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-The Project Gutenberg EBook of Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, by
-Jean Doublet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur
- Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction,
- notes et additions
-
-Author: Jean Doublet
-
-Editor: Charles Bréard
-
-Release Date: September 30, 2013 [EBook #43849]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DOUBLET DE HONFLEUR ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-JOURNAL DU CORSAIRE
-
-JEAN DOUBLET
-
-DE HONFLEUR
-
-LIEUTENANT DE FRÉGATE SOUS LOUIS XIV
-
-PUBLIÉ D'APRÈS
-
-LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE
-
-AVEC INTRODUCTION, NOTES ET ADDITIONS
-
-PAR
-
-CHARLES BRÉARD
-
-[Marque d'imprimeur: P D]
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
-
-PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
-
-35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
-
-1887
-
-Tous droits réservés.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-I
-
-Jean-François Doublet[1] naquit à Honfleur au milieu du dix-septième
-siècle. Nous n'avons pas la date de sa naissance; son baptistaire ne se
-retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville
-natale, à côté de ceux des autres enfants de François Doublet et de
-Madeleine Fontaine, ses père et mère. Il résulte de là que l'on n'a
-point d'autre moyen pour déterminer cette date inconnue que d'accepter
-l'indication fournie par Doublet lui-même lorsqu'il parle de son âge à
-l'époque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois,
-dit-il, lorsque brûlant d'accompagner son père au Canada il se cacha
-dans l'entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la
-fortune et les espérances de sa famille. D'après cette donnée, il faut
-reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655.
-
-L'obscurité qui enveloppe la naissance de Doublet n'entoure heureusement
-pas sa parenté. Les registres municipaux, les minutes des anciens
-tabellionages d'Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de
-famille nous ont mis à portée de recueillir sur elle des informations
-nombreuses et précises. On en pourra juger par les notes déjà publiées
-dans la _Revue historique_ et par celles qui nous restent encore à
-donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les
-renseignements biographiques ou généalogiques qu'une recherche patiente
-nous a permis de rassembler; nous ferons un choix dans nos matériaux.
-
-Doublet appartenait à une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui
-comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis
-le commencement du dix-septième siècle. Lorsque, soupçonné de piraterie
-et interrogé d'un ton hautain par le duc d'York,--plus-tard Jacques
-II,--Doublet répondit: «Monseigneur, je suis de bonne naissance,» il ne
-se vantait aucunement, il énonçait simplement la vérité. Il paraîtrait
-même que les emplois en la possession de sa famille, ou la propriété de
-la moitié d'une sergenterie et garde-noble située en la forêt de
-Touques[2], lui avaient fait obtenir l'anoblissement. Doublet est dit
-noble homme dans l'acte de son mariage que nous donnons plus loin[3]; il
-est qualifié d'écuyer dans l'acte du décès de sa femme[4], mais ce
-détail est de peu d'importance.
-
-C'était l'un des seize enfants d'un bourgeois de Honfleur, maître
-François Doublet, qui pratiqua pendant plus de trente-cinq ans l'art de
-l'apothicaire[5], devint capitaine-marchand, arma et équipa des navires,
-rêva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mère,
-Madeleine Fontaine, était fille d'un Jacques Fontaine décédé vers 1652
-et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, marié à Guillaume de
-Valsemé, tabellion royal en la vicomté d'Auge, fils d'Olivier de
-Valsemé, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, échevin de 1626
-à 1639.--Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet,
-chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier
-échevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, président
-et receveur du grenier à sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la
-vicomté de Blangy; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant
-en 1650.--Son aïeul paternel avait épousé Marguerite Auber, et était
-ainsi entré dans l'alliance d'une famille très-considérée parmi les
-bourgeois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont
-fait connaître des documents des XVIe et XVIIe siècles. Un Nicolas Auber
-était procureur-sindic des bourgeois en l'année 1550. Le bisaïeul
-maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les
-fonctions de receveur du duc d'Orléans pour le domaine de Roncheville.
-Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'aîné et Jacques Auber le jeune,
-furent receveurs des deniers municipaux de l'année 1621 à l'année 1674;
-leur habitation se voit encore[6] avec sa porte basse en pierre, ses
-pilastres, ses bossages et ses murs en damier dans le goût qui régnait
-au temps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des
-Rocquettes, était premier échevin en 1672; un autre cousin,
-Jean-Baptiste Auber, occupait l'office de procureur du roi au siége de
-l'amirauté, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau
-généalogique, le nom de plusieurs de ses frères et de ses soeurs.
-Doublet, comme on le verra, n'a donné que très-peu de renseignements sur
-sa famille. Le devoir de son biographe était donc sinon de rechercher à
-fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de
-présenter quelques notes à ce sujet. Nous pourrions nous en tenir là.
-Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines
-indications déjà données et de suivre les ramifications de la
-descendance de Doublet, nous ajouterons les détails qui suivent.
-
-Jean-François Doublet se maria à Saint-Malo en 1692. De son union avec
-Françoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui
-vint au monde en cette ville vers la fin de l'année 1693, et fut élevée
-à Honneur où sa mère s'était fixée au milieu de la famille de son mari.
-A l'âge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet épousa Me
-Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant général en la vicomté de
-Roncheville. Elle entrait dans l'alliance d'une famille de marchands
-aisés qui n'avaient eu d'autre ambition que celle de faire de leur fils
-un officier du roi, en lui achetant une charge à laquelle d'importants
-privilèges étaient attachés. L'achat de cet office pour un modeste
-marchand de dentelles ou de draperie a été en partie--soit dit en
-passant--la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui détenaient
-encore les principales charges du bailliage de Honfleur à l'époque de la
-révolution.
-
-Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de Me Thomas Quillet sortirent cinq
-enfants. Un seul nous intéresse particulièrement parce qu'il nous
-fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu'à nos jours. Ce fut
-Françoise-Marguerite-Rose Quillet, née à Honfleur, le 25 décembre 1712.
-Par l'alliance de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir à la
-bourgeoisie aristocratique, un second mariage devait donner à celle-ci
-accès dans la noblesse. En effet à vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose
-Quillet épousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, écuyer,
-sieur de Saint-Georges, descendant d'une famille qui mérite de nous
-arrêter un moment.
-
-Les de Naguet dont le nom est aujourd'hui éteint faisaient jadis quelque
-figure. Leur race était ancienne et elle était, ce semble, assez
-vigoureuse; à la fin du siècle dernier, elle formait quatre ou cinq
-rameaux qui s'étaient étendus aux environs de Honfleur. La tige nous en
-est connue, mais c'est dans la bourgeoisie marchande, parmi les
-armateurs honfleurais du quinzième siècle et non dans la noblesse
-qu'elle avait jeté ses racines. Ainsi, certaines pièces des archives
-municipales[7] font mention d'un Jacques Naguet qui prenait rang parmi
-les conseillers-élus de la cité en l'année 1499. A ses côtés figurent
-d'autres bourgeois du même nom: Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le
-premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat; il fut en effet, «avocat
-de la communauté.» Mais il est certain qu'en réalité il exerçait la
-profession de marchand-armateur, qu'il «faisoit, ainsi que s'exprime un
-ancien document[8], train et trafic de marchandises par terre et par
-mer.» Il fut anobli par lettres-patentes de février 1522, et ses fils,
-Adrien et Louis dits Naguet, produisirent en 1540 l'anoblissement donné
-à leur père[9]. A une époque antérieure à cette date, les Naguet avaient
-fait l'acquisition d'une terre située en la paroisse de Pennedepie. On
-connaît bien aujourd'hui encore la maison qu'ils habitaient. Le manoir
-sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de
-Honfleur à Trouville, au milieu d'un vaste verger, à deux pas d'un
-moulin qui, depuis plus de trois cents ans, «fait de bled farine.» La
-façade, avec ses cordons de briques de couleur claire mélangés de
-cailloux noirs posés en damier, a encore bon air, sinon grand air. A
-l'intérieur, si l'on excepte le mobilier qui a disparu, rien n'a été
-changé. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et
-que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la
-famille, ils ne s'y trouveraient point logés suivant leur rang.
-
-C'est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue
-Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739[10].
-Ce dernier, nommé Robert-Jacques-Alexandre de Naguet, servit d'abord
-dans la marine royale, puis il entra au régiment d'Auvergne. Il en
-sortit avec le grade de capitaine et la croix de St-Louis; il fut plus
-tard lieutenant de MM. les maréchaux de France. De son mariage il eut un
-fils qui, le 5 octobre 1767, reçut comme son père et comme son aïeul le
-prénom d'Alexandre. Notre époque a connu cet Alexandre de Naguet de
-St-Georges menant à Honfleur une existence très retirée et tant soit peu
-étrange. Le rameau qu'il représentait s'éteignit en lui quant au nom. Il
-ne laissa qu'une fille. Ses arrière-petits-enfants portent de nos jours
-des noms qui appartiennent à la haute noblesse. Ce sont Madame la
-marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d'Andigné. Or, ces deux
-noms représentent dans la ligne féminine la descendance du corsaire
-normand Jean-François Doublet.
-
-
-TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DE LA FAMILLE DOUBLET
-
- RICHARD AUBER
- receveur du domaine de Roncheville.
- |____________________________________________________
- | | |
- JACQUES AUBER L'AÎNÉ NICOLAS MARGUERITE AUBER
- receveur de la ville, de 1621 à 1657; AUBER ép. 1º François
- épousa en 1619, Suzanne Esnault. | Doublet; 2º
- |__________________________ | Constant Patin,
- | | | | procureur du roi
- FRANÇOISE JACQUES JEAN-BAPTISTE LOUIS en l'amirauté.
- AUBER AUBER AUBER AUBER |
- ép. Olivier marchand, procureur en Sr des |
- Sanson, Sr receveur l'amirauté. Rocquettes; |
- du Monarque, de la ville échevin de |
- capit. de de 1657 à 1670 à 1673. |
- navire. 1660, de |
- | 1670 à 1674. |
- |_________________________ |
- | | |
- OLIVIER SANSON JACQUES SANSON CONSTANT PATIN
- capitaine de navire; capitaine de navire. avocat du roi en
- ép. vers 1680, l'amirauté.
- Catherine Godard.
- |
- |
- MARIE FRANÇOISE SANSON
- morte en 1752; ép. vers 1717, Charles Miard, sieur des Hogues.
- |
- |
- MARIE-CATHERINE MIARD DES HOGUES
- ép. vers 1751, Jean-Baptiste Lelièvre, capitaine de navire.
- |
- |
- CHARLES-LOUIS LELIÈVRE
- capitaine de navire, mort en l'an VI; ép. en 1785, Henriette Liébart.
- |
- |
- PIERRE-CHARLES LELIÈVRE DES HOGUES
- (1786-1859), contrôleur des Douanes.
-
-
- FRANÇOIS DOUBLET
- ép. vers 1620, Marguerite Auber.
- |
- |
- FRANÇOIS DOUBLET
- apothicaire (1640), capitaine de navire (1663), mort avant 1678;
- ép. Madeleine Fontaine. (16 enfants dont entr'autres:)
- |____________________________________________________________
- | | | | |
- LOUIS DOUBLET JEAN- JEAN-FRANÇOIS CONSTANT- JACQUELINE
- Maître BAPTISTE DOUBLET FRANÇOIS DOUBLET
- apothicaire, DOUBLET lieutenant de DOUBLET bapt. 22
- receveur de clerc frégate, né en bapt. 31 janvier
- la ville en tonsuré. 1655; ép. en 1692, mars 1660. 1666.
- 1695. Françoise Fossard,
- morte en 1722.
- __________________________|_________________________
- | | |
- JEANNE-ROSE DOUBLET MARIE-MADELEINE FRANÇOISE-LOUISE-
- née à St-Malo en 1693; ép. DOUBLET MARGUERITE DOUBLET
- en 1712, Thomas Quillet, bapt. 27 bapt. 10 février
- conseiller du roi, lieutenant août 1699. 1704.
- général de la vicomté de
- Roncheville, mort en 1726.
- |___________________________________________________________
- | | | | |
- FRANÇOISE-MARGUERITE- RENÉ- NICOLAS- JEAN- JEAN-
- ROSE QUILLET FRANÇOISE FRANÇOIS- BAPTISTE THOMAS
- née en 1712; morte en QUILLET THOMAS QUILLET QUILLET
- 1764; ép. en 1733, née en QUILLET né en né en
- Alexandre de Naguet, 1714. né en 1716. 1722.
- écuyer, sieur de 1715.
- Saint-Georges, mort
- en 1758.
- |_____________________________________________________
- | | | |
- FRANÇOISE- ROBERT-JACQUES-ALEXANDRE ANDRÉE- ROSE-HENRIETTE-
- AIMÉE DE NAGUET DE ST-GEORGES ALEXANDRE ÉLISABETH
- née le 18 officier au régiment née le 28 ép. en 1772
- juin 1734. d'Auvergne, né en 1739, novembre Ch.-François-
- mort en 1773; ép. en 1765 1742. Gabriel Dandel,
- Thérèse-Victoire Quillet, écuyer-seigneur
- morte en 1777. d'Asseville.
- _____________|____________________________________
- | | |
- ALEXANDRE DE NAGUET ALEXANDRE DE VICTOIRE-CONSTANCE
- DE ST-GEORGES NAGUET DE DE NAGUET DE ST-G.
- chevalier de St-Louis, né ST-GEORGES née le 21 janvier
- le 5 octobre 1767, ép. Dlle né le 5 mai 1772, ép. Jacques
- Chauffer de Barneville. 1770. Foubert.
- | |
- | |
- VICTOIRE-ALEXANDRINE-SOPHIE ÉLISABETH-ANTOINETTE
- DE NAGUET DE ST-GEORGES FOUBERT
- ép. M. de Pieffort. ép. Georges-Marie
- | de Pracomtal
- |
- BLANCHE DE PIEFFORT
- ép. M. le marquis de Croix.
- |___________________________________
- | |
- Mme LA MARQUISE DE CAULAINCOURT Mme LA COMTESSE D'ANDIGNÉ
-
-
-II
-
-Le détail des voyages de découvertes et des essais de colonisation où la
-Normandie engagea durant deux siècles la fortune de ses marins et de ses
-armateurs manque à l'histoire maritime. Quelques noms ont cependant
-survécu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au
-Brésil, à la Floride, sur les côtes des futurs Etats-Unis, sur le banc
-et dans les baies de Terre-Neuve, mais s'il nous reste de ces voyages
-des témoignages non douteux, on n'a pas encore montré le lien qui les
-rattache les uns aux autres. A ce point de vue, le journal de Doublet
-s'ouvre par des renseignements d'un grand intérêt. On y voit les
-négociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de
-commerce extérieur et de colonisation. La compagnie d'associés agit pour
-son propre compte et avec ses seules ressources. Le créateur de
-l'entreprise, animé de l'esprit de son temps et de son pays, avait su
-réunir des sommes importantes et faire partager à ses amis l'espérance
-d'un succès certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme
-dans tant d'autres entreprises de cette époque, l'initiative privée
-s'user, faiblir et finalement se décourager, faute de protection. La
-relation de Doublet n'en établit pas moins la chaîne non interrompue des
-traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses
-pratiques de navigation comme au temps où Champlain était venu lui
-demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique.
-
-A sept ans et demi, Doublet fit les premiers pas dans l'aventureuse
-carrière qu'il devait poursuivre pendant près de cinquante années. Quand
-l'heure du repos eut plus tard sonné, quand assis au foyer d'un voisin
-qui avait comme lui navigué dans le golfe et les bouches du
-Saint-Laurent, longé les banquises de glace des mers du Nord, mesuré du
-regard Ténériffe, échappé aux pirates de Salé et combattu les frégates
-d'Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veillée par ses récits,
-l'auditoire l'exhortait à les écrire. Quoique très peu clerc, le
-corsaire se mit à l'oeuvre, il voulut «satisfaire sa famille et ses
-intimes amis, nous dit-il, lesquels l'avoient souvent prié de leur
-laisser un manuscrit de ses voyages.» Il travailla sur ce qui lui
-restait de ses journaux de bord, et d'une main moins habile à tenir la
-plume qu'à manier l'esponton ou le sabre d'abordage il commença sa
-narration. Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au
-commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de
-barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n'eut qu'à évoquer du
-fond sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau
-en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagêmes, énumérer
-ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter,
-Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres
-personnages dont il s'honorait d'avoir conquis l'estime.
-
-Doublet raconte avec simplicité, avec bonhomie, sans prétention d'aucune
-sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues
-explications. Il est sincère, crédule, impartial et bavard. Il abonde en
-digressions. Il s'embrouille dans des périodes interminables; ses yeux
-si attentifs «à observer les constellations régulièrement monter et
-descendre les degrés de la voûte céleste,» sont impuissants à surveiller
-l'arrangement des mots. Le secret de jalonner sa route sur les flots lui
-était plus familier que l'art d'écrire. D'ailleurs il fait dès les
-premières pages l'aveu de son inexpérience. On aurait donc mauvaise
-grâce à lui reprocher son ignorance des procédés de composition les plus
-simples. Il y a plus d'intérêt à considérer le _journal_ de Doublet
-comme un tableau d'histoire. Il fournit en effet plus d'un détail
-expressif et parmi les faits qu'il renferme il en est de nouveaux.
-
-Esprit méthodique et laborieux, Doublet s'était initié aux pratiques du
-pilotage, à la connaissance des marées, des bancs, des courants, des
-écueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il
-explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait
-pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un
-modeste mais précieux auxiliaire des chefs d'escadre. Même avant d'avoir
-satisfait aux examens exigés, on le citait à Dunkerque comme un pilote
-des plus habiles. Les capitaines Delattre et Panetié, Jean Bart et
-d'autres commandants se disputaient à qui l'embarquerait à son bord.
-Cette faveur est l'éloge de celui qui en était l'objet, mais au point de
-vue de l'histoire ne prouve-t-elle pas autre chose? Ne voit-on pas dans
-cet empressement à s'assurer les services d'un jeune homme inconnu mais
-qui passe pour expérimenté, combien les officiers de la marine royale
-étaient alors étrangers à la science du pilotage et à celle de
-l'hydrographie? Répandre l'instruction pratique dans la classe des
-officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problêmes
-que Colbert eut à résoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la
-marine. Comment parvint-il à doter la France d'un enseignement fécond et
-durable? C'est ce qu'a révélé une suite d'études récemment publiées, où
-se trouvent rassemblés les faits les plus précis et les plus
-nouveaux[11]. On y peut apprécier la sollicitude du puissant secrétaire
-d'Etat secondant l'initiative privée et sa persévérance à exposer aux
-intendants dans des instructions nombreuses et étendues ses vues de
-réforme et de progrès. Justement désireux de voir prospérer la petite
-école créée à Dieppe par le bon abbé Denys, Colbert la prit sous sa
-protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois.
-Joignant les moyens d'action aux recommendations, il ordonna la
-fondation d'écoles d'hydrographie dans les ports militaires et dans les
-ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes à l'étranger.
-
-On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique,
-choisir l'école de Dieppe, et il ne passera point inaperçu que son
-professeur, l'abbé Guillaume Denys, surpris autant que flatté des succès
-de son élève se l'adjoingnit pendant quelque temps en qualité de
-répétiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualités
-brillantes d'un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en
-lui les mérites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout
-cet héritage de connaissances que les «nobles et gentilz mariniers» de
-Honfleur avaient mis à profit depuis le XVe siècle. En résumé, le vrai
-titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d'escadre dès
-le début de sa carrière, c'est qu'il était un pilote, c'est-à-dire le
-guide sûr de ces vaisseaux bâtis à grand frais et qui étaient l'objet
-des soins incessants de Colbert.
-
-La vie de Doublet se partagea en deux périodes distinctes: dans l'une,
-officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances
-diverses; dans l'autre, corsaire et commandant une de ces barques
-longues connues alors sous le nom frégates, il fut l'adversaire
-redoutable du commerce ennemi. Au temps où se préparaient les grands
-armements de guerre, Doublet rentrait au port où l'on pouvait tenter les
-entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les
-particuliers à armer en course, Doublet était des premiers à offrir ses
-services et bientôt il prenait la mer sur une fine frégate. C'est ici
-l'époque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle où l'on le
-voit s'élancer sur les convois et les amariner, porter l'épouvante sur
-les côtes d'Angleterre,--comme ce marin havrais qui fit descente, en
-1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son
-équipage et brûla un village de trente maisons.
-
-Doublet est à Brest à l'heure où Seignelay surveille l'arrivée de la
-flotte de Tourville et presse les armements destinés à la restauration
-des Stuarts. Il est accueilli dans l'état-major du ministre; sa longue
-pratique des côtes de la Manche et de l'Océan lui permet de s'y faire
-une toute petite place, et le cercle de ses relations s'en trouve
-étendu.
-
-La guerre finie, Doublet recouvrait sa liberté d'action. On louait ses
-services au moment du besoin, on le licenciait la campagne terminée non
-sans toutefois le récompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant
-de frégate qu'il a obtenu ne le mènerait à rien, que ce brevet n'était
-pas de nature à le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce à ce
-grade et s'adonne au commerce. Il apparaît alors dans les colonies
-espagnoles et portugaises comme un marchand plein d'honnêteté mais peu
-endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir
-d'user de son crédit pour déjouer les fraudes des Juifs et des
-Marocains. Par certains traits de son caractère droit et ferme où le
-pilote, le corsaire et le marchand s'unissent, Doublet fait songer
-parfois à Robert Surcouf. Rien n'est plus curieux, par exemple, que de
-le voir exiger le salut des vaisseaux portugais et des flûtes de
-Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignité et l'élévation de
-ses sentiments que la conduite qu'il tint devant le Grand Conseil de
-Danemark. On ne lira pas avec moins d'intérêt les autres épisodes qu'il
-a pris plaisir à raconter au milieu de détails sans nombre: tels sont le
-bombardement de Saint-Malo, l'histoire de dom Garcia d'une sincérité de
-sentiment singulière, le portrait de ce juge qui pesait les sacs à
-procès, la défense du consulat de la Havane et cent récits ingénieux ou
-bizarres.
-
-Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste à faire
-connaître comment prit fin la carrière de ce marin. Comme il le dit, il
-accepta le commandement d'un navire de 500 tonneaux, le
-_Saint-Jean-Baptiste_, portant 36 canons et 175 hommes d'équipage, et
-armé à Marseille pour un voyage de découvertes dans les mers du Sud.
-L'expédition dura plus de trois années et elle se termina le 22 avril
-1711. Quant au commandant Doublet, résolu à ne plus retourner sur la
-mer, il se retira à Honfleur. Afin de jouir des priviléges accordés aux
-officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, il se
-fit pourvoir par lettres du 5 septembre 1711 d'une charge de
-capitaine-exempt d'une compagnie de gardes-suisses du duc d'Orléans. Il
-décéda le 20e de décembre 1728 et fut inhumé dans l'église de
-Barneville-la-Bertran[12].
-
-Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage, nous prions
-le lecteur de parcourir les récits qui suivent. La composition, nous
-l'avons déjà dit, n'en vaut guère mieux que le style, mais le caractère
-du corsaire y est bien mis en relief et l'on y saisit, pour ainsi dire,
-dans l'action même, les qualités qui ont attiré sur lui l'attention des
-premiers marins de son temps. Doublet, né dans un rang obscur, fut
-intrépide, éclairé, avide d'entreprises hasardeuses. Il joignait à la
-promptitude de la décision, la fécondité de ressources et l'habilité de
-l'exécution. Aussi attaché à ses devoirs qu'attentif à faire observer
-une exacte discipline, il se montrait sévère sans être rigide, d'un
-courage poussé jusqu'à la témérité, plein de bon sens et d'honnêteté. En
-outre il savait porter les sentiments de l'honneur à un haut point et ne
-point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime à penser que si
-ce marin eût vécu un siècle plus tard, au milieu des événements qui ont
-transformé la société, la fortune l'aurait appelé dans de nouvelles
-routes. La solide barrière qui séparait les officiers proprement dits
-des officiers mariniers s'étant abaissée, on peut présumer avec quelque
-certitude que Doublet serait devenu l'un des meilleurs capitaines de
-vaisseau des armées navales de la République.
-
-
-III
-
-Le manuscrit original du journal que nous publions est conservé à Rouen
-dans les archives départementales de la Seine-Inférieure. L'éminent
-archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a
-été rencontré par lui chez un bouquiniste, qu'il en fit l'acquisition et
-en fit don au dépôt départemental.
-
-C'est un registre grand in-folio, d'un papier vergé fort, à dos et
-couverture de parchemin. Les feuillets paginés de 1 à 136 et de 1 à 65
-sont sans réglure. Chaque page porte une marge de 30 millimètres et
-renferme 40 lignes environ. L'écriture est fine, nette, très-lisible. On
-en pourra juger par le spécimen que nous présentons. C'est la signature
-de Doublet à l'époque même où il se décida, lui le plus simple et le
-moins ambitieux des hommes, à raconter le bruit qu'il avait fait dans le
-monde.
-
-[Illustration: signature de Doublet]
-
-Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit contient,
-indique que l'on a sous les yeux la transcription faite par l'auteur
-lui-même d'une première rédaction. D'ailleurs Doublet expose dans une
-note (nº 46) qu'il avait égaré l'original de ses voyages.
-
-Le manuscrit se divise en deux parties. La première, dont nous avons
-principalement à nous occuper forme le texte de la présente publication,
-elle n'a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales
-que l'auteur a placées de loin en loin pour indiquer soit les dates de
-ses embarquements, soit les passages principaux de son récit. Nous les
-avons supprimées en raison des erreurs chronologiques qu'elles
-contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des
-chapitres.
-
-Sur deux points nous nous sommes écartés du texte du manuscrit: la
-chronologie et la division du récit. Les dates, en effet, sont fautives
-en plusieurs passages; nous les avons rétablies à l'aide des documents
-du dépôt de la Marine. La narration de Doublet offre très peu d'alinéas;
-l'auteur a écrit quatre ou cinq pages, c'est-à-dire la valeur d'au moins
-cent cinquante lignes, sans coupures tranchées. Nous avons cru à propos
-de distribuer le _Journal_ en morceaux afin d'en faciliter la lecture.
-On y a également introduit une ponctuation qui fait absolument défaut
-dans l'original; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des
-deux points et du point et il les place au hasard.
-
-Pour l'établissement du texte, nous avons dû nous préoccuper de
-l'orthographe, qui est des plus défectueuses. Nous l'avons maintenue
-malgré les irrégularités, les bizarreries qu'elle présente et parce
-qu'au demeurant elle vaut celle des meilleurs écrivains du dix-septième
-siècle. Elle offre du reste plusieurs particularités curieuses. On
-remarquera chez Doublet l'accumulation anormale des consonnes et la
-suppression fréquente des consonnes doubles, une hésitation à distinguer
-le genre des substantifs, une incertitude à fixer l'accord des verbes,
-enfin un effort constant à conformer l'orthographe à la prononciation.
-Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par
-un _ez_, l'_é_ de la dernière syllabe se prononce généralement comme un
-_é_ fermé: _prez_, _beautez_, _aimez_. Doublet au contraire écrit ces
-finales avec un _ees_ auquel il donnait probablement le son de l'_è_
-ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande
-qui existent encore dans le parler provincial[13]. Nous citerons les
-mots: _assées_, _allées_, _nées_, _difficultées_, pour _assez_, _allez_,
-_nez_, _difficultez_. Quant à l'orthographe des noms de personnes et de
-lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en
-avons autant que possible rétabli la forme exacte dans les notes.
-
-Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde
-que nous ne publierons point comprend 63 feuillets. Elle contient le
-journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une
-quinzaine de cartes coloriées représentant les principales rades et
-baies que son navire, le _Saint-Jean-Baptiste_, visita: telles que
-Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le
-voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis à la voile au mois de novembre
-1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les
-côtes du Brésil le 24 juillet suivant, mouillait à Montevideo le 8 août,
-reconnaissait l'île des États en décembre, passait à une cinquantaine de
-lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception
-(Chili) le 20 janvier 1709. Après un séjour d'un mois, Doublet reprit la
-mer et toucha successivement à Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana,
-Arica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son
-journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et
-faisait voile pour la France. Il débouquait du détroit de Lemaire le 12
-janvier 1711 et arrivait à Cayenne le 3 mars. Parti de cette île le 22
-mars suivant il entrait dans le Port-Louis le 22 avril 1711, «et s'est
-trouvé, dit-il, notre erreur en tout n'estre que de 34 lieues 2/3 que
-j'étois plus de l'avant que le vaisseau.»
-
-Le retour du _Saint-Jean-Baptiste_ au Port-Louis fut annoncé au ministre
-de la marine par M. Clairambault, ordonnateur à Lorient[14]. Ce navire
-apportait des matières d'or et d'argent montant à la somme de 635,000
-piastres. Il avait à son bord, parmi plusieurs personnages de
-distinction, un seigneur espagnol nommé Don Manuel Feyro de Fossa,
-porteur de riches présents offerts au roi et à la reine d'Espagne par
-l'évêque de la Conception[15].
-
-A la suite de ce journal de bord, où il y aurait à glaner plus d'un fait
-intéressant, Doublet a transcrit deux pages intitulées: _Relation de la
-nouvelle découverte des îles Cebaldes et à quoy elles pourroient estre
-utiles_[16]. Il y déclare que s'il était moins en âge et que le roi lui
-voulût accorder la permission d'habiter ces îles, dont l'état lui
-paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s'y établirait, il y
-fonderait un poste commercial, «veu que l'on en pourroit retirer de
-grandes utilitées.»
-
-Doublet s'arrête sur ce rêve qu'il caressait alors que depuis dix années
-il avait renoncé aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la même
-vivacité, la même résolution qu'il apporta dans les tentatives de
-colonisation par lesquels débutent les récits qui suivent.
-
-
-
-
-JOURNAL
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-Amy lecteur, sy j'ay la témérité de travailler à ce petit ouvrage ce
-nest par aucune vanité mais plutost pour faire connoistre les Grandeurs
-d'un Dieu tout puissant, qui du néant dont nous sommes formées il luy a
-pleu me donner des forces pour soutenir à autant de fatigues et
-advantures qui me sont arrivées dès ma tendre jeunesse jusqu'à la fin de
-mes voyages: depuis l'anée 1663 jusqu'à 1711. Ce nest donc que pour
-satisfaire ma famille et de mes intimes amis lesquels m'ont souvent prié
-de leurs laisser un manuscrit de mes voyages, et pour les contenter je
-m'y suis apliqué, ay travailler avec autant d'exatitude et de sincérité
-que ma mémoire a pü y fournir, ainsy qu'une exacte recherche que j'ay
-faitte de ce qui m'est resté de mes journaux, desquels j'ay perdu la
-plus grande partie par les malheurs qui me sont arrivés, comme la suitte
-en fera mention. Je suplie donc mes amis lecteurs de m'excuser à mes
-foibles styles et mauvais défauts dans cette espesce de relation, veu
-que je n'ay eu aucunnes études que celles pour ma profession de naviger.
-Et n'ayant en vüe que cecy paroisse au public, j'obmets d'y mettre
-quantité d'avantures et remarques que j'ay vües et qui feroit un trop
-long discours qui pouroit ennuyer les amys, et je n'ay mis que
-simplement les plus essentielles; ainssy ayez la bonté de pardonner mes
-deffauts tant sur les mots mal apliquées et discours mal arangées ainssy
-qu'à l'ortografe lesquels je vous suplie de coriger. Et vous obligerez.
-Etc.
-
-Puisque pour vous contenter, mes chers enfants, et bons amys, sur ce que
-vous m'avez témoigné de l'empressement que je vous laisse un recüeil de
-tous mes voyages, advantures et hazards que j'ay encourus pendant
-l'espasce de quarante neuf anées sur les élléments du vaste Ocxéan, je
-me suis vollontiers résoult à vous donner cette satisfaction, mais je
-vous réitère ma prière que de ne me pas exposer à la critique de ces
-beaux esprits qui ont leu quantité de belles relations quoy que la plus
-part sont flattées et amplifiez, je ne manquerois de tomber dans le
-ridiculle par mes sincéritées et raports simples et autant fidelles que
-je vous les laisse. Etc.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Colonisation des îles Brion.--Voyages au Canada.--Destruction de la
-colonie.--Voyage à Québec; excursion chez les Iroquois.--Voyage à Terre
-Neuve; naufrage.--Promenade à Londres.--Doublet est pris par un corsaire
-d'Ostende.--Voyage au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'Yorck.--Autres
-voyages.
-
-
-Je ne doute pas que vous n'ayez entendu souvent parler que feu mon
-père,[17] que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants,
-restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouze
-d'augmenter, n'ayant enssemble que médiocrement des biens en fonds et sa
-profession pour pouvoir élever une aussy nombreuse famille, mon père se
-détermina de s'intéresser dans une grande entreprise d'une société avec
-des Mrs. de Paris et de Roüen, dans le dessain d'établir une colonie aux
-îlles de Brion et de Sainct-Jean, dans la baie de l'Acadie, coste du
-Canadas[18]. Et pour y parvenir, on obtint du Consseil les concessions
-et pattentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans
-l'écusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs
-massües et le dit écusson remply de textes de Griffon etc., tenant à
-fief et relevance à sa Majesté. Et il fut permis à mon père de changer
-les noms des isles Brion en celui de la Madelaine comme se nomoit ma
-mère.
-
-Et pour commencer, mon père fut député de passer en Holande pour y faire
-l'achapt d'un navire, du port de trois à quatre cents thonneaux, qui fut
-nommée le _sainct Michel_, et en mesme tems il fit achapt de plusieurs
-outils de charpente et autres propres pour deffricher les terres et pour
-travailler à la pesche des morues et des loups marins pour en tirer des
-huiles. L'on jugea à propos d'y joindre à cette despence un autre navire
-de cent cinquante thoneaux nomé _le Grenadin_ et l'armement de ces deux
-navires se comenssa à Honfleur en 1662 avec beaucoup de précautions, et
-en outre les équipages une augmentation de vingt cinq hommes destinées
-pour hiverner et tuer des loups marins au commencement du printemps qui
-est leurs saison, puits viennent abondamment à terre dans les bayes avec
-leurs petits, puis les hommes leurs coupent chemin du bord de la mer et
-les frapent sur le museau d'un seul coup de petite massue de bois et
-tombent morts; puis on leur lève la peau et on en hache les chairs pour
-les réduire en cretons dans des chaudières, puis l'on entonne les
-huilles dans des bariques, mais nous n'eusmes pas cette paine comme le
-verez cy-après.
-
-Il faut venir au principe de notre départ de Honfleur en février 1663,
-que mon père chef et commandant sur les navires le _sainct Michel_ et le
-_sainct Jean_, Bérengier sur _le Grenadin_ étant disposés à partir d'un
-beau vent d'amonts propre pour partir, l'on tira un coup de canon dès le
-matin pour assembler les équipages. Mon père fit célébrer une grande
-messe à la jettée dans son navire atandant la marée. Les parents et amis
-y assistèrent pour prendre congé les uns des autres, et quelqu'uns
-restèrent sur le navire pour acompagner mon père jusque vis-à-vis la
-chapelle de Notre Dame de Grâce où il se faut absolument se quiter,
-lorsque les navires ne se doivent pas arester à la rade.
-
-Et ayant le dessein de faire le voyage, quoy que n'ayant que sept ans et
-trois mois[19], je me futs cacher entre ponts dans une cabane, et me
-couvrits pardessus la teste pour n'estre pas veu. J'entendois bien crier
-lors de la séparation: «Embarque embarque tous ceux qui doivent
-retourner à terre, les dernières chaloupes vont partir.» Et je ne remüé
-pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis à
-l'agitation du navire jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'un nomé
-Jean L'espoir qui étoit contre maistre vint pour se coucher dans sa
-cabane où j'étois. Etant fort fatigué il se jetta de son long sur moy,
-qui me fit crier: «Vous m'écrasez». Et il se releva en grondant: «Qui
-est-ce qui sets mis dans ma cabane?» Et je me fits conoistre. Il me
-prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon père qui étoit
-couché ayant esté fatigué. Il fut très-surpris en me voyant et il me
-demanda d'un ton de colère pourquoy je n'étois pas alé à terre avec les
-autre. Et je luy dits que je m'étois endormy, et envie de faire le
-voyage avec luy. Il parut très fasché et dits que si nous rencontrons
-quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit
-aporter à souper dont je mengé d'apétit sans me sentir émeu de la mer,
-et puis il me fit coucher à ses costées et il fut contrainct de me
-laisser faire le voyage n'ayant pas rencontré d'ocasion pour me
-renvoyer.
-
-Et pour ne pas faire une longue narration, de nostre traversée qui fut
-longue, nous n'arrivasmes qu'à la my-may à la grande ille Brion que nous
-nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port
-qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge où estoient
-une vingtaine d'hommes Basques que le Sr Dantès de Bayosne y avoit faits
-hiverner, et qui avoient bien réussy à la pesche des loups marins soubs
-la recommandation de Mr. Denis[20] qui habitoit le fort de St. Pierre
-proche de Canceau, à l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit
-maistre absolu de nos illes comme étant adjecentes et proche de luy. Les
-susdits Basques atendoient leur navire comandé par le capitaine Jean
-Sopite de St. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporter des vivres et faire
-pendant l'esté sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils
-avoient faittes. A l'abord mon père fit planter une grande croix sur le
-plus haut cap de l'entrée du port et l'on chanta le _Te Deum_, et les
-navires tirèrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand
-feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de
-l'équipage à faire des logements seulement couverts avec des voiles, et
-l'autre partye du monde disposoient les batteaux et échauffants pour
-faire la pesche des morues au sec.
-
-Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus à comodité proche
-de deux bayes ou l'on peut plus abondament prendre les loups marins afin
-d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient
-destinés, dont Mr. Philipe Gagnard,[21] bon maistre chirurgien, devoit
-avoir commandement portant qualité de lieutenant de mon père. L'on
-découvrit l'endroit le plus comode, à deux lieux et demie éloigné du
-port où nous étions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt
-pieds en largeur; mais l'on faisoit transporter ce qui étoit pesant par
-un bateau qui débarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage
-nommé l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'étois je remarqué bien
-que le dit sr Gagnard étoit plus propre à la chirurgie qu'à gouverner,
-en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en
-divertissoit plusieurs à faire la chasse à tout gibier qui y ets
-abondant et dont la pluspart des jours s'écouloient à la bonne chère et
-ne ménageant pas leurs boissons. Le dit sr Gagnard et plusieurs
-syvroient survenant des querelles, et point de subordination; je revint
-au port et en advertis mon père qui se transporta sur l'habitation et
-nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le
-tournèrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d'un enfant et il
-n'en vit que trop les mauvais effects.
-
-Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel
-parut très surpris de nous voir ainssy établir, et que mon père luy
-déclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche aux
-morues seulement, après quoy il retiroit tous ces hommes à moins qu'il
-ne voulust nous céder un tiers des huilles des loups marins qu'ils
-feroient pendant l'hiver et le dit capitaine Sopite dépescha une
-chaloupe où il mit son fils pour donner advis à Mr Denis qui étoit à
-Canceau, et le dit sieur Denis se transporta dans une plus grande
-chaloupe à luy et alla à son abord, sans faire compliment, usa de
-menaces et puis fit plusieurs protestations et procès-verbaux et s'il
-n'avoit esté beaucoup inférieur en force d'hommes on en seroit venu aux
-mains, mais mon père quoyque très prompt luy représenta qu'il falloit
-examiner les statuts d'un chacun et se rendre justice à qui auroit plus
-de fondement, et après le tout examiné le Sr Denis aquiessa que les gens
-basques qui hiverneroient donneroient le tiers des huilles. Les morues
-manquèrent à la fin d'aoust et nos navires n'avoient qu'un peu plus
-qu'un tiers de leur charge. L'on se fondoit que les principes sont
-toujours les moins advantageux et qu'on avoit bien perdu des tems à
-faire les établissements et que dans l'anée suivante on trouveroit de
-grands avantages par les huilles qu'on espéroit faire pendant l'hiver,
-et l'on dispoza bien l'habitation de bonnes cazes couvertes de planches
-et gazons par dessus et autour les enclos. La saison nous pressa de
-partir sur la fin de septembre, un navire à moitié chargé et l'autre
-avec un peu moins. Et arrivasmes au port de Honfleur vers la fin de
-décembre 1663.
-
-L'on commença à réquiper nos deux navires, la sociétté ayant de grandes
-espérances pour l'avenir[22]. Nous partismes du port au commencement de
-mars 1664; nous fusmes très mal traittés par des vents contraires, et
-n'arivasmes que à la my-juin, au port de l'ille de la Madelaine, et
-ayant tiré du canon nous fusmes surpris de n'y pas trouver de nos
-habitants, n'y aucun des basques. Mon père dépescha deux hommes portant
-de l'eaudevie à ceux de notre habitation, et leur dire qu'on leur
-aportoit de tous vivres et rafraichissements et ordre de venir
-quelqu'uns pour rendre compte de ce qu'ils avoient fait pendant l'hiver.
-Mais nos deux hommes étant revenus raportèrent n'y avoir touvé aucuns
-hommes, ayant trouvé les portes des maisons arières ouvertes et que les
-vents y avoient poussé les neiges de dans et dont il y en avoit 3 à
-quatre pieds de haut n'étant encore fondues, et qu'ils croyoient que Mr
-Denis les auroit fait sacager par des sauvages dont il étoit aimé et
-auroit fait retirer les basques. D'autres suposoient que ce pouroit être
-quelque forban, qui auroit fait ces désordres peu après nos départs,
-enfin on ne sceut que présumer. Et mon père demeura dans une grande
-consternation offrant ses paines au Seigneur, et fit raporter plusieurs
-outils et ce qu'on peut ramasser d'utile, et voyant qu'il ne se trouvoit
-presque pas de morues pour pescher autour de l'ille, il tint conseil où
-il fut résolu d'aller à l'ille Percée, où les morues y restent plus de
-tems. Nous abandonnasmes cette entreprise qui avoit donné lieu à de
-bonnes espérances et nous arivasmes à l'ille Percée vers la my-aoust.
-Nous y trouvasmes avec plusieurs navires le capitaine Sopiste qui nous
-raconta avoir passé avant nous à l'ille Madelaine et que, n'y ayant
-trouvé non plus que nous ses gens ny les nostres, il avoit pris le party
-de venir à l'ille Percée, où il avoit apris que nos gens avoient monté
-dans deux de nos barques à Québec peu après nos départs pour France; ils
-s'ennyvroient tous les jours jouant aux cartes et dez pour des verres de
-vin et d'eaudevie, et lorsqu'ils n'en eurent du tout plus, ils furent
-piller toutes celles des Basques, ce qui les fit aussy abandonner, et
-dont tous se dispercèrent sur chaque des navires qui étoient là
-présents. Mon père les fit assembler en présence des capitaines et fit
-dresser le raport de leurs déclarations, et dont il n'y aloit pas moins
-que de la potence pour nos malheureux coquins, d'avoir mis à ruine une
-aussy bonne entreprise sy elle avoit esté bien secondée. Enfin l'on
-pescha ce que l'on peut de morues jusqu'à ce que la saison obligea de
-nous retirer, et la grande perte qu'il y eut fit rompre cette société et
-les navires furent vendus à l'ancan. Voilà un beau commencement de
-voyage pour un enfant qui voyoit un aussy aimable père accablé de pertes
-et chagrins, et les soutenoit avec grande résignation que je luy
-entendois souvent dire: «Seigneur que votre saincte volonté soit faite».
-Homme sans vices, beau et bien fait et beaucoup d'esprit au récit de
-tous nos citoyens qui l'on connu et regretté, mais toujours puny de
-malheurs dans toutes ses entreprises.
-
-En l'anée 1665, mon père fut demandé par la compagnie du Canadas[23],
-lesquels luy proposèrent que s'il vouloit entreprendre pour eux d'aler à
-Québec sur un de nos vaisseaux qui armoit au Havre, en quallité de
-commissaire le long des costes de fleuve de St Laurent, pour y faire
-creuser un minne de plomb que l'on avoit découverte depuis peu dans les
-costes de Gasprée[24], et qu'on luy fourniroit soixsante et dix hommes
-engagés à ce subjet, comme aussy un ingénieur mineur allemand de nation,
-et qu'on leur fourniroit un interprestre pour s'entendre, tous aux gages
-de la dite compagnie, qui fourniroit généralement tous les instruments
-et vivres ainsy que les barques nécessaires. Mon père avoit 3000 fr. par
-an et 4 pour cent de ce qu'on retireroit de plomb; l'ingénieur avoit
-4000 fr. et l'interprestre 600 fr.; les forgeurs et autres à proportion.
-Mon père accepta le party, ce qu'il n'auroit pas fait sans les pertes
-cy-devant. Lorsque le navire fut à la rade du Havre prest à partir, une
-chaloupe vint pour y porter mon père qui se tenoit tout prest; je fits
-sy bien en sorte que je le gagné et ma mère pour me laisser aler avec
-luy, et nous fusmes conduits au bord de ce navire que commandoit le
-fameux capitaine Poulet[25], de Diepe. Nous trouvasmes ce navire
-extrêmement embarrassé par 18 cavales et deux étalons des harnois du
-Roy[26] et dont les foins pour les norir ocupoient toutes les places;
-dans l'entre pont étoient quatre-vingts filles d'honneur pour estre
-mariées à nostre arrivée à Québec, et puis nos 70 travaillants avec
-équipage formoit une arche de Noé.
-
-Notre traversée fut assez heureuse, quoyqu'elle dura trois mois et dix
-jours pour arriver au dit Québec. Mr. de Tracy[27] étoit vice-roy, Mr.
-de Courselles[28], gouverneur, Mr. Talon[29], intendant, Mr. de la
-Chesnée-Aubert[30], commissaire général de la compagnie. Lorsque mon
-père eut communiqué ses ordres, on équipa une barque de 70 à 80
-thonneaux de port affin de nous porter, avec tout le nécessaire pour les
-minnes. Le 13, nous arivasmes et nous débarquasmes au dit Gaspée, et
-nous travaillasmes à nos logemens et fourneaux. Dès le 28e, nous
-commencasmes de perçer dans le roc du costé du midy qui étoit la
-première découverte qu'en firent les sauvages naturels du pais, qui en
-faisant leur feu pour leurs chaudronnées mirent une de ces roches à
-servir de chenet, il en découla du plomb qu'ils trouvèrent après
-l'étainte de leur feu et en aportèrent à Mr. De la Chesnée, qui l'envoya
-en France et qui occassionna l'entreprise, croyant qu'il se troveroit
-beaucoup de ce métail comme en Angleterre. Le six de septembre l'on mit
-le feu à la dite mine après l'avoir creuzée de 32 pieds en profondeur et
-nous eusmes deux homme tuez et un nomé Doguet, de Rouen, qui eut les
-deux jambes amportées et trois autres légèrement blessés, fautes à iceux
-de n'avoir voulu autant s'éloigner qu'on leur avoit indiqué. A deux
-pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouvé huit
-pouces et 4 lignes de face. Cependant après qu'on l'eut fait sauter et
-découverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au néant,
-ce qui découragea le sieur Vreiznic notre ingénieur, disant que toutes
-les minnes qu'il a perçées seulement sur deux à trois lignes de la
-surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un
-pied de face sans compter les vaines esparcées en divers endroits.
-
-Du 15e au 24e septembre l'on perça du costé du Septentrion. Il se trouva
-à la surface, après avoir osté les terres de dessus le roc, cinq pouces
-une ligne; et après que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux
-lignes. Du 27e au 4e octobre fut ouvert dans la partie du levant sans
-pertes ny blessés de nos hommes. Nous eusmes quelques espérances de
-mieux réussir ayant touvé dans la surface neuf pouces et trois lignes,
-et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien à reproche, le 28e
-octobre il fut ouvert du costé du couchant, ou dans la superficie
-marquoit seulement 2 pouces 1/2 et à 20 pieds fonds rien. La saison nous
-obligea de nous retirer à Québec, n'étant munis de vivres ny de bons
-logemens pour résister aux grands froids et neiges nous fusmes
-contrainct d'abandonner, n'ayant pas retiré plus de huit à neuf milliers
-pesant de plomb. Nous partismes le jour de la St Martin embarqués sur le
-mesme bastiment qui nous avoit aportés, et la minne mina la bource des
-mineurs. Nous arrivasmes à Québec le 2e décembre, dont il étoit grand
-temps puisque la rivière se glaçoit. Mon père fit son raport à Mr. le
-Vice-roy et autres Mrs. Et on nous donna un logement pour passer notre
-hiver, mais je fus mis en pension aux Pères Jésuittes[31].
-
-Au printemps 1666, après le débordement des glaces, Mr. le Vice-roy et
-intendant ordonnèrent à mon père de se rembarquer sur nostre mesme
-bastiment en qualité de comissaire des Costes, et que le R. Père
-Chaumonot[32], jésuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit
-d'aumosnier et Missionnaire et pour interpréter aux besoins et en
-faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon père
-leur faisoit des présents pour les attirer dans le party de France
-contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes
-dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachoïs, qui peu
-de temps après deffirent vers le grand Saquenay plus de deux cents
-desdits Iroquois. Ce voyage à parcourir les deux costés du fleuve dura
-plus de cinq mois et traitèrent avec les susdits sauvages et j'étois
-resté en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon père
-désirant retourner en France sur un navire apartenant à Mr. Grignon, de
-la Rochelle, qui avoit hiverné à Québec, tomba d'accord du prix de son
-passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit esté payé pour
-ses gages. Nous partismes de Québec le 8e de May 1667 et poussasmes
-nostre navigation jusque entre le banc à vert et le grand banc[33] où
-nous fusmes environnées d'une quantité de montages de glaces flotantes
-sur l'eau et nous enfermèrent sans pouvoir nous en dégager. Nous
-suspendismes nos câbles le long de notre navire pendants entre le bord
-et les glaces pour empescher que le navire ne fut crevé. Les voeux et
-prières ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les câbles se
-trouvoient coupés et la partie d'entre les glaces aloit au fond de
-l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous
-y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes freslées, et en
-trois jours elles furent aussy consommées, et la réverbération des dites
-glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme
-journée, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous
-et nous débarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de
-sauver aucunes hardes. Mais mon père avoit sur luy double rechange
-d'habits et sa robe doublée de castors qui le garantissoit du froid. Le
-pilote du navire avoit eu la précaution d'emplir deux jours avant la
-paillasse de pains après en avoir vidé les feures, et la jeta
-heureusement sur la glace voyant le navire couler au fond, et quelques
-matelots avoient aussy jetté deux petites voilles des peroquets et deux
-jambons. Nous fismes une petite tente de nos deux voiles; on sauva
-quelques écoutilles et paneaux qui avoient flotté, ce qui nous servit de
-plancher soubs la tente pour mettre notre pain et nous retirer tour à
-tour dessous pour y reposer. Nous ne pusmes où alumer du feu. Nous
-étions reiglés sur chacun 4 onces du pain sauvé, et la nuit les matelots
-tuoient des loups marins avec des morceaux de bois qu'on avoit trouves
-de notre débris; l'on tuoit aussy des mauves et des gros margaux qui
-dans les commencements nous en sucions les sangs et puis les foix et sur
-la fin on s'acoutuma à manger leurs chairs crües, et de jour à autre il
-nous mouroit quelque de nos hommes. Les jours on se disperçoit de tous
-costés pour découvrir quelque navires, et de plus sy on avoit pas agi à
-coure le grand froid saisissoit et on étoit gelé. La quatorziesme
-journée que nous étions sur les glaces, d'un temps très-brun je fus à
-l'exercisse de marcher avec deux matelots, ayant fait environ deux
-lieues sur les onze heures le temps s'éclaircit, et j'aperceu un navire
-pas plus éloigné d'une lieue, qui aparament par la brume n'avoit pas veu
-le péril où il tomboit car il venoit dessus; je crié: «navire, navire,
-mes chers frères». Les deux matelots et moy s'aprochant de la mer vers
-le navire nous crions à gorge déployée: «sauvez-nous la vie». Nous
-tendions les bras en haut et jettions nos bonnets en l'air pour nous
-faire voir; nos gens d'autour se joignirent à nous et crioyoient à
-force; le dit navire ayant aperceu les glaces revira du bord pour s'en
-écarter, ce qui nous cauza de grandes frayeurs qu'il ne nous eust
-aperceu ou nous vouloir abandoner, les cris et les pleurs redoublèrent
-et un de nos gens plus advisé dépouilla sa chemise et la mit à un baston
-en pavillon, la faisant jouer en haut, et on crioit de toute voix. Le
-dit navire aparement nous aperceu et serra quelque voille se tenan en
-estat de fuir les glaces. Il envoya son batteau avec deux hommes: la
-joye s'étend parmy nous, l'on fit embarquer mon pauvre cher père à demy
-mort, puis le capitaine et six autres avec moy, et étant embarqués au
-navire nous embrassions nos libérateurs, l'on renvoya la chaloupe
-reprendre le reste, et puis l'on se retira sur le grand banc. Nous
-perdismes sur les glaces huit hommes par misère, et trois qui moururent
-après estre sauvés deux jours après avoir trop mengé du biscuit et trop
-tost. Ce cher navire qui nous sauva ainssy la vie étoit un olonois pour
-la pesche des morues et n'en trouvant presque plus n'étant qu'à moitié
-de sa charge, il couroit au banc à vert et sans l'éclaircie qu'il nous
-le découvrit, encore moins de demie heure, il auroit esté en grande
-risque d'estre surpris comme nous dans les glaces.
-
-L'augmentation de 26 hommes que nous fusmes dans ce navire leur faisait
-grande paine de s'en retourner à my-charge. Nous leurs dismes de nous
-donner seulement troïs à quatre onces de pain chacun par jour et deux
-verres de leur boisson ordinaire, ces pauvres gens dirent que nous
-aurions tout et autant qu'eux, et le firent, et pour les soulager dans
-leur pesche nous les échangions jour et nuit et Dieu les bénit. Nous
-trouvasmes des morues à sept et huit cents par jour, et en douze jours
-il conssoma son sel et prit sa routte pour Nantes où il nous débarqua à
-Pain Boeuf. Et mon père se voyant dépouillé de tout ce qu'il avoit pu
-gagner emprunta à un de ses amis à Nantes de quoy nous reconduire au
-pays.--Après quoy, il fut à Paris pour rendre compte de ses gestions, et
-contre mon inclination ma mère m'obligeoit de prendre les études du
-latin soubs un nomé Mr. Chabot prestre, et après quelque temps en 1668,
-j'appris que mon père s'étoit rengagé dans la compagnie du Sénégal[34],
-qui ne voulut plus me recevoir avec luy pour me laisser étudier. Il prit
-en ma place un de mes frères âgé d'un an plus que moy. Je les laissé
-partir et puis je fus prier un de mes proches parents qui comendoit un
-navire pour la terre neufve de me prendre avec luy, ce qu'il m'accorda;
-et ma mère ne pouvant rien détourner luy pria de m'estre rigoureux
-pendant le voyage afin qu'il pust me rebuter de la mer pour que je
-reprist les études, et mon dit capitaine ne manqua pas d'exécuter ces
-ordres et de m'exposer à tout ce qu'il y avoit de plus fatiguant, et je
-ne me rebuté nullement et aprenois toujours la maneuvre et la
-navigation.--
-
-1669[35]. L'un de nos proche voisins qui avoit longtemps commandé un
-navire à terre neufve où il avoit augmenté sa fortune et se sentant
-apesantyr par âge et ses fatigues, ayant son fils aisné à peu près de
-mon âge il luy fit bastir un bon navire et luy en donna le comandement,
-et ayant esté camarade d'écolle, et que j'étois plus au fait que luy il
-me proposa d'aler avec luy et que je serois la 3e perssonne de son
-navire, et qu'en outre de mon loyer il m'acordoit le tiers sur le sien
-dont il me passa un écrit secret à cause de sa mère qui n'y aurait pas
-conssenty étant très avare. Et pour abréger discours, nous fusmes près
-de sept mois sur le grand banc, et ne peschasmes pas entièrement la
-moitié de notre charge; les vivres nous manquant nous obligèrent de
-revenir, et étant arrivés jusqu'à l'entrée de la Manche, les vents de
-Nord-Est nous contrarièrent pendant plus d'un mois, à court de tous
-vivres et boissons, voltigeants d'un bord sur l'autre pendant cet
-espasce, nous nous rassemblasmes jusqu'à vingt et un navires tous
-terreneuviers, tant du Havre, Diepe et Honfleur, tous dans la mesme
-disette sans se pouvoir assister aucuns, et nous faisions tous nos
-efforts pour relascher fut-ce aux costes d'Angleterre ou à nos costes de
-Bretagne, et lorsque nous avions aproché de l'un ou de l'autre, le vent
-y étoit entièrement oposé; et après avoir bien debatu nous gagnasmes en
-vüe de l'ille de Wic. L'on prit tous résolution d'y relascher, et il n'y
-eut entre tous les capitaines qu'un qui dit bien en connoistre l'entrée
-du port, qui étoit le capitaine Duval, du Havre, qui avoit pour pilotte
-le Sr Bougard[36] qui a fait ce bon livre _le Petit Flambeau de la mer_
-et qui depuis est parvenu à estre un des premiers pilotes des armées
-navales de Sa Majesté et fait capitaine de brûlot. Nous fusmes tous nos
-navires soubs la conduitte de ces deux conducteurs pour entrer par la
-pointe de Ste Heleine de la dite isle et comme c'étoit sur le soir et
-que la nuit s'aprochoit ils dirent qu'ils alloient alumer un fanal et
-marcheroient à la teste et sur lesquels nous les suivirions, ce qui fut
-exécuté. Mais ils se trompèrent aux cours des marées, qui nous
-transportoient sur les bancs, nomées les _Ours_, où ils eschouèrent et
-tirèrent un coup de canon qu'un chacun croyoit estre à dessein de
-marquer que ce soit où il falloit jetter l'ancre, mais c'étoit pour
-demander du secours, et tous les navires eurent le mesme sort d'échouer
-comme ces mauvais guides. L'on entendoit de tous costés que cris et
-lamentations, et par un bonheur les vents calmèrent et la mer, ce qui
-empescha le perdition totale des corps et biens, et qu'à la marée
-suivante du lendemain au matin un chacun se rechapèrent de leur mieux de
-dessus les bancs, où il n'en resta que trois dont les équipages furent
-sauvés, et cette pauvre flotte regagna à la rade de Ste Hélène, puis
-entra au havre de Porsemuths, où l'on nous y aprist la guerre avec
-l'Espagne et Holande. Chaque capitaine de nos navires écrivirent à leurs
-interessées, ce qui était arivé et demandant des lettres de crédit pour
-avoir le nécessaire.
-
-Dans l'intervale il arriva à la rade de Ste Heleine[37] une escadre
-holandoise venant du retour du combat de Palerne contre l'armée du Roy
-comandé par Mr le duc de Vivonne, où Mr l'admiral Ruiter fut tué[38],
-dont son cercueil en plomb étoit dans la dite escadre, et Mr Angel de
-Ruiter son fils, qui commandoit l'un des vaisseaux, très beau cavalier,
-très-affable et parlant bon latin et françois. Et comme nos capitaines
-atendoient leurs réponsces à leurs lettres, nous estions fort à loisir;
-nous alions souvent les après-disner aux promenades et aux cabarets
-boire de la bière; Mr Ruiter fils entra dans nostre auberge avec un de
-ses officiers et me demanda sy j'étois l'un des capitaines de ces
-pauvres terneuviers, et que je les pouvois tous assurer de sa parolle
-que sy le vent nous venoit favorable, que nous pourions en toute seureté
-en profiter pour nous rendre chez nous, et que aucun de son escadre ne
-coureroit sur nous; ce que je raporté à tous nos capitaines. Après quoy
-nous nous séparasmes et busmes à la santé l'un de l'autre. Et me pria
-pour le landemain de me trouver à la mesme auberge du _Grand Ours_ sur
-les deux heures d'après midy, et mon capitaine par timidité ny voulut
-retourner, et je n'y manqué pas, et le trouvé qui m'attendoit. Et après
-avoir bu une canette de bière il me dits qu'ils prenoit beaucoup de
-plaisir à parler françois et qu'il les aimoit naturellement, quoyque Mr
-son père en avoit esté tué, qu'ils étoient braves et tout ce qu'on peu
-d'obligeant pour une nation leurs adverses.
-
-Comme nous sortions pour aler à une promenade, on luy dit que Madame la
-duchesse de Porsemuths[39] venoit d'ariver en ville. Il me dit: Alons la
-saluer. Je luy dits: «J'ai l'honneur d'estre connu de Madame la contesse
-de Keroal, sa mère, mais de cette dame non.» Il me pressa fort d'y aler;
-et je m'en excusois, disant que je luy ferois deshonneur à luy mesme par
-mon trop comun habillement. Il me répond: «Bon c'est comme l'on aime les
-marins.» Et m'engagea d'y aler. Nous la trouvasmes entourée d'une grande
-cour d'officiers comme étant maitresse du Roy d'Angleterre, et tour à
-tour elle receut les compliments d'un chacun ainsy de Mr Ruiter qui eut
-la bonté de luy dire que j'étois connu de Madame sa Mère et qu'il se
-plaisoit avec moy, quoy qu'en guerre. Cette dame me questionna sur
-Madame sa Mère et connaissant ma justesse nous fit bien des
-gracieusetées en la quittant et nous dit un peu bas: «Or ça, il faut
-demain venir disner avec moy, et ny manquez pas.» Ce que nous ne pusmes
-refuser.
-
-Nous y fusmes. Après le disner le caffé fut présenté et puis des tables
-pour les jeux. Elle demanda à Mr Ruiter s'il avoit vu Londres et la
-cour, il dit que non. «Et vous, me dit-elle.» «Non madame»--«Ah!
-vraiment puisque vous en êtes sy proches il faut que vous y alliez.»
-Nous nous excusions très-fort tous les deux en disant ne pouvoir nous
-écarter de nos navires, en cas pour moy d'un bon vent. «Hé, bon, bon,
-dit-elle, ce n'est qu'un voyage de sept à huit jours. Je vous presteray
-ma chaise à deux et mon cocher, et prendrez logement dans mon hostel.
-Quoy! des jeunes gens.»--Enfin elle nous gagna par ses belles manières,
-elle se mit au jeu qui nous donna lieu de sortir sans sérémonie et sans
-estre aperceus.
-
-Ce seigneur craignoit la dépence comme tous ceux de sa nation et moy
-pour n'avoir en pareille occasion rien épargné, je n'en avois pas. Il
-fallut pensser tous les deux comment faire et comment nous dégager. Il
-me dits qu'il ne pouvoit faire ce voyage qu'incognito, que sy Mrs les
-Etats Généraux le savent que se sera pour estre disgrascié. Je luy dits
-que l'odeur de Mr son père étoit forte en Holande et qu'il avoit beau se
-couvrir, en disant qu'il aloit s'emboucher avec Mr leur Embassadeur qui
-étoit son oncle, mais que pour moy que j'étois excusable, n'ayant ny
-argent ny crédit ny de quoy en faire, cependant que s'il payoit les
-trois quarts de nostre dépence, que je ne l'abandonnerois pas. Et il fut
-sy bas de me dire que j'en payerois la moittié et à la fin nous
-acordasmes pour luy les deux tiers. Sur quoy je fut emprunter dix livres
-sterlins à un marchand nommé Mr Smits, et entreprismes le voyage et
-estant arivées à Londre Mr L'Angel Ruiter fit toujours servir la chaise
-de Madame la duchesse à nos promenades du Withals, St Jemes et Winsorts
-et dont j'en avois honte, et une mexquinerie horible en tout, et après
-neuf jours et demy nous remerciasmes la dame Duchesse notre
-bienfaitrice.
-
-Peu de jours ensuitte, il nous arriva à Ste Héleine deux frégattes du
-Roy de 24 et 18 canons, soubs les comandements de Mrs de Gravansson[40]
-et St Mars Colbert[41], que les intéressés de nostre petite flotte
-avoient obtenües de la cour, pour nous venir escorter jusqu'à la rade du
-Havre, et nous aconduire deux caravelles de Quilbeuf où estoient des
-pilotes lamaneurs pour chacun de nous et aussy des vivres pour tous nos
-équipages, et on nous fit sortir du port de Porsemuts pour nous joindre
-à la rade de Ste Heleine proche de nos frégates, pour partir du premier
-bon vent. Je fut prendre congé de Madame la Duchesse et ensuitte de Mr
-Angel de Ruiter qui en m'embrassant m'apela son frère et son amy, en
-m'assurant que sy je voulois l'aler trouver lorsqu'il sera arivé en
-Holande, et que sy je veux il fera mon advancement dans le service de
-Mrs les Etats et sur toutes choses que j'eus à luy donner de mes
-nouvelles, et que j'assurats Mrs les captaines de nos convois de ses
-civilités, et qu'il ne souffrira aucun de son escadre de coure après
-nous. Le 16 de janvier, sur le midy, d'un assez beau tems, nous mismes
-tous soubs les voilles faisant route et pendant la nuit pour la rade du
-Havre, et sur les huit heures du 17e, au matin, nous eusmes connoissance
-du cap de la Hève éloigné de 5 à 6 lieux de nous et les deux convois
-forcèrent de voille et furent mouiller leurs ancres à la rade se
-persuadant que nous n'avions rien à craindre. Mais sur les dix heures
-aperceusmes en arrière de nous trois navires qui faisoient nostre mesme
-route et qui nous aprochoient promptement, ayant leurs pavillons blancs
-qui nous donnoit lieu de croire que c'étoit des navires pour le Havre;
-mais nous fusmes bien surpris qu'estant à portée nous aperceusmes leurs
-canons et leurs équipages prest à nous donner leur décharge sur la
-moindre de nos résistances, et arborèrent les pavillons d'Ostende et
-nous sommèrent d'ameiner nos voilles, ce qui fut bien tots obéy, et nous
-amarinèrent et nous firent tous changer de route, excepté un qui étoit
-proche la rade comandé par Jean le Comte qui échapa, et Mrs de nos
-convois eurent la confusion de nous voir ainssy enlever à leur vüe. Il
-est vray que les trois navires d'Ostende étoient beaucoup supérieurs,
-ayant le vaisseau le _Palleul_ de 52 canons, le _Castel-Rodrigue_ de 36
-et la _Justtice_ de 24, qui revenoient de Cadix aporter la paye des
-troupes d'Espagne en Flandre, et nous conduisirent en Ostende tous bien
-dépouillés, et ne fusmes que trois jours prisonniers, puis on nous
-distribua à chacun deux escalins valant quinze sols pour notre conduite.
-Je n'avois sur moy qu'un justaucorps sans manches raptassé de pièces de
-thoille godronnée et une pareille culote, des vieux bas de deux couleurs
-et sans pieds, et de misérables souliers qui m'abandonnèrent à la
-première lieue, et pour bonnet le haut d'un vieux bas ataché avec une
-ficelle. Bel équipage dans un rigoureux froid, et réduit à la mandicité
-qui me causa bien des larmes avant de m'y résoudre, cepandant j'euts
-quelques bonnes aubeines chez des gens de qualité et qui seroient trop
-longues à réciter.
-
-1672.--Etant arivé au pays, je fus ataqué d'une rude maladie causée par
-les fatigues que j'avoie souffertes, et pandant l'été je me rétabli la
-santé, et il se fit l'armement d'une flûte nomée _le Chasseur_, de douze
-canons, commandée par le sieur Jacques Sansson mon proche parent[42].
-Nous fusmes au Sénégal charger 150 nègres et autres effects de la
-compagnie, et fusmes à l'ille Cayenne débarquer nos neigres et y
-chargeasmes quelques caisses de sucre, un peu de l'indigot et du rocou
-et ensuite nous fusmes à l'isle de St Cristofle où nous fusmes frapés
-d'une branche de houracan quoyque au quatreiesme d'octobre, ce qui fut
-tout extraordinaire. Nous étions sept bastiments à la rade de la Basse
-Terre, tous furent péris, échoués à la coste, et bien des hommes noyez
-excepté nous qui résistèrent sur nos câbles, mais ayant coupé
-généralement tous nos mâts, et étions tous disposés à revevoir le sort
-des autres, et après que la tempeste eut cessé nous nous réquipasmes du
-mieux possible avec les débris des mâts de ceux qui avoient péry et
-aussy des autres. Il revint d'autres navires dans cette rade, et nous
-achevasmes nostre chargement de sucre et indigot, et sur la my-novembre
-nous partismes de cette ille avec six autres navires tous marchands et
-de peu de force pour un temps de guerre, et étant au débouquement un
-flûton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui étoit grand voilier
-prit congé de nous, disant avoir très peu de vivre et qu'il espéroit
-étant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois
-heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout à coup
-il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant
-aucun canon il fit plusieurs fusées de poudre et serra toutes ses
-voilles, demandant d'estre promptement secouru. Nous y fusmes et à paine
-nous n'eusmes loisir que de sauver l'équipage, et le navire coula au
-fond en très peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15
-jours et un coup de vent nous sépara, qu'une flûte de la Rochelle de 18
-canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu'à la sonde de OEssant
-désirant aler à Brest; mais nous fusmes rencontrés d'un corssaire de
-Flessingue de 28 canons, lequel nous ataqua, où le capitaine Merot fut
-tüé et plusieurs de son équipage, et nous n'ayant que douze canons nous
-eusmes un de nos passagers nommé Mr Leblanc, de Diepe. Cette frégate
-ayant esté maltraitée par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un
-de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain étant proche
-l'Iroise, à l'entrée de Brest, il nous ratrapèrent et nous prirent sans
-beaucoup de résistance, et à peine il nous eurent enlevé notre capitaine
-et les officiers qu'il s'éleva une tempeste qui les sépara d'avec nous
-et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour
-nous amariner et leur officier qui comandoit étoit très peu au fait de
-la navigation, et n'avoient presque rien pillé de nostre bord n'ayant eu
-le loisir. Nous entrasmes dans nostre Manche où cet officier se trouvoit
-fort embarassé, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur
-les sondes qu'il ne connoissoit pas, et à un soir, nous nous trouvasmes
-proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher à l'ille de
-Wic, je l'en détourna dans la vüe de nous soulever et de les enlever eux
-mesmes au Havre; à cet effect je communiquay le dessain à plusieurs de
-notre équipage dont nous étions restés encore vingt deux, contre 21
-holandois dont la moitié faisoit le cart, j'avois caché six sabres et
-quatre pistolets et les espontons étoient libres, le tout bien prémédité
-la chose étoit facille, et les aurions enlevés au Havre en moins de 18
-heures. Mais un coquin nomé Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit
-holandois et de notre équipage nous trahit et fut la cauze que je futs
-fort mal traitté, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les
-armes cachées, et sans que je leur étois utille pour la navigation, ils
-m'ont juré depuis qu'ils m'auroient jetté dans la mer. Enfin conduisant
-la route pour Zélande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un
-moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous
-à la voye et il n'oza nous ataquer et il nous auroit enlevées sans coup
-férir et auroit gagné plus de trois cents mil livres. Le landemain au
-matin, étant au travers de Dunkerque, deux frégates d'Angleterre de
-chacque 24 canons ne nous marchandèrent pas, étant d'union avec la
-France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes en
-estre beaucoup mieux et soulagées, et ce fut tout le contraire, ils nous
-redépouillèrent mieux que les Flessinguais et nous enfermèrent dans leur
-fond de câbles, ne pouvant ou coucher que sur des câbles mouillées et
-pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des
-effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise
-par l'union entre les deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que
-j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de
-tout notre chargement. Ils avoient renvoyé les Holendois le lendemain
-que nous fusmes pris, et nous ils ne nous débarquèrent aux Dunes que la
-7e journée et dans un pauvre état, et nous fismes trois lieux à pied
-pour gagner à Douvres, où nous arrivasmes sur les trois heures du soir.
-
-Nous fusmes sur le port pour nous informer à trouver un passage pour
-Calais et aussy chercher où pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur
-se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'étoit je futs le
-supplier de me faire charité et à mes camarades de nous donner de quoy
-souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans
-me questionner, il dit à un de ses gens de nous conduire au palais et
-qu'on nous fits manger et boire, et qu'à la sortie de la comédie, il
-nous parleroit. M. Maret étoit notre chirurgien et François de Ville
-canonier et un nommé Fauché, de Pontlevesque, étoient de ma cabale, et
-contents de ma hardiesse. Lorqu'on nous régala au palais, nous y
-aprismes que c'étoit à M. le Duc d'Yorc[43] que je m'étois adressé, et
-sur les 8 heures qu'il revint de la comédie, il dit: «Qu'on me fasse
-venir ces 4 françois». Et commença: «D'où estes-vous et d'où venez-vous?
-et pourquoy n'estes-vous pas retournés chez vous? c'est qu'aparament
-vous faites les gueux».--Je luy dits sans m'intimider: «Non,
-Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec
-lequel j'ay esté pris; j'étois l'écrivain du bord et 2e pilotte; voilà
-notre Me chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n'y avoit
-quatre heures que nous étions débarqués aux Dunes quant j'ay eu
-l'honneur de parler à votre Royalle Altesse. L'on nous a détenus sept
-jours, couchant dans la fosse aux câbles pour nous oster la connoissance
-du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a débarqué les
-Holandois deux jours après notre prise, et on nous a dépouillées ce que
-les holandois nous avoient laissé sur nous». Il se tourna: «Ho, ho! je
-n'ay pas seu cela. Et de quoy étoit chargé votre navire?» Je tira de ma
-vieille poche l'état du chargement et il le donna à lire à un officier
-ou secrétaire, luy disant: «Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a
-dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Alées vous reposer, mes
-enfants, et soupez bien et vous aurez un lit à deux et puis dites qu'on
-serve à souper.» L'on nous conduit en notre premier lieu et bien
-chaufées et bien traitées, M. Maret et les deux autres étoient tristes
-et abattus et me disoient: «Ah! mon cher, cets à un seigneur anglois que
-vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou
-demain.» Cela ne m'étonna pas, je jasois comme un peroquet, tantôt avec
-un page et tantôts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher
-je dits: «Il n'y a pas d'aparance que comme nous sommes que nous
-gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu». On le dit
-à son Altesse et il dit: «Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne
-à chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres». Ce qui fut
-fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin, et je dormis très
-bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit des lamentations. Dès le
-lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure;
-seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon régiment et sur
-les six heures du soir je fus rabillé avec de bonne frize, des bas,
-souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir
-seul et me dits: «Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillèrent
-tout ce qu'il y avoit de bon, et le portèrent à leur bord». Je dits:
-«Pardonnez-moy, monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages
-à notre bord, pour enlever notre monde et enfournir à paine dès leur et
-la tempeste survint, qui nous sépara, et depuis n'y est entré d'autres
-que vos gens,--Alés, cets assés, et demain je vous feray passer en
-France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin». Et
-j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et cassées.
-Le lendemain le yac étant prêt à partir l'on nous vint advertir de nous
-embarquer, mais je voulus pousser la civilité à bout. Je demanda la
-permission de pouvoir remercier son altesse. Il le permit et on
-l'habilloit; il me fit donner six écus de France et m'ordonna, d'aler
-faire ses compliments à M. le marquis de Courtebon[44], gouverneur à
-Calais, à quoy à mon arivée. Je ne manquay pas et m'en trouvay très
-bien, et sur ma route il se passa quelques particularités qui
-ennuyeroyent trop. Notre capitaine M. Sansson, qui fut conduit en
-Holande, eut ordre d'aler reprendre son navire aux Dunes et le ramena à
-Honfleur avec une partye du chargement. Je me suis pas informé comme
-l'on a traité pour ce qui fut volé.
-
-(1673). Etant de retour à Honfleur que le sieur Sansson eut ramené son
-navire on luy fit offre du commandement d'un navire de 30 canons nomé le
-_Florissant_ pour la compagnie de la Mérique, il commença à l'équiper et
-m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le _Chasseur_ fut donné
-en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant[45]. Le
-_Florissant_ presque tout équipé, le sieur Sansson ne le monta pas, soit
-qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se
-tint à terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le
-commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour
-convoy la frégatte du Roy, le _Hardy_ de 36 canons. Depuis notre départ
-de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires,
-l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizées, ny aussy
-sans qu'aucun de nous fut divisé de la flotte, quoyque nous rencontrions
-souvent des corssaires, tout fut consservé jusque proche de l'ille de
-Madère où nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y
-trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataquèrent où le sieur
-Despestits-Patin, écrivain du Roy sur le _Hardy_ fut tué et une
-vingtaine de matelots, et les corssaires laschèrent pied, et craignant
-qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque[46] tint conseil
-et l'on prits la résolution d'aler à l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y
-étant arrivés l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit
-les eaux à la praye, et devant la ville habitée par les portugois
-presque tous neigres et mûlâtes, jusqu'à leurs moines et prestres, et
-tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunément nos pauvres
-matelots pour les voller; ils empoissonnèrent toutes nos eaux qui nous
-causa les diarées et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte
-plus de deux cens hommes, et j'ay consservé cette maladie deux ans et
-demy après y avoir bien dépencé de l'argent.
-
-Et après quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la
-Mérique, et nous chargeasmes à celle de Sainct-Cristofle, du sucre et
-indigot et des cuirs. Nous étions tous prêts et rassemblés soubs nostre
-mesme convoy, prêts à partir pour France, lorsque le temps se prépara à
-une branche de houragan, quoy qu'au 2e octobre comme nous avions eu le
-4e l'année précédente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de
-faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon câble, il me rebuta
-disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derière d'un fêtu. Je
-luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits: «Bon, nous voilà
-prêts à partir et je ferois mouiller un câble tout neuf pour le gaster!»
-Le tourbillon survint peu après, notre navire chassoit, il n'étoit plus
-à tems de jeter ce maître ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou
-rochers; le navire coula à fonds et puis sauve qui peut. Nous y pérismes
-27 hommes. Je me tins avec Michel Cécire, contre-mestre sur la poupe qui
-ne se rompit pas et deux heures après le vent cessa et la chaloupe du
-_Hardy_ nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la
-faute de notre brutal de capitaine.
-
-Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m'embarquer sur le
-_Chasseur_, capitaine Berengier, que mon père avoit fait cy-devant
-capitaine et mesme nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses
-fautes, eut la lâcheté deux jours après nostre départ de m'oster de sa
-chambre et de la table soubs prétexte que ma dissenterie se
-communiqueroit ou à son fils, me traita à l'ordinaire des matelots, en
-beuf salé et de l'eau. Le pain et l'eau vint à manquer, et nous fusmes
-vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des
-cuirs, et j'ay payé pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne
-voulut disposer de moy; nous allions à dessain d'atérer à Bellille et en
-étant à 20 lieux nous parlasmes à une caiche angloise qui nous advertit
-que l'armée de Holande y étoit pour la prendre et sans quoy nous y
-alions nous livrer plus de 50 navires richement chargés. Nous tournasmes
-le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit
-pour l'armée d'Holande et de toutes les forteresses l'on tiroit sur
-nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et
-advertit qui nous étions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient
-faire révolte arborèrent au haut des clochers des pavillons holandois
-croyant que nous en étions l'armée; enfin nous entrasmes à Brest, où je
-me rétablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, après trois
-malheureux voyages de suitte et resté infirme.
-
-
-
-
-CHAPITRE DEUXIÈME
-
-Doublet embarque sur l'escadre de M. Panetié.--Il enseigne les principes
-de la navigation à son commandant.--Prise de 22 navires chargés de
-blé.--Doublet passe second lieutenant sur l'_Alcyon_, commandé par Jean
-Bart.--Son éloge par M. Panetié.--Son séjour à l'école d'hydrographie de
-Dieppe.--Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats,
-prises et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.--Voyages
-en Portugal.--Les pirates de Salé.
-
-
-Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre à charge à ma merre ny
-à la famille; quoy qu'avec mon incommodité je cherchois à voyager. Un
-nommé M. De Lastre[47] de Dunquerque, qui avoit commandement d'une
-frégatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier[48], vint à
-Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et
-volontaires. Je futs le trouver au _Soleil_[49] où il logeoit et
-m'offrits pour second ou 3me pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et
-gens connus pour le Nord; je lui demandé déstre patron de son canot et
-il me l'accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes
-gens accordées comme moy pour nous rendre à Dunkerque soubs la conduite
-de notre capitaine qui nous défraya par terre, et nous trouvasmes
-l'escadre de M. Pannetier, composée de sept frégates prestes à sortir du
-port. Nostre frégate s'apeloit la _Vipère_, de 18 canons, et notre
-capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque
-nous fusmes en mer, je fut réduis à la gamelle, ce que je trouvai
-étrange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut très chagrin, et je me
-trouvois déconcerté que j'en perdois l'apétit, qu'un jour sur l'heure du
-disner je m'étois acoudé sur le bord du navire que nostre maistre
-chirurgien nommé M. Prevosts me demanda sy j'étois malade de ce que je
-ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy
-dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nommé Castor Crestey lui
-dits que je n'étois pas acoutumé à pareille ordinaire ny compagnie. Il
-le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et
-nommé mon père, M. Prévost dit. «Ah! je l'ay connu, et ay esté à son
-service.» Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il étoit fort
-familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me
-demanda qui j'étois et ce que j'avois à me chagriner. Je lui dits que je
-plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit esté contraire trois
-années de suite, et que la suivante en m'étoit pas meilleure. Il dits:
-«Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute.» Il me demanda si je savois
-les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que
-les principes, puisque je luy avois demandé un poste de pillote. Il
-m'engagea à boire un verre de vin avec luy et me demanda si les
-principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu'à un homme d'esprit
-comme luy, je les luy aprendrois en moins de six semaines, et sur le
-champ je luy en donna ouverture dès la première reigle. Et il me fit
-souper à sa table et le lendemain nous commenssasmes à travailler, où il
-y prit du goût, et me dit que j'avois sa table pendant toute la
-campagne, il me prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa
-chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son
-loisir, je luy donnois des leçons dont il profitoit très-bien. L'on fit
-plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des
-premiers au bord des dites prises dont je seut en profiter, me procura
-de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon
-argent, et je m'équipay très-honnestement et modestement et donnois à
-garder tout mon petit butin à Madame Delatre son épouse; ils n'avoient
-qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'espérance d'en avoir enssemble
-quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en
-affection, qu'ils m'obligèrent de loger et manger chez eux en me disant
-qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la
-soubmission et complaisance possible pour eux.
-
-En octobre 1673, notre commandant M. le Panetier receut ordre de rarmer
-promptement son escadre sur des advis que la cour eut que les Holandois
-attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes
-Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond
-lieutenant. Je prenois tous les soins possibles à bien remplir mon
-devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois
-par quart, écrivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des
-sondes à connaîstre les courants des marées qu'il me dits plusieurs
-fois: Vous vous fatiguez trop et laissées faire cela à nos pilotes qui
-sont gagées pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines
-après notre départ, étant sur le banq aux Dogres, nous avisasmes deux
-vaisseaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en étant aprochées
-nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous
-avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M. notre
-commandant n'avoit que 36 canons sur la _Droite_ et nos autres frégates
-30 et 24 et nous 18; les forces étaient fort inégalles, et
-particulièrement la mer qui étoit agitée, nous ne pouvions les aborder
-sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nous les
-suivions hors leurs portées de canons espérant avoir plus de calme, et
-ils nous conduirent en fesant leur route jusqu'à l'entrée de la rivière
-d'Elbe, l'entrée de Hambourg.
-
-M. le Panetier se démontoit de les voir nous échaper, prit résolution
-que nous les fussions attaquer et nous y fusmes à portée du mousquet,
-malgré leur décharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pièces,
-le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes
-148 hommes sur notre escadre, sans plus de cent estropiés, où j'euts
-pour ma part le bras droit rompu en deux par un éclat, qui me prit au
-travers du costé et me culbuta en bas du château d'avant où j'étois pour
-sauter à l'abordage; il nous falut abandonner la partie. Nous fusmes
-ensuite vers le cap Derneuf, coste de Norvègue; nous y trouvasmes une
-flotte de Holandois de la mer Baltique, chargée de froment qui étoit
-très-cher en France, et nous n'en prismes que vingt et deux navires;
-leurs convois se sauvèrent et la plus grande partye dans un havre de
-Norvègue et nous amenasmes à Dunquerque les 22 navires, qui y causèrent
-bien de la joye et mesme jusque dans Paris.
-
-Nous trouvasmes le fameux M. Jean Bart qui venoit de recevoir son brevet
-de lieutenant de haut bord[50] auquel le Roy luy donna le comandement de
-la frégate l'_Alcion_ de 40 canons, avec quatre autres frégattes légères
-formant son escadre de cinq bâtiments, lequel étoit prêt à sortir du
-Port, et il me fit l'honneur de me demander pour son segond lieutenant.
-Je n'étois encore bien guéri de mon bras ny de mon costé, je m'excusay
-sur cela, et que je ne ferois rien sans l'agrément de M. de Lâtre auquel
-je devois tout. M. Bart en fit ma cour à M. de Lastre et luy dits:
-«J'aurey plutots finy ma campagne que vous ne serez prets à sortir; je
-vous rendray Doublet au retour.» Le soir je rentray chés mes bons hostes
-pour souper, et je ne leur dits rien de la proposition, et sur la fin du
-repas, la dame me dits: «Je ne vous croyois pas sy dissimulé vous voulez
-aller avec Jean Bart et quiter mon mary.»
-
-Je paru estonné crainte que M. Bart n'eut dit que c'étoit moy qui l'eut
-sollicité. Et M. de Latre prit la parolle et dits: «Non c'est M. Bart
-qui l'a demandé et a fait une honeste responsce, qui me fait augmenter
-l'estime que j'ay pour luy. S'il étoit bien guéri, je luy consseillerois
-d'y aler pourveut qu'au retour il revienne à moy et j'ay mesme donné mon
-consentement à M. Bart.» Et je conssentits.
-
-Le 9 janvier 1674, nous sortismes les cinq frégates du Roy avec trois
-autres frégates de particuliers et le 20e du mesme mois nous prismes une
-grande flûte holandoise venant de Moscovie, richement chargée, et après
-quoy nous rencontrasmes le gros de la flotte des bleds que nous avions
-fait relascher avec M. le Panetier et nous donnasme sur les deux
-convoys, l'un de 40 et l'autre de 24 canons que nous prismes et toute la
-flote de 36 grosses flûtes que nous aconduismes au port de Dunquerque ce
-qui redoubla les joyes des peuples, et les bleds diminuèrent bien de
-leur haut prix, et notre campagne ne fut que 37 jours. Nous trouvasmes à
-notre arrivée l'escadre et M. le Panetier en état de reprendre la mer,
-et M. le marquis Damblimonts chef d'escadre et commandant à Dunquerque
-avoit obtenu de commander l'_Alcion_ dont il démonta M. Bart, et on luy
-donna la _Serpente_ de 36 canons, et M. De Lastre monta la _Sorcière_ de
-30 canons formant cete escadre de M. Le Pannetier de 8 frégattes et M.
-De Lâtre me prits avec luy comme il étoit convenu, et je fus son premier
-lieutenant. Nous sortismes le 5 de mars pour aler aux isles Orcades et
-celles de Féroe, tout au nord d'Ecosse, espérant d'y rencontrer les
-vaisseaux venant des Indes Orientales. Mais après avoir bien essuyé des
-tempestes sans rien trouver, nous fusmes à la grande ille de
-Hitlant[51], ou il y a de très bons hâvres de toutes marées pour nous y
-espalmer, nos batiments étant très-sales et ne marchoient plus, et là
-nous y aprismes que les Indiens que nous cherchions y avoient passé il y
-avoit dix jours et devoient être rendues en Holande. Notre commandant
-s'arrachoit la barbe de dépit. Ce pays d'Hitlant est habité par des
-Ecossais tous galeux comme des chiens; il ne vivent que presque tout
-poisson et de mauvais pain d'orge et d'avoine; ils ont quelques
-troupeaux de moutons et chèvres, la laine ets métisse dont ils font de
-gros bas et habillement; ils appellent ville de méchantes bourgades,
-pauvres maisons basses où leurs bestiaux sont enfermés avec eux et ils
-puent comme des boucs; leurs chevaux ne sont pas plus haut que des
-bourriques ayant une grosse teste, et mal faits de corps, ainsy les
-beufs et vaches; ils peschent quantité de morues qu'ils font seicher
-sans sel, à la gelée, quils nomment Stocfit ou poisson en baston; les
-testes étant bien seichées et les harestes ils les broyent et en donne à
-menger à leurs bestiaux en guize d'avoine; il n'y a aucun arbre de quoy
-faire un menche à baley, etc.
-
-Je reviens à nostre voyage. Lorsque les frégates furent espalmées M. Le
-Pannetier nous fit remettre à la mer, et fusmes entre le banc des Dogres
-et le Welles, et d'un beau calme convia tous nos capitaines à disner et
-pour tenir consseil; et dans le repas l'on parla de la grande ignorance
-de nos pillotes pour les bancs, qui ne savent lire ny écrire et
-seulement d'avoir esté sur les bateaux pescheurs aux harancs, disent
-conoistre les fonds, M. De Lastre dit bonnement: «J'ay mon lieutenant
-qui est de Honfleur, qui en quatre ou cinq campagnes que je l'ay avec
-moy, et cete dernière avec M. Bart. Je croy qu'il a marché soubs les
-eaux tant il en conoit les fonds, et rend mes pillotes toujours confus,
-mais aussy il a pris bien des peines à sonder souvent quelque froid
-qu'il fît et toujours écrit.» M. Pannetier luy dits: «Comment
-l'apelez-vous?» Et il me noma et dits: «Je say ce que c'est. Son père a
-esté mon amy; envoyez-le chercher, je le veux entendre.» Le conseil
-détermina que pour sauver les fraix de notre armement que l'escadre
-seroit divisée en deux, et que celle de M. Baert iroit vers Jarmuth
-prendre tout ce qu'il trouveroit des pesheurs de harenc holandois, et
-que M. De Latre seroit avec M. Baert et les deux autres moyennes
-frégates, que pour luy avec les trois autres il aloit aler à Gronland
-dans les glaces chercher les baleiniers. Ce fut le coup fatal pour mon
-capitaine et moy quand je paru et que le commandant m'ordonna d'aler sur
-le champ apporter à son bord mes hardes et qu'il auroit bien le soin de
-moy et au retour me feroit avoir un brevet; nous eusmes beau nous
-deffendre, luy avec un: «je vous ordonne de la part du Roy,» il fallut
-obeir quoy qu'à contre coeur. Il me donna une chambrette et sa table, et
-je fut bien mieux que je ne m'étois attendu, quoy que regrettant
-toujours mon cher et premier capitaine. C'étoit au commencement de juin
-que nous fusmes arrivées à Spitbergue soubs les 72 degrez latitude Nord,
-pauvre pays bien froid, et sans aucuns aliments, et sans aucun autres
-peuples que de pauvres Norvégiens, et sous la domination du Roy de
-Danemarc. Nous fusmes autour du Gronland parmy les glasses affreuses;
-nous prismes dix navires hollandois, dont à peine en fismes les
-chargements de deux, qui étoit lard des balaines et quelques fanons et
-nous bruslames sept, et un qu'on donna pour reporter les équipages dans
-leur pays; les Maloüins y avoient esté qui avoient pis que nous, et en
-faisant notre retour nous prismes au Nord d'Ecosse un navire holandois
-de 24 canons venant de Portugal richement chargé, et on nous aprits que
-M. Baert avec son escadre avoit emmené trente deux bus ou flibots
-holandois et leurs deux convoys; ainsy le Roy gagna à ces armements.
-
-Lorsque nous fusmes désarmées et bien payées, je futs obligé de
-reprendre auberge chez M. de Latre et je luy dits que mon dessein étoit
-d'aller quelques mois chez M. Denis, prestre et géografe du Roy à
-Diepe[52], affin de me perfectionner davantage avec un aussy habil
-homme. Il eut paine à y conssentir, me demandant sy je voulois tenir
-l'école de Marine. Je luy dits que ce n'étoit pas ma pensée, mais que je
-peuts devenir estropié et que cela me pouroit servir, et conssentirent à
-mon départ que je les ferois gardains de mon butin pour m'obliger à
-retourner avec eux. Je leur fit aconnoistre qu'il n'y avoit pas dautres
-moyens de me dégager d'avec M. Le Panetier, qui me dits au désarmement
-qu'il me retenoit pour la prochaine campagne, et ils m'aprouvèrent
-très-fort.
-
-Je fus à Diepe trouver M. Denis, et m'acordé avec luy de me recevoir en
-pension à sa table, couché et blanchir moyennant cinquante livres par
-mois et me fournirait les livres nécessaires. Il me comença par les
-principes de la Sphère, les marées, les hauteurs, le quartier de
-réduction et l'échelle angloise, etc., que je savois parfaitement, ainsy
-que les sinus, tangentes et lorgaritsmes. Sur quoy il me demanda ce que
-je venois faire chez luy ayant autant de théorie et d'en savoir les
-pratiques. Je luy dits que je me voulois perfectionuer avec un aussy
-habile maistre; ainsy il eut la bonté de ne me pas épargner ses soins.
-Il m'aprit les triangles sphériques et les éllements d'Euclides et les
-calculations en moins de trois mois, que je voulus le quiter n'ayant pas
-dessain de m'établir maitre géographe, n'y voulant borner ma petite
-fortune. Et dans ce tems là, juin 1675, je receu une letre de M. De
-Lastre, qui me donnoit advis que l'on réarmoit l'escadre, et que M. Le
-Pannetier luy ordonnoit de me faira retourner pour aler avec luy.
-Cependant je ne savois à quoy m'en tenir. L'envie d'aler gagner de quoy
-et ne pas dépençer ce que j'avois me fit donner lecture de ma lettre à
-M. Denis et demander à compter. Et il me dits: «Qu'alez-vous faire? vous
-alees quiter dans un tems où vous faites bien; croyez-moy, Monsieur,
-demeurez encore deux à trois mois; vous n'avez fait que dévorer ce que
-vous venez d'aprendre trop promptement pour bien retenir; servez-moy
-comme un prévots de sale à mes écoliers, cela vous fortifiera à fonds,
-et je ne veux rien de votre pension; ce n'est point l'intherest qui me
-commande et je trouveray moyen d'éviter d'aler avec M. Pannetier.» Je
-luy dits que sy je luy faisois plaisir que je resterois en continuant de
-payer la penssion. Il répliqua: «Vous m'obligerez infiniment en restant,
-car vous me soulagerez un casse teste avec ce nombre d'écoliers dont la
-pluspart ont la teste dure comme la pierre.» Enfin je restay encore
-trois mois; ce qu'ayant apris mondit sieur le Pannetier montra à M. De
-Lastre un brevet de lieutenant de frégate qu'il m'avoit obtenu et luy
-dits: «Puisqu'il n'a voulu s'embarquer avec moy, je le donneray à un
-autre qui en sera bien aise.»
-
-Et lors qu'au bout de mes six mois de penssion dont j'en avois payé
-trois, en quitant je vouluts payer les trois autres, il me futs de toute
-imposibilité de les faire prendre, ny mesme par la soeur de M. Denis qui
-me proposa qu'avant de la quiter que j'euts à soufrir les examents et me
-faire recevoir à l'admirauté pour pillote et que cela ne me dérogeroit
-en rien ains au contraire, et que je luy ferois plaisir et honneur et
-qu'il en payeroit la dépence. Sur quoy je luy dits quil me l'avoit plus
-que payée et que je le satisferois en tout ce que je pourois, et fus
-terminé que trois jours enssuite l'assemblée s'en feroit. Il convia pour
-moy quatre anciens capitaines et 4 pillottes, qu'ils me quiestionnèrent
-de tous costés, et à leurs aprobations je fus enregistré devant Mrs de
-l'admirauté. Après quoy nous fusmes tous disner chez M. Denis, qui étoit
-prestre et n'auroit voulu entrer en auberge, et ne conssentit que je
-payats que ce qui étoit venu de chez le traiteur et rien de ce qu'il
-avoit fourny de chez luy. Je creut partir le landemain ayant disposé mon
-porte manteau, et luy et Madame sa soeur m'arestèrent pour le landemain
-en disant qu'il faloit que je leur aidats à manger ce qui étoit resté du
-repas, et à nostre séparation ce fut des amittiez et tendresses
-réciproques.
-
-Je me rendis à Dunquerque pour la veille des Roys, 1676, chez mon ancien
-capitaine où nous régalasmes avec les parents et amis, et me conta qu'à
-sa dernière campagne une de leur frégate périt sur le banc des Ysselles,
-et que toute l'escadre y penssa périr par l'ignorance de leurs pilotes,
-et que M. Le Pannetier avoit bien pesté de ce que je n'étois avec luy et
-qu'il me conseilloit pas de paroistre sitots devant luy, et que luy il
-avoit quelques propositions à me faire et me tint deux jours en suspend,
-après quoy il me déclara que par le moyen de ses amys il me vouloit
-faire capitaine d'une jolie frégate de 14 canons nommée la _Diligente_.
-Je luy dits que j'étois tout à lui et ferois tout ce qu'il jugeroit à
-propos, cepandant que je serois fort aise de continuer soubs son
-comandement, et il me dits: «Je le voudrois bien, mais M. le Pannetier
-vous en ostera, et ne vous fera plus d'avance étant piqué contre vous,
-et lorsque vous serez capitaine en chef hors de sa dépendance il ne
-pourra plus vous nuire». Ainssy il s'intéressa sur la _Diligente_ et me
-fit agréer par tous les autres intéressés, et après quoy je fus saluer
-M. l'intendant et M. Le Pannetier, qui me demanda d'où je venois, et que
-j'avois perdu à être lieutenant de frégate du Roy, qu'il en avoit obtenu
-le brevet, et que par mon absence il avoit fait placer M. Domain, mais
-qu'il n'y avoit rien de perdu et que faisant une ou deux campagnes avec
-luy il récupéreroit ce poste. Je luy dits que j'étois fasché de ne
-pouvoir plus aller soubs son commandement, et que j'étois engagé pour
-commander une frégatte que des particuliers m'avoient donnée et qu'ils
-m'avoient fait venir de Diepe pour le subjet. Il dits: «Cela est beau de
-quitter le service du Roy pour des particuliers». Et je me retiray avec
-profonde révérence.
-
-Je sortis du port le 14 février (1676) avec 92 hommes d'équipage et fut
-croiser vers le Texel et le Vlye qui est à l'entrée et la sortye des
-bastiments d'Amsterdam, mais j'en fus chassé par des navires de guerre,
-et je futs à l'ouvert de la baye de Hull au nord d'Angleterre et dans le
-dessain d'entrer dans la dite baye quoyque très-dangereuse pour ses
-bancs de sables, mais il en sortoit deux moyens bâtiments que je prits
-tous deux chargés de charbon de terre; l'un en outre avoit 60 saumons
-d'étain et 150 de plomb, et l'autre 20 saumons d'étain et 100 de plomb
-et trois balots de bayette ou flanelles, et les amarinois pour
-Dunkerque. Et étant au travers de l'Ecluse une frégate qui sortoit de
-Flesingue de 18 canons voulut m'aracher ma proie, je fis dépasser mes
-prises en avant de moy et je l'atendis pour la combattre avant qu'elle
-les peut atraper pour leur donner loisir à s'échapper, et elle m'attaqua
-vivement et sans m'oser aborder, nous nous chamaillasmes près d'une
-heure, et elle fut désemparée de son petit mât d'hune. Je tins ferme et
-s'étant raccomodée elle revint à la charge et sa grande vergue luy
-tomba, faute à elle, des précautions qu'elle devoit prendre, et je me
-trouvay blessé au costé gauche de la teste par un coup de fusil, et dont
-il n'y eut que les chairs emportées et l'os effleuré, à ce que reconnut
-mon chirurgien par une esquille qu'il en retira, et je ne m'aperceut de
-ma blessure qu'après le combat et que j'étois remply de sang, j'eus
-quatre de mes hommes tuez, deux estropiez, l'un d'un bras et l'autre de
-la cuisse cassée et six moyennement blessés, dont j'étois le 7e. Je
-courois après mes prises qui avoient déjà dépassé une lieue d'Ostende,
-où je craignois le plus, il se trouva une corvete de quatre canons
-sortye de Nieuport qui enleva la plus petite de mes prises avant que je
-les eût pu joindre et auroit enlevé l'autre sy je m'étois trouvé à tems
-de l'en empescher; je la conduit au port où il falut que j'entras avec
-ma frégate pour la raccomoder des coups de canons qu'elle avoit reçeus
-et pour me faire guérir et mes blessés.
-
-Pendant mon absence dans ce petit voyage il y eut une lettre de Holande
-à mon adresse à la poste; elle fut portée à M. l'Intendant de la marine,
-et comme étant un peu rétably de ma playe je le fus saluer. Après quoy
-il me demanda quelle habitude et relation j'avois en Hollande et avec
-quy, étant en guerre. Je luy dits que j'avois paine à savoir de quelle
-part elle me venoit, excepté M. de Ruiter avec lequel j'avois lié
-amittié en Angleterre. Il la demanda à son secrétaire et me la rendit
-cachetée dizant: «Voyons ce que l'on vous écrit.» Je lui redonnai sans
-l'ouvrir, et il me dit: «Ouvrez et la lisez haut.» Je la leut et luy
-donnai à voir si je n'avois rien déguizé. Elle contenoit de ce que
-j'avois esté longtemps sans luy écrire et bien des honnestetés et
-ammittiez et m'ofroit de l'aller trouver, il me procureroit ma fortune
-en me marquant entre autre que si je n'étois pas pourvu, que j'eus à
-l'aller trouver et qu'il étoit dans l'état de m'avancer et me donner le
-commandement d'un vaisseau des Etats. Sur quoy M. l'Intendant me dit:
-«Voudriez-vous prendre les armes contre le Roy et estre traitre à
-l'Etat.» Je protestay que non: et il me dits: «Je vous défends d'avoir
-plus de commerce de lettre avec ce M.» Je lui demanday seulement la
-permission que je peuts répondre cette fois à ces honnestetez et le
-prier de ne me plus écrire que la guerre ne futs finie et que cela me
-feroit préjudice et que je donnerois ma lettre à son secrétaire pour lui
-communiquer avant de l'envoyer, ce qu'il trouva bon.
-
-Après estre bien guéry et ma frégate bien redoublée et renforcé mon
-équipage, je sorty du port le 26 de mars et fut droit à l'entrée de la
-Tamise, entrée de Londres, et le surlandemain je fus bien chassé par
-deux gardes costes d'Angleterre lesquels nous penssèrent faire périr à
-force de porter les voilles d'un tens de neige et très rude, et nous
-avions déjà trois pieds d'eau dans nottre calle quand j'arivé à la rade
-de Dunkerque où ils m'abandonnèrent, et deux jours après je repris la
-mer et fut croiser, sur le banc des Dogres où j'en prits un qui avait
-quarante-deux barils de morue blanche salée; je l'envoyai au hazard par
-dix de mes gens et arivèrent heureusement. Six jours après je pris un
-flûton d'environ 90 thonneaux venant de Portugal avec du sel, 28 pipes
-d'huille d'olive, 6 balles de laine lavée, et de plusieurs caissons
-d'orange et de citrons, et je la conduits heureusement à Dunkerque.
-Nostre biscuit se trouva gasté dans la soute par la grande eau que nous
-eusmes lorsque les Anglois m'avoient chassé cy-devant, il me fallut
-rentrer et désarmer la frégatte. Je ne pus réquiper ny sortir avec ma
-frégatte qu'au 10 octobre parcequ'il nous fut fait deffense à tous les
-particuliers d'engager aucun matelots que M. Bart n'eut acomply les
-équipages de son escadre, et après quoy je fits en peu de temps la
-mienne, ainsy que deux autres frégates de mes confrères, et sortismes de
-compagnie et douze jours après nous fusmes très mal traités des
-tempestes, qui nous séparèrent. Je couru vers les costes d'Ecosse en vue
-de trouver quelque abry au risque d'estre prisonnier de guerre plutots
-que de périr, mais le vent cessa après neuf jours de tourmente;
-j'aperceu un moyen navire sur le soir et je fits semblant d'aler une
-autre route que luy. Et aussi tots qu'il fit bien nuit nous redonnasmes
-après luy à petite voilure; et au clair de la lune, sur les 4 heures du
-matin, nous en eusmes connoissance, et ne l'aprochasmes pas plus près,
-et le jour venant nous fusmes après iceluy, que nous prismes sur les
-neuf heures, et c'étoit une grande barque que les Flessinguois avoient
-prises sur notre nation venant de l'ille Madère, chargée de grosse
-écorce de citrons confits et du vin; je la conduisois jusqu'au travers
-de la Meuze où je futs rencontré par deux frégates de Zélande, l'une de
-24 canons et l'autre dix-huit, qui coururent droit à ma prize et s'en
-empara et celle de 24 me batoit en ruine et m'aborda et ne sauta que 3
-de ses hommes dans nous, et nous décrocha ayant son mât de beaupré rompu
-à l'uny de son étrave, je luy donnay la décharge de nos canons et de
-mousqueteries, et celle de 18 canons étoit trop soubz le vent pour nous
-ratraper, j'eus huit hommes tuez et 15 à 16 blessés, sans estre
-estropiés, et il nous falut rentrer au port bien batus, et sans prise;
-nous y aprismes qu'un de ceux qui avoit sorty avec nous avoient péry
-corps et biens, et que l'autre étoit revenu sans rien faire à sa course,
-ayant penssé aussy périr par la tempeste que nous eusmes.
-
-En mars, 1677, je ressorty avec ma mesme frégatte; je fits plusieurs
-moyennes prises que j'envoyois par mes gens, n'étant de valeur, et elles
-furent toutes reprises; je parcouru aux costes de Norvègues sans y rien
-trouver, et m'en revenant pour désarmer je rencontré plusieurs navires
-marchands holandois, lesquels avoient trop de force pour que je les peus
-ataquer, étant affoibly de mon équipage par les petites prises dont j'ay
-parlé; cela me dégousta de retourner avec un navire d'aussy peu de
-force, me ressouvenant des hazards que j'y avois encourus, et lors que
-je l'eus désarmée, je remerciay MM. les inthéressés par l'advis de mon
-ancien capitaine qui me promit la place de second capitaine avec luy sur
-la frégate de 30 canons, dans l'escadre de M. Pannetier qui comandoit
-l'_Etroitte_ de 40 canons.
-
-Nous sortismes six frégates sur la fin de may, nous fusmes cinq mois à
-croiser sans avoir encontré ny fait rien de remarquable, et après quoy
-l'on nous désarma tous à notre retour.
-
-En juillet 1678 la cour ordonna à Mrs Le Pannetier et Bart de r'armer et
-de se diviser en mer leur escadre, je retournay avec mon premier
-capitaine. Nous fusmes aux iles Orcades entre Fulo et Faril y atendre
-les Indiens dont on avoit advis de leur retour pour Hollande, mais Mrs
-les Etats toujours bien advisés, avoient envoyé audevant plusieurs
-galiotes bonnes voilières avec des pilotes costiers pour les bancs et
-des rafreschissements et vivres, nous donasmes plusieurs chasses sur ces
-galiotes sans en pouvoir atrader; cela nous tira du bon parage où nous
-étions. Et y ayant retourné nous aprismes par un bateau pescheur de ces
-illes que la flotte de dix de ces vaisseaux avoient passé il y avoit
-trois jours, et que par les maladies ils avoient bien perdu de leurs
-équipages; nous courusmes après jusqu'à l'ouvert du Texel sur le Bree
-Vertin sans rien trouver, cela nous unis tous en consternation. Les
-vivres aloient nous manquer et prêts à nous en retourner, lorsque sur le
-banc des Dogres, nous aperçusmes deux gros navires, nous creusmes estre
-quelque Indiens, nous les atrapasmes en peu de tems à portée de nos
-canons et ils furent bientots rendus. C'étoit deux pinasses de 7 à 800
-thonneaux, avec un 36 canons et l'autre 30, lesquels venoient de
-Suirinan et Curassao chargés de bonnes marchandises comme sucre, indigo,
-cuirs, rocou et bois du Brésil et Campesche. Nous les escortasmes
-soigneusement jusqu'à Dunquerque, où nous désarmasmes tous, et on
-parloit de la paix, et à la fin du déchargement de la grande prise on
-trouva 26,000 piastres.
-
-Mr Bart avoit rentré au port huit jours avant nous, et y avoit amené 20
-buschs avec du haran et en avoit fait brusler 32 et enleva aussy leurs
-convois qui étoit le _Mars_ de 40 canons, et le _Prince Peerts_ de 24.
-Le Roy ne faisoit ces armements qu'en vüe de faire crier les peuples
-d'Hollande en détruisant leurs flotes des marchands et de la pesche de
-leurs poissons qui est d'un profit considérable pour la Hollande, et par
-ces pertes les provoquer à demander la paix.
-
-1679. L'on eut la nouvelle de la paix avec la Hollande et Angleterre.
-Les deux dernières prises que nous avions amenées étoient d'un trop
-grand port pour nos marchands de France, le conseil ordonna de les
-envoyer à Lisbonne en Portugal pour les y vendre, étant très-propres
-pour les voyages du Brésil; Mr de Latre eut cette comission de les
-conduire et de les vendre, et un parent de Mr Bart nommé Corneille Bart
-comandoit l'autre soubs les ordres du dit sieur de Latre qui me prit
-pour son segond, et nous partismes de Dunkerque vers la fin de février
-n'ayant que du lest et un simple équipage seulement pour amariner, et
-nous arrivasmes devant Lisbonne le 21 mars et peu à peu nos capitaines
-congédioient nos équipages, pour en épargner la dépence. Mr Desgranges
-pour lors consul de notre nation et comissaire de marine pour le Roy eut
-ordre d'en procurer la vente, et il me pria de dresser les inventaires
-de ce que contenoit les agreits et ustencilles de chaque navire en son
-particulier, et sy j'avois creu les mauvais consseils j'aurois mis de
-mon costé à l'écart pour plus de cinq cents pistoles, que cela n'auroit
-en rien diminué la vente, et qu'on m'offroit et à mon capitaine de nous
-les transporter à couvert. Je le vits un peu dans ce penchant et luy
-dits famillièrement: «Qu'avons-nous de plus cher et plus précieux a
-consserver, que l'honneur?» Sur quoy ayant réfléchy, il me dits: «Mon
-enfant, tu as bien raison, je t'ay estimé et t'estime d'avantage.» Et je
-travaillé exactement et très-fidellement aux inventaires, et l'on fut
-plus de trois semaines à nous acorder du prix que Mr Desgranges en
-souhaitoit. Les marchands portugois ne marquaient pas d'empressement à
-leurs offres, ce qui déconcertoit un peu nos Mr. Je leurs dits que
-j'avois en penssée une ruze qui m'étoit venue en l'esprit, qu'il faloit
-faire sourdement coure le bruit que les marchands de Cadix en ayant eu
-advis qu'ils en faisoient offrir plus de quinze mil livres qu'on ne nous
-en offroit, et faire remettre les mâts d'hunne et les voilles en état
-d'apareiller, et tirer les expéditions pour sortir du port. La choze fut
-trouvée bonne, et nous travaillasmes à nous réquiper, on nous offroit
-déjà mil cruzades de plus et puis encore 500. Je dits: «Il faut aler
-plus haut; il faut faire dessendre nos vaisseaux à Blem[53] qui est la
-sortye, et au pis aler nous concluerons.» Et deux jours après comme nous
-étions soubs les voilles, il vint à nos bords une chaloupe avec un ordre
-de Mr Desgranges de remonter à nos places, sur ce qu'il avoit conclu le
-marché des deux navires. Nous ne pouvions remonter à cause de la marée
-que nous avions atendu baisser pour nous dessendre; nous mouillasmes les
-ancres et dits à Mr Delastre: «Alez trouver Mr le consul et luy demandés
-s'il a penssé à notre chapeau[54] et que ne l'ayant fait il fasse savoir
-à ces acheteurs que nous ne conssentons à la vente et que nous irons à
-Cadix.» Et il conduit Mr de Lastre chez les marchands où ils
-s'expliquèrent, où nous obtinsmes six cents cruzades de chapeau valant
-douze cents livres, que nous partageasmes en trois et nous remontasmes
-le lendemain à marée montante, et secrètement Mr le Consul me donna cent
-cruzades pour mes paines des inventaires et pour l'advis que j'avois
-donné. Je présentay mes cent cruzades à mon capitaine, lequel n'en
-voulut rien prendre et dits seulement: «Mr le Consul devoit honnestement
-me les délivrer pour que je vous les euts présentées.» Puis l'on me paya
-mes gages, et Mr Delastre me dit: «Il nous faut chercher un passage pour
-retourner enssemble à Dunkerque où nous verons ce que nous ferons pour
-l'advenir.» Mr le Consul nous engagea nous deux à souper chez luy, car
-l'autre capitaine étoit une vraye cruche pour ne pas dire beste; sur la
-fin du repas Mr Desgranges me demanda si je me proposois de retourner en
-France, lui disant que ouy, et: «Qu'alez-vous faire au commencement de
-cette paix où l'on ne sait encore que entreprendre?» Mr De Latre prit la
-parolle: «Il ne sera pas désoeuvré.» Et Mr Desgranges me dits: «Sy vous
-voulez commander icy une caravelle où j'ay intérêt, nous luy avons
-depuis peu fait la poupe en frégate et mastée aussy de mesme elle est
-bonne voilière, mais elle n'a que six canons et autant de périers, voyez
-là; elle est placée devant St-Paul.» Et je luy demandai au lendemain
-pour luy répondre, afin de savoir les sentiments de mon amy et capitaine
-qui eut la bonté de m'acompagner à en faire la visite. Je la trouvois à
-mon gré excepté son peu de déffence contre les Saletins où l'on est fort
-exposé; mon capitaine m'en représentoit les dangers pour m'en dégouster,
-et il me reconnu y avoir du penchant. Il me dits: «Vous en ferez ce
-qu'il vous plaira.» Je futs retrouver Mr Desgranges pour luy demander à
-quel voyage il destinoit. Il dits pour aler porter des sucres à Bilbaots
-et raporter du fer et autre choze. Je vouluts aussy savoir soubs quel
-pavillon et passeports. Il me promit que ce seroit soubs ceux de France,
-car soubs pavillon de Portugal je n'aurois pas acxepté. Nous convinmes
-pour mes gages, ainsy je me séparay de mon capitaine et fits en peu de
-jours mon équipage et chargement, et fit heureusement le voyage de
-Biscaye et retour à Lisbonne, et après avoir fait ma décharge l'on m'en
-proposa un segond et pareil, mais lequel ne fut pas tout à fait aussy
-heureux, car j'échapay belle d'estre esclave par deux frégates de Saley:
-lorsque je faisois route pour Biscaye, étant au travers de Tamina, en
-vue des isles de Bayosne en Galisse, j'aperceus les susdites frégates,
-qui me donnoient la chasse. Je reviray de bord et prits la fuitte pour
-me sauver dans la rivière de Vianna[55] et où la barre y est périlleuse,
-et par malheur la mer y avoit baissé d'une heure et demie; je mits tout
-au hazard de la vie pour la liberté, car j'étois fort empressé puisque
-leurs mousqueteries nous frapoient à nostre bort que j'euts mon
-contre-maistre blessé à la cuisse et un gros dogue que j'avois qui fut
-tué. Je resté seul sur mon pont à faire gouverner, et j'entray entre
-deux rochers par-dessus la barre; les pilotes du lieu n'osoient
-m'aprocher avec leurs chaloupes à cause des boulets de leurs canons qui
-me surpassoient, mais la forteresse de Vianna tira plusieurs coups sur
-ces pirates qui les écarta au large, mais par la marée trop basse, je ne
-peus entrer assées avant dans le port et mon navire échoua presqu'à sec,
-dont il souffrit beaucoup, et que je le creu perdre et les sucres, car
-je futs avec la chaloupe tout autour en faire la visite et je remarquay
-plusieurs coutures entre ouvertes dont l'étoupe en sortoit et point de
-secours des gens du pays, je me fis aporter des chandelles de suif qui
-étoient molasses par la chaleur et dont je les couchois en long, les
-écrasant avec mes pouces dans les coutures et les bouchoirs par ce
-moyen, et lorsque la marée fut au deux tiers montée mon navire se dressa
-et flotta, et les coutures se resserèrent sy fort que toutes mes
-chandelles parurent sur l'eau et que je ne m'arestay pas à les
-represcher, mais bien à faire pomper deux pieds d'eau qui avoit entré
-dedans ma calle dont le premir rang d'en bas des caisses de sucre fut
-endommagées et nous entrasmes au port proche de la ville, quoyque petite
-qui est une des plus agréables que j'ay vues, étant pavée par de grandes
-pierres de taille blanche et grisâtes, et à toutes les places de très
-belles fontaines bouillantes à triple rang et qui maintien une grande
-propreté des rues. Je fis connoissance avec Mr Michel de Lescole[56],
-parisien et ingénieur en chef du roy de Portugal, lequel finisoit de
-fortifier cette ville. J'y fis aussy connoissance avec Mr le Marquis
-Desminas[57], gouverneur des frontières, et dont le fils est aujourdhuy
-généralissime des armées du Roy de Portugal. Je fus 15 jours avant de
-pouvoir sortir du dit port, et faisant route pour Bilbao, le travers du
-Cap Pinas, à un petit matin, j'aperceut un navire qui aparament ne me
-vit pas; je seray de bord et au jour il me chassa vivement. C'étoit un
-de ceux qui me fit entrer à Vienne; je poussay au hazard dans la barre
-des Ribadios dont j'étois proche, et trois jours après je reprits ma
-route et arrivey à Portugaletto au bas de la rivière de Bilbao, et
-ensuite montay à St-Mames à demie lieux proche la dite ville qui est
-encorre très-agréable.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Voyages aux Açores.--Explosion d'un volcan.--Les Pirates
-d'Alger.--Voyages à Madère.--Découverte d'un banc de
-rochers.--Naufrage.--Voyage à l'Ile de Ténériffe; excursion dans
-l'Ile.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un Juif.--Doublet
-résiste aux séductions de Mme Thierry.--Autres voyages à
-Ste-Croix-de-Barbarie.--Les Maures attaquent Mazagan.--Retour à Cadix
-puis en France.
-
-
-1681. Pendant cete année j'ay fait plusieurs voyages à toutes les illes
-Assores pour y charger des bleds froments et les porter à Lisbonne, et
-dans mon premier en vüe de l'ille de Saint-Michel j'échapay heureusement
-par adresse d'un piratte de Salé, ce qui seroit ennuyeux à réciter.
-
-Dans le segond, je futs à la Tercère, capitale de toutes les autres, où
-est un bon évesché et un colège de jésuites et plusieurs beaux couvents,
-tant Récolets que Religieuses de trois ordres, une bonne citadelle
-presque imprenable par sa situation ne pouvant estre ataquée que du
-costé de la ville qui forme un amphitéastre. A la sortie de ce port, je
-futs au Fayal pour y charger des sucres qui y étoient arrivés du Brésil
-et finir mon chargement d'excellents vins de l'ille Pico nommés vins
-_passados_ qu'on apelle vins du Fayal, mais il n'y en croit que très
-peu, tout vient de l'ille du Pic, mais c'est que la rade où posent les
-navires est devant et proche la ville du Fayal, où pendant que j'y étois
-un volcan creva au haut de la montagne, et les ruisseaux de feu en
-dessendoient à un cart de lieux de la ville dans une ravine qui les
-recevoit, dont on étoit empoisonné des odeurs du souffre et bithume.
-Notre consul étoit le sieur Gédéon Labat de la Rochelle, qui se
-convertit pour épouser une demoiselle portuguaize; le consul pour les
-Anglois étoit Jacques Ston, et celuy des Holandois Jean Abraham, et il
-étoit resté chez les Pères jésuites un cordelier françois qui n'avoit
-voulu se rembarquer sur un navire qui avoit relasché en cette ville. Je
-fus convié par tous les sus-nommés d'aler avec eux voir autant que
-possible le dit volcan, et sans quelques affaires qui me survindre à mon
-bord j'aurois esté de la partie; et lorsque le soir je retournay à terre
-j'en apris le succès, qu'ils avoient esté près d'une lieue dans la
-montagne et qu'il se creva un autre volcan autour d'eux et dont le
-cordelier y fut englouty sans le plus apercevoir. Abraham le holandois,
-fort alerte à sauter, en fut quite pour les jambes un peu brûlées, ayant
-sauté des ruisseaux en feu, et le reste furent fort épouvantés et
-fatigués d'avoir raporté de leur mieux le pauvre Abraham qui ne vécut
-plus que deux jours. Et je retournay à Lisbonne, et en peu de jours je
-futs réquipé pour le mesme voyage où de chemin faisant je devois porter
-à l'île de la Terciere Don Roberto de Saa, secrétaire d'un nouveau
-évesque, avec une partie de ses ornements et meubles et de ses
-domestiques.
-
-Etant environ cent cinquante lieux en mer, je fus rencontré d'une
-frégate de 36 canons nommé le _Rosier Dargel_[58], et plus de 300
-hommes. M'ayant aproché à la voix, il me fit comandement d'abaisser mes
-voilles et d'aler avec ma chaloupe à son bord, ce qu'il fallut faire.
-Aussitôt que je fus dans son bord, quatre gros Maures les bras nus
-jusqu'aux épaules tenant d'une main chacun un sabre clair comme argent
-me conduisirent au Reys qui étoit assis comme un tailleur sur un beau
-tapis, fumant de bonne grasce avec une longue pipe, me faisoit
-questionner par un renégat de Provence qui étoit son lieutenant. L'on
-fit aussy embarquer mes 4 hommes, et bien une douzaine de turcs armés
-furent à mon bord. Il me demanda mon passeport dont j'étois porteur, et
-après l'avoir bien examiné, il me fit dire que sy je savois avant mon
-départ que la guerre entre Alger et la France étoit déclarée et que
-j'étois son esclave avec mes gens. Je luy dits que j'étois certain du
-contraire et que j'en étois bien informé chez notre ambassadeur. Et pour
-me mieux intimider, il me fit dépouiller mon justau corps et veste,
-chapeau et peruque, cela ne laissa pas de m'éfrayer. Et ses gens
-revindrent de nostre bord et lui dirent avoir trouvé dans ma chambre un
-prestre portugais malade dans une cabane et qu'il avoit cinq à six
-valets et neuf à dix chiens de chasse, et qu'il faloit que ce fût un
-évesque. Je luy dis: «Vos gens ne se trompent pas de beaucoup, car c'est
-son secrétaire.» Et sur cela, il dits: «Prends garde, crestien, ne me
-ment pas.» Je dis «Faites examiner ses papiers et ses gens et sy je
-ments jettez-moy à la mer.»--Il répliqua: «Non, non, je te garderay
-mieux.»--Tout cela m'embarassoit fort, et je croy mon passager et tout
-le reste ne l'étoit pas moins. Mais à mauvais jeu, bonne minne. Après
-m'avoir bien tourné sur tous sens, il me fit rabiller, et me donna un
-verre d'eaudevie et me voulut engager à fumer. Je m'en excusay disant
-que je n'en avois pas l'usage. Ensuitte il me parla luy mesme en langue
-franque demy Espagnol et François corompu et que j'entendois très
-bien.--«Sy tu veux avoir ta liberté, ton équipage et ton navire, il faut
-que tu conssente par écrit que j'enlève tous tes portugais et leurs
-bagages seront à toy.»--Je luy dits: «Vous avez la force en main, je ne
-puis empescher vos volontées, et vous savez mieux que moy que sy je
-faisois telle action que je serois au moins pendu et que je m'estimerois
-bien plus heureux d'estre son esclave.»--Il me dit par deux fois: «Tu es
-malin, prends bien garde à toy, entends-tu?»--«Oui seigneur, j'entends.
-Et sy vous m'enlevez, le moindre de mes passagers, il faut aussy
-m'enlever, sinon jiray droit vous attendre à Argel devant vostre Dey qui
-me fera justice.» Et le lieutenant renégat me donna un souflet
-légèrement en disant: «Ets ainssy que tu parles au Reys.»--Je luy
-enfonça du pied sur l'os de la jambe croyant luy pousser au ventre. Le
-Reys se leva: «Alons, qu'on donne la bastonnade à ce jeune coco.» L'on
-s'y préparoit. Je dits au Roy; «Seigneur, écoutez. Cet homme qui m'a
-frapé le premier et sans vos ordres n'est pas un turc, cets de ma nation
-renié[59].»--Il tend les bras vers moy disant: «Il a raison. Va à ton
-bord et te retire de moy.» Ce que j'aspirois entendre. Ses gens
-enlevèrent seulement six rôles de tabac de Brézil, qui étoient pour le
-bureau de la Terciere, dont je fits semblant n'en rien voir; l'on fit
-rembarquer mes 4 matelots et nous retournasmes jouyeux dans notre petit
-bâtiment et continuyons notre route. C'étoit sur les 6 heures du soir
-lorsqu'il nous relascha, et nous en perdismes la vue en peu de temps.
-C'étoit le beau de voir le secrétaire se lever de sa cabane et me baiser
-les pieds et aussy ses gens sans m'en pouvoir dégager m'apelant; _Santo,
-santo liberator_.
-
-Deux jours après ce malheureux encontre, nous fusmes ataqués des vents
-de oest et sud-oist tout opozès à nôtre route, et grande tempeste
-pendant 16 jours; nos vivres manquoient; la contagion se mit à mes
-passagers excepté Mr de Saa; les autres mouroient au premier et deuxième
-jour qu'ils estoient pris par un seignement de neez. Mon chirurgien fut
-le premier des nostres mort la deuxième journée, mon pillote ensuite en
-un jour; plus personne ne voulut se hazarder d'aler tirer deux morts
-entre ponts, j'y fut les atacher à une corde et criois à ceux de haut:
-«Hisse.» J'en fus pris d'une grande douleur de teste, et sentois comme
-un feu soubs l'aisselle gauche. Mon contre maistre, vénitien de nation,
-me pilla du vieil oingt, de l'ail, du sel, de la poudre à canon et
-m'apliqua sur la douleur qui étoit enflée son emplastre; j'en penssay
-perdre l'esprit ayant une fièvre terible; je m'atachay la teste d'une
-fine serviette que je faisois étraindre par deux hommes de toute leur
-force que mes yeux en étoient forcées; l'abcès creva dès la mesme nuit,
-et mon vénitien me lava avec du vin presque bouillant; je me soutint et
-je faisois pousser vent arière à toute force pour atraper la première
-terre venue; j'avois perdu mon point de navigation dans mon mal, je
-poussois au hazard et en cinq jours par un matin nous aperceumes la
-terre que je reconnuts estre entre Port à port et Viana où j'avois esté.
-Je poussay dedans en tirant quelques canons et nous trouvasmes une
-chaloupe de pillotes de la barre qui nous y entrèrent, et je ne permis à
-aucun d'eux d'entrer dans mon bord crainte de leur communiquer notre
-contagion, je leur donnay une lettre ouverte et trempay au vinaigre pour
-M. de l'Escolle, où je luy donnois advis de nostre malheur et le
-suppliois de sa protection et ses pilotes la receurent ne sachant lire
-le françois, ny à qui je l'adressois. Ils la portèrent au consul de
-notre nation, qui la fut communiquer à Mr le Marquis Desminnes, lequel
-ordonna de nous mettre avec notre bâtiment dans une crique, à deux
-lieues éloignées de la ville, entre une pénisule de sable déserte de
-toutes maisons plus d'une lieue autour de nous, lequel me fit dire que
-lorsque j'aurois quelques besoin de mettre mon pavillon en berne, et que
-moy ny mes gens ne se communiquats avec ceux par quy il m'envoiroit les
-secours que l'on débarqueroit sur la pointe et où je metrois mes lettres
-trempées ou vinaigre au bout d'une gaule. Mr de Saa et moy lui
-écrivismes une lettre respectueuse le suppliant de nous honorer de sa
-protection, et il nous fit responsce de bien observer les reigles
-requizes au pareil cas, et que rien ne nous manquera et que Don Miguel
-de l'Escole étoit retourné à Lisbonne. Il fit poser des sentinelles pour
-nous empescher communication avec ces habitants, mais il se fit une
-cabale pour nous venir brusler dans notre navire, et auxquels nous
-fismes la peur de tirer dessus, et en donnai advis à Mr Desmines qui me
-manda de tirer sur ceux qui m'aprocheroient, et il fit redoubler sa
-garde. Je fits débarquer des voilles sur la pointe de sable et des
-petits mâts et fits deux tentes l'une pour mes gens et pour Mr de Saa et
-moy et notre mousse. Il me mourut un matelot au bout de trois jours de
-notre arivée, et nous l'enssablasmes bien au loin de nous sans le donner
-à conoistre à ceux du pays, le restant de mes gens se rétablissoient
-d'un jour à autre, ainssy que Mr de Saa et moy; il est vray que nous
-fusmes bien secourus de tous vivres et rafreschissements et les deux
-communautées de religieuses nous acabloient de confitures et conssomées.
-Au bout de quinze jours Mr de Saa et moy écrivismes une lettre civile à
-Mr le Marquis en luy donnant advis que depuis nous estre débarqués sur
-la péninsule et fait airer notre navire et le laver avec l'eau de la mer
-tous les jours et nos hardes et brullé les paillasses, que nous
-jouissions d'une parfaite santé et que nous nous sentions en état de
-reprendre la mer, ayant repris des vivres et quatre matelots qui me
-manquoit. Il nous fit réponsce de ne nous pas précipiter et qu'il me
-faloit rester jusqu'aux 40 jours, et après quoy nous aurons toute
-satisfaction. Cependant au bout d'un mois il se fit aporter dans une
-barque couverte avec des tapis et nous aprocha de fort près, à nous
-entre parler avec facilité, et nous exorta à patienter dix à douze
-jours, et que je luy envoya un mémoire de tout ce qu'il me faudroit pour
-mon voyage, qu'il le feroit tenir tout près pour ne me pas retarder d'un
-moment, et puis il s'adressa au secrétaire de l'évesque luy disant:
-«Votre seigneur Evesque est mon parent et mon amy; je vous consseille de
-vous débarquer après la quarantaine et d'aler à Lisbonne où vous aurez
-occasion d'un plus gros bastiment». Mr de Saa luy repliqua: «Monsieur,
-sy vous saviez ce qui nous est arivé avec un navire turc et comme mon
-capitaine a agy à me délivrer de la captivité vous seriez surpris, et
-vous mesmes ne me conseillerez pas de le quitter». Et luy conta en
-racourci l'histoire, et dont Mr le Marquis me donna des louanges et
-qu'il m'avoit cy-devant connu quant j'échapay les deux saletins, et
-qu'il feroit de son mieux pour nous contenter et il me fit engager par
-notre consul cinq matelots, qui s'étoient trouvés échoués dans une
-tartane, à l'entrée de Caminie. Attendant ma quarantaine finie, je receu
-les provisions du contenu en mon mémoire et le secrétaire fit faire
-provision de volailles et moutons sans les présents de Mr le Marquis et
-des nonnes que j'en avois ma chambre remplie. Je livray une lettre de
-change sur Mr Desgranges au secrétaire de Mr le Marquis pour le montant
-de ce qu'il avoit fourny en argent et vivres, et le remerciasmes très
-fort de toutes ses bontées. Mr de Saa luy voulut aussy payer comptant ce
-qu'il avoit receu, mais Mr le Marquis n'en voulut rien recevoir,
-s'excusant qu'il s'acomoderoit bien avec le seigneur évesque son cousin.
-Et la 39e journée de notre détention, comme il faisoit un tems
-très-favorable pour sortir le port et la barre, obtinmes notre congé
-étant tous en bonne santé, et en sept jours nous arrivasmes à Angra,
-ville capitale des Assores, où l'on nous croyoit péris ou esclaves, et
-ce fut des joyes de nous y voir. Mr de Saa en étoit originaire et sa
-famille qui étoit des plus considérables dans l'ille, après qu'il fut
-débarqué et raconté nos advantures j'estois caressé et estimé d'un
-chacun; j'estois acablé de présents de table sans ce qui m'en restoit du
-départ de Vienna. Ayant en trois jours débarqué ce qui étoit pour le
-seigneur évesque et secrétaire, je party pour me rendre à l'ille du
-Fayal et y arriva au landemain n'y ayant que 30 lieux de distance, et au
-Fayal je trouvay des ordres d'y recevoir seulement 64 caisses du sucre
-et ensuitte aler à l'ille de Madère y recevoir le reste de mon
-chargement à 250 lieues éloigné, et fus 17 jours à m'y rendre, et en dix
-jours j'eus fait mes expéditions. Et ayant party en faisant ma route
-pour me rendre à Cadix, me trouvant 7 à 8 lieux dans le Nord-Est de
-Porto-Santo[60], le calme me prit, j'aperceus à une portée de mousquet
-de mon bord un grand frémillement de la mer, comme d'une forte marée;
-mes gens croyoient que c'étoit un lit de poissons, cela ne me contenta
-pas. Je fis mettre la chaloupe à la mer et m'y embarquay avec une ligne
-et un plomb pour sonder, et en étant proche je trouvay 13 à 14 brasses
-d'eau, et avançant je ne trouvay plus que onze pieds d'eau et rochers.
-Je trouvay une grande vergue d'un gros vaisseau qui avoit plus de 60
-pieds en longueur taillée sur les 16 carres excepté au bout; sa poulie
-de grande drisse étoit à trois roüets de gayac et la cheville ayant 7
-pouces en grosseur, j'eus de la peine à atirer cette vergue le bout d'un
-de ses bras étoit acroché au fond ou au corps du vaisseau, et aussy la
-grande drisse, j'eus peine de les couper et l'entrainay le long de notre
-bort, mais impossible de la pouvoir embarquer et je n'en eut que la
-grosse poulie et celle d'un dormant d'un bras; il survint du vent et
-poursuivi ma route. Cets de cette découverte que Mr Bougard me cite dans
-son livre intitulé: _Le petit Flambeau de mer_[61].
-
-(1682). J'arivé dans la baye de Cadix le 8e janvier; je fust à terre
-trouver M. notre consul, qui me demanda sy je savois que la peste y
-estoit, Je luy dits que non.--«A qui estes-vous adressé?» Je luy dits;
-il m'y fit conduire. C'étoit à M. Bonfily et Gualanduchy, marchands
-génois, qui me dirent: «Hé mon Dieu, mon capitaine, retournés au plus
-vitte à votre bord et mettez soubs voille la peste est icy. Alez-vous en
-dans la rivière de Siville, où nous vous envoirons des ordres.» Et je
-part sur-le-champ et mits à la voille, et à minuit j'étois à l'ouvert de
-cette rivière, et je fist revirer de bord alant vers la mer, atandant
-que le jour paruts. J'étois extrêmement las et fatigué. Je dits à mon
-pilote, à qui c'étoit à luy de veiller, de continuer d'aler au large
-jusqu'au point du jour, mais il n'en eut pas la patience. Sur les deux
-heurres il fit revirer de bord pour nous aprocher de l'entrée, pendant
-que je dormois d'un profond sommeil, et sur les trois heures je fus
-réveillé en sursault, sentant notre navire sauter sur les roches et
-d'entendre crier: «Nous sommes péris.» Et sortant de ma chambre tout
-effrayé, je crie: «Ameine les voilles.» Mais je ne trouvay de tout mon
-équipage qu'un garçon qui me servoit dans ma chambre. Mon coquin de
-pillotte qui étoit Anglois de nation s'estant jetté dans ma chaloupe
-avec mes matelots m'abandonnèrent avec ce seul garçon, fils du capitaine
-Pelvey, d'Honfleur. Et je criay à force de voix à ceux de mon équipage
-que lorsqu'ils seroient arrivés à terre de m'envoyer la chaloupe et
-quelque bateau du pays pour me secourir et le navire s'il se peut faire.
-Je restay ainssy ne sachant mon dernier moment, le navire à demy plein
-d'eau jusqu'à dix heures du matin, lorsqu'il vint deux barques
-espagnolles, qui avoient party exprès de San-Lucar de Baraméda, entrée
-de la rivière de Siville. J'avois avant leur arrivée coupé tous les mâts
-de crainte que le navire ne se fut ouvert et dépiéssé. Les deux barques
-sitôt arrivées attachèrent un câble sur le navire, et leurs équipages
-sautèrent dans mon bord et pillèrent toutes mes hardes dans ma chambre
-et ce qu'ils purent enlever, après quoy déployèrent leurs voilles la mer
-ayant monté, et arachèrent le navire de dessus le banc de rochers nommé
-les salmedives de Chipionne[62]. Je restay seul dans le navire et
-lorsqu'il fut hors du banc, il s'enfonssa jusqu'à l'ung des bords. Et
-cependant les deux barques l'entraîsnèrent dans la rivière de Séville
-vis-à-vis la chapelle de Bonance où résidoit un moine de l'ordre de
-St-Jérôme qui me fit conduire dans sa chambre éloignée d'une demie lieue
-de San-Lucar, dont le consul nommé Jean Boulard, de Bayosne, qui avoit
-pris le nom de Jean de Hiriarte me vint trouver et promettre tout le
-secours qui dépendroit de luy. Je me trouvay dénué d'argent, de linge et
-de hardes. Il m'avanssa dix pistoles pour me réquiper simplement, et aux
-marées basses l'on sauva bien des sucres, mais à demy fondus et marinés.
-
-Et me trouvant dénüé et ne savoir de quel costé tourner, le sieur
-Hiriarte me proposa d'aler pour marchand sur une sienne tartane, le
-patron Louis Gazen, seulement armé d'un petit canon de fonte, dix périer
-et 14 hommes d'équipage pour aller aux isles de Canaries négossier.
-J'acxeptai le party sans beaucoup réfléchir aux grands risques qu'il y
-avoit d'estre pris et esclave des Salletins qui reignent souvent vers
-ces illes. Je party de San-Lucar le 9 de janvier. Le dix janvier[63] le
-lendemain de notre départ sur la tartanne le _St-Anthoine_ du port de 70
-thoneaux armées d'un moyen canon de fonte de trois livres de balle et
-dix pieriers de fer, quatorze hommes d'équipage et un passager espagnol
-revenu depuis peu des Indes du Pérou, et moy, composions en tout seize y
-compris un jeune mousse, le patron intéressé à la dite tartanne nommé
-Louis Gazan, du Martigue en Provence. En faisant notre route pour les
-illes Canaries jusqu'au dix de janvier sur le Midi nous fusmes d'un très
-grand calme et nous (nous) trouvions estre à la hauteur de Cadix environ
-trentre lieux dans le oüest, et nous aperceusmes environ à trois lieux
-de nous, un bastiment qui à ses voilles nous le reconnusmes pour estre
-une seitie, sorte d'embarcations qu'on ne fabrique qu'aux costes de la
-Méditerranée, laquelle nous jugions venir de Portugal pour aler dans le
-détroit de Gibraltar. Mais nous apercevant qu'elle nous approchait
-promptement quoyque sans aucun souffle de vent, je prits des lunettes
-d'approche. Je découvrits qu'elle servoit d'un grand nombre de rames et
-que sa chaloupe la nageoit à son avant, ce qui me donna beaucoup à
-penser, vü qu'un tel bâtiment en marchandise ne peut avoir autant de
-rameurs, et qu'étant en paix excepté les Salletins, je ne savois que
-préjuger. Et en discourant de la sorte toute notre équipage vouloient
-assurer que jamais aucun Saletins ne se servoient de ces sortes de
-bâtiments, mais bien les Argérins (Algériens) qui ne sortoient jamais le
-détroit avec telles embarcations. Et mon espagnol s'assurant sur leurs
-discours me dits: «Vous ressemblées à notre Dom Quixotte qui se fait
-avanture de tout ce qu'il voyoit»; sur ce qu'il me voyoit opiner
-fortement pour nous disposer au combat. Et je me rendit maistre absolu
-et commencey par bien charger notre unique canon avec les dix pieriers,
-ayant remply de mitraille par dessu leur charge. Nous avions en outre
-huit gros mousquets comme fauconneaux portant trois quarterons de balle,
-lequels pour affûts étoient montées sur chandeliers de fer en piériers,
-et on y metoit le feu aussy avec des mesches. Nous avions aussy six bons
-gros fuzils, et mes deux pistolets crochées à ma ceinture pour me faire
-mieux obéir. Nous avions aussy douze demie piques, et l'espagnol et moy
-chacun notre épée. Je fit tirer nos matelots de nos cabanes et les fits
-atacher en long avec des cloux en dedans de notre bord autour de notre
-timonier afin de le conserver, et ensuite entre chaque piérier où nous
-aurions le plus affaire. Et je fits saisir avec une moyenne chaisne de
-fer notre grande enteine ou vergue pour l'empescher de tomber au cas que
-la drisse en futs coupées. Et dans ces intervalles la seitie s'étoit
-approchées à portée du mousquet, et sans nous tirer aucun coup elle nous
-envoya sa chaloupe avec six hommes habillées à la provenssale, ayant
-chacun un chapeau. Et étant à la voix ils nous demandèrent d'où nous
-étions et où nous allions. Ayant fait réponsce je demandey la mesme
-chose. Il répondire de Marseille, venant de Portugal alant au détroit,
-et que nous n'eussions pas peur. Je leur criay de n'aprocher davantage
-où que j'alois faire feu sur eux. Ils retournèrent à leur bord où entre
-temps j'aperceu quelques turbans et Mores. Je fits deffense de tirer
-aucun coup sans mon ordre. Et dans le moment tous mes gens pleuroient en
-lamantant, «Adieu, nos libertées! Et que deviendront nos femmes et
-enfants?» Je dits: «Il faut bien nous deffendre. Ayons recours à Dieu et
-à la Ste-Vierge. Et sy nous en échapons, prometons d'y faire dire des
-messes et y aler nuds pieds au premier endroit où il y aura Eglise.» Et
-chantasmes un peu bas le _salve regina_. Je voyois mes gens très abatus.
-Je fis deffonser un baril de poudre à l'ouvert de ma chambrette et mit
-une mesche alumée à la bouche d'un pistolet, et dits d'un ton de colère;
-«Jour de Dieu, si quelqu'un manque à son devoir je le tueray et mettray
-aussy tots le feu à la poudre. Autant mourir que d'être esclave de ces
-cruels barbares.» Et incontinent la seitie étant à portée de pistolet
-tira ces 8 canons et treize pieriers de son costé babord sans ne nous
-faire mal qu'au corps de notre bâtiment et dans nos voilles, croyant
-nous faire tirer notre vollée: ce que je deffendits entièrement, les
-voyant disposées à nous aborder et à quoy je me réservois. Et par une
-espesce de miracle il nous survint un petit vent qui nous mit en état de
-gouverner, et dont notre timonnier se prévalut sy à propos qu'il nous
-fit revirer de bord en un instant que l'ennemy nous abordoit et ne nous
-peut joindre que par la poupe qui est pointüe et ne donna lieu qu'à
-trois Maures de sauter dans nous, dont je tuay un d'un (coup de)
-pistolet. Et nos décharges se firent sy à propos que nous leur tuasmes
-beaucoup des leurs, et que autour d'eux la mer en étoit rougie de sang.
-Il leur en tomba beaucoup à la mer qui étoient sur leur proüe pour
-sauter dans nous; nous les voyons repescher avec leur chaloupe, sur quoy
-nous tirasmes toujours; et nous les avions désemparées de leur pointe de
-la voille de misenne ou le trinquet, ce qui les empeschoit de gouverner
-leur bâtiment pour revenir sur nous. Il y eut un des trois Maures qui
-avoit sauté dans nous qui se jetta à la mer croyant regagner à son bord,
-mais je fits tirer dessus et il fut tué, et le 3e je le fits sauter dans
-rejoufond de cale. La seitie racomodoit le point d'écoute de sa misenne
-pour nous revenir à la charge. Je mits en résolution de revirer sur eux
-pour ne leur donner loisir à se racomoder. L'on me fit un peu
-d'opposition. Et ayant fait connoistre que si nous leurs donnions ce
-tems qu'ils n'aloient pas manquer à nous aborder une seconde fois et
-nous enleveroient, nos forces étant trop inégalles, et que j'aimois
-autant hasarder la vie que tomber esclave et qu'il n'y auroit de ransson
-suffisant pour m'en tirer, veu que j'aurois passé pour propriétere des
-effects que nous avions. Et j'encouragé notre équipage et revirasmes
-dessus nos ennemis qui nous tiroient du canon mais lentement, ce que je
-fis remarquer. Et je ne voulu faire tirer que lorsque nous serions à
-portée d'un bon pistolet, ce qui fut bien exécuté. Et nous les
-désolâmes. Je continué une seconde décharge, et nous les entendismes
-crier: «Quartier, quartier, crétiens.» Et sy j'avois eu une trentaine
-d'hommes, je les aurois enlevées. Mais quelle aparence avec quinze
-hommes et un mousse de s'y hasarder. Encore trop heureux d'en avoir
-échapé comme nous fismes. Notre contremestre nommé Anthoine Animou se
-trouva très blessé à l'épaule droite d'un coup de mousquet, et Pierre
-Caillau, matelot, d'un demi-pique qu'il receut de moy au costé gauche
-lorsqu'il voulut se sauver dans la calle, et moy j'en fut quite par une
-grosse contusion à la cuisse droitte proche l'aine, ayant trouvé la
-poche de ma culote en fasson de gousset à l'espagnole toute rompue où
-étoit ma tabattière de vermeil doré toute brisée qu'on n'a pas pu
-racomoder et à quoy on at atribué m'avoir sauvé la cuisse.--Et quant
-nous quitasmes l'ennemy, il étoit autour de sept heures du soir, et
-continuasmes notre route jusque vers les 9 à 10 heures que je fits
-gouverner en changeant d'un rumb et demy de la bussole, crainte qu'il ne
-revienne après nous. Et ne dormismes que très peu pandant la nuit. Et au
-matin nous fusmes très joyeux de ne plus voir nos ennemis. Mon équipage
-me fit mile caresses, ainsy que l'Espagnol qui me présenta une joli
-boette d'or à la condition que je donnerois la mienne à la Vierge où
-nous ferions nos actions de grasces, et je luy promis de plus que ma
-boette je donnerois un devant d'hautel d'un beau tissu d'or. Ce qui fut
-exécuté le landemain de notre arrivée à l'ille de Ténérif. Nous fusmes à
-un monastère de Dominicains où l'église est fondée à Notre-Dame de la
-Chandeleur, à trois lieux du port, où nous fusmes pieds nuds faire
-chanter une grande messe, et y fusmes bien traitées par les religieux
-qui ne manquèrent d'enregistrer nos déclarations atribuées au miracle.
-Et pendant la route je penssé mes blessés avec du charpy oint de cire
-blanche neuve fondue en huille d'olive et un jaune d'oeuf broyé, ce qui
-entretint la playe de mon contremestre en bonne supuration, et le coup
-de pique fut en dix jours guéry, ayant rencontré une côte, et comme je
-n'avois point de chirurgien ny onguents je fit de mon mieux. Et dès que
-je fus arrivé à Ténérif, je fis débarquer mon blessé chez un chirurgien
-bayonois étably là. Il fit plusieurs grandes ouvertures autour de la
-playe et en tira une balle d'une once qui avoit esté mordüe, ce qui
-causa bien de la pouriture et long à guérir. Il m'en couta 125 piastres,
-mais notre Maure nous deffraya, en l'ayant vendu trois cents vingt-cinq
-piastres à un riche habitant qui avoit son frère esclave à Maroc, en
-espérant en faire échange pour son frère. Et lorsqu'il se vit vendu il
-se déclara estre le lieutenant de la sietie, ce qu'il m'avoit toujours
-caché, et que je le laissey à la gamelle des matelots, et il releva
-beaucoup les actions de notre conduite dans notre rencontre. Il nous
-resta trois bons sabres de ceux qui avoient sauté à l'abordage. J'en
-donnay un à mon passager et un à Mr le vice-roy, lieutenant général de
-ces illes, et j'en fut fort conssidéré et de la noblesse et des
-principaux habitants qui n'aimoient pas notre nation.
-
-Et le 27e j'arrivé heureusement à l'ille de Ténérif à la rade et devant
-la ville de Ste-Croix où je débarqué. Je trouvé sur le rivage un
-vice-consul de notre nation pour servir de guide et truchement pour bien
-faire les déclarations tant à la Doane qu'au gouverneur, après quoi l'on
-loua des chevaux ou des bouriques pour monter en haut de la ville de la
-Laguna, à deux lieux de chemin, où l'on va chez le consul qui vous
-conduit chez le Grand Inquiziteur et puis à l'Evesque et au Général
-commandant toutes ces illes. L'on fait les déclarations conformes à
-celles d'en bas.
-
-C'est l'ille où est ce fameux pic ou prémontoire que j'ay découvert en y
-venant étant éloigné de soixante et six lieux, me trouvant le travers de
-l'ille de Lancerotte; nous l'avons veu fixement de dessus notre pont
-quoyque en un petit bâtiment, Ténérif ets où il croits la meilleure
-malvoizie; puis à l'ille de Palme ets un autre sorte de vin, cepandent
-qu'à douze lieux de distance, etc.
-
-Je fits débarquer nos marchandizes a la Doane pour estre visitées et
-payer en espesce les droits, et ensuite mis en magasin que j'avois loué,
-mais je trouvois peu de débit à cause que Mrs les négossiants Anglois
-ont des grands magasins remplis de toutes sortes d'effects et lesquels
-vendent à crédit aux Espagnols à compte de leurs récoltes des meilleures
-malvoizies, et aussy sur les retours de trois ou quatre navires qui
-arrivent d'ordinaire des isles Havana en l'Amérique. Et comme mes ordres
-portoient de ne vendre qu'en argent, qui y est fort rare, excepté des
-petits réaux dont il en faut 34 pour pezer une piastre en lieu qu'aux
-réaux d'Espagne il n'en faut que huit à la piastre, je me trouvay très
-embarassé, et de faire séjourner le navire qui auroit tout conssomé.
-J'apris que le trésorier des Bulles pour les dispences de manger des
-viandes, avoit besoin d'un moyen navire pour en envoyer prendre à
-Caddix, je luy affrétay ma Tartane et dans la vüe de donner advis à mes
-marchands de l'état de nos affaires: le fret conclu par quatre cens
-cinquante piastres pour l'aler et revenir, et dépeschay incontinent, et
-restay à Ténérif atandant le retour et des ordres, étant stipulé que mon
-navire seroit expédié en 15 jours à Cadix, et s'il y est retardé plus,
-il nous sera compté huit piastres par jour.
-
-Sur la fin de juillet, je me trouvay au port et ville de Lorotava où Mrs
-les Anglois résident ordinairement pour le négosse des bons voisins, Me
-Jean Penderne, bon gentilhomme Anglois qui parloit bon françois, me fit
-la proposition d'aler par curiosité sur le sommet du Pic, et qu'il
-ferait toute la dépense nécessaire pour la noriture et conduite.
-J'acxepta le party. Il commanda à deux neigres ses deux domestiques de
-nous préparer des mulles, avec de bonnes provisions et une tente de
-coitil, et partismes le 7e aoust. Nous montasmes pendant deux jours sur
-nos mulles et quelquefois à pied à cause des précipices, mais la
-troisième à cause du trop rapide nous fusmes à pied, ayant chacun un
-nègre devant armé d'un baston ferré qu'il piquoit pour s'assurer sa
-marche, et autour de luy avoit une ceinture dont le bout pendoit
-derrière luy, que nous entortillons à une de nos mains qui nous atiroit
-et le suivions pas à pas. Et lors que nous eusmes atrapés la région
-glaciale qui sont des neiges que le soleil fonds et que la nuit se
-gellent, forme un verglas fort dur et glissant, mais les neigres avec
-leur baston ferrés faisoient des trous pour placer leurs pieds où après
-nous plassions les nostres en les suivant tenant toujours leurs
-ceintures, ce qui étoit fort ennuyeux et fatiguant. Nous suyons par le
-corps et le visage, et les oreilles étoient coupées du froid aspre et
-vif qui nous obligea de nous lier la teste avec notre mouchoir où
-j'aurois creu perdre mes oreilles. Et après avoir surmonté ces glaces
-nous trouvasmes une terre aride avec beaucoup de moyennes pierres
-bruslées remplies de concavitées comme ce qui sort des forges, et à
-notre troisiesme journée, sur les 4 à 5 heures du soir, nous gagnasmes
-sur le sommet d'un temps très serein et très clair, mais un froid fin et
-très piquant. Nous nous mismes à plat cul sur terre pour reposer,
-contemplant l'air et la mer et les autres illes adjacentes qui nous
-paraissoient très petites, et les gros navires qui étoient à la rade de
-Lorotava nous paraissoient comme des corbeaux, et les petits ne les
-pouvions découvrir qu'avec de bonnes lunettes dont nous étions munis.
-
-Nous trouvasmes le milieu de cette haute éminence creux, apointissant
-par en bas comme un chapeau pointu d'antiquité renverssé, et sur le haut
-de sa circonférence plat comme le bord du chapeau renverssé, pouvant
-contenir en son contour un demy quart de lieux sur cinquante six pieds
-de largeur, à plat tout autour sans aucune herbe ny arbuste, toujours
-pierre bruslée et dure. Nous eusmes la curiozité de sonder cette
-profondeur du creux avec une pierre attachée à une ficelle. Il s'y
-trouva 62 pieds de profonds, et nous reconnusmes qu'il y avoit eu un
-volcan, et comme il y en a encore bien audessoubs de la région froide,
-lesquels continuent et font de grands ravages de temps en temps. Il ets
-arrivé depuis notre voyage que la petite ville de Guarachico qui est au
-bord de la mer en a esté ravagée. Mais avant de songer à dessendre ce
-promontoire, je fus pris de froid et d'une faim canine. M. Penderne ne
-songeoit qu'à faire des observations, étant amateur des sciences
-astronomiques, et dont il étoit muny de grandes lunettes et autres
-instruments, commenssa à s'établir, mais je m'aprochay du neigre qui
-avoit les provisions de pastées, jambons et langues fumées et bon pain.
-Je n'ay jamais mengé d'un sy bon apétit et bu mon flacon de malvoisie un
-peu seiche. Après quoy je luy demanday s'il vouloit dessendre à la tente
-audessoubs des neiges, et qu'il en étoit tems pour n'estre pas pris de
-la nuit. Il me dits: «Ho, mon amy, ne me quite pas de ce beau temps; je
-vais faire des observations très-curieuses.» Je luy dits que la place
-n'étoit pas tenable, et qu'il me laissats un de ces neigres seulement
-pour me reconduire juqu'aux neiges où nos pas étoient tracés. Il me dit:
-«Vous n'avez qu'à le garder, j'en ay assées de l'autre.» Et les quitay à
-bonne heure car sans le clair de lune j'aurois resté en chemin. Mais
-comme étant arrivé je fits faire bon feu, je mengeay et bu cinq à six
-verres de vin et m'endormis très bien. Et sur les quatre heures du matin
-je renvoyai le neigre qui m'avoit conduit savoir sy mon maitre aloit
-descendre, et comme il avoit passé la nuit, n'étant curieux de remonter
-sy haut. Et sur les unze heures aprochant de midi, j'aperceu les deux
-neigres tenant soubs les bras leur maistre, lequel avoit sa robe de
-chambre par dessus ses habits, la teste envelopée de servietes; j'eus
-peur qu'il ne fut tombé et blessé, je courus audevant et demanday quel
-malheur luy étoit arrivé, et à paine put-il me répondre à faute de
-respiration. Il me dits tenant sa main sur la poitrine; «C'est l'air
-trop subtile qui m'a ofusqué les polmonts.» Je fits de mon mieux à luy
-aider pour le conduire à la tente. Nous fismes bon feu; on lui fit
-chauffer du vin et du sucre et muscade, et le bien couvrir. Il sua
-fortement; nous le changeasmes de linge, mais il fut pris d'une grande
-douleur de costé droit alant aux reins le long de l'échine. Il nous dits
-de le reconduire à la ville, ce que nous mismes à l'effect, et nous
-fusmes quatre autres jours à nous rendre chez luy où tous les médecins
-furent appelés et ne purent le soulager; ses douleurs augmentoient; il
-prit luy-mesme la résolution de se faire faire l'opération de l'empiesme
-et rendit l'âme quarante heures après. J'en fus vivement touché, car
-c'étoit un très galand et habil homme, ayant son frère ainé Milord
-d'Angleterre.
-
-Je partis le lendemain de son deceds, pour retourner à la ville de
-Saincte-Croix y atendre le retour de mon navire, et trois jours après il
-arriva en rade. Je receu les lettres de mes marchands qui aprouvoient ma
-conduite et me donnnoient carte blanche de faire comme je trouverois le
-mieux pour les tirer de perte; j'empressay la décharge des bulles de mon
-navire, croyant en peu recevoir le fret dont étions convenus, mais il
-falut en venir par justice qui malicieusement ordonna mon recours à la
-saizie des effects. Jugez qu'aurois-je fait des dites bulles? il n'y a
-point prize de corps sur les officiers de l'inquizition ny de la
-Santa-Cruzada. Je portay ma plainte à Don Foelix Nieta de Silva,
-vice-roy et général et protecteur des nations étrangères. Il me dits:
-«Vous avez raison de vous plaindre, mais c'est un fripon; son caractère
-de trésorier de la Saincte-Cruzade m'empesche l'autorité sur luy.» Cela
-me mit en fureur de lascher mal à propos. Je vis bien qu'il n'y avoit en
-ce pays aucune justice, et sorty le palais très brusquement, et fus dans
-la boutique d'un orfèvre françois luy dire mes paines, et dans l'instant
-entra aussy mon homme qui ne m'apercevois pas et qui comanda quelque
-ouvrage. Je luy parlay et luy demanday doucement: «Hé bien, monsieur,
-n'avez-vous pas d'envie de me payer.» Il ne répondit nullement. Et sans
-mot dire, je sortis à la rüe estant presque midy qui d'ordinaire on ne
-rencontre perssonne, et je me tins au coin d'une rüe où il ne pouvoit se
-dispenser de passer. Bien un quart d'heure après je l'aperceut venir, et
-lorsqu'il fut proche je pars et marche à sa rencontre pour me donner
-lieu de dire que je l'atendois. Il me salua. Je luy sommé de tirer
-l'épée; il me tourna le dos. Je le frapé de mon épée sur les épaules et
-luy tailladé deux coupeures. Il courut à toutes jambes mieux que moy
-criant à l'aide du Roy, et je fus chez Mr nostre consul qui étonné de me
-voir échauffé me quiestionna, et je luy advoüay le fait, et me dits:
-«J'en suis bien fasché, voilà une méchante affaire.» Dans l'instant un
-adjudante major et deux soldats armés viennent me demander d'aler chez
-le vice-Roy. Et d'abord il gronda fort, me menassant de chachots. Je luy
-dits seulement. «Seigneur, qui perd son bien perd son sang et la raison.
-Vous m'avez dit cy-devant que vous n'aviez d'autorité sur luy, j'ay
-cherché par les armes à l'avoir.» Il demeura un peu suspends et me
-renvoya chez nostre Consul avec ordre d'arêts de n'en sortir de huipt
-jours, et pandant mon arets il fit venir ma partye et luy dits que
-j'étois un jeune foux qui le tuera quant il y penssera la moins. Cela
-l'intimida et par accomodement il me paya 300 piastres, et on nous fit
-entre embrasser. Après quoy je rembarquay mes effects dispozant d'avoir
-des vivres et payer ce qui étoit deub à l'équipage.
-
-Et au deux de septembre je payé les gages de mon équipage et rembarquay
-des vivres, et fit une troque de mes marchandizes de laines excepté
-quelque pièce de drap fin. Je pris des thoilles en place et avec le peu
-de piastres que j'avois amassées, ayant aussy changé mes petits réaux
-pour des piastres en y perdant dix-huit par cent, je me trouvay en fonds
-de 2,750 piastres et je pris à la grosse du Marquis de Fortavantura 250
-piastres à 20 pour cent pour deux mois pour fournir mes 3,000 piastres
-et pour environ mile piastres de thoile Cambray, Clairs et Bretagne. Le
-5 de septembre, je party de la rade de Saincte-Croix de Ténérif pour
-aller à Saincte-Croix en Barbarie, où j'arrivé heureusement en 9 jours;
-et dessendit à terre sous le fort de la Fontaine, où aussitots douze
-mousquetaires neigres me conduisirent au dit fort pour parler au
-gouverneur aussy neigre, qui par un interprète me quiestionna d'où je
-venois, qui j'étois, et ce je venois faire, et après ma réponsse, il me
-fit conduire à la ville qui est au haut d'une moyenne montagne presque
-toute ronde. Je fus conduit dans la cour de la Doane où logent les
-marchands étrangers, qui ne conssiste qu'en deux couloirs, l'un pour ce
-fameux Mr Thomas Le Gendre,[64] de Rouen, et l'autre pour Mr Holder, de
-Londre. Je m'adressay au comptoir françois, où étoit Mr de Bisson, de
-Caen, et Maurisse, de Roüen, et nous parlasmes de nostre négosse. Le
-restant des logements dans cette cour de la Doane ets occupé par les
-officiers qui ont la régie des droits et enssuite par plusieurs juifs
-négossiants, et je restai avec eux. Cete cour n'a qu'une porte qui ferme
-tous les soirs à huit heures et n'ouvre qu'à six du matin, de sorte
-qu'on est emfermé de beau jour. Nous parlasmes avant et après souper de
-notre négosse, je montrai ma facture dont le plus tentatif étoit mes
-3,000 piastres, et nous convinsmes des prix de toutes chozes et qu'en
-retour de mes effects, j'aurois de bonne cire en brut, du cuivre en
-rozette tangoult, des vieux chaudrons, des peaux de bouc et chèvres en
-poil et des amandes en coques, et que dans six jours je serois payé de
-tout[65].
-
-Mais le lendemain, 15e du mois, à l'ouverture de la porte, nous fusmes
-étonnés de voir au bas de la montagne sur la plaine et le rivage, une
-armée de Maures escadronner et beaucoup de cavalerye montant à la ville.
-Ils s'en rendirent les maistres sans coup férir; et nous aprismes que
-c'étoit l'aisné des fils de Moley Ismael, Roy de Fes et Maroque, lequel
-s'étoit révolté contre son père et qui s'étoit emparé de Saffy et de la
-ville de Teroudan, capitalle du royaume de Sut. Et lorsqu'on luy eut
-délivré les portes de Saincte-Croix, il y poza garnison et se tint campé
-avec son armée au bas de la montagne avec des tentes et pavillons, au
-quartier des Crestiens, et le tout sans aucun bruit ny désordre. Il
-demanda seulement que j'euts de l'aller trouver. Je le fus saluer sans
-épée n'ayant que ma canne en main. Après m'avoir fait demander ce qui
-m'amenoit et receu ma réponsce, où je demanday sa protection, il me fit
-bon acueuil et je luy fit demander s'il voudroit boire de bonne
-malvoizie. Il dit: «Ma loy me déffend le vin.» Et son grand marabou luy
-dit: «Ce n'est pas du vin, cets de la Malvoizie.»--«Hé bien, dites à ce
-reys qu'il m'en envoy.»--J'envoyay à bord en prendre un quartault, et
-six flacons pour qu'il ne le perssats dont il auroit trouvé brouillé. Il
-le receut et en beut jusqu'à moitié du flacon et le trouva bon et m'en
-fit remerciement. Je fis pescher avec un fillet qu'on nomme en Provence
-un bourgin et d'un seul coup nous jetasmes sur le sable plus de dix
-charges de chevaux de toutes sortes de beaux et bons poissons, dont il
-en fit choix de près d'un demy cent, et il parut très content en me
-frapant doucement sur l'épaule.
-
-Je fis dès l'après midy débarquer mes marchandizes pour le lendemain
-recevoir celles du pays. L'on commença par me délivrer le tangoult en
-rozette et dont je ne peus en faire lessay, ainsy je m'y trouvay en
-Espagne trompé.
-
-Mais quant ce vint à me livrer la cire en gros pains enveloppés de sacs
-de spart, j'en fis tirer sur une toile au bord du rivage avant
-l'embarquer dans ma chaloupe, et avec une hache j'en fis casser par
-morceaux, et il s'y trouva envelopé des gros cailloux et dans d'autres
-beaucoup de sable. Je demeuré très surpris. Mrs Buisson et Morisse qui
-étoient en haut à la ville, lorsqu'ils le seurent venoient me chercher,
-mais j'étois alé droit au camp du Roy me plaindre à luy. Il prit la
-peine de venir voir cette tromperie et il me fit dire que je n'y
-perdrois rien. Ces deux messieurs étoient très chagrains de ma
-promptitude et ne savoient comme m'aprocher. Cependant ils me dirent:
-«Ce n'est pas nous qui vous avons trompé, cets Abraham le juif qui est
-une moitié de votre négosse et que pour sa part ce seroit à luy à
-fournir la cire et à nous le surplus de ce que nous avons promis.» Le
-Roy les sachant avec moy devant ma chaloupe et la cire rompue, nous fit
-venir devant luy et gronda fort messieurs Bisson et Morisse. Ils
-trembloient à faire peur, et dirent comme les choses étoient. Il envoya
-quérir le juif plus mort que vif et m'ordonna de m'assoir à plat cul sur
-un tapis, et dont il ne peut s'empescher de rire, voyant que je faisois
-effort de m'assoir comme luy en tailleur d'abits. Mais je n'y peus
-tenir. Il reprit son air sérieux, parlant au juif sans interprète. Le
-juif se jeta la face contre terre et je fus étonné de voir aporter un
-grand trépied et une grande chaudière et du bois et alumer bon feu. Je
-penssois: toute ma cire va estre purifiée, comme il arriva aprés. Mais à
-cette première chaudronnée bouillante l'on prit à quatre le juif et on
-luy enfonssa les bras jusqu'au dessus des coudes, qu'ils en sortirent et
-les mains toutes courbées[66]. J'eus beau demander son pardon, il essuya
-cet effort très rigoureux, et on le jetta par terre comme un chien le
-visage en bas, et toute ma cire fut refondue et passée en serpillère et
-on me fournit mon poids ce qui me retarda de 4 jours, qui furent bien
-récompencés. Je partis le 26 après midy et le Roy avec son armée avoit
-décampé la mesme nuit et sans bruit, et en trente cinq jours j'étois de
-retour de mon voyage à Saincte-Croix de Ténérif. Je fis le lendemain la
-vente de mes cires et des amendes très advantageusement et comptant, et
-j'acheptay des cuirs de la Havana et du bois de Campesche, de
-l'orchilla, qui est une mousse seiche qui croist sur les rochers
-aprochant du bord de la mer et qui sert aux teintures. J'embarqué le
-tout dans le navire où le cuivre étoit resté et je renvoyai cette
-carguaison à mes intéresés à San-Lucar de Barameda, et leur écrivit de
-m'envoyer incessammeet une tartane que je savois leur appartenir, et que
-j'avois en main un coup seur pour bien gagner en peu de tems, moyennant
-qu'ils m'envoyassent quelques effets que je leur demandois, et que la
-dite Tartane m'étoit plus nécessaire que le navire parce qu'elle étoit
-plus propre pour louvoyer et gagner au vent. Et mon navire partit de
-Ténérif le 13 octobre et je restay encore à cette ille.
-
-Dans cet intervale notre consul nommé Thiery[67], de Rouen, étant fort
-âgé se disposoit à mourir, et me pria de luy écrire ses dernières
-volontés, puis il me propoza d'épouzer sa fille unique âgée de treize
-ans et à laquelle il laissoit de beaux biens en fonds de vignes et
-bonnes maisons à la ville de Laguna, ayant en horeur que sa fille
-n'épousats un espagnol, qui ont toujours des maîtresses. Et en mesme
-tems il me pria de luy écrire une lettre à Mr le Marquis de Seignelay,
-ministre d'Etat, où il luy rendoit compte de ses dernières jestions dans
-sa charge, et qu'il prévoyoit qu'il ne pouvoit revenir de cette maladie,
-et que Sa Grandeur ne pouvoit nommer en sa place, un meilleur subjet et
-plus au fait que moy pour remplir ce poste. Il dicta le tout avec
-beaucoup de jugement et signa, et sur la minuit rendit son âme à Dieu
-après avoir receu tous les sacrements, et le lendemain son corps fut
-inhumé avec pompe. Et comme j'étois logé chez luy, je fus un des chefs
-de la cérémonie. Je consolois la veufve et la fille le mesme soir, mais
-la mère n'en avoit pas bezoin, en me dizant qu'il étoit fort viel, et me
-dits nettement qu'elle n'effectueroit pas son testament de me donner sa
-fille, mais que sy je voulois penser pour elle qu'elle me feroit tous
-les advantages possibles, le bien étant de son costé, et que sa fille
-n'étoit qu'un enfant, et que pour elle elle n'avoit pas plus de 42 ans
-et vouloit se remarier. Ces déclarations me refroidirent n'y ayant aucun
-goût malgré les caresses dont elle me prévenoit et auxquelles je
-corespondois très mal. Et sept à huit jours après que tous ceux de la
-maison étoient endormis et moy où j'estois couché dans un salon, je fus
-surpris de sentir à mon costé une personne, et sans lumière je ne seu
-que penser. Je tastonné en demandant: «Qui est-ce?» On me répond par des
-embrassements, et se déclara m'aimer à la fureur et que je ne pensats
-nulement à sa fille. Après bien des converssations le jour aloit
-paroistre; elle fut obligée de monter à son apartement, et me traita de
-chien et verssa un torent de pleurs, et éclata ne pouvant disimuler sa
-rage. Je fus contraint de déloger pour finir tout commerce, afin de me
-retirer du pays où je n'aurois plus esté en seureté.
-
-Le 17e novembre ma tartane ariva devant Saincte-Croix et m'avoit aporté
-party de ce que j'avois demandé. Je fits diligence à ramasser mes
-effects que j'embarquois à fure et mesure et prenois congé de mes amis,
-et le 28 du mesme mois je mis à la voille et fit la route pour retourner
-à Saincte-Croix de Barbarie où j'arrivay le 8e décembre qui n'étoit pas
-festé en ce lieu là.
-
-Je fus trouver Mrs Bisson et Morisse avec lesquels je traitay dès le 9e
-de tout ce que j'avois qui avoit esté sur un mémoire qu'ils m'avoient
-donné au précédent voyage et les prix fixés de toute choses, ainssy
-l'expédition en fut prompte, et j'appris que le fils rebelle du Roy de
-Maroque avoit esté détruit et son armée, dont j'euts regret parce qu'il
-étoit affable aux négossiants étrangers. Je fus voir les commis anglois
-du comptoir de Mr Holder que je trouvay dans un pitoyable état, ayant
-reçeu 4 jours avant mon arivée cent coups de baston sur la plante des
-pieds et cent autres coups sur le ventre, qu'il etoit enflé partout son
-pauvre corps qu'il en estoit affreux, et son pauvre fondement étoit plus
-gros que le poing, pour avoir parlé indiscrètement de Mahomet; ce jeune
-homme ne pouvoit réchaper.
-
-Le 13e décembre je reparty de Barbarye toujours cotoyant la vue de ces
-terres, crainte d'estre pris des Salletins, et le 16 j'avois gagné en
-vue de Mazagan, place de guerre ou bonne citadelle apartenant au Roy de
-Portugal depuis plusieurs siècles, et j'aperçeus deux bastiments qui
-sortoient du dit lieu, cela ne m'épouvanta nulement ains au contraire,
-je creut qu'ils aloient aux illes Assores chercher du bled comme de
-coutume. C'étoit deux caravalles du Roy qui avoient chaque 24 canons et
-bordées de périers, et plains d'hommes, lesquels me croyoient pour un
-Saletin venoient foncer sur moy qui ne changeoit pas de route ayant mon
-pavillon blanc arboré. Et lorsqu'ils furent à portée sans me parler ils
-m'envoyèrent leur bordée de canons, périers et mousqueterie, emportèrent
-mon pavillon et tuèrent un de mes hommes, et viennent m'aborder. Jamais
-on ne peut estre plus surpris. Et me trouvant seul sur mon pont, je
-sautay sur une mèche allumée et mis le feu à un périer qui étoit rempli
-de mitraille jusque à la bouche et qui donna sur ceux qui voulurent
-sauter dans mon bord, dont il y en eut de tués et entr'autres un
-capitaine de chevaux et plusieurs de la place estropiez; enfin ils
-sautèrent plus d'un cent dans mon bord et s'entrenuisoient à qui me
-donneroit des coups de plat et taillant de leur longue épée, cependant
-sans me percer. Ils me laissèrent étendu comme mort sur le pont et
-j'étois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon
-évanouissement, je me trouvay brisé de coups, mon pauvre corps et mon
-visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe à ma
-teste depuis le sommet jusques auprès du front, par une taillade de
-sabre qui ala jusques à l'os, mais j'avois quantité de cheveux qui
-s'enfoncèrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la
-teste ouverte. Enfin ils pillèrent et m'amarinèrent ma tartane dans leur
-port, et me débarquèrent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de
-Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son épouse et deux fils de
-14 à 16 ans jolys cavaliers. Et lon prist un très grand soin de moy à me
-pansser et bien coucher; on me presta une chemise car tout ce que
-j'avois fut pillé. J'eus une grosse fièvre et on me saigna, et je me
-rétablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce
-qu'on avoit volé, le gouverneur fut fort en peine; il en fit emprisonner
-et tous le menacèrent d'une révolte. Il fut contraint d'aquiescer et les
-relascher, et dans cet intervalle la place fut investie par un camp de
-dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en
-est bien munie. On tira plusieurs volées à cartouche sur le camp des
-ennemis, et quoyque j'eus la teste liée de serviettes je servy de
-canonnier pendant les deux jours que dura ce siège, les Maures firent
-alphaqueca: cest un étendar blanc au bout d'une pique pour parlementer.
-Ils demandèrent le temps d'enlever leurs morts et estropiés, et jetèrent
-plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc
-enfoncé à portée de demy fusil de la place et puis décampèrent.
-
-Et le lendemain je me rembarquay pour reprendre ma route, après que Mr
-le gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements;
-mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y
-restèrent.
-
-J'arivé à Cadix la veille de la Purification février 1684 et fut à terre
-trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui
-m'étoit arivé et pour faire mes déclarations. J'étois resté à terre, et
-le sieur d'Hiriarte, consul à San-Lucar de Baraméda, eut advis par une
-barque de mon arrivée. Il partit sur-le-champ pour venir à bord où il se
-fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut à notre bord une
-chaloupe d'anglois d'un navire de guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas
-du vin de Canarie à vendre. L'équipage dits: «Il y en a six pièces, mais
-voilà le marchand endormy.» Il s'éveilla et en vendit deux pièces par
-l'avidité d'avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais
-une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s'en aperceut
-et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu
-après aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Séville où ils
-l'échouèrent et mirent Hiriarte et l'équipage en prison, les fers aux
-pieds et me cherchèrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce
-fait Mr Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa
-plainte à Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce
-qu'on avoit uzé d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant
-qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la
-confiscation bonne, sur ce que le propriétaire sieur Hiriarte, consul de
-San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prévariqué, ayant
-luy-mesme fait décharger avant que les déclarations fussent faites, et
-que sy ç'avoit esté le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les
-dites loix, il seroit plus tolérable. Par ainssy le tout but confisqué
-avec condemnation de payer la quatruple partye de la valeur; par là je
-me trouvay frustré de tous mes travaux et desnué de toutes choses.
-Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et
-m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire
-pour nous recuperer, et au bout de trois jours que je fus chez luy, à un
-après disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique.
-Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un
-acte tout prêt à signer et me fit éveiller et aler au cabinet; et il me
-dits en nostre langue: «Cest pour signer un acte de bail de la petite
-ferme de Bomance où nous irons divertir.» Et je fus assez inocent, sans
-me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de deux de
-ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus. Quelques jours
-s'écoulèrent; étant enssemble je luy demanday quelle proposition il
-avoit à me faire, et il me dits: «Je suis sans fonds et ne puis rien
-entreprendre.» Sur quoy nous nous séparasmes, et m'en fut à Cadix, pour
-chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau.
-Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons
-nommé la _Ville de Rouen_, qui s'aprestoit à partir pour le Havre; il
-m'accorda mon passage et dont à peine il me restoit de quoy pour luy
-payer. Etant en mer à la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on
-guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les
-morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier
-pillote, et tomba roide mort, ce qui affligea fort mon dit sieur de
-Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la
-nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il
-accepta, et je pris tous les soings le restant du voyage, où il y eut
-bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs à réciter, et
-pour finir et abréger matière nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, où
-estant débarqués Mrs les intéressés de Rouen vindre voirs Mr de Chalons.
-Nous étions tous logés chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je
-fus prendre congé et offrir mon passage en présentant ma bource un peu
-plate, Mr de Chalons l'a prit sans l'ouvrir, et me dits: «Vous disnerez
-encore avec moy et nos Mrs.» Je dits qu'il ne me seroit plus à tems de
-pouvoir passer au passager pour Honfleur.[68]--«Cela nets rien, vous
-passerez demain.»--Enfin, sur le dessert du disner, il mit ma pauvre
-bourse sur la table, disant: «Voilà tout ce qui luy reste, Mrs, vous y
-contentées-vous?» Puis il me dits: «Alez voir vos amis, et ne manqués de
-venir souper avec nous.»--Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment
-dans mon abcence il conta mes désavantures, et ce que j'avois fait dans
-ce passage où il m'atribua d'avoir sauvé le vaisseau, et au souper il
-eut la bonté de dire: «Messieurs, sy votre navire est bien arrivé, cets
-à ce Mr que vous le devez.»--Puis ces Mrs dirent: «Rendez luy sa
-bource,» et il me la mit en main où je la trouvay plus enflée et pesante
-qu'elle n'étoit lorsque je luy présentay, et après les avoir quittés, je
-fus dans ma chambre où couchoit Mr Chaussé, lieutenant de Mr de Chalons;
-je n'osois devant luy visiter la bource, et il me prévint en me
-demandant si je l'avois vüe. Je dits non. Il dits: «Regardez, vous estes
-peu curieux.» J'y trouvé trente pistoles en or plus que je n'y avois, et
-en demeuray très surpris sur quoy il dit: «Vous les avez bien mérités.»
-Et d'aize je n'en penssé dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus
-remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez
-moy.
-
-1684. Lorsque je débarquay du passager, beaucoup de gens parurent
-surpris et en m'approchant dirent: «Comment, c'est vous. L'on vous a
-creu mort.» Je fus chez une de mes soeurs qui m'en dit autant, et puis
-je m'informay de ma chère mère et de la famille où j'appris la mort d'un
-oncle[69] et de mon frère cadet. Mon frère aisné n'estoit trop content
-de ma venue s'étant emparé de ma part de succession de cet oncle, à
-laquelle n'éritions qu'aux meubles étant sortys du second mariage de
-notre grand-mère; mais il falut que mon frère me donnast ma part, et
-dont j'avois besoin, ayant esté dépouillé, et qu'il ne me restoit que ce
-que j'euts de Mr de Chalons. Je quitois mon frère pour douze cents
-livres pour éviter le procès. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je
-fus consseillé de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay.
-Mais Mr de Sainct-Martin[70] et Mr de Boisseret-Malassis[71] me
-proposèrent acomodement, et je leur promis d'en passer à leur décision;
-et m'ajugèrent huit cents livres, mon frère m'en donna quatre avec une
-roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfèverie d'argent, une
-paire de botte et un porte-manteau. Je dis: «Je n'en veux pas davantage,
-buvons enssemble et soyons bons frères et bons amys.» Je fus voir ma
-mère à la campagne et en pris congé et de la famille, et le lendemain
-partis pour me rendre à Dunkerque où j'arrivé le 26e may m'estant
-arresté pour la feste à Calais.--La guerre fut déclarée contre l'Espagne
-par le Roy qui assiégea et prit Luxembourg.--Etant à Dunkerque j'y
-aprits que mon ancien capitaine Mr Delastre étoit party pour l'Amérique
-sur la frégatte du Roy, _la Droite_, montée de 36 canons, et qu'il
-m'avoit fort souhaité.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Doublet arme en course.--Croisières et prises.--Razzia opérée à
-Ténériffe.--Croisières.--Retour en France.--Voyage à Madère.--Pluie
-d'insectes.--Aventures avec le gouverneur de Madère.--Rencontre d'un
-monstre marin.--Retour au Havre.--Autre voyage aux Açores;
-naufrage.--Retour à Lisbonne.--Combat contre un Saletin.--Retour à la
-Rochelle.--Amours de Doublet.--Débarquement de Jacques II à
-Ambleteuse.--Croisières.
-
-
-Plusieurs amis me proposèrent d'armer une corvette de six canons pour la
-course. Je leur dis: «Quoy prendre sur les Espagnols qui ne sont nulle
-part qu'aux Indes de l'Amérique, il faut croizer au Pas de Calais, y
-attendre les prises que les Ostendois feront sur nostre nation.» Et le
-13 juin je sorty de Dunkerque avec 40 hommes d'équipage et fut croizer
-depuis le Pas de Calais jusque à Blanquef, coste d'Angleterre, et visité
-plusieurs navires Hollandois, Suédois et Danois pendant 20 jours. Je dis
-à nos officiers: «Nous alons icy conssomer nos vivres sans rien
-prendre.» Ayant apris que les Ostendois logeoient leurs prises dans les
-ports d'Angleterre, nous prismes la résolution de pousser jusqu'aux
-illes des Canaries, ou nous arrivasmes le 16 juillet et gardions le
-parage de la pointe de Nagos, qui est l'abord de tous les bastiments qui
-viennent à Ténérif où se fait tout le commerce, et le 23 juillet, nous
-aperceusmes un navire qui y venoit, et pour ne le pas efrayer nous
-alions à petite voille comme sy nous voulions donner dans la rade de
-Saincte-Croix comme luy, afin qu'il s'engageat soubs la terre de la dite
-pointe qui est une montagne de rochers où l'on ne peut s'approcher. Les
-vents et la mer étoient pour lors fort rudes. Nous espérions qu'étant
-soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes
-s'engager jusqu'à la vallée de Sainct-André, une lieue et demie de la
-dite pointe. Et il n'y avoit plus d'éloignement pour atraper la rade
-soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit résoudre bien préparés de
-l'aler aborder d'emblée. Et en l'approchant nous la connusmes frégatte
-fabrique de France, mais son pavillon étoit espagnol, et son pont
-embarrassé de balots: cela nous encourageoit et nous alions pour
-l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous
-rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied
-droit; nous n'étions pas à dix brassses de luy qu'un malheureux coup de
-mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes
-nos armes trempées, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrière
-pour nous vider de cette eau, et puis nous nous mîsmes à recoure dessus,
-mais il avoit gagné la portée des canons des forteresses, lesquelles
-nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart
-de lieue, qu'il est à admirer qu'ils ne nous atrapèrent pas et nous
-auroient d'un seul coup coulés au fonds. Ainssy nous échapa cette belle
-proie.
-
-Le 26, estant encore à la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque
-venant du port de Lorotave, chargée de faverolle et deux pipes de
-malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus
-ranssonner la barque et les feves pour ne pas dégarnir de mon monde,
-mais le patron n'en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire
-cy-devant étoit la _Perle_, de Sainct-Malo, acheptée à Cadix et chargée
-de balottages alant d'avis audevant des galions à Cartagesne pour les
-advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens
-mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup
-de mer nous l'aurions immanquablement enlevées. Et voyant ne pouvoir
-ranssonner ma prise, je pris la résolution de l'envoyer à l'îlle de
-Madère appartenant au Portugois, et l'adressay à mes amis Mr Caires
-frères, marchands marseillois établis à la ville de Funchal.
-
-Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques venant des
-costes de Barbarie chargées de poissons nommés pargas et tazards salées
-comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n'en
-voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que
-j'envoyay aussy à Madère, sachant qu'ils auroient débit de toutes ces
-chozes, et de l'autre barque plutôt que de la brusler ou couler à fond
-je la redonnay à son patron nommé Pedro Garcia qui m'avoit rendu service
-lorsque j'avois résidé à Ténérif.
-
-Mr le Général étoit en fureur contre moy de ce que je désolois son pays.
-Il fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit:
-«N'est-ce pas une honte à la nation de voir qu'une barque va nous causer
-dizette de tout? N'y a-t-il pas dans toute cete assemblée d'asses braves
-gens pour s'embarquer sur la _Biscayinne_ qui a 4 canons et sur la
-_Seitye_ catalane qui en aussy six pièces et 14 périers, et m'aler
-prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante?»--Il
-s'émeut des écoliers et jeunes gentils hommes qui dirent: «Nous y
-voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque.»--J'appris
-cette délibération par une chaloupe de pescheurs que je pris et luy
-redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur à mon équipage, et pour
-les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours,
-et j'arivé le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque
-bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos; et enssuite à la pointe
-d'Adexa[72] où est une grande maitérie d'un marquis portant ce nom je
-fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du château
-sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un
-bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons salée et
-enfumée et 8 gros pains de sucre rafiné, y ayant une sucrerie, et des
-orenges et citrons et des gros oignons que l'on voitura à bord pendant
-que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous
-châssasmes devant nous deux jeunes boeufs, douze moutons et six cabrits
-et quelques dousaines de dindes et poules. Je laissay sur une table un
-écrit que, en attendant qu'on me bouille à l'huile, je prenois ces
-petites provisions et que si on me relaschoit pas deux de mes amis de
-Sainct-Malo nommés Arsson et Diego Bouton, je reviendrois sacager et
-mettre tout à feu, et que à cette considération et respect pour Mr le
-Marquis je n'avois fait enlever aucunes hardes ny ustencilles de son
-chasteau et que j'avois besoin de ces rafreschissements pour aller
-trouver ceux qui doivent me prendre. Enfin mon équipage, bien content
-quant la pansse joue, je leur dit: «Il faut aler combatre cette canaille
-qui nous a obligé à quiter nostre bon parage.» Ils dirent: «Alons, mon
-capitaine, nous yrons où vous souhaiterez.»
-
-Le soir du 6 courant on nous tira de terre 7 à 8 coups de fauconneau de
-l'abry des rochers dont on perça nostre bord à l'uny du pont; je fis
-tirer 3 canons du mesme costé et on ne recommença plus cette tirerie et
-je fis lever l'ancre et mis à la voille pour retourner au parage. Il
-faut remarquer que de terre l'on me voyoit toujours. L'alarme reprend en
-me voyant retourner; la _Biscayinne_ et la _Seitie_ de mettre soubs
-voille pour venir me combattre; tout le rivage étoit bordé de cavalerye;
-je fis semblant de fuir pour les faire éloigner de la portée des canons
-des forts et lorsqu'ils en furent à une distance de trois lieux je
-coupay chemin sur la _Seitie_ qui étoit bien demie lieue écartée de la
-_Biscayinne_. Je les empêchay de se joindre; je canonnay la _Seitye_ qui
-prit la fuite et marchoit mieux que moy au plus près du vent, et puis
-j'arrivay sur l'autre qui prit aussy la fuitte en courant soubs les
-forteresses; je la canonnois toujours jusqu'à ce qu'un boulet du fort
-passa au travers de ma grande voille qu'il me fallut cesser ma chasse et
-la peur prit à ceux de la dite barque qu'il la furent échouer à toute
-voille entre les deux forts. Et quoyque mes canons ne portoient jusqu'à
-eux, j'en tirois toujours quelques coups pour les effrayer. Ils se
-débarquoient avec précipitation les uns sur les autres à l'eau, où
-j'aprist qu'il y eut 32 jeunes hommes noyés et deux matelots de la dite
-barque, ce qui mit toute l'ille en consternation et la barque fut brizée
-et perdue, et la _Seitie_ doubla la pointe de Nagos et s'en fut
-débarquer ces Sipions au port de Lorotava et n'oza plus me venir
-rechercher.
-
-Le 9e du dit mois, il parut à la mesme pointe de Nagos une barque que je
-pris venant de l'ille de la Palma où il y avoit 22 espagnols tant moines
-de différents ordres et un doctor médecin venant de passage pour
-Ténérif. Il y avoit en outre 18 botes ou pipes d'excellent vin et une
-centaine de beaux pains de sucre rafiné, beaucoup de gros oignons, des
-choux et plusieurs moutons et cabrits, et des poules et de bons biscuits
-et bien des confitures et plusieurs caissons de bray noir, six caissons
-de chandelles, de suif et douze gros pains de suif et dont le tout nous
-convenoit fort et très à propos dont nous servinsmes bien utilement du
-bon soin que l'on avoit de nous entretenir. Quant aux passagers, on eut
-le soin, en premier lieu, du médecin que l'on soulagea d'un enfle qu'il
-avoit à sa ceinture de neuf mille réaux de Plata, qu'on luy tira sans
-faire d'ouverture avec le fer et sans inflamation, mais il en perdit
-l'apétit plus de 24 heures. Quant aux moines, excepté les Francisquains,
-on les vizita l'un après l'autre et on les soulagea de quelques
-pesanteurs mais point sy considérables qu'au médecin, et j'empeschay
-leurs dépouilles, et puis nous les débarquasmes au Val Sainct-André sans
-opozition, et leur délivray toutes les lettres adressées au seigneur
-évesque sans en décacheter aucunne non plus que celles de l'inquisiteur,
-ny celles du seigneur Dom-Félix-Nieta Dasilva, vice-roy et général,
-auquel j'écrivis le respect que je gardois pour luy me souvenant de ses
-bontés par le passé, et qu'étant général de guerre il ne devoit trouver
-à mauvaize part que je la fis suivant les lois uzitées, et que je luy
-donnois pas lieu de s'iriter envers moy qui n'exerçoit que humanité et
-sans cruautez, et que je luy renvoyois sans maltraitement tous mes
-prisonniers, ainssy que je le supliois d'uzer de la mesme charité pour
-les deux perssonnes que je luy avois demandé cy-devant. Après avoir
-débarqué mes ostes norissiers, nous trouvasmes un des paquets de lettres
-de moines et de nonnes adressées à leurs pareils qui avoient en leurs
-directions de conduite, et dans les moments de loisir je prenois plaisir
-à les lire. Il s'en trouva entr'autres de sacrilèges et abominables sur
-les expressions lascives d'amour qui étoient outrées, et d'autres très
-galantes et jolies penssées de tendresses. J'en fis une séparation, et
-des criminelles j'en fis un gros paquet pour les envoyer à l'évesque et
-à l'inquisiteur où je leur marquois qu'ils devoient estre contents de ce
-que ces lettres n'étoient tombées aux mains d'un hérétique et que je les
-supliois d'intercéder pour la liberté de mes deux amis prisonniers de
-guerre, et j'envoyé mes paquets par une petite barque d'un pescheur,
-auquel je payay son poisson plus cher qu'il ne l'avoit vendu au pays.
-
-Je pris route pour me rendre du costé du Nord de l'ille de Lanssarote
-pour netoyer et espalmer notre bastiment entre la dite ille et une plus
-petite nomée la Gracioze qui forme un joly havre et sans danger d'estre
-incomodé des gens du pays, ny de bastiments, ny des tempestes. Nous y
-trouvasmes des salinières, et nous nous racomodasmes. Sy j'avois eu 100
-hommes, j'aurois pris la ville et toute l'ille dont j'aurois fait plus
-de 150 mil livres de ranssons. Nous partismes le 28 juillet, et le 1er
-aoust nous étions encore à notre parage de la pointe de Nagos. Etans
-frais et pleins de santé, il ne faut quiter ce pays sans leur faire à
-conoistre que nous y sommes encore. Il se passa 8 jours sans rien voir,
-et le 9e nous aperceusmes au large deux bastiments qui venoient, nous
-courusmes à l'abry de la pointe qui est l'unique passage et les
-atendismes près de trois heures pour les laisser aprocher. Nous les
-reconnusmes sans force d'aucun canon et les prismes et amarinasmes.
-Elles venoient de Sainct-Michel aux Assores, et chargés de froment, de
-gros mahys ou bled du turquie et quelques cochons salés et fumés. Je
-dis: «Enfants, voilà de quoy nous faire du biscuit pour retourner chez
-nous; la saison d'hiver s'aproche, alons à Maderre nous aprester». Et
-nous y dressasmes nostre route et y arivasmes le 16e et fusmes bien
-receus par Dom Pedro Dalmeida, gouverneur, et du peuple parce que la
-cherté étoit sur les grains, ce qui nous les fit vendre
-advantageusement, et comme l'argent n'est pas commun en cette ille je
-fis un échange pour des écorces de limons, autrement de gros citrons
-confits à sec et 4 caissons de fleurs d'orenges confites seiches et une
-vingtaine de pipes de vin que je chargeay dans la plus grande et la
-meilleurs barque de mes prises, et j'en redonnay deux de mes barques à
-mes prisoniers espagnols pour les reconduire à leurs pays, et dont ils
-furent très contents et cela m'atira l'applaudissement du peuple de
-Madère, et pour retirer mon payement tant en écorces qu'en vins il me
-falut atendre la récolte pour confire les écorces et ne pusmes les
-embarquer qu'au 20e octobre et notre départ fut au 26e, où dans notre
-route étant par les 46 dégrez de latitude, nous fusmes batus de cruelles
-tempestes et la mer très affreuze que nous ne pouvions présenter un
-morceau de voilles, nous descendismes nos canons dans notre calle et
-apréhendions fort le moindre coup de mer, étant à sec, le costé au
-travers. Je m'avizay d'amarer notre petit câble sur un affut de canon et
-le jetter à la mer et le filler jusqu'au bout sur 140 brasses de long,
-et lorsqu'il fut étendu de son long il nous fit présenter la proue
-debout au vent, et notre bâtiment s'y maintint comme s'il avoit esté à
-l'ancre et sans se tourmenter, ce qui nous rassura sy bien que l'on fit
-la chaudière et nos gens partye dormoient sur le pont et les autres
-jouoient aux cartes, et cela dura neuf jours et ne savions le sort de
-nostre prise où étoit tout notre butin, exepté six caissons des dites
-écorces et une de fleur d'orange que j'avois embarqués avec moy.
-
-Le 6 novembre du temps passable nous rembarquasmes notre câble et notre
-afut et faisons notre route pour entrer dans la Manche, et le 10e nous
-étions à 5 lieues au nord-oues de Ouessant, du temps de neige et obscur,
-et nous nous trouvasmes en vue du four, lorsque le vent en foudre sauta
-au nord nord-ouest avec de grosse grelle, défonssa nostre voille de
-misenne et sans voille au hazard nous fuyons le vent en poupe et
-passasmes au travers des roches d'un costé et d'autre, et nous donnasmes
-dans la fosse de Camaret où mesme il y périt plusieurs batiments qui se
-croyoient en toute seureté. Et lorsque la tempeste fut cessée, je fus
-dans mon canot à Brest tant pour m'informer des nouvelles que de ma
-barque où étoit notre butin. Mr le Marquis de Langeron[73], lieutenant
-général des armées navales, comandoit pour lors et dont j'avois
-l'honneur d'estre bien connu et que je fus saluer. M'ayant demandé d'où
-je venois et sur quel navire j'étois, lorsque je luy eut rendu compte il
-s'étonna et dit: «Comment diable avez-vous pu résister? Toutes nos
-costes sont remplies de navires naufragés et bordés de cadavres.» Je luy
-dit la maneuvre de mon afût de canon.--«Et où avez-vous apris cela?»--Je
-luy dits l'avoir inventé. «Bien vous en a pris, me dit-il, je n'avois
-jamais ouy telle choze.» Je luy dits: «Sy vous voulez envoyer votre
-canot demain avec moy quand je retourneray à mon bord, j'auroy l'honneur
-de vous envoyer deux serins de Canaries.--Très volontiers, mon amy, je
-les accepte, et vous aurez plus de comodité et seureté de vous embarquer
-dans mon canot et vos gens, et on traisnera le vostre.» J'acceptay le
-party, et il eut la bonté de faire embarquer de bon vin et de quoy bien
-déjuner dont je fis bon uzage et me remis dans ma barque longue et
-envoyay les deux serins.
-
-Il y avoit à Brest et Camaret quantité de navires relaschés depuis un
-long-temps qui attendoient un bon vent pour partir, mais il m'ennuyoit
-jusqu'au unze décembre que le temps parut modéré je mis à la voille. Un
-chacun me demandoit: «Où voulez-vous aler de ce temps qui ne va pas
-durer six heures?» Je réponds: «Quite pour relascher.» Et je tins ferme.
-Je gagnay à la coste d'Angleterre, et le 18 décembre j'entray dans
-Dunkerque où l'on ne m'y atendoit plus me croyant péry, et de n'avoir eu
-aucune de mes nouvelles. L'on m'aprits la paix faite, et j'espérois
-toujours sur ma prize qui étoit bien plus de résistance que nostre
-bastiment. Mais quand je vis écouler deux mois sans nouvelles, je n'y
-espéray plus. Ainssy ce fut bien du tems et bien des périls encourus
-sans aucuns profits, et il me falut pensser de quel costé donner, pour
-tascher de gagner pour m'entretenir.
-
-Au commencement de février 1685, deux marchands de mes amys qui avoient
-esté intéressés à ce dernier armement, ayant considéré que si la prize
-où estoit les effects fût arrivée à bien que nous aurions bien profité
-dans cette coursse où j'avois maintenu le bastiment et l'équipage sans
-qu'il leur en eut coûté pendant un si longs-temps, me proposèrent
-d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce à Madère et aux
-Canaries, puisque nous avions une paix générale ecxepté avec les
-Saletins qui sont les plus dangereux à cause du risque de la captivité,
-et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist
-un mémoire des marchandizes nécessaires, et qu'ils m'y intéressoient
-d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient
-les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment
-dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et
-demy et un gaillard devant pour résister aux tempestes, et pour
-déffences six périers et dix hommes d'équipage. Je l'affretay par 450
-livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit
-équipage et barque de vivres, gages et de tout le nécessaire, et
-passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu
-acheptées et embarquées, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril
-1685, et ne m'areste point à faire le détail de notre route, non plus
-que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient
-ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'écrire
-ce que j'ay trouvé de remarquable. Comme encore en ce petit voyage où je
-me trouvois par notre estime éloigné de l'ille de Madère de 51 lieues,
-avec un temps de nuages et de clarté du soleil par intervalle, il
-tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous
-trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui
-avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient
-sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil
-parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart
-d'heure tous ces insectes qui furent frappés du soleil moururent, mais
-celles qui avoient entré dans nos hardes et linges vivoient et nous
-piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le
-navire et dans la chaloupe qui étoit sur le pont, et jettasmes le tout
-que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye
-en dizant: «Le Seigneur a toujours aimé les pauvres et les atire au
-ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans
-ce parage, il faut s'en tirer.» Mais sur les deux heures d'après midy,
-nous en receusmes une ondée bien plus forte, ce qui nous fit regreter
-d'avoir changé de toutes hardes que nous avions lavées à la mer et mizes
-au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du
-bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et
-m'étant et nos gens encore dépouillés de tout je pris sur moy ma robe de
-chambre atachée d'une ceinture et sans chemize ny bas après qu'on eut
-relavé et jeté à la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur
-la raillerye que j'avois faite, et sur les 4 heures et demie il nous en
-ariva encore autant, ce qui nous fit avoir recours aux prières bien
-dévotement croyant que c'étoit un chastiment du Seigneur pour nos
-péchez, et craignant que cela ne dureroit; mais tout le reste du soir il
-n'en tomba plus ny la nuit, et le lendemain entre dix et onze heures
-nous aperceusmes Madère qui se fait voir de très loin par la hauteur de
-ses montagnes, et nous n'y arrivasmes que le jour en suivant qui étoit
-le 29e d'avril. Je débarqué derière le fort de l'illeau; je fis rapport
-de ce qui nous estoit arivé, et les conssuls et les marchands et autres
-furent curieux de voir débarquer nos hardes que nous voulions faire
-bouillir, lesquelles se trouvèrent remplies.
-
-J'abrégeray encore les longs discours de mes négociations, sinon de dire
-les changements de voyage et ce que j'y ay trouvé de remarquable. Il
-ariva en cette ille un bastiment Anglois venant de Ténérif, lequel ayant
-seu que je me disposois d'y bientôt aler négossier, il eut la bonté d'y
-venir avec Mr son consul m'advertir de n'y pas pensser quoyque la paix
-fust, et que je serois lapidé immanquablement par les gentilshommes et
-la populace, se ressentant encore trop vivement de la triste mort de la
-fleur de la jeunesse, qui furent noyés et dont les plus grandes familles
-de l'ille sont en deuil. Et le capitaine raporta que Mr le Vice-Roy
-disoit il y avoit peu de jours: sy par malheur pour Doublet il revenoit
-icy, quoy qu'en paix je ne le pourois sauver car je serois en risque
-d'estre aussy assasiné. Et sur ce raport Mr nostre consul et mes amis me
-déconsseillièrent de ne m'y pas risquer, ainssy il falut pensser d'aler
-d'un autre costé. Je débarqué une bonne partye de mes effects les plus
-convenables pour cette ille, et les mit aux mains de Mrs Louis et Joseph
-Caire, bons négossiants pour en procurer les ventes, et ils me donnèrent
-avis d'aller charger du froment et du mahis à l'ille de Sainct-Michel
-aux Assores pour le raporter, et qu'il y auroit à y profiter, et me
-prioient de les intéressser d'un quart au chargement en m'en payant le
-fret, et qu'ils me fourniroient des lettres de crédit pour toute la
-carguaison, et tombas d'acord par écrit, et étant sur mon départ Dom
-Pedro Dalmada, gouverneur de Madère me demanda que je l'intéressats de
-moitié dans tout le chargement autrement qu'il ne me permettroit pas de
-négossier dans son gouvernement. Il me falut céder à la force en lui
-cédant d'un quart d'intérêts, et obligea Mrs Caire de payer pour luy. Je
-partis de la rade du Funchal pour me rendre à celle de Punta Delgada,
-îlle de Sainct-Michel et le 25 ayant esté adressé au sieur Jean Ston,
-conssul des Anglois, bien converty et marié à une dame portugaise, ayant
-une belle famille, travailla avec beaucoup de diligence à faire mon
-chargement, et sans me prévaloir du crédit de Mrs Caire pour la moitié
-d'intérêt que je risquois pour mes intérescés et moy, il prits en
-effects de France que j'avois réservés et en cinq jours je fus expédié,
-et party le 12 juin à cause du jour de la feste du patron de la ville
-que les Portugais m'auroient creu hérétique, et le 27 j'arivé au Funchal
-et débarqué les froments en deux jours. Ces Mrs Caire et Mr Biard, notre
-consul, me représentèrent que sy je voulois aler à Lisbonne prendre une
-partye de sel et des huilles d'olives en petits jarons et des sardinnes
-salées en canastes ou paniers, qu'il y auroit un bon guain à faire. Je
-topé à cette entreprise, mais ce diable de gouverneur ou tiran voulut y
-entrer d'une moitié sans jamais rien débourcer, sur cela je luy dis que
-j'alois où étois la cour où nous avions un ambassadeur et s'il ne
-désiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit: «Je veux payer
-comptant pour ma part.» Je luy déclara au net: «Vous n'y aurez rien, et
-je feray conoistre vos vexations.» Mrs Caire et le consul en furent
-faschez contre moy, disant: «C'est un diable, il nous fera enrager.» Je
-dis: «Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous écrire?» Il seut par les
-domestiques nos entretiens et il me vint voir, et il fut plus doux qu'un
-agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin il n'y eut
-aucun intérêt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de différentes
-confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et
-party le 4e juillet j'atrapé heureusement Lisbonne le 26e suivant,
-travaillé à mes expéditions; Mr le comte d'Opède étoit notre
-ambassadeur, après l'avoir salué j'eus deux jours après l'honneur de
-manger avec luy, où je l'entretins des concussions que faisois le
-gouverneur de Madère, et que j'appréhendois d'y retourner sur ce que je
-lui avois menacé. Mr D'Opède me dit: «Vous m'avez fait plaisir, et je
-vais remédier à ce mal sans que vous n'ayez rien à craindre ny ceux de
-la nation.»
-
-Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay à partir, et je fus
-prendre congé de Me l'ambassadeur, lequel me délivra un paquet du Roy de
-Portugal dont il prit mon receu pour délivrer au sieur gouverneur. Je
-fus chez Me Desgranges, nostre consul, pour lever mes expéditions. Il
-m'aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine
-Brevet, qui devoit aussy prendre ces expéditions pour Madère et qui
-avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'étonna un peu, car c'est se
-faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis
-recherche de ce capitaine et luy demanday s'il vouloit que nous fussions
-de compagnie à cause des Saletins qui sont souvent autour de Madère. Il
-parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes à l'effect de
-partir enssemble, mais étant au dehors de la barre, le travers de
-Cascays,[75] mon grand mât d'hune rompit à l'uny du chuquet du grand
-mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu'à Belem, et mon prétendu
-camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite
-disgrasce. Je fus par terre à Lisbonne, j'acheptai un autre mât, et sur
-les trois heures j'y fis travailler par quatre charpantiers portugais
-qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et à force
-d'argent je les engageay de travailler avec deux flambeaux alumés
-jusqu'à unze heures que mon mât fut achevé, et les priai de le mettre à
-l'eau au bord de la rivière, et je les payay bien. Je loué une frégate
-qui est une chaloupe avec deux grandes rames où je m'embarquay et fit
-traisner mon mât le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du
-matin je fis travailler à remaster, et quoy qu'il ne fut encore guindé
-je fis lever l'ancre et mis à la voille d'un assées bon vent, ainssy ce
-n'étoit au plus que 22 heures que le dit Brevet avoit d'avantage sur
-moy. Sitôt que mon mât fut bien placé, je forssois de voille au risque
-de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20e
-j'arive derrière l'illot du Funchal. Sitôt que j'eus pied à terre, je
-fus chez Mr notre consul et luy demanday s'il n'étoit pas arivé quelque
-navire françois venant de Lisbonne, et me dit que non. Je reprends
-courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros
-paquet de lettres que Mr le comte D'Opède m'avoit chargé pour le
-gouverneur dont j'avois donné un receu, et qu'il m'en fallait une
-décharge et eut à m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur
-ne fist aucune difficulté de m'en donner son receu. C'étoit son ordre de
-révoquation sur plusieurs plaintes contre luy. Je faisois débarquer mes
-marchandizes, et la 3e journée après mon arivé il parut un moyen navire
-à trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en
-rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur
-étoit tout troublé et m'envoya son secrettaire me prier d'alez chez luy,
-et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je
-connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit:
-«N'est-il pas party le mesme jour que vous de Lisbonne un moyen navire
-de la Rochelle pour venir icy.» Je luy dis que ouy; mais que mon mat
-ayant cassé je rentray pour en prendre un autre et qu'il avoit continué
-sa route. Et sur quoy il dit: «J'en ai lettre d'advis par votre
-bastiment. C'est pour mon compte qu'il est chargé de pareils effects que
-les vostres puisque vous ne m'avez voulu intéresser avec vous, et je
-crois que c'est luy qui paroit et cela vous fera tort à vostre vente.»
-Pendant nos discours on vint luy donner advis qu'il paroissoit encore un
-autre navire qui avoit le pavillon blanc et qui faisoit sa route pour
-aler parler au premier qui avoit paru. Je secouois les oreilles. Il me
-presta sa lunette et fusmes hors du chasteau pour mirer. Je dis:
-
-«Le plus petit des deux est le navire que vous atendez et l'autre à sa
-démarche me fait bien paine que ce ne soit un saletin, toute l'aparence
-y est.» Et en peu moins de deux heures nous vismes à plain tirer les
-canons et mousqueterye, et il fut pris en un quart d'heure et changement
-de routte, ce qui véritablement fit bien du chagrain de voir un tel
-spectacle de la captivité.
-
-Le ruzé gouverneur avoit fait dire dans toute l'ille qu'il atendoit ce
-navire et que le voyant disgrascié qu'il vendroit à bon marché ces
-effects, ce qui fit que pas un ne demandoit de mes marchandizes, mais le
-lendemain c'étoit à qui en auroit pour les vendanges qui étoient
-proches. Et pendant que j'étois à terre, le 27 aoust, il parut autour de
-notre bastiment un monstre marin qui après quelques promenades se vint
-prendre à une corde où étoit une chemize de matelot qui trempoit à la
-mer. Ce matelot en la peur qu'il ne lui enleva sa chemize fut tirer sur
-la corde, apelant d'autres à son secours. Et cet animal tenoit ferme
-comme avec deux mains, et l'élevèrent jusqu'à moitié de son corps hors
-de l'eau, et remarquèrent que la teste et le minois et les oreilles
-étoient d'une figure d'homme et autour de son menton étoit comme une
-longue barbe à la capucine d'un tisssu de peaux comme les nageoires
-d'une morue qui luy pendoient sur l'estomac, et avoit deux seins comme
-les nostres et le corps en forme humaine jusqu'à la ceinture, et le
-restant amenuissant comme un saumon ainsy que sa queue, mais d'un pied
-de largeur à peu près, ayant des peaux de poisson comme nageoires
-tenantes aux esselles, n'ayant à ses bras de coudes, et point plus long
-que nous les avons du coude à la main, dont les doits étoient bien
-distingués, mais remplis de peaux comme les pieds d'un oye, et le chef
-étoit garny de petites peaux pendantes sur son col d'un demy pied de
-long, et le front à découvert avec des gros yeux de toureau et un regard
-fier et plain de feu. Je fis débarquer nos gens pour en faire leurs
-raports devant Mr le Consul. Jean Le Natro, originaire de Penerf en
-Bretagne, qui étoit maître et propriétaire de notre bastiment et son
-frère en firent cette déclaration. Et Nicolas Thiberge, de Dunkerque,
-nostre pillotte et homme d'esprit, confirma le tout de point en point,
-et signèrent le procès-verbal qui en fut dressé, et quelques pescheurs
-du pays déclarèrent avoir veu plusieurs fois cette mesme figure, qui une
-fois leur aracha un poisson au bout de leurs cordeaux.[76]
-
-Je m'apliqué à faire mon négosse pour partir au plustôt de cette ille
-voyant la saison de l'hiver s'approcher, et n'en peut partir que le 20
-novembre pour retourner à Dunkerque avec un autre chargement de vin,
-écorces de citrons confits ou sec, et fleur d'orange, et une partie de
-cuivre en tangoul venant de Saincte-Croix de Barbarie. Le jeune Caire
-nommé Joseph se trouvant fort attaqué d'un asme s'embarca avec nous dans
-le dessein de se rendre à Paris pour se faire traiter de la maladie, et
-sur notre route nous fusmes très mal traités par vents contraires et
-tempestes, qui nous poussèrent jusqu'au 52° degré et demi de latitude,
-où dans une bonnace nous nous trouvasmes entourés d'un nombre infiny de
-poissons dorades, et dont nous en peschasmes à discrétion; dans la
-matinée à moy seul j'en embarqué vingt-huit, et n'en voulions plus ne
-sachant qu'en faire, n'étant bonnes lorsqu'elles sont salées plus d'un
-jour par leur graisse qui se jaunit et rend un goût huileux. Ma surprize
-fut de trouver ces poissons aussy Nord puisque rarement on les trouve
-qu'aprochant des chaleurs[77]. Nous fusmes pris des vents de sud et
-sud-est, le pain et l'eau manquaient, ce qui nous obligea de relascher à
-la ville de Galloway en Irlande, où j'acheptay nos provisions
-nécessaires que je payay en vin de Madère, ainssy que mille quintaux de
-suif.
-
-(1686). Au 3 de janvier fut notre départ d'Irlande, et ayant entré dans
-la Manche le 12 janvier nous eusmes connoissance de Portlant en
-Angleterre, les vents forcés au nord-est nous empeschoient de chercher
-le Pas de Calais, ce qui nous obligea d'aler au Havre de Grâce, et en
-donné aussitôt advis à nos Mrs de Dunkerque, lesquels me mandèrent
-d'envoyer les effects à Mr Le Gendre, de Rouen, et de payer le fret de
-nostre bastiment pour le congédier au plutots. Après quoy je fus à Rouen
-arester compte du contenu des effects et de là fus par terre à Dunkerque
-ajuster les comptes dans lesquels il s'y trouva que j'avois laissé à
-Madère quelques effects invendues restés chez Mr Caire, ce qui occasiona
-nos intéressés de me prier d'y retourner sur une flutte du port de deux
-cents cinquante thonneaux, mais sans aucun canon n'y étant disposée à en
-placer. Je refuzey de ce que j'avois deux fois encouru le risque d'estre
-esclave à Salé, et pour m'encourager il me promire d'assurer sur ma
-personne neuf mile livres, en cas que j'eus le malheur d'estre pris de
-cette moraille, ce qui fut exécuté et conclu devant notaire, et que
-j'aurois pour capitaine soubs mes ordres le nommé Georges Roy, frère du
-plus fort intéressé au navire nomé le _Sainct-André_. L'on fit une
-emplette de marchandises sur mes mémoires. Et partis du port de
-Dunkerque le 5 juillet et sans rencontre arivé à Madère le 7 aoust.
-Jusqu'au 15 je débarquay les effects et Mrs Caire me conseillèrent d'en
-garder partie qui étoient propres pour l'isle de Sainct-Michel aux
-Assores, que je troquerois pour du blé, où il y avoit 70 pour cent à
-gagner l'aportant à Madère. Et comme ce que j'avois porté d'effects ne
-faisoit pas moitié de ma charge en blé, je pris à fret le surplus pour
-le porter à Mazagan apartenant au Roy de Portugal, côte de Barbarie,
-proche Azamor[78], aux conditions qu'en route faisant je débarquerois ce
-qui étoit de nostre compte à Madère, et j'avois réservé autour de 800
-piastres, de ce que j'avois vendu en argent pour faciliter mon négoce
-qu'à payer ce qu'on ne peut se dispenser. Alors que notre navire fut
-rempli de blé, j'envoyai des vivres à bord et trois pipes de vin, mon
-coffre et hardes et rafreschissements, n'ayant plus à faire à terre que
-pour 4 à cinq heures pour tirer mes dépesches et finir un petit compte,
-ayant donné les ordres que la chaloupe me viendroit sur les 4 heures du
-soir. Au 27 de septembre, les vents se mirent de la bande du sud et
-sud-oist assées violents; la chaloupe ne put exécuter mes ordres, et il
-faut savoir de ces sortes de vents tous les navires qui se trouvent à
-cette rade doibvent abandonner leurs cables et ancres et se mettre à la
-voille pour éviter le péril de perdre corps et biens à cette coste, et
-il y avoit deux moyens navires anglois proches du notre qui firent bien
-leurs maneuvres, et je voyois le nostre dans l'inaction, ce qui
-m'impatientoit. Je fus au château prier le gouverneur de me permettre
-que je tirats un de ces canons de 8 livres de boulet et que luy
-payeroits bien la charge, à quoy il consentit. Je le chargé et y mis le
-feu à boulet vers nostre navire, et ce qui les fit agir pour le mettre
-soubs les voilles. Mais je remarquois qu'ils faisoient fort mal leurs
-maneuvres ayant déployé les deux basses voilles, avant de lascher leurs
-cables, ayant eu la précaution d'amasser un cordage sur le dit cable,
-tenant par la poupe du navire, qu'on apelle en croupière afin de faire
-abattre le navire, pour faire entrer le vent dans les voilles qui
-avoient le vent dessus qui les coloit sur les mats, ce qui faisoit
-aculer le navire proche de la terre. Et j'étois à les observer, la pluye
-sur le corps, que j'étois au désespoir de voir une sy méchante manoeuvre
-sans y pouvoir remédier, et survint la nuit que je les perdis
-entièrement de vüe. L'on m'entraisna chez notre consul où je logeois et
-on m'obligea de changer de toutes hardes, qu'il me prit me voyant tout
-percé, et que j'avois fait rembarquer les miennes; l'on me voulut faire
-souper et ne le pus ny me coucher, étant toujours en crainte de ce qui
-devoit ariver par la mauvaise maneuvre que j'avois vüe, et disois
-toujours: «Il faut quils soient saoüls; les flamands ne se peuvent
-contenir lorsqu'ils ont du vin. Les navires en flûte dérivent plus qu'un
-autre et s'il n'est pas bon voilier à tenir le vent, je crois qu'ils
-n'en échaperont nullement.» Ce fut toujours mes discours lorsque l'on me
-voulut donner quelque espérance de consolation. Et sur les deux heures
-d'après minuit un paisant Portugais m'anonça la perte totalle de mon
-navire échoüé à la pointe des plus affreux rochers de ceste ille, dont
-on ne creut aucun de l'équipage échapés. Mr le consul quiestiona ce
-portugais de l'endroit du naufrage, il le dit estre à cinq quarts de
-lieues de Punta Delgada[79] où nous étions et qu'il ne savoit s'il se
-serait sauvé quelqu'un, que luy n'avoit ozé aprocher, à cause des
-difficultés de passer sur les rochers remplis de précipices. Je le fis
-prier de m'y conduire incontinent, et il dit: «Avant deux heures il fera
-jour, sans quoy on ne peut s'y hazarder». Je ne disois pas ouvertement
-les raisons qui m'empressoient de m'y transporter avant le jour, qui
-étois que j'aurais pu sauver quelques hardes ou mon coffre où étoit mon
-argent, me voyant dénüé généralement de toutes choses, et j'empressé de
-partir avant le jour avec mon guide qui me conduit à peu près vers le
-lieu du naufrage, et la pointe du jour étoit lorsque nous entrions dans
-les rochers. Nous n'y fismes pas à 5 pas que les forces me manquoient,
-et je tumbé d'un des plus hault dans un précipe de plus de 30 pieds
-profonds, où il y avoit près de deux pieds d'eau salée, et dans ma
-chutte je rencontrois souvent quelques pointes de rochers qui me
-recevoient, et sans quoy je n'aurais eu aucune vie, mais en récompense
-je fus blessé et écorché en bien des endroits de mon pauvre corps. Je
-voulus me tirer de cet eau; je creu avoir la jambe gauche rompüe, mais
-c'étoit la cheville du pied demize et mon genouil et les mains dont
-j'avois creu m'acrocher aux pointes; j'eus le coude droit tout emporté
-ainssy que mes costés tout écorchées et meurtris; j'étois en _Exce Homo_
-et les habits du consul tout déchirées, et sans peruque ny chapeau, et
-mon pauvre guide pleuroit en me disant: «Il m'est impossible de vous
-retirer, prenez patience, je vais chercher de l'assistance.» Il fut plus
-d'une heure et demie à revenir; j'avois ma montre qui par bonheur fut
-consservée, et mon guide revint avec trois hommes dont il y avoit un
-nègre qui avoit une corde autour de luy, s'étant disposé d'aller
-chercher une charge de bois pour son maître qui me l'envoya, et se
-servant de sa corde il descendit, et il me l'atacha par dessoubs les
-aisselles et les trois autres dessendirent de leur mieux où étoit
-atachée la dite corde et m'atirèrent à eux, et le nègre me soutenoit
-pendant qu'ils me montèrent sur le haut où ils m'atirèrent encore. Je
-faisois des cris et plaintes comme on peut le juger et ils trouvèrent un
-sentier, que mon guide avoit erré, et par là ils m'amenèrent en plain
-terain; ils furent à deux chercher une bourrique et une couverture, mais
-il fut impossible de me monter pour m'aporter en ville tant j'étois
-acablé de douleurs; je les priay de me porter dans la couverte et que je
-les payerais bien, et nostre consul ariva, qui les engagea à me porter
-ainssy chez luy, ce qui leur donna beaucoup de paine, et étant arivés
-l'on fit venir un chirurgien qui me seigna et penssa. Nous y trouvasmes
-trois des nostres qui avoient échapé qui nous déclarèrent que plusieurs
-de nostre équipage conseillèrent au capitaine de mettre le navire à la
-voille et que les Anglois s'y mettoient, et qu'il ne les voulus entendre
-se tenant dans la chambre avec son pillotte, le charpentier et le
-contre-maistre dizant qu'ils vouloient finir leur disner avant de rien
-faire, on leur récidiva les mesmes raisons sans qu'ils remuassent de
-leurs tables, et que ce fut le coup de canon qui les engagea à
-travailler, mais qu'ils estoient sy saouls de vin qu'ils ne savoient ce
-qu'ils faisoient, dont le malheur s'ensuivit, et comme je devois partir
-le lendemain j'avois fait tout embarquer, mes hardes, effects et argent
-qui causa la mort des susdits quatre principaux de mes officiers et des
-autres qui voyant le navire se briser contre les rochers se mirent à
-vouloir sauver mon grand coffre de ma chambre, et que le grand mât
-s'estant rompu et tomba sur la chambre qui fut écrasée où ils furent
-engloutis dessoubs, et le tout fut entièrement péry; cepandant sy je
-n'avois esté incommodé j'aurais esté sur les lieux où j'aurois pu sauver
-quelques hardes ou marchandizes, mais le tout fut pillé par les païsants
-qui ne s'en font pas de scrupules de restituer puisque naturellement ils
-sont adonnés au larcin.
-
-Et pour comble de chagrain les Ministres du Roy de Portugal me firent un
-procès pour me faire payer les bleds qu'ils avoient chargés pour Masagan
-prenant le prétexte sur la déclaration des trois hommes de l'équipage
-qui s'estoient sauvés qui avoient dépozé que la faute étoit arivée par
-notre capitaine et officiers. Ce procès m'aresta neuf mois dans cette
-ille, après quoy il y vint un petit navire françois chargé de bled pour
-le porter à Lisbonne, et dans lequel je m'embarquay pour passager avec
-mes deux hommes. Mr l'abé D'Estrée[80] étoit ambassadeur et il me
-dégagea de la poursuite de ce procès, mais je me trouvois dépourvu de
-toutes comodités et de la fortune. Peu de jours après mon arivée il
-ariva à Lisbonne un navire de la Rochelle armé de douze canons nommé le
-_Cézard_ apartenant à Mrs Godefroy[81] et sur lequel étoit pour marchand
-un de leurs frères qui pendant leurs traversées fut injurié et maltraité
-de parolles par son capitaine nomé Peron étant souvent yvre, et étant à
-Lisbonne récidiva ces brutalités dont Mr Godefroy fut obliger d'en
-porter plainte à son Excellence M. l'abé D'Estré, qui ordonna de
-déposseder le dit capitaine et de me donner le commandement du dit
-navire, et me fit venir devant luy pour me le faire acxepter, et fit mes
-conditions d'engagement. M. Godefroy trouva un fret pour l'ille de la
-Terciere pour revenir à Lisbonne où M. Godefroy restoit pour faire son
-négosse pandant que je ferois le dit voyage. Je party au 15 may 1687;
-j'arivé au port d'Angra soubs la ville de ce nom et ne pus recevoir mon
-chargement que le 25 juillet et partis le 2e aoust et arivé à Lisbonne
-le 26 du mesme mois, sitost que la décharge fut finie, l'on me proposa
-un segond voyage pour le mesme lieu, je m'apresté et party le 9e
-septembre et arivé à Angra le 21, et pris incontinent mon chargement et
-partis le 3 octobre. Estant à 60 lieux au Nord-Ouest de la Tercère un
-navire me donna la chasse. Je dis: «Il nous est inutille de croire fuir
-puisqu'il marche mieux que nous, et il nous faut disposer à nous bien
-deffendre n'ayant guerre avec d'autres qu'avec les Saletins où il s'agit
-de la captivité.»
-
-J'avois 24 bons hommes d'équipage, six passagers portuguais étudians qui
-aloient pour faire leurs exercisses, douze canons et six périers et de
-bons fusils que je délivray à mes passagers, que j'animois sur le
-malheureux état où nous tomberions sy nous sommes pris; ce navire
-m'ayant aproché à distance de son canon, ayant le pavillon françois, fit
-deux fois le tour de nous sans tirer un seul coup, et puis il s'enhardit
-à venir pour m'aborder à toutes voilles, je fis carguer les deux basses
-voilles et ordonnay que lorsqu'il nous abordera de mettre le vent dessus
-nos deux humiers pour faire reculer nostre navire et que luy portant un
-grand erre il ne pouroit se tenir acroché et que ces cordages
-manqueront. Estant à portée du pistolet de nous, il nous tira sa bordée
-de canons et d'une grêle de mousqueterie dont un passager fut tué et un
-matelot blessé dans la cuisse, quoyque tous sur un genouil sur le pont
-pour n'estre découverts, et nous déchargeasmes très à propos nos canons
-et périers chargés de mitraille comme ils nous abordoient, que nous les
-empeschasmes de sauter plus de trois dans notre bord, dont deux furent
-aussitot tuez et l'autre se jetta à la mer, et les grapins et cordages
-rompirent par la maneuvre que j'avois faite faire de metre le vant sur
-les huniers, et dans l'instant nous fusmes décrochés. Il passa aussytôt
-bien de l'avant de nous et amena toutes ses voilles voyant son mât de
-beaupré rompu à l'uny de sa ligature. Nous n'eusmes que deux chaisnes de
-haubans rompus par un grapin de fer qui s'y trouva attaché, deux haubans
-cassés et lestay d'artimon et nos voilles offencées et trois troux de
-canon et une bitte rompue par leurs canons. Je voulois foncer dessus,
-luy lascher deux au trois bordées de nos canons, mais mes passagers et
-officiers me dirent: «Il ne nous peut plus faire de mal et nous pourrons
-recevoir quelque malheureux coup qui tuera ou estropiera quelqu'un de
-nous, vault mieux nous en tirer.» Je les creus et fit faire notre route,
-et comme nous alions nous entendismes une voix crier: «Sauve la vie.» On
-regarde de tous costés sans rien apercevoir, la voix redouble; je
-regardé par un sabord de ma chambre et j'aperceu un homme qui se tenoit
-à la sauve garde de nostre gonvernail. J'appelé du monde et on luy
-donnay une corde doublée en deux qu'il passa soubs ses aisselles, et on
-le tira dans ma chambre. Il se mit à genoux demandant cartier
-mizéricorde et nous dis estre françois d'Avignon, fils d'un artizain en
-soye nomé Périn, agé de 36 ans, qui voulant aller à Gesnes aprendre à
-travailler en velours fut pris sur une tartane de Marseille dans son âge
-de dix-huipt ans et mené esclave à Tétuan et fut donné au Roy de Maroc,
-et qu'après deux ans de persécutions il renia et prits une femme Moresse
-dont il avoit cinq enfants, et nous ne luy fismes aucun mauvais
-traitement. Et le 23 octobre j'arivé à Lisbonne où je fis la décharge,
-et M. Godefroy n'avoit encore achevé son négosse. Je fis conduire mon
-renégat chez M. l'ambassadeur qui le retint chez luy jusqu'à ocasion de
-le renvoyer en seureté à son pays d'Avignon. Il déclara que le navire où
-il étoit avoit 200 hommes, 18 canons et seize périers.
-
-En attendant que Mr Godefroy eut finy son commerce, je fis calfaster le
-navire et enssuite le fis échouer pour visiter ses fonds afin d'estre en
-estat de recevoir son chargement, et au commencement de décembre ariva
-la flotte du Brézil au nombre de quarante gros navires marchands
-richement chargés et escortés par six vaisseaux de guerre dont deux
-d'iceux de soixsante et six canons avoient esté construits à Goa,
-lesquels dès leur sortie enlevèrent deux vaisseaux de 40 canons sur le
-Grand Mogol qui portoient grand nombre de pellerins Musulmans qui
-alloient à la Mecque porter leurs offrandes au tombeau de leur grand
-prophète Mahomet. On en fit des réjouissances et feux de joye à
-Lisbonne. Le 20 janvier 1688 nous commenssasmes notre chargement pour
-retourner à la Rochelle. Nous embarquasmes 82 grands coffres de sucre et
-60 rolles de tabac du Brézil, 20 bottes d'huile et 35 balles de laines
-lavées et 400 caisses d'orenges, et 25 caisses de citrons, et nous
-partismes de Lisbonne le 24 février. Mr Godefroy s'étant embarqué avec
-nous, les vents nous contrarièrent étans prêts de sortir la barre et
-nous rentrasmes à la rade de Saint-Joseph[82] et y restasmes jusque au
-10e mars que nous sortismes la dite barre avec plusieurs navires de
-diverses nations, et le 2 avril arivasmes à la rade chef de Bois[83]
-atandant la vive eau pour entrer dans le port de la Rochelle. Mr
-Godefroy s'étoit débarqué dès notre arivée à la rade et fis le récit de
-nos voyages et comme je m'y étois comporté à l'ataque du Saletin.
-J'entray le navire dans la chaisne le 13 avril, où je fus très bien
-receu des trois Mrs Godefroy et dont Jean, aîsné de tous, m'en chargea
-de n'aler prendre d'autre auberge que chez luy, et dont je ne peus m'en
-deffendre et le lendemain je fis les déclarations à tous les bureaux et
-mon rapport à ladmirauté, et puis on débarqua les marchandizes.
-
-Ce Mr Jean Godefroy étoit remarié à une dame Bussereau aussy veufve, et
-qui avoit deux aimables filles âgées de 18 et 20 ans et de luy n'avoit
-pas d'enfants. Tous les soirs, après le souper j'accompagnois ces
-demoiselles à la promenade, et se joignoit avec nous une cousine qu'on
-apeloit la belle Goislard, mais de qui la fortune étoit bien moindre que
-de ses cousines. Cependant je fus épris de sa beauté, et en peu de jours
-je le luy déclaray en la ramenant chez elle que je l'aimois tendrement,
-mais que ma fortune étoit trop médiocre pour luy présenter. Elle me
-répondit qu'un garsson qui a autant de coeur, comme elle a entendu dire
-à ses oncles, ne doibt pas se rebuter; que pour elle sa fortune étoit
-très bornée ayant perdu de bonheure son père et que sy elle avoit bien
-du bien qu'elle se feroit un plaisir de me le sacrifier, pourvueu que je
-l'enlevats en Angletere ou en Holande pour y vivre dans la liberté de sa
-religion, et que moy je vivrois aussy dans la mienne. Sur quoy je luy
-dits qu'il ne faloit pas sortir de son pays pour cela, que puisque l'on
-l'avoit contrainte d'abjurer ce ne seroit plus une grande paine de s'y
-marier, et qu'on auroit plus rien à luy dire sy elle m'épousoit, et que
-je ne la contraindrois en aucune choze. Et elle ne voulut se deffaire de
-son entestement que je l'enlevasse, ce qui me la fit quiter crainte
-qu'elle ne me gagnats à faire ce mauvais coup. Et je me tournay le coeur
-pour la cadette Bussereau sachant très bien son aisnée estoit assurée
-d'un amant de Bordeaux nouveau converty, et cette cadette correspondoit
-fort à mes honnestes tendresses. Madame sa mère y donnoit fort les
-mains, ainsy que M. Godefroy qui me fit bien des offres pour que je
-restats avec eux, et que sy je n'étois pas content de son navire le
-_Cezard_, qu'il m'en donneroit un de 24 canons qu'il attendoit du retour
-de Sainct-Domingue. Je luy fits connoistre que nécessairement il me
-faloit aler à Dunkerque pour rendre compte de ce navire naufragé à lille
-de Sainct-Michel et dont j'étois porteur des procès-verbaux comme il ne
-s'étoit rien sauvé des effects, et que sy je restois à la Rochelle ou
-ailleurs sans me justifier, ils pouvoient suposer que j'eus sauvé bien
-des affaires et me faire poursuivre, ce qui tourneroit à mon deshonneur
-et désavantage. Sur quoy ils m'aprouvèrent fort, et me prièrent tous les
-frères de retourner vers eux lors que je me serois entièrement libéré,
-ce que je promis faire. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Sur la fin
-de juin je les remerciay bien et pris congé de ces messieurs et
-demoiselles trouvant un bastiment prêt à partir pour Dunkerque dont je
-m'étois assuré de mon passage et partis de la Rochelle le 3 juillet, et
-le 11e du mesme mois étant à l'ouest du port de Pleimuth en Angleterre
-nostre maistre de bastiment me dit qu'il y alloit relascher seulement
-pour un ou deux jours, et n'y voyant aucune nécessité je luy demanday
-pourquoy ce relasche, et il m'en dis ses raisons: que c'étoit pour y
-débarquer en rade quelques pièces d'eau-de-vie en fraude à cause des
-grands droits, ainsy je fus dans la ville où je couchay quatre nuitée,
-et les nouvelles furent publiées de la naissance du prince de Gall[84]
-dont par forme la citadelle tira quelques coups de canons; mais le
-peuple et particulièrement nos Religionnaires refugiés disoient milles
-infamies de la pauvre Reine[85] et mesme du Roy, ce qui faisoit peine
-d'entendre, et le 17 nous mismes à la voille partant de Pleimuts[86] et
-le 6 aoust j'arrivé au dit Dunkerque dont entr'autre de mes intéressés
-au navire perdu me fit à l'abord un mauvais compliment en me demandant
-sy je leurs raportois bien des effets qu'il avoit appris avoir esté
-sauvés après le naufrage. Je luy répondis: «Avant 24 heures je vous
-feray conoistre au net toutes choses.» Quant aux autres, je fus chez
-eux, où ils me receurent comme gens raisonnables qui ont fait de la
-perte, mais me receurent tous honnestement en me disant estre bien
-persuadés des vérités que je leur avoient marquées par mes lettres et
-que le sieur Batement qui m'avoit fait ce mauvais compliment étoit un
-brutal et le moindre intéressé et que je ne devois m'arrester à ces
-mauvais discours si mal fondés. Je leur présentay les attestations et
-les procès-verbaux de tout ce qui s'estoit passé; ils les communiquèrent
-à ce brutal de Batement, et il en consulta et ne peut me faire ny dire
-et se remit d'amitié avec moy, après quoy ils reconnurent la vérité.
-
-Et sur la fin de septembre 1688 on parloit fortement d'une déclaration
-de la guerre, où les préparatifs d'une armée navale en Holande et que
-les meilleurs amis et gros milords du Roy Jacques aloient auprès du
-prince Orange. L'on arma plusieurs chaloupes de nos navires du Roy pour
-aller épier aux ports d'Angleterre s'il y auroit quelques remuements ou
-pour aider à sauver la Reine et le prince de Galle. Mr
-Desvaux-Mimard[87], lieutenant de nos vaisseaux du Roy, me pria de
-m'embarquer avec luy dans la chaloupe qu'il commandoit. Il n'avoit qu'un
-bras, l'autre étant paralétique. Nous fusmes pendant la nuit aux
-Dunes[88], où je fus dans un cafe pendant une heure, que le bruit se
-répandit que le Roy Jacques avoit pris la fuite s'étant veu abandonné
-sur la nouvelle que le prince d'Orange avoit débarqué en Angleterre vers
-Torbays. Je fus en faire le récit à Mr Mimard et aussy tots nous fit
-retourner vers nos costes, et nous atterrasmes à Ambleteuse en Picardie,
-et dans le moment nous vismes une chaloupe angloise très proche de nous
-qui abordoit au mesme lieu, et lors que la dite chaloupe toucha à terre,
-nous y remarquasmes quatre seigneurs dont à l'un diceux les autres
-ainssy que les mariniers luy portoient un grand respect[89]. Lorsqu'il
-voulut se débarquer, Mr Mimard et moy nous nous mismes à l'eau jusqu'aux
-cuisses pour le recevoir, mais un des officiers de sa chaloupe s'étant
-mis à l'eau le receut à fourchet sur son épaule ayant la teste nüe; Mr
-Mimard lui soutenoit une main. Et lorsqu'il fut dessendu pieds à terre,
-il demanda au sieur Mimard qui il étoit, et son nom. Il luy dit. Puis le
-Roy luy dit qu'il se souviendroit de luy et nous l'accompagnasmes à
-l'auberge, où il n'aresta que le temps qu'on luy aprestats des chevaux
-de poste et partit aussitots avec deux de ces messieurs, et nous
-ramenasmes nostre chaloupe dans le bassin à Dunkerque, où je receut une
-lettre de Mr Jean Godefroy qui me mandoit qu'il atendoit en peu sa
-frégate de 24 canons, et lorsqu'elle luy seroit arrivée qu'il me le
-feroit savoir pour l'aler trouver.
-
-Sur le mois d'octobre le Roy fist déclarer la guerre contre la Holande
-seulement, donnant pouvoir aux particuliers de ses subjets de faire la
-course dessus. Mais le port étoit dépourveu de frégattes propres à faire
-la course, et un chascun en faisoit bastir. Les sieurs Geraldin et Lec,
-Irlandois établis à Dunkerque, me proposèrent d'armer une petite
-corvette seulement de quatre canons, qu'un nommé capitaine Laurens,
-anglois de nation, avoit amenée de la Jamayque, lequel nous assura estre
-finne de voille, et ils me détournèrent de pensser d'aller à la Rochelle
-et qu'ils m'aloient faire bastir une frégatte de 24 canons toute preste
-pour mars en suivant et dont ils en firent en ma présence le marché avec
-le constructeur. Cela m'encouragea, car j'avois répugnance dans l'hyver
-de m'embarquer sur un sy foible bastiment. J'engageay trente deux bons
-hommes tant bas officiers que matelots et le capitaine Laurens pour mon
-segond, et pour lieutenant un nommé Welkisson aussy anglois, mais tous
-les deux braves et bons marins. Je receu commission de son altesse
-sénérissime Mr le comte de Vermandois[90] sous le nom de la corvette la
-_Princesse de Conty_, et sorty du port au six de novembre pour aller
-croiser vers le Nord, ou le 20 du mesme mois nous eusmes un rude vent du
-Nord-Nord-oist, dont un coup de mer nous enfonça tout un costé et nous
-combla presque à demy d'eau, ce fut un hazard comme nous en échapasmes
-en fuyant au gré du vent, et relachasme à Dunkerque le 12e et je ne sais
-comme après nous ozasme penser à nous rembarquer dans cette bicquoque.
-Cependant les marins oublient facilement les périls dont ils ont échapé
-et nous fismes radouber nostre barque, et nous partismes le 18, n'ozant
-plus retourner vers le Nord, ou les vents et la mer sont plus agités.
-Nous n'avions point pour lors de guerre déclarée avec l'Angleterre et
-nous fusmes tout le long de ceste coste et ayant passé entre la grande
-terre et l'ille de Wic, dont devant Chatam on nous tira d'une forteresse
-deux coups de canons à boulets qui passèrent entre nos mâts sans nous
-endomager qu'une seule maneuvre nommée un bras de misenne qui fut coupé,
-et nous tirasmes au large, et fusmes à Torbay puis devant Pleimuths, où
-nous trouvasmes à trois lieux au large un bateau traversier venant de la
-Rochelle avec neuf à dix familles de la religion qui se sauvoient dans
-Pleimuts. Ces pauvres gens étoient à demy morts de peur que je ne les
-enlevasse en France et faisoient compassion[91]. J'en fus reconnus de
-plusieurs qui se jetoient à nos pieds et entr'autres un nommé Mr Briant,
-fameux marchand, et le capitaine Roc. Je leur dis pour les rassurer que
-ma commission ne portoit pas de coure sur eux, mais seulement sur les
-Holandois. A cela mes deux officiers anglois protestants m'aprouvèrent
-fort, mais les bas officiers et matelots voulurent se mutiner pour que
-nous les emmenassions. Et Mr Briant me dit proche l'oreille: «Ayez pitié
-de vostre belle Goislard que voilà déguizée en cavalier». Je fus
-l'embrasser et luy dire que je périray plustot que de la perdre, et
-nostre équipage fust apaizé par une cinquantaine de louis d'or que Mr
-Briant leur jeta, disant: «Voilà tout ce que nous possédons d'espesces,
-ayant bon crédit en Angleterre». Et nous les laissasmes échaper, en nous
-ayant promis sur serment qu'ils ne nous découvriroient aucunement
-lorsqu'ils seraient débarqués, et ce que nous avons trouvé véritable
-dans la suite, ayant déclaré comme je les en avois prié de dire que nous
-étions Ostendois qui les avoient visités sans leur faire aucuns domages.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-Prise d'un navire hollandais dans un port d'Angleterre.--Croisières dans
-la Manche.--Naufrage à Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de
-Seignelay.--Il prend le commandement de deux barques longues.--Son
-arrivée à Brest.--Il découvre la flotte de Tourville.--Ses entrevues
-avec Seignelay.--Enlèvement d'un percepteur anglais.--Croisières.--Prise
-d'un navire anglais.--Naufrage.--Autres prises.
-
-
-Et deux jours après cette rencontre, ne trouvant rien, je fus mouiller
-l'ancre vis à vis d'un petit bourg situé au bord de la mer et sans
-forteresse, éloigné d'une bonne lieue de Pleimuth, ayant le pavillon
-d'Ostende déployé. Nos échappés nous reconnurent et vivoient au dit
-bourg nomé Ramshed[92] où sont tous françois réfugiés, et ne nous
-décelèrent aucunement. Et sur les 3 heures du soir, il me prit fantaisie
-d'aller avec deux hommes dans nottre petit bateau à terre, et moy
-déguisé en bon et simple matelot, voulant m'informer adroitement s'il
-n'y auroit pas dans les ports quelques navires Holandois prêts à en
-partir, et dont je réussis à mon dessein. Et lorsque je mis pied à
-terre, je trouvai le capitaine Roc et son fils qui me disoient mille
-bénédictions, et me voulurent convier à boire de la bierre et les priay
-de m'en dispenser, et que je serois fasché d'estre connu de d'autres, et
-leur déclaray le subjet de ma dessente, et ils me dirent qu'au port du
-cap Ouastre, il y avoit un houcre Holandois de dix canons, venant
-d'Espagne richement chargé, et que ce seroit bien mon fait s'il sortoit
-en mer, mais qu'ils ont appris qu'il n'en sortyroit sans avoir un
-convoy; et que dans le port de Saltache[93] il y avoit une grande
-pinasse de six à sept cents thonneaux de port et ayant 40 canons et peu
-d'hommes à proportion, et que les canons de sa batterye de bas ne
-pouvoit jouer, estant embarrassés par des ballots de laine d'Espagne,
-mais que nous avions trop peu de force pour y attenter. Je quittay mes
-deux amis et fus au bourg de Saltache dans un cabaret demander une pinte
-de bierre. Et je rencontray le capitaine de ce navire, lequel je
-reconnus à son nées extraordinairement long et avec lequel j'avois
-autrefois bu en Portugal, mais il ne me reconnus pas et il me
-quiestionna d'où j'étois et ce que je faisois. Je luy dis que j'étois de
-Bruges en Flandre et que j'avois fait naufrage sur une belandre chargée
-de vin et eau-de-vie et avions esté poussé par tempestes sur la coste de
-Gandetur, et que je cherchois passage pour retourner au pays, et luy
-demanday passage pour Holande qui en est proche. Il me dits: «Mon
-camarade je ne say quand je partiray d'icy et ne le feray sans un
-convoy, car mon navire vaux plus de quatre cents miles florins.» Je luy
-dits: «Vous avez bien du canon.»--«Oui, dit-il, mais mon plus fort ets
-embarrassé, et je n'ay que trente et huyt hommes.» La nuit s'approchoit;
-je n'en voulus savoir d'avantage et je me retiray promptement à mon bord
-avant qu'il fust nuit, et les bateaux venant de la pesche se retiroient
-au port. Il y en eut un qui passoit proche de nous. Je luy fist demander
-par le capitaine Laurens s'il vouloit nous vendre du poisson. Il
-répondit que ouy, et pendant qu'il venoit à notre bord, je racontay en
-peu ce que j'avois apris à terre et représentay la faiblesse de notre
-bastiment, où nous avions échapé un grand péril, et que nous courions
-risque d'en essuyer d'autres dont peut estre nous n'en échaperons pas,
-et que notre fortune étoit dans le port de Saltache dans cette mesme
-nuitée dont les vents et ce batteau nous étoient favorables. Les sieurs
-Laurens et Welkisson trouvèrent la choze faisable et la firent gouster à
-nostre équipage. On acheta tout le poisson de ce basteau où ils
-n'étoient que trois, le maistre étoit âgé de plus de soixante années et
-son fils environ de 30 à 35 ans. Nous les conviasmes d'entrer dans notre
-cahute de chambre pour leur faire boire de l'eau-de-vie de France: ils
-nous croyoient d'Ostende. Et ayant eu la teste échauffée de la liqueur
-qu'ils aiment passionément, ils jasoient avec mes deux Anglois qui se
-conservoient sur la boisson. Le vielard disoit beaucoup de louanges du
-gouvernement de Mr le prince d'Orange qui alloit exterminer tous les
-chiens de papistes françois, etc.; et pour finir on les saoula sy plains
-qu'ils tombèrent à beste morte dans la chambre et degorgeoient leur
-estomac. Nous avions mis au mesme état le troisiesme et le plus jeune
-dans son bateau et on l'embarqua dans notre bord. Nous nous munismes de
-dix-huit pistolets et autant de sabres et de vingt quatre grenades et de
-six bonnes haches de charpente, ne devant faire qu'un prompt coup de
-main. Et sur la minuit nous nous embarquasmes en tout vingt-huit de
-l'élite de nos hommes et partismes sourdement avec ordre d'un grand
-silence, et qu'il n'y auroit que le Sr Laurens qui répondroit à ceux qui
-demanderont d'où est le batteau. C'étoit entrant au 26 de novembre 1688
-et en passant près du chasteau de l'ille de Rat[94], un des sentinelles
-ne manqua pas de crier: «D'où ets le bateau?» Laurens répondit: «A
-fischer Boat», qui veut dire basteau pescheur. Il en ariva autant
-passant sous la citadelle et au fort de l'entrée de Saltache, et nous y
-entrasmes sans aucun contredit, et fusmes droit aborder le Holandois au
-travers de ses grands haubans, et nous grimpasmes tous exepté un seul
-pour la garde de nostre bateau. Il se trouva un seul Holandois sur leur
-pont, qui d'un levier cassa un bras d'un de nos matelots qui étoit de
-Calais, et nous nous emparasmes de toutes les portes des dunettes et des
-gaillards de proüe et de poupe, ainsy que de toutes les écoutilles, et
-avec les haches on enfonssa la dunette, où l'on se saisit de trois
-officiers qui y reposoient, et il y avoit une écoutille dans le milieu
-de cette dunette qui communiquoit dans la grande chambre où reposoit le
-capitaine qui, entendant le bruit, se préparoit à faire un mauvais
-spectacle. Mais par un bonheur tout extraordinaire, mon charpentier qui
-avoit foncé la dunette, nomé Jacques Férand, de la ville de Caen, ayant
-entré dans la dite dunette, tomba dans la grande chambre sur le dos du
-capitaine Holandois par cette écoutille où il y avoit six pieds de haut
-et acabla soubs luy le dit Holandois, et Férand se sentant avec un homme
-criant quartier, dougre quartier, en rüant de sa hache il blessa au bras
-le pauvre capitaine. Le dict Ferrand cherchant à taston la porte de la
-grande chambre, il l'ouvre, et cria: «Qu'on aporte vite de l'eau, tout
-est icy plain de poudre répandue soubs mes pieds, et qu'on aproche pas
-aucun feu.» Je fis aporter force sceaux d'eau qu'on jeta partout dans la
-dite chambre, et il n'ariva aucun acxident, car le coquin de capitaine
-advoüa qu'il aloit battre du feu pour faire périr son navire et
-généralement tout. Je fis rassembler tout et autant que nous peusmes
-trouver gens de son équipage et les fis enfermer dans le gaillard
-d'avant, et garder par deux de nos gens armés et n'en peusmes trouver
-que vingt-six; les autres s'estoient cachez parmy les balles de laine.
-Ce navire avoit ses deux vergues majeures amenées tout bas, ce fut un
-gros et long travail pour les reguinder pour pouvoir apareiller le
-navire avec le peu de monde que nous étions dont quatre étoient occupés
-en sentinelle à garder les sorties. Je fus prendre dix de nos enfermés
-et les fis aider à guinder avec nos gens, et quand le taut fut bien
-préparé pour apareiller et mesme les deux huniers furent déployés et
-guindés, je fis renfermer mes dix prisonniers et crainte qu'ils ne
-tirassent quelque canon de gaillard où ils estoient je fus à tastons en
-oster les amorces, et fis couper les deux câbles sur ses écubiers. Et il
-étoit à ma montre un peu plus de cinq heures quand le vent fut dans nos
-voilles, et fit déployer la misenne la tenant toute preste à la laisser
-aussy déployer. Le capitaine Laurans fut un peu blessé au gras de jambe
-par un sabre de nos gens par mégarde, et lequel connaissoit parfaitement
-le port, et pour nous éviter de passer entre la citadelle, le fort et le
-château de Rat, il nous fit sortir par la passe du Ouest, quoyque très
-dangereuse par les rochers et qu'il n'y passe presque que quelques
-moyens navires. Il hazarda le tout pour le tout, cependant sans nous
-rien ariver. Et comme nous passasmes à portée d'un moyen pistolet du
-costé du dit chasteau de Rat, un des sentinelles cria en anglois: «Où va
-le navire? Avez-vous vos despesches?» Laurans répondit que ouy, et que
-les courants nous forssoient de passer au risque par cette passe. Et
-nous sortismes très heureusement que le jour commençoit à pointer. Nous
-amarinasmes nostre belle prize et laissé le capitaine Laurens et
-Welkisson pour la conduire avec une copie de ma comission et vingt de
-nos meilleurs hommes, et dans le bateau anglois je m'embarqué avec le
-reste de mes gens, le capitaine Holandois et vingt-quatre de ses gens et
-les conduis au bord de ma corvette quoy que plus en nombre que nous
-n'estions. Je trouvay mes trois anglois encore endormis et eusmes de la
-peine à les réveiller pour se rembarquer. Je leur payay grassement leurs
-poissons et les fit boire chacun un verre d'eau-de-vie et je leur dis:
-«Voilà mon câble et mon ancre que je vais laisser, je vous le donne.»
-Car étant foible de mon monde je ne pouvois le lever sans perdre bien du
-temps, et ma prise étoit déjà de plus de 5 lieux de l'avant. Mes trois
-anglois se trouvant trop foibles pour lever mon ancre furent prier des
-bateliers qui aloient à la pesche pour leur aider, qui aprirent à nos
-yvrongnes que j'avois enlevé le gros navire Holandois et que tout étoit
-en rumeur dans la ville et les forteresses dont les sentinelles furent
-tous emprisonnés, disant qu'il y avoit connivence avec moy; nos
-prisonniers en disoient autant. Mais depuis j'apris qu'il y eut trois
-sentinelles de pendues et le vieux battelier et son bateau et le câble
-brullé par le boureau, et l'ancre jetté dans le passage où j'avois sorty
-la prize. Sitost que je fus soubs voille je la ratrapay en peu de temps
-et puis j'alois à trois et quatre lieux devant elle, et sur les costés
-pour faire la découverte, et estant le travers du cap Blancquef je
-découvris une frégate Holandoise de 24 canons, je creus bien qu'elle me
-raviroit ma proye. Je reviré dessus et fut advertir le sieur Laurens qui
-me cria: «Nous sommes en estat de nous bien deffendre, et sy vous nous
-voyez embarassés venez tous vous embarquer et laissez aller la corvette
-à l'abandon.» Et après quoy j'étois tout resoult, et la frégatte vint
-reconoistre notre prize qui arbora le pavillon de France et cargua ses
-deux basses voilles tout à coup et tira un canon de douze livres de
-boulet sur la frégatte Holandoise, laquelle s'en tirer s'en écarta. Nous
-avons bien creu qu'elle ne creu pas que ce fût notre prize et plustot la
-creurent un bâtiment de ces grosses flûtes du Roy, et nous laissa faire
-nostre route. Et le 30 novembre nous entrasmes dans les jettées de
-Dunkerque ayant cependant abordé en entrant la jettée du fort vert que
-je creus la prize preste à couler au pied, mais il n'y en eut que le
-haut d'endommagé: et un chacun fut surpris de voir une soury avoir
-enlevé un éléfant. Mais ayant apris l'endroit fort dont elle fut enlevée
-étonna bien plus, et creurent qu'il y avoit eu connivence. Je fus
-caressé et des louanges entières, puis on me pria de sortir en mer pour
-achever d'y consommer le restant des vivres de l'armement; ce qui fait
-connoistre que l'homme avide n'est jamais content des biens du
-monde[95].
-
-Enfin je les voulus contenter et rassemblay mon petit équipage qui
-disoient ne rien craindre soubs ma conduite, quoiqu'on dize que j'ay de
-la présomption, mais c'est choze réelle que cela fut dit par mon
-équipage. Nous sortons du port du 6 décembre et poussons la route vers
-le Ouest de la Manche, où étant proche de Portland en Angleterre nous
-creusmes estre abimés par la mer. Je fis à petite voilure coure vers les
-costes de France et atrapé la rade de Cherbourg, où je fus à terre et y
-saluay Mr le Marquis de Fontenay[96] qui en étoit gouverneur et seigneur
-de mérite et bien grascieux. Après l'avoir satisfait sur la manière de
-ma prize, je me retiray à mon bord sur les trois heures du soir que les
-vents sautèrent au nord-ouest qui sont très dangereux dans cette rade,
-et sur les six heures ils augmentèrent et la mer devint impétueuse.
-J'aurois bien souhaité estre dans la crique, mais il y avoit encore plus
-de trois heures pour attendre que la mer fus haute, où pendant cette
-attente nous souffrions beaucoup par les fréquents coups de mer qui nous
-couvroient depuis la proue à la poupe. Mon équipage disoit: «Il faut
-abandonner les câbles et pousser en coste.» Et je leur remontray
-qu'aucun de nous ne pourroit sauver la vie, et que pour périr il
-vaudroit mieux périr où nous étions pour n'estre blasmés d'imprudence,
-et nous soufrismes jusques sur les 8 heures et demye que je fis tirer un
-de nos canons par distance, et la mer se devoit trouver en son plain à
-neuf heures et demie. De nuit très obscure et au bruit de nos petits
-canons Mr le Marquis de Fontenay fit aborder les deux costés de la
-crique de lanternes allumées, ce qui nous dénotoit la voye que nous
-devions tenir, et dans l'instant un coup de mer nous fit rompre une de
-nos bittes où nos câbles nous tenoient attachés, et il falut de toute
-nécessité couper nos câbles et donner au hazard pour entrer, et nous
-nous dépouillasmes tous en chemise pour mieux nous sauver, et nous
-entrasmes très heureusement et échouasmes tout au haut de la crique. Et
-je repris mes habits et fus au gouvernement remercier M. de Fontenay qui
-achevoit son souper avec grosse compagnie d'officiers suisses dont M. Du
-Buisson étoit du nombre. Tous ces messieurs me tesmoignèrent leur joye
-de ce que j'avois échapé du naufrage et particulièrement Madame de
-Brevent, belle-mère de M. le Marquis.
-
-Deux jours enssuite arriva à Cherbourg Monsieur le Marquis de Seignelay
-chez M. de Fontenay. On luy conta l'avanture de ma prize et aussy comme
-je venois de réchaper du naufrage. Il dit: «L'on m'a écrit sucintement
-sur la manière qu'il fit cette prize, mais puisqu'il est icy je seray
-bien aize de l'aprendre par luy mesme.» Il m'envoya chercher par un
-officier de marinne. J'y fus ayant des botines aux jambes, et si tost
-que je l'eus salué il me dit: «Comptées moy un peu comme vous vous y
-pristes pour enlever cette prize, et me dites au net sy quelques anglois
-ne vous y ont pas facilité.» Je lui dis: «Non, Monseigneur, et en moins
-que je le pourray j'en vais faire le détail à Votre Grandeur, et j'ay
-mon journal qui justifira le tout.» Et je commençay par la rencontre de
-réfugiez et de celle du capitaine au grand neez nommé Jean Stam, et la
-suite jusqu'à Dunkerque. Après quoy il dit tout haut: «Il y a eu de la
-témérité mais beaucoup de précautions et bien de la conduite.»
-J'inclinay la teste. Puis il me dit: «Je vous ordonne que du premier
-beau temps vous retourniez à Dunkerque et que vous désarmiez cet engin
-propre à périr du monde; je l'ay veu en passant, et j'écris à
-l'intendant de marinne de vous employer pour le service du Roy, en ce
-que je luy indiqueray.» Et je remerciay Sa Grandeur. Je fus congratulé
-de toute sa cour, et M. de Combe,[97] ingénieur, me fit bien valoir que
-c'étoit par ses bons récits que j'avois esté apelé du Ministre, mais
-j'en étois redevable seul à Monsieur de Fontenay ce que j'apris au
-sertain. Le Ministre partit au lendemain pour Torrigny et suivre sa
-routte pour Brest[98], et trois jours après qui étoit au 9e janvier
-1689, je party de Cherbourg pour me rendre à Dunkerque où j'arrivay le
-12 ensuivant et aussitost que je fus débarqué, M. Geraldin[99] me dit:
-«Notre frégatte neufve s'avance bien et il faudroit donner vos
-atentions.» Je fus ensuite saluer Mr Patoulet,[100] intendant de
-marinne, et il dit: «J'ay des ordres du Ministre de vous donner le
-commandement des deux barques longues qui sont neuves et prestes de
-lancer à l'eau, et à vous de choisir un capitaine bien expérimenté pour
-en commander l'autre, et de suivre vos ordres.» Je le priay de m'en
-nommer un de son choix, et il me dit qu'il ne me faloit pas un jeune
-officier qui fût de qualité, parce qu'il me pourrait contrecarer dans la
-subordination à cause de sa naissance et que cela préjudicieroit au
-service. Il jetoit en vue sur le capitaine Pierre Harel[101] qu'on avoit
-envoyé du Havre pour servir de pillotte sur un des gros vaisseaux du
-port, mais Mr l'intendant me dit que si je pouvois m'acomoder de Mr
-Durand[102] que luy étoit recomandé par Mr Begon,[103] intendant à
-Rochefort, que je ferois plaisir à tous les deux, et qu'il faudrait que
-ce fût moy qui anonssât cette nouvelle au dit Sr Durand comme de mon
-choix pour le tenir plus ataché à moy, ce que je fis, et Me l'Intendant
-luy confirma la chose qu'il acxepta. L'on équipa les deux barques
-longues,[104] la mienne étoit nomée la _Sans Peur_, et l'autre
-l'_Utille_; j'avois huit canons et l'autre six et chacun quarante-cinq
-hommes d'équipage, et nous receusmes les ordres de la cour cachetées
-pour ne les pas ouvrir que nous ne fussions hors des bancs de Flandre,
-et les ayant ouvertes elles portoient d'aller devant la Tamise, rivière
-de Londres, pour observer combien de vaisseaux de guerre nous y pourions
-découvrir, et à peu près leurs forces et enssuite aux Dunnes, et puis à
-l'ille de Wic, Darthemuths, et Plemuths, et après avoir observé nous
-revenions rendre compte de nos gestions. La cinquiesme journée d'après
-nostre départ, qui fut le premier de février et la 6e dito, étant le
-travers de la Rie éloignée de 3 lieux, sur le soir nous aperceusmes un
-bâtiment qui venoit pour nous reconnoistre et la nuit survenant nous le
-perdismes de vue. Je fis passer la nuitée soubs la cape pour ne nous
-exposer dans les bancs, et au jour nous aperceusmes Mr Durand éloigné de
-plus de trois lieux et qui donnoit la chasse sur un bastiment. Je fis
-tirer un coup de canon pour le rappeler à nous, il n'en fit aucun cas;
-et fis tirer un segond coup et il ne cessa pas quoy que ses ordres comme
-les miennes portoient d'éviter toutes occasions de prendre aucun
-bastiment ny de nous faire prendre. Il fut bien surpris de voir que
-celuy sur qui il avoit chassé, le chassa luy mesme, et qu'avant que je
-le peus secourir, il fut pris par une frégatte de douze canons de
-Flessingue qui l'ammarina. Et le 7e février, je rentra au port et rendis
-compte à M. l'intendant qui fut fort irité envers le sieur Durand, et le
-9 la frégatte de Flesingue et notre barque longue furent encontrées par
-deux de nos frégates, qui revenoient escorter trois prises qu'ils
-avoient faites au Nord sur les Hollandois, lesquels prirent le
-flessinguois et l'_Utille_ devant Ostende, et nous les amenèrent dans
-Dunkerque, et où le pauvre Durand fut menacé du cachot et traité
-d'incapable de commander, dont il creu que je l'avois par trop blasmé sa
-conduite. Mais M. l'intendant luy fit bien conoistre le contraire, et
-que je l'avois excusé, mais ses officiers propres, après estre de
-retour, déposèrent son entestement, luy reprochant de luy avoir remontré
-qu'il outrepassoit les ordres et n'avoir voulu cesser la chasse après
-que j'eus fait tirer les deux coups de canon. Mr l'intendant m'ordonna
-de nommer un autre capitaine pour l'_Utille_ qui avoit esté rechaspée.
-Je luy dits: «M. Durand sera corigé et fera mieux.» Il me dit: «Ne m'en
-parlez pas, la cour deffend de l'employer. Vous m'avez cy-devant proposé
-Harel comme homme expérimenté et posé, prenez-le et vous disposez à
-partir dès demain sy le vent permet pour escorter plusieurs petits
-bastimants qui atendent pour aler à Calais, à Bologne et St
-Valery-en-Somme et puis en rameinerez d'autres qui sont pour revenir
-icy.» Le Sr Harel étoit d'une entière reconnoissance de son élévation et
-avoit toutes soubmissions possible; et le Roy étoit bien servy. Nous
-fismes ce manège près de deux mois et puis nous escortasmes des
-bastiments jusqu'au Havre, où M. de Louvigny[105] pour lors intendant
-m'ordonna d'en escorter jusqu'à Cherbourg où je trouverois mes ordres
-chez monsieur De Matignon[106], qui après l'avoir esté salué m'ordonna
-de rester avec l'_Utille_ jusqu'à ses ordres.
-
-Peu après ariva à Cherbourg monsieur De la Hoguette,[107] lieutenant
-général des armées du Roy, qui avoit un camp volant pour au cas que les
-ennemis voulut atenter une dessente vers ces costes. Le conseil de ces
-seigneurs s'assembla à la Paintrerye[108] proche de la Hogue. Je receu
-leurs ordres par écrit, portant que M. le chevalier de Beaumonts,[109]
-commandant une petite frégate de douze canons, et Mr de Rantot[110], son
-frère, comandoit une corvette de six canons qu'ils avoient armées à
-leurs frais, lesquels devoient étant en mer suivre en tout mes ordres.
-Je représentay à Mrs de Matignon et De la Hoguette que c'étoit faire
-affront à des Mrs d'une naissance bien au-dessus de la mienne et que
-l'on m'accuseroit d'ambition. Ces messieurs me dirent: «Vous êtes
-porteur de commission du Roy et eux de Mr l'admiral, et ils acceptent
-avec plaisir, d'aller soubs un habille homme.» Nos ordres étoient
-d'aller croiser de dans notre Manche[111], le long des costes
-d'Angleterre, pour y découvrir leurs armées et savoir s'y celle de
-Hollande y étoit jointe, et que ne rencontrant dans le canal, que nous
-irions en mer depuis les hauteurs de 50e degrez, jusqu'aux 47e degrez et
-sur le tout de ne nous pas arrester à faire aucunes prises. Et nous
-partismes avec les deux Mr de Baumont, de la Hongue, le 17e juillet, et
-croisasmes de tous costés jusqu'au 11e aoust, qu'en rétrogradant nos
-premières routes étant proche de Torbay,[112] nous aperceusmes une
-flotte qui y estoit à l'ancre composée d'une soixssantaine de vaisseaux
-tant de guerre que gros marchands, et il nous fut donné chasse par deux
-frégattes, et nous nous sauvasmes devant la Hougue où je débarquay avec
-le chevalier de Beaumonts. Nous montasmes à cheval et fusmes à Cherbourg
-rendre compte à ces deux messieurs les généraux qui creurent que c'étoit
-les deux armées jointes enssemble qui avoient dessain de faire quelque
-dessente; nous eusmes beau leur dire que non, et leurs dits:
-«Donnez-nous quelqu'un auquel vous ayez plus de confiance qu'à nous et
-nous allons retourner les observer, autant que nous le pourons.» Ces
-messieurs disoient: «Allées, toute la confiance est en vous.» Et remis
-soubs voille et fusmes observer, et le 14 ils mirent soubs voilles et
-firent route pour sortir la Manche, et je renvoyay Mr De Baumonts randre
-fidel compte et rassurer ces messieurs et que j'alois continuer
-d'observer leur marche pour ensuite en donner les avis, et j'accompagnay
-toujours de vüe pendant six jours cette flotte jusqu'à la hauteur du Cap
-de Finistère à 70 lieues dans le ouest faisant leur route vers le
-Portugal en Espagne, et je jugeay à propos de n'aler plus loing, et de
-retourner à Cherbourg pour ne tenir plus longtemps nos deux généraux en
-suspends et arivay à Cherbourg le 8e de septembre où je feu bien receu,
-et le 20e suivant ces messieurs receurent ordre de me garder quelque
-temps pour garder le long de la coste depuis la Hougue jusqu'à l'entrée
-du Ras de Blanchard et de tems à autre d'aler 15 à 20 lieux vers
-l'Angleterre, pour faire découverte, et sur la fin de Novembre j'eus
-ordre d'aller à la Hougue, joindre les deux frégates du Havre commandée
-par Mrs De Failly et Sainct-Michel qui y avoient escorté une flotte de
-moyens bastiments chargés pour fournir aux magazins de Brest, où nous
-eusmes les ordres de les y escorter avec les dites deux frégates et
-fusmes avec cette flote de port en port le long de la Bretagne, où nous
-y joignions plusieurs autres bastiments pour le mesme subjet des
-magazins du Roy, et nous n'arrivasmes à Brest que le 5e février,[113]
-que monsieur le mareschal d'Estrées, le père, étoit commandant que je
-fus saluer et luy demanday ces ordres et où il souhaiteroit de
-m'occuper. Il me parut triste[114] en me disant: «Ce n'est plus à moy de
-vous ordonner. Mr le Marquis de Seignelay arivera demain où le jour
-ensuivant qui disposera à sa volonté.» Et je pris congé.
-
-Juillet 1689. Mr de Seignelay sitosts son arivée à Brest[115] fit
-empresser l'armement de tous les vaisseaux de haut bort et des frégates
-et brulots et flûtes de transport; c'étoit un fracas terrible dans le
-port de Brest jour et nuit. Et Sa Grandeur nous ordonna à tous les
-capitaines des barques longues et corvettes de différents endroits
-d'aler croiser.[116] Mon quartier fut devers Belille après que j'aurois
-eu délivré un paquet de lettres à Mr de Bercy qui y estoit. Et aussitôt
-je remis en mer 30 et 40 lieux au large, où je fis rencontre de Mr le
-chevalier de Lévy,[117] lieutenant de haut bord, qui comandoit une
-barque longue de 4 canons, et nous nous joignismes enssemble quelques
-jours. C'étoit un officier d'un grand esprit mais bien débauché et
-satirique. Il me dit: «Le Ministre ne sait comment se déffaire de ma
-personne que par me faire commander cette coque de noix, mais il ne sait
-pas que les ivrognes ont leurs Dieux, et ainssy je ne crains pas l'eau
-salée.» Effectivement son bastiment n'étoit pas capable de résister au
-moindre coup de vent. Puis nous retournasmes à Brest pour reprendre des
-vivres et y recevoir nouvelles ordres. Et en entrant à la baye de Brest
-entre le Conquets et Bertheaume nous y trouvasmes partye de notre armée
-mouillée à l'ancre. Et Mr de Seignelay étoit sur le _Soleil Royal_.[118]
-L'ayant salué il nous ordonna de n'estre qu'un jour à recevoir nos
-vivres et aussitôt de retourner tous en mer[119], chacun de nostre
-costé, sans nous fixer les hauteurs, afin d'aler à la rencontre et
-tascher de découvrir l'armée de Mr le chevalier de Tourville qu'on
-atendoit venir de Toulon pour faire l'adjonction des deux armées,[120]
-dont le Ministre étoit impatient d'avoir des nouvelles. Et nous étions
-déjà au 2e Mai[121]. Je fus seul à 80 lieux dans le ouest, puis je fus
-chercher la hauteur du cap Finistère toujours à cette distance, et le
-13e May j'aperceus une frégate qui avoit pavillon anglois, j'eus crainte
-d'en estre pris. Elle ne tint pas compte de nous et je repris ma routte,
-et une demie heure après mon homme à la découverte du haut du mât cria:
-«Monsieur, voilà ce que nous cherchons. Voilà une armée de gros
-vaisseaux qui viennent à nous.» J'amenay mes voilles pour les atendre et
-les reconnoistre, et lors que je fus certain je poussay à toute voile
-sur l'admiral, et en étant proche je le saluay de sept coups de canon.
-Aussitôt un canot avec un aide-major vint m'ordonner d'aler au bord. J'y
-fus et Mr De Tourville m'ayant demandé sy Mr de Seignelay étoit en santé
-et en quelle disposition étoit l'armée à Brest et luy ayant rendu compte
-sur tout, je le priay de me donner un mot de sa main pour le Ministre,
-et que je voulois retourner suivant mes ordres, et il écrit sur champ:
-«Les vaisseaux de Sa Majesté sont en bon état, tout se porte bien et
-suis ravi d'en avoir autant apris de vous, auquel je suis
-respectueusement, le chevalier de Tourville.» Et sans fermer son billet
-il ajouta au bas: «à Mr de Seignelay, secrétaire et Ministre d'Etat.» Et
-je retournay sur mes pas à toute force et sur les 7 heures du soir j'eus
-ratrapé la vedete qui m'avoit mis pavillon anglois, et pendant toute la
-nuitée je forçois de voille à faire trembler mon équipage et j'arrivay à
-Berteaume au vaisseau où étoit le Ministre le 18 may.
-
-Il étoit encore endormy, l'on me faisoit signe de ne faire aucun bruit.
-Mais quand j'eus dit à Mr de Perinet[122], comandant du pavillon, que
-j'aportois à Sa Grandeur les nouvelles de Mr de Tourville, il dit:
-«C'est un bon réveil, je vais l'advertir.» Et aussitost je l'entends
-crier: «Qu'on me fasse entrer cet officier.» Je fais mon compliment en
-luy donnant le billet ouvert. Il me le redonne disant: «Lisées, car j'ay
-encore les yeux fermés.» Et après la lecture il receut sa robe de
-chambre et m'atira au balcon où il me quiestionna où je l'avois laissé,
-et quand je croyois qu'il pouroit ariver. Et l'ayant satisfait en luy
-disant que dans un ou deux jours s'il n'arive du contre-temps qu'ils
-ariveroient, il dit: «Qu'on donne à déjeuner à cet officier.» Je m'y
-arrestay très peu; je fus luy demander ses ordres et il me fit donner un
-billet d'ordonnance de cent pistoles sur le trésor royal de Brest, et
-m'ordonna de retourner en mer audevant de Mr de Tourville, et
-qu'aussitôt que je l'aurois découvert que je repris le devant pour
-revenir luy dire où je les aurois rencontrés. Et le lendemain de mon
-départ de Bertheaume je trouvai l'armée à 18 lieux au ouest de l'ille de
-Groys[123], et je n'eus loisir que d'estre arivé à Bertheaume que sept
-heures avant la dite armée. Et se fit l'adjonction[124]. Et Mr de
-Seignelay quitta le vaissau sur lequel il étoit et se fit porter à celuy
-de Mr le comte de Tourville nommé le _Conquérant_ monté de 90 canons, et
-le mesme soir il ordonna à Mr de Moyencourt[125], aide-major de l'armée,
-de s'embarquer avec moy pour aler croiser dans nostre Manche jusqu'au
-travers de Pleimuts pour y pouvoir découvrir les armées d'Angleterre et
-de Holande, et que ne les trouvant pas nous reviendrions à l'ille de
-Ouessant donner des ordres au sieur gouverneur pour faire des signaux au
-cas que de son ille il aperceu les ennemis. Et puis nous retournasmes
-rendre compte de n'avoir rien découvert[126].
-
-Nous étions déjà au 23 de may[127] et on n'avoit jusqu'alors pu
-apprendre le nombre ny les forces des armées ennemies lorsque je remis
-Mr de Moyencourt près du Ministre, lequel dit hautement: «En vérité,
-Messieurs, je vois que le Roy est très mal servy, ayant autant de ces
-frégates légères et barques longues bien équipées et qui vont aux
-découvertes, qu'il n'y en aye pas une qui luy donne nouvelle des armées
-ennemies ny seulement qu'ils luy ayent amené quelque bateau anglois pour
-en aprendre quelques nouvelles.» Un chacun gardoit le silence. Je
-m'aproché de Mr le chevalier Venize[128] qui étoit le capitaine du
-pavillon du _Conquérant_, et je luy dis que si Monseigneur de Seignelay
-vouloit me donner une commission portant les ordres de faire des
-dessentes et d'y enlever sur les costes ennemies ce qui peut s'uziter
-par les loix de la guerre, que je me hazarderois dans peu de temps de
-luy amener quelques prisonniers Anglois qui informeroient mieux Sa
-Grandeur que ne le pouroit un maître ou matelot de barque ou d'un
-pescheur. Mr de Venize fit ce récit au ministre, qui me fit apeler et me
-quiestionna comme je m'y prendrois, et luy ayant dis à peu près il me
-fit délivrer ma commission ample comme je la souhaitois, signée Louis,
-datée de Versailles, et au bas, Colbert; et il me promit que sy je suis
-pris qu'il me feroit délivrer le plutôt possible, dont plusieurs
-officiers s'entredisoient: «Voilà une entreprise d'étourdi qui ne
-manquera pas d'estre pris et peut estre pendu:» Ce qui ne m'ébranla
-aucunement, et party sur le champ et fut aterrer à Monsbay en
-Angleterre. J'en fus chassé par un garde coste, et m'échapé au travers
-des rochers du cap Lézard. Je costoyois la dite coste jusqu'à Portland,
-et fus au matin mouiller l'ancre devant le port de Oüesmuths ayant un
-pavillon d'Ostende arboré, et ne fis paroistre que dix à douze hommes de
-mon équipage, et le surplus en bas de la calle avec le chevalier
-Daumonville, mon lieutenant, pour les faire contenir dans un silence et
-en estat de monter au premier coup de pied que je fraperois. Il ne
-manqua pas de venir une chaloupe venant de terre avec six hommes me
-demander d'où j'étois et sy je voulois entrer dans le port. J'attiray le
-maistre et luy fis boire un coup d'eau-de-vie qu'il reconnut bien estre
-de France, et me demanda sy j'en avois encore à vendre. Je luy dis en
-avoir plusieurs pièces avec d'autres marchandises qui ont esté prises
-sur les françois, et, comme c'est contrebande en Angleterre, que je
-voudrois qu'il vint en rade quelqu'un avec lequel j'en peu traiter. Il
-me dit: «Je vais vous envoyer un brave homme et vous pourez vous
-acomoder enssemble». Il s'en ala. Et bien une heure et demie après il
-vint une belle chaloupe bien peinte voguant à huit rames et un officier
-en manteau rouge, lequel s'embarqua et dit: «Où est le maistre?» Je luy
-dis que c'étoit moy et le fis entrer dans ma chambre, et je frappay du
-pied sur le tillac. Le chevalier Daumonville, au moment, fit monter mon
-équipage et luy. Ils sautèrent dans la chaloupe une partie pour piller
-les matelots anglois. Je quité compagnie à mon hoste qui fut tout
-troublé et j'empeschay la pillerie, et fis rendre ce qu'on avoit pris et
-fis lever nostre ancre et apareiller nos voilles et changeay de
-pavillon, ce qui consterna mon hoste et ses gens. Il me pria de luy dire
-qui j'étois et que je luy donnast lieu d'écrire à son épouze. Je luy dis
-n'avoir ce loisir et je me nommay, et que j'étois pour le Roy de France,
-et qu'il ne luy seroit fait aucun mal ny tort, et congédiay la dite
-chaloupe et les 8 hommes, et fis ma route pour gagner nos coste. En
-arivant en vue de l'ille de Bats en Bretagne, je fus rencontré par deux
-frégates de Flessingue, qui me donnèrent la chasse et à grands coups de
-canon. Je me sauvay entre les rochers et mouillay l'ancre devant Roscof
-où je débarquay avec mon hoste, et trouvay Mr Le Roy de la
-Potterie[129], commissaire de la marinne, auquel je dis de me faire
-donner des chevaux de poste pour conduire plus seurement mon cavalier à
-Brest où estoit encore l'armée à Berteaume. Mr de la Potterie nous fit
-servir à manger pendant la recherche de trois chevaux, mais mon anglois
-ne peut que boire un verre de vin et moy je fis très bien le devoir de
-table. Et puis montasmes à cheval et arivasmes le mesme soir 29 may à
-Brest, et fusmes descendre à l'intendance où Mr Descluzeaux[130],
-intendant, me fit donner une chaloupe bien équipée et de bon vin pour
-nous rendre à Berteaume où j'arrivé sur les 4 heures du matin, 30e, au
-bord du _Conquérant_, où Mr de Tourville me receut très gracieusement,
-sachant ma capture, et fus éveiller Mr de Seigneiay, qui en robe de
-chambre me fit entrer et mon anglois auquel il fit bien des honnestetez,
-en le rassurant que sy il luy dizoit vérité à ses demandes il le
-renvoiroit en peu de temps à son pays, puis il luy demanda son nom, son
-employ, et comme je l'avois enlevé, et sy je ne l'avois point maltraité
-ni pillé, sur quoy il tira une belle montre et une bourse bien garnie de
-guinées et son diamant au doigt et dis: «J'ai offert tout cecy à votre
-capitaine afin qu'il me laissat retourner dans ma chaloupe, et a tout
-refusé. Je me nomme Thomas Fisjons. Je suis le colecteur ou receveur des
-deniers royaux de la ville et dépendance de OEsumths[131], que
-souhaitez-vous de moy?» Alors le ministre luy dit: «Je vous demande en
-toute sincérité que vous me déclariez le nombre et qualitez des
-vaisseaux de l'armée du Roy de la Grande Bretagne et aussy des vaisseaux
-Holandois, et de quel temps la dijonction s'en fit.» Il resta une poze
-sans répondre et jetant un grand soupir et puis il dit: «Seigneur, je
-serois perdu en le dizant et passerois pour traistre à l'Etat.» Et le
-ministre le voulant rassurer luy promettoit le secret. Il dit: «Si
-vostre capitaine eut esté un pillard et qu'il m'eust ou fait fouiller,
-il auroit trouvé ce que vous demandez.» Le ministre entendit à son
-discours et se retira au balcon et me fit venir et me dit: «Vous n'avez
-fouillé, ni fait faire à votre prisonnier:» Je dis: «Non, en vérité,
-Monseigneur.» Je le say. «Fouillez-le et luy ostez son portefeuille et
-tous les papiers et me les aportez.» Je me mis à l'effect dans la
-chambre du conseil, où plusieurs officiers furent surpris de me voir
-faire en disant: «Tenez-vous, voilà le ministre qui vous voit. Pourquoy
-n'avez-vous fait cela étant dans votre bord?» Je pris son portefeuille
-n'ayant trouvé d'autres papiers; je les porté au ministre, et à
-l'ouverture nous trouvasmes deux pancartes, où étoit en la plus grande,
-le dénombrement des vaisseaux des deux armées, et bien désignées, les
-noms de chaque vaisseaux et des commandants, le nombre des canons d'un
-chacun et des équipages, ainsy de ceux d'Holande avec les divisions et
-les ordres de la marche de bataille au cas de rencontre et aussy tous
-les signaux. Sur quoy Mr de Seignelay et fit venir Mr de Tourville et
-luy dit: «Je n'en désire pas davantage.» Mais ces deux Seigneurs furent
-bien surpris que la deuxième pancarte que j'ouvris que c'étoit les
-véritables portraits et nombre et les forces et signaux de notre armée.
-Et fort étonné le ministre dit: «Nous n'avons plus de secrets en France;
-elle est trahie de tous costés.» Et me dit: «Alées à votre bord jusqu'à
-ordre et j'aurey le soin de vous.»
-
-Le consseil s'assembla et dura toute l'après midy jusqu'au soir, après
-quoy on me fit venir où Mr de Seignelay me dit: «J'ay fait demander à Mr
-Thomas Fisjons s'il vouloit que je le renvoyast par terre à Calais ou
-Zélande pour repasser chez luy. Il craint les fatigues, et me demande
-d'estre renvoyé par celuy qui l'a emmené et qu'il répond qu'il ne vous
-sera fait aucun tort au cas de rencontre.» Sur quoy je dis: «C'est à
-quoy je ne doibs m'y fier, et pour bonne expédition, je supplie Vostre
-Grandeur d'ordonner que l'on me délivre une petite chaloupe outre la
-mienne et qu'on me donne quatre matelots anglois qui sont aux prisons
-afin que lorsque je seray proche de la coste d'Angleterre où je pouray
-atraper, je mettray mes anglois dans la dite chaloupe tout près de
-terre, et reprendray ma route.» Mon expédient fut trouvé bon, et le
-Ministre me fit porter 48 bouteilles de vin de Champagne, douze flacons
-de malvoizie et des liqueurs de Marseille, des saucissons, cervelas,
-jambons, langues fumées, des patées, deux moutons et volailles pour
-régaler en route mon anglois. Mais je ne le garday que deux jours,
-l'ayant débarqué près de Torbay, avec des bouteilles de Champagne dont
-il fut très content et m'embrassa[132] et jetta sur mon pont trente
-guinées d'or pour mon équipage, et dont Mr le chevalier Daumonville s'en
-voulut retenir la plus grosse partye et je les fis partager.
-
-En retournant joindre notre armée, ce qui fut le 8e juin[133] et je la
-trouvay toute preste à mettre soubs les voilles pour sortir par Liroize.
-Je fus rendre compte du débarquement de mon hoste, et dis le présent
-qu'il fit à mon équipage et il me pria de présenter ses respects au
-Ministre et à Mr de Tourville, lesquels m'ordonnèrent de mettre soubs
-voile et d'aler cinq à six lieues au devant de l'armée pour faire
-découverte, et l'on me donna par écrit tous les signaux. Je me croyois
-hors d'espérance de quelque gracieusetez, mais comme j'étois pour
-descendre à m'embarquer dans mon canot, Mr de Tourville me fit rentrer
-et me mis dans la main un papier bouchonné, où il y avoit des espèces.
-Je fis un peu de difficulté, et il me dit: «C'est Mr de Seignelay qui
-vous fait ce présent, atandant vous mieux faire et ne refuzées pas, et
-il m'a dit de luy faire souvenir de vous à la promotion, et que si vous
-aviez esté un pillard que vous auriez profité davantage avec votre
-anglois, mais vous auriez perdu l'estime qu'il a conceu et moy pour
-vous. Allez et continuez à bien servir.» Sitot que je fus dans ma petite
-chambre, je fus curieux comme les enfans de voir mes bonbons. Je trouvay
-soixante louis que je mis à remotis et fit appareiller. L'armée sortit
-et courut toute la nuit au large et sur le jour on courut vers le
-sud-ouest, jusqu'au soir que nous pouvions estre 60 lieux au large de
-Bellille où l'on garda ce parage plusieurs jours d'une assées beau
-temps, et je reconus bien que l'on avoit pas envie de rencontrer nos
-ennemys, et l'onziesme jours après la sortye l'on fit le signal de
-m'apeler au bord de l'admiral où m'étant aproché à la voix, l'on
-m'envoya le canot blanc destiné pour le grand major nommé Mr de
-Remondy[134], lequel s'embarqua dans mon bord et renvoya son canot. Il
-m'indiqua les vaisseaux de l'armée où il vouloit aler, et lorsque nous
-en étions proche il demandoit qu'on l'envoyast chercher, puis tour à
-tour il fit ses visites savoir s'il manquoit quelque chose, s'informoit
-combien il y avoit de malades et les envoyoit sur les flûtes
-hospitalières et sur l'assoirant revenoit à mon bord où il se trouvoit
-indisposé du mal de teste et de la mer par la petitesse de mon bâtiment
-qui agitoit bien plus que les gros. Cepandant il fit la revue généralle
-en trois jours et demy et me quitta fort content des manières dont
-j'avoy agy à son égard et me mena avec luy auprès du Ministre, lequel
-faisant bon acueil dizant: «Mr de Remondy, je vous ay plaint et je vous
-trouve changé. Vous trouvez-vous mal? Et je croy que vous avez fait bien
-pauvre chère dans un sy petit bastiment». Sur quoy Mr De Remondy luy
-dit: «Il n'y a eu que les agitations qui m'ont esmeu et empescher de
-bien manger; j'ay esté surpris de sa bonne chère et de son bon vin de
-champagne; il a ce que vous n'avez pas, qui sont des petites huitres à
-l'écaille toute fraiches.» Le Ministre s'étonnant dit: «Et vous n'avez
-pas désemparé l'armée! Comme avez-vous fait pour les consserver?» Je le
-luy dis. Et il dits: «Ha, il m'en faut un peu.» Et j'envoyay chercher
-mon reste conssistant à plus de deux cents. Mr de Moyancour luy dits:
-«Monseigneur, quant vous m'envoyastes avec luy à Ouessant il me régala
-très bien et proprement.» Sur cela Mr de Seignelay me demanda à combien
-estoient mes gages. Je répondis: «Monseigneur, à cent livres par mois,
-mais je me fais honneur qu'il m'en coûte du mien.» Répliqua le Ministre:
-«Je ne veux pas qu'il vous en coute, et vous aurées 200 livres tous les
-mois.» Mrs de Moyencourt et le chevalier de Venize dirent: «Il les
-méritte bien.» Puis Mr de Venize me dit tout haut: «Qui chapon mange,
-chapon luy vient.» Je dis: «Plus Sa Grandeur m'honorera des bienfaits de
-Sa Majesté je n'en mettray point en poche.» Il se prit à rire, et je
-m'en retournay très content à mon bord.
-
-L'armée tint la mer jusqu'au 20e aoust sans rien encontrer. Le Ministre
-se trouva indisposé à la poitrine; il fist relascher devant Bellille et
-despescha un courier au Roy et dont il atendit la responsce, et le Roy
-luy ordonna de se débarquer, et de retourner à la cour et ordre à
-l'armée d'aller désarmer. Mr de Seignelay me fit l'honneur de me choisir
-pour le porter dans ma barque longue jusqu'à Paimboeuf, rivière de
-Nantes, et Mr de Tourville luy dit que ce seroit faire affront au
-chevalier de Lévy, ancien officier qui avoit aussy une barque longue. Le
-Ministre dit à Mr de Tourville: «Hé bien, faites-moy souvenir de Doublet
-dans la promotion.» Et peu après que le grand Ministre fut à la cour il
-mourut,[135] et je fus mis aux oubliettes.
-
-Après que nous eusmes désarmé à Brest, Mr le chevalier de Venize demanda
-deux frégattes en brulot dont on tira les artifices pour les équiper en
-course soubs son commandement, et il me fit l'honneur de me choisir pour
-son capitaine, en segond; l'autre étoit monté par M. Naudy[136]
-capitaine de brulot. Et ayant party de Brest au 16 de septembre, nous
-fusmes croiser vers les illes de Madère et Porto-Santo; nous y
-encontrasmes un navire anglois qui avoit 14 canons et nous étions seuls,
-parce que Mr Nandy s'étoit séparé de nous. Ce navire anglois étoit fort
-par ses deux gaillards d'avant et d'arière bien garnies de vieux câbles
-entre les éclouezons, et avoit à chaque gaillard deux pièces de canon
-qui batoient devant et arière, et aussy des meurtrières d'où ils
-tiroient en seureté leurs mousqueteries et fauconneaux de bronze, et
-sans que nous puissions les découvrir, et sur les deux gaillards y avoit
-à chacun quatre coffres à feu remplis d'artifices et des flacons de
-double verre plains de poudre. Je dis à Mr de Venize qu'avant que nous
-l'abordions, qu'il faudroit luy envoyer notre bordée de canons. Il dit:
-«Point du tout, il faut l'aborder damblée.» Ce qu'il fit faire, et je
-passay au gaillard d'avant pour sauter à l'abordage avec une vingtaine
-de nos hommes et ce que nous fismes. Je passay arrière de ce navire et
-voulut en baisser son pavillon, mais il étoit cloué par le haut. Leurs 4
-canons de dessoubs leurs corps de garde tiroient à mitraille ainssy que
-leurs fauconneaux qui tuoient et estropioient ceux qui étoient avec moy,
-et nous ne scavions par quels endroits pouvoir en découvrir aucuns.
-Notre frégatte avoit débordé et croyons qu'elle avoit receu quelque coup
-fatal. Je m'étois mis dans le porte hauban d'artimon pour n'estre à
-découvert des anglois qui nous défaisoient d'autant de nos hommes qu'ils
-en découvraient. Je criay à Mr de Venize de faire tirer quelques canons
-dans le bord de ce navire, sans quoy je ne pouvois le réduire et que
-j'avois perdu plus de moitié de mes gens qui étoient avec moy, et il fit
-tirer presque à bout portant sept à huit coups qui firent bresche, par
-lesquelles je jettay des grenades qui firent rendre nos ennemis et
-demandèrent quartier à ceux du chasteau de poupe. Et celuy d'avant
-tenoit encore fort, j'y cours avec quatre hommes dont un nommé Bérurier,
-de Touque,[137] s'y porta vaillament. Leurs deux canons furent tirés sur
-nous sans nous endomager, mais j'aperceu à une meurtrière un fauconneau
-ajusté sur moy et je pris par un bras le dit Bérurier en luy disant:
-«Retire toy», et il receut le coup dans le sain et tomba mort à mes
-pieds. J'apellé mes deux hommes qui avoient des haches pour enfoncer la
-porte de ce château d'avant et aux premiers coups il fut ouvert par un
-anglois qui vouloit sortir avec un fauconneau, et sur lequel bien à
-point je luy déchargeai du taillant de mon sabre au travers du nez et
-des yeux un rude coup qui l'aresta, et puis je l'achevay de pointe et
-taille qu'il tomba sur la place; après quoy le reste demanda quartier.
-Lorsque nous en fusmes les maitres, ils nous déclarèrent venir de l'ille
-de Sainct-Michel où ils avoient chargé de bled pour apporter à Madère et
-qu'ils nous crurent pour un Saletin, ce qui les fit autant nous
-résister. Et comme nous étions proche de Porto-Santo noue les y
-débarquasmes ainsy que quelques portugais qui y étoient pour passagers.
-Et nous eusmes dix hommes tuez et sept estropiez, et les Anglois n'y
-perdirent que trois des leurs et un portugais de leurs passagers et
-trois blessés; mais il est surprenant comme j'ay échapé de ce rencontre.
-Et deux jours après nous prismes une flûte holandoise sans résistance,
-laquelle alloit à Madère avec son chargement de plusieurs marchandizes,
-et fut donnée à commandement à Jean Bérengier[138], segond pilote, à
-cause qu'il m'étoit parent. Et la mesme nuit il s'enyvra et son
-équipage; il fut à toutes voilles donner du nez contre la grande ille
-déserte et le navire coula à fond où il s'y noya 14 hommes, et luy et un
-matelot ayant monté au haut de leur mât trouvèrent un tronc en forme de
-trou à cete ille toute escarpée et se jetèrent dedans, et les mâts et
-son navire disparurent et au jour se trouvèrent tous les deux sans
-savoir par où se retirer de leur trou futs à dessendre ou monter, ils
-trouvèrent beaucoup d'oiseaux qui au jour prirent le vol, et trouvèrent
-plusieurs nids avec des oeufs et les oiseaux voltigeant autour, il n'y
-avoit ni herbes ny eau et ils se substentèrent avec des oeufs cruds
-pendant trois jours mais ayant une grande soif, et le matelot buvoit son
-urine, et à la 4e journée il s'aviza qu'il avoit un batement à feu et en
-tira et rompit le devant de sa chemize et aluma du feu avec des
-bruttilles des nids d'oiseaux et de leur fiente, cela faisoit fumée qui
-les fit découvrir par les Portuguais habitants de la dite ille,
-consistant en tout en trois petites familles qui avoient aperceu
-quelques débris du navire naufragé, et ils furent à l'extrémité de
-l'ille ou paroissoit la fumée, et crièrent du haut en langue portugaize:
-«Y a-t-il quelqu'un? _Aye a qui algunos?_» Les deux emprisonnés
-répondirent: «Sy seignor, sauve la vie!» Et les portuguais crièrent:
-«_Esper._» Et furent au débris des mâts que la mer avoit transportés à
-une petite plage d'où ils en tirèrent des cordes, et puis revindre sur
-le haut du cap, qui estoit extrêmement haut et escarpé et filèrent deux
-cordes vis-à-vis le trou où paroissoit la fumée et attirèrent nos deux
-hommes avec eux, et les soulagèrent à leurs besoins de la soif et
-noriture pendant six jours jusqu'à trouver le temps favorable de les
-passer à l'ille de Madère, où nous étions avec notre frégatte et notre
-prize Angloise: Et on nous aprit qu'à la dite ille déserte il n'y a que
-trois pauvres familles, qui font rente au Roy de Portugal de 80 mille
-raies qui sont presque autant de nos deniers montant à 80 livres de
-rente, et qu'ils y recueillent un peu de bled, et font la chasse aux
-oizeaux nommés par nos terreneuviers des fauchets, que les portugais
-nomment pardelles, qui veut dire par couples, étant toujours deux à deux
-dans leurs nids comme les pigeons, et ils en sallent les corps, et de
-leurs tripes et graisses en font des huilles à brusler aux lampes et que
-dans la saizon avec la glue ils font la chasse aux cerins canariens
-qu'ils vendent à Madère et aux étrangers, de plus ces habitants font
-amas d'une mousse seiche qui croit sur les gros rochers au bord de la
-mer et où l'eau ne les frape pas ne provenant que par les salitres
-exalées et est nommée _orchilla_, servant aux teintures, et quoy que la
-dite ille est sans aucune deffences d'armes et que les corssaires
-d'Alger, et de Saley y fréquente souvent au tour, il est comme
-impraticable d'y monter, et un homme seul faisant rouler des pierres du
-haut il n'y a aucune accessibilité.
-
-Et au 10 décembre, nous partismes de Madère, Mr de Venize n'y ayant
-voulu vendre le bled de nostre prize et me pria de la conduire en France
-soubs son escorte, et estant à 40 lieux de Belille nous encontrasmes un
-navire portuguais soubs pavillon et commission de France, chargé de
-fromage de Hollande venant d'Amsterdam, et nous découvrismes que le
-chargement étoit pour le compte des marchands holandois, ce qui nous la
-fit conduire à Brest où elle fut jugée bonne prize, et audessous des
-fromages il s'y trouva des ballots d'épisseries, cloux, muscade et
-cannelle qui méritoit des atentions plus qu'aux fromages, et nous
-désarmasmes à Brest au 28 décembre 1690.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Mission en Ecosse.--Les pommes de reinette.--Entrevue de Doublet et de
-l'intendant de Dunkerque.--Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant
-de frégate.--Il reçoit le commandement de deux
-corsaires.--Combat.--Prises de trois navires.--Mission à
-Elséneur.--Passage du Sund.--Arrivée à Copenhague; à Dantzick.--Prise à
-l'abordage d'un navire anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à
-Versailles.--Aventure avec le sieur Pletz.
-
-
-1690. Lorsque j'eus salué Mr Des Cluseaux, intendant, il me dit: «J'ay
-des ordres de M. de Pontchartrain, Ministre de la marinne, de vous
-envoyer pour luy parler à la cour, et cela vous doibt faire plaisir;
-mais il faut avant partir faire désarmer votre frégatte et faire
-décharger et désarmer vos prises.» Je creus mon advancement estre
-indubitable, sur ce qu'il s'étoit passé avec M. de Seignelay. M. de
-Venize m'en témoignoit sa joye. Et lorsque les désarmements furent
-faits, je fus recevoir les ordres de M. l'intendant, qui ne consistoient
-que de me rendre à la cour chez M. de Pontchartrain et de recevoir
-cinquante pistoles à compte. J'acheptay deux chevaux pour moy et mon
-vallet après avoir pris congé de mes amys, je party le 9 janvier 1691 et
-le 17 j'arivay à Versailles et receus audience du Ministre le mesme
-soir, lequel m'ordonna de partir le matin pour me rendre à Dunkerque; où
-je trouverois mes ordres chez M. Patoulet, Intendant de marinne. Je fis
-connoistre avoir besoin d'argent ayant deux chevaux et un valet et que
-je priois Sa Grandeur de m'accorder deux jours de résidence à Paris. Il
-me remit au lendemain à sept heures du matin. M'y estant rendu, il me
-fit entrer en son cabinet et me fit compter cinq cents livres, et me dit
-de ne pas retarder à Paris plus de deux jours, et il me répéta: «Vous
-trouverez vos ordres à Dunkerque». Et je fus disner à Paris, d'où je
-partis le 21e, et arivay à Dunkerque le 27e sur les 5 heures du soir
-chez M. l'intendant, qui m'attira en particulier pour me dire qu'il y
-avoit une affaire d'importance pour le service du Roy, ce qui fera mon
-advancement; et que pour y réussir ny causer de soubssons, je
-m'abstiendrois d'aller chez luy, et qu'il me faloit conférer sur les
-moyens avec le chevalier Géraldin et duquel ses ordres pour moy étoient
-autant que celles de la cour. Il falut donc s'ouvrir et me déclarer le
-secret conssistant à pouvoir conduire en Ecosse un ingénieur au duc de
-Gordon qui tenoit bon pour le Roy d'Angletere Jacques second dans le
-château d'Edimbourg, capitalle du Royaume d'Ecosse, comme aussy de faire
-tenir en seureté un paquet de la cour au dit seigneur Duc de
-Gordon,[139] et que pour y parvenir je cherchas dans mon idée les
-moyens, et que rien ne me manqueroit, et puis beaucoup de promesses et
-flatteries, disant avoir informé la cour ne conoistre personne autant
-capable que moy etc. Je répondis: «Cela mérite bien des attentions et
-des réflexions puisque Mr le prince d'Orange par ses troupes est déjà
-possesseur de la ville d'Edimbourg et de la ville de Leict qui en est le
-port de mer, et je n'ay aucune personnes de connoissance en ces deux
-villes, et avec lesquels il faudroit prendre les mesures et il faut
-quelqu'un en crédit ou quelque autorité.» Et cela me fut promis et tenu.
-«--Secundo il nous faut un moyen bastiment, bon de voille, et qui ne
-paraisse pas estre disposé pour la guerre.» Et je fis choix d'un gras
-basteau pescheur de harens; et que l'on m'y donneroit quelqu'un pour
-bien m'interpréter les langues angloises et écossaises; et que l'on
-m'acorda un jeune Irlandois nommé le Sr Welchs; et que Mr l'ingénieur
-seroit déguizé en gros marin et passât pour mon pilote, n'ayant belle
-perruque ny habits galonnés, afin de n'estre reconnu par mon équipage,
-qui seroit composé de dix matelots flamands, et que l'on me muniroit
-d'un passeport d'Ostende, remply de mon nom sans le changer parce que
-j'étois fort connu en bien des endroits. Ce fut une difficulté que ce
-passeport étant en guerre avec Ostende où j'étois entièrement connu.
-Cependan le chevalier Géraldin ayant écrit à ses amis en obtint un et
-l'emplacement du nom étoit en blanc, que nous remplismes du mien, et il
-fut question de quel prétexte se servir pour l'introduire. Je dis: «Il
-faut faire charger dans ce bateau pour 25 à 30 pistoles de pommes
-rainettes dont on fait cas en Ecosse, et il me faut une lettre de crédit
-de cinq à six mille livres sur quelque banquier de la ville d'Edimbourg,
-parce que l'on me questionnera, je répondray, venir pour négocier soit
-du charbon de terre et du plomb; on me dira vos pommes ne suffirent pour
-le quart de votre chargement et seray pris sans verd.» Et Mr Geraldin se
-trouvait embarrassé, cependant en trois jours il obtint cette lettre de
-crédit en ma faveur, ainsy qu'il avoit obtenu le passeport de Mr
-Hamilton, consul des anglois en Ostende, toujours bien zélé pour son
-véritable Roy. Enfin m'étant déterminé à cette entreprise en vüe de
-rendre mes services aux deux testes couronnées, le Roy nostre maistre et
-le Roy Jacques, desquels on me flatoit d'avoir de grosses récompenses en
-advançant dans la marine, me fit partir avec courage, le 6 février, avec
-mon ingénieur sans autre nom que Claes Dromer, passant pour mon pillote.
-J'avois dans le bord deux caisses plaines de fusils et deux ballots
-d'habits de soldats pour les délivrer au fort de la Basse, à
-l'embouchure du fleuve Edembourg, lequel tenoit encore pour le Roy
-Jacques, et un paquet de lettres pour celuy qui y commandoit. Je leur
-délivray le 22 février et m'advertit que Mr le Duc de Gordon se
-défendoit faiblement contre M. de Makay, commandant les troupes du
-prince d'Orenge.
-
-Enfin, au 23e, j'arrivey en rade de Leict[140] et descendit avec mon
-pillote, tous trois habillés à la matelote. A l'abord, les soldats me
-conduire à Mr de Makay, qui m'ayant questionné d'où j'étois et revenois
-et leu mon passeport me dit: «Allez et faites vostre négosse.» Je luy
-demandey s'il nous seroit permis d'aller à Edembourg. Il dit: «Allez
-partout exepté autour de mon camp.» Et nous fusmes tous trois lentement
-à pied à Edembourg, qui n'est que demie lieux au-dessus de Leict où est
-le port et forteresse. Nous fusmes chez un libraire, faisant semblant
-d'y marchander un petit livre pour nous aprendre les marées et dangers
-du pays, et je luy glissay une petite lettre de son Roy Jacques, qui
-l'instruisit de nostre voyage et du paquet que nous avions pour
-l'introduire à Mr le duc de Gordon, ainsy que notre ingénieur, et par
-crainte de sa femme, les enfants et la servante, il dit: «Allons boire
-un verre de bonne bierre.» Sa femme dit: «N'en avez-vous pas icy?» Ouy,
-mais j'en connois de meilleur. Et nous fusmes dans un cabaret, où nous
-entretinmes sur les moyens, et luy délivray le paquet, et nous
-séparasmes, Welsch et moy, luy laissant le prétendu pilotte, et
-retournasmes à Leict pour retourner à notre bord, et où nous y restasmes
-jusqu'au lendemain l'après midy sur une heure, que nous entendismes
-plusieurs coups de canon partir du château, lequel avoit les pavillons
-déployés je pensois que le siège en fût levé de devant. Mr de Makay et
-tous ses officiers ne seurent que penser sur cet éclat. Il dit:
-«Aparamment que Mr de Gordon a receu quelque espérance, d'un prompt
-secours; il nets pas jour d'ordinaire et il faut que cette barque luy ay
-fait tenir quelque paquet, que l'on m'équipe une chaloupe avec six
-grenadiers, et qu'on m'amène les premiers de cette barque et qu'on les
-dépose au corps de garde jusqu'à ce que j'aye visité le camp, et qu'on y
-mène aussy un des leurs qui a resté à terre.» Sur les cinq heures du
-soir, nous fusmes conduits Welchs et moy dans un corps de garde où étoit
-déjà mon prétendu pilote, et nous étions fort observés en toutes nos
-actions et nous n'osions nous entreparler, et sur les neuf heures on
-nous mena au château devant Mr de Makay qui étoit environné d'un grand
-nombre d'officiers. Puis il demanda: «Qui est le maître de cette
-barque?» Je dis: «C'est moy,» «Quy sont les autres?» Je répondis: «Voilà
-mon pilote et mon contre maître.» «D'où estes-vous
-partis?»--«D'Ostende.»--«Donnez vostre passeport.» On l'examina, enfin
-je fus interrogé sur tout, puis il ne manqua pas de demander sy je
-n'avois pas d'autre chargement que des pommes, et qui je prétendois
-remporter. Je dis: «Du charbon de terre et du plomb,» et que pour
-l'effect j'étois porteur d'une lettre de crédit sur un nommé Charter
-maire d'Edembourg. Il me demanda: «Le connoissées-vous?»--Je dis:
-«Non»--«Pourquoi ne l'avez-vous esté trouvé hier?»--Je dis que je
-defferois jusqu'à sçavoir ce que je pourois vendre mes pommes pour me
-régler. Il me demanda: «Avez-vous sur vous cette lettre de crédit?» Et
-je la présentay à Mr de Makay qui la redonna à un Mr proche de luy, et
-qui la leus, et puis me dit: «C'ets sur moy qu'elle ets tirée, j'y feray
-honneur quand vous souhaiterez.» Ce qui me le fit connoistre, et on nous
-aloit renvoyer à notre bord qui étoit à la rade, et par malheur un nommé
-Richard Kintson, marchand, que j'avois connu en Espagne, me reconnut, me
-faisant bon acueil. On luy demanda où il m'avoit veu. Il dit: «A Cadix;
-nous avons beu souvent ensemble; il commandoit une jolie frégatte
-françoise.» On dit: «Quoy, il est françois et se dit d'Ostende.» Puis un
-autre nommé Smits me vient prendre la main en me demandant encore de ma
-santé. On luy demanda aussy d'où la connoissance. «Au diable que trop,
-c'ets Doublet qui me prit il y a un an devant le port d'Ostende et me
-mena mon navire à Dunkerque.» Cela nous pensa perdre, et Mr de Makay
-dit: «Il est heure de manger, qu'on remette ces gens au corps de garde
-et bien gardées jusqu'à demain, et qu'on ne les laisse parler à
-personne.» On nous y conduit soubs bonne escorte, et un officier eut la
-malice de me faire attacher les deux bras, prenant dans les plis des
-coudes et par derrière le dos avec de la mesche à mousquet. Bien une
-heure après, je dit aux officiers: «Mr de Makay n'a pas donné un ordre
-si rigoureux.» Et on me fit détacher. Nous demandasmes un peu de pain et
-de la bierre, et on nous apporta de l'Elle[141] qui yvre plus que de
-l'eau-de-vie. Je dis à mes deux confrères: «Défiez-vous de cette
-boisson, vous en seriez incommodez.» N'ozant en dire plus, et nous
-passasmes une triste nuitée. Le lendemain dès six heures, on nous
-reconduit devant M. de Makay qui m'interrogea pour la deuxième fois, et
-particulièrement que j'étois reconnu pour françois. Je luy dis: «Je ne
-l'ay pas dénié ny changé mon nom, voyez le passeport et ma lettre de
-crédit.» Il dits: «Comment donc estes-vous à prezent flamand Espagnol.»
-Je répliqué: «Permettez que je vous le dise en particulier.» Il s'écria:
-«Non, non, pas de secret; c'est icy un conseil assemblé.» Et en
-soupirant je dis: «Il y a quatre mois que j'ay eu le malheur de me
-battre avec un officier de marine que j'ay jetté par terre, vous savez
-les rigueurs en France pour les duels, j'ay tout abandonné et me suis
-sauvé en Ostende où Mr le gouverneur me pris soubs sa protection et Mr
-le consul anglois, et m'ont envoyé icy pour gagner ma vie atendant où
-ils puissent m'employer.» Sur quoy Mr Charter et plusieurs officiers
-dirent: «Cela se peut et paroit vraisemblable.» Et on ne quiestionna pas
-mes deux hommes. Mr de Makay me dit: «Allez et faites entrer vostre
-barque dans le port et vous négossierez, mais que vous ou le pilote
-reste chez moy jusqu'à ce temps que le bateau soit entré.»--Claes Dromer
-penssa gaster tout et nous perdre entièrement ne sachant mon dessain, et
-il n'y auroit jamais réussy. Il dit: «Moy qui suis le pillote je vais
-faire entrer le bateau.» Peut-estre avait-il quelque dessain, mais il
-n'étoit nullement au fait de la marine. Je dis: «Messieurs, dans toutes
-les ordres de marine, il faut qu'un maitre ou patron et capitaine soit
-dans son bord qu'il entre ou sort d'un havre.» On dit: «Cela est vray,
-alez, vous, maistre, et nous garderons ce gros homme.» En effet, il
-étoit puissant de corps.
-
-Je party assées guay ayant mon projet en teste, et lorsque je fus sur le
-quay pour m'embarquer dans mon petit canot où il y avoit seulement deux
-rameurs qui étoient venu pour aprendre de nos nouvelles,--Welchs étoit
-avec moy,--il se présenta à moy un joly cavalier de 15 à 16 ans, bien
-équipé, le plumet blanc au chapeau et me dit: «N'estes-vous pas le
-marchand de ces pommes? Madame ma chère mère en voudroit de belles avant
-que vous les vendiez.» Je pensois que c'étoit l'ange que Dieu m'envoyoit
-à mon dessain, et luy dit: «Monsieur, venez avec moy et vous aurez à
-choisir.» Il parloit françois très bien, excepté quelques
-prononciations. Je luy dis: «Embarquez-vous avec moy.» Et il y étoit
-déjà dans mon canot quant un brutal de maistre des quais luy dit en
-anglois où il aloit; le jeune homme luy dit le subjet et le maistre des
-quais le fit débarquer, luy disant que sy j'avois cette bonne volonté,
-que je l'exécuterois lorsque la barque seroit entrée au port, et qu'il
-avoit ordre de ne laisser aller qui que ce soit à mon bord. Je fus
-déconcerté et en alant je fis d'autres projets. A peine je fus arrivé à
-mon bord qu'il y vint une chaloupe avec six matelots dont le chef étoit
-le pilote royale du port, lequel me dit: «Je viens ici pour vous guider
-dans le port et il faut avant une heure lever l'ancre.» Je réponds,
-toujours par Welchs, mon contremaitre, que, à la bonne heure! Et Welchs
-en françois me disoit: «Egorgeons tous ces bougres-là.» Je luy dis:
-«Tout beau, nous le saurions faire sans bruit; voilà une frégatte
-angloise proche de nous qui nous perdera. Sy je ne puis nous en défaire
-par une autre voie, nous en viendrons là et ne dites mot.» Je m'aproché
-de ce pilote et luy demendey son nom, il me dit: «Willem Fischer.» Je
-luy demanday s'il ne boiroit pas bien un petit doibt brandevin de
-France. Il parut content. Puis par Welche je luy fis dire qu'il étoit
-bien tard pour nous entrer dans son port tout bordé de rochers. Il
-répondit: «Ne craignez pas, je suis seur de mon fait.» Je luy fis encore
-dire que j'avois peur et que s'il vouloit me faire plaisir que d'atendre
-au matin et qu'il restasse la nuitée à mon bord, qui est très courte, et
-qu'il renvoya sa chaloupe et ces gens dire à M. de Makay qu'il étoit
-trop tard pour m'entrer, et qu'il envoyast de nos pommes à sa femme,
-avant que les autres en euts. Il tomba dans mon piège. Je leur laissay
-prendre des pommes tant qu'ils voulurent et Welchs me disoit: «Faisons
-main-basse.» Je luy résistois fortement. Enfin la chaloupe part avec les
-ordres de Mr Willem d'aller dire qu'il restoit à mon bord et qu'il étoit
-trop tard pour m'entrer qu'à la marée du matin il n'y manqueroit pas. Et
-lorsque la chaloupe fut partye, je le conviay dans ma cahute de
-chambrette pour boire le brandevin, et il n'eus sitôt beu que je sorty,
-et l'enfermay à la clef. Je fis déployer les voilles et couper le câble,
-et forçois à toute voille, et par un bonheur extresme les vents étoient
-très favorables. Je coupay la corde de ma petite chaloupe et la laissay
-en dérive, et la frégatte croyois que j'allois entrer dans le port, et
-mon Willem fit un grand cry. J'entrouvé la porte et luy présentay un
-grand couteau proche son estomac; il se teu et s'agenouilla. Je luy dis
-de se taire, ce qu'il fit. Mais lorsque la dite frégatte m'aperceut
-ayant bien dépassé le port me lascha un coup de canon qui creva ma
-grande voile, et un moment après les canons des forts de Leict tiroient
-à boule vüe, et la frégatte n'oza venir près nous pour n'aler sans le
-capitaine qui étoit à terre. Ainssy j'échappay avec mon hoste en la
-place de celuy que l'on m'avoit retint. J'étois donc sans passeport ny
-pillotte, et je pris route opozée, crainte la frégatte, et fut droit au
-nord vers la Norvesque ou Dannemark neutre, et en six jours j'arivay à
-Suinneur proche de Derneus où étoit le chevalier Jean Baert, chef
-descadre, sans que je le seut, et fut par là en seureté: j'avois eu
-l'honneur d'avoir esté son lieutenant, je le futs trouver à Derneus et
-il me dit qu'il aloit retourner dans deux jours conduire ses prizes à
-Dunkerque et que j'euts pour seureté à m'embarquer avec luy et mon
-prisonnier. Je le priay de me laisser reconduire ma barque soubs son
-escorte et qu'il me donna seulement un de ses passeports, et que j'étois
-seur de ne m'écarter de luy qui avoit des prizes à conduire. Il me munit
-de bonnes provisions de table et je party avec luy et nous arivasmes à
-Dunkerque au seize avril 1691[142].
-
-Et aussitôt que je fus débarqué avec mon écossois je requis à un
-officier de premier corps de garde de me donner un escorte pour conduire
-avec seureté mon prisonnier chez Mr l'intendant de la marine, et l'on me
-donna deux soldats avec leurs fusils et fusmes à l'intendant, qui me
-receut à l'abord très gracieusement en me demandant si tout avoit bien
-esté, et ce que c'estoit que cet homme. Je luy dis en abrégé ma relation
-cy-devant, et que je croyois le pauvre sieur ingénieur à un gibet.
-«Comment donc, nostre ingénieur pendu! Et vous l'avez abandonné? Vous
-estes perdu.» Je luy dits: «Non encore, suspendez s'il vous plait votre
-jugement, et sy vous aviez esté au mesme cas que Mr Dromer, je vous y
-aurois aussy délaissé. Vous savez que je n'ay point craint dans les
-occasions le bruit des canons et des mousquets, non plus que les périls
-de la mer, mais je n'ay jamais creu estre déshonoré par une potence où
-vous et le chevalier Géraldin me venez d'exposer par vos belles
-promesses. Je m'en suis heureusement échapé et vous ameine cet homme que
-par adresse j'ay enlevé et qui peut sauver l'ingénieur s'il nets pas
-encore fait mourir. Il faut faire au plutots écrire par cet homme à Mr
-de Makay qui l'a obligé de venir à mon bord pour servir au nouveau
-conquérant, ainssy qu'ils apeloient Mr le prince d'Orange, et que je
-l'ay enlevé par surprise, et que sy l'on fait mourir mon pillote Claes
-Dromer qu'il subira pareil suplice, et aussy le faire écrire des lettres
-circulaires à sa femme et à toute sa parenté pour demander la liberté de
-notre pilote pour qu'il puisse obtenir la sienne.» Et aussytots nostre
-ostage écrivit plusieurs lettres remplies à faire compation, et puis on
-le déposa dans une chambre d'un bon cabaret, soubs bonne garde par
-quatre fusilliers, avec ordre de ne le laisser parler à aucune personne,
-crainte qu'il n'aprit ce que c'étoit que notre prétendu pillote. Et les
-dites lettres furent envoyées, et Mr l'Intendant envoya à la cour toutes
-ces informations, et dont il receut ordre de me donner une
-gratification, et il me fit venir chez luy, et il me dit: «Quoy que vous
-n'ayez pas bien réussy aux dessains projetées, cependant la cour ayant
-esgard aux risques que vous avez encourus et par votre adresse d'avoir
-enlevé ce pillote, elle m'ordonne de vous gratifier de cinquante
-pistoles.» Je répondis: «Je n'ay point agy par interest; je n'ay pas
-demandé de gages; je me suis nory et l'ingénieur sur mes frais, et cets
-me trop payer pour deux mois et quelques jours. Donnez à vos laquais
-cette belle récompense. Vous m'avez promis au nom de la cour mon
-advancement, et j'ay couru plus de risques à désonorer ma famille qu'en
-mile combats, et je chercheray ailleurs mon party.» Il se récria: «Quoy!
-avec quel mépris et audace vous parlées et refusées une grasce de la
-cour.» Je dits en me retirant: «Elle est trop belle pour moy.» Et il luy
-souvint du commerce de lettre qu'il me deffendit d'avec le fils de Mr
-l'admiral Ruiter. Me voyant sortir de la salle, me dit: «Aparaman vous
-yrez trouver Mr Ruiter pour vous faire pendre sy jamais vous estes
-pris.» Et je ne répondis rien. Aparaman qu'il récrit sur cela en cour,
-et huipt jours après il m'envoya chercher et me dis: «J'ay écris que
-vous n'avez voulu recevoir la gratification sur ce que l'on vous a fait
-espérer vostre advancement dans la marine, et sy j'avois écrit vos
-fiertées vous seriez perdu, et mes intentions ont toujours esté bonnes
-pour vous. Voicy un brevet de lieutenant de frégatte[143] de sa Majesté
-que je vous ay obtenu avec le commandement de la frégatte la _Sorcière_,
-montée de 30 canons que j'ay ordre de faire armer incessamman, ainsy que
-la frégatte la _Serpente_ aussy montée de 30 canons, qui sera commandée
-par le capitaine Keizer[144] flamand, et vous aurez commandement sur les
-deux frégattes, et vous n'engagerez tous les deux aucuns matelots
-françois couchés sur les classes, le Roy en ayant besoin pour ses gros
-vaisseaux, ains apportées tous vos soins et ne soyez à l'advenir sy
-prompt ny sy fier, car tout autre Intendant vous auroit perdu.»
-
-Je le remerciay gracieusement et fis grande diligence pour les deux
-armements. Et j'ay obrmis d'écrire cy-devant que lorsque j'eus les
-ordres de partir de Brest pour me rendre à la cour, en route faisant je
-passay par la ville de Sainct-Malo où je rencontray plusieurs capitaines
-et marchands avec lesquels j'avois fait connoissance à Cadix en Espagne
-et à Lisbonne en Portugal et autres endroits, qui à mon bord me
-vouloient régaler, et entr'autres Mr Desmarets-Fossard, brave capitaine
-et marchand avec lequel j'avois une plus étroite liaison, jusqu'à nous
-traiter de frères, mesmes par nos lettres. Il m'emporta pardessus les
-autres pour me donner le souper chez luy, sur ce que j'avois déclaré que
-le matin suivant je devois continuer ma route, et convia huipt de ceux
-qu'il creut de mes meilleurs amis au souper pour me faire compagnie, et
-l'un et l'autre sans pensser à autre chose. Il nous conduit chez luy, où
-en entrant il dit à Madame sa mère: «Voilà mon meilleur amy Mr Doublet
-dont je vous ay tant parlé; cets mon frère et je l'ameine avec ses amis
-et les miens à souper.» La bonne dame dits: «J'en suis ravie, alées
-faire une promenade et je vais donner mes soins.» Et nous fusmes à
-Sainct-Servant à un baptesme de ses parents, et puis nous rendismes à
-l'heure du souper, et à l'entrée de la table l'on me plassa entre sa
-cousinne germaine Mademoiselle Lhostelier d'une charmante beauté, et une
-seur de Mr Desmarets qui n'étoit pas moins agréable et que je n'avois
-encore vüe ny entendue parler. Je me sentis le coeur épris, et mon
-apétit estoit d'amour et non des mets délicieux dont on me reforçoit.
-J'étois observé; l'on m'en faisoit la guerre, et voyant le peu de temps
-que j'avois à rester je fis doucement ma déclaration de mon amour à
-Mademoiselle Fossard-Desmarets, laquelle ne me rejetta pas éloigné,
-disant ne vouloir suivre que les sentiments de sa chère mère. Et sur un
-changement de service de la table, la mère fut pour ordonner. Je fus la
-joindre et l'atiray en particulier, et luy fis la demande de sa chère
-fille. Elle ne manqua pas de me marquer sa surprize du peu de temps, et
-que je devois partir le matin. Elle me dit: «Vous me faites icy un
-compliment d'un cavalier de passage.» Et je soutins l'assurant de ma
-constance, et retournay entre mes deux belles, où je persuadois à la
-mienne que madame sa mère m'avait promis son consentement. Et sur la
-minuit je quitay la table disant estre fatigué et que à 4 heures je
-remonterois à cheval. Afin de dissiper la compagnie qui m'acompagna à
-mon auberge où étoit mon valet et mes chevaux, je fis semblant de me
-coucher sur l'heure, et les amis me quittère, excepté Mr Desmarets
-auquel je dis avoir à le communiquer. Et nous voyant seuls, je luy
-déclara mon parfait amour pour sa seur, et le priay de m'y servir d'amy,
-pour que nous puissions estre réellement frères. Il m'embrassa et me
-promit de m'y apuyer, et je le priay de me reconduire chez luy avant le
-coucher, et il ne peut me le refuser à mes empressements, et je passay
-jusqu'à trois heures et demie, où j'employai toute ma rétorique à
-confirmer mon zèle et mon amour, et j'obtins parole de la mère et de la
-soeur et du frère, leur promettent que je quitterois dans peu le service
-du Roy pour me marier et m'établir à Sainct-Malo. Et les ayant quittés
-je montay à cheval sur les quatre heures et demie sans avoir couché ny
-fermé les yeux, et pendant ma route je n'ay manqué un jour d'écrire à ma
-maitresse étant arrivé à Paris qu'à Dunkerque, excepté le voyage des
-pommes en Ecosse que je leur déguisay. Mais lorsque je fus pourveu du
-brevet et du commandement des deux frégattes cy-dessus, je leur en
-donnay advis et en leur promettant que malgré le brevet je quitterois le
-service, et pour mieux les en assurer je fis une remise de 15,000 livr.
-en lettre de change à ma prétendue et une belle pendule à répétition et
-mon portrait en petit, dont je luy faisois un don en cas que Dieu
-disposats de moy, n'étant biens de ma famille, etc.
-
-Pendant que je faisois diligence pour armer, les deux frégattes du Roy
-la _Serpente_ et _Sorcière_, ariva à Dunkerque le sieur Dromer dans un
-pitoyable état, enflé par toutes les parties de son corps par hidropisie
-causée qu'on l'avoit dessendu dans un puis à sec avec une grille de fer
-audessus et que à toutes les marées haultes il avoit l'eau jusqu'au
-sein, et lorsque la mer avait baissé il se posoit sur une pierre de
-taille, et pour pain c'étoit des fois de boeuf cuit et de la petite
-bière, et on atendoit des réponsces d'Ostende pour le convaincre et le
-pendre. Mais son bonheur fut par l'enlèvement que j'avois fait de Willem
-Ficher qui le sauva, et que nous avons relasché bien sain et gros et
-gras, et le sieur Dromer après bien des remèdes n'a vescu que huipt mois
-après son retour, et me remercia fort de mon adresse.
-
-Nos deux frégattes se trouvèrent toutes équipées et prestes à faire
-voille le 8e may, nous ne atendions que les ordres et un bon vent pour
-sortir du port, et le 10e Mr l'Intendant nous ayant apelés les deux
-capitaines seuls nous présenta deux officiers anglois ou Ecossois et
-nous dits que de la part du Roy nous embarquerions chacun un de ces
-officiers, et leur donnerions à coucher dans nos chambres et la table,
-et que au moment de notre départ il nous délivrera à chacun un paquet
-cacheté de la cour que nous n'ouvrions qu'en présence des dits deux
-officiers, et de suivre exactement ce qui y sera marqué, et que
-l'ouverture ne s'en fera que lorsque nous serons au Nord de tous les
-bancs de Flandre, et qu'au cas de rencontre supérieure de nos ennemis
-qui nous fit succomber, prêts à estre pris ou péris nous jetterons les
-dits ordres à la mer dans un sachet avec un ou plusieurs boulets à
-canons pour les faire précipiter au fond.
-
-Les vents étant assez favorables, nous sortismes du Port sur le midy, et
-fismes les routes du nord jusqu'au 13e à 8 heures que nous étions
-dépassées tous les bancs, et fis serrer une partye de nos voilles, et
-fits le signal à Mr Keizer de venir à mon bord et d'aporter son paquet
-pour en faire l'ouverture ainssy que du mien, et il vint avec
-l'officier. Nos ordres étoient de fuir toutes les rencontres que nous
-pourions trouver qui nous peut engager en aucun combat ny mesme de ne
-nous arester à faire aucunes prises quelque aparente d'estre riche ou
-non, et d'aler vers les costes de Flandres ou Aberdin pour y débarquer
-chacun notre officier, dont nous raporterions un certificat comme ils
-sont contents du lieu de leur débarquement et bon traitement pendant le
-voyage. Et nous continuasmes la route jusqu'au 15e que nous étions en
-vue des terres de Hulm, où nous trouvasmes plus de cent bastiments
-holandois pescheurs qui n'avoient que deux moyens convoys de 20 à 24
-canons pour les garder. Nous avions les pavillons anglois arborées, et
-nous passions au travers parlant aux uns et aux autres sans leur faire
-la moindre peine, et nous creurent anglois leurs amis. Sur le soir nous
-n'étions qu'à trois lieux au large du cap Flamberghot que je fus parler
-à Mr Keizer et luy recommander de se tenir proche de nous, ce qu'il me
-promit. Mais je fus fort étonné que sur la minuit nous entendismes
-quelques coups de canons éloignés de nous, et qu'au petit jour nous ne
-voyons plus nostre camarade, ce qui nous mit en grandes inquiétudes, je
-faisois faire exacte découverte du haut de nos mats.
-
-Et sur les huipt heures notre homme de la découverte nous advertit qu'il
-voyoit un navire venir à nous, et fit route pour sa rencontre, et à dix
-heures nous étions à portée de la voix, et un des officiers nous cria de
-leur envoyer ma chaloupe, et pour lors nous aperceusmes que cette
-frégatte avoit combattu, et la reconnusmes désemparée et bien mal
-traitée. Je m'embarquay dans ma chaloupe, et fus à son bord; je trouvay
-bien de la consternation et le dit capitaine Keizer tout étendu sur le
-plancher de sa chambre ayant une épaule toute fracassée jurant et
-reniant comme un désespéré, et yvre. Je n'en pu tirer de bonnes raisons;
-je sortys sur le gaillard et interrogeay le second capitaine qui étoit
-moins yvre. Pendant que nos chirurgiens travailloient sur les blessés,
-les charpentiers de leur costé raccommodoient les mâts et les vergues et
-le corps du vaisseau, ainsy que les matelots aux voiles et aux
-maneuvres. Enfin le second capitaine m'aprit que l'officier passager fut
-tué de la première décharge et a esté jetté à la mer. Je demanday
-pourquoy nous avoir quittés contre les ordres, et il me dits que depuis
-que nous eûmes passé au travers de cette flotte sans en avoir pris, que
-le capitaine Keizer devint comme enragé et que sitôt qu'il fit obscur il
-força de voille, ayant mesme un peu changé nostre route pour se mieux
-écarter de nous, et que sur les onze heures ils aperceurent une lumière
-et coururent dessus, et qu'un peu avant minuit ils se trouvèrent proche
-d'un navire qui avoit cette lumière, et sans estre aucunement préparés
-pour le combat le sieur Keizer l'aprocha et cria: «D'où est le navire»,
-qui luy répond: «De la mer»: «Et d'où est le vostre.» Keizer sans
-déguisement cria: «De Dunkerque.»--«Ameine, chien!»--Et ce navire luy
-lascha une bordée de canons chargées à mitraille suivie d'une bonne
-mousqueterye qui tua l'officier anglois et blessa au costé Keizer et
-ensuite à l'épaule et une trentaine de l'équipage tuez et estropiez et
-nos gens à peine laschèrent leurs bordée de canons, n'ayant aucuns
-mousquets de préparées; ils receurent une segonde et troisième bordée,
-et puis ce navire à nos gens inconnu se retira et continua sa route, et
-s'ils avoient voulu ils auroient enlevé notre frégatte sans que j'en
-euts connoissance. Enfin il se trouva 52 hommes morts, 21 estropiées et
-14 passablement blessées. Je me fis reporter à mon bord pour conférer
-avec mon officier passager, et pendant qu'on raccommodoit toute chose,
-ce pauvre officier étant tout déconcerté me dit: «Mr, il nous faut
-retourner en France; je ne puis plus rien sans mon camarade; voilà une
-grande imprudence du vostre, et il mérite estre roué vif s'il échape.»
-Et je priay mon officier de se transporter au bord de Keizer avec notre
-écrivain et que nous allions dresser un procès-verbal, et puis nous en
-retourner, et cependant que s'il vouloit je le débarquerais à l'un des
-endroits destinés. Il dit: «Non Monsieur, il faut sy l'on peut retourner
-au plustot en France.» Et dès que ma chaloupe eut porté une vingtaine de
-mes matelots à la _Serpente_ et qu'elle fut revenue à mon bord je fis la
-route pour Dunkerque, et le 23e may me trouvant proche de la rade
-d'Ostende, je trouvay quatre navires anglois dont j'en pris trois
-chargées de charbon de terre et de l'étain et du plomb les conduit à
-Dunkerque et ma frégate la _Sorcière_ faisoit grande eau et dont il luy
-falloit faire un grand radoub, et l'on jugea qu'il y avoit bien moins de
-travail à faire à la _Serpente_, il fut ordonné que je la commanderois
-et l'armerois incessamment pour aller vers la mer Baltique et, le 10 de
-juin, étant tout prêts à sortir du port Mr l'intendant me dit de
-recevoir mes ordres du chevalier Géraldin, lequel cy-devant me les avoit
-donnés, et il m'ordonna de recevoir dans ma chambre et à la table un
-officier dont il ne m'importoit en savoir le nom, et défense d'attaquer
-ny chercher aucune rencontre de faire des prises, et moy d'éviter toutes
-rencontres, et de faire en diligence ma route pour me rendre au Zund, à
-Elzeineur, où se débarquerait mon passager, et après quoy j'irois dans
-la mer Baltique en rade de Danzik prendre soubs mon escorte[145] la
-flûte du Roy nomée la _Diepoise_, commandée par le capitaine Postel, de
-Honfleur. Au 12e juin je party de Dunkerque et, sur les 6 heures du soir
-étant entré à Ostende et l'Ecluse, je fus rencontré par cinq vaisseaux
-de guerre anglois, lesquels me donnèrent chasse, et pour me faire
-engager entre les bancs de sable ou de passer à leur portée de leurs
-canons je fis le semblant de vouloir donner dans les bancs, et les trois
-plus légers de leurs vaisseaux n'y coupoient le chemin, ce qui venoit à
-mon dessein de les faire séparer. Et lorsque je les creut assez distant
-de ne me pouvoir rejoindre, je reviray le bord en résolution d'essuyer
-la bordée des deux plus gros qui marchoient le moins et forçant de
-voille je passay bien à portée d'un moyen canon de ces deux vaisseaux
-qui ne me tiroient pas leurs canons crainte d'interrompre leur marche.
-Mais lorsque je les euts un peu dépassées et qu'ils voyoient que je les
-éloignoient, ils me cannonèrent fortement et tous les cinq couroient
-après moy, et je ne receut qu'un seul coup de canon du costé de tribord
-en arrière de mon artimon qui brisa dans ma chambre quelques-uns de nos
-fusils, et la plus légère étoit une frégate de 24 canons qui aloit mieux
-que nous continua la chasse jusqu'à 9 heures, mais elle n'oza m'aprocher
-de trop près, et nous nous tirasmes heureusement, et mon passager vint
-m'embrasser me disant: «En vérité, Monsieur, je vois bien ce qu'on m'a
-dit, qu'il n'y avoit rien à craindre avec vous.» Et je repris ma route,
-et passant sur le banc des Dogres, je passay proche de plusieurs de ces
-bastiments pescheurs de morues sans leur rien dire, j'avois les
-pavillons anglois arborés et me prirent pour frégatte d'Angleterre.
-
-Et le 29e juin étant proche du cap de Kol[146] où l'on fait la cérémonie
-de baptizer ceux qui n'ont pas passé au Zund, il se fit un grand
-préparatif par mon équipage qui étoient tous flamands et que leurs
-coutumes ainssy qu'à tous les gens du nord est de donner la calle, en
-guidant les hommes au haut du bout de la grande vergue et de le laisser
-tomber d'en haut dans la mer trois fois quelque froid qu'il fasse, puis
-on leur donne un verre d'eau-de-vie et ils payent ce qu'ils ont promis
-et on l'écrit pour le payer sur leurs apointements, et cela revestit
-pour avoir de quoy les régaler tous. Mon navire n'y avoit encore passé
-ny mon passager ny moy. Je fis présent de deux bariques de vin pour
-n'estre baptizé que d'un verre d'eau de la mer et empescher pour le
-navire qu'il n'en coupasse la figure en place du lion, ce qui est
-d'ancienne pratique[147]. Et le mesme soir nous entrasmes à Elseineur.
-Je fus à terre pour donner mes déclarations que j'étois frégate du Roy,
-n'ayant aucune marchandise dans mon bord, et le lendemain je fus à la
-rade de Copenhaguen, capitalle du royaume de Dannemarc; je fus à terre
-avec mon passager et nous fusmes chez Mr notre ambassadeur, Mr le
-marquis de Martangits[148], qui nous receus très-gracieusement, et sur
-l'heure du midy il nous mena devant le Roy de Dannemarc[149] qui nous
-fit un bon acueil, et ensuite il nous conduit chez le prince de
-Guenldenlen[150] frère naturel du Roy, lequel nous convia pour le
-lendemain à disner chez luy, et enssuie nous fusmes chez Mr le premier
-admiral Bielcs[151] et chez Mr le comte de Rancinclos, chancelier, et il
-étoit plus de deux heures quand nous retournasmes à disner chez Mr
-l'ambassadeur, et ordonnasmes de débarquer les hardes de mon passager,
-lequel me mit en bonne réputation avec Mr l'ambassadeur. Après quoy je
-pris un pillote pour dépasser les bouez et entrer dans la mer Baltique
-le 5e juillet. Après quoy je fus pour me rendre devant Dansik où
-j'arrivé en rade le 4e aoust et y trouvay la _Dieppoise_ qui n'avoit
-encore commencé de prendre sa charge, et le 5 je me fis porter dans mon
-canot à la ville de Dansik trouver Mr Souchey, agent du Roy, auquel nous
-étions recommandées. Je le priay de nous diligenter le chargement de la
-_Dieppoise_, et il me fit conoistre que les mastures n'étoient encore
-dessendues la Vistule, ny les câbles encore faits, et j'eus le temps
-d'examiner cette belle ville qui est magnifique et bien policée par un
-sénat, et y ayant un bel arsenail toujours prêt à armer 30 mil hommes;
-toutes marchandizes combustibles sont en un quartier hors la ville
-entourées de grands fossées plains d'eaux, et à chaque bout des magasins
-ce sont de grands dogues enchaînées le jour et qui la nuit rodent; les
-magasins aux froments sont de mesmes et séparées et mesme garde les
-dehors de la ville sont en plaine remplie de jolis maisons de campagne
-où l'on va librement avec les dames faire des colations avec des truites
-et écrevisses et à très bon compte, et c'est une ville d'un très grand
-commerce.
-
-Les câbles se trouvèrent faits: l'on embarqua des barils d'acier et de
-fer blanc et de cuivre en table et 18 gros câbles et d'autres à
-proportion, et 22 gros mâts et de plus moïens du godron et du bray, et
-le chargement s'acheva au 25, et ayant receu les expéditions je party
-avec la dite flûtte pour nous rendre devant Elseineur, et en partismes
-le 29 septembre. J'avois receu les ordres de n'escorter la dite flutte
-que jusqu'aux illes de Fer par le nord d'Ecosse, et après l'y avoir
-conduite de la laisser seule pour se rendre à Brest. Je tiray un
-certificat du capitaine Postel du lieu où je le quitois pour suivre mes
-ordres qui étoient que je ferois la course jusqu'au bout de mes vivres.
-Et croisant aux costes d'Ecosse devant la ville de Scarbourg[152], nous
-aperceusmes une moyenne frégatte qui nous reconnut, et c'étoit le
-capitaine Piter Baert ayant 54 canons, lequel m'ayant parlé me dits
-qu'il y avoit à la rade du dit Scarbourg cinq navires. Je luy dits: «Il
-faut les aller reconnoistre.» Il répondit: «Mais il y a une bonne
-forteresse pour leurs défférences.» Je luy dits: «La forteresse ne
-sortira pas de sa place pour venir après nous, et sy vous voulez me
-seconder nous yrons les attaquer». Et il me le promit, et nous
-préparasmes un combat pour les attaquer, et lorsque nous fusmes à la
-portée des canons des dits navires et de la forteresse, c'étoit une
-gresle continuelle, et le dit Bart se tira au large, et je fus d'emblée
-en aborder un qui me couvroit des coups de la forteresse, et mon
-équipage ayant sauté au bord de la bordée ne savoit par où entrer, ayant
-les gaillards bien fermées, et tuoient mes gens autant qu'ils en
-découvroient, et de dessus mon pont nous étions battues en ruine par les
-4 autres navires qui avoient 20 et 24 canons. Je fits couper le câble de
-celuy auquel j'étois accroché; je me trouvay abandonné tout seul sur mon
-pont, tous mes faux braves d'officiers s'étoient jettés dans la calle et
-dans ma chaloupe qui étoit entre nos deux navires. Je leur fis honte et
-ils remontèrent, mais le combat étoit fini, et étions hors de
-cannonades, et il est certain que sy j'avois esté tué ou bien blessé
-qu'au lieu de prendre j'aurois esté pris, ou s'il avoit sauté deux ou
-trois anglois dans mon bord je n'en pouvois échaper. J'eus de morts 28
-hommes et six estropiés des bras et jambes et seize blessés, et dont
-j'eus une cuisse offencées dans les chairs, mon mats d'artimon hors
-d'estat de service et beaucoup de nos manneuvres endommagées, et ainsy
-que nos voiles, et mon coquin de prétendu camarade n'osa plus
-s'approcher de moy. Je pris résolution de faire route pour Norvègue où
-les ports de mer sont fréquents et sans forteresses, étant neutre, le
-capitaine de ma prise me proposa de luy ransonner, et j'en convins avec
-luy par dix mille livres, monnoye de France, quoy qu'il en valus plus de
-25,000 liv. étant bon navire de 160 thonneaux, douze canons et chargé de
-charbon de terre et plusieurs saumons d'étain et de plomb. Je luy
-relascha son navire et chargement soubs la conduite de son pillote qui
-étoit son oncle, et que luy me resterait pour seureté de la ransson. Je
-fis ma relasche à Suinneur[153] pour y reprendre un mât d'artimon qui ne
-me coûta que deux pots d'eau-de-vie et le travail de mes gens, et étant
-bien réquipé je remis en mer au 16e octobre après avoir bien espalmé ma
-frégatte en vue de ne pas retourner sans bonne prize. Je fus à
-l'embouchure du Texel jusqu'à passer les deux premières boüées ou
-tonnes. Je pris une grande galliotte bien richement chargée destinée
-pour Londres, et je la conduis jusque tout proche de la rade de
-Dunkerque, et je repris la mer malgré les murmures de mon équipage sur
-ce que j'étois bien affaibli de monde par la première rencontre.
-Cependant je fus croiser entre le dogre blanc, la Flye et le Texel qui
-sont les entrées pour Amsterdam, et au bout de trois jours et nuitamment
-nous nous trouvasmes proche d'une flotte que nous reconnusmes par les
-lumières des fanaux des convois. J'éprouvai ma marche, et voulus me
-mesler dans le gros de la dite flotte; un convoy voulu m'aprocher et je
-l'évitay et ils étaignirent leurs feux. Je tiray, étant éloigné après
-deux lieux, dix à douze canons distant les uns des autres comme sy j'en
-avois combattu quelqu'un écarté, et les trois convois y coururent où
-avoient paru nos hommes, et moy je recours au-devant de la flotte et en
-aborde une grosse flutte et, sans bruit ny un seul coup tiré ny fait
-paroistre de lumière, je luy mets promptement vingt hommes de mon
-équipage et en retire partie des siens et la fait changer de route, et
-m'étant un peu écarté je refis ma première maneuvre de tirer quelques
-canons et mettre fanal à ma grande hune et les convois redonnèrent après
-moy, et au petit jour ils m'aperceurent seul et sans prize à ce qu'ils
-creurent, mais lorsqu'ils furent à leur troupeau ils en trouvèrent un de
-moins, et je forçay de voille pour suivre sur la route que j'avois
-ordonné à la prise de faire, et sy j'avois eu quelque autre frégatte
-avec moy je leurs aurois enlevé une partie de leur flote sur les contre
-temps que je leur faisois, et je ne savois ce que j'avois pris; étant
-fort attentif à la rencontrer, je fis ma chasse à peu près, et sur le
-midy notre homme de la découverte cria: «Navire devant et au-devant de
-nous.» Et à deux heures nous étions à la voix. Le Sr Havard, mon
-capitaine en segond, que j'y avois pozé pour la comander me cria: «Voilà
-une belle prize venant de Moscovie.» Elle avoit 24 canons et plus de 600
-thonneaux de port et toute neuve se nomoit la _Laitière d'Amsterdam_. Je
-l'escortois avec grand plaisir, mais les joyes de ce monde sont de peu
-de durée. Le 11 novembre, feste de St-Martin, nous étions au petit jour
-devant Ostende,--et je n'écris cecy qu'avec frayeur;--nous tinsmes
-conseil sy nous yrions entre les bancs de Flandre et la terre ou sy nous
-en passerions au large. Il fut représenté que plusieurs vaisseaux de
-guerre anglois avoient gardé pendant l'été le passage du dehors, n'osant
-se mettre entre les bancs. Nous avions un pillotte pour les bancs,
-réputé habil homme, proche parent de Mr le chevalier Baert, portant
-mesme nom, lequel nous dit: «Il ne faut pas hasarder de faire prendre
-une si belle prize, et il n'y a rien à craindre de passer entre la terre
-et les bancs, je suis pour cela et je réponds sur ma vie.» Et il fut
-conclu que nous y passerions, et étant au travers du vieux port notre
-homme de la découverte cria: «Il y a 4 gros navires à la passe du costé
-de Graveline.» Notre pilote dit: «Ai-je pas bien conseillé de ny pas
-risquer? Et ne craignez pas, je suis sûr de mon fait.» Et il sondoit à
-chaque moment, et j'étois tout proche de luy, et il se crut échappé des
-dits bancs, en disant: «Monsieur ne craignez plus; faites-moy donner un
-verre d'eau-de-vie, et sy vous avez quelque signal à faire, faites-le.»
-Et aïant convenu avec Mr l'Intendant avant mon départ que sy j'amenois
-quelque prise au-dessus de valeur de cent mil livres, que j'arborerois
-au grand mât un pavillon rouge je l'envoyay arborer; et dans l'instant,
-nous sentismes nostre frégate toucher et s'arester tout cour malgré
-toutes les voiles déployées. L'épouvante prend un chacun; la frégate
-s'emplit d'eau, et les vents du Nord-est s'augmentèrent, et un froid
-rigoureux et violent. Je fais couper tous les mâts et jeter les ancres à
-la mer afin que le bâtiment ne se rompre sytots. Un chacun se lamente et
-pleure; notre prise n'eut pas meilleur sort, excepté qu'après avoir
-perdu son gouvernail elle sauta par dessus les bancs et elle fut
-s'échouer à la coste proche de Boulogne dont le monde fut sauvé. Mais ce
-ne fut pas de mesme à nostre bord, j'envoyai ma grande chaloupe avec 16
-hommes et un de mes nepveux pour demander le secours à Mr l'Intendant
-qui fit tout le possible pour m'envoyer des chaloupes du Roy avec des
-officiers, et comme ils venoient à nostre secours les vaisseaux que nous
-avions creu estre des Anglois étoient quatre vaisseaux du Roy sortys de
-Dunkerque qui étoient à la rade, desquels l'_Ecueil_ cassa par le gros
-vent son câble et fut risque de se perdre sur le banc du Brack, et il
-tira du canon qui obligea les chaloupes d'aler à luy plutôt qu'à nous;
-plusieurs de mes gens se jettèrent en foule dans mon canot et me criant:
-«Sauvez-vous, nous dirons comme il n'y a pas de votre faute.» Et la mer
-les submergea tous à mes yeux. D'autres s'attachoient à des bouts de
-mats et à des bariques vides et périssoient tous. J'avois travaillé à
-faire un ponton des mâts et vergues que j'avois rassemblés et bien liées
-croyant m'y sauver avec le reste de l'équipage, mais leurs
-précipitations à se jetter dessus avant qu'il fut achevé fit encor périr
-tous ceux qui s'y étoient mis. Enfin comme la mer montoit et couvroit le
-corps du bastiment, je me mis à fourchon sur le dernier couronnement de
-poupe, tenant la gaule du pavillon et mon Rançon anglois etoit assys sur
-le fanal tenant aussy le mât du pavillon. Mr de la Houssaye et
-Guillemard[154] estoient à mes costés, et chaque vague nous couvroit
-par-dessus teste, et ne respirions qu'entre deux, et nous résistames,
-jusqu'à 4 heures du soir qu'il començoit destre nuit, lorsqu'un coup de
-mer rompit notre machine, et flottions dessus au gré des flots et des
-vents, et que sur les six à sept heures j'entendis un bruit
-extraordinaire, et j'aperçeu une grosse noirceur, nous étions le corps
-dans l'eau, n'osant nous tenir dessus notre pièce par crainte de le
-faire couler soubs nous, et nous tenions autour avec nos mains. Nous
-coupasmes nos habits pour estre moins chargés, et apercevant cette
-noirceur je criay: «Mon Dieu, sauvez-nous la vie.» Et nous entendismes
-des gens crier: «Ameine les voilles et promptement des lanternes.» Et
-nous jettèrent des cordes dont j'en receu une sur la teste, que
-j'atrapay d'une main et la tint ferme et les autres en receurent aussy,
-et l'on nous attira dans cette barque où aussitôt que je fus hors de
-l'eau je fus saisy du froid et fut sans parolle, et l'on me reconnut
-quoyque nud en chemize. L'on me couvrit de capots pour m'échaufer ainsy
-que les trois autres. C'estoit une barque à pescheur dans laquelle
-s'étoient jetté quatorze des plus braves capitaines de Dunkerque pour
-nous sauver, et il étoit une heure après minuit, et lorsqu'ils me
-débarquèrent Mr de Harcourt commandoit la ville pour lors et eut la
-bonté de faire tenir les portes ouvertes, jusqu'à savoir de mes
-nouvelles. Je fus porté dans ma chambre sans avoir connoissance qui m'y
-avoit mis. Il me pris un vomissement d'eau salée et de sang, j'avois un
-de mes talons dont la peau étoit enlevée. Et le matin Mr l'Intendant se
-donna la paine avec Mr les officiers de me venir voir, et m'encourager
-sur ce qu'ils étoient bien informés qu'il n'y avoit nullement de ma
-faute et que j'avois agi en très brave homme et qu'il l'avoit écrit à la
-cour, cela me consola.[155]
-
-Et dans cet intervale Mr de Pontchartrain fils succéda au Ministère en
-place de Mr son père qui fut chancelier[156]. Il ordonna à Mr
-l'Intendant de m'envoyer pour me justifier sitôt que j'en serois en
-l'état, et six jours après je party en poste pour Versailles où je
-n'imploray pas l'apuy d'un protecteur. Je paru le matin dans son
-antichambre où l'attendoient Mr les officiers de marinne, et je
-m'aprochay de luy disant: «Monseigneur. Je suis celuy échapé du naufrage
-de la frégate la _Serpente_ qui vient soubmis aux ordres de Votre
-Grandeur.» Et il me regarda fixe de son oeil et me dit: «J'ay receu les
-verbaux comme la choze vous est arivée. Vous estes lavé devant le Roy,
-mais ce coquin de pillote sera pendu. J'ay mandé que l'on fasse son
-procès.» Je dis: «Monseigneur, ça va estre un grand dégout pour Mr le
-chevalier Bart, c'est son parent et son filleul, portant les mesmes noms
-de Jean Bart.»--«Ha! Ha! Je vay informer le Roy, et vous demain à mon
-lever faites-vous énoncer pour me parler.» Je n'y manquay pas dès les
-six heures du matin. J'étois connu de Mr Potin, son valet de chambre,
-qui m'y présenta en son cabinet, et il me dit: «Le Roy fait grasce à ce
-malheureux, qui a fait périr la frégate et autant d'hommes et en
-considération de Mr Bart, ne manquez à luy dire. Et, vous, prenez bien
-garde qu'une autre fois il ne vous arive un pareil accident, tenez voilà
-une ordonnance de cent pistoles que vous ferez payer au trésorier de la
-marine que le roy vous donne pour vous réquiper sur le _Profond_ que
-vous commanderez, et de suivre les ordres que l'on envoira à
-l'Intendant, et ne tardez pas sans vous rendre à Dunkerque.» Je
-remerciay humblement Sa Grandeur et luy promis de n'arester que deux
-jours à Paris, et il m'arêta en me disant: «Tenez, voilà ce qu'on m'a
-écrit de vous mais j'ay esté informé du contraire, gouvernez-vous
-toujours sagement.» Et il me laissa la lettre. Je ne sorty pas de
-l'antichambre sans la lire et j'en fus surpris du contenu. Elle étoit du
-Sr Plets, grand armateur, qui écrivoit faux mesme jusque contre les
-intendants et l'état major. Je garday la dite lettre et partis pour
-Paris, où je ne fus que les deux jours, et pris ma route pour Calais.
-
-Et entre Calais et Graveline courant la poste, je passay proche d'une
-chaize d'où l'on me souhaitoit le bon jour et comme je me portois.
-J'arestay à la portière et fus très surpris de voir Plets me faire sy
-bon accueil, me demandant des nouvelles. Je descendis de cheval et
-donnay à mon postillon la bride, et dis à celuy de la chaise: «Arreste.»
-Je dis en frappant de mon fouet: «Comment coquin, avez-vous osé me
-parler?» Et redoublois mes coups du manche du fouet et des bourades du
-bout je l'obligeay de mettre pied à terre, et luy dis de tirer son épée.
-Il se jeta à genoux disant: «Que vous ai-je fait? je ne suis pas homme
-d'épée.» Je luy présente un pistolet et il le laissa tomber. Je le fis
-soufler et je le blessay un peu à la lèvre d'en haut et me promit de ne
-s'en pas plaindre.
-
-Je reprends ma route courant mieux que luy, et a demie-lieue en avant je
-fus rencontré de deux officiers de la marine, Mr de Maisonneuve et
-chevalier de Montant,[157] qui aloient à Calais. Ils s'arestèrent à me
-questionner comme j'avois esté receu et sur les nouvelles, et la chaise
-de Plets me passa devant et n'étions plus que trois quarts de lieux de
-Gravelines où il gagna un peu avant moy. Cependant je ne m'arestay pas à
-conter l'advanture de Plets et continué. En rentrant à la barrière des
-palissades, je trouvay un officier avec un hauscol et un esponton qui
-m'aresta et me fait escorter par deux fusilliers chez Mr de Vercantière
-commandant. Je mets pied à terre et il m'attendit au seuil de la salle.
-Il me receut froid disant: «Comment, Monsieur, faites-vous mestier
-d'assasin sur les routes.» Je dis: «Aparamant vous êtes mal
-informé.»--«Voyons et entrées.»--Sitots entré je trouvay mon plaintif
-dans un fauteuil tenant son mouchoir un peu ensanglanté contre sa bouche
-et Madame de Vercantière voulant se mesler de me gronder. Et pour
-abréger matière, je dis: «Il n'y a qu'un ordre du Roy, qui puis me faire
-arrester; je vais à Dunkerque où j'ay ordre de m'y rendre incessament.»
-Et puis je présentay sa lettre et dis: «Monsieur et Madame, que feroit
-tout autre que moy? Il a eu l'effronterie de m'apeler et me demander
-come je me portois, que ne me laissoit-il passer, je ne luy aurais dit
-ny fait, et il m'a fait serment de ne s'en pas plaindre. Il écrit contre
-l'Etat-major et contre les Intendants.» Monsieur et Madame luy dirent:
-«Alez vous plaindre ailleurs.» Il fit le pleureur disant n'estre pas en
-seureté de vie sy on ne m'areste jusqu'à ce qu'il puisse estre arrivé à
-Dunkerque. Je luy dis: «Alées, marault, je vous assure de ma part vous
-n'en valez plus la paine.» Et il partit et Mr le commandant m'aresta
-bien une heure en buvant une bouteille de champagne, et je n'avois que
-pour une heure de course à faire. Je pris congé et repris la poste. Je
-croyais mon homme rendu mais je le trouvay encore entre Mardye et la
-basse ville; sa chaise s'étoit embarrassée dans les dumes, et j'arrivay
-un peu plustôt que luy et les portes se fermoient. Il crioit de sa force
-pour qu'on l'entendit, et je priay Mr le Major de fermer et ne laisser
-entrer. Il dit: «Ho! Ho! c'est ce coquin, ferme, ferme.» Et il fut
-coucher à la basse ville, et j'eus loisir d'aller voir Mr les deux
-Intendants et commandants et les prévins sur les plaintes qu'il avoit à
-leur faire, et je fus me tranquiliser.
-
-Vous ne devez pas doubter que je n'informats ma maîtresse de toutes
-choses, et qui avoit apréhendé que je ne fus entièrement disgracié
-puisque son oncle m'avoit écrit: «Il est juste pour votre honneur de
-vous justifier à la cour, mais ne vous inquiétez pas de n'y plus estre
-employé, cets ce que nous souhaitons et aurons une bonne frégatte à vous
-donner en commandement,» et je luy manday qu'il m'étoit bien plus
-honorable d'estre remonté comme je l'étois et après quoy je quitteray le
-service quant je voudray et qu'on ne retient pas les officiers par force
-et qu'estant destiné pour aller désarmer à Brest que je ne manquerois
-pas d'aller pour accomplir ma parole et mes désirs.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Croisières et voyages dans la mer du Nord.--Aventure avec l'abbé
-d'Oliva.--Démêlés avec les Anglais.--Doublet comparaît devant le Sénat
-de Copenhague, il est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les
-Hollandais à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures
-pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer avec
-Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.--Combat.--Retour
-à Brest.--Nouvelle Croisière.--Prise du _Scarboroug_.
-
-
-1692. Le 15 janvier M. l'Intendant me fit venir chez lui pour me
-communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la
-flutte du Roy le _Profond_[158] et d'y mettre quarante canons avec
-deux-cents hommes flamands particulièrement les matelots afin que les
-matelots françois des classes futs réservées pour les autres vaisseaux
-du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont[159], chef d'Escadre, et pour lors
-commandant au port, qui venoit de commander le _Profond_ me dit: «Je
-suis surpris que vous ayez couru sur mes brisées; j'ayme ce vaisseau et
-vous m'en voulez déposséder.» Je luy dis: «Monsieur, je ne l'ay pas
-demandé et le Ministre me l'a ordonné.» Et Mr l'Intendant print la
-parole en luy disant: «Je say qu'il ne l'a pas demandé et qu'on l'a
-choisy pour une expédition qui ne vous est pas convenable, et vous,
-Monsieur, estes destiné pour comander le _Grand Henry_ à la teste de
-l'escadre que nous allons bientots armer.» Sur quoy mon dit sieur
-D'Amblimont me dits: «Je suis bien aise que se soit vous qui l'ayez et
-vous avez un très bon vaisseau.» Et il fut question de l'armer et de
-faire mon équipage de flamands qui n'aime pas à s'embarquer sur les
-vaisseaux du Roy, à cause de la paye qui est moindre et aussy par la
-subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paraître l'armement
-pour le service du Roy c'étoit le chevalier Géraldin qui fournissoit
-pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de
-l'armement se fit à l'arcenail et futs prêt au 26 février que je le fis
-sortir du bassin pour le mettre le long des jettées affin de pouvoir le
-mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20e
-mars. Et aussy tots que je l'eus conduit en rade, Mr le prince de
-Tingry[160] se fit amener à notre bord par curiosité de voir un vaisseau
-armé, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner
-le contentement de voir comme se gouverne un vaisseau. Après quoy nous
-remismes en place pour recevoir le reste de mon équipage. Le 21 nous
-fismes voilles accompagné d'un corsaire de douze canons faisant route
-pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes
-ordres, et après le mois de course expiré, prises faites ou non, étoit
-d'aller en droitture à Dantzick où y trouverois des ordres. Et en
-croisant avec l'autre corsaire le 22e au matin d'un temps de brouillards
-nous aperceumes soubs le vent de nous une frégatte angloise sur laquelle
-nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des
-officiers vêtus en rouge et gallonnées. J'en aprocha à portées d'un bon
-mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche,
-et vouloit l'aborder, et nous étions proche des bancs de jarmuits et
-elle couroit dessus. J'euts la précaution de faire sonder bien à propos,
-car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un
-peu plus que les 15. Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont
-il étoit grand temps, car avec très grande peine et à force de voilles
-nous échapasmes d'aborder un banc dont les brisants de la mer estoient à
-portées de pistolets de nous soubs le vent, et ne trouvasmes que 16
-pieds d'eau et nostre navire couché par le costé si fort que nos canons
-du premier pont labouroient la mer, que nous aurions touché et péry
-tous. Nous aperceusmes devant et au costé de nous d'autres brisants, des
-bancs et plus rien du costé de dessoubs le vent. Je fis arriver vent
-arrière et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon
-câble ajusté de trois sur un bout et nous tinsmes fermes à 15 brasses
-d'eau et un bon fonds de vase, et il s'éleva une tempeste qui nous
-obligea d'amener tout bas nos vergues et mâts d'hune et résistances
-pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre câble ne
-manquats, et après la tempeste cessée nous fismes de grands efforts pour
-lever notre ancre et elle rompit par sa croisée, sy cela avoit arrivé
-dans la tempeste l'on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu
-permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large où
-nous rencontrasmes un flibot écossois avec du charbon de terre
-apartenant à Mr Chaters dont j'ay parlé à mon voyage des pommes, et je
-le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course
-estant finy, je pris la route pour me rendre à Dantzic, et au 8e may
-j'arrivay à Elseineur après avoir fait les cérémonies accoustumées
-devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus à
-terre saluer Mr notre ambassadeur auquel je fis présent de cent
-bouteilles de vin de champagne; il en présenta une douzaine à la Reine
-de Dannemark qui nous dit n'avoir gousté d'aussy excellent vin, ce qui
-m'occasionna dès l'après midy de luy en envoyer cent autres bouteilles.
-Et le landemain Mr l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la
-Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement à ma santé,
-ce qui me fit beaucoup d'honneur à la cour. Sortant de là nous fusmes
-disner chez son altesse sérénissisme Mr de Gueuldenleur frère naturel du
-Roy et vice-roy de la Norvègue et généralissime des armées. Il nous
-régala à la française et on y parla notre langue, mais il nous fit boire
-à l'allemande, _egregie_, et me trouvay heureux d'avoir prétexte d'aler
-me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint
-demandar je prit congé et à la sortye je me sentis un peu chancelant,
-mais mon canot étoit tout proche et y étant ambarqué je m'endormis
-jusqu'à estre arrivé à mon bord, et eus loisir de reposer la nuitée pour
-partir le matin ensuivant que nous appareillasmes la route pour Dantzik
-où j'arrivé en la rade, le 27e may. Il est à remarquer qu'il n'y à que
-les petits navires qui peuvent entrer dans la rivière de Danzik et que
-les navires tirant 9 à 10 pieds d'eau sont obligés de rester à la rade à
-plus d'une lieue de l'entrée, ainssy je me fis porter dans mon canot
-jusqu'à la ville, où je fus trouver Mr Louchay, agent de France, et il
-me conduit chez les anciens sénateurs, et à notre retour chez luy il me
-dit de renvoyer mon canot, et que nous raisonnerions sur nos affaires,
-et il me communiqua ses ordres qui étoient de me charger mon vaisseau de
-plusieurs mâts de 80 à 85 pieds de long et de 32 à 33 palmes en
-circonférence et aussy 20 câbles de 120 brasses de long depuis 18 à 21
-pouces de grosseur, mil à 1200 barils d'acier et des hossières de
-cordages depuis 4 à 6 pouces de grosseur et 200 barils de ferblanc, 200
-paquets de fil de laiton et 200 paquets de fil de fer et du bray noir en
-barils et des petites mastures. Je luy dis de m'envoyer en premier lieu
-tout ce qui étoit de menu et le plus de poids pour servir de lest dans
-les fonds, et ensuite 2 à 300 longues planches pour mettre au-dessus
-avant de recevoir les mâts mais les fonds des payements n'étoient encore
-arrivés et j'eus le loisir de me promener et d'examiner le pays jusqu'au
-20e de juin que j'eus advis qu'il faloit charger et le 21e nous
-commençâmes par les menus et plus de poids, le 25 et 26 par les câbles
-et le 2 juillet par les planches pour recevoir les mâts quoyque long et
-gros je trouvay le secret de les embarquer plus facilement et
-promptement que les Holandois qu'on m'avoit envoyés pour l'effect, et
-ordinairement ces grosses mastures se conduise par des basteaux qui les
-entraînent proche du bord de celuy qui les doibt recevoir, et du premier
-j'en embarquay huyt, ce qui surprist fort mes Holandois qui n'avoient
-coustume d'embarquer que deux ou trois par jour.
-
-Et la nuit il survint un coup de vent qui fit rompre le câble qui en
-tenoit cinq mats attachés derrière nous, et lorsqu'il calma j'envoyai
-mes chaloupes à leurs recherche le long de la coste où nous jugions à
-peu près estre transportés, et mon canot ayant esté du costé de la baye
-d'Olive[161] les y trouva échoués, et m'en ayant fait rapport, je
-changeay d'équipage du canot et my embarqué et my fits porter, et ayant
-mis pied à terre je trouvay deux païsans et nous dirent qu'ils y
-gardoient par ordre de Mr l'abé Dolives pour qu'on ne les enlevats. Je
-m'informay de sa demeure et ils me la montrèrent à bonne demie lieue en
-dedans les dunnes. Je fus saluer Mr l'abbé et luy dis de ne pas trouver
-mauvais que j'envoye reprendre les mâts du Roy mon maistre. Et il
-répondit: «Qui est-il votre Roy? Il n'a rien icy; les mâts sont à moy et
-tout ce qui vient en cette coste par droit de seigneur et de gravage:»
-Je dits: «Mon Roy et mon maistre n'a d'autre Seigneur que Dieu, ainsy je
-les auray de grey ou de force.» Il me brusqua en me disant:
-«Retirez-vous d'icy.» Je retournay à mon vaisseau me trouvant trop
-faible et sur le soir. Ma grande chaloupe y étoit, je laissay passer la
-nuit et dès le petit jour je fis armer la grande chaloupe de 4 périers
-et des fusils et sabres et des grenades et 45 bons hommes, un cric et de
-bons leviers et des rouleaux et 25 hommes armés dans mon canot où je
-m'embarquey, et fusmes descendre proche de nos mâts et y déjeunasmes
-dessus pour avoir meilleur courage d'y travailler. M. l'abé en fut
-adverty à son lever; j'avois posté des sentinelles en découverte et l'un
-d'iceux m'advisa qu'il venoit des gens armés. Je fus les examiné et je
-remarquay comme une procession de païsants mal armés et M. l'abé vêtu en
-camail et rochet qui suivoit à pas graves. Lorsqu'il fut approché et son
-armée de membrin je luy oposé 30 fusilliers, et les fis faire halte, et
-il demanda à me parler. Je m'aproché et luy dis qu'il n'auroit autres
-raisons de moy que de me laisser reprendre mes mâts, et que s'il s'y
-oposoit le moindrement ou ses gens que j'avois donné ordre de faire main
-basse sur tout, excepté luy que j'enleverois en France. Il répondit d'un
-air doux: «Monsieur, cela est bien violent et j'en écrirai au Roy de
-France.»--«Alez, Monsieur, je luy dits et vous me ferez plaisir.» Et
-j'enlevay tous mes mâts sans plus d'oposition.
-
-Je me trouvay près ayant levé toutes mes expéditions pour partir pour
-France. Il y eut plusieurs dames chez lesquelles j'avois fréquenté à
-Dantzik qui me témoignèrent avoir envie de voir un vaisseau du Roy de
-France, et je ne peut me dispenser de les convier d'y venir disner avec
-Mrs leurs maris, et je retournay à mon bord pour faire préparer le repas
-et renvoyay Mr Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe
-et le fils de Mr Alvarès, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon
-canot pour amener cette compagnie, que j'atendois à disner. Et un peu
-après que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand
-yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint à mon bord où étoit
-Mr de Rancey que j'avois connu à Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur
-le vidame Denneval,[162] chez qui je l'avois veu lors de son ambassade
-en Portugal, étoit avec Madame son épouse et Mr le chevalier son fils
-dedans le dit yac, et venoit se débarquer à Dantzick pour se rendre
-ambassadeur à Varsovie, cour de Pologne. Je marqué mon ressentiment à Mr
-de Rancey de ce que je n'avois mon canot ny ma chaloupe pour aller
-rendre mes respects à Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y
-allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois
-plaisir à Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize
-coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de Mr
-l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup
-d'honnestetés et de Madame. Après quoy, il me dits: «Vous voudrées bien
-sur le soir me prester vos chaloupes pour aider à nous débarquer.» Et je
-lui dis: «N'y penssées pas, Monsieur, vous recevriées un affront de
-n'estre pas salué des forteresses et de la ville.» Il me dit le pourquoy
-donc? «C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et
-ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy
-vous débarquez vous ne trouverez vostre logement préparé, ny salut ny le
-Sénat à vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrétaire ou
-votre écuyer leur annoncer votre venüe pour que l'on se dispose à vous
-recevoir dans les dispositions dues à votre rang et dignité et vos
-chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos
-réponses que vous recevrez.» Surquoy il m'embrassa et dits: «Parbleu, je
-suis heureux de vous avoir trouvé icy.» Et envoya Mr de Rancey au Sénat
-de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits: «Monsieur, je vais
-m'embarquer avec luy pour qu'il me remette à mon bord n'ayant d'autre
-batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et
-de dames qui viendront disner à mon bord, et je ne puis y manquer pour
-rester avec vous.» Et il me dit: «Je m'en vais avec vous.» Sur quoy je
-répondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le
-vouloit bien. Il en parla à Madame qui dits n'aimer à aller dans des
-chaloupes. Et nous nous fismes porter à notre bord et il envoya Mr de
-Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinèrent la compagnie que
-j'atendois et dont Mr l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce
-que je l'avois prévenu, et lorsqu'il vit le préparatif de ma table il
-dit: «Hé, mordié, quelle bonne chère! Madame et moy avons paty n'ayant
-que des viandes salées et fumées au bord de ces mesquins Danois.» Je luy
-dits avant de faire servir: «Choisissez tout ce qui peut estre du goût
-de Madame et je luy vay envoyé.» Il fit un peu de difficultés disant
-qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt
-sortes de différents mets.
-
-Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit
-la nouvelle que notre armée navale avoit esté battue et défaitte à la
-Hougue[163] et que, au bas de la rivière de Dantzik, il avait rencontré
-un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant:
-«chiens de François votre armée est deffaite,» et montrant leur derrière
-à nud à toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminua
-de beaucoup les dispositions que nous étions proposées, et Mr
-l'ambassadeur par une prudence achevée remis un peu la compagnie en
-disant: «Il peut y avoir quelque disgrâce, événements de la guerre, mais
-jamais si grand que les ennemis les publient, et il ne faut pas
-paroistre déconcertés.
-
-L'on disna bien, et sur les six heures il falut reporter à terre notre
-compagnie et Mr Durand avoit eu la prévoyance d'embarquer plusieurs
-menues armes dans ma grande chaloupe sans le faire paroistre. Et entrant
-dans la rivière, il ne peut éviter de passer proche le navire Anglois
-qui avoit insulté, lequel ne manqua pas de recommencer, et il pacifia
-tout autant qu'il fut occupé. Mais lorsqu'il eut tout débarqué, et
-revenant pour se rendre à bord et passant proche le dit anglois qui
-récidiva en luy jettant des pierres dans sa chaloupe, il prit les armes
-et fit sauter nos hommes avec luy à l'abordage; l'anglois tira un coup
-de canon qui passa par dessus nos gens, lesquels de toc et de taille, à
-coups de sabre, ruoient sur ce qu'ils rencontraient, puis en ayant mis 8
-à dix sur le carreau se rembarquèrent et étant à bord firent le récit à
-Mr l'ambassadeur, qui y étoit encore sur les neuf heures et nous dit
-qu'on avoit bien fait de réprimer cette insolence et que nous n'eussions
-à nous pas embarrasser. Le dit navire anglois échoua en coste, mais il
-échapa le lendemain. Mr de Rancey revint rendre compte à Son Excellence
-de sa négociation et comme le Sénat fut assemblé où il fut délibéré pour
-le recevoir, mais que l'on prioit Son Excellence de différer au
-lendemain pour se débarquer pour donner loisir de préparer son logement,
-et Mr l'ambassadeur pour se desennuyer vint à mon bord avec Madame et y
-passèrent la journée jusqu'au soir, étant bien content des advis que je
-luy avois donnés. J'étois tout prêt à partir et il me pria de luy
-prester mon canot et ma chaloupe pour lui aider à le débarquer et son
-meuble, et je m'embarqué dans mon canot pour recevoir leurs Exellences,
-et les conduire, ayant mon trompette qui jouait des famfares.[164] Et
-lorsque nous débordasmes du yac Danois il tira dix coups de canons, et
-en dépassant nostre vaisseau on tira treize coups et nous fusmes au
-Heels, à l'entrée de la rivière de Dansik, où ets la première forteresse
-d'où l'on tira neufs coups, et nous y trouvasmes une demie galère
-couverte d'un damas rouge avec des franges d'or, où il y avoit deux
-députés du sénat qui prièrent leurs Excellences de s'embarquer, et puis
-on monta devant la ville où toutes les forteresses tirèrent. Et à cause
-de l'affaire de l'Anglois je quittay leurs Excellences après en avoir
-receu bien des honnestetés et marques de leurs amitiez, et sitost que je
-fus à mon bord, et que ma chaloupe fut venue je mis soubs les voilles
-pour me rendre a Copenhague.
-
-J'arrivay le 16e; je fus trouver Mr le marquis de Martangist notre
-ambassadeur, qui à l'abord me receu froid, ayant receu des plaintes pour
-ce navire anglois, et que cela avoit fait bien du bruit à la cour de
-Dannemark par les ambassadeurs d'Angleterre et d'Hollande qui
-demandoient que je fus arresté avec mon vaisseau jusqu'à avoir une
-satisfaction. Et me doutant de l'affaire j'eus la précaution d'aporter
-mon journal où j'avois dressé le procès-verbal de tout ce qui s'étoit
-passé envers le dit Anglois et que j'avois fait attester véritable par
-tous les messieurs et dames qui avoient receu les insolences lorsqu'ils
-vindrent et se débarquèrent de mon vaisseau, et dont le greffier du
-Sénat et Mademoiselle son épouze étoient du nombre et avoient tous signé
-le contenu. Lorsque Mr de Martangis en prit lecture, il fut fort content
-et me fit mettre avec lui dans son carrosse et son secréttaire, et nous
-fusmes trouver Mr Bielks grand admiral pour le prévenir. Il fut content
-de ma précaution et il nous dit qu'il aloit se rendre au consseil qui
-s'assembloit pour ce subject où seraient les ambassadeurs d'Anglettere
-et d'Holande et que Mr de Martangit n'avoit besoin d'y paroistre puisque
-j'étois muni de si bonnes défences, et Mr l'ambassadeur me conduit à
-l'hôtel du conseil où il me laissa avec Mr Bezé son secrétaire et
-retourna à son hostel, m'ayant dit qu'il me renvoirroit chercher pour
-aler dîner avec luy. L'on nous fit entrer dans une antichambre du
-conseil et peu après l'on m'y fit entrer seul et l'on ne voulut pas que
-Mr Bezé y entrats. Je vis tous les seigneurs autour d'une grande table
-couverte d'un velours vert et Mr l'admiral au haut bout soubs un dais et
-les deux ambassadeurs un à chaque de ses costés, tous assis en
-fauteuils. Je les saluay tous; et puis un de l'assemblée me demanda mon
-nom et celuy de mon vaisseau en langue françoise. Je ne fis aucune
-réponce. Il recommença et demanda pourquoy je ne répondois pas. Je dis
-appartenir à un trop grand maistre pour que son officier fût traité avec
-autant de mépris d'estre comme un valet interrogé sur pied lorsque toute
-l'assemblée étoient assis. Et l'on m'aprocha un fauteuil, où avant de
-m'asseoir je saluay tous ces messieurs. Et puis je dis: «Ce seroit trop
-vous fatiguer et par trop ennuyeux à une si honorable assemblée de faire
-un long interrogatoire et recevoir mes responces. Voici au net tout le
-procès verbal de ce qui s'est passé et bien vérifié; examinées les
-plaintes de mes partyes, je n'ay autre chose à vous répondre, et surquoy
-il vous plaise rendre vostre bonne justice.» Et l'ambassadeur anglois
-présenta son mémoire de plainte et dans lequel il y avoit beaucoup
-d'exagérations outrées, disant n'avoir pas insulté qui que ce soit et
-que mes gens n'ont eu d'autres intentions que de piller ce qui étoit
-dans le dit navire et de le faire périr à la coste pour que l'on ne
-s'aperceut d'un vol fait, ayant enlevé plus de 25 mille florins
-d'espesses d'or et d'argent, etc. L'on leut tout au long mon
-procès-verbal et les temoignages, et il n'y eut d'autres répliques à me
-faire que sur le prétendu vol. Et je pris le discours: qu'il nets pas
-surprenant que l'auteur d'une querelle ne dise beaucoup de faussetées
-pour se disculper et pour agraver sa partie; que l'on examine sur les
-factures de son chargement sy l'on y a rien pris, et que le total avec
-son navire qui n'avoit que des mâts et des planches et quelques balles
-de chanvres sont propres d'enlever, et quant aux espèces il n'est
-nullement probable que l'on en remporte de ce pays; et qu'il produise sy
-son chargement en allant auroit pu produire en retour la dite cargaison
-et remporter autant d'espèces quand mesme elles seroient d'usage en
-Angleterre. Après quoy l'on me dit: «Monsieur, passés dans l'antichambre
-et l'on vous rendra vostre journal.» Je rejoins le secrétaire de son
-Excellence et luy conte comme j'ay abrégé matière et comme j'avois agi à
-l'entrée. Il en fut très content et dits: «Dans peu nous saurons ce qui
-vat estre jugé.» Et un quart d'heure après les deux ambassadeurs
-sortirent par notre antichambre, et celuy d'Angleterre me dits:
-«Monsieur, vous devez estre content; vous avez trop bien défendu vostre
-cause, et j'ai connu que l'on ne m'a pas accusé juste, et suis votre
-serviteur.» Le Holandais me dits: «Tous les capitaines n'ont tant de
-précautions que vous.» Et le Conseil se sépara, et on me rendit mon
-journal sans me rien dire, et au sortir nous trouvasmes le carrose de Mr
-nostre ambassadeur où étoit Mr De Cormaillon[165] qui nous attendoit et
-pour me dire que Mr Bezé retourne à l'hostel et que nous alions chez le
-Roy où Mr de Martangits étoit. Nous atendismes que leurs Majestées euts
-commencé à disner, et le Roy fut informé du résultat du conseil dit tout
-hault à son Exellence: «Monsieur, je suis bien aize que votre capitaine
-se soit sy bien justifié, avec aplaudissement mesme de ses ennemis.» Et
-la Reine dits: «J'en suis bien aize et je vais boire à sa santé.» Je
-répondis par des grandes humiliations et puis on se retira, et fus
-disner chez Son Excellence avec Mr de Cormaillon, homme de qualité de
-France qui s'étoit batu en duel avec Mr le comte de Chapelle et de
-Montmorency et se sauva en Dannemark où il a esté fait lieutenant
-général des armées, ayant le cordon de l'ordre de l'Elephan Blanc et
-promit de ne jamais lever les armes contre le Roy de France et a esté
-fort estimé. Je fus étonné de voir venir disner avec nous Mr l'admiral
-Bielks et qui fis mes élloges sur les manières du soutient d'honneur
-pour ma séance et comme je m'étois si bien défendu, et l'après disner
-Son Exellence me promena à toutes les curiozetées de plaisances de cette
-cour où il n'y a rien qui mérite récit que la tour pour
-l'observatoire.[166] Je prits congé de Son Exellence qui fit embarquer
-dans ma chaloupe 24 grands jambons de Mayence dont douze m'estoient
-présentés par la Reine avec un flacon d'or pour l'eau de Hongrie[167] et
-dont le pied étoit tout à vice en boite remplie d'un exelent beaume, et
-les douze autres jambons étoient de Mr l'ambassadeur, le tout pour le
-vin de Champagne que j'avois présenté.
-
-J'arrivey à Elseineur sur le midy, où je trouvay en rade une flotte de
-navires anglois et une de Holandois. Les premiers n'avoient que deux
-convois, l'un de 50 et l'autre de 32 canons qui en atendoient deux
-autres avec d'autres navires, et les Holandois avoient une cinquantaine
-de navires marchands à escorter avec trois convois depuis 40 et 36 et 30
-canons, qui n'atendoient qu'un vent propre à sortir le Zund ainsy que
-moy, qui sur les deux heures je fus à terre pour retirer mes despesches
-et fus trover Mr Hanssen, agent de France, pour mes expéditions; et
-comme c'est l'ordinaire d'aler an cabaret nous y fusmes dans une belle
-et longue salle où ets plusieurs tables comme au café. Les capitaines
-des convoys Holandois y entrèrent et un me demanda sy j'étois le
-capitaine de cette flutte. Je réponds pourquoy? «Cets, dit-il, que vous
-ne devriez porter la flame devant plusieurs navires de guerre comme nous
-sommes et ceux d'Angleterre.» Je fus surpris d'un pareil discours et
-leurs dits: «Venez l'oster, je vous y attendray.» Et il répondit: «Cela
-pourra arriver sy nous nous trouvons hors le Zund.»--«Je le souhaite,
-luy dis-je, et si vous n'estes que vous trois je me propose bien de vous
-faire abattre les vostres et de faire saluer celle du Roy mon Maistre.»
-Et Monsieur Hanssen fit changer la conversation, voyant que je prenois
-feu. Il me donna mes despesches et je retournay sur les quatre heures à
-mon bord, où vint pour me voir ce pauvre capitaine Danshin que j'avois
-rançoné et qui s'échapa avec moy du naufrage de la _Serpente_. Je le
-régalay avec de bon vin, il se grisa, et je lui en donnay six bouteilles
-dans son canot. Sur les six heures qu'il s'en retournoit à son bord et
-comme il passoit proche d'un de ses convois, celuy de 52 canons, il en
-fut apelé par Mr Robinsson commandant qui le gronda d'où vient qu'il
-étoit venu à mon bord, et si c'étoit pour déclarer leurs forces. Danshin
-luy dits que je l'avois bien traité cy-devant et qu'encore après l'avoir
-régalé je lui avois donné six bouteilles de bon vin desquelles il en
-donna quatre à Mr Robinsson. Sur quoy Mr Robinsson soit par raillerie ou
-autrement luy dits: «Retournés au bord de Doublet et luy dire de ma part
-qu'il ne soit si prodigue de ce vin, et que je feray en sorte de luy en
-faire boire en Angleterre.» Danshin qui estoit grix vient me faire le
-compliment, et je luy donnay un chapeau de castor bordé d'or et luy
-envoyay dire à son comandant que je doute de nous rencontrer, et que
-s'il en vouloit boire qu'il eust à se faire débarquer présentement et
-seul sur l'ille de Wein qui étoit proche de nous et que sur le champ je
-m'y ferois débarquer seul et y porterois six flacons et que le vainqueur
-les emporteroit. Il avoit compagnie à son bord lors de mon compliment
-qu'il n'accepta pas, et le lendemain cela fut dit à terre où il fut
-baffoué de tous les officiers Danois et de sa nation. Le 19e au point du
-jour le vent se trouvant bon je tiray un coup de canon comme si j'avois
-eu quelqu'un à conduire, et fit appareiller pour que les Holandois
-n'euts publié que je me sauvois d'eux à la sourdine, et je sortys du
-Zund sur les 4 heures du matin ayant salué de sept coups de canons, les
-chasteaux de Crunnebourg, et d'Elsembourg[168], de Dannemarck et Suède,
-lesquels me rendirent le salut. Et estant un peu dépassé le cap Kol un
-calme me prit et les courants me portoient en arrière, je fis jetter une
-ancre à la mer pour m'arrester, et sur les six heures nous aperçeumes la
-flotte des Hollandois qui sortoit le Zund avec un petit vent favorable
-qui nous les faisoit approcher, ne pouvant passer que bien proche de
-nous je les atendits, et dans cet intervale nous aperceusmes du costé de
-la mer une escadre de cinq vaisseaux de guerre portant les pavillons de
-Dannemarck qui faisoient route pour entrer au Zund, et les Holandois
-ayant le bon vent se trouvèrent proche de moy et dont l'avant garde
-étoit à portée d'un bon pistolet. Je luy somma d'abaisser ses huniers et
-sa flame et de saluer le pavillon de France. J'étois bien disposé au
-combat n'ayant que d'un costé à combattre. Ils furent un peu lents à me
-répondre. Je recommençay ma sommation vu que j'alois les couler à fonds.
-Ils abaissèrent leurs huniers et saluèrent de sept coups de canon.
-J'aperçus encore leur flame au mât et je les fis abaisser, et ensuite
-l'arrière-garde se joignit au comandant qui étoit au gros de la flotte
-et je creus qu'il y aurait résistance et action, mais sur la deuxième
-semonce ils me saluèrent comme avoit fait l'autre, et entre temps
-l'escadre des cinq vaisseaux que nous voyons s'approchèrent de nous et
-m'envoya un canot avec un officier françois me dire que le fils aisné du
-roy de Dannemarck[169] commandoit cet escadre et qu'il vouloit savoir
-qu'en sa présence d'où procédoit cette violence dans leur mer qui étoit
-sacrées et neutre pour les nations. J'excitay l'officier et ses gens à
-boire, et luy dits que j'alois en sa compagnie dans mon canot en rendre
-un fidel compte à son Altesse Royale. Et lorsque le canot de l'officier
-déborda, je fis tirer treize coups de canon et fit abaisser ma flame
-pour faire salut au prince qui trouva bon mon salut. Et il me fit
-recevoir lorsque j'entray dans son vaisseau, les soldats en hays soubs
-les armes, la caisse battant, et il me receut au travers de son grand
-mât et me conduit dans sa chambre, où je luy fis un récit de ce que les
-Holandois dans l'auberge d'Elseineur m'avoient insulté en me menaçant de
-se faire saluer et me faire abaisser ma flame dès la sortie du Zund, et
-je ne peux croire que les gens d'une République eussent autant de droit
-pour entreprendre sur une teste couronnée et aussy puissante qu'est mon
-Roy, et je les ay mis à la raison et sachant très bien que le Roy de
-Dannemark a esté informé de leur audace, qu'il trouvera bon ce que j'ay
-fait, et que Son Altesse Royalle m'approuveray aussy. Le prince
-m'embrassa et me dit: «Vous méritez une récompense et eux sont des
-coquins qui ne méritent pas comander des vaisseaux.» Et me convia à
-boire et salué sa santé, puis il dit: «Je veux aller voir votre
-vaisseau, allez et je vais vous suivre dans mon canot.» Et lorsque je
-déborday il me fit saluer de treize coups de canons, ce qu'il ne devoit
-pas, et vint incontinent. Je fis mettre mes soldats en hays, la caisse
-battant et le trompette jouant, et il fit sa revüe jusque entre ponts,
-et puis entra dans ma chambre où je luy présentay la colation dont il
-mangea un peu et beut à la santé du Roy, le segond à la mienne et se
-rembarqua après bien des marques de son amitié, et lorsqu'il déborda je
-le fis saluer d'une décharge de mousqueterie et treize coups de canon et
-puis deux autres décharges de la mousqueterye, et fis mettre soubs les
-voilles pour continuer ma route pour passer par le Nord d'Ecosse et
-d'Irlande afin de me rendre à Brest, où je suis heureusement arrivé au
-25 aoust.
-
-Je fus saluer Mr le maréchal de Coeuvre[170] qui étoit comandant et luy
-rendis compte de mon voyage et de la carguaison que j'amenois. Il me
-dits: «Voilà un beau bouquet pour le Roy, nos vaisseaux en ayant grand
-besoin et vous mérittez récompense.» Je lui dits: «Monseigneur, il y a
-bien du temps que l'on me l'a faite espérer, et je n'obtiens rien et
-suis déterminé à quitter le service.» Il dits: «Il ne faut pas faire
-cela.» Et je prits congé de luy pour aler à M. l'intendant pour lors Mr
-Descluzeaux qui me receus encor très bien, et avec lequel je tins les
-mesmes discours. L'on fit incontinent la décharge de mon vaisseau, puis
-je rendis mes comptes et j'en tiray une décharge et fut simplement payé
-de mes gages, et j'eus ordre de remettre mon vaisseau aux mains de Mr
-Dugué-Troüin pour armer pour faire la course, et je party de Brest au
-commencement d'octobre pour me rendre à Saint-Malo afin d'aller
-accomplir ma parolle de me marier comme je l'avois promis par toutes mes
-lettres, et le 24 du mesme mois la célébration en fut faite,[171] et dix
-jours après il me survint ordre de me rendre à Brest pour recommander le
-_Profond_ sur ce que l'équipage que j'avois amené étoient tous Flamands
-et qui ne vouloient servir soubs Mr Dugué, et lorsque je fus arrivé on
-me proposa de m'embarquer pour segond soubs luy, et je n'en voulus point
-et retournay à Saint-Malo et il me falut songer à m'occuper.
-
-Et il ne se trouvoit qu'une moyenne frégatte de 18 canons qui étoit à
-Grandville où je pris intérest et la fust armer pour la course. Je fus
-croiser dans la Manche de Bristol, et je fis trois moyennes prises de
-peu de valeur et puis je fus aux costes d'Angleterre où je fus rudement
-poursuivi par plusieurs gardes costes qui m'obligèrent de jeter ma
-chaloupe dans la mer et qu'à force de porter les voiles pour échapper je
-fus prest à périr, et heureusement je m'échappay et fut pour croiser
-vers les illes des Assores, où j'étois tort connu et me flattant d'y
-trouver des vivres à très bon compte et sur mon crédit. Au dix de may
-1693 je dessendit à Punte Delgade, ville capitale de l'ille de
-Saint-Michel, appartenante à Mr le comte de Ribeira-Grande et où tout
-les moinnes de l'ordre de Saint-François étoient en grand désordre pour
-faire élection d'un Prouvincial, ayant deux factions l'une pour Nolet et
-l'autre pour Sapator, et cherchoient à se battre courant les jours et
-les nuits par troupes comme des bandits portant des ceintures rouges et
-les autres blanches, allant mesmes quelques-uns à cheval avec des fusils
-criant comme des enragez: «_Vivat Nolet; Vivat Sapator._» Et me
-demandaient de quel party j'étois, et je dis bonnement: «du plus fort,»
-ils se prirent à rire. Le gouverneur me fit aller chez lui et me pria de
-recevoir dans mon bord le R. P. Sapator avec dix ou douze de ces
-religieux pour les porter jusqu'à l'ille Tercère qui n'est éloignée que
-de 30 lieues, et je dis avoir besoin de vivres pour mes gens. Il envoya
-chercher son ami Sapotor qui me dit: «N'en acheptez pas, faites votre
-mémoire et tout vous sera promptement envoyé sans qu'il vous en couste.»
-Et je fis sur le champ le mémoire bien ample et sans rien oublier et fut
-bien exécuté dès le 16e. Les moinnes s'embarquèrent nuitamment et
-avoient deux barques caravales qui les suivoient soubs mon escorte
-crainte des Salletins, et le 17e may nous estions à 6 lieues dépassés la
-pointe du ouest de l'ille que les deux caravalles étoient à plus d'une
-lieue de l'avant de nous. Il s'éleva un grand bruit de la mer quoyque
-tout en calme et soudain un volcan en sortit avec tant d'impétuosité que
-nous crueusmes tous estre à notre dernière fin, sentant notre navire
-tout ébranlé et que les deux caravalles avoient sauté à perte de vue
-dans l'air et entourés d'une épaisse fumée qui nous offusquoit d'odeur
-de soufre; un chacun de nous agenouillé demandant la bénédiction de nos
-séraphins qui en avoient autant besoin que nous, et les prières ne
-manquèrent pas. Mais ayant revüe à nos pompes et que le navire ne
-faisoit point d'eau, je les rassuray tous et poursuivis la route
-espérant sauver quelqu'uns des deux caravelles, et nous n'aperceusmes
-pendant près de deux lieues que des pierres de ponces flottantes sur
-l'eau avec quantité de différents poissons, dont en ayant pris on n'en
-peut gouster tant ils étoient corrompus du souffre. Et le 18 nous
-entrasmes au port d'Angra où est la ville capitale, et débarquasmes
-nostre marchandise, les restes des franciscains qui me laissèrent toutes
-leurs provisions et le lendemain me régalèrent splendidement au grand
-couvent et envoyèrent boeufs et moutons, volailles, vin, jusqu'à des
-biscuits sucrés pour toute mon équipage au nombre de 120 hommes, et je
-ne m'arrestoy que trois jours. Je fus comblé de remerciements et de
-provisions jusqu'à des herbes potagères. Et malgré les régalles je ne
-fus pas 8 jours en mer que je voyois dépérir mon équipage, et mes
-chirurgiens, furent obligés de me déclarer qu'ils étoient tous gastées
-de maux vénériens, mesme jusqu'à un mousse de 15 à 16 ans, et au bout de
-20 jours je n'avois pas 30 hommes en état de combattre. Je prits une
-flutte Angloise sans canons et qui n'avoit pas de sable pour son lest,
-et fut contrainct d'aller désarmer à Saint-Malo vers le 15 juin.
-
-Après quoy[172] je m'intéressay d'une huitiesme partie d'une frégatte de
-36 canons nomé le _Comte de Revel_[173] pour la comander et faire la
-course. Je l'équipay avec beaucoup de diligence et engageay 220 bons
-hommes, et Mrs de Villestreux de la Hays[174] et de
-Beauchesnes-Guouin[175] armoient à mesme dessein les vaisseaux, le
-_Sainct-Anthoine_ de 52 canons et le _Prudent_ de 44, le premier avec
-320 hommes et l'autre 290. Et sortismes du port de Saint-Malo à quelques
-jours différents les uns des autres étant prévenus de nos signaux et du
-lieu de nous rencontrer qui étoit sur les environs des sondes de la
-Manche, où nous nous joignismes peu de jours après le départ. Et le
-lendemain suivant nous aperceumes une flotte de 60 navires desquels il y
-avoit dix gros vaisseaux de guerre et quatre frégattes. Nous en
-approchasmes à deux portées de canon et mesme plus proche et les
-reconnusmes Anglois qui tenoient un bon ordre dans leur marche sans se
-diviser pour nous chasser et continuèrent leur route vers l'Espagne ou
-le détroit. Nous les suivions pendant 3 jours et deux nuits, ce qui nous
-écarta de notre croisière, et nous chassasmes chacun de nostre costé.
-
-Et me trouvant seul au 21 aoust à environ 70 lieux au ouest du cap de
-Finisterre, nous aperceumes une flotte de 40 navires desquels nous
-aprochions pour les reconnoistre avec leurs forces. Notre homme de la
-découverte cria qu'il y avoit un navire qui en étoit fort écarté. Nous
-chassions dessus, et il nous fit nos signaux où nous luy répondismes, et
-il s'approcha de nous pour nous parler. C'étoit la frégatte L'_Amitié_
-de 24 canons commandée par le Sr La Janais Le Gouts[176], de Saint-Malo,
-lequel nous dits qu'il y avoit trois jours qu'il suivoit et observoit
-cette flotte, et que n'étant assez fort il n'avoit osé l'attaquer, et je
-luy demanday de quelle force à peu près il croyoit estre leurs convoys.
-Il me répondit que le commandant et le plus gros ne pouvoit avoir que 36
-canons, le segond de 30 et le 3e de 24 à 26, mais qu'il y avoit des
-navires marchands depuis 30 à 36 canons. Surquoy je luy demanday que
-s'il me vouloit segonder que nous les irions attaquer, et que sa frégate
-qui étoit plus légère que la mienne qu'il faudroit qu'il poussat avec
-toutes ses voilles tout proche et par dessoubs le vent du commandant et
-de lui lascher toute sa bordée afin de luy faire partir la sienne, et
-qu'incontinent je serais en état de lascher la mienne et tout d'un temps
-sauter à son abordage et que luy sieur Trouard reviendroit m'aborder, me
-metant son monde dans mon bord qui suivoient les miens de dedans le dit
-commandant. Et il ne le jugea pas à propos; je lui dits de me suivre
-très proche pour me seconder, et que j'alois livrer le combat, et le
-commandant Anglois me voyant disposé pendant que je discourois avec mon
-camarade, il fit un signal à sa flotte et qui luy envoyèrent à son bord
-dix chaloupes, remplies d'hommes et fit amarer derrière sa poupe et il
-cargua ses basses voilles, ainsy que tous les navires de sa flotte pour
-nous attendre dans un bon ordre ayant son arrière garde derrière luy à
-portée de pistolets qui avoit 40 canons et son avant garde 36 canons, et
-voyant tout mon équipage bien animé et bien disposé j'approchay du
-commandant à demie portée de pistolet et luy laschay ma bordée et la
-mousqueterie. J'essuyay la sienne et de ces deux confrères, et notre
-mousquetterie étoit bien servie et fusmes plus d'une grosse heure à nous
-chamailler, mais mon camarade s'écarta dès la première volée qu'il
-receut de l'arrière garde dont il avoit receu quelque dommage. Mes
-officiers m'advertirent qu'il s'étoit retiré, je les encourageois à
-soustenir, et ils me dirent que je ne voyais pas notre domage où nous
-étions par la quantité des morts et estropiez ainsi que plusieurs de nos
-canons démontés et qu'il y avait plus de trois pieds d'eau dedans notre
-fonds de calle, et par un bonheur le commandant, ses camarades et toute
-sa flotte firent toutte voille pour se tirer de nous et je ne peus plus
-les poursuivre. Lorsque j'eus considéré le mauvais état où nous étions,
-nous travaillasmes à étancher l'eau que les coups de canons nous avoient
-causés, et quarante six de nos hommes tuez dont notre aumônier fut du
-nombre, ayant sorty de son poste de la calle pour me prier de cesser le
-combat, dont le dernier coup de canon de notre ennemi luy emporta la
-teste. Nous eusmes 21 estropiez des cuisses, bras et jambes et 32 de
-bien blessés et huit de nos canons entièrement démontés de leurs affûts
-qui estoient brisés et toutes voilles coupées à morceaux, ainsy que nos
-manoeuvres dont il ne nous restait qu'un seul lanbau du grands mât et
-les mâts et vergues hachés ainsy que le corps de notre vaisseau par des
-carreaux de fer, de pied et demy à deux pieds de longueur sur 2 à trois
-pouces dépaisseur, qu'ils nous avoient envoyés par leurs canons, et il
-est surprenant comme nous en avons échappé. Et pendant que nous nous
-raccordions le sieur de la Jannais vint m'approcher et m'offrir quelques
-secours. Je le gronday de ce qu'il m'avoit abandonné sitôt et il me dit
-avoir reçu deux coups de canons à l'eau et que son segond capitaine le
-sieur Truchot avoit un bras emporté. Je luy redis: «Sy vous m'aviez aidé
-seulement une demie heure nous aurions eu la victoire.» Il me répondit:
-«Vous estes trop heureux d'avoir échappé après estre si mal traité et
-nets-ce pas victoire de les avoir fait lascher pied et prendre la
-fuitte.» Je luy dits de se retirer d'avec moy, et il s'en alla. Ma
-chaloupe et le canot furent brisés des canons, et je fis routte sur
-celles que nos ennemis abandonnèrent pour mieux fuir et j'en choisis une
-très belle, puis on aperceut un moyen navire à une lieue des dites
-chaloupes et c'étoit un flutton d'environ 150 thoneaux de port chargé de
-bons balots de diverses étoffes et toilles de merceries, lequel estoit
-de la mesme flotte que nous venions de combattre, et nous déclara leurs
-forces et qu'ils aloient en Pensilvanie et portaient neuf cens hommes de
-troupes réglées. Et je fis route avec cette prise pour relascher à
-Sainct-Malo me faire racomoder et étant par trop mal traité, je ne peus
-résister aux vents un peu contraires, et je fus contraint d'entrer à la
-rade de Brest où M. Herpin le capitaine du port vint à mon bord, et fut
-très surpris de ce que je m'étois retiré d'un pareil embarras, voyant
-mon navire et mon équipage sortis mal traités; et il eust la bonté de
-m'envoyer aussitots un batteau chalant pour avec des chirurgiens faire
-enlever mes estropiez et blessez au grand hospital du Roy et puis fit
-entrer notre frégatte, et je fus saluer M. le Marquis de Langeron qui
-était commandant et M. Descluseaux intendants, qui me promirent de bien
-faire radouber et équiper ma frégatte et que j'eus à aller par terre à
-Sainct-Malo refère un équipage et que je ne me mis en paine que mon
-radoub seroit sur le tault du Roy. Les effects de ma prize produire
-autour de trente six mil livres et ayant rengagé 162 bons hommes je les
-aconduits à Brest le 19 septembre. L'on me fournit mesmes un des
-magazins du Roy sur le mesme prix pour la bonne amitié qu'avoit pour moy
-M. Albust munissionnaire. Je partis seul de Brest le 26 septembre et fut
-croiser entre le cap Lezards et les Sollingues. J'aperceu un vaisseaux
-de 50 canons; je fis nos signaux et il me répondit juste; nous nous
-aprochasmes à nous parler, c'était le vaisseau du Roy: Le _François_
-comandé par M. Dugué-Troüin armé par des particuliers et nous fusmes à
-l'ancre en rade de la grande ille Sorlingue ayant nos pavillons anglois.
-Il vint à nostre bord une chaloupe du pays, j'étois au bord de M. Dugué
-pour y disner, et nous aperceusmes un vaisseau seul venant sur nous,
-lequel nous croyoit anglois voyant nos pavillons. Je me fis promptement
-reporter à mon bord, où il me resta un officier de M. Dugué. Nous
-levasmes nos ancres, le dernier vaisseau qui nous avoit approché à
-portée du canon se deffia ou il nous reconnut. Il prit la fuitte et nous
-lui donnions bonne chasse. J'alois beaucoup mieux que le _François_, et
-aproché à portée du fusil le vaisseau anglois qui avoit 60 canons et il
-m'aurait enlevé avant que M. Dugué m'euts peu secourir. Le dit anglois
-jetta des chaloupes, mats et vergues d'hune de rechange et ses
-éclouaisons à la mer pour mieux aller et s'échapper, je le laissay
-s'échaper et me rejoignit à M. Dugué et luy renvoyai son officier, et la
-nuit il survint un coup de vent, qui nous sépara d'avec mondit sieur
-Dugué.
-
-Et je pris résolution me voyant seul d'aler croiser au Nord des côtes
-d'Irlande jusqu'au travers et en vue de Londondery où nous aperçeumes
-une moyenne frégatte, à laquelle nous fismes les signaux et elle y
-répondit, et nous nous approchasmes à nous entreparler. C'étoit
-l'_Etoille_ de 18 canons, capitaine Pignon-Vert-Creton, de Sainct-Malo,
-et tombasmes d'accord de croiser quelques jours ensemble. C'étoit au
-soir et que le lendemain au matin nous aperceusmes à deux ou 3 lieues
-soubs le vent de nous un navire qui vouloit nous approcher, le jugeant
-pour un garde coste denviron 40 canons et qu'il falloit tascher à
-l'éviter, le Sieur Creton en convint et nous serrasmes le vent à toutes
-boulinnes, et le dit garde-coste nous approchoit à vue d'oeil, ce qui
-intimidoit grandement nos équipages, qui se servoient de lunettes
-d'aproches et raisonnoient ensemble: «cets un garde coste de 50 canons»;
-d'autres: «il est bien plus fort que nous.» Et entendant ces murmures
-j'arachey toutes les lunettes d'approches et les jettay dans la mer et
-d'un ton colérique je prits parrolle leur disant: «Vous voyez tous que
-nous ne pouvons éviter le combat; quant à estre batus en fuyant vous
-l'estes à demy et l'ennemy se fortifie; je suis d'avis de fronder sur
-luy et il aura la moittié de la peur.» Et j'en dis autant au Sr Creton
-qui me répondit: «nous ferons ce qu'il vous plaira», mais du ton trop
-lent, et mon équipage la mesme chose. Je fis aporter du vin, le versant
-à tous, je bus hautement à la santé du Roy et qu'il vive; et la plus
-part crièrent: «Vive le Roy». Je dis: «Allons mes amis vous estes des
-braves gens soutenons l'honneur du pavillon, et qu'on leur verse encore
-à boire, et nous disposons à vaincre nostre ennemy; ce nets pas les
-canons qui batte se sont les braves gens et il nen a pas dix plus que
-nous, et alant nous mesme l'attaquer ils sont plus qu'à demy battus.» Et
-fis armer vent arrière sur luy, et l'_Etoille_ nous suivoit lentement,
-ainsy ce n'étoit pas celles des trois Mages. Le garde coste nous
-atendoit avec ses deux voilles majeures carguées et le vent sur le petit
-hunier ayant son costé de tribord au vent, et y avoit échangé trois de
-ces plus forts canons croyant que je l'ataquerois du mesme costé, mais
-étant tout proche de luy je fits ariver par sa poupe et luy tirant ma
-volée coup après coup qui le prenoient en enfilade, et puis fits tenir
-au vent soubs le vent de luy qu'il ne peut faire aucune manoeuvre, et
-notre mousqueterie très bien servie nous luy coupasmes la drisse du
-grand hunier dont la vergue et voile tomba; nous redoublames nos
-décharges et en une heure de combat, il se rendit, je ne perdits qu'un
-homme qui eut la teste emportée nommé Mazelinne, d'Honfleur, et notre
-ennemy eut 24 tuez avec leur capitaine Mr Kilincword. Le navire étoit
-tout neuf, mis à l'eau depuis 3 mois, armé de 40 canons, percé pour 44,
-se nommait le _Scarboug_, avec 200 hommes; et l'_Etoille_ ne me seconda
-nullement cependant a eu part à cette prise pour avoir assisté de
-tesmoing, et après l'avoir pris les officiers et équipages qui restoient
-me prièrent de les faire débarquer à la terre d'Irlande, dont nous
-n'étions éloignés que de trois lieues, ainsy que leurs blessés et
-estropiez dont ils périroient la plus grande partie sy je les enlevois
-en France. J'accorday leurs demandes et m'en débarrassay et les fit
-porter à terre dont je fus grandement loué par leurs nations, et
-j'escortay la dite prise au Port-Louis le 6 de novembre et en ressortis
-2 jours après sur ma frégatte le _Comte de Revel_ ne l'ayant montée que
-de 30 canons à cause de l'hiver, ainsy l'anglois en avoit 10 canons plus
-que moy et de plus gros calibre et 24 hommes plus. Je partis du
-Port-Louis seul le 8 novembre pour retourner à Sainct-Malo désarmer où
-j'arivay le 12 novembre[177].
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Bombardement de Saint-Malo.--Visite de Vauban.--Voyage à Bourg
-neuf.--Second bombardement de Saint-Malo.--Croisières.--Excursion en
-Irlande.--Superstition de Doublet.--Voyages aux Açores.--Lutte contre
-les Anglais.--Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à
-deux vaisseaux portugais.--Martyre de la fille de Dom Garcia.--Retour à
-Marseille.
-
-
-1693. Le 26 sur les deux heures de l'après midy, je fus à la promenade
-sur les remparts proche de la porte de Sainct Thomas, avec plusieurs
-messieurs de la ville, et l'on aperceu au large de la Conchée[178] une
-flotte qui s'en approchoit. La pluspart de nos messieurs croyoient estre
-une flotte du party des gabelles qui venoient d'Honfleur, et nous les
-regardions avec des lunettes d'aproches. Je dits: «Ce n'est nullement
-une flotte de navires marchands, ce sont vaisseaux de guerre.» Et il y
-eut presque un pary entre M. de la Motte-Gaillard et moy. Il se fondoit
-que la saison étoit par trop advancée et j'opinay tousjours que c'étoit
-des vaisseaux de guerre jusqu'à payer dix pistoles pour gajeures. Et sur
-les 4 heures ils mouillèrent leurs ancres en dedans de la Conchée à la
-fosse aux Normands, je quitay ma compagnie en leur disant qu'ils
-feroient bien d'ordonner de préparer les forteresses pour les deffences
-de la ville, et que j'alois changer d'habit pour m'y disposer. Je fus
-chez moy très embarrassé pour advertir mon épouse qui étoit sur son
-huitiesme mois de sa première grossesse et pour l'envoyer à la campagne
-de sa mère, et j'étois encore plus embarrassé comment la quitter. Je dis
-à son frère de l'aler conduire et que je ne le pouvois faire, crainte
-que l'on ne m'accusât de lascheté et qu'on ne dit que j'avois pris ce
-prétexte pour me sauver, et elle consentit de partir avec son frère. Et
-je fus au fort Royal où il n'y avoit rien de préparé aux batteries des
-canons, et les ennemis se postèrent ayant des pavillons blancs, ce qui
-faisoit encore doubter que ce ne fut des françois. Et lorsqu'ils eurent
-bien placé deux galiotes à bombes, sur les 5 heures, ils envoyèrent
-plusieurs grosses bombes qui par un bonheur outrepassoient de beaucoup
-la ville et sans faire aucun dommage, et alors les portes se trouvoient
-trop petites pour passer l'afluence du monde qui se vouloit sauver. Et
-nous leur envoyâmes plusieurs coups de canons sans nous apercevoir leur
-avoir fait dommage. La nuit survint et l'on cessa de tirer de part et
-d'autre.
-
-Nous avions deux mortiers au pied du glacis sous la guérite du bastion
-du fort Royal. Au lendemain nous les mismes en estat de les faire jouer,
-mais il n'y avoit pas gens expérimentés pour cela, je m'y offris sachant
-le fait, mais M. le Camus, écrivain principal, qui représentoit la place
-de M. le commissaire qui étoit à Paris[179] m'osta cette pratique la
-croyant mieux savoir que moy[180], et se voyant sans réussite et par la
-sollicitation de plusieurs messieurs il m'abandonna les mortiers. Et
-avec l'assemblée nous aperçeusmes que lorsque les galiotes avoient
-envoyé leurs bombes elles changeoient de leur place pour n'estre pas
-endomagés par les nostres, et je proposay que si l'on ne me veut pas
-troubler que je feray crever toutes les bombes en l'air que j'envoirray,
-et que par les éclats épars de tous cotez que nous pourrons par ce moyen
-plustot incomoder les dites Galiotes. Je commençay par mettre le feu à
-la fusée de chaque bombe et puis, à une distance de deux _Ave Maria_, je
-fis mettre feu à l'amorce des mortiers et le mât d'hune de la Galiote la
-plus éloignée fut emporté, et se retira de sa place; et de ma seconde
-volée la poupe de l'autre galiotte fut fort endommagée et mis le feu à
-un baril de poudre qui fit bien du fracas, et se retira au large, dont
-j'eus bien des applaudissements. Et lorsque j'eus cessé, je montay au
-fort Royal pour découvrir d'où provenoit des pierres de taille que nous
-tomboient proche de nostre batterie des deux mortiers qui risquoient à
-nous blesser, et je remarquay que c'étoit la guérite du bastion qui
-tombait par l'effort de nos mortiers. Je fis achever d'abattre la dite
-guérite, et y fis porter une pièce de canon de 36 livres de boulet, qui
-avoit démonté l'affut à l'embrasure voisine qui ne pouvoit donner sur
-nos ennemis, et la place vidée de la guérite battoit directement ou ils
-étoient mouillés et fit un bon effet, et nos ennemis se tirèrent plus
-que très lentement. Nous étions dans le château Royal avec tous les plus
-braves et signalés capitaines de frégate de Sainct-Malo, tous enfants
-des meilleures familles, et qui agissoient du concert sans se piquer du
-commandement, résolus de combattre jusqu'à la fin, lorsque sur les 5 à 6
-heures du soir il survint une compagnie d'infanterie dont l'officier
-creut nous comander comme à ses soldats et nous vivions à nos
-frais--nous nous retirasmes tous du fort et y laissâmes les officiers et
-soldats. Nous estions tous très échauffés par nos agitations; nous
-fusmes souper et changer. Sur les huict heures du soir, on se croyoit
-tranquille pour la nuit, j'étois à souper en bonne compagnie lorsqu'il
-se répandit comme un terrible coup de tonnerre que l'on creut
-entièrement abismée, les lanternes de tous costés, que un chacun
-regardoit sy sa maison subsistait. Nous courusmes vers le fort Royal où
-avoit esté le grand effort et on aperceut un navire échoué derrière les
-murs qui avoit sauté par une quantité de poudre et d'artifices dont les
-murs de la ville du mesme costé étoient entr'ouverts, et au jour on ne
-remarqua que très peu de maisons peu endommagées, et presque tous les
-vitrages et des églises entièrement fracassés, et le lendemain les
-ennemis voyant la ville encore debout se retira sans bruit et les gens
-de ce navire furent trouvés écrasés et brisés. C'étoit cette fameuse
-machine infernale dont les gasettes avoient fait mention que l'on la
-composoit dans la tour de Londres, et sy les soldats ne nous euts
-dépossédez du fort Royal nous aurions coulé à fonds cette dite machine
-avant qu'elle eut approché de la ville; c'est un hazard comme elle (la
-ville), n'en at esté ruinée, etc.[181].
-
-Je fus pris d'un grand rumatisme par tout le corps des fatigues que
-j'avois euts. Mrs les intéressés en la frégatte le _comte de Revel_ me
-déclarèrent qu'ils aloient se rendre adjudicataires de la prise du garde
-côte que j'avois faite et que sy je voulais bien m'y intéresser que je
-la commanderois de compagnie avec le _Revel_. J'acceptay le party aux
-conditions que mon beau-frère le Sr Demarets-Fossard auroit le
-commandement du dit _Revel_, Et il étoit connu pour un très brave homme
-et il n'y eut aucune difficultés.
-
-Peu de jours ensuitte Monsieur le duc de Chaulne,[182] gouverneur et
-admiral de la Bretagne, vint faire sa demeure a Sainct-Malo, et il fut
-informé comme j'avois agy au bombardement et comme j'avois enlevé corps
-à corps un vaisseau de guerre plus fort que n'étoit le mien, Il dits:
-«Cela mérite une récompense.» Et il me fit venir devant luy et me fit
-présent d'une espée à garde et poignée d'argent doré et un beau
-ceinturon brodé, et dits: «Je veux prendre intérêts avec vous dans le
-garde coste que vous avez pris et le nommerez de mon nom.» Je le
-remerciay humblement des bontés de Sa Grandeur et de l'honneur qu'il me
-faisait.
-
-Mr de Vauban premier ingénieur du Royaume vint pour examiner la ville de
-Sainct-Malo, et lorsqu'il passa au fort Royal il vit la guérite en
-question abatue, il demanda sy savoit esté par quelque boulet des
-ennemis, et il avoit une grande troupe d'officiers à sa suitte et
-entr'autres Mr Carajean ingénieur en chef à Sainct-Malo qui sourdement
-m'en vouloit. Il dit à mon dit Sr de Vauban que c'étoit moy qui avoit
-démoly la dite guérite et sans subjet. Mr de Vauban s'échauffa et dits:
-«Que l'on me fasse venir cet homme je luy feray rédifier à ses frais.
-Quoy, moi-mesme je n'oserois faire abattre ma guéritte de bois sans le
-permis du Roy.» J'étois assés proche de luy pour entendre son discours,
-et je ne me démonté pas. Je luy dits: «Monseigneur, ayez la bonté de
-m'entendre, il faut que j'aye quelqu'ennemy caché qui vous a mal
-informé, et je me raporterai à la pluralité des voix d'une aussy belle
-cour que vous avez. Je ne mérite pas un sy mauvais sort pour mes
-paines.» Il dit: «Hé bien, qu'avez-vous à dire?» Je luy contay comme
-j'avois agy et fait, et quantités d'honnestes gens m'aprouvèrent et luy
-dirent que j'acusois vérité, et il se tourna vers l'ingénieur et luy
-dit: «Vous avez grand tort d'accuser à faux cet homme; il mérite plustot
-une récompense qu'une reprise.» Et je fus affranchi de monter les gardes
-dont les Mrs de la ville y sont obligez.
-
-Et sur la fin de l'année 1694, mes intéressés m'avertirent que le garde
-coste que j'avois mené au Port-Louis nous étoit adjugé par trente quatre
-mil cinq cens livres, et que j'eusse à me disposer de partir par l'aller
-armer avec seulement soixante hommes d'équipage, et que j'irois le
-conduire à Bourneuf pour y charger aux deux tiers de sel pour aporter à
-Sainct-Malo, afin d'y armer tout d'un mesme temps avec le _Revel_, que
-j'avois cédé à Mr Desmarets et je partis par terre. Etant arrivé au
-Port-Louis, je fis équiper simplement le navire qui fut nommé le _Duc de
-Chaulne_, et le 20 janvier 1695 je fus arrivé à Bourg neuf pour y
-charger le sel. Je fus par terre à Nantes pour faire l'épreuve de 70
-fusils boucaniers que j'avois fait faire et les fis apporter par
-charrette. Ayant chargé le sel, je partis de Bourgneuf au 4 février et
-par vents contraires, je relaschay à Camaret[183] où il y avoit une
-flotte de nos navires marchands qui atendoient le vent favorable pour
-passer par la Manche et tous les capitaines me prièrent de leur servir
-de convoy et je les conduis jusqu'à Sainct-Malo après les avoir
-préservés de cinq corsaires de Garnesey. Etant arrivé au 26 avril nous
-travaillasmes fortement à armer nos deux frégattes et à engager plus de
-quatre cents matelots et 120 volontaires pour la mousqueterie, et sur le
-20e juin nos frégattes étoient armées et mis en la rade de Rance.[184]
-Je demanday à Mr Desmarets[185], s'il étoit en état de sortir en mer, et
-il me dit qu'il ne le pouvoit que pour la marée du lendemain. Je luy
-dits de se bien aprester et que j'alois sortir pour l'attendre à la rade
-du dehors qui est sur le vieux banc, et que je me disposerois à mettre
-tout en estat et réglerois mes bordées pour les quarts et pour régler
-les portées au cas de combat, et comme le temps étoit beau je faisois
-ces réglements étant soubs les voiles pour aussy éprouver la marche du
-vaisseau.
-
-Nous fusmes[186] trois à 4 lieux en mer que j'envoyay un homme au haut
-du mât pour faire la découverte. Sitots qu'il fut en haut il cria qu'il
-voyoit plusieurs batteaux qu'il croyoit estre des pescheurs, et
-j'envoyay en haut un de nos enseignes, lequel me cria aussy que c'étoit
-des batteaux, cependant qu'il y en avoit quelqu'uns qui paroissoient
-plus gros. Je montay aussitost sur la hune du grand mâts, et me servit
-de moyennes lunettes d'aproche pour mieux examiner. Et j'aperceus que
-c'étoit de gros vaisseaux qui venoient vers nos rades, allant dans un
-bon ordre. Je redessendis et dis: «Quelle diable de méprise de prendre
-des vaisseaux de guerre pour des bateaux pescheurs! et il faut que nous
-les remarquions de plus près afin de les bien connoistre.» Et comme ils
-venoient de notre costé ils s'aprochèrent en très peu de temps, dont
-nous ayant aperceus il y en eut deux qui me donnèrent la chasse et
-j'aperceu que le plus gros de ces vaisseaux portoit à son grand mât un
-grand pavillon rouge. Et je fis revirer de bord pour rentrer à la rade
-de rancée. Devant la ville il y avoit une grande quantité de monde sur
-la Holande[187] et sur les remparts à nous regarder. Les uns croyoient
-qu'il se seroit ouvert quelque voye d'eau à nostre vaisseau et on ne
-savoit que présumer, car on ne voyoit pas de la ville les vaisseaux qui
-m'avoient obligé de rentrer. C'est que la marée baissoit et le vent
-cessa qui les obligea de reculer plutots que d'avancer. L'on m'envoya un
-bateau de la ville pour s'informer ce qui me pouvoit estre arivé.
-J'avois défendu à tout mon équipage de ne rien dire, et je dits aux gens
-du dit bateau que j'allois dessendre à terre et j'ordonnay à mon segond
-capitaine de ne laisser aprocher aucun bateau de nous, et je m'embarquay
-dans mon canot avec Mr De la Motte Nepveu, mon premier lieutenant, et
-luy ordonnay qu'aussitots que j'aurois débarqué à terre qu'il eut à
-retourner à nostre bord et ne pas déclarer à qui que ce fut ce que nous
-avions veu. Mes intéressés et amis se trouvèrent à mon débarquement,
-étant très inquiets m'empressoient de leur déclarer le subjet de ma
-relasche sy précipitée. Je les priay de ne pas obliger à parler devant
-une sy grande quantité de monde et que j'alois chez Mr le comte de
-Polastron[188] qui étoit le comandant, et que là ils sauroient toutes
-chozes. Et lorsque j'entray je dits: «Monsieur, que j'aye s'il vous
-plaits l'honneur de vous entretenir un moment en particulier avec Mrs
-mes intéressés.» Et il nous fit entrer dans une autre chambre et gardée
-par deux sentinelles. Et je déclaray ce que nous avions veu et le
-prévint que s'il ne le voyoit pas que c'étoit les marées qui les avoit
-empeschées d'avancer et que j'avois compté jusqu'à quarante vaisseaux de
-guerre et qu'infailliblement venoient pour attaquer la ville et qu'il
-donnât les ordres pour les deffences. Il me prit par la main et me dits:
-«Allons chez Mr le commissaire, nous y trouverons tous les officiers.»
-Nous y fusmes et je le priay de me laisser pour un moment aller chez moy
-advenir mon épouse et famille pour mettre ordre aux affaires de ma
-maison. Et il me dit: «Je vous prie de ne vous pas séparer de moy. Vous
-allez estre accablé de questionneurs et ne pourrez vous en débarrasser.
-Cette affaire est de toute importance.»
-
-Et nous fusmes chez Mr Desgastimes[189] commissaire. Je fus retenu pour
-estre du conseil et j'étois très faible par la faim. Je priay que l'on
-me donna du pain et du vin, mais l'on me servit une petite table avec du
-dindonneau froid et je mangeois et buvois d'un grand appétit. Il fut
-résolu qu'on feroit sonner le tocsin dans toutes les paroisses voisines
-pour assembler du monde pour les deffences de la ville. Je dits que
-autant de matelots que l'on pouroit trouver qu'il falloit les porter
-dans nos deux frégattes où je les norirois, et que j'aurois soin
-d'envoyer 50 hommes et un chirurgien et des poudres pour défendre le
-fort de la Conchée et autant au fort de l'isle Erbout. L'on m'aprouva et
-l'on me pria encore d'envoyer six barils de poudre au fort Royal, ce que
-je fits. Mrs de la Palletrie et de Langeron[190] comandant les
-gallères[191] se préparèrent, et il y eut douze chaloupes armées avec
-chacun un canon comme les gallères et étoient bien matelassés et
-commandés par des enseignes des vaisseaux du Roy et des gardes marinnes.
-Et je priay Mrs les comandants d'avoir la bonté puisque je ne pouvois
-agir de faire conduire mon épouse et ma belle mère du costé de
-St-Servant, et Mr des Gastinnes me promit de se charger de ce soin et
-qu'il les alloit faire porter dans son canot ce qu'il fit faire, et je
-futs à mon bord pour satisfaire à ce que j'avois promis. Mrs les comtes
-de Verus et Kailus, De Mailly et Hautefort[192] placèrent leurs
-régiments le long de la plage et sur les remparts, et les portes de la
-ville se trouvoient étroites pour sortir les femmes et familles, dont il
-y en eut plusieurs étoufés.
-
-Mais au lendemain matin les vaisseaux me paroissoient encore pas. Le
-murmure du peuple me calomniait, disant que j'étois aparament saoul et
-que j'avois pris des bateaux pescheurs pour des navires de guerre et
-mille imprécations, désirant me tenir pour me lapider, et ce qui les
-confirma d'autant plus est que sur les 6 à 7 heures il entra une
-frégatte de dix huipt canons avec une prise holandoise et n'avoit pas
-veu l'armée. Je me tint à mon bord tranquille me doutant de tout ce
-murmure et toute la populace rentroit avec leur rage dans la ville. Mais
-sur les huipt heures et demie, les ennemis parurent venir en bon ordre,
-et un chacun reprenoit la fuitte, et je fus dans tous les
-applaudissements que c'étoit pour moy la 2e fois que je sauvois la ville
-et la populace. Et les ennemis passèrent par la Conchée et mouillèrent à
-la fosse aux Normands et attachèrent à la dite Conchée un gros navire
-remply de poudre et d'artifice où ils mirent le feu sans beaucoup
-d'effect.[193] J'y perdis mon contre-maitre et un matelot. Les 3
-galliottes à bombes se postèrent en moins d'une heure et envoyèrent
-leurs bombes qui outrepassoient de beaucoup la ville. Les deux gallères
-et les chaloupes furent sur les ennemis qui estoient à l'ancre et leur
-envoyèrent plusieurs décharges de leurs canons en les attaquant en
-poupe, et immanquablement les incommodèrent fort et leur tuèrent bien de
-leurs hommes puisque les ennemis abandonnèrent et ne firent aucun domage
-à la ville ny aux forteresses. Ils firent dessente sur l'ille
-Sinzembre[194] où il n'y avoit qu'un couvent de Récollets abandonné et
-sans monde, et ils le brûlèrent. Il y eut le soir une de leurs galiotes
-à bombe qui prit en feu et nous n'avons seu si c'étoit par nos bombes à
-feu, et étant presque bruslée elle alloit en dérive et nos chaloupes
-furent s'en saisir et la conduirent à la plage, et on y trouva deux
-beaux mortiers de bronze montés sur des pivots. Et il n'y a aucuns de ce
-temps qui puissent dénier que sans moy on étoit surpris au
-dépourveu.[195] Et après le départ des ennemis je fis demander les
-poudres et munitions et vivres que j'ay fournies pour les deffences de
-la ville et dont j'eus peine à recouvrer la moitié et il nous en cousta
-à notre société plus de mil écus pour remplacer ce que nous avions donné
-de bonne grasce.
-
-Je fits travailler à réquiper nos frégattes et partismes de Sainct-Malo
-le 15e May 1696 et fis une routte pour aller le long des costes
-d'Angleterre y croiser et la 3e journée après notre départ et pendant la
-nuit notre frégate le _Revel_ se trouva écartée de nous et au jour je
-fus surpris de ne plus le voir. Il faisoit de la bruine, je cherchois au
-hazard ou le pouvoir rejoindre et sur le midy dans une éclaircie nous
-aperceumes trois navires bien à deux lieux dessoubs le vent de nous et
-dont deux d'iceux donnoient la chasse sur le 3e lequel étoit enfermé de
-la terre et des deux autres. Je voulois m'en aprocher et ils tournoient
-leur chasses pour aussy me faire envelopper entre leurs costes et eux et
-j'aurois immanquablement esté pris ou désemparé avant de pouvoir
-rejoindre Mr Desmarets. Nous assemblames nostre conseil et y fut resoult
-de ne nous pas exposer avec deux vaissaux bien supérieurs en force que
-nous, et ne pouvant nous joindre il valoit mieux en perdre un que les
-deux. Cependant j'insistois d'aller dessus et tous mes officiers et
-équipages sy opposèrent en disant: «Lorsque nous serons bien battus et
-pris cets perdre deux armements considérables pour un et peut-être
-ferons-nous quelque bonne rencontre qui récupérera toutes choses.» Et la
-bruine nous sépara de vue et ne les vismes pas combattre ny prendre, et
-j'étois dans un très grand chagrains. Mes officiers me représentèrent
-que nous étions au parages des gardes costes, et que nous ny ferions
-rien, et au risque d'estre tous les jours battus ou pris, et nous
-trouvasmes à propos d'aller vers les costes d'Irlandes, où nous fismes
-une petite prise ne valant que 19 à vingt mille livres que j'envoyay au
-hazard, et nous fusmes pour croiser tout au Nord d'Irlande autour d'une
-petite isle la plus exposée en mer nommée St-Kilda, que d'ordinaire tous
-les navires en esté qui veulent passer au Nord d'Ecosse vont la
-reconnoistre. Jy futs et mis à l'ancre dans une petite baye de cette
-isle où il y a un beau courant d'eau douce, et j'envoyé quelques hommes
-sur le haut de la montagne pour découvrir sy l'on verroit quelques
-navires en mer aux environs. Elle n'a pas demie lieux de circuit. Je
-fits remplir nos futailles d'eaux, et mes gens dirent n'avoir rien
-découvert qu'un petit troupeau de moutons, dont ils n'en purent attraper
-à la course et qu'ils n'avoient veu aucun arbre ny bois autour, et nous
-passames la nuit en cette rade, et le matin je renvoyay pour prendre des
-eaux et faire la découverte pour les navires. Mon capitaine d'armes qui
-estoit Irlandois me demanda d'y aller et permission de porter quelques
-fusils. Je luy permis et il fut à la recherche des moutons, et il n'en
-peut découvrir. Il aperceu une petite fumée au pied d'un gros rocher qui
-formoit une caverne et il assembla trois de nos hommes et y furent et
-cria en sa langue, et il sortit un homme qu'il m'emmena à bord. Il étoit
-bien fait de corps et de visage, couvert comme d'un chasuble sans
-manches ataché d'une couroye de cuir de boeuf à poil par la ceinture,
-une tocque à la Béarnoise, le tout d'un gros lainage et sans culote, ny
-bas ny souliers, les cheveux mal peignés ou point du tout, et salope,
-püoit la fumée et le fumier et l'oiseau de marine, et sans se
-décontenancer il nous dit qu'il étoit le gouverneur de l'Isle où il
-pouvoit y avoir trente deux familles dans des cavernes, et qu'ils
-vivoient d'oiseaux marins qu'ils prenoient de nuit, qu'ils prenoient du
-poisson et qu'ils en faisoient sécher l'hiver par les gelées; qu'ils
-ramassoient quelquefois un peu d'orge qu'ils écrasoient entre des
-pierres et qu'ils payoient tous les ans vers la Pasques un tribut de
-moutons et boeufs et poisson à un seigneur milord d'Ecosse qui leur
-envoyoit un batteau et un Ministre qui les venoit donner la cesne
-pasquale et marier et baptiser lorsqu'il y en avoit pour le subject. Il
-nous creut Anglois et nous vendit deux petits boeufs pas plus gros qun
-veau d'un an et demy pour cinq écus pièces, et il nous dit que leurs
-bestiaux estoient dans les cavernes pour profiter de leurs chaleurs
-lorsqu'il fait froid et qu'ils les treuvent cachées lorsqu'ils voient
-des navires venir en leur rade, et que plusieurs s'en sont allés sans
-s'apercevoir qu'il y eut du monde sur l'ille. Pour moy, j'ay bien
-parcouru et bien veu de toutes sortes de sauvages, maures et neigres, je
-n'ay jamais veu de sy pauvres ny de sy misérables gens. Je les croy
-sorciers, car sans vent ny la mer agités mon ancre chassa quoyqu'en bon
-fonds de gravier; nous penssasmes perdre notre vaisseau contre la dite
-ille et fut contraint d'y abandonner un câble et un ancre pour nous en
-retirer, mais la vie auroit esté sauve.
-
-Je repris la mer à croiser de tous costés jusqu'au bout de nos vivres et
-ne fit qu'une moyenne prize chargée de raisins et figues que je conduit
-à Saint-Malo, où je désarmé vers la fin de juin.--Mes armateurs me
-proposèrent de réarmer promptement et que j'irois guerre et marchandize;
-qu'ils avoient des balots sufisament tant à Saint-Malo qu'à Morlaix pour
-les porter à Faro aux Algarves apartenant au Roy de Portugal qui étoit
-en neutralité et qu'aussy je changerois pour 70 à 75 mil livres d'autres
-marchandizes que j'irois négoscier à Salé après que j'aurois débarqué
-les balots à Faro. Et dans l'intervalle mon beau frère Mr Desmarets
-revint et son équipage des prisons d'Angleterre, et raporta avoir esté
-pris par les deux vaisseaux que j'avois pu voir, l'un de 60 et l'autre
-de 66 canons, et que pour peu que j'en eus encore aproché j'aurois esté
-pris comme luy; et comme nul ne peut se dire exempt d'ennemis il s'étoit
-répandu un faux bruit que j'avois abandonné laschement, et que les deux
-anglois n'étoient que de 30 à 40 canons. Mais les gens d'esprit
-considéroient le contraire, sachant que j'avois intérest dans nos deux
-frégattes, et que j'aimois Mr Desmarest auquel j'avois fait avoir le
-comandement. Peu de jours après son retour, il mourut en deux jours par
-une apoplexie et fut grandement regretté par sa bravoure et grande
-douceur.
-
-Je continuay mon armement, et on arma aussi une frégatte de 18 canons
-avec aussy des balots pour venir soubs mon escorte, et apartismes de
-Saint-Malo au 28e juillet 1696 et fis la routte pour passer hors les
-caps à plus de 80 lieux au large pour éviter mauvaise rencontre. Mais
-ayant dépassé la hauteur de Lisbonne, il falloit revenir attérer au cap
-de St-Vincent, où nous trouvasmes la nuit du 12 aoust presque sans vent
-a demie lieue du dit cap, et au petit nous n'en n'étions qu'à portée
-d'un fusil du dit cap, et le sr Moinerie-Trochon[196], capitaine de la
-petite frégatte, nous cria: «Nous voyons deux navires au large de nous.»
-Nous les voyions aussy et que estant chargés aussi richement que nous
-étions il ne convenoit pas d'exposer le bien de ceux qui nous l'avoient
-confié et qu'il faloit voir clair, et qu'il eut à ne pas s'éloigner de
-moy que nous ne puissions découvrir autour de nous, et par précipitation
-il me cria autre fois: «Monsieur, courons dessus; ne voyez-vous pas
-qu'ils sont petits. Ce sont des Saltins qui attendent à ce passage des
-navires marchands.» Je luy demanda qu'il fasse plus de jour et que nous
-les connoistrons mieux. Et peu après le jour augmentant nous aperceusmes
-qu'ils estoient dessoubs leurs deux basses voiles à la cape pour ne pas
-tant paroistre et qu'ils ne nous avoient pas aperceus à cause que nous
-étions proche de la terre, et sitôt qu'ils nous aperceurent ils
-déployèrent leurs huniers et toutes les menues voiles pour nous donner
-la chasse, et heureusement nous doublasmes le dit cap de Sacra qu'il
-falloit aussi dépasser pour être en bonne rade et à couvert d'insulte.
-Mais le plus gros des deux navires m'y avoit coupé le chemin et avoient
-arboré leurs pavillons anglois et nous les nôtres blancs sans
-déguisement, et comme il faisoit très peu de vent j'avertis le sr
-Moinnerie qu'il falloit promptement mouiller chacun un ancre, quoyque ce
-n'étoit qu'entre deux rochers entre ces deux caps de St-Vincent et
-Sacra, et plutots risquer et perdre nos deux frégattes le tout ou partie
-plutost que de nous livrer avec un sy bon butin à nos ennemis et de nous
-tenir toujours prêts sur la deffensive au cas d'un combat que nous ne
-pouvions éviter. Et je m'avizay d'envoyer mon canot avec Mr Fossard, mon
-segond beau frère qui étoit pour lieutenant et marchand avec nous. Je
-luy donnay 24 pièces de thoile de Bretagne et deux castors blancs pour
-présenter au gouvernement du chasteau en luy demandant sa protection
-pour ne me laisser maltraiter soubs ces dépendances, veu qu'il étoit
-pour le Roy qui estoit neustre et que nous estions destinés pour Faro où
-son Roy recevoit de grands droits de nous. Le gouverneur receut de grand
-coeur les présents et dits qu'il luy manquoit d'habiles canoniers et Mr
-Fossard luy dit: «J'en vay servir avec de mes gens». Et me renvoya mon
-canot avec deux des moins habiles. Mes officiers par trop impatients et
-le sieur Moinerie me disoient de tirer ma volée de canons sur celuy qui
-étoit à portée de nous. Je dis: «Doucement, Monsieur, ce n'est pas à
-nous à comencer et nous tenons seulement bien préparés à la deffense sy
-l'on nous attaque, et c'est au gouverneur à faire son devoir.» Et dans
-cet interval nos ennemis mouillèrent leurs ancres à un quart de lieux au
-large de nous par crainte que je ne mis nos navires sur les rochers, et
-je fis sons leur faire a conoistre fresler nos voiles avec des fils de
-caret pour dans l'ocasion les apareiller tout d'un moment, et fit aussy
-embosser le câble et la mesme chose au bord du sieur Moinerie, et nous
-restasmes plus de deux heures à nous entre observer de part et d'autre.
-Après quoy il paru une Seitie qui venoit du costé de Lisbonne; nos
-ennemis la creurent être de notre nation et ils envoyèrent audevant
-leurs chaloupes et leurs canots, et le vent s'augmentoit. J'avertis La
-Moinerie de se préparer à me suivre et que j'alois faire couper mon
-câble et apareiller tout d'un coup pour nous tirer du péril où nous
-étions et tascher de primer nos ennemis à doubler le cap de Sacra, et
-qu'il fit comme nous pendant que leurs chaloupes estoient absentes et
-qui avoient une partye de leurs équipages, et nostre manoeuvre fut en un
-instant exécutée et qui surpris fort nos ennemis, lesquels tirèrent
-chacun un coup de canon pour faire ramener leurs chaloupes, et le plus
-gros qui avoit 66 canons coupa son câble et mis soubs voile pour nous
-chasser sans atendre ces chaloupes, et véritablement nous atrapoit et
-creu en venir en action, mais Mr Fossard tira très à propos une pièce de
-canon du chasteau qui frapa dans l'avant du vaisseau ennemy et il
-s'aresta en mettant le vent sur ces voiles d'avant et nous entrasmes
-heureusement dans la bonne baye, et sans coup férir. Et un peu après le
-canot du gros navire sur lequel on avoit tiré vint avec un officier au
-pied du chasteau demander raison pourquoy on luy avoit tiré, et qu'on
-leur avoit tué deux hommes dont l'un étoit le premier lieutenant et avec
-deux estropiez. Le gouverneur respondit: «Tant pis pour vous, nous
-devons garder la neutralité. Pourquoy venez-vous sy proche troubler ceux
-qui cherchent asile? J'en ferois autant aux François pour vos navires et
-n'ay autre satisfaction à vous faire. Retirés vous au plutôt.» Et ce
-qu'il firent. Le gouverneur me renvoya Mr Fossard et mes gens avec son
-fils âgé d'environ 24 à 25 ans, lequel ne manqua pas de bien faire
-valoir sa protection et me remercia du présent que je luy avoit fait et
-qu'il espéroit quelque chose de plus. Je luy dits que sy je débarque
-heureusement nos effets que je le gratifierois encore mieux, et comme
-nous n'étions eloignés que de 7 lieux de Faro pour y faire notre
-décharge, et que nos ennemis ne s'éloignoient de vue pour nous observer,
-je pris résolution d'envoyer par terre Mr Fossard advertir de toutes
-choses nos marchands auxquels nous estions adressés et les priois de me
-députer quelqu'uns portans ordres signés de tous pour pourvoir à ce que
-nous ferions pour l'advenir. Et le lendemain Mr Fossard revint avec deux
-des plus intéressés ayant les ordres des autres pour que j'eus à faire
-débarquer en lieu sec proche le rivage de Sacra tous les balots et
-qu'ils les feroient enlever par des barques qui estoient bonnes
-voilières et nous travaillasmes à tout débarquer pendant 2 jours, au
-bout desquels il se joignit trois autres vaisseaux avec les deux
-précédents qui après s'estre entretenus de ce qui s'estoit passé à notre
-subject le comandant m'envoya son canot avec un pavillon au mât d'avant
-et deux officiers soubs prétexte de demander qu'on leur permis de
-prendre des eaux pour toute l'escadre. Et le gouverneur leur dit qu'à
-deux lieux plus bas il leur étoit plus facile d'en prendre et sans
-troubler personne, cette démarche n'étoit que pour observer nos forces
-et ce que nous faisions. Et ils virent bien les balots que nous
-débarquions et lorsque le dit canot fut au bord du comandant il fit
-tirer un coup de canon comme un signal et déploya ses voiles faisant la
-routte pour donner dans la baie où nous étions croyant peut-estre que
-par la peur nous échourions nos frégattes en coste. J'envoyay Mr Fossard
-avec 6 bons canoniers au chasteau et fis disposer sur nos câbles nos
-frégattes pour la deffense. Mais l'escadre n'oza aprocher sous la portée
-des canons du dit chasteau et se tint à distance. Mrs de Faro nous
-envoyèrent des barques pour recevoir les balots; l'escadre s'en aperceut
-et se doubtant bien que nous ne les ferions partir que nuitament, ils
-envoyoient leurs chaloupes armées proche de terre pour en surprendre,
-mais pendant qu'ils étoient retournés à leurs vaissaux je fis porter
-deux canons de 4 livres de boulet sur le cap de l'Est opozé à celuy du
-chasteau qui forme la dite baye par où devoient passer nos barques. Je
-pozai 12 bons fusilliers avec deux canonniers et de distance à autre 6
-fusilliers, en ayant adverty le gouverneur, crainte d'alarme et aussy
-les maitre des barques, et lorsque tout fut disposé je fis partir deux
-barques avec leur charge un peu plus d'une heure avant que le soleil
-couché. Les Anglois les aperceurent, ils envoyèrent cinq chaloupes
-armées après et les dites barques ne s'éloignoient pas de la terre et
-les Anglois ne se doubtant pas de nos embuscades n'ayant rien découvert
-la nuit précédente fonssoient sur nos 2 barques et ils receurent la
-décharge de 2 canons chargés à mitraille et la mousqueterie. Il y en eut
-2 désemparées qui s'échouèrent à la coste avec dix hommes morts, et
-quelques blessés qui furent noyés, et 4 furent pris par nos gens, et les
-4 autres retournèrent à leur bord rendre compte de ce qu'ils avoient
-trouvé, et le comandant fit signal à son escadre pour assembler conseil.
-Après quoy il envoya son canot avec pavillon au mats d'avant et un
-officier, lequel fit ces plaintes qu'on leur avoit bien massacré
-injustement de leurs gens qui étoient à la pesche proche de terre où il
-y avoit des officiers de la première qualité d'Angleterre et qu'ils en
-porteraient leurs plaintes en Cour de Portugal, et que tout au moins on
-leur envoya leurs chaloupes qui avoient échoué à leurs gens. Le
-gouverneur me pria d'aler chez luy et nous convinmes qu'il leur
-répondroit que, ayant eu bonne connoissance la nuit précédentes que
-leurs chaloupes étoient armées et non pour pescher et qu'ils vouloient
-enlever les barques et effets par conséquent frustré le Roy de ses
-droits, que je luy avois demandé la permission de précautionner aux
-inconvénients et qu'il me l'avoit permis, et ne s'est meslé d'autre
-chose, à joindre que leurs chaloupes échouées n'avoit aucun appareil
-pour prescher mais bien armée et qu'ayant eu le malheur de se trouver
-sous les coups elles étoient brisées par les rochers et pillées par les
-gens de la coste et les miens; quant aux 4 hommes qui ont échapé, qu'on
-leur aloit délivrer et que s'ils veulent les cadavres qu'on a découvert
-du sable qu'on leur délivrera et les débris du bateau. L'officier du
-canot reçeu les 4 hommes et fut rendre compte de sa gestion, et après ce
-petit rencontre je fis partir cinq autres barques chargées doubtant bien
-que les Anglois les laisseraient passer contents de ce qui leur venoient
-d'arriver. Et le gouverneur me dit que l'officier du canot pestoit comme
-un enragé contre moy disant que j'ay joué plusieurs tours et que s'ils
-m'attrapent ils me hacheront par pièces: ce sont les propres termes. Je
-luy dits: «Laissez aboyer les chiens.» La dite escadre gardoit toujours
-l'entrée de la baye, mais n'envoyèrent plus leurs chaloupes et nous
-envoyasmes le restant de nos balots à Faro, et fit retirer mes deux
-canons et mes gens et je pris de bons receus des députés de ma livraison
-et réglay pour le fret du total et passay mon ordre à Mr Allaire, consul
-de Faro, pour en recevoir les deniers pour en tenir compte à mes
-intéressés ainsy que Mr de la Moinerie pour les siens, et puis nous
-espalmasmes nos deux frégates pour nous échaper à quelques moments d'une
-nuit un peu obscure malgré l'observance de l'escadre de nos ennemis. Je
-devois suivre ma route pour Salé et Moinerie pour St-Malo; j'envoyois le
-jour en découverte au plus haut lieu du cap de Sacra et au 22e d'aoust,
-sur le soir, on reconnut la dite escadre divisée et plus de 8 lieux au
-large, et la même nuit nous fismes force voile avec un bon vent de la
-terre cachant bien nos lumières et nous passasmes heureusement, dont il
-n'y eut qu'un qui nous aperceu et qui tira du canon pour appeler les
-autres. Mais au jour à paine on les voyoit du haut de nos mâts et je
-faisois faire notre route pour aprocher à l'ouvert de la baye de Cadix
-dans l'espérance d'y faire quelque prise. Et nous en sentant assez
-proche sur les 9 heures du soir je fis mettre à la cape jusqu'au jour
-que nous aperceumes trois navires qui avoient party de Cadix et qui
-venoient à notre rencontre voulant chercher le détroit de Gibraltar. Je
-fis arborer les pavillons anglois et eux aussy, et mon navire qui avoit
-esté construit en Angleterre ils me crurent estre de leur nation, et ils
-s'aprochèrent à bonne distance de nous particulièrement une frégatte
-galère de 20 canons qui n'étoit qu'à portée d'un fusil et sur laquelle
-je ne voulu faire tirer pour que les deux autres s'aprochassent: il y en
-avoit une de 36 canons et l'autre de 24. Je fis ouvrir notre batterie de
-bas pour leur donner la décharge et ils s'en aperceurent et prirent la
-fuite vent arrière, mettant toutes leurs mesmes voiles. Je ne faisois
-pas tirer crainte d'interrompre notre marche, et ils jetoient à la mer
-leurs chaloupes et mâts d'hune de rechange, et ils nous échapèrent et
-entrèrent en Gibraltar. Ils avoient bien du monde et beaucoup
-d'officiers en habits rouges galonnés. Je fus surpris de leurs lachetées
-d'avoir fuy étant trois contre nous seuls; je repris la route pour me
-rendre à la rade de Saley pour y faire nostre négosse et y arrivasmes au
-2e septembre 1696. J'envoyay Mr Fossard avec mon canot pour s'emboucher
-avec le consul de notre nation nommé le sr Gauttier, lesquels furent
-demander la permission au gouverneur du château de la Barre de
-négossier, ce qu'il accorda en payant les droits et un quintal de poudre
-et 12 pièces de toile de Bretagne pour luy. Et l'on nous envoya deux
-batteaux du pays pour débarquer nos marchandises, conduis par des Maures
-a cause de la barre qui est très périlleuse pour entrer et sortir le
-port. J'avois une partie de sacs de maniguette[197] qui est une graine
-noire et carrée plus violente que le poivre, et Mr le consul n'eut pas
-la précaution d'en faire quelque présent au Mufty et il fit prescher par
-les Marabouts des mosquées que cette drogue étoit contraire à la
-génération et que les chiens de crestiens leur en aportoient exprès, et
-il me fit renvoyer le tout dans mon navire et mesme la populace voulut
-maltraiter quelques uns de mes gens qui étoient à terre. Mon navire
-étoit trop grand pour entrer audedans de la barre et restions à la rade
-toujours en état de se mettre soubs les voiles au cas de mauvais temps
-ou qu'il y survint quelques navires de nos ennemis. Et le 6e de
-septembre, il nous aparu quatre navires qui venoient en rade, j'eus peur
-que ce ne fut de l'escadre qui m'avoit bloqué à Sacra. Je mis à la voile
-et lorsqu'ils eurent mouillé à la rade avec leurs pavillons de Portugal
-je fus rassuré et revint reprendre place où j'avois abandonné mon câble,
-et comme s'estoit vaisseaux du Roy de Portugal je les fis saluer par
-neuf coups de canon, et ils me rendirent le salut. Deux avoient chacun
-66 canons et 2 frégattes de chacun 30. Le comandant nommé Dom Antonio de
-Gamache, m'envoya sa grande chaloupe armée d'une trentaine de fusilliers
-et un sergeant ayant une pertuisane et un pot de fer sur sa teste et un
-officier, lesquels s'étant aprochés à la voix de nous je fis mettre mes
-gens en armes, et leur criai de faire halte, et ce qu'ils vouloient.
-S'estant arestés, le dit officier cria: «N'ayez pas de peur, je viens de
-la part de Dom et coetera vous demander qui estes-vous et d'où vous
-venez et que venez-vous faire icy, et j'ay ordre de visiter votre
-navire, savoir sy vous n'apportez pas des poudres et des armes à nos
-ennemis les Maures.» Je luy dis: «Retirez-vous au plutots, et alez dire
-au sieur comandant qu'il n'a nul droit de visiter sur les vaisseaux du
-Roy très chrestien et que périray plutôt que de le souffrir, et que s'il
-m'y veut contraindre que j'iray l'aborder et mettray le feu au mien pour
-nous chauffer enssemble, et que s'il y a quelqu'autre chose à me
-demander qu'il m'envoye seulement son canot avec un officier
-raisonnable, que je conteray les raisons avec telle honnesté que l'on me
-rendra, mais que l'on ne m'envoie pas de chaloupe armée ny prendre
-d'autorités». Ils s'en furent faire leurs rapports; le comandant par des
-signaux fit venir les autres capitaines à son bord. Ils tinrent un
-conseil et nous les examinions qui faisoient de grands remuement pour se
-préparer à me combattre. J'en faisois autant et assurois à mes gens
-qu'ils n'en viendroient jamais à l'excès. Après avoir fait leurs
-préparatifs, il me fut envoyé un canot sans hommes armés et avec le
-mesme officier que j'avois parlé. Je le fus recevoir civilement au pied
-de l'échelle et le conduis dans ma chambre. Il remarqua que tout étoit
-bien disposé et les mêches alumées et des pots à feu et des grenades. Il
-fit un signe de croix puis il dit: «Quoy, vous voudriez en venir à ce
-point de périr plutots que d'obéir à la force.» Je luy dis: «La
-résolution en est prise plutots que de souffrir un affront pareil
-puisqu'on attente à l'honneur d'un aussy puissant Roy. Et que le
-comandant prenne bien garde que cela ne rejaillississe sur sa teste et
-que je suis très seur que ces ordres ne portent pas à une pareille
-offense et qu'il se souvienne de ce qui arriva en 1681 par deux de leurs
-vaisseaux devant leur place de Cascaye[198] qui voulurent faire saluer
-une de nos frégattes et de ce qui en ariva, et je n'atends que la
-première attaque.» Je luy présentai un verre de vin et saluai sa santé.
-Lorsqu'il eut beut à la mienne il me dit: «Du moins puisque vous ne
-voulez souffrir de visites abaissées votre flamme, et cela apaisera
-nostre escadre et vivons en paix.» Je luy dis: «J'ay comencé le salut,
-et sy j'avois creu que pareille insulte n'eut esté proposée, j'aurois
-péry plutost que de le faire.» Je luy offris une autre fois à boire et
-il me remercia et s'en retourna, et étant dans son canot il me dits:
-«Vous voulez donc quon agisse en rigueur.» Je luy dits: «Cets l'honneur
-de mon maistre et imprudence à Mr votre comandant.» Lorsqu'il est rendu
-compte de notre conversation nous les aperceusmes se remettre en estat
-de ne pas agir, et le canot revenoit à nous avec le premier officier et
-le premier major de l'escadre qui parloit bon françois, et étant sur mon
-pont où je le recevois il m'embrassa de la part du comandant et des
-autres capitaines, disant qu'ils avoient une vraye estime pour moy et
-que nous vécussions en bons amis et qu'ils estoient venus en cette rade
-pour empescher les corsaires de Salé de sortir ny de rentrer dans leur
-port, et que sy je voulois faire l'honneur au sr comandant d'aller
-souper avec luy que je luy ferais bien plaisir. Je fis mes humbles
-remerciements disant que dans une rade il n'est pas permis à un
-capitaine de quitter son bord.
-
-Et sur l'après midy Mr Fossard m'envoya deux batteaux du port pour
-prendre le reste des effets et en mesme occasion il m'envoya plusieurs
-rafraîchissements du pays savoir: un boeuf coupé par quartiers et 6
-moutons vifs, dont il y en avoit deux à six cornes et quatre à quatre,
-deux sangliers frais tués, plusieurs douzaines de perdrix vives et des
-cailles et un bon nombre de tourterelles vives, et dont j'en mis bon
-nombre en des cages pour les engraisser, et quatre grands paniers de
-raisins blancs et des noirs; et j'envoyai une partie de toutes ces
-choses au comandant qui n'en pouvoit avoir à cause qu'il étoit pour leur
-faire la guerre. Et dans l'un des bateaux étoit incognito l'admiral de
-Salé, nommé Benasche, qui par curiosité voulu voir mon bâtiment qu'on
-luy avoit dit que je l'avois pris en une heure sur les Anglois, et que
-celuy avec lequel je l'avois pris n'avoit que 30 canons et luy 40 de
-montés, et il me fit dire: «Vous pristes ces gens endormis.» Et il
-examina partout mon vaisseau, et je ne luy fit aucuns honneurs puisqu'il
-ne vouloit estre reconneu. Et ayant débarqué mes effects destinés pour
-Salé, m'estant resté la partie de maniquette, je me disposay dès le soir
-de mettre à la voille croyant les pouvoir aller vendre ou troquer à
-Saffy et d'un mesme temps faire la course environ un mois pour donner le
-temps à Mr Fossard de faire la négociation et pendant que je mettois
-soubs voille le comandant Portugais m'envoya son canot avec le major qui
-me fit présent de 12 jambons de la Mega et 24 fromages du Lenteja; le
-major me demanda si je ne saluerois pas l'escadre, je luy répondis que
-c'étoit bien mon dessain et que j'espérois bien que l'on me rendroit
-coup pour coup, et il dit: «je vous en assure», et nous nous
-embrassasmes, et peu après qu'il fut rendu à son bord je déployai les
-voiles et saluay de neuf coups qui me furent rendus.
-
-Et je fis route pour Saffy où j'arrivay le 23e à la rade où je trouvay
-un moyen navire soubs pavillon et commission de Suède quoyque Holandois;
-j'envoyai mon canot avec mon écrivain à terre avec une lettre que
-j'avois écrite à Mr Lenoir, commis étably au comptoir de Mr Thomas
-Legendre[199], de Rouen, lequel Sr Lenoir me manda que je pouvois luy
-envoyer ma partie de maniguette et qu'il me la troquerait pour des cires
-en brut et j'en fis aussitôt charger 50 poches dans ma grande chaloupe
-avec 14 de mes hommes et mon écrivain, et dans cet interval le capitaine
-du Suédois fut dire au gouverneur de Saffy qu'il ne se croyoit pas en
-seureté que je ne l'enlevast avec son navire, et le gouverneur sans
-autres formalités donna ordre de s'emparer de ma chaloupe et équipage
-aussitots qu'elle arriveroit et ce qui fut exécuté avec cruauté et
-perfidie. Et il y avoit au bord du rivage plus de 200 maures qui les
-atendoient et sitots qu'elle en fut aprochée partye de ce peuple se mit
-à la nage et s'emparèrent de l'équipage les maltraitèrent rudement
-jusqu'à les mordre à belles dents et échouèrent tout haut ma chaloupe et
-menèrent tous mes 15 hommes dedans une matamore qui est un puits à sec,
-profond de 40 pieds et qui se ferme par une trape de fer et dont il faut
-descendre et monter par une échelle que l'on retire après s'en estre
-servi. J'atendois avec impatience le retour de ma chaloupe, et voyant
-qu'elle retardoit j'envoyay mon canot avec un enseigne au bord du navire
-Suédois, et il nous appris ce qui s'étoit passé sans avoir déclaré qu'il
-en estoit l'agresseur, et nous fusmes encore assés heureux qu'il nous
-rendit les services d'introduire mes lettres pour Mr Lenoir et de m'en
-apporter les réponses qui m'informoient de toutes choses et surtout de
-la prétendue captivité que le gouverneur vouloit faire de mes gens et de
-garder ma chaloupe. Et entr'autres il me donna advis d'écrire à Mr
-Gautier, notre consul, et à Mr Fossard à Salé pour qu'ils dépéchassent
-un courier avec remontrances à l'empereur de Maroc contre l'injustice et
-manque de bonne foy de ce gouverneur, et le sr Lenoir envoya un exprès
-porter à Salé mes dépesches, et au bout de 10 jours les ordres de
-l'Empereur furent arivés qui portoient de me rendre mes hommes et ma
-chaloupe moyennant que je payats deux cents ducas et que la partye de
-maniguettes débarquées seroit jetée dans la mer étant contraires aux
-générations sur l'advis que je luy en avoit donné le Mufti de la ville
-de Saley. Et mes gens et chaloupe ne furent sitost arivées dans mon
-bord, qu'il survint au gouverneur un contrordre portant de les arester
-et les envoyer à Miquenez ou étoit le dit empereur, mais il nest pas
-croyable de voir en un si peu de temps le changement de mes pauvres
-gens, qui la plupart avoient leur esprit très aliéné et leurs vues
-égarées et tous contrefaits de leurs visages, et eusmes bien des paines
-à les rétablir quoyque rien ne leur manquats. Je me retiray de ce
-mauvais pays le 9 octobre pour aller croiser vers les illes de Madère et
-Porto Santo, où je n'ay fait d'autre encontre que deux navires d'Alger
-auxquels je donnay chasse pendant six heures que j'en aprochay à la voix
-du plus grand qui avoit 36 canons et plus de trois cents hommes, je luy
-fits mettre sa chaloupe en mer et venir à mon bord m'aporter son
-passeport, et celuy qui me l'aporta étoit lieutenant et renégat anglois.
-Et lorsqu'il fut retourné à son bord ils saluèrent notre pavillon de
-unze coups de canons et leur en rendis neuf, puis je repris ma route le
-long des costes de Barbarie, pour me rendre à Saley y recueillir nos
-effets que Mr Fossard y pouvoit avoir négossier, et arivay en la rade au
-26 novembre, et y trouvay encore l'escadre portugoise qui devoit se
-retirer à cause de l'hiver. Et avant que d'en partir ils voulurent le
-lendemain de mon arrivée canonner la ville de Saley et ils n'y firent
-que brusler leurs poudres aux moineaux. Le vaisseau le _Saincte-Claire_
-s'estant aproché de la barre y pensa périr et toucha par plusieurs fois
-et par un bonheur tout extraordinaire, elle s'en retira et avoit 60
-canons et plus de 300 hommes d'équipage. Mr Fossard m'envoya plusieurs
-bateaux avec des cires, du cuivre tangoul, des laines grasses et des
-cuirs en poil et des cuirs de chèvres et des amendes cassées.
-
-Et dans l'un des bateaux il vint un Espagnol nommé Dom Antonio de Garcia
-qui étoit avec toute sa famille esclave de l'Empereur du Maroc, lequel
-l'avoit député pour venir au bord du comandant Portugais, affin qu'il
-emmena sur son vaisseau au Roy de Portugal afin de faire quelqu'échange
-de part et autre de plusieurs captifs des deux nations. Je le fis
-conduire par mon canot au bord du portugois qui le receut bien quoyque
-pauvrement habillé, et il pria le sieur comandant de diférer son départ
-de trois à quatre jours pour atendre les instructions de son ambassade,
-et le présent de l'Empereur pour le Roy de Portugal, lesquels présents
-estoient de deux chevaux barbes, un lion et un tigre et quatre autruches
-et six béliers à six cornes, le tout de très peu de valeur, à
-l'ordinaire des affriquains pour recevoir au quadruple.
-
-Ce Dom Garcia revint à mon bord souper et coucher et m'entretint du
-comencement de son malheureux esclavage et de son épouse, et que son
-père étoit le lieutenant du Roy de la place de Larache coste d'Afrique
-et qu'elle fut subjuguée par les armes de Maroc, qui manqua au traité de
-la capitulation ayant permis de mettre en liberté et de renvoyer tous
-les prisonniers et au contraire il les rendit tous esclaves, et que son
-père en mourut de chagrain peu après et qu'après une rude servitude luy
-et sa femme fut affectionnées de l'Empereur qui les mit ensemble dans le
-grand jardin de Fez ou estoient des bains et un sérail, étoient posées
-concierge des bains et vivoient des fruits du jardin d'une vie assées
-paisible et puis de leur mariage est issu une fille puis un garçon et
-une autre fille, et que sa première fille ayant atteint l'âge de 15 ans,
-l'empereur la demanda à Dom Garcia pour son sérail. Dom Garcia luy
-répondit que Dieu l'avoit fait maistre de leurs personnes et non de
-leurs âmes et que l'enfant appartenoit à la mère, et le Roy luy dit: «Je
-t'ordonne de me l'envoyer dès ce soir à un tel bain.» Garcia tout
-affligé le fut dire à son épouse; elle en tomba en faiblesse et
-lorsqu'elle en fut revenue elle dit à sa fille sy elle n'aimeroit pas
-mieux souffrir le martyr et mourir en la foy de Jésus-Christ plutots que
-de renier son Dieu et se faire mahométante. Elle dits: «Chère mère,
-tuez-moy plutots vous mesme avant que pareil malheur m'arrive,
-peut-estre ne serais-je maitresse de résister aux menaces ou tourments.»
-Et la mère qui estoit munie d'un gros canif coupa et tailla en divers
-endroits le visage de sa fille, en luy disant: «Souffre pour
-Jésus-Christ.» Et la pauvre fille sans se plaindre ny crier disoit:
-«Encore, ma chère mère», par plusieurs fois, et elle fut toute
-défigurée. Ce qu'ayant seu l'Empereur, il fit donner cent coups de bâton
-sur la plante des pieds à Dom Antonio et deux cents coups sur le ventre
-de la mère, dont elle expira soubs les coups, et que sa fille cadette
-qui prenoit dix années leur fut ostée et mise au sérail et mourut de
-chagrain peu de jours après y estre enfermée, et que six mois après ces
-malheurs, le Roy le reprit en amitié et luy redonna sa première office
-dans le jardin et luy permis d'élever son fils avec les missionnaires
-servant d'interprettes, et que c'étoit pour la troisiesme fois qu'il le
-députoit pour traiter des échanges d'esclave: effectivement ce sr Garcia
-étoit homme d'esprit et bien prudent. Et le lendemain par un bateau qui
-nous vint, il retourna à terre recevoir ses dépêches et trois jours
-après l'escadre partit avec luy et les présents.
-
-Les temps devenoient fascheux et les bateaux ne pouvoient plus sortir
-sans risquer cors et biens. J'écrivis une lettre à Mr Fossard de faire
-en sorte de m'envoyer le restant de nos effects s'il le peut, et que
-nous courions de grands risques de perdre la vie et biens sy pas
-tempestes nos câbles ou ancres nous manquent ou que ceux qui
-échaperoient à la coste seroient esclave, et il trouva les moyens de
-m'envoyer sa responce pour lequel il me marquoit n'avoir plus qu'une
-barque de marchandizes à m'envoyer et qu'il serait impossible de le
-faire avant huit jours qui seroit nouvelle lune, temps où la barre est
-la plus agitée, et que luy ni l'homme que je luy avois donné pour le
-servir ne pouroient se hasarder de s'embarquer. Et le 28 décembre par un
-rude coup de vent de sud-ouest notre maistre câble se rompit et nous
-mismes promptement soubs les voiles pour nous échaper de la coste, et
-puis nous poussasmes pour entrer au détroit de Gibraltar afin de nous
-rendre à Marseille pour y débarquer nos marchandizes, et arrivasmes en
-rade au 20e de janvier 1697, où nous eusmes ordre de Mr de la santé de
-nous placer dans la baye de l'ille de Pomégué[200] pour y faire la
-quarantaine à cause des effets venant de Barbarie que nous envoyasmes
-par bateaux au lazaret pour y estre éventés, et lorsque nous avions
-quelques besoins nous mettions un pavillon au bout de la pointe de
-l'ile, on nous envoyoit un bateau et nous luy donnions une lettre
-trempée au vinaigre et nous raportoit sur la mesme pointe ce que nous
-avions demandé, et après les quarante jours on nous demanda de venir à
-la chaisne à l'entrée du port et en présence de Mr de la Santé, le
-médecin et chirurgien nous examinèrent tous et ensuite on nous enfuma et
-le navire, et on nous permis d'entrer dans le port. Je disposay à faire
-caresner notre navire et à le ravitailler pour faire la course en
-faisant notre retour vers le Ponnant. Et il se fit une sédition dans mon
-équipage qui fut suscitée par un nommé Le Désert. Ils jetoient les plats
-et les gamelles plaines de vivres dans le port. Je demanday d'où cela
-provenoit. Le Désert qui étoit contre-maître prit la parole et dits:
-«Nous ne prétendons point travailler à moins que vous ne nous payez ce
-qui est deubs jusqu'à présent et que vous nous payez encore trois mois
-en advance de partir d'icy.» Je dits qu'il n'étoit pas besoin de venir à
-l'extrémité de jetter les gamelles plaines et que l'admirauté étoit pour
-rendre justice sur l'engagement de la charte-partie. Et il fut ordonné
-que je payerois ce qui étoit deub des advances étant continuation du
-voyage. Le dit Désert sur le souper recommença la mutinerie jetant en
-mer une gamelle plaine, et je le frappé d'une corde et luy fit mettre
-les fers aux pieds dans la proüe du vaisseau, et le matin je portay mes
-plaintes à Mr de Montmaur[201] pour lors intendant de police et de
-gallères, et il députta Mr Lemonnier, lieutenant du port, pour venir à
-mon bord faire les informations afin de rendre compte du subject de la
-mutinerie, ce qui fut fait avec exactitude et en porta le reffect à
-Monsieur l'intendant, lequel envoya deux sergents des galères pour y
-conduire Le Désert qui étoient de sa caballe, et furent tous mis à la
-chaisne avec chacun un forçat dans la Réalle[202], et on leur coupa les
-cheveux. Ils se creurent perdus entièrement et ils employèrent des
-personnes charitables pour me prier de commisération et m'écrivoient des
-lettres pitoyables, ce qui m'engagea d'aler prier Mr l'intendant
-d'acorder leurs grasces. Et il me dits: «Lorsque vous serez prêts de
-mettre soubs les voiles, je les feray rendre à votre bord.» Et ont esté
-plus de trois semaines en cet état.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Croisières sur les côtes d'Afrique.--Relâche à Lisbonne.--Doublet est
-pris par les Anglais.--Retour à Saint-Malo et à Honfleur.--Voyages à
-Terre-Neuve.--Voyage à Saint-Domingue.--Historiette du Sr Gotreau, qui
-pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à Saint-Nazaire.--Voyage à
-Paris.--Doublet prend le commandement de quatre vaisseaux de Compagnie.
-
-
-Le 9e avril je sorty du port de Marseille; l'on me renvoya mes cinq
-mutins et Le Désert étoit attaqué de fièvre; il étoit naturellement mal
-souffrant et en avoit souvent contre les uns et autres qui luy disoient
-ne vouloir pas faire comparaison avec un galérien, il s'en chagrina et
-mourut, un mois après estre rembarqué à mon bord. Je fus détenu près
-d'un mois à la rade de Dome par vents contraires et pris la mer au 12
-may j'ay croisé depuis aux costes d'Affrique et celles d'Espagne sans
-autre rencontre que des corssaires d'Alger avec lesquels nous étions en
-paix et qui nous évitoient de nous parler. Et étant pour sortir le
-détroit, m'étant approché de Senta et du camp des Maures, l'on m'envoya
-plusieurs bombes dont une surpasssa pardessus nos mâts, et je fits
-prendre au large et il étoit le 6e juin quand je sorty le détroit sans
-rien trouver. Je fits les routes de m'aprocher de Cadix et les costes
-D'Algarves jusqu'au travers de Lisbonne que je prits un flûton anglois
-de 150 thonneaux de port n'ayant que du sable pour lest. Je le conduits
-à Lisbonne pour y espalmer le navire et y remettre des vivres, et
-vendits ma prise pour 2,700 croisades dont je paya les frais de ma
-relasche, et partis le 16 aoust. Je prits la mer à 60 et 70 lieux au
-large des caps jusqu'à l'entrée de notre Manche sans rencontre et nous
-aprochâmes aux costes d'Angleterre entre les Sorlingues et le cap Lézard
-au 4e de septembre, et le neufviesme nous aperceusmes un navire sur
-lequel nous chassions, et il nous fit nos signaux et auxquels nous
-fismes réponsce et nous nous joignismes, et nous parlasmes. C'étoit
-aussy un Garde coste Anglois de 36 canons, que le Sr Belière-le-Fer
-avoit pris et donné à commander au Sr De la Rüe, et nous convinsmes de
-croiser quelques jours par enssemble et n'ayant pas eu plus de bonheur
-dans les rencontres que nous, et après sept jours de notre jonction nous
-apperceusmes 2 navires proche de Lézard, et comme nous allions pour les
-reconnoistre ils nous prévindrent en donnant eux-mêmes vers nous. Je
-criay à Mr De la Rüe que c'étoit deux gardes costes ennemis et ils dits:
-«ce peut estre aussy des marchands», et ne se mit en peine de fuir que
-trop tard. Mes officiers et équipage en murmuroient. Je leur dits: «Quoy
-faire? si ce jeune homme est pris il publiera que je l'ay abandonné, et
-s'il en échape il dira que c'étoit deux forts navires marchands et
-quétant luy seul n'osoit les ataquer, il est allié des plus puissants de
-St-Malo, il nous tirera l'honneur et le crédit, et il vaut mieux se
-battre en braves.» Cepandant pour l'engager à fuir je le faisois
-moi-même, mais il n'en étoit plus tems et les Anglois marchoient mieux
-que nous. Le plus gros qui avoit 66 canons m'atrapa à portée de son
-canon et il ne m'en tira qu'un seul dont je ne fits aucun cas, et il
-poursuivit le Sr De Larüe. Voyant son camarade venir sur moy je dits:
-«Mrs, celuy qui nous poursuit n'est pas aussy fort que nous, laissons
-encore dépasser le gros et puis nous mesmes yrons d'emblée aborder celuy
-qui nous chasse, et nous l'étourdirons et le prendrons à coup seur avant
-que l'autre puis revenir sur nous, et disposons-nous bien.» Et jordonnay
-de serrer toutes nos menues voilles pour revirer sur luy, et dans ce
-moment mon grand mât rompit à l'uny du tillac, emporta avec luy le mât
-d'artimon et tomba sur le mat de missenne et le cassa et le tout tomba à
-la mer. Nostre pont estoit couvert de nos voilles, notre navire vint le
-costé au travers sans pouvoir gouverner, et nos canons que nous avions
-désaisis passoient d'un bord à l'autre par les grands roulie de notre
-vaisseau. Aucun homme n'osoit se présenter crainte d'estre écrasées, et
-nous fusmes pris sans pouvoir combattre contre une frégatte qui n'avoit
-que 32 canons nomée le _Rie_, et Mr de la Rüe en fuyant avec des coups
-de retraite fut aussy pris par le _Cantorbéry_ de 66 canons, et ils nous
-conduirent tous les deux à Pleimuts où nous fusmes emprisonnés le 18
-septembre 1697, nous achevasmes de remplir la prison, où nous fusmes
-très étroitement logées à 3 et 4 officiers sur des méchants lits; quant
-aux aliments nous les faisions achepter dans la ville et l'on nous les
-survendoit plus de la moittiée et estions fort observées par deux corps
-de garde, et au mois de décembre l'on dépescha un paquebot avec 200 de
-nos prisonniers pour les porter à Sainct-Malo et faire un échange pour
-des Anglois. Mrs de Ferville et Cochard avec leurs officiers de la
-marine furent renvoyées avec leurs équipages en partie, et deux jours
-ensuitte on dépescha un autre paquebot avec 200 autres prisonniers et
-les officiers dont partie avoit esté pris depuis nous. J'en fis mes
-plaintes à Mrs les commissaires de leur injustice que de renvoyer ceux
-depuis nous et ils me dirent: «Nous renvoyons la plus part de vos
-équipages et nous avons ordre de vous garder jusqu'à ce que l'on nous
-renvoie un ambassadeur qui aloit en Suède et que les Dunkerquois ont
-pris.» je dits: «Cela n'a pas relation d'avec les malouins.--Pourquoy ne
-déteniez-vous plustots que moy les officiers de la marine?» Et ils me
-dirent: «Ils n'ont pas esté sy bien recommandées que vous l'estes; ils
-ne nous ne sont pas sy connus; ils n'ont pas enlevé de navire dans ce
-port et ils n'ont pas esté sy bons marchands en Ecosse et ils ne sont
-pas réclamés de Mr De Pontchartrain comme vous l'estes. Tenez, en voilà
-une lettre; consolées vous et prenez patience il en partira encore
-d'autres avant vous.» Et sur un placet que je fits présenter à la Reine,
-il me fut accordé permission d'aler à la ville et une lieux en dehors
-soubs l'escorte de deux soldats qui tous les soirs me reconduiront à la
-prison. J'ay eu cette satisfaction pendant un temps et avec grands frais
-de dépences. L'on dépescha encore deux autres paquebots sans me
-permettre de m'y embarquer, et à la fin de l'an 1697 l'on me permit de
-m'embarquer au dernier paquebot que la paix fut déclarée.
-
-Etant de retour à Sainct-Malo, me trouvant démonté de navires et ne
-sachant quoy entreprendre, je proposay à mon épouze de venir à mon pays
-natal y voir ma mère et mes parents, et que j'avois un peu de bien dont
-je n'avois rien receu en considération de ma chère Mère, et qu'il étoit
-bon de vois à nos petites affaires. Et nous entreprismes avec une chaize
-ce voyage. Nous fusmes bien reçus de tous nos amis, desquels une partie
-me proposèrent que sy je voulois me tabler que nous ferions une petite
-société d'achepter un navire pour entreprendre de faire la pesche des
-morues au sec, à la coste du Canada, pour les apporter à Honfleur où il
-s'en étoit fait de grands débits au temps passé, et que nous ne serions
-que deux navires du pays à faire ce commerce. J'acceptay ces
-propositions et reconduits mon épouze à Sainct-Malo affin de disposer à
-nos affaires pendant que j'yrois à Dunkerque ou Hollande achepter un
-navire, et que lorsque je l'aurois a conduit à Honfleur j'yrois la
-prendre avec deux enfants que nous avions[203] affin de nous établir au
-dit Honfleur. Je trouvay à Dunkerque un navire de 300 thonneaux et 16
-canons qui me parut convenable pour notre entreprise. Je l'acheptay et
-l'équipay simplement pour l'a conduire au dit Honfleur et pour y faire
-le nécessaire pour notre entreprise comme des grandes barques et
-chaloupes, et après quoy je fus pour a conduire mon épouse et nos deux
-enfants et affrettay une barque pour aller m'apporter nos meubles, le
-tout arriva heureusement. Et au commencement de mars 1698 je party pour
-le voyage du Canada, et après que j'aurois pris du sel à Sainct-Martin
-de Rey d'où je partis sur la fin d'avril, et après cinq semaines de
-traversée ayant dépassé le grand banc à vert nous trouvasmes devant nous
-un enchainement de glaces qui m'empeschoient ma route. Je parcourus plus
-de cent lieux sans en trouver le bout, et nous appercumes une ouverture
-entre deux hautes montagnes de glace qui nous fit croire qu'elles
-estoient divisées et creusmes y trouver nostre passage et donnasmes
-dedans jusqu'à 15 et 16 lieux, que nous y rencontrasmes un petit navire
-de Grandville qui faisoit la route pour en sortir, lequel nous apprits
-quil n'y avoit pas de sortye et nous retournasmes fort à propos sur nos
-pas, car le lieu où nous avions entré se fermoit, et en arrière la brume
-survint fort épaisse et l'avons creu enfermé, et après que nous fusmes
-échapés nous fismes la route pour approcher la terre du Cap Breton et
-dont nous eumes la connoissance au lendemain matin, mais nous y
-trouvasmes encore un grand banc de glace qui nous baroit le chemin de
-notre route, et nous arrivasmes courant au sud le long du dit banc, et
-en attrapasmes le bout, et nous aprochasmes de la dite terre, où nous
-aperceusmes à trois lieux au large un navire que nous croyons estre de
-Granville et nous luy parlasmes. Il étoit de la Rochelle, nommé le
-capitaine Thomas, qui nous dit avoir party de la Rochelle le 3e février
-et qu'ayant fait la route jusqu'au 16 mars, il avoit rencontré les
-mesmes glaces que nous qui l'avoient empêché de passer plus outre
-pendant sept semaines et que par les grandes froidures qu'ils ont
-ressenty ils avoient consomé tout leur bois à feu jusqu'à avoir décloué
-les planches du dedans de leurs bords et mesme ont été contrainct de
-brusler des bariques et tous leurs mâts et les vergues de leurs
-perroquets. Je leurs dits que sy avant la nuit nous pouvions mouiller
-l'ancre dans la baye qui paroissoit devant nous, qu'il m'envoyroit sa
-chaloupe et je l'en assisterois, mais que nous n'avons pas ce temps à
-perdre pour y attraper, le vent nous favorisa et nous donnasmes à
-l'ancre tous les deux dans la dite baye sur les 3 heures du soir, et la
-reconnusmes pour la baye de Ste-Anne, et il envoya aussitôt à terre deux
-chaloupes pour prendre du bois et je me fis porter à terre par curiosité
-de voir ce pays où à ma dessente je ramassey sur le rivage plusieurs
-morceaux de charbon de terrre, qui me fit conjecturer qu'il y avoit aux
-environs une mine de ce charbon. Sur la nuit je me rendis à mon bord et
-le lendemain j'envoyai un de mes officiers représenter au capitaine
-Thomas que les glaces étoient desendus par les courants vis à vis de
-l'ouverture de la baye et que nous ne pourrions sortir qu'après qu'elles
-seroient dépassées, et que s'il vouloit d'intelligence, que je luy
-donnerois un homme et qu'il m'en donnât un des siens afin qu'au cas de
-notre séparation le premier arrivé à L'ille Percée, lieu de nos
-destinations, l'on prendroit possession d'une des meilleures places pour
-l'arrivée du navire et il y consentit. Et voyant que nous ne pouvions
-sortir, je fis embarquer des provisions dans une de mes chaloupes et me
-fis conduire au haut de la dite baye où donnoit une rivière afin d'y
-faire quelque découverte et avant de partir j'avois donné mes ordres
-que, au cas qu'il y eut apparence de pouvoir partir de tirer un coup de
-canon pour m'appeler, et j'avancey près de quatre lieux dans cette
-rivière, où nous voyons de temps à autre plusieurs ours et je vits une
-futaye d'ormes prodigieux dont un que le vent avoit abattu avoit 65
-pieds de long portant à cette longueur 14 pouces de largeur et au pied
-trois pieds et 10 pouces de diamètre, et il y en avoit quantité. Il
-survint un brouillard qui m'empescha de pénétrer plus avant, et comme je
-retournois à bord sur les 3 heures j'entendis un coup de canon et ne
-savois que présumer voyant qu'il ne faisoit pas bon d'appareiller tant
-par les glaces et que la nuit survenoit. J'arrivay à mon bord sur les
-six heures, où j'appris que le capitaine Thomas avoit dans le brouillard
-appareillé sans envoyer son homme, ny advertir pourquoy. Je dits: «Voilà
-un fourbe qui croit arriver le premier et il se trompe et se met dans un
-grand hazard.» Le brouillard fut extrême et jugey très à propos de ne
-pas bouger, et sur une heure après minuit nous entendions souvent des
-coups de canons de ce navire que nous creusmes bien avoir esté
-transporté dans les glaces, mais d'une aussy grande obscurité où le
-pouvoir trouver? et mettre mes gens au péril. Et à 3 heures nous
-n'entendismes plus les canons, et sur le jour il tomba une grande pluye,
-et nous restasmes à notre place. Le lendemain il fit beau clair et du
-haut de nos mats on ne voyoit plus de glaces, et nous appareillasmes et
-rangions la terre à portée d'un moyen canon, et nous retrouvasmes
-d'autres glaces après avoir fait 8 lieux de chemin, où nous trouvasmes
-une autre petite baye où je fits mouiller l'ancre. Je dessendis au fond
-de la dite baye nommée Niganich; on trouva le débris d'une carcasse d'un
-navire perdu; je fus sur une petite isle où je trouvay huipt chaloupes
-sur le terrain qui en les accomodant pouvoient servir pour faire la
-pesche et, voyant la saison un peu avancée et l'obstacle des glaces, je
-proposay à mon équipage de nous tenir en ce lieu pour y faire nostre
-pesche. Ils répondirent qu'ils le voulaient bien, et je dits qu'il en
-falloit dresser un procès-verbal que nous signerions tous l'ayant jugé
-utile pour le bien commun des intéressés et de l'équipage qui étoit
-engagé au tiers du provenu de la pesche, et ils refusèrent de signer, et
-pendant 4 jours que nous restasmes je leur fits couper des bois pour les
-préparatifs de la pesche, et les glaces ayant disparu nous mismes à la
-voille. Je fis passer notre navire entre l'isle de St-Paul et le cap
-St-Laurent, et ensuitte passey entre les isles Brion et la Madelaine,
-lieux si peu fréquentés que tous mes officiers disoient que s'ils
-avoient cent navires il n'y en risqueroit pas un, et nous passames sans
-accident, et au 24 juin feste de St-Jean, nous arrivasmes à l'isle
-Percée tout le premier et travaillasmes d'une grande diligence à nous
-cabaner et acomoder nos barques et chaloupes que nous avions portés par
-pièces numérotées, et au premier de juillet on commença notre pescherie,
-et sur la fin de septembre elle fut achevée ayant notre charge. Il y eut
-quatre de nos gens qui voulurent bien rester à hiverner avec un pauvre
-habitant qui avoit sa femme. Je leur fit faire un bon logement par des
-doubles rangs de pieux, entre les deux de bons gasons, et fut couverte
-de planche, et y reportasmes leurs vivres et toutes choses à servir à la
-pesche pour l'année ensuivant qu'il avoit fallu porter et rapporter et
-nous partimes au 4 octobre.
-
-Et arrivasmes à Honfleur au 20 de novembre, et comme il n'y avoit qu'un
-moyen navire qui avoit fait la mesme pesche avec nous, nos morues furent
-assés avantageusement vendues. Mais l'envie qui ne meurt jamais fit
-entreprendre à d'autres particuliers d'équiper encore deux autres
-navires pour nostre mesme dessein et furent avec nous à l'Isle Percée et
-arrivèrent tous les quatre à bon port, et par la quantité des morues la
-vente s'en fit à bien moindre prix, et mesme il en resta bonne partie à
-vendre, et l'année 1700 ce fut encor pis et qui causa bien des pertes. A
-ce dernier voyage[204] une de mes chaloupes m'advertit avoir veu une
-grosse baleine morte et échouée près du cap enragé à deux lieux d'où
-nous étions établis. Je m'y fis porter et mesuray sa longueur qui
-portoit cent six pieds de long sans y comprendre la queue qui en avoit
-bien encore quinze; j'en fits couper plusieurs grands morceaux de lard
-et les portay à fondre dedans nos plus grandes chaudières, et en emplis
-deux bariques d'huile; j'y renvoyay deux chaloupes pour en rapporter, et
-la mer avait enlevé le reste du cadavre. Voyant la perte que nous
-faisions sur les deux derniers voyages notre société ainsy qu'une des
-autres se rebutèrent, et il n'y eut que deux navires qui retournèrent;
-le nôtre avec l'autre demeurèrent au fossé. Et la guerre survint au
-sujet de Mr le duc d'Anjou, les Anglois prirent ceux qui étoient à
-l'isle Percée et brulèrent toutes nos barques et ustensils et mon
-magasin. Il survint un différent entre deux ou trois de mes intéressés
-qui vouloient envoyer notre navire charger à fret du sel pour les
-gabelles. Les autres s'y opposèrent en voyant que je ne voulois plus le
-comander; on adjusta les comptes où il y eut une contestation de trois
-livres dix sols dont ils eurent un procès qui a conté plus de mil livres
-en fraix et le navire demeura au fossé à dépérir, et à la fin il fut
-vendu par justice dont on a pas retiré cinq mil livres de ce qui en
-avoit cousté cinquante deux mil.
-
-1702. Et pendant leurs brouils il vint à notre ville un espagnol nommé
-Dom Bartolomé Ramos, qui ne sachant notre langue s'informa si quelqu'un
-savoit la sienne et le maître de son auberge me l'amena, et cet espagnol
-me raconta son désastre[205], que s'estant embarqué sur un de leurs
-navires avec peu de force, luy et plusieurs de sa nation partant de
-Portobello pour se rendre à Carthagesme, ils furent rencontrés d'un
-forban qui les pilla toutes leurs richesses et que luy dit Ramos y
-perdit à sa part un peu plus de quarante mil piastres dont il en avoit
-gardé les connoissements, et que ayant appris le nom du capitaine forban
-et sachant qu'il avoit esté désarmé et débarqué tout le butin au
-Petit-Goave, Ille de Sainct-Domingue, et sachant que nous étions en
-bonne paix avec l'Espagne par le Duc d'Anjou qui y feut receu pour Roy,
-le dit Ramos étant muni de bonnes attestations du vol qui luy fut fait,
-trouva les moyens de se faire aporter à Saint-Domingue pour réclamer ce
-qu'on luy avoit volé, porta des plaintes au commandant pour lors deux
-lieutenants du Roy: Galifet[206] pour le département de Leogane et Mr Du
-Paty[207] au Petit Goüave, ils contrefirent les faschées et qu'ils
-aloient faire justice, et au lieu de faire avertir les forbans ils les
-firent évader dans d'autres quartiers. Et le dit Ramos ayant appris et
-reconnoissant que l'on le jouoit prit la résolution de passer en France
-pour faire ses remontrances à la cour par l'ambassadeur d'Espagne qui
-luy obtint un ordre du Roy qui en joignoit aux deux susdits deux
-lieutenants de faire rendre au dit Ramos ou à son comettant l'entière
-somme et de faire punir les forbants à peine de répondre à leur privé
-nom. Le Sr Ramos vint me trouver et me prier de passer avec luy à
-Sainct-Domingue et qu'il me donnerait le quart de ce qui luy seroit
-rendu croyant la chose très seure avec de sy bonnes ordres, et il me fit
-consentir d'aller avec luy. Et étant disposés d'aler à Nantes trouver le
-passage il survint des lettres au dit Ramos de sa femme et de sa
-famille, qui le demandoient à San-Lucar de Barameda pour affaire qui luy
-estoient de plus de conséquence, ce qu'il me fit voir et me pria
-instamment d'aller à cette poursuitte et qu'il m'en céderoit le tiers
-veu qu'il n'étoit pas en état de me rien advancer.
-
-J'entrepris le voïage à mes fraix; je fus à Nantes où je trouvay un
-navire prêt à partir, et en 6 semaines je débarqué au Leogane et
-délivray le paquet de la cour à Mr de Galifet, qui l'ayant leu me
-regarda et me traita de mauvaises paroles et bien colère en me menaçant
-de me mettre dans un cachot dont on n'entendroit pas de nouvelles. Je
-luy répondis: «Monsieur, je n'ay ouy dire à personne qu'un porteur
-d'ordre du Roy fut maltraité et vous estes trop sage pour le faire.» Et
-il changea de ton, et pour toutes conclusions je n'obtins rien en huit
-mois de poursuite au conseil de Sainct-Domingue lesquels s'entendoient
-comme larons en foire. Et peu après que je fus arrivé il survint un
-religieux Augustin qui fit jonction avec moy s'étant trouvé avec le Sr
-Ramos lors du dit forbant, le dit Religieux prouvant avoir esté pillé de
-plus de soixante mil livres piastres, et il fut joué comme moy, et nous
-cherchons repasser ensemble en France et j'avois dépensé inutilement
-bien de l'argent. Et Mr Morville[208], lieutenant de vaisseau, comandoit
-une grande flutte du Roy nomée la _Gironde_ ayant 40 canons, et il
-s'apprêtoit pour partir et me promis et au Religieux notre passage
-gratis, et je fis embarquer une partie de mes hardes et provisions au
-bord. Et en même temps il parut cinq vaisseaux le travers de la Gonave
-qui est une isle inhabitée à 4 lieux de Leogane où notre navire étoit
-devant la petite rivière, et lorsque nous reconnusmes les pavillons
-anglois Mr De Morville jugea à propos pour sauver son navire de tascher
-de le faire entrer dans le grand cul de sac, et nous fismes nos
-diligences; mais à l'entrée le vent nous manqua et voyant que nos
-ennemis s'approchoient nous mismes nos chaloupes en avant pour nous
-attirer à terre et échouer pour ne pas nous laisser enlever.[209] Nous
-échouasmes proche des mangliers qui sont des tissus d'arbres entrelassés
-qu'à peine les hommes y peuvent passer, et nos ennemis voyant notre
-manoeuvre nous cannonnèrent fortement, tirant dans nos mastures pour
-favoriser et ne pas endommager deux brigantins et leurs chaloupes qu'ils
-avoient envoyées armées pour nous enlever. Je dis à Mr de Morville qu'il
-falloit faire percer quelques trous dans notre calle pour y faire entrer
-l'eau et de ne permettre à l'équipage de se débarquer affin de deffendre
-l'abordage des brigandins et des chaloupes. Nous les rebutasmes par
-plusieurs décharges de notre mousqueterie, mais ils envoyèrent deux
-frégattes légères de 24 à 30 canons qui ne tiroient pas tant d'eau que
-nous et qui ne venoient pour nous aborder et auroient enlevé nostre
-vaisseau, ce qui nous engagea d'y mettre le feu à trois différents
-endroits, et nous nous sauvasmes à terre simplement qu'avec ce que nous
-avions sur notre corps, et le tout fut conssomé par le feu, et de dépit
-nos ennemis cannonnèrent le bourg de la Petite Rivière et ceux de
-l'Ester et du Petit Goave sans nous faire que très peu de domage, et un
-seul homme fut tué et un qui eut une jambe emportée et nous n'avons pu
-savoir ce que nous leur avons fait par nos canons. Nous aprismes
-seulement que c'étoit l'admiral Benbou[210] qui comandoit une escadre et
-qu'ils cherchoient Mr Ducasse[211] qui comandoit une de nos
-escadres,[212] enfin nous nous trouvions presque dépourvus de nos
-commodités et privés de repasser sitost que nous l'espérions en France.
-Et plusieurs riches habitants s'efforçoient à qui nous auroit chez eux
-et de nous bien traiter entr'autres un Mr Le Maire, originaire de
-Dieppe, et le gendre de son épouse procureur général du conseil, nomé Me
-Duquesnot. Et un nomé Gottreau de la Rochelle n'étant qu'un tonnelier de
-profession sans savoir ny A ny B., avoit hérité d'une belle succession
-avec une belle terre et sucrerie et plus de 50 neigres travaillants et
-vivoit honorablement, Et par amys il obtint une charge de consseiller
-qui l'anoblit, et Mrs ses confrères l'ayant receu et enregistré ses
-provisions luy defférèrent de rendre un raport sur un procèes qui étoit
-assées d'importance que l'on creut bien estre lui estre donné par
-dérizion. Il n'y avoit ny procureur ny advocats pour se conssulter. Il
-me vint chercher avec mon Religieux dans son carosse, nous disant que
-nous luy fissions l'honneur de passer quelques jours avec luy, et nous
-emena. Le premier jour il ne me parla de rien; et le landemain, au
-lever, il me fit apporter par un jeune commis qu'il avoit à à gages deux
-sacs de papiers du procès qu'il avoit à rapporter et débuta: «Vous qui
-estes de Normandie debvez estre au fait des affaires; je vous prie de
-m'aider.» Je luy dits: «Je n'y suis pas plus savant que vous; j'ay esté
-en mer dès ma tendre jeunesse et ne me suis attaché qu'à la navigation.»
-Il me répartit: «Vous savez sy bien lire et écrire, peut-estre
-comprendez-vous le fort de cette affaire.» Et pour le contenter
-j'examiné les écritures du premier sac. Je trouvois que cette partye
-avoit grande raison dans ses demandes. Et quelques jours après que j'eus
-veu les pièces du deffendeur, je trouvois qu'il avoit encore plus de
-raison. Mr Gottreau se prend à rire et dire: «Qui diable a donc plus de
-raison? Parbleu, je say bien pour me débarasser ce que j'ay à faire.» Je
-demande: «Hé quoy, mon amy?» «Il m'est venu une bonne pensée. J'ay
-toujours ouy dire que la justice avoit des balences en main et les yeux
-bandés, je les ay bien puisque je ne vois goute en cet affaire, ma foy
-je vais peser les deux sacs et celuy qui pèsera le plus je luy donne le
-gain de sa cause avec dépends.» Et je ne peus m'empescher de rire tout
-mon saoul. Il dits: «Riez sy vous voulez, je ne saurois mieux me tirer
-de cet affaire que par là, Mrs mes confrères me l'ont remise pour se
-moquer de moy et je me moqueray d'eux. Tout ce qui en peut arriver est
-que le perdant pourra en appeler au conseil de Paris, et il se passera
-plus d'un an avant que l'on sache rien, et dont je vous prie de me
-garder le secret.» Ce que je luy promis et tenu. Après avoir pesé, il
-fut question de dresser le raport, et il m'en pria. Je luy dits n'y
-entendre rien non plus et il fut chercher un raport qui avoit esté rendu
-pour luy au subjet de sa succession; nous travaillâsmes dessus, à
-changer quelques termes avec les noms des parties, et luy dits de le
-faire copier pour que mon écriture ne parut pas, ce qu'il fit par son
-comis, et il demeura content et le porta dès la première audience, et le
-perdant ne manqua pas d'en appeler, et on apris depuis que son jugement
-fut aprouvé au consseil de Paris, et il en fut sy aize qu'il divulgua
-comme il avoit fait, et on a pris à proverbe sur les affaires
-embarrassantes; il faut faire un jugement à la Gottreau.
-
-Je ne peut trouver de passage que sur le mois de février 1703 que Mr de
-Morville ayant apris qu'au Petit Goave il y avoit un moyen navire de 12
-canons de la Rochelle, le capitaine Billoteau qui s'aprestoit à partir
-et que luy et son équipage devoient passer et je fus par terre trouver
-le dit capitaine et arrestay mon passage et du religieux pour chacun 50
-écus et que nous embarquerions des volailles et rafraichissements, et ce
-navire fut retardé de 2 mois et demye par une voye d'eau qu'ils eurent
-paine à trouver et l'étancher, et ne peumes partir qu'à la fin de juin
-avec un petit navire aussy de la Rochelle nomé la _Biche_, et nous
-débousquasmes pour l'isle de Sainct-Thomé, et faisant nos routes jusqu'à
-la hauteur des isles de Bermudes que nous vismes étant à 7 lieux de
-nous. Et lorsque nous les eusmes dépassés d'environ 60 lieux nous fusmes
-frappés d'une rude tempeste, en ouragan et dont un rude coup de mer nous
-renversa entièrement sur le costé de babord, quoyque nous n'eussions que
-notre seulle grande voille déployée et les mâts d'hune abaissés, nous
-nous creumes tous péris et je sautay avec un bon matelot sur le haut
-costé de nostre navire pour éviter un peu le dernier moment de vie. Je
-pris mon couteau et coupois les ris des grands haubans. Je dits à ce
-matelot nomé André d'en faire autant et ce qu'il fit avec agilité; cela
-fit rompre notre grand mât, lequel tomba sur celuy de Misenne quy tomba
-aussy sur le mât de Bauprey, lesquels cassèrent tout, et le navire se
-redressa. Nous coupasmes le mât d'artimon, ainssy nous nous trouvasmes
-sans aucun mat ny vergues. L'on courut aux pompes et ne trouvasmes que
-trois pieds d'eau dans notre calle qui y avoit entré par nos mortes
-oeuvres lorsque le navire fut empenché sur le costé, et nos mats qui
-étoient retenus le long de nous par leurs cordages qui les y arestoient,
-et nuitament sans pouvoir se servir de lanternes et à tastons nous
-coupasmes tous les cordages qui les arestoient et heureusement un segond
-rude coup de mer nous frapa et nous fit passer pardessus, ce qui nous en
-dégagea. Mais ce dernier coup de mer nous cassa nostre timon dans la
-mortoise du gouvernail, lequel donnoit de si grandes secousses aux
-ferrures du gouvernail que nous étions dans les frayeurs qu'il n'évantat
-ou emportats l'étambot. Cependant je trouvay un expédient d'arester ce
-débat et de faire saisir d'un bord notre gouvernail et sans secousse, et
-notre pauvre navire arriva vent arrière sans mâts ny sentiment du dit
-gouvernail, et se mit sur l'autre costé à travers au vent, et il se
-tourmentoit extrêmement à rouler à faute du soutient des mâts. Je fits
-jeter à la mer dix de nos canons pour le soulager, après quoy je creus
-pouvoir changer d'une chemise et d'habit, mais aucun de nous n'eurent un
-filet de sec. On me donna un verre d'eau-de-vie et Mr de Morville ainssy
-que tous en général dirent: «Après Dieu, voilà notre sauveur.» Et je fus
-caressé on ne le peut plus. Nous trouvasmes six de nos hommes de moins
-et tout notre pain et biscuit mouillé et gasté ainssy que nos légumes,
-toutes nos volailles emportées et nos moutons, cochons et canards. Nous
-trouvasmes une cage avec dix dindes noyées, que nous salasmes par
-quartiers et une truye noyée arestée soubs notre chaloupe. Nous
-épluchasmes nostre biscuit qui n'étoit point mouillé ou peu que nous
-mismes seicher au soleil et puis nous le partageâmes également du petit
-au grand à chacun trois onces par jour pendant 20 jours. La tempeste
-dura trois fois 24 heures et la mer étoit épouvantable; les vagues
-estoient en feu et plus hautes que des hautes montagnes, et nous fusmes
-pendant ces espaces à la dérive au gré des temps, et lorsque cela fut
-apaisé nous tinsmes conseil pour nous réquiper de notre mieux, et de
-quel costé nous pouvions faire une relasche. Les uns étoient d'aler
-chercher Plaisance[213] en Terre Neuve et les autres pour la Martinique.
-Je remontray que Plaisance étoit plus éloigné de nous et que les gros
-vents et les brouillards y reignent souvent, et que de l'autre costé les
-temps y sont plus pacifiques et tous d'un commun accord adhérèrent à mes
-sentiments. Il se trouva dans notre entrepont un sapin de 18 pieds de
-long et gros de 9 à 10 pouces dont nous fismes un grand mat, l'ayant
-renforcé par des quartiers de planches que ny avions reliez; notre timon
-de gouvernail fut ralongé et renférer par deux pinces de fer; nous
-déclouâmes les ourlets et lisses de nos plats bords que nous reliasmes
-ensemble comme un fagot et en fismes un mât de misenne, et nous
-attachasmes trois avirons de chaloupe pour faire un mât de beaupré, et
-de la gaule d'enseigne en fismes le mât d'artimon, ainsy nous fismes des
-vergues de toutes menues pièces avec des barres de cabestan, et de nos
-menues voiles d'étay et des perroquets nous fismes des voilles légères à
-proportion des mastures. Et nous faisions 16 à 18 lieux quelquefois 20
-par 24 heures. Il y avoit pour l'équipage un peu de boeuf et du lard
-salé, mais échaufé et détrempé à l'eau de mer. Je dits à quelques
-matelots de nous atraper des rats, et que je les payerois bien. Ils
-firent des attrapes et j'en payé deux 30 sols. Cela anima les autres à
-en prendre, et il n'en manque pas aux navires qui sont chargés de sucre.
-Ceux qui s'étoient raillées de moy pour les rats y prirent du goût, et
-nous les firent enchérir jusqu'à un écu la pièce étant devenus plus
-rares. Et au bout de 21 jours, nous mettions des morceaux de cuir en
-poil à la détrempe; nous en fimes bouillir, cela venoit en colle et très
-puante, mais grillés sur les charbons nous en servions et apaisions
-notre grande faim. Nous souhaitions fort d'estre encontrés de quelques
-navires ennemy qui nous peut prendre; les médecins n'ont jamais ordonné
-pareil régime. Et la 26e journée de route après, ce torrent nous conduit
-en vue de l'isle de Sainct-Eustache habitée par les Holandois. Plusieurs
-de nous disoient de nous y aler rendre. Je mits opposay et fit
-connoistre à Mr de Morville et au capitaine Biloteau qu'il n'y avoit pas
-de sens à nous mettre prisonniers. Et que avant la nuit nous
-attraperions l'isle de Saint-Thomé appartenant aux Danois avec lesquels
-nous étions en paix. J'en feu creut, et le lendemain après 27 jours de
-cette marche nous y entrasmes dans un bon port, où rien ne nous manqua
-sitots que j'eus salué le gouverneur Danois, lequel me dits de nous
-adresser au directeur du comptoir de Brandebourg qui avoit de bons
-magasins. Je fus le saluer avec notre capitaine, et après luy avoir
-raconté notre désastre il nous dit: «Voilà un navire proche du vostre
-qui est à peu près de mesme grandeur, qui est une prise faite sur les
-Anglois par Mr de Beaumont[214] comandant une frégatte de 24 canons pour
-le Roy de France et il m'a délaissé cette prize pour la vendre s'il en
-trouve l'occasion. Le corps du navire a esté jugé incapable de pouvoir
-retourner en Europe et il en a pris dans sa frégate le chargement, la
-masture et les agrès vous seront propres; je vous vendray le tout, voyez
-ce que vous m'en voulez donner.» Billoteau demanda du temps pour
-répondre et voulut s'informer s'il se trouveroit pas des mats du pays a
-bon compte. Je luy fis connoistre que non et où trouveroit-il des
-haubans, étais et autres manoeuvres, mâts d'hune et vergues et voiles,
-et il me pria le lendemain d'aler arrester le prix de toutes choses, et
-qu'il m'aprouveroit. Je fus au directeur lequel me dit: «Je ne vendray
-rien en particulier, il faut que vous achetiez tout ou rien.» Il en
-vouloit cinq mille livres et nous tombasmes d'accord pour trois mil deux
-cents cinquante livres. Je retournay à nostre bord en rendre compte, et
-on fut avec raison bien contents. Mr de Morville me demanda sy je
-comptois encore me hasarder avec le navire du dit Billoteau après ce qui
-nous étoit arrivé. Je dits que c'en estoit la raison et que dans tout
-autre que nous n'aurions pas échapé. Il me dits: «Pour moy ny mes
-officiers ny équipage ne nous y embarquerons pas, je vais affretter un
-bateau du pays pour nous porter à la Martinique, sy vous voulez venir,
-il ne vous en coûtera rien ny à votre moine.» Je le remerciay et luy
-représentay qu'à la Martinique l'on couroit risque d'estre attaqués de
-la maladie de Siam[215] et que nous serions aussy prêts à partir de ce
-port que luy arrivé à la Martinique et étions au débarquement et il se
-fascha de ce que je ne le voulut pas suivre, et trois jours après il
-partit dans le bateau. Je donnay les soins de faire faire le biscuit
-pendant que Billoteau accrocha son navire contre la prise et se ramasta
-entièrement à des vergues, cordages, et de huit canons et de deux ancres
-et cables et ne laissa que la carcasse de la dite prise. L'on fit des
-eaux et du bois; nous fismes bonnes provisions de bestiaux et volailles
-étant à meilleur compte que dans nos isles et deux bariques de vin, et
-partismes le 9e septembre 1702 de ce port: nous débouquasmes le mesme
-jour et continuasmes nostre route pour France jusqu'au 15 octobre
-n'estant qu'à trente lieux de Belle isle nous fusmes encore frapés d'une
-très rude tempeste où nous pensasmes encore périr, notre capitaine
-voulut faire couper le grand mat et m'y oposay, et deux braves hommes
-montèrent à la hune et coupèrent le mat d'hune qui tomba à la mer et le
-navire en fut soulagé et nous étions sans aucune voile nous sentant
-proche de la terre, et qu'il y avoit plus de 8 jours que nous n'avions
-pu observer la hauteur. Sur les dix heures de nuit il calma et nous
-sondasmes et y trouvasmes 37 brasses d'eau, nous mismes à la cape
-jusqu'au jour que nous poussasmes à toute voile excepté le grand hunier
-dont nous avions coupé le mat, et sur les deux heures après midy nous
-reconnusmes la terre par la baie de Marmoutier, le capitaine Billoteau
-voulut reprendre au large pour regagner la Rochelle, je luy représentay
-que le temps étoit tout disposé à nous redonner une segonde tempeste au
-soleil couchant, et que n'ayant plus de grand hunier pour soutenir au
-vent et que nous péririons tous. Son pilote et son équipage se mirent de
-mon costé, et je conseillay d'entrer dans la rivière de Nantes d'où nous
-n'étions plus qu'à 3 lieux et nous attrapasmes à cinq heures à l'ancre
-devant St-Nazère. Il vint à notre bord une chaloupe du dit lieu, je m'y
-embarqué et le moine et quatre autres passagers et nous ne fusmes pas
-sitots débarqués de la chaloupe que la tempeste recomença; on ne pouvoit
-se tenir dans les rues par les ardoises, qui tomboient des maisons et de
-l'église, et le lendemain il se trouva perdu et échoué à la coste plus
-de 4 batiments. Billoteau y pensa périr sy la tempeste avoit un peu
-duré. Nous affrétames une chaloupe pour nous porter à Nantes, où je
-débarquay sur les trois heures; les négossiants s'estoient assemblés à
-la bourse s'informant des navires qui avoient péry le jour précédent, et
-il y en eut qui me reconneurent et me firent de grands accueils me
-conviant à souper, et entr'autres Mr René Montaudouin et Mr le Prieur me
-demandant d'où je venois. Je leurs dits et donnay des lettres au dit
-sieur de Montaudouin. Il m'embrassa et me dit: «Je suis intéressé de
-plus de 6 mil livres sur ce navire; j'ay receu des lettres dès son
-départ de Sainct-Domingue et par le long temps je l'ay creu péry, car
-s'il avoit esté pris j'en apris les nouvelles et hier je voulut donner
-80 pour cent pour que l'on m'assura et n'ay pas trouvé qu'il le voulut.»
-Je me deffendis de souper étant fatigué et à cause du moine, et le
-lendemain Mr de Montaudouin receu une lettre de son capitaine Billoteau
-qui luy marquoit sy nous sommes en vie et arrivés au bon port nous le
-devons par deux fois après Dieu à Mr Doublet que nous avons nomé notre
-Rédempteur, et vous ne debvez luy faire payer son passage. Mr de
-Montaudouin fit lecture de la lettre devant la Bourse, après quoy il
-vint avec son frère Bertiere à mon auberge me prier d'aler disner et ne
-peut m'en dispenser, et à la fin du repas il me leut sa lettre et me
-dit: «Vous ne m'aviez dit, et j'aurois pris votre passage mais je vous
-l'aurois en voyé sy vous aviez party et, loin d'en prendre, acceptées ce
-petit présent, je say que vous n'avez pas gagné dans votre voyage.» Et
-il me donna 25 louis d'or malgré mes refus, et deux jours après je pris
-la route de venir chez moy avec mon religieux Espagnol et nous restasmes
-bien 15 jours à nous rétablir.
-
-Et ce religieux me prioit d'aler l'acompagner à Paris et luy servir de
-conducteur par mes amis pour se présenter aux pieds du Roy, représenter
-l'injustice de Mrs ses lieutenants contre les ordres de sa Majesté tant
-pour luy que pour le sieur Ramos. Je luy dis que je ne voulois plus
-faire de poursuites à mes dépends, et que je ne voyois pas jour de
-pouvoir rien obtenir, et que ces messieurs qui avoient eu le plus fort
-du butin des forbants nous joueroient toujours, et il me pria sy
-fortement et qu'il me défrayeroit avec mon épouse de l'aler et du séjour
-à Paris et de notre besoin chez nous et nous nous laissasmes gagner.
-J'avois aussy en vue quelqu'entreprise. Nous y fusmes dans une auberge
-plus d'un mois sans pouvoir obtenir d'audience et pouvoir le faire
-aprocher de sa Majesté. J'eus recours à Mr le mareschal duc de
-Harcourt[216] dont j'avois eu l'honneur d'estre bien voulu étant à
-Dunkerque, et il nous promit qu'en peu s'il nous présentoit pas qu'il le
-feroit par quelqu'autre seigneur, et au bout de huipt jours il me fit
-advertir de nous rendre à Versailles le trouver, où il nous dits d'aller
-de sa part à Mr le mareschal duc de Duras[217] qui étoit de garde. Ce
-seigneur nous receut bien et nous dits de nous trouver le lendemain dans
-la grande galerie avant que le Roy fut à la messe et nous n'y manquasmes
-pas. Mr de Duras nous présenta à Sa Majesté. Le religieux avoit son
-placet tout prêt, se jetta à genoux et le Roy luy dits en bon Espagnol:
-«Levez-vous, Père, je vais expédier votre placet que vous redemanderez à
-Mr de Pont Chartrain[218].» Et nous nous retirasmes. Le Père étoit bien
-content et je ne l'étois pas. Car je savois que les deux lieutenants du
-Roy étoient ses créatures, mais coment le dire au Roy. Mr de
-Pontchartrain nous détint plus de quinze jours sans nous expédier, et il
-nous dits: «Que prétendez-vous? que les lieutenants du Roy payent pour
-des forbans qui se sont échapés, j'en ay des nouvelles, revenez demain.»
-Nous y fusmes et il nous délivra un paquet bien cacheté disant: «Tenez,
-voilà les dernières ordres du Roy.» Et puis il me demanda: «Et vous?
-retournez-vous aussi à Sainct-Domingue.» Je dits: «Non, Monseigneur, j'y
-ay perdu mon temps et n'espère pas en rien retirer.» Il sourit et ne dit
-rien. J'en tiray mauvaise augure et nous retournasmes à notre auberge à
-Paris de la part de Mr D'Argenson[219]. Et dès le lendemain vint nous
-trouver deux religieux du grand couvent des Augustins[220] nous dirent
-que leur supérieur ne pouvoit souffrir un de l'ordre en auberge, et
-qu'ils avoient une chambre à luy donner et l'enlevèrent au grand couvent
-où il se dit docteur en médecine, et un jeune moine adroit le proclamoit
-habile de tous costés, et il eut beaucoup de gens de considération qui
-tomboient dans ce panneau et s'en faisoit traiter et en bonne foy il ne
-savoit pas son rudimen et atrapa bien des sots. Je voulois m'en revenir
-avec mon épouse, il nous pria sy fort et nous défrayoit jusqu'aux
-carosses dont nous nous servions.
-
-Je pensois à mes affaires, et un jour vers le mois de mars 1703 que
-j'étois en visite chez Mr Ducas[221] qui venoit d'estre fait Grand
-d'Espagne et lieutenant général des armées navales, et après que je
-l'eus complimenté, il me demanda ce que je faisois et que c'étoit domage
-que j'avois quitté le service du Roy, et que je serois fort advancé, je
-luy dits que je n'ay quitté que lorsque je n'avois plus de patrons. Sur
-cela il me dit: «Voulez-vous comander un vaisseau du Roy pour notre
-compagnie de la Siento[222]?» Je luy répondit qu'il me fera bien de
-l'honneur et du plaisir, et il m'en assura et me dits que dans quinzaine
-je fus le trouver à l'assemblée au grand bureau, où je ne manquay pas de
-m'y trouver, et lorsque ces Mrs firent assemblée on me fit entrer et Mr
-Ducas dits: «Messieurs, voilà un homme dont je connois fort les
-capacités au fait de marine et qui a du service sur les vaisseaux du
-Roy, vous ne pouvez mieux à qui donner le commandement d'un des
-vaisseaux.» Et je fus agréé, et l'on me dits que le lendemain j'eus à me
-rendre chez Mr Pasquier, directeur général de cette Compagnie Royale,
-pour faire avec luy mes conditions d'engagement, ce qui fut arresté, et
-Mr Pasquier me donna congé pour un mois pour reconduire mon épouse et
-pour disposer de mes affaires domestiques, et après ce terme expiré
-ordre de me rendre à Paris pour y recevoir mes derniers ordres, lesquels
-portoient de me rendre incessament à Rochefort pour faire le radoub du
-vaisseau du Roy nomé l'_Avenant_ et de ne l'armer que de 36 canons et
-160 hommes d'équipage et que toute chose me seroit fournie à l'arsenal
-touchant ce qui concernait le radoub et l'armement quant aux vituailles
-et dépences; pour les engagements des équipages la compagnie fourniroit
-le nécessaire par Mr Du Casse, directeur à Rochefort, et à la Rochelle
-par Mr Herault père et fils. J'arrivé à Rochefort au comencement
-d'octobre. Après avoir salué Mr Begon[223] intendant et Mr Du
-Magnou[224] et marquis de Villette pour lors comandant, je fus chez Mrs
-les officiers du port, dont j'étois fort connu et nous travaillasmes de
-concert au devis de ce qu'il y avoit à faire au vaisseau, après quoy me
-restoit les soins d'y faire travailler, ce que je fis avec beaucoup
-d'exactitude. La Compagnie nomma Mr de Fondat pour capitaine de la
-frégatte la _Badinne_ et le sr Barnaban pour capitaine du vaisseau le
-_Faucon_ de chacun 30 canons et le sieur Desmonts capitaine de la
-frégatte le _Marin_ montée de 26 canons et chaque de 130 hommes. L'on
-travailla au radoub des quatre à la fois, et aussy Mr Marin[225]
-capitaine de brulot pour comander la frégatte l'_Hermione_ de 30 canons
-pour porter aux isles de l'Amérique Mr Deslandes[226] intendant à
-Sainct-Domingue et directeur général dans toute l'Amérique pour cette
-royale compagnie. Nos frégattes et vaisseaux ne furent aprestés qu'à la
-my de février 1704 que nous sortismes la rivière de Rochefort et fusmes
-à la rade de l'isle d'Aix huipt jours pour y recevoir nos rechanges et
-les poudres et munitions ensuite nous fusmes en la rade de chef de Bois
-pour recevoir les marchandises pour la traitte des neigres ainsy que les
-vituailles, et la Compagnie m'honora de me donner le commandement sur
-l'escadre de nos quatre vaisseaux. Le sieur de Fondat voulut prétendre
-commander disant qu'il étoit mon ancien dans le service de cette
-compagnie, ayant fait un voyage dans une de leurs frégattes. Mr Du
-Casse, lieutenant général des armées du Roy, qui avoit toute direction,
-luy demanda combien de campagnes il avoit fait au service de Sa Majesté,
-ne sachant que répondre il luy dit de m'obéir ou d'estre démonté et le
-tout fut apaisé. Et Mr Du Coudray Guymont[227] arriva aussi en rade du
-chef de Bois avec le vaisseau du Roy l'_Alcion_ de 52 canons et
-plusieurs frégattes et navires marchands pour l'Amérique et nous
-composant d'une flotte de 46 batiments dont le sieur Du Coudray étoit
-commandant jusqu'à notre séparation et nous partismes le 26 de mars de
-cette rade de chef de Bois, et fusmes tous ensemble à 120 lieux ouest
-des caps sans rencontre d'ennemis, et nous nous séparasmes, et je repris
-le commandement sur nos quatre vaisseaux[228].
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise de dix navires.--Traite des nègres à
-Whydah.--Construction d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de
-l'_Avenant_.--Arrivée à la Grenade, à Saint-Domingue.--Maladie de
-Doublet.--Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de
-France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.--Doublet
-reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.--Il se prépare à un
-voyage dans les mers du Sud.--Il défend Toulon contre les
-Anglais.--Conclusion.
-
-
-Nous fismes nos routes pour nous rendre aux costes de Guinée et lieu de
-destination à Spada, et la première terre de ceste coste que nous
-aprochasmes fut le cap de Mesurade[229] où nous prismes quelque peu
-d'eau et de bois et nous y trouvasmes quelques nègres qui nous vendirent
-un peu de ris, et en passant en vue du cap de Monte le sieur de Fondat
-sur la _Badine_ s'en étant aproché plus que nous y aperceut un navire à
-l'ancre et nous fit des signaux d'aller avec luy ce que nous fismes. Et
-l'ayant aproché nous le reconnusmes estre anglois et nous le canonasmes.
-Ils coupèrent leurs câbles et échouèrent en costes plutôt que de se
-rendre à nous. Nous envoyasmes des chaloupes bien équipées avec nos
-officiers qui le sauvèrent et mirent à flot, et nous descendismes à
-terre où nous trouvasmes une grande baraque faite avec facinnes dont les
-nègres du pays s'en étoient mis en possession et pilloient tout ce qui
-étoit dedans, ayant peur de nous se sauvoient dans les bois avec chacun
-leur charge, de bassins d'étain et des petites canivettes pleines de
-liqueurs composées d'eau-de-vie de grains et avoient enlevé les Anglois
-dans le haut du pays rempli de marais et rivières qui inonde beaucoup de
-ce pays. Nous rapatriasmes de ces naturels du pays qui étoient très
-farouches et pour les amener à nous on leur présentoit des raisins et
-canivettes et pots d'étain qu'ils n'avoient encore enlevés ils les
-recevoient à longueur des bras et nous les arachoient et fuyoient. A la
-fin leur chef nous présenta à nous capitaines chacun un petit bateau de
-roseau qui est le signal de paix et beurent en mesmes les flacons et
-sumanisèrent avec nous par des signes d'amitié ny ayant aucuns de nous
-qui entendissent leur langue ny eux la nostre, et par signes montrant le
-navire anglois et la baraque nous leur fismes entendre de nous amener
-les gens, et ils députèrent deux des leurs qui sur le soir nous
-amenèrent deux hommes et dont il y avoit un françois nomé Pierre Roche,
-de Bourdeaux, qui nous dits avoir esté pris par ce mesme navire à la
-hauteur de Madère chargé de vins et affecté pour la Martinique et que
-luy dit Roche étoit le capitaine du navire et que l'Anglois l'avoit
-envoyé son dit navire et les gens à la Barbade, et luy retenu sur ce
-navire anglois, nomé l'_Archiduc_ avec trois de ces gens, mais que sy
-nous n'avons pas de compassion des autres qui ont esté enlevés
-qu'indubitablement ils seront tous mangés par les Barbares qui sont
-antropophages, et qu'ils avoient un des quartiers d'hommes pendus à des
-crocs et qu'on leur fit entendre que lorsque les quartiers seroient
-mangés on leur en feroit autant, et qu'on le fit boire dans un crâne où
-la chaire étoit encore fraiche. Et sur cette déposition nous nous
-saisismes du chef et de dix autres leur faisant entendre de nous
-renvoyer les autres. Il députa les deux mesmes qui avoient amené le dit
-Roche et le lendemain nous ramenèrent le capitaine Anglois et reste de
-son équipage, excepté un jeune homme nepveu du dit capitaine qui fut
-mangé en sa présence la nuit précédente dont il étoit fort afligé. Ils
-traitoient du bois en bûche très jaune et busche de bois de campesche et
-puis nous en alasmes avec ceste prise où il n'y avait presque plus rien
-dedans et nous laissasmes les bois en buscher, et poursuivismes nos
-routes, et cinq jours après étant éloignés viron à trente lieux au large
-de Sestre, la _Badinne_ aperceut un navire sur lequel elle donna la
-chasse, et nous tira du canon pour nous appeler, l'ayant reconnu navire
-Holandois et mesme Mr Fondat le fut ataquer, mais n'osoit l'aborder le
-croyant aussy fort que luy, ce qui m'obligea d'y aller. Et étant à
-portée du dit Holandois je luy envoyay deux bordées de canons et il se
-rendit et nous l'amarinasmes. Le capitaine nomé Simon Roux fut blessé à
-la cuisse et au jaret, dont il se guérit longtemps après. Je fis
-amariner par mes gens et officiers cette prise qui étoit une flutte de
-350 thonnaux et 24 canons, 70 hommes d'équipage et nomée la _Rachel
-d'Amsterdam_ destinée pour le fort de Mina où est le comptoir de
-Holande, et étoit chargé de beaucoup de bons effets pour la traitte des
-neigres, et nos officiers et équipages de nostre petite escadre ne
-manquèrent pas de piller beaucoup de choses, quelques soins que je peus
-aporter à les en empescher, et tout ce qui fut emporté dans mon bord de
-marchandises je fis prendre un état par notre écrivain du Roy et par nos
-commis préposés de la Compagnie et les fit enfermer dans une de nos
-soutes qui avoit esté vidée de biscuits, promettant à tous nos officiers
-que lorsque nous arriverons à un port de l'Amérique soit Cartagesne ou
-Portobello où il s'y doibt trouver un directeur de la compagnie que nous
-luy déclarerions tous les susdits effets provenant des prises, et que ce
-qu'il nous adjugera estre pour nous que j'en feray faire les partages
-entre nous afin de n'avoir des reproches de la Compagnie. Mais cela
-m'attira autant d'ennemis qui vouloient posséder chacun leur part pour
-les trafiques aux costes de Guinées, ce qui nous étoit bien défendu par
-nos engagements en fin d'une bonne paix que nous vivions, ce me fut
-autant d'ennemis. Et continuasmes nos routes et fismes encore quelques
-prises de trois brigandins anglois et de cinq brigandins portugois de
-peu de valleur et dont nous en redonnasmes quatre à nos prisonniers pour
-les reconduire ou bon leur sembleroit. Nous fusmes devant le fort d'Acra
-où est deux comptoirs, l'un Holandois et l'autre pour le Roy de
-Dannemarc dont le lieutenant vint à mon bord savoir sy je voudrois
-traiter quelques effets de la prise Holandoise. Je luy dits ne le
-pouvoir faire et mes officiers demandoient leur part des pillages que je
-ne voulus leur acorder, ce qui redoubla la haine contre moy, jusqu'à
-nostre aumonier qui étoit le pis de tous et à les animer. Enfin le 27 de
-septembre 1704 nous arivasmes à la rade de Juida[230], lieu de
-destination où étoit nostre comptoir sous la direction du sieur Gommets.
-Il fallut débarquer au rivage pour l'aler trouver à deux lieux dans les
-terres où ets le Roy en la ville de Xavier qui nets qu'un hameau de
-cabanes en forme du dessus d'un colombier, les murs d'argille et
-couverte de roseaux. Et estant advertis qu'il est dangereux aux
-Europiers d'estre mouillés particulièrement au ventre, l'on enfonce dans
-un baril ce qu'on a de bonnes hardes pour échanger sitots que l'on est
-débarqué et on at sur soy simplement que veste et culotte et bas, car on
-ne peut débarquer que très rarement sans estre mouillé des flots, en
-premier lieu partant d'abord dans les chaloupes lorsqu'on aproche de la
-barre. Il faut mouiller l'ancre de la chaloupe et se tenir au dehors des
-brisans de la dite barre, puis deux ou quatre nègres s'embarquent dans
-un canot et viennent vous recevoir et ce que vous avez repassent par
-dessus la dite barre, qui est toujours fort agitée et qu'il est presque
-impossible d'éviter d'estre mouillé, et à l'abord du rivage sont
-plusieurs neigres préparés à vous débarquer promptement et échouer le
-dit canot, et au cas qu'il soit comblé d'eau en passant la barre, ils
-vous repeschent, mais il en périt quelquefois des nostres, et lorsqu'on
-a repris les hardes du baril, on change sans estre à couvert, puis on
-vous présente un hamac attaché à une bonne perche par les deux bouts du
-dit hamac, et vous couchées de vostre long, et deux forts neigres le
-chargent sur leurs épaules et vous portent jusqu'au comptoir parce qu'il
-y a plusieurs étangs pleins d'eaux à passer sur cette route, ce qui en
-fait leurs fortifications, et il n'y a d'eau que jusqu'à la ceinture
-d'un homme de bonne taille. Etant arrivés, Mr Gomat et autres comis nous
-reçoivent civilement, et nous présentent bien à manger, et après estre
-reposés jusque sur les 3 à 4 heures, il me conduit avec un ministre
-d'Estat avec nos présents.
-
-L'on y entre par une basse cour quarrée, entourée de basses maisons, les
-murs d'argile et couverte de rozeaux, et ladite basse cour sans pavés. A
-l'entrée est un corps de garde gardé par dix ou douze noirs avec leurs
-fusils apuyées contre le mur, et à l'entrée de la salle est un
-sentinelle sans armes et la dite salle sans porte, où à l'entrée est
-tendu du haut en bas une étamine comme d'un pavillon de nos navires par
-careaux rouges et blancs. Le ministre de la marine nomé le capitaine
-Asson, homme très bien de taille et d'esprit quoyque noir laissa ses
-gardes à l'entrée de la cour de ce magnifique palais, et lorsqu'il nous
-conduit proche le rideau sans couler il se mit à marcher par dessoubs
-sur ses genoüils et ses mains passant par dessoub le dit pavillon comme
-une beste jusquà estre à portée de parler au Roy, et luy annoncer notre
-venue pour avoir son audience. Et il revint sur ses pas en la mesme
-posture, le cul en arrière jusqu'à dépasser le dit pavillon, et puis il
-se dressa en nous disant d'entrer et de nous seoir sur les tabourets qui
-étoient en la dite salle. C'étoit des sièges d'une masse d'argille qui
-ne peuvent estre remuez, et il nous suivit sur les quatres pattes ainsy
-dire, et en cette figure s'aprocha du cabinet Royal situé dans le milieu
-de la salle contre le mur qui est un petit enclos de cannes de roseaux
-où ce roy noir des plus noirs étoit couché sur une natte sur le costé
-apuyé sur son coude et fumant une pipe de tabac, et du costé de sa teste
-est une ouverture à cete alcôve, et aux pieds où étoit une négresse qui
-tenoit un bassin de cuivre très salle pour luy servir de pot de
-comodité, et luy emplissoit une autre pipe pour fumer et vis-à-vis son
-estomac étoit une plus jeune noire assise sur ces talons tenant un vase
-de fayence où le dit Roy crachoit affin qu'à nuit fermante, au son du
-tambour, on enteroit ces Reliques, etc. A son audience il me fit dire
-par son ministre, capitaine Asson, qui parloit françois sans avoir sorty
-du pays, l'ayant apris dans notre comptoir. Il témoigna sa joye de notre
-arrivée, et qu'il m'invitoit avec les autres capitaines de mon escadre
-au lendemain à disner, et nous présenta un petit verre d'au-de-vie et
-puis nous retirasmes au comptoir où fusmes souper et coucher.
-
-Au lendemain, nous fusmes sur les unze heures introduits par le mesme
-ministre pour le disner. Ce fut la mesme sérémonie à notre entrée, et
-une table fut dressée au milieu de douze tabourets d'argille immuable,
-et je fus placé à celuy plus proche de l'ouverture de l'alcôve pour que
-le Roy me fit entendre ces discours par un autre interprète, veu que le
-capitaine Asson étoit à table avec nous pour représenter sa place. Et
-l'on nous servit du riz avec des poulles et force poisure, puis du
-boeuf, du cabrit et des poules en abondance, rôties, à demy bruslées,
-les cuisses et les ailles sans brochettes, tirant des bottes de chaque
-costé. Le pain et le vin ayant esté fourny et les serviettes par Mr
-Gomet, et aux deux bouts de la salle qui nest planchée ny voutée, voyant
-les lattes et roseaux et quelques lézards et couleuvres coure au
-travers, à ces deux bouts étoient grand nombre de femmes et filles du
-sérail que chantoient à gorge déployées et d'autres jouent avec des
-cornes de bouc parées et d'espèces de cilintres de fer où il y avoit des
-bagues de laiton, d'autres de courges et calbasses ornées de cordes, et
-des bassins de cuivre sur lesquels on changeoit différents tons
-faisoient cacafonie au lieu d'harmonie, ce fut l'opéra dont j'aurois
-voulu en estre bien éloigné. Le Roy me fit l'honneur de boire deux fois
-de l'eau-de-vie à ma santé et du Roy notre Maistre.
-
-Mr Gomet me prévint de demander à sa Majesté la permission de faire
-bastir un fort au delà du passage des eaux affin d'y reporter les
-effects de la compagnie que l'on débarqueroit venant de leurs vaisseaux
-qui ne pouvoient de mesme jour estre transportées au comptoir, et que
-les neigres en voloient grande partie pendant les nuits, et il nous
-accorda nostre demande. Mr Gommet m'en pria et mes confrères, et je
-demanday au Roy 200 hommes et femmes pour bescher les fossés, et de la
-mesme terre qui est toute argille la faire humecter et pétrir par ces
-gens pour en dresser nos murs tant de la fortification que des
-logements, ce qui nous fut accordé. Après quoy nous visitasmes le lieu
-plus convenable et en dressay un plan en forme d'une citadelle à quatre
-bastions et six demye lunes, savoir: une entre deux bastions et deux aux
-costez de l'entrée du pont levis, et puis les logemens et magasins que
-je tracey. Après quoy le Roy nous envoya plus de 400 personnes hommes et
-femmes, lesquels creusèrent leurs fossées sur les alignemens que j'avois
-marqués de 24 pieds de large sur douze de profondeur, et des mesmes
-terres du fossé les nègres et négresses au nombre de 50 la pilloient
-avec leurs pieds pendant que d'autres y jettoient de l'eau et formoient
-comme une dance ronde s'entretenant par dessoubs les bras, pendant que
-deux femmes chantoient une cadence au milieu, puis les autres aportoient
-cette terre détrempée sur les alignements du bord du fossey venant en
-dedans du fort, en largeur, pour fondemens de 22 pieds et sur la
-première toise d'élévation réduit à 18 pieds, et à la seconde thoise sur
-16 et à la demie thoise sur 12 pieds, formant un rempart couvert en
-dehors d'un parapet de 5 pieds à la base, et sur 4 pieds de hauteur deux
-pieds d'épaisseur avec des créneaux de 4 pieds de distance, ainsy les
-bastions à proportion avec six embrasures à canons chaque et creneaux
-entre iceux, et à l'entrée de la porte étoient soubs le terrain du
-rempart deux corps de garde celuy de la droite à costé de l'entrée, et
-celuy de la gauche un peu plus en dedans de la place, et y fismes un bon
-puits qui à douze pieds de profonds fournissoit de l'eau abondament.
-Nous condannasmes la prise holandoise à estre depiècée; nous coupasmes
-ses ponts par quartiers pour servir de plate forme soubs les canons des
-bastions et montasmes les 24 canons. Nous fismes double porte et le pont
-levis des mesmes tillacs de ce navire et les herces du pont levis des
-plus forts barots avec les chaisnes de fer destinées pour leurs vergues.
-Et puis je fits arborer le grand mât d'hune avec un autre mâts ajusté
-par dessus pour y arborer un grand pavillon blanc sur le bastion du
-costé de la mer que l'on voyoit de plus de trois lieux, et pour la
-première fois on célébra une grande messe et puis les canons du fort
-tirèrent et nos vaissaux y répondirent.
-
-La saison nous pressoit à partir, nous laissâmes à Mr Gommet de faire
-ses logements à son loisir, et travailla pour expédier notre chargement
-et à celuy de la _Badinne_, et il nous délivra 560 nègres et à la
-_Badinne_ 450 et des vivres et rafraichissements du pays. Nous avions
-mis nos eaux et nos bois dans la prise angloise l'_Archiduc_ et aussy
-dans un gros brigandin portuguais pour venir avec nous, et laissasmes
-les vaissaux le _Faucon_ et le _Marin_ à cause qu'il n'y avoit pas
-suffisamment de noirs pour leurs chargements, et partismes de Juida au
-15 de novembre 1704. Et avant de quitter ce pays j'en diray
-succinctement de leur Religion et police.
-
-Ils sont tous païens et idolâtres de différentes choses à leur fantaisie
-quoiqu'ils aient un grand marabout et d'autres inférieurs. Le grand
-marabout étoit le frère de ce capitaine Asson qui un jour me convia à
-disner. Et attendant qu'il fut apresté, l'envie d'aller aux commoditez
-me prit et il m'enseigna un cabinet où m'étant mis sur le siège
-j'aperçeu sur le mur vis-à-vis de moy un serpent vivant gros comme le
-bas de ma jambe et qui me regardoit fixement. J'eus frayeur et m'enfuit
-la culotte en la main et dits au capitaine Asson sy c'étoit pour me
-jouer pièce qu'il m'avoit envoyé au cabinet au serpent. Il se prit à
-rire et à le dire à son frère Marabout, lequel y alla et aporta sur ces
-bras ceste hideuse beste qu'il caressoit. Je m'en éloignay, et il me
-dit: «N'ayez pas peur cest notre fétisse» qui veut dire leur Dieu. Et
-ils luy donnèrent du pain de mahis et le reportèrent. Les uns adorent
-des cayemants, autres des lézards, autres des chauves souris qui sont
-gros comme des pigeons, les autres des arbres, des marmousets faits de
-terre et plusieurs choses, cependant sont tous circoncis et ont du
-judaïsme et du mahométisme, et ceux qui sont convaincus de crimes sont
-vendus esclaves ainsy que les prisonniers de guerre qu'ils font sur
-leurs ennemis et ils ont autant de femmes qu'ils en peuvent entretenir.
-
-Quant à leur police, ils sont six Ministres, qui pour distinction
-portent une peau de veau et dont les extrémitées en sont ostées, et la
-pend avec un cordon de cuir du bout où étoit la queue pendue à leur col,
-le poil en dehors trainant de l'épaule gauche au genouil, et lorsqu'ils
-passent par les chemins les peuples se croupissent sur leurs talons et
-joignent leurs mains qu'ils frappent l'une contre l'autre très doucement
-en baissant la teste et se relèvent lorsque ce ministre les a dépascées.
-Le premier est pour la perception des droits du Roy et pour le règlement
-de la justice et pour mettre à prix les denrées pour les subsistances,
-aux marchées, qu'il change de lune en lune. Il est habillé de thoile de
-coton rayées de blanc et bleu ayant sur la teste un chapeau de longue
-forme pointue et garny sur les bords de petits rubans de diverses
-couleurs comme nos païsans aux nopces, et il monte sur une bourique
-grise ayant pour selle un tapis de thoille de coton rayé et sans étriées
-et un mors de bride d'un os de cabrit, et sortant du palais Royal il
-dit: «Il faut aler à un tel ou tel village,» et une femme porte sur sa
-teste une grande caisse de tambour ayant derière elle une autre femme
-qui avec ces deux mains frape toujours une cadence à leur mode, et bien
-du peuple qui les suive. Et lorsqu'ils sont arrivés au hameau ce
-Ministre étant monté tournoye autour de tout ce qui est exposé en vente
-et en dit le prix qu'on doibt les vendre, on troque d'autres choses
-n'ayant autres espèces de monnoye que des petits coquillages nommées des
-bouges et lorsqu'il a fixé les prix il dit: «A l'autre lune ce marché se
-tiendra à un tel hameau.» Puis il dessend à plat cul, s'asiet sur
-l'herbe et on luy présente beaucoup de plats de viande cuittes et des
-fruits du pays qu'il mange assées sobrement, et en donne à ses
-tambourineresses et gens de la suitte, puis il laisse ses restans à la
-populace. Cette politique est pour ameilliorer et faire valoir chaque
-hameau et puis il retourne comme il ets venu[231].
-
-L'autre ministre ets pour la discipline des Guerres; l'autre est pour
-despescher et recevoir les couriers qui sont toujours de pied, ne
-sachant écrire.
-
-L'autre est nostre capitaine Asson pour la Marinne, mais un des plus
-beaux noirs que l'on puisse voir ayant de beaux traits, un nées bien
-fait, point les lèvres grosses, grands yeux et un beau front, d'une
-taille de cinq pieds 8 pouces et bien proportionné de corps et très poly
-et gracieux, parlant joliment françois et généreux. Son frère n'est pas
-sy bien fait ny poly quoyque grand marabou, et nous n'avons pas de
-missionnaires dans tous ces vastes pays où il y a tant de royaumes
-divizées qui se font la guerre pour avoir des esclaves et ont
-différentes moeurs et religions quoyqu'elles tiennent toutes de Mahomet.
-
-Nous reprenons notre route pour nous rendre au cap de Lopès, à 2 degrés
-au sud de la ligne équinocxiale, pour y prendre des eaux et du bois
-avant que d'entreprendre le trajet de passer à l'Amérique et nous y
-arivasmes au 1er de décembre 1704 avec la _Badinne_ et nos deux prises,
-et nous envoyasmes nos chaloupes avec bien du monde pour nos expéditions
-de bois et eaux. On me raporta qu'il y avoit plusieurs buschers de bois
-coupé à vendre à très bon compte, et qu'il y avoit 5 ou 6 neigres pour
-le débiter et entr'autres un qui se disoit le Roy du pays. J'ordonné
-d'achepter tous les dits bois coupés, tant pour faire une prompte
-expédition que pour conserver nos équipages, sur ce que ce païs est très
-mal sein pour nos Européens. Et ce Roy se fit aporter à mon bord, ayant
-le corps enveloppé d'une pagne ou coton rayé bleu et blanc. C'étoit un
-grand homme bien fait, pouvoit estre âgé d'une soixantaine d'anées,
-ayant au menton une barbe longue de 4 à 5 doibs et fourchue. Il avoit à
-son col une médaille de plomb doré qui lui tomboit sur le creux de
-l'estomac, qu'il avoit eue d'un Holandois qui luy fit acroire que le
-prince d'Orange étoit son cousin et luy avoit envoyées et en faisoit
-beaucoup de cas. Je luy fits présent de mon manteau écarlate, galonné
-d'or, au nom du Roy Louis de France; et nos gens qui s'étoient cabanées
-à terre pour diligenter notre travail m'aprirent que ce Roy et ces gens
-avoient pour couchure un grabat sur 4 fourches eslevées de 2 à 3 pieds
-sans autre chose que des bastons de cannes de rozeaux proche les uns des
-autres luy servant de paillasse et matelats, et qu'avant de se coucher
-ces gens luy amassoient des fagots de haziers où il métoit le feu et
-lors que tout estoit bien bruslé il poussoient les cendres et petits
-charbons tout chauds dessoubs et les étendoient de toute la grandeur de
-ce lit et puis il se couchoit à nud dessus pour consserver sa santé. Et
-quelques des nostres furent à la chasse des buffes, et nous en
-aportèrent plusieurs quartiers que l'on ne trouvoit pas de mauvois goût
-excepté que la viande en étoit brune et un peu dure, et ceux qui furent
-à cette chasse on me les raporta très malades ayant leurs esprits très
-égarées. Je n'avois pour lors qu'un malade dans mon bord qui étoit le
-sieur Auber, nostre enseigne et mon parent, et dont il n'y avoit plus
-d'espoir de vie étant aténué depuis plus de 3 mois des fièvres et
-dyssenteries. Nos travaux étoient fort advancées le 7 décembre au soir,
-que je dits à notre aumosnier que je le priois de se préparer à nous
-dire la messe de bon matin pour la faire entendre à nos équipages à
-cause de la feste de la Vierge avant qu'ils reprissent leur travail,
-L'aumosnier dressa l'autel dès les cinq heures du mattin et entendit
-quelqu'un de confesse, et pendant ce temps les comis de la calle
-disposoient pour le déjeuner des équipages. Je faisois donner à chacun
-un grand verre d'eau-de-vie. Ils furent à deux pour en tirer d'une pièce
-qui étoit en perce et ostèrent la chandelle de leur fanal contre toutes
-nos déffences et aprochèrent cette lumière de la bonde de la dite pièce,
-que par atraction, la lumière se communiniqua dans l'eau-de-vie et le
-malheureux comis nomé Corbin, courut pour avoir de l'eau pour éteindre
-le feu, au lieu de boucher la bonde de quelque nipes ou de s'assoir
-dessus, et en peu la pièce défonssa et fit un bruit sourd, comme un coup
-souterrain: J'étois proche l'aumosnier qui n'avoit que la chasuble à
-mettre; nous fusmes épouvantées. Je courus pour m'informer et l'on cria
-au feu et toute l'équipage émues se jettoient dans les chaloupes. Je ne
-pouvois les obliger de rentrer; je pris un sabre et me jetay dans la
-chaloupe et frappay dessus et j'en blessay plusieurs et fis prendre les
-sceaux d'eau; mais le feu gagna en plusieurs endroits et dans les
-cordages des mats, dont les vergues tombèrent à bas, et alors je me vis
-entièrement abandonné de tous. Je m'exposay encore à tirer le sieur
-Auber de sa chambre et ne peut se tenir debout; le feu l'embraza, et
-avec bien de la paine, je gagné en avant du navire et courut sur le
-beaupré où je trouvé une petite chaloupe d'une de nos prises, avec 6 de
-nos hommes. Je me glissey le long d'une corde et ils me receurent, et je
-les fis ramer droit en avant et nous n'étions à portée d'un pistolet,
-que tous nos canons chargées et échauffées du feu tiroient des deux
-bords, qui obligèrent ceux de la _Badinne_ de couper les câbles pour se
-tirer des coups, et en mesme temps le feu prit à nos grandes poudres,
-qui étoient en bonne quantité, et le vaisseau sauta en morceaux, avec un
-bruit épouvantable, et il tomba sur les reins d'un des nostres dans
-notre petite chaloupe une pièce de bois qui écrasa ce pauvre homme, et
-sans sa rencontre nous aurions esté coulées au fonds; c'étoit une choze
-épouvantable de voir des noirs et neigresses nager sur l'eau quoyque
-plusieurs avoient les fers aux pieds, et les requiens en grand nombre
-les dévoroient, nos chaloupes couroient de tous costés et en sauvèrent
-environ une centaine, dont la plupart estoient endomagées par le feu, et
-je me retiray au bord de la _Badinne_ presque tout nud, sans perruque ny
-souliers, n'ayant que des calssons de thoile et la chemise, et des bas
-de fil a étrier. Le capitaine avec lequel j'avois eu quelque froideur me
-receut sans compassion, cependant il me fit donner la chambrette de son
-segond. Et le chagrain s'étant emparé de moy je fus saisy d'une grosse
-fièvre et mal de teste, et me survint une dissenterie lientérique, et
-comme mon équipage partye sauvées dans ce navire et les noirs il falut
-retrancher les vivres ayant un trajet de plus de quinze cents lieues à
-faire avant de pouvoir recevoir aucun secours, lorsqu'on pesa tout le
-biscuit et il s'en trouva pour deux mois à chacun quatre onces par jour
-pour chaque homme, et d'abondant pour les officiers de la chambre à
-chacun deux moyens verres de vin, qui étoit tourné à demy aigre et des
-viandes de boeufs et lards corrompues, ce qui étoit très contraire à ma
-dissenterie et fièvre continue. J'acheptay de quelques matelots huipt
-testes d'ail, et dont j'en mettois trois à quatre gousses dans un petit
-pot avec la moitié de ma ration d'eau avec deux onces de mon biscuit que
-je faisois mitonner et y répandois une cuillerée de très méchante huile,
-c'étoit en lieu de bouillon chaque jour; peut-on plus souffrir sans
-mourir! Et en 50 jours dans cette traversée nous atrapasmes à Lisle de
-Grenade, où je me fits débarquer avec un petit mousse pour me servir. Je
-loué une petite loge sur le bord du port, et my reposois sur un matelas
-très mince et dur allant des cinquante fois à la selle par jour, jettant
-le sanc et du puts. Mr De Bouloc étoit gouverneur et Mr Gilbert,
-lieutenant de Roy, qui ne donnoient aucun secours. Mais un Père Capucin,
-nommé le Père Jean-Marie qui servoit de curé m'asista de quelques poules
-et d'oeufs et de ces visites dont je luy ay eu obligation.
-
-Un mois après arriva aussy nos deux autres navires, que nous avions
-laissés à la coste de Guinées. Je présentay une requeste à tous les
-capitaines et au gouverneur de m'octroyer le comandement de notre prise
-l'_Archiduc_ avec un ou deux de mes officiers pour nous faire gagner des
-gages pour nous récupérer d'une partie de nos malheurs: et nous fusmes
-refusées, disant que ce seroit faire affront de destituer le lieutenant
-qu'ils y avoient pozé, et qui n'avoit d'expérience que de deux voyages
-sur mer. Après ce refus, je demandey le commandement de nostre autre
-prise, le brigandin portuguais qui étoit tout désagrée de maneuvres et
-voilles uzées, faisant mesme une voye d'eau, affin de me conduire dessus
-à Sainct-Domingue y trouver Mr Deslandes, Intendant et Directeur pour
-luy rendre compte du malheur arivé et me procurer passage pour France,
-et ils aimoient mieux abandonner le dit Brigantin dans le port dont le
-Gouverneur voulut en profiter et le disoient incapable de pouvoir
-naviger, mais comme le sieur Griel mon lieutenant et moy protestasmes
-que nous nous obligions de le conduire à Sainct-Domingue, où il seroit
-vendu au profit de la compagnie on ne peut plus nous le refuser. Et dans
-cet intervale ariva Mr Guérin, nepveu de Mr Saupin, avec un vaisseau du
-Roy de 52 canons qui venoit de prendre le fort de Sarelione en Guinée
-sur les Anglois, et il eut compassion de mon pitoyable état, et m'offrit
-le passage et sa table. Mais comme il ne devoit sitôt faire son retour
-en France et devoit aller à Cartagesme et ailleurs, je le remerciay et
-le priay de m'assister de quoy réquiper mon brigantin, ce qu'il fit
-obligeamment, et il m'envoya un matelas et traversain et une courte
-pointe, et il me presta cent cinquante piastres que depuis je luy ay
-rendues avec bien des remerciements.
-
-Enfin après deux mois de séjour à nos trois vaisseaux et s'estre bien
-rafreschis et repris des vivres d'eux, savoir: le _Marin_ et
-l'_Archiduc_ suivirent leur destination pour Laguaire coste Espagnole.
-La _Badinne_ qui avoit embarqué mes officiers et équipages et les
-capitaines de nos prises, faisant la route pour Cartagesne, fut
-nuitamment s'échouer à toutes voilles sur un banc de rochers où tous
-périrent excepté le capitaine Sr Frondat, et 7 à 8 hommes qui
-s'échapèrent dans un canot sur une ille voisine inhabitée où ils n'y
-trouvèrent que quelques lézards et tortues qu'ils faisoient cuire au
-soleil, et un bateau de Cartagesne les sauva par hazard. Le _Faucon_ fut
-très heureusement à Portobello, et y avoit quelques de mes gens.
-
-Le Sieur Griel et Vattier mon nepveu avec dix de nos matelots
-caresnèrent notre brigandin, étanchèrent sa voye d'eau. Nous le
-réquipasmes de notre mieux et de mon argent nous le ravitaillasmes et
-nous partismes de la Grenade (avril 1705) et en huipt jours nous
-arrivasmes au Cap François de Saint-Domingue, où je présentay mon
-rapport que j'avois fait devant le juge de la Grenade, vérifié des
-écrivains du Roy de notre Escadre, présenté à M. Fontaine Directeur,
-ainssy luy remit le Brigantin qu'il fit vendre neuf mil livres, et Mr
-Fontaine me dits qu'il me faloit aler trouver Mr Deslandes, Intendant et
-Directeur général, qui demeuroit au Leogane à 70 lieux par terre pour
-luy présenter mon raport et justifications. Et ne se trouvant pas de
-navire pour aler au Leogane, quoyque toujours dans l'infirmité de ma
-maladie, j'achepté un cheval pour me porter par terre et louay un nègre
-pour me conduire et porter des vivres, car il n'y a pas de maisons ny ou
-coucher que dans les bois jusqu'à Artibonnite, à 20 lieux de Leogane, où
-j'arivey la 5e journée et n'en pouvant plus, et un habitant charitable,
-nommé Mr Rossignol, que j'avois connu il y avoit près de 30 ans fort à
-son aise à L'ille de Sainct-Cristofe fut dépouillé de tous ses biens par
-les Anglois et s'est venu établir en ce lieu, et m'y a retenu 4 jours à
-me procurer tous les soulagements qu'il peut et renvoya mon nègre
-conducteur pour m'épargner et m'en donna un autre pour me conduire au
-Leogane où j'arrivey sur la fin d'apvril chez M. Deslandes Intendant,
-lequel me receut d'un air froid, me disant bien compatir à mes paines et
-misères que j'ay soufertes et à soufrir sur ce que j'avois bien des
-ennemis à combatre qu'une aussy grande compagnie, et que des gens de mon
-équipage avoient bien fait de mauvaises déclarations contre moy, je luy
-présentay mon raport et luy demandey sa protection. Il me dits de le
-garder pour mes justifications lorsque je serais en France, et qu'il me
-nuiroit plus en voulant servir veu que la compagnie a esté toujours
-persuadé qu'il étoit de mes amis et que sans paroistre pour moy, il me
-rendra des meilleurs services et par ses amis. Il me fit donner une
-chambre chez luy et un petit nègre pour me servir et ordonna à son
-maître d'hostel d'avoir soin de moy et que rien ne me manquats. Le
-chagrain s'empara de mon esprit et je retombay plus mal que cy-devant.
-Et bien un mois après M. Duquesnot, Procureur général du consseil, étoit
-venu voir M. l'Intendant, et puis demanda à me voir, et il me fit bien
-des amittiez me conssolant sur mes malheurs et m'offrant de l'argent et
-des services, et me pria d'aller demeurer chez luy jusqu'à l'ocasion de
-pouvoir m'embarquer pour France, disant que l'air étoit meilleur chez
-luy et que Mr l'Intendant n'ayant pas de femme, je n'étois pas bien
-soigné et que Madame son épouse avoit tous les soins possible, et en fut
-dire autant à M. l'Intendant lequel consentit que j'alat chez Mr
-Duquesnot, et fit disposer son carosse pour my porter. Et effectivement
-la bonne dame Duquesnot eut de grandes atentions pour me soulager et
-plus d'un mois après ariva un vaisseau du Roy de 50 canons nomé le
-_François_ commandé par Mr De Corbon-Blenac[232], qui m'avoit promis mon
-passage, mais ma maladie redoubla, que lorsqu'il étoit prêt à partir
-pour France je receu mes derniers sacrements. Et ayant fait mon
-testament, et puis je tombay dans une létargie pendant plus de six
-heures et sans aucune connoissance, ny pouls ny mouvement de vie. L'on
-me posa une glace sur la bouche sans y apercevoir d'aleine, et pour plus
-de seureté le chirurgien m'ouvrit la veine au pied dont il n'en sorty
-aucun sang. L'on me creut mort et l'on l'envoya dire à Mr l'Intendant,
-qui le manda dans ces lettres à Mr De Pontchartrain par le vaisseau le
-_François_ qui partoit pour France. L'on demande le carosse de mon dit
-S. Intendant pour porter mon corps à l'église de l'Ester, à une bonne
-lieux du logis et où l'on avoit fait creuser ma fosse. L'on m'avoit
-jetté en bas du lit dans la place et l'on m'enssevelissoit que c'estoit
-presque finy, lorsqu'un débordement du cerveau me débonda par le nez par
-un éternüement jetant et par la bouche un sang noir et pourry. L'on
-s'écria en disant: «Il n'est pas mort.» L'on me décousit et délia
-aussytots, et l'on me remit sur un matelat, où l'on s'aperceut que mon
-pied saignoit et qu'on n'y avoit pas mis de ligature. Madame Duquesnot
-fit venir du vin qu'on verssa dans un bassin d'argent et trempa son
-mouchoir avec une dentelle et m'essuya le nez et la bouche m'arosant les
-tempes. Mes yeux s'ouvrirent, revenant de mon entousiasme[233] je revins
-en connoissance, et l'on me fit prendre un cordial et du bouillon qui me
-fortifièrent, et l'on me fit le récit de tout ce contenu, et puis Mr
-l'Intendant eut la bonté de me venir voir et m'encourager ainsy que
-beaucoup d'honnestes gens, mais j'étois dans des grandes faiblesses. Et
-les Pères de la Charité de Sainct-Jean de Dieu m'étant venus voir me
-sollicitèrent d'aller chez eux y demeurer. Et voyant que j'y avois
-répugnance ils me représentèrent que tous les officiers du Roy qui
-étoient malades n'en faisoient aucunes dificultées, ce qui m'engagea d'y
-aller. Et effectivement leurs bons traitements et bons soins me
-rétablirent mes forces, à la diarée prêt, dont ils ne peurent me
-garantir non plus que d'une fièvre lente. Mais cependant au bout de deux
-mois je me trouvois en un état de pouvoir m'exposer de repasser en
-France à la première ocasion.
-
-Et il survint chez les bons religieux de la Charité un nomé Rouleau,
-marchand et intéressé sur un navire de trente canons nomé le _Duc de
-Bretagne_, de Bourdeaux, lequel sieur Rouleau disna avec ces bons Pères
-et moy. Et il nous comptoit son chagrain qu'il voyoit un voyage ruineux
-pour luy et sa société, que la plupart de ces vins s'estoient gastées et
-qu'il luy restoit encore bien des effects en balots de thoile blanchies
-dont il ne pouvoit avoir débit. Je pris la parolle: «Vous voyez que ces
-marchandises ne sont que peu de débit. Je say ou vous pourriez vous en
-deffaire avec advantage.» Et il ouvrit les yeux. Je luy dits. «Il vous
-faudroit aler à la Havane Isle Espagnolle, à 150 lieux d'icy, où j'ay un
-bon amy et parent qui est directeur de la compagnie de Lassiento et
-commissaire de marine pour le Roy, et il nets pas permis aux navires
-françois d'y négossier mais bien d'y relascher au cas de nécessitées, et
-pour y parvenir il faudra faire une voye d'eau au navire lorsque que
-l'on sera prets du port et faire bien pomper lorsque les officiers du
-port viendront avec une chaloupe visiter ce qui vous engage de venir.
-Vous demanderez le secours de pouvoir entrer pour étancher votre navire
-et estant entrées vous ne manquerez de vous deffaire de tout ce qui vous
-reste.» Il trouva l'advis si bon qu'il partit sur champ et fut
-l'annoncer à son capitaine nomé Javelot, et le lendemain tous deux me
-vindre trouver et me dire que puisque je devois m'en retourner en France
-que j'acceptasse mon passage sur les vaisseaux et qu'ils me donneroient
-leurs tables et un lit dans leur chambre et que n'avois que faire de
-provisions et que j'avois comme eux le tout grastis et qu'ils
-partiroient aussitots que je le voudrois. Je leurs dis de s'aprester et
-qu'il me faloit bien une huitaine pour aler remercier et prendre congé
-de plusieurs honnestes gens auxquels j'avois bien des obligations, et
-ils dirent: «Nous serons tous prets pour ce mesme temps.» Je fus chez M.
-l'intendant luy communiquer la choze et le prier de m'estre favorable,
-lequel me dits: «Je viens de recevoir des lettres de M. Miton, intendant
-de la Martinique, lequel me mande que sept à huit hommes de votre
-équipage luy ont fait des plaintes criantes contre vous, et
-particulièrement votre aumonier et un pilote de votre pays, lesquels ont
-suscité les autres contre vous que, dans l'incendie de votre navire vous
-vous sauvastes le premier et emportastes une malle où il y avoit plus de
-cinquante livres de poudre d'or. Et qu'étant à l'isle Grenade vous
-n'avez daigné les secourir d'aliments ny d'habits.» Je répondits à Mr
-l'intendant qu'il pouvoit connoistre par le raport la fausseté et malice
-de ces gens là, que l'aumosnier avoit ce venin contre moy depuis que je
-leurs mis aux arets pour ces mauvais déportemens en blasphêmes et avec
-nos négresses; que ce pillote je l'avois fait capitaine d'une prise dont
-il falut le déposséder par ces friponneries avérées, et que m'étant
-sauvé le dernier et par dessus le beaupré en chemise et calsons, il
-n'étoit pas probable que j'eus rien sauvé non plus que cette quantité
-d'or, puisque en toute la coste de Juida il n'y en a aucunement. Et sur
-ces articles il me dits: «Je vois bien des malices qui vous seront
-advantageuses, car Mr Miton me marque que les autres n'ont voulu signer
-disant n'avoir connoissance que de ne les avoir voulu norir à la Grenade
-au cabaret; leurs ayant dit d'aller à bord des vaisseaux de la
-compagnie.» Je dits: «Monsieur, je sorts du tombeau, et j'ay eu le temps
-de pensser à ma dernière fin; j'ay fait mon testament qui ets chez le
-greffier, je n'y aurois obmis de marquer mes volontés comme je les ay
-faites sy j'avois eu quelque mouvant à disposer; j'y ay marqué ceux de
-quy j'ay emprunté pour que mon épouze leurs rende. Obligez-moy en grâce
-d'en faire tirer un extrait et de l'envoyer à la compagnie et vous me
-soulagerez mon innocence et justification.» Et il me le promit en
-m'embrassant tendrement, et me dits: «Vous aurez fort à combattre envers
-tant de testes qui se laisse éprendre sur des raports faux ou vrais
-lorsqu'il s'agit d'intérests.» Je luy dits: «Dieu est juste et que sa
-volonté sois faite.» Puis il me dits: «La compagnie a fait des pertes
-très considérables. Voilà mon vaisseau péry qui étoit d'importance puis
-la _Badinne_ et l'_Archiduc_ qu'on avoit richement chargé pour France
-que les Anglois ont repris. Le _Marin_ est condamné incapable de
-retourner. L'_Hermionne_ qui m'at apporté a aussy péri. Il nets resté
-que le _Faucon_.» Je luy dits que j'avois apris que tous ceux qui font
-comerce des nègres ne profitent jamais, et que cest mon malheur d'y
-avoir entré, je pris congé.
-
-Je fut adverty par Mr Rouleau de me rendre au Petit Goüave où étoit le
-vaisseau à 14 lieux de Leogane. J'y fut et fut reçeu par Mr de
-Choupède-Salampart[234], lieutenant de vaisseau et lieutenant du Roy au
-Petit Goüave où je fus 5 jours. Un marchand de Nantes nomé Le François,
-habitant en ce quartier, me proposa de recevoir de luy deux balots de
-thoile dont il ne pouvoit se deffaire et me pria de luy en procurer la
-vente lorsque je seray à la Havane et qu'il les metoit sur le prix du
-premier achapt, et qu'après avoir son principal il me donnoit la moitié
-du profit, et que ce qui luy reviendra je le délivrerois à ces amis dont
-il m'avoit donné le mémoire. Je demandey la permission de les embarquer
-à Mr Rouleau et capitaine Javelot qui me le permirent gratis, et nous
-partismes du Petit Goüave pour passer au sud de l'isle de Cuba, où deux
-jours après au grand matin étant éloignés de plus de 4 lieux de terre
-nous nous trouvasmes engagés dans rochers qu'on nomme Cayes presque à
-fleur d'eau et d'une ou deux brasses en dessoubs que nous creusmes ne
-pouvoir échapper de vies, mais notre capitaine en segond nomée Ozée
-Baudouin monta au haut du grand mât et commandoit avec dextérité au
-timonier tantots tribord et puis babord et puis droit, comme cela il
-nous faisoit passer quelquefois entre quelques de ces cayes qu'il n'y
-avoit qu'un peut plus que la grosseur de notre navire, pendant une heure
-et demye et plus de 3 lieux de ce mauvois passage que les cheveux en
-dressoient à la teste, et heureusement nous échapasmes, et les fièvres
-me quittèrent pendant plus d'un mois, dont j'en atribué la cause à la
-frayeur du péril ou nous fusmes exposés. Le 13e décembre 1705, nous
-arivasmes devant le port de la Havane, Mr Rouleau s'embarqua dans le
-canot pour aler demander la permission d'entrer pour étancher l'eau que
-faisoit son navire, et je luy donnay une lettre pour Mr Jonchées où je
-luy donnois advis de notre manège, et que sy l'on refusoit l'entrée à
-nostre vaisseau qu'il couroit risque de couler au fonds, et que tout au
-moins il obtienne la permission de me débarquer pour pouvoir rétablir ma
-santé, et il mena le sieur Rouleau chez le gouverneur et les magistrats,
-lisant et interprétant ma lettre comme il l'entendoit. L'on fit quelques
-difficultés sur ce qu'il nets pas permis de recevoir aucuns navires
-étrangers excepté ceux de la Royale compagnie de Lassiento, mais comme
-étant commissaire du Roy il leur protesta que s'il arivoit du mal à ce
-navire qu'il en écriroit aux deux Roys de France et d'Espagne, ce qui
-les intimida et accordèrent l'entrée, et nous envoyèrent une chaloupe
-avec deux officiers pour visiter notre navire savoir s'il faisoit de
-l'eau comme nous le disions, et dès lors que nous aperceumes cette
-chaloupe venir ayant un pavillon Espagnol nous fismes un trou et
-laissasmes entrer l'eau, et l'on faisoit jouer les deux pompes, et nos
-gens contrefoisoient estre bien fatigués, et l'on nous dits d'entrer. Et
-Mr Jonchée vint au-devant de nous dans son canot couvert d'une tente
-pour m'amener chez luy et advertit le capitaine Javelot comme il devoit
-se comporter, et le navire entra toujours jouant les pompes et avec
-empressement l'on demanda un magasin à louer pour y débarquer ce qui
-étoit dans le navire afin de pouvoir trouver son eau, et l'on enfonssa
-dedans des futailles vides toutes les marchandises que l'on porta dans
-le dit magasin parmi les futailles des vivres. Et après quoy le navire
-ne faisoit plus d'eau dont on marqua bien de la joye par les pavillons,
-et nuitamment on enleva toutes les marchandises chez les achepteurs et
-elles furent vendues advantageusement et dont Mr Javelot et Rouleau se
-contentoient de m'en remercier sur mes bons conseils et furent dix à
-douze jours sans me voir ny me témoigner d'autres reconnaissances dont
-Mr Jonchée me dits: «Monsieur, je n'ai fait ces choses qu'à votre seule
-considération et vous avez procuré un grand bonheur à ces gens là qui
-seroient ruinées sans vous. Je vois que ce sont des ingrats et qui vous
-fuye, mais je veux qu'il vous en revienne tout au moins plus de deux
-cents pistoles et vous méritez bien plus.» Je le priay de ne leur en pas
-parler, et il répondit: «Cest une bagatelle pour eux. Ce sont des
-vilains, sans vous ils auroient reporté ces marchandises en France, et
-je leur en ai procuré la décharge et la vente où ils ont profité de plus
-de 120 pour cent de leur adveu. Laissées moy faire, me dit-il, parbleu,
-vous estes ruiné de votre voyage et de votre peu de santé, vous vous
-estes endepté, hé! combien vous en a-t-il couté pour vous rendre à Paris
-chez vous? Laissées les venir, je les veray.» Enfin ils se disposoient
-pour partir et il ariva deux vaisseaux du Roy pour la compagnie de la
-Siento, ayant chaque 50 canons commadées par Mr de Vaulezard et Leroux,
-officiers de la marinne, puis une frégatte de 24 canons par le sieur
-Cosny, tous les trois capitaines bien de mes amis qui compatissoient à
-mes malheurs, et m'offraient leurs bourses. Et Mr Rouleau vint trouver
-Mr Jonchée le prier qu'un de ses commis travaillats à lever leurs
-expéditions pour partir pour France. Mr Jonchée leurs dits: «Rien ne
-vous presse, et je ne vous laisseray partir qu'avec ces trois navires
-lorsque je les aurey espédiez, car sy malheureusement vous estes pris au
-sortir d'icy où sont toujours des navires de guerre anglois, votre
-équipage ne manqueroit de dire aux ennemis que ces trois navires sont
-icy et les atendrois au débarquement, cela est trop de conséquence et
-j'en serois blasmé des deux cours. Et je trouverais une bonne occasion à
-vous dédommager de votre retardement par un bon fret que je vous
-donnerois en chargeant vostre navire, mais vous estes des mengeurs de
-lard puant et des vilains qui ne meritez pas mes atentions. Ne me
-devez-vous la commission d'avoir vendu si bien vos effects et vous ne
-m'en parlez pas. Ne la devriez-vous pas à tout autre et auroit-il peu y
-réussir? Vous me prenez donc pour votre valet. Et vous estes sy vilains
-de ne pas reconnoistre les advis salutaires de mon pauvre parent qui a
-tout perdu et qui est infirme, et qu'à sa seule considération je vous ay
-rendu d'aussi bons services.» Les capitaines du Roy y etoient présents
-lesquels dirent qu'effectivement ils estoient des ingrats et que du
-moins ils auraient deub me présenter mil piastres. Et Mr Jonchée dits:
-«Il m'a prié de ne rien demander»,--parlant de moy--«mais je suis
-piqué.» Là dessus Rouleau et Javelot dits: «Il est vray que nous avons
-manqué en luy et en nous, vostre commission vous est légitimement deub
-et à Mr Doublet nous luy donnons 500 piastres.» Mr de Vaulezard et Le
-Roux dirent: «Cest trop peu.» Mais M. Jonchée dits: «Cest assées, car
-mesme il ne vouloit pas que j'en parlats.» Et sur cela M. Jonchée leur
-dits: «Alées préparer votre navire pour recevoir des poches de tabac en
-poudre et cela vous produira un fret de plus de 40,000 livres et
-partirez dans un mois avec ces messieurs que je vais expédier en mesme
-temps.»
-
-1706. Et il fallut caresner le vaisseau La _Renomée_ comandé par Mr Le
-Roux, et l'on avoit pozé des sentinelles Espagnols sur le quay près de
-ce vaisseau pour garder qu'on ne débarque pas des marchandizes, parmy
-les agréez du dit vaisseau, et un sentinelle s'aviza mal a propos de
-repousser du bout de son fusil un enseigne de la _Renomée_ nomé Mr
-Langlois, qui se sentant mal à propos frapé tira son épée et culbutta le
-sentinelle sur le careau, ce qui causa une révolte entre nos gens et
-ceux de la ville qui s'assembloient en grand nombre en armes criant:
-«Tue, tue les François.» Et le gouverneur du chasteau très imprudent fit
-tirer un coup de canon et soner le tocssain pour alarme et s'enferma
-avec sa garnison, que c'étoit un désordre dans la ville où autant de nos
-matelots qu'ils rencontroient autant de tuées. Et Mr Jonchée fut manqué
-de deux coups de fusil alant pour apaizer le tumulte, et sa maison où
-j'étois fut incontinent investie. Je fit fermer et baricader la porte de
-la rue et fit faire un retranchement en dedans de tous les bois d'un
-buscher pour en empescher l'entrée dans la basse cour voyant qu'ils
-enfonssoient la porte à coups de haches. Je fits dresser quatre périers
-en batterye et bien chargés à mitraille batant à la porte au cas qu'il
-eusse ouverte pour en tuer une partye. Et il y avoit une grande galerie
-en dedans autour du logis où il y avoit deux escaliers que j'avois
-pourvus au haut d'une quantité de grosses pierres pour jetter au besoin
-et j'enfoncey la porte du cabinet de Mr Jonchées pour y prendre des
-menues armes, poudres et munitions. Le cuisinier s'étoit muni de ses
-broches à rotir et les Espagnols ayant aperceu nos préparatifs par un
-trou qu'ils avoient faits à la grande porte se retapirent. Le contrôleur
-de la compagnie nomé Mr Galeux, fut sy effrayé quand je luy présentay
-deux pistolets pour nous défendre, qu'il ne fut par maistre de son
-ventre, qu'il gasta toutes ses culottes et nous penssa empoisonner. Un
-enseigne de Mr Vaulezard dont je tairay le nom à cauze qu'il est
-gentilhomme et fils d'un brave capitaine des vaissaux du Roy en fit
-autant que le controlleur, et se cacha soubs le lit de Mr Jonchée et une
-flandrine nomée dame Catherine, économe de la maison, prits les deux
-pistolets et me dits. «Monsieur je ne vous abandonneray pas. Il faut
-deffendre notre vie.» Elle vint avec moy bien à temps sur la terasse
-dont j'aperceut quatre échelles contre la muraille et des hommes qui y
-montoient pour piller le trésor de la compagnie qui estoit à costé, elle
-et moy renversasmes une des échelles avec les gens qui y estoient et ils
-abandonnèrent les deux autres que nous atirasmes avec agilité sur la
-terasse et les jetasmes dans nostre basse cour malgré plus de vingt
-mousquetades et des cailloux qui nous furent tirées. Je futs dans un
-balcon donnant sur la rüe au-dessus de la grande porte et criay en
-langue Espagnolle: «Messieurs, que voulez-vous? et que nous vous avons
-fait.» Un coup de mousquet partit et la balle perça le bord de mon
-chapeau, et on me cria: «Ouvre la porte; nous te le dirons.» Je fits
-deffensse à Caterine de tirer sur aucuns pour ne les pas iriter
-davantage, mais je leurs dits; «Ouvrez la porte et vous verrez comme
-nous vous recevrons.» Et dans le moment j'aperceut le gouverneur à la
-teste d'une trentaine de soldats, et Don Leaureano Dastorès qui venoit
-gouverneur de Chaillacola, et Mr Jonchée tout ensanglanté qu'ils
-amenoient tous d'un visage guay et me dirent d'ouvrir la porte et
-faisoient évader tous les assiégeants. Je fus faire ouvrir la porte et
-fus embrassé de tous et postèrent corps de garde soubs notre grande
-porte en disant: «Vous estes par votre vigilance en vie et seureté.» Et
-admirèrent les précautions que j'avois prise pour résister. Je demandé à
-Mr Jonchée ou il étoit blessé voyant autant de sang sur son habit, et il
-me dits. «Cest qu'ils ont asasiné un malheureux jeune homme entre mes
-bras et ils m'ont manqué par deux fois de coups de mousquets. Et je vous
-prie que Catherinne nous fasse donner à disner, car je meurs de
-faim.»--«J'en suis comme vous, luy dis-je et on a pas fait de feu à la
-cuisine, mangeons du pain et buvons du vin et ce soir nous souperons
-mieux. Mais votre controlleur et l'ensseigne de Vaulezard sont sy saouls
-que le premier a défonscé sa culotte, et on crève auprès de luy de sa
-bonne odeur; l'autre est couché dessoubs votre lit.» Mr Jonchée prit le
-sérieux et dit: «Parbleu! cest bien mal se comporter dans une pareille
-ocasion.» Et les fut trouver croyant les gronder, mais ils luy firent
-adveu de la faiblesse de nature qui les avoit maitrizées, puis ils vint
-me dire: «Pardié, vous me l'avez donnée belle; j'alois les gronder, mais
-ils m'ont fait pitié et mon dit que vous estes un intrépide.» Je dis:
-«Ils n'en ont pas veu la moitié, songées à fermer votre cabinet que j'ay
-forcé la porte pour avoir des armes et munissions.» Et il m'embrassa
-très tendrement, et nous eumes trente deux hommes massacrés et 7 à 8
-bien blessés, sans que nos pauvres gens fissent résistance, et il est
-certain que sy cela avait duré encore un quart d'heure que M. de
-Vaulezard avoit disposé les quatre vaisseaux à canoner la ville et
-chasteaux et les auroient bouleversées, ce qui auroit cauzé de
-fascheuses suites et un grand domage, étant une très jolie ville et le
-plus beau port et plus comode qu'il y aye, je puis dire, au monde.
-
-Le six février ensuivaant entra en ce port cinq vaisseaux du Roy partye
-de l'escadre de Mr d'Hiberville[235] dont cette partye étoit comandée
-par le frère de mon dit sieur d'Hiberville nomé Mr de Sérigy[236],
-lesquels revenoient d'avoir fait descente et pillé sur les Anglois les
-isles de Nieve et Antigue et prirent le prétexte de relascher à la
-Havane pour y racomoder leurs vaisseaux et y vendirent à la sourdine
-pour plus d'un 1/2 million de piastres de leurs pillages et s'en alèrent
-ensuite en France avant nous. Les deux balots que m'avoit confiées Mr le
-François au Petit-Goave me produirent, pour ma moitié du profit, 427
-piastres et à luy autant avec son capital que j'ay bien payé en France
-au sieur Pomenié suivant l'ordre que j'en avois, et avec les 500
-piastres des sieurs Rouleau et Javelot cela me fit un grand plaisir, et
-nous partismes ensemble 4 navires soubs le commandement de Mr de
-Vaulezard[237] dans le vaisseau l'_Indien_ et il me fit rembarquer avec
-luy où il m'a traité comme luy mesme.
-
-Nostre départ fut au 10e mars 1706 et avons esté trente huit jours à
-nous rendre à Chef de Boys, rade de la Rochelle, sans mauvaise rencontre
-que au dehors des pertuis nous rencontrasmes trois navires de guerre
-anglois qui nous vouloient taster nos forces. Mais nous fismes figure
-d'aler à eux et ils se retirèrent. Je débarqué à la Rochelle le 19 may
-et y fut quatre jours pour obtenir une place au carosse de Paris. Je
-m'étois chargé du soin d'y faire voiturer une grande cage où étoit 50
-perdrix de la Havanne qui ont la teste bleue et les yeux bordées d'un
-grand cercle rouge et devant leur poitrail un émail noir et blanc, et
-aussy une autre cage remplie de petits oizeaux curieux nomées
-maryposa[238] et azulettes que Mr Jonchée envoyoit à son Altesse, Mr le
-comte de Briosne, fils aisné de Mr d'Armagnac, grand écuyer et en
-survivance[239]. Et étant arrivé à Paris, je me fit porter avec les
-cages à l'hostel d'Armagnac, où je fus bien receut de son Altesse qui
-étoit avec Madame la comtesse d'Arcos[240] favorite de Mr l'Electeur de
-Bavière qui eut sa part des petits oizeaux.
-
-Je présentay à son Altesse les lettres de Mr Jonchées, où j'étois
-recomandé à l'honneur de sa protection pour me présenter à M. de
-Pontchartrain dont je craignois l'abord, sur ce qu'on l'avoit à faux
-informé contre moy, et lorsque ce prince eut leu ces lettres il me dits:
-«Reposées-vous». Et me fit servir proprement à manger, car il avoit
-disné et me dits: «Dans deux jours je vous meneray à Versailles et vous
-présenteray au Ministre». Madame d'Arcos luy demanda pourquoy, il luy
-dits le subjet et elle le pria de m'y servir. Il me demanda où j'avois
-laissé mes hardes, je luy dits: «Mon prince, elle ne consiste que dans
-une petite malle que j'ay laissée au carosse». Et il l'envoya quérir et
-la fit porter dans une de ses chambres, où il me dit d'y rester pour
-aler à Versailles avec luy. Et au bout de deux jours il m'y mena dans
-son carosse quoyque j'étois très mal habillé. Il fut droit descendre au
-pied de l'escalier du Ministre et m'ayant introduit dans l'antichambre,
-il entra au cabinet et parla bien une demie heure à Mr de Pont Chartrain
-et luy représenta mon malheur et innocence que Mr Jonchée luy avoit
-marquées et l'on me fit entrer. Et le ministre comença par dire: «Quoy,
-vous voilà! Mr Deslandes m'a écrit il y a plus de six mois que vous
-étiez enterré à Lester». «Il l'a creu, Monseigneur, puisqu'il presta son
-carosse pour porter mon cadavre étant déjà enssevely».--«Et coment
-avez-vous échapé?»--«Par un débordement du cerveau qui fit connoistre
-que j'avois encore vie après six heures d'une léthargie, et l'on me
-débarrassa du cercueil, puis le sang paru à la veine de mon pied qui
-n'avoit pas esté lié, et peu à peu j'ay repris le peu de forces que
-Votre Grandeur me voit». Il se mit à rire et dits: «Elles ne sont pas
-grandes; taschez à vous rétablir. Cependant vous avez de grands ennemis
-qui m'ont fait écrire par Mr Miton[241] bien des choses contre vous». Je
-dits: «Monseigneur, vous avez tous les jours des exemples que dans les
-malheurs les chefs sont chargés et accablés par des mécontents qu'on a
-reprimés dans leurs fautes et que l'on a chastiées, et trouvent les
-occasions de se venger par des faussetez.» Il dits: «Cela arive fort
-souvent: tranquilisez-vous, et pensées à vous restablir.» Et je prits
-congé et Mr de Briosne me ramena chez luy au pavillon de la grande
-écurye, et fut chez le Roy. Et il ne revint que sur les deux heures pour
-disner, et comme j'étois faible ne pouvant atendre sy tard, j'avois
-mangé. Il me dits d'aler disner avec luy, je le remerciay et luy dits
-estre pourvu et qu'il me permis d'aler à Paris voir Mrs les directeurs
-de la compagnie, et auprès desquels je prévoyois avoir autant besoin de
-l'honneur de sa protection qu'en celle du Ministre, et qu'ils le
-pouvoient faire changer de sentiments, et il me dits: «Alées et ne
-manquez de m'informer de tout ce qui pourra vous arriver.» Je le
-remerciay humblement de ces grandes bontées, et fut louer une chaise
-pour me porter à Paris, et le lendemain je fus trouver Mr Pasquier,
-directeur général, qui me receut froidement et doucement car c'est un
-bon et honneste homme. Il me montra les dépositions que l'on luy avoit
-envoyées contre moy. Je luy dits que je venois d'estre hier présenté au
-Ministre qui m'en dits à peu près autant et m'avoit dit de penser à
-restablir ma santé, mais ce qui me surpris le plus cets les fausses
-déclarations qu'avoit données un homme de mon pays et auquel j'avois
-cherché à faire plaisir à son advancement et mesme qui n'étoit présent
-lorsque le malheur de l'incendie arriva et m'ayant creu mort par le
-bruit qui en courut disoit que j'étois heureux dans notre ville que
-d'avoir finy mes jours, et que sy j'en étois revenu que j'aurois mal
-finy, et plusieurs calomnies, et je ne fut pas sitot revenu au pays
-qu'il vint m'en témoigner sa joie avec bien des honnestetez. Ce que cest
-que le monde!
-
-Mr Pasquier m'envoyoit chez Mr de Salabery[242] et Mr de Fontanieu qui
-présidoient dans cette compagnie, l'un pour le Roy et l'autre pour le
-Roy d'Espagne. J'y alois de cinq à six fois sans les pouvoir parler et
-cela me fatiguoit et causoit du chagrain et dépense. Mr et Madame Du
-Casse eurent la bonté de les parler de moy, et ils dirent que puisque le
-ministre m'avoit renvoyé de la sorte que j'euts à me tranquiliser et ne
-m'inquiéteroient pas, ayant reconneu bien de la passion et faussetez
-dans les dépositions. Et un nommé Paupin qui étoit intéressé dans cette
-compagnie qui avoit esté toujours de mes amis ayant creu comme mes
-ennemis luy avoient raporté que j'avois sauvé bien de l'or, et quant je
-le fus voir il me receut d'un aizé me faisant seoir proche de luy, il me
-disoit en riant: «Quoyque vous ayez bien sauvé de l'or, comme j'en suis
-bien informé, il auroit aussy bien péry qu'autre chose, et il vous est
-bien acquis. Vous savez que j'ay épousé une demoiselle proche parente de
-Monseigneur de Pont Chartrain, mais autre bien que de la protection il
-faut que vous luy donniez huipt à dix livres de poudre d'or. Et elle
-vous mettra à l'abry de tout. Croyez-moy et ne me déguisez pas.» Sy
-homme fut jamais surpris à ces discours ce fut moy, et demeuray tout
-étonné, puis me prenant la main, disant: «Ouy, ouy, mon capitaine, et
-mon amy, il faut que vous donniez cela à Madame où cest fait de vous; je
-say ce qui s'ets passé et qu'il n'y aye que nous eux qui sache cet
-affaire.» Je fut sy surpris encore une fois qu'à peine je fut à mon
-auberge que j'en tombay rudement malade de chagrain. Ma dissenterye et
-la fièvre me radoubla et ensuite une fluxion sur la poitrine, et une
-fièvre continue avec redoublement, et dans une auberge, à un 4e étage,
-ayant une garde 35 sols par jour qui avoit plus de soing de prendre mes
-bouillons qu'à me les donner. Je fus visité par Mr Duhangar, médecin de
-Mr le premier Président du Harlay, lequel me fit saigner huipt fois et
-me réduit à une tisanne et bouillons au poulet pendant trois semaines et
-j'écrits à mon épouse de venir me voir pour la dernière fois. Elle vint
-en poste dans une chaize en un jour et demy, me consola et avec ces bons
-soins elle m'aida à me rétablir et mon médecin m'ordonna de changer de
-demeure pour estre à portée de prendre du lait d'anesse. Et je futs dans
-l'ille de St-Louis, chez Mr et Madame Léger, bon marchand de vin et bon
-amy ainsy que son épouze. Enfin je me rétablit, mais toujours l'esprit
-très préoccupé de ce Mr Paupin et d'estre dégagé des poursuites de la
-compagnie que je fus trouver à un jour de leurs assemblées au grand
-bureau, et ils me dirent tous: «Alées chez vous et ne vous inquiétez
-pas; nous sommes bien informées et ne vous demandons rien. Le Ministre
-nous a dit de vous en assurer», mais Paupin qui étoit un tonnelier de
-profession qui avoit fait une grosse fortune dans l'arcenail de Brest,
-et que pour apaiser l'erreur de ces comptes épouza la demoiselle parente
-du Seigneur, il dit comme je sortois: «Je ne le tiens pas quitte, moy,
-pour mon intérets.» Et l'on me dits: «Alées, alées mon bon homme, chez
-vous et ne le craignez pas.» Et nous partismes dans une chaize à deux et
-futs chez moy jusqu'au mois de juin 1707.
-
-Mr Morel du Mein Président à la cour des Aides, et beau-frère de Mr de
-Salaber, m'écrivit une lettre que sy je me sentois bien rétably que
-j'eus à aller le trouver et qu'il me proposeroit le commandement d'un
-bon vaisseau pour un voyage qui me feroit oublier mes peines du
-précédent. Je party trois jours après luy avoir fait une réponce, et que
-j'alois le trouver, et il me proposa que sy je pouvois partir dans huit
-à dix jours par la diligence de Lion pour me rendre à Marseille qu'il
-m'y feroit comander un bon vaisseau de quarante canons pour le voyage de
-la mer du Sud. Je luy demandey 15 jours pour mettre chez moy mes
-affaires en état, et sy je finissois plutots que je me rendrois chez luy
-pour recevoir ses ordres. Et l'envie de faire un sy beau voyage me fit
-cacher une fièvre lente que je couvois sans me plaindre à mon épouse. Le
-14 juillet je m'étois rendu chez Mr Morel qui me donna seulement une
-lettre pour la délivrer à Mr Jean-Baptiste Bruny et qui devoit armer le
-vaisseau en question, et la diligence partoit le 15 et heureusement j'y
-trouvay une place vacante et arivey à Marseille le 23e juillet, où je
-fus bien receu et commenssay à faire radouber le vaisseau le _Levrier_
-depuis fut nomé le _St-Jean-Baptiste_.
-
-Et pendant que j'étois à cette occupation, l'armée navalle d'Angleterre
-vint prendre les illes d'Hières proche de Toulon, où ils atendirent
-d'avoir les nouvelles que Mr le duc de Savoie euts fait passer son armée
-le passage du Var[243] pour assiéger par terre la ville de Toulon et le
-port par l'armée Angloise, et toute la Provence estoit en grande alarme
-étant presque sans deffence n'étant prévenue; nos troupes y accoururent
-soubs Mr de Thessé[244] et M. de St-Pair[245], l'on coula à l'entrée du
-port le vaisseau le _St-Philipe_ où l'on fit une baterye de 90 canons.
-Mon travail cessa. Je fus offrir mes services à M. de Vauvrey[246]
-Intendant, où étoit pour lors M. Combe[247], commissaire de
-l'artillerye, et me prits par le bras, disant: «Bon acteur, j'ay de quoy
-vous occuper». Et il me donna deux pièces de canon de douze livres de
-boulet à comander vers la porte de Ste-Catherine. Les ennemis
-bombardaient par terre. Et les troupes de M. de Savoye s'aprochèrent à
-portée d'un moyen canon de Ste-Catherine; l'on fit plusieurs sorties qui
-repoussèrent les ennemis et la troisiesme journée fut presque sans
-actions de part et d'autres, et l'on appris depuis que M. de Savoye
-envoya dire à l'admiral Anglois que ces troupes étoient à portée et
-toute prestes à donner l'assaut, mais qu'elles vouloient avant tout
-recevoir la paye que l'Angleterre avoit promise, ce qui fut payé par les
-Anglois, et la nuitée se passa tranquille comme le jour. L'armée
-angloise s'étoit aprochée près du fort de Ste-Marguerite dont ils
-s'étoient rendus les maistres[248] et espéroient au petit jour bombarder
-lorsqu'ils verroient les signaux de l'assaut prétendu, mais ils furent
-bien étonnés que à 8 et 9 heures ils n'apercevoient aucuns mouvements et
-aprirent que M. de Savoye avoit fait décamper la nuit son armée et sans
-bruit, et la ville fut délivrée. On auroit bien peu par des embuscades
-dans les bois harceler et tuer des hommes de M. de Savoye sy l'on avoit
-voulu les suivre. Mais à son ennemy qui fuit il luy faut faire pont
-d'or. Et l'on a creu que ce prince étoit d'intelligence avec le Roy pour
-luy laisser Toulon comme on luy fit Turin. Mais les Anglois en furent
-les dupes, sans faire aucun mal à cette ville se sont retirées. Et je
-retournay à Marseille suivre l'armement. Je fus un peu blasmé par M.
-Bruny qui me dits que l'on ne m'avoit pas fait venir pour Toulon.--Et je
-finis mes discours jusqu'à présent en me raportant au journal ensuivant
-de mon voyage de la mer du Sud où j'y ay insséré plus corectement toutes
-les particularitez et mesme le plans des places où j'ay passé jusqu'à
-mon retour en France au Port-Louis au 22 avril 1711, où j'ay terminé de
-ne plus retourner sur la mer où j'ay comencé d'aler en février de l'anée
-1663[249].--Dieu veuille que ce que j'ay à vivre soit pour sa gloire et
-pour mon salut. Finis.
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
-PIÈCES JUSTIFICATIVES
-
-
-
-
-I
-
-Coppie de la concession des Iles de la Magdelaine, St-Jean, Brion et aux
-Oisseaux, faitte au sieur Doublet.
-
-
-Du 19 janvier 1663.
-
-La compagnie de la Nouvelle France assemblée avec celle de Miscou et de
-son consentement, à tous présens et à venir, salut. Désirant aider ceux
-qui peuvent travailler à la colonie du pays, sur la demande à nous
-faitte par le sieur Doublet, capitaine de navire, des isles de la
-Magdeleine, St-Jean, aux Oiseaux et de Brion dans le golfe de
-St-Laurens, pour y faire colonie et y envoyer navire nécessaires, et
-pour y faire toutes sortes de pesches aux environs et sur les bastures
-desdites isles, desfricher et cultiver lesdites terres. Sur quoy
-délibération se seroit ensuivie suivant le pouvoir à elle donné par Sa
-Majesté, a audit sieur Doublet donné, concédé et accordé lesdites isles
-de la Magdelaine, St-Jean, aux Oiseaux, Brion, en toute propriété et
-redevance de vasselage de notre dite compagnie de Miscou, et chargée
-vers elle de cinquante livres par chacun an pour toutte redevance qui
-sera payée pendant les trois premières années, sans pourtant que ledit
-sieur Doublet puisse traitter aucunes peaux ni pelleteries dans
-l'estendue desdits lieux ni ailleurs. En tesmoing de quoy nous avons
-fait apposer le scel de notre compagnie. Fait au Bureau de notre
-compagnie de la Nouvelle France, le 19e janvier 1663.
-
-Extrait des délibérations de la compagnie de la Nouvelle France pair moy
-A. Cheffaut secrétaire, avec paraphe.
-
-J'ay l'original, J.-B. de Brévedent.
-
-Arch. de la Marine, Colonies, Amérique du Nord, vol. 1er, 1661-1693. Cf.
-_Mémoires des commissaires du Roi_, t. II, p. 521.
-
-
-
-
-II
-
-Association formée entre François Doublet et Philippe Gaignard, pour
-l'exploitation des îles de la Madeleine dans le golfe de Saint-Laurent.
-
-
-23 avril 1663.
-
-Je François Doublet, maistre en proprietté et conducteur du navire nommé
-le _Saint-Michel_ du port de deux cents thonneaux ou viron, de présent
-en ce port et havre prest à partir pour faire, Dieu aidant, le voyage de
-Canada aux Illes de la Magdelaine scituez dans le golfe de Saint-Laurens
-et autres lieux de la coste que besoing sera pour faire la pesche des
-morues ordinaires dudict lieu, et ausdites Illes à moy propriettairement
-appartenant suivant la concession qui m'en a esté octroyée par le Roy
-notre sire, establir une colonye pour la demeurer et faire desfricher
-les terres en sorte que l'on puisse rendre à l'advenir lesdites Illes
-commodément habitables, confesse avoir pacté avec M. Philippes Gaignard
-affin de demeurer aux dites illes pendant trois ans consecutifs à
-commencer du jour de notre arrivée au dict lieu en qualité de lieutenant
-auquel j'ay donné pouvoir de commander et faire travailler les habitantz
-aux choses nécessaires pour l'utilité et accroissement de l'habitation;
-Et pour faire en temps et saison la pesche des loups marins aux lieux où
-il jugera à propos et iceux estre réduitz en huilles, mesme aussy faire
-la pesche des morues et icelles aprester soit en vert ou en sec comme et
-autant que faire se pourra; pour les gaiges duquel je consentz et
-accorde que les choses cy-après soient entièrement gardez et observez,
-ascavoir:
-
-Que du nombre desdites marchandises tant huilles que morues ainsi
-aprestez à ladite terre ensemble celles qui le seront année présente
-dans mon dict vaisseau soient partagez par tiers, deux desquels
-vertiront au profit des armateurs de la colonye et sur le dernier tiers
-seront levez les loyers qu'il conviendra payer aux hommes qui habiteront
-les dites Illes et matelots dudict vesseau; le restant duquel tiers sera
-derechef partagé encore par tiers l'un desquels tiers au bénéfice seul
-dudit Gaignard et les deux autres restant à mon profict pour aucunnement
-me rescompenser des frais et advancs que j'ay faictz à l'établissement
-de ladicte colonye par ce que en cas où il y auroit quelques pertes ou
-moins de profict pour payer suffisamment les loyers desdicts habitantz
-et matelotz ledict Gaignard a promis de contribuer de sa part à
-l'entière perfection de touttes choses, à quoy il s'est comme moy obligé
-par corps et biens et à l'entretien de tout ce que dessus. Faict à
-Honfleur ce jourd'huy vingt-troisiesme jour d'april, mil six
-cent-soixante et trois, présence.
-
-DOUBLET. GAIGNARD.
-
-Minutes du tabellionnage de Roncheville à la date du 9 may 1665.
-
-
-
-
-III
-
-Acte de mariage de Jean-François Doublet.
-
-
-(14 octobre 1692)
-
-Nous soussigné Pierre de la Cornillère, prestre, chanoine de l'église
-cathédrale et paroissiale de St-Malo, certifions avoir administré ce
-présent jour, dans ladite église, les bénédictions nuptiales à noble
-homme Jan-François Doublet, natif de la ville de Honfleur, paroisse de
-St-Catherine, au diocèze de Lizieux, fils de deffunt le sieur François
-Doublet et de Demoiselle Magdeleine Fontaine; et à Demoiselle Françoise
-Fossard, de cette dite ville de St-Malo, fille de deffunt Pierre
-Fossard, sieur Des Maretz et de Demoiselle Janne Laisné; et ce ensuite
-du consentement de noble et discrepte personne M. Louis Desnos aussi
-chanoine et vicaire perpétuel de ladite église cathédrale et
-paroissialle dudit St-Malo en datte du jour d'hyer, ledit consentement
-faisant mention du premier banc et publication faite dimanche dernier
-douziesme jour du courant des promesses du futur mariage entre les
-susdites parties sans que personne y ait formé opposition, comme aussi
-ensuite de la dispense du second et troisiesme banc des susdites
-promesses du futur mariage entre lesdites parties en datte aussi du jour
-d'hyer, leur accordée par Monseigneur Symon, vicaire général de
-Monseigneur l'illustrissime et révérendissime Sébastien Du Quemandeuc,
-évesque dudit St-Malo, et insinuée pareillement ledit jour d'hyer sur le
-registre des insinuations ecclésiastiques de ce diocèze, au feuillet
-seiziesme, et finalement ensuitte d'un certificat en attestation de M.
-Michel du Tertre, prestre curé de ladite paroisse de Ste-Catherine, de
-Robert Hounet, aussi prestre, vicaire d'icelle paroisse et de plusieurs
-personnes dignes de foy, en datte du mercredy huitiesme jour du courant,
-passée devant le tabellion royal de ladite ville de Honfleur, vicomte
-d'Auge, et son adioinct, par laquelle il conste que ledit sieur
-Jean-François Doublet n'est promis ny engagé dans le sacrement de
-mariage; ladite dispance et attestation à nous apparüe et rendüe à
-mondit sieur le vicaire perpétuel de St-Malo qui s'en est resaisi, fin
-lesdites bénédictions nuptiales administrées en présence de ladite
-Demoiselle Janne Laisné, mère de ladite Demoiselle espousée; du sieur
-Jan Fossard, frère de ladite Demoiselle espousée; de Nicolas Lhostelier,
-sieur des Naudierres; de Thomas Lhostelier, sieur des Landelles, frère
-dudit sieur des Naudierres, et de plusieurs autres. Et ont signé les
-susdits dénommez audit Saint-Malo, le quatorziesme jour du mois
-d'octobre de l'an mil six cent nonante deux.
-
-Signé, Jean-François Doublet, Françoise Fossard, Jeanne Lesnée,
-Lhostelier, Jean Fossard, Lhostelier, Nicolas Lhostelier le jeune,
-Perronne et Pierre de La Cornillère.
-
-Arch. de St-Malo, reg. de l'état civil.
-
-
-
-
-IV
-
-Lettre de M. Le Bigot des Gastines, commissaire ordinaire de la marine,
-à Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain.
-
-
-A Saint-Malo, ce 15 aoust 1694.
-
-Vous aurés appris par le Port-Louis, Mgr, la prise et l'arrivée d'un
-navire de guerre anglois, garde de coste d'Irlande, de 30 canons et de
-142 hommes d'équipage. C'est le sieur Doublet de cette ville, comandant
-le _Comte de Revel_ qui a faict, Mgr, cette iolie action[250]. Vous avès
-accoustumé d'accorder quelque récompense et honeurs aux capitaines qui
-enlevent aux ennemis de leurs vaisseaux de guerre, ie vous la demande
-d'autant plus volontiers, Mgr, pour ledit sieur Doublet que c'est
-d'ailleurs un honneste homme et très bon navigateur, capable
-d'entreprendre tout ce que vous lui ordonnerés pour le service du Roy,
-dont vous redoublerès le courage et l'émulation par la moindre petite
-récompense d'honeur. Mais ie vous demande en mesme temps, Mgr, de
-marquer par quelque punition au sieur Creton du Pignonvert, capitaine de
-l'_Estoille_, combien vous estes mal satisfaict du peu de courage qu'il
-a faict paroistre en cette occasion. Je ioins icy un petit récit
-sommaire de cette action...
-
-Arch. de la marine, service général.
-
-DE GASTINES.
-
-
-
-
-V
-
-Relation de la prise d'un navire de guerre anglois garde coste d'Irlande
-de nouvelle fabrique par le sieur Doublet de Honfleur, capitaine du
-_comte de Revel_.
-
-
-Le sieur Doublet, comandant le _Comte de Revel_, ayant trouvé à la mer
-le sieur Creton du Pignonvert, capitaine de l'_Estoille_, tous deux
-corsaires de Saint-Malo, firent société ensemble pour aller de compagnie
-croiser dans le Nord où ledit sieur Doublet est extrêmement pratitien et
-bon pilote.
-
-Le 28e juillet dernier, estans par le travers de l'isle de Forre en
-Irlande, à 15 lieux de Londondery, l'_Estoille_ fist signal à 4 heures
-du matin qu'il voyoit un bastiment soubz le vent. Ils arrivèrent tous
-deux dessus. Ce navire fist d'abord le fier se tenant soubz ses deux
-huniers à mi-mâts, mais voyant que ces deux navires approchaient il fist
-servir ses basses voiles et hisser ses huniers tout hauts pour gaigner
-pays, mais le _comte de Revel_ qui alloit mieux que luy arriva tout
-court par la pouppe et luy demanda en anglois d'où estoit le navire, à
-quoy il répondist de Londres et qu'il alloit au destroit. Ledit sieur
-Doublet fist arborer son pavillon blanc et tirer son canon et la
-mousqueterie. L'anglois en fist de mesme et couppa au dit sieur Doublet
-le poing de sa misaine et le bras et faux bras du vent du petit hunier
-Le sieur Doublet couppa à l'Anglois la drisse de son grand hunier qui
-faute d'avoir une fausse drisse vint à bas et embarrassa toute sa
-voilure; comme il ventoit assez frais le sieur Doublet dépassa bien
-viste l'Anglois. Il croyoit estre suivy par l'_Estoille_ qui en donnant
-seulement quelque bordée de canon luy donnerait le temps de revirer sur
-l'ennemi pour l'achever. Mais il fust bien étoné de voir que le sieur
-Creton du Pignonvert, capitaine dudit navire l'_Estoille_ avoit mis le
-vent sur ses voiles d'avant pour ne pas aprocher trop près de ce navire,
-et que se tenant ainsy à la portée du canon il se contentoit de tirer
-quelques volées de loin. Il racomoda promptement ses bras et faux bras
-et ayant mis ses voiles d'avant sur le mast pour culer, il se trouva
-bientost en parallèle de l'anglois et recomença à luy faire tirer du
-canon et de la mousqueterie. Le capitaine et maistre anglois furent tués
-dans cette décharge et quelques autres ensuite ce qui obligea le reste
-d'amener le pavillon et de se rendre. Nous n'avons perdu que 2 matelots
-en cette occasion quoyque le _Comte de Revel_ y aye receu 3 coups de
-canon à l'eau et une infinité dans ses oeuvres mortes, qui estoient
-chargées de paquets de mitraille de 12 à 15 pouces de long et d'un pouce
-1/2 quarré. Le sieur Doublet a mis tout cet équipage à la coste
-d'Irlande à l'exception du lieutenant et de 8 à 9 autres qui sont restés
-dans le navire qui a esté mené au Port-Louis.
-
-Fait à St-Malo, ce 15e aoust 1694.
-
-De Gastines
-
-Arch. de la Marine, _Campagnes_.
-
-
-
-
-VI
-
-Lettre de M. Clairambault, ordonnateur de la marine, à M. de
-Pontchartrain.
-
-
-A Lorient, le 22 avril 1711.
-
-Il vient d'arriver au Port Louis, Monseigneur, un vaisseau de Marseille,
-nommé le _st-Jeanbatiste_, de 36 canons, commandé par le sieur Doublet,
-venant de la mer du Sud, dont le principal armateur est M. Croizat, j'ay
-l'honneur de vous envoyer la déclaration qu'il ma faite des matières
-d'or et d'argent aportées dans ce vaisseau montant à la somme de 635,000
-piastres, et m'a dit avoir envoyé le surplus par un navire de St-Malo
-qui y est arrivé il y a quelques mois. Il a fait sa soumission de les
-porter aux hotels de Monnayes, et en attendant qu'il vous plaise de
-m'honorer de vos ordres au sujet de ces vaisseaux particuliers qui
-arriveront désormais de cette mer du Sud j'ay ordonné au sieur Doublet
-d'empescher qu'il soit débarqué de son vaisseau aucune matière d'or et
-d'argent sous quelque prétexte que ce puisse estre sans de nouveaux
-ordres de Sa Majesté, à quoy il a promis de se conformer exactement. Je
-vous supplie de me marquer le plutôt qu'il se pourra si vous luy
-permettez de les débarquer.
-
-A l'égard des vaisseaux le _St-Antoine_ et le _Solide_, ledit sieur
-Doublet dit que ledit vaisseau le _Solide_ après avoir fait sa traitte à
-la mer du Sud est allé à la Chine et que ledit vaisseau le _St-Antoine_
-pourra arriver icy de cette mer du Sud dans deux mois avec les vaisseaux
-armés par le sieur de Benac et son vaisseau malouin commandée par le
-sieur Noël.
-
-J'ay, Monseigneur, l'honneur de vous envoyer cy-joint quatre pacquets de
-lettres qui m'ont esté remis par ledit sieur Doublet.
-
-Je suis avec un très profond respect, etc.
-
-CLAIRAMBAULT.
-
-Arch. de la Marine. Serv. général.
-
-
-
-
-VII
-
-Déclaration du capitaine du _St-Jean-Baptiste_ de Marseille.
-
-
- Je soussigné capitaine commandant le vaisseau le _St-Jean-Batiste_ de
- Marseille venant de la mer du Sud, déclare avoir dans mon vaisseau
- tant en pignes, barres que piastres la quantité de cent-soixante-dix
- mil piastres pour le compte des armateurs du
- vaisseau, ci 170,000 piastres.
- Sur laquelle somme je suis obligé suivant les
- conventions faites à Marseille de payer
- quarante-sept à quarante-huit mil piastres pour les
- salaires des équipages en piastres effectives.
-
- Et pour la pacotille ne le pouvant pas savoir je
- juge qu'elle pourra monter de quarante-cinq à
- cinquante mil piastres, cy 50,000 piastres.
-
- Plus de divers français et espagnols passagers
- quatre cents dix à quatre cens quinze mil piastres,
- ou diverses espèces d'or et d'argent, cy 415,000 piastres.
-
- Total 635,000 piastres.
-
-Et je promets pour ce qui me concerne de les faire porter dans les
-hotels des Monnoyes du Royaume et d'en raporter les acquits. Fait au
-Port Louis dans mondit vaisseau, le 22e avril 1711, jour de mon arrivée.
-Signé, Doublet.
-
-Pour copie, Clairambault.
-
-Arch. de la Marine, serv. général.
-
-
-
-
-VIII
-
-Lettres portant nomination de Jean-François Doublet à la charge de
-capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans.
-
-
-5 septembre 1711.
-
-Nous, Louis-Jacques-Aimé-Théodore de Dreux, marquis de Nancré[251],
-capitaine colonel de la compagnie des Gardes-Suisses du corps de Son
-Altesse Royale Monseigneur Philippe d'Orléans, petit-fils de France, duc
-d'Orléans, à tous ceux qui ces présentes lettres, verront, salut.
-Scavoir faisons que sur le bon et fidelle rapport qui nous a esté fait
-des bonnes vie et moeurs du sieur Jean-François Doublet, de la
-profession qu'il fait de la religion catholique, apostolique et romaine,
-de sa capacité et expérience au fait des armées, de la bonne affection
-qu'il a au service du Roy et que nous espérons qu'il continuera en celuy
-de Monseigneur le duc d'Orléans, nous, pour ces causes et autres à ce
-nous mourants avons donné et octroyé, donnons et octroyons par ces
-présentes audit sieur Jean-François Doublet la charge de capitaine
-exempt des suisses de nostre compagnie vacante par la mort du sieur
-Mathieu Bruslé pour jouir des gages, honneurs, préeminences, privilèges,
-exemptions, droits, fruits, proffits, revenus et esmoluments atribuez à
-ladite charge. Sy donnons en comandement aux lieutenants, enseignes,
-exempts et autres officiers de nostre dite compagnie de faire et laisser
-jouir ledit sieur Doublet de ladite charge plainement et paisiblement et
-à toujours, de luy payer les gages atribuez[252] à la charge, de prester
-par luy en nos mains le serment de fidélité en tel cas requis et
-accoustumé. En foy de quoy nous luy avons fait expédier ces présentes
-signées de nostre main et contresignées par le secrétaire de la
-compagnie, auquel nous avons fait apposer le scel du cachet ordinaire de
-nos armes. Fait à Paris le cinquiesme septembre mil six cents onze.
-Signé, de Nancré, et scellé d'un scel de cire rouge.
-
-(Délib. munic. de Honfleur, reg. nº 73).
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- INTRODUCTION 5
-
- AU LECTEUR 25
-
- CHAPITRE I (1663-1672).--Colonisation des îles Brion. Voyages au
- Canada.--Destruction de la colonie.--Voyage à Québec; excursions
- chez les Iroquois.--Voyages à Terre-Neuve, naufrage.--Promenade
- à Londres.--Doublet est pris par un corsaire d'Ostende.--Voyage
- au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'York.--Autres voyages 27
-
- CHAPITRE II (1673-1681).--Doublet embarque sur l'escadre de M.
- Panetié.--Il enseigne les principes de la navigation à son
- commandant.--Prise de 22 navires chargés de blés.--Doublet passe
- second lieutenant sur l'_Alcyon_ commandé par Jean Bart.--Son
- éloge par M. Panetié. Son séjour à l'école d'hydrographie de
- Dieppe. Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats
- prise et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.
- --Voyages en Portugal.--Les pirates de Salé 52
-
- CHAPITRE III (1681-1684).--Voyages aux Açores.--Explosion d'un
- volcan.--Les pirates d'Alger.--Voyages à Madère.--Découvertes
- d'un banc de rochers.--Naufrage.--Voyage à Ténériffe; excursions
- dans l'île.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un juif.
- --Doublet résiste aux séductions de Madame Thierry.--Autres
- voyages à Ste-Croix de Barbarie.--Les maures attaquent Mazagan.
- --Retour à Cadix puis en France 70
-
- CHAPITRE IV (1684-1688).--Doublet arme en course.--Croisières
- et prises.--Razzia opérée à Ténériffe.--Croisières.--Retour en
- France.--Voyage à Madère.--Pluie d'insectes.--Aventures avec le
- gouvernement de Madère.--Rencontre d'un monstre marin.--Retour
- au Havre.--Autre voyage aux Açores; naufrage.--Retour à Lisbonne.
- --Combat contre un Saletin.--Retour à la Rochelle.--Amours de
- Doublet.--Débarquement de Jacques II à Ambleteuse.--Croisières 98
-
- CHAPITRE V (1688-1690).--Prise d'un navire hollandais dans un
- port d'Angleterre.--Croisières dans la Manche--Naufrage à
- Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de Seignelay.--Il prend
- le commandement de deux barques longues.--Son arrivée à Brest.
- --Il découvre la flotte de Tourville.--Enlèvement d'un percepteur
- anglais.--Croisières.--Prise d'un navire anglais.--Naufrage.
- --Autres prises 126
-
- CHAPITRE VI (1691-1692).--Expédition en Ecosse.--Les pommes de
- reinette.--Entrevue de Doublet et de l'intendant de Dunkerque.
- --Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant de frégate.--Il
- reçoit le commandement de deux corsaires.--Combat.--Prise de
- trois navires.--Mission à Elseneur.--Passage du Sund.--Arrivée
- à Copenhague; à Dantzick.--Prise à l'abordage d'un navire
- anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à Versailles.
- --Aventures avec le sieur Pletz 152
-
- CHAPITRE VII (1692-1693).--Croisières et voyages dans la mer
- du Nord.--Aventure avec l'abbé d'Oliva.--Démêlés avec les
- Anglais.--Doublet comparaît devant le sénat de Copenhague; il
- est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les hollandais
- à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures
- pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer
- avec Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.
- --Combat.--Retour à Brest.--Nouvelles croisières.--Prise du
- _Scarborough_ 178
-
- CHAPITRE VIII (1693-1697).--Bombardement de St-Malo.--Visite
- de Vauban.--Voyage à Bourgneuf.--Second bombardement de
- St-Malo.--Croisières.--Excursion en Irlande.--Superstition de
- Doublet.--Voyage aux Açores.--Lutte contre les Anglais.
- --Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à
- deux vaisseaux espagnols.--Martyre de la fille de Dom Garcia.
- --Retour à Marseille 201
-
- CHAPITRE IX (1699-1704). Croisières sur les côtes d'Afrique.
- --Relâche à Lisbonne.--Doublet est pris par les Anglais.
- --Retour à St-Malo et à Honfleur.--Voyages à Terre-Neuve.
- --Voyage à St-Domingue.--Historiette du sieur Gottreau qui
- pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à St-Nazaire.
- --Voyage à Paris.--Doublet prend le commandement de quatre
- vaisseaux de compagnie 228
-
- CHAPITRE X (1704-1707).--Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise
- de dix navires.--Traite des nègres à Whydah.--Construction
- d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de l'_Avenant_.
- --Arrivée à la Grenade; à St-Domingue.--Maladie de Doublet.
- --Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de
- France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.
- --Doublet reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.
- --Il se prépare à un voyage dans la mer du Sud.--Il défend
- Toulon contre les Anglais.--Conclusion 250
-
- ADDITIONS
-
- Concession des îles de la Magdeleine, St-Jean, etc. au sieur
- Doublet 281
-
- Association formée entre François Doublet et Ph. Gaignard
- pour l'exploitation des îles de la Madeleine 282
-
- Acte de mariage de Doublet 284
-
- Lettre de M. des Gastines à M. de Pontchartrain 286
-
- Relation de la prise d'un navire de guerre anglais 287
-
- Lettre de M. Clairambault, à M. de Pontchartrain 289
-
- Déclaration de Doublet commandant le _St-Jean-Baptiste_ 290
-
- Lettre portant nomination de Jean-François Doublet à la
- charge de capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans 291
-
- Table des noms cités 294
-
-
-
-
-TABLE DES NOMS CITÉS
-
-(LES NOMS DE NAVIRES SONT EN CARACTÈRES ITALIQUES.)
-
-
-A
-
-ACHER (le capitaine) du Havre, p. 49.
-
-_Alcion_ (l'), p. 55, 56, 249.
-
-AMBLIMONT (d'), chef d'escadre, p. 178.
-
-_Amitié_ (l'), p. 195.
-
-_Archiduc_ (l'), p. 251, 257, 262.
-
-ARCO (la comtesse d'), p. 274.
-
-ARGENSON (Marc René de Voyer, comte d'), p. 246.
-
-AUBER (famille), p. 7, 11.
-
-AUBER (sieur de la Chesnée), p. 34.
-
-_Avenant_ (l') p. 247, 260, 261.
-
-
-B
-
-_Badine_ (la), p. 248, 250, 252, 256, 257, 260, 261, 262.
-
-BART (Cornil), p. 65.
-
-BART (Jean), p. 55, 56, 57, 58, 63, 64, 65, 159, 172, 174.
-
-BART (Piter). p. 169, 170.
-
-BEAUMONT (le chevalier de) capitaine de vaisseau, p. 136, 137.
-
-BEGON (Michel), intendant, p. 134, 248.
-
-BENLOW (John) amiral anglais, p. 238.
-
-BÉRANGER (Jean), p. 28, 50, 49, 149.
-
-_Biche_ (la), p. 241.
-
-BIELCK (l'amiral), p. 168, 186, 188.
-
-BIGOT DES GASTINES (le), intendant, p. 208, 209, 286, 288.
-
-BOISSERET (Jean de), marquis de Sainte-Marie. p. 96.
-
-BOUGARD, pilote, p. 39, 76.
-
-BOULARD (Jean) de Bayonne, p. 78, 94.
-
-BRIONNE (Louis de Lorraine, comte de), p. 274.
-
-
-C
-
-CAIRE, frères, marchands marseillais, p. 99, 108, 109, 112, 113.
-
-CAMUS (le), écrivain de marine, p. 202.
-
-_Cantorbéry_ (le), p. 230.
-
-_Castel-Rodrigue_ (le), p. 43.
-
-CATALAN, consul à Cadix, p. 93, 94.
-
-_César_ (le), p. 117.
-
-CHABOT, prêtre, p. 38.
-
-CHALONS (de), capitaine de vaisseau, p. 95, 96.
-
-CHARTER, maire d'Edimbourg, p. 156, 157, 180.
-
-_Chasseur_ (le), p. 44, 48, 50.
-
-CHAULNES (Albert d'Ailly, duc de), p. 204.
-
-CHAUMONOT (le P.), p. 36.
-
-CHEVALIER, p. 45.
-
-CLAIRAMBAULT, p. 22, 289, 290.
-
-COLBERT DE SAINT-MARS (François), p. 42.
-
-COMBE (de), ingénieur, p. 133.
-
-COMBES (de), capitaine de vaisseau, p. 279.
-
-_Comte de Revel_ (le), p. 192, 200, 204, 205, 211, 286, 287.
-
-_Conquérant_ (le), p. 141, 143.
-
-CORMAILLON (de), p. 188.
-
-COUDRAY (René Guimont du), p. 248.
-
-COURBON-BLENAC (François-de), p. 264.
-
-COURCELLES (Daniel de Remy de), p. 34.
-
-COURTEBOURNE (Charles de Calonne, marquis de), p. 48.
-
-CRETON (Pignon-Vert), de St-Malo, p. 198, 199, 286, 287.
-
-
-D
-
-DESLANDES intendant, p. 248, 263, 275.
-
-DELASTRE (le capitaine), p. 52, 53, 54, 55, 56, 58, 59, 66, 67.
-
-DENIS (l'abbé), hydrographe, p. 15, 58, 59, 60.
-
-DENIS (Nicolas), lieutenant général au Canada, p. 29, 31, 32.
-
-DESCLOUSEAUX (Hubert de Champi), intendant, p. 143, 152, 192, 197.
-
-DESGRANGES, p. 66, 67, 75, 109.
-
-DES MARCHAIS (le chevalier), p. 249.
-
-_Dieppoise_ (la), p. 166, 168, 169.
-
-_Diligente_ (la), p. 60.
-
-DOUBLET (famille), p. 7.
-
-DOUBLET (François), p. 6, 27, 281, 282, 284.
-
-DUCASSE (Jean-Baptiste), chef d'escadre, p. 238, 247, 248, 276.
-
-_Duc de Bretagne_ (le), p. 265.
-
-_Duc de Chaulnes_ (le), p. 205.
-
-DUGUAY-TROUIN, p. 192, 198.
-
-DURAND (Nicolas-Jacques), corsaire, p. 134, 135.
-
-DURAS (Jacques Henri de Durfort de), p. 246.
-
-DUPATY, p. 236.
-
-DUQUESNOT, procureur général à St-Domingue, p. 264, 265.
-
-
-E
-
-_Ecueil_ (l'), p. 172.
-
-_Etoile_ (l'), p. 198, 199, 286, 287.
-
-ESNEVAL (Robert le Roux, baron d') ambassadeur, p. 183.
-
-_Estrées_ (l'abbé d'), p. 117.
-
-ESTRÉES (Victor-Marie, duc d'), p. 138, 192.
-
-
-F
-
-FEYRO DE FOSSA (don Manuel), p. 22.
-
-_Faucon_ (le), p. 248, 257.
-
-_Florissant_ (le), p. 48, 49.
-
-FONTAINE (Madeleine), p. 5, 6, 284.
-
-FONTENAY (Hervé le Berçeur, marquis de), p. 131, 132, 133.
-
-FOSSARD, SIEUR DESMARETS, (Pierre), p. 284.
-
-FOSSARD DE SAINT-MALO, p. 214, 215, 216, 219, 221, 222, 223, 224, 225.
-
-FOSSARD-DESMARETS, corsaire, p. 161, 162, 205, 206, 211, 213.
-
-FOSSARD (Françoise), p. 8, 162, 284.
-
-_Français_ (le), p. 198, 264.
-
-
-G
-
-GAIGNARD (Philippe), chirurgien, p. 30, 282.
-
-GALIFFET (de), p. 235.
-
-GARCIA (don Antonio de), p. 224.
-
-GÉRALDIN (André de), capitaine de vaisseau, p. 133, 153, 154.
-
-GODEFROY DE LA ROCHELLE, p. 117, 119, 120, 123.
-
-GOISLARD (la belle) de la Rochelle, p. 120, 125.
-
-GOMET (le sieur) directeur à la côte d'Afrique, p. 253, 254, 255.
-
-GON, SIEUR DE QUINCÉ (François), p. 31.
-
-GORDON-ONEILL (duc de), p. 153, 154, 155.
-
-GOUIN DE BEAUCHÊNE (Jacques), p. 194.
-
-GOTTREAU (le sieur) de la Rochelle, p. 238, 239.
-
-_Grand Henry_ (le), p. 178.
-
-GRAVENSON (le capitaine), p. 42.
-
-GRAVILLE (Malet de), p. 96.
-
-_Grenadin_ (le), p. 28.
-
-GRIGNON, ARMATEUR DE LA ROCHELLE, p. 36.
-
-GYLDENLOEVE (Ulric, comte de), p. 168, 180.
-
-
-H
-
-HARCOURT (Henri d'), marquis de Beuvron, p. 173, 245.
-
-_Hardi_ (le), p. 49.
-
-HAREL (Pierre), p. 133.
-
-HAUTEFORT, capitaine de vaisseau, p. 209.
-
-_Hermione_ (l'), p. 248.
-
-HOGUETTE (Charles Fortin, marquis de la), p. 136.
-
-
-I
-
-_Indien_ (l'), p. 273.
-
-
-J
-
-JACQUES II, roi d'Angleterre, p. 47, 48, 123.
-
-JONCHÉE, consul à la Havane, p. 269, 270, 271, 272, 274.
-
-_Justice_ (la), p. 43.
-
-
-K
-
-KERHOUENT (Louise de), duchesse de Portsmouth, p. 41.
-
-KEROAL (la comtesse de), p. 41.
-
-KEYSER (Charles), lieutenant de vaisseau, p. 161, 164, 165.
-
-
-L
-
-_Laitière d'Amsterdam_ (la) p. 171.
-
-LALOET (Nicolas) de Dieppe, p. 46.
-
-LANDEMARE (Claude de), p. 31.
-
-LANGERON (le marquis de), lieutenant-général, p. 104, 197, 208.
-
-LAROQUE (de), p. 49, 50.
-
-LAS MINAS (marquis de), p. 68, 74, 75.
-
-LEBLANC, p. 45.
-
-LEGENDRE (Thomas) de Rouen, p. 87, 222.
-
-LEGOUX DE LA JANNAYE, p. 195.
-
-LE MOINE D'IBERVILLE (Pierre), capitaine de vaisseau, p. 273.
-
-LE MOINE DE SÉRIGNY (Joseph), capitaine de vaisseau, p. 273.
-
-LE ROY DE LA POTTERIE, commissaire de marine, p. 143.
-
-LESCOLE (Michel de), ingénieur, p. 68, 74.
-
-_Lévrier_ (le), p. 278.
-
-LÉVY (le chevalier de), capitaine de vaisseau, 138, 147.
-
-LOUVIGNY (Paul de), intendant, P. 135.
-
-
-M
-
-MAISONNEUVE (de), capitaine de vaisseau, p. 175.
-
-MAGNOU (Guérusseau du), chef d'escadre, p. 248.
-
-MAKAY (de), p. 154, 155, 156, 157, 158, 160.
-
-MARET, chirurgien, p. 46, 47, 48.
-
-_Marin_ (le), p. 248, 257, 262.
-
-MARIN, capitaine de brûlot, p. 248.
-
-_Mars_ (le), p. 65.
-
-MARTANGIS (de), ambassadeur, p. 168, 186.
-
-MATIGNON (Jacques Goyon, sire de), lieutenant-général en Normandie, p.
-135, 136.
-
-MAURVILLE (Bidé de), p. 237, 240, 241, 242.
-
-MEROT, p. 45.
-
-MITHON (Jean-Jacques), intendant, p. 266, 267.
-
-MOINERIE-TROCHON (la), de St-Malo, p. 213, 214, 215, 218.
-
-MONTAULT (de), lieutenant de vaisseau, p. 175.
-
-MONTMORT (Hubert de Fargis de), intendant, p. 226.
-
-MOYENCOURT (de), capitaine de vaisseau, p. 141, 147.
-
-
-N
-
-NAGUET (famille de), p. 9, 11.
-
-NANCRÉ (de Dreux, marquis de), p. 291.
-
-NAUDY, capitaine de brûlot, p. 148.
-
-NIELS-JUEL, amiral, p. 168, 186, 188.
-
-NOAILLES (le chevalier de), p. 208.
-
-
-O
-
-OLIVA (l'abbé d'), p. 182.
-
-
-P
-
-PAILLETRIE (le bailli de la), chef d'escadre, p. 208.
-
-_Palleul_ (le), p. 43.
-
-PANETIÉ, capitaine de vaisseau, p. 52, 54, 56, 57, 58, 60.
-
-PATIN (Constant), p. 96.
-
-PATOULET (Jean-Baptiste), intendant, p. 133, 152.
-
-PENDERNE (Jean), anglais, p. 83.
-
-_Perle_ (la), p. 99.
-
-PERRINET (de), capitaine de vaisseau, p. 140.
-
-PLETS (le sieur), armateur, p. 175, 176.
-
-POLASTRON (Denis, comte de), p. 207.
-
-PONTCHARTRAIN (de), p, 174, 230, 246.
-
-POSTEL (le capitaine), p. 166, 169.
-
-POULET (le capitaine) de Dieppe, p. 33.
-
-_Princesse de Conti_ (la), p. 124.
-
-_Prince Peerts_ (le), p. 65.
-
-_Profond_ (le), p. 175, 178, 192.
-
-_Prudent_ (le).
-
-
-Q
-
-QUILLET (famille), p. 8, 11.
-
-
-R
-
-_Rachel d'Amsterdam_ (la), p. 254.
-
-RANCEY (de), p. 183, 184, 185.
-
-RANTOT (de), p. 136.
-
-RAYMONDIS (de), capitaine de vaisseau, p. 146, 147.
-
-_Renommée_ (la), p. 270.
-
-_Rosier d'Alger_ (le), p. 71.
-
-RUYTER (l'amiral de), p. 40.
-
-RUYTER (Engil de), p. 40, 41, 42, 43, 62, 161.
-
-
-S
-
-SAA (Don Roberto de), p. 71, 73, 74, 75, 76.
-
-_Saint-André_ (le), p. 113.
-
-_Saint-Antoine_ (le), p. 78, 195, 289.
-
-_Sainte-Claire_ (le), p. 224.
-
-_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 17, 21, 22.
-
-_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 278, 289, 290.
-
-_Saint-Michel_ (le), p. 28, 282.
-
-SAINT-PATER (Jacques Le Coutelier marquis de), p. 278.
-
-SALAMPART DE CHOUPPES (Marie-Gobert), p. 267.
-
-SALLABERRY (Charles de), p. 276.
-
-SAMSON (Jacques), p. 44, 48.
-
-_Sans-Peur_ (la), p. 134.
-
-_Scarborough_ (le), p. 199.
-
-_Soleil Royal_ (le), p. 139.
-
-_Sorcière_ (la), p. 56, 161, 163, 166.
-
-SEIGNELAY (le marquis de), p. 132, 133, 138, 139, 140, 142, 144, 145.
-
-_Serpente_ (la), p. 56, 161, 163, 166, 174, 189.
-
-
-T
-
-TALON (Jean), intendant, p. 33, 34.
-
-TESSÉ (René, sire de Fronlay, comte de), p. 278.
-
-THIBERGE (Nicolas), pilote, p. 112.
-
-THIERRY (Raphaël), de Rouen, p. 90, 91.
-
-THOMAS (le capitaine) de la Rochelle, p. 232.
-
-TINGRY (le prince de), p. 179.
-
-TRACY (Alexandre de Pourville, marquis de), p. 34.
-
-TOURVILLE (le chevalier de) p. 139, 140, 144, 146, 147, 148.
-
-
-U
-
-_Utile_ (l'), p. 135.
-
-
-V
-
-VALSEMÉ (Guillaume de), p. 7.
-
-VAUBAN (le maréchal de), p. 204.
-
-VAULEZARD (Juchereau de), p. 269, 273.
-
-VAUVRÉ (Louis Girardin de), intendant, p. 278.
-
-VAUX-MIMARS (de), p. 122, 123.
-
-VENIZE (de), capitaine de vaisseau, 141, 142, 147, 148, 149, 115.
-
-_Ville de Rouen_ (la), p. 95.
-
-_Vipère_ (la), p. 53.
-
-VIVONNE (le duc de), p. 40.
-
-
-Y
-
-YORK (le duc d'), p. 47, 48, 123.
-
-
-
-
-IMPRIMÉ PAR J. MAYET ET Cie À LONS-LE-SAUNIER
-
-
-
-
-NOTES
-
-
-[1] Voyez la _Revue historique_, tome XII, p. 48 et 314.
-
-[2] Dép. du Calvados, arr. de Pont-l'Evêque.
-
-[3] Voy. aux additions, pièce nº 3.
-
-[4] Reg. de l'état civil de Honfleur, 12 avril 1722.
-
-[5] Acte de notoriété du 24 mai 1679. Arch. munic., Délibér., reg. nº
-57, fol. 20 rº.
-
-[6] Rue des Capucins, nº 25.
-
-[7] Actes de l'Hôtel-de-Ville des 17 novembre 1499, 15 mai 1502, février
-1522.
-
-[8] _Recherche faite en 1540 par les Elus de Lisieux_, (Caen, 1827.)
-
-[9] Id. p. 112 et 118.
-
-[10] Arc. de Pennedepie, reg. de l'état-civil.
-
-[11] Les historiens n'ont pas manqué depuis un siècle à la marine
-française, mais tout ce qui, au point de vue historique, concerne la
-transformation de ses institutions est resté généralement ignoré. Dans
-une série d'articles parus dans la _Revue maritime_ M. Didier Neuville a
-commencé à combler cette lacune, en étudiant les _Etablissements
-scientifiques_ dans leur origine et leur développement. On y trouvera
-notamment exposé clairement tout ce qu'on connaît jusqu'ici sur la
-création des écoles d'hydrographie.
-
-[12] Reg. des délib. munic. 29 septembre 1711, 21 janvier, 15 février et
-1er octobre 1712, 4 septembre 1725, 9 décembre 1726 et 18 décembre 1728.
-Reg. de l'état civil de Barneville, 21 déc. 1728.
-
-[13] Quelquefois il emploie des expressions usitées dans le patois
-normand: il dit _l'assoirant_ qui signifie l'approche du soir; _s'ivrer_
-pour s'enivrer.
-
-[14] Voy. aux Additions les pièces nºs 6 et 7.
-
-[15] Arch. de la Marine, service général, 22 avril et 4 mai 1711.
-
-[16] Il s'agit des îles _Sebaldines_, dans le détroit de Magellan,
-découvertes par Sebald de Weerdt, navigateur hollandais, en 1599.
-
-[17] François Doublet, Me apothicaire, rue Brûlée à Honfleur, né dans
-les vingt premières années du dix-septième siècle, mort avant l'année
-1678 «aux païs estrangers où il étoit employé pour le service du
-roy.»--Reg. des délib. munic. 24 mai 1679.
-
-[18] Les îles St. Jean, de la Madeleine, Brion et aux Oiseaux forment un
-groupe d'îlots situés au nord du cap Breton, dans le golfe du fleuve St.
-Laurent. La compagnie de la Nouvelle France concéda ces îles à François
-Doublet par lettres du 19 janvier 1663. Voy. aux additions la pièce nº
-1.
-
-[19] A défaut de l'acte de baptême, cette indication permet de fixer la
-date de naissance de Doublet. Suivant lui, il était âgé de sept ans et
-trois mois en février 1663; il faut donc reporter sa naissance au mois
-de novembre 1655.
-
-[20] Nicolas Denis reçut provisions de lieutenant général en Canada le
-30 janvier 1654. Il était fils de Mathurin Denis, écuyer, sieur de
-Fronsac, capitaine des gardes de Henri III.
-
-[21] Ce Philippe Gaignard établi chirurgien à Rouen avait précédemment
-résidé à Honfleur. Il était le neveu d'un capitaine de navire de ce
-port, Thomas Frontin, beau-frère de l'armateur Nicolas Lion de
-St.-Thibault dont les navires le _Henry_ et le _St.-Pierre_ effectuaient
-chaque année un voyage à Terre-Neuve.--Reg. de l'amirauté. Voy. aux
-additions la pièce nº 2 du 23 avril 1663.
-
-[22] Un acte d'association du 1er février 1664 avait été passé entre
-François Doublet, François Gon sieur de Quincé et Claude de Landemare,
-marchands à Rouen, pour l'exploitation des îles de la Madeleine. Ce
-dernier, Claude de Landemare, était déjà intéressé dans l'opération, car
-il parut devant les tabellions de Honfleur le _30 mars, 1664_ et fit ses
-comptes avec François Doublet. Il lui revenait pour le voyage de 1663,
-612 livres 15 sols 3 deniers.--Reg. du tabellionage de Roncheville.
-
-A la ligne suivante, Doublet a écrit: «nous partismes du port au
-_commencement de Mars_....»; dans l'acte cité ci-dessus son père
-s'engage à partir pour un nouveau voyage à la marée du lendemain,
-c'est-à-dire le 1er avril.
-
-[23] Il s'agit de la compagnie de la Terre ferme d'Amérique réorganisée
-par un édit du 28 mai 1664 sous le nom de compagnie des Indes
-Occidentales.
-
-[24] La découverte de cette mine coincida avec le départ de l'intendant
-Talon pour le Canada. Jugeant que la découverte des minéraux ou riches
-ou de basse estoffé était un point essentiel aux affaires du roi, Talon
-obtint l'envoi au Canada de quarante travailleurs. La compagnie les
-recruta en Normandie et elle en confia la conduite à François Doublet.
-En outre de plomb, l'ingénieur-fondeur prétendait trouver de l'argent à
-la côte de Gaspée; «cette prétention paroist fondée,» écrivait
-Talon.--Arch. de la marine, Canada, 22 avril, 27 avril et 4 octobre
-1665.
-
-[25] Ce marin originaire de Normandie, est resté inconnu. Toutefois la
-correspondance de Talon, intendant au Canada, et les dépêches de Colbert
-en font mention. Au mois de novembre 1670, le capitaine Poulet ou
-Poullet se trouvait à Québec. «Cet homme savant par une longue habitude
-et une expérience acquise de bas aage et devenu habile navigateur,»
-proposa de tenter la découverte de la communication de la mer du Sud et
-de celle du Nord par le détroit de Davis, «ou par le détroit de Magellan
-pour après avoir doublé tout le revers de l'Amérique jusqu'au Califourny
-reprendre les vents de l'Ouest et à leur faveur rentrer par la baie
-d'Hudson.» Son dessein, en outre, était de percer jusqu'à la Chine par
-l'un ou l'autre de ces endroits. Arch. de la Marine, Mémoire de Talon,
-10 novembre 1670; Lettre de Colbert, février 1671. (Colonies, Canada).
-
-[26] Le débarquement des chevaux que le roi envoyait au Canada causa un
-grand enthousiasme parmi les habitants. A l'exception d'un cheval donné
-à M. de Montmagny près de vingt ans auparavant, c'étaient les premiers
-qu'on y voyait.--Ferland, _Histoire du Canada_, t. II, p. 36.
-
-[27] Alexandre de Pourville, marquis de Tracy, reçut le 19 novembre 1663
-la commission de lieutenant-général des armées du roi et les fonctions
-et pouvoirs de vice-roi en Amérique. Décédé gouverneur de Dunkerque le
-28 avril 1670.
-
-[28] Daniel de Remy, sieur de Courcelles, reçut commission de
-lieutenant-général en Canada le 23 mars 1665.
-
-[29] Jean Talon, ancien intendant du Hainaut, l'administrateur le plus
-éminent que Louis XIV ait envoyé au Canada, reçut la commission
-d'intendant à la Nouvelle-France le 23 mars 1665.
-
-[30] Auber, sieur de la Chesnée ou Chesnaye. Nous croyons que des liens
-de parenté l'unissaient à la famille de Doublet, dont le grand père
-paternel avait épousé Marguerite Auber, fille de Richard Auber, receveur
-du domaine de Roncheville.
-
-[31] Le séminaire des jésuites de Québec fut fondé par M. de
-Laval-Montmorency suivant lettres patentes du 26 mars 1663.
-
-[32] Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, mourut à Québec le 21 février 1693.
-Il est l'auteur d'une grammaire, d'un dictionnaire et d'un catéchisme en
-langue huronne; la grammaire seule a été publiée.
-
-[33] Ces termes que Doublet emploiera souvent désignent les bancs situés
-à l'ouest et au nord de Terre-Neuve.
-
-[34] La compagnie du Sénégal établie en 1679, fut réunie à la compagnie
-des Indes en 1719. Ses districts s'étendaient depuis le cap Blanc
-jusqu'à la rivière Serra Leone.
-
-[35] Dans le ms. les pages qui suivent sont enregistrées sous la date de
-1669. La date exacte est 1676; les faits cités permettent de l'établir.
-
-[36] Nommé lieutenant de frégate le 25 octobre 1689; capitaine de brûlot
-le 1er janvier 1693. Tué sur le _Bon_ en mars 1694. Il a publié le
-_Petit Flambeau de la mer ou le véritable guide des pilotes côtiers_,
-(Havre, 1731, in-8º).
-
-Une famille du nom de Bougard, et à laquelle le pilote-hydrographe cité
-par Doublet appartenait peut-être, vivait à Honfleur au milieu du
-dix-septième siècle: Elle professait la religion réformée. Nous pouvons
-citer: Marie Bougard mariée à Jacques Lelou, avocat; Me Bougard médecin
-et Judith Le Prevost, sa femme, qui abjurèrent en novembre 1685 ainsi
-que dix-sept autres religionnaires.--Reg. du tabellionnage d'Auge, 7
-octobre 1684; Reg. de l'état civil, nov. 1685.
-
-[37] Sur la partie est de l'île de Wight, au large de Portsmouth, au
-nord du port Brading. Cette rade peut contenir tous les vaisseaux de la
-marine anglaise.
-
-[38] Le combat de Palerme est du 2 juin 1676; 12 vaisseaux hollandais et
-espagnols furent incendiés, ainsi que la galère réale et quatre autres
-galères. L'amiral espagnol Florès et l'amiral hollandais de Haën
-périrent dans les flammes.
-
-Quant à l'amiral Ruyter, ce fut à la bataille du Mont-Gibel livrée par
-Duquesne le 22 avril 1676 qu'il reçut une blessure dont il mourut le 29
-du même mois.
-
-[39] Louise de Kerhouent, duchesse de Portsmouth, maîtresse de Charles
-II, roi d'Angleterre, avait été amenée de France, en 1670, par Henriette
-d'Angleterre, duchesse d'Orléans.
-
-[40] Le capitaine Gravenson était originaire de Nantes. Il fut promu
-lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1667; capitaine de frégate en 1671
-et capitaine de vaisseau le 1er mars 1673. Noyé au Havre en 1679.
-
-[41] François Colbert de St-Mars, enseigne en 1672, lieutenant de
-vaisseau en 1673, capitaine de frégate en 1675, obtint le grade de
-capitaine de vaisseau le 7 février 1678. Il se retira, le 1er juillet
-1721, chef d'escadre honoraire et mourut près de La Rochelle, le 22
-janvier 1722.
-
-[42] Ordre du roi aux officiers de l'amirauté de Honfleur pour leur dire
-de donner les congez nécessaires au capitaine du vaisseau le _Chasseur_
-qui est chargé d'armes et de victuailles destinées, par la compagnie des
-Indes occidentales, aux colonies françaises du Sénégal et de Cayenne (20
-mars 1672.)--Arch. de la Marine, Colonies, année 1672, fol. 31.
-
-[43] Plus tard Jacques II, roi d'Angleterre, 1685-1688, 2e fils de
-Charles 1er et d'Henriette de France. Doublet reviendra bientôt sur le
-duc d'York et il racontera, plus loin, qu'il aida ce prince à débarquer
-à Ambleteuse, en 1689.
-
-[44] Charles de Calonne, marquis de Courtebourne, d'une famille ancienne
-du Boulonnais, était lieutenant de roi à Calais et non gouverneur. Le
-gouverneur particulier de Calais était Armand de Béthune, marquis puis
-duc de Charost, né en 1640, capitaine des gardes du corps du roi, duc et
-pair de France, mort en 1717.
-
-Le marquis de Courtebourne servit à Calais jusqu'à sa mort (octobre
-1695). On lui accorda le grade de maréchal de camp par brevet du 26 mars
-1652 et par la suite une commission pour commander à Hesdin et la
-lieutenance de roi au gouvernement de Flandre en 1693.--Pinard, _Chron.
-hist. mil._, t. VI, p. 351.
-
-[45] Jean Bérenger, capitaine de navire du port de Honfleur, commandait
-la _Marie_ en 1669; le _Chasseur_ en 1673 et 1674; le _Saint-Pierre_ en
-1677; le _Saint-Antoine_ en 1681.--Arch. de l'amirauté de Honfleur.
-Rapports de mer.
-
-[46] Capitaine de brûlot en 1673 et enseigne de vaisseau la même année,
-il fut mis à la Bastille le 15 décembre 1679. Elargi trois semaines
-après, il fut fait lieutenant de vaisseau en 1682, capitaine de frégate
-le 1er janvier 1693 et capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703. Il fut
-tué au fort de Gambie, en Guinée, le 6 novembre 1703.
-
-[47] Ce capitaine, quoique chirurgien de son métier, avait appris l'art
-de la navigation dans ses voyages maritimes. En 1673, âgé de 28 ans, il
-commandait une frégate de 10 pièces de canon, équipée de 100 hommes.
-Arch. de la marine. Service général, corresp. d'Hubert, intendant à
-Dunkerque.
-
-[48] M. Panetié, brave homme et bon manoeuvrier, dit M. Jal, devint
-capitaine de vaisseau le 31 mars 1665 et chef d'escadre le 1er novembre
-1689; décédé le 26 avril 1696. Arch. de la Marine.
-
-[49] Auberge «où pend pour enseigne le _Soleil d'Or_,» rue du Puits, à
-Honfleur (1676).
-
-[50] Jean Bart fut fait lieutenant de vaisseau le 5 janvier 1679;
-capitaine de frégate le 14 août 1686; capitaine de vaisseau le 20 juin
-1689. Il fut anobli le 3 août 1694 et nommé chef d'escadre le 1er avril
-1697. Arch. de la Marine.
-
-[51] Iles de l'Océan septentrional appartenant à l'Angleterre. Les
-cartes modernes les nomment Shetland.
-
-[52] Consulter sur l'école d'hydrographie de Dieppe: De Beaurepaire,
-_Recherches sur l'instruction publique_, etc., t. III.--Didier Neuville.
-_Etablissements scientifiques de la Marine_ (_Revue maritime_).--Le
-Dépôt de la Marine, série des Ordres du Roi, 21 novembre 1671, 30
-septembre 1672, 4 janvier 1675, 6 janvier et 4 juillet 1679.
-
-[53] Belem, bourg de Portugal, sur le Tage, à deux lieues au-dessous de
-Lisbonne, au devant duquel on voit une tour. C'est auprès de cette tour
-que les navires mouillaient en attendant leurs dépêches. Doublet écrit
-indifféremment _Blem_, _Bleum_, _Balem_ et _Belem_.
-
-[54] Terme de commerce maritime. _Chapeau de mérite_, ou simplement et
-plus ordinairement, _chapeau_, gratification accordée par convention au
-capitaine d'un bâtiment de commerce, qui remet à bon port les
-marchandises chargées à fret. (Littré).
-
-[55] Port de Portugal sur la Lima, province de Minho. Quatre lieues
-au-delà est situé un autre hâvre nommé _Ville del Conde_, et plus loin
-se trouve _Port-à-Port_ dont Doublet citera le nom dans les pages
-suivantes.
-
-[56] On trouve dans les registres des Ordres du Roi du dépôt de la
-Marine plusieurs lettres adressées à cet ingénieur. Voyez notamment à la
-date du 20 juin 1689.
-
-[57] Le marquis de La Mina ou de Las Minas.
-
-[58] Le _Rosier d'Alger_. Le ms. porte _Dargel_ en un seul mot. Plus
-loin, Doublet écrira correctement _Alger_; plus loin encore il écrira
-_Argérins_ pour Algériens. Il dit encore _Europiers_ pour Européens.
-
-[59] C'est un renégat de ma nation.
-
-[60] Ile de l'Afrique portugaise, une des îles Madère.
-
-[61] On lit, en effet, dans le _Petit Flambeau de la Mer_, p. 379:
-
-_Remarque nouvellement découverte._
-
-«Le sieur François Doublet d'Honfleur, m'a dit que lorsqu'il commandoit
-une petite Frégate en course contre les Hollandois et Espagnols,
-qu'étant à trois lieuës au Nord-Est du milieu de l'Isle de Porto-Sancto,
-il se seroit trouvé sur un Banc de Roches, où il n'avoit au plus profond
-que 13 pieds d'eau, et qu'il y trouva encore quelque debris d'un Navire
-qui y avoit été perdu, et que ce Banc est de la longueur d'un Cable en
-largeur, et autant en longueur; c'est à quoi ceux qui naviguent à cet
-endroit doivent avoir égard.»
-
-[62] Chipiona, à l'embouchure du Guadalquivir.
-
-[63] Ce qui suit jusqu'au paragraphe commençant par ces mots: «Et le 27e
-j'arivé.....» forme un supplément dans le manuscrit. Le feuillet placé
-entre les pages 28 et 29 porte la note suivante: «Ayant égaré une
-feuille dans l'original de ce voyage, ce qui m'a fait y adiouter cette
-page pour renvoyé avant mon arrivée à Ténérif, sur ce qui m'arriva le
-jour d'après mon départ de St-Lucar.»
-
-[64] Riche marchand-armateur intéressé dans les compagnies de commerce
-fondées au dix-septième siècle et qui possédait des relations
-commerciales très étendues. C'était un des principaux négociants de
-cette époque avec lequel Colbert correspondait. Voy. Arch. de la marine,
-Ordres du Roi et Commerce, 1675, 1689, etc.
-
-[65] Dans le passage qui suit il s'agit de Muley-Mohammed fils de
-Muley-Ismael, empereur de Maroc de 1672 à 1727. Le P. Dominique Busnot,
-religieux de la congrégation réformée de l'Ordre de la Trinité, a
-consacré un chapitre de son _Histoire du règne de Mouley-Ismael, roi de
-Maroc, Fez, Talifet et Souz_ (Rouen, 1714), à la vie, aux aventures et à
-la mort tragique de Muley-Mohammed. D'après un mémoire du consul de
-France à Salé, en 1699, les négociants français trouvaient de grands
-avantages au commerce avec la Barbarie. La Provence y envoyait des
-papiers, des bonnets rouges de laine, du souffre, des toiles de Lyon, de
-la futaine, des fils d'or, du brocart d'or et de soie; le Languedoc y
-expédiait des draps; les navires de St-Malo, de Rouen et de Nantes y
-portaient des toiles. On estimait le négoce de la France avec cette
-région à 400,000 écus. Les marchandises étaient échangées avec celles du
-pays: cire, laine, cuivre en chaudron; cuivre neuf, étain, dattes,
-amandes, plumes d'autruche. Onze maisons françaises y étaient établies.
-Arch. de la Marine.
-
-[66] Doublet parlera encore de Muley-Mohammed, mais il ne dira pas que
-ce prince tombé par trahison entre les mains de son père, en 1705, subit
-le même supplice. On lui coupa le pied et la main, et on plongea ses
-membres mutilés dans une chaudière pleine de poix et d'huile bouillante;
-il mourut douze jours après.
-
-[67] Raphaël Thierry, négociant de Rouen, nommé au consulat de la nation
-française aux îles Canaries par provision des 27 avril et 20 mai, 1670.
-Arch. de la Marine, commerce, t. I, fol. 184, et t. II, fol. 769.
-
-[68] On entendait par passager les barques passagères appartenant aux
-hôpitaux du Havre et de Honfleur et qui recevaient à leur bord les
-personnes, les bestiaux et les denrées de toutes espèces pour les
-transporter d'un port dans l'autre. Ces deux établissements hospitaliers
-jouirent pendant longtemps du monopole des droits de passage.
-
-[69] Constant Patin, avocat du roi en l'amirauté de Honfleur, fils de
-Constant Patin, procureur d'office en la vicomté de Roncheville, lequel
-avait épousé Marguerite Auber grand'mère de Doublet.
-
-[70] François Mallet de Graville, seigneur et comte de Saint-Martin,
-Blosseville, Drubec, Quatravaux, et autres terres, marié à Jacqueline ou
-Gabrielle Langlois du Guesclin, résidant à Criquebeuf, près de
-Honfleur.--Minutes du tabell. de Roncheville.
-
-Sa fille avait épousé Charles de Boisseret, chevalier, seigneur
-d'Herbelay, marquis de Sainte-Marie, capitaine des gardes de Monsieur,
-seigneur, gouverneur et lieutenant pour le roi des îles de la
-Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galande, les Saintes, la Grande et Petite
-Terre, etc. Fils aîné de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel.
-
-[71] Jean de Boisseret, chevalier, marquis de Sainte-Marie, seigneur de
-Malassis, second fils de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel soeur
-de Charles Houel, chevalier, seigneur du Petit-Pré, gouverneur des îles
-de la Guadeloupe. Ce Jean de Boisseret habitait, au temps dont parle
-Doublet, la ferme dite le Petit-Paris, à peu de distance de Villerville.
-Il épousa, en 1686, Demoiselle Marie-Anne Estièvre, fille de Michel
-Estièvre, écuyer, sieur de Montessart. Minutes du tabellionage de
-Roncheville; Reg. de l'état civil de la commune de Pennedepie.
-
-[72] Adassa, d'après les anciennes cartes, est un petit havre situé à
-l'ouest de l'île de Ténériffe; on y chargeait beaucoup de vin.
-
-[73] Le marquis de Langeron, embarqué comme enseigne en pied sur le
-_Henri_, le 1er février 1671, fut fait capitaine de vaisseau le 2
-novembre 1671; chef d'escadre le 1er novembre 1689; lieutenant général
-le 1er avril 1697; mort à Sceaux le 28 mai 1711. Arch. de la Marine.
-Voyez le Mercure de juin 1711.
-
-[74] Au temps de Doublet de pareils phénomènes jettaient l'épouvante
-parmi les paysans et les marins. On citait des pluies de sang, de fer,
-de laines, de poissons, de grenouilles, etc., qu'on attribuait à des
-causes surnaturelles. Doublet et son équipage partageaient cette
-crédulité; ils sont bien persuadés que c'est un châtiment divin.
-
-Il s'agit d'insectes aquatiques qui multiplient en grande quantité
-pendant l'été dans les mers tropicales et que des tourbillons de vent
-transportent à de grandes distances.
-
-[75] Cascaes, ville à l'embouchure du Tage, à 5 lieues de Lisbonne. La
-rade de cette place est dangereuse à cause des vents d'ouest qui y
-règnent.
-
-[76] Cette description si peu séduisante qu'elle soit permet de croire
-qu'il s'agit d'une de ces divinités marines qui durent leur naissance à
-la fable. La croyance aux sirènes ou aux monstres marins à figure
-humaine se maintint longtemps, comme on le voit, puisque Doublet
-mentionne très sérieusement la merveilleuse apparition qui, «par son
-regard fier et plein de feu» terrifia son équipage. D'ailleurs, dans son
-enfance, il avait été familiarisé avec ces contes, car une ruelle de sa
-ville natale portait et porte encore le nom de rue de la Sirène («ruette
-et advenue de la Seraine»), en 1588; une figure fantastique était gravée
-sur la pierre à l'angle de cette rue; il en subsiste des traces.
-
-[77] Les dorades suivent les vaisseaux en troupes souvent nombreuses et
-nagent avec beaucoup de vitesse. Leur pêche, qui est pour les marins un
-véritable divertissement, leur procure facilement une chair fraîche,
-savoureuse et très agréable au goût.
-
-[78] Azamore, ville forte du Maroc, port d'accès difficile à
-l'embouchure de la Morbéa dans l'Atlantique. Mazagan, petite ville forte
-du royaume de Maroc, port sur l'Atlantique, près de l'embouchure de la
-Morbéa. Elle a appartenu aux Portugais jusqu'en 1762.
-
-[79] Ponta-Delgada, dans l'île de San-Miguel, chef-lieu du district
-oriental des Açores. Son port est mauvais.
-
-[80] Jean d'Estrées, abbé d'Evron, de Préaux et de Saint-Claude,
-archevêque et duc de Cambrai. Il était fils de Jean comte d'Estrées,
-maréchal et vice-amiral de France, vice-roi d'Amérique.
-
-[81] Famille illustre dans les annales de la Rochelle. Un Jean Godefroy,
-sieur du Richard, né en 1579, pair en 1608, capitaine de l'artillerie en
-1617, était maire et capitaine de La Rochelle au début du siège de 1627.
-Doublet citera dans les pages qui suivent les neveux de ce capitaine:
-Jean Godefroy, écuyer, Benjamin, Alexandre et César Godefroy, marins et
-armateurs, puis la cousine de Jean, l'aîné, veuf d'une dame Goislard et
-remarié à une dame Bussereau, suivant Doublet, à Elisabeth Duprat, soeur
-du pasteur d'Arvert, suivant des renseignements plus sûrs.
-
-D'après un très curieux tableau généalogique que M. de Richmond,
-archiviste de la Charente-Inférieure, a bien voulu dresser pour nous,
-des liens de parenté unissent de nos jours les derniers représentants
-des Godefroy à la famille du général Louis-Eugène Cavaignac.
-
-[82] Le nom de cette rade ne figure point sur les cartes que nous avons
-consultées.
-
-[83] Au nord du pertuis d'Antioche, entre les rochers dits Lavardins et
-la terre vers La Rochelle. «L'on ancre son chef de Bois sur 5 à 6
-brasses d'eau de profondeur, dit le _Flambeau de la mer_, le fond y est
-mol.»
-
-[84] Jacques-François-Edouard Stuart, fils de Marie d'Este et de Jacques
-II, né le 20 juin 1688 et mort à Rome le 1er janvier 1766 après une
-existence extrêmement agitée.
-
-[85] Marie d'Este, fille du duc de Modène, née en 1658; mariée en 1673 à
-Jacques Stuart qui n'était alors que duc d'York. Elle mourut au château
-de Saint-Germain-en-Laye le 7 mai 1718.
-
-[86] Plymouth. Doublet écrit tantôt Pleimuths, tantôt Pleimuts. Son
-orthographe des noms de lieu et des noms propres varie à chaque page.
-
-[87] De Vaux-Mimars, ancien garde-marine le 19 février 1681, fait
-enseigne en 1684, lieutenant en 1689 et capitaine de frégate le 1er
-décembre 1705. Mort le 18 octobre 1718.
-
-[88] Point de la côte d'Angleterre, entre Douvres et la Tamise, où il y
-a un bon ancrage pour les vaisseaux.
-
-[89] On sait qu'il s'agit de Jacques II, de la famille des Stuarts, fils
-du roi Charles Ier et de la reine Henriette de France fille de Henri IV,
-né en 1633. Il porta jusqu'à son avènement au trône le titre de duc
-d'York. Détrôné en 1688 par son gendre Guillaume de Nassau, prince
-d'Orange, il se réfugia en France. Il était accompagné de son fils
-naturel, Jacques Fitz-James, duc de Berwick, promu en 1706 à la dignité
-de maréchal de France.--La date du débarquement de Jacques II à
-Ambleteuse n'est point le mois de septembre 1688 ainsi que Doublet
-l'indique mais le 4 janvier 1689. Jacques II arrivait à St-Germain le 7
-du même mois. Voy. la _Gazette_ du 10 janvier 1689.
-
-[90] Le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV. La charge
-d'amiral de France fut rétablie en sa faveur le 12 novembre 1669.
-
-[91] Les mesures les plus diverses furent prises pour arrêter la fuite
-des religionnaires. En Normandie on établit trente corps-de-garde et
-autant de pelotons de cavaliers «destinez pour battre l'estrade sur les
-costes.» Des chaloupes armées procédaient en mer à la visite des
-navires. Les arrestations étaient nombreuses. Les religionnaires
-s'embarquaient la nuit sur un point peu fréquenté, et on les voyait la
-nuit allumer des feux sur les falaises de la Seine-Inférieure, du Havre
-à Dieppe, échangeant ainsi des signaux avec des navires étrangers qui
-louvoyaient près des côtes. Pour empêcher les embarquements clandestins,
-les intendants promettaient aux paysans de leur céder la moitié des
-meubles des religionnaires en cas de dénonciation. Arch. de la Marine,
-service général, correspondance de M. de Montmort, 1686.
-
-[92] Ramehead, pointe à l'ouest de la baie de Plymouth.
-
-[93] Saltash, bourg d'Angleterre, en Cornouailles, sur le penchant d'une
-colline baignée par la Tamer; l'embouchure de cette rivière lui forme un
-port situé à 2 milles marins au-dessus de Plymouth. Ce fut dans ce port
-que Doublet captura, sous le feu des forts, un vaisseau hollandais de 6
-à 700 tonneaux et armé de 40 canons.
-
-[94] Dans l'île de Saint-Nicolas.
-
-[95] Doublet doit revenir plus loin sur cet épisode et expliquer qu'il
-eut l'honneur d'en raconter les péripéties à M. de Seignelay. En outre,
-il y a lieu de croire que «l'action jolie» mais d'une grande témérité
-racontée ici devint l'objet d'une assez vive curiosité. En effet, on en
-trouve le récit dans l'_Inquisition française ou Histoire de la
-Bastille_ (t. II, p. 325) par C. de Renneville.
-
-[96] Hervé le Berçeur, seigneur et patron de Fontenay et d'Emondeville,
-enseigne au régiment des Gardes et commandant des villes et château de
-Cherbourg, allié, par contrat du 21 novembre 1664, avec
-Marie-Anne-Jacqueline de La Luzerne, dame de
-Brévant.--(Lachesnaye-Desbois, XII, p. 632.)
-
-[97] Ingénieur du roi, chargé pendant quelques années de l'inspection
-des travaux maritimes en Normandie. Au mois de mars 1684, il visitait le
-port de Honfleur par ordre de Seignelay.
-
-[98] Seignelay arriva à Brest dans le courant du mois de mars 1689 pour
-accélérer les grands mouvements qui s'y faisaient. Vauban, après avoir
-visité toutes les côtes et une partie des îles depuis Ypres jusqu'à
-l'embouchure de la Loire, l'y avait précédé et était arrivé le 18
-février.--(Levot, _Hist. de Brest_, t. II, p. 28.)
-
-[99] André de Géraldin, né à Saint-Malo, fut nommé capitaine de brûlot
-le 1er janvier 1691; capitaine de frégate le 1er janvier 1703; capitaine
-de vaisseau le 23 avril 1708. Mort le 11 avril 1738.--(Arch. de la
-Marine.)
-
-[100] Jean-Baptiste Patoulet, chevalier, conseiller du roi, commissaire
-général à Rochefort le 15 août 1676; intendant aux îles d'Amérique, 1er
-avril 1679; intendant à Dunkerque, 1er janvier 1683.--(Arch. de la
-Marine.)
-
-[101] Capitaine marchand du quartier du Havre, fut fait capitaine de
-brûlot en 1692 et mourut en mer vers 1704.
-
-[102] Nicolas-Jacques Durand commanda en course en 1675 et 1678
-plusieurs frégates légères armées à Dunkerque. Il fut envoyé en
-croisière dans la mer du Nord, en 1695, et mourut pendant la campagne.
-
-[103] Michel Begon, chevalier, né à Blois en décembre 1638. Etait frère
-du premier commis de M. de Seignelay. Président et lieutenant général du
-bailliage de Blois en 1677, il devint commissaire général de la marine à
-Rochefort en 1680; intendant aux îles, 1684; intendant général des
-galères, 1685; intendant à Rochefort, 1688; à la Rochelle, 1694. Il fut
-révoqué, vers 1705, par M. de Pontchartrain et décéda à Rochefort le 13
-mars 1710, laissant plusieurs enfants.
-
-[104] Petites frégates de 6, 10 et 12 pièces de canon, «qui vont
-parfaitement à la voile, mais qui ne sont bonnes pour la course que
-l'été, l'hiver les Dunkerquois se servent de doggres pêcheurs qu'ils
-équipent en guerre, et comme ces vaisseaux sont fort ronds ils
-soutiennent parfaitement la mer dans les plus rudes tourmentes.» Arch.
-de la Marine, campagnes, 1689-1690.
-
-[105] Paul de Louvigny, seigneur d'Orgemont, conseiller du roi.
-Intendant au Havre, 1er septembre 1688; à Brest le 15 mai 1701. Mort à
-Brest le 24 décembre 1702.
-
-[106] Jacques Goyon, sire de Matignon, comte de Thorigny, baron de
-Saint-Lo, lieutenant général en Normandie, gouverneur de Cherbourg,
-Granville et les îles Chaussey, né à Thorigny en 1644, chevalier des
-ordres en 1688, lieutenant général des armées en 1693. Mort à Paris en
-1725.
-
-[107] Charles Fortin, marquis de la Hoguette, après avoir servi dans les
-gardes, était devenu corvette des mousquetaires gris en 1672, enseigne
-en 1683, sous-lieutenant en 1684, maréchal de camp en 1688,
-lieutenant-général et gouverneur de Mézières en mars 1693. Il mourut
-d'une blessure reçue à la bataille donnée en Piémont, le 4 octobre 1693,
-par le maréchal de Catinat.
-
-[108] Les régiments n'y campèrent que quelques jours. Leur commandant se
-rapprocha de Cherbourg et envoya une partie de ses troupes vers
-Granville que les frégates anglaises menaçaient.
-
-[109] Henry-Joseph de Beaumont d'Eschilais, originaire de la Saintonge,
-fut promu enseigne de vaisseau le 1er janvier 1691, lieutenant de
-vaisseau le 1er janvier 1692, capitaine de frégate le 12 novembre 1706,
-capitaine de vaisseau le 24 juin 1709. Mort le 8 décembre 1724.
-
-[110] Ne se trouve pas inscrit au répertoire Laffilard des Archives de
-la Marine.
-
-[111] Le 23 juillet 1689, Seignelay écrivait à M. de la Hoguette: «Je
-n'ay pas besoin à présent des srs de Beaumont et Doublet,... vous pouvez
-leur permettre de faire la course ainsy qu'ils en avoient dessein
-lorsqu'ils ont commencé d'armer leurs bâtimens.»--(Arch. de la Marine.
-Ordres du Roi.)
-
-[112] Baie et port d'Angleterre, dans la Manche, sur la côte du
-Devonshire. C'est le lieu de réunion des forces maritimes anglaises.
-Doublet l'a déjà cité plusieurs fois comme le point principal de ses
-croisières.
-
-[113] Il faut lire _Juillet_. Doublet donne ses dates assez
-négligemment, ainsi les faits relatés ci-dessus et les suivants se
-rapportent à l'année 1689; le manuscrit les enregistre à la date de
-1690.
-
-[114] Le maréchal d'Estrées avait été investi du commandement de la
-flotte réunie à Brest durant les premiers mois de 1689. Vers le milieu
-de l'année, alors que le maréchal était embarqué et que tous ses ordres
-étaient donnés, M. de Seignelay prit en personne le commandement, et le
-comte d'Estrées resta «sur le pavé des vaches à Brest», suivant
-l'expression de Mme de Sévigné. Il ne s'en consola pas; Mme De La
-Fayette et Mme de Sévigné l'ont constaté. On voit en outre que son
-déboire ne passa pas inaperçu aux yeux de Doublet.
-
-[115] Le voyage de Seignelay à Brest fut tout un évènement. «Il étoit
-général en tout, dit Mme De La Fayette dans ses _Mémoires_, lors qu'il
-ne donnoit pas le mot; et mesme il en avoit les habits et la mine.»
-(Michaud et Poujoulat, 3e série, t. 8, p. 243.)
-
-[116] Arch. de la marine, Ordres du roi, Ponant, 14, 15, 24, 26, 30 et
-31 juillet 1689. Dans la lettre du 30 juillet on lit: «les sieurs de
-Beaumont et Doublet ayant eu ordre de naviguer entre Pennemarc et Glenan
-pour descouvrir si les ennemis s'estoient avancez jusqu'à ce parage, il
-(M. de Beaugey) les cherchera et leur ordonnera de revenir incessamment
-à Brest.»
-
-[117] Enseigne de vaisseau, 3 mars 1673; capitaine de brûlot, 1er
-juillet 1673; aide-major, 20 janvier 1676; capitaine de frégate, 3 avril
-1686; capitaine de vaisseau, 10 août 1689. Mort à la Hougue, 26 janvier
-1703.
-
-[118] Les ordres expédiés par Seignelay pendant le mois de juillet 1689
-sont datés de Brest «à bord du _Souverain_.» (Arch. de la marine.)
-
-[119] Ordre du roy (25 juillet 1689) au sr Doublet de sortir des rades
-de Brest et d'aller naviguer pendant trois jours entre Glenan et Penmark
-pour découvrir si les ennemis naviguent dans ce parage.--Ordres au sr de
-Beaugey d'aller croiser à la hauteur d'Ouessant (14 juillet 1689); aux
-srs de la Guiche et de Septèmes d'aller reconnaître la flotte ennemie
-(14 juillet); Mémoire instructif au sr de Levy, commandant la _Lutine_,
-pour aller à la rencontre de M. de Tourville (15 juillet).--Ordre pour
-le sr Doublet, commandant la _Sans-Peur_ entre Glenan et Penmark, de
-revenir au port de Brest pour y recevoir d'autres ordres (31 juillet
-1689). (Arch. de la marine.)
-
-[120] Tourville était parti des îles d'Hyères, le 9 juin 1689, avec
-vingt vaisseaux de guerre, une frégate, huit brûlots, deux flûtes et
-deux tartanes. Il montait le _Conquérant_.
-
-[121] Il faut lire: à la fin du mois de juillet 1689.
-
-[122] Barthélémy-Alexandre de Perrinet fut fait lieutenant de vaisseau
-le 26 avril 1675; capitaine de vaisseau le 5 janvier 1682; décédé le 10
-janvier 1705. (Arch. de la marine.)
-
-[123] Groix, Groais ou Grouais, île fortifiée à 9 kil. de Port-Louis, en
-face de l'embouchure du Blavet.
-
-[124] L'escadre de la Méditerranée arriva à la hauteur d'Ouessant le 29
-juillet 1689, et à la rade de Brest le 30 du même mois d'après la
-_Gazette_, le 4 août suivant M. Eug. Sue IV, 346).
-
-Mme de Sévigné a écrit (6 août 1689): «Tout brille de joie dans cette
-province de l'arrivée du chevalier de Tourville à Brest: M. de Revel a
-vu ce moment heureux: on l'attendoit si peu ce Tourville, qu'on crut
-d'abord que c'étoit des ennemis; et quand il se fit connoître, ce fut
-une joie et une surprise agréable... M. de Seignelai est à son bord
-faisant grande chère.»
-
-[125] Le comte de Moyencourt, volontaire du 9 mars 1682, fut nommé
-enseigne de vaisseau le 1er janvier 1684; aide-major le 10 janvier 1687;
-capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703; major le 1er novembre 1705;
-gouverneur de la Grenade le 1er août 1717; de la Guadeloupe le 1er
-novembre 1717; mort à Paris le 2 septembre 1728. Arch. de la Marine.
-
-[126] Durant les croisières que Doublet raconte, d'assez graves
-évènements maritimes passionnaient le public. Le 12 mai 1689, la flotte
-française sous le commandement de Château-Renault livrait la bataille de
-Bantry. Le 22 du même mois, Forbin et Jean Bart étaient faits
-prisonniers et conduits à Plymouth. Peu de temps après ces derniers
-réussissaient à s'enfuir dans une petite barque et ils abordaient après
-une navigation de 48 heures à quelques lieues de St-Malo.--Le 5 juillet
-1689 une division française prenait à l'abordage cinq bâtiments anglais,
-et le 27 le chevalier d'Amblimont anéantissait deux vaisseaux
-hollandais.
-
-[127] Lire: _août 1689_. Depuis le commencement du mois, ainsi que
-Doublet le mentionne, M. de Seignelay avait en vain cherché à connaître
-la force de l'escadre anglaise qu'on équipait à Portsmouth. De nombreux
-ordres avaient été expédiés dans ce but:
-
-Ordre pour le sr Dumené pour aller descouvrir l'armée ennemie. Il ira
-jusqu'à Plimouth et tâchera de prendre quelques bâtiments (17 août
-1689); même ordre à M. Desfrans, commandant le _Trident_ (17 août);
-Ordre au sr de Lévy pour aller aux Sorlingues avec la frégate la
-_Gratienne_, découvrir l'armée ennemie (17 août).--Arch. de la marine.
-
-[128] De Venize, enseigne de vaisseau depuis le 28 décembre 1671;
-lieutenant de vaisseau le 7 février 1678; capitaine de vaisseau le 1er
-novembre 1689; mort à la Havane, sur _le Superbe_, le 11 mai
-1702.--Arch. de la Marine.
-
-[129] Ecrivain principal de la marine à Roscoff, le 20 juillet 1694; à
-Port-Louis en 1696; nommé contrôleur au Canada le 1er mai 1698.
-
-[130] Hubert de Champi, seigneur Desclouseaux, commissaire général à
-Dunkerque de 1671 à 1680; intendant à Brest en 1683. Décédé dans ce port
-le 6 mai 1701.
-
-[131] Weymouth (?)
-
-[132] Ces embrassades reviennent souvent dans le récit de Doublet. La
-mode de ces caresses, de ces saluts était générale parmi les gens de
-qualité au dix-septième siècle. Elle a été ridiculisée par Quinault dans
-la _Mère Coquette_:
-
- Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez
- D'estropier les gens par vos civilités,
- Ces compliments de main, ces rudes embrassades...
-
-et par Molière dans les _Précieuses_, dans les _Fâcheux_ et dans le
-_Misanthrope_:
-
- Je vous vois accabler un homme de tendresses
- Et témoigner pour lui les dernières tendresses;
- De protestations, d'offres et de serments
- Vous chargez la fureur de vos embrassements.
-
-Plus loin Molière dit de nouveau:
-
- Et je ne hais tant que les contorsions
- De tous ces grands faiseurs de protestations,
- Ces affables donneurs d'embrassades frivoles...
-
-[133] Août 1689.
-
-[134] De Raymondis, lieutenant en 1677, major en 1682, fut élevé au
-grade de capitaine de vaisseau le 1er février 1682 et de major général
-le 1er novembre 1689. Il mourut le 5 juin 1692 d'une blessure reçue à la
-bataille de la Hougue.
-
-[135] Le marquis de Seignelay, secrétaire d'Etat, arriva de Brest à
-Versailles le 4 septembre 1689; il mourut l'année suivante, le 3
-novembre.
-
-Un ordre du roi, du 2 mai 1690, donna à Doublet le commandement de la
-frégate la _Gentille_, à Dunkerque.--Arch. de la Marine.
-
-[136] Capitaine de brûlot le 1er janvier 1691 d'après les répertoires de
-la Marine; sauté en l'air sur l'_Oriflamme_ à Vigo, le 21 octobre 1702.
-
-[137] Bourg du Calvados, arr. de Pont-Levêque, sur la rivière du même
-nom.
-
-[138] Voyez ci-dessus, page 49.
-
-[139] Le duc de Gordon-Oneill, fils du général Félix Oneill et
-petit-fils d'Henriette Stuart, de la famille de Balzac d'Entragues.
-Après la bataille d'Aghrim et la prise de Limerick (1691), il passa en
-France avec son régiment.
-
-[140] Leith, dans le golfe de Forth, à 3 kil. d'Edimbourg.
-
-[141] Ale (ou aile), boisson anglaise.
-
-[142] La date exacte est décembre 1691. Jean Bart était sorti de
-Dunkerque le 14 juillet et avait été retenu sur la rade pendant quelques
-jours. Après une campagne sur les côtes de Norvège il était de retour en
-vue de Dunkerque le 29 novembre, et sur rade avec deux prises le 1er
-décembre.--Arch. de la Marine, Campagnes, 1691, t. 13.
-
-[143] D'après les listes générales des officiers de vaisseau (t. VI,
-1609 à 1770), le brevet de lieutenant de frégate fut expédié à Doublet
-le 1er janvier 1693; il fut «biffé et rayé» la même année.--Arch. de la
-marine.
-
-[144] Charles Keyser, né en 1653, fut fait enseigne de vaisseau le 10
-janvier 1687; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1691. Mort le 3
-janvier 1694. C'était un des amis les plus intimes de Jean Bart.
-
-[145] Doublet remplit plusieurs missions de ce genre. Elles consistaient
-à convoyer les navires de commerce chargés d'approvisionnements achetés
-à l'étranger. A l'époque où Colbert prit en main les affaires de la
-marine (1665), il trouva les arsenaux fort dégarnis; tout y manquait à
-la fois. Aussi la France, pendant plus de dix ans, dut-elle tirer du
-dehors et notamment de la Suède et de la Hollande les bois de
-construction, les mâts, les cordages, le goudron, les canons de fer et
-de bronze.
-
-[146] Le cap Kol, ainsi nommé sur les cartes marines du dix-septième
-siècle, est le cap Kullen, sur la côte de Suède, à l'entrée du Sund. Il
-est formé d'un groupe de montagnes qui, au dire du savant Rudbesk,
-étaient tout simplement les vrais colonnes d'Hercule.
-
-[147] Plusieurs voyageurs, en effet, en ont parlé. «Nous nous
-trouvasmes, dit l'un deux, vis-à-vis de Kolle, qui est une haute roche.
-Nous l'avions à main gauche. Ce fut là que pas un de la compagnie ne fut
-exemt de la cérémonie qu'ont accoustumé de faire observer tous les
-matelots qui passent par cet endroit. Ils sont deux qui mettent un
-cordeau autour du cou et un autre qui jette un seau d'eau de mer sur la
-teste. La cérémonie fut faite sans y rien oublier, car après avoir esté
-mouillé, il m'en cousta encore une pistole pour le vin des
-matelots.»--_Les Voyages de M. Des Hayes en Dannemarc_, 1664, p. 30.
-
-[148] «M. de Martangis, ambassadeur du roi en Danemark se trouvant mal
-en ce pays-là, a demandé son congé; le roi y enverra bientôt un autre
-ambassadeur en sa place.» _Journal de Dangeau_, t. IV, p. 175, 179.
-
-Le roi y envoya M. de Bonrepaus, intendant général des armées navales,
-qui conclut avec le roi de Danemark deux traités, l'un, le 11 mars 1693,
-concernant le duc de Wolfenbüttel, l'autre, le 11 avril suivant, pour le
-bombardement de Ratzebourg.--Deschard, _Notice sur le commissariat de la
-marine_, p. 94.
-
-[149] Christian V, roi de Danemark et de Norvège, fils de Frédéric III,
-né en 1646, mort en 1699; marié à Charlotte-Amélie de Hesse.
-
-[150] Ce nom est défiguré. Il s'agit du gouverneur de Norvège, comte
-Ulric de Gyldenloeve, frère naturel de Christian Ier, roi de Danemark,
-né le 4 juin 1638, mort le 17 avril 1714.
-
-[151] Plus loin Doublet écrit _Bielks_ et commet une erreur. En effet,
-il entend parler du grand-amiral-lieutenant Niels-Juel, l'un des plus
-célèbres marins danois, et non du maréchal Bielk ou de Bieck, suédois,
-qui fut gouverneur de Poméranie et ambassadeur en France.
-
-[152] Scarborough, ville d'Angleterre, sur la mer du Nord, au fond d'une
-belle baie. Son port, le plus important de la côte orientale de
-l'Angleterre est vaste, commode et d'une profondeur suffisante pour
-recevoir les plus gros vaisseaux.
-
-[153] Elseneur.
-
-[154] Officiers-mariniers du quartier de Honfleur.
-
-[155] Il se trouva 85 hommes de mon équipage noyés et 16 holandais de la
-prise.--Note du manuscrit.
-
-[156] Ce passage contient une erreur évidente. Jérôme Phelypeaux, comte
-de Pontchartrain, ne devint ministre de la marine que le 6 septembre
-1699.
-
-[157] Nestor-Clemenceau de la Faudière de Maisonneuve, nommé lieutenant
-de vaisseau en 1675; capitaine de galiote en 1684; capitaine de vaisseau
-en 1689. Mort à Rochefort le 4 novembre 1700.
-
-De Montault, garde-marine en 1671, enseigne de vaisseau en 1678 et
-lieutenant en 1691, fut interdit en 1692 et rayé des cadres en 1695.
-
-[158] Voyez les _Mémoires de Duguay-Trouin_, année 1692.
-
-[159] Thomas-Claude-Renard de Fuschamberg, marquis d'Amblimont, fut
-nommé capitaine de vaisseau en 1669; chef d'escadre le 1er janvier 1693
-et fait commandeur de Saint-Louis la même année. Il devint gouverneur
-général aux Iles et mourut à la Martinique le 17 août 1700.
-
-[160] Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, fils
-aîné du maréchal de Luxembourg. Il était né en 1675. Chevalier de St.
-Jean de Jérusalem, colonel au régiment de Provence en 1693, brigadier
-d'infanterie en 1702, lieutenant-général des armées en 1708, il devint
-maréchal de France en 1734 et mourut le 23 décembre 1746.--Pinard,
-_Chron. hist. mil._, t. IV, p. 638.
-
-[161] Oliva ou Olive, couvent de la Prusse Polonaise, sur la côte à un
-mille de Dantzik.
-
-[162] «M. le Vidame d'Enval, qui était ambassadeur du roi en Portugal,
-s'en va en la même qualité en Pologne en la place du marquis de
-Béthune.» _Journal de Dangeau_, t. III, p. 447.
-
-Robert le Roux, baron d'Esneval, vidame de Normandie, d'une très
-ancienne famille de cette province, avait été conseiller au parlement de
-Rouen. «Madame son épouse», dont parle le narrateur, était
-Anne-Marie-Catherine de Canonville, marquise de Grémonville et «Monsieur
-le chevalier son fils» se nommait Anne-Robert-Claude Le Roux d'Esneval;
-ce dernier mourut président à mortier au parlement de Rouen, en 1766.
-Voy. Lachesnaye-Desbois.
-
-[163] 29 mai 1692.
-
-[164] Au dix-septième siècle, les officiers généraux et les capitaines
-entretenaient des trompettes; c'était un luxe d'une assez grande
-considération pour qu'un des hommes de mer les plus graves, l'illustre
-Abraham Du Quesne, prît vivement à partie le comte d'Estrées qui voulait
-lui enlever un des siens.--_Gloss. naut._
-
-[165] De la famille de Damas-Cormaillon, originaire de la Bourgogne.
-
-[166] L'ordre de l'Eléphant Blanc cité plus haut avait été institué par
-Christian Ier, roi de Danemark, né en 1425 mort en 1481, à l'occasion du
-mariage du prince royal Jean avec Christine, fille d'Ernest électeur de
-Saxe. Il fut rétabli au dix-septième siècle par Christian V.
-
-La «tour pour l'observatoire» est la tour de l'église de la Trinité,
-dite _Tour Ronde_, bâtie en 1642, où l'on peut monter par une allée en
-spirale.
-
-[167] Autrement dit: eau de la reine de Hongrie, médicament aromatique
-autrefois célèbre, tiré de l'essence du romarin.
-
-[168] Helsinborg, ville de Suède, sur le Sund, vis-à-vis de Kronenbourg,
-forteresse située dans l'île de Seeland près d'Helsingor
-(Elseneur).--L'île de Ween ou Hueen citée plus haut est située également
-dans le détroit du Sund et appartient à la Suède.
-
-[169] Plus tard roi sous le nom de Frédéric IV, 1699-1730.
-
-[170] Victor-Marie duc d'Estrées, né en 1660, pair, maréchal et
-vice-amiral de France, prit le nom de maréchal de Coeuvres.--Il était
-entré dans la marine comme volontaire en 1678. Il fut nommé capitaine de
-vaisseau le 5 janvier 1679; lieutenant général et vice-amiral en
-survivance le 12 décembre 1684; maréchal de France en 1703; vice-amiral
-en pied le 19 mai 1707; vice-roi d'Amérique le 19 mai 1707. Il mourut à
-Paris le 27 décembre 1737.
-
-[171] L'acte de mariage de Doublet est du 14 octobre 1692. Voyez aux
-additions la pièce nº 3.
-
-[172] La frégate portait le nom de Charles-Amédée de Broglie, comte de
-Revel, brigadier par brevet du 12 mars 1675, maréchal de camp en 1678,
-lieutenant général des armées en 1688; mort le 25 octobre 1707.
-
-[173] Comme nous l'avons déjà dit, le manuscrit contient des dates
-marginales placées en regard de chaque passage principal. Un grand
-nombre de ces dates sont inexactes. Ici Doublet a écrit en marge: «août
-1693.» La croisière et la prise du garde-côte d'Irlande qu'il va
-raconter appartiennent au contraire à l'année 1694 et devraient prendre
-place après le récit du premier bombardement de Saint-Malo qu'on
-trouvera plus loin. Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5.
-
-[174] De La Haye de la Villestreux.
-
-[175] Jacques Gouin de Beauchêne, marin né Saint-Malo. Il fut le premier
-malouin, dit M. Cunat (p. 480), qui ouvrit le commerce avec les colonies
-espagnoles. Il doubla le cap Horn en 1698.
-
-[176] Legoux, sieur de la Jannaye ou Jeannais, d'une famille de marin
-originaire de Saint-Malo. Il commanda plusieurs corsaires de ce port en
-1692 et 1695.
-
-[177] Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5.
-
-[178] Le fort de la Conchée, situé au nord-quart-nord-ouest de la partie
-la plus septentrionale de Saint-Malo, fut commencé en 1689 et achevé en
-1707. C'est un des chefs-d'oeuvre de Vauban.
-
-[179] Dans une lettre du 25 novembre 1693. M. Le Camus annonce le départ
-de M. Le Bigot des Gastines pour Paris. Arch. de la Marine, serv.
-général.
-
-[180] M. Le Camus écrivait au ministre, le 26 novembre 1693: «M. le
-chevalier de Ste-Maur et M. de Sever, capitaines, se sont trouvé en
-passant pour aller à Paris qui se mettent en estat de faire tous leurs
-efforts du costé de la marine, et moy, Monseigneur, je me rendray demain
-avec M. Doublet à la batterie des mortiers pour bombarder les ennemis et
-pour tacher de les incommoder.» Arch. de la Marine, serv. général, 1693.
-
-[181] Sur le bombardement de Saint-Malo, voyez les relations de la
-_Gazette_, p. 625 et 637, du _Mercure_, décembre, p. 285-331 et les
-correspondances du dépôt de la Marine, service général et campagnes,
-année 1693.--L'escadre anglaise comptait en tout 42 voiles. Elle lança
-150 bombes dont 26 seulement tombèrent dans la ville. La machine
-infernale dont Doublet parle consistait en un brûlot de 160 tonneaux
-environ, rempli d'artifices et de bombes. L'effet de son explosion fut à
-peu près nul. Les bombes trop épaisses, d'un fer trop liant et contenant
-trop peu de poudre n'éclatèrent pas; il en resta environ deux cents sur
-la grève. Le P. Daniel a donné (_Histoire de la Milice Françoise_) une
-description de cette machine.
-
-[182] Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, chevalier des ordres du
-roi en 1661; lieutenant-général puis gouverneur de la province de
-Bretagne en 1670; ambassadeur à Rome; mort à Paris en 1698. Il étoit le
-neveu du connétable de Luynes dont la soeur, Louise d'Albert, épousa
-Antoine de Villeneuve, marquis de Monts premier maître d'hôtel de Gaston
-d'Orléans, gouverneur de Honfleur de 1645 à 1682.
-
-[183] Camaret (Finistère).
-
-[184] Embouchure de la rivière qui forme la rade de Saint-Malo.
-
-[185] Déjà cité plus haut. François Fossard, sieur Desmaretz, capitaine
-marchand et corsaire de Saint-Malo, était le beau-frère de Doublet.
-
-[186] Le passage qui suit contient le récit du bombardement de
-Saint-Malo, les 14 et 15 juillet 1695, par la flotte anglo-hollandaise
-aux ordres de lord Barckley, forte de 70 voiles. Quoique Doublet affirme
-que cette attaque ne causa aucun dommage à la ville et aux forts, on
-sait qu'il en fut autrement. De cinq à six cents bombes tombèrent dans
-Saint-Malo; huit personnes furent tuées et sept maisons incendiées. On
-évaluait le dommage que la ville avait souffert à trois cent mille
-livres. Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 24 juillet 1695.
-
-[187] Partie des remparts de Saint-Malo où était établie la batterie
-dite _de Hollande_.
-
-[188] Denis, comte de Polastron, enseigne au régiment du roi en 1663,
-obtint le rang de capitaine en 1667, de major en 1676 et devint
-lieutenant-colonel en 1678. Brigadier par brevet du 28 février 1686, il
-combattit à Fleurus en 1690 et servit au siège de Mons en 1691. Il fut
-créé maréchal du camp la même année. En 1693, il fut envoyé sur les
-côtes de Bretagne et commanda à Saint-Malo jusqu'à la Paix. Il contribua
-à la défense de cette place en 1695. Nommé lieutenant-général des armées
-en 1696. Gouverneur de Mont-Dauphin en 1698. Il commanda dans les
-évêchés de Dol, de St-Malo et de St-Brieuc, sous le maréchal d'Estrées
-par commission du 7 juillet 1701. Il mourut le 28 février 1706.--Pinard,
-_Chronologie hist. mil._ T. IV, p. 407.
-
-[189] Le Bigot des Gastinnes (Louis), commissaire ordinaire à Nantes en
-1677; à Saint-Malo de 1693 à 1699; commissaire général à Brest de 1699 à
-1703. Il fut fait intendant à Dunkerque le 15 juillet 1703. Il se retira
-le 1er décembre 1704 et fut nommé inspecteur général des Echelles du
-Levant et de Barbarie en 1705.
-
-[190] Le chevalier puis bailly de la Pailletrie avait servi sept ans
-dans un régiment de cavalerie avant d'entrer dans la marine. Il fut
-nommé lieutenant de la galère réale le 1er janvier 1685; capitaine de
-galère le 1er mai 1690; chef d'escadre le 11 juillet 1702; décédé le 5
-octobre 1719. Arch. de la Marine.
-
-Sur le marquis de Langeron, voyez page 104 et Jal, _Abraham Duquesne_,
-T. II, p. 392-403.
-
-[191] Les galères du roi au nombre de quinze, commandées par le
-chevalier de Noailles, étaient passées de Levant en Ponant. Le 14 juin
-1690 elles partirent de Rochefort et après plusieurs escales elles
-mouillaient à la rade du Havre le 17 août. Deux d'entre elles, la
-_Palme_ et l'_Emeraude_ séjournèrent pendant deux ans environ dans le
-bassin de Honfleur. Elles quittèrent ce bassin, «qui est si petit que
-l'on n'avoit pu exercer à la rame les cents matelots de ces galères», et
-furent amenées au Havre à la fin de septembre 1693.--Deux autres
-galères, la _Sublime_ et la _Constante_, sous les ordres du chevalier
-d'Escrainville, furent chargées de protéger Saint-Malo contre les
-attaques des Anglais; elles jetaient l'ancre devant ce port le 24 avril
-1693, mais elles ne rendirent aucun service. Arch. de la Marine, Ordres
-du roi, Galères, 1690, campagnes, 1689-1690, 1er décembre 1693; service
-général, 23 juillet, 20 et 29 septembre 1693, correspondance de M. de
-Louvigny.
-
-[192] Entré au service comme garde marine en 1685, il fut fait enseigne
-de vaisseau en 1687, lieutenant de vaisseau en 1691, capitaine de
-vaisseau en 1692, chef d'escadre en 1712, lieutenant général des armées
-navales le 8 juin 1722. Il mourut à Paris le 7 février 1727.
-
-[193] Le commandant du fort de la Conchée a exposé le rôle qu'avait joué
-la machine infernale destinée à ruiner l'oeuvre de Vauban.
-
-«Ils me vinre canonner avec leurs gros navire, dit-il, et manvoyère à la
-faveur de la fumée un brûlot. Il vint à la portée du fusil sans que je
-peux tirer dessus, venent du costé que je naues point de canon. Ils y
-mire le feu et lanvoyerent vent arriere au pied des baterie avec des
-ancre pendente pour acrocher la roche, il vint au pied, le feu dedent et
-une sy grosse fumée qu'il estoit impossible de se voir, le vent la
-poussant avec la flame dans nos embrasures avec une grande violance.
-C'est une nouvele machine inventée en Holande pour empescher des baterie
-de tirer et de voir. Dans ce tems-là, ils envoyèrent un autre bâtiment
-rembly d'artifice et de machine à feu pour mestre le feu aux baterie
-qu'il saves que les platte forme estés de bois. Ce navire mit le feu de
-mesme que le premier mes le courant le fit passer de lautre costé du
-fort où il sauta après avoir touché et ouver contre une roche ce quy
-empescha son grand effet. Il ne nous laissa pas de nous remplir
-d'artifice, de mestre le feu aux logements quy nestes couvert que de
-prelats goderonez et extrêmement combustible.»
-
-_Lettre de M. de La Marguerie, 17 juillet 1695._ Arch. de la Marine,
-Campagnes.
-
-[194] L'île de Césambre ou Sezembre, en vue de Saint-Malo, vers le
-nord-nord-ouest.
-
-[195] D'après une dépêche de M. de Nointel, intendant de Bretagne, ce
-fut M. le chevalier de Cargrées de Tracy qui apporta la première
-nouvelle de la venue des Anglais: «La première nouvelle que l'on en eut
-fut par le sieur de Kergrée, capitaine de frégate légère, lequel
-revenant de la découverte aprit à la fosse d'Amonville qu'on les avoit
-veus six lieues au large; il fut envoié le mesme jour pour avoir des
-nouvelles plus certaines et en effet il aperceut les vaisseaux ennemis
-faisant voile vers Saint-Malo.» Arch. de la Marine, Campagnes, 1695.
-
-[196] Originaire de Saint-Malo, il appartenait à une famille qui a
-fourni plusieurs marins connus, tel que La Moinerie-Miniac qui fut promu
-capitaine de frégate en 1711 et mourut commandant la _Fidèle_ le 18
-janvier 1712.
-
-[197] Maniguette ou graine de Paradis. «A Sanguin, côte de la Guinée,
-dit un mémoire, on commence à traiter de la maniguette qui est une
-espèce de poivre.» Arch. de la Marine.
-
-[198] Voyez page 110.
-
-[199] Voyez page 87.
-
-[200] Petite île de France (Bouches-du-Rhône) dans la Méditerranée, à 8
-kil. de Marseille. Les navires qui arrivent d'Afrique et du Levant y
-font quarantaine.
-
-[201] Hubert de Fargis de Montmort (Jean-Louis), conseiller au Châtelet
-de Paris, intendant au Havre, 1684; intendant général des galères, 1688;
-conseiller honoraire au parlement d'Aix, 1690; intendant des armées
-navales, 1710. Décédé le 6 décembre 1720.
-
-[202] Nom que dans l'escadre des galères, on donnait à la galère
-destinée à porter le Roi, les Princes, l'Amiral de France ou en leur
-absence le général des galères. Le musée du Louvre possède un fort beau
-modèle de la Réale de France. _Gloss. naut._
-
-[203] Nous connaissons trois enfants de Doublet, Jeanne-Rose, née à
-Saint-Malo vers la fin de 1693; Marie-Magdeleine, baptisée à Honfleur le
-27 août 1699; Françoise-Louise-Marguerite, baptisée dans la même ville
-le 10 février 1704.
-
-[204] Doublet veut dire son avant-dernier voyage à Terre-Neuve, car au
-mois de décembre 1701 il entrait dans le port de Honfleur avec le navire
-le _Repos de la Patrie_ qu'il commandait. Il rapatria alors un sieur
-Pierre Remy, ancien habitant de l'île Percée, qu'il avait trouvé dans
-cette île abandonné sans vivres et sans asile. Reg. de l'amirauté.
-
-[205] Le récit qui suit est confirmé par plusieurs actes des reg. de
-l'amirauté de Honfleur (2 et 3 décembre 1701). Un espagnol arrivé dans
-ce port sur le navire du capitaine Jacques Gaspard et ayant pris Doublet
-pour interprète exposa devant les officiers de l'amirauté qu'un
-capitaine Delaunay, commandant le navire l'_Europe_ «dont il se servoit
-en qualité de forban», avait capturé et pillé, à la côte de St-Domingue,
-le navire sur lequel il était embarqué. N'ayant pu obtenir justice
-auprès du gouverneur, l'espagnol venait en France s'adresser au Roi.
-
-[206] M. de Galiffet, gouverneur de Sainte-Croix et du Cap prit
-l'intérim et le titre de commandant en chef, attendu le départ de M.
-Ducasse pour la France.
-
-M. Du Paty, lieutenant du roi, commandant la partie de l'ouest y rendait
-les ordonnances pendant cet intérim.
-
-[207] Garde-marine, capitaine et major à St-Domingue de 1694 à 1697.
-Fait lieutenant de roi dans la même colonie le 3 février 1699. Chevalier
-de Saint-Louis le 23 mars 1706. Gouverneur au Petit-Goave le 25 mars
-1713; à St-Louis le 19 novembre 1700. Lieutenant de roi au gouvernement
-général le 7 septembre 1723. Mort en passant en France sur le _Paon_ le
-17 octobre 1723.
-
-[208] Bidè de Maurville, fait capitaine de flûte le 1er janvier 1696,
-capitaine de brulôt en 1703. Il mourut sur le _Magnifique_ le 8 octobre
-1704.
-
-[209] L'_Histoire navale d'Angleterre_, t. III, p. 278, fait mention de
-ce fait: «Il (l'amiral de Benlow) poursuivit un vaisseau de guerre du
-port de cinquante canons, mais qui n'étoit monté que de quarante, lequel
-gagna le rivage et y échoua.»
-
-Nous croyons qu'il existe de nouveau dans le passage qui suit une erreur
-de date. Les faits dont parle Doublet ainsi que son voyage aux Antilles
-se rapportent à l'année 1702.
-
-[210] John Benlow, amiral anglais, né vers 1650, mort le 4 novembre
-1702. Il est surtout connu par le bombardement de Saint-Malo, en 1693,
-où il faisait fonctionner une machine infernale, par ses croisières
-devant Dunkerque qu'il était chargé de bloquer et par son combat entre
-Ste-Marthe et Carthagène des Indes en 1702, contre l'escadre française
-commandée par Ducasse.
-
-[211] Jean-Baptiste Ducasse, né dans le Béarn en 1650. Lieutenant de
-vaisseau le 15 mars 1686; capitaine de frégate le 1er novembre 1689;
-gouverneur à Saint-Domingue le 1er juin 1691; capitaine de vaisseau le
-1er janvier 1693, chef d'escadre le 20 juillet 1701 et lieutenant
-général des armées navales le 27 décembre 1707. Mort à Bourbon le 25
-juin 1715.
-
-[212] En effet, les deux escadres se cherchaient. Elles se rencontrèrent
-entre Ste-Marthe et Carthagène des Indes (côte de Vénézuéla). Ducasse
-qui n'avait que 4 vaisseaux livra aux Anglais cinq combats les plus
-longs et les plus terribles dont les annales maritimes aient gardé la
-mémoire (30 août 7 septembre 1702). Dans le dernier, il attaqua lui-même
-le vaisseau de Benlow qui fut gravement blessé. Presque tous les
-vaisseaux anglais furent mis hors de combat. Ducasse continua sa route
-et arriva à Carthagène le 15 septembre.--D'Hamecourt, p. 686.
-
-[213] Plaisanse. Baie de l'Amérique anglaise du Nord, sur la côte sud de
-l'île de Terre Neuve, avec un beau port. La pêche des morues y est
-abondante.
-
-[214] Voyez la note 109.
-
-[215] Le _mal de Siam_ des anciens historiens des Antilles, le _vomito
-negro_ des Espagnols, le _typhus d'Amérique_ ou la _fièvre jaune_.
-
-[216] Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron, né en 1654. Colonel
-d'infanterie en 1675; brigadier en 1683, maréchal de camp en 1688,
-lieutenant-général en 1693; maréchal de France en 1703; il mourut en
-1718. Le marquisat de Beuvron fut érigé en duché d'Harcourt au mois de
-novembre 1700.
-
-[217] Jacques-Henri de Durfort de Duras, né en 1626, capitaine des
-gardes du corps en 1671; maréchal de France en 1675; chevalier des
-ordres en 1688; chevalier de Saint-Louis en 1693. Il mourut à Paris le
-12 octobre 1704. Le marquisat de Duras fut érigé en duché par lettres de
-février 1689.
-
-[218] Jérôme de Phélipeaux, comte de Pontchartain, né en 1674,
-conseiller au Parlement de Paris, conserva le département de la maison
-du Roi et de la marine du 6 septembre 1699 au 1er septembre 1715.
-
-[219] Marc-René de Voyer, comte d'Argenson, né en 1652,
-lieutenant-général de la police à Paris.
-
-[220] Le couvent des grands Augustins était établi sur l'emplacement
-actuel du marché de la Vallée, sur la rive gauche de la Seine. C'était
-dans la chapelle de ce couvent qu'avait été faite, en 1578, la première
-promotion des chevaliers du Saint-Esprit; Philippe de Commines y était
-inhumé ainsi que le poète Remy Belleau. On sait que les Etats-Généraux
-se réunirent plusieurs fois aux Grands Augustins.
-
-[221] Voyez plus haut note 211.
-
-[222] Il s'agit de l'_Assiento_, compagnie de traite à laquelle le
-gouvernement espagnol avait octroyé le droit d'importer des nègres dans
-ses colonies. Ce monopole fut accordé à la compagnie française des côtes
-de Guinée par Philippe V, en 1701. Celle-ci ne tarda pas à en être
-dépossédée par l'Angleterre qui fit de ce privilège l'une des clauses
-expresses du traité d'Utrecht (4 mai 1713).
-
-[223] Voyez la note 103.
-
-[224] Guérusseau Du Magnou, fait lieutenant de vaisseau en 1662 et
-capitaine de vaisseau en 1666, fut condamné à mort pour avoir perdu le
-vaisseau le _Rouen_. Rétabli dans son grade en 1672, il fut nommé chef
-d'escadre le 1er janvier 1693 et mourut à Rochefort le 10 mai 1706.
-
-[225] Capitaine de flûte le 1er janvier 1691; capitaine de brûlot le 1er
-janvier 1703. Mort à Brest le 28 mai 1719.
-
-[226] Commissaire ordinaire de la marine le 21 avril 1703. Commissaire
-ordonnateur le 28 décembre 1703. Faisant fonctions d'intendant de
-justice, police et finances de l'île de la Tortue et côte de
-Saint-Domingue, 1708.
-
-[227] René Guimont du Coudray, garde, écrivain de la marine en 1692;
-sous-lieutenant et lieutenant et capitaine d'artillerie de 1692 à 1701.
-Fait capitaine de vaisseau le 1er novembre 1705. Chevalier de St-Louis
-le 28 juin 1715. Mort à Rochefort le 13 novembre 1745.
-
-[228] Sur un des vaisseaux que Doublet commandait se trouvait en qualité
-de major le chevalier Des Marchais. On a de cet officier un _Voyage en
-Guinée et aux îles voisines_, imprimé à Paris en 1730 par les soins du
-P. Labat. Le chevalier Des Marchais y fait allusion au voyage qu'il
-effectua avec Doublet.
-
-[229] Les navires en campagne de traite mouillaient ordinairement au cap
-Mesurado, sur la côte des Graines (Guinée supérieure), pour faire de
-l'eau et du bois; ils venaient ensuite découvrir le cap des Palmes.
-
-La traite commençait au cap Blanc pour finir à la rivière du Congo, mais
-elle était particulièrement abondante en or et en noirs depuis le cap
-des Trois-Pointes jusqu'à la rivière de la Volta.
-
-[230] La ville de Ouiddah ou Whydah fait partie du royaume de Dahomey.
-On l'aperçoit de la mer, dont elle est distante d'environ 3 milles. Une
-lagune ou lac, d'une largeur de 1 mille environ et d'une profondeur de 2
-à 6 pieds anglais, s'étend entre elle et la mer. Son aspect est très
-pittoresque. Whydah et Badagry étaient les deux grands ports de traîte
-du golfe de Benin.
-
-[231] Le ms (p. 123) contient une longue note marginale relative à une
-révolte des noirs embarqués à bord de la _Badine_. Cinq hommes de
-l'équipage furent tués; le conseil de guerre qui se réunit condamna à
-mort deux des principaux meneurs de la révolte: l'un fut coupé en quatre
-morceaux, le second fut pendu à la grande vergue.
-
-[232] Le chevalier François de Courbon-Blenac, enseigne en 1673. Fait
-lieutenant de vaisseau en 1679; capitaine de vaisseau le 1er novembre
-1689. Retiré le 8 novembre 1713.
-
-[233] Le texte est bien _entousiasme_; le mot propre serait syncope en
-léthargie.
-
-[234] Marie-Gobert Salampart de Chouppes. Nouveau garde-marine le 1er
-janvier 1699, enseigne le 20 octobre 1703. Investi des fonctions de
-major au Petit-Goave le 21 octobre 1703. Capitaine en pied à
-St-Domingue, le 30 avril 1706. Mort le 2 août 1717.
-
-[235] Pierre Le Moine d'Iberville, promu capitaine de frégate au mois de
-février 1692, fut nommé capitaine de vaisseau le 1er juillet 1702. Il
-mourut à la Havane le 9 juillet 1706 sur le vaisseau le _Juste_ qu'il
-commandait.
-
-[236] Joseph Le Moine de Sérigny, fut fait enseigne de vaisseau le 1er
-janvier 1692; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1696; capitaine de
-vaisseau le 1er février 1720. Mort le 12 septembre 1734.
-
-[237] Juchereau de Vaulezard, nouveau garde-marine le 15 mars 1693. Fait
-enseigne et capitaine à la Louisiane en 1703. Retiré et passé à
-St-Domingue en 1713. Mort dans cette île en 1729.
-
-[238] Le _mariposa_ est un oiseau du genre bengali; c'est le pinson de
-la Louisiane que les créoles nomment le _pape_.
-
-[239] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, de Brionne, vicomte de
-Marsan, grand écuyer de France, chevalier des ordres du roi, gouverneur
-d'Anjou, né en 1641, mourut le 13 juin 1718. Il était fils de Louis de
-Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer, sénéchal de Bourgogne et
-gouverneur d'Anjou, décédé en 1666.
-
-[240] «Mme d'Arco, dit Saint-Simon, mourut à Paris (1717) où elle
-donnoit à jouer tant qu'elle pouvoit. Elle s'appeloit étant fille Mlle
-Popuel, étoit fort belle, et avoit été longtemps maîtresse déclarée, en
-Flandre, de l'électeur de Bavière.»--«Cette comtesse d'Arco, ajoute
-Dangeau, est une fille de Flandre, ancienne maîtresse de l'électeur,
-dont il a eu le chevalier puis comte de Bavière, et qu'il maria au frère
-du général de ses troupes, que chez lui on appeloit le maréchal d'Arco.
-Madame d'Arco est morte à Paris où elle faisoit une grande dépense. Son
-fils a été avancé dans le service et à la fin a été fait grand
-d'Espagne.»
-
-_Mémoires de St-Simon_, t. XIV, p. 171. _Journal de Dangeau_, t. VIII,
-p. 97 et 98.
-
-[241] Jean-Jacques Mithon, chevalier, seigneur de Senneville, originaire
-d'Orléans. Ecrivain de la marine de 1690 à 1692. Commissaire à la
-Martinique de 1697 à 1708. Subdélégué intendant, commissaire général et
-intendant à Saint-Domingue de 1713 à 1718. Intendant à Toulon en 1720.
-Mort en congé, à Paris, le 30 juin 1737.
-
-[242] Charles d'Irumberry-de-Sallaberry, né en 1659, fut maître des
-Comptes en 1690 et président en la même Chambre en 1710.
-
-[243] Les côtes de Provence furent envahies par le duc de Savoie et le
-prince Eugène au mois d'août 1707; leurs troupes passèrent le Var le 11
-août tandis que la flotte ennemie s'était avancée pour favoriser le
-passage.
-
-[244] René, sire de Fronlay et comte de Tessé, né en 1651, fut
-aide-de-camp du maréchal de Créqui en 1669 et devint colonel de dragons
-en 1684, brigadier en 1678, gouverneur du Maine en 1680, mestre de camp
-général des dragons en 1684, maréchal-de-camp et chevalier du
-Saint-Esprit en 1688, lieutenant-général en 1691, maréchal de France en
-1703, général des galères en 1712. Il mourut en 1725.--Pinard, _chron.
-hist. mil._, t. III, p. 141-151.
-
-[245] Jacques Le Coutelier, marquis de Saint-Pater, page du roi en 1676,
-lieutenant au régiment Dauphin-Infanterie 1677 et colonel du régiment
-d'infanterie du Vivarais en 1685, devint brigadier en 1695; maréchal de
-camp en 1704 et lieutenant général en 1706. Il fut nommé pour commander
-à Toulon le 19 juin 1707.--Pinard, _chron. hist. mil._ t. IV, p. 621.
-
-[246] Louis Girardin, chevalier, seigneur de Vauvré, enseigne en 1665,
-commissaire ordinaire de la marine en 1670; commissaire général en 1673;
-ordonnateur au Havre en 1675; intendant à Toulon en 1680; maître d'hôtel
-ordinaire du roi et conseiller d'Etat en 1700. A passé pour un des plus
-grands intendants que la marine ait eus, (Deschard, p. 93).
-
-[247] De Combes, fut nommé enseigne de vaisseau le 7 août 1677;
-lieutenant de vaisseau le 2 mars 1680; capitaine de galiote le 16
-janvier 1684, capitaine de vaisseau le 1er janvier 1689; commissaire
-général d'artillerie le 1er janvier 1703. Mort à Brest le 25 novembre
-1717.
-
-[248] Les assiégeants s'attachèrent principalement au fort
-Sainte-Marguerite, à celui de Saint-Louis et à la Grosse-Tour. Le fort
-Ste-Marguerite se rendit le 16 août 1707. Quelques jours plus tard, le
-22, les Impériaux levèrent le siège de Toulon.--Voyez la _Gazette_ 30
-juillet, 6, 13, 27 août, 3 et 10 septembre 1707.
-
-[249] Le voyage de Doublet dans les mers du sud dura 42 mois; il en
-avait conservé le journal. Voyez à ce sujet l'introduction § III.
-
-[250] _En marge de la main du ministre_: J'ay appris cette action par le
-Port Louis et par Brest, elle m'a fait bien du plaisir.
-
-[251] Fils de Claude de Dreux et d'Aimée-Thérèse de Montgommery,
-ambassadeur en Espagne; capitaine des Cent-Suisses duc d'Orléans: mort
-en 1719.
-
-[252] Ces gages étaient de 612 livres.
-
-
-
-
-OEUVRES DE M. GUIZOT
-
-Édition format in-8º
-
-
- HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION D'ANGLETERRE, depuis l'avénement de
- Charles 1er jusqu'au rétablissement des Stuart (1625-1660).
- 6 vol in-8, en trois parties. 42 fr
-
- --HISTOIRE DE CHARLES 1er depuis son avénement jusqu'à sa mort
- (1625-1649); précédée d'un _Discours sur la Révolution
- d'Angleterre_. 8e édit. 2 vol. in-8. 14 »
-
- --HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE D'ANGLETERRE ET DE CROMWELL
- (1649-1658). Nouvelle édition. 2 vol. in-8. 14 »
-
- --HISTOIRE DU PROTECTORAT DE RICHARD CROMWELL et du
- RÉTABLISSEMENT DES STUART (1659-1660). 2 vol. in-8. 14 »
-
- MONK. CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE, etc.; étude historique. Nouv.
- édit. 1 vol. in-8. 6 »
-
- PORTRAITS POLITIQUES des hommes des divers partis:
- _Parlementaires_, _Cavaliers_, _Républicains_, _Niveleurs_;
- études historiques. 1 vol. in-8. 6 »
-
- SIR ROBERT PEEL. Étude d'histoire contemporaine, augmentée
- de documents inédits. 1 vol. in-8. 6 »
-
- ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE FRANCE, etc. 12e édit. 1 vol. in-8. 6 »
-
- HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE ET EN FRANCE, depuis la
- chute de l'Empire romain, etc. 11e édit. 5 vol. in-8. 30 »
-
- --HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE, depuis la chute de
- l'Empire romain jusqu'à la Révolution française. 12e édit.
- 1 vol. in-8, portrait. 6 »
-
- HISTOIRE DES ORIGINES DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF et des
- _Institutions politiques de l'Europe_, depuis la chute de
- l'Empire romain jusqu'au XIVe siècle. (_Cours_ de 1820 à
- 1822.) Nouv. édit. 2 vol. in-8. 10 »
-
- CORNEILLE ET SON TEMPS. Étude littéraire, suivie d'un _Essai
- sur Chapelain, Rotrou_ et _Scarron_, etc. 1 vol. in-8. 6 »
-
- MÉDITATIONS ET ÉTUDES MORALES sur la _Religion_, la
- _Philosophie_, l'_Éducation_, etc. Nouvelle édition.
- 1 vol. in-8. 6 »
-
- ÉTUDES SUR LES BEAUX-ARTS en général. _De l'état des beaux-arts
- en France et du Salon de 1810_.--_Description des tableaux du
- Musée du Louvre_, etc. Nouvelle édition. 1 vol. in-8. 6 »
-
- DISCOURS ACADÉMIQUES, suivis des _Discours prononcés au
- concours général de l'Université et devant diverses Sociétés
- religieuses_, etc. 1 vol. in-8. 6 »
-
- ABAILARD ET HÉLOISE. Essai historique, par M. et Mme Guizot,
- suivi des _Lettres d'Abailard et d'Héloïse_, traduites en
- français par M. ODDOUL. Nouvelle édition, revue et corrigée.
- 1 vol. in-8. 6 »
-
- DICTIONNAIRE UNIVERSEL DES SYNONYMES DE LA LANGUE FRANÇAISE,
- 8e édition. 1 vol. grand in-8. 12 »
-
- GRÉGOIRE DE TOURS ET FRÉDÉGAIRE. _Histoire des Francs_,
- suivie de la _Chronique de Frédégaire_, traduction de M.
- GUIZOT, entièrement revue. Nouv. édit., complétée et augmentée
- de la _Géographie de Grégoire de Tours_, par Alfred JACOBS.
- 2 vol. in-8, avec une carte de la Gaule. 14 »
-
- OEUVRES COMPLÈTES DE SHAKSPEARE, trad. de M. GUIZOT,
- entièrement revue, accompagnée d'une Étude sur Shakspeare,
- de notices et de notes. 8 vol. in-8. 48 »
-
- HISTOIRE DE WASHINGTON _et de la fondation de la République
- des États-Unis_, par M. CORNELIS DE WITT, précédée d'une
- _Étude historique_ sur Washington, par M. GUIZOT. Nouvelle
- édition. 1 vol. in-8, avec carte. 7 »
-
- THOMAS JEFFERSON. Étude sur la démocratie américaine, par
- CORNELIS DE WITT. 3e édit. 1 vol. in-8, portrait. 7 »
-
- MÉNANDRE. Étude historique et littéraire sur la Comédie et la
- Société grecques, par M. GUILLAUME GUIZOT. Ouvrage couronné
- par l'Académie française en 1853. 1 vol. in-8, avec portrait. 6 »
-
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-Paris.--Imp. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins 6.
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