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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: La comédie humaine, volume II - Scènes de la vie privée tome II - -Author: Honoré de Balzac - -Release Date: September 30, 2013 [EBook #43851] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE, VOLUME II *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - OEUVRES COMPLÈTES - DE - H. DE BALZAC - - - LA - COMÉDIE HUMAINE - - DEUXIÈME VOLUME - - - PREMIÈRE PARTIE - ÉTUDES DE MOEURS - - - PREMIER LIVRE - - - PARIS--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ - RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5. - - - - - SCÈNES - DE LA - VIE PRIVÉE - - TOME II - - - MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.--UNE FILLE D'ÈVE. - LA FEMME ABANDONNÉE.--LA GRENADIÈRE.--LE MESSAGE.--GOBSECK. - AUTRE ÉTUDE DE FEMME. - - - PARIS - - Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR - RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3. - - 1869 - - - - -[Illustration: IMP. RAÇON. - -RENÉE - -Ces deux petits font alors de mon lit le théâtre de leurs jeux. - -(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)] - - -PREMIER LIVRE, - -SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. - - -MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. - - A GEORGES SAND. - - _Ceci, cher Georges, ne saurait rien ajouter à l'éclat de votre - nom, qui jettera son magique reflet sur ce livre; mais il n'y a - là de ma part ni calcul, ni modestie. Je désire attester ainsi - l'amitié vraie qui s'est continuée entre nous à travers nos voyages - et nos absences, malgré nos travaux et les méchancetés du monde. Ce - sentiment ne s'altérera sans doute jamais. Le cortége de noms amis - qui accompagnera mes compositions mêle un plaisir aux peines que me - cause leur nombre, car elles ne vont point sans douleur, à ne parler - que des reproches encourus par ma menaçante fécondité, comme si le - monde qui pose devant moi n'était pas plus fécond encore. Ne sera-ce - pas beau, Georges, si quelque jour l'antiquaire des littératures - détruites ne retrouve dans ce cortége que de grands noms, de nobles - coeurs, de saintes et pures amitiés, et les gloires de ce siècle? - Ne puis-je me montrer plus fier de ce bonheur certain que de succès - toujours contestables? Pour qui vous connaît bien, n'est-ce pas un - bonheur que de pouvoir se dire, comme je le fais ici,_ - - _Votre ami,_ - - DE BALZAC. - - Paris, juin 1840. - - -I. - - A MADEMOISELLE RENÉE DE MAUCOMBE. - - Paris, septembre. - -Ma chère biche, je suis dehors aussi, moi! Et si tu ne m'as pas écrit -à Blois, je suis aussi la première à notre joli rendez-vous de la -correspondance. Relève tes beaux yeux noirs attachés sur ma première -phrase, et garde ton exclamation pour la lettre où je te confierai -mon premier amour. On parle toujours du premier amour; il y en a donc -un second? Tais-toi! me diras-tu; dis-moi plutôt, me demanderas-tu, -comment tu es sortie de ce couvent où tu devais faire ta profession? Ma -chère, quoi qu'il arrive aux Carmélites, le miracle de ma délivrance -est la chose la plus naturelle. Les cris d'une conscience épouvantée -ont fini par l'emporter sur les ordres d'une politique inflexible, -voilà tout. Ma tante, qui ne voulait pas me voir mourir de consomption, -a vaincu ma mère, qui prescrivait toujours le noviciat comme seul -remède à ma maladie. La noire mélancolie où je suis tombée après ton -départ a précipité cet heureux dénouement. Et je suis dans Paris, mon -ange, et je te dois ainsi le bonheur d'y être. Ma Renée, si tu m'avais -pu voir, le jour où je me suis trouvée sans toi, tu aurais été fière -d'avoir inspiré des sentiments si profonds à un coeur si jeune. Nous -avons tant rêvé de compagnie, tant de fois déployé nos ailes et tant -vécu en commun, que je crois nos âmes soudées l'une à l'autre, comme -étaient ces deux filles hongroises dont la mort nous a été racontée -par monsieur Beauvisage, qui n'était certes pas l'homme de son nom: -jamais médecin de couvent ne fut mieux choisi. N'as-tu pas été malade -en même temps que ta mignonne? Dans le morne abattement où j'étais, -je ne pouvais que reconnaître un à un les liens qui nous unissent; -je les ai crus rompus par l'éloignement, j'ai été prise de dégoût -pour l'existence comme une tourterelle dépareillée, j'ai trouvé de -la douceur à mourir, et je mourais tout doucettement. Être seule aux -Carmélites, à Blois, en proie à la crainte d'y faire ma profession -sans la préface de mademoiselle de la Vallière et sans ma Renée! -mais c'était une maladie, une maladie mortelle. Cette vie monotone où -chaque heure amène un devoir, une prière, un travail si exactement -les mêmes, qu'en tous lieux on peut dire ce que fait une carmélite à -telle ou telle heure du jour ou de la nuit: cette horrible existence -où il est indifférent que les choses qui nous entourent soient ou ne -soient pas, était devenue pour nous la plus variée: l'essor de notre -esprit ne connaissait point de bornes, la fantaisie nous avait donné -la clef de ses royaumes, nous étions tour à tour l'une pour l'autre -un charmant hippogriffe, la plus alerte réveillait la plus endormie, -et nos âmes folâtraient à l'envi en s'emparant de ce monde qui nous -était interdit. Il n'y avait pas jusqu'à la Vie des Saints qui ne nous -aidât à comprendre les choses les plus cachées! Le jour où ta douce -compagnie m'était enlevée, je devenais ce qu'est une carmélite à nos -yeux, une Danaïde moderne qui, au lieu de chercher à remplir un tonneau -sans fond, tire tous les jours, de je ne sais quel puits, un seau vide, -espérant l'amener plein. Ma tante ignorait notre vie intérieure. Elle -n'expliquait point mon dégoût de l'existence, elle qui s'est fait un -monde céleste dans les deux arpents de son couvent. Pour être embrassée -à nos âges, la vie religieuse veut une excessive simplicité que nous -n'avons pas, ma chère biche, ou l'ardeur du dévouement qui rend ma -tante une sublime créature. Ma tante s'est sacrifiée à un frère adoré; -mais qui peut se sacrifier à des inconnus ou à des idées. - -Depuis bientôt quinze jours, j'ai tant de folles paroles rentrées, tant -de méditations enterrées au coeur, tant d'observations à communiquer -et de récits à faire qui ne peuvent être faits qu'à toi, que sans le -pis-aller des confidences écrites substituées à nos chères causeries, -j'étoufferais. Combien la vie du coeur nous est nécessaire! Je -commence mon journal ce matin en imaginant que le tien est commencé, -que dans peu de jours je vivrai au fond de ta belle vallée de Gemenos -dont je ne sais que ce que tu m'en as dit, comme tu vas vivre dans -Paris dont tu ne connais que ce que nous en rêvions. - -Or donc, ma belle enfant, par une matinée qui demeurera marquée -d'un signet rose dans le livre de ma vie, il est arrivé de Paris une -demoiselle de compagnie et Philippe, le dernier valet de chambre -de ma grand'mère, envoyés pour m'emmener. Quand, après m'avoir -fait venir dans sa chambre, ma tante m'a eu dit cette nouvelle, la -joie m'a coupé la parole, je la regardais d'un air hébété. -«Mon enfant, m'a-t-elle dit de sa voix gutturale, tu me quittes -sans regret, je le vois; mais cet adieu n'est pas le dernier, nous -nous reverrons: Dieu t'a marquée au front du signe des élus, tu as -l'orgueil qui mène également au ciel et à l'enfer, mais tu as trop -de noblesse pour descendre! je te connais mieux que tu ne te connais -toi-même: la passion ne sera pas chez toi ce qu'elle est chez les -femmes ordinaires.» Elle m'a doucement attirée sur elle et baisée au -front en m'y mettant ce feu qui la dévore, qui a noirci l'azur de ses -yeux, attendri ses paupières, ridé ses tempes dorées et jauni son -beau visage. Elle m'a donné la peau de poule. Avant de répondre, je -lui ai baisé les mains.--«Chère tante, ai-je dit, si vos adorables -bontés ne m'ont pas fait trouver votre Paraclet salubre au corps et -doux au coeur, je dois verser tant de larmes pour y revenir, que -vous ne sauriez souhaiter mon retour. Je ne veux retourner ici que -trahie par mon Louis XIV, et si j'en attrape un, il n'y a que la mort -pour me l'arracher! Je ne craindrai point les Montespan.--Allez, -folle, dit-elle en souriant, ne laissez point ces idées vaines ici, -emportez-les; et sachez que vous êtes plus Montespan que La Vallière.» -Je l'ai embrassée. La pauvre femme n'a pu s'empêcher de me conduire à -la voiture, où ses yeux se sont tour à tour fixés sur les armoiries -paternelles et sur moi. - -La nuit m'a surprise à Beaugency, plongée dans un engourdissement -moral qu'avait provoqué ce singulier adieu. Que dois-je donc trouver -dans ce monde si fort désiré? D'abord, je n'ai trouvé personne pour -me recevoir, les apprêts de mon coeur ont été perdus: ma mère était -au bois de Boulogne, mon père était au conseil; mon frère, le duc de -Rhétoré, ne rentre jamais, m'a-t-on dit, que pour s'habiller, avant le -dîner. Mademoiselle Griffith (elle a des griffes) et Philippe m'ont -conduite à mon appartement. - -Cet appartement est celui de cette grand'mère tant aimée, la princesse -de Vaurémont à qui je dois une fortune quelconque, de laquelle -personne ne m'a rien dit. A ce passage, tu partageras la tristesse -qui m'a saisie en entrant dans ce lieu consacré par mes souvenirs. -L'appartement était comme elle l'avait laissé! J'allais coucher dans -le lit où elle est morte. Assise sur le bord de sa chaise longue, je -pleurai sans voir que je n'étais pas seule, je pensai que je m'y étais -souvent mise à ses genoux pour mieux l'écouter. De là j'avais vu son -visage perdu dans ses dentelles rousses, et maigri par l'âge autant que -par les douleurs de l'agonie. Cette chambre me semblait encore -chaude de la chaleur qu'elle y entretenait. Comment se fait-il que -mademoiselle Armande-Louise-Marie de Chaulieu soit obligée, comme une -paysanne, de se coucher dans le lit de sa mère, presque le jour de sa -mort? car il me semblait que la princesse, morte en 1817, avait expiré -la veille. Cette chambre m'offrait des choses qui ne devaient pas s'y -trouver, et qui prouvaient combien les gens occupés des affaires du -royaume sont insouciants des leurs, et combien, une fois morte, on -a peu pensé à cette noble femme, qui sera l'une des grandes figures -féminines du dix-huitième siècle. Philippe a quasiment compris d'où -venaient mes larmes. Il m'a dit que par son testament la princesse -m'avait légué ses meubles. Mon père laissait d'ailleurs les grands -appartements dans l'état où les avait mis la Révolution. Je me suis -levée alors, Philippe m'a ouvert la porte du petit salon qui donne sur -l'appartement de réception, et je l'ai retrouvé dans le délabrement -que je connaissais: les dessus de portes qui contenaient des tableaux -précieux montrent leurs trumeaux vides, les marbres sont cassés, les -glaces ont été enlevées. Autrefois, j'avais peur de monter le grand -escalier et de traverser la vaste solitude de ces hautes salles, -j'allais chez la princesse par un petit escalier qui descend sous -la voûte du grand et qui mène à la porte dérobée de son cabinet de -toilette. - -L'appartement, composé d'un salon, d'une chambre à coucher, et de -ce joli cabinet en vermillon et or dont je t'ai parlé, occupe le -pavillon du côté des Invalides. L'hôtel n'est séparé du boulevard -que par un mur couvert de plantes grimpantes, et par une magnifique -allée d'arbres qui mêlent leurs touffes à celles des ormeaux de la -contre-allée du boulevard. Sans le dôme or et bleu, sans les masses -grises des Invalides, on se croirait dans une forêt. Le style de ces -trois pièces et leur place annoncent l'ancien appartement de parade -des duchesses de Chaulieu, celui des ducs doit se trouver dans le -pavillon opposé; tous deux sont décemment séparés par les deux corps -de logis et par le pavillon de la façade où sont ces grandes salles -obscures et sonores que Philippe me montrait encore dépouillées de leur -splendeur, et telles que je les avais vues dans mon enfance. Philippe -prit un air confidentiel en voyant l'étonnement peint sur ma figure. -Ma chère, dans cette maison diplomatique, tous les gens sont discrets -et mystérieux. Il me dit alors qu'on attendait une loi par laquelle -on rendrait aux émigrés la valeur de leurs biens. Mon père recule la -restauration de son hôtel jusqu'au moment de cette restitution. -L'architecte du roi avait évalué la dépense à trois cent mille livres. -Cette confidence eut pour effet de me rejeter sur le sofa de mon salon. -Eh! quoi, mon père, au lieu d'employer cette somme à me marier, me -laissait mourir au couvent? Voilà la réflexion que j'ai trouvée sur le -seuil de cette porte. Ah! Renée, comme je me suis appuyé la tête sur -ton épaule, et comme je me suis reportée aux jours où ma grand'mère -animait ces deux chambres! Elle qui n'existe que dans mon coeur, -toi qui es à Maucombe, à deux cents lieues de moi, voilà les seuls -êtres qui m'aiment ou m'ont aimée. Cette chère vieille au regard si -jeune voulait s'éveiller à ma voix. Comme nous nous entendions! Le -souvenir a changé tout à coup les dispositions où j'étais d'abord. J'ai -trouvé je ne sais quoi de saint à ce qui venait de me paraître une -profanation. Il m'a semblé doux de respirer la vague odeur de poudre -à la maréchale qui subsistait là, doux de dormir sous la protection -de ces rideaux en damas jaune à dessins blancs où ses regards et son -souffle ont dû laisser quelque chose de son âme. J'ai dit à Philippe -de rendre leur lustre aux mêmes objets, de donner à mon appartement la -vie propre à l'habitation. J'ai moi-même indiqué comment je voulais y -être, en assignant à chaque meuble une place. J'ai passé la revue en -prenant possession de tout, en disant comment se pouvaient rajeunir -ces antiquités que j'aime. La chambre est d'un blanc un peu terni par -le temps, comme aussi l'or des folâtres arabesques montre en quelques -endroits des teintes rouges; mais ces effets sont en harmonie avec les -couleurs passées du tapis de la Savonnerie qui fut donné par Louis XV -à ma grand'mère, ainsi que son portrait. La pendule est un présent du -maréchal de Saxe. Les porcelaines de la cheminée viennent du maréchal -de Richelieu. Le portrait de ma grand'mère, prise à vingt-cinq ans, -est dans un cadre ovale, en face de celui du roi. Le prince n'y est -point. J'aime cet oubli franc, sans hypocrisie, qui peint d'un trait -ce délicieux caractère. Dans une grande maladie que fit ma tante, son -confesseur insistait pour que le prince, qui attendait dans le salon, -entrât.--Avec le médecin et ses ordonnances, a-t-elle dit. Le lit est -à baldaquin, à dossiers rembourrés; les rideaux sont retroussés par -des plis d'une belle ampleur; les meubles sont en bois doré, couverts -de ce damas jaune à fleurs blanches, également drapé aux fenêtres, -et qui est doublé d'une étoffe de soie blanche qui ressemble à de la -moire. Les dessus de porte sont peints je ne sais par qui, mais ils -représentent un lever du soleil et un clair de lune. La cheminée -est traitée fort curieusement. On voit que dans le siècle dernier on -vivait beaucoup au coin du feu. Là se passaient de grands événements: -le foyer de cuivre doré est une merveille de sculpture, le chambranle -est d'un fini précieux, la pelle et les pincettes sont délicieusement -travaillées, le soufflet est un bijou. La tapisserie de l'écran vient -des Gobelins, et sa monture est exquise; les folles figures qui courent -le long, sur les pieds, sur la barre d'appui, sur les branches, sont -ravissantes; tout en est ouvragé comme un éventail. Qui lui avait donné -ce joli meuble qu'elle aimait beaucoup? Je voudrais le savoir. Combien -de fois je l'ai vue, le pied sur la barre, enfoncée dans sa bergère, sa -robe à demi relevée sur le genou par son attitude, prenant, remettant -et reprenant sa tabatière sur la tablette entre sa boîte à pastilles -et ses mitaines de soie! Était-elle coquette? Jusqu'au jour de sa mort -elle a eu soin d'elle comme si elle se trouvait au lendemain de ce beau -portrait, comme si elle attendait la fleur de la cour qui se pressait -autour d'elle. Cette bergère m'a rappelé l'inimitable mouvement -qu'elle donnait à ses jupes en s'y plongeant. Ces femmes du temps -passé emportent avec elles certains secrets qui peignent leur époque. -La princesse avait des airs de tête, une manière de jeter ses mots et -ses regards, un langage particulier que je ne retrouvais point chez -ma mère: il s'y trouvait de la finesse et de la bonhomie, du dessein -sans apprêt. Sa conversation était à la fois prolixe et laconique. -Elle contait bien et peignait en trois mots. Elle avait surtout cette -excessive liberté de jugement qui certes a influé sur la tournure de -mon esprit. De sept à dix ans, j'ai vécu dans ses poches; elle aimait -autant à m'attirer chez elle que j'aimais à y aller. Cette prédilection -a été cause de plus d'une querelle entre elle et ma mère. Or, rien -n'attise un sentiment autant que le vent glacé de la persécution. -Avec quelle grâce me disait-elle: «Vous voilà, petite masque!» quand -la couleuvre de la curiosité m'avait prêté ses mouvements pour me -glisser entre les portes jusqu'à elle. Elle se sentait aimée, elle -aimait mon naïf amour qui mettait un rayon de soleil dans son hiver. -Je ne sais pas ce qui se passait chez elle le soir, mais elle avait -beaucoup de monde; lorsque je venais le matin, sur la pointe du pied, -savoir s'il faisait jour chez elle, je voyais les meubles de son salon -dérangés, les tables de jeu dressées, beaucoup de tabac par places. -Ce salon est dans le même style que la chambre, les meubles sont -singulièrement contournés, les bois sont à moulures creuses, à -pieds de biche. Des guirlandes de fleurs richement sculptées et d'un -beau caractère serpentent à travers les glaces et descendent le long -en festons. Il y a sur les consoles de beaux cornets de la Chine. Le -fond de l'ameublement est ponceau et blanc. Ma grand'mère était une -brune fière et piquante, son teint se devine au choix de ses couleurs. -J'ai retrouvé dans ce salon une table à écrire dont les figures avaient -beaucoup occupé mes yeux autrefois; elle est plaquée en argent ciselé; -elle lui a été donnée par un Lomellini de Gênes. Chaque côté de cette -table représente les occupations de chaque saison; les personnages -sont en relief, il y en a des centaines dans chaque tableau. Je suis -restée deux heures toute seule, reprenant mes souvenirs un à un, dans -le sanctuaire où a expiré une des femmes de la cour de Louis XV les -plus célèbres et par son esprit et par sa beauté. Tu sais comme on m'a -brusquement séparée d'elle, du jour au lendemain, en 1816.--Allez dire -adieu à votre grand'mère, me dit ma mère. J'ai trouvé la princesse, -non pas surprise de mon départ, mais insensible en apparence. Elle -m'a reçue comme à l'ordinaire.--«Tu vas au couvent, mon bijou, me -dit-elle, tu y verras ta tante, une excellente femme. J'aurai soin que -tu ne sois point sacrifiée, tu seras indépendante et à même de marier -qui tu voudras.» Elle est morte six mois après; elle avait remis son -testament au plus assidu de ses vieux amis, au prince de Talleyrand, -qui, en faisant une visite à mademoiselle de Chargeboeuf, a trouvé -le moyen de me faire savoir par elle que ma grand'mère me défendait de -prononcer des voeux. J'espère bien que tôt ou tard je rencontrerai le -prince; et sans doute, il m'en dira davantage. Ainsi, ma belle biche, -si je n'ai trouvé personne pour me recevoir, je me suis consolée avec -l'ombre de la chère princesse, et je me suis mise en mesure de remplir -une de nos conventions, qui est, souviens-t'en, de nous initier aux -plus petits détails de notre case et de notre vie. Il est si doux de -savoir où et comment vit l'être qui nous est cher! Dépeins-moi bien -les moindres choses qui t'entourent, tout enfin, même les effets du -couchant dans les grands arbres. - - - 10 octobre. - -J'étais arrivée à trois heures après midi. Vers cinq heures et -demie, Rose est venue me dire que ma mère était rentrée, et je -suis descendue pour lui rendre mes respects. Ma mère occupe au -rez-de-chaussée un appartement disposé, comme le mien, dans le même -pavillon. Je suis au-dessus d'elle, et nous avons le même escalier -dérobé. Mon père est dans le pavillon opposé; mais, comme du côté de la -cour il a de plus l'espace que prend dans le nôtre le grand escalier, -son appartement est beaucoup plus vaste que les nôtres. Malgré les -devoirs de la position que le retour des Bourbons leur a rendue, mon -père et ma mère continuent d'habiter le rez-de-chaussée et peuvent y -recevoir, tant sont grandes les maisons de nos pères. J'ai trouvé ma -mère dans son salon, où il n'y a rien de changé. Elle était habillée. -De marche en marche je m'étais demandé comment serait pour moi cette -femme, qui a été si peu mère que je n'ai reçu d'elle en huit ans que -les deux lettres que tu connais. En pensant qu'il était indigne de moi -de jouer une tendresse impossible, je m'étais composée en religieuse -idiote, et suis entrée assez embarrassée intérieurement. Cet embarras -s'est bientôt dissipé. Ma mère a été d'une grâce parfaite; elle ne m'a -pas témoigné de fausse tendresse, elle n'a pas été froide, elle ne m'a -pas traitée en étrangère, elle ne m'a pas mise dans son sein comme une -fille aimée; elle m'a reçue comme si elle m'eût vue la veille, elle a -été la plus douce, la plus sincère amie; elle m'a parlé comme à une -femme faite, et m'a d'abord embrassée au front.--«Ma chère petite, si -vous devez mourir au couvent, m'a-t-elle dit, il vaut mieux vivre au -milieu de nous. Vous trompez les desseins de votre père et les miens, -mais nous ne sommes plus au temps où les parents étaient aveuglément -obéis. L'intention de monsieur de Chaulieu, qui s'est trouvée d'accord -avec la mienne, est de ne rien négliger pour vous rendre la vie -agréable et de vous laisser voir le monde. A votre âge, j'eusse pensé -comme vous; ainsi je ne vous en veux point: vous ne pouvez comprendre -ce que nous vous demandions. Vous ne me trouverez point d'une sévérité -ridicule. Si vous avez soupçonné mon coeur, vous reconnaîtrez bientôt -que vous vous trompiez. Quoique je veuille vous laisser parfaitement -libre, je crois que pour les premiers moments vous ferez sagement -d'écouter les avis d'une mère qui se conduira comme une soeur avec -vous.» La duchesse parlait d'une voix douce, et remettait en ordre ma -pèlerine de pensionnaire. Elle m'a séduite. A trente-huit ans, elle est -belle comme un ange; elle a des yeux d'un noir bleu, des cils comme des -soies, un front sans plis, un teint blanc et rose à faire croire -qu'elle se farde, des épaules et une poitrine étonnantes, une taille -cambrée et mince comme la tienne, une main d'une beauté rare, c'est une -blancheur de lait; des ongles où séjourne la lumière, tant ils sont -polis; le petit doigt légèrement écarté, le pouce d'un fini d'ivoire. -Enfin elle a le pied de sa main, le pied espagnol de mademoiselle de -Vandenesse. Si elle est ainsi à quarante, elle sera belle encore à -soixante ans. - -J'ai répondu, ma biche, en fille soumise. J'ai été pour elle ce -qu'elle a été pour moi, j'ai même été mieux: sa beauté m'a vaincue, -je lui ai pardonné son abandon, j'ai compris qu'une femme comme elle -avait été entraînée par son rôle de reine. Je le lui ai dit naïvement -comme si j'eusse causé avec toi. Peut-être ne s'attendait-elle pas à -trouver un langage d'amour dans la bouche de sa fille? Les sincères -hommages de mon admiration l'ont infiniment touchée: ses manières -ont changé, sont devenues plus gracieuses encore; elle a quitté le -vous.--«Tu es une bonne fille, et j'espère que nous resterons amies.» -Ce mot m'a paru d'une adorable naïveté. Je n'ai pas voulu lui faire -voir comment je le prenais, car j'ai compris aussitôt que je dois lui -laisser croire qu'elle est beaucoup plus fine et plus spirituelle que -sa fille. J'ai donc fait la niaise, elle a été enchantée de moi. Je -lui ai baisé les mains à plusieurs reprises en lui disant que j'étais -bien heureuse qu'elle agît ainsi avec moi, que je me sentais à l'aise, -et je lui ai même confié ma terreur. Elle a souri, m'a prise par le -cou pour m'attirer à elle et me baiser au front par un geste plein -de tendresse.--«Chère enfant, a-t-elle dit, nous avons du monde à -dîner aujourd'hui, vous penserez peut-être comme moi qu'il vaut mieux -attendre que la couturière vous ait habillée pour faire votre entrée -dans le monde; ainsi, après avoir vu votre père et votre frère, vous -remonterez chez vous.» Ce à quoi j'ai de grand coeur acquiescé. La -ravissante toilette de ma mère était la première révélation de ce -monde entrevu dans nos rêves; mais je ne me suis pas senti le moindre -mouvement de jalousie. Mon père est entré.--«Monsieur, voilà votre -fille,» lui a dit la duchesse. - -Mon père a pris soudain pour moi les manières les plus tendres; -il a si parfaitement joué son rôle de père que je lui en ai cru -le coeur.--«Vous voilà donc, fille rebelle!» m'a-t-il dit en me -prenant les deux mains dans les siennes et me les baisant avec plus -de galanterie que de paternité. Et il m'a attirée sur lui, m'a prise -par la taille, m'a serrée pour m'embrasser sur les joues et au -front.--«Vous réparerez le chagrin que nous cause votre changement -de vocation par les plaisirs que nous donneront vos succès dans le -monde.--Savez-vous, madame, qu'elle sera fort jolie et que vous pourrez -être fière d'elle un jour?--Voici votre frère Rhétoré.--Alphonse, -dit-il à un beau jeune homme qui est entré, voilà votre soeur la -religieuse qui veut jeter le froc aux orties.» - -Mon frère est venu sans trop se presser, m'a pris la main et me l'a -serrée.--«Embrassez-la donc,» lui a dit le duc. Et il m'a baisée sur -chaque joue.--«Je suis enchanté de vous voir, ma soeur, m'a-t-il dit, -et je suis de votre parti contre mon père.» Je l'ai remercié; mais il -me semble qu'il aurait bien pu venir à Blois, quand il allait à Orléans -voir notre frère le marquis à sa garnison. Je me suis retirée en -craignant qu'il n'arrivât des étrangers. J'ai fait quelques rangements -chez moi, j'ai mis sur le velours ponceau de la belle table tout ce -qu'il me fallait pour t'écrire en songeant à ma nouvelle position. - -Voilà, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les choses -se sont passées au retour d'une jeune fille de dix-huit ans, après -une absence de neuf années, dans une des plus illustres familles du -royaume. Le voyage m'avait fatiguée, et aussi les émotions de ce -retour en famille: je me suis donc couchée comme au couvent, à huit -heures, après avoir soupé. L'on a conservé jusqu'à un petit couvert de -porcelaine de Saxe que cette chère princesse gardait pour manger seule -chez elle, quand elle en avait la fantaisie. - - -II - - LA MÊME A LA MÊME. - - 25 novembre. - -Le lendemain j'ai trouvé mon appartement mis en ordre et fait par le -vieux Philippe, qui avait mis des fleurs dans les cornets. Enfin je me -suis installée. Seulement personne n'avait songé qu'une pensionnaire -des Carmélites a faim de bonne heure, et Rose a eu mille peines à -me faire déjeuner.--«Mademoiselle s'est couchée à l'heure où -l'on a servi le dîner et se lève au moment où monseigneur vient de -rentrer,» m'a-t-elle dit. Je me suis mise à écrire. Vers une heure -mon père a frappé à la porte de mon petit salon et m'a demandé si je -pouvais le recevoir; je lui ai ouvert la porte, il est entré et m'a -trouvée t'écrivant.--«Ma chère, vous avez à vous habiller, à vous -arranger ici; vous trouverez douze mille francs dans cette bourse. -C'est une année du revenu que je vous accorde pour votre entretien. -Vous vous entendrez avec votre mère pour prendre une gouvernante qui -vous convienne, si miss Griffith ne vous plaît pas; car madame de -Chaulieu n'aura pas le temps de vous accompagner le matin. Vous aurez -une voiture à vos ordres et un domestique.»--«Laissez-moi Philippe,» -lui dis-je.--«Soit, répondit-il. Mais n'ayez nul souci: votre fortune -est assez considérable pour que vous ne soyez à charge ni à votre mère -ni à moi.»--«Serais-je indiscrète en vous demandant quelle est ma -fortune?»--«Nullement, mon enfant, a-t-il dit: votre grand'mère vous a -laissé cinq cent mille francs qui étaient ses économies, car elle n'a -point voulu frustrer sa famille d'un seul morceau de terre. Cette somme -a été placée sur le grand-livre. L'accumulation des intérêts a produit -aujourd'hui environ quarante mille francs de rente. Je voulais employer -cette somme à constituer la fortune de votre second frère; aussi -dérangez-vous beaucoup mes projets; mais dans quelque temps peut-être -y concourrez-vous: j'attendrai tout de vous-même. Vous me paraissez -plus raisonnable que je ne le croyais. Je n'ai pas besoin de vous dire -comment se conduit une demoiselle de Chaulieu; la fierté peinte dans -vos traits est mon sûr garant. Dans notre maison, les précautions -que prennent les petites gens pour leurs filles sont injurieuses. -Une médisance sur votre compte peut coûter la vie à celui qui se la -permettrait ou à l'un de vos frères si le ciel était injuste. Je ne -vous en dirai pas davantage sur ce chapitre. Adieu, chère petite.» Il -m'a baisée au front et s'est en allé. Après une persévérance de neuf -années, je ne m'explique pas l'abandon de ce plan. Mon père a été d'une -clarté que j'aime. Il n'y a dans sa parole aucune ambiguïté. Ma fortune -doit être à son fils le marquis. Qui donc a eu des entrailles? est-ce -ma mère, est-ce mon père, serait-ce mon frère? - -Je suis restée assise sur le sofa de ma grand'mère, les yeux sur la -bourse que mon père avait laissée sur la cheminée, à la fois satisfaite -et mécontente de cette attention qui maintenait ma pensée sur -l'argent. Il est vrai que je n'ai plus à y songer: mes doutes sont -éclaircis, et il y a quelque chose de digne à m'éviter toute souffrance -d'orgueil à ce sujet. Philippe a couru toute la journée chez les -différents marchands et ouvriers qui vont être chargés d'opérer ma -métamorphose. - -Une célèbre couturière, une certaine Victorine, est venue, ainsi qu'une -lingère et un cordonnier. Je suis impatiente, comme un enfant de savoir -comment je serai lorsque j'aurai quitté le sac où nous enveloppait -le costume conventuel; mais tous ces ouvriers veulent beaucoup de -temps: le tailleur de corsets demande huit jours si je ne veux pas -gâter ma taille. Ceci devient grave, j'ai donc une taille? Janssen, le -cordonnier de l'Opéra, m'a positivement assuré que j'avais le pied de -ma mère. J'ai passé toute la matinée à ces occupations sérieuses. Il -est venu jusqu'à un gantier qui a pris mesure de ma main. La lingère -a eu mes ordres. A l'heure de mon dîner, qui s'est trouvée celle du -déjeuner, ma mère m'a dit que nous irions ensemble chez les modistes -pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de -commander les miens. Je suis étourdie de ce commencement d'indépendance -comme un aveugle qui recouvrerait la vue. Je puis juger de ce qu'est -une carmélite à une fille du monde: la différence est si grande que -nous n'aurions jamais pu la concevoir. Pendant ce déjeuner mon père -fut distrait, et nous le laissâmes à ses idées; il est fort avant dans -les secrets du roi. J'étais parfaitement oubliée, il se souviendra de -moi quand je lui serai nécessaire, j'ai vu cela. Mon père est un homme -charmant, malgré ses cinquante ans: il a une taille jeune, il est bien -fait, il est blond, il a une tournure et des grâces exquises; il a la -figure à la fois parlante et muette des diplomates; son nez est mince -et long, ses yeux sont bruns. Quel joli couple! Combien de pensées -singulières m'ont assaillie en voyant clairement que ces deux êtres, -également nobles, riches, supérieurs, ne vivent point ensemble, n'ont -rien de commun que le nom, et se maintiennent unis aux yeux du monde. -L'élite de la cour et de la diplomatie était hier là. Dans quelques -jours je vais à un bal chez la duchesse de Maufrigneuse, et je serai -présentée à ce monde que je voudrais tant connaître. Il va venir tous -les matins un maître de danse: je dois savoir danser dans un mois, -sous peine de ne pas aller au bal. Ma mère, avant le dîner, est venue -me voir relativement à ma gouvernante. J'ai gardé miss Griffith, -qui lui a été donnée par l'ambassadeur d'Angleterre. Cette miss est la -fille d'un ministre: elle est parfaitement élevée; sa mère était noble, -elle a trente-six ans, elle m'apprendra l'anglais. Ma Griffith est -assez belle pour avoir des prétentions; elle est pauvre et fière, elle -est Écossaise, elle sera mon chaperon, elle couchera dans la chambre -de Rose. Rose sera aux ordres de miss Griffith. J'ai vu sur-le-champ -que je gouvernerais ma gouvernante. Depuis six jours que nous sommes -ensemble, elle a parfaitement compris que moi seule puis m'intéresser -à elle; moi, malgré sa contenance de statue, j'ai compris parfaitement -qu'elle sera très-complaisante pour moi. Elle me semble une bonne -créature, mais discrète. Je n'ai rien pu savoir de ce qui s'est dit -entre elle et ma mère. - -Autre nouvelle qui me paraît peu de chose! - -Ce matin mon père a refusé le ministère qui lui a été proposé. De là -sa préoccupation de la veille. Il préfère une ambassade, a-t-il dit, -aux ennuis des discussions publiques. L'Espagne lui sourit. J'ai su -ces nouvelles au déjeuner, seul moment de la journée où mon père, ma -mère, mon frère se voient dans une sorte d'intimité. Les domestiques -ne viennent alors que quand on les sonne. Le reste du temps, mon frère -est absent aussi bien que mon père. Ma mère s'habille, elle n'est -jamais visible de deux heures à quatre: à quatre heures, elle sort -pour une promenade d'une heure; elle reçoit de six à sept quand elle -ne dîne pas en ville; puis la soirée est employée par les plaisirs, -le spectacle, le bal, les concerts, les visites. Enfin sa vie est si -remplie que je ne crois pas qu'elle ait un quart d'heure à elle. Elle -doit passer un temps assez considérable à sa toilette du matin, car -elle est divine au déjeuner, qui a lieu entre onze heures et midi. Je -commence à m'expliquer les bruits qui se font chez elle: elle prend -d'abord un bain presque froid, et une tasse de café à la crème et -froid, puis elle s'habille; elle n'est jamais éveillée avant neuf -heures, excepté les cas extraordinaires; l'été il y a des promenades -matinales à cheval. A deux heures, elle reçoit un jeune homme que je -n'ai pu voir encore. Voilà notre vie de famille. Nous nous rencontrons -à déjeuner et à dîner; mais je suis souvent seule avec ma mère à ce -repas. Je devine que plus souvent encore je dînerai seule chez moi -avec miss Griffith, comme faisait ma grand'mère. Ma mère dîne souvent -en ville. Je ne m'étonne plus du peu de souci de ma famille pour moi. -Ma chère, à Paris, il y a de l'héroïsme à aimer les gens qui sont -auprès de nous, car nous ne sommes pas souvent avec nous-mêmes. -Comme on oublie les absents dans cette ville! Et cependant je n'ai pas -encore mis le pied dehors, je ne connais rien; j'attends que je sois -déniaisée, que ma mise et mon air soient en harmonie avec ce monde dont -le mouvement m'étonne, quoique je n'en entende le bruit que de loin. -Je ne suis encore sortie que dans le jardin. Les Italiens commencent à -chanter dans quelques jours. Ma mère y a une loge. Je suis comme folle -du désir d'entendre la musique italienne et de voir un opéra français. -Je commence à rompre les habitudes du couvent pour prendre celles de -la vie du monde. Je t'écris le soir jusqu'au moment où je me couche, -qui maintenant est reculé jusqu'à dix heures, l'heure à laquelle ma -mère sort quand elle ne va pas à quelque théâtre. Il y a douze théâtres -à Paris. Je suis d'une ignorance crasse, et je lis beaucoup, mais je -lis indistinctement. Un livre me conduit à un autre. Je trouve les -titres de plusieurs ouvrages sur la couverture de celui que j'ai; -mais personne ne peut me guider, en sorte que j'en rencontre de fort -ennuyeux. Ce que j'ai lu de la littérature moderne roule sur l'amour, -le sujet qui nous occupait tant, puisque toute notre destinée est faite -par l'homme et pour l'homme; mais combien ces auteurs sont au-dessous -de deux petites filles nommées la biche blanche et la mignonne, Renée -et Louise! Ah! chère ange, quels pauvres événements, quelle bizarrerie, -et combien l'expression de ce sentiment est mesquine! Deux livres -cependant m'ont étrangement plu, l'un est Corinne et l'autre Adolphe. -A propos de ceci, j'ai demandé à mon père si je pourrais voir madame -de Staël. Ma mère, mon père et Alphonse se sont mis à rire. Alphonse a -dit:--«D'où vient-elle donc?» Mon père a répondu:--«Nous sommes bien -niais, elle vient des Carmélites.»--«Ma fille, madame de Staël est -morte,» m'a dit la duchesse avec douceur. - ---«Comment une femme peut-elle être trompée?» ai-je dit à miss Griffith -en terminant Adolphe.--«Mais quand elle aime,» m'a dit miss Griffith. -Dis donc, Renée, est-ce qu'un homme pourra nous tromper?... Miss -Griffith a fini par entrevoir que je ne suis sotte qu'à demi, que j'ai -une éducation inconnue, celle que nous nous sommes donnée l'une à -l'autre en raisonnant à perte de vue. Elle a compris que mon ignorance -porte seulement sur les choses extérieures. La pauvre créature m'a -ouvert son coeur. Cette réponse laconique, mise en balance contre -tous les malheurs imaginables, m'a causé un léger frisson. La -Griffith me répéta de ne me laisser éblouir par rien dans le monde et -de me défier de tout, principalement de ce qui me plaira le plus. Elle -ne sait et ne peut rien me dire de plus. Ce discours est trop monotone. -Elle se rapproche en ceci de la nature de l'oiseau qui n'a qu'un cri. - - -III - - DE LA MÊME A LA MÊME. - - Décembre. - -Ma chérie, me voici prête à entrer dans le monde; aussi ai-je tâché -d'être bien folle avant de me composer pour lui. Ce matin, après -beaucoup d'essais, je me suis vue bien et dûment corsetée, chaussée, -serrée, coiffée, habillée, parée. J'ai fait comme les duellistes avant -le combat: je me suis exercée à huis-clos. J'ai voulu me voir sous les -armes, je me suis de très-bonne grâce trouvé un petit air vainqueur et -triomphant auquel il faudra se rendre. Je me suis examinée et jugée. -J'ai passé la revue de mes forces en mettant en pratique cette belle -maxime de l'antiquité: Connais-toi toi-même! J'ai eu des plaisirs -infinis en faisant ma connaissance. Griffith a été seule dans le secret -de ma jouerie à la poupée. J'étais à la fois la poupée et l'enfant. Tu -crois me connaître? point! - -Voici, Renée, le portrait de ta soeur autrefois déguisée en carmélite -et ressuscitée en fille légère et mondaine. La Provence exceptée, je -suis une des plus belles personnes de France. Ceci me paraît le vrai -sommaire de cet agréable chapitre. J'ai des défauts; mais, si j'étais -homme, je les aimerais. Ces défauts viennent des espérances que je -donne. Quand on a, quinze jours durant, admiré l'exquise rondeur des -bras de sa mère, et que cette mère est la duchesse de Chaulieu, ma -chère, on se trouve malheureuse en se voyant des bras maigres; mais -on s'est consolée en trouvant le poignet fin, une certaine suavité de -linéaments dans ces creux qu'un jour une chair satinée viendra poteler, -arrondir et modeler. Le dessin un peu sec du bras se retrouve dans -les épaules. A la vérité, je n'ai pas d'épaules, mais de dures -omoplates qui forment deux plans heurtés. Ma taille est également -sans souplesse, les flancs sont roides. Ouf! j'ai tout dit. Mais ces -profils sont fins et fermes, la santé mord de sa flamme vive et pure -ces lignes nerveuses, la vie et le sang bleu courent à flots sous une -peau transparente. Mais la plus blonde fille d'Ève la blonde est une -négresse à côté de moi! Mais j'ai un pied de gazelle! Mais toutes -les entournures sont délicates, et je possède les traits corrects -d'un dessin grec. Les tons de chair ne sont pas fondus, c'est vrai, -mademoiselle; mais ils sont vivaces: je suis un très-joli fruit vert, -et j'en ai la grâce verte. Enfin je ressemble à la figure qui, dans le -vieux missel de ma tante, s'élève d'un lis violâtre. Mes yeux bleus ne -sont pas bêtes, ils sont fiers, entourés de deux marges de nacre vive -nuancée par de jolies fibrilles et sur lesquelles mes cils longs et -pressés ressemblent à des franges de soie. Mon front étincelle, mes -cheveux ont les racines délicieusement plantées, ils offrent de petites -vagues d'or pâle, bruni dans les milieux et d'où s'échappent quelques -cheveux mutins qui disent assez que je ne suis pas une blonde fade -et à évanouissements, mais une blonde méridionale et pleine de sang, -une blonde qui frappe au lieu de se laisser atteindre. Le coiffeur ne -voulait-il pas me les lisser en deux bandeaux et me mettre sur le front -une perle retenue par une chaîne d'or, en me disant que j'aurais l'air -moyen-âge.--«Apprenez que je n'ai pas assez d'âge pour en être au moyen -et pour mettre un ornement qui rajeunisse!» Mon nez est mince, les -narines sont bien coupées et séparées par une charmante cloison rose; -il est impérieux, moqueur, et son extrémité est trop nerveuse pour -jamais ni grossir ni rougir. Ma chère biche, si ce n'est pas à faire -prendre une fille sans dot, je ne m'y connais pas. Mes oreilles ont des -enroulements coquets, une perle à chaque bout y paraîtra jaune. Mon -col est long, il a ce mouvement serpentin qui donne tant de majesté. -Dans l'ombre, sa blancheur se dore. Ah! j'ai peut-être la bouche un peu -grande, mais elle est si expressive, les lèvres sont d'une si belle -couleur, les dents rient de si bonne grâce! Et puis, ma chère, tout -est en harmonie: on a une démarche, on a une voix! L'on se souvient -des mouvements de jupe de son aïeule, qui n'y touchait jamais; enfin -je suis belle et gracieuse. Suivant ma fantaisie, je puis rire comme -nous avons ri souvent, et je serai respectée: il y aura je ne sais quoi -d'imposant dans les fossettes que de ses doigts légers la Plaisanterie -fera dans mes joues blanches. Je puis baisser les yeux et me -donner un coeur de glace sous mon front de neige. Je puis offrir -le cou mélancolique du cygne en me posant en madone, et les vierges -dessinées par les peintres seront à cent piques au-dessous de moi; je -serai plus haut qu'elles dans le ciel. Un homme sera forcé, pour me -parler, de musiquer sa voix. - -Je suis donc armée de toutes pièces, et puis parcourir le clavier -de la coquetterie depuis les notes les plus graves jusqu'au jeu le -plus flûté. C'est un immense avantage que de ne pas être uniforme. Ma -mère n'est ni folâtre, ni virginale; elle est exclusivement digne, -imposante; elle ne peut sortir de là que pour devenir léonine; quand -elle blesse, elle guérit difficilement; moi, je saurai blesser et -guérir. Je suis tout autre encore que ma mère. Aussi n'y a-t-il pas -de rivalité possible entre nous, à moins que nous ne nous disputions -sur le plus ou le moins de perfection de nos extrémités qui sont -semblables. Je tiens de mon père, il est fin et délié. J'ai les -manières de ma grand'mère et son charmant ton de voix, une voix de tête -quand elle est forcée, une mélodieuse voix de poitrine dans le médium -du tête-à-tête. Il me semble que c'est seulement aujourd'hui que j'ai -quitté le couvent. Je n'existe pas encore pour le monde, je lui suis -inconnue. Quel délicieux moment! Je m'appartiens encore, comme une -fleur qui n'a pas été vue et qui vient d'éclore. Eh! bien, mon ange, -quand je me suis promenée dans mon salon en me regardant, quand j'ai vu -l'ingénue défroque de la pensionnaire, j'ai eu je ne sais quoi dans le -coeur: regrets du passé, inquiétudes sur l'avenir, craintes du monde, -adieux à nos pâles marguerites innocemment cueillies, effeuillées -insouciamment; il y avait de tout cela; mais il y avait aussi de ces -idées fantasques que je renvoie dans les profondeurs de mon âme, où je -n'ose descendre et d'où elles viennent. - -Ma Renée, j'ai un trousseau de mariée! Le tout est bien rangé, parfumé -dans les tiroirs de cèdre et à devant de laque du délicieux cabinet -de toilette. J'ai rubans, chaussures, gants, tout en profusion. -Mon père m'a donné gracieusement les bijoux de la jeune fille: un -nécessaire, une toilette, une cassolette, un éventail, une ombrelle, -un livre de prières, une chaîne d'or, un cachemire; il m'a promis de -me faire apprendre à monter à cheval. Enfin, je sais danser! Demain, -oui, demain soir, je suis présentée. Ma toilette est une robe de -mousseline blanche. J'ai pour coiffure une guirlande de roses blanches -à la grecque. Je prendrai mon air de madone: je veux être bien -niaise et avoir les femmes pour moi. Ma mère est à mille lieues de ce -que je t'écris, elle me croit incapable de réflexion. Si elle lisait -ma lettre, elle serait stupide d'étonnement. Mon frère m'honore d'un -profond mépris, et me continue les bontés de son indifférence. C'est -un beau jeune homme, mais quinteux et mélancolique. J'ai son secret: -ni le duc ni la duchesse ne l'ont deviné. Quoique duc et jeune, il est -jaloux de son père, il n'est rien dans l'État, il n'a point de charge -à la cour, il n'a point à dire: Je vais à la Chambre. Il n'y a que moi -dans la maison qui ai seize heures pour réfléchir: mon père est dans -les affaires publiques et dans ses plaisirs, ma mère est occupée aussi; -personne ne réagit sur soi dans la maison, on est toujours dehors, il -n'y a pas assez de temps pour la vie. Je suis curieuse à l'excès de -savoir quel attrait invincible a le monde pour vous garder tous les -soirs de neuf heures à deux ou trois heures du matin, pour vous faire -faire tant de frais et supporter tant de fatigues. En désirant y venir, -je n'imaginais pas de pareilles distances, de semblables enivrements; -mais, à la vérité, j'oublie qu'il s'agit de Paris. Ainsi donc, on peut -vivre les uns auprès des autres, en famille, et ne pas se connaître. -Une quasi-religieuse arrive, en quinze jours elle aperçoit ce qu'un -homme d'État ne voit pas dans sa maison. Peut-être le voit-il, et y -a-t-il de la paternité dans son aveuglement volontaire. Je sonderai ce -coin obscur. - - -IV - - DE LA MÊME A LA MÊME. - - 15 décembre. - -Hier, à deux heures, je suis allée me promener aux Champs-Élysées et -au bois de Boulogne par une de ces journées d'automne comme nous en -avons tant admiré sur les bords de la Loire. J'ai donc enfin vu Paris! -L'aspect de la place Louis XV est vraiment beau, mais de ce beau -que créent les hommes. J'étais bien mise, mélancolique quoique bien -disposée à rire, la figure calme sous un charmant chapeau, les bras -croisés. Je n'ai pas recueilli le moindre sourire, je n'ai pas -fait rester un seul pauvre petit jeune homme hébété sur ses jambes, -personne ne s'est retourné pour me voir, et cependant la voiture -allait avec une lenteur en harmonie avec ma pose. Je me trompe, un duc -charmant qui passait a brusquement retourné son cheval. Cet homme qui, -pour le public, a sauvé mes vanités, était mon père dont l'orgueil, -me dit-il, venait d'être agréablement flatté. J'ai rencontré ma mère -qui m'a, du bout du doigt, envoyé un petit salut qui ressemblait à -un baiser. Ma Griffith, qui ne se défiait de personne, regardait à -tort et à travers. Selon mon idée, une jeune personne doit toujours -savoir où elle pose son regard. J'étais furieuse. Un homme a très -sérieusement examiné ma voiture sans faire attention à moi. Ce flatteur -était probablement un carrossier. Je me suis trompée dans l'évaluation -de mes forces: la beauté, ce rare privilége que Dieu seul donne, est -donc plus commune à Paris que je ne le pensais. Des minaudières ont -été gracieusement saluées. A des visages empourprés, les hommes se -sont dit: «La voilà!» Ma mère a été prodigieusement admirée. Cette -énigme a un mot, et je le chercherai. Les hommes, ma chère, m'ont paru -généralement très laids. Ceux qui sont beaux nous ressemblent en mal. -Je ne sais quel fatal génie a inventé leur costume: il est surprenant -de gaucherie quand on le compare à celui des siècles précédents; il -est sans éclat, sans couleur ni poésie; il ne s'adresse ni aux sens, -ni à l'esprit, ni à l'oeil, et il doit être incommode; il est sans -ampleur, écourté. Le chapeau surtout m'a frappé: c'est un tronçon de -colonne, il ne prend point la forme de la tête; mais il est, m'a-t-on -dit, plus facile de faire une révolution que de rendre les chapeaux -gracieux. La bravoure, en France, recule devant un feutre rond, et -faute de courage pendant une journée on y reste ridiculement coiffé -pendant toute la vie. Et l'on dit les Français légers! Les hommes -sont d'ailleurs parfaitement horribles de quelque façon qu'ils se -coiffent. Je n'ai vu que des visages fatigués et durs, où il n'y a ni -calme ni tranquillité; les lignes sont heurtées et les rides annoncent -des ambitions trompées, des vanités malheureuses. Un beau front est -rare.--«Ah! voilà les Parisiens,» disais-je à miss Griffith. «Des -hommes bien aimables et bien spirituels,» m'a-t-elle répondu. Je me -suis tue. Une fille de trente-six ans a bien de l'indulgence au fond du -coeur. - -Le soir, je suis allée au bal, et m'y suis tenue aux côtés de ma mère, -qui m'a donné le bras avec un dévouement bien récompensé. Les -honneurs étaient pour elle, j'ai été le prétexte des plus agréables -flatteries. Elle a eu le talent de me faire danser avec des imbéciles -qui m'ont tous parlé de la chaleur comme si j'eusse été gelée, et de la -beauté du bal comme si j'étais aveugle. Aucun n'a manqué de s'extasier -sur une chose étrange, inouïe, extraordinaire, singulière, bizarre, -c'est de m'y voir pour la première fois. Ma toilette, qui me ravissait -dans mon salon blanc et or où je paradais toute seule, était à peine -remarquable au milieu des parures merveilleuses de la plupart des -femmes. Chacune d'elles avait ses fidèles, elles s'observaient toutes -du coin de l'oeil, plusieurs brillaient d'une beauté triomphante, -comme était ma mère. Au bal, une jeune personne ne compte pas, elle y -est une machine à danser. Les hommes, à de rares exceptions près, ne -sont pas mieux là qu'aux Champs-Élysées. Ils sont usés, leurs traits -sont sans caractère, ou plutôt ils ont tous le même caractère. Ces -mines fières et vigoureuses que nos ancêtres ont dans leurs portraits, -eux qui joignaient à la force physique la force morale, n'existent -plus. Cependant il s'est trouvé dans cette assemblée un homme d'un -grand talent qui tranchait sur la masse par la beauté de sa figure, -mais il ne m'a pas causé la sensation vive qu'il devait communiquer. Je -ne connais pas ses oeuvres, et il n'est pas gentilhomme. Quels que -soient le génie et les qualités d'un bourgeois ou d'un homme anobli, -je n'ai pas dans le sang une seule goutte pour eux. D'ailleurs, je -l'ai trouvé si fort occupé de lui, si peu des autres, qu'il m'a fait -penser que nous devons être des choses et non des êtres pour ces grands -chasseurs d'idées. Quand les hommes de talent aiment, ils ne doivent -plus écrire, ou ils n'aiment pas. Il y a quelque chose dans leur -cervelle qui passe avant leur maîtresse. Il m'a semblé voir tout cela -dans la tournure de cet homme, qui est, dit-on, professeur, parleur, -auteur, et que l'ambition rend serviteur de toute grandeur. J'ai pris -mon parti sur le champ: j'ai trouvé très indigne de moi d'en vouloir -au monde de mon peu de succès, et je me suis mise à danser sans aucun -souci. J'ai d'ailleurs trouvé du plaisir à la danse. J'ai entendu -force commérages sans piquant sur des gens inconnus; mais peut-être -est-il nécessaire de savoir beaucoup de choses que j'ignore pour les -comprendre, car j'ai vu la plupart des femmes et des hommes prenant -un très-vif plaisir à dire ou entendre certaines phrases. Le monde -offre énormément d'énigmes dont le mot paraît difficile à trouver. Il -y a des intrigues multipliées. J'ai des yeux assez perçants et -l'ouïe fine; quant à l'entendement, vous le connaissez, mademoiselle de -Maucombe! - -Je suis revenue lasse et heureuse de cette lassitude. J'ai -très-naïvement exprimé l'état où je me trouvais à ma mère, en compagnie -de qui j'étais, et qui m'a dit de ne confier ces sortes de choses qu'à -elle.--«Ma chère petite, a-t-elle ajouté, le bon goût est autant dans -la connaissance de choses qu'on doit taire que dans celle des choses -qu'on peut dire.» - -Cette recommandation m'a fait comprendre les sensations sur lesquelles -nous devons garder le silence avec tout le monde, même peut-être -avec notre mère. J'ai mesuré d'un coup d'oeil le vaste champ des -dissimulations femelles. Je puis t'assurer, ma chère biche, que nous -ferions, avec l'effronterie de notre innocence, deux petites commères -passablement éveillées. Combien d'instructions dans un doigt posé sur -les lèvres, dans un mot, dans un regard! Je suis devenue excessivement -timide en un moment. Eh! quoi? ne pouvoir exprimer le bonheur si -naturel causé par le mouvement de la danse! Mais, fis-je en moi-même, -que sera-ce donc de nos sentiments? Je me suis couchée triste. Je sens -encore vivement l'atteinte de ce premier choc de ma nature franche -et gaie avec les dures lois du monde. Voilà déjà de ma laine blanche -laissée aux buissons de la route. Adieu, mon ange! - - -V - - RENÉE DE MAUCOMBE A LOUISE DE CHAULIEU. - - Octobre. - -Combien ta lettre m'a émue! émue surtout par la comparaison de nos -destinées. Dans quel monde brillant tu vas vivre! dans quelle paisible -retraite achèverai-je mon obscure carrière! Quinze jours après mon -arrivée au château de Maucombe, duquel je t'ai trop parlé pour t'en -parler encore, et où j'ai retrouvé ma chambre à peu près dans l'état où -je l'avais laissée, mais d'où j'ai pu comprendre le sublime paysage de -la vallée de Gémenos, qu'enfant je regardais sans y rien voir, -mon père et ma mère, accompagnés de mes deux frères, m'ont menée dîner -chez un de mes voisins, un vieux monsieur de l'Estorade, gentilhomme -devenu très riche comme on devient riche en province par les soins -de l'avarice. Ce vieillard n'avait pu soustraire son fils unique à -la rapacité de Buonaparte; après l'avoir sauvé de la conscription, -il avait été forcé de l'envoyer à l'armée, en 1813, en qualité de -garde d'honneur: depuis Leipsick, le vieux baron de l'Estorade n'en -avait plus eu de nouvelles. Monsieur de Montriveau, que monsieur de -l'Estorade alla voir en 1814, lui affirma l'avoir vu prendre par -les Russes. Madame de l'Estorade mourut de chagrin en faisant faire -d'inutiles recherches en Russie. Le baron, vieillard très chrétien, -pratiquait cette belle vertu théologale que nous cultivions à Blois: -l'Espérance! Elle lui faisait voir son fils en rêve, et il accumulait -ses revenus pour ce fils; il prenait soin des parts de ce fils dans les -successions qui lui venaient de la famille de feu madame de l'Estorade. -Personne n'avait le courage de plaisanter ce vieillard. J'ai fini par -deviner que le retour inespéré de ce fils était la cause du mien. Qui -nous eût dit que pendant les courses vagabondes de notre pensée, mon -futur cheminait lentement à pied à travers la Russie, la Pologne et -l'Allemagne? Sa mauvaise destinée n'a cessé qu'à Berlin, où le ministre -français lui a facilité son retour en France. Monsieur de l'Estorade -le père, petit gentilhomme de Provence, riche d'environ dix mille -livres de rentes, n'a pas un nom assez européen pour qu'on s'intéressât -au chevalier de l'Estorade, dont le nom sentait singulièrement son -aventurier. - -Douze mille livres, produit annuel des biens de madame de l'Estorade, -accumulées avec les économies paternelles, font au pauvre garde -d'honneur une fortune considérable en Provence, quelque chose comme -deux cent cinquante mille livres, outre ses biens au soleil. Le -bonhomme l'Estorade avait acheté, la veille du jour où il devait -revoir le chevalier, un beau domaine mal administré, où il se propose -de planter dix mille mûriers qu'il élevait exprès dans sa pépinière, -en prévoyant cette acquisition. Le baron, en retrouvant son fils, n'a -plus eu qu'une pensée, celle de le marier, et de le marier à une jeune -fille noble. Mon père et ma mère ont partagé pour mon compte la pensée -de leur voisin dès que le vieillard leur eut annoncé son intention de -prendre Renée de Maucombe sans dot, et de lui reconnaître au contrat -toute la somme qui doit revenir à ladite Renée dans leurs -successions. Dès sa majorité, mon frère cadet, Jean de Maucombe, a -reconnu avoir reçu de ses parents un avancement d'hoirie équivalant au -tiers de l'héritage. Voilà comment les familles nobles de la Provence -éludent l'infâme Code civil du sieur de Buonaparte, qui fera mettre au -couvent autant de filles nobles qu'il en a fait marier. La noblesse -française est, d'après le peu que j'ai entendu dire à ce sujet, -très-divisée sur ces graves matières. - -Ce dîner, ma chère mignonne, était une entrevue entre ta biche et -l'exilé. Procédons par ordre. Les gens du comte de Maucombe se sont -revêtus de leurs vieilles livrées galonnées, de leurs chapeaux bordés: -le cocher a pris ses grandes bottes à chaudron, nous avons tenu cinq -dans le vieux carrosse, et nous sommes arrivés en toute majesté vers -deux heures, pour dîner à trois, à la bastide où demeure le baron de -l'Estorade. Le beau-père n'a point de château, mais une simple maison -de campagne, située au pied d'une de nos collines, au débouché de notre -belle vallée dont l'orgueil est certes le vieux castel de Maucombe. -Cette bastide est une bastide: quatre murailles de cailloux revêtues -d'un ciment jaunâtre, couvertes de tuiles creuses d'un beau rouge. -Les toits plient sous le poids de cette briqueterie. Les fenêtres -percées au travers sans aucune symétrie ont des volets énormes peints -en jaune. Le jardin qui entoure cette habitation est un jardin de -Provence, entouré de petits murs bâtis en gros cailloux ronds mis par -couches, et où le génie du maçon éclate dans la manière dont il les -dispose alternativement inclinés ou debout sur leur hauteur: la couche -de boue qui les recouvre tombe par places. La tournure domaniale de -cette bastide vient d'une grille, à l'entrée, sur le chemin. On a -longtemps pleuré pour avoir cette grille; elle est si maigre qu'elle -m'a rappelé la soeur Angélique. La maison a un perron en pierre, -la porte est décorée d'un auvent que ne voudrait pas un paysan de la -Loire pour son élégante maison en pierre blanche à toiture bleue, où -rit le soleil. Le jardin, les alentours sont horriblement poudreux, -les arbres sont brûlés. On voit que, depuis longtemps, la vie du baron -consiste à se lever, se coucher et se relever le lendemain sans nul -souci que celui d'entasser sou sur sou. Il mange ce que mangent ses -deux domestiques, qui sont un garçon provençal et la vieille femme de -chambre de sa femme. Les pièces ont peu de mobilier. Cependant -la maison de l'Estorade s'était mise en frais. Elle avait vidé ses -armoires, convoqué le ban et l'arrière-ban de ses serfs pour ce dîner, -qui nous a été servi dans une vieille argenterie noire et bosselée. -L'exilé, ma chère mignonne, est comme la grille, bien maigre! Il est -pâle, il a souffert, il est taciturne. A trente-sept ans, il a l'air -d'en avoir cinquante. L'ébène de ses ex-beaux cheveux de jeune homme -est mélangé de blanc comme l'aile d'une alouette. Ses beaux yeux bleus -sont caves; il est un peu sourd, ce qui le fait ressembler au chevalier -de la Triste Figure; néanmoins j'ai consenti gracieusement à devenir -madame de l'Estorade, à me laisser doter de deux cent cinquante mille -livres, mais à la condition expresse d'être maîtresse d'arranger la -bastide et d'y faire un parc. J'ai formellement exigé de mon père de -me concéder une petite partie d'eau qui peut venir de Maucombe ici. -Dans un mois je serai madame de l'Estorade, car j'ai plu, ma chère. -Après les neiges de la Sibérie, un homme est très disposé à trouver -du mérite à ces yeux noirs qui, disais-tu, faisaient mûrir les fruits -que je regardais. Louis de l'Estorade paraît excessivement heureux -d'épouser _la belle Renée de Maucombe_, tel est le glorieux surnom de -ton amie. Pendant que tu t'apprêtes à moissonner les joies de la plus -vaste existence, celle d'une demoiselle de Chaulieu dans Paris où tu -régneras, ta pauvre biche, Renée, cette fille du désert est tombée de -l'Empyrée où nous nous élevions, dans les réalités vulgaires d'une -destinée simple comme celle d'une pâquerette. Oui, je me suis juré à -moi-même de consoler ce jeune homme sans jeunesse, qui a passé du giron -maternel à celui de la guerre, et des joies de sa bastide aux glaces -et aux travaux de la Sibérie. L'uniformité de mes jours à venir sera -variée par les humbles plaisirs de la campagne. Je continuerai l'oasis -de la vallée de Gémenos autour de ma maison, qui sera majestueusement -ombragée de beaux arbres. J'aurai des gazons toujours verts en -Provence, je ferai monter mon parc jusque sur la colline, je placerai -sur le point le plus élevé quelque joli kiosque d'où mes yeux pourront -voir peut-être la brillante Méditerranée. L'oranger, le citronnier, -les plus riches productions de la botanique embelliront ma retraite, -et j'y serai mère de famille. Une poésie naturelle, indestructible, -nous environnera. En restant fidèle à mes devoirs, aucun malheur n'est -à redouter. Mes sentiments chrétiens sont partagés par mon beau-père -et par le chevalier de l'Estorade. Ah! mignonne, j'aperçois la -vie comme un de ces grands chemins de France, unis et doux, ombragés -d'arbres éternels. Il n'y aura pas deux Buonaparte en ce siècle: je -pourrai garder mes enfants si j'en ai, les élever, en faire des hommes, -je jouirai de la vie par eux. Si tu ne manques pas à ta destinée, toi -qui seras la femme de quelque puissant de la terre, les enfants de ta -Renée auront une active protection. Adieu donc, pour moi du moins, les -romans et les situations bizarres dont nous nous faisions les héroïnes. -Je sais déjà par avance l'histoire de ma vie: ma vie sera traversée -par les grands événements de la dentition de messieurs de l'Estorade, -par leur nourriture, par les dégâts qu'ils feront dans mes massifs et -dans ma personne: leur broder des bonnets, être aimée et admirée par -un pauvre homme souffreteux, à l'entrée de la vallée de Gémenos, voilà -mes plaisirs. Peut-être un jour la campagnarde ira-t-elle habiter -Marseille pendant l'hiver; mais alors elle n'apparaîtrait encore -que sur le théâtre étroit de la province dont les coulisses ne sont -point périlleuses. Je n'aurai rien à redouter, pas même une de ces -admirations qui peuvent nous rendre fières. Nous nous intéresserons -beaucoup aux vers à soie pour lesquels nous aurons des feuilles de -mûrier à vendre. Nous connaîtrons les étranges vicissitudes de la vie -provençale et les tempêtes d'un ménage sans querelle possible: monsieur -de l'Estorade annonce l'intention formelle de se laisser conduire par -sa femme. Or, comme je ne ferai rien pour l'entretenir dans cette -sagesse, il est probable qu'il y persistera. Tu seras, ma chère Louise, -la partie romanesque de mon existence. Aussi raconte-moi bien tes -aventures, peins-moi les bals, les fêtes, dis-moi bien comment tu -t'habilles, quelles fleurs couronnent tes beaux cheveux blonds, et les -paroles des hommes et leurs façons. Tu seras deux à écouter, à danser, -à sentir le bout de tes doigts pressé. Je voudrais bien m'amuser à -Paris, pendant que tu seras mère de famille à La Crampade, tel est le -nom de notre bastide. Pauvre homme qui croit épouser une seule femme! -S'apercevra-t-il qu'elles sont deux? Je commence à dire des folies. -Comme je ne puis plus en faire que par procureur, je m'arrête. Donc, -un baiser sur chacune de tes joues, mes lèvres sont encore celles -de la jeune fille (il n'a osé prendre que ma main). Oh! nous sommes -d'un respectueux et d'une convenance assez inquiétants. Eh! bien, je -recommence. Adieu! chère. - -_P.-S._ J'ouvre ta troisième lettre. Ma chère, je puis disposer -d'environ mille livres: emploie-les moi donc en jolies choses qui ne -se trouveront point dans les environs, ni même à Marseille. En courant -pour toi-même, pense à ta recluse de La Crampade. Songe que, ni d'un -côté ni de l'autre, les grands-parents n'ont à Paris des gens de goût -pour leurs acquisitions. Je répondrai plus tard à cette lettre. - - -VI - - DON FELIPE HÉNAREZ A DON FERNAND. - - Paris, septembre. - -La date de cette lettre vous dira, mon frère, que le chef de votre -maison ne court aucun danger. Si le massacre de nos ancêtres dans la -cour des Lions nous a faits malgré nous Espagnols et chrétiens, il nous -a légué la prudence des Arabes; et peut-être ai-je dû mon salut au -sang d'Abencerrage qui coule encore dans mes veines. La peur rendait -Ferdinand si bon comédien que Valdez croyait à ses protestations. Sans -moi, ce pauvre amiral était perdu. Jamais les libéraux ne sauront ce -qu'est un roi. Mais le caractère de ce Bourbon m'est connu depuis -longtemps: plus Sa Majesté nous assurait de sa protection, plus -elle éveillait ma défiance. Un véritable Espagnol n'a nul besoin de -répéter ses promesses. Qui parle trop veut tromper. Valdez a passé -sur un bâtiment anglais. Quant à moi, dès que les destinées de ma -chère Espagne furent perdues en Andalousie, j'écrivis à l'intendant -de mes biens en Sardaigne de pourvoir à ma sûreté. D'habiles pêcheurs -de corail m'attendaient avec une barque sur un point de la côte. -Lorsque Ferdinand recommandait aux Français de s'assurer de ma -personne, j'étais dans ma baronnie de Macumer, au milieu de bandits -qui défient toutes les lois et toutes les vengeances. La dernière -maison hispano-maure de Grenade a retrouvé les déserts d'Afrique, et -jusqu'au cheval sarrasin, dans un domaine qui lui vient des Sarrasins. -Les yeux de ces bandits ont brillé d'une joie et d'un orgueil sauvages -en apprenant qu'ils protégeaient contre la vendetta du roi d'Espagne -le duc de Soria leur maître, un Hénarez enfin, le premier qui -soit venu les visiter depuis le temps où l'île appartenait aux Maures, -eux qui la veille craignaient ma justice! Vingt-deux carabines se -sont offertes à viser Ferdinand de Bourbon, ce fils d'une race encore -inconnue au jour où les Abencerrages arrivaient en vainqueurs aux bords -de la Loire. Je croyais pouvoir vivre des revenus de ces immenses -domaines, auxquels nous avons malheureusement si peu songé; mais mon -séjour m'a démontré mon erreur et la véracité des rapports de Queverdo. -Le pauvre homme avait vingt-deux vies d'homme à mon service, et pas -un réal; des savanes de vingt mille arpents, et pas une maison; des -forêts vierges; et pas un meuble. Un million de piastres et la présence -du maître pendant un demi-siècle seraient nécessaires pour mettre en -valeur ces terres magnifiques: j'y songerai. Les vaincus méditent -pendant leur fuite et sur eux-mêmes et sur la partie perdue. En voyant -ce beau cadavre rongé par les moines, mes yeux se sont baignés de -larmes: j'y reconnaissais le triste avenir de l'Espagne. J'ai appris -à Marseille la fin de Riégo. J'ai pensé douloureusement que ma vie -aussi va se terminer par un martyre, mais obscur et long. Sera-ce donc -exister que de ne pouvoir ni se consacrer à un pays, ni vivre pour une -femme! Aimer, conquérir, cette double face de la même idée était la loi -gravée sur nos sabres, écrite en lettres d'or aux voûtes de nos palais, -incessamment redite par les jets d'eau qui montaient en gerbes dans nos -bassins de marbre. Mais cette loi fanatise inutilement mon coeur: le -sabre est brisé, le palais est en cendres, la source vive est bue par -des sables stériles. - -Voici donc mon testament. - -Don Fernand, vous allez comprendre pourquoi je bridais votre ardeur -en vous ordonnant de rester fidèle au _rey netto_. Comme -ton frère et ton ami, je te supplie d'obéir; comme votre maître, je -vous le commande. Vous irez au roi, vous lui demanderez mes grandesses -et mes biens, ma charge et mes titres; il hésitera peut-être, il fera -quelques grimaces royales; mais vous lui direz que vous êtes aimé de -Marie Hérédia, et que Marie ne peut épouser que le duc de Soria. Vous -le verrez alors tressaillant de joie: l'immense fortune des Hérédia -l'empêchait de consommer ma ruine; elle lui paraîtra complète ainsi, -vous aurez aussitôt ma dépouille. Vous épouserez Marie: j'avais surpris -le secret de votre mutuel amour combattu. Aussi ai-je préparé le vieux -comte à cette substitution. Marie et moi nous obéissions aux -convenances et aux voeux de nos pères. Vous êtes beau comme un enfant -de l'amour, je suis laid comme un grand d'Espagne; vous êtes aimé, je -suis l'objet d'une répugnance inavouée; vous aurez bientôt vaincu le -peu de résistance que mon malheur inspirera peut-être à cette noble -Espagnole. Duc de Soria, votre prédécesseur ne veut ni vous coûter un -regret ni vous priver d'un maravédi. Comme les joyaux de Marie peuvent -réparer le vide que les diamants de ma mère feront dans votre maison, -vous m'enverrez ces diamants, qui suffiront pour assurer l'indépendance -de ma vie, par ma nourrice, la vieille Urraca, la seule personne que je -veuille conserver des gens de ma maison: elle seule sait bien préparer -mon chocolat. - -Durant notre courte révolution, mes constants travaux avaient réduit -ma vie au nécessaire, et les appointements de ma place y pourvoyaient. -Vous trouverez les revenus de ces deux dernières années entre les mains -de votre intendant. Cette somme est à moi: le mariage d'un duc de Soria -occasionne de grandes dépenses, nous la partagerons donc. Vous ne -refuserez pas le présent de noces de votre frère le bandit. D'ailleurs, -telle est ma volonté. La baronnie de Macumer n'étant pas sous la main -du roi d'Espagne, elle me reste et me laisse la faculté d'avoir une -patrie et un nom, si, par hasard, je voulais devenir quelque chose. - -Dieu soit loué, voici les affaires finies, la maison de Soria est -sauvée! - -Au moment où je ne suis plus que baron de Macumer, les canons français -annoncent l'entrée du duc d'Angoulême. Vous comprendrez, monsieur, -pourquoi j'interromps ici ma lettre.... - - - Octobre. - -En arrivant ici, je n'avais pas dix quadruples. Un homme d'État -n'est-il pas bien petit quand, au milieu des catastrophes qu'il n'a -pas empêchées, il montre une prévoyance égoïste? Aux Maures vaincus, -un cheval et le désert; aux chrétiens trompés dans leurs espérances, -le couvent et quelques pièces d'or. Cependant ma résignation n'est -encore que de la lassitude. Je ne suis point assez près du monastère -pour ne pas songer à vivre. Ozalga m'avait, à tout hasard, donné des -lettres de recommandation parmi lesquelles il s'en trouvait une pour -un libraire qui est à nos compatriotes ce que Galignani est ici aux -Anglais. Cet homme m'a procuré huit écoliers à trois francs par -cachet. Je vais chez mes élèves de deux jours l'un, j'ai donc quatre -séances par jour et gagne douze francs, somme bien supérieure à mes -besoins. A l'arrivée d'Urraca, je ferai le bonheur de quelque Espagnol -proscrit en lui cédant ma clientèle. Je suis logé rue Hillerin-Bertin -chez une pauvre veuve qui prend des pensionnaires. Ma chambre est au -midi et donne sur un petit jardin. Je n'entends aucun bruit, je vois -de la verdure et ne dépense en tout qu'une piastre par jour; je suis -tout étonné des plaisirs calmes et purs que je goûte dans cette vie -de Denys à Corinthe. Depuis le lever du soleil jusqu'à dix heures, je -fume et prends mon chocolat, assis à ma fenêtre, en regardant deux -plantes espagnoles, un genêt qui s'élève entre les masses d'un jasmin: -de l'or sur un fond blanc, une image qui fera toujours tressaillir -un rejeton des Maures. A dix heures, je me mets en route jusqu'à -quatre heures pour donner mes leçons. A cette heure, je reviens dîner, -je fume et lis après jusqu'à mon coucher. Je puis mener longtemps -cette vie, que mélangent le travail et la méditation, la solitude et -le monde. Sois donc heureux, Fernand, mon abdication est accomplie -sans arrière-pensée; elle n'est suivie d'aucun regret comme celle de -Charles-Quint, d'aucune envie de renouer la partie comme celle de -Napoléon. Cinq nuits et cinq jours ont passé sur mon testament, la -pensée en a fait cinq siècles. Les grandesses, les titres, les biens -sont pour moi comme s'ils n'eussent jamais été. Maintenant que la -barrière du respect qui nous séparait est tombée, je puis, cher enfant, -te laisser lire dans mon coeur. Ce coeur, que la gravité couvre -d'une impénétrable armure, est plein de tendresses et de dévouements -sans emploi; mais aucune femme ne l'a deviné, pas même celle qui, -dès le berceau, me fut destinée. Là est le secret de mon ardente vie -politique. A défaut de maîtresse, j'ai adoré l'Espagne. L'Espagne aussi -m'a échappé! Maintenant que je ne suis plus rien, je puis contempler -le _moi_ détruit, me demander pourquoi la vie y est venue et quand -elle s'en ira? pourquoi la race chevaleresque par excellence a jeté -dans son dernier rejeton ses premières vertus, son amour africain, sa -chaude poésie? si la graine doit conserver sa rugueuse enveloppe sans -pousser de tige, sans effeuiller ses parfums orientaux du haut d'un -radieux calice? Quel crime ai-je commis avant de naître pour n'avoir -inspiré d'amour à personne? Dès ma naissance étais-je donc un vieux -débris destiné à échouer sur une grève aride? Je retrouve en mon âme -les déserts paternels, éclairés par un soleil qui les brûle sans -y rien laisser croître. Reste orgueilleux d'une race déchue, force -inutile, amour perdu, vieux jeune homme, j'attendrai donc où je suis, -mieux que partout ailleurs, la dernière faveur de la mort. Hélas! sous -ce ciel brumeux, aucune étincelle ne ranimera la flamme dans toutes ces -cendres. Aussi pourrais-je dire pour dernier mot, comme Jésus-Christ: -_Mon Dieu, tu m'as abandonné!_ Terrible parole que personne n'a osé -sonder. - -Juge, Fernand, combien je suis heureux de revivre en toi et en Marie! -je vous contemplerai désormais avec l'orgueil d'un créateur fier de son -oeuvre. Aimez-vous bien et toujours, ne me donnez pas de chagrins: un -orage entre vous me ferait plus de mal qu'à vous-mêmes. - -Notre mère avait pressenti que les événements serviraient un jour ses -espérances. Peut-être le désir d'une mère est-il un contrat passé entre -elle et Dieu. N'était-elle pas d'ailleurs un de ces êtres mystérieux -qui peuvent communiquer avec le ciel et qui en rapportent une vision de -l'avenir! Combien de fois n'ai-je pas lu dans les rides de son front -qu'elle souhaitait à Fernand les honneurs et les biens de Felipe! Je le -lui disais, elle me répondait par deux larmes et me montrait les plaies -d'un coeur qui nous était dû tout entier à l'un comme à l'autre, mais -qu'un invincible amour donnait à toi seul. Aussi son ombre joyeuse -planera-t-elle au-dessus de vos têtes quand vous les inclinerez à -l'autel. Viendrez-vous caresser enfin votre Felipe, dona Clara? vous -le voyez: il cède à votre bien-aimé jusqu'à la jeune fille que vous -poussiez à regret sur ses genoux. - -Ce que je fais plaît aux femmes, aux morts, au roi, Dieu le voulait, -n'y dérange donc rien, Fernand: obéis et tais-toi. - -_P. S._ Recommande à Urraca de ne pas me nommer autrement que monsieur -Hénarez. Ne dis pas un mot de moi à Marie. Tu dois être le seul être -vivant qui sache les secrets du dernier Maure christianisé, dans les -veines duquel mourra le sang de la grande famille née au désert, et qui -va finir dans la solitude. Adieu. - - -VII - - LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE MAUCOMBE. - - Janvier 1824. - -Comment, bientôt mariée! mais prend-on les gens ainsi? Au bout d'un -mois, tu te promets à un homme, sans le connaître, sans en rien savoir. -Cet homme peut être sourd, on l'est de tant de manières! il peut être -maladif, ennuyeux, insupportable. Ne vois-tu pas, Renée, ce qu'on veut -faire de toi? tu leur es nécessaire pour continuer la glorieuse maison -de l'Estorade, et voilà tout. Tu vas devenir une provinciale. Sont-ce -là nos promesses mutuelles? A votre place, j'aimerais mieux aller -me promener aux îles d'Hyères en caïque, jusqu'à ce qu'un corsaire -algérien m'enlevât et me vendît au grand seigneur; je deviendrais -sultane, puis quelque jour validé; je mettrais le sérail c'en dessus -dessous, et tant que je serais jeune et quand je serais vieille. Tu -sors d'un couvent pour entrer dans un autre! Je te connais, tu es -lâche, tu vas entrer en ménage avec une soumission d'agneau. Je te -donnerai des conseils, tu viendras à Paris, nous y ferons enrager les -hommes et nous deviendrons des reines. Ton mari, ma belle biche, peut, -dans trois ans d'ici, se faire nommer député. Je sais maintenant ce -qu'est un député, je te l'expliquerai; tu joueras très-bien de cette -machine, tu pourras demeurer à Paris et y devenir, comme dit ma mère, -une femme à la mode. Oh! je ne te laisserai certes pas dans ta bastide. - - - Lundi. - -Voilà quinze jours, ma chère, que je vis de la vie du monde: un soir -aux Italiens, l'autre au grand Opéra, de là toujours au bal. Ah! le -monde est une féerie. La musique des Italiens me ravit, et pendant que -mon âme nage dans un plaisir divin, je suis lorgnée, admirée; mais, par -un seul de mes regards, je fais baisser les yeux au plus hardi jeune -homme. J'ai vu là des jeunes gens charmants; eh! bien, pas un ne me -plaît; aucun ne m'a causé l'émotion que j'éprouve en entendant -Garcia dans son magnifique duo avec Pellegrini dans _Otello_. Mon Dieu! -combien ce Rossini doit être jaloux, pour avoir si bien exprimé la -jalousie? Quel cri que: _Il mio cor si divide_. Je te parle -grec, tu n'as pas entendu Garcia, mais tu sais combien je suis jalouse! -Quel triste dramaturge que Shakespeare! Othello se prend de gloire, -il remporte des victoires, il commande, il parade, il se promène en -laissant Desdémone dans son coin, et Desdémone, qui le voit préférant à -elle les stupidités de la vie publique, ne se fâche point? cette brebis -mérite la mort. Que celui que je daignerai aimer s'avise de faire -autre chose que de m'aimer! Moi, je suis pour les longues épreuves de -l'ancienne chevalerie. Je regarde comme très-impertinent et très-sot -ce paltoquet de jeune seigneur qui a trouvé mauvais que sa souveraine -l'envoyât chercher son gant au milieu des lions: elle lui réservait -sans doute quelque belle fleur d'amour, et il l'a perdue après l'avoir -méritée, l'insolent! Mais je babille comme si je n'avais pas de grandes -nouvelles à t'apprendre! Mon père va sans doute représenter le roi -notre maître à Madrid: je dis notre maître, car je ferai partie de -l'ambassade. Ma mère désire rester ici, mon père m'emmènera pour avoir -une femme près de lui. - -Ma chère, tu ne vois là rien que de simple, et néanmoins il y a là des -choses monstrueuses: en quinze jours, j'ai découvert les secrets de -la maison. Ma mère suivrait mon père à Madrid, s'il voulait prendre -monsieur de Saint-Héreen en qualité de secrétaire d'ambassade; mais -le roi désigne les secrétaires, le duc n'ose pas contrarier le roi -qui est fort absolu, ni fâcher ma mère; et ce grand politique croit -avoir tranché les difficultés en laissant ici la duchesse. Monsieur -de Saint-Héreen est le jeune homme qui cultive la société de ma mère, -et qui étudie sans doute avec elle la diplomatie de trois heures à -cinq heures. La diplomatie doit être une belle chose, car il est -assidu comme un joueur à la Bourse. Monsieur le duc de Rhétoré, notre -aîné, solennel, froid et fantasque, serait écrasé par son père à -Madrid, il reste à Paris. Miss Griffith sait d'ailleurs qu'Alphonse -aime une danseuse de l'Opéra. Comment peut-on aimer des jambes -et des pirouettes? Nous avons remarqué que mon frère assiste aux -représentations quand y danse Teullia, il applaudit les pas de cette -créature et sort après. Je crois que deux filles dans une maison y font -plus de ravages que n'en ferait la peste. Quant à mon second frère, -il est à son régiment, je ne l'ai pas encore vu. Voilà comment -je suis destinée à être l'Antigone d'un ambassadeur de Sa Majesté. -Peut-être me marierai-je en Espagne, et peut-être la pensée de mon père -est-elle de m'y marier sans dot, absolument comme on te marie à ce -reste de vieux garde d'honneur. Mon père m'a proposé de le suivre et -m'a offert son maître d'espagnol.--Vous voulez, lui ai-je dit, me faire -faire des mariages en Espagne? Il m'a, pour toute réponse, honorée -d'un fin regard. Il aime depuis quelques jours à m'agacer au déjeuner, -il m'étudie et je dissimule; aussi l'ai-je, comme père et comme -ambassadeur, _in petto_, cruellement mystifié. Ne me prenait-il pas -pour une sotte? Il me demandait ce que je pensais de tel jeune homme et -de quelques demoiselles avec lesquels je me suis trouvée dans plusieurs -maisons. Je lui ai répondu par la plus stupide discussion sur la -couleur des cheveux, sur la différence des tailles, sur la physionomie -des jeunes gens. Mon père parut désappointé de me trouver si niaise, -il se blâma intérieurement de m'avoir interrogée.--Cependant, mon -père, ajoutai-je, je ne dis pas ce que je pense réellement: ma mère -m'a dernièrement fait peur d'être inconvenante en parlant de mes -impressions.--En famille, vous pouvez vous expliquer sans crainte, -répondit ma mère.--Eh bien! repris-je, les jeunes gens m'ont jusqu'à -présent paru être plus intéressés qu'intéressants, plus occupés d'eux -que de nous; mais ils sont, à la vérité, très-peu dissimulés: ils -quittent à l'instant la physionomie qu'ils ont prise pour nous parler, -et s'imaginent sans doute que nous ne savons point nous servir de nos -yeux. L'homme qui nous parle est l'amant, l'homme qui ne nous parle -plus est le mari. Quant aux jeunes personnes, elles sont si fausses -qu'il est impossible de deviner leur caractère autrement que par celui -de leur danse, il n'y a que leur taille et leurs mouvements qui ne -mentent point. J'ai surtout été effrayée de la brutalité du beau monde. -Quand il s'agit de souper, il se passe, toutes proportions gardées, des -choses qui me donnent une image des émeutes populaires. La politesse -cache très-imparfaitement l'égoïsme général. Je me figurais le monde -autrement. Les femmes y sont comptées pour peu de chose, et peut-être -est-ce un reste des doctrines de Bonaparte.--Armande fait d'étonnants -progrès, a dit ma mère.--Ma mère, croyez-vous que je vous demanderai -toujours si madame de Staël est morte? Mon père sourit et se leva. - - - Samedi. - -Ma chère, je n'ai pas tout dit. Voici ce que je te réserve. L'amour -que nous imaginions doit être bien profondément caché, je n'en ai vu -de trace nulle part. J'ai bien surpris quelques regards rapidement -échangés dans les salons; mais quelle pâleur! Notre amour, ce monde -de merveilles, de beaux songes, de réalités délicieuses, de plaisirs -et de douleurs se répondant, ces sourires qui éclairent la nature, -ces paroles qui ravissent, ce bonheur toujours donné, toujours reçu, -ces tristesses causées par l'éloignement et ces joies que prodigue -la présence de l'être aimé!... de tout cela, rien. Où toutes ces -splendides fleurs de l'âme naissent-elles? Qui ment? nous ou le monde. -J'ai déjà vu des jeunes gens, des hommes par centaines, et pas un -ne m'a causé la moindre émotion; ils m'auraient témoigné admiration -et dévouement, ils se seraient battus, j'aurais tout regardé d'un -oeil insensible. L'amour, ma chère, comporte un phénomène si rare, -qu'on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l'être à qui la nature -a départi le pouvoir de nous rendre heureuses. Cette réflexion fait -frémir, car si cet être se rencontre tard, hein? - -Depuis quelques jours je commence à m'épouvanter de notre destinée, -à comprendre pourquoi tant de femmes ont des visages attristés sous -la couche de vermillon qu'y mettent les fausses joies d'une fête. On -se marie au hasard, et tu te maries ainsi. Des ouragans de pensées -ont passé dans mon âme. Être aimée tous les jours de la même manière -et néanmoins diversement, être aimée autant après dix ans de bonheur -que le premier jour! Un pareil amour veut des années: il faut s'être -laissé désirer pendant bien du temps, avoir éveillé bien des curiosités -et les satisfaire, avoir excité bien des sympathies et y répondre. Y -a-t-il donc des lois pour les créations du coeur, comme pour les -créations visibles de la nature? L'allégresse se soutient-elle? Dans -quelle proportion l'amour doit-il mélanger ses larmes et ses plaisirs? -Les froides combinaisons de la vie funèbre, égale, permanente du -couvent m'ont alors semblé possibles; tandis que les richesses, les -magnificences, les pleurs, les délices, les fêtes, les joies, les -plaisirs de l'amour égal, partagé, permis, m'ont semblé l'impossible. -Je ne vois point de place dans cette ville aux douceurs de -l'amour, à ses saintes promenades sous des charmilles, au clair de -la pleine lune, quand elle fait briller les eaux et qu'on résiste à -des prières. Riche, jeune et belle, je n'ai qu'à aimer, l'amour peut -devenir ma vie, ma seule occupation; or, depuis trois mois que je vais, -que je viens avec une impatiente curiosité, je n'ai rien rencontré -parmi ces regards brillants, avides, éveillés. Aucune voix ne m'a émue, -aucun regard ne m'a illuminé ce monde. La musique seule a rempli mon -âme, elle seule a été pour moi ce qu'est notre amitié. Je suis restée -quelquefois pendant une heure, la nuit, à ma fenêtre, regardant le -jardin, appelant des événements, les demandant à la source inconnue -d'où ils sortent. Je suis quelquefois partie en voiture allant me -promener, mettant pied à terre dans les Champs-Élysées en imaginant -qu'un homme, que celui qui réveillera mon âme engourdie, arrivera, me -suivra, me regardera; mais, ces jours-là, j'ai vu des saltimbanques, -des marchands de pain d'épice et des faiseurs de tours, des passants -pressés d'aller à leurs affaires, ou des amoureux qui fuyaient tous -les regards, et j'étais tentée de les arrêter et de leur dire: Vous -qui êtes heureux, dites-moi ce que c'est que l'amour? Mais je rentrais -ces folles pensées, je remontais en voiture, et je me promettais de -demeurer vieille fille. L'amour est certainement une incarnation, -et quelles conditions ne faut-il pas pour qu'elle ait lieu! Nous ne -sommes pas certaines d'être toujours bien d'accord avec nous-mêmes, -que sera-ce à deux? Dieu seul peut résoudre ce problème. Je commence -à croire que je retournerai au couvent. Si je reste dans le monde, -j'y ferai des choses qui ressembleront à des sottises, car il m'est -impossible d'accepter ce que je vois. Tout blesse mes délicatesses, -les moeurs de mon âme, ou mes secrètes pensées. Ah! ma mère est -la femme la plus heureuse du monde, elle est adorée par son petit -Saint-Héreen. Mon ange, il me prend d'horribles fantaisies de savoir -ce qui se passe entre ma mère et ce jeune homme. Griffith a, dit-elle, -eu toutes ces idées; elle a eu envie de sauter au visage des femmes -qu'elle voyait heureuses; elle les a dénigrées, déchirées. Selon elle, -la vertu consiste à enterrer toutes ces sauvageries-là dans le fond -de son coeur. Qu'est-ce donc que le fond du coeur? un entrepôt de -tout ce que nous avons de mauvais. Je suis très-humiliée de ne pas -avoir rencontré d'adorateur. Je suis une fille à marier, mais j'ai des -frères, une famille, des parents chatouilleux. Ah! si telle -était la raison de la retenue des hommes, ils seraient bien lâches. Le -rôle de Chimène, dans le _Cid_, et celui du Cid me ravissent. Quelle -admirable pièce de théâtre! Allons, adieu. - - -VIII - - LA MÊME A LA MÊME. - - Janvier. - -Nous avons pour maître un pauvre réfugié forcé de se cacher à cause -de sa participation à la révolution que le duc d'Angoulême est allé -vaincre; succès auquel nous avons dû de belles fêtes. Quoique libéral -et sans doute bourgeois, cet homme m'a intéressée: je me suis imaginée -qu'il était condamné à mort. Je le fais causer pour savoir son secret, -mais il est d'une taciturnité castillane, fier comme s'il était -Gonzalve de Cordoue, et néanmoins d'une douceur et d'une patience -angéliques; sa fierté n'est pas montée comme celle de miss Griffith, -elle est tout intérieure; il se fait rendre ce qui lui est dû en nous -rendant ses devoirs, et nous écarte de lui par le respect qu'il nous -témoigne. Mon père prétend qu'il y a beaucoup du grand seigneur chez -le sieur Henarez, qu'il nomme entre nous Don Henarez par plaisanterie. -Quand je me suis permis de l'appeler ainsi, il y a quelques jours, -cet homme a relevé sur moi ses yeux, qu'il tient ordinairement -baissés, et m'a lancé deux éclairs qui m'ont interdite; ma chère, -il a, certes, les plus beaux yeux du monde. Je lui ai demandé si je -l'avais fâché en quelque chose, et il m'a dit alors dans sa sublime et -grandiose langue espagnole:--Mademoiselle, je ne viens ici que pour -vous apprendre l'espagnol. Je me suis sentie humiliée, j'ai rougi; -j'allais lui répliquer par quelque bonne impertinence, quand je me -suis souvenue de ce que nous disait notre chère mère en Dieu, et alors -je lui ai répondu:--Si vous aviez à me reprendre en quoi que ce soit, -je deviendrais votre obligée. Il a tressailli, le sang a coloré son -teint olivâtre, il m'a répondu d'une voix doucement émue:--La religion -a dû vous enseigner mieux que je ne saurais le faire à respecter les -grandes infortunes. Si j'étais Don en Espagne, et que j'eusse -tout perdu au triomphe de Ferdinand VII, votre plaisanterie serait une -cruauté; mais si je ne suis qu'un pauvre maître de langue, n'est-ce pas -une atroce raillerie? Ni l'une ni l'autre ne sont dignes d'une jeune -fille noble. Je lui ai pris la main en lui disant:--J'invoquerai donc -aussi la religion pour vous prier d'oublier mon tort. Il a baissé la -tête, a ouvert mon Don Quichotte, et s'est assis. Ce petit incident -m'a causé plus de trouble que tous les compliments, les regards et -les phrases que j'ai recueillis pendant la soirée où j'ai été le plus -courtisée. Durant la leçon, je regardais avec attention cet homme qui -se laissait examiner sans le savoir: il ne lève jamais les yeux sur -moi. J'ai découvert que notre maître, à qui nous donnions quarante ans, -est jeune; il ne doit pas avoir plus de vingt-six à vingt-huit ans. Ma -gouvernante, à qui je l'avais abandonné, m'a fait remarquer la beauté -de ses cheveux noirs et celle de ses dents, qui sont comme des perles. -Quant à ses yeux, c'est à la fois du velours et du feu. Voilà tout, il -est d'ailleurs petit et laid. On nous avait dépeint les Espagnols comme -étant peu propres; mais il est extrêmement soigné, ses mains sont plus -blanches que son visage; il a le dos un peu voûté; sa tête est énorme -et d'une forme bizarre; sa laideur, assez spirituelle d'ailleurs, -est aggravée par des marques de petite vérole qui lui ont couturé le -visage; son front est très-proéminent, ses sourcils se rejoignent et -sont trop épais, ils lui donnent un air dur qui repousse les âmes. Il -a la figure rechignée et maladive qui distingue les enfants destinés à -mourir, et qui n'ont dû la vie qu'à des soins infinis, comme soeur -Marthe. Enfin, comme le disait mon père, il a le masque amoindri -du cardinal de Ximénès. Mon père ne l'aime point, il se sent gêné -avec lui. Les manières de notre maître ont une dignité naturelle qui -semble inquiéter le cher duc; il ne peut souffrir la supériorité sous -aucune forme auprès de lui. Dès que mon père saura l'espagnol, nous -partirons pour Madrid. Deux jours après la leçon que j'avais reçue, -quand Hénarez est revenu, je lui ai dit, pour lui marquer une sorte de -reconnaissance:--Je ne doute pas que vous n'ayez quitté l'Espagne à -cause des événements politiques; si mon père y est envoyé, comme on le -dit, nous serons à même de vous y rendre quelques services et d'obtenir -votre grâce au cas où vous seriez frappé par une condamnation.--Il -n'est au pouvoir de personne de m'obliger, m'a-t-il répondu.--Comment, -monsieur, lui ai-je dit, est-ce parce que vous ne voulez accepter -aucune protection, ou par impossibilité?--L'un et l'autre, a-t-il -dit en s'inclinant et avec un accent qui m'a imposé silence. Le sang -de mon père a grondé dans mes veines. Cette hauteur m'a révoltée, et -je l'ai laissé là. Cependant, ma chère, il y a quelque chose de beau -à ne rien vouloir d'autrui. Il n'accepterait pas même notre amitié, -pensais-je en conjuguant un verbe. Là, je me suis arrêtée, et je lui -ai dit la pensée qui m'occupait, mais en espagnol. Le Hénarez m'a -répondu fort courtoisement qu'il fallait dans les sentiments une -égalité qui ne s'y trouverait point, et qu'alors cette question était -inutile.--Entendez-vous l'égalité relativement à la réciprocité des -sentiments ou à la différence des rangs? ai-je demandé pour essayer de -le faire sortir de sa gravité qui m'impatiente. Il a encore relevé ses -redoutables yeux, et j'ai baissé les miens. Chère, cet homme est une -énigme indéchiffrable. Il semblait me demander si mes paroles étaient -une déclaration: il y avait dans son regard un bonheur, une fierté, une -angoisse d'incertitude qui m'ont étreint le coeur. J'ai compris que -ces coquetteries, qui sont en France estimées à leur valeur, prenaient -une dangereuse signification avec un Espagnol, et je suis rentrée un -peu sotte dans ma coquille. En finissant la leçon, il m'a saluée en -me jetant un regard plein de prières humbles, et qui disait: Ne vous -jouez pas d'un malheureux. Ce contraste subit avec ses façons graves et -dignes m'a fait une vive impression. N'est-ce pas horrible à penser et -à dire? il me semble qu'il y a des trésors d'affection dans cet homme. - -[Illustration: IMP. S. RAÇON. - -«Si vous aviez à me reprendre en quoi que ce soit, je deviendrais votre -obligée.» - -Il a tressailli, le sang a coloré son teint olivâtre. - -MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.] - - -IX - - MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU. - - Décembre. - -Tout est dit et tout est fait, ma chère enfant, c'est madame de -l'Estorade qui t'écrit; mais il n'y a rien de changé entre nous, il n'y -a qu'une fille de moins. Sois tranquille, j'ai médité mon consentement, -et ne l'ai pas donné follement. Ma vie est maintenant déterminée. -La certitude d'aller dans un chemin tracé convient également à mon -esprit et à mon caractère. Une grande force morale a corrigé -pour toujours ce que nous nommons les hasards de la vie. Nous avons -des terres à faire valoir, une demeure à orner, à embellir; j'ai un -intérieur à conduire et à rendre aimable, un homme à réconcilier -avec la vie. J'aurai sans doute une famille à soigner, des enfants à -élever. Que veux-tu! la vie ordinaire ne saurait être quelque chose -de grand ni d'excessif. Certes, les immenses désirs qui étendent et -l'âme et la pensée n'entrent pas dans ces combinaisons, en apparence -du moins. Qui m'empêche de laisser voguer sur la mer de l'infini les -embarcations que nous y lancions? Néanmoins, ne crois pas que les -choses humbles auxquelles je me dévoue soient exemptes de passion. La -tâche de faire croire au bonheur un pauvre homme qui a été le jouet -des tempêtes est une belle oeuvre, et peut suffire à modifier la -monotonie de mon existence. Je n'ai point vu que je laissasse prise à -la douleur, et j'ai vu du bien à faire. Entre nous, je n'aime pas Louis -de l'Estorade de cet amour qui fait que le coeur bat quand on entend -un pas, qui nous émeut profondément aux moindres sons de la voix, ou -quand un regard de feu nous enveloppe; mais il ne me déplaît point non -plus. Que ferai-je, me diras-tu, de cet instinct des choses sublimes, -de ces pensées fortes qui nous lient et qui sont en nous? oui, voilà -ce qui m'a préoccupée; eh! bien, n'est-ce pas une grande chose que -de les cacher, que de les employer, à l'insu de tous, au bonheur de -la famille, d'en faire les moyens de la félicité des êtres qui nous -sont confiés et auxquels nous nous devons? La saison où ces facultés -brillent est bien restreinte chez les femmes, elle sera bientôt passée; -et si ma vie n'aura pas été grande, elle aura été calme, unie et sans -vicissitudes. Nous naissons avantagées, nous pouvons choisir entre -l'amour et la maternité. Eh! bien, j'ai choisi: je ferai mes dieux de -mes enfants et mon El-Dorado de ce coin de terre. Voilà tout ce que -je puis te dire aujourd'hui. Je te remercie de toutes les choses que -tu m'as envoyées. Donne ton coup d'oeil à mes commandes, dont la -liste est jointe à cette lettre. Je veux vivre dans une atmosphère de -luxe et d'élégance, et n'avoir de la province que ce qu'elle offre -de délicieux. En restant dans la solitude, une femme ne peut jamais -être provinciale, elle reste elle-même. Je compte beaucoup sur ton -dévouement pour me tenir au courant de toutes les modes. Dans son -enthousiasme, mon beau-père ne me refuse rien et bouleverse sa maison. -Nous faisons venir des ouvriers de Paris et nous modernisons tout. - - -X - - MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE. - - Janvier. - -O Renée! tu m'as attristée pour plusieurs jours. Ainsi, ce corps -délicieux, ce beau et fier visage, ces manières naturellement -élégantes, cette âme pleine de dons précieux, ces yeux où l'âme se -désaltère comme à une vive source d'amour, ce coeur rempli de -délicatesses exquises, cet esprit étendu, toutes ces facultés si rares, -ces efforts de la nature et de notre mutuelle éducation, ces trésors -d'où devaient sortir pour la passion et pour le désir, des richesses -uniques, des poèmes, des heures qui auraient valu des années, des -plaisirs à rendre un homme esclave d'un seul mouvement gracieux, tout -cela va se perdre dans les ennuis d'un mariage vulgaire et commun, -s'effacer dans le vide d'une vie qui te deviendra fastidieuse! Je hais -d'avance les enfants que tu auras; ils seront mal faits. Tout est prévu -dans ta vie: tu n'as ni à espérer, ni à craindre, ni à souffrir. Et si -tu rencontres, dans un jour de splendeur, un être qui te réveille du -sommeil auquel tu vas te livrer?... Ah! j'ai eu froid dans le dos à -cette pensée. Enfin, tu as une amie. Tu vas sans doute être l'esprit -de cette vallée, tu t'initieras à ses beautés, tu vivras avec cette -nature, tu te pénétreras de la grandeur des choses, de la lenteur avec -laquelle procède la végétation, de la rapidité avec laquelle s'élance -la pensée; et quand tu regarderas tes riantes fleurs, tu feras des -retours sur toi-même. Puis, lorsque tu marcheras entre ton mari en -avant et tes enfants en arrière glapissant, murmurant, jouant, l'autre -muet et satisfait, je sais d'avance ce que tu m'écriras. Ta vallée -fumeuse et ses collines ou arides ou garnies de beaux arbres, ta -prairie si curieuse en Provence, ses eaux claires partagées en filets, -les différentes teintes de la lumière, tout cet infini, varié par Dieu -et qui t'entoure, te rappellera le monotone infini de ton coeur. Mais -enfin, je serai là, ma Renée, et tu trouveras une amie dont le coeur -ne sera jamais atteint par la moindre petitesse sociale, un coeur -tout à toi. - - - Lundi. - -Ma chère, mon Espagnol est d'une admirable mélancolie: il y a chez -lui je ne sais quoi de calme, d'austère, de digne, de profond qui -m'intéresse au dernier point. Cette solennité constante et le silence -qui couvre cet homme ont quelque chose de provoquant pour l'âme. Il est -muet et superbe comme un roi déchu. Nous nous occupons de lui, Griffith -et moi, comme d'une énigme. Quelle bizarrerie! un maître de langues -obtient sur mon attention le triomphe qu'aucun homme n'a remporté, -moi qui maintenant ai passé en revue tous les fils de famille, tous -les attachés d'ambassade et les ambassadeurs, les généraux et les -sous-lieutenants, les pairs de France, leurs fils et leurs neveux, -la cour et la ville. La froideur de cet homme est irritante. Le plus -profond orgueil remplit le désert qu'il essaie de mettre et qu'il met -entre nous; enfin, il s'enveloppe d'obscurité. C'est lui qui a de la -coquetterie, et c'est moi qui ai de la hardiesse. Cette étrangeté -m'amuse d'autant plus que tout cela est sans conséquence. Qu'est-ce -qu'un homme, un Espagnol et un maître de langues? Je ne me sens pas -le moindre respect pour quelque homme que ce soit, fût-ce un roi. -Je trouve que nous valons mieux que tous les hommes, même les plus -justement illustres. Oh! comme j'aurais dominé Napoléon! comme je lui -aurais fait sentir, s'il m'eût aimée, qu'il était à ma discrétion! - -Hier, j'ai lancé une épigramme qui a dû atteindre maître Hénarez -au vif; il n'a rien répondu, il avait fini sa leçon, il a pris son -chapeau, et m'a saluée en me jetant un regard qui me fait croire qu'il -ne reviendra plus. Cela me va très-fort: il y aurait quelque chose de -sinistre à recommencer la Nouvelle-Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, -que je viens de lire, et qui m'a fait prendre l'amour en haine. -L'amour discuteur et phraseur me paraît insupportable. Clarisse est -aussi par trop contente quand elle a écrit sa longue petite lettre; -mais l'ouvrage de Richardson explique d'ailleurs, m'a dit mon père, -admirablement les Anglaises. Celui de Rousseau me fait l'effet d'un -sermon philosophique en lettres. - -L'amour est, je crois, un poème entièrement personnel. Il n'y a rien -qui ne soit à la fois vrai et faux dans tout ce que les auteurs nous -en écrivent. En vérité, ma chère belle, comme tu ne peux plus me -parler que d'amour conjugal, je crois, dans l'intérêt bien entendu de -notre double existence, qu'il est nécessaire que je reste fille, et que -j'aie quelque belle passion, pour que nous connaissions bien la vie. -Raconte-moi très exactement tout ce qui t'arrivera, surtout dans les -premiers jours, avec cet animal que je nomme un mari. Je te promets -la même exactitude, si jamais je suis aimée. Adieu, pauvre chérie -engloutie. - - -XI - - MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU. - - A la Crampade. - -Ton Espagnol et toi, vous me faites frémir, ma chère mignonne. Je -t'écris ce peu de lignes pour te prier de le congédier. Tout ce que -tu m'en dis se rapporte au caractère le plus dangereux de ceux de ces -gens-là qui, n'ayant rien à perdre, risquent tout. Cet homme ne doit -pas être ton amant et ne peut pas être ton mari. Je t'écrirai plus en -détail sur les événements secrets de mon mariage, mais quand je n'aurai -plus au coeur l'inquiétude que ta dernière lettre m'y a mise. - - -XII - - MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE. - - Février. - -Ma belle biche, ce matin à neuf heures, mon père s'est fait annoncer -chez moi, j'étais levée et habillée; je l'ai trouvé gravement assis au -coin de mon feu dans mon salon, pensif au delà de son habitude; il m'a -montré la bergère en face de lui, je l'ai compris, et m'y suis plongée -avec une gravité qui le singeait si bien, qu'il s'est pris à -sourire, mais d'un sourire empreint d'une grave tristesse:--Vous êtes -au moins aussi spirituelle que votre grand'mère, m'a-t-il dit.--Allons, -mon père, ne soyez pas courtisan ici, ai-je répondu, vous avez quelque -chose à me demander! Il s'est levé dans une grande agitation, et m'a -parlé pendant une demi-heure. Cette conversation, ma chère, mérite -d'être conservée. Dès qu'il a été parti, je me suis mise à ma table en -tâchant de rendre ses paroles. Voici la première fois que j'ai vu mon -père déployant toute sa pensée. Il a commencé par me flatter, il ne s'y -est point mal pris; je devais lui savoir bon gré de m'avoir devinée et -appréciée. - ---Armande, m'a-t-il dit, vous m'avez étrangement trompé et agréablement -surpris. A votre arrivée du couvent, je vous ai prise pour une jeune -fille comme toutes les autres filles, sans grande portée, ignorante, -de qui l'on pouvait avoir bon marché avec des colifichets, une parure, -et qui réfléchissent peu.--Merci, mon père, pour la jeunesse.--Oh! il -n'y a plus de jeunesse, dit-il en laissant échapper un geste d'homme -d'État. Vous avez un esprit d'une étendue incroyable, vous jugez toute -chose pour ce qu'elle vaut, votre clairvoyance est extrême; vous êtes -très malicieuse: on croit que vous n'avez rien vu là où vous avez déjà -les yeux sur la cause des effets que les autres examinent. Vous êtes un -ministre en jupon; il n'y a que vous qui puissiez m'entendre ici; il -n'y a donc que vous-même à employer contre vous si l'on en veut obtenir -quelque sacrifice. Aussi vais-je m'expliquer franchement sur les -desseins que j'avais formés et dans lesquels je persiste. Pour vous les -faire adopter, je dois vous démontrer qu'ils tiennent à des sentiments -élevés. Je suis donc obligé d'entrer avec vous dans des considérations -politiques du plus haut intérêt pour le royaume, et qui pourraient -ennuyer toute autre personne que vous. Après m'avoir entendu, vous -réfléchirez longtemps; je vous donnerai six mois s'il le faut. Vous -êtes votre maîtresse absolue; et si vous vous refusez aux sacrifices -que je vous demande, je subirai votre refus sans plus vous tourmenter. - -A cet exorde, ma biche, je suis devenue réellement sérieuse, et je -lui ai dit:--Parlez, mon père. Or, voici ce que l'homme d'État a -prononcé:--Mon enfant, la France est dans une situation précaire qui -n'est connue que du roi et de quelques esprits élevés; mais le roi -est une tête sans bras; puis les grands esprits qui sont dans le -secret du danger n'ont aucune autorité sur les hommes à employer -pour arriver à un résultat heureux. Ces hommes, vomis par l'élection -populaire, ne veulent pas être des instruments. Quelque remarquables -qu'ils soient, ils continuent l'oeuvre de la destruction sociale, au -lieu de nous aider à raffermir l'édifice. En deux mots, il n'y a plus -que deux partis: celui de Marius et celui de Sylla; je suis pour Sylla -contre Marius. Voilà notre affaire en gros. En détail, la Révolution -continue, elle est implantée dans la loi, elle est écrite sur le sol, -elle est toujours dans les esprits: elle est d'autant plus formidable -qu'elle paraît vaincue à la plupart de ces conseillers du trône qui -ne lui voient ni soldats ni trésors. Le roi est un grand esprit, il y -voit clair; mais de jour en jour gagné par les gens de son frère, qui -veulent aller trop vite, il n'a pas deux ans à vivre, et ce moribond -arrange ses draps pour mourir tranquille. Sais-tu, mon enfant, quels -sont les effets les plus destructifs de la Révolution? tu ne t'en -douterais jamais. En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a -coupé la tête à tous les pères de famille. Il n'y a plus de famille -aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une -nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant -l'égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l'esprit -de famille, ils ont créé le fisc! Mais ils ont préparé la faiblesse des -supériorités et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le -règne de l'intérêt personnel et frayé les chemins à la Conquête. Nous -sommes entre deux systèmes: ou constituer l'État par la Famille, ou le -constituer par l'intérêt personnel: la démocratie ou l'aristocratie, -la discussion ou l'obéissance, le catholicisme ou l'indifférence -religieuse, voilà la question en peu de mots. J'appartiens au petit -nombre de ceux qui veulent résister à ce qu'on nomme le peuple, dans -son intérêt bien compris. Il ne s'agit plus ni de droits féodaux, comme -on le dit aux niais, ni de gentilhommerie, il s'agit de l'État, il -s'agit de la vie de la France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans -le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l'échelle -des responsabilités, et la subordination, qui monte jusqu'au roi. Le -roi, c'est nous tous! Mourir pour le roi, c'est mourir pour soi-même, -pour sa famille, qui ne meurt pas plus que ne meurt le royaume. Chaque -animal a son instinct, celui de l'homme est l'esprit de famille. Un -pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les -membres sont intéressés à la défense du trésor commun: trésor d'argent, -de gloire, de priviléges, de jouissances; il est faible quand il -se compose d'individus non solidaires, auxquels il importe peu d'obéir -à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, pourvu que chaque -individu garde son champ; et ce malheureux égoïste ne voit pas qu'un -jour on le lui ôtera. Nous allons à un état de choses horrible, en -cas d'insuccès. Il n'y aura plus que des lois pénales ou fiscales, la -bourse ou la vie. Le pays le plus généreux de la terre ne sera plus -conduit par les sentiments. On y aura développé, soigné des plaies -incurables. D'abord une jalousie universelle: les classes supérieures -seront confondues, on prendra l'égalité des désirs pour l'égalité -des forces; les vraies supériorités reconnues, constatées, seront -envahies par les flots de la bourgeoisie. On pouvait choisir un homme -entre mille, on ne peut rien trouver entre trois millions d'ambitions -pareilles, vêtues de la même livrée, celle de la médiocrité. Cette -masse triomphante ne s'apercevra pas qu'elle aura contre elle une autre -masse terrible, celle des paysans possesseurs: vingt millions d'arpents -de terre vivant, marchant, raisonnant, n'entendant à rien, voulant -toujours plus, barricadant tout, disposant de la force brutale.... - ---Mais, dis-je en interrompant mon père, que puis-je faire pour l'État? -Je ne me sens aucune disposition à être la Jeanne d'Arc des Familles et -à périr à petit feu sur le bûcher d'un couvent.--Vous êtes une petite -peste, me dit mon père. Si je vous parle raison, vous me répondez par -des plaisanteries; quand je plaisante, vous me parlez comme si vous -étiez ambassadeur.--L'amour vit de contrastes, lui ai-je dit. Et il a -ri aux larmes.--Vous penserez à ce que je viens de vous expliquer; vous -remarquerez combien il y a de confiance et de grandeur à vous parler -comme je viens de le faire, et peut-être les événements aideront-ils -mes projets. Je sais que, quant à vous, ces projets sont blessants, -iniques; aussi demandé-je leur sanction moins à votre coeur et à -votre imagination qu'à votre raison, je vous ai reconnu plus de raison -et de sens que je n'en ai vu à qui que ce soit...--Vous vous flattez, -lui ai-je dit en souriant, car je suis bien votre fille!--Enfin, -reprit-il, je ne saurais être inconséquent. Qui veut la fin veut les -moyens, et nous devons l'exemple à tous. Donc, vous ne devez pas -avoir de fortune tant que celle de votre frère cadet ne sera pas -assurée, et je veux employer tous vos capitaux à lui constituer un -majorat.--Mais, repris-je, vous ne me défendez pas de vivre à ma guise -et d'être heureuse en vous laissant ma fortune?--Ah! pourvu, -répondit-il, que la vie comme vous l'entendrez ne nuise en rien à -l'honneur, à la considération, et je puis ajouter à la gloire de votre -famille.--Allons, m'écriai-je, vous me destituez bien promptement de -ma raison supérieure.--Nous ne trouverons pas en France, dit-il avec -amertume, d'homme qui veuille pour femme une jeune fille de la plus -haute noblesse sans dot et qui lui en reconnaisse une. Si ce mari se -rencontrait, il appartiendrait à la classe des bourgeois parvenus: je -suis, sous ce rapport, du onzième siècle.--Et moi aussi, lui ai-je -dit. Mais pourquoi me désespérer? n'y-a-t-il pas de vieux pairs de -France?--Vous êtes bien avancée, Louise! s'est-il écrié. Puis il m'a -quittée en souriant et me baisant la main. - -J'avais reçu ta lettre le matin même, et elle m'avait fait songer -précisément à l'abîme où tu prétends que je pourrais tomber. Il m'a -semblé qu'une voix me criait en moi-même: tu y tomberas! J'ai donc -pris mes précautions. Hénarez ose me regarder, ma chère, et ses yeux -me troublent, ils me produisent une sensation que je ne puis comparer -qu'à celle d'une terreur profonde. On ne doit pas plus regarder cet -homme qu'on ne regarde un crapaud, il est laid et fascinateur. Voici -deux jours que je délibère avec moi-même si je dirai nettement à mon -père que je ne veux plus apprendre l'espagnol, et faire congédier cet -Hénarez; mais après mes résolutions viriles, je me sens le besoin -d'être remuée par l'horrible sensation que j'éprouve en voyant cet -homme, et je dis: encore une fois, et après je parlerai. Ma chère, sa -voix est d'une douceur pénétrante, il parle comme la Fodor chante. Ses -manières sont simples et sans la moindre affectation. Et quelles belles -dents! Tout à l'heure, en me quittant, il a cru remarquer combien il -m'intéresse, et il a fait le geste, très-respectueux d'ailleurs, de me -prendre la main pour me la baiser; mais il l'a réprimé comme effrayé -de sa hardiesse et de la distance qu'il allait franchir. Malgré le -peu qu'il en a paru, je l'ai deviné; j'ai souri, car rien n'est plus -attendrissant que de voir l'élan d'une nature inférieure qui se replie -ainsi sur elle-même. Il y a tant d'audace dans l'amour d'un bourgeois -pour une fille noble! Mon sourire l'a enhardi, le pauvre homme a -cherché son chapeau sans le voir, il ne voulait pas le trouver, et je -le lui ai gravement apporté. Des larmes contenues humectaient ses yeux. -Il y avait un monde de choses et de pensées dans ce moment si -court. Nous nous comprenions si bien, qu'en ce moment je lui tendis ma -main à baiser. Peut-être était-ce lui dire que l'amour pouvait combler -l'espace qui nous sépare. Eh! bien, je ne sais ce qui m'a fait mouvoir: -Griffith a tourné le dos, je lui ai tendu fièrement ma patte blanche, -et j'ai senti le feu de ses lèvres tempéré par deux grosses larmes. Ah! -mon ange, je suis restée sans force dans mon fauteuil, pensive, j'étais -heureuse, et il m'est impossible d'expliquer comment ni pourquoi. Ce -que j'ai senti, c'est la poésie. Mon abaissement, dont j'ai honte à -cette heure, me semblait une grandeur: il m'avait fascinée, voilà mon -excuse. - - - Vendredi. - -Cet homme est vraiment très-beau. Ses paroles sont élégantes, son -esprit est d'une supériorité remarquable. Ma chère, il est fort et -logique comme Bossuet en m'expliquant le mécanisme non-seulement de -la langue espagnole, mais encore de la pensée humaine et de toutes -les langues. Le français semble être sa langue maternelle. Comme je -lui en témoignais mon étonnement, il me répondit qu'il était venu en -France très-jeune avec le roi d'Espagne, à Valençay. Que s'est-il passé -dans cette âme? il n'est plus le même: il est venu vêtu simplement, -mais absolument comme un grand seigneur sorti le matin à pied. Son -esprit a brillé comme un phare durant cette leçon: il a déployé toute -son éloquence. Comme un homme lassé qui retrouve ses forces, il m'a -révélé toute une âme soigneusement cachée. Il m'a raconté l'histoire -d'un pauvre diable de valet qui s'était fait tuer pour un seul regard -d'une reine d'Espagne.--Il ne pouvait que mourir! lui ai-je dit. Cette -réponse lui a mis la joie au coeur, et son regard m'a véritablement -épouvantée. - -Le soir, je suis allée au bal chez la duchesse de Lenoncourt, le prince -de Talleyrand s'y trouvait. Je lui ai fait demander, par monsieur de -Vandenesse, un charmant jeune homme, s'il y avait parmi ses hôtes -en 1809, à sa terre, un Hénarez.--Hénarez est le nom maure de la -famille de Soria, qui sont, disent-ils, des Abencerrages convertis au -christianisme. Le vieux duc et ses deux fils accompagnèrent le roi. -L'aîné, le duc de Soria d'aujourd'hui, vient d'être dépouillé de tous -ses biens, honneur et grandesses par le roi Ferdinand, qui venge -une vieille inimitié. Le duc a fait une faute immense en acceptant le -ministère constitutionnel avec Valdez. Heureusement, il s'est sauvé de -Cadix avant l'entrée de monseigneur le duc d'Angoulême, qui, malgré sa -bonne volonté, ne l'aurait pas préservé de la colère du roi. - -Cette réponse, que le vicomte de Vandenesse m'a rapportée -textuellement, m'a donné beaucoup à penser. Je ne puis dire en quelles -anxiétés j'ai passé le temps jusqu'à ma première leçon, qui a eu lieu -ce matin. Pendant le premier quart d'heure de la leçon, je me suis -demandé, en l'examinant, s'il était duc ou bourgeois, sans pouvoir y -rien comprendre. Il semblait deviner mes pensées à mesure qu'elles -naissaient et se plaire à les contrarier. Enfin je n'y tins plus, je -quittai brusquement mon livre en interrompant la traduction que j'en -faisais à haute voix, je lui dis en espagnol:--Vous nous trompez, -monsieur. Vous n'êtes pas un pauvre bourgeois libéral, vous êtes le duc -de Soria?--Mademoiselle, répondit-il avec un mouvement de tristesse, -malheureusement, je ne suis pas le duc de Soria. Je compris tout ce -qu'il mit de désespoir dans le mot malheureusement. Ah! ma chère, il -sera, certes, impossible à aucun homme de mettre autant de passion et -de choses dans un seul mot. Il avait baissé les yeux, et n'osait plus -me regarder.--Monsieur de Talleyrand, lui dis-je, chez qui vous avez -passé les années d'exil, ne laisse d'autre alternative à un Hénarez -que celle d'être ou duc de Soria disgracié ou domestique. Il leva les -yeux sur moi, et me montra deux brasiers noirs et brillants, deux yeux -à la fois flamboyants et humiliés. Cet homme m'a paru être alors à la -torture.--Mon père, dit-il, était en effet serviteur du roi d'Espagne. -Griffith ne connaissait pas cette manière d'étudier. Nous faisions des -silences inquiétants à chaque demande et à chaque réponse.--Enfin, lui -dis-je, êtes-vous noble ou bourgeois?--Vous savez, mademoiselle, qu'en -Espagne tout le monde, même les mendiants, sont nobles. Cette réserve -m'impatienta. J'avais préparé depuis la dernière leçon un de ces -amusements qui sourient à l'imagination. J'avais tracé dans une lettre -le portrait idéal de l'homme par qui je voudrais être aimée, en me -proposant de le lui donner à traduire. Jusqu'à présent j'ai traduit de -l'espagnol en français, et non du français en espagnol; je lui en fis -l'observation, et priai Griffith de me chercher la dernière lettre que -j'avais reçue d'une de mes amies. Je verrai, pensais-je, à l'effet que -lui fera mon programme, quel sang est dans ses veines. Je pris -le papier des mains de Griffith en disant:--Voyons si j'ai bien copié? -car tout était de mon écriture. Je la lui tendis, et l'examinai pendant -qu'il lisait ceci. - - «L'homme qui me plaira, ma chère, devra être rude et orgueilleux - avec les hommes, mais doux avec les femmes. Son regard d'aigle saura - réprimer instantanément tout ce qui peut ressembler au ridicule. - Il aura un sourire de pitié pour ceux qui voudraient tourner en - plaisanterie les choses sacrées, celles surtout qui constituent la - poésie du coeur, et sans lesquelles la vie ne serait plus qu'une - triste réalité. Je méprise profondément ceux qui voudraient nous - ôter la source des idées religieuses, si fertiles en consolations. - Aussi, ses croyances devront-elles avoir la simplicité de celles d'un - enfant unie à la conviction inébranlable d'un homme d'esprit qui a - approfondi ses raisons de croire. Son esprit, neuf, original, sera - sans affectation ni parade: il ne peut rien dire qui soit de trop ou - déplacé; il lui serait aussi impossible d'ennuyer les autres que de - s'ennuyer lui-même, car il aura dans son âme un fonds riche. Toutes - ses pensées doivent être d'un genre noble, élevé, chevaleresque, sans - aucun égoïsme. En toutes ses actions, on remarquera l'absence totale - du calcul ou de l'intérêt. Ses défauts proviendront de l'étendue même - de ses idées, qui seront au-dessus de son temps. En toute chose, je - dois le trouver en avant de son époque. Plein d'attentions délicates - dues aux êtres faibles, il sera bon pour toutes les femmes, mais - bien difficilement épris d'aucune: il regardera cette question comme - beaucoup trop sérieuse pour en faire un jeu. Il se pourrait donc - qu'il passât sa vie sans aimer véritablement, en montrant en lui - toutes les qualités qui peuvent inspirer une passion profonde. Mais - s'il trouve une fois son idéal de femme, celle entrevue dans ces - songes qu'on fait les yeux ouverts; s'il rencontre un être qui le - comprenne, qui remplisse son âme et jette sur toute sa vie un rayon - de bonheur, qui brille pour lui comme une étoile à travers les nuages - de ce monde si sombre, si froid, si glacé; qui donne un charme tout - nouveau à son existence, et fasse vibrer en lui des cordes muettes - jusque-là, je crois inutile de dire qu'il saura reconnaître et - apprécier son bonheur. Aussi la rendra-t-il parfaitement heureuse. - Jamais, ni par un mot, ni par un regard, il ne froissera ce coeur - aimant qui se sera remis en ses mains avec l'aveugle amour d'un - enfant qui dort dans les bras de sa mère; car si elle se réveillait - jamais de ce doux rêve, elle aurait l'âme et le coeur à jamais - déchirés: il lui serait impossible de s'embarquer sur cet océan sans - y mettre tout son avenir. - - »Cet homme aura nécessairement la physionomie, la tournure, la - démarche, enfin la manière de faire les plus grandes comme les plus - petites choses, des êtres supérieurs qui sont simples et sans apprêt. - Il peut être laid; mais ses mains seront belles; il aura la lèvre - supérieure légèrement relevée par un sourire ironique et dédaigneux - pour les indifférents; enfin il réservera pour ceux qu'il aime le - rayon céleste et brillant de son regard plein d'âme.» - ---Mademoiselle, me dit-il en espagnol et d'une voix profondément émue, -veut-elle me permettre de garder ceci en mémoire d'elle? Voici la -dernière leçon que j'aurai l'honneur de lui donner, et celle que je -reçois dans cet écrit peut devenir une règle éternelle de conduite. -J'ai quitté l'Espagne en fugitif et sans argent; mais, aujourd'hui, -j'ai reçu de ma famille une somme qui suffit à mes besoins. J'aurai -l'honneur de vous envoyer quelque pauvre Espagnol pour me remplacer. -Il semblait ainsi me dire:--Assez joué comme cela. Il s'est levé -par un mouvement d'une incroyable dignité, et m'a laissée confondue -de cette inouïe délicatesse chez les hommes de sa classe. Il est -descendu, et a fait demander à parler à mon père. Au dîner, mon père -me dit en souriant:--Louise, vous avez reçu des leçons d'espagnol d'un -ex-ministre du roi d'Espagne et d'un condamné à mort.--Le duc de Soria, -lui dis-je.--Le duc! me répondit mon père. Il ne l'est plus, il prend -maintenant le titre de baron de Macumer, d'un fief qui lui reste en -Sardaigne. Il me paraît assez original.--Ne flétrissez pas de ce mot -qui, chez vous, comporte toujours un peu de moquerie et de dédain, -un homme qui vous vaut, lui dis-je, et qui, je crois, a une belle -âme.--Baronne de Macumer? s'écria mon père en me regardant d'un air -moqueur. J'ai baissé les yeux par un mouvement de fierté.--Mais, dit -ma mère, Hénarez a dû se rencontrer sur le perron avec l'ambassadeur -d'Espagne?--Oui, a répondu mon père: l'ambassadeur m'a demandé si -je conspirais contre le roi son maître; mais il a salué l'ex-grand -d'Espagne avec beaucoup de déférence, en se mettant à ses ordres. - -Ceci, ma chère madame de l'Estorade, s'est passé depuis quinze -jours, et voilà quinze jours que je n'ai vu cet homme qui m'aime, -car cet homme m'aime. Que fait-il? Je voudrais être mouche, souris, -moineau. Je voudrais pouvoir le voir, seul, chez lui, sans qu'il -m'aperçût. Nous avons un homme à qui je puis dire: Allez mourir pour -moi!... Et il est de caractère à y aller, je le crois du moins. Enfin, -il y a dans Paris un homme à qui je pense, et dont le regard m'inonde -intérieurement de lumière. Oh! c'est un ennemi que je dois fouler aux -pieds. Comment, il y aurait un homme sans lequel je ne pourrais vivre, -qui me serait nécessaire! Tu te maries et j'aime! Au bout de quatre -mois, ces deux colombes qui s'élevaient si haut sont tombées dans les -marais de la réalité. - - - Dimanche. - -Hier, aux Italiens, je me suis sentie regardée, mes yeux ont été -magiquement attirés par deux yeux de feu qui brillaient comme deux -escarboucles dans un coin obscur de l'orchestre. Hénarez n'a pas -détaché ses yeux de dessus moi. Le monstre a cherché la seule place -d'où il pouvait me voir, et il y est. Je ne sais pas ce qu'il est en -politique; mais il a le génie de l'amour. - - Voilà, belle Renée, à quel point nous en sommes, - -a dit le grand Corneille. - - -[Illustration: IMP. S. RAÇON. - -Mes yeux ont été magiquement attirés par deux yeux de feu qui -brillaient comme deux escarboucles dans un coin du parterre. - -(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)] - - -XIII - - DE MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU. - - A la Crampade, février - -Ma chère Louise, avant de t'écrire, j'ai dû attendre; mais maintenant -je sais bien des choses, ou, pour mieux dire, je les ai apprises, et je -dois te les dire pour ton bonheur à venir. Il y a tant de différence -entre une jeune fille et une femme mariée, que la jeune fille ne -peut pas plus la concevoir que la femme mariée ne peut redevenir -jeune fille. J'ai mieux aimé être mariée à Louis de l'Estorade que de -retourner au couvent. Voilà qui est clair. Après avoir deviné que si -je n'épousais pas Louis je retournerais au couvent, j'ai dû, en termes -de jeune fille, me résigner. Résignée, je me suis mise à examiner ma -situation afin d'en tirer le meilleur parti possible. - -D'abord la gravité des engagements m'a investie de terreur. Le mariage -se propose la vie, tandis que l'amour ne se propose que le plaisir; -mais aussi le mariage subsiste quand les plaisirs ont disparu, et -donne naissance à des intérêts bien plus chers que ceux de l'homme et -de la femme qui s'unissent. Aussi peut-être ne faut-il, pour faire un -mariage heureux, que cette amitié qui, en vue de ses douceurs, cède sur -beaucoup d'imperfections humaines. Rien ne s'opposait à ce que j'eusse -de l'amitié pour Louis de l'Estorade. Bien décidée à ne pas chercher -dans le mariage les jouissances de l'amour auxquelles nous pensions -si souvent et avec une si dangereuse exaltation, j'ai senti la plus -douce tranquillité en moi-même. Si je n'ai pas l'amour, pourquoi ne -pas chercher le bonheur? me suis-je dit. D'ailleurs, je suis aimée, -et je me laisserai aimer. Mon mariage ne sera pas une servitude, -mais un commandement perpétuel. Quel inconvénient cet état de choses -offrira-t-il à une femme qui veut rester maîtresse absolue d'elle-même? - -Ce point si grave d'avoir le mariage sans le mari fut réglé dans une -conversation entre Louis et moi, dans laquelle il m'a découvert et -l'excellence de son caractère et la douceur de son âme. Ma mignonne, -je souhaitais beaucoup de rester dans cette belle saison d'espérance -amoureuse qui, n'enfantant point de plaisir, laisse à l'âme sa -virginité. Ne rien accorder au devoir, à la loi, ne dépendre que -de soi-même, et garder son libre arbitre?... quelle douce et noble -chose! Ce contrat, opposé à celui des lois et au sacrement lui-même, -ne pouvait se passer qu'entre Louis et moi. Cette difficulté, la -première aperçue, est la seule qui ait fait traîner la conclusion -de mon mariage. Si, dès l'abord, j'étais résolue à tout pour ne pas -retourner au couvent, il est dans notre nature de demander le plus -après avoir obtenu le moins; et nous sommes, chère ange, de celles -qui veulent tout. J'examinais mon Louis du coin de l'oeil, et je me -disais: le malheur l'a-t-il rendu bon ou méchant? A force d'étudier, -j'ai fini par découvrir que son amour allait jusqu'à la passion. Une -fois arrivée à l'état d'idole, en le voyant pâlir et trembler -au moindre regard froid, j'ai compris que je pouvais tout oser. Je -l'ai naturellement emmené loin des parents, dans des promenades où -j'ai prudemment interrogé son coeur. Je l'ai fait parler, je lui -ai demandé compte de ses idées, de ses plans, de notre avenir. Mes -questions annonçaient tant de réflexions préconçues et attaquaient -si précisément les endroits faibles de cette horrible vie à deux, -que Louis m'a depuis avoué qu'il était épouvanté d'une si savante -virginité. Moi, j'écoutais ses réponses; il s'y entortillait comme ces -gens à qui la peur ôte tous leurs moyens; j'ai fini par voir que le -hasard me donnait un adversaire qui m'était d'autant plus inférieur -qu'il devinait ce que tu nommes si orgueilleusement ma grande âme. -Brisé par les malheurs et par la misère, il se regardait comme à peu -près détruit, et se perdait en trois horribles craintes. D'abord, il -a trente-sept ans, et j'en ai dix-sept; il ne mesurait donc pas sans -effroi les vingt ans de différence qui sont entre nous. Puis, il est -convenu que je suis très-belle; et Louis, qui partage nos opinions à ce -sujet, ne voyait pas sans une profonde douleur combien les souffrances -lui avaient enlevé de jeunesse. Enfin, il me sentait de beaucoup -supérieure comme femme à lui comme homme. Mis en défiance de lui-même -par ces trois infériorités visibles, il craignait de ne pas faire mon -bonheur, et se voyait pris comme un pis-aller. Sans la perspective du -couvent, je ne l'épouserais point, me dit-il un soir timidement.--Ceci -est vrai, lui répondis-je gravement. Ma chère amie, il me causa la -première grande émotion de celles qui nous viennent des hommes. Je fus -atteinte au coeur par les deux grosses larmes qui roulèrent dans ses -yeux.--Louis, repris-je d'une voix consolante, il ne tient qu'à vous de -faire de ce mariage de convenance un mariage auquel je puisse donner un -consentement entier. Ce que je vais vous demander exige de votre part -une abnégation beaucoup plus belle que le prétendu servage de votre -amour quand il est sincère. Pouvez-vous vous élever jusqu'à l'amitié -comme je la comprends? On n'a qu'un ami dans la vie, et je veux être -le vôtre. L'amitié est le lien de deux âmes pareilles, unies par -leur force, et néanmoins indépendantes. Soyons amis et associés pour -porter la vie ensemble. Laissez-moi mon entière indépendance. Je ne -vous défends pas de m'inspirer pour vous l'amour que vous dites avoir -pour moi; mais je ne veux être votre femme que de mon gré. Donnez-moi -le désir de vous abandonner mon libre arbitre, et je vous le -sacrifie aussitôt. Ainsi, je ne vous défends pas de passionner cette -amitié, de la troubler par la voix de l'amour: je tâcherai, moi, que -notre affection soit parfaite. Surtout, évitez-moi les ennuis que la -situation assez bizarre où nous serons alors me donnerait au dehors. -Je ne veux paraître ni capricieuse, ni prude, parce que je ne le suis -point, et vous crois assez honnête homme pour vous offrir de garder -les apparences du mariage. Ma chère, je n'ai jamais vu d'homme heureux -comme Louis l'a été de ma proposition; ses yeux brillaient, le feu du -bonheur y avait séché les larmes.--Songez, lui dis-je en terminant, -qu'il n'y a rien de bizarre dans ce que je vous demande. Cette -condition tient à mon immense désir d'avoir votre estime. Si vous ne me -deviez qu'au mariage, me sauriez-vous beaucoup de gré un jour d'avoir -vu votre amour couronné par les formalités légales ou religieuses et -non par moi? Si pendant que vous ne me plaisez point, mais en vous -obéissant passivement, comme ma très-honorée mère vient de me le -recommander, j'avais un enfant, croyez-vous que j'aimerais cet enfant -autant que celui qui serait fils d'un même vouloir? S'il n'est pas -indispensable de se plaire l'un à l'autre autant que se plaisent des -amants, convenez, monsieur, qu'il est nécessaire de ne pas se déplaire. -Eh bien! nous allons être placés dans une situation dangereuse: nous -devons vivre à la campagne, ne faut-il pas songer à toute l'instabilité -des passions? Des gens sages ne peuvent-ils pas se prémunir contre les -malheurs du changement? Il fut étrangement surpris de me trouver et si -raisonnable et si raisonneuse; mais il me fit une promesse solennelle -après laquelle je lui pris la main et la lui serrai affectueusement. - -Nous fûmes mariés à la fin de la semaine. Sûre de garder ma liberté, -je mis alors beaucoup de gaieté dans les insipides détails de toutes -les cérémonies: j'ai pu être moi-même, et peut-être ai-je passé pour -une commère très-délurée, pour employer les mots de Blois. On a pris -pour une maîtresse femme, une jeune fille charmée de la situation -neuve et pleine de ressources où j'avais su me placer. Chère, j'avais -aperçu, comme par une vision, toutes les difficultés de ma vie, et je -voulais sincèrement faire le bonheur de cet homme. Or, dans la solitude -où nous vivons, si une femme ne commande pas, le mariage devient -insupportable en peu de temps. Une femme doit alors avoir les charmes -d'une maîtresse et les qualités d'une épouse. Mettre de l'incertitude -dans les plaisirs, n'est-ce pas prolonger l'illusion et perpétuer -les jouissances d'amour-propre auxquelles tiennent tant et avec tant -de raison toutes les créatures? L'amour conjugal, comme je le conçois, -revêt alors une femme d'espérance, la rend souveraine, et lui donne -une force inépuisable, une chaleur de vie qui fait tout fleurir autour -d'elle. Plus elle est maîtresse d'elle-même, plus sûre elle est de -rendre l'amour et le bonheur viables. Mais j'ai surtout exigé que -le plus profond mystère voilât nos arrangements intérieurs. L'homme -subjugué par sa femme est justement couvert de ridicule. L'influence -d'une femme doit être entièrement secrète: chez nous, en tout, la -grâce, c'est le mystère. Si j'entreprends de relever ce caractère -abattu, de restituer leur lustre à des qualités que j'ai entrevues, -je veux que tout semble spontané chez Louis. Telle est la tâche assez -belle que je me suis donnée et qui suffit à la gloire d'une femme. Je -suis presque fière d'avoir un secret pour intéresser ma vie, un plan -auquel je rapporterai mes efforts, et qui ne sera connu que de toi et -de Dieu. - -Maintenant je suis presque heureuse, et peut-être ne le serais-je pas -entièrement si je ne pouvais le dire à une âme aimée, car le moyen -de le lui dire à lui? Mon bonheur le froisserait, il a fallu le lui -cacher. Il a, ma chère, une délicatesse de femme, comme tous les hommes -qui ont beaucoup souffert. Pendant trois mois nous sommes restés comme -nous étions avant le mariage. J'étudiai, comme bien tu penses, une -foule de petites questions personnelles, auxquelles l'amour tient -beaucoup plus qu'on ne le croit. Malgré ma froideur, cette âme enhardie -s'est dépliée: j'ai vu ce visage changer d'expression et se rajeunir. -L'élégance que j'introduisais dans la maison a jeté des reflets sur sa -personne. Insensiblement je me suis habituée à lui, j'en ai fait un -autre moi-même. A force de le voir, j'ai découvert la correspondance -de son âme et de sa physionomie. La bête que nous nommons un mari, -selon ton expression, a disparu. J'ai vu, par je ne sais quelle douce -soirée, un amant dont les paroles m'allaient à l'âme, et sur le bras -duquel je m'appuyais avec un plaisir indicible. Enfin, pour être vraie -avec toi, comme je le serais avec Dieu, qu'on ne peut pas tromper, -piquée peut-être par l'admirable religion avec laquelle il tenait son -serment, la curiosité s'est levée dans mon coeur. Très-honteuse de -moi-même, je me résistais. Hélas! quand on ne résiste plus que par -dignité, l'esprit a bientôt trouvé des transactions. La fête a donc -été secrète comme entre deux amants, et secrète elle doit rester -entre nous. Lorsque tu te marieras, tu approuveras ma discrétion. -Sache cependant que rien n'a manqué de ce que veut l'amour le plus -délicat, ni de cet imprévu qui est, en quelque sorte, l'honneur de ce -moment-là: les grâces mystérieuses que nos imaginations lui demandent, -l'entraînement qui excuse, le consentement arraché, les voluptés -idéales longtemps entrevues et qui nous subjuguent l'âme avant que nous -nous laissions aller à la réalité, toutes les séductions y étaient avec -leurs formes enchanteresses. - -Je t'avoue que, malgré ces belles choses, j'ai de nouveau stipulé mon -libre arbitre, et je ne veux pas t'en dire toutes les raisons. Tu -seras certes la seule âme en qui je verserai cette demi-confidence. -Même en appartenant à son mari, adorée ou non, je crois que nous -perdrions beaucoup à ne pas cacher nos sentiments et le jugement que -nous portons sur le mariage. La seule joie que j'aie eue, et qui a -été céleste, vient de la certitude d'avoir rendu la vie à ce pauvre -être avant de la donner à des enfants. Louis a repris sa jeunesse, sa -force, sa gaieté. Ce n'est plus le même homme. J'ai, comme une fée, -effacé jusqu'au souvenir des malheurs. J'ai métamorphosé Louis, il est -devenu charmant. Sûr de me plaire, il déploie son esprit et révèle des -qualités nouvelles. Être le principe constant du bonheur d'un homme -quand cet homme le sait et mêle de la reconnaissance à l'amour, ah! -chère, cette certitude développe dans l'âme une force qui dépasse celle -de l'amour le plus entier. Cette force impétueuse et durable, une et -variée, enfante enfin la famille, cette belle oeuvre des femmes, -et que je conçois maintenant dans toute sa beauté féconde. Le vieux -père n'est plus avare, il donne aveuglément tout ce que je désire. -Les domestiques sont joyeux; il semble que la félicité de Louis ait -rayonné dans cet intérieur, où je règne par l'amour. Le vieillard s'est -mis en harmonie avec toutes les améliorations, il n'a pas voulu faire -tache dans mon luxe; il a pris, pour me plaire, le costume, et avec le -costume les manières du temps présent. Nous avons des chevaux anglais, -un coupé, une calèche et un tilbury. Nos domestiques ont une tenue -simple, mais élégante. Aussi passons-nous pour des prodigues. J'emploie -mon intelligence (je ne ris pas) à tenir ma maison avec économie, à -y donner le plus de jouissances pour la moindre somme possible. J'ai -déjà démontré à Louis la nécessité de faire des chemins, afin de -conquérir la réputation d'un homme occupé du bien de son pays. Je -l'oblige à compléter son instruction. J'espère le voir bientôt membre -du Conseil-Général de son département par l'influence de ma famille et -de celle de sa mère. Je lui ai déclaré tout net que j'étais ambitieuse, -que je ne trouvais pas mauvais que son père continuât à soigner nos -biens, à réaliser des économies, parce que je le voulais tout entier -à la politique; si nous avions des enfants, je les voulais voir tous -heureux et bien placés dans l'État; sous peine de perdre mon estime et -mon affection, il devait devenir député du département aux prochaines -élections; ma famille aiderait sa candidature, et nous aurions alors -le plaisir de passer tous les hivers à Paris. Ah! mon ange, à l'ardeur -avec laquelle il m'a obéi, j'ai vu combien j'étais aimée. Enfin, hier, -il m'a écrit cette lettre de Marseille, où il est allé pour quelques -heures. - - «Quand tu m'as permis de t'aimer, ma douce Renée, j'ai cru au - bonheur; mais aujourd'hui je n'en vois plus la fin. Le passé n'est - plus qu'un vague souvenir, une ombre nécessaire à faire ressortir - l'éclat de ma félicité. Quand je suis près de toi, l'amour me - transporte au point que je suis hors d'état de t'exprimer l'étendue - de mon affection: je ne puis que t'admirer, t'adorer. La parole ne me - revient que loin de toi. Tu es parfaitement belle, et d'une beauté - si grave, si majestueuse, que le temps l'altérera difficilement; et, - quoique l'amour entre époux ne tienne pas tant à la beauté qu'aux - sentiments, qui sont exquis en toi, laisse-moi te dire que cette - certitude de te voir toujours belle me donne une joie qui s'accroît - à chaque regard que je jette sur toi. L'harmonie et la dignité des - lignes de ton visage, où ton âme sublime se révèle, a je ne sais quoi - de pur sous la mâle couleur du teint. L'éclat de tes yeux noirs et - la coupe hardie de ton front disent combien tes vertus sont élevées, - combien ton commerce est solide et ton coeur fait aux orages de la - vie s'il en survenait. La noblesse est ton caractère distinctif; je - n'ai pas la prétention de te l'apprendre; mais je t'écris ce mot - pour te faire bien connaître que je sais tout le prix du trésor que - je possède. Le peu que tu m'accorderas sera toujours le bonheur pour - moi, dans longtemps comme à présent; car je sens tout ce qu'il y a - eu de grandeur dans notre promesse de garder l'un et l'autre toute - notre liberté. Nous ne devrons jamais aucun témoignage de tendresse - qu'à notre vouloir. Nous serons libres malgré des chaînes étroites. - Je serai d'autant plus fier de te reconquérir ainsi que je sais - maintenant le prix que tu attaches à cette conquête. Tu ne pourras - jamais parler ou respirer, agir, penser, sans que j'admire toujours - davantage la grâce de ton corps et celle de ton âme. Il y a en toi je - ne sais quoi de divin, de sensé, d'enchanteur, qui met d'accord la - réflexion, l'honneur, le plaisir et l'espérance, qui donne enfin à - l'amour une étendue plus spacieuse que celle de la vie. Oh! mon ange, - puisse le génie de l'amour me rester fidèle et l'avenir être plein de - cette volupté à l'aide de laquelle tu as embelli tout autour de moi! - Quand seras-tu mère, pour que je te voie applaudir à l'énergie de ta - vie, pour que je t'entende, de cette voix si suave et avec ces idées - si fines, si neuves et si curieusement bien rendues, bénir l'amour - qui a rafraîchi mon âme, retrempé mes facultés, qui fait mon orgueil, - et où j'ai puisé, comme dans une magique fontaine, une vie nouvelle? - Oui, je serai tout ce que tu veux que je sois: je deviendrai l'un des - hommes utiles de mon pays, et je ferai rejaillir sur toi cette gloire - dont le principe sera ta satisfaction.» - -Ma chère, voilà comment je le forme. Ce style est de fraîche date, -dans un an ce sera mieux. Louis en est aux premiers transports, je -l'attends à cette égale et continue sensation de bonheur que doit -donner un heureux mariage quand, sûrs l'un de l'autre et se connaissant -bien, une femme et un homme ont trouvé le secret de varier l'infini, de -mettre l'enchantement dans le fond même de la vie. Ce beau secret des -véritables épouses, je l'entrevois et veux le posséder. Tu vois qu'il -se croit aimé, le fat, comme s'il n'était pas mon mari. Je n'en suis -cependant encore qu'à cet attachement matériel qui nous donne la force -de supporter bien des choses. Cependant Louis est aimable, il est d'une -grande égalité de caractère, il fait simplement les actions dont se -vanteraient la plupart des hommes. Enfin, si je ne l'aime point, je me -sens très-capable de le chérir. - -Voilà donc mes cheveux noirs, mes yeux noirs dont les cils se déplient, -selon toi, comme des jalousies, mon air impérial et ma personne élevée -à l'état de pouvoir souverain. Nous verrons dans dix ans d'ici, ma -chère, si nous ne sommes pas toutes deux bien rieuses, bien heureuses -dans ce Paris, d'où je te ramènerai quelquefois dans ma belle oasis de -Provence. O Louise, ne compromets pas notre bel avenir à toutes deux! -Ne fais pas les folies dont tu me menaces. J'épouse un vieux -jeune homme, épouse quelque jeune vieillard de la chambre des pairs. Tu -es là dans le vrai. - - -XIV - - LE DUC DE SORIA AU BARON DE MACUMER. - - Madrid. - -Mon cher frère, vous ne m'avez pas fait duc de Soria pour que je -n'agisse pas en duc de Soria. Si je vous savais errant et sans les -douceurs que la fortune donne partout, vous me rendriez mon bonheur -insupportable. Ni Marie ni moi, nous ne nous marierons jusqu'à ce que -nous ayons appris que vous avez accepté les sommes remises pour vous à -Urraca. Ces deux millions proviennent de vos propres économies et de -celles de Marie. Nous avons prié tous deux, agenouillés devant le même -autel, et avec quelle ferveur! ah! Dieu le sait! pour ton bonheur. O -mon frère! nos souhaits doivent être exaucés. L'amour que tu cherches, -et qui serait la consolation de ton exil, il descendra du ciel. Marie -a lu ta lettre en pleurant, et tu as toute son admiration. Quant à -moi, j'ai accepté pour notre maison et non pour moi. Le roi a rempli -ton attente. Ah! tu lui as si dédaigneusement jeté son plaisir, comme -on jette leur proie aux tigres, que, pour te venger, je voudrais lui -faire savoir combien tu l'as écrasé par ta grandeur. La seule chose -que j'aie prise pour moi, cher frère aimé, c'est mon bonheur, c'est -Marie. Aussi serai-je toujours devant toi ce qu'est une créature devant -le Créateur. Il y aura dans ma vie et dans celle de Marie un jour -aussi beau que celui de notre heureux mariage, ce sera celui où nous -saurons que ton coeur est compris, qu'une femme t'aime comme tu dois -et veux être aimé. N'oublie pas que, si tu vis par nous, nous vivons -aussi par toi. Tu peux nous écrire en toute confiance sous le couvert -du nonce, en envoyant tes lettres par Rome. L'ambassadeur de France à -Rome se chargera sans doute de les remettre à la secrétairerie d'état, -à monsignore Bemboni, que notre légat a dû prévenir. Toute autre voie -serait mauvaise. Adieu, cher dépouillé, cher exilé. Sois fier au -moins du bonheur que tu nous as fait, si tu ne peux en être heureux. -Dieu sans doute écoutera nos prières pleines de toi. - - FERNAND. - - -XV - - LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE. - - Mars. - -Ah! mon ange, le mariage rend philosophe?... Ta chère figure devait -être jaune alors que tu m'écrivais ces terribles pensées sur la vie -humaine et sur nos devoirs. Crois-tu donc que tu me convertiras au -mariage par ce programme de travaux souterrains? Hélas! voilà donc où -t'ont fait parvenir nos trop savantes rêveries? Nous sommes sorties -de Blois parées de toute notre innocence et armées des pointes aiguës -de la réflexion: les dards de cette expérience purement morale des -choses se sont tournés contre toi! Si je ne te connaissais pas pour -la plus pure et la plus angélique créature du monde, je te dirais que -tes calculs sentent la dépravation. Comment, ma chère, dans l'intérêt -de ta vie à la campagne, tu mets tes plaisirs en coupes réglées, tu -traites l'amour comme tu traiteras tes bois! Oh! j'aime mieux périr -dans la violence des tourbillons de mon coeur, que de vivre dans la -sécheresse de ta sage arithmétique. Tu étais comme moi la jeune fille -la plus instruite, parce que nous avions beaucoup réfléchi sur peu de -choses; mais, mon enfant, la philosophie sans l'amour, ou sous un faux -amour, est la plus horrible des hypocrisies conjugales. Je ne sais pas -si, de temps en temps, le plus grand imbécile de la terre n'apercevrait -pas le hibou de la sagesse tapi dans ton tas de roses, découverte peu -récréative qui peut faire enfuir la passion la mieux allumée. Tu te -fais le destin, au lieu d'être son jouet. Nous tournons toutes les deux -bien singulièrement: beaucoup de philosophie et peu d'amour, voilà ton -régime; beaucoup d'amour et peu de philosophie, voilà le mien. -La Julie de Jean-Jacques, que je croyais un professeur, n'est qu'un -étudiant auprès de toi. Vertu de femme! as-tu toisé la vie? Hélas! je -me moque de toi, peut-être as-tu raison. Tu as immolé ta jeunesse en un -jour, et tu t'es faite avare avant le temps. Ton Louis sera sans doute -heureux. S'il t'aime, et je n'en doute pas, il ne s'apercevra jamais -que tu te conduis dans l'intérêt de ta famille comme les courtisanes -se conduisent dans l'intérêt de leur fortune; et certes elles rendent -les hommes heureux, à en croire les folles dissipations dont elles -sont l'objet. Un mari clairvoyant resterait sans doute passionné pour -toi; mais ne finirait-il point par se dispenser de reconnaissance pour -une femme qui fait de la fausseté une sorte de corset moral aussi -nécessaire à sa vie que l'autre l'est au corps? Mais, chère, l'amour -est à mes yeux le principe de toutes les vertus rapportées à une image -de la divinité! L'amour, comme tous les principes, ne se calcule -pas, il est l'infini de notre âme. N'as-tu pas voulu te justifier à -toi-même l'affreuse position d'une fille mariée à un homme qu'elle ne -peut qu'estimer? Le devoir, voilà ta règle et ta mesure; mais agir par -nécessité, n'est-ce pas la morale d'une société d'athées? Agir par -amour et par sentiment, n'est-ce pas la loi secrète des femmes? Tu t'es -faite homme, et ton Louis va se trouver la femme! O chère, ta lettre -m'a plongée en des méditations infinies. J'ai vu que le couvent ne -remplace jamais une mère pour des filles. Je t'en supplie, mon noble -ange aux yeux noirs, si pure et si fière, si grave et si élégante, -pense à ces premiers cris que ta lettre m'arrache! Je me suis consolée -en songeant qu'au moment où je me lamentais, l'amour renversait sans -doute les échafaudages de la raison. Je ferai peut-être pis sans -raisonner, sans calculer: la passion est un élément qui doit avoir une -logique aussi cruelle que la tienne. - - - Lundi. - -Hier au soir, en me couchant, je me suis mise à ma fenêtre pour -contempler le ciel, qui était d'une sublime pureté. Les étoiles -ressemblaient à des clous d'argent qui retenaient un voile bleu. Par -le silence de la nuit, j'ai pu entendre une respiration, et, par le -demi-jour que jetaient les étoiles, j'ai vu mon Espagnol, perché comme -un écureuil dans les branches d'un des arbres de la contre-allée des -boulevards, admirant sans doute mes fenêtres. Cette découverte a -eu pour premier effet de me faire rentrer dans ma chambre, les pieds, -les mains comme brisés; mais, au fond de cette sensation de peur, -je sentais une joie délicieuse. J'étais abattue et heureuse. Pas un -de ces spirituels Français qui veulent m'épouser n'a eu l'esprit de -venir passer les nuits sur un orme, au risque d'être emmené par la -garde. Mon Espagnol est là sans doute depuis quelque temps. Ah! il ne -me donne plus de leçons, il veut en recevoir, il en aura. S'il savait -tout ce que je me suis dit sur sa laideur apparente! Moi aussi, Renée, -j'ai philosophé. J'ai pensé qu'il y avait quelque chose d'horrible à -aimer un homme beau. N'est-ce pas avouer que les sens sont les trois -quarts de l'amour, qui doit être divin? Remise de ma première peur, -je tendais le cou derrière la vitre pour le revoir, et bien m'en a -pris! Au moyen d'une canne creuse, il m'a soufflé par la fenêtre une -lettre artistement roulée autour d'un gros grain de plomb. Mon Dieu! -va-t-il croire que j'ai laissé ma fenêtre ouverte exprès? me suis-je -dit; la fermer brusquement, ce serait me rendre sa complice. J'ai mieux -fait, je suis revenue à ma fenêtre comme si je n'avais pas entendu -le bruit de son billet, comme si je n'avais rien vu, et j'ai dit à -haute voix:--Venez donc voir les étoiles, Griffith? Griffith dormait -comme une vieille fille. En m'entendant, le Maure a dégringolé avec la -vitesse d'une ombre. Il a dû mourir de peur aussi bien que moi, car -je ne l'ai pas entendu s'en aller, il est resté sans doute au pied de -l'orme. Après un bon quart d'heure, pendant lequel je me noyais dans -le bleu du ciel et nageais dans l'océan de la curiosité, j'ai fermé ma -fenêtre, et je me suis mise au lit pour dérouler le fin papier avec -la sollicitude de ceux qui travaillent à Naples les volumes antiques. -Mes doigts touchaient du feu. Quel horrible pouvoir cet homme exerce -sur moi! me dis-je. Aussitôt j'ai présenté le papier à la lumière pour -le brûler sans le lire... Une pensée a retenu ma main. Que m'écrit-il -pour m'écrire en secret? Eh bien, ma chère, j'ai brûlé la lettre en -songeant que, si toutes les filles de la terre l'eussent dévorée, moi, -Armande-Louise-Marie de Chaulieu, je devais ne la point lire. - -Le lendemain, aux Italiens, il était à son poste; mais, tout premier -ministre constitutionnel qu'il a été, je ne crois pas que mes attitudes -lui aient révélé la moindre agitation de mon âme: je suis demeurée -absolument comme si je n'avais rien vu ni reçu la veille. J'étais -contente de moi, mais il était bien triste. Pauvre homme, il est si -naturel en Espagne que l'amour entre par la fenêtre! Il est -venu pendant l'entr'acte se promener dans les corridors. Le premier -secrétaire de l'ambassade d'Espagne me l'a dit en m'apprenant de lui -une action qui est sublime. Étant duc de Soria, il devait épouser une -des plus riches héritières de l'Espagne, la jeune princesse Marie -Hérédia, dont la fortune eût adouci pour lui les malheurs de l'exil; -mais il paraît que, trompant les voeux de leurs pères qui les avaient -fiancés dès leur enfance, Marie aimait le cadet de Soria, et mon -Felipe a renoncé à la princesse Marie en se laissant dépouiller par -le roi d'Espagne.--Il a dû faire cette grande chose très simplement, -ai-je dit au jeune homme.--Vous le connaissez donc? m'a-t-il répondu -naïvement. Ma mère a souri.--Que va-t-il devenir? car il est condamné à -mort, ai-je dit.--S'il est mort en Espagne, il a le droit de vivre en -Sardaigne.--Ah! il y a aussi des tombes en Espagne? dis-je pour avoir -l'air de prendre cela en plaisanterie.--Il y a de tout en Espagne, même -des Espagnols du vieux temps, m'a répondu ma mère.--Le roi de Sardaigne -a, non sans peine, accordé au baron de Macumer un passe-port, a repris -le jeune diplomate; mais enfin il est devenu sujet sarde, il possède -des fiefs magnifiques en Sardaigne, avec droit de haute et basse -justice. Il a un palais à Sassari. Si Ferdinand VII mourait, Macumer -entrerait vraisemblablement dans la diplomatie, et la cour de Turin en -ferait un ambassadeur. Quoique jeune, il...--Ah! il est jeune!--Oui, -mademoiselle, quoique jeune il est un des hommes les plus distingués -de l'Espagne! Je lorgnais la salle en écoutant le secrétaire, et -semblais lui prêter une médiocre attention; mais, entre nous, j'étais -au désespoir d'avoir brûlé la lettre. Comment s'exprime un pareil -homme quand il aime? et il m'aime. Être aimée, adorée en secret, avoir -dans cette salle où s'assemblent toutes les supériorités de Paris un -homme à soi, sans que personne le sache! Oh! Renée, j'ai compris alors -la vie parisienne, et ses bals et ses fêtes. Tout a pris sa couleur -véritable à mes yeux. On a besoin des autres quand on aime, ne fût-ce -que pour les sacrifier à celui qu'on aime. J'ai senti dans mon être un -autre être heureux. Toutes mes vanités, mon amour-propre, mon orgueil -étaient caressés. Dieu sait quel regard j'ai jeté sur le monde!--Ah! -petite commère! m'a dit à l'oreille la duchesse en souriant. Oui, ma -très-rusée mère a deviné quelque secrète joie dans mon attitude, et -j'ai baissé pavillon devant cette savante femme. Ces trois mots m'ont -plus appris la science du monde que je n'en avais surpris depuis un an, -car nous sommes en mars. Hélas! nous n'avons plus d'Italiens dans -un mois. Que devenir sans cette adorable musique, quand on a le coeur -plein d'amour? - -Ma chère, au retour, avec une résolution digne d'une Chaulieu, -j'ai ouvert ma fenêtre pour admirer une averse. Oh! si les hommes -connaissaient la puissance de séduction qu'exercent sur nous les -actions héroïques, ils seraient bien grands; les plus lâches -deviendraient des héros. Ce que j'avais appris de mon Espagnol me -donnait la fièvre. J'étais sûre qu'il était là, prêt à me jeter une -nouvelle lettre. Aussi n'ai-je rien brûlé: j'ai lu. Voici donc la -première lettre d'amour que j'ai reçue, madame la raisonneuse: chacune -la nôtre. - - «Louise, je ne vous aime pas à cause de votre sublime beauté; je ne - vous aime pas à cause de votre esprit si étendu, de la noblesse de - vos sentiments, de la grâce infinie que vous donnez à toutes choses, - ni à cause de votre fierté, de votre royal dédain pour ce qui n'est - pas de votre sphère, et qui chez vous n'exclut point la bonté, car - vous avez la charité des anges; Louise, je vous aime parce que vous - avez fait fléchir toutes ces grandeurs altières pour un pauvre exilé; - parce que, par un geste, par un regard, vous avez consolé un homme - d'être si fort au-dessous de vous, qu'il n'avait droit qu'à votre - pitié, mais à une pitié généreuse. Vous êtes la seule femme au monde - qui aura tempéré pour moi la rigueur de ses yeux; et comme vous - avez laissé tomber sur moi ce bienfaisant regard, alors que j'étais - un grain dans la poussière, ce que je n'avais jamais obtenu quand - j'avais tout ce qu'un sujet peut avoir de puissance, je tiens à vous - faire savoir, Louise, que vous m'êtes devenue chère, que je vous - aime pour vous-même et sans aucune arrière-pensée, en dépassant de - beaucoup les conditions mises par vous à un amour parfait. Apprenez - donc, idole placée par moi au plus haut des cieux, qu'il est dans le - monde un rejeton de la race sarrasine dont la vie vous appartient, à - qui vous pouvez tout demander comme à un esclave, et qui s'honorera - d'exécuter vos ordres. Je me suis donné à vous sans retour, et pour - le seul plaisir de me donner, pour un seul de vos regards, pour - cette main tendue un matin à votre maître d'espagnol. Vous avez un - serviteur, Louise, et pas autre chose. Non, je n'ose penser que - je puisse être jamais aimé; mais peut-être serai-je souffert, et - seulement à cause de mon dévouement. Depuis cette matinée - où vous m'avez souri en noble fille qui devinait la misère de mon - coeur solitaire et trahi, je vous ai intronisée: vous êtes la - souveraine absolue de ma vie, la reine de mes pensées, la divinité - de mon coeur, la lumière qui brille chez moi, la fleur de mes - fleurs, le baume de l'air que je respire, la richesse de mon sang, - la lueur dans laquelle je sommeille. Une seule pensée troublait ce - bonheur: vous ignoriez avoir à vous un dévouement sans bornes, un - bras fidèle, un esclave aveugle, un agent muet, un trésor, car je - ne suis plus que le dépositaire de tout ce que je possède; enfin, - vous ne vous saviez pas un coeur à qui vous pouvez tout confier, - le coeur d'une vieille aïeule à qui vous pouvez tout demander, un - père de qui vous pouvez réclamer toute protection, un ami, un frère; - tous ces sentiments vous font défaut autour de vous, je le sais. - J'ai surpris le secret de votre isolement! Ma hardiesse est venue - de mon désir de vous révéler l'étendue de vos possessions. Acceptez - tout, Louise, vous m'aurez donné la seule vie qu'il y ait pour moi - dans le monde, celle de me dévouer. En me passant le collier de la - servitude, vous ne vous exposez à rien: je ne demanderai jamais autre - chose que le plaisir de me savoir à vous. Ne me dites même pas que - vous ne m'aimerez jamais: cela doit être, je le sais; je dois aimer - de loin, sans espoir et pour moi-même. Je voudrais bien savoir si - vous m'acceptez pour serviteur, et je me suis creusé la tête afin - de trouver une preuve qui vous atteste qu'il n'y aura de votre part - aucune atteinte à votre dignité en me l'apprenant, car voici bien - des jours que je suis à vous, à votre insu. Donc, vous me le diriez - en ayant à la main un soir, aux Italiens, un bouquet composé d'un - camélia blanc et d'un camélia rouge, l'image de tout le sang d'un - homme aux ordres d'une candeur adorée. Tout sera dit alors: à toute - heure, dans dix ans comme demain, quoi que vous vouliez qu'il soit - possible à l'homme de faire, ce sera fait dès que vous le demanderez - à votre heureux serviteur, - - »FELIPE HÉNARÈS.» - -_P.-S._ Ma chère, avoue que les grands seigneurs savent aimer! Quel -bond de lion africain! quelle ardeur contenue! quelle foi! quelle -sincérité! quelle grandeur d'âme dans l'abaissement! Je me suis sentie -petite et me suis demandé tout abasourdie: Que faire?... Le -propre d'un grand homme est de dérouter les calculs ordinaires. Il est -sublime et attendrissant, naïf et gigantesque. Par une seule lettre, il -est au delà des cent lettres de Lovelace et de Saint-Preux. Oh! voilà -l'amour vrai, sans chicanes: il est ou n'est pas; mais quand il est, -il doit se produire dans son immensité. Me voilà destituée de toutes -les coquetteries. Refuser ou accepter! je suis entre ces deux termes -sans un prétexte pour abriter mon irrésolution. Toute discussion est -supprimée. Ce n'est plus Paris, c'est l'Espagne ou l'Orient; enfin, -c'est l'Abencerrage qui parle, qui s'agenouille devant l'Ève catholique -en lui apportant son cimeterre, son cheval et sa tête. Accepterai-je -ce restant de Maure? Relisez souvent cette lettre hispano-sarrasine, -ma Renée, et vous y verrez que l'amour emporte toutes les stipulations -judaïques de votre philosophie. Tiens, Renée, j'ai ta lettre sur -le coeur, tu m'as embourgeoisé la vie. Ai-je besoin de finasser? -Ne suis-je pas éternellement maîtresse de ce lion qui change ses -rugissements en soupirs humbles et religieux? Oh! combien n'a-t-il -pas dû rugir dans sa tanière de la rue Hillerin-Bertin! Je sais où -il demeure, j'ai sa carte: F., baron de Macumer. Il m'a rendu toute -réponse impossible, il n'y a qu'à lui jeter à la figure deux camélias. -Quelle science infernale possède l'amour pur, vrai, naïf! Voilà donc -ce qu'il y a de plus grand pour le coeur d'une femme réduit à une -action simple et facile. O l'Asie! j'ai lu les Mille et Une Nuits, -en voilà l'esprit: deux fleurs, et tout est dit. Nous franchissons -les quatorze volumes de Clarisse Harlowe avec un bouquet. Je me tords -devant cette lettre comme une corde au feu. Prends ou ne prends pas tes -deux camélias. Oui ou non, tue ou fais vivre! Enfin, une voix me crie: -Éprouve-le! Aussi l'éprouverai-je! - - -XVI - - DE LA MÊME A LA MÊME. - - Mars. - -Je suis habillée en blanc: j'ai des camélias blancs dans les cheveux et -un camélia blanc à la main, ma mère en a de rouges; je lui en prendrai -un si je veux. Il y a en moi je ne sais quelle envie de _lui_ -vendre son camélia rouge par un peu d'hésitation, et de ne me décider -que sur le terrain. Je suis bien belle! Griffith m'a priée de me -laisser contempler un moment. La solennité de cette soirée et le drame -de ce consentement secret m'ont donné des couleurs: j'ai à chaque joue -un camélia rouge épanoui sur un camélia blanc! - - - Une heure. - -Tous m'ont admirée, un seul savait m'adorer. Il a baissé la tête en me -voyant un camélia blanc à la main, et je l'ai vu devenir blanc comme -la fleur quand j'en ai eu pris un rouge à ma mère. Venir avec les deux -fleurs pouvait être un effet du hasard; mais cette action était une -réponse. J'ai donc étendu mon aveu! On donnait _Roméo et Juliette_, -et comme tu ne sais pas ce qu'est le duo des deux amants, tu ne peux -comprendre le bonheur de deux néophytes d'amour écoutant cette divine -expression de la tendresse. Je me suis couchée en entendant des pas sur -le terrain sonore de la contre-allée. Oh! maintenant, mon ange, j'ai le -feu dans le coeur, dans la tête. Que fait-il? que pense-t-il? A-t-il -une pensée, une seule qui me soit étrangère? Est-il l'esclave toujours -prêt qu'il m'a dit être? Comment m'en assurer? A-t-il dans l'âme le -plus léger soupçon que mon acceptation emporte un blâme, un retour -quelconque, un remerciement? Je suis livrée à toutes les arguties -minutieuses des femmes de Cyrus et de l'Astrée, aux subtilités des -Cours d'amour. Sait-il qu'en amour les plus menues actions des femmes -sont la terminaison d'un monde de réflexions, de combats intérieurs, de -victoires perdues! A quoi pense-t-il en ce moment? Comment lui ordonner -de m'écrire le soir le détail de sa journée? Il est mon esclave, je -dois l'occuper, et je vais l'écraser de travail. - - - Dimanche matin. - -Je n'ai dormi que très peu, le matin. Il est midi. Je viens de faire -écrire la lettre suivante par Griffith. - - _A monsieur le baron de Macumer._ - - Mademoiselle de Chaulieu me charge, monsieur le baron, de vous - redemander la copie d'une lettre que lui a écrite une de ses amies, - qui est de sa main et que vous avez emportée. - - Agréez, etc. - - GRIFFITH. - -Ma chère, Griffith est sortie, elle est allée rue Hillerin-Bertin, -elle a fait remettre ce poulet à mon esclave qui m'a rendu sous -enveloppe mon programme mouillé de larmes. Il a obéi. Oh! ma chère, il -devait y tenir! Un autre aurait refusé en écrivant une lettre pleine de -flatteries; mais le Sarrasin a été ce qu'il avait promis d'être: il a -obéi. Je suis touchée aux larmes. - - -XVII - - DE LA MÊME A LA MÊME. - - 2 avril. - -Hier, le temps était superbe, je me suis mise en fille aimée et qui -veut plaire. A ma prière, mon père m'a donné le plus joli attelage -qu'il soit possible de voir à Paris: deux chevaux gris pommelé et une -calèche de la dernière élégance. J'essayais mon équipage. J'étais -comme une fleur sous une ombrelle doublée de soie blanche. En montant -l'avenue des Champs-Élysées, j'ai vu venir à moi mon Abencerrage sur -un cheval de la plus admirable beauté: les hommes, qui maintenant -sont presque tous de parfaits maquignons, s'arrêtaient pour le voir, -pour l'examiner. Il m'a saluée, et je lui ai fait un signe amical -d'encouragement; il a modéré le pas de son cheval, et j'ai pu lui -dire:--Vous ne trouverez pas mauvais, monsieur le baron, que je -vous aie redemandé ma lettre, elle vous était inutile... Vous avez -déjà dépassé ce programme, ai-je ajouté à voix basse. Vous avez un -cheval qui vous fait bien remarquer, lui ai-je dit.--Mon intendant de -Sardaigne me l'a envoyé par orgueil, car ce cheval de race arabe est né -dans mes macchis. - -Ce matin, ma chère, Hénarez était sur un cheval anglais alezan, encore -très beau, mais qui n'excitait plus l'attention: le peu de critique -moqueuse de mes paroles avait suffi. Il m'a saluée, et je lui ai -répondu par une légère inclinaison de tête. Le duc d'Angoulême a fait -acheter le cheval de Macumer. Mon esclave a compris qu'il sortait de la -simplicité voulue en attirant sur lui l'attention des badauds. Un homme -doit être remarqué pour lui-même, et non pas pour son cheval ou pour -des choses. Avoir un trop beau cheval me semble aussi ridicule -que d'avoir un gros diamant à sa chemise. J'ai été ravie de le prendre -en faute, et peut-être y avait-il dans son fait un peu d'amour-propre, -permis à un pauvre proscrit. Cet enfantillage me plaît. O ma vieille -raisonneuse! Jouis-tu de mes amours autant que je me suis attristée de -ta sombre philosophie? Chère Philippe II en jupon, te promènes-tu bien -dans ma calèche? Vois-tu ce regard de velours, humble et plein, fier de -son servage, que me lance en passant cet homme vraiment grand qui porte -ma livrée, et qui a toujours à sa boutonnière un camélia rouge, tandis -que j'en ai toujours un blanc à la main? Quelle clarté jette l'amour! -Combien je comprends Paris! Maintenant tout m'y semble spirituel. -Oui, l'amour y est plus joli, plus grand, plus charmant que partout -ailleurs. Décidément j'ai reconnu que jamais je ne pourrais tourmenter, -inquiéter un sot, ni avoir le moindre empire sur lui. Il n'y a que -les hommes supérieurs qui nous comprennent bien et sur lesquels nous -puissions agir. Oh! pauvre amie, pardon, j'oubliais notre l'Estorade; -mais ne m'as-tu pas dit que tu allais en faire un génie? Oh! je devine -pourquoi: tu l'élèves à la brochette pour être comprise un jour. Adieu, -je suis un peu folle et ne veux pas continuer. - - -XVIII - - DE MADAME DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU. - - Avril. - -Chère ange, ou ne dois-je pas plutôt dire cher démon, tu m'as -affligée sans le vouloir, et, si nous n'étions pas la même âme, je -dirais blessée; mais ne se blesse-t-on pas aussi soi-même? Comme -on voit bien que tu n'as pas encore arrêté ta pensée sur ce mot -_indissoluble_, appliqué au contrat qui lie une femme à un homme! -Je ne veux pas contredire les philosophes ni les législateurs, ils -sont bien de force à se contredire eux-mêmes; mais, chère, en rendant -le mariage irrévocable et lui imposant une formule égale pour tous -et impitoyable, on a fait de chaque union une chose entièrement -dissemblable, aussi dissemblable que le sont les individus entre eux; -chacune d'elles a ses lois intérieures différentes; celles d'un mariage -à la campagne, où deux êtres seront sans cesse en présence, ne sont -pas celles d'un ménage à la ville, où plus de distractions nuancent la -vie; et celles d'un ménage à Paris, où la vie passe comme un torrent, -ne seront pas celles d'un mariage en province, où la vie est moins -agitée. Si les conditions varient selon les lieux, elles varient bien -davantage selon les caractères. La femme d'un homme de génie n'a qu'à -se laisser conduire, et la femme d'un sot doit, sous peine des plus -grands malheurs, prendre les rênes de la machine si elle se sent -plus intelligente que lui. Peut-être, après tout, la réflexion et la -raison arrivent-elles à ce qu'on appelle dépravation. Pour nous la -dépravation, n'est-ce pas le calcul dans les sentiments? Une passion -qui raisonne est dépravée; elle n'est belle qu'involontaire et dans -ces sublimes jets qui excluent tout égoïsme. Ah! tôt ou tard tu te -diras, ma chère: Oui! la fausseté est aussi nécessaire à la femme que -son corset, si par fausseté on entend le silence de celle qui a le -courage de se taire, si par fausseté l'on entend le calcul nécessaire -de l'avenir. Toute femme mariée apprend à ses dépens les lois sociales -qui sont incompatibles en beaucoup de points avec celles de la nature. -On peut avoir en mariage une douzaine d'enfants, en se mariant à l'âge -où nous sommes; et, si nous les avions, nous commettrions douze crimes, -nous ferions douze malheurs. Ne livrerions-nous pas à la misère et -au désespoir de charmants êtres? tandis que deux enfants sont deux -bonheurs, deux bienfaits, deux créations en harmonie avec les moeurs -et les lois actuelles. La loi naturelle et le code sont ennemis, -et nous sommes le terrain sur lequel ils luttent. Appelleras-tu -dépravation la sagesse de l'épouse qui veille à ce que la famille ne se -ruine pas par elle-même? Un seul calcul ou mille, tout est perdu dans -le coeur. Ce calcul atroce, vous le ferez un jour, belle baronne de -Macumer, quand vous serez la femme heureuse et fière de l'homme qui -vous adore; ou plutôt cet homme supérieur vous l'épargnera, car il le -fera lui-même. Tu vois, chère folle, que nous avons étudié le code -dans ses rapports avec l'amour conjugal. Tu sauras que nous ne devons -compte qu'à nous-mêmes et à Dieu des moyens que nous employons pour -perpétuer le bonheur au sein de nos maisons; et mieux vaut le calcul -qui y parvient que l'amour irréfléchi qui y met le deuil, les -querelles ou la désunion. J'ai cruellement étudié le rôle de l'épouse -et de la mère de famille. Oui, chère ange, nous avons de sublimes -mensonges à faire pour être la noble créature que nous sommes en -accomplissant nos devoirs. Tu me taxes de fausseté parce que je veux -mesurer au jour le jour à Louis la connaissance de moi-même; mais -n'est-ce pas une trop intime connaissance qui cause les désunions? -Je veux l'occuper beaucoup pour beaucoup le distraire de moi, au nom -de son propre bonheur; et tel n'est pas le calcul de la passion. Si -la tendresse est inépuisable, l'amour ne l'est point: aussi est-ce -une véritable entreprise pour une honnête femme que de le sagement -distribuer sur toute la vie. Au risque de te paraître exécrable, je -te dirai que je persiste dans mes principes en me croyant très-grande -et très-généreuse. La vertu, mignonne, est un principe dont les -manifestations diffèrent selon les milieux: la vertu de Provence, celle -de Constantinople, celle de Londres et celle de Paris ont des effets -parfaitement dissemblables sans cesser d'être la vertu. Chaque vie -humaine offre dans son tissu les combinaisons les plus irrégulières; -mais, vues d'une certaine hauteur, toutes paraissent semblables. Si -je voulais voir Louis malheureux et faire fleurir une séparation de -corps, je n'aurais qu'à me mettre à sa lesse. Je n'ai pas eu comme toi -le bonheur de rencontrer un être supérieur, mais peut-être aurai-je -le plaisir de le rendre supérieur, et je te donne rendez-vous dans -cinq ans à Paris. Tu y seras prise toi-même, et tu me diras que je me -suis trompée, que monsieur de l'Estorade était nativement remarquable. -Quant à ces belles amours, à ces émotions que je n'éprouve que par toi; -quant à ces stations nocturnes sur le balcon, à la lueur des étoiles; -quant à ces adorations excessives, à ces divinisations de nous, j'ai -su qu'il y fallait renoncer. Ton épanouissement dans la vie rayonne à -ton gré; le mien est circonscrit, il a l'enceinte de la Crampade, et -tu me reproches les précautions que demande un fragile, un secret, un -pauvre bonheur pour devenir durable, riche et mystérieux! Je croyais -avoir trouvé les grâces d'une maîtresse dans mon état de femme, et tu -m'as presque fait rougir de moi-même. Entre nous deux, qui a tort, qui -a raison? Peut-être avons-nous également tort et raison toutes deux, -et peut-être la société nous vend-elle fort cher nos dentelles, nos -titres et nos enfants! Moi, j'ai mes camélias rouges, ils sont sur mes -lèvres, en sourires qui fleurissent pour ces deux êtres, le père -et le fils, à qui je suis dévouée, à la fois esclave et maîtresse. -Mais, chère! tes dernières lettres m'ont fait apercevoir tout ce que -j'ai perdu! Tu m'as appris l'étendue des sacrifices de la femme mariée. -J'avais à peine jeté les yeux sur ces beaux steppes sauvages où tu -bondis, et je ne te parlerai point de quelques larmes essuyées en te -lisant; mais le regret n'est pas le remords, quoiqu'il en soit un peu -germain. Tu m'as dit: Le mariage rend philosophe! hélas! non; je l'ai -bien senti quand je pleurais en te sachant emportée au torrent de -l'amour. Mais mon père m'a fait lire un des plus profonds écrivains de -nos contrées, un des héritiers de Bossuet, un de ces cruels politiques -dont les pages engendrent la conviction. Pendant que tu lisais Corinne, -je lisais Bonald, et voilà tout le secret de ma philosophie: la Famille -sainte et forte m'est apparue. De par Bonald, ton père avait raison -dans son discours. Adieu, ma chère imagination, mon amie, toi qui es ma -folie! - - -XIX - - LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE. - -Eh bien, tu es un amour de femme, ma Renée; et je suis maintenant -d'accord que c'est être honnête que de tromper: es-tu contente? -D'ailleurs l'homme qui nous aime nous appartient; nous avons le droit -d'en faire un sot ou un homme de génie; mais, entre nous, nous en -faisons le plus souvent des sots. Tu feras du tien un homme de génie, -et tu garderas ton secret: deux magnifiques actions! Ah! s'il n'y avait -pas de paradis, tu serais bien attrapée, car tu te voues à un martyre -volontaire. Tu veux le rendre ambitieux et le garder amoureux! mais, -enfant que tu es, c'est bien assez de le maintenir amoureux. Jusqu'à -quel point le calcul est-il la vertu ou la vertu est-elle le calcul? -Hein? Nous ne nous fâcherons point pour cette question, puisque Bonald -est là. Nous sommes et voulons être vertueuses; mais en ce moment je -crois que, malgré tes charmantes friponneries, tu vaux mieux que moi. -Oui, je suis une fille horriblement fausse: j'aime Felipe, et je le lui -cache avec une infâme dissimulation. Je le voudrais voir sautant de son -arbre sur la crête du mur, de la crête du mur sur mon balcon; et, -s'il faisait ce que je désire, je le foudroierais de mon mépris. Tu -vois, je suis d'une bonne foi terrible. Qui m'arrête? quelle puissance -mystérieuse m'empêche de dire à ce cher Felipe tout le bonheur qu'il -me verse à flots par son amour pur, entier, grand, secret, plein? -Madame de Mirbel fait mon portrait, je compte le lui donner, ma chère. -Ce qui me surprend chaque jour davantage, est l'activité que l'amour -donne à la vie. Quel intérêt prennent les heures, les actions, les plus -petites choses! et quelle admirable confusion du passé, de l'avenir -dans le présent! On vit aux trois temps du verbe. Est-ce encore ainsi -quand on a été heureuse? Oh! réponds-moi, dis-moi ce qu'est le bonheur, -s'il calme ou s'il irrite. Je suis d'une inquiétude mortelle, je ne -sais plus comment me conduire: il y a dans mon coeur une force qui -m'entraîne vers lui, malgré la raison et les convenances. Enfin, -je comprends ta curiosité avec Louis, es-tu contente? Le bonheur -que Felipe a d'être à moi, son amour à distance et son obéissance -m'impatientent autant que son profond respect m'irritait quand il -n'était que mon maître d'espagnol. Je suis tentée de lui crier quand il -passe:--Imbécile, si tu m'aimes en tableau, que serait-ce donc si tu me -connaissais! - -Oh! Renée, tu brûles mes lettres, n'est-ce pas? moi, je brûlerai les -tiennes. Si d'autres yeux que les nôtres lisaient ces pensées qui sont -versées de coeur à coeur, je dirais à Felipe d'aller les crever et -de tuer un peu les gens pour plus de sûreté. - - - Lundi. - -Ah! Renée, comment sonder le coeur d'un homme? Mon père doit me -présenter ton monsieur Bonald, et, puisqu'il est si savant, je le lui -demanderai. Dieu est bien heureux de pouvoir lire au fond des coeurs. -Suis-je toujours un ange pour cet homme? Voilà toute la question. - -Si jamais, dans un geste, dans un regard, dans l'accent d'une parole, -j'apercevais une diminution de ce respect qu'il avait pour moi quand -il était mon maître d'espagnol, je me sens la force de tout oublier! -Pourquoi ces grands mots, ces grandes résolutions? te diras-tu. Ah! -voilà, ma chère. Mon charmant père, qui se conduit avec moi comme un -vieux cavalier servant avec une Italienne, faisait faire, je te l'ai -dit, mon portrait par madame de Mirbel. J'ai trouvé moyen d'avoir -une copie assez bien exécutée pour pouvoir la donner au duc et envoyer -l'original à Felipe. Cet envoi a eu lieu hier, accompagné de ces trois -lignes: - - «Don Felipe, on répond à votre entier dévouement par une confiance - aveugle: le temps dira si ce n'est pas accorder trop de grandeur à un - homme.» - -La récompense est grande, elle a l'air d'une promesse, et, chose -horrible, d'une invitation; mais, ce qui va te sembler plus horrible -encore, j'ai voulu que la récompense exprimât promesse et invitation -sans aller jusqu'à l'offre. Si dans sa réponse il y a ma Louise, ou -seulement Louise, il est perdu. - - - Mardi. - -Non! il n'est pas perdu. Ce ministre constitutionnel est un adorable -amant. Voici sa lettre: - - «Tous les moments que je passais sans vous voir, je demeurais occupé - de vous, les yeux fermés à toute chose et attachés par la méditation - sur votre image, qui ne se dessinait jamais assez promptement dans - le palais obscur où se passent les songes et où vous répandiez la - lumière. Désormais ma vue se reposera sur ce merveilleux ivoire, sur - ce talisman, dois-je dire; car pour moi vos yeux bleus s'animent, et - la peinture devient aussitôt une réalité. Le retard de cette lettre - vient de mon empressement à jouir de cette contemplation pendant - laquelle je vous disais tout ce que je dois taire. Oui, depuis hier, - enfermé seul avec vous, je me suis livré, pour la première fois de - ma vie, à un bonheur entier, complet, infini. Si vous pouviez vous - voir où je vous ai mise, entre la Vierge et Dieu, vous comprendriez - en quelles angoisses j'ai passé la nuit; mais, en vous les disant, je - ne voudrais pas vous offenser, car il y aurait tant de tourments pour - moi dans un regard dénué de cette angélique bonté qui me fait vivre, - que je vous demande pardon par avance. Si donc, reine de ma vie et de - mon âme, vous vouliez m'accorder un millième de l'amour que je vous - porte! - - »Le _si_ de cette constante prière m'a ravagé l'âme. J'étais entre la - croyance et l'erreur, entre la vie et la mort, entre les ténèbres et - la lumière. Un criminel n'est pas plus agité pendant la délibération - de son arrêt que je ne le suis en m'accusant à vous de cette - audace. Le sourire exprimé sur vos lèvres, et que je venais revoir - de moment en moment, calmait ces orages excités par la crainte de - vous déplaire. Depuis que j'existe, personne, pas même ma mère, ne - m'a souri. La belle jeune fille qui m'était destinée a rebuté mon - coeur et s'est éprise de mon frère. Mes efforts, en politique, ont - trouvé la défaite. Je n'ai jamais vu dans les yeux de mon roi qu'un - désir de vengeance; et nous sommes si ennemis depuis notre jeunesse, - qu'il a regardé comme une cruelle injure le voeu par lequel les - cortès m'ont porté au pouvoir. Quelque forte que vous fassiez une - âme, le doute y entrerait à moins. D'ailleurs je me rends justice: je - connais la mauvaise grâce de mon extérieur, et sais combien il est - difficile d'apprécier mon coeur à travers une pareille enveloppe. - Être aimé, ce n'était plus qu'un rêve quand je vous ai vue. Aussi, - quand je m'attachai à vous, ai-je compris que le dévouement pouvait - seul faire excuser ma tendresse. En contemplant ce portrait, en - écoutant ce sourire plein de promesses divines, un espoir que je ne - me permettais pas à moi-même a rayonné dans mon âme. Cette clarté - d'aurore est incessamment combattue par les ténèbres du doute, par la - crainte de vous offenser en la laissant poindre. Non, vous ne pouvez - pas m'aimer encore, je le sens; mais, à mesure que vous aurez éprouvé - la puissance, la durée, l'étendue de mon inépuisable affection, vous - lui donnerez une petite place dans votre coeur. Si mon ambition est - une injure, vous me le direz sans colère, je rentrerai dans mon rôle; - mais si vous vouliez essayer de m'aimer, ne le faites pas savoir sans - de minutieuses précautions à celui qui mettait tout le bonheur de sa - vie à vous servir uniquement.» - -Ma chère, en lisant ces derniers mots, il m'a semblé le voir pâle comme -il l'était le soir où je lui ai dit, en lui montrant le camélia, que -j'acceptais les trésors de son dévouement. J'ai vu dans ces phrases -soumises tout autre chose qu'une simple fleur de rhétorique à l'usage -des amants, et j'ai senti comme un grand mouvement en moi-même.... le -souffle du bonheur. - -Il a fait un temps détestable, il ne m'a pas été possible d'aller au -bois sans donner lieu à d'étranges soupçons; car ma mère, qui sort -souvent malgré la pluie, est restée chez elle, seule. - - - Mercredi soir. - -Je viens de _le_ voir, à l'Opéra. Ma chère, ce n'est plus le même -homme: il est venu dans notre loge présenté par l'ambassadeur de -Sardaigne. Après avoir vu dans mes yeux que son audace ne déplaisait -point, il m'a paru comme embarrassé de son corps, et il a dit alors -mademoiselle à la marquise d'Espard. Ses yeux lançaient des regards qui -faisaient une lumière plus vive que celle des lustres. Enfin il est -sorti comme un homme qui craignait de commettre une extravagance.--Le -baron de Macumer est amoureux! a dit madame de Maufrigneuse à ma -mère.--C'est d'autant plus extraordinaire que c'est un ministre tombé, -a répondu ma mère. J'ai eu la force de regarder madame d'Espard, -madame de Maufrigneuse et ma mère avec la curiosité d'une personne -qui ne connaît pas une langue étrangère et qui voudrait deviner ce -qu'on dit; mais j'étais intérieurement en proie à une joie voluptueuse -dans laquelle il me semblait que mon âme se baignait. Il n'y a qu'un -mot pour t'expliquer ce que j'éprouve, c'est le ravissement. Felipe -aime tant, que je le trouve digne d'être aimé. Je suis exactement le -principe de sa vie, et je tiens dans ma main le fil qui mène sa pensée. -Enfin, si nous devons nous tout dire, il y a chez moi le plus violent -désir de lui voir franchir tous les obstacles, arriver à moi pour me -demander à moi-même, afin de savoir si ce furieux amour redeviendra -humble et calme à un seul de mes regards. - -Ah! ma chère, je me suis arrêtée et suis toute tremblante. En -t'écrivant, j'ai entendu dehors un léger bruit et je me suis levée. -De ma fenêtre je l'ai vu allant sur la crête du mur, au risque de se -tuer. Je suis allée à la fenêtre de ma chambre et je ne lui ai fait -qu'un signe; il a sauté du mur, qui a dix pieds; puis il a couru sur la -route, jusqu'à la distance où je pouvais le voir, pour me montrer qu'il -ne s'était fait aucun mal. Cette attention, au moment où il devait être -étourdi par sa chute, m'a tant attendrie que je pleure sans savoir -pourquoi. Pauvre laid! que venait-il chercher, que voulait-il me dire? - -Je n'ose écrire mes pensées et vais me coucher dans ma joie, en -songeant à tout ce que nous dirions si nous étions ensemble. Adieu, -belle muette. Je n'ai pas le temps de te gronder sur ton silence; mais -voici plus d'un mois que je n'ai de tes nouvelles. Serais-tu, -par hasard, devenue heureuse? N'aurais-tu plus ce libre arbitre qui te -rendait si fière et qui ce soir a failli m'abandonner? - - -XX - - RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU. - - Mai. - -Si l'amour est la vie du monde, pourquoi d'austères philosophes -le suppriment-ils dans le mariage? Pourquoi la Société prend-elle -pour loi suprême de sacrifier la Femme à la Famille en créant ainsi -nécessairement une lutte sourde au sein du mariage? lutte prévue par -elle et si dangereuse qu'elle a inventé des pouvoirs pour en armer -l'homme contre nous, en devinant que nous pouvions tout annuler soit -par la puissance de la tendresse, soit par la persistance d'une haine -cachée. Je vois en ce moment, dans le mariage, deux forces opposées -que le législateur aurait dû réunir; quand se réuniront-elles? voilà -ce que je me dis en te lisant. Oh! chère, une seule de tes lettres -ruine cet édifice bâti par le grand écrivain de l'Aveyron, et où je -m'étais logée avec une douce satisfaction. Les lois ont été faites par -des vieillards, les femmes s'en aperçoivent; ils ont bien sagement -décrété que l'amour conjugal exempt de passion ne nous avilissait -point, et qu'une femme devait se donner sans amour une fois que la loi -permettait à un homme de la faire sienne. Préoccupés de la famille, -ils ont imité la nature, inquiète seulement de perpétuer l'espèce. -J'étais un être auparavant, et je suis maintenant une chose! Il est -plus d'une larme que j'ai dévorée au loin, seule, et que j'aurais voulu -donner en échange d'un sourire consolateur. D'où vient l'inégalité de -nos destinées? L'amour permis agrandit ton âme. Pour toi, la vertu se -trouvera dans le plaisir. Tu ne souffriras que de ton propre vouloir. -Ton devoir, si tu épouses ton Felipe, deviendra le plus doux, le plus -expansif des sentiments. Notre avenir est gros de la réponse, et je -l'attends avec une inquiète curiosité. - -Tu aimes, tu es adorée. Oh! chère, livre-toi tout entière à ce -beau poème qui nous a tant occupées. Cette beauté de la femme, si fine -et si spiritualisée en toi, Dieu l'a faite ainsi pour qu'elle charme -et plaise: il a ses desseins. Oui, mon ange, garde bien le secret de ta -tendresse, et soumets Felipe aux épreuves subtiles que nous inventions -pour savoir si l'amant que nous rêvions serait digne de nous. Sache -surtout moins s'il t'aime que si tu l'aimes: rien n'est plus trompeur -que le mirage produit en notre âme par la curiosité, par le désir, -par la croyance au bonheur. Toi qui, seule de nous deux, demeures -intacte, chère, ne te risque pas sans arrhes au dangereux marché d'un -irrévocable mariage, je t'en supplie! Quelquefois un geste, une parole, -un regard, dans une conversation sans témoins, quand les âmes sont -déshabillées de leur hypocrisie mondaine, éclairent des abîmes. Tu es -assez noble, assez sûre de toi pour pouvoir aller hardiment en des -sentiers où d'autres se perdraient. Tu ne saurais croire en quelles -anxiétés je te suis. Malgré la distance, je te vois, j'éprouve tes -émotions. Aussi, ne manque pas à m'écrire, n'omets rien! Tes lettres -me font une vie passionnée au milieu de mon ménage si simple, si -tranquille, uni comme une grande route par un jour sans soleil. Ce -qui se passe ici, mon ange, est une suite de chicanes avec moi-même -sur lesquelles je veux garder le secret aujourd'hui, je t'en parlerai -plus tard. Je me donne et me reprends avec une sombre obstination, en -passant du découragement à l'espérance. Peut-être demandé-je à la vie -plus de bonheur qu'elle ne nous en doit. Au jeune âge nous sommes assez -portées à vouloir que l'idéal et le positif s'accordent! Mes réflexions, -et maintenant je les fais toute seule, assise au pied d'un rocher de -mon parc, m'ont conduite à penser que l'amour dans le mariage est un -hasard sur lequel il est impossible d'asseoir la loi qui doit tout -régir. Mon philosophe de l'Aveyron a raison de considérer la famille -comme la seule unité sociale possible et d'y soumettre la femme comme -elle l'a été de tout temps. La solution de cette grande question, -presque terrible pour nous, est dans le premier enfant que nous avons. -Aussi voudrais-je être mère, ne fût-ce que pour donner une pâture à la -dévorante activité de mon âme. - -Louis est toujours d'une adorable bonté, son amour est actif et ma -tendresse est abstraite; il est heureux, il cueille à lui seul les -fleurs, sans s'inquiéter des efforts de la terre qui les produit. -Heureux égoïsme! Quoi qu'il puisse m'en coûter, je me prête à ses -illusions, comme une mère, d'après les idées que je me fais d'une -mère, se brise pour procurer un plaisir à son enfant. Sa joie est -si profonde qu'elle lui ferme les yeux et qu'elle jette ses reflets -jusque sur moi. Je le trompe par le sourire ou par le regard pleins de -satisfaction que me cause la certitude de lui donner le bonheur. Aussi, -le nom d'amitié dont je me sers pour lui dans notre intérieur est-il: -«mon enfant!» J'attends le fruit de tant de sacrifices qui seront -un secret entre Dieu, toi et moi. La maternité est une entreprise à -laquelle j'ai ouvert un crédit énorme, elle me doit trop aujourd'hui, -je crains de n'être pas assez payée: elle est chargée de déployer mon -énergie et d'agrandir mon coeur, de me dédommager par des joies -illimitées. Oh! mon Dieu, que je ne sois pas trompée! là est tout mon -avenir, et, chose effrayante à penser, celui de ma vertu. - - -XXI - - LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE L'ESTORADE. - - Juin. - -Chère biche mariée, ta lettre est venue à propos pour me justifier à -moi-même une hardiesse à laquelle je pensais nuit et jour. Il y a je -ne sais quel appétit en moi pour les choses inconnues ou, si tu veux, -défendues, qui m'inquiète et m'annonce au dedans de moi-même un combat -entre les lois du monde et celles de la nature. Je ne sais pas si la -nature est chez moi plus forte que la société, mais je me surprends -à conclure des transactions entre ces puissances. Enfin, pour parler -clairement, je voulais causer avec Felipe, seule avec lui, pendant une -heure de nuit, sous les tilleuls, au bout de notre jardin. Assurément, -ce vouloir est d'une fille qui mérite le nom de _commère éveillée_ que -me donne la duchesse en riant et que mon père me confirme. Néanmoins, -je trouve cette faute prudente et sage. Tout en récompensant tant de -nuits passées au pied de mon mur, je veux savoir ce que pensera mons -Felipe de mon escapade, et le juger dans un pareil moment; en faire mon -cher époux, s'il divinise ma faute; ou ne le revoir jamais, s'il -n'est pas plus respectueux et plus tremblant que quand il me salue en -passant à cheval aux Champs-Élysées. Quant au monde, je risque moins à -voir ainsi mon amoureux qu'à lui sourire chez madame de Maufrigneuse -ou chez la vieille marquise de Beauséant, où nous sommes maintenant -enveloppés d'espions, car Dieu sait de quels regards on poursuit une -fille soupçonnée de faire attention à un monstre comme Macumer. Oh! -si tu savais combien je me suis agitée en moi-même à rêver ce projet, -combien je me suis occupée à voir par avance comment il pouvait se -réaliser. Je t'ai regrettée, nous aurions bavardé pendant quelques -bonnes petites heures, perdues dans les labyrinthes de l'incertitude -et jouissant par avance de toutes les bonnes ou mauvaises choses d'un -premier rendez-vous à la nuit, dans l'ombre et le silence, sous les -beaux tilleuls de l'hôtel de Chaulieu, criblés par les mille lueurs de -la lune. J'ai palpité toute seule en me disant:--Ah! Renée, où es-tu? -Donc, ta lettre a mis le feu aux poudres, et mes derniers scrupules ont -sauté. J'ai jeté par ma fenêtre à mon adorateur stupéfait le dessin -exact de la clef de la petite porte au bout du jardin avec ce billet: - - «On veut vous empêcher de faire des folies. En vous cassant le cou, - vous raviriez l'honneur à la personne que vous dites aimer. Êtes-vous - digne d'une nouvelle preuve d'estime et méritez-vous que l'on vous - parle à l'heure où la lune laisse dans l'ombre les tilleuls au bout - du jardin?» - -Hier, à une heure, au moment où Griffith allait se coucher, je lui ai -dit:--Prenez votre châle et accompagnez-moi, ma chère, je veux aller -au fond du jardin sans que personne le sache! Elle ne m'a pas dit un -mot et m'a suivie. Quelles sensations, ma Renée! car, après l'avoir -attendu en proie à une charmante petite angoisse, je l'avais vu se -glissant comme une ombre. Arrivée au jardin sans encombre, je dis à -Griffith:--Ne soyez pas étonnée, il y a là le baron de Macumer, et -c'est bien à cause de lui que je vous ai emmenée. Elle n'a rien dit. - ---Que voulez-vous de moi? m'a dit Felipe d'une voix dont l'émotion -annonçait que le bruit de nos robes dans le silence de la nuit et celui -de nos pas sur le sable, quelque léger qu'il fût, l'avaient mis hors de -lui. - ---Je veux vous dire ce que je ne saurais écrire, lui ai-je répondu. - -Griffith est allée à six pas de nous. La nuit était une de ces nuits -tièdes, embaumées par les fleurs; j'ai ressenti dans ce moment -un plaisir enivrant à me trouver presque seule avec lui dans la douce -obscurité des tilleuls, au delà desquels le jardin brillait d'autant -plus que la façade de l'hôtel reflétait en blanc la lueur de la lune. -Ce contraste offrait une vague image du mystère de notre amour qui doit -finir par l'éclatante publicité du mariage. Après un moment donné de -part et d'autre au plaisir de cette situation neuve pour nous deux, et -où nous étions aussi étonnés l'un que l'autre, j'ai retrouvé la parole. - ---Quoique je ne craigne pas la calomnie, je ne veux plus que vous -montiez sur cet arbre, lui dis-je en lui montrant l'orme, ni sur ce -mur. Nous avons assez fait, vous l'écolier, et moi la pensionnaire: -élevons nos sentiments à la hauteur de nos destinées. Si vous étiez -mort dans votre chute, je mourais déshonorée... Je l'ai regardé, il -était blême.--Et si vous étiez surpris ainsi, ma mère ou moi nous -serions soupçonnées... - ---Pardon, a-t-il dit d'une voix faible. - ---Passez sur le boulevard, j'entendrai votre pas, et quand je voudrai -vous voir, j'ouvrirai ma fenêtre; mais je ne vous ferai courir et je -ne courrai ce danger que dans une circonstance grave. Pourquoi m'avoir -forcée, par votre imprudence, à en commettre une autre et à vous donner -une mauvaise opinion de moi? J'ai vu dans ses yeux des larmes qui m'ont -paru la plus belle réponse du monde.--Vous devez croire, lui dis-je en -souriant, que ma démarche est excessivement hasardée... - -Après un ou deux tours faits en silence sous les arbres, il a trouvé -la parole.--Vous devez me croire stupide; et je suis tellement ivre de -bonheur, que je suis sans force et sans esprit; mais sachez du moins -qu'à mes yeux vous sanctifiez vos actions par cela seulement que vous -vous les permettez. Le respect que j'ai pour vous ne peut se comparer -qu'à celui que j'ai pour Dieu. D'ailleurs, miss Griffith est là. - ---Elle est là pour les autres et non pas pour nous, Felipe, lui ai-je -dit vivement. Cet homme, ma chère, m'a comprise. - ---Je sais bien, reprit-il en me jetant le plus humble regard, qu'elle -n'y serait pas, tout se passerait entre nous comme si elle nous voyait: -si nous ne sommes pas devant les hommes, nous sommes toujours devant -Dieu, et nous avons autant besoin de notre propre estime que de celle -du monde. - ---Merci, Felipe, lui ai-je dit en lui tendant la main par un geste -que tu dois voir. Une femme, et prenez-moi pour une femme, est bien -disposée à aimer un homme qui la comprend. Oh! seulement disposée, -repris-je en levant un doigt sur mes lèvres. Je ne veux pas que vous -ayez plus d'espoir que je n'en veux donner. Mon coeur n'appartiendra -qu'à celui qui saura y lire et le bien connaître. Nos sentiments, sans -être absolument semblables, doivent avoir la même étendue, être à la -même élévation. Je ne cherche point à me grandir, car ce que je crois -être des qualités comporte sans doute des défauts; mais si je ne les -avais point, je serais bien désolée. - ---Après m'avoir accepté pour serviteur, vous m'avez permis de vous -aimer, dit-il en tremblant et me regardant à chaque mot; j'ai plus que -je n'ai primitivement désiré. - ---Mais, lui ai-je vivement répliqué, je trouve votre lot meilleur que -le mien; je ne me plaindrais pas d'en changer, et ce changement vous -regarde. - ---A moi maintenant de vous dire merci, m'a-t-il répondu, je sais les -devoirs d'un loyal amant. Je dois vous prouver que je suis digne de -vous, et vous avez le droit de m'éprouver aussi longtemps qu'il vous -plaira. Vous pouvez, mon Dieu! me rejeter si je trahissais votre espoir. - ---Je sais que vous m'aimez, lui ai-je répondu. Jusqu'à présent (j'ai -cruellement appuyé sur le mot) vous êtes le préféré, voilà pourquoi -vous êtes ici. - -Nous avons alors recommencé quelques tours en causant, et je dois -t'avouer que, mis à l'aise, mon Espagnol a déployé la véritable -éloquence du coeur en m'exprimant, non pas sa passion, mais sa -tendresse; car il a su m'expliquer ses sentiments par une adorable -comparaison avec l'amour divin. Sa voix pénétrante, qui prêtait une -valeur particulière à ses idées déjà si délicates, ressemblait aux -accents du rossignol. Il parlait bas, dans le médium plein de son -délicieux organe, et ses phrases se suivaient avec la précipitation -d'un bouillonnement: son coeur y débordait.--Cessez, lui dis-je, -je resterais là plus longtemps que je ne le dois. Et, par un geste, -je l'ai congédié.--Vous voilà engagée, mademoiselle, m'a dit -Griffith.--Peut-être en Angleterre, mais non en France, ai-je répondu -négligemment. Je veux faire un mariage d'amour et ne pas être trompée: -voilà tout. Tu le vois, ma chère, l'amour ne venait pas à moi, j'ai agi -comme Mahomet avec sa montagne. - - - Vendredi. - -J'ai revu mon esclave: il est devenu craintif, il a pris un air -mystérieux et dévot qui me plaît; il me paraît pénétré de ma gloire -et de ma puissance. Mais rien, ni dans ses regards, ni dans ses -manières, ne peut permettre aux devineresses du monde de soupçonner -en lui cet amour infini que je vois. Cependant, ma chère, je ne suis -pas emportée, dominée, domptée; au contraire, je dompte, je domine et -j'emporte.... Enfin je raisonne. Ah! je voudrais bien retrouver cette -peur que me causait la fascination du maître, du bourgeois à qui je me -refusais. Il y a deux amours: celui qui commande et celui qui obéit; -ils sont distincts et donnent naissance à deux passions, et l'une n'est -pas l'autre; pour avoir son compte de la vie, peut-être une femme -doit-elle connaître l'une et l'autre. Ces deux passions peuvent-elles -se confondre? Un homme à qui nous inspirons de l'amour nous en -inspirera-t-il? Felipe sera-t-il un jour mon maître? tremblerai-je -comme il tremble? Ces questions me font frémir. Il est bien aveugle! A -sa place, j'aurais trouvé mademoiselle de Chaulieu sous ces tilleuls -bien coquettement froide, compassée, calculatrice. Non, ce n'est pas -aimer, cela, c'est badiner avec le feu. Felipe me plaît toujours, mais -je me trouve maintenant calme et à mon aise. Plus d'obstacles! quel -terrible mot. En moi tout s'affaisse, se rasseoit, et j'ai peur de -m'interroger. Il a eu tort de me cacher la violence de son amour, il -m'a laissée maîtresse de moi. Enfin, je n'ai pas les bénéfices de cette -espèce de faute. Oui, chère, quelque douceur que m'apporte le souvenir -de cette demi-heure passée sous les arbres, je trouve le plaisir -qu'elle m'a donné bien au-dessous des émotions que j'avais en disant: -Y viendrai-je? n'y viendrai-je pas? lui écrirai-je? ne lui écrirai-je -point? En serait-il donc ainsi pour tous nos plaisirs? Serait-il -meilleur de les différer que d'en jouir? L'espérance vaudrait-elle -mieux que la possession? Les riches sont-ils les pauvres? Avons-nous -toutes deux trop étendu les sentiments en développant outre mesure -les forces de notre imagination? Il y a des instants où cette idée me -glace. Sais-tu pourquoi? Je songe à revenir sans Griffith au bout du -jardin. Jusqu'où irais-je ainsi? L'imagination n'a pas de bornes, et -les plaisirs en ont. Dis-moi, cher docteur en corset, comment concilier -ces deux termes de l'existence des femmes? - - -XXII - - LOUISE A FELIPE. - -Je ne suis pas contente de vous. Si vous n'avez pas pleuré en lisant -Bérénice de Racine, si vous n'y avez pas trouvé la plus horrible des -tragédies, vous ne me comprendrez point, nous ne nous entendrons -jamais: brisons, ne nous voyons plus, oubliez-moi; car si vous ne me -répondez pas d'une manière satisfaisante, je vous oublierai, vous -deviendrez monsieur le baron de Macumer pour moi, ou plutôt vous ne -deviendrez rien, vous serez pour moi comme si vous n'aviez jamais -existé. Hier, chez madame d'Espard, vous avez eu je ne sais quel air -content qui m'a souverainement déplu. Vous paraissiez sûr d'être aimé. -Enfin, la liberté de votre esprit m'a épouvantée, et je n'ai point -reconnu en vous, dans ce moment, le serviteur que vous disiez être -dans votre première lettre. Loin d'être absorbé comme doit l'être un -homme qui aime, vous trouviez des mots spirituels. Ainsi ne se comporte -pas un vrai croyant: il est toujours abattu devant la divinité. Si -je ne suis pas un être supérieur aux autres femmes, si vous ne voyez -point en moi la source de votre vie, je suis moins qu'une femme, -parce qu'alors je suis simplement une femme. Vous avez éveillé ma -défiance, Felipe: elle a grondé de manière à couvrir la voix de la -tendresse, et quand j'envisage notre passé, je me trouve le droit -d'être défiante. Sachez-le, monsieur le ministre constitutionnel de -toutes les Espagnes, j'ai profondément réfléchi à la pauvre condition -de mon sexe. Mon innocence a tenu des flambeaux dans ses mains sans se -brûler. Écoutez bien ce que ma jeune expérience m'a dit et ce que je -vous répète. En toute autre chose, la duplicité, le manque de foi, les -promesses inexécutées rencontrent des juges, et les juges infligent -des châtiments; mais il n'en est pas ainsi pour l'amour, qui doit -être à la fois la victime, l'accusateur, l'avocat, le tribunal et le -bourreau; car les plus atroces perfidies, les plus horribles crimes -demeurent inconnus, se commettent d'âme à âme sans témoins, et il est -dans l'intérêt bien entendu de l'assassiné de se taire. L'amour a donc -son code à lui, sa vengeance à lui: le monde n'a rien à y voir. -Or, j'ai résolu, moi, de ne jamais pardonner un crime, et il n'y a rien -de léger dans les choses du coeur. Hier, vous ressembliez à un homme -certain d'être aimé. Vous auriez tort de ne pas avoir cette certitude, -mais vous seriez criminel à mes yeux si elle vous ôtait la grâce -ingénue que les anxiétés de l'espérance vous donnaient auparavant. Je -ne veux vous voir ni timide ni fat, je ne veux pas que vous trembliez -de perdre mon affection, parce que ce serait une insulte; mais je ne -veux pas non plus que la sécurité vous permette de porter légèrement -votre amour. Vous ne devez jamais être plus libre que je ne le suis -moi-même. Si vous ne connaissez pas le supplice qu'une seule pensée de -doute impose à l'âme, tremblez que je ne vous l'apprenne. Par un seul -regard je vous ai livré mon âme, et vous y avez lu. Vous avez à vous -les sentiments les plus purs qui jamais se soient élevés dans une âme -de jeune fille. La réflexion, les méditations dont je vous ai parlé -n'ont enrichi que la tête; mais quand le coeur froissé demandera -conseil à l'intelligence, croyez-moi, la jeune fille tiendra de l'ange -qui sait et peut tout. Je vous le jure, Felipe, si vous m'aimez -comme je le crois, et si vous devez me laisser soupçonner le moindre -affaiblissement dans les sentiments de crainte, d'obéissance, de -respectueuse attente, de désir soumis que vous annonciez; si j'aperçois -un jour la moindre diminution dans ce premier et bel amour qui de -votre âme est venu dans la mienne, je ne vous dirai rien, je ne vous -ennuierai point par une lettre plus ou moins digne, plus ou moins fière -ou courroucée, ou seulement grondeuse comme celle-ci; je ne dirais -rien, Felipe: vous me verriez triste à la manière des gens qui sentent -venir la mort; mais je ne mourrais pas sans vous avoir imprimé la -plus horrible flétrissure, sans avoir déshonoré de la manière la plus -honteuse celle que vous aimiez, et vous avoir planté dans le coeur -d'éternels regrets, car vous me verriez perdue ici-bas aux yeux des -hommes et à jamais maudite en l'autre vie. - -Ainsi, ne me rendez pas jalouse d'une autre Louise heureuse, d'une -Louise saintement aimée, d'une Louise dont l'âme s'épanouissait dans -un amour sans ombre, et qui possédait, selon la sublime expression de -Dante, - - _Senza brama, sicura ricchezza!_[1] - - [1] Posséder, sans crainte, des richesses qui ne peuvent être - perdues! - -Sachez que j'ai fouillé son Enfer pour en rapporter la plus -douloureuse des tortures, un terrible châtiment moral auquel -j'associerai l'éternelle vengeance de Dieu. - -Vous avez donc glissé dans mon coeur, hier, par votre conduite, la -lame froide et cruelle du soupçon. Comprenez-vous? j'ai douté de vous, -et j'en ai tant souffert que je ne veux plus douter. Si vous trouvez -mon servage trop dur, quittez-le, je ne vous en voudrai point. Ne -sais-je donc pas que vous êtes un homme d'esprit? réservez toutes les -fleurs de votre âme pour moi, ayez les yeux ternes devant le monde, ne -vous mettez jamais dans le cas de recevoir une flatterie, un éloge, un -compliment de qui que ce soit. Venez me voir chargé de haine, excitant -mille calomnies ou accablé de mépris, venez me dire que les femmes -ne vous comprennent point, marchent auprès de vous sans vous voir, -et qu'aucune d'elles ne saurait vous aimer; vous apprendrez alors ce -qu'il y a pour vous dans le coeur et dans l'amour de Louise. Nos -trésors doivent être si bien enterrés, que le monde entier les foule -aux pieds sans les soupçonner. Si vous étiez beau, je n'eusse sans -doute jamais fait la moindre attention à vous et n'aurais pas découvert -en vous le monde de raisons qui fait éclore l'amour; et, quoique nous -ne les connaissions pas plus que nous ne savons comment le soleil fait -éclore les fleurs ou mûrir les fruits, néanmoins, parmi ces raisons, -il en est une que je sais et qui me charme. Votre sublime visage n'a -son caractère, son langage, sa physionomie que pour moi. Moi seule, -j'ai le pouvoir de vous transformer, de vous rendre le plus adorable -de tous les hommes; je ne veux donc point que votre esprit échappe -à ma possession: il ne doit pas plus se révéler aux autres que vos -yeux, votre charmante bouche et vos traits ne leur parlent. A moi -seule d'allumer les clartés de votre intelligence comme j'enflamme vos -regards. Restez ce sombre et froid, ce maussade et dédaigneux grand -d'Espagne que vous étiez auparavant. Vous étiez une sauvage domination -détruite dans les ruines de laquelle personne ne s'aventurait, -vous étiez contemplé de loin, et voilà que vous frayez des chemins -complaisants pour que tout le monde y entre, et vous allez devenir un -aimable Parisien. Ne vous souvenez-vous plus de mon programme? Votre -joie disait un peu trop que vous aimiez. Il a fallu mon regard pour -vous empêcher de faire savoir au salon le plus perspicace, le plus -railleur, le plus spirituel de Paris, qu'Armande-Louise-Marie de -Chaulieu vous donnait de l'esprit. Je vous crois trop grand pour faire -entrer la moindre ruse de la politique dans votre amour; mais si vous -n'aviez pas avec moi la simplicité d'un enfant, je vous plaindrais; et, -malgré cette première faute, vous êtes encore l'objet d'une admiration -profonde pour - - LOUISE DE CHAULIEU - - -XXIII - - FELIPE A LOUISE. - -Quand Dieu voit nos fautes, il voit aussi nos repentirs: vous avez -raison, ma chère maîtresse. J'ai senti que je vous avais déplu -sans pouvoir pénétrer la cause de votre souci; mais vous me l'avez -expliquée, et vous m'avez donné de nouvelles raisons de vous adorer. -Votre jalousie à la manière de celle du Dieu d'Israël m'a rempli de -bonheur. Rien n'est plus saint ni plus sacré que la jalousie. O mon bel -ange gardien, la jalousie est la sentinelle qui ne dort jamais; elle -est à l'amour ce que le mal est à l'homme, un véridique avertissement. -Soyez jalouse de votre serviteur, Louise: plus vous le frapperez, -plus il léchera, soumis, humble et malheureux, le bâton qui lui dit -en frappant combien vous tenez à lui. Mais, hélas! chère, si vous ne -les avez pas aperçus, est-ce donc Dieu qui me tiendra compte de tant -d'efforts pour vaincre ma timidité, pour surmonter les sentiments que -vous avez crus faibles chez moi? Oui, j'ai bien pris sur moi pour -me montrer à vous comme j'étais avant d'aimer. On goûtait quelque -plaisir dans ma conversation à Madrid, et j'ai voulu vous faire -connaître à vous-même ce que je valais. Est-ce une vanité? vous l'avez -bien punie. Votre dernier regard m'a laissé dans un tremblement que -je n'ai jamais éprouvé, même quand j'ai vu les forces de la France -devant Cadix, et ma vie mise en question dans une hypocrite phrase de -mon maître. Je cherchais la cause de votre déplaisir sans pouvoir la -trouver, et je me désespérais de ce désaccord de notre âme, car je -dois agir par votre volonté, penser par votre pensée, voir par vos -yeux, jouir de votre plaisir et ressentir votre peine, comme je -sens le froid et le chaud. Pour moi, le crime et l'angoisse étaient -ce défaut de simultanéité dans la vie de notre coeur que vous avez -faite si belle. Lui déplaire!... ai-je répété mille fois depuis comme -un fou. Ma noble et belle Louise, si quelque chose pouvait accroître -mon dévouement absolu pour vous et ma croyance inébranlable en votre -sainte conscience, ce serait votre doctrine qui m'est entrée au -coeur comme une lumière nouvelle. Vous m'avez dit à moi-même mes -propres sentiments, vous m'avez expliqué des choses qui se trouvaient -confuses dans mon esprit Oh! si vous pensez punir ainsi, quelles sont -donc les récompenses? Mais m'avoir accepté pour serviteur suffisait -à tout ce que je veux. Je tiens de vous une vie inespérée; je suis -voué, mon souffle n'est pas inutile, ma force a son emploi, ne fût-ce -qu'à souffrir pour vous. Je vous l'ai dit, je vous le répète, vous me -trouverez toujours semblable à ce que j'étais quand je me suis offert -comme un humble et modeste serviteur! Oui, fussiez-vous déshonorée -et perdue comme vous dites que vous pourriez l'être, ma tendresse -s'augmenterait de vos malheurs volontaires! j'essuierais les plaies, je -les cicatriserais, je convaincrais Dieu par mes prières que vous n'êtes -pas coupable et que vos fautes sont le crime d'autrui.... Ne vous ai-je -pas dit que je vous porte en mon coeur les sentiments si divers qui -doivent être chez un père, une mère, une soeur et un frère? que je -suis avant toute chose une famille pour vous, tout et rien, selon vos -vouloirs? Mais n'est-ce pas vous qui avez emprisonné tant de coeurs -dans le coeur d'un amant? Pardonnez-moi donc d'être de temps en temps -plus amant que père et frère en apprenant qu'il y a toujours un frère, -un père derrière l'amant. Si vous pouviez lire dans mon coeur, quand -je vous vois belle et rayonnante, calme et admirée au fond de votre -voiture aux Champs-Élysées ou dans votre loge au théâtre?... Ah! si -vous saviez combien mon orgueil est peu personnel en entendant un éloge -arraché par votre beauté, par votre maintien, et combien j'aime les -inconnus qui vous admirent? Quand par hasard vous avez fleuri mon âme -par un salut, je suis à la fois humble et fier, je m'en vais comme si -Dieu m'avait béni, je reviens joyeux, et ma joie laisse en moi-même -une longue trace lumineuse: elle brille dans les nuages de la fumée de -ma cigarette, et j'en sais mieux que le sang qui bouillonne dans mes -veines est tout à vous. Ne savez-vous donc pas combien vous êtes aimée? -Après vous avoir vue, je reviens dans le cabinet où brille la -magnificence sarrazine, mais où votre portrait éclipse tout, lorsque je -fais jouer le ressort qui doit le rendre invisible à tous les regards; -et je me lance alors dans l'infini de cette contemplation: je fais -là des poèmes de bonheur. Du haut des cieux je découvre le cours de -toute une vie que j'ose espérer! Avez-vous quelquefois entendu dans le -silence des nuits, ou, malgré le bruit du monde, une voix résonner dans -votre chère petite oreille adorée? Ignorez-vous les mille prières qui -vous sont adressées? A force de vous contempler silencieusement, j'ai -fini par découvrir la raison de tous vos traits, leur correspondance -avec les perfections de votre âme; je vous fais alors en espagnol, -sur cet accord de vos deux belles natures, des sonnets que vous ne -connaissez pas, car ma poésie est trop au-dessous du sujet, et je -n'ose vous les envoyer. Mon coeur est si parfaitement absorbé dans -le vôtre, que je ne suis pas un moment sans penser à vous; et si -vous cessiez d'animer ainsi ma vie, il y aurait souffrance en moi. -Comprenez-vous maintenant, Louise, quel tourment pour moi d'être, bien -involontairement, la cause d'un déplaisir pour vous et de n'en pas -deviner la raison? Cette belle double vie était arrêtée, et mon coeur -sentait un froid glacial. Enfin, dans l'impossibilité de m'expliquer ce -désaccord, je pensais n'être plus aimé; je revenais bien tristement, -mais heureux encore, à ma condition de serviteur, quand votre lettre -est arrivée et m'a rempli de joie. Oh! grondez-moi toujours ainsi. - -Un enfant, qui s'était laissé tomber, dit à sa mère:--Pardon! en se -relevant et lui déguisant son mal. Oui, pardon de lui avoir causé une -douleur. Eh! bien, cet enfant, c'est moi: je n'ai pas changé, je vous -livre la clef de mon caractère avec une soumission d'esclave; mais, -chère Louise, je ne ferai plus de faux pas. Tâchez que la chaîne qui -m'attache à vous, et que vous tenez, soit toujours assez tendue pour -qu'un seul mouvement dise vos moindres souhaits à celui qui sera -toujours - - Votre esclave, - FELIPE. - - -XXIV - - LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE L'ESTORADE. - - Octobre 1824. - -Ma chère amie, toi qui t'es mariée en deux mois à un pauvre souffreteux -de qui tu t'es faite la mère, tu ne connais rien aux effroyables -péripéties de ce drame joué au fond des coeurs et appelé l'amour, -où tout devient en un moment tragique, où la mort est dans un regard, -dans une réponse faite à la légère. J'ai réservé pour dernière épreuve -à Felipe une terrible mais décisive épreuve. J'ai voulu savoir si -j'étais aimée _quand même!_ le grand et sublime mot des royalistes, et -pourquoi pas des catholiques? Il s'est promené pendant toute une nuit -avec moi sous les tilleuls au fond de notre jardin, et il n'a pas eu -dans l'âme l'ombre même d'un doute. Le lendemain, j'étais plus aimée, -et pour lui tout aussi chaste, tout aussi grande, tout aussi pure que -la veille; il n'en avait pas tiré le moindre avantage. Oh! il est -bien Espagnol, bien Abencerrage. Il a gravi mon mur pour venir baiser -la main que je lui tendais dans l'ombre, du haut de mon balcon; il a -failli se briser; mais combien de jeunes gens en feraient autant? Tout -cela n'est rien, les chrétiens subissent d'effroyables martyres pour -aller au ciel. Avant-hier, au soir, j'ai pris le futur ambassadeur -du roi à la cour d'Espagne, mon très honoré père, et je lui ai dit -en souriant:--Monsieur, pour un petit nombre d'amis, vous mariez au -neveu d'un ambassadeur votre chère Armande à qui cet ambassadeur, -désireux d'une telle alliance et qui l'a mendiée assez longtemps, -assure au contrat de mariage son immense fortune et ses titres après -sa mort en donnant, dès à présent, aux deux époux cent mille livres de -rente et reconnaissant à la future une dot de huit cent mille francs. -Votre fille pleure, mais elle plie sous l'ascendant irrésistible de -votre majestueuse autorité paternelle. Quelques médisants disent que -votre fille cache sous ses pleurs une âme intéressée et ambitieuse. -Nous allons ce soir à l'Opéra dans la loge des gentilshommes, et -monsieur le baron de Macumer y viendra.--Il ne va donc pas? me -répondit mon père en souriant et me traitant en ambassadrice.--Vous -prenez Clarisse Harlowe pour Figaro! lui ai-je dit en lui jetant un -regard plein de dédain et de raillerie. Quand vous m'aurez vu la main -droite dégantée, vous démentirez ce bruit impertinent, et vous vous en -montrerez offensé.--Je puis être tranquille sur ton avenir: tu n'as -pas plus la tête d'une fille que Jeanne d'Arc n'avait le coeur d'une -femme. Tu seras heureuse, tu n'aimeras personne et te laisseras aimer! -Pour cette fois, j'éclatai de rire.--Qu'as-tu, ma petite coquette? me -dit-il.--Je tremble pour les intérêts de mon pays... Et, voyant qu'il -ne me comprenait pas, j'ajoutai: à Madrid!--Vous ne sauriez croire -à quel point, au bout d'une année, cette religieuse se moque de son -père, dit-il à la duchesse.--Armande se moque de tout, répliqua ma mère -en me regardant.--Que voulez-vous dire? lui demandai-je.--Mais vous -ne craignez même pas l'humidité de la nuit qui peut vous donner des -rhumatismes, dit-elle en me lançant un nouveau regard.--Les matinées, -répondis-je, sont si chaudes! La duchesse a baissé les yeux.--Il est -bien temps de la marier, dit mon père, et ce sera, je l'espère, avant -mon départ.--Oui, si vous le voulez, lui ai-je répondu simplement. - -Deux heures après, ma mère et moi, la duchesse de Maufrigneuse et -madame d'Espard, nous étions comme quatre roses sur le devant de la -loge. Je m'étais mise de côté, ne présentant qu'une épaule au public et -pouvant tout voir sans être vue dans cette loge spacieuse qui occupe un -des deux pans coupés au fond de la salle, entre les colonnes. Macumer -est venu, s'est planté sur ses jambes et a mis ses jumelles devant ses -yeux pour pouvoir me regarder à son aise. Au premier entr'acte, est -entré celui que j'appelle le roi des Ribauds, un jeune homme d'une -beauté féminine. Le comte Henri de Marsay s'est produit dans la loge -avec une épigramme dans les yeux, un sourire sur les lèvres, un air -joyeux sur toute la figure. Il a fait les premiers compliments à ma -mère, à madame d'Espard, à la duchesse de Maufrigneuse, aux comtes -d'Esgrignon et de Saint-Héreen; puis il me dit:--Je ne sais pas si je -serai le premier à vous complimenter d'un événement qui va vous rendre -un objet d'envie.--Ah! un mariage, ai-je dit. Est-ce une jeune personne -si récemment sortie du couvent qui vous apprendra que les mariages dont -on parle ne se font jamais? Monsieur de Marsay s'est penché à l'oreille -de Macumer, et j'ai parfaitement compris, par le seul mouvement -des lèvres, qu'il lui disait:--Baron, vous aimez peut-être cette -petite coquette, qui s'est servie de vous; mais, comme il s'agit de -mariage et non d'une passion, il faut toujours savoir ce qui se passe. -Macumer a jeté sur l'officieux médisant un de ces regards qui, selon -moi, sont un poème, et lui a répliqué quelque chose comme:--Je n'aime -point de petite coquette! d'un air qui m'a si bien ravie que je me suis -dégantée en voyant mon père. Felipe n'avait pas eu la moindre crainte -ni le moindre soupçon. Il a bien réalisé tout ce que j'attendais de -son caractère: il n'a foi qu'en moi, le monde et ses mensonges ne -l'atteignent pas. L'Abencerrage n'a pas sourcillé, la coloration de -son sang bleu n'a pas teint sa face olivâtre. Les deux jeunes comtes -sont sortis. J'ai dit alors en riant à Macumer:--Monsieur de Marsay -vous a fait une épigramme sur moi.--Bien plus qu'une épigramme, a-t-il -répondu, un épithalame.--Vous me parlez grec, lui ai-je dit en souriant -et le récompensant par un certain regard qui lui fait toujours perdre -contenance.--Je l'espère bien! s'est écrié mon père en s'adressant -à madame de Maufrigneuse. Il court des commérages infâmes. Aussitôt -qu'une jeune personne va dans le monde, on a la rage de la marier, et -l'on invente des absurdités! Je ne marierai jamais Armande contre son -gré. Je vais faire un tour au foyer, car on croirait que je laisse -courir ce bruit-là pour donner l'idée de ce mariage à l'ambassadeur; et -la fille de César doit être encore moins soupçonnée que sa femme, qui -ne doit pas l'être du tout. - -La duchesse de Maufrigneuse et madame d'Espard regardèrent d'abord -ma mère, puis le baron, d'un air pétillant, narquois, rusé, plein -d'interrogations contenues. Ces fines couleuvres ont fini par entrevoir -quelque chose. De toutes les choses secrètes, l'amour est la plus -publique, et les femmes l'exhalent, je crois. Aussi, pour le bien -cacher, une femme doit-elle être un monstre! Nos yeux sont encore -plus bavards que ne l'est notre langue. Après avoir joui du délicieux -plaisir de trouver Felipe aussi grand que je le souhaitais, j'ai -naturellement voulu davantage. J'ai fait alors un signal convenu pour -lui dire de venir à ma fenêtre par le dangereux chemin que tu connais. -Quelques heures après, je l'ai trouvé droit comme une statue, collé -le long de la muraille, la main appuyée à l'angle du balcon de ma -fenêtre, étudiant les reflets de la lumière de mon appartement.--Mon -cher Felipe, lui ai-je dit, vous avez été bien ce soir: vous -vous êtes conduit comme je me serais conduite moi-même si l'on m'eût -appris que vous faisiez un mariage.--J'ai pensé que vous m'eussiez -instruit avant tout le monde, a-t-il répondu.--Et quel est votre -droit à ce privilége?--Celui d'un serviteur dévoué.--L'êtes-vous -vraiment?--Oui, dit-il; et je ne changerai jamais.--Eh bien, si ce -mariage était nécessaire, si je me résignais..... La douce lueur de la -lune a été comme éclairée par les deux regards qu'il a lancés sur moi -d'abord, puis sur l'espèce d'abîme que nous faisait le mur. Il a paru -se demander si nous pouvions mourir ensemble écrasés; mais, après avoir -brillé comme un éclair sur sa face et jailli de ses yeux, ce sentiment -a été comprimé par une force supérieure à celle de la passion.--L'Arabe -n'a qu'une parole, a-t-il dit d'une voix étranglée. Je suis votre -serviteur, et vous appartiens: je vivrai toute ma vie pour vous. La -main qui tenait le balcon m'a paru mollir, j'y ai posé la mienne en -lui disant: Felipe, mon ami, je suis par ma seule volonté votre femme -dès cet instant. Allez me demander dans la matinée à mon père. Il veut -garder ma fortune; mais vous vous engagerez à me la reconnaître au -contrat sans l'avoir reçue, et vous serez sans aucun doute agréé. Je ne -suis plus Armande de Chaulieu; descendez promptement, Louise de Macumer -ne veut pas commettre la moindre imprudence. Il a pâli, ses jambes -ont fléchi, il s'est élancé d'environ dix pieds de haut à terre sans -se faire le moindre mal; mais, après m'avoir causé la plus horrible -émotion, il m'a saluée de la main et a disparu. Je suis donc aimée, me -suis-je dit, comme une femme ne le fut jamais! Et je me suis endormie -avec une satisfaction enfantine; mon sort était à jamais fixé. Vers -deux heures mon père m'a fait appeler dans son cabinet où j'ai trouvé -la duchesse et Macumer. Les paroles s'y sont gracieusement échangées. -J'ai tout simplement répondu que, si monsieur Hénarez s'était entendu -avec mon père, je n'avais aucune raison de m'opposer à leurs désirs. -Là-dessus, ma mère a retenu le baron à dîner; après quoi nous avons -été tous quatre nous promener au bois de Boulogne. J'ai regardé -très-railleusement monsieur de Marsay quand il a passé à cheval, car il -a remarqué Macumer et mon père sur le devant de la calèche. - -Mon adorable Felipe a fait ainsi refaire ses cartes: - - HÉNAREZ, - _Des ducs de Soria, baron de Macumer_. - - -Tous les matins il m'apporte lui-même un bouquet d'une délicieuse -magnificence, au milieu duquel je trouve toujours une lettre qui -contient un sonnet espagnol à ma louange, fait par lui pendant la nuit. - -Pour ne pas grossir ce paquet, je t'envoie comme échantillon le premier -et le dernier de ses sonnets, que je t'ai traduits mot à mot en te les -mettant vers par vers. - -PREMIER SONNET. - - _Plus d'une fois, couvert d'une mince veste de soie,--l'épée - haute sans que mon coeur battît une pulsation de plus,--j'ai - attendu l'assaut du taureau furieux,--et sa corne plus aiguë - que le croissant de Phoebé. - - J'ai gravi, fredonnant une seguidille andalouse,--le talus - d'une redoute sous une pluie de fer;--j'ai jeté ma vie sur le - tapis vert du hasard--sans plus m'en soucier que d'un quadruple - d'or. - - J'aurais pris avec la main les boulets dans la gueule des - canons;--mais je crois que je deviens plus timide qu'un lièvre - aux aguets;--qu'un enfant qui voit un spectre aux plis de sa - fenêtre. - - Car, lorsque tu me regardes avec ta douce prunelle,--une sueur - glacée couvre mon front, mes genoux se dérobent sous moi,--je - tremble, je recule, je n'ai plus de courage._ - -DEUXIÈME SONNET. - - _Cette nuit, je voulais dormir pour rêver de toi;--mais le - sommeil jaloux fuyait mes paupières;--je m'approchai du balcon, - et je regardai le ciel:--lorsque je pense à toi mes yeux se - tournent toujours en haut. - - Phénomène étrange, que l'amour peut seul expliquer,--le - firmament avait perdu sa couleur de saphir;--les étoiles, - diamants éteints dans leur monture d'or,--ne lançaient que des - oeillades mortes, des rayons refroidis. - - La lune, nettoyée de son fard d'argent et de lis,--roulait - tristement sur le morne horizon, car tu as dérobé au ciel - toutes ses splendeurs. - - La blancheur de la lune luit sur ton front charmant,--tout - l'azur du ciel s'est concentré dans tes prunelles, et tes cils - sont formés par les rayons des étoiles._ - -Peut-on prouver plus gracieusement à une jeune fille qu'on ne s'occupe -que d'elle? Que dis-tu de cet amour qui s'exprime en prodiguant les -fleurs de l'intelligence et les fleurs de la terre? Depuis une -dizaine de jours, je connais ce qu'est cette galanterie espagnole si -fameuse autrefois. - -Ah çà, chère, que se passe-t-il à la Crampade, où je me promène si -souvent en examinant les progrès de notre agriculture? N'as-tu rien à -me dire de nos mûriers, de nos plantations de l'hiver dernier? Tout y -réussit-il à tes souhaits? Les fleurs sont-elles épanouies dans ton -coeur d'épouse en même temps que celles de nos massifs? je n'ose dire -de nos plates-bandes. Louis continue-t-il son système de madrigaux? -Vous entendez-vous bien? Le doux murmure de ton filet de tendresse -conjugale vaut-il mieux que la turbulence des torrents de mon amour? -Mon gentil docteur en jupon s'est-il fâché? Je ne saurais le croire, et -j'enverrais Felipe en courrier se mettre à tes genoux et me rapporter -ta tête ou mon pardon s'il en était ainsi. Je fais une belle vie ici, -cher amour, et je voudrais savoir comment va celle de Provence. Nous -venons d'augmenter notre famille d'un Espagnol coloré comme un cigare -de la Havane, et j'attends encore tes compliments. - -Vraiment, ma belle Renée, je suis inquiète, j'ai peur que tu ne dévores -quelques souffrances pour ne pas en attrister mes joies, méchante! -Écris-moi promptement quelques pages où tu me peignes ta vie dans ses -infiniment petits, et dis-moi bien si tu résistes toujours, si ton -libre arbitre est sur ses deux pieds ou à genoux, ou bien assis, ce -qui serait grave. Crois-tu que les événements de ton mariage ne me -préoccupent pas? Tout ce que tu m'as écrit me rend parfois rêveuse. -Souvent, lorsqu'à l'Opéra je paraissais regarder des danseuses en -pirouette, je me disais: Il est neuf heures et demie, elle se couche -peut-être, que fait-elle? Est-elle heureuse? Est-elle seule avec son -libre arbitre? ou son libre arbitre est-il où vont les libres arbitres -dont on ne se soucie plus?... Mille tendresses. - - -XXV - - RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU. - - Octobre. - -Impertinente! pourquoi t'aurais-je écrit? que t'eussé-je dit? Durant -cette vie animée par les fêtes, par les angoisses de l'amour, -par ses colères et par ses fleurs que tu me dépeins, et à laquelle -j'assiste comme à une pièce de théâtre bien jouée, je mène une vie -monotone et réglée à la manière d'une vie de couvent. Nous sommes -toujours couchés à neuf heures et levés au jour. Nos repas sont -toujours servis avec une exactitude désespérante. Pas le plus léger -accident. Je me suis accoutumée à cette division du temps et sans -trop de peine. Peut-être est-ce naturel, que serait la vie sans cet -assujettissement à des règles fixes qui, selon les astronomes et au -dire de Louis, régit les mondes? L'ordre ne lasse pas. D'ailleurs, je -me suis imposé des obligations de toilette qui me prennent le temps -entre mon lever et le déjeuner: je tiens à y paraître charmante par -obéissance à mes devoirs de femme, j'en éprouve du contentement, -et j'en cause un bien vif au bon vieillard et à Louis. Nous nous -promenons après le déjeuner. Quand les journaux arrivent, je disparais -pour m'acquitter de mes affaires de ménage ou pour lire, car je lis -beaucoup, ou pour t'écrire. Je reviens une heure avant le dîner, et -après on joue, on a des visites, ou l'on en fait. Je passe ainsi mes -journées entre un vieillard heureux, sans désirs, et un homme pour -qui je suis le bonheur. Louis est si content, que sa joie a fini par -réchauffer mon âme. Le bonheur, pour nous, ne doit sans doute pas être -le plaisir. Quelquefois, le soir, quand je ne suis pas utile à la -partie, et que je suis enfoncée dans une bergère, ma pensée est assez -puissante pour me faire entrer en toi; j'épouse alors ta belle vie si -féconde, si nuancée, si violemment agitée, et je me demande à quoi te -mèneront ces turbulentes préfaces; ne tueront-elles pas le livre? Tu -peux avoir les illusions de l'amour, toi, chère mignonne; mais moi, je -n'ai plus que les réalités du ménage. Oui, tes amours me semblent un -songe! Aussi ai-je de la peine à comprendre pourquoi tu les rends si -romanesques. Tu veux un homme qui ait plus d'âme que de sens, plus de -grandeur et de vertu que d'amour; tu veux que le rêve des jeunes filles -à l'entrée de la vie prenne un corps; tu demandes des sacrifices pour -les récompenser; tu soumets ton Felipe à des épreuves, pour savoir -si le désir, si l'espérance, si la curiosité seront durables. Mais, -enfant, derrière tes décorations fantastiques s'élève un autel où se -prépare un lien éternel. Le lendemain du mariage, le terrible fait -qui change la fille en femme et l'amant en mari, peut renverser les -élégants échafaudages de tes subtiles précautions. Sache donc enfin -que deux amoureux, tout aussi bien que deux personnes mariées comme -nous l'avons été Louis et moi, vont chercher sous les joies d'une -noce, selon le mot de Rabelais, un grand _peut-être_! - -Je ne te blâme pas, quoique ce soit un peu léger, de causer avec Don -Felipe au fond du jardin, de l'interroger, de passer une nuit à ton -balcon, lui sur le mur; mais tu joues avec la vie, enfant, et j'ai -peur que la vie ne joue avec toi. Je n'ose pas te conseiller ce que -l'expérience me suggère pour ton bonheur; mais laisse-moi te répéter -encore, du fond de ma vallée, que le viatique du mariage est dans ces -mots: résignation et dévouement! Car, je le vois, malgré les épreuves, -malgré tes coquetteries et tes observations, tu te marieras absolument -comme moi. En étendant le désir, on creuse un peu plus profond le -précipice, voilà tout. - -Oh! comme je voudrais voir le baron de Macumer et lui parler pendant -quelques heures, tant je te souhaite de bonheur! - - -XXVI - - LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE. - - Mars 1825. - -Comme Felipe réalise avec une générosité de Sarrazin les plans de mon -père et de ma mère, en me reconnaissant ma fortune sans la recevoir, -la duchesse est devenue encore meilleure femme avec moi qu'auparavant. -Elle m'appelle _petite rusée_, _petite commère_, elle me trouve _le bec -affilé_.--Mais, chère maman, lui ai-je dit la veille de la signature du -contrat, vous attribuez à la politique, à la ruse, à l'habileté, les -effets de l'amour le plus vrai, le plus naïf, le plus désintéressé, le -plus entier qui fut jamais! Sachez donc que je ne suis pas la _commère_ -pour laquelle vous me faites l'honneur de me prendre.--Allons donc, -Armande, me dit-elle en me prenant par le cou, m'attirant à elle et -me baisant au front, tu n'as pas voulu retourner au couvent, tu n'as -pas voulu rester fille, et en grande, en belle Chaulieu que tu es, -tu as senti la nécessité de relever la maison de ton père. (Si tu -savais, Renée, ce qu'il y a de flatterie dans ce mot pour le -duc, qui nous écoutait!) Je t'ai vue pendant tout un hiver fourrant -ton petit museau dans tous les quadrilles, jugeant très-bien les -hommes et devinant le monde actuel en France. Aussi as-tu avisé le -seul Espagnol capable de te faire la belle vie d'une femme maîtresse -chez elle. Ma chère petite, tu l'as traité comme Tullia traite ton -frère.--Quelle école que le couvent de ma soeur! s'est écrié mon -père. Je jetai sur mon père un regard qui lui coupa net la parole; puis -je me suis retournée vers la duchesse, et lui ai dit:--Madame, j'aime -mon prétendu, Felipe de Soria, de toutes les puissances de mon âme. -Quoique cet amour ait été très-involontaire et très-combattu quand il -s'est levé dans mon coeur, je vous jure que je ne m'y suis abandonnée -qu'au moment où j'ai reconnu dans le baron de Macumer une âme digne -de la mienne, un coeur en qui les délicatesses, les générosités, -le dévouement, le caractère et les sentiments étaient conformes aux -miens.--Mais, ma chère, a-t-elle repris en m'interrompant, il est -laid comme....--Comme tout ce que vous voudrez, dis-je vivement, mais -j'aime cette laideur.--Tiens, Armande, me dit mon père, si tu l'aimes -et si tu as eu la force de maîtriser ton amour, tu ne dois pas risquer -ton bonheur. Or, le bonheur dépend beaucoup des premiers jours du -mariage....--Et pourquoi ne pas lui dire des premières nuits? s'écria -ma mère. Laissez-nous, monsieur, ajouta la duchesse en regardant mon -père. - ---Tu te maries dans trois jours, ma chère petite, me dit ma mère à -l'oreille, je dois donc te faire maintenant, sans pleurnicheries -bourgeoises, les recommandations sérieuses que toutes les mères font -à leurs filles. Tu épouses un homme que tu aimes. Ainsi, je n'ai pas -à te plaindre, ni à me plaindre moi-même. Je ne t'ai vue que depuis -un an: si ce fut assez pour t'aimer, ce n'est pas non plus assez -pour que je fonde en larmes en regrettant ta compagnie. Ton esprit a -surpassé ta beauté; tu m'as flattée dans mon amour-propre de mère, -et tu t'es conduite en bonne et aimable fille. Aussi me trouveras-tu -toujours excellente mère. Tu souris?.... Hélas! souvent, là où la mère -et la fille ont bien vécu, les deux femmes se brouillent. Je te veux -heureuse. Écoute-moi donc. L'amour que tu ressens est un amour de -petite fille, l'amour naturel à toutes les femmes qui sont nées pour -s'attacher à un homme; mais, hélas! ma petite, il n'y a qu'un homme -dans le monde pour nous, il n'y en a pas deux! et celui que nous sommes -appelées à chérir n'est pas toujours celui que nous avons choisi -pour mari, tout en croyant l'aimer. Quelque singulières que puissent -te paraître mes paroles, médite-les. Si nous n'aimons pas celui que -nous avons choisi, la faute en est et à nous et à lui, quelquefois à -des circonstances qui ne dépendent ni de nous ni de lui; et néanmoins -rien ne s'oppose à ce que ce soit l'homme que notre famille nous -donne, l'homme à qui s'adresse notre coeur, qui soit l'homme aimé. -La barrière qui plus tard se trouve entre nous et lui, s'élève souvent -par un défaut de persévérance qui vient et de nous et de notre mari. -Faire de son mari son amant est une oeuvre aussi délicate que -celle de faire de son amant son mari, et tu viens de t'en acquitter -à merveille. Eh! bien, je te le répète: je te veux heureuse. Songe -donc dès à présent que dans les trois premiers mois de ton mariage -tu pourrais devenir malheureuse si, de ton côté, tu ne te soumettais -pas au mariage avec l'obéissance, la tendresse et l'esprit que tu as -déployés dans tes amours. Car, ma petite commère, tu t'es laissée aller -à tous les innocents bonheurs d'un amour clandestin. Si l'amour heureux -commençait pour toi par des désenchantements, par des déplaisirs, par -des douleurs même, eh! bien, viens me voir. N'espère pas trop d'abord -du mariage, il te donnera peut-être plus de peines que de joies. Ton -bonheur exige autant de culture qu'en a exigé l'amour. Enfin, si par -hasard tu perdais l'amant, tu retrouverais le père de tes enfants. Là, -ma chère enfant, est toute la vie sociale. Sacrifie tout à l'homme dont -le nom est le tien, dont l'honneur, dont la considération ne peuvent -recevoir la moindre atteinte qui ne fasse chez toi la plus affreuse -brèche. Sacrifier tout à son mari n'est pas seulement un devoir absolu -pour des femmes de notre rang, mais encore le plus habile calcul. Le -plus bel attribut des grands principes de morale, c'est d'être vrais et -profitables de quelque côté qu'on les étudie. En voilà bien assez pour -toi. Maintenant, je te crois encline à la jalousie; et moi, ma chère, -je suis jalouse aussi!... mais je ne te voudrais pas sottement jalouse. -Écoute: la jalousie qui se montre ressemble à une politique qui -mettrait cartes sur table. Se dire jalouse, le laisser voir, n'est-ce -pas montrer son jeu? Nous ne savons rien alors du jeu de l'autre. En -toute chose, nous devons savoir souffrir en silence. J'aurai d'ailleurs -avec Macumer un entretien sérieux à propos de toi la veille de votre -mariage. - -J'ai pris le beau bras de ma mère et lui ai baisé la main en y mettant -une larme que son accent avait attirée dans mes yeux. J'ai deviné -dans cette haute morale, digne d'elle et de moi, la plus profonde -sagesse, une tendresse sans bigoterie sociale, et surtout une véritable -estime de mon caractère. Dans ces simples paroles, elle a mis le résumé -des enseignements que sa vie et son expérience lui ont peut-être -chèrement vendus. Elle fut touchée, et me dit en me regardant:--Chère -fillette! tu vas faire un terrible passage. Et la plupart des -femmes ignorantes ou désabusées sont capables d'imiter le comte de -Westmoreland. - -Nous nous mîmes à rire. Pour t'expliquer cette plaisanterie, je dois -te dire qu'à table, la veille, une princesse russe nous avait raconté -qu'en sa qualité de ministre anglais, le comte de Westmoreland était si -instruit, qu'ayant énormément souffert du mal de mer pendant le passage -de la Manche, et voulant aller en Italie, il tourna bride et revint -quand on lui parla du passage des Alpes:--J'ai assez de passages comme -cela! dit-il. Tu comprends, Renée, que ta sombre philosophie et la -morale de ma mère étaient de nature à réveiller les craintes qui nous -agitaient à Blois. Plus le mariage approchait, plus j'amassais en moi -de force, de volonté, de sentiments pour résister au terrible passage -de l'état de jeune fille à l'état de femme. Toutes nos conversations me -revenaient à l'esprit, je relisais tes lettres, et j'y découvrais je ne -sais quelle mélancolie cachée. Ces appréhensions ont eu le mérite de me -rendre la fiancée vulgaire des gravures et du public. Aussi le monde -m'a-t-il trouvée charmante et très-convenable le jour de la signature -du contrat. Ce matin, à la mairie où nous sommes allés sans cérémonie, -il n'y a eu que les témoins. Je te finis ce bout de lettre pendant que -l'on apprête ma toilette pour le dîner. Nous serons mariés à l'église -de Sainte-Valère, ce soir à minuit, après une brillante soirée. J'avoue -que mes craintes me donnent un air de victime et une fausse pudeur qui -me vaudront des admirations auxquelles je ne comprends rien. Je suis -ravie de voir mon pauvre Felipe tout aussi jeune fille que moi, le -monde le blesse, il est comme une chauve-souris dans une boutique de -cristaux.--Heureusement que cette journée a un lendemain! m'a-t-il dit -à l'oreille sans y entendre malice. Il n'aurait voulu voir personne, -tant il est honteux et timide. En venant signer notre contrat, -l'ambassadeur de Sardaigne m'a prise à part pour m'offrir un collier -de perles attachées par six magnifiques diamants. C'est le présent de -ma belle-soeur la duchesse de Soria. Ce collier est accompagné d'un -bracelet de saphirs sous lequel est écrit: _Je t'aime sans te -connaître!_ Deux lettres charmantes enveloppaient ces présents, que je -n'ai pas voulu accepter sans savoir si Felipe me le permettait.--Car, -lui ai-je dit, je ne voudrais vous rien voir qui ne vînt de moi. Il m'a -baisé la main tout attendri, et m'a répondu:--Portez-les à cause de la -devise, et de ces tendresses qui sont sincères... - - - Samedi soir. - -Voici donc, ma pauvre Renée, les dernières lignes de la jeune fille. -Après la messe de minuit, nous partirons pour une terre que Felipe -a, par une délicate attention, achetée en Nivernais, sur la route de -Provence. Je me nomme déjà Louise de Macumer, mais je quitte Paris -dans quelques heures en Louise de Chaulieu. De quelque façon que je me -nomme, il n'y aura jamais pour toi que - - LOUISE. - - -XXVII - - LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE. - - Octobre 1825. - -Je ne t'ai plus rien écrit, chère, depuis le mariage de la mairie, et -voici bientôt huit mois. Quant à toi, pas un mot! cela est horrible, -madame. - -Eh! bien, nous sommes donc partis en poste pour le château de -Chantepleurs, la terre achetée par Macumer en Nivernais, sur les bords -de la Loire, à soixante lieues de Paris. Nos gens, moins ma femme de -chambre, y étaient déjà, nous attendaient, et nous y sommes arrivés -avec une excessive rapidité, le lendemain soir. J'ai dormi depuis Paris -jusqu'au delà de Montargis. La seule licence qu'ait prise mon seigneur -et maître a été de me soutenir par la taille et de tenir ma tête sur -son épaule, où il avait disposé plusieurs mouchoirs. Cette attention -quasi-maternelle qui lui faisait vaincre le sommeil m'a causé je ne -sais quelle émotion profonde. Endormie sous le feu de ses yeux -noirs, je me suis réveillée sous leur flamme: même ardeur, même amour; -mais des milliers de pensées avaient passé par là! Il avait baisé deux -fois mon front. - -Nous avons déjeuné dans notre voiture, à Briare. Le lendemain soir, -à sept heures et demie, après avoir causé comme je causais avec toi -à Blois, admirant cette Loire que nous y admirions, nous entrions -dans la belle et longue avenue de tilleuls, d'acacias, de sycomores -et de mélèzes qui mène à Chantepleurs. A huit heures nous dînions, à -dix heures nous étions dans une charmante chambre gothique embellie -de toutes les inventions du luxe moderne. Mon Felipe, que tout le -monde trouve laid, m'a semblé bien beau, beau de bonté, de grâce, de -tendresse, d'exquise délicatesse. Des désirs de l'amour, je ne voyais -pas la moindre trace. Pendant la route, il s'était conduit comme un -ami que j'aurais connu depuis quinze ans. Il m'a peint, comme il -sait peindre (il est toujours l'homme de sa première lettre), les -effroyables orages qu'il a contenus et qui venaient mourir à la surface -de son visage.--Jusqu'à présent, il n'y a rien de bien effrayant dans -le mariage, dis-je en allant à la fenêtre et voyant par une lune -superbe un délicieux parc d'où s'exhalaient de pénétrantes odeurs. -Il est venu près de moi, m'a reprise par la taille, et m'a dit:--Et -pourquoi s'en effrayer? Ai-je démenti par un geste, par un regard, -mes promesses? Les démentirai-je un jour? Jamais voix, jamais regard -n'auront pareille puissance: la voix me remuait les moindres fibres -du corps et réveillait tous les sentiments; le regard avait une force -solaire.--Oh! lui ai-je dit, combien de perfidie mauresque n'y a-t-il -pas dans votre perpétuel esclavage! Ma chère, il m'a comprise. - -Ainsi, belle biche, si je suis restée quelques mois sans t'écrire, tu -devines maintenant pourquoi. Je suis forcée de me rappeler l'étrange -passé de la jeune fille pour t'expliquer la femme. Renée, je te -comprends aujourd'hui. Ce n'est ni à une amie intime, ni à sa mère, ni -peut-être à soi-même, qu'une jeune mariée heureuse peut parler de son -heureux mariage. Nous devons laisser ce souvenir dans notre âme comme -un sentiment de plus qui nous appartient en propre et pour lequel il -n'y a pas de nom. Comment! on a nommé un devoir les gracieuses folies -du coeur et l'irrésistible entraînement du désir. Et pourquoi? -Quelle horrible puissance a donc imaginé de nous obliger à fouler les -délicatesses du goût, les mille pudeurs de la femme, en convertissant -ces voluptés en devoirs? Comment peut-on devoir ces fleurs de -l'âme, ces roses de la vie, ces poèmes de la sensibilité exaltée, à un -être qu'on n'aimerait pas? Des droits dans de telles sensations! mais -elles naissent et s'épanouissent au soleil de l'amour, ou leurs germes -se détruisent sous les froideurs de la répugnance et de l'aversion. -A l'amour d'entretenir de tels prestiges! O ma sublime Renée, je te -trouve bien grande maintenant! Je plie le genou devant toi, je m'étonne -de ta profondeur et de ta perspicacité. Oui, la femme qui ne fait -pas, comme moi, quelque secret mariage d'amour caché sous les noces -légales et publiques, doit se jeter dans la maternité comme une âme -à qui la terre manque se jette dans le ciel! De tout ce que tu m'as -écrit, il ressort un principe cruel: il n'y a que les hommes supérieurs -qui sachent aimer. Je sais aujourd'hui pourquoi. L'homme obéit à deux -principes. Il se rencontre en lui le besoin et le sentiment. Les -êtres inférieurs ou faibles prennent le besoin pour le sentiment; -tandis que les êtres supérieurs couvrent le besoin sous les admirables -effets du sentiment: le sentiment leur communique par sa violence une -excessive réserve, et leur inspire l'adoration de la femme. Évidemment -la sensibilité se trouve en raison de la puissance des organisations -intérieures, et l'homme de génie est alors le seul qui se rapproche de -nos délicatesses: il entend, devine, comprend la femme; il l'élève sur -les ailes de son désir contenu par les timidités du sentiment. Aussi, -lorsque l'intelligence, le coeur et les sens également ivres nous -entraînent, n'est-ce pas sur la terre que l'on tombe; on s'élève alors -dans les sphères célestes, et malheureusement on n'y reste pas assez -longtemps. Telle est, ma chère âme, la philosophie des trois premiers -mois de mon mariage. Felipe est un ange. Je puis penser tout haut -avec lui. Sans figure de rhétorique, il est un autre moi. Sa grandeur -est inexplicable: il s'attache plus étroitement par la possession, et -découvre dans le bonheur de nouvelles raisons d'aimer. Je suis pour lui -la plus belle partie de lui-même. Je le vois: des années de mariage, -loin d'altérer l'objet de ses délices, augmenteront sa confiance, -développeront de nouvelles sensibilités, et fortifieront notre union. -Quel heureux délire! Mon âme est ainsi faite que les plaisirs laissent -en moi de fortes lueurs, ils me réchauffent, ils s'empreignent dans -mon être intérieur: l'intervalle qui les sépare est comme la petite -nuit des grands jours. Le soleil qui a doré les cimes à son coucher les -retrouve presque chaudes à son lever. Par quel heureux hasard en -a-t-il été pour moi sur-le-champ ainsi? Ma mère avait éveillé chez moi -mille craintes; ses prévisions, qui m'ont semblé pleines de jalousie, -quoique sans la moindre petitesse bourgeoise, ont été trompées par -l'événement, car tes craintes et les siennes, les miennes, tout s'est -dissipé! Nous sommes restés à Chantepleurs sept mois et demi, comme -deux amants dont l'un a enlevé l'autre, et qui ont fui des parents -courroucés. Les roses du plaisir ont couronné notre amour, elles -fleurissent notre vie à deux. Par un retour subit sur moi-même, un -matin où j'étais plus pleinement heureuse, j'ai songé à ma Renée et à -son mariage de convenance, et j'ai deviné ta vie, je l'ai pénétrée! -O mon ange, pourquoi parlons-nous une langue différente? Ton mariage -purement social, et mon mariage qui n'est qu'un amour heureux, sont -deux mondes qui ne peuvent pas plus se comprendre que le fini ne peut -comprendre l'infini. Tu restes sur la terre, je suis dans le ciel! Tu -es dans la sphère humaine, et je suis dans la sphère divine. Je règne -par l'amour, tu règnes par le calcul et par le devoir. Je suis si haut -que s'il y avait une chute je serais brisée en mille miettes. Enfin, je -dois me taire, car j'ai honte de te peindre l'éclat, la richesse, les -pimpantes joies d'un pareil printemps d'amour. - -Nous sommes à Paris depuis dix jours, dans un charmant hôtel, rue -du Bac, arrangé par l'architecte que Felipe avait chargé d'arranger -Chantepleurs. Je viens d'entendre, l'âme épanouie par les plaisirs -permis d'un heureux mariage, la céleste musique de Rossini que j'avais -entendue l'âme inquiète, tourmentée à mon insu par les curiosités de -l'amour. On m'a trouvée généralement embellie, et je suis comme un -enfant en m'entendant appeler _madame_. - - - Vendredi matin. - -Renée, ma belle sainte, mon bonheur me ramène sans cesse à toi. Je -me sens meilleure pour toi que je ne l'ai jamais été: je te suis -si dévouée! J'ai si profondément étudié ta vie conjugale par le -commencement de la mienne, et je te vois si grande, si noble, si -magnifiquement vertueuse, que je me constitue ici ton inférieure, ta -sincère admiratrice, en même temps que ton amie. En voyant ce qu'est -mon mariage, il m'est à peu près prouvé que je serais morte s'il en eût -été autrement. Et tu vis? par quel sentiment, dis-le-moi? Aussi ne te -ferai-je plus la moindre plaisanterie. Hélas! la plaisanterie, -mon ange, est fille de l'ignorance, on se moque de ce qu'on ne connaît -point. Là où les recrues se mettent à rire, les soldats éprouvés sont -graves, m'a dit le marquis de Chaulieu, pauvre capitaine de cavalerie -qui n'est encore allé que de Paris à Fontainebleau, et de Fontainebleau -à Paris. Aussi, ma chère aimée, deviné-je que tu ne m'as pas tout dit. -Oui, tu m'as voilé quelques plaies. Tu souffres, je le sens. Je me -suis fait à propos de toi des romans d'idées en voulant à distance, et -par le peu que tu m'as dit de toi, trouver les raisons de ta conduite. -Elle s'est seulement essayée au mariage, pensai-je un soir, et ce qui -se trouve bonheur pour moi n'a été que souffrance pour elle. Elle en -est pour ses sacrifices, et veut limiter leur nombre. Elle a déguisé -ses chagrins sous les pompeux axiomes de la morale sociale. Ah! Renée, -il y a cela d'admirable, que le plaisir n'a pas besoin de religion, -d'appareil, ni de grands mots, il est tout par lui-même; tandis que -pour justifier les atroces combinaisons de notre esclavage et de notre -vassalité, les hommes ont accumulé les théories et les maximes. Si -tes immolations sont belles, sont sublimes; mon bonheur, abrité sous -le poêle blanc et or de l'église et paraphé par le plus maussade des -maires, serait donc une monstruosité? Pour l'honneur des lois, pour -toi, mais surtout pour rendre mes plaisirs entiers, je te voudrais -heureuse, ma Renée. Oh! dis-moi que tu te sens venir au coeur un peu -d'amour pour ce Louis qui t'adore? Dis-moi que la torche symbolique et -solennelle de l'hyménée n'a pas servi qu'à t'éclairer des ténèbres? -car l'amour, mon ange, est bien exactement pour la nature morale ce -qu'est le soleil pour la terre. Je reviens toujours à te parler de ce -jour qui m'éclaire et qui, je le crains, me consumera. Chère Renée, -toi qui disais dans tes extases d'amitié, sous le berceau de vigne, au -fond du couvent: Je t'aime tant, Louise, que si Dieu se manifestait, -je lui demanderais toutes les peines, et pour toi toutes les joies de -la vie. Oui, j'ai la passion de la souffrance! Eh! bien, ma chérie, -aujourd'hui je te rends la pareille, et demande à grands cris à Dieu de -nous partager mes plaisirs. - -Écoute: j'ai deviné que tu t'es faite ambitieuse sous le nom de -Louis de l'Estorade, eh! bien, aux prochaines élections, fais-le -nommer député, car il aura près de quarante ans, et comme la chambre -ne s'assemblera que six mois après les élections, il se trouvera -précisément de l'âge requis pour être un homme politique. Tu viendras à -Paris, je ne te dis que cela. Mon père et les amis que je vais me -faire vous apprécieront, et si ton vieux beau-père veut constituer un -majorat, nous t'obtiendrons le titre de comte pour Louis. Ce sera déjà -cela! Enfin nous serons ensemble. - - -XXVIII - - RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE MACUMER. - - Décembre 1825. - -Ma bienheureuse Louise, tu m'as éblouie. J'ai pendant quelques instants -tenu ta lettre où quelques-unes de mes larmes brillaient au soleil -couchant, les bras lassés, seule sous le petit rocher aride au bas -duquel j'ai mis un banc. Dans un énorme lointain, comme une lame -d'acier, reluit la Méditerranée. Quelques arbres odoriférants ombragent -ce banc où j'ai fait transplanter un énorme jasmin, des chèvrefeuilles -et des genêts d'Espagne. Quelque jour le rocher sera couvert en entier -par des plantes grimpantes. Il y a déjà de la vigne vierge de plantée. -Mais l'hiver arrive, et toute cette verdure est devenue comme une -vieille tapisserie. Quand je suis là, personne ne m'y vient troubler, -on sait que j'y veux rester seule. Ce banc s'appelle le banc de Louise. -N'est-ce pas te dire que je n'y suis point seule, quoique seule. - -Si je te raconte ces détails, si menus pour toi, si je te peins ce -verdoyant espoir qui, par avance, habille ce rocher nu, sourcilleux, -sur le haut duquel le hasard de la végétation a placé l'un des plus -beaux pins en parasol, c'est que j'ai trouvé là des images auxquelles -je me suis attachée. - -En jouissant de ton heureux mariage (et pourquoi ne t'avouerais-je -pas tout?), en l'enviant de toutes mes forces, j'ai senti le premier -mouvement de mon enfant qui des profondeurs de ma vie a réagi sur les -profondeurs de mon âme. Cette sourde sensation, à la fois un avis, un -plaisir, une douleur, une promesse, une réalité; ce bonheur qui n'est -qu'à moi dans le monde et qui reste un secret entre moi et Dieu; ce -mystère m'a dit que le rocher serait un jour couvert de fleurs, que les -joyeux rires d'une famille y retentiraient, que mes entrailles -étaient enfin bénies et donneraient la vie à flots. Je me suis sentie -née pour être mère! Aussi la première certitude que j'ai eue de porter -en moi une autre vie m'a-t-elle donné de bienfaisantes consolations. -Une joie immense a couronné tous ces longs jours de dévouement qui ont -fait déjà la joie de Louis. - -Dévouement! me suis-je dit à moi-même, n'es-tu pas plus que l'amour? -n'es-tu pas la volupté la plus profonde, parce que tu es une abstraite -volupté, la volupté génératrice? N'es-tu pas, ô Dévouement! la faculté -supérieure à l'effet? N'es-tu pas la mystérieuse, infatigable divinité -cachée sous les sphères innombrables dans un centre inconnu par où -passent tour à tour tous les mondes? Le Dévouement, seul dans son -secret, plein de plaisirs savourés en silence sur lesquels personne ne -jette un oeil profane et que personne ne soupçonne, le Dévouement, -dieu jaloux et accablant, dieu vainqueur et fort, inépuisable parce -qu'il tient à la nature même des choses et qu'il est ainsi toujours -égal à lui-même, malgré l'épanchement de ses forces, le Dévouement, -voilà donc la signature de ma vie. - -L'amour, Louise, est un effort de Felipe sur toi; mais le rayonnement -de ma vie sur la famille produira une incessante réaction de ce -petit monde sur moi! Ta belle moisson dorée est passagère; mais la -mienne, pour être retardée, n'en sera-t-elle pas plus durable? elle se -renouvellera de moments en moments. L'amour est le plus joli larcin que -la Société ait su faire à la Nature; mais la maternité, n'est-ce pas la -Nature dans sa joie? Un sourire a séché mes larmes. L'amour rend mon -Louis heureux; mais le mariage m'a rendue mère et je veux être heureuse -aussi! Je suis alors revenue à pas lents à ma bastide blanche aux -volets verts, pour t'écrire ceci. - -Donc, chère, le fait le plus naturel et le plus surprenant chez nous -s'est établi chez moi depuis cinq mois; mais je puis te dire tout bas -qu'il ne trouble en rien ni mon coeur ni mon intelligence. Je les -vois tous heureux: le futur grand-père empiète sur les droits de son -petit-fils, il est devenu comme un enfant; le père prend des airs -graves et inquiets; tous sont aux petits soins pour moi, tous parlent -du bonheur d'être mère. Hélas! moi seule je ne sens rien, et n'ose -dire l'état d'insensibilité parfaite où je suis. Je mens un peu pour -ne pas attrister leur joie. Comme il m'est permis d'être franche avec -toi, je t'avoue que, dans la crise où je me trouve, la maternité -ne commence qu'en imagination. Louis a été aussi surpris que moi-même -d'apprendre ma grossesse. N'est-ce pas te dire que cet enfant est venu -de lui-même, sans avoir été appelé autrement que par les souhaits -impatiemment exprimés de son père? Le hasard, ma chère, est le Dieu -de la maternité. Quoique, selon notre médecin, ces hasards soient en -harmonie avec le voeu de la nature, il ne m'a pas nié que les enfants -qui se nomment si gracieusement les enfants de l'amour devaient être -beaux et spirituels; que leur vie était souvent comme protégée par -le bonheur qui avait rayonné, brillante étoile! à leur conception. -Peut-être donc, ma Louise, auras-tu dans ta maternité des joies que je -dois ignorer dans la mienne. Peut-être aime-t-on mieux l'enfant d'un -homme adoré comme tu adores Felipe que celui d'un mari qu'on épouse par -raison, à qui l'on se donne par devoir, et pour être femme enfin! Ces -pensées gardées au fond de mon coeur ajoutent à ma gravité de mère en -espérance. Mais, comme il n'y a pas de famille sans enfant, mon désir -voudrait pouvoir hâter le moment où pour moi commenceront les plaisirs -de la famille, qui doivent être ma seule existence. En ce moment, ma -vie est une vie d'attente et de mystères, où la souffrance la plus -nauséabonde accoutume sans doute la femme à d'autres souffrances. -Je m'observe. Malgré les efforts de Louis, dont l'amour me comble -de soins, de douceurs, de tendresses, j'ai de vagues inquiétudes -auxquelles se mêlent les dégoûts, les troubles, les singuliers appétits -de la grossesse. Si je dois te dire les choses comme elles sont, au -risque de te causer quelque déplaisance pour le métier, je t'avoue que -je ne conçois pas la fantaisie que j'ai prise pour certaines oranges, -goût bizarre et que je trouve naturel. Mon mari va me chercher à -Marseille les plus belles oranges du monde; il en a demandé de Malte, -de Portugal, de Corse; mais ces oranges, je les laisse. Je cours à -Marseille, quelquefois à pied, y dévorer de méchantes oranges à un -liard, quasi-pourries, dans une petite rue qui descend au port, à deux -pas de l'Hôtel-de-Ville; et leurs moisissures bleuâtres ou verdâtres -brillent à mes yeux comme des diamants: j'y vois des fleurs, je n'ai -nul souvenir de leur odeur cadavéreuse et leur trouve une saveur -irritante, une chaleur vineuse, un goût délicieux. Eh! bien, mon ange, -voilà les premières sensations amoureuses de ma vie. Ces affreuses -oranges sont mes amours. Tu ne désires pas Felipe autant que je -souhaite un de ces fruits en décomposition. Enfin je sors quelquefois -furtivement, je galope à Marseille d'un pied agile, et il me -prend des tressaillements voluptueux quand j'approche de la rue: j'ai -peur que la marchande n'ait plus d'oranges pourries, je me jette -dessus, je les mange, je les dévore en plein air. Il me semble que ces -fruits viennent du paradis et contiennent la plus suave nourriture. -J'ai vu Louis se détournant pour ne pas sentir leur puanteur. Je me -suis souvenue de cette atroce phrase d'Obermann, sombre élégie que je -me repens d'avoir lue: _Les racines s'abreuvent dans une eau fétide_! -Depuis que je mange de ces fruits, je n'ai plus de maux de coeur et -ma santé s'est rétablie. Ces dépravations ont un sens, puisqu'elles -sont un effet naturel et que la moitié des femmes éprouvent ces envies, -monstrueuses quelquefois. Quand ma grossesse sera très-visible, je ne -sortirai plus de la Crampade: je n'aimerais pas à être vue ainsi. - -Je suis excessivement curieuse de savoir à quel moment de la vie -commence la maternité. Ce ne saurait être au milieu des effroyables -douleurs que je redoute. - -Adieu, mon heureuse! adieu, toi en qui je renais et par qui je me -figure ces belles amours, ces jalousies à propos d'un regard, ces -mots à l'oreille et ces plaisirs qui nous enveloppent comme une -autre atmosphère, un autre sang, une autre lumière, une autre vie! -ah! mignonne, moi aussi je comprends l'amour. Ne te lasse pas de -me tout dire. Tenons bien nos conventions. Moi, je ne t'épargnerai -rien. Aussi te dirai-je, pour finir gravement cette lettre, qu'en te -relisant une invincible et profonde terreur m'a saisie. Il m'a semblé -que ce splendide amour défiait Dieu. Le souverain maître de ce monde, -le Malheur, ne se courroucera-t-il pas de ne point avoir sa part de -votre festin! Quelle fortune superbe n'a-t-il pas renversée! Ah! -Louise, n'oublie pas, au milieu de ton bonheur, de prier Dieu. Fais du -bien, sois charitable et bonne; enfin conjure les adversités par ta -modestie. Moi, je suis devenue encore plus pieuse que je ne l'étais -au couvent, depuis mon mariage. Tu ne me dis rien de la religion à -Paris. En adorant Felipe, il me semble que tu t'adresses, à l'encontre -du proverbe, plus au saint qu'à Dieu. Mais ma terreur est excès -d'amitié. Vous allez ensemble à l'église, et vous faites du bien en -secret, n'est-ce pas? Tu me trouveras peut-être bien provinciale dans -cette fin de lettre; mais pense que mes craintes cachent une excessive -amitié, l'amitié comme l'entendait La Fontaine, celle qui s'inquiète -et s'alarme d'un rêve, d'une idée à l'état de nuage. Tu mérites -d'être heureuse, puisque tu penses à moi dans ton bonheur, comme je -pense à toi dans ma vie monotone, un peu grise, mais pleine; sobre, -mais productive: sois donc bénie! - - -XXIX - - DE MONSIEUR DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER. - - Décembre 1825. - - Madame, - -Ma femme n'a pas voulu que vous apprissiez par le vulgaire billet de -faire part un événement qui nous comble de joie. Elle vient d'accoucher -d'un gros garçon, et nous retarderons son baptême jusqu'au moment où -vous retournerez à votre terre de Chantepleurs. Nous espérons, Renée -et moi, que vous pousserez jusqu'à la Crampade et que vous serez -la marraine de notre premier-né. Dans cette espérance, je viens de -le faire inscrire sur les registres de l'État-Civil sous les noms -d'Armand-Louis de l'Estorade. Notre chère Renée a beaucoup souffert, -mais avec une patience angélique. Vous la connaissez, elle a été -soutenue dans cette première épreuve du métier de mère par la certitude -du bonheur qu'elle nous donnait à tous. Sans me livrer aux exagérations -un peu ridicules des pères qui sont pères pour la première fois, je -puis vous assurer que le petit Armand est très-beau; mais vous le -croirez sans peine quand je vous dirai qu'il a les traits et les yeux -de Renée. C'est avoir eu déjà de l'esprit. Maintenant que le médecin -et l'accoucheur nous ont affirmé que Renée n'a pas le moindre danger à -courir, car elle nourrit, l'enfant a très-bien pris le sein, le lait -est abondant, la nature est si riche en elle! nous pouvons mon père et -moi nous abandonner à notre joie. Madame, cette joie est si grande, si -forte, si pleine, elle anime tellement toute la maison, elle a tant -changé l'existence de ma chère femme, que je désire pour votre bonheur -qu'il en soit ainsi promptement pour vous. Renée a fait préparer un -appartement que je voudrais rendre digne de nos hôtes, mais où -vous serez reçus du moins avec une cordialité fraternelle, sinon avec -faste. - -Renée m'a dit, madame, vos intentions pour nous, et je saisis d'autant -plus cette occasion de vous en remercier que rien n'est plus de saison. -La naissance de mon fils a déterminé mon père à faire des sacrifices -auxquels les vieillards se résolvent difficilement: il vient d'acquérir -deux domaines. La Crampade est maintenant une terre qui rapporte trente -mille francs. Mon père va solliciter du roi la permission de l'ériger -en majorat; mais obtenez pour lui le titre dont vous avez parlé dans -votre dernière lettre, et vous aurez déjà travaillé pour votre filleul. - -Quant à moi, je suivrai vos conseils uniquement pour vous réunir à -Renée durant les sessions. J'étudie avec ardeur et tâche de devenir ce -qu'on appelle un homme spécial. Mais rien ne me donnera plus de courage -que de vous savoir la protectrice de mon petit Armand. Promettez-nous -donc de venir jouer ici, vous si belle et si gracieuse, si grande -et si spirituelle, le rôle d'une fée pour mon fils aîné. Vous aurez -ainsi, madame, augmenté d'une éternelle reconnaissance les sentiments -d'affection respectueuse avec lesquels j'ai l'honneur d'être - - Votre très-humble et très-obéissant serviteur. - - LOUIS DE L'ESTORADE - - -XXX - - LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE. - - Janvier 1826. - -Macumer m'a réveillée tout à l'heure avec la lettre de ton mari, mon -ange. Je commence par dire _oui_. Nous irons vers la fin d'avril à -Chantepleurs. Ce sera pour moi plaisir sur plaisir que de voyager, -de te voir et d'être la marraine de ton premier enfant; mais je veux -Macumer pour parrain. Une alliance catholique avec un autre compère me -serait odieuse. Ah! si tu pouvais voir l'expression de son visage -au moment où je lui ai dit cela, tu saurais combien cet ange m'aime. - ---Je veux d'autant plus que nous allions ensemble à la Crampade, -Felipe, lui ai-je dit, que là nous aurons peut-être un enfant. Moi -aussi je veux être mère..... quoique cependant je serais bien partagée -entre un enfant et toi. D'abord, si je te voyais me préférer une -créature, fût-ce mon fils, je ne sais pas ce qui en adviendrait. Médée -pourrait bien avoir eu raison: il y a du bon chez les anciens! - -Il s'est mis à rire. Ainsi, chère biche, tu as le fruit sans avoir eu -les fleurs, et moi j'ai les fleurs sans le fruit. Le contraste de notre -destinée continue. Nous sommes assez philosophes pour en chercher, -un jour, le sens et la morale. Bah! je n'ai que dix mois de mariage, -convenons-en, il n'y a pas de temps perdu. - -Nous menons la vie dissipée, et néanmoins pleine, des gens heureux. -Les jours nous semblent toujours trop courts. Le monde, qui m'a revue -déguisée en femme, a trouvé la baronne de Macumer beaucoup plus jolie -que Louise de Chaulieu: l'amour heureux a son fard. Quand, par un beau -soleil et par une belle gelée de janvier, alors que les arbres des -Champs-Élysées sont fleuris de grappes blanches étiolées, nous passons, -Felipe et moi, dans notre coupé, devant tout Paris, réunis là où nous -étions séparés l'année dernière, il me vient des pensées par milliers, -et j'ai peur d'être un peu trop insolente, comme tu le pressentais dans -ta dernière lettre. - -Si j'ignore les joies de la maternité, tu me les diras, et je serai -mère par toi; mais il n'y a, selon moi, rien de comparable aux voluptés -de l'amour. Tu vas me trouver bien bizarre; mais voici dix fois en -dix mois que je me surprends à désirer de mourir à trente ans, dans -toute la splendeur de la vie, dans les roses de l'amour, au sein des -voluptés, de m'en aller rassasiée, sans mécompte, ayant vécu dans ce -soleil, en plein dans l'éther, et même un peu tuée par l'amour, n'ayant -rien perdu de ma couronne, pas même une feuille, et gardant toutes mes -illusions. Songe donc ce que c'est que d'avoir un coeur jeune dans -un vieux corps, de trouver les figures muettes, froides, là où tout le -monde, même les indifférents, nous souriait, d'être enfin une femme -respectable..... Mais c'est un enfer anticipé. - -Nous avons eu, Felipe et moi, notre première querelle à ce sujet. -Je voulais qu'il eût la force de me tuer à trente ans, pendant -mon sommeil, sans que je m'en doutasse, pour me faire entrer d'un rêve -dans un autre. Le monstre n'a pas voulu. Je l'ai menacé de le laisser -seul dans la vie, et il a pâli, le pauvre enfant! Ce grand ministre -est devenu, ma chère, un vrai bambin. C'est incroyable tout ce qu'il -cachait de jeunesse et de simplicité. Maintenant que je pense tout haut -avec lui comme avec toi, que je l'ai mis à ce régime de confiance, nous -nous émerveillons l'un de l'autre. - -Ma chère, les deux amants, Felipe et Louise, veulent envoyer un présent -à l'accouchée. Nous voudrions faire faire quelque chose qui te plût. -Ainsi dis-moi franchement ce que tu désires, car nous ne donnons pas -dans les surprises, à la façon des bourgeois. Nous voulons donc nous -rappeler sans cesse à toi par un aimable souvenir, par une chose qui -te serve tous les jours, et ne périsse point par l'usage. Notre repas -le plus gai, le plus intime, le plus animé, car nous y sommes seuls, -est pour nous le déjeuner; j'ai donc pensé à t'envoyer un service -spécial, appelé déjeuner, dont les ornements seraient des enfants. Si -tu m'approuves, réponds-moi promptement. Pour te l'apporter, il faut le -commander, et les artistes de Paris sont comme des rois fainéants. Ce -sera mon offrande à Lucine. - -Adieu, chère nourrice, je te souhaite tous les plaisirs des mères, et -j'attends avec impatience la première lettre où tu me diras bien tout, -n'est-ce pas? Cet accoucheur me fait frissonner. Ce mot de la lettre de -ton mari m'a sauté non pas aux yeux, mais au coeur. Pauvre Renée, un -enfant coûte cher, n'est-ce pas? Je lui dirai combien il doit t'aimer, -ce filleul. Mille tendresses, mon ange. - - -XXXI - - RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE MACUMER. - -Voici bientôt cinq mois que je suis accouchée, et je n'ai pas trouvé, -ma chère âme, un seul petit moment pour t'écrire. Quand tu seras mère, -tu m'excuseras plus pleinement que tu ne l'as fait, car tu -m'as un peu punie en rendant tes lettres rares. Écris-moi, ma chère -mignonne! Dis-moi tous tes plaisirs, peins-moi ton bonheur à grandes -teintes, verses-y l'outremer sans craindre de m'affliger, car je suis -heureuse et plus heureuse que tu ne l'imagineras jamais. - -Je suis allée à la paroisse entendre une messe de relevailles, en -grande pompe, comme cela se fait dans nos vieilles familles de -Provence. Les deux grands-pères, le père de Louis, le mien me donnaient -le bras. Ah! jamais je ne me suis agenouillée devant Dieu dans un -pareil accès de reconnaissance. J'ai tant de choses à te dire, tant de -sentiments à te peindre, que je ne sais par où commencer; mais, du sein -de cette confusion, s'élève un souvenir radieux, celui de ma prière à -l'église! - -Quand, à cette place où jeune fille, j'ai douté de la vie et de mon -avenir, je me suis retrouvée métamorphosée en mère joyeuse, j'ai cru -voir la Vierge de l'autel inclinant la tête et me montrant l'Enfant -divin qui a semblé me sourire! Avec quelle sainte effusion d'amour -céleste j'ai présenté notre petit Armand à la bénédiction du curé qui -l'a ondoyé en attendant le baptême. Mais tu nous verras ensemble, -Armand et moi. - -Mon enfant, voilà que je t'appelle mon enfant! mais c'est en effet le -plus doux mot qu'il y ait dans le coeur, dans l'intelligence et sur -les lèvres quand on est mère. Or donc, ma chère enfant, je me suis -traînée, pendant les deux derniers mois, assez languissamment dans nos -jardins, fatiguée, accablée par la gêne de ce fardeau que je ne savais -pas être si cher et si doux malgré les ennuis de ces deux mois. J'avais -de telles appréhensions, des prévisions si mortellement sinistres, que -la curiosité n'était pas la plus forte: je me raisonnais, je me disais -que rien de ce que veut la nature n'est à redouter, je me promettais à -moi-même d'être mère. Hélas! je ne me sentais rien au coeur, tout en -pensant à cet enfant qui me donnait d'assez jolis coups de pied; et, -ma chère, on peut aimer à les recevoir quand on a déjà eu des enfants; -mais, pour la première fois, ces débats d'une vie inconnue apportent -plus d'étonnement que de plaisir. Je te parle de moi, qui ne suis ni -fausse ni théâtrale, et dont le fruit venait plus de Dieu, car Dieu -donne les enfants, que d'un homme aimé. Laissons ces tristesses passées -et qui ne reviendront plus, je le crois. - -Quand la crise est venue, j'ai rassemblé en moi les éléments -d'une telle résistance, je me suis attendue à de telles douleurs, que -j'ai supporté merveilleusement, dit-on, cette horrible torture. Il -y a eu, ma mignonne, une heure environ pendant laquelle je me suis -abandonnée à un anéantissement dont les effets ont été ceux d'un -rêve. Je me suis sentie être deux: une enveloppe tenaillée, déchirée, -torturée, et une âme placide. Dans cet état bizarre, la souffrance a -fleuri comme une couronne au-dessus de ma tête. Il m'a semblé qu'une -immense rose sortie de mon crâne grandissait et m'enveloppait. La -couleur rose de cette fleur sanglante était dans l'air. Je voyais -tout rouge. Ainsi parvenue au point où la séparation semble vouloir -se faire entre le corps et l'âme, une douleur, qui m'a fait croire -à une mort immédiate, a éclaté. J'ai poussé des cris horribles, et -j'ai trouvé des forces nouvelles contre de nouvelles douleurs. Cet -affreux concert de clameurs a été soudain couvert en moi par le chant -délicieux des vagissements argentins de ce petit être. Non, rien ne -peut te peindre ce moment: il me semblait que le monde entier criait -avec moi, que tout était douleur ou clameur, et tout a été comme éteint -par ce faible cri de l'enfant. On m'a recouchée dans mon grand lit où -je suis entrée comme dans un paradis, quoique je fusse d'une excessive -faiblesse. Trois ou quatre figures joyeuses, les yeux en larmes, m'ont -alors montré l'enfant. Ma chère, j'ai crié d'effroi.--Quel petit singe! -ai-je dit. Êtes-vous sûrs que ce soit un enfant? ai-je demandé. Je me -suis remise sur le flanc, assez désolée de ne pas me sentir plus mère -que cela.--Ne vous tourmentez pas, ma chère, m'a dit ma mère qui s'est -constituée ma garde, vous avez fait le plus bel enfant du monde. Évitez -de vous troubler l'imagination, il vous faut mettre tout votre esprit -à devenir bête, à vous faire exactement la vache qui broute pour avoir -du lait. Je me suis donc endormie avec la ferme intention de me laisser -aller à la nature. Ah! mon ange, le réveil de toutes ces douleurs, de -ces sensations confuses, de ces premières journées où tout est obscur, -pénible et indécis, a été divin. Ces ténèbres ont été animées par une -sensation dont les délices ont surpassé celles du premier cri de mon -enfant. Mon coeur, mon âme, mon être, un moi inconnu a été réveillé -dans sa coque souffrante et grise jusque-là, comme une fleur s'élance -de sa graine au brillant appel du soleil. Le petit monstre a pris mon -sein et a teté: voilà le _fiat lux_! J'ai soudain été mère. Voilà le -bonheur, la joie, une joie ineffable, quoiqu'elle n'aille pas sans -quelques douleurs. Oh! ma belle jalouse, combien tu apprécieras -un plaisir qui n'est qu'entre nous, l'enfant et Dieu. Ce petit être -ne connaît absolument que notre sein. Il n'y a pour lui que ce point -brillant dans le monde, il l'aime de toutes ses forces, il ne pense -qu'à cette fontaine de vie, il y vient et s'en va pour dormir, il -se réveille pour y retourner. Ses lèvres ont un amour inexprimable, -et, quand elles s'y collent, elles y font à la fois une douleur et -un plaisir, un plaisir qui va jusqu'à la douleur, ou une douleur qui -finit par un plaisir; je ne saurais t'expliquer une sensation qui du -sein rayonne en moi jusqu'aux sources de la vie, car il semble que ce -soit un centre d'où partent mille rayons qui réjouissent le coeur -et l'âme. Enfanter, ce n'est rien; mais nourrir, c'est enfanter à -toute heure. Oh! Louise, il n'y a pas de caresses d'amant qui puissent -valoir celles de ces petites mains roses qui se promènent si doucement, -et cherchent à s'accrocher à la vie. Quels regards un enfant jette -alternativement de notre sein à nos yeux! Quels rêves on fait en le -voyant suspendu par les lèvres à son trésor? Il ne tient pas moins à -toutes les forces de l'esprit qu'à toutes celles du corps, il emploie -et le sang et l'intelligence, il satisfait au delà des désirs. Cette -adorable sensation de son premier cri, qui fut pour moi ce que le -premier rayon du soleil a été pour la terre, je l'ai retrouvée en -sentant mon lait lui emplir la bouche; je l'ai retrouvée en recevant -son premier regard, je viens de la retrouver en savourant dans son -premier sourire sa première pensée. Il a ri, ma chère. Ce rire, ce -regard, cette morsure, ce cri, ces quatre jouissances sont infinies: -elles vont jusqu'au fond du coeur, elles y remuent des cordes -qu'elles seules peuvent remuer! Les mondes doivent se rattacher à Dieu -comme un enfant se rattache à toutes les fibres de sa mère: Dieu, c'est -un grand coeur de mère. Il n'y a rien de visible, ni de perceptible -dans la conception, ni même dans la grossesse; mais être nourrice, ma -Louise, c'est un bonheur de tous les moments. On voit ce que devient le -lait, il se fait chair, il fleurit au bout de ces doigts mignons qui -ressemblent à des fleurs et qui en ont la délicatesse; il grandit en -ongles fins et transparents, il s'effile en cheveux, il s'agite avec -les pieds. Oh! des pieds d'enfant, mais c'est tout un langage. L'enfant -commence à s'exprimer par là. Nourrir, Louise! c'est une transformation -qu'on suit d'heure en heure et d'un oeil hébété. Les cris, vous ne -les entendez point par les oreilles, mais par le coeur; les sourires -des yeux et des lèvres, ou les agitations des pieds, vous les -comprenez comme si Dieu vous écrivait des caractères en lettres de feu -dans l'espace! Il n'y a plus rien dans le monde qui vous intéresse: le -père?... on le tuerait s'il s'avisait d'éveiller l'enfant. On est à -soi seule le monde pour cet enfant, comme l'enfant est le monde pour -nous! On est si sûre que notre vie est partagée, on est si amplement -récompensée des peines qu'on se donne et des souffrances qu'on endure, -car il y a des souffrances, Dieu te garde d'avoir une crevasse au sein! -Cette plaie qui se rouvre sous des lèvres de rose, qui se guérit si -difficilement et qui cause des tortures à rendre folle, si l'on n'avait -pas la joie de voir la bouche de l'enfant barbouillée de lait, est une -des plus affreuses punitions de la beauté. Ma Louise, songez-y, elle ne -se fait que sur une peau délicate et fine. - -Mon jeune singe est, en cinq mois, devenu la plus jolie créature que -jamais une mère ait baignée de ses larmes joyeuses, lavée, brossée, -peignée, pomponnée; car Dieu sait avec quelle infatigable ardeur on -pomponne, on habille, on brosse, on lave, on change, on baise ces -petites fleurs! Donc, mon singe n'est plus un singe, mais un _baby_, -comme dit ma bonne Anglaise, un _baby_ blanc et rose; et comme il se -sent aimé, il ne crie pas trop; mais, à la vérité, je ne le quitte -guère, et m'efforce de le pénétrer de mon âme. - -Chère, j'ai maintenant dans le coeur pour Louis un sentiment qui -n'est pas l'amour, mais qui doit, chez une femme aimante, compléter -l'amour. Je ne sais si cette tendresse, si cette reconnaissance dégagée -de tout intérêt ne va pas au delà de l'amour. Par tout ce que tu -m'en as dit, chère mignonne, l'amour a quelque chose d'affreusement -terrestre, tandis qu'il y a je ne sais quoi de religieux et de divin -dans l'affection que porte une mère heureuse à celui de qui procèdent -ces longues, ces éternelles joies. La joie d'une mère est une lumière -qui jaillit jusque sur l'avenir et le lui éclaire, mais qui se reflète -sur le passé pour lui donner le charme des souvenirs. - -Le vieux l'Estorade et son fils ont redoublé d'ailleurs de bonté pour -moi, je suis comme une nouvelle personne pour eux: leurs paroles, -leurs regards me vont à l'âme, car ils me fêtent à nouveau chaque fois -qu'ils me voient et me parlent. Le vieux grand-père devient enfant, -je crois; il me regarde avec admiration. La première fois que je suis -descendue à déjeuner, et qu'il m'a vue mangeant et donnant à teter à -son petit-fils, il a pleuré. Cette larme dans ces deux yeux secs où -il ne brille guère que des pensées d'argent, m'a fait un bien -inexprimable: il m'a semblé que le bonhomme comprenait mes joies. -Quant à Louis, il aurait dit aux arbres et aux cailloux du grand -chemin qu'il avait un fils. Il passe des heures entières à regarder -ton filleul endormi.--Il ne sait pas, dit-il, quand il s'y habituera. -Ces excessives démonstrations de joie m'ont révélé l'étendue de -leurs appréhensions et de leurs craintes. Louis a fini par m'avouer -qu'il doutait de lui-même, et se croyait condamné à ne jamais avoir -d'enfants. Mon pauvre Louis a changé soudainement en mieux, il étudie -encore plus que par le passé. Cet enfant a doublé l'ambition du père. -Quant à moi, ma chère âme, je suis de moment en moment plus heureuse. -Chaque heure apporte un nouveau lien entre une mère et son enfant. -Ce que je sens en moi me prouve que ce sentiment est impérissable, -naturel, de tous les instants; tandis que je soupçonne l'amour, par -exemple, d'avoir ses intermittences. On n'aime pas de la même manière -à tous moments, il ne se brode pas sur cette étoffe de la vie des -fleurs toujours brillantes, enfin l'amour peut et doit cesser; mais -la maternité n'a pas de déclin à craindre, elle s'accroît avec les -besoins de l'enfant, elle se développe avec lui. N'est-ce pas à la -fois une passion, un besoin, un sentiment, un devoir, une nécessité, -le bonheur? Oui, mignonne, voilà la vie particulière de la femme. -Notre soif de dévouement y est satisfaite, et nous ne trouvons point -là les troubles de la jalousie. Aussi peut-être est-ce pour nous le -seul point où la Nature et la Société soient d'accord. En ceci, la -Société se trouve avoir enrichi la Nature, elle a augmenté le sentiment -maternel par l'esprit de famille, par la continuité du nom, du sang, de -la fortune. De quel amour une femme ne doit-elle pas entourer le cher -être qui le premier lui a fait connaître de pareilles joies, qui lui a -fait déployer les forces de son âme et lui a appris le grand art de la -maternité? Le droit d'aînesse, qui pour l'antiquité se marie à celle -du monde et se mêle à l'origine des Sociétés, ne me semble pas devoir -être mis en question. Ah! combien de choses un enfant apprend à sa -mère. Il y a tant de promesses faites entre nous et la vertu dans cette -protection incessante due à un être faible, que la femme n'est dans sa -véritable sphère que quand elle est mère; elle déploie alors seulement -ses forces, elle pratique les devoirs de sa vie, elle en a tous les -bonheurs et tous les plaisirs. Une femme qui n'est pas mère est un être -incomplet et manqué. Dépêche-toi d'être mère, mon ange! Tu multiplieras -ton bonheur actuel par toutes mes voluptés. - - - 23. - -Je t'ai quittée en entendant crier monsieur ton filleul, et ce cri je -l'entends du fond du jardin. Je ne veux pas laisser partir cette lettre -sans te dire un mot d'adieu; je viens de la relire, et suis effrayée -des vulgarités de sentiment qu'elle contient. Ce que je sens, hélas! -il me semble que toutes les mères l'ont éprouvé comme moi, doivent -l'exprimer de la même manière, et que tu te moqueras de moi, comme on -se moque de la naïveté de tous les pères qui vous parlent de l'esprit -et de la beauté de leurs enfants, en leur trouvant toujours quelque -chose de particulier. Enfin, chère mignonne, le grand mot de cette -lettre le voici, je te le répète: je suis aussi heureuse maintenant -que j'étais malheureuse auparavant. Cette bastide, qui d'ailleurs va -devenir une terre, un majorat, est pour moi la terre promise. J'ai fini -par traverser mon désert. Mille tendresses, chère mignonne. Écris-moi, -je puis aujourd'hui lire sans pleurer la peinture de ton bonheur et -celle de ton amour. Adieu. - - -XXXII - - MADAME DE MACUMER A MADAME DE L'ESTORADE. - - Mars 1826. - -Comment, ma chère, voilà plus de trois mois que je ne t'ai écrit et que -je n'ai reçu de lettres de toi.... Je suis la plus coupable des deux, -je ne t'ai pas répondu; mais tu n'es pas susceptible, que je sache. Ton -silence a été pris par Macumer et par moi comme une adhésion pour le -Déjeuner orné d'enfants, et ces charmants bijoux vont partir ce matin -pour Marseille; les artistes ont mis six mois à les exécuter. Aussi me -suis-je réveillée en sursaut quand Felipe m'a proposé de venir voir ce -service avant que l'orfévre ne l'emballât. J'ai soudain pensé que nous -ne nous étions rien dit depuis la lettre où je me suis sentie mère avec -toi. - -Mon ange, le terrible Paris, voilà mon excuse à moi, j'attends -la tienne. Oh! le monde, quel gouffre. Ne t'ai-je pas dit déjà que -l'on ne pouvait être que Parisienne à Paris? Le monde y brise tous les -sentiments, il vous prend toutes vos heures, il vous dévorerait le -coeur si l'on n'y faisait attention. Quel étonnant chef-d'oeuvre -que cette création de Célimène dans le Misanthrope de Molière! C'est -la femme du monde du temps de Louis XIV comme celle de notre temps, -enfin la femme du monde de toutes les époques. Où en serais-je sans -mon égide, sans mon amour pour Felipe? Aussi lui ai-je dit ce matin, -en faisant ces réflexions, qu'il était mon sauveur. Si mes soirées -sont remplies par les fêtes, par les bals, par les concerts et les -spectacles, je retrouve au retour les joies de l'amour et ses folies -qui m'épanouissent le coeur, qui en effacent les morsures du monde. -Je n'ai dîné chez moi que les jours où nous avons eu les gens qu'on -appelle des amis, et je n'y suis restée que pour mes jours. J'ai mon -jour, le mercredi, où je reçois. Je suis entrée en lutte avec mesdames -d'Espard et de Maufrigneuse, avec la vieille duchesse de Lenoncourt. -Ma maison passe pour être amusante. Je me suis laissé mettre à la -mode en voyant mon Felipe heureux de mes succès. Je lui donne les -matinées; car depuis quatre heures jusqu'à deux heures du matin, -j'appartiens à Paris. Macumer est un admirable maître de maison: il -est si spirituel et si grave, si vraiment grand et d'une grâce si -parfaite, qu'il se ferait aimer d'une femme qui l'aurait épousé d'abord -par convenance. Mon père et ma mère sont partis pour Madrid: Louis -XVIII mort, la duchesse a facilement obtenu de notre bon Charles X la -nomination de son charmant Saint-Héreen, qu'elle emmène en qualité de -second secrétaire d'ambassade. Mon frère, le duc de Rhétoré, daigne -me regarder comme une supériorité. Quant au marquis de Chaulieu, -ce militaire de fantaisie me doit une éternelle reconnaissance: ma -fortune a été employée, avant le départ de mon père, à lui constituer -en terres un majorat de quarante mille francs de rente, et son mariage -avec mademoiselle de Mortsauf, une héritière de Touraine, est tout à -fait arrangé. Le roi, pour ne pas laisser s'éteindre le nom et les -titres de la maison de Lenoncourt, va autoriser par une ordonnance -mon frère à succéder aux noms, titres et armes des Lenoncourt-Givry. -Mademoiselle de Mortsauf, petite-fille et unique héritière du duc de -Lenoncourt-Givry, réunira, dit-on, plus de cent mille livres de rente. -Mon père a seulement demandé que les armes des Chaulieu fussent en -abîme sur celles des Lenoncourt. Ainsi, mon frère sera duc de -Lenoncourt. Le jeune de Mortsauf, à qui toute cette fortune devait -revenir, est au dernier degré de la maladie de poitrine; on attend sa -mort de moment en moment. L'hiver prochain, après le deuil, le mariage -aura lieu. J'aurai, dit-on, pour belle-soeur, une charmante personne -dans Madeleine de Mortsauf. Ainsi, comme tu le vois, mon père avait -raison dans son argumentation. Ce résultat m'a valu l'admiration de -beaucoup de personnes, et mon mariage s'explique. Par affection pour -ma grand'mère, le prince de Talleyrand prône Macumer, en sorte que -notre succès est complet. Après avoir commencé par me blâmer, le monde -m'approuve beaucoup. Je règne enfin dans ce Paris où j'étais si peu -de chose il y a bientôt deux ans. Macumer voit son bonheur envié par -tout le monde, car je suis _la femme la plus spirituelle de Paris_. Tu -sais qu'il y a vingt _plus spirituelles femmes de Paris_ à Paris. Les -hommes me roucoulent des phrases d'amour ou se contentent de l'exprimer -en regards envieux. Vraiment il y a dans ce concert de désirs et -d'admiration une si constante satisfaction de la vanité, que maintenant -je comprends les dépenses excessives que font les femmes pour jouir -de ces frêles et passagers avantages. Ce triomphe enivre l'orgueil, -la vanité, l'amour-propre, enfin tous les sentiments du _moi_. Cette -perpétuelle divinisation grise si violemment, que je ne m'étonne plus -de voir les femmes devenir égoïstes, oublieuses et légères au milieu -de cette fête. Le monde porte à la tête. On prodigue les fleurs de son -esprit et de son âme, son temps le plus précieux, ses efforts les plus -généreux, à des gens qui vous paient en jalousie et en sourires, qui -vous vendent la fausse monnaie de leurs phrases, de leurs compliments -et de leurs adulations contre les lingots d'or de votre courage, -de vos sacrifices, de vos inventions pour être belle, bien mise, -spirituelle, affable et agréable à tous. On sait combien ce commerce -est coûteux, on sait qu'on y est volé; mais on s'y adonne tout de -même. Ah! ma belle biche, combien on a soif d'un coeur ami, combien -l'amour et le dévouement de Felipe sont précieux! combien je t'aime! -Avec quel bonheur on fait ses apprêts de voyage pour aller se reposer -à Chantepleurs des comédies de la rue du Bac et de tous les salons de -Paris! Enfin, moi qui viens de relire ta dernière lettre, je t'aurai -peint cet infernal paradis de Paris en te disant qu'il est impossible à -une femme du monde d'être mère. - -A bientôt, chérie, nous nous arrêterons une semaine au plus à -Chantepleurs, et nous serons chez toi vers le 10 mai. Nous allons -donc nous revoir après plus de deux ans. Et quels changements! Nous -voilà toutes deux femmes: moi la plus heureuse des maîtresses, toi -la plus heureuse des mères. Si je ne t'ai pas écrit, mon cher amour, -je ne t'ai pas oubliée. Et mon filleul, ce singe, est-il toujours -joli? me fait-il honneur? il aura plus de neuf mois. Je voudrais bien -assister à ses premiers pas dans le monde; mais Macumer me dit que les -enfants précoces marchent à peine à dix mois. Nous taillerons donc -_des bavettes_, en style du Blésois. Je verrai si, comme on le dit, un -enfant gâte la taille. - -_P. S._ Si tu me réponds, mère sublime, adresse ta lettre à -Chantepleurs, je pars. - - -XXXIII - - MADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMER. - -Eh! mon enfant, si jamais tu deviens mère, tu sauras si l'on peut -écrire pendant les deux premiers mois de la nourriture. _Mary_, ma -bonne anglaise, et moi, nous sommes sur les dents. Il est vrai que je -ne t'ai pas dit que je tiens à tout faire moi-même. Avant l'événement, -j'avais de mes doigts cousu la layette et brodé, garni moi-même les -bonnets. Je suis esclave, ma mignonne, esclave le jour et la nuit. Et -d'abord Armand-Louis tette quand il veut, et il veut toujours; puis -il faut si souvent le changer, le nettoyer, l'habiller; la mère aime -tant à le regarder endormi, à lui chanter des chansons, à le promener -quand il fait beau en le tenant sur ses bras, qu'il ne lui reste pas -de temps pour se soigner elle-même. Enfin, tu avais le monde, j'avais -mon enfant, notre enfant! Quelle vie riche et pleine! Oh! ma chère, -je t'attends, tu verras! Mais j'ai peur que le travail des dents ne -commence, et que tu ne le trouves bien criard, bien pleureur. Il n'a -pas encore beaucoup crié, car je suis toujours là. Les enfants ne -crient que parce qu'ils ont des besoins qu'on ne sait pas deviner, et -je suis à la piste des siens. Oh! mon ange, combien mon coeur s'est -agrandi pendant que tu rapetissais le tien en le mettant au service du -monde! Je t'attends avec une impatience de solitaire. Je veux -savoir ta pensée sur l'Estorade, comme tu veux sans doute la mienne sur -Macumer. Écris-moi de ta dernière couchée. Mes hommes veulent aller -au-devant de nos illustres hôtes. Viens, reine de Paris, viens dans -notre pauvre bastide où tu seras aimée! - - -XXXIV - - DE MADAME DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE. - - Avril 1826. - -L'adresse de ma lettre t'annoncera, ma chère, le succès de mes -sollicitations. Voilà ton beau-père comte de l'Estorade. Je n'ai -pas voulu quitter Paris sans t'avoir obtenu ce que tu désirais, -et je t'écris devant le garde des sceaux, qui m'est venu dire que -l'ordonnance est signée. - -A bientôt. - - -XXXV - - MADAME DE MACUMER A MADAME LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE. - - Marseille, juillet. - -Mon brusque départ va t'étonner, j'en suis honteuse; mais, comme avant -tout je suis vraie et que je t'aime toujours autant, je vais te dire -naïvement tout en quatre mots: je suis horriblement jalouse. Felipe te -regardait trop. Vous aviez ensemble au pied de ton rocher de petites -conversations qui me mettaient au supplice, me rendaient mauvaise et -changeaient mon caractère. Ta beauté vraiment espagnole devait lui -rappeler son pays et cette Marie Hérédia, de laquelle je suis jalouse, -car j'ai la jalousie du passé. Ta magnifique chevelure noire, tes beaux -yeux bruns, ce front où les joies de la maternité mettent en -relief tes éloquentes douleurs passées qui sont comme les ombres d'une -radieuse lumière; cette fraîcheur de peau méridionale plus blanche que -ma blancheur de blonde; cette puissance de formes, ce sein qui brille -dans les dentelles comme un fruit délicieux auquel se suspend mon beau -filleul, tout cela me blessait les yeux et le coeur. J'avais beau -tantôt mettre des bleuets dans mes grappes de cheveux, tantôt relever -la fadeur de mes tresses blondes par des rubans cerise, tout cela -pâlissait devant une Renée que je ne m'attendais pas à trouver dans -cette oasis de la Crampade. - -Felipe enviait trop aussi cet enfant, que je me prenais à haïr. Oui, -cette insolente vie qui remplit ta maison, qui l'anime, qui y crie, -qui y rit, je la voulais à moi. J'ai lu des regrets dans les yeux de -Macumer, j'en ai pleuré pendant deux nuits à son insu. J'étais au -supplice chez toi. Tu es trop belle femme et trop heureuse mère pour -que je puisse rester auprès de toi. Ah! hypocrite, tu te plaignais! -D'abord ton l'Estorade est très-bien, il cause agréablement; ses -cheveux noirs mélangés de blancs sont jolis; il a de beaux yeux, et ses -façons de méridional ont ce _je ne sais quoi_ qui plaît. D'après ce -que j'ai vu, il sera tôt ou tard nommé député des Bouches-du-Rhône; il -fera son chemin à la Chambre, car je suis toujours à votre service en -tout ce qui concerne vos ambitions. Les misères de l'exil lui ont donné -cet air calme et posé qui me semble être la moitié de la politique. -Selon moi, ma chère, toute la politique, c'est de paraître grave. Aussi -disais-je à Macumer qu'il doit être un bien grand homme d'État. - -Enfin, après avoir acquis la certitude de ton bonheur, je m'en vais -à tire d'aile, contente, dans mon cher Chantepleurs, où Felipe -s'arrangera pour être père, je ne veux t'y recevoir qu'ayant à mon -sein un bel enfant semblable au tien. Je mérite tous les noms que tu -voudras me donner: je suis absurde, infâme, sans esprit. Hélas! on est -tout cela quand on est jalouse. Je ne t'en veux pas, mais je souffrais, -et tu me pardonneras de m'être soustraite à de telles souffrances. -Encore deux jours, j'aurais commis quelque sottise. Oui, j'eusse été -de mauvais goût. Malgré ces rages qui me mordaient le coeur, je suis -heureuse d'être venue, heureuse de t'avoir vue mère si belle et si -féconde, encore mon amie au milieu de tes joies maternelles, comme je -reste toujours la tienne au milieu de mes amours. Tiens, à Marseille, -à quelques pas de vous, je suis déjà fière de toi, fière de cette -grande mère de famille que tu seras. Avec quel sens tu devinais -ta vocation! car tu me sembles née pour être plus mère qu'amante, comme -moi je suis plus née pour l'amour que pour la maternité. Certaines -femmes ne peuvent être ni mères ni amantes, elles sont ou trop laides -ou trop sottes. Une bonne mère et une épouse-maîtresse doivent avoir à -tout moment de l'esprit, du jugement, et savoir à tout propos déployer -les qualités les plus exquises de la femme. Oh! je t'ai bien observée, -n'est-ce pas te dire, ma minette, que je t'ai admirée? Oui, tes enfants -seront heureux et bien élevés, ils seront baignés dans les effusions de -ta tendresse, caressés par les lueurs de ton âme. - -Dis la vérité sur mon départ à ton Louis, mais colore-la d'honnêtes -prétextes aux yeux de ton beau-père qui semble être votre intendant, -et surtout aux yeux de ta famille, une vraie famille Harlowe, plus -l'esprit provençal. Felipe ne sait pas encore pourquoi je suis partie, -il ne le saura jamais. S'il le demande, je verrai à lui trouver un -prétexte quelconque. Je lui dirai probablement que tu as été jalouse de -moi. Fais-moi crédit de ce petit mensonge officieux. Adieu, je t'écris -à la hâte afin que tu aies cette lettre à l'heure de ton déjeuner, et -le postillon, qui s'est chargé de te la faire tenir, est là qui boit -en l'attendant. Baise bien mon cher petit filleul pour moi. Viens -à Chantepleurs au mois d'octobre, j'y serai seule pendant tout le -temps que Macumer ira passer en Sardaigne, où il veut faire de grands -changements dans ses domaines. Du moins tel est le projet du moment, -et c'est sa fatuité à lui d'avoir un projet, il se croit indépendant; -aussi est-il toujours inquiet en me le communiquant. Adieu! - - -XXXVI - - DE LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER. - -Ma chère, notre étonnement à tous a été inexprimable quand, au -déjeuner, on nous a dit que vous étiez partis, et surtout quand le -postillon qui vous avait emmenés à Marseille m'a remis ta folle -lettre. Mais, méchante, il ne s'agissait que de ton bonheur dans ces -conversations au pied du rocher sur le banc de Louise, et tu as eu bien -tort d'en prendre ombrage. _Ingrata!_ je te condamne à revenir ici à -mon premier appel. Dans cette odieuse lettre griffonnée sur du papier -d'auberge, tu ne m'as pas dit où tu t'arrêteras; je suis donc obligée -de t'adresser ma réponse à Chantepleurs. - -Écoute-moi, chère soeur d'élection, et sache, avant tout, que je te -veux heureuse. Ton mari, ma Louise, a je ne sais quelle profondeur -d'âme et de pensée qui impose autant que sa gravité naturelle et que sa -contenance noble imposent; puis il y a dans sa laideur si spirituelle, -dans ce regard de velours, une puissance vraiment majestueuse; il -m'a donc fallu quelque temps avant d'établir cette familiarité sans -laquelle il est difficile de s'observer à fond. Enfin, cet homme a été -premier ministre, et il t'adore comme il adore Dieu: donc il devait -dissimuler profondément; et, pour aller pêcher des secrets au fond de -ce diplomate, sous les roches de son coeur, j'avais à déployer autant -d'habileté que de ruse; mais j'ai fini, sans que notre homme s'en soit -douté, par découvrir bien des choses desquelles ma mignonne ne se doute -pas. De nous deux, je suis un peu la Raison comme tu es l'Imagination; -je suis le grave Devoir comme tu es le fol Amour. Ce contraste -d'esprit qui n'existait que pour nous deux, le sort s'est plu à le -continuer dans nos destinées. Je suis une humble vicomtesse campagnarde -excessivement ambitieuse, qui doit conduire sa famille dans une voie -de prospérité; tandis que le monde sait Macumer ex-duc de Soria, et -que, duchesse de droit, tu règnes sur ce Paris où il est si difficile à -qui que ce soit, même aux Rois, de régner. Tu as une belle fortune que -Macumer va doubler, s'il réalise ses projets d'exploitation pour ses -immenses domaines de Sardaigne, dont les ressources sont bien connues -à Marseille. Avoue que si l'une de nous deux devait être jalouse, ce -serait moi? Mais rendons grâces à Dieu de ce que nous ayons chacune -le coeur assez haut placé pour que notre amitié soit au-dessus des -petitesses vulgaires. Je te connais: tu as honte de m'avoir quittée. -Malgré ta fuite, je ne te ferai pas grâce d'une seule des paroles -que j'allais te dire aujourd'hui sous le rocher. Lis-moi donc avec -attention, je t'en supplie, car il s'agit encore plus de toi que de -Macumer, quoiqu'il soit pour beaucoup dans ma morale. - -D'abord, ma mignonne, tu ne l'aimes pas. Avant deux ans, tu te -fatigueras de cette adoration. Tu ne verras jamais en Felipe un mari, -mais un amant de qui tu te joueras sans nul souci, comme font -d'un amant toutes les femmes. Non, il ne t'impose pas, tu n'as pas -pour lui ce profond respect, cette tendresse pleine de crainte qu'une -véritable amante a pour celui en qui elle voit un Dieu. Oh! j'ai bien -étudié l'amour, mon ange, et j'ai jeté plus d'une fois la sonde dans -les gouffres de mon coeur. Après t'avoir bien examinée, je puis te -le dire: Tu n'aimes pas. Oui, chère reine de Paris, de même que les -reines, tu désireras être traitée en grisette, tu souhaiteras être -dominée, entraînée par un homme fort qui, au lieu de t'adorer, saura -te meurtrir le bras en te le saisissant au milieu d'une scène de -jalousie. Macumer t'aime trop pour pouvoir jamais soit te réprimander, -soit te résister. Un seul de tes regards, une seule de tes paroles -d'enjôleuse fait fondre le plus fort de ses vouloirs. Tôt ou tard, -tu le mépriseras de ce qu'il t'aime trop. Hélas! il te gâte, comme -je te gâtais quand nous étions au couvent, car tu es une des plus -séduisantes femmes et un des esprits les plus enchanteurs qu'on puisse -imaginer. Tu es vraie surtout, et souvent le monde exige, pour notre -propre bonheur, des mensonges auxquels tu ne descendras jamais. Ainsi, -le monde demande qu'une femme ne laisse point voir l'empire qu'elle -exerce sur son mari. Socialement parlant, un mari ne doit pas plus -paraître l'amant de sa femme quand il l'aime en amant, qu'une épouse -ne doit jouer le rôle d'une maîtresse. Or, vous manquez tous deux à -cette loi. Mon enfant, d'abord ce que le monde pardonne le moins en le -jugeant d'après ce que tu m'en as dit, c'est le bonheur, on doit le -lui cacher; mais ceci n'est rien. Il existe entre amants une égalité -qui ne peut jamais, selon moi, apparaître entre une femme et son mari, -sous peine d'un renversement social et sans des malheurs irréparables. -Un homme nul est quelque chose d'effroyable; mais il y a quelque chose -de pire, c'est un homme annulé. Dans un temps donné tu auras réduit -Macumer à n'être que l'ombre d'un homme: il n'aura plus sa volonté, -il ne sera plus lui-même, mais une chose façonnée à ton usage; tu te -le seras si bien assimilé, qu'au lieu d'être deux, il n'y aura plus -qu'une personne dans votre ménage, et cet être-là sera nécessairement -incomplet; tu en souffriras, et le mal sera sans remède quand tu -daigneras ouvrir les yeux. Nous aurons beau faire, notre sexe ne sera -jamais doué des qualités qui distinguent l'homme; et ces qualités sont -plus que nécessaires, elles sont indispensables à la Famille. En ce -moment, malgré son aveuglement, Macumer entrevoit cet avenir, il -se sent diminué par son amour. Son voyage en Sardaigne me prouve qu'il -va tenter de se retrouver lui-même par cette séparation momentanée. Tu -n'hésites pas à exercer le pouvoir que te remet l'amour. Ton autorité -s'aperçoit dans un geste, dans le regard, dans l'accent. Oh! chère, tu -es, comme te le disait ta mère, une folle courtisane. Certes, il t'est -prouvé, je crois, que je suis de beaucoup supérieure à Louis; mais -m'as-tu vue jamais le contredisant? Ne suis-je pas en public une femme -qui le respecte comme le pouvoir de la famille? Hypocrisie! diras-tu. -D'abord, les conseils que je crois utile de lui donner, mes avis, mes -idées, je ne les lui soumets jamais que dans l'ombre et le silence -de la chambre à coucher; mais je puis te jurer, mon ange, qu'alors -même je n'affecte envers lui aucune supériorité. Si je ne restais pas -secrètement comme ostensiblement sa femme, il ne croirait pas en lui. -Ma chère, la perfection de la bienfaisance consiste à s'effacer si -bien que l'obligé ne se croie pas inférieur à celui qui l'oblige; et -ce dévouement caché comporte des douceurs infinies. Aussi ma gloire -a-t-elle été de te tromper toi-même, et tu m'as fait des compliments -de Louis. La prospérité, le bonheur, l'espoir, lui ont d'ailleurs -fait regagner depuis deux ans tout ce que le malheur, les misères, -l'abandon, le doute lui avaient fait perdre. En ce moment donc, d'après -mes observations, je trouve que tu aimes Felipe pour toi, et non pour -lui-même. Il y a du vrai dans ce que t'a dit ton père: ton égoïsme -de grande dame est seulement déguisé sous les fleurs du printemps de -ton amour. Ah! mon enfant, il faut te bien aimer pour te dire de si -cruelles vérités. Laisse-moi te raconter, sous la condition de ne -jamais souffler de ceci le moindre mot au baron, la fin d'un de nos -entretiens. Nous avions chanté tes louanges sur tous les tons, car il -a bien vu que je t'aimais comme une soeur que l'on aime; et après -l'avoir amené, sans qu'il y prît garde, à des confidences:--Louise, -lui ai-je dit, n'a pas encore lutté avec la vie, elle est traitée en -enfant gâté par le sort, et peut-être serait-elle malheureuse si vous -ne saviez pas être un père pour elle comme vous êtes un amant.--Et le -puis-je! a-t-il dit. Il s'est arrêté tout court, comme un homme qui -voit le précipice où il va rouler. Cette exclamation m'a suffi. Si tu -n'étais pas partie, il m'en aurait dit davantage quelques jours après. - -Mon ange, quand cet homme sera sans forces, quand il aura -trouvé la satiété dans le plaisir, quand il se sentira, je ne dis pas -avili, mais sans sa dignité devant toi, les reproches que lui fera sa -conscience lui donneront une sorte de remords, blessant pour toi par -cela même que tu te sentiras coupable. Enfin tu finiras par mépriser -celui que tu ne te seras pas habituée à respecter. Songes-y. Le mépris -chez la femme est la première forme que prend sa haine. Comme tu es -noble de coeur, tu te souviendras toujours des sacrifices que Felipe -t'aura faits; mais il n'aura plus à t'en faire après s'être en quelque -sorte servi lui-même dans ce premier festin, et malheur à l'homme comme -à la femme qui ne laissent rien à souhaiter! Tout est dit. A notre -honte ou à notre gloire, je ne saurais décider ce point délicat, nous -ne sommes exigeantes que pour l'homme qui nous aime! - -O Louise, change, il en est temps encore. Tu peux, en te conduisant -avec Macumer comme je me conduis avec l'Estorade, faire surgir le -lion caché dans cet homme vraiment supérieur. On dirait que tu veux -te venger de sa supériorité. Ne seras-tu donc pas fière d'exercer ton -pouvoir autrement qu'à ton profit, de faire un homme de génie d'un -homme grand, comme je fais un homme supérieur d'un homme ordinaire? - -Tu serais restée à la campagne, je t'aurais toujours écrit cette -lettre; j'eusse craint ta pétulance et ton esprit dans une -conversation, tandis que je sais que tu réfléchiras à ton avenir en -me lisant. Chère âme, tu as tout pour être heureuse, ne gâte pas -ton bonheur, et retourne dès le mois de novembre à Paris. Les soins -et l'entraînement du monde dont je me plaignais sont des diversions -nécessaires à votre existence, peut-être un peu trop intime. Une femme -mariée doit avoir sa coquetterie. La mère de famille qui ne laisse -pas désirer sa présence en se rendant rare au sein du ménage risque -d'y faire connaître la satiété. Si j'ai plusieurs enfants, ce que je -souhaite pour mon bonheur, je te jure que dès qu'ils arriveront à un -certain âge je me réserverai des heures pendant lesquelles je serai -seule; car il faut se faire demander par tout le monde, même par ses -enfants. Adieu, chère jalouse? Sais-tu qu'une femme vulgaire serait -flattée de t'avoir causé ce mouvement de jalousie? Hélas! je ne puis -que m'en affliger, car il n'y a en moi qu'une mère et une sincère amie. -Mille tendresses. Enfin fais tout ce que tu voudras pour excuser ton -départ: si tu n'es pas sûre de Felipe, je suis sûre de Louis. - - -XXXVII - - DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE. - - Gênes. - -Ma chère belle, j'ai eu la fantaisie de voir un peu l'Italie, et suis -ravie d'y avoir entraîné Macumer, dont les projets, relativement à la -Sardaigne, sont ajournés. - -Ce pays m'enchante et me ravit. Ici les églises, et surtout les -chapelles, ont un air amoureux et coquet qui doit donner à une -protestante envie de se faire catholique. On a fêté Macumer, et l'on -s'est applaudi d'avoir acquis un sujet pareil. Si je la désirais, -Felipe aurait l'ambassade de Sardaigne à Paris; car la cour est -charmante pour moi. Si tu m'écris, adresse tes lettres à Florence. Je -n'ai pas trop le temps de t'écrire en détail, je te raconterai mon -voyage à ton premier séjour à Paris. Nous ne resterons ici qu'une -semaine. De là nous irons à Florence par Livourne, nous séjournerons -un mois en Toscane et un mois à Naples afin d'être à Rome en novembre. -Nous reviendrons par Venise, où nous demeurerons la première quinzaine -de décembre; puis nous arriverons par Milan et par Turin à Paris pour -le mois de janvier. Nous voyageons en amants: la nouveauté des lieux -renouvelle nos chères noces. Macumer ne connaissait point l'Italie, -et nous avons débuté par ce magnifique chemin de la Corniche qui -semble construit par les fées. Adieu, chérie. Ne m'en veux pas si je -ne t'écris point; il m'est impossible de trouver un moment à moi en -voyage; je n'ai que le temps de voir, de sentir et de savourer mes -impressions. Mais, pour t'en parler, j'attendrai qu'elles aient pris -les teintes du souvenir. - - -XXXVIII - - DE LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER. - - Septembre. - -Ma chère, il y a pour toi à Chantepleurs une assez longue réponse à la -lettre que tu m'as écrite de Marseille. Ce voyage fait en amants est -si loin de diminuer les craintes que je t'y exprimais, que je te prie -d'écrire en Nivernais pour qu'on t'envoie ma lettre. - -Le ministère a résolu, dit-on, de dissoudre la chambre. Si c'est un -malheur pour la couronne, qui devait employer la dernière session de -cette législature dévouée à faire rendre des lois nécessaires à la -consolidation du pouvoir, c'en est un pour nous aussi: Louis n'aura -quarante ans qu'à la fin de 1827. Heureusement mon père, qui consent à -se faire nommer député, donnera sa démission en temps utile. - -Ton filleul a fait ses premiers pas sans sa marraine; il est d'ailleurs -admirable et commence à me faire de ces petits gestes gracieux qui -me disent que ce n'est plus seulement un organe qui tette, une vie -brutale, mais une âme: ses sourires sont pleins de pensées. Je suis si -favorisée dans mon métier de nourrice que je sèvrerai notre Armand en -décembre. Un an de lait suffit. Les enfants qui tettent trop deviennent -des sots. Je suis pour les dictons populaires. Tu dois avoir un succès -fou en Italie, ma belle blonde. Mille tendresses. - - -XXXIX - - DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE. - - Rome, décembre. - -J'ai ton infâme lettre, que, sur ma demande, mon régisseur m'a envoyée -de Chantepleurs ici. Oh! Renée... Mais je t'épargne tout ce que -mon indignation pourrait me suggérer. Je vais seulement te raconter -les effets produits par ta lettre. Au retour de la fête charmante que -nous a donnée l'ambassadeur et où j'ai brillé de tout mon éclat, d'où -Macumer est revenu dans un enivrement de moi que je ne saurais peindre, -je lui ai lu ton horrible réponse, et je la lui ai lue en pleurant, -au risque de lui paraître laide. Mon cher Abencerrage est tombé à mes -pieds en te traitant de radoteuse: il m'a emmenée au balcon du palais -où nous sommes, et d'où nous voyons une partie de Rome: là, son langage -a été digne de la scène qui s'offrait à nos yeux; car il faisait un -superbe clair de lune. Comme nous savons déjà l'italien, son amour, -exprimé dans cette langue si molle et si favorable à la passion, -m'a paru sublime. Il m'a dit que, quand même tu serais prophète, il -préférait une nuit heureuse ou l'une de nos délicieuses matinées à -toute une vie. A ce compte, il avait déjà vécu mille ans. Il voulait -que je restasse sa maîtresse, et ne souhaitait pas d'autre titre que -celui de mon amant. Il est si fier et si heureux de se voir chaque -jour le préféré que, si Dieu lui apparaissait et lui donnait à opter -entre vivre encore trente ans selon ta doctrine et avoir cinq enfants, -ou n'avoir plus que cinq ans de vie en continuant nos chères amours -fleuries, son choix serait fait: il aimerait mieux être aimé comme -je l'aime et mourir. Ces protestations dites à mon oreille, ma tête -sur son épaule, son bras autour de ma taille, ont été troublées en ce -moment par les cris de quelque chauve-souris qu'un chat-huant avait -surprise. Ce cri de mort m'a fait une si cruelle impression que Felipe -m'a emportée à demi évanouie sur mon lit. Mais rassure-toi! quoique cet -horoscope ait retenti dans mon âme, ce matin je vais bien. En me levant -je me suis mise à genoux devant Felipe, et, les yeux sous les siens, -ses mains prises dans les miennes, je lui ai dit:--Mon ange, je suis -un enfant, et Renée pourrait avoir raison: c'est peut-être seulement -l'amour que j'aime en toi; mais du moins sache qu'il n'y a pas d'autre -sentiment dans mon coeur, et que je t'aime alors à ma manière. -Enfin si dans mes façons, dans les moindres choses de ma vie et de -mon âme, il y avait quoi que ce soit de contraire à ce que tu voulais -ou espérais de moi, dis-le! fais-le-moi connaître! j'aurai du plaisir -à t'écouter et à ne me conduire que par la lueur de tes yeux. Renée -m'effraie, elle m'aime tant! - -Macumer n'a pas eu de voix pour me répondre, il fondait en larmes. -Maintenant, je te remercie, ma Renée; je ne savais pas combien je -suis aimée de mon beau, de mon royal Macumer. Rome est la ville où l'on -aime. Quand on a une passion, c'est là qu'il faut aller en jouir: on a -les arts et Dieu pour complices. Nous trouverons, à Venise, le duc et -la duchesse de Soria. Si tu m'écris, écris-moi maintenant à Paris, car -nous quittons Rome dans trois jours. La fête de l'ambassadeur était un -adieu. - -P. S. Chère imbécile, ta lettre montre bien que tu ne connais l'amour -qu'en idée. Sache donc que l'amour est un principe dont tous les effets -sont si dissemblables qu'aucune théorie ne saurait les embrasser ni les -régenter. Ceci est pour mon petit docteur en corset. - - -XL - - DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER. - - Janvier 1827. - -Mon père est nommé, mon beau-père est mort, et je suis encore sur le -point d'accoucher; tels sont les événements marquants de la fin de -cette année. Je te les dis sur-le-champ, pour que l'impression que te -fera mon cachet noir se dissipe aussitôt. - -Ma mignonne, ta lettre de Rome m'a fait frémir. Vous êtes deux -enfants. Felipe est, ou un diplomate qui a dissimulé, ou un homme qui -t'aime comme il aimerait une courtisane à laquelle il abandonnerait -sa fortune, tout en sachant qu'elle le trahit. En voilà bien assez. -Vous me prenez pour une radoteuse, je me tairai. Mais laisse-moi te -dire qu'en étudiant nos deux destinées j'en tire un cruel principe: -Voulez-vous être aimée? n'aimez pas. - -Louis, ma chère, a obtenu la croix de la Légion-d'Honneur quand il a -été nommé membre du conseil général. Or, comme voici bientôt trois ans -qu'il est du conseil, et que mon père, que tu verras sans doute à Paris -pendant la session, a demandé pour son gendre le grade d'officier, -fais-moi le plaisir d'entreprendre le mamamouchi quelconque que cette -nomination regarde, et de veiller à cette petite chose. Surtout, ne -te mêle pas des affaires de mon très-honoré père, le comte de -Maucombe, qui veut obtenir le titre de marquis; réserve tes faveurs -pour moi. Quand Louis sera député, c'est-à-dire l'hiver prochain, nous -viendrons à Paris, et nous y remuerons alors ciel et terre pour le -placer à quelque direction générale, afin que nous puissions économiser -tous nos revenus en vivant des appointements d'une place. Mon père -siége entre le centre et la droite, il ne demande qu'un titre; notre -famille était déjà célèbre sous le roi René, le roi Charles X ne -refusera pas un Maucombe; mais j'ai peur qu'il ne prenne à mon père -fantaisie de postuler quelque faveur pour mon frère cadet; et en lui -tenant la dragée du marquisat un peu haut, il ne pourra penser qu'à -lui-même. - - - 15 janvier. - -Ah! Louise, je sors de l'enfer! Si j'ai le courage de te parler de -mes souffrances, c'est que tu me sembles une autre moi-même. Encore -ne sais-je pas si je laisserai jamais ma pensée revenir sur ces cinq -fatales journées! Le seul mot de convulsion me cause un frisson dans -l'âme même. Ce n'est pas cinq jours qui viennent de se passer, mais -cinq siècles de douleurs. Tant qu'une mère n'a pas souffert ce martyre, -elle ignorera ce que veut dire le mot souffrance. Je t'ai trouvée -heureuse de ne pas avoir d'enfants, ainsi juge de ma déraison! - -La veille du jour terrible, le temps, qui avait été lourd et presque -chaud, me parut avoir incommodé mon petit Armand. Lui, si doux et -si caressant, il était grimaud; il criait à propos de tout, il -voulait jouer et brisait ses joujoux. Peut-être toutes les maladies -s'annoncent-elles chez les enfants par des changements d'humeur. -Attentive à cette singulière méchanceté, j'observais chez Armand -des rougeurs et des pâleurs que j'attribuais à la pousse de quatre -grosses dents qui percent à la fois. Aussi l'ai-je couché près de -moi, m'éveillant de moment en moment. Pendant la nuit, il eut un peu -de fièvre qui ne m'inquiétait point; je l'attribuais toujours aux -dents. Vers le matin il dit: Maman! en demandant à boire par un geste, -mais avec un éclat dans la voix, avec un mouvement convulsif dans le -geste qui me glacèrent le sang. Je sautai hors du lit pour aller lui -préparer de l'eau sucrée. Juge de mon effroi quand en lui présentant -la tasse je ne lui vis faire aucun mouvement; il répétait seulement: -Maman, de cette voix qui n'était plus sa voix, qui n'était même plus -une voix. Je lui pris la main, mais elle n'obéissait plus, elle -se roidissait. Je lui mis alors la tasse aux lèvres; le pauvre petit -but d'une manière effrayante, par trois ou quatre gorgées convulsives, -et l'eau fit un bruit singulier dans son gosier. Enfin il s'accrocha -désespérément à moi, et j'aperçus ses yeux, tirés par une force -intérieure, devenir blancs, ses membres perdre leur souplesse. Je jetai -des cris affreux. Louis vint.--Un médecin! un médecin! il meurt! lui -criai-je. Louis disparut, et mon pauvre Armand dit encore:--Maman! -maman! en se cramponnant à moi. Ce fut le dernier moment où il sut -qu'il avait une mère. Les jolis vaisseaux de son front se sont -injectés, et la convulsion a commencé. Une heure avant l'arrivée des -médecins, je tenais cet enfant si vivace, si blanc et rose, cette fleur -qui faisait mon orgueil et ma joie, roide comme un morceau de bois, -et quels yeux! je frémis en me les rappelant. Noir, crispé, rabougri, -muet, mon gentil Armand était une momie. Un médecin, deux médecins -amenés de Marseille par Louis, restaient là plantés sur leurs jambes -comme des oiseaux de mauvais augure, ils me faisaient frissonner. L'un -parlait de fièvre cérébrale, l'autre voyait des convulsions comme en -ont les enfants. Le médecin de notre canton me paraissait être le -plus sage parce qu'il ne prescrivait rien.--Ce sont les dents, disait -le second. C'est une fièvre, disait le premier. Enfin, on convint de -mettre des sangsues au cou, et de la glace sur la tête. Je me sentais -mourir. Être là, voir un cadavre bleu ou noir, pas un cri, pas un -mouvement, au lieu d'une créature si bruyante et si vive! Il y eut un -moment où ma tête s'est égarée, et où j'ai eu comme un rire nerveux en -voyant ce joli cou, que j'avais tant baisé, mordu par des sangsues, et -cette charmante tête sous une calotte de glace. Ma chère, il a fallu -lui couper cette jolie chevelure que nous admirions tant, et que tu -avais caressée, pour pouvoir mettre la glace. De dix en dix minutes, -comme dans mes douleurs d'accouchement, la convulsion revenait, -et le pauvre petit se tordait, tantôt pâle, tantôt violet. En se -rencontrant, ses membres si flexibles rendaient un son comme si c'eût -été du bois. Cette créature insensible m'avait souri, m'avait parlé, -m'appelait naguère encore maman! A ces idées, des masses de douleurs -me traversaient l'âme, en l'agitant comme des ouragans agitent la mer, -et je sentais tous les liens par lesquels un enfant tient à notre -coeur ébranlés. Ma mère, qui peut-être m'aurait aidée, conseillée ou -consolée, est à Paris. Les mères en savent plus sur les convulsions -que les médecins, je crois. Après quatre jours et quatre nuits -passés dans des alternatives et des craintes qui m'ont presque tuée, -les médecins furent tous d'avis d'appliquer une affreuse pommade pour -faire des plaies! Oh! des plaies à mon Armand qui jouait cinq jours -auparavant, qui souriait, qui s'essayait à dire _marraine_! Je m'y -suis refusée en voulant me confier à la nature. Louis me grondait, il -croyait aux médecins. Un homme est toujours homme. Mais il y a dans ces -terribles maladies des instants où elles prennent la forme de la mort; -et pendant un de ces instants, ce remède, que j'abominais, me parut -être le salut d'Armand. Ma Louise, la peau était si sèche, si rude, si -aride, que l'onguent ne prit pas. Je me mis alors à fondre en larmes -pendant si longtemps au-dessus du lit, que le chevet en fut mouillé. -Les médecins dînaient, eux! Me voyant seule, j'ai débarrassé mon enfant -de tous les topiques de la médecine, je l'ai pris, quasi folle, entre -mes bras, je l'ai serré contre ma poitrine, j'ai appuyé mon front à -son front en priant Dieu de lui donner ma vie, tout en essayant de la -lui communiquer. Je l'ai tenu pendant quelques instants ainsi, voulant -mourir avec lui pour n'en être séparée ni dans la vie ni dans la mort. -Ma chère, j'ai senti les membres fléchir; la convulsion a cédé, mon -enfant a remué, les sinistres et horribles couleurs ont disparu! J'ai -crié comme quand il était tombé malade, les médecins ont monté, je leur -ai fait voir Armand. - ---Il est sauvé! s'est écrié le plus âgé des médecins. - -Oh! quelle parole! quelle musique! les cieux s'ouvraient. En effet, -deux heures après, Armand renaissait; mais j'étais anéantie, il a -fallu, pour m'empêcher de faire quelque maladie, le baume de la joie. O -mon Dieu! par quelles douleurs attachez-vous l'enfant à sa mère? quels -clous vous nous enfoncez au coeur pour qu'il y tienne! N'étais-je -donc pas assez mère encore, moi que les bégaiements et les premiers -pas de cet enfant ont fait pleurer de joie! moi qui l'étudie pendant -des heures entières pour bien accomplir mes devoirs et m'instruire au -doux métier de mère! Était-il besoin de causer ces terreurs, d'offrir -ces épouvantables images à celle qui fait de son enfant une idole? Au -moment où je t'écris, notre Armand joue, il crie, il rit. Je cherche -alors les causes de cette horrible maladie des enfants, en songeant -que je suis grosse. Est-ce la pousse des dents? est-ce un travail -particulier qui se fait dans le cerveau? Les enfants qui subissent des -convulsions ont-ils une imperfection dans le système nerveux? -Toutes ces idées m'inquiètent autant pour le présent que pour l'avenir. -Notre médecin de campagne tient pour une excitation nerveuse causée par -les dents. Je donnerais toutes les miennes pour que celles de notre -petit Armand fussent faites. Quand je vois une de ces perles blanches -poindre au milieu de sa gencive enflammée, il me prend maintenant des -sueurs froides. L'héroïsme avec lequel ce cher ange souffre m'indique -qu'il aura tout mon caractère; il me jette des regards à fendre le -coeur. La médecine ne sait pas grand'chose sur les causes de cette -espèce de tétanos qui finit aussi rapidement qu'il commence, qu'on -ne peut ni prévenir ni guérir. Je te le répète, une seule chose est -certaine: voir son enfant en convulsion, voilà l'enfer pour une mère. -Avec quelle rage je l'embrasse! Oh! comme je le tiens longtemps sur mon -bras en le promenant! Avoir eu cette douleur quand je dois accoucher de -nouveau dans six semaines, c'était une horrible aggravation du martyre, -j'avais peur pour l'autre! Adieu, ma chère et bien-aimée Louise, ne -désire pas d'enfants, voilà mon dernier mot. - - -XLI - - DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE. - - Paris. - -Pauvre ange, Macumer et moi nous t'avons pardonné tes _mauvaisetés_ en -apprenant combien tu as été tourmentée. J'ai frissonné, j'ai souffert -en lisant les détails de cette double torture, et me voilà moins -chagrine de ne pas être mère. Je m'empresse de t'annoncer la nomination -de Louis, qui peut porter la rosette d'officier. Tu désirais une petite -fille; probablement tu en auras une, heureuse Renée! Le mariage de mon -frère et de mademoiselle de Mortsauf a été célébré à notre retour. -Notre charmant roi, qui vraiment est d'une bonté admirable, a donné -à mon frère la survivance de la charge de premier gentilhomme de la -chambre dont est revêtu son beau-père. - ---La charge doit aller avec les titres, a-t-il dit au duc de -Lenoncourt-Givry. - -Mon père avait cent fois raison. Sans ma fortune, rien de tout -cela n'aurait eu lieu. Mon père et ma mère sont venus de Madrid pour -ce mariage, et y retournent après la fête que je donne demain aux -nouveaux mariés. Le carnaval sera très brillant. Le duc et la duchesse -de Soria sont à Paris; leur présence m'inquiète un peu. Marie Hérédia -est certes une des plus belles femmes de l'Europe, je n'aime pas -la manière dont Felipe la regarde. Aussi redoublé-je d'amour et de -tendresse. «_Elle_ ne t'aurait jamais aimée ainsi!» est une parole que -je me garde bien de dire, mais qui est écrite dans tous mes regards, -dans tous mes mouvements. Dieu sait si je suis élégante et coquette. -Hier, madame de Maufrigneuse me disait:--Chère enfant, il faut vous -rendre les armes. Enfin, j'amuse tant Felipe, qu'il doit trouver sa -belle-soeur bête comme une vache espagnole. J'ai d'autant moins de -regret de ne pas faire un petit Abencerrage, que la duchesse accouchera -sans doute à Paris, elle va devenir laide; si elle a un garçon, il se -nommera Felipe en l'honneur du banni. Un malicieux hasard fera que je -serai encore marraine. Adieu, chère. J'irai de bonne heure cette année -à Chantepleurs, car notre voyage a coûté des sommes exorbitantes; -je partirai vers la fin de mars, afin d'aller vivre avec économie -en Nivernais. Paris m'ennuie d'ailleurs. Felipe soupire autant que -moi après la belle solitude de notre parc, nos fraîches prairies et -notre Loire pailletée par ses sables, à laquelle aucune rivière ne -ressemble. Chantepleurs me paraîtra délicieux après les pompes et les -vanités de l'Italie; car, après tout, la magnificence est ennuyeuse, -et le regard d'un amant est plus beau qu'un _capo d'opéra_, qu'un -_bel quadro_! Nous t'y attendrons, je ne serai plus jalouse de -toi. Tu pourras sonder à ton aise le coeur de mon Macumer, y pêcher -des interjections, en ramener des scrupules, je te le livre avec une -superbe confiance. Depuis la scène de Rome, Felipe m'aime davantage; il -m'a dit hier (il regarde par-dessus mon épaule) que sa belle-soeur, -la Marie de sa jeunesse, sa vieille fiancée, la princesse Hérédia, -son premier rêve, était stupide. Oh! chère, je suis pire qu'une fille -d'Opéra, cette injure m'a causé du plaisir. J'ai fait remarquer à -Felipe qu'elle ne parlait pas correctement le français; elle prononce -_esemple_, _sain_ pour _cinq_, _cheu_ pour _je_; enfin, elle est belle, -mais elle n'a pas de grâce, elle n'a pas la moindre vivacité dans -l'esprit. Quand on lui adresse un compliment, elle vous regarde comme -une femme qui ne serait pas habituée à en recevoir. Du caractère -dont il est, il aurait quitté Marie après deux mois de mariage. Le -duc de Soria, Don Fernand, est très bien assorti avec elle; il a de -la générosité, mais c'est un enfant gâté, cela se voit. Je pourrais -être méchante et te faire rire; mais je m'en tiens au vrai. Mille -tendresses, mon ange. - - -XLII - - RENÉE A LOUISE. - -Ma petite fille a deux mois; ma mère a été la marraine, et un vieux -grand-oncle de Louis, le parrain de cette petite, qui se nomme -Jeanne-Athénaïs. - -Dès que je le pourrai, je partirai pour vous aller voir à Chantepleurs, -puisqu'une nourrice ne vous effraie pas. Ton filleul dit ton nom; il -le prononce _Matoumer_! car il ne peut pas dire les _c_ autrement; -tu en raffoleras; il a toutes ses dents; il mange maintenant de la -viande comme un grand garçon, il court et trotte comme un rat; mais je -l'enveloppe toujours de regards inquiets, et je suis au désespoir de ne -pouvoir le garder près de moi pendant mes couches, qui exigent plus de -quarante jours de chambre, à cause de quelques précautions ordonnées -par les médecins. Hélas! mon enfant, on ne prend pas l'habitude -d'accoucher! Les mêmes douleurs et les mêmes appréhensions reviennent. -Cependant (ne montre pas ma lettre à Felipe) je suis pour quelque chose -dans la façon de cette petite fille, qui fera peut-être tort à ton -Armand. - -Mon père a trouvé Felipe maigri, et ma chère mignonne un peu maigrie -aussi. Cependant le duc et la duchesse de Soria sont partis; il n'y a -plus le moindre sujet de jalousie! Me cacherais-tu quelque chagrin? Ta -lettre n'était ni aussi longue ni aussi affectueusement pensée que les -autres. Est-ce seulement un caprice de ma chère capricieuse? - -En voici trop, ma garde me gronde de t'avoir écrit, et mademoiselle -Athénaïs de l'Estorade veut dîner. Adieu donc, écris-moi de bonnes -longues lettres. - - -XLIII - - MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE. - -Pour la première fois de ma vie, ma chère Renée, j'ai pleuré seule -sous un saule, sur un banc de bois, au bord de mon long étang de -Chantepleurs, une délicieuse vue que tu vas venir embellir, car il n'y -manque que de joyeux enfants. Ta fécondité m'a fait faire un retour sur -moi-même, qui n'ai point d'enfants après bientôt trois ans de mariage. -Oh! pensais-je, quand je devrais souffrir cent fois plus que Renée n'a -souffert en accouchant de mon filleul, quand je devrais voir mon enfant -en convulsions, faites, mon Dieu, que j'aie une angélique créature -comme cette petite Athénaïs que je vois d'ici aussi belle que le -jour, car tu ne m'en as rien dit! J'ai reconnu là ma Renée. Il semble -que tu devines mes souffrances. Chaque fois que mes espérances sont -déçues, je suis pendant plusieurs jours la proie d'un chagrin noir. Je -faisais alors de sombres élégies. Quand broderai-je de petits bonnets? -quand choisirai-je la toile d'une layette? quand coudrai-je de jolies -dentelles pour envelopper une petite tête! Ne dois-je donc jamais -entendre une de ces charmantes créatures m'appeler maman, me tirer par -ma robe, me tyranniser? Ne verrai-je donc pas sur le sable les traces -d'une petite voiture? Ne ramasserai-je pas des joujoux cassés dans -ma cour? N'irai-je pas, comme tant de mères que j'ai vues, chez les -bimbelotiers acheter des sabres, des poupées, de petits ménages? Ne -verrai-je point se développer cette vie et cet ange qui sera un autre -Felipe plus aimé? Je voudrais un fils pour savoir comment on peut aimer -son amant plus qu'il ne l'est dans un autre lui-même. Mon parc, le -château me semblent déserts et froids. Une femme sans enfants est une -monstruosité; nous ne sommes faites que pour être mères. Oh! docteur -en corset que tu es, tu as bien vu la vie. La stérilité d'ailleurs est -horrible en toute chose. Ma vie ressemble un peu trop aux bergeries de -Gessner et de Florian, desquelles Rivarol disait qu'on y désirait des -loups. Je veux être dévouée aussi, moi! Je sens en moi des forces que -Felipe néglige; et, si je ne suis pas mère, il faudra que je me passe -la fantaisie de quelque malheur. Voilà ce que je viens de dire -à mon restant de Maure, à qui ces mots ont fait venir des larmes aux -yeux. Il en a été quitte pour être appelé une sublime bête. On ne peut -pas le plaisanter sur son amour. - -Par moments il me prend envie de faire des neuvaines, d'aller demander -la fécondité à certaines madones ou à certaines eaux. L'hiver prochain -je consulterai des médecins. Je suis trop furieuse contre moi-même pour -t'en dire davantage. Adieu. - - -XLIV - - DE LA MÊME A LA MÊME. - - Paris, 1829. - -Comment, ma chère, un an sans lettre?... Je suis un peu piquée. -Crois-tu que ton Louis, qui m'est venu voir presque tous les deux -jours, te remplace? Il ne me suffit pas de savoir que tu n'es pas -malade et que vos affaires vont bien, je veux tes sentiments et tes -idées comme je te livre les miennes, au risque d'être grondée, ou -blâmée, ou méconnue, car je t'aime. Ton silence et ta retraite à la -campagne, quand tu pourrais jouir ici des triomphes parlementaires du -comte de l'Estorade, dont la _parlotterie_ et le dévouement lui ont -acquis une influence, et qui sera sans doute placé très-haut après la -session, me donnent de graves inquiétudes. Passes-tu donc ta vie à -lui écrire des instructions? Numa n'était pas si loin de son Égérie. -Pourquoi n'as-tu pas saisi l'occasion de voir Paris? Je jouirais de toi -depuis quatre mois. Louis m'a dit hier que tu viendrais le chercher -et faire tes troisièmes couches à Paris, affreuse mère Gigogne que tu -es! Après bien des questions, et des hélas, et des plaintes, Louis, -quoique diplomate, a fini par me dire que son grand-oncle, le parrain -d'Athénaïs, était fort mal. Or, je te suppose, en bonne mère de -famille, capable de tirer parti de la gloire et des discours du député -pour obtenir un legs avantageux du dernier parent maternel de ton mari. -Sois tranquille, ma Renée, les Lenoncourt, les Chaulieu, le salon de -madame de Macumer travaillent pour Louis. Martignac le mettra sans -doute à la cour des comptes. Mais, si tu ne me dis pas pourquoi -tu restes en province, je me fâche. Est-ce pour ne pas avoir l'air -d'être toute la politique de la maison de l'Estorade? est-ce pour la -succession de l'oncle? as-tu craint d'être moins mère à Paris? Oh! -comme je voudrais savoir si c'est pour ne pas t'y faire voir, pour la -première fois, dans ton état de grossesse, coquette! Adieu. - - -XLV - - RENÉE A LOUISE. - -Tu te plains de mon silence, tu oublies donc ces deux petites têtes -brunes que je gouverne et qui me gouvernent? Tu as d'ailleurs trouvé -quelques-unes des raisons que j'avais pour garder la maison. Outre -l'état de notre précieux oncle, je n'ai pas voulu traîner à Paris un -garçon d'environ quatre ans et une petite fille de trois ans bientôt -quand je suis encore grosse. Je n'ai pas voulu embarrasser ta vie et ta -maison d'un pareil ménage, je n'ai pas voulu paraître à mon désavantage -dans le brillant monde où tu règnes, et j'ai les appartements garnis, -la vie des hôtels en horreur. Le grand-oncle de Louis, en apprenant la -nomination de son petit-neveu, m'a fait présent de la moitié de ses -économies, deux cent mille francs, pour acheter à Paris une maison, et -Louis est chargé d'en trouver une dans ton quartier. Ma mère me donne -une trentaine de mille francs pour les meubles. Quand je viendrai -m'établir pour la session à Paris, j'y viendrai chez moi. Enfin, je -tâcherai d'être digne de ma chère soeur d'élection, soit dit sans jeu -de mots. - -Je te remercie d'avoir mis Louis aussi bien en cour qu'il l'est; mais -malgré l'estime que font de lui messieurs de Bourmont et de Polignac, -qui veulent l'avoir dans leur ministère, je ne le souhaite point si -fort en vue: on est alors trop compromis. Je préfère la cour des -comptes à cause de son inamovibilité. Nos affaires seront ici dans de -très-bonnes mains; et, une fois que notre régisseur sera bien au fait, -je viendrai seconder Louis, sois tranquille. - -Quant à écrire maintenant de longues lettres, le puis-je? Celle-ci, -dans laquelle je voudrais pouvoir te peindre le train ordinaire de -mes journées, restera sur ma table pendant huit jours. Peut-être -Armand en fera-t-il des cocotes pour ses régiments alignés sur mes -tapis ou des vaisseaux pour les flottes qui voguent sur son bain. Un -seul de mes jours te suffira d'ailleurs, ils se ressemblent tous et se -réduisent à deux événements: les enfants souffrent ou les enfants ne -souffrent pas. A la lettre, pour moi, dans cette bastide solitaire, les -minutes sont des heures ou les heures sont des minutes, selon l'état -des enfants. Si j'ai quelques heures délicieuses, je les rencontre -pendant leur sommeil, quand je ne suis pas à bercer l'une et à conter -des histoires à l'autre pour les endormir. Quand je les tiens endormis -près de moi, je me dis: Je n'ai plus rien à craindre. En effet, mon -ange, durant le jour, toutes les mères inventent des dangers. Dès que -les enfants ne sont plus sous leurs yeux, ce sont des rasoirs volés -avec lesquels Armand a voulu jouer, le feu qui prend à sa jaquette, -un orvet qui peut le mordre, une chute en courant qui peut faire un -dépôt à la tête, ou les bassins où il peut se noyer. Comme tu le vois, -la maternité comporte une suite de poésies douces ou terribles. Pas -une heure qui n'ait ses joies et ses craintes. Mais le soir, dans -ma chambre, arrive l'heure de ces rêves éveillés pendant laquelle -j'arrange leurs destinées. Leur vie est alors éclairée par le sourire -des anges que je vois à leur chevet. Quelquefois Armand m'appelle dans -son sommeil, je viens à son insu baiser son front et les pieds de sa -soeur en les contemplant tous deux dans leur beauté. Voilà mes fêtes! -Hier notre ange gardien, je crois, m'a fait courir au milieu de la -nuit, inquiète, au berceau d'Athénaïs, qui avait la tête trop bas, et -j'ai trouvé notre Armand tout découvert, les pieds violets de froid. - ---Oh! petite mère! m'a-t-il dit en s'éveillant et en m'embrassant. - -Voilà, ma chère, une scène de nuit. Combien il est utile à une mère -d'avoir ses enfants à côté d'elle! Est-ce une bonne, tant bonne -soit-elle, qui peut les prendre, les rassurer et les rendormir quand -quelque horrible cauchemar les a réveillés? car ils ont leurs rêves; -et leur expliquer un de ces terribles rêves est une tâche d'autant -plus difficile qu'un enfant écoute alors sa mère d'un oeil à la fois -endormi, effaré, intelligent et niais. C'est un point d'orgue entre -deux sommeils. Aussi mon sommeil est-il devenu si léger que je vois -mes deux petits et les entends à travers la gaze de mes paupières. Je -m'éveille à un soupir, à un mouvement. Le monstre des convulsions -est pour moi toujours accroupi au pied de leurs lits. - -Au jour, le ramage de mes deux enfants commence avec les premiers -cris des oiseaux. A travers les voiles du dernier sommeil, leurs -baragouinages ressemblent aux gazouillements du matin, aux disputes -des hirondelles, petits cris joyeux ou plaintifs, que j'entends moins -par les oreilles que par le coeur. Pendant que Naïs essaie d'arriver -à moi en opérant le passage de son berceau à mon lit en se traînant -sur ses mains et faisant des pas mal assurés, Armand grimpe avec -l'adresse d'un singe et m'embrasse. Ces deux petits font alors de -mon lit le théâtre de leurs jeux, où la mère est à leur discrétion. -La petite me tire les cheveux, veut toujours teter, et Armand défend -ma poitrine comme si c'était son bien. Je ne résiste pas à certaines -poses, à des rires qui partent comme des fusées et qui finissent par -chasser le sommeil. On joue alors à l'ogresse, et mère ogresse mange -alors de caresses cette jeune chair si blanche et si douce; elle baise -à outrance ces yeux si coquets dans leur malice, ces épaules de rose, -et l'on excite de petites jalousies qui sont charmantes. Il y a des -jours où j'essaie de mettre mes bas à huit heures, et où je n'en ai pas -encore mis un à neuf heures. - -Enfin, ma chère, on se lève. Les toilettes commencent. Je passe mon -peignoir: on retrousse ses manches, on prend devant soi le tablier -ciré; je baigne et nettoie alors mes deux petites fleurs, assistée -de Mary. Moi seule je suis juge du degré de chaleur ou de tiédeur -de l'eau, car la température des eaux est pour la moitié dans les -cris, dans les pleurs des enfants. Alors s'élèvent les flottes de -papier, les petits canards de verre. Il faut amuser les enfants pour -pouvoir bien les nettoyer. Si tu savais tout ce qu'il faut inventer -de plaisirs à ces rois absolus pour pouvoir passer de douces éponges -dans les moindres coins, tu serais effrayée de l'adresse et de l'esprit -qu'exige le métier de mère accompli glorieusement. On supplie, on -gronde, on promet, on devient d'une charlatanerie d'autant plus -supérieure qu'elle doit être admirablement cachée. On ne saurait que -devenir si à la finesse de l'enfant, Dieu n'avait opposé la finesse -de la mère. Un enfant est un grand politique dont on se rend maître -comme du grand politique... par ses passions. Heureusement ces anges -rient de tout: une brosse qui tombe, une brique de savon qui glisse, -voilà des éclats de joie! Enfin, si les triomphes sont chèrement -achetés, il y a du moins des triomphes. Mais Dieu seul, car le père -lui-même ne sait rien de cela, Dieu, toi ou les anges, vous seuls -donc pourriez comprendre les regards que j'échange avec Mary quand, -après avoir fini d'habiller nos deux petites créatures, nous les -voyons propres au milieu des savons, des éponges, des peignes, des -cuvettes, des papiers brouillards, des flanelles, des mille détails -d'une véritable _nursery_. Je suis devenue Anglaise en ce point, je -conviens que les femmes de ce pays ont le génie de la _nourriture_. -Quoiqu'elles ne considèrent l'enfant qu'au point de vue du bien-être -matériel et physique, elles ont raison dans leurs perfectionnements. -Aussi mes enfants auront-ils toujours les pieds dans la flanelle et les -jambes nues. Ils ne seront ni serrés ni comprimés; mais aussi jamais -ne seront-ils seuls. L'asservissement de l'enfant français dans ses -bandelettes est la liberté de la nourrice, voilà le grand mot. Une -vraie mère n'est pas libre: voilà pourquoi je ne t'écris pas, ayant -sur les bras l'administration du domaine et deux enfants à élever. -La science de la mère comporte des mérites silencieux, ignorés de -tous sans parade, une vertu en détail, un dévouement de toutes les -heures. Il faut surveiller les soupes qui se font devant le feu. Me -crois-tu femme à me dérober à un soin? Dans le moindre soin, il y a -de l'affection à récolter. Oh! c'est si joli le sourire d'un enfant -qui trouve son petit repas excellent. Armand a des hochements de tête -qui valent toute une vie d'amour. Comment laisser à une autre femme le -droit, le soin, le plaisir de souffler sur une cuillerée de soupe que -Naïs trouvera trop chaude, elle que j'ai sevrée il y a sept mois, et -qui se souvient toujours du sein? Quand une _bonne_ a brûlé la langue -et les lèvres d'un enfant avec quelque chose de chaud, elle dit à la -mère qui accourt que c'est la faim qui le fait crier. Mais comment une -mère dort-elle en paix avec l'idée que des haleines impures peuvent -passer sur les cuillerées avalées par son enfant, elle à qui la nature -n'a pas permis d'avoir un intermédiaire entre son sein et les lèvres de -son nourrisson! Découper la côtelette de Naïs qui fait ses dernières -dents et mélanger cette viande cuite à point avec des pommes de terre -est une oeuvre de patience, et vraiment il n'y a qu'une mère qui -puisse savoir dans certains cas faire manger en entier le repas à un -enfant qui s'impatiente. Ni domestiques nombreux ni bonne anglaise ne -peuvent donc dispenser une mère de donner en personne sur le champ de -bataille où la douceur doit lutter contre les petits chagrins -de l'enfance, contre ses douleurs. Tiens, Louise, il faut soigner ces -chers innocents avec son âme; il faut ne croire qu'à ses yeux, qu'au -témoignage de la main pour la toilette, pour la nourriture et pour le -coucher. En principe, le cri d'un enfant est une raison absolue qui -donne tort à sa mère ou à sa bonne quand le cri n'a pas pour cause une -souffrance voulue par la nature. Depuis que j'en ai deux et bientôt -trois à soigner, je n'ai rien dans l'âme que mes enfants; et toi-même, -que j'aime tant, tu n'es qu'à l'état de souvenir. Je ne suis pas -toujours habillée à deux heures. Aussi ne croyais-je pas aux mères qui -ont des appartements rangés et des cols, des robes, des affaires en -ordre. Hier, aux premiers jours d'avril, il faisait beau, j'ai voulu -les promener avant mes couches dont l'heure tinte; eh! bien, pour -une mère, c'est tout un poème qu'une sortie, et l'on se le promet la -veille pour le lendemain. Armand devait mettre pour la première fois -une jaquette de velours noir, une nouvelle collerette que j'avais -brodée, une toque écossaise aux couleurs des Stuarts et à plumes de -coq; Naïs allait être en blanc et rose avec les délicieux bonnets -des _baby_, car elle est encore un _baby_; elle va perdre ce joli -nom quand viendra le petit qui me donne des coups de pieds et que -j'appelle _mon mendiant_, car il sera le cadet. J'ai vu déjà mon -enfant en rêve et sais que j'aurai un garçon. Bonnets, collerettes, -jaquette, les petits bas, les souliers mignons, les bandelettes roses -pour les jambes, la robe en mousseline brodée à dessins en soie, tout -était sur mon lit. Quand ces deux oiseaux si gais, et qui s'entendent -si bien, ont eu leurs chevelures brunes bouclée chez l'un, doucement -amenée sur le front et bordant le bonnet blanc et rose chez l'autre; -quand les souliers ont été agrafés; quand ces petits mollets nus, ces -pieds si bien chaussés ont trotté dans la _nursery_; quand ces deux -faces _cleanes_, comme dit Mary, en français limpide; quand ces yeux -pétillants ont dit: Allons! je palpitais. Oh! voir des enfants parés -par nos mains, voir cette peau si fraîche où brillent les veines -bleues quand on les a baignés, étuvés, épongés soi-même, rehaussée par -les vives couleurs du velours ou de la soie; mais c'est mieux qu'un -poème! Avec quelle passion, satisfaite à peine, on les rappelle pour -rebaiser ces cous qu'une simple collerette rend plus jolis que celui de -la plus belle femme? Ces tableaux, devant lesquels les plus stupides -lithographies coloriées arrêtent toutes les mères, moi je les fais tous -les jours! - -Une fois sortis, jouissant de mes travaux, admirant ce petit Armand -qui avait l'air du fils d'un prince et qui faisait marcher le _baby_ -le long de ce petit chemin que tu connais, une voiture est venue, j'ai -voulu les ranger, les deux enfants ont roulé dans une flaque de boue, -et voilà mes chefs-d'oeuvre perdus! il a fallu les rentrer et les -habiller autrement. J'ai pris ma petite dans mes bras, sans voir que -je perdais ma robe; Mary s'est emparée d'Armand et nous voilà rentrés. -Quand un _baby_ crie et qu'un enfant se mouille, tout est dit: une mère -ne pense plus à elle, elle est absorbée. - -Le dîner arrive, je n'ai la plupart du temps rien fait; et comment -puis-je suffire à les servir tous deux, à mettre les serviettes, à -relever les manches et à les faire manger? c'est un problème que je -résous deux fois par jour. Au milieu de ces soins perpétuels, de ces -fêtes ou de ces désastres, il n'y a d'oubliée que moi dans la maison. -Il m'arrive souvent de rester en papillotes quand les enfants ont été -méchants. Ma toilette dépend de leur humeur. Pour avoir un moment à -moi, pour t'écrire ces six pages, il faut qu'ils découpent les images -de mes romances, qu'ils fassent des châteaux avec des livres, avec des -échecs ou des jetons de nacre, que Naïs dévide mes soies ou mes laines -à sa manière, qui, je t'assure, est si compliquée qu'elle y met toute -sa petite intelligence et ne souffle mot. - -Après tout, je n'ai pas à me plaindre: mes deux enfants sont robustes, -libres, et ils s'amusent à moins de frais qu'on ne pense. Ils sont -heureux de tout, il leur faut plutôt une liberté surveillée que des -joujoux. Quelques cailloux roses, jaunes, violets ou noirs; de petits -coquillages, les merveilles du sable font leur bonheur. Posséder -beaucoup de petites choses, voilà leur richesse. J'examine Armand, il -parle aux fleurs, aux mouches, aux poules, il les imite; il s'entend -avec les insectes qui le remplissent d'admiration. Tout ce qui est -petit les intéresse. Armand commence à demander le _pourquoi_ de toute -chose, il est venu voir ce que je disais à sa marraine; il te prend -d'ailleurs pour une fée, et vois comme les enfants ont toujours raison! - -Hélas! mon ange, je ne voulais pas t'attrister en te racontant ces -félicités. Voici pour te peindre ton filleul. L'autre jour, un pauvre -nous suit, car les pauvres savent qu'aucune mère accompagnée de son -enfant ne leur refuse jamais une aumône. Armand ne sait pas encore -qu'on peut manquer de pain, il ignore ce qu'est l'argent; mais comme il -venait de désirer une trompette que je lui avais achetée, il la -tend d'un air royal au vieillard en lui disant:--Tiens, prends! - ---Me permettez-vous de la garder? me dit le pauvre. - -Quoi sur la terre mettre en balance avec les joies d'un pareil moment? - ---C'est que, madame, moi aussi j'ai eu des enfants, me dit le vieillard -en prenant ce que je lui donnais sans y faire attention. - -Quand je songe qu'il faudra mettre dans un collége un enfant comme -Armand, que je n'ai plus que trois ans et demi à le garder, il me -prend des frissons. L'Instruction Publique fauchera les fleurs de -cette enfance bénie à toute heure, _dénaturalisera_ ces grâces et ces -adorables franchises! On coupera cette chevelure frisée que j'ai tant -soignée, nettoyée et baisée. Que fera-t-on de cette âme d'Armand? - -Et toi, que deviens-tu? tu ne m'as rien dit de ta vie. Aimes-tu -toujours Felipe? car je ne suis pas inquiète du Sarrasin. Adieu, Naïs -vient de tomber, et si je voulais continuer, cette lettre ferait un -volume. - - -XLVI - - MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE. - - 1829. - -Les journaux t'auront appris, ma bonne et tendre Renée, l'horrible -malheur qui a fondu sur moi; je n'ai pu t'écrire un seul mot, je suis -restée à son chevet pendant une vingtaine de jours et de nuits, j'ai -reçu son dernier soupir, je lui ai fermé les yeux, je l'ai gardé -pieusement avec les prêtres et j'ai dit les prières des morts. Je me -suis infligé le châtiment de ces épouvantables douleurs, et cependant, -en voyant sur ses lèvres sereines le sourire qu'il m'adressait avant -de mourir, je n'ai pu croire que mon amour l'ait tué! Enfin, _il n'est -plus_, et moi _je suis_! A toi qui nous as bien connus, que puis-je -dire de plus? tout est dans ces deux phrases. Oh! si quelqu'un pouvait -me dire qu'on peut le rappeler à la vie, je donnerais ma part du -ciel pour entendre cette promesse, car ce serait le revoir!... Et le -ressaisir ne fût-ce que pendant deux secondes, ce serait respirer -le poignard hors du coeur! Ne viendras-tu pas bientôt me dire cela? -ne m'aimes-tu pas assez pour me tromper?.... Mais non! tu m'as dit à -l'avance que je lui faisais de profondes blessures... Est-ce vrai? Non, -je n'ai pas mérité son amour, tu as raison, je l'ai volé. Le bonheur, -je l'ai étouffé dans mes étreintes insensées! Oh! en t'écrivant, je ne -suis plus folle, mais je sens que je suis seule! Seigneur, qu'est-ce -qu'il y aura de plus dans votre enfer que ce mot-là? - -Quand on me l'a enlevé, je me suis couchée dans le même lit, espérant -mourir, car il n'y avait qu'une porte entre nous, je me croyais encore -assez de force pour la pousser! Mais, hélas! j'étais trop jeune, et -après une convalescence de quarante jours, pendant lesquels on m'a -nourrie avec un art affreux par les inventions d'une triste science, je -me vois à la campagne, assise à ma fenêtre au milieu des belles fleurs -qu'il faisait soigner pour moi, jouissant de cette vue magnifique sur -laquelle ses regards ont tant de fois erré, qu'il s'applaudissait tant -d'avoir découverte, puisqu'elle me plaisait. Ah! chère, la douleur de -changer de place est inouïe quand le coeur est mort. La terre humide -de mon jardin me fait frissonner, la terre est comme une grande tombe -et je crois marcher sur _lui_! A ma première sortie j'ai eu peur et -suis restée immobile. C'est bien lugubre de voir _ses_ fleurs sans -_lui_! - -Ma mère et mon père sont en Espagne, tu connais mes frères, et toi -tu es obligée d'être à la campagne; mais sois tranquille: deux anges -avaient volé vers moi. Le duc et la duchesse de Soria, ces deux -charmants êtres, sont accourus vers leur frère. Les dernières nuits -ont vu nos trois douleurs calmes et silencieuses autour de ce lit où -mourait l'un de ces hommes vraiment nobles et vraiment grands, qui sont -si rares, et qui nous sont alors supérieurs en toute chose. La patience -de mon Felipe a été divine. La vue de son frère et de Marie a pour un -moment rafraîchi son âme et apaisé ses douleurs. - ---Chère, m'a-t-il dit avec la simplicité qu'il mettait en toute chose, -j'allais mourir en oubliant de donner à Fernand la baronnie de Macumer, -il faut refaire mon testament. Mon frère me pardonnera, lui qui sait ce -qu'est d'aimer! - -Je dois la vie aux soins de mon beau-frère et de sa femme, ils veulent -m'emmener en Espagne! - -Ah! Renée, ce désastre, je ne puis en dire qu'à toi la portée. -Le sentiment de mes fautes m'accable, et c'est une amère consolation -que de te les confier, pauvre Cassandre inécoutée. Je l'ai tué par -mes exigences, par mes jalousies hors de propos, par mes continuelles -tracasseries. Mon amour était d'autant plus terrible que nous avions -une exquise et même sensibilité, nous parlions le même langage, il -comprenait admirablement tout, et souvent ma plaisanterie allait, sans -que je m'en doutasse, au fond de son coeur. Tu ne saurais imaginer -jusqu'où ce cher esclave poussait l'obéissance: je lui disais parfois -de s'en aller et de me laisser seule, il sortait sans discuter une -fantaisie de laquelle peut-être il souffrait. Jusqu'à son dernier -soupir il m'a bénie, en me répétant qu'une seule matinée, seul à seule -avec moi, valait plus pour lui qu'une longue vie avec une autre femme -aimée, fût-ce Marie Hérédia. Je pleure en t'écrivant ces paroles. - -Maintenant, je me lève à midi, je me couche à sept heures du soir, je -mets un temps ridicule à mes repas, je marche lentement, je reste une -heure devant une plante, je regarde les feuillages, je m'occupe avec -mesure et gravité de riens, j'adore l'ombre, le silence et la nuit; -enfin je combats les heures et je les ajoute avec un sombre plaisir -au passé. La paix de mon parc est la seule compagnie que je veuille; -j'y trouve en toute chose les sublimes images de mon bonheur éteintes, -invisibles pour tous, éloquentes et vives pour moi. - -Ma belle-soeur s'est jetée dans mes bras quand un matin je leur ai -dit:--Vous m'êtes insupportables! Les Espagnols ont quelque chose de -plus que nous de grand dans l'âme! - -Ah! Renée, si je ne suis pas morte, c'est que Dieu proportionne sans -doute le sentiment du malheur à la force des affligés. Il n'y a que -nous autres femmes qui sachions l'étendue de nos pertes quand nous -perdons un amour sans aucune hypocrisie, un amour de choix, une -passion durable dont les plaisirs satisfaisaient à la fois l'âme et la -nature. Quand rencontrons-nous un homme si plein de qualités que nous -puissions l'aimer sans avilissement? Le rencontrer est le plus grand -bonheur qui nous puisse advenir, et nous ne saurions le rencontrer -deux fois. Hommes vraiment forts et grands, chez qui la vertu se cache -sous la poésie, dont l'âme possède un charme élevé, faits pour être -adorés, gardez-vous d'aimer, vous causeriez le malheur de la femme et -le vôtre! Voilà ce que je crie dans les allées de mes bois! Et pas -d'enfant de lui! Cet intarissable amour qui me souriait toujours, qui -n'avait que des fleurs et des joies à me verser, cet amour fut -stérile. Je suis une créature maudite! L'amour pur et violent comme il -est quand il est absolu serait-il donc aussi infécond que l'aversion, -de même que l'extrême chaleur des sables du désert et l'extrême froid -du pôle empêchent toute existence? Faut-il se marier avec un Louis de -l'Estorade pour avoir une famille? Dieu serait-il jaloux de l'amour? Je -déraisonne. - -Je crois que tu es la seule personne que je puisse souffrir près de -moi; viens donc, toi seule dois être avec une Louise en deuil. Quelle -horrible journée que celle où j'ai mis le bonnet des veuves! Quand je -me suis vue en noir, je suis tombée sur un siége et j'ai pleuré jusqu'à -la nuit, et je pleure encore en te parlant de ce terrible moment. -Adieu, t'écrire me fatigue; j'ai trop de mes idées, je ne veux plus -les exprimer. Amène tes enfants, tu peux nourrir le dernier ici, je -ne serai plus jalouse; _il_ n'y est plus, et mon filleul me fera bien -plaisir à voir; car Felipe souhaitait un enfant qui ressemblât à ce -petit Armand. Enfin, viens prendre ta part de mes douleurs!... - - -XLVII - - RENÉE A LOUISE. - - 1829. - -Ma chérie, quand tu tiendras cette lettre entre les mains, je ne serai -pas loin, car je pars quelques instants après te l'avoir envoyée. Nous -serons seules. Louis est obligé de rester en Provence à cause des -élections qui vont s'y faire; il veut être réélu, et il y a déjà des -intrigues de nouées contre lui par les libéraux. - -Je ne viens pas te consoler, je t'apporte seulement mon coeur pour -tenir compagnie au tien et pour t'aider à vivre. Je viens t'ordonner -de pleurer: il faut acheter ainsi le bonheur de le rejoindre un jour, -car il n'est qu'en voyage vers Dieu; tu ne feras plus un seul pas qui -ne te conduise vers lui. Chaque devoir accompli rompra quelque anneau -de la chaîne qui vous sépare. Allons, ma Louise, tu te relèveras -dans mes bras et tu iras à lui pure, noble, pardonnée de tes fautes -involontaires, et accompagnée des oeuvres que tu feras ici-bas en son -nom. - -Je te trace ces lignes à la hâte au milieu de mes préparatifs, de -mes enfants, et d'Armand qui me crie:--Marraine! marraine! allons la -voir! à me rendre jalouse: c'est presque ton fils! - - - - -DEUXIÈME PARTIE. - - -XLVIII - - DE LA BARONNE DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE. - - 15 octobre 1834. - -Eh! bien, oui, Renée, on a raison, on t'a dit vrai. J'ai vendu mon -hôtel, j'ai vendu Chantepleurs et les fermes de Seine-et-Marne; mais -que je sois folle et ruinée, ceci est de trop. Comptons! La cloche -fondue, il m'est resté de la fortune de mon pauvre Macumer environ -douze cent mille francs. Je vais te rendre un compte fidèle en soeur -bien apprise. J'ai mis un million dans le trois pour cent quand il -était à cinquante francs, et me suis fait ainsi soixante mille francs -de rentes au lieu de trente que j'avais en terres. Aller six mois de -l'année en province, y passer des baux, y écouter les doléances des -fermiers, qui paient quand ils veulent, s'y ennuyer comme un chasseur -par un temps de pluie, avoir des denrées à vendre et les céder à -perte; habiter à Paris un hôtel qui représentait dix mille livres de -rentes, placer des fonds chez des notaires, attendre les intérêts, être -obligée de poursuivre les gens pour avoir ses remboursements, étudier -la législation hypothécaire; enfin avoir des affaires en Nivernais, en -Seine-et-Marne, à Paris, quel fardeau, quels ennuis, quels mécomptes et -quelles pertes pour une veuve de vingt-sept ans! Maintenant ma fortune -est hypothéquée sur le budget. Au lieu de payer des contributions à -l'État, je reçois de lui, moi-même, sans frais, trente mille francs -tous les six mois au Trésor, d'un joli petit employé qui me donne -trente billets de mille francs et qui sourit en me voyant. Si la France -fait banqueroute? me diras-tu. D'abord, - - Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin. - -Mais la France me retrancherait alors tout au plus la moitié de -mon revenu; je serais encore aussi riche que je l'étais avant mon -placement; puis, d'ici la catastrophe, j'aurai touché le double de mon -revenu antérieur. La catastrophe n'arrive que de siècle en siècle, on a -donc le temps de se faire un capital en économisant. Enfin le comte de -l'Estorade n'est-il pas pair de la France semi-républicaine de Juillet? -n'est-il pas un des soutiens de la couronne offerte par le _peuple_ -au roi des Français? puis-je avoir des inquiétudes en ayant pour ami -un président de chambre à la cour des comptes, un grand financier? -Ose dire que je suis folle! Je calcule presque aussi bien que ton -roi-citoyen. Sais-tu ce qui peut donner cette sagesse algébrique à une -femme? L'amour! Hélas! le moment est venu de t'expliquer les mystères -de ma conduite, dont les raisons fuyaient ta perspicacité, ta tendresse -curieuse et ta finesse. Je me marie dans un village auprès de Paris, -secrètement. J'aime, je suis aimée. J'aime autant qu'une femme qui -sait bien ce qu'est l'amour peut aimer. Je suis aimée autant qu'un -homme doit aimer la femme par laquelle il est adoré. Pardonne-moi, -Renée, de m'être cachée de toi, de tout le monde. Si ta Louise trompe -tous les regards, déjoue toutes les curiosités, avoue que ma passion -pour mon pauvre Macumer exigeait cette tromperie. L'Estorade et toi, -vous m'eussiez assassinée de doutes, étourdie de remontrances. Les -circonstances auraient pu d'ailleurs vous venir en aide. Toi seule sais -à quel point je suis jalouse, et tu m'aurais inutilement tourmentée. Ce -que tu vas nommer ma folie, ma Renée, je l'ai voulu faire à moi seule, -à ma tête, à mon coeur, en jeune fille qui trompe la surveillance -de ses parents. Mon amant a pour toute fortune trente mille francs de -dettes que j'ai payées. Quel sujet d'observations! Vous auriez voulu -me prouver que Gaston est un intrigant, et ton mari eût espionné ce -cher enfant. J'ai mieux aimé l'étudier moi-même. Voici vingt-deux mois -qu'il me fait la cour; j'ai vingt-sept ans, il en a vingt-trois. D'une -femme à un homme, cette différence d'âge est énorme. Autre source de -malheurs! Enfin, il est poète, et vivait de son travail; c'est te dire -assez qu'il vivait de fort peu de chose. Ce cher lézard de poète était -plus souvent au soleil à bâtir des châteaux en Espagne qu'à l'ombre de -son taudis à travailler des poèmes. Or, les écrivains, les artistes, -tous ceux qui n'existent que par la pensée, sont assez généralement -taxés d'inconstance par les gens positifs. Ils épousent et conçoivent -tant de caprices, qu'il est naturel de croire que la tête réagisse -sur le coeur. Malgré les dettes payées, malgré la différence -d'âge, malgré la poésie, après neuf mois d'une noble défense et sans -lui avoir permis de baiser ma main, après les plus chastes et les plus -délicieuses amours, dans quelques jours, je ne me livre pas, comme il y -a huit ans, inexpériente, ignorante et curieuse; je me donne, et suis -attendue avec une si grande soumission, que je pourrais ajourner mon -mariage à un an; mais il n'y a pas la moindre servilité dans ceci: il -y a servage et non soumission. Jamais il ne s'est rencontré de plus -noble coeur, ni plus d'esprit dans la tendresse, ni plus d'âme dans -l'amour que chez mon prétendu. Hélas! mon ange, il a de qui tenir! Tu -vas savoir son histoire en deux mots. - -Mon ami n'a pas d'autres noms que ceux de Marie Gaston. Il est fils, -non pas naturel, mais adultérin de cette belle lady Brandon, de -laquelle tu dois avoir entendu parler, et que par vengeance lady -Dudley a fait mourir de chagrin, une horrible histoire que ce cher -enfant ignore. Marie Gaston a été mis par son frère Louis-Gaston au -collége de Tours, d'où il est sorti en 1827. Le frère s'est embarqué -quelques jours après l'y avoir placé, allant chercher fortune, lui dit -une vieille femme qui a été sa Providence, à lui. Ce frère, devenu -marin, lui a écrit de loin en loin des lettres vraiment paternelles, et -qui sont émanées d'une belle âme; mais il se débat toujours au loin. -Dans sa dernière lettre, il annonçait à Marie Gaston sa nomination -au grade de capitaine de vaisseau dans je ne sais quelle république -américaine, en lui disant d'espérer. Hélas! depuis trois ans mon -pauvre lézard n'a plus reçu de lettres, et il aime tant ce frère -qu'il voulait s'embarquer à sa recherche. Notre grand écrivain Daniel -d'Arthez a empêché cette folie et s'est intéressé noblement à Marie -Gaston, auquel il a souvent _donné_, comme me l'a dit le poète dans -son langage énergique, _la pâtée et la niche_. En effet, juge de la -détresse de cet enfant: il a cru que le génie était le plus rapide des -moyens de fortune, n'est-ce pas à en rire pendant vingt-quatre heures? -Depuis 1828 jusqu'en 1833 il a donc tâché de se faire un nom dans les -lettres, et naturellement il a mené la plus effroyable vie d'angoisses, -d'espérances, de travail et de privations qui se puisse imaginer. -Entraîné par une excessive ambition et malgré les bons conseils de -d'Arthez, il n'a fait que grossir la boule de neige de ses dettes. -Son nom commençait cependant à percer quand je l'ai rencontré chez la -marquise d'Espard. Là, sans qu'il s'en doutât, je me suis sentie éprise -de lui sympathiquement à la première vue. Comment n'a-t-il pas -encore été aimé? comment me l'a-t-on laissé? Oh! il a du génie et de -l'esprit, du coeur et de la fierté; les femmes s'effraient toujours -de ces grandeurs complètes. N'a-t-il pas fallu cent victoires pour -que Joséphine aperçût Napoléon dans le petit Bonaparte, son mari? -L'innocente créature croit savoir combien je l'aime! Pauvre Gaston! -il ne s'en doute pas; mais à toi je vais le dire, il faut que tu le -saches, car il y a, Renée, un peu de testament dans cette lettre. -Médite bien mes paroles. - -En ce moment j'ai la certitude d'être aimée autant qu'une femme peut -être aimée sur cette terre, et j'ai foi dans cette adorable vie -conjugale où j'apporte un amour que je ne connaissais pas.... Oui, -j'éprouve enfin le plaisir de la passion ressentie. Ce que toutes -les femmes demandent aujourd'hui à l'amour, le mariage me le donne. -Je sens en moi pour Gaston l'adoration que j'inspirais à mon pauvre -Felipe! je ne suis pas maîtresse de moi, je tremble devant cet enfant -comme l'Abencerrage tremblait devant moi. Enfin, j'aime plus que je -ne suis aimée; j'ai peur de toute chose, j'ai les frayeurs les plus -ridicules, j'ai peur d'être quittée, je tremble d'être vieille et -laide quand Gaston sera toujours jeune et beau, je tremble de ne -pas lui plaire assez! Cependant je crois posséder les facultés, le -dévouement, l'esprit nécessaires pour, non pas entretenir, mais faire -croître cet amour loin du monde et dans la solitude. Si j'échouais, -si le magnifique poème de cet amour secret devait avoir une fin, que -dis-je une fin! si Gaston m'aimait un jour moins que la veille, si je -m'en aperçois, Renée, sache-le, ce n'est pas à lui, mais à moi que -je m'en prendrai. Ce ne sera pas sa faute, ce sera la mienne. Je me -connais, je suis plus amante que mère. Aussi te le dis-je d'avance, -je mourrais quand même j'aurais des enfants. Avant de me lier avec -moi-même, ma Renée, je te supplie donc, si ce malheur m'atteignait, de -servir de mère à mes enfants, je te les aurai légués. Ton fanatisme -pour le devoir, tes précieuses qualités, ton amour pour les enfants, ta -tendresse pour moi, tout ce que je sais de toi me rendra la mort moins -amère, je n'ose dire douce. Ce parti pris avec moi-même ajoute je ne -sais quoi de terrible à la solennité de ce mariage; aussi n'y veux-je -point de témoins qui me connaissent; aussi mon mariage sera-t-il -célébré secrètement. Je pourrai trembler à mon aise, je ne verrai pas -dans tes chers yeux une inquiétude, et moi seule saurai qu'en signant -un nouvel acte de mariage je puis avoir signé mon arrêt de mort. - -Je ne reviendrai plus sur ce pacte fait entre moi-même et le moi -que je vais devenir; je te l'ai confié pour que tu connusses l'étendue -de tes devoirs. Je me marie séparée de biens, et tout en sachant que -je suis assez riche pour que nous puissions vivre à notre aise, Gaston -ignore quelle est ma fortune. En vingt-quatre heures je distribuerai -ma fortune à mon gré. Comme je ne veux rien d'humiliant, j'ai fait -mettre douze mille francs de rente à son nom; il les trouvera dans son -secrétaire la veille de notre mariage; et s'il ne les acceptait pas, je -suspendrais tout. Il a fallu la menace de ne pas l'épouser pour obtenir -le droit de payer ses dettes. Je suis lasse de t'avoir écrit ces aveux; -après-demain je t'en dirai davantage, car je suis obligée d'aller -demain à la campagne pour toute la journée. - - - 20 octobre. - -Voici quelles mesures j'ai prises pour cacher mon bonheur, car je -souhaite éviter toute espèce d'occasion à ma jalousie. Je ressemble à -cette belle princesse italienne qui courait comme une lionne ronger -son amour dans quelque ville de Suisse, après avoir fondu sur sa proie -comme une lionne. Aussi ne te parlé-je de mes dispositions que pour te -demander une autre grâce, celle de ne jamais venir nous voir sans que -je t'en aie priée moi-même, et de respecter la solitude dans laquelle -je veux vivre. - -J'ai fait acheter, il y a deux ans, au-dessus des étangs de -Ville-d'Avray, sur la route de Versailles, une vingtaine d'arpents de -prairies, une lisière de bois et un beau jardin fruitier. Au fond des -prés, on a creusé le terrain de manière à obtenir un étang d'environ -trois arpents de superficie, au milieu duquel on a laissé une île -gracieusement découpée. Les deux jolies collines chargées de bois qui -encaissent cette petite vallée filtrent des sources ravissantes qui -courent dans mon parc, où elles sont savamment distribuées par mon -architecte. Ces eaux tombent dans les étangs de la couronne, dont -la vue s'aperçoit par échappées. Ce petit parc, admirablement bien -dessiné par cet architecte, est, suivant la nature du terrain, entouré -de haies, de murs, de sauts-de-loup, en sorte qu'aucun point de vue -n'est perdu. A mi-côte, flanqué par les bois de la Ronce, dans une -délicieuse exposition et devant une prairie inclinée vers l'étang, on -m'a construit un chalet dont l'extérieur est en tout point semblable à -celui que les voyageurs admirent sur la route de Sion à Brigg, et -qui m'a tant séduite à mon retour d'Italie. A l'intérieur, son élégance -défie celle des chalets les plus illustres. A cent pas de cette -habitation rustique, une charmante maison qui fait fabrique communique -au chalet par un souterrain et contient la cuisine, les communs, -les écuries et les remises. De toutes ces constructions en briques, -l'oeil ne voit qu'une façade d'une simplicité gracieuse et entourée -de massifs. Le logement des jardiniers forme une autre fabrique et -masque l'entrée des vergers et des potagers. - -La porte de cette propriété, cachée dans le mur qui sert d'enceinte -du côté des bois, est presque introuvable. Les plantations, déjà -grandes, dissimuleront complétement les maisons en deux ou trois ans. -Le promeneur ne devinera nos habitations qu'en voyant la fumée des -cheminées du haut des collines, ou dans l'hiver quand les feuilles -seront tombées. - -Mon chalet est construit au milieu d'un paysage copié sur ce qu'on -appelle le jardin du roi à Versailles, mais il a vue sur mon étang et -sur mon île. De toutes parts les collines montrent leurs masses de -feuillage, leurs beaux arbres si bien soignés par ta nouvelle liste -civile. Mes jardiniers ont l'ordre de ne cultiver autour de moi que des -fleurs odorantes et par milliers, en sorte que ce coin de terre est une -émeraude parfumée. Le Chalet, garni d'une vigne vierge qui court sur -le toit, est exactement empaillé de plantes grimpantes, de houblon, de -clématite, de jasmin, d'azaléa, de cobæa. Qui distinguera nos fenêtres -pourra se vanter d'avoir une bonne vue! - -Ce chalet, ma chère, est une belle et bonne maison, avec son calorifère -et tous les emménagements qu'a su pratiquer l'architecture moderne, qui -fait des palais dans cent pieds carrés. Elle contient un appartement -pour Gaston et un appartement pour moi. Le rez-de-chaussée est pris -par une antichambre, un parloir et une salle à manger. Au-dessus de -nous se trouvent trois chambres destinées à la _nourricerie_. J'ai -cinq beaux chevaux, un petit coupé léger et un mylord à deux chevaux; -car nous sommes à quarante minutes de Paris; quand il nous plaira -d'aller entendre un opéra, de voir une pièce nouvelle, nous pourrons -partir après le dîner et revenir le soir dans notre nid. La route -est belle et passe sous les ombrages de notre haie de clôture. Mes -gens, mon cuisinier, mon cocher, le palefrenier, les jardiniers, ma -femme de chambre sont de fort honnêtes personnes que j'ai cherchées -pendant ces six derniers mois, et qui seront commandées par -mon vieux Philippe. Quoique certaine de leur attachement et de leur -discrétion, je les ai prises par leur intérêt; elles ont des gages -peu considérables, mais qui s'accroissent chaque année de ce que nous -leur donnerons au jour de l'An. Tous savent que la plus légère faute, -un soupçon sur leur discrétion peut leur faire perdre d'immenses -avantages. Jamais les amoureux ne tracassent leurs serviteurs, ils sont -indulgents par caractère; ainsi je puis compter sur nos gens. - -Tout ce qu'il y avait de précieux, de joli, d'élégant dans ma maison de -la rue du Bac, se trouve au Chalet. Le Rembrandt est, ni plus ni moins -qu'une croûte, dans l'escalier; l'Hobbéma se trouve dans _son_ cabinet -en face de Rubens; le Titien, que ma belle-soeur Marie m'a envoyé de -Madrid, orne le boudoir; les beaux meubles trouvés par Felipe sont bien -placés dans le parloir, que l'architecte a délicieusement décoré. Tout -au Chalet est d'une admirable simplicité, de cette simplicité qui coûte -cent mille francs. Construit sur des caves en pierres meulières assises -sur du béton, notre rez-de-chaussée, à peine visible sous les fleurs et -les arbustes, jouit d'une adorable fraîcheur sans la moindre humidité. -Enfin une flotte de cygnes blancs vogue sur l'étang. - -O Renée! il règne dans ce vallon un silence à réjouir les morts. On -y est éveillé par le chant des oiseaux ou par le frémissement de la -brise dans les peupliers. Il descend de la colline une petite source -trouvée par l'architecte en creusant les fondations du mur du côté des -bois, qui court sur du sable argenté vers l'étang entre deux rives -de cresson: je ne sais pas si quelque somme peut la payer. Gaston ne -prendra-t-il pas ce bonheur trop complet en haine? Tout est si beau -que je frémis; les vers se logent dans les bons fruits, les insectes -attaquent les fleurs magnifiques. N'est-ce pas toujours l'orgueil de la -forêt que ronge cette horrible larve brune dont la voracité ressemble -à celle de la mort? Je sais déjà qu'une puissance invisible et jalouse -attaque les félicités complètes. Depuis longtemps tu me l'as écrit, -d'ailleurs, et tu t'es trouvée prophète. - -Quand, avant-hier, je suis allée voir si mes dernières fantaisies -avaient été comprises, j'ai senti des larmes me venir aux yeux, et -j'ai mis sur le mémoire de l'architecte, à sa très grande surprise: -Bon à payer.--Votre homme d'affaires ne paiera pas, madame, m'a-t-il -dit, il s'agit de trois cent mille francs. J'ai ajouté: Sans -discussion! en vraie Chaulieu du dix-septième siècle.--Mais, -monsieur, lui dis-je, je mets une condition à ma reconnaissance: ne -parlez de ces bâtiments et du parc à qui que ce soit. Que personne ne -puisse connaître le nom du propriétaire, promettez-moi sur l'honneur -d'observer cette clause de mon paiement. - -Comprends-tu maintenant la raison de mes courses subites, de ces -allées et venues secrètes? Vois-tu où se trouvent ces belles choses -qu'on croyait vendues? Saisis-tu la haute raison du changement de ma -fortune? Ma chère, aimer est une grande affaire, et qui veut bien aimer -ne doit pas en avoir d'autre. L'argent ne sera plus un souci pour moi; -j'ai rendu la vie facile, et j'ai fait une bonne fois la maîtresse de -maison pour ne plus avoir à la faire, excepté pendant dix minutes tous -les matins avec mon vieux majordome Philippe. J'ai bien observé la -vie et ses tournants dangereux; un jour, la mort m'a donné de cruels -enseignements, et j'en veux profiter. Ma seule occupation sera de -_lui_ plaire et de l'aimer, de jeter la variété dans ce qui paraît si -monotone aux êtres vulgaires. - -Gaston ne sait rien encore. A ma demande, il s'est, comme moi, -domicilié sur Ville-d'Avray; nous partons demain pour le Chalet. Notre -vie sera là peu coûteuse; mais si je te disais pour quelle somme je -compte ma toilette, tu dirais, et avec raison: Elle est folle! Je veux -me parer pour lui, tous les jours, comme les femmes ont l'habitude -de se parer pour le monde. Ma toilette à la campagne, toute l'année, -coûtera vingt-quatre mille francs, et celle du jour n'est pas la plus -chère. Lui peut se mettre en blouse, s'il le veut! Ne va pas croire que -je veuille faire de cette vie un duel et m'épuiser en combinaisons pour -entretenir l'amour: je ne veux pas avoir un reproche à me faire, voilà -tout. J'ai treize ans à être jolie femme, je veux être aimée le dernier -jour de la treizième année encore mieux que je ne le serai le lendemain -de mes noces mystérieuses. Cette fois, je serai toujours humble, -toujours reconnaissante, sans parole caustique; et je me fais servante, -puisque le commandement m'a perdue une première fois. O Renée, si, comme -moi, Gaston a compris l'infini de l'amour, je suis certaine de vivre -toujours heureuse. La nature est bien belle autour du Chalet, les bois -sont ravissants. A chaque pas les plus frais paysages, des points de -vue forestiers font plaisir à l'âme en réveillant de charmantes idées. -Ces bois sont pleins d'amour. Pourvu que j'aie fait autre chose que de -me préparer un magnifique bûcher! Après demain, je serai madame -Gaston. Mon Dieu, je me demande s'il est bien chrétien d'aimer autant -un homme.--Enfin, c'est légal, m'a dit notre homme d'affaires, qui est -un de mes témoins, et qui, voyant enfin l'objet de la liquidation de ma -fortune, s'est écrié:--J'y perds une cliente. Toi, ma belle biche, je -n'ose plus dire aimée, tu peux dire:--J'y perds une soeur. - -Mon ange, adresse désormais à madame Gaston, poste restante, à -Versailles. On ira prendre nos lettres là tous les jours. Je ne veux -pas que nous soyons connus dans le pays. Nous enverrons chercher toutes -nos provisions à Paris. Ainsi, j'espère pouvoir vivre mystérieusement. -Depuis un an que cette retraite est préparée, on n'y a vu personne, -et l'acquisition a été faite pendant les mouvements qui ont suivi la -révolution de juillet. Le seul être qui se soit montré dans le pays est -mon architecte: on ne connaît que lui qui ne reviendra plus. Adieu. En -t'écrivant ce mot, j'ai dans le coeur autant de peine que de plaisir; -n'est-ce pas te regretter aussi puissamment que j'aime Gaston? - - -XLIX - - MARIE GASTON A DANIEL D'ARTHEZ. - - Octobre 1834. - -Mon cher Daniel, j'ai besoin de deux témoins pour mon mariage; je -vous prie de venir chez moi demain soir en vous faisant accompagner -de notre ami, le bon et grand Joseph Bridau. L'intention de celle qui -sera ma femme est de vivre loin du monde et parfaitement ignorée: elle -a pressenti le plus cher de mes voeux. Vous n'avez rien su de mes -amours, vous qui m'avez adouci les misères d'une vie pauvre; mais, -vous le devinez, ce secret absolu fut une nécessité. Voilà pourquoi, -depuis un an, nous nous sommes si peu vus. Le lendemain de mon mariage -nous serons séparés pour longtemps. Daniel, vous avez l'âme faite à me -comprendre: l'amitié subsistera sans l'ami. Peut-être aurai-je parfois -besoin de vous; mais je ne vous verrai point chez moi du moins. _Elle_ -est encore allée au-devant de nos souhaits en ceci. Elle m'a fait -le sacrifice de l'amitié qu'elle a pour une amie d'enfance qui pour -elle est une véritable soeur; j'ai dû lui immoler mon ami. Ce que je -vous dis ici vous fera sans doute deviner non pas une passion, mais un -amour entier, complet, divin, fondé sur une intime connaissance entre -les deux êtres qui se lient ainsi. Mon bonheur est pur, infini; mais, -comme il est une loi secrète qui nous défend d'avoir une félicité sans -mélange, au fond de mon âme et ensevelie dans le dernier repli je cache -une pensée par laquelle je suis atteint tout seul, et qu'elle ignore. -Vous avez trop souvent aidé ma constante misère pour ignorer l'horrible -situation dans laquelle j'étais. Où puisai-je le courage de vivre -lorsque l'espérance s'éteignait si souvent? dans votre passé, mon ami, -chez vous où je trouvais tant de consolations et de secours délicats. -Enfin, mon cher, mes écrasantes dettes, elle les a payées. Elle est -riche, et je n'ai rien. Combien de fois n'ai-je pas dit dans mes accès -de paresse: Ah! si quelque femme riche voulait de moi. Eh! bien, en -présence du fait, les plaisanteries de la jeunesse insouciante, le -parti pris des malheureux sans scrupule, tout s'est évanoui. Je suis -humilié, malgré la tendresse la plus ingénieuse. Je suis humilié, -malgré la certitude acquise de la noblesse de son âme. Je suis humilié, -tout en sachant que mon humiliation est une preuve de mon amour. Enfin, -elle a vu que je n'ai pas reculé devant cet abaissement. Il est un -point où, loin d'être le protecteur, je suis le protégé. Cette douleur, -je vous la confie. Hors ce point, mon cher Daniel, les moindres choses -accomplissent mes rêves. J'ai trouvé le beau sans tache, le bien -sans défaut. Enfin, comme on dit, la mariée est trop belle: elle a -de l'esprit dans la tendresse, elle a ce charme et cette grâce qui -mettent de la variété dans l'amour, elle est instruite et comprend -tout; elle est jolie, blonde, mince et légèrement grasse, à faire -croire que Raphaël et Rubens se sont entendus pour composer une femme! -Je ne sais pas s'il m'eût jamais été possible d'aimer une femme brune -autant qu'une blonde: il m'a toujours semblé que la femme brune était -un garçon manqué. Elle est veuve, elle n'a point eu d'enfants, elle a -vingt-sept ans. Quoique vive, alerte, infatigable, elle sait néanmoins -se plaire aux méditations de la mélancolie. Ces dons merveilleux -n'excluent pas chez elle la dignité ni la noblesse: elle est imposante. -Quoiqu'elle appartienne à l'une des vieilles familles les plus -entichées de noblesse, elle m'aime assez pour passer par-dessus -les malheurs de ma naissance. Nos amours secrets ont duré longtemps; -nous nous sommes éprouvés l'un l'autre; nous sommes également jaloux: -nos pensées sont bien les deux éclats de la même foudre. Nous aimons -tous deux pour la première fois, et ce délicieux printemps a renfermé -dans ses joies toutes les scènes que l'imagination a décorées de ses -plus riantes, de ses plus douces, de ses plus profondes conceptions. -Le sentiment nous a prodigué ses fleurs. Chacune de ces journées a été -pleine, et quand nous nous quittions, nous nous écrivions des poèmes. -Je n'ai jamais eu la pensée de ternir cette brillante saison par un -désir, quoique mon âme en fût sans cesse troublée. Elle était veuve -et libre, elle a merveilleusement compris toutes les flatteries de -cette constante retenue; elle en a souvent été touchée aux larmes. Tu -entreverras donc, mon cher Daniel, une créature vraiment supérieure. -Il n'y a pas même eu de premier baiser de l'amour: nous nous sommes -craints l'un l'autre. - ---Nous avons, m'a-t-elle dit, chacun une misère à nous reprocher. - ---Je ne vois pas la vôtre. - ---Mon mariage, a-t-elle répondu. - -Vous qui êtes un grand homme, et qui aimez une des femmes les plus -extraordinaires de cette aristocratie où j'ai trouvé mon Armande, ce -seul mot vous suffira pour deviner cette âme et quel sera le bonheur de - - Votre ami, - MARIE GASTON. - - -L - - MADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMER. - -Comment, Louise, après tous les malheurs intimes que t'a donnés une -passion partagée, au sein même du mariage, tu veux vivre avec un mari -dans la solitude? Après en avoir tué un en vivant dans le monde, tu -veux te mettre à l'écart pour en dévorer un autre? Quels chagrins tu -te prépares! Mais, à la manière dont tu t'y es prise, je vois -que tout est irrévocable. Pour qu'un homme t'ait fait revenir de ton -aversion pour un second mariage, il doit posséder un esprit angélique, -un coeur divin; il faut donc te laisser à tes illusions; mais as-tu -donc oublié ce que tu disais de la jeunesse des hommes, qui tous ont -passé par d'ignobles endroits, et dont la candeur s'est perdue aux -carrefours les plus horribles du chemin? Qui a changé, toi ou eux? -Tu es bien heureuse de croire au bonheur: je n'ai pas la force de te -blâmer, quoique l'instinct de la tendresse me pousse à te détourner de -ce mariage. Oui, cent fois oui, la Nature et la Société s'entendent -pour détruire l'existence des félicités entières, par ce qu'elles sont -à l'encontre de la nature et de la société, parce que le ciel est -peut-être jaloux de ses droits. Enfin, mon amitié pressent quelque -malheur qu'aucune prévision ne pourrait m'expliquer: je ne sais ni d'où -il viendra, ni qui l'engendrera; mais, ma chère, un bonheur immense et -sans bornes t'accablera sans doute. On porte encore moins facilement -la joie excessive que la peine la plus lourde. Je ne dis rien contre -lui: tu l'aimes, et je ne l'ai sans doute jamais vu; mais tu m'écriras, -j'espère, un jour où tu seras oisive, un portrait quelconque de ce bel -et curieux animal. - -Tu me vois prenant gaiement mon parti, car j'ai la certitude qu'après -la lune de miel vous ferez tous deux et d'un commun accord comme -tout le monde. Un jour, dans deux ans, en nous promenant, quand nous -passerons sur cette route, tu me diras:--Voilà pourtant ce Chalet d'où -je ne devais pas sortir! Et tu riras de ton bon rire, en montrant tes -jolies dents. Je n'ai rien dit encore à Louis, nous lui aurions trop -apprêté à rire. Je lui apprendrai tout uniment ton mariage et le désir -que tu as de le tenir secret. Tu n'as malheureusement besoin ni de mère -ni de soeur pour le coucher de la mariée. Nous sommes en octobre, tu -commences par l'hiver, en femme courageuse. S'il ne s'agissait pas de -mariage, je dirais que tu attaques le taureau par les cornes. Enfin, -tu auras en moi l'amie la plus discrète et la plus intelligente. Le -centre mystérieux de l'Afrique a dévoré bien des voyageurs, et il me -semble que tu te jettes, en fait de sentiment, dans un voyage semblable -à ceux où tant d'explorateurs ont péri, soit par les nègres, soit dans -les sables. Ton désert est à deux lieues de Paris, je puis donc te dire -gaiement: Bon voyage! tu nous reviendras. - - -LI - - DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A MADAME MARIE GASTON. - - 1837. - -Que deviens-tu, ma chère? Après un silence de trois années, il est -permis à Renée d'être inquiète de Louise. Voilà donc l'amour! il -emporte, il annule une amitié comme la nôtre. Avoue que si j'adore mes -enfants plus encore que tu n'aimes ton Gaston, il y a dans le sentiment -maternel je ne sais quelle immensité qui permet de ne rien enlever aux -autres affections, et qui laisse une femme être encore amie sincère et -dévouée. Tes lettres, ta douce et charmante figure me manquent. J'en -suis réduite à des conjectures sur toi, ô Louise! - -Quant à nous, je vais t'expliquer les choses le plus succinctement -possible. - -En relisant ton avant-dernière lettre, j'ai trouvé quelques mots aigres -sur notre situation politique. Tu nous as raillés d'avoir gardé la -place de président de chambre à la Cour des comptes, que nous tenions, -ainsi que le titre de comte, de la faveur de Charles X; mais est-ce -avec quarante mille livres de rentes, dont trente appartiennent à un -majorat, que je pouvais convenablement établir Athénaïs et ce pauvre -petit mendiant de René? Ne devions-nous pas vivre de notre place, et -accumuler sagement les revenus de nos terres? En vingt ans nous aurons -amassé environ six cent mille francs, qui serviront à doter et ma fille -et René, que je destine à la marine. Mon petit pauvre aura dix mille -livres de rentes, et peut-être pourrons-nous lui laisser en argent une -somme qui rende sa part égale à celle de sa soeur. Quand il sera -capitaine de vaisseau, mon mendiant se mariera richement, et tiendra -dans le monde un rang égal à celui de son aîné. - -Ces sages calculs ont déterminé dans notre intérieur l'acceptation du -nouvel ordre de choses. Naturellement, la nouvelle dynastie a nommé -Louis pair de France et grand-officier de la Légion-d'Honneur. Du -moment où l'Estorade prêtait serment, il ne devait rien faire -à demi; dès lors, il a rendu de grands services dans la Chambre. Le -voici maintenant arrivé à une situation où il restera tranquillement -jusqu'à la fin de ses jours. Il a de la dextérité dans les affaires; -il est plus parleur agréable qu'orateur, mais cela suffit à ce que -nous demandons à la politique. Sa finesse, ses connaissances soit en -gouvernement, soit en administration, sont appréciées, et tous les -partis le considèrent comme un homme indispensable. Je puis te dire -qu'on lui a dernièrement offert une ambassade, mais je la lui ai fait -refuser. L'éducation d'Armand, qui maintenant a treize ans; celle -d'Athénaïs, qui va sur onze ans, me retiennent à Paris, et j'y veux -demeurer jusqu'à ce que mon petit René ait fini la sienne, qui commence. - -Pour rester fidèle à la branche aînée et retourner dans ses terres, il -ne fallait pas avoir à élever et à pourvoir trois enfants. Une mère -doit, mon ange, ne pas être Décius, surtout dans un temps où les Décius -sont rares. Dans quinze ans d'ici, l'Estorade pourra se retirer à la -Crampade avec une belle retraite, en installant Armand à la Cour des -comptes, où il le laissera référendaire. Quant à René, la marine en -fera sans doute un diplomate. A sept ans ce petit garçon est déjà fin -comme un vieux cardinal. - -Ah! Louise, je suis une bienheureuse mère! Mes enfants continuent -à me donner des joies sans ombre. (_Senza brama sicura richezza._) -Armand est au collége Henri IV. Je me suis décidée pour l'éducation -publique sans pouvoir me décider néanmoins à m'en séparer, et j'ai fait -comme faisait le duc d'Orléans avant d'être et peut-être pour devenir -Louis-Philippe. Tous les matins, Lucas, ce vieux domestique que tu -connais, mène Armand au collége à l'heure de la première étude, et me -le ramène à quatre heures et demie. Un vieux et savant répétiteur, -qui loge chez moi, le fait travailler le soir et le réveille le matin -à l'heure où les collégiens se lèvent. Lucas lui porte une collation -à midi pendant la récréation. Ainsi, je le vois pendant le dîner, le -soir avant son coucher, et j'assiste le matin à son départ. Armand est -toujours le charmant enfant plein de coeur et de dévouement que tu -aimes; son répétiteur est content de lui. J'ai ma Naïs avec moi et le -petit qui bourdonnent sans cesse, mais je suis aussi enfant qu'eux. Je -n'ai pas pu me résoudre à perdre la douceur des caresses de mes chers -enfants. Il y a pour moi dans la possibilité de courir, dès que je le -désire, au lit d'Armand, pour le voir pendant son sommeil, ou pour -aller prendre, demander, recevoir un baiser de cet ange, une nécessité -de mon existence. - -Néanmoins, le système de garder les enfants à la maison paternelle a -des inconvénients, et je les ai bien reconnus. La Société, comme la -Nature, est jalouse, et ne laisse jamais entreprendre sur ses lois; -elle ne souffre pas qu'on lui en dérange l'économie. Ainsi dans les -familles où l'on conserve les enfants, ils y sont trop tôt exposés -au feu du monde, ils en voient les passions, ils en étudient les -dissimulations. Incapables de deviner les distinctions qui régissent la -conduite des gens faits, ils soumettent le monde à leurs sentiments, à -leurs passions, au lieu de soumettre leurs désirs et leurs exigences -au monde; ils adoptent le faux éclat, qui brille plus que les vertus -solides, car c'est surtout les apparences que le monde met en dehors -et habille de formes menteuses. Quand, dès quinze ans, un enfant a -l'assurance d'un homme qui connaît le monde, il est une monstruosité, -devient vieillard à vingt-cinq ans, et se rend par cette science -précoce inhabile aux véritables études sur lesquelles reposent les -talents réels et sérieux. Le monde est un grand comédien; et, comme -le comédien, il reçoit et renvoie tout, il ne conserve rien. Une mère -doit donc, en gardant ses enfants, prendre la ferme résolution de les -empêcher de pénétrer dans le monde, avoir le courage de s'opposer à -leurs désirs et aux siens, de ne pas les montrer. Cornélie devait -serrer ses bijoux. Ainsi ferai-je, car mes enfants sont toute ma vie. - -J'ai trente ans, voici le plus fort de la chaleur du jour passé, le -plus difficile du chemin fini. Dans quelques années, je serai vieille -femme, aussi puisé-je une force immense au sentiment des devoirs -accomplis. On dirait que ces trois petits êtres connaissent ma pensée -et s'y conforment. Il existe entre eux, qui ne m'ont jamais quittée, et -moi, des rapports mystérieux. Enfin, ils m'accablent de jouissances, -comme s'ils savaient tout ce qu'ils me doivent de dédommagements. - -Armand, qui pendant les trois premières années de ses études a été -lourd, méditatif, et qui m'inquiétait, est tout à coup parti. Sans -doute il a compris le but de ces travaux préparatoires que les enfants -n'aperçoivent pas toujours, et qui est de les accoutumer au travail, -d'aiguiser leur intelligence et de les façonner à l'obéissance, le -principe des sociétés. Ma chère, il y a quelques jours, j'ai eu -l'enivrante sensation de voir au concours général, en pleine Sorbonne, -Armand couronné. Ton filleul a eu le premier prix de version. -A la distribution des prix du collége Henri IV, il a obtenu deux -premiers prix, celui de vers et celui de thème. Je suis devenue blême -en entendant proclamer son nom, et j'avais envie de crier: _Je suis la -mère!_ Naïs me serrait la main à me faire mal, si l'on pouvait sentir -une douleur dans un pareil moment. Ah! Louise, cette fête vaut bien des -amours perdues. - -Les triomphes du frère ont stimulé mon petit René, qui veut aller -au collége comme son aîné. Quelquefois ces trois enfants crient, se -remuent dans la maison, et font un tapage à fendre la tête. Je ne sais -pas comment j'y résiste, car je suis toujours avec eux; je ne me suis -jamais fiée à personne, pas même à Mary, du soin de surveiller mes -enfants. Mais il y a tant de joies à recueillir dans ce beau métier -de mère! Voir un enfant quittant le jeu pour venir m'embrasser comme -poussé par un besoin... quelle joie! Puis on les observe alors bien -mieux. Un des devoirs d'une mère est de démêler dès le jeune âge les -aptitudes, le caractère, la vocation de ses enfants, ce qu'aucun -pédagogue ne saurait faire. Tous les enfants élevés par leurs mères -ont de l'usage et du savoir-vivre, deux acquisitions qui suppléent à -l'esprit naturel, tandis que l'esprit naturel ne supplée jamais à ce -que les hommes apprennent de leurs mères. Je reconnais déjà ces nuances -chez les hommes dans les salons, où je distingue aussitôt les traces -de la femme dans les manières d'un jeune homme. Comment destituer ses -enfants d'un pareil avantage? Tu le vois, mes devoirs accomplis sont -fertiles en trésors, en jouissances. - -Armand, j'en ai la certitude, sera le plus excellent magistrat, le -plus probe administrateur, le député le plus consciencieux qui puisse -jamais se trouver; tandis que mon René sera le plus hardi, le plus -aventureux et en même temps le plus rusé marin du monde. Ce petit drôle -a une volonté de fer; il a tout ce qu'il veut, il prend mille détours -pour arriver à son but, et si les mille ne l'y mènent pas, il en trouve -un mille et unième. Là où mon cher Armand se résigne avec calme en -étudiant la raison des choses, mon René tempête, s'ingénie, combine en -parlottant sans cesse, et finit par découvrir un joint; s'il y peut -faire passer une lame de couteau, bientôt il y fait entrer sa petite -voiture. - -Quant à Naïs, c'est tellement moi, que je ne distingue pas sa chair -de la mienne. Ah! la chérie, la petite fille aimée que je me plais à -rendre coquette, de qui je tresse les cheveux et les boucles en y -mettant mes pensées d'amour, je la veux heureuse: elle ne sera donnée -qu'à celui qui l'aimera et qu'elle aimera. Mais, mon Dieu! quand je la -laisse se pomponner ou quand je lui passe des rubans groseille entre -les cheveux, quand je chausse ses petits pieds si mignons, il me saute -au coeur et à la tête une idée qui me fait presque défaillir. Est-on -maîtresse du sort de sa fille? Peut-être aimera-t-elle un homme indigne -d'elle, peut-être ne sera-t-elle pas aimée de celui qu'elle aimera. -Souvent, quand je la contemple, il me vient des pleurs dans les yeux. -Quitter une charmante créature, une fleur, une rose qui a vécu dans -notre sein comme un bouton sur le rosier, et la donner à un homme qui -nous ravit tout! C'est toi qui, dans deux ans, ne m'as pas écrit ces -trois mots: Je suis heureuse! c'est toi qui m'as rappelé le drame du -mariage, horrible pour une mère aussi mère que je le suis. Adieu, car -je ne sais pas comment je t'écris, tu ne mérites pas mon amitié. Oh! -réponds-moi, ma Louise. - - -LII - - MADAME GASTON A MADAME DE L'ESTORADE. - - Au Chalet. - -Un silence de trois années a piqué ta curiosité, tu me demandes -pourquoi je ne t'ai pas écrit; mais, ma chère Renée, il n'y a ni -phrases, ni mots, ni langage pour exprimer mon bonheur: nos âmes ont -la force de le soutenir, voilà tout en deux mots. Nous n'avons point -le moindre effort à faire pour être heureux, nous nous entendons en -toutes choses. En trois ans, il n'y a pas eu la moindre dissonance dans -ce concert, le moindre désaccord d'expression dans nos sentiments, -la moindre différence dans les moindres vouloirs. Enfin, ma chère, -il n'est pas une de ces mille journées qui n'ait porté son fruit -particulier, pas un moment que la fantaisie n'ait rendu délicieux. -Non-seulement notre vie, nous en avons la certitude, ne sera jamais -monotone, mais encore elle ne sera peut-être jamais assez étendue pour -contenir les poésies de notre amour, fécond comme la nature, -varié comme elle. Non, pas un mécompte! Nous nous plaisons encore bien -mieux qu'au premier jour, et nous découvrons de moments en moments de -nouvelles raisons de nous aimer. Nous nous promettons tous les soirs, -en nous promenant après le dîner, d'aller à Paris par curiosité, comme -on dit: J'irai voir la Suisse. - ---Comment! s'écrie Gaston, mais on arrange tel boulevard, la Madeleine -est finie. Il faut cependant aller examiner cela. - -Bah! le lendemain nous restons au lit, nous déjeunons dans notre -chambre; midi vient, il fait chaud, on se permet une petite sieste; -puis il me demande de me laisser regarder, et il me regarde absolument -comme si j'étais un tableau; il s'abîme en cette contemplation, qui, -tu le devines, est réciproque. Il nous vient alors l'un à l'autre des -larmes aux yeux, nous pensons à notre bonheur et nous tremblons. Je -suis toujours sa maîtresse, c'est-à-dire que je parais aimer moins -que je ne suis aimée. Cette tromperie est délicieuse. Il y a tant de -charme pour nous autres femmes à voir le sentiment l'emporter sur le -désir, à voir le maître encore timide s'arrêter là où nous souhaitons -qu'il reste! Tu m'as demandé de te dire comment il est; mais, ma Renée, -il est impossible de faire le portrait d'un homme qu'on aime, on ne -saurait être dans le vrai. Puis, entre nous, avouons-nous sans pruderie -un singulier et triste effet de nos moeurs: il n'y a rien de si -différent que l'homme du monde et l'homme de l'amour; la différence -est si grande que l'un peut ne ressembler en rien à l'autre. Celui qui -prend les poses les plus gracieuses du plus gracieux danseur pour nous -dire au coin d'une cheminée, le soir, une parole d'amour, peut n'avoir -aucune des grâces secrètes que veut une femme. Au rebours, un homme qui -paraît laid, sans manières, mal enveloppé de drap noir, cache un amant -qui possède l'esprit de l'amour, et qui ne sera ridicule dans aucune -de ces positions où nous-mêmes nous pouvons périr avec toutes nos -grâces extérieures. Rencontrer chez un homme un accord mystérieux entre -ce qu'il paraît être et ce qu'il est, en trouver un qui dans la vie -secrète du mariage ait cette grâce innée qui ne se donne pas, qui ne -s'acquiert point, que la statuaire antique a déployée dans les mariages -voluptueux et chastes de ses statues, cette innocence du laisser-aller -que les anciens ont mise dans leurs poèmes, et qui dans le déshabillé -paraît avoir encore des vêtements pour les âmes, tout cet idéal qui -ressort de nous-mêmes et qui tient au monde des harmonies, -qui sans doute est le génie des choses; enfin cet immense problème -cherché par l'imagination de toutes les femmes, eh bien! Gaston en -est la vivante solution. Ah! chère, je ne savais pas ce que c'était -que l'amour, la jeunesse, l'esprit et la beauté réunis. Mon Gaston -n'est jamais affecté, sa grâce est instinctive, elle se développe sans -efforts. Quand nous marchons seuls dans les bois, sa main passée autour -de ma taille, la mienne sur son épaule, son corps tenant au mien, nos -têtes se touchant, nous allons d'un pas égal, par un mouvement uniforme -et si doux, si bien le même, que pour des gens qui nous verraient -passer, nous paraîtrions un même être glissant sur le sable des allées, -à la façon des immortels d'Homère. Cette harmonie est dans le désir, -dans la pensée, dans la parole. Quelquefois, sous la feuillée encore -humide d'une pluie passagère, alors qu'au soir les herbes sont d'un -vert lustré par l'eau, nous avons fait des promenades entières sans -nous dire un seul mot, écoutant le bruit des gouttes qui tombaient, -jouissant des couleurs rouges que le couchant étalait aux cimes ou -broyait sur les écorces grises. Certes alors nos pensées étaient une -prière secrète, confuse, qui montait au ciel comme une excuse de notre -bonheur. Quelquefois nous nous écrions ensemble, au même moment, en -voyant un bout d'allée qui tourne brusquement, et qui, de loin, nous -offre de délicieuses images. Si tu savais ce qu'il y a de miel et de -profondeur dans un baiser presque timide qui se donne au milieu de -cette sainte nature... c'est à croire que Dieu ne nous a faits que -pour le prier ainsi. Et nous rentrons toujours plus amoureux l'un de -l'autre. Cet amour entre deux époux semblerait une insulte à la société -dans Paris, il faut s'y livrer comme des amants, au fond des bois. - -Gaston, ma chère, a cette taille moyenne qui a été celle de tous les -hommes d'énergie; il n'est ni gras ni maigre, et très-bien fait; ses -proportions ont de la rondeur; il a de l'adresse dans ses mouvements, -il saute un fossé avec la légèreté d'une bête fauve. En quelque -position qu'il soit, il y a chez lui comme un sens qui lui fait trouver -son équilibre, et ceci est rare chez les hommes qui ont l'habitude de -la méditation. Quoique brun, il est d'une grande blancheur. Ses cheveux -sont d'un noir de jais et produisent de vigoureux contrastes avec -les tons mats de son cou et de son front. Il a la tête mélancolique -de Louis XIII. Il a laissé pousser ses moustaches et sa royale, mais -je lui ai fait couper ses favoris et sa barbe; c'est devenu commun. -Sa sainte misère me l'a conservé pur de toutes ces souillures -qui gâtent tant de jeunes gens. Il a des dents magnifiques, il est -d'une santé de fer. Son regard bleu si vif, mais pour moi d'une -douceur magnétique, s'allume et brille comme un éclair quand son -âme est agitée. Semblable à tous les gens forts et d'une puissante -intelligence, il est d'une égalité de caractère qui te surprendrait -comme elle m'a surprise. J'ai entendu bien des femmes me confier -les chagrins de leur intérieur; mais ces variations de vouloir, ces -inquiétudes des hommes mécontents d'eux-mêmes, qui ne veulent pas ou -ne savent pas vieillir, qui ont je ne sais quels reproches éternels de -leur folle jeunesse, et dont les veines charrient des poisons, dont -le regard a toujours un fond de tristesse, qui se font taquins pour -cacher leurs défiances, qui vous vendent une heure de tranquillité pour -des matinées mauvaises, qui se vengent sur nous de ne pouvoir être -aimables, et qui prennent nos beautés en une haine secrète, toutes ces -douleurs la jeunesse ne les connaît point, elles sont l'attribut des -mariages disproportionnés. Oh! ma chère, ne marie Athénaïs qu'avec un -jeune homme. Si tu savais combien je me repais de ce sourire constant -que varie sans cesse un esprit fin et délicat, de ce sourire qui parle, -qui dans le coin des lèvres renferme des pensées d'amour, de muets -remerciements, et qui relie toujours les joies passées aux présentes! -Il n'y a jamais rien d'oublié entre nous. Nous avons fait des moindres -choses de la nature des complices de nos félicités: tout est vivant, -tout nous parle de nous dans ces bois ravissants. Un vieux chêne -moussu, près de la maison du garde sur la route, nous dit que nous nous -sommes assis fatigués sous son ombre, et que Gaston m'a expliqué là -les mousses qui étaient à nos pieds, m'a fait leur histoire, et que de -ces mousses nous avons monté, de science en science, jusqu'aux fins du -monde. Nos deux esprits ont quelque chose de si fraternel, que je crois -que c'est deux éditions du même ouvrage. Tu le vois, je suis devenue -littéraire. Nous avons tous deux l'habitude ou le don de voir chaque -chose dans son étendue, d'y tout apercevoir, et la preuve que nous nous -donnons constamment à nous-mêmes de cette pureté du sens intérieur, est -un plaisir toujours nouveau. Nous en sommes arrivés à regarder cette -entente de l'esprit comme un témoignage d'amour; et si jamais elle nous -manquait, ce serait pour nous ce qu'est une infidélité pour les autres -ménages. - -Ma vie, pleine de plaisirs, te paraîtrait d'ailleurs excessivement -laborieuse. D'abord, ma chère, apprends que Louise-Armande-Marie -de Chaulieu fait elle-même sa chambre. Je ne souffrirais jamais que des -soins mercenaires, qu'une femme ou une fille étrangère s'initiassent -(femme littéraire!) aux secrets de ma chambre. Ma religion embrasse les -moindres choses nécessaires à son culte. Ce n'est pas jalousie, mais -bien respect de soi-même. Aussi ma chambre est-elle faite avec le soin -qu'une jeune amoureuse peut prendre de ses atours. Je suis méticuleuse -comme une vieille fille. Mon cabinet de toilette, au lieu d'être un -tohu-bohu, est un délicieux boudoir. Mes recherches ont tout prévu. Le -maître, le souverain peut y entrer en tout temps; son regard ne sera -point affligé, étonné ni désenchanté: fleurs, parfums, élégance, tout y -charme la vue. Pendant qu'il dort encore, le matin, au jour, sans qu'il -s'en soit encore douté, je me lève, je passe dans ce cabinet où, rendue -savante par les expériences de ma mère, j'enlève les traces du sommeil -avec des lotions d'eau froide. Pendant que nous dormons, la peau, moins -excitée, fait mal ses fonctions; elle devient chaude, elle a comme un -brouillard visible à l'oeil des cirons, une sorte d'atmosphère. Sous -l'éponge qui ruisselle, une femme sort jeune fille. Là peut-être est -l'explication du mythe de Vénus sortant des eaux. L'eau me donne alors -les grâces piquantes de l'aurore; je me peigne, me parfume les cheveux; -et, après cette toilette minutieuse, je me glisse comme une couleuvre, -afin qu'à son réveil le maître me trouve pimpante comme une matinée -de printemps. Il est charmé par cette fraîcheur de fleur nouvellement -éclose, sans pouvoir s'expliquer le pourquoi. Plus tard, la toilette de -la journée regarde alors ma femme de chambre, et a lieu dans un salon -d'habillement. Il y a, comme tu le penses, la toilette du coucher. -Ainsi, j'en fais trois pour monsieur mon époux, quelquefois quatre; -mais ceci, ma chère, tient à d'autres mythes de l'antiquité. - -Nous avons aussi nos travaux. Nous nous intéressons beaucoup à nos -fleurs, aux belles créatures de notre serre et à nos arbres. Nous -sommes sérieusement botanistes, nous aimons passionnément les fleurs, -le Chalet en est encombré. Nos gazons sont toujours verts, nos massifs -sont soignés autant que ceux des jardins du plus riche banquier. Aussi -rien n'est-il beau comme notre enclos. Nous sommes excessivement -gourmands de fruits, nous surveillons nos montreuils, nos couches, -nos espaliers, nos quenouilles. Mais, dans le cas où ces occupations -champêtres ne satisferaient pas l'esprit de mon adoré, je lui ai donné -le conseil d'achever dans le silence de la solitude quelques unes des -pièces de théâtre qu'il a commencées pendant ses jours de misère, -et qui sont vraiment belles. Ce genre de travail est le seul dans les -Lettres qui se puisse quitter et reprendre, car il demande de longues -réflexions, et n'exige pas la ciselure que veut le style. On ne peut -pas toujours faire du dialogue, il y faut du trait, des résumés, des -saillies que l'esprit porte comme les plantes donnent leurs fleurs, -et qu'on trouve plus en les attendant qu'en les cherchant. Cette -chasse aux idées me va. Je suis le collaborateur de mon Gaston, et -ne le quitte ainsi jamais, pas même quand il voyage dans les vastes -champs de l'imagination. Devines-tu maintenant comment je me tire des -soirées d'hiver? Notre service est si doux, que nous n'avons pas eu -depuis notre mariage un mot de reproche, pas une observation à faire à -nos gens. Quand ils ont été questionnés sur nous, ils ont eu l'esprit -de fourber, ils nous ont fait passer pour la dame de compagnie et le -secrétaire de leurs maîtres censés en voyage; certains de ne jamais -éprouver le moindre refus, ils ne sortent point sans en demander la -permission; d'ailleurs ils sont heureux, et voient bien que leur -condition ne peut être changée que par leur faute. Nous laissons -les jardiniers vendre le surplus de nos fruits et de nos légumes. -La vachère qui gouverne la laiterie en fait autant pour le lait, la -crème et le beurre frais. Seulement les plus beaux produits nous sont -réservés. Ces gens sont très contents de leurs profits, et nous sommes -enchantés de cette abondance qu'aucune fortune ne peut ou ne sait se -procurer dans ce terrible Paris, où les belles pêches coûtent chacune -le revenu de cent francs. Tout cela, ma chère, a un sens: je veux être -le monde pour Gaston; le monde est amusant, mon mari ne doit donc pas -s'ennuyer dans cette solitude. Je croyais être jalouse quand j'étais -aimée et que je me laissais aimer; mais j'éprouve aujourd'hui la -jalousie des femmes qui aiment, enfin la vraie jalousie. Aussi celui de -ses regards qui me semble indifférent me fait-il trembler. De temps en -temps je me dis: S'il allait ne plus m'aimer?... et je frémis. Oh! je -suis bien devant lui comme l'âme chrétienne est devant Dieu. - -Hélas! ma Renée, je n'ai toujours point d'enfants. Un moment viendra -sans doute où il faudra les sentiments du père et de la mère pour -animer cette retraite, où nous aurons besoin l'un et l'autre de voir -des petites robes, des pèlerines, des têtes brunes ou blondes, sautant, -courant à travers ces massifs et nos sentiers fleuris. Oh! quelle -monstruosité que des fleurs sans fruits. Le souvenir de ta belle -famille est poignant pour moi. Ma vie, à moi, s'est restreinte, -tandis que la tienne a grandi, a rayonné. L'amour est profondément -égoïste, tandis que la maternité tend à multiplier nos sentiments. J'ai -bien senti cette différence en lisant ta bonne, ta tendre lettre. Ton -bonheur m'a fait envie en te voyant vivre dans trois coeurs! Oui, -tu es heureuse: tu as sagement accompli les lois de la vie sociale, -tandis que je suis en dehors de tout. Il n'y a que des enfants aimants -et aimés qui puissent consoler une femme de la perte de sa beauté. -J'ai trente ans bientôt, et à cet âge une femme commence de terribles -lamentations intérieures. Si je suis belle encore, j'aperçois les -limites de la vie féminine; après, que deviendrai-je? Quand j'aurai -quarante ans, _il_ ne les aura pas, _il_ sera jeune encore, et je serai -vieille. Lorsque cette pensée pénètre dans mon coeur, je reste à ses -pieds une heure, en lui faisant jurer, quand il sentira moins d'amour -pour moi, de me le dire à l'instant. Mais c'est un enfant, il me le -jure comme si son amour ne devait jamais diminuer, et il est si beau -que... tu comprends! je le crois. Adieu, cher ange, serons-nous encore -pendant des années sans nous écrire? Le bonheur est monotone dans ses -expressions; aussi peut-être est-ce à cause de cette difficulté que -Dante paraît plus grand aux âmes aimantes dans son Paradis que dans son -Enfer. Je ne suis pas Dante, je ne suis que ton amie, et tiens à ne pas -t'ennuyer. Toi, tu peux m'écrire, car tu as dans tes enfants un bonheur -varié qui va croissant, tandis que le mien... Ne parlons plus de ceci, -je t'envoie mille tendresses. - - -LIII - - DE MADAME DE L'ESTORADE A MADAME GASTON. - -Ma chère Louise, j'ai lu, relu ta lettre, et plus je m'en suis -pénétrée, plus j'ai vu en toi moins une femme qu'un enfant; tu n'as -pas changé, tu oublies ce que je t'ai dit mille fois: l'Amour est -un vol fait par l'état social à l'état naturel; il est si passager -dans la nature, que les ressources de la société ne peuvent changer -sa condition primitive: aussi toutes les nobles âmes essaient-elles -de faire un homme de cet enfant; mais alors l'Amour devient, selon -toi-même, une monstruosité. La société, ma chère, a voulu être -féconde. En substituant des sentiments durables à la fugitive folie -de la nature, elle a créé la plus grande chose humaine: la Famille, -éternelle base des Sociétés. Elle a sacrifié l'homme aussi bien que -la femme à son oeuvre; car, ne nous abusons pas, le père de famille -donne son activité, ses forces, toutes ses fortunes à sa femme. -N'est-ce pas la femme qui jouit de tous les sacrifices? le luxe, la -richesse, tout n'est-il pas à peu près pour elle? pour elle la gloire -et l'élégance, la douceur et la fleur de la maison. Oh! mon ange, tu -prends encore une fois très mal la vie. Être adorée est un thème de -jeune fille bon pour quelques printemps, mais qui ne saurait être celui -d'une femme épouse et mère. Peut-être suffit-il à la vanité d'une -femme de savoir qu'elle peut se faire adorer. Si tu veux être épouse -et mère, reviens à Paris. Laisse-moi te répéter que tu te perdras par -le bonheur comme d'autres se perdent par le malheur. Les choses qui ne -nous fatiguent point, le silence, le pain, l'air, sont sans reproche -parce qu'elles sont sans goût; tandis que les choses pleines de saveur, -irritant nos désirs, finissent par les lasser. Écoute-moi, mon enfant! -Maintenant, quand même je pourrais être aimée par un homme pour qui -je sentirais naître en moi l'amour que tu portes à Gaston, je saurais -rester fidèle à mes chers devoirs et à ma douce famille. La maternité, -mon ange, est pour le coeur de la femme une de ces choses simples, -naturelles, fertiles, inépuisables comme celles qui sont les éléments -de la vie. Je me souviens d'avoir un jour, il y a bientôt quatorze -ans, embrassé le dévouement comme un naufragé s'attache au mât de -son vaisseau par désespoir; mais aujourd'hui, quand j'évoque par le -souvenir toute ma vie devant moi, je choisirais encore ce sentiment -comme le principe de ma vie, car il est le plus sûr et le plus fécond -de tous. L'exemple de ta vie, assise sur un égoïsme féroce, quoique -caché par les poésies du coeur, a fortifié ma résolution. Je ne te -dirai plus jamais ces choses, mais je devais te les dire encore une -dernière fois en apprenant que ton bonheur résiste à la plus terrible -des épreuves. - -Ta vie à la campagne, objet de mes méditations, m'a suggéré cette autre -observation que je dois te soumettre. Notre vie est composée, pour le -corps comme pour le coeur, de certains mouvements réguliers. Tout -excès apporté dans ce mécanisme est une cause de plaisir ou de douleur; -or, le plaisir ou la douleur est une fièvre d'âme essentiellement -passagère, parce qu'elle n'est pas longtemps supportable. Faire -de l'excès sa vie même, n'est-ce pas vivre malade! Tu vis malade, en -maintenant à l'état de passion un sentiment qui doit devenir dans le -mariage une force égale et pure. Oui, mon ange, aujourd'hui je le -reconnais: la gloire du ménage est précisément dans ce calme, dans -cette profonde connaissance mutuelle, dans cet échange de biens et de -maux que les plaisanteries vulgaires lui reprochent. Oh! combien il est -grand ce mot de la duchesse de Sully, la femme du grand Sully enfin, à -qui l'on disait que son mari, quelque grave qu'il parût, ne se faisait -pas scrupule d'avoir une maîtresse:--C'est tout simple, a-t-elle -répondu, je suis l'honneur de la maison, et serais fort chagrine d'y -jouer le rôle d'une courtisane. Plus voluptueuse que tendre, tu veux -être et la femme et la maîtresse. Avec l'âme d'Héloïse et les sens -de sainte Thérèse, tu te livres à des égarements sanctionnés par les -lois; en un mot, tu dépraves l'institution du mariage. Oui, toi qui -me jugeais si sévèrement quand je paraissais immorale en acceptant, -dès la veille de mon mariage, les moyens du bonheur; en pliant tout à -ton usage, tu mérites aujourd'hui les reproches que tu m'adressais. -Eh! quoi, tu veux asservir et la nature et la société à ton caprice? -Tu restes toi-même, tu ne te transformes point en ce que doit être -une femme; tu gardes les volontés, les exigences de la jeune fille, -et tu portes dans ta passion les calculs les plus exacts, les plus -mercantiles; ne vends-tu pas très-cher tes parures? Je te trouve bien -défiante avec toutes tes précautions. Oh! chère Louise, si tu pouvais -connaître les douceurs du travail que les mères font sur elles-mêmes -pour être bonnes et tendres à toute leur famille! L'indépendance et -la fierté de mon caractère se sont fondues dans une mélancolie douce, -et que les plaisirs maternels ont dissipée en la récompensant. Si la -matinée fut difficile, le soir sera pur et serein. J'ai peur que ce ne -soit tout le contraire pour ta vie. - -En finissant ta lettre j'ai supplié Dieu de te faire passer une -journée au milieu de nous pour te convertir à la famille, à ces joies -indicibles, constantes, éternelles, parce qu'elles sont vraies, -simples et dans la nature. Mais, hélas! que peut ma raison contre une -faute qui te rend heureuse? J'ai les larmes aux yeux en t'écrivant -ces derniers mots. J'ai cru franchement que plusieurs mois accordés à -cet amour conjugal te rendraient la raison par la satiété; mais je te -vois insatiable, et après avoir tué un amant, tu en arriveras à tuer -l'amour. Adieu, chère égarée, je désespère, puisque la lettre où -j'espérais te rendre à la vie sociale par la peinture de mon bonheur -n'a servi qu'à la glorification de ton égoïsme. Oui, il n'y a que toi -dans ton amour, et tu aimes Gaston bien plus pour toi que pour lui-même. - - -LIV - - DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE. - - 20 mai. - -Renée, le malheur est venu; non, il a fondu sur ta pauvre Louise avec -la rapidité de la foudre, et tu me comprends; le malheur pour moi, -c'est le doute. La conviction, ce serait la mort. Avant-hier, après ma -première toilette, en cherchant partout Gaston pour faire une petite -promenade avant le déjeuner, je ne l'ai point trouvé. Je suis entrée -à l'écurie, j'y ai vu sa jument trempée de sueur, et à laquelle le -groom enlevait, à l'aide d'un couteau, des flocons d'écume avant de -l'essuyer.--Qui donc a pu mettre Fedelta dans un pareil état? ai-je -dit.--Monsieur, a répondu l'enfant. J'ai reconnu sur les jarrets de -la jument la boue de Paris, qui ne ressemble point à la boue de la -campagne.--Il est allé à Paris, ai-je pensé. Cette pensée en a fait -jaillir mille autres dans mon coeur, et y a attiré tout mon sang. -Aller à Paris sans me le dire, prendre l'heure où je le laisse seul, -y courir et en revenir avec tant de rapidité que Fedelta soit presque -fourbue!... Le soupçon m'a serrée de sa terrible ceinture à m'en faire -perdre la respiration. Je suis allée à quelques pas de là, sur un banc, -pour tâcher de reprendre mon sang-froid. Gaston m'a surprise ainsi, -blême, effrayante à ce qu'il paraît, car il m'a dit:--Qu'as-tu? si -précipitamment et d'un son de voix si plein d'inquiétude, que je me -suis levée et lui ai pris le bras; mais j'avais les articulations sans -force, et j'ai bien été contrainte de me rasseoir; il m'a prise alors -dans ses bras et m'a emportée à deux pas de là dans le parloir, où tous -nos gens effrayés nous ont suivis; mais Gaston les a renvoyés par un -geste. Quand nous avons été seuls, j'ai pu, sans vouloir rien dire, -gagner notre chambre, où je me suis enfermée pour pouvoir pleurer à mon -aise. Gaston s'est tenu pendant deux heures environ écoutant mes -sanglots, interrogeant avec une patience d'ange sa créature, qui ne lui -répondait point.--Je vous reverrai quand mes yeux ne seront plus rouges -et quand ma voix ne tremblera plus, lui ai-je dit enfin. Le _vous_ l'a -fait bondir hors de la maison. J'ai pris de l'eau glacée pour baigner -mes yeux, j'ai rafraîchi ma figure, la porte de notre chambre s'est -ouverte, je l'ai trouvé là, revenu sans que j'eusse entendu le bruit de -ses pas.--Qu'as-tu? m'a-t-il demandé.--Rien, lui dis-je. J'ai reconnu -la boue de Paris aux jarrets fatigués de Fedelta, je n'ai pas compris -que tu y allasses sans m'en prévenir; mais tu es libre.--Ta punition -pour tes doutes si criminels sera de n'apprendre mes motifs que demain, -a-t-il répondu. - ---Regarde-moi, lui ai-je dit. J'ai plongé mes yeux dans les siens: -l'infini a pénétré l'infini. Non, je n'ai pas aperçu ce nuage que -l'infidélité répand dans l'âme et qui doit altérer la pureté des -prunelles. J'ai fait la rassurée, encore que je restasse inquiète. -Les hommes savent, aussi bien que nous, tromper, mentir! Nous ne nous -sommes plus quittés. Oh! chère, combien par moments, en le regardant, -je me suis trouvée indissolublement attachée à lui. Quels tremblements -intérieurs m'agitèrent quand il reparut après m'avoir laissée seule -pendant un moment! Ma vie est en lui, et non en moi. J'ai donné -de cruels démentis à ta cruelle lettre. Ai-je jamais senti cette -dépendance avec ce divin Espagnol, pour qui j'étais ce que cet atroce -bambin est pour moi? Combien je hais cette jument! Quelle niaiserie -à moi d'avoir eu des chevaux. Mais il faudrait aussi couper les -pieds à Gaston, ou le détenir dans le cottage. Ces pensées stupides -m'ont occupée, juge par là de ma déraison? Si l'amour ne lui a pas -construit une cage, aucun pouvoir ne saurait retenir un homme qui -s'ennuie.--T'ennuyé-je? lui ai-je dit à brûle-pourpoint.--Comme tu te -tourmentes sans raison, m'a-t-il répondu les yeux pleins d'une douce -pitié. Je ne t'ai jamais tant aimée.--Si c'est vrai, mon ange adoré, -lui ai-je répliqué, laisse-moi faire vendre Fedelta.--Vends! a-t-il -dit.--Ce mot m'a comme écrasée, Gaston a eu l'air de me dire: Toi seule -es riche ici, je ne suis rien, ma volonté n'existe pas. S'il ne l'a pas -pensé, j'ai cru qu'il le pensait, et de nouveau je l'ai quitté pour -m'aller coucher: la nuit était venue. - -Oh! Renée, dans la solitude, une pensée ravageuse vous conduit au -suicide. Ces délicieux jardins, cette nuit étoilée, cette -fraîcheur qui m'envoyait par bouffées l'encens de toutes nos fleurs, -notre vallée, nos collines, tout me semblait sombre, noir et désert. -J'étais comme au fond d'un précipice au milieu des serpents, des -plantes vénéneuses; je ne voyais plus de Dieu dans le ciel. Après une -nuit pareille une femme a vieilli. - ---Prends Fedelta, cours à Paris, lui ai-je dit le lendemain matin, ne -la vendons point; je l'aime, elle te porte! Il ne s'est pas trompé, -néanmoins, à mon accent, où perçait la rage intérieure que j'essayais -de cacher.--Confiance! a-t-il répondu en me tendant la main par un -mouvement si noble et en me lançant un si noble regard que je me suis -sentie aplatie.--Nous sommes bien petites, me suis-je écriée.--Non, tu -m'aimes, et voilà tout, a-t-il dit en me pressant sur lui.--Va à Paris -sans moi, lui ai-je dit en lui faisant comprendre que je me désarmais -de mes soupçons. Il est parti, je croyais qu'il allait rester. Je -renonce à te peindre mes souffrances. Il y avait en moi-même une autre -moi que je ne savais pas pouvoir exister. D'abord, ces sortes de -scènes, ma chère, ont une solennité tragique pour une femme qui aime, -que rien ne saurait exprimer; toute la vie vous apparaît dans le moment -où elles se passent, et l'oeil n'y aperçoit aucun horizon; le rien -est tout, le regard est un livre, la parole charrie des glaçons, et -dans un mouvement de lèvres on lit un arrêt de mort. Je m'attendais à -du retour, car m'étais-je montrée assez noble et grande? J'ai monté -jusqu'en haut du Chalet et l'ai suivi des yeux sur la route. Ah! ma -chère Renée, je l'ai vu disparaître avec une affreuse rapidité.--Comme -il y court! pensai-je involontairement. Puis, une fois seule, je suis -retombée dans l'enfer des hypothèses, dans le tumulte des soupçons. Par -moments, la certitude d'être trahie me semblait être un baume, comparée -aux horreurs du doute! Le doute est notre duel avec nous-mêmes, et -nous nous y faisons de terribles blessures. J'allais, je tournais dans -les allées, je revenais au Chalet, j'en sortais comme une folle. Parti -sur les sept heures, Gaston ne revint qu'à onze heures; et comme, par -le parc de Saint-Cloud et le bois de Boulogne, une demi-heure suffit -pour aller à Paris, il est clair qu'il avait passé trois heures dans -Paris. Il entra triomphant en m'apportant une cravache en caoutchouc -dont la poignée est en or.--Depuis quinze jours j'étais sans cravache; -la mienne, usée et vieille, s'était brisée.--Voilà pourquoi tu m'as -torturée? lui ai-je dit en admirant le travail de ce bijou qui contient -une cassolette au bout. Puis je compris que ce présent cachait -une nouvelle tromperie; mais je lui sautai promptement au cou, non -sans lui faire de doux reproches pour m'avoir imposé de si grands -tourments pour une bagatelle. Il se crut bien fin. Je vis alors dans -son maintien, dans son regard, cette espèce de joie intérieure qu'on -éprouve en faisant réussir une tromperie; il s'échappe comme une lueur -de notre âme, comme un rayon de notre esprit qui se reflète dans les -traits, qui se dégage avec les mouvements du corps. En admirant cette -jolie chose, je lui demandai dans un moment où nous nous regardions -bien:--Qui t'a fait cette oeuvre d'art?--Un artiste de mes amis.--Ah! -Verdier l'a montée, ajoutai-je en lisant le nom du marchand, imprimé -sur la cravache. Gaston est resté très-enfant, il a rougi. Je l'ai -comblé de caresses pour le récompenser d'avoir eu honte de me tromper. -Je fis l'innocente, et il a pu croire tout fini. - - - 25 mai. - -Le lendemain, vers six heures, je mis mon habit de cheval, et je -tombai à sept heures chez Verdier, où je vis plusieurs cravaches de -ce modèle. Un commis reconnut la mienne, que je lui montrai.--Nous -l'avons vendue hier à un jeune homme, me dit-il. Et sur la description -que je lui fis de mon fourbe de Gaston, il n'y eut plus de doute. Je -te fais grâce des palpitations de coeur qui me brisaient la poitrine -en allant à Paris, et pendant cette petite scène où se décidait ma -vie. Revenue à sept heures et demie, Gaston me trouva pimpante, en -toilette du matin, me promenant avec une trompeuse insouciance, et -sûre que rien ne trahirait mon absence, dans le secret de laquelle je -n'avais mis que mon vieux Philippe.--Gaston, lui dis-je en tournant -autour de notre étang, je connais assez la différence qui existe entre -une oeuvre d'art unique, faite avec amour pour une seule personne, -et celle qui sort d'un moule. Gaston devint pâle et me regarda lui -présenter la terrible pièce à conviction.--Mon ami, lui dis-je, ce -n'est pas une cravache, c'est un paravent derrière lequel vous abritez -un secret. Là-dessus, ma chère, je me suis donné le plaisir de le voir -s'entortillant dans les charmilles du mensonge et les labyrinthes de la -tromperie sans en pouvoir sortir, et déployant un art prodigieux pour -essayer de trouver un mur à escalader, mais contraint de rester sur le -terrain devant un adversaire qui consentit enfin à se laisser -abuser. Cette complaisance est venue trop tard, comme toujours dans ces -sortes de scènes. D'ailleurs, j'avais commis la faute contre laquelle -ma mère avait essayé de me prémunir. Ma jalousie s'était montrée à -découvert et établissait la guerre et ses stratagèmes entre Gaston et -moi. Ma chère, la jalousie est essentiellement bête et brutale. Je me -suis alors promis de souffrir en silence, de tout espionner, d'acquérir -une certitude, et d'en finir alors avec Gaston, ou de consentir à -mon malheur; il n'y a pas d'autre conduite à tenir pour les femmes -bien élevées. Que me cache-t-il? car il me cache un secret. Ce secret -concerne une femme. Est-ce une aventure de jeunesse de laquelle il -rougisse? Quoi? Ce _quoi?_ ma chère, est gravé en quatre lettres de -feu sur toutes choses. Je lis ce fatal mot en regardant le miroir de -mon étang, à travers mes massifs, aux nuages du ciel, aux plafonds, à -table, dans les fleurs de mes tapis. Au milieu de mon sommeil, une voix -m'écrie:--Quoi? A compter de cette matinée, il y eut dans notre vie -un cruel intérêt, et j'ai connu la plus âcre des pensées qui puissent -corroder notre coeur: être à un homme que l'on croit infidèle. Oh! ma -chère, cette vie tient à la fois à l'enfer et au paradis. Je n'avais -pas encore posé le pied dans cette fournaise, moi jusqu'alors si -saintement adorée. - ---Ah! tu souhaitais un jour de pénétrer dans les sombres et ardents -palais de la souffrance? me disais-je. Eh! bien, les démons ont entendu -ton fatal souhait: marche, malheureuse! - - - 30 mai. - -Depuis ce jour, Gaston, au lieu de travailler mollement et avec le -laisser-aller de l'artiste riche qui caresse son oeuvre, se donne des -tâches comme l'écrivain qui vit de sa plume. Il emploie quatre heures -tous les jours à finir deux pièces de théâtre. - ---Il lui faut de l'argent! Cette pensée me fut soufflée par une voix -intérieure. Il ne dépense presque rien; et comme nous vivons dans une -absolue confiance, il n'est pas un coin de son cabinet où mes yeux et -mes doigts ne puissent fouiller. Sa dépense par an ne se monte pas à -deux mille francs. Je lui sais trente mille francs moins amassés que -mis dans un tiroir. Au milieu de la nuit, je suis allée pendant son -sommeil voir si la somme y était toujours. Quel frisson glacial m'a -saisie en trouvant le tiroir vide! Dans la même semaine, j'ai -découvert qu'il va chercher des lettres à Sèvres; il doit les déchirer -aussitôt après les avoir lues, car malgré mes inventions de Figaro je -n'en ai point trouvé de vestige. Hélas! mon ange, malgré mes promesses -et tous les beaux serments que je m'étais faits à moi-même à propos de -la cravache, un mouvement d'âme qu'il faut appeler folie m'a poussée, -et je l'ai suivi dans une de ses courses rapides au bureau de la poste. -Gaston fut terrifié d'être surpris à cheval, payant le port d'une -lettre qu'il tenait à la main. Après m'avoir regardée fixement, il a -mis Fedelta au galop par un mouvement si rapide que je me sentis brisée -en arrivant à la porte du bois dans un moment où je croyais ne pouvoir -sentir aucune fatigue corporelle, tant mon âme souffrait! Là, Gaston ne -me dit rien, il sonne et attend, sans me parler. J'étais plus morte que -vive. Ou j'avais raison ou j'avais tort; mais, dans les deux cas, mon -espionnage était indigne d'Armande-Louise-Marie de Chaulieu. Je roulais -dans la fange sociale au-dessous de la grisette, de la fille mal -élevée, côte à côte avec les courtisanes, les actrices, les créatures -sans éducation. Quelles souffrances! Enfin la porte s'ouvre, il remet -son cheval à son groom, et je descends alors aussi, mais dans ses bras; -il me les tend; je relève mon amazone sur mon bras gauche, je lui donne -le bras droit, et nous allons... toujours silencieux. Les cent pas que -nous avons faits ainsi peuvent me compter pour cent ans de purgatoire. -A chaque pas des milliers de pensées, presque visibles, voltigeant en -langues de feu sous mes yeux, me sautaient à l'âme, ayant chacune un -dard, une épingle, un venin différent! Quand le groom et les chevaux -furent loin, j'arrête Gaston, je le regarde, et, avec un mouvement -que tu dois voir, je lui dis, en lui montrant la fatale lettre qu'il -tenait toujours dans sa main droite:--Laisse-la-moi lire. Il me la -donne, je la décachète, et lis une lettre par laquelle Nathan, l'auteur -dramatique, lui disait que l'une de nos pièces, reçue, apprise et mise -en répétition, allait être jouée samedi prochain. La lettre contenait -un coupon de loge. Quoique pour moi ce fût aller du martyre au ciel, -le démon me criait toujours, pour troubler ma joie:--Où sont les -trente mille francs? Et la dignité, l'honneur, tout mon ancien _moi_ -m'empêchaient de faire une question; je l'avais sur les lèvres; je -savais que si ma pensée devenait une parole, il fallait me jeter dans -mon étang, et je résistais à peine au désir de parler: ne souffrais-je -pas alors au-dessus des forces de la femme?--Tu t'ennuies, mon -pauvre Gaston, lui dis-je en lui rendant la lettre. Si tu veux, nous -reviendrons à Paris.--A Paris, pourquoi? dit-il. J'ai voulu savoir si -j'avais du talent, et goûter au punch du succès! - -Au moment où il travaillera, je pourrais bien faire l'étonnée en -fouillant dans le tiroir et n'y trouvant pas ses trente mille francs; -mais n'est-ce pas aller chercher cette réponse: «J'ai obligé tel ou tel -ami,» qu'un homme d'esprit comme Gaston ne manquerait pas de faire? - -Ma chère, la morale de ceci est que le beau succès de la pièce à -laquelle tout Paris court en ce moment nous est dû, quoique Nathan -en ait toute la gloire. Je suis une des deux étoiles de ce mot: ET -MM**. J'ai vu la première représentation, cachée au fond d'une loge -d'avant-scène au rez-de-chaussée. - - - 1er juillet. - -Gaston travaille toujours et va toujours à Paris; il travaille à de -nouvelles pièces pour avoir le prétexte d'aller à Paris et pour se -faire de l'argent. Nous avons trois pièces reçues et deux de demandées. -Oh! ma chère, je suis perdue, je marche dans les ténèbres; je brûlerai -ma maison pour y voir clair. Que signifie une pareille conduite? A-t-il -honte d'avoir reçu de moi la fortune? Il a l'âme trop grande pour -se préoccuper d'une pareille niaiserie. D'ailleurs, quand un homme -commence à concevoir de ces scrupules, ils lui sont inspirés par un -intérêt de coeur. On accepte tout de sa femme, mais on ne veut rien -avoir de la femme que l'on pense quitter ou qu'on n'aime plus. S'il -veut tant d'argent, il a sans doute à le dépenser pour une femme. S'il -s'agissait de lui, ne prendrait-il pas dans ma bourse sans façon? -Nous avons cent mille francs d'économies! Enfin, ma belle biche, j'ai -parcouru le monde entier des suppositions, et, tout bien calculé, je -suis certaine d'avoir une rivale. Il me laisse, pour qui? je veux _la_ -voir. - - - 10 juillet. - -J'ai vu clair: je suis perdue. Oui, Renée, à trente ans, dans toute -la gloire de la beauté, riche des ressources de mon esprit, parée des -séductions de la toilette, toujours fraîche, élégante, je suis trahie, -et pour qui? pour une Anglaise qui a de gros pieds, de gros os, -une grosse poitrine, quelque vache britannique. Je n'en puis plus -douter. Voici ce qui m'est arrivé dans ces derniers jours. - -Fatiguée de douter, pensant que s'il avait secouru l'un de ses amis, -Gaston pouvait me le dire, le voyant accusé par son silence, et le -trouvant convié par une continuelle soif d'argent au travail; jalouse -de son travail, inquiète de ses perpétuelles courses à Paris, j'ai pris -mes mesures, et ces mesures m'ont fait descendre alors si bas que je ne -puis t'en rien dire. Il y a trois jours, j'ai su que Gaston se rend, -quand il va à Paris, rue de la Ville-Lévêque, dans une maison où ses -amours sont gardés par une discrétion sans exemple à Paris. Le portier, -peu causeur, a dit peu de chose, mais assez pour me désespérer. J'ai -fait alors le sacrifice de ma vie, et j'ai seulement voulu tout savoir. -Je suis allée à Paris, j'ai pris un appartement dans la maison qui -se trouve en face de celle où se rend Gaston, et je l'ai pu voir de -mes yeux entrant à cheval dans la cour. Oh! j'ai eu trop tôt une -horrible et affreuse révélation. Cette Anglaise, qui me paraît avoir -trente-six ans, se fait appeler madame Gaston. Cette découverte a été -pour moi le coup de la mort. Enfin, je l'ai vue allant aux Tuileries -avec deux enfants!... Oh! ma chère, deux enfants qui sont les vivantes -miniatures de Gaston. Il est impossible de ne pas être frappée d'une si -scandaleuse ressemblance... Et quels jolis enfants! ils sont habillés -fastueusement, comme les Anglaises savent les arranger. Elle lui a -donné des enfants: tout s'explique. Cette Anglaise est une espèce de -statue grecque descendue de quelque monument; elle a la blancheur et la -froideur du marbre, elle marche solennellement en mère heureuse; elle -est belle, il faut en convenir, mais c'est lourd comme un vaisseau de -guerre. Elle n'a rien de fin ni de distingué: certes, elle n'est pas -_lady_, c'est la fille de quelque fermier d'un méchant village -dans un lointain comté, ou la onzième fille de quelque pauvre ministre. -Je suis revenue de Paris mourante. En route, mille pensées m'ont -assaillie comme autant de démons. Serait-elle mariée? la connaissait-il -avant de m'épouser? A-t-elle été la maîtresse de quelque homme riche -qui l'aurait laissée, et n'est-elle pas soudain retombée à la charge -de Gaston? J'ai fait des suppositions à l'infini, comme s'il y avait -besoin d'hypothèses en présence des enfants. Le lendemain, je suis -retournée à Paris, et j'ai donné assez d'argent au portier de la maison -pour qu'à cette question:--Madame Gaston est-elle mariée légalement? il -me répondît:--Oui, _mademoiselle_. - - - 15 juillet. - -Ma chère, depuis cette matinée, j'ai redoublé d'amour pour Gaston, et -je l'ai trouvé plus amoureux que jamais; il est si jeune! Vingt fois, à -notre lever, je suis près de lui dire:--Tu m'aimes donc plus que celle -de la rue de la Ville-Lévêque? Mais je n'ose m'expliquer le mystère de -mon abnégation.--Tu aimes bien les enfants? lui ai-je demandé.--Oh! -oui, m'a-t-il répondu; mais nous en aurons!--Et comment?--J'ai consulté -les médecins les plus savants, et tous m'ont conseillé de faire un -voyage de deux mois.--Gaston, lui ai-je dit, si j'avais pu aimer un -absent, je serais restée au couvent pour le reste de mes jours. Il -s'est mis à rire, et moi, ma chère, le mot voyage m'a tuée. Oh! certes, -j'aime mieux sauter par la fenêtre que de me laisser rouler dans les -escaliers en me retenant de marche en marche. Adieu, mon ange, j'ai -rendu ma mort douce, élégante, mais infaillible. Mon testament est -écrit d'hier; tu peux maintenant me venir voir, la consigne est levée. -Accours recevoir mes adieux. Ma mort sera, comme ma vie, empreinte de -distinction et de grâce: je mourrai tout entière. - -Adieu, cher esprit de soeur, toi dont l'affection n'a eu ni dégoûts, -ni hauts, ni bas, et qui, semblable à l'égale clarté de la lune, as -toujours caressé mon coeur; nous n'avons point connu les vivacités, -mais nous n'avons pas goûté non plus à la vénéneuse amertume de -l'amour. Tu as vu sagement la vie. Adieu! - - -LV - - LA COMTESSE DE L'ESTORADE A MADAME GASTON. - - 16 juillet. - -Ma chère Louise, je t'envoie cette lettre par un exprès avant de courir -au Chalet moi-même. Calme-toi. Ton dernier mot m'a paru si insensé -que j'ai cru pouvoir, en de pareilles circonstances, tout confier à -Louis: il s'agissait de te sauver de toi-même. Si, comme toi, -nous avons employé d'horribles moyens, le résultat est si heureux que -je suis certaine de ton approbation. Je suis descendue jusqu'à faire -marcher la police; mais c'est un secret entre le préfet, nous et toi. -Gaston est un ange! Voici les faits: son frère Louis Gaston est mort à -Calcutta, au service d'une compagnie marchande, au moment où il allait -revenir en France riche, heureux et marié. La veuve d'un négociant -anglais lui avait donné la plus brillante fortune. Après dix ans de -travaux entrepris pour envoyer de quoi vivre à son frère, qu'il adorait -et à qui jamais il ne parlait de ses mécomptes dans ses lettres pour ne -pas l'affliger, il a été surpris par la faillite du fameux Halmer. La -veuve a été ruinée. Le coup fut si violent que Louis Gaston en a eu la -tête perdue. Le moral, en faiblissant, a laissé la maladie maîtresse -du corps, et il a succombé dans le Bengale, où il était allé réaliser -les restes de la fortune de sa pauvre femme. Ce cher capitaine avait -remis chez un banquier une première somme de trois cent mille francs -pour l'envoyer à son frère; mais ce banquier, entraîné par la maison -Halmer, leur a enlevé cette dernière ressource. La veuve de Louis -Gaston, cette belle femme que tu prends pour ta rivale, est arrivée -à Paris avec deux enfants qui sont tes neveux, et sans un sou. Les -bijoux de la mère ont à peine suffi à payer le passage de sa famille. -Les renseignements que Louis Gaston avait donnés au banquier pour -envoyer l'argent à Marie Gaston ont servi à la veuve pour trouver -l'ancien domicile de ton mari. Comme ton Gaston a disparu sans dire -où il allait, on a envoyé madame Louis Gaston chez d'Arthez, la seule -personne qui pût donner des renseignements sur Marie Gaston. D'Arthez -a d'autant plus généreusement pourvu aux premiers besoins de cette -jeune femme que Louis Gaston s'était, il y a quatre ans, au moment de -son mariage, enquis de son frère auprès de notre célèbre écrivain, en -le sachant l'ami de Marie. Le capitaine avait demandé à d'Arthez le -moyen de faire parvenir sûrement cette somme à Marie Gaston. D'Arthez -avait répondu que Marie Gaston était devenu riche par son mariage avec -la baronne de Macumer. La beauté, ce magnifique présent de leur mère, -avait sauvé dans les Indes comme à Paris, les deux frères de tout -malheur. N'est-ce pas une touchante histoire? D'Arthez a naturellement -fini par écrire à ton mari l'état où se trouvaient sa belle-soeur et -ses neveux, en l'instruisant des généreuses intentions que le hasard -avait fait avorter, mais que le Gaston des Indes avait eues pour le -Gaston de Paris. Ton cher Gaston, comme tu dois l'imaginer, est -accouru précipitamment à Paris. Voilà l'histoire de sa première course. -Depuis cinq ans, il a mis de côté cinquante mille francs sur le revenu -que tu l'as forcé de prendre, et il les a employés à deux inscriptions -de chacune douze cents francs de rente au nom de ses neveux; puis il -a fait meubler cet appartement où demeure ta belle-soeur, en lui -promettant trois mille francs tous les trois mois. Voilà l'histoire de -ses travaux au théâtre et du plaisir que lui a causé le succès de sa -première pièce. Ainsi madame Gaston n'est point ta rivale, et porte -ton nom très légitimement. Un homme noble et délicat comme Gaston a -dû te cacher cette aventure en redoutant ta générosité. Ton mari ne -regarde point comme à lui ce que tu lui as donné. D'Arthez m'a lu la -lettre qu'il lui a écrite pour le prier d'être un des témoins de votre -mariage: Marie Gaston y dit que son bonheur serait entier s'il n'avait -pas eu de dettes à te laisser payer et s'il eût été riche. Une âme -vierge n'est pas maîtresse de ne pas avoir de tels sentiments: ils sont -ou ne sont pas; et quand ils sont, leur délicatesse, leurs exigences -se conçoivent. Il est tout simple que Gaston ait voulu lui-même en -secret donner une existence convenable à la veuve de son frère, quand -cette femme lui envoyait cent mille écus de sa propre fortune. Elle est -belle, elle a du coeur, des manières distinguées, mais pas d'esprit. -Cette femme est mère; n'est-ce pas dire que je m'y suis attachée -aussitôt que je l'ai vue, en la trouvant un enfant au bras et l'autre -habillé comme le _baby_ d'un lord. Tout pour les enfants! -est écrit chez elle dans les moindres choses. Ainsi, loin d'en vouloir -à ton adoré Gaston, tu n'as que de nouvelles raisons de l'aimer! Je -l'ai entrevu, il est le plus charmant jeune homme de Paris. Oh! oui, -chère enfant, j'ai bien compris en l'apercevant qu'une femme pouvait en -être folle: il a la physionomie de son âme. A ta place, je prendrais -au Chalet la veuve et les deux enfants, en leur faisant construire -quelque délicieux cottage, et j'en ferais mes enfants. Calme-toi donc, -et prépare à ton tour cette surprise à Gaston. - - -LVI - - DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE. - -Ah! ma bien-aimée, entends le terrible, le fatal, l'insolent mot de -l'imbécile La Fayette à son maître, à son roi: _Il est trop tard!_ O! -ma vie, ma belle vie! quel médecin me la rendra? Je me suis frappée à -mort. Hélas! n'étais-je pas un feu follet de femme destiné à s'éteindre -après avoir brillé? Mes yeux sont deux torrents de larmes, et... je -ne peux pleurer que loin de lui... Je le fuis et il me cherche. Mon -désespoir est tout intérieur. Dante a oublié mon supplice dans son -Enfer. Viens me voir mourir? - - -LVII - - DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE AU COMTE DE L'ESTORADE. - - Au Chalet, 7 août. - -Mon ami, emmène les enfants et fais le voyage de Provence sans moi; je -reste auprès de Louise qui n'a plus que quelques jours à vivre: je me -dois à elle et à son mari, qui deviendra fou, je crois. - -Depuis le petit mot que tu connais et qui m'a fait voler, accompagnée -de médecins, à Ville-d'Avray, je n'ai pas quitté cette charmante femme -et n'ai pu t'écrire, car voici la quinzième nuit que je passe. - -En arrivant, je l'ai trouvée avec Gaston, belle et parée, le visage -riant, heureuse. Quel sublime mensonge! Ces deux beaux enfants -s'étaient expliqués. Pendant un moment j'ai, comme Gaston, été la -dupe de cette audace; mais Louise m'a serré la main et m'a dit à -l'oreille:--Il faut le tromper, je suis mourante. Un froid glacial -m'a enveloppée en lui trouvant la main brûlante et du rouge aux -joues. Je me suis applaudie de ma prudence. J'avais eu l'idée, pour -n'effrayer personne, de dire aux médecins de se promener dans le bois -en attendant que je les fisse demander. - ---Laisse-nous, dit-elle à Gaston. Deux femmes qui se revoient après -cinq ans de séparation ont bien des secrets à se confier, et Renée a -sans doute quelque confidence à me faire. - -Une fois seule, elle s'est jetée dans mes bras sans pouvoir contenir -ses larmes. - ---Qu'y-a-t-il donc? lui ai-je dit. Je t'amène, en tout cas, le premier -chirurgien et le premier médecin de l'Hôtel-Dieu, avec Bianchon; enfin -ils sont quatre. - ---Oh! s'ils peuvent me sauver, s'il est temps, qu'ils viennent! -s'est-elle écriée. Le même sentiment qui me portait à mourir me porte à -vivre. - ---Mais qu'as-tu fait? - ---Je me suis rendue poitrinaire au plus haut degré en quelques jours. - ---Et comment? - ---Je me mettais en sueur la nuit et courais me placer au bord de -l'étang, dans la rosée. Gaston me croit enrhumée, et je meurs. - ---Envoie-le donc à Paris, je vais chercher moi-même les médecins, ai-je -dit en courant comme une insensée à l'endroit où je les avais laissés. - -Hélas! mon ami, la consultation faite, aucun de ces savants ne m'a -donné le moindre espoir, ils pensent tous qu'à la chute des feuilles, -Louise mourra. La constitution de cette chère créature a singulièrement -servi son dessein; elle avait des dispositions à la maladie qu'elle a -développée; elle aurait pu vivre long-temps; mais en quelques jours -elle a rendu tout irréparable. Je ne te dirai pas mes impressions -en entendant cet arrêt parfaitement motivé. Tu sais que j'ai tout -autant vécu par Louise que par moi. Je suis restée anéantie, et n'ai -point reconduit ces cruels docteurs. Le visage baigné de larmes, j'ai -passé je ne sais combien de temps dans une douloureuse méditation. -Une céleste voix m'a tirée de mon engourdissement par ces mots:--Eh! -bien, je suis condamnée, que Louise m'a dit en posant sa main sur mon -épaule. Elle m'a fait lever et m'a emmenée dans son petit salon.--Ne -me quitte plus, m'a-t-elle demandé par un regard suppliant, je ne -veux pas voir de désespoir autour de moi; je veux surtout _le_ -tromper, j'en aurai la force. Je suis pleine d'énergie, de jeunesse, -et je saurai mourir debout. Quant à moi, je ne me plains pas, je meurs -comme je l'ai souhaité souvent: à trente ans, jeune, belle, tout -entière. Quant à lui, je l'aurais rendu malheureux, je le vois. Je me -suis prise dans les lacs de mes amours, comme une biche qui s'étrangle -en s'impatientant d'être prise; de nous deux, je suis la biche..... et -bien sauvage. Mes jalousies à faux frappaient déjà sur son coeur de -manière à le faire souffrir. Le jour où mes soupçons auraient rencontré -l'indifférence, le loyer qui attend la jalousie, eh! bien..... je -serais morte. J'ai mon compte de la vie. Il y a des êtres qui ont -soixante ans de service sur les contrôles du monde et qui, en effet, -n'ont pas vécu deux ans; au rebours, je parais n'avoir que trente ans, -mais, en réalité, j'ai eu soixante années d'amours. Ainsi, pour moi, -pour lui, ce dénouement est heureux. Quant à nous deux, c'est autre -chose: tu perds une soeur qui t'aime, et cette perte est irréparable. -Toi seule, ici, tu dois pleurer ma mort. Ma mort, reprit-elle après -une longue pause pendant laquelle je ne l'ai vue qu'à travers le voile -de mes larmes, porte avec elle un cruel enseignement. Mon cher docteur -en corset a raison: le mariage ne saurait avoir pour base la passion, -ni même l'amour. Ta vie est une belle et noble vie, tu as marché dans -ta voie, aimant toujours de plus en plus ton Louis; tandis qu'en -commençant la vie conjugale par une ardeur extrême, elle ne peut que -décroître. J'ai eu deux fois tort, et deux fois la Mort sera venue -souffleter mon bonheur de sa main décharnée. Elle m'a enlevé le plus -noble et le plus dévoué des hommes; aujourd'hui, la camarde m'enlève -au plus beau, au plus charmant, au plus poétique époux du monde. -Mais j'aurai tour à tour connu le beau idéal de l'âme et celui de la -forme. Chez Felipe, l'âme domptait le corps et le transformait; chez -Gaston, le coeur, l'esprit et la beauté rivalisent. Je meurs adorée, -que puis-je vouloir de plus?... me réconcilier avec Dieu que j'ai -négligé peut-être, et vers qui je m'élancerai pleine d'amour en lui -demandant de me rendre un jour ces deux anges dans le ciel. Sans eux, -le paradis serait désert pour moi. Mon exemple serait fatal: je suis -une exception. Comme il est impossible de rencontrer des Felipe ou des -Gaston, la loi sociale est en ceci d'accord avec la loi naturelle. Oui, -la femme est un être faible qui doit, en se mariant, faire un entier -sacrifice de sa volonté à l'homme, qui lui doit en retour le sacrifice -de son égoïsme. Les révoltes et les pleurs que notre sexe a -élevés et jetés dans ces derniers temps avec tant d'éclat sont des -niaiseries qui nous méritent le nom d'enfants que tant de philosophes -nous ont donné. - -Elle a continué de parler ainsi de sa voix douce que tu connais, en -disant les choses les plus sensées de la manière la plus élégante, -jusqu'à ce que Gaston entrât, amenant de Paris sa belle-soeur, les -deux enfants et la bonne anglaise que Louise l'avait prié d'aller -chercher. - ---Voilà mes jolis bourreaux, a-t-elle dit en voyant ses deux neveux. Ne -pouvais-je pas m'y tromper? Comme ils ressemblent à leur oncle! - -Elle a été charmante pour madame Gaston l'aînée, qu'elle a priée de se -regarder au Chalet comme chez elle, et elle lui en a fait les honneurs -avec ces façons à la Chaulieu qu'elle possède au plus haut degré. - -J'ai sur-le-champ écrit à la duchesse et au duc de Chaulieu, au duc -de Rhétoré et au duc de Lenoncourt-Chaulieu, ainsi qu'à Madeleine. -J'ai bien fait. Le lendemain, fatiguée de tant d'efforts, Louise n'a -pu se promener; elle ne s'est même levée que pour assister au dîner. -Madeleine de Lenoncourt, ses deux frères et sa mère sont venus dans -la soirée. Le froid que le mariage de Louise avait mis entre elle et -sa famille s'est dissipé. Depuis cette soirée, les deux frères et -le père de Louise sont venus à cheval tous les matins, et les deux -duchesses passent au Chalet toutes leurs soirées. La mort rapproche -autant qu'elle sépare, elle fait taire les passions mesquines. Louise -est sublime de grâce, de raison, de charme, d'esprit et de sensibilité. -Jusqu'au dernier moment elle montre ce goût qui l'a rendue si célèbre, -et nous dispense les trésors de cet esprit qui faisait d'elle une des -reines de Paris. - ---Je veux être jolie jusque dans mon cercueil, m'a-t-elle dit avec ce -sourire qui n'est qu'à elle, en se mettant au lit pour y languir ces -quinze jours-ci. - -Dans sa chambre il n'y a pas trace de maladie: les boissons, les -gommes, tout l'appareil médical est caché. - ---N'est-ce pas que je fais une belle mort? disait-elle hier au curé de -Sèvres, à qui elle a donné sa confiance. - -Nous jouissons tous d'elle en avares. Gaston, que tant d'inquiétudes, -tant de clartés affreuses ont préparé, ne manque pas de -courage, mais il est atteint: je ne m'étonnerais pas de le voir suivre -naturellement sa femme. Hier il m'a dit en tournant autour de la pièce -d'eau:--Je dois être le père de ces deux enfants... Et il me montrait -sa belle-soeur qui promenait ses neveux. Mais, quoique je ne veuille -rien faire pour m'en aller de ce monde, promettez-moi d'être une -seconde mère pour eux et de laisser votre mari accepter la tutelle -officieuse que je lui confierai conjointement avec ma belle-soeur. Il -a dit cela sans la moindre emphase et comme un homme qui se sent perdu. -Sa figure répond par des sourires aux sourires de Louise, et il n'y -a que moi qui ne m'y trompe pas. Il déploie un courage égal au sien. -Louise a désiré voir son filleul; mais je ne suis pas fâchée qu'il -soit en Provence, elle aurait pu lui faire quelques libéralités qui -m'auraient fort embarrassée. - -Adieu, mon ami. - -[Illustration: IMP. S. RAÇON. - - LOUISE RENÉE. - -Elle avait exigé de moi que je lui lusse en français le _De Profundis_, -pendant qu'elle serait ainsi face à face avec la belle nature qu'elle -s'était créée. - -(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)] - - 25 août (_le jour de sa fête_). - -Hier au soir Louise a eu pendant quelques moments le délire; mais ce -fut un délire vraiment élégant, qui prouve que les gens d'esprit ne -deviennent pas fous comme les bourgeois ou comme les sots. Elle a -chanté d'une voix éteinte quelques airs italiens des _Puritani_, de -la _Sonnambula_ et de _Mosé_. Nous étions tous silencieux autour du -lit, et nous avons tous eu, même son frère Rhétoré, des larmes dans -les yeux, tant il était clair que son âme s'échappait ainsi. Elle ne -nous voyait plus! Il y avait encore toute sa grâce dans les agréments -de ce chant faible et d'une douceur divine. L'agonie a commencé dans -la nuit. Je viens, à sept heures du matin, de la lever moi-même; elle -a retrouvé quelque force, elle a voulu s'asseoir à sa croisée, elle a -demandé la main de Gaston... Puis, mon ami, l'ange le plus charmant que -nous pourrons voir jamais sur cette terre ne nous a plus laissé que -sa dépouille. Administrée la veille à l'insu de Gaston, qui, pendant -la terrible cérémonie, a pris un peu de sommeil, elle avait exigé de -moi que je lui lusse en français le _De profundis_, pendant qu'elle -serait ainsi face à face avec la belle nature qu'elle s'était créée. -Elle répétait mentalement les paroles et serrait les mains de son mari, -agenouillé de l'autre côté de la bergère. - - - 26 août. - -J'ai le coeur brisé. Je viens d'aller la voir dans son linceul, elle -y est devenue pâle avec des teintes violettes. Oh! je veux voir mes -enfants! mes enfants! Amène mes enfants au-devant de moi! - - Paris, 1841. - - -FIN. - - - - -[Illustration: IMP RAÇON. - -LA COMTESSE DE VANDENESSE - -(UNE FILLE D'ÈVE.)] - - -UNE FILLE D'ÈVE. - - A MADAME LA COMTESSE BOLOGNINI, - NÉE VIMERCATI. - - _Si vous vous souvenez, Madame, du plaisir que votre conversation - procurait à un voyageur en lui rappelant Paris à Milan, vous ne vous - étonnerez pas de le voir vous témoignant sa reconnaissance pour tant - de bonnes soirées passées auprès de vous, en apportant une de ses - oeuvres à vos pieds, et vous priant de la protéger de votre nom, - comme autrefois ce nom protégea plusieurs contes d'un de vos vieux - auteurs, cher aux Milanais. Vous avez une Eugénie, déjà belle, dont - le spirituel sourire annonce qu'elle tiendra de vous les dons les - plus précieux de la femme, et qui, certes, aura dans son enfance - tous les bonheurs qu'une triste mère refusait à l'Eugénie mise en - scène dans cette oeuvre. Vous voyez que si les Français sont - taxés de légèreté, d'oubli, je suis Italien par la constance et par - le souvenir. En écrivant le nom d'Eugénie, ma pensée m'a souvent - reporté dans ce frais salon en stuc et dans ce petit jardin, au_ - Vicolo dei Capuccini, _témoin des rires de - cette chère enfant, de nos querelles, de nos récits. Vous avez quitté - le_ Corso _pour les_ Tre Monasteri, _je ne sais point comment vous - y êtes, et suis obligé de vous voir, non plus au milieu des jolies - choses qui sans doute vous y entourent, mais comme une de ces belles - figures dues à Carlo Dolci, Raphaël, Titien, Allori, et qui semblent - abstraites, tant elles sont loin de nous._ - - _Si ce livre peut sauter par-dessus les Alpes, il vous prouvera donc - la vive reconnaissance et l'amitié respectueuse_ - - _De votre humble serviteur_, - - DE BALZAC. - - -Dans un des plus beaux hôtels de la rue Neuve-des-Mathurins, à onze -heures et demie du soir, deux femmes étaient assises devant la cheminée -d'un boudoir tendu de ce velours bleu à reflets tendres et chatoyants -que l'industrie française n'a su fabriquer que dans ces dernières -années. Aux portes, aux croisées, un artiste avait drapé de -moelleux rideaux en cachemire d'un bleu pareil à celui de la tenture. -Une lampe d'argent ornée de turquoises et suspendue par trois chaînes -d'un beau travail, descend d'une jolie rosace placée au milieu du -plafond. Le système de la décoration est poursuivi dans les plus petits -détails et jusque dans ce plafond en soie bleue, étoilé de cachemire -blanc dont les longues bandes plissées retombent à d'égales distances -sur la tenture, agrafées par des noeuds de perles. Les pieds -rencontrent le chaud tissu d'un tapis belge, épais comme un gazon et à -fond gris de lin semé de bouquets bleus. - -Le mobilier, sculpté en plein bois de palissandre sur les plus beaux -modèles du vieux temps, rehausse par ses tons riches la fadeur de cet -ensemble, un peu trop _flou_, dirait un peintre. Le dos des chaises -et des fauteuils offre à l'oeil des pages menues en belle étoffe de -soie blanche, brochée de fleurs bleues et largement encadrées par des -feuillages finement découpés dans le bois. - -De chaque côté de la croisée, deux étagères montrent leurs mille -bagatelles précieuses, les fleurs des arts mécaniques écloses au feu -de la pensée. Sur la cheminée en marbre turquin, les porcelaines les -plus folles du vieux Saxe, ces bergers qui vont à des noces éternelles -en tenant de délicats bouquets à la main, espèces de chinoiseries -allemandes, entourent une pendule en platine, niellée d'arabesques. -Au-dessus, brillent les tailles côtelées d'une glace de Venise encadrée -d'un ébène plein de figures en relief, et venue de quelque vieille -résidence royale. Deux jardinières étalaient alors le luxe malade des -serres, de pâles et divines fleurs, les perles de la botanique. - -Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s'il eût été à vendre, -vous n'eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui révèle -le bonheur. Là tout était alors en harmonie, car les deux femmes y -pleuraient. Tout y paraissait souffrant. - -Le nom du propriétaire, Ferdinand du Tillet, un des plus riches -banquiers de Paris, justifie le luxe effréné qui orne l'hôtel, et -auquel ce boudoir peut servir de programme. Quoique sans famille, -quoique parvenu, Dieu sait comment! du Tillet avait épousé en 1831 la -dernière fille du comte de Granville, l'un des plus célèbres noms de la -magistrature française, et devenu pair de France après la révolution -de Juillet. Ce mariage d'ambition fut acheté par la quittance au -contrat d'une dot non touchée, aussi considérable que celle de sa -soeur aînée mariée au comte Félix de Vandenesse. De leur côté, les -Granville avaient jadis obtenu cette alliance avec les Vandenesse par -l'énormité de la dot. Ainsi, la Banque avait réparé la brèche faite à -la Magistrature par la Noblesse. Si le comte de Vandenesse s'était pu -voir, à trois ans de distance, beau-frère d'un sieur Ferdinand _dit_ du -Tillet, il n'eût peut-être pas épousé sa femme; mais quel homme aurait, -vers la fin de 1828, prévu les étranges bouleversements que 1830 devait -apporter dans l'état politique, dans les fortunes et dans la morale de -la France? Il eût passé pour fou, celui qui aurait dit au comte Félix -de Vandenesse que, dans ce chassez-croisez, il perdrait sa couronne de -pair et qu'elle se retrouverait sur la tête de son beau-père. - -Ramassée sur une de ces chaises basses appelées _chauffeuses_, dans -la pose d'une femme attentive, madame du Tillet pressait sur sa -poitrine avec une tendresse maternelle et baisait parfois la main de -sa soeur, madame Félix de Vandenesse. Dans le monde, on joignait au -nom de famille le nom de baptême, pour distinguer la comtesse de sa -belle-soeur, la marquise, femme de l'ancien ambassadeur Charles de -Vandenesse, qui avait épousé la riche veuve du comte de Kergarouët, -une demoiselle de Fontaine. A demi renversée sur une causeuse, un -mouchoir dans l'autre main, la respiration embarrassée par des -sanglots réprimés, les yeux mouillés, la comtesse venait de faire de -ces confidences qui ne se font que de soeur à soeur, quand deux -soeurs s'aiment; et ces deux soeurs s'aimaient tendrement. Nous -vivons dans un temps où deux soeurs si bizarrement mariées peuvent si -bien ne pas s'aimer qu'un historien est tenu de rapporter les causes de -cette tendresse, conservée sans accrocs ni taches au milieu des dédains -de leurs maris l'un pour l'autre et des désunions sociales. Un rapide -aperçu de leur enfance expliquera leur situation respective. - -Élevées dans un sombre hôtel du Marais par une femme dévote et d'une -intelligence étroite qui, _pénétrée de ses devoirs_, la phrase -classique, avait accompli la première tâche d'une mère envers ses -filles, Marie-Angélique et Marie-Eugénie atteignirent le moment de leur -mariage, la première à vingt ans, la seconde à dix-sept, sans jamais -être sorties de la zone domestique où planait le regard maternel. -Jusqu'alors elles n'étaient allées à aucun spectacle, les églises de -Paris furent leurs théâtres. Enfin leur éducation avait été aussi -rigoureuse à l'hôtel de leur mère qu'elle aurait pu l'être dans un -cloître. Depuis l'âge de raison, elles avaient toujours couché dans -une chambre contiguë à celle de la comtesse de Granville, et dont la -porte restait ouverte pendant la nuit. Le temps que ne prenaient pas -les devoirs religieux ou les études indispensables à des filles bien -nées et les soins de leur personne, se passait en travaux à l'aiguille -faits pour les pauvres, en promenades accomplies dans le genre de -celles que se permettent les Anglais le dimanche, en disant: «N'allons -pas si vite, nous aurions l'air de nous amuser.» Leur instruction ne -dépassa point les limites imposées par des confesseurs élus parmi -les ecclésiastiques les moins tolérants et les plus jansénistes. -Jamais filles ne furent livrées à des maris ni plus pures ni plus -vierges: leur mère semblait avoir vu dans ce point, assez essentiel -d'ailleurs, l'accomplissement de tous ses devoirs envers le ciel -et les hommes. Ces deux pauvres créatures n'avaient, avant leur -mariage, ni lu de romans ni dessiné autre chose que des figures dont -l'anatomie eût paru le chef-d'oeuvre de l'impossible à Cuvier, et -gravées de manière à féminiser l'Hercule Farnèse lui-même. Une vieille -fille leur apprit le dessin. Un respectable prêtre leur enseigna la -grammaire, la langue française, l'histoire, la géographie et le peu -d'arithmétique nécessaire aux femmes. Leurs lectures, choisies dans -les livres autorisés, comme les _Lettres édifiantes_ et les _Leçons -de Littérature_ de Noël, se faisaient le soir à haute voix, mais en -compagnie du directeur de leur mère, car il pouvait s'y rencontrer -des passages qui, sans de sages commentaires, eussent éveillé leur -imagination. Le _Télémaque_ de Fénélon parut dangereux. La comtesse de -Granville aimait assez ses filles pour en vouloir faire des anges à -la façon de Marie Alacoque, mais ses filles auraient préféré une mère -moins vertueuse et plus aimable. Cette éducation porta ses fruits. -Imposée comme un joug et présentée sous des formes austères, la -Religion lassa de ses pratiques ces jeunes coeurs innocents, traités -comme s'ils eussent été criminels; elle y comprima les sentiments, et -tout en y jetant de profondes racines, elle ne fut pas aimée. Les deux -Marie devaient ou devenir imbéciles ou souhaiter leur indépendance: -elles souhaitèrent de se marier dès qu'elles purent entrevoir le monde -et comparer quelques idées; mais leurs grâces touchantes et leur -valeur, elles l'ignorèrent. Elles ignoraient leur propre candeur, -comment auraient-elles su la vie? Elles étaient sans armes contre -le malheur, comme sans expérience pour apprécier le bonheur. Elles -ne tirèrent d'autre consolation que d'elles-mêmes au fond de cette -geôle maternelle. Leurs douces confidences, le soir, à voix basse, ou -les quelques phrases échangées quand leur mère les quittait pour un -moment, continrent parfois plus d'idées que les mots n'en pouvaient -exprimer. Souvent un regard dérobé à tous les yeux et par lequel -elles se communiquaient leurs émotions fut comme un poème d'amère -mélancolie. La vue du ciel sans nuages, le parfum des fleurs, le tour -du jardin fait bras dessus bras dessous, leur offrirent des plaisirs -inouïs. L'achèvement d'un ouvrage de broderie leur causait d'innocentes -joies. La société de leur mère, loin de présenter quelques ressources -à leur coeur ou de stimuler leur esprit, ne pouvait qu'assombrir -leurs idées et contrister leurs sentiments; car elle se composait de -vieilles femmes droites, sèches, sans grâce, dont la conversation -roulait sur les différences qui distinguaient les prédicateurs ou les -directeurs de conscience, sur leurs petites indispositions et sur les -événements religieux les plus imperceptibles pour la _Quotidienne_ ou -pour l'_Ami de la Religion_. Quant aux hommes, ils eussent éteint les -flambeaux de l'amour, tant leurs figures étaient froides et tristement -résignées; ils avaient tous cet âge où l'homme est maussade et chagrin, -où sa sensibilité ne s'exerce plus qu'à table et ne s'attache qu'aux -choses qui concernent le bien-être. L'égoïsme religieux avait desséché -ces coeurs voués au devoir et retranchés derrière la pratique. De -silencieuses séances de jeu les occupaient presque toute la soirée. -Les deux petites, mises comme au ban de ce sanhédrin qui maintenait la -sévérité maternelle, se surprenaient à haïr ces désolants personnages -aux yeux creux, aux figures refrognées. - -Sur les ténèbres de cette vie se dessina vigoureusement une seule -figure d'homme, celle d'un maître de musique. Les confesseurs avaient -décidé que la musique était un art chrétien, né dans l'Église -catholique et développé par elle. On permit donc aux deux petites -filles d'apprendre la musique. Une demoiselle à lunettes, qui -montrait le solfége et le piano dans un couvent voisin, les fatigua -d'exercices. Mais quand l'aînée de ses filles atteignit dix ans, le -comte de Granville démontra la nécessité de prendre un maître. Madame -de Granville donna toute la valeur d'une conjugale obéissance à cette -concession nécessaire: il est dans l'esprit des dévotes de se -faire un mérite des devoirs accomplis. Le maître fut un Allemand -catholique, un de ces hommes nés vieux, qui auront toujours cinquante -ans, même à quatre-vingts. Sa figure creusée, ridée, brune, conservait -quelque chose d'enfantin et de naïf dans ses fonds noirs. Le bleu de -l'innocence animait ses yeux et le gai sourire du printemps habitait -ses lèvres. Ses vieux cheveux gris, arrangés naturellement comme -ceux de Jésus-Christ, ajoutaient à son air extatique je ne sais quoi -de solennel qui trompait sur son caractère: il eût fait une sottise -avec la plus exemplaire gravité. Ses habits étaient une enveloppe -nécessaire à laquelle il ne prêtait aucune attention, car ses yeux -allaient trop haut dans les nues pour jamais se commettre avec les -matérialités. Aussi ce grand artiste inconnu tenait-il à la classe -aimable des oublieurs, qui donnent leur temps et leur âme à autrui -comme ils laissent leurs gants sur toutes les tables et leur parapluie -à toutes les portes. Ses mains étaient de celles qui sont sales après -avoir été lavées. Enfin, son vieux corps, mal assis sur ses vieilles -jambes nouées et qui démontrait jusqu'à quel point l'homme peut en -faire l'accessoire de son âme, appartenait à ces étranges créations qui -n'ont été bien dépeintes que par un Allemand, par Hoffmann, le poète -de ce qui n'a pas l'air d'exister et qui néanmoins a vie. Tel était -Schmuke, ancien maître de chapelle du margrave d'Anspach, savant qui -passa par un conseil de dévotion et à qui l'on demanda s'il faisait -maigre. Le maître eut envie de répondre: «Regardez-moi?» mais comment -badiner avec des dévotes et des directeurs jansénistes? Ce vieillard -apocryphe tint tant de place dans la vie des deux Marie, elles prirent -tant d'amitié pour ce candide et grand artiste qui se contentait de -comprendre l'art, qu'après leur mariage, chacune lui constitua trois -cents francs de rente viagère, somme qui suffisait pour son logement, -sa bière, sa pipe et ses vêtements. Six cents francs de rente et ses -leçons lui firent un Éden. Schmuke ne s'était senti le courage de -confier sa misère et ses voeux qu'à ces deux adorables jeunes filles, -à ces coeurs fleuris sous la neige des rigueurs maternelles, et sous -la glace de la dévotion. Ce fait explique tout Schmuke et l'enfance -des deux Marie. Personne ne sut, plus tard, quel abbé, quelle vieille -dévote avait découvert cet Allemand égaré dans Paris. Dès que les -mères de famille apprirent que la comtesse de Granville avait trouvé -pour ses filles un maître de musique, toutes demandèrent son -nom et son adresse. Schmuke eut trente maisons dans le Marais. Son -succès tardif se manifesta par des souliers à boucles d'acier bronzé, -fourrés de semelles en crin, et par du linge plus souvent renouvelé. -Sa gaieté d'ingénu, long-temps comprimée par une noble et décente -misère, reparut. Il laissa échapper de petites phrases spirituelles -comme: «Mesdemoiselles, les chats ont mangé la crotte dans Paris -cette nuit,» quand pendant la nuit la gelée avait séché les rues, -boueuses la veille; mais il les disait en patois germanico-gallique: -_Montemisselle, lé chas honte manché lâ grôttenne tan Bâri sti -nouitte!_ Satisfait d'apporter à ces deux anges cette espèce de -_vergiss mein nicht_ choisi parmi les fleurs de son esprit, -il prenait, en l'offrant, un air fin et spirituel qui désarmait la -raillerie. Il était si heureux de faire éclore le rire sur les lèvres -de ses deux écolières, dont la malheureuse vie avait été pénétrée -par lui, qu'il se fût rendu ridicule exprès, s'il ne l'eût pas été -naturellement; mais son coeur eût renouvelé les vulgarités les plus -populaires; il eût, suivant une belle expression de feu Saint-Martin, -doré de la boue avec son céleste sourire. D'après une des plus nobles -idées de l'éducation religieuse, les deux Marie reconduisaient leur -maître avec respect jusqu'à la porte de l'appartement. Là, les deux -pauvres filles lui disaient quelques douces phrases, heureuses de -rendre cet homme heureux: elles ne pouvaient se montrer femmes que pour -lui! Jusqu'à leur mariage, la musique devint donc pour elles une autre -vie dans la vie, de même que le paysan russe prend, dit-on, ses rêves -pour la réalité, sa vie pour un mauvais sommeil. Dans leur désir de se -défendre contre les petitesses qui menaçaient de les envahir, contre -les dévorantes idées ascétiques, elles se jetèrent dans les difficultés -de l'art musical à s'y briser. La Mélodie, l'Harmonie, la Composition, -ces trois filles du ciel dont le choeur fut mené par ce vieux Faune -catholique ivre de musique, les récompensèrent de leurs travaux et leur -firent un rempart de leurs danses aériennes. Mozart, Beethoven, Haydn, -Paësiello, Cimarosa, Hummel et les génies secondaires développèrent -en elles mille sentiments qui ne dépassèrent pas la chaste enceinte -de leurs coeurs voilés, mais qui pénétrèrent dans la Création où -elles volèrent à toutes ailes. Quand elles avaient exécuté quelques -morceaux en atteignant à la perfection, elles se serraient les mains -et s'embrassaient en proie à une vive extase. Leur vieux maître les -appelait ses saintes Céciles. - -Les deux Marie n'allèrent au bal qu'à l'âge de seize ans, et -quatre fois seulement par année, dans quelques maisons choisies. Elles -ne quittaient les côtés de leur mère que munies d'instructions sur -la conduite à suivre avec leurs danseurs, et si sévères qu'elles ne -pouvaient répondre que oui ou non à leurs partenaires. L'oeil de -la comtesse n'abandonnait point ses filles et semblait deviner les -paroles au seul mouvement des lèvres. Les pauvres petites avaient -des toilettes de bal irréprochables, des robes de mousseline montant -jusqu'au menton, avec une infinité de ruches excessivement fournies, -et des manches longues. En tenant leurs grâces comprimées et leurs -beautés voilées, cette toilette leur donnait une vague ressemblance -avec les gaînes égyptiennes; néanmoins il sortait de ces blocs de coton -deux figures délicieuses de mélancolie. Elles enrageaient en se voyant -l'objet d'une pitié douce. Quelle est la femme, si candide qu'elle -soit, qui ne souhaite faire envie? Aucune idée dangereuse, malsaine ou -seulement équivoque, ne souilla donc la pulpe blanche de leur cerveau: -leurs coeurs étaient purs, leurs mains étaient horriblement rouges, -elles crevaient de santé. Ève ne sortit pas plus innocente des mains -de Dieu que ces deux filles ne le furent en sortant du logis maternel -pour aller à la Mairie et à l'Église, avec la simple mais épouvantable -recommandation d'obéir en toute chose à des hommes auprès desquels -elles devaient dormir ou veiller pendant la nuit. A leur sens, elles ne -pouvaient trouver plus mal dans la maison étrangère où elles seraient -déportées que dans le couvent maternel. - -Pourquoi le père de ces deux filles, le comte de Granville, ce -grand, savant et intègre magistrat, quoique parfois entraîné par la -politique, ne protégeait-il pas ces deux petites créatures contre cet -écrasant despotisme? Hélas! par une mémorable transaction, convenue -après six ans de mariage, les époux vivaient séparés dans leur propre -maison. Le père s'était réservé l'éducation de ses fils, en laissant -à sa femme l'éducation des filles. Il vit beaucoup moins de danger -pour des femmes que pour des hommes à l'application de ce système -oppresseur. Les deux Marie, destinées à subir quelque tyrannie, celle -de l'amour ou celle du mariage, y perdaient moins que des garçons -chez qui l'intelligence devait rester libre, et dont les qualités se -seraient détériorées sous la compression violente des idées religieuses -poussées à toutes leurs conséquences. De quatre victimes, le comte -en avait sauvé deux. La comtesse regardait ses deux fils, l'un -voué à la magistrature assise, et l'autre à la magistrature amovible, -comme trop mal élevés pour leur permettre la moindre intimité avec -leurs soeurs. Les communications étaient sévèrement gardées entre -ces pauvres enfants. D'ailleurs, quand le comte faisait sortir ses -fils du collége, il se gardait bien de les tenir au logis. Ces deux -garçons y venaient déjeuner avec leur mère et leurs soeurs; puis le -magistrat les amusait par quelque partie au dehors: le restaurateur, -les théâtres, les musées, la campagne dans la saison, défrayaient -leurs plaisirs. Excepté les jours solennels dans la vie de famille, -comme la fête de la comtesse ou celle du père, les premiers jours de -l'an, ceux de distribution des prix où les deux garçons demeuraient -au logis paternel et y couchaient, fort gênés, n'osant pas embrasser -leurs soeurs surveillées par la comtesse qui ne les laissait pas un -instant ensemble, les deux pauvres filles virent si rarement leurs -frères qu'il ne put y avoir aucun lien entre eux. Ces jours-là, les -interrogations:--Où est Angélique?--Que fait Eugénie?--Où sont mes -enfants? s'entendaient à tout propos. Lorsqu'il était question de ses -deux fils, la comtesse levait au ciel ses yeux froids et macérés comme -pour demander pardon à Dieu de ne pas les avoir arrachés à l'impiété. -Ses exclamations, ses réticences à leur égard, équivalaient aux plus -lamentables versets de Jérémie et trompaient les deux soeurs qui -croyaient leurs frères pervertis et à jamais perdus. Quand ses fils -eurent dix-huit ans, le comte leur donna deux chambres dans son -appartement, et leur fit faire leur droit en les plaçant sous la -surveillance d'un avocat, son secrétaire chargé de les initier aux -secrets de leur avenir. Les deux Marie ne connurent donc la fraternité -qu'abstraitement. A l'époque des mariages de leurs soeurs, l'un -Avocat-Général à une cour éloignée, l'autre à son début en province, -furent retenus chaque fois par un grave procès. Dans beaucoup de -familles, la vie intérieure, qu'on pourrait imaginer intime, unie, -cohérente, se passe ainsi: les frères sont au loin, occupés à leur -fortune, à leur avancement, pris par le service du pays; les soeurs -sont enveloppées dans un tourbillon d'intérêts de familles étrangères à -la leur. Tous les membres vivent alors dans la désunion, dans l'oubli -les uns des autres, reliés seulement par les faibles liens du souvenir -jusqu'au moment où l'orgueil les rappelle, où l'intérêt les rassemble -et quelquefois les sépare de coeur comme ils l'ont été de fait. Une -famille vivant unie de corps et d'esprit est une rare exception. -La loi moderne, en multipliant la famille par la famille, a créé le -plus horrible de tous les maux: l'individualisme. - -Au milieu de la profonde solitude où s'écoula leur jeunesse, Angélique -et Eugénie virent rarement leur père, qui d'ailleurs apportait dans -le grand appartement habité par sa femme au rez-de-chaussée de -l'hôtel une figure attristée. Il gardait au logis la physionomie -grave et solennelle du magistrat sur le siége. Quand les deux petites -filles eurent dépassé l'âge des joujoux et des poupées, quand elles -commencèrent à user de leur raison, vers douze ans, à l'époque où elles -ne riaient déjà plus du vieux Schmuke, elles surprirent le secret des -soucis qui sillonnaient le front du comte, elles reconnurent sous -son masque sévère les vestiges d'une bonne nature et d'un charmant -caractère. Elles comprirent qu'il avait cédé la place à la Religion -dans son ménage, trompé dans ses espérances de mari, comme il avait été -blessé dans les fibres les plus délicates de la paternité, l'amour des -pères pour leurs filles. De semblables douleurs émeuvent singulièrement -des jeunes filles sevrées de tendresse. Quelquefois, en faisant le -tour du jardin entre elles, chaque bras passé autour de chaque petite -taille, se mettant à leur pas enfantin, le père les arrêtait dans un -massif, et les baisait l'une après l'autre au front. Ses yeux, sa -bouche et sa physionomie exprimaient alors la plus profonde compassion. - ---Vous n'êtes pas très heureuses, mes chères petites, leur disait-il, -mais je vous marierai de bonne heure, et je serai content en vous -voyant quitter la maison. - ---Papa, disait Eugénie, nous sommes décidées à prendre pour mari le -premier homme venu. - ---Voilà, s'écriait-il, le fruit amer d'un semblable système! On veut -faire des saintes, on obtient des... - -Il n'achevait pas. Souvent ces deux filles sentaient une bien vive -tendresse dans les adieux de leur père, ou dans ses regards quand, -par hasard, il dînait au logis. Ce père si rarement vu, elles le -plaignaient, et l'on aime ceux que l'on plaint. - -Cette sévère et religieuse éducation fut la cause des mariages de ces -deux soeurs, soudées ensemble par le malheur, comme Rita-Christina -par la nature. Beaucoup d'hommes, poussés au mariage, préfèrent une -fille prise au couvent et saturée de dévotion à une fille élevée dans -les doctrines mondaines. Il n'y a pas de milieu: un homme doit -épouser une fille très-instruite qui a lu les annonces des journaux et -les a commentées, qui a valsé et dansé le galop avec mille jeunes gens, -qui est allée à tous les spectacles, qui a dévoré des romans, à qui un -maître de danse a brisé les genoux en les appuyant sur les siens, qui -de religion ne se soucie guère, et s'est fait à elle-même sa morale; -ou une jeune fille ignorante et pure, comme étaient Marie-Angélique -et Marie-Eugénie. Peut-être y a-t-il autant de danger avec les unes -qu'avec les autres. Cependant l'immense majorité des gens qui n'ont -pas l'âge d'Arnolphe aiment encore mieux une Agnès religieuse qu'une -Célimène en herbe. - -Les deux Marie, petites et minces, avaient la même taille, le même -pied, la même main. Eugénie, la plus jeune, était blonde comme sa mère. -Angélique était brune comme le père. Mais toutes deux avaient le même -teint: une peau de ce blanc nacré qui annonce la richesse et la pureté -du sang, jaspée par des couleurs vivement détachées sur un tissu nourri -comme celui du jasmin, comme lui fin, lisse et tendre au toucher. Les -yeux bleus d'Eugénie, les yeux bruns d'Angélique avaient une expression -de naïve insouciance, d'étonnement non prémédité, bien rendue par la -manière vague dont flottaient leurs prunelles sur le blanc fluide de -l'oeil. Elles étaient bien faites: leurs épaules un peu maigres -devaient se modeler plus tard. Leurs gorges, si long-temps voilées, -étonnèrent le regard par leurs perfections quand leurs maris les -prièrent de se décolleter pour le bal: l'un et l'autre jouirent alors -de cette charmante honte qui fit rougir d'abord à huis clos et pendant -toute une soirée ces deux ignorantes créatures. Au moment où commence -cette scène, où l'aînée pleurait et se laissait consoler par sa -cadette, leurs mains et leurs bras étaient devenus d'une blancheur de -lait. Toutes deux, elles avaient nourri, l'une un garçon, l'autre une -fille. Eugénie avait paru très-espiègle à sa mère, qui pour elle avait -redoublé d'attention et de sévérité. Aux yeux de cette mère redoutée, -Angélique, noble et fière, semblait avoir une âme pleine d'exaltation -qui se garderait toute seule, tandis que la lutine Eugénie paraissait -avoir besoin d'être contenue. Il est de charmantes créatures méconnues -par le sort, à qui tout devrait réussir dans la vie, mais qui vivent -et meurent malheureuses, tourmentées par un mauvais génie, victimes -de circonstances imprévues. Ainsi l'innocente, la gaie Eugénie était -tombée sous le malicieux despotisme d'un parvenu au sortir de la prison -maternelle. Angélique, disposée aux grandes luttes du sentiment, -avait été jetée dans les plus hautes sphères de la société parisienne, -la bride sur le cou. - -Madame de Vandenesse, qui succombait évidemment sous le poids de peines -trop lourdes pour son âme, encore naïve après six ans de mariage, -était étendue, les jambes à demi fléchies, le corps plié, la tête -comme égarée sur le dos de la causeuse. Accourue chez sa soeur après -une courte apparition aux Italiens, elle avait encore dans ses nattes -quelques fleurs, mais d'autres gisaient éparses sur le tapis avec ses -gants, sa pelisse de soie garnie de fourrures, son manchon et son -capuchon. Des larmes brillantes mêlées à ses perles sur sa blanche -poitrine, ses yeux mouillés annonçaient d'étranges confidences. Au -milieu de ce luxe, n'était-ce pas horrible? Napoléon l'a dit: Rien -ici-bas n'est volé, tout se paie. Elle ne se sentait pas le courage de -parler. - ---Pauvre chérie, dit madame du Tillet, quelle fausse idée as-tu de mon -mariage pour avoir imaginé de me demander du secours! - -En entendant cette phrase arrachée au fond du coeur de sa soeur par -la violence de l'orage qu'elle y avait versé, de même que la fonte des -neiges soulève les pierres les mieux enfoncées au lit des torrents, la -comtesse regarda d'un air stupide la femme du banquier, le feu de la -terreur sécha ses larmes, et ses yeux demeurèrent fixes. - ---Es-tu donc aussi dans un abîme, mon ange? dit-elle à voix basse. - ---Mes maux ne calmeront pas tes douleurs. - ---Dis-les, chère enfant. Je ne suis pas encore assez égoïste pour ne -pas t'écouter! Nous souffrons donc encore ensemble comme dans notre -jeunesse? - ---Mais nous souffrons séparées, répondit mélancoliquement la femme -du banquier. Nous vivons dans deux sociétés ennemies. Je vais aux -Tuileries quand tu n'y vas plus. Nos maris appartiennent à deux -partis contraires. Je suis la femme d'un banquier ambitieux, d'un -mauvais homme, mon cher trésor! toi, tu es celle d'un bon être, noble, -généreux.... - ---Oh! pas de reproches, dit la comtesse. Pour m'en faire, une femme -devrait avoir subi les ennuis d'une vie terne et décolorée, en être -sortie pour entrer dans le paradis de l'amour; il lui faudrait -connaître le bonheur qu'on éprouve à sentir toute sa vie chez un -autre, à épouser les émotions infinies d'une âme de poète, à vivre -doublement: aller, venir avec lui dans ses courses à travers -les espaces, dans le monde de l'ambition; souffrir de ses chagrins, -monter sur les ailes de ses immenses plaisirs, se déployer sur un vaste -théâtre, et tout cela pendant que l'on est calme, froide, sereine -devant un monde observateur. Oui, ma chère, on doit soutenir souvent -tout un océan dans son coeur en se trouvant, comme nous sommes ici, -devant le feu, chez soi, sur une causeuse. Quel bonheur, cependant, -que d'avoir à toute minute un intérêt énorme qui multiplie les fibres -du coeur et les étend, de n'être froide à rien, de trouver sa -vie attachée à une promenade où l'on verra dans la foule un oeil -scintillant qui fait pâlir le soleil, d'être émue par un retard, -d'avoir envie de tuer un importun qui vole un de ces rares moments où -le bonheur palpite dans les plus petites veines! Quelle ivresse que de -vivre enfin! Ah! chère, vivre quand tant de femmes demandent à genoux -des émotions qui les fuient! Songe, mon enfant, que pour ces poèmes il -n'est qu'un temps, la jeunesse. Dans quelques années, vient l'hiver, le -froid. Ah! si tu possédais ces vivantes richesses du coeur et que tu -fusses menacée de les perdre.... - -Madame du Tillet effrayée s'était voilé la figure avec ses mains en -entendant cette horrible antienne. - ---Je n'ai pas eu la pensée de te faire le moindre reproche, ma -bien-aimée, dit-elle enfin en voyant le visage de sa soeur baigné -de larmes chaudes. Tu viens de jeter dans mon âme, en un moment, plus -de brandons que n'en ont éteint mes larmes. Oui, la vie que je mène -légitimerait dans mon coeur un amour comme celui que tu viens de me -peindre. Laisse-moi croire que si nous nous étions vues plus souvent -nous ne serions pas où nous en sommes. Si tu avais su mes souffrances, -tu aurais apprécié ton bonheur, tu m'aurais peut-être enhardie à la -résistance et je serais heureuse. Ton malheur est un accident auquel -un hasard obviera, tandis que mon malheur est de tous les moments. -Pour mon mari, je suis le porte-manteau de son luxe, l'enseigne de -ses ambitions, une de ses vaniteuses satisfactions. Il n'a pour moi -ni affection vraie ni confiance. Ferdinand est sec et poli comme ce -marbre, dit-elle en frappant le manteau de la cheminée. Il se défie -de moi. Tout ce que je demanderais pour moi-même est refusé d'avance: -mais quant à ce qui le flatte et annonce sa fortune, je n'ai pas même à -désirer: il décore mes appartements, il dépense des sommes exorbitantes -pour ma table. Mes gens, mes loges au théâtre, tout ce qui est -extérieur est du dernier goût. Sa vanité n'épargne rien, il mettra des -dentelles aux langes de ses enfants, mais il n'entendra pas leurs cris, -ne devinera pas leurs besoins. Me comprends-tu? Je suis couverte de -diamants quand je vais à la cour; à la ville, je porte les bagatelles -les plus riches; mais je ne dispose pas d'un liard. Madame du Tillet, -qui peut-être excite des jalousies, qui paraît nager dans l'or, n'a pas -cent francs à elle. Si le père ne se soucie pas de ses enfants, il se -soucie bien moins de leur mère. Ah! il m'a fait bien rudement sentir -qu'il m'a payée, et que ma fortune personnelle, dont je ne dispose -point, lui a été arrachée. Si je n'avais qu'à me rendre maîtresse de -lui, peut-être le séduirais-je; mais je subis une influence étrangère, -celle d'une femme de cinquante ans passés qui a des prétentions et -qui domine, la veuve d'un notaire. Je le sens, je ne serai libre qu'à -sa mort. Ici ma vie est réglée comme celle d'une reine: on sonne mon -déjeuner et mon dîner comme à ton château. Je sors infailliblement à -une certaine heure pour aller au bois. Je suis toujours accompagnée -de deux domestiques en grande tenue, et dois être revenue à la même -heure. Au lieu de donner des ordres, j'en reçois. Au bal, au théâtre, -un valet vient me dire: «La voiture de madame est avancée,» et je dois -partir souvent au milieu de mon plaisir. Ferdinand se fâcherait si je -n'obéissais pas à l'étiquette créée pour sa femme, et il me fait peur. -Au milieu de cette opulence maudite, je conçois des regrets et trouve -notre mère une bonne mère: elle nous laissait les nuits et je pouvais -causer avec toi. Enfin je vivais près d'une créature qui m'aimait et -souffrait avec moi; tandis qu'ici, dans cette somptueuse maison, je -suis au milieu d'un désert. - -A ce terrible aveu, la comtesse saisit à son tour la main de sa soeur -et la baisa en pleurant. - ---Comment puis-je t'aider? dit Eugénie à voix basse à Angélique. S'il -nous surprenait, il entrerait en défiance et voudrait savoir ce que -tu m'as dit depuis une heure; il faudrait lui mentir, chose difficile -avec un homme fin et traître: il me tendrait des piéges. Mais laissons -mes malheurs et pensons à toi. Tes quarante mille francs, ma chère, -ne seraient rien pour Ferdinand qui remue des millions avec un autre -gros banquier, le baron de Nucingen. Quelquefois j'assiste à des -dîners où ils disent des choses à faire frémir. Du Tillet connaît ma -discrétion, et l'on parle devant moi sans se gêner: on est sûr de -mon silence. Hé! bien, les assassinats sur la grande route me semblent -des actes de charité comparés à certaines combinaisons financières. -Nucingen et lui se soucient de ruiner les gens comme je me soucie -de leurs profusions. Souvent je reçois de pauvres dupes de qui j'ai -entendu faire le compte la veille, et qui se lancent dans des affaires -où ils doivent laisser leur fortune: il me prend envie, comme à -Léonarde dans la caverne des brigands, de leur dire: Prenez garde! Mais -que deviendrais-je? je me tais. Ce somptueux hôtel est un coupe-gorge. -Et du Tillet, Nucingen jettent les billets de mille francs par poignées -pour leurs caprices. Ferdinand achète au Tillet l'emplacement de -l'ancien château pour le rebâtir, il veut y joindre une forêt et de -magnifiques domaines. Il prétend que son fils sera comte, et qu'à la -troisième génération il sera noble. Nucingen, las de son hôtel de la -rue Saint-Lazare, construit un palais. Sa femme est une de mes amies... -Ah! s'écria-t-elle, elle peut nous être utile, elle est hardie avec son -mari, elle a la disposition de sa fortune, elle te sauvera. - ---Chère minette, je n'ai plus que quelques heures, allons-y ce soir, -à l'instant, dit madame de Vandenesse en se jetant dans les bras de -madame du Tillet et y fondant en larmes. - ---Et puis-je sortir à onze heures du soir? - ---J'ai ma voiture. - ---Que complotez-vous donc là? dit du Tillet en poussant la porte du -boudoir. - -Il montrait aux deux soeurs un visage anodin éclairé par un air -faussement aimable. Les tapis avaient assourdi ses pas, et la -préoccupation des deux femmes les avait empêchées d'entendre le -bruit que fit la voiture de du Tillet en entrant. La comtesse, chez -qui l'usage du monde et la liberté que lui laissait Félix avaient -développé l'esprit et la finesse, encore comprimés chez sa soeur par -le despotisme marital qui continuait celui de leur mère, aperçut chez -Eugénie une terreur près de se trahir, et la sauva par une réponse -franche. - ---Je croyais ma soeur plus riche qu'elle ne l'est, répondit la -comtesse en regardant son beau-frère. Les femmes sont parfois dans des -embarras qu'elles ne veulent pas dire à leurs maris, comme Joséphine -avec Napoléon, et je venais lui demander un service. - ---Elle peut vous le rendre facilement, ma soeur. Eugénie est -très-riche, répondit du Tillet avec une mielleuse aigreur. - ---Elle ne l'est que pour vous, mon frère, répliqua la comtesse en -souriant avec amertume. - ---Que vous faut-il? dit du Tillet qui n'était pas fâché d'enlacer sa -belle-soeur. - ---Nigaud, ne vous ai-je pas dit que nous ne voulons pas nous commettre -avec nos maris? répondit sagement madame de Vandenesse en comprenant -qu'elle se mettait à la merci de l'homme dont le portrait venait -heureusement de lui être tracé par sa soeur. Je viendrai chercher -Eugénie demain. - ---Demain, répondit froidement le banquier. Non. Madame du Tillet dîne -demain chez un futur pair de France, le baron de Nucingen, qui me -laisse sa place à la Chambre des députés. - ---Ne lui permettrez-vous pas d'accepter ma loge à l'Opéra? dit la -comtesse sans même échanger un regard avec sa soeur, tant elle -craignait de lui voir trahir leur secret. - ---Elle a la sienne, ma soeur, dit du Tillet piqué. - ---Eh! bien, je l'y verrai, répliqua la comtesse. - ---Ce sera la première fois que vous nous ferez cet honneur, dit du -Tillet. - -La comtesse sentit le reproche et se mit à rire. - ---Soyez tranquille, on ne vous fera rien payer cette fois-ci, dit-elle. -Adieu, ma chérie. - ---L'impertinente! s'écria du Tillet en ramassant les fleurs tombées de -la coiffure de la comtesse. Vous devriez, dit-il à sa femme, étudier -madame de Vandenesse. Je voudrais vous voir dans le monde impertinente -comme votre soeur vient de l'être ici. Vous avez un air bourgeois et -niais qui me désole. - -Eugénie leva les yeux au ciel, pour toute réponse. - ---Ah çà! madame, qu'avez-vous donc fait toutes deux ici? dit le -banquier après une pause en lui montrant les fleurs. Que se passe-t-il -pour que votre soeur vienne demain dans votre loge? - -La pauvre ilote se rejeta sur une envie de dormir et sortit pour se -faire déshabiller en craignant un interrogatoire. Du Tillet prit alors -sa femme par le bras, la ramena devant lui sous le feu des bougies qui -flambaient dans des bras de vermeil, entre deux délicieux bouquets de -fleurs nouées, et il plongea son regard clair dans les yeux de sa femme. - ---Votre soeur est venue pour emprunter quarante mille francs que doit -un homme à qui elle s'intéresse, et qui dans trois jours sera -coffré comme une chose précieuse, rue de Clichy, dit-il froidement. - -La pauvre femme fut saisie par un tremblement nerveux qu'elle réprima. - ---Vous m'avez effrayée, dit-elle. Mais ma soeur est trop bien élevée, -elle aime trop son mari pour s'intéresser à ce point à un homme. - ---Au contraire, répondit-il sèchement. Les filles élevées comme vous -l'avez été, dans la contrainte et les pratiques religieuses, ont soif -de la liberté, désirent le bonheur, et le bonheur dont elles jouissent -n'est jamais aussi grand ni aussi beau que celui qu'elles ont rêvé. De -pareilles filles font de mauvaises femmes. - ---Parlez pour moi, dit la pauvre Eugénie avec un ton de raillerie -amère, mais respectez ma soeur. La comtesse de Vandenesse est trop -heureuse, son mari la laisse trop libre pour qu'elle ne lui soit pas -attachée. D'ailleurs, si votre supposition était vraie, elle ne me -l'aurait pas dit. - ---Cela est, dit du Tillet. Je vous défends de faire quoi que ce soit -dans cette affaire. Il est dans mes intérêts que cet homme aille en -prison. Tenez-vous-le pour dit. - -Madame du Tillet sortit. - ---Elle me désobéira sans doute, et je pourrai savoir tout ce qu'elles -feront en les surveillant, se dit du Tillet resté seul dans le boudoir. -Ces pauvres sottes veulent lutter avec nous. - -Il haussa les épaules et rejoignit sa femme, ou, pour être vrai, son -esclave. - -La confidence faite à madame du Tillet par madame Félix de Vandenesse -tenait à tant de points de son histoire depuis six ans, qu'elle serait -inintelligible, sans le récit succinct des principaux événements de sa -vie. - -Parmi les hommes remarquables qui durent leur destinée à la -Restauration et que, malheureusement pour elle, elle mit avec -Martignac en dehors des secrets du gouvernement, on comptait Félix -de Vandenesse, déporté comme plusieurs autres à la chambre des pairs -aux derniers jours de Charles X. Cette disgrâce, quoique momentanée à -ses yeux, le fit songer au mariage, vers lequel il fut conduit, comme -beaucoup d'hommes le sont, par une sorte de dégoût pour les aventures -galantes, ces folles fleurs de la jeunesse. Il est un moment suprême -où la vie sociale apparaît dans sa gravité. Félix de Vandenesse -avait été tour à tour heureux et malheureux, plus souvent malheureux -qu'heureux, comme les hommes qui, dès leur début dans le monde, ont -rencontré l'amour sous sa plus belle forme. Ces privilégiés deviennent -difficiles. Puis, après avoir expérimenté la vie et comparé les -caractères, ils arrivent à se contenter d'un à peu près et se réfugient -dans une indulgence absolue. On ne les trompe point, car ils ne se -détrompent plus; mais ils mettent de la grâce à leur résignation; en -s'attendant à tout, ils souffrent moins. Cependant Félix pouvait encore -passer pour un des plus jolis et des plus agréables hommes de Paris. Il -avait été surtout recommandé auprès des femmes par une des plus nobles -créatures de ce siècle, morte, disait-on, de douleur et d'amour pour -lui; mais il avait été formé spécialement par la belle lady Dudley. -Aux yeux de beaucoup de Parisiennes, Félix, espèce de héros de roman, -avait dû plusieurs conquêtes à tout le mal qu'on disait de lui. Madame -de Manerville avait clos la carrière de ses aventures. Sans être un -don Juan, il remportait du monde amoureux le désenchantement qu'il -remportait du monde politique. Cet idéal de la femme et de la passion, -dont, pour son malheur, le type avait éclairé, dominé sa jeunesse, il -désespérait de jamais pouvoir le rencontrer. - -Vers trente ans, le comte Félix résolut d'en finir avec les ennuis -de ses félicités par un mariage. Sur ce point, il était fixé: il -voulait une jeune fille élevée dans les données les plus sévères -du catholicisme. Il lui suffit d'apprendre comment la comtesse de -Granville tenait ses filles pour rechercher la main de l'aînée. Il -avait, lui aussi, subi le despotisme d'une mère; il se souvenait -encore assez de sa cruelle jeunesse pour reconnaître, à travers les -dissimulations de la pudeur féminine, en quel état le joug aurait mis -le coeur d'une jeune fille: si ce coeur était aigri, chagrin, -révolté; s'il était demeuré paisible, aimable, prêt à s'ouvrir aux -beaux sentiments. La tyrannie produit deux effets contraires dont -les symboles existent dans deux grandes figures de l'esclavage -antique: Épictète et Spartacus, la haine et ses sentiments mauvais, -la résignation et ses tendresses chrétiennes. Le comte de Vandenesse -se reconnut dans Marie-Angélique de Granville. En prenant pour femme -une jeune fille naïve, innocente et pure, il avait résolu d'avance, -en jeune vieillard qu'il était, de mêler le sentiment paternel au -sentiment conjugal. Il se sentait le coeur desséché par le -monde, par la politique, et savait qu'en échange d'une vie adolescente, -il allait donner les restes d'une vie usée. Auprès des fleurs du -printemps, il mettrait les glaces de l'hiver, l'expérience chenue -auprès de la pimpante, de l'insouciante imprudence. Après avoir -ainsi jugé sainement sa position, il se cantonna dans ses quartiers -conjugaux avec d'amples provisions. L'indulgence et la confiance furent -les deux ancres sur lesquelles il s'amarra. Les mères de famille -devraient rechercher de pareils hommes pour leurs filles: l'Esprit est -protecteur comme la Divinité, le Désenchantement est perspicace comme -un chirurgien, l'Expérience est prévoyante comme une mère. Ces trois -sentiments sont les vertus théologales du mariage. - -Les recherches, les délices que ses habitudes d'homme à bonnes fortunes -et d'homme élégant avaient apprises à Félix de Vandenesse, les -enseignements de la haute politique, les observations de sa vie tour à -tour occupée, pensive, littéraire, toutes ses forces furent employées -à rendre sa femme heureuse, et il y appliqua son esprit. Au sortir -du purgatoire maternel, Marie-Angélique monta tout à coup au paradis -conjugal que lui avait élevé Félix, rue du Rocher, dans un hôtel où les -moindres choses avaient un parfum d'aristocratie, mais où le vernis -de la bonne compagnie ne gênait pas cet harmonieux laisser-aller que -souhaitent les coeurs aimants et jeunes. Marie-Angélique savoura -d'abord les jouissances de la vie matérielle dans leur entier, son mari -se fit pendant deux ans son intendant. Félix expliqua lentement et avec -beaucoup d'art à sa femme les choses de la vie, l'initia par degrés -aux mystères de la haute société, lui apprit les généalogies de toutes -les maisons nobles, lui enseigna le monde, la guida dans l'art de la -toilette et la conversation, la mena de théâtre en théâtre, lui fit -faire un cours de littérature et d'histoire. Il acheva cette éducation -avec un soin d'amant, de père, de maître et de mari; mais avec une -sobriété bien entendue, il ménageait les jouissances et les leçons, -sans détruire les idées religieuses. Enfin, il s'acquitta de son -entreprise en grand maître. Au bout de quatre années, il eut le bonheur -d'avoir formé dans la comtesse de Vandenesse une des femmes les plus -aimables et les plus remarquables du temps actuel. - -Marie-Angélique éprouva précisément pour Félix le sentiment que Félix -souhaitait de lui inspirer: une amitié vraie, une reconnaissance -bien sentie, un amour fraternel qui se mélangeait à propos de -tendresse noble et digne comme elle doit être entre mari et femme. -Elle était mère, et bonne mère. Félix s'attachait donc sa femme par -tous les liens possibles sans avoir l'air de la garrotter, comptant -pour être heureux sans nuage sur les attraits de l'habitude. Il n'y -a que les hommes rompus au manége de la vie et qui ont parcouru le -cercle des désillusionnements politiques et amoureux, pour avoir -cette science et se conduire ainsi. Félix trouvait d'ailleurs dans -son oeuvre les plaisirs que rencontrent dans leurs créations les -peintres, les écrivains, les architectes qui élèvent des monuments; -il jouissait doublement en s'occupant de l'oeuvre et en voyant -le succès, en admirant sa femme instruite et naïve, spirituelle et -naturelle, aimable et chaste, jeune fille et mère, parfaitement libre -et enchaînée. L'histoire des bons ménages est comme celle des peuples -heureux, elle s'écrit en deux lignes et n'a rien de littéraire. Aussi, -comme le bonheur ne s'explique que par lui-même, ces quatre années ne -peuvent-elles rien fournir qui ne soit tendre comme le gris de lin des -éternelles amours, fade comme la manne, et amusant comme le roman de -l'_Astrée_. - -En 1833, l'édifice de bonheur cimenté par Félix fut près de crouler, -miné dans ses bases sans qu'il s'en doutât. Le coeur d'une femme de -vingt-cinq ans n'est pas plus celui de la jeune fille de dix-huit, -que celui de la femme de quarante n'est celui de la femme de trente -ans. Il y a quatre âges dans la vie des femmes. Chaque âge crée une -nouvelle femme. Vandenesse connaissait sans doute les lois de ces -transformations dues à nos moeurs modernes; mais il les oublia pour -son propre compte, comme le plus fort grammairien peut oublier les -règles en composant un livre; comme sur le champ de bataille, au milieu -du feu, pris par les accidents d'un site, le plus grand général oublie -une règle absolue de l'art militaire. L'homme qui peut empreindre -perpétuellement la pensée dans le fait est un homme de génie; mais -l'homme qui a le plus de génie ne le déploie pas à tous les instants, -il ressemblerait trop à Dieu. Après quatre ans de cette vie sans un -choc d'âme, sans une parole qui produisît la moindre discordance dans -ce suave concert de sentiment, en se sentant parfaitement développée -comme une belle plante dans un bon sol, sous les caresses d'un -beau soleil qui rayonnait au milieu d'un éther constamment azuré, -la comtesse eut comme un retour sur elle-même. Cette crise de sa -vie, l'objet de cette scène, serait incompréhensible sans des -explications qui peut-être atténueront, aux yeux des femmes, les torts -de cette jeune comtesse, aussi heureuse femme qu'heureuse mère, et qui -doit, au premier abord, paraître sans excuse. - -La vie résulte du jeu de deux principes opposés: quand l'un manque, -l'être souffre. Vandenesse, en satisfaisant à tout, avait supprimé le -Désir, ce roi de la création, qui emploie une somme énorme des forces -morales. L'extrême chaleur, l'extrême malheur, le bonheur complet, tous -les principes absolus trônent sur des espaces dénués de productions: -ils veulent être seuls, ils étouffent tout ce qui n'est pas eux. -Vandenesse n'était pas femme, et les femmes seules connaissent l'art -de varier la félicité: de là procèdent leur coquetterie, leurs refus, -leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spirituelles -niaiseries par lesquelles elles mettent le lendemain en question ce -qui n'offrait aucune difficulté la veille. Les hommes peuvent fatiguer -de leur constance, les femmes jamais. Vandenesse était une nature -trop complétement bonne pour tourmenter par parti pris une femme -aimée, il la jeta dans l'infini le plus bleu, le moins nuageux de -l'amour. Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont -la solution n'est connue que de Dieu dans l'autre vie. Ici-bas, des -poètes sublimes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant -la peinture du paradis. L'écueil de Dante fut aussi l'écueil de -Vandenesse: honneur au courage malheureux! Sa femme finit par trouver -quelque monotonie dans un Éden si bien arrangé, le parfait bonheur -que la première femme éprouva dans le Paradis terrestre lui donna -les nausées que donne à la longue l'emploi des choses douces, et fit -souhaiter à la comtesse, comme à Rivarol lisant Florian, de rencontrer -quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a semblé le sens -du serpent emblématique auquel Ève s'adressa probablement par ennui. -Cette morale paraîtra peut-être hasardée aux yeux des protestants -qui prennent la Genèse plus au sérieux que ne la prennent les juifs -eux-mêmes. Mais la situation de madame de Vandenesse peut s'expliquer -sans figures bibliques: elle se sentait dans l'âme une force immense -sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans -soins ni inquiétudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se -produisait tous les matins avec le même bleu, le même sourire, la -même parole charmante. Ce lac pur n'était ridé par aucun souffle, -pas même par le zéphyr: elle aurait voulu voir onduler cette -glace. Son désir comportait je ne sais quoi d'enfantin qui devrait la -faire excuser; mais la société n'est pas plus indulgente que ne le -fut le dieu de la Genèse. Devenue spirituelle, la comtesse comprenait -admirablement combien ce sentiment devait être offensant, et trouvait -horrible de le confier à son _cher petit mari_. Dans sa simplicité, -elle n'avait pas inventé d'autre mot d'amour, car on ne forge pas à -froid la délicieuse langue d'exagération que l'amour apprend à ses -victimes au milieu des flammes. Vandenesse, heureux de cette adorable -réserve, maintenait par ses savants calculs sa femme dans les régions -tempérées de l'amour conjugal. Ce mari-modèle trouvait, d'ailleurs, -indignes d'une âme noble les ressources du charlatanisme qui l'eussent -grandi, qui lui eussent valu des récompenses de coeur; il voulait -plaire par lui-même, et ne rien devoir aux artifices de la fortune. -La comtesse Marie souriait en voyant au bois un équipage incomplet -ou mal attelé; ses yeux se reportaient alors complaisamment sur le -sien, dont les chevaux avaient une tenue anglaise, étaient libres -dans leurs harnais, chacun à sa distance. Félix ne descendait pas -jusqu'à ramasser les bénéfices des peines qu'il se donnait; sa femme -trouvait son luxe et son bon goût naturels; elle ne lui savait aucun -gré de ce qu'elle n'éprouvait aucune souffrance d'amour-propre. Il en -était de tout ainsi. La bonté n'est pas sans écueils: on l'attribue -au caractère, on veut rarement y reconnaître les efforts secrets -d'une belle âme, tandis qu'on récompense les gens méchants du mal -qu'ils ne font pas. Vers cette époque, madame Félix de Vandenesse -était arrivée à un degré d'instruction mondaine qui lui permit de -quitter le rôle assez insignifiant de comparse timide, observatrice, -écouteuse, que joua, dit-on, pendant quelque temps, Giulia Grisi dans -les choeurs au théâtre de la Scala. La jeune comtesse se sentait -capable d'aborder l'emploi de prima donna, elle s'y hasarda plusieurs -fois. Au grand contentement de Félix, elle se mêla aux conversations. -D'ingénieuses reparties et de fines observations semées dans son -esprit par son commerce avec son mari la firent remarquer, et le -succès l'enhardit. Vandenesse, à qui on avait accordé que sa femme -était jolie, fut enchanté quand elle parut spirituelle. Au retour du -bal, du concert, du rout, où Marie avait brillé, quand elle quittait -ses atours, elle prenait un petit air joyeux et délibéré pour dire -à Félix:--Avez-vous été content de moi ce soir? La comtesse excita -quelques jalousies, entre autres celle de la soeur de son -mari, la marquise de Listomère, qui jusqu'alors l'avait patronnée, en -croyant protéger une ombre destinée à la faire ressortir. Une comtesse, -du nom de Marie, belle, spirituelle et vertueuse, musicienne et peu -coquette, quelle proie pour le monde! Félix de Vandenesse comptait -dans la société plusieurs femmes avec lesquelles il avait rompu ou -qui avaient rompu avec lui, mais qui ne furent pas indifférentes à -son mariage. Quand ces femmes virent dans madame de Vandenesse une -petite femme à mains rouges, assez embarrassée d'elle, parlant peu, -n'ayant pas l'air de penser beaucoup, elles se crurent suffisamment -vengées. Les désastres de juillet 1830 vinrent, la société fut dissoute -pendant deux ans, les gens riches allèrent durant la tourmente dans -leurs terres ou voyagèrent en Europe, et les salons ne s'ouvrirent -guère qu'en 1833. Le faubourg Saint-Germain bouda, mais il considéra -quelques maisons, celle entre autres de l'ambassadeur d'Autriche, -comme des terrains neutres: la société légitimiste et la société -nouvelle s'y rencontrèrent représentées par leurs sommités les plus -élégantes. Attaché par mille liens de coeur et de reconnaissance à -la famille exilée, mais fort de ses convictions, Vandenesse ne se crut -pas obligé d'imiter les niaises exagérations de son parti: dans le -danger, il avait fait son devoir au péril de ses jours en traversant -les flots populaires pour proposer des transactions; il mena donc sa -femme dans le monde où sa fidélité ne pouvait jamais être compromise. -Les anciennes amies de Vandenesse retrouvèrent difficilement la -nouvelle mariée dans l'élégante, la spirituelle, la douce comtesse, -qui se produisit elle-même avec les manières les plus exquises de -l'aristocratie féminine. Mesdames d'Espard, de Manerville, lady Dudley, -quelques autres moins connues, sentirent au fond de leur coeur des -serpents se réveiller; elles entendirent les sifflements flûtés de -l'orgueil en colère, elles furent jalouses du bonheur de Félix; elles -auraient volontiers donné leurs plus jolies pantoufles pour qu'il lui -arrivât malheur. Au lieu d'être hostiles à la comtesse, ces bonnes -mauvaises femmes l'entourèrent, lui témoignèrent une excessive amitié, -la vantèrent aux hommes. Suffisamment édifié sur leurs intentions, -Félix surveilla leurs rapports avec Marie en lui disant de se défier -d'elles. Toutes devinèrent les inquiétudes que leur commerce causait -au comte, elles ne lui pardonnèrent point sa défiance et redoublèrent -de soins et de prévenances pour leur rivale, à laquelle elles firent -un succès énorme au grand déplaisir de la marquise de Listomère -qui n'y comprenait rien. On citait la comtesse Félix de Vandenesse -comme la plus charmante, la plus spirituelle femme de Paris. L'autre -belle-soeur de Marie, la marquise Charles de Vandenesse, éprouvait -mille désappointements à cause de la confusion que le même nom -produisait parfois et des comparaisons qu'il occasionnait. Quoique la -marquise fût aussi très belle femme et très spirituelle, ses rivales -lui opposaient d'autant mieux sa belle-soeur que la comtesse était -de douze ans moins âgée. Ces femmes savaient combien d'aigreur le -succès de la comtesse devrait mettre dans son commerce avec ses deux -belles-soeurs, qui devinrent froides et désobligeantes pour la -triomphante Marie-Angélique. Ce fut de dangereuses parentes, d'intimes -ennemies. Chacun sait que la littérature se défendait alors contre -l'insouciance générale engendrée par le drame politique, en produisant -des oeuvres plus ou moins byroniennes où il n'était question que -des délits conjugaux. En ce temps, les infractions aux contrats -de mariage défrayaient les revues, les livres et le théâtre. Cet -éternel sujet fut plus que jamais à la mode. L'amant, ce cauchemar -des maris, était partout, excepté peut-être dans les ménages, où, -par cette bourgeoise époque, il donnait moins qu'en aucun temps. -Est-ce quand tout le monde court à ses fenêtres, crie: A la garde! -éclaire les rues, que les voleurs s'y promènent? Si durant ces années -fertiles en agitations urbaines, politiques et morales, il y eut des -catastrophes matrimoniales, elles constituèrent des exceptions qui ne -furent pas autant remarquées que sous la Restauration. Néanmoins, les -femmes causaient beaucoup entre elles de ce qui occupait alors les -deux formes de la poésie: le Livre et le Théâtre. Il était souvent -question de l'amant, cet être si rare et si souhaité. Les aventures -connues donnaient matière à des discussions, et ces discussions -étaient, comme toujours, soutenues par des femmes irréprochables. Un -fait digne de remarque est l'éloignement que manifestent pour ces -sortes de conversations les femmes qui jouissent d'un bonheur illégal, -elles gardent dans le monde une contenance prude, réservée et presque -timide; elles ont l'air de demander le silence à chacun, ou pardon de -leur plaisir à tout le monde. Quand au contraire une femme se plaît -à entendre parler de catastrophes, se laisse expliquer les voluptés -qui justifient les coupables, croyez qu'elle est dans le carrefour de -l'indécision, et ne sait quel chemin prendre. Pendant cet hiver la -comtesse de Vandenesse entendit mugir à ses oreilles la grande voix -du monde, le vent des orages siffla autour d'elle. Ses prétendues -amies, qui dominaient leur réputation de toute la hauteur de leurs -noms et de leurs positions, lui dessinèrent à plusieurs reprises la -séduisante figure de l'amant, et lui jetèrent dans l'âme des paroles -ardentes sur l'amour, le mot de l'énigme que la vie offre aux femmes, -la grande passion, suivant madame de Staël qui prêcha d'exemple. Quand -la comtesse demandait naïvement en petit comité quelle différence il y -avait entre un amant et un mari, jamais une des femmes qui souhaitaient -quelque malheur à Vandenesse ne faillait à lui répondre de manière -à piquer sa curiosité, à solliciter son imagination, à frapper son -coeur, à intéresser son âme. - ---On vivote avec son mari, ma chère, on ne vit qu'avec son amant, lui -disait sa belle-soeur, la marquise de Vandenesse. - ---Le mariage, mon enfant, est notre purgatoire; l'amour est le paradis, -disait lady Dudley. - ---Ne la croyez pas, s'écriait la duchesse de Grandlieu, c'est l'enfer. - ---Mais c'est un enfer où l'on aime, faisait observer la marquise de -Rochegude. On a souvent plus de plaisir dans la souffrance que dans le -bonheur: voyez les martyrs. - ---Avec un mari, petite niaise, nous vivons pour ainsi dire de notre -vie; mais aimer, c'est vivre de la vie d'un autre, lui disait la -marquise d'Espard. - ---Un amant, c'est le fruit défendu, mot qui pour moi résume tout, -disait en riant la jolie Moïna de Saint-Héreen. - -Quand elle n'allait pas à des routs diplomatiques ou au bal chez -quelques riches étrangers, comme lady Dudley ou la princesse -Galathionne, la comtesse allait presque tous les soirs dans le monde, -après les Italiens ou l'Opéra, soit chez la marquise d'Espard, soit -chez madame de Listomère, mademoiselle des Touches, la comtesse -de Montcornet ou la vicomtesse de Grandlieu, les seules maisons -aristocratiques ouvertes; et jamais elle n'en sortait sans que -de mauvaises graines eussent été semées dans son coeur. On lui -parlait de compléter sa vie, un mot à la mode dans ce temps-là; -d'être comprise, autre mot auquel les femmes donnent d'étranges -significations. Elle revenait chez elle inquiète, émue, curieuse, -pensive. Elle trouvait je ne sais quoi de moins dans sa vie, mais elle -n'allait pas jusqu'à la voir déserte. - -La société la plus amusante, mais la plus mêlée, des salons où allait -madame Félix de Vandenesse, se trouvait chez la comtesse de -Montcornet, charmante petite femme qui recevait les artistes illustres, -les sommités de la finance, les écrivains distingués, mais après les -avoir soumis à un si sévère examen, que les plus difficiles en fait -de bonne compagnie n'avaient pas à craindre d'y rencontrer qui que ce -soit de la société secondaire. Les plus grandes prétentions y étaient -en sûreté. Pendant l'hiver, où la société s'était ralliée, quelques -salons, au nombre desquels étaient ceux de mesdames d'Espard et de -Listomère, de mademoiselle des Touches et de la duchesse de Grandlieu, -avaient recruté parmi les célébrités nouvelles de l'art, de la science, -de la littérature et de la politique. La société ne perd jamais ses -droits, elle veut toujours être amusée. A un concert donné par la -comtesse vers la fin de l'hiver apparut chez elle une des illustrations -contemporaines de la littérature et de la politique, Raoul Nathan, -présenté par un des écrivains les plus spirituels mais les plus -paresseux de l'époque, Émile Blondet, autre homme célèbre, mais à huis -clos; vanté par les journalistes, mais inconnu au delà des barrières: -Blondet le savait; d'ailleurs, il ne se faisait aucune illusion, et -entre autres paroles de mépris, il a dit que la gloire est un poison -bon à prendre par petites doses. Depuis le moment où il s'était fait -jour après avoir longtemps lutté, Raoul Nathan avait profité du subit -engouement que manifestèrent pour la forme ces élégants sectaires du -moyen âge, si plaisamment nommés Jeune-France. Il s'était donné les -singularités d'un homme de génie en s'enrôlant parmi ces adorateurs de -l'art dont les intentions furent d'ailleurs excellentes; car rien de -plus ridicule que le costume des Français au dix-neuvième siècle, il y -avait du courage à le renouveler. - -Raoul, rendons-lui cette justice, offre dans sa personne je ne sais -quoi de grand, de fantasque et d'extraordinaire qui veut un cadre. -Ses ennemis ou ses amis, les uns valent les autres, conviennent que -rien au monde ne concorde mieux avec son esprit que sa forme. Raoul -Nathan serait peut-être plus singulier au naturel qu'il ne l'est avec -ses accompagnements. Sa figure ravagée, détruite, lui donne l'air de -s'être battu avec les anges ou les démons; elle ressemble à celle que -les peintres allemands attribuent au Christ mort: il y paraît mille -signes d'une lutte constante entre la faible nature humaine et les -puissances d'en haut. Mais les rides creuses de ses joues, les redans -de son crâne tortueux et sillonné, les salières qui marquent ses yeux -et ses tempes, n'indiquent rien de débile dans sa constitution. -Ses membranes dures, ses os apparents, ont une solidité remarquable; -et quoique sa peau, tannée par des excès, s'y colle comme si des -feux intérieurs l'avaient desséchée, elle n'en couvre pas moins une -formidable charpente. Il est maigre et grand. Sa chevelure longue -et toujours en désordre vise à l'effet. Ce Byron mal peigné, mal -construit, a des jambes de héron, des genoux engorgés, une cambrure -exagérée, des mains cordées de muscles, fermes comme les pattes d'un -crabe, à doigts maigres et nerveux. Raoul a des yeux napoléoniens, -des yeux bleus dont le regard traverse l'âme; un nez tourmenté, plein -de finesse; une charmante bouche, embellie par les dents les plus -blanches que puisse souhaiter une femme. Il y a du mouvement et du -feu dans cette tête, et du génie sur ce front. Raoul appartient au -petit nombre d'hommes qui vous frappent au passage, qui dans un salon -forment aussitôt un point lumineux où vont tous les regards. Il se -fait remarquer par son négligé, s'il est permis d'emprunter à Molière -le mot employé par Eliante pour peindre le _malpropre sur soi_. Ses -vêtements semblent toujours avoir été tordus, fripés, recroquevillés -exprès pour s'harmonier à sa physionomie. Il tient habituellement l'une -de ses mains dans son gilet ouvert, dans une pose que le portrait de -monsieur de Chateaubriand par Girodet a rendue célèbre; mais il la -prend moins pour lui ressembler, il ne veut ressembler à personne, -que pour déflorer les plis réguliers de sa chemise. Sa cravate est -en un moment roulée sous les convulsions de ses mouvements de tête, -qu'il a remarquablement brusques et vifs, comme ceux des chevaux de -race qui s'impatientent dans leurs harnais et relèvent constamment -la tête pour se débarrasser de leur mors ou de leurs gourmettes. Sa -barbe longue et pointue n'est ni peignée, ni parfumée, ni brossée, -ni lissée comme le sont celles des élégants qui portent la barbe en -éventail ou en pointe; il la laisse comme elle est. Ses cheveux, -mêlés entre le collet de son habit et sa cravate, luxuriants sur les -épaules, graissent les places qu'ils caressent. Ses mains sèches et -filandreuses ignorent les soins de la brosse à ongles et le luxe du -citron. Plusieurs feuilletonistes prétendent que les eaux lustrales -ne rafraîchissent pas souvent leur peau calcinée. Enfin le terrible -Raoul est grotesque. Ses mouvements sont saccadés comme s'ils étaient -produits par une mécanique imparfaite. Sa démarche froisse toute -idée d'ordre par des zigzags enthousiastes, par des suspensions -inattendues qui lui font heurter les bourgeois pacifiques en -promenade sur les boulevards de Paris. Sa conversation, pleine d'humeur -caustique, d'épigrammes âpres, imite l'allure de son corps: elle -quitte subitement le ton de la vengeance et devient suave, poétique, -consolante, douce, hors de propos; elle a des silences inexplicables, -des soubresauts d'esprit qui fatiguent parfois. Il apporte dans le -monde une gaucherie hardie, un dédain des conventions, un air de -critique pour tout ce qu'on y respecte qui le met mal avec les petits -esprits comme avec ceux qui s'efforcent de conserver les doctrines de -l'ancienne politesse; mais c'est quelque chose d'original comme les -créations chinoises et que les femmes ne haïssent pas. D'ailleurs, -pour elles, il se montre souvent d'une amabilité recherchée, il semble -se complaire à faire oublier ses formes bizarres, à remporter sur les -antipathies une victoire qui flatte sa vanité, son amour-propre ou son -orgueil.--Pourquoi êtes-vous comme cela? lui dit un jour la marquise -de Vandenesse.--Les perles ne sont-elles pas dans des écailles? -répondit-il fastueusement. A un autre qui lui adressait la même -question, il répondit:--Si j'étais bien pour tout le monde, comment -pourrais-je paraître mieux à une personne choisie entre toutes? Raoul -Nathan porte dans sa vie intellectuelle le désordre qu'il prend pour -enseigne. Son annonce n'est pas menteuse: son talent ressemble à celui -de ces pauvres filles qui se présentent dans les maisons bourgeoises -pour tout faire: il fut d'abord critique, et grand critique; mais il -trouva de la duperie à ce métier. Ses articles valaient des livres, -disait-il. Les revenus du théâtre l'avaient séduit; mais incapable -du travail lent et soutenu que veut la mise en scène, il avait été -obligé de s'associer à un vaudevilliste, à du Bruel, qui mettait en -oeuvre ses idées et les avait toujours réduites en petites pièces -productives, pleines d'esprit, toujours faites pour des acteurs ou pour -des actrices. A eux deux, ils avaient inventé Florine, une actrice à -recette. Humilié de cette association semblable à celle des frères -siamois, Nathan avait produit à lui seul au Théâtre-Français un grand -drame tombé avec tous les honneurs de la guerre, aux salves d'articles -foudroyants. Dans sa jeunesse, il avait déjà tenté le grand, le noble -Théâtre-Français, par une magnifique pièce romantique dans le genre -de _Pinto_, à une époque où le classique régnait en maître: l'Odéon -avait été si rudement agité pendant trois soirées que la pièce fut -défendue. Aux yeux de beaucoup de gens, cette seconde pièce passait -comme la première pour un chef-d'oeuvre, et lui valait plus -de réputation que toutes les pièces si productives faites avec ses -collaborateurs, mais dans un monde peu écouté, celui des connaisseurs -et des vrais gens de goût.--Encore une chute semblable, lui dit Émile -Blondet, et tu deviens immortel. Mais, au lieu de marcher dans cette -voie difficile, Nathan était retombé par nécessité dans la poudre -et les mouches du vaudeville dix-huitième siècle, dans la pièce à -costumes, et la réimpression scénique des livres à succès. Néanmoins, -il passait pour un grand esprit qui n'avait pas donné son dernier -mot. Il avait d'ailleurs abordé la haute littérature et publié trois -romans, sans compter ceux qu'il entretenait sous presse comme des -poissons dans un vivier. L'un de ces trois livres, le premier, comme -chez plusieurs écrivains qui n'ont pu faire qu'un premier ouvrage, -avait obtenu le plus brillant succès. Cet ouvrage, imprudemment mis -alors en première ligne, cette oeuvre d'artiste, il la faisait -appeler à tout propos le plus beau livre de l'époque, l'unique roman -du siècle. Il se plaignait d'ailleurs beaucoup des exigences de l'art; -il était un de ceux qui contribuèrent le plus à faire ranger toutes -les oeuvres, le tableau, la statue, le livre, l'édifice, sous la -bannière unique de l'Art. Il avait commencé par commettre un livre de -poésies qui lui méritait une place dans la pléiade des poètes actuels, -et parmi lesquelles se trouvait un poème nébuleux assez admiré. Tenu -de produire par son manque de fortune, il allait du théâtre à la -presse, et de la presse au théâtre, se dissipant, s'éparpillant et -croyant toujours en sa veine. Sa gloire n'était donc pas inédite comme -celle de plusieurs célébrités à l'agonie, soutenues par les titres -d'ouvrages à faire, lesquels n'auront pas autant d'éditions qu'ils ont -nécessité de marchés. Nathan ressemblait à un homme de génie; et s'il -eût marché à l'échafaud, comme l'envie lui en prit, il aurait pu se -frapper le front à la manière d'André de Chénier. Saisi d'une ambition -politique en voyant l'irruption au pouvoir d'une douzaine d'auteurs, de -professeurs, de métaphysiciens et d'historiens qui s'incrustèrent dans -la machine pendant les tourmentes de 1830 à 1833, il regretta de ne -pas avoir fait des articles politiques au lieu d'articles littéraires. -Il se croyait supérieur à ces parvenus dont la fortune lui inspirait -alors une dévorante jalousie. Il appartenait à ces esprits jaloux -de tout, capables de tout, à qui l'on vole tous les succès, et qui -vont se heurtant à mille endroits lumineux sans se fixer à un seul, -épuisant toujours la volonté du voisin. En ce moment, il allait du -saint-simonisme au républicanisme, pour revenir peut-être au -ministérialisme. Il guettait son os à ronger dans tous les coins, et -cherchait une place sûre d'où il pût aboyer à l'abri des coups et se -rendre redoutable; mais il avait la honte de ne pas se voir prendre au -sérieux par l'illustre de Marsay, qui dirigeait alors le gouvernement -et qui n'avait aucune considération pour les auteurs chez lesquels il -ne trouvait pas ce que Richelieu nommait l'esprit de suite, ou mieux, -de la suite dans les idées. D'ailleurs tout ministère eût compté sur le -dérangement continuel des affaires de Raoul. Tôt ou tard la nécessité -devait l'amener à subir des conditions au lieu d'en imposer. - -Le caractère réel et soigneusement caché de Raoul concorde à son -caractère public. Il est comédien de bonne foi, personnel comme si -l'État était _lui_, et très-habile déclamateur. Nul ne sait mieux -jouer les sentiments, se targuer de grandeurs fausses, se parer -de beautés morales, se respecter en paroles, et se poser comme un -Alceste en agissant comme Philinte. Son égoïsme trotte à couvert de -cette armure en carton peint, et touche souvent au but caché qu'il -se propose. Paresseux au superlatif, il n'a rien fait que piqué par -les hallebardes de la nécessité. La continuité du travail appliquée -à la création d'un monument, il l'ignore; mais dans le paroxysme de -rage que lui ont causé ses vanités blessées, ou dans un moment de -crise amené par le créancier, il saute l'Eurotas, il triomphe des plus -difficiles escomptes de l'esprit. Puis, fatigué, surpris d'avoir créé -quelque chose, il retombe dans le marasme des jouissances parisiennes. -Le besoin se représente formidable: il est sans force, il descend -alors et se compromet. Mû par une fausse idée de sa grandeur et de son -avenir, dont il prend mesure sur la haute fortune d'un de ses anciens -camarades, un des rares talents ministériels mis en lumière par la -révolution de juillet, pour sortir d'embarras il se permet avec les -personnes qui l'aiment des barbarismes de conscience enterrés dans les -mystères de la vie privée, mais dont personne ne parle ni ne se plaint. -La banalité de son coeur, l'impudeur de sa poignée de main qui serre -tous les vices, tous les malheurs, toutes les trahisons, toutes les -opinions, l'ont rendu inviolable comme un roi constitutionnel. Le -péché véniel, qui exciterait clameur de haro sur un homme d'un grand -caractère, de lui n'est rien; un acte peu délicat est à peine quelque -chose, tout le monde s'excuse en l'excusant. Celui même qui serait -tenté de le mépriser lui tend la main en ayant peur d'avoir besoin de -lui. Il a tant d'amis qu'il souhaite des ennemis. Cette bonhomie -apparente qui séduit les nouveaux venus et n'empêche aucune trahison, -qui se permet et justifie tout, qui jette les hauts cris à une blessure -et la pardonne, est un des caractères distinctifs du journaliste. Cette -_camaraderie_, mot créé par un homme d'esprit, corrode les plus belles -âmes: elle rouille leur fierté, tue le principe des grandes oeuvres, -et consacre la lâcheté de l'esprit. En exigeant cette mollesse de -conscience chez tout le monde, certaines gens se ménagent l'absolution -de leurs traîtrises, de leurs changements de parti. Voilà comment la -portion la plus éclairée d'une nation devient la moins estimable. - -Jugé du point de vue littéraire, il manque à Nathan le style et -l'instruction. Comme la plupart des jeunes ambitieux de la littérature, -il dégorge aujourd'hui son instruction d'hier. Il n'a ni le temps ni -la patience d'écrire; il n'a pas observé; mais il écoute. Incapable de -construire un plan vigoureusement charpenté, peut-être se sauve-t-il -par la fougue de son dessin. Il _faisait de la passion_, selon un mot -de l'argot littéraire, parce qu'en fait de passion tout est vrai; -tandis que le génie a pour mission de chercher, à travers les hasards -du vrai, ce qui doit sembler probable à tout le monde. Au lieu de -réveiller des idées, ses héros sont des individualités agrandies qui -n'excitent que des sympathies fugitives; ils ne se relient pas aux -grands intérêts de la vie, et dès lors ne représentent rien; mais -il se soutient par la rapidité de son esprit, par ces bonheurs de -rencontre que les joueurs de billard nomment des raccrocs. Il est le -plus habile tireur au vol des idées qui s'abattent sur Paris, ou que -Paris fait lever. Sa fécondité n'est pas à lui, mais à l'époque: il -vit sur la circonstance, et, pour la dominer, il en outre la portée. -Enfin, il n'est pas vrai, sa phrase est menteuse; il y a chez lui, -comme le disait le comte Félix, du joueur de gobelets. Cette plume -prend son encre dans le cabinet d'une actrice, on le sent. Nathan offre -une image de la jeunesse littéraire d'aujourd'hui, de ses fausses -grandeurs et de ses misères réelles; il la représente avec ses beautés -incorrectes et ses chutes profondes, sa vie à cascades bouillonnantes, -à revers soudains, à triomphes inespérés. C'est bien l'enfant de ce -siècle dévoré de jalousie, où mille rivalités à couvert sous des -systèmes nourrissent à leur profit l'hydre de l'anarchie de tous leurs -mécomptes, qui veut la fortune sans le travail, la gloire sans le -talent et le succès sans peine; mais qu'après bien des rébellions, -bien des escarmouches, ses vices amènent à émarger le Budget -sous le bon plaisir du Pouvoir. Quand tant de jeunes ambitions sont -parties à pied et se sont toutes donné rendez-vous au même point, -il y a concurrence de volontés, misères inouïes, luttes acharnées. -Dans cette bataille horrible, l'égoïsme le plus violent ou le plus -adroit gagne la victoire. L'exemple est envié, justifié malgré les -criailleries, dirait Molière: on le suit. Quand, en sa qualité d'ennemi -de la nouvelle dynastie, Raoul fut introduit dans le salon de madame -de Montcornet, ses apparentes grandeurs florissaient. Il était accepté -comme le critique politique des de Marsay, des Rastignac, des La -Roche-Hugon, arrivés au pouvoir. Victime de ses fatales hésitations, -de sa répugnance pour l'action qui ne concernait que lui-même, Émile -Blondet, l'introducteur de Nathan, continuait son métier de moqueur, ne -prenait parti pour personne et tenait à tout le monde. Il était l'ami -de Raoul, l'ami de Rastignac, l'ami de Montcornet. - ---Tu es un triangle politique, lui disait en riant de Marsay quand il -le rencontrait à l'Opéra, cette forme géométrique n'appartient qu'à -Dieu qui n'a rien à faire; mais les ambitieux doivent aller en ligne -courbe, le chemin le plus court en politique. - -Vu à distance, Raoul Nathan était un très-beau météore. La mode -autorisait ses façons et sa tournure. Son républicanisme emprunté -lui donnait momentanément cette âpreté janséniste que prennent les -défenseurs de la cause populaire desquels il se moquait intérieurement, -et qui n'est pas sans charme aux yeux des femmes. Les femmes aiment -à faire des prodiges, à briser les rochers, à fondre les caractères -qui paraissent être de bronze. La toilette du moral était donc alors -chez Raoul en harmonie avec son vêtement. Il devait être et fut, -pour l'Ève ennuyée de son paradis de la rue du Rocher, le serpent -chatoyant, coloré, beau diseur, aux yeux magnétiques, aux mouvements -harmonieux, qui perdit la première femme. Dès que la comtesse Marie -aperçut Raoul, elle éprouva ce mouvement intérieur dont la violence -cause une sorte d'effroi. Ce prétendu grand homme eut sur elle par son -regard une influence physique qui rayonna jusque dans son coeur en -le troublant. Ce trouble lui fit plaisir. Ce manteau de pourpre que -la célébrité drapait pour un moment sur les épaules de Nathan éblouit -cette femme ingénue. A l'heure du thé, Marie quitta la place où, parmi -quelques femmes occupées à causer, elle s'était tue en voyant cet être -extraordinaire. Ce silence avait été remarqué par ses fausses -amies. La comtesse s'approcha du divan carré placé au milieu du salon -où pérorait Raoul. Elle se tint debout donnant le bras à madame Octave -de Camps, excellente femme qui lui garda le secret sur les tremblements -involontaires par lesquels se trahissaient ses violentes émotions. -Quoique l'oeil d'une femme éprise ou surprise laisse échapper -d'incroyables douceurs, Raoul tirait en ce moment un véritable feu -d'artifice; il était trop au milieu de ses épigrammes qui partaient -comme des fusées, de ses accusations enroulées et déroulées comme des -soleils, des flamboyants portraits qu'il dessinait en traits de feu, -pour remarquer la naïve admiration d'une pauvre petite Ève, cachée -dans le groupe de femmes qui l'entouraient. Cette curiosité, semblable -à celle qui précipiterait Paris vers le Jardin des Plantes pour y -voir une licorne, si l'on en trouvait une dans ces célèbres montagnes -de la Lune, encore vierges des pas d'un Européen, enivre les esprits -secondaires autant qu'elle attriste les âmes vraiment élevées; mais -elle enchantait Raoul: il était donc trop à toutes les femmes pour être -à une seule. - ---Prenez garde, ma chère, dit à l'oreille de Marie sa gracieuse et -adorable compagne, allez-vous-en. - -La comtesse regarda son mari pour lui demander son bras par une de ces -oeillades que les maris ne comprennent pas toujours: Félix l'emmena. - ---Mon cher, dit madame d'Espard à l'oreille de Raoul, vous êtes un -heureux coquin. Vous avez fait ce soir plus d'une conquête, mais, entre -autres, celle de la charmante femme qui nous a si brusquement quittés. - ---Sais-tu ce que la marquise d'Espard a voulu me dire? demanda Raoul -à Blondet en lui rappelant le propos de cette grande dame quand ils -furent à peu près seuls, entre une heure et deux du matin. - ---Mais je viens d'apprendre que la comtesse de Vandenesse est tombée -amoureuse folle de toi. Tu n'es pas à plaindre. - ---Je ne l'ai pas vue, dit Raoul. - ---Oh! tu la verras, fripon, dit Émile Blondet en éclatant de rire. Lady -Dudley t'a engagé à son grand bal précisément pour que tu la rencontres. - -Raoul et Blondet partirent ensemble avec Rastignac, qui leur offrit sa -voiture. Tous trois se mirent à rire de la réunion d'un sous-secrétaire -d'État éclectique, d'un républicain féroce et d'un athée -politique. - ---Si nous soupions aux dépens de l'ordre de choses actuel? dit Blondet -qui voulait remettre les soupers en honneur. - -Rastignac les ramena chez Véry, renvoya sa voiture, et tous trois -s'attablèrent en analysant la société présente et riant d'un rire -rabelaisien. Au milieu du souper, Rastignac et Blondet conseillèrent -à leur ennemi postiche de ne pas négliger une bonne fortune aussi -capitale que celle qui s'offrait à lui. Ces deux roués firent d'un -style moqueur l'histoire de la comtesse Marie de Vandenesse; ils -portèrent le scalpel de l'épigramme et la pointe aiguë du bon mot dans -cette enfance candide, dans cet heureux mariage. Blondet félicita -Raoul de rencontrer une femme qui n'était encore coupable que de -mauvais dessins au crayon rouge, de maigres paysages à l'aquarelle, de -pantoufles brodées pour son mari, de sonates exécutées avec la plus -chaste intention, cousue pendant dix-huit ans à la jupe maternelle, -confite dans les pratiques religieuses, élevée par Vandenesse, et cuite -à point par le mariage pour être dégustée par l'amour. A la troisième -bouteille de vin de Champagne, Raoul Nathan s'abandonna plus qu'il ne -l'avait jamais fait avec personne. - ---Mes amis, leur dit-il, vous connaissez mes relations avec Florine, -vous savez ma vie, vous ne serez pas étonnés de m'entendre vous avouer -que j'ignore absolument la couleur de l'amour d'une comtesse. J'ai -souvent été très-humilié en pensant que je ne pouvais pas me donner une -Béatrix, une Laure, autrement qu'en poésie! Une femme noble et pure est -comme une conscience sans tache, qui nous représente à nous-mêmes sous -une belle forme. Ailleurs, nous pouvons nous souiller; mais là, nous -restons grands, fiers, immaculés. Ailleurs nous menons une vie enragée, -mais là se respire le calme, la fraîcheur, la verdure de l'oasis. - ---Va, va, mon bonhomme, lui dit Rastignac; démanche sur la quatrième -corde la prière de Moïse, comme Paganini. - -Raoul resta muet, les yeux fixes, hébétés. - ---Ce vil apprenti ministre ne me comprend pas, dit-il après un moment -de silence. - -Ainsi, pendant que la pauvre Ève de la rue du Rocher se couchait -dans les langes de la honte, s'effrayait du plaisir avec lequel elle -avait écouté ce prétendu grand poète, et flottait entre la voix -sévère de sa reconnaissance pour Vandenesse et les paroles dorées du -serpent, ces trois esprits effrontés marchaient sur les tendres et -blanches fleurs de son amour naissant. Ah! si les femmes connaissaient -l'allure cynique que ces hommes si patients, si patelins près d'elles -prennent loin d'elles! combien ils se moquent de ce qu'ils adorent! -Fraîche, gracieuse et pudique créature, comme la plaisanterie bouffonne -la déshabillait et l'analysait! mais aussi quel triomphe! Plus elle -perdait de voiles, plus elle montrait de beautés. - -Marie, en ce moment, comparait Raoul et Félix, sans se douter du -danger que court le coeur à faire de semblables parallèles. Rien au -monde ne contrastait mieux que le désordonné, le vigoureux Raoul, et -Félix de Vandenesse, soigné comme une petite maîtresse, serré dans ses -habits, doué d'une charmante _disinvoltura_, sectateur de -l'élégance anglaise à laquelle l'avait jadis habitué lady Dudley. Ce -contraste plaît à l'imagination des femmes, assez portées à passer -d'une extrémité à l'autre. La comtesse, femme sage et pieuse, se -défendit à elle-même de penser à Raoul, en se trouvant une infâme -ingrate, le lendemain au milieu de son paradis. - ---Que dites-vous de Raoul Nathan? demanda-t-elle en déjeunant à son -mari. - ---Un joueur de gobelets, répondit le comte, un de ces volcans qui se -calment avec un peu de poudre d'or. La comtesse de Montcornet a eu tort -de l'admettre chez elle. Cette réponse froissa d'autant plus Marie que -Félix, au fait du monde littéraire, appuya son jugement de preuves en -racontant ce qu'il savait de la vie de Raoul Nathan, vie précaire, -mêlée à celle de Florine, une actrice en renom.--Si cet homme a du -génie, dit-il en terminant, il n'a ni la constance ni la patience qui -le consacrent et le rendent chose divine. Il veut en imposer au monde -en se mettant sur un rang où il ne peut se soutenir. Les vrais talents, -les gens studieux, honorables, n'agissent pas ainsi: ils marchent -courageusement dans leur voie, ils acceptent leurs misères et ne les -couvrent pas d'oripeaux. - -La pensée d'une femme est douée d'une incroyable élasticité: quand -elle reçoit un coup d'assommoir, elle plie, paraît écrasée, et -reprend sa forme dans un temps donné.--Félix a sans doute raison, -se dit d'abord la comtesse. Mais trois jours après, elle pensait au -serpent, ramenée par cette émotion à la fois douce et cruelle -que lui avait donnée Raoul, et que Vandenesse avait eu le tort de ne -pas lui faire connaître. Le comte et la comtesse allèrent au grand -bal de lady Dudley, où de Marsay parut pour la dernière fois dans -le monde, car il mourut deux mois après en laissant la réputation -d'un homme d'État immense, dont la portée fut, disait Blondet, -incompréhensible. Vandenesse et sa femme retrouvèrent Raoul Nathan dans -cette assemblée remarquable par la réunion de plusieurs personnages du -drame politique très-étonnés de se trouver ensemble. Ce fut une des -premières solennités du grand monde. Les salons offraient à l'oeil un -spectacle magique: des fleurs, des diamants, des chevelures brillantes, -tous les écrins vidés, toutes les ressources de la toilette mises à -contribution. Le salon pouvait se comparer à l'une des serres coquettes -où de riches horticulteurs rassemblent les plus magnifiques raretés. -Même éclat, même finesse de tissus. L'industrie humaine semblait aussi -vouloir lutter avec les créations animées. Partout des gazes blanches -ou peintes comme les ailes des plus jolies libellules, des crêpes, des -dentelles, des blondes, des tulles variés comme les fantaisies de la -nature entomologique, découpés, ondés, dentelés, des fils d'aranéide en -or, en argent, des brouillards de soie, des fleurs brodées par les fées -ou fleuries par des génies emprisonnés, des plumes colorées par les -feux du tropique, en saule pleureur au-dessus des têtes orgueilleuses, -des perles tordues en nattes, des étoffes laminées, côtelées, -déchiquetées, comme si le génie des arabesques avait conseillé -l'industrie française. Ce luxe était en harmonie avec les beautés -réunies là comme pour réaliser un _keepsake_. L'oeil embrassait les -plus blanches épaules, les unes de couleur d'ambre, les autres d'un -lustré qui faisait croire qu'elles avaient été cylindrées, celles-ci -satinées, celles-là mates et grasses comme si Rubens en avait préparé -la pâte, enfin toutes les nuances trouvées par l'homme dans le blanc. -C'étaient des yeux étincelants comme des onyx ou des turquoises bordées -de velours noir ou de franges blondes; de coupes de figures variées -qui rappelaient les types les plus gracieux des différents pays, des -fronts sublimes et majestueux, ou doucement bombés comme si la pensée y -abondait, ou plats comme si la résistance y siégeait invaincue; puis, -ce qui donne tant d'attrait à ces fêtes préparées pour le regard, des -gorges repliées comme les aimait Georges IV, ou séparées à la mode du -dix-huitième siècle, ou tendant à se rapprocher, comme les voulait -Louis XV; mais montrées avec audace, sans voiles, ou sous ces jolies -gorgerettes froncées des portraits de Raphaël, le triomphe de ses -patients élèves. Les plus jolis pieds tendus pour la danse, les tailles -abandonnées dans les bras de la valse, stimulaient l'attention des plus -indifférents. Les bruissements des plus douces voix, le frôlement des -robes, les murmures de la danse, les chocs de la valse accompagnaient -fantastiquement la musique. La baguette d'une fée semblait avoir -ordonné cette sorcellerie étouffante, cette mélodie de parfums, ces -lumières irisées dans les cristaux où pétillaient les bougies, ces -tableaux multipliés par les glaces. Cette assemblée des plus jolies -femmes et des plus jolies toilettes se détachait sur la masse noire -des hommes, où se remarquaient les profils élégants, fins, corrects -des nobles, les moustaches fauves et les figures graves des Anglais, -les visages gracieux de l'aristocratie française. Tous les ordres de -l'Europe scintillaient sur les poitrines, pendus au cou, en sautoir, -ou tombant à la hanche. En examinant ce monde, il ne présentait pas -seulement les brillantes couleurs de la parure, il avait une âme, il -vivait, il pensait, il sentait. Des passions cachées lui donnaient une -physionomie: vous eussiez surpris des regards malicieux échangés, de -blanches jeunes filles étourdies et curieuses trahissant un désir, des -femmes jalouses se confiant des méchancetés dites sous l'éventail, ou -se faisant des compliments exagérés. La Société parée, frisée, musquée, -se laissait aller à une folie de fête qui portait au cerveau comme une -fumée capiteuse. Il semblait que de tous les fronts, comme de tous les -coeurs, il s'échappât des sentiments et des idées qui se condensaient -et dont la masse réagissait sur les personnes les plus froides pour les -exalter. Par le moment le plus animé de cette enivrante soirée, dans un -coin du salon doré où jouaient un ou deux banquiers, des ambassadeurs, -d'anciens ministres, et le vieux, l'immoral lord Dudley qui par hasard -était venu, madame Félix de Vandenesse fut irrésistiblement entraînée à -causer avec Nathan. Peut-être cédait-elle à cette ivresse du bal, qui a -souvent arraché des aveux aux plus discrètes. - -A l'aspect de cette fête et des splendeurs d'un monde où il n'était -pas encore venu, Nathan fut mordu au coeur par un redoublement -d'ambition. En voyant Rastignac, dont le frère cadet venait d'être -nommé évêque à vingt-sept ans, dont Martial de Roche-Hugon, le -beau-frère, était directeur-général, qui lui-même était -sous-secrétaire d'État et allait, suivant une rumeur, épouser la fille -unique du baron de Nucingen; en voyant dans le corps diplomatique -un écrivain inconnu qui traduisait les journaux étrangers pour un -journal devenu dynastique dès 1830, puis des faiseurs d'articles passés -au conseil d'État, des professeurs pairs de France, il se vit avec -douleur dans une mauvaise voie en prêchant le renversement de cette -aristocratie où brillaient les talents heureux, les adresses couronnées -par le succès, les supériorités réelles. Blondet, si malheureux, si -exploité dans le journalisme, mais si bien accueilli là, pouvant -encore, s'il le voulait, entrer dans le sentier de la fortune par -suite de sa liaison avec madame de Montcornet, fut aux yeux de Nathan -un frappant exemple de la puissance des relations sociales. Au fond -de son coeur, il résolut de se jouer des opinions à l'instar des de -Marsay, Rastignac, Blondet, Talleyrand, le chef de cette secte, de -n'accepter que les faits, de les tordre à son profit, de voir dans -tout système une arme, et de ne point déranger une société si bien -constituée, si belle, si naturelle.--Mon avenir, se dit-il, dépend -d'une femme qui appartienne à ce monde. Dans cette pensée, conçue au -feu d'un désir frénétique, il tomba sur la comtesse de Vandenesse comme -un milan sur sa proie. Cette charmante créature, si jolie dans sa -parure de marabouts qui produisait ce _flou_ délicieux des peintures de -Lawrence, en harmonie avec la douceur de son caractère, fut pénétrée -par la bouillante énergie de ce poète enragé d'ambition. Lady Dudley, -à qui rien n'échappait, protégea cet _aparté_ en livrant le comte de -Vandenesse à madame de Manerville. Forte d'un ancien ascendant, cette -femme prit Félix dans les lacs d'une querelle pleine d'agaceries, de -confidences embellies de rougeurs, de regrets finement jetés comme des -fleurs à ses pieds, de récriminations où elle se donnait raison pour -se faire donner tort. Ces deux amants brouillés se parlaient pour la -première fois d'oreille à oreille. Pendant que l'ancienne maîtresse -de son mari fouillait la cendre des plaisirs éteints pour y trouver -quelques charbons, madame Félix de Vandenesse éprouvait ces violentes -palpitations que cause à une femme la certitude d'être en faute et de -marcher dans le terrain défendu: émotions qui ne sont pas sans charmes -et qui réveillent tant de puissances endormies. Aujourd'hui, comme dans -le conte de la Barbe-Bleue, toutes les femmes aiment à se servir de la -clef tachée de sang; magnifique idée mythologique, une des gloires de -Perrault. - -Le dramaturge, qui connaissait son Shakespeare, déroula ses -misères, raconta sa lutte avec les hommes et les choses, fit entrevoir -ses grandeurs sans base, son génie politique inconnu, sa vie sans -affection noble. Sans en dire un mot, il suggéra l'idée à cette -charmante femme de jouer pour lui le rôle sublime que joue Rebecca -dans _Ivanhoë_: l'aimer, le protéger. Tout se passa dans les régions -éthérées du sentiment. Les myosotis ne sont pas plus bleus, les lis -ne sont pas plus candides, les fronts des séraphins ne sont pas plus -blancs que ne l'étaient les images, les choses et le front éclairci, -radieux de cet artiste, qui pouvait envoyer sa conversation chez son -libraire. Il s'acquitta bien de son rôle de reptile, il fit briller -aux yeux de la comtesse les éclatantes couleurs de la fatale pomme. -Marie quitta ce bal en proie à des remords qui ressemblaient à des -espérances, chatouillée par des compliments qui flattaient sa vanité, -émue dans les moindres replis du coeur, prise par ses vertus, séduite -par sa pitié pour le malheur. - -Peut-être madame de Manerville avait-elle amené Vandenesse jusqu'au -salon où sa femme causait avec Nathan; peut-être y était-il venu de -lui-même en cherchant Marie pour partir; peut-être sa conversation -avait-elle remué des chagrins assoupis. Quoi qu'il en fût, quand elle -vint lui demander son bras, sa femme lui trouva le front attristé, -l'air rêveur. La comtesse craignit d'avoir été vue. Dès qu'elle fut -seule en voiture avec Félix, elle lui jeta le sourire le plus fin, et -lui dit:--Ne causiez-vous pas là, mon ami, avec madame de Manerville? - -Félix n'était pas encore sorti des broussailles où sa femme l'avait -promené par une charmante querelle au moment où la voiture entrait à -l'hôtel. Ce fut la première ruse que dicta l'amour. Marie fut heureuse -d'avoir triomphé d'un homme qui jusqu'alors lui semblait si supérieur. -Elle goûta la première joie que donne un succès nécessaire. - -Entre la rue Basse-du-Rempart et la rue Neuve-des-Mathurins, Raoul -avait, dans un passage, au troisième étage d'une maison mince et laide, -un petit appartement désert, nu, froid, où il demeurait pour le public -des indifférents, pour les néophytes littéraires, pour ses créanciers, -pour les importuns et les divers ennuyeux qui doivent rester sur le -seuil de la vie intime. Son domicile réel, sa grande existence, sa -représentation étaient chez mademoiselle Florine, comédienne de second -ordre, mais que depuis dix ans les amis de Nathan, des journaux, -quelques auteurs intronisaient parmi les illustres actrices. Depuis -dix ans, Raoul s'était si bien attaché à cette femme qu'il passait -la moitié de sa vie chez elle; il y mangeait quand il n'avait ni ami -à traiter, ni dîner en ville. A une corruption accomplie, Florine -joignait un esprit exquis que le commerce des artistes avait développé -et que l'usage aiguisait chaque jour. L'esprit passe pour une qualité -rare chez les comédiens. Il est si naturel de supposer que les gens -qui dépensent leur vie à tout mettre en dehors n'aient rien au dedans! -Mais si l'on pense au petit nombre d'acteurs et d'actrices qui vivent -dans chaque siècle, et à la quantité d'auteurs dramatiques et de femmes -séduisantes que cette population a fournis, il est permis de réfuter -cette opinion qui repose sur une éternelle critique faite aux artistes, -accusés tous de perdre leurs sentiments personnels dans l'expression -plastique des passions; tandis qu'ils n'y emploient que les forces -de l'esprit, de la mémoire et de l'imagination. Les grands artistes -sont des êtres qui, suivant un mot de Napoléon, interceptent à volonté -la communication que la nature a mise entre les sens et la pensée. -Molière et Talma, dans leur vieillesse, ont été plus amoureux que ne -le sont les hommes ordinaires. Forcée d'écouter des journalistes qui -devinent et calculent tout, des écrivains qui prévoient et disent -tout, d'observer certains hommes politiques qui profitaient chez -elle des saillies de chacun, Florine offrait en elle un mélange de -démon et d'ange qui la rendait digne de recevoir ces roués; elle les -ravissait par son sang-froid. Sa monstruosité d'esprit et de coeur -leur plaisait infiniment. Sa maison, enrichie de tributs galants, -présentait la magnificence exagérée des femmes qui, peu soucieuses du -prix des choses, ne se soucient que des choses elles-mêmes, et leur -donnent la valeur de leurs caprices; qui cassent dans un accès de -colère un éventail, une cassolette dignes d'une reine, et jettent les -hauts cris si l'on brise une porcelaine de dix francs dans laquelle -boivent leurs petits chiens. Sa salle à manger, pleine des offrandes -les plus distinguées, peut servir à faire comprendre le pêle-mêle de -ce luxe royal et dédaigneux. C'étaient partout, même au plafond, des -boiseries en chêne naturel sculpté rehaussées par des filets d'or -mat, et dont les panneaux avaient pour cadre des enfants jouant avec -des chimères, où la lumière papillotait, éclairant ici une croquade -de Decamps, là un plâtre d'ange tenant un bénitier donné par Antonin -Moine; plus loin quelque tableau coquet d'Eugène Devéria, une -sombre figure d'alchimiste espagnol par Louis Boulanger, un autographe -de lord Byron à Caroline encadré dans de l'ébène sculpté par Elschoet; -en regard, une autre lettre de Napoléon à Joséphine. Tout cela placé -sans aucune symétrie, mais avec un art inaperçu. L'esprit était -comme surpris. Il y avait de la coquetterie et du laisser-aller, -deux qualités qui ne se trouvent réunies que chez les artistes. Sur -la cheminée en bois délicieusement sculptée, rien qu'une étrange et -florentine statue d'ivoire attribuée à Michel-Ange, qui représentait -un Égipan trouvant une femme sous la peau d'un jeune pâtre, et dont -l'original est au trésor de Vienne; puis de chaque côté, des torchères -dues à quelque ciseau de la Renaissance. Une horloge de Boule, sur -un piédestal d'écaille incrusté d'arabesques en cuivre, étincelait -au milieu d'un panneau, entre deux statuettes échappées à quelque -démolition abbatiale. Dans les angles brillaient sur leurs piédestaux -des lampes d'une magnificence royale, par lesquelles un fabricant avait -payé quelques sonores réclames sur la nécessité d'avoir des lampes -richement adaptées à des cornets du Japon. Sur une étagère mirifique -se prélassait une argenterie précieuse bien gagnée dans un combat où -quelque lord avait reconnu l'ascendant de la nation française; puis -des porcelaines à reliefs; enfin le luxe exquis de l'artiste qui n'a -d'autre capital que son mobilier. La chambre en violet était un rêve de -danseuse à son début: des rideaux en velours doublés de soie blanche, -drapés sur un voile de tulle; un plafond en cachemire blanc relevé de -satin violet; au pied du lit un tapis d'hermine; dans le lit, dont les -rideaux ressemblaient à un lis renversé, se trouvait une lanterne pour -y lire les journaux avant qu'ils parussent. Un salon jaune rehaussé par -des ornements couleur de bronze florentin était en harmonie avec toutes -ces magnificences; mais une description exacte ferait ressembler ces -pages à l'affiche d'une vente par autorité de justice. Pour trouver des -comparaisons à toutes ces belles choses, il aurait fallu aller à deux -pas de là, chez Rothschild. - -Sophie Grignoult, qui s'était surnommée Florine par un baptême assez -commun au théâtre, avait débuté sur les scènes inférieures, malgré -sa beauté. Son succès et sa fortune, elle les devait à Raoul Nathan. -L'association de ces deux destinées, assez commune dans le monde -dramatique et littéraire, ne faisait aucun tort à Raoul, qui gardait -les convenances en homme de haute portée. La fortune de Florine -n'avait néanmoins rien de stable. Ses rentes aléatoires étaient -fournies par ses engagements, par ses congés, et payaient à peine sa -toilette et son ménage. Nathan lui donnait quelques contributions -levées sur les entreprises nouvelles de l'industrie; mais, quoique -toujours galant et protecteur avec elle, cette protection n'avait -rien de régulier ni de solide. Cette incertitude, cette vie en l'air -n'effrayaient point Florine. Florine croyait en son talent; elle -croyait en sa beauté. Sa foi robuste avait quelque chose de comique -pour ceux qui l'entendaient hypothéquer son avenir là-dessus quand on -lui faisait des remontrances. - ---J'aurai des rentes lorsqu'il me plaira d'en avoir, disait-elle. J'ai -déjà cinquante francs sur le grand-livre. - -Personne ne comprenait comment elle avait pu rester sept ans oubliée, -belle comme elle était; mais, à la vérité, Florine fut enrôlée comme -comparse à treize ans, et débutait deux ans après sur un obscur théâtre -des boulevards. A quinze ans, ni la beauté ni le talent n'existent: -une femme est tout promesse. Elle avait alors vingt-huit ans, le -moment où les beautés des femmes françaises sont dans tout leur éclat. -Les peintres voyaient avant tout dans Florine des épaules d'un blanc -lustré, teintes de tons olivâtres aux environs de la nuque, mais -fermes et polies; la lumière glissait dessus comme sur une étoffe -moirée. Quand elle tournait la tête, il se formait dans son cou des -plis magnifiques, l'admiration des sculpteurs. Elle avait sur ce cou -triomphant une petite tête d'impératrice romaine, la tête élégante -et fine, ronde et volontaire de Poppée, des traits d'une correction -spirituelle, le front lisse des femmes qui chassent le souci et les -réflexions, qui cèdent facilement, mais qui se butent aussi comme -des mules et n'écoutent alors plus rien. Ce front taillé comme d'un -seul coup de ciseau faisait valoir de beaux cheveux cendrés presque -toujours relevés par-devant en deux masses égales, à la romaine, et -mis en mamelon derrière la tête pour la prolonger et rehausser par -leur couleur le blanc du col. Des sourcils noirs et fins, dessinés -par quelque peintre chinois, encadraient des paupières molles où se -voyait un réseau de fibrilles roses. Ses prunelles allumées par une -vive lumière, mais tigrées par des rayures brunes, donnaient à son -regard la cruelle fixité des bêtes fauves et révélaient la malice -froide de la courtisane. Ses adorables yeux de gazelle étaient d'un -beau gris et frangés de longs cils noirs, charmante opposition qui -rendait encore plus sensible leur expression d'attentive et -calme volupté; le tour offrait des tons fatigués; mais à la manière -artiste dont elle savait couler sa prunelle dans le coin ou en haut de -l'oeil, pour observer ou pour avoir l'air de méditer, la façon dont -elle la tenait fixe en lui faisant jeter tout son éclat sans déranger -la tête, sans ôter à son visage son immobilité, manoeuvre apprise -à la scène; mais la vivacité de ses regards quand elle embrassait -toute une salle en y cherchant quelqu'un, rendaient ses yeux les plus -terribles, les plus doux, les plus extraordinaires du monde. Le rouge -avait détruit les délicieuses teintes diaphanes de ses joues, dont -la chair était délicate; mais, si elle ne pouvait plus ni rougir ni -pâlir, elle avait un nez mince, coupé de narines roses et passionnées, -fait pour exprimer l'ironie, la moquerie des servantes de Molière. Sa -bouche sensuelle et dissipatrice, aussi favorable au sarcasme qu'à -l'amour, était embellie par les deux arêtes du sillon qui rattachait la -lèvre supérieure au nez. Son menton blanc, un peu gros, annonçait une -certaine violence amoureuse. Ses mains et ses bras étaient dignes d'une -souveraine. Mais elle avait le pied gros et court, signe indélébile -de sa naissance obscure. Jamais un héritage ne causa plus de soucis. -Florine avait tout tenté, excepté l'amputation, pour le changer. Ses -pieds furent obstinés, comme les Bretons auxquels elle devait le jour; -ils résistèrent à tous les savants, à tous les traitements. Florine -portait des brodequins longs et garnis de coton à l'intérieur pour -figurer une courbure à son pied. Elle était de moyenne taille, menacée -d'obésité, mais assez cambrée et bien faite. Au moral, elle possédait à -fond les minauderies et les querelles, les condiments et les chatteries -de son métier: elle leur imprimait une saveur particulière en jouant -l'enfance et glissant au milieu de ses rires ingénus des malices -philosophiques. En apparence ignorante, étourdie, elle était très -forte sur l'escompte et sur toute la jurisprudence commerciale. Elle -avait éprouvé tant de misères avant d'arriver au jour de son douteux -succès! Elle était descendue d'étage en étage jusqu'au premier par -tant d'aventures! Elle savait la vie, depuis celle qui commence au -fromage de Brie jusqu'à celle qui suce dédaigneusement des beignets -d'ananas; depuis celle qui se cuisine et se savonne au coin de la -cheminée d'une mansarde avec un fourneau de terre, jusqu'à celle qui -convoque le ban et l'arrière-ban des chefs à grosse panse et des -gâte-sauces effrontés. Elle avait entretenu le Crédit sans le tuer. -Elle n'ignorait rien de ce que les honnêtes femmes ignorent, -elle parlait tous les langages; elle était Peuple par l'expérience, et -Noble par sa beauté distinguée. Difficile à surprendre, elle supposait -toujours tout comme un espion, comme un juge ou comme un vieil homme -d'État, et pouvait ainsi tout pénétrer. Elle connaissait le manége à -employer avec les fournisseurs et leurs ruses, elle savait le prix -des choses comme un commissaire-priseur. Quand elle était étalée dans -sa chaise longue, comme une jeune mariée blanche et fraîche, tenant -un rôle et l'apprenant, vous eussiez dit une enfant de seize ans, -naïve, ignorante, faible, sans autre artifice que son innocence. Qu'un -créancier importun vînt alors, elle se dressait comme un faon surpris -et jurait un vrai juron. - ---Eh! mon cher, vos insolences sont un intérêt assez cher de l'argent -que je vous dois, lui disait-elle, je suis fatiguée de vous voir, -envoyez-moi des huissiers, je les préfère à votre sotte figure. - -Florine donnait de charmants dîners, des concerts et des soirées -très-suivis: on y jouait un jeu d'enfer. Ses amies étaient toutes -belles. Jamais une vieille femme n'avait paru chez elle: elle ignorait -la jalousie, elle y trouvait d'ailleurs l'aveu d'une infériorité. -Elle avait connu Coralie, la Torpille, elle connaissait les Tullia, -Euphrasie, les Aquilina, madame du Val-Noble, Mariette, ces femmes -qui passent à travers Paris comme les fils de la Vierge dans -l'atmosphère, sans qu'on sache où elles vont ni d'où elles viennent, -aujourd'hui reines, demain esclaves; puis les actrices, ses rivales, -les cantatrices, enfin toute cette société féminine exceptionnelle, si -bienfaisante, si gracieuse dans son sans-souci, dont la vie bohémienne -absorbe ceux qui se laissent prendre dans la danse échevelée de son -entrain, de sa verve, de son mépris de l'avenir. Quoique la vie de -la Bohême se déployât chez elle dans tout son désordre, au milieu -des rires de l'artiste, la reine du logis avait dix doigts et savait -aussi bien compter que pas un de tous ses hôtes. Là se faisaient les -saturnales secrètes de la littérature et de l'art mêlés à la politique -et à la finance. Là le Désir régnait en souverain; là le Spleen et la -Fantaisie étaient sacrés comme chez une bourgeoise l'honneur et la -vertu. Là, venaient Blondet, Finot, Étienne Lousteau son septième amant -et cru le premier, Félicien Vernou le feuilletoniste, Couture, Bixiou, -Rastignac autrefois, Claude Vignon le critique, Nucingen le banquier, -du Tillet, Conti le compositeur, enfin cette légion endiablée des plus -féroces calculateurs en tout genre; puis les amis des cantatrices, des -danseuses et des actrices qui connaissaient Florine. Tout ce -monde se haïssait ou s'aimait suivant les circonstances. Cette maison -banale, où il suffisait d'être célèbre pour y être reçu, était comme le -mauvais lieu de l'esprit et comme le bagne de l'intelligence: on n'y -entrait pas sans avoir légalement attrapé sa fortune, fait dix ans de -misère, égorgé deux ou trois passions, acquis une célébrité quelconque -par des livres ou par des gilets, par un drame ou par un bel équipage; -on y complotait les mauvais tours à jouer, on y scrutait les moyens de -fortune, on s'y moquait des émeutes qu'on avait fomentées la veille, -on y soupesait la hausse et la baisse. Chaque homme, en sortant, -reprenait la livrée de son opinion; il pouvait, sans se compromettre, -critiquer son propre parti, avouer la science et le bien-jouer de ses -adversaires, formuler les pensées que personne n'avoue, enfin tout dire -en gens qui pouvaient tout faire. Paris est le seul lieu du monde où il -existe de ces maisons éclectiques où tous les goûts, tous les vices, -toutes les opinions sont reçus avec une mise décente. Aussi n'est-il -pas dit encore que Florine reste une comédienne du second ordre. La vie -de Florine n'est pas d'ailleurs une vie oisive ni une vie à envier. -Beaucoup de gens, séduits par le magnifique piédestal que le Théâtre -fait à une femme, la supposent menant la joie d'un perpétuel carnaval. -Au fond de bien des loges de portiers, sous la tuile de plus d'une -mansarde, de pauvres créatures rêvent, au retour du spectacle, perles -et diamants, robes lamées d'or et cordelières somptueuses, se voient -les chevelures illuminées, se supposent applaudies, achetées, adorées, -enlevées; mais toutes ignorent les réalités de cette vie de cheval de -manége où l'actrice est soumise à des répétitions sous peine d'amende, -à des lectures de pièces, à des études constantes de rôles nouveaux, -par un temps où l'on joue deux ou trois cents pièces par an à Paris. -Pendant chaque représentation, Florine change deux ou trois fois de -costume, et rentre souvent dans sa loge épuisée, demi-morte. Elle -est obligée alors d'enlever à grand renfort de cosmétique son rouge -ou son blanc, de se dépoudrer si elle a joué un rôle du dix-huitième -siècle. A peine a-t-elle eu le temps de dîner. Quand elle joue, une -actrice ne peut ni se serrer, ni manger, ni parler. Florine n'a pas -plus le temps de souper. Au retour de ces représentations qui, de -nos jours, finissent le lendemain, n'a-t-elle pas sa toilette de -nuit à faire, ses ordres à donner? Couchée à une ou deux heures du -matin, elle doit se lever assez matinalement pour repasser ses rôles, -ordonner les costumes, les expliquer, les essayer, puis déjeuner, -lire les billets doux, y répondre, travailler avec les entrepreneurs -d'applaudissements pour faire soigner ses entrées et ses sorties, -solder le compte des triomphes du mois passé en achetant en gros ceux -du mois courant. Du temps de saint Genest, comédien canonisé, qui -remplissait ses devoirs religieux et portait un cilice, il est à croire -que le Théâtre n'exigeait pas cette féroce activité. Souvent Florine, -pour pouvoir aller cueillir bourgeoisement des fleurs à la campagne, -est obligée de se dire malade. Ces occupations purement mécaniques -ne sont rien en comparaison des intrigues à mener, des chagrins de -la vanité blessée, des préférences accordées par les auteurs, des -rôles enlevés ou à enlever, des exigences des acteurs, des malices -d'une rivale, des tiraillements de directeurs, de journalistes, et -qui demandent une autre journée dans la journée. Jusqu'à présent il -ne s'est point encore agi de l'art, de l'expression des passions, des -détails de la mimique, des exigences de la scène où mille lorgnettes -découvrent les taches de toute splendeur, et qui employaient la vie, -la pensée de Talma, de Lekain, de Baron, de Contat, de Clairon, de -Champmeslé. Dans ces infernales coulisses, l'amour-propre n'a point de -sexe: l'artiste qui triomphe, homme ou femme, a contre soi les hommes -et les femmes. Quant à la fortune, quelque considérables que soient les -engagements de Florine, ils ne couvrent pas les dépenses de la toilette -du théâtre, qui, sans compter les costumes, exige énormément de gants -longs, de souliers, et n'exclut ni la toilette du soir ni celle de -la ville. Le tiers de cette vie se passe à mendier, l'autre à se -soutenir, le dernier à se défendre: tout y est travail. Si le bonheur -y est ardemment goûté, c'est qu'il y est comme dérobé, rare, espéré -longtemps, trouvé par hasard au milieu de détestables plaisirs imposés -et de sourires au parterre. Pour Florine, la puissance de Raoul était -comme un sceptre protecteur: il lui épargnait bien des ennuis, bien des -soucis, comme autrefois les grands seigneurs à leurs maîtresses, comme -aujourd'hui quelques vieillards qui courent implorer les journalistes -quand un mot dans un petit journal a effrayé leur idole; elle y tenait -plus qu'à un amant, elle y tenait comme à un appui, elle en avait soin -comme d'un père, elle le trompait comme un mari; mais elle lui aurait -tout sacrifié. Raoul pouvait tout pour sa vanité d'artiste, pour la -tranquillité de son amour-propre, pour son avenir au théâtre. Sans -l'intervention d'un grand auteur, pas de grande actrice: on a -dû la Champmeslé à Racine, comme Mars à Monvel et à Andrieux. Florine -ne pouvait rien pour Raoul, elle aurait bien voulu lui être utile ou -nécessaire. Elle comptait sur les alléchements de l'habitude, elle -était toujours prête à ouvrir ses salons, à déployer le luxe de sa -table pour ses projets, pour ses amis. Enfin, elle aspirait à être pour -lui ce qu'était madame Pompadour pour Louis XV. Les actrices enviaient -la position de Florine, comme quelques journalistes enviaient celle -de Raoul. Maintenant, ceux à qui la pente de l'esprit humain vers les -oppositions et les contraires est connue concevront bien qu'après dix -ans de cette vie débraillée, bohémienne, pleine de hauts et de bas, -de fêtes et de saisies, de sobriétés et d'orgies, Raoul fût entraîné -vers un amour chaste et pur, vers la maison douce et harmonieuse d'une -grande dame, de même que la comtesse Félix désirait introduire les -tourmentes de la passion dans sa vie monotone à force de bonheur. -Cette loi de la vie est celle de tous les arts qui n'existent que par -les contrastes. L'oeuvre faite sans cette ressource est la dernière -expression du génie, comme le cloître est le plus grand effort du -chrétien. - -En rentrant chez lui, Raoul trouva deux mots de Florine apportés par la -femme de chambre, un sommeil invincible ne lui permit pas de les lire; -il se coucha dans les fraîches délices du suave amour qui manquait à -sa vie. Quelques heures après, il lut dans cette lettre d'importantes -nouvelles que ni Rastignac ni de Marsay n'avaient laissé transpirer. -Une indiscrétion avait appris à l'actrice la dissolution de la chambre -après la session. Raoul vint chez Florine aussitôt et envoya querir -Blondet. Dans le boudoir de la comédienne, Émile et Raoul analysèrent, -les pieds sur les chenets, la situation politique de la France en 1834. -De quel côté se trouvaient les meilleures chances de fortune? Ils -passèrent en revue les républicains purs, républicains à présidence, -républicains sans république, constitutionnels sans dynastie, -constitutionnels dynastiques, ministériels conservateurs, ministériels -absolutistes; puis la droite à concessions, la droite aristocratique, -la droite légitimiste, henriquinquiste, et la droite carliste. Quant -au parti de la Résistance et à celui du Mouvement, il n'y avait pas à -hésiter: autant aurait valu discuter la vie ou la mort. - -A cette époque, une foule de journaux créés pour chaque nuance -accusaient l'effroyable pêle-mêle politique appelé _gâchis_ par un -soldat. Blondet, l'esprit le plus judicieux de l'époque, mais judicieux -pour autrui, jamais pour lui, semblable à ces avocats qui font -mal leurs propres affaires, était sublime dans ces discussions privées. -Il conseilla donc à Nathan de ne pas apostasier brusquement. - ---Napoléon l'a dit, on ne fait pas de jeunes républiques avec de -vieilles monarchies. Ainsi, mon cher, deviens le héros, l'appui, le -créateur du centre gauche de la future chambre, et tu arriveras en -politique. Une fois admis, une fois dans le gouvernement, on est ce -qu'on veut, on est de toutes les opinions qui triomphent! - -Nathan décida de créer un journal politique quotidien, d'y être le -maître absolu, de rattacher à ce journal un des petits journaux qui -foisonnaient dans la Presse, et d'établir des ramifications avec une -Revue. La Presse avait été le moyen de tant de fortunes faites autour -de lui, que Nathan n'écouta pas l'avis de Blondet, qui lui dit de ne -pas s'y fier. Blondet lui représenta la spéculation comme mauvaise, -tant alors était grand le nombre des journaux qui se disputaient -les abonnés, tant la presse lui semblait usée. Raoul, fort de ses -prétendues amitiés et de son courage, s'élança plein d'audace; il se -leva par un mouvement orgueilleux et dit:--Je réussirai! - ---Tu n'as pas le sou! - ---Je ferai un drame! - ---Il tombera. - ---Eh! bien, il tombera, dit Nathan. - -Il parcourut, suivi de Blondet, qui le croyait fou, l'appartement -de Florine; regarda d'un oeil avide les richesses qui y étaient -entassées. Blondet le comprit alors. - ---Il y a là cent et quelques mille francs, dit Émile. - ---Oui, dit en soupirant Raoul devant le somptueux lit de Florine; mais -j'aimerais mieux être toute ma vie marchand de chaînes de sûreté sur le -boulevard et vivre de pommes de terre frites que de vendre une patère -de cet appartement. - ---Pas une patère, dit Blondet, mais tout! l'ambition est comme la mort, -elle doit mettre sa main sur tout, elle sait que la vie la talonne. - ---Non! cent fois non! J'accepterais tout de la comtesse d'hier, mais -ôter à Florine sa coquille?... - ---Renverser son hôtel des monnaies, dit Blondet d'un air tragique, -casser le balancier, briser le coin, c'est grave. - ---D'après ce que j'ai compris, lui dit Florine en se montrant -soudain, tu vas faire de la politique au lieu de faire du théâtre. - ---Oui, ma fille, oui, dit avec un ton de bonhomie Raoul en la prenant -par le cou et en la baisant au front. Tu fais la moue? Y perdras-tu? le -ministre ne fera-t-il pas obtenir mieux que le journaliste à la reine -des planches un meilleur engagement? N'auras-tu pas des rôles et des -congés? - ---Où prendras-tu de l'argent? dit-elle. - ---Chez mon oncle, répondit Raoul. - -Florine connaissait l'_oncle_ de Raoul. Ce mot symbolisait l'usure, -comme dans la langue populaire _ma tante_ signifie le prêt sur gage. - ---Ne t'inquiète pas, mon petit bijou, dit Blondet à Florine en lui -tapotant les épaules, je lui procurerai l'assistance de Massol, un -avocat qui veut être garde des sceaux, de du Tillet qui veut être -député, de Finot qui se trouve encore derrière un petit journal, de -Plantin qui veut être maître des requêtes et qui trempe dans une -Revue. Oui je le sauverai de lui-même: nous convoquerons ici Étienne -Lousteau qui fera le feuilleton, Claude Vignon qui fera la haute -critique; Félicien Vernou sera la femme de ménage du journal, l'avocat -travaillera, du Tillet s'occupera de la Bourse et de l'Industrie, et -nous verrons où toutes ces volontés et ces esclaves réunis arriveront. - ---A l'hôpital ou au ministère, où vont les gens ruinés de corps ou -d'esprit, dit Raoul. - ---Quand les traitez-vous? - ---Ici, dit Raoul, dans cinq jours. - ---Tu me diras la somme qu'il faudra, demanda simplement Florine. - ---Mais l'avocat, mais du Tillet et Raoul ne peuvent pas s'embarquer -sans chacun une centaine de mille francs, dit Blondet. Le journal ira -bien ainsi pendant dix-huit mois, le temps de s'élever ou de tomber à -Paris. - -Florine fit une petite moue d'approbation. Les deux amis montèrent dans -un cabriolet pour aller racoler les convives, les plumes, les idées et -les intérêts. - -La belle actrice fit venir, elle, quatre riches marchands de meubles, -de curiosités, de tableaux et de bijoux. Ces hommes entrèrent dans -ce sanctuaire et y inventorièrent tout, comme si Florine était -morte. Elle les menaça d'une vente publique au cas où ils serreraient -leur conscience pour une meilleure occasion. Elle venait, disait-elle, -de plaire à un lord anglais dans un rôle moyen-âge, elle voulait placer -toute sa fortune mobilière pour avoir l'air pauvre et se faire donner -un magnifique hôtel qu'elle meublerait de façon à rivaliser avec -Rothschild. Quoi qu'elle fît pour les entortiller, ils ne donnèrent que -soixante-dix mille francs de toute cette défroque qui en valait cent -cinquante mille. Florine, qui n'en aurait pas voulu pour deux liards, -promit de livrer tout le septième jour pour quatre-vingt mille francs. - ---A prendre ou à laisser, dit-elle. - -Le marché fut conclu. Quand les marchands eurent décampé, l'actrice -sauta de joie comme les collines du roi David. Elle fit mille folies, -elle ne se croyait pas si riche. Quand vint Raoul, elle joua la fâchée -avec lui. Elle se dit abandonnée, elle avait réfléchi: les hommes ne -passaient pas d'un parti à un autre, ni du Théâtre à la Chambre, sans -des raisons: elle avait une rivale! Ce que c'est que l'instinct! Elle -se fit jurer un amour éternel. Cinq jours après, elle donna le repas -le plus splendide du monde. Le journal fut baptisé chez elle dans des -flots de vin et de plaisanteries, de serments de fidélité, de bon -compagnonnage et de camaraderie sérieuse. Le nom, oublié maintenant -comme le Libéral, le Communal, le Départemental, le Garde National, le -Fédéral, l'Impartial, fut quelque chose en _al_ qui dut aller fort mal. -Après les nombreuses descriptions d'orgies qui marquèrent cette phase -littéraire, où il s'en fit si peu dans les mansardes où elles furent -écrites, il est difficile de pouvoir peindre celle de Florine. Un mot -seulement. A trois heures après minuit, Florine put se déshabiller et -se coucher comme si elle eût été seule, quoique personne ne fût sorti. -Ces flambeaux de l'époque dormaient comme des brutes. Quand, de grand -matin, les emballeurs, commissionnaires et porteurs vinrent enlever -tout le luxe de la célèbre actrice, elle se mit à rire en voyant ces -gens prenant ces illustrations comme de gros meubles et les posant sur -les parquets. Ainsi s'en allèrent ces belles choses. Florine déporta -tous ses souvenirs chez les marchands, où personne en passant ne put -à leur aspect savoir ni où ni comment ces fleurs du luxe avaient été -payées. On laissa par convention jusqu'au soir à Florine ses choses -réservées: son lit, sa table, son service pour pouvoir faire déjeuner -ses hôtes. Après s'être endormis sous les courtines élégantes de la -richesse, les beaux esprits se réveillèrent dans les murs froids -et démeublés de la misère, pleins de marques de clous, déshonorés par -les bizarreries discordantes qui sont sous les tentures comme les -ficelles derrière les décorations d'Opéra. - ---Tiens, Florine, la pauvre fille est saisie, cria Bixiou, l'un des -convives. A vos poches! une souscription! - -En entendant ces mots, l'assemblée fut sur pied. Toutes les poches -vidées produisirent trente-sept francs, que Raoul apporta railleusement -à la rieuse. L'heureuse courtisane souleva sa tête de dessus son -oreiller, et montra sur le drap une masse de billets de banque, épaisse -comme au temps où les oreillers des courtisanes pouvaient en rapporter -autant, bon an mal an. Raoul appela Blondet. - ---J'ai compris, dit Blondet. La friponne s'est exécutée sans nous le -dire. Bien, mon petit ange! - -Ce trait fit porter l'actrice en triomphe et en déshabillé dans la -salle à manger par les quelques amis qui restaient. L'avocat et les -banquiers étaient partis. Le soir, Florine eut un succès étourdissant -au théâtre. Le bruit de son sacrifice avait circulé dans la salle. - ---J'aimerais mieux être applaudie pour mon talent, lui dit sa rivale au -foyer. - ---C'est un désir bien naturel chez une artiste qui n'est encore -applaudie que pour ses bontés, lui répondit-elle. - -Pendant la soirée, la femme de chambre de Florine l'avait installée -au passage Sandrié dans l'appartement de Raoul. Le journaliste devait -camper dans la maison où les bureaux du journal furent établis. - -Telle était la rivale de la candide madame de Vandenesse. La fantaisie -de Raoul unissait comme par un anneau la comédienne à la comtesse; -horrible noeud qu'une duchesse trancha, sous Louis XV, en faisant -empoisonner la Lecouvreur, vengeance très-concevable quand on songe à -la grandeur de l'offense. - -Florine ne gêna pas les débuts de la passion de Raoul. Elle prévit des -mécomptes d'argent dans la difficile entreprise où il se jetait, et -voulut un congé de six mois. Raoul conduisit vivement la négociation, -et la fit réussir de manière à se rendre encore plus cher à Florine. -Avec le bon sens du paysan de la fable de La Fontaine, qui assure le -dîner pendant que les patriciens devisent, l'actrice alla couper des -fagots en province et à l'étranger, pour entretenir l'homme célèbre -pendant qu'il donnait la chasse au pouvoir. - -Jusqu'à présent peu de peintres ont abordé le tableau de l'amour -comme il est dans les hautes sphères sociales, plein de grandeurs et de -misères secrètes, terrible en ses désirs réprimés par les plus sots, -par les plus vulgaires accidents, rompu souvent par la lassitude. -Peut-être le verra-t-on ici par quelques échappées. Dès le lendemain -du bal donné par lady Dudley, sans avoir fait ni reçu la plus timide -déclaration, Marie se croyait aimée de Raoul, selon le programme de -ses rêves, et Raoul se savait choisi pour amant par Marie. Quoique ni -l'un ni l'autre ne fussent arrivés à ce déclin où les hommes et les -femmes abrègent les préliminaires, tous deux allèrent rapidement au -but. Raoul, rassasié de jouissances, tendait au monde idéal; tandis que -Marie, à qui la pensée d'une faute était loin de venir, n'imaginait -pas qu'elle pût en sortir. Ainsi aucun amour ne fut, en fait, plus -innocent ni plus pur que l'amour de Raoul et de Marie; mais aucun ne -fut plus emporté ni plus délicieux en pensée. La comtesse avait été -prise par des idées dignes du temps de la chevalerie, mais complétement -modernisées. Dans l'esprit de son rôle, la répugnance de son mari pour -Nathan n'était plus un obstacle à son amour. Moins Raoul eût mérité -d'estime, plus elle eût été grande. La conversation enflammée du poète -avait eu plus de retentissement dans son sein que dans son coeur. La -Charité s'était éveillée à la voix du Désir. Cette reine des vertus -sanctionna presque aux yeux de la comtesse les émotions, les plaisirs, -l'action violente de l'amour. Elle trouva beau d'être une Providence -humaine pour Raoul. Quelle douce pensée! soutenir de sa main blanche et -faible ce colosse à qui elle ne voulait pas voir des pieds d'argile, -jeter la vie là où elle manquait, être secrètement la créatrice d'une -grande fortune, aider un homme de génie à lutter avec le sort et à -le dompter, lui broder son écharpe pour le tournoi, lui procurer des -armes, lui donner l'amulette contre les sortiléges et le baume pour -les blessures! Chez une femme élevée comme le fut Marie, religieuse et -noble comme elle, l'amour devait être une voluptueuse charité. De là -vint la raison de sa hardiesse. Les sentiments purs se compromettent -avec un superbe dédain qui ressemble à l'impudeur des courtisanes. -Dès que, par une captieuse distinction, elle fut sûre de ne point -entamer la foi conjugale, la comtesse s'élança donc pleinement dans -le plaisir d'aimer Raoul. Les moindres choses de la vie lui parurent -alors charmantes. Son boudoir où elle penserait à lui, elle en fit un -sanctuaire. Il n'y eut pas jusqu'à sa jolie écritoire qui ne -réveillât dans son âme les mille plaisirs de la correspondance; elle -allait avoir à lire, à cacher des lettres, à y répondre. La toilette, -cette magnifique poésie de la vie féminine, épuisée ou méconnue par -elle, reparut douée d'une magie inaperçue jusqu'alors. La toilette -devint tout à coup pour elle ce qu'elle est pour toutes les femmes, une -manifestation constante de la pensée intime, un langage, un symbole. -Combien de jouissances dans une parure méditée pour _lui_ plaire, pour -_lui_ faire honneur! Elle se livra très-naïvement à ces adorables -gentillesses qui occupent tant la vie des Parisiennes, et qui donnent -d'amples significations à tout ce que vous voyez chez elles, en elles, -sur elles. Bien peu de femmes courent chez les marchands de soieries, -chez les modistes, chez les bons faiseurs dans leur seul intérêt. -Vieilles, elles ne songent plus à se parer. Lorsqu'en vous promenant -vous verrez une figure arrêtée pendant un instant devant la glace -d'une montre, examinez-la bien:--Me trouverait-il mieux avec ceci? est -une phrase écrite sur les fronts éclaircis, dans les yeux éclatants -d'espoir, dans le sourire qui badine sur les lèvres. - -Le bal de lady Dudley avait eu lieu un samedi soir; le lundi, la -comtesse vint à l'Opéra, poussée par la certitude d'y voir Raoul. -Raoul était en effet planté sur un des escaliers qui descendent aux -stalles d'amphithéâtre. Il baissa les yeux quand la comtesse entra -dans sa loge. Avec quelles délices madame de Vandenesse remarqua le -soin nouveau que son amant avait mis à sa toilette! Ce contempteur -des lois de l'élégance montrait une chevelure soignée, où les parfums -reluisaient dans les mille contours des boucles; son gilet obéissait -à la mode, son col était bien noué, sa chemise offrait des plis -irréprochables. Sous le gant jaune, suivant l'ordonnance en vigueur, -les mains lui semblèrent très-blanches. Raoul tenait les bras croisés -sur sa poitrine comme s'il posait pour son portrait, magnifique -d'indifférence pour toute la salle, plein d'impatience mal contenue. -Quoique baissés, ses yeux semblaient tournés vers l'appui de velours -rouge où s'allongeait le bras de Marie. Félix, assis dans l'autre coin -de la loge, tournait alors le dos à Nathan. La spirituelle comtesse -s'était placée de manière à plonger sur la colonne contre laquelle -s'adossait Raoul. En un moment Marie avait donc fait abjurer à cet -homme d'esprit son cynisme en fait de vêtement. La plus vulgaire comme -la plus haute femme est enivrée en voyant la première proclamation de -son pouvoir dans quelqu'une de ces métamorphoses. Tout changement -est un aveu de servage.--Elles avaient raison, il y a bien du bonheur à -être comprise, se dit-elle en pensant à ses détestables institutrices. -Quand les deux amants eurent embrassé la salle par ce rapide coup -d'oeil qui voit tout, ils échangèrent un regard d'intelligence. Ce -fut pour l'un et l'autre comme si quelque rosée céleste eût rafraîchi -leurs coeurs brûlés par l'attente.--Je suis là depuis une heure dans -l'enfer, et maintenant les cieux s'entr'ouvrent, disaient les yeux de -Raoul.--Je te savais là, mais suis-je libre? disaient les yeux de la -comtesse. Les voleurs, les espions, les amants, les diplomates, enfin -tous les esclaves connaissent seuls les ressources et les réjouissances -du regard. Eux seuls savent tout ce qu'il tient d'intelligence, de -douceur, d'esprit, de colère et de scélératesse dans les modifications -de cette lumière chargée d'âme. Raoul sentit son amour regimbant sous -les éperons de la nécessité, mais grandissant à la vue des obstacles. -Entre la marche sur laquelle il perchait et la loge de la comtesse -Félix de Vandenesse, il y avait à peine trente pieds, et il lui était -impossible d'annuler cet intervalle. A un homme plein de fougue, et qui -jusqu'alors avait trouvé peu d'espace entre un désir et le plaisir, -cet abîme de pied ferme, mais infranchissable, inspirait le désir de -sauter jusqu'à la comtesse par un bond de tigre. Dans un paroxysme de -rage, il essaya de tâter le terrain. Il salua visiblement la comtesse, -qui répondit par une de ces légères inclinations de tête pleines de -mépris, avec lesquelles les femmes ôtent à leurs adorateurs l'envie de -recommencer. Le comte Félix se tourna pour voir qui s'adressait à sa -femme; il aperçut Nathan, ne le salua point, parut lui demander compte -de son audace, et se retourna lentement en disant quelque phrase par -laquelle il approuvait sans doute le faux dédain de la comtesse. La -porte de la loge était évidemment fermée à Nathan, qui jeta sur Félix -un regard terrible. Ce regard, tout le monde l'eût interprété par -un des mots de Florine: «Toi, tu ne pourras bientôt plus mettre ton -chapeau!» Madame d'Espard, l'une des femmes les plus impertinentes -de ce temps, avait tout vu de sa loge; elle éleva la voix en disant -quelque insignifiant bravo. Raoul, au-dessus de qui elle était, finit -par se retourner; il la salua, et reçut d'elle un gracieux sourire qui -semblait si bien lui dire: «Si l'on vous chasse de là, venez ici!» que -Raoul quitta sa colonne et vint faire une visite à madame d'Espard. Il -avait besoin de se montrer là pour apprendre à ce petit monsieur de -Vandenesse que la Célébrité valait la Noblesse, et que devant -Nathan toutes les portes armoriées tournaient sur leurs gonds. La -marquise l'obligea de s'asseoir en face d'elle, sur le devant. Elle -voulait lui donner la question. - ---Madame Félix de Vandenesse est ravissante ce soir, lui dit-elle en le -complimentant de cette toilette comme d'un livre qu'il aurait publié la -veille. - ---Oui, dit Raoul avec indifférence, les marabouts lui vont à merveille; -mais elle y est bien fidèle, elle les avait avant-hier, ajouta-t-il -d'un air dégagé pour répudier par cette critique la charmante -complicité dont l'accusait la marquise. - ---Vous connaissez le proverbe? répondit-elle. Il n'y a pas de bonne -fête sans lendemain. - -Au jeu des reparties, les célébrités littéraires ne sont pas toujours -aussi fortes que les marquises. Raoul prit le parti de faire la bête, -dernière ressource des gens d'esprit. - ---Le proverbe est vrai pour moi, dit-il en regardant la marquise d'un -air galant. - ---Mon cher, votre mot vient trop tard pour que je l'accepte, -répliqua-t-elle en riant. Ne soyez pas si bégueule; allons, vous -avez trouvé hier matin, au bal, madame de Vandenesse charmante en -marabouts; elle le sait, elle les a remis pour vous. Elle vous aime, -vous l'adorez; c'est un peu prompt, mais je ne vois là rien que de -très naturel. Si je me trompais, vous ne torderiez pas l'un de vos -gants comme un homme qui enrage d'être à côté de moi, au lieu de se -trouver dans la loge de son idole, d'où il vient d'être repoussé par -un dédain officiel, et de s'entendre dire tout bas ce qu'il voudrait -entendre dire très-haut. Raoul tortillait en effet un de ses gants et -montrait une main étonnamment blanche.--Elle a obtenu de vous, dit-elle -en regardant fixement cette main de la façon la plus impertinente, des -sacrifices que vous ne faisiez pas à la société. Elle doit être ravie -de son succès, elle en sera sans doute un peu vaine; mais, à sa place, -je le serais peut-être davantage. Elle n'était que femme d'esprit, -elle va passer femme de génie. Vous allez nous la peindre dans quelque -livre délicieux comme vous savez les faire. Mon cher, n'y oubliez pas -Vandenesse, faites cela pour moi. Vraiment, il est trop sûr de lui. -Je ne passerais pas cet air radieux au Jupiter Olympien, le seul dieu -mythologique exempt, dit-on, de tout accident. - ---Madame, s'écria Raoul, vous me douez d'une âme bien basse, si -vous me supposez capable de trafiquer de mes sensations, de mon amour. -Je préférerais à cette lâcheté littéraire la coutume anglaise de passer -une corde au cou d'une femme et de la mener au marché. - ---Mais je connais Marie, elle vous le demandera. - ---Elle en est incapable, dit Raoul avec chaleur. - ---Vous la connaissez donc bien? - -Nathan se mit à rire de lui-même, de lui, faiseur de scènes, qui -s'était laissé prendre à un jeu de scène. - ---La comédie n'est plus là, dit-il en montrant la rampe, elle est chez -vous. - -Il prit sa lorgnette et se mit à examiner la salle par contenance. - ---M'en voulez-vous? dit la marquise en le regardant de côté. -N'aurais-je pas toujours eu votre secret? Nous ferons facilement la -paix. Venez chez moi, je reçois tous les mercredis, la chère comtesse -ne manquera pas une soirée dès qu'elle vous y trouvera. J'y gagnerai. -Quelquefois je la vois entre quatre et cinq heures, je serai bonne -femme, je vous joins au petit nombre de favoris que j'admets à cette -heure. - ---Hé! bien, dit Raoul, voyez comme est le monde, on vous disait -méchante. - ---Moi! dit-elle je le suis à propos. Ne faut-il pas se défendre? Mais -votre comtesse, je l'adore, vous en serez content, elle est charmante. -Vous allez être le premier dont le nom sera gravé dans son coeur avec -cette joie enfantine qui porte tous les amoureux, même les caporaux, -à graver leur chiffre sur l'écorce des arbres. Le premier amour d'une -femme est un fruit délicieux. Voyez-vous, plus tard il y a de la -science dans nos tendresses, dans nos soins. Une vieille femme comme -moi peut tout dire, elle ne craint plus rien, pas même un journaliste. -Eh! bien, dans l'arrière-saison nous savons vous rendre heureux; mais -quand nous commençons à aimer nous sommes heureuses, et nous vous -donnons ainsi mille plaisirs d'orgueil. Chez nous tout est alors d'un -inattendu ravissant, le coeur est plein de naïveté. Vous êtes trop -poète pour ne pas préférer les fleurs aux fruits. Je vous attends dans -six mois d'ici. - -Raoul, comme tous les criminels, entra dans le système des dénégations; -mais c'était donner des armes à cette rude jouteuse. Empêtré bientôt -dans les noeuds coulants de la plus spirituelle, de la plus -dangereuse de ces conversations où excellent les Parisiennes, il -craignit de se laisser surprendre des aveux que la marquise aurait -aussitôt exploités dans ses moqueries; il se retira prudemment en -voyant entrer lady Dudley. - ---Hé! bien, dit l'Anglaise à la marquise, où en sont-ils? - ---Ils s'aiment à la folie. Nathan vient de me le dire. - ---Je l'aurais voulu plus laid, répondit lady Dudley, qui jeta sur le -comte Félix un regard de vipère. D'ailleurs, il est bien ce que je le -voulais; il est fils d'un brocanteur juif, mort en banqueroute dans les -premiers jours de son mariage; mais sa mère était catholique, elle en a -malheureusement fait un chrétien. - -Cette origine que Nathan cache avec tant de soin, lady Dudley venait de -l'apprendre, elle jouissait d'avance du plaisir qu'elle aurait à tirer -de là quelque terrible épigramme contre Vandenesse. - ---Et moi qui viens de l'inviter à venir chez moi! dit la marquise. - ---Ne l'ai-je pas reçu hier? répondit lady Dudley. Il y a, mon ange, des -plaisirs qui nous coûtent bien cher. - -La nouvelle de la passion mutuelle de Raoul et de madame de Vandenesse -circula dans le monde pendant cette soirée, non sans exciter des -réclamations et des incrédulités; mais la comtesse fut défendue par -ses amies, par lady Dudley, mesdames d'Espard et de Manerville, avec -une maladroite chaleur qui put donner quelque créance à ce bruit. -Vaincu par la nécessité, Raoul alla le mercredi soir chez la marquise -d'Espard, et il y trouva la bonne compagnie qui y venait. Comme Félix -n'accompagna point sa femme, Raoul put échanger avec Marie quelques -phrases plus expressives par leur accent que par les idées. La -comtesse, mise en garde contre la médisance par madame Octave de Camps, -avait compris l'importance de sa situation en face du monde, et la fit -comprendre à Raoul. - -Au milieu de cette belle assemblée, l'un et l'autre eurent donc pour -tout plaisir ces sensations alors si profondément savourées que donnent -les idées, la voix, les gestes, l'attitude d'une personne aimée. L'âme -s'accroche violemment à des riens. Quelquefois les yeux s'attachent de -part et d'autre sur le même objet en y incrustant, pour ainsi dire, une -pensée prise, reprise et comprise. On admire pendant une conversation -le pied légèrement avancé, la main qui palpite, les doigts occupés à -quelque bijou frappé, laissé, tourmenté d'une manière significative. -Ce n'est plus ni les idées, ni le langage, mais les choses -qui parlent; elles parlent tant que souvent un homme épris laisse à -d'autres le soin d'apporter une tasse, le sucrier pour le thé, le _je -ne sais quoi_ que demande la femme qu'il aime, de peur de montrer -son trouble à des yeux qui semblent ne rien voir et voient tout. Des -myriades de désirs, de souhaits insensés, de pensées violentes passent -étouffés dans les regards. Là, les serrements de main dérobés aux mille -yeux d'argus acquièrent l'éloquence d'une longue lettre et la volupté -d'un baiser. L'amour se grossit alors de tout ce qu'il se refuse, il -s'appuie sur tous les obstacles pour se grandir. Enfin ces barrières, -plus souvent maudites que franchies, sont hachées et jetées au feu pour -l'entretenir. Là, les femmes peuvent mesurer l'étendue de leur pouvoir -dans la petitesse à laquelle arrive un immense amour qui se replie -sur lui-même, se cache dans un regard altéré, dans une contraction -nerveuse, derrière une banale formule de politesse. Combien de fois, -sur la dernière marche d'un escalier, n'a-t-on pas récompensé par un -seul mot les tourments inconnus, le langage insignifiant de toute une -soirée? Raoul, homme peu soucieux du monde, lâcha sa colère dans le -discours, et fut étincelant. Chacun entendit les rugissements inspirés -par la contrariété que les artistes savent si peu supporter. Cette -fureur à la Roland, cet esprit qui cassait, brisait tout, en se servant -de l'épigramme comme d'une massue, enivra Marie et amusa le cercle -comme si l'on eût vu quelque taureau bardé de banderoles en fureur dans -un cirque espagnol. - ---Tu auras beau tout abattre, tu ne feras pas la solitude autour de -toi, lui dit Blondet. - -Ce mot rendit à Raoul sa présence d'esprit, il cessa de donner son -irritation en spectacle. La marquise vint lui offrir une tasse de thé, -et dit assez haut pour que madame de Vandenesse entendît:--Vous êtes -vraiment bien amusant, venez donc quelquefois me voir à quatre heures. - -Raoul s'offensa du mot amusant, quoiqu'il eût été pris pour servir de -passe-port à l'invitation. Il se mit à écouter comme ces acteurs qui -regardent la salle au lieu d'être en scène. Blondet eut pitié de lui. - ---Mon cher, lui dit-il en l'emmenant dans un coin, tu te tiens dans -le monde comme si tu étais chez Florine. Ici, on ne s'emporte jamais, -on ne fait pas de longs articles, on dit de temps en temps un -mot spirituel, on prend un air calme au moment où l'on éprouve le plus -d'envie de jeter les gens par les fenêtres, on raille doucement, on -feint de distinguer la femme que l'on adore, et l'on ne se roule pas -comme un âne au milieu du grand chemin. Ici, mon cher, on aime suivant -la formule. Ou enlève madame de Vandenesse, ou montre-toi gentilhomme. -Tu es trop l'amant d'un de tes livres. - -Nathan écoutait la tête baissée, il était comme un lion pris dans des -toiles. - ---Je ne remettrai jamais les pieds ici, dit-il. Cette marquise de -papier mâché me vend son thé trop cher. Elle me trouve amusant! Je -comprends maintenant pourquoi Saint-Just guillotinait tout ce monde-là! - ---Tu y reviendras demain. - -Blondet avait dit vrai. Les passions sont aussi lâches que cruelles. Le -lendemain, après avoir longtemps flotté entre: J'irai, je n'irai pas, -Raoul quitta ses associés au milieu d'une discussion importante, et -courut au faubourg Saint-Honoré, chez madame d'Espard. En voyant entrer -le brillant cabriolet de Rastignac, pendant qu'il payait son cocher -à la porte, la vanité de Nathan fut blessée; il résolut d'avoir un -élégant cabriolet et le tigre obligé. L'équipage de la comtesse était -dans la cour. A cette vue, le coeur de Raoul se gonfla de plaisir. -Marie marchait sous la pression de ses désirs avec la régularité d'une -aiguille d'horloge animée par son ressort. Elle était au coin de la -cheminée, dans le petit salon, étendue dans un fauteuil. Au lieu de -regarder Nathan quand on l'annonça, elle le contempla dans la glace, -sûre que la maîtresse de la maison se tournerait vers lui. Traqué -comme il l'est dans le monde, l'amour est obligé d'avoir recours à -ces petites ruses: il donne la vie aux miroirs, aux manchons, aux -éventails, à une foule de choses dont l'utilité n'est pas tout d'abord -démontrée et dont beaucoup de femmes usent sans s'en servir. - ---Monsieur le ministre, dit madame d'Espard en s'adressant à Nathan et -lui présentant de Marsay par un regard, soutenait, au moment où vous -entriez, que les royalistes et les républicains s'entendent; vous devez -en savoir quelque chose, vous? - ---Quand cela serait, dit Raoul, où est le mal? Nous haïssons le même -objet, nous sommes d'accord dans notre haine, nous différons dans notre -amour. Voilà tout. - ---Cette alliance est au moins bizarre, dit de Marsay en -enveloppant d'un coup d'oeil la comtesse, Félix et Raoul. - ---Elle ne durera pas, dit Rastignac qui pensait un peu trop à la -politique comme tous les nouveaux venus. - ---Qu'en dites-vous, ma chère amie? demanda madame d'Espard à la -comtesse. - ---Je n'entends rien à la politique. - ---Vous vous y mettrez, madame, dit de Marsay, et vous serez alors -doublement notre ennemie. - -Nathan et Marie ne comprirent le mot que quand de Marsay fut parti. -Rastignac le suivit, et madame d'Espard les accompagna jusqu'à la porte -de son premier salon. Les deux amants ne pensèrent plus aux épigrammes -du ministre, ils se voyaient riches de quelques minutes. Marie tendit -sa main vivement dégantée à Raoul, qui la prit et la baisa comme s'il -n'avait eu que dix-huit ans. Les yeux de la comtesse exprimaient une -noble tendresse si entière que Raoul eut aux yeux cette larme que -trouvent toujours à leur service les hommes à tempérament nerveux. - ---Où vous voir, où pouvoir vous parler? dit-il. Je mourrais s'il -fallait toujours déguiser ma voix, mon regard, mon coeur, mon amour. - -Émue par cette larme, Marie promit d'aller se promener au bois toutes -les fois que le temps ne serait pas détestable. Cette promesse causa -plus de bonheur à Raoul que ne lui en avait donné Florine pendant cinq -ans. - ---J'ai tant de choses à vous dire! Je souffre tant du silence auquel -nous sommes condamnés! - -La comtesse le regardait avec ivresse sans pouvoir répondre, quand la -marquise rentra. - ---Comment, vous n'avez rien su répondre à de Marsay? dit-elle en -entrant. - ---On doit respecter les morts, répondit Raoul. Ne voyez-vous pas qu'il -expire? Rastignac est son garde-malade, il espère être mis sur le -testament. - -La comtesse feignit d'avoir des visites à faire et voulut sortir pour -ne pas se compromettre. Pour ce quart d'heure, Raoul avait sacrifié -son temps le plus précieux et ses intérêts les plus palpitants. Marie -ignorait encore les détails de cette vie d'oiseau sur la branche, -mêlée aux affaires les plus compliquées, au travail le plus exigeant. -Quand deux êtres unis par un éternel amour mènent une vie resserrée -chaque jour par les noeuds de la confidence, par l'examen en commun -des difficultés surgies; quand deux coeurs échangent le soir ou le -matin leurs regrets, comme la bouche échange les soupirs, s'attendent -dans de mêmes anxiétés, palpitent ensemble à la vue d'un obstacle, tout -compte alors: une femme sait combien d'amour dans un retard évité, -combien d'efforts dans une course rapide; elle s'occupe, va, vient, -espère, s'agite avec l'homme occupé, tourmenté; ses murmures, elle -les adresse aux choses; elle ne doute plus, elle connaît et apprécie -les détails de la vie. Mais au début d'une passion où tant d'ardeur, -de défiances, d'exigences se déploient, où l'on ne se sait ni l'un ni -l'autre; mais auprès des femmes oisives, à la porte desquelles l'amour -doit être toujours en faction; mais auprès de celles qui s'exagèrent -leur dignité et veulent être obéies en tout, même quand elles ordonnent -une faute à ruiner un homme, l'amour comporte à Paris, dans notre -époque, des travaux impossibles. Les femmes du monde sont restées sous -l'empire des traditions du dix-huitième siècle où chacun avait une -position sûre et définie. Peu de femmes connaissent les embarras de -l'existence chez la plupart des hommes, qui tous ont une position à se -faire, une gloire en train, une fortune à consolider. Aujourd'hui, les -gens dont la fortune est assise se comptent, les vieillards seuls ont -le temps d'aimer, les jeunes gens rament sur les galères de l'ambition -comme y ramait Nathan. Les femmes, encore peu résignées à ce changement -dans les moeurs, prêtent le temps qu'elles ont de trop à ceux qui -n'en ont pas assez; elles n'imaginent pas d'autres occupations, d'autre -but que les leurs. Quand l'amant aurait vaincu l'hydre de Lerne pour -arriver, il n'a pas le moindre mérite; tout s'efface devant le bonheur -de le voir; elles ne lui savent gré que de leurs émotions, sans -s'informer de ce qu'elles coûtent. Si elles ont inventé dans leurs -heures oisives un de ces stratagèmes qu'elles ont à commandement, elles -le font briller comme un bijou. Vous avez tordu les barres de fer de -quelque nécessité tandis qu'elles chaussaient la mitaine, endossaient -le manteau d'une ruse: à elles la palme, et ne la leur disputez point. -Elles ont raison d'ailleurs, comment ne pas tout briser pour une femme -qui brise tout pour vous? elles exigent autant qu'elles donnent. Raoul -aperçut en revenant combien il lui serait difficile de mener un amour -dans le monde, le char à dix chevaux du journalisme, ses pièces -au théâtre et ses affaires embourbées. - ---Le journal sera détestable ce soir, dit-il en s'en allant, il n'y -aura pas d'article de moi, et pour un second numéro encore! - -Madame Félix de Vandenesse alla trois fois au bois de Boulogne sans -y voir Raoul, elle revenait désespérée, inquiète. Nathan ne voulait -pas s'y montrer autrement que dans l'éclat d'un prince de la presse. -Il employa toute la semaine à chercher deux chevaux, un cabriolet -et un tigre convenables, à convaincre ses associés de la nécessité -d'épargner un temps aussi précieux que le sien, et à faire imputer -son équipage sur les frais généraux du journal. Ses associés, Massol -et du Tillet, accédèrent si complaisamment à sa demande, qu'il les -trouva les meilleurs enfants du monde. Sans ce secours, la vie eût été -impossible à Raoul; elle devint d'ailleurs si rude, quoique mélangée -par les plaisirs les plus délicats de l'amour idéal, que beaucoup de -gens, même les mieux constitués, n'eussent pu suffire à de telles -dissipations. Une passion violente et heureuse prend déjà beaucoup de -place dans une existence ordinaire; mais quand elle s'attaque à une -femme posée comme madame de Vandenesse, elle devait dévorer la vie -d'un homme occupé comme Raoul. Voici les obligations que sa passion -inscrivait avant toutes les autres. Il lui fallait se trouver presque -chaque jour à cheval au bois de Boulogne, entre deux et trois heures, -dans la tenue du plus fainéant gentleman. Il apprenait là dans quelle -maison, à quel théâtre il reverrait, le soir, madame de Vandenesse. -Il ne quittait les salons que vers minuit, après avoir happé quelques -phrases long-temps attendues, quelques bribes de tendresse dérobées -sous la table, entre deux portes, ou en montant en voiture. La plupart -du temps, Marie, qui l'avait lancé dans le grand monde, le faisait -inviter à dîner dans certaines maisons où elle allait. N'était-ce pas -tout simple? Par orgueil, entraîné par sa passion, Raoul n'osait parler -de ses travaux. Il devait obéir aux volontés les plus capricieuses de -cette innocente souveraine, et suivre les débats parlementaires, le -torrent de la politique, veiller à la direction du journal, et mettre -en scène deux pièces dont les recettes étaient indispensables. Il -suffisait que madame de Vandenesse fît une petite moue quand il voulait -se dispenser d'être à un bal, à un concert, à une promenade, pour qu'il -sacrifiât ses intérêts à son plaisir. En quittant le monde entre une -heure et deux heures du matin, il revenait travailler jusqu'à -huit ou neuf heures, il dormait à peine, se réveillait pour concerter -les opinions du journal avec les gens influents desquels il dépendait, -pour débattre les mille et une affaires intérieures. Le journalisme -touche à tout dans cette époque, à l'industrie, aux intérêts publics -et privés, aux entreprises nouvelles, à tous les amours-propres de la -littérature et à ses produits. Quand harassé, fatigué, Nathan courait -de son bureau de rédaction au Théâtre, du Théâtre à la Chambre, de la -Chambre chez quelques créanciers, il devait se présenter calme, heureux -devant Marie, galoper à sa portière avec le laisser-aller d'un homme -sans soucis et qui n'a d'autres fatigues que celles du bonheur. Quand, -pour prix de tant de dévouements ignorés, il n'eut que les plus douces -paroles, les certitudes les plus mignonnes d'un attachement éternel, -d'ardents serrements de main obtenus pendant quelques secondes de -solitude, des mots passionnés en échange des siens, il trouva quelque -duperie à laisser ignorer le prix énorme avec lequel il payait ces -_menus suffrages_, auraient dit nos pères. L'occasion de s'expliquer ne -se fit pas attendre. Par une belle journée du mois d'avril, la comtesse -accepta le bras de Nathan dans un endroit écarté du bois de Boulogne; -elle avait à lui faire une de ces jolies querelles à propos de ces -riens sur lesquels les femmes savent bâtir des montagnes. Au lieu -de l'accueillir le sourire sur les lèvres, le front illuminé par le -bonheur, les yeux animés de quelque pensée fine et gaie, elle se montra -grave et sérieuse. - ---Qu'avez-vous? lui dit Nathan. - ---Ne vous occupez pas de ces riens, dit-elle; vous devez savoir que les -femmes sont des enfants. - ---Vous aurais-je déplu? - ---Serais-je ici? - ---Mais vous ne me souriez pas, vous ne paraissez pas heureuse de me -voir. - ---Je vous boude, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant de cet air -soumis par lequel les femmes se posent en victimes. - -Nathan fit quelques pas dans une appréhension qui lui serrait le -coeur et l'attristait. - ---Ce sera, dit-il après un moment de silence, quelques-unes de ces -craintes frivoles, de ces soupçons nuageux que vous mettez au-dessus -des plus grandes choses de la vie; vous avez l'art de faire pencher le -monde en y jetant un brin de paille, un fétu! - ---De l'ironie?... Je m'y attendais, dit-elle en baissant la tête. - ---Marie, ne vois-tu pas, mon ange, que j'ai dit ces paroles pour -t'arracher ton secret? - ---Mon secret sera toujours un secret, même après vous avoir été confié. - ---Eh! bien, dis.... - ---Je ne suis pas aimée, reprit-elle en lui lançant ce regard oblique -et fin par lequel les femmes interrogent si malicieusement l'homme -qu'elles veulent tourmenter. - ---Pas aimée?... s'écria Nathan. - ---Oui, vous vous occupez de trop de choses. Que suis-je au milieu de -tout ce mouvement? oubliée à tout propos. Hier, je suis venue au bois, -je vous y ai attendu... - ---Mais... - ---J'avais mis une nouvelle robe pour vous, et vous n'êtes pas venu, où -étiez-vous? - ---Mais... - ---Je ne le savais pas. Je vais chez madame d'Espard, je ne vous y -trouve point. - ---Mais... - ---Le soir, à l'Opéra, mes yeux n'ont pas quitté le balcon. Chaque fois -que la porte s'ouvrait, c'était des palpitations à me briser le coeur. - ---Mais... - ---Quelle soirée! Vous ne vous doutez pas de ces tempêtes du coeur. - ---Mais... - ---La vie s'use à ces émotions... - ---Mais... - ---Eh! bien, dit-elle. - ---Oui, la vie s'use dit Nathan, et vous aurez en quelques mois dévoré -la mienne. Vos reproches insensés m'arrachent aussi mon secret, dit-il. -Ah! vous n'êtes pas aimée?... vous l'êtes trop. - -Il peignit vivement sa situation, raconta ses veilles, détailla ses -obligations à heure fixe, la nécessité de réussir, les insatiables -exigences d'un journal où l'on était tenu de juger, avant tout le -monde, les événements sans se tromper sous peine de perdre son pouvoir, -enfin combien d'études rapides sur les questions qui passaient aussi -rapidement que des nuages à cette époque dévorante. - -Raoul eut tort en un moment. La marquise d'Espard le lui avait -dit: rien de plus naïf qu'un premier amour. Il se trouva bientôt que la -comtesse était coupable d'aimer trop. Une femme aimante répond à tout -avec une jouissance, avec un aveu ou un plaisir. En voyant se dérouler -cette vie immense, la comtesse fut saisie d'admiration. Elle avait fait -Nathan très-grand, elle le trouva sublime. Elle s'accusa d'aimer trop, -le pria de venir à ses heures; elle aplatit ces travaux d'ambitieux -par un regard levé vers le ciel. Elle attendrait! Désormais elle -sacrifierait ses jouissances. En voulant n'être qu'un marchepied, elle -était un obstacle!... elle pleura de désespoir. - ---Les femmes, dit-elle les larmes aux yeux, ne peuvent donc qu'aimer, -les hommes ont mille moyens d'agir; nous autres, nous ne pouvons que -penser, prier, adorer. - -Tant d'amour voulait une récompense. Elle regarda, comme un rossignol -qui veut descendre de sa branche à une source, si elle était seule -dans la solitude, si le silence ne cachait aucun témoin; puis elle -leva la tête vers Raoul, qui pencha la sienne; elle lui laissa prendre -un baiser, le premier, le seul qu'elle dût donner en fraude, et se -sentit plus heureuse en ce moment qu'elle ne l'avait été depuis cinq -années. Raoul trouva toutes ses peines payées. Tous deux marchaient -sans trop savoir où, sur le chemin d'Auteuil à Boulogne; ils furent -obligés de revenir à leurs voitures en allant de ce pas égal et cadencé -que connaissent les amants. Raoul avait foi dans ce baiser livré avec -la facilité décente que donne la sainteté du sentiment. Tout le mal -venait du monde, et non de cette femme si entièrement à lui. Raoul ne -regretta plus les tourments de sa vie enragée, que Marie devait oublier -au feu de son premier désir, comme toutes les femmes qui ne voient pas -à toute heure les terribles débats de ces existences exceptionnelles. -En proie à cette admiration reconnaissante qui distingue la passion -de la femme, Marie courait d'un pas délibéré, leste, sur le sable fin -d'une contre-allée, disant, comme Raoul, peu de paroles, mais senties -et portant coup. Le ciel était pur, les gros arbres bourgeonnaient, -et quelques pointes vertes animaient déjà leurs mille pinceaux bruns. -Les arbustes, les bouleaux, les saules, les peupliers, montraient leur -premier, leur tendre feuillage encore diaphane. Aucune âme ne résiste -à de pareilles harmonies. L'amour expliquait la Nature à la comtesse -comme il lui avait expliqué la Société. - ---Je voudrais que vous n'eussiez jamais aimé que moi! dit-elle. - ---Votre voeu est réalisé, répondit Raoul. Nous nous sommes révélé -l'un à l'autre le véritable amour. - -Il disait vrai. En se posant devant ce jeune coeur en homme pur, -Raoul s'était pris à ses phrases panachées de beaux sentiments. -D'abord purement spéculatrice et vaniteuse, sa passion était devenue -sincère. Il avait commencé par mentir, il finissait par dire vrai. Il -y a d'ailleurs chez tout écrivain un sentiment difficilement étouffé -qui le porte à l'admiration du beau moral. Enfin, à force de faire -des sacrifices, un homme s'intéresse à l'être qui les exige. Les -femmes du monde, de même que les courtisanes, ont l'instinct de cette -vérité; peut-être même la pratiquent-elles sans la connaître. Aussi -la comtesse, après son premier élan de reconnaissance et de surprise, -fut-elle charmée d'avoir inspiré tant de sacrifices, d'avoir fait -surmonter tant de difficultés. Elle était aimée d'un homme digne -d'elle. Raoul ignorait à quoi l'engagerait sa fausse grandeur; car les -femmes ne permettent pas à leur amant de descendre de son piédestal. On -ne pardonne pas à un dieu la moindre petitesse. Marie ne savait pas le -mot de cette énigme que Raoul avait dit à ses amis au souper chez Véry. -La lutte de cet écrivain parti des rangs inférieurs avait occupé les -dix premières années de sa jeunesse; il voulait être aimé par une des -reines du beau monde. La vanité, sans laquelle l'amour est bien faible, -a dit Champfort, soutenait sa passion et devait l'accroître de jour en -jour. - ---Vous pouvez me jurer, dit Marie, que vous n'êtes et ne serez jamais à -aucune femme? - ---Il n'y aurait pas plus de temps dans ma vie pour une autre femme que -de place dans mon coeur, répondit-il sans croire faire un mensonge, -tant il méprisait Florine. - ---Je vous crois, dit-elle. - -Arrivés dans l'allée où stationnaient les voitures, Marie quitta le -bras de Nathan, qui prit une attitude respectueuse comme s'il venait de -la rencontrer; il l'accompagna chapeau bas jusqu'à sa voiture; puis il -la suivit par l'avenue Charles X en humant la poussière que faisait la -calèche, en regardant les plumes en saule pleureur que le vent agitait -en dehors. Malgré les nobles renonciations de Marie, Raoul, excité -par sa passion, se trouva partout où elle était; il adorait l'air à -la fois mécontent et heureux que prenait la comtesse pour le -gronder sans le pouvoir en lui voyant dissiper ce temps qui lui était -si nécessaire. Marie prit la direction des travaux de Raoul, elle lui -intima des ordres formels sur l'emploi de ses heures, demeura chez -elle pour lui ôter tout prétexte de dissipation. Elle lisait tous les -matins le journal, et devint le héraut de la gloire d'Étienne Lousteau, -le feuilletoniste, qu'elle trouvait ravissant, de Félicien Vernou, de -Claude Vignon, de tous les rédacteurs. Elle donna le conseil à Raoul -de rendre justice à de Marsay quand il mourut, et lut avec ivresse le -grand et bel éloge que Raoul fit du ministre mort, tout en blâmant son -machiavélisme et sa haine pour les masses. Elle assista naturellement, -à l'avant-scène du Gymnase, à la première représentation de la pièce -sur laquelle Nathan comptait pour soutenir son entreprise, et dont le -succès parut immense. Elle fut la dupe des applaudissements achetés. - ---Vous n'êtes pas venue dire adieu aux Italiens? lui demanda lady -Dudley chez laquelle elle se rendit après cette représentation. - ---Non, je suis allée au Gymnase. On donnait une première représentation. - ---Je ne puis souffrir le vaudeville. Je suis pour cela comme Louis XIV -pour les Téniers, dit lady Dudley. - ---Moi, répondit madame d'Espard, je trouve que les auteurs ont fait -des progrès. Les vaudevilles sont aujourd'hui de charmantes comédies, -pleines d'esprit, qui demandent beaucoup de talent, et je m'y amuse -fort. - ---Les acteurs sont d'ailleurs excellents, dit Marie. Ceux du Gymnase -ont très-bien joué ce soir; la pièce leur plaisait, le dialogue est -fin, spirituel. - ---Comme celui de Beaumarchais, dit lady Dudley. - ---Monsieur Nathan n'est point encore Molière; mais.... dit madame -d'Espard en regardant la comtesse. - ---Il fait des vaudevilles, dit madame Charles de Vandenesse. - ---Et défait des ministères, reprit madame de Manerville. - -La comtesse garda le silence; elle cherchait à répondre par des -épigrammes acérées; elle se sentait le coeur agité par des mouvements -de rage; elle ne trouva rien de mieux que dire:--Il en fera peut-être. - -Toutes les femmes échangèrent un regard de mystérieuse intelligence. -Quand Marie de Vandenesse partit, Moïna de Saint-Héreen s'écria:--Mais -elle adore Nathan! - ---Elle ne fait pas de cachotteries, dit madame d'Espard. - -Le mois de mai vint, Vandenesse emmena sa femme à sa terre où elle -ne fut consolée que par les lettres passionnées de Raoul, à qui elle -écrivit tous les jours. - -L'absence de la comtesse aurait pu sauver Raoul du gouffre dans -lequel il avait mis le pied, si Florine eût été près de lui; mais il -était seul, au milieu d'amis devenus ses ennemis secrets dès qu'il -eut manifesté l'intention de les dominer. Ses collaborateurs le -haïssaient momentanément, prêts à lui tendre la main et à le consoler -en cas de chute, prêts à l'adorer en cas de succès. Ainsi va le monde -littéraire. On n'y aime que ses inférieurs. Chacun est l'ennemi de -quiconque tend à s'élever. Cette envie générale décuple les chances -des gens médiocres, qui n'excitent ni l'envie ni le soupçon, font -leur chemin à la manière des taupes, et, quelque sots qu'ils soient, -se trouvent casés au _Moniteur_ dans trois ou quatre places au moment -où les gens de talent se battent encore à la porte pour s'empêcher -d'entrer. La sourde inimitié de ces prétendus amis, que Florine aurait -dépistée avec la science innée des courtisanes pour deviner le vrai -entre mille hypothèses, n'était pas le plus grand danger de Raoul. -Ses deux associés, Massol l'avocat et du Tillet le banquier, avaient -médité d'atteler son ardeur au char dans lequel ils se prélassaient, -de l'évincer dès qu'il serait hors d'état de nourrir le journal, ou -de le priver de ce grand pouvoir au moment où ils voudraient en user. -Pour eux, Nathan représentait une certaine somme à dévorer, une force -littéraire de la puissance de dix plumes à employer. Massol, un de -ces avocats qui prennent la faculté de parler indéfiniment pour de -l'éloquence, qui possèdent le secret d'ennuyer en disant tout, la peste -des assemblées où ils rapetissent toute chose, et qui veulent devenir -des personnages à tout prix, ne tenait plus à être garde des sceaux; -il en avait vu passer cinq ou six en quatre ans, il s'était dégoûté de -la simarre. Comme monnaie du portefeuille, il voulut une chaire dans -l'Instruction Publique, une place au conseil d'État, le tout assaisonné -de la croix de la Légion-d'Honneur. Du Tillet et le baron de Nucingen -lui avaient garanti la croix et sa nomination de maître des requêtes -s'il entrait dans leurs vues; il les trouva plus en position de -réaliser leurs promesses que Nathan, et il leur obéissait aveuglément. -Pour mieux abuser Raoul, ces gens-là lui laissaient exercer le pouvoir -sans contrôle. Du Tillet n'usait du journal que dans ses intérêts -d'agiotage, auxquels Raoul n'entendait rien; mais il avait déjà -fait savoir par le baron de Nucingen à Rastignac que la feuille serait -tacitement complaisante au pouvoir, sous la seule condition d'appuyer -sa candidature en remplacement de monsieur de Nucingen, futur pair -de France, et qui avait été élu dans une espèce de bourg pourri, un -collége à peu d'électeurs, où le journal fut envoyé gratis à profusion. -Ainsi Raoul était joué par le banquier et par l'avocat, qui le voyaient -avec un plaisir infini trônant au journal, y profitant de tous les -avantages, percevant tous les fruits d'amour-propre ou autres. Nathan, -enchanté d'eux, les trouvait, comme lors de sa demande de fonds -équestres, les meilleurs enfants du monde, il croyait les jouer. Jamais -les hommes d'imagination, pour lesquels l'espérance est le fond de la -vie, ne veulent se dire qu'en affaires le moment le plus périlleux est -celui où tout va selon leurs souhaits. Ce fut un moment de triomphe -dont profita d'ailleurs Nathan, qui se produisit alors dans le monde -politique et financier; du Tillet le présenta chez Nucingen. Madame -de Nucingen accueillit Raoul à merveille, moins pour lui que pour -madame de Vandenesse; mais quand elle lui toucha quelques mots de la -comtesse, il crut faire merveille, en faisant de Florine un paravent; -il s'étendit avec une fatuité généreuse sur ses relations avec -l'actrice, impossibles à rompre. Quitte-t-on un bonheur certain pour -les coquetteries du faubourg Saint-Germain? Nathan, joué par Nucingen -et Rastignac, par du Tillet et Blondet, prêta son appui fastueusement -aux doctrinaires pour la formation d'un de leurs cabinets éphémères. -Puis, pour arriver pur aux affaires, il dédaigna par ostentation de se -faire avantager dans quelques entreprises qui se formèrent à l'aide -de sa feuille, lui qui ne regardait pas à compromettre ses amis, et à -se comporter peu délicatement avec quelques industriels dans certains -moments critiques. Ces contrastes, engendrés par sa vanité, par son -ambition, se retrouvent dans beaucoup d'existences semblables. Le -manteau doit être splendide pour le public, on prend du drap chez ses -amis pour en boucher les trous. Néanmoins, deux mois après le départ -de la comtesse, Raoul eut un certain quart d'heure de Rabelais qui -lui causa quelques inquiétudes au milieu de son triomphe. Du Tillet -était en avance de cent mille francs. L'argent donné par Florine, le -tiers de sa première mise de fonds, avait été dévoré par le fisc, par -les frais de premier établissement qui furent énormes. Il fallait -prévoir l'avenir. Le banquier favorisa l'écrivain en prenant pour -cinquante mille francs de lettres de change à quatre mois. Du Tillet -tenait ainsi Raoul par le licou de la lettre de change. Au moyen de -ce supplément, les fonds du journal furent faits pour six mois. Aux -yeux de quelques écrivains, six mois sont une éternité. D'ailleurs, -à coups d'annonces, à force de voyageurs, en offrant des avantages -illusoires aux abonnés, on en avait racolé deux mille. Ce demi-succès -encourageait à jeter les billets de banque dans ce brasier. Encore un -peu de talent, vienne un procès politique, une apparente persécution, -et Raoul devenait un de ces condottieri modernes dont l'encre vaut -aujourd'hui la poudre à canon d'autrefois. Malheureusement, cet -arrangement était pris quand Florine revint avec environ cinquante -mille francs. Au lieu de se créer un fonds de réserve, Raoul, sûr -du succès en le voyant nécessaire, humilié déjà d'avoir accepté de -l'argent de l'actrice, se sentant intérieurement grandi par son amour, -ébloui par les captieux éloges de ses courtisans, abusa Florine sur -sa position et la força d'employer cette somme à remonter sa maison. -Dans les circonstances présentes, une magnifique représentation -devenait une nécessité. L'actrice, qui n'avait pas besoin d'être -excitée, s'embarrassa de trente mille francs de dettes. Florine eut -une délicieuse maison tout entière à elle, rue Pigale, où revint son -ancienne société. La maison d'une fille posée comme Florine était un -terrain neutre, très favorable aux ambitieux politiques qui traitaient, -comme Louis XIV chez les Hollandais, sans Raoul, chez Raoul. Nathan -avait réservé à l'actrice pour sa rentrée une pièce dont le principal -rôle lui allait admirablement. Ce drame-vaudeville devait être l'adieu -de Raoul au théâtre. Les journaux, à qui cette complaisance pour Raoul -ne coûtait rien, préméditèrent une telle ovation à Florine, que la -Comédie-Française parla d'un engagement. Les feuilletons montraient -dans Florine l'héritière de mademoiselle Mars. Ce triomphe étourdit -assez l'actrice pour l'empêcher d'étudier le terrain sur lequel -marchait Nathan; elle vécut dans un monde de fêtes et de festins. -Reine de cette cour pleine de solliciteurs empressés autour d'elle, -qui pour son livre, qui pour sa pièce, qui pour sa danseuse, qui pour -son théâtre, qui pour son entreprise, qui pour une réclame, elle se -laissait aller à tous les plaisirs du pouvoir de la presse en y voyant -l'aurore du crédit ministériel. A entendre ceux qui vinrent chez elle, -Nathan était un grand homme politique. Nathan avait eu raison dans -son entreprise, il serait député certainement ministre, pendant -quelque temps, comme tant d'autres. Les actrices disent rarement non -à ce qui les flatte. Florine avait trop de talent dans le feuilleton -pour se défier du journal et de ceux qui le faisaient. Elle connaissait -trop peu le mécanisme de la presse pour s'inquiéter des moyens. Les -filles de la trempe de Florine ne voient jamais que les résultats. -Quant à Nathan, il crut, dès lors, qu'à la prochaine session il -arriverait aux affaires, avec deux anciens journalistes dont l'un -alors ministre cherchait à évincer ses collègues pour se consolider. -Après six mois d'absence, Nathan retrouva Florine avec plaisir et -retomba nonchalamment dans ses habitudes. La lourde trame de cette -vie, il la broda secrètement des plus belles fleurs de sa passion -idéale et des plaisirs qu'y semait Florine. Ses lettres à Marie étaient -des chefs-d'oeuvre d'amour, de grâce et de style. Nathan faisait -d'elle la lumière de sa vie, il n'entreprenait rien sans consulter son -bon génie. Désolé d'être du côté populaire, il voulait par moments -embrasser la cause de l'aristocratie; mais, malgré son habitude des -tours de force, il voyait une impossibilité absolue à sauter de gauche -à droite; il était plus facile de devenir ministre. Les précieuses -lettres de Marie étaient déposées dans un de ces portefeuilles à -secret offerts par Huret ou Fichet, un de ces deux mécaniciens qui -se battaient à coups d'annonces et d'affiches dans Paris à qui -ferait les serrures les plus impénétrables et les plus discrètes. Ce -portefeuille restait dans le nouveau boudoir de Florine, où travaillait -Raoul. Personne n'est plus facile à tromper qu'une femme à qui l'on a -l'habitude de tout dire; elle ne se défie de rien, elle croit tout voir -et tout savoir. D'ailleurs, depuis son retour, l'actrice assistait à la -vie de Nathan et n'y trouvait aucune irrégularité. Jamais elle n'eût -imaginé que ce portefeuille, à peine entrevu, serré sans affectation, -contînt des trésors d'amour, les lettres d'une rivale que, selon la -demande de Raoul, la comtesse adressait au bureau du journal. La -situation de Nathan paraissait donc extrêmement brillante. Il avait -beaucoup d'amis. Deux pièces faites en collaboration et qui venaient -de réussir fournissaient à son luxe et lui ôtaient tout souci pour -l'avenir. D'ailleurs, il ne s'inquiétait en aucune manière de sa dette -envers du Tillet, son ami. - ---Comment se défier d'un ami? disait-il quand en certains moments -Blondet se laissait aller à des doutes, entraîné par son habitude de -tout analyser. - ---Mais nous n'avons pas besoin de nous méfier de nos ennemis, -disait Florine. - -Nathan défendait du Tillet. Du Tillet était le meilleur, le plus -facile, le plus probe des hommes. Cette existence de danseur de corde -sans balancier eût effrayé tout le monde, même un indifférent, s'il en -eût pénétré le mystère; mais du Tillet la contemplait avec le stoïcisme -et l'oeil sec d'un parvenu. Il y avait dans l'amicale bonhomie de ses -procédés avec Nathan d'atroces railleries. Un jour, il lui serrait la -main en sortant de chez Florine, et le regardait monter en cabriolet. - ---Ça va au bois de Boulogne avec un train magnifique, dit-il à -Lousteau, l'envieux par excellence, et ça sera peut-être dans six mois -à Clichy. - ---Lui? Jamais! s'écria Lousteau; Florine est là. - ---Qui te dit, mon petit, qu'il la conservera? Quant à toi, qui le vaux -mille fois, tu seras sans doute notre rédacteur en chef dans six mois. - -En octobre, les lettres de change échurent, du Tillet les renouvela -gracieusement, mais à deux mois, augmentées de l'escompte et d'un -nouveau prêt. Sûr de la victoire, Raoul puisait à même les sacs. -Madame Félix de Vandenesse devait revenir dans quelques jours, un mois -plus tôt que de coutume, ramenée par un désir effréné de voir Nathan, -qui ne voulut pas être à la merci d'un besoin d'argent au moment où -il reprendrait sa vie militante. La correspondance, où la plume est -toujours plus hardie que la parole, où la pensée revêtue de ses fleurs -aborde tout et peut tout dire, avait fait arriver la comtesse au plus -haut degré d'exaltation; elle voyait en Raoul l'un des plus beaux -génies de l'époque, un coeur exquis et méconnu, sans souillure et -digne d'adoration; elle le voyait avançant une main hardie sur le -festin du pouvoir. Bientôt cette parole si belle en amour tonnerait à -la tribune. Marie ne vivait plus que de cette vie à cercles entrelacés, -comme ceux d'une sphère, et au centre desquels est le monde. Sans -goût pour les tranquilles félicités du ménage, elle recevait les -agitations de cette vie à tourbillons, communiquées par une plume -habile et amoureuse; elle baisait ces lettres écrites au milieu des -batailles livrées par la presse, prélevées sur des heures studieuses; -elle sentait tout leur prix; elle était sûre d'être aimée uniquement, -de n'avoir que la gloire et l'ambition pour rivales; elle trouvait au -fond de sa solitude à employer toutes ses forces, elle était -heureuse d'avoir bien choisi: Nathan était un ange. Heureusement sa -retraite à sa terre et les barrières qui existaient entre elle et -Raoul avaient éteint les médisances du monde. Durant les derniers -jours de l'automne, Marie et Raoul reprirent donc leurs promenades au -bois de Boulogne, ils ne pouvaient se voir que là jusqu'au moment où -les salons se rouvriraient. Raoul put savourer un peu plus à l'aise -les pures, les exquises jouissances de sa vie idéale et la cacher à -Florine: il travaillait un peu moins, les choses avaient pris leur -train au journal, chaque rédacteur connaissait sa besogne. Il fit -involontairement des comparaisons, toutes à l'avantage de l'actrice, -sans que néanmoins la comtesse y perdît. Brisé de nouveau par les -manoeuvres auxquelles le condamnait sa passion de coeur et de tête -pour une femme du grand monde, Raoul trouva des forces surhumaines -pour être à la fois sur trois théâtres: le Monde, le Journal et les -Coulisses. Au moment où Florine, qui lui savait gré de tout, qui -partageait presque ses travaux et ses inquiétudes, se montrait et -disparaissait à propos, lui versait à flots un bonheur réel, sans -phrases, sans aucun accompagnement de remords; la comtesse, aux yeux -insatiables, au corsage chaste, oubliait ces travaux gigantesques et -les peines prises souvent pour la voir un instant. Au lieu de dominer, -Florine se laissait prendre, quitter, reprendre, avec la complaisance -d'un chat qui retombe sur ses pattes et secoue ses oreilles. Cette -facilité de moeurs concorde admirablement aux allures des hommes -de pensée; et tout artiste en eût profité, comme le fit Nathan, sans -abandonner la poursuite de ce bel amour idéal, de cette splendide -passion qui charmait ses instincts de poète, ses grandeurs secrètes, -ses vanités sociales. Convaincu de la catastrophe qui suivrait une -indiscrétion, il se disait: «La comtesse ni Florine ne sauront rien!» -Elles étaient si loin l'une de l'autre! A l'entrée de l'hiver, Raoul -reparut dans le monde à son apogée: il était presque un personnage. -Rastignac, tombé avec le ministère disloqué par la mort de de Marsay, -s'appuyait sur Raoul et l'appuyait par ses éloges. Madame de Vandenesse -voulut alors savoir si son mari était revenu sur le compte de Nathan. -Après une année, elle l'interrogea de nouveau, croyant avoir à prendre -une de ces éclatantes revanches qui plaisent à toutes les femmes, même -les plus nobles, les moins terrestres; car on peut gager à coup sûr que -les anges ont encore de l'amour-propre en se rangeant autour du Saint -des Saints. - ---Il ne lui manquait plus que d'être la dupe des intrigants, -répondit le comte. - -Félix, à qui l'habitude du monde et de la politique permettait de voir -clair, avait pénétré la situation de Raoul. Il expliqua tranquillement -à sa femme que la tentative de Fieschi avait eu pour résultat de -rattacher beaucoup de gens tièdes aux intérêts menacés dans la -personne du roi Louis-Philippe. Les journaux dont la couleur n'était -pas tranchée y perdraient leurs abonnés, car le journalisme allait -se simplifier avec la politique. Si Nathan avait mis sa fortune dans -son journal, il périrait bientôt. Ce coup d'oeil si juste, si net, -quoique succinct et jeté dans l'intention d'approfondir une question -sans intérêt, par un homme qui savait calculer les chances de tous les -partis, effraya madame de Vandenesse. - ---Vous vous intéressez donc bien à lui? demanda Félix à sa femme. - ---Comme à un homme dont l'esprit m'amuse, dont la conversation me plaît. - -Cette réponse fut faite d'un air si naturel que le comte ne soupçonna -rien. - -Le lendemain à quatre heures, chez madame d'Espard, Marie et Raoul -eurent une longue conversation à voix basse. La comtesse exprima des -craintes que Raoul dissipa, trop heureux d'abattre sous des épigrammes -la grandeur conjugale de Félix. Nathan avait une revanche à prendre. -Il peignit le comte comme un petit esprit, comme un homme arriéré, -qui voulait juger la Révolution de Juillet avec la mesure de la -Restauration, qui se refusait à voir le triomphe de la classe moyenne, -la nouvelle force des sociétés, temporaire ou durable, mais réelle. Il -n'y avait plus de grands seigneurs possibles, le règne des véritables -supériorités arrivait. Au lieu d'étudier les avis indirects et -impartiaux d'un homme politique interrogé sans passion, Raoul parada, -monta sur des échasses, et se drapa dans la pourpre de son succès. -Quelle est la femme qui ne croit pas plus à son amant qu'à son mari? - -Madame de Vandenesse rassurée commença donc cette vie d'irritations -réprimées, de petites jouissances dérobées, de serrements de main -clandestins, sa nourriture de l'hiver dernier, mais qui finit par -entraîner une femme au delà des bornes quand l'homme qu'elle aime a -quelque résolution et s'impatiente des entraves. Heureusement pour -elle, Raoul modéré par Florine n'était pas dangereux. D'ailleurs -il fut saisi par des intérêts qui ne lui permirent pas de profiter -de son bonheur. Néanmoins un malheur soudain arrivé à Nathan, des -obstacles renouvelés, une impatience pouvaient précipiter la comtesse -dans un abîme. Raoul entrevoyait ces dispositions chez Marie, quand -vers la fin de décembre du Tillet voulut être payé. Le riche banquier, -qui se disait gêné, donna le conseil à Raoul d'emprunter la somme pour -quinze jours à un usurier, à Gigonnet, la providence à vingt-cinq -pour cent de tous les jeunes gens embarrassés. Dans quelques jours le -journal opérait son grand renouvellement de janvier, il y aurait des -sommes en caisse, du Tillet verrait. D'ailleurs pourquoi Nathan ne -ferait-il pas une pièce? Par orgueil Nathan voulut payer à tout prix. -Du Tillet donna une lettre à Raoul pour l'usurier, d'après laquelle -Gigonnet lui compta les sommes sur des lettres de change à vingt -jours. Au lieu de chercher les raisons d'une semblable facilité, Raoul -fut fâché de ne pas avoir demandé davantage. Ainsi se comportent les -hommes les plus remarquables par la force de leur pensée; ils voient -matière à plaisanter dans un fait grave, ils semblent réserver leur -esprit pour leurs oeuvres, et, de peur de l'amoindrir, n'en usent -point dans les choses de la vie. Raoul raconta sa matinée à Florine et -à Blondet; il leur peignit Gigonnet tout entier, sa cheminée sans feu, -son petit papier de Réveillon, son escalier, sa sonnette asthmatique et -le pied de biche, son petit paillasson usé, son âtre sans feu comme son -regard: il les fit rire de ce nouvel oncle; ils ne s'inquiétèrent ni -de du Tillet qui se disait sans argent, ni d'un usurier si prompt à la -détente. Tout cela, caprices! - ---Il ne t'a pris que quinze pour cent, dit Blondet, tu lui devais des -remerciements. A vingt-cinq pour cent on ne les salue plus; l'usure -commence à cinquante pour cent, à ce taux on les méprise. - ---Les mépriser! dit Florine. Quels sont ceux de vos amis qui vous -prêteraient à ce taux sans se poser comme vos bienfaiteurs? - ---Elle a raison, je suis heureux de ne plus rien devoir à du Tillet, -disait Raoul. - -Pourquoi ce défaut de pénétration dans leurs affaires personnelles -chez des hommes habitués à tout pénétrer? Peut-être l'esprit ne -peut-il pas être complet sur tous les points; peut-être les artistes -vivent-ils trop dans le moment présent pour étudier l'avenir; peut-être -observent-ils trop les ridicules pour voir un piége, et croient-ils -qu'on n'ose pas les jouer. L'avenir ne se fit pas attendre. Vingt -jours après les lettres de change étaient protestées; mais au Tribunal -de commerce, Florine fit demander et obtenir vingt-cinq jours pour -payer. Raoul étudia sa position, il demanda des comptes: il en résulta -que les recettes du journal couvraient les deux tiers des frais, et -que l'abonnement faiblissait. Le grand homme devint inquiet et sombre, -mais pour Florine seulement, à laquelle il se confia. Florine lui -conseilla d'emprunter sur des pièces de théâtre à faire, en les vendant -en bloc et aliénant les revenus de son répertoire. Nathan trouva par -ce moyen vingt mille francs, et réduisit sa dette à quarante mille. -Le 10 de février les vingt-cinq jours expirèrent. Du Tillet, qui ne -voulait pas de Nathan pour concurrent dans le collége électoral où -il comptait se présenter, en laissant à Massol un autre collége à la -dévotion du ministère, fit poursuivre à outrance Raoul par Gigonnet. -Un homme écroué pour dettes ne peut pas s'offrir à la candidature. -La maison de Clichy pouvait dévorer le futur ministre. Florine était -elle-même en conversation suivie avec des huissiers, à raison de ses -dettes personnelles; et, dans cette crise, il ne lui restait plus -d'autre ressource que le _moi_ de Médée, car ses meubles furent saisis. -L'ambitieux entendait de toutes parts les craquements de la destruction -dans son jeune édifice, bâti sans fondements. Déjà sans force pour -soutenir une si vaste entreprise, il se sentait incapable de la -recommencer; il allait donc périr sous les décombres de sa fantaisie. -Son amour pour la comtesse lui donnait encore quelques éclairs de vie; -il animait son masque, mais en dedans l'espérance était morte. Il ne -soupçonnait point du Tillet, il ne voyait que l'usurier. Rastignac, -Blondet, Lousteau, Vernou, Finot, Massol se gardaient bien d'éclairer -cet homme d'une activité si dangereuse. Rastignac, qui voulait -ressaisir le pouvoir, faisait cause commune avec Nucingen et du Tillet. -Les autres éprouvaient des jouissances infinies à contempler l'agonie -d'un de leurs égaux, coupable d'avoir tenté d'être leur maître. Aucun -d'eux n'aurait voulu dire un mot à Florine; au contraire, on lui -vantait Raoul. «Nathan avait des épaules à soutenir le monde, il s'en -tirerait, tout irait à merveille!» - ---On a fait deux abonnés hier, disait Blondet d'un air grave, Raoul -sera député. Le budget voté, l'ordonnance de dissolution paraîtra. - -Nathan, poursuivi, ne pouvait plus compter sur l'usure. Florine, -saisie, ne pouvait plus compter que sur les hasards d'une passion -inspirée à quelque niais qui ne se trouve jamais à propos. Nathan -n'avait pour amis que des gens sans argent et sans crédit. Une -arrestation tuait ses espérances de fortune politique. Pour comble de -malheur, il se voyait engagé dans d'énormes travaux payés d'avance, il -n'entrevoyait pas de fond au gouffre de misère où il allait rouler. -En présence de tant de menaces, son audace l'abandonna. La comtesse -de Vandenesse s'attacherait-elle à lui, fuirait-elle au loin? Les -femmes ne sont jamais conduites à cet abîme que par un entier amour, -et leur passion ne les avait pas noués l'un à l'autre par les liens -mystérieux du bonheur. Mais la comtesse le suivît-elle à l'étranger, -elle viendrait sans fortune, nue et dépouillée, elle serait un embarras -de plus. Un esprit de second ordre, un orgueilleux comme Nathan, -devait voir et vit alors dans le suicide l'épée qui trancherait ces -noeuds gordiens. L'idée de tomber en face de ce monde où il avait -pénétré, qu'il avait voulu dominer, d'y laisser la comtesse triomphante -et de redevenir un fantassin crotté, n'était pas supportable. La -Folie dansait et faisait entendre ses grelots à la porte du palais -fantastique habité par le poète. En cette extrémité, Nathan attendit un -hasard et ne voulut se tuer qu'au dernier moment. - -Durant les derniers jours employés par la signification du jugement, -par les commandements et la dénonciation de la contrainte par corps, -Raoul porta partout malgré lui cet air froidement sinistre que les -observateurs ont pu remarquer chez tous les gens destinés au suicide ou -qui le méditent. Les idées funèbres qu'ils caressent impriment à leur -front des teintes grises et nébuleuses; leur sourire a je ne sais quoi -de fatal, leurs mouvements sont solennels. Ces malheureux paraissent -vouloir sucer jusqu'au zeste les fruits dorés de la vie; leurs regards -visent le coeur à tout propos, ils écoutent leur glas dans l'air, -ils sont inattentifs. Ces effrayants symptômes, Marie les aperçut un -soir chez lady Dudley: Raoul était resté seul sur un divan, dans le -boudoir, tandis que tout le monde causait dans le salon; la comtesse -vint à la porte, il ne leva pas la tête, il n'entendit ni le souffle de -Marie ni le frissonnement de sa robe de soie; il regardait une fleur -du tapis, les yeux fixes, hébétés de douleur; il aimait mieux mourir -que d'abdiquer. Tout le monde n'a pas le piédestal de Sainte-Hélène. -D'ailleurs, le suicide régnait alors à Paris; ne doit-il pas être le -dernier mot des sociétés incrédules? Raoul venait de se résoudre à -mourir. Le désespoir est en raison des espérances, et celui de Raoul -n'avait pas d'autre issue que la tombe. - ---Qu'as-tu? lui dit Marie en volant auprès de lui. - ---Rien, répondit-il. - -Il y a une manière de dire ce mot _rien_ entre amants, qui signifie -tout le contraire. Marie haussa les épaules. - ---Vous êtes un enfant, dit-elle, il vous arrive quelque malheur. - ---Non, pas à moi, dit-il. D'ailleurs, vous le saurez toujours trop tôt, -Marie, reprit-il affectueusement. - ---A quoi pensais-tu quand je suis entrée? demanda-t-elle d'un air -d'autorité. - ---Veux-tu savoir la vérité? Elle inclina la tête.--Je songeais à toi, -je me disais qu'à ma place bien des hommes auraient voulu être aimés -sans réserve: je le suis, n'est-ce pas? - ---Oui, dit-elle. - ---Et, reprit-il en lui pressant la taille et l'attirant à lui pour -la baiser au front, au risque d'être surpris, je te laisse pure et -sans remords. Je puis t'entraîner dans l'abîme, et tu demeures dans -toute ta gloire au bord, sans souillure. Cependant une seule pensée -m'importune.... - ---Laquelle? - ---Tu me mépriseras. Elle sourit superbement.--Oui, tu ne croiras jamais -avoir été saintement aimée; puis on me flétrira, je le sais. Les femmes -n'imaginent pas que du fond de notre fange nous levions nos yeux vers -le ciel pour y adorer sans partage une Marie. Elles mêlent à ce saint -amour de tristes questions, elles ne comprennent pas que des hommes de -haute intelligence et de vaste poésie puissent dégager leur âme de la -jouissance pour la réserver à quelque autel chéri. Cependant, Marie, -le culte de l'idéal est plus fervent chez nous que chez vous: nous le -trouvons dans la femme qui ne le cherche même pas en nous. - ---Pourquoi cet article? dit-elle railleusement en femme sûre d'elle. - ---Je quitte la France, tu apprendras demain pourquoi et comment par une -lettre que t'apportera mon valet de chambre. Adieu, Marie. - -Raoul sortit après avoir pressé la comtesse sur son coeur par une -horrible étreinte, et la laissa stupide de douleur. - ---Qu'avez-vous donc, ma chère? lui dit la marquise d'Espard en la -venant chercher; que vous a dit monsieur Nathan? il nous a quittées -d'un air mélodramatique. Vous êtes peut-être trop raisonnable ou trop -déraisonnable. - -La comtesse prit le bras de madame d'Espard pour rentrer dans le -salon, d'où elle partit quelques instants après. - ---Elle va peut-être à son premier rendez-vous, dit lady Dudley à la -marquise. - ---Je le saurai, répliqua madame d'Espard en s'en allant et suivant la -voiture de la comtesse. - -Mais le coupé de madame de Vandenesse prit le chemin du faubourg -Saint-Honoré. Quand madame d'Espard rentra chez elle, elle vit la -comtesse Félix continuant le faubourg pour gagner le chemin de la rue -du Rocher. Marie se coucha sans pouvoir dormir, et passa la nuit à lire -un voyage au pôle nord sans y rien comprendre. A huit heures et demie, -elle reçut une lettre de Raoul, et l'ouvrit précipitamment. La lettre -commençait par ces mots classiques: - -«Ma chère bien-aimée, quand tu tiendras ce papier, je ne serai plus...» - -Elle n'acheva pas, elle froissa le papier par une contraction nerveuse, -sonna sa femme de chambre, mit à la hâte un peignoir, chaussa les -premiers souliers venus, s'enveloppa dans un châle, prit un chapeau; -puis elle sortit en recommandant à sa femme de chambre de dire au comte -qu'elle était allée chez sa soeur, madame du Tillet. - ---Où avez-vous laissé votre maître? demanda-t-elle au domestique de -Raoul. - ---Au bureau du journal. - ---Allons-y, dit-elle. - -Au grand étonnement de sa maison, elle sortit à pied, avant neuf -heures, en proie à une visible folie. Heureusement pour elle, la femme -de chambre alla dire au comte que madame venait de recevoir une lettre -de madame du Tillet qui l'avait mise hors d'elle, et venait de courir -chez sa soeur, accompagnée du domestique qui lui avait apporté la -lettre. Vandenesse attendit le retour de sa femme pour recevoir des -explications. La comtesse monta dans un fiacre et fut rapidement menée -au bureau du journal. A cette heure, les vastes appartements occupés -par le journal dans un vieil hôtel de la rue Feydeau étaient déserts; -il ne s'y trouvait qu'un garçon de bureau, très-étonné de voir une -jeune et jolie femme égarée les traverser en courant, et lui demander -où était monsieur Nathan. - ---Il est sans doute chez mademoiselle Florine, répondit-il en prenant -la comtesse pour une rivale qui voulait faire une scène de jalousie. - ---Où travaille-t-il ici? dit-elle. - ---Dans un cabinet dont la clef est dans sa poche. - ---Je veux y aller. - -Le garçon la conduisit à une petite pièce sombre donnant sur une -arrière-cour, et qui jadis était un cabinet de toilette attenant à -une grande chambre à coucher dont l'alcôve n'avait pas été détruite. -Ce cabinet était en retour. La comtesse, en ouvrant la fenêtre de la -chambre, put voir par celle du cabinet ce qui s'y passait: Nathan -râlait assis sur son fauteuil de rédacteur en chef. - ---Enfoncez cette porte et taisez-vous, j'achèterai votre silence, -dit-elle. Ne voyez-vous pas que monsieur Nathan se meurt? - -Le garçon alla chercher à l'imprimerie un châssis de fer avec lequel -il put enfoncer la porte. Raoul s'asphyxiait, comme une simple -couturière, au moyen d'un réchaud de charbon. Il venait d'achever une -lettre à Blondet pour le prier de mettre son suicide sur le compte -d'une apoplexie foudroyante. La comtesse arrivait à temps: elle fit -transporter Raoul dans le fiacre, et ne sachant où lui donner des -soins, elle entra dans un hôtel, y prit une chambre, et envoya le -garçon de bureau chercher un médecin. Raoul fut en quelques heures hors -de danger, mais la comtesse ne quitta pas son chevet sans avoir obtenu -sa confession générale. Après que l'ambitieux terrassé lui eut versé -dans le coeur ces épouvantables élégies de sa douleur, elle revint -chez elle en proie à tous les tourments, à toutes les idées qui, la -veille, assiégeaient le front de Nathan. - ---J'arrangerai tout, lui avait-elle dit pour le faire vivre. - ---Eh! bien, qu'a donc ta soeur? demanda Félix à sa femme en la voyant -rentrer. Je te trouve bien changée. - ---C'est une horrible histoire sur laquelle je dois garder le plus -profond secret, répondit-elle en retrouvant sa force pour affecter le -calme. - -Afin d'être seule et de penser à son aise, elle était allée le soir aux -Italiens, puis elle était venue décharger son coeur dans celui de -madame du Tillet en lui racontant l'horrible scène de la matinée, lui -demandant des conseils et des secours. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient -savoir alors que du Tillet avait allumé le feu du vulgaire réchaud dont -la vue avait épouvanté la comtesse Félix de Vandenesse. - ---Il n'a que moi dans le monde, avait dit Marie à sa soeur, et je ne -lui manquerai point. - -Ce mot contient le secret de toutes les femmes: elles sont -héroïques alors qu'elles ont la certitude d'être tout pour un homme -grand et irréprochable. - -Du Tillet avait entendu parler de la passion plus ou moins probable -de sa belle-soeur pour Nathan; mais il était de ceux qui la niaient -ou la jugeaient incompatible avec la liaison de Raoul et de Florine. -L'actrice devait chasser la comtesse, et réciproquement. Mais quand, -en rentrant chez lui, pendant cette soirée, il y vit sa belle-soeur, -dont déjà le visage lui avait annoncé d'amples perturbations aux -Italiens, il devina que Raoul avait confié ses embarras à la -comtesse: la comtesse l'aimait donc, elle était donc venue demander -à Marie-Eugénie les sommes dues au vieux Gigonnet. Madame du Tillet, -à qui les secrets de cette pénétration en apparence surnaturelle -échappaient, avait montré tant de stupéfaction, que les soupçons de du -Tillet se changèrent en certitude. Le banquier crut pouvoir tenir le -fil des intrigues de Nathan. Personne ne savait ce malheureux au lit, -rue du Mail, dans un hôtel garni, sous le nom du garçon de bureau à -qui la comtesse avait promis cinq cents francs s'il gardait le secret -sur les événements de la nuit et de la matinée. Aussi François Quillet -avait-il eu le soin de dire à la portière que Nathan s'était trouvé -mal par suite d'un travail excessif. Du Tillet ne fut pas étonné de -ne point voir Nathan. Il était naturel que le journaliste se cachât -pour éviter les gens chargés de l'arrêter. Quand les espions vinrent -prendre des renseignements, ils apprirent que le matin une dame était -venue enlever le rédacteur en chef. Il se passa deux jours avant qu'ils -eussent découvert le numéro du fiacre, questionné le cocher, reconnu, -sondé l'hôtel où se ranimait le débiteur. Ainsi les sages mesures -prises par Marie avaient fait obtenir à Nathan un sursis de trois jours. - -Chacune des deux soeurs passa donc une cruelle nuit. Une catastrophe -semblable jette la lueur de son charbon sur toute la vie; elle -en éclaire les bas-fonds, les écueils, plus que les sommets, qui -jusqu'alors ont occupé le regard. Frappée de l'horrible spectacle d'un -jeune homme mourant dans son fauteuil, devant son journal, écrivant -à la romaine ses dernières pensées, la pauvre madame du Tillet ne -pouvait penser qu'à lui porter secours, à rendre la vie à cette âme -par laquelle vivait sa soeur. Il est dans la nature de notre esprit -de regarder aux effets avant d'analyser les causes. Eugénie approuva -de nouveau l'idée qu'elle avait eue de s'adresser à la baronne -Delphine de Nucingen, chez laquelle elle dînait, et ne douta pas du -succès. Généreuse comme toutes les personnes qui n'ont pas été pressées -dans les rouages en acier poli de la société moderne, madame du Tillet -résolut de prendre tout sur elle. - -De son côté, la comtesse, heureuse d'avoir déjà sauvé la vie de Nathan, -employa sa nuit à inventer des stratagèmes pour se procurer quarante -mille francs. Dans ces crises, les femmes sont sublimes. Conduites par -le sentiment, elles arrivent à des combinaisons qui surprendraient les -voleurs, les gens d'affaires et les usuriers, si ces trois classes -d'industriels, plus ou moins patentés, s'étonnaient de quelque chose. -La comtesse vendait ses diamants en songeant à en porter de faux. Elle -se décidait à demander la somme à Vandenesse pour sa soeur, déjà mise -en jeu par elle; mais elle avait trop de noblesse pour ne pas reculer -devant les moyens déshonorants; elle les concevait et les repoussait. -L'argent de Vandenesse à Nathan! Elle bondissait dans son lit effrayée -de sa scélératesse. Faire monter de faux diamants? son mari finirait -par s'en apercevoir. Elle voulait aller demander la somme aux -Rothschild qui avaient tant d'or, à l'archevêque de Paris qui devait -secourir les pauvres, courant ainsi d'une religion à l'autre, implorant -tout. Elle déplora de se voir en dehors du gouvernement; jadis elle -aurait trouvé son argent à emprunter aux environs du trône. Elle -pensait à recourir à son père. Mais l'ancien magistrat avait en horreur -les illégalités; ses enfants avaient fini par savoir combien peu il -sympathisait avec les malheurs de l'amour; il ne voulait point en -entendre parler, il était devenu misanthrope, il avait toute intrigue -en horreur. Quant à la comtesse de Granville, elle vivait retirée en -Normandie dans une de ses terres, économisant et priant, achevant ses -jours entre des prêtres et des sacs d'écus, froide jusqu'au dernier -moment. Quand Marie aurait eu le temps d'arriver à Bayeux, sa mère -lui donnerait-elle tant d'argent sans savoir quel en serait l'usage? -Supposer des dettes? Oui, peut-être se laisserait-elle attendrir par -sa favorite. Eh! bien, en cas d'insuccès, la comtesse irait donc en -Normandie. Le comte de Granville ne refuserait pas de lui fournir un -prétexte de voyage en lui donnant le faux avis d'une grave maladie -survenue à sa femme. Le désolant spectacle qui l'avait épouvantée le -matin, les soins prodigués à Nathan, les heures passées au chevet de -son lit, ces narrations entrecoupées, cette agonie d'un grand esprit, -ce vol du génie arrêté par un vulgaire, par un ignoble obstacle, tout -lui revint en mémoire pour stimuler son amour. Elle repassa ses -émotions et se sentit encore plus éprise par les misères que par les -grandeurs. Aurait-elle baisé ce front couronné par le succès? Non. Elle -trouvait une noblesse infinie aux dernières paroles que Nathan lui -avait dites dans le boudoir de lady Dudley. Quelle sainteté dans cet -adieu! Quelle noblesse dans l'immolation d'un bonheur qui serait devenu -son tourment à elle! La comtesse avait souhaité des émotions dans sa -vie; elles abondaient terribles, cruelles, mais aimées. Elle vivait -plus par la douleur que par le plaisir. Avec quelles délices elle se -disait: Je l'ai déjà sauvé, je vais le sauver encore! Elle l'entendait -s'écriant: Il n'y a que les malheureux qui savent jusqu'où va l'amour! -quand il avait senti les lèvres de sa Marie posées sur son front. - ---Es-tu malade? lui dit son mari qui vint dans sa chambre la chercher -pour le déjeuner. - ---Je suis horriblement tourmentée du drame qui se joue chez ma soeur, -dit-elle sans faire de mensonge. - ---Elle est tombée en de bien mauvaises mains; c'est une honte pour -une famille que d'y avoir un du Tillet, un homme sans noblesse; s'il -arrivait quelque désastre à votre soeur, elle ne trouverait guère de -pitié chez lui. - ---Quelle est la femme qui s'accommode de la pitié? dit la comtesse en -faisant un mouvement convulsif. Impitoyables, votre rigueur est une -grâce pour nous. - ---Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous sais noble de coeur, dit -Félix en baisant la main de sa femme et tout ému de cette fierté. Une -femme qui pense ainsi n'a pas besoin d'être gardée. - ---Gardée? reprit-elle, autre honte qui retombe sur vous. - -Félix sourit, mais Marie rougissait. Quand une femme est secrètement -en faute, elle monte ostensiblement l'orgueil féminin au plus haut -point. C'est une dissimulation d'esprit dont il faut leur savoir gré. -La tromperie est alors pleine de dignité, sinon de grandeur. Marie -écrivit deux lignes à Nathan sous le nom de monsieur Quillet, pour -lui dire que tout allait bien, et les envoya par un commissionnaire -à l'hôtel du Mail. Le soir, à l'Opéra, la comtesse eut les bénéfices -de ses mensonges, car son mari trouva très naturel qu'elle quittât sa -loge pour aller voir sa soeur. Félix attendit pour lui donner le bras -que du Tillet eût laissé sa femme seule. De quelles émotions Marie fut -agitée en traversant le corridor, en entrant dans la loge de sa -soeur et s'y posant d'un front calme et serein devant le monde étonné -de les voir ensemble. - ---Hé! bien? lui dit-elle. - -Le visage de Marie-Eugénie était une réponse: il y éclatait une -joie naïve que bien des personnages attribuèrent à une vaniteuse -satisfaction. - ---Il sera sauvé, ma chère, mais pour trois mois seulement, pendant -lesquels nous aviserons à le secourir plus efficacement. Madame de -Nucingen veut quatre lettres de change de chacune dix mille francs, -signées de n'importe qui, pour ne pas te compromettre. Elle m'a -expliqué comment elles devaient être faites; je n'y ai rien compris, -mais monsieur Nathan te les préparera. J'ai seulement pensé que -Schmuke, notre vieux maître, peut nous être très utile en cette -circonstance: il les signerait. En joignant à ces quatre valeurs une -lettre par laquelle tu garantiras leur paiement à madame de Nucingen, -elle te remettra demain l'argent. Fais tout par toi-même, ne te fie à -personne. J'ai pensé que Schmuke n'aurait aucune objection à t'opposer. -Pour dérouter les soupçons, j'ai dit que tu voulais obliger notre -ancien maître de musique, un Allemand dans le malheur. J'ai donc pu -demander le plus profond secret. - ---Tu as de l'esprit comme un ange! Pourvu que la baronne de Nucingen -n'en cause qu'après avoir donné l'argent, dit la comtesse en levant les -yeux comme pour implorer Dieu, quoique à l'Opéra. - ---Schmuke demeure dans la petite rue de Nevers, sur le quai Conti, ne -l'oublie pas, vas-y toi-même. - ---Merci, dit la comtesse en serrant la main de sa soeur. Ah! je -donnerais dix ans de ma vie.... - ---A prendre dans ta vieillesse.... - ---Pour faire à jamais cesser de pareilles angoisses, dit la comtesse en -souriant de l'interruption. - -Toutes les personnes qui lorgnaient en ce moment les deux soeurs -pouvaient les croire occupées de frivolités en admirant leurs rires -ingénus; mais un de ces oisifs qui viennent à l'Opéra plus pour -espionner les toilettes et les figures que par plaisir, aurait pu -deviner le secret de la comtesse en remarquant la violente sensation -qui éteignit la joie de ces deux charmantes physionomies. Raoul qui, -pendant la nuit, ne craignait plus les recors, pâle et blême, l'oeil -inquiet, le front attristé, parut sur la marche de l'escalier où il se -posait habituellement. Il chercha la comtesse dans sa loge, la trouva -vide, et se prit alors le front dans ses mains en s'appuyant le -coude à la ceinture. - ---Peut-elle être à l'Opéra! pensa-t-il. - ---Regarde-nous donc, pauvre grand homme, dit à voix basse madame du -Tillet. - -Quant à Marie, au risque de se compromettre, elle attacha sur lui ce -regard violent et fixe par lequel la volonté jaillit de l'oeil, -comme du soleil jaillissent les ondes lumineuses, et qui pénètre, -selon les magnétiseurs, la personne sur laquelle il est dirigé. Raoul -sembla frappé par une baguette magique; il leva la tête, et son oeil -rencontra soudain les yeux des deux soeurs. Avec cet adorable esprit -qui n'abandonne jamais les femmes, madame de Vandenesse saisit une -croix qui jouait sur sa gorge et la lui montra par un sourire rapide -et significatif. Le bijou rayonna jusque sur le front de Raoul, qui -répondit par une expression joyeuse: il avait compris. - ---N'est-ce donc rien, Eugénie, dit la comtesse à sa soeur, que de -rendre ainsi la vie aux morts? - ---Tu peux entrer dans la Société des Naufrages, répondit Eugénie en -souriant. - ---Comme il est venu triste, abattu; mais comme il s'en ira content! - ---Hé! bien, comment vas-tu, mon cher? dit du Tillet en serrant la main -à Raoul et l'abordant avec tous les symptômes de l'amitié. - ---Mais comme un homme qui vient de recevoir les meilleurs -renseignements sur les élections. Je serai nommé, répondit le radieux -Raoul. - ---Ravi, répliqua du Tillet. Il va nous falloir de l'argent pour le -journal. - ---Nous en trouverons, dit Raoul. - ---Les femmes ont le diable pour elles, dit du Tillet sans se laisser -prendre encore aux paroles de Raoul qu'il avait nommé Charnathan. - ---A quel propos? dit Raoul. - ---Ma belle-soeur est chez ma femme, dit le banquier; il y a quelque -intrigue sous jeu. Tu me parais adoré de la comtesse, elle te salue à -travers toute la salle. - ---Vois, dit madame du Tillet à sa soeur, on nous dit fausses. Mon -mari câline monsieur Nathan, et c'est lui qui veut le faire mettre en -prison. - ---Et les hommes nous accusent! s'écria la comtesse: je -l'éclairerai. - -Elle se leva, reprit le bras de Vandenesse qui l'attendait dans le -corridor, revint radieuse dans sa loge; puis elle quitta l'Opéra, -commanda sa voiture pour le lendemain avant huit heures, et se trouva -dès huit heures et demie au quai Conti, après avoir passé rue du Mail. - -La voiture ne pouvait entrer dans la petite rue de Nevers; mais comme -Schmuke habitait une maison située à l'angle du quai, la comtesse n'eut -pas à marcher dans la boue, elle sauta presque de son marchepied à -l'allée boueuse et ruinée de cette vieille maison noire, raccommodée -comme la faïence d'un portier avec des attaches en fer, et surplombant -de manière à inquiéter les passants. Le vieux maître de chapelle -demeurait au quatrième étage et jouissait du bel aspect de la Seine, -depuis le Pont-Neuf jusqu'à la colline de Chaillot. Ce bon être fut -si surpris quand le laquais lui annonça la visite de son ancienne -écolière, que dans sa stupéfaction il la laissa pénétrer chez lui. -Jamais la comtesse n'eût inventé ni soupçonné l'existence qui se -révéla soudain à ses regards, quoiqu'elle connût depuis longtemps le -profond dédain de Schmuke pour le costume et le peu d'intérêt qu'il -portait aux choses de ce monde. Qui aurait pu croire au laisser-aller -d'une pareille vie, à une si complète insouciance? Schmuke était un -Diogène musicien, il n'avait point honte de son désordre; il l'eût -nié, tant il y était habitué. L'usage incessant d'une bonne grosse -pipe allemande avait répandu sur le plafond, sur le misérable papier -de tenture, écorché en mille endroits par un chat, une teinte blonde -qui donnait aux objets l'aspect des moissons dorées de Cérès. Le chat, -doué d'une magnifique robe à longues soies ébouriffées à faire envie -à une portière, était là comme la maîtresse du logis, grave dans sa -barbe, sans inquiétude; du haut d'un excellent piano de Vienne où il -siégeait magistralement, il jeta sur la comtesse, quand elle entra, ce -regard mielleux et froid par lequel toute femme étonnée de sa beauté -l'aurait saluée; il ne se dérangea point, il agita seulement les deux -fils d'argent de ses moustaches droites et reporta sur Schmuke ses deux -yeux d'or. Le piano, caduc et d'un bon bois peint en noir et or, mais -sale, déteint, écaillé, montrait des touches usées comme les dents -des vieux chevaux, et jaunies par la couleur fuligineuse tombée de -la pipe. Sur la tablette, de petits tas de cendres disaient que, la -veille, Schmuke avait chevauché sur le vieil instrument vers quelque -sabbat musical. Le carreau, plein de boue séchée, de papiers -déchirés, de cendres de pipe, de débris inexplicables, ressemblait -au plancher des pensionnats quand il n'a pas été balayé depuis huit -jours, et d'où les domestiques chassent des monceaux de choses qui -sont entre le fumier et les guenilles. Un oeil plus exercé que -celui de la comtesse y aurait trouvé des renseignements sur la vie de -Schmuke, dans quelques épluchures de marrons, des pelures de pommes, -des coquilles d'oeufs rouges, dans des plats cassés par inadvertance -et crottés de _sauercraut_. Ce _détritus_ allemand formait un tapis -de poudreuses immondices qui craquait sous les pieds, et se ralliait -à un amas de cendres qui descendait majestueusement d'une cheminée -en pierre peinte où trônait une bûche en charbon de terre devant -laquelle deux tisons avaient l'air de se consumer. Sur la cheminée, -un trumeau et sa glace, où les figures dansaient la sarabande; d'un -côté la glorieuse pipe accrochée, de l'autre un pot chinois où le -professeur mettait son tabac. Deux fauteuils achetés de hasard, comme -une couchette maigre et plate, comme la commode vermoulue et sans -marbre, comme la table estropiée où se voyaient les restes d'un frugal -déjeuner, composaient ce mobilier plus simple que celui d'un wigham de -Mohicans. Un miroir à barbe suspendu à l'espagnolette de la fenêtre -sans rideaux et surmonté d'une loque zébrée par les nettoyages du -rasoir, indiquait les sacrifices que Schmuke faisait aux Grâces et au -Monde. Le chat, être faible et protégé, était le mieux partagé, il -jouissait d'un vieux coussin de bergère auprès duquel se voyaient une -tasse et un plat de porcelaine blanche. Mais ce qu'aucun style ne peut -décrire, c'est l'état où Schmuke, le chat et la pipe, trinité vivante, -avaient mis ces meubles. La pipe avait brûlé la table çà et là. Le chat -et la tête de Schmuke avaient graissé le velours d'Utrecht vert des -deux fauteuils, de manière à lui ôter sa rudesse. Sans la splendide -queue de ce chat, qui faisait en partie le ménage, jamais les places -libres sur la commode ou sur le piano n'eussent été nettoyées. Dans un -coin se tenaient les souliers, qui voudraient un dénombrement épique. -Les dessus de la commode et du piano étaient encombrés de livres de -musique, à dos rongés, éventrés, à coins blanchis, émoussés, où le -carton montrait ses mille feuilles. Le long des murs étaient collées -avec des pains à cacheter les adresses des écolières. Le nombre de -pains sans papiers indiquait les adresses défuntes. Sur le papier se -lisaient des calculs faits à la craie. La commode était ornée -de cruchons de bière bus la veille, lesquels paraissaient neufs et -brillants au milieu de ces vieilleries et des paperasses. L'hygiène -était représentée par un pot à eau couronné d'une serviette, et un -morceau de savon vulgaire, blanc, pailleté de bleu, qui humectait le -bois de rose en plusieurs endroits. Deux chapeaux également vieux -étaient accrochés à un porte-manteau d'où pendait le même carrick bleu -à trois collets que la comtesse avait toujours vu à Schmuke. Au bas de -la fenêtre étaient trois pots de fleurs, des fleurs allemandes sans -doute, et tout auprès une canne de houx. Quoique la vue et l'odorat de -la comtesse fussent désagréablement affectés, le sourire et le regard -de Schmuke lui cachèrent ces misères sous de célestes rayons qui firent -resplendir les teintes blondes, et vivifièrent ce chaos. L'âme de -cet homme divin, qui connaissait et révélait tant de choses divines, -scintillait comme un soleil. Son rire si franc, si ingénu à l'aspect -d'une de ses saintes Céciles, répandit les éclats de la jeunesse, de la -gaieté, de l'innocence. Il versa les trésors les plus chers à l'homme, -et s'en fit un manteau qui cacha sa pauvreté. Le parvenu le plus -dédaigneux eût trouvé peut-être ignoble de songer au cadre où s'agitait -ce magnifique apôtre de la religion musicale. - ---_Hé bar kel hassart, izi, tchère montame la gondesse?_ dit-il. -_Vaudile kè chè jande lei gandike té Zimion à mon ache?_ Cette idée -raviva son accès de rire immodéré.--_Souis-che en ponne fordine?_ -reprit-il encore d'un air fin. Puis il se remit à rire comme un -enfant.--_Vis fennez pir la misik, hai non pir ein baufre ôme. Ché lei -sais_, dit-il d'un air mélancolique, _mais fennez pir tit ce ke vi -fouderesse, vis savez qu'ici tit este à visse, corpe, hâme, hai piens!_ - -Il prit la main de la comtesse, la baisa et y mit une larme, car le -bonhomme était tous les jours au lendemain du bienfait. Sa joie lui -avait ôté pendant un instant le souvenir, pour le lui rendre dans toute -sa force. Aussitôt il prit la craie, sauta sur le fauteuil qui était -devant le piano; puis, avec une rapidité de jeune homme, il écrivit sur -le papier en grosses lettres: 17 FÉVRIER 1835. Ce mouvement si -joli, si naïf, fut accompli avec une si furieuse reconnaissance, que la -comtesse en fut tout émue. - ---Ma soeur viendra, lui dit-elle. - ---_L'audre auzi! gand? gand? ke cé soid afant qu'il meure!_ reprit-il. - ---Elle viendra vous remercier d'un grand service que je viens vous -demander de sa part, reprit-elle. - ---_Fitte, fitte, fitte, fitte_, s'écria Schmuke, _ké vaudille vaire? -Vaudille hâler au tiaple?_ - ---Rien que mettre: _Accepté pour la somme de dix mille francs_ sur -chacun de ces papiers, dit-elle en tirant de son manchon quatre lettres -de change préparées selon la formule par Nathan. - ---_Hâ! ze zera piendotte vaidde_, répondit l'Allemand avec la douceur -d'un agneau. _Seulemente, che neu saite pas i se druffent messes -blîmes et mon hangrier.--Fattan te la, meinherr Mirr_, cria-t-il au -chat qui le regarda froidement.--_Sei mon châs_, dit-il en le montrant -à la comtesse. _C'est la bauffre hânîmâle ki fit affecque li bauffre -Schmuke! Ille hai pô!_ - ---Oui, dit la comtesse. - ---_Lé foullez-visse?_ dit-il. - ---Y pensez-vous? reprit-elle. N'est-ce pas votre ami? - -Le chat, qui cachait l'encrier, devina que Schmuke le voulait, et sauta -sur le lit. - ---_Il être mâline gomme ein zinche!_ reprit-il en le montrant sur le -lit. _Ché lé nôme Mirr, pir clorivier nodre crânt Hoffmann te Perlin, -ke ché paugoube gonni._ - -Le bonhomme signait avec l'innocence d'un enfant qui fait ce que sa -mère lui ordonne de faire sans y rien concevoir, mais sûr de bien -faire. Il se préoccupait bien plus de la présentation du chat à la -comtesse que des papiers par lesquels sa liberté pouvait être, suivant -les lois relatives aux étrangers, à jamais aliénée. - ---_Vis m'azurèze ke cesse bedis babières dimprés..._ - ---N'ayez pas la moindre inquiétude, dit la comtesse. - ---_Ché ne boind t'einkiétide_, reprit-il brusquement. _Che temande zi -zes bedis babières dimprés veront blésir à montame ti Dilet._ - ---Oh! oui, dit-elle, vous lui rendez service comme si vous étiez son -père... - ---_Ché souis ton pien hireux te lui êdre pon à keke chausse. Andantez -te mon misik!_ dit-il en laissant les papiers sur la table, et sautant -à son piano. - -Déjà les mains de cet ange trottaient sur les vieilles touches, -déjà son regard atteignait aux cieux à travers les toits, déjà le plus -délicieux de tous les chants fleurissait dans l'air et pénétrait l'âme; -mais la comtesse ne laissa ce naïf interprète des choses célestes faire -parler les bois et les cordes, comme fait la sainte Cécile de Raphaël -pour les anges qui l'écoutent, que pendant le temps que mit l'écriture -à sécher: elle se leva, mit les lettres de change dans son manchon, -et tira son radieux maître des espaces éthérés où il planait en le -rappelant sur la terre. - ---Mon bon Schmuke, dit-elle en lui frappant sur l'épaule. - ---_Téchâ!_ s'écria-t-il avec une affreuse soumission. _Bourkoi êdes-vis -tonc fennie?_ - -Il ne murmura point, il se dressa comme un chien fidèle pour écouter la -comtesse. - ---Mon bon Schmuke, reprit-elle, il s'agit d'une affaire de vie et de -mort, les minutes économisent du sang et des larmes. - ---_Tuchurs la même_, dit-il. _Hallêze, anche! zécher les plirs tes -audres! Zachèsse ké leu baufre Schmuke gomde fodre viside pir plis ké -fos randes!_ - ---Nous nous reverrons, dit-elle, vous viendrez faire de la musique et -dîner avec moi tous les dimanches, sous peine de nous brouiller. Je -vous attends dimanche prochain. - ---_Frai?_ - ---Je vous en prie, et ma soeur vous indiquera sans doute un jour -aussi. - ---_Ma ponhire zera tonc gomblete_, dit-il, _gar che ne vis foyais gaux -Champes-Hailyssées gand vis y bassièze han foidire, pien raremente!_ - -Cette idée sécha les larmes qui lui roulaient dans les yeux, et il -offrit le bras à sa belle écolière, qui sentit battre démesurément le -coeur du vieillard. - ---Vous pensiez donc à nous, lui dit-elle. - ---_Tuchurs en manchant mon bain!_ reprit-il. _T'aport gomme hâ mes -pienfaidrices; et puis gomme au teusse premières cheunes files tignes -t'amur ké chaie fies!_ - -La comtesse n'osa plus rien dire: il y avait dans cette phrase une -incroyable et respectueuse, une fidèle et religieuse solennité. Cette -chambre enfumée et pleine de débris était un temple habité par deux -divinités. Le sentiment s'y accroissait à toute heure, à l'insu de -celles qui l'inspiraient. - ---Là, donc, nous sommes aimées, bien aimées, pensa-t-elle. - -L'émotion avec laquelle le vieux Schmuke vit la comtesse montant en -voiture fut partagée par elle, qui, du bout des doigts, lui envoya un -de ces délicats baisers que les femmes se donnent de loin pour se dire -bonjour. A cette vue, Schmuke resta planté sur ses jambes longtemps -après que la voiture eut disparu. Quelques instants après, la comtesse -entrait dans la cour de l'hôtel de madame de Nucingen. La baronne -n'était pas levée; mais pour ne pas faire attendre une femme haut -placée, elle s'enveloppa d'un châle et d'un peignoir. - ---Il s'agit d'une bonne action, madame, dit la comtesse, la promptitude -est alors une grâce; sans cela je ne vous aurais pas dérangée de si -bonne heure. - ---Comment! mais je suis trop heureuse, dit la femme du banquier en -prenant les quatre papiers et la garantie de la comtesse. Elle sonna sa -femme de chambre.--Thérèse, dites au caissier de me monter lui-même à -l'instant quarante mille francs. - -Puis elle serra dans un secret de sa table l'écrit de madame de -Vandenesse, après l'avoir cacheté. - ---Vous avez une délicieuse chambre, dit la comtesse. - ---Monsieur de Nucingen va m'en priver, il fait bâtir une nouvelle -maison. - ---Vous donnerez sans doute celle-ci à mademoiselle votre fille. On -parle de son mariage avec monsieur de Rastignac. - -Le caissier parut au moment où madame de Nucingen allait répondre, elle -prit les billets et remit les quatre lettres de change. - ---Cela se balancera, dit la baronne au caissier. - ---_Sauve l'escomde_, dit le caissier. _Sti Schmuke, il èdre ein -misicien te Ansbach_, ajouta-t-il en voyant la signature et faisant -frémir la comtesse. - ---Fais-je donc des affaires? dit madame de Nucingen en tançant le -caissier par un regard hautain. Ceci me regarde. - -Le caissier eut beau guigner alternativement la comtesse et la baronne, -il trouva leurs visages immobiles. - ---Allez, laissez-nous.--Ayez la bonté de rester quelques moments afin -de ne pas leur faire croire que vous êtes pour quelque chose dans cette -négociation, dit la baronne à madame de Vandenesse. - ---Je vous demanderai de joindre à tant de complaisances, reprit la -comtesse, celle de me garder le secret. - ---Pour une bonne action, cela va sans dire, répondit la baronne en -souriant. Je vais faire envoyer votre voiture au bout du jardin, elle -partira sans vous; puis nous le traverserons ensemble, personne ne vous -verra sortir d'ici: ce sera parfaitement inexplicable. - ---Vous avez de la grâce comme une personne qui a souffert, reprit la -comtesse. - ---Je ne sais pas si j'ai de la grâce, mais j'ai beaucoup souffert, dit -la baronne; vous avez eu la vôtre à meilleur marché, je l'espère. - -Une fois l'ordre donné, la baronne prit des pantoufles fourrées, une -pelisse, et conduisit la comtesse à la petite porte de son jardin. - -Quand un homme a ourdi un plan comme celui qu'avait tramé du Tillet -contre Nathan, il ne le confie à personne. Nucingen en savait quelque -chose, mais sa femme était entièrement en dehors de ces calculs -machiavéliques. Seulement la baronne, qui savait Raoul gêné, n'était -pas la dupe des deux soeurs; elle avait bien deviné les mains -entre lesquelles irait cet argent, elle était enchantée d'obliger la -comtesse, elle avait d'ailleurs une profonde compassion pour de tels -embarras. Rastignac, posé pour pénétrer les manoeuvres des deux -banquiers, vint déjeuner avec madame de Nucingen. Delphine et Rastignac -n'avaient point de secrets l'un pour l'autre, elle lui raconta sa scène -avec la comtesse. Rastignac, incapable d'imaginer que la baronne pût -jamais être mêlée à cette affaire, d'ailleurs accessoire à ses yeux, un -moyen parmi tous ses moyens, la lui éclaira. Delphine venait peut-être -de détruire les espérances électorales de du Tillet, de rendre inutiles -les tromperies et les sacrifices de toute une année. Rastignac mit -alors la baronne au fait en lui recommandant le secret sur la faute -qu'elle venait de commettre. - ---Pourvu, dit-elle, que le caissier n'en parle pas à Nucingen. - -Quelques instants avant midi, pendant le déjeuner de du Tillet, on lui -annonça monsieur Gigonnet. - ---Qu'il entre, dit le banquier, quoique sa femme fût à table. Eh! bien, -mon vieux Shylock, notre homme est-il coffré? - ---Non. - ---Comment? Ne vous avais-je pas dit rue du Mail, hôtel... - ---Il a payé, fit Gigonnet en tirant de son portefeuille quarante -billets de banque. Du Tillet eut une mine désespérée.--Il ne faut -jamais mal accueillir les écus, dit l'impassible compère de du Tillet, -cela peut porter malheur. - ---Où avez-vous pris cet argent, madame? dit le banquier en jetant sur -sa femme un regard qui la fit rougir jusque dans la racine des cheveux. - ---Je ne sais pas ce que signifie votre question, dit-elle. - ---Je pénétrerai ce mystère, répondit-il en se levant furieux. Vous avez -renversé mes projets les plus chers. - ---Vous allez renverser votre déjeuner, dit Gigonnet qui arrêta la nappe -prise par le pan de la robe de chambre de du Tillet. - -Madame du Tillet se leva froidement pour sortir. Cette parole l'avait -épouvantée. Elle sonna, et un valet de chambre vint. - ---Mes chevaux, dit-elle au valet de chambre. Demandez Virginie, je veux -m'habiller. - ---Où allez-vous? fit du Tillet. - ---Les maris bien élevés ne questionnent pas leurs femmes, -répondit-elle, et vous avez la prétention de vous conduire en -gentilhomme. - ---Je ne vous reconnais plus depuis deux jours que vous avez vu deux -fois votre impertinente soeur. - ---Vous m'avez ordonné d'être impertinente, dit-elle, je m'essaie sur -vous. - ---Votre serviteur, madame, dit Gigonnet, peu curieux d'une scène de -ménage. - -Du Tillet regarda fixement sa femme, qui le regarda de même sans -baisser les yeux. - ---Qu'est-ce que cela signifie? dit-il. - ---Que je ne suis plus une petite fille à qui vous ferez peur, -reprit-elle. Je suis et serai toute ma vie une loyale et bonne femme -pour vous; vous pourrez être un maître si vous voulez, mais un tyran, -non. - -Du Tillet sortit. Après cet effort, Marie-Eugénie rentra chez elle -abattue.--Sans le danger que court ma soeur, se dit-elle, je n'aurais -jamais osé le braver ainsi; mais, comme dit le proverbe, à quelque -chose malheur est bon. Pendant la nuit, madame du Tillet avait repassé -dans sa mémoire les confidences de sa soeur. Sûre du salut de Raoul, -sa raison n'était plus dominée par la pensée de ce danger imminent. -Elle se rappela l'énergie terrible avec laquelle la comtesse -avait parlé de s'enfuir avec Nathan pour le consoler de son désastre -si elle ne l'empêchait pas. Elle comprit que cet homme pourrait -déterminer sa soeur, par un excès de reconnaissance et d'amour, à -faire ce que la sage Eugénie regardait comme une folie. Il y avait -de récents exemples dans la haute classe de ces fuites qui paient -d'incertains plaisirs par des remords, par la déconsidération que -donnent les fausses positions, et Eugénie se rappelait leurs affreux -résultats. Le mot de du Tillet venait de mettre sa terreur au comble; -elle craignit que tout ne se découvrît; elle vit la signature de la -comtesse de Vandenesse dans le portefeuille de la maison Nucingen; elle -voulut supplier sa soeur de tout avouer à Félix. Madame du Tillet ne -trouva point la comtesse. Félix était chez lui. Une voix intérieure -cria à Eugénie de sauver sa soeur. Peut-être demain serait-il trop -tard. Elle prit beaucoup sur elle, mais elle se résolut à tout dire au -comte. Ne serait-il pas indulgent en trouvant son honneur encore sauf? -La comtesse était plus égarée que pervertie. Eugénie eut peur d'être -lâche et traîtresse en divulguant ces secrets que garde la société tout -entière, d'accord en ceci; mais enfin elle vit l'avenir de sa soeur, -elle trembla de la trouver un jour seule, ruinée par Nathan, pauvre, -souffrante, malheureuse, au désespoir; elle n'hésita plus, et fit prier -le comte de la recevoir. Félix, étonné de cette visite, eut avec sa -belle-soeur une longue conversation, durant laquelle il se montra si -calme et si maître de lui qu'elle trembla de lui voir prendre quelque -terrible résolution. - ---Soyez tranquille, lui dit Vandenesse, je me conduirai de manière -que vous soyez bénie un jour par la comtesse. Quelle que soit votre -répugnance à garder le silence vis-à-vis d'elle après m'avoir instruit, -faites-moi crédit de quelques jours. Quelques jours me sont nécessaires -pour pénétrer des mystères que vous n'apercevez pas, et surtout pour -agir avec prudence. Peut-être saurai-je tout en un moment! Il n'y a -que moi de coupable, ma soeur. Tous les amants jouent leur jeu; mais -toutes les femmes n'ont pas le bonheur de voir la vie comme elle est. - -Madame du Tillet sortit rassurée. Félix de Vandenesse alla prendre -aussitôt quarante mille francs à la Banque de France, et courut chez -madame de Nucingen: il la trouva, la remercia de la confiance qu'elle -avait eue en sa femme, et lui rendit l'argent. Le comte expliqua ce -mystérieux emprunt par les folies d'une bienfaisance à laquelle il -avait voulu mettre des bornes. - ---Ne me donnez aucune explication, monsieur, puisque madame de -Vandenesse vous a tout avoué, dit la baronne de Nucingen. - ---Elle sait tout, pensa Vandenesse. - -La baronne remit la lettre de garantie et envoya chercher les quatre -lettres de change. Vandenesse, pendant ce moment, jeta sur la baronne -le coup d'oeil fin des hommes d'État, il l'inquiéta presque, et jugea -l'heure propice à une négociation. - ---Nous vivons à une époque, madame, où rien n'est sûr, lui dit-il. -Les trônes s'élèvent et disparaissent en France avec une effrayante -rapidité. Quinze ans font justice d'un grand empire, d'une monarchie -et aussi d'une révolution. Personne n'oserait prendre sur lui de -répondre de l'avenir. Vous connaissez mon attachement à la Légitimité. -Ces paroles n'ont rien d'extraordinaire dans ma bouche. Supposez une -catastrophe: ne seriez-vous pas heureuse d'avoir un ami dans le parti -qui triompherait? - ---Certes, dit-elle en souriant. - ---Hé! bien, voulez-vous avoir en moi, secrètement, un obligé qui -pourrait maintenir à monsieur de Nucingen, le cas échéant, la pairie à -laquelle il aspire? - ---Que voulez-vous de moi? s'écria-t-elle. - ---Peu de chose, reprit-il. Tout ce que vous savez sur Nathan. - -La baronne lui répéta sa conversation du matin avec Rastignac, et dit -à l'ex-pair de France, en lui remettant les quatre lettres de change -qu'elle alla prendre au caissier:--N'oubliez pas votre promesse. - -Vandenesse oubliait si peu cette prestigieuse promesse qu'il la fit -briller aux yeux du baron de Rastignac pour obtenir de lui quelques -autres renseignements. - -En sortant de chez le baron, il dicta pour Florine, à un écrivain -public, la lettre suivante: _Si mademoiselle Florine veut savoir quel -est le premier rôle qu'elle jouera, elle est priée de venir au prochain -bal de l'Opéra, en s'y faisant accompagner de monsieur Nathan._ - -Cette lettre une fois mise à la poste, il alla chez son homme -d'affaires, garçon très-habile et délié, quoique honnête; il le pria de -jouer le rôle d'un ami auquel Schmuke aurait confié la visite de madame -de Vandenesse, en s'inquiétant un peu tard de la signification de ces -mots: _Accepté pour dix mille francs_, répétés quatre fois, lequel -viendrait demander à monsieur Nathan une lettre de change de quarante -mille francs comme contre-valeur. C'était jouer gros jeu. Nathan -pouvait avoir su déjà comment s'étaient arrangées les choses, mais -il fallait hasarder un peu pour gagner beaucoup. Dans son trouble, -Marie pouvait bien avoir oublié de demander à son Raoul un titre pour -Schmuke. L'homme d'affaires alla sur-le-champ au journal, et revint -triomphant à cinq heures chez le comte, avec une contre-valeur de -quarante mille francs: dès les premiers mots échangés avec Nathan, il -avait pu se dire envoyé par la comtesse. - -Cette réussite obligeait Félix à empêcher sa femme de voir Raoul -jusqu'à l'heure du bal de l'Opéra, où il comptait la mener et l'y -laisser s'éclairer elle-même sur la nature des relations de Nathan -avec Florine. Il connaissait la jalouse fierté de la comtesse; il -voulait la faire renoncer d'elle-même à son amour, ne pas lui donner -lieu de rougir à ses yeux, et lui montrer à temps ses lettres à Nathan -vendues par Florine, à laquelle il comptait les racheter. Ce plan si -sage, conçu si rapidement, exécuté en partie, devait manquer par un -jeu du Hasard qui modifie tout ici-bas. Après le dîner, Félix mit la -conversation sur le bal de l'Opéra, en remarquant que Marie n'y était -jamais allée; et il lui en proposa le divertissement pour le lendemain. - ---Je vous donnerai quelqu'un à intriguer, dit-il. - ---Ah! vous me ferez bien plaisir. - ---Pour que la plaisanterie soit excellente, une femme doit s'attaquer -à une belle proie, à une célébrité, à un homme d'esprit et le faire -donner au diable. Veux-tu que je te livre Nathan? J'aurai, par -quelqu'un qui connaît Florine, des secrets à le rendre fou. - ---Florine, dit la comtesse, l'actrice? - -Marie avait déjà trouvé ce nom sur les lèvres de Quillet, le garçon de -bureau du journal: il lui passa comme un éclair dans l'âme. - ---Eh! bien, oui, sa maîtresse, répondit le comte. Est-ce donc étonnant? - ---Je croyais monsieur Nathan trop occupé pour avoir une maîtresse. Les -auteurs ont-ils le temps d'aimer? - ---Je ne dis pas qu'ils aiment, ma chère; mais ils sont forcés de -_loger_ quelque part, comme tous les autres hommes; et quand ils n'ont -pas de chez soi, quand ils sont poursuivis par les gardes du commerce, -ils _logent_ chez leurs maîtresses, ce qui peut vous paraître leste, -mais ce qui est infiniment plus agréable que de _loger_ en prison. - -Le feu était moins rouge que les joues de la comtesse. - ---Voulez-vous de lui pour victime? vous l'épouvanterez, dit le -comte en continuant sans faire attention au visage de sa femme. Je -vous mettrai à même de lui prouver qu'il est joué comme un enfant -par votre beau-frère du Tillet. Ce misérable veut le faire mettre en -prison, afin de le rendre incapable de se porter son concurrent dans -le collége électoral où Nucingen a été nommé. Je sais par un ami de -Florine la somme produite par la vente de son mobilier, qu'elle lui a -donnée pour fonder son journal, je sais ce qu'elle lui a envoyé sur la -récolte qu'elle est allée faire cette année dans les départements et en -Belgique, argent qui profite en définitive à Du Tillet, à Nucingen, à -Massol. Tous trois, par avance, ils ont vendu le journal au ministère, -tant ils sont sûrs d'évincer ce grand homme. - ---Monsieur Nathan est incapable d'avoir accepté l'argent d'une actrice. - ---Vous ne connaissez guère ces gens-là, ma chère, dit le comte, il ne -vous niera pas le fait. - ---J'irai certes au bal, dit la comtesse. - ---Vous vous amuserez, reprit Vandenesse. Avec de pareilles armes, vous -fouetterez rudement l'amour-propre de Nathan, et vous lui rendrez -service. Vous le verrez se mettant en fureur, se calmant, bondissant -sous vos piquantes épigrammes! Tout en plaisantant, vous éclairerez un -homme d'esprit sur le péril où il est, et vous aurez la joie de faire -battre les chevaux du juste-milieu dans leur écurie... Tu ne m'écoutes -plus, ma chère enfant. - ---Au contraire, je vous écoute trop, répondit-elle. Je vous dirai plus -tard pourquoi je tiens à être sûre de tout ceci. - ---Sûre, reprit Vandenesse. Reste masquée, je te fais souper avec Nathan -et Florine: il sera bien amusant pour une femme de ton rang d'intriguer -une actrice après avoir fait caracoler l'esprit d'un homme célèbre -autour de secrets si importants; tu les attelleras l'un et l'autre à -la même mystification. Je vais me mettre à la piste des infidélités -de Nathan. Si je puis saisir les détails de quelque aventure récente, -tu jouiras d'une colère de courtisane, une chose magnifique, celle à -laquelle se livrera Florine bouillonnera comme un torrent des Alpes: -elle adore Nathan, il est tout pour elle; elle y tient comme la chair -aux os, comme la lionne à ses petits. Je me souviens d'avoir vu dans ma -jeunesse une célèbre actrice qui écrivait comme une cuisinière venant -redemander ses lettres à un de mes amis; je n'ai jamais depuis retrouvé -ce spectacle, cette fureur tranquille, cette impertinente -majesté, cette attitude de sauvage.... Souffres-tu, Marie? - ---Non: on a fait trop de feu. - -La comtesse alla se jeter sur une causeuse. Tout à coup, par un de ces -mouvements impossibles à prévoir et qui fut suggéré par les dévorantes -douleurs de la jalousie, elle se dressa sur ses jambes tremblantes, -croisa ses bras, et vint lentement devant son mari. - ---Que sais-tu? lui demanda-t-elle, tu n'es pas homme à me torturer, tu -m'écraserais sans me faire souffrir dans le cas où je serais coupable. - ---Que veux-tu que je sache, Marie? - ---Eh! bien, Nathan? - ---Tu crois l'aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantôme construit avec -des phrases. - ---Tu sais donc? - ---Tout, dit-il. - -Ce mot tomba sur la tête de Marie comme une massue. - ---Si tu le veux, je ne saurai jamais rien, reprit-il. Tu es dans un -abîme, mon enfant, il faut t'en tirer: j'y ai déjà songé. Tiens. - -Il tira de sa poche de côté la lettre de garantie et les quatre lettres -de change de Schmuke, que la comtesse reconnut, et il les jeta dans le -feu. - ---Que serais-tu devenue, pauvre Marie, dans trois mois d'ici? tu te -serais vue traînée par les huissiers devant les tribunaux. Ne baisse -pas la tête, ne t'humilie point: tu as été la dupe des sentiments les -plus beaux, tu as coqueté avec la poésie et non avec un homme. Toutes -les femmes, toutes, entends-tu, Marie? eussent été séduites à ta place. -Ne serions-nous pas absurdes, nous autres hommes, qui avons fait mille -sottises en vingt ans, de vouloir que vous ne soyez pas imprudentes une -seule fois dans toute votre vie? Dieu me garde de triompher de toi ou -de t'accabler d'une pitié que tu repoussais si vivement l'autre jour. -Peut-être ce malheureux était-il sincère quand il t'écrivait, sincère -en se tuant, sincère en revenant le soir même chez Florine. Nous valons -moins que vous. Je ne parle pas pour moi dans ce moment, mais pour toi. -Je suis indulgent; mais la Société ne l'est point, elle fuit la femme -qui fait un éclat, elle ne veut pas qu'on cumule un bonheur complet -et la considération. Est-ce juste, je ne saurais le dire. Le monde -est cruel, voilà tout. Peut-être est-il plus envieux en masse qu'il -ne l'est pris en détail. Assis au parterre, un voleur applaudit -au triomphe de l'innocence et lui prendra ses bijoux en sortant. La -Société refuse de calmer les maux qu'elle engendre; elle décerne des -honneurs aux habiles tromperies, et n'a point de récompenses pour -les dévouements ignorés. Je sais et vois tout cela; mais si je ne -puis réformer le monde, au moins est-il en mon pouvoir de te protéger -contre toi-même. Il s'agit ici d'un homme qui ne t'apporte que des -misères, et non d'un de ces amours saints et sacrés qui commandent -parfois notre abnégation, qui portent avec eux des excuses. Peut-être -ai-je eu le tort de ne pas diversifier ton bonheur, de ne pas opposer -à de tranquilles plaisirs des plaisirs bouillants, des voyages, des -distractions. Je puis d'ailleurs m'expliquer le désir qui t'a poussée -vers un homme célèbre par l'envie que tu as causée à certaines femmes. -Lady Dudley, madame d'Espard, madame de Manerville et ma belle-soeur -Émilie sont pour quelque chose en tout ceci. Ces femmes, contre -lesquelles je t'avais mise en garde, auront cultivé ta curiosité -plus pour me faire chagrin que pour te jeter dans des orages qui, je -l'espère, auront grondé sur toi sans t'atteindre. - -En écoutant ces paroles empreintes de bonté, la comtesse fut en proie -à mille sentiments contraires; mais cet ouragan fut dominé par une -vive admiration pour Félix. Les âmes nobles et fières reconnaissent -promptement la délicatesse avec laquelle on les manie. Ce tact est aux -sentiments ce que la grâce est au corps. Marie apprécia cette grandeur -empressée de s'abaisser aux pieds d'une femme en faute pour ne pas la -voir rougissant. Elle s'enfuit comme une folle, et revint ramenée par -l'idée de l'inquiétude que son mouvement pouvait causer à son mari. - ---Attendez, lui dit-elle en disparaissant. - -Félix lui avait habilement préparé son excuse, il fut aussitôt -récompensé de son adresse; car sa femme revint, toutes les lettres de -Nathan à la main, et les lui livra. - ---Jugez-moi, dit-elle en se mettant à genoux. - ---Est-on en état de bien juger quand on aime? répondit-il. Il prit les -lettres et les jeta dans le feu, car plus tard sa femme pouvait ne -pas lui pardonner de les avoir lues. Marie, la tête sur les genoux du -comte, y fondait en larmes.--Mon enfant, où sont les tiennes? dit-il en -lui relevant la tête. - -A cette interrogation, la comtesse ne sentit plus l'intolérable chaleur -qu'elle avait aux joues, elle eut froid. - ---Pour que tu ne soupçonnes pas ton mari de calomnier l'homme que -tu as cru digne de toi, je te ferai rendre tes lettres par Florine -elle-même. - ---Oh! pourquoi ne les rendrait-il pas sur ma demande? - ---Et s'il les refusait? - -La comtesse baissa la tête. - ---Le monde me dégoûte, reprit-elle, je n'y veux plus aller; je vivrai -seule près de toi si tu me pardonnes. - ---Tu pourrais t'ennuyer encore. D'ailleurs, que dirait le monde si tu -le quittais brusquement? Au printemps, nous voyagerons, nous irons en -Italie, nous parcourrons l'Europe en attendant que tu aies plus d'un -enfant à élever. Nous ne sommes pas dispensés d'aller au bal de l'Opéra -demain, car nous ne pouvons pas avoir tes lettres autrement sans nous -compromettre; et, en te les apportant, Florine n'accusera-t-elle pas -bien son pouvoir? - ---Et je verrai cela? dit la comtesse épouvantée. - ---Après-demain matin. - -Le lendemain, vers minuit, au bal de l'Opéra, Nathan se promenait dans -le foyer en donnant le bras à un masque d'un air assez marital. Après -deux ou trois tours, deux femmes masquées les abordèrent. - ---Pauvre sot! tu te perds, Marie est ici et te voit, dit à Nathan -Vandenesse qui s'était déguisé en femme. - ---Si tu veux m'écouter, tu sauras des secrets que Nathan t'a cachés, -et qui t'apprendront les dangers que court ton amour pour lui, dit en -tremblant la comtesse à Florine. - -Nathan avait brusquement quitté le bras de Florine pour suivre le comte -qui s'était dérobé dans la foule à ses regards. Florine alla s'asseoir -à côté de la comtesse, qui l'entraîna sur une banquette à côté de -Vandenesse, revenu pour protéger sa femme. - ---Explique-toi, ma chère, dit Florine, et ne crois pas me faire poser -longtemps. Personne au monde ne m'arrachera Raoul, vois-tu: je le tiens -par l'habitude, qui vaut bien l'amour. - ---D'abord es-tu Florine? dit Félix en reprenant sa voix naturelle. - ---Belle question! si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je te -croie, farceur? - ---Va demander à Nathan, qui maintenant cherche la maîtresse de qui je -parle, où il a passé la nuit il y a trois jours! Il s'est asphyxié, ma -petite, à ton insu, faute d'argent. Voilà comment tu es au fait -des affaires d'un homme que tu dis aimer, et tu le laisses sans le sou, -et il se tue; ou plutôt il ne se tue pas, il se manque. Un suicide -manqué, c'est aussi ridicule qu'un duel sans égratignure. - ---Tu mens, dit Florine. Il a dîné chez moi ce jour-là, mais après le -soleil couché. Le pauvre garçon était poursuivi. Il s'est caché, voilà -tout. - ---Va donc demander rue du Mail, à l'hôtel du Mail, s'il n'a pas été -amené mourant par une belle femme avec laquelle il est en relation -depuis un an, et les lettres de ta rivale sont cachées, à ton nez, -chez toi. Si tu veux donner à Nathan quelque bonne leçon, nous irons -tous trois chez toi; là je te prouverai, pièce en main, que tu peux -l'empêcher d'aller rue de Clichy, sous peu de temps, si tu veux être -bonne fille. - ---Essaie d'en faire aller d'autres que Florine, mon petit. Je suis sûre -que Nathan ne peut être amoureux de personne. - ---Tu voudrais me faire croire qu'il a redoublé pour toi d'attentions -depuis quelque temps, mais c'est précisément ce qui prouve qu'il est -très amoureux.... - ---D'une femme du monde, lui?... dit Florine. Je ne m'inquiète pas pour -si peu de chose. - ---Hé! bien, veux-tu le voir venir te dire qu'il ne te ramènera pas ce -matin chez toi? - ---Si tu me fais dire cela, reprit Florine, je te mènerai chez moi, -et nous y chercherons ces lettres auxquelles je croirai quand je les -verrai; il les écrirait donc pendant que je dors? - ---Reste là, dit Félix, et regarde. - -Il prit le bras de sa femme et se mit à deux pas de Florine. Bientôt -Nathan, qui allait et venait dans le foyer, cherchant de tous côtés -son masque comme un chien cherche son maître, revint à l'endroit où -il avait reçu la confidence. En lisant sur ce front une préoccupation -facile à remarquer, Florine se posa comme un Terme devant l'écrivain, -et lui dit impérieusement:--Je ne veux pas que tu me quittes, j'ai des -raisons pour cela. - ---Marie!... dit alors par le conseil de son mari la comtesse à -l'oreille de Raoul. Quelle est cette femme? Laissez-la sur-le-champ, -sortez et allez m'attendre au bas de l'escalier. - -Dans cette horrible extrémité, Raoul donna une violente secousse au -bras de Florine, qui ne s'attendait pas à cette manoeuvre; et -quoiqu'elle le tînt avec force, elle fut contrainte à le lâcher. Nathan -se perdit aussitôt dans la foule. - ---Que te disais-je? cria Félix dans l'oreille de Florine stupéfaite, et -en lui donnant le bras. - ---Allons, dit-elle, qui que tu sois, Viens. As-tu ta voiture. - -Pour toute réponse, Vandenesse emmena précipitamment Florine et courut -rejoindre sa femme à un endroit convenu sous le péristyle. En quelques -instants les trois masques, menés vivement par le cocher de Vandenesse, -arrivèrent chez l'actrice qui se démasqua. Madame de Vandenesse ne put -retenir un tressaillement de surprise à l'aspect de Florine étouffant -de rage, superbe de colère et de jalousie. - ---Il y a, lui dit Vandenesse, un certain portefeuille dont la clef ne -t'a jamais été confiée, les lettres doivent y être. - ---Pour le coup, je suis intriguée, tu sais quelque chose qui -m'inquiétait depuis plusieurs jours, dit Florine en se précipitant dans -le cabinet pour y prendre le portefeuille. - -Vandenesse vit sa femme pâlissant sous son masque. La chambre de -Florine en disait plus sur l'intimité de l'actrice et de Nathan qu'une -maîtresse idéale n'en aurait voulu savoir. L'oeil d'une femme sait -pénétrer la vérité de ces sortes de choses en un moment, et la comtesse -aperçut dans la promiscuité des affaires de ménage une attestation de -ce que lui avait dit Vandenesse. Florine revint avec le portefeuille. - ---Comment l'ouvrir? dit-elle. - -L'actrice envoya chercher le grand couteau de sa cuisinière; et quand -la femme de chambre le rapporta, Florine le brandit en disant d'un air -railleur:--C'est avec ça qu'on égorge les _poulets_! - -Ce mot, qui fit tressaillir la comtesse, lui expliqua, encore mieux que -ne l'avait fait son mari la veille, la profondeur de l'abîme où elle -avait failli glisser. - ---Suis-je sotte! dit Florine, son rasoir vaut mieux. - -Elle alla prendre le rasoir avec lequel Nathan venait de se faire la -barbe et fendit les plis du maroquin qui s'ouvrit et laissa passer les -lettres de Marie. Florine en prit une au hasard. - ---Oui, c'est bien d'une femme comme il faut! Ça m'a l'air de ne pas -avoir une faute d'orthographe. - -Vandenesse prit les lettres et les donna à sa femme, qui alla vérifier -sur une table si elles y étaient toutes. - ---Veux-tu les céder en échange de ceci? dit Vandenesse en tendant -à Florine la lettre de change de quarante mille francs. - ---Est-il bête de souscrire de pareils titres?... Bon pour des billets, -dit Florine en lisant la lettre de change. Ah! je t'en donnerai, des -comtesses! Et moi qui me tuais le corps et l'âme en province pour lui -ramasser de l'argent, moi qui me serais donné la scie d'un agent de -change pour le sauver! Voilà les hommes: quand on se damne pour eux, ils -vous marchent dessus! Il me le paiera. - -Madame de Vandenesse s'était enfuie avec les lettres. - ---Hé! dis donc, beau masque? laisse-m'en une seule pour le convaincre. - ---Cela n'est plus possible, dit Vandenesse. - ---Et pourquoi? - ---Ce masque est ton ex-rivale. - ---Tiens, mais elle aurait bien pu me dire merci, s'écria Florine. - ---Pourquoi prends-tu donc les quarante mille francs? dit Vandenesse en -la saluant. - -Il est extrêmement rare que les jeunes gens, poussés à un suicide, le -recommencent quand ils en ont subi les douleurs. Lorsque le suicide -ne guérit pas de la vie, il guérit de la mort volontaire. Aussi Raoul -n'eut-il plus envie de se tuer quand il se vit dans une position -encore plus horrible que celle d'où il voulait sortir, en trouvant sa -lettre de change à Schmuke dans les mains de Florine, qui la tenait -évidemment du comte de Vandenesse. Il tenta de revoir la comtesse pour -lui expliquer la nature de son amour, qui brillait dans son coeur -plus vivement que jamais. Mais la première fois que, dans le monde, -la comtesse vit Raoul, elle lui jeta ce regard fixe et méprisant qui -met un abîme infranchissable entre une femme et un homme. Malgré son -assurance, Nathan n'osa jamais, durant le reste de l'hiver, ni parler à -la comtesse, ni l'aborder. - -Cependant il s'ouvrit à Blondet: il voulut, à propos de madame de -Vandenesse, lui parler de Laure et de Béatrix. Il fit la paraphrase -de ce beau passage dû à la plume de Théophile Gautier, un des plus -remarquables poètes de ce temps: - - «Idéal, fleur bleue à coeur d'or, dont les racines fibreuses, mille - fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fond - de notre âme pour en boire la plus pure substance; fleur douce et - amère! on ne peut t'arracher sans faire saigner le coeur, sans - que de ta tige brisée suintent des gouttes rouges! Ah! fleur - maudite, comme elle a poussé dans mon âme!» - ---Tu radotes, mon cher, lui dit Blondet, je t'accorde qu'il y avait -une jolie fleur, mais elle n'était point idéale, et au lieu de chanter -comme un aveugle devant une niche vide, tu devrais songer à te laver -les mains pour faire ta soumission au pouvoir et te ranger. Tu es un -trop grand artiste pour être un homme politique, tu as été joué par -des gens qui ne te valaient pas. Pense à te faire jouer encore, mais -ailleurs. - ---Marie ne saurait m'empêcher de l'aimer, dit Nathan. J'en ferai ma -Béatrix. - ---Mon cher, Béatrix était une petite fille de douze ans que Dante -n'a plus revue; sans cela aurait-elle été Béatrix? Pour se faire -d'une femme une divinité, nous ne devons pas la voir avec un mantelet -aujourd'hui, demain avec une robe décolletée, après demain sur le -boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier. Quand on -a Florine, qui tour à tour est duchesse de vaudeville, bourgeoise de -drame, négresse, marquise, colonel, paysanne en Suisse, vierge du -Soleil au Pérou, sa seule manière d'être vierge, je ne sais pas comment -on s'aventure avec les femmes du monde. - -Du Tillet, en terme de Bourse, _exécuta_ Nathan, qui, faute d'argent, -abandonna sa part dans le journal. L'homme célèbre n'eut pas plus de -cinq voix dans le collége où le banquier fut élu. - -Quand, après un long et heureux voyage en Italie, la comtesse de -Vandenesse revint à Paris, l'hiver suivant, Nathan avait justifié -toutes les prévisions de Félix: d'après les conseils de Blondet, il -parlementait avec le pouvoir. Quant aux affaires personnelles de -cet écrivain, elles étaient dans un tel désordre qu'un jour, aux -Champs-Élysées, la comtesse Marie vit son ancien adorateur à pied, -dans le plus triste équipage, donnant le bras à Florine. Un homme -indifférent est déjà passablement laid aux yeux d'une femme; mais quand -elle ne l'aime plus, il paraît horrible, surtout lorsqu'il ressemble -à Nathan. Madame de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant -qu'elle s'était intéressée à Raoul. Si elle n'eût pas été guérie de -toute passion extra-conjugale, le contraste que présentait alors le -comte, comparé à cet homme déjà moins digne de la faveur publique, eût -suffi pour lui faire préférer son mari à un ange. - - -Aujourd'hui, cet ambitieux si riche en encre et si pauvre en vouloir, -a fini par capituler et par se caser dans une sinécure, comme un homme -médiocre. Après avoir appuyé toutes les tentatives désorganisatrices, -il vit en paix à l'ombre d'une feuille ministérielle. La croix de -la Légion-d'Honneur, texte fécond de ses plaisanteries, orne sa -boutonnière. La _paix à tout prix_, sur laquelle il avait fait vivre -la rédaction d'un journal révolutionnaire, est l'objet de ses articles -laudatifs. L'Hérédité, tant attaquée par ses phrases saint-simoniennes, -il la défend aujourd'hui avec l'autorité de la raison. Cette conduite -illogique a son origine et son autorité dans le changement de front de -quelques gens qui, durant nos dernières évolutions politiques, ont agi -comme Raoul. - - Aux Jardies, décembre 1838. - - -FIN. - - - - -[Illustration: IMP S. RAÇON. - -LA FEMME ABANDONNÉE.] - - -LA FEMME ABANDONNÉE. - - A MADAME LA DUCHESSE D'ABRANTÈS, - - _Son affectionné serviteur_, - - HONORÉ DE BALZAC. - - Paris, août 1835. - - -En 1822, au commencement du printemps, les médecins de Paris envoyèrent -en basse Normandie un jeune homme qui relevait alors d'une maladie -inflammatoire causée par quelque excès d'étude, ou de vie peut-être. Sa -convalescence exigeait un repos complet, une nourriture douce, un air -froid et l'absence totale de sensations extrêmes. Les grasses campagnes -du Bessin et l'existence pâle de la province parurent donc propices à -son rétablissement. - -Il vint à Bayeux, jolie ville située à deux lieues de la mer, chez une -de ses cousines, qui l'accueillit avec cette cordialité particulière -aux gens habitués à vivre dans la retraite, et pour lesquels l'arrivée -d'un parent ou d'un ami devient un bonheur. - -A quelques usages près, toutes les petites villes se ressemblent. -Or, après plusieurs soirées passées chez sa cousine madame de -Sainte-Sevère, ou chez les personnes qui composaient sa compagnie, ce -jeune Parisien, nommé monsieur le baron Gaston de Nueil, eut bientôt -connu les gens que cette société exclusive regardait comme étant toute -la ville. Gaston de Nueil vit en eux le personnel immuable que les -observateurs retrouvent dans les nombreuses capitales de ces anciens -États qui formaient la France d'autrefois. - -C'était d'abord la famille dont la noblesse, inconnue à cinquante -lieues plus loin, passe, dans le département, pour incontestable et -de la plus haute antiquité. Cette espèce de _famille royale_ -au petit pied effleure par ses alliances, sans que personne s'en -doute, les Créqui, les Montmorenci, touche aux Lusignan, et s'accroche -aux Soubise. Le chef de cette race illustre est toujours un chasseur -déterminé. Homme sans manières, il accable tout le monde de sa -supériorité nominale; tolère le sous-préfet, comme il souffre l'impôt; -n'admet aucune des puissances nouvelles créées par le dix-neuvième -siècle, et fait observer, comme une monstruosité politique, que le -premier ministre n'est pas gentilhomme. Sa femme a le ton tranchant, -parle haut, a eu des adorateurs, mais fait régulièrement ses pâques; -elle élève mal ses filles, et pense qu'elles seront toujours assez -riches de leur nom. La femme et le mari n'ont d'ailleurs aucune -idée du luxe actuel; ils gardent les livrées de théâtre, tiennent -aux anciennes formes pour l'argenterie, les meubles, les voitures, -comme pour les moeurs et le langage. Ce vieux faste s'allie -d'ailleurs assez bien avec l'économie des provinces. Enfin c'est -les gentilshommes d'autrefois, moins les lods et ventes, moins la -meute et les habits galonnés; tous pleins d'honneur entre eux, tous -dévoués à des princes qu'ils ne voient qu'à distance. Cette maison -historique _incognito_ conserve l'originalité d'une antique tapisserie -de haute-lice. Dans la famille végète infailliblement un oncle ou un -frère, lieutenant-général, cordon rouge, homme de cour, qui est allé en -Hanovre avec le maréchal de Richelieu, et que vous retrouvez là comme -le feuillet égaré d'un vieux pamphlet du temps de Louis XV. - -A cette famille fossile s'oppose une famille plus riche, mais de -noblesse moins ancienne. Le mari et la femme vont passer deux mois -d'hiver à Paris, ils en rapportent le ton fugitif et les passions -éphémères. Madame est élégante, mais un peu guindée et toujours en -retard avec les modes. Cependant elle se moque de l'ignorance affectée -par ses voisins; son argenterie est moderne; elle a des grooms, des -nègres, un valet de chambre. Son fils aîné a tilbury, ne fait rien, il -a un majorat; le cadet est auditeur au conseil d'État. Le père, très au -fait des intrigues du ministère, raconte des anecdotes sur Louis XVIII -et sur madame du Cayla; il place dans le _cinq pour cent_, évite la -conversation sur les cidres, mais tombe encore parfois dans la manie -de rectifier le chiffre des fortunes départementales; il est membre -du conseil général, se fait habiller à Paris, et porte la croix de la -Légion-d'Honneur. Enfin ce gentilhomme a compris la restauration, -et bat monnaie à la Chambre; mais son royalisme est moins pur que celui -de la famille avec laquelle il rivalise. Il reçoit la _Gazette_ et les -_Débats_. L'autre famille ne lit que la _Quotidienne_. - -Monseigneur l'évêque, ancien vicaire-général, flotte entre ces deux -puissances qui lui rendent les honneurs dus à la religion, mais en lui -faisant sentir parfois la morale que le bon La Fontaine a mise à la fin -de l'_Ane chargé de reliques_. Le bonhomme est roturier. - -Puis viennent les astres secondaires, les gentilshommes qui jouissent -de dix à douze mille livres de rente, et qui ont été capitaines de -vaisseau, ou capitaines de cavalerie, ou rien du tout. A cheval par les -chemins, ils tiennent le milieu entre le curé portant les sacrements et -le contrôleur des contributions en tournée. Presque tous ont été dans -les pages ou dans les mousquetaires, et achèvent paisiblement leurs -jours dans une _faisance-valoir_, plus occupés d'une coupe de bois ou -de leur cidre que de la monarchie. Cependant ils parlent de la charte -et des libéraux entre deux _rubbers_ de whist ou pendant -une partie de trictrac, après avoir calculé des dots et arrangé des -mariages en rapport avec les généalogies qu'ils savent par coeur. -Leurs femmes font les fières et prennent les airs de la cour dans -leurs cabriolets d'osier; elles croient être parées quand elles sont -affublées d'un châle et d'un bonnet; elles achètent annuellement deux -chapeaux, mais après de mûres délibérations, et se les font apporter de -Paris par occasion; elles sont généralement vertueuses et bavardes. - -Autour de ces éléments principaux de la gent aristocratique se groupent -deux ou trois vieilles filles de qualité qui ont résolu le problème de -l'immobilisation de la créature humaine. Elles semblent être scellées -dans les maisons où vous les voyez: leurs figures, leurs toilettes font -partie de l'immeuble, de la ville, de la province; elles en sont la -tradition, la mémoire, l'esprit. Toutes ont quelque chose de roide et -de monumental; elles savent sourire ou hocher la tête à propos, et, de -temps en temps, disent des mots qui passent pour spirituels. - -Quelques riches bourgeois se sont glissés dans ce petit faubourg -Saint-Germain, grâce à leurs opinions aristocratiques ou à leurs -fortunes. Mais, en dépit de leurs quarante ans, là chacun dit -d'eux:--Ce petit _un tel_ pense bien! Et l'on en fait des députés. -Généralement ils sont protégés par les vieilles filles, mais on -en cause. - -Puis enfin deux ou trois ecclésiastiques sont reçus dans cette société -d'élite, pour leur étole, ou parce qu'ils ont de l'esprit, et que -ces nobles personnes, s'ennuyant entre elles, introduisent l'élément -bourgeois dans leurs salons comme un boulanger met de la levûre dans sa -pâte. - -La somme d'intelligence amassée dans toutes ces têtes se compose d'une -certaine quantité d'idées anciennes auxquelles se mêlent quelques -pensées nouvelles qui se brassent en commun tous les soirs. Semblables -à l'eau d'une petite anse, les phrases qui représentent ces idées -ont leur flux et reflux quotidien, leur remous perpétuel, exactement -pareil: qui en entend aujourd'hui le vide retentissement l'entendra -demain, dans un an, toujours. Leurs arrêts immuablement portés sur -les choses d'ici-bas forment une science traditionnelle à laquelle il -n'est au pouvoir de personne d'ajouter une goutte d'esprit. La vie de -ces routinières personnes gravite dans une sphère d'habitudes aussi -incommutables que le sont leurs opinions religieuses, politiques, -morales et littéraires. - -Un étranger est-il admis dans ce cénacle, chacun lui dira, non sans une -sorte d'ironie:--Vous ne trouverez pas ici le brillant de votre monde -parisien! et chacun condamnera l'existence de ses voisins en cherchant -à faire croire qu'il est une exception dans cette société, qu'il a -tenté sans succès de la rénover. Mais si, par malheur, l'étranger -fortifie par quelque remarque l'opinion que ces gens ont mutuellement -d'eux-mêmes, il passe aussitôt pour un homme méchant, sans foi ni -loi, pour un Parisien corrompu, _comme le sont en général tous les -Parisiens_. - -Quand Gaston de Nueil apparut dans ce petit monde, où l'étiquette était -parfaitement observée, où chaque chose de la vie s'harmoniait, où tout -se trouvait mis à jour, où les valeurs nobiliaires et territoriales -étaient cotées comme le sont les fonds de la Bourse à la dernière page -des journaux, il avait été pesé d'avance dans les balances infaillibles -de l'opinion bayeusaine. Déjà sa cousine madame de Sainte-Sevère -avait dit le chiffre de sa fortune, celui de ses espérances, exhibé -son arbre généalogique, vanté ses connaissances, sa politesse et sa -modestie. Il reçut l'accueil auquel il devait strictement prétendre, -fut accepté comme un bon gentilhomme, sans façon, parce qu'il n'avait -que vingt-trois ans; mais certaines jeunes personnes et quelques mères -lui firent les yeux doux. Il possédait dix-huit mille livres -de rente dans la vallée d'Auge, et son père devait tôt ou tard lui -laisser le château de Manerville avec toutes ses dépendances. Quant à -son instruction, à son avenir politique, à sa valeur personnelle, à -ses talents, il n'en fut seulement pas question. Ses terres étaient -bonnes et les fermages bien assurés; d'excellentes plantations y -avaient été faites; les réparations et les impôts étaient à la charge -des fermiers; les pommiers avaient trente-huit ans; enfin son père -était en marché pour acheter deux cents arpents de bois contigus à son -parc, qu'il voulait entourer de murs: aucune espérance ministérielle, -aucune célébrité humaine ne pouvait lutter contre de tels avantages. -Soit malice, soit calcul, madame de Sainte-Sevère n'avait pas parlé -du frère aîné de Gaston, et Gaston n'en dit pas un mot. Mais ce frère -était poitrinaire, et paraissait devoir être bientôt enseveli, pleuré, -oublié. Gaston de Nueil commença par s'amuser de ces personnages; il -en dessina, pour ainsi dire, les figures sur son album dans la sapide -vérité de leurs physionomies anguleuses, crochues, ridées, dans la -plaisante originalité de leurs costumes et de leurs tics; il se délecta -des _normanismes_ de leur idiome, du fruste de leurs idées et de leurs -caractères. Mais, après avoir épousé pendant un moment cette existence -semblable à celle des écureuils occupés à tourner leur cage, il sentit -l'absence des oppositions dans une vie arrêtée d'avance, comme celle -des religieux au fond des cloîtres, et tomba dans une crise qui n'est -encore ni l'ennui, ni le dégoût, mais qui en comporte presque tous les -effets. Après les légères souffrances de cette transition, s'accomplit -pour l'individu le phénomène de sa transplantation dans un terrain qui -lui est contraire, où il doit s'atrophier et mener une vie rachitique. -En effet, si rien ne le tire de ce monde, il en adopte insensiblement -les usages, et se fait à son vide qui le gagne et l'annule. Déjà les -poumons de Gaston s'habituaient à cette atmosphère. Prêt à reconnaître -une sorte de bonheur végétal dans ces journées passées sans soins et -sans idées, il commençait à perdre le souvenir de ce mouvement de sève, -de cette fructification constante des esprits qu'il avait si ardemment -épousée dans la sphère parisienne, et allait se pétrifier parmi -ces pétrifications, y demeurer pour toujours, comme les compagnons -d'Ulysse, content de sa grasse enveloppe. Un soir Gaston de Nueil se -trouvait assis entre une vieille dame et l'un des vicaires-généraux -du diocèse, dans un salon à boiseries peintes en gris, carrelé en -grands carreaux de terre blancs, décoré de quelques portraits -de famille, garni de quatre tables de jeu, autour desquelles seize -personnes babillaient en jouant au whist. Là, ne pensant à rien, mais -digérant un de ces dîners exquis, l'avenir de la journée en province, -il se surprit à justifier les usages du pays. Il concevait pourquoi ces -gens-là continuaient à se servir des cartes de la veille, à les battre -sur des tapis usés, et comment ils arrivaient à ne plus s'habiller -ni pour eux-mêmes ni pour les autres. Il devinait je ne sais quelle -philosophie dans le mouvement uniforme de cette vie circulaire, dans -le calme de ces habitudes logiques et dans l'ignorance des choses -élégantes. Enfin il comprenait presque l'inutilité du luxe. La ville de -Paris, avec ses passions, ses orages et ses plaisirs, n'était déjà plus -dans son esprit que comme un souvenir d'enfance. Il admirait de bonne -foi les mains rouges, l'air modeste et craintif d'une jeune personne -dont, à la première vue, la figure lui avait paru niaise, les manières -sans grâces, l'ensemble repoussant et la mine souverainement ridicule. -C'était fait de lui. Venu de la province à Paris, il allait retomber de -l'existence inflammatoire de Paris dans la froide vie de province, sans -une phrase qui frappa son oreille et lui apporta soudain une émotion -semblable à celle que lui aurait causée quelque motif original parmi -les accompagnements d'un opéra ennuyeux. - ---N'êtes-vous pas allé voir hier madame de Beauséant? dit une vieille -femme au chef de la maison princière du pays. - ---J'y suis allé ce matin, répond-il. Je l'ai trouvée bien triste et si -souffrante que je n'ai pas pu la décider à venir dîner demain avec nous. - ---Avec madame de Champignelles? s'écria la douairière en manifestant -une sorte de surprise. - ---Avec ma femme, dit tranquillement le gentilhomme. Madame de Beauséant -n'est-elle pas de la maison de Bourgogne? Par les femmes, il est -vrai; mais enfin ce nom-là blanchit tout. Ma femme aime beaucoup la -vicomtesse, et la pauvre dame est depuis si longtemps seule que.... - -En disant ces derniers mots, le marquis de Champignelles regarda d'un -air calme et froid les personnes qui l'écoutaient en l'examinant; mais -il fut presque impossible de deviner s'il faisait une concession au -malheur ou à la noblesse de madame de Beauséant, s'il était flatté de -la recevoir, ou s'il voulait forcer par orgueil les gentilshommes du -pays et leurs femmes à la voir. - -Toutes les dames parurent se consulter en se jetant le même coup -d'oeil; et alors, le silence le plus profond ayant tout à coup régné -dans le salon, leur attitude fut prise comme un indice d'improbation. - ---Cette madame de Beauséant est-elle par hasard celle dont l'aventure -avec monsieur d'Ajuda-Pinto a fait tant de bruit? demanda Gaston à la -personne près de laquelle il était. - ---Parfaitement la même, lui répondit-on. Elle est venue habiter -Courcelles après le mariage du marquis d'Ajuda, personne ici ne la -reçoit. Elle a d'ailleurs beaucoup trop d'esprit pour ne pas avoir -senti la fausseté de sa position: aussi n'a-t-elle cherché à voir -personne. Monsieur de Champignelles et quelques hommes se sont -présentés chez elle, mais elle n'a reçu que monsieur de Champignelles à -cause peut-être de leur parenté: ils sont alliés par les Beauséant. Le -marquis de Beauséant le père a épousé une Champignelles de la branche -aînée. Quoique la vicomtesse de Beauséant passe pour descendre de la -maison de Bourgogne, vous comprenez que nous ne pouvions pas admettre -ici une femme séparée de son mari. C'est de vieilles idées auxquelles -nous avons encore la bêtise de tenir. La vicomtesse a eu d'autant plus -de tort dans ses escapades que monsieur de Beauséant est un galant -homme, un homme de cour: il aurait très-bien entendu raison. Mais sa -femme est une tête folle..... - -Monsieur de Nueil, tout en entendant la voix de son interlocutrice, ne -l'écoutait plus. Il était absorbé par mille fantaisies. Existe-t-il -d'autre mot pour exprimer les attraits d'une aventure au moment où -elle sourit à l'imagination, au moment où l'âme conçoit de vagues -espérances, pressent d'inexplicables félicités, des craintes, des -événements, sans que rien encore n'alimente ni ne fixe les caprices de -ce mirage? L'esprit voltige alors, enfante des projets impossibles et -donne en germe les bonheurs d'une passion. Mais peut-être le germe de -la passion la contient-elle entièrement, comme une graine contient une -belle fleur avec ses parfums et ses riches couleurs. Monsieur de Nueil -ignorait que madame de Beauséant se fût réfugiée en Normandie après un -éclat que la plupart des femmes envient et condamnent, surtout lorsque -les séductions de la jeunesse et de la beauté justifient presque la -faute qui l'a causé. Il existe un prestige inconcevable dans toute -espèce de célébrité, à quelque titre qu'elle soit due. Il semble que, -pour les femmes comme jadis pour les familles, la gloire d'un -crime en efface la honte. De même que telle maison s'enorgueillit de -ses têtes tranchées, une jolie, une jeune femme devient plus attrayante -par la fatale renommée d'un amour heureux ou d'une affreuse trahison. -Plus elle est à plaindre, plus elle excite de sympathies. Nous ne -sommes impitoyables que pour les choses, pour les sentiments et les -aventures vulgaires. En attirant les regards, nous paraissons grands. -Ne faut-il pas en effet s'élever au-dessus des autres pour en être vu? -Or, la foule éprouve involontairement un sentiment de respect pour -tout ce qui s'est grandi, sans trop demander compte des moyens. En ce -moment, Gaston de Nueil se sentait poussé vers madame de Beauséant par -la secrète influence de ces raisons, ou peut-être par la curiosité, -par le besoin de mettre un intérêt dans sa vie actuelle, enfin par -cette foule de motifs impossibles à dire, et que le mot de _fatalité_ -sert souvent à exprimer. La vicomtesse de Beauséant avait surgi devant -lui tout à coup, accompagnée d'une foule d'images gracieuses: elle -était un monde nouveau; près d'elle sans doute il y avait à craindre, -à espérer, à combattre, à vaincre. Elle devait contraster avec les -personnes que Gaston voyait dans ce salon mesquin; enfin c'était une -femme, et il n'avait point encore rencontré de femme dans ce monde -froid où les calculs remplaçaient les sentiments, où la politesse -n'était plus que des devoirs, et où les idées les plus simples avaient -quelque chose de trop blessant pour être acceptées ou émises. Madame de -Beauséant réveillait en son âme le souvenir de ses rêves de jeune homme -et ses plus vivaces passions, un moment endormies. Gaston de Nueil -devint distrait pendant le reste de la soirée. Il pensait aux moyens -de s'introduire chez madame de Beauséant, et certes il n'en existait -guère. Elle passait pour être éminemment spirituelle. Mais, si les -personnes d'esprit peuvent se laisser séduire par les choses originales -ou fines, elles sont exigeantes, savent tout deviner; auprès d'elles -il y a donc autant de chances pour se perdre que pour réussir dans la -difficile entreprise de plaire. Puis la vicomtesse devait joindre à -l'orgueil de sa situation la dignité que son nom lui commandait. La -solitude profonde dans laquelle elle vivait semblait être la moindre -des barrières élevées entre elle et le monde. Il était donc presque -impossible à un inconnu, de quelque bonne famille qu'il fût, de se -faire admettre chez elle. - -Cependant le lendemain matin monsieur de Nueil dirigea sa promenade -vers le pavillon de Courcelles, et fit plusieurs fois le tour de -l'enclos qui en dépendait. Dupé par les illusions auxquelles il est -si naturel de croire à son âge, il regardait à travers les brèches ou -par-dessus les murs, restait en contemplation devant les persiennes -fermées ou examinait celles qui étaient ouvertes. Il espérait un hasard -romanesque, il en combinait les effets sans s'apercevoir de leur -impossibilité, pour s'introduire auprès de l'inconnue. Il se promena -pendant plusieurs matinées fort infructueusement; mais, à chaque -promenade, cette femme placée en dehors du monde, victime de l'amour, -ensevelie dans la solitude, grandissait dans sa pensée et se logeait -dans son âme. Aussi le coeur de Gaston battait-il d'espérance et de -joie si par hasard, en longeant les murs de Courcelles, il venait à -entendre le pas pesant de quelque jardinier. - -Il pensait bien à écrire à madame de Beauséant; mais que dire à une -femme que l'on n'a pas vue et qui ne nous connaît pas? D'ailleurs -Gaston se défiait de lui-même; puis, semblable aux jeunes gens encore -pleins d'illusions, il craignait plus que la mort les terribles dédains -du silence, et frissonnait en songeant à toutes les chances que pouvait -avoir sa première prose amoureuse d'être jetée au feu. Il était en -proie à mille idées contraires qui se combattaient. Mais enfin, à -force d'enfanter des chimères, de composer des romans et de se creuser -la cervelle, il trouva l'un de ces heureux stratagèmes qui finissent -par se rencontrer dans le grand nombre de ceux que l'on rêve, et qui -révèlent à la femme la plus innocente l'étendue de la passion avec -laquelle un homme s'est occupé d'elle. Souvent les bizarreries sociales -créent autant d'obstacles réels entre une femme et son amant, que les -poètes orientaux en ont mis dans les délicieuses fictions de leurs -contes, et leurs images les plus fantastiques sont rarement exagérées. -Aussi, dans la nature comme dans le monde des fées, la femme doit-elle -toujours appartenir à celui qui sait arriver à elle et la délivrer de -la situation où elle languit. Le plus pauvre des calenders, tombant -amoureux de la fille d'un calife, n'en était pas certes séparé par -une distance plus grande que celle qui se trouvait entre Gaston et -madame de Beauséant. La vicomtesse vivait dans une ignorance absolue -des circonvallations tracées autour d'elle par monsieur de Nueil, dont -l'amour s'accroissait de toute la grandeur des obstacles à franchir, et -qui donnaient à sa maîtresse improvisée les attraits que possède toute -chose lointaine. - -Un jour, se fiant à son inspiration, il espéra tout de l'amour qui -devait jaillir de ses yeux. Croyant la parole plus éloquente que ne -l'est la lettre la plus passionnée, et spéculant aussi sur la curiosité -naturelle à la femme, il alla chez monsieur de Champignelles en se -proposant de l'employer à la réussite de son entreprise. Il dit au -gentilhomme qu'il avait à s'acquitter d'une commission importante et -délicate auprès de madame de Beauséant; mais, ne sachant point si elle -lisait les lettres d'une écriture inconnue ou si elle accorderait sa -confiance à un étranger, il le priait de demander à la vicomtesse, lors -de sa première visite, si elle daignerait le recevoir. Tout en invitant -le marquis à garder le secret en cas de refus, il l'engagea fort -spirituellement à ne point taire à madame de Beauséant les raisons qui -pouvaient le faire admettre chez elle. N'était-il pas homme d'honneur, -loyal et incapable de se prêter à une chose de mauvais goût ou même -malséante! Le hautain gentilhomme, dont les petites vanités avaient été -flattées, fut complétement dupé par cette diplomatie de l'amour qui -prête à un jeune homme l'aplomb et la haute dissimulation d'un vieil -ambassadeur. Il essaya bien de pénétrer les secrets de Gaston; mais -celui-ci, fort embarrassé de les lui dire, opposa des phrases normandes -aux adroites interrogations de monsieur de Champignelles, qui, en -chevalier français, le complimenta sur sa discrétion. - -Aussitôt le marquis courut à Courcelles avec cet empressement que les -gens d'un certain âge mettent à rendre service aux jolies femmes. Dans -la situation où se trouvait la vicomtesse de Beauséant, un message de -cette espèce était de nature à l'intriguer. Aussi, quoiqu'elle ne vît, -en consultant ses souvenirs, aucune raison qui pût amener chez elle -monsieur de Nueil, n'aperçut-elle aucun inconvénient à le recevoir, -après toutefois s'être prudemment enquise de sa position dans le monde. -Elle avait cependant commencé par refuser; puis elle avait discuté ce -point de convenance avec monsieur de Champignelles, en l'interrogeant -pour tâcher de deviner s'il savait le motif de cette visite; puis elle -était revenue sur son refus. La discussion et la discrétion forcée du -marquis avaient irrité sa curiosité. - -Monsieur de Champignelles, ne voulant point paraître ridicule, -prétendait, en homme instruit, mais discret, que la vicomtesse devait -parfaitement bien connaître l'objet de cette visite, quoiqu'elle le -cherchât de bien bonne foi sans le trouver. Madame de Beauséant -créait des liaisons entre Gaston et des gens qu'il ne connaissait pas, -se perdait dans d'absurdes suppositions, et se demandait à elle-même si -elle avait jamais vu monsieur de Nueil. La lettre d'amour la plus vraie -ou la plus habile n'eût certes pas produit autant d'effet que cette -espèce d'énigme sans mot de laquelle madame de Beauséant fut occupée à -plusieurs reprises. - -Quand Gaston apprit qu'il pouvait voir la vicomtesse, il fut tout à la -fois dans le ravissement d'obtenir si promptement un bonheur ardemment -souhaité et singulièrement embarrassé de donner un dénouement à sa -ruse.--Bah! _la_ voir, répétait-il en s'habillant, la voir, c'est tout! -Puis il espérait en franchissant la porte de Courcelles, rencontrer un -expédient pour dénouer le noeud gordien qu'il avait serré lui-même. -Gaston était du nombre de ceux qui, croyant à la toute-puissance de -la nécessité, vont toujours; et, au dernier moment, arrivés en face -du danger, ils s'en inspirent et trouvent des forces pour le vaincre. -Il mit un soin particulier à sa toilette. Il s'imaginait, comme les -jeunes gens, que d'une boucle bien ou mal placée dépendait son succès, -ignorant qu'au jeune âge tout est charme et attrait. D'ailleurs les -femmes de choix qui ressemblent à madame de Beauséant ne se laissent -séduire que par les grâces de l'esprit et par la supériorité du -caractère. Un grand caractère flatte leur vanité, leur promet une -grande passion et paraît devoir admettre les exigences de leur -coeur. L'esprit les amuse, répond aux finesses de leur nature, et -elles se croient comprises. Or, que veulent toutes les femmes, si ce -n'est d'être amusées, comprises ou adorées? Mais il faut avoir bien -réfléchi sur les choses de la vie pour deviner la haute coquetterie -que comportent la négligence du costume et la réserve de l'esprit -dans une première entrevue. Quand nous devenons assez rusés pour être -d'habiles politiques, nous sommes trop vieux pour profiter de notre -expérience. Tandis que Gaston se défiait assez de son esprit pour -emprunter des séductions à son vêtement, madame de Beauséant elle-même -mettait instinctivement de la recherche dans sa toilette et se disait -en arrangeant sa coiffure:--Je ne veux cependant pas être à faire peur. - -Monsieur de Nueil avait dans l'esprit, dans sa personne et dans les -manières, cette tournure naïvement originale qui donne une sorte de -saveur aux gestes et aux idées ordinaires, permet de tout dire et fait -tout passer. Il était instruit, pénétrant, d'une physionomie -heureuse et mobile comme son âme impressible. Il y avait de la passion, -de la tendresse dans ses yeux vifs; et son coeur, essentiellement -bon, ne les démentait pas. La résolution qu'il prit en entrant à -Courcelles fut donc en harmonie avec la nature de son caractère franc -et de son imagination ardente. Malgré l'intrépidité de l'amour, il ne -put cependant se défendre d'une violente palpitation quand, après avoir -traversé une grande cour dessinée en jardin anglais, il arriva dans une -salle où un valet de chambre, lui ayant demandé son nom, disparut et -revint pour l'introduire. - ---Monsieur le baron de Nueil. - -Gaston entra lentement, mais d'assez bonne grâce, chose plus difficile -encore dans un salon où il n'y a qu'une femme que dans celui où il y -en a vingt. A l'angle de la cheminée, où malgré la saison, brillait un -grand foyer, et sur laquelle se trouvaient deux candélabres allumés -jetant de molles lumières, il aperçut une jeune femme assise dans cette -moderne bergère à dossier très élevé, dont le siége bas lui permettait -de donner à sa tête des poses variées pleines de grâce et d'élégance, -de l'incliner, de la pencher, de la redresser languissamment, comme -si c'était un fardeau pesant: puis de plier ses pieds, de les montrer -ou de les rentrer sous les longs plis d'une robe noire. La vicomtesse -voulut placer sur une petite table ronde le livre qu'elle lisait; -mais ayant en même temps tourné la tête vers monsieur de Nueil, le -livre, mal posé, tomba dans l'intervalle qui séparait la table de la -bergère. Sans paraître surprise de cet accident, elle se rehaussa, et -s'inclina pour répondre au salut du jeune homme, mais d'une manière -imperceptible et presque sans se lever de son siége où son corps -resta plongé. Elle se courba pour s'avancer, remua vivement le feu; -puis elle se baissa, ramassa un gant qu'elle mit avec négligence à sa -main gauche, en cherchant l'autre par un regard promptement réprimé; -car de sa main droite, main blanche, presque transparente, sans -bagues, fluette, à doigts effilés et dont les ongles roses formaient -un ovale parfait, elle montra une chaise comme pour dire à Gaston de -s'asseoir. Quand son hôte inconnu fut assis, elle tourna la tête vers -lui par un mouvement interrogant et coquet dont la finesse ne saurait -se peindre; il appartenait à ses intentions bienveillantes, à ces -gestes gracieux, quoique précis, que donnent l'éducation première et -l'habitude constante des choses de bon goût. Ces mouvements multipliés -se succédèrent rapidement en un instant, sans saccades ni brusquerie, -et charmèrent Gaston par ce mélange de soin et d'abandon qu'une -jolie femme ajoute aux manières aristocratiques de la haute compagnie. -Madame de Beauséant contrastait trop vivement avec les automates parmi -lesquels il vivait depuis deux mois d'exil au fond de la Normandie, -pour ne pas lui personnifier la poésie de ses rêves; aussi ne -pouvait-il en comparer les perfections à aucune de celles qu'il avait -jadis admirées. Devant cette femme et dans ce salon meublé comme l'est -un salon du faubourg Saint-Germain, plein de ces riens si riches qui -traînent sur les tables, en apercevant des livres et des fleurs, il se -retrouva dans Paris. Il foulait un vrai tapis de Paris, revoyait le -type distingué, les formes frêles de la Parisienne, sa grâce exquise, -et sa négligence des effets cherchés qui nuisent tant aux femmes de -province. - -Madame la vicomtesse de Beauséant était blonde, blanche comme une -blonde, et avait les yeux bruns. Elle présentait noblement son front, -un front d'ange déchu qui s'enorgueillit de sa faute et ne veut point -de pardon. Ses cheveux, abondants et tressés en hauteur au-dessus -de deux bandeaux qui décrivaient sur ce front de larges courbes, -ajoutaient encore à la majesté de sa tête. L'imagination retrouvait, -dans les spirales de cette chevelure dorée, la couronne ducale de -Bourgogne; et, dans les yeux brillants de cette grande dame, tout le -courage de sa maison; le courage d'une femme forte seulement pour -repousser le mépris ou l'audace, mais pleine de tendresse pour les -sentiments doux. Les contours de sa petite tête, admirablement posée -sur un long col blanc; les traits de sa figure fine, ses lèvres -déliées et sa physionomie mobile gardaient une expression de prudence -exquise, une teinte d'ironie affectée qui ressemblait à de la ruse -et à de l'impertinence. Il était difficile de ne pas lui pardonner -ces deux péchés féminins en pensant à ses malheurs, à la passion qui -avait failli lui coûter la vie, et qu'attestaient soit les rides qui, -par le moindre mouvement, sillonnaient son front, soit la douloureuse -éloquence de ses beaux yeux souvent levés vers le ciel. N'était-ce pas -un spectacle imposant, et encore agrandi par la pensée, de voir dans -un immense salon silencieux cette femme séparée du monde entier, et -qui, depuis trois ans, demeurait au fond d'une petite vallée, loin de -la ville, seule avec les souvenirs d'une jeunesse brillante, heureuse, -passionnée, jadis remplie par des fêtes, par de constants hommages, -mais maintenant livrée aux horreurs du néant? Le sourire de cette femme -annonçait une haute conscience de sa valeur. N'étant ni mère ni -épouse, repoussée par le monde, privée du seul coeur qui pût faire -battre le sien sans honte, ne tirant d'aucun sentiment les secours -nécessaires à son âme chancelante, elle devait prendre sa force sur -elle-même, vivre de sa propre vie, et n'avoir d'autre espérance que -celle de la femme abandonnée: attendre la mort, en hâter la lenteur -malgré les beaux jours qui lui restaient encore. Se sentir destinée -au bonheur, et périr sans le recevoir, sans le donner?... une femme! -Quelles douleurs! Monsieur de Nueil fit ces réflexions avec la rapidité -de l'éclair, et se trouva bien honteux de son personnage en présence de -la plus grande poésie dont puisse s'envelopper une femme. Séduit par -le triple éclat de la beauté, du malheur et de la noblesse, il demeura -presque béant, songeur, admirant la vicomtesse, mais ne trouvant rien à -lui dire. - -Madame de Beauséant, à qui cette surprise ne déplut sans doute point, -lui tendit la main par un geste doux, mais impératif; puis, rappelant -un sourire sur ses lèvres pâlies, comme pour obéir encore aux grâces -de son sexe, elle lui dit:--Monsieur de Champignelles m'a prévenue, -monsieur, du message dont vous vous êtes si complaisamment chargé pour -moi. Serait-ce de la part de.... - -En entendant cette terrible phrase, Gaston comprit encore mieux le -ridicule de sa situation, le mauvais goût, la déloyauté de son procédé -envers une femme et si noble et si malheureuse. Il rougit. Son regard, -empreint de mille pensées, se troubla; mais tout à coup, avec cette -force que de jeunes coeurs savent puiser dans le sentiment de leurs -fautes, il se rassura; puis, interrompant madame de Beauséant, non -sans faire un geste plein de soumission, il lui répondit d'une voix -émue:--Madame, je ne mérite pas le bonheur de vous voir; je vous ai -indignement trompée. Le sentiment auquel j'ai obéi, si grand qu'il -puisse être, ne saurait faire excuser le misérable subterfuge qui m'a -servi pour arriver jusqu'à vous. Mais, madame, si vous aviez la bonté -de me permettre de vous dire.... - -La vicomtesse lança sur monsieur de Nueil un coup d'oeil plein -de hauteur et de mépris; leva la main pour saisir le cordon de sa -sonnette, sonna; le valet de chambre vint; elle lui dit, en regardant -le jeune homme avec dignité:--Jacques, éclairez monsieur. - -Elle se leva fière, salua Gaston, et se baissa pour ramasser le livre -tombé. Ses mouvements furent aussi secs, aussi froids que ceux par -lesquels elle l'accueillit avaient été mollement élégants et gracieux. -Monsieur de Nueil s'était levé, mais il restait debout. Madame de -Beauséant lui jeta de nouveau un regard comme pour lui dire:--Eh! bien, -vous ne sortez pas? - -Ce regard fut empreint d'une moquerie si perçante, que Gaston devint -pâle comme un homme près de défaillir. Quelques larmes roulèrent dans -ses yeux; mais il les retint, les sécha dans les feux de la honte et -du désespoir, regarda madame de Beauséant avec une sorte d'orgueil -qui exprimait tout ensemble et de la résignation et une certaine -conscience de sa valeur: la vicomtesse avait le droit de le punir, -mais le devait-elle? Puis il sortit. En traversant l'antichambre, la -perspicacité de son esprit et son intelligence aiguisée par la passion -lui firent comprendre tout le danger de sa situation.--Si je quitte -cette maison, se dit-il, je n'y pourrai jamais rentrer; je serai -toujours un sot pour la vicomtesse. Il est impossible à une femme, et -elle est femme! de ne pas deviner l'amour qu'elle inspire; elle ressent -peut-être un regret vague et involontaire de m'avoir si brusquement -congédié, mais elle ne doit pas, elle ne peut pas révoquer son arrêt: -c'est à moi de la comprendre. - -A cette réflexion, Gaston s'arrête sur le perron, laisse échapper une -exclamation, se retourne vivement et dit:--J'ai oublié quelque chose! -Et il revint vers le salon, suivi du valet de chambre qui, plein de -respect pour un baron et pour les droits sacrés de la propriété, fut -complétement abusé par le ton naïf avec lequel cette phrase fut dite. -Gaston entra doucement sans être annoncé. Quand la vicomtesse, pensant -peut-être que l'intrus était son valet de chambre, leva la tête, elle -trouva devant elle monsieur de Nueil. - ---Jacques m'a éclairé, dit-il en souriant. Son sourire, empreint d'une -grâce à demi triste, ôtait à ce mot tout ce qu'il avait de plaisant, et -l'accent avec lequel il était prononcé devait aller à l'âme. - -Madame de Beauséant fut désarmée. - ---Eh! bien, asseyez-vous, dit-elle. - -Gaston s'empara de la chaise par un mouvement avide. Ses yeux, -animés par la félicité, jetèrent un éclat si vif que la comtesse -ne put soutenir ce jeune regard, baissa les yeux sur son livre et -savoura le plaisir toujours nouveau d'être pour un homme le principe -de son bonheur, sentiment impérissable chez la femme. Puis, madame -de Beauséant avait été devinée. La femme est si reconnaissante de -rencontrer un homme au fait des caprices si logiques de son coeur, -qui comprenne les allures en apparence contradictoires de son esprit, -les fugitives pudeurs de ses sensations tantôt timides, tantôt -hardies, étonnant mélange de coquetterie et de naïveté! - ---Madame, s'écria doucement Gaston, vous connaissez ma faute, mais vous -ignorez mes crimes. Si vous saviez avec quel bonheur j'ai... - ---Ah! prenez garde, dit-elle en levant un de ses doigts d'un air -mystérieux à la hauteur de son nez, qu'elle effleura; puis, de l'autre -main, elle fit un geste pour prendre le cordon de la sonnette. - -Ce joli mouvement, cette gracieuse menace provoquèrent sans doute une -triste pensée, un souvenir de sa vie heureuse, du temps où elle pouvait -être tout charme et tout gentillesse, où le bonheur justifiait les -caprices de son esprit comme il donnait un attrait de plus aux moindres -mouvements de sa personne. Elle amassa les rides de son front entre -ses deux sourcils; son visage, si doucement éclairé par les bougies, -prit une sombre expression; elle regarda monsieur de Nueil avec une -gravité dénuée de froideur, et lui dit en femme profondément pénétrée -par le sens de ses paroles:--Tout ceci est bien ridicule! Un temps a -été, monsieur, où j'avais le droit d'être follement gaie, où j'aurais -pu rire avec vous et vous recevoir sans crainte; mais aujourd'hui, ma -vie est bien changée, je ne suis plus maîtresse de mes actions, et suis -forcée d'y réfléchir. A quel sentiment dois-je votre visite? Est-ce -curiosité? je paie alors bien cher un fragile instant de bonheur. -Aimeriez-vous déjà _passionnément_ une femme infailliblement calomniée -et que vous n'avez jamais vue? Vos sentiments seraient donc fondés -sur la mésestime, sur une faute à laquelle le hasard a donné de la -célébrité. Elle jeta son livre sur la table avec dépit.--Hé! quoi, -reprit-elle après avoir lancé un regard terrible sur Gaston, parce -que j'ai été faible, le monde veut donc que je le sois toujours? Cela -est affreux, dégradant. Venez-vous chez moi pour me plaindre? Vous -êtes bien jeune pour sympathiser avec des peines de coeur. Sachez-le -bien, monsieur, je préfère le mépris à la pitié; je ne veux subir la -compassion de personne. Il y eut un moment de silence.--Eh! bien, vous -voyez, monsieur, reprit-elle en levant la tête vers lui d'un air triste -et doux, quel que soit le sentiment qui vous ait porté à vous jeter -étourdiment dans ma retraite, vous me blessez. Vous êtes trop jeune -pour être tout à fait dénué de bonté, vous sentirez donc l'inconvenance -de votre démarche; je vous la pardonne, et vous en parle maintenant -sans amertume. Vous ne reviendrez plus ici, n'est-ce pas? Je -vous prie quand je pourrais ordonner. Si vous me faisiez une nouvelle -visite, il ne serait ni en votre pouvoir ni au mien d'empêcher toute la -ville de croire que vous devenez mon amant, et vous ajouteriez à mes -chagrins un chagrin bien grand. Ce n'est pas votre volonté, je pense. - -Elle se tut en le regardant avec une dignité vraie qui le rendit confus. - ---J'ai eu tort, madame, répondit-il d'un ton pénétré; mais l'ardeur, -l'irréflexion, un vif besoin de bonheur sont à mon âge des qualités et -des défauts. Maintenant, reprit-il, je comprends que je n'aurais pas dû -chercher à vous voir, et cependant mon désir était bien naturel... - -Il tâcha de raconter avec plus de sentiment que d'esprit les -souffrances auxquelles l'avait condamné son exil nécessaire. Il peignit -l'état d'un jeune homme dont les feux brûlaient sans aliment, en -faisant penser qu'il était digne d'être aimé tendrement, et néanmoins -n'avait jamais connu les délices d'un amour inspiré par une femme -jeune, belle, pleine de goût, de délicatesse. Il expliqua son manque -de convenance sans vouloir le justifier. Il flatta madame de Beauséant -en lui prouvant qu'elle réalisait pour lui le type de la maîtresse -incessamment mais vainement appelée par la plupart des jeunes gens. -Puis, en parlant de ses promenades matinales autour de Courcelles, et -des idées vagabondes qui le saisissaient à l'aspect du pavillon où il -s'était enfin introduit, il excita cette indéfinissable indulgence -que la femme trouve dans son coeur pour les folies qu'elle inspire. -Il fit entendre une voix passionnée dans cette froide solitude, où il -apportait les chaudes inspirations du jeune âge et les charmes d'esprit -qui décèlent une éducation soignée. Madame de Beauséant était privée -depuis trop longtemps des émotions que donnent les sentiments vrais -finement exprimés pour ne pas en sentir vivement les délices. Elle ne -put s'empêcher de regarder la figure expressive de monsieur de Nueil, -et d'admirer en lui cette belle confiance de l'âme qui n'a encore été -ni déchirée par les cruels enseignements de la vie du monde, ni dévorée -par les perpétuels calculs de l'ambition ou de la vanité. Gaston était -le jeune homme dans sa fleur, et se produisait en homme de caractère -qui méconnaît encore ses hautes destinées. Ainsi tous deux faisaient à -l'insu l'un de l'autre les réflexions les plus dangereuses pour leur -repos, et tâchaient de se les cacher. Monsieur de Nueil reconnaissait -dans la vicomtesse une de ces femmes si rares, toujours victimes -de leur propre perfection et de leur inextinguible tendresse, dont -la beauté gracieuse est le moindre charme quand elles ont une fois -permis l'accès de leur âme où les sentiments sont infinis, où tout est -bon, où l'instinct du beau s'unit aux expressions les plus variées -de l'amour pour purifier les voluptés et les rendre presque saintes: -admirable secret de la femme, présent exquis si rarement accordé par -la nature. De son côté, la vicomtesse, en écoutant l'accent vrai avec -lequel Gaston lui parlait des malheurs de sa jeunesse, devinait les -souffrances imposées par la timidité aux grands enfants de vingt-cinq -ans, lorsque l'étude les a garantis de la corruption et du contact -des gens du monde dont l'expérience raisonneuse corrode les belles -qualités du jeune âge. Elle trouvait en lui le rêve de toutes les -femmes, un homme chez lequel n'existaient encore ni cet égoïsme de -famille et de fortune, ni ce sentiment personnel qui finissent par -tuer, dans leur premier élan, le dévouement, l'honneur, l'abnégation, -l'estime de soi-même, fleurs d'âme sitôt fanées qui d'abord enrichissent -la vie d'émotions délicates, quoique fortes, et ravivent en l'homme -la probité du coeur. Une fois lancés dans les vastes espaces du -sentiment, ils arrivèrent très-loin en théorie, sondèrent l'un et -l'autre la profondeur de leurs âmes, s'informèrent de la vérité -de leurs expressions. Cet examen, involontaire chez Gaston, était -prémédité chez madame de Beauséant. Usant de sa finesse naturelle -ou acquise, elle exprimait, sans se nuire à elle-même, des opinions -contraires aux siennes pour connaître celles de monsieur de Nueil. Elle -fut si spirituelle, si gracieuse, elle fut si bien elle-même avec un -jeune homme qui ne réveillait point sa défiance, en croyant ne plus -le revoir, que Gaston s'écria naïvement à un mot délicieux dit par -elle-même:--Eh! madame, comment un homme a-t-il pu vous abandonner? - -La vicomtesse resta muette. Gaston rougit, il pensait l'avoir offensée. -Mais cette femme était surprise par le premier plaisir profond et vrai -qu'elle ressentait depuis le jour de son malheur. Le roué le plus -habile n'eût pas fait à force d'art le progrès que monsieur de Nueil -dut à ce cri parti du coeur. Ce jugement arraché à la candeur d'un -homme jeune la rendait innocente à ses yeux, condamnait le monde, -accusait celui qui l'avait quittée, et justifiait la solitude où elle -était venue languir. L'absolution mondaine, les touchantes sympathies, -l'estime sociale, tant souhaitées, si cruellement refusées, -enfin ses plus secrets désirs étaient accomplis par cette exclamation -qu'embellissaient encore les plus douces flatteries du coeur et cette -admiration toujours avidement savourée par les femmes. Elle était donc -entendue et comprise, monsieur de Nueil lui donnait tout naturellement -l'occasion de se grandir de sa chute. Elle regarda la pendule. - ---Oh! madame, s'écria Gaston, ne me punissez pas de mon étourderie. Si -vous ne m'accordez qu'une soirée, daignez ne pas l'abréger encore. - -Elle sourit du compliment. - ---Mais, dit-elle, puisque nous ne devons plus nous revoir, qu'importe -un moment de plus ou de moins? Si je vous plaisais, ce serait un -malheur. - ---Un malheur tout venu, répondit-il tristement. - ---Ne me dites pas cela, reprit-elle gravement. Dans toute autre -position je vous recevrais avec plaisir. Je vais vous parler sans -détour, vous comprendrez pourquoi je ne veux pas, pourquoi je ne dois -pas vous revoir. Je vous crois l'âme trop grande pour ne pas sentir que -si j'étais seulement soupçonnée d'une seconde faute, je deviendrais, -pour tout le monde, une femme méprisable et vulgaire, je ressemblerais -aux autres femmes. Une vie pure et sans tache donnera donc du relief à -mon caractère. Je suis trop fière pour ne pas essayer de demeurer au -milieu de la Société comme un être à part, victime des lois par mon -mariage, victime des hommes par mon amour. Si je ne restais pas fidèle -à ma position, je mériterais tout le blâme qui m'accable et perdrais ma -propre estime. Je n'ai pas eu la haute vertu sociale d'appartenir à un -homme que je n'aimais pas. J'ai brisé, malgré les lois, les liens du -mariage: c'était un tort, un crime, ce sera tout ce que vous voudrez; -mais pour moi cet état équivalait à la mort. J'ai voulu vivre. Si -j'eusse été mère, peut-être aurais-je trouvé des forces pour supporter -le supplice d'un mariage imposé par les convenances. A dix-huit ans, -nous ne savons guère, pauvres jeunes filles, ce que l'on nous fait -faire. J'ai violé les lois du monde, le monde m'a punie; nous étions -justes l'un et l'autre. J'ai cherché le bonheur. N'est-ce pas une loi -de notre nature que d'être heureuses? J'étais jeune, j'étais belle... -J'ai cru rencontrer un être aussi aimant qu'il paraissait passionné. -J'ai été bien aimée pendant un moment!... - -Elle fit une pause. - ---Je pensais, reprit-elle, qu'un homme ne devait jamais abandonner -une femme dans la situation où je me trouvais. J'ai été quittée, -j'aurai déplu. Oui, j'ai manqué sans doute à quelque loi de nature: -j'aurai été trop aimante, trop dévouée ou trop exigeante, je ne sais. -Le malheur m'a éclairée. Après avoir été longtemps l'accusatrice, je -me suis résignée à être la seule criminelle. J'ai donc absous à mes -dépens celui de qui je croyais avoir à me plaindre. Je n'ai pas été -assez adroite pour le conserver: la destinée m'a fortement punie de -ma maladresse. Je ne sais qu'aimer: le moyen de penser à soi quand -on aime? J'ai donc été l'esclave quand j'aurais dû me faire tyran. -Ceux qui me connaîtront pourront me condamner, mais ils m'estimeront. -Mes souffrances m'ont appris à ne plus m'exposer à l'abandon. Je ne -comprends pas comment j'existe encore, après avoir subi les douleurs -des huit premiers jours qui ont suivi cette crise, la plus affreuse -dans la vie d'une femme. Il faut avoir vécu pendant trois ans seule -pour avoir acquis la force de parler comme je le fais en ce moment de -cette douleur. L'agonie se termine ordinairement par la mort, eh! bien, -monsieur, c'était une agonie sans le tombeau pour dénouement. Oh! j'ai -bien souffert! - -La vicomtesse leva ses beaux yeux vers la corniche à laquelle sans -doute elle confia tout ce que ne devait pas entendre un inconnu. Une -corniche est bien la plus douce, la plus soumise, la plus complaisante -confidente que les femmes puissent trouver dans les occasions où elles -n'osent regarder leur interlocuteur. La corniche d'un boudoir est -une institution. N'est-ce pas un confessionnal, moins le prêtre? En -ce moment, madame de Beauséant était éloquente et belle; il faudrait -dire coquette, si ce mot n'était pas trop fort. En se rendant justice, -en mettant entre elle et l'amour les plus hautes barrières, elle -aiguillonnait tous les sentiments de l'homme: et, plus elle élevait le -but, mieux elle l'offrait aux regards. Enfin elle abaissa ses yeux sur -Gaston, après leur avoir fait perdre l'expression trop attachante que -leur avait communiquée le souvenir de ses peines. - ---Avouez que je dois rester froide et solitaire? lui dit-elle d'un ton -calme. - -Monsieur de Nueil se sentait une violente envie de tomber aux pieds de -cette femme alors sublime de raison et de folie, il craignit de lui -paraître ridicule; il réprima donc et son exaltation et ses pensées: -il éprouvait à la fois et la crainte de ne point réussir à les -bien exprimer, et la peur de quelque terrible refus ou d'une moquerie -dont l'appréhension glace les âmes les plus ardentes. La réaction des -sentiments qu'il refoulait au moment où ils s'élançaient de son coeur -lui causa cette douleur profonde que connaissent les gens timides -et les ambitieux, souvent forcés de dévorer leurs désirs. Cependant -il ne put s'empêcher de rompre le silence pour dire d'une voix -tremblante:--Permettez-moi, madame, de me livrer à une des plus grandes -émotions de ma vie, en vous avouant ce que vous me faites éprouver. -Vous m'agrandissez le coeur! je sens en moi le désir d'occuper ma vie -à vous faire oublier vos chagrins, à vous aimer pour tous ceux qui vous -ont haïe ou blessée. Mais c'est une effusion de coeur bien soudaine, -qu'aujourd'hui rien ne justifie et que je devrais.... - ---Assez, monsieur, dit madame de Beauséant. Nous sommes allés trop loin -l'un et l'autre. J'ai voulu dépouiller de toute dureté le refus qui -m'est imposé, vous en expliquer les tristes raisons, et non m'attirer -des hommages. La coquetterie ne va bien qu'à la femme heureuse. -Croyez-moi, restons étrangers l'un à l'autre. Plus tard, vous saurez -qu'il ne faut point former de liens quand ils doivent nécessairement se -briser un jour. - -Elle soupira légèrement, et son front se plissa pour reprendre aussitôt -la pureté de sa forme. - ---Quelles souffrances pour une femme, reprit-elle, de ne pouvoir suivre -l'homme qu'elle aime dans toutes les phases de sa vie! Puis ce profond -chagrin ne doit-il pas horriblement retentir dans le coeur de cet -homme, si elle en est bien aimée. N'est-ce pas un double malheur? - -Il y eut un moment de silence, après lequel elle dit en souriant et -en se levant pour faire lever son hôte:--Vous ne vous doutiez pas en -venant à Courcelles d'y entendre un sermon? - -Gaston se trouvait en ce moment plus loin de cette femme extraordinaire -qu'à l'instant où il l'avait abordée. Attribuant le charme de cette -heure délicieuse à la coquetterie d'une maîtresse de maison jalouse -de déployer son esprit, il salua froidement la vicomtesse, et sortit -désespéré. Chemin faisant, le baron cherchait à surprendre le vrai -caractère de cette créature souple et dure comme un ressort; mais -il lui avait vu prendre tant de nuances, qu'il lui fut impossible -d'asseoir sur elle un jugement vrai. Puis les intonations de sa voix -lui retentissaient encore aux oreilles, et le souvenir prêtait -tant de charmes aux gestes, aux airs de tête, au jeu des yeux, qu'il -s'éprit davantage à cet examen. Pour lui, la beauté de la vicomtesse -reluisait encore dans les ténèbres, les impressions qu'il en avait -reçues se réveillaient attirées l'une par l'autre, pour de nouveau le -séduire en lui révélant des grâces de femme et d'esprit inaperçues -d'abord. Il tomba dans une de ces méditations vagabondes pendant -lesquelles les pensées les plus lucides se combattent, se brisent les -unes contre les autres, et jettent l'âme dans un court accès de folie. -Il faut être jeune pour révéler et pour comprendre les secrets de ces -sortes de dithyrambes, où le coeur, assailli par les idées les plus -justes et les plus folles, cède à la dernière qui le frappe, à une -pensée d'espérance ou de désespoir, au gré d'une puissance inconnue. A -l'âge de vingt-trois ans, l'homme est presque toujours dominé par un -sentiment de modestie: les timidités, les troubles de la jeune fille -l'agitent, il a peur de mal exprimer son amour, il ne voit que des -difficultés et s'en effraie, il tremble de ne pas plaire, il serait -hardi s'il n'aimait pas tant; plus il sent le prix du bonheur, moins il -croit que sa maîtresse puisse le lui facilement accorder; d'ailleurs, -peut-être se livre-t-il trop entièrement à son plaisir, et craint-il de -n'en point donner; lorsque, par malheur, son idole est imposante, il -l'adore en secret et de loin; s'il n'est pas deviné, son amour expire. -Souvent cette passion hâtive, morte dans un jeune coeur, y reste -brillante d'illusions. Quel homme n'a pas plusieurs de ces vierges -souvenirs qui, plus tard, se réveillent, toujours plus gracieux, et -apportent l'image d'un bonheur parfait? souvenirs semblables à ces -enfants perdus à la fleur de l'âge, et dont les parents n'ont connu -que les sourires. Monsieur de Nueil revint donc de Courcelles, en -proie à un sentiment gros de résolutions extrêmes. Madame de Beauséant -était déjà devenue pour lui la condition de son existence: il aimait -mieux mourir que de vivre sans elle. Encore assez jeune pour ressentir -ces cruelles fascinations que la femme parfaite exerce sur les âmes -neuves et passionnées, il dut passer une de ces nuits orageuses pendant -lesquelles les jeunes gens vont du bonheur au suicide, du suicide au -bonheur, dévorent toute une vie heureuse et s'endorment impuissants. -Nuits fatales, où le plus grand malheur qui puisse arriver est de se -réveiller philosophe. Trop véritablement amoureux pour dormir, monsieur -de Nueil se leva, se mit à écrire des lettres dont aucune ne le -satisfit, et les brûla toutes. - -Le lendemain, il alla faire le tour du petit enclos de Courcelles; -mais à la nuit tombante, car il avait peur d'être aperçu par la -vicomtesse. Le sentiment auquel il obéissait alors appartient à une -nature d'âme si mystérieuse, qu'il faut être encore jeune homme, ou se -trouver dans une situation semblable, pour en comprendre les muettes -félicités et les bizarreries; toutes choses qui feraient hausser les -épaules aux gens assez heureux pour toujours voir le _positif_ de -la vie. Après des hésitations cruelles, Gaston écrivit à madame de -Beauséant la lettre suivante, qui peut passer pour un modèle de la -phraséologie particulière aux amoureux, et se comparer aux dessins -faits en cachette par les enfants pour la fête de leurs parents; -présents détestables pour tout le monde, excepté pour ceux qui les -reçoivent. - -«MADAME, - - »Vous exercez un si grand empire sur mon coeur, sur mon âme et ma - personne, qu'aujourd'hui ma destinée dépend entièrement de vous. - Ne jetez pas ma lettre au feu. Soyez assez bienveillante pour la - lire. Peut-être me pardonnerez-vous cette première phrase en vous - apercevant que ce n'est pas une déclaration vulgaire ni intéressée, - mais l'expression d'un fait naturel. Peut-être serez-vous touchée - par la modestie de mes prières, par la résignation que m'inspire le - sentiment de mon infériorité, par l'influence de votre détermination - sur ma vie. A mon âge, madame, je ne sais qu'aimer, j'ignore - entièrement et ce qui peut plaire à une femme et ce qui la séduit; - mais je me sens au coeur, pour elle, d'enivrantes adorations. Je - suis irrésistiblement attiré vers vous par le plaisir immense que - vous me faites éprouver, et pense à vous avec tout l'égoïsme qui - nous entraîne, là où, pour nous, est la chaleur vitale. Je ne me - crois pas digne de vous. Non, il me semble impossible à moi, jeune, - ignorant, timide, de vous apporter la millième partie du bonheur - que j'aspirais en vous entendant, en vous voyant. Vous êtes pour - moi la seule femme qu'il y ait dans le monde. Ne concevant point - la vie sans vous, j'ai pris la résolution de quitter la France et - d'aller jouer mon existence jusqu'à ce que je la perde dans quelque - entreprise impossible, aux Indes, en Afrique, je ne sais où. Ne - faut-il pas que je combatte un amour sans bornes par quelque chose - d'infini? Mais si vous voulez me laisser l'espoir, non pas d'être à - vous, mais d'obtenir votre amitié, je reste. Permettez-moi de - passer près de vous, rarement même si vous l'exigez, quelques heures - semblables à celles que j'ai surprises. Ce frêle bonheur, dont les - vives jouissances peuvent m'être interdites à la moindre parole trop - ardente, suffira pour me faire endurer les bouillonnements de mon - sang. Ai-je trop présumé de votre générosité en vous suppliant de - souffrir un commerce où tout est profit pour moi seulement? Vous - saurez bien faire voir à ce monde, auquel vous sacrifiez tant, - que je ne vous suis rien. Vous êtes si spirituelle et si fière! - Qu'avez-vous à craindre? Maintenant je voudrais pouvoir vous ouvrir - mon coeur, afin de vous persuader que mon humble demande ne cache - aucune arrière-pensée. Je ne vous aurais pas dit que mon amour était - sans bornes en vous priant de m'accorder de l'amitié, si j'avais - l'espoir de vous faire partager le sentiment profond enseveli dans - mon âme. Non, je serai près de vous ce que vous voudrez que je sois, - pourvu que j'y sois. Si vous me refusiez, et vous le pouvez, je ne - murmurerai point, je partirai. Si plus tard une femme autre que vous - entre pour quelque chose dans ma vie, vous aurez eu raison; mais si - je meurs fidèle à mon amour, vous concevrez quelque regret peut-être! - L'espoir de vous causer un regret adoucira mes angoisses, et sera - toute la vengeance de mon coeur méconnu...» - -Il faut n'avoir ignoré aucun des excellents malheurs du jeune âge, il -faut avoir grimpé sur toutes les Chimères aux doubles ailes blanches -qui offrent leur croupe féminine à de brûlantes imaginations, pour -comprendre le supplice auquel Gaston de Nueil fut en proie quand il -supposa son premier _ultimatum_ entre les mains de madame de Beauséant. -Il voyait la vicomtesse froide, rieuse et plaisantant de l'amour comme -les êtres qui n'y croient plus. Il aurait voulu reprendre sa lettre, -il la trouvait absurde, il lui venait dans l'esprit mille et une -idées infiniment meilleures, ou qui eussent été plus touchantes que -ses froides phrases, ses maudites phrases alambiquées, sophistiques, -prétentieuses, mais heureusement assez mal ponctuées et fort bien -écrites de travers. Il essayait de ne pas penser, de ne pas sentir; -mais il pensait, il sentait et souffrait. S'il avait eu trente ans, il -se serait enivré; mais ce jeune homme encore naïf ne connaissait ni les -ressources de l'opium, ni les expédients de l'extrême civilisation. Il -n'avait pas là, près de lui, un de ces bons amis de Paris, qui savent -si bien vous dire:--Poete, non dolet! en vous tendant une bouteille -de vin de Champagne, ou vous entraînent à une orgie pour vous adoucir -les douleurs de l'incertitude. Excellents amis, toujours ruinés lorsque -vous êtes riche, toujours aux Eaux quand vous les cherchez, ayant -toujours perdu leur dernier louis au jeu quand vous leur en demandez -un, mais ayant toujours un mauvais cheval à vous vendre; au demeurant, -les meilleurs enfants de la terre, et toujours prêts à s'embarquer -avec vous pour descendre une de ces pentes rapides sur lesquelles se -dépensent le temps, l'âme et la vie! - -Enfin monsieur de Nueil reçut des mains de Jacques une lettre ayant un -cachet de cire parfumée aux armes de Bourgogne, écrite sur un petit -papier vélin, et qui sentait la jolie femme. - -Il courut aussitôt s'enfermer pour lire et relire _sa_ lettre. - - «Vous me punissez bien sévèrement, monsieur, et de la bonne grâce que - j'ai mise à vous sauver la rudesse d'un refus, et de la séduction que - l'esprit exerce toujours sur moi. J'ai eu confiance en la noblesse du - jeune âge, et vous m'avez trompée. Cependant je vous ai parlé sinon à - coeur ouvert, ce qui eût été parfaitement ridicule, du moins avec - franchise, et vous ai dit ma situation, afin de faire concevoir ma - froideur à une âme jeune. Plus vous m'avez intéressée, plus vive a - été la peine que vous m'avez causée. Je suis naturellement tendre - et bonne; mais les circonstances me rendent mauvaise. Une autre - femme eût brûlé votre lettre sans lire; moi je l'ai lue, et j'y - réponds. Mes raisonnements vous prouveront que, si je ne suis pas - insensible à l'expression d'un sentiment que j'ai fait naître, même - involontairement, je suis loin de le partager, et ma conduite vous - démontrera bien mieux encore la sincérité de mon âme. Puis, j'ai - voulu, pour votre bien, employer l'espèce d'autorité que vous me - donnez sur votre vie, et désire l'exercer une seule fois pour faire - tomber le voile qui vous couvre les yeux. - - »J'ai bientôt trente ans, monsieur, et vous en avez vingt-deux à - peine. Vous ignorez vous-même ce que seront vos pensées quand vous - arriverez à mon âge. Les serments que vous jurez si facilement - aujourd'hui pourront alors vous paraître bien lourds. Aujourd'hui, - je veux bien le croire, vous me donneriez sans regret votre vie - entière, vous sauriez mourir même pour un plaisir éphémère; mais à - trente ans, l'expérience vous ôterait la force de me faire chaque - jour des sacrifices, et moi, je serais profondément humiliée - de les accepter. Un jour, tout vous commandera, la nature elle-même - vous ordonnera de me quitter; je vous l'ai dit, je préfère la mort - à l'abandon. Vous le voyez, le malheur m'a appris à calculer. Je - raisonne, je n'ai point de passion. Vous me forcez à vous dire que je - ne vous aime point, que je ne dois, ne peux, ni ne veux vous aimer. - J'ai passé le moment de la vie où les femmes cèdent à des mouvements - de coeur irréfléchis, et ne saurais plus être la maîtresse que - vous quêtez. Mes consolations, monsieur, viennent de Dieu, non des - hommes. D'ailleurs je lis trop clairement dans les coeurs à la - triste lumière de l'amour trompé, pour accepter l'amitié que vous - demandez, que vous offrez. Vous êtes la dupe de votre coeur, et - vous espérez bien plus en ma faiblesse qu'en votre force. Tout cela - est un effet d'instinct. Je vous pardonne cette ruse d'enfant, vous - n'en êtes pas encore complice. Je vous ordonne, au nom de cet amour - passager, au nom de votre vie, au nom de ma tranquillité, de rester - dans votre pays, de ne pas y manquer une vie honorable et belle - pour une illusion qui s'éteindra nécessairement. Plus tard, lorsque - vous aurez, en accomplissant votre véritable destinée, développé - tous les sentiments qui attendent l'homme, vous apprécierez ma - réponse, que vous accusez peut-être en ce moment de sécheresse. Vous - retrouverez alors avec plaisir une vieille femme dont l'amitié vous - sera certainement douce et précieuse: elle n'aura été soumise ni - aux vicissitudes de la passion, ni aux désenchantements de la vie; - enfin de nobles idées, des idées religieuses la conserveront pure - et sainte. Adieu, monsieur, obéissez-moi en pensant que vos succès - jetteront quelque plaisir dans ma solitude, et ne songez à moi que - comme on songe aux absents.» - -Après avoir lu cette lettre, Gaston de Nueil écrivit ces mots: - - «Madame, si je cessais de vous aimer en acceptant les chances que - vous m'offrez d'être un homme ordinaire, je mériterais bien mon sort, - avouez-le? Non, je ne vous obéirai pas, et je vous jure une fidélité - qui ne se déliera que par la mort. Oh! prenez ma vie, à moins - cependant que vous ne craigniez de mettre un remords dans la vôtre...» - -Quand le domestique de monsieur de Nueil revint de Courcelles, son -maître lui dit:--A qui as-tu remis mon billet? - ---A madame la vicomtesse elle-même; elle était en voiture, et -partait... - ---Pour venir en ville? - ---Monsieur, je ne le pense pas. La berline de madame la vicomtesse -était attelée avec des chevaux de poste. - ---Ah! elle s'en va, dit le baron. - ---Oui, monsieur, répondit le valet de chambre. - -Aussitôt Gaston fit ses préparatifs pour suivre madame de Beauséant. -La vicomtesse le mena jusqu'à Genève sans se savoir accompagnée par -lui. Entre les mille réflexions qui l'assaillirent pendant ce voyage, -celle-ci:--Pourquoi s'en est-elle allée? l'occupa plus spécialement. -Ce mot fut le texte d'une multitude de suppositions, parmi lesquelles -il choisit naturellement la plus flatteuse, et que voici:--Si la -vicomtesse veut m'aimer, il n'y a pas de doute qu'en femme d'esprit, -elle préfère la Suisse où personne ne nous connaît, à la France où elle -rencontrerait des censeurs. - -Certains hommes passionnés n'aimeraient pas une femme assez habile pour -choisir son terrain, c'est des raffinés. D'ailleurs rien ne prouve que -la supposition de Gaston fût vraie. - -La vicomtesse prit une petite maison sur le lac. Quand elle y fut -installée, Gaston s'y présenta par une belle soirée, à la nuit -tombante. Jacques, valet de chambre essentiellement aristocratique, ne -s'étonna point de voir monsieur de Nueil, et l'annonça en valet habitué -à tout comprendre. En entendant ce nom, en voyant le jeune homme, -madame de Beauséant laissa tomber le livre qu'elle tenait; sa surprise -donna le temps à Gaston d'arriver à elle, et de lui dire d'une voix qui -lui parut délicieuse:--Avec quel plaisir je prenais les chevaux qui -vous avaient menée? - -Être si bien obéie dans ses voeux secrets! Où est la femme qui n'eût -pas cédé à un tel bonheur? Une Italienne, une de ces divines créatures -dont l'âme est à l'antipode de celle des Parisiennes, et que de ce côté -des Alpes on trouverait profondément immorale, disait en lisant les -romans français: «Je ne vois pas pourquoi ces pauvres amoureux passent -autant de temps à arranger ce qui doit être l'affaire d'une matinée.» -Pourquoi le narrateur ne pourrait-il pas, à l'exemple de cette bonne -Italienne, ne pas trop faire languir ses auditeurs ni son sujet? Il -y aurait bien quelques scènes de coquetterie charmantes à dessiner, -doux retards que madame de Beauséant voulait apporter au bonheur de -Gaston pour tomber avec grâce comme les vierges de l'antiquité; -peut-être aussi pour jouir des voluptés chastes d'un premier amour, et -le faire arriver à sa plus haute expression de force et de puissance. -Monsieur de Nueil était encore dans l'âge où un homme est la dupe -de ces caprices, de ces jeux qui affriandent tant les femmes, et -qu'elles prolongent, soit pour bien stipuler leurs conditions, soit -pour jouir plus longtemps de leur pouvoir dont la prochaine diminution -est instinctivement devinée par elles. Mais ces petits protocoles de -boudoir, moins nombreux que ceux de la conférence de Londres, tiennent -trop peu de place dans l'histoire d'une passion vraie pour être -mentionnés. - -Madame de Beauséant et monsieur de Nueil demeurèrent pendant trois -années dans la villa située sur le lac de Genève que la vicomtesse -avait louée. Ils y restèrent seuls, sans voir personne, sans faire -parler d'eux, se promenant en bateau, se levant tard, enfin heureux -comme nous rêvons tous de l'être. Cette petite maison était simple, -à persiennes vertes, entourée de larges balcons ornés de tentes, une -véritable maison d'amants, maison à canapés blancs, à tapis muets, -à tentures fraîches, où tout reluisait de joie. A chaque fenêtre -le lac apparaissait sous des aspects différents; dans le lointain, -les montagnes et leurs fantaisies nuageuses, colorées, fugitives; -au-dessus d'eux un beau ciel; puis, devant eux, une longue nappe d'eau -capricieuse, changeante! Les choses semblaient rêver pour eux, et tout -leur souriait. - -Des intérêts graves rappelèrent monsieur de Nueil en France: son frère -et son père étaient morts; il fallut quitter Genève. Les deux amants -achetèrent cette maison, ils auraient voulu briser les montagnes et -faire enfuir l'eau du lac en ouvrant une soupape, afin de tout emporter -avec eux. Madame de Beauséant suivit monsieur de Nueil. Elle réalisa -sa fortune, acheta, près de Manerville, une propriété considérable qui -joignait les terres de Gaston, et où ils demeurèrent ensemble. Monsieur -de Nueil abandonna très-gracieusement à sa mère l'usufruit des domaines -de Manerville, en retour de la liberté qu'elle lui laissa de vivre -garçon. La terre de madame de Beauséant était située près d'une petite -ville, dans une des plus jolies positions de la vallée d'Auge. Là, -les deux amants mirent entre eux et le monde des barrières que ni les -idées sociales, ni les personnes ne pouvaient franchir, et retrouvèrent -leurs bonnes journées de la Suisse. Pendant neuf années entières, ils -goûtèrent un bonheur qu'il est inutile de décrire; le dénouement de -cette aventure en fera sans doute deviner les délices à ceux dont -l'âme peut comprendre, dans l'infini de leurs modes, la poésie et la -prière. - -Cependant, monsieur le marquis de Beauséant (son père et son frère -aîné étaient morts), le mari de madame de Beauséant, jouissait d'une -parfaite santé. Rien ne nous aide mieux à vivre que la certitude de -faire le bonheur d'autrui par notre mort. Monsieur de Beauséant était -un de ces gens ironiques et entêtés qui, semblables à des rentiers -viagers, trouvent un plaisir de plus que n'en ont les autres à se lever -bien portants chaque matin. Galant homme du reste, un peu méthodique, -cérémonieux, et calculateur capable de déclarer son amour à une femme -aussi tranquillement qu'un laquais dit:--Madame est servie. - -Cette petite notice biographique sur le marquis de Beauséant a pour -objet de faire comprendre l'impossibilité dans laquelle était la -marquise d'épouser monsieur de Nueil. - -Or, après ces neuf années de bonheur, le plus doux bail qu'une femme -ait jamais pu signer, monsieur de Nueil et madame de Beauséant se -trouvèrent dans une situation tout aussi naturelle et tout aussi -fausse que celle où ils étaient restés depuis le commencement de cette -aventure; crise fatale néanmoins, de laquelle il est impossible de -donner une idée, mais dont les termes peuvent être posés avec une -exactitude mathématique. - -Madame la comtesse de Nueil, mère de Gaston, n'avait jamais voulu -voir madame de Beauséant. C'était une personne roide et vertueuse, -qui avait très-légalement accompli le bonheur de monsieur de Nueil le -père. Madame de Beauséant comprit que cette honorable douairière devait -être son ennemie, et tenterait d'arracher Gaston à sa vie immorale -et antireligieuse. La marquise aurait bien voulu vendre sa terre, et -retourner à Genève. Mais c'eût été se défier de monsieur de Nueil, elle -en était incapable. D'ailleurs, il avait précisément pris beaucoup de -goût pour la terre de Valleroy, où il faisait force plantations, force -mouvements de terrains. N'était-ce pas l'arracher à une espèce de -bonheur mécanique que les femmes souhaitent toujours à leurs maris et -même à leurs amants? Il était arrivé dans le pays une demoiselle de La -Rodière, âgée de vingt-deux ans, et riche de quarante mille livres de -rentes. Gaston rencontrait cette héritière à Manerville toutes les fois -que son devoir l'y conduisait. Ces personnages étant ainsi placés comme -les chiffres d'une proportion arithmétique, la lettre suivante, écrite -et remise un matin à Gaston, expliquera maintenant l'affreux -problème que, depuis un mois, madame de Beauséant tâchait de résoudre. - - «Mon ange aimé, t'écrire quand nous vivons coeur à coeur, quand - rien ne nous sépare, quand nos caresses nous servent si souvent de - langage, et que les paroles sont aussi des caresses, n'est-ce pas un - contre-sens? Eh! bien, non, mon amour. Il est de certaines choses - qu'une femme ne peut dire en présence de son amant; la seule pensée - de ces choses lui ôte la voix, lui fait refluer tout son sang vers le - coeur; elle est sans force et sans esprit. Être ainsi près de toi - me fait souffrir; et souvent j'y suis ainsi. Je sens que mon coeur - doit être tout vérité pour toi, ne te déguiser aucune de ses pensées, - même les plus fugitives; et j'aime trop ce doux laisser-aller qui me - sied si bien, pour rester plus longtemps gênée, contrainte. Aussi - vais-je te confier mon angoisse: oui, c'est une angoisse. Écoute-moi! - ne fais pas ce petit _ta ta ta..._ par lequel tu me fais taire avec - une impertinence que j'aime, parce que de toi tout me plaît. Cher - époux du ciel, laisse-moi te dire que tu as effacé tout souvenir des - douleurs sous le poids desquelles jadis ma vie allait succomber. Je - n'ai connu l'amour que par toi. Il a fallu la candeur de ta belle - jeunesse, la pureté de ta grande âme pour satisfaire aux exigences - d'un coeur de femme exigeante. Ami, j'ai bien souvent palpité - de joie en pensant que, durant ces neuf années, si rapides et si - longues, ma jalousie n'a jamais été réveillée. J'ai eu toutes les - fleurs de ton âme, toutes tes pensées. Il n'y a pas eu le plus léger - nuage dans notre ciel, nous n'avons pas su ce qu'était un sacrifice, - nous avons toujours obéi aux inspirations de nos coeurs. J'ai joui - d'un bonheur sans bornes pour une femme. Les larmes qui mouillent - cette page te diront-elles bien toute ma reconnaissance? j'aurais - voulu l'avoir écrite à genoux. Eh! bien, cette félicité m'a fait - connaître un supplice plus affreux que ne l'était celui de l'abandon. - Cher, le coeur d'une femme a des replis bien profonds: j'ai ignoré - moi-même jusqu'aujourd'hui l'étendue du mien, comme j'ignorais - l'étendue de l'amour. Les misères les plus grandes qui puissent nous - accabler sont encore légères à porter en comparaison de la seule - idée du malheur de celui que nous aimons. Et si nous le causions, - ce malheur, n'est-ce pas à en mourir?... Telle est la pensée qui - m'oppresse. Mais elle en traîne après elle une autre beaucoup plus - pesante; celle-là dégrade la gloire de l'amour, elle le tue, - elle en fait une humiliation qui ternit à jamais la vie. Tu as trente - ans et j'en ai quarante. Combien de terreurs cette différence d'âge - n'inspire-t-elle pas à une femme aimante? Tu peux avoir d'abord - involontairement, puis sérieusement senti les sacrifices que tu m'as - faits, en renonçant à tout au monde pour moi. Tu as pensé peut-être à - ta destinée sociale, à ce mariage qui doit augmenter nécessairement - ta fortune, te permettre d'avouer ton bonheur, tes enfants, de - transmettre tes biens, de reparaître dans le monde et d'y occuper - ta place avec honneur. Mais tu auras réprimé ces pensées, heureux - de me sacrifier, sans que je le sache, une héritière, une fortune - et un bel avenir. Dans ta générosité de jeune homme, tu auras voulu - rester fidèle aux serments qui ne nous lient qu'à la face de Dieu. - Mes douleurs passées te seront apparues, et j'aurai été protégée - par le malheur d'où tu m'as tirée. Devoir ton amour à ta pitié! - cette pensée m'est plus horrible encore que la crainte de te faire - manquer ta vie. Ceux qui savent poignarder leurs maîtresses sont - bien charitables quand ils les tuent heureuses, innocentes, et dans - la gloire de leurs illusions..... Oui, la mort est préférable aux - deux pensées qui, depuis quelques jours, attristent secrètement mes - heures. Hier, quand tu m'as demandé si doucement: Qu'as-tu? ta voix - m'a fait frissonner. J'ai cru que, selon ton habitude, tu lisais dans - mon âme, et j'attendais tes confidences, imaginant avoir eu de justes - pressentiments en devinant les calculs de ta raison. Je me suis alors - souvenue de quelques attentions qui te sont habituelles, mais où j'ai - cru apercevoir cette sorte d'affectation par laquelle les hommes - trahissent une loyauté pénible à porter. En ce moment, j'ai payé - bien cher mon bonheur, j'ai senti que la nature nous vend toujours - les trésors de l'amour. En effet, le sort ne nous a-t-il pas séparés? - Tu te seras dit:--Tôt ou tard, je dois quitter la pauvre Claire, - pourquoi ne pas m'en séparer à temps? Cette phrase était écrite au - fond de ton regard. Je t'ai quitté pour aller pleurer loin de toi. - Te dérober des larmes! voilà les premières que le chagrin m'ait fait - verser depuis dix ans, et je suis trop fière pour te les montrer; - mais je ne t'ai point accusé. Oui, tu as raison, je ne dois point - avoir l'égoïsme d'assujettir ta vie brillante et longue à la mienne - bientôt usée... Mais si je me trompais?... si j'avais pris une de - tes mélancolies d'amour pour une pensée de raison?... ah! mon ange, - ne me laisse pas dans l'incertitude, punis ta jalouse femme; - mais rends-lui la conscience de son amour et du tien: toute la femme - est dans ce sentiment, qui sanctifie tout. Depuis l'arrivée de ta - mère, et depuis que tu as vu chez elle mademoiselle de La Rodière, je - suis en proie à des doutes qui nous déshonorent. Fais-moi souffrir, - mais ne me trompe pas: je veux tout savoir, et ce que ta mère te dit - et ce que tu penses! Si tu as hésité entre quelque chose et moi, je - te rends ta liberté... Je te cacherai ma destinée, je saurai ne pas - pleurer devant toi; seulement, je ne veux plus te revoir... Oh! je - m'arrête, mon coeur se brise.» - - * * * * * - - «Je suis restée morne et stupide pendant quelques instants. Ami, je - ne me trouve point de fierté contre toi, tu es si bon, si franc! tu - ne saurais ni me blesser, ni me tromper; mais tu me diras la vérité, - quelque cruelle qu'elle puisse être. Veux-tu que j'encourage tes - aveux? Eh! bien, coeur à moi, je serai consolée par une pensée - de femme. N'aurais-je pas possédé de toi l'être jeune et pudique, - toute grâce, toute beauté, toute délicatesse, un Gaston que nulle - femme ne peut plus connaître et de qui j'ai délicieusement joui... - Non, tu n'aimeras plus comme tu m'as aimée, comme tu m'aimes; non, - je ne saurais avoir de rivale. Mes souvenirs seront sans amertume en - pensant à notre amour, qui fait toute ma pensée. N'est-il pas hors - de ton pouvoir d'enchanter désormais une femme par les agaceries - enfantines, par les jeunes gentillesses d'un coeur jeune, par ces - coquetteries d'âme, ces grâces du corps et ces rapides ententes de - volupté, enfin par l'adorable cortége qui suit l'amour adolescent? - Ah! tu es homme, maintenant, tu obéiras à ta destinée en calculant - tout. Tu auras des soins, des inquiétudes, des ambitions, des soucis - qui _la_ priveront de ce sourire constant et inaltérable par lequel - tes lèvres étaient toujours embellies pour moi. Ta voix, pour moi - toujours si douce, sera parfois chagrine. Tes yeux, sans cesse - illuminés d'un éclat céleste en me voyant, se terniront souvent - pour _elle_. Puis, comme il est impossible de t'aimer comme je - t'aime, cette femme ne te plaira jamais autant que je t'ai plu. Elle - n'aura pas ce soin perpétuel que j'ai eu de moi-même et cette étude - continuelle de ton bonheur dont jamais l'intelligence ne m'a manqué. - Oui, l'homme, le coeur, l'âme que j'aurai connus n'existeront plus; - je les ensevelirai dans mon souvenir pour en jouir encore, et vivre - heureuse de cette belle vie passée, mais inconnue à tout ce qui n'est - pas nous. - - »Mon cher trésor, si cependant tu n'as pas conçu la plus légère - idée de liberté, si mon amour ne te pèse pas, si mes craintes sont - chimériques, si je suis toujours pour toi ton ÈVE, la seule - femme qu'il y ait dans le monde, cette lettre lue, viens! accours! - Ah! je t'aimerai dans un instant plus que je ne t'ai aimé, je crois, - pendant ces neuf années. Après avoir subi le supplice inutile de ces - soupçons dont je m'accuse, chaque jour ajouté à notre amour, oui, un - seul jour, sera toute une vie de bonheur. Ainsi, parle! sois franc: - ne me trompe pas, ce serait un crime. Dis? veux-tu ta liberté? As-tu - réfléchi à ta vie d'homme? As-tu un regret? Moi, te causer un regret! - j'en mourrais. Je te l'ai dit: j'ai assez d'amour pour préférer ton - bonheur au mien, ta vie à la mienne. Quitte, si tu le peux, la riche - mémoire de nos neuf années de bonheur pour n'en être pas influencé - dans ta décision; mais parle! je te suis soumise, comme à Dieu, à ce - seul consolateur qui me reste si tu m'abandonnes.» - -Quand madame de Beauséant sut la lettre entre les mains de monsieur -de Nueil, elle tomba dans un abattement si profond, et dans une -méditation si engourdissante, par la trop grande abondance de ses -pensées, qu'elle resta comme endormie. Certes, elle souffrit de ces -douleurs dont l'intensité n'a pas toujours été proportionnée aux -forces de la femme, et que les femmes seules connaissent. Pendant que -la malheureuse marquise attendait son sort, monsieur de Nueil était, -en lisant sa lettre, fort _embarrassé_, selon l'expression employée -par les jeunes gens dans ces sortes de crises. Il avait alors presque -cédé aux instigations de sa mère et aux attraits de mademoiselle de La -Rodière, jeune personne assez insignifiante, droite comme un peuplier, -blanche et rose, muette à demi, suivant le programme prescrit à toutes -les jeunes filles à marier; mais ses quarante mille livres de rente -en fonds de terre parlaient suffisamment pour elle. Madame de Nueil, -aidée par sa sincère affection de mère, cherchait à embaucher son fils -pour la Vertu. Elle lui faisait observer ce qu'il y avait pour lui de -flatteur à être préféré par mademoiselle de La Rodière, lorsque tant -de riches partis lui étaient proposés: il était bien temps de songer -à son sort, une si belle occasion ne se retrouverait plus; il aurait -un jour quatre-vingt mille livres de rente en biens-fonds; la fortune -consolait de tout; si madame de Beauséant l'aimait pour lui, elle -devait être la première à l'engager à se marier. Enfin cette -bonne mère n'oubliait aucun des moyens d'action par lesquels une femme -peut influer sur la raison d'un homme. Aussi avait-elle amené son fils -à chanceler. La lettre de madame de Beauséant arriva dans un moment -où l'amour de Gaston luttait contre toutes les séductions d'une vie -arrangée convenablement et conforme aux idées du monde; mais cette -lettre décida le combat. Il résolut de quitter la marquise et de se -marier. - ---Il faut être homme dans la vie! se dit-il. - -Puis il soupçonna les douleurs que sa résolution causerait à sa -maîtresse. Sa vanité d'homme autant que sa conscience d'amant les lui -grandissant encore, il fut pris d'une sincère pitié. Il ressentit tout -d'un coup cet immense malheur, et crut nécessaire, charitable d'amortir -cette mortelle blessure. Il espéra pouvoir amener madame de Beauséant -à un état calme, et se faire ordonner par elle ce cruel mariage, -en l'accoutumant par degrés à l'idée d'une séparation nécessaire, -en laissant toujours entre eux mademoiselle de La Rodière comme un -fantôme, et en la lui sacrifiant d'abord pour se la faire imposer plus -tard. Il allait, pour réussir dans cette compatissante entreprise, -jusqu'à compter sur la noblesse, la fierté de la marquise, et sur les -belles qualités de son âme. Il lui répondit alors afin d'endormir ses -soupçons. - -Répondre! Pour une femme qui joignait à l'intuition de l'amour vrai les -perceptions les plus délicates de l'esprit féminin, la lettre était -un arrêt. Aussi, quand Jacques entra, qu'il s'avança vers madame de -Beauséant pour lui remettre un papier plié triangulairement, la pauvre -femme tressaillit-elle comme une hirondelle prise. Un froid inconnu -tomba de sa tête à ses pieds, en l'enveloppant d'un linceul de glace. -S'il n'accourait pas à ses genoux, s'il n'y venait pas pleurant, pâle, -amoureux, tout était dit. Cependant il y a tant d'espérances dans le -coeur des femmes qui aiment! il faut bien des coups de poignard pour -les tuer, elles aiment et saignent jusqu'au dernier. - ---Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda Jacques d'une voix -douce en se retirant. - ---Non, dit-elle. - ---Pauvre homme! pensa-t-elle en essuyant une larme, il me devine, lui, -un valet! - -Elle lut: _Ma bien-aimée, tu te crées des chimères..._ En -apercevant ces mots, un voile épais se répandit sur les yeux de la -marquise. La voix secrète de son coeur lui criait:--Il ment. Puis, -sa vue embrassant toute la première page avec cette espèce d'avidité -lucide que communique la passion, elle avait lu en bas ces mots: _Rien -n'est arrêté..._ Tournant la page avec une vivacité convulsive, elle -vit distinctement l'esprit qui avait dicté les phrases entortillées de -cette lettre où elle ne retrouva plus les jets impétueux de l'amour; -elle la froissa, la déchira, la roula, la mordit, la jeta dans le feu, -et s'écria:--Oh! l'infâme! il m'a possédée ne m'aimant plus!... - -Puis, demi-morte, elle alla se jeter sur son canapé. - -Monsieur de Nueil sortit après avoir écrit sa lettre. Quand il revint, -il trouva Jacques sur le seuil de la porte, et Jacques lui remit une -lettre en lui disant:--Madame la marquise n'est plus au château. - -Monsieur de Nueil étonné brisa l'enveloppe et lut: «Madame, si je -cessais de vous aimer en acceptant les chances que vous m'offrez d'être -un homme ordinaire, je mériterais bien mon sort, avouez-le? Non, je ne -vous obéirai pas, et je vous jure une fidélité qui ne se déliera que -par la mort. Oh! prenez ma vie, à moins cependant que vous ne craigniez -de mettre un remords dans la vôtre...» C'était le billet qu'il avait -écrit à la marquise au moment où elle partait pour Genève. Au-dessous, -Claire de Bourgogne avait ajouté: _Monsieur, vous êtes libre_. - -Monsieur de Nueil retourna chez sa mère, à Manerville. Vingt jours -après, il épousa mademoiselle Stéphanie de La Rodière. - -Si cette histoire d'une vérité vulgaire se terminait là, ce serait -presque une mystification. Presque tous les hommes n'en ont-ils pas -une plus intéressante à se raconter? Mais la célébrité du dénouement, -malheureusement vrai; mais tout ce qu'il pourra faire naître de -souvenirs au coeur de ceux qui ont connu les célestes délices d'une -passion infinie, et l'ont brisée eux-mêmes ou perdue par quelque -fatalité cruelle, mettront peut-être ce récit à l'abri de critiques. - -Madame la marquise de Beauséant n'avait point quitté son château -de Valleroy lors de sa séparation avec monsieur de Nueil. Par une -multitude de raisons qu'il faut laisser ensevelies dans le coeur des -femmes, et d'ailleurs chacune d'elles devinera celles qui lui seront -propres, Claire continua d'y demeurer après le mariage de monsieur -de Nueil. Elle vécut dans une retraite si profonde que ses gens, -sa femme de chambre et Jacques exceptés, ne la virent point. Elle -exigeait un silence absolu chez elle, et ne sortait de son appartement -que pour aller à la chapelle de Valleroy, où un prêtre du voisinage -venait lui dire la messe tous les matins. - -Quelques jours après son mariage, le comte de Nueil tomba dans une -espèce d'apathie conjugale, qui pouvait faire supposer le bonheur tout -aussi bien que le malheur. - -Sa mère disait à tout le monde:--Mon fils est parfaitement heureux. - -Madame Gaston de Nueil, semblable à beaucoup de jeunes femmes, était -un peu terne, douce, patiente; elle devint enceinte après un mois de -mariage. Tout cela se trouvait conforme aux idées reçues. Monsieur de -Nueil était très bien pour elle, seulement il fut, deux mois après -avoir quitté la marquise, extrêmement rêveur et pensif. Mais il avait -toujours été sérieux, disait sa mère. - -Après sept mois de ce bonheur tiède, il arriva quelques événements -légers en apparence, mais qui comportent trop de larges développements -de pensées, et accusent de trop grands troubles d'âme, pour n'être pas -rapportés simplement, et abandonnés au caprice des interprétations de -chaque esprit. - -Un jour, pendant lequel monsieur de Nueil avait chassé sur les terres -de Manerville et de Valleroy, il revint par le parc de madame de -Beauséant, fit demander Jacques, l'attendit; et, quand le valet de -chambre fut venu:--La marquise aime-t-elle toujours le gibier? lui -demanda-t-il. Sur la réponse affirmative de Jacques, Gaston lui offrit -une somme assez forte accompagnée de raisonnements très spécieux, -afin d'obtenir de lui le léger service de réserver pour la marquise -le produit de sa chasse. Il parut fort peu important à Jacques que sa -maîtresse mangeât une perdrix tuée par son garde ou par monsieur de -Nueil, puisque celui-ci désirait que la marquise ne sût pas l'origine -du gibier.--Il a été tué sur ses terres, dit le comte. Jacques se prêta -pendant plusieurs jours à cette innocente tromperie. Monsieur de Nueil -partait dès le matin pour la chasse, et ne revenait chez lui que pour -dîner, n'ayant jamais rien tué. - -Une semaine entière se passa ainsi. Gaston s'enhardit assez pour écrire -une longue lettre à la marquise et la lui fit parvenir. Cette lettre -lui fut renvoyée sans avoir été ouverte. Il était presque nuit -quand le valet de chambre de la marquise la lui rapporta. Soudain -le comte s'élança hors du salon où il paraissait écouter un caprice -d'Hérold écorché sur le piano par sa femme, et courut chez la marquise -avec la rapidité d'un homme qui vole à un rendez-vous. Il sauta dans le -parc par une brèche qui lui était connue, marcha lentement à travers -les allées en s'arrêtant par moments comme pour essayer de réprimer -les sonores palpitations de son coeur; puis, arrivé près du château, -il en écouta les bruits sourds, et présuma que tous les gens étaient -à table. Il alla jusqu'à l'appartement de madame de Beauséant. La -marquise ne quittait jamais sa chambre à coucher, monsieur de Nueil -put en atteindre la porte sans avoir fait le moindre bruit. Là, il vit -à la lueur de deux bougies la marquise maigre et pâle, assise dans un -grand fauteuil, le front incliné, les mains pendantes, les yeux arrêtés -sur un objet qu'elle paraissait ne point voir. C'était la douleur dans -son expression la plus complète. Il y avait dans cette attitude une -vague espérance, mais on ne savait si Claire de Bourgogne regardait à -la tombe ou dans le passé. Peut-être les larmes de monsieur de Nueil -brillèrent-elles dans les ténèbres, peut-être sa respiration eut-elle -un léger retentissement, peut-être lui échappa-t-il un tressaillement -involontaire, ou peut-être sa présence était-elle impossible sans le -phénomène d'intussusception dont l'habitude est à la fois la gloire, -le bonheur et la preuve du véritable amour. Madame de Beauséant tourna -lentement son visage vers la porte et vit son ancien amant. Le comte -fit alors quelques pas. - ---Si vous avancez, monsieur, s'écria la marquise en pâlissant, je me -jette par cette fenêtre! - -Elle sauta sur l'espagnolette, l'ouvrit, et se tint un pied sur l'appui -extérieur de la croisée, la main au balcon et la tête tournée vers -Gaston. - ---Sortez! sortez! cria-t-elle, ou je me précipite. - -A ce cri terrible, monsieur de Nueil, entendant les gens en émoi, se -sauva comme un malfaiteur. - -Revenu chez lui, le comte écrivit une lettre très courte, et chargea -son valet de chambre de la porter à madame de Beauséant, en lui -recommandant de faire savoir à la marquise qu'il s'agissait de vie ou -de mort pour lui. Le messager parti, monsieur de Nueil rentra dans le -salon et y trouva sa femme qui continuait à déchiffrer le caprice. Il -s'assit en attendant la réponse. Une heure après, le caprice -fini, les deux époux étaient l'un devant l'autre, silencieux, chacun -d'un côté de la cheminée, lorsque le valet de chambre revint de -Valleroy, et remit à son maître la lettre qui n'avait pas été ouverte. -Monsieur de Nueil passa dans un boudoir attenant au salon où il avait -mis son fusil en revenant de la chasse, et se tua. - -Ce prompt et fatal dénouement si contraire à toutes les habitudes de la -jeune France est naturel. - -Les gens qui ont bien observé, ou délicieusement éprouvé les phénomènes -auxquels l'union parfaite de deux êtres donne lieu, comprendront -parfaitement ce suicide. Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en -un jour aux caprices de la passion. La volupté, comme une fleur rare, -demande les soins de la culture la plus ingénieuse; le temps, l'accord -des âmes, peuvent seuls en révéler toutes les ressources, faire naître -ces plaisirs tendres, délicats, pour lesquels nous sommes imbus de -mille superstitions et que nous croyons inhérents à la personne dont -le coeur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance -religieuse, et la certitude féconde de ressentir un bonheur particulier -ou excessif près de la personne aimée, sont en partie le secret des -attachements durables et des longues passions. Près d'une femme qui -possède le génie de son sexe, l'amour n'est jamais une habitude: son -adorable tendresse sait revêtir des formes si variées; elle est si -spirituelle et si aimante tout ensemble; elle met tant d'artifices dans -sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu'elle se rend aussi -puissante par le souvenir qu'elle l'est par sa présence. Auprès d'elle -toutes les femmes pâlissent. Il faut avoir eu la crainte de perdre un -amour si vaste, si brillant, ou l'avoir perdu pour en connaître tout le -prix. Mais si l'ayant connu, un homme s'en est privé pour tomber dans -quelque mariage froid; si la femme avec laquelle il a espéré rencontrer -les mêmes félicités lui prouve, par quelques-uns de ces faits ensevelis -dans les ténèbres de la vie conjugale, qu'elles ne renaîtront plus pour -lui; s'il a encore sur les lèvres le goût d'un amour céleste, et qu'il -ait blessé mortellement sa véritable épouse au profit d'une chimère -sociale, alors il faut mourir ou avoir cette philosophie matérielle, -égoïste, froide, qui fait horreur aux âmes passionnées. - -Quant à madame de Beauséant, elle ne crut sans doute pas que le -désespoir de son ami allât jusqu'au suicide, après l'avoir largement -abreuvé d'amour pendant neuf années. Peut-être pensait-elle avoir -seule à souffrir. Elle était d'ailleurs bien en droit de se refuser au -plus avilissant partage qui existe, et qu'une épouse peut subir par de -hautes raisons sociales, mais qu'une maîtresse doit avoir en haine, -parce que dans la pureté de son amour en réside toute la justification. - - Angoulême, septembre 1832. - - - - -LA GRENADIÈRE. - - A CAROLINE, - - _A la poésie du voyage, le voyageur reconnaissant_, - - DE BALZAC. - - -La Grenadière est une petite habitation située sur la rive droite de la -Loire, en aval et à un mille environ du pont de Tours. En cet endroit, -la rivière, large comme un lac, est parsemée d'îles vertes et bordée -par une roche sur laquelle sont assises plusieurs maisons de campagne, -toutes bâties en pierre blanche, entourées de clos de vigne et de -jardins où les plus beaux fruits du monde mûrissent à l'exposition du -midi. Patiemment terrassés par plusieurs générations, les creux du -rocher réfléchissent les rayons du soleil, et permettent de cultiver en -pleine terre, à la faveur d'une température factice, les productions -des plus chauds climats. Dans une des moins profondes anfractuosités -qui découpent cette colline s'élève la flèche aiguë de Saint-Cyr, petit -village duquel dépendent toutes ces maisons éparses. Puis, un peu plus -loin, la Choisille se jette dans la Loire par une grasse vallée qui -interrompt ce long coteau. La Grenadière, sise à mi-côte du rocher, -à une centaine de pas de l'église, est un de ces vieux logis âgés de -deux ou trois cents ans qui se rencontrent en Touraine dans chaque -jolie situation. Une cassure de roc a favorisé la construction d'une -rampe qui arrive en pente douce sur la _levée_, nom donné dans le pays -à la digue établie au bas de la côte pour maintenir la Loire dans son -lit, et sur laquelle passe la grande route de Paris à Nantes. En -haut de la rampe est une porte, où commence un petit chemin pierreux, -ménagé entre deux terrasses, espèces de fortifications garnies de -treilles et d'espaliers, destinées à empêcher l'éboulement des terres. -Ce sentier pratiqué au pied de la terrasse supérieure, et presque -caché par les arbres de celle qu'il couronne, mène à la maison par une -pente rapide, en laissant voir la rivière dont l'étendue s'agrandit -à chaque pas. Ce chemin creux est terminé par une seconde porte de -style gothique, cintrée, chargée de quelques ornements simples, mais -en ruines, couvertes de giroflées sauvages, de lierres, de mousses -et de pariétaires. Ces plantes indestructibles décorent les murs de -toutes les terrasses, d'où elles sortent par la fente des assises, en -dessinant à chaque nouvelle saison de nouvelles guirlandes de fleurs. - -En franchissant cette porte vermoulue, un petit jardin, conquis sur -le rocher par une dernière terrasse dont la vieille balustrade noire -domine toutes les autres, offre à la vue son gazon orné de quelques -arbres verts et d'une multitude de rosiers et de fleurs. Puis, en face -du portail, à l'autre extrémité de la terrasse, est un pavillon de -bois appuyé sur le mur voisin, et dont les poteaux sont cachés par des -jasmins, des chèvrefeuilles, de la vigne et des clématites. Au milieu -de ce dernier jardin, s'élève la maison sur un perron voûté, couvert -de pampres, et sur lequel se trouve la porte d'une vaste cave creusée -dans le roc. Le logis est entouré de treilles et de grenadiers en -pleine terre, de là vient le nom donné à cette closerie. La façade est -composée de deux larges fenêtres séparées par une porte bâtarde très -rustique, et de trois mansardes prises sur un toit d'une élévation -prodigieuse relativement au peu de hauteur du rez-de-chaussée. Ce toit -à deux pignons est couvert en ardoises. Les murs du bâtiment principal -sont peints en jaune; et la porte, les contrevents d'en bas, les -persiennes des mansardes sont vertes. - -En entrant, vous trouverez un petit palier où commence un escalier -tortueux, dont le système change à chaque tournant; il est en bois -presque pourri; sa rampe creusée en forme de vis a été brunie par -un long usage. A droite est une vaste salle à manger boisée à -l'antique, dallée en carreau blanc fabriqué à Château-Regnault; puis, -à gauche, un salon de pareille dimension, sans boiseries, mais tendu -d'un papier aurore à bordure verte. Aucune des deux pièces n'est -plafonnée; les solives sont en bois de noyer et les interstices -remplis d'un torchis blanc fait avec de la bourre. Au premier -étage, il y a deux grandes chambres dont les murs sont blanchis à la -chaux; les cheminées en pierre y sont moins richement sculptées que -celles du rez-de-chaussée. Toutes les ouvertures sont exposées au -midi. Au nord il n'y a qu'une seule porte, donnant sur les vignes et -pratiquée derrière l'escalier. A gauche de la maison, est adossée une -construction en colombage, dont les bois sont extérieurement garantis -de la pluie et du soleil par des ardoises qui dessinent sur les murs -de longues lignes bleues, droites ou transversales. La cuisine, -placée dans cette espèce de chaumière, communique intérieurement avec -la maison, mais elle a néanmoins une entrée particulière, élevée -de quelques marches, au bas desquelles se trouve un puits profond, -surmonté d'une pompe champêtre enveloppée de sabines, de plantes -aquatiques et de hautes herbes. Cette bâtisse récente prouve que la -Grenadière était jadis un simple _vendangeoir_. Les propriétaires y -venaient de la ville, dont elle est séparée par le vaste lit de la -Loire, seulement pour faire leur récolte, ou quelque partie de plaisir. -Ils y envoyaient dès le matin leurs provisions et n'y couchaient guère -que pendant le temps des vendanges. Mais les Anglais sont tombés comme -un nuage de sauterelles sur la Touraine, et il a bien fallu compléter -la Grenadière pour la leur louer. Heureusement ce moderne appendice -est dissimulé sous les premiers tilleuls d'une allée plantée dans un -ravin au bas des vignes. Le vignoble, qui peut avoir deux arpents, -s'élève au-dessus de la maison, et la domine entièrement par une pente -si rapide qu'il est très difficile de la gravir. A peine y a-t-il entre -la maison et cette colline verdie par des pampres traînants un espace -de cinq pieds, toujours humide et froid, espèce de fossé plein de -végétations vigoureuses où tombent, par les temps de pluie, les engrais -de la vigne qui vont enrichir le sol des jardins soutenus par la -terrasse à balustrade. La maison du closier chargé de faire les façons -de la vigne est adossée au pignon de gauche, elle est couverte en -chaume et fait en quelque sorte le pendant de la cuisine. La propriété -est entourée de murs et d'espaliers; la vigne est plantée d'arbres -fruitiers de toute espèce; enfin pas un pouce de ce terrain précieux -n'est perdu pour la culture. Si l'homme néglige un aride quartier de -roche, la nature y jette soit un figuier, soit des fleurs champêtres, -ou quelques fraisiers abrités par des pierres. - -En aucun lieu du monde vous ne rencontreriez une demeure tout -à la fois si modeste et si grande, si riche en fructifications, en -parfums, en points de vue. Elle est, au coeur de la Touraine, une -petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les -beautés de ce pays sont complétement représentés. Ce sont les raisins -de chaque contrée, les figues, les pêches, les poires de toutes les -espèces, et des melons en plein champ aussi bien que la réglisse, -les genêts d'Espagne, les lauriers-roses de l'Italie et les jasmins -des Açores. La Loire est à vos pieds. Vous la dominez d'une terrasse -élevée de trente toises au-dessus de ses eaux capricieuses; le soir -vous respirez ses brises venues fraîches de la mer et parfumées dans -leur route par les fleurs des longues levées. Un nuage errant qui, à -chaque pas dans l'espace, change de couleur et de forme, sous un ciel -parfaitement bleu, donne mille aspects nouveaux à chaque détail des -paysages magnifiques qui s'offrent aux regards, en quelque endroit que -vous vous placiez. De là, les yeux embrassent d'abord la rive gauche -de la Loire depuis Amboise; la fertile plaine où s'élèvent Tours, ses -faubourgs, ses fabriques, le Plessis; puis une partie de la rive gauche -qui, depuis Vouvray jusqu'à Saint-Symphorien, décrit un demi-cercle -de rochers pleins de joyeux vignobles. La vue n'est bornée que par -les riches coteaux du Cher, horizon bleuâtre, chargé de parcs et de -châteaux. Enfin, à l'ouest, l'âme se perd dans le fleuve immense sur -lequel naviguent à toute heure les bateaux à voiles blanches enflées -par les vents qui règnent presque toujours dans ce vaste bassin. Un -prince peut faire sa _villa_ de la Grenadière, mais certes un poète en -fera toujours son logis; deux amants y verront le plus doux refuge, -elle est la demeure d'un bon bourgeois de Tours; elle a des poésies -pour toutes les imaginations; pour les plus humbles et les plus -froides, comme pour les plus élevées et les plus passionnées: personne -n'y reste sans y sentir l'atmosphère du bonheur, sans y comprendre -toute une vie tranquille, dénuée d'ambition, de soins. La rêverie -est dans l'air et dans le murmure des flots; les sables parlent, ils -sont tristes ou gais, dorés ou ternes; tout est mouvement autour du -possesseur de cette vigne, immobile au milieu de ses fleurs vivaces -et de ses fruits appétissants. Un Anglais donne mille francs pour -habiter pendant six mois cette humble maison; mais il s'engage à en -respecter les récoltes: s'il veut les fruits, il en double le loyer; -si le vin lui fait envie, il double encore la somme. Que vaut donc -la Grenadière avec sa rampe, son chemin creux, sa triple terrasse, -ses deux arpents de vigne, ses balustrades de rosiers fleuris, -son vieux perron, sa pompe, ses clématites échevelées et ses arbres -cosmopolites? N'offrez pas de prix! La Grenadière ne sera jamais à -vendre. Achetée une fois en 1690, et laissée à regret pour quarante -mille francs, comme un cheval favori abandonné par l'Arabe du désert, -elle est restée dans la même famille, elle en est l'orgueil, le joyau -patrimonial, le Régent. Voir, n'est-ce pas avoir? a dit un poète. De là -vous voyez trois vallées de la Touraine et sa cathédrale suspendue dans -les airs comme un ouvrage en filigrane. Peut-on payer de tels trésors? -Pourrez-vous jamais payer la santé que vous recouvrez là sous les -tilleuls? - -Au printemps d'une des plus belles années de la Restauration, une dame, -accompagnée d'une femme de charge et de deux enfants, dont le plus -jeune paraissait avoir huit ans et l'autre environ treize, vint à Tours -y chercher une habitation. Elle vit la Grenadière et la loua. Peut-être -la distance qui la séparait de la ville la décida-t-elle à s'y loger. -Le salon lui servit de chambre à coucher, elle mit chaque enfant dans -une des pièces du premier étage, et la femme de charge coucha dans un -petit cabinet ménagé au-dessus de la cuisine. La salle à manger devint -le salon commun à la petite famille et le lieu de réception. La maison -fut meublée très-simplement, mais avec goût; il n'y eut rien d'inutile -ni rien qui sentît le luxe. Les meubles choisis par l'inconnue étaient -en noyer, sans aucun ornement. La propreté, l'accord régnant entre -l'intérieur et l'extérieur du logis en firent tout le charme. - -Il fut donc assez difficile de savoir si madame Willemsens (nom que -prit l'étrangère) appartenait à la riche bourgeoisie, à la haute -noblesse ou à certaines classes équivoques de l'espèce féminine. Sa -simplicité donnait matière aux suppositions les plus contradictoires, -mais ses manières pouvaient confirmer celles qui lui étaient -favorables. Aussi, peu de temps après son arrivée à Saint-Cyr, sa -conduite réservée excita-t-elle l'intérêt des personnes oisives, -habituées à observer en province tout ce qui semble devoir animer la -sphère étroite où elles vivent. Madame Willemsens était une femme d'une -taille assez élevée, mince et maigre, mais délicatement faite. Elle -avait de jolis pieds, plus remarquables par la grâce avec laquelle ils -étaient attachés que par leur étroitesse, mérite vulgaire; puis des -mains qui semblaient belles sous le gant. Quelques rougeurs foncées et -mobiles couperosaient son teint blanc, jadis frais et coloré. Des rides -précoces flétrissaient un front de forme élégante, couronné par -de beaux cheveux châtains, bien plantés et toujours tressés en deux -nattes circulaires, coiffure de vierge qui seyait à sa physionomie -mélancolique. Ses yeux noirs, fortement cernés, creusés, pleins d'une -ardeur fiévreuse, affectaient un calme menteur; et par moments, si -elle oubliait l'expression qu'elle s'était imposée, il s'y peignait -de secrètes angoisses. Son visage ovale était un peu long; mais -peut-être autrefois le bonheur et la santé lui donnaient-ils de justes -proportions. Un faux sourire, empreint d'une tristesse douce, errait -habituellement sur ses lèvres pâles; néanmoins sa bouche s'animait et -son sourire exprimait les délices du sentiment maternel quand les deux -enfants, par lesquels elle était toujours accompagnée, la regardaient -ou lui faisaient une de ces questions intarissables et oiseuses, qui -toutes ont un sens pour une mère. Sa démarche était lente et noble. -Elle conserva la même mise avec une constance qui annonçait l'intention -formelle de ne plus s'occuper de sa toilette et d'oublier le monde, -par qui elle voulait sans doute être oubliée. Elle avait une robe -noire très longue, serrée par un ruban de moire, et par-dessus, en -guise de châle, un fichu de batiste à large ourlet dont les deux bouts -étaient négligemment passés dans sa ceinture. Chaussée avec un soin -qui dénotait des habitudes d'élégance, elle portait des bas de soie -gris qui complétaient la teinte de deuil répandue dans ce costume de -convention. Enfin son chapeau, de forme anglaise et invariable, était -en étoffe grise et orné d'un voile noir. Elle paraissait être d'une -extrême faiblesse et très-souffrante. Sa seule promenade consistait -à aller de la Grenadière au pont de Tours, où, quand la soirée était -calme, elle venait avec les deux enfants respirer l'air frais de la -Loire et admirer les effets produits par le soleil couchant dans -ce paysage aussi vaste que l'est celui de la baie de Naples ou du -lac de Genève. Durant le temps de son séjour à la Grenadière, elle -ne se rendit que deux fois à Tours: ce fut d'abord pour prier le -principal du collége de lui indiquer les meilleurs maîtres de latin, -de mathématiques et de dessin; puis pour déterminer avec les personnes -qui lui furent désignées soit le prix de leurs leçons, soit les heures -auxquelles ces leçons pourraient être données aux enfants. Mais il lui -suffisait de se montrer une ou deux fois par semaine, le soir, sur -le pont, pour exciter l'intérêt de presque tous les habitants de la -ville, qui s'y promènent habituellement. Cependant, malgré l'espèce -d'espionnage innocent que créent en province le désoeuvrement -et l'inquiète curiosité des principales sociétés, personne ne put -obtenir de renseignements certains sur le rang que l'inconnue occupait -dans le monde, ni sur sa fortune, ni même sur son état véritable. -Seulement le propriétaire de la Grenadière apprit à quelques-uns de ses -amis le nom, sans doute vrai, sous lequel l'inconnue avait contracté -son bail. Elle s'appelait Augusta Willemsens, comtesse de Brandon. Ce -nom devait être celui de son mari. Plus tard les derniers événements de -cette histoire confirmèrent la véracité de cette révélation; mais elle -n'eut de publicité que dans le monde de commerçants fréquenté par le -propriétaire. Aussi madame Willemsens demeura constamment un mystère -pour les gens de la bonne compagnie, et tout ce qu'elle leur permit -de deviner en elle fut une nature distinguée, des manières simples, -délicieusement naturelles, et un son de voix d'une douceur angélique. -Sa profonde solitude, sa mélancolie et sa beauté si passionnément -obscurcie, à demi flétrie même, avaient tant de charmes que plusieurs -jeunes gens s'éprirent d'elle; mais plus leur amour fut sincère, moins -il fut audacieux: puis elle était imposante, il était difficile d'oser -lui parler. Enfin, si quelques hommes hardis lui écrivirent, leurs -lettres durent être brûlées sans avoir été ouvertes. Madame Willemsens -jetait au feu toutes celles qu'elle recevait, comme si elle eût voulu -passer sans le plus léger souci le temps de son séjour en Touraine. -Elle semblait être venue dans sa ravissante retraite pour se livrer -tout entière au bonheur de vivre. Les trois maîtres auxquels l'entrée -de la Grenadière fut permise parlèrent avec une sorte d'admiration -respectueuse du tableau touchant que présentait l'union intime et sans -nuages de ces enfants et de cette femme. - -Les deux enfants excitèrent également beaucoup d'intérêt, et les mères -ne pouvaient pas les regarder sans envie. Tous deux ressemblaient à -madame Willemsens, qui était en effet leur mère. Ils avaient l'un et -l'autre ce teint transparent et ces vives couleurs, ces yeux purs et -humides, ces longs cils, cette fraîcheur de formes qui impriment tant -d'éclat aux beautés de l'enfance. L'aîné, nommé Louis-Gaston, avait les -cheveux noirs et un regard plein de hardiesse. Tout en lui dénotait -une santé robuste, de même que son front large et haut, heureusement -bombé, semblait trahir un caractère énergique. Il était leste, adroit -dans ses mouvements, bien découplé, n'avait rien d'emprunté, ne -s'étonnait de rien, et paraissait réfléchir sur tout ce qu'il -voyait. L'autre, nommé Marie-Gaston, était presque blond, quoique -parmi ses cheveux quelques mèches fussent déjà cendrées et prissent -la couleur des cheveux de sa mère. Marie avait les formes grêles, la -délicatesse de traits, la finesse gracieuse, qui charmaient tant dans -madame Willemsens. Il paraissait maladif: ses yeux gris lançaient -un regard doux, ses couleurs étaient pâles. Il y avait de la femme -en lui. Sa mère lui conservait encore la collerette brodée, les -longues boucles frisées et la petite veste ornée de brandebourgs et -d'olives qui revêt un jeune garçon d'une grâce indicible, et trahit -ce plaisir de parure tout féminin dont s'amuse la mère autant que -l'enfant peut-être. Ce joli costume contrastait avec la veste simple de -l'aîné, sur laquelle se rabattait le col tout uni de sa chemise. Les -pantalons, les brodequins, la couleur des habits étaient semblables -et annonçaient deux frères aussi bien que leur ressemblance. Il était -impossible en les voyant de n'être pas touché des soins de Louis pour -Marie. L'aîné avait pour le second quelque chose de paternel dans le -regard; et Marie, malgré l'insouciance du jeune âge, semblait pénétré -de reconnaissance pour Louis: c'était deux petites fleurs à peine -séparées de leur tige, agitées par la même brise, éclairées par le même -rayon de soleil, l'une colorée, l'autre étiolée à demi. Un mot, un -regard, une inflexion de voix de leur mère suffisait pour les rendre -attentifs, leur faire tourner la tête, écouter, entendre un ordre, une -prière, une recommandation, et obéir. Madame Willemsens leur faisait -toujours comprendre ses désirs, sa volonté, comme s'il y eût eu entre -eux une pensée commune. Quand ils étaient, pendant la promenade, -occupés à jouer en avant d'elle, cueillant une fleur, examinant un -insecte, elle les contemplait avec un attendrissement si profond que le -passant le plus indifférent se sentait ému, s'arrêtait pour voir les -enfants, leur sourire, et saluer la mère par un coup d'oeil d'ami. -Qui n'eût pas admiré l'exquise propreté de leurs vêtements, leur joli -son de voix, la grâce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et -l'instinctive noblesse qui révélait en eux une éducation soignée dès -le berceau! Ces enfants semblaient n'avoir jamais ni crié ni pleuré. -Leur mère avait comme une prévoyance électrique de leurs désirs, de -leurs douleurs, les prévenant, les calmant sans cesse. Elle paraissait -craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation éternelle. -Tout dans ces enfants était un éloge pour leur mère; et le -tableau de leur triple vie, qui semblait une même vie, faisait naître -des demi-pensées vagues et caressantes, image de ce bonheur que nous -rêvons de goûter dans un monde meilleur. L'existence intérieure de ces -trois créatures si harmonieuses s'accordait avec les idées que l'on -concevait à leur aspect: c'était la vie d'ordre, régulière et simple -qui convient à l'éducation des enfants. Tous deux se levaient une heure -après la venue du jour, récitaient d'abord une courte prière, habitude -de leur enfance, paroles vraies, dites pendant sept ans sur le lit -de leur mère, commencées et finies entre deux baisers. Puis les deux -frères, accoutumés sans doute à ces soins minutieux de la personne, si -nécessaires à la santé du corps, à la pureté de l'âme, et qui donnent -en quelque sorte la conscience du bien-être, faisaient une toilette -aussi scrupuleuse que peut l'être celle d'une jolie femme. Ils ne -manquaient à rien, tant ils avaient peur l'un et l'autre d'un reproche, -quelque tendrement qu'il leur fût adressé par leur mère quand, en les -embrassant, elle leur disait au déjeuner, suivant la circonstance:--Mes -chers anges, où donc avez-vous pu déjà vous noircir les ongles? Tous -deux descendaient alors au jardin, y secouaient les impressions de la -nuit dans la rosée et la fraîcheur, en attendant que la femme de charge -eût préparé le salon commun, où ils allaient étudier leurs leçons -jusqu'au lever de leur mère. Mais de moment en moment ils en épiaient -le réveil, quoiqu'ils ne dussent entrer dans sa chambre qu'à une heure -convenue. Cette irruption matinale, toujours faite en contravention -au pacte primitif, était toujours une scène délicieuse et pour eux et -pour madame Willemsens. Marie sautait sur le lit pour passer ses bras -autour de son idole, tandis que Louis, agenouillé au chevet, prenait -la main de sa mère. C'était alors des interrogations inquiètes, comme -un amant en trouve pour sa maîtresse; puis des rires d'anges, des -caresses tout à la fois passionnées et pures, des silences éloquents, -des bégaiements, des histoires enfantines interrompues et reprises par -des baisers, rarement achevées, toujours écoutées... - ---Avez-vous bien travaillé? demandait la mère, mais d'une voix douce -et amie, près de plaindre la fainéantise comme un malheur, prête à -lancer un regard mouillé de larmes à celui qui se trouvait content -de lui-même. Elle savait que ses enfants étaient animés par le -désir de lui plaire; eux savaient que leur mère ne vivait que pour -eux, les conduisait dans la vie avec toute l'intelligence de -l'amour, et leur donnait toutes ses pensées, toutes ses heures. Un -sens merveilleux, qui n'est encore ni l'égoïsme ni la raison, qui est -peut-être le sentiment dans sa première candeur, apprend aux enfants -s'ils sont ou non l'objet de soins exclusifs, et si l'on s'occupe -d'eux avec bonheur. Les aimez-vous bien? ces chères créatures, tout -franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes. -Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les délicatesses les -plus gracieuses, trouvent à dire les mots les plus tendres; elles sont -confiantes, elles croient en tout à vous. Aussi peut-être n'y a-t-il -pas de mauvais enfants sans mauvaises mères; car l'affection qu'ils -ressentent est toujours en raison de celle qu'ils ont éprouvée, des -premiers soins qu'ils ont reçus, des premiers mots qu'ils ont entendus, -des premiers regards où ils ont cherché l'amour et la vie. Tout devient -alors attrait ou tout est répulsion. Dieu a mis les enfants au sein de -la mère pour lui faire comprendre qu'ils devaient y rester longtemps. -Cependant il se rencontre des mères cruellement méconnues, de tendres -et sublimes tendresses constamment froissées: effroyables ingratitudes, -qui prouvent combien il est difficile d'établir des principes absolus -en fait de sentiment. Il ne manquait dans le coeur de cette mère et -dans ceux de ses fils aucun des mille liens qui devaient les attacher -les uns aux autres. Seuls sur la terre, ils y vivaient de la même vie -et se comprenaient bien. Quand au matin madame Willemsens demeurait -silencieuse, Louis et Marie se taisaient en respectant tout d'elle, -même les pensées qu'ils ne partageaient pas. Mais l'aîné, doué d'une -pensée déjà forte, ne se contentait jamais des assurances de bonne -santé que lui donnait sa mère: il en étudiait le visage avec une -sombre inquiétude, ignorant le danger, mais le pressentant lorsqu'il -voyait autour de ses yeux cernés des teintes violettes, lorsqu'il -apercevait leurs orbites plus creuses et les rougeurs du visage plus -enflammées. Plein d'une sensibilité vraie, il devinait quand les jeux -de Marie commençaient à la fatiguer, et il savait alors dire à son -frère:--Viens, Marie, allons déjeuner, j'ai faim. - -Mais en atteignant la porte, il se retournait pour saisir l'expression -de la figure de sa mère qui pour lui trouvait encore un sourire; et, -souvent même des larmes roulaient dans ses yeux, quand un geste de son -enfant lui révélait un sentiment exquis, une précoce entente de la -douleur. - -Le temps destiné au premier déjeuner de ses enfants et à leur -récréation était employé par madame Willemsens à sa toilette; car -elle avait de la coquetterie pour ses chers petits, elle voulait -leur plaire, leur agréer en toute chose, être pour eux gracieuse à -voir; être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient -toujours. Elle se tenait toujours prête pour les répétitions qui -avaient lieu entre dix et trois heures, mais qui étaient interrompues -à midi par un second déjeuner fait en commun sous le pavillon du -jardin. Après ce repas, une heure était accordée aux jeux, pendant -laquelle l'heureuse mère, la pauvre femme restait couchée sur un -long divan placé dans ce pavillon d'où l'on découvrait cette douce -Touraine incessamment changeante, sans cesse rajeunie par les mille -accidents du jour, du ciel, de la saison. Ses deux enfants trottaient -à travers le clos, grimpaient sur les terrasses, couraient après les -lézards, groupés eux-mêmes et agiles comme le lézard; ils admiraient -des graines, des fleurs, étudiaient des insectes, et venaient demander -raison de tout à leur mère. C'était alors des allées et venues -perpétuelles au pavillon. A la campagne, les enfants n'ont pas besoin -de jouets, tout leur est occupation. Madame Willemsens assistait aux -leçons en faisant de la tapisserie. Elle restait silencieuse, ne -regardait ni les maîtres ni les enfants, elle écoutait avec attention -comme pour tâcher de saisir le sens des paroles et savoir vaguement -si Louis acquérait de la force: embarrassait-il son maître par une -question, et accusait-il ainsi un progrès, les yeux de la mère -s'animaient alors, elle souriait, elle lui lançait un regard empreint -d'espérance. Elle exigeait peu de chose de Marie. Ses voeux étaient -pour l'aîné auquel elle témoignait une sorte de respect, employant -tout son tact de femme et de mère à lui élever l'âme, à lui donner -une haute idée de lui-même. Cette conduite cachait une pensée secrète -que l'enfant devait comprendre un jour et qu'il comprit. Après chaque -leçon, elle reconduisait les maîtres jusqu'à la première porte, et là, -leur demandait consciencieusement compte des études de Louis. Elle -était si affectueuse et si engageante que les répétiteurs lui disaient -la vérité, pour l'aider à faire travailler Louis sur les points où il -leur paraissait faible. Le dîner venait; puis, le jeu, la promenade; -enfin, le soir, les leçons s'apprenaient. - -Telle était leur vie, vie uniforme, mais pleine, où le travail et les -distractions heureusement mêlés ne laissaient aucune place à l'ennui. -Les découragements et les querelles étaient impossibles. L'amour -sans bornes de la mère rendait tout facile. Elle avait donné de la -discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage -en les louant à propos, de la résignation en leur faisant apercevoir -la Nécessité sous toutes ses formes; elle en avait développé, fortifié -l'angélique nature avec un soin de fée. Parfois, quelques larmes -humectaient ses yeux ardents, quand, en les voyant jouer, elle pensait -qu'ils ne lui avaient pas causé le moindre chagrin. Un bonheur étendu, -complet, ne nous fait ainsi pleurer que parce qu'il est une image du -ciel duquel nous avons tous de confuses perceptions. Elle passait -des heures délicieuses couchée sur son canapé champêtre, voyant un -beau jour, une grande étendue d'eau, un pays pittoresque, entendant -la voix de ses enfants, leurs rires renaissant dans le rire même, -et leurs petites querelles où éclataient leur union, le sentiment -paternel de Louis pour Marie, et l'amour de tous deux pour elle. Tous -deux ayant eu, pendant leur première enfance, une bonne anglaise, -parlaient également bien le français et l'anglais; aussi leur mère se -servait-elle alternativement des deux langues dans la conversation. -Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes âmes, ne laissant -entrer dans leur entendement aucune idée fausse, dans le coeur aucun -principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant -rien, leur expliquant tout. Lorsque Louis désirait lire, elle avait -soin de lui donner des livres intéressants, mais exacts. C'était la vie -des marins célèbres, les biographies des grands hommes, des capitaines -illustres, trouvant dans les moindres détails de ces sortes de livres -mille occasions de lui expliquer prématurément le monde et la vie; -insistant sur les moyens dont s'étaient servis les gens obscurs, mais -réellement grands, partis, sans protecteurs, des derniers rangs de la -société, pour parvenir à de nobles destinées. Ces leçons, qui n'étaient -pas les moins utiles, se donnaient le soir quand le petit Marie -s'endormait sur les genoux de sa mère, dans le silence d'une belle -nuit, quand la Loire réfléchissait les cieux; mais elles redoublaient -toujours la mélancolie de cette adorable femme, qui finissait toujours -par se taire et par rester immobile, songeuse, les yeux pleins de -larmes. - ---Ma mère, pourquoi pleurez-vous? lui demanda Louis par une riche -soirée du mois de juin, au moment où les demi-teintes d'une nuit -doucement éclairée succédaient à un jour chaud. - ---Mon fils, répondit-elle en attirant par le cou l'enfant dont -l'émotion cachée la toucha vivement, parce que le sort pauvre d'abord -de Jameray Duval, parvenu sans secours, est le sort que je t'ai fait à -toi et à ton frère. Bientôt, mon cher enfant, vous serez seuls sur la -terre, sans appui, sans protections. Je vous y laisserai petits encore, -et je voudrais cependant te voir assez fort, assez instruit pour servir -de guide à Marie. Et je n'en aurai pas le temps. Je vous aime trop pour -ne pas être bien malheureuse par ces pensées. Chers enfants, pourvu que -vous ne me maudissiez pas un jour... - ---Et pourquoi vous maudirais-je un jour, ma mère? - ---Un jour, pauvre petit, dit-elle en le baisant au front, tu -reconnaîtras que j'ai eu des torts envers vous. Je vous abandonnerai, -ici, sans fortune, sans... Elle hésita.--Sans un père, reprit-elle. - -A ce mot elle fondit en larmes, repoussa doucement son fils qui, par -une sorte d'intuition, devina que sa mère voulait être seule, et il -emmena Marie à moitié endormi. Puis, une heure après, quand son frère -fut couché, Louis revint à pas discrets vers le pavillon où était sa -mère. Il entendit alors ces mots prononcés par une voix délicieuse à -son coeur:--Viens, Louis? - -L'enfant se jeta dans les bras de sa mère, et ils s'embrassèrent -presque convulsivement. - ---Ma chérie, dit-il enfin, car il lui donnait souvent ce nom, trouvant -même les mots de l'amour trop faibles pour exprimer ses sentiments; ma -chérie, pourquoi crains-tu donc de mourir? - ---Je suis malade, pauvre ange aimé, chaque jour mes forces se perdent, -et mon mal est sans remède: je le sais. - ---Quel est donc votre mal? - ---Je dois l'oublier; et toi, tu ne dois jamais savoir la cause de ma -mort. - -L'enfant resta silencieux pendant un moment, jetant à la dérobée des -regards sur sa mère, qui, les yeux levés au ciel, en contemplait les -nuages. Moment de douce mélancolie! Louis ne croyait pas à la mort -prochaine de sa mère, mais il en ressentait les chagrins sans les -deviner. Il respecta cette longue rêverie. Moins jeune, il aurait -lu sur ce visage sublime quelques pensées de repentir mêlées à des -souvenirs heureux, toute une vie de femme: une enfance insouciante, un -mariage froid, une passion terrible, des fleurs nées dans un orage, -abîmées par la foudre, dans un gouffre d'où rien ne saurait revenir. - ---Ma mère aimée, dit enfin Louis, pourquoi me cachez-vous vos -souffrances? - ---Mon fils, répondit-elle, nous devons ensevelir nos peines aux yeux -des étrangers, leur montrer un visage riant, ne jamais leur parler de -nous, nous occuper d'eux: ces maximes pratiquées en famille y sont une -des causes du bonheur. Tu auras à souffrir beaucoup un jour! Eh! bien, -souviens-toi de ta pauvre mère qui se mourait devant toi en te souriant -toujours, et te cachait ses douleurs: tu te trouveras alors du courage -pour supporter les maux de la vie. - -En ce moment, dévorant ses larmes, elle tâcha de révéler à son fils -le mécanisme de l'existence, la valeur, l'assiette, la consistance -des fortunes, les rapports sociaux, les moyens honorables d'amasser -l'argent nécessaire aux besoins de la vie, et la nécessité de -l'instruction. Puis elle lui apprit une des causes de sa tristesse -habituelle et de ses pleurs, en lui disant que, le lendemain de sa -mort, lui et Marie seraient dans le plus grand dénûment, ne possédant à -eux deux qu'une faible somme, n'ayant plus d'autre protecteur que Dieu. - ---Comme il faut que je me dépêche d'apprendre! s'écria l'enfant en -lançant à sa mère un regard plaintif et profond. - ---Ah! que je suis heureuse, dit-elle en couvrant son fils de baisers et -de larmes. Il me comprend!--Louis ajouta-t-elle, tu seras le tuteur de -ton frère, n'est-ce pas? tu me le promets? Tu n'es plus un enfant! - ---Oui, répondit-il, mais vous ne mourrez pas encore, dites? - ---Pauvres petits, répondit-elle, mon amour pour vous me soutient! Puis -ce pays est si beau, l'air y est si bienfaisant, peut-être... - ---Vous me faites encore mieux aimer la Touraine, dit l'enfant tout ému. - -Depuis ce jour où madame Willemsens, prévoyant sa mort prochaine, avait -parlé à son fils aîné de son sort à venir, Louis, qui avait achevé -sa quatorzième année, devint moins distrait, plus appliqué, moins -disposé à jouer qu'auparavant. Soit qu'il sût persuader à Marie de lire -au lieu de se livrer à des distractions bruyantes, les deux enfants -firent moins de tapage à travers les chemins creux, les jardins, les -terrasses étagées de la Grenadière. Ils conformèrent leur vie à la -pensée mélancolique de leur mère dont le teint pâlissait de jour -en jour, en prenant des teintes jaunes, dont le front se creusait aux -tempes, dont les rides devenaient plus profondes de nuit en nuit. - -Au mois d'août, cinq mois après l'arrivée de la petite famille à la -Grenadière, tout y avait changé. Observant les symptômes encore légers -de la lente dégradation qui minait le corps de sa maîtresse soutenue -seulement par une âme passionnée et un excessif amour pour ses enfants, -la vieille femme de charge était devenue sombre et triste: elle -paraissait posséder le secret de cette mort anticipée. Souvent, lorsque -sa maîtresse, belle encore, plus coquette qu'elle ne l'avait jamais -été, parant son corps éteint et mettant du rouge, se promenait sur la -haute terrasse, accompagnée de ses deux enfants, la vieille Annette -passait la tête entre les deux sabines de la pompe, oubliait son -ouvrage commencé, gardait son linge à la main, et retenait à peine ses -larmes en voyant une madame Willemsens si peu semblable à la ravissante -femme qu'elle avait connue. - -Cette jolie maison, d'abord si gaie, si animée, semblait être devenue -triste; elle était silencieuse, les habitants en sortaient rarement, -madame Willemsens ne pouvait plus aller se promener au pont de Tours -sans de grands efforts. Louis, dont l'imagination s'était tout à -coup développée, et qui s'était identifié pour ainsi dire à sa mère, -en ayant deviné la fatigue et les douleurs sous le rouge, inventait -toujours des prétextes pour ne pas faire une promenade devenue trop -longue pour sa mère. Les couples joyeux qui allaient alors à Saint-Cyr, -la petite Courtille de Tours, et les groupes de promeneurs voyaient -au-dessus de la levée, le soir, cette femme pâle et maigre, tout en -deuil, à demi consumée, mais encore brillante, passant comme un fantôme -le long des terrasses. Les grandes souffrances se devinent. Aussi le -ménage du closier était-il devenu silencieux. Quelquefois le paysan, -sa femme et ses deux enfants, se trouvaient groupés à la porte de leur -chaumière: Annette lavait au puits; madame et ses enfants étaient -sous le pavillon; mais on n'entendait pas le moindre bruit dans ces -gais jardins; et, sans que madame Willemsens s'en aperçût, tous les -yeux attendris la contemplaient. Elle était si bonne, si prévoyante, -si imposante pour ceux qui l'approchaient! Quant à elle, depuis le -commencement de l'automne, si beau, si brillant en Touraine, et dont -les bienfaisantes influences, les raisins, les bons fruits devaient -prolonger la vie de cette mère au delà du terme fixé par les ravages -d'un mal inconnu, elle ne voyait plus que ses enfants, et en -jouissait à chaque heure comme si c'eût été la dernière. - -Depuis le mois de juin jusqu'à la fin de septembre, Louis travailla -pendant la nuit à l'insu de sa mère, et fit d'énormes progrès; il -était arrivé aux équations du second degré en algèbre, avait appris -la géométrie descriptive, dessinait à merveille; enfin, il aurait -pu soutenir avec succès l'examen imposé aux jeunes gens qui veulent -entrer à l'école Polytechnique. Quelquefois, le soir, il allait se -promener sur le pont de Tours, où il avait rencontré un lieutenant de -vaisseau mis en demi-solde: la figure mâle, la décoration, l'allure -de ce marin de l'empire avaient agi sur son imagination. De son côté, -le marin s'était pris d'amitié pour un jeune homme dont les yeux -pétillaient d'énergie. Louis, avide de récits militaires et curieux -de renseignements, venait flâner dans les eaux du marin pour causer -avec lui. Le lieutenant en demi-solde avait pour ami et pour compagnon -un colonel d'infanterie, proscrit comme lui des cadres de l'armée, -le jeune Gaston pouvait donc tour à tour apprendre la vie des camps -et la vie des vaisseaux. Aussi accablait-il de questions les deux -militaires. Puis, après avoir, par avance, épousé leurs malheurs et -leur rude existence, il demandait à sa mère la permission de voyager -dans le canton pour se distraire. Or comme les maîtres étonnés disaient -à madame Willemsens que son fils travaillait trop, elle accueillait -cette demande avec un plaisir infini. L'enfant faisait donc des courses -énormes. Voulant s'endurcir à la fatigue, il grimpait aux arbres les -plus élevés avec une incroyable agilité; il apprenait à nager; il -veillait. Il n'était plus le même enfant, c'était un jeune homme sur -le visage duquel le soleil avait jeté son hâle brun, et où je ne sais -quelle pensée profonde apparaissait déjà. - -Le mois d'octobre vint, madame Willemsens ne pouvait plus se lever qu'à -midi, quand les rayons du soleil, réfléchis par les eaux de la Loire -et concentrés dans les terrasses, produisaient à la Grenadière cette -température égale à celle des chaudes et tièdes journées de la baie de -Naples, qui font recommander son habitation par les médecins du pays. -Elle venait alors s'asseoir sous un des arbres verts, et ses deux fils -ne s'écartaient plus d'elle. Les études cessèrent, les maîtres furent -congédiés. Les enfants et la mère voulurent vivre au coeur les uns -des autres, sans soins, sans distractions. Il n'y avait plus ni pleurs -ni cris joyeux. L'aîné, couché sur l'herbe près de sa mère, restait -sous son regard comme un amant, et lui baisait les pieds. Marie, -inquiet, allait lui cueillir des fleurs, les lui apportait d'un air -triste, et s'élevait sur la pointe des pieds pour prendre sur ses -lèvres un baiser de jeune fille. Cette femme blanche, aux grands yeux -noirs, tout abattue, lente dans ses mouvements, ne se plaignant jamais, -souriant à ses deux enfants bien vivants, d'une belle santé, formaient -un tableau sublime auquel ne manquaient ni les pompes mélancoliques de -l'automne avec ses feuilles jaunies et ses arbres à demi dépouillés, ni -la lueur adoucie du soleil et les nuages blancs du ciel de Touraine. - -Enfin madame Willemsens fut condamnée par un médecin à ne pas sortir -de sa chambre. Sa chambre fut chaque jour embellie des fleurs qu'elle -aimait, et ses enfants y demeurèrent. Dans les premiers jours de -novembre, elle toucha du piano pour la dernière fois. Il y avait un -paysage de Suisse au-dessus du piano. Du côté de la fenêtre, ses -deux enfants, groupés l'un sur l'autre, lui montrèrent leurs têtes -confondues. Ses regards allèrent alors constamment de ses enfants au -paysage et du paysage à ses enfants. Son visage se colora, ses doigts -coururent avec passion sur les touches d'ivoire. Ce fut sa dernière -fête, fête inconnue, fête célébrée dans les profondeurs de son âme par -le génie des souvenirs. Le médecin vint, et lui ordonna de garder le -lit. Cette sentence effrayante fut reçue par la mère et par les deux -fils dans un silence presque stupide. - -Quand le médecin s'en alla:--Louis, dit-elle, conduis-moi sur la -terrasse, que je voie encore mon pays. - -A cette parole proférée simplement, l'enfant donna le bras à sa -mère et l'amena au milieu de la terrasse. Là ses yeux se portèrent, -involontairement peut-être, plus sur le ciel que sur la terre; mais il -eût été difficile de décider en ce moment où étaient les plus beaux -paysages, car les nuages représentaient vaguement les plus majestueux -glaciers des Alpes. Son front se plissa violemment, ses yeux prirent -une expression de douleur et de remords, elle saisit les deux mains -de ses enfants et les appuya sur son coeur violemment agité:--_Père -et mère inconnus!_ s'écria-t-elle en leur jetant un regard profond. -Pauvres anges! que deviendrez-vous? Puis, à vingt ans, quel compte -sévère ne me demanderez-vous pas de ma vie et de la vôtre? - -Elle repoussa ses enfants, se mit les deux coudes sur la balustrade, -se cacha le visage dans les mains, et resta là pendant un moment seule -avec elle-même, craignant de se laisser voir. Quand elle se -réveilla de sa douleur, elle trouva Louis et Marie agenouillés à ses -côtés comme deux anges; ils épiaient ses regards, et tous deux lui -sourirent doucement. - ---Que ne puis-je emporter ce sourire! dit-elle en essuyant ses larmes. - -Elle rentra pour se mettre au lit, et n'en devait sortir que couchée -dans le cercueil. - -Huit jours se passèrent, huit jours tout semblables les uns aux autres. -La vieille Annette et Louis restaient chacun à leur tour pendant la -nuit auprès de madame Willemsens, les yeux attachés sur ceux de la -malade. C'était à toute heure ce drame profondément tragique, et qui a -lieu dans toutes les familles lorsqu'on craint, à chaque respiration -trop forte d'une malade adorée, que ce ne soit la dernière. Le -cinquième jour de cette fatale semaine, le médecin proscrivit les -fleurs. Les illusions de la vie s'en allaient une à une. - -Depuis ce jour, Marie et son frère trouvèrent du feu sous leurs lèvres -quand ils venaient baiser leur mère au front. Enfin le samedi soir, -madame Willemsens ne pouvant supporter aucun bruit, il fallut laisser -sa chambre en désordre. Ce défaut de soin fut un commencement d'agonie -pour cette femme élégante, amoureuse de grâce. Louis ne voulut plus -quitter sa mère. Pendant la nuit du dimanche, à la clarté d'une lampe -et au milieu du silence le plus profond, Louis, qui croyait sa mère -assoupie, lui vit écarter le rideau d'une main blanche et moite. - ---Mon fils, dit-elle. - -L'accent de la mourante eut quelque chose de si solennel que son -pouvoir venu d'une âme agitée réagit violemment sur l'enfant, il sentit -une chaleur exorbitante dans la moelle de ses os. - ---Que veux-tu, ma mère? - ---Écoute-moi. Demain, tout sera fini pour moi. Nous ne nous verrons -plus. Demain, tu seras un homme, mon enfant. Je suis donc obligée de -faire quelques dispositions qui soient un secret entre nous deux. -Prends la clef de ma petite table. Bien! Ouvre le tiroir. Tu trouveras -à gauche deux papiers cachetés. Sur l'un, il y a:--LOUIS. Sur -l'autre:--MARIE. - ---Les voici, ma mère. - ---Mon fils chéri, c'est vos deux actes de naissance; ils vous seront -nécessaires. Tu les donneras à garder à ma pauvre vieille Annette, qui -vous les rendra quand vous en aurez besoin. - -Maintenant, reprit-elle, n'y a-t-il pas au même endroit un papier -sur lequel j'ai écrit quelques lignes? - ---Oui, ma mère. - -Et Louis commençant à lire:--_Marie Willemsens, née à..._ - ---Assez, dit-elle vivement. Ne continue pas. Quand je serai morte, -mon fils, tu remettras encore ce papier à Annette, et tu lui diras de -le donner à la mairie de Saint-Cyr, où il doit servir à faire dresser -exactement mon acte de décès. Prends ce qu'il faut pour écrire une -lettre que je vais te dicter. - -Quand elle vit son fils prêt, et qu'il se tourna vers elle comme -pour l'écouter, elle dit d'une voix calme: _Monsieur le comte, votre -femme lady Brandon est morte à Saint-Cyr, près de Tours, département -d'Indre-et-Loire. Elle vous a pardonné._ - ---Signe... - -Elle s'arrêta, indécise, agitée. - ---Souffrez-vous davantage? demanda Louis. - ---Signe: _Louis-Gaston_! - -Elle soupira, puis reprit:--Cachette la lettre, et écris l'adresse -suivante: A lord Brandon. Brandon-Square, Hyde-Park. Londres. -Angleterre. - ---Bien, reprit-elle. Le jour de ma mort tu feras affranchir cette -lettre à Tours. - ---Maintenant, dit-elle après une pause, prends le petit portefeuille -que tu connais, et viens près de moi, mon cher enfant. - ---Il y a là, dit-elle, quand Louis eut repris sa place, douze mille -francs. Ils sont bien à vous, hélas! Vous eussiez été plus riches, si -votre père... - ---Mon père, s'écria l'enfant, où est-il? - ---Mort, dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, mort pour me -sauver l'honneur et la vie. - -Elle leva les yeux au ciel. Elle eût pleuré, si elle avait encore eu -des larmes pour les douleurs. - ---Louis, reprit-elle, jurez-moi là, sur ce chevet, d'oublier ce que -vous avez écrit et ce que je vous ai dit. - ---Oui, ma mère. - ---Embrasse-moi, cher ange. - -Elle fit une longue pause, comme pour puiser du courage en Dieu, et -mesurer ses paroles aux forces qui lui restaient. - ---Écoute. Ces douze mille francs sont toute votre fortune; il -faut que tu les gardes sur toi, parce que quand je serai morte il -viendra des gens de justice qui fermeront tout ici. Rien ne vous y -appartiendra, pas même votre mère! Et vous n'aurez plus, pauvres -orphelins, qu'à vous en aller, Dieu sait où. J'ai assuré le sort -d'Annette. Elle aura cent écus tous les ans, et restera sans doute à -Tours. Mais que feras-tu de toi et de ton frère? - -Elle se mit sur son séant et regarda l'enfant intrépide, qui, la sueur -au front, pâle d'émotions, les yeux à demi voilés par les pleurs, -restait debout devant son lit. - ---Mère, répondit-il d'un son de voix profond, j'y ai pensé. Je -conduirai Marie au collége de Tours. Je donnerai dix mille francs à la -vieille Annette en lui disant de les mettre en sûreté et de veiller sur -mon frère. Puis, avec les cent louis qui resteront, j'irai à Brest, je -m'embarquerai comme novice. Pendant que Marie étudiera, je deviendrai -lieutenant de vaisseau. Enfin, meurs tranquille, ma mère, va: je -reviendrai riche, je ferai entrer notre petit à l'école Polytechnique, -où je le dirigerai suivant ses goûts. - -Un éclair de joie brilla dans les yeux à demi éteints de la mère, deux -larmes en sortirent, roulèrent sur ses joues enflammées; puis, un grand -soupir s'échappa de ses lèvres, et elle faillit mourir victime d'un -accès de joie, en trouvant l'âme du père dans celle de son fils devenu -homme tout à coup. - ---Ange du ciel, dit-elle en pleurant, tu as effacé par un mot toutes -mes douleurs. Ah! je puis souffrir.--C'est mon fils, reprit-elle, j'ai -fait, j'ai élevé cet homme! - -Et elle leva ses mains en l'air et les joignit comme pour exprimer une -joie sans bornes; puis elle se coucha. - ---Ma mère, vous pâlissez! s'écria l'enfant. - ---Il faut aller chercher un prêtre, répondit-elle d'une voix mourante. - -Louis réveilla la vieille Annette, qui, tout effrayée, courut au -presbytère de Saint-Cyr. - -Dans la matinée, madame Willemsens reçut les sacrements au milieu du -plus touchant appareil. Ses enfants, Annette et la famille du closier, -gens simples déjà devenus de la famille, étaient agenouillés. La -croix d'argent, portée par un humble enfant de choeur, un enfant -de choeur de village! s'élevait devant le lit, et un vieux prêtre -administrait le viatique à la mère mourante. Le viatique! mot -sublime, idée plus sublime encore que le mot, et que possède seule la -religion apostolique de l'Église romaine. - ---Cette femme a bien souffert! dit le curé dans son simple langage. - -Marie Willemsens n'entendait plus; mais ses yeux restaient attachés -sur ses deux enfants. Chacun, en proie à la terreur, écoutait dans -le plus profond silence les aspirations de la mourante, qui déjà -s'étaient ralenties. Puis, par intervalles, un soupir profond annonçait -encore la vie en trahissant un débat intérieur. Enfin, la mère ne -respira plus. Tout le monde fondit en larmes, excepté Marie. Le pauvre -enfant était encore trop jeune pour comprendre la mort. Annette et la -closière fermèrent les yeux à cette adorable créature dont alors la -beauté reparut dans tout son éclat. Elles renvoyèrent tout le monde, -ôtèrent les meubles de la chambre, mirent la morte dans son linceul, -la couchèrent, allumèrent des cierges autour du lit, disposèrent le -bénitier, la branche de buis et le crucifix, suivant la coutume du -pays, poussèrent les volets, étendirent les rideaux; puis le vicaire -vint plus tard passer la nuit en prières avec Louis, qui ne voulut -point quitter sa mère. Le mardi matin l'enterrement se fit. La vieille -femme, les deux enfants, accompagnés de la closière, suivirent seuls -le corps d'une femme dont l'esprit, la beauté, les grâces avaient une -renommée européenne, et dont à Londres le convoi eût été une nouvelle -pompeusement enregistrée dans les journaux, une sorte de solennité -aristocratique, si elle n'eût pas commis le plus doux des crimes, un -crime toujours puni sur cette terre, afin que ces anges pardonnés -entrent dans le ciel. Quand la terre fut jetée sur le cercueil de sa -mère, Marie pleura, comprenant alors qu'il ne la verrait plus. - -Une simple croix de bois, plantée sur sa tombe, porta cette inscription -due au curé de Saint-Cyr. - - CY GIT - - UNE FEMME MALHEUREUSE, - morte à trente-six ans, - AYANT NOM AUGUSTA DANS LES CIEUX. - - _Priez pour elle!_ - -Lorsque tout fut fini, les deux enfants vinrent à la Grenadière, -jetèrent sur l'habitation un dernier regard; puis, se tenant par la -main, ils se disposèrent à la quitter avec Annette, confiant tout -aux soins du closier, et le chargeant de répondre à la justice. - -Ce fut alors que la vieille femme de charge appela Louis sur les -marches de la pompe, le prit à part et lui dit:--Monsieur Louis, voici -l'anneau de madame! - -L'enfant pleura, tout ému de retrouver un vivant souvenir de sa mère -morte. Dans sa force, il n'avait point songé à ce soin suprême. Il -embrassa la vieille femme. Puis ils partirent tous trois par le chemin -creux, descendirent la rampe et allèrent à Tours sans détourner la tête. - ---Maman venait par là, dit Marie en arrivant au pont. - -Annette avait une vieille cousine, ancienne couturière retirée à -Tours, rue de la Guerche. Elle mena les deux enfants dans la maison de -sa parente avec laquelle elle pensait à vivre en commun. Mais Louis -lui expliqua ses projets, lui remit l'acte de naissance de Marie et -les dix mille francs; puis accompagné de la vieille femme de charge, -il conduisit le lendemain son frère au collége. Il mit le principal -au fait de sa situation, mais fort succinctement, et sortit en -emmenant son frère jusqu'à la porte. Là, il lui fit solennellement les -recommandations les plus tendres en lui annonçant sa solitude dans le -monde; et, après l'avoir contemplé pendant un moment, il l'embrassa, -le regarda encore, essuya une larme, et partit en se retournant à -plusieurs reprises pour voir jusqu'au dernier moment son frère resté -sur le seuil du collége. - -Un mois après, Louis-Gaston était en qualité de novice à bord d'un -vaisseau de l'État, et sortait de la rade de Rochefort. Appuyé sur le -bastingage de la corvette _l'Iris_, il regardait les côtes de France -qui fuyaient rapidement et s'effaçaient dans la ligne bleuâtre de -l'horizon. Bientôt il se trouva seul et perdu au milieu de l'Océan, -comme il l'était dans le monde et dans la vie. - ---Il ne faut pas pleurer, jeune homme! il y a un Dieu pour tout le -monde, lui dit un vieux matelot de sa grosse voix tout à la fois rude -et bonne. - -L'enfant remercia cet homme par un regard plein de fierté. Puis il -baissa la tête en se résignant à la vie des marins. Il était devenu -père. - - Angoulême, août 1832. - - - - -[Illustration: Allons, Madame, allons!.... - -(LE MESSAGE.)] - - -LE MESSAGE. - - A MONSIEUR LE MARQUIS DAMASO PARETO. - - -J'ai toujours eu le désir de raconter une histoire simple et vraie, -au récit de laquelle un jeune homme et sa maîtresse fussent saisis -de frayeur et se réfugiassent au coeur l'un de l'autre, comme deux -enfants qui se serrent en rencontrant un serpent sur le bord d'un bois. -Au risque de diminuer l'intérêt de ma narration ou de passer pour un -fat, je commence par vous annoncer le but de mon récit. J'ai joué -un rôle dans ce drame presque vulgaire; s'il ne vous intéresse pas, -ce sera ma faute autant que celle de la vérité historique. Beaucoup -de choses véritables sont souverainement ennuyeuses. Aussi est-ce -la moitié du talent que de choisir dans le vrai ce qui peut devenir -poétique. - -En 1819, j'allais de Paris à Moulins. L'état de ma bourse m'obligeait -à voyager sur l'impériale de la diligence. Les Anglais, vous le -savez, regardent les places situées dans cette partie aérienne de -la voiture comme les meilleures. Durant les premières lieues de la -route, j'ai trouvé mille excellentes raisons pour justifier l'opinion -de nos voisins. Un jeune homme, qui me parut être un peu plus riche -que je ne l'étais, monta, par goût, près de moi, sur la banquette. Il -accueillit mes arguments par des sourires inoffensifs. Bientôt une -certaine conformité d'âge, de pensée, notre mutuel amour pour -le grand air, pour les riches aspects des pays que nous découvrions -à mesure que la lourde voiture avançait; puis, je ne sais quelle -attraction magnétique, impossible à expliquer, firent naître entre -nous cette espèce d'intimité momentanée à laquelle les voyageurs -s'abandonnent avec d'autant plus de complaisance que ce sentiment -éphémère paraît devoir cesser promptement et n'engager à rien pour -l'avenir. Nous n'avions pas fait trente lieues que nous parlions des -femmes et de l'amour. Avec toutes les précautions oratoires voulues en -semblable occurrence, il fut naturellement question de nos maîtresses. -Jeunes tous deux, nous n'en étions encore, l'un et l'autre, qu'à -la _femme d'un certain âge_, c'est-à-dire à la femme qui se trouve -entre trente-cinq et quarante ans. Oh! un poète qui nous eût écoutés -de Montargis, à je ne sais plus quel relais, aurait recueilli des -expressions bien enflammées, des portraits ravissants et de bien douces -confidences! Nos craintes pudiques, nos interjections silencieuses et -nos regards encore rougissants étaient empreints d'une éloquence dont -le charme naïf ne s'est plus retrouvé pour moi. Sans doute il faut -rester jeune pour comprendre la jeunesse. Ainsi, nous nous comprîmes à -merveille sur tous les points essentiels de la passion. Et, d'abord, -nous avions commencé à poser en fait et en principe qu'il n'y avait -rien de plus sot au monde qu'un acte de naissance; que bien des femmes -de quarante ans étaient plus jeunes que certaines femmes de vingt ans, -et qu'en définitive les femmes n'avaient réellement que l'âge qu'elles -paraissaient avoir. Ce système ne mettait pas de terme à l'amour, et -nous nagions, de bonne foi, dans un océan sans bornes. Enfin, après -avoir fait nos maîtresses jeunes, charmantes, dévouées, comtesses, -pleines de goût, spirituelles, fines; après leur avoir donné de jolis -pieds, une peau satinée et même doucement parfumée, nous nous avouâmes, -lui, que _madame une telle_ avait trente-huit ans, et moi, de mon côté, -que j'adorais une quadragénaire. Là-dessus, délivrés l'un et l'autre -d'une espèce de crainte vague, nous reprîmes nos confidences de plus -belle en nous trouvant confrères en amour. Puis ce fut à qui, de nous -deux, accuserait le plus de sentiment. L'un avait fait une fois deux -cents lieues pour voir sa maîtresse pendant une heure. L'autre avait -risqué de passer pour un loup et d'être fusillé dans un parc, afin de -se trouver à un rendez-vous nocturne. Enfin, toutes nos folies! S'il -y a du plaisir à se rappeler les dangers passés, n'y a-t-il pas aussi -bien des délices à se souvenir des plaisirs évanouis: c'est -jouir deux fois. Les périls, les grands et petits bonheurs, nous nous -disions tout, même les plaisanteries. La comtesse de mon ami avait -fumé un cigare pour lui plaire; la mienne me faisait mon chocolat et -ne passait pas un jour sans m'écrire ou me voir; la sienne était venue -demeurer chez lui pendant trois jours au risque de se perdre; la mienne -avait fait encore mieux, ou pis si vous voulez. Nos maris adoraient -d'ailleurs nos comtesses; ils vivaient esclaves sous le charme que -possèdent toutes les femmes aimantes; et, plus niais que l'ordonnance -ne le porte, ils ne nous faisaient tout juste de péril que ce qu'il en -fallait pour augmenter nos plaisirs. Oh! comme le vent emportait vite -nos paroles et nos douces risées! - -En arrivant à Pouilly, j'examinai fort attentivement la personne -de mon nouvel ami. Certes, je crus facilement qu'il devait être -très-sérieusement aimé. Figurez-vous un jeune homme de taille moyenne, -mais très-bien proportionnée, ayant une figure heureuse et pleine -d'expression. Ses cheveux étaient noirs et ses yeux bleus; ses lèvres -étaient faiblement rosées; ses dents, blanches et bien rangées; une -pâleur gracieuse décorait encore ses traits fins, puis un léger -cercle de bistre cernait ses yeux, comme s'il eût été convalescent. -Ajoutez à cela qu'il avait des mains blanches, bien modelées, soignées -comme doivent l'être celles d'une jolie femme, qu'il paraissait fort -instruit, était spirituel, et vous n'aurez pas de peine à m'accorder -que mon compagnon pouvait faire honneur à une comtesse. Enfin, plus -d'une jeune fille l'eût envié pour mari, car il était vicomte, et -possédait environ douze à quinze mille livres de rentes, _sans compter -les espérances_. - -A une lieue de Pouilly, la diligence versa. Mon malheureux camarade -jugea devoir, pour sa sûreté, s'élancer sur les bords d'un champ -fraîchement labouré, au lieu de se cramponner à la banquette, comme -je le fis, et de suivre le mouvement de la diligence. Il prit mal son -élan ou glissa, je ne sais comment l'accident eut lieu, mais il fut -écrasé par la voiture, qui tomba sur lui. Nous le transportâmes dans -une maison de paysan. A travers les gémissements que lui arrachaient -d'atroces douleurs, il put me léguer un de ces soins à remplir auxquels -les derniers voeux d'un mourant donnent un caractère sacré. Au milieu -de son agonie, le pauvre enfant se tourmentait, avec toute la candeur -dont on est souvent victime à son âge, de la peine que ressentirait sa -maîtresse si elle apprenait brusquement sa mort par un journal. -Il me pria d'aller moi-même la lui annoncer. Puis il me fit chercher -une clef suspendue à un ruban qu'il portait en sautoir sur la poitrine. -Je la trouvai à moitié enfoncée dans les chairs. Le mourant ne proféra -pas la moindre plainte lorsque je la retirai, le plus délicatement -qu'il me fut possible, de la plaie qu'elle y avait faite. Au moment -où il achevait de me donner toutes les instructions nécessaires pour -prendre chez lui, à la Charité-sur-Loire, les lettres d'amour que sa -maîtresse lui avait écrites, et qu'il me conjura de lui rendre, il -perdit la parole au milieu d'une phrase; mais son dernier geste me fit -comprendre que la fatale clef serait un gage de ma mission auprès de -sa mère. Affligé de ne pouvoir formuler un seul mot de remerciement, -car il ne doutait pas de mon zèle, il me regarda d'un oeil suppliant -pendant un instant, me dit adieu en me saluant par un mouvement de -cils, puis il pencha la tête, et mourut. Sa mort fut le seul accident -funeste que causa la chute de la voiture.--Encore y eut-il un peu de sa -faute, me disait le conducteur. - -A la Charité, j'accomplis le testament verbal de ce pauvre voyageur. Sa -mère était absente; ce fut une sorte de bonheur pour moi. Néanmoins, -j'eus à essuyer la douleur d'une vieille servante, qui chancela lorsque -je lui racontai la mort de son jeune maître; elle tomba demi-morte sur -une chaise en voyant cette clef encore empreinte de sang: mais comme -j'étais tout préoccupé d'une plus haute souffrance, celle d'une femme -à laquelle le sort arrachait son dernier amour, je laissai la vieille -femme de charge poursuivant le cours de ses prosopopées, et j'emportai -la précieuse correspondance, soigneusement cachetée par mon ami d'un -jour. - -Le château où demeurait la comtesse se trouvait à huit lieues de -Moulins, et encore fallait-il, pour y arriver, faire quelques lieues -dans les terres. Il m'était alors assez difficile de m'acquitter de -mon message. Par un concours de circonstances inutiles à expliquer, je -n'avais que l'argent nécessaire pour atteindre Moulins. Cependant, avec -l'enthousiasme de la jeunesse, je résolus de faire la route à pied, et -d'aller assez vite pour devancer la renommée des mauvaises nouvelles, -qui marche si rapidement. Je m'informai du plus court chemin, et -j'allai par les sentiers du Bourbonnais, portant, pour ainsi dire, un -mort sur mes épaules. A mesure que je m'avançais vers le château de -Montpersan, j'étais de plus en plus effrayé du singulier pèlerinage que -j'avais entrepris. Mon imagination inventait mille fantaisies -romanesques. Je me représentais toutes les situations dans lesquelles -je pouvais rencontrer madame la comtesse de Montpersan, ou, pour obéir -à la poétique des romans, la _Juliette_ tant aimée du jeune voyageur. -Je forgeais des réponses spirituelles à des questions que je supposais -devoir m'être faites. C'était à chaque détour de bois, dans chaque -chemin creux, une répétition de la scène de Sosie et de sa lanterne, -à laquelle il rend compte de la bataille. A la honte de mon coeur, -je ne pensai d'abord qu'à mon maintien, à mon esprit, à l'habileté que -je voulais déployer; mais lorsque je fus dans le pays, une réflexion -sinistre me traversa l'âme comme un coup de foudre qui sillonne et -déchire un voile de nuées grises. Quelle terrible nouvelle pour une -femme qui, tout occupée en ce moment de son jeune ami, espérait d'heure -en heure des joies sans nom, après s'être donné mille peines pour -l'amener légalement chez elle! Enfin, il y avait encore une charité -cruelle à être le messager de la mort. Aussi hâtais-je le pas en me -crottant et m'embourbant dans les chemins du Bourbonnais. J'atteignis -bientôt une grande avenue de châtaigniers, au bout de laquelle les -masses du château de Montpersan se dessinèrent dans le ciel comme des -nuages bruns à contours clairs et fantastiques. En arrivant à la porte -du château, je la trouvai tout ouverte. Cette circonstance imprévue -détruisait mes plans et mes suppositions. Néanmoins j'entrai hardiment, -et j'eus aussitôt à mes côtés deux chiens qui aboyèrent en vrais chiens -de campagne. A ce bruit, une grosse servante accourut, et quand je lui -eus dit que je voulais parler à madame la comtesse, elle me montra, par -un geste de main, les massifs d'un parc à l'anglaise qui serpentait -autour du château, et me répondit:--Madame est par là... - ---Merci! dis-je d'un air ironique. Son _par là_ pouvait me faire errer -pendant deux heures dans le parc. - -Une jolie petite fille à cheveux bouclés, à ceinture rose, à robe -blanche, à pèlerine plissée, arriva sur ces entrefaites, entendit ou -saisit la demande et la réponse. A mon aspect, elle disparut en criant -d'un petit accent fin:--Ma mère, voilà un monsieur qui veut vous -parler. Et moi de suivre, à travers les détours des allées, les sauts -et les bonds de la pèlerine blanche, qui, semblable à un feu follet, me -montrait le chemin que prenait la petite fille. - -Il faut tout dire. Au dernier buisson de l'avenue, j'avais rehaussé -mon col, brossé mon mauvais chapeau et mon pantalon avec les parements -de mon habit, mon habit avec ses manches, et les manches l'une -par l'autre; puis je l'avais boutonné soigneusement pour montrer le -drap des revers, toujours un peu plus neuf que ne l'est le reste; -enfin, j'avais fait descendre mon pantalon sur mes bottes, artistement -frottées dans l'herbe. Grâce à cette toilette de Gascon, j'espérais -ne pas être pris pour l'ambulant de la sous-préfecture; mais quand -aujourd'hui je me reporte par la pensée à cette heure de ma jeunesse, -je ris parfois de moi-même. - -Tout à coup, au moment où je composais mon maintien, au détour d'une -verte sinuosité, au milieu de mille fleurs éclairées par un chaud rayon -de soleil, j'aperçus Juliette et son mari. La jolie petite fille tenait -sa mère par la main, et il était facile de s'apercevoir que la comtesse -avait hâté le pas en entendant la phrase ambiguë de son enfant. -Étonnée à l'aspect d'un inconnu qui la saluait d'un air assez gauche, -elle s'arrêta, me fit une mine froidement polie et une adorable moue -qui, pour moi, révélait toutes ses espérances trompées. Je cherchai, -mais vainement, quelques unes de mes belles phrases si laborieusement -préparées. Pendant ce moment d'hésitation mutuelle, le mari put alors -arriver en scène. Des myriades de pensées passèrent dans ma cervelle. -Par contenance, je prononçai quelques mots assez insignifiants, -demandant si les personnes présentes étaient bien réellement monsieur -le comte et madame la comtesse de Montpersan. Ces niaiseries me -permirent de juger d'un seul coup d'oeil, et d'analyser, avec une -perspicacité rare à l'âge que j'avais, les deux époux dont la solitude -allait être si violemment troublée. Le mari semblait être le type des -gentilshommes qui sont actuellement le plus bel ornement des provinces. -Il portait de grands souliers à grosses semelles: je les place en -première ligne, parce qu'ils me frappèrent plus vivement encore que -son habit noir fané, son pantalon usé, sa cravate lâche et son col de -chemise recroquevillé. Il y avait dans cet homme un peu du magistrat, -beaucoup plus du conseiller de préfecture, toute l'importance d'un -maire de canton auquel rien ne résiste, et l'aigreur d'un candidat -éligible périodiquement refusé depuis 1816; incroyable mélange de bon -sens campagnard et de sottises; point de manières, mais la morgue de -la richesse; beaucoup de soumission pour sa femme, mais se croyant le -maître, et prêt à se regimber dans les petites choses, sans avoir nul -souci des affaires importantes; du reste, une figure flétrie, très -ridée, hâlée; quelques cheveux gris, longs et plats, voilà l'homme. -Mais la comtesse! ah! quelle vive et brusque opposition ne -faisait-elle pas auprès de son mari! C'était une petite femme à taille -plate et gracieuse, ayant une tournure ravissante; mignonne et si -délicate, que vous eussiez eu peur de lui briser les os en la touchant. -Elle portait une robe de mousseline blanche; elle avait sur la tête un -joli bonnet à rubans roses, une ceinture rose, une guimpe remplie si -délicieusement par ses épaules et par les plus beaux contours, qu'en -les voyant il naissait au fond du coeur une irrésistible envie de -les posséder. Ses yeux étaient vifs, noirs, expressifs, ses mouvements -doux, son pied charmant. Un vieil homme à bonnes fortunes ne lui eût -pas donné plus de trente années, tant il y avait de jeunesse dans -son front et dans les détails les plus fragiles de sa tête. Quant -au caractère, elle me parut tenir tout à la fois de la comtesse de -Lignolles et de la marquise de B..., deux types de femme toujours frais -dans la mémoire d'un jeune homme, quand il a lu le roman de Louvet. -Je pénétrai soudain dans tous les secrets de ce ménage, et pris une -résolution diplomatique digne d'un vieil ambassadeur. Ce fut peut-être -la seule fois de ma vie que j'eus du tact et que je compris en quoi -consistait l'adresse des courtisans ou des gens du monde. - -Depuis ces jours d'insouciance, j'ai eu trop de batailles à livrer -pour distiller les moindres actes de la vie et ne rien faire qu'en -accomplissant les cadences de l'étiquette et du bon ton qui sèchent les -émotions les plus généreuses. - ---Monsieur le comte, je voudrais vous parler en particulier, dis-je -d'un air mystérieux et en faisant quelques pas en arrière. - -Il me suit. Juliette nous laissa seuls, et s'éloigna négligemment -en femme certaine d'apprendre les secrets de son mari au moment où -elle voudra les savoir. Je racontai brièvement au comte la mort de -mon compagnon de voyage. L'effet que cette nouvelle produisit sur -lui me prouva qu'il portait une affection assez vive à son jeune -collaborateur, et cette découverte me donna la hardiesse de répondre -ainsi dans le dialogue qui s'ensuivit entre nous deux. - ---Ma femme va être au désespoir, s'écria-t-il, et je serai obligé -de prendre bien des précautions pour l'instruire de ce malheureux -événement. - ---Monsieur, en m'adressant d'abord à vous, lui dis-je, j'ai rempli un -devoir. Je ne voulais pas m'acquitter de cette mission donnée par un -inconnu près de madame la comtesse sans vous en prévenir; mais il m'a -confié une espèce de fidéicommis honorable, un secret dont je -n'ai pas le pouvoir de disposer. D'après la haute idée qu'il m'a donnée -de votre caractère, j'ai pensé que vous ne vous opposeriez pas à ce que -j'accomplisse ses derniers voeux. Madame la comtesse sera libre de -rompre le silence qui m'est imposé. - -En entendant son éloge, le gentilhomme balança très agréablement la -tête. Il me répondit par un compliment assez entortillé, et finit en -me laissant le champ libre. Nous revînmes sur nos pas. En ce moment, -la cloche annonça le dîner; je fus invité à le partager. En nous -retrouvant graves et silencieux, Juliette nous examina furtivement. -Étrangement surprise de voir son mari prenant un prétexte frivole pour -nous procurer un tête à tête, elle s'arrêta en me lançant un de ces -coups d'oeil qu'il n'est donné qu'aux femmes de jeter. Il y avait -dans son regard toute la curiosité permise à une maîtresse de maison -qui reçoit un étranger tombé chez elle comme des nues; il y avait -toutes les interrogations que méritaient ma mise, ma jeunesse et ma -physionomie, contrastes singuliers! puis tout le dédain d'une maîtresse -idolâtrée aux yeux de qui les hommes ne sont rien, hormis un seul; il -y avait des craintes involontaires, de la peur, et l'ennui d'avoir un -hôte inattendu, quand elle venait, sans doute, de ménager à son amour -tous les bonheurs de la solitude. Je compris cette éloquence muette, -et j'y répondis par un triste sourire plein de pitié, de compassion. -Alors, je la contemplai pendant un instant dans tout l'éclat de sa -beauté, par un jour serein, au milieu d'une étroite allée bordée de -fleurs. En voyant cet admirable tableau, je ne pus retenir un soupir. - ---Hélas! madame, je viens de faire un bien pénible voyage, entrepris... -pour vous seule. - ---Monsieur! me dit-elle. - ---Oh! repris-je, je viens au nom de celui qui vous nomme Juliette. Elle -pâlit.--Vous ne le verrez pas aujourd'hui. - ---Il est malade? dit-elle à voix basse. - ---Oui, lui répondis-je. Mais, de grâce, modérez-vous. Je suis chargé -par lui de vous confier quelques secrets qui vous concernent, et croyez -que jamais messager ne sera ni plus discret ni plus dévoué. - ---Qu'y a-t-il? - ---S'il ne vous aimait plus? - ---Oh! cela est impossible! s'écria-t-elle en laissant échapper un léger -sourire qui n'était rien moins que franc. - -Tout à coup elle eut une sorte de frisson, me jeta un regard fauve -et prompt, rougit et dit:--Il est vivant? - -Grand Dieu! quel mot terrible! J'étais trop jeune pour en soutenir -l'accent, je ne répondis pas, et regardai cette malheureuse femme d'un -air hébété. - ---Monsieur! monsieur, une réponse! s'écria-t-elle. - ---Oui, madame. - ---Cela est-il vrai? oh! dites-moi la vérité, je puis l'entendre. Dites! -Toute douleur me sera moins poignante que ne l'est mon incertitude. - -Je répondis par deux larmes que m'arrachèrent les étranges accents par -lesquels ces phrases furent accompagnées. - -Elle s'appuya sur un arbre en jetant un faible cri. - ---Madame, lui dis-je, voici votre mari! - ---Est-ce que j'ai un mari. - -A ce mot, elle s'enfuit et disparut. - ---Hé! bien, le dîner refroidit, s'écria le comte. Venez, monsieur. - -Là-dessus, je suivis le maître de la maison qui me conduisit dans une -salle à manger où je vis un repas servi avec tout le luxe auquel les -tables parisiennes nous ont accoutumés. Il y avait cinq couverts: ceux -des deux époux et celui de la petite fille; le _mien_, qui devait être -le _sien_; le dernier était celui d'un chanoine de Saint-Denis qui, les -grâces dites, demanda:--Où donc est notre chère comtesse? - ---Oh! elle va venir, répondit le comte qui, après nous avoir servi -avec empressement le potage, s'en donna une très ample assiettée et -l'expédia merveilleusement vite. - ---Oh! mon neveu, s'écria le chanoine, si votre femme était là, vous -seriez plus raisonnable. - ---Papa se fera mal, dit la petite fille d'un air malin. - -Un instant après ce singulier épisode gastronomique, et au moment où le -comte découpait avec empressement je ne sais quelle pièce de venaison, -une femme de chambre entra et dit:--Monsieur, nous ne trouvons point -madame! - -A ce mot, je me levai par un mouvement brusque en redoutant quelque -malheur, et ma physionomie exprima si vivement mes craintes, que le -vieux chanoine me suivit au jardin. Le mari vint par décence jusque sur -le seuil de la porte. - ---Restez! restez! n'ayez aucune inquiétude, nous cria-t-il. - -Mais il ne nous accompagna point. Le chanoine, la femme de chambre -et moi nous parcourûmes les sentiers et les boulingrins du parc, -appelant, écoutant, et d'autant plus inquiets, que j'annonçai la mort -du jeune vicomte. En courant, je racontai les circonstances de ce fatal -événement, et m'aperçus que la femme de chambre était extrêmement -attachée à sa maîtresse; car elle entra bien mieux que le chanoine -dans les secrets de ma terreur. Nous allâmes aux pièces d'eau, nous -visitâmes tout sans trouver la comtesse, ni le moindre vestige de -son passage. Enfin, en revenant le long d'un mur, j'entendis des -gémissements sourds et profondément étouffés qui semblaient sortir -d'une espèce de grange. A tout hasard, j'y entrai. Nous y découvrîmes -Juliette, qui, mue par l'instinct du désespoir, s'y était ensevelie -au milieu du foin. Elle avait caché là sa tête afin d'assourdir ses -horribles cris, obéissant à une invincible pudeur: c'étaient des -sanglots, des pleurs d'enfant, mais plus pénétrants, plus plaintifs. -Il n'y avait plus rien dans le monde pour elle. La femme de chambre -dégagea sa maîtresse, qui se laissa faire avec la flasque insouciance -de l'animal mourant. Cette fille ne savait rien dire autre chose -que:--Allons, madame, allons..... - -Le vieux chanoine demandait:--Mais qu'a-t-elle? Qu'avez-vous, ma nièce? - -Enfin, aidé par la femme de chambre, je transportai Juliette dans -sa chambre; je recommandai soigneusement de veiller sur elle et de -dire à tout le monde que la comtesse avait la migraine. Puis, nous -redescendîmes, le chanoine et moi, dans la salle à manger. Il y avait -déjà quelque temps que nous avions quitté le comte, je ne pensai -guère à lui qu'au moment où je me trouvai sous le péristyle, son -indifférence me surprit; mais mon étonnement augmenta quand je le -trouvai philosophiquement assis à table: il avait mangé presque tout -le dîner, au grand plaisir de sa fille qui souriait de voir son père -en flagrante désobéissance aux ordres de la comtesse. La singulière -insouciance de ce mari me fut expliquée par la légère altercation qui -s'éleva soudain entre le chanoine et lui. Le comte était soumis à une -diète sévère que les médecins lui avaient imposée pour le guérir d'une -maladie grave dont le nom m'échappe; et, poussé par cette gloutonnerie -féroce, assez familière aux convalescents, l'appétit de la bête l'avait -emporté chez lui sur toutes les sensibilités de l'homme. En un moment -j'avais vu la nature dans toute sa vérité, sous deux aspects -bien différents qui mettaient le comique au sein même de la plus -horrible douleur. La soirée fut triste. J'étais fatigué. Le chanoine -employait toute son intelligence à deviner la cause des pleurs de -sa nièce. Le mari digérait silencieusement, après s'être contenté -d'une assez vague explication que la comtesse lui fit donner de son -malaise par sa femme de chambre, et qui fut, je crois, empruntée aux -indispositions naturelles à la femme. Nous nous couchâmes tous de bonne -heure. En passant devant la chambre de la comtesse pour aller au gîte -où me conduisit un valet, je demandai timidement de ses nouvelles. En -reconnaissant ma voix, elle me fit entrer, voulut me parler; mais, -ne pouvant rien articuler, elle inclina la tête, et je me retirai. -Malgré les émotions cruelles que je venais de partager avec la bonne -foi d'un jeune homme, je dormis accablé par la fatigue d'une marche -forcée. A une heure avancée de la nuit, je fus réveillé par les aigres -bruissements que produisirent les anneaux de mes rideaux violemment -tirés sur leurs tringles de fer. Je vis la comtesse assise sur le pied -de mon lit. Son visage recevait toute la lumière d'une lampe posée sur -ma table. - ---Est-ce bien vrai, monsieur? me dit-elle. Je ne sais comment je puis -vivre après l'horrible coup qui vient de me frapper; mais en ce moment -j'éprouve du calme. Je veux tout apprendre. - ---Quel calme! me dis-je en apercevant l'effrayante pâleur de son teint -qui contrastait avec la couleur brune de sa chevelure, en entendant -les sons gutturaux de sa voix, en restant stupéfait des ravages dont -témoignaient tous ses traits altérés. Elle était étiolée déjà comme -une feuille dépouillée des dernières teintes qu'y imprime l'automne. -Ses yeux rouges et gonflés, dénués de toutes leurs beautés, ne -réfléchissaient qu'une amère et profonde douleur: vous eussiez dit d'un -nuage gris, là où naguère pétillait le soleil. - -Je lui redis simplement, sans trop appuyer sur certaines circonstances -trop douloureuses pour elle, l'événement rapide qui l'avait privée -de son ami. Je lui racontai la première journée de notre voyage, si -remplie par les souvenirs de leur amour. Elle ne pleura point, elle -écoutait avec avidité, la tête penchée vers moi, comme un médecin -zélé qui épie un mal. Saisissant un moment où elle me parut avoir -entièrement ouvert son coeur aux souffrances et vouloir se plonger -dans son malheur avec toute l'ardeur que donne la première fièvre du -désespoir, je lui parlai des craintes qui agitèrent le pauvre -mourant, et lui dis comment et pourquoi il m'avait chargé de ce fatal -message. Ses yeux se séchèrent alors sous le feu sombre qui s'échappa -des plus profondes régions de l'âme. Elle put pâlir encore. Lorsque je -lui tendis les lettres que je gardais sous mon oreiller, elle les prit -machinalement; puis elle tressaillit violemment, et me dit d'une voix -creuse:--Et moi qui brûlais les siennes! Je n'ai rien de lui! rien! -rien! - -Elle se frappa fortement au front. - ---Madame, lui dis-je. Elle me regarda par un mouvement convulsif.--J'ai -coupé sur sa tête, dis-je en continuant, une mèche de cheveux que voici. - -Et je lui présentai ce dernier, cet incorruptible lambeau de -celui qu'elle aimait. Ah! si vous aviez reçu comme moi les larmes -brûlantes qui tombèrent alors sur mes mains, vous sauriez ce qu'est -la reconnaissance quand elle est si voisine du bienfait! Elle me -serra les mains, et d'une voix étouffée, avec un regard brillant de -fièvre, un regard où son frêle bonheur rayonnait à travers d'horribles -souffrances:--Ah! vous aimez! dit-elle. Soyez toujours heureux! ne -perdez pas celle qui vous est chère! - -Elle n'acheva pas, et s'enfuit avec son trésor. - -Le lendemain, cette scène nocturne, confondue dans mes rêves, me parut -être une fiction. Il fallut, pour me convaincre de la douloureuse -vérité, que je cherchasse infructueusement les lettres sous mon chevet. -Il serait inutile de vous raconter les événements du lendemain. Je -restai plusieurs heures encore avec la Juliette que m'avait tant vantée -mon pauvre compagnon de voyage. Les moindres paroles, les gestes, les -actions de cette femme me prouvèrent la noblesse d'âme, la délicatesse -de sentiment qui faisaient d'elle une de ces chères créatures d'amour -et de dévouement si rares semées sur cette terre. Le soir, le comte de -Montpersan me conduisit lui-même jusqu'à Moulins. En y arrivant, il -me dit avec une sorte d'embarras:--Monsieur, si ce n'est pas abuser -de votre complaisance, et agir bien indiscrètement avec un inconnu -auquel nous avons déjà des obligations, voudriez-vous avoir la bonté -de remettre, à Paris, puisque vous y allez, chez monsieur de... (j'ai -oublié le nom), rue du Sentier, une somme que je lui dois, et qu'il m'a -prié de lui faire promptement passer? - ---Volontiers, dis-je. - -Et dans l'innocence de mon âme, je pris un rouleau de vingt-cinq -louis, qui me servit à revenir à Paris, et que je rendis fidèlement au -prétendu correspondant de monsieur de Montpersan. - -A Paris seulement, et en portant cette somme dans la maison indiquée, -je compris l'ingénieuse adresse avec laquelle Juliette m'avait obligé. -La manière dont me fut prêté cet or, la discrétion gardée sur une -pauvreté facile à deviner, ne révèlent-elles pas tout le génie d'une -femme aimante! - - -Quelles délices d'avoir pu raconter cette aventure à une femme qui, -peureuse, vous a serré, vous a dit:--Oh! cher, ne meurs pas, toi? - - Paris, janvier 1832. - - - - -[Illustration: IMP. S. RAÇON. - -Gobseck, immobile, avait saisi sa loupe et contemplait silencieusement -l'écrin. - -(GOBSECK.)] - - -GOBSECK. - - A MONSIEUR LE BARON BARCHOU DE PENHOEN. - - _Parmi tous les élèves de Vendôme, nous sommes, je crois, les seuls - qui se sont retrouvés au milieu de la carrière des lettres, nous qui - cultivions déjà la philosophie à l'âge où nous ne devions cultiver - que le_ De viris! _Voici l'ouvrage que je faisais quand nous nous - sommes revus, et pendant que tu travaillais à tes beaux ouvrages - sur la philosophie allemande. Ainsi nous n'avons manqué ni l'un ni - l'autre à nos vocations. Tu éprouveras donc sans doute à voir ici ton - nom autant de plaisir qu'en a eu à l'y inscrire_ - - _Ton vieux camarade de collége,_ - - DE BALZAC. - - 1840. - - -A une heure du matin, pendant l'hiver de 1829 à 1830, il se trouvait -encore dans le salon de la vicomtesse de Grandlieu deux personnes -étrangères à sa famille. Un jeune et joli homme sortit en entendant -sonner la pendule. Quand le bruit de la voiture retentit dans la cour, -la vicomtesse, ne voyant plus que son frère et un ami de la famille qui -achevaient leur piquet, s'avança vers sa fille qui, debout devant la -cheminée du salon, semblait examiner un garde-vue en lithophanie, et -qui écoutait le bruit du cabriolet de manière à justifier les craintes -de sa mère. - ---Camille, si vous continuez à tenir avec le jeune comte de Restaud -la conduite que vous avez eue ce soir, vous m'obligerez à ne plus le -recevoir. Écoutez, mon enfant, si vous avez confiance en ma -tendresse, laissez-moi vous guider dans la vie. A dix-sept ans on ne -sait juger ni de l'avenir, ni du passé, ni de certaines considérations -sociales. Je ne vous ferai qu'une seule observation. Monsieur de -Restaud a une mère qui mangerait des millions, une femme mal née, une -demoiselle Goriot qui jadis a fait beaucoup parler d'elle. Elle s'est -si mal comportée avec son père qu'elle ne mérite certes pas d'avoir -un si bon fils. Le jeune comte l'adore et la soutient avec une piété -filiale digne des plus grands éloges; il a surtout de son frère et de -sa soeur un soin extrême.--Quelque admirable que soit cette conduite, -ajouta la comtesse d'un air fin, tant que sa mère existera, toutes -les familles trembleront de confier à ce petit Restaud l'avenir et la -fortune d'une jeune fille. - ---J'ai entendu quelques mots qui me donnent envie d'intervenir entre -vous et mademoiselle de Grandlieu, s'écria l'ami de la famille.--J'ai -gagné, monsieur le comte, dit-il en s'adressant à son adversaire. Je -vous laisse pour courir au secours de votre nièce. - ---Voilà ce qui s'appelle avoir des oreilles d'avoué, s'écria la -vicomtesse. Mon cher Derville, comment avez-vous pu entendre ce que je -disais tout bas à Camille? - ---J'ai compris vos regards, répondit Derville en s'asseyant dans une -bergère au coin de la cheminée. - -L'oncle se mit à côté de sa nièce, et madame de Grandlieu prit place -sur une chauffeuse, entre sa fille et Derville. - ---Il est temps, madame la vicomtesse, que je vous conte une histoire -qui vous fera modifier le jugement que vous portez sur la fortune du -comte Ernest de Restaud. - ---Une histoire? s'écria Camille. Commencez donc vite, monsieur. - -Derville jeta sur madame de Grandlieu un regard qui lui fit comprendre -que ce récit devait l'intéresser. La vicomtesse de Grandlieu était, -par sa fortune et par l'antiquité de son nom, une des femmes les -plus remarquables du faubourg Saint-Germain; et, s'il ne semble pas -naturel qu'un avoué de Paris pût lui parler si familièrement et se -comportât chez elle d'une manière si cavalière, il est néanmoins facile -d'expliquer ce phénomène. Madame de Grandlieu, rentrée en France avec -la famille royale, était venue habiter Paris, où elle n'avait d'abord -vécu que de secours accordés par Louis XVIII sur les fonds de la -Liste Civile, situation insupportable. L'avoué eut l'occasion -de découvrir quelques vices de forme dans la vente que la république -avait jadis faite de l'hôtel de Grandlieu, et prétendit qu'il devait -être restitué à la vicomtesse. Il entreprit ce procès moyennant un -forfait, et le gagna. Encouragé par ce succès, il chicana si bien -je ne sais quel hospice, qu'il en obtint la restitution de la forêt -de Grandlieu. Puis, il fit encore recouvrer quelques actions sur le -canal d'Orléans et certains immeubles assez importants que l'empereur -avait donnés en dot à des établissements publics. Ainsi rétablie par -l'habileté du jeune avoué, la fortune de madame de Grandlieu s'était -élevée à un revenu de soixante mille francs environ, lors de la loi -sur l'indemnité qui lui avait rendu des sommes énormes. Homme de haute -probité, savant, modeste et de bonne compagnie, cet avoué devint alors -l'ami de la famille. Quoique sa conduite envers madame de Grandlieu -lui eût mérité l'estime et la clientèle des meilleures maisons du -faubourg Saint-Germain, il ne profitait pas de cette faveur comme en -aurait pu profiter un homme ambitieux. Il résistait aux offres de la -vicomtesse qui voulait lui faire vendre sa charge et le jeter dans la -magistrature, carrière où, par ses protections, il aurait obtenu le -plus rapide avancement. A l'exception de l'hôtel de Grandlieu, où il -passait quelquefois la soirée, il n'allait dans le monde que pour y -entretenir ses relations. Il était fort heureux que ses talents eussent -été mis en lumière par son dévouement à madame de Grandlieu, car il -aurait couru le risque de laisser dépérir son étude. Derville n'avait -pas une âme d'avoué. - -Depuis que le comte Ernest de Restaud s'était introduit chez la -vicomtesse, et que Derville avait découvert la sympathie de Camille -pour ce jeune homme, il était devenu aussi assidu chez madame de -Grandlieu que l'aurait été un dandy de la Chaussée-d'Antin nouvellement -admis dans les cercles du noble faubourg. Quelques jours auparavant, -il s'était trouvé dans un bal auprès de Camille, et lui avait dit en -montrant le jeune comte:--Il est dommage que ce garçon-là n'ait pas -deux ou trois millions, n'est-ce pas? - ---Est-ce un malheur? Je ne le crois pas, avait-elle répondu. Monsieur -de Restaud a beaucoup de talent, il est instruit, et bien vu du -ministre auprès duquel il a été placé. Je ne doute pas qu'il ne -devienne un homme très-remarquable. _Ce garçon-là_ trouvera tout autant -de fortune qu'il en voudra, le jour où il sera parvenu au pouvoir. - ---Oui, mais s'il était déjà riche? - ---S'il était riche, dit Camille en rougissant. Mais toutes les jeunes -personnes qui sont ici se le disputeraient, ajouta-t-elle en montrant -les quadrilles. - ---Et alors, avait répondu l'avoué, mademoiselle Grandlieu ne serait -plus la seule vers laquelle il tournerait les yeux. Voilà pourquoi vous -rougissez! Vous vous sentez du goût pour lui, n'est-ce pas? Allons, -dites. - -Camille s'était brusquement levée.--Elle l'aime, avait pensé Derville. -Depuis ce jour, Camille avait eu pour l'avoué des attentions -inaccoutumées en s'apercevant qu'il approuvait son inclination pour le -jeune comte Ernest de Restaud. Jusque-là, quoiqu'elle n'ignorât aucune -des obligations de sa famille envers Derville, elle avait eu pour lui -plus d'égards que d'amitié vraie, plus de politesse que de sentiment; -ses manières aussi bien que le ton de sa voix lui avaient toujours fait -sentir la distance que l'étiquette mettait entre eux. La reconnaissance -est une dette que les enfants n'acceptent pas toujours à l'inventaire. - ---Cette aventure, dit Derville après une pause, me rappelle les seules -circonstances romanesques de ma vie. Vous riez déjà, reprit-il, en -entendant un avoué vous parler d'un roman dans sa vie! Mais j'ai eu -vingt-cinq ans comme tout le monde, et à cet âge j'avais déjà vu -d'étranges choses. Je dois commencer par vous parler d'un personnage -que vous ne pouvez pas connaître. Il s'agit d'un usurier. Saisirez-vous -bien cette figure pâle et blafarde, à laquelle je voudrais que -l'Académie me permît de donner le nom de face _lunaire_, elle -ressemblait à du vermeil dédoré? Les cheveux de mon usurier étaient -plats, soigneusement peignés et d'un gris cendré. Les traits de son -visage, impassible autant que celui de Talleyrand, paraissaient avoir -été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits -yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumière; mais -l'abat-jour d'une vieille casquette les en garantissait. Son nez -pointu était si grêlé dans le bout, que vous l'eussiez comparé à une -vrille. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits -vieillards peints par Rembrandt ou par Metzu. Cet homme parlait bas, -d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème: -on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il -avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était -propre et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert -du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles -filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver, les -tisons de son foyer, toujours enterrés dans un talus de cendres, y -fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à -ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une -pendule. C'était en quelque sorte un _homme-modèle_ que le sommeil -remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il -s'arrête et fait le mort; de même, cet homme s'interrompait au milieu -de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne -pas forcer sa voix. A l'imitation de Fontenelle, il économisait le -mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le -moi. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable -d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup, -s'emportaient; puis après il se faisait un grand silence, comme dans -une cuisine où l'on égorge un canard. Vers le soir l'homme-billet se -changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en -coeur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les -mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage une -fumée de gaieté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu -muet de ses muscles, où se peignait une sensation comparable au rire à -vide de _Bas-de-Cuir_. Enfin, dans ses plus grands accès de joie, sa -conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours -négative. Tel est le voisin que le hasard m'avait donné dans la maison -que j'habitais rue des Grès, quand je n'étais encore que second clerc -et que j'achevais ma troisième année de Droit. Cette maison, qui n'a -pas de cour, est humide et sombre. Les appartements n'y tirent leur -jour que de la rue. La distribution claustrale qui divise le bâtiment -en chambres d'égale grandeur, en ne leur laissant d'autre issue qu'un -long corridor éclairé par des jours de souffrance, annonce que la -maison a jadis fait partie d'un couvent. A ce triste aspect, la gaieté -d'un fils de famille expirait avant qu'il entrât chez mon voisin: sa -maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit de l'huître et son -rocher. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement parlant, -était moi; il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un -journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cellule, où nous -causions quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance -étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de ma sage -conduite, qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup à la sienne. -Avait-il des parents, des amis? était-il riche ou pauvre? Personne -n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez -lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la Banque. Il -recevait lui-même ses billets en courant dans Paris d'une jambe sèche -comme celle d'un cerf. Il était d'ailleurs martyr de sa prudence. -Un jour, par hasard, il portait de l'or; un double napoléon se fit -jour, on ne sait comment, à travers son gousset; un locataire qui le -suivait dans l'escalier ramassa la pièce et la lui présenta.--Cela -ne m'appartient pas, répondit-il avec un geste de surprise. A moi de -l'or! Vivrais-je comme je vis si j'étais riche? Le matin il apprêtait -lui-même son café sur un réchaud de tôle, qui restait toujours dans -l'angle noir de sa cheminée; un rôtisseur lui apportait à dîner. Notre -vieille portière montait à une heure fixe pour approprier la chambre. -Enfin, par une singularité que Sterne appellerait une prédestination, -cet homme se nommait Gobseck. Quand plus tard je fis ses affaires, -j'appris qu'au moment où nous nous connûmes il avait environ -soixante-seize ans. Il était né vers 1740, dans les faubourgs d'Anvers, -d'une Juive et d'un Hollandais, et se nommait Jean-Esther Van Gobseck. -Vous savez combien Paris s'occupa de l'assassinat d'une femme nommée -_la belle Hollandaise_? Quand j'en parlai par hasard à mon ancien -voisin, il me dit, sans exprimer ni le moindre intérêt ni la plus -légère surprise:--C'est ma petite nièce. Cette parole fut tout ce que -lui arracha la mort de sa seule et unique héritière, la petite-fille -de sa soeur. Les débats m'apprirent que la belle Hollandaise se -nommait en effet Sara Van Gobseck. Lorsque je lui demandai par quelle -bizarrerie sa petite nièce portait son nom:--Les femmes ne se sont -jamais mariées dans notre famille, me répondit-il en souriant. Cet -homme singulier n'avait jamais voulu voir une seule personne des -quatre générations femelles où se trouvaient ses parents. Il abhorrait -ses héritiers et ne concevait pas que sa fortune pût jamais être -possédée par d'autres que lui, même après sa mort. Sa mère l'avait -embarqué dès l'âge de dix ans en qualité de mousse pour les possessions -hollandaises dans les grandes Indes, où il avait roulé pendant vingt -années. Aussi les rides de son front jaunâtre gardaient-elles les -secrets d'événements horribles, de terreurs soudaines, de hasards -inespérés, de traverses romanesques, de joies infinies: la faim -supportée, l'amour foulé aux pieds, la fortune compromise, -perdue, retrouvée, la vie maintes fois en danger, et sauvée peut-être -par ces déterminations dont la rapide urgence excuse la cruauté. Il -avait connu M. de Lally, M. de Kergarouët, M. d'Estaing, le bailli -de Suffren, M. de Portenduère, lord Cornwallis, lord Hastings, le -père de Tippo-Saeb et Tippo-Saeb lui-même. Ce Savoyard, qui servit -Madhadjy-Sindiah, le roi de Delhy, et contribua tant à fonder la -puissance des Mahrattes, avait fait des affaires avec lui. Il avait -eu des relations avec Victor Hughes et plusieurs célèbres corsaires, -car il avait longtemps séjourné à Saint-Thomas. Il avait si bien tout -tenté pour faire fortune qu'il avait essayé de découvrir l'or de cette -tribu de sauvages si célèbres aux environs de Buenos-Ayres. Enfin il -n'était étranger à aucun des événements de la guerre de l'indépendance -américaine. Mais quand il parlait des Indes ou de l'Amérique, ce qui ne -lui arrivait avec personne, et fort rarement avec moi, il semblait que -ce fût une indiscrétion, il paraissait s'en repentir. Si l'humanité, si -la sociabilité sont une religion, il pouvait être considéré comme un -athée. Quoique je me fusse proposé de l'examiner, je dois avouer à ma -honte que jusqu'au dernier moment son coeur fut impénétrable. Je me -suis quelquefois demandé à quel sexe il appartenait. Si les usuriers -ressemblent à celui-là, je crois qu'ils sont tous du genre neutre. -Était-il resté fidèle à la religion de sa mère, et regardait-il les -chrétiens comme sa proie? s'était-il fait catholique, mahométan, brahme -ou luthérien? Je n'ai jamais rien su de ses opinions religieuses. Il -me paraissait être plus indifférent qu'incrédule. Un soir j'entrai -chez cet homme qui s'était fait or, et que, par antiphrase ou par -raillerie, ses victimes, qu'il nommait ses clients, appelaient papa -Gobseck. Je le trouvai sur son fauteuil, immobile comme une statue, -les yeux arrêtés sur le manteau de la cheminée où il semblait relire -ses bordereaux d'escompte. Une lampe fumeuse dont le pied avait été -vert jetait une lueur qui, loin de colorer ce visage, en faisait mieux -ressortir la pâleur. Il me regarda silencieusement et me montra ma -chaise qui m'attendait.--A quoi cet être-là pense-t-il? me dis-je. -Sait-il s'il existe un Dieu, un sentiment, des femmes, un bonheur? Je -le plaignis comme j'aurais plaint un malade. Mais je comprenais bien -aussi que, s'il avait des millions à la banque, il pouvait posséder -par la pensée la terre qu'il avait parcourue, fouillée, soupesée, -évaluée, exploitée.--Bonjour, papa Gobseck, lui dis-je. Il tourna la -tête vers moi, ses gros sourcils noirs se rapprochèrent légèrement; -chez lui, cette inflexion caractéristique équivalait au plus gai -sourire d'un Méridional.--Vous êtes aussi sombre que le jour où l'on -est venu vous annoncer la faillite de ce libraire de qui vous avez -tant admiré l'adresse, quoique vous en ayez été la victime.--Victime? -dit-il d'un air étonné.--Afin d'obtenir son concordat, ne vous avait-il -pas réglé votre créance en billets signés de la raison de commerce en -faillite; et quand il a été rétabli, ne vous les a-t-il pas soumis -à la réduction voulue par le concordat?--Il était fin, répondit-il, -mais je l'ai repincé.--Avez-vous donc quelques billets à protester? -nous sommes le trente, je crois. Je lui parlais d'argent pour la -première fois. Il leva sur moi ses yeux par un mouvement railleur; -puis, de sa voix douce dont les accents ressemblaient aux sons que -tire de sa flûte un élève qui n'en a pas l'embouchure:--Je m'amuse, me -dit-il.--Vous vous amusez donc quelquefois?--Croyez-vous qu'il n'y ait -de poètes que ceux qui impriment des vers, me demanda-t-il en haussant -les épaules et me jetant un regard de pitié.--De la poésie dans cette -tête! pensai-je, car je ne connaissais encore rien de sa vie.--Quelle -existence pourrait être aussi brillante que l'est la mienne? dit-il -en continuant, et son oeil s'anima. Vous êtes jeune, vous avez les -idées de votre sang, vous voyez des figures de femme dans vos tisons, -moi je n'aperçois que des charbons dans les miens. Vous croyez à tout, -moi je ne crois à rien. Gardez vos illusions, si vous le pouvez. Je -vais vous faire le décompte de la vie. Soit que vous voyagiez, soit que -vous restiez au coin de votre cheminée et de votre femme, il arrive -toujours un âge auquel la vie n'est plus qu'une habitude exercée dans -un certain milieu préféré. Le bonheur consiste alors dans l'exercice -de nos facultés appliquées à des réalités. Hors ces deux préceptes, -tout est faux. Mes principes ont varié comme ceux des hommes, j'en ai -dû changer à chaque latitude. Ce que l'Europe admire, l'Asie le punit. -Ce qui est un vice à Paris, est une nécessité quand on a passé les -Açores. Rien n'est fixe ici-bas, il n'y existe que des conventions -qui se modifient suivant les climats. Pour qui s'est jeté forcément -dans tous les moules sociaux, les convictions et les morales ne sont -plus que des mots sans valeur. Reste en nous le seul sentiment vrai -que la nature y ait mis: l'instinct de notre conservation. Dans vos -sociétés européennes, cet instinct se nomme _intérêt personnel_. Si -vous aviez vécu autant que moi vous sauriez qu'il n'est qu'une seule -chose matérielle dont la valeur soit assez certaine pour qu'un -homme s'en occupe. Cette chose... c'est L'OR. L'or représente -toutes les forces humaines. J'ai voyagé, j'ai vu qu'il y avait partout -des plaines ou des montagnes: les plaines ennuient, les montagnes -fatiguent; les lieux ne signifient donc rien. Quant aux moeurs, -l'homme est le même partout: partout le combat entre le pauvre et le -riche est établi, partout il est inévitable; il vaut donc mieux être -l'exploitant que d'être l'exploité; partout il se rencontre des gens -musculeux qui travaillent et des gens lymphatiques qui se tourmentent; -partout les plaisirs sont les mêmes, car partout les sens s'épuisent, -et il ne leur survit qu'un seul sentiment, la vanité! La vanité, c'est -toujours le _moi_. La vanité ne se satisfait que par des flots d'or. -Nos fantaisies veulent du temps, des moyens physiques ou des soins. Eh! -bien, l'or contient tout en germe, et donne tout en réalité. Il n'y a -que des fous ou des malades qui puissent trouver du bonheur à battre -les cartes tous les soirs pour savoir s'ils gagneront quelques sous. Il -n'y a que des sots qui puissent employer leur temps à se demander ce -qui se passe, si madame une telle s'est couchée sur son canapé seule ou -en compagnie, si elle a plus de sang que de lymphe, plus de tempérament -que de vertu. Il n'y a que des dupes qui puissent se croire utiles à -leurs semblables en s'occupant à tracer des principes politiques pour -gouverner des événements toujours imprévus. Il n'y a que des niais qui -puissent aimer à parler des acteurs et à répéter leurs mots; à faire -tous les jours, mais sur un plus grand espace, la promenade que fait -un animal dans sa loge; à s'habiller pour les autres, à manger pour -les autres; à se glorifier d'un cheval ou d'une voiture que le voisin -ne peut avoir que trois jours après eux. N'est-ce pas la vie de vos -Parisiens traduite en quelques phrases? Voyons l'existence de plus -haut qu'ils ne la voient. Le bonheur consiste ou en émotions fortes -qui usent la vie, ou en occupations réglées qui en font une mécanique -anglaise fonctionnant par temps réguliers. Au-dessus de ces bonheurs, -il existe une curiosité, prétendue noble, de connaître les secrets de -la nature ou d'obtenir une certaine imitation de ses effets. N'est-ce -pas, en deux mots, l'Art ou la Science, la Passion ou le Calme? Eh! -bien, toutes les passions humaines agrandies par le jeu de vos intérêts -sociaux viennent parader devant moi qui vis dans le calme. Puis, votre -curiosité scientifique, espèce de lutte où l'homme a toujours le -dessous, je la remplace par la pénétration de tous les ressorts qui -font mouvoir l'Humanité. En un mot, je possède le monde sans -fatigue, et le monde n'a pas la moindre prise sur moi. Écoutez-moi, -reprit-il, par le récit des événements de la matinée, vous devinerez -mes plaisirs. Il se leva, alla pousser le verrou de sa porte, tira un -rideau de vieille tapisserie dont les anneaux crièrent sur la tringle, -et revint s'asseoir.--Ce matin, me dit-il, je n'avais que deux effets -à recevoir, les autres avaient été donnés la veille comme comptant -à mes pratiques. Autant de gagné! car, à l'escompte, je déduis la -course que me nécessite la recette, en prenant quarante sous pour un -cabriolet de fantaisie. Ne serait-il pas plaisant qu'une pratique me -fît traverser Paris pour six francs d'escompte, moi qui n'obéis à rien, -moi qui ne paye que sept francs de contributions. Le premier billet, -valeur de mille francs présentée par un jeune homme, beau fils, à -gilets pailletés, à lorgnon, à tilbury, cheval anglais, etc., était -signé par l'une des plus jolies femmes de Paris, mariée à quelque riche -propriétaire, un comte. Pourquoi cette comtesse avait-elle souscrit -une lettre de change, nulle en droit, mais excellente en fait; car ces -pauvres femmes craignent le scandale que produirait un protêt dans leur -ménage et se donneraient en paiement plutôt que de ne pas payer? Je -voulais connaître la valeur secrète de cette lettre de change. Était-ce -bêtise, imprudence, amour ou charité? Le second billet, d'égale somme, -signé Fanny Malvaut, m'avait été présenté par un marchand de toiles en -train de se ruiner. Aucune personne, ayant quelque crédit à la Banque, -ne vient dans ma boutique, où le premier pas fait de ma porte à mon -bureau dénonce un désespoir, une faillite près d'éclore, et surtout -un refus d'argent éprouvé chez tous les banquiers. Aussi ne vois-je -que des cerfs aux abois, traqués par la meute de leurs créanciers. La -comtesse demeurait rue du Helder, et ma Fanny rue Montmartre. Combien -de conjectures n'ai-je pas faites en m'en allant d'ici ce matin? Si -ces deux femmes n'étaient pas en mesure, elles allaient me recevoir -avec plus de respect que si j'eusse été leur propre père. Combien -de singeries la comtesse ne me jouerait-elle pas pour mille francs? -Elle allait prendre un air affectueux, me parler de cette voix dont -les câlineries sont réservées à l'endosseur du billet, me prodiguer -des paroles caressantes, me supplier peut-être, et moi... Là, le -vieillard me jeta son regard blanc.--Et moi, inébranlable! reprit-il. -Je suis là comme un vengeur, j'apparais comme un remords. Laissons les -hypothèses. J'arrive.--Madame la comtesse est couchée, me dit -une femme de chambre.--Quand sera-t-elle visible?--A midi.--Madame la -comtesse serait-elle malade?--Non, monsieur, mais elle est rentrée -du bal à trois heures.--Je m'appelle Gobseck, dites-lui mon nom, je -serai ici à midi. Et je m'en vais en signant ma présence sur le tapis -qui couvrait les dalles de l'escalier. J'aime à crotter les tapis -de l'homme riche, non par petitesse, mais pour leur faire sentir la -griffe de la Nécessité. Parvenu rue Montmartre, à une maison de peu -d'apparence, je pousse une vieille porte cochère, et vois une de ces -cours obscures où le soleil ne pénètre jamais. La loge du portier -était noire, le vitrage ressemblait à la manche d'une douillette trop -longtemps portée, il était gras, brun, lézardé.--Mademoiselle Fanny -Malvaut?--Elle est sortie, mais si vous venez pour un billet, l'argent -est là.--Je reviendrai, dis-je. Du moment où le portier avait la -somme, je voulais connaître la jeune fille; je me figurais qu'elle -était jolie. Je passe la matinée à voir les gravures étalées sur le -boulevard; puis à midi sonnant, je traversais le salon qui précède -la chambre de la comtesse.--Madame me sonne à l'instant, me dit la -femme de chambre, je ne crois pas qu'elle soit visible.--J'attendrai, -répondis-je en m'asseyant sur un fauteuil. Les persiennes s'ouvrent, -la femme de chambre accourt et me dit:--Entrez, monsieur. A la douceur -de sa voix, je devinai que sa maîtresse ne devait pas être en mesure. -Combien était belle la femme que je vis alors! Elle avait jeté à la -hâte sur ses épaules nues un châle de cachemire dans lequel elle -s'enveloppait si bien que ses formes pouvaient se deviner dans leur -nudité. Elle était vêtue d'un peignoir garni de ruches blanches comme -neige et qui annonçait une dépense annuelle d'environ deux mille -francs chez la blanchisseuse en fin. Ses cheveux noirs s'échappaient -en grosses boucles d'un joli madras négligemment noué sur sa tête -à la manière des créoles. Son lit offrait le tableau d'un désordre -produit sans doute par un sommeil agité. Un peintre aurait payé pour -rester pendant quelques moments au milieu de cette scène. Sous des -draperies voluptueusement attachées, un oreiller enfoncé sur un édredon -de soie bleue, et dont les garnitures en dentelle se détachaient -vivement sur ce fond d'azur, offrait l'empreinte de formes indécises -qui réveillaient l'imagination. Sur une large peau d'ours, étendue -aux pieds des lions ciselés dans l'acajou du lit, brillaient deux -souliers de satin blanc, jetés avec l'incurie que cause la lassitude -d'un bal. Sur une chaise était une robe froissée dont les manches -touchaient à terre. Des bas que le moindre souffle d'air aurait -emportés, étaient tortillés dans le pied d'un fauteuil. De blanches -jarretières flottaient le long d'une causeuse. Un éventail de prix, à -moitié déplié, reluisait sur la cheminée. Les tiroirs de la commode -restaient ouverts. Des fleurs, des diamants, des gants, un bouquet, une -ceinture gisaient çà et là. Je respirais une vague odeur de parfums. -Tout était luxe et désordre, beauté sans harmonie. Mais déjà pour elle -ou pour son adorateur, la misère, tapie là-dessous, dressait la tête -et leur faisait sentir ses dents aiguës. La figure fatiguée de la -comtesse ressemblait à cette chambre parsemée des débris d'une fête. -Ces brimborions épars me faisaient pitié; rassemblés, ils avaient -causé la veille quelque délire. Ces vestiges d'un amour foudroyé par -le remords, cette image d'une vie de dissipation, de luxe et de bruit, -trahissaient des efforts de Tantale pour embrasser de fuyants plaisirs. -Quelques rougeurs semées sur le visage de la jeune femme attestaient -la finesse de sa peau; mais ses traits étaient comme grossis, et le -cercle brun qui se dessinait sous ses yeux semblait être plus fortement -marqué qu'à l'ordinaire. Néanmoins la nature avait assez d'énergie en -elle pour que ces indices de folie n'altérassent pas sa beauté. Ses -yeux étincelaient. Semblable à l'une de ces Hérodiades dues au pinceau -de Léonard de Vinci (j'ai brocanté les tableaux), elle était magnifique -de vie et de force; rien de mesquin dans ses contours ni dans ses -traits; elle inspirait l'amour, et me semblait devoir être plus forte -que l'amour. Elle me plut. Il y avait longtemps que mon coeur -n'avait battu. J'étais donc déjà payé! je donnerais mille francs -d'une sensation qui me ferait souvenir de ma jeunesse.--Monsieur, me -dit-elle en me présentant une chaise, auriez-vous la complaisance -d'attendre?--Jusqu'à demain midi, madame, répondis-je en repliant -le billet que je lui avais présenté, je n'ai le droit de protester -qu'à cette heure-là. Puis, en moi-même, je me disais:--Paie ton luxe, -paie ton nom, paie ton bonheur, paie le monopole dont tu jouis. Pour -se garantir leurs biens, les riches ont inventé des tribunaux, des -juges, et cette guillotine, espèce de bougie où viennent se brûler les -ignorants. Mais, pour vous qui couchez sur la soie et sous la soie, il -est des remords, des grincements de dents cachés sous un sourire, et -des gueules de lions fantastiques qui vous donnent un coup de dent au -coeur.--Un protêt! y pensez-vous? s'écria-t-elle en me regardant, -vous auriez si peu d'égards pour moi?--Si le roi me devait, madame, et -qu'il ne me payât pas, je l'assignerais encore plus promptement -que tout autre débiteur. En ce moment nous entendîmes frapper doucement -à la porte de la chambre.--Je n'y suis pas! dit impérieusement la jeune -femme.--Anastasie, je voudrais cependant bien vous voir.--Pas en ce -moment, mon cher, répondit-elle d'une voix moins dure, mais néanmoins -sans douceur.--Quelle plaisanterie! vous parlez à quelqu'un, répondit -en entrant un homme qui ne pouvait être que le comte. La comtesse me -regarda, je la compris, elle devint mon esclave. Il fut un temps, jeune -homme, où j'aurais été peut-être assez bête pour ne pas protester. En -1763, à Pondichéry, j'ai fait grâce à une femme qui m'a joliment roué. -Je le méritais, pourquoi m'étais-je fié à elle?--Que veut monsieur? me -demanda le comte. Je vis la femme frissonnant de la tête aux pieds, la -peau blanche et satinée de son cou devint rude: elle avait, suivant -un terme familier, la chair de poule. Moi, je riais, sans qu'aucun -de mes muscles tressaillît.--Monsieur est un de mes fournisseurs, -dit-elle. Le comte me tourna le dos, je tirai le billet à moitié hors -de ma poche. A ce mouvement inexorable, la jeune femme vint à moi, -me présenta un diamant:--Prenez, dit-elle, et allez-vous-en. Nous -échangeâmes les deux valeurs, et je sortis en la saluant. Le diamant -valait bien une douzaine de cents francs pour moi. Je trouvai dans la -cour une nuée de valets qui brossaient leurs livrées, ciraient leurs -bottes ou nettoyaient de somptueux équipages.--Voilà, me dis-je, -ce qui amène ces gens-là chez moi. Voilà ce qui les pousse à voler -décemment des millions, à trahir leur patrie. Pour ne pas se crotter -en allant à pied, le grand seigneur, ou celui qui le singe, prend une -bonne fois un bain de boue! En ce moment, la grande porte s'ouvrit, -et livra passage au cabriolet du jeune homme qui m'avait présenté le -billet.--Monsieur, lui dis-je quand il fut descendu, voici deux cents -francs que je vous prie de rendre à madame la comtesse, et vous lui -ferez observer que je tiendrai à sa disposition pendant huit jours -le gage qu'elle m'a remis ce matin. Il prit les deux cents francs, -et laissa échapper un sourire moqueur, comme s'il eût dit:--Ha! elle -a payé. Ma foi, tant mieux! J'ai lu sur cette physionomie l'avenir -de la comtesse. Ce joli monsieur blond, froid, joueur sans âme, se -ruinera, la ruinera, ruinera le mari, ruinera les enfants, mangera -leurs dots, et causera plus de ravages à travers les salons que n'en -causerait une batterie d'obusiers dans un régiment. Je me rendis -rue Montmartre, chez mademoiselle Fanny. Je montai un petit -escalier bien roide. Arrivé au cinquième étage, je fus introduit dans -un appartement composé de deux chambres où tout était propre comme un -ducat neuf. Je n'aperçus pas la moindre trace de poussière sur les -meubles de la première pièce où me reçut mademoiselle Fanny, jeune -fille parisienne, vêtue simplement: tête élégante et fraîche, air -avenant, des cheveux châtains bien peignés, qui, retroussés en deux -arcs sur les tempes, donnaient de la finesse à des yeux bleus, purs -comme du cristal. Le jour, passant à travers de petits rideaux tendus -aux carreaux, jetait une lueur douce sur sa modeste figure. Autour -d'elle, de nombreux morceaux de toile taillés me dénoncèrent ses -occupations habituelles, elle ouvrait du linge. Elle était là comme -le génie de la solitude. Quand je lui présentai le billet, je lui dis -que je ne l'avais pas trouvée le matin.--Mais, dit-elle, les fonds -étaient chez la portière. Je feignis de ne pas entendre.--Mademoiselle -sort de bonne heure, à ce qu'il paraît?--Je suis rarement hors de chez -moi; mais quand on travaille la nuit, il faut bien quelquefois se -baigner. Je la regardai. D'un coup d'oeil, je devinai tout. C'était -une fille condamnée au travail par le malheur, et qui appartenait à -quelque famille d'honnêtes fermiers, car elle avait quelques-uns de ces -grains de rousseur particuliers aux personnes nées à la campagne. Je -ne sais quel air de vertu respirait dans ses traits. Il me sembla que -j'habitais une atmosphère de sincérité, de candeur, où mes poumons se -rafraîchissaient. Pauvre innocente! elle croyait à quelque chose: sa -simple couchette en bois peint était surmontée d'un crucifix orné de -deux branches de buis. Je fus quasi touché. Je me sentais disposé à lui -offrir de l'argent à douze pour cent seulement, afin de lui faciliter -l'achat de quelque bon établissement.--Mais, me dis-je, elle a -peut-être un petit cousin qui se ferait de l'argent avec sa signature, -et grugerait la pauvre fille. Je m'en suis donc allé, me mettant en -garde contre mes idées généreuses, car j'ai souvent eu l'occasion -d'observer que quand la bienfaisance ne nuit pas au bienfaiteur, elle -tue l'obligé. Lorsque vous êtes entré, je pensais que Fanny Malvaut -serait une bonne petite femme; j'opposais sa vie pure et solitaire à -celle de cette comtesse qui, déjà tombée dans la lettre de change, va -rouler jusqu'au fond des abîmes du vice! Eh! bien, reprit-il après un -moment de silence profond pendant lequel je l'examinais, croyez-vous -que ce ne soit rien que de pénétrer ainsi dans les plus secrets replis -du coeur humain, d'épouser la vie des autres, et de la voir à -nu? Des spectacles toujours variés: des plaies hideuses, des chagrins -mortels, des scènes d'amour, des misères que les eaux de la Seine -attendent, des joies de jeune homme qui mènent à l'échafaud, des rires -de désespoir et des fêtes somptueuses. Hier, une tragédie: quelque -bonhomme de père qui s'asphyxie parce qu'il ne peut plus nourrir ses -enfants. Demain, une comédie: un jeune homme essaiera de me jouer la -scène de monsieur Dimanche, avec les variantes de notre époque. Vous -avez entendu vanter l'éloquence des derniers prédicateurs, je suis -allé parfois perdre mon temps à les écouter, ils m'ont fait changer -d'opinion, mais de conduite, comme disait je ne sais qui, jamais. Eh! -bien, ces bons prêtres, votre Mirabeau, Vergniaud et les autres ne -sont que des bègues auprès de mes orateurs. Souvent une jeune fille -amoureuse, un vieux négociant sur le penchant de sa faillite, une -mère qui veut cacher la faute de son fils, un artiste sans pain, un -grand sur le déclin de la faveur, et qui, faute d'argent, va perdre le -fruit de ses efforts, m'ont fait frissonner par la puissance de leur -parole. Ces sublimes acteurs jouaient pour moi seul, et sans pouvoir -me tromper. Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les -coeurs. Rien ne m'est caché. On ne refuse rien à qui lie et délie -les cordons du sac. Je suis assez riche pour acheter les consciences -de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garçons de bureau -jusqu'à leurs maîtresses: n'est-ce pas le Pouvoir? Je puis avoir les -plus belles femmes et leurs plus tendres caresses, n'est-ce pas le -Plaisir? Le Pouvoir et le Plaisir ne résument-ils pas tout votre ordre -social? Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux -et inconnus, les arbitres de vos destinées. La vie n'est-elle pas -une machine à laquelle l'argent imprime le mouvement. Sachez-le, les -moyens se confondent toujours avec les résultats: vous n'arriverez -jamais à séparer l'âme des sens, l'esprit de la matière. L'or est le -spiritualisme de vos sociétés actuelles. Liés par le même intérêt, nous -nous rassemblons à certains jours de la semaine au café Thémis, près du -Pont-Neuf. Là, nous nous révélons les mystères de la finance. Aucune -fortune ne peut nous mentir, nous possédons les secrets de toutes les -familles. Nous avons une espèce de _livre noir_ où s'inscrivent les -notes les plus importantes sur le crédit public, sur la Banque, sur -le Commerce. Casuistes de la Bourse, nous formons un Saint-Office où -se jugent et s'analysent les actions les plus indifférentes de tous -les gens qui possèdent une fortune quelconque, et nous devinons -toujours vrai. Celui-ci surveille la masse judiciaire, celui-là la -masse financière; l'un la masse administrative, l'autre la masse -commerciale. Moi, j'ai l'oeil sur les fils de famille, les artistes, -les gens du monde, et sur les joueurs, la partie la plus émouvante de -Paris. Chacun nous dit les secrets du voisin. Les passions trompées, -les vanités froissées sont bavardes. Les vices, les désappointements, -les vengeances sont les meilleurs agents de police. Comme moi, tous mes -confrères ont joui de tout, se sont rassasiés de tout, et sont arrivés -à n'aimer le pouvoir et l'argent que pour le pouvoir et l'argent même. -Ici, dit-il, en me montrant sa chambre nue et froide, l'amant le plus -fougueux qui s'irrite ailleurs d'une parole et tire l'épée pour un -mot, prie à mains jointes! Ici le négociant le plus orgueilleux, ici -la femme la plus vaine de sa beauté, ici le militaire le plus fier, -prient tous, la larme à l'oeil ou de rage ou de douleur. Ici prient -l'artiste le plus célèbre et l'écrivain dont les noms sont promis à -la postérité. Ici enfin, ajouta-t-il en portant la main à son front, -se trouve une balance dans laquelle se pèsent les successions et les -intérêts de Paris tout entier. Croyez-vous maintenant qu'il n'y ait pas -de jouissances sous ce masque blanc dont l'immobilité vous a si souvent -étonné? dit-il en me tendant son visage blême qui sentait l'argent. Je -retournai chez moi stupéfait. Ce petit vieillard sec avait grandi. Il -s'était changé à mes yeux en une image fantastique où se personnifiait -le pouvoir de l'or. La vie, les hommes me faisaient horreur.--Tout -doit-il donc se résoudre par l'argent? me demandais-je. Je me souviens -de ne m'être endormi que très tard. Je voyais des monceaux d'or autour -de moi. La belle comtesse m'occupa. J'avouerai à ma honte qu'elle -éclipsait complétement l'image de la simple et chaste créature vouée au -travail et à l'obscurité; mais le lendemain matin, à travers les nuées -de mon réveil, la douce Fanny m'apparut dans toute sa beauté, je ne -pensai plus qu'à elle. - ---Voulez-vous un verre d'eau sucrée? dit la vicomtesse en interrompant -Derville. - ---Volontiers, répondit-il. - ---Mais je ne vois là-dedans rien qui puisse nous concerner, dit madame -de Grandlieu en sonnant. - ---Sardanapale! s'écria Derville en lâchant son juron, je vais bien -réveiller mademoiselle Camille en lui disant que son bonheur dépendait -naguère du papa Gobseck; mais comme le bonhomme est mort à l'âge -de quatre-vingt-neuf ans, monsieur de Restaud entrera bientôt en -possession d'une belle fortune. Ceci veut des explications. Quant à -Fanny Malvaut, vous la connaissez, c'est ma femme! - ---Le pauvre garçon, répliqua la vicomtesse, avouerait cela devant vingt -personnes avec sa franchise ordinaire. - ---Je le crierais à tout l'univers, dit l'avoué. - ---Buvez, buvez, mon pauvre Derville. Vous ne serez jamais rien, que le -plus heureux et le meilleur des hommes. - ---Je vous ai laissé rue du Helder, chez une comtesse, s'écria l'oncle -en relevant sa tête légèrement assoupie. Qu'en avez-vous fait? - ---Quelques jours après la conversation que j'avais eue avec le vieux -Hollandais, je passai ma thèse, reprit Derville. Je fus reçu licencié -en Droit, et puis avocat. La confiance que le vieil avare avait en -moi s'accrut beaucoup. Il me consultait gratuitement sur les affaires -épineuses dans lesquelles il s'embarquait d'après des données sûres, -et qui eussent semblé mauvaises à tous les praticiens. Cet homme, sur -lequel personne n'aurait pu prendre le moindre empire, écoutait mes -conseils avec une sorte de respect. Il est vrai qu'il s'en trouvait -toujours très bien. Enfin, le jour où je fus nommé maître clerc de -l'étude où je travaillais depuis trois ans, je quittai la maison de -la rue des Grès, et j'allai demeurer chez mon patron, qui me donna la -table, le logement et cent cinquante francs par mois. Ce fut un beau -jour! Quand je fis mes adieux à l'usurier, il ne me témoigna ni amitié -ni déplaisir, il ne m'engagea pas à le venir voir; il me jeta seulement -un de ces regards qui, chez lui, semblaient en quelque sorte trahir -le don de seconde vue. Au bout de huit jours, je reçus la visite de -mon ancien voisin, il m'apportait une affaire assez difficile, une -expropriation; il continua ses consultations gratuites avec autant de -liberté que s'il me payait. A la fin de la seconde année, de 1818 à -1819, mon patron, homme de plaisir et fort dépensier, se trouva dans -une gêne considérable, et fut obligé de vendre sa charge. Quoique en -ce moment les Études n'eussent pas acquis la valeur exorbitante à -laquelle elles sont montées aujourd'hui, mon patron donnait la sienne, -en n'en demandant que cent cinquante mille francs. Un homme actif, -instruit, intelligent, pouvait vivre honorablement, payer les intérêts -de cette somme, et s'en libérer en dix années pour peu qu'il inspirât -de confiance. Moi, le septième enfant d'un petit bourgeois de -Noyon, je ne possédais pas une obole, et ne connaissais dans le monde -d'autre capitaliste que le papa Gobseck. Une pensée ambitieuse et je ne -sais quelle lueur d'espoir me prêtèrent le courage d'aller le trouver. -Un soir donc, je cheminai lentement jusqu'à la rue des Grès. Le coeur -me battit bien fortement quand je frappai à la sombre maison. Je me -souvenais de tout ce que m'avait dit autrefois le vieil avare dans un -temps où j'étais bien loin de soupçonner la violence des angoisses qui -commençaient au seuil de cette porte. J'allais donc le prier comme tant -d'autres.--Eh! bien, non, me dis-je, un honnête homme doit partout -garder sa dignité. La fortune ne vaut pas une lâcheté, montrons-nous -positif autant que lui. Depuis mon départ, le papa Gobseck avait loué -ma chambre pour ne pas avoir de voisin; il avait aussi fait poser -une petite chatière grillée au milieu de sa porte, et il ne m'ouvrit -qu'après avoir reconnu ma figure.--Eh! bien, me dit-il de sa petite -voix flûtée, votre patron vend son Étude.--Comment savez-vous cela? -Il n'en a encore parlé qu'à moi. Les lèvres du vieillard se tirèrent -vers les coins de sa bouche absolument comme des rideaux, et ce -sourire muet fut accompagné d'un regard froid.--Il fallait cela pour -que je vous visse chez moi, ajouta-t-il d'un ton sec et après une -pause pendant laquelle je demeurai confondu.--Écoutez-moi, monsieur -Gobseck, repris-je avec autant de calme que je pus en affecter devant -ce vieillard qui fixait sur moi des yeux impassibles dont le feu clair -me troublait. Il fit un geste comme pour me dire:--Parlez.--Je sais -qu'il est fort difficile de vous émouvoir. Aussi ne perdrai-je pas mon -éloquence à essayer de vous peindre la situation d'un clerc sans le -sou, qui n'espère qu'en vous, et n'a dans le monde d'autre coeur que -le vôtre dans lequel il puisse trouver l'intelligence de son avenir. -Laissons le coeur. Les affaires se font comme des affaires, et non -comme des romans, avec de la sensiblerie. Voici le fait. L'étude de mon -patron rapporte annuellement entre ses mains une vingtaine de mille -francs; mais je crois qu'entre les miennes elle en vaudra quarante. Il -veut la vendre cinquante mille écus. Je sens là, dis-je en me frappant -le front, que si vous pouviez me prêter la somme nécessaire à cette -acquisition, je serais libéré dans dix ans.--Voilà parler, répondit -le papa Gobseck qui me tendit la main et serra la mienne. Jamais, -depuis que je suis dans les affaires, reprit-il, personne ne m'a déduit -plus clairement les motifs de sa visite. Des garanties? dit-il en me -toisant de la tête aux pieds. Néant, ajouta-t-il après une pause. -Quel âge avez-vous?--Vingt-cinq ans dans dix jours, répondis-je; sans -cela, je ne pourrais traiter.--Juste! Eh! bien?--Possible.--Ma foi, il -faut aller vite; sans cela, j'aurai des enchérisseurs.--Apportez-moi -demain matin votre extrait de naissance, et nous parlerons de votre -affaire: j'y songerai. Le lendemain, à huit heures, j'étais chez le -vieillard. Il prit le papier officiel, mit ses lunettes, toussa, -cracha, s'enveloppa dans sa houppelande noire, et lut l'extrait des -registres de la mairie tout entier. Puis il le tourna, le retourna, -me regarda, retoussa, s'agita sur sa chaise, et il me dit:--C'est une -affaire que nous allons tâcher d'arranger. Je tressaillis.--Je tire -cinquante pour cent de mes fonds, reprit-il, quelquefois cent, deux -cents, cinq cents pour cent. A ces mots, je pâlis.--Mais, en faveur -de notre connaissance, je me contenterai de douze et demi pour cent -d'intérêt par... Il hésita.--Eh! bien oui, pour vous je me contenterai -de treize pour cent par an. Cela vous va-t-il?--Oui, répondis-je.--Mais -si c'est trop, répliqua-t-il, défendez-vous, Grotius! Il m'appelait -Grotius en plaisantant. En vous demandant treize pour cent, je fais -mon métier; voyez si vous pouvez les payer. Je n'aime pas un homme qui -tope à tout. Est-ce trop?--Non, dis-je, je serai quitte pour prendre -un peu plus de mal.--Parbleu! dit-il en me jetant son malicieux -regard oblique, vos clients paieront.--Non, de par tous les diables! -m'écriai-je, ce sera moi. Je me couperais la main plutôt que d'écorcher -le monde!--Bonsoir, me dit le papa Gobseck.--Mais les honoraires -sont tarifés, repris-je.--Ils ne le sont pas, reprit-il, pour les -transactions, pour les atermoiements, pour les conciliations. Vous -pouvez alors compter des mille francs, des six mille francs même, -suivant l'importance des intérêts, pour vos conférences, vos courses, -vos projets d'actes, vos mémoires et votre verbiage. Il faut savoir -rechercher ces sortes d'affaires. Je vous recommanderai comme le plus -savant et le plus habile des avoués, je vous enverrai tant de procès de -ce genre-là, que vous ferez crever vos confrères de jalousie. Werbrust, -Palma, Gigonnet, mes confrères, vous donneront leurs expropriations; -et Dieu sait s'ils en ont! Vous aurez ainsi deux clientèles, celle -que vous achetez et celle que je vous ferai. Vous devriez presque me -donner quinze pour cent de mes cent cinquante mille francs.--Soit, mais -pas plus, dis-je avec la fermeté d'un homme qui ne voulait plus rien -accorder au delà. Le papa Gobseck se radoucit et parut content -de moi.--Je paierai moi-même, reprit-il, la charge à votre patron, -de manière à m'établir un privilége bien solide sur le prix et le -cautionnement.--Oh! tout ce que vous voudrez pour les garanties.--Puis, -vous m'en représenterez la valeur en quinze lettres de change acceptées -en blanc, chacune pour une somme de dix mille francs.--Pourvu que cette -double valeur soit constatée.--Non! s'écria Gobseck en m'interrompant. -Pourquoi voulez-vous que j'aie plus de confiance en vous que vous -n'en avez en moi? Je gardai le silence.--Et puis vous ferez, dit-il -en continuant avec un ton de bonhomie, mes affaires sans exiger -d'honoraires tant que je vivrai, n'est-ce pas?--Soit, pourvu qu'il n'y -ait pas d'avances de fonds.--Juste! dit-il. Ah çà, reprit le vieillard -dont la figure avait peine à prendre un air de bonhomie, vous me -permettrez d'aller vous voir?--Vous me ferez toujours plaisir.--Oui, -mais le matin, cela sera bien difficile. Vous aurez vos affaires, et -j'ai les miennes.--Venez le soir.--Oh! non, répondit-il vivement, vous -devez aller dans le monde, voir vos clients. Moi, j'ai mes amis, à mon -café.--Ses amis! pensai-je. Eh! bien, dis-je, pourquoi ne pas prendre -l'heure du dîner?--C'est cela, dit Gobseck. Après la Bourse, à cinq -heures. Eh! bien, vous me verrez tous les mercredis et les samedis. -Nous causerons de nos affaires comme un couple d'amis. Ah! ah! je suis -gai quelquefois. Donnez-moi une aile de perdrix et un verre de vin de -Champagne, nous causerons. Je sais bien des choses qu'aujourd'hui on -peut dire, et qui vous apprendront à connaître les hommes et surtout -les femmes.--Va pour la perdrix et le verre de vin de Champagne.--Ne -faites pas de folies, autrement vous perdriez ma confiance. Ne prenez -pas un grand train de maison. Ayez une vieille bonne, une seule. J'irai -vous visiter pour m'assurer de votre santé. J'aurai un capital placé -sur votre tête, hé! hé! je dois m'informer de vos affaires. Allons, -venez ce soir avec votre patron.--Pourriez-vous me dire, s'il n'y a -pas d'indiscrétion à le demander, dis-je au petit vieillard quand -nous atteignîmes au seuil de la porte, de quelle importance était -mon extrait de baptême dans cette affaire? Jean-Esther Van Gobseck -haussa les épaules, sourit malicieusement et me répondit:--Combien la -jeunesse est sotte! Apprenez donc, monsieur l'avoué, car il faut que -vous le sachiez pour ne pas vous laisser prendre, qu'avant trente ans -la probité et le talent sont encore des espèces d'hypothèques. Passé -cet âge, on ne peut plus compter sur un homme. Et il ferma sa -porte. Trois mois après, j'étais avoué. Bientôt j'eus le bonheur, -madame, de pouvoir entreprendre les affaires concernant la restitution -de vos propriétés. Le gain de ces procès me fit connaître. Malgré les -intérêts énormes que j'avais à payer à Gobseck, en moins de cinq ans je -me trouvai libre d'engagements. J'épousai Fanny Malvaut que j'aimais -sincèrement. La conformité de nos destinées, de nos travaux, de nos -succès augmentait la force de nos sentiments. Un de ses oncles, fermier -devenu riche, était mort en lui laissant soixante-dix mille francs qui -m'aidèrent à m'acquitter. Depuis ce jour ma vie ne fut que bonheur et -prospérité. Ne parlons donc plus de moi, rien n'est insupportable comme -un homme heureux. Revenons à nos personnages. Un an après l'acquisition -de mon étude, je fus entraîné, presque malgré moi, dans un déjeuner -de garçon. Ce repas était la suite d'une gageure perdue par un de mes -camarades contre un jeune homme alors fort en vogue dans le monde -élégant. Monsieur de Trailles, la fleur du _dandysme_ de ce temps-là, -jouissait d'une immense réputation... - ---Mais il en jouit encore, dit le comte en interrompant l'avoué. Nul -ne porte mieux un habit, ne conduit un _tandem_ mieux que lui. Maxime -a le talent de jouer, de manger et de boire avec plus de grâce que -qui que ce soit au monde. Il se connaît en chevaux, en chapeaux, en -tableaux. Toutes les femmes raffolent de lui. Il dépense toujours -environ cent mille francs par an sans qu'on lui connaisse une seule -propriété, ni un seul coupon de rente. Type de la chevalerie errante -de nos salons, de nos boudoirs, de nos boulevards, espèce amphibie qui -tient autant de l'homme que de la femme, le comte Maxime de Trailles -est un être singulier, bon à tout et propre à rien, craint et méprisé, -sachant et ignorant tout, aussi capable de commettre un bienfait que -de résoudre un crime, tantôt lâche et tantôt noble, plutôt couvert -de boue que taché de sang, ayant plus de soucis que de remords, plus -occupé de bien digérer que de penser, feignant des passions et ne -ressentant rien. Anneau brillant qui pourrait unir le Bagne à la haute -société, Maxime de Trailles est un homme qui appartient à cette classe -éminemment intelligente d'où s'élancent parfois un Mirabeau, un Pitt, -un Richelieu, mais qui le plus souvent fournit des comtes de Horn, des -Fouquier-Tinville et des Coignard. - ---Eh! bien, reprit Derville après avoir écouté le comte, j'avais -beaucoup entendu parler de ce personnage par ce pauvre père Goriot, -l'un de mes clients, mais j'avais évité déjà plusieurs fois le -dangereux honneur de sa connaissance quand je le rencontrais dans le -monde. Cependant mon camarade me fit de telles instances pour obtenir -de moi d'aller à son déjeuner, que je ne pouvais m'en dispenser sans -être taxé de _bégueulisme_. Il vous serait difficile de concevoir un -déjeuner de garçon, madame. C'est une magnificence et une recherche -rares, le luxe d'un avare qui par vanité devient fastueux pour un -jour. En entrant, on est surpris de l'ordre qui règne sur une table -éblouissante d'argent, de cristaux, de linge damassé. La vie est là -dans sa fleur: les jeunes gens sont gracieux, ils sourient, parlent -bas et ressemblent à de jeunes mariées, autour d'eux tout est vierge. -Deux heures après, vous diriez d'un champ de bataille après le combat: -partout des verres brisés, des serviettes foulées, chiffonnées; des -mets entamés qui répugnent à voir; puis, ce sont des cris à fendre -la tête, des toasts plaisants, un feu d'épigrammes et de mauvaises -plaisanteries, des visages empourprés, des yeux enflammés qui ne -disent plus rien, des confidences involontaires qui disent tout. Au -milieu d'un tapage infernal, les uns cassent des bouteilles, d'autres -entonnent des chansons; on se porte des défis, on s'embrasse ou l'on -se bat; il s'élève un parfum détestable composé de cent odeurs et des -cris composés de cent voix; personne ne sait plus ce qu'il mange, -ce qu'il boit, ni ce qu'il dit; les uns sont tristes, les autres -babillent; celui-ci est monomane et répète le même mot comme une -cloche qu'on a mise en branle; celui-là veut commander au tumulte; le -plus sage propose une orgie. Si quelque homme de sang-froid entrait, -il se croirait à quelque bacchanale. Ce fut au milieu d'un tumulte -semblable que monsieur de Trailles essaya de s'insinuer dans mes -bonnes grâces. J'avais à peu près conservé ma raison, j'étais sur mes -gardes. Quant à lui, quoiqu'il affectât d'être décemment ivre, il était -plein de sang-froid et songeait à ses affaires. En effet, je ne sais -comment cela se fit, mais en sortant des salons de Grignon, sur les -neuf heures du soir, il m'avait entièrement ensorcelé, je lui avais -promis de l'amener le lendemain chez notre papa Gobseck. Les mots: -honneur, vertu, comtesse, femme honnête, malheur, s'étaient, grâce à -sa langue dorée, placés comme par magie dans ses discours. Lorsque je -me réveillai le lendemain matin, et que je voulus me souvenir de ce -que j'avais fait la veille, j'eus beaucoup de peine à lier quelques -idées. Enfin, il me sembla que la fille d'un de mes clients -était en danger de perdre sa réputation, l'estime et l'amour de son -mari, si elle ne trouvait pas une cinquantaine de mille francs dans -la matinée. Il y avait des dettes de jeu, des mémoires de carrossier, -de l'argent perdu je ne sais à quoi. Mon prestigieux convive m'avait -assuré qu'elle était assez riche pour réparer par quelques années -d'économie l'échec qu'elle allait faire à sa fortune. Seulement -alors je commençai à deviner la cause des instances de mon camarade. -J'avoue, à ma honte, que je ne me doutais nullement de l'importance -qu'il y avait pour le papa Gobseck à se raccommoder avec ce dandy. -Au moment où je me levais, monsieur de Trailles entra.--Monsieur le -comte, lui dis-je après nous être adressé les compliments d'usage, je -ne vois pas que vous ayez besoin de moi pour vous présenter chez Van -Gobseck, le plus poli, le plus anodin de tous les capitalistes. Il -vous donnera de l'argent s'il en a, ou plutôt si vous lui présentez -des garanties suffisantes.--Monsieur me répondit-il, il n'entre pas -dans ma pensée de vous forcer à me rendre un service, quand même vous -me l'auriez promis.--Sardanapale! me dis-je en moi-même, laisserai-je -croire à cet homme-là que je lui manque de parole?--J'ai eu l'honneur -de vous dire hier que je m'étais fort mal à propos brouillé avec le -papa Gobseck, dit-il en continuant. Or, comme il n'y a guère que lui -à Paris qui puisse cracher en un moment, et le lendemain d'une fin -de mois, une centaine de mille francs, je vous avais prié de faire -ma paix avec lui. Mais n'en parlons plus... Monsieur de Trailles me -regarda d'un air poliment insultant et se disposait à s'en aller.--Je -suis prêt à vous conduire, lui dis-je. Lorsque nous arrivâmes rue -des Grès, le dandy regardait autour de lui avec une attention et une -inquiétude qui m'étonnèrent. Son visage devenait livide, rougissait, -jaunissait tour à tour, et quelques gouttes de sueur parurent sur son -front quand il aperçut la porte de la maison de Gobseck. Au moment où -nous descendîmes de cabriolet, un fiacre entra dans la rue des Grès. -L'oeil de faucon du jeune homme lui permit de distinguer une femme au -fond de cette voiture. Une expression de joie presque sauvage anima sa -figure, il appela un petit garçon qui passait et lui donna son cheval -à tenir. Nous montâmes chez le vieil escompteur.--Monsieur Gobseck, -lui dis-je, je vous amène un de mes plus intimes amis (de qui je me -défie autant que du diable, ajoutai-je à l'oreille du vieillard). A -ma considération, vous lui rendrez vos bonnes grâces (au taux -ordinaire), et vous le tirerez de peine (si cela vous convient). -Monsieur de Trailles s'inclina devant l'usurier, s'assit, et prit -pour l'écouter une de ces attitudes courtisanesques dont la gracieuse -bassesse vous eût séduit; mais mon Gobseck resta sur sa chaise, au coin -de son feu, immobile, impassible. Gobseck ressemblait à la statue de -Voltaire vue le soir sous le péristyle du Théâtre-Français; il souleva -légèrement, comme pour saluer, la casquette usée avec laquelle il se -couvrait le chef, et le peu de crâne jaune qu'il montra achevait sa -ressemblance avec le marbre.--Je n'ai d'argent que pour mes pratiques, -dit-il.--Vous êtes donc bien fâché que je sois allé me ruiner ailleurs -que chez vous? répondit le comte en riant.--Ruiner! reprit Gobseck -d'un ton d'ironie.--Allez-vous dire que l'on ne peut pas ruiner un -homme qui ne possède rien? Mais je vous défie de trouver à Paris un -plus beau _capital_ que celui-ci, s'écria le fashionable en se levant -et tournant sur ses talons. Cette bouffonnerie presque sérieuse n'eut -pas le don d'émouvoir Gobseck.--Ne suis-je pas l'ami intime des -Ronquerolles, des de Marsay, des Franchessini, des deux Vandenesse, -des Ajuda-Pinto, enfin de tous les jeunes gens les plus à la mode dans -Paris? Je suis au jeu l'allié d'un prince et d'un ambassadeur que vous -connaissez. J'ai mes revenus à Londres, à Carlsbad, à Baden, à Bath. -N'est-ce pas la plus brillante des industries?--Vrai.--Vous faites une -éponge de moi, mordieu! et vous m'encouragez à me gonfler au milieu -du monde, pour me presser dans les moments de crise; mais vous êtes -aussi des éponges, et la mort vous pressera.--Possible.--Sans les -dissipateurs, que deviendriez-vous? nous sommes à nous deux l'âme et le -corps.--Juste.--Allons, une poignée de main, mon vieux papa Gobseck, -et de la magnanimité, si cela est vrai, juste et possible.--Vous -venez à moi, répondit froidement l'usurier, parce que Girard, Palma, -Werbrust et Gigonnet ont le ventre plein de vos lettres de change, -qu'ils offrent partout à cinquante pour cent de perte; or, comme ils -n'ont probablement fourni que moitié de la valeur, elles ne valent pas -vingt-cinq. Serviteur! Puis-je décemment, dit Gobseck en continuant, -prêter une seule obole à un homme qui doit trente mille francs et ne -possède pas un denier? Vous avez perdu dix mille francs avant-hier au -bal chez le baron de Nucingen.--Monsieur, répondit le comte avec une -rare impudence en toisant le vieillard, mes affaires ne vous regardent -pas. Qui a terme, ne doit rien.--Vrai!--Mes lettres de change -seront acquittées.--Possible!--Et dans ce moment, la question entre -nous se réduit à savoir si je vous présente des garanties suffisantes -pour la somme que je viens vous emprunter.--Juste. Le bruit que faisait -le fiacre en s'arrêtant à la porte retentit dans la chambre.--Je vais -aller chercher quelque chose qui vous satisfera peut-être, s'écria le -jeune homme.--O mon fils! s'écria Gobseck en se levant et me tendant -les bras, quand l'emprunteur eut disparu, s'il a de bons gages, tu me -sauves la vie! J'en serais mort. Werbrust et Gigonnet ont cru me faire -une farce. Grâce à toi, je vais bien rire ce soir à leurs dépens. La -joie du vieillard avait quelque chose d'effrayant. Ce fut le seul -moment d'expansion qu'il eut avec moi. Malgré la rapidité de cette -joie, elle ne sortira jamais de mon souvenir.--Faites-moi le plaisir de -rester ici, ajouta-t-il. Quoique je sois armé, sûr de mon coup, comme -un homme qui jadis a chassé le tigre, et fait sa partie sur un tillac -quand il fallait vaincre ou mourir, je me défie de cet élégant coquin. -Il alla se rasseoir sur un fauteuil, devant son bureau. Sa figure -redevint blême et calme.--Oh! oh! reprit-il en se tournant vers moi, -vous allez sans doute voir la belle créature de qui je vous ai parlé -jadis, j'entends dans le corridor un pas aristocratique. En effet le -jeune homme revint en donnant la main à une femme en qui je reconnus -cette comtesse dont le lever m'avait autrefois été dépeint par Gobseck, -l'une des deux filles du bonhomme Goriot. La comtesse ne me vit pas -d'abord, je me tenais dans l'embrasure de la fenêtre, le visage à la -vitre. En entrant dans la chambre humide et sombre de l'usurier, elle -jeta un regard de défiance sur Maxime. Elle était si belle que, malgré -ses fautes, je la plaignis. Quelque terrible angoisse agitait son -coeur, ses traits nobles et fiers avaient une expression convulsive, -mal déguisée. Ce jeune homme était devenu pour elle un mauvais génie. -J'admirai Gobseck, qui, quatre ans plus tôt, avait compris la destinée -de ces deux êtres sur une première lettre de change.--Probablement, me -dis-je, ce monstre à visage d'ange la gouverne par tous les ressorts -possibles: la vanité, la jalousie, le plaisir, l'entraînement du monde. - ---Mais, s'écria la vicomtesse, les vertus mêmes de cette femme ont été -pour lui des armes; il lui a fait verser des larmes de dévouement, il a -su exalter en elle la générosité naturelle à notre sexe, et il a abusé -de sa tendresse pour lui vendre bien cher de criminels plaisirs. - ---Je vous l'avoue, dit Derville, qui ne comprit pas les signes -que lui fit madame de Grandlieu, je ne pleurai pas sur le sort de -cette malheureuse créature, si brillante aux yeux du monde et si -épouvantable pour qui lisait dans son coeur; non, je frémissais -d'horreur en contemplant son assassin, ce jeune homme dont le front -était si pur, la bouche si fraîche, le sourire si gracieux, les dents -si blanches, et qui ressemblait à un ange. Ils étaient en ce moment -tous deux devant leur juge, qui les examinait comme un vieux dominicain -du seizième siècle devait épier les tortures de deux Maures, au fond -des souterrains du Saint-Office.--Monsieur, existe-t-il un moyen -d'obtenir le prix des diamants que voici, mais en me réservant le -droit de les racheter, dit-elle d'une voix tremblante en lui tendant -un écrin.--Oui, madame, répondis-je en intervenant et me montrant. -Elle me regarda, me reconnut, laissa échapper un frisson, et me lança -ce coup d'oeil qui signifie en tout pays: _Taisez-vous!_--Ceci, -dis-je en continuant, constitue un acte que nous appelons vente à -réméré, convention qui consiste à céder et transporter une propriété -mobilière ou immobilière pour un temps déterminé, à l'expiration duquel -on peut rentrer dans l'objet en litige, moyennant une somme fixée. -Elle respira plus facilement. Le comte Maxime fronça le sourcil, il se -doutait bien que l'usurier donnerait alors une plus faible somme des -diamants, valeur sujette à des baisses. Gobseck, immobile, avait saisi -sa loupe et contemplait silencieusement l'écrin. Vivrais-je cent ans, -je n'oublierais pas le tableau que nous offrit sa figure. Ses joues -pâles s'étaient colorées; ses yeux, où les scintillements des pierres -semblaient se répéter, brillaient d'un feu surnaturel. Il se leva, alla -au jour, tint les diamants près de sa bouche démeublée, comme s'il eût -voulu les dévorer. Il marmottait de vagues paroles, en soulevant tour à -tour les bracelets, les girandoles, les colliers, les diadèmes, qu'il -présentait à la lumière pour en juger l'eau, la blancheur, la taille; -il les sortait de l'écrin, les y remettait, les y reprenait encore, -les faisait jouer en leur demandant tous leurs feux, plus enfant -que vieillard, ou plutôt enfant et vieillard tout ensemble.--Beaux -diamants! Cela aurait valu trois cent mille francs avant la révolution. -Quelle eau! Voilà de vrais diamants d'Asie venus de Golconde ou de -Visapour! En connaissez-vous le prix? Non, non, Gobseck est le seul à -Paris qui sache les apprécier. Sous l'empire il aurait encore fallu -plus de deux cent mille francs pour faire une parure semblable. -Il fit un geste de dégoût et ajouta:--Maintenant le diamant perd tous -les jours, le Brésil nous en accable depuis la paix, et jette sur les -places des diamants moins blancs que ceux de l'Inde. Les femmes n'en -portent plus qu'à la cour. Madame y va? Tout en lançant ces terribles -paroles, il examinait avec une joie indicible les pierres l'une après -l'autre:--Sans tache, disait-il. Voici une tache. Voici une paille. -Beau diamant. Son visage blême était si bien illuminé par les feux -de ces pierreries, que je le comparais à ces vieux miroirs verdâtres -qu'on trouve dans les auberges de province, qui acceptent les reflets -lumineux sans les répéter et donnent la figure d'un homme tombant en -apoplexie au voyageur assez hardi pour s'y regarder.--Eh! bien? dit le -comte en frappant sur l'épaule de Gobseck. Le vieil enfant tressaillit. -Il laissa ses hochets, les mit sur son bureau, s'assit et redevint -usurier, dur, froid et poli comme une colonne de marbre:--Combien vous -faut-il?--Cent mille francs pour trois ans, dit le comte.--Possible! -dit Gobseck en tirant d'une boîte d'acajou des balances inestimables -pour leur justesse, son écrin à lui! Il pesa les pierres en évaluant -à vue de pays (et Dieu sait comme!) le poids des montures. Pendant -cette opération, la figure de l'escompteur luttait entre la joie et la -sévérité. La comtesse était plongée dans une stupeur dont je lui tenais -compte, il me sembla qu'elle mesurait la profondeur du précipice où -elle tombait. Il y avait encore des remords dans cette âme de femme; -il ne fallait peut-être qu'un effort, une main charitablement tendue -pour la sauver, je l'essayai.--Ces diamants sont à vous, madame? lui -demandai-je d'une voix claire.--Oui, monsieur, répondit-elle en me -lançant un regard d'orgueil.--Faites le réméré, bavard! me dit Gobseck -en se levant et me montrant sa place au bureau.--Madame est sans doute -mariée? demandai-je encore. Elle inclina vivement la tête.--Je ne -ferai pas l'acte! m'écriai-je.--Et pourquoi? dit Gobseck.--Pourquoi? -repris-je en entraînant le vieillard dans l'embrasure de la fenêtre -pour lui parler à voix basse. Cette femme étant en puissance de mari, -le réméré sera nul, vous ne pourriez opposer votre ignorance d'un fait -constaté par l'acte même. Vous seriez donc tenu de représenter les -diamants qui vont vous être déposés, et dont le poids, les valeurs -ou la taille seront décrits. Gobseck m'interrompit par un signe de -tête, et se tourna vers les deux coupables:--Il a raison, dit-il. -Tout est changé. Quatre-vingt mille francs comptant, et vous me -laisserez les diamants! ajouta-t-il d'une voix sourde et flûtée. En -fait de meubles, la possession vaut titre.--Mais... répliqua le jeune -homme.--A prendre ou à laisser, reprit Gobseck en remettant l'écrin à -la comtesse, j'ai trop de risques à courir.--Vous feriez mieux de vous -jeter aux pieds de votre mari, lui dis-je à l'oreille en me penchant -vers elle. L'usurier comprit sans doute mes paroles au mouvement de -mes lèvres, et me jeta un regard froid. La figure du jeune homme -devint livide. L'hésitation de la comtesse était palpable. Le comte -s'approcha d'elle, et quoiqu'il parlât très bas, j'entendis:--Adieu, -chère Anastasie, sois heureuse! Quant à moi, demain je n'aurai plus de -soucis.--Monsieur, s'écria la jeune femme en s'adressant à Gobseck, -j'accepte vos offres.--Allons donc! répondit le vieillard, vous êtes -bien difficile à confesser, ma belle dame. Il signa un bon de cinquante -mille francs sur la Banque, et le remit à la comtesse.--Maintenant, -dit-il avec un sourire qui ressemblait assez à celui de Voltaire, je -vais vous compléter votre somme par trente mille francs de lettres -de change dont la bonté ne me sera pas contestée. C'est de l'or en -barres. Monsieur vient de me dire: _Mes lettres de change seront -acquittées_, ajouta-t-il en présentant des traites souscrites par -le comte, toutes protestées la veille à la requête de celui de ses -confrères qui probablement les lui avait vendues à bas prix. Le jeune -homme poussa un rugissement au milieu duquel domina le mot:--Vieux -coquin! Le papa Gobseck ne sourcilla pas, il tira d'un carton sa -paire de pistolets, et dit froidement:--En ma qualité d'insulté, je -tirerai le premier.--Maxime, vous devez des excuses à monsieur, s'écria -doucement la tremblante comtesse.--Je n'ai pas eu l'intention de vous -offenser, dit le jeune homme en balbutiant.--Je le sais bien, répondit -tranquillement Gobseck, votre intention était seulement de ne pas payer -vos lettres de change. La comtesse se leva, salua, et disparut en proie -sans doute à une profonde horreur. Monsieur de Trailles fut forcé de -la suivre; mais avant de sortir:--S'il vous échappe une indiscrétion, -messieurs, dit-il, j'aurai votre sang ou vous aurez le mien.--_Amen_, -lui répondit Gobseck en serrant ses pistolets. Pour jouer son sang, -faut en avoir, mon petit, et tu n'as que de la boue dans les veines. -Quand la porte fut fermée et que les deux voitures partirent, Gobseck -se leva, se mit à danser en répétant:--J'ai les diamants! j'ai les -diamants! Les beaux diamants! quels diamants! et pas cher. Ah! -ah! Werbrust et Gigonnet, vous avez cru attraper le vieux papa Gobseck! -_Ego sum papa!_ je suis votre maître à tous! Intégralement -payé! Comme ils seront sots, ce soir, quand je leur conterai l'affaire, -entre deux parties de domino! Cette joie sombre, cette férocité de -sauvage, excitées par la possession de quelques cailloux blancs, me -firent tressaillir. J'étais muet et stupéfait.--Ah! ah! te voilà, mon -garçon, dit-il. Nous dînerons ensemble. Nous nous amuserons chez toi, -je n'ai pas de ménage. Tous ces restaurateurs, avec leurs coulis, leurs -sauces, leurs vins, empoisonneraient le diable. L'expression de mon -visage lui rendit subitement sa froide impassibilité. Vous ne concevez -pas cela, me dit-il en s'asseyant au coin de son foyer où il mit son -poêlon de fer-blanc plein de lait sur le réchaud.--Voulez-vous déjeuner -avec moi? reprit-il, il y en aura peut-être assez pour deux.--Merci, -répondis-je, je ne déjeune qu'à midi. En ce moment des pas précipités -retentirent dans le corridor. L'inconnu qui survenait s'arrêta sur le -palier de Gobseck, et frappa plusieurs coups qui eurent un caractère -de fureur. L'usurier alla reconnaître par la chatière, et ouvrit à un -homme de trente-cinq ans environ, qui sans doute lui parut inoffensif, -malgré cette colère. Le survenant, simplement vêtu, ressemblait au feu -duc de Richelieu: c'était le comte que vous avez dû rencontrer et qui -avait, passez-moi cette expression, la tournure aristocratique des -hommes d'État de votre faubourg.--Monsieur, dit-il, en s'adressant à -Gobseck redevenu calme, ma femme sort d'ici?--Possible.--Eh! bien, -monsieur, ne me comprenez-vous pas?--Je n'ai pas l'honneur de connaître -madame votre épouse, répondit l'usurier. J'ai reçu beaucoup de monde ce -matin: des femmes, des hommes, des demoiselles qui ressemblaient à des -jeunes gens, et des jeunes gens qui ressemblaient à des demoiselles. Il -me serait bien difficile de....--Trêve de plaisanterie, monsieur, je -parle de la femme qui sort à l'instant de chez vous.--Comment puis-je -savoir si elle est votre femme, demanda l'usurier, je n'ai jamais eu -l'avantage de vous voir?--Vous vous trompez, monsieur Gobseck, dit le -comte avec un profond accent d'ironie. Nous nous sommes rencontrés -dans la chambre de ma femme, un matin. Vous veniez toucher un billet -souscrit par elle, un billet qu'elle ne devait pas.--Ce n'était pas -mon affaire de rechercher de quelle manière elle en avait reçu la -valeur, répliqua Gobseck en lançant un regard malicieux au -comte. J'avais escompté l'effet à l'un de mes confrères. D'ailleurs, -monsieur, dit le capitaliste sans s'émouvoir ni presser son débit et -en versant du café dans sa jatte de lait, vous me permettrez de vous -faire observer qu'il ne m'est pas prouvé que vous ayez le droit de me -faire des remontrances chez moi: je suis majeur depuis l'an soixante et -un du siècle dernier.--Monsieur, vous venez d'acheter à vil prix des -diamants de famille qui n'appartenaient pas à ma femme.--Sans me croire -obligé de vous mettre dans le secret de mes affaires, je vous dirai, -monsieur le comte, que si vos diamants vous ont été pris par madame la -comtesse, vous auriez dû prévenir, par une circulaire, les joailliers -de ne pas les acheter, elle a pu les vendre en détail.--Monsieur! -s'écria le comte, vous connaissiez ma femme.--Vrai?--Elle est en -puissance de mari.--Possible.--Elle n'avait pas le droit de disposer de -ces diamants...--Juste.--Eh! bien, monsieur?--Eh! bien, monsieur, je -connais votre femme, elle est en puissance de mari, je le veux bien, -elle est sous bien des puissances; mais--je--ne--connais pas--vos -diamants. Si madame la comtesse signe des lettres de change, elle -peut sans doute faire le commerce, acheter des diamants, en recevoir -pour les vendre, ça s'est vu!--Adieu, monsieur, s'écria le comte -pâle de colère, il y a des tribunaux!--Juste.--Monsieur que voici, -ajouta-t-il en me montrant, a été témoin de la vente.--Possible. -Le comte allait sortir. Tout à coup, sentant l'importance de cette -affaire, je m'interposai entre les parties belligérantes.--Monsieur -le comte, dis-je, vous avez raison, et monsieur Gobseck est sans -aucun tort. Vous ne sauriez poursuivre l'acquéreur sans faire mettre -en cause votre femme, et l'odieux de cette affaire ne retomberait -pas sur elle seulement. Je suis avoué, je me dois à moi-même encore -plus qu'à mon caractère officiel, de vous déclarer que les diamants -dont vous parlez ont été achetés par monsieur Gobseck en ma présence; -mais je crois que vous auriez tort de contester la légalité de cette -vente dont les objets sont d'ailleurs peu reconnaissables. En équité, -vous auriez raison; en justice, vous succomberiez. Monsieur Gobseck -est trop honnête homme pour nier que cette vente ait été effectuée à -son profit, surtout quand ma conscience et mon devoir me forcent à -l'avouer. Mais intentassiez-vous un procès, monsieur le comte, l'issue -en serait douteuse. Je vous conseille donc de transiger avec monsieur -Gobseck, qui peut exciper de sa bonne foi, mais auquel vous devrez -toujours rendre le prix de la vente. Consentez à un réméré de -sept à huit mois, d'un an même, laps de temps qui vous permettra de -rendre la somme empruntée par madame la comtesse, à moins que vous ne -préfériez les racheter dès aujourd'hui en donnant des garanties pour -le paiement. L'usurier trempait son pain dans la tasse et mangeait -avec une parfaite indifférence; mais au mot de transaction, il me -regarda comme s'il disait:--Le gaillard! comme il profite de mes -leçons. De mon côté, je lui ripostai par une oeillade qu'il comprit à -merveille. L'affaire était fort douteuse, ignoble; il devenait urgent -de transiger. Gobseck n'aurait pas eu la ressource de la dénégation, -j'aurais dit la vérité. Le comte me remercia par un bienveillant -sourire. Après un débat dans lequel l'adresse et l'avidité de Gobseck -auraient mis en défaut toute la diplomatie d'un congrès, je préparai -un acte par lequel le comte reconnut avoir reçu de l'usurier une somme -de quatre-vingt-cinq mille francs, intérêts compris, et moyennant la -reddition de laquelle Gobseck s'engageait à remettre les diamants au -comte.--Quelle dilapidation! s'écria le mari en signant. Comment jeter -un pont sur cet abîme?--Monsieur, dit gravement Gobseck, avez-vous -beaucoup d'enfants? Cette demande fit tressaillir le comte comme -si, semblable à un savant médecin, l'usurier eût mis tout à coup le -doigt sur le siége du mal. Le mari ne répondit pas.--Eh! bien, reprit -Gobseck en comprenant le douloureux silence du comte, je sais votre -histoire par coeur. Cette femme est un démon que vous aimez peut-être -encore; je le crois bien, elle m'a ému. Peut-être voudriez-vous sauver -votre fortune, la réserver à un ou deux de vos enfants. Eh! bien, -jetez-vous dans le tourbillon du monde, jouez, perdez cette fortune, -venez trouver souvent Gobseck. Le monde dira que je suis un juif, -un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruiné! Je m'en -moque! Si l'on m'insulte, je mets mon homme à bas, personne ne tire -aussi bien le pistolet et l'épée que votre serviteur. On le sait! Puis, -ayez un ami, si vous pouvez en rencontrer un, auquel vous ferez une -vente simulée de vos biens.--N'appelez-vous pas cela un fidéicommis? -me demanda-t-il en se tournant vers moi. Le comte parut entièrement -absorbé dans ses pensées, et nous quitta en nous disant:--Vous aurez -votre argent demain, monsieur, tenez les diamants prêts.--Ça m'a l'air -d'être bête comme un honnête homme, me dit froidement Gobseck quand le -comte fut parti.--Dites plutôt bête comme un homme passionné.--Le -comte vous doit les frais de l'acte, s'écria-t-il en me voyant prendre -congé de lui. Quelques jours après cette scène qui m'avait initié aux -terribles mystères de la vie d'une femme à la mode, je vis entrer le -comte, un matin, dans mon cabinet.--Monsieur, dit-il, je viens vous -consulter sur des intérêts graves, en vous déclarant que j'ai en vous -la confiance la plus entière, et j'espère vous en donner des preuves. -Votre conduite envers madame de Grandlieu, dit le comte, est au-dessus -de tout éloge. - ---Vous voyez, madame, dit l'avoué à la vicomtesse, que j'ai mille -fois reçu de vous le prix d'une action bien simple. Je m'inclinai -respectueusement, et répondis que je n'avais fait que remplir un devoir -d'honnête homme.--Eh! bien, monsieur, j'ai pris beaucoup d'informations -sur le singulier personnage auquel vous devez votre état, me dit le -comte. D'après tout ce que j'en sais, je reconnais en Gobseck un -philosophe de l'école cynique. Que pensez-vous de sa probité?--Monsieur -le comte, répondis-je, Gobseck est mon bienfaiteur..... à quinze pour -cent, ajoutai-je en riant. Mais son avarice ne m'autorise pas à le -peindre ressemblant au profit d'un inconnu.--Parlez, monsieur! Votre -franchise ne peut nuire ni à Gobseck ni à vous. Je ne m'attends pas à -trouver un ange dans un prêteur sur gages.--Le papa Gobseck, repris-je, -est intimement convaincu d'un principe qui domine sa conduite. Selon -lui, l'argent est une marchandise que l'on peut, en toute sûreté de -conscience, vendre cher ou bon marché, suivant les cas. Un capitaliste -est à ses yeux un homme qui entre, par le fort denier qu'il réclame -de son argent, comme associé par anticipation dans les entreprises et -les spéculations lucratives. A part ses principes financiers et ses -observations philosophiques sur la nature humaine qui lui permettent -de se conduire en apparence comme un usurier, je suis intimement -persuadé que, sorti de ses affaires, il est l'homme le plus délicat -et le plus probe qu'il y ait à Paris. Il existe deux hommes en lui: -il est avare et philosophe, petit et grand. Si je mourais en laissant -des enfants, il serait leur tuteur. Voilà, monsieur, sous quel aspect -l'expérience m'a montré Gobseck. Je ne connais rien de sa vie passée. -Il peut avoir été corsaire, il a peut-être traversé le monde entier -en trafiquant des diamants ou des hommes, des femmes ou des secrets -d'État, mais je jure qu'aucune âme humaine n'a été ni plus fortement -trempée ni mieux éprouvée. Le jour où je lui ai porté la somme qui -m'acquittait envers lui, je lui demandai, non sans quelques -précautions oratoires, quel sentiment l'avait poussé à me faire payer -de si énormes intérêts, et par quelle raison, voulant m'obliger, moi -son ami, il ne s'était pas permis un bienfait complet.--Mon fils, je -t'ai dispensé de la reconnaissance en te donnant le droit de croire que -tu ne me devais rien; aussi sommes-nous les meilleurs amis du monde. -Cette réponse, monsieur, vous expliquera l'homme mieux que toutes -les paroles possibles.--Mon parti est irrévocablement pris, me dit -le comte. Préparez les actes nécessaires pour transporter à Gobseck -la propriété de mes biens. Je ne me fie qu'à vous, monsieur, pour la -rédaction de la contre-lettre par laquelle il déclarera que cette vente -est simulée, et prendra l'engagement de remettre ma fortune administrée -par lui comme il sait administrer, entre les mains de mon fils aîné, à -l'époque de sa majorité. Maintenant, monsieur, il faut vous le dire: je -craindrais de garder cet acte précieux chez moi. L'attachement de mon -fils pour sa mère me fait redouter de lui confier cette contre-lettre. -Oserais-je vous prier d'en être le dépositaire? En cas de mort, Gobseck -vous instituerait légataire de mes propriétés. Ainsi, tout est prévu. -Le comte garda le silence pendant un moment et parut très-agité.--Mille -pardons, monsieur, me dit-il après une pause, je souffre beaucoup, -et ma santé me donne les plus vives craintes. Des chagrins récents -ont troublé ma vie d'une manière cruelle, et nécessitent la grande -mesure que je prends.--Monsieur, lui dis-je, permettez-moi de vous -remercier d'abord de la confiance que vous avez en moi. Mais je -dois la justifier en vous faisant observer que par ces mesures vous -exhérédez complétement vos... autres enfants. Ils portent votre nom. -Ne fussent-ils que les enfants d'une femme autrefois aimée, maintenant -déchue, ils ont droit à une certaine existence. Je vous déclare que -je n'accepte point la charge dont vous voulez bien m'honorer, si leur -sort n'est pas fixé. Ces paroles firent tressaillir violemment le -comte. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, il me serra la main en me -disant:--Je ne vous connaissais pas encore tout entier. Vous venez de -me causer à la fois de la joie et de la peine. Nous fixerons la part de -ces enfants par les dispositions de la contre-lettre. Je le reconduisis -jusqu'à la porte de mon étude, et il me sembla voir ses traits épanouis -par le sentiment de satisfaction que lui causait cet acte de justice. - ---Voilà, Camille, comment de jeunes femmes s'embarquent sur des -abîmes. Il suffit quelquefois d'une contredanse, d'un air chanté au -piano, d'une partie de campagne, pour décider d'effroyables malheurs. -On y court à la voix présomptueuse de la vanité, de l'orgueil, sur la -foi d'un sourire, ou par folie, par étourderie! La Honte, le Remords -et la Misère sont trois Furies entre les mains desquelles doivent -infailliblement tomber les femmes aussitôt qu'elles franchissent les -bornes... - ---Ma pauvre Camille se meurt de sommeil, dit la vicomtesse en -interrompant l'avoué. Va, ma fille, va dormir, ton coeur n'a pas -besoin de tableaux effrayants pour rester pur et vertueux. - -Camille de Grandlieu comprit sa mère, et sortit. - ---Vous êtes allé un peu trop loin, cher monsieur Derville, dit la -vicomtesse, les avoués ne sont ni mères de famille ni prédicateurs. - ---Mais les gazettes sont mille fois plus... - ---Pauvre Derville! dit la vicomtesse en interrompant l'avoué, je -ne vous reconnais pas. Croyez-vous donc que ma fille lise les -journaux?--Continuez, ajouta-t-elle après une pause. - ---Trois mois après la ratification des ventes consenties par le comte -au profit de Gobseck... - ---Vous pouvez nommer le comte de Restaud, puisque ma fille n'est plus -là, dit la vicomtesse. - ---Soit! reprit l'avoué. Longtemps après cette scène, je n'avais pas -encore reçu la contre-lettre qui devait me rester entre les mains. A -Paris, les avoués sont emportés par un courant qui ne leur permet de -porter aux affaires de leurs clients que le degré d'intérêt qu'ils -y portent eux-mêmes, sauf les exceptions que nous savons faire. -Cependant, un jour que l'usurier dînait chez moi, je lui demandai, -en sortant de table, s'il savait pourquoi je n'avais plus entendu -parler de monsieur de Restaud.--Il y a d'excellentes raisons pour -cela, me répondit-il. Le gentilhomme est à la mort. C'est une de ces -âmes tendres qui, ne connaissant pas la manière de tuer le chagrin, -se laissent toujours tuer par lui. La vie est un travail, un métier, -qu'il faut se donner la peine d'apprendre. Quand un homme a su la -vie, à force d'en avoir éprouvé les douleurs, sa fibre se corrobore -et acquiert une certaine souplesse qui lui permet de gouverner sa -sensibilité; il fait de ses nerfs des espèces de ressorts d'acier -qui plient sans casser; si l'estomac est bon, un homme ainsi préparé -doit vivre aussi longtemps que vivent les cèdres du Liban, qui -sont de fameux arbres.--Le comte serait mourant? dis-je.--Possible, -dit Gobseck. Vous aurez dans sa succession une affaire juteuse. Je -regardai mon homme, et lui dis pour le sonder:--Expliquez-moi donc -pourquoi nous sommes, le comte et moi, les seuls auxquels vous vous -soyez intéressés?--Parce que vous êtes les seuls qui vous soyez fiés -à moi sans finasserie, me répondit-il. Quoique cette réponse me -permît de croire que Gobseck n'abuserait pas de sa position, si les -contre-lettres se perdaient, je résolus d'aller voir le comte. Je -prétextai des affaires, et nous sortîmes. J'arrivai promptement rue -du Helder. Je fus introduit dans un salon où la comtesse jouait avec -ses enfants. En m'entendant annoncer, elle se leva par un mouvement -brusque, vint à ma rencontre, et s'assit sans mot dire en m'indiquant -de la main un fauteuil vacant auprès du feu. Elle mit sur sa figure -ce masque impénétrable sous lequel les femmes du monde savent si bien -cacher leurs passions. Les chagrins avaient déjà fané ce visage; les -lignes merveilleuses qui en faisaient autrefois le mérite, restaient -seules pour témoigner de sa beauté.--Il est très-essentiel, madame, -que je puisse parler à monsieur le comte...--Vous seriez donc plus -favorisé que je ne le suis, répondit-elle en m'interrompant. Monsieur -de Restaud ne veut voir personne, il souffre à peine que son médecin -vienne le voir, et repousse tous les soins, même les miens. Les malades -ont des fantaisies si bizarres! ils sont comme des enfants, ils ne -savent ce qu'ils veulent.--Peut-être, comme les enfants, savent-ils -très-bien ce qu'ils veulent. La comtesse rougit. Je me repentis presque -d'avoir fait cette réplique digne de Gobseck.--Mais, repris-je pour -changer de conversation, il est impossible, madame, que monsieur de -Restaud demeure perpétuellement seul.--Il a son fils aîné près de lui, -dit-elle. J'eus beau regarder la comtesse, cette fois elle ne rougit -plus, et il me parut qu'elle s'était affermie dans la résolution de ne -pas me laisser pénétrer ses secrets.--Vous devez comprendre, madame, -que ma démarche n'est point indiscrète, repris-je. Elle est fondée sur -des intérêts puissants... Je me mordis les lèvres, en sentant que je -m'embarquais dans une fausse route. Aussi, la comtesse profita-t-elle -sur-le-champ de mon étourderie.--Mes intérêts ne sont point séparés de -ceux de mon mari, monsieur, dit-elle. Rien ne s'oppose à ce que vous -vous adressiez à moi...--L'affaire qui m'amène ne concerne que monsieur -le comte, répondis-je avec fermeté.--Je le ferai prévenir du -désir que vous avez de le voir. Le ton poli, l'air qu'elle prit pour -prononcer cette phrase ne me trompèrent pas, je devinai qu'elle ne -me laisserait jamais parvenir jusqu'à son mari. Je causai pendant un -moment de choses indifférentes afin de pouvoir observer la comtesse; -mais, comme toutes les femmes qui se sont fait un plan, elle savait -dissimuler avec cette rare perfection qui, chez les personnes de -votre sexe, est le dernier degré de la perfidie. Oserai-je le dire, -j'appréhendais tout d'elle, même un crime. Ce sentiment provenait d'une -vue de l'avenir qui se révélait dans ses gestes, dans ses regards, -dans ses manières, et jusque dans les intonations de sa voix. Je la -quittai. Maintenant je vais vous raconter les scènes qui terminent -cette aventure, en y joignant les circonstances que le temps m'a -révélées, et les détails que la perspicacité de Gobseck ou la mienne -m'ont fait deviner. Du moment où le comte de Restaud parut se plonger -dans un tourbillon de plaisirs, et vouloir dissiper sa fortune, il se -passa entre les deux époux des scènes dont le secret a été impénétrable -et qui permirent au comte de juger sa femme encore plus défavorablement -qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Aussitôt qu'il tomba malade, et -qu'il fut obligé de s'aliter, se manifesta son aversion pour la -comtesse et pour ses deux derniers enfants; il leur interdit l'entrée -de sa chambre, et quand ils essayèrent d'éluder cette consigne, leur -désobéissance amena des crises si dangereuses pour monsieur de Restaud, -que le médecin conjura la comtesse de ne pas enfreindre les ordres de -son mari. Madame de Restaud ayant vu successivement les terres, les -propriétés de la famille, et même l'hôtel où elle demeurait, passer -entre les mains de Gobseck qui semblait réaliser, quant à leur fortune, -le personnage fantastique d'un ogre, comprit sans doute les desseins -de son mari. Monsieur de Trailles, un peu trop vivement poursuivi par -ses créanciers, voyageait alors en Angleterre. Lui seul aurait pu -apprendre à la comtesse les précautions secrètes que Gobseck avait -suggérées à monsieur de Restaud contre elle. On dit qu'elle résista -long-temps à donner sa signature, indispensable aux termes de nos lois -pour valider la vente des biens, et néanmoins le comte l'obtint. La -comtesse croyait que son mari capitalisait sa fortune, et que le petit -volume de billets qui la représentait serait dans une cachette, chez -un notaire, ou peut-être à la Banque. Suivant ses calculs, monsieur de -Restaud devait posséder nécessairement un acte quelconque pour donner à -son fils aîné la facilité de recouvrer ceux de ses biens auxquels -il tenait. Elle prit donc le parti d'établir autour de la chambre de -son mari la plus exacte surveillance. Elle régna despotiquement dans sa -maison, qui fut soumise à son espionnage de femme. Elle restait toute -la journée assise dans le salon attenant à la chambre de son mari, et -d'où elle pouvait entendre ses moindres paroles et ses plus légers -mouvements. La nuit, elle faisait tendre un lit dans cette pièce, et la -plupart du temps elle ne dormait pas. Le médecin fut entièrement dans -ses intérêts. Ce dévouement parut admirable. Elle savait, avec cette -finesse naturelle aux personnes perfides, déguiser la répugnance que -monsieur de Restaud manifestait pour elle, et jouait si parfaitement -la douleur, qu'elle obtint une sorte de célébrité. Quelques prudes -trouvèrent même qu'elle rachetait ainsi ses fautes. Mais elle avait -toujours devant les yeux la misère qui l'attendait à la mort du comte, -si elle manquait de présence d'esprit. Ainsi cette femme, repoussée du -lit de douleur où gémissait son mari, avait tracé un cercle magique à -l'entour. Loin de lui, et près de lui, disgraciée et toute-puissante, -épouse dévouée en apparence, elle guettait la mort et la fortune, comme -cet insecte des champs qui, au fond du précipice de sable qu'il a su -arrondir en spirale, y attend son inévitable proie en écoutant chaque -grain de poussière qui tombe. Le censeur le plus sévère ne pouvait -s'empêcher de reconnaître que la comtesse portait loin le sentiment -de la maternité. La mort de son père fut, dit-on, une leçon pour -elle. Idolâtre de ses enfants, elle leur avait dérobé le tableau de -ses désordres, leur âge lui avait permis d'atteindre à son but et de -s'en faire aimer, elle leur a donné la meilleure et la plus brillante -éducation. J'avoue que je ne puis me défendre pour cette femme d'un -sentiment admiratif et d'une compatissance sur laquelle Gobseck me -plaisante encore. A cette époque, la comtesse, qui reconnaissait la -bassesse de Maxime, expiait par des larmes de sang les fautes de sa vie -passée. Je le crois. Quelque odieuses que fussent les mesures qu'elle -prenait pour reconquérir la fortune de son mari, ne lui étaient-elles -pas dictées par son amour maternel et par le désir de réparer ses torts -envers ses enfants? Puis, comme plusieurs femmes qui ont subi les -orages d'une passion, peut-être éprouvait-elle le besoin de redevenir -vertueuse. Peut-être ne connut-elle le prix de la vertu qu'au moment -où elle recueillit la triste moisson semée par ses erreurs. Chaque -fois que le jeune Ernest sortait de chez son père, il subissait -un interrogatoire inquisitorial sur tout ce que le comte avait fait et -dit. L'enfant se prêtait complaisamment aux désirs de sa mère qu'il -attribuait à un tendre sentiment, et il allait au-devant de toutes -les questions. Ma visite fut un trait de lumière pour la comtesse qui -voulut voir en moi le ministre des vengeances du comte, et résolut -de ne pas me laisser approcher du moribond. Mû par un pressentiment -sinistre, je désirais vivement me procurer un entretien avec monsieur -de Restaud, car je n'étais pas sans inquiétude sur la destinée des -contre-lettres; si elles tombaient entre les mains de la comtesse, -elle pouvait les faire valoir, et il se serait élevé des procès -interminables entre elle et Gobseck. Je connaissais assez l'usurier -pour savoir qu'il ne restituerait jamais les biens à la comtesse, et -il y avait de nombreux éléments de chicane dans la contexture de ces -titres dont l'action ne pouvait être exercée que par moi. Je voulus -prévenir tant de malheurs, et j'allai chez la comtesse une seconde fois. - ---J'ai remarqué, madame, dit Derville à la vicomtesse de Grandlieu -en prenant le ton d'une confidence, qu'il existe certains phénomènes -moraux auxquels nous ne faisons pas assez attention dans le monde. -Naturellement observateur, j'ai porté dans les affaires d'intérêt que -je traite, et où les passions sont vivement mises en jeu, un esprit -d'analyse involontaire. Or, j'ai toujours admiré avec une surprise -nouvelle que les intentions secrètes et les idées que portent en eux -deux adversaires sont presque toujours réciproquement devinées. Il -se rencontre parfois entre deux ennemis la même lucidité de raison, -la même puissance de vue intellectuelle qu'entre deux amants qui -lisent dans l'âme l'un de l'autre. Ainsi, quand nous fûmes tous deux -en présence, la comtesse et moi, je compris tout à coup la cause -de l'antipathie qu'elle avait pour moi, quoiqu'elle déguisât ses -sentiments sous les formes les plus gracieuses de la politesse et de -l'aménité. J'étais un confident imposé, et il est impossible qu'une -femme ne haïsse pas un homme devant qui elle est obligée de rougir. -Quant à elle, elle devina que si j'étais l'homme en qui son mari -plaçait sa confiance, il ne m'avait pas encore remis sa fortune. -Notre conversation, dont je vous fais grâce, est restée dans mon -souvenir comme une des luttes les plus dangereuses que j'ai subies. -La comtesse, douée par la nature des qualités nécessaires pour -exercer d'irrésistibles séductions, se montra tour à tour souple, -fière, caressante, confiante; elle alla même jusqu'à tenter -d'allumer ma curiosité, d'éveiller l'amour dans mon coeur afin de -me dominer: elle échoua. Quand je pris congé d'elle, je surpris dans -ses yeux une expression de haine et de fureur qui me fit trembler. -Nous nous séparâmes ennemis. Elle aurait voulu pouvoir m'anéantir, et -moi je me sentais de la pitié pour elle, sentiment qui, pour certains -caractères, équivaut à la plus cruelle injure. Ce sentiment perça dans -les dernières considérations que je lui présentai. Je lui laissai, -je crois, une profonde terreur dans l'âme en lui déclarant que, de -quelque manière qu'elle pût s'y prendre, elle serait nécessairement -ruinée.--Si je voyais monsieur le comte, au moins le bien de vos -enfants...--Je serais à votre merci, dit-elle en m'interrompant par -un geste de dégoût. Une fois les questions posées entre nous d'une -manière si franche, je résolus de sauver cette famille de la misère -qui l'attendait. Déterminé à commettre des illégalités judiciaires, si -elles étaient nécessaires pour parvenir à mon but, voici quels furent -mes préparatifs. Je fis poursuivre monsieur le comte de Restaud pour -une somme due fictivement à Gobseck, et j'obtins des condamnations. -La comtesse cacha nécessairement cette procédure, mais j'acquérais -ainsi le droit de faire apposer les scellés à la mort du comte. Je -corrompis alors un des gens de la maison, et j'obtins de lui la -promesse qu'au moment même où son maître serait sur le point d'expirer, -il viendrait me prévenir, fût-ce au milieu de la nuit, afin que je -pusse intervenir tout à coup, effrayer la comtesse en la menaçant d'une -subite apposition de scellés, et sauver ainsi les contre-lettres. -J'appris plus tard que cette femme étudiait le code en entendant -les plaintes de son mari mourant. Quels effroyables tableaux ne -présenteraient pas les âmes de ceux qui environnent les lits funèbres, -si l'on pouvait en peindre les idées? Et toujours la fortune est le -mobile des intrigues qui s'élaborent, des plans qui se forment, des -trames qui s'ourdissent! Laissons maintenant de côté ces détails assez -fastidieux de leur nature, mais qui ont pu vous permettre de deviner -les douleurs de cette femme, celles de son mari, et qui vous dévoilent -les secrets de quelques intérieurs semblables à celui-ci. Depuis -deux mois le comte de Restaud, résigné à son sort, demeurait couché, -seul, dans sa chambre. Une maladie mortelle avait lentement affaibli -son corps et son esprit. En proie à ces fantaisies de malade dont la -bizarrerie semble inexplicable, il s'opposait à ce qu'on appropriât -son appartement, il se refusait à toute espèce de soin, et même -à ce qu'on fît son lit. Cette extrême apathie s'était empreinte autour -de lui: les meubles de sa chambre restaient en désordre; la poussière, -les toiles d'araignées couvraient les objets les plus délicats. Jadis -riche et recherché dans ses goûts, il se complaisait alors dans le -triste spectacle que lui offrait cette pièce où la cheminée, le -secrétaire et les chaises étaient encombrés des objets que nécessite -une maladie: des fioles vides ou pleines, presque toutes sales; du -linge épars, des assiettes brisées, une bassinoire ouverte devant le -feu, une baignoire encore pleine d'eau minérale. Le sentiment de la -destruction était exprimé dans chaque détail de ce chaos disgracieux. -La mort apparaissait dans les choses avant d'envahir la personne. -Le comte avait horreur du jour, les persiennes des fenêtres étaient -fermées, et l'obscurité ajoutait encore à la sombre physionomie de ce -triste lieu. Le malade avait considérablement maigri. Ses yeux, où la -vie semblait s'être réfugiée, étaient restés brillants. La blancheur -livide de son visage avait quelque chose d'horrible, que rehaussait -encore la longueur extraordinaire de ses cheveux qu'il n'avait jamais -voulu laisser couper, et qui descendaient en longues mèches plates -le long de ses joues. Il ressemblait aux fanatiques habitants du -désert. Le chagrin éteignait tous les sentiments humains en cet homme -à peine âgé de cinquante ans, que tout Paris avait connu si brillant -et si heureux. Au commencement du mois de décembre de l'année 1824, -un matin, il regarda son fils Ernest qui était assis au pied de son -lit, et qui le contemplait douloureusement.--Souffrez-vous? lui avait -demandé le jeune vicomte.--Non! dit-il avec un effrayant sourire, -tout est _ici et autour du coeur_! Et après avoir montré sa tête, -il pressa ses doigts décharnés sur sa poitrine creuse, par un geste -qui fit pleurer Ernest.--Pourquoi donc ne vois-je pas venir monsieur -Derville? demanda-t-il à son valet de chambre qu'il croyait lui être -très attaché, mais qui était tout à fait dans les intérêts de la -comtesse.--Comment, Maurice, s'écria le moribond qui se mit sur son -séant et parut avoir recouvré toute sa présence d'esprit, voici sept -ou huit fois que je vous envoie chez mon avoué, depuis quinze jours, -et il n'est pas venu? Croyez-vous que l'on puisse se jouer de moi? -Allez le chercher sur-le-champ, à l'instant, et ramenez-le. Si vous -n'exécutez pas mes ordres, je me lèverai moi-même et j'irai...--Madame, -dit le valet de chambre en sortant, vous avez entendu monsieur -le comte, que dois-je faire?--Vous feindrez d'aller chez l'avoué, et -vous reviendrez dire à monsieur que son homme d'affaires est allé à -quarante lieues d'ici pour un procès important. Vous ajouterez qu'on -l'attend à la fin de la semaine.--Les malades s'abusent toujours sur -leur sort, pensa la comtesse, et il attendra le retour de cet homme. -Le médecin avait déclaré la veille qu'il était difficile que le comte -passât la journée. Quand deux heures après, le valet de chambre vint -faire à son maître cette réponse désespérante, le moribond parut très -agité.--Mon Dieu! mon Dieu! répéta-t-il à plusieurs reprises, je -n'ai confiance qu'en vous. Il regarda son fils pendant longtemps, et -lui dit enfin d'une voix affaiblie:--Ernest, mon enfant, tu es bien -jeune; mais tu as bon coeur et tu comprends sans doute la sainteté -d'une promesse faite à un mourant, à un père. Te sens-tu capable de -garder un secret, de l'ensevelir en toi-même de manière que ta mère -elle-même ne s'en doute pas? Aujourd'hui, mon fils, il ne reste que -toi dans cette maison à qui je puisse me fier. Tu ne trahiras pas ma -confiance?--Non, mon père.--Eh! bien, Ernest, je te remettrai, dans -quelques moments, un paquet cacheté qui appartient à monsieur Derville, -tu le conserveras de manière que personne ne sache que tu le possèdes, -tu t'échapperas de l'hôtel et tu le jetteras à la petite poste qui est -au bout de la rue.--Oui, mon père.--Je puis compter sur toi?--Oui, -mon père.--Viens m'embrasser. Tu me rends ainsi la mort moins amère, -mon cher enfant. Dans six ou sept années, tu comprendras l'importance -de ce secret, et alors tu seras bien récompensé de ton adresse et de -ta fidélité, alors tu sauras combien je t'aime. Laisse-moi seul un -moment et empêche qui que ce soit d'entrer ici. Ernest sortit, et vit -sa mère debout dans le salon.--Ernest, lui dit-elle, viens ici. Elle -s'assit en prenant son fils entre ses deux genoux, et le pressant avec -force sur son coeur, elle l'embrassa.--Ernest, ton père vient de te -parler.--Oui, maman.--Que t'a-t-il dit?--Je ne puis pas le répéter, -maman.--Oh! mon cher enfant, s'écria la comtesse en l'embrassant avec -enthousiasme, combien de plaisir me fait ta discrétion! Ne jamais -mentir et rester fidèle à sa parole, sont deux principes qu'il ne faut -jamais oublier.--Oh! que tu es belle, maman! Tu n'as jamais menti, -toi! j'en suis bien sûr.--Quelquefois, mon cher Ernest, j'ai menti. -Oui, j'ai manqué à ma parole en des circonstances devant lesquelles -cèdent toutes les lois. Écoute, mon Ernest, tu es assez grand, -assez raisonnable pour t'apercevoir que ton père me repousse, ne veut -pas de mes soins, et cela n'est pas naturel, car tu sais combien je -l'aime.--Oui, maman.--Mon pauvre enfant, dit la comtesse en pleurant, -ce malheur est le résultat d'insinuations perfides. De méchantes gens -ont cherché à me séparer de ton père, dans le but de satisfaire leur -avidité. Ils veulent nous priver de notre fortune et se l'approprier. -Si ton père était bien portant, la division qui existe entre nous -cesserait bientôt, il m'écouterait; et comme il est bon, aimant, -il reconnaîtrait son erreur; mais sa raison s'est altérée, et les -préventions qu'il avait contre moi sont devenues une idée fixe, une -espèce de folie, l'effet de sa maladie. La prédilection que ton père -a pour toi est une nouvelle preuve du dérangement de ses facultés. -Tu ne t'es jamais aperçu qu'avant sa maladie il aimât moins Pauline -et Georges que toi. Tout est caprice chez lui. La tendresse qu'il te -porte pourrait lui suggérer l'idée de te donner des ordres à exécuter. -Si tu ne veux pas ruiner ta famille, mon cher ange, et ne pas voir -ta mère mendiant son pain un jour comme une pauvresse, il faut tout -lui dire...--Ah! ah! s'écria le comte, qui, ayant ouvert la porte, se -montra tout à coup presque nu, déjà même aussi sec, aussi décharné -qu'un squelette. Ce cri sourd produisit un effet terrible sur la -comtesse, qui resta immobile et comme frappée de stupeur. Son mari -était si frêle et si pâle, qu'il semblait sortir de la tombe.--Vous -avez abreuvé ma vie de chagrins, et vous voulez troubler ma mort, -pervertir la raison de mon fils, en faire un homme vicieux, cria-t-il -d'une voix rauque. La comtesse alla se jeter au pied de ce mourant -que les dernières émotions de la vie rendaient presque hideux et y -versa un torrent de larmes.--Grâce! grâce! s'écria-t-elle.--Avez-vous -eu de la pitié pour moi? demanda-t-il. Je vous ai laissée dévorer -votre fortune, voulez-vous maintenant dévorer la mienne, ruiner -mon fils!--Eh! bien, oui, pas de pitié pour moi, soyez inflexible, -dit-elle, mais les enfants! Condamnez votre veuve à vivre dans un -couvent, j'obéirai; je ferai pour expier mes fautes envers vous tout -ce qu'il vous plaira de m'ordonner; mais que les enfants soient -heureux! Oh! les enfants! les enfants!--Je n'ai qu'un enfant, répondit -le comte en tendant, par un geste désespéré, son bras décharné vers -son fils.--Pardon! repentie, repentie!... criait la comtesse en -embrassant les pieds humides de son mari. Les sanglots l'empêchaient -de parler et des mots vagues, incohérents, sortaient de son -gosier brûlant.--Après ce que vous disiez à Ernest, vous osez parler -de repentir! dit le moribond qui renversa la comtesse en agitant le -pied.--Vous me glacez! ajouta-t-il avec une indifférence qui eut -quelque chose d'effrayant. Vous avez été mauvaise fille, vous avez -été mauvaise femme, vous serez mauvaise mère. La malheureuse femme -tomba évanouie. Le mourant regagna son lit, s'y coucha, et perdit -connaissance quelques heures après. Les prêtres vinrent lui administrer -les sacrements. Il était minuit quand il expira. La scène du matin -avait épuisé le reste de ses forces. J'arrivai à minuit avec le papa -Gobseck. A la faveur du désordre qui régnait, nous nous introduisîmes -jusque dans le petit salon qui précédait la chambre mortuaire, et où -nous trouvâmes les trois enfants en pleurs, entre deux prêtres qui -devaient passer la nuit près du corps. Ernest vint à moi et me dit -que sa mère voulait être seule dans la chambre du comte.--N'y entrez -pas, dit-il avec une expression admirable dans l'accent et le geste, -elle y prie! Gobseck se mit à rire, de ce rire muet qui lui était -particulier. Je me sentais trop ému par le sentiment qui éclatait sur -la jeune figure d'Ernest, pour partager l'ironie de l'avare. Quand -l'enfant vit que nous marchions vers la porte, il alla s'y coller en -criant:--Maman, voilà des messieurs noirs qui te cherchent! Gobseck -enleva l'enfant comme si c'eût été une plume, et ouvrit la porte. Quel -spectacle s'offrit à nos regards! Un affreux désordre régnait dans -cette chambre. Échevelée par le désespoir, les yeux étincelants, la -comtesse demeura debout, interdite, au milieu de hardes, de papiers, -de chiffons bouleversés. Confusion horrible à voir en présence de ce -mort. A peine le comte était-il expiré, que sa femme avait forcé tous -les tiroirs et le secrétaire, autour d'elle le tapis était couvert -de débris, quelques meubles et plusieurs portefeuilles avaient été -brisés, tout portait l'empreinte de ses mains hardies. Si d'abord ses -recherches avaient été vaines, son attitude et son agitation me firent -supposer qu'elle avait fini par découvrir les mystérieux papiers. Je -jetai un coup d'oeil sur le lit, et avec l'instinct que nous donne -l'habitude des affaires, je devinai ce qui s'était passé. Le cadavre -du comte se trouvait dans la ruelle du lit, presque en travers, le nez -tourné vers les matelas, dédaigneusement jeté comme une des enveloppes -de papier qui étaient à terre; lui aussi n'était plus qu'une enveloppe. -Ses membres raidis et inflexibles lui donnaient quelque chose de -grotesquement horrible. Le mourant avait sans doute caché la -contre-lettre sous son oreiller, comme pour la préserver de toute -atteinte jusqu'à sa mort. La comtesse avait deviné la pensée de son -mari, qui d'ailleurs semblait être écrite dans le dernier geste, dans -la convulsion des doigts crochus. L'oreiller avait été jeté en bas -du lit, le pied de la comtesse y était encore imprimé; à ses pieds, -devant elle, je vis un papier cacheté en plusieurs endroits aux armes -du comte, je le ramassai vivement et j'y lus une suscription indiquant -que le contenu devait m'être remis. Je regardai fixement la comtesse -avec la perspicace sévérité d'un juge qui interroge un coupable. La -flamme du foyer dévorait les papiers. En nous entendant venir, la -comtesse les y avait lancés en croyant, à la lecture des premières -dispositions que j'avais provoquées en faveur de ses enfants, anéantir -un testament qui les privait de leur fortune. Une conscience bourrelée -et l'effroi involontaire inspiré par un crime à ceux qui le commettent -lui avaient ôté l'usage de la réflexion. En se voyant surprise, elle -voyait peut-être l'échafaud et sentait le fer rouge du bourreau. Cette -femme attendait nos premiers mots en haletant, et nous regardait avec -des yeux hagards.--Ah! madame, dis-je en retirant de la cheminée un -fragment que le feu n'avait pas atteint, vous avez ruiné vos enfants! -ces papiers étaient leurs titres de propriété. Sa bouche se remua, -comme si elle allait avoir une attaque de paralysie.--Hé! hé! s'écria -Gobseck dont l'exclamation nous fit l'effet du grincement produit par -un flambeau de cuivre quand on le pousse sur un marbre. Après une -pause, le vieillard me dit d'un ton calme:--Voudriez-vous donc faire -croire à madame la comtesse que je ne suis pas le légitime propriétaire -des biens que m'a vendus monsieur le comte? Cette maison m'appartient -depuis un moment. Un coup de massue appliqué soudain sur ma tête -m'aurait moins causé de douleur et de surprise. La comtesse remarqua -le regard indécis que je jetai sur l'usurier.--Monsieur, monsieur! lui -dit-elle sans trouver d'autres paroles.--Vous avez un fidéi-commis? -lui demandai-je.--Possible.--Abuseriez-vous donc du crime commis par -madame?--Juste. Je sortis, laissant la comtesse assise auprès du lit -de son mari et pleurant à chaudes larmes. Gobseck me suivit. Quand -nous nous trouvâmes dans la rue, je me séparai de lui; mais il vint -à moi, me lança un de ces regards profonds par lesquels il sonde les -coeurs, et me dit de sa voix flûtée qui prit des tons aigus:--Tu -te mêles de me juger? Depuis ce temps-là, nous nous sommes peu -vus. Gobseck a loué l'hôtel du comte, il va passer les étés dans les -terres, fait le seigneur, construit les fermes, répare les moulins, les -chemins, et plante des arbres. Un jour je le rencontrai dans une allée -aux Tuileries.--La comtesse mène une vie héroïque, lui dis-je. Elle -s'est consacrée à l'éducation de ses enfants qu'elle a parfaitement -élevés. L'aîné est un charmant sujet...--Possible.--Mais, repris-je, -ne devriez-vous pas aider Ernest?--Aider Ernest! s'écria Gobseck. Non, -non! Le malheur est notre plus grand maître, le malheur lui apprendra -la valeur de l'argent, celle des hommes et celle des femmes. Qu'il -navigue sur la mer parisienne! quand il sera devenu bon pilote, nous -lui donnerons un bâtiment. Je le quittai sans vouloir m'expliquer le -sens de ses paroles. Quoique monsieur de Restaud, auquel sa mère a -donné de la répugnance pour moi, soit bien éloigné de me prendre pour -conseil, je suis allé la semaine dernière chez Gobseck pour l'instruire -de l'amour qu'Ernest porte à mademoiselle Camille en le pressant -d'accomplir son mandat, puisque le jeune comte arrive à sa majorité. -Le vieil escompteur était depuis longtemps au lit et souffrait de la -maladie qui devait l'emporter. Il ajourna sa réponse au moment où il -pourrait se lever et s'occuper d'affaires, il ne voulait sans doute -ne se défaire de rien tant qu'il aurait un souffle de vie; sa réponse -dilatoire n'avait pas d'autres motifs. En le trouvant beaucoup plus -malade qu'il ne croyait l'être, je restai près de lui pendant assez -de temps pour reconnaître les progrès d'une passion que l'âge avait -convertie en une sorte de folie. Afin de n'avoir personne dans la -maison qu'il habitait, il s'en était fait le principal locataire et il -en laissait toutes les chambres inoccupées. Il n'y avait rien de changé -dans celle où il demeurait. Les meubles, que je connaissais si bien -depuis seize ans, semblaient avoir été conservés sous verre, tant ils -étaient exactement les mêmes. Sa vieille et fidèle portière, mariée à -un invalide qui gardait la loge quand elle montait auprès du maître, -était toujours sa ménagère, sa femme de confiance, l'introducteur de -quiconque le venait voir, et remplissait auprès de lui les fonctions -de garde-malade. Malgré son état de faiblesse, Gobseck recevait encore -lui-même ses pratiques, ses revenus, et avait si bien simplifié ses -affaires qu'il lui suffisait de faire faire quelques commissions par -son invalide pour les gérer au dehors. Lors du traité par lequel la -France reconnut la république d'Haïti, les connaissances que -possédait Gobseck sur l'état des anciennes fortunes à Saint-Domingue -et sur les colons ou les ayants cause auxquels étaient dévolues les -indemnités, le firent nommer membre de la commission instituée pour -liquider leurs droits et répartir les versements dus par Haïti. Le -génie de Gobseck lui fit inventer une agence pour escompter les -créances des colons ou de leurs héritiers, sous les noms de Werbrust et -Gigonnet avec lesquels il partageait les bénéfices sans avoir besoin -d'avancer son argent, car ses lumières avaient constitué sa mise de -fonds. Cette agence était comme une distillerie où s'exprimaient les -créances des ignorants, des incrédules, ou de ceux dont les droits -pouvaient être contestés. Comme liquidateur, Gobseck savait parlementer -avec les gros propriétaires qui, soit pour faire évaluer leurs droits à -un taux élevé, soit pour les faire promptement admettre, lui offraient -des présents proportionnés à l'importance de leurs fortunes. Ainsi -les cadeaux constituaient une espèce d'escompte sur les sommes dont -il lui était impossible de se rendre maître; puis, son agence lui -livrait à vil prix les petites, les douteuses, et celles des gens -qui préféraient un paiement immédiat, quelque minime qu'il fût, aux -chances des versements incertains de la république. Gobseck fut donc -l'insatiable boa de cette grande affaire. Chaque matin il recevait -ses tributs et les lorgnait comme eût fait le ministre d'un nabab -avant de se décider à signer une grâce. Gobseck prenait tout, depuis -la bourriche du pauvre diable jusqu'aux livres de bougie des gens -scrupuleux, depuis la vaisselle des riches jusqu'aux tabatières d'or -des spéculateurs. Personne ne savait ce que devenaient ces présents -faits au vieil usurier. Tout entrait chez lui, rien n'en sortait.--Foi -d'honnête femme, me disait la portière, vieille connaissance à moi, je -crois qu'il avale tout sans que cela le rende plus gras, car il est -sec et maigre comme l'oiseau de mon horloge. Enfin, lundi dernier, -Gobseck m'envoya chercher par l'invalide, qui me dit en entrant dans -mon cabinet:--Venez vite, monsieur Derville, le patron va rendre ses -derniers comptes; il a jauni comme un citron, il est impatient de vous -parler; la mort le travaille, et son dernier hoquet lui grouille dans -le gosier. Quand j'entrai dans la chambre du moribond, je le surpris -à genoux devant sa cheminée, où, s'il n'y avait pas de feu, il se -trouvait un énorme monceau de cendres. Gobseck s'y était traîné de son -lit, mais les forces pour revenir se coucher lui manquaient, aussi -bien que la voix pour se plaindre.--Mon vieil ami, lui dis-je en -le relevant et l'aidant à regagner son lit, vous aviez froid, comment -ne faites-vous pas de feu?--Je n'ai point froid, dit-il, pas de feu! -pas de feu! Je vais je ne sais où, garçon, reprit-il en me jetant un -dernier regard blanc et sans chaleur, mais je m'en vais d'ici! J'ai la -_carphologie_, dit-il en se servant d'un terme qui annonçait combien -son intelligence était encore nette et précise. J'ai cru voir ma -chambre pleine d'or vivant, et je me suis levé pour en prendre. A qui -tout le mien ira-t-il? Je ne le donne pas au gouvernement; j'ai fait un -testament, trouve-le, Grotius. La belle Hollandaise avait une fille que -j'ai vue je ne sais où, dans la rue Vivienne, un soir. Je crois qu'elle -est surnommée _la Torpille_; elle est jolie comme un amour, cherche-la, -Grotius. Tu es mon exécuteur testamentaire, prends ce que tu voudras, -mange: il y a des pâtés de foie gras, des balles de café, des sucres, -des cuillers d'or. Donne le service d'Odiot à ta femme. Mais à qui les -diamants? Prises-tu, garçon? j'ai des tabacs, vends-les à Hambourg, ils -gagnent _un demi_. Enfin j'ai de tout et il faut tout quitter! Allons, -papa Gobseck, se dit-il, pas de faiblesse, sois toi-même. Il se dressa -sur son séant, sa figure se dessina nettement sur son oreiller comme -si elle eût été de bronze; il étendit son bras sec et sa main osseuse -sur sa couverture, qu'il serra comme pour se retenir; il regarda son -foyer, froid autant que l'était son oeil métallique, et il mourut -avec toute sa raison, en offrant à la portière, à l'invalide et à -moi, l'image de ces vieux Romains attentifs que Lethière a peints -derrière les Consuls, dans son tableau de la _Mort des enfants de -Brutus_.--A-t-il du toupet, le vieux Lascar! me dit l'invalide dans son -langage soldatesque. Moi j'écoutais encore la fantastique énumération -que le moribond avait faite de ses richesses, et mon regard qui avait -suivi le sien restait sur le monceau de cendres dont la grosseur -me frappa. Je pris les pincettes, et, quand je les y plongeai, je -frappai sur un amas d'or et d'argent, composé sans doute des recettes -faites pendant sa maladie et que sa faiblesse l'avait empêché de -cacher, ou que sa défiance ne lui avait pas permis d'envoyer à la -Banque.--Courez chez le juge de paix, dis-je au vieil invalide, afin -que les scellés soient promptement apposés ici! Frappé des dernières -paroles de Gobseck, et de ce que m'avait récemment dit la portière, -je pris les clefs des chambres situées au premier et au second étage -pour les aller visiter. Dans la première pièce que j'ouvris, j'eus -l'explication des discours que je croyais insensés, en voyant les -effets d'une avarice à laquelle il n'était plus resté que cet instinct -illogique dont tant d'exemples nous sont offerts par les avares de -province. Dans la chambre voisine de celle où Gobseck était expiré, se -trouvaient des pâtés pourris, une foule de comestibles de tout genre -et même des coquillages, des poissons qui avaient de la barbe et dont -les diverses puanteurs faillirent m'asphyxier. Partout fourmillaient -des vers et des insectes. Ces présents, récemment faits, étaient mêlés -à des boîtes de toutes formes, à des caisses de thé, à des balles de -café. Sur la cheminée, dans une soupière d'argent, étaient des avis -d'arrivage de marchandises consignées en son nom au Havre, balles de -coton, boucauts de sucre, tonneaux de rhum, cafés, indigos, tabacs, -tout un bazar de denrées coloniales! Cette pièce était encombrée de -meubles, d'argenterie, de lampes, de tableaux, de vases, de livres, de -belles gravures roulées, sans cadres, et de curiosités. Peut-être cette -immense quantité de valeurs ne provenait pas entièrement de cadeaux et -constituait des gages qui lui étaient restés faute de paiement. Je vis -des écrins armoriés ou chiffrés, des services en beau linge, des armes -précieuses, mais sans étiquettes. En ouvrant un livre qui me semblait -avoir été déplacé, j'y trouvai des billets de mille francs. Je me -promis de bien visiter les moindres choses, de sonder les planchers, -les plafonds, les corniches et les murs, afin de trouver tout cet or -dont était si passionnément avide ce Hollandais digne du pinceau de -Rembrandt. Je n'ai jamais vu, dans le cours de ma vie judiciaire, -pareils effets d'avarice et d'originalité. Quand je revins dans sa -chambre, je trouvai sur son bureau la raison du pêle-mêle progressif -et de l'entassement de ces richesses. Il y avait sous un serre-papiers -une correspondance entre Gobseck et les marchands auxquels il vendait -sans doute habituellement ses présents. Or, soit que ces gens eussent -été victimes de l'habileté de Gobseck, soit que Gobseck voulût un trop -grand prix de ses denrées ou de ses valeurs fabriquées, chaque marché -se trouvait en suspens. Il n'avait pas vendu les comestibles à Chevet, -parce que Chevet ne voulait les reprendre qu'à trente pour cent de -perte. Gobseck chicanait pour quelques francs de différence, et pendant -la discussion les marchandises s'avariaient. Pour son argenterie, il -refusait de payer les frais de la livraison. Pour ses cafés, il ne -voulait pas garantir les déchets. Enfin chaque objet donnait lieu à -des contestations qui dénotaient en Gobseck les premiers symptômes de -cet enfantillage, de cet entêtement incompréhensible auxquels -arrivent tous les vieillards chez lesquels une passion forte survit -à l'intelligence. Je me dis, comme il se l'était dit à lui-même:--A -qui toutes ces richesses iront-elles?... En pensant au bizarre -renseignement qu'il m'avait fourni sur sa seule héritière, je me vois -obligé de fouiller toutes les maisons suspectes de Paris pour y jeter -à quelque mauvaise femme une immense fortune. Avant tout, sachez que, -par des actes en bonne forme, le comte Ernest de Restaud sera, sous -peu de jours, mis en possession d'une fortune qui lui permet d'épouser -mademoiselle Camille, tout en constituant à la comtesse de Restaud sa -mère, à son frère et à sa soeur, des dots et des parts suffisantes. - ---Eh bien, cher monsieur Derville, nous y penserons, répondit madame de -Grandlieu. Monsieur Ernest doit être bien riche pour faire accepter sa -mère par une famille noble. Il est vrai que Camille pourra ne pas voir -sa belle-mère. - ---Madame de Beauséant recevait madame de Restaud, dit le vieil oncle. - ---Oh! dans ses raouts, répliqua la vicomtesse. - -Paris, janvier 1830. - - - - -AUTRE ÉTUDE DE FEMME. - - DÉDIÉ A LÉON GOZLAN - - _Comme un témoignage de bonne confraternité littéraire._ - - -A Paris, il se rencontre toujours deux soirées dans les bals ou dans -les _raouts_. D'abord une soirée officielle à laquelle assistent -les personnes priées, un beau monde qui s'ennuie. Chacun pose pour -le voisin. La plupart des jeunes femmes ne viennent que pour une -seule personne. Quand chaque femme s'est assurée qu'elle est la plus -belle pour cette personne et que cette opinion a pu être partagée -par quelques autres, après des phrases insignifiantes échangées, -comme celles-ci:--Comptez-vous aller de bonne heure à *** (un nom de -terre)?--Madame une telle a bien chanté!--Quelle est cette petite -femme qui a tant de diamants? Ou, après avoir lancé des phrases -épigrammatiques qui font un plaisir passager et des blessures de -longue durée, les groupes s'éclaircissent, les indifférents s'en vont, -les bougies brûlent dans les bobèches; la maîtresse de la maison -arrête alors quelques artistes, des gens gais, des amis, en leur -disant:--Restez, nous soupons entre nous. - -On se rassemble dans un petit salon. La seconde, la véritable soirée -a lieu; soirée où, comme sous l'ancien régime, chacun entend ce qui -se dit, où la conversation est générale, où l'on est forcé d'avoir -de l'esprit et de contribuer à l'amusement public. Tout est en -relief, un rire franc succède à ces airs gourmés qui, dans le monde, -attristent les plus jolies figures. Enfin, le plaisir commence là -où le raout finit. Le raout, cette froide revue du luxe, ce défilé -d'amours-propres en grand costume, est une de ces inventions anglaises -qui tendent à _mécaniser_ les autres nations. L'Angleterre semble tenir -à ce que le monde entier s'ennuie comme elle et autant qu'elle. - -Cette seconde soirée est donc, en France, dans quelques maisons, une -heureuse protestation de l'ancien esprit de notre joyeux pays; mais, -malheureusement, peu de maisons protestent: la raison en est bien -simple. Si l'on ne soupe plus beaucoup aujourd'hui, c'est que, sous -aucun régime, il n'y a eu moins de gens casés, posés et arrivés. Tout -le monde est en marche vers quelque but, ou trotte après la fortune. -Le temps est devenu la plus chère denrée, personne ne peut donc se -livrer à cette prodigieuse prodigalité de rentrer chez soi le lendemain -pour se réveiller tard. On ne retrouve donc plus de seconde soirée -que chez les femmes assez riches pour ouvrir leur maison; et depuis -la révolution de 1830, ces femmes se comptent dans Paris. Malgré -l'opposition muette du faubourg Saint-Germain, deux ou trois femmes, -parmi lesquelles se trouve madame la marquise d'Espard, n'ont pas voulu -renoncer à la part d'influence qu'elles avaient sur Paris, et n'ont -point fermé leurs salons. Entre tous, l'hôtel de madame d'Espard, -célèbre d'ailleurs à Paris, est le dernier asile où se soit réfugié -l'esprit français d'autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille -détours et sa politesse exquise. Là vous observerez encore de la grâce -dans les manières malgré les conventions de la politesse, de l'abandon -dans la causerie malgré la réserve naturelle aux gens comme il faut, -et surtout de la générosité dans les idées. Là, nul ne pense à garder -sa pensée pour un drame; et, dans un récit, personne ne voit un livre -à faire. Enfin le hideux squelette d'une littérature aux abois ne se -dresse point, à propos d'une saillie heureuse ou d'un sujet intéressant. - -Le souvenir d'une de ces soirées m'est plus particulièrement resté, -moins à cause d'une confidence où l'illustre de Marsay mit à découvert -un des replis les plus profonds du coeur de la femme, qu'à cause des -observations auxquelles son récit donna lieu sur les changements qui -se sont opérés dans la femme française depuis la triste révolution de -juillet. - -Pendant cette soirée, le hasard avait réuni plusieurs personnes -auxquelles d'incontestables mérites ont valu des réputations -européennes. Ceci n'est point une flatterie adressée à la France, car -plusieurs étrangers se trouvaient parmi nous. Les hommes qui brillèrent -le plus n'étaient d'ailleurs pas les plus célèbres. Ingénieuses -reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures -dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se pressèrent sans -apprêt, se prodiguèrent sans dédain comme sans recherche, mais furent -délicieusement senties et délicatement savourées. Les gens du monde se -firent surtout remarquer par une grâce, par une verve tout artistiques. - -Vous rencontrerez ailleurs, en Europe, d'élégantes manières, de la -cordialité, de la bonhomie, de la science; mais, à Paris seulement, -dans ce salon et dans ceux dont je viens de parler, abonde l'esprit -particulier qui donne à toutes ces qualités sociales un agréable -et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait -facilement serpenter cette profusion de pensées, de formules, de -contes, de documents historiques. Paris, capitale du goût, connaît -seul cette science qui change une conversation en une joute où chaque -nature d'esprit se condense par un trait, où chacun dit sa phrase -et jette son expérience dans un mot, où tout le monde s'amuse, se -délasse et s'exerce. Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées; -là vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable, quelque singe -sur vos épaules; là vous serez compris, et ne risquerez pas de mettre -au jeu des pièces d'or contre du billon. Enfin, là, des secrets bien -trahis, des causeries légères et profondes ondoient, tournent, changent -d'aspect et de couleurs à chaque phrase. Les critiques vives et les -récits pressés s'entraînent les uns les autres. Tous les yeux écoutent, -les gestes interrogent et la physionomie répond. Enfin, là tout est, en -un mot, esprit et pensée. - -Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bien manié, fait la -puissance de l'acteur et du conteur, ne m'avait si complétement -ensorcelé. Je ne fus pas seul soumis à ces prestiges, et nous passâmes -tous une soirée délicieuse. La conversation, devenue conteuse, -entraîna dans son cours précipité de curieuses confidences, plusieurs -portraits, mille folies, qui rendent cette ravissante improvisation -tout à fait intraduisible; mais, en laissant à ces choses leur verdeur, -leur abrupt naturel, leurs fallacieuses sinuosités, peut-être -comprendrez-vous bien le charme d'une véritable soirée française, prise -au moment où la familiarité la plus douce fait oublier à chacun ses -intérêts, son amour-propre spécial, ou, si vous voulez, ses prétentions. - -Vers deux heures du matin, au moment où le souper finissait, il ne -se trouva plus autour de la table que des intimes, tous éprouvés par -un commerce de quinze années, ou des gens de beaucoup de goût, bien -élevés et qui savaient le monde. Par une convention tacite et bien -observée, au souper chacun renonce à son importance. L'égalité la plus -absolue y donne le ton. Il n'y avait d'ailleurs alors personne qui ne -fût très-fier d'être lui-même. Madame d'Espard oblige ses convives -à rester à table jusqu'au départ, après avoir maintes fois remarqué -le changement total qui s'opère dans les esprits par le déplacement. -De la salle à manger au salon, le charme se rompt. Selon Sterne, les -idées d'un auteur qui s'est fait la barbe diffèrent de celles qu'il -avait auparavant; si Sterne a raison, ne peut-on pas affirmer hardiment -que les dispositions des gens à table ne sont plus celles des mêmes -gens revenus au salon? L'atmosphère n'est plus capiteuse, l'oeil -ne contemple plus le brillant désordre du dessert, on a perdu les -bénéfices de cette mollesse d'esprit, de cette bénévolence qui nous -envahit quand nous restons dans l'assiette particulière à l'homme -rassasié, bien établi sur une de ces chaises moelleuses comme on -les fait aujourd'hui. Peut-être cause-t-on plus volontiers devant un -dessert, en compagnie de vins fins, pendant le délicieux moment où -chacun peut mettre son coude sur la table et sa tête dans sa main. -Non-seulement alors tout le monde aime à parler, mais encore à écouter. -La digestion, presque toujours attentive, est, selon les caractères, ou -babillarde, ou silencieuse; et chacun y trouve alors son compte. - -Ne fallait-il pas ce préambule pour vous initier aux charmes du -récit confidentiel par lequel un homme célèbre, mort depuis, a peint -l'innocent jésuitisme de la femme avec cette finesse particulière aux -gens qui ont vu beaucoup de choses et qui fait des hommes d'État de -délicieux conteurs, lorsque, comme les princes de Talleyrand et de -Metternich, ils daignent conter. - -De Marsay, nommé premier ministre depuis six mois, avait déjà donné les -preuves d'une capacité supérieure. Quoique ceux qui le connaissaient -de longue main ne fussent pas étonnés de lui voir déployer tous -les talents et les diverses aptitudes de l'homme d'État, on pouvait -se demander s'il se savait être un grand politique, ou s'il s'était -développé dans le feu des circonstances. Cette question venait de lui -être adressée dans une intention évidemment philosophique par un homme -d'esprit et d'observation qu'il avait nommé préfet, qui fut longtemps -journaliste, et qui l'admirait sans mêler à son admiration ce filet de -critique vinaigrée avec lequel, à Paris, un homme supérieur s'excuse -d'en admirer un autre. - ---Y a-t-il eu, dans votre vie antérieure, un fait, une pensée, un désir -qui vous ait appris votre vocation? lui dit Émile Blondet, car nous -avons tous, comme Newton, notre pomme qui tombe et qui nous amène sur -le terrain où nos facultés se déploient... - ---Oui, répondit de Marsay, je vais vous conter cela. - -Jolies femmes, dandies politiques, artistes, vieillards, les intimes -de de Marsay, tous se mirent alors commodément, chacun dans sa pose, -et regardèrent le premier ministre. Est-il besoin de dire qu'il n'y -avait plus de domestiques, que les portes étaient closes et les -portières tirées? Le silence fut si profond qu'on entendit dans la cour -le murmure des cochers, les coups de pied et les bruits que font les -chevaux en demandant à revenir à l'écurie. - ---L'homme d'État, mes amis, n'existe que par une seule qualité, dit -le ministre en jouant avec son couteau de nacre et d'or: savoir être -toujours maître de soi, faire à tout propos le décompte de chaque -événement, quelque fortuit qu'il puisse être; enfin, avoir, dans son -moi intérieur, un être froid et désintéressé qui assiste en spectateur -à tous les mouvements de notre vie, à nos passions, à nos sentiments, -et qui nous souffle à propos de toute chose l'arrêt d'une espèce de -barême moral. - ---Vous nous expliquez ainsi pourquoi l'homme d'État est si rare en -France, dit le vieux lord Dudley. - ---Au point de vue sentimental, ceci est horrible, reprit le ministre. -Aussi, quand ce phénomène a lieu chez un jeune homme... (Richelieu, -qui, averti du danger de Concini par une lettre, la veille, dormit -jusqu'à midi, quand on devait tuer son bienfaiteur à dix heures), un -jeune homme, Pitt ou Napoléon, si vous voulez, est-il une monstruosité? -Je suis devenu ce monstre de très-bonne heure, et grâce à une femme. - ---Je croyais, dit madame d'Espard en souriant, que nous défaisions -beaucoup plus de politiques que nous n'en faisions. - ---Le monstre de qui je vous parle n'est un monstre que parce qu'il -vous résiste, répondit le conteur en faisant une ironique inclination -de tête. - ---S'il s'agit d'une aventure d'amour, dit la baronne de Nucingen, je -demande qu'on ne la coupe par aucune réflexion. - ---La réflexion y est si contraire! s'écria Blondet. - ---J'avais dix-sept ans, reprit de Marsay, la Restauration allait se -raffermir; mes vieux amis savent combien alors j'étais impétueux et -bouillant; j'aimais pour la première fois, et, je puis aujourd'hui -le dire, j'étais un des plus jolis jeunes gens de Paris: j'avais la -beauté, la jeunesse, deux avantages dus au hasard et dont nous sommes -fiers comme d'une conquête. Je suis forcé de me taire sur le reste. -Comme tous les jeunes gens, j'aimais une femme de six ans plus âgée que -moi. Personne de vous, dit-il en faisant par un regard le tour de la -table, ne peut se douter de son nom ni la reconnaître. Ronquerolles, -dans ce temps, a seul pénétré mon secret, il l'a bien gardé, j'aurais -craint son sourire; mais il est parti, dit le ministre en regardant -autour de lui. - ---Il n'a pas voulu souper, dit madame d'Espard. - ---Depuis six mois, possédé par mon amour, incapable de soupçonner que -ma passion me maîtrisait, reprit le premier ministre, je me livrais -à ces adorables divinisations qui sont et le triomphe et le fragile -bonheur de la jeunesse. Je gardais _ses_ vieux gants, je buvais en -infusion les fleurs qu'_elle_ avait portées, je me relevais la nuit -pour aller voir _ses_ fenêtres. Tout mon sang se portait au coeur en -respirant le parfum qu'_elle_ avait adopté. J'étais à mille lieues de -reconnaître que les femmes sont des poêles à dessus de marbre. - ---Oh! faites-nous grâce de vos horribles sentences? dit madame de -l'Estorade en souriant. - ---J'aurais foudroyé, je crois, de mon mépris le philosophe qui a publié -cette terrible pensée d'une profonde justesse, reprit de Marsay. Vous -êtes tous trop spirituels pour que je vous en dise davantage. Ce peu -de mots vous rappellera vos propres folies. Grande dame s'il en fût -jamais, et veuve sans enfants (oh! tout y était!), mon idole s'était -enfermée pour marquer elle-même mon linge avec ses cheveux; enfin, -elle répondait à mes folies par d'autres folies. Ainsi, comment ne -pas croire à la passion quand elle est garantie par la folie? Nous -avions mis l'un et l'autre tout notre esprit à cacher un si complet et -si bel amour aux yeux du monde; et nous y réussissions. Aussi, -quel charme nos escapades n'avaient-elles pas? D'elle, je ne vous -dirai rien: alors parfaite, elle passe encore aujourd'hui pour une -des belles femmes de Paris; mais alors on se serait fait tuer pour -obtenir un de ses regards. Elle était restée dans une situation de -fortune satisfaisante pour une femme adorée et qui aimait, mais que -la Restauration, à laquelle elle devait un lustre nouveau, rendait -peu convenable relativement à son nom. Dans ma situation, j'avais -la fatuité de ne pas concevoir un soupçon. Quoique ma jalousie fût -alors d'une puissance de cent vingt Othello, ce sentiment terrible -sommeillait en moi comme l'or dans sa pépite. Je me serais fait donner -des coups de bâton par mon domestique si j'avais eu la lâcheté de -mettre en question la pureté de cet ange si frêle et si fort, si blond -et si naïf, pur, candide, et dont l'oeil bleu se laissait pénétrer à -fond de coeur, avec une adorable soumission par mon regard. Jamais la -moindre hésitation dans la pose, dans le regard ou la parole; toujours -blanche, fraîche, et prête au bien-aimé comme le lis oriental du -_Cantique des cantiques_!... Ah! mes amis! s'écria douloureusement le -ministre redevenu jeune homme, il faut se heurter bien durement la tête -au dessus de marbre pour dissiper cette poésie! - -Ce cri naturel, qui eut de l'écho chez les convives, piqua leur -curiosité déjà si savamment excitée. - ---Tous les matins, monté sur ce beau Sultan que vous m'aviez envoyé -d'Angleterre, dit-il à lord Dudley, je passais le long de sa calèche -dont les chevaux allaient exprès au pas, et je voyais le mot d'ordre -écrit en fleurs dans son bouquet pour le cas où nous ne pourrions -rapidement échanger une phrase. Quoique nous nous vissions à peu près -tous les soirs dans le monde et qu'elle m'écrivît tous les jours, nous -avions adopté, pour tromper les regards et déjouer les observations, -une manière d'être. Ne pas se regarder, s'éviter, dire du mal l'un de -l'autre; s'admirer et se vanter ou se poser en amoureux dédaigné, tous -ces vieux manéges ne valent pas, de part et d'autre, une fausse passion -avouée pour une personne indifférente, et un air d'indifférence pour -la véritable idole. Si deux amants veulent jouer ce jeu, le monde en -sera toujours la dupe; mais ils doivent être alors bien sûrs l'un de -l'autre. Son plastron, à elle, était un homme en faveur, un homme de -cour, froid et dévot qu'elle ne recevait point chez elle. Cette comédie -se donnait au profit des sots et des salons qui en riaient. Il n'était -point question de mariage entre nous: six ans de différence -pouvaient la préoccuper; elle ne savait rien de ma fortune que, par -principe, j'ai toujours cachée. Quant à moi, charmé de son esprit, -de ses manières, de l'étendue de ses connaissances, de sa science du -monde, je l'eusse épousée sans réflexion. Néanmoins cette réserve me -plaisait. Si, la première, elle m'eût parlé mariage d'une certaine -façon, peut-être eussé-je trouvé de la vulgarité dans cette âme -accomplie. Six mois pleins et entiers, un diamant de la plus belle eau! -voilà ma part d'amour en ce bas monde. Un matin, pris par cette fièvre -de courbature que donne un rhume à son début, j'écris un mot pour -remettre une de ces fêtes secrètes enfouies sous les toits de Paris -comme des perles dans la mer. Une fois la lettre envoyée, un remords me -prend: elle ne me croira pas malade! pensé-je. Elle faisait la jalouse -et la soupçonneuse. Quand la jalousie est vraie, dit de Marsay en -s'interrompant, elle est le signe évident d'un amour unique... - ---Pourquoi? demanda vivement la princesse de Cadignan. - ---L'amour unique et vrai, dit de Marsay, produit une sorte d'apathie -corporelle en harmonie avec la contemplation dans laquelle on tombe. -L'esprit complique tout alors, il se travaille lui-même, se dessine des -fantaisies, en fait des réalités, des tourments; et cette jalousie est -aussi charmante que gênante. - -Un ministre étranger sourit en se rappelant, à la clarté d'un souvenir, -la vérité de cette observation. - ---D'ailleurs, me disais-je, comment perdre un bonheur? fit de Marsay, -en reprenant son récit. Ne valait-il pas mieux venir enfiévré? Puis, me -sachant malade, je la crois capable d'accourir et de se compromettre. -Je fais un effort, j'écris une seconde lettre, je la porte moi-même, -car mon homme de confiance n'était plus là. Nous étions séparés par -la rivière, j'avais Paris à traverser; mais enfin, à une distance -convenable de son hôtel, j'avise un commissionnaire, je lui recommande -de faire monter la lettre aussitôt, et j'ai la belle idée de passer en -fiacre devant sa porte pour voir si, par hasard, elle ne recevra pas -les deux billets à la fois. Au moment où j'arrive, à deux heures, la -grande porte s'ouvrait pour laisser entrer la voiture de qui?... du -plastron! Il y a quinze ans de cela... eh! bien, en vous en parlant, -l'orateur épuisé, le ministre desséché au contact des affaires -publiques sent encore un bouillonnement dans son coeur et une -chaleur à son diaphragme. Au bout d'une heure, je repasse: la voiture -était encore dans la cour! Mon mot restait sans doute chez le -concierge. Enfin, à trois heures et demie, la voiture partit, je pus -étudier la physionomie de mon rival: il était grave, il ne souriait -point; mais il aimait, et sans doute il s'agissait de quelque affaire. -Je vais au rendez-vous, la reine de mon coeur y vient, je la trouve -calme, pure et sereine. Ici, je dois vous avouer que j'ai toujours -trouvé Othello non-seulement stupide, mais de mauvais goût. Un homme -à moitié nègre est seul capable de se conduire ainsi. Shakspeare l'a -bien senti d'ailleurs en intitulant sa pièce _le More de Venise_. -L'aspect de la femme aimée a quelque chose de si balsamique pour le -coeur, qu'il doit dissiper la douleur, les doutes, les chagrins: -toute ma colère tomba, je retrouvai mon sourire. Ainsi cette contenance -qui, à mon âge, eût été la plus horrible dissimulation, fut un effet -de ma jeunesse et de mon amour. Une fois ma jalousie enterrée, j'eus -la puissance d'observer. Mon état maladif était visible, les doutes -horribles qui m'avaient travaillé l'augmentaient encore. Enfin, je -trouvai un joint pour glisser ces mots:--Vous n'aviez personne ce matin -chez vous? en me fondant sur l'inquiétude où m'avait jeté la crainte -qu'elle ne disposât de sa matinée d'après mon premier billet.--Ah! -dit-elle, il faut être homme pour avoir de pareilles idées! Moi, penser -à autre chose qu'à tes souffrances? Jusqu'au moment où le second -billet est venu, je n'ai fait que chercher les moyens de t'aller -voir.--Et tu es restée seule?--Seule, dit-elle en me regardant avec -une si parfaite attitude d'innocence, que ce fut défié par un air -de ce genre-là que le More a dû tuer Desdémona. Comme elle occupait -à elle seule son hôtel, ce mot était un affreux mensonge. Un seul -mensonge détruit cette confiance absolue qui, pour certaines âmes, -est le fond même de l'amour. Pour vous exprimer ce qui se fit en moi -dans ce moment, il faudrait admettre que nous avons un être intérieur -dont le _nous_ visible est le fourreau, que cet être, brillant comme -une lumière, est délicat comme une ombre... eh! bien, ce beau _moi_ -fut alors vêtu pour toujours d'un crêpe. Oui, je sentis une main -froide et décharnée me passer le suaire de l'expérience, m'imposer le -deuil éternel que met en notre âme une première trahison. En baissant -les yeux pour ne pas lui laisser remarquer mon éblouissement, cette -pensée orgueilleuse me rendit un peu de force:--Si elle te trompe, -elle est indigne de toi! Je mis ma rougeur subite et quelques larmes -qui me vinrent aux yeux sur un redoublement de douleur, et la -douce créature voulut me reconduire jusque chez moi, les stores du -fiacre baissés. Pendant le chemin, elle fut d'une sollicitude et d'une -tendresse qui eussent trompé ce même More de Venise que je prends pour -point de comparaison. En effet, si ce grand enfant hésite deux secondes -encore, tout spectateur intelligent devine qu'il va demander pardon à -Desdémona. Aussi, tuer une femme, est-ce un acte d'enfant! Elle pleura -en me quittant, tant elle était malheureuse de ne pouvoir me soigner -elle-même. Elle souhaitait être mon valet de chambre, dont le bonheur -était pour elle un sujet de jalousie, et tout cela rédigé, oh! mais -comme l'eût écrit Clarisse heureuse. Il y a toujours un fameux singe -dans la plus jolie et la plus angélique des femmes! - -A ce mot, toutes les femmes baissèrent les yeux comme blessées par -cette cruelle vérité, si cruellement formulée. - ---Je ne vous dis rien ni de la nuit, ni de la semaine que j'ai passée, -reprit de Marsay, je me suis reconnu homme d'État. - -Ce mot fut si bien dit que nous laissâmes tous échapper un geste -d'admiration. - ---En repassant avec un esprit infernal les véritables cruelles -vengeances qu'on peut tirer d'une femme, dit de Marsay en continuant -(et, comme nous nous aimions, il y en avait de terribles, -d'irréparables), je me méprisais, je me sentais vulgaire, je formulais -insensiblement un code horrible, celui de l'Indulgence. Se venger d'une -femme, n'est-ce pas reconnaître qu'il n'y en a qu'une pour nous, que -nous ne saurions nous passer d'elle? et alors la vengeance est-elle le -moyen de la reconquérir? Si elle ne nous est pas indispensable, s'il -y en a d'autres, pourquoi ne pas lui laisser le droit de changer que -nous nous arrogeons? Ceci, bien entendu, ne s'applique qu'à la passion; -autrement, ce serait anti-social, et rien ne prouve mieux la nécessité -d'un mariage indissoluble que l'instabilité de la passion. Les deux -sexes doivent être enchaînés, comme des bêtes féroces qu'ils sont, -dans des lois fatales, sourdes et muettes. Supprimez la vengeance, la -trahison n'est plus rien en amour. Ceux qui croient qu'il n'existe -qu'une seule femme dans le monde pour eux, ceux-là doivent être pour -la vengeance, et alors il n'y en a qu'une, celle d'Othello. Voici la -mienne. - -Ce mot détermina parmi nous tous ce mouvement imperceptible que les -journalistes peignent ainsi dans les discours parlementaires: (Profonde -sensation). - ---Guéri de mon rhume et de l'amour pur, absolu, divin, je me -laissai aller à une aventure dont l'héroïne était charmante, et d'un -genre de beauté tout opposé à celui de mon ange trompeur. Je me gardai -bien de rompre avec cette femme si forte et si bonne comédienne, car je -ne sais pas si le véritable amour donne d'aussi gracieuses jouissances -qu'en prodigue une si savante tromperie. Une pareille hypocrisie vaut -la vertu (je ne dis pas cela pour vous autres Anglaises, milady, -s'écria doucement le ministre, en s'adressant à lady Barimore, fille -de lord Dudley). Enfin, je tâchai d'être le même amoureux. J'eus à -faire travailler, pour mon nouvel ange, quelques mèches de mes cheveux, -et j'allai chez un habile artiste qui, dans ce temps, demeurait rue -Boucher. Cet homme avait le monopole des présents capillaires, et je -donne son adresse pour ceux qui n'ont pas beaucoup de cheveux: il en -a de tous les genres et de toutes les couleurs. Après s'être fait -expliquer ma commande, il me montra ses ouvrages. Je vis alors des -oeuvres de patience qui surpassent ce que les contes attribuent aux -fées et ce que font les forçats. Il me mit au courant des caprices -et des modes qui régissaient la partie des cheveux.--Depuis un an, -me dit-il, on a eu la fureur de marquer le linge en cheveux; et, -heureusement, j'avais de belles collections de cheveux et d'excellentes -ouvrières. En entendant ces mots, je suis atteint par un soupçon, je -tire mon mouchoir, et lui dis:--En sorte que ceci s'est fait chez vous, -avec de faux cheveux? Il regarda mon mouchoir, et dit:--Oh! cette dame -était bien difficile, elle a voulu vérifier la nuance de ses cheveux. -Ma femme a marqué ces mouchoirs-là elle-même. Vous avez là, monsieur, -une des plus belles choses qui se soient exécutées. Avant ce dernier -trait de lumière, j'aurais cru à quelque chose, j'aurais fait attention -à la parole d'une femme. Je sortis ayant foi dans le plaisir, mais, -en fait d'amour, je devins athée comme un mathématicien. Deux mois -après, j'étais assis auprès de la femme éthérée, dans son boudoir, sur -son divan. Je tenais l'une de ses mains, elle les avait fort belles, -et nous gravissions les Alpes du sentiment, cueillant les plus jolies -fleurs, effeuillant des marguerites (il y a toujours un moment où l'on -effeuille des marguerites, même quand on est dans un salon et qu'on -n'a pas de marguerites)..... Au plus fort de la tendresse, et quand on -s'aime le mieux, l'amour a si bien la conscience de son peu de durée, -qu'on éprouve un invincible besoin de se demander: «M'aimes-tu? -m'aimeras-tu toujours?» Je saisis ce moment élégiaque, si tiède, si -fleuri, si épanoui, pour lui faire dire ses plus beaux mensonges dans -le ravissant langage de ces exagérations spirituelles, et de cette -poésie gasconne particulières à l'amour. Elle étala la fine fleur de -ses tromperies: elle ne pouvait pas vivre sans moi, j'étais le seul -homme qu'il y eût pour elle au monde, elle avait peur de m'ennuyer -parce que ma présence lui ôtait tout son esprit; près de moi, ses -facultés devenaient tout amour; elle était d'ailleurs trop tendre pour -ne pas avoir des craintes; elle cherchait depuis six mois le moyen de -m'attacher éternellement, et il n'y avait que Dieu qui connaissait ce -secret-là: enfin elle faisait de moi son dieu!... - -Les femmes qui entendaient alors de Marsay parurent offensées en se -voyant si bien jouées, car il accompagna ces mots par des mines, par -des poses de tête et des minauderies qui faisaient illusion. - ---Au moment où j'allais croire à ces adorables faussetés, lui tenant -toujours sa main moite dans la mienne, je lui dis:--Quand épouses-tu -le duc?.... Ce coup de pointe était si direct, mon regard si bien -affronté avec le sien, et sa main si doucement posée dans la mienne, -que son tressaillement, si léger qu'il fût, ne put être entièrement -dissimulé; son regard fléchit sous le mien, une faible rougeur nuança -ses joues.--Le duc! Que voulez-vous dire? répondit-elle en feignant un -profond étonnement.--Je sais tout, repris-je; et, dans mon opinion, -vous ne devez plus tarder: il est riche, il est duc; mais il est plus -que dévot, il est religieux! Aussi suis-je certain que vous m'avez -été fidèle, grâce à ses scrupules. Vous ne sauriez croire combien -il est urgent pour vous de le compromettre vis-à-vis de lui-même -et de Dieu; sans cela, vous n'en finiriez jamais. Est-ce un rêve? -dit-elle en faisant sur ses cheveux au-dessus du front, quinze ans -avant la Malibran, le si célèbre geste de la Malibran.--Allons, ne -fais pas l'enfant, mon ange, lui dis-je en voulant lui prendre les -mains. Mais elle se croisa les mains sur la taille avec un petit air -prude et courroucé.--Épousez-le, je vous le permets, repris-je en -répondant à son geste par le _vous_ de salon. Il y a mieux, je vous -y engage.--Mais, dit-elle en tombant à mes genoux, il y a quelque -horrible méprise: je n'aime que toi dans le monde; tu peux m'en -demander les preuves que tu voudras.--Relevez-vous, ma chère, et -faites-moi l'honneur d'être franche.--Comme avec Dieu.--Doutez-vous -de mon amour?--Non.--De ma fidélité?--Non.--Eh! bien, j'ai -commis le plus grand des crimes, repris-je, j'ai douté de votre amour -et de votre fidélité. Entre deux ivresses, je me suis mis à regarder -tranquillement autour de moi.--Tranquillement! s'écria-t-elle en -soupirant. En voilà bien assez. Henri, vous ne m'aimez plus. Elle -avait déjà trouvé, comme vous le voyez, une porte pour s'évader. Dans -ces sortes de scènes un adverbe est bien dangereux. Mais heureusement -la curiosité lui fit ajouter:--Et qu'avez-vous vu? Ai-je jamais -parlé au duc autrement que dans le monde? avez-vous surpris dans mes -yeux...?--Non, dis-je; mais dans les siens. Et vous m'avez fait aller -huit fois à Saint-Thomas-d'Aquin vous voir entendant la même messe que -lui.--Ah! s'écria-t-elle enfin, je vous ai donc rendu jaloux.--Oh! je -voudrais bien l'être, lui dis-je en admirant la souplesse de cette -vive intelligence et ces tours d'acrobates qui ne réussissent que -devant des aveugles. Mais, à force d'aller à l'église, je suis devenu -très incrédule. Le jour de mon premier rhume et de votre première -tromperie, quand vous m'avez cru au lit, vous avez reçu le duc, et -vous m'avez dit n'avoir vu personne.--Savez-vous que votre conduite -est infâme?--En quoi? Je trouve que votre mariage avec le duc est une -excellente affaire: il vous donne un beau nom, la seule position qui -vous convienne, une situation brillante, honorable. Vous serez l'une -des reines de Paris. J'aurais des torts envers vous si je mettais un -obstacle à cet arrangement, à cette vie honorable, à cette superbe -alliance. Ah! quelque jour, Charlotte, vous me rendrez justice en -découvrant combien mon caractère est différent de celui des autres -jeunes gens... Vous alliez être forcée de me tromper... Oui, vous -eussiez été très embarrassée de rompre avec moi, car il vous épie. Il -est temps de nous séparer, le duc est d'une vertu sévère. Il faut que -vous deveniez prude, je vous le conseille. Le duc est vain, il sera -fier de sa femme.--Ah! me dit-elle en fondant en larmes, Henri, si tu -avais parlé! oui, si tu l'avais voulu (j'avais tort, comprenez-vous?), -nous fussions allés vivre toute notre vie dans un coin, mariés, -heureux, à la face du monde.--Enfin, il est trop tard, repris-je en -lui baisant les mains et prenant un petit air de victime.--Mon Dieu! -mais je puis tout défaire, reprit-elle.--Non, vous êtes trop avancée -avec le duc. Je dois même faire un voyage pour nous mieux séparer. Nous -aurions à craindre l'un et l'autre notre propre amour...--Croyez-vous, -Henri, que le duc ait des soupçons? J'étais encore Henri, mais -j'avais toujours perdu le _tu_.--Je ne le pense pas, répondis-je, en -prenant les manières et le ton d'un _ami_; mais soyez tout à fait -dévote, réconciliez-vous avec Dieu, car le duc attend des preuves, il -hésite, et il faut le décider. Elle se leva, fit deux fois le tour de -son boudoir dans une agitation véritable ou feinte; puis elle trouva -sans doute une pose et un regard en harmonie avec cette situation -nouvelle, car elle s'arrêta devant moi, me tendit la main et me dit -d'un son de voix ému:--Eh! bien, Henri, vous êtes un loyal, un noble -et charmant homme: je ne vous oublierai jamais. Ce fut d'une admirable -stratégie. Elle fut ravissante dans cette transition, nécessaire à la -situation dans laquelle elle voulait se mettre vis-à-vis de moi. Je -pris l'attitude, les manières et le regard d'un homme si profondément -affligé que je vis sa dignité trop récente mollir; elle me regarda, -me prit par la main, m'attira, me jeta presque, mais doucement, sur -le divan, et me dit après un moment de silence:--Je suis profondément -triste, mon enfant. Vous m'aimez?--Oh! oui.--Eh! bien, qu'allez-vous -devenir? - -Ici, toutes les femmes échangèrent un regard. - ---Si j'ai souffert encore en me rappelant sa trahison, je ris encore de -l'air d'intime conviction et de douce satisfaction intérieure qu'elle -avait, sinon de ma mort, du moins d'une mélancolie éternelle, reprit -de Marsay. Oh! ne riez pas encore, dit-il aux convives, il y a mieux. -Je la regardai très amoureusement après une pause, et lui dis:--Oui, -voilà ce que je me suis demandé.--Eh! bien, que ferez-vous?--Je me -le suis demandé le lendemain de mon rhume.--Et....? dit-elle avec -une visible inquiétude.--Et je me suis mis en mesure auprès de cette -petite dame à qui j'étais censé faire la cour. Charlotte se dressa de -dessus le divan comme une biche surprise, trembla comme une feuille, -me jeta l'un de ces regards dans lesquels les femmes oublient toute -leur dignité, toute leur pudeur, leur finesse, leur grâce même, -l'étincelant regard de la vipère poursuivie, forcée dans son coin, et -me dit:--Et moi qui l'aimais! moi qui combattais! moi qui.... Elle -fit sur la troisième idée, que je vous laisse à deviner, le plus beau -point d'orgue que j'aie entendu.--Mon Dieu! s'écria-t-elle, sommes-nous -malheureuses? nous ne pouvons jamais être aimées. Il n'y a jamais -rien de sérieux pour vous dans les sentiments les plus purs. Mais, -allez, quand vous friponnez, vous êtes encore nos dupes.--Je le -vois bien, dis-je d'un air contrit. Vous avez beaucoup trop d'esprit -dans votre colère pour que votre coeur en souffre. Cette modeste -épigramme redoubla sa fureur, elle trouva des larmes de dépit.--Vous -me déshonorez le monde et la vie, dit-elle, vous m'enlevez toutes -mes illusions, vous me dépravez le coeur. Elle me dit tout ce que -j'avais le droit de lui dire avec une simplicité d'effronterie, avec -une témérité naïve qui certes eussent cloué sur la place un autre -homme que moi.--Qu'allons-nous être, pauvres femmes, dans la société -que nous fait la Charte de Louis XVIII!... (Jugez jusqu'où l'avait -entraînée sa phraséologie).--Oui, nous sommes nées pour souffrir. En -fait de passion, nous sommes toujours au-dessus et vous au-dessous de -la loyauté. Vous n'avez rien d'honnête au coeur. Pour vous l'amour -est un jeu où vous trichez toujours.--Chère, lui dis-je, prendre -quelque chose au sérieux dans la société actuelle, ce serait filer le -parfait amour avec une actrice.--Quelle infâme trahison! elle a été -raisonnée...--Non, raisonnable.--Adieu, monsieur de Marsay, dit-elle, -vous m'avez horriblement trompée...--Madame la duchesse, répondis-je en -prenant une attitude soumise, se souviendra-t-elle donc des injures de -Charlotte?--Certes, dit-elle d'un ton amer.--Ainsi, vous me détestez? -Elle inclina la tête, et je me dis en moi-même: il y a de la ressource! -Je partis sur un sentiment qui lui laissait croire qu'elle avait -quelque chose à venger. Eh! bien, mes amis, j'ai beaucoup étudié la vie -des hommes qui ont eu des succès auprès des femmes, mais je ne crois -pas que ni le maréchal de Richelieu, ni Lauzun, ni Louis de Valois -aient jamais fait, pour la première fois, une si savante retraite. -Quant à mon esprit et à mon coeur, ils se sont formés là pour -toujours, et l'empire qu'alors j'ai su conquérir sur les mouvements -irréfléchis qui nous font faire tant de sottises, m'a donné ce beau -sang-froid que vous connaissez. - ---Combien je plains la seconde! dit la baronne de Nucingen. - -Un sourire imperceptible, qui vint effleurer les lèvres pâles de de -Marsay, fit rougir Delphine de Nucingen. - ---_Gomme on ouplie!_ s'écria le baron de Nucingen. - -La naïveté du célèbre banquier eut un tel succès que sa femme, qui fut -cette _seconde_ de de Marsay, ne put s'empêcher de rire comme tout le -monde. - ---Vous êtes tous disposés à condamner cette femme, dit lady Dudley, eh! -bien, je comprends comment elle ne considérait pas son mariage -comme une inconstance! Les hommes ne veulent jamais distinguer entre la -constance et la fidélité. Je connais la femme de qui monsieur de Marsay -nous a conté l'histoire, et c'est une de vos dernières grandes dames!... - ---Hélas! milady, vous avez raison, reprit de Marsay. Depuis cinquante -ans bientôt nous assistons à la ruine continue de toutes les -distinctions sociales, nous aurions dû sauver les femmes de ce grand -naufrage, mais le Code civil a passé sur leurs têtes le niveau de ses -articles. Quelque terribles que soient ces paroles, disons-les: les -duchesses s'en vont, et les marquises aussi! Quant aux baronnes, j'en -demande pardon à madame de Nucingen, qui se fera comtesse quand son -mari deviendra pair de France, les baronnes n'ont jamais pu se faire -prendre au sérieux. - ---L'aristocratie commence à la vicomtesse, dit Blondet en souriant. - ---Les comtesses resteront, reprit de Marsay. Une femme élégante sera -plus ou moins comtesse, comtesse de l'empire ou d'hier, comtesse de -vieille roche, ou, comme on dit en italien, comtesse de politesse. Mais -quant à la grande dame, elle est morte avec l'entourage grandiose du -dernier siècle, avec la poudre, les mouches, les mules à talons, les -corsets busqués ornés d'un delta de noeuds en rubans. Les duchesses -aujourd'hui passent par les portes sans qu'il soit besoin de les -faire élargir pour leurs paniers. Enfin, l'Empire a vu les dernières -robes à queue! Je suis encore à comprendre comment le souverain qui -voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours des robes -ducales n'a pas établi pour certaines familles le droit d'aînesse par -d'indestructibles lois. Napoléon n'a pas deviné les effets de ce Code -qui le rendait si fier. Cet homme, en créant ses duchesses, engendrait -nos _femmes comme il faut_ d'aujourd'hui, le produit médiat de sa -législation. - ---La pensée, prise comme un marteau et par l'enfant qui sort du collége -et par le journaliste obscur, a démoli les magnificences de l'état -social, dit le marquis de Vandenesse. Aujourd'hui, tout drôle qui -peut convenablement soutenir sa tête sur un col, couvrir sa puissante -poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse, -montrer un front où reluise un génie apocryphe sous des cheveux -bouclés, se dandiner sur deux escarpins vernis ornés de chaussettes -en soie qui coûtent six francs, tient son lorgnon dans une de ses -arcades sourcilières en plissant le haut de sa joue, et, fût-il -clerc d'avoué, fils d'entrepreneur ou bâtard de banquier, il toise -impertinemment la plus jolie duchesse, l'évalue quand elle descend -l'escalier d'un théâtre, et dit à son ami habillé par Buisson, chez -qui nous nous habillons tous, et monté sur vernis comme le premier duc -venu:--Voilà, mon cher, une femme comme il faut. - ---Vous n'avez pas su, dit lord Dudley, devenir un parti, vous n'aurez -pas de politique d'ici longtemps. En France, vous parlez beaucoup -d'organiser le Travail et vous n'avez pas encore organisé la Propriété. -Voici donc ce qui vous arrive: Un duc quelconque (il s'en rencontrait -encore sous Louis XVIII ou sous Charles X qui possédaient deux cent -mille livres de rente, un magnifique hôtel, un domestique somptueux) -ce duc pouvait se conduire en grand seigneur. Le dernier de ces grands -seigneurs français est le prince de Talleyrand. Ce duc laisse quatre -enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans la -manière dont il les a mariés tous, chacun de ses hoirs n'a plus que -soixante ou quatre-vingt mille livres de rente aujourd'hui; chacun -d'eux est père ou mère de plusieurs enfants, conséquemment obligé de -vivre dans un appartement, au rez-de-chaussée ou au premier étage d'une -maison, avec la plus grande économie; qui sait même s'ils ne quêtent -pas une fortune? Dès lors la femme du fils aîné, qui n'est duchesse -que de nom, n'a ni sa voiture, ni ses gens, ni sa loge, ni son temps à -elle; elle n'a ni son appartement dans son hôtel, ni sa fortune, ni ses -babioles; elle est enterrée dans le mariage comme une femme de la rue -Saint-Denis l'est dans son commerce; elle achète les bas de ses chers -petits enfants, les nourrit et surveille ses filles qu'elle ne met plus -au couvent. Vos femmes les plus nobles sont ainsi devenues d'estimables -couveuses. - ---Hélas! oui, dit Blondet. Notre époque n'a plus ces belles fleurs -féminines qui ont orné les grands siècles de la Monarchie française. -L'éventail de la grande dame est brisé. La femme n'a plus à rougir, à -médire, à chuchoter, à se cacher, à se montrer. L'éventail ne sert plus -qu'à s'éventer. Quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est -trop utile pour appartenir au luxe. - ---Tout en France a été complice de la femme comme il faut, dit madame -d'Espard. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond de ses -terres où elle est allée se cacher pour mourir, émigrant à l'intérieur -devant les idées, comme jadis à l'étranger devant les masses -populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons européens, -commander l'opinion, la retourner comme un gant, dominer le monde en -dominant les hommes d'art ou de pensée qui devaient le dominer, ont -commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir à lutter -avec une bourgeoisie enivrée de pouvoir et débouchant sur la scène du -monde pour s'y faire peut-être hacher en morceaux par les barbares qui -la talonnent. Aussi, là où les bourgeois veulent voir des princesses, -n'aperçoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui -les princes ne trouvent plus de grandes dames à compromettre, ils -ne peuvent même plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de -Bourbon est le dernier prince qui ait usé de ce privilége. - ---Et Dieu sait seul ce qu'il lui en coûte! dit lord Dudley. - ---Aujourd'hui, les princes ont des femmes comme il faut, obligées de -payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur royale ne -grandirait pas d'une ligne, qui filent sans éclat entre les eaux de la -bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout à fait nobles, ni tout à -fait bourgeoises, dit amèrement la comtesse de Montcornet. - ---La Presse a hérité de la Femme, s'écria le marquis de Vandenesse. -La femme n'a plus le mérite du feuilleton parlé, des délicieuses -médisances ornées de beau langage. Nous lisons des feuilletons écrits -dans un patois qui change tous les trois ans, de petits journaux -plaisants comme des croque-morts, et légers comme le plomb de -leurs caractères. Les conversations françaises se font en iroquois -révolutionnaire d'un bout à l'autre de la France par de longues -colonnes imprimées dans des hôtels où grince une presse à la place des -cercles élégants qui y brillaient jadis. - ---Le glas de la haute société sonne, entendez-vous! dit un prince -russe, et le premier coup est votre mot moderne de _femme comme il -faut_! - ---Vous avez raison, mon prince, dit de Marsay. Cette femme, sortie -des rangs de la noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, venue de tout -terrain, même de la province, est l'expression du temps actuel, une -dernière image du bon goût, de l'esprit, de la grâce, de la distinction -réunis, mais amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en -France, mais il y aura pendant longtemps des femmes comme il faut, -envoyées par l'opinion publique dans une haute chambre féminine, et qui -seront pour le beau sexe ce qu'est le _gentleman_ en Angleterre. - ---Et ils appellent cela être en progrès! dit mademoiselle des -Touches; je voudrais savoir où est le progrès. - ---Ah! le voici, dit madame de Nucingen. Autrefois une femme pouvait -avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un front de -courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied gros, la -main épaisse, elle était néanmoins une grande dame; mais aujourd'hui, -fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient -jamais être ainsi, elle ne serait pas une femme comme il faut. - ---Mais, qu'entendez-vous par une femme comme il faut? demanda naïvement -le comte Adam Laginski. - ---C'est une création moderne, un déplorable triomphe du système électif -appliqué au beau sexe, dit le ministre. Chaque révolution a son mot, un -mot où elle se résume et qui la peint. - ---Vous avez raison, dit le prince russe qui était venu se faire une -réputation littéraire à Paris. Expliquer certains mots ajoutés de -siècle en siècle à votre belle langue, ce serait faire une magnifique -histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'empire, et qui -contient Napoléon tout entier. - ---Tout cela ne me dit pas ce qu'est une femme comme il faut? - ---Eh! bien, je vais vous l'expliquer, répondit Émile Blondet au jeune -comte polonais. Par une jolie matinée vous flânez dans Paris. Il est -plus de deux heures, mais cinq heures ne sont pas sonnées. Vous voyez -venir à vous une femme; le premier coup d'oeil jeté sur elle est -comme la préface d'un beau livre, il vous fait pressentir un monde de -choses élégantes et fines. Comme le botaniste à travers monts et vaux -de son herborisation, parmi les vulgarités parisiennes vous rencontrez -enfin une fleur rare. Ou cette femme est accompagnée de deux hommes -très-distingués, dont un au moins est décoré, ou quelque domestique en -petite tenue la suit à dix pas de distance. Elle ne porte ni couleurs -éclatantes, ni bas à jours, ni boucle de ceinture trop travaillée, ni -pantalons à manchettes brodées bouillonnant autour de sa cheville. -Vous remarquez à ses pieds soit des souliers de prunelle à cothurnes -croisés sur un bas de coton d'une finesse excessive ou sur un bas de -soie uni de couleur grise, soit des brodequins de la plus exquise -simplicité. Une étoffe assez jolie et d'un prix médiocre vous fait -distinguer sa robe, dont la façon surprend plus d'une bourgeoise: -c'est presque toujours une redingote attachée par des noeuds, et -mignonnement bordée d'une ganse ou d'un filet imperceptible. -L'inconnue a une manière à elle de s'envelopper dans un châle ou -dans une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, -en dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en -tortue, mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, -tout en les voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans être -protégée par aucun brevet d'invention. Elle se donne par la marche un -certain mouvement concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous -l'étoffe sa forme suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous -la gaze verte de son herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un -diable cette ondulation gracieuse qui joue sous la longue chape de soie -noire, en agite la dentelle au bord, répand un baume aérien, et que je -nommerais volontiers la brise de la Parisienne! Vous reconnaîtrez sur -les bras, à la taille, autour du cou, une science de plis qui drape la -plus rétive étoffe, de manière à vous rappeler la Mnémosyne antique. -Ah! comme elle entend, passez-moi cette expression, _la coupe de la -démarche_! Examinez bien cette façon d'avancer le pied en moulant la -robe avec une si décente précision qu'elle excite chez le passant une -admiration mêlée de désir, mais comprimée par un profond respect. Quand -une Anglaise essaie de ce pas, elle a l'air d'un grenadier qui se -porte en avant pour attaquer une redoute. A la femme de Paris le génie -de la démarche! Aussi la municipalité lui devait-elle l'asphalte des -trottoirs. Cette inconnue ne heurte personne. Pour passer, elle attend -avec une orgueilleuse modestie qu'on lui fasse place. La distinction -particulière aux femmes bien élevées se trahit surtout par la manière -dont elle tient le châle ou la mante croisés sur sa poitrine. Elle -vous a, tout en marchant, un petit air digne et serein, comme les -madones de Raphaël dans leur cadre. Sa pose, à la fois tranquille et -dédaigneuse, oblige le plus insolent dandy à se déranger pour elle. Le -chapeau, d'une simplicité remarquable, a des rubans frais. Peut-être -y aura-t-il des fleurs, mais les plus habiles de ces femmes n'ont que -des noeuds. La plume veut la voiture, les fleurs attirent trop le -regard. Là-dessous vous voyez la figure fraîche et reposée d'une femme -sûre d'elle-même sans fatuité, qui ne regarde rien et voit tout, dont -la vanité, blasée par une continuelle satisfaction, répand sur sa -physionomie une indifférence qui pique la curiosité. Elle sait qu'on -l'étudie, elle sait que presque tous, même les femmes, se retournent -pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de la -vierge, blanche et pure. Cette belle espèce affectionne les latitudes -les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris; vous -la trouverez entre la 10e et la 110e arcade de la rue de Rivoli; -sous la Ligne des boulevards, depuis l'Équateur des Panoramas, où -fleurissent les productions des Indes, où s'épanouissent les plus -chaudes créations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine; dans -les contrées les moins crottées de bourgeoisie, entre le 30e et le -150e numéro de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Durant l'hiver, elle -se plaît sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir -en bitume qui la longe. Selon le temps, elle vole dans l'allée des -Champs-Élysées, bordée à l'est par la place Louis XV, à l'ouest par -l'avenue de Marigny, au midi par la chaussée, au nord par les jardins -du Faubourg-Saint-Honoré. Jamais vous ne rencontrerez cette jolie -variété de femme dans les régions hyperboréales de la rue Saint-Denis, -jamais dans les Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales; -jamais nulle part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris éclosent -par un temps oriental, parfument les promenades, et, passé cinq heures, -se replient comme les belles de jour. Les femmes que vous verrez -plus tard ayant un peu de leur air, essayant de les singer, sont -des femmes _comme il en faut_; tandis que la belle inconnue, votre -Béatrix de la journée, est la _femme comme il faut_. Il n'est pas -facile pour les étrangers, cher comte, de reconnaître les différences -auxquelles les observateurs émérites les distinguent, tant la femme -est comédienne, mais elles crèvent les yeux aux Parisiens: ce sont -des agrafes mal cachées, des cordons qui montrent leur lacis d'un -blanc roux au dos de la robe par une fente entrebâillée, des souliers -éraillés, des rubans de chapeau repassés, une robe trop bouffante, -une tournure trop gommée. Vous remarquerez une sorte d'effort dans -l'abaissement prémédité de la paupière. Il y a de la convention dans -la pose. Quant à la bourgeoise, il est impossible de la confondre avec -la femme comme il faut; elle la fait admirablement ressortir, elle -explique le charme que vous a jeté votre inconnue. La bourgeoise est -affairée, sort par tous les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait -pas si elle entrera, si elle n'entrera pas dans un magasin. Là où la -femme comme il faut sait bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la -bourgeoise est indécise, retrousse sa robe pour passer un ruisseau, -traîne avec elle un enfant qui l'oblige à guetter les voitures; elle -est mère en public, et cause avec sa fille; elle a de l'argent -dans son cabas et des bas à jour aux pieds; en hiver, elle a un boa -par-dessus une pèlerine en fourrure, un châle et une écharpe en été: -la bourgeoise entend admirablement les pléonasmes de toilette. Votre -belle promeneuse, vous la retrouverez aux Italiens, à l'Opéra, dans -un bal. Elle se montre alors sous un aspect si différent, que vous -diriez deux créations sans analogie. La femme est sortie de ses -vêtements mystérieux comme un papillon de sa larve soyeuse. Elle sert, -comme une friandise, à vos yeux ravis les formes que le matin son -corsage modelait à peine. Au théâtre elle ne dépasse pas les secondes -loges, excepté aux Italiens. Vous pourrez alors étudier à votre aise -la savante lenteur de ses mouvements. L'adorable trompeuse use des -petits artifices politiques de la femme avec un naturel qui exclut -toute idée d'art et de préméditation. A-t-elle une main royalement -belle, le plus fin croira qu'il était absolument nécessaire de rouler, -de remonter ou d'écarter celle de ses _ringleets_ ou de ses boucles -qu'elle caresse. Si elle a quelque splendeur dans le profil, il vous -paraîtra qu'elle donne de l'ironie ou de la grâce à ce qu'elle dit au -voisin, en se posant de manière à produire ce magique effet de profil -perdu tant affectionné par les grands peintres, qui attire la lumière -sur la joue, dessine le nez par une ligne nette, illumine le rose des -narines, coupe le front à vive arête, laisse au regard sa paillette -de feu, mais dirigée dans l'espace, et pique d'un trait de lumière la -blanche rondeur du menton. Si elle a un joli pied, elle se jettera -sur un divan avec la coquetterie d'une chatte au soleil, les pieds en -avant, sans que vous trouviez à son attitude autre chose que le plus -délicieux modèle donné par la lassitude à la statuaire. Il n'y a que -la femme comme il faut pour être à l'aise dans sa toilette; rien ne la -gêne. Vous ne la surprendrez jamais, comme une bourgeoise, à remonter -une épaulette récalcitrante, à faire descendre un busc insubordonné, -à regarder si la gorgerette accomplit son office de gardien infidèle -autour de deux trésors étincelant de blancheur, à se regarder dans les -glaces pour savoir si la coiffure se maintient dans ses quartiers. Sa -toilette est toujours en harmonie avec son caractère; elle a eu le -temps de s'étudier, de décider ce qui lui va bien, car elle connaît -depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Vous ne la verrez pas à la -sortie, elle disparaît avant la fin du spectacle. Si par hasard elle -se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle -éprouve alors des sentiments violents. Elle est là par ordre, elle a -quelque regard furtif à donner, quelque promesse à recevoir. -Peut-être descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanité d'un -esclave auquel elle obéit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un -bal ou dans une soirée, vous recueillerez le miel affecté ou naturel de -sa voix rusée; vous serez ravi de sa parole vide, mais à laquelle elle -saura communiquer la valeur de la pensée par un manége inimitable. - ---Pour être femme comme il faut, n'est-il pas nécessaire d'avoir de -l'esprit? demanda le comte polonais. - ---Il est impossible de l'être sans avoir beaucoup de goût, répondit -madame d'Espard. - ---Et en France avoir du goût, c'est avoir plus que de l'esprit, dit le -Russe. - ---L'esprit de cette femme est le triomphe d'un art tout plastique, -reprit Blondet. Vous ne saurez pas ce qu'elle a dit, mais vous serez -charmé. Elle aura hoché la tête, ou gentiment haussé ses blanches -épaules, elle aura doré une phrase insignifiante par le sourire d'une -petite moue charmante, ou aura mis l'épigramme de Voltaire dans un -_hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_ Un air de tête sera la plus -active interrogation; elle donnera de la signification au mouvement -par lequel elle fait danser une cassolette attachée à son doigt par un -anneau. Ce sont des grandeurs artificielles obtenues par des petitesses -superlatives: elle a fait retomber noblement sa main en la suspendant -au bras du fauteuil comme des gouttes de rosée à la marge d'une fleur, -et tout a été dit, elle a rendu un jugement sans appel à émouvoir le -plus insensible. Elle a su vous écouter, elle vous a procuré l'occasion -d'être spirituel, et j'en appelle à votre modestie, ces moments-là sont -rares. - -L'air candide du jeune polonais à qui Blondet s'adressait fit éclater -de rire tous les convives. - ---Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise sans qu'elle -fasse apparaître son mari sous une forme quelconque, reprit Blondet qui -ne perdit rien de sa gravité: mais si vous savez que votre femme comme -il faut est mariée, elle a eu la délicatesse de si bien dissimuler -son mari, qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb pour le -découvrir. Souvent vous n'y réussissez pas tout seul. Si vous n'avez -pu questionner personne, à la fin de la soirée vous la surprenez à -regarder fixement un homme entre deux âges et décoré, qui baisse la -tête et sort. Elle a demandé sa voiture et part. Vous n'êtes pas la -rose, mais vous avez été près d'elle, et vous vous couchez sous -les lambris dorés d'un délicieux rêve qui se continuera peut-être -lorsque le Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes -d'ivoire du temple des fantaisies. Chez elle, aucune femme comme il -faut n'est visible avant quatre heures quand elle reçoit. Elle est -assez savante pour vous faire toujours attendre. Vous trouverez tout -de bon goût dans sa maison, son luxe est de tous les moments et se -rafraîchit à propos; vous ne verrez rien sous des cages de verre, ni -les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un garde-manger. Vous -aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs égaieront vos regards; -les fleurs, seul présent qu'elle accepte, et de quelques personnes -seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent du plaisir et -veulent être renouvelés; pour elle, ils sont, comme en Orient, un -symbole, une promesse. Les coûteuses bagatelles à la mode sont étalées, -mais sans viser au musée ni à la boutique de curiosités. Vous la -surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'où elle vous saluera -sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal. Ailleurs elle -était notre créancière, chez elle son esprit vous doit du plaisir. -Ces nuances, les femmes comme il faut les possèdent à merveille. Elle -aime en vous un homme qui va grossir sa société, l'objet des soins et -des inquiétudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme il faut. -Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une ravissante -coquetterie. Vous sentez là surtout combien les femmes sont isolées -aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde à qui elles -servent de constellation. La causerie est impossible sans généralités. - ---Oui, dit de Marsay, tu saisis bien le défaut de notre époque. -L'épigramme, ce livre en un mot, ne tombe plus, comme pendant le -dix-huitième siècle, ni sur les personnes, ni sur les choses, mais sur -des événements mesquins, et meurt avec la journée. - ---Aussi l'esprit de la femme comme il faut, quand elle en a, reprit -Blondet, consiste-t-il à mettre tout en doute, comme celui de la -bourgeoise lui sert à tout affirmer. Là est la grande différence entre -ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme -comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura -toujours; elle hésite et résiste là où l'autre refuse net pour tomber -à plat. Cette hésitation en toute chose est une des dernières grâces -que lui laisse notre horrible époque. Elle va rarement à l'église, -mais elle parlera religion et voudra vous convertir si vous avez -le bon goût de faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue -aux phrases stéréotypées, aux airs de tête et aux gestes convenus -entre toutes ces femmes:--Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit -pour attaquer la religion! La société croule et vous lui ôtez son -soutien. Mais la religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la -propriété, c'est l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas égoïstes. -L'individualisme est la maladie de l'époque, et la religion en est le -seul remède, elle unit les familles que vos lois désunissent, etc. Elle -entame alors un discours néo-chrétien saupoudré d'idées politiques, -qui n'est ni catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable, -où vous reconnaissez une pièce de chaque étoffe qu'ont tissue les -doctrines modernes aux prises. - -Les femmes ne purent s'empêcher de rire des minauderies par lesquelles -Émile illustrait ses railleries. - ---Ce discours, cher comte Adam, dit Blondet en regardant le Polonais, -vous démontrera que la femme comme il faut ne représente pas moins -le gâchis intellectuel que le gâchis politique, de même qu'elle -est entourée des brillants et peu solides produits d'une industrie -qui pense sans cesse à détruire ses oeuvres pour les remplacer. -Vous sortirez de chez elle en vous disant: Elle a décidément de la -supériorité dans les idées! Vous le croirez d'autant plus qu'elle -aura sondé votre coeur et votre esprit d'une main délicate, elle -vous aura demandé vos secrets; car la femme comme il faut paraît tout -ignorer pour tout apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais, -même quand elle les sait. Seulement vous serez inquiet, vous ignorerez -l'état de son coeur. Autrefois les grandes dames aimaient avec -affiches, journal à la main et annonces; aujourd'hui la femme comme il -faut a sa petite passion réglée comme un papier de musique, avec ses -croches, ses noires, ses blanches, ses soupirs, ses points d'orgue, -ses dièzes à la clef. Faible femme, elle ne veut compromettre ni son -amour, ni son mari, ni l'avenir de ses enfants. Aujourd'hui le nom, -la position, la fortune ne sont plus des pavillons assez respectés -pour couvrir toutes les marchandises à bord. L'aristocratie entière -ne s'avance plus pour servir de paravent à une femme en faute. La -femme comme il faut n'a donc point, comme la grande dame d'autrefois, -une allure de haute lutte, elle ne peut rien briser sous son pied, -c'est elle qui serait brisée. Aussi est-elle la femme des jésuitiques -_mezzo termine_, des plus louches tempéraments des convenances -gardées, des passions anonymes menées entre deux rives à brisants. -Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a toujours en -perspective le procès en criminelle conversation. Cette femme si -libre au bal, si jolie à la promenade, est esclave au logis; elle n'a -d'indépendance qu'à huis clos, ou dans les idées. Elle veut rester -femme comme il faut. Voilà son thème. Or, aujourd'hui, la femme quittée -par son mari, réduite à une maigre pension, sans voiture, ni luxe, ni -loge, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus ni femme, -ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute et devient une chose. Les -carmélites ne veulent pas une femme mariée, il y aurait bigamie; son -amant en voudra-t-il toujours? là est la question. La femme comme il -faut peut donner lieu peut-être à la calomnie, jamais à la médisance. - ---Tout cela est horriblement vrai, dit la princesse de Cadignan. - ---Aussi, reprit Blondet, la femme comme il faut vit-elle entre -l'hypocrisie anglaise et la gracieuse franchise du dix-huitième -siècle; système bâtard qui révèle un temps où rien de ce qui succède -ne ressemble à ce qui s'en va, où les transitions ne mènent à rien, -où il n'y a que des nuances, où les grandes figures s'effacent, où -les distinctions sont purement personnelles. Dans ma conviction, il -est impossible qu'une femme, fût-elle née aux environs du trône, -acquière avant vingt-cinq ans la science encyclopédique des riens, la -connaissance des manéges, les grandes petites choses, les musiques -de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angéliques et -les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le sérieux et les -railleries, l'esprit et la bêtise, la diplomatie et l'ignorance, qui -constituent la femme comme il faut. - ---D'après le programme que vous venez de nous tracer, dit mademoiselle -Des Touches à Émile Blondet, où classeriez-vous la femme auteur? Est-ce -une femme comme il faut? - ---Quand elle n'a pas de génie, c'est une femme comme il n'en faut pas, -répondit Émile Blondet en accompagnant sa réponse d'un regard fin qui -pouvait passer pour un éloge adressé franchement à Camille Maupin. -Cette opinion n'est pas de moi, mais de Napoléon, ajouta-t-il. - ---Oh! n'en voulez pas à Napoléon, dit Daniel d'Arthez en laissant -échapper un geste naïf, ce fut une de ses petitesses d'être jaloux -du génie littéraire, car il a eu des petitesses. Qui pourra jamais -expliquer, peindre ou comprendre Napoléon? Un homme qu'on -représente les bras croisés, et qui a tout fait! qui a été le plus -beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le -plus acide de tous les pouvoirs; singulier génie qui a promené partout -la civilisation armée sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait -tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phénomène de volonté, -domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir -de maladie dans son lit après avoir vécu au milieu des balles et des -boulets; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole -et l'action; esprit perspicace qui a tout deviné, excepté sa chute; -politique bizarre qui jouait les hommes à poignées par économie, et -qui respecta trois têtes, celles de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et -de Metternich, diplomates dont la mort eût sauvé l'Empire français, -et qui lui paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme -auquel, par un rare privilége, la nature avait laissé un coeur dans -son corps de bronze; homme rieur et bon à minuit entre des femmes, et, -le matin, maniant l'Europe comme une jeune fille qui s'amuserait à -fouetter l'eau de son bain! Hypocrite et généreux, aimant le clinquant -et simple, sans goût et protégeant les arts; malgré ces antithèses, -grand en tout par instinct ou par organisation; César à vingt-cinq ans, -Cromwell à trente; puis, comme un épicier du Père La Chaise, bon père -et bon époux. Enfin, il a improvisé des monuments, des empires, des -rois, des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portée que -de justesse. N'a-t-il pas voulu faire de l'Europe la France? Et, après -nous avoir fait peser sur la terre de manière à changer les lois de la -gravitation, il nous a laissés plus pauvres que le jour où il avait mis -la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit -son nom au bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. -Homme qui, tout pensée et tout action, comprenait Desaix et Fouché! - ---Tout arbitraire et tout justice à propos, le vrai roi! dit de Marsay. - ---Ah! quel _blézir te tichérer en fus égoudant_, dit le baron de -Nucingen. - ---Mais croyez-vous que ce que nous vous servons soit commun? dit -Blondet. S'il fallait payer les plaisirs de la conversation comme vous -payez ceux de la danse ou de la musique, votre fortune n'y suffirait -pas! Il n'y a pas deux représentations pour le même trait d'esprit. - ---Sommes-nous donc si réellement diminuées que ces messieurs -le pensent? dit la princesse de Cadignan en adressant aux femmes un -sourire à la fois douteur et moqueur. Parce qu'aujourd'hui, sous un -régime qui rapetisse toutes choses vous aimez les petits plats, les -petits appartements, les petits tableaux, les petits articles, les -petits journaux, les petits livres, est-ce à dire que les femmes seront -aussi moins grandes? Pourquoi le coeur humain changerait-il parce -que vous changez d'habit? A toutes les époques les passions seront -les mêmes. Je sais d'admirables dévouements, de sublimes souffrances -auxquelles manque la publicité, la gloire si vous voulez, qui jadis -illustrait les fautes de quelques femmes. Mais pour n'avoir pas sauvé -un roi de France, on n'en est pas moins Agnès Sorel. Croyez-vous que -notre chère marquise d'Espard ne vaille pas madame Doublet ou madame -du Deffant, chez qui l'on disait tant de mal? Taglioni ne vaut-elle -pas Camargo? Malibran n'est-elle pas égale à la Saint-Huberti! Nos -poètes ne sont-ils pas supérieurs à ceux du dix-huitième siècle? Si, -dans ce moment, par la faute des épiciers qui gouvernent, nous n'avons -pas de genre à nous, l'Empire n'a-t-il pas eu son cachet de même que -le siècle de Louis XV, et sa splendeur ne fut-elle pas fabuleuse? Les -sciences ont-elles perdu? Pour moi, je trouve la fuite de la duchesse -de Langeais, dit la princesse en regardant le général de Montriveau, -tout aussi grande que la retraite de mademoiselle de La Vallière. - ---Moins le roi, répondit le général; mais je suis de votre avis, -madame, les femmes de cette époque sont vraiment grandes. Quand la -postérité sera venue pour nous, est-ce que madame Récamier n'aura pas -des proportions plus belles que celles des femmes les plus célèbres -des temps passés? Nous avons fait tant d'histoire que les historiens -manqueront! Le siècle de Louis XIV n'a eu qu'une madame de Sévigné, -nous en avons mille aujourd'hui dans Paris qui certes écrivent mieux -qu'elle et qui ne publient pas leurs lettres. Que la femme française -s'appelle _femme comme il faut_ ou _grande dame_, elle sera toujours -la femme par excellence. Émile Blondet nous a fait une peinture des -agréments d'une femme d'aujourd'hui; mais au besoin cette femme qui -minaude, qui parade, qui gazouille les idées de messieurs tels et -tels, serait héroïque! Et, disons-le, vos fautes, mesdames, sont -d'autant plus poétiques qu'elles seront toujours et en tout temps -environnées des plus grands périls. J'ai beaucoup vu le monde, je -l'ai peut-être observé trop tard; mais, dans les circonstances -où l'illégalité de vos sentiments pouvait être excusée, j'ai toujours -remarqué les effets de je ne sais quel hasard, que vous pouvez appeler -la Providence, accablant fatalement celles que nous nommons des femmes -légères. - ---J'espère, dit madame de Vandenesse, que nous pouvons être grandes -autrement... - ---Oh! laissez le marquis de Montriveau nous prêcher, s'écria madame -d'Espard. - ---D'autant plus qu'il a beaucoup prêché d'exemple, dit la baronne de -Nucingen. - ---Ma foi, reprit le général, entre tous les drames, car vous vous -servez beaucoup de ce mot-là, dit-il en regardant Blondet, où s'est -montré le doigt de Dieu, le plus effrayant de ceux que j'ai vus a été -presque mon ouvrage... - ---Eh! bien, dites-nous-le? s'écria lady Barimore. J'aime tant à frémir! - ---C'est un goût de femme vertueuse, répliqua de Marsay en regardant la -charmante fille de lord Dudley. - ---Pendant la campagne de 1812, dit alors le général Montriveau, je fus -la cause involontaire d'un malheur affreux qui pourra vous servir, -docteur Bianchon, dit-il en me regardant, vous qui vous occupez -beaucoup de l'esprit humain en vous occupant du corps, à résoudre -quelques-uns de vos problèmes sur la Volonté. Je faisais ma seconde -campagne, j'aimais le péril et je riais de tout, en jeune et simple -lieutenant d'artillerie que j'étais! Lorsque nous arrivâmes à la -Bérésina, l'armée n'avait plus, comme vous le savez, de discipline, -et ne connaissait plus l'obéissance militaire. C'était un ramas -d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au -midi. Les soldats chassaient de leurs foyers un général en haillons -et pieds nus quand il ne leur apportait ni bois ni vivres. Après le -passage de cette célèbre rivière, le désordre ne fut pas moindre. Je -sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, des marais de Zembin, -et j'allais cherchant une maison où l'on voulût bien me recevoir. -N'en trouvant pas, ou chassé de celles que je rencontrais, j'aperçus -heureusement, vers le soir, une mauvaise petite ferme de Pologne, -de laquelle rien ne pourrait vous donner une idée, à moins que vous -n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres -métairies de la Beauce. Ces habitations consistent en une seule -chambre partagée dans un bout par une cloison en planches, et la plus -petite pièce sert de magasin à fourrages. L'obscurité du crépuscule -me permit de voir de loin une légère fumée qui s'échappait de cette -maison. Espérant y trouver des camarades plus compatissants que ceux -auxquels je m'étais adressé jusqu'alors, je marchai courageusement -jusqu'à la ferme. En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs -officiers, parmi lesquels était une femme, spectacle assez ordinaire, -mangeaient des pommes de terre, de la chair de cheval grillée sur des -charbons et des betteraves gelées. Je reconnus parmi les convives -deux ou trois capitaines d'artillerie du premier régiment dans lequel -j'avais servi. Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui -m'aurait fort étonné de l'autre côté de la Bérésina; mais en ce moment -le froid était moins intense, mes camarades se reposaient, ils avaient -chaud, ils mangeaient, et la salle jonchée de bottes de paille leur -offrait la perspective d'une nuit de délices. Nous n'en demandions -pas tant alors. Les camarades pouvaient être philanthropes gratis, -une des manières les plus ordinaires d'être philanthrope. Je me mis -à manger en m'asseyant sur des bottes de fourrage. Au bout de la -table, du côté de la porte par laquelle on communiquait avec la petite -pièce pleine de paille et de foin, se trouvait mon ancien colonel, -un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontrés -dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a été permis de voir. Il était -Italien. Or, toutes les fois que la nature humaine est belle dans les -contrées méridionales, elle est alors sublime. Je ne sais si vous -avez remarqué la singulière blancheur des Italiens quand ils sont -blancs... C'est magnifique, aux lumières surtout. Lorsque je lus le -fantastique portrait que Charles Nodier nous a tracé du colonel Oudet, -j'ai retrouvé mes propres sensations dans chacune de ses phrases -élégantes. Italien comme la plupart des officiers qui composaient son -régiment, emprunté, du reste, par l'empereur à l'armée d'Eugène, mon -colonel était un homme de haute taille; il avait bien huit à neuf -pouces, admirablement proportionné, peut-être un peu gros, mais d'une -vigueur prodigieuse, et leste, découplé comme un lévrier. Ses cheveux -noirs, bouclés à profusion, faisaient valoir son teint blanc comme -celui d'une femme; il avait de petites mains, un joli pied, une bouche -gracieuse, un nez aquilin dont les lignes étaient minces et dont le -bout se pinçait naturellement et blanchissait quand il était en colère, -ce qui arrivait souvent. Son irascibilité passait si bien toute -croyance, que je ne vous en dirai rien; vous allez en juger d'ailleurs. -Personne ne restait calme près de lui. Moi seul peut-être je ne le -craignais pas; il m'avait pris, il est vrai, dans une si singulière -amitié que tout ce que je faisais, il le trouvait bon. Quand la colère -le travaillait, son front se crispait, et ses muscles dessinaient au -milieu de son front un delta, ou, pour mieux dire, le fer à cheval de -Redgauntlet. Ce signe vous terrifiait encore plus peut-être que les -éclairs magnétiques de ses yeux bleus. Tout son corps tressaillait -alors, et sa force, déjà si grande à l'état normal, devenait presque -sans bornes. Il grasseyait beaucoup. Sa voix, au moins aussi puissante -que celle de l'Oudet de Charles Nodier, jetait une incroyable richesse -de son dans la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce -grasseyement. Si ce vice de prononciation était une grâce chez lui -dans certains moments, lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il -était ému, vous ne sauriez imaginer combien de puissance exprimait -cette accentuation si vulgaire à Paris. Il faudrait l'avoir entendu. -Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus peignaient une -douceur angélique, et son front pur avait une expression pleine de -charme. A une parade, à l'armée d'Italie, aucun homme ne pouvait -lutter avec lui. Enfin d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay, fut vaincu -par notre colonel lors de la dernière revue passée par Napoléon avant -d'entrer en Russie. Tout était opposition chez cet homme privilégié. -La passion vit par les contrastes. Aussi ne me demandez pas s'il -exerçait sur les femmes ces irrésistibles influences auxquelles notre -nature (le général regardait la princesse de Cadignan) se plie comme -la matière vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une -singulière fatalité, un observateur se rendrait peut-être compte de -ce phénomène, le colonel avait peu de bonnes fortunes, ou négligeait -d'en avoir. Pour vous donner une idée de sa violence, je vais vous dire -en deux mots ce que je lui ai vu faire dans un paroxysme de colère. -Nous montions avec nos canons un chemin très-étroit, bordé d'un côté -par un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du -chemin, nous nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie, -à la tête duquel marchait le colonel. Ce colonel veut faire reculer -le capitaine de notre régiment qui se trouvait en tête de la première -batterie. Naturellement notre capitaine s'y refuse; mais le colonel -fait signe à sa première batterie d'avancer, et malgré le soin que le -conducteur mit à se jeter sur le bois, la roue du premier canon prit -la jambe droite de notre capitaine, et la lui brisa net en le -renversant de l'autre côté de son cheval. Tout cela fut l'affaire d'un -moment. Notre colonel, qui se trouvait à une faible distance, devine -la querelle, accourt au grand galop en passant à travers les pièces -et le bois au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arrive -sur le terrain en face de l'autre colonel au moment où notre capitaine -criait:--A moi!.... en tombant. Non, notre colonel italien n'était -plus un homme!... Une écume semblable à la mousse du vin de Champagne -lui bouillonnait à la bouche, il grondait comme un lion. Hors d'état -de prononcer une parole, ni même un cri, il fit un signe effroyable à -son antagoniste, en lui montrant le bois et tirant son sabre. Les deux -colonels y entrèrent. En deux secondes nous vîmes l'adversaire de notre -colonel à terre, la tête fendue en deux. Les soldats de ce régiment -reculèrent, ah! diantre, et bon train! Ce capitaine, que l'on avait -manqué de tuer, et qui jappait dans le bourbier où la roue du canon -l'avait jeté, avait pour femme une ravissante Italienne de Messine qui -n'était pas indifférente à notre colonel. Cette circonstance avait -augmenté sa fureur. Sa protection appartenait à ce mari, il devait le -défendre comme la femme elle-même. Or, dans la cabane où je reçus un si -bon accueil au delà de Zembin, ce capitaine était en face de moi, et -sa femme se trouvait à l'autre bout de la table vis-à-vis le colonel. -Cette Messinaise était une petite femme appelée Rosina, fort brune, -mais portant dans ses yeux noirs et fendus en amande toutes les ardeurs -du soleil de la Sicile. En ce moment elle était dans un déplorable état -de maigreur; elle avait les joues couvertes de poussière comme un fruit -exposé aux intempéries d'un grand chemin. A peine vêtue de haillons, -fatiguée par les marches, les cheveux en désordre et collés ensemble -sous un morceau de châle en marmotte, il y avait encore de la femme -chez elle: ses mouvements étaient jolis; sa bouche rose et chiffonnée, -ses dents blanches, les formes de sa figure, son corsage, attraits que -la misère, le froid, l'incurie n'avaient pas tout à fait dénaturés, -parlaient encore d'amour à qui pouvait penser à une femme. Rosina -offrait d'ailleurs en elle une de ces natures frêles en apparence, -mais nerveuses et pleines de force. La figure du mari, gentilhomme -piémontais, annonçait une bonhomie goguenarde, s'il est permis -d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il paraissait ignorer les -liaisons qui existaient entre sa femme et le colonel depuis environ -trois ans. J'attribuais ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou à -quelque secret de ménage: mais il y avait dans la physionomie -de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire -défiance. Sa lèvre inférieure, mince et très-mobile, s'abaissait aux -deux extrémités, au lieu de se relever, ce qui me semblait trahir -un fonds de cruauté dans ce caractère en apparence flegmatique et -paresseux. Vous devez bien imaginer que la conversation n'était pas -très-brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades fatigués mangeaient en -silence, naturellement ils me firent quelques questions; et nous nous -racontâmes nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions sur la -campagne, sur les généraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le -froid. Un moment après mon arrivée, le colonel, ayant fini son maigre -repas, s'essuie les moustaches, nous souhaite le bonsoir, jette son -regard noir à l'Italienne, et lui dit:--Rosina? Puis, sans attendre -de réponse, il va se coucher dans la petite grange aux fourrages. -Le sens de l'interpellation du colonel était facile à saisir. Aussi -la jeune femme laissa-t-elle échapper un geste indescriptible qui -peignait tout à la fois et la contrariété qu'elle devait éprouver à -voir sa dépendance affichée sans aucun respect humain, et l'offense -faite à sa dignité de femme, ou à son mari; mais il y eut encore dans -la crispation des traits de son visage, dans le rapprochement violent -de ses sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-être une -prévision de sa destinée. Rosina resta tranquillement à table. Un -instant après, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couché dans -son lit de foin ou de paille, il répéta:--Rosina?... L'accent de ce -second appel fut encore plus brutalement interrogatif que l'autre. Le -grasseyement du colonel et le nombre que la langue italienne permet -de donner aux voyelles et aux finales, peignirent tout le despotisme, -l'impatience, la volonté de cet homme. Rosina pâlit, mais elle se -leva, passa derrière nous, et rejoignit le colonel. Tous mes camarades -gardèrent un profond silence; mais moi, malheureusement, je me mis à -rire après les avoir tous regardés, et mon rire se répéta de bouche en -bouche.--_Tu ridi?_ dit le mari.--Ma foi, mon camarade, -lui répondis-je en redevenant sérieux, j'avoue que j'ai eu tort, je -te demande mille fois pardon; et si tu n'es pas content des excuses -que je te fais, je suis prêt à te rendre raison...--Ce n'est pas toi -qui as tort, c'est moi! reprit-il froidement. Là-dessus, nous nous -couchâmes dans la salle, et bientôt nous nous endormîmes tous d'un -profond sommeil. Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans -chercher un compagnon de voyage, se mit en route à sa fantaisie -avec cette espèce d'égoïsme qui a fait de notre déroute un des plus -horribles drames de personnalité, de tristesse et d'horreur, qui jamais -se soient passés sous le ciel. Cependant à sept ou huit cents pas de -notre gîte, nous nous retrouvâmes presque tous, et nous marchâmes -ensemble, comme des oies conduites en troupes par le despotisme aveugle -d'un enfant. Une même nécessité nous poussait. Arrivés à un monticule -d'où l'on pouvait encore apercevoir la ferme où nous avions passé la -nuit, nous entendîmes des cris qui ressemblaient au rugissement des -lions du désert, au mugissement des taureaux; mais non, cette clameur -ne pouvait se comparer à rien de connu. Néanmoins nous distinguâmes un -faible cri de femme mêlé à cet horrible et sinistre râle. Nous nous -retournâmes tous, en proie à je ne sais quel sentiment de frayeur; nous -ne vîmes plus la maison, mais un vaste bûcher. L'habitation, qu'on -avait barricadée, était toute en flammes. Des tourbillons de fumée, -enlevés par le vent, nous apportaient et les sons rauques et je ne sais -quelle odeur forte. A quelques pas de nous, marchait le capitaine qui -venait tranquillement se joindre à notre caravane; nous le contemplâmes -tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais lui, devinant notre -curiosité, tourna sur sa poitrine l'index de la main droite, et de -la gauche montrant l'incendie:--_Son'io!_ dit-il. Nous continuâmes à -marcher sans lui faire une seule observation. - ---Il n'y a rien de plus terrible que la révolte d'un mouton, dit de -Marsay. - ---Il serait affreux de nous laisser aller avec cette horrible image -dans la mémoire, dit madame de Vandenesse. Je vais en rêver... - ---Et quelle sera la punition de la première de monsieur de Marsay? dit -en souriant lord Dudley. - ---Quand les Anglais plaisantent, ils ressemblent aux tigres apprivoisés -qui veulent caresser, ils emportent la pièce, dit Blondet. - ---Monsieur Bianchon peut nous le dire, répondit de Marsay en -s'adressant à moi, car il l'a vue mourir. - ---Oui, dis-je, et sa mort est une des plus belles que je connaisse. -Nous avions passé le duc et moi la nuit au chevet de la mourante, -dont la pulmonie, arrivée au dernier degré, ne laissait aucun espoir, -elle avait été administrée la veille. Le duc s'était endormi. Madame -la duchesse, s'étant réveillée vers quatre heures du matin, me fit, -de la manière la plus touchante et en souriant, un signe amical pour -me dire de le laisser reposer, et cependant elle allait mourir! -Elle était arrivée à une maigreur extraordinaire, mais son visage avait -conservé ses traits et ses formes vraiment sublimes. Sa pâleur faisait -ressembler sa peau à de la porcelaine derrière laquelle on aurait -mis une lumière. Ses yeux vifs et ses couleurs tranchaient sur ce -teint plein d'une molle élégance, et il respirait dans sa physionomie -une imposante tranquillité. Elle paraissait plaindre le duc, et ce -sentiment prenait sa source dans une tendresse élevée qui semblait ne -plus connaître de bornes aux approches de la mort. Le silence était -profond. La chambre, doucement éclairée par une lampe, avait l'aspect -de toutes les chambres de malades au moment de la mort. A ce moment la -pendule sonna. Le duc se réveilla, et fut au désespoir d'avoir dormi. -Je ne vis pas le geste d'impatience par lequel il peignit le regret -qu'il éprouvait d'avoir perdu de vue sa femme pendant un des derniers -moments qui lui étaient accordés; mais il est sûr qu'une personne -autre que la mourante aurait pu s'y tromper. Homme d'État, préoccupé -des intérêts de la France, le duc avait mille de ces bizarreries -apparentes qui font prendre les gens de génie pour des fous, mais dont -l'explication se trouve dans la nature exquise et dans les exigences -de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil près du lit de sa -femme, et la regarda fixement. La mourante avança un peu la main, prit -celle de son mari, la serra faiblement; et d'une voix douce, mais émue, -elle lui dit:--Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra? Puis -elle mourut en le regardant. - ---Les histoires que conte le docteur, reprit le comte de Vandenesse, -font des impressions bien profondes. - ---Mais douces, reprit madame d'Espard en se levant. - - -FIN DU DEUXIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -DU DEUXIÈME VOLUME - -DES - -SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. - - - MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES 1 - - UNE FILLE D'ÈVE 195 - - LA FEMME ABANDONNÉE 300 - - LA GRENADIÈRE 339 - - LE MESSAGE 361 - - GOBSECK 374 - - AUTRE ÉTUDE DE FEMME 423 - - -FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME. - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 3: «sinet» remplacé par «signet» (un signet rose - dans le livre). - Page 17: «il» par «ils» (ils sont fiers, entourés de deux marges - de nacre). - Page 17: «lequelles» par «lesquelles» (et sur lesquelles - mes cils). - Page 37: ajouté «je» (je crois inutile de dire qu'il saura). - Page 44: «longemps» remplacé par «longtemps» (vous réfléchirez - longtemps). - Page 61 «X» par «XV» (numéro de chapitre). - Page 64: «des» par «de» (de l'Espagne). - Page 72: «est» par «et» (en me croyant très-grande et - très-généreuse). - Page 79: «dessins» par «desseins» (il a ses desseins. Oui, mon - ange). - Page 79: «portés» par «portées» (portées à vouloir que l'idéal). - Page 81: «ait» par «ai» (allait se coucher, je lui ai dit). - Page 86: appel de note [1] ajouté. - Page 112: «1836» remplacé par «1826» (Janvier 1826). - Page 133: «un» remplacé par «une» (une nuit heureuse). - Page 160: «perdu» par «perdue» (puisque le commandement m'a perdue - une première fois). - Page 169: «Nou» par «Nous» (Nous n'avons point). - Page 171: «d'une» par «d'un» (d'un vert lustré par l'eau). - Page 172: «elle» par «elles» (elles sont l'attribut). - Page 175: ajouté «de» (les limites de la vie féminine). - Page 187: «faillitte» remplacé par «faillite» (la faillite du - fameux Halmer). - Page 190: «ses» par «ces» (aucun de ces savants). - Page 205: «avaient» par «avait» (Eugénie avait paru très-espiègle). - Page 214: «carresses» par «caresses» (les caresses d'un beau - soleil). - Page 215: «au» par «aux» (aux yeux des protestants). - Page 219: «Saint-Hérem» par «Saint-Héreen» (Moïna de Saint-Héreen). - Page 232: «Moncornet» par «Montcornet» (sa liaison avec madame - de Montcornet). - Page 239: «obligé» par «obligée» (Elle est obligée alors). - Page 250: «jolie» par «joie» (cette joie enfantine qui porte tous - les amoureux). - Page 261: «Saint-Héeren» par «Saint-Héreen» (Moïna de - Saint-Héreen). - Page 262: «Légion-d'Honnour» par «Légion-d'Honneur» (la croix de - la Légion-d'Honneur). - Page 274: «un» par «une» (une grande chambre à coucher). - Page 275: «eu» par «eue» (l'idée qu'elle avait eue). - Page 280: «racommodée» par «raccommodée» (raccommodée comme la - faïence). - Page 282: «un par» «une» (puis, avec une rapidité de jeune homme). - Page 283: «hausse» par «chausse» (pon à keke chausse). - Page 295: «ramèneras» par «ramènera» (qu'il ne te ramènera pas). - Page 297: «il» par «ils» (quand on se damne pour eux, ils vous - marchent dessus). - Page 300: «situé» par «située» (jolie ville située à deux lieues). - Page 317: «fanés» par «fanées» (fleurs d'âme sitôt fanées). - Page 327: «deux» par «d'eux» (sans faire parler d'eux). - «il» par «ils» (où ils demeurèrent ensemble). - Page 330: «séparé» par «séparés» (le sort ne nous a-t-il pas - séparés?) - Page 363: «pris» par «prit» (Il prit mal son élan). - Page 392: «attermoiements» par «atermoiements» (pour les - atermoiements). - Page 438: «par» par «pour» (sans qu'il soit besoin de les faire - élargir pour leurs paniers). - - - - - -End of Project Gutenberg's La comédie humaine, volume II, by Honoré de Balzac - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE, VOLUME II *** - -***** This file should be named 43851-8.txt or 43851-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/8/5/43851/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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