entra et dit:--Monsieur, nous ne trouvons point
-madame!
-
-A ce mot, je me levai par un mouvement brusque en redoutant quelque
-malheur, et ma physionomie exprima si vivement mes craintes, que le
-vieux chanoine me suivit au jardin. Le mari vint par décence jusque sur
-le seuil de la porte.
-
---Restez! restez! n'ayez aucune inquiétude, nous cria-t-il.
-
-Mais il ne nous accompagna point. Le chanoine, la femme de chambre
-et moi nous parcourûmes les sentiers et les boulingrins du parc,
-appelant, écoutant, et d'autant plus inquiets, que j'annonçai la mort
-du jeune vicomte. En courant, je racontai les circonstances de ce fatal
-événement, et m'aperçus que la femme de chambre était extrêmement
-attachée à sa maîtresse; car elle entra bien mieux que le chanoine
-dans les secrets de ma terreur. Nous allâmes aux pièces d'eau, nous
-visitâmes tout sans trouver la comtesse, ni le moindre vestige de
-son passage. Enfin, en revenant le long d'un mur, j'entendis des
-gémissements sourds et profondément étouffés qui semblaient sortir
-d'une espèce de grange. A tout hasard, j'y entrai. Nous y découvrîmes
-Juliette, qui, mue par l'instinct du désespoir, s'y était ensevelie
-au milieu du foin. Elle avait caché là sa tête afin d'assourdir ses
-horribles cris, obéissant à une invincible pudeur: c'étaient des
-sanglots, des pleurs d'enfant, mais plus pénétrants, plus plaintifs.
-Il n'y avait plus rien dans le monde pour elle. La femme de chambre
-dégagea sa maîtresse, qui se laissa faire avec la flasque insouciance
-de l'animal mourant. Cette fille ne savait rien dire autre chose
-que:--Allons, madame, allons.....
-
-Le vieux chanoine demandait:--Mais qu'a-t-elle? Qu'avez-vous, ma nièce?
-
-Enfin, aidé par la femme de chambre, je transportai Juliette dans
-sa chambre; je recommandai soigneusement de veiller sur elle et de
-dire à tout le monde que la comtesse avait la migraine. Puis, nous
-redescendîmes, le chanoine et moi, dans la salle à manger. Il y avait
-déjà quelque temps que nous avions quitté le comte, je ne pensai
-guère à lui qu'au moment où je me trouvai sous le péristyle, son
-indifférence me surprit; mais mon étonnement augmenta quand je le
-trouvai philosophiquement assis à table: il avait mangé presque tout
-le dîner, au grand plaisir de sa fille qui souriait de voir son père
-en flagrante désobéissance aux ordres de la comtesse. La singulière
-insouciance de ce mari me fut expliquée par la légère altercation qui
-s'éleva soudain entre le chanoine et lui. Le comte était soumis à une
-diète sévère que les médecins lui avaient imposée pour le guérir d'une
-maladie grave dont le nom m'échappe; et, poussé par cette gloutonnerie
-féroce, assez familière aux convalescents, l'appétit de la bête l'avait
-emporté chez lui sur toutes les sensibilités de l'homme. En un moment
-j'avais vu la nature dans toute sa vérité, sous deux aspects
-bien différents qui mettaient le comique au sein même de la plus
-horrible douleur. La soirée fut triste. J'étais fatigué. Le chanoine
-employait toute son intelligence à deviner la cause des pleurs de
-sa nièce. Le mari digérait silencieusement, après s'être contenté
-d'une assez vague explication que la comtesse lui fit donner de son
-malaise par sa femme de chambre, et qui fut, je crois, empruntée aux
-indispositions naturelles à la femme. Nous nous couchâmes tous de bonne
-heure. En passant devant la chambre de la comtesse pour aller au gîte
-où me conduisit un valet, je demandai timidement de ses nouvelles. En
-reconnaissant ma voix, elle me fit entrer, voulut me parler; mais,
-ne pouvant rien articuler, elle inclina la tête, et je me retirai.
-Malgré les émotions cruelles que je venais de partager avec la bonne
-foi d'un jeune homme, je dormis accablé par la fatigue d'une marche
-forcée. A une heure avancée de la nuit, je fus réveillé par les aigres
-bruissements que produisirent les anneaux de mes rideaux violemment
-tirés sur leurs tringles de fer. Je vis la comtesse assise sur le pied
-de mon lit. Son visage recevait toute la lumière d'une lampe posée sur
-ma table.
-
---Est-ce bien vrai, monsieur? me dit-elle. Je ne sais comment je puis
-vivre après l'horrible coup qui vient de me frapper; mais en ce moment
-j'éprouve du calme. Je veux tout apprendre.
-
---Quel calme! me dis-je en apercevant l'effrayante pâleur de son teint
-qui contrastait avec la couleur brune de sa chevelure, en entendant
-les sons gutturaux de sa voix, en restant stupéfait des ravages dont
-témoignaient tous ses traits altérés. Elle était étiolée déjà comme
-une feuille dépouillée des dernières teintes qu'y imprime l'automne.
-Ses yeux rouges et gonflés, dénués de toutes leurs beautés, ne
-réfléchissaient qu'une amère et profonde douleur: vous eussiez dit d'un
-nuage gris, là où naguère pétillait le soleil.
-
-Je lui redis simplement, sans trop appuyer sur certaines circonstances
-trop douloureuses pour elle, l'événement rapide qui l'avait privée
-de son ami. Je lui racontai la première journée de notre voyage, si
-remplie par les souvenirs de leur amour. Elle ne pleura point, elle
-écoutait avec avidité, la tête penchée vers moi, comme un médecin
-zélé qui épie un mal. Saisissant un moment où elle me parut avoir
-entièrement ouvert son coeur aux souffrances et vouloir se plonger
-dans son malheur avec toute l'ardeur que donne la première fièvre du
-désespoir, je lui parlai des craintes qui agitèrent le pauvre
-mourant, et lui dis comment et pourquoi il m'avait chargé de ce fatal
-message. Ses yeux se séchèrent alors sous le feu sombre qui s'échappa
-des plus profondes régions de l'âme. Elle put pâlir encore. Lorsque je
-lui tendis les lettres que je gardais sous mon oreiller, elle les prit
-machinalement; puis elle tressaillit violemment, et me dit d'une voix
-creuse:--Et moi qui brûlais les siennes! Je n'ai rien de lui! rien!
-rien!
-
-Elle se frappa fortement au front.
-
---Madame, lui dis-je. Elle me regarda par un mouvement convulsif.--J'ai
-coupé sur sa tête, dis-je en continuant, une mèche de cheveux que voici.
-
-Et je lui présentai ce dernier, cet incorruptible lambeau de
-celui qu'elle aimait. Ah! si vous aviez reçu comme moi les larmes
-brûlantes qui tombèrent alors sur mes mains, vous sauriez ce qu'est
-la reconnaissance quand elle est si voisine du bienfait! Elle me
-serra les mains, et d'une voix étouffée, avec un regard brillant de
-fièvre, un regard où son frêle bonheur rayonnait à travers d'horribles
-souffrances:--Ah! vous aimez! dit-elle. Soyez toujours heureux! ne
-perdez pas celle qui vous est chère!
-
-Elle n'acheva pas, et s'enfuit avec son trésor.
-
-Le lendemain, cette scène nocturne, confondue dans mes rêves, me parut
-être une fiction. Il fallut, pour me convaincre de la douloureuse
-vérité, que je cherchasse infructueusement les lettres sous mon chevet.
-Il serait inutile de vous raconter les événements du lendemain. Je
-restai plusieurs heures encore avec la Juliette que m'avait tant vantée
-mon pauvre compagnon de voyage. Les moindres paroles, les gestes, les
-actions de cette femme me prouvèrent la noblesse d'âme, la délicatesse
-de sentiment qui faisaient d'elle une de ces chères créatures d'amour
-et de dévouement si rares semées sur cette terre. Le soir, le comte de
-Montpersan me conduisit lui-même jusqu'à Moulins. En y arrivant, il
-me dit avec une sorte d'embarras:--Monsieur, si ce n'est pas abuser
-de votre complaisance, et agir bien indiscrètement avec un inconnu
-auquel nous avons déjà des obligations, voudriez-vous avoir la bonté
-de remettre, à Paris, puisque vous y allez, chez monsieur de... (j'ai
-oublié le nom), rue du Sentier, une somme que je lui dois, et qu'il m'a
-prié de lui faire promptement passer?
-
---Volontiers, dis-je.
-
-Et dans l'innocence de mon âme, je pris un rouleau de vingt-cinq
-louis, qui me servit à revenir à Paris, et que je rendis fidèlement au
-prétendu correspondant de monsieur de Montpersan.
-
-A Paris seulement, et en portant cette somme dans la maison indiquée,
-je compris l'ingénieuse adresse avec laquelle Juliette m'avait obligé.
-La manière dont me fut prêté cet or, la discrétion gardée sur une
-pauvreté facile à deviner, ne révèlent-elles pas tout le génie d'une
-femme aimante!
-
-
-Quelles délices d'avoir pu raconter cette aventure à une femme qui,
-peureuse, vous a serré, vous a dit:--Oh! cher, ne meurs pas, toi?
-
- Paris, janvier 1832.
-
-
-
-
-[Illustration: IMP. S. RAÇON.
-
-Gobseck, immobile, avait saisi sa loupe et contemplait silencieusement
-l'écrin.
-
-(GOBSECK.)]
-
-
-GOBSECK.
-
- A MONSIEUR LE BARON BARCHOU DE PENHOEN.
-
- _Parmi tous les élèves de Vendôme, nous sommes, je crois, les seuls
- qui se sont retrouvés au milieu de la carrière des lettres, nous qui
- cultivions déjà la philosophie à l'âge où nous ne devions cultiver
- que le_ De viris! _Voici l'ouvrage que je faisais quand nous nous
- sommes revus, et pendant que tu travaillais à tes beaux ouvrages
- sur la philosophie allemande. Ainsi nous n'avons manqué ni l'un ni
- l'autre à nos vocations. Tu éprouveras donc sans doute à voir ici ton
- nom autant de plaisir qu'en a eu à l'y inscrire_
-
- _Ton vieux camarade de collége,_
-
- DE BALZAC.
-
- 1840.
-
-
-A une heure du matin, pendant l'hiver de 1829 à 1830, il se trouvait
-encore dans le salon de la vicomtesse de Grandlieu deux personnes
-étrangères à sa famille. Un jeune et joli homme sortit en entendant
-sonner la pendule. Quand le bruit de la voiture retentit dans la cour,
-la vicomtesse, ne voyant plus que son frère et un ami de la famille qui
-achevaient leur piquet, s'avança vers sa fille qui, debout devant la
-cheminée du salon, semblait examiner un garde-vue en lithophanie, et
-qui écoutait le bruit du cabriolet de manière à justifier les craintes
-de sa mère.
-
---Camille, si vous continuez à tenir avec le jeune comte de Restaud
-la conduite que vous avez eue ce soir, vous m'obligerez à ne plus le
-recevoir. Écoutez, mon enfant, si vous avez confiance en ma
-tendresse, laissez-moi vous guider dans la vie. A dix-sept ans on ne
-sait juger ni de l'avenir, ni du passé, ni de certaines considérations
-sociales. Je ne vous ferai qu'une seule observation. Monsieur de
-Restaud a une mère qui mangerait des millions, une femme mal née, une
-demoiselle Goriot qui jadis a fait beaucoup parler d'elle. Elle s'est
-si mal comportée avec son père qu'elle ne mérite certes pas d'avoir
-un si bon fils. Le jeune comte l'adore et la soutient avec une piété
-filiale digne des plus grands éloges; il a surtout de son frère et de
-sa soeur un soin extrême.--Quelque admirable que soit cette conduite,
-ajouta la comtesse d'un air fin, tant que sa mère existera, toutes
-les familles trembleront de confier à ce petit Restaud l'avenir et la
-fortune d'une jeune fille.
-
---J'ai entendu quelques mots qui me donnent envie d'intervenir entre
-vous et mademoiselle de Grandlieu, s'écria l'ami de la famille.--J'ai
-gagné, monsieur le comte, dit-il en s'adressant à son adversaire. Je
-vous laisse pour courir au secours de votre nièce.
-
---Voilà ce qui s'appelle avoir des oreilles d'avoué, s'écria la
-vicomtesse. Mon cher Derville, comment avez-vous pu entendre ce que je
-disais tout bas à Camille?
-
---J'ai compris vos regards, répondit Derville en s'asseyant dans une
-bergère au coin de la cheminée.
-
-L'oncle se mit à côté de sa nièce, et madame de Grandlieu prit place
-sur une chauffeuse, entre sa fille et Derville.
-
---Il est temps, madame la vicomtesse, que je vous conte une histoire
-qui vous fera modifier le jugement que vous portez sur la fortune du
-comte Ernest de Restaud.
-
---Une histoire? s'écria Camille. Commencez donc vite, monsieur.
-
-Derville jeta sur madame de Grandlieu un regard qui lui fit comprendre
-que ce récit devait l'intéresser. La vicomtesse de Grandlieu était,
-par sa fortune et par l'antiquité de son nom, une des femmes les
-plus remarquables du faubourg Saint-Germain; et, s'il ne semble pas
-naturel qu'un avoué de Paris pût lui parler si familièrement et se
-comportât chez elle d'une manière si cavalière, il est néanmoins facile
-d'expliquer ce phénomène. Madame de Grandlieu, rentrée en France avec
-la famille royale, était venue habiter Paris, où elle n'avait d'abord
-vécu que de secours accordés par Louis XVIII sur les fonds de la
-Liste Civile, situation insupportable. L'avoué eut l'occasion
-de découvrir quelques vices de forme dans la vente que la république
-avait jadis faite de l'hôtel de Grandlieu, et prétendit qu'il devait
-être restitué à la vicomtesse. Il entreprit ce procès moyennant un
-forfait, et le gagna. Encouragé par ce succès, il chicana si bien
-je ne sais quel hospice, qu'il en obtint la restitution de la forêt
-de Grandlieu. Puis, il fit encore recouvrer quelques actions sur le
-canal d'Orléans et certains immeubles assez importants que l'empereur
-avait donnés en dot à des établissements publics. Ainsi rétablie par
-l'habileté du jeune avoué, la fortune de madame de Grandlieu s'était
-élevée à un revenu de soixante mille francs environ, lors de la loi
-sur l'indemnité qui lui avait rendu des sommes énormes. Homme de haute
-probité, savant, modeste et de bonne compagnie, cet avoué devint alors
-l'ami de la famille. Quoique sa conduite envers madame de Grandlieu
-lui eût mérité l'estime et la clientèle des meilleures maisons du
-faubourg Saint-Germain, il ne profitait pas de cette faveur comme en
-aurait pu profiter un homme ambitieux. Il résistait aux offres de la
-vicomtesse qui voulait lui faire vendre sa charge et le jeter dans la
-magistrature, carrière où, par ses protections, il aurait obtenu le
-plus rapide avancement. A l'exception de l'hôtel de Grandlieu, où il
-passait quelquefois la soirée, il n'allait dans le monde que pour y
-entretenir ses relations. Il était fort heureux que ses talents eussent
-été mis en lumière par son dévouement à madame de Grandlieu, car il
-aurait couru le risque de laisser dépérir son étude. Derville n'avait
-pas une âme d'avoué.
-
-Depuis que le comte Ernest de Restaud s'était introduit chez la
-vicomtesse, et que Derville avait découvert la sympathie de Camille
-pour ce jeune homme, il était devenu aussi assidu chez madame de
-Grandlieu que l'aurait été un dandy de la Chaussée-d'Antin nouvellement
-admis dans les cercles du noble faubourg. Quelques jours auparavant,
-il s'était trouvé dans un bal auprès de Camille, et lui avait dit en
-montrant le jeune comte:--Il est dommage que ce garçon-là n'ait pas
-deux ou trois millions, n'est-ce pas?
-
---Est-ce un malheur? Je ne le crois pas, avait-elle répondu. Monsieur
-de Restaud a beaucoup de talent, il est instruit, et bien vu du
-ministre auprès duquel il a été placé. Je ne doute pas qu'il ne
-devienne un homme très-remarquable. _Ce garçon-là_ trouvera tout autant
-de fortune qu'il en voudra, le jour où il sera parvenu au pouvoir.
-
---Oui, mais s'il était déjà riche?
-
---S'il était riche, dit Camille en rougissant. Mais toutes les jeunes
-personnes qui sont ici se le disputeraient, ajouta-t-elle en montrant
-les quadrilles.
-
---Et alors, avait répondu l'avoué, mademoiselle Grandlieu ne serait
-plus la seule vers laquelle il tournerait les yeux. Voilà pourquoi vous
-rougissez! Vous vous sentez du goût pour lui, n'est-ce pas? Allons,
-dites.
-
-Camille s'était brusquement levée.--Elle l'aime, avait pensé Derville.
-Depuis ce jour, Camille avait eu pour l'avoué des attentions
-inaccoutumées en s'apercevant qu'il approuvait son inclination pour le
-jeune comte Ernest de Restaud. Jusque-là, quoiqu'elle n'ignorât aucune
-des obligations de sa famille envers Derville, elle avait eu pour lui
-plus d'égards que d'amitié vraie, plus de politesse que de sentiment;
-ses manières aussi bien que le ton de sa voix lui avaient toujours fait
-sentir la distance que l'étiquette mettait entre eux. La reconnaissance
-est une dette que les enfants n'acceptent pas toujours à l'inventaire.
-
---Cette aventure, dit Derville après une pause, me rappelle les seules
-circonstances romanesques de ma vie. Vous riez déjà, reprit-il, en
-entendant un avoué vous parler d'un roman dans sa vie! Mais j'ai eu
-vingt-cinq ans comme tout le monde, et à cet âge j'avais déjà vu
-d'étranges choses. Je dois commencer par vous parler d'un personnage
-que vous ne pouvez pas connaître. Il s'agit d'un usurier. Saisirez-vous
-bien cette figure pâle et blafarde, à laquelle je voudrais que
-l'Académie me permît de donner le nom de face _lunaire_, elle
-ressemblait à du vermeil dédoré? Les cheveux de mon usurier étaient
-plats, soigneusement peignés et d'un gris cendré. Les traits de son
-visage, impassible autant que celui de Talleyrand, paraissaient avoir
-été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits
-yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumière; mais
-l'abat-jour d'une vieille casquette les en garantissait. Son nez
-pointu était si grêlé dans le bout, que vous l'eussiez comparé à une
-vrille. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits
-vieillards peints par Rembrandt ou par Metzu. Cet homme parlait bas,
-d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème:
-on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il
-avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était
-propre et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert
-du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles
-filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver, les
-tisons de son foyer, toujours enterrés dans un talus de cendres, y
-fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à
-ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une
-pendule. C'était en quelque sorte un _homme-modèle_ que le sommeil
-remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il
-s'arrête et fait le mort; de même, cet homme s'interrompait au milieu
-de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne
-pas forcer sa voix. A l'imitation de Fontenelle, il économisait le
-mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le
-moi. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable
-d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup,
-s'emportaient; puis après il se faisait un grand silence, comme dans
-une cuisine où l'on égorge un canard. Vers le soir l'homme-billet se
-changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en
-coeur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les
-mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage une
-fumée de gaieté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu
-muet de ses muscles, où se peignait une sensation comparable au rire à
-vide de _Bas-de-Cuir_. Enfin, dans ses plus grands accès de joie, sa
-conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours
-négative. Tel est le voisin que le hasard m'avait donné dans la maison
-que j'habitais rue des Grès, quand je n'étais encore que second clerc
-et que j'achevais ma troisième année de Droit. Cette maison, qui n'a
-pas de cour, est humide et sombre. Les appartements n'y tirent leur
-jour que de la rue. La distribution claustrale qui divise le bâtiment
-en chambres d'égale grandeur, en ne leur laissant d'autre issue qu'un
-long corridor éclairé par des jours de souffrance, annonce que la
-maison a jadis fait partie d'un couvent. A ce triste aspect, la gaieté
-d'un fils de famille expirait avant qu'il entrât chez mon voisin: sa
-maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit de l'huître et son
-rocher. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement parlant,
-était moi; il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un
-journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cellule, où nous
-causions quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance
-étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de ma sage
-conduite, qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup à la sienne.
-Avait-il des parents, des amis? était-il riche ou pauvre? Personne
-n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez
-lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la Banque. Il
-recevait lui-même ses billets en courant dans Paris d'une jambe sèche
-comme celle d'un cerf. Il était d'ailleurs martyr de sa prudence.
-Un jour, par hasard, il portait de l'or; un double napoléon se fit
-jour, on ne sait comment, à travers son gousset; un locataire qui le
-suivait dans l'escalier ramassa la pièce et la lui présenta.--Cela
-ne m'appartient pas, répondit-il avec un geste de surprise. A moi de
-l'or! Vivrais-je comme je vis si j'étais riche? Le matin il apprêtait
-lui-même son café sur un réchaud de tôle, qui restait toujours dans
-l'angle noir de sa cheminée; un rôtisseur lui apportait à dîner. Notre
-vieille portière montait à une heure fixe pour approprier la chambre.
-Enfin, par une singularité que Sterne appellerait une prédestination,
-cet homme se nommait Gobseck. Quand plus tard je fis ses affaires,
-j'appris qu'au moment où nous nous connûmes il avait environ
-soixante-seize ans. Il était né vers 1740, dans les faubourgs d'Anvers,
-d'une Juive et d'un Hollandais, et se nommait Jean-Esther Van Gobseck.
-Vous savez combien Paris s'occupa de l'assassinat d'une femme nommée
-_la belle Hollandaise_? Quand j'en parlai par hasard à mon ancien
-voisin, il me dit, sans exprimer ni le moindre intérêt ni la plus
-légère surprise:--C'est ma petite nièce. Cette parole fut tout ce que
-lui arracha la mort de sa seule et unique héritière, la petite-fille
-de sa soeur. Les débats m'apprirent que la belle Hollandaise se
-nommait en effet Sara Van Gobseck. Lorsque je lui demandai par quelle
-bizarrerie sa petite nièce portait son nom:--Les femmes ne se sont
-jamais mariées dans notre famille, me répondit-il en souriant. Cet
-homme singulier n'avait jamais voulu voir une seule personne des
-quatre générations femelles où se trouvaient ses parents. Il abhorrait
-ses héritiers et ne concevait pas que sa fortune pût jamais être
-possédée par d'autres que lui, même après sa mort. Sa mère l'avait
-embarqué dès l'âge de dix ans en qualité de mousse pour les possessions
-hollandaises dans les grandes Indes, où il avait roulé pendant vingt
-années. Aussi les rides de son front jaunâtre gardaient-elles les
-secrets d'événements horribles, de terreurs soudaines, de hasards
-inespérés, de traverses romanesques, de joies infinies: la faim
-supportée, l'amour foulé aux pieds, la fortune compromise,
-perdue, retrouvée, la vie maintes fois en danger, et sauvée peut-être
-par ces déterminations dont la rapide urgence excuse la cruauté. Il
-avait connu M. de Lally, M. de Kergarouët, M. d'Estaing, le bailli
-de Suffren, M. de Portenduère, lord Cornwallis, lord Hastings, le
-père de Tippo-Saeb et Tippo-Saeb lui-même. Ce Savoyard, qui servit
-Madhadjy-Sindiah, le roi de Delhy, et contribua tant à fonder la
-puissance des Mahrattes, avait fait des affaires avec lui. Il avait
-eu des relations avec Victor Hughes et plusieurs célèbres corsaires,
-car il avait longtemps séjourné à Saint-Thomas. Il avait si bien tout
-tenté pour faire fortune qu'il avait essayé de découvrir l'or de cette
-tribu de sauvages si célèbres aux environs de Buenos-Ayres. Enfin il
-n'était étranger à aucun des événements de la guerre de l'indépendance
-américaine. Mais quand il parlait des Indes ou de l'Amérique, ce qui ne
-lui arrivait avec personne, et fort rarement avec moi, il semblait que
-ce fût une indiscrétion, il paraissait s'en repentir. Si l'humanité, si
-la sociabilité sont une religion, il pouvait être considéré comme un
-athée. Quoique je me fusse proposé de l'examiner, je dois avouer à ma
-honte que jusqu'au dernier moment son coeur fut impénétrable. Je me
-suis quelquefois demandé à quel sexe il appartenait. Si les usuriers
-ressemblent à celui-là, je crois qu'ils sont tous du genre neutre.
-Était-il resté fidèle à la religion de sa mère, et regardait-il les
-chrétiens comme sa proie? s'était-il fait catholique, mahométan, brahme
-ou luthérien? Je n'ai jamais rien su de ses opinions religieuses. Il
-me paraissait être plus indifférent qu'incrédule. Un soir j'entrai
-chez cet homme qui s'était fait or, et que, par antiphrase ou par
-raillerie, ses victimes, qu'il nommait ses clients, appelaient papa
-Gobseck. Je le trouvai sur son fauteuil, immobile comme une statue,
-les yeux arrêtés sur le manteau de la cheminée où il semblait relire
-ses bordereaux d'escompte. Une lampe fumeuse dont le pied avait été
-vert jetait une lueur qui, loin de colorer ce visage, en faisait mieux
-ressortir la pâleur. Il me regarda silencieusement et me montra ma
-chaise qui m'attendait.--A quoi cet être-là pense-t-il? me dis-je.
-Sait-il s'il existe un Dieu, un sentiment, des femmes, un bonheur? Je
-le plaignis comme j'aurais plaint un malade. Mais je comprenais bien
-aussi que, s'il avait des millions à la banque, il pouvait posséder
-par la pensée la terre qu'il avait parcourue, fouillée, soupesée,
-évaluée, exploitée.--Bonjour, papa Gobseck, lui dis-je. Il tourna la
-tête vers moi, ses gros sourcils noirs se rapprochèrent légèrement;
-chez lui, cette inflexion caractéristique équivalait au plus gai
-sourire d'un Méridional.--Vous êtes aussi sombre que le jour où l'on
-est venu vous annoncer la faillite de ce libraire de qui vous avez
-tant admiré l'adresse, quoique vous en ayez été la victime.--Victime?
-dit-il d'un air étonné.--Afin d'obtenir son concordat, ne vous avait-il
-pas réglé votre créance en billets signés de la raison de commerce en
-faillite; et quand il a été rétabli, ne vous les a-t-il pas soumis
-à la réduction voulue par le concordat?--Il était fin, répondit-il,
-mais je l'ai repincé.--Avez-vous donc quelques billets à protester?
-nous sommes le trente, je crois. Je lui parlais d'argent pour la
-première fois. Il leva sur moi ses yeux par un mouvement railleur;
-puis, de sa voix douce dont les accents ressemblaient aux sons que
-tire de sa flûte un élève qui n'en a pas l'embouchure:--Je m'amuse, me
-dit-il.--Vous vous amusez donc quelquefois?--Croyez-vous qu'il n'y ait
-de poètes que ceux qui impriment des vers, me demanda-t-il en haussant
-les épaules et me jetant un regard de pitié.--De la poésie dans cette
-tête! pensai-je, car je ne connaissais encore rien de sa vie.--Quelle
-existence pourrait être aussi brillante que l'est la mienne? dit-il
-en continuant, et son oeil s'anima. Vous êtes jeune, vous avez les
-idées de votre sang, vous voyez des figures de femme dans vos tisons,
-moi je n'aperçois que des charbons dans les miens. Vous croyez à tout,
-moi je ne crois à rien. Gardez vos illusions, si vous le pouvez. Je
-vais vous faire le décompte de la vie. Soit que vous voyagiez, soit que
-vous restiez au coin de votre cheminée et de votre femme, il arrive
-toujours un âge auquel la vie n'est plus qu'une habitude exercée dans
-un certain milieu préféré. Le bonheur consiste alors dans l'exercice
-de nos facultés appliquées à des réalités. Hors ces deux préceptes,
-tout est faux. Mes principes ont varié comme ceux des hommes, j'en ai
-dû changer à chaque latitude. Ce que l'Europe admire, l'Asie le punit.
-Ce qui est un vice à Paris, est une nécessité quand on a passé les
-Açores. Rien n'est fixe ici-bas, il n'y existe que des conventions
-qui se modifient suivant les climats. Pour qui s'est jeté forcément
-dans tous les moules sociaux, les convictions et les morales ne sont
-plus que des mots sans valeur. Reste en nous le seul sentiment vrai
-que la nature y ait mis: l'instinct de notre conservation. Dans vos
-sociétés européennes, cet instinct se nomme _intérêt personnel_. Si
-vous aviez vécu autant que moi vous sauriez qu'il n'est qu'une seule
-chose matérielle dont la valeur soit assez certaine pour qu'un
-homme s'en occupe. Cette chose... c'est L'OR. L'or représente
-toutes les forces humaines. J'ai voyagé, j'ai vu qu'il y avait partout
-des plaines ou des montagnes: les plaines ennuient, les montagnes
-fatiguent; les lieux ne signifient donc rien. Quant aux moeurs,
-l'homme est le même partout: partout le combat entre le pauvre et le
-riche est établi, partout il est inévitable; il vaut donc mieux être
-l'exploitant que d'être l'exploité; partout il se rencontre des gens
-musculeux qui travaillent et des gens lymphatiques qui se tourmentent;
-partout les plaisirs sont les mêmes, car partout les sens s'épuisent,
-et il ne leur survit qu'un seul sentiment, la vanité! La vanité, c'est
-toujours le _moi_. La vanité ne se satisfait que par des flots d'or.
