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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur - Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, - notes et additions - -Author: Jean Doublet - -Editor: Charles Bréard - -Release Date: September 30, 2013 [EBook #43849] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DOUBLET DE HONFLEUR *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - -JOURNAL DU CORSAIRE - -JEAN DOUBLET - -DE HONFLEUR - -LIEUTENANT DE FRÉGATE SOUS LOUIS XIV - -PUBLIÉ D'APRÈS - -LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE - -AVEC INTRODUCTION, NOTES ET ADDITIONS - -PAR - -CHARLES BRÉARD - -[Marque d'imprimeur: P D] - -PARIS - -LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER - -PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS - -35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 - -1887 - -Tous droits réservés. - - - - -INTRODUCTION - - -I - -Jean-François Doublet[1] naquit à Honfleur au milieu du dix-septième -siècle. Nous n'avons pas la date de sa naissance; son baptistaire ne se -retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville -natale, à côté de ceux des autres enfants de François Doublet et de -Madeleine Fontaine, ses père et mère. Il résulte de là que l'on n'a -point d'autre moyen pour déterminer cette date inconnue que d'accepter -l'indication fournie par Doublet lui-même lorsqu'il parle de son âge à -l'époque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois, -dit-il, lorsque brûlant d'accompagner son père au Canada il se cacha -dans l'entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la -fortune et les espérances de sa famille. D'après cette donnée, il faut -reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655. - -L'obscurité qui enveloppe la naissance de Doublet n'entoure heureusement -pas sa parenté. Les registres municipaux, les minutes des anciens -tabellionages d'Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de -famille nous ont mis à portée de recueillir sur elle des informations -nombreuses et précises. On en pourra juger par les notes déjà publiées -dans la _Revue historique_ et par celles qui nous restent encore à -donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les -renseignements biographiques ou généalogiques qu'une recherche patiente -nous a permis de rassembler; nous ferons un choix dans nos matériaux. - -Doublet appartenait à une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui -comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis -le commencement du dix-septième siècle. Lorsque, soupçonné de piraterie -et interrogé d'un ton hautain par le duc d'York,--plus-tard Jacques -II,--Doublet répondit: «Monseigneur, je suis de bonne naissance,» il ne -se vantait aucunement, il énonçait simplement la vérité. Il paraîtrait -même que les emplois en la possession de sa famille, ou la propriété de -la moitié d'une sergenterie et garde-noble située en la forêt de -Touques[2], lui avaient fait obtenir l'anoblissement. Doublet est dit -noble homme dans l'acte de son mariage que nous donnons plus loin[3]; il -est qualifié d'écuyer dans l'acte du décès de sa femme[4], mais ce -détail est de peu d'importance. - -C'était l'un des seize enfants d'un bourgeois de Honfleur, maître -François Doublet, qui pratiqua pendant plus de trente-cinq ans l'art de -l'apothicaire[5], devint capitaine-marchand, arma et équipa des navires, -rêva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mère, -Madeleine Fontaine, était fille d'un Jacques Fontaine décédé vers 1652 -et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, marié à Guillaume de -Valsemé, tabellion royal en la vicomté d'Auge, fils d'Olivier de -Valsemé, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, échevin de 1626 -à 1639.--Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet, -chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier -échevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, président -et receveur du grenier à sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la -vicomté de Blangy; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant -en 1650.--Son aïeul paternel avait épousé Marguerite Auber, et était -ainsi entré dans l'alliance d'une famille très-considérée parmi les -bourgeois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont -fait connaître des documents des XVIe et XVIIe siècles. Un Nicolas Auber -était procureur-sindic des bourgeois en l'année 1550. Le bisaïeul -maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les -fonctions de receveur du duc d'Orléans pour le domaine de Roncheville. -Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'aîné et Jacques Auber le jeune, -furent receveurs des deniers municipaux de l'année 1621 à l'année 1674; -leur habitation se voit encore[6] avec sa porte basse en pierre, ses -pilastres, ses bossages et ses murs en damier dans le goût qui régnait -au temps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des -Rocquettes, était premier échevin en 1672; un autre cousin, -Jean-Baptiste Auber, occupait l'office de procureur du roi au siége de -l'amirauté, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau -généalogique, le nom de plusieurs de ses frères et de ses soeurs. -Doublet, comme on le verra, n'a donné que très-peu de renseignements sur -sa famille. Le devoir de son biographe était donc sinon de rechercher à -fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de -présenter quelques notes à ce sujet. Nous pourrions nous en tenir là. -Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines -indications déjà données et de suivre les ramifications de la -descendance de Doublet, nous ajouterons les détails qui suivent. - -Jean-François Doublet se maria à Saint-Malo en 1692. De son union avec -Françoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui -vint au monde en cette ville vers la fin de l'année 1693, et fut élevée -à Honneur où sa mère s'était fixée au milieu de la famille de son mari. -A l'âge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet épousa Me -Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant général en la vicomté de -Roncheville. Elle entrait dans l'alliance d'une famille de marchands -aisés qui n'avaient eu d'autre ambition que celle de faire de leur fils -un officier du roi, en lui achetant une charge à laquelle d'importants -privilèges étaient attachés. L'achat de cet office pour un modeste -marchand de dentelles ou de draperie a été en partie--soit dit en -passant--la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui détenaient -encore les principales charges du bailliage de Honfleur à l'époque de la -révolution. - -Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de Me Thomas Quillet sortirent cinq -enfants. Un seul nous intéresse particulièrement parce qu'il nous -fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu'à nos jours. Ce fut -Françoise-Marguerite-Rose Quillet, née à Honfleur, le 25 décembre 1712. -Par l'alliance de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir à la -bourgeoisie aristocratique, un second mariage devait donner à celle-ci -accès dans la noblesse. En effet à vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose -Quillet épousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, écuyer, -sieur de Saint-Georges, descendant d'une famille qui mérite de nous -arrêter un moment. - -Les de Naguet dont le nom est aujourd'hui éteint faisaient jadis quelque -figure. Leur race était ancienne et elle était, ce semble, assez -vigoureuse; à la fin du siècle dernier, elle formait quatre ou cinq -rameaux qui s'étaient étendus aux environs de Honfleur. La tige nous en -est connue, mais c'est dans la bourgeoisie marchande, parmi les -armateurs honfleurais du quinzième siècle et non dans la noblesse -qu'elle avait jeté ses racines. Ainsi, certaines pièces des archives -municipales[7] font mention d'un Jacques Naguet qui prenait rang parmi -les conseillers-élus de la cité en l'année 1499. A ses côtés figurent -d'autres bourgeois du même nom: Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le -premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat; il fut en effet, «avocat -de la communauté.» Mais il est certain qu'en réalité il exerçait la -profession de marchand-armateur, qu'il «faisoit, ainsi que s'exprime un -ancien document[8], train et trafic de marchandises par terre et par -mer.» Il fut anobli par lettres-patentes de février 1522, et ses fils, -Adrien et Louis dits Naguet, produisirent en 1540 l'anoblissement donné -à leur père[9]. A une époque antérieure à cette date, les Naguet avaient -fait l'acquisition d'une terre située en la paroisse de Pennedepie. On -connaît bien aujourd'hui encore la maison qu'ils habitaient. Le manoir -sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de -Honfleur à Trouville, au milieu d'un vaste verger, à deux pas d'un -moulin qui, depuis plus de trois cents ans, «fait de bled farine.» La -façade, avec ses cordons de briques de couleur claire mélangés de -cailloux noirs posés en damier, a encore bon air, sinon grand air. A -l'intérieur, si l'on excepte le mobilier qui a disparu, rien n'a été -changé. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et -que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la -famille, ils ne s'y trouveraient point logés suivant leur rang. - -C'est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue -Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739[10]. -Ce dernier, nommé Robert-Jacques-Alexandre de Naguet, servit d'abord -dans la marine royale, puis il entra au régiment d'Auvergne. Il en -sortit avec le grade de capitaine et la croix de St-Louis; il fut plus -tard lieutenant de MM. les maréchaux de France. De son mariage il eut un -fils qui, le 5 octobre 1767, reçut comme son père et comme son aïeul le -prénom d'Alexandre. Notre époque a connu cet Alexandre de Naguet de -St-Georges menant à Honfleur une existence très retirée et tant soit peu -étrange. Le rameau qu'il représentait s'éteignit en lui quant au nom. Il -ne laissa qu'une fille. Ses arrière-petits-enfants portent de nos jours -des noms qui appartiennent à la haute noblesse. Ce sont Madame la -marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d'Andigné. Or, ces deux -noms représentent dans la ligne féminine la descendance du corsaire -normand Jean-François Doublet. - - -TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DE LA FAMILLE DOUBLET - - RICHARD AUBER - receveur du domaine de Roncheville. - |____________________________________________________ - | | | - JACQUES AUBER L'AÎNÉ NICOLAS MARGUERITE AUBER - receveur de la ville, de 1621 à 1657; AUBER ép. 1º François - épousa en 1619, Suzanne Esnault. | Doublet; 2º - |__________________________ | Constant Patin, - | | | | procureur du roi - FRANÇOISE JACQUES JEAN-BAPTISTE LOUIS en l'amirauté. - AUBER AUBER AUBER AUBER | - ép. Olivier marchand, procureur en Sr des | - Sanson, Sr receveur l'amirauté. Rocquettes; | - du Monarque, de la ville échevin de | - capit. de de 1657 à 1670 à 1673. | - navire. 1660, de | - | 1670 à 1674. | - |_________________________ | - | | | - OLIVIER SANSON JACQUES SANSON CONSTANT PATIN - capitaine de navire; capitaine de navire. avocat du roi en - ép. vers 1680, l'amirauté. - Catherine Godard. - | - | - MARIE FRANÇOISE SANSON - morte en 1752; ép. vers 1717, Charles Miard, sieur des Hogues. - | - | - MARIE-CATHERINE MIARD DES HOGUES - ép. vers 1751, Jean-Baptiste Lelièvre, capitaine de navire. - | - | - CHARLES-LOUIS LELIÈVRE - capitaine de navire, mort en l'an VI; ép. en 1785, Henriette Liébart. - | - | - PIERRE-CHARLES LELIÈVRE DES HOGUES - (1786-1859), contrôleur des Douanes. - - - FRANÇOIS DOUBLET - ép. vers 1620, Marguerite Auber. - | - | - FRANÇOIS DOUBLET - apothicaire (1640), capitaine de navire (1663), mort avant 1678; - ép. Madeleine Fontaine. (16 enfants dont entr'autres:) - |____________________________________________________________ - | | | | | - LOUIS DOUBLET JEAN- JEAN-FRANÇOIS CONSTANT- JACQUELINE - Maître BAPTISTE DOUBLET FRANÇOIS DOUBLET - apothicaire, DOUBLET lieutenant de DOUBLET bapt. 22 - receveur de clerc frégate, né en bapt. 31 janvier - la ville en tonsuré. 1655; ép. en 1692, mars 1660. 1666. - 1695. Françoise Fossard, - morte en 1722. - __________________________|_________________________ - | | | - JEANNE-ROSE DOUBLET MARIE-MADELEINE FRANÇOISE-LOUISE- - née à St-Malo en 1693; ép. DOUBLET MARGUERITE DOUBLET - en 1712, Thomas Quillet, bapt. 27 bapt. 10 février - conseiller du roi, lieutenant août 1699. 1704. - général de la vicomté de - Roncheville, mort en 1726. - |___________________________________________________________ - | | | | | - FRANÇOISE-MARGUERITE- RENÉ- NICOLAS- JEAN- JEAN- - ROSE QUILLET FRANÇOISE FRANÇOIS- BAPTISTE THOMAS - née en 1712; morte en QUILLET THOMAS QUILLET QUILLET - 1764; ép. en 1733, née en QUILLET né en né en - Alexandre de Naguet, 1714. né en 1716. 1722. - écuyer, sieur de 1715. - Saint-Georges, mort - en 1758. - |_____________________________________________________ - | | | | - FRANÇOISE- ROBERT-JACQUES-ALEXANDRE ANDRÉE- ROSE-HENRIETTE- - AIMÉE DE NAGUET DE ST-GEORGES ALEXANDRE ÉLISABETH - née le 18 officier au régiment née le 28 ép. en 1772 - juin 1734. d'Auvergne, né en 1739, novembre Ch.-François- - mort en 1773; ép. en 1765 1742. Gabriel Dandel, - Thérèse-Victoire Quillet, écuyer-seigneur - morte en 1777. d'Asseville. - _____________|____________________________________ - | | | - ALEXANDRE DE NAGUET ALEXANDRE DE VICTOIRE-CONSTANCE - DE ST-GEORGES NAGUET DE DE NAGUET DE ST-G. - chevalier de St-Louis, né ST-GEORGES née le 21 janvier - le 5 octobre 1767, ép. Dlle né le 5 mai 1772, ép. Jacques - Chauffer de Barneville. 1770. Foubert. - | | - | | - VICTOIRE-ALEXANDRINE-SOPHIE ÉLISABETH-ANTOINETTE - DE NAGUET DE ST-GEORGES FOUBERT - ép. M. de Pieffort. ép. Georges-Marie - | de Pracomtal - | - BLANCHE DE PIEFFORT - ép. M. le marquis de Croix. - |___________________________________ - | | - Mme LA MARQUISE DE CAULAINCOURT Mme LA COMTESSE D'ANDIGNÉ - - -II - -Le détail des voyages de découvertes et des essais de colonisation où la -Normandie engagea durant deux siècles la fortune de ses marins et de ses -armateurs manque à l'histoire maritime. Quelques noms ont cependant -survécu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au -Brésil, à la Floride, sur les côtes des futurs Etats-Unis, sur le banc -et dans les baies de Terre-Neuve, mais s'il nous reste de ces voyages -des témoignages non douteux, on n'a pas encore montré le lien qui les -rattache les uns aux autres. A ce point de vue, le journal de Doublet -s'ouvre par des renseignements d'un grand intérêt. On y voit les -négociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de -commerce extérieur et de colonisation. La compagnie d'associés agit pour -son propre compte et avec ses seules ressources. Le créateur de -l'entreprise, animé de l'esprit de son temps et de son pays, avait su -réunir des sommes importantes et faire partager à ses amis l'espérance -d'un succès certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme -dans tant d'autres entreprises de cette époque, l'initiative privée -s'user, faiblir et finalement se décourager, faute de protection. La -relation de Doublet n'en établit pas moins la chaîne non interrompue des -traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses -pratiques de navigation comme au temps où Champlain était venu lui -demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique. - -A sept ans et demi, Doublet fit les premiers pas dans l'aventureuse -carrière qu'il devait poursuivre pendant près de cinquante années. Quand -l'heure du repos eut plus tard sonné, quand assis au foyer d'un voisin -qui avait comme lui navigué dans le golfe et les bouches du -Saint-Laurent, longé les banquises de glace des mers du Nord, mesuré du -regard Ténériffe, échappé aux pirates de Salé et combattu les frégates -d'Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veillée par ses récits, -l'auditoire l'exhortait à les écrire. Quoique très peu clerc, le -corsaire se mit à l'oeuvre, il voulut «satisfaire sa famille et ses -intimes amis, nous dit-il, lesquels l'avoient souvent prié de leur -laisser un manuscrit de ses voyages.» Il travailla sur ce qui lui -restait de ses journaux de bord, et d'une main moins habile à tenir la -plume qu'à manier l'esponton ou le sabre d'abordage il commença sa -narration. Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au -commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de -barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n'eut qu'à évoquer du -fond sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau -en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagêmes, énumérer -ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter, -Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres -personnages dont il s'honorait d'avoir conquis l'estime. - -Doublet raconte avec simplicité, avec bonhomie, sans prétention d'aucune -sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues -explications. Il est sincère, crédule, impartial et bavard. Il abonde en -digressions. Il s'embrouille dans des périodes interminables; ses yeux -si attentifs «à observer les constellations régulièrement monter et -descendre les degrés de la voûte céleste,» sont impuissants à surveiller -l'arrangement des mots. Le secret de jalonner sa route sur les flots lui -était plus familier que l'art d'écrire. D'ailleurs il fait dès les -premières pages l'aveu de son inexpérience. On aurait donc mauvaise -grâce à lui reprocher son ignorance des procédés de composition les plus -simples. Il y a plus d'intérêt à considérer le _journal_ de Doublet -comme un tableau d'histoire. Il fournit en effet plus d'un détail -expressif et parmi les faits qu'il renferme il en est de nouveaux. - -Esprit méthodique et laborieux, Doublet s'était initié aux pratiques du -pilotage, à la connaissance des marées, des bancs, des courants, des -écueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il -explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait -pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un -modeste mais précieux auxiliaire des chefs d'escadre. Même avant d'avoir -satisfait aux examens exigés, on le citait à Dunkerque comme un pilote -des plus habiles. Les capitaines Delattre et Panetié, Jean Bart et -d'autres commandants se disputaient à qui l'embarquerait à son bord. -Cette faveur est l'éloge de celui qui en était l'objet, mais au point de -vue de l'histoire ne prouve-t-elle pas autre chose? Ne voit-on pas dans -cet empressement à s'assurer les services d'un jeune homme inconnu mais -qui passe pour expérimenté, combien les officiers de la marine royale -étaient alors étrangers à la science du pilotage et à celle de -l'hydrographie? Répandre l'instruction pratique dans la classe des -officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problêmes -que Colbert eut à résoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la -marine. Comment parvint-il à doter la France d'un enseignement fécond et -durable? C'est ce qu'a révélé une suite d'études récemment publiées, où -se trouvent rassemblés les faits les plus précis et les plus -nouveaux[11]. On y peut apprécier la sollicitude du puissant secrétaire -d'Etat secondant l'initiative privée et sa persévérance à exposer aux -intendants dans des instructions nombreuses et étendues ses vues de -réforme et de progrès. Justement désireux de voir prospérer la petite -école créée à Dieppe par le bon abbé Denys, Colbert la prit sous sa -protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois. -Joignant les moyens d'action aux recommendations, il ordonna la -fondation d'écoles d'hydrographie dans les ports militaires et dans les -ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes à l'étranger. - -On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique, -choisir l'école de Dieppe, et il ne passera point inaperçu que son -professeur, l'abbé Guillaume Denys, surpris autant que flatté des succès -de son élève se l'adjoingnit pendant quelque temps en qualité de -répétiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualités -brillantes d'un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en -lui les mérites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout -cet héritage de connaissances que les «nobles et gentilz mariniers» de -Honfleur avaient mis à profit depuis le XVe siècle. En résumé, le vrai -titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d'escadre dès -le début de sa carrière, c'est qu'il était un pilote, c'est-à-dire le -guide sûr de ces vaisseaux bâtis à grand frais et qui étaient l'objet -des soins incessants de Colbert. - -La vie de Doublet se partagea en deux périodes distinctes: dans l'une, -officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances -diverses; dans l'autre, corsaire et commandant une de ces barques -longues connues alors sous le nom frégates, il fut l'adversaire -redoutable du commerce ennemi. Au temps où se préparaient les grands -armements de guerre, Doublet rentrait au port où l'on pouvait tenter les -entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les -particuliers à armer en course, Doublet était des premiers à offrir ses -services et bientôt il prenait la mer sur une fine frégate. C'est ici -l'époque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle où l'on le -voit s'élancer sur les convois et les amariner, porter l'épouvante sur -les côtes d'Angleterre,--comme ce marin havrais qui fit descente, en -1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son -équipage et brûla un village de trente maisons. - -Doublet est à Brest à l'heure où Seignelay surveille l'arrivée de la -flotte de Tourville et presse les armements destinés à la restauration -des Stuarts. Il est accueilli dans l'état-major du ministre; sa longue -pratique des côtes de la Manche et de l'Océan lui permet de s'y faire -une toute petite place, et le cercle de ses relations s'en trouve -étendu. - -La guerre finie, Doublet recouvrait sa liberté d'action. On louait ses -services au moment du besoin, on le licenciait la campagne terminée non -sans toutefois le récompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant -de frégate qu'il a obtenu ne le mènerait à rien, que ce brevet n'était -pas de nature à le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce à ce -grade et s'adonne au commerce. Il apparaît alors dans les colonies -espagnoles et portugaises comme un marchand plein d'honnêteté mais peu -endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir -d'user de son crédit pour déjouer les fraudes des Juifs et des -Marocains. Par certains traits de son caractère droit et ferme où le -pilote, le corsaire et le marchand s'unissent, Doublet fait songer -parfois à Robert Surcouf. Rien n'est plus curieux, par exemple, que de -le voir exiger le salut des vaisseaux portugais et des flûtes de -Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignité et l'élévation de -ses sentiments que la conduite qu'il tint devant le Grand Conseil de -Danemark. On ne lira pas avec moins d'intérêt les autres épisodes qu'il -a pris plaisir à raconter au milieu de détails sans nombre: tels sont le -bombardement de Saint-Malo, l'histoire de dom Garcia d'une sincérité de -sentiment singulière, le portrait de ce juge qui pesait les sacs à -procès, la défense du consulat de la Havane et cent récits ingénieux ou -bizarres. - -Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste à faire -connaître comment prit fin la carrière de ce marin. Comme il le dit, il -accepta le commandement d'un navire de 500 tonneaux, le -_Saint-Jean-Baptiste_, portant 36 canons et 175 hommes d'équipage, et -armé à Marseille pour un voyage de découvertes dans les mers du Sud. -L'expédition dura plus de trois années et elle se termina le 22 avril -1711. Quant au commandant Doublet, résolu à ne plus retourner sur la -mer, il se retira à Honfleur. Afin de jouir des priviléges accordés aux -officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, il se -fit pourvoir par lettres du 5 septembre 1711 d'une charge de -capitaine-exempt d'une compagnie de gardes-suisses du duc d'Orléans. Il -décéda le 20e de décembre 1728 et fut inhumé dans l'église de -Barneville-la-Bertran[12]. - -Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage, nous prions -le lecteur de parcourir les récits qui suivent. La composition, nous -l'avons déjà dit, n'en vaut guère mieux que le style, mais le caractère -du corsaire y est bien mis en relief et l'on y saisit, pour ainsi dire, -dans l'action même, les qualités qui ont attiré sur lui l'attention des -premiers marins de son temps. Doublet, né dans un rang obscur, fut -intrépide, éclairé, avide d'entreprises hasardeuses. Il joignait à la -promptitude de la décision, la fécondité de ressources et l'habilité de -l'exécution. Aussi attaché à ses devoirs qu'attentif à faire observer -une exacte discipline, il se montrait sévère sans être rigide, d'un -courage poussé jusqu'à la témérité, plein de bon sens et d'honnêteté. En -outre il savait porter les sentiments de l'honneur à un haut point et ne -point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime à penser que si -ce marin eût vécu un siècle plus tard, au milieu des événements qui ont -transformé la société, la fortune l'aurait appelé dans de nouvelles -routes. La solide barrière qui séparait les officiers proprement dits -des officiers mariniers s'étant abaissée, on peut présumer avec quelque -certitude que Doublet serait devenu l'un des meilleurs capitaines de -vaisseau des armées navales de la République. - - -III - -Le manuscrit original du journal que nous publions est conservé à Rouen -dans les archives départementales de la Seine-Inférieure. L'éminent -archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a -été rencontré par lui chez un bouquiniste, qu'il en fit l'acquisition et -en fit don au dépôt départemental. - -C'est un registre grand in-folio, d'un papier vergé fort, à dos et -couverture de parchemin. Les feuillets paginés de 1 à 136 et de 1 à 65 -sont sans réglure. Chaque page porte une marge de 30 millimètres et -renferme 40 lignes environ. L'écriture est fine, nette, très-lisible. On -en pourra juger par le spécimen que nous présentons. C'est la signature -de Doublet à l'époque même où il se décida, lui le plus simple et le -moins ambitieux des hommes, à raconter le bruit qu'il avait fait dans le -monde. - -[Illustration: signature de Doublet] - -Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit contient, -indique que l'on a sous les yeux la transcription faite par l'auteur -lui-même d'une première rédaction. D'ailleurs Doublet expose dans une -note (nº 46) qu'il avait égaré l'original de ses voyages. - -Le manuscrit se divise en deux parties. La première, dont nous avons -principalement à nous occuper forme le texte de la présente publication, -elle n'a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales -que l'auteur a placées de loin en loin pour indiquer soit les dates de -ses embarquements, soit les passages principaux de son récit. Nous les -avons supprimées en raison des erreurs chronologiques qu'elles -contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des -chapitres. - -Sur deux points nous nous sommes écartés du texte du manuscrit: la -chronologie et la division du récit. Les dates, en effet, sont fautives -en plusieurs passages; nous les avons rétablies à l'aide des documents -du dépôt de la Marine. La narration de Doublet offre très peu d'alinéas; -l'auteur a écrit quatre ou cinq pages, c'est-à-dire la valeur d'au moins -cent cinquante lignes, sans coupures tranchées. Nous avons cru à propos -de distribuer le _Journal_ en morceaux afin d'en faciliter la lecture. -On y a également introduit une ponctuation qui fait absolument défaut -dans l'original; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des -deux points et du point et il les place au hasard. - -Pour l'établissement du texte, nous avons dû nous préoccuper de -l'orthographe, qui est des plus défectueuses. Nous l'avons maintenue -malgré les irrégularités, les bizarreries qu'elle présente et parce -qu'au demeurant elle vaut celle des meilleurs écrivains du dix-septième -siècle. Elle offre du reste plusieurs particularités curieuses. On -remarquera chez Doublet l'accumulation anormale des consonnes et la -suppression fréquente des consonnes doubles, une hésitation à distinguer -le genre des substantifs, une incertitude à fixer l'accord des verbes, -enfin un effort constant à conformer l'orthographe à la prononciation. -Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par -un _ez_, l'_é_ de la dernière syllabe se prononce généralement comme un -_é_ fermé: _prez_, _beautez_, _aimez_. Doublet au contraire écrit ces -finales avec un _ees_ auquel il donnait probablement le son de l'_è_ -ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande -qui existent encore dans le parler provincial[13]. Nous citerons les -mots: _assées_, _allées_, _nées_, _difficultées_, pour _assez_, _allez_, -_nez_, _difficultez_. Quant à l'orthographe des noms de personnes et de -lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en -avons autant que possible rétabli la forme exacte dans les notes. - -Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde -que nous ne publierons point comprend 63 feuillets. Elle contient le -journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une -quinzaine de cartes coloriées représentant les principales rades et -baies que son navire, le _Saint-Jean-Baptiste_, visita: telles que -Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le -voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis à la voile au mois de novembre -1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les -côtes du Brésil le 24 juillet suivant, mouillait à Montevideo le 8 août, -reconnaissait l'île des États en décembre, passait à une cinquantaine de -lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception -(Chili) le 20 janvier 1709. Après un séjour d'un mois, Doublet reprit la -mer et toucha successivement à Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana, -Arica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son -journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et -faisait voile pour la France. Il débouquait du détroit de Lemaire le 12 -janvier 1711 et arrivait à Cayenne le 3 mars. Parti de cette île le 22 -mars suivant il entrait dans le Port-Louis le 22 avril 1711, «et s'est -trouvé, dit-il, notre erreur en tout n'estre que de 34 lieues 2/3 que -j'étois plus de l'avant que le vaisseau.» - -Le retour du _Saint-Jean-Baptiste_ au Port-Louis fut annoncé au ministre -de la marine par M. Clairambault, ordonnateur à Lorient[14]. Ce navire -apportait des matières d'or et d'argent montant à la somme de 635,000 -piastres. Il avait à son bord, parmi plusieurs personnages de -distinction, un seigneur espagnol nommé Don Manuel Feyro de Fossa, -porteur de riches présents offerts au roi et à la reine d'Espagne par -l'évêque de la Conception[15]. - -A la suite de ce journal de bord, où il y aurait à glaner plus d'un fait -intéressant, Doublet a transcrit deux pages intitulées: _Relation de la -nouvelle découverte des îles Cebaldes et à quoy elles pourroient estre -utiles_[16]. Il y déclare que s'il était moins en âge et que le roi lui -voulût accorder la permission d'habiter ces îles, dont l'état lui -paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s'y établirait, il y -fonderait un poste commercial, «veu que l'on en pourroit retirer de -grandes utilitées.» - -Doublet s'arrête sur ce rêve qu'il caressait alors que depuis dix années -il avait renoncé aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la même -vivacité, la même résolution qu'il apporta dans les tentatives de -colonisation par lesquels débutent les récits qui suivent. - - - - -JOURNAL - - - - -AU LECTEUR - - -Amy lecteur, sy j'ay la témérité de travailler à ce petit ouvrage ce -nest par aucune vanité mais plutost pour faire connoistre les Grandeurs -d'un Dieu tout puissant, qui du néant dont nous sommes formées il luy a -pleu me donner des forces pour soutenir à autant de fatigues et -advantures qui me sont arrivées dès ma tendre jeunesse jusqu'à la fin de -mes voyages: depuis l'anée 1663 jusqu'à 1711. Ce nest donc que pour -satisfaire ma famille et de mes intimes amis lesquels m'ont souvent prié -de leurs laisser un manuscrit de mes voyages, et pour les contenter je -m'y suis apliqué, ay travailler avec autant d'exatitude et de sincérité -que ma mémoire a pü y fournir, ainsy qu'une exacte recherche que j'ay -faitte de ce qui m'est resté de mes journaux, desquels j'ay perdu la -plus grande partie par les malheurs qui me sont arrivés, comme la suitte -en fera mention. Je suplie donc mes amis lecteurs de m'excuser à mes -foibles styles et mauvais défauts dans cette espesce de relation, veu -que je n'ay eu aucunnes études que celles pour ma profession de naviger. -Et n'ayant en vüe que cecy paroisse au public, j'obmets d'y mettre -quantité d'avantures et remarques que j'ay vües et qui feroit un trop -long discours qui pouroit ennuyer les amys, et je n'ay mis que -simplement les plus essentielles; ainssy ayez la bonté de pardonner mes -deffauts tant sur les mots mal apliquées et discours mal arangées ainssy -qu'à l'ortografe lesquels je vous suplie de coriger. Et vous obligerez. -Etc. - -Puisque pour vous contenter, mes chers enfants, et bons amys, sur ce que -vous m'avez témoigné de l'empressement que je vous laisse un recüeil de -tous mes voyages, advantures et hazards que j'ay encourus pendant -l'espasce de quarante neuf anées sur les élléments du vaste Ocxéan, je -me suis vollontiers résoult à vous donner cette satisfaction, mais je -vous réitère ma prière que de ne me pas exposer à la critique de ces -beaux esprits qui ont leu quantité de belles relations quoy que la plus -part sont flattées et amplifiez, je ne manquerois de tomber dans le -ridiculle par mes sincéritées et raports simples et autant fidelles que -je vous les laisse. Etc. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Colonisation des îles Brion.--Voyages au Canada.--Destruction de la -colonie.--Voyage à Québec; excursion chez les Iroquois.--Voyage à Terre -Neuve; naufrage.--Promenade à Londres.--Doublet est pris par un corsaire -d'Ostende.--Voyage au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'Yorck.--Autres -voyages. - - -Je ne doute pas que vous n'ayez entendu souvent parler que feu mon -père,[17] que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants, -restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouze -d'augmenter, n'ayant enssemble que médiocrement des biens en fonds et sa -profession pour pouvoir élever une aussy nombreuse famille, mon père se -détermina de s'intéresser dans une grande entreprise d'une société avec -des Mrs. de Paris et de Roüen, dans le dessain d'établir une colonie aux -îlles de Brion et de Sainct-Jean, dans la baie de l'Acadie, coste du -Canadas[18]. Et pour y parvenir, on obtint du Consseil les concessions -et pattentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans -l'écusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs -massües et le dit écusson remply de textes de Griffon etc., tenant à -fief et relevance à sa Majesté. Et il fut permis à mon père de changer -les noms des isles Brion en celui de la Madelaine comme se nomoit ma -mère. - -Et pour commencer, mon père fut député de passer en Holande pour y faire -l'achapt d'un navire, du port de trois à quatre cents thonneaux, qui fut -nommée le _sainct Michel_, et en mesme tems il fit achapt de plusieurs -outils de charpente et autres propres pour deffricher les terres et pour -travailler à la pesche des morues et des loups marins pour en tirer des -huiles. L'on jugea à propos d'y joindre à cette despence un autre navire -de cent cinquante thoneaux nomé _le Grenadin_ et l'armement de ces deux -navires se comenssa à Honfleur en 1662 avec beaucoup de précautions, et -en outre les équipages une augmentation de vingt cinq hommes destinées -pour hiverner et tuer des loups marins au commencement du printemps qui -est leurs saison, puits viennent abondamment à terre dans les bayes avec -leurs petits, puis les hommes leurs coupent chemin du bord de la mer et -les frapent sur le museau d'un seul coup de petite massue de bois et -tombent morts; puis on leur lève la peau et on en hache les chairs pour -les réduire en cretons dans des chaudières, puis l'on entonne les -huilles dans des bariques, mais nous n'eusmes pas cette paine comme le -verez cy-après. - -Il faut venir au principe de notre départ de Honfleur en février 1663, -que mon père chef et commandant sur les navires le _sainct Michel_ et le -_sainct Jean_, Bérengier sur _le Grenadin_ étant disposés à partir d'un -beau vent d'amonts propre pour partir, l'on tira un coup de canon dès le -matin pour assembler les équipages. Mon père fit célébrer une grande -messe à la jettée dans son navire atandant la marée. Les parents et amis -y assistèrent pour prendre congé les uns des autres, et quelqu'uns -restèrent sur le navire pour acompagner mon père jusque vis-à-vis la -chapelle de Notre Dame de Grâce où il se faut absolument se quiter, -lorsque les navires ne se doivent pas arester à la rade. - -Et ayant le dessein de faire le voyage, quoy que n'ayant que sept ans et -trois mois[19], je me futs cacher entre ponts dans une cabane, et me -couvrits pardessus la teste pour n'estre pas veu. J'entendois bien crier -lors de la séparation: «Embarque embarque tous ceux qui doivent -retourner à terre, les dernières chaloupes vont partir.» Et je ne remüé -pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis à -l'agitation du navire jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'un nomé -Jean L'espoir qui étoit contre maistre vint pour se coucher dans sa -cabane où j'étois. Etant fort fatigué il se jetta de son long sur moy, -qui me fit crier: «Vous m'écrasez». Et il se releva en grondant: «Qui -est-ce qui sets mis dans ma cabane?» Et je me fits conoistre. Il me -prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon père qui étoit -couché ayant esté fatigué. Il fut très-surpris en me voyant et il me -demanda d'un ton de colère pourquoy je n'étois pas alé à terre avec les -autre. Et je luy dits que je m'étois endormy, et envie de faire le -voyage avec luy. Il parut très fasché et dits que si nous rencontrons -quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit -aporter à souper dont je mengé d'apétit sans me sentir émeu de la mer, -et puis il me fit coucher à ses costées et il fut contrainct de me -laisser faire le voyage n'ayant pas rencontré d'ocasion pour me -renvoyer. - -Et pour ne pas faire une longue narration, de nostre traversée qui fut -longue, nous n'arrivasmes qu'à la my-may à la grande ille Brion que nous -nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port -qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge où estoient -une vingtaine d'hommes Basques que le Sr Dantès de Bayosne y avoit faits -hiverner, et qui avoient bien réussy à la pesche des loups marins soubs -la recommandation de Mr. Denis[20] qui habitoit le fort de St. Pierre -proche de Canceau, à l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit -maistre absolu de nos illes comme étant adjecentes et proche de luy. Les -susdits Basques atendoient leur navire comandé par le capitaine Jean -Sopite de St. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporter des vivres et faire -pendant l'esté sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils -avoient faittes. A l'abord mon père fit planter une grande croix sur le -plus haut cap de l'entrée du port et l'on chanta le _Te Deum_, et les -navires tirèrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand -feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de -l'équipage à faire des logements seulement couverts avec des voiles, et -l'autre partye du monde disposoient les batteaux et échauffants pour -faire la pesche des morues au sec. - -Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus à comodité proche -de deux bayes ou l'on peut plus abondament prendre les loups marins afin -d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient -destinés, dont Mr. Philipe Gagnard,[21] bon maistre chirurgien, devoit -avoir commandement portant qualité de lieutenant de mon père. L'on -découvrit l'endroit le plus comode, à deux lieux et demie éloigné du -port où nous étions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt -pieds en largeur; mais l'on faisoit transporter ce qui étoit pesant par -un bateau qui débarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage -nommé l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'étois je remarqué bien -que le dit sr Gagnard étoit plus propre à la chirurgie qu'à gouverner, -en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en -divertissoit plusieurs à faire la chasse à tout gibier qui y ets -abondant et dont la pluspart des jours s'écouloient à la bonne chère et -ne ménageant pas leurs boissons. Le dit sr Gagnard et plusieurs -syvroient survenant des querelles, et point de subordination; je revint -au port et en advertis mon père qui se transporta sur l'habitation et -nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le -tournèrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d'un enfant et il -n'en vit que trop les mauvais effects. - -Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel -parut très surpris de nous voir ainssy établir, et que mon père luy -déclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche aux -morues seulement, après quoy il retiroit tous ces hommes à moins qu'il -ne voulust nous céder un tiers des huilles des loups marins qu'ils -feroient pendant l'hiver et le dit capitaine Sopite dépescha une -chaloupe où il mit son fils pour donner advis à Mr Denis qui étoit à -Canceau, et le dit sieur Denis se transporta dans une plus grande -chaloupe à luy et alla à son abord, sans faire compliment, usa de -menaces et puis fit plusieurs protestations et procès-verbaux et s'il -n'avoit esté beaucoup inférieur en force d'hommes on en seroit venu aux -mains, mais mon père quoyque très prompt luy représenta qu'il falloit -examiner les statuts d'un chacun et se rendre justice à qui auroit plus -de fondement, et après le tout examiné le Sr Denis aquiessa que les gens -basques qui hiverneroient donneroient le tiers des huilles. Les morues -manquèrent à la fin d'aoust et nos navires n'avoient qu'un peu plus -qu'un tiers de leur charge. L'on se fondoit que les principes sont -toujours les moins advantageux et qu'on avoit bien perdu des tems à -faire les établissements et que dans l'anée suivante on trouveroit de -grands avantages par les huilles qu'on espéroit faire pendant l'hiver, -et l'on dispoza bien l'habitation de bonnes cazes couvertes de planches -et gazons par dessus et autour les enclos. La saison nous pressa de -partir sur la fin de septembre, un navire à moitié chargé et l'autre -avec un peu moins. Et arrivasmes au port de Honfleur vers la fin de -décembre 1663. - -L'on commença à réquiper nos deux navires, la sociétté ayant de grandes -espérances pour l'avenir[22]. Nous partismes du port au commencement de -mars 1664; nous fusmes très mal traittés par des vents contraires, et -n'arivasmes que à la my-juin, au port de l'ille de la Madelaine, et -ayant tiré du canon nous fusmes surpris de n'y pas trouver de nos -habitants, n'y aucun des basques. Mon père dépescha deux hommes portant -de l'eaudevie à ceux de notre habitation, et leur dire qu'on leur -aportoit de tous vivres et rafraichissements et ordre de venir -quelqu'uns pour rendre compte de ce qu'ils avoient fait pendant l'hiver. -Mais nos deux hommes étant revenus raportèrent n'y avoir touvé aucuns -hommes, ayant trouvé les portes des maisons arières ouvertes et que les -vents y avoient poussé les neiges de dans et dont il y en avoit 3 à -quatre pieds de haut n'étant encore fondues, et qu'ils croyoient que Mr -Denis les auroit fait sacager par des sauvages dont il étoit aimé et -auroit fait retirer les basques. D'autres suposoient que ce pouroit être -quelque forban, qui auroit fait ces désordres peu après nos départs, -enfin on ne sceut que présumer. Et mon père demeura dans une grande -consternation offrant ses paines au Seigneur, et fit raporter plusieurs -outils et ce qu'on peut ramasser d'utile, et voyant qu'il ne se trouvoit -presque pas de morues pour pescher autour de l'ille, il tint conseil où -il fut résolu d'aller à l'ille Percée, où les morues y restent plus de -tems. Nous abandonnasmes cette entreprise qui avoit donné lieu à de -bonnes espérances et nous arivasmes à l'ille Percée vers la my-aoust. -Nous y trouvasmes avec plusieurs navires le capitaine Sopiste qui nous -raconta avoir passé avant nous à l'ille Madelaine et que, n'y ayant -trouvé non plus que nous ses gens ny les nostres, il avoit pris le party -de venir à l'ille Percée, où il avoit apris que nos gens avoient monté -dans deux de nos barques à Québec peu après nos départs pour France; ils -s'ennyvroient tous les jours jouant aux cartes et dez pour des verres de -vin et d'eaudevie, et lorsqu'ils n'en eurent du tout plus, ils furent -piller toutes celles des Basques, ce qui les fit aussy abandonner, et -dont tous se dispercèrent sur chaque des navires qui étoient là -présents. Mon père les fit assembler en présence des capitaines et fit -dresser le raport de leurs déclarations, et dont il n'y aloit pas moins -que de la potence pour nos malheureux coquins, d'avoir mis à ruine une -aussy bonne entreprise sy elle avoit esté bien secondée. Enfin l'on -pescha ce que l'on peut de morues jusqu'à ce que la saison obligea de -nous retirer, et la grande perte qu'il y eut fit rompre cette société et -les navires furent vendus à l'ancan. Voilà un beau commencement de -voyage pour un enfant qui voyoit un aussy aimable père accablé de pertes -et chagrins, et les soutenoit avec grande résignation que je luy -entendois souvent dire: «Seigneur que votre saincte volonté soit faite». -Homme sans vices, beau et bien fait et beaucoup d'esprit au récit de -tous nos citoyens qui l'on connu et regretté, mais toujours puny de -malheurs dans toutes ses entreprises. - -En l'anée 1665, mon père fut demandé par la compagnie du Canadas[23], -lesquels luy proposèrent que s'il vouloit entreprendre pour eux d'aler à -Québec sur un de nos vaisseaux qui armoit au Havre, en quallité de -commissaire le long des costes de fleuve de St Laurent, pour y faire -creuser un minne de plomb que l'on avoit découverte depuis peu dans les -costes de Gasprée[24], et qu'on luy fourniroit soixsante et dix hommes -engagés à ce subjet, comme aussy un ingénieur mineur allemand de nation, -et qu'on leur fourniroit un interprestre pour s'entendre, tous aux gages -de la dite compagnie, qui fourniroit généralement tous les instruments -et vivres ainsy que les barques nécessaires. Mon père avoit 3000 fr. par -an et 4 pour cent de ce qu'on retireroit de plomb; l'ingénieur avoit -4000 fr. et l'interprestre 600 fr.; les forgeurs et autres à proportion. -Mon père accepta le party, ce qu'il n'auroit pas fait sans les pertes -cy-devant. Lorsque le navire fut à la rade du Havre prest à partir, une -chaloupe vint pour y porter mon père qui se tenoit tout prest; je fits -sy bien en sorte que je le gagné et ma mère pour me laisser aler avec -luy, et nous fusmes conduits au bord de ce navire que commandoit le -fameux capitaine Poulet[25], de Diepe. Nous trouvasmes ce navire -extrêmement embarrassé par 18 cavales et deux étalons des harnois du -Roy[26] et dont les foins pour les norir ocupoient toutes les places; -dans l'entre pont étoient quatre-vingts filles d'honneur pour estre -mariées à nostre arrivée à Québec, et puis nos 70 travaillants avec -équipage formoit une arche de Noé. - -Notre traversée fut assez heureuse, quoyqu'elle dura trois mois et dix -jours pour arriver au dit Québec. Mr. de Tracy[27] étoit vice-roy, Mr. -de Courselles[28], gouverneur, Mr. Talon[29], intendant, Mr. de la -Chesnée-Aubert[30], commissaire général de la compagnie. Lorsque mon -père eut communiqué ses ordres, on équipa une barque de 70 à 80 -thonneaux de port affin de nous porter, avec tout le nécessaire pour les -minnes. Le 13, nous arivasmes et nous débarquasmes au dit Gaspée, et -nous travaillasmes à nos logemens et fourneaux. Dès le 28e, nous -commencasmes de perçer dans le roc du costé du midy qui étoit la -première découverte qu'en firent les sauvages naturels du pais, qui en -faisant leur feu pour leurs chaudronnées mirent une de ces roches à -servir de chenet, il en découla du plomb qu'ils trouvèrent après -l'étainte de leur feu et en aportèrent à Mr. De la Chesnée, qui l'envoya -en France et qui occassionna l'entreprise, croyant qu'il se troveroit -beaucoup de ce métail comme en Angleterre. Le six de septembre l'on mit -le feu à la dite mine après l'avoir creuzée de 32 pieds en profondeur et -nous eusmes deux homme tuez et un nomé Doguet, de Rouen, qui eut les -deux jambes amportées et trois autres légèrement blessés, fautes à iceux -de n'avoir voulu autant s'éloigner qu'on leur avoit indiqué. A deux -pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouvé huit -pouces et 4 lignes de face. Cependant après qu'on l'eut fait sauter et -découverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au néant, -ce qui découragea le sieur Vreiznic notre ingénieur, disant que toutes -les minnes qu'il a perçées seulement sur deux à trois lignes de la -surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un -pied de face sans compter les vaines esparcées en divers endroits. - -Du 15e au 24e septembre l'on perça du costé du Septentrion. Il se trouva -à la surface, après avoir osté les terres de dessus le roc, cinq pouces -une ligne; et après que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux -lignes. Du 27e au 4e octobre fut ouvert dans la partie du levant sans -pertes ny blessés de nos hommes. Nous eusmes quelques espérances de -mieux réussir ayant touvé dans la surface neuf pouces et trois lignes, -et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien à reproche, le 28e -octobre il fut ouvert du costé du couchant, ou dans la superficie -marquoit seulement 2 pouces 1/2 et à 20 pieds fonds rien. La saison nous -obligea de nous retirer à Québec, n'étant munis de vivres ny de bons -logemens pour résister aux grands froids et neiges nous fusmes -contrainct d'abandonner, n'ayant pas retiré plus de huit à neuf milliers -pesant de plomb. Nous partismes le jour de la St Martin embarqués sur le -mesme bastiment qui nous avoit aportés, et la minne mina la bource des -mineurs. Nous arrivasmes à Québec le 2e décembre, dont il étoit grand -temps puisque la rivière se glaçoit. Mon père fit son raport à Mr. le -Vice-roy et autres Mrs. Et on nous donna un logement pour passer notre -hiver, mais je fus mis en pension aux Pères Jésuittes[31]. - -Au printemps 1666, après le débordement des glaces, Mr. le Vice-roy et -intendant ordonnèrent à mon père de se rembarquer sur nostre mesme -bastiment en qualité de comissaire des Costes, et que le R. Père -Chaumonot[32], jésuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit -d'aumosnier et Missionnaire et pour interpréter aux besoins et en -faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon père -leur faisoit des présents pour les attirer dans le party de France -contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes -dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachoïs, qui peu -de temps après deffirent vers le grand Saquenay plus de deux cents -desdits Iroquois. Ce voyage à parcourir les deux costés du fleuve dura -plus de cinq mois et traitèrent avec les susdits sauvages et j'étois -resté en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon père -désirant retourner en France sur un navire apartenant à Mr. Grignon, de -la Rochelle, qui avoit hiverné à Québec, tomba d'accord du prix de son -passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit esté payé pour -ses gages. Nous partismes de Québec le 8e de May 1667 et poussasmes -nostre navigation jusque entre le banc à vert et le grand banc[33] où -nous fusmes environnées d'une quantité de montages de glaces flotantes -sur l'eau et nous enfermèrent sans pouvoir nous en dégager. Nous -suspendismes nos câbles le long de notre navire pendants entre le bord -et les glaces pour empescher que le navire ne fut crevé. Les voeux et -prières ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les câbles se -trouvoient coupés et la partie d'entre les glaces aloit au fond de -l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous -y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes freslées, et en -trois jours elles furent aussy consommées, et la réverbération des dites -glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme -journée, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous -et nous débarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de -sauver aucunes hardes. Mais mon père avoit sur luy double rechange -d'habits et sa robe doublée de castors qui le garantissoit du froid. Le -pilote du navire avoit eu la précaution d'emplir deux jours avant la -paillasse de pains après en avoir vidé les feures, et la jeta -heureusement sur la glace voyant le navire couler au fond, et quelques -matelots avoient aussy jetté deux petites voilles des peroquets et deux -jambons. Nous fismes une petite tente de nos deux voiles; on sauva -quelques écoutilles et paneaux qui avoient flotté, ce qui nous servit de -plancher soubs la tente pour mettre notre pain et nous retirer tour à -tour dessous pour y reposer. Nous ne pusmes où alumer du feu. Nous -étions reiglés sur chacun 4 onces du pain sauvé, et la nuit les matelots -tuoient des loups marins avec des morceaux de bois qu'on avoit trouves -de notre débris; l'on tuoit aussy des mauves et des gros margaux qui -dans les commencements nous en sucions les sangs et puis les foix et sur -la fin on s'acoutuma à manger leurs chairs crües, et de jour à autre il -nous mouroit quelque de nos hommes. Les jours on se disperçoit de tous -costés pour découvrir quelque navires, et de plus sy on avoit pas agi à -coure le grand froid saisissoit et on étoit gelé. La quatorziesme -journée que nous étions sur les glaces, d'un temps très-brun je fus à -l'exercisse de marcher avec deux matelots, ayant fait environ deux -lieues sur les onze heures le temps s'éclaircit, et j'aperceu un navire -pas plus éloigné d'une lieue, qui aparament par la brume n'avoit pas veu -le péril où il tomboit car il venoit dessus; je crié: «navire, navire, -mes chers frères». Les deux matelots et moy s'aprochant de la mer vers -le navire nous crions à gorge déployée: «sauvez-nous la vie». Nous -tendions les bras en haut et jettions nos bonnets en l'air pour nous -faire voir; nos gens d'autour se joignirent à nous et crioyoient à -force; le dit navire ayant aperceu les glaces revira du bord pour s'en -écarter, ce qui nous cauza de grandes frayeurs qu'il ne nous eust -aperceu ou nous vouloir abandoner, les cris et les pleurs redoublèrent -et un de nos gens plus advisé dépouilla sa chemise et la mit à un baston -en pavillon, la faisant jouer en haut, et on crioit de toute voix. Le -dit navire aparement nous aperceu et serra quelque voille se tenan en -estat de fuir les glaces. Il envoya son batteau avec deux hommes: la -joye s'étend parmy nous, l'on fit embarquer mon pauvre cher père à demy -mort, puis le capitaine et six autres avec moy, et étant embarqués au -navire nous embrassions nos libérateurs, l'on renvoya la chaloupe -reprendre le reste, et puis l'on se retira sur le grand banc. Nous -perdismes sur les glaces huit hommes par misère, et trois qui moururent -après estre sauvés deux jours après avoir trop mengé du biscuit et trop -tost. Ce cher navire qui nous sauva ainssy la vie étoit un olonois pour -la pesche des morues et n'en trouvant presque plus n'étant qu'à moitié -de sa charge, il couroit au banc à vert et sans l'éclaircie qu'il nous -le découvrit, encore moins de demie heure, il auroit esté en grande -risque d'estre surpris comme nous dans les glaces. - -L'augmentation de 26 hommes que nous fusmes dans ce navire leur faisait -grande paine de s'en retourner à my-charge. Nous leurs dismes de nous -donner seulement troïs à quatre onces de pain chacun par jour et deux -verres de leur boisson ordinaire, ces pauvres gens dirent que nous -aurions tout et autant qu'eux, et le firent, et pour les soulager dans -leur pesche nous les échangions jour et nuit et Dieu les bénit. Nous -trouvasmes des morues à sept et huit cents par jour, et en douze jours -il conssoma son sel et prit sa routte pour Nantes où il nous débarqua à -Pain Boeuf. Et mon père se voyant dépouillé de tout ce qu'il avoit pu -gagner emprunta à un de ses amis à Nantes de quoy nous reconduire au -pays.--Après quoy, il fut à Paris pour rendre compte de ses gestions, et -contre mon inclination ma mère m'obligeoit de prendre les études du -latin soubs un nomé Mr. Chabot prestre, et après quelque temps en 1668, -j'appris que mon père s'étoit rengagé dans la compagnie du Sénégal[34], -qui ne voulut plus me recevoir avec luy pour me laisser étudier. Il prit -en ma place un de mes frères âgé d'un an plus que moy. Je les laissé -partir et puis je fus prier un de mes proches parents qui comendoit un -navire pour la terre neufve de me prendre avec luy, ce qu'il m'accorda; -et ma mère ne pouvant rien détourner luy pria de m'estre rigoureux -pendant le voyage afin qu'il pust me rebuter de la mer pour que je -reprist les études, et mon dit capitaine ne manqua pas d'exécuter ces -ordres et de m'exposer à tout ce qu'il y avoit de plus fatiguant, et je -ne me rebuté nullement et aprenois toujours la maneuvre et la -navigation.