-Nos fantaisies veulent du temps, des moyens physiques ou des soins. Eh!
-bien, l'or contient tout en germe, et donne tout en réalité. Il n'y a
-que des fous ou des malades qui puissent trouver du bonheur à battre
-les cartes tous les soirs pour savoir s'ils gagneront quelques sous. Il
-n'y a que des sots qui puissent employer leur temps à se demander ce
-qui se passe, si madame une telle s'est couchée sur son canapé seule ou
-en compagnie, si elle a plus de sang que de lymphe, plus de tempérament
-que de vertu. Il n'y a que des dupes qui puissent se croire utiles à
-leurs semblables en s'occupant à tracer des principes politiques pour
-gouverner des événements toujours imprévus. Il n'y a que des niais qui
-puissent aimer à parler des acteurs et à répéter leurs mots; à faire
-tous les jours, mais sur un plus grand espace, la promenade que fait
-un animal dans sa loge; à s'habiller pour les autres, à manger pour
-les autres; à se glorifier d'un cheval ou d'une voiture que le voisin
-ne peut avoir que trois jours après eux. N'est-ce pas la vie de vos
-Parisiens traduite en quelques phrases? Voyons l'existence de plus
-haut qu'ils ne la voient. Le bonheur consiste ou en émotions fortes
-qui usent la vie, ou en occupations réglées qui en font une mécanique
-anglaise fonctionnant par temps réguliers. Au-dessus de ces bonheurs,
-il existe une curiosité, prétendue noble, de connaître les secrets de
-la nature ou d'obtenir une certaine imitation de ses effets. N'est-ce
-pas, en deux mots, l'Art ou la Science, la Passion ou le Calme? Eh!
-bien, toutes les passions humaines agrandies par le jeu de vos intérêts
-sociaux viennent parader devant moi qui vis dans le calme. Puis, votre
-curiosité scientifique, espèce de lutte où l'homme a toujours le
-dessous, je la remplace par la pénétration de tous les ressorts qui
-font mouvoir l'Humanité. En un mot, je possède le monde sans
-fatigue, et le monde n'a pas la moindre prise sur moi. Écoutez-moi,
-reprit-il, par le récit des événements de la matinée, vous devinerez
-mes plaisirs. Il se leva, alla pousser le verrou de sa porte, tira un
-rideau de vieille tapisserie dont les anneaux crièrent sur la tringle,
-et revint s'asseoir.--Ce matin, me dit-il, je n'avais que deux effets
-à recevoir, les autres avaient été donnés la veille comme comptant
-à mes pratiques. Autant de gagné! car, à l'escompte, je déduis la
-course que me nécessite la recette, en prenant quarante sous pour un
-cabriolet de fantaisie. Ne serait-il pas plaisant qu'une pratique me
-fît traverser Paris pour six francs d'escompte, moi qui n'obéis à rien,
-moi qui ne paye que sept francs de contributions. Le premier billet,
-valeur de mille francs présentée par un jeune homme, beau fils, à
-gilets pailletés, à lorgnon, à tilbury, cheval anglais, etc., était
-signé par l'une des plus jolies femmes de Paris, mariée à quelque riche
-propriétaire, un comte. Pourquoi cette comtesse avait-elle souscrit
-une lettre de change, nulle en droit, mais excellente en fait; car ces
-pauvres femmes craignent le scandale que produirait un protêt dans leur
-ménage et se donneraient en paiement plutôt que de ne pas payer? Je
-voulais connaître la valeur secrète de cette lettre de change. Était-ce
-bêtise, imprudence, amour ou charité? Le second billet, d'égale somme,
-signé Fanny Malvaut, m'avait été présenté par un marchand de toiles en
-train de se ruiner. Aucune personne, ayant quelque crédit à la Banque,
-ne vient dans ma boutique, où le premier pas fait de ma porte à mon
-bureau dénonce un désespoir, une faillite près d'éclore, et surtout
-un refus d'argent éprouvé chez tous les banquiers. Aussi ne vois-je
-que des cerfs aux abois, traqués par la meute de leurs créanciers. La
-comtesse demeurait rue du Helder, et ma Fanny rue Montmartre. Combien
-de conjectures n'ai-je pas faites en m'en allant d'ici ce matin? Si
-ces deux femmes n'étaient pas en mesure, elles allaient me recevoir
-avec plus de respect que si j'eusse été leur propre père. Combien
-de singeries la comtesse ne me jouerait-elle pas pour mille francs?
-Elle allait prendre un air affectueux, me parler de cette voix dont
-les câlineries sont réservées à l'endosseur du billet, me prodiguer
-des paroles caressantes, me supplier peut-être, et moi... Là, le
-vieillard me jeta son regard blanc.--Et moi, inébranlable! reprit-il.
-Je suis là comme un vengeur, j'apparais comme un remords. Laissons les
-hypothèses. J'arrive.--Madame la comtesse est couchée, me dit
-une femme de chambre.--Quand sera-t-elle visible?--A midi.--Madame la
-comtesse serait-elle malade?--Non, monsieur, mais elle est rentrée
-du bal à trois heures.--Je m'appelle Gobseck, dites-lui mon nom, je
-serai ici à midi. Et je m'en vais en signant ma présence sur le tapis
-qui couvrait les dalles de l'escalier. J'aime à crotter les tapis
-de l'homme riche, non par petitesse, mais pour leur faire sentir la
-griffe de la Nécessité. Parvenu rue Montmartre, à une maison de peu
-d'apparence, je pousse une vieille porte cochère, et vois une de ces
-cours obscures où le soleil ne pénètre jamais. La loge du portier
-était noire, le vitrage ressemblait à la manche d'une douillette trop
-longtemps portée, il était gras, brun, lézardé.--Mademoiselle Fanny
-Malvaut?--Elle est sortie, mais si vous venez pour un billet, l'argent
-est là.--Je reviendrai, dis-je. Du moment où le portier avait la
-somme, je voulais connaître la jeune fille; je me figurais qu'elle
-était jolie. Je passe la matinée à voir les gravures étalées sur le
-boulevard; puis à midi sonnant, je traversais le salon qui précède
-la chambre de la comtesse.--Madame me sonne à l'instant, me dit la
-femme de chambre, je ne crois pas qu'elle soit visible.--J'attendrai,
-répondis-je en m'asseyant sur un fauteuil. Les persiennes s'ouvrent,
-la femme de chambre accourt et me dit:--Entrez, monsieur. A la douceur
-de sa voix, je devinai que sa maîtresse ne devait pas être en mesure.
-Combien était belle la femme que je vis alors! Elle avait jeté à la
-hâte sur ses épaules nues un châle de cachemire dans lequel elle
-s'enveloppait si bien que ses formes pouvaient se deviner dans leur
-nudité. Elle était vêtue d'un peignoir garni de ruches blanches comme
-neige et qui annonçait une dépense annuelle d'environ deux mille
-francs chez la blanchisseuse en fin. Ses cheveux noirs s'échappaient
-en grosses boucles d'un joli madras négligemment noué sur sa tête
-à la manière des créoles. Son lit offrait le tableau d'un désordre
-produit sans doute par un sommeil agité. Un peintre aurait payé pour
-rester pendant quelques moments au milieu de cette scène. Sous des
-draperies voluptueusement attachées, un oreiller enfoncé sur un édredon
-de soie bleue, et dont les garnitures en dentelle se détachaient
-vivement sur ce fond d'azur, offrait l'empreinte de formes indécises
-qui réveillaient l'imagination. Sur une large peau d'ours, étendue
-aux pieds des lions ciselés dans l'acajou du lit, brillaient deux
-souliers de satin blanc, jetés avec l'incurie que cause la lassitude
-d'un bal. Sur une chaise était une robe froissée dont les manches
-touchaient à terre. Des bas que le moindre souffle d'air aurait
-emportés, étaient tortillés dans le pied d'un fauteuil. De blanches
-jarretières flottaient le long d'une causeuse. Un éventail de prix, à
-moitié déplié, reluisait sur la cheminée. Les tiroirs de la commode
-restaient ouverts. Des fleurs, des diamants, des gants, un bouquet, une
-ceinture gisaient çà et là. Je respirais une vague odeur de parfums.
-Tout était luxe et désordre, beauté sans harmonie. Mais déjà pour elle
-ou pour son adorateur, la misère, tapie là-dessous, dressait la tête
-et leur faisait sentir ses dents aiguës. La figure fatiguée de la
-comtesse ressemblait à cette chambre parsemée des débris d'une fête.
-Ces brimborions épars me faisaient pitié; rassemblés, ils avaient
-causé la veille quelque délire. Ces vestiges d'un amour foudroyé par
-le remords, cette image d'une vie de dissipation, de luxe et de bruit,
-trahissaient des efforts de Tantale pour embrasser de fuyants plaisirs.
-Quelques rougeurs semées sur le visage de la jeune femme attestaient
-la finesse de sa peau; mais ses traits étaient comme grossis, et le
-cercle brun qui se dessinait sous ses yeux semblait être plus fortement
-marqué qu'à l'ordinaire. Néanmoins la nature avait assez d'énergie en
-elle pour que ces indices de folie n'altérassent pas sa beauté. Ses
-yeux étincelaient. Semblable à l'une de ces Hérodiades dues au pinceau
-de Léonard de Vinci (j'ai brocanté les tableaux), elle était magnifique
-de vie et de force; rien de mesquin dans ses contours ni dans ses
-traits; elle inspirait l'amour, et me semblait devoir être plus forte
-que l'amour. Elle me plut. Il y avait longtemps que mon coeur
-n'avait battu. J'étais donc déjà payé! je donnerais mille francs
-d'une sensation qui me ferait souvenir de ma jeunesse.--Monsieur, me
-dit-elle en me présentant une chaise, auriez-vous la complaisance
-d'attendre?--Jusqu'à demain midi, madame, répondis-je en repliant
-le billet que je lui avais présenté, je n'ai le droit de protester
-qu'à cette heure-là. Puis, en moi-même, je me disais:--Paie ton luxe,
-paie ton nom, paie ton bonheur, paie le monopole dont tu jouis. Pour
-se garantir leurs biens, les riches ont inventé des tribunaux, des
-juges, et cette guillotine, espèce de bougie où viennent se brûler les
-ignorants. Mais, pour vous qui couchez sur la soie et sous la soie, il
-est des remords, des grincements de dents cachés sous un sourire, et
-des gueules de lions fantastiques qui vous donnent un coup de dent au
-coeur.--Un protêt! y pensez-vous? s'écria-t-elle en me regardant,
-vous auriez si peu d'égards pour moi?--Si le roi me devait, madame, et
-qu'il ne me payât pas, je l'assignerais encore plus promptement
-que tout autre débiteur. En ce moment nous entendîmes frapper doucement
-à la porte de la chambre.--Je n'y suis pas! dit impérieusement la jeune
-femme.--Anastasie, je voudrais cependant bien vous voir.--Pas en ce
-moment, mon cher, répondit-elle d'une voix moins dure, mais néanmoins
-sans douceur.--Quelle plaisanterie! vous parlez à quelqu'un, répondit
-en entrant un homme qui ne pouvait être que le comte. La comtesse me
-regarda, je la compris, elle devint mon esclave. Il fut un temps, jeune
-homme, où j'aurais été peut-être assez bête pour ne pas protester. En
-1763, à Pondichéry, j'ai fait grâce à une femme qui m'a joliment roué.
-Je le méritais, pourquoi m'étais-je fié à elle?--Que veut monsieur? me
-demanda le comte. Je vis la femme frissonnant de la tête aux pieds, la
-peau blanche et satinée de son cou devint rude: elle avait, suivant
-un terme familier, la chair de poule. Moi, je riais, sans qu'aucun
-de mes muscles tressaillît.--Monsieur est un de mes fournisseurs,
-dit-elle. Le comte me tourna le dos, je tirai le billet à moitié hors
-de ma poche. A ce mouvement inexorable, la jeune femme vint à moi,
-me présenta un diamant:--Prenez, dit-elle, et allez-vous-en. Nous
-échangeâmes les deux valeurs, et je sortis en la saluant. Le diamant
-valait bien une douzaine de cents francs pour moi. Je trouvai dans la
-cour une nuée de valets qui brossaient leurs livrées, ciraient leurs
-bottes ou nettoyaient de somptueux équipages.--Voilà, me dis-je,
-ce qui amène ces gens-là chez moi. Voilà ce qui les pousse à voler
-décemment des millions, à trahir leur patrie. Pour ne pas se crotter
-en allant à pied, le grand seigneur, ou celui qui le singe, prend une
-bonne fois un bain de boue! En ce moment, la grande porte s'ouvrit,
-et livra passage au cabriolet du jeune homme qui m'avait présenté le
-billet.--Monsieur, lui dis-je quand il fut descendu, voici deux cents
-francs que je vous prie de rendre à madame la comtesse, et vous lui
-ferez observer que je tiendrai à sa disposition pendant huit jours
-le gage qu'elle m'a remis ce matin. Il prit les deux cents francs,
-et laissa échapper un sourire moqueur, comme s'il eût dit:--Ha! elle
-a payé. Ma foi, tant mieux! J'ai lu sur cette physionomie l'avenir
-de la comtesse. Ce joli monsieur blond, froid, joueur sans âme, se
-ruinera, la ruinera, ruinera le mari, ruinera les enfants, mangera
-leurs dots, et causera plus de ravages à travers les salons que n'en
-causerait une batterie d'obusiers dans un régiment. Je me rendis
-rue Montmartre, chez mademoiselle Fanny. Je montai un petit
-escalier bien roide. Arrivé au cinquième étage, je fus introduit dans
-un appartement composé de deux chambres où tout était propre comme un
-ducat neuf. Je n'aperçus pas la moindre trace de poussière sur les
-meubles de la première pièce où me reçut mademoiselle Fanny, jeune
-fille parisienne, vêtue simplement: tête élégante et fraîche, air
-avenant, des cheveux châtains bien peignés, qui, retroussés en deux
-arcs sur les tempes, donnaient de la finesse à des yeux bleus, purs
-comme du cristal. Le jour, passant à travers de petits rideaux tendus
-aux carreaux, jetait une lueur douce sur sa modeste figure. Autour
-d'elle, de nombreux morceaux de toile taillés me dénoncèrent ses
-occupations habituelles, elle ouvrait du linge. Elle était là comme
-le génie de la solitude. Quand je lui présentai le billet, je lui dis
-que je ne l'avais pas trouvée le matin.--Mais, dit-elle, les fonds
-étaient chez la portière. Je feignis de ne pas entendre.--Mademoiselle
-sort de bonne heure, à ce qu'il paraît?--Je suis rarement hors de chez
-moi; mais quand on travaille la nuit, il faut bien quelquefois se
-baigner. Je la regardai. D'un coup d'oeil, je devinai tout. C'était
-une fille condamnée au travail par le malheur, et qui appartenait à
-quelque famille d'honnêtes fermiers, car elle avait quelques-uns de ces
-grains de rousseur particuliers aux personnes nées à la campagne. Je
-ne sais quel air de vertu respirait dans ses traits. Il me sembla que
-j'habitais une atmosphère de sincérité, de candeur, où mes poumons se
-rafraîchissaient. Pauvre innocente! elle croyait à quelque chose: sa
-simple couchette en bois peint était surmontée d'un crucifix orné de
-deux branches de buis. Je fus quasi touché. Je me sentais disposé à lui
-offrir de l'argent à douze pour cent seulement, afin de lui faciliter
-l'achat de quelque bon établissement.--Mais, me dis-je, elle a
-peut-être un petit cousin qui se ferait de l'argent avec sa signature,
-et grugerait la pauvre fille. Je m'en suis donc allé, me mettant en
-garde contre mes idées généreuses, car j'ai souvent eu l'occasion
-d'observer que quand la bienfaisance ne nuit pas au bienfaiteur, elle
-tue l'obligé. Lorsque vous êtes entré, je pensais que Fanny Malvaut
-serait une bonne petite femme; j'opposais sa vie pure et solitaire à
-celle de cette comtesse qui, déjà tombée dans la lettre de change, va
-rouler jusqu'au fond des abîmes du vice! Eh! bien, reprit-il après un
-moment de silence profond pendant lequel je l'examinais, croyez-vous
-que ce ne soit rien que de pénétrer ainsi dans les plus secrets replis
-du coeur humain, d'épouser la vie des autres, et de la voir à
-nu? Des spectacles toujours variés: des plaies hideuses, des chagrins
-mortels, des scènes d'amour, des misères que les eaux de la Seine
-attendent, des joies de jeune homme qui mènent à l'échafaud, des rires
-de désespoir et des fêtes somptueuses. Hier, une tragédie: quelque
-bonhomme de père qui s'asphyxie parce qu'il ne peut plus nourrir ses
-enfants. Demain, une comédie: un jeune homme essaiera de me jouer la
-scène de monsieur Dimanche, avec les variantes de notre époque. Vous
-avez entendu vanter l'éloquence des derniers prédicateurs, je suis
-allé parfois perdre mon temps à les écouter, ils m'ont fait changer
-d'opinion, mais de conduite, comme disait je ne sais qui, jamais. Eh!
-bien, ces bons prêtres, votre Mirabeau, Vergniaud et les autres ne
-sont que des bègues auprès de mes orateurs. Souvent une jeune fille
-amoureuse, un vieux négociant sur le penchant de sa faillite, une
-mère qui veut cacher la faute de son fils, un artiste sans pain, un
-grand sur le déclin de la faveur, et qui, faute d'argent, va perdre le
-fruit de ses efforts, m'ont fait frissonner par la puissance de leur
-parole. Ces sublimes acteurs jouaient pour moi seul, et sans pouvoir
-me tromper. Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les
-coeurs. Rien ne m'est caché. On ne refuse rien à qui lie et délie
-les cordons du sac. Je suis assez riche pour acheter les consciences
-de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garçons de bureau
-jusqu'à leurs maîtresses: n'est-ce pas le Pouvoir? Je puis avoir les
-plus belles femmes et leurs plus tendres caresses, n'est-ce pas le
-Plaisir? Le Pouvoir et le Plaisir ne résument-ils pas tout votre ordre
-social? Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux
-et inconnus, les arbitres de vos destinées. La vie n'est-elle pas
-une machine à laquelle l'argent imprime le mouvement. Sachez-le, les
-moyens se confondent toujours avec les résultats: vous n'arriverez
-jamais à séparer l'âme des sens, l'esprit de la matière. L'or est le
-spiritualisme de vos sociétés actuelles. Liés par le même intérêt, nous
-nous rassemblons à certains jours de la semaine au café Thémis, près du
-Pont-Neuf. Là, nous nous révélons les mystères de la finance. Aucune
-fortune ne peut nous mentir, nous possédons les secrets de toutes les
-familles. Nous avons une espèce de _livre noir_ où s'inscrivent les
-notes les plus importantes sur le crédit public, sur la Banque, sur
-le Commerce. Casuistes de la Bourse, nous formons un Saint-Office où
-se jugent et s'analysent les actions les plus indifférentes de tous
-les gens qui possèdent une fortune quelconque, et nous devinons
-toujours vrai. Celui-ci surveille la masse judiciaire, celui-là la
-masse financière; l'un la masse administrative, l'autre la masse
-commerciale. Moi, j'ai l'oeil sur les fils de famille, les artistes,
-les gens du monde, et sur les joueurs, la partie la plus émouvante de
-Paris. Chacun nous dit les secrets du voisin. Les passions trompées,
-les vanités froissées sont bavardes. Les vices, les désappointements,
-les vengeances sont les meilleurs agents de police. Comme moi, tous mes
-confrères ont joui de tout, se sont rassasiés de tout, et sont arrivés
-à n'aimer le pouvoir et l'argent que pour le pouvoir et l'argent même.
-Ici, dit-il, en me montrant sa chambre nue et froide, l'amant le plus
-fougueux qui s'irrite ailleurs d'une parole et tire l'épée pour un
-mot, prie à mains jointes! Ici le négociant le plus orgueilleux, ici
-la femme la plus vaine de sa beauté, ici le militaire le plus fier,
-prient tous, la larme à l'oeil ou de rage ou de douleur. Ici prient
-l'artiste le plus célèbre et l'écrivain dont les noms sont promis à
-la postérité. Ici enfin, ajouta-t-il en portant la main à son front,
-se trouve une balance dans laquelle se pèsent les successions et les
-intérêts de Paris tout entier. Croyez-vous maintenant qu'il n'y ait pas
-de jouissances sous ce masque blanc dont l'immobilité vous a si souvent
-étonné? dit-il en me tendant son visage blême qui sentait l'argent. Je
-retournai chez moi stupéfait. Ce petit vieillard sec avait grandi. Il
-s'était changé à mes yeux en une image fantastique où se personnifiait
-le pouvoir de l'or. La vie, les hommes me faisaient horreur.--Tout
-doit-il donc se résoudre par l'argent? me demandais-je. Je me souviens
-de ne m'être endormi que très tard. Je voyais des monceaux d'or autour
-de moi. La belle comtesse m'occupa. J'avouerai à ma honte qu'elle
-éclipsait complétement l'image de la simple et chaste créature vouée au
-travail et à l'obscurité; mais le lendemain matin, à travers les nuées
-de mon réveil, la douce Fanny m'apparut dans toute sa beauté, je ne
-pensai plus qu'à elle.
-
---Voulez-vous un verre d'eau sucrée? dit la vicomtesse en interrompant
-Derville.
-
---Volontiers, répondit-il.
-
---Mais je ne vois là-dedans rien qui puisse nous concerner, dit madame
-de Grandlieu en sonnant.
-
---Sardanapale! s'écria Derville en lâchant son juron, je vais bien
-réveiller mademoiselle Camille en lui disant que son bonheur dépendait
-naguère du papa Gobseck; mais comme le bonhomme est mort à l'âge
-de quatre-vingt-neuf ans, monsieur de Restaud entrera bientôt en
-possession d'une belle fortune. Ceci veut des explications. Quant à
-Fanny Malvaut, vous la connaissez, c'est ma femme!
-
---Le pauvre garçon, répliqua la vicomtesse, avouerait cela devant vingt
-personnes avec sa franchise ordinaire.
-
---Je le crierais à tout l'univers, dit l'avoué.
-
---Buvez, buvez, mon pauvre Derville. Vous ne serez jamais rien, que le
-plus heureux et le meilleur des hommes.
-
---Je vous ai laissé rue du Helder, chez une comtesse, s'écria l'oncle
-en relevant sa tête légèrement assoupie. Qu'en avez-vous fait?
-
---Quelques jours après la conversation que j'avais eue avec le vieux
-Hollandais, je passai ma thèse, reprit Derville. Je fus reçu licencié
-en Droit, et puis avocat. La confiance que le vieil avare avait en
-moi s'accrut beaucoup. Il me consultait gratuitement sur les affaires
-épineuses dans lesquelles il s'embarquait d'après des données sûres,
-et qui eussent semblé mauvaises à tous les praticiens. Cet homme, sur
-lequel personne n'aurait pu prendre le moindre empire, écoutait mes
-conseils avec une sorte de respect. Il est vrai qu'il s'en trouvait
-toujours très bien. Enfin, le jour où je fus nommé maître clerc de
-l'étude où je travaillais depuis trois ans, je quittai la maison de
-la rue des Grès, et j'allai demeurer chez mon patron, qui me donna la
-table, le logement et cent cinquante francs par mois. Ce fut un beau
-jour! Quand je fis mes adieux à l'usurier, il ne me témoigna ni amitié
-ni déplaisir, il ne m'engagea pas à le venir voir; il me jeta seulement
-un de ces regards qui, chez lui, semblaient en quelque sorte trahir
-le don de seconde vue. Au bout de huit jours, je reçus la visite de
-mon ancien voisin, il m'apportait une affaire assez difficile, une
-expropriation; il continua ses consultations gratuites avec autant de
-liberté que s'il me payait. A la fin de la seconde année, de 1818 à
-1819, mon patron, homme de plaisir et fort dépensier, se trouva dans
-une gêne considérable, et fut obligé de vendre sa charge. Quoique en
-ce moment les Études n'eussent pas acquis la valeur exorbitante à
-laquelle elles sont montées aujourd'hui, mon patron donnait la sienne,
-en n'en demandant que cent cinquante mille francs. Un homme actif,
-instruit, intelligent, pouvait vivre honorablement, payer les intérêts
-de cette somme, et s'en libérer en dix années pour peu qu'il inspirât
-de confiance. Moi, le septième enfant d'un petit bourgeois de
-Noyon, je ne possédais pas une obole, et ne connaissais dans le monde
-d'autre capitaliste que le papa Gobseck. Une pensée ambitieuse et je ne
-sais quelle lueur d'espoir me prêtèrent le courage d'aller le trouver.
-Un soir donc, je cheminai lentement jusqu'à la rue des Grès. Le coeur
-me battit bien fortement quand je frappai à la sombre maison. Je me
-souvenais de tout ce que m'avait dit autrefois le vieil avare dans un
-temps où j'étais bien loin de soupçonner la violence des angoisses qui
-commençaient au seuil de cette porte. J'allais donc le prier comme tant
-d'autres.--Eh! bien, non, me dis-je, un honnête homme doit partout
-garder sa dignité. La fortune ne vaut pas une lâcheté, montrons-nous
-positif autant que lui. Depuis mon départ, le papa Gobseck avait loué
-ma chambre pour ne pas avoir de voisin; il avait aussi fait poser
-une petite chatière grillée au milieu de sa porte, et il ne m'ouvrit
-qu'après avoir reconnu ma figure.--Eh! bien, me dit-il de sa petite
-voix flûtée, votre patron vend son Étude.--Comment savez-vous cela?
-Il n'en a encore parlé qu'à moi. Les lèvres du vieillard se tirèrent
-vers les coins de sa bouche absolument comme des rideaux, et ce
-sourire muet fut accompagné d'un regard froid.--Il fallait cela pour
-que je vous visse chez moi, ajouta-t-il d'un ton sec et après une
-pause pendant laquelle je demeurai confondu.--Écoutez-moi, monsieur
-Gobseck, repris-je avec autant de calme que je pus en affecter devant
-ce vieillard qui fixait sur moi des yeux impassibles dont le feu clair
-me troublait. Il fit un geste comme pour me dire:--Parlez.--Je sais
-qu'il est fort difficile de vous émouvoir. Aussi ne perdrai-je pas mon
-éloquence à essayer de vous peindre la situation d'un clerc sans le
-sou, qui n'espère qu'en vous, et n'a dans le monde d'autre coeur que
-le vôtre dans lequel il puisse trouver l'intelligence de son avenir.
-Laissons le coeur. Les affaires se font comme des affaires, et non
-comme des romans, avec de la sensiblerie. Voici le fait. L'étude de mon
-patron rapporte annuellement entre ses mains une vingtaine de mille
-francs; mais je crois qu'entre les miennes elle en vaudra quarante. Il
-veut la vendre cinquante mille écus. Je sens là, dis-je en me frappant
-le front, que si vous pouviez me prêter la somme nécessaire à cette
-acquisition, je serais libéré dans dix ans.--Voilà parler, répondit
-le papa Gobseck qui me tendit la main et serra la mienne. Jamais,
-depuis que je suis dans les affaires, reprit-il, personne ne m'a déduit
-plus clairement les motifs de sa visite. Des garanties? dit-il en me
-toisant de la tête aux pieds. Néant, ajouta-t-il après une pause.
-Quel âge avez-vous?--Vingt-cinq ans dans dix jours, répondis-je; sans
-cela, je ne pourrais traiter.--Juste! Eh! bien?--Possible.--Ma foi, il
-faut aller vite; sans cela, j'aurai des enchérisseurs.--Apportez-moi
-demain matin votre extrait de naissance, et nous parlerons de votre
-affaire: j'y songerai. Le lendemain, à huit heures, j'étais chez le
-vieillard. Il prit le papier officiel, mit ses lunettes, toussa,
-cracha, s'enveloppa dans sa houppelande noire, et lut l'extrait des
-registres de la mairie tout entier. Puis il le tourna, le retourna,
-me regarda, retoussa, s'agita sur sa chaise, et il me dit:--C'est une
-affaire que nous allons tâcher d'arranger. Je tressaillis.--Je tire
-cinquante pour cent de mes fonds, reprit-il, quelquefois cent, deux
-cents, cinq cents pour cent. A ces mots, je pâlis.--Mais, en faveur
-de notre connaissance, je me contenterai de douze et demi pour cent
-d'intérêt par... Il hésita.--Eh! bien oui, pour vous je me contenterai
-de treize pour cent par an. Cela vous va-t-il?--Oui, répondis-je.--Mais
-si c'est trop, répliqua-t-il, défendez-vous, Grotius! Il m'appelait
-Grotius en plaisantant. En vous demandant treize pour cent, je fais
-mon métier; voyez si vous pouvez les payer. Je n'aime pas un homme qui
-tope à tout. Est-ce trop?--Non, dis-je, je serai quitte pour prendre
-un peu plus de mal.--Parbleu! dit-il en me jetant son malicieux
-regard oblique, vos clients paieront.--Non, de par tous les diables!
-m'écriai-je, ce sera moi. Je me couperais la main plutôt que d'écorcher
-le monde!--Bonsoir, me dit le papa Gobseck.--Mais les honoraires
-sont tarifés, repris-je.--Ils ne le sont pas, reprit-il, pour les
-transactions, pour les atermoiements, pour les conciliations. Vous
-pouvez alors compter des mille francs, des six mille francs même,
-suivant l'importance des intérêts, pour vos conférences, vos courses,
-vos projets d'actes, vos mémoires et votre verbiage. Il faut savoir
-rechercher ces sortes d'affaires. Je vous recommanderai comme le plus
-savant et le plus habile des avoués, je vous enverrai tant de procès de
-ce genre-là, que vous ferez crever vos confrères de jalousie. Werbrust,
-Palma, Gigonnet, mes confrères, vous donneront leurs expropriations;
-et Dieu sait s'ils en ont! Vous aurez ainsi deux clientèles, celle
-que vous achetez et celle que je vous ferai. Vous devriez presque me
-donner quinze pour cent de mes cent cinquante mille francs.--Soit, mais
-pas plus, dis-je avec la fermeté d'un homme qui ne voulait plus rien
-accorder au delà. Le papa Gobseck se radoucit et parut content
-de moi.--Je paierai moi-même, reprit-il, la charge à votre patron,
-de manière à m'établir un privilége bien solide sur le prix et le
-cautionnement.--Oh! tout ce que vous voudrez pour les garanties.--Puis,
-vous m'en représenterez la valeur en quinze lettres de change acceptées
-en blanc, chacune pour une somme de dix mille francs.--Pourvu que cette
-double valeur soit constatée.--Non! s'écria Gobseck en m'interrompant.
-Pourquoi voulez-vous que j'aie plus de confiance en vous que vous
-n'en avez en moi? Je gardai le silence.--Et puis vous ferez, dit-il
-en continuant avec un ton de bonhomie, mes affaires sans exiger
-d'honoraires tant que je vivrai, n'est-ce pas?--Soit, pourvu qu'il n'y
-ait pas d'avances de fonds.--Juste! dit-il. Ah çà, reprit le vieillard
-dont la figure avait peine à prendre un air de bonhomie, vous me
-permettrez d'aller vous voir?--Vous me ferez toujours plaisir.--Oui,
-mais le matin, cela sera bien difficile. Vous aurez vos affaires, et
-j'ai les miennes.--Venez le soir.--Oh! non, répondit-il vivement, vous
-devez aller dans le monde, voir vos clients. Moi, j'ai mes amis, à mon
-café.--Ses amis! pensai-je. Eh! bien, dis-je, pourquoi ne pas prendre
-l'heure du dîner?--C'est cela, dit Gobseck. Après la Bourse, à cinq
-heures. Eh! bien, vous me verrez tous les mercredis et les samedis.
-Nous causerons de nos affaires comme un couple d'amis. Ah! ah! je suis
-gai quelquefois. Donnez-moi une aile de perdrix et un verre de vin de
-Champagne, nous causerons. Je sais bien des choses qu'aujourd'hui on
-peut dire, et qui vous apprendront à connaître les hommes et surtout
-les femmes.--Va pour la perdrix et le verre de vin de Champagne.--Ne
-faites pas de folies, autrement vous perdriez ma confiance. Ne prenez
-pas un grand train de maison. Ayez une vieille bonne, une seule. J'irai
-vous visiter pour m'assurer de votre santé. J'aurai un capital placé
-sur votre tête, hé! hé! je dois m'informer de vos affaires. Allons,
-venez ce soir avec votre patron.--Pourriez-vous me dire, s'il n'y a
-pas d'indiscrétion à le demander, dis-je au petit vieillard quand
-nous atteignîmes au seuil de la porte, de quelle importance était
-mon extrait de baptême dans cette affaire? Jean-Esther Van Gobseck
-haussa les épaules, sourit malicieusement et me répondit:--Combien la
-jeunesse est sotte! Apprenez donc, monsieur l'avoué, car il faut que
-vous le sachiez pour ne pas vous laisser prendre, qu'avant trente ans
-la probité et le talent sont encore des espèces d'hypothèques. Passé
-cet âge, on ne peut plus compter sur un homme. Et il ferma sa
-porte. Trois mois après, j'étais avoué. Bientôt j'eus le bonheur,
-madame, de pouvoir entreprendre les affaires concernant la restitution
-de vos propriétés. Le gain de ces procès me fit connaître. Malgré les
-intérêts énormes que j'avais à payer à Gobseck, en moins de cinq ans je
-me trouvai libre d'engagements. J'épousai Fanny Malvaut que j'aimais
-sincèrement. La conformité de nos destinées, de nos travaux, de nos
-succès augmentait la force de nos sentiments. Un de ses oncles, fermier
-devenu riche, était mort en lui laissant soixante-dix mille francs qui
-m'aidèrent à m'acquitter. Depuis ce jour ma vie ne fut que bonheur et
-prospérité. Ne parlons donc plus de moi, rien n'est insupportable comme
-un homme heureux. Revenons à nos personnages. Un an après l'acquisition
-de mon étude, je fus entraîné, presque malgré moi, dans un déjeuner
-de garçon. Ce repas était la suite d'une gageure perdue par un de mes
-camarades contre un jeune homme alors fort en vogue dans le monde
-élégant. Monsieur de Trailles, la fleur du _dandysme_ de ce temps-là,
-jouissait d'une immense réputation...
-
---Mais il en jouit encore, dit le comte en interrompant l'avoué. Nul
-ne porte mieux un habit, ne conduit un _tandem_ mieux que lui. Maxime
-a le talent de jouer, de manger et de boire avec plus de grâce que
-qui que ce soit au monde. Il se connaît en chevaux, en chapeaux, en
-tableaux. Toutes les femmes raffolent de lui. Il dépense toujours
-environ cent mille francs par an sans qu'on lui connaisse une seule
-propriété, ni un seul coupon de rente. Type de la chevalerie errante
-de nos salons, de nos boudoirs, de nos boulevards, espèce amphibie qui
-tient autant de l'homme que de la femme, le comte Maxime de Trailles
-est un être singulier, bon à tout et propre à rien, craint et méprisé,
-sachant et ignorant tout, aussi capable de commettre un bienfait que
-de résoudre un crime, tantôt lâche et tantôt noble, plutôt couvert
-de boue que taché de sang, ayant plus de soucis que de remords, plus
-occupé de bien digérer que de penser, feignant des passions et ne
-ressentant rien. Anneau brillant qui pourrait unir le Bagne à la haute
-société, Maxime de Trailles est un homme qui appartient à cette classe
-éminemment intelligente d'où s'élancent parfois un Mirabeau, un Pitt,
-un Richelieu, mais qui le plus souvent fournit des comtes de Horn, des
-Fouquier-Tinville et des Coignard.
-
---Eh! bien, reprit Derville après avoir écouté le comte, j'avais
-beaucoup entendu parler de ce personnage par ce pauvre père Goriot,
-l'un de mes clients, mais j'avais évité déjà plusieurs fois le
-dangereux honneur de sa connaissance quand je le rencontrais dans le
-monde. Cependant mon camarade me fit de telles instances pour obtenir
-de moi d'aller à son déjeuner, que je ne pouvais m'en dispenser sans
-être taxé de _bégueulisme_. Il vous serait difficile de concevoir un
-déjeuner de garçon, madame. C'est une magnificence et une recherche
-rares, le luxe d'un avare qui par vanité devient fastueux pour un
-jour. En entrant, on est surpris de l'ordre qui règne sur une table
-éblouissante d'argent, de cristaux, de linge damassé. La vie est là
-dans sa fleur: les jeunes gens sont gracieux, ils sourient, parlent
-bas et ressemblent à de jeunes mariées, autour d'eux tout est vierge.
-Deux heures après, vous diriez d'un champ de bataille après le combat:
-partout des verres brisés, des serviettes foulées, chiffonnées; des
-mets entamés qui répugnent à voir; puis, ce sont des cris à fendre
-la tête, des toasts plaisants, un feu d'épigrammes et de mauvaises
-plaisanteries, des visages empourprés, des yeux enflammés qui ne
-disent plus rien, des confidences involontaires qui disent tout. Au
-milieu d'un tapage infernal, les uns cassent des bouteilles, d'autres
-entonnent des chansons; on se porte des défis, on s'embrasse ou l'on
-se bat; il s'élève un parfum détestable composé de cent odeurs et des
-cris composés de cent voix; personne ne sait plus ce qu'il mange,
-ce qu'il boit, ni ce qu'il dit; les uns sont tristes, les autres
-babillent; celui-ci est monomane et répète le même mot comme une
-cloche qu'on a mise en branle; celui-là veut commander au tumulte; le
-plus sage propose une orgie. Si quelque homme de sang-froid entrait,
-il se croirait à quelque bacchanale. Ce fut au milieu d'un tumulte
-semblable que monsieur de Trailles essaya de s'insinuer dans mes
-bonnes grâces. J'avais à peu près conservé ma raison, j'étais sur mes
-gardes. Quant à lui, quoiqu'il affectât d'être décemment ivre, il était
-plein de sang-froid et songeait à ses affaires. En effet, je ne sais
-comment cela se fit, mais en sortant des salons de Grignon, sur les
-neuf heures du soir, il m'avait entièrement ensorcelé, je lui avais
-promis de l'amener le lendemain chez notre papa Gobseck. Les mots:
-honneur, vertu, comtesse, femme honnête, malheur, s'étaient, grâce à
-sa langue dorée, placés comme par magie dans ses discours. Lorsque je
-me réveillai le lendemain matin, et que je voulus me souvenir de ce
-que j'avais fait la veille, j'eus beaucoup de peine à lier quelques
-idées. Enfin, il me sembla que la fille d'un de mes clients
-était en danger de perdre sa réputation, l'estime et l'amour de son
-mari, si elle ne trouvait pas une cinquantaine de mille francs dans
-la matinée. Il y avait des dettes de jeu, des mémoires de carrossier,
-de l'argent perdu je ne sais à quoi. Mon prestigieux convive m'avait
-assuré qu'elle était assez riche pour réparer par quelques années
-d'économie l'échec qu'elle allait faire à sa fortune. Seulement
-alors je commençai à deviner la cause des instances de mon camarade.
-J'avoue, à ma honte, que je ne me doutais nullement de l'importance
-qu'il y avait pour le papa Gobseck à se raccommoder avec ce dandy.
-Au moment où je me levais, monsieur de Trailles entra.--Monsieur le
-comte, lui dis-je après nous être adressé les compliments d'usage, je
-ne vois pas que vous ayez besoin de moi pour vous présenter chez Van
-Gobseck, le plus poli, le plus anodin de tous les capitalistes. Il
-vous donnera de l'argent s'il en a, ou plutôt si vous lui présentez
-des garanties suffisantes.--Monsieur me répondit-il, il n'entre pas
-dans ma pensée de vous forcer à me rendre un service, quand même vous
-me l'auriez promis.--Sardanapale! me dis-je en moi-même, laisserai-je
-croire à cet homme-là que je lui manque de parole?--J'ai eu l'honneur
-de vous dire hier que je m'étais fort mal à propos brouillé avec le
-papa Gobseck, dit-il en continuant. Or, comme il n'y a guère que lui
-à Paris qui puisse cracher en un moment, et le lendemain d'une fin
-de mois, une centaine de mille francs, je vous avais prié de faire
-ma paix avec lui. Mais n'en parlons plus... Monsieur de Trailles me
-regarda d'un air poliment insultant et se disposait à s'en aller.--Je
-suis prêt à vous conduire, lui dis-je. Lorsque nous arrivâmes rue
-des Grès, le dandy regardait autour de lui avec une attention et une
-inquiétude qui m'étonnèrent. Son visage devenait livide, rougissait,
-jaunissait tour à tour, et quelques gouttes de sueur parurent sur son
-front quand il aperçut la porte de la maison de Gobseck. Au moment où
-nous descendîmes de cabriolet, un fiacre entra dans la rue des Grès.
-L'oeil de faucon du jeune homme lui permit de distinguer une femme au
-fond de cette voiture. Une expression de joie presque sauvage anima sa
-figure, il appela un petit garçon qui passait et lui donna son cheval
-à tenir. Nous montâmes chez le vieil escompteur.--Monsieur Gobseck,
-lui dis-je, je vous amène un de mes plus intimes amis (de qui je me
-défie autant que du diable, ajoutai-je à l'oreille du vieillard). A
-ma considération, vous lui rendrez vos bonnes grâces (au taux
-ordinaire), et vous le tirerez de peine (si cela vous convient).
-Monsieur de Trailles s'inclina devant l'usurier, s'assit, et prit
-pour l'écouter une de ces attitudes courtisanesques dont la gracieuse
-bassesse vous eût séduit; mais mon Gobseck resta sur sa chaise, au coin
-de son feu, immobile, impassible. Gobseck ressemblait à la statue de
-Voltaire vue le soir sous le péristyle du Théâtre-Français; il souleva
-légèrement, comme pour saluer, la casquette usée avec laquelle il se
-couvrait le chef, et le peu de crâne jaune qu'il montra achevait sa
-ressemblance avec le marbre.--Je n'ai d'argent que pour mes pratiques,
-dit-il.--Vous êtes donc bien fâché que je sois allé me ruiner ailleurs
-que chez vous? répondit le comte en riant.--Ruiner! reprit Gobseck
-d'un ton d'ironie.--Allez-vous dire que l'on ne peut pas ruiner un
-homme qui ne possède rien? Mais je vous défie de trouver à Paris un
-plus beau _capital_ que celui-ci, s'écria le fashionable en se levant
-et tournant sur ses talons. Cette bouffonnerie presque sérieuse n'eut
-pas le don d'émouvoir Gobseck.--Ne suis-je pas l'ami intime des
-Ronquerolles, des de Marsay, des Franchessini, des deux Vandenesse,
-des Ajuda-Pinto, enfin de tous les jeunes gens les plus à la mode dans
-Paris? Je suis au jeu l'allié d'un prince et d'un ambassadeur que vous
-connaissez. J'ai mes revenus à Londres, à Carlsbad, à Baden, à Bath.
-N'est-ce pas la plus brillante des industries?--Vrai.--Vous faites une
-éponge de moi, mordieu! et vous m'encouragez à me gonfler au milieu
-du monde, pour me presser dans les moments de crise; mais vous êtes
-aussi des éponges, et la mort vous pressera.--Possible.--Sans les
-dissipateurs, que deviendriez-vous? nous sommes à nous deux l'âme et le
-corps.--Juste.--Allons, une poignée de main, mon vieux papa Gobseck,
-et de la magnanimité, si cela est vrai, juste et possible.--Vous
-venez à moi, répondit froidement l'usurier, parce que Girard, Palma,
-Werbrust et Gigonnet ont le ventre plein de vos lettres de change,
-qu'ils offrent partout à cinquante pour cent de perte; or, comme ils
-n'ont probablement fourni que moitié de la valeur, elles ne valent pas
-vingt-cinq. Serviteur! Puis-je décemment, dit Gobseck en continuant,
-prêter une seule obole à un homme qui doit trente mille francs et ne
-possède pas un denier? Vous avez perdu dix mille francs avant-hier au
-bal chez le baron de Nucingen.--Monsieur, répondit le comte avec une
-rare impudence en toisant le vieillard, mes affaires ne vous regardent
-pas. Qui a terme, ne doit rien.--Vrai!--Mes lettres de change
-seront acquittées.--Possible!--Et dans ce moment, la question entre
-nous se réduit à savoir si je vous présente des garanties suffisantes
-pour la somme que je viens vous emprunter.--Juste. Le bruit que faisait
-le fiacre en s'arrêtant à la porte retentit dans la chambre.--Je vais
-aller chercher quelque chose qui vous satisfera peut-être, s'écria le
-jeune homme.--O mon fils! s'écria Gobseck en se levant et me tendant
-les bras, quand l'emprunteur eut disparu, s'il a de bons gages, tu me
-sauves la vie! J'en serais mort. Werbrust et Gigonnet ont cru me faire
-une farce. Grâce à toi, je vais bien rire ce soir à leurs dépens. La
-joie du vieillard avait quelque chose d'effrayant. Ce fut le seul
-moment d'expansion qu'il eut avec moi. Malgré la rapidité de cette
-joie, elle ne sortira jamais de mon souvenir.--Faites-moi le plaisir de
-rester ici, ajouta-t-il. Quoique je sois armé, sûr de mon coup, comme
-un homme qui jadis a chassé le tigre, et fait sa partie sur un tillac
-quand il fallait vaincre ou mourir, je me défie de cet élégant coquin.
-Il alla se rasseoir sur un fauteuil, devant son bureau. Sa figure
-redevint blême et calme.--Oh! oh! reprit-il en se tournant vers moi,
-vous allez sans doute voir la belle créature de qui je vous ai parlé
-jadis, j'entends dans le corridor un pas aristocratique. En effet le
-jeune homme revint en donnant la main à une femme en qui je reconnus
-cette comtesse dont le lever m'avait autrefois été dépeint par Gobseck,
-l'une des deux filles du bonhomme Goriot. La comtesse ne me vit pas
-d'abord, je me tenais dans l'embrasure de la fenêtre, le visage à la
-vitre. En entrant dans la chambre humide et sombre de l'usurier, elle
-jeta un regard de défiance sur Maxime. Elle était si belle que, malgré
-ses fautes, je la plaignis. Quelque terrible angoisse agitait son
-coeur, ses traits nobles et fiers avaient une expression convulsive,
-mal déguisée. Ce jeune homme était devenu pour elle un mauvais génie.
-J'admirai Gobseck, qui, quatre ans plus tôt, avait compris la destinée
-de ces deux êtres sur une première lettre de change.--Probablement, me
-dis-je, ce monstre à visage d'ange la gouverne par tous les ressorts
-possibles: la vanité, la jalousie, le plaisir, l'entraînement du monde.
-
---Mais, s'écria la vicomtesse, les vertus mêmes de cette femme ont été
-pour lui des armes; il lui a fait verser des larmes de dévouement, il a
-su exalter en elle la générosité naturelle à notre sexe, et il a abusé
-de sa tendresse pour lui vendre bien cher de criminels plaisirs.
-
---Je vous l'avoue, dit Derville, qui ne comprit pas les signes
-que lui fit madame de Grandlieu, je ne pleurai pas sur le sort de
-cette malheureuse créature, si brillante aux yeux du monde et si
-épouvantable pour qui lisait dans son coeur; non, je frémissais
-d'horreur en contemplant son assassin, ce jeune homme dont le front
-était si pur, la bouche si fraîche, le sourire si gracieux, les dents
-si blanches, et qui ressemblait à un ange. Ils étaient en ce moment
-tous deux devant leur juge, qui les examinait comme un vieux dominicain
-du seizième siècle devait épier les tortures de deux Maures, au fond
-des souterrains du Saint-Office.--Monsieur, existe-t-il un moyen
-d'obtenir le prix des diamants que voici, mais en me réservant le
-droit de les racheter, dit-elle d'une voix tremblante en lui tendant
-un écrin.--Oui, madame, répondis-je en intervenant et me montrant.
-Elle me regarda, me reconnut, laissa échapper un frisson, et me lança
-ce coup d'oeil qui signifie en tout pays: _Taisez-vous!_--Ceci,
-dis-je en continuant, constitue un acte que nous appelons vente à
-réméré, convention qui consiste à céder et transporter une propriété
-mobilière ou immobilière pour un temps déterminé, à l'expiration duquel
-on peut rentrer dans l'objet en litige, moyennant une somme fixée.
-Elle respira plus facilement. Le comte Maxime fronça le sourcil, il se
-doutait bien que l'usurier donnerait alors une plus faible somme des
-diamants, valeur sujette à des baisses. Gobseck, immobile, avait saisi
-sa loupe et contemplait silencieusement l'écrin. Vivrais-je cent ans,
-je n'oublierais pas le tableau que nous offrit sa figure. Ses joues
-pâles s'étaient colorées; ses yeux, où les scintillements des pierres
-semblaient se répéter, brillaient d'un feu surnaturel. Il se leva, alla
-au jour, tint les diamants près de sa bouche démeublée, comme s'il eût
-voulu les dévorer. Il marmottait de vagues paroles, en soulevant tour à
-tour les bracelets, les girandoles, les colliers, les diadèmes, qu'il
-présentait à la lumière pour en juger l'eau, la blancheur, la taille;
-il les sortait de l'écrin, les y remettait, les y reprenait encore,
-les faisait jouer en leur demandant tous leurs feux, plus enfant
-que vieillard, ou plutôt enfant et vieillard tout ensemble.--Beaux
-diamants! Cela aurait valu trois cent mille francs avant la révolution.
-Quelle eau! Voilà de vrais diamants d'Asie venus de Golconde ou de
-Visapour! En connaissez-vous le prix? Non, non, Gobseck est le seul à
-Paris qui sache les apprécier. Sous l'empire il aurait encore fallu
-plus de deux cent mille francs pour faire une parure semblable.
-Il fit un geste de dégoût et ajouta:--Maintenant le diamant perd tous
-les jours, le Brésil nous en accable depuis la paix, et jette sur les
-places des diamants moins blancs que ceux de l'Inde. Les femmes n'en
-portent plus qu'à la cour. Madame y va? Tout en lançant ces terribles
-paroles, il examinait avec une joie indicible les pierres l'une après
-l'autre:--Sans tache, disait-il. Voici une tache. Voici une paille.
-Beau diamant. Son visage blême était si bien illuminé par les feux
-de ces pierreries, que je le comparais à ces vieux miroirs verdâtres
-qu'on trouve dans les auberges de province, qui acceptent les reflets
-lumineux sans les répéter et donnent la figure d'un homme tombant en
-apoplexie au voyageur assez hardi pour s'y regarder.--Eh! bien? dit le
-comte en frappant sur l'épaule de Gobseck. Le vieil enfant tressaillit.
-Il laissa ses hochets, les mit sur son bureau, s'assit et redevint
-usurier, dur, froid et poli comme une colonne de marbre:--Combien vous
-faut-il?--Cent mille francs pour trois ans, dit le comte.--Possible!
-dit Gobseck en tirant d'une boîte d'acajou des balances inestimables
-pour leur justesse, son écrin à lui! Il pesa les pierres en évaluant
-à vue de pays (et Dieu sait comme!) le poids des montures. Pendant
-cette opération, la figure de l'escompteur luttait entre la joie et la
-sévérité. La comtesse était plongée dans une stupeur dont je lui tenais
-compte, il me sembla qu'elle mesurait la profondeur du précipice où
-elle tombait. Il y avait encore des remords dans cette âme de femme;
-il ne fallait peut-être qu'un effort, une main charitablement tendue
-pour la sauver, je l'essayai.--Ces diamants sont à vous, madame? lui
-demandai-je d'une voix claire.--Oui, monsieur, répondit-elle en me
-lançant un regard d'orgueil.--Faites le réméré, bavard! me dit Gobseck
-en se levant et me montrant sa place au bureau.--Madame est sans doute
-mariée? demandai-je encore. Elle inclina vivement la tête.--Je ne
-ferai pas l'acte! m'écriai-je.--Et pourquoi? dit Gobseck.--Pourquoi?
-repris-je en entraînant le vieillard dans l'embrasure de la fenêtre
-pour lui parler à voix basse. Cette femme étant en puissance de mari,
-le réméré sera nul, vous ne pourriez opposer votre ignorance d'un fait
-constaté par l'acte même. Vous seriez donc tenu de représenter les
-diamants qui vont vous être déposés, et dont le poids, les valeurs
-ou la taille seront décrits. Gobseck m'interrompit par un signe de
-tête, et se tourna vers les deux coupables:--Il a raison, dit-il.
-Tout est changé. Quatre-vingt mille francs comptant, et vous me
-laisserez les diamants! ajouta-t-il d'une voix sourde et flûtée. En
-fait de meubles, la possession vaut titre.--Mais... répliqua le jeune
-homme.--A prendre ou à laisser, reprit Gobseck en remettant l'écrin à
-la comtesse, j'ai trop de risques à courir.--Vous feriez mieux de vous
-jeter aux pieds de votre mari, lui dis-je à l'oreille en me penchant
-vers elle. L'usurier comprit sans doute mes paroles au mouvement de
-mes lèvres, et me jeta un regard froid. La figure du jeune homme
-devint livide. L'hésitation de la comtesse était palpable. Le comte
-s'approcha d'elle, et quoiqu'il parlât très bas, j'entendis:--Adieu,
-chère Anastasie, sois heureuse! Quant à moi, demain je n'aurai plus de
-soucis.--Monsieur, s'écria la jeune femme en s'adressant à Gobseck,
-j'accepte vos offres.--Allons donc! répondit le vieillard, vous êtes
-bien difficile à confesser, ma belle dame. Il signa un bon de cinquante
-mille francs sur la Banque, et le remit à la comtesse.--Maintenant,
-dit-il avec un sourire qui ressemblait assez à celui de Voltaire, je
-vais vous compléter votre somme par trente mille francs de lettres
-de change dont la bonté ne me sera pas contestée. C'est de l'or en
-barres. Monsieur vient de me dire: _Mes lettres de change seront
-acquittées_, ajouta-t-il en présentant des traites souscrites par
-le comte, toutes protestées la veille à la requête de celui de ses
-confrères qui probablement les lui avait vendues à bas prix. Le jeune
-homme poussa un rugissement au milieu duquel domina le mot:--Vieux
-coquin! Le papa Gobseck ne sourcilla pas, il tira d'un carton sa
-paire de pistolets, et dit froidement:--En ma qualité d'insulté, je
-tirerai le premier.--Maxime, vous devez des excuses à monsieur, s'écria
-doucement la tremblante comtesse.--Je n'ai pas eu l'intention de vous
-offenser, dit le jeune homme en balbutiant.--Je le sais bien, répondit
-tranquillement Gobseck, votre intention était seulement de ne pas payer
-vos lettres de change. La comtesse se leva, salua, et disparut en proie
-sans doute à une profonde horreur. Monsieur de Trailles fut forcé de
-la suivre; mais avant de sortir:--S'il vous échappe une indiscrétion,
-messieurs, dit-il, j'aurai votre sang ou vous aurez le mien.--_Amen_,
-lui répondit Gobseck en serrant ses pistolets. Pour jouer son sang,
-faut en avoir, mon petit, et tu n'as que de la boue dans les veines.
-Quand la porte fut fermée et que les deux voitures partirent, Gobseck
-se leva, se mit à danser en répétant:--J'ai les diamants! j'ai les
-diamants! Les beaux diamants! quels diamants! et pas cher. Ah!
-ah! Werbrust et Gigonnet, vous avez cru attraper le vieux papa Gobseck!
-_Ego sum papa!_ je suis votre maître à tous! Intégralement
-payé! Comme ils seront sots, ce soir, quand je leur conterai l'affaire,
-entre deux parties de domino! Cette joie sombre, cette férocité de
-sauvage, excitées par la possession de quelques cailloux blancs, me
-firent tressaillir. J'étais muet et stupéfait.--Ah! ah! te voilà, mon
-garçon, dit-il. Nous dînerons ensemble. Nous nous amuserons chez toi,
-je n'ai pas de ménage. Tous ces restaurateurs, avec leurs coulis, leurs
-sauces, leurs vins, empoisonneraient le diable. L'expression de mon
-visage lui rendit subitement sa froide impassibilité. Vous ne concevez
-pas cela, me dit-il en s'asseyant au coin de son foyer où il mit son
-poêlon de fer-blanc plein de lait sur le réchaud.--Voulez-vous déjeuner
-avec moi? reprit-il, il y en aura peut-être assez pour deux.--Merci,
-répondis-je, je ne déjeune qu'à midi. En ce moment des pas précipités
-retentirent dans le corridor. L'inconnu qui survenait s'arrêta sur le
-palier de Gobseck, et frappa plusieurs coups qui eurent un caractère
-de fureur. L'usurier alla reconnaître par la chatière, et ouvrit à un
-homme de trente-cinq ans environ, qui sans doute lui parut inoffensif,
-malgré cette colère. Le survenant, simplement vêtu, ressemblait au feu
-duc de Richelieu: c'était le comte que vous avez dû rencontrer et qui
-avait, passez-moi cette expression, la tournure aristocratique des
-hommes d'État de votre faubourg.--Monsieur, dit-il, en s'adressant à
-Gobseck redevenu calme, ma femme sort d'ici?--Possible.--Eh! bien,
-monsieur, ne me comprenez-vous pas?--Je n'ai pas l'honneur de connaître
-madame votre épouse, répondit l'usurier. J'ai reçu beaucoup de monde ce
-matin: des femmes, des hommes, des demoiselles qui ressemblaient à des
-jeunes gens, et des jeunes gens qui ressemblaient à des demoiselles. Il
-me serait bien difficile de....--Trêve de plaisanterie, monsieur, je
-parle de la femme qui sort à l'instant de chez vous.--Comment puis-je
-savoir si elle est votre femme, demanda l'usurier, je n'ai jamais eu
-l'avantage de vous voir?--Vous vous trompez, monsieur Gobseck, dit le
-comte avec un profond accent d'ironie. Nous nous sommes rencontrés
-dans la chambre de ma femme, un matin. Vous veniez toucher un billet
-souscrit par elle, un billet qu'elle ne devait pas.--Ce n'était pas
-mon affaire de rechercher de quelle manière elle en avait reçu la
-valeur, répliqua Gobseck en lançant un regard malicieux au
-comte. J'avais escompté l'effet à l'un de mes confrères. D'ailleurs,
-monsieur, dit le capitaliste sans s'émouvoir ni presser son débit et
-en versant du café dans sa jatte de lait, vous me permettrez de vous
-faire observer qu'il ne m'est pas prouvé que vous ayez le droit de me
-faire des remontrances chez moi: je suis majeur depuis l'an soixante et
-un du siècle dernier.--Monsieur, vous venez d'acheter à vil prix des
-diamants de famille qui n'appartenaient pas à ma femme.--Sans me croire
-obligé de vous mettre dans le secret de mes affaires, je vous dirai,
-monsieur le comte, que si vos diamants vous ont été pris par madame la
-comtesse, vous auriez dû prévenir, par une circulaire, les joailliers
-de ne pas les acheter, elle a pu les vendre en détail.--Monsieur!
-s'écria le comte, vous connaissiez ma femme.--Vrai?--Elle est en
-puissance de mari.--Possible.--Elle n'avait pas le droit de disposer de
-ces diamants...--Juste.--Eh! bien, monsieur?--Eh! bien, monsieur, je
-connais votre femme, elle est en puissance de mari, je le veux bien,
-elle est sous bien des puissances; mais--je--ne--connais pas--vos
-diamants. Si madame la comtesse signe des lettres de change, elle
-peut sans doute faire le commerce, acheter des diamants, en recevoir
-pour les vendre, ça s'est vu!--Adieu, monsieur, s'écria le comte
-pâle de colère, il y a des tribunaux!--Juste.--Monsieur que voici,
-ajouta-t-il en me montrant, a été témoin de la vente.--Possible.
-Le comte allait sortir. Tout à coup, sentant l'importance de cette
-affaire, je m'interposai entre les parties belligérantes.--Monsieur
-le comte, dis-je, vous avez raison, et monsieur Gobseck est sans
-aucun tort. Vous ne sauriez poursuivre l'acquéreur sans faire mettre
-en cause votre femme, et l'odieux de cette affaire ne retomberait
-pas sur elle seulement. Je suis avoué, je me dois à moi-même encore
-plus qu'à mon caractère officiel, de vous déclarer que les diamants
-dont vous parlez ont été achetés par monsieur Gobseck en ma présence;
-mais je crois que vous auriez tort de contester la légalité de cette
-vente dont les objets sont d'ailleurs peu reconnaissables. En équité,
-vous auriez raison; en justice, vous succomberiez. Monsieur Gobseck
-est trop honnête homme pour nier que cette vente ait été effectuée à
-son profit, surtout quand ma conscience et mon devoir me forcent à
-l'avouer. Mais intentassiez-vous un procès, monsieur le comte, l'issue
-en serait douteuse. Je vous conseille donc de transiger avec monsieur
-Gobseck, qui peut exciper de sa bonne foi, mais auquel vous devrez
-toujours rendre le prix de la vente. Consentez à un réméré de
-sept à huit mois, d'un an même, laps de temps qui vous permettra de
-rendre la somme empruntée par madame la comtesse, à moins que vous ne
-préfériez les racheter dès aujourd'hui en donnant des garanties pour
-le paiement. L'usurier trempait son pain dans la tasse et mangeait
-avec une parfaite indifférence; mais au mot de transaction, il me
-regarda comme s'il disait:--Le gaillard! comme il profite de mes
-leçons. De mon côté, je lui ripostai par une oeillade qu'il comprit à
-merveille. L'affaire était fort douteuse, ignoble; il devenait urgent
-de transiger. Gobseck n'aurait pas eu la ressource de la dénégation,
-j'aurais dit la vérité. Le comte me remercia par un bienveillant
-sourire. Après un débat dans lequel l'adresse et l'avidité de Gobseck
-auraient mis en défaut toute la diplomatie d'un congrès, je préparai
-un acte par lequel le comte reconnut avoir reçu de l'usurier une somme
-de quatre-vingt-cinq mille francs, intérêts compris, et moyennant la
-reddition de laquelle Gobseck s'engageait à remettre les diamants au
-comte.--Quelle dilapidation! s'écria le mari en signant. Comment jeter
-un pont sur cet abîme?--Monsieur, dit gravement Gobseck, avez-vous
-beaucoup d'enfants? Cette demande fit tressaillir le comte comme
-si, semblable à un savant médecin, l'usurier eût mis tout à coup le
-doigt sur le siége du mal. Le mari ne répondit pas.--Eh! bien, reprit
-Gobseck en comprenant le douloureux silence du comte, je sais votre
-histoire par coeur. Cette femme est un démon que vous aimez peut-être
-encore; je le crois bien, elle m'a ému. Peut-être voudriez-vous sauver
-votre fortune, la réserver à un ou deux de vos enfants. Eh! bien,
-jetez-vous dans le tourbillon du monde, jouez, perdez cette fortune,
-venez trouver souvent Gobseck. Le monde dira que je suis un juif,
-un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruiné! Je m'en
-moque! Si l'on m'insulte, je mets mon homme à bas, personne ne tire
-aussi bien le pistolet et l'épée que votre serviteur. On le sait! Puis,
-ayez un ami, si vous pouvez en rencontrer un, auquel vous ferez une
-vente simulée de vos biens.--N'appelez-vous pas cela un fidéicommis?
-me demanda-t-il en se tournant vers moi. Le comte parut entièrement
-absorbé dans ses pensées, et nous quitta en nous disant:--Vous aurez
-votre argent demain, monsieur, tenez les diamants prêts.--Ça m'a l'air
-d'être bête comme un honnête homme, me dit froidement Gobseck quand le
-comte fut parti.--Dites plutôt bête comme un homme passionné.--Le
-comte vous doit les frais de l'acte, s'écria-t-il en me voyant prendre
-congé de lui. Quelques jours après cette scène qui m'avait initié aux
-terribles mystères de la vie d'une femme à la mode, je vis entrer le
-comte, un matin, dans mon cabinet.--Monsieur, dit-il, je viens vous
-consulter sur des intérêts graves, en vous déclarant que j'ai en vous
-la confiance la plus entière, et j'espère vous en donner des preuves.
-Votre conduite envers madame de Grandlieu, dit le comte, est au-dessus
-de tout éloge.
-
---Vous voyez, madame, dit l'avoué à la vicomtesse, que j'ai mille
-fois reçu de vous le prix d'une action bien simple. Je m'inclinai
-respectueusement, et répondis que je n'avais fait que remplir un devoir
-d'honnête homme.--Eh! bien, monsieur, j'ai pris beaucoup d'informations
-sur le singulier personnage auquel vous devez votre état, me dit le
-comte. D'après tout ce que j'en sais, je reconnais en Gobseck un
-philosophe de l'école cynique. Que pensez-vous de sa probité?--Monsieur
-le comte, répondis-je, Gobseck est mon bienfaiteur..... à quinze pour
-cent, ajoutai-je en riant. Mais son avarice ne m'autorise pas à le
-peindre ressemblant au profit d'un inconnu.--Parlez, monsieur! Votre
-franchise ne peut nuire ni à Gobseck ni à vous. Je ne m'attends pas à
-trouver un ange dans un prêteur sur gages.--Le papa Gobseck, repris-je,
-est intimement convaincu d'un principe qui domine sa conduite. Selon
-lui, l'argent est une marchandise que l'on peut, en toute sûreté de
-conscience, vendre cher ou bon marché, suivant les cas. Un capitaliste
-est à ses yeux un homme qui entre, par le fort denier qu'il réclame
-de son argent, comme associé par anticipation dans les entreprises et
-les spéculations lucratives. A part ses principes financiers et ses
-observations philosophiques sur la nature humaine qui lui permettent
-de se conduire en apparence comme un usurier, je suis intimement
-persuadé que, sorti de ses affaires, il est l'homme le plus délicat
-et le plus probe qu'il y ait à Paris. Il existe deux hommes en lui:
-il est avare et philosophe, petit et grand. Si je mourais en laissant
-des enfants, il serait leur tuteur. Voilà, monsieur, sous quel aspect
-l'expérience m'a montré Gobseck. Je ne connais rien de sa vie passée.
-Il peut avoir été corsaire, il a peut-être traversé le monde entier
-en trafiquant des diamants ou des hommes, des femmes ou des secrets
-d'État, mais je jure qu'aucune âme humaine n'a été ni plus fortement
-trempée ni mieux éprouvée. Le jour où je lui ai porté la somme qui
-m'acquittait envers lui, je lui demandai, non sans quelques
-précautions oratoires, quel sentiment l'avait poussé à me faire payer
-de si énormes intérêts, et par quelle raison, voulant m'obliger, moi
-son ami, il ne s'était pas permis un bienfait complet.--Mon fils, je
-t'ai dispensé de la reconnaissance en te donnant le droit de croire que
-tu ne me devais rien; aussi sommes-nous les meilleurs amis du monde.
-Cette réponse, monsieur, vous expliquera l'homme mieux que toutes
-les paroles possibles.--Mon parti est irrévocablement pris, me dit
-le comte. Préparez les actes nécessaires pour transporter à Gobseck
-la propriété de mes biens. Je ne me fie qu'à vous, monsieur, pour la
-rédaction de la contre-lettre par laquelle il déclarera que cette vente
-est simulée, et prendra l'engagement de remettre ma fortune administrée
-par lui comme il sait administrer, entre les mains de mon fils aîné, à
-l'époque de sa majorité. Maintenant, monsieur, il faut vous le dire: je
-craindrais de garder cet acte précieux chez moi. L'attachement de mon
-fils pour sa mère me fait redouter de lui confier cette contre-lettre.
-Oserais-je vous prier d'en être le dépositaire? En cas de mort, Gobseck
-vous instituerait légataire de mes propriétés. Ainsi, tout est prévu.
-Le comte garda le silence pendant un moment et parut très-agité.--Mille
-pardons, monsieur, me dit-il après une pause, je souffre beaucoup,
-et ma santé me donne les plus vives craintes. Des chagrins récents
-ont troublé ma vie d'une manière cruelle, et nécessitent la grande
-mesure que je prends.--Monsieur, lui dis-je, permettez-moi de vous
-remercier d'abord de la confiance que vous avez en moi. Mais je
-dois la justifier en vous faisant observer que par ces mesures vous
-exhérédez complétement vos... autres enfants. Ils portent votre nom.
-Ne fussent-ils que les enfants d'une femme autrefois aimée, maintenant
-déchue, ils ont droit à une certaine existence. Je vous déclare que
-je n'accepte point la charge dont vous voulez bien m'honorer, si leur
-sort n'est pas fixé. Ces paroles firent tressaillir violemment le
-comte. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, il me serra la main en me
-disant:--Je ne vous connaissais pas encore tout entier. Vous venez de
-me causer à la fois de la joie et de la peine. Nous fixerons la part de
-ces enfants par les dispositions de la contre-lettre. Je le reconduisis
-jusqu'à la porte de mon étude, et il me sembla voir ses traits épanouis
-par le sentiment de satisfaction que lui causait cet acte de justice.
-
---Voilà, Camille, comment de jeunes femmes s'embarquent sur des
-abîmes. Il suffit quelquefois d'une contredanse, d'un air chanté au
-piano, d'une partie de campagne, pour décider d'effroyables malheurs.
-On y court à la voix présomptueuse de la vanité, de l'orgueil, sur la
-foi d'un sourire, ou par folie, par étourderie! La Honte, le Remords
-et la Misère sont trois Furies entre les mains desquelles doivent
-infailliblement tomber les femmes aussitôt qu'elles franchissent les
-bornes...
-
---Ma pauvre Camille se meurt de sommeil, dit la vicomtesse en
-interrompant l'avoué. Va, ma fille, va dormir, ton coeur n'a pas
-besoin de tableaux effrayants pour rester pur et vertueux.
-
-Camille de Grandlieu comprit sa mère, et sortit.
-
---Vous êtes allé un peu trop loin, cher monsieur Derville, dit la
-vicomtesse, les avoués ne sont ni mères de famille ni prédicateurs.
-
---Mais les gazettes sont mille fois plus...
-
---Pauvre Derville! dit la vicomtesse en interrompant l'avoué, je
-ne vous reconnais pas. Croyez-vous donc que ma fille lise les
-journaux?--Continuez, ajouta-t-elle après une pause.
-
---Trois mois après la ratification des ventes consenties par le comte
-au profit de Gobseck...
-
---Vous pouvez nommer le comte de Restaud, puisque ma fille n'est plus
-là, dit la vicomtesse.
-
---Soit! reprit l'avoué. Longtemps après cette scène, je n'avais pas
-encore reçu la contre-lettre qui devait me rester entre les mains. A
-Paris, les avoués sont emportés par un courant qui ne leur permet de
-porter aux affaires de leurs clients que le degré d'intérêt qu'ils
-y portent eux-mêmes, sauf les exceptions que nous savons faire.
-Cependant, un jour que l'usurier dînait chez moi, je lui demandai,
-en sortant de table, s'il savait pourquoi je n'avais plus entendu
-parler de monsieur de Restaud.--Il y a d'excellentes raisons pour
-cela, me répondit-il. Le gentilhomme est à la mort. C'est une de ces
-âmes tendres qui, ne connaissant pas la manière de tuer le chagrin,
-se laissent toujours tuer par lui. La vie est un travail, un métier,
-qu'il faut se donner la peine d'apprendre. Quand un homme a su la
-vie, à force d'en avoir éprouvé les douleurs, sa fibre se corrobore
-et acquiert une certaine souplesse qui lui permet de gouverner sa
-sensibilité; il fait de ses nerfs des espèces de ressorts d'acier
-qui plient sans casser; si l'estomac est bon, un homme ainsi préparé
-doit vivre aussi longtemps que vivent les cèdres du Liban, qui
-sont de fameux arbres.--Le comte serait mourant? dis-je.--Possible,
-dit Gobseck. Vous aurez dans sa succession une affaire juteuse. Je
-regardai mon homme, et lui dis pour le sonder:--Expliquez-moi donc
-pourquoi nous sommes, le comte et moi, les seuls auxquels vous vous
-soyez intéressés?--Parce que vous êtes les seuls qui vous soyez fiés
-à moi sans finasserie, me répondit-il. Quoique cette réponse me
-permît de croire que Gobseck n'abuserait pas de sa position, si les
-contre-lettres se perdaient, je résolus d'aller voir le comte. Je
-prétextai des affaires, et nous sortîmes. J'arrivai promptement rue
-du Helder. Je fus introduit dans un salon où la comtesse jouait avec
-ses enfants. En m'entendant annoncer, elle se leva par un mouvement
-brusque, vint à ma rencontre, et s'assit sans mot dire en m'indiquant
-de la main un fauteuil vacant auprès du feu. Elle mit sur sa figure
-ce masque impénétrable sous lequel les femmes du monde savent si bien
-cacher leurs passions. Les chagrins avaient déjà fané ce visage; les
-lignes merveilleuses qui en faisaient autrefois le mérite, restaient
-seules pour témoigner de sa beauté.--Il est très-essentiel, madame,
-que je puisse parler à monsieur le comte...--Vous seriez donc plus
-favorisé que je ne le suis, répondit-elle en m'interrompant. Monsieur
-de Restaud ne veut voir personne, il souffre à peine que son médecin
-vienne le voir, et repousse tous les soins, même les miens. Les malades
-ont des fantaisies si bizarres! ils sont comme des enfants, ils ne
-savent ce qu'ils veulent.--Peut-être, comme les enfants, savent-ils
-très-bien ce qu'ils veulent. La comtesse rougit. Je me repentis presque
-d'avoir fait cette réplique digne de Gobseck.--Mais, repris-je pour
-changer de conversation, il est impossible, madame, que monsieur de
-Restaud demeure perpétuellement seul.--Il a son fils aîné près de lui,
-dit-elle. J'eus beau regarder la comtesse, cette fois elle ne rougit
-plus, et il me parut qu'elle s'était affermie dans la résolution de ne
-pas me laisser pénétrer ses secrets.--Vous devez comprendre, madame,
-que ma démarche n'est point indiscrète, repris-je. Elle est fondée sur
-des intérêts puissants... Je me mordis les lèvres, en sentant que je
-m'embarquais dans une fausse route. Aussi, la comtesse profita-t-elle
-sur-le-champ de mon étourderie.--Mes intérêts ne sont point séparés de
-ceux de mon mari, monsieur, dit-elle. Rien ne s'oppose à ce que vous
-vous adressiez à moi...--L'affaire qui m'amène ne concerne que monsieur
-le comte, répondis-je avec fermeté.--Je le ferai prévenir du
-désir que vous avez de le voir. Le ton poli, l'air qu'elle prit pour
-prononcer cette phrase ne me trompèrent pas, je devinai qu'elle ne
-me laisserait jamais parvenir jusqu'à son mari. Je causai pendant un
-moment de choses indifférentes afin de pouvoir observer la comtesse;
-mais, comme toutes les femmes qui se sont fait un plan, elle savait
-dissimuler avec cette rare perfection qui, chez les personnes de
-votre sexe, est le dernier degré de la perfidie. Oserai-je le dire,
-j'appréhendais tout d'elle, même un crime. Ce sentiment provenait d'une
-vue de l'avenir qui se révélait dans ses gestes, dans ses regards,
-dans ses manières, et jusque dans les intonations de sa voix. Je la
-quittai. Maintenant je vais vous raconter les scènes qui terminent
-cette aventure, en y joignant les circonstances que le temps m'a
-révélées, et les détails que la perspicacité de Gobseck ou la mienne
-m'ont fait deviner. Du moment où le comte de Restaud parut se plonger
-dans un tourbillon de plaisirs, et vouloir dissiper sa fortune, il se
-passa entre les deux époux des scènes dont le secret a été impénétrable
-et qui permirent au comte de juger sa femme encore plus défavorablement
-qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Aussitôt qu'il tomba malade, et
-qu'il fut obligé de s'aliter, se manifesta son aversion pour la
-comtesse et pour ses deux derniers enfants; il leur interdit l'entrée
-de sa chambre, et quand ils essayèrent d'éluder cette consigne, leur
-désobéissance amena des crises si dangereuses pour monsieur de Restaud,
-que le médecin conjura la comtesse de ne pas enfreindre les ordres de
-son mari. Madame de Restaud ayant vu successivement les terres, les
-propriétés de la famille, et même l'hôtel où elle demeurait, passer
-entre les mains de Gobseck qui semblait réaliser, quant à leur fortune,
-le personnage fantastique d'un ogre, comprit sans doute les desseins
-de son mari. Monsieur de Trailles, un peu trop vivement poursuivi par
-ses créanciers, voyageait alors en Angleterre. Lui seul aurait pu
-apprendre à la comtesse les précautions secrètes que Gobseck avait
-suggérées à monsieur de Restaud contre elle. On dit qu'elle résista
-long-temps à donner sa signature, indispensable aux termes de nos lois
-pour valider la vente des biens, et néanmoins le comte l'obtint. La
-comtesse croyait que son mari capitalisait sa fortune, et que le petit
-volume de billets qui la représentait serait dans une cachette, chez
-un notaire, ou peut-être à la Banque. Suivant ses calculs, monsieur de
-Restaud devait posséder nécessairement un acte quelconque pour donner à
-son fils aîné la facilité de recouvrer ceux de ses biens auxquels
-il tenait. Elle prit donc le parti d'établir autour de la chambre de
-son mari la plus exacte surveillance. Elle régna despotiquement dans sa
-maison, qui fut soumise à son espionnage de femme. Elle restait toute
-la journée assise dans le salon attenant à la chambre de son mari, et
-d'où elle pouvait entendre ses moindres paroles et ses plus légers
-mouvements. La nuit, elle faisait tendre un lit dans cette pièce, et la
-plupart du temps elle ne dormait pas. Le médecin fut entièrement dans
-ses intérêts. Ce dévouement parut admirable. Elle savait, avec cette
-finesse naturelle aux personnes perfides, déguiser la répugnance que
-monsieur de Restaud manifestait pour elle, et jouait si parfaitement
-la douleur, qu'elle obtint une sorte de célébrité. Quelques prudes
-trouvèrent même qu'elle rachetait ainsi ses fautes. Mais elle avait
-toujours devant les yeux la misère qui l'attendait à la mort du comte,
-si elle manquait de présence d'esprit. Ainsi cette femme, repoussée du
-lit de douleur où gémissait son mari, avait tracé un cercle magique à
-l'entour. Loin de lui, et près de lui, disgraciée et toute-puissante,
-épouse dévouée en apparence, elle guettait la mort et la fortune, comme
-cet insecte des champs qui, au fond du précipice de sable qu'il a su
-arrondir en spirale, y attend son inévitable proie en écoutant chaque
-grain de poussière qui tombe. Le censeur le plus sévère ne pouvait
-s'empêcher de reconnaître que la comtesse portait loin le sentiment
-de la maternité. La mort de son père fut, dit-on, une leçon pour
-elle. Idolâtre de ses enfants, elle leur avait dérobé le tableau de
-ses désordres, leur âge lui avait permis d'atteindre à son but et de
-s'en faire aimer, elle leur a donné la meilleure et la plus brillante
-éducation. J'avoue que je ne puis me défendre pour cette femme d'un
-sentiment admiratif et d'une compatissance sur laquelle Gobseck me
-plaisante encore. A cette époque, la comtesse, qui reconnaissait la
-bassesse de Maxime, expiait par des larmes de sang les fautes de sa vie
-passée. Je le crois. Quelque odieuses que fussent les mesures qu'elle
-prenait pour reconquérir la fortune de son mari, ne lui étaient-elles
-pas dictées par son amour maternel et par le désir de réparer ses torts
-envers ses enfants? Puis, comme plusieurs femmes qui ont subi les
-orages d'une passion, peut-être éprouvait-elle le besoin de redevenir
-vertueuse. Peut-être ne connut-elle le prix de la vertu qu'au moment
-où elle recueillit la triste moisson semée par ses erreurs. Chaque
-fois que le jeune Ernest sortait de chez son père, il subissait
-un interrogatoire inquisitorial sur tout ce que le comte avait fait et
-dit. L'enfant se prêtait complaisamment aux désirs de sa mère qu'il
-attribuait à un tendre sentiment, et il allait au-devant de toutes
-les questions. Ma visite fut un trait de lumière pour la comtesse qui
-voulut voir en moi le ministre des vengeances du comte, et résolut
-de ne pas me laisser approcher du moribond. Mû par un pressentiment
-sinistre, je désirais vivement me procurer un entretien avec monsieur
-de Restaud, car je n'étais pas sans inquiétude sur la destinée des
-contre-lettres; si elles tombaient entre les mains de la comtesse,
-elle pouvait les faire valoir, et il se serait élevé des procès
-interminables entre elle et Gobseck. Je connaissais assez l'usurier
-pour savoir qu'il ne restituerait jamais les biens à la comtesse, et
-il y avait de nombreux éléments de chicane dans la contexture de ces
-titres dont l'action ne pouvait être exercée que par moi. Je voulus
-prévenir tant de malheurs, et j'allai chez la comtesse une seconde fois.
-
---J'ai remarqué, madame, dit Derville à la vicomtesse de Grandlieu
-en prenant le ton d'une confidence, qu'il existe certains phénomènes
-moraux auxquels nous ne faisons pas assez attention dans le monde.
-Naturellement observateur, j'ai porté dans les affaires d'intérêt que
-je traite, et où les passions sont vivement mises en jeu, un esprit
-d'analyse involontaire. Or, j'ai toujours admiré avec une surprise
-nouvelle que les intentions secrètes et les idées que portent en eux
-deux adversaires sont presque toujours réciproquement devinées. Il
-se rencontre parfois entre deux ennemis la même lucidité de raison,
-la même puissance de vue intellectuelle qu'entre deux amants qui
-lisent dans l'âme l'un de l'autre. Ainsi, quand nous fûmes tous deux
-en présence, la comtesse et moi, je compris tout à coup la cause
-de l'antipathie qu'elle avait pour moi, quoiqu'elle déguisât ses
-sentiments sous les formes les plus gracieuses de la politesse et de
-l'aménité. J'étais un confident imposé, et il est impossible qu'une
-femme ne haïsse pas un homme devant qui elle est obligée de rougir.
-Quant à elle, elle devina que si j'étais l'homme en qui son mari
-plaçait sa confiance, il ne m'avait pas encore remis sa fortune.
-Notre conversation, dont je vous fais grâce, est restée dans mon
-souvenir comme une des luttes les plus dangereuses que j'ai subies.
-La comtesse, douée par la nature des qualités nécessaires pour
-exercer d'irrésistibles séductions, se montra tour à tour souple,
-fière, caressante, confiante; elle alla même jusqu'à tenter
-d'allumer ma curiosité, d'éveiller l'amour dans mon coeur afin de
-me dominer: elle échoua. Quand je pris congé d'elle, je surpris dans
-ses yeux une expression de haine et de fureur qui me fit trembler.
-Nous nous séparâmes ennemis. Elle aurait voulu pouvoir m'anéantir, et
-moi je me sentais de la pitié pour elle, sentiment qui, pour certains
-caractères, équivaut à la plus cruelle injure. Ce sentiment perça dans
-les dernières considérations que je lui présentai. Je lui laissai,
-je crois, une profonde terreur dans l'âme en lui déclarant que, de
-quelque manière qu'elle pût s'y prendre, elle serait nécessairement
-ruinée.--Si je voyais monsieur le comte, au moins le bien de vos
-enfants...--Je serais à votre merci, dit-elle en m'interrompant par
-un geste de dégoût. Une fois les questions posées entre nous d'une
-manière si franche, je résolus de sauver cette famille de la misère
-qui l'attendait. Déterminé à commettre des illégalités judiciaires, si
-elles étaient nécessaires pour parvenir à mon but, voici quels furent
-mes préparatifs. Je fis poursuivre monsieur le comte de Restaud pour
-une somme due fictivement à Gobseck, et j'obtins des condamnations.
-La comtesse cacha nécessairement cette procédure, mais j'acquérais
-ainsi le droit de faire apposer les scellés à la mort du comte. Je
-corrompis alors un des gens de la maison, et j'obtins de lui la
-promesse qu'au moment même où son maître serait sur le point d'expirer,
-il viendrait me prévenir, fût-ce au milieu de la nuit, afin que je
-pusse intervenir tout à coup, effrayer la comtesse en la menaçant d'une
-subite apposition de scellés, et sauver ainsi les contre-lettres.
-J'appris plus tard que cette femme étudiait le code en entendant
-les plaintes de son mari mourant. Quels effroyables tableaux ne
-présenteraient pas les âmes de ceux qui environnent les lits funèbres,
-si l'on pouvait en peindre les idées? Et toujours la fortune est le
-mobile des intrigues qui s'élaborent, des plans qui se forment, des
-trames qui s'ourdissent! Laissons maintenant de côté ces détails assez
-fastidieux de leur nature, mais qui ont pu vous permettre de deviner
-les douleurs de cette femme, celles de son mari, et qui vous dévoilent
-les secrets de quelques intérieurs semblables à celui-ci. Depuis
-deux mois le comte de Restaud, résigné à son sort, demeurait couché,
-seul, dans sa chambre. Une maladie mortelle avait lentement affaibli
-son corps et son esprit. En proie à ces fantaisies de malade dont la
-bizarrerie semble inexplicable, il s'opposait à ce qu'on appropriât
-son appartement, il se refusait à toute espèce de soin, et même
-à ce qu'on fît son lit. Cette extrême apathie s'était empreinte autour
-de lui: les meubles de sa chambre restaient en désordre; la poussière,
-les toiles d'araignées couvraient les objets les plus délicats. Jadis
-riche et recherché dans ses goûts, il se complaisait alors dans le
-triste spectacle que lui offrait cette pièce où la cheminée, le
-secrétaire et les chaises étaient encombrés des objets que nécessite
-une maladie: des fioles vides ou pleines, presque toutes sales; du
-linge épars, des assiettes brisées, une bassinoire ouverte devant le
-feu, une baignoire encore pleine d'eau minérale. Le sentiment de la
-destruction était exprimé dans chaque détail de ce chaos disgracieux.
-La mort apparaissait dans les choses avant d'envahir la personne.
-Le comte avait horreur du jour, les persiennes des fenêtres étaient
-fermées, et l'obscurité ajoutait encore à la sombre physionomie de ce
-triste lieu. Le malade avait considérablement maigri. Ses yeux, où la
-vie semblait s'être réfugiée, étaient restés brillants. La blancheur
-livide de son visage avait quelque chose d'horrible, que rehaussait
-encore la longueur extraordinaire de ses cheveux qu'il n'avait jamais
-voulu laisser couper, et qui descendaient en longues mèches plates
-le long de ses joues. Il ressemblait aux fanatiques habitants du
-désert. Le chagrin éteignait tous les sentiments humains en cet homme
-à peine âgé de cinquante ans, que tout Paris avait connu si brillant
-et si heureux. Au commencement du mois de décembre de l'année 1824,
-un matin, il regarda son fils Ernest qui était assis au pied de son
-lit, et qui le contemplait douloureusement.--Souffrez-vous? lui avait
-demandé le jeune vicomte.--Non! dit-il avec un effrayant sourire,
-tout est _ici et autour du coeur_! Et après avoir montré sa tête,
-il pressa ses doigts décharnés sur sa poitrine creuse, par un geste
-qui fit pleurer Ernest.--Pourquoi donc ne vois-je pas venir monsieur
-Derville? demanda-t-il à son valet de chambre qu'il croyait lui être
-très attaché, mais qui était tout à fait dans les intérêts de la
-comtesse.--Comment, Maurice, s'écria le moribond qui se mit sur son
-séant et parut avoir recouvré toute sa présence d'esprit, voici sept
-ou huit fois que je vous envoie chez mon avoué, depuis quinze jours,
-et il n'est pas venu? Croyez-vous que l'on puisse se jouer de moi?
-Allez le chercher sur-le-champ, à l'instant, et ramenez-le. Si vous
-n'exécutez pas mes ordres, je me lèverai moi-même et j'irai...--Madame,
-dit le valet de chambre en sortant, vous avez entendu monsieur
-le comte, que dois-je faire?--Vous feindrez d'aller chez l'avoué, et
-vous reviendrez dire à monsieur que son homme d'affaires est allé à
-quarante lieues d'ici pour un procès important. Vous ajouterez qu'on
-l'attend à la fin de la semaine.--Les malades s'abusent toujours sur
-leur sort, pensa la comtesse, et il attendra le retour de cet homme.
-Le médecin avait déclaré la veille qu'il était difficile que le comte
-passât la journée. Quand deux heures après, le valet de chambre vint
-faire à son maître cette réponse désespérante, le moribond parut très
-agité.--Mon Dieu! mon Dieu! répéta-t-il à plusieurs reprises, je
-n'ai confiance qu'en vous. Il regarda son fils pendant longtemps, et
-lui dit enfin d'une voix affaiblie:--Ernest, mon enfant, tu es bien
-jeune; mais tu as bon coeur et tu comprends sans doute la sainteté
-d'une promesse faite à un mourant, à un père. Te sens-tu capable de
-garder un secret, de l'ensevelir en toi-même de manière que ta mère
-elle-même ne s'en doute pas? Aujourd'hui, mon fils, il ne reste que
-toi dans cette maison à qui je puisse me fier. Tu ne trahiras pas ma
-confiance?--Non, mon père.--Eh! bien, Ernest, je te remettrai, dans
-quelques moments, un paquet cacheté qui appartient à monsieur Derville,
-tu le conserveras de manière que personne ne sache que tu le possèdes,
-tu t'échapperas de l'hôtel et tu le jetteras à la petite poste qui est
-au bout de la rue.--Oui, mon père.--Je puis compter sur toi?--Oui,
-mon père.--Viens m'embrasser. Tu me rends ainsi la mort moins amère,
-mon cher enfant. Dans six ou sept années, tu comprendras l'importance
-de ce secret, et alors tu seras bien récompensé de ton adresse et de
-ta fidélité, alors tu sauras combien je t'aime. Laisse-moi seul un
-moment et empêche qui que ce soit d'entrer ici. Ernest sortit, et vit
-sa mère debout dans le salon.--Ernest, lui dit-elle, viens ici. Elle
-s'assit en prenant son fils entre ses deux genoux, et le pressant avec
-force sur son coeur, elle l'embrassa.--Ernest, ton père vient de te
-parler.--Oui, maman.--Que t'a-t-il dit?--Je ne puis pas le répéter,
-maman.--Oh! mon cher enfant, s'écria la comtesse en l'embrassant avec
-enthousiasme, combien de plaisir me fait ta discrétion! Ne jamais
-mentir et rester fidèle à sa parole, sont deux principes qu'il ne faut
-jamais oublier.--Oh! que tu es belle, maman! Tu n'as jamais menti,
-toi! j'en suis bien sûr.--Quelquefois, mon cher Ernest, j'ai menti.
-Oui, j'ai manqué à ma parole en des circonstances devant lesquelles
-cèdent toutes les lois. Écoute, mon Ernest, tu es assez grand,
-assez raisonnable pour t'apercevoir que ton père me repousse, ne veut
-pas de mes soins, et cela n'est pas naturel, car tu sais combien je
-l'aime.--Oui, maman.--Mon pauvre enfant, dit la comtesse en pleurant,
-ce malheur est le résultat d'insinuations perfides. De méchantes gens
-ont cherché à me séparer de ton père, dans le but de satisfaire leur
-avidité. Ils veulent nous priver de notre fortune et se l'approprier.
-Si ton père était bien portant, la division qui existe entre nous
-cesserait bientôt, il m'écouterait; et comme il est bon, aimant,
-il reconnaîtrait son erreur; mais sa raison s'est altérée, et les
-préventions qu'il avait contre moi sont devenues une idée fixe, une
-espèce de folie, l'effet de sa maladie. La prédilection que ton père
-a pour toi est une nouvelle preuve du dérangement de ses facultés.
-Tu ne t'es jamais aperçu qu'avant sa maladie il aimât moins Pauline
-et Georges que toi. Tout est caprice chez lui. La tendresse qu'il te
-porte pourrait lui suggérer l'idée de te donner des ordres à exécuter.
-Si tu ne veux pas ruiner ta famille, mon cher ange, et ne pas voir
-ta mère mendiant son pain un jour comme une pauvresse, il faut tout
-lui dire...--Ah! ah! s'écria le comte, qui, ayant ouvert la porte, se
-montra tout à coup presque nu, déjà même aussi sec, aussi décharné
-qu'un squelette. Ce cri sourd produisit un effet terrible sur la
-comtesse, qui resta immobile et comme frappée de stupeur. Son mari
-était si frêle et si pâle, qu'il semblait sortir de la tombe.--Vous
-avez abreuvé ma vie de chagrins, et vous voulez troubler ma mort,
-pervertir la raison de mon fils, en faire un homme vicieux, cria-t-il
-d'une voix rauque. La comtesse alla se jeter au pied de ce mourant
-que les dernières émotions de la vie rendaient presque hideux et y
-versa un torrent de larmes.--Grâce! grâce! s'écria-t-elle.--Avez-vous
-eu de la pitié pour moi? demanda-t-il. Je vous ai laissée dévorer
-votre fortune, voulez-vous maintenant dévorer la mienne, ruiner
-mon fils!--Eh! bien, oui, pas de pitié pour moi, soyez inflexible,
-dit-elle, mais les enfants! Condamnez votre veuve à vivre dans un
-couvent, j'obéirai; je ferai pour expier mes fautes envers vous tout
-ce qu'il vous plaira de m'ordonner; mais que les enfants soient
-heureux! Oh! les enfants! les enfants!--Je n'ai qu'un enfant, répondit
-le comte en tendant, par un geste désespéré, son bras décharné vers
-son fils.--Pardon! repentie, repentie!... criait la comtesse en
-embrassant les pieds humides de son mari. Les sanglots l'empêchaient
-de parler et des mots vagues, incohérents, sortaient de son
-gosier brûlant.--Après ce que vous disiez à Ernest, vous osez parler
-de repentir! dit le moribond qui renversa la comtesse en agitant le
-pied.--Vous me glacez! ajouta-t-il avec une indifférence qui eut
-quelque chose d'effrayant. Vous avez été mauvaise fille, vous avez
-été mauvaise femme, vous serez mauvaise mère. La malheureuse femme
-tomba évanouie. Le mourant regagna son lit, s'y coucha, et perdit
-connaissance quelques heures après. Les prêtres vinrent lui administrer
-les sacrements. Il était minuit quand il expira. La scène du matin
-avait épuisé le reste de ses forces. J'arrivai à minuit avec le papa
-Gobseck. A la faveur du désordre qui régnait, nous nous introduisîmes
-jusque dans le petit salon qui précédait la chambre mortuaire, et où
-nous trouvâmes les trois enfants en pleurs, entre deux prêtres qui
-devaient passer la nuit près du corps. Ernest vint à moi et me dit
-que sa mère voulait être seule dans la chambre du comte.--N'y entrez
-pas, dit-il avec une expression admirable dans l'accent et le geste,
-elle y prie! Gobseck se mit à rire, de ce rire muet qui lui était
-particulier. Je me sentais trop ému par le sentiment qui éclatait sur
-la jeune figure d'Ernest, pour partager l'ironie de l'avare. Quand
-l'enfant vit que nous marchions vers la porte, il alla s'y coller en
-criant:--Maman, voilà des messieurs noirs qui te cherchent! Gobseck
-enleva l'enfant comme si c'eût été une plume, et ouvrit la porte. Quel
-spectacle s'offrit à nos regards! Un affreux désordre régnait dans
-cette chambre. Échevelée par le désespoir, les yeux étincelants, la
-comtesse demeura debout, interdite, au milieu de hardes, de papiers,
-de chiffons bouleversés. Confusion horrible à voir en présence de ce
-mort. A peine le comte était-il expiré, que sa femme avait forcé tous
-les tiroirs et le secrétaire, autour d'elle le tapis était couvert
-de débris, quelques meubles et plusieurs portefeuilles avaient été
-brisés, tout portait l'empreinte de ses mains hardies. Si d'abord ses
-recherches avaient été vaines, son attitude et son agitation me firent
-supposer qu'elle avait fini par découvrir les mystérieux papiers. Je
-jetai un coup d'oeil sur le lit, et avec l'instinct que nous donne
-l'habitude des affaires, je devinai ce qui s'était passé. Le cadavre
-du comte se trouvait dans la ruelle du lit, presque en travers, le nez
-tourné vers les matelas, dédaigneusement jeté comme une des enveloppes
-de papier qui étaient à terre; lui aussi n'était plus qu'une enveloppe.
-Ses membres raidis et inflexibles lui donnaient quelque chose de
-grotesquement horrible. Le mourant avait sans doute caché la
-contre-lettre sous son oreiller, comme pour la préserver de toute
-atteinte jusqu'à sa mort. La comtesse avait deviné la pensée de son
-mari, qui d'ailleurs semblait être écrite dans le dernier geste, dans
-la convulsion des doigts crochus. L'oreiller avait été jeté en bas
-du lit, le pied de la comtesse y était encore imprimé; à ses pieds,
-devant elle, je vis un papier cacheté en plusieurs endroits aux armes
-du comte, je le ramassai vivement et j'y lus une suscription indiquant
-que le contenu devait m'être remis. Je regardai fixement la comtesse
-avec la perspicace sévérité d'un juge qui interroge un coupable. La
-flamme du foyer dévorait les papiers. En nous entendant venir, la
-comtesse les y avait lancés en croyant, à la lecture des premières
-dispositions que j'avais provoquées en faveur de ses enfants, anéantir
-un testament qui les privait de leur fortune. Une conscience bourrelée
-et l'effroi involontaire inspiré par un crime à ceux qui le commettent
-lui avaient ôté l'usage de la réflexion. En se voyant surprise, elle
-voyait peut-être l'échafaud et sentait le fer rouge du bourreau. Cette
-femme attendait nos premiers mots en haletant, et nous regardait avec
-des yeux hagards.--Ah! madame, dis-je en retirant de la cheminée un
-fragment que le feu n'avait pas atteint, vous avez ruiné vos enfants!
-ces papiers étaient leurs titres de propriété. Sa bouche se remua,
-comme si elle allait avoir une attaque de paralysie.--Hé! hé! s'écria
-Gobseck dont l'exclamation nous fit l'effet du grincement produit par
-un flambeau de cuivre quand on le pousse sur un marbre. Après une
-pause, le vieillard me dit d'un ton calme:--Voudriez-vous donc faire
-croire à madame la comtesse que je ne suis pas le légitime propriétaire
-des biens que m'a vendus monsieur le comte? Cette maison m'appartient
-depuis un moment. Un coup de massue appliqué soudain sur ma tête
-m'aurait moins causé de douleur et de surprise. La comtesse remarqua
-le regard indécis que je jetai sur l'usurier.--Monsieur, monsieur! lui
-dit-elle sans trouver d'autres paroles.--Vous avez un fidéi-commis?
-lui demandai-je.--Possible.--Abuseriez-vous donc du crime commis par
-madame?--Juste. Je sortis, laissant la comtesse assise auprès du lit
-de son mari et pleurant à chaudes larmes. Gobseck me suivit. Quand
-nous nous trouvâmes dans la rue, je me séparai de lui; mais il vint
-à moi, me lança un de ces regards profonds par lesquels il sonde les
-coeurs, et me dit de sa voix flûtée qui prit des tons aigus:--Tu
-te mêles de me juger? Depuis ce temps-là, nous nous sommes peu
-vus. Gobseck a loué l'hôtel du comte, il va passer les étés dans les
-terres, fait le seigneur, construit les fermes, répare les moulins, les
-chemins, et plante des arbres. Un jour je le rencontrai dans une allée
-aux Tuileries.--La comtesse mène une vie héroïque, lui dis-je. Elle
-s'est consacrée à l'éducation de ses enfants qu'elle a parfaitement
-élevés. L'aîné est un charmant sujet...--Possible.--Mais, repris-je,
-ne devriez-vous pas aider Ernest?--Aider Ernest! s'écria Gobseck. Non,
-non! Le malheur est notre plus grand maître, le malheur lui apprendra
-la valeur de l'argent, celle des hommes et celle des femmes. Qu'il
-navigue sur la mer parisienne! quand il sera devenu bon pilote, nous
-lui donnerons un bâtiment. Je le quittai sans vouloir m'expliquer le
-sens de ses paroles. Quoique monsieur de Restaud, auquel sa mère a
-donné de la répugnance pour moi, soit bien éloigné de me prendre pour
-conseil, je suis allé la semaine dernière chez Gobseck pour l'instruire
-de l'amour qu'Ernest porte à mademoiselle Camille en le pressant
-d'accomplir son mandat, puisque le jeune comte arrive à sa majorité.
-Le vieil escompteur était depuis longtemps au lit et souffrait de la
-maladie qui devait l'emporter. Il ajourna sa réponse au moment où il
-pourrait se lever et s'occuper d'affaires, il ne voulait sans doute
-ne se défaire de rien tant qu'il aurait un souffle de vie; sa réponse
-dilatoire n'avait pas d'autres motifs. En le trouvant beaucoup plus
-malade qu'il ne croyait l'être, je restai près de lui pendant assez
-de temps pour reconnaître les progrès d'une passion que l'âge avait
-convertie en une sorte de folie. Afin de n'avoir personne dans la
-maison qu'il habitait, il s'en était fait le principal locataire et il
-en laissait toutes les chambres inoccupées. Il n'y avait rien de changé
-dans celle où il demeurait. Les meubles, que je connaissais si bien
-depuis seize ans, semblaient avoir été conservés sous verre, tant ils
-étaient exactement les mêmes. Sa vieille et fidèle portière, mariée à
-un invalide qui gardait la loge quand elle montait auprès du maître,
-était toujours sa ménagère, sa femme de confiance, l'introducteur de
-quiconque le venait voir, et remplissait auprès de lui les fonctions
-de garde-malade. Malgré son état de faiblesse, Gobseck recevait encore
-lui-même ses pratiques, ses revenus, et avait si bien simplifié ses
-affaires qu'il lui suffisait de faire faire quelques commissions par
-son invalide pour les gérer au dehors. Lors du traité par lequel la
-France reconnut la république d'Haïti, les connaissances que
-possédait Gobseck sur l'état des anciennes fortunes à Saint-Domingue
-et sur les colons ou les ayants cause auxquels étaient dévolues les
-indemnités, le firent nommer membre de la commission instituée pour
-liquider leurs droits et répartir les versements dus par Haïti. Le
-génie de Gobseck lui fit inventer une agence pour escompter les
-créances des colons ou de leurs héritiers, sous les noms de Werbrust et
-Gigonnet avec lesquels il partageait les bénéfices sans avoir besoin
-d'avancer son argent, car ses lumières avaient constitué sa mise de
-fonds. Cette agence était comme une distillerie où s'exprimaient les
-créances des ignorants, des incrédules, ou de ceux dont les droits
-pouvaient être contestés. Comme liquidateur, Gobseck savait parlementer
-avec les gros propriétaires qui, soit pour faire évaluer leurs droits à
-un taux élevé, soit pour les faire promptement admettre, lui offraient
-des présents proportionnés à l'importance de leurs fortunes. Ainsi
-les cadeaux constituaient une espèce d'escompte sur les sommes dont
-il lui était impossible de se rendre maître; puis, son agence lui
-livrait à vil prix les petites, les douteuses, et celles des gens
-qui préféraient un paiement immédiat, quelque minime qu'il fût, aux
-chances des versements incertains de la république. Gobseck fut donc
-l'insatiable boa de cette grande affaire. Chaque matin il recevait
-ses tributs et les lorgnait comme eût fait le ministre d'un nabab
-avant de se décider à signer une grâce. Gobseck prenait tout, depuis
-la bourriche du pauvre diable jusqu'aux livres de bougie des gens
-scrupuleux, depuis la vaisselle des riches jusqu'aux tabatières d'or
-des spéculateurs. Personne ne savait ce que devenaient ces présents
-faits au vieil usurier. Tout entrait chez lui, rien n'en sortait.--Foi
-d'honnête femme, me disait la portière, vieille connaissance à moi, je
-crois qu'il avale tout sans que cela le rende plus gras, car il est
-sec et maigre comme l'oiseau de mon horloge. Enfin, lundi dernier,
-Gobseck m'envoya chercher par l'invalide, qui me dit en entrant dans
-mon cabinet:--Venez vite, monsieur Derville, le patron va rendre ses
-derniers comptes; il a jauni comme un citron, il est impatient de vous
-parler; la mort le travaille, et son dernier hoquet lui grouille dans
-le gosier. Quand j'entrai dans la chambre du moribond, je le surpris
-à genoux devant sa cheminée, où, s'il n'y avait pas de feu, il se
-trouvait un énorme monceau de cendres. Gobseck s'y était traîné de son
-lit, mais les forces pour revenir se coucher lui manquaient, aussi
-bien que la voix pour se plaindre.--Mon vieil ami, lui dis-je en
-le relevant et l'aidant à regagner son lit, vous aviez froid, comment
-ne faites-vous pas de feu?--Je n'ai point froid, dit-il, pas de feu!
-pas de feu! Je vais je ne sais où, garçon, reprit-il en me jetant un
-dernier regard blanc et sans chaleur, mais je m'en vais d'ici! J'ai la
-_carphologie_, dit-il en se servant d'un terme qui annonçait combien
-son intelligence était encore nette et précise. J'ai cru voir ma
-chambre pleine d'or vivant, et je me suis levé pour en prendre. A qui
-tout le mien ira-t-il? Je ne le donne pas au gouvernement; j'ai fait un
-testament, trouve-le, Grotius. La belle Hollandaise avait une fille que
-j'ai vue je ne sais où, dans la rue Vivienne, un soir. Je crois qu'elle
-est surnommée _la Torpille_; elle est jolie comme un amour, cherche-la,
-Grotius. Tu es mon exécuteur testamentaire, prends ce que tu voudras,
-mange: il y a des pâtés de foie gras, des balles de café, des sucres,
-des cuillers d'or. Donne le service d'Odiot à ta femme. Mais à qui les
-diamants? Prises-tu, garçon? j'ai des tabacs, vends-les à Hambourg, ils
-gagnent _un demi_. Enfin j'ai de tout et il faut tout quitter! Allons,
-papa Gobseck, se dit-il, pas de faiblesse, sois toi-même. Il se dressa
-sur son séant, sa figure se dessina nettement sur son oreiller comme
-si elle eût été de bronze; il étendit son bras sec et sa main osseuse
-sur sa couverture, qu'il serra comme pour se retenir; il regarda son
-foyer, froid autant que l'était son oeil métallique, et il mourut
-avec toute sa raison, en offrant à la portière, à l'invalide et à
-moi, l'image de ces vieux Romains attentifs que Lethière a peints
-derrière les Consuls, dans son tableau de la _Mort des enfants de
-Brutus_.--A-t-il du toupet, le vieux Lascar! me dit l'invalide dans son
-langage soldatesque. Moi j'écoutais encore la fantastique énumération
-que le moribond avait faite de ses richesses, et mon regard qui avait
-suivi le sien restait sur le monceau de cendres dont la grosseur
-me frappa. Je pris les pincettes, et, quand je les y plongeai, je
-frappai sur un amas d'or et d'argent, composé sans doute des recettes
-faites pendant sa maladie et que sa faiblesse l'avait empêché de
-cacher, ou que sa défiance ne lui avait pas permis d'envoyer à la
-Banque.--Courez chez le juge de paix, dis-je au vieil invalide, afin
-que les scellés soient promptement apposés ici! Frappé des dernières
-paroles de Gobseck, et de ce que m'avait récemment dit la portière,
-je pris les clefs des chambres situées au premier et au second étage
-pour les aller visiter. Dans la première pièce que j'ouvris, j'eus
-l'explication des discours que je croyais insensés, en voyant les
-effets d'une avarice à laquelle il n'était plus resté que cet instinct
-illogique dont tant d'exemples nous sont offerts par les avares de
-province. Dans la chambre voisine de celle où Gobseck était expiré, se
-trouvaient des pâtés pourris, une foule de comestibles de tout genre
-et même des coquillages, des poissons qui avaient de la barbe et dont
-les diverses puanteurs faillirent m'asphyxier. Partout fourmillaient
-des vers et des insectes. Ces présents, récemment faits, étaient mêlés
-à des boîtes de toutes formes, à des caisses de thé, à des balles de
-café. Sur la cheminée, dans une soupière d'argent, étaient des avis
-d'arrivage de marchandises consignées en son nom au Havre, balles de
-coton, boucauts de sucre, tonneaux de rhum, cafés, indigos, tabacs,
-tout un bazar de denrées coloniales! Cette pièce était encombrée de
-meubles, d'argenterie, de lampes, de tableaux, de vases, de livres, de
-belles gravures roulées, sans cadres, et de curiosités. Peut-être cette
-immense quantité de valeurs ne provenait pas entièrement de cadeaux et
-constituait des gages qui lui étaient restés faute de paiement. Je vis
-des écrins armoriés ou chiffrés, des services en beau linge, des armes
-précieuses, mais sans étiquettes. En ouvrant un livre qui me semblait
-avoir été déplacé, j'y trouvai des billets de mille francs. Je me
-promis de bien visiter les moindres choses, de sonder les planchers,
-les plafonds, les corniches et les murs, afin de trouver tout cet or
-dont était si passionnément avide ce Hollandais digne du pinceau de
-Rembrandt. Je n'ai jamais vu, dans le cours de ma vie judiciaire,
-pareils effets d'avarice et d'originalité. Quand je revins dans sa
-chambre, je trouvai sur son bureau la raison du pêle-mêle progressif
-et de l'entassement de ces richesses. Il y avait sous un serre-papiers
-une correspondance entre Gobseck et les marchands auxquels il vendait
-sans doute habituellement ses présents. Or, soit que ces gens eussent
-été victimes de l'habileté de Gobseck, soit que Gobseck voulût un trop
-grand prix de ses denrées ou de ses valeurs fabriquées, chaque marché
-se trouvait en suspens. Il n'avait pas vendu les comestibles à Chevet,
-parce que Chevet ne voulait les reprendre qu'à trente pour cent de
-perte. Gobseck chicanait pour quelques francs de différence, et pendant
-la discussion les marchandises s'avariaient. Pour son argenterie, il
-refusait de payer les frais de la livraison. Pour ses cafés, il ne
-voulait pas garantir les déchets. Enfin chaque objet donnait lieu à
-des contestations qui dénotaient en Gobseck les premiers symptômes de
-cet enfantillage, de cet entêtement incompréhensible auxquels
-arrivent tous les vieillards chez lesquels une passion forte survit
-à l'intelligence. Je me dis, comme il se l'était dit à lui-même:--A
-qui toutes ces richesses iront-elles?... En pensant au bizarre
-renseignement qu'il m'avait fourni sur sa seule héritière, je me vois
-obligé de fouiller toutes les maisons suspectes de Paris pour y jeter
-à quelque mauvaise femme une immense fortune. Avant tout, sachez que,
-par des actes en bonne forme, le comte Ernest de Restaud sera, sous
-peu de jours, mis en possession d'une fortune qui lui permet d'épouser
-mademoiselle Camille, tout en constituant à la comtesse de Restaud sa
-mère, à son frère et à sa soeur, des dots et des parts suffisantes.
-
---Eh bien, cher monsieur Derville, nous y penserons, répondit madame de
-Grandlieu. Monsieur Ernest doit être bien riche pour faire accepter sa
-mère par une famille noble. Il est vrai que Camille pourra ne pas voir
-sa belle-mère.
-
---Madame de Beauséant recevait madame de Restaud, dit le vieil oncle.
-
---Oh! dans ses raouts, répliqua la vicomtesse.
-
-Paris, janvier 1830.
-
-
-
-
-AUTRE ÉTUDE DE FEMME.
-
- DÉDIÉ A LÉON GOZLAN
-
- _Comme un témoignage de bonne confraternité littéraire._
-
-
-A Paris, il se rencontre toujours deux soirées dans les bals ou dans
-les _raouts_. D'abord une soirée officielle à laquelle assistent
-les personnes priées, un beau monde qui s'ennuie. Chacun pose pour
-le voisin. La plupart des jeunes femmes ne viennent que pour une
-seule personne. Quand chaque femme s'est assurée qu'elle est la plus
-belle pour cette personne et que cette opinion a pu être partagée
-par quelques autres, après des phrases insignifiantes échangées,
-comme celles-ci:--Comptez-vous aller de bonne heure à *** (un nom de
-terre)?--Madame une telle a bien chanté!--Quelle est cette petite
-femme qui a tant de diamants? Ou, après avoir lancé des phrases
-épigrammatiques qui font un plaisir passager et des blessures de
-longue durée, les groupes s'éclaircissent, les indifférents s'en vont,
-les bougies brûlent dans les bobèches; la maîtresse de la maison
-arrête alors quelques artistes, des gens gais, des amis, en leur
-disant:--Restez, nous soupons entre nous.
-
-On se rassemble dans un petit salon. La seconde, la véritable soirée
-a lieu; soirée où, comme sous l'ancien régime, chacun entend ce qui
-se dit, où la conversation est générale, où l'on est forcé d'avoir
-de l'esprit et de contribuer à l'amusement public. Tout est en
-relief, un rire franc succède à ces airs gourmés qui, dans le monde,
-attristent les plus jolies figures. Enfin, le plaisir commence là
-où le raout finit. Le raout, cette froide revue du luxe, ce défilé
-d'amours-propres en grand costume, est une de ces inventions anglaises
-qui tendent à _mécaniser_ les autres nations. L'Angleterre semble tenir
-à ce que le monde entier s'ennuie comme elle et autant qu'elle.
-
-Cette seconde soirée est donc, en France, dans quelques maisons, une
-heureuse protestation de l'ancien esprit de notre joyeux pays; mais,
-malheureusement, peu de maisons protestent: la raison en est bien
-simple. Si l'on ne soupe plus beaucoup aujourd'hui, c'est que, sous
-aucun régime, il n'y a eu moins de gens casés, posés et arrivés. Tout
-le monde est en marche vers quelque but, ou trotte après la fortune.
-Le temps est devenu la plus chère denrée, personne ne peut donc se
-livrer à cette prodigieuse prodigalité de rentrer chez soi le lendemain
-pour se réveiller tard. On ne retrouve donc plus de seconde soirée
-que chez les femmes assez riches pour ouvrir leur maison; et depuis
-la révolution de 1830, ces femmes se comptent dans Paris. Malgré
-l'opposition muette du faubourg Saint-Germain, deux ou trois femmes,
-parmi lesquelles se trouve madame la marquise d'Espard, n'ont pas voulu
-renoncer à la part d'influence qu'elles avaient sur Paris, et n'ont
-point fermé leurs salons. Entre tous, l'hôtel de madame d'Espard,
-célèbre d'ailleurs à Paris, est le dernier asile où se soit réfugié
-l'esprit français d'autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille
-détours et sa politesse exquise. Là vous observerez encore de la grâce
-dans les manières malgré les conventions de la politesse, de l'abandon
-dans la causerie malgré la réserve naturelle aux gens comme il faut,
-et surtout de la générosité dans les idées. Là, nul ne pense à garder
-sa pensée pour un drame; et, dans un récit, personne ne voit un livre
-à faire. Enfin le hideux squelette d'une littérature aux abois ne se
-dresse point, à propos d'une saillie heureuse ou d'un sujet intéressant.
-
-Le souvenir d'une de ces soirées m'est plus particulièrement resté,
-moins à cause d'une confidence où l'illustre de Marsay mit à découvert
-un des replis les plus profonds du coeur de la femme, qu'à cause des
-observations auxquelles son récit donna lieu sur les changements qui
-se sont opérés dans la femme française depuis la triste révolution de
-juillet.
-
-Pendant cette soirée, le hasard avait réuni plusieurs personnes
-auxquelles d'incontestables mérites ont valu des réputations
-européennes. Ceci n'est point une flatterie adressée à la France, car
-plusieurs étrangers se trouvaient parmi nous. Les hommes qui brillèrent
-le plus n'étaient d'ailleurs pas les plus célèbres. Ingénieuses
-reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures
-dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se pressèrent sans
-apprêt, se prodiguèrent sans dédain comme sans recherche, mais furent
-délicieusement senties et délicatement savourées. Les gens du monde se
-firent surtout remarquer par une grâce, par une verve tout artistiques.
-
-Vous rencontrerez ailleurs, en Europe, d'élégantes manières, de la
-cordialité, de la bonhomie, de la science; mais, à Paris seulement,
-dans ce salon et dans ceux dont je viens de parler, abonde l'esprit
-particulier qui donne à toutes ces qualités sociales un agréable
-et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait
-facilement serpenter cette profusion de pensées, de formules, de
-contes, de documents historiques. Paris, capitale du goût, connaît
-seul cette science qui change une conversation en une joute où chaque
-nature d'esprit se condense par un trait, où chacun dit sa phrase
-et jette son expérience dans un mot, où tout le monde s'amuse, se
-délasse et s'exerce. Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées;
-là vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable, quelque singe
-sur vos épaules; là vous serez compris, et ne risquerez pas de mettre
-au jeu des pièces d'or contre du billon. Enfin, là, des secrets bien
-trahis, des causeries légères et profondes ondoient, tournent, changent
-d'aspect et de couleurs à chaque phrase. Les critiques vives et les
-récits pressés s'entraînent les uns les autres. Tous les yeux écoutent,
-les gestes interrogent et la physionomie répond. Enfin, là tout est, en
-un mot, esprit et pensée.
-
-Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien manié, fait la
-puissance de l'acteur et du conteur, ne m'avait si complétement
-ensorcelé. Je ne fus pas seul soumis à ces prestiges, et nous passâmes
-tous une soirée délicieuse. La conversation, devenue conteuse,
-entraîna dans son cours précipité de curieuses confidences, plusieurs
-portraits, mille folies, qui rendent cette ravissante improvisation
-tout à fait intraduisible; mais, en laissant à ces choses leur verdeur,
-leur abrupt naturel, leurs fallacieuses sinuosités, peut-être
-comprendrez-vous bien le charme d'une véritable soirée française, prise
-au moment où la familiarité la plus douce fait oublier à chacun ses
-intérêts, son amour-propre spécial, ou, si vous voulez, ses prétentions.
-
-Vers deux heures du matin, au moment où le souper finissait, il ne
-se trouva plus autour de la table que des intimes, tous éprouvés par
-un commerce de quinze années, ou des gens de beaucoup de goût, bien
-élevés et qui savaient le monde. Par une convention tacite et bien
-observée, au souper chacun renonce à son importance. L'égalité la plus
-absolue y donne le ton. Il n'y avait d'ailleurs alors personne qui ne
-fût très-fier d'être lui-même. Madame d'Espard oblige ses convives
-à rester à table jusqu'au départ, après avoir maintes fois remarqué
-le changement total qui s'opère dans les esprits par le déplacement.
-De la salle à manger au salon, le charme se rompt. Selon Sterne, les
-idées d'un auteur qui s'est fait la barbe diffèrent de celles qu'il
-avait auparavant; si Sterne a raison, ne peut-on pas affirmer hardiment
-que les dispositions des gens à table ne sont plus celles des mêmes
-gens revenus au salon? L'atmosphère n'est plus capiteuse, l'oeil
-ne contemple plus le brillant désordre du dessert, on a perdu les
-bénéfices de cette mollesse d'esprit, de cette bénévolence qui nous
-envahit quand nous restons dans l'assiette particulière à l'homme
-rassasié, bien établi sur une de ces chaises moelleuses comme on
-les fait aujourd'hui. Peut-être cause-t-on plus volontiers devant un
-dessert, en compagnie de vins fins, pendant le délicieux moment où
-chacun peut mettre son coude sur la table et sa tête dans sa main.
-Non-seulement alors tout le monde aime à parler, mais encore à écouter.
-La digestion, presque toujours attentive, est, selon les caractères, ou
-babillarde, ou silencieuse; et chacun y trouve alors son compte.
-
-Ne fallait-il pas ce préambule pour vous initier aux charmes du
-récit confidentiel par lequel un homme célèbre, mort depuis, a peint
-l'innocent jésuitisme de la femme avec cette finesse particulière aux
-gens qui ont vu beaucoup de choses et qui fait des hommes d'État de
-délicieux conteurs, lorsque, comme les princes de Talleyrand et de
-Metternich, ils daignent conter.
-
-De Marsay, nommé premier ministre depuis six mois, avait déjà donné les
-preuves d'une capacité supérieure. Quoique ceux qui le connaissaient
-de longue main ne fussent pas étonnés de lui voir déployer tous
-les talents et les diverses aptitudes de l'homme d'État, on pouvait
-se demander s'il se savait être un grand politique, ou s'il s'était
-développé dans le feu des circonstances. Cette question venait de lui
-être adressée dans une intention évidemment philosophique par un homme
-d'esprit et d'observation qu'il avait nommé préfet, qui fut longtemps
-journaliste, et qui l'admirait sans mêler à son admiration ce filet de
-critique vinaigrée avec lequel, à Paris, un homme supérieur s'excuse
-d'en admirer un autre.
-
---Y a-t-il eu, dans votre vie antérieure, un fait, une pensée, un désir
-qui vous ait appris votre vocation? lui dit Émile Blondet, car nous
-avons tous, comme Newton, notre pomme qui tombe et qui nous amène sur
-le terrain où nos facultés se déploient...
-
---Oui, répondit de Marsay, je vais vous conter cela.
-
-Jolies femmes, dandies politiques, artistes, vieillards, les intimes
-de de Marsay, tous se mirent alors commodément, chacun dans sa pose,
-et regardèrent le premier ministre. Est-il besoin de dire qu'il n'y
-avait plus de domestiques, que les portes étaient closes et les
-portières tirées? Le silence fut si profond qu'on entendit dans la cour
-le murmure des cochers, les coups de pied et les bruits que font les
-chevaux en demandant à revenir à l'écurie.
-
---L'homme d'État, mes amis, n'existe que par une seule qualité, dit
-le ministre en jouant avec son couteau de nacre et d'or: savoir être
-toujours maître de soi, faire à tout propos le décompte de chaque
-événement, quelque fortuit qu'il puisse être; enfin, avoir, dans son
-moi intérieur, un être froid et désintéressé qui assiste en spectateur
-à tous les mouvements de notre vie, à nos passions, à nos sentiments,
-et qui nous souffle à propos de toute chose l'arrêt d'une espèce de
-barême moral.
-
---Vous nous expliquez ainsi pourquoi l'homme d'État est si rare en
-France, dit le vieux lord Dudley.
-
---Au point de vue sentimental, ceci est horrible, reprit le ministre.
-Aussi, quand ce phénomène a lieu chez un jeune homme... (Richelieu,
-qui, averti du danger de Concini par une lettre, la veille, dormit
-jusqu'à midi, quand on devait tuer son bienfaiteur à dix heures), un
-jeune homme, Pitt ou Napoléon, si vous voulez, est-il une monstruosité?
-Je suis devenu ce monstre de très-bonne heure, et grâce à une femme.
-
---Je croyais, dit madame d'Espard en souriant, que nous défaisions
-beaucoup plus de politiques que nous n'en faisions.
-
---Le monstre de qui je vous parle n'est un monstre que parce qu'il
-vous résiste, répondit le conteur en faisant une ironique inclination
-de tête.
-
---S'il s'agit d'une aventure d'amour, dit la baronne de Nucingen, je
-demande qu'on ne la coupe par aucune réflexion.
-
---La réflexion y est si contraire! s'écria Blondet.
-
---J'avais dix-sept ans, reprit de Marsay, la Restauration allait se
-raffermir; mes vieux amis savent combien alors j'étais impétueux et
-bouillant; j'aimais pour la première fois, et, je puis aujourd'hui
-le dire, j'étais un des plus jolis jeunes gens de Paris: j'avais la
-beauté, la jeunesse, deux avantages dus au hasard et dont nous sommes
-fiers comme d'une conquête. Je suis forcé de me taire sur le reste.
-Comme tous les jeunes gens, j'aimais une femme de six ans plus âgée que
-moi. Personne de vous, dit-il en faisant par un regard le tour de la
-table, ne peut se douter de son nom ni la reconnaître. Ronquerolles,
-dans ce temps, a seul pénétré mon secret, il l'a bien gardé, j'aurais
-craint son sourire; mais il est parti, dit le ministre en regardant
-autour de lui.
-
---Il n'a pas voulu souper, dit madame d'Espard.
-
---Depuis six mois, possédé par mon amour, incapable de soupçonner que
-ma passion me maîtrisait, reprit le premier ministre, je me livrais
-à ces adorables divinisations qui sont et le triomphe et le fragile
-bonheur de la jeunesse. Je gardais _ses_ vieux gants, je buvais en
-infusion les fleurs qu'_elle_ avait portées, je me relevais la nuit
-pour aller voir _ses_ fenêtres. Tout mon sang se portait au coeur en
-respirant le parfum qu'_elle_ avait adopté. J'étais à mille lieues de
-reconnaître que les femmes sont des poêles à dessus de marbre.
-
---Oh! faites-nous grâce de vos horribles sentences? dit madame de
-l'Estorade en souriant.
-
---J'aurais foudroyé, je crois, de mon mépris le philosophe qui a publié
-cette terrible pensée d'une profonde justesse, reprit de Marsay. Vous
-êtes tous trop spirituels pour que je vous en dise davantage. Ce peu
-de mots vous rappellera vos propres folies. Grande dame s'il en fût
-jamais, et veuve sans enfants (oh! tout y était!), mon idole s'était
-enfermée pour marquer elle-même mon linge avec ses cheveux; enfin,
-elle répondait à mes folies par d'autres folies. Ainsi, comment ne
-pas croire à la passion quand elle est garantie par la folie? Nous
-avions mis l'un et l'autre tout notre esprit à cacher un si complet et
-si bel amour aux yeux du monde; et nous y réussissions. Aussi,
-quel charme nos escapades n'avaient-elles pas? D'elle, je ne vous
-dirai rien: alors parfaite, elle passe encore aujourd'hui pour une
-des belles femmes de Paris; mais alors on se serait fait tuer pour
-obtenir un de ses regards. Elle était restée dans une situation de
-fortune satisfaisante pour une femme adorée et qui aimait, mais que
-la Restauration, à laquelle elle devait un lustre nouveau, rendait
-peu convenable relativement à son nom. Dans ma situation, j'avais
-la fatuité de ne pas concevoir un soupçon. Quoique ma jalousie fût
-alors d'une puissance de cent vingt Othello, ce sentiment terrible
-sommeillait en moi comme l'or dans sa pépite. Je me serais fait donner
-des coups de bâton par mon domestique si j'avais eu la lâcheté de
-mettre en question la pureté de cet ange si frêle et si fort, si blond
-et si naïf, pur, candide, et dont l'oeil bleu se laissait pénétrer à
-fond de coeur, avec une adorable soumission par mon regard. Jamais la
-moindre hésitation dans la pose, dans le regard ou la parole; toujours
-blanche, fraîche, et prête au bien-aimé comme le lis oriental du
-_Cantique des cantiques_!... Ah! mes amis! s'écria douloureusement le
-ministre redevenu jeune homme, il faut se heurter bien durement la tête
-au dessus de marbre pour dissiper cette poésie!
-
-Ce cri naturel, qui eut de l'écho chez les convives, piqua leur
-curiosité déjà si savamment excitée.
-
---Tous les matins, monté sur ce beau Sultan que vous m'aviez envoyé
-d'Angleterre, dit-il à lord Dudley, je passais le long de sa calèche
-dont les chevaux allaient exprès au pas, et je voyais le mot d'ordre
-écrit en fleurs dans son bouquet pour le cas où nous ne pourrions
-rapidement échanger une phrase. Quoique nous nous vissions à peu près
-tous les soirs dans le monde et qu'elle m'écrivît tous les jours, nous
-avions adopté, pour tromper les regards et déjouer les observations,
-une manière d'être. Ne pas se regarder, s'éviter, dire du mal l'un de
-l'autre; s'admirer et se vanter ou se poser en amoureux dédaigné, tous
-ces vieux manéges ne valent pas, de part et d'autre, une fausse passion
-avouée pour une personne indifférente, et un air d'indifférence pour
-la véritable idole. Si deux amants veulent jouer ce jeu, le monde en
-sera toujours la dupe; mais ils doivent être alors bien sûrs l'un de
-l'autre. Son plastron, à elle, était un homme en faveur, un homme de
-cour, froid et dévot qu'elle ne recevait point chez elle. Cette comédie
-se donnait au profit des sots et des salons qui en riaient. Il n'était
-point question de mariage entre nous: six ans de différence
-pouvaient la préoccuper; elle ne savait rien de ma fortune que, par
-principe, j'ai toujours cachée. Quant à moi, charmé de son esprit,
-de ses manières, de l'étendue de ses connaissances, de sa science du
-monde, je l'eusse épousée sans réflexion. Néanmoins cette réserve me
-plaisait. Si, la première, elle m'eût parlé mariage d'une certaine
-façon, peut-être eussé-je trouvé de la vulgarité dans cette âme
-accomplie. Six mois pleins et entiers, un diamant de la plus belle eau!
-voilà ma part d'amour en ce bas monde. Un matin, pris par cette fièvre
-de courbature que donne un rhume à son début, j'écris un mot pour
-remettre une de ces fêtes secrètes enfouies sous les toits de Paris
-comme des perles dans la mer. Une fois la lettre envoyée, un remords me
-prend: elle ne me croira pas malade! pensé-je. Elle faisait la jalouse
-et la soupçonneuse. Quand la jalousie est vraie, dit de Marsay en
-s'interrompant, elle est le signe évident d'un amour unique...
-
---Pourquoi? demanda vivement la princesse de Cadignan.
-
---L'amour unique et vrai, dit de Marsay, produit une sorte d'apathie
-corporelle en harmonie avec la contemplation dans laquelle on tombe.
-L'esprit complique tout alors, il se travaille lui-même, se dessine des
-fantaisies, en fait des réalités, des tourments; et cette jalousie est
-aussi charmante que gênante.
-
-Un ministre étranger sourit en se rappelant, à la clarté d'un souvenir,
-la vérité de cette observation.
-
---D'ailleurs, me disais-je, comment perdre un bonheur? fit de Marsay,
-en reprenant son récit. Ne valait-il pas mieux venir enfiévré? Puis, me
-sachant malade, je la crois capable d'accourir et de se compromettre.
-Je fais un effort, j'écris une seconde lettre, je la porte moi-même,
-car mon homme de confiance n'était plus là. Nous étions séparés par
-la rivière, j'avais Paris à traverser; mais enfin, à une distance
-convenable de son hôtel, j'avise un commissionnaire, je lui recommande
-de faire monter la lettre aussitôt, et j'ai la belle idée de passer en
-fiacre devant sa porte pour voir si, par hasard, elle ne recevra pas
-les deux billets à la fois. Au moment où j'arrive, à deux heures, la
-grande porte s'ouvrait pour laisser entrer la voiture de qui?... du
-plastron! Il y a quinze ans de cela... eh! bien, en vous en parlant,
-l'orateur épuisé, le ministre desséché au contact des affaires
-publiques sent encore un bouillonnement dans son coeur et une
-chaleur à son diaphragme. Au bout d'une heure, je repasse: la voiture
-était encore dans la cour! Mon mot restait sans doute chez le
-concierge. Enfin, à trois heures et demie, la voiture partit, je pus
-étudier la physionomie de mon rival: il était grave, il ne souriait
-point; mais il aimait, et sans doute il s'agissait de quelque affaire.
-Je vais au rendez-vous, la reine de mon coeur y vient, je la trouve
-calme, pure et sereine. Ici, je dois vous avouer que j'ai toujours
-trouvé Othello non-seulement stupide, mais de mauvais goût. Un homme
-à moitié nègre est seul capable de se conduire ainsi. Shakspeare l'a
-bien senti d'ailleurs en intitulant sa pièce _le More de Venise_.
-L'aspect de la femme aimée a quelque chose de si balsamique pour le
-coeur, qu'il doit dissiper la douleur, les doutes, les chagrins:
-toute ma colère tomba, je retrouvai mon sourire. Ainsi cette contenance
-qui, à mon âge, eût été la plus horrible dissimulation, fut un effet
-de ma jeunesse et de mon amour. Une fois ma jalousie enterrée, j'eus
-la puissance d'observer. Mon état maladif était visible, les doutes
-horribles qui m'avaient travaillé l'augmentaient encore. Enfin, je
-trouvai un joint pour glisser ces mots:--Vous n'aviez personne ce matin
-chez vous? en me fondant sur l'inquiétude où m'avait jeté la crainte
-qu'elle ne disposât de sa matinée d'après mon premier billet.--Ah!
-dit-elle, il faut être homme pour avoir de pareilles idées! Moi, penser
-à autre chose qu'à tes souffrances? Jusqu'au moment où le second
-billet est venu, je n'ai fait que chercher les moyens de t'aller
-voir.--Et tu es restée seule?--Seule, dit-elle en me regardant avec
-une si parfaite attitude d'innocence, que ce fut défié par un air
-de ce genre-là que le More a dû tuer Desdémona. Comme elle occupait
-à elle seule son hôtel, ce mot était un affreux mensonge. Un seul
-mensonge détruit cette confiance absolue qui, pour certaines âmes,
-est le fond même de l'amour. Pour vous exprimer ce qui se fit en moi
-dans ce moment, il faudrait admettre que nous avons un être intérieur
-dont le _nous_ visible est le fourreau, que cet être, brillant comme
-une lumière, est délicat comme une ombre... eh! bien, ce beau _moi_
-fut alors vêtu pour toujours d'un crêpe. Oui, je sentis une main
-froide et décharnée me passer le suaire de l'expérience, m'imposer le
-deuil éternel que met en notre âme une première trahison. En baissant
-les yeux pour ne pas lui laisser remarquer mon éblouissement, cette
-pensée orgueilleuse me rendit un peu de force:--Si elle te trompe,
-elle est indigne de toi! Je mis ma rougeur subite et quelques larmes
-qui me vinrent aux yeux sur un redoublement de douleur, et la
-douce créature voulut me reconduire jusque chez moi, les stores du
-fiacre baissés. Pendant le chemin, elle fut d'une sollicitude et d'une
-tendresse qui eussent trompé ce même More de Venise que je prends pour
-point de comparaison. En effet, si ce grand enfant hésite deux secondes
-encore, tout spectateur intelligent devine qu'il va demander pardon à
-Desdémona. Aussi, tuer une femme, est-ce un acte d'enfant! Elle pleura
-en me quittant, tant elle était malheureuse de ne pouvoir me soigner
-elle-même. Elle souhaitait être mon valet de chambre, dont le bonheur
-était pour elle un sujet de jalousie, et tout cela rédigé, oh! mais
-comme l'eût écrit Clarisse heureuse. Il y a toujours un fameux singe
-dans la plus jolie et la plus angélique des femmes!
-
-A ce mot, toutes les femmes baissèrent les yeux comme blessées par
-cette cruelle vérité, si cruellement formulée.
-
---Je ne vous dis rien ni de la nuit, ni de la semaine que j'ai passée,
-reprit de Marsay, je me suis reconnu homme d'État.
-
-Ce mot fut si bien dit que nous laissâmes tous échapper un geste
-d'admiration.
-
---En repassant avec un esprit infernal les véritables cruelles
-vengeances qu'on peut tirer d'une femme, dit de Marsay en continuant
-(et, comme nous nous aimions, il y en avait de terribles,
-d'irréparables), je me méprisais, je me sentais vulgaire, je formulais
-insensiblement un code horrible, celui de l'Indulgence. Se venger d'une
-femme, n'est-ce pas reconnaître qu'il n'y en a qu'une pour nous, que
-nous ne saurions nous passer d'elle? et alors la vengeance est-elle le
-moyen de la reconquérir? Si elle ne nous est pas indispensable, s'il
-y en a d'autres, pourquoi ne pas lui laisser le droit de changer que
-nous nous arrogeons? Ceci, bien entendu, ne s'applique qu'à la passion;
-autrement, ce serait anti-social, et rien ne prouve mieux la nécessité
-d'un mariage indissoluble que l'instabilité de la passion. Les deux
-sexes doivent être enchaînés, comme des bêtes féroces qu'ils sont,
-dans des lois fatales, sourdes et muettes. Supprimez la vengeance, la
-trahison n'est plus rien en amour. Ceux qui croient qu'il n'existe
-qu'une seule femme dans le monde pour eux, ceux-là doivent être pour
-la vengeance, et alors il n'y en a qu'une, celle d'Othello. Voici la
-mienne.
-
-Ce mot détermina parmi nous tous ce mouvement imperceptible que les
-journalistes peignent ainsi dans les discours parlementaires: (Profonde
-sensation).
-
---Guéri de mon rhume et de l'amour pur, absolu, divin, je me
-laissai aller à une aventure dont l'héroïne était charmante, et d'un
-genre de beauté tout opposé à celui de mon ange trompeur. Je me gardai
-bien de rompre avec cette femme si forte et si bonne comédienne, car je
-ne sais pas si le véritable amour donne d'aussi gracieuses jouissances
-qu'en prodigue une si savante tromperie. Une pareille hypocrisie vaut
-la vertu (je ne dis pas cela pour vous autres Anglaises, milady,
-s'écria doucement le ministre, en s'adressant à lady Barimore, fille
-de lord Dudley). Enfin, je tâchai d'être le même amoureux. J'eus à
-faire travailler, pour mon nouvel ange, quelques mèches de mes cheveux,
-et j'allai chez un habile artiste qui, dans ce temps, demeurait rue
-Boucher. Cet homme avait le monopole des présents capillaires, et je
-donne son adresse pour ceux qui n'ont pas beaucoup de cheveux: il en
-a de tous les genres et de toutes les couleurs. Après s'être fait
-expliquer ma commande, il me montra ses ouvrages. Je vis alors des
-oeuvres de patience qui surpassent ce que les contes attribuent aux
-fées et ce que font les forçats. Il me mit au courant des caprices
-et des modes qui régissaient la partie des cheveux.--Depuis un an,
-me dit-il, on a eu la fureur de marquer le linge en cheveux; et,
-heureusement, j'avais de belles collections de cheveux et d'excellentes
-ouvrières. En entendant ces mots, je suis atteint par un soupçon, je
-tire mon mouchoir, et lui dis:--En sorte que ceci s'est fait chez vous,
-avec de faux cheveux? Il regarda mon mouchoir, et dit:--Oh! cette dame
-était bien difficile, elle a voulu vérifier la nuance de ses cheveux.
-Ma femme a marqué ces mouchoirs-là elle-même. Vous avez là, monsieur,
-une des plus belles choses qui se soient exécutées. Avant ce dernier
-trait de lumière, j'aurais cru à quelque chose, j'aurais fait attention
-à la parole d'une femme. Je sortis ayant foi dans le plaisir, mais,
-en fait d'amour, je devins athée comme un mathématicien. Deux mois
-après, j'étais assis auprès de la femme éthérée, dans son boudoir, sur
-son divan. Je tenais l'une de ses mains, elle les avait fort belles,
-et nous gravissions les Alpes du sentiment, cueillant les plus jolies
-fleurs, effeuillant des marguerites (il y a toujours un moment où l'on
-effeuille des marguerites, même quand on est dans un salon et qu'on
-n'a pas de marguerites)..... Au plus fort de la tendresse, et quand on
-s'aime le mieux, l'amour a si bien la conscience de son peu de durée,
-qu'on éprouve un invincible besoin de se demander: «M'aimes-tu?
-m'aimeras-tu toujours?» Je saisis ce moment élégiaque, si tiède, si
-fleuri, si épanoui, pour lui faire dire ses plus beaux mensonges dans
-le ravissant langage de ces exagérations spirituelles, et de cette
-poésie gasconne particulières à l'amour. Elle étala la fine fleur de
-ses tromperies: elle ne pouvait pas vivre sans moi, j'étais le seul
-homme qu'il y eût pour elle au monde, elle avait peur de m'ennuyer
-parce que ma présence lui ôtait tout son esprit; près de moi, ses
-facultés devenaient tout amour; elle était d'ailleurs trop tendre pour
-ne pas avoir des craintes; elle cherchait depuis six mois le moyen de
-m'attacher éternellement, et il n'y avait que Dieu qui connaissait ce
-secret-là: enfin elle faisait de moi son dieu!...
-
-Les femmes qui entendaient alors de Marsay parurent offensées en se
-voyant si bien jouées, car il accompagna ces mots par des mines, par
-des poses de tête et des minauderies qui faisaient illusion.
-
---Au moment où j'allais croire à ces adorables faussetés, lui tenant
-toujours sa main moite dans la mienne, je lui dis:--Quand épouses-tu
-le duc?.... Ce coup de pointe était si direct, mon regard si bien
-affronté avec le sien, et sa main si doucement posée dans la mienne,
-que son tressaillement, si léger qu'il fût, ne put être entièrement
-dissimulé; son regard fléchit sous le mien, une faible rougeur nuança
-ses joues.--Le duc! Que voulez-vous dire? répondit-elle en feignant un
-profond étonnement.--Je sais tout, repris-je; et, dans mon opinion,
-vous ne devez plus tarder: il est riche, il est duc; mais il est plus
-que dévot, il est religieux! Aussi suis-je certain que vous m'avez
-été fidèle, grâce à ses scrupules. Vous ne sauriez croire combien
-il est urgent pour vous de le compromettre vis-à-vis de lui-même
-et de Dieu; sans cela, vous n'en finiriez jamais. Est-ce un rêve?
-dit-elle en faisant sur ses cheveux au-dessus du front, quinze ans
-avant la Malibran, le si célèbre geste de la Malibran.--Allons, ne
-fais pas l'enfant, mon ange, lui dis-je en voulant lui prendre les
-mains. Mais elle se croisa les mains sur la taille avec un petit air
-prude et courroucé.--Épousez-le, je vous le permets, repris-je en
-répondant à son geste par le _vous_ de salon. Il y a mieux, je vous
-y engage.--Mais, dit-elle en tombant à mes genoux, il y a quelque
-horrible méprise: je n'aime que toi dans le monde; tu peux m'en
-demander les preuves que tu voudras.--Relevez-vous, ma chère, et
-faites-moi l'honneur d'être franche.--Comme avec Dieu.--Doutez-vous
-de mon amour?--Non.--De ma fidélité?--Non.--Eh! bien, j'ai
-commis le plus grand des crimes, repris-je, j'ai douté de votre amour
-et de votre fidélité. Entre deux ivresses, je me suis mis à regarder
-tranquillement autour de moi.--Tranquillement! s'écria-t-elle en
-soupirant. En voilà bien assez. Henri, vous ne m'aimez plus. Elle
-avait déjà trouvé, comme vous le voyez, une porte pour s'évader. Dans
-ces sortes de scènes un adverbe est bien dangereux. Mais heureusement
-la curiosité lui fit ajouter:--Et qu'avez-vous vu? Ai-je jamais
-parlé au duc autrement que dans le monde? avez-vous surpris dans mes
-yeux...?--Non, dis-je; mais dans les siens. Et vous m'avez fait aller
-huit fois à Saint-Thomas-d'Aquin vous voir entendant la même messe que
-lui.--Ah! s'écria-t-elle enfin, je vous ai donc rendu jaloux.--Oh! je
-voudrais bien l'être, lui dis-je en admirant la souplesse de cette
-vive intelligence et ces tours d'acrobates qui ne réussissent que
-devant des aveugles. Mais, à force d'aller à l'église, je suis devenu
-très incrédule. Le jour de mon premier rhume et de votre première
-tromperie, quand vous m'avez cru au lit, vous avez reçu le duc, et
-vous m'avez dit n'avoir vu personne.--Savez-vous que votre conduite
-est infâme?--En quoi? Je trouve que votre mariage avec le duc est une
-excellente affaire: il vous donne un beau nom, la seule position qui
-vous convienne, une situation brillante, honorable. Vous serez l'une
-des reines de Paris. J'aurais des torts envers vous si je mettais un
-obstacle à cet arrangement, à cette vie honorable, à cette superbe
-alliance. Ah! quelque jour, Charlotte, vous me rendrez justice en
-découvrant combien mon caractère est différent de celui des autres
-jeunes gens... Vous alliez être forcée de me tromper... Oui, vous
-eussiez été très embarrassée de rompre avec moi, car il vous épie. Il
-est temps de nous séparer, le duc est d'une vertu sévère. Il faut que
-vous deveniez prude, je vous le conseille. Le duc est vain, il sera
-fier de sa femme.--Ah! me dit-elle en fondant en larmes, Henri, si tu
-avais parlé! oui, si tu l'avais voulu (j'avais tort, comprenez-vous?),
-nous fussions allés vivre toute notre vie dans un coin, mariés,
-heureux, à la face du monde.--Enfin, il est trop tard, repris-je en
-lui baisant les mains et prenant un petit air de victime.--Mon Dieu!
-mais je puis tout défaire, reprit-elle.--Non, vous êtes trop avancée
-avec le duc. Je dois même faire un voyage pour nous mieux séparer. Nous
-aurions à craindre l'un et l'autre notre propre amour...--Croyez-vous,
-Henri, que le duc ait des soupçons? J'étais encore Henri, mais
-j'avais toujours perdu le _tu_.--Je ne le pense pas, répondis-je, en
-prenant les manières et le ton d'un _ami_; mais soyez tout à fait
-dévote, réconciliez-vous avec Dieu, car le duc attend des preuves, il
-hésite, et il faut le décider. Elle se leva, fit deux fois le tour de
-son boudoir dans une agitation véritable ou feinte; puis elle trouva
-sans doute une pose et un regard en harmonie avec cette situation
-nouvelle, car elle s'arrêta devant moi, me tendit la main et me dit
-d'un son de voix ému:--Eh! bien, Henri, vous êtes un loyal, un noble
-et charmant homme: je ne vous oublierai jamais. Ce fut d'une admirable
-stratégie. Elle fut ravissante dans cette transition, nécessaire à la
-situation dans laquelle elle voulait se mettre vis-à-vis de moi. Je
-pris l'attitude, les manières et le regard d'un homme si profondément
-affligé que je vis sa dignité trop récente mollir; elle me regarda,
-me prit par la main, m'attira, me jeta presque, mais doucement, sur
-le divan, et me dit après un moment de silence:--Je suis profondément
-triste, mon enfant. Vous m'aimez?--Oh! oui.--Eh! bien, qu'allez-vous
-devenir?
-
-Ici, toutes les femmes échangèrent un regard.
-
---Si j'ai souffert encore en me rappelant sa trahison, je ris encore de
-l'air d'intime conviction et de douce satisfaction intérieure qu'elle
-avait, sinon de ma mort, du moins d'une mélancolie éternelle, reprit
-de Marsay. Oh! ne riez pas encore, dit-il aux convives, il y a mieux.
-Je la regardai très amoureusement après une pause, et lui dis:--Oui,
-voilà ce que je me suis demandé.--Eh! bien, que ferez-vous?--Je me
-le suis demandé le lendemain de mon rhume.--Et....? dit-elle avec
-une visible inquiétude.--Et je me suis mis en mesure auprès de cette
-petite dame à qui j'étais censé faire la cour. Charlotte se dressa de
-dessus le divan comme une biche surprise, trembla comme une feuille,
-me jeta l'un de ces regards dans lesquels les femmes oublient toute
-leur dignité, toute leur pudeur, leur finesse, leur grâce même,
-l'étincelant regard de la vipère poursuivie, forcée dans son coin, et
-me dit:--Et moi qui l'aimais! moi qui combattais! moi qui.... Elle
-fit sur la troisième idée, que je vous laisse à deviner, le plus beau
-point d'orgue que j'aie entendu.--Mon Dieu! s'écria-t-elle, sommes-nous
-malheureuses? nous ne pouvons jamais être aimées. Il n'y a jamais
-rien de sérieux pour vous dans les sentiments les plus purs. Mais,
-allez, quand vous friponnez, vous êtes encore nos dupes.--Je le
-vois bien, dis-je d'un air contrit. Vous avez beaucoup trop d'esprit
-dans votre colère pour que votre coeur en souffre. Cette modeste
-épigramme redoubla sa fureur, elle trouva des larmes de dépit.--Vous
-me déshonorez le monde et la vie, dit-elle, vous m'enlevez toutes
-mes illusions, vous me dépravez le coeur. Elle me dit tout ce que
-j'avais le droit de lui dire avec une simplicité d'effronterie, avec
-une témérité naïve qui certes eussent cloué sur la place un autre
-homme que moi.--Qu'allons-nous être, pauvres femmes, dans la société
-que nous fait la Charte de Louis XVIII!... (Jugez jusqu'où l'avait
-entraînée sa phraséologie).--Oui, nous sommes nées pour souffrir. En
-fait de passion, nous sommes toujours au-dessus et vous au-dessous de
-la loyauté. Vous n'avez rien d'honnête au coeur. Pour vous l'amour
-est un jeu où vous trichez toujours.--Chère, lui dis-je, prendre
-quelque chose au sérieux dans la société actuelle, ce serait filer le
-parfait amour avec une actrice.--Quelle infâme trahison! elle a été
-raisonnée...--Non, raisonnable.--Adieu, monsieur de Marsay, dit-elle,
-vous m'avez horriblement trompée...--Madame la duchesse, répondis-je en
-prenant une attitude soumise, se souviendra-t-elle donc des injures de
-Charlotte?--Certes, dit-elle d'un ton amer.--Ainsi, vous me détestez?
-Elle inclina la tête, et je me dis en moi-même: il y a de la ressource!
-Je partis sur un sentiment qui lui laissait croire qu'elle avait
-quelque chose à venger. Eh! bien, mes amis, j'ai beaucoup étudié la vie
-des hommes qui ont eu des succès auprès des femmes, mais je ne crois
-pas que ni le maréchal de Richelieu, ni Lauzun, ni Louis de Valois
-aient jamais fait, pour la première fois, une si savante retraite.
-Quant à mon esprit et à mon coeur, ils se sont formés là pour
-toujours, et l'empire qu'alors j'ai su conquérir sur les mouvements
-irréfléchis qui nous font faire tant de sottises, m'a donné ce beau
-sang-froid que vous connaissez.
-
---Combien je plains la seconde! dit la baronne de Nucingen.
-
-Un sourire imperceptible, qui vint effleurer les lèvres pâles de de
-Marsay, fit rougir Delphine de Nucingen.
-
---_Gomme on ouplie!_ s'écria le baron de Nucingen.
-
-La naïveté du célèbre banquier eut un tel succès que sa femme, qui fut
-cette _seconde_ de de Marsay, ne put s'empêcher de rire comme tout le
-monde.
-
---Vous êtes tous disposés à condamner cette femme, dit lady Dudley, eh!
-bien, je comprends comment elle ne considérait pas son mariage
-comme une inconstance! Les hommes ne veulent jamais distinguer entre la
-constance et la fidélité. Je connais la femme de qui monsieur de Marsay
-nous a conté l'histoire, et c'est une de vos dernières grandes dames!...
-
---Hélas! milady, vous avez raison, reprit de Marsay. Depuis cinquante
-ans bientôt nous assistons à la ruine continue de toutes les
-distinctions sociales, nous aurions dû sauver les femmes de ce grand
-naufrage, mais le Code civil a passé sur leurs têtes le niveau de ses
-articles. Quelque terribles que soient ces paroles, disons-les: les
-duchesses s'en vont, et les marquises aussi! Quant aux baronnes, j'en
-demande pardon à madame de Nucingen, qui se fera comtesse quand son
-mari deviendra pair de France, les baronnes n'ont jamais pu se faire
-prendre au sérieux.
-
---L'aristocratie commence à la vicomtesse, dit Blondet en souriant.
-
---Les comtesses resteront, reprit de Marsay. Une femme élégante sera
-plus ou moins comtesse, comtesse de l'empire ou d'hier, comtesse de
-vieille roche, ou, comme on dit en italien, comtesse de politesse. Mais
-quant à la grande dame, elle est morte avec l'entourage grandiose du
-dernier siècle, avec la poudre, les mouches, les mules à talons, les
-corsets busqués ornés d'un delta de noeuds en rubans. Les duchesses
-aujourd'hui passent par les portes sans qu'il soit besoin de les
-faire élargir pour leurs paniers. Enfin, l'Empire a vu les dernières
-robes à queue! Je suis encore à comprendre comment le souverain qui
-voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours des robes
-ducales n'a pas établi pour certaines familles le droit d'aînesse par
-d'indestructibles lois. Napoléon n'a pas deviné les effets de ce Code
-qui le rendait si fier. Cet homme, en créant ses duchesses, engendrait
-nos _femmes comme il faut_ d'aujourd'hui, le produit médiat de sa
-législation.
-
---La pensée, prise comme un marteau et par l'enfant qui sort du collége
-et par le journaliste obscur, a démoli les magnificences de l'état
-social, dit le marquis de Vandenesse. Aujourd'hui, tout drôle qui
-peut convenablement soutenir sa tête sur un col, couvrir sa puissante
-poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse,
-montrer un front où reluise un génie apocryphe sous des cheveux
-bouclés, se dandiner sur deux escarpins vernis ornés de chaussettes
-en soie qui coûtent six francs, tient son lorgnon dans une de ses
-arcades sourcilières en plissant le haut de sa joue, et, fût-il
-clerc d'avoué, fils d'entrepreneur ou bâtard de banquier, il toise
-impertinemment la plus jolie duchesse, l'évalue quand elle descend
-l'escalier d'un théâtre, et dit à son ami habillé par Buisson, chez
-qui nous nous habillons tous, et monté sur vernis comme le premier duc
-venu:--Voilà, mon cher, une femme comme il faut.
-
---Vous n'avez pas su, dit lord Dudley, devenir un parti, vous n'aurez
-pas de politique d'ici longtemps. En France, vous parlez beaucoup
-d'organiser le Travail et vous n'avez pas encore organisé la Propriété.
-Voici donc ce qui vous arrive: Un duc quelconque (il s'en rencontrait
-encore sous Louis XVIII ou sous Charles X qui possédaient deux cent
-mille livres de rente, un magnifique hôtel, un domestique somptueux)
-ce duc pouvait se conduire en grand seigneur. Le dernier de ces grands
-seigneurs français est le prince de Talleyrand. Ce duc laisse quatre
-enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans la
-manière dont il les a mariés tous, chacun de ses hoirs n'a plus que
-soixante ou quatre-vingt mille livres de rente aujourd'hui; chacun
-d'eux est père ou mère de plusieurs enfants, conséquemment obligé de
-vivre dans un appartement, au rez-de-chaussée ou au premier étage d'une
-maison, avec la plus grande économie; qui sait même s'ils ne quêtent
-pas une fortune? Dès lors la femme du fils aîné, qui n'est duchesse
-que de nom, n'a ni sa voiture, ni ses gens, ni sa loge, ni son temps à
-elle; elle n'a ni son appartement dans son hôtel, ni sa fortune, ni ses
-babioles; elle est enterrée dans le mariage comme une femme de la rue
-Saint-Denis l'est dans son commerce; elle achète les bas de ses chers
-petits enfants, les nourrit et surveille ses filles qu'elle ne met plus
-au couvent. Vos femmes les plus nobles sont ainsi devenues d'estimables
-couveuses.
-
---Hélas! oui, dit Blondet. Notre époque n'a plus ces belles fleurs
-féminines qui ont orné les grands siècles de la Monarchie française.
-L'éventail de la grande dame est brisé. La femme n'a plus à rougir, à
-médire, à chuchoter, à se cacher, à se montrer. L'éventail ne sert plus
-qu'à s'éventer. Quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est
-trop utile pour appartenir au luxe.
-
---Tout en France a été complice de la femme comme il faut, dit madame
-d'Espard. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond de ses
-terres où elle est allée se cacher pour mourir, émigrant à l'intérieur
-devant les idées, comme jadis à l'étranger devant les masses
-populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons européens,
-commander l'opinion, la retourner comme un gant, dominer le monde en
-dominant les hommes d'art ou de pensée qui devaient le dominer, ont
-commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir à lutter
-avec une bourgeoisie enivrée de pouvoir et débouchant sur la scène du
-monde pour s'y faire peut-être hacher en morceaux par les barbares qui
-la talonnent. Aussi, là où les bourgeois veulent voir des princesses,
-n'aperçoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui
-les princes ne trouvent plus de grandes dames à compromettre, ils
-ne peuvent même plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de
-Bourbon est le dernier prince qui ait usé de ce privilége.
-
---Et Dieu sait seul ce qu'il lui en coûte! dit lord Dudley.
-
---Aujourd'hui, les princes ont des femmes comme il faut, obligées de
-payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur royale ne
-grandirait pas d'une ligne, qui filent sans éclat entre les eaux de la
-bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout à fait nobles, ni tout à
-fait bourgeoises, dit amèrement la comtesse de Montcornet.
-
---La Presse a hérité de la Femme, s'écria le marquis de Vandenesse.
-La femme n'a plus le mérite du feuilleton parlé, des délicieuses
-médisances ornées de beau langage. Nous lisons des feuilletons écrits
-dans un patois qui change tous les trois ans, de petits journaux
-plaisants comme des croque-morts, et légers comme le plomb de
-leurs caractères. Les conversations françaises se font en iroquois
-révolutionnaire d'un bout à l'autre de la France par de longues
-colonnes imprimées dans des hôtels où grince une presse à la place des
-cercles élégants qui y brillaient jadis.
-
---Le glas de la haute société sonne, entendez-vous! dit un prince
-russe, et le premier coup est votre mot moderne de _femme comme il
-faut_!
-
---Vous avez raison, mon prince, dit de Marsay. Cette femme, sortie
-des rangs de la noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, venue de tout
-terrain, même de la province, est l'expression du temps actuel, une
-dernière image du bon goût, de l'esprit, de la grâce, de la distinction
-réunis, mais amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en
-France, mais il y aura pendant longtemps des femmes comme il faut,
-envoyées par l'opinion publique dans une haute chambre féminine, et qui
-seront pour le beau sexe ce qu'est le _gentleman_ en Angleterre.
-
---Et ils appellent cela être en progrès! dit mademoiselle des
-Touches; je voudrais savoir où est le progrès.
-
---Ah! le voici, dit madame de Nucingen. Autrefois une femme pouvait
-avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un front de
-courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied gros, la
-main épaisse, elle était néanmoins une grande dame; mais aujourd'hui,
-fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient
-jamais être ainsi, elle ne serait pas une femme comme il faut.
-
---Mais, qu'entendez-vous par une femme comme il faut? demanda naïvement
-le comte Adam Laginski.
-
---C'est une création moderne, un déplorable triomphe du système électif
-appliqué au beau sexe, dit le ministre. Chaque révolution a son mot, un
-mot où elle se résume et qui la peint.
-
---Vous avez raison, dit le prince russe qui était venu se faire une
-réputation littéraire à Paris. Expliquer certains mots ajoutés de
-siècle en siècle à votre belle langue, ce serait faire une magnifique
-histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'empire, et qui
-contient Napoléon tout entier.
-
---Tout cela ne me dit pas ce qu'est une femme comme il faut?
-
---Eh! bien, je vais vous l'expliquer, répondit Émile Blondet au jeune
-comte polonais. Par une jolie matinée vous flânez dans Paris. Il est
-plus de deux heures, mais cinq heures ne sont pas sonnées. Vous voyez
-venir à vous une femme; le premier coup d'oeil jeté sur elle est
-comme la préface d'un beau livre, il vous fait pressentir un monde de
-choses élégantes et fines. Comme le botaniste à travers monts et vaux
-de son herborisation, parmi les vulgarités parisiennes vous rencontrez
-enfin une fleur rare. Ou cette femme est accompagnée de deux hommes
-très-distingués, dont un au moins est décoré, ou quelque domestique en
-petite tenue la suit à dix pas de distance. Elle ne porte ni couleurs
-éclatantes, ni bas à jours, ni boucle de ceinture trop travaillée, ni
-pantalons à manchettes brodées bouillonnant autour de sa cheville.
-Vous remarquez à ses pieds soit des souliers de prunelle à cothurnes
-croisés sur un bas de coton d'une finesse excessive ou sur un bas de
-soie uni de couleur grise, soit des brodequins de la plus exquise
-simplicité. Une étoffe assez jolie et d'un prix médiocre vous fait
-distinguer sa robe, dont la façon surprend plus d'une bourgeoise:
-c'est presque toujours une redingote attachée par des noeuds, et
-mignonnement bordée d'une ganse ou d'un filet imperceptible.
-L'inconnue a une manière à elle de s'envelopper dans un châle ou
-dans une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou,
-en dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en
-tortue, mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes,
-tout en les voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans être
-protégée par aucun brevet d'invention. Elle se donne par la marche un
-certain mouvement concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous
-l'étoffe sa forme suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous
-la gaze verte de son herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un
-diable cette ondulation gracieuse qui joue sous la longue chape de soie
-noire, en agite la dentelle au bord, répand un baume aérien, et que je
-nommerais volontiers la brise de la Parisienne! Vous reconnaîtrez sur
-les bras, à la taille, autour du cou, une science de plis qui drape la
-plus rétive étoffe, de manière à vous rappeler la Mnémosyne antique.
-Ah! comme elle entend, passez-moi cette expression, _la coupe de la
-démarche_! Examinez bien cette façon d'avancer le pied en moulant la
-robe avec une si décente précision qu'elle excite chez le passant une
-admiration mêlée de désir, mais comprimée par un profond respect. Quand
-une Anglaise essaie de ce pas, elle a l'air d'un grenadier qui se
-porte en avant pour attaquer une redoute. A la femme de Paris le génie
-de la démarche! Aussi la municipalité lui devait-elle l'asphalte des
-trottoirs. Cette inconnue ne heurte personne. Pour passer, elle attend
-avec une orgueilleuse modestie qu'on lui fasse place. La distinction
-particulière aux femmes bien élevées se trahit surtout par la manière
-dont elle tient le châle ou la mante croisés sur sa poitrine. Elle
-vous a, tout en marchant, un petit air digne et serein, comme les
-madones de Raphaël dans leur cadre. Sa pose, à la fois tranquille et
-dédaigneuse, oblige le plus insolent dandy à se déranger pour elle. Le
-chapeau, d'une simplicité remarquable, a des rubans frais. Peut-être
-y aura-t-il des fleurs, mais les plus habiles de ces femmes n'ont que
-des noeuds. La plume veut la voiture, les fleurs attirent trop le
-regard. Là-dessous vous voyez la figure fraîche et reposée d'une femme
-sûre d'elle-même sans fatuité, qui ne regarde rien et voit tout, dont
-la vanité, blasée par une continuelle satisfaction, répand sur sa
-physionomie une indifférence qui pique la curiosité. Elle sait qu'on
-l'étudie, elle sait que presque tous, même les femmes, se retournent
-pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de la
-vierge, blanche et pure. Cette belle espèce affectionne les latitudes
-les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris; vous
-la trouverez entre la 10e et la 110e arcade de la rue de Rivoli;
-sous la Ligne des boulevards, depuis l'Équateur des Panoramas, où
-fleurissent les productions des Indes, où s'épanouissent les plus
-chaudes créations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine; dans
-les contrées les moins crottées de bourgeoisie, entre le 30e et le
-150e numéro de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Durant l'hiver, elle
-se plaît sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir
-en bitume qui la longe. Selon le temps, elle vole dans l'allée des
-Champs-Élysées, bordée à l'est par la place Louis XV, à l'ouest par
-l'avenue de Marigny, au midi par la chaussée, au nord par les jardins
-du Faubourg-Saint-Honoré. Jamais vous ne rencontrerez cette jolie
-variété de femme dans les régions hyperboréales de la rue Saint-Denis,
-jamais dans les Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales;
-jamais nulle part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris éclosent
-par un temps oriental, parfument les promenades, et, passé cinq heures,
-se replient comme les belles de jour. Les femmes que vous verrez
-plus tard ayant un peu de leur air, essayant de les singer, sont
-des femmes _comme il en faut_; tandis que la belle inconnue, votre
-Béatrix de la journée, est la _femme comme il faut_. Il n'est pas
-facile pour les étrangers, cher comte, de reconnaître les différences
-auxquelles les observateurs émérites les distinguent, tant la femme
-est comédienne, mais elles crèvent les yeux aux Parisiens: ce sont
-des agrafes mal cachées, des cordons qui montrent leur lacis d'un
-blanc roux au dos de la robe par une fente entrebâillée, des souliers
-éraillés, des rubans de chapeau repassés, une robe trop bouffante,
-une tournure trop gommée. Vous remarquerez une sorte d'effort dans
-l'abaissement prémédité de la paupière. Il y a de la convention dans
-la pose. Quant à la bourgeoise, il est impossible de la confondre avec
-la femme comme il faut; elle la fait admirablement ressortir, elle
-explique le charme que vous a jeté votre inconnue. La bourgeoise est
-affairée, sort par tous les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait
-pas si elle entrera, si elle n'entrera pas dans un magasin. Là où la
-femme comme il faut sait bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la
-bourgeoise est indécise, retrousse sa robe pour passer un ruisseau,
-traîne avec elle un enfant qui l'oblige à guetter les voitures; elle
-est mère en public, et cause avec sa fille; elle a de l'argent
-dans son cabas et des bas à jour aux pieds; en hiver, elle a un boa
-par-dessus une pèlerine en fourrure, un châle et une écharpe en été:
-la bourgeoise entend admirablement les pléonasmes de toilette. Votre
-belle promeneuse, vous la retrouverez aux Italiens, à l'Opéra, dans
-un bal. Elle se montre alors sous un aspect si différent, que vous
-diriez deux créations sans analogie. La femme est sortie de ses
-vêtements mystérieux comme un papillon de sa larve soyeuse. Elle sert,
-comme une friandise, à vos yeux ravis les formes que le matin son
-corsage modelait à peine. Au théâtre elle ne dépasse pas les secondes
-loges, excepté aux Italiens. Vous pourrez alors étudier à votre aise
-la savante lenteur de ses mouvements. L'adorable trompeuse use des
-petits artifices politiques de la femme avec un naturel qui exclut
-toute idée d'art et de préméditation. A-t-elle une main royalement
-belle, le plus fin croira qu'il était absolument nécessaire de rouler,
-de remonter ou d'écarter celle de ses _ringleets_ ou de ses boucles
-qu'elle caresse. Si elle a quelque splendeur dans le profil, il vous
-paraîtra qu'elle donne de l'ironie ou de la grâce à ce qu'elle dit au
-voisin, en se posant de manière à produire ce magique effet de profil
-perdu tant affectionné par les grands peintres, qui attire la lumière
-sur la joue, dessine le nez par une ligne nette, illumine le rose des
-narines, coupe le front à vive arête, laisse au regard sa paillette
-de feu, mais dirigée dans l'espace, et pique d'un trait de lumière la
-blanche rondeur du menton. Si elle a un joli pied, elle se jettera
-sur un divan avec la coquetterie d'une chatte au soleil, les pieds en
-avant, sans que vous trouviez à son attitude autre chose que le plus
-délicieux modèle donné par la lassitude à la statuaire. Il n'y a que
-la femme comme il faut pour être à l'aise dans sa toilette; rien ne la
-gêne. Vous ne la surprendrez jamais, comme une bourgeoise, à remonter
-une épaulette récalcitrante, à faire descendre un busc insubordonné,
-à regarder si la gorgerette accomplit son office de gardien infidèle
-autour de deux trésors étincelant de blancheur, à se regarder dans les
-glaces pour savoir si la coiffure se maintient dans ses quartiers. Sa
-toilette est toujours en harmonie avec son caractère; elle a eu le
-temps de s'étudier, de décider ce qui lui va bien, car elle connaît
-depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Vous ne la verrez pas à la
-sortie, elle disparaît avant la fin du spectacle. Si par hasard elle
-se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle
-éprouve alors des sentiments violents. Elle est là par ordre, elle a
-quelque regard furtif à donner, quelque promesse à recevoir.
-Peut-être descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanité d'un
-esclave auquel elle obéit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un
-bal ou dans une soirée, vous recueillerez le miel affecté ou naturel de
-sa voix rusée; vous serez ravi de sa parole vide, mais à laquelle elle
-saura communiquer la valeur de la pensée par un manége inimitable.
-
---Pour être femme comme il faut, n'est-il pas nécessaire d'avoir de
-l'esprit? demanda le comte polonais.
-
---Il est impossible de l'être sans avoir beaucoup de goût, répondit
-madame d'Espard.
-
---Et en France avoir du goût, c'est avoir plus que de l'esprit, dit le
-Russe.
-
---L'esprit de cette femme est le triomphe d'un art tout plastique,
-reprit Blondet. Vous ne saurez pas ce qu'elle a dit, mais vous serez
-charmé. Elle aura hoché la tête, ou gentiment haussé ses blanches
-épaules, elle aura doré une phrase insignifiante par le sourire d'une
-petite moue charmante, ou aura mis l'épigramme de Voltaire dans un
-_hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_ Un air de tête sera la plus
-active interrogation; elle donnera de la signification au mouvement
-par lequel elle fait danser une cassolette attachée à son doigt par un
-anneau. Ce sont des grandeurs artificielles obtenues par des petitesses
-superlatives: elle a fait retomber noblement sa main en la suspendant
-au bras du fauteuil comme des gouttes de rosée à la marge d'une fleur,
-et tout a été dit, elle a rendu un jugement sans appel à émouvoir le
-plus insensible. Elle a su vous écouter, elle vous a procuré l'occasion
-d'être spirituel, et j'en appelle à votre modestie, ces moments-là sont
-rares.
-
-L'air candide du jeune polonais à qui Blondet s'adressait fit éclater
-de rire tous les convives.
-
---Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise sans qu'elle
-fasse apparaître son mari sous une forme quelconque, reprit Blondet qui
-ne perdit rien de sa gravité: mais si vous savez que votre femme comme
-il faut est mariée, elle a eu la délicatesse de si bien dissimuler
-son mari, qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb pour le
-découvrir. Souvent vous n'y réussissez pas tout seul. Si vous n'avez
-pu questionner personne, à la fin de la soirée vous la surprenez à
-regarder fixement un homme entre deux âges et décoré, qui baisse la
-tête et sort. Elle a demandé sa voiture et part. Vous n'êtes pas la
-rose, mais vous avez été près d'elle, et vous vous couchez sous
-les lambris dorés d'un délicieux rêve qui se continuera peut-être
-lorsque le Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes
-d'ivoire du temple des fantaisies. Chez elle, aucune femme comme il
-faut n'est visible avant quatre heures quand elle reçoit. Elle est
-assez savante pour vous faire toujours attendre. Vous trouverez tout
-de bon goût dans sa maison, son luxe est de tous les moments et se
-rafraîchit à propos; vous ne verrez rien sous des cages de verre, ni
-les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un garde-manger. Vous
-aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs égaieront vos regards;
-les fleurs, seul présent qu'elle accepte, et de quelques personnes
-seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent du plaisir et
-veulent être renouvelés; pour elle, ils sont, comme en Orient, un
-symbole, une promesse. Les coûteuses bagatelles à la mode sont étalées,
-mais sans viser au musée ni à la boutique de curiosités. Vous la
-surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'où elle vous saluera
-sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal. Ailleurs elle
-était notre créancière, chez elle son esprit vous doit du plaisir.
-Ces nuances, les femmes comme il faut les possèdent à merveille. Elle
-aime en vous un homme qui va grossir sa société, l'objet des soins et
-des inquiétudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme il faut.
-Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une ravissante
-coquetterie. Vous sentez là surtout combien les femmes sont isolées
-aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde à qui elles
-servent de constellation. La causerie est impossible sans généralités.
-
---Oui, dit de Marsay, tu saisis bien le défaut de notre époque.
-L'épigramme, ce livre en un mot, ne tombe plus, comme pendant le
-dix-huitième siècle, ni sur les personnes, ni sur les choses, mais sur
-des événements mesquins, et meurt avec la journée.
-
---Aussi l'esprit de la femme comme il faut, quand elle en a, reprit
-Blondet, consiste-t-il à mettre tout en doute, comme celui de la
-bourgeoise lui sert à tout affirmer. Là est la grande différence entre
-ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme
-comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura
-toujours; elle hésite et résiste là où l'autre refuse net pour tomber
-à plat. Cette hésitation en toute chose est une des dernières grâces
-que lui laisse notre horrible époque. Elle va rarement à l'église,
-mais elle parlera religion et voudra vous convertir si vous avez
-le bon goût de faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue
-aux phrases stéréotypées, aux airs de tête et aux gestes convenus
-entre toutes ces femmes:--Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit
-pour attaquer la religion! La société croule et vous lui ôtez son
-soutien. Mais la religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la
-propriété, c'est l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas égoïstes.
-L'individualisme est la maladie de l'époque, et la religion en est le
-seul remède, elle unit les familles que vos lois désunissent, etc. Elle
-entame alors un discours néo-chrétien saupoudré d'idées politiques,
-qui n'est ni catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable,
-où vous reconnaissez une pièce de chaque étoffe qu'ont tissue les
-doctrines modernes aux prises.
-
-Les femmes ne purent s'empêcher de rire des minauderies par lesquelles
-Émile illustrait ses railleries.
-
---Ce discours, cher comte Adam, dit Blondet en regardant le Polonais,
-vous démontrera que la femme comme il faut ne représente pas moins
-le gâchis intellectuel que le gâchis politique, de même qu'elle
-est entourée des brillants et peu solides produits d'une industrie
-qui pense sans cesse à détruire ses oeuvres pour les remplacer.
-Vous sortirez de chez elle en vous disant: Elle a décidément de la
-supériorité dans les idées! Vous le croirez d'autant plus qu'elle
-aura sondé votre coeur et votre esprit d'une main délicate, elle
-vous aura demandé vos secrets; car la femme comme il faut paraît tout
-ignorer pour tout apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais,
-même quand elle les sait. Seulement vous serez inquiet, vous ignorerez
-l'état de son coeur. Autrefois les grandes dames aimaient avec
-affiches, journal à la main et annonces; aujourd'hui la femme comme il
-faut a sa petite passion réglée comme un papier de musique, avec ses
-croches, ses noires, ses blanches, ses soupirs, ses points d'orgue,
-ses dièzes à la clef. Faible femme, elle ne veut compromettre ni son
-amour, ni son mari, ni l'avenir de ses enfants. Aujourd'hui le nom,
-la position, la fortune ne sont plus des pavillons assez respectés
-pour couvrir toutes les marchandises à bord. L'aristocratie entière
-ne s'avance plus pour servir de paravent à une femme en faute. La
-femme comme il faut n'a donc point, comme la grande dame d'autrefois,
-une allure de haute lutte, elle ne peut rien briser sous son pied,
-c'est elle qui serait brisée. Aussi est-elle la femme des jésuitiques
-_mezzo termine_, des plus louches tempéraments des convenances
-gardées, des passions anonymes menées entre deux rives à brisants.
-Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a toujours en
-perspective le procès en criminelle conversation. Cette femme si
-libre au bal, si jolie à la promenade, est esclave au logis; elle n'a
-d'indépendance qu'à huis clos, ou dans les idées. Elle veut rester
-femme comme il faut. Voilà son thème. Or, aujourd'hui, la femme quittée
-par son mari, réduite à une maigre pension, sans voiture, ni luxe, ni
-loge, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus ni femme,
-ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute et devient une chose. Les
-carmélites ne veulent pas une femme mariée, il y aurait bigamie; son
-amant en voudra-t-il toujours? là est la question. La femme comme il
-faut peut donner lieu peut-être à la calomnie, jamais à la médisance.
-
---Tout cela est horriblement vrai, dit la princesse de Cadignan.
-
---Aussi, reprit Blondet, la femme comme il faut vit-elle entre
-l'hypocrisie anglaise et la gracieuse franchise du dix-huitième
-siècle; système bâtard qui révèle un temps où rien de ce qui succède
-ne ressemble à ce qui s'en va, où les transitions ne mènent à rien,
-où il n'y a que des nuances, où les grandes figures s'effacent, où
-les distinctions sont purement personnelles. Dans ma conviction, il
-est impossible qu'une femme, fût-elle née aux environs du trône,
-acquière avant vingt-cinq ans la science encyclopédique des riens, la
-connaissance des manéges, les grandes petites choses, les musiques
-de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angéliques et
-les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le sérieux et les
-railleries, l'esprit et la bêtise, la diplomatie et l'ignorance, qui
-constituent la femme comme il faut.
-
---D'après le programme que vous venez de nous tracer, dit mademoiselle
-Des Touches à Émile Blondet, où classeriez-vous la femme auteur? Est-ce
-une femme comme il faut?
-
---Quand elle n'a pas de génie, c'est une femme comme il n'en faut pas,
-répondit Émile Blondet en accompagnant sa réponse d'un regard fin qui
-pouvait passer pour un éloge adressé franchement à Camille Maupin.
-Cette opinion n'est pas de moi, mais de Napoléon, ajouta-t-il.
-
---Oh! n'en voulez pas à Napoléon, dit Daniel d'Arthez en laissant
-échapper un geste naïf, ce fut une de ses petitesses d'être jaloux
-du génie littéraire, car il a eu des petitesses. Qui pourra jamais
-expliquer, peindre ou comprendre Napoléon? Un homme qu'on
-représente les bras croisés, et qui a tout fait! qui a été le plus
-beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le
-plus acide de tous les pouvoirs; singulier génie qui a promené partout
-la civilisation armée sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait
-tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de volonté,
-domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir
-de maladie dans son lit après avoir vécu au milieu des balles et des
-boulets; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole
-et l'action; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute;
-politique bizarre qui jouait les hommes à poignées par économie, et
-qui respecta trois têtes, celles de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et
-de Metternich, diplomates dont la mort eût sauvé l'Empire français,
-et qui lui paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme
-auquel, par un rare privilége, la nature avait laissé un coeur dans
-son corps de bronze; homme rieur et bon à minuit entre des femmes, et,
-le matin, maniant l'Europe comme une jeune fille qui s'amuserait à
-fouetter l'eau de son bain! Hypocrite et généreux, aimant le clinquant
-et simple, sans goût et protégeant les arts; malgré ces antithèses,
-grand en tout par instinct ou par organisation; César à vingt-cinq ans,
-Cromwell à trente; puis, comme un épicier du Père La Chaise, bon père
-et bon époux. Enfin, il a improvisé des monuments, des empires, des
-rois, des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que
-de justesse. N'a-t-il pas voulu faire de l'Europe la France? Et, après
-nous avoir fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la
-gravitation, il nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis
-la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit
-son nom au bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats.
-Homme qui, tout pensée et tout action, comprenait Desaix et Fouché!
-
---Tout arbitraire et tout justice à propos, le vrai roi! dit de Marsay.
-
---Ah! quel _blézir te tichérer en fus égoudant_, dit le baron de
-Nucingen.
-
---Mais croyez-vous que ce que nous vous servons soit commun? dit
-Blondet. S'il fallait payer les plaisirs de la conversation comme vous
-payez ceux de la danse ou de la musique, votre fortune n'y suffirait
-pas! Il n'y a pas deux représentations pour le même trait d'esprit.
-
---Sommes-nous donc si réellement diminuées que ces messieurs
-le pensent? dit la princesse de Cadignan en adressant aux femmes un
-sourire à la fois douteur et moqueur. Parce qu'aujourd'hui, sous un
-régime qui rapetisse toutes choses vous aimez les petits plats, les
-petits appartements, les petits tableaux, les petits articles, les
-petits journaux, les petits livres, est-ce à dire que les femmes seront
-aussi moins grandes? Pourquoi le coeur humain changerait-il parce
-que vous changez d'habit? A toutes les époques les passions seront
-les mêmes. Je sais d'admirables dévouements, de sublimes souffrances
-auxquelles manque la publicité, la gloire si vous voulez, qui jadis
-illustrait les fautes de quelques femmes. Mais pour n'avoir pas sauvé
-un roi de France, on n'en est pas moins Agnès Sorel. Croyez-vous que
-notre chère marquise d'Espard ne vaille pas madame Doublet ou madame
-du Deffant, chez qui l'on disait tant de mal? Taglioni ne vaut-elle
-pas Camargo? Malibran n'est-elle pas égale à la Saint-Huberti! Nos
-poètes ne sont-ils pas supérieurs à ceux du dix-huitième siècle? Si,
-dans ce moment, par la faute des épiciers qui gouvernent, nous n'avons
-pas de genre à nous, l'Empire n'a-t-il pas eu son cachet de même que
-le siècle de Louis XV, et sa splendeur ne fut-elle pas fabuleuse? Les
-sciences ont-elles perdu? Pour moi, je trouve la fuite de la duchesse
-de Langeais, dit la princesse en regardant le général de Montriveau,
-tout aussi grande que la retraite de mademoiselle de La Vallière.
-
---Moins le roi, répondit le général; mais je suis de votre avis,
-madame, les femmes de cette époque sont vraiment grandes. Quand la
-postérité sera venue pour nous, est-ce que madame Récamier n'aura pas
-des proportions plus belles que celles des femmes les plus célèbres
-des temps passés? Nous avons fait tant d'histoire que les historiens
-manqueront! Le siècle de Louis XIV n'a eu qu'une madame de Sévigné,
-nous en avons mille aujourd'hui dans Paris qui certes écrivent mieux
-qu'elle et qui ne publient pas leurs lettres. Que la femme française
-s'appelle _femme comme il faut_ ou _grande dame_, elle sera toujours
-la femme par excellence. Émile Blondet nous a fait une peinture des
-agréments d'une femme d'aujourd'hui; mais au besoin cette femme qui
-minaude, qui parade, qui gazouille les idées de messieurs tels et
-tels, serait héroïque! Et, disons-le, vos fautes, mesdames, sont
-d'autant plus poétiques qu'elles seront toujours et en tout temps
-environnées des plus grands périls. J'ai beaucoup vu le monde, je
-l'ai peut-être observé trop tard; mais, dans les circonstances
-où l'illégalité de vos sentiments pouvait être excusée, j'ai toujours
-remarqué les effets de je ne sais quel hasard, que vous pouvez appeler
-la Providence, accablant fatalement celles que nous nommons des femmes
-légères.
-
---J'espère, dit madame de Vandenesse, que nous pouvons être grandes
-autrement...
-
---Oh! laissez le marquis de Montriveau nous prêcher, s'écria madame
-d'Espard.
-
---D'autant plus qu'il a beaucoup prêché d'exemple, dit la baronne de
-Nucingen.
-
---Ma foi, reprit le général, entre tous les drames, car vous vous
-servez beaucoup de ce mot-là, dit-il en regardant Blondet, où s'est
-montré le doigt de Dieu, le plus effrayant de ceux que j'ai vus a été
-presque mon ouvrage...
-
---Eh! bien, dites-nous-le? s'écria lady Barimore. J'aime tant à frémir!
-
---C'est un goût de femme vertueuse, répliqua de Marsay en regardant la
-charmante fille de lord Dudley.
-
---Pendant la campagne de 1812, dit alors le général Montriveau, je fus
-la cause involontaire d'un malheur affreux qui pourra vous servir,
-docteur Bianchon, dit-il en me regardant, vous qui vous occupez
-beaucoup de l'esprit humain en vous occupant du corps, à résoudre
-quelques-uns de vos problèmes sur la Volonté. Je faisais ma seconde
-campagne, j'aimais le péril et je riais de tout, en jeune et simple
-lieutenant d'artillerie que j'étais! Lorsque nous arrivâmes à la
-Bérésina, l'armée n'avait plus, comme vous le savez, de discipline,
-et ne connaissait plus l'obéissance militaire. C'était un ramas
-d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au
-midi. Les soldats chassaient de leurs foyers un général en haillons
-et pieds nus quand il ne leur apportait ni bois ni vivres. Après le
-passage de cette célèbre rivière, le désordre ne fut pas moindre. Je
-sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, des marais de Zembin,
-et j'allais cherchant une maison où l'on voulût bien me recevoir.
-N'en trouvant pas, ou chassé de celles que je rencontrais, j'aperçus
-heureusement, vers le soir, une mauvaise petite ferme de Pologne,
-de laquelle rien ne pourrait vous donner une idée, à moins que vous
-n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres
-métairies de la Beauce. Ces habitations consistent en une seule
-chambre partagée dans un bout par une cloison en planches, et la plus
-petite pièce sert de magasin à fourrages. L'obscurité du crépuscule
-me permit de voir de loin une légère fumée qui s'échappait de cette
-maison. Espérant y trouver des camarades plus compatissants que ceux
-auxquels je m'étais adressé jusqu'alors, je marchai courageusement
-jusqu'à la ferme. En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs
-officiers, parmi lesquels était une femme, spectacle assez ordinaire,
-mangeaient des pommes de terre, de la chair de cheval grillée sur des
-charbons et des betteraves gelées. Je reconnus parmi les convives
-deux ou trois capitaines d'artillerie du premier régiment dans lequel
-j'avais servi. Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui
-m'aurait fort étonné de l'autre côté de la Bérésina; mais en ce moment
-le froid était moins intense, mes camarades se reposaient, ils avaient
-chaud, ils mangeaient, et la salle jonchée de bottes de paille leur
-offrait la perspective d'une nuit de délices. Nous n'en demandions
-pas tant alors. Les camarades pouvaient être philanthropes gratis,
-une des manières les plus ordinaires d'être philanthrope. Je me mis
-à manger en m'asseyant sur des bottes de fourrage. Au bout de la
-table, du côté de la porte par laquelle on communiquait avec la petite
-pièce pleine de paille et de foin, se trouvait mon ancien colonel,
-un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontrés
-dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a été permis de voir. Il était
-Italien. Or, toutes les fois que la nature humaine est belle dans les
-contrées méridionales, elle est alors sublime. Je ne sais si vous
-avez remarqué la singulière blancheur des Italiens quand ils sont
-blancs... C'est magnifique, aux lumières surtout. Lorsque je lus le
-fantastique portrait que Charles Nodier nous a tracé du colonel Oudet,
-j'ai retrouvé mes propres sensations dans chacune de ses phrases
-élégantes. Italien comme la plupart des officiers qui composaient son
-régiment, emprunté, du reste, par l'empereur à l'armée d'Eugène, mon
-colonel était un homme de haute taille; il avait bien huit à neuf
-pouces, admirablement proportionné, peut-être un peu gros, mais d'une
-vigueur prodigieuse, et leste, découplé comme un lévrier. Ses cheveux
-noirs, bouclés à profusion, faisaient valoir son teint blanc comme
-celui d'une femme; il avait de petites mains, un joli pied, une bouche
-gracieuse, un nez aquilin dont les lignes étaient minces et dont le
-bout se pinçait naturellement et blanchissait quand il était en colère,
-ce qui arrivait souvent. Son irascibilité passait si bien toute
-croyance, que je ne vous en dirai rien; vous allez en juger d'ailleurs.
-Personne ne restait calme près de lui. Moi seul peut-être je ne le
-craignais pas; il m'avait pris, il est vrai, dans une si singulière
-amitié que tout ce que je faisais, il le trouvait bon. Quand la colère
-le travaillait, son front se crispait, et ses muscles dessinaient au
-milieu de son front un delta, ou, pour mieux dire, le fer à cheval de
-Redgauntlet. Ce signe vous terrifiait encore plus peut-être que les
-éclairs magnétiques de ses yeux bleus. Tout son corps tressaillait
-alors, et sa force, déjà si grande à l'état normal, devenait presque
-sans bornes. Il grasseyait beaucoup. Sa voix, au moins aussi puissante
-que celle de l'Oudet de Charles Nodier, jetait une incroyable richesse
-de son dans la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce
-grasseyement. Si ce vice de prononciation était une grâce chez lui
-dans certains moments, lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il
-était ému, vous ne sauriez imaginer combien de puissance exprimait
-cette accentuation si vulgaire à Paris. Il faudrait l'avoir entendu.
-Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus peignaient une
-douceur angélique, et son front pur avait une expression pleine de
-charme. A une parade, à l'armée d'Italie, aucun homme ne pouvait
-lutter avec lui. Enfin d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay, fut vaincu
-par notre colonel lors de la dernière revue passée par Napoléon avant
-d'entrer en Russie. Tout était opposition chez cet homme privilégié.
-La passion vit par les contrastes. Aussi ne me demandez pas s'il
-exerçait sur les femmes ces irrésistibles influences auxquelles notre
-nature (le général regardait la princesse de Cadignan) se plie comme
-la matière vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une
-singulière fatalité, un observateur se rendrait peut-être compte de
-ce phénomène, le colonel avait peu de bonnes fortunes, ou négligeait
-d'en avoir. Pour vous donner une idée de sa violence, je vais vous dire
-en deux mots ce que je lui ai vu faire dans un paroxysme de colère.
-Nous montions avec nos canons un chemin très-étroit, bordé d'un côté
-par un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du
-chemin, nous nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie,
-à la tête duquel marchait le colonel. Ce colonel veut faire reculer
-le capitaine de notre régiment qui se trouvait en tête de la première
-batterie. Naturellement notre capitaine s'y refuse; mais le colonel
-fait signe à sa première batterie d'avancer, et malgré le soin que le
-conducteur mit à se jeter sur le bois, la roue du premier canon prit
-la jambe droite de notre capitaine, et la lui brisa net en le
-renversant de l'autre côté de son cheval. Tout cela fut l'affaire d'un
-moment. Notre colonel, qui se trouvait à une faible distance, devine
-la querelle, accourt au grand galop en passant à travers les pièces
-et le bois au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arrive
-sur le terrain en face de l'autre colonel au moment où notre capitaine
-criait:--A moi!.... en tombant. Non, notre colonel italien n'était
-plus un homme!... Une écume semblable à la mousse du vin de Champagne
-lui bouillonnait à la bouche, il grondait comme un lion. Hors d'état
-de prononcer une parole, ni même un cri, il fit un signe effroyable à
-son antagoniste, en lui montrant le bois et tirant son sabre. Les deux
-colonels y entrèrent. En deux secondes nous vîmes l'adversaire de notre
-colonel à terre, la tête fendue en deux. Les soldats de ce régiment
-reculèrent, ah! diantre, et bon train! Ce capitaine, que l'on avait
-manqué de tuer, et qui jappait dans le bourbier où la roue du canon
-l'avait jeté, avait pour femme une ravissante Italienne de Messine qui
-n'était pas indifférente à notre colonel. Cette circonstance avait
-augmenté sa fureur. Sa protection appartenait à ce mari, il devait le
-défendre comme la femme elle-même. Or, dans la cabane où je reçus un si
-bon accueil au delà de Zembin, ce capitaine était en face de moi, et
-sa femme se trouvait à l'autre bout de la table vis-à-vis le colonel.
-Cette Messinaise était une petite femme appelée Rosina, fort brune,
-mais portant dans ses yeux noirs et fendus en amande toutes les ardeurs
-du soleil de la Sicile. En ce moment elle était dans un déplorable état
-de maigreur; elle avait les joues couvertes de poussière comme un fruit
-exposé aux intempéries d'un grand chemin. A peine vêtue de haillons,
-fatiguée par les marches, les cheveux en désordre et collés ensemble
-sous un morceau de châle en marmotte, il y avait encore de la femme
-chez elle: ses mouvements étaient jolis; sa bouche rose et chiffonnée,
-ses dents blanches, les formes de sa figure, son corsage, attraits que
-la misère, le froid, l'incurie n'avaient pas tout à fait dénaturés,
-parlaient encore d'amour à qui pouvait penser à une femme. Rosina
-offrait d'ailleurs en elle une de ces natures frêles en apparence,
-mais nerveuses et pleines de force. La figure du mari, gentilhomme
-piémontais, annonçait une bonhomie goguenarde, s'il est permis
-d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il paraissait ignorer les
-liaisons qui existaient entre sa femme et le colonel depuis environ
-trois ans. J'attribuais ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou à
-quelque secret de ménage: mais il y avait dans la physionomie
-de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire
-défiance. Sa lèvre inférieure, mince et très-mobile, s'abaissait aux
-deux extrémités, au lieu de se relever, ce qui me semblait trahir
-un fonds de cruauté dans ce caractère en apparence flegmatique et
-paresseux. Vous devez bien imaginer que la conversation n'était pas
-très-brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades fatigués mangeaient en
-silence, naturellement ils me firent quelques questions; et nous nous
-racontâmes nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions sur la
-campagne, sur les généraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le
-froid. Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant fini son maigre
-repas, s'essuie les moustaches, nous souhaite le bonsoir, jette son
-regard noir à l'Italienne, et lui dit:--Rosina? Puis, sans attendre
-de réponse, il va se coucher dans la petite grange aux fourrages.
-Le sens de l'interpellation du colonel était facile à saisir. Aussi
-la jeune femme laissa-t-elle échapper un geste indescriptible qui
-peignait tout à la fois et la contrariété qu'elle devait éprouver à
-voir sa dépendance affichée sans aucun respect humain, et l'offense
-faite à sa dignité de femme, ou à son mari; mais il y eut encore dans
-la crispation des traits de son visage, dans le rapprochement violent
-de ses sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-être une
-prévision de sa destinée. Rosina resta tranquillement à table. Un
-instant après, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couché dans
-son lit de foin ou de paille, il répéta:--Rosina?... L'accent de ce
-second appel fut encore plus brutalement interrogatif que l'autre. Le
-grasseyement du colonel et le nombre que la langue italienne permet
-de donner aux voyelles et aux finales, peignirent tout le despotisme,
-l'impatience, la volonté de cet homme. Rosina pâlit, mais elle se
-leva, passa derrière nous, et rejoignit le colonel. Tous mes camarades
-gardèrent un profond silence; mais moi, malheureusement, je me mis à
-rire après les avoir tous regardés, et mon rire se répéta de bouche en
-bouche.--_Tu ridi?_ dit le mari.--Ma foi, mon camarade,
-lui répondis-je en redevenant sérieux, j'avoue que j'ai eu tort, je
-te demande mille fois pardon; et si tu n'es pas content des excuses
-que je te fais, je suis prêt à te rendre raison...--Ce n'est pas toi
-qui as tort, c'est moi! reprit-il froidement. Là-dessus, nous nous
-couchâmes dans la salle, et bientôt nous nous endormîmes tous d'un
-profond sommeil. Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans
-chercher un compagnon de voyage, se mit en route à sa fantaisie
-avec cette espèce d'égoïsme qui a fait de notre déroute un des plus
-horribles drames de personnalité, de tristesse et d'horreur, qui jamais
-se soient passés sous le ciel. Cependant à sept ou huit cents pas de
-notre gîte, nous nous retrouvâmes presque tous, et nous marchâmes
-ensemble, comme des oies conduites en troupes par le despotisme aveugle
-d'un enfant. Une même nécessité nous poussait. Arrivés à un monticule
-d'où l'on pouvait encore apercevoir la ferme où nous avions passé la
-nuit, nous entendîmes des cris qui ressemblaient au rugissement des
-lions du désert, au mugissement des taureaux; mais non, cette clameur
-ne pouvait se comparer à rien de connu. Néanmoins nous distinguâmes un
-faible cri de femme mêlé à cet horrible et sinistre râle. Nous nous
-retournâmes tous, en proie à je ne sais quel sentiment de frayeur; nous
-ne vîmes plus la maison, mais un vaste bûcher. L'habitation, qu'on
-avait barricadée, était toute en flammes. Des tourbillons de fumée,
-enlevés par le vent, nous apportaient et les sons rauques et je ne sais
-quelle odeur forte. A quelques pas de nous, marchait le capitaine qui
-venait tranquillement se joindre à notre caravane; nous le contemplâmes
-tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais lui, devinant notre
-curiosité, tourna sur sa poitrine l'index de la main droite, et de
-la gauche montrant l'incendie:--_Son'io!_ dit-il. Nous continuâmes à
-marcher sans lui faire une seule observation.
-
---Il n'y a rien de plus terrible que la révolte d'un mouton, dit de
-Marsay.
-
---Il serait affreux de nous laisser aller avec cette horrible image
-dans la mémoire, dit madame de Vandenesse. Je vais en rêver...
-
---Et quelle sera la punition de la première de monsieur de Marsay? dit
-en souriant lord Dudley.
-
---Quand les Anglais plaisantent, ils ressemblent aux tigres apprivoisés
-qui veulent caresser, ils emportent la pièce, dit Blondet.
-
---Monsieur Bianchon peut nous le dire, répondit de Marsay en
-s'adressant à moi, car il l'a vue mourir.
-
---Oui, dis-je, et sa mort est une des plus belles que je connaisse.
-Nous avions passé le duc et moi la nuit au chevet de la mourante,
-dont la pulmonie, arrivée au dernier degré, ne laissait aucun espoir,
-elle avait été administrée la veille. Le duc s'était endormi. Madame
-la duchesse, s'étant réveillée vers quatre heures du matin, me fit,
-de la manière la plus touchante et en souriant, un signe amical pour
-me dire de le laisser reposer, et cependant elle allait mourir!
-Elle était arrivée à une maigreur extraordinaire, mais son visage avait
-conservé ses traits et ses formes vraiment sublimes. Sa pâleur faisait
-ressembler sa peau à de la porcelaine derrière laquelle on aurait
-mis une lumière. Ses yeux vifs et ses couleurs tranchaient sur ce
-teint plein d'une molle élégance, et il respirait dans sa physionomie
-une imposante tranquillité. Elle paraissait plaindre le duc, et ce
-sentiment prenait sa source dans une tendresse élevée qui semblait ne
-plus connaître de bornes aux approches de la mort. Le silence était
-profond. La chambre, doucement éclairée par une lampe, avait l'aspect
-de toutes les chambres de malades au moment de la mort. A ce moment la
-pendule sonna. Le duc se réveilla, et fut au désespoir d'avoir dormi.
-Je ne vis pas le geste d'impatience par lequel il peignit le regret
-qu'il éprouvait d'avoir perdu de vue sa femme pendant un des derniers
-moments qui lui étaient accordés; mais il est sûr qu'une personne
-autre que la mourante aurait pu s'y tromper. Homme d'État, préoccupé
-des intérêts de la France, le duc avait mille de ces bizarreries
-apparentes qui font prendre les gens de génie pour des fous, mais dont
-l'explication se trouve dans la nature exquise et dans les exigences
-de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil près du lit de sa
-femme, et la regarda fixement. La mourante avança un peu la main, prit
-celle de son mari, la serra faiblement; et d'une voix douce, mais émue,
-elle lui dit:--Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra? Puis
-elle mourut en le regardant.
-
---Les histoires que conte le docteur, reprit le comte de Vandenesse,
-font des impressions bien profondes.
-
---Mais douces, reprit madame d'Espard en se levant.
-
-
-FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-DU DEUXIÈME VOLUME
-
-DES
-
-SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
-
-
- MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES 1
-
- UNE FILLE D'ÈVE 195
-
- LA FEMME ABANDONNÉE 300
-
- LA GRENADIÈRE 339
-
- LE MESSAGE 361
-
- GOBSECK 374
-
- AUTRE ÉTUDE DE FEMME 423
-
-
-FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 3: «sinet» remplacé par «signet» (un signet rose
- dans le livre).
- Page 17: «il» par «ils» (ils sont fiers, entourés de deux marges
- de nacre).
- Page 17: «lequelles» par «lesquelles» (et sur lesquelles
- mes cils).
- Page 37: ajouté «je» (je crois inutile de dire qu'il saura).
- Page 44: «longemps» remplacé par «longtemps» (vous réfléchirez
- longtemps).
- Page 61 «X» par «XV» (numéro de chapitre).
- Page 64: «des» par «de» (de l'Espagne).
- Page 72: «est» par «et» (en me croyant très-grande et
- très-généreuse).
- Page 79: «dessins» par «desseins» (il a ses desseins. Oui, mon
- ange).
- Page 79: «portés» par «portées» (portées à vouloir que l'idéal).
- Page 81: «ait» par «ai» (allait se coucher, je lui ai dit).
- Page 86: appel de note [1] ajouté.
- Page 112: «1836» remplacé par «1826» (Janvier 1826).
- Page 133: «un» remplacé par «une» (une nuit heureuse).
- Page 160: «perdu» par «perdue» (puisque le commandement m'a perdue
- une première fois).
- Page 169: «Nou» par «Nous» (Nous n'avons point).
- Page 171: «d'une» par «d'un» (d'un vert lustré par l'eau).
- Page 172: «elle» par «elles» (elles sont l'attribut).
- Page 175: ajouté «de» (les limites de la vie féminine).
- Page 187: «faillitte» remplacé par «faillite» (la faillite du
- fameux Halmer).
- Page 190: «ses» par «ces» (aucun de ces savants).
- Page 205: «avaient» par «avait» (Eugénie avait paru très-espiègle).
- Page 214: «carresses» par «caresses» (les caresses d'un beau
- soleil).
- Page 215: «au» par «aux» (aux yeux des protestants).
- Page 219: «Saint-Hérem» par «Saint-Héreen» (Moïna de Saint-Héreen).
- Page 232: «Moncornet» par «Montcornet» (sa liaison avec madame
- de Montcornet).
- Page 239: «obligé» par «obligée» (Elle est obligée alors).
- Page 250: «jolie» par «joie» (cette joie enfantine qui porte tous
- les amoureux).
- Page 261: «Saint-Héeren» par «Saint-Héreen» (Moïna de
- Saint-Héreen).
- Page 262: «Légion-d'Honnour» par «Légion-d'Honneur» (la croix de
- la Légion-d'Honneur).
- Page 274: «un» par «une» (une grande chambre à coucher).
- Page 275: «eu» par «eue» (l'idée qu'elle avait eue).
- Page 280: «racommodée» par «raccommodée» (raccommodée comme la
- faïence).
- Page 282: «un par» «une» (puis, avec une rapidité de jeune homme).
- Page 283: «hausse» par «chausse» (pon à keke chausse).
- Page 295: «ramèneras» par «ramènera» (qu'il ne te ramènera pas).
- Page 297: «il» par «ils» (quand on se damne pour eux, ils vous
- marchent dessus).
- Page 300: «situé» par «située» (jolie ville située à deux lieues).
- Page 317: «fanés» par «fanées» (fleurs d'âme sitôt fanées).
- Page 327: «deux» par «d'eux» (sans faire parler d'eux).
- «il» par «ils» (où ils demeurèrent ensemble).
- Page 330: «séparé» par «séparés» (le sort ne nous a-t-il pas
- séparés?)
- Page 363: «pris» par «prit» (Il prit mal son élan).
- Page 392: «attermoiements» par «atermoiements» (pour les
- atermoiements).
- Page 438: «par» par «pour» (sans qu'il soit besoin de les faire
- élargir pour leurs paniers).
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La comédie humaine, volume II, by Honoré de Balzac
-
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-
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-
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-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-
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