-- - -1669[35]. L'un de nos proche voisins qui avoit longtemps commandé un -navire à terre neufve où il avoit augmenté sa fortune et se sentant -apesantyr par âge et ses fatigues, ayant son fils aisné à peu près de -mon âge il luy fit bastir un bon navire et luy en donna le comandement, -et ayant esté camarade d'écolle, et que j'étois plus au fait que luy il -me proposa d'aler avec luy et que je serois la 3e perssonne de son -navire, et qu'en outre de mon loyer il m'acordoit le tiers sur le sien -dont il me passa un écrit secret à cause de sa mère qui n'y aurait pas -conssenty étant très avare. Et pour abréger discours, nous fusmes près -de sept mois sur le grand banc, et ne peschasmes pas entièrement la -moitié de notre charge; les vivres nous manquant nous obligèrent de -revenir, et étant arrivés jusqu'à l'entrée de la Manche, les vents de -Nord-Est nous contrarièrent pendant plus d'un mois, à court de tous -vivres et boissons, voltigeants d'un bord sur l'autre pendant cet -espasce, nous nous rassemblasmes jusqu'à vingt et un navires tous -terreneuviers, tant du Havre, Diepe et Honfleur, tous dans la mesme -disette sans se pouvoir assister aucuns, et nous faisions tous nos -efforts pour relascher fut-ce aux costes d'Angleterre ou à nos costes de -Bretagne, et lorsque nous avions aproché de l'un ou de l'autre, le vent -y étoit entièrement oposé; et après avoir bien debatu nous gagnasmes en -vüe de l'ille de Wic. L'on prit tous résolution d'y relascher, et il n'y -eut entre tous les capitaines qu'un qui dit bien en connoistre l'entrée -du port, qui étoit le capitaine Duval, du Havre, qui avoit pour pilotte -le Sr Bougard[36] qui a fait ce bon livre _le Petit Flambeau de la mer_ -et qui depuis est parvenu à estre un des premiers pilotes des armées -navales de Sa Majesté et fait capitaine de brûlot. Nous fusmes tous nos -navires soubs la conduitte de ces deux conducteurs pour entrer par la -pointe de Ste Heleine de la dite isle et comme c'étoit sur le soir et -que la nuit s'aprochoit ils dirent qu'ils alloient alumer un fanal et -marcheroient à la teste et sur lesquels nous les suivirions, ce qui fut -exécuté. Mais ils se trompèrent aux cours des marées, qui nous -transportoient sur les bancs, nomées les _Ours_, où ils eschouèrent et -tirèrent un coup de canon qu'un chacun croyoit estre à dessein de -marquer que ce soit où il falloit jetter l'ancre, mais c'étoit pour -demander du secours, et tous les navires eurent le mesme sort d'échouer -comme ces mauvais guides. L'on entendoit de tous costés que cris et -lamentations, et par un bonheur les vents calmèrent et la mer, ce qui -empescha le perdition totale des corps et biens, et qu'à la marée -suivante du lendemain au matin un chacun se rechapèrent de leur mieux de -dessus les bancs, où il n'en resta que trois dont les équipages furent -sauvés, et cette pauvre flotte regagna à la rade de Ste Hélène, puis -entra au havre de Porsemuths, où l'on nous y aprist la guerre avec -l'Espagne et Holande. Chaque capitaine de nos navires écrivirent à leurs -interessées, ce qui était arivé et demandant des lettres de crédit pour -avoir le nécessaire. - -Dans l'intervale il arriva à la rade de Ste Heleine[37] une escadre -holandoise venant du retour du combat de Palerne contre l'armée du Roy -comandé par Mr le duc de Vivonne, où Mr l'admiral Ruiter fut tué[38], -dont son cercueil en plomb étoit dans la dite escadre, et Mr Angel de -Ruiter son fils, qui commandoit l'un des vaisseaux, très beau cavalier, -très-affable et parlant bon latin et françois. Et comme nos capitaines -atendoient leurs réponsces à leurs lettres, nous estions fort à loisir; -nous alions souvent les après-disner aux promenades et aux cabarets -boire de la bière; Mr Ruiter fils entra dans nostre auberge avec un de -ses officiers et me demanda sy j'étois l'un des capitaines de ces -pauvres terneuviers, et que je les pouvois tous assurer de sa parolle -que sy le vent nous venoit favorable, que nous pourions en toute seureté -en profiter pour nous rendre chez nous, et que aucun de son escadre ne -coureroit sur nous; ce que je raporté à tous nos capitaines. Après quoy -nous nous séparasmes et busmes à la santé l'un de l'autre. Et me pria -pour le landemain de me trouver à la mesme auberge du _Grand Ours_ sur -les deux heures d'après midy, et mon capitaine par timidité ny voulut -retourner, et je n'y manqué pas, et le trouvé qui m'attendoit. Et après -avoir bu une canette de bière il me dits qu'ils prenoit beaucoup de -plaisir à parler françois et qu'il les aimoit naturellement, quoyque Mr -son père en avoit esté tué, qu'ils étoient braves et tout ce qu'on peu -d'obligeant pour une nation leurs adverses. - -Comme nous sortions pour aler à une promenade, on luy dit que Madame la -duchesse de Porsemuths[39] venoit d'ariver en ville. Il me dit: Alons la -saluer. Je luy dits: «J'ai l'honneur d'estre connu de Madame la contesse -de Keroal, sa mère, mais de cette dame non.» Il me pressa fort d'y aler; -et je m'en excusois, disant que je luy ferois deshonneur à luy mesme par -mon trop comun habillement. Il me répond: «Bon c'est comme l'on aime les -marins.» Et m'engagea d'y aler. Nous la trouvasmes entourée d'une grande -cour d'officiers comme étant maitresse du Roy d'Angleterre, et tour à -tour elle receut les compliments d'un chacun ainsy de Mr Ruiter qui eut -la bonté de luy dire que j'étois connu de Madame sa Mère et qu'il se -plaisoit avec moy, quoy qu'en guerre. Cette dame me questionna sur -Madame sa Mère et connaissant ma justesse nous fit bien des -gracieusetées en la quittant et nous dit un peu bas: «Or ça, il faut -demain venir disner avec moy, et ny manquez pas.» Ce que nous ne pusmes -refuser. - -Nous y fusmes. Après le disner le caffé fut présenté et puis des tables -pour les jeux. Elle demanda à Mr Ruiter s'il avoit vu Londres et la -cour, il dit que non. «Et vous, me dit-elle.» «Non madame»--«Ah! -vraiment puisque vous en êtes sy proches il faut que vous y alliez.» -Nous nous excusions très-fort tous les deux en disant ne pouvoir nous -écarter de nos navires, en cas pour moy d'un bon vent. «Hé, bon, bon, -dit-elle, ce n'est qu'un voyage de sept à huit jours. Je vous presteray -ma chaise à deux et mon cocher, et prendrez logement dans mon hostel. -Quoy! des jeunes gens.»--Enfin elle nous gagna par ses belles manières, -elle se mit au jeu qui nous donna lieu de sortir sans sérémonie et sans -estre aperceus. - -Ce seigneur craignoit la dépence comme tous ceux de sa nation et moy -pour n'avoir en pareille occasion rien épargné, je n'en avois pas. Il -fallut pensser tous les deux comment faire et comment nous dégager. Il -me dits qu'il ne pouvoit faire ce voyage qu'incognito, que sy Mrs les -Etats Généraux le savent que se sera pour estre disgrascié. Je luy dits -que l'odeur de Mr son père étoit forte en Holande et qu'il avoit beau se -couvrir, en disant qu'il aloit s'emboucher avec Mr leur Embassadeur qui -étoit son oncle, mais que pour moy que j'étois excusable, n'ayant ny -argent ny crédit ny de quoy en faire, cependant que s'il payoit les -trois quarts de nostre dépence, que je ne l'abandonnerois pas. Et il fut -sy bas de me dire que j'en payerois la moittié et à la fin nous -acordasmes pour luy les deux tiers. Sur quoy je fut emprunter dix livres -sterlins à un marchand nommé Mr Smits, et entreprismes le voyage et -estant arivées à Londre Mr L'Angel Ruiter fit toujours servir la chaise -de Madame la duchesse à nos promenades du Withals, St Jemes et Winsorts -et dont j'en avois honte, et une mexquinerie horible en tout, et après -neuf jours et demy nous remerciasmes la dame Duchesse notre -bienfaitrice. - -Peu de jours ensuitte, il nous arriva à Ste Héleine deux frégattes du -Roy de 24 et 18 canons, soubs les comandements de Mrs de Gravansson[40] -et St Mars Colbert[41], que les intéressés de nostre petite flotte -avoient obtenües de la cour, pour nous venir escorter jusqu'à la rade du -Havre, et nous aconduire deux caravelles de Quilbeuf où estoient des -pilotes lamaneurs pour chacun de nous et aussy des vivres pour tous nos -équipages, et on nous fit sortir du port de Porsemuts pour nous joindre -à la rade de Ste Heleine proche de nos frégates, pour partir du premier -bon vent. Je fut prendre congé de Madame la Duchesse et ensuitte de Mr -Angel de Ruiter qui en m'embrassant m'apela son frère et son amy, en -m'assurant que sy je voulois l'aler trouver lorsqu'il sera arivé en -Holande, et que sy je veux il fera mon advancement dans le service de -Mrs les Etats et sur toutes choses que j'eus à luy donner de mes -nouvelles, et que j'assurats Mrs les captaines de nos convois de ses -civilités, et qu'il ne souffrira aucun de son escadre de coure après -nous. Le 16 de janvier, sur le midy, d'un assez beau tems, nous mismes -tous soubs les voilles faisant route et pendant la nuit pour la rade du -Havre, et sur les huit heures du 17e, au matin, nous eusmes connoissance -du cap de la Hève éloigné de 5 à 6 lieux de nous et les deux convois -forcèrent de voille et furent mouiller leurs ancres à la rade se -persuadant que nous n'avions rien à craindre. Mais sur les dix heures -aperceusmes en arrière de nous trois navires qui faisoient nostre mesme -route et qui nous aprochoient promptement, ayant leurs pavillons blancs -qui nous donnoit lieu de croire que c'étoit des navires pour le Havre; -mais nous fusmes bien surpris qu'estant à portée nous aperceusmes leurs -canons et leurs équipages prest à nous donner leur décharge sur la -moindre de nos résistances, et arborèrent les pavillons d'Ostende et -nous sommèrent d'ameiner nos voilles, ce qui fut bien tots obéy, et nous -amarinèrent et nous firent tous changer de route, excepté un qui étoit -proche la rade comandé par Jean le Comte qui échapa, et Mrs de nos -convois eurent la confusion de nous voir ainssy enlever à leur vüe. Il -est vray que les trois navires d'Ostende étoient beaucoup supérieurs, -ayant le vaisseau le _Palleul_ de 52 canons, le _Castel-Rodrigue_ de 36 -et la _Justtice_ de 24, qui revenoient de Cadix aporter la paye des -troupes d'Espagne en Flandre, et nous conduisirent en Ostende tous bien -dépouillés, et ne fusmes que trois jours prisonniers, puis on nous -distribua à chacun deux escalins valant quinze sols pour notre conduite. -Je n'avois sur moy qu'un justaucorps sans manches raptassé de pièces de -thoille godronnée et une pareille culote, des vieux bas de deux couleurs -et sans pieds, et de misérables souliers qui m'abandonnèrent à la -première lieue, et pour bonnet le haut d'un vieux bas ataché avec une -ficelle. Bel équipage dans un rigoureux froid, et réduit à la mandicité -qui me causa bien des larmes avant de m'y résoudre, cepandant j'euts -quelques bonnes aubeines chez des gens de qualité et qui seroient trop -longues à réciter. - -1672.--Etant arivé au pays, je fus ataqué d'une rude maladie causée par -les fatigues que j'avoie souffertes, et pandant l'été je me rétabli la -santé, et il se fit l'armement d'une flûte nomée _le Chasseur_, de douze -canons, commandée par le sieur Jacques Sansson mon proche parent[42]. -Nous fusmes au Sénégal charger 150 nègres et autres effects de la -compagnie, et fusmes à l'ille Cayenne débarquer nos neigres et y -chargeasmes quelques caisses de sucre, un peu de l'indigot et du rocou -et ensuite nous fusmes à l'isle de St Cristofle où nous fusmes frapés -d'une branche de houracan quoyque au quatreiesme d'octobre, ce qui fut -tout extraordinaire. Nous étions sept bastiments à la rade de la Basse -Terre, tous furent péris, échoués à la coste, et bien des hommes noyez -excepté nous qui résistèrent sur nos câbles, mais ayant coupé -généralement tous nos mâts, et étions tous disposés à revevoir le sort -des autres, et après que la tempeste eut cessé nous nous réquipasmes du -mieux possible avec les débris des mâts de ceux qui avoient péry et -aussy des autres. Il revint d'autres navires dans cette rade, et nous -achevasmes nostre chargement de sucre et indigot, et sur la my-novembre -nous partismes de cette ille avec six autres navires tous marchands et -de peu de force pour un temps de guerre, et étant au débouquement un -flûton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui étoit grand voilier -prit congé de nous, disant avoir très peu de vivre et qu'il espéroit -étant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois -heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout à coup -il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant -aucun canon il fit plusieurs fusées de poudre et serra toutes ses -voilles, demandant d'estre promptement secouru. Nous y fusmes et à paine -nous n'eusmes loisir que de sauver l'équipage, et le navire coula au -fond en très peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15 -jours et un coup de vent nous sépara, qu'une flûte de la Rochelle de 18 -canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu'à la sonde de OEssant -désirant aler à Brest; mais nous fusmes rencontrés d'un corssaire de -Flessingue de 28 canons, lequel nous ataqua, où le capitaine Merot fut -tüé et plusieurs de son équipage, et nous n'ayant que douze canons nous -eusmes un de nos passagers nommé Mr Leblanc, de Diepe. Cette frégate -ayant esté maltraitée par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un -de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain étant proche -l'Iroise, à l'entrée de Brest, il nous ratrapèrent et nous prirent sans -beaucoup de résistance, et à peine il nous eurent enlevé notre capitaine -et les officiers qu'il s'éleva une tempeste qui les sépara d'avec nous -et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour -nous amariner et leur officier qui comandoit étoit très peu au fait de -la navigation, et n'avoient presque rien pillé de nostre bord n'ayant eu -le loisir. Nous entrasmes dans nostre Manche où cet officier se trouvoit -fort embarassé, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur -les sondes qu'il ne connoissoit pas, et à un soir, nous nous trouvasmes -proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher à l'ille de -Wic, je l'en détourna dans la vüe de nous soulever et de les enlever eux -mesmes au Havre; à cet effect je communiquay le dessain à plusieurs de -notre équipage dont nous étions restés encore vingt deux, contre 21 -holandois dont la moitié faisoit le cart, j'avois caché six sabres et -quatre pistolets et les espontons étoient libres, le tout bien prémédité -la chose étoit facille, et les aurions enlevés au Havre en moins de 18 -heures. Mais un coquin nomé Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit -holandois et de notre équipage nous trahit et fut la cauze que je futs -fort mal traitté, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les -armes cachées, et sans que je leur étois utille pour la navigation, ils -m'ont juré depuis qu'ils m'auroient jetté dans la mer. Enfin conduisant -la route pour Zélande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un -moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous -à la voye et il n'oza nous ataquer et il nous auroit enlevées sans coup -férir et auroit gagné plus de trois cents mil livres. Le landemain au -matin, étant au travers de Dunkerque, deux frégates d'Angleterre de -chacque 24 canons ne nous marchandèrent pas, étant d'union avec la -France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes en -estre beaucoup mieux et soulagées, et ce fut tout le contraire, ils nous -redépouillèrent mieux que les Flessinguais et nous enfermèrent dans leur -fond de câbles, ne pouvant ou coucher que sur des câbles mouillées et -pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des -effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise -par l'union entre les deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que -j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de -tout notre chargement. Ils avoient renvoyé les Holendois le lendemain -que nous fusmes pris, et nous ils ne nous débarquèrent aux Dunes que la -7e journée et dans un pauvre état, et nous fismes trois lieux à pied -pour gagner à Douvres, où nous arrivasmes sur les trois heures du soir. - -Nous fusmes sur le port pour nous informer à trouver un passage pour -Calais et aussy chercher où pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur -se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'étoit je futs le -supplier de me faire charité et à mes camarades de nous donner de quoy -souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans -me questionner, il dit à un de ses gens de nous conduire au palais et -qu'on nous fits manger et boire, et qu'à la sortie de la comédie, il -nous parleroit. M. Maret étoit notre chirurgien et François de Ville -canonier et un nommé Fauché, de Pontlevesque, étoient de ma cabale, et -contents de ma hardiesse. Lorqu'on nous régala au palais, nous y -aprismes que c'étoit à M. le Duc d'Yorc[43] que je m'étois adressé, et -sur les 8 heures qu'il revint de la comédie, il dit: «Qu'on me fasse -venir ces 4 françois». Et commença: «D'où estes-vous et d'où venez-vous? -et pourquoy n'estes-vous pas retournés chez vous? c'est qu'aparament -vous faites les gueux».--Je luy dits sans m'intimider: «Non, -Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec -lequel j'ay esté pris; j'étois l'écrivain du bord et 2e pilotte; voilà -notre Me chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n'y avoit -quatre heures que nous étions débarqués aux Dunes quant j'ay eu -l'honneur de parler à votre Royalle Altesse. L'on nous a détenus sept -jours, couchant dans la fosse aux câbles pour nous oster la connoissance -du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a débarqué les -Holandois deux jours après notre prise, et on nous a dépouillées ce que -les holandois nous avoient laissé sur nous». Il se tourna: «Ho, ho! je -n'ay pas seu cela. Et de quoy étoit chargé votre navire?» Je tira de ma -vieille poche l'état du chargement et il le donna à lire à un officier -ou secrétaire, luy disant: «Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a -dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Alées vous reposer, mes -enfants, et soupez bien et vous aurez un lit à deux et puis dites qu'on -serve à souper.» L'on nous conduit en notre premier lieu et bien -chaufées et bien traitées, M. Maret et les deux autres étoient tristes -et abattus et me disoient: «Ah! mon cher, cets à un seigneur anglois que -vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou -demain.» Cela ne m'étonna pas, je jasois comme un peroquet, tantôt avec -un page et tantôts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher -je dits: «Il n'y a pas d'aparance que comme nous sommes que nous -gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu». On le dit -à son Altesse et il dit: «Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne -à chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres». Ce qui fut -fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin, et je dormis très -bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit des lamentations. Dès le -lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure; -seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon régiment et sur -les six heures du soir je fus rabillé avec de bonne frize, des bas, -souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir -seul et me dits: «Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillèrent -tout ce qu'il y avoit de bon, et le portèrent à leur bord». Je dits: -«Pardonnez-moy, monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages -à notre bord, pour enlever notre monde et enfournir à paine dès leur et -la tempeste survint, qui nous sépara, et depuis n'y est entré d'autres -que vos gens,--Alés, cets assés, et demain je vous feray passer en -France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin». Et -j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et cassées. -Le lendemain le yac étant prêt à partir l'on nous vint advertir de nous -embarquer, mais je voulus pousser la civilité à bout. Je demanda la -permission de pouvoir remercier son altesse. Il le permit et on -l'habilloit; il me fit donner six écus de France et m'ordonna, d'aler -faire ses compliments à M. le marquis de Courtebon[44], gouverneur à -Calais, à quoy à mon arivée. Je ne manquay pas et m'en trouvay très -bien, et sur ma route il se passa quelques particularités qui -ennuyeroyent trop. Notre capitaine M. Sansson, qui fut conduit en -Holande, eut ordre d'aler reprendre son navire aux Dunes et le ramena à -Honfleur avec une partye du chargement. Je me suis pas informé comme -l'on a traité pour ce qui fut volé. - -(1673). Etant de retour à Honfleur que le sieur Sansson eut ramené son -navire on luy fit offre du commandement d'un navire de 30 canons nomé le -_Florissant_ pour la compagnie de la Mérique, il commença à l'équiper et -m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le _Chasseur_ fut donné -en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant[45]. Le -_Florissant_ presque tout équipé, le sieur Sansson ne le monta pas, soit -qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se -tint à terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le -commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour -convoy la frégatte du Roy, le _Hardy_ de 36 canons. Depuis notre départ -de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires, -l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizées, ny aussy -sans qu'aucun de nous fut divisé de la flotte, quoyque nous rencontrions -souvent des corssaires, tout fut consservé jusque proche de l'ille de -Madère où nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y -trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataquèrent où le sieur -Despestits-Patin, écrivain du Roy sur le _Hardy_ fut tué et une -vingtaine de matelots, et les corssaires laschèrent pied, et craignant -qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque[46] tint conseil -et l'on prits la résolution d'aler à l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y -étant arrivés l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit -les eaux à la praye, et devant la ville habitée par les portugois -presque tous neigres et mûlâtes, jusqu'à leurs moines et prestres, et -tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunément nos pauvres -matelots pour les voller; ils empoissonnèrent toutes nos eaux qui nous -causa les diarées et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte -plus de deux cens hommes, et j'ay consservé cette maladie deux ans et -demy après y avoir bien dépencé de l'argent. - -Et après quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la -Mérique, et nous chargeasmes à celle de Sainct-Cristofle, du sucre et -indigot et des cuirs. Nous étions tous prêts et rassemblés soubs nostre -mesme convoy, prêts à partir pour France, lorsque le temps se prépara à -une branche de houragan, quoy qu'au 2e octobre comme nous avions eu le -4e l'année précédente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de -faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon câble, il me rebuta -disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derière d'un fêtu. Je -luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits: «Bon, nous voilà -prêts à partir et je ferois mouiller un câble tout neuf pour le gaster!» -Le tourbillon survint peu après, notre navire chassoit, il n'étoit plus -à tems de jeter ce maître ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou -rochers; le navire coula à fonds et puis sauve qui peut. Nous y pérismes -27 hommes. Je me tins avec Michel Cécire, contre-mestre sur la poupe qui -ne se rompit pas et deux heures après le vent cessa et la chaloupe du -_Hardy_ nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la -faute de notre brutal de capitaine. - -Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m'embarquer sur le -_Chasseur_, capitaine Berengier, que mon père avoit fait cy-devant -capitaine et mesme nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses -fautes, eut la lâcheté deux jours après nostre départ de m'oster de sa -chambre et de la table soubs prétexte que ma dissenterie se -communiqueroit ou à son fils, me traita à l'ordinaire des matelots, en -beuf salé et de l'eau. Le pain et l'eau vint à manquer, et nous fusmes -vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des -cuirs, et j'ay payé pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne -voulut disposer de moy; nous allions à dessain d'atérer à Bellille et en -étant à 20 lieux nous parlasmes à une caiche angloise qui nous advertit -que l'armée de Holande y étoit pour la prendre et sans quoy nous y -alions nous livrer plus de 50 navires richement chargés. Nous tournasmes -le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit -pour l'armée d'Holande et de toutes les forteresses l'on tiroit sur -nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et -advertit qui nous étions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient -faire révolte arborèrent au haut des clochers des pavillons holandois -croyant que nous en étions l'armée; enfin nous entrasmes à Brest, où je -me rétablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, après trois -malheureux voyages de suitte et resté infirme. - - - - -CHAPITRE DEUXIÈME - -Doublet embarque sur l'escadre de M. Panetié.--Il enseigne les principes -de la navigation à son commandant.--Prise de 22 navires chargés de -blé.--Doublet passe second lieutenant sur l'_Alcyon_, commandé par Jean -Bart.--Son éloge par M. Panetié.--Son séjour à l'école d'hydrographie de -Dieppe.--Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats, -prises et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.--Voyages -en Portugal.--Les pirates de Salé. - - -Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre à charge à ma merre ny -à la famille; quoy qu'avec mon incommodité je cherchois à voyager. Un -nommé M. De Lastre[47] de Dunquerque, qui avoit commandement d'une -frégatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier[48], vint à -Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et -volontaires. Je futs le trouver au _Soleil_[49] où il logeoit et -m'offrits pour second ou 3me pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et -gens connus pour le Nord; je lui demandé déstre patron de son canot et -il me l'accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes -gens accordées comme moy pour nous rendre à Dunkerque soubs la conduite -de notre capitaine qui nous défraya par terre, et nous trouvasmes -l'escadre de M. Pannetier, composée de sept frégates prestes à sortir du -port. Nostre frégate s'apeloit la _Vipère_, de 18 canons, et notre -capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque -nous fusmes en mer, je fut réduis à la gamelle, ce que je trouvai -étrange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut très chagrin, et je me -trouvois déconcerté que j'en perdois l'apétit, qu'un jour sur l'heure du -disner je m'étois acoudé sur le bord du navire que nostre maistre -chirurgien nommé M. Prevosts me demanda sy j'étois malade de ce que je -ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy -dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nommé Castor Crestey lui -dits que je n'étois pas acoutumé à pareille ordinaire ny compagnie. Il -le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et -nommé mon père, M. Prévost dit. «Ah! je l'ay connu, et ay esté à son -service.» Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il étoit fort -familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me -demanda qui j'étois et ce que j'avois à me chagriner. Je lui dits que je -plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit esté contraire trois -années de suite, et que la suivante en m'étoit pas meilleure. Il dits: -«Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute.» Il me demanda si je savois -les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que -les principes, puisque je luy avois demandé un poste de pillote. Il -m'engagea à boire un verre de vin avec luy et me demanda si les -principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu'à un homme d'esprit -comme luy, je les luy aprendrois en moins de six semaines, et sur le -champ je luy en donna ouverture dès la première reigle. Et il me fit -souper à sa table et le lendemain nous commenssasmes à travailler, où il -y prit du goût, et me dit que j'avois sa table pendant toute la -campagne, il me prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa -chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son -loisir, je luy donnois des leçons dont il profitoit très-bien. L'on fit -plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des -premiers au bord des dites prises dont je seut en profiter, me procura -de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon -argent, et je m'équipay très-honnestement et modestement et donnois à -garder tout mon petit butin à Madame Delatre son épouse; ils n'avoient -qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'espérance d'en avoir enssemble -quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en -affection, qu'ils m'obligèrent de loger et manger chez eux en me disant -qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la -soubmission et complaisance possible pour eux. - -En octobre 1673, notre commandant M. le Panetier receut ordre de rarmer -promptement son escadre sur des advis que la cour eut que les Holandois -attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes -Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond -lieutenant. Je prenois tous les soins possibles à bien remplir mon -devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois -par quart, écrivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des -sondes à connaîstre les courants des marées qu'il me dits plusieurs -fois: Vous vous fatiguez trop et laissées faire cela à nos pilotes qui -sont gagées pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines -après notre départ, étant sur le banq aux Dogres, nous avisasmes deux -vaisseaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en étant aprochées -nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous -avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M. notre -commandant n'avoit que 36 canons sur la _Droite_ et nos autres frégates -30 et 24 et nous 18; les forces étaient fort inégalles, et -particulièrement la mer qui étoit agitée, nous ne pouvions les aborder -sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nous les -suivions hors leurs portées de canons espérant avoir plus de calme, et -ils nous conduirent en fesant leur route jusqu'à l'entrée de la rivière -d'Elbe, l'entrée de Hambourg. - -M. le Panetier se démontoit de les voir nous échaper, prit résolution -que nous les fussions attaquer et nous y fusmes à portée du mousquet, -malgré leur décharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pièces, -le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes -148 hommes sur notre escadre, sans plus de cent estropiés, où j'euts -pour ma part le bras droit rompu en deux par un éclat, qui me prit au -travers du costé et me culbuta en bas du château d'avant où j'étois pour -sauter à l'abordage; il nous falut abandonner la partie. Nous fusmes -ensuite vers le cap Derneuf, coste de Norvègue; nous y trouvasmes une -flotte de Holandois de la mer Baltique, chargée de froment qui étoit -très-cher en France, et nous n'en prismes que vingt et deux navires; -leurs convois se sauvèrent et la plus grande partye dans un havre de -Norvègue et nous amenasmes à Dunquerque les 22 navires, qui y causèrent -bien de la joye et mesme jusque dans Paris. - -Nous trouvasmes le fameux M. Jean Bart qui venoit de recevoir son brevet -de lieutenant de haut bord[50] auquel le Roy luy donna le comandement de -la frégate l'_Alcion_ de 40 canons, avec quatre autres frégattes légères -formant son escadre de cinq bâtiments, lequel étoit prêt à sortir du -Port, et il me fit l'honneur de me demander pour son segond lieutenant. -Je n'étois encore bien guéri de mon bras ny de mon costé, je m'excusay -sur cela, et que je ne ferois rien sans l'agrément de M. de Lâtre auquel -je devois tout. M. Bart en fit ma cour à M. de Lastre et luy dits: -«J'aurey plutots finy ma campagne que vous ne serez prets à sortir; je -vous rendray Doublet au retour.» Le soir je rentray chés mes bons hostes -pour souper, et je ne leur dits rien de la proposition, et sur la fin du -repas, la dame me dits: «Je ne vous croyois pas sy dissimulé vous voulez -aller avec Jean Bart et quiter mon mary.» - -Je paru estonné crainte que M. Bart n'eut dit que c'étoit moy qui l'eut -sollicité. Et M. de Latre prit la parolle et dits: «Non c'est M. Bart -qui l'a demandé et a fait une honeste responsce, qui me fait augmenter -l'estime que j'ay pour luy. S'il étoit bien guéri, je luy consseillerois -d'y aler pourveut qu'au retour il revienne à moy et j'ay mesme donné mon -consentement à M. Bart.» Et je conssentits. - -Le 9 janvier 1674, nous sortismes les cinq frégates du Roy avec trois -autres frégates de particuliers et le 20e du mesme mois nous prismes une -grande flûte holandoise venant de Moscovie, richement chargée, et après -quoy nous rencontrasmes le gros de la flotte des bleds que nous avions -fait relascher avec M. le Panetier et nous donnasme sur les deux -convoys, l'un de 40 et l'autre de 24 canons que nous prismes et toute la -flote de 36 grosses flûtes que nous aconduismes au port de Dunquerque ce -qui redoubla les joyes des peuples, et les bleds diminuèrent bien de -leur haut prix, et notre campagne ne fut que 37 jours. Nous trouvasmes à -notre arrivée l'escadre et M. le Panetier en état de reprendre la mer, -et M. le marquis Damblimonts chef d'escadre et commandant à Dunquerque -avoit obtenu de commander l'_Alcion_ dont il démonta M. Bart, et on luy -donna la _Serpente_ de 36 canons, et M. De Lastre monta la _Sorcière_ de -30 canons formant cete escadre de M. Le Pannetier de 8 frégattes et M. -De Lâtre me prits avec luy comme il étoit convenu, et je fus son premier -lieutenant. Nous sortismes le 5 de mars pour aler aux isles Orcades et -celles de Féroe, tout au nord d'Ecosse, espérant d'y rencontrer les -vaisseaux venant des Indes Orientales. Mais après avoir bien essuyé des -tempestes sans rien trouver, nous fusmes à la grande ille de -Hitlant[51], ou il y a de très bons hâvres de toutes marées pour nous y -espalmer, nos batiments étant très-sales et ne marchoient plus, et là -nous y aprismes que les Indiens que nous cherchions y avoient passé il y -avoit dix jours et devoient être rendues en Holande. Notre commandant -s'arrachoit la barbe de dépit. Ce pays d'Hitlant est habité par des -Ecossais tous galeux comme des chiens; il ne vivent que presque tout -poisson et de mauvais pain d'orge et d'avoine; ils ont quelques -troupeaux de moutons et chèvres, la laine ets métisse dont ils font de -gros bas et habillement; ils appellent ville de méchantes bourgades, -pauvres maisons basses où leurs bestiaux sont enfermés avec eux et ils -puent comme des boucs; leurs chevaux ne sont pas plus haut que des -bourriques ayant une grosse teste, et mal faits de corps, ainsy les -beufs et vaches; ils peschent quantité de morues qu'ils font seicher -sans sel, à la gelée, quils nomment Stocfit ou poisson en baston; les -testes étant bien seichées et les harestes ils les broyent et en donne à -menger à leurs bestiaux en guize d'avoine; il n'y a aucun arbre de quoy -faire un menche à baley, etc. - -Je reviens à nostre voyage. Lorsque les frégates furent espalmées M. Le -Pannetier nous fit remettre à la mer, et fusmes entre le banc des Dogres -et le Welles, et d'un beau calme convia tous nos capitaines à disner et -pour tenir consseil; et dans le repas l'on parla de la grande ignorance -de nos pillotes pour les bancs, qui ne savent lire ny écrire et -seulement d'avoir esté sur les bateaux pescheurs aux harancs, disent -conoistre les fonds, M. De Lastre dit bonnement: «J'ay mon lieutenant -qui est de Honfleur, qui en quatre ou cinq campagnes que je l'ay avec -moy, et cete dernière avec M. Bart. Je croy qu'il a marché soubs les -eaux tant il en conoit les fonds, et rend mes pillotes toujours confus, -mais aussy il a pris bien des peines à sonder souvent quelque froid -qu'il fît et toujours écrit.» M. Pannetier luy dits: «Comment -l'apelez-vous?» Et il me noma et dits: «Je say ce que c'est. Son père a -esté mon amy; envoyez-le chercher, je le veux entendre.» Le conseil -détermina que pour sauver les fraix de notre armement que l'escadre -seroit divisée en deux, et que celle de M. Baert iroit vers Jarmuth -prendre tout ce qu'il trouveroit des pesheurs de harenc holandois, et -que M. De Latre seroit avec M. Baert et les deux autres moyennes -frégates, que pour luy avec les trois autres il aloit aler à Gronland -dans les glaces chercher les baleiniers. Ce fut le coup fatal pour mon -capitaine et moy quand je paru et que le commandant m'ordonna d'aler sur -le champ apporter à son bord mes hardes et qu'il auroit bien le soin de -moy et au retour me feroit avoir un brevet; nous eusmes beau nous -deffendre, luy avec un: «je vous ordonne de la part du Roy,» il fallut -obeir quoy qu'à contre coeur. Il me donna une chambrette et sa table, et -je fut bien mieux que je ne m'étois attendu, quoy que regrettant -toujours mon cher et premier capitaine. C'étoit au commencement de juin -que nous fusmes arrivées à Spitbergue soubs les 72 degrez latitude Nord, -pauvre pays bien froid, et sans aucuns aliments, et sans aucun autres -peuples que de pauvres Norvégiens, et sous la domination du Roy de -Danemarc. Nous fusmes autour du Gronland parmy les glasses affreuses; -nous prismes dix navires hollandois, dont à peine en fismes les -chargements de deux, qui étoit lard des balaines et quelques fanons et -nous bruslames sept, et un qu'on donna pour reporter les équipages dans -leur pays; les Maloüins y avoient esté qui avoient pis que nous, et en -faisant notre retour nous prismes au Nord d'Ecosse un navire holandois -de 24 canons venant de Portugal richement chargé, et on nous aprits que -M. Baert avec son escadre avoit emmené trente deux bus ou flibots -holandois et leurs deux convoys; ainsy le Roy gagna à ces armements. - -Lorsque nous fusmes désarmées et bien payées, je futs obligé de -reprendre auberge chez M. de Latre et je luy dits que mon dessein étoit -d'aller quelques mois chez M. Denis, prestre et géografe du Roy à -Diepe[52], affin de me perfectionner davantage avec un aussy habil -homme. Il eut paine à y conssentir, me demandant sy je voulois tenir -l'école de Marine. Je luy dits que ce n'étoit pas ma pensée, mais que je -peuts devenir estropié et que cela me pouroit servir, et conssentirent à -mon départ que je les ferois gardains de mon butin pour m'obliger à -retourner avec eux. Je leur fit aconnoistre qu'il n'y avoit pas dautres -moyens de me dégager d'avec M. Le Panetier, qui me dits au désarmement -qu'il me retenoit pour la prochaine campagne, et ils m'aprouvèrent -très-fort. - -Je fus à Diepe trouver M. Denis, et m'acordé avec luy de me recevoir en -pension à sa table, couché et blanchir moyennant cinquante livres par -mois et me fournirait les livres nécessaires. Il me comença par les -principes de la Sphère, les marées, les hauteurs, le quartier de -réduction et l'échelle angloise, etc., que je savois parfaitement, ainsy -que les sinus, tangentes et lorgaritsmes. Sur quoy il me demanda ce que -je venois faire chez luy ayant autant de théorie et d'en savoir les -pratiques. Je luy dits que je me voulois perfectionuer avec un aussy -habile maistre; ainsy il eut la bonté de ne me pas épargner ses soins. -Il m'aprit les triangles sphériques et les éllements d'Euclides et les -calculations en moins de trois mois, que je voulus le quiter n'ayant pas -dessain de m'établir maitre géographe, n'y voulant borner ma petite -fortune. Et dans ce tems là, juin 1675, je receu une letre de M. De -Lastre, qui me donnoit advis que l'on réarmoit l'escadre, et que M. Le -Pannetier luy ordonnoit de me faira retourner pour aler avec luy. -Cependant je ne savois à quoy m'en tenir. L'envie d'aler gagner de quoy -et ne pas dépençer ce que j'avois me fit donner lecture de ma lettre à -M. Denis et demander à compter. Et il me dits: «Qu'alez-vous faire? vous -alees quiter dans un tems où vous faites bien; croyez-moy, Monsieur, -demeurez encore deux à trois mois; vous n'avez fait que dévorer ce que -vous venez d'aprendre trop promptement pour bien retenir; servez-moy -comme un prévots de sale à mes écoliers, cela vous fortifiera à fonds, -et je ne veux rien de votre pension; ce n'est point l'intherest qui me -commande et je trouveray moyen d'éviter d'aler avec M. Pannetier.» Je -luy dits que sy je luy faisois plaisir que je resterois en continuant de -payer la penssion. Il répliqua: «Vous m'obligerez infiniment en restant, -car vous me soulagerez un casse teste avec ce nombre d'écoliers dont la -pluspart ont la teste dure comme la pierre.» Enfin je restay encore -trois mois; ce qu'ayant apris mondit sieur le Pannetier montra à M. De -Lastre un brevet de lieutenant de frégate qu'il m'avoit obtenu et luy -dits: «Puisqu'il n'a voulu s'embarquer avec moy, je le donneray à un -autre qui en sera bien aise.» - -Et lors qu'au bout de mes six mois de penssion dont j'en avois payé -trois, en quitant je vouluts payer les trois autres, il me futs de toute -imposibilité de les faire prendre, ny mesme par la soeur de M. Denis qui -me proposa qu'avant de la quiter que j'euts à soufrir les examents et me -faire recevoir à l'admirauté pour pillote et que cela ne me dérogeroit -en rien ains au contraire, et que je luy ferois plaisir et honneur et -qu'il en payeroit la dépence. Sur quoy je luy dits quil me l'avoit plus -que payée et que je le satisferois en tout ce que je pourois, et fus -terminé que trois jours enssuite l'assemblée s'en feroit. Il convia pour -moy quatre anciens capitaines et 4 pillottes, qu'ils me quiestionnèrent -de tous costés, et à leurs aprobations je fus enregistré devant Mrs de -l'admirauté. Après quoy nous fusmes tous disner chez M. Denis, qui étoit -prestre et n'auroit voulu entrer en auberge, et ne conssentit que je -payats que ce qui étoit venu de chez le traiteur et rien de ce qu'il -avoit fourny de chez luy. Je creut partir le landemain ayant disposé mon -porte manteau, et luy et Madame sa soeur m'arestèrent pour le landemain -en disant qu'il faloit que je leur aidats à manger ce qui étoit resté du -repas, et à nostre séparation ce fut des amittiez et tendresses -réciproques. - -Je me rendis à Dunquerque pour la veille des Roys, 1676, chez mon ancien -capitaine où nous régalasmes avec les parents et amis, et me conta qu'à -sa dernière campagne une de leur frégate périt sur le banc des Ysselles, -et que toute l'escadre y penssa périr par l'ignorance de leurs pilotes, -et que M. Le Pannetier avoit bien pesté de ce que je n'étois avec luy et -qu'il me conseilloit pas de paroistre sitots devant luy, et que luy il -avoit quelques propositions à me faire et me tint deux jours en suspend, -après quoy il me déclara que par le moyen de ses amys il me vouloit -faire capitaine d'une jolie frégate de 14 canons nommée la _Diligente_. -Je luy dits que j'étois tout à lui et ferois tout ce qu'il jugeroit à -propos, cepandant que je serois fort aise de continuer soubs son -comandement, et il me dits: «Je le voudrois bien, mais M. le Pannetier -vous en ostera, et ne vous fera plus d'avance étant piqué contre vous, -et lorsque vous serez capitaine en chef hors de sa dépendance il ne -pourra plus vous nuire». Ainssy il s'intéressa sur la _Diligente_ et me -fit agréer par tous les autres intéressés, et après quoy je fus saluer -M. l'intendant et M. Le Pannetier, qui me demanda d'où je venois, et que -j'avois perdu à être lieutenant de frégate du Roy, qu'il en avoit obtenu -le brevet, et que par mon absence il avoit fait placer M. Domain, mais -qu'il n'y avoit rien de perdu et que faisant une ou deux campagnes avec -luy il récupéreroit ce poste. Je luy dits que j'étois fasché de ne -pouvoir plus aller soubs son commandement, et que j'étois engagé pour -commander une frégatte que des particuliers m'avoient donnée et qu'ils -m'avoient fait venir de Diepe pour le subjet. Il dits: «Cela est beau de -quitter le service du Roy pour des particuliers». Et je me retiray avec -profonde révérence. - -Je sortis du port le 14 février (1676) avec 92 hommes d'équipage et fut -croiser vers le Texel et le Vlye qui est à l'entrée et la sortye des -bastiments d'Amsterdam, mais j'en fus chassé par des navires de guerre, -et je futs à l'ouvert de la baye de Hull au nord d'Angleterre et dans le -dessain d'entrer dans la dite baye quoyque très-dangereuse pour ses -bancs de sables, mais il en sortoit deux moyens bâtiments que je prits -tous deux chargés de charbon de terre; l'un en outre avoit 60 saumons -d'étain et 150 de plomb, et l'autre 20 saumons d'étain et 100 de plomb -et trois balots de bayette ou flanelles, et les amarinois pour -Dunkerque. Et étant au travers de l'Ecluse une frégate qui sortoit de -Flesingue de 18 canons voulut m'aracher ma proie, je fis dépasser mes -prises en avant de moy et je l'atendis pour la combattre avant qu'elle -les peut atraper pour leur donner loisir à s'échapper, et elle m'attaqua -vivement et sans m'oser aborder, nous nous chamaillasmes près d'une -heure, et elle fut désemparée de son petit mât d'hune. Je tins ferme et -s'étant raccomodée elle revint à la charge et sa grande vergue luy -tomba, faute à elle, des précautions qu'elle devoit prendre, et je me -trouvay blessé au costé gauche de la teste par un coup de fusil, et dont -il n'y eut que les chairs emportées et l'os effleuré, à ce que reconnut -mon chirurgien par une esquille qu'il en retira, et je ne m'aperceut de -ma blessure qu'après le combat et que j'étois remply de sang, j'eus -quatre de mes hommes tuez, deux estropiez, l'un d'un bras et l'autre de -la cuisse cassée et six moyennement blessés, dont j'étois le 7e. Je -courois après mes prises qui avoient déjà dépassé une lieue d'Ostende, -où je craignois le plus, il se trouva une corvete de quatre canons -sortye de Nieuport qui enleva la plus petite de mes prises avant que je -les eût pu joindre et auroit enlevé l'autre sy je m'étois trouvé à tems -de l'en empescher; je la conduit au port où il falut que j'entras avec -ma frégate pour la raccomoder des coups de canons qu'elle avoit reçeus -et pour me faire guérir et mes blessés. - -Pendant mon absence dans ce petit voyage il y eut une lettre de Holande -à mon adresse à la poste; elle fut portée à M. l'Intendant de la marine, -et comme étant un peu rétably de ma playe je le fus saluer. Après quoy -il me demanda quelle habitude et relation j'avois en Hollande et avec -quy, étant en guerre. Je luy dits que j'avois paine à savoir de quelle -part elle me venoit, excepté M. de Ruiter avec lequel j'avois lié -amittié en Angleterre. Il la demanda à son secrétaire et me la rendit -cachetée dizant: «Voyons ce que l'on vous écrit.» Je lui redonnai sans -l'ouvrir, et il me dit: «Ouvrez et la lisez haut.» Je la leut et luy -donnai à voir si je n'avois rien déguizé. Elle contenoit de ce que -j'avois esté longtemps sans luy écrire et bien des honnestetés et -ammittiez et m'ofroit de l'aller trouver, il me procureroit ma fortune -en me marquant entre autre que si je n'étois pas pourvu, que j'eus à -l'aller trouver et qu'il étoit dans l'état de m'avancer et me donner le -commandement d'un vaisseau des Etats. Sur quoy M. l'Intendant me dit: -«Voudriez-vous prendre les armes contre le Roy et estre traitre à -l'Etat.» Je protestay que non: et il me dits: «Je vous défends d'avoir -plus de commerce de lettre avec ce M.» Je lui demanday seulement la -permission que je peuts répondre cette fois à ces honnestetez et le -prier de ne me plus écrire que la guerre ne futs finie et que cela me -feroit préjudice et que je donnerois ma lettre à son secrétaire pour lui -communiquer avant de l'envoyer, ce qu'il trouva bon. - -Après estre bien guéry et ma frégate bien redoublée et renforcé mon -équipage, je sorty du port le 26 de mars et fut droit à l'entrée de la -Tamise, entrée de Londres, et le surlandemain je fus bien chassé par -deux gardes costes d'Angleterre lesquels nous penssèrent faire périr à -force de porter les voilles d'un tens de neige et très rude, et nous -avions déjà trois pieds d'eau dans nottre calle quand j'arivé à la rade -de Dunkerque où ils m'abandonnèrent, et deux jours après je repris la -mer et fut croiser, sur le banc des Dogres où j'en prits un qui avait -quarante-deux barils de morue blanche salée; je l'envoyai au hazard par -dix de mes gens et arivèrent heureusement. Six jours après je pris un -flûton d'environ 90 thonneaux venant de Portugal avec du sel, 28 pipes -d'huille d'olive, 6 balles de laine lavée, et de plusieurs caissons -d'orange et de citrons, et je la conduits heureusement à Dunkerque. -Nostre biscuit se trouva gasté dans la soute par la grande eau que nous -eusmes lorsque les Anglois m'avoient chassé cy-devant, il me fallut -rentrer et désarmer la frégatte. Je ne pus réquiper ny sortir avec ma -frégatte qu'au 10 octobre parcequ'il nous fut fait deffense à tous les -particuliers d'engager aucun matelots que M. Bart n'eut acomply les -équipages de son escadre, et après quoy je fits en peu de temps la -mienne, ainsy que deux autres frégates de mes confrères, et sortismes de -compagnie et douze jours après nous fusmes très mal traités des -tempestes, qui nous séparèrent. Je couru vers les costes d'Ecosse en vue -de trouver quelque abry au risque d'estre prisonnier de guerre plutots -que de périr, mais le vent cessa après neuf jours de tourmente; -j'aperceu un moyen navire sur le soir et je fits semblant d'aler une -autre route que luy. Et aussi tots qu'il fit bien nuit nous redonnasmes -après luy à petite voilure; et au clair de la lune, sur les 4 heures du -matin, nous en eusmes connoissance, et ne l'aprochasmes pas plus près, -et le jour venant nous fusmes après iceluy, que nous prismes sur les -neuf heures, et c'étoit une grande barque que les Flessinguois avoient -prises sur notre nation venant de l'ille Madère, chargée de grosse -écorce de citrons confits et du vin; je la conduisois jusqu'au travers -de la Meuze où je futs rencontré par deux frégates de Zélande, l'une de -24 canons et l'autre dix-huit, qui coururent droit à ma prize et s'en -empara et celle de 24 me batoit en ruine et m'aborda et ne sauta que 3 -de ses hommes dans nous, et nous décrocha ayant son mât de beaupré rompu -à l'uny de son étrave, je luy donnay la décharge de nos canons et de -mousqueteries, et celle de 18 canons étoit trop soubz le vent pour nous -ratraper, j'eus huit hommes tuez et 15 à 16 blessés, sans estre -estropiés, et il nous falut rentrer au port bien batus, et sans prise; -nous y aprismes qu'un de ceux qui avoit sorty avec nous avoient péry -corps et biens, et que l'autre étoit revenu sans rien faire à sa course, -ayant penssé aussy périr par la tempeste que nous eusmes. - -En mars, 1677, je ressorty avec ma mesme frégatte; je fits plusieurs -moyennes prises que j'envoyois par mes gens, n'étant de valeur, et elles -furent toutes reprises; je parcouru aux costes de Norvègues sans y rien -trouver, et m'en revenant pour désarmer je rencontré plusieurs navires -marchands holandois, lesquels avoient trop de force pour que je les peus -ataquer, étant affoibly de mon équipage par les petites prises dont j'ay -parlé; cela me dégousta de retourner avec un navire d'aussy peu de -force, me ressouvenant des hazards que j'y avois encourus, et lors que -je l'eus désarmée, je remerciay MM. les inthéressés par l'advis de mon -ancien capitaine qui me promit la place de second capitaine avec luy sur -la frégate de 30 canons, dans l'escadre de M. Pannetier qui comandoit -l'_Etroitte_ de 40 canons. - -Nous sortismes six frégates sur la fin de may, nous fusmes cinq mois à -croiser sans avoir encontré ny fait rien de remarquable, et après quoy -l'on nous désarma tous à notre retour. - -En juillet 1678 la cour ordonna à Mrs Le Pannetier et Bart de r'armer et -de se diviser en mer leur escadre, je retournay avec mon premier -capitaine. Nous fusmes aux iles Orcades entre Fulo et Faril y atendre -les Indiens dont on avoit advis de leur retour pour Hollande, mais Mrs -les Etats toujours bien advisés, avoient envoyé audevant plusieurs -galiotes bonnes voilières avec des pilotes costiers pour les bancs et -des rafreschissements et vivres, nous donasmes plusieurs chasses sur ces -galiotes sans en pouvoir atrader; cela nous tira du bon parage où nous -étions. Et y ayant retourné nous aprismes par un bateau pescheur de ces -illes que la flotte de dix de ces vaisseaux avoient passé il y avoit -trois jours, et que par les maladies ils avoient bien perdu de leurs -équipages; nous courusmes après jusqu'à l'ouvert du Texel sur le Bree -Vertin sans rien trouver, cela nous unis tous en consternation. Les -vivres aloient nous manquer et prêts à nous en retourner, lorsque sur le -banc des Dogres, nous aperçusmes deux gros navires, nous creusmes estre -quelque Indiens, nous les atrapasmes en peu de tems à portée de nos -canons et ils furent bientots rendus. C'étoit deux pinasses de 7 à 800 -thonneaux, avec un 36 canons et l'autre 30, lesquels venoient de -Suirinan et Curassao chargés de bonnes marchandises comme sucre, indigo, -cuirs, rocou et bois du Brésil et Campesche. Nous les escortasmes -soigneusement jusqu'à Dunquerque, où nous désarmasmes tous, et on -parloit de la paix, et à la fin du déchargement de la grande prise on -trouva 26,000 piastres. - -Mr Bart avoit rentré au port huit jours avant nous, et y avoit amené 20 -buschs avec du haran et en avoit fait brusler 32 et enleva aussy leurs -convois qui étoit le _Mars_ de 40 canons, et le _Prince Peerts_ de 24. -Le Roy ne faisoit ces armements qu'en vüe de faire crier les peuples -d'Hollande en détruisant leurs flotes des marchands et de la pesche de -leurs poissons qui est d'un profit considérable pour la Hollande, et par -ces pertes les provoquer à demander la paix. - -1679. L'on eut la nouvelle de la paix avec la Hollande et Angleterre. -Les deux dernières prises que nous avions amenées étoient d'un trop -grand port pour nos marchands de France, le conseil ordonna de les -envoyer à Lisbonne en Portugal pour les y vendre, étant très-propres -pour les voyages du Brésil; Mr de Latre eut cette comission de les -conduire et de les vendre, et un parent de Mr Bart nommé Corneille Bart -comandoit l'autre soubs les ordres du dit sieur de Latre qui me prit -pour son segond, et nous partismes de Dunkerque vers la fin de février -n'ayant que du lest et un simple équipage seulement pour amariner, et -nous arrivasmes devant Lisbonne le 21 mars et peu à peu nos capitaines -congédioient nos équipages, pour en épargner la dépence. Mr Desgranges -pour lors consul de notre nation et comissaire de marine pour le Roy eut -ordre d'en procurer la vente, et il me pria de dresser les inventaires -de ce que contenoit les agreits et ustencilles de chaque navire en son -particulier, et sy j'avois creu les mauvais consseils j'aurois mis de -mon costé à l'écart pour plus de cinq cents pistoles, que cela n'auroit -en rien diminué la vente, et qu'on m'offroit et à mon capitaine de nous -les transporter à couvert. Je le vits un peu dans ce penchant et luy -dits famillièrement: «Qu'avons-nous de plus cher et plus précieux a -consserver, que l'honneur?» Sur quoy ayant réfléchy, il me dits: «Mon -enfant, tu as bien raison, je t'ay estimé et t'estime d'avantage.» Et je -travaillé exactement et très-fidellement aux inventaires, et l'on fut -plus de trois semaines à nous acorder du prix que Mr Desgranges en -souhaitoit. Les marchands portugois ne marquaient pas d'empressement à -leurs offres, ce qui déconcertoit un peu nos Mr. Je leurs dits que -j'avois en penssée une ruze qui m'étoit venue en l'esprit, qu'il faloit -faire sourdement coure le bruit que les marchands de Cadix en ayant eu -advis qu'ils en faisoient offrir plus de quinze mil livres qu'on ne nous -en offroit, et faire remettre les mâts d'hunne et les voilles en état -d'apareiller, et tirer les expéditions pour sortir du port. La choze fut -trouvée bonne, et nous travaillasmes à nous réquiper, on nous offroit -déjà mil cruzades de plus et puis encore 500. Je dits: «Il faut aler -plus haut; il faut faire dessendre nos vaisseaux à Blem[53] qui est la -sortye, et au pis aler nous concluerons.» Et deux jours après comme nous -étions soubs les voilles, il vint à nos bords une chaloupe avec un ordre -de Mr Desgranges de remonter à nos places, sur ce qu'il avoit conclu le -marché des deux navires. Nous ne pouvions remonter à cause de la marée -que nous avions atendu baisser pour nous dessendre; nous mouillasmes les -ancres et dits à Mr Delastre: «Alez trouver Mr le consul et luy demandés -s'il a penssé à notre chapeau[54] et que ne l'ayant fait il fasse savoir -à ces acheteurs que nous ne conssentons à la vente et que nous irons à -Cadix.» Et il conduit Mr de Lastre chez les marchands où ils -s'expliquèrent, où nous obtinsmes six cents cruzades de chapeau valant -douze cents livres, que nous partageasmes en trois et nous remontasmes -le lendemain à marée montante, et secrètement Mr le Consul me donna cent -cruzades pour mes paines des inventaires et pour l'advis que j'avois -donné. Je présentay mes cent cruzades à mon capitaine, lequel n'en -voulut rien prendre et dits seulement: «Mr le Consul devoit honnestement -me les délivrer pour que je vous les euts présentées.» Puis l'on me paya -mes gages, et Mr Delastre me dit: «Il nous faut chercher un passage pour -retourner enssemble à Dunkerque où nous verons ce que nous ferons pour -l'advenir.» Mr le Consul nous engagea nous deux à souper chez luy, car -l'autre capitaine étoit une vraye cruche pour ne pas dire beste; sur la -fin du repas Mr Desgranges me demanda si je me proposois de retourner en -France, lui disant que ouy, et: «Qu'alez-vous faire au commencement de -cette paix où l'on ne sait encore que entreprendre?» Mr De Latre prit la -parolle: «Il ne sera pas désoeuvré.» Et Mr Desgranges me dits: «Sy vous -voulez commander icy une caravelle où j'ay intérêt, nous luy avons -depuis peu fait la poupe en frégate et mastée aussy de mesme elle est -bonne voilière, mais elle n'a que six canons et autant de périers, voyez -là; elle est placée devant St-Paul.» Et je luy demandai au lendemain -pour luy répondre, afin de savoir les sentiments de mon amy et capitaine -qui eut la bonté de m'acompagner à en faire la visite. Je la trouvois à -mon gré excepté son peu de déffence contre les Saletins où l'on est fort -exposé; mon capitaine m'en représentoit les dangers pour m'en dégouster, -et il me reconnu y avoir du penchant. Il me dits: «Vous en ferez ce -qu'il vous plaira.» Je futs retrouver Mr Desgranges pour luy demander à -quel voyage il destinoit. Il dits pour aler porter des sucres à Bilbaots -et raporter du fer et autre choze. Je vouluts aussy savoir soubs quel -pavillon et passeports. Il me promit que ce seroit soubs ceux de France, -car soubs pavillon de Portugal je n'aurois pas acxepté. Nous convinmes -pour mes gages, ainsy je me séparay de mon capitaine et fits en peu de -jours mon équipage et chargement, et fit heureusement le voyage de -Biscaye et retour à Lisbonne, et après avoir fait ma décharge l'on m'en -proposa un segond et pareil, mais lequel ne fut pas tout à fait aussy -heureux, car j'échapay belle d'estre esclave par deux frégates de Saley: -lorsque je faisois route pour Biscaye, étant au travers de Tamina, en -vue des isles de Bayosne en Galisse, j'aperceus les susdites frégates, -qui me donnoient la chasse. Je reviray de bord et prits la fuitte pour -me sauver dans la rivière de Vianna[55] et où la barre y est périlleuse, -et par malheur la mer y avoit baissé d'une heure et demie; je mits tout -au hazard de la vie pour la liberté, car j'étois fort empressé puisque -leurs mousqueteries nous frapoient à nostre bort que j'euts mon -contre-maistre blessé à la cuisse et un gros dogue que j'avois qui fut -tué. Je resté seul sur mon pont à faire gouverner, et j'entray entre -deux rochers par-dessus la barre; les pilotes du lieu n'osoient -m'aprocher avec leurs chaloupes à cause des boulets de leurs canons qui -me surpassoient, mais la forteresse de Vianna tira plusieurs coups sur -ces pirates qui les écarta au large, mais par la marée trop basse, je ne -peus entrer assées avant dans le port et mon navire échoua presqu'à sec, -dont il souffrit beaucoup, et que je le creu perdre et les sucres, car -je futs avec la chaloupe tout autour en faire la visite et je remarquay -plusieurs coutures entre ouvertes dont l'étoupe en sortoit et point de -secours des gens du pays, je me fis aporter des chandelles de suif qui -étoient molasses par la chaleur et dont je les couchois en long, les -écrasant avec mes pouces dans les coutures et les bouchoirs par ce -moyen, et lorsque la marée fut au deux tiers montée mon navire se dressa -et flotta, et les coutures se resserèrent sy fort que toutes mes -chandelles parurent sur l'eau et que je ne m'arestay pas à les -represcher, mais bien à faire pomper deux pieds d'eau qui avoit entré -dedans ma calle dont le premir rang d'en bas des caisses de sucre fut -endommagées et nous entrasmes au port proche de la ville, quoyque petite -qui est une des plus agréables que j'ay vues, étant pavée par de grandes -pierres de taille blanche et grisâtes, et à toutes les places de très -belles fontaines bouillantes à triple rang et qui maintien une grande -propreté des rues. Je fis connoissance avec Mr Michel de Lescole[56], -parisien et ingénieur en chef du roy de Portugal, lequel finisoit de -fortifier cette ville. J'y fis aussy connoissance avec Mr le Marquis -Desminas[57], gouverneur des frontières, et dont le fils est aujourdhuy -généralissime des armées du Roy de Portugal. Je fus 15 jours avant de -pouvoir sortir du dit port, et faisant route pour Bilbao, le travers du -Cap Pinas, à un petit matin, j'aperceut un navire qui aparament ne me -vit pas; je seray de bord et au jour il me chassa vivement. C'étoit un -de ceux qui me fit entrer à Vienne; je poussay au hazard dans la barre -des Ribadios dont j'étois proche, et trois jours après je reprits ma -route et arrivey à Portugaletto au bas de la rivière de Bilbao, et -ensuite montay à St-Mames à demie lieux proche la dite ville qui est -encorre très-agréable. - - - - -CHAPITRE III - -Voyages aux Açores.--Explosion d'un volcan.--Les Pirates -d'Alger.--Voyages à Madère.--Découverte d'un banc de -rochers.--Naufrage.--Voyage à l'Ile de Ténériffe; excursion dans -l'Ile.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un Juif.--Doublet -résiste aux séductions de Mme Thierry.--Autres voyages à -Ste-Croix-de-Barbarie.--Les Maures attaquent Mazagan.--Retour à Cadix -puis en France. - - -1681. Pendant cete année j'ay fait plusieurs voyages à toutes les illes -Assores pour y charger des bleds froments et les porter à Lisbonne, et -dans mon premier en vüe de l'ille de Saint-Michel j'échapay heureusement -par adresse d'un piratte de Salé, ce qui seroit ennuyeux à réciter. - -Dans le segond, je futs à la Tercère, capitale de toutes les autres, où -est un bon évesché et un colège de jésuites et plusieurs beaux couvents, -tant Récolets que Religieuses de trois ordres, une bonne citadelle -presque imprenable par sa situation ne pouvant estre ataquée que du -costé de la ville qui forme un amphitéastre. A la sortie de ce port, je -futs au Fayal pour y charger des sucres qui y étoient arrivés du Brésil -et finir mon chargement d'excellents vins de l'ille Pico nommés vins -_passados_ qu'on apelle vins du Fayal, mais il n'y en croit que très -peu, tout vient de l'ille du Pic, mais c'est que la rade où posent les -navires est devant et proche la ville du Fayal, où pendant que j'y étois -un volcan creva au haut de la montagne, et les ruisseaux de feu en -dessendoient à un cart de lieux de la ville dans une ravine qui les -recevoit, dont on étoit empoisonné des odeurs du souffre et bithume. -Notre consul étoit le sieur Gédéon Labat de la Rochelle, qui se -convertit pour épouser une demoiselle portuguaize; le consul pour les -Anglois étoit Jacques Ston, et celuy des Holandois Jean Abraham, et il -étoit resté chez les Pères jésuites un cordelier françois qui n'avoit -voulu se rembarquer sur un navire qui avoit relasché en cette ville. Je -fus convié par tous les sus-nommés d'aler avec eux voir autant que -possible le dit volcan, et sans quelques affaires qui me survindre à mon -bord j'aurois esté de la partie; et lorsque le soir je retournay à terre -j'en apris le succès, qu'ils avoient esté près d'une lieue dans la -montagne et qu'il se creva un autre volcan autour d'eux et dont le -cordelier y fut englouty sans le plus apercevoir. Abraham le holandois, -fort alerte à sauter, en fut quite pour les jambes un peu brûlées, ayant -sauté des ruisseaux en feu, et le reste furent fort épouvantés et -fatigués d'avoir raporté de leur mieux le pauvre Abraham qui ne vécut -plus que deux jours. Et je retournay à Lisbonne, et en peu de jours je -futs réquipé pour le mesme voyage où de chemin faisant je devois porter -à l'île de la Terciere Don Roberto de Saa, secrétaire d'un nouveau -évesque, avec une partie de ses ornements et meubles et de ses -domestiques. - -Etant environ cent cinquante lieux en mer, je fus rencontré d'une -frégate de 36 canons nommé le _Rosier Dargel_[58], et plus de 300 -hommes. M'ayant aproché à la voix, il me fit comandement d'abaisser mes -voilles et d'aler avec ma chaloupe à son bord, ce qu'il fallut faire. -Aussitôt que je fus dans son bord, quatre gros Maures les bras nus -jusqu'aux épaules tenant d'une main chacun un sabre clair comme argent -me conduisirent au Reys qui étoit assis comme un tailleur sur un beau -tapis, fumant de bonne grasce avec une longue pipe, me faisoit -questionner par un renégat de Provence qui étoit son lieutenant. L'on -fit aussy embarquer mes 4 hommes, et bien une douzaine de turcs armés -furent à mon bord. Il me demanda mon passeport dont j'étois porteur, et -après l'avoir bien examiné, il me fit dire que sy je savois avant mon -départ que la guerre entre Alger et la France étoit déclarée et que -j'étois son esclave avec mes gens. Je luy dits que j'étois certain du -contraire et que j'en étois bien informé chez notre ambassadeur. Et pour -me mieux intimider, il me fit dépouiller mon justau corps et veste, -chapeau et peruque, cela ne laissa pas de m'éfrayer. Et ses gens -revindrent de nostre bord et lui dirent avoir trouvé dans ma chambre un -prestre portugais malade dans une cabane et qu'il avoit cinq à six -valets et neuf à dix chiens de chasse, et qu'il faloit que ce fût un -évesque. Je luy dis: «Vos gens ne se trompent pas de beaucoup, car c'est -son secrétaire.» Et sur cela, il dits: «Prends garde, crestien, ne me -ment pas.» Je dis «Faites examiner ses papiers et ses gens et sy je -ments jettez-moy à la mer.»--Il répliqua: «Non, non, je te garderay -mieux.»--Tout cela m'embarassoit fort, et je croy mon passager et tout -le reste ne l'étoit pas moins. Mais à mauvais jeu, bonne minne. Après -m'avoir bien tourné sur tous sens, il me fit rabiller, et me donna un -verre d'eaudevie et me voulut engager à fumer. Je m'en excusay disant -que je n'en avois pas l'usage. Ensuitte il me parla luy mesme en langue -franque demy Espagnol et François corompu et que j'entendois très -bien.--«Sy tu veux avoir ta liberté, ton équipage et ton navire, il faut -que tu conssente par écrit que j'enlève tous tes portugais et leurs -bagages seront à toy.»--Je luy dits: «Vous avez la force en main, je ne -puis empescher vos volontées, et vous savez mieux que moy que sy je -faisois telle action que je serois au moins pendu et que je m'estimerois -bien plus heureux d'estre son esclave.»--Il me dit par deux fois: «Tu es -malin, prends bien garde à toy, entends-tu?»--«Oui seigneur, j'entends. -Et sy vous m'enlevez, le moindre de mes passagers, il faut aussy -m'enlever, sinon jiray droit vous attendre à Argel devant vostre Dey qui -me fera justice.» Et le lieutenant renégat me donna un souflet -légèrement en disant: «Ets ainssy que tu parles au Reys.»--Je luy -enfonça du pied sur l'os de la jambe croyant luy pousser au ventre. Le -Reys se leva: «Alons, qu'on donne la bastonnade à ce jeune coco.» L'on -s'y préparoit. Je dits au Roy; «Seigneur, écoutez. Cet homme qui m'a -frapé le premier et sans vos ordres n'est pas un turc, cets de ma nation -renié[59].»--Il tend les bras vers moy disant: «Il a raison. Va à ton -bord et te retire de moy.» Ce que j'aspirois entendre. Ses gens -enlevèrent seulement six rôles de tabac de Brézil, qui étoient pour le -bureau de la Terciere, dont je fits semblant n'en rien voir; l'on fit -rembarquer mes 4 matelots et nous retournasmes jouyeux dans notre petit -bâtiment et continuyons notre route. C'étoit sur les 6 heures du soir -lorsqu'il nous relascha, et nous en perdismes la vue en peu de temps. -C'étoit le beau de voir le secrétaire se lever de sa cabane et me baiser -les pieds et aussy ses gens sans m'en pouvoir dégager m'apelant; _Santo, -santo liberator_. - -Deux jours après ce malheureux encontre, nous fusmes ataqués des vents -de oest et sud-oist tout opozès à nôtre route, et grande tempeste -pendant 16 jours; nos vivres manquoient; la contagion se mit à mes -passagers excepté Mr de Saa; les autres mouroient au premier et deuxième -jour qu'ils estoient pris par un seignement de neez. Mon chirurgien fut -le premier des nostres mort la deuxième journée, mon pillote ensuite en -un jour; plus personne ne voulut se hazarder d'aler tirer deux morts -entre ponts, j'y fut les atacher à une corde et criois à ceux de haut: -«Hisse.» J'en fus pris d'une grande douleur de teste, et sentois comme -un feu soubs l'aisselle gauche. Mon contre maistre, vénitien de nation, -me pilla du vieil oingt, de l'ail, du sel, de la poudre à canon et -m'apliqua sur la douleur qui étoit enflée son emplastre; j'en penssay -perdre l'esprit ayant une fièvre terible; je m'atachay la teste d'une -fine serviette que je faisois étraindre par deux hommes de toute leur -force que mes yeux en étoient forcées; l'abcès creva dès la mesme nuit, -et mon vénitien me lava avec du vin presque bouillant; je me soutint et -je faisois pousser vent arière à toute force pour atraper la première -terre venue; j'avois perdu mon point de navigation dans mon mal, je -poussois au hazard et en cinq jours par un matin nous aperceumes la -terre que je reconnuts estre entre Port à port et Viana où j'avois esté. -Je poussay dedans en tirant quelques canons et nous trouvasmes une -chaloupe de pillotes de la barre qui nous y entrèrent, et je ne permis à -aucun d'eux d'entrer dans mon bord crainte de leur communiquer notre -contagion, je leur donnay une lettre ouverte et trempay au vinaigre pour -M. de l'Escolle, où je luy donnois advis de nostre malheur et le -suppliois de sa protection et ses pilotes la receurent ne sachant lire -le françois, ny à qui je l'adressois. Ils la portèrent au consul de -notre nation, qui la fut communiquer à Mr le Marquis Desminnes, lequel -ordonna de nous mettre avec notre bâtiment dans une crique, à deux -lieues éloignées de la ville, entre une pénisule de sable déserte de -toutes maisons plus d'une lieue autour de nous, lequel me fit dire que -lorsque j'aurois quelques besoin de mettre mon pavillon en berne, et que -moy ny mes gens ne se communiquats avec ceux par quy il m'envoiroit les -secours que l'on débarqueroit sur la pointe et où je metrois mes lettres -trempées ou vinaigre au bout d'une gaule. Mr de Saa et moy lui -écrivismes une lettre respectueuse le suppliant de nous honorer de sa -protection, et il nous fit responsce de bien observer les reigles -requizes au pareil cas, et que rien ne nous manquera et que Don Miguel -de l'Escole étoit retourné à Lisbonne. Il fit poser des sentinelles pour -nous empescher communication avec ces habitants, mais il se fit une -cabale pour nous venir brusler dans notre navire, et auxquels nous -fismes la peur de tirer dessus, et en donnai advis à Mr Desmines qui me -manda de tirer sur ceux qui m'aprocheroient, et il fit redoubler sa -garde. Je fits débarquer des voilles sur la pointe de sable et des -petits mâts et fits deux tentes l'une pour mes gens et pour Mr de Saa et -moy et notre mousse. Il me mourut un matelot au bout de trois jours de -notre arivée, et nous l'enssablasmes bien au loin de nous sans le donner -à conoistre à ceux du pays, le restant de mes gens se rétablissoient -d'un jour à autre, ainssy que Mr de Saa et moy; il est vray que nous -fusmes bien secourus de tous vivres et rafreschissements et les deux -communautées de religieuses nous acabloient de confitures et conssomées. -Au bout de quinze jours Mr de Saa et moy écrivismes une lettre civile à -Mr le Marquis en luy donnant advis que depuis nous estre débarqués sur -la péninsule et fait airer notre navire et le laver avec l'eau de la mer -tous les jours et nos hardes et brullé les paillasses, que nous -jouissions d'une parfaite santé et que nous nous sentions en état de -reprendre la mer, ayant repris des vivres et quatre matelots qui me -manquoit. Il nous fit réponsce de ne nous pas précipiter et qu'il me -faloit rester jusqu'aux 40 jours, et après quoy nous aurons toute -satisfaction. Cependant au bout d'un mois il se fit aporter dans une -barque couverte avec des tapis et nous aprocha de fort près, à nous -entre parler avec facilité, et nous exorta à patienter dix à douze -jours, et que je luy envoya un mémoire de tout ce qu'il me faudroit pour -mon voyage, qu'il le feroit tenir tout près pour ne me pas retarder d'un -moment, et puis il s'adressa au secrétaire de l'évesque luy disant: -«Votre seigneur Evesque est mon parent et mon amy; je vous consseille de -vous débarquer après la quarantaine et d'aler à Lisbonne où vous aurez -occasion d'un plus gros bastiment». Mr de Saa luy repliqua: «Monsieur, -sy vous saviez ce qui nous est arivé avec un navire turc et comme mon -capitaine a agy à me délivrer de la captivité vous seriez surpris, et -vous mesmes ne me conseillerez pas de le quitter». Et luy conta en -racourci l'histoire, et dont Mr le Marquis me donna des louanges et -qu'il m'avoit cy-devant connu quant j'échapay les deux saletins, et -qu'il feroit de son mieux pour nous contenter et il me fit engager par -notre consul cinq matelots, qui s'étoient trouvés échoués dans une -tartane, à l'entrée de Caminie. Attendant ma quarantaine finie, je receu -les provisions du contenu en mon mémoire et le secrétaire fit faire -provision de volailles et moutons sans les présents de Mr le Marquis et -des nonnes que j'en avois ma chambre remplie. Je livray une lettre de -change sur Mr Desgranges au secrétaire de Mr le Marquis pour le montant -de ce qu'il avoit fourny en argent et vivres, et le remerciasmes très -fort de toutes ses bontées. Mr de Saa luy voulut aussy payer comptant ce -qu'il avoit receu, mais Mr le Marquis n'en voulut rien recevoir, -s'excusant qu'il s'acomoderoit bien avec le seigneur évesque son cousin. -Et la 39e journée de notre détention, comme il faisoit un tems -très-favorable pour sortir le port et la barre, obtinmes notre congé -étant tous en bonne santé, et en sept jours nous arrivasmes à Angra, -ville capitale des Assores, où l'on nous croyoit péris ou esclaves, et -ce fut des joyes de nous y voir. Mr de Saa en étoit originaire et sa -famille qui étoit des plus considérables dans l'ille, après qu'il fut -débarqué et raconté nos advantures j'estois caressé et estimé d'un -chacun; j'estois acablé de présents de table sans ce qui m'en restoit du -départ de Vienna. Ayant en trois jours débarqué ce qui étoit pour le -seigneur évesque et secrétaire, je party pour me rendre à l'ille du -Fayal et y arriva au landemain n'y ayant que 30 lieux de distance, et au -Fayal je trouvay des ordres d'y recevoir seulement 64 caisses du sucre -et ensuitte aler à l'ille de Madère y recevoir le reste de mon -chargement à 250 lieues éloigné, et fus 17 jours à m'y rendre, et en dix -jours j'eus fait mes expéditions. Et ayant party en faisant ma route -pour me rendre à Cadix, me trouvant 7 à 8 lieux dans le Nord-Est de -Porto-Santo[60], le calme me prit, j'aperceus à une portée de mousquet -de mon bord un grand frémillement de la mer, comme d'une forte marée; -mes gens croyoient que c'étoit un lit de poissons, cela ne me contenta -pas. Je fis mettre la chaloupe à la mer et m'y embarquay avec une ligne -et un plomb pour sonder, et en étant proche je trouvay 13 à 14 brasses -d'eau, et avançant je ne trouvay plus que onze pieds d'eau et rochers. -Je trouvay une grande vergue d'un gros vaisseau qui avoit plus de 60 -pieds en longueur taillée sur les 16 carres excepté au bout; sa poulie -de grande drisse étoit à trois roüets de gayac et la cheville ayant 7 -pouces en grosseur, j'eus de la peine à atirer cette vergue le bout d'un -de ses bras étoit acroché au fond ou au corps du vaisseau, et aussy la -grande drisse, j'eus peine de les couper et l'entrainay le long de notre -bort, mais impossible de la pouvoir embarquer et je n'en eut que la -grosse poulie et celle d'un dormant d'un bras; il survint du vent et -poursuivi ma route. Cets de cette découverte que Mr Bougard me cite dans -son livre intitulé: _Le petit Flambeau de mer_[61]. - -(1682). J'arivé dans la baye de Cadix le 8e janvier; je fust à terre -trouver M. notre consul, qui me demanda sy je savois que la peste y -estoit, Je luy dits que non.--«A qui estes-vous adressé?» Je luy dits; -il m'y fit conduire. C'étoit à M. Bonfily et Gualanduchy, marchands -génois, qui me dirent: «Hé mon Dieu, mon capitaine, retournés au plus -vitte à votre bord et mettez soubs voille la peste est icy. Alez-vous en -dans la rivière de Siville, où nous vous envoirons des ordres.» Et je -part sur-le-champ et mits à la voille, et à minuit j'étois à l'ouvert de -cette rivière, et je fist revirer de bord alant vers la mer, atandant -que le jour paruts. J'étois extrêmement las et fatigué. Je dits à mon -pilote, à qui c'étoit à luy de veiller, de continuer d'aler au large -jusqu'au point du jour, mais il n'en eut pas la patience. Sur les deux -heurres il fit revirer de bord pour nous aprocher de l'entrée, pendant -que je dormois d'un profond sommeil, et sur les trois heures je fus -réveillé en sursault, sentant notre navire sauter sur les roches et -d'entendre crier: «Nous sommes péris.» Et sortant de ma chambre tout -effrayé, je crie: «Ameine les voilles.» Mais je ne trouvay de tout mon -équipage qu'un garçon qui me servoit dans ma chambre. Mon coquin de -pillotte qui étoit Anglois de nation s'estant jetté dans ma chaloupe -avec mes matelots m'abandonnèrent avec ce seul garçon, fils du capitaine -Pelvey, d'Honfleur. Et je criay à force de voix à ceux de mon équipage -que lorsqu'ils seroient arrivés à terre de m'envoyer la chaloupe et -quelque bateau du pays pour me secourir et le navire s'il se peut faire. -Je restay ainssy ne sachant mon dernier moment, le navire à demy plein -d'eau jusqu'à dix heures du matin, lorsqu'il vint deux barques -espagnolles, qui avoient party exprès de San-Lucar de Baraméda, entrée -de la rivière de Siville. J'avois avant leur arrivée coupé tous les mâts -de crainte que le navire ne se fut ouvert et dépiéssé. Les deux barques -sitôt arrivées attachèrent un câble sur le navire, et leurs équipages -sautèrent dans mon bord et pillèrent toutes mes hardes dans ma chambre -et ce qu'ils purent enlever, après quoy déployèrent leurs voilles la mer -ayant monté, et arachèrent le navire de dessus le banc de rochers nommé -les salmedives de Chipionne[62]. Je restay seul dans le navire et -lorsqu'il fut hors du banc, il s'enfonssa jusqu'à l'ung des bords. Et -cependant les deux barques l'entraîsnèrent dans la rivière de Séville -vis-à-vis la chapelle de Bonance où résidoit un moine de l'ordre de -St-Jérôme qui me fit conduire dans sa chambre éloignée d'une demie lieue -de San-Lucar, dont le consul nommé Jean Boulard, de Bayosne, qui avoit -pris le nom de Jean de Hiriarte me vint trouver et promettre tout le -secours qui dépendroit de luy. Je me trouvay dénué d'argent, de linge et -de hardes. Il m'avanssa dix pistoles pour me réquiper simplement, et aux -marées basses l'on sauva bien des sucres, mais à demy fondus et marinés. - -Et me trouvant dénüé et ne savoir de quel costé tourner, le sieur -Hiriarte me proposa d'aler pour marchand sur une sienne tartane, le -patron Louis Gazen, seulement armé d'un petit canon de fonte, dix périer -et 14 hommes d'équipage pour aller aux isles de Canaries négossier. -J'acxeptai le party sans beaucoup réfléchir aux grands risques qu'il y -avoit d'estre pris et esclave des Salletins qui reignent souvent vers -ces illes. Je party de San-Lucar le 9 de janvier. Le dix janvier[63] le -lendemain de notre départ sur la tartanne le _St-Anthoine_ du port de 70 -thoneaux armées d'un moyen canon de fonte de trois livres de balle et -dix pieriers de fer, quatorze hommes d'équipage et un passager espagnol -revenu depuis peu des Indes du Pérou, et moy, composions en tout seize y -compris un jeune mousse, le patron intéressé à la dite tartanne nommé -Louis Gazan, du Martigue en Provence. En faisant notre route pour les -illes Canaries jusqu'au dix de janvier sur le Midi nous fusmes d'un très -grand calme et nous (nous) trouvions estre à la hauteur de Cadix environ -trentre lieux dans le oüest, et nous aperceusmes environ à trois lieux -de nous, un bastiment qui à ses voilles nous le reconnusmes pour estre -une seitie, sorte d'embarcations qu'on ne fabrique qu'aux costes de la -Méditerranée, laquelle nous jugions venir de Portugal pour aler dans le -détroit de Gibraltar. Mais nous apercevant qu'elle nous approchait -promptement quoyque sans aucun souffle de vent, je prits des lunettes -d'approche. Je découvrits qu'elle servoit d'un grand nombre de rames et -que sa chaloupe la nageoit à son avant, ce qui me donna beaucoup à -penser, vü qu'un tel bâtiment en marchandise ne peut avoir autant de -rameurs, et qu'étant en paix excepté les Salletins, je ne savois que -préjuger. Et en discourant de la sorte toute notre équipage vouloient -assurer que jamais aucun Saletins ne se servoient de ces sortes de -bâtiments, mais bien les Argérins (Algériens) qui ne sortoient jamais le -détroit avec telles embarcations. Et mon espagnol s'assurant sur leurs -discours me dits: «Vous ressemblées à notre Dom Quixotte qui se fait -avanture de tout ce qu'il voyoit»; sur ce qu'il me voyoit opiner -fortement pour nous disposer au combat. Et je me rendit maistre absolu -et commencey par bien charger notre unique canon avec les dix pieriers, -ayant remply de mitraille par dessu leur charge. Nous avions en outre -huit gros mousquets comme fauconneaux portant trois quarterons de balle, -lequels pour affûts étoient montées sur chandeliers de fer en piériers, -et on y metoit le feu aussy avec des mesches. Nous avions aussy six bons -gros fuzils, et mes deux pistolets crochées à ma ceinture pour me faire -mieux obéir. Nous avions aussy douze demie piques, et l'espagnol et moy -chacun notre épée. Je fit tirer nos matelots de nos cabanes et les fits -atacher en long avec des cloux en dedans de notre bord autour de notre -timonier afin de le conserver, et ensuite entre chaque piérier où nous -aurions le plus affaire. Et je fits saisir avec une moyenne chaisne de -fer notre grande enteine ou vergue pour l'empescher de tomber au cas que -la drisse en futs coupées. Et dans ces intervalles la seitie s'étoit -approchées à portée du mousquet, et sans nous tirer aucun coup elle nous -envoya sa chaloupe avec six hommes habillées à la provenssale, ayant -chacun un chapeau. Et étant à la voix ils nous demandèrent d'où nous -étions et où nous allions. Ayant fait réponsce je demandey la mesme -chose. Il répondire de Marseille, venant de Portugal alant au détroit, -et que nous n'eussions pas peur. Je leur criay de n'aprocher davantage -où que j'alois faire feu sur eux. Ils retournèrent à leur bord où entre -temps j'aperceu quelques turbans et Mores. Je fits deffense de tirer -aucun coup sans mon ordre. Et dans le moment tous mes gens pleuroient en -lamantant, «Adieu, nos libertées! Et que deviendront nos femmes et -enfants?» Je dits: «Il faut bien nous deffendre. Ayons recours à Dieu et -à la Ste-Vierge. Et sy nous en échapons, prometons d'y faire dire des -messes et y aler nuds pieds au premier endroit où il y aura Eglise.» Et -chantasmes un peu bas le _salve regina_. Je voyois mes gens très abatus. -Je fis deffonser un baril de poudre à l'ouvert de ma chambrette et mit -une mesche alumée à la bouche d'un pistolet, et dits d'un ton de colère; -«Jour de Dieu, si quelqu'un manque à son devoir je le tueray et mettray -aussy tots le feu à la poudre. Autant mourir que d'être esclave de ces -cruels barbares.» Et incontinent la seitie étant à portée de pistolet -tira ces 8 canons et treize pieriers de son costé babord sans ne nous -faire mal qu'au corps de notre bâtiment et dans nos voilles, croyant -nous faire tirer notre vollée: ce que je deffendits entièrement, les -voyant disposées à nous aborder et à quoy je me réservois. Et par une -espesce de miracle il nous survint un petit vent qui nous mit en état de -gouverner, et dont notre timonnier se prévalut sy à propos qu'il nous -fit revirer de bord en un instant que l'ennemy nous abordoit et ne nous -peut joindre que par la poupe qui est pointüe et ne donna lieu qu'à -trois Maures de sauter dans nous, dont je tuay un d'un (coup de) -pistolet. Et nos décharges se firent sy à propos que nous leur tuasmes -beaucoup des leurs, et que autour d'eux la mer en étoit rougie de sang. -Il leur en tomba beaucoup à la mer qui étoient sur leur proüe pour -sauter dans nous; nous les voyons repescher avec leur chaloupe, sur quoy -nous tirasmes toujours; et nous les avions désemparées de leur pointe de -la voille de misenne ou le trinquet, ce qui les empeschoit de gouverner -leur bâtiment pour revenir sur nous. Il y eut un des trois Maures qui -avoit sauté dans nous qui se jetta à la mer croyant regagner à son bord, -mais je fits tirer dessus et il fut tué, et le 3e je le fits sauter dans -rejoufond de cale. La seitie racomodoit le point d'écoute de sa misenne -pour nous revenir à la charge. Je mits en résolution de revirer sur eux -pour ne leur donner loisir à se racomoder. L'on me fit un peu -d'opposition. Et ayant fait connoistre que si nous leurs donnions ce -tems qu'ils n'aloient pas manquer à nous aborder une seconde fois et -nous enleveroient, nos forces étant trop inégalles, et que j'aimois -autant hasarder la vie que tomber esclave et qu'il n'y auroit de ransson -suffisant pour m'en tirer, veu que j'aurois passé pour propriétere des -effects que nous avions. Et j'encouragé notre équipage et revirasmes -dessus nos ennemis qui nous tiroient du canon mais lentement, ce que je -fis remarquer. Et je ne voulu faire tirer que lorsque nous serions à -portée d'un bon pistolet, ce qui fut bien exécuté. Et nous les -désolâmes. Je continué une seconde décharge, et nous les entendismes -crier: «Quartier, quartier, crétiens.» Et sy j'avois eu une trentaine -d'hommes, je les aurois enlevées. Mais quelle aparence avec quinze -hommes et un mousse de s'y hasarder. Encore trop heureux d'en avoir -échapé comme nous fismes. Notre contremestre nommé Anthoine Animou se -trouva très blessé à l'épaule droite d'un coup de mousquet, et Pierre -Caillau, matelot, d'un demi-pique qu'il receut de moy au costé gauche -lorsqu'il voulut se sauver dans la calle, et moy j'en fut quite par une -grosse contusion à la cuisse droitte proche l'aine, ayant trouvé la -poche de ma culote en fasson de gousset à l'espagnole toute rompue où -étoit ma tabattière de vermeil doré toute brisée qu'on n'a pas pu -racomoder et à quoy on at atribué m'avoir sauvé la cuisse.--Et quant -nous quitasmes l'ennemy, il étoit autour de sept heures du soir, et -continuasmes notre route jusque vers les 9 à 10 heures que je fits -gouverner en changeant d'un rumb et demy de la bussole, crainte qu'il ne -revienne après nous. Et ne dormismes que très peu pandant la nuit. Et au -matin nous fusmes très joyeux de ne plus voir nos ennemis. Mon équipage -me fit mile caresses, ainsy que l'Espagnol qui me présenta une joli -boette d'or à la condition que je donnerois la mienne à la Vierge où -nous ferions nos actions de grasces, et je luy promis de plus que ma -boette je donnerois un devant d'hautel d'un beau tissu d'or. Ce qui fut -exécuté le landemain de notre arrivée à l'ille de Ténérif. Nous fusmes à -un monastère de Dominicains où l'église est fondée à Notre-Dame de la -Chandeleur, à trois lieux du port, où nous fusmes pieds nuds faire -chanter une grande messe, et y fusmes bien traitées par les religieux -qui ne manquèrent d'enregistrer nos déclarations atribuées au miracle. -Et pendant la route je penssé mes blessés avec du charpy oint de cire -blanche neuve fondue en huille d'olive et un jaune d'oeuf broyé, ce qui -entretint la playe de mon contremestre en bonne supuration, et le coup -de pique fut en dix jours guéry, ayant rencontré une côte, et comme je -n'avois point de chirurgien ny onguents je fit de mon mieux. Et dès que -je fus arrivé à Ténérif, je fis débarquer mon blessé chez un chirurgien -bayonois étably là. Il fit plusieurs grandes ouvertures autour de la -playe et en tira une balle d'une once qui avoit esté mordüe, ce qui -causa bien de la pouriture et long à guérir. Il m'en couta 125 piastres, -mais notre Maure nous deffraya, en l'ayant vendu trois cents vingt-cinq -piastres à un riche habitant qui avoit son frère esclave à Maroc, en -espérant en faire échange pour son frère. Et lorsqu'il se vit vendu il -se déclara estre le lieutenant de la sietie, ce qu'il m'avoit toujours -caché, et que je le laissey à la gamelle des matelots, et il releva -beaucoup les actions de notre conduite dans notre rencontre. Il nous -resta trois bons sabres de ceux qui avoient sauté à l'abordage. J'en -donnay un à mon passager et un à Mr le vice-roy, lieutenant général de -ces illes, et j'en fut fort conssidéré et de la noblesse et des -principaux habitants qui n'aimoient pas notre nation. - -Et le 27e j'arrivé heureusement à l'ille de Ténérif à la rade et devant -la ville de Ste-Croix où je débarqué. Je trouvé sur le rivage un -vice-consul de notre nation pour servir de guide et truchement pour bien -faire les déclarations tant à la Doane qu'au gouverneur, après quoi l'on -loua des chevaux ou des bouriques pour monter en haut de la ville de la -Laguna, à deux lieux de chemin, où l'on va chez le consul qui vous -conduit chez le Grand Inquiziteur et puis à l'Evesque et au Général -commandant toutes ces illes. L'on fait les déclarations conformes à -celles d'en bas. - -C'est l'ille où est ce fameux pic ou prémontoire que j'ay découvert en y -venant étant éloigné de soixante et six lieux, me trouvant le travers de -l'ille de Lancerotte; nous l'avons veu fixement de dessus notre pont -quoyque en un petit bâtiment, Ténérif ets où il croits la meilleure -malvoizie; puis à l'ille de Palme ets un autre sorte de vin, cepandent -qu'à douze lieux de distance, etc. - -Je fits débarquer nos marchandizes a la Doane pour estre visitées et -payer en espesce les droits, et ensuite mis en magasin que j'avois loué, -mais je trouvois peu de débit à cause que Mrs les négossiants Anglois -ont des grands magasins remplis de toutes sortes d'effects et lesquels -vendent à crédit aux Espagnols à compte de leurs récoltes des meilleures -malvoizies, et aussy sur les retours de trois ou quatre navires qui -arrivent d'ordinaire des isles Havana en l'Amérique. Et comme mes ordres -portoient de ne vendre qu'en argent, qui y est fort rare, excepté des -petits réaux dont il en faut 34 pour pezer une piastre en lieu qu'aux -réaux d'Espagne il n'en faut que huit à la piastre, je me trouvay très -embarassé, et de faire séjourner le navire qui auroit tout conssomé. -J'apris que le trésorier des Bulles pour les dispences de manger des -viandes, avoit besoin d'un moyen navire pour en envoyer prendre à -Caddix, je luy affrétay ma Tartane et dans la vüe de donner advis à mes -marchands de l'état de nos affaires: le fret conclu par quatre cens -cinquante piastres pour l'aler et revenir, et dépeschay incontinent, et -restay à Ténérif atandant le retour et des ordres, étant stipulé que mon -navire seroit expédié en 15 jours à Cadix, et s'il y est retardé plus, -il nous sera compté huit piastres par jour. - -Sur la fin de juillet, je me trouvay au port et ville de Lorotava où Mrs -les Anglois résident ordinairement pour le négosse des bons voisins, Me -Jean Penderne, bon gentilhomme Anglois qui parloit bon françois, me fit -la proposition d'aler par curiosité sur le sommet du Pic, et qu'il -ferait toute la dépense nécessaire pour la noriture et conduite. -J'acxepta le party. Il commanda à deux neigres ses deux domestiques de -nous préparer des mulles, avec de bonnes provisions et une tente de -coitil, et partismes le 7e aoust. Nous montasmes pendant deux jours sur -nos mulles et quelquefois à pied à cause des précipices, mais la -troisième à cause du trop rapide nous fusmes à pied, ayant chacun un -nègre devant armé d'un baston ferré qu'il piquoit pour s'assurer sa -marche, et autour de luy avoit une ceinture dont le bout pendoit -derrière luy, que nous entortillons à une de nos mains qui nous atiroit -et le suivions pas à pas. Et lors que nous eusmes atrapés la région -glaciale qui sont des neiges que le soleil fonds et que la nuit se -gellent, forme un verglas fort dur et glissant, mais les neigres avec -leur baston ferrés faisoient des trous pour placer leurs pieds où après -nous plassions les nostres en les suivant tenant toujours leurs -ceintures, ce qui étoit fort ennuyeux et fatiguant. Nous suyons par le -corps et le visage, et les oreilles étoient coupées du froid aspre et -vif qui nous obligea de nous lier la teste avec notre mouchoir où -j'aurois creu perdre mes oreilles. Et après avoir surmonté ces glaces -nous trouvasmes une terre aride avec beaucoup de moyennes pierres -bruslées remplies de concavitées comme ce qui sort des forges, et à -notre troisiesme journée, sur les 4 à 5 heures du soir, nous gagnasmes -sur le sommet d'un temps très serein et très clair, mais un froid fin et -très piquant. Nous nous mismes à plat cul sur terre pour reposer, -contemplant l'air et la mer et les autres illes adjacentes qui nous -paraissoient très petites, et les gros navires qui étoient à la rade de -Lorotava nous paraissoient comme des corbeaux, et les petits ne les -pouvions découvrir qu'avec de bonnes lunettes dont nous étions munis. - -Nous trouvasmes le milieu de cette haute éminence creux, apointissant -par en bas comme un chapeau pointu d'antiquité renverssé, et sur le haut -de sa circonférence plat comme le bord du chapeau renverssé, pouvant -contenir en son contour un demy quart de lieux sur cinquante six pieds -de largeur, à plat tout autour sans aucune herbe ny arbuste, toujours -pierre bruslée et dure. Nous eusmes la curiozité de sonder cette -profondeur du creux avec une pierre attachée à une ficelle. Il s'y -trouva 62 pieds de profonds, et nous reconnusmes qu'il y avoit eu un -volcan, et comme il y en a encore bien audessoubs de la région froide, -lesquels continuent et font de grands ravages de temps en temps. Il ets -arrivé depuis notre voyage que la petite ville de Guarachico qui est au -bord de la mer en a esté ravagée. Mais avant de songer à dessendre ce -promontoire, je fus pris de froid et d'une faim canine. M. Penderne ne -songeoit qu'à faire des observations, étant amateur des sciences -astronomiques, et dont il étoit muny de grandes lunettes et autres -instruments, commenssa à s'établir, mais je m'aprochay du neigre qui -avoit les provisions de pastées, jambons et langues fumées et bon pain. -Je n'ay jamais mengé d'un sy bon apétit et bu mon flacon de malvoisie un -peu seiche. Après quoy je luy demanday s'il vouloit dessendre à la tente -audessoubs des neiges, et qu'il en étoit tems pour n'estre pas pris de -la nuit. Il me dits: «Ho, mon amy, ne me quite pas de ce beau temps; je -vais faire des observations très-curieuses.» Je luy dits que la place -n'étoit pas tenable, et qu'il me laissats un de ces neigres seulement -pour me reconduire juqu'aux neiges où nos pas étoient tracés. Il me dit: -«Vous n'avez qu'à le garder, j'en ay assées de l'autre.» Et les quitay à -bonne heure car sans le clair de lune j'aurois resté en chemin. Mais -comme étant arrivé je fits faire bon feu, je mengeay et bu cinq à six -verres de vin et m'endormis très bien. Et sur les quatre heures du matin -je renvoyai le neigre qui m'avoit conduit savoir sy mon maitre aloit -descendre, et comme il avoit passé la nuit, n'étant curieux de remonter -sy haut. Et sur les unze heures aprochant de midi, j'aperceu les deux -neigres tenant soubs les bras leur maistre, lequel avoit sa robe de -chambre par dessus ses habits, la teste envelopée de servietes; j'eus -peur qu'il ne fut tombé et blessé, je courus audevant et demanday quel -malheur luy étoit arrivé, et à paine put-il me répondre à faute de -respiration. Il me dits tenant sa main sur la poitrine; «C'est l'air -trop subtile qui m'a ofusqué les polmonts.» Je fits de mon mieux à luy -aider pour le conduire à la tente. Nous fismes bon feu; on lui fit -chauffer du vin et du sucre et muscade, et le bien couvrir. Il sua -fortement; nous le changeasmes de linge, mais il fut pris d'une grande -douleur de costé droit alant aux reins le long de l'échine. Il nous dits -de le reconduire à la ville, ce que nous mismes à l'effect, et nous -fusmes quatre autres jours à nous rendre chez luy où tous les médecins -furent appelés et ne purent le soulager; ses douleurs augmentoient; il -prit luy-mesme la résolution de se faire faire l'opération de l'empiesme -et rendit l'âme quarante heures après. J'en fus vivement touché, car -c'étoit un très galand et habil homme, ayant son frère ainé Milord -d'Angleterre. - -Je partis le lendemain de son deceds, pour retourner à la ville de -Saincte-Croix y atendre le retour de mon navire, et trois jours après il -arriva en rade. Je receu les lettres de mes marchands qui aprouvoient ma -conduite et me donnnoient carte blanche de faire comme je trouverois le -mieux pour les tirer de perte; j'empressay la décharge des bulles de mon -navire, croyant en peu recevoir le fret dont étions convenus, mais il -falut en venir par justice qui malicieusement ordonna mon recours à la -saizie des effects. Jugez qu'aurois-je fait des dites bulles? il n'y a -point prize de corps sur les officiers de l'inquizition ny de la -Santa-Cruzada. Je portay ma plainte à Don Foelix Nieta de Silva, -vice-roy et général et protecteur des nations étrangères. Il me dits: -«Vous avez raison de vous plaindre, mais c'est un fripon; son caractère -de trésorier de la Saincte-Cruzade m'empesche l'autorité sur luy.» Cela -me mit en fureur de lascher mal à propos. Je vis bien qu'il n'y avoit en -ce pays aucune justice, et sorty le palais très brusquement, et fus dans -la boutique d'un orfèvre françois luy dire mes paines, et dans l'instant -entra aussy mon homme qui ne m'apercevois pas et qui comanda quelque -ouvrage. Je luy parlay et luy demanday doucement: «Hé bien, monsieur, -n'avez-vous pas d'envie de me payer.» Il ne répondit nullement. Et sans -mot dire, je sortis à la rüe estant presque midy qui d'ordinaire on ne -rencontre perssonne, et je me tins au coin d'une rüe où il ne pouvoit se -dispenser de passer. Bien un quart d'heure après je l'aperceut venir, et -lorsqu'il fut proche je pars et marche à sa rencontre pour me donner -lieu de dire que je l'atendois. Il me salua. Je luy sommé de tirer -l'épée; il me tourna le dos. Je le frapé de mon épée sur les épaules et -luy tailladé deux coupeures. Il courut à toutes jambes mieux que moy -criant à l'aide du Roy, et je fus chez Mr nostre consul qui étonné de me -voir échauffé me quiestionna, et je luy advoüay le fait, et me dits: -«J'en suis bien fasché, voilà une méchante affaire.» Dans l'instant un -adjudante major et deux soldats armés viennent me demander d'aler chez -le vice-Roy. Et d'abord il gronda fort, me menassant de chachots. Je luy -dits seulement. «Seigneur, qui perd son bien perd son sang et la raison. -Vous m'avez dit cy-devant que vous n'aviez d'autorité sur luy, j'ay -cherché par les armes à l'avoir.» Il demeura un peu suspends et me -renvoya chez nostre Consul avec ordre d'arêts de n'en sortir de huipt -jours, et pandant mon arets il fit venir ma partye et luy dits que -j'étois un jeune foux qui le tuera quant il y penssera la moins. Cela -l'intimida et par accomodement il me paya 300 piastres, et on nous fit -entre embrasser. Après quoy je rembarquay mes effects dispozant d'avoir -des vivres et payer ce qui étoit deub à l'équipage. - -Et au deux de septembre je payé les gages de mon équipage et rembarquay -des vivres, et fit une troque de mes marchandizes de laines excepté -quelque pièce de drap fin. Je pris des thoilles en place et avec le peu -de piastres que j'avois amassées, ayant aussy changé mes petits réaux -pour des piastres en y perdant dix-huit par cent, je me trouvay en fonds -de 2,750 piastres et je pris à la grosse du Marquis de Fortavantura 250 -piastres à 20 pour cent pour deux mois pour fournir mes 3,000 piastres -et pour environ mile piastres de thoile Cambray, Clairs et Bretagne. Le -5 de septembre, je party de la rade de Saincte-Croix de Ténérif pour -aller à Saincte-Croix en Barbarie, où j'arrivé heureusement en 9 jours; -et dessendit à terre sous le fort de la Fontaine, où aussitots douze -mousquetaires neigres me conduisirent au dit fort pour parler au -gouverneur aussy neigre, qui par un interprète me quiestionna d'où je -venois, qui j'étois, et ce je venois faire, et après ma réponsse, il me -fit conduire à la ville qui est au haut d'une moyenne montagne presque -toute ronde. Je fus conduit dans la cour de la Doane où logent les -marchands étrangers, qui ne conssiste qu'en deux couloirs, l'un pour ce -fameux Mr Thomas Le Gendre,[64] de Rouen, et l'autre pour Mr Holder, de -Londre. Je m'adressay au comptoir françois, où étoit Mr de Bisson, de -Caen, et Maurisse, de Roüen, et nous parlasmes de nostre négosse. Le -restant des logements dans cette cour de la Doane ets occupé par les -officiers qui ont la régie des droits et enssuite par plusieurs juifs -négossiants, et je restai avec eux. Cete cour n'a qu'une porte qui ferme -tous les soirs à huit heures et n'ouvre qu'à six du matin, de sorte -qu'on est emfermé de beau jour. Nous parlasmes avant et après souper de -notre négosse, je montrai ma facture dont le plus tentatif étoit mes -3,000 piastres, et nous convinsmes des prix de toutes chozes et qu'en -retour de mes effects, j'aurois de bonne cire en brut, du cuivre en -rozette tangoult, des vieux chaudrons, des peaux de bouc et chèvres en -poil et des amandes en coques, et que dans six jours je serois payé de -tout[65]. - -Mais le lendemain, 15e du mois, à l'ouverture de la porte, nous fusmes -étonnés de voir au bas de la montagne sur la plaine et le rivage, une -armée de Maures escadronner et beaucoup de cavalerye montant à la ville. -Ils s'en rendirent les maistres sans coup férir; et nous aprismes que -c'étoit l'aisné des fils de Moley Ismael, Roy de Fes et Maroque, lequel -s'étoit révolté contre son père et qui s'étoit emparé de Saffy et de la -ville de Teroudan, capitalle du royaume de Sut. Et lorsqu'on luy eut -délivré les portes de Saincte-Croix, il y poza garnison et se tint campé -avec son armée au bas de la montagne avec des tentes et pavillons, au -quartier des Crestiens, et le tout sans aucun bruit ny désordre. Il -demanda seulement que j'euts de l'aller trouver. Je le fus saluer sans -épée n'ayant que ma canne en main. Après m'avoir fait demander ce qui -m'amenoit et receu ma réponsce, où je demanday sa protection, il me fit -bon acueuil et je luy fit demander s'il voudroit boire de bonne -malvoizie. Il dit: «Ma loy me déffend le vin.» Et son grand marabou luy -dit: «Ce n'est pas du vin, cets de la Malvoizie.»--«Hé bien, dites à ce -reys qu'il m'en envoy.»--J'envoyay à bord en prendre un quartault, et -six flacons pour qu'il ne le perssats dont il auroit trouvé brouillé. Il -le receut et en beut jusqu'à moitié du flacon et le trouva bon et m'en -fit remerciement. Je fis pescher avec un fillet qu'on nomme en Provence -un bourgin et d'un seul coup nous jetasmes sur le sable plus de dix -charges de chevaux de toutes sortes de beaux et bons poissons, dont il -en fit choix de près d'un demy cent, et il parut très content en me -frapant doucement sur l'épaule. - -Je fis dès l'après midy débarquer mes marchandizes pour le lendemain -recevoir celles du pays. L'on commença par me délivrer le tangoult en -rozette et dont je ne peus en faire lessay, ainsy je m'y trouvay en -Espagne trompé. - -Mais quant ce vint à me livrer la cire en gros pains enveloppés de sacs -de spart, j'en fis tirer sur une toile au bord du rivage avant -l'embarquer dans ma chaloupe, et avec une hache j'en fis casser par -morceaux, et il s'y trouva envelopé des gros cailloux et dans d'autres -beaucoup de sable. Je demeuré très surpris. Mrs Buisson et Morisse qui -étoient en haut à la ville, lorsqu'ils le seurent venoient me chercher, -mais j'étois alé droit au camp du Roy me plaindre à luy. Il prit la -peine de venir voir cette tromperie et il me fit dire que je n'y -perdrois rien. Ces deux messieurs étoient très chagrains de ma -promptitude et ne savoient comme m'aprocher. Cependant ils me dirent: -«Ce n'est pas nous qui vous avons trompé, cets Abraham le juif qui est -une moitié de votre négosse et que pour sa part ce seroit à luy à -fournir la cire et à nous le surplus de ce que nous avons promis.» Le -Roy les sachant avec moy devant ma chaloupe et la cire rompue, nous fit -venir devant luy et gronda fort messieurs Bisson et Morisse. Ils -trembloient à faire peur, et dirent comme les choses étoient. Il envoya -quérir le juif plus mort que vif et m'ordonna de m'assoir à plat cul sur -un tapis, et dont il ne peut s'empescher de rire, voyant que je faisois -effort de m'assoir comme luy en tailleur d'abits. Mais je n'y peus -tenir. Il reprit son air sérieux, parlant au juif sans interprète. Le -juif se jeta la face contre terre et je fus étonné de voir aporter un -grand trépied et une grande chaudière et du bois et alumer bon feu. Je -penssois: toute ma cire va estre purifiée, comme il arriva aprés. Mais à -cette première chaudronnée bouillante l'on prit à quatre le juif et on -luy enfonssa les bras jusqu'au dessus des coudes, qu'ils en sortirent et -les mains toutes courbées[66]. J'eus beau demander son pardon, il essuya -cet effort très rigoureux, et on le jetta par terre comme un chien le -visage en bas, et toute ma cire fut refondue et passée en serpillère et -on me fournit mon poids ce qui me retarda de 4 jours, qui furent bien -récompencés. Je partis le 26 après midy et le Roy avec son armée avoit -décampé la mesme nuit et sans bruit, et en trente cinq jours j'étois de -retour de mon voyage à Saincte-Croix de Ténérif. Je fis le lendemain la -vente de mes cires et des amendes très advantageusement et comptant, et -j'acheptay des cuirs de la Havana et du bois de Campesche, de -l'orchilla, qui est une mousse seiche qui croist sur les rochers -aprochant du bord de la mer et qui sert aux teintures. J'embarqué le -tout dans le navire où le cuivre étoit resté et je renvoyai cette -carguaison à mes intéresés à San-Lucar de Barameda, et leur écrivit de -m'envoyer incessammeet une tartane que je savois leur appartenir, et que -j'avois en main un coup seur pour bien gagner en peu de tems, moyennant -qu'ils m'envoyassent quelques effets que je leur demandois, et que la -dite Tartane m'étoit plus nécessaire que le navire parce qu'elle étoit -plus propre pour louvoyer et gagner au vent. Et mon navire partit de -Ténérif le 13 octobre et je restay encore à cette ille. - -Dans cet intervale notre consul nommé Thiery[67], de Rouen, étant fort -âgé se disposoit à mourir, et me pria de luy écrire ses dernières -volontés, puis il me propoza d'épouzer sa fille unique âgée de treize -ans et à laquelle il laissoit de beaux biens en fonds de vignes et -bonnes maisons à la ville de Laguna, ayant en horeur que sa fille -n'épousats un espagnol, qui ont toujours des maîtresses. Et en mesme -tems il me pria de luy écrire une lettre à Mr le Marquis de Seignelay, -ministre d'Etat, où il luy rendoit compte de ses dernières jestions dans -sa charge, et qu'il prévoyoit qu'il ne pouvoit revenir de cette maladie, -et que Sa Grandeur ne pouvoit nommer en sa place, un meilleur subjet et -plus au fait que moy pour remplir ce poste. Il dicta le tout avec -beaucoup de jugement et signa, et sur la minuit rendit son âme à Dieu -après avoir receu tous les sacrements, et le lendemain son corps fut -inhumé avec pompe. Et comme j'étois logé chez luy, je fus un des chefs -de la cérémonie. Je consolois la veufve et la fille le mesme soir, mais -la mère n'en avoit pas bezoin, en me dizant qu'il étoit fort viel, et me -dits nettement qu'elle n'effectueroit pas son testament de me donner sa -fille, mais que sy je voulois penser pour elle qu'elle me feroit tous -les advantages possibles, le bien étant de son costé, et que sa fille -n'étoit qu'un enfant, et que pour elle elle n'avoit pas plus de 42 ans -et vouloit se remarier. Ces déclarations me refroidirent n'y ayant aucun -goût malgré les caresses dont elle me prévenoit et auxquelles je -corespondois très mal. Et sept à huit jours après que tous ceux de la -maison étoient endormis et moy où j'estois couché dans un salon, je fus -surpris de sentir à mon costé une personne, et sans lumière je ne seu -que penser. Je tastonné en demandant: «Qui est-ce?» On me répond par des -embrassements, et se déclara m'aimer à la fureur et que je ne pensats -nulement à sa fille. Après bien des converssations le jour aloit -paroistre; elle fut obligée de monter à son apartement, et me traita de -chien et verssa un torent de pleurs, et éclata ne pouvant disimuler sa -rage. Je fus contraint de déloger pour finir tout commerce, afin de me -retirer du pays où je n'aurois plus esté en seureté. - -Le 17e novembre ma tartane ariva devant Saincte-Croix et m'avoit aporté -party de ce que j'avois demandé. Je fits diligence à ramasser mes -effects que j'embarquois à fure et mesure et prenois congé de mes amis, -et le 28 du mesme mois je mis à la voille et fit la route pour retourner -à Saincte-Croix de Barbarie où j'arrivay le 8e décembre qui n'étoit pas -festé en ce lieu là. - -Je fus trouver Mrs Bisson et Morisse avec lesquels je traitay dès le 9e -de tout ce que j'avois qui avoit esté sur un mémoire qu'ils m'avoient -donné au précédent voyage et les prix fixés de toute choses, ainssy -l'expédition en fut prompte, et j'appris que le fils rebelle du Roy de -Maroque avoit esté détruit et son armée, dont j'euts regret parce qu'il -étoit affable aux négossiants étrangers. Je fus voir les commis anglois -du comptoir de Mr Holder que je trouvay dans un pitoyable état, ayant -reçeu 4 jours avant mon arivée cent coups de baston sur la plante des -pieds et cent autres coups sur le ventre, qu'il etoit enflé partout son -pauvre corps qu'il en estoit affreux, et son pauvre fondement étoit plus -gros que le poing, pour avoir parlé indiscrètement de Mahomet; ce jeune -homme ne pouvoit réchaper. - -Le 13e décembre je reparty de Barbarye toujours cotoyant la vue de ces -terres, crainte d'estre pris des Salletins, et le 16 j'avois gagné en -vue de Mazagan, place de guerre ou bonne citadelle apartenant au Roy de -Portugal depuis plusieurs siècles, et j'aperçeus deux bastiments qui -sortoient du dit lieu, cela ne m'épouvanta nulement ains au contraire, -je creut qu'ils aloient aux illes Assores chercher du bled comme de -coutume. C'étoit deux caravalles du Roy qui avoient chaque 24 canons et -bordées de périers, et plains d'hommes, lesquels me croyoient pour un -Saletin venoient foncer sur moy qui ne changeoit pas de route ayant mon -pavillon blanc arboré. Et lorsqu'ils furent à portée sans me parler ils -m'envoyèrent leur bordée de canons, périers et mousqueterie, emportèrent -mon pavillon et tuèrent un de mes hommes, et viennent m'aborder. Jamais -on ne peut estre plus surpris. Et me trouvant seul sur mon pont, je -sautay sur une mèche allumée et mis le feu à un périer qui étoit rempli -de mitraille jusque à la bouche et qui donna sur ceux qui voulurent -sauter dans mon bord, dont il y en eut de tués et entr'autres un -capitaine de chevaux et plusieurs de la place estropiez; enfin ils -sautèrent plus d'un cent dans mon bord et s'entrenuisoient à qui me -donneroit des coups de plat et taillant de leur longue épée, cependant -sans me percer. Ils me laissèrent étendu comme mort sur le pont et -j'étois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon -évanouissement, je me trouvay brisé de coups, mon pauvre corps et mon -visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe à ma -teste depuis le sommet jusques auprès du front, par une taillade de -sabre qui ala jusques à l'os, mais j'avois quantité de cheveux qui -s'enfoncèrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la -teste ouverte. Enfin ils pillèrent et m'amarinèrent ma tartane dans leur -port, et me débarquèrent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de -Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son épouse et deux fils de -14 à 16 ans jolys cavaliers. Et lon prist un très grand soin de moy à me -pansser et bien coucher; on me presta une chemise car tout ce que -j'avois fut pillé. J'eus une grosse fièvre et on me saigna, et je me -rétablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce -qu'on avoit volé, le gouverneur fut fort en peine; il en fit emprisonner -et tous le menacèrent d'une révolte. Il fut contraint d'aquiescer et les -relascher, et dans cet intervalle la place fut investie par un camp de -dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en -est bien munie. On tira plusieurs volées à cartouche sur le camp des -ennemis, et quoyque j'eus la teste liée de serviettes je servy de -canonnier pendant les deux jours que dura ce siège, les Maures firent -alphaqueca: cest un étendar blanc au bout d'une pique pour parlementer. -Ils demandèrent le temps d'enlever leurs morts et estropiés, et jetèrent -plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc -enfoncé à portée de demy fusil de la place et puis décampèrent. - -Et le lendemain je me rembarquay pour reprendre ma route, après que Mr -le gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements; -mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y -restèrent. - -J'arivé à Cadix la veille de la Purification février 1684 et fut à terre -trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui -m'étoit arivé et pour faire mes déclarations. J'étois resté à terre, et -le sieur d'Hiriarte, consul à San-Lucar de Baraméda, eut advis par une -barque de mon arrivée. Il partit sur-le-champ pour venir à bord où il se -fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut à notre bord une -chaloupe d'anglois d'un navire de guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas -du vin de Canarie à vendre. L'équipage dits: «Il y en a six pièces, mais -voilà le marchand endormy.» Il s'éveilla et en vendit deux pièces par -l'avidité d'avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais -une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s'en aperceut -et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu -après aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Séville où ils -l'échouèrent et mirent Hiriarte et l'équipage en prison, les fers aux -pieds et me cherchèrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce -fait Mr Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa -plainte à Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce -qu'on avoit uzé d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant -qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la -confiscation bonne, sur ce que le propriétaire sieur Hiriarte, consul de -San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prévariqué, ayant -luy-mesme fait décharger avant que les déclarations fussent faites, et -que sy ç'avoit esté le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les -dites loix, il seroit plus tolérable. Par ainssy le tout but confisqué -avec condemnation de payer la quatruple partye de la valeur; par là je -me trouvay frustré de tous mes travaux et desnué de toutes choses. -Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et -m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire -pour nous recuperer, et au bout de trois jours que je fus chez luy, à un -après disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique. -Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un -acte tout prêt à signer et me fit éveiller et aler au cabinet; et il me -dits en nostre langue: «Cest pour signer un acte de bail de la petite -ferme de Bomance où nous irons divertir.» Et je fus assez inocent, sans -me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de deux de -ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus. Quelques jours -s'écoulèrent; étant enssemble je luy demanday quelle proposition il -avoit à me faire, et il me dits: «Je suis sans fonds et ne puis rien -entreprendre.» Sur quoy nous nous séparasmes, et m'en fut à Cadix, pour -chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau. -Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons -nommé la _Ville de Rouen_, qui s'aprestoit à partir pour le Havre; il -m'accorda mon passage et dont à peine il me restoit de quoy pour luy -payer. Etant en mer à la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on -guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les -morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier -pillote, et tomba roide mort, ce qui affligea fort mon dit sieur de -Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la -nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il -accepta, et je pris tous les soings le restant du voyage, où il y eut -bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs à réciter, et -pour finir et abréger matière nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, où -estant débarqués Mrs les intéressés de Rouen vindre voirs Mr de Chalons. -Nous étions tous logés chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je -fus prendre congé et offrir mon passage en présentant ma bource un peu -plate, Mr de Chalons l'a prit sans l'ouvrir, et me dits: «Vous disnerez -encore avec moy et nos Mrs.» Je dits qu'il ne me seroit plus à tems de -pouvoir passer au passager pour Honfleur.[68]--«Cela nets rien, vous -passerez demain.»--Enfin, sur le dessert du disner, il mit ma pauvre -bourse sur la table, disant: «Voilà tout ce qui luy reste, Mrs, vous y -contentées-vous?» Puis il me dits: «Alez voir vos amis, et ne manqués de -venir souper avec nous.»--Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment -dans mon abcence il conta mes désavantures, et ce que j'avois fait dans -ce passage où il m'atribua d'avoir sauvé le vaisseau, et au souper il -eut la bonté de dire: «Messieurs, sy votre navire est bien arrivé, cets -à ce Mr que vous le devez.»--Puis ces Mrs dirent: «Rendez luy sa -bource,» et il me la mit en main où je la trouvay plus enflée et pesante -qu'elle n'étoit lorsque je luy présentay, et après les avoir quittés, je -fus dans ma chambre où couchoit Mr Chaussé, lieutenant de Mr de Chalons; -je n'osois devant luy visiter la bource, et il me prévint en me -demandant si je l'avois vüe. Je dits non. Il dits: «Regardez, vous estes -peu curieux.» J'y trouvé trente pistoles en or plus que je n'y avois, et -en demeuray très surpris sur quoy il dit: «Vous les avez bien mérités.» -Et d'aize je n'en penssé dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus -remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez -moy. - -1684. Lorsque je débarquay du passager, beaucoup de gens parurent -surpris et en m'approchant dirent: «Comment, c'est vous. L'on vous a -creu mort.» Je fus chez une de mes soeurs qui m'en dit autant, et puis -je m'informay de ma chère mère et de la famille où j'appris la mort d'un -oncle[69] et de mon frère cadet. Mon frère aisné n'estoit trop content -de ma venue s'étant emparé de ma part de succession de cet oncle, à -laquelle n'éritions qu'aux meubles étant sortys du second mariage de -notre grand-mère; mais il falut que mon frère me donnast ma part, et -dont j'avois besoin, ayant esté dépouillé, et qu'il ne me restoit que ce -que j'euts de Mr de Chalons. Je quitois mon frère pour douze cents -livres pour éviter le procès. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je -fus consseillé de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay. -Mais Mr de Sainct-Martin[70] et Mr de Boisseret-Malassis[71] me -proposèrent acomodement, et je leur promis d'en passer à leur décision; -et m'ajugèrent huit cents livres, mon frère m'en donna quatre avec une -roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfèverie d'argent, une -paire de botte et un porte-manteau. Je dis: «Je n'en veux pas davantage, -buvons enssemble et soyons bons frères et bons amys.» Je fus voir ma -mère à la campagne et en pris congé et de la famille, et le lendemain -partis pour me rendre à Dunkerque où j'arrivé le 26e may m'estant -arresté pour la feste à Calais.--La guerre fut déclarée contre l'Espagne -par le Roy qui assiégea et prit Luxembourg.--Etant à Dunkerque j'y -aprits que mon ancien capitaine Mr Delastre étoit party pour l'Amérique -sur la frégatte du Roy, _la Droite_, montée de 36 canons, et qu'il -m'avoit fort souhaité. - - - - -CHAPITRE IV - -Doublet arme en course.--Croisières et prises.--Razzia opérée à -Ténériffe.--Croisières.--Retour en France.--Voyage à Madère.--Pluie -d'insectes.--Aventures avec le gouverneur de Madère.--Rencontre d'un -monstre marin.--Retour au Havre.--Autre voyage aux Açores; -naufrage.--Retour à Lisbonne.--Combat contre un Saletin.--Retour à la -Rochelle.--Amours de Doublet.--Débarquement de Jacques II à -Ambleteuse.--Croisières. - - -Plusieurs amis me proposèrent d'armer une corvette de six canons pour la -course. Je leur dis: «Quoy prendre sur les Espagnols qui ne sont nulle -part qu'aux Indes de l'Amérique, il faut croizer au Pas de Calais, y -attendre les prises que les Ostendois feront sur nostre nation.» Et le -13 juin je sorty de Dunkerque avec 40 hommes d'équipage et fut croizer -depuis le Pas de Calais jusque à Blanquef, coste d'Angleterre, et visité -plusieurs navires Hollandois, Suédois et Danois pendant 20 jours. Je dis -à nos officiers: «Nous alons icy conssomer nos vivres sans rien -prendre.» Ayant apris que les Ostendois logeoient leurs prises dans les -ports d'Angleterre, nous prismes la résolution de pousser jusqu'aux -illes des Canaries, ou nous arrivasmes le 16 juillet et gardions le -parage de la pointe de Nagos, qui est l'abord de tous les bastiments qui -viennent à Ténérif où se fait tout le commerce, et le 23 juillet, nous -aperceusmes un navire qui y venoit, et pour ne le pas efrayer nous -alions à petite voille comme sy nous voulions donner dans la rade de -Saincte-Croix comme luy, afin qu'il s'engageat soubs la terre de la dite -pointe qui est une montagne de rochers où l'on ne peut s'approcher. Les -vents et la mer étoient pour lors fort rudes. Nous espérions qu'étant -soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes -s'engager jusqu'à la vallée de Sainct-André, une lieue et demie de la -dite pointe. Et il n'y avoit plus d'éloignement pour atraper la rade -soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit résoudre bien préparés de -l'aler aborder d'emblée. Et en l'approchant nous la connusmes frégatte -fabrique de France, mais son pavillon étoit espagnol, et son pont -embarrassé de balots: cela nous encourageoit et nous alions pour -l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous -rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied -droit; nous n'étions pas à dix brassses de luy qu'un malheureux coup de -mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes -nos armes trempées, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrière -pour nous vider de cette eau, et puis nous nous mîsmes à recoure dessus, -mais il avoit gagné la portée des canons des forteresses, lesquelles -nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart -de lieue, qu'il est à admirer qu'ils ne nous atrapèrent pas et nous -auroient d'un seul coup coulés au fonds. Ainssy nous échapa cette belle -proie. - -Le 26, estant encore à la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque -venant du port de Lorotave, chargée de faverolle et deux pipes de -malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus -ranssonner la barque et les feves pour ne pas dégarnir de mon monde, -mais le patron n'en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire -cy-devant étoit la _Perle_, de Sainct-Malo, acheptée à Cadix et chargée -de balottages alant d'avis audevant des galions à Cartagesne pour les -advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens -mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup -de mer nous l'aurions immanquablement enlevées. Et voyant ne pouvoir -ranssonner ma prise, je pris la résolution de l'envoyer à l'îlle de -Madère appartenant au Portugois, et l'adressay à mes amis Mr Caires -frères, marchands marseillois établis à la ville de Funchal. - -Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques venant des -costes de Barbarie chargées de poissons nommés pargas et tazards salées -comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n'en -voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que -j'envoyay aussy à Madère, sachant qu'ils auroient débit de toutes ces -chozes, et de l'autre barque plutôt que de la brusler ou couler à fond -je la redonnay à son patron nommé Pedro Garcia qui m'avoit rendu service -lorsque j'avois résidé à Ténérif. - -Mr le Général étoit en fureur contre moy de ce que je désolois son pays. -Il fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit: -«N'est-ce pas une honte à la nation de voir qu'une barque va nous causer -dizette de tout? N'y a-t-il pas dans toute cete assemblée d'asses braves -gens pour s'embarquer sur la _Biscayinne_ qui a 4 canons et sur la -_Seitye_ catalane qui en aussy six pièces et 14 périers, et m'aler -prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante?»--Il -s'émeut des écoliers et jeunes gentils hommes qui dirent: «Nous y -voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque.»--J'appris -cette délibération par une chaloupe de pescheurs que je pris et luy -redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur à mon équipage, et pour -les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours, -et j'arivé le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque -bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos; et enssuite à la pointe -d'Adexa[72] où est une grande maitérie d'un marquis portant ce nom je -fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du château -sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un -bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons salée et -enfumée et 8 gros pains de sucre rafiné, y ayant une sucrerie, et des -orenges et citrons et des gros oignons que l'on voitura à bord pendant -que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous -châssasmes devant nous deux jeunes boeufs, douze moutons et six cabrits -et quelques dousaines de dindes et poules. Je laissay sur une table un -écrit que, en attendant qu'on me bouille à l'huile, je prenois ces -petites provisions et que si on me relaschoit pas deux de mes amis de -Sainct-Malo nommés Arsson et Diego Bouton, je reviendrois sacager et -mettre tout à feu, et que à cette considération et respect pour Mr le -Marquis je n'avois fait enlever aucunes hardes ny ustencilles de son -chasteau et que j'avois besoin de ces rafreschissements pour aller -trouver ceux qui doivent me prendre. Enfin mon équipage, bien content -quant la pansse joue, je leur dit: «Il faut aler combatre cette canaille -qui nous a obligé à quiter nostre bon parage.» Ils dirent: «Alons, mon -capitaine, nous yrons où vous souhaiterez.» - -Le soir du 6 courant on nous tira de terre 7 à 8 coups de fauconneau de -l'abry des rochers dont on perça nostre bord à l'uny du pont; je fis -tirer 3 canons du mesme costé et on ne recommença plus cette tirerie et -je fis lever l'ancre et mis à la voille pour retourner au parage. Il -faut remarquer que de terre l'on me voyoit toujours. L'alarme reprend en -me voyant retourner; la _Biscayinne_ et la _Seitie_ de mettre soubs -voille pour venir me combattre; tout le rivage étoit bordé de cavalerye; -je fis semblant de fuir pour les faire éloigner de la portée des canons -des forts et lorsqu'ils en furent à une distance de trois lieux je -coupay chemin sur la _Seitie_ qui étoit bien demie lieue écartée de la -_Biscayinne_. Je les empêchay de se joindre; je canonnay la _Seitye_ qui -prit la fuite et marchoit mieux que moy au plus près du vent, et puis -j'arrivay sur l'autre qui prit aussy la fuitte en courant soubs les -forteresses; je la canonnois toujours jusqu'à ce qu'un boulet du fort -passa au travers de ma grande voille qu'il me fallut cesser ma chasse et -la peur prit à ceux de la dite barque qu'il la furent échouer à toute -voille entre les deux forts. Et quoyque mes canons ne portoient jusqu'à -eux, j'en tirois toujours quelques coups pour les effrayer. Ils se -débarquoient avec précipitation les uns sur les autres à l'eau, où -j'aprist qu'il y eut 32 jeunes hommes noyés et deux matelots de la dite -barque, ce qui mit toute l'ille en consternation et la barque fut brizée -et perdue, et la _Seitie_ doubla la pointe de Nagos et s'en fut -débarquer ces Sipions au port de Lorotava et n'oza plus me venir -rechercher. - -Le 9e du dit mois, il parut à la mesme pointe de Nagos une barque que je -pris venant de l'ille de la Palma où il y avoit 22 espagnols tant moines -de différents ordres et un doctor médecin venant de passage pour -Ténérif. Il y avoit en outre 18 botes ou pipes d'excellent vin et une -centaine de beaux pains de sucre rafiné, beaucoup de gros oignons, des -choux et plusieurs moutons et cabrits, et des poules et de bons biscuits -et bien des confitures et plusieurs caissons de bray noir, six caissons -de chandelles, de suif et douze gros pains de suif et dont le tout nous -convenoit fort et très à propos dont nous servinsmes bien utilement du -bon soin que l'on avoit de nous entretenir. Quant aux passagers, on eut -le soin, en premier lieu, du médecin que l'on soulagea d'un enfle qu'il -avoit à sa ceinture de neuf mille réaux de Plata, qu'on luy tira sans -faire d'ouverture avec le fer et sans inflamation, mais il en perdit -l'apétit plus de 24 heures. Quant aux moines, excepté les Francisquains, -on les vizita l'un après l'autre et on les soulagea de quelques -pesanteurs mais point sy considérables qu'au médecin, et j'empeschay -leurs dépouilles, et puis nous les débarquasmes au Val Sainct-André sans -opozition, et leur délivray toutes les lettres adressées au seigneur -évesque sans en décacheter aucunne non plus que celles de l'inquisiteur, -ny celles du seigneur Dom-Félix-Nieta Dasilva, vice-roy et général, -auquel j'écrivis le respect que je gardois pour luy me souvenant de ses -bontés par le passé, et qu'étant général de guerre il ne devoit trouver -à mauvaize part que je la fis suivant les lois uzitées, et que je luy -donnois pas lieu de s'iriter envers moy qui n'exerçoit que humanité et -sans cruautez, et que je luy renvoyois sans maltraitement tous mes -prisonniers, ainssy que je le supliois d'uzer de la mesme charité pour -les deux perssonnes que je luy avois demandé cy-devant. Après avoir -débarqué mes ostes norissiers, nous trouvasmes un des paquets de lettres -de moines et de nonnes adressées à leurs pareils qui avoient en leurs -directions de conduite, et dans les moments de loisir je prenois plaisir -à les lire. Il s'en trouva entr'autres de sacrilèges et abominables sur -les expressions lascives d'amour qui étoient outrées, et d'autres très -galantes et jolies penssées de tendresses. J'en fis une séparation, et -des criminelles j'en fis un gros paquet pour les envoyer à l'évesque et -à l'inquisiteur où je leur marquois qu'ils devoient estre contents de ce -que ces lettres n'étoient tombées aux mains d'un hérétique et que je les -supliois d'intercéder pour la liberté de mes deux amis prisonniers de -guerre, et j'envoyé mes paquets par une petite barque d'un pescheur, -auquel je payay son poisson plus cher qu'il ne l'avoit vendu au pays. - -Je pris route pour me rendre du costé du Nord de l'ille de Lanssarote -pour netoyer et espalmer notre bastiment entre la dite ille et une plus -petite nomée la Gracioze qui forme un joly havre et sans danger d'estre -incomodé des gens du pays, ny de bastiments, ny des tempestes. Nous y -trouvasmes des salinières, et nous nous racomodasmes. Sy j'avois eu 100 -hommes, j'aurois pris la ville et toute l'ille dont j'aurois fait plus -de 150 mil livres de ranssons. Nous partismes le 28 juillet, et le 1er -aoust nous étions encore à notre parage de la pointe de Nagos. Etans -frais et pleins de santé, il ne faut quiter ce pays sans leur faire à -conoistre que nous y sommes encore. Il se passa 8 jours sans rien voir, -et le 9e nous aperceusmes au large deux bastiments qui venoient, nous -courusmes à l'abry de la pointe qui est l'unique passage et les -atendismes près de trois heures pour les laisser aprocher. Nous les -reconnusmes sans force d'aucun canon et les prismes et amarinasmes. -Elles venoient de Sainct-Michel aux Assores, et chargés de froment, de -gros mahys ou bled du turquie et quelques cochons salés et fumés. Je -dis: «Enfants, voilà de quoy nous faire du biscuit pour retourner chez -nous; la saison d'hiver s'aproche, alons à Maderre nous aprester». Et -nous y dressasmes nostre route et y arivasmes le 16e et fusmes bien -receus par Dom Pedro Dalmeida, gouverneur, et du peuple parce que la -cherté étoit sur les grains, ce qui nous les fit vendre -advantageusement, et comme l'argent n'est pas commun en cette ille je -fis un échange pour des écorces de limons, autrement de gros citrons -confits à sec et 4 caissons de fleurs d'orenges confites seiches et une -vingtaine de pipes de vin que je chargeay dans la plus grande et la -meilleurs barque de mes prises, et j'en redonnay deux de mes barques à -mes prisoniers espagnols pour les reconduire à leurs pays, et dont ils -furent très contents et cela m'atira l'applaudissement du peuple de -Madère, et pour retirer mon payement tant en écorces qu'en vins il me -falut atendre la récolte pour confire les écorces et ne pusmes les -embarquer qu'au 20e octobre et notre départ fut au 26e, où dans notre -route étant par les 46 dégrez de latitude, nous fusmes batus de cruelles -tempestes et la mer très affreuze que nous ne pouvions présenter un -morceau de voilles, nous descendismes nos canons dans notre calle et -apréhendions fort le moindre coup de mer, étant à sec, le costé au -travers. Je m'avizay d'amarer notre petit câble sur un affut de canon et -le jetter à la mer et le filler jusqu'au bout sur 140 brasses de long, -et lorsqu'il fut étendu de son long il nous fit présenter la proue -debout au vent, et notre bâtiment s'y maintint comme s'il avoit esté à -l'ancre et sans se tourmenter, ce qui nous rassura sy bien que l'on fit -la chaudière et nos gens partye dormoient sur le pont et les autres -jouoient aux cartes, et cela dura neuf jours et ne savions le sort de -nostre prise où étoit tout notre butin, exepté six caissons des dites -écorces et une de fleur d'orange que j'avois embarqués avec moy. - -Le 6 novembre du temps passable nous rembarquasmes notre câble et notre -afut et faisons notre route pour entrer dans la Manche, et le 10e nous -étions à 5 lieues au nord-oues de Ouessant, du temps de neige et obscur, -et nous nous trouvasmes en vue du four, lorsque le vent en foudre sauta -au nord nord-ouest avec de grosse grelle, défonssa nostre voille de -misenne et sans voille au hazard nous fuyons le vent en poupe et -passasmes au travers des roches d'un costé et d'autre, et nous donnasmes -dans la fosse de Camaret où mesme il y périt plusieurs batiments qui se -croyoient en toute seureté. Et lorsque la tempeste fut cessée, je fus -dans mon canot à Brest tant pour m'informer des nouvelles que de ma -barque où étoit notre butin. Mr le Marquis de Langeron[73], lieutenant -général des armées navales, comandoit pour lors et dont j'avois -l'honneur d'estre bien connu et que je fus saluer. M'ayant demandé d'où -je venois et sur quel navire j'étois, lorsque je luy eut rendu compte il -s'étonna et dit: «Comment diable avez-vous pu résister? Toutes nos -costes sont remplies de navires naufragés et bordés de cadavres.» Je luy -dit la maneuvre de mon afût de canon.--«Et où avez-vous apris cela?»--Je -luy dits l'avoir inventé. «Bien vous en a pris, me dit-il, je n'avois -jamais ouy telle choze.» Je luy dits: «Sy vous voulez envoyer votre -canot demain avec moy quand je retourneray à mon bord, j'auroy l'honneur -de vous envoyer deux serins de Canaries.--Très volontiers, mon amy, je -les accepte, et vous aurez plus de comodité et seureté de vous embarquer -dans mon canot et vos gens, et on traisnera le vostre.» J'acceptay le -party, et il eut la bonté de faire embarquer de bon vin et de quoy bien -déjuner dont je fis bon uzage et me remis dans ma barque longue et -envoyay les deux serins. - -Il y avoit à Brest et Camaret quantité de navires relaschés depuis un -long-temps qui attendoient un bon vent pour partir, mais il m'ennuyoit -jusqu'au unze décembre que le temps parut modéré je mis à la voille. Un -chacun me demandoit: «Où voulez-vous aler de ce temps qui ne va pas -durer six heures?» Je réponds: «Quite pour relascher.» Et je tins ferme. -Je gagnay à la coste d'Angleterre, et le 18 décembre j'entray dans -Dunkerque où l'on ne m'y atendoit plus me croyant péry, et de n'avoir eu -aucune de mes nouvelles. L'on m'aprits la paix faite, et j'espérois -toujours sur ma prize qui étoit bien plus de résistance que nostre -bastiment. Mais quand je vis écouler deux mois sans nouvelles, je n'y -espéray plus. Ainssy ce fut bien du tems et bien des périls encourus -sans aucuns profits, et il me falut pensser de quel costé donner, pour -tascher de gagner pour m'entretenir. - -Au commencement de février 1685, deux marchands de mes amys qui avoient -esté intéressés à ce dernier armement, ayant considéré que si la prize -où estoit les effects fût arrivée à bien que nous aurions bien profité -dans cette coursse où j'avois maintenu le bastiment et l'équipage sans -qu'il leur en eut coûté pendant un si longs-temps, me proposèrent -d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce à Madère et aux -Canaries, puisque nous avions une paix générale ecxepté avec les -Saletins qui sont les plus dangereux à cause du risque de la captivité, -et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist -un mémoire des marchandizes nécessaires, et qu'ils m'y intéressoient -d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient -les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment -dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et -demy et un gaillard devant pour résister aux tempestes, et pour -déffences six périers et dix hommes d'équipage. Je l'affretay par 450 -livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit -équipage et barque de vivres, gages et de tout le nécessaire, et -passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu -acheptées et embarquées, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril -1685, et ne m'areste point à faire le détail de notre route, non plus -que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient -ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'écrire -ce que j'ay trouvé de remarquable. Comme encore en ce petit voyage où je -me trouvois par notre estime éloigné de l'ille de Madère de 51 lieues, -avec un temps de nuages et de clarté du soleil par intervalle, il -tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous -trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui -avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient -sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil -parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart -d'heure tous ces insectes qui furent frappés du soleil moururent, mais -celles qui avoient entré dans nos hardes et linges vivoient et nous -piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le -navire et dans la chaloupe qui étoit sur le pont, et jettasmes le tout -que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye -en dizant: «Le Seigneur a toujours aimé les pauvres et les atire au -ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans -ce parage, il faut s'en tirer.» Mais sur les deux heures d'après midy, -nous en receusmes une ondée bien plus forte, ce qui nous fit regreter -d'avoir changé de toutes hardes que nous avions lavées à la mer et mizes -au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du -bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et -m'étant et nos gens encore dépouillés de tout je pris sur moy ma robe de -chambre atachée d'une ceinture et sans chemize ny bas après qu'on eut -relavé et jeté à la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur -la raillerye que j'avois faite, et sur les 4 heures et demie il nous en -ariva encore autant, ce qui nous fit avoir recours aux prières bien -dévotement croyant que c'étoit un chastiment du Seigneur pour nos -péchez, et craignant que cela ne dureroit; mais tout le reste du soir il -n'en tomba plus ny la nuit, et le lendemain entre dix et onze heures -nous aperceusmes Madère qui se fait voir de très loin par la hauteur de -ses montagnes, et nous n'y arrivasmes que le jour en suivant qui étoit -le 29e d'avril. Je débarqué derière le fort de l'illeau; je fis rapport -de ce qui nous estoit arivé, et les conssuls et les marchands et autres -furent curieux de voir débarquer nos hardes que nous voulions faire -bouillir, lesquelles se trouvèrent remplies. - -J'abrégeray encore les longs discours de mes négociations, sinon de dire -les changements de voyage et ce que j'y ay trouvé de remarquable. Il -ariva en cette ille un bastiment Anglois venant de Ténérif, lequel ayant -seu que je me disposois d'y bientôt aler négossier, il eut la bonté d'y -venir avec Mr son consul m'advertir de n'y pas pensser quoyque la paix -fust, et que je serois lapidé immanquablement par les gentilshommes et -la populace, se ressentant encore trop vivement de la triste mort de la -fleur de la jeunesse, qui furent noyés et dont les plus grandes familles -de l'ille sont en deuil. Et le capitaine raporta que Mr le Vice-Roy -disoit il y avoit peu de jours: sy par malheur pour Doublet il revenoit -icy, quoy qu'en paix je ne le pourois sauver car je serois en risque -d'estre aussy assasiné. Et sur ce raport Mr nostre consul et mes amis me -déconsseillièrent de ne m'y pas risquer, ainssy il falut pensser d'aler -d'un autre costé. Je débarqué une bonne partye de mes effects les plus -convenables pour cette ille, et les mit aux mains de Mrs Louis et Joseph -Caire, bons négossiants pour en procurer les ventes, et ils me donnèrent -avis d'aller charger du froment et du mahis à l'ille de Sainct-Michel -aux Assores pour le raporter, et qu'il y auroit à y profiter, et me -prioient de les intéressser d'un quart au chargement en m'en payant le -fret, et qu'ils me fourniroient des lettres de crédit pour toute la -carguaison, et tombas d'acord par écrit, et étant sur mon départ Dom -Pedro Dalmada, gouverneur de Madère me demanda que je l'intéressats de -moitié dans tout le chargement autrement qu'il ne me permettroit pas de -négossier dans son gouvernement. Il me falut céder à la force en lui -cédant d'un quart d'intérêts, et obligea Mrs Caire de payer pour luy. Je -partis de la rade du Funchal pour me rendre à celle de Punta Delgada, -îlle de Sainct-Michel et le 25 ayant esté adressé au sieur Jean Ston, -conssul des Anglois, bien converty et marié à une dame portugaise, ayant -une belle famille, travailla avec beaucoup de diligence à faire mon -chargement, et sans me prévaloir du crédit de Mrs Caire pour la moitié -d'intérêt que je risquois pour mes intérescés et moy, il prits en -effects de France que j'avois réservés et en cinq jours je fus expédié, -et party le 12 juin à cause du jour de la feste du patron de la ville -que les Portugais m'auroient creu hérétique, et le 27 j'arivé au Funchal -et débarqué les froments en deux jours. Ces Mrs Caire et Mr Biard, notre -consul, me représentèrent que sy je voulois aler à Lisbonne prendre une -partye de sel et des huilles d'olives en petits jarons et des sardinnes -salées en canastes ou paniers, qu'il y auroit un bon guain à faire. Je -topé à cette entreprise, mais ce diable de gouverneur ou tiran voulut y -entrer d'une moitié sans jamais rien débourcer, sur cela je luy dis que -j'alois où étois la cour où nous avions un ambassadeur et s'il ne -désiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit: «Je veux payer -comptant pour ma part.» Je luy déclara au net: «Vous n'y aurez rien, et -je feray conoistre vos vexations.» Mrs Caire et le consul en furent -faschez contre moy, disant: «C'est un diable, il nous fera enrager.» Je -dis: «Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous écrire?» Il seut par les -domestiques nos entretiens et il me vint voir, et il fut plus doux qu'un -agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin il n'y eut -aucun intérêt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de différentes -confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et -party le 4e juillet j'atrapé heureusement Lisbonne le 26e suivant, -travaillé à mes expéditions; Mr le comte d'Opède étoit notre -ambassadeur, après l'avoir salué j'eus deux jours après l'honneur de -manger avec luy, où je l'entretins des concussions que faisois le -gouverneur de Madère, et que j'appréhendois d'y retourner sur ce que je -lui avois menacé. Mr D'Opède me dit: «Vous m'avez fait plaisir, et je -vais remédier à ce mal sans que vous n'ayez rien à craindre ny ceux de -la nation.» - -Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay à partir, et je fus -prendre congé de Me l'ambassadeur, lequel me délivra un paquet du Roy de -Portugal dont il prit mon receu pour délivrer au sieur gouverneur. Je -fus chez Me Desgranges, nostre consul, pour lever mes expéditions. Il -m'aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine -Brevet, qui devoit aussy prendre ces expéditions pour Madère et qui -avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'étonna un peu, car c'est se -faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis -recherche de ce capitaine et luy demanday s'il vouloit que nous fussions -de compagnie à cause des Saletins qui sont souvent autour de Madère. Il -parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes à l'effect de -partir enssemble, mais étant au dehors de la barre, le travers de -Cascays,[75] mon grand mât d'hune rompit à l'uny du chuquet du grand -mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu'à Belem, et mon prétendu -camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite -disgrasce. Je fus par terre à Lisbonne, j'acheptai un autre mât, et sur -les trois heures j'y fis travailler par quatre charpantiers portugais -qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et à force -d'argent je les engageay de travailler avec deux flambeaux alumés -jusqu'à unze heures que mon mât fut achevé, et les priai de le mettre à -l'eau au bord de la rivière, et je les payay bien. Je loué une frégate -qui est une chaloupe avec deux grandes rames où je m'embarquay et fit -traisner mon mât le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du -matin je fis travailler à remaster, et quoy qu'il ne fut encore guindé -je fis lever l'ancre et mis à la voille d'un assées bon vent, ainssy ce -n'étoit au plus que 22 heures que le dit Brevet avoit d'avantage sur -moy. Sitôt que mon mât fut bien placé, je forssois de voille au risque -de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20e -j'arive derrière l'illot du Funchal. Sitôt que j'eus pied à terre, je -fus chez Mr notre consul et luy demanday s'il n'étoit pas arivé quelque -navire françois venant de Lisbonne, et me dit que non. Je reprends -courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros -paquet de lettres que Mr le comte D'Opède m'avoit chargé pour le -gouverneur dont j'avois donné un receu, et qu'il m'en fallait une -décharge et eut à m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur -ne fist aucune difficulté de m'en donner son receu. C'étoit son ordre de -révoquation sur plusieurs plaintes contre luy. Je faisois débarquer mes -marchandizes, et la 3e journée après mon arivé il parut un moyen navire -à trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en -rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur -étoit tout troublé et m'envoya son secrettaire me prier d'alez chez luy, -et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je -connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit: -«N'est-il pas party le mesme jour que vous de Lisbonne un moyen navire -de la Rochelle pour venir icy.» Je luy dis que ouy; mais que mon mat -ayant cassé je rentray pour en prendre un autre et qu'il avoit continué -sa route. Et sur quoy il dit: «J'en ai lettre d'advis par votre -bastiment. C'est pour mon compte qu'il est chargé de pareils effects que -les vostres puisque vous ne m'avez voulu intéresser avec vous, et je -crois que c'est luy qui paroit et cela vous fera tort à vostre vente.» -Pendant nos discours on vint luy donner advis qu'il paroissoit encore un -autre navire qui avoit le pavillon blanc et qui faisoit sa route pour -aler parler au premier qui avoit paru. Je secouois les oreilles. Il me -presta sa lunette et fusmes hors du chasteau pour mirer. Je dis: - -«Le plus petit des deux est le navire que vous atendez et l'autre à sa -démarche me fait bien paine que ce ne soit un saletin, toute l'aparence -y est.» Et en peu moins de deux heures nous vismes à plain tirer les -canons et mousqueterye, et il fut pris en un quart d'heure et changement -de routte, ce qui véritablement fit bien du chagrain de voir un tel -spectacle de la captivité. - -Le ruzé gouverneur avoit fait dire dans toute l'ille qu'il atendoit ce -navire et que le voyant disgrascié qu'il vendroit à bon marché ces -effects, ce qui fit que pas un ne demandoit de mes marchandizes, mais le -lendemain c'étoit à qui en auroit pour les vendanges qui étoient -proches. Et pendant que j'étois à terre, le 27 aoust, il parut autour de -notre bastiment un monstre marin qui après quelques promenades se vint -prendre à une corde où étoit une chemize de matelot qui trempoit à la -mer. Ce matelot en la peur qu'il ne lui enleva sa chemize fut tirer sur -la corde, apelant d'autres à son secours. Et cet animal tenoit ferme -comme avec deux mains, et l'élevèrent jusqu'à moitié de son corps hors -de l'eau, et remarquèrent que la teste et le minois et les oreilles -étoient d'une figure d'homme et autour de son menton étoit comme une -longue barbe à la capucine d'un tisssu de peaux comme les nageoires -d'une morue qui luy pendoient sur l'estomac, et avoit deux seins comme -les nostres et le corps en forme humaine jusqu'à la ceinture, et le -restant amenuissant comme un saumon ainsy que sa queue, mais d'un pied -de largeur à peu près, ayant des peaux de poisson comme nageoires -tenantes aux esselles, n'ayant à ses bras de coudes, et point plus long -que nous les avons du coude à la main, dont les doits étoient bien -distingués, mais remplis de peaux comme les pieds d'un oye, et le chef -étoit garny de petites peaux pendantes sur son col d'un demy pied de -long, et le front à découvert avec des gros yeux de toureau et un regard -fier et plain de feu. Je fis débarquer nos gens pour en faire leurs -raports devant Mr le Consul. Jean Le Natro, originaire de Penerf en -Bretagne, qui étoit maître et propriétaire de notre bastiment et son -frère en firent cette déclaration. Et Nicolas Thiberge, de Dunkerque, -nostre pillotte et homme d'esprit, confirma le tout de point en point, -et signèrent le procès-verbal qui en fut dressé, et quelques pescheurs -du pays déclarèrent avoir veu plusieurs fois cette mesme figure, qui une -fois leur aracha un poisson au bout de leurs cordeaux.[76] - -Je m'apliqué à faire mon négosse pour partir au plustôt de cette ille -voyant la saison de l'hiver s'approcher, et n'en peut partir que le 20 -novembre pour retourner à Dunkerque avec un autre chargement de vin, -écorces de citrons confits ou sec, et fleur d'orange, et une partie de -cuivre en tangoul venant de Saincte-Croix de Barbarie. Le jeune Caire -nommé Joseph se trouvant fort attaqué d'un asme s'embarca avec nous dans -le dessein de se rendre à Paris pour se faire traiter de la maladie, et -sur notre route nous fusmes très mal traités par vents contraires et -tempestes, qui nous poussèrent jusqu'au 52° degré et demi de latitude, -où dans une bonnace nous nous trouvasmes entourés d'un nombre infiny de -poissons dorades, et dont nous en peschasmes à discrétion; dans la -matinée à moy seul j'en embarqué vingt-huit, et n'en voulions plus ne -sachant qu'en faire, n'étant bonnes lorsqu'elles sont salées plus d'un -jour par leur graisse qui se jaunit et rend un goût huileux. Ma surprize -fut de trouver ces poissons aussy Nord puisque rarement on les trouve -qu'aprochant des chaleurs[77]. Nous fusmes pris des vents de sud et -sud-est, le pain et l'eau manquaient, ce qui nous obligea de relascher à -la ville de Galloway en Irlande, où j'acheptay nos provisions -nécessaires que je payay en vin de Madère, ainssy que mille quintaux de -suif. - -(1686). Au 3 de janvier fut notre départ d'Irlande, et ayant entré dans -la Manche le 12 janvier nous eusmes connoissance de Portlant en -Angleterre, les vents forcés au nord-est nous empeschoient de chercher -le Pas de Calais, ce qui nous obligea d'aler au Havre de Grâce, et en -donné aussitôt advis à nos Mrs de Dunkerque, lesquels me mandèrent -d'envoyer les effects à Mr Le Gendre, de Rouen, et de payer le fret de -nostre bastiment pour le congédier au plutots. Après quoy je fus à Rouen -arester compte du contenu des effects et de là fus par terre à Dunkerque -ajuster les comptes dans lesquels il s'y trouva que j'avois laissé à -Madère quelques effects invendues restés chez Mr Caire, ce qui occasiona -nos intéressés de me prier d'y retourner sur une flutte du port de deux -cents cinquante thonneaux, mais sans aucun canon n'y étant disposée à en -placer. Je refuzey de ce que j'avois deux fois encouru le risque d'estre -esclave à Salé, et pour m'encourager il me promire d'assurer sur ma -personne neuf mile livres, en cas que j'eus le malheur d'estre pris de -cette moraille, ce qui fut exécuté et conclu devant notaire, et que -j'aurois pour capitaine soubs mes ordres le nommé Georges Roy, frère du -plus fort intéressé au navire nomé le _Sainct-André_. L'on fit une -emplette de marchandises sur mes mémoires. Et partis du port de -Dunkerque le 5 juillet et sans rencontre arivé à Madère le 7 aoust. -Jusqu'au 15 je débarquay les effects et Mrs Caire me conseillèrent d'en -garder partie qui étoient propres pour l'isle de Sainct-Michel aux -Assores, que je troquerois pour du blé, où il y avoit 70 pour cent à -gagner l'aportant à Madère. Et comme ce que j'avois porté d'effects ne -faisoit pas moitié de ma charge en blé, je pris à fret le surplus pour -le porter à Mazagan apartenant au Roy de Portugal, côte de Barbarie, -proche Azamor[78], aux conditions qu'en route faisant je débarquerois ce -qui étoit de nostre compte à Madère, et j'avois réservé autour de 800 -piastres, de ce que j'avois vendu en argent pour faciliter mon négoce -qu'à payer ce qu'on ne peut se dispenser. Alors que notre navire fut -rempli de blé, j'envoyai des vivres à bord et trois pipes de vin, mon -coffre et hardes et rafreschissements, n'ayant plus à faire à terre que -pour 4 à cinq heures pour tirer mes dépesches et finir un petit compte, -ayant donné les ordres que la chaloupe me viendroit sur les 4 heures du -soir. Au 27 de septembre, les vents se mirent de la bande du sud et -sud-oist assées violents; la chaloupe ne put exécuter mes ordres, et il -faut savoir de ces sortes de vents tous les navires qui se trouvent à -cette rade doibvent abandonner leurs cables et ancres et se mettre à la -voille pour éviter le péril de perdre corps et biens à cette coste, et -il y avoit deux moyens navires anglois proches du notre qui firent bien -leurs maneuvres, et je voyois le nostre dans l'inaction, ce qui -m'impatientoit. Je fus au château prier le gouverneur de me permettre -que je tirats un de ces canons de 8 livres de boulet et que luy -payeroits bien la charge, à quoy il consentit. Je le chargé et y mis le -feu à boulet vers nostre navire, et ce qui les fit agir pour le mettre -soubs les voilles. Mais je remarquois qu'ils faisoient fort mal leurs -maneuvres ayant déployé les deux basses voilles, avant de lascher leurs -cables, ayant eu la précaution d'amasser un cordage sur le dit cable, -tenant par la poupe du navire, qu'on apelle en croupière afin de faire -abattre le navire, pour faire entrer le vent dans les voilles qui -avoient le vent dessus qui les coloit sur les mats, ce qui faisoit -aculer le navire proche de la terre. Et j'étois à les observer, la pluye -sur le corps, que j'étois au désespoir de voir une sy méchante manoeuvre -sans y pouvoir remédier, et survint la nuit que je les perdis -entièrement de vüe. L'on m'entraisna chez notre consul où je logeois et -on m'obligea de changer de toutes hardes, qu'il me prit me voyant tout -percé, et que j'avois fait rembarquer les miennes; l'on me voulut faire -souper et ne le pus ny me coucher, étant toujours en crainte de ce qui -devoit ariver par la mauvaise maneuvre que j'avois vüe, et disois -toujours: «Il faut quils soient saoüls; les flamands ne se peuvent -contenir lorsqu'ils ont du vin. Les navires en flûte dérivent plus qu'un -autre et s'il n'est pas bon voilier à tenir le vent, je crois qu'ils -n'en échaperont nullement.» Ce fut toujours mes discours lorsque l'on me -voulut donner quelque espérance de consolation. Et sur les deux heures -d'après minuit un paisant Portugais m'anonça la perte totalle de mon -navire échoüé à la pointe des plus affreux rochers de ceste ille, dont -on ne creut aucun de l'équipage échapés. Mr le consul quiestiona ce -portugais de l'endroit du naufrage, il le dit estre à cinq quarts de -lieues de Punta Delgada[79] où nous étions et qu'il ne savoit s'il se -serait sauvé quelqu'un, que luy n'avoit ozé aprocher, à cause des -difficultés de passer sur les rochers remplis de précipices. Je le fis -prier de m'y conduire incontinent, et il dit: «Avant deux heures il fera -jour, sans quoy on ne peut s'y hazarder». Je ne disois pas ouvertement -les raisons qui m'empressoient de m'y transporter avant le jour, qui -étois que j'aurais pu sauver quelques hardes ou mon coffre où étoit mon -argent, me voyant dénüé généralement de toutes choses, et j'empressé de -partir avant le jour avec mon guide qui me conduit à peu près vers le -lieu du naufrage, et la pointe du jour étoit lorsque nous entrions dans -les rochers. Nous n'y fismes pas à 5 pas que les forces me manquoient, -et je tumbé d'un des plus hault dans un précipe de plus de 30 pieds -profonds, où il y avoit près de deux pieds d'eau salée, et dans ma -chutte je rencontrois souvent quelques pointes de rochers qui me -recevoient, et sans quoy je n'aurais eu aucune vie, mais en récompense -je fus blessé et écorché en bien des endroits de mon pauvre corps. Je -voulus me tirer de cet eau; je creu avoir la jambe gauche rompüe, mais -c'étoit la cheville du pied demize et mon genouil et les mains dont -j'avois creu m'acrocher aux pointes; j'eus le coude droit tout emporté -ainssy que mes costés tout écorchées et meurtris; j'étois en _Exce Homo_ -et les habits du consul tout déchirées, et sans peruque ny chapeau, et -mon pauvre guide pleuroit en me disant: «Il m'est impossible de vous -retirer, prenez patience, je vais chercher de l'assistance.» Il fut plus -d'une heure et demie à revenir; j'avois ma montre qui par bonheur fut -consservée, et mon guide revint avec trois hommes dont il y avoit un -nègre qui avoit une corde autour de luy, s'étant disposé d'aller -chercher une charge de bois pour son maître qui me l'envoya, et se -servant de sa corde il descendit, et il me l'atacha par dessoubs les -aisselles et les trois autres dessendirent de leur mieux où étoit -atachée la dite corde et m'atirèrent à eux, et le nègre me soutenoit -pendant qu'ils me montèrent sur le haut où ils m'atirèrent encore. Je -faisois des cris et plaintes comme on peut le juger et ils trouvèrent un -sentier, que mon guide avoit erré, et par là ils m'amenèrent en plain -terain; ils furent à deux chercher une bourrique et une couverture, mais -il fut impossible de me monter pour m'aporter en ville tant j'étois -acablé de douleurs; je les priay de me porter dans la couverte et que je -les payerais bien, et nostre consul ariva, qui les engagea à me porter -ainssy chez luy, ce qui leur donna beaucoup de paine, et étant arivés -l'on fit venir un chirurgien qui me seigna et penssa. Nous y trouvasmes -trois des nostres qui avoient échapé qui nous déclarèrent que plusieurs -de nostre équipage conseillèrent au capitaine de mettre le navire à la -voille et que les Anglois s'y mettoient, et qu'il ne les voulus entendre -se tenant dans la chambre avec son pillotte, le charpentier et le -contre-maistre dizant qu'ils vouloient finir leur disner avant de rien -faire, on leur récidiva les mesmes raisons sans qu'ils remuassent de -leurs tables, et que ce fut le coup de canon qui les engagea à -travailler, mais qu'ils estoient sy saouls de vin qu'ils ne savoient ce -qu'ils faisoient, dont le malheur s'ensuivit, et comme je devois partir -le lendemain j'avois fait tout embarquer, mes hardes, effects et argent -qui causa la mort des susdits quatre principaux de mes officiers et des -autres qui voyant le navire se briser contre les rochers se mirent à -vouloir sauver mon grand coffre de ma chambre, et que le grand mât -s'estant rompu et tomba sur la chambre qui fut écrasée où ils furent -engloutis dessoubs, et le tout fut entièrement péry; cepandant sy je -n'avois esté incommodé j'aurais esté sur les lieux où j'aurois pu sauver -quelques hardes ou marchandizes, mais le tout fut pillé par les païsants -qui ne s'en font pas de scrupules de restituer puisque naturellement ils -sont adonnés au larcin. - -Et pour comble de chagrain les Ministres du Roy de Portugal me firent un -procès pour me faire payer les bleds qu'ils avoient chargés pour Masagan -prenant le prétexte sur la déclaration des trois hommes de l'équipage -qui s'estoient sauvés qui avoient dépozé que la faute étoit arivée par -notre capitaine et officiers. Ce procès m'aresta neuf mois dans cette -ille, après quoy il y vint un petit navire françois chargé de bled pour -le porter à Lisbonne, et dans lequel je m'embarquay pour passager avec -mes deux hommes. Mr l'abé D'Estrée[80] étoit ambassadeur et il me -dégagea de la poursuite de ce procès, mais je me trouvois dépourvu de -toutes comodités et de la fortune. Peu de jours après mon arivée il -ariva à Lisbonne un navire de la Rochelle armé de douze canons nommé le -_Cézard_ apartenant à Mrs Godefroy[81] et sur lequel étoit pour marchand -un de leurs frères qui pendant leurs traversées fut injurié et maltraité -de parolles par son capitaine nomé Peron étant souvent yvre, et étant à -Lisbonne récidiva ces brutalités dont Mr Godefroy fut obliger d'en -porter plainte à son Excellence M. l'abé D'Estré, qui ordonna de -déposseder le dit capitaine et de me donner le commandement du dit -navire, et me fit venir devant luy pour me le faire acxepter, et fit mes -conditions d'engagement. M. Godefroy trouva un fret pour l'ille de la -Terciere pour revenir à Lisbonne où M. Godefroy restoit pour faire son -négosse pandant que je ferois le dit voyage. Je party au 15 may 1687; -j'arivé au port d'Angra soubs la ville de ce nom et ne pus recevoir mon -chargement que le 25 juillet et partis le 2e aoust et arivé à Lisbonne -le 26 du mesme mois, sitost que la décharge fut finie, l'on me proposa -un segond voyage pour le mesme lieu, je m'apresté et party le 9e -septembre et arivé à Angra le 21, et pris incontinent mon chargement et -partis le 3 octobre. Estant à 60 lieux au Nord-Ouest de la Tercère un -navire me donna la chasse. Je dis: «Il nous est inutille de croire fuir -puisqu'il marche mieux que nous, et il nous faut disposer à nous bien -deffendre n'ayant guerre avec d'autres qu'avec les Saletins où il s'agit -de la captivité.» - -J'avois 24 bons hommes d'équipage, six passagers portuguais étudians qui -aloient pour faire leurs exercisses, douze canons et six périers et de -bons fusils que je délivray à mes passagers, que j'animois sur le -malheureux état où nous tomberions sy nous sommes pris; ce navire -m'ayant aproché à distance de son canon, ayant le pavillon françois, fit -deux fois le tour de nous sans tirer un seul coup, et puis il s'enhardit -à venir pour m'aborder à toutes voilles, je fis carguer les deux basses -voilles et ordonnay que lorsqu'il nous abordera de mettre le vent dessus -nos deux humiers pour faire reculer nostre navire et que luy portant un -grand erre il ne pouroit se tenir acroché et que ces cordages -manqueront. Estant à portée du pistolet de nous, il nous tira sa bordée -de canons et d'une grêle de mousqueterie dont un passager fut tué et un -matelot blessé dans la cuisse, quoyque tous sur un genouil sur le pont -pour n'estre découverts, et nous déchargeasmes très à propos nos canons -et périers chargés de mitraille comme ils nous abordoient, que nous les -empeschasmes de sauter plus de trois dans notre bord, dont deux furent -aussitot tuez et l'autre se jetta à la mer, et les grapins et cordages -rompirent par la maneuvre que j'avois faite faire de metre le vant sur -les huniers, et dans l'instant nous fusmes décrochés. Il passa aussytôt -bien de l'avant de nous et amena toutes ses voilles voyant son mât de -beaupré rompu à l'uny de sa ligature. Nous n'eusmes que deux chaisnes de -haubans rompus par un grapin de fer qui s'y trouva attaché, deux haubans -cassés et lestay d'artimon et nos voilles offencées et trois troux de -canon et une bitte rompue par leurs canons. Je voulois foncer dessus, -luy lascher deux au trois bordées de nos canons, mais mes passagers et -officiers me dirent: «Il ne nous peut plus faire de mal et nous pourrons -recevoir quelque malheureux coup qui tuera ou estropiera quelqu'un de -nous, vault mieux nous en tirer.» Je les creus et fit faire notre route, -et comme nous alions nous entendismes une voix crier: «Sauve la vie.» On -regarde de tous costés sans rien apercevoir, la voix redouble; je -regardé par un sabord de ma chambre et j'aperceu un homme qui se tenoit -à la sauve garde de nostre gonvernail. J'appelé du monde et on luy -donnay une corde doublée en deux qu'il passa soubs ses aisselles, et on -le tira dans ma chambre. Il se mit à genoux demandant cartier -mizéricorde et nous dis estre françois d'Avignon, fils d'un artizain en -soye nomé Périn, agé de 36 ans, qui voulant aller à Gesnes aprendre à -travailler en velours fut pris sur une tartane de Marseille dans son âge -de dix-huipt ans et mené esclave à Tétuan et fut donné au Roy de Maroc, -et qu'après deux ans de persécutions il renia et prits une femme Moresse -dont il avoit cinq enfants, et nous ne luy fismes aucun mauvais -traitement. Et le 23 octobre j'arivé à Lisbonne où je fis la décharge, -et M. Godefroy n'avoit encore achevé son négosse. Je fis conduire mon -renégat chez M. l'ambassadeur qui le retint chez luy jusqu'à ocasion de -le renvoyer en seureté à son pays d'Avignon. Il déclara que le navire où -il étoit avoit 200 hommes, 18 canons et seize périers. - -En attendant que Mr Godefroy eut finy son commerce, je fis calfaster le -navire et enssuite le fis échouer pour visiter ses fonds afin d'estre en -estat de recevoir son chargement, et au commencement de décembre ariva -la flotte du Brézil au nombre de quarante gros navires marchands -richement chargés et escortés par six vaisseaux de guerre dont deux -d'iceux de soixsante et six canons avoient esté construits à Goa, -lesquels dès leur sortie enlevèrent deux vaisseaux de 40 canons sur le -Grand Mogol qui portoient grand nombre de pellerins Musulmans qui -alloient à la Mecque porter leurs offrandes au tombeau de leur grand -prophète Mahomet. On en fit des réjouissances et feux de joye à -Lisbonne. Le 20 janvier 1688 nous commenssasmes notre chargement pour -retourner à la Rochelle. Nous embarquasmes 82 grands coffres de sucre et -60 rolles de tabac du Brézil, 20 bottes d'huile et 35 balles de laines -lavées et 400 caisses d'orenges, et 25 caisses de citrons, et nous -partismes de Lisbonne le 24 février. Mr Godefroy s'étant embarqué avec -nous, les vents nous contrarièrent étans prêts de sortir la barre et -nous rentrasmes à la rade de Saint-Joseph[82] et y restasmes jusque au -10e mars que nous sortismes la dite barre avec plusieurs navires de -diverses nations, et le 2 avril arivasmes à la rade chef de Bois[83] -atandant la vive eau pour entrer dans le port de la Rochelle. Mr -Godefroy s'étoit débarqué dès notre arivée à la rade et fis le récit de -nos voyages et comme je m'y étois comporté à l'ataque du Saletin. -J'entray le navire dans la chaisne le 13 avril, où je fus très bien -receu des trois Mrs Godefroy et dont Jean, aîsné de tous, m'en chargea -de n'aler prendre d'autre auberge que chez luy, et dont je ne peus m'en -deffendre et le lendemain je fis les déclarations à tous les bureaux et -mon rapport à ladmirauté, et puis on débarqua les marchandizes. - -Ce Mr Jean Godefroy étoit remarié à une dame Bussereau aussy veufve, et -qui avoit deux aimables filles âgées de 18 et 20 ans et de luy n'avoit -pas d'enfants. Tous les soirs, après le souper j'accompagnois ces -demoiselles à la promenade, et se joignoit avec nous une cousine qu'on -apeloit la belle Goislard, mais de qui la fortune étoit bien moindre que -de ses cousines. Cependant je fus épris de sa beauté, et en peu de jours -je le luy déclaray en la ramenant chez elle que je l'aimois tendrement, -mais que ma fortune étoit trop médiocre pour luy présenter. Elle me -répondit qu'un garsson qui a autant de coeur, comme elle a entendu dire -à ses oncles, ne doibt pas se rebuter; que pour elle sa fortune étoit -très bornée ayant perdu de bonheure son père et que sy elle avoit bien -du bien qu'elle se feroit un plaisir de me le sacrifier, pourvueu que je -l'enlevats en Angletere ou en Holande pour y vivre dans la liberté de sa -religion, et que moy je vivrois aussy dans la mienne. Sur quoy je luy -dits qu'il ne faloit pas sortir de son pays pour cela, que puisque l'on -l'avoit contrainte d'abjurer ce ne seroit plus une grande paine de s'y -marier, et qu'on auroit plus rien à luy dire sy elle m'épousoit, et que -je ne la contraindrois en aucune choze. Et elle ne voulut se deffaire de -son entestement que je l'enlevasse, ce qui me la fit quiter crainte -qu'elle ne me gagnats à faire ce mauvais coup. Et je me tournay le coeur -pour la cadette Bussereau sachant très bien son aisnée estoit assurée -d'un amant de Bordeaux nouveau converty, et cette cadette correspondoit -fort à mes honnestes tendresses. Madame sa mère y donnoit fort les -mains, ainsy que M. Godefroy qui me fit bien des offres pour que je -restats avec eux, et que sy je n'étois pas content de son navire le -_Cezard_, qu'il m'en donneroit un de 24 canons qu'il attendoit du retour -de Sainct-Domingue. Je luy fits connoistre que nécessairement il me -faloit aler à Dunkerque pour rendre compte de ce navire naufragé à lille -de Sainct-Michel et dont j'étois porteur des procès-verbaux comme il ne -s'étoit rien sauvé des effects, et que sy je restois à la Rochelle ou -ailleurs sans me justifier, ils pouvoient suposer que j'eus sauvé bien -des affaires et me faire poursuivre, ce qui tourneroit à mon deshonneur -et désavantage. Sur quoy ils m'aprouvèrent fort, et me prièrent tous les -frères de retourner vers eux lors que je me serois entièrement libéré, -ce que je promis faire. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Sur la fin -de juin je les remerciay bien et pris congé de ces messieurs et -demoiselles trouvant un bastiment prêt à partir pour Dunkerque dont je -m'étois assuré de mon passage et partis de la Rochelle le 3 juillet, et -le 11e du mesme mois étant à l'ouest du port de Pleimuth en Angleterre -nostre maistre de bastiment me dit qu'il y alloit relascher seulement -pour un ou deux jours, et n'y voyant aucune nécessité je luy demanday -pourquoy ce relasche, et il m'en dis ses raisons: que c'étoit pour y -débarquer en rade quelques pièces d'eau-de-vie en fraude à cause des -grands droits, ainsy je fus dans la ville où je couchay quatre nuitée, -et les nouvelles furent publiées de la naissance du prince de Gall[84] -dont par forme la citadelle tira quelques coups de canons; mais le -peuple et particulièrement nos Religionnaires refugiés disoient milles -infamies de la pauvre Reine[85] et mesme du Roy, ce qui faisoit peine -d'entendre, et le 17 nous mismes à la voille partant de Pleimuts[86] et -le 6 aoust j'arrivé au dit Dunkerque dont entr'autre de mes intéressés -au navire perdu me fit à l'abord un mauvais compliment en me demandant -sy je leurs raportois bien des effets qu'il avoit appris avoir esté -sauvés après le naufrage. Je luy répondis: «Avant 24 heures je vous -feray conoistre au net toutes choses.» Quant aux autres, je fus chez -eux, où ils me receurent comme gens raisonnables qui ont fait de la -perte, mais me receurent tous honnestement en me disant estre bien -persuadés des vérités que je leur avoient marquées par mes lettres et -que le sieur Batement qui m'avoit fait ce mauvais compliment étoit un -brutal et le moindre intéressé et que je ne devois m'arrester à ces -mauvais discours si mal fondés. Je leur présentay les attestations et -les procès-verbaux de tout ce qui s'estoit passé; ils les communiquèrent -à ce brutal de Batement, et il en consulta et ne peut me faire ny dire -et se remit d'amitié avec moy, après quoy ils reconnurent la vérité. - -Et sur la fin de septembre 1688 on parloit fortement d'une déclaration -de la guerre, où les préparatifs d'une armée navale en Holande et que -les meilleurs amis et gros milords du Roy Jacques aloient auprès du -prince Orange. L'on arma plusieurs chaloupes de nos navires du Roy pour -aller épier aux ports d'Angleterre s'il y auroit quelques remuements ou -pour aider à sauver la Reine et le prince de Galle. Mr -Desvaux-Mimard[87], lieutenant de nos vaisseaux du Roy, me pria de -m'embarquer avec luy dans la chaloupe qu'il commandoit. Il n'avoit qu'un -bras, l'autre étant paralétique. Nous fusmes pendant la nuit aux -Dunes[88], où je fus dans un cafe pendant une heure, que le bruit se -répandit que le Roy Jacques avoit pris la fuite s'étant veu abandonné -sur la nouvelle que le prince d'Orange avoit débarqué en Angleterre vers -Torbays. Je fus en faire le récit à Mr Mimard et aussy tots nous fit -retourner vers nos costes, et nous atterrasmes à Ambleteuse en Picardie, -et dans le moment nous vismes une chaloupe angloise très proche de nous -qui abordoit au mesme lieu, et lors que la dite chaloupe toucha à terre, -nous y remarquasmes quatre seigneurs dont à l'un diceux les autres -ainssy que les mariniers luy portoient un grand respect[89]. Lorsqu'il -voulut se débarquer, Mr Mimard et moy nous nous mismes à l'eau jusqu'aux -cuisses pour le recevoir, mais un des officiers de sa chaloupe s'étant -mis à l'eau le receut à fourchet sur son épaule ayant la teste nüe; Mr -Mimard lui soutenoit une main. Et lorsqu'il fut dessendu pieds à terre, -il demanda au sieur Mimard qui il étoit, et son nom. Il luy dit. Puis le -Roy luy dit qu'il se souviendroit de luy et nous l'accompagnasmes à -l'auberge, où il n'aresta que le temps qu'on luy aprestats des chevaux -de poste et partit aussitots avec deux de ces messieurs, et nous -ramenasmes nostre chaloupe dans le bassin à Dunkerque, où je receut une -lettre de Mr Jean Godefroy qui me mandoit qu'il atendoit en peu sa -frégate de 24 canons, et lorsqu'elle luy seroit arrivée qu'il me le -feroit savoir pour l'aler trouver. - -Sur le mois d'octobre le Roy fist déclarer la guerre contre la Holande -seulement, donnant pouvoir aux particuliers de ses subjets de faire la -course dessus. Mais le port étoit dépourveu de frégattes propres à faire -la course, et un chascun en faisoit bastir. Les sieurs Geraldin et Lec, -Irlandois établis à Dunkerque, me proposèrent d'armer une petite -corvette seulement de quatre canons, qu'un nommé capitaine Laurens, -anglois de nation, avoit amenée de la Jamayque, lequel nous assura estre -finne de voille, et ils me détournèrent de pensser d'aller à la Rochelle -et qu'ils m'aloient faire bastir une frégatte de 24 canons toute preste -pour mars en suivant et dont ils en firent en ma présence le marché avec -le constructeur. Cela m'encouragea, car j'avois répugnance dans l'hyver -de m'embarquer sur un sy foible bastiment. J'engageay trente deux bons -hommes tant bas officiers que matelots et le capitaine Laurens pour mon -segond, et pour lieutenant un nommé Welkisson aussy anglois, mais tous -les deux braves et bons marins. Je receu commission de son altesse -sénérissime Mr le comte de Vermandois[90] sous le nom de la corvette la -_Princesse de Conty_, et sorty du port au six de novembre pour aller -croiser vers le Nord, ou le 20 du mesme mois nous eusmes un rude vent du -Nord-Nord-oist, dont un coup de mer nous enfonça tout un costé et nous -combla presque à demy d'eau, ce fut un hazard comme nous en échapasmes -en fuyant au gré du vent, et relachasme à Dunkerque le 12e et je ne sais -comme après nous ozasme penser à nous rembarquer dans cette bicquoque. -Cependant les marins oublient facilement les périls dont ils ont échapé -et nous fismes radouber nostre barque, et nous partismes le 18, n'ozant -plus retourner vers le Nord, ou les vents et la mer sont plus agités. -Nous n'avions point pour lors de guerre déclarée avec l'Angleterre et -nous fusmes tout le long de ceste coste et ayant passé entre la grande -terre et l'ille de Wic, dont devant Chatam on nous tira d'une forteresse -deux coups de canons à boulets qui passèrent entre nos mâts sans nous -endomager qu'une seule maneuvre nommée un bras de misenne qui fut coupé, -et nous tirasmes au large, et fusmes à Torbay puis devant Pleimuths, où -nous trouvasmes à trois lieux au large un bateau traversier venant de la -Rochelle avec neuf à dix familles de la religion qui se sauvoient dans -Pleimuts. Ces pauvres gens étoient à demy morts de peur que je ne les -enlevasse en France et faisoient compassion[91]. J'en fus reconnus de -plusieurs qui se jetoient à nos pieds et entr'autres un nommé Mr Briant, -fameux marchand, et le capitaine Roc. Je leur dis pour les rassurer que -ma commission ne portoit pas de coure sur eux, mais seulement sur les -Holandois. A cela mes deux officiers anglois protestants m'aprouvèrent -fort, mais les bas officiers et matelots voulurent se mutiner pour que -nous les emmenassions. Et Mr Briant me dit proche l'oreille: «Ayez pitié -de vostre belle Goislard que voilà déguizée en cavalier». Je fus -l'embrasser et luy dire que je périray plustot que de la perdre, et -nostre équipage fust apaizé par une cinquantaine de louis d'or que Mr -Briant leur jeta, disant: «Voilà tout ce que nous possédons d'espesces, -ayant bon crédit en Angleterre». Et nous les laissasmes échaper, en nous -ayant promis sur serment qu'ils ne nous découvriroient aucunement -lorsqu'ils seraient débarqués, et ce que nous avons trouvé véritable -dans la suite, ayant déclaré comme je les en avois prié de dire que nous -étions Ostendois qui les avoient visités sans leur faire aucuns domages. - - - - -CHAPITRE V - -Prise d'un navire hollandais dans un port d'Angleterre.--Croisières dans -la Manche.--Naufrage à Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de -Seignelay.--Il prend le commandement de deux barques longues.--Son -arrivée à Brest.--Il découvre la flotte de Tourville.--Ses entrevues -avec Seignelay.--Enlèvement d'un percepteur anglais.--Croisières.--Prise -d'un navire anglais.--Naufrage.--Autres prises. - - -Et deux jours après cette rencontre, ne trouvant rien, je fus mouiller -l'ancre vis à vis d'un petit bourg situé au bord de la mer et sans -forteresse, éloigné d'une bonne lieue de Pleimuth, ayant le pavillon -d'Ostende déployé. Nos échappés nous reconnurent et vivoient au dit -bourg nomé Ramshed[92] où sont tous françois réfugiés, et ne nous -décelèrent aucunement. Et sur les 3 heures du soir, il me prit fantaisie -d'aller avec deux hommes dans nottre petit bateau à terre, et moy -déguisé en bon et simple matelot, voulant m'informer adroitement s'il -n'y auroit pas dans les ports quelques navires Holandois prêts à en -partir, et dont je réussis à mon dessein. Et lorsque je mis pied à -terre, je trouvai le capitaine Roc et son fils qui me disoient mille -bénédictions, et me voulurent convier à boire de la bierre et les priay -de m'en dispenser, et que je serois fasché d'estre connu de d'autres, et -leur déclaray le subjet de ma dessente, et ils me dirent qu'au port du -cap Ouastre, il y avoit un houcre Holandois de dix canons, venant -d'Espagne richement chargé, et que ce seroit bien mon fait s'il sortoit -en mer, mais qu'ils ont appris qu'il n'en sortyroit sans avoir un -convoy; et que dans le port de Saltache[93] il y avoit une grande -pinasse de six à sept cents thonneaux de port et ayant 40 canons et peu -d'hommes à proportion, et que les canons de sa batterye de bas ne -pouvoit jouer, estant embarrassés par des ballots de laine d'Espagne, -mais que nous avions trop peu de force pour y attenter. Je quittay mes -deux amis et fus au bourg de Saltache dans un cabaret demander une pinte -de bierre. Et je rencontray le capitaine de ce navire, lequel je -reconnus à son nées extraordinairement long et avec lequel j'avois -autrefois bu en Portugal, mais il ne me reconnus pas et il me -quiestionna d'où j'étois et ce que je faisois. Je luy dis que j'étois de -Bruges en Flandre et que j'avois fait naufrage sur une belandre chargée -de vin et eau-de-vie et avions esté poussé par tempestes sur la coste de -Gandetur, et que je cherchois passage pour retourner au pays, et luy -demanday passage pour Holande qui en est proche. Il me dits: «Mon -camarade je ne say quand je partiray d'icy et ne le feray sans un -convoy, car mon navire vaux plus de quatre cents miles florins.» Je luy -dits: «Vous avez bien du canon.»--«Oui, dit-il, mais mon plus fort ets -embarrassé, et je n'ay que trente et huyt hommes.» La nuit s'approchoit; -je n'en voulus savoir d'avantage et je me retiray promptement à mon bord -avant qu'il fust nuit, et les bateaux venant de la pesche se retiroient -au port. Il y en eut un qui passoit proche de nous. Je luy fist demander -par le capitaine Laurens s'il vouloit nous vendre du poisson. Il -répondit que ouy, et pendant qu'il venoit à notre bord, je racontay en -peu ce que j'avois apris à terre et représentay la faiblesse de notre -bastiment, où nous avions échapé un grand péril, et que nous courions -risque d'en essuyer d'autres dont peut estre nous n'en échaperons pas, -et que notre fortune étoit dans le port de Saltache dans cette mesme -nuitée dont les vents et ce batteau nous étoient favorables. Les sieurs -Laurens et Welkisson trouvèrent la choze faisable et la firent gouster à -nostre équipage. On acheta tout le poisson de ce basteau où ils -n'étoient que trois, le maistre étoit âgé de plus de soixante années et -son fils environ de 30 à 35 ans. Nous les conviasmes d'entrer dans notre -cahute de chambre pour leur faire boire de l'eau-de-vie de France: ils -nous croyoient d'Ostende. Et ayant eu la teste échauffée de la liqueur -qu'ils aiment passionément, ils jasoient avec mes deux Anglois qui se -conservoient sur la boisson. Le vielard disoit beaucoup de louanges du -gouvernement de Mr le prince d'Orange qui alloit exterminer tous les -chiens de papistes françois, etc.; et pour finir on les saoula sy plains -qu'ils tombèrent à beste morte dans la chambre et degorgeoient leur -estomac. Nous avions mis au mesme état le troisiesme et le plus jeune -dans son bateau et on l'embarqua dans notre bord. Nous nous munismes de -dix-huit pistolets et autant de sabres et de vingt quatre grenades et de -six bonnes haches de charpente, ne devant faire qu'un prompt coup de -main. Et sur la minuit nous nous embarquasmes en tout vingt-huit de -l'élite de nos hommes et partismes sourdement avec ordre d'un grand -silence, et qu'il n'y auroit que le Sr Laurens qui répondroit à ceux qui -demanderont d'où est le batteau. C'étoit entrant au 26 de novembre 1688 -et en passant près du chasteau de l'ille de Rat[94], un des sentinelles -ne manqua pas de crier: «D'où ets le bateau?» Laurens répondit: «A -fischer Boat», qui veut dire basteau pescheur. Il en ariva autant -passant sous la citadelle et au fort de l'entrée de Saltache, et nous y -entrasmes sans aucun contredit, et fusmes droit aborder le Holandois au -travers de ses grands haubans, et nous grimpasmes tous exepté un seul -pour la garde de nostre bateau. Il se trouva un seul Holandois sur leur -pont, qui d'un levier cassa un bras d'un de nos matelots qui étoit de -Calais, et nous nous emparasmes de toutes les portes des dunettes et des -gaillards de proüe et de poupe, ainsy que de toutes les écoutilles, et -avec les haches on enfonssa la dunette, où l'on se saisit de trois -officiers qui y reposoient, et il y avoit une écoutille dans le milieu -de cette dunette qui communiquoit dans la grande chambre où reposoit le -capitaine qui, entendant le bruit, se préparoit à faire un mauvais -spectacle. Mais par un bonheur tout extraordinaire, mon charpentier qui -avoit foncé la dunette, nomé Jacques Férand, de la ville de Caen, ayant -entré dans la dite dunette, tomba dans la grande chambre sur le dos du -capitaine Holandois par cette écoutille où il y avoit six pieds de haut -et acabla soubs luy le dit Holandois, et Férand se sentant avec un homme -criant quartier, dougre quartier, en rüant de sa hache il blessa au bras -le pauvre capitaine. Le dict Ferrand cherchant à taston la porte de la -grande chambre, il l'ouvre, et cria: «Qu'on aporte vite de l'eau, tout -est icy plain de poudre répandue soubs mes pieds, et qu'on aproche pas -aucun feu.» Je fis aporter force sceaux d'eau qu'on jeta partout dans la -dite chambre, et il n'ariva aucun acxident, car le coquin de capitaine -advoüa qu'il aloit battre du feu pour faire périr son navire et -généralement tout. Je fis rassembler tout et autant que nous peusmes -trouver gens de son équipage et les fis enfermer dans le gaillard -d'avant, et garder par deux de nos gens armés et n'en peusmes trouver -que vingt-six; les autres s'estoient cachez parmy les balles de laine. -Ce navire avoit ses deux vergues majeures amenées tout bas, ce fut un -gros et long travail pour les reguinder pour pouvoir apareiller le -navire avec le peu de monde que nous étions dont quatre étoient occupés -en sentinelle à garder les sorties. Je fus prendre dix de nos enfermés -et les fis aider à guinder avec nos gens, et quand le taut fut bien -préparé pour apareiller et mesme les deux huniers furent déployés et -guindés, je fis renfermer mes dix prisonniers et crainte qu'ils ne -tirassent quelque canon de gaillard où ils estoient je fus à tastons en -oster les amorces, et fis couper les deux câbles sur ses écubiers. Et il -étoit à ma montre un peu plus de cinq heures quand le vent fut dans nos -voilles, et fit déployer la misenne la tenant toute preste à la laisser -aussy déployer. Le capitaine Laurans fut un peu blessé au gras de jambe -par un sabre de nos gens par mégarde, et lequel connaissoit parfaitement -le port, et pour nous éviter de passer entre la citadelle, le fort et le -château de Rat, il nous fit sortir par la passe du Ouest, quoyque très -dangereuse par les rochers et qu'il n'y passe presque que quelques -moyens navires. Il hazarda le tout pour le tout, cependant sans nous -rien ariver. Et comme nous passasmes à portée d'un moyen pistolet du -costé du dit chasteau de Rat, un des sentinelles cria en anglois: «Où va -le navire? Avez-vous vos despesches?» Laurans répondit que ouy, et que -les courants nous forssoient de passer au risque par cette passe. Et -nous sortismes très heureusement que le jour commençoit à pointer. Nous -amarinasmes nostre belle prize et laissé le capitaine Laurens et -Welkisson pour la conduire avec une copie de ma comission et vingt de -nos meilleurs hommes, et dans le bateau anglois je m'embarqué avec le -reste de mes gens, le capitaine Holandois et vingt-quatre de ses gens et -les conduis au bord de ma corvette quoy que plus en nombre que nous -n'estions. Je trouvay mes trois anglois encore endormis et eusmes de la -peine à les réveiller pour se rembarquer. Je leur payay grassement leurs -poissons et les fit boire chacun un verre d'eau-de-vie et je leur dis: -«Voilà mon câble et mon ancre que je vais laisser, je vous le donne.» -Car étant foible de mon monde je ne pouvois le lever sans perdre bien du -temps, et ma prise étoit déjà de plus de 5 lieux de l'avant. Mes trois -anglois se trouvant trop foibles pour lever mon ancre furent prier des -bateliers qui aloient à la pesche pour leur aider, qui aprirent à nos -yvrongnes que j'avois enlevé le gros navire Holandois et que tout étoit -en rumeur dans la ville et les forteresses dont les sentinelles furent -tous emprisonnés, disant qu'il y avoit connivence avec moy; nos -prisonniers en disoient autant. Mais depuis j'apris qu'il y eut trois -sentinelles de pendues et le vieux battelier et son bateau et le câble -brullé par le boureau, et l'ancre jetté dans le passage où j'avois sorty -la prize. Sitost que je fus soubs voille je la ratrapay en peu de temps -et puis j'alois à trois et quatre lieux devant elle, et sur les costés -pour faire la découverte, et estant le travers du cap Blancquef je -découvris une frégate Holandoise de 24 canons, je creus bien qu'elle me -raviroit ma proye. Je reviré dessus et fut advertir le sieur Laurens qui -me cria: «Nous sommes en estat de nous bien deffendre, et sy vous nous -voyez embarassés venez tous vous embarquer et laissez aller la corvette -à l'abandon.» Et après quoy j'étois tout resoult, et la frégatte vint -reconoistre notre prize qui arbora le pavillon de France et cargua ses -deux basses voilles tout à coup et tira un canon de douze livres de -boulet sur la frégatte Holandoise, laquelle s'en tirer s'en écarta. Nous -avons bien creu qu'elle ne creu pas que ce fût notre prize et plustot la -creurent un bâtiment de ces grosses flûtes du Roy, et nous laissa faire -nostre route. Et le 30 novembre nous entrasmes dans les jettées de -Dunkerque ayant cependant abordé en entrant la jettée du fort vert que -je creus la prize preste à couler au pied, mais il n'y en eut que le -haut d'endommagé: et un chacun fut surpris de voir une soury avoir -enlevé un éléfant. Mais ayant apris l'endroit fort dont elle fut enlevée -étonna bien plus, et creurent qu'il y avoit eu connivence. Je fus -caressé et des louanges entières, puis on me pria de sortir en mer pour -achever d'y consommer le restant des vivres de l'armement; ce qui fait -connoistre que l'homme avide n'est jamais content des biens du -monde[95]. - -Enfin je les voulus contenter et rassemblay mon petit équipage qui -disoient ne rien craindre soubs ma conduite, quoiqu'on dize que j'ay de -la présomption, mais c'est choze réelle que cela fut dit par mon -équipage. Nous sortons du port du 6 décembre et poussons la route vers -le Ouest de la Manche, où étant proche de Portland en Angleterre nous -creusmes estre abimés par la mer. Je fis à petite voilure coure vers les -costes de France et atrapé la rade de Cherbourg, où je fus à terre et y -saluay Mr le Marquis de Fontenay[96] qui en étoit gouverneur et seigneur -de mérite et bien grascieux. Après l'avoir satisfait sur la manière de -ma prize, je me retiray à mon bord sur les trois heures du soir que les -vents sautèrent au nord-ouest qui sont très dangereux dans cette rade, -et sur les six heures ils augmentèrent et la mer devint impétueuse. -J'aurois bien souhaité estre dans la crique, mais il y avoit encore plus -de trois heures pour attendre que la mer fus haute, où pendant cette -attente nous souffrions beaucoup par les fréquents coups de mer qui nous -couvroient depuis la proue à la poupe. Mon équipage disoit: «Il faut -abandonner les câbles et pousser en coste.» Et je leur remontray -qu'aucun de nous ne pourroit sauver la vie, et que pour périr il -vaudroit mieux périr où nous étions pour n'estre blasmés d'imprudence, -et nous soufrismes jusques sur les 8 heures et demye que je fis tirer un -de nos canons par distance, et la mer se devoit trouver en son plain à -neuf heures et demie. De nuit très obscure et au bruit de nos petits -canons Mr le Marquis de Fontenay fit aborder les deux costés de la -crique de lanternes allumées, ce qui nous dénotoit la voye que nous -devions tenir, et dans l'instant un coup de mer nous fit rompre une de -nos bittes où nos câbles nous tenoient attachés, et il falut de toute -nécessité couper nos câbles et donner au hazard pour entrer, et nous -nous dépouillasmes tous en chemise pour mieux nous sauver, et nous -entrasmes très heureusement et échouasmes tout au haut de la crique. Et -je repris mes habits et fus au gouvernement remercier M. de Fontenay qui -achevoit son souper avec grosse compagnie d'officiers suisses dont M. Du -Buisson étoit du nombre. Tous ces messieurs me tesmoignèrent leur joye -de ce que j'avois échapé du naufrage et particulièrement Madame de -Brevent, belle-mère de M. le Marquis. - -Deux jours enssuite arriva à Cherbourg Monsieur le Marquis de Seignelay -chez M. de Fontenay. On luy conta l'avanture de ma prize et aussy comme -je venois de réchaper du naufrage. Il dit: «L'on m'a écrit sucintement -sur la manière qu'il fit cette prize, mais puisqu'il est icy je seray -bien aize de l'aprendre par luy mesme.» Il m'envoya chercher par un -officier de marinne. J'y fus ayant des botines aux jambes, et si tost -que je l'eus salué il me dit: «Comptées moy un peu comme vous vous y -pristes pour enlever cette prize, et me dites au net sy quelques anglois -ne vous y ont pas facilité.» Je lui dis: «Non, Monseigneur, et en moins -que je le pourray j'en vais faire le détail à Votre Grandeur, et j'ay -mon journal qui justifira le tout.» Et je commençay par la rencontre de -réfugiez et de celle du capitaine au grand neez nommé Jean Stam, et la -suite jusqu'à Dunkerque. Après quoy il dit tout haut: «Il y a eu de la -témérité mais beaucoup de précautions et bien de la conduite.» -J'inclinay la teste. Puis il me dit: «Je vous ordonne que du premier -beau temps vous retourniez à Dunkerque et que vous désarmiez cet engin -propre à périr du monde; je l'ay veu en passant, et j'écris à -l'intendant de marinne de vous employer pour le service du Roy, en ce -que je luy indiqueray.» Et je remerciay Sa Grandeur. Je fus congratulé -de toute sa cour, et M. de Combe,[97] ingénieur, me fit bien valoir que -c'étoit par ses bons récits que j'avois esté apelé du Ministre, mais -j'en étois redevable seul à Monsieur de Fontenay ce que j'apris au -sertain. Le Ministre partit au lendemain pour Torrigny et suivre sa -routte pour Brest[98], et trois jours après qui étoit au 9e janvier -1689, je party de Cherbourg pour me rendre à Dunkerque où j'arrivay le -12 ensuivant et aussitost que je fus débarqué, M. Geraldin[99] me dit: -«Notre frégatte neufve s'avance bien et il faudroit donner vos -atentions.» Je fus ensuite saluer Mr Patoulet,[100] intendant de -marinne, et il dit: «J'ay des ordres du Ministre de vous donner le -commandement des deux barques longues qui sont neuves et prestes de -lancer à l'eau, et à vous de choisir un capitaine bien expérimenté pour -en commander l'autre, et de suivre vos ordres.» Je le priay de m'en -nommer un de son choix, et il me dit qu'il ne me faloit pas un jeune -officier qui fût de qualité, parce qu'il me pourrait contrecarer dans la -subordination à cause de sa naissance et que cela préjudicieroit au -service. Il jetoit en vue sur le capitaine Pierre Harel[101] qu'on avoit -envoyé du Havre pour servir de pillotte sur un des gros vaisseaux du -port, mais Mr l'intendant me dit que si je pouvois m'acomoder de Mr -Durand[102] que luy étoit recomandé par Mr Begon,[103] intendant à -Rochefort, que je ferois plaisir à tous les deux, et qu'il faudrait que -ce fût moy qui anonssât cette nouvelle au dit Sr Durand comme de mon -choix pour le tenir plus ataché à moy, ce que je fis, et Me l'Intendant -luy confirma la chose qu'il acxepta. L'on équipa les deux barques -longues,[104] la mienne étoit nomée la _Sans Peur_, et l'autre -l'_Utille_; j'avois huit canons et l'autre six et chacun quarante-cinq -hommes d'équipage, et nous receusmes les ordres de la cour cachetées -pour ne les pas ouvrir que nous ne fussions hors des bancs de Flandre, -et les ayant ouvertes elles portoient d'aller devant la Tamise, rivière -de Londres, pour observer combien de vaisseaux de guerre nous y pourions -découvrir, et à peu près leurs forces et enssuite aux Dunnes, et puis à -l'ille de Wic, Darthemuths, et Plemuths, et après avoir observé nous -revenions rendre compte de nos gestions. La cinquiesme journée d'après -nostre départ, qui fut le premier de février et la 6e dito, étant le -travers de la Rie éloignée de 3 lieux, sur le soir nous aperceusmes un -bâtiment qui venoit pour nous reconnoistre et la nuit survenant nous le -perdismes de vue. Je fis passer la nuitée soubs la cape pour ne nous -exposer dans les bancs, et au jour nous aperceusmes Mr Durand éloigné de -plus de trois lieux et qui donnoit la chasse sur un bastiment. Je fis -tirer un coup de canon pour le rappeler à nous, il n'en fit aucun cas; -et fis tirer un segond coup et il ne cessa pas quoy que ses ordres comme -les miennes portoient d'éviter toutes occasions de prendre aucun -bastiment ny de nous faire prendre. Il fut bien surpris de voir que -celuy sur qui il avoit chassé, le chassa luy mesme, et qu'avant que je -le peus secourir, il fut pris par une frégatte de douze canons de -Flessingue qui l'ammarina. Et le 7e février, je rentra au port et rendis -compte à M. l'intendant qui fut fort irité envers le sieur Durand, et le -9 la frégatte de Flesingue et notre barque longue furent encontrées par -deux de nos frégates, qui revenoient escorter trois prises qu'ils -avoient faites au Nord sur les Hollandois, lesquels prirent le -flessinguois et l'_Utille_ devant Ostende, et nous les amenèrent dans -Dunkerque, et où le pauvre Durand fut menacé du cachot et traité -d'incapable de commander, dont il creu que je l'avois par trop blasmé sa -conduite. Mais M. l'intendant luy fit bien conoistre le contraire, et -que je l'avois excusé, mais ses officiers propres, après estre de -retour, déposèrent son entestement, luy reprochant de luy avoir remontré -qu'il outrepassoit les ordres et n'avoir voulu cesser la chasse après -que j'eus fait tirer les deux coups de canon. Mr l'intendant m'ordonna -de nommer un autre capitaine pour l'_Utille_ qui avoit esté rechaspée. -Je luy dits: «M. Durand sera corigé et fera mieux.» Il me dit: «Ne m'en -parlez pas, la cour deffend de l'employer. Vous m'avez cy-devant proposé -Harel comme homme expérimenté et posé, prenez-le et vous disposez à -partir dès demain sy le vent permet pour escorter plusieurs petits -bastimants qui atendent pour aler à Calais, à Bologne et St -Valery-en-Somme et puis en rameinerez d'autres qui sont pour revenir -icy.» Le Sr Harel étoit d'une entière reconnoissance de son élévation et -avoit toutes soubmissions possible; et le Roy étoit bien servy. Nous -fismes ce manège près de deux mois et puis nous escortasmes des -bastiments jusqu'au Havre, où M. de Louvigny[105] pour lors intendant -m'ordonna d'en escorter jusqu'à Cherbourg où je trouverois mes ordres -chez monsieur De Matignon[106], qui après l'avoir esté salué m'ordonna -de rester avec l'_Utille_ jusqu'à ses ordres. - -Peu après ariva à Cherbourg monsieur De la Hoguette,[107] lieutenant -général des armées du Roy, qui avoit un camp volant pour au cas que les -ennemis voulut atenter une dessente vers ces costes. Le conseil de ces -seigneurs s'assembla à la Paintrerye[108] proche de la Hogue. Je receu -leurs ordres par écrit, portant que M. le chevalier de Beaumonts,[109] -commandant une petite frégate de douze canons, et Mr de Rantot[110], son -frère, comandoit une corvette de six canons qu'ils avoient armées à -leurs frais, lesquels devoient étant en mer suivre en tout mes ordres. -Je représentay à Mrs de Matignon et De la Hoguette que c'étoit faire -affront à des Mrs d'une naissance bien au-dessus de la mienne et que -l'on m'accuseroit d'ambition. Ces messieurs me dirent: «Vous êtes -porteur de commission du Roy et eux de Mr l'admiral, et ils acceptent -avec plaisir, d'aller soubs un habille homme.» Nos ordres étoient -d'aller croiser de dans notre Manche[111], le long des costes -d'Angleterre, pour y découvrir leurs armées et savoir s'y celle de -Hollande y étoit jointe, et que ne rencontrant dans le canal, que nous -irions en mer depuis les hauteurs de 50e degrez, jusqu'aux 47e degrez et -sur le tout de ne nous pas arrester à faire aucunes prises. Et nous -partismes avec les deux Mr de Baumont, de la Hongue, le 17e juillet, et -croisasmes de tous costés jusqu'au 11e aoust, qu'en rétrogradant nos -premières routes étant proche de Torbay,[112] nous aperceusmes une -flotte qui y estoit à l'ancre composée d'une soixssantaine de vaisseaux -tant de guerre que gros marchands, et il nous fut donné chasse par deux -frégattes, et nous nous sauvasmes devant la Hougue où je débarquay avec -le chevalier de Beaumonts. Nous montasmes à cheval et fusmes à Cherbourg -rendre compte à ces deux messieurs les généraux qui creurent que c'étoit -les deux armées jointes enssemble qui avoient dessain de faire quelque -dessente; nous eusmes beau leur dire que non, et leurs dits: -«Donnez-nous quelqu'un auquel vous ayez plus de confiance qu'à nous et -nous allons retourner les observer, autant que nous le pourons.» Ces -messieurs disoient: «Allées, toute la confiance est en vous.» Et remis -soubs voille et fusmes observer, et le 14 ils mirent soubs voilles et -firent route pour sortir la Manche, et je renvoyay Mr De Baumonts randre -fidel compte et rassurer ces messieurs et que j'alois continuer -d'observer leur marche pour ensuite en donner les avis, et j'accompagnay -toujours de vüe pendant six jours cette flotte jusqu'à la hauteur du Cap -de Finistère à 70 lieues dans le ouest faisant leur route vers le -Portugal en Espagne, et je jugeay à propos de n'aler plus loing, et de -retourner à Cherbourg pour ne tenir plus longtemps nos deux généraux en -suspends et arivay à Cherbourg le 8e de septembre où je feu bien receu, -et le 20e suivant ces messieurs receurent ordre de me garder quelque -temps pour garder le long de la coste depuis la Hougue jusqu'à l'entrée -du Ras de Blanchard et de tems à autre d'aler 15 à 20 lieux vers -l'Angleterre, pour faire découverte, et sur la fin de Novembre j'eus -ordre d'aller à la Hougue, joindre les deux frégates du Havre commandée -par Mrs De Failly et Sainct-Michel qui y avoient escorté une flotte de -moyens bastiments chargés pour fournir aux magazins de Brest, où nous -eusmes les ordres de les y escorter avec les dites deux frégates et -fusmes avec cette flote de port en port le long de la Bretagne, où nous -y joignions plusieurs autres bastiments pour le mesme subjet des -magazins du Roy, et nous n'arrivasmes à Brest que le 5e février,[113] -que monsieur le mareschal d'Estrées, le père, étoit commandant que je -fus saluer et luy demanday ces ordres et où il souhaiteroit de -m'occuper. Il me parut triste[114] en me disant: «Ce n'est plus à moy de -vous ordonner. Mr le Marquis de Seignelay arivera demain où le jour -ensuivant qui disposera à sa volonté.» Et je pris congé. - -Juillet 1689. Mr de Seignelay sitosts son arivée à Brest[115] fit -empresser l'armement de tous les vaisseaux de haut bort et des frégates -et brulots et flûtes de transport; c'étoit un fracas terrible dans le -port de Brest jour et nuit. Et Sa Grandeur nous ordonna à tous les -capitaines des barques longues et corvettes de différents endroits -d'aler croiser.[116] Mon quartier fut devers Belille après que j'aurois -eu délivré un paquet de lettres à Mr de Bercy qui y estoit. Et aussitôt -je remis en mer 30 et 40 lieux au large, où je fis rencontre de Mr le -chevalier de Lévy,[117] lieutenant de haut bord, qui comandoit une -barque longue de 4 canons, et nous nous joignismes enssemble quelques -jours. C'étoit un officier d'un grand esprit mais bien débauché et -satirique. Il me dit: «Le Ministre ne sait comment se déffaire de ma -personne que par me faire commander cette coque de noix, mais il ne sait -pas que les ivrognes ont leurs Dieux, et ainssy je ne crains pas l'eau -salée.» Effectivement son bastiment n'étoit pas capable de résister au -moindre coup de vent. Puis nous retournasmes à Brest pour reprendre des -vivres et y recevoir nouvelles ordres. Et en entrant à la baye de Brest -entre le Conquets et Bertheaume nous y trouvasmes partye de notre armée -mouillée à l'ancre. Et Mr de Seignelay étoit sur le _Soleil Royal_.[118] -L'ayant salué il nous ordonna de n'estre qu'un jour à recevoir nos -vivres et aussitôt de retourner tous en mer[119], chacun de nostre -costé, sans nous fixer les hauteurs, afin d'aler à la rencontre et -tascher de découvrir l'armée de Mr le chevalier de Tourville qu'on -atendoit venir de Toulon pour faire l'adjonction des deux armées,[120] -dont le Ministre étoit impatient d'avoir des nouvelles. Et nous étions -déjà au 2e Mai[121]. Je fus seul à 80 lieux dans le ouest, puis je fus -chercher la hauteur du cap Finistère toujours à cette distance, et le -13e May j'aperceus une frégate qui avoit pavillon anglois, j'eus crainte -d'en estre pris. Elle ne tint pas compte de nous et je repris ma routte, -et une demie heure après mon homme à la découverte du haut du mât cria: -«Monsieur, voilà ce que nous cherchons. Voilà une armée de gros -vaisseaux qui viennent à nous.» J'amenay mes voilles pour les atendre et -les reconnoistre, et lors que je fus certain je poussay à toute voile -sur l'admiral, et en étant proche je le saluay de sept coups de canon. -Aussitôt un canot avec un aide-major vint m'ordonner d'aler au bord. J'y -fus et Mr De Tourville m'ayant demandé sy Mr de Seignelay étoit en santé -et en quelle disposition étoit l'armée à Brest et luy ayant rendu compte -sur tout, je le priay de me donner un mot de sa main pour le Ministre, -et que je voulois retourner suivant mes ordres, et il écrit sur champ: -«Les vaisseaux de Sa Majesté sont en bon état, tout se porte bien et -suis ravi d'en avoir autant apris de vous, auquel je suis -respectueusement, le chevalier de Tourville.» Et sans fermer son billet -il ajouta au bas: «à Mr de Seignelay, secrétaire et Ministre d'Etat.» Et -je retournay sur mes pas à toute force et sur les 7 heures du soir j'eus -ratrapé la vedete qui m'avoit mis pavillon anglois, et pendant toute la -nuitée je forçois de voille à faire trembler mon équipage et j'arrivay à -Berteaume au vaisseau où étoit le Ministre le 18 may. - -Il étoit encore endormy, l'on me faisoit signe de ne faire aucun bruit. -Mais quand j'eus dit à Mr de Perinet[122], comandant du pavillon, que -j'aportois à Sa Grandeur les nouvelles de Mr de Tourville, il dit: -«C'est un bon réveil, je vais l'advertir.» Et aussitost je l'entends -crier: «Qu'on me fasse entrer cet officier.» Je fais mon compliment en -luy donnant le billet ouvert. Il me le redonne disant: «Lisées, car j'ay -encore les yeux fermés.» Et après la lecture il receut sa robe de -chambre et m'atira au balcon où il me quiestionna où je l'avois laissé, -et quand je croyois qu'il pouroit ariver. Et l'ayant satisfait en luy -disant que dans un ou deux jours s'il n'arive du contre-temps qu'ils -ariveroient, il dit: «Qu'on donne à déjeuner à cet officier.» Je m'y -arrestay très peu; je fus luy demander ses ordres et il me fit donner un -billet d'ordonnance de cent pistoles sur le trésor royal de Brest, et -m'ordonna de retourner en mer audevant de Mr de Tourville, et -qu'aussitôt que je l'aurois découvert que je repris le devant pour -revenir luy dire où je les aurois rencontrés. Et le lendemain de mon -départ de Bertheaume je trouvai l'armée à 18 lieux au ouest de l'ille de -Groys[123], et je n'eus loisir que d'estre arivé à Bertheaume que sept -heures avant la dite armée. Et se fit l'adjonction[124]. Et Mr de -Seignelay quitta le vaissau sur lequel il étoit et se fit porter à celuy -de Mr le comte de Tourville nommé le _Conquérant_ monté de 90 canons, et -le mesme soir il ordonna à Mr de Moyencourt[125], aide-major de l'armée, -de s'embarquer avec moy pour aler croiser dans nostre Manche jusqu'au -travers de Pleimuts pour y pouvoir découvrir les armées d'Angleterre et -de Holande, et que ne les trouvant pas nous reviendrions à l'ille de -Ouessant donner des ordres au sieur gouverneur pour faire des signaux au -cas que de son ille il aperceu les ennemis. Et puis nous retournasmes -rendre compte de n'avoir rien découvert[126]. - -Nous étions déjà au 23 de may[127] et on n'avoit jusqu'alors pu -apprendre le nombre ny les forces des armées ennemies lorsque je remis -Mr de Moyencourt près du Ministre, lequel dit hautement: «En vérité, -Messieurs, je vois que le Roy est très mal servy, ayant autant de ces -frégates légères et barques longues bien équipées et qui vont aux -découvertes, qu'il n'y en aye pas une qui luy donne nouvelle des armées -ennemies ny seulement qu'ils luy ayent amené quelque bateau anglois pour -en aprendre quelques nouvelles.» Un chacun gardoit le silence. Je -m'aproché de Mr le chevalier Venize[128] qui étoit le capitaine du -pavillon du _Conquérant_, et je luy dis que si Monseigneur de Seignelay -vouloit me donner une commission portant les ordres de faire des -dessentes et d'y enlever sur les costes ennemies ce qui peut s'uziter -par les loix de la guerre, que je me hazarderois dans peu de temps de -luy amener quelques prisonniers Anglois qui informeroient mieux Sa -Grandeur que ne le pouroit un maître ou matelot de barque ou d'un -pescheur. Mr de Venize fit ce récit au ministre, qui me fit apeler et me -quiestionna comme je m'y prendrois, et luy ayant dis à peu près il me -fit délivrer ma commission ample comme je la souhaitois, signée Louis, -datée de Versailles, et au bas, Colbert; et il me promit que sy je suis -pris qu'il me feroit délivrer le plutôt possible, dont plusieurs -officiers s'entredisoient: «Voilà une entreprise d'étourdi qui ne -manquera pas d'estre pris et peut estre pendu:» Ce qui ne m'ébranla -aucunement, et party sur le champ et fut aterrer à Monsbay en -Angleterre. J'en fus chassé par un garde coste, et m'échapé au travers -des rochers du cap Lézard. Je costoyois la dite coste jusqu'à Portland, -et fus au matin mouiller l'ancre devant le port de Oüesmuths ayant un -pavillon d'Ostende arboré, et ne fis paroistre que dix à douze hommes de -mon équipage, et le surplus en bas de la calle avec le chevalier -Daumonville, mon lieutenant, pour les faire contenir dans un silence et -en estat de monter au premier coup de pied que je fraperois. Il ne -manqua pas de venir une chaloupe venant de terre avec six hommes me -demander d'où j'étois et sy je voulois entrer dans le port. J'attiray le -maistre et luy fis boire un coup d'eau-de-vie qu'il reconnut bien estre -de France, et me demanda sy j'en avois encore à vendre. Je luy dis en -avoir plusieurs pièces avec d'autres marchandises qui ont esté prises -sur les françois, et, comme c'est contrebande en Angleterre, que je -voudrois qu'il vint en rade quelqu'un avec lequel j'en peu traiter. Il -me dit: «Je vais vous envoyer un brave homme et vous pourez vous -acomoder enssemble». Il s'en ala. Et bien une heure et demie après il -vint une belle chaloupe bien peinte voguant à huit rames et un officier -en manteau rouge, lequel s'embarqua et dit: «Où est le maistre?» Je luy -dis que c'étoit moy et le fis entrer dans ma chambre, et je frappay du -pied sur le tillac. Le chevalier Daumonville, au moment, fit monter mon -équipage et luy. Ils sautèrent dans la chaloupe une partie pour piller -les matelots anglois. Je quité compagnie à mon hoste qui fut tout -troublé et j'empeschay la pillerie, et fis rendre ce qu'on avoit pris et -fis lever nostre ancre et apareiller nos voilles et changeay de -pavillon, ce qui consterna mon hoste et ses gens. Il me pria de luy dire -qui j'étois et que je luy donnast lieu d'écrire à son épouze. Je luy dis -n'avoir ce loisir et je me nommay, et que j'étois pour le Roy de France, -et qu'il ne luy seroit fait aucun mal ny tort, et congédiay la dite -chaloupe et les 8 hommes, et fis ma route pour gagner nos coste. En -arivant en vue de l'ille de Bats en Bretagne, je fus rencontré par deux -frégates de Flessingue, qui me donnèrent la chasse et à grands coups de -canon. Je me sauvay entre les rochers et mouillay l'ancre devant Roscof -où je débarquay avec mon hoste, et trouvay Mr Le Roy de la -Potterie[129], commissaire de la marinne, auquel je dis de me faire -donner des chevaux de poste pour conduire plus seurement mon cavalier à -Brest où estoit encore l'armée à Berteaume. Mr de la Potterie nous fit -servir à manger pendant la recherche de trois chevaux, mais mon anglois -ne peut que boire un verre de vin et moy je fis très bien le devoir de -table. Et puis montasmes à cheval et arivasmes le mesme soir 29 may à -Brest, et fusmes descendre à l'intendance où Mr Descluzeaux[130], -intendant, me fit donner une chaloupe bien équipée et de bon vin pour -nous rendre à Berteaume où j'arrivé sur les 4 heures du matin, 30e, au -bord du _Conquérant_, où Mr de Tourville me receut très gracieusement, -sachant ma capture, et fus éveiller Mr de Seigneiay, qui en robe de -chambre me fit entrer et mon anglois auquel il fit bien des honnestetez, -en le rassurant que sy il luy dizoit vérité à ses demandes il le -renvoiroit en peu de temps à son pays, puis il luy demanda son nom, son -employ, et comme je l'avois enlevé, et sy je ne l'avois point maltraité -ni pillé, sur quoy il tira une belle montre et une bourse bien garnie de -guinées et son diamant au doigt et dis: «J'ai offert tout cecy à votre -capitaine afin qu'il me laissat retourner dans ma chaloupe, et a tout -refusé. Je me nomme Thomas Fisjons. Je suis le colecteur ou receveur des -deniers royaux de la ville et dépendance de OEsumths[131], que -souhaitez-vous de moy?» Alors le ministre luy dit: «Je vous demande en -toute sincérité que vous me déclariez le nombre et qualitez des -vaisseaux de l'armée du Roy de la Grande Bretagne et aussy des vaisseaux -Holandois, et de quel temps la dijonction s'en fit.» Il resta une poze -sans répondre et jetant un grand soupir et puis il dit: «Seigneur, je -serois perdu en le dizant et passerois pour traistre à l'Etat.» Et le -ministre le voulant rassurer luy promettoit le secret. Il dit: «Si -vostre capitaine eut esté un pillard et qu'il m'eust ou fait fouiller, -il auroit trouvé ce que vous demandez.» Le ministre entendit à son -discours et se retira au balcon et me fit venir et me dit: «Vous n'avez -fouillé, ni fait faire à votre prisonnier:» Je dis: «Non, en vérité, -Monseigneur.» Je le say. «Fouillez-le et luy ostez son portefeuille et -tous les papiers et me les aportez.» Je me mis à l'effect dans la -chambre du conseil, où plusieurs officiers furent surpris de me voir -faire en disant: «Tenez-vous, voilà le ministre qui vous voit. Pourquoy -n'avez-vous fait cela étant dans votre bord?» Je pris son portefeuille -n'ayant trouvé d'autres papiers; je les porté au ministre, et à -l'ouverture nous trouvasmes deux pancartes, où étoit en la plus grande, -le dénombrement des vaisseaux des deux armées, et bien désignées, les -noms de chaque vaisseaux et des commandants, le nombre des canons d'un -chacun et des équipages, ainsy de ceux d'Holande avec les divisions et -les ordres de la marche de bataille au cas de rencontre et aussy tous -les signaux. Sur quoy Mr de Seignelay et fit venir Mr de Tourville et -luy dit: «Je n'en désire pas davantage.» Mais ces deux Seigneurs furent -bien surpris que la deuxième pancarte que j'ouvris que c'étoit les -véritables portraits et nombre et les forces et signaux de notre armée. -Et fort étonné le ministre dit: «Nous n'avons plus de secrets en France; -elle est trahie de tous costés.» Et me dit: «Alées à votre bord jusqu'à -ordre et j'aurey le soin de vous.» - -Le consseil s'assembla et dura toute l'après midy jusqu'au soir, après -quoy on me fit venir où Mr de Seignelay me dit: «J'ay fait demander à Mr -Thomas Fisjons s'il vouloit que je le renvoyast par terre à Calais ou -Zélande pour repasser chez luy. Il craint les fatigues, et me demande -d'estre renvoyé par celuy qui l'a emmené et qu'il répond qu'il ne vous -sera fait aucun tort au cas de rencontre.» Sur quoy je dis: «C'est à -quoy je ne doibs m'y fier, et pour bonne expédition, je supplie Vostre -Grandeur d'ordonner que l'on me délivre une petite chaloupe outre la -mienne et qu'on me donne quatre matelots anglois qui sont aux prisons -afin que lorsque je seray proche de la coste d'Angleterre où je pouray -atraper, je mettray mes anglois dans la dite chaloupe tout près de -terre, et reprendray ma route.» Mon expédient fut trouvé bon, et le -Ministre me fit porter 48 bouteilles de vin de Champagne, douze flacons -de malvoizie et des liqueurs de Marseille, des saucissons, cervelas, -jambons, langues fumées, des patées, deux moutons et volailles pour -régaler en route mon anglois. Mais je ne le garday que deux jours, -l'ayant débarqué près de Torbay, avec des bouteilles de Champagne dont -il fut très content et m'embrassa[132] et jetta sur mon pont trente -guinées d'or pour mon équipage, et dont Mr le chevalier Daumonville s'en -voulut retenir la plus grosse partye et je les fis partager. - -En retournant joindre notre armée, ce qui fut le 8e juin[133] et je la -trouvay toute preste à mettre soubs les voilles pour sortir par Liroize. -Je fus rendre compte du débarquement de mon hoste, et dis le présent -qu'il fit à mon équipage et il me pria de présenter ses respects au -Ministre et à Mr de Tourville, lesquels m'ordonnèrent de mettre soubs -voile et d'aler cinq à six lieues au devant de l'armée pour faire -découverte, et l'on me donna par écrit tous les signaux. Je me croyois -hors d'espérance de quelque gracieusetez, mais comme j'étois pour -descendre à m'embarquer dans mon canot, Mr de Tourville me fit rentrer -et me mis dans la main un papier bouchonné, où il y avoit des espèces. -Je fis un peu de difficulté, et il me dit: «C'est Mr de Seignelay qui -vous fait ce présent, atandant vous mieux faire et ne refuzées pas, et -il m'a dit de luy faire souvenir de vous à la promotion, et que si vous -aviez esté un pillard que vous auriez profité davantage avec votre -anglois, mais vous auriez perdu l'estime qu'il a conceu et moy pour -vous. Allez et continuez à bien servir.» Sitot que je fus dans ma petite -chambre, je fus curieux comme les enfans de voir mes bonbons. Je trouvay -soixante louis que je mis à remotis et fit appareiller. L'armée sortit -et courut toute la nuit au large et sur le jour on courut vers le -sud-ouest, jusqu'au soir que nous pouvions estre 60 lieux au large de -Bellille où l'on garda ce parage plusieurs jours d'une assées beau -temps, et je reconus bien que l'on avoit pas envie de rencontrer nos -ennemys, et l'onziesme jours après la sortye l'on fit le signal de -m'apeler au bord de l'admiral où m'étant aproché à la voix, l'on -m'envoya le canot blanc destiné pour le grand major nommé Mr de -Remondy[134], lequel s'embarqua dans mon bord et renvoya son canot. Il -m'indiqua les vaisseaux de l'armée où il vouloit aler, et lorsque nous -en étions proche il demandoit qu'on l'envoyast chercher, puis tour à -tour il fit ses visites savoir s'il manquoit quelque chose, s'informoit -combien il y avoit de malades et les envoyoit sur les flûtes -hospitalières et sur l'assoirant revenoit à mon bord où il se trouvoit -indisposé du mal de teste et de la mer par la petitesse de mon bâtiment -qui agitoit bien plus que les gros. Cepandant il fit la revue généralle -en trois jours et demy et me quitta fort content des manières dont -j'avoy agy à son égard et me mena avec luy auprès du Ministre, lequel -faisant bon acueil dizant: «Mr de Remondy, je vous ay plaint et je vous -trouve changé. Vous trouvez-vous mal? Et je croy que vous avez fait bien -pauvre chère dans un sy petit bastiment». Sur quoy Mr De Remondy luy -dit: «Il n'y a eu que les agitations qui m'ont esmeu et empescher de -bien manger; j'ay esté surpris de sa bonne chère et de son bon vin de -champagne; il a ce que vous n'avez pas, qui sont des petites huitres à -l'écaille toute fraiches.» Le Ministre s'étonnant dit: «Et vous n'avez -pas désemparé l'armée! Comme avez-vous fait pour les consserver?» Je le -luy dis. Et il dits: «Ha, il m'en faut un peu.» Et j'envoyay chercher -mon reste conssistant à plus de deux cents. Mr de Moyancour luy dits: -«Monseigneur, quant vous m'envoyastes avec luy à Ouessant il me régala -très bien et proprement.» Sur cela Mr de Seignelay me demanda à combien -estoient mes gages. Je répondis: «Monseigneur, à cent livres par mois, -mais je me fais honneur qu'il m'en coûte du mien.» Répliqua le Ministre: -«Je ne veux pas qu'il vous en coute, et vous aurées 200 livres tous les -mois.» Mrs de Moyencourt et le chevalier de Venize dirent: «Il les -méritte bien.» Puis Mr de Venize me dit tout haut: «Qui chapon mange, -chapon luy vient.» Je dis: «Plus Sa Grandeur m'honorera des bienfaits de -Sa Majesté je n'en mettray point en poche.» Il se prit à rire, et je -m'en retournay très content à mon bord. - -L'armée tint la mer jusqu'au 20e aoust sans rien encontrer. Le Ministre -se trouva indisposé à la poitrine; il fist relascher devant Bellille et -despescha un courier au Roy et dont il atendit la responsce, et le Roy -luy ordonna de se débarquer, et de retourner à la cour et ordre à -l'armée d'aller désarmer. Mr de Seignelay me fit l'honneur de me choisir -pour le porter dans ma barque longue jusqu'à Paimboeuf, rivière de -Nantes, et Mr de Tourville luy dit que ce seroit faire affront au -chevalier de Lévy, ancien officier qui avoit aussy une barque longue. Le -Ministre dit à Mr de Tourville: «Hé bien, faites-moy souvenir de Doublet -dans la promotion.» Et peu après que le grand Ministre fut à la cour il -mourut,[135] et je fus mis aux oubliettes. - -Après que nous eusmes désarmé à Brest, Mr le chevalier de Venize demanda -deux frégattes en brulot dont on tira les artifices pour les équiper en -course soubs son commandement, et il me fit l'honneur de me choisir pour -son capitaine, en segond; l'autre étoit monté par M. Naudy[136] -capitaine de brulot. Et ayant party de Brest au 16 de septembre, nous -fusmes croiser vers les illes de Madère et Porto-Santo; nous y -encontrasmes un navire anglois qui avoit 14 canons et nous étions seuls, -parce que Mr Nandy s'étoit séparé de nous. Ce navire anglois étoit fort -par ses deux gaillards d'avant et d'arière bien garnies de vieux câbles -entre les éclouezons, et avoit à chaque gaillard deux pièces de canon -qui batoient devant et arière, et aussy des meurtrières d'où ils -tiroient en seureté leurs mousqueteries et fauconneaux de bronze, et -sans que nous puissions les découvrir, et sur les deux gaillards y avoit -à chacun quatre coffres à feu remplis d'artifices et des flacons de -double verre plains de poudre. Je dis à Mr de Venize qu'avant que nous -l'abordions, qu'il faudroit luy envoyer notre bordée de canons. Il dit: -«Point du tout, il faut l'aborder damblée.» Ce qu'il fit faire, et je -passay au gaillard d'avant pour sauter à l'abordage avec une vingtaine -de nos hommes et ce que nous fismes. Je passay arrière de ce navire et -voulut en baisser son pavillon, mais il étoit cloué par le haut. Leurs 4 -canons de dessoubs leurs corps de garde tiroient à mitraille ainssy que -leurs fauconneaux qui tuoient et estropioient ceux qui étoient avec moy, -et nous ne scavions par quels endroits pouvoir en découvrir aucuns. -Notre frégatte avoit débordé et croyons qu'elle avoit receu quelque coup -fatal. Je m'étois mis dans le porte hauban d'artimon pour n'estre à -découvert des anglois qui nous défaisoient d'autant de nos hommes qu'ils -en découvraient. Je criay à Mr de Venize de faire tirer quelques canons -dans le bord de ce navire, sans quoy je ne pouvois le réduire et que -j'avois perdu plus de moitié de mes gens qui étoient avec moy, et il fit -tirer presque à bout portant sept à huit coups qui firent bresche, par -lesquelles je jettay des grenades qui firent rendre nos ennemis et -demandèrent quartier à ceux du chasteau de poupe. Et celuy d'avant -tenoit encore fort, j'y cours avec quatre hommes dont un nommé Bérurier, -de Touque,[137] s'y porta vaillament. Leurs deux canons furent tirés sur -nous sans nous endomager, mais j'aperceu à une meurtrière un fauconneau -ajusté sur moy et je pris par un bras le dit Bérurier en luy disant: -«Retire toy», et il receut le coup dans le sain et tomba mort à mes -pieds. J'apellé mes deux hommes qui avoient des haches pour enfoncer la -porte de ce château d'avant et aux premiers coups il fut ouvert par un -anglois qui vouloit sortir avec un fauconneau, et sur lequel bien à -point je luy déchargeai du taillant de mon sabre au travers du nez et -des yeux un rude coup qui l'aresta, et puis je l'achevay de pointe et -taille qu'il tomba sur la place; après quoy le reste demanda quartier. -Lorsque nous en fusmes les maitres, ils nous déclarèrent venir de l'ille -de Sainct-Michel où ils avoient chargé de bled pour apporter à Madère et -qu'ils nous crurent pour un Saletin, ce qui les fit autant nous -résister. Et comme nous étions proche de Porto-Santo noue les y -débarquasmes ainsy que quelques portugais qui y étoient pour passagers. -Et nous eusmes dix hommes tuez et sept estropiez, et les Anglois n'y -perdirent que trois des leurs et un portugais de leurs passagers et -trois blessés; mais il est surprenant comme j'ay échapé de ce rencontre. -Et deux jours après nous prismes une flûte holandoise sans résistance, -laquelle alloit à Madère avec son chargement de plusieurs marchandizes, -et fut donnée à commandement à Jean Bérengier[138], segond pilote, à -cause qu'il m'étoit parent. Et la mesme nuit il s'enyvra et son -équipage; il fut à toutes voilles donner du nez contre la grande ille -déserte et le navire coula à fond où il s'y noya 14 hommes, et luy et un -matelot ayant monté au haut de leur mât trouvèrent un tronc en forme de -trou à cete ille toute escarpée et se jetèrent dedans, et les mâts et -son navire disparurent et au jour se trouvèrent tous les deux sans -savoir par où se retirer de leur trou futs à dessendre ou monter, ils -trouvèrent beaucoup d'oiseaux qui au jour prirent le vol, et trouvèrent -plusieurs nids avec des oeufs et les oiseaux voltigeant autour, il n'y -avoit ni herbes ny eau et ils se substentèrent avec des oeufs cruds -pendant trois jours mais ayant une grande soif, et le matelot buvoit son -urine, et à la 4e journée il s'aviza qu'il avoit un batement à feu et en -tira et rompit le devant de sa chemize et aluma du feu avec des -bruttilles des nids d'oiseaux et de leur fiente, cela faisoit fumée qui -les fit découvrir par les Portuguais habitants de la dite ille, -consistant en tout en trois petites familles qui avoient aperceu -quelques débris du navire naufragé, et ils furent à l'extrémité de -l'ille ou paroissoit la fumée, et crièrent du haut en langue portugaize: -«Y a-t-il quelqu'un? _Aye a qui algunos?_» Les deux emprisonnés -répondirent: «Sy seignor, sauve la vie!» Et les portuguais crièrent: -«_Esper._» Et furent au débris des mâts que la mer avoit transportés à -une petite plage d'où ils en tirèrent des cordes, et puis revindre sur -le haut du cap, qui estoit extrêmement haut et escarpé et filèrent deux -cordes vis-à-vis le trou où paroissoit la fumée et attirèrent nos deux -hommes avec eux, et les soulagèrent à leurs besoins de la soif et -noriture pendant six jours jusqu'à trouver le temps favorable de les -passer à l'ille de Madère, où nous étions avec notre frégatte et notre -prize Angloise: Et on nous aprit qu'à la dite ille déserte il n'y a que -trois pauvres familles, qui font rente au Roy de Portugal de 80 mille -raies qui sont presque autant de nos deniers montant à 80 livres de -rente, et qu'ils y recueillent un peu de bled, et font la chasse aux -oizeaux nommés par nos terreneuviers des fauchets, que les portugais -nomment pardelles, qui veut dire par couples, étant toujours deux à deux -dans leurs nids comme les pigeons, et ils en sallent les corps, et de -leurs tripes et graisses en font des huilles à brusler aux lampes et que -dans la saizon avec la glue ils font la chasse aux cerins canariens -qu'ils vendent à Madère et aux étrangers, de plus ces habitants font -amas d'une mousse seiche qui croit sur les gros rochers au bord de la -mer et où l'eau ne les frape pas ne provenant que par les salitres -exalées et est nommée _orchilla_, servant aux teintures, et quoy que la -dite ille est sans aucune deffences d'armes et que les corssaires -d'Alger, et de Saley y fréquente souvent au tour, il est comme -impraticable d'y monter, et un homme seul faisant rouler des pierres du -haut il n'y a aucune accessibilité. - -Et au 10 décembre, nous partismes de Madère, Mr de Venize n'y ayant -voulu vendre le bled de nostre prize et me pria de la conduire en France -soubs son escorte, et estant à 40 lieux de Belille nous encontrasmes un -navire portuguais soubs pavillon et commission de France, chargé de -fromage de Hollande venant d'Amsterdam, et nous découvrismes que le -chargement étoit pour le compte des marchands holandois, ce qui nous la -fit conduire à Brest où elle fut jugée bonne prize, et audessous des -fromages il s'y trouva des ballots d'épisseries, cloux, muscade et -cannelle qui méritoit des atentions plus qu'aux fromages, et nous -désarmasmes à Brest au 28 décembre 1690. - - - - -CHAPITRE VI - -Mission en Ecosse.--Les pommes de reinette.--Entrevue de Doublet et de -l'intendant de Dunkerque.--Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant -de frégate.--Il reçoit le commandement de deux -corsaires.--Combat.--Prises de trois navires.--Mission à -Elséneur.--Passage du Sund.--Arrivée à Copenhague; à Dantzick.--Prise à -l'abordage d'un navire anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à -Versailles.--Aventure avec le sieur Pletz. - - -1690. Lorsque j'eus salué Mr Des Cluseaux, intendant, il me dit: «J'ay -des ordres de M. de Pontchartrain, Ministre de la marinne, de vous -envoyer pour luy parler à la cour, et cela vous doibt faire plaisir; -mais il faut avant partir faire désarmer votre frégatte et faire -décharger et désarmer vos prises.» Je creus mon advancement estre -indubitable, sur ce qu'il s'étoit passé avec M. de Seignelay. M. de -Venize m'en témoignoit sa joye. Et lorsque les désarmements furent -faits, je fus recevoir les ordres de M. l'intendant, qui ne consistoient -que de me rendre à la cour chez M. de Pontchartrain et de recevoir -cinquante pistoles à compte. J'acheptay deux chevaux pour moy et mon -vallet après avoir pris congé de mes amys, je party le 9 janvier 1691 et -le 17 j'arivay à Versailles et receus audience du Ministre le mesme -soir, lequel m'ordonna de partir le matin pour me rendre à Dunkerque; où -je trouverois mes ordres chez M. Patoulet, Intendant de marinne. Je fis -connoistre avoir besoin d'argent ayant deux chevaux et un valet et que -je priois Sa Grandeur de m'accorder deux jours de résidence à Paris. Il -me remit au lendemain à sept heures du matin. M'y estant rendu, il me -fit entrer en son cabinet et me fit compter cinq cents livres, et me dit -de ne pas retarder à Paris plus de deux jours, et il me répéta: «Vous -trouverez vos ordres à Dunkerque». Et je fus disner à Paris, d'où je -partis le 21e, et arivay à Dunkerque le 27e sur les 5 heures du soir -chez M. l'intendant, qui m'attira en particulier pour me dire qu'il y -avoit une affaire d'importance pour le service du Roy, ce qui fera mon -advancement; et que pour y réussir ny causer de soubssons, je -m'abstiendrois d'aller chez luy, et qu'il me faloit conférer sur les -moyens avec le chevalier Géraldin et duquel ses ordres pour moy étoient -autant que celles de la cour. Il falut donc s'ouvrir et me déclarer le -secret conssistant à pouvoir conduire en Ecosse un ingénieur au duc de -Gordon qui tenoit bon pour le Roy d'Angletere Jacques second dans le -château d'Edimbourg, capitalle du Royaume d'Ecosse, comme aussy de faire -tenir en seureté un paquet de la cour au dit seigneur Duc de -Gordon,[139] et que pour y parvenir je cherchas dans mon idée les -moyens, et que rien ne me manqueroit, et puis beaucoup de promesses et -flatteries, disant avoir informé la cour ne conoistre personne autant -capable que moy etc. Je répondis: «Cela mérite bien des attentions et -des réflexions puisque Mr le prince d'Orange par ses troupes est déjà -possesseur de la ville d'Edimbourg et de la ville de Leict qui en est le -port de mer, et je n'ay aucune personnes de connoissance en ces deux -villes, et avec lesquels il faudroit prendre les mesures et il faut -quelqu'un en crédit ou quelque autorité.» Et cela me fut promis et tenu. -«--Secundo il nous faut un moyen bastiment, bon de voille, et qui ne -paraisse pas estre disposé pour la guerre.» Et je fis choix d'un gras -basteau pescheur de harens; et que l'on m'y donneroit quelqu'un pour -bien m'interpréter les langues angloises et écossaises; et que l'on -m'acorda un jeune Irlandois nommé le Sr Welchs; et que Mr l'ingénieur -seroit déguizé en gros marin et passât pour mon pilote, n'ayant belle -perruque ny habits galonnés, afin de n'estre reconnu par mon équipage, -qui seroit composé de dix matelots flamands, et que l'on me muniroit -d'un passeport d'Ostende, remply de mon nom sans le changer parce que -j'étois fort connu en bien des endroits. Ce fut une difficulté que ce -passeport étant en guerre avec Ostende où j'étois entièrement connu. -Cependan le chevalier Géraldin ayant écrit à ses amis en obtint un et -l'emplacement du nom étoit en blanc, que nous remplismes du mien, et il -fut question de quel prétexte se servir pour l'introduire. Je dis: «Il -faut faire charger dans ce bateau pour 25 à 30 pistoles de pommes -rainettes dont on fait cas en Ecosse, et il me faut une lettre de crédit -de cinq à six mille livres sur quelque banquier de la ville d'Edimbourg, -parce que l'on me questionnera, je répondray, venir pour négocier soit -du charbon de terre et du plomb; on me dira vos pommes ne suffirent pour -le quart de votre chargement et seray pris sans verd.» Et Mr Geraldin se -trouvait embarrassé, cependant en trois jours il obtint cette lettre de -crédit en ma faveur, ainsy qu'il avoit obtenu le passeport de Mr -Hamilton, consul des anglois en Ostende, toujours bien zélé pour son -véritable Roy. Enfin m'étant déterminé à cette entreprise en vüe de -rendre mes services aux deux testes couronnées, le Roy nostre maistre et -le Roy Jacques, desquels on me flatoit d'avoir de grosses récompenses en -advançant dans la marine, me fit partir avec courage, le 6 février, avec -mon ingénieur sans autre nom que Claes Dromer, passant pour mon pillote. -J'avois dans le bord deux caisses plaines de fusils et deux ballots -d'habits de soldats pour les délivrer au fort de la Basse, à -l'embouchure du fleuve Edembourg, lequel tenoit encore pour le Roy -Jacques, et un paquet de lettres pour celuy qui y commandoit. Je leur -délivray le 22 février et m'advertit que Mr le Duc de Gordon se -défendoit faiblement contre M. de Makay, commandant les troupes du -prince d'Orenge. - -Enfin, au 23e, j'arrivey en rade de Leict[140] et descendit avec mon -pillote, tous trois habillés à la matelote. A l'abord, les soldats me -conduire à Mr de Makay, qui m'ayant questionné d'où j'étois et revenois -et leu mon passeport me dit: «Allez et faites vostre négosse.» Je luy -demandey s'il nous seroit permis d'aller à Edembourg. Il dit: «Allez -partout exepté autour de mon camp.» Et nous fusmes tous trois lentement -à pied à Edembourg, qui n'est que demie lieux au-dessus de Leict où est -le port et forteresse. Nous fusmes chez un libraire, faisant semblant -d'y marchander un petit livre pour nous aprendre les marées et dangers -du pays, et je luy glissay une petite lettre de son Roy Jacques, qui -l'instruisit de nostre voyage et du paquet que nous avions pour -l'introduire à Mr le duc de Gordon, ainsy que notre ingénieur, et par -crainte de sa femme, les enfants et la servante, il dit: «Allons boire -un verre de bonne bierre.» Sa femme dit: «N'en avez-vous pas icy?» Ouy, -mais j'en connois de meilleur. Et nous fusmes dans un cabaret, où nous -entretinmes sur les moyens, et luy délivray le paquet, et nous -séparasmes, Welsch et moy, luy laissant le prétendu pilotte, et -retournasmes à Leict pour retourner à notre bord, et où nous y restasmes -jusqu'au lendemain l'après midy sur une heure, que nous entendismes -plusieurs coups de canon partir du château, lequel avoit les pavillons -déployés je pensois que le siège en fût levé de devant. Mr de Makay et -tous ses officiers ne seurent que penser sur cet éclat. Il dit: -«Aparamment que Mr de Gordon a receu quelque espérance, d'un prompt -secours; il nets pas jour d'ordinaire et il faut que cette barque luy ay -fait tenir quelque paquet, que l'on m'équipe une chaloupe avec six -grenadiers, et qu'on m'amène les premiers de cette barque et qu'on les -dépose au corps de garde jusqu'à ce que j'aye visité le camp, et qu'on y -mène aussy un des leurs qui a resté à terre.» Sur les cinq heures du -soir, nous fusmes conduits Welchs et moy dans un corps de garde où étoit -déjà mon prétendu pilote, et nous étions fort observés en toutes nos -actions et nous n'osions nous entreparler, et sur les neuf heures on -nous mena au château devant Mr de Makay qui étoit environné d'un grand -nombre d'officiers. Puis il demanda: «Qui est le maître de cette -barque?» Je dis: «C'est moy,» «Quy sont les autres?» Je répondis: «Voilà -mon pilote et mon contre maître.» «D'où estes-vous -partis?»--«D'Ostende.»--«Donnez vostre passeport.» On l'examina, enfin -je fus interrogé sur tout, puis il ne manqua pas de demander sy je -n'avois pas d'autre chargement que des pommes, et qui je prétendois -remporter. Je dis: «Du charbon de terre et du plomb,» et que pour -l'effect j'étois porteur d'une lettre de crédit sur un nommé Charter -maire d'Edembourg. Il me demanda: «Le connoissées-vous?»--Je dis: -«Non»--«Pourquoi ne l'avez-vous esté trouvé hier?»--Je dis que je -defferois jusqu'à sçavoir ce que je pourois vendre mes pommes pour me -régler. Il me demanda: «Avez-vous sur vous cette lettre de crédit?» Et -je la présentay à Mr de Makay qui la redonna à un Mr proche de luy, et -qui la leus, et puis me dit: «C'ets sur moy qu'elle ets tirée, j'y feray -honneur quand vous souhaiterez.» Ce qui me le fit connoistre, et on nous -aloit renvoyer à notre bord qui étoit à la rade, et par malheur un nommé -Richard Kintson, marchand, que j'avois connu en Espagne, me reconnut, me -faisant bon acueil. On luy demanda où il m'avoit veu. Il dit: «A Cadix; -nous avons beu souvent ensemble; il commandoit une jolie frégatte -françoise.» On dit: «Quoy, il est françois et se dit d'Ostende.» Puis un -autre nommé Smits me vient prendre la main en me demandant encore de ma -santé. On luy demanda aussy d'où la connoissance. «Au diable que trop, -c'ets Doublet qui me prit il y a un an devant le port d'Ostende et me -mena mon navire à Dunkerque.» Cela nous pensa perdre, et Mr de Makay -dit: «Il est heure de manger, qu'on remette ces gens au corps de garde -et bien gardées jusqu'à demain, et qu'on ne les laisse parler à -personne.» On nous y conduit soubs bonne escorte, et un officier eut la -malice de me faire attacher les deux bras, prenant dans les plis des -coudes et par derrière le dos avec de la mesche à mousquet. Bien une -heure après, je dit aux officiers: «Mr de Makay n'a pas donné un ordre -si rigoureux.» Et on me fit détacher. Nous demandasmes un peu de pain et -de la bierre, et on nous apporta de l'Elle[141] qui yvre plus que de -l'eau-de-vie. Je dis à mes deux confrères: «Défiez-vous de cette -boisson, vous en seriez incommodez.» N'ozant en dire plus, et nous -passasmes une triste nuitée. Le lendemain dès six heures, on nous -reconduit devant M. de Makay qui m'interrogea pour la deuxième fois, et -particulièrement que j'étois reconnu pour françois. Je luy dis: «Je ne -l'ay pas dénié ny changé mon nom, voyez le passeport et ma lettre de -crédit.» Il dits: «Comment donc estes-vous à prezent flamand Espagnol.» -Je répliqué: «Permettez que je vous le dise en particulier.» Il s'écria: -«Non, non, pas de secret; c'est icy un conseil assemblé.» Et en -soupirant je dis: «Il y a quatre mois que j'ay eu le malheur de me -battre avec un officier de marine que j'ay jetté par terre, vous savez -les rigueurs en France pour les duels, j'ay tout abandonné et me suis -sauvé en Ostende où Mr le gouverneur me pris soubs sa protection et Mr -le consul anglois, et m'ont envoyé icy pour gagner ma vie atendant où -ils puissent m'employer.» Sur quoy Mr Charter et plusieurs officiers -dirent: «Cela se peut et paroit vraisemblable.» Et on ne quiestionna pas -mes deux hommes. Mr de Makay me dit: «Allez et faites entrer vostre -barque dans le port et vous négossierez, mais que vous ou le pilote -reste chez moy jusqu'à ce temps que le bateau soit entré.»--Claes Dromer -penssa gaster tout et nous perdre entièrement ne sachant mon dessain, et -il n'y auroit jamais réussy. Il dit: «Moy qui suis le pillote je vais -faire entrer le bateau.» Peut-estre avait-il quelque dessain, mais il -n'étoit nullement au fait de la marine. Je dis: «Messieurs, dans toutes -les ordres de marine, il faut qu'un maitre ou patron et capitaine soit -dans son bord qu'il entre ou sort d'un havre.» On dit: «Cela est vray, -alez, vous, maistre, et nous garderons ce gros homme.» En effet, il -étoit puissant de corps. - -Je party assées guay ayant mon projet en teste, et lorsque je fus sur le -quay pour m'embarquer dans mon petit canot où il y avoit seulement deux -rameurs qui étoient venu pour aprendre de nos nouvelles,--Welchs étoit -avec moy,--il se présenta à moy un joly cavalier de 15 à 16 ans, bien -équipé, le plumet blanc au chapeau et me dit: «N'estes-vous pas le -marchand de ces pommes? Madame ma chère mère en voudroit de belles avant -que vous les vendiez.» Je pensois que c'étoit l'ange que Dieu m'envoyoit -à mon dessain, et luy dit: «Monsieur, venez avec moy et vous aurez à -choisir.» Il parloit françois très bien, excepté quelques -prononciations. Je luy dis: «Embarquez-vous avec moy.» Et il y étoit -déjà dans mon canot quant un brutal de maistre des quais luy dit en -anglois où il aloit; le jeune homme luy dit le subjet et le maistre des -quais le fit débarquer, luy disant que sy j'avois cette bonne volonté, -que je l'exécuterois lorsque la barque seroit entrée au port, et qu'il -avoit ordre de ne laisser aller qui que ce soit à mon bord. Je fus -déconcerté et en alant je fis d'autres projets. A peine je fus arrivé à -mon bord qu'il y vint une chaloupe avec six matelots dont le chef étoit -le pilote royale du port, lequel me dit: «Je viens ici pour vous guider -dans le port et il faut avant une heure lever l'ancre.» Je réponds, -toujours par Welchs, mon contremaitre, que, à la bonne heure! Et Welchs -en françois me disoit: «Egorgeons tous ces bougres-là.» Je luy dis: -«Tout beau, nous le saurions faire sans bruit; voilà une frégatte -angloise proche de nous qui nous perdera. Sy je ne puis nous en défaire -par une autre voie, nous en viendrons là et ne dites mot.» Je m'aproché -de ce pilote et luy demendey son nom, il me dit: «Willem Fischer.» Je -luy demanday s'il ne boiroit pas bien un petit doibt brandevin de -France. Il parut content. Puis par Welche je luy fis dire qu'il étoit -bien tard pour nous entrer dans son port tout bordé de rochers. Il -répondit: «Ne craignez pas, je suis seur de mon fait.» Je luy fis encore -dire que j'avois peur et que s'il vouloit me faire plaisir que d'atendre -au matin et qu'il restasse la nuitée à mon bord, qui est très courte, et -qu'il renvoya sa chaloupe et ces gens dire à M. de Makay qu'il étoit -trop tard pour m'entrer, et qu'il envoyast de nos pommes à sa femme, -avant que les autres en euts. Il tomba dans mon piège. Je leur laissay -prendre des pommes tant qu'ils voulurent et Welchs me disoit: «Faisons -main-basse.» Je luy résistois fortement. Enfin la chaloupe part avec les -ordres de Mr Willem d'aller dire qu'il restoit à mon bord et qu'il étoit -trop tard pour m'entrer qu'à la marée du matin il n'y manqueroit pas. Et -lorsque la chaloupe fut partye, je le conviay dans ma cahute de -chambrette pour boire le brandevin, et il n'eus sitôt beu que je sorty, -et l'enfermay à la clef. Je fis déployer les voilles et couper le câble, -et forçois à toute voille, et par un bonheur extresme les vents étoient -très favorables. Je coupay la corde de ma petite chaloupe et la laissay -en dérive, et la frégatte croyois que j'allois entrer dans le port, et -mon Willem fit un grand cry. J'entrouvé la porte et luy présentay un -grand couteau proche son estomac; il se teu et s'agenouilla. Je luy dis -de se taire, ce qu'il fit. Mais lorsque la dite frégatte m'aperceut -ayant bien dépassé le port me lascha un coup de canon qui creva ma -grande voile, et un moment après les canons des forts de Leict tiroient -à boule vüe, et la frégatte n'oza venir près nous pour n'aler sans le -capitaine qui étoit à terre. Ainssy j'échappay avec mon hoste en la -place de celuy que l'on m'avoit retint. J'étois donc sans passeport ny -pillotte, et je pris route opozée, crainte la frégatte, et fut droit au -nord vers la Norvesque ou Dannemark neutre, et en six jours j'arivay à -Suinneur proche de Derneus où étoit le chevalier Jean Baert, chef -descadre, sans que je le seut, et fut par là en seureté: j'avois eu -l'honneur d'avoir esté son lieutenant, je le futs trouver à Derneus et -il me dit qu'il aloit retourner dans deux jours conduire ses prizes à -Dunkerque et que j'euts pour seureté à m'embarquer avec luy et mon -prisonnier. Je le priay de me laisser reconduire ma barque soubs son -escorte et qu'il me donna seulement un de ses passeports, et que j'étois -seur de ne m'écarter de luy qui avoit des prizes à conduire. Il me munit -de bonnes provisions de table et je party avec luy et nous arivasmes à -Dunkerque au seize avril 1691[142]. - -Et aussitôt que je fus débarqué avec mon écossois je requis à un -officier de premier corps de garde de me donner un escorte pour conduire -avec seureté mon prisonnier chez Mr l'intendant de la marine, et l'on me -donna deux soldats avec leurs fusils et fusmes à l'intendant, qui me -receut à l'abord très gracieusement en me demandant si tout avoit bien -esté, et ce que c'estoit que cet homme. Je luy dis en abrégé ma relation -cy-devant, et que je croyois le pauvre sieur ingénieur à un gibet. -«Comment donc, nostre ingénieur pendu! Et vous l'avez abandonné? Vous -estes perdu.» Je luy dits: «Non encore, suspendez s'il vous plait votre -jugement, et sy vous aviez esté au mesme cas que Mr Dromer, je vous y -aurois aussy délaissé. Vous savez que je n'ay point craint dans les -occasions le bruit des canons et des mousquets, non plus que les périls -de la mer, mais je n'ay jamais creu estre déshonoré par une potence où -vous et le chevalier Géraldin me venez d'exposer par vos belles -promesses. Je m'en suis heureusement échapé et vous ameine cet homme que -par adresse j'ay enlevé et qui peut sauver l'ingénieur s'il nets pas -encore fait mourir. Il faut faire au plutots écrire par cet homme à Mr -de Makay qui l'a obligé de venir à mon bord pour servir au nouveau -conquérant, ainssy qu'ils apeloient Mr le prince d'Orange, et que je -l'ay enlevé par surprise, et que sy l'on fait mourir mon pillote Claes -Dromer qu'il subira pareil suplice, et aussy le faire écrire des lettres -circulaires à sa femme et à toute sa parenté pour demander la liberté de -notre pilote pour qu'il puisse obtenir la sienne.» Et aussytots nostre -ostage écrivit plusieurs lettres remplies à faire compation, et puis on -le déposa dans une chambre d'un bon cabaret, soubs bonne garde par -quatre fusilliers, avec ordre de ne le laisser parler à aucune personne, -crainte qu'il n'aprit ce que c'étoit que notre prétendu pillote. Et les -dites lettres furent envoyées, et Mr l'Intendant envoya à la cour toutes -ces informations, et dont il receut ordre de me donner une -gratification, et il me fit venir chez luy, et il me dit: «Quoy que vous -n'ayez pas bien réussy aux dessains projetées, cependant la cour ayant -esgard aux risques que vous avez encourus et par votre adresse d'avoir -enlevé ce pillote, elle m'ordonne de vous gratifier de cinquante -pistoles.» Je répondis: «Je n'ay point agy par interest; je n'ay pas -demandé de gages; je me suis nory et l'ingénieur sur mes frais, et cets -me trop payer pour deux mois et quelques jours. Donnez à vos laquais -cette belle récompense. Vous m'avez promis au nom de la cour mon -advancement, et j'ay couru plus de risques à désonorer ma famille qu'en -mile combats, et je chercheray ailleurs mon party.» Il se récria: «Quoy! -avec quel mépris et audace vous parlées et refusées une grasce de la -cour.» Je dits en me retirant: «Elle est trop belle pour moy.» Et il luy -souvint du commerce de lettre qu'il me deffendit d'avec le fils de Mr -l'admiral Ruiter. Me voyant sortir de la salle, me dit: «Aparaman vous -yrez trouver Mr Ruiter pour vous faire pendre sy jamais vous estes -pris.» Et je ne répondis rien. Aparaman qu'il récrit sur cela en cour, -et huipt jours après il m'envoya chercher et me dis: «J'ay écris que -vous n'avez voulu recevoir la gratification sur ce que l'on vous a fait -espérer vostre advancement dans la marine, et sy j'avois écrit vos -fiertées vous seriez perdu, et mes intentions ont toujours esté bonnes -pour vous. Voicy un brevet de lieutenant de frégatte[143] de sa Majesté -que je vous ay obtenu avec le commandement de la frégatte la _Sorcière_, -montée de 30 canons que j'ay ordre de faire armer incessamman, ainsy que -la frégatte la _Serpente_ aussy montée de 30 canons, qui sera commandée -par le capitaine Keizer[144] flamand, et vous aurez commandement sur les -deux frégattes, et vous n'engagerez tous les deux aucuns matelots -françois couchés sur les classes, le Roy en ayant besoin pour ses gros -vaisseaux, ains apportées tous vos soins et ne soyez à l'advenir sy -prompt ny sy fier, car tout autre Intendant vous auroit perdu.» - -Je le remerciay gracieusement et fis grande diligence pour les deux -armements. Et j'ay obrmis d'écrire cy-devant que lorsque j'eus les -ordres de partir de Brest pour me rendre à la cour, en route faisant je -passay par la ville de Sainct-Malo où je rencontray plusieurs capitaines -et marchands avec lesquels j'avois fait connoissance à Cadix en Espagne -et à Lisbonne en Portugal et autres endroits, qui à mon bord me -vouloient régaler, et entr'autres Mr Desmarets-Fossard, brave capitaine -et marchand avec lequel j'avois une plus étroite liaison, jusqu'à nous -traiter de frères, mesmes par nos lettres. Il m'emporta pardessus les -autres pour me donner le souper chez luy, sur ce que j'avois déclaré que -le matin suivant je devois continuer ma route, et convia huipt de ceux -qu'il creut de mes meilleurs amis au souper pour me faire compagnie, et -l'un et l'autre sans pensser à autre chose. Il nous conduit chez luy, où -en entrant il dit à Madame sa mère: «Voilà mon meilleur amy Mr Doublet -dont je vous ay tant parlé; cets mon frère et je l'ameine avec ses amis -et les miens à souper.» La bonne dame dits: «J'en suis ravie, alées -faire une promenade et je vais donner mes soins.» Et nous fusmes à -Sainct-Servant à un baptesme de ses parents, et puis nous rendismes à -l'heure du souper, et à l'entrée de la table l'on me plassa entre sa -cousinne germaine Mademoiselle Lhostelier d'une charmante beauté, et une -seur de Mr Desmarets qui n'étoit pas moins agréable et que je n'avois -encore vüe ny entendue parler. Je me sentis le coeur épris, et mon -apétit estoit d'amour et non des mets délicieux dont on me reforçoit. -J'étois observé; l'on m'en faisoit la guerre, et voyant le peu de temps -que j'avois à rester je fis doucement ma déclaration de mon amour à -Mademoiselle Fossard-Desmarets, laquelle ne me rejetta pas éloigné, -disant ne vouloir suivre que les sentiments de sa chère mère. Et sur un -changement de service de la table, la mère fut pour ordonner. Je fus la -joindre et l'atiray en particulier, et luy fis la demande de sa chère -fille. Elle ne manqua pas de me marquer sa surprize du peu de temps, et -que je devois partir le matin. Elle me dit: «Vous me faites icy un -compliment d'un cavalier de passage.» Et je soutins l'assurant de ma -constance, et retournay entre mes deux belles, où je persuadois à la -mienne que madame sa mère m'avait promis son consentement. Et sur la -minuit je quitay la table disant estre fatigué et que à 4 heures je -remonterois à cheval. Afin de dissiper la compagnie qui m'acompagna à -mon auberge où étoit mon valet et mes chevaux, je fis semblant de me -coucher sur l'heure, et les amis me quittère, excepté Mr Desmarets -auquel je dis avoir à le communiquer. Et nous voyant seuls, je luy -déclara mon parfait amour pour sa seur, et le priay de m'y servir d'amy, -pour que nous puissions estre réellement frères. Il m'embrassa et me -promit de m'y apuyer, et je le priay de me reconduire chez luy avant le -coucher, et il ne peut me le refuser à mes empressements, et je passay -jusqu'à trois heures et demie, où j'employai toute ma rétorique à -confirmer mon zèle et mon amour, et j'obtins parole de la mère et de la -soeur et du frère, leur promettent que je quitterois dans peu le service -du Roy pour me marier et m'établir à Sainct-Malo. Et les ayant quittés -je montay à cheval sur les quatre heures et demie sans avoir couché ny -fermé les yeux, et pendant ma route je n'ay manqué un jour d'écrire à ma -maitresse étant arrivé à Paris qu'à Dunkerque, excepté le voyage des -pommes en Ecosse que je leur déguisay. Mais lorsque je fus pourveu du -brevet et du commandement des deux frégattes cy-dessus, je leur en -donnay advis et en leur promettant que malgré le brevet je quitterois le -service, et pour mieux les en assurer je fis une remise de 15,000 livr. -en lettre de change à ma prétendue et une belle pendule à répétition et -mon portrait en petit, dont je luy faisois un don en cas que Dieu -disposats de moy, n'étant biens de ma famille, etc. - -Pendant que je faisois diligence pour armer, les deux frégattes du Roy -la _Serpente_ et _Sorcière_, ariva à Dunkerque le sieur Dromer dans un -pitoyable état, enflé par toutes les parties de son corps par hidropisie -causée qu'on l'avoit dessendu dans un puis à sec avec une grille de fer -audessus et que à toutes les marées haultes il avoit l'eau jusqu'au -sein, et lorsque la mer avait baissé il se posoit sur une pierre de -taille, et pour pain c'étoit des fois de boeuf cuit et de la petite -bière, et on atendoit des réponsces d'Ostende pour le convaincre et le -pendre. Mais son bonheur fut par l'enlèvement que j'avois fait de Willem -Ficher qui le sauva, et que nous avons relasché bien sain et gros et -gras, et le sieur Dromer après bien des remèdes n'a vescu que huipt mois -après son retour, et me remercia fort de mon adresse. - -Nos deux frégattes se trouvèrent toutes équipées et prestes à faire -voille le 8e may, nous ne atendions que les ordres et un bon vent pour -sortir du port, et le 10e Mr l'Intendant nous ayant apelés les deux -capitaines seuls nous présenta deux officiers anglois ou Ecossois et -nous dits que de la part du Roy nous embarquerions chacun un de ces -officiers, et leur donnerions à coucher dans nos chambres et la table, -et que au moment de notre départ il nous délivrera à chacun un paquet -cacheté de la cour que nous n'ouvrions qu'en présence des dits deux -officiers, et de suivre exactement ce qui y sera marqué, et que -l'ouverture ne s'en fera que lorsque nous serons au Nord de tous les -bancs de Flandre, et qu'au cas de rencontre supérieure de nos ennemis -qui nous fit succomber, prêts à estre pris ou péris nous jetterons les -dits ordres à la mer dans un sachet avec un ou plusieurs boulets à -canons pour les faire précipiter au fond. - -Les vents étant assez favorables, nous sortismes du Port sur le midy, et -fismes les routes du nord jusqu'au 13e à 8 heures que nous étions -dépassées tous les bancs, et fis serrer une partye de nos voilles, et -fits le signal à Mr Keizer de venir à mon bord et d'aporter son paquet -pour en faire l'ouverture ainssy que du mien, et il vint avec -l'officier. Nos ordres étoient de fuir toutes les rencontres que nous -pourions trouver qui nous peut engager en aucun combat ny mesme de ne -nous arester à faire aucunes prises quelque aparente d'estre riche ou -non, et d'aler vers les costes de Flandres ou Aberdin pour y débarquer -chacun notre officier, dont nous raporterions un certificat comme ils -sont contents du lieu de leur débarquement et bon traitement pendant le -voyage. Et nous continuasmes la route jusqu'au 15e que nous étions en -vue des terres de Hulm, où nous trouvasmes plus de cent bastiments -holandois pescheurs qui n'avoient que deux moyens convoys de 20 à 24 -canons pour les garder. Nous avions les pavillons anglois arborées, et -nous passions au travers parlant aux uns et aux autres sans leur faire -la moindre peine, et nous creurent anglois leurs amis. Sur le soir nous -n'étions qu'à trois lieux au large du cap Flamberghot que je fus parler -à Mr Keizer et luy recommander de se tenir proche de nous, ce qu'il me -promit. Mais je fus fort étonné que sur la minuit nous entendismes -quelques coups de canons éloignés de nous, et qu'au petit jour nous ne -voyons plus nostre camarade, ce qui nous mit en grandes inquiétudes, je -faisois faire exacte découverte du haut de nos mats. - -Et sur les huipt heures notre homme de la découverte nous advertit qu'il -voyoit un navire venir à nous, et fit route pour sa rencontre, et à dix -heures nous étions à portée de la voix, et un des officiers nous cria de -leur envoyer ma chaloupe, et pour lors nous aperceusmes que cette -frégatte avoit combattu, et la reconnusmes désemparée et bien mal -traitée. Je m'embarquay dans ma chaloupe, et fus à son bord; je trouvay -bien de la consternation et le dit capitaine Keizer tout étendu sur le -plancher de sa chambre ayant une épaule toute fracassée jurant et -reniant comme un désespéré, et yvre. Je n'en pu tirer de bonnes raisons; -je sortys sur le gaillard et interrogeay le second capitaine qui étoit -moins yvre. Pendant que nos chirurgiens travailloient sur les blessés, -les charpentiers de leur costé raccommodoient les mâts et les vergues et -le corps du vaisseau, ainsy que les matelots aux voiles et aux -maneuvres. Enfin le second capitaine m'aprit que l'officier passager fut -tué de la première décharge et a esté jetté à la mer. Je demanday -pourquoy nous avoir quittés contre les ordres, et il me dits que depuis -que nous eûmes passé au travers de cette flotte sans en avoir pris, que -le capitaine Keizer devint comme enragé et que sitôt qu'il fit obscur il -força de voille, ayant mesme un peu changé nostre route pour se mieux -écarter de nous, et que sur les onze heures ils aperceurent une lumière -et coururent dessus, et qu'un peu avant minuit ils se trouvèrent proche -d'un navire qui avoit cette lumière, et sans estre aucunement préparés -pour le combat le sieur Keizer l'aprocha et cria: «D'où est le navire», -qui luy répond: «De la mer»: «Et d'où est le vostre.» Keizer sans -déguisement cria: «De Dunkerque.»--«Ameine, chien!»--Et ce navire luy -lascha une bordée de canons chargées à mitraille suivie d'une bonne -mousqueterye qui tua l'officier anglois et blessa au costé Keizer et -ensuite à l'épaule et une trentaine de l'équipage tuez et estropiez et -nos gens à peine laschèrent leurs bordée de canons, n'ayant aucuns -mousquets de préparées; ils receurent une segonde et troisième bordée, -et puis ce navire à nos gens inconnu se retira et continua sa route, et -s'ils avoient voulu ils auroient enlevé notre frégatte sans que j'en -euts connoissance. Enfin il se trouva 52 hommes morts, 21 estropiées et -14 passablement blessées. Je me fis reporter à mon bord pour conférer -avec mon officier passager, et pendant qu'on raccommodoit toute chose, -ce pauvre officier étant tout déconcerté me dit: «Mr, il nous faut -retourner en France; je ne puis plus rien sans mon camarade; voilà une -grande imprudence du vostre, et il mérite estre roué vif s'il échape.» -Et je priay mon officier de se transporter au bord de Keizer avec notre -écrivain et que nous allions dresser un procès-verbal, et puis nous en -retourner, et cependant que s'il vouloit je le débarquerais à l'un des -endroits destinés. Il dit: «Non Monsieur, il faut sy l'on peut retourner -au plustot en France.» Et dès que ma chaloupe eut porté une vingtaine de -mes matelots à la _Serpente_ et qu'elle fut revenue à mon bord je fis la -route pour Dunkerque, et le 23e may me trouvant proche de la rade -d'Ostende, je trouvay quatre navires anglois dont j'en pris trois -chargées de charbon de terre et de l'étain et du plomb les conduit à -Dunkerque et ma frégate la _Sorcière_ faisoit grande eau et dont il luy -falloit faire un grand radoub, et l'on jugea qu'il y avoit bien moins de -travail à faire à la _Serpente_, il fut ordonné que je la commanderois -et l'armerois incessamment pour aller vers la mer Baltique et, le 10 de -juin, étant tout prêts à sortir du port Mr l'intendant me dit de -recevoir mes ordres du chevalier Géraldin, lequel cy-devant me les avoit -donnés, et il m'ordonna de recevoir dans ma chambre et à la table un -officier dont il ne m'importoit en savoir le nom, et défense d'attaquer -ny chercher aucune rencontre de faire des prises, et moy d'éviter toutes -rencontres, et de faire en diligence ma route pour me rendre au Zund, à -Elzeineur, où se débarquerait mon passager, et après quoy j'irois dans -la mer Baltique en rade de Danzik prendre soubs mon escorte[145] la -flûte du Roy nomée la _Diepoise_, commandée par le capitaine Postel, de -Honfleur. Au 12e juin je party de Dunkerque et, sur les 6 heures du soir -étant entré à Ostende et l'Ecluse, je fus rencontré par cinq vaisseaux -de guerre anglois, lesquels me donnèrent chasse, et pour me faire -engager entre les bancs de sable ou de passer à leur portée de leurs -canons je fis le semblant de vouloir donner dans les bancs, et les trois -plus légers de leurs vaisseaux n'y coupoient le chemin, ce qui venoit à -mon dessein de les faire séparer. Et lorsque je les creut assez distant -de ne me pouvoir rejoindre, je reviray le bord en résolution d'essuyer -la bordée des deux plus gros qui marchoient le moins et forçant de -voille je passay bien à portée d'un moyen canon de ces deux vaisseaux -qui ne me tiroient pas leurs canons crainte d'interrompre leur marche. -Mais lorsque je les euts un peu dépassées et qu'ils voyoient que je les -éloignoient, ils me cannonèrent fortement et tous les cinq couroient -après moy, et je ne receut qu'un seul coup de canon du costé de tribord -en arrière de mon artimon qui brisa dans ma chambre quelques-uns de nos -fusils, et la plus légère étoit une frégate de 24 canons qui aloit mieux -que nous continua la chasse jusqu'à 9 heures, mais elle n'oza m'aprocher -de trop près, et nous nous tirasmes heureusement, et mon passager vint -m'embrasser me disant: «En vérité, Monsieur, je vois bien ce qu'on m'a -dit, qu'il n'y avoit rien à craindre avec vous.» Et je repris ma route, -et passant sur le banc des Dogres, je passay proche de plusieurs de ces -bastiments pescheurs de morues sans leur rien dire, j'avois les -pavillons anglois arborés et me prirent pour frégatte d'Angleterre. - -Et le 29e juin étant proche du cap de Kol[146] où l'on fait la cérémonie -de baptizer ceux qui n'ont pas passé au Zund, il se fit un grand -préparatif par mon équipage qui étoient tous flamands et que leurs -coutumes ainssy qu'à tous les gens du nord est de donner la calle, en -guidant les hommes au haut du bout de la grande vergue et de le laisser -tomber d'en haut dans la mer trois fois quelque froid qu'il fasse, puis -on leur donne un verre d'eau-de-vie et ils payent ce qu'ils ont promis -et on l'écrit pour le payer sur leurs apointements, et cela revestit -pour avoir de quoy les régaler tous. Mon navire n'y avoit encore passé -ny mon passager ny moy. Je fis présent de deux bariques de vin pour -n'estre baptizé que d'un verre d'eau de la mer et empescher pour le -navire qu'il n'en coupasse la figure en place du lion, ce qui est -d'ancienne pratique[147]. Et le mesme soir nous entrasmes à Elseineur. -Je fus à terre pour donner mes déclarations que j'étois frégate du Roy, -n'ayant aucune marchandise dans mon bord, et le lendemain je fus à la -rade de Copenhaguen, capitalle du royaume de Dannemarc; je fus à terre -avec mon passager et nous fusmes chez Mr notre ambassadeur, Mr le -marquis de Martangits[148], qui nous receus très-gracieusement, et sur -l'heure du midy il nous mena devant le Roy de Dannemarc[149] qui nous -fit un bon acueil, et ensuite il nous conduit chez le prince de -Guenldenlen[150] frère naturel du Roy, lequel nous convia pour le -lendemain à disner chez luy, et enssuie nous fusmes chez Mr le premier -admiral Bielcs[151] et chez Mr le comte de Rancinclos, chancelier, et il -étoit plus de deux heures quand nous retournasmes à disner chez Mr -l'ambassadeur, et ordonnasmes de débarquer les hardes de mon passager, -lequel me mit en bonne réputation avec Mr l'ambassadeur. Après quoy je -pris un pillote pour dépasser les bouez et entrer dans la mer Baltique -le 5e juillet. Après quoy je fus pour me rendre devant Dansik où -j'arrivé en rade le 4e aoust et y trouvay la _Dieppoise_ qui n'avoit -encore commencé de prendre sa charge, et le 5 je me fis porter dans mon -canot à la ville de Dansik trouver Mr Souchey, agent du Roy, auquel nous -étions recommandées. Je le priay de nous diligenter le chargement de la -_Dieppoise_, et il me fit conoistre que les mastures n'étoient encore -dessendues la Vistule, ny les câbles encore faits, et j'eus le temps -d'examiner cette belle ville qui est magnifique et bien policée par un -sénat, et y ayant un bel arsenail toujours prêt à armer 30 mil hommes; -toutes marchandizes combustibles sont en un quartier hors la ville -entourées de grands fossées plains d'eaux, et à chaque bout des magasins -ce sont de grands dogues enchaînées le jour et qui la nuit rodent; les -magasins aux froments sont de mesmes et séparées et mesme garde les -dehors de la ville sont en plaine remplie de jolis maisons de campagne -où l'on va librement avec les dames faire des colations avec des truites -et écrevisses et à très bon compte, et c'est une ville d'un très grand -commerce. - -Les câbles se trouvèrent faits: l'on embarqua des barils d'acier et de -fer blanc et de cuivre en table et 18 gros câbles et d'autres à -proportion, et 22 gros mâts et de plus moïens du godron et du bray, et -le chargement s'acheva au 25, et ayant receu les expéditions je party -avec la dite flûtte pour nous rendre devant Elseineur, et en partismes -le 29 septembre. J'avois receu les ordres de n'escorter la dite flutte -que jusqu'aux illes de Fer par le nord d'Ecosse, et après l'y avoir -conduite de la laisser seule pour se rendre à Brest. Je tiray un -certificat du capitaine Postel du lieu où je le quitois pour suivre mes -ordres qui étoient que je ferois la course jusqu'au bout de mes vivres. -Et croisant aux costes d'Ecosse devant la ville de Scarbourg[152], nous -aperceusmes une moyenne frégatte qui nous reconnut, et c'étoit le -capitaine Piter Baert ayant 54 canons, lequel m'ayant parlé me dits -qu'il y avoit à la rade du dit Scarbourg cinq navires. Je luy dits: «Il -faut les aller reconnoistre.» Il répondit: «Mais il y a une bonne -forteresse pour leurs défférences.» Je luy dits: «La forteresse ne -sortira pas de sa place pour venir après nous, et sy vous voulez me -seconder nous yrons les attaquer». Et il me le promit, et nous -préparasmes un combat pour les attaquer, et lorsque nous fusmes à la -portée des canons des dits navires et de la forteresse, c'étoit une -gresle continuelle, et le dit Bart se tira au large, et je fus d'emblée -en aborder un qui me couvroit des coups de la forteresse, et mon -équipage ayant sauté au bord de la bordée ne savoit par où entrer, ayant -les gaillards bien fermées, et tuoient mes gens autant qu'ils en -découvroient, et de dessus mon pont nous étions battues en ruine par les -4 autres navires qui avoient 20 et 24 canons. Je fits couper le câble de -celuy auquel j'étois accroché; je me trouvay abandonné tout seul sur mon -pont, tous mes faux braves d'officiers s'étoient jettés dans la calle et -dans ma chaloupe qui étoit entre nos deux navires. Je leur fis honte et -ils remontèrent, mais le combat étoit fini, et étions hors de -cannonades, et il est certain que sy j'avois esté tué ou bien blessé -qu'au lieu de prendre j'aurois esté pris, ou s'il avoit sauté deux ou -trois anglois dans mon bord je n'en pouvois échaper. J'eus de morts 28 -hommes et six estropiés des bras et jambes et seize blessés, et dont -j'eus une cuisse offencées dans les chairs, mon mats d'artimon hors -d'estat de service et beaucoup de nos manneuvres endommagées, et ainsy -que nos voiles, et mon coquin de prétendu camarade n'osa plus -s'approcher de moy. Je pris résolution de faire route pour Norvègue où -les ports de mer sont fréquents et sans forteresses, étant neutre, le -capitaine de ma prise me proposa de luy ransonner, et j'en convins avec -luy par dix mille livres, monnoye de France, quoy qu'il en valus plus de -25,000 liv. étant bon navire de 160 thonneaux, douze canons et chargé de -charbon de terre et plusieurs saumons d'étain et de plomb. Je luy -relascha son navire et chargement soubs la conduite de son pillote qui -étoit son oncle, et que luy me resterait pour seureté de la ransson. Je -fis ma relasche à Suinneur[153] pour y reprendre un mât d'artimon qui ne -me coûta que deux pots d'eau-de-vie et le travail de mes gens, et étant -bien réquipé je remis en mer au 16e octobre après avoir bien espalmé ma -frégatte en vue de ne pas retourner sans bonne prize. Je fus à -l'embouchure du Texel jusqu'à passer les deux premières boüées ou -tonnes. Je pris une grande galliotte bien richement chargée destinée -pour Londres, et je la conduis jusque tout proche de la rade de -Dunkerque, et je repris la mer malgré les murmures de mon équipage sur -ce que j'étois bien affaibli de monde par la première rencontre. -Cependant je fus croiser entre le dogre blanc, la Flye et le Texel qui -sont les entrées pour Amsterdam, et au bout de trois jours et nuitamment -nous nous trouvasmes proche d'une flotte que nous reconnusmes par les -lumières des fanaux des convois. J'éprouvai ma marche, et voulus me -mesler dans le gros de la dite flotte; un convoy voulu m'aprocher et je -l'évitay et ils étaignirent leurs feux. Je tiray, étant éloigné après -deux lieux, dix à douze canons distant les uns des autres comme sy j'en -avois combattu quelqu'un écarté, et les trois convois y coururent où -avoient paru nos hommes, et moy je recours au-devant de la flotte et en -aborde une grosse flutte et, sans bruit ny un seul coup tiré ny fait -paroistre de lumière, je luy mets promptement vingt hommes de mon -équipage et en retire partie des siens et la fait changer de route, et -m'étant un peu écarté je refis ma première maneuvre de tirer quelques -canons et mettre fanal à ma grande hune et les convois redonnèrent après -moy, et au petit jour ils m'aperceurent seul et sans prize à ce qu'ils -creurent, mais lorsqu'ils furent à leur troupeau ils en trouvèrent un de -moins, et je forçay de voille pour suivre sur la route que j'avois -ordonné à la prise de faire, et sy j'avois eu quelque autre frégatte -avec moy je leurs aurois enlevé une partie de leur flote sur les contre -temps que je leur faisois, et je ne savois ce que j'avois pris; étant -fort attentif à la rencontrer, je fis ma chasse à peu près, et sur le -midy notre homme de la découverte cria: «Navire devant et au-devant de -nous.» Et à deux heures nous étions à la voix. Le Sr Havard, mon -capitaine en segond, que j'y avois pozé pour la comander me cria: «Voilà -une belle prize venant de Moscovie.» Elle avoit 24 canons et plus de 600 -thonneaux de port et toute neuve se nomoit la _Laitière d'Amsterdam_. Je -l'escortois avec grand plaisir, mais les joyes de ce monde sont de peu -de durée. Le 11 novembre, feste de St-Martin, nous étions au petit jour -devant Ostende,--et je n'écris cecy qu'avec frayeur;--nous tinsmes -conseil sy nous yrions entre les bancs de Flandre et la terre ou sy nous -en passerions au large. Il fut représenté que plusieurs vaisseaux de -guerre anglois avoient gardé pendant l'été le passage du dehors, n'osant -se mettre entre les bancs. Nous avions un pillotte pour les bancs, -réputé habil homme, proche parent de Mr le chevalier Baert, portant -mesme nom, lequel nous dit: «Il ne faut pas hasarder de faire prendre -une si belle prize, et il n'y a rien à craindre de passer entre la terre -et les bancs, je suis pour cela et je réponds sur ma vie.» Et il fut -conclu que nous y passerions, et étant au travers du vieux port notre -homme de la découverte cria: «Il y a 4 gros navires à la passe du costé -de Graveline.» Notre pilote dit: «Ai-je pas bien conseillé de ny pas -risquer? Et ne craignez pas, je suis sûr de mon fait.» Et il sondoit à -chaque moment, et j'étois tout proche de luy, et il se crut échappé des -dits bancs, en disant: «Monsieur ne craignez plus; faites-moy donner un -verre d'eau-de-vie, et sy vous avez quelque signal à faire, faites-le.» -Et aïant convenu avec Mr l'Intendant avant mon départ que sy j'amenois -quelque prise au-dessus de valeur de cent mil livres, que j'arborerois -au grand mât un pavillon rouge je l'envoyay arborer; et dans l'instant, -nous sentismes nostre frégate toucher et s'arester tout cour malgré -toutes les voiles déployées. L'épouvante prend un chacun; la frégate -s'emplit d'eau, et les vents du Nord-est s'augmentèrent, et un froid -rigoureux et violent. Je fais couper tous les mâts et jeter les ancres à -la mer afin que le bâtiment ne se rompre sytots. Un chacun se lamente et -pleure; notre prise n'eut pas meilleur sort, excepté qu'après avoir -perdu son gouvernail elle sauta par dessus les bancs et elle fut -s'échouer à la coste proche de Boulogne dont le monde fut sauvé. Mais ce -ne fut pas de mesme à nostre bord, j'envoyai ma grande chaloupe avec 16 -hommes et un de mes nepveux pour demander le secours à Mr l'Intendant -qui fit tout le possible pour m'envoyer des chaloupes du Roy avec des -officiers, et comme ils venoient à nostre secours les vaisseaux que nous -avions creu estre des Anglois étoient quatre vaisseaux du Roy sortys de -Dunkerque qui étoient à la rade, desquels l'_Ecueil_ cassa par le gros -vent son câble et fut risque de se perdre sur le banc du Brack, et il -tira du canon qui obligea les chaloupes d'aler à luy plutôt qu'à nous; -plusieurs de mes gens se jettèrent en foule dans mon canot et me criant: -«Sauvez-vous, nous dirons comme il n'y a pas de votre faute.» Et la mer -les submergea tous à mes yeux. D'autres s'attachoient à des bouts de -mats et à des bariques vides et périssoient tous. J'avois travaillé à -faire un ponton des mâts et vergues que j'avois rassemblés et bien liées -croyant m'y sauver avec le reste de l'équipage, mais leurs -précipitations à se jetter dessus avant qu'il fut achevé fit encor périr -tous ceux qui s'y étoient mis. Enfin comme la mer montoit et couvroit le -corps du bastiment, je me mis à fourchon sur le dernier couronnement de -poupe, tenant la gaule du pavillon et mon Rançon anglois etoit assys sur -le fanal tenant aussy le mât du pavillon. Mr de la Houssaye et -Guillemard[154] estoient à mes costés, et chaque vague nous couvroit -par-dessus teste, et ne respirions qu'entre deux, et nous résistames, -jusqu'à 4 heures du soir qu'il començoit destre nuit, lorsqu'un coup de -mer rompit notre machine, et flottions dessus au gré des flots et des -vents, et que sur les six à sept heures j'entendis un bruit -extraordinaire, et j'aperçeu une grosse noirceur, nous étions le corps -dans l'eau, n'osant nous tenir dessus notre pièce par crainte de le -faire couler soubs nous, et nous tenions autour avec nos mains. Nous -coupasmes nos habits pour estre moins chargés, et apercevant cette -noirceur je criay: «Mon Dieu, sauvez-nous la vie.» Et nous entendismes -des gens crier: «Ameine les voilles et promptement des lanternes.» Et -nous jettèrent des cordes dont j'en receu une sur la teste, que -j'atrapay d'une main et la tint ferme et les autres en receurent aussy, -et l'on nous attira dans cette barque où aussitôt que je fus hors de -l'eau je fus saisy du froid et fut sans parolle, et l'on me reconnut -quoyque nud en chemize. L'on me couvrit de capots pour m'échaufer ainsy -que les trois autres. C'estoit une barque à pescheur dans laquelle -s'étoient jetté quatorze des plus braves capitaines de Dunkerque pour -nous sauver, et il étoit une heure après minuit, et lorsqu'ils me -débarquèrent Mr de Harcourt commandoit la ville pour lors et eut la -bonté de faire tenir les portes ouvertes, jusqu'à savoir de mes -nouvelles. Je fus porté dans ma chambre sans avoir connoissance qui m'y -avoit mis. Il me pris un vomissement d'eau salée et de sang, j'avois un -de mes talons dont la peau étoit enlevée. Et le matin Mr l'Intendant se -donna la paine avec Mr les officiers de me venir voir, et m'encourager -sur ce qu'ils étoient bien informés qu'il n'y avoit nullement de ma -faute et que j'avois agi en très brave homme et qu'il l'avoit écrit à la -cour, cela me consola.[155] - -Et dans cet intervale Mr de Pontchartrain fils succéda au Ministère en -place de Mr son père qui fut chancelier[156]. Il ordonna à Mr -l'Intendant de m'envoyer pour me justifier sitôt que j'en serois en -l'état, et six jours après je party en poste pour Versailles où je -n'imploray pas l'apuy d'un protecteur. Je paru le matin dans son -antichambre où l'attendoient Mr les officiers de marinne, et je -m'aprochay de luy disant: «Monseigneur. Je suis celuy échapé du naufrage -de la frégate la _Serpente_ qui vient soubmis aux ordres de Votre -Grandeur.» Et il me regarda fixe de son oeil et me dit: «J'ay receu les -verbaux comme la choze vous est arivée. Vous estes lavé devant le Roy, -mais ce coquin de pillote sera pendu. J'ay mandé que l'on fasse son -procès.» Je dis: «Monseigneur, ça va estre un grand dégout pour Mr le -chevalier Bart, c'est son parent et son filleul, portant les mesmes noms -de Jean Bart.»--«Ha! Ha! Je vay informer le Roy, et vous demain à mon -lever faites-vous énoncer pour me parler.» Je n'y manquay pas dès les -six heures du matin. J'étois connu de Mr Potin, son valet de chambre, -qui m'y présenta en son cabinet, et il me dit: «Le Roy fait grasce à ce -malheureux, qui a fait périr la frégate et autant d'hommes et en -considération de Mr Bart, ne manquez à luy dire. Et, vous, prenez bien -garde qu'une autre fois il ne vous arive un pareil accident, tenez voilà -une ordonnance de cent pistoles que vous ferez payer au trésorier de la -marine que le roy vous donne pour vous réquiper sur le _Profond_ que -vous commanderez, et de suivre les ordres que l'on envoira à -l'Intendant, et ne tardez pas sans vous rendre à Dunkerque.» Je -remerciay humblement Sa Grandeur et luy promis de n'arester que deux -jours à Paris, et il m'arêta en me disant: «Tenez, voilà ce qu'on m'a -écrit de vous mais j'ay esté informé du contraire, gouvernez-vous -toujours sagement.» Et il me laissa la lettre. Je ne sorty pas de -l'antichambre sans la lire et j'en fus surpris du contenu. Elle étoit du -Sr Plets, grand armateur, qui écrivoit faux mesme jusque contre les -intendants et l'état major. Je garday la dite lettre et partis pour -Paris, où je ne fus que les deux jours, et pris ma route pour Calais. - -Et entre Calais et Graveline courant la poste, je passay proche d'une -chaize d'où l'on me souhaitoit le bon jour et comme je me portois. -J'arestay à la portière et fus très surpris de voir Plets me faire sy -bon accueil, me demandant des nouvelles. Je descendis de cheval et -donnay à mon postillon la bride, et dis à celuy de la chaise: «Arreste.» -Je dis en frappant de mon fouet: «Comment coquin, avez-vous osé me -parler?» Et redoublois mes coups du manche du fouet et des bourades du -bout je l'obligeay de mettre pied à terre, et luy dis de tirer son épée. -Il se jeta à genoux disant: «Que vous ai-je fait? je ne suis pas homme -d'épée.» Je luy présente un pistolet et il le laissa tomber. Je le fis -soufler et je le blessay un peu à la lèvre d'en haut et me promit de ne -s'en pas plaindre. - -Je reprends ma route courant mieux que luy, et a demie-lieue en avant je -fus rencontré de deux officiers de la marine, Mr de Maisonneuve et -chevalier de Montant,[157] qui aloient à Calais. Ils s'arestèrent à me -questionner comme j'avois esté receu et sur les nouvelles, et la chaise -de Plets me passa devant et n'étions plus que trois quarts de lieux de -Gravelines où il gagna un peu avant moy. Cependant je ne m'arestay pas à -conter l'advanture de Plets et continué. En rentrant à la barrière des -palissades, je trouvay un officier avec un hauscol et un esponton qui -m'aresta et me fait escorter par deux fusilliers chez Mr de Vercantière -commandant. Je mets pied à terre et il m'attendit au seuil de la salle. -Il me receut froid disant: «Comment, Monsieur, faites-vous mestier -d'assasin sur les routes.» Je dis: «Aparamant vous êtes mal -informé.»--«Voyons et entrées.»--Sitots entré je trouvay mon plaintif -dans un fauteuil tenant son mouchoir un peu ensanglanté contre sa bouche -et Madame de Vercantière voulant se mesler de me gronder. Et pour -abréger matière, je dis: «Il n'y a qu'un ordre du Roy, qui puis me faire -arrester; je vais à Dunkerque où j'ay ordre de m'y rendre incessament.» -Et puis je présentay sa lettre et dis: «Monsieur et Madame, que feroit -tout autre que moy? Il a eu l'effronterie de m'apeler et me demander -come je me portois, que ne me laissoit-il passer, je ne luy aurais dit -ny fait, et il m'a fait serment de ne s'en pas plaindre. Il écrit contre -l'Etat-major et contre les Intendants.» Monsieur et Madame luy dirent: -«Alez vous plaindre ailleurs.» Il fit le pleureur disant n'estre pas en -seureté de vie sy on ne m'areste jusqu'à ce qu'il puisse estre arrivé à -Dunkerque. Je luy dis: «Alées, marault, je vous assure de ma part vous -n'en valez plus la paine.» Et il partit et Mr le commandant m'aresta -bien une heure en buvant une bouteille de champagne, et je n'avois que -pour une heure de course à faire. Je pris congé et repris la poste. Je -croyais mon homme rendu mais je le trouvay encore entre Mardye et la -basse ville; sa chaise s'étoit embarrassée dans les dumes, et j'arrivay -un peu plustôt que luy et les portes se fermoient. Il crioit de sa force -pour qu'on l'entendit, et je priay Mr le Major de fermer et ne laisser -entrer. Il dit: «Ho! Ho! c'est ce coquin, ferme, ferme.» Et il fut -coucher à la basse ville, et j'eus loisir d'aller voir Mr les deux -Intendants et commandants et les prévins sur les plaintes qu'il avoit à -leur faire, et je fus me tranquiliser. - -Vous ne devez pas doubter que je n'informats ma maîtresse de toutes -choses, et qui avoit apréhendé que je ne fus entièrement disgracié -puisque son oncle m'avoit écrit: «Il est juste pour votre honneur de -vous justifier à la cour, mais ne vous inquiétez pas de n'y plus estre -employé, cets ce que nous souhaitons et aurons une bonne frégatte à vous -donner en commandement,» et je luy manday qu'il m'étoit bien plus -honorable d'estre remonté comme je l'étois et après quoy je quitteray le -service quant je voudray et qu'on ne retient pas les officiers par force -et qu'estant destiné pour aller désarmer à Brest que je ne manquerois -pas d'aller pour accomplir ma parole et mes désirs. - - - - -CHAPITRE VII - -Croisières et voyages dans la mer du Nord.--Aventure avec l'abbé -d'Oliva.--Démêlés avec les Anglais.--Doublet comparaît devant le Sénat -de Copenhague, il est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les -Hollandais à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures -pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer avec -Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.--Combat.--Retour -à Brest.--Nouvelle Croisière.--Prise du _Scarboroug_. - - -1692. Le 15 janvier M. l'Intendant me fit venir chez lui pour me -communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la -flutte du Roy le _Profond_[158] et d'y mettre quarante canons avec -deux-cents hommes flamands particulièrement les matelots afin que les -matelots françois des classes futs réservées pour les autres vaisseaux -du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont[159], chef d'Escadre, et pour lors -commandant au port, qui venoit de commander le _Profond_ me dit: «Je -suis surpris que vous ayez couru sur mes brisées; j'ayme ce vaisseau et -vous m'en voulez déposséder.» Je luy dis: «Monsieur, je ne l'ay pas -demandé et le Ministre me l'a ordonné.» Et Mr l'Intendant print la -parole en luy disant: «Je say qu'il ne l'a pas demandé et qu'on l'a -choisy pour une expédition qui ne vous est pas convenable, et vous, -Monsieur, estes destiné pour comander le _Grand Henry_ à la teste de -l'escadre que nous allons bientots armer.» Sur quoy mon dit sieur -D'Amblimont me dits: «Je suis bien aise que se soit vous qui l'ayez et -vous avez un très bon vaisseau.» Et il fut question de l'armer et de -faire mon équipage de flamands qui n'aime pas à s'embarquer sur les -vaisseaux du Roy, à cause de la paye qui est moindre et aussy par la -subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paraître l'armement -pour le service du Roy c'étoit le chevalier Géraldin qui fournissoit -pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de -l'armement se fit à l'arcenail et futs prêt au 26 février que je le fis -sortir du bassin pour le mettre le long des jettées affin de pouvoir le -mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20e -mars. Et aussy tots que je l'eus conduit en rade, Mr le prince de -Tingry[160] se fit amener à notre bord par curiosité de voir un vaisseau -armé, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner -le contentement de voir comme se gouverne un vaisseau. Après quoy nous -remismes en place pour recevoir le reste de mon équipage. Le 21 nous -fismes voilles accompagné d'un corsaire de douze canons faisant route -pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes -ordres, et après le mois de course expiré, prises faites ou non, étoit -d'aller en droitture à Dantzick où y trouverois des ordres. Et en -croisant avec l'autre corsaire le 22e au matin d'un temps de brouillards -nous aperceumes soubs le vent de nous une frégatte angloise sur laquelle -nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des -officiers vêtus en rouge et gallonnées. J'en aprocha à portées d'un bon -mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche, -et vouloit l'aborder, et nous étions proche des bancs de jarmuits et -elle couroit dessus. J'euts la précaution de faire sonder bien à propos, -car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un -peu plus que les 15. Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont -il étoit grand temps, car avec très grande peine et à force de voilles -nous échapasmes d'aborder un banc dont les brisants de la mer estoient à -portées de pistolets de nous soubs le vent, et ne trouvasmes que 16 -pieds d'eau et nostre navire couché par le costé si fort que nos canons -du premier pont labouroient la mer, que nous aurions touché et péry -tous. Nous aperceusmes devant et au costé de nous d'autres brisants, des -bancs et plus rien du costé de dessoubs le vent. Je fis arriver vent -arrière et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon -câble ajusté de trois sur un bout et nous tinsmes fermes à 15 brasses -d'eau et un bon fonds de vase, et il s'éleva une tempeste qui nous -obligea d'amener tout bas nos vergues et mâts d'hune et résistances -pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre câble ne -manquats, et après la tempeste cessée nous fismes de grands efforts pour -lever notre ancre et elle rompit par sa croisée, sy cela avoit arrivé -dans la tempeste l'on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu -permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large où -nous rencontrasmes un flibot écossois avec du charbon de terre -apartenant à Mr Chaters dont j'ay parlé à mon voyage des pommes, et je -le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course -estant finy, je pris la route pour me rendre à Dantzic, et au 8e may -j'arrivay à Elseineur après avoir fait les cérémonies accoustumées -devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus à -terre saluer Mr notre ambassadeur auquel je fis présent de cent -bouteilles de vin de champagne; il en présenta une douzaine à la Reine -de Dannemark qui nous dit n'avoir gousté d'aussy excellent vin, ce qui -m'occasionna dès l'après midy de luy en envoyer cent autres bouteilles. -Et le landemain Mr l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la -Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement à ma santé, -ce qui me fit beaucoup d'honneur à la cour. Sortant de là nous fusmes -disner chez son altesse sérénissisme Mr de Gueuldenleur frère naturel du -Roy et vice-roy de la Norvègue et généralissime des armées. Il nous -régala à la française et on y parla notre langue, mais il nous fit boire -à l'allemande, _egregie_, et me trouvay heureux d'avoir prétexte d'aler -me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint -demandar je prit congé et à la sortye je me sentis un peu chancelant, -mais mon canot étoit tout proche et y étant ambarqué je m'endormis -jusqu'à estre arrivé à mon bord, et eus loisir de reposer la nuitée pour -partir le matin ensuivant que nous appareillasmes la route pour Dantzik -où j'arrivé en la rade, le 27e may. Il est à remarquer qu'il n'y à que -les petits navires qui peuvent entrer dans la rivière de Danzik et que -les navires tirant 9 à 10 pieds d'eau sont obligés de rester à la rade à -plus d'une lieue de l'entrée, ainssy je me fis porter dans mon canot -jusqu'à la ville, où je fus trouver Mr Louchay, agent de France, et il -me conduit chez les anciens sénateurs, et à notre retour chez luy il me -dit de renvoyer mon canot, et que nous raisonnerions sur nos affaires, -et il me communiqua ses ordres qui étoient de me charger mon vaisseau de -plusieurs mâts de 80 à 85 pieds de long et de 32 à 33 palmes en -circonférence et aussy 20 câbles de 120 brasses de long depuis 18 à 21 -pouces de grosseur, mil à 1200 barils d'acier et des hossières de -cordages depuis 4 à 6 pouces de grosseur et 200 barils de ferblanc, 200 -paquets de fil de laiton et 200 paquets de fil de fer et du bray noir en -barils et des petites mastures. Je luy dis de m'envoyer en premier lieu -tout ce qui étoit de menu et le plus de poids pour servir de lest dans -les fonds, et ensuite 2 à 300 longues planches pour mettre au-dessus -avant de recevoir les mâts mais les fonds des payements n'étoient encore -arrivés et j'eus le loisir de me promener et d'examiner le pays jusqu'au -20e de juin que j'eus advis qu'il faloit charger et le 21e nous -commençâmes par les menus et plus de poids, le 25 et 26 par les câbles -et le 2 juillet par les planches pour recevoir les mâts quoyque long et -gros je trouvay le secret de les embarquer plus facilement et -promptement que les Holandois qu'on m'avoit envoyés pour l'effect, et -ordinairement ces grosses mastures se conduise par des basteaux qui les -entraînent proche du bord de celuy qui les doibt recevoir, et du premier -j'en embarquay huyt, ce qui surprist fort mes Holandois qui n'avoient -coustume d'embarquer que deux ou trois par jour. - -Et la nuit il survint un coup de vent qui fit rompre le câble qui en -tenoit cinq mats attachés derrière nous, et lorsqu'il calma j'envoyai -mes chaloupes à leurs recherche le long de la coste où nous jugions à -peu près estre transportés, et mon canot ayant esté du costé de la baye -d'Olive[161] les y trouva échoués, et m'en ayant fait rapport, je -changeay d'équipage du canot et my embarqué et my fits porter, et ayant -mis pied à terre je trouvay deux païsans et nous dirent qu'ils y -gardoient par ordre de Mr l'abé Dolives pour qu'on ne les enlevats. Je -m'informay de sa demeure et ils me la montrèrent à bonne demie lieue en -dedans les dunnes. Je fus saluer Mr l'abbé et luy dis de ne pas trouver -mauvais que j'envoye reprendre les mâts du Roy mon maistre. Et il -répondit: «Qui est-il votre Roy? Il n'a rien icy; les mâts sont à moy et -tout ce qui vient en cette coste par droit de seigneur et de gravage:» -Je dits: «Mon Roy et mon maistre n'a d'autre Seigneur que Dieu, ainsy je -les auray de grey ou de force.» Il me brusqua en me disant: -«Retirez-vous d'icy.» Je retournay à mon vaisseau me trouvant trop -faible et sur le soir. Ma grande chaloupe y étoit, je laissay passer la -nuit et dès le petit jour je fis armer la grande chaloupe de 4 périers -et des fusils et sabres et des grenades et 45 bons hommes, un cric et de -bons leviers et des rouleaux et 25 hommes armés dans mon canot où je -m'embarquey, et fusmes descendre proche de nos mâts et y déjeunasmes -dessus pour avoir meilleur courage d'y travailler. M. l'abé en fut -adverty à son lever; j'avois posté des sentinelles en découverte et l'un -d'iceux m'advisa qu'il venoit des gens armés. Je fus les examiné et je -remarquay comme une procession de païsants mal armés et M. l'abé vêtu en -camail et rochet qui suivoit à pas graves. Lorsqu'il fut approché et son -armée de membrin je luy oposé 30 fusilliers, et les fis faire halte, et -il demanda à me parler. Je m'aproché et luy dis qu'il n'auroit autres -raisons de moy que de me laisser reprendre mes mâts, et que s'il s'y -oposoit le moindrement ou ses gens que j'avois donné ordre de faire main -basse sur tout, excepté luy que j'enleverois en France. Il répondit d'un -air doux: «Monsieur, cela est bien violent et j'en écrirai au Roy de -France.»--«Alez, Monsieur, je luy dits et vous me ferez plaisir.» Et -j'enlevay tous mes mâts sans plus d'oposition. - -Je me trouvay près ayant levé toutes mes expéditions pour partir pour -France. Il y eut plusieurs dames chez lesquelles j'avois fréquenté à -Dantzik qui me témoignèrent avoir envie de voir un vaisseau du Roy de -France, et je ne peut me dispenser de les convier d'y venir disner avec -Mrs leurs maris, et je retournay à mon bord pour faire préparer le repas -et renvoyay Mr Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe -et le fils de Mr Alvarès, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon -canot pour amener cette compagnie, que j'atendois à disner. Et un peu -après que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand -yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint à mon bord où étoit -Mr de Rancey que j'avois connu à Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur -le vidame Denneval,[162] chez qui je l'avois veu lors de son ambassade -en Portugal, étoit avec Madame son épouse et Mr le chevalier son fils -dedans le dit yac, et venoit se débarquer à Dantzick pour se rendre -ambassadeur à Varsovie, cour de Pologne. Je marqué mon ressentiment à Mr -de Rancey de ce que je n'avois mon canot ny ma chaloupe pour aller -rendre mes respects à Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y -allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois -plaisir à Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize -coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de Mr -l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup -d'honnestetés et de Madame. Après quoy, il me dits: «Vous voudrées bien -sur le soir me prester vos chaloupes pour aider à nous débarquer.» Et je -lui dis: «N'y penssées pas, Monsieur, vous recevriées un affront de -n'estre pas salué des forteresses et de la ville.» Il me dit le pourquoy -donc? «C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et -ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy -vous débarquez vous ne trouverez vostre logement préparé, ny salut ny le -Sénat à vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrétaire ou -votre écuyer leur annoncer votre venüe pour que l'on se dispose à vous -recevoir dans les dispositions dues à votre rang et dignité et vos -chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos -réponses que vous recevrez.» Surquoy il m'embrassa et dits: «Parbleu, je -suis heureux de vous avoir trouvé icy.» Et envoya Mr de Rancey au Sénat -de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits: «Monsieur, je vais -m'embarquer avec luy pour qu'il me remette à mon bord n'ayant d'autre -batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et -de dames qui viendront disner à mon bord, et je ne puis y manquer pour -rester avec vous.» Et il me dit: «Je m'en vais avec vous.» Sur quoy je -répondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le -vouloit bien. Il en parla à Madame qui dits n'aimer à aller dans des -chaloupes. Et nous nous fismes porter à notre bord et il envoya Mr de -Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinèrent la compagnie que -j'atendois et dont Mr l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce -que je l'avois prévenu, et lorsqu'il vit le préparatif de ma table il -dit: «Hé, mordié, quelle bonne chère! Madame et moy avons paty n'ayant -que des viandes salées et fumées au bord de ces mesquins Danois.» Je luy -dits avant de faire servir: «Choisissez tout ce qui peut estre du goût -de Madame et je luy vay envoyé.» Il fit un peu de difficultés disant -qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt -sortes de différents mets. - -Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit -la nouvelle que notre armée navale avoit esté battue et défaitte à la -Hougue[163] et que, au bas de la rivière de Dantzik, il avait rencontré -un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant: -«chiens de François votre armée est deffaite,» et montrant leur derrière -à nud à toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminua -de beaucoup les dispositions que nous étions proposées, et Mr -l'ambassadeur par une prudence achevée remis un peu la compagnie en -disant: «Il peut y avoir quelque disgrâce, événements de la guerre, mais -jamais si grand que les ennemis les publient, et il ne faut pas -paroistre déconcertés. - -L'on disna bien, et sur les six heures il falut reporter à terre notre -compagnie et Mr Durand avoit eu la prévoyance d'embarquer plusieurs -menues armes dans ma grande chaloupe sans le faire paroistre. Et entrant -dans la rivière, il ne peut éviter de passer proche le navire Anglois -qui avoit insulté, lequel ne manqua pas de recommencer, et il pacifia -tout autant qu'il fut occupé. Mais lorsqu'il eut tout débarqué, et -revenant pour se rendre à bord et passant proche le dit anglois qui -récidiva en luy jettant des pierres dans sa chaloupe, il prit les armes -et fit sauter nos hommes avec luy à l'abordage; l'anglois tira un coup -de canon qui passa par dessus nos gens, lesquels de toc et de taille, à -coups de sabre, ruoient sur ce qu'ils rencontraient, puis en ayant mis 8 -à dix sur le carreau se rembarquèrent et étant à bord firent le récit à -Mr l'ambassadeur, qui y étoit encore sur les neuf heures et nous dit -qu'on avoit bien fait de réprimer cette insolence et que nous n'eussions -à nous pas embarrasser. Le dit navire anglois échoua en coste, mais il -échapa le lendemain. Mr de Rancey revint rendre compte à Son Excellence -de sa négociation et comme le Sénat fut assemblé où il fut délibéré pour -le recevoir, mais que l'on prioit Son Excellence de différer au -lendemain pour se débarquer pour donner loisir de préparer son logement, -et Mr l'ambassadeur pour se desennuyer vint à mon bord avec Madame et y -passèrent la journée jusqu'au soir, étant bien content des advis que je -luy avois donnés. J'étois tout prêt à partir et il me pria de luy -prester mon canot et ma chaloupe pour lui aider à le débarquer et son -meuble, et je m'embarqué dans mon canot pour recevoir leurs Exellences, -et les conduire, ayant mon trompette qui jouait des famfares.[164] Et -lorsque nous débordasmes du yac Danois il tira dix coups de canons, et -en dépassant nostre vaisseau on tira treize coups et nous fusmes au -Heels, à l'entrée de la rivière de Dansik, où ets la première forteresse -d'où l'on tira neufs coups, et nous y trouvasmes une demie galère -couverte d'un damas rouge avec des franges d'or, où il y avoit deux -députés du sénat qui prièrent leurs Excellences de s'embarquer, et puis -on monta devant la ville où toutes les forteresses tirèrent. Et à cause -de l'affaire de l'Anglois je quittay leurs Excellences après en avoir -receu bien des honnestetés et marques de leurs amitiez, et sitost que je -fus à mon bord, et que ma chaloupe fut venue je mis soubs les voilles -pour me rendre a Copenhague. - -J'arrivay le 16e; je fus trouver Mr le marquis de Martangist notre -ambassadeur, qui à l'abord me receu froid, ayant receu des plaintes pour -ce navire anglois, et que cela avoit fait bien du bruit à la cour de -Dannemark par les ambassadeurs d'Angleterre et d'Hollande qui -demandoient que je fus arresté avec mon vaisseau jusqu'à avoir une -satisfaction. Et me doutant de l'affaire j'eus la précaution d'aporter -mon journal où j'avois dressé le procès-verbal de tout ce qui s'étoit -passé envers le dit Anglois et que j'avois fait attester véritable par -tous les messieurs et dames qui avoient receu les insolences lorsqu'ils -vindrent et se débarquèrent de mon vaisseau, et dont le greffier du -Sénat et Mademoiselle son épouze étoient du nombre et avoient tous signé -le contenu. Lorsque Mr de Martangis en prit lecture, il fut fort content -et me fit mettre avec lui dans son carrosse et son secréttaire, et nous -fusmes trouver Mr Bielks grand admiral pour le prévenir. Il fut content -de ma précaution et il nous dit qu'il aloit se rendre au consseil qui -s'assembloit pour ce subject où seraient les ambassadeurs d'Anglettere -et d'Holande et que Mr de Martangit n'avoit besoin d'y paroistre puisque -j'étois muni de si bonnes défences, et Mr l'ambassadeur me conduit à -l'hôtel du conseil où il me laissa avec Mr Bezé son secrétaire et -retourna à son hostel, m'ayant dit qu'il me renvoirroit chercher pour -aler dîner avec luy. L'on nous fit entrer dans une antichambre du -conseil et peu après l'on m'y fit entrer seul et l'on ne voulut pas que -Mr Bezé y entrats. Je vis tous les seigneurs autour d'une grande table -couverte d'un velours vert et Mr l'admiral au haut bout soubs un dais et -les deux ambassadeurs un à chaque de ses costés, tous assis en -fauteuils. Je les saluay tous; et puis un de l'assemblée me demanda mon -nom et celuy de mon vaisseau en langue françoise. Je ne fis aucune -réponce. Il recommença et demanda pourquoy je ne répondois pas. Je dis -appartenir à un trop grand maistre pour que son officier fût traité avec -autant de mépris d'estre comme un valet interrogé sur pied lorsque toute -l'assemblée étoient assis. Et l'on m'aprocha un fauteuil, où avant de -m'asseoir je saluay tous ces messieurs. Et puis je dis: «Ce seroit trop -vous fatiguer et par trop ennuyeux à une si honorable assemblée de faire -un long interrogatoire et recevoir mes responces. Voici au net tout le -procès verbal de ce qui s'est passé et bien vérifié; examinées les -plaintes de mes partyes, je n'ay autre chose à vous répondre, et surquoy -il vous plaise rendre vostre bonne justice.» Et l'ambassadeur anglois -présenta son mémoire de plainte et dans lequel il y avoit beaucoup -d'exagérations outrées, disant n'avoir pas insulté qui que ce soit et -que mes gens n'ont eu d'autres intentions que de piller ce qui étoit -dans le dit navire et de le faire périr à la coste pour que l'on ne -s'aperceut d'un vol fait, ayant enlevé plus de 25 mille florins -d'espesses d'or et d'argent, etc. L'on leut tout au long mon -procès-verbal et les temoignages, et il n'y eut d'autres répliques à me -faire que sur le prétendu vol. Et je pris le discours: qu'il nets pas -surprenant que l'auteur d'une querelle ne dise beaucoup de faussetées -pour se disculper et pour agraver sa partie; que l'on examine sur les -factures de son chargement sy l'on y a rien pris, et que le total avec -son navire qui n'avoit que des mâts et des planches et quelques balles -de chanvres sont propres d'enlever, et quant aux espèces il n'est -nullement probable que l'on en remporte de ce pays; et qu'il produise sy -son chargement en allant auroit pu produire en retour la dite cargaison -et remporter autant d'espèces quand mesme elles seroient d'usage en -Angleterre. Après quoy l'on me dit: «Monsieur, passés dans l'antichambre -et l'on vous rendra vostre journal.» Je rejoins le secrétaire de son -Excellence et luy conte comme j'ay abrégé matière et comme j'avois agi à -l'entrée. Il en fut très content et dits: «Dans peu nous saurons ce qui -vat estre jugé.» Et un quart d'heure après les deux ambassadeurs -sortirent par notre antichambre, et celuy d'Angleterre me dits: -«Monsieur, vous devez estre content; vous avez trop bien défendu vostre -cause, et j'ai connu que l'on ne m'a pas accusé juste, et suis votre -serviteur.» Le Holandais me dits: «Tous les capitaines n'ont tant de -précautions que vous.» Et le Conseil se sépara, et on me rendit mon -journal sans me rien dire, et au sortir nous trouvasmes le carrose de Mr -nostre ambassadeur où étoit Mr De Cormaillon[165] qui nous attendoit et -pour me dire que Mr Bezé retourne à l'hostel et que nous alions chez le -Roy où Mr de Martangits étoit. Nous atendismes que leurs Majestées euts -commencé à disner, et le Roy fut informé du résultat du conseil dit tout -hault à son Exellence: «Monsieur, je suis bien aize que votre capitaine -se soit sy bien justifié, avec aplaudissement mesme de ses ennemis.» Et -la Reine dits: «J'en suis bien aize et je vais boire à sa santé.» Je -répondis par des grandes humiliations et puis on se retira, et fus -disner chez Son Excellence avec Mr de Cormaillon, homme de qualité de -France qui s'étoit batu en duel avec Mr le comte de Chapelle et de -Montmorency et se sauva en Dannemark où il a esté fait lieutenant -général des armées, ayant le cordon de l'ordre de l'Elephan Blanc et -promit de ne jamais lever les armes contre le Roy de France et a esté -fort estimé. Je fus étonné de voir venir disner avec nous Mr l'admiral -Bielks et qui fis mes élloges sur les manières du soutient d'honneur -pour ma séance et comme je m'étois si bien défendu, et l'après disner -Son Exellence me promena à toutes les curiozetées de plaisances de cette -cour où il n'y a rien qui mérite récit que la tour pour -l'observatoire.[166] Je prits congé de Son Exellence qui fit embarquer -dans ma chaloupe 24 grands jambons de Mayence dont douze m'estoient -présentés par la Reine avec un flacon d'or pour l'eau de Hongrie[167] et -dont le pied étoit tout à vice en boite remplie d'un exelent beaume, et -les douze autres jambons étoient de Mr l'ambassadeur, le tout pour le -vin de Champagne que j'avois présenté. - -J'arrivey à Elseineur sur le midy, où je trouvay en rade une flotte de -navires anglois et une de Holandois. Les premiers n'avoient que deux -convois, l'un de 50 et l'autre de 32 canons qui en atendoient deux -autres avec d'autres navires, et les Holandois avoient une cinquantaine -de navires marchands à escorter avec trois convois depuis 40 et 36 et 30 -canons, qui n'atendoient qu'un vent propre à sortir le Zund ainsy que -moy, qui sur les deux heures je fus à terre pour retirer mes despesches -et fus trover Mr Hanssen, agent de France, pour mes expéditions; et -comme c'est l'ordinaire d'aler an cabaret nous y fusmes dans une belle -et longue salle où ets plusieurs tables comme au café. Les capitaines -des convoys Holandois y entrèrent et un me demanda sy j'étois le -capitaine de cette flutte. Je réponds pourquoy? «Cets, dit-il, que vous -ne devriez porter la flame devant plusieurs navires de guerre comme nous -sommes et ceux d'Angleterre.» Je fus surpris d'un pareil discours et -leurs dits: «Venez l'oster, je vous y attendray.» Et il répondit: «Cela -pourra arriver sy nous nous trouvons hors le Zund.»--«Je le souhaite, -luy dis-je, et si vous n'estes que vous trois je me propose bien de vous -faire abattre les vostres et de faire saluer celle du Roy mon Maistre.» -Et Monsieur Hanssen fit changer la conversation, voyant que je prenois -feu. Il me donna mes despesches et je retournay sur les quatre heures à -mon bord, où vint pour me voir ce pauvre capitaine Danshin que j'avois -rançoné et qui s'échapa avec moy du naufrage de la _Serpente_. Je le -régalay avec de bon vin, il se grisa, et je lui en donnay six bouteilles -dans son canot. Sur les six heures qu'il s'en retournoit à son bord et -comme il passoit proche d'un de ses convois, celuy de 52 canons, il en -fut apelé par Mr Robinsson commandant qui le gronda d'où vient qu'il -étoit venu à mon bord, et si c'étoit pour déclarer leurs forces. Danshin -luy dits que je l'avois bien traité cy-devant et qu'encore après l'avoir -régalé je lui avois donné six bouteilles de bon vin desquelles il en -donna quatre à Mr Robinsson. Sur quoy Mr Robinsson soit par raillerie ou -autrement luy dits: «Retournés au bord de Doublet et luy dire de ma part -qu'il ne soit si prodigue de ce vin, et que je feray en sorte de luy en -faire boire en Angleterre.» Danshin qui estoit grix vient me faire le -compliment, et je luy donnay un chapeau de castor bordé d'or et luy -envoyay dire à son comandant que je doute de nous rencontrer, et que -s'il en vouloit boire qu'il eust à se faire débarquer présentement et -seul sur l'ille de Wein qui étoit proche de nous et que sur le champ je -m'y ferois débarquer seul et y porterois six flacons et que le vainqueur -les emporteroit. Il avoit compagnie à son bord lors de mon compliment -qu'il n'accepta pas, et le lendemain cela fut dit à terre où il fut -baffoué de tous les officiers Danois et de sa nation. Le 19e au point du -jour le vent se trouvant bon je tiray un coup de canon comme si j'avois -eu quelqu'un à conduire, et fit appareiller pour que les Holandois -n'euts publié que je me sauvois d'eux à la sourdine, et je sortys du -Zund sur les 4 heures du matin ayant salué de sept coups de canons, les -chasteaux de Crunnebourg, et d'Elsembourg[168], de Dannemarck et Suède, -lesquels me rendirent le salut. Et estant un peu dépassé le cap Kol un -calme me prit et les courants me portoient en arrière, je fis jetter une -ancre à la mer pour m'arrester, et sur les six heures nous aperçeumes la -flotte des Hollandois qui sortoit le Zund avec un petit vent favorable -qui nous les faisoit approcher, ne pouvant passer que bien proche de -nous je les atendits, et dans cet intervale nous aperceusmes du costé de -la mer une escadre de cinq vaisseaux de guerre portant les pavillons de -Dannemarck qui faisoient route pour entrer au Zund, et les Holandois -ayant le bon vent se trouvèrent proche de moy et dont l'avant garde -étoit à portée d'un bon pistolet. Je luy somma d'abaisser ses huniers et -sa flame et de saluer le pavillon de France. J'étois bien disposé au -combat n'ayant que d'un costé à combattre. Ils furent un peu lents à me -répondre. Je recommençay ma sommation vu que j'alois les couler à fonds. -Ils abaissèrent leurs huniers et saluèrent de sept coups de canon. -J'aperçus encore leur flame au mât et je les fis abaisser, et ensuite -l'arrière-garde se joignit au comandant qui étoit au gros de la flotte -et je creus qu'il y aurait résistance et action, mais sur la deuxième -semonce ils me saluèrent comme avoit fait l'autre, et entre temps -l'escadre des cinq vaisseaux que nous voyons s'approchèrent de nous et -m'envoya un canot avec un officier françois me dire que le fils aisné du -roy de Dannemarck[169] commandoit cet escadre et qu'il vouloit savoir -qu'en sa présence d'où procédoit cette violence dans leur mer qui étoit -sacrées et neutre pour les nations. J'excitay l'officier et ses gens à -boire, et luy dits que j'alois en sa compagnie dans mon canot en rendre -un fidel compte à son Altesse Royale. Et lorsque le canot de l'officier -déborda, je fis tirer treize coups de canon et fit abaisser ma flame -pour faire salut au prince qui trouva bon mon salut. Et il me fit -recevoir lorsque j'entray dans son vaisseau, les soldats en hays soubs -les armes, la caisse battant, et il me receut au travers de son grand -mât et me conduit dans sa chambre, où je luy fis un récit de ce que les -Holandois dans l'auberge d'Elseineur m'avoient insulté en me menaçant de -se faire saluer et me faire abaisser ma flame dès la sortie du Zund, et -je ne peux croire que les gens d'une République eussent autant de droit -pour entreprendre sur une teste couronnée et aussy puissante qu'est mon -Roy, et je les ay mis à la raison et sachant très bien que le Roy de -Dannemark a esté informé de leur audace, qu'il trouvera bon ce que j'ay -fait, et que Son Altesse Royalle m'approuveray aussy. Le prince -m'embrassa et me dit: «Vous méritez une récompense et eux sont des -coquins qui ne méritent pas comander des vaisseaux.» Et me convia à -boire et salué sa santé, puis il dit: «Je veux aller voir votre -vaisseau, allez et je vais vous suivre dans mon canot.» Et lorsque je -déborday il me fit saluer de treize coups de canons, ce qu'il ne devoit -pas, et vint incontinent. Je fis mettre mes soldats en hays, la caisse -battant et le trompette jouant, et il fit sa revüe jusque entre ponts, -et puis entra dans ma chambre où je luy présentay la colation dont il -mangea un peu et beut à la santé du Roy, le segond à la mienne et se -rembarqua après bien des marques de son amitié, et lorsqu'il déborda je -le fis saluer d'une décharge de mousqueterie et treize coups de canon et -puis deux autres décharges de la mousqueterye, et fis mettre soubs les -voilles pour continuer ma route pour passer par le Nord d'Ecosse et -d'Irlande afin de me rendre à Brest, où je suis heureusement arrivé au -25 aoust. - -Je fus saluer Mr le maréchal de Coeuvre[170] qui étoit comandant et luy -rendis compte de mon voyage et de la carguaison que j'amenois. Il me -dits: «Voilà un beau bouquet pour le Roy, nos vaisseaux en ayant grand -besoin et vous mérittez récompense.» Je lui dits: «Monseigneur, il y a -bien du temps que l'on me l'a faite espérer, et je n'obtiens rien et -suis déterminé à quitter le service.» Il dits: «Il ne faut pas faire -cela.» Et je prits congé de luy pour aler à M. l'intendant pour lors Mr -Descluzeaux qui me receus encor très bien, et avec lequel je tins les -mesmes discours. L'on fit incontinent la décharge de mon vaisseau, puis -je rendis mes comptes et j'en tiray une décharge et fut simplement payé -de mes gages, et j'eus ordre de remettre mon vaisseau aux mains de Mr -Dugué-Troüin pour armer pour faire la course, et je party de Brest au -commencement d'octobre pour me rendre à Saint-Malo afin d'aller -accomplir ma parolle de me marier comme je l'avois promis par toutes mes -lettres, et le 24 du mesme mois la célébration en fut faite,[171] et dix -jours après il me survint ordre de me rendre à Brest pour recommander le -_Profond_ sur ce que l'équipage que j'avois amené étoient tous Flamands -et qui ne vouloient servir soubs Mr Dugué, et lorsque je fus arrivé on -me proposa de m'embarquer pour segond soubs luy, et je n'en voulus point -et retournay à Saint-Malo et il me falut songer à m'occuper. - -Et il ne se trouvoit qu'une moyenne frégatte de 18 canons qui étoit à -Grandville où je pris intérest et la fust armer pour la course. Je fus -croiser dans la Manche de Bristol, et je fis trois moyennes prises de -peu de valeur et puis je fus aux costes d'Angleterre où je fus rudement -poursuivi par plusieurs gardes costes qui m'obligèrent de jeter ma -chaloupe dans la mer et qu'à force de porter les voiles pour échapper je -fus prest à périr, et heureusement je m'échappay et fut pour croiser -vers les illes des Assores, où j'étois tort connu et me flattant d'y -trouver des vivres à très bon compte et sur mon crédit. Au dix de may -1693 je dessendit à Punte Delgade, ville capitale de l'ille de -Saint-Michel, appartenante à Mr le comte de Ribeira-Grande et où tout -les moinnes de l'ordre de Saint-François étoient en grand désordre pour -faire élection d'un Prouvincial, ayant deux factions l'une pour Nolet et -l'autre pour Sapator, et cherchoient à se battre courant les jours et -les nuits par troupes comme des bandits portant des ceintures rouges et -les autres blanches, allant mesmes quelques-uns à cheval avec des fusils -criant comme des enragez: «_Vivat Nolet; Vivat Sapator._» Et me -demandaient de quel party j'étois, et je dis bonnement: «du plus fort,» -ils se prirent à rire. Le gouverneur me fit aller chez lui et me pria de -recevoir dans mon bord le R. P. Sapator avec dix ou douze de ces -religieux pour les porter jusqu'à l'ille Tercère qui n'est éloignée que -de 30 lieues, et je dis avoir besoin de vivres pour mes gens. Il envoya -chercher son ami Sapotor qui me dit: «N'en acheptez pas, faites votre -mémoire et tout vous sera promptement envoyé sans qu'il vous en couste.» -Et je fis sur le champ le mémoire bien ample et sans rien oublier et fut -bien exécuté dès le 16e. Les moinnes s'embarquèrent nuitamment et -avoient deux barques caravales qui les suivoient soubs mon escorte -crainte des Salletins, et le 17e may nous estions à 6 lieues dépassés la -pointe du ouest de l'ille que les deux caravalles étoient à plus d'une -lieue de l'avant de nous. Il s'éleva un grand bruit de la mer quoyque -tout en calme et soudain un volcan en sortit avec tant d'impétuosité que -nous crueusmes tous estre à notre dernière fin, sentant notre navire -tout ébranlé et que les deux caravalles avoient sauté à perte de vue -dans l'air et entourés d'une épaisse fumée qui nous offusquoit d'odeur -de soufre; un chacun de nous agenouillé demandant la bénédiction de nos -séraphins qui en avoient autant besoin que nous, et les prières ne -manquèrent pas. Mais ayant revüe à nos pompes et que le navire ne -faisoit point d'eau, je les rassuray tous et poursuivis la route -espérant sauver quelqu'uns des deux caravelles, et nous n'aperceusmes -pendant près de deux lieues que des pierres de ponces flottantes sur -l'eau avec quantité de différents poissons, dont en ayant pris on n'en -peut gouster tant ils étoient corrompus du souffre. Et le 18 nous -entrasmes au port d'Angra où est la ville capitale, et débarquasmes -nostre marchandise, les restes des franciscains qui me laissèrent toutes -leurs provisions et le lendemain me régalèrent splendidement au grand -couvent et envoyèrent boeufs et moutons, volailles, vin, jusqu'à des -biscuits sucrés pour toute mon équipage au nombre de 120 hommes, et je -ne m'arrestoy que trois jours. Je fus comblé de remerciements et de -provisions jusqu'à des herbes potagères. Et malgré les régalles je ne -fus pas 8 jours en mer que je voyois dépérir mon équipage, et mes -chirurgiens, furent obligés de me déclarer qu'ils étoient tous gastées -de maux vénériens, mesme jusqu'à un mousse de 15 à 16 ans, et au bout de -20 jours je n'avois pas 30 hommes en état de combattre. Je prits une -flutte Angloise sans canons et qui n'avoit pas de sable pour son lest, -et fut contrainct d'aller désarmer à Saint-Malo vers le 15 juin. - -Après quoy[172] je m'intéressay d'une huitiesme partie d'une frégatte de -36 canons nomé le _Comte de Revel_[173] pour la comander et faire la -course. Je l'équipay avec beaucoup de diligence et engageay 220 bons -hommes, et Mrs de Villestreux de la Hays[174] et de -Beauchesnes-Guouin[175] armoient à mesme dessein les vaisseaux, le -_Sainct-Anthoine_ de 52 canons et le _Prudent_ de 44, le premier avec -320 hommes et l'autre 290. Et sortismes du port de Saint-Malo à quelques -jours différents les uns des autres étant prévenus de nos signaux et du -lieu de nous rencontrer qui étoit sur les environs des sondes de la -Manche, où nous nous joignismes peu de jours après le départ. Et le -lendemain suivant nous aperceumes une flotte de 60 navires desquels il y -avoit dix gros vaisseaux de guerre et quatre frégattes. Nous en -approchasmes à deux portées de canon et mesme plus proche et les -reconnusmes Anglois qui tenoient un bon ordre dans leur marche sans se -diviser pour nous chasser et continuèrent leur route vers l'Espagne ou -le détroit. Nous les suivions pendant 3 jours et deux nuits, ce qui nous -écarta de notre croisière, et nous chassasmes chacun de nostre costé. - -Et me trouvant seul au 21 aoust à environ 70 lieux au ouest du cap de -Finisterre, nous aperceumes une flotte de 40 navires desquels nous -aprochions pour les reconnoistre avec leurs forces. Notre homme de la -découverte cria qu'il y avoit un navire qui en étoit fort écarté. Nous -chassions dessus, et il nous fit nos signaux où nous luy répondismes, et -il s'approcha de nous pour nous parler. C'étoit la frégatte L'_Amitié_ -de 24 canons commandée par le Sr La Janais Le Gouts[176], de Saint-Malo, -lequel nous dits qu'il y avoit trois jours qu'il suivoit et observoit -cette flotte, et que n'étant assez fort il n'avoit osé l'attaquer, et je -luy demanday de quelle force à peu près il croyoit estre leurs convoys. -Il me répondit que le commandant et le plus gros ne pouvoit avoir que 36 -canons, le segond de 30 et le 3e de 24 à 26, mais qu'il y avoit des -navires marchands depuis 30 à 36 canons. Surquoy je luy demanday que -s'il me vouloit segonder que nous les irions attaquer, et que sa frégate -qui étoit plus légère que la mienne qu'il faudroit qu'il poussat avec -toutes ses voilles tout proche et par dessoubs le vent du commandant et -de lui lascher toute sa bordée afin de luy faire partir la sienne, et -qu'incontinent je serais en état de lascher la mienne et tout d'un temps -sauter à son abordage et que luy sieur Trouard reviendroit m'aborder, me -metant son monde dans mon bord qui suivoient les miens de dedans le dit -commandant. Et il ne le jugea pas à propos; je lui dits de me suivre -très proche pour me seconder, et que j'alois livrer le combat, et le -commandant Anglois me voyant disposé pendant que je discourois avec mon -camarade, il fit un signal à sa flotte et qui luy envoyèrent à son bord -dix chaloupes, remplies d'hommes et fit amarer derrière sa poupe et il -cargua ses basses voilles, ainsy que tous les navires de sa flotte pour -nous attendre dans un bon ordre ayant son arrière garde derrière luy à -portée de pistolets qui avoit 40 canons et son avant garde 36 canons, et -voyant tout mon équipage bien animé et bien disposé j'approchay du -commandant à demie portée de pistolet et luy laschay ma bordée et la -mousqueterie. J'essuyay la sienne et de ces deux confrères, et notre -mousquetterie étoit bien servie et fusmes plus d'une grosse heure à nous -chamailler, mais mon camarade s'écarta dès la première volée qu'il -receut de l'arrière garde dont il avoit receu quelque dommage. Mes -officiers m'advertirent qu'il s'étoit retiré, je les encourageois à -soustenir, et ils me dirent que je ne voyais pas notre domage où nous -étions par la quantité des morts et estropiez ainsi que plusieurs de nos -canons démontés et qu'il y avait plus de trois pieds d'eau dedans notre -fonds de calle, et par un bonheur le commandant, ses camarades et toute -sa flotte firent toutte voille pour se tirer de nous et je ne peus plus -les poursuivre. Lorsque j'eus considéré le mauvais état où nous étions, -nous travaillasmes à étancher l'eau que les coups de canons nous avoient -causés, et quarante six de nos hommes tuez dont notre aumônier fut du -nombre, ayant sorty de son poste de la calle pour me prier de cesser le -combat, dont le dernier coup de canon de notre ennemi luy emporta la -teste. Nous eusmes 21 estropiez des cuisses, bras et jambes et 32 de -bien blessés et huit de nos canons entièrement démontés de leurs affûts -qui estoient brisés et toutes voilles coupées à morceaux, ainsy que nos -manoeuvres dont il ne nous restait qu'un seul lanbau du grands mât et -les mâts et vergues hachés ainsy que le corps de notre vaisseau par des -carreaux de fer, de pied et demy à deux pieds de longueur sur 2 à trois -pouces dépaisseur, qu'ils nous avoient envoyés par leurs canons, et il -est surprenant comme nous en avons échappé. Et pendant que nous nous -raccordions le sieur de la Jannais vint m'approcher et m'offrir quelques -secours. Je le gronday de ce qu'il m'avoit abandonné sitôt et il me dit -avoir reçu deux coups de canons à l'eau et que son segond capitaine le -sieur Truchot avoit un bras emporté. Je luy redis: «Sy vous m'aviez aidé -seulement une demie heure nous aurions eu la victoire.» Il me répondit: -«Vous estes trop heureux d'avoir échappé après estre si mal traité et -nets-ce pas victoire de les avoir fait lascher pied et prendre la -fuitte.» Je luy dits de se retirer d'avec moy, et il s'en alla. Ma -chaloupe et le canot furent brisés des canons, et je fis routte sur -celles que nos ennemis abandonnèrent pour mieux fuir et j'en choisis une -très belle, puis on aperceut un moyen navire à une lieue des dites -chaloupes et c'étoit un flutton d'environ 150 thoneaux de port chargé de -bons balots de diverses étoffes et toilles de merceries, lequel estoit -de la mesme flotte que nous venions de combattre, et nous déclara leurs -forces et qu'ils aloient en Pensilvanie et portaient neuf cens hommes de -troupes réglées. Et je fis route avec cette prise pour relascher à -Sainct-Malo me faire racomoder et étant par trop mal traité, je ne peus -résister aux vents un peu contraires, et je fus contraint d'entrer à la -rade de Brest où M. Herpin le capitaine du port vint à mon bord, et fut -très surpris de ce que je m'étois retiré d'un pareil embarras, voyant -mon navire et mon équipage sortis mal traités; et il eust la bonté de -m'envoyer aussitots un batteau chalant pour avec des chirurgiens faire -enlever mes estropiez et blessez au grand hospital du Roy et puis fit -entrer notre frégatte, et je fus saluer M. le Marquis de Langeron qui -était commandant et M. Descluseaux intendants, qui me promirent de bien -faire radouber et équiper ma frégatte et que j'eus à aller par terre à -Sainct-Malo refère un équipage et que je ne me mis en paine que mon -radoub seroit sur le tault du Roy. Les effects de ma prize produire -autour de trente six mil livres et ayant rengagé 162 bons hommes je les -aconduits à Brest le 19 septembre. L'on me fournit mesmes un des -magazins du Roy sur le mesme prix pour la bonne amitié qu'avoit pour moy -M. Albust munissionnaire. Je partis seul de Brest le 26 septembre et fut -croiser entre le cap Lezards et les Sollingues. J'aperceu un vaisseaux -de 50 canons; je fis nos signaux et il me répondit juste; nous nous -aprochasmes à nous parler, c'était le vaisseau du Roy: Le _François_ -comandé par M. Dugué-Troüin armé par des particuliers et nous fusmes à -l'ancre en rade de la grande ille Sorlingue ayant nos pavillons anglois. -Il vint à nostre bord une chaloupe du pays, j'étois au bord de M. Dugué -pour y disner, et nous aperceusmes un vaisseau seul venant sur nous, -lequel nous croyoit anglois voyant nos pavillons. Je me fis promptement -reporter à mon bord, où il me resta un officier de M. Dugué. Nous -levasmes nos ancres, le dernier vaisseau qui nous avoit approché à -portée du canon se deffia ou il nous reconnut. Il prit la fuitte et nous -lui donnions bonne chasse. J'alois beaucoup mieux que le _François_, et -aproché à portée du fusil le vaisseau anglois qui avoit 60 canons et il -m'aurait enlevé avant que M. Dugué m'euts peu secourir. Le dit anglois -jetta des chaloupes, mats et vergues d'hune de rechange et ses -éclouaisons à la mer pour mieux aller et s'échapper, je le laissay -s'échaper et me rejoignit à M. Dugué et luy renvoyai son officier, et la -nuit il survint un coup de vent, qui nous sépara d'avec mondit sieur -Dugué. - -Et je pris résolution me voyant seul d'aler croiser au Nord des côtes -d'Irlande jusqu'au travers et en vue de Londondery où nous aperçeumes -une moyenne frégatte, à laquelle nous fismes les signaux et elle y -répondit, et nous nous approchasmes à nous entreparler. C'étoit -l'_Etoille_ de 18 canons, capitaine Pignon-Vert-Creton, de Sainct-Malo, -et tombasmes d'accord de croiser quelques jours ensemble. C'étoit au -soir et que le lendemain au matin nous aperceusmes à deux ou 3 lieues -soubs le vent de nous un navire qui vouloit nous approcher, le jugeant -pour un garde coste denviron 40 canons et qu'il falloit tascher à -l'éviter, le Sieur Creton en convint et nous serrasmes le vent à toutes -boulinnes, et le dit garde-coste nous approchoit à vue d'oeil, ce qui -intimidoit grandement nos équipages, qui se servoient de lunettes -d'aproches et raisonnoient ensemble: «cets un garde coste de 50 canons»; -d'autres: «il est bien plus fort que nous.» Et entendant ces murmures -j'arachey toutes les lunettes d'approches et les jettay dans la mer et -d'un ton colérique je prits parrolle leur disant: «Vous voyez tous que -nous ne pouvons éviter le combat; quant à estre batus en fuyant vous -l'estes à demy et l'ennemy se fortifie; je suis d'avis de fronder sur -luy et il aura la moittié de la peur.» Et j'en dis autant au Sr Creton -qui me répondit: «nous ferons ce qu'il vous plaira», mais du ton trop -lent, et mon équipage la mesme chose. Je fis aporter du vin, le versant -à tous, je bus hautement à la santé du Roy et qu'il vive; et la plus -part crièrent: «Vive le Roy». Je dis: «Allons mes amis vous estes des -braves gens soutenons l'honneur du pavillon, et qu'on leur verse encore -à boire, et nous disposons à vaincre nostre ennemy; ce nets pas les -canons qui batte se sont les braves gens et il nen a pas dix plus que -nous, et alant nous mesme l'attaquer ils sont plus qu'à demy battus.» Et -fis armer vent arrière sur luy, et l'_Etoille_ nous suivoit lentement, -ainsy ce n'étoit pas celles des trois Mages. Le garde coste nous -atendoit avec ses deux voilles majeures carguées et le vent sur le petit -hunier ayant son costé de tribord au vent, et y avoit échangé trois de -ces plus forts canons croyant que je l'ataquerois du mesme costé, mais -étant tout proche de luy je fits ariver par sa poupe et luy tirant ma -volée coup après coup qui le prenoient en enfilade, et puis fits tenir -au vent soubs le vent de luy qu'il ne peut faire aucune manoeuvre, et -notre mousqueterie très bien servie nous luy coupasmes la drisse du -grand hunier dont la vergue et voile tomba; nous redoublames nos -décharges et en une heure de combat, il se rendit, je ne perdits qu'un -homme qui eut la teste emportée nommé Mazelinne, d'Honfleur, et notre -ennemy eut 24 tuez avec leur capitaine Mr Kilincword. Le navire étoit -tout neuf, mis à l'eau depuis 3 mois, armé de 40 canons, percé pour 44, -se nommait le _Scarboug_, avec 200 hommes; et l'_Etoille_ ne me seconda -nullement cependant a eu part à cette prise pour avoir assisté de -tesmoing, et après l'avoir pris les officiers et équipages qui restoient -me prièrent de les faire débarquer à la terre d'Irlande, dont nous -n'étions éloignés que de trois lieues, ainsy que leurs blessés et -estropiez dont ils périroient la plus grande partie sy je les enlevois -en France. J'accorday leurs demandes et m'en débarrassay et les fit -porter à terre dont je fus grandement loué par leurs nations, et -j'escortay la dite prise au Port-Louis le 6 de novembre et en ressortis -2 jours après sur ma frégatte le _Comte de Revel_ ne l'ayant montée que -de 30 canons à cause de l'hiver, ainsy l'anglois en avoit 10 canons plus -que moy et de plus gros calibre et 24 hommes plus. Je partis du -Port-Louis seul le 8 novembre pour retourner à Sainct-Malo désarmer où -j'arivay le 12 novembre[177]. - - - - -CHAPITRE VIII - -Bombardement de Saint-Malo.--Visite de Vauban.--Voyage à Bourg -neuf.--Second bombardement de Saint-Malo.--Croisières.--Excursion en -Irlande.--Superstition de Doublet.--Voyages aux Açores.--Lutte contre -les Anglais.--Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à -deux vaisseaux portugais.--Martyre de la fille de Dom Garcia.--Retour à -Marseille. - - -1693. Le 26 sur les deux heures de l'après midy, je fus à la promenade -sur les remparts proche de la porte de Sainct Thomas, avec plusieurs -messieurs de la ville, et l'on aperceu au large de la Conchée[178] une -flotte qui s'en approchoit. La pluspart de nos messieurs croyoient estre -une flotte du party des gabelles qui venoient d'Honfleur, et nous les -regardions avec des lunettes d'aproches. Je dits: «Ce n'est nullement -une flotte de navires marchands, ce sont vaisseaux de guerre.» Et il y -eut presque un pary entre M. de la Motte-Gaillard et moy. Il se fondoit -que la saison étoit par trop advancée et j'opinay tousjours que c'étoit -des vaisseaux de guerre jusqu'à payer dix pistoles pour gajeures. Et sur -les 4 heures ils mouillèrent leurs ancres en dedans de la Conchée à la -fosse aux Normands, je quitay ma compagnie en leur disant qu'ils -feroient bien d'ordonner de préparer les forteresses pour les deffences -de la ville, et que j'alois changer d'habit pour m'y disposer. Je fus -chez moy très embarrassé pour advertir mon épouse qui étoit sur son -huitiesme mois de sa première grossesse et pour l'envoyer à la campagne -de sa mère, et j'étois encore plus embarrassé comment la quitter. Je dis -à son frère de l'aler conduire et que je ne le pouvois faire, crainte -que l'on ne m'accusât de lascheté et qu'on ne dit que j'avois pris ce -prétexte pour me sauver, et elle consentit de partir avec son frère. Et -je fus au fort Royal où il n'y avoit rien de préparé aux batteries des -canons, et les ennemis se postèrent ayant des pavillons blancs, ce qui -faisoit encore doubter que ce ne fut des françois. Et lorsqu'ils eurent -bien placé deux galiotes à bombes, sur les 5 heures, ils envoyèrent -plusieurs grosses bombes qui par un bonheur outrepassoient de beaucoup -la ville et sans faire aucun dommage, et alors les portes se trouvoient -trop petites pour passer l'afluence du monde qui se vouloit sauver. Et -nous leur envoyâmes plusieurs coups de canons sans nous apercevoir leur -avoir fait dommage. La nuit survint et l'on cessa de tirer de part et -d'autre. - -Nous avions deux mortiers au pied du glacis sous la guérite du bastion -du fort Royal. Au lendemain nous les mismes en estat de les faire jouer, -mais il n'y avoit pas gens expérimentés pour cela, je m'y offris sachant -le fait, mais M. le Camus, écrivain principal, qui représentoit la place -de M. le commissaire qui étoit à Paris[179] m'osta cette pratique la -croyant mieux savoir que moy[180], et se voyant sans réussite et par la -sollicitation de plusieurs messieurs il m'abandonna les mortiers. Et -avec l'assemblée nous aperçeusmes que lorsque les galiotes avoient -envoyé leurs bombes elles changeoient de leur place pour n'estre pas -endomagés par les nostres, et je proposay que si l'on ne me veut pas -troubler que je feray crever toutes les bombes en l'air que j'envoirray, -et que par les éclats épars de tous cotez que nous pourrons par ce moyen -plustot incomoder les dites Galiotes. Je commençay par mettre le feu à -la fusée de chaque bombe et puis, à une distance de deux _Ave Maria_, je -fis mettre feu à l'amorce des mortiers et le mât d'hune de la Galiote la -plus éloignée fut emporté, et se retira de sa place; et de ma seconde -volée la poupe de l'autre galiotte fut fort endommagée et mis le feu à -un baril de poudre qui fit bien du fracas, et se retira au large, dont -j'eus bien des applaudissements. Et lorsque j'eus cessé, je montay au -fort Royal pour découvrir d'où provenoit des pierres de taille que nous -tomboient proche de nostre batterie des deux mortiers qui risquoient à -nous blesser, et je remarquay que c'étoit la guérite du bastion qui -tombait par l'effort de nos mortiers. Je fis achever d'abattre la dite -guérite, et y fis porter une pièce de canon de 36 livres de boulet, qui -avoit démonté l'affut à l'embrasure voisine qui ne pouvoit donner sur -nos ennemis, et la place vidée de la guérite battoit directement ou ils -étoient mouillés et fit un bon effet, et nos ennemis se tirèrent plus -que très lentement. Nous étions dans le château Royal avec tous les plus -braves et signalés capitaines de frégate de Sainct-Malo, tous enfants -des meilleures familles, et qui agissoient du concert sans se piquer du -commandement, résolus de combattre jusqu'à la fin, lorsque sur les 5 à 6 -heures du soir il survint une compagnie d'infanterie dont l'officier -creut nous comander comme à ses soldats et nous vivions à nos -frais--nous nous retirasmes tous du fort et y laissâmes les officiers et -soldats. Nous estions tous très échauffés par nos agitations; nous -fusmes souper et changer. Sur les huict heures du soir, on se croyoit -tranquille pour la nuit, j'étois à souper en bonne compagnie lorsqu'il -se répandit comme un terrible coup de tonnerre que l'on creut -entièrement abismée, les lanternes de tous costés, que un chacun -regardoit sy sa maison subsistait. Nous courusmes vers le fort Royal où -avoit esté le grand effort et on aperceut un navire échoué derrière les -murs qui avoit sauté par une quantité de poudre et d'artifices dont les -murs de la ville du mesme costé étoient entr'ouverts, et au jour on ne -remarqua que très peu de maisons peu endommagées, et presque tous les -vitrages et des églises entièrement fracassés, et le lendemain les -ennemis voyant la ville encore debout se retira sans bruit et les gens -de ce navire furent trouvés écrasés et brisés. C'étoit cette fameuse -machine infernale dont les gasettes avoient fait mention que l'on la -composoit dans la tour de Londres, et sy les soldats ne nous euts -dépossédez du fort Royal nous aurions coulé à fonds cette dite machine -avant qu'elle eut approché de la ville; c'est un hazard comme elle (la -ville), n'en at esté ruinée, etc.[181]. - -Je fus pris d'un grand rumatisme par tout le corps des fatigues que -j'avois euts. Mrs les intéressés en la frégatte le _comte de Revel_ me -déclarèrent qu'ils aloient se rendre adjudicataires de la prise du garde -côte que j'avois faite et que sy je voulais bien m'y intéresser que je -la commanderois de compagnie avec le _Revel_. J'acceptay le party aux -conditions que mon beau-frère le Sr Demarets-Fossard auroit le -commandement du dit _Revel_, Et il étoit connu pour un très brave homme -et il n'y eut aucune difficultés. - -Peu de jours ensuitte Monsieur le duc de Chaulne,[182] gouverneur et -admiral de la Bretagne, vint faire sa demeure a Sainct-Malo, et il fut -informé comme j'avois agy au bombardement et comme j'avois enlevé corps -à corps un vaisseau de guerre plus fort que n'étoit le mien, Il dits: -«Cela mérite une récompense.» Et il me fit venir devant luy et me fit -présent d'une espée à garde et poignée d'argent doré et un beau -ceinturon brodé, et dits: «Je veux prendre intérêts avec vous dans le -garde coste que vous avez pris et le nommerez de mon nom.» Je le -remerciay humblement des bontés de Sa Grandeur et de l'honneur qu'il me -faisait. - -Mr de Vauban premier ingénieur du Royaume vint pour examiner la ville de -Sainct-Malo, et lorsqu'il passa au fort Royal il vit la guérite en -question abatue, il demanda sy savoit esté par quelque boulet des -ennemis, et il avoit une grande troupe d'officiers à sa suitte et -entr'autres Mr Carajean ingénieur en chef à Sainct-Malo qui sourdement -m'en vouloit. Il dit à mon dit Sr de Vauban que c'étoit moy qui avoit -démoly la dite guérite et sans subjet. Mr de Vauban s'échauffa et dits: -«Que l'on me fasse venir cet homme je luy feray rédifier à ses frais. -Quoy, moi-mesme je n'oserois faire abattre ma guéritte de bois sans le -permis du Roy.» J'étois assés proche de luy pour entendre son discours, -et je ne me démonté pas. Je luy dits: «Monseigneur, ayez la bonté de -m'entendre, il faut que j'aye quelqu'ennemy caché qui vous a mal -informé, et je me raporterai à la pluralité des voix d'une aussy belle -cour que vous avez. Je ne mérite pas un sy mauvais sort pour mes -paines.» Il dit: «Hé bien, qu'avez-vous à dire?» Je luy contay comme -j'avois agy et fait, et quantités d'honnestes gens m'aprouvèrent et luy -dirent que j'acusois vérité, et il se tourna vers l'ingénieur et luy -dit: «Vous avez grand tort d'accuser à faux cet homme; il mérite plustot -une récompense qu'une reprise.» Et je fus affranchi de monter les gardes -dont les Mrs de la ville y sont obligez. - -Et sur la fin de l'année 1694, mes intéressés m'avertirent que le garde -coste que j'avois mené au Port-Louis nous étoit adjugé par trente quatre -mil cinq cens livres, et que j'eusse à me disposer de partir par l'aller -armer avec seulement soixante hommes d'équipage, et que j'irois le -conduire à Bourneuf pour y charger aux deux tiers de sel pour aporter à -Sainct-Malo, afin d'y armer tout d'un mesme temps avec le _Revel_, que -j'avois cédé à Mr Desmarets et je partis par terre. Etant arrivé au -Port-Louis, je fis équiper simplement le navire qui fut nommé le _Duc de -Chaulne_, et le 20 janvier 1695 je fus arrivé à Bourg neuf pour y -charger le sel. Je fus par terre à Nantes pour faire l'épreuve de 70 -fusils boucaniers que j'avois fait faire et les fis apporter par -charrette. Ayant chargé le sel, je partis de Bourgneuf au 4 février et -par vents contraires, je relaschay à Camaret[183] où il y avoit une -flotte de nos navires marchands qui atendoient le vent favorable pour -passer par la Manche et tous les capitaines me prièrent de leur servir -de convoy et je les conduis jusqu'à Sainct-Malo après les avoir -préservés de cinq corsaires de Garnesey. Etant arrivé au 26 avril nous -travaillasmes fortement à armer nos deux frégattes et à engager plus de -quatre cents matelots et 120 volontaires pour la mousqueterie, et sur le -20e juin nos frégattes étoient armées et mis en la rade de Rance.[184] -Je demanday à Mr Desmarets[185], s'il étoit en état de sortir en mer, et -il me dit qu'il ne le pouvoit que pour la marée du lendemain. Je luy -dits de se bien aprester et que j'alois sortir pour l'attendre à la rade -du dehors qui est sur le vieux banc, et que je me disposerois à mettre -tout en estat et réglerois mes bordées pour les quarts et pour régler -les portées au cas de combat, et comme le temps étoit beau je faisois -ces réglements étant soubs les voiles pour aussy éprouver la marche du -vaisseau. - -Nous fusmes[186] trois à 4 lieux en mer que j'envoyay un homme au haut -du mât pour faire la découverte. Sitots qu'il fut en haut il cria qu'il -voyoit plusieurs batteaux qu'il croyoit estre des pescheurs, et -j'envoyay en haut un de nos enseignes, lequel me cria aussy que c'étoit -des batteaux, cependant qu'il y en avoit quelqu'uns qui paroissoient -plus gros. Je montay aussitost sur la hune du grand mâts, et me servit -de moyennes lunettes d'aproche pour mieux examiner. Et j'aperceus que -c'étoit de gros vaisseaux qui venoient vers nos rades, allant dans un -bon ordre. Je redessendis et dis: «Quelle diable de méprise de prendre -des vaisseaux de guerre pour des bateaux pescheurs! et il faut que nous -les remarquions de plus près afin de les bien connoistre.» Et comme ils -venoient de notre costé ils s'aprochèrent en très peu de temps, dont -nous ayant aperceus il y en eut deux qui me donnèrent la chasse et -j'aperceu que le plus gros de ces vaisseaux portoit à son grand mât un -grand pavillon rouge. Et je fis revirer de bord pour rentrer à la rade -de rancée. Devant la ville il y avoit une grande quantité de monde sur -la Holande[187] et sur les remparts à nous regarder. Les uns croyoient -qu'il se seroit ouvert quelque voye d'eau à nostre vaisseau et on ne -savoit que présumer, car on ne voyoit pas de la ville les vaisseaux qui -m'avoient obligé de rentrer. C'est que la marée baissoit et le vent -cessa qui les obligea de reculer plutots que d'avancer. L'on m'envoya un -bateau de la ville pour s'informer ce qui me pouvoit estre arivé. -J'avois défendu à tout mon équipage de ne rien dire, et je dits aux gens -du dit bateau que j'allois dessendre à terre et j'ordonnay à mon segond -capitaine de ne laisser aprocher aucun bateau de nous, et je m'embarquay -dans mon canot avec Mr De la Motte Nepveu, mon premier lieutenant, et -luy ordonnay qu'aussitots que j'aurois débarqué à terre qu'il eut à -retourner à nostre bord et ne pas déclarer à qui que ce fut ce que nous -avions veu. Mes intéressés et amis se trouvèrent à mon débarquement, -étant très inquiets m'empressoient de leur déclarer le subjet de ma -relasche sy précipitée. Je les priay de ne pas obliger à parler devant -une sy grande quantité de monde et que j'alois chez Mr le comte de -Polastron[188] qui étoit le comandant, et que là ils sauroient toutes -chozes. Et lorsque j'entray je dits: «Monsieur, que j'aye s'il vous -plaits l'honneur de vous entretenir un moment en particulier avec Mrs -mes intéressés.» Et il nous fit entrer dans une autre chambre et gardée -par deux sentinelles. Et je déclaray ce que nous avions veu et le -prévint que s'il ne le voyoit pas que c'étoit les marées qui les avoit -empeschées d'avancer et que j'avois compté jusqu'à quarante vaisseaux de -guerre et qu'infailliblement venoient pour attaquer la ville et qu'il -donnât les ordres pour les deffences. Il me prit par la main et me dits: -«Allons chez Mr le commissaire, nous y trouverons tous les officiers.» -Nous y fusmes et je le priay de me laisser pour un moment aller chez moy -advenir mon épouse et famille pour mettre ordre aux affaires de ma -maison. Et il me dit: «Je vous prie de ne vous pas séparer de moy. Vous -allez estre accablé de questionneurs et ne pourrez vous en débarrasser. -Cette affaire est de toute importance.» - -Et nous fusmes chez Mr Desgastimes[189] commissaire. Je fus retenu pour -estre du conseil et j'étois très faible par la faim. Je priay que l'on -me donna du pain et du vin, mais l'on me servit une petite table avec du -dindonneau froid et je mangeois et buvois d'un grand appétit. Il fut -résolu qu'on feroit sonner le tocsin dans toutes les paroisses voisines -pour assembler du monde pour les deffences de la ville. Je dits que -autant de matelots que l'on pouroit trouver qu'il falloit les porter -dans nos deux frégattes où je les norirois, et que j'aurois soin -d'envoyer 50 hommes et un chirurgien et des poudres pour défendre le -fort de la Conchée et autant au fort de l'isle Erbout. L'on m'aprouva et -l'on me pria encore d'envoyer six barils de poudre au fort Royal, ce que -je fits. Mrs de la Palletrie et de Langeron[190] comandant les -gallères[191] se préparèrent, et il y eut douze chaloupes armées avec -chacun un canon comme les gallères et étoient bien matelassés et -commandés par des enseignes des vaisseaux du Roy et des gardes marinnes. -Et je priay Mrs les comandants d'avoir la bonté puisque je ne pouvois -agir de faire conduire mon épouse et ma belle mère du costé de -St-Servant, et Mr des Gastinnes me promit de se charger de ce soin et -qu'il les alloit faire porter dans son canot ce qu'il fit faire, et je -futs à mon bord pour satisfaire à ce que j'avois promis. Mrs les comtes -de Verus et Kailus, De Mailly et Hautefort[192] placèrent leurs -régiments le long de la plage et sur les remparts, et les portes de la -ville se trouvoient étroites pour sortir les femmes et familles, dont il -y en eut plusieurs étoufés. - -Mais au lendemain matin les vaisseaux me paroissoient encore pas. Le -murmure du peuple me calomniait, disant que j'étois aparament saoul et -que j'avois pris des bateaux pescheurs pour des navires de guerre et -mille imprécations, désirant me tenir pour me lapider, et ce qui les -confirma d'autant plus est que sur les 6 à 7 heures il entra une -frégatte de dix huipt canons avec une prise holandoise et n'avoit pas -veu l'armée. Je me tint à mon bord tranquille me doutant de tout ce -murmure et toute la populace rentroit avec leur rage dans la ville. Mais -sur les huipt heures et demie, les ennemis parurent venir en bon ordre, -et un chacun reprenoit la fuitte, et je fus dans tous les -applaudissements que c'étoit pour moy la 2e fois que je sauvois la ville -et la populace. Et les ennemis passèrent par la Conchée et mouillèrent à -la fosse aux Normands et attachèrent à la dite Conchée un gros navire -remply de poudre et d'artifice où ils mirent le feu sans beaucoup -d'effect.[193] J'y perdis mon contre-maitre et un matelot. Les 3 -galliottes à bombes se postèrent en moins d'une heure et envoyèrent -leurs bombes qui outrepassoient de beaucoup la ville. Les deux gallères -et les chaloupes furent sur les ennemis qui estoient à l'ancre et leur -envoyèrent plusieurs décharges de leurs canons en les attaquant en -poupe, et immanquablement les incommodèrent fort et leur tuèrent bien de -leurs hommes puisque les ennemis abandonnèrent et ne firent aucun domage -à la ville ny aux forteresses. Ils firent dessente sur l'ille -Sinzembre[194] où il n'y avoit qu'un couvent de Récollets abandonné et -sans monde, et ils le brûlèrent. Il y eut le soir une de leurs galiotes -à bombe qui prit en feu et nous n'avons seu si c'étoit par nos bombes à -feu, et étant presque bruslée elle alloit en dérive et nos chaloupes -furent s'en saisir et la conduirent à la plage, et on y trouva deux -beaux mortiers de bronze montés sur des pivots. Et il n'y a aucuns de ce -temps qui puissent dénier que sans moy on étoit surpris au -dépourveu.[195] Et après le départ des ennemis je fis demander les -poudres et munitions et vivres que j'ay fournies pour les deffences de -la ville et dont j'eus peine à recouvrer la moitié et il nous en cousta -à notre société plus de mil écus pour remplacer ce que nous avions donné -de bonne grasce. - -Je fits travailler à réquiper nos frégattes et partismes de Sainct-Malo -le 15e May 1696 et fis une routte pour aller le long des costes -d'Angleterre y croiser et la 3e journée après notre départ et pendant la -nuit notre frégate le _Revel_ se trouva écartée de nous et au jour je -fus surpris de ne plus le voir. Il faisoit de la bruine, je cherchois au -hazard ou le pouvoir rejoindre et sur le midy dans une éclaircie nous -aperceumes trois navires bien à deux lieux dessoubs le vent de nous et -dont deux d'iceux donnoient la chasse sur le 3e lequel étoit enfermé de -la terre et des deux autres. Je voulois m'en aprocher et ils tournoient -leur chasses pour aussy me faire envelopper entre leurs costes et eux et -j'aurois immanquablement esté pris ou désemparé avant de pouvoir -rejoindre Mr Desmarets. Nous assemblames nostre conseil et y fut resoult -de ne nous pas exposer avec deux vaissaux bien supérieurs en force que -nous, et ne pouvant nous joindre il valoit mieux en perdre un que les -deux. Cependant j'insistois d'aller dessus et tous mes officiers et -équipages sy opposèrent en disant: «Lorsque nous serons bien battus et -pris cets perdre deux armements considérables pour un et peut-être -ferons-nous quelque bonne rencontre qui récupérera toutes choses.» Et la -bruine nous sépara de vue et ne les vismes pas combattre ny prendre, et -j'étois dans un très grand chagrains. Mes officiers me représentèrent -que nous étions au parages des gardes costes, et que nous ny ferions -rien, et au risque d'estre tous les jours battus ou pris, et nous -trouvasmes à propos d'aller vers les costes d'Irlandes, où nous fismes -une petite prise ne valant que 19 à vingt mille livres que j'envoyay au -hazard, et nous fusmes pour croiser tout au Nord d'Irlande autour d'une -petite isle la plus exposée en mer nommée St-Kilda, que d'ordinaire tous -les navires en esté qui veulent passer au Nord d'Ecosse vont la -reconnoistre. Jy futs et mis à l'ancre dans une petite baye de cette -isle où il y a un beau courant d'eau douce, et j'envoyé quelques hommes -sur le haut de la montagne pour découvrir sy l'on verroit quelques -navires en mer aux environs. Elle n'a pas demie lieux de circuit. Je -fits remplir nos futailles d'eaux, et mes gens dirent n'avoir rien -découvert qu'un petit troupeau de moutons, dont ils n'en purent attraper -à la course et qu'ils n'avoient veu aucun arbre ny bois autour, et nous -passames la nuit en cette rade, et le matin je renvoyay pour prendre des -eaux et faire la découverte pour les navires. Mon capitaine d'armes qui -estoit Irlandois me demanda d'y aller et permission de porter quelques -fusils. Je luy permis et il fut à la recherche des moutons, et il n'en -peut découvrir. Il aperceu une petite fumée au pied d'un gros rocher qui -formoit une caverne et il assembla trois de nos hommes et y furent et -cria en sa langue, et il sortit un homme qu'il m'emmena à bord. Il étoit -bien fait de corps et de visage, couvert comme d'un chasuble sans -manches ataché d'une couroye de cuir de boeuf à poil par la ceinture, -une tocque à la Béarnoise, le tout d'un gros lainage et sans culote, ny -bas ny souliers, les cheveux mal peignés ou point du tout, et salope, -püoit la fumée et le fumier et l'oiseau de marine, et sans se -décontenancer il nous dit qu'il étoit le gouverneur de l'Isle où il -pouvoit y avoir trente deux familles dans des cavernes, et qu'ils -vivoient d'oiseaux marins qu'ils prenoient de nuit, qu'ils prenoient du -poisson et qu'ils en faisoient sécher l'hiver par les gelées; qu'ils -ramassoient quelquefois un peu d'orge qu'ils écrasoient entre des -pierres et qu'ils payoient tous les ans vers la Pasques un tribut de -moutons et boeufs et poisson à un seigneur milord d'Ecosse qui leur -envoyoit un batteau et un Ministre qui les venoit donner la cesne -pasquale et marier et baptiser lorsqu'il y en avoit pour le subject. Il -nous creut Anglois et nous vendit deux petits boeufs pas plus gros qun -veau d'un an et demy pour cinq écus pièces, et il nous dit que leurs -bestiaux estoient dans les cavernes pour profiter de leurs chaleurs -lorsqu'il fait froid et qu'ils les treuvent cachées lorsqu'ils voient -des navires venir en leur rade, et que plusieurs s'en sont allés sans -s'apercevoir qu'il y eut du monde sur l'ille. Pour moy, j'ay bien -parcouru et bien veu de toutes sortes de sauvages, maures et neigres, je -n'ay jamais veu de sy pauvres ny de sy misérables gens. Je les croy -sorciers, car sans vent ny la mer agités mon ancre chassa quoyqu'en bon -fonds de gravier; nous penssasmes perdre notre vaisseau contre la dite -ille et fut contraint d'y abandonner un câble et un ancre pour nous en -retirer, mais la vie auroit esté sauve. - -Je repris la mer à croiser de tous costés jusqu'au bout de nos vivres et -ne fit qu'une moyenne prize chargée de raisins et figues que je conduit -à Saint-Malo, où je désarmé vers la fin de juin.--Mes armateurs me -proposèrent de réarmer promptement et que j'irois guerre et marchandize; -qu'ils avoient des balots sufisament tant à Saint-Malo qu'à Morlaix pour -les porter à Faro aux Algarves apartenant au Roy de Portugal qui étoit -en neutralité et qu'aussy je changerois pour 70 à 75 mil livres d'autres -marchandizes que j'irois négoscier à Salé après que j'aurois débarqué -les balots à Faro. Et dans l'intervalle mon beau frère Mr Desmarets -revint et son équipage des prisons d'Angleterre, et raporta avoir esté -pris par les deux vaisseaux que j'avois pu voir, l'un de 60 et l'autre -de 66 canons, et que pour peu que j'en eus encore aproché j'aurois esté -pris comme luy; et comme nul ne peut se dire exempt d'ennemis il s'étoit -répandu un faux bruit que j'avois abandonné laschement, et que les deux -anglois n'étoient que de 30 à 40 canons. Mais les gens d'esprit -considéroient le contraire, sachant que j'avois intérest dans nos deux -frégattes, et que j'aimois Mr Desmarest auquel j'avois fait avoir le -comandement. Peu de jours après son retour, il mourut en deux jours par -une apoplexie et fut grandement regretté par sa bravoure et grande -douceur. - -Je continuay mon armement, et on arma aussi une frégatte de 18 canons -avec aussy des balots pour venir soubs mon escorte, et apartismes de -Saint-Malo au 28e juillet 1696 et fis la routte pour passer hors les -caps à plus de 80 lieux au large pour éviter mauvaise rencontre. Mais -ayant dépassé la hauteur de Lisbonne, il falloit revenir attérer au cap -de St-Vincent, où nous trouvasmes la nuit du 12 aoust presque sans vent -a demie lieue du dit cap, et au petit nous n'en n'étions qu'à portée -d'un fusil du dit cap, et le sr Moinerie-Trochon[196], capitaine de la -petite frégatte, nous cria: «Nous voyons deux navires au large de nous.» -Nous les voyions aussy et que estant chargés aussi richement que nous -étions il ne convenoit pas d'exposer le bien de ceux qui nous l'avoient -confié et qu'il faloit voir clair, et qu'il eut à ne pas s'éloigner de -moy que nous ne puissions découvrir autour de nous, et par précipitation -il me cria autre fois: «Monsieur, courons dessus; ne voyez-vous pas -qu'ils sont petits. Ce sont des Saltins qui attendent à ce passage des -navires marchands.» Je luy demanda qu'il fasse plus de jour et que nous -les connoistrons mieux. Et peu après le jour augmentant nous aperceusmes -qu'ils estoient dessoubs leurs deux basses voiles à la cape pour ne pas -tant paroistre et qu'ils ne nous avoient pas aperceus à cause que nous -étions proche de la terre, et sitôt qu'ils nous aperceurent ils -déployèrent leurs huniers et toutes les menues voiles pour nous donner -la chasse, et heureusement nous doublasmes le dit cap de Sacra qu'il -falloit aussi dépasser pour être en bonne rade et à couvert d'insulte. -Mais le plus gros des deux navires m'y avoit coupé le chemin et avoient -arboré leurs pavillons anglois et nous les nôtres blancs sans -déguisement, et comme il faisoit très peu de vent j'avertis le sr -Moinnerie qu'il falloit promptement mouiller chacun un ancre, quoyque ce -n'étoit qu'entre deux rochers entre ces deux caps de St-Vincent et -Sacra, et plutots risquer et perdre nos deux frégattes le tout ou partie -plutost que de nous livrer avec un sy bon butin à nos ennemis et de nous -tenir toujours prêts sur la deffensive au cas d'un combat que nous ne -pouvions éviter. Et je m'avizay d'envoyer mon canot avec Mr Fossard, mon -segond beau frère qui étoit pour lieutenant et marchand avec nous. Je -luy donnay 24 pièces de thoile de Bretagne et deux castors blancs pour -présenter au gouvernement du chasteau en luy demandant sa protection -pour ne me laisser maltraiter soubs ces dépendances, veu qu'il étoit -pour le Roy qui estoit neustre et que nous estions destinés pour Faro où -son Roy recevoit de grands droits de nous. Le gouverneur receut de grand -coeur les présents et dits qu'il luy manquoit d'habiles canoniers et Mr -Fossard luy dit: «J'en vay servir avec de mes gens». Et me renvoya mon -canot avec deux des moins habiles. Mes officiers par trop impatients et -le sieur Moinerie me disoient de tirer ma volée de canons sur celuy qui -étoit à portée de nous. Je dis: «Doucement, Monsieur, ce n'est pas à -nous à comencer et nous tenons seulement bien préparés à la deffense sy -l'on nous attaque, et c'est au gouverneur à faire son devoir.» Et dans -cet interval nos ennemis mouillèrent leurs ancres à un quart de lieux au -large de nous par crainte que je ne mis nos navires sur les rochers, et -je fis sons leur faire a conoistre fresler nos voiles avec des fils de -caret pour dans l'ocasion les apareiller tout d'un moment, et fit aussy -embosser le câble et la mesme chose au bord du sieur Moinerie, et nous -restasmes plus de deux heures à nous entre observer de part et d'autre. -Après quoy il paru une Seitie qui venoit du costé de Lisbonne; nos -ennemis la creurent être de notre nation et ils envoyèrent audevant -leurs chaloupes et leurs canots, et le vent s'augmentoit. J'avertis La -Moinerie de se préparer à me suivre et que j'alois faire couper mon -câble et apareiller tout d'un coup pour nous tirer du péril où nous -étions et tascher de primer nos ennemis à doubler le cap de Sacra, et -qu'il fit comme nous pendant que leurs chaloupes estoient absentes et -qui avoient une partye de leurs équipages, et nostre manoeuvre fut en un -instant exécutée et qui surpris fort nos ennemis, lesquels tirèrent -chacun un coup de canon pour faire ramener leurs chaloupes, et le plus -gros qui avoit 66 canons coupa son câble et mis soubs voile pour nous -chasser sans atendre ces chaloupes, et véritablement nous atrapoit et -creu en venir en action, mais Mr Fossard tira très à propos une pièce de -canon du chasteau qui frapa dans l'avant du vaisseau ennemy et il -s'aresta en mettant le vent sur ces voiles d'avant et nous entrasmes -heureusement dans la bonne baye, et sans coup férir. Et un peu après le -canot du gros navire sur lequel on avoit tiré vint avec un officier au -pied du chasteau demander raison pourquoy on luy avoit tiré, et qu'on -leur avoit tué deux hommes dont l'un étoit le premier lieutenant et avec -deux estropiez. Le gouverneur respondit: «Tant pis pour vous, nous -devons garder la neutralité. Pourquoy venez-vous sy proche troubler ceux -qui cherchent asile? J'en ferois autant aux François pour vos navires et -n'ay autre satisfaction à vous faire. Retirés vous au plutôt.» Et ce -qu'il firent. Le gouverneur me renvoya Mr Fossard et mes gens avec son -fils âgé d'environ 24 à 25 ans, lequel ne manqua pas de bien faire -valoir sa protection et me remercia du présent que je luy avoit fait et -qu'il espéroit quelque chose de plus. Je luy dits que sy je débarque -heureusement nos effets que je le gratifierois encore mieux, et comme -nous n'étions eloignés que de 7 lieux de Faro pour y faire notre -décharge, et que nos ennemis ne s'éloignoient de vue pour nous observer, -je pris résolution d'envoyer par terre Mr Fossard advertir de toutes -choses nos marchands auxquels nous estions adressés et les priois de me -députer quelqu'uns portans ordres signés de tous pour pourvoir à ce que -nous ferions pour l'advenir. Et le lendemain Mr Fossard revint avec deux -des plus intéressés ayant les ordres des autres pour que j'eus à faire -débarquer en lieu sec proche le rivage de Sacra tous les balots et -qu'ils les feroient enlever par des barques qui estoient bonnes -voilières et nous travaillasmes à tout débarquer pendant 2 jours, au -bout desquels il se joignit trois autres vaisseaux avec les deux -précédents qui après s'estre entretenus de ce qui s'estoit passé à notre -subject le comandant m'envoya son canot avec un pavillon au mât d'avant -et deux officiers soubs prétexte de demander qu'on leur permis de -prendre des eaux pour toute l'escadre. Et le gouverneur leur dit qu'à -deux lieux plus bas il leur étoit plus facile d'en prendre et sans -troubler personne, cette démarche n'étoit que pour observer nos forces -et ce que nous faisions. Et ils virent bien les balots que nous -débarquions et lorsque le dit canot fut au bord du comandant il fit -tirer un coup de canon comme un signal et déploya ses voiles faisant la -routte pour donner dans la baie où nous étions croyant peut-estre que -par la peur nous échourions nos frégattes en coste. J'envoyay Mr Fossard -avec 6 bons canoniers au chasteau et fis disposer sur nos câbles nos -frégattes pour la deffense. Mais l'escadre n'oza aprocher sous la portée -des canons du dit chasteau et se tint à distance. Mrs de Faro nous -envoyèrent des barques pour recevoir les balots; l'escadre s'en aperceut -et se doubtant bien que nous ne les ferions partir que nuitament, ils -envoyoient leurs chaloupes armées proche de terre pour en surprendre, -mais pendant qu'ils étoient retournés à leurs vaissaux je fis porter -deux canons de 4 livres de boulet sur le cap de l'Est opozé à celuy du -chasteau qui forme la dite baye par où devoient passer nos barques. Je -pozai 12 bons fusilliers avec deux canonniers et de distance à autre 6 -fusilliers, en ayant adverty le gouverneur, crainte d'alarme et aussy -les maitre des barques, et lorsque tout fut disposé je fis partir deux -barques avec leur charge un peu plus d'une heure avant que le soleil -couché. Les Anglois les aperceurent, ils envoyèrent cinq chaloupes -armées après et les dites barques ne s'éloignoient pas de la terre et -les Anglois ne se doubtant pas de nos embuscades n'ayant rien découvert -la nuit précédente fonssoient sur nos 2 barques et ils receurent la -décharge de 2 canons chargés à mitraille et la mousqueterie. Il y en eut -2 désemparées qui s'échouèrent à la coste avec dix hommes morts, et -quelques blessés qui furent noyés, et 4 furent pris par nos gens, et les -4 autres retournèrent à leur bord rendre compte de ce qu'ils avoient -trouvé, et le comandant fit signal à son escadre pour assembler conseil. -Après quoy il envoya son canot avec pavillon au mats d'avant et un -officier, lequel fit ces plaintes qu'on leur avoit bien massacré -injustement de leurs gens qui étoient à la pesche proche de terre où il -y avoit des officiers de la première qualité d'Angleterre et qu'ils en -porteraient leurs plaintes en Cour de Portugal, et que tout au moins on -leur envoya leurs chaloupes qui avoient échoué à leurs gens. Le -gouverneur me pria d'aler chez luy et nous convinmes qu'il leur -répondroit que, ayant eu bonne connoissance la nuit précédentes que -leurs chaloupes étoient armées et non pour pescher et qu'ils vouloient -enlever les barques et effets par conséquent frustré le Roy de ses -droits, que je luy avois demandé la permission de précautionner aux -inconvénients et qu'il me l'avoit permis, et ne s'est meslé d'autre -chose, à joindre que leurs chaloupes échouées n'avoit aucun appareil -pour prescher mais bien armée et qu'ayant eu le malheur de se trouver -sous les coups elles étoient brisées par les rochers et pillées par les -gens de la coste et les miens; quant aux 4 hommes qui ont échapé, qu'on -leur aloit délivrer et que s'ils veulent les cadavres qu'on a découvert -du sable qu'on leur délivrera et les débris du bateau. L'officier du -canot reçeu les 4 hommes et fut rendre compte de sa gestion, et après ce -petit rencontre je fis partir cinq autres barques chargées doubtant bien -que les Anglois les laisseraient passer contents de ce qui leur venoient -d'arriver. Et le gouverneur me dit que l'officier du canot pestoit comme -un enragé contre moy disant que j'ay joué plusieurs tours et que s'ils -m'attrapent ils me hacheront par pièces: ce sont les propres termes. Je -luy dits: «Laissez aboyer les chiens.» La dite escadre gardoit toujours -l'entrée de la baye, mais n'envoyèrent plus leurs chaloupes et nous -envoyasmes le restant de nos balots à Faro, et fit retirer mes deux -canons et mes gens et je pris de bons receus des députés de ma livraison -et réglay pour le fret du total et passay mon ordre à Mr Allaire, consul -de Faro, pour en recevoir les deniers pour en tenir compte à mes -intéressés ainsy que Mr de la Moinerie pour les siens, et puis nous -espalmasmes nos deux frégates pour nous échaper à quelques moments d'une -nuit un peu obscure malgré l'observance de l'escadre de nos ennemis. Je -devois suivre ma route pour Salé et Moinerie pour St-Malo; j'envoyois le -jour en découverte au plus haut lieu du cap de Sacra et au 22e d'aoust, -sur le soir, on reconnut la dite escadre divisée et plus de 8 lieux au -large, et la même nuit nous fismes force voile avec un bon vent de la -terre cachant bien nos lumières et nous passasmes heureusement, dont il -n'y eut qu'un qui nous aperceu et qui tira du canon pour appeler les -autres. Mais au jour à paine on les voyoit du haut de nos mâts et je -faisois faire notre route pour aprocher à l'ouvert de la baye de Cadix -dans l'espérance d'y faire quelque prise. Et nous en sentant assez -proche sur les 9 heures du soir je fis mettre à la cape jusqu'au jour -que nous aperceumes trois navires qui avoient party de Cadix et qui -venoient à notre rencontre voulant chercher le détroit de Gibraltar. Je -fis arborer les pavillons anglois et eux aussy, et mon navire qui avoit -esté construit en Angleterre ils me crurent estre de leur nation, et ils -s'aprochèrent à bonne distance de nous particulièrement une frégatte -galère de 20 canons qui n'étoit qu'à portée d'un fusil et sur laquelle -je ne voulu faire tirer pour que les deux autres s'aprochassent: il y en -avoit une de 36 canons et l'autre de 24. Je fis ouvrir notre batterie de -bas pour leur donner la décharge et ils s'en aperceurent et prirent la -fuite vent arrière, mettant toutes leurs mesmes voiles. Je ne faisois -pas tirer crainte d'interrompre notre marche, et ils jetoient à la mer -leurs chaloupes et mâts d'hune de rechange, et ils nous échapèrent et -entrèrent en Gibraltar. Ils avoient bien du monde et beaucoup -d'officiers en habits rouges galonnés. Je fus surpris de leurs lachetées -d'avoir fuy étant trois contre nous seuls; je repris la route pour me -rendre à la rade de Saley pour y faire nostre négosse et y arrivasmes au -2e septembre 1696. J'envoyay Mr Fossard avec mon canot pour s'emboucher -avec le consul de notre nation nommé le sr Gauttier, lesquels furent -demander la permission au gouverneur du château de la Barre de -négossier, ce qu'il accorda en payant les droits et un quintal de poudre -et 12 pièces de toile de Bretagne pour luy. Et l'on nous envoya deux -batteaux du pays pour débarquer nos marchandises, conduis par des Maures -a cause de la barre qui est très périlleuse pour entrer et sortir le -port. J'avois une partie de sacs de maniguette[197] qui est une graine -noire et carrée plus violente que le poivre, et Mr le consul n'eut pas -la précaution d'en faire quelque présent au Mufty et il fit prescher par -les Marabouts des mosquées que cette drogue étoit contraire à la -génération et que les chiens de crestiens leur en aportoient exprès, et -il me fit renvoyer le tout dans mon navire et mesme la populace voulut -maltraiter quelques uns de mes gens qui étoient à terre. Mon navire -étoit trop grand pour entrer audedans de la barre et restions à la rade -toujours en état de se mettre soubs les voiles au cas de mauvais temps -ou qu'il y survint quelques navires de nos ennemis. Et le 6e de -septembre, il nous aparu quatre navires qui venoient en rade, j'eus peur -que ce ne fut de l'escadre qui m'avoit bloqué à Sacra. Je mis à la voile -et lorsqu'ils eurent mouillé à la rade avec leurs pavillons de Portugal -je fus rassuré et revint reprendre place où j'avois abandonné mon câble, -et comme s'estoit vaisseaux du Roy de Portugal je les fis saluer par -neuf coups de canon, et ils me rendirent le salut. Deux avoient chacun -66 canons et 2 frégattes de chacun 30. Le comandant nommé Dom Antonio de -Gamache, m'envoya sa grande chaloupe armée d'une trentaine de fusilliers -et un sergeant ayant une pertuisane et un pot de fer sur sa teste et un -officier, lesquels s'étant aprochés à la voix de nous je fis mettre mes -gens en armes, et leur criai de faire halte, et ce qu'ils vouloient. -S'estant arestés, le dit officier cria: «N'ayez pas de peur, je viens de -la part de Dom et coetera vous demander qui estes-vous et d'où vous -venez et que venez-vous faire icy, et j'ay ordre de visiter votre -navire, savoir sy vous n'apportez pas des poudres et des armes à nos -ennemis les Maures.» Je luy dis: «Retirez-vous au plutots, et alez dire -au sieur comandant qu'il n'a nul droit de visiter sur les vaisseaux du -Roy très chrestien et que périray plutôt que de le souffrir, et que s'il -m'y veut contraindre que j'iray l'aborder et mettray le feu au mien pour -nous chauffer enssemble, et que s'il y a quelqu'autre chose à me -demander qu'il m'envoye seulement son canot avec un officier -raisonnable, que je conteray les raisons avec telle honnesté que l'on me -rendra, mais que l'on ne m'envoie pas de chaloupe armée ny prendre -d'autorités». Ils s'en furent faire leurs rapports; le comandant par des -signaux fit venir les autres capitaines à son bord. Ils tinrent un -conseil et nous les examinions qui faisoient de grands remuement pour se -préparer à me combattre. J'en faisois autant et assurois à mes gens -qu'ils n'en viendroient jamais à l'excès. Après avoir fait leurs -préparatifs, il me fut envoyé un canot sans hommes armés et avec le -mesme officier que j'avois parlé. Je le fus recevoir civilement au pied -de l'échelle et le conduis dans ma chambre. Il remarqua que tout étoit -bien disposé et les mêches alumées et des pots à feu et des grenades. Il -fit un signe de croix puis il dit: «Quoy, vous voudriez en venir à ce -point de périr plutots que d'obéir à la force.» Je luy dis: «La -résolution en est prise plutots que de souffrir un affront pareil -puisqu'on attente à l'honneur d'un aussy puissant Roy. Et que le -comandant prenne bien garde que cela ne rejaillississe sur sa teste et -que je suis très seur que ces ordres ne portent pas à une pareille -offense et qu'il se souvienne de ce qui arriva en 1681 par deux de leurs -vaisseaux devant leur place de Cascaye[198] qui voulurent faire saluer -une de nos frégattes et de ce qui en ariva, et je n'atends que la -première attaque.» Je luy présentai un verre de vin et saluai sa santé. -Lorsqu'il eut beut à la mienne il me dit: «Du moins puisque vous ne -voulez souffrir de visites abaissées votre flamme, et cela apaisera -nostre escadre et vivons en paix.» Je luy dis: «J'ay comencé le salut, -et sy j'avois creu que pareille insulte n'eut esté proposée, j'aurois -péry plutost que de le faire.» Je luy offris une autre fois à boire et -il me remercia et s'en retourna, et étant dans son canot il me dits: -«Vous voulez donc quon agisse en rigueur.» Je luy dits: «Cets l'honneur -de mon maistre et imprudence à Mr votre comandant.» Lorsqu'il est rendu -compte de notre conversation nous les aperceusmes se remettre en estat -de ne pas agir, et le canot revenoit à nous avec le premier officier et -le premier major de l'escadre qui parloit bon françois, et étant sur mon -pont où je le recevois il m'embrassa de la part du comandant et des -autres capitaines, disant qu'ils avoient une vraye estime pour moy et -que nous vécussions en bons amis et qu'ils estoient venus en cette rade -pour empescher les corsaires de Salé de sortir ny de rentrer dans leur -port, et que sy je voulois faire l'honneur au sr comandant d'aller -souper avec luy que je luy ferais bien plaisir. Je fis mes humbles -remerciements disant que dans une rade il n'est pas permis à un -capitaine de quitter son bord. - -Et sur l'après midy Mr Fossard m'envoya deux batteaux du port pour -prendre le reste des effets et en mesme occasion il m'envoya plusieurs -rafraîchissements du pays savoir: un boeuf coupé par quartiers et 6 -moutons vifs, dont il y en avoit deux à six cornes et quatre à quatre, -deux sangliers frais tués, plusieurs douzaines de perdrix vives et des -cailles et un bon nombre de tourterelles vives, et dont j'en mis bon -nombre en des cages pour les engraisser, et quatre grands paniers de -raisins blancs et des noirs; et j'envoyai une partie de toutes ces -choses au comandant qui n'en pouvoit avoir à cause qu'il étoit pour leur -faire la guerre. Et dans l'un des bateaux étoit incognito l'admiral de -Salé, nommé Benasche, qui par curiosité voulu voir mon bâtiment qu'on -luy avoit dit que je l'avois pris en une heure sur les Anglois, et que -celuy avec lequel je l'avois pris n'avoit que 30 canons et luy 40 de -montés, et il me fit dire: «Vous pristes ces gens endormis.» Et il -examina partout mon vaisseau, et je ne luy fit aucuns honneurs puisqu'il -ne vouloit estre reconneu. Et ayant débarqué mes effects destinés pour -Salé, m'estant resté la partie de maniquette, je me disposay dès le soir -de mettre à la voille croyant les pouvoir aller vendre ou troquer à -Saffy et d'un mesme temps faire la course environ un mois pour donner le -temps à Mr Fossard de faire la négociation et pendant que je mettois -soubs voille le comandant Portugais m'envoya son canot avec le major qui -me fit présent de 12 jambons de la Mega et 24 fromages du Lenteja; le -major me demanda si je ne saluerois pas l'escadre, je luy répondis que -c'étoit bien mon dessain et que j'espérois bien que l'on me rendroit -coup pour coup, et il dit: «je vous en assure», et nous nous -embrassasmes, et peu après qu'il fut rendu à son bord je déployai les -voiles et saluay de neuf coups qui me furent rendus. - -Et je fis route pour Saffy où j'arrivay le 23e à la rade où je trouvay -un moyen navire soubs pavillon et commission de Suède quoyque Holandois; -j'envoyai mon canot avec mon écrivain à terre avec une lettre que -j'avois écrite à Mr Lenoir, commis étably au comptoir de Mr Thomas -Legendre[199], de Rouen, lequel Sr Lenoir me manda que je pouvois luy -envoyer ma partie de maniguette et qu'il me la troquerait pour des cires -en brut et j'en fis aussitôt charger 50 poches dans ma grande chaloupe -avec 14 de mes hommes et mon écrivain, et dans cet interval le capitaine -du Suédois fut dire au gouverneur de Saffy qu'il ne se croyoit pas en -seureté que je ne l'enlevast avec son navire, et le gouverneur sans -autres formalités donna ordre de s'emparer de ma chaloupe et équipage -aussitots qu'elle arriveroit et ce qui fut exécuté avec cruauté et -perfidie. Et il y avoit au bord du rivage plus de 200 maures qui les -atendoient et sitots qu'elle en fut aprochée partye de ce peuple se mit -à la nage et s'emparèrent de l'équipage les maltraitèrent rudement -jusqu'à les mordre à belles dents et échouèrent tout haut ma chaloupe et -menèrent tous mes 15 hommes dedans une matamore qui est un puits à sec, -profond de 40 pieds et qui se ferme par une trape de fer et dont il faut -descendre et monter par une échelle que l'on retire après s'en estre -servi. J'atendois avec impatience le retour de ma chaloupe, et voyant -qu'elle retardoit j'envoyay mon canot avec un enseigne au bord du navire -Suédois, et il nous appris ce qui s'étoit passé sans avoir déclaré qu'il -en estoit l'agresseur, et nous fusmes encore assés heureux qu'il nous -rendit les services d'introduire mes lettres pour Mr Lenoir et de m'en -apporter les réponses qui m'informoient de toutes choses et surtout de -la prétendue captivité que le gouverneur vouloit faire de mes gens et de -garder ma chaloupe. Et entr'autres il me donna advis d'écrire à Mr -Gautier, notre consul, et à Mr Fossard à Salé pour qu'ils dépéchassent -un courier avec remontrances à l'empereur de Maroc contre l'injustice et -manque de bonne foy de ce gouverneur, et le sr Lenoir envoya un exprès -porter à Salé mes dépesches, et au bout de 10 jours les ordres de -l'Empereur furent arivés qui portoient de me rendre mes hommes et ma -chaloupe moyennant que je payats deux cents ducas et que la partye de -maniguettes débarquées seroit jetée dans la mer étant contraires aux -générations sur l'advis que je luy en avoit donné le Mufti de la ville -de Saley. Et mes gens et chaloupe ne furent sitost arivées dans mon -bord, qu'il survint au gouverneur un contrordre portant de les arester -et les envoyer à Miquenez ou étoit le dit empereur, mais il nest pas -croyable de voir en un si peu de temps le changement de mes pauvres -gens, qui la plupart avoient leur esprit très aliéné et leurs vues -égarées et tous contrefaits de leurs visages, et eusmes bien des paines -à les rétablir quoyque rien ne leur manquats. Je me retiray de ce -mauvais pays le 9 octobre pour aller croiser vers les illes de Madère et -Porto Santo, où je n'ay fait d'autre encontre que deux navires d'Alger -auxquels je donnay chasse pendant six heures que j'en aprochay à la voix -du plus grand qui avoit 36 canons et plus de trois cents hommes, je luy -fits mettre sa chaloupe en mer et venir à mon bord m'aporter son -passeport, et celuy qui me l'aporta étoit lieutenant et renégat anglois. -Et lorsqu'il fut retourné à son bord ils saluèrent notre pavillon de -unze coups de canons et leur en rendis neuf, puis je repris ma route le -long des costes de Barbarie, pour me rendre à Saley y recueillir nos -effets que Mr Fossard y pouvoit avoir négossier, et arivay en la rade au -26 novembre, et y trouvay encore l'escadre portugoise qui devoit se -retirer à cause de l'hiver. Et avant que d'en partir ils voulurent le -lendemain de mon arrivée canonner la ville de Saley et ils n'y firent -que brusler leurs poudres aux moineaux. Le vaisseau le _Saincte-Claire_ -s'estant aproché de la barre y pensa périr et toucha par plusieurs fois -et par un bonheur tout extraordinaire, elle s'en retira et avoit 60 -canons et plus de 300 hommes d'équipage. Mr Fossard m'envoya plusieurs -bateaux avec des cires, du cuivre tangoul, des laines grasses et des -cuirs en poil et des cuirs de chèvres et des amendes cassées. - -Et dans l'un des bateaux il vint un Espagnol nommé Dom Antonio de Garcia -qui étoit avec toute sa famille esclave de l'Empereur du Maroc, lequel -l'avoit député pour venir au bord du comandant Portugais, affin qu'il -emmena sur son vaisseau au Roy de Portugal afin de faire quelqu'échange -de part et autre de plusieurs captifs des deux nations. Je le fis -conduire par mon canot au bord du portugois qui le receut bien quoyque -pauvrement habillé, et il pria le sieur comandant de diférer son départ -de trois à quatre jours pour atendre les instructions de son ambassade, -et le présent de l'Empereur pour le Roy de Portugal, lesquels présents -estoient de deux chevaux barbes, un lion et un tigre et quatre autruches -et six béliers à six cornes, le tout de très peu de valeur, à -l'ordinaire des affriquains pour recevoir au quadruple. - -Ce Dom Garcia revint à mon bord souper et coucher et m'entretint du -comencement de son malheureux esclavage et de son épouse, et que son -père étoit le lieutenant du Roy de la place de Larache coste d'Afrique -et qu'elle fut subjuguée par les armes de Maroc, qui manqua au traité de -la capitulation ayant permis de mettre en liberté et de renvoyer tous -les prisonniers et au contraire il les rendit tous esclaves, et que son -père en mourut de chagrain peu après et qu'après une rude servitude luy -et sa femme fut affectionnées de l'Empereur qui les mit ensemble dans le -grand jardin de Fez ou estoient des bains et un sérail, étoient posées -concierge des bains et vivoient des fruits du jardin d'une vie assées -paisible et puis de leur mariage est issu une fille puis un garçon et -une autre fille, et que sa première fille ayant atteint l'âge de 15 ans, -l'empereur la demanda à Dom Garcia pour son sérail. Dom Garcia luy -répondit que Dieu l'avoit fait maistre de leurs personnes et non de -leurs âmes et que l'enfant appartenoit à la mère, et le Roy luy dit: «Je -t'ordonne de me l'envoyer dès ce soir à un tel bain.» Garcia tout -affligé le fut dire à son épouse; elle en tomba en faiblesse et -lorsqu'elle en fut revenue elle dit à sa fille sy elle n'aimeroit pas -mieux souffrir le martyr et mourir en la foy de Jésus-Christ plutots que -de renier son Dieu et se faire mahométante. Elle dits: «Chère mère, -tuez-moy plutots vous mesme avant que pareil malheur m'arrive, -peut-estre ne serais-je maitresse de résister aux menaces ou tourments.» -Et la mère qui estoit munie d'un gros canif coupa et tailla en divers -endroits le visage de sa fille, en luy disant: «Souffre pour -Jésus-Christ.» Et la pauvre fille sans se plaindre ny crier disoit: -«Encore, ma chère mère», par plusieurs fois, et elle fut toute -défigurée. Ce qu'ayant seu l'Empereur, il fit donner cent coups de bâton -sur la plante des pieds à Dom Antonio et deux cents coups sur le ventre -de la mère, dont elle expira soubs les coups, et que sa fille cadette -qui prenoit dix années leur fut ostée et mise au sérail et mourut de -chagrain peu de jours après y estre enfermée, et que six mois après ces -malheurs, le Roy le reprit en amitié et luy redonna sa première office -dans le jardin et luy permis d'élever son fils avec les missionnaires -servant d'interprettes, et que c'étoit pour la troisiesme fois qu'il le -députoit pour traiter des échanges d'esclave: effectivement ce sr Garcia -étoit homme d'esprit et bien prudent. Et le lendemain par un bateau qui -nous vint, il retourna à terre recevoir ses dépêches et trois jours -après l'escadre partit avec luy et les présents. - -Les temps devenoient fascheux et les bateaux ne pouvoient plus sortir -sans risquer cors et biens. J'écrivis une lettre à Mr Fossard de faire -en sorte de m'envoyer le restant de nos effects s'il le peut, et que -nous courions de grands risques de perdre la vie et biens sy pas -tempestes nos câbles ou ancres nous manquent ou que ceux qui -échaperoient à la coste seroient esclave, et il trouva les moyens de -m'envoyer sa responce pour lequel il me marquoit n'avoir plus qu'une -barque de marchandizes à m'envoyer et qu'il serait impossible de le -faire avant huit jours qui seroit nouvelle lune, temps où la barre est -la plus agitée, et que luy ni l'homme que je luy avois donné pour le -servir ne pouroient se hasarder de s'embarquer. Et le 28 décembre par un -rude coup de vent de sud-ouest notre maistre câble se rompit et nous -mismes promptement soubs les voiles pour nous échaper de la coste, et -puis nous poussasmes pour entrer au détroit de Gibraltar afin de nous -rendre à Marseille pour y débarquer nos marchandizes, et arrivasmes en -rade au 20e de janvier 1697, où nous eusmes ordre de Mr de la santé de -nous placer dans la baye de l'ille de Pomégué[200] pour y faire la -quarantaine à cause des effets venant de Barbarie que nous envoyasmes -par bateaux au lazaret pour y estre éventés, et lorsque nous avions -quelques besoins nous mettions un pavillon au bout de la pointe de -l'ile, on nous envoyoit un bateau et nous luy donnions une lettre -trempée au vinaigre et nous raportoit sur la mesme pointe ce que nous -avions demandé, et après les quarante jours on nous demanda de venir à -la chaisne à l'entrée du port et en présence de Mr de la Santé, le -médecin et chirurgien nous examinèrent tous et ensuite on nous enfuma et -le navire, et on nous permis d'entrer dans le port. Je disposay à faire -caresner notre navire et à le ravitailler pour faire la course en -faisant notre retour vers le Ponnant. Et il se fit une sédition dans mon -équipage qui fut suscitée par un nommé Le Désert. Ils jetoient les plats -et les gamelles plaines de vivres dans le port. Je demanday d'où cela -provenoit. Le Désert qui étoit contre-maître prit la parole et dits: -«Nous ne prétendons point travailler à moins que vous ne nous payez ce -qui est deubs jusqu'à présent et que vous nous payez encore trois mois -en advance de partir d'icy.» Je dits qu'il n'étoit pas besoin de venir à -l'extrémité de jetter les gamelles plaines et que l'admirauté étoit pour -rendre justice sur l'engagement de la charte-partie. Et il fut ordonné -que je payerois ce qui étoit deub des advances étant continuation du -voyage. Le dit Désert sur le souper recommença la mutinerie jetant en -mer une gamelle plaine, et je le frappé d'une corde et luy fit mettre -les fers aux pieds dans la proüe du vaisseau, et le matin je portay mes -plaintes à Mr de Montmaur[201] pour lors intendant de police et de -gallères, et il députta Mr Lemonnier, lieutenant du port, pour venir à -mon bord faire les informations afin de rendre compte du subject de la -mutinerie, ce qui fut fait avec exactitude et en porta le reffect à -Monsieur l'intendant, lequel envoya deux sergents des galères pour y -conduire Le Désert qui étoient de sa caballe, et furent tous mis à la -chaisne avec chacun un forçat dans la Réalle[202], et on leur coupa les -cheveux. Ils se creurent perdus entièrement et ils employèrent des -personnes charitables pour me prier de commisération et m'écrivoient des -lettres pitoyables, ce qui m'engagea d'aler prier Mr l'intendant -d'acorder leurs grasces. Et il me dits: «Lorsque vous serez prêts de -mettre soubs les voiles, je les feray rendre à votre bord.» Et ont esté -plus de trois semaines en cet état. - - - - -CHAPITRE IX - -Croisières sur les côtes d'Afrique.--Relâche à Lisbonne.--Doublet est -pris par les Anglais.--Retour à Saint-Malo et à Honfleur.--Voyages à -Terre-Neuve.--Voyage à Saint-Domingue.--Historiette du Sr Gotreau, qui -pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à Saint-Nazaire.--Voyage à -Paris.--Doublet prend le commandement de quatre vaisseaux de Compagnie. - - -Le 9e avril je sorty du port de Marseille; l'on me renvoya mes cinq -mutins et Le Désert étoit attaqué de fièvre; il étoit naturellement mal -souffrant et en avoit souvent contre les uns et autres qui luy disoient -ne vouloir pas faire comparaison avec un galérien, il s'en chagrina et -mourut, un mois après estre rembarqué à mon bord. Je fus détenu près -d'un mois à la rade de Dome par vents contraires et pris la mer au 12 -may j'ay croisé depuis aux costes d'Affrique et celles d'Espagne sans -autre rencontre que des corssaires d'Alger avec lesquels nous étions en -paix et qui nous évitoient de nous parler. Et étant pour sortir le -détroit, m'étant approché de Senta et du camp des Maures, l'on m'envoya -plusieurs bombes dont une surpasssa pardessus nos mâts, et je fits -prendre au large et il étoit le 6e juin quand je sorty le détroit sans -rien trouver. Je fits les routes de m'aprocher de Cadix et les costes -D'Algarves jusqu'au travers de Lisbonne que je prits un flûton anglois -de 150 thonneaux de port n'ayant que du sable pour lest. Je le conduits -à Lisbonne pour y espalmer le navire et y remettre des vivres, et -vendits ma prise pour 2,700 croisades dont je paya les frais de ma -relasche, et partis le 16 aoust. Je prits la mer à 60 et 70 lieux au -large des caps jusqu'à l'entrée de notre Manche sans rencontre et nous -aprochâmes aux costes d'Angleterre entre les Sorlingues et le cap Lézard -au 4e de septembre, et le neufviesme nous aperceusmes un navire sur -lequel nous chassions, et il nous fit nos signaux et auxquels nous -fismes réponsce et nous nous joignismes, et nous parlasmes. C'étoit -aussy un Garde coste Anglois de 36 canons, que le Sr Belière-le-Fer -avoit pris et donné à commander au Sr De la Rüe, et nous convinsmes de -croiser quelques jours par enssemble et n'ayant pas eu plus de bonheur -dans les rencontres que nous, et après sept jours de notre jonction nous -apperceusmes 2 navires proche de Lézard, et comme nous allions pour les -reconnoistre ils nous prévindrent en donnant eux-mêmes vers nous. Je -criay à Mr De la Rüe que c'étoit deux gardes costes ennemis et ils dits: -«ce peut estre aussy des marchands», et ne se mit en peine de fuir que -trop tard. Mes officiers et équipage en murmuroient. Je leur dits: «Quoy -faire? si ce jeune homme est pris il publiera que je l'ay abandonné, et -s'il en échape il dira que c'étoit deux forts navires marchands et -quétant luy seul n'osoit les ataquer, il est allié des plus puissants de -St-Malo, il nous tirera l'honneur et le crédit, et il vaut mieux se -battre en braves.» Cepandant pour l'engager à fuir je le faisois -moi-même, mais il n'en étoit plus tems et les Anglois marchoient mieux -que nous. Le plus gros qui avoit 66 canons m'atrapa à portée de son -canon et il ne m'en tira qu'un seul dont je ne fits aucun cas, et il -poursuivit le Sr De Larüe. Voyant son camarade venir sur moy je dits: -«Mrs, celuy qui nous poursuit n'est pas aussy fort que nous, laissons -encore dépasser le gros et puis nous mesmes yrons d'emblée aborder celuy -qui nous chasse, et nous l'étourdirons et le prendrons à coup seur avant -que l'autre puis revenir sur nous, et disposons-nous bien.» Et jordonnay -de serrer toutes nos menues voilles pour revirer sur luy, et dans ce -moment mon grand mât rompit à l'uny du tillac, emporta avec luy le mât -d'artimon et tomba sur le mat de missenne et le cassa et le tout tomba à -la mer. Nostre pont estoit couvert de nos voilles, notre navire vint le -costé au travers sans pouvoir gouverner, et nos canons que nous avions -désaisis passoient d'un bord à l'autre par les grands roulie de notre -vaisseau. Aucun homme n'osoit se présenter crainte d'estre écrasées, et -nous fusmes pris sans pouvoir combattre contre une frégatte qui n'avoit -que 32 canons nomée le _Rie_, et Mr de la Rüe en fuyant avec des coups -de retraite fut aussy pris par le _Cantorbéry_ de 66 canons, et ils nous -conduirent tous les deux à Pleimuts où nous fusmes emprisonnés le 18 -septembre 1697, nous achevasmes de remplir la prison, où nous fusmes -très étroitement logées à 3 et 4 officiers sur des méchants lits; quant -aux aliments nous les faisions achepter dans la ville et l'on nous les -survendoit plus de la moittiée et estions fort observées par deux corps -de garde, et au mois de décembre l'on dépescha un paquebot avec 200 de -nos prisonniers pour les porter à Sainct-Malo et faire un échange pour -des Anglois. Mrs de Ferville et Cochard avec leurs officiers de la -marine furent renvoyées avec leurs équipages en partie, et deux jours -ensuitte on dépescha un autre paquebot avec 200 autres prisonniers et -les officiers dont partie avoit esté pris depuis nous. J'en fis mes -plaintes à Mrs les commissaires de leur injustice que de renvoyer ceux -depuis nous et ils me dirent: «Nous renvoyons la plus part de vos -équipages et nous avons ordre de vous garder jusqu'à ce que l'on nous -renvoie un ambassadeur qui aloit en Suède et que les Dunkerquois ont -pris.» je dits: «Cela n'a pas relation d'avec les malouins.--Pourquoy ne -déteniez-vous plustots que moy les officiers de la marine?» Et ils me -dirent: «Ils n'ont pas esté sy bien recommandées que vous l'estes; ils -ne nous ne sont pas sy connus; ils n'ont pas enlevé de navire dans ce -port et ils n'ont pas esté sy bons marchands en Ecosse et ils ne sont -pas réclamés de Mr De Pontchartrain comme vous l'estes. Tenez, en voilà -une lettre; consolées vous et prenez patience il en partira encore -d'autres avant vous.» Et sur un placet que je fits présenter à la Reine, -il me fut accordé permission d'aler à la ville et une lieux en dehors -soubs l'escorte de deux soldats qui tous les soirs me reconduiront à la -prison. J'ay eu cette satisfaction pendant un temps et avec grands frais -de dépences. L'on dépescha encore deux autres paquebots sans me -permettre de m'y embarquer, et à la fin de l'an 1697 l'on me permit de -m'embarquer au dernier paquebot que la paix fut déclarée. - -Etant de retour à Sainct-Malo, me trouvant démonté de navires et ne -sachant quoy entreprendre, je proposay à mon épouze de venir à mon pays -natal y voir ma mère et mes parents, et que j'avois un peu de bien dont -je n'avois rien receu en considération de ma chère Mère, et qu'il étoit -bon de vois à nos petites affaires. Et nous entreprismes avec une chaize -ce voyage. Nous fusmes bien reçus de tous nos amis, desquels une partie -me proposèrent que sy je voulois me tabler que nous ferions une petite -société d'achepter un navire pour entreprendre de faire la pesche des -morues au sec, à la coste du Canada, pour les apporter à Honfleur où il -s'en étoit fait de grands débits au temps passé, et que nous ne serions -que deux navires du pays à faire ce commerce. J'acceptay ces -propositions et reconduits mon épouze à Sainct-Malo affin de disposer à -nos affaires pendant que j'yrois à Dunkerque ou Hollande achepter un -navire, et que lorsque je l'aurois a conduit à Honfleur j'yrois la -prendre avec deux enfants que nous avions[203] affin de nous établir au -dit Honfleur. Je trouvay à Dunkerque un navire de 300 thonneaux et 16 -canons qui me parut convenable pour notre entreprise. Je l'acheptay et -l'équipay simplement pour l'a conduire au dit Honfleur et pour y faire -le nécessaire pour notre entreprise comme des grandes barques et -chaloupes, et après quoy je fus pour a conduire mon épouse et nos deux -enfants et affrettay une barque pour aller m'apporter nos meubles, le -tout arriva heureusement. Et au commencement de mars 1698 je party pour -le voyage du Canada, et après que j'aurois pris du sel à Sainct-Martin -de Rey d'où je partis sur la fin d'avril, et après cinq semaines de -traversée ayant dépassé le grand banc à vert nous trouvasmes devant nous -un enchainement de glaces qui m'empeschoient ma route. Je parcourus plus -de cent lieux sans en trouver le bout, et nous appercumes une ouverture -entre deux hautes montagnes de glace qui nous fit croire qu'elles -estoient divisées et creusmes y trouver nostre passage et donnasmes -dedans jusqu'à 15 et 16 lieux, que nous y rencontrasmes un petit navire -de Grandville qui faisoit la route pour en sortir, lequel nous apprits -quil n'y avoit pas de sortye et nous retournasmes fort à propos sur nos -pas, car le lieu où nous avions entré se fermoit, et en arrière la brume -survint fort épaisse et l'avons creu enfermé, et après que nous fusmes -échapés nous fismes la route pour approcher la terre du Cap Breton et -dont nous eumes la connoissance au lendemain matin, mais nous y -trouvasmes encore un grand banc de glace qui nous baroit le chemin de -notre route, et nous arrivasmes courant au sud le long du dit banc, et -en attrapasmes le bout, et nous aprochasmes de la dite terre, où nous -aperceusmes à trois lieux au large un navire que nous croyons estre de -Granville et nous luy parlasmes. Il étoit de la Rochelle, nommé le -capitaine Thomas, qui nous dit avoir party de la Rochelle le 3e février -et qu'ayant fait la route jusqu'au 16 mars, il avoit rencontré les -mesmes glaces que nous qui l'avoient empêché de passer plus outre -pendant sept semaines et que par les grandes froidures qu'ils ont -ressenty ils avoient consomé tout leur bois à feu jusqu'à avoir décloué -les planches du dedans de leurs bords et mesme ont été contrainct de -brusler des bariques et tous leurs mâts et les vergues de leurs -perroquets. Je leurs dits que sy avant la nuit nous pouvions mouiller -l'ancre dans la baye qui paroissoit devant nous, qu'il m'envoyroit sa -chaloupe et je l'en assisterois, mais que nous n'avons pas ce temps à -perdre pour y attraper, le vent nous favorisa et nous donnasmes à -l'ancre tous les deux dans la dite baye sur les 3 heures du soir, et la -reconnusmes pour la baye de Ste-Anne, et il envoya aussitôt à terre deux -chaloupes pour prendre du bois et je me fis porter à terre par curiosité -de voir ce pays où à ma dessente je ramassey sur le rivage plusieurs -morceaux de charbon de terrre, qui me fit conjecturer qu'il y avoit aux -environs une mine de ce charbon. Sur la nuit je me rendis à mon bord et -le lendemain j'envoyai un de mes officiers représenter au capitaine -Thomas que les glaces étoient desendus par les courants vis à vis de -l'ouverture de la baye et que nous ne pourrions sortir qu'après qu'elles -seroient dépassées, et que s'il vouloit d'intelligence, que je luy -donnerois un homme et qu'il m'en donnât un des siens afin qu'au cas de -notre séparation le premier arrivé à L'ille Percée, lieu de nos -destinations, l'on prendroit possession d'une des meilleures places pour -l'arrivée du navire et il y consentit. Et voyant que nous ne pouvions -sortir, je fis embarquer des provisions dans une de mes chaloupes et me -fis conduire au haut de la dite baye où donnoit une rivière afin d'y -faire quelque découverte et avant de partir j'avois donné mes ordres -que, au cas qu'il y eut apparence de pouvoir partir de tirer un coup de -canon pour m'appeler, et j'avancey près de quatre lieux dans cette -rivière, où nous voyons de temps à autre plusieurs ours et je vits une -futaye d'ormes prodigieux dont un que le vent avoit abattu avoit 65 -pieds de long portant à cette longueur 14 pouces de largeur et au pied -trois pieds et 10 pouces de diamètre, et il y en avoit quantité. Il -survint un brouillard qui m'empescha de pénétrer plus avant, et comme je -retournois à bord sur les 3 heures j'entendis un coup de canon et ne -savois que présumer voyant qu'il ne faisoit pas bon d'appareiller tant -par les glaces et que la nuit survenoit. J'arrivay à mon bord sur les -six heures, où j'appris que le capitaine Thomas avoit dans le brouillard -appareillé sans envoyer son homme, ny advertir pourquoy. Je dits: «Voilà -un fourbe qui croit arriver le premier et il se trompe et se met dans un -grand hazard.» Le brouillard fut extrême et jugey très à propos de ne -pas bouger, et sur une heure après minuit nous entendions souvent des -coups de canons de ce navire que nous creusmes bien avoir esté -transporté dans les glaces, mais d'une aussy grande obscurité où le -pouvoir trouver? et mettre mes gens au péril. Et à 3 heures nous -n'entendismes plus les canons, et sur le jour il tomba une grande pluye, -et nous restasmes à notre place. Le lendemain il fit beau clair et du -haut de nos mats on ne voyoit plus de glaces, et nous appareillasmes et -rangions la terre à portée d'un moyen canon, et nous retrouvasmes -d'autres glaces après avoir fait 8 lieux de chemin, où nous trouvasmes -une autre petite baye où je fits mouiller l'ancre. Je dessendis au fond -de la dite baye nommée Niganich; on trouva le débris d'une carcasse d'un -navire perdu; je fus sur une petite isle où je trouvay huipt chaloupes -sur le terrain qui en les accomodant pouvoient servir pour faire la -pesche et, voyant la saison un peu avancée et l'obstacle des glaces, je -proposay à mon équipage de nous tenir en ce lieu pour y faire nostre -pesche. Ils répondirent qu'ils le voulaient bien, et je dits qu'il en -falloit dresser un procès-verbal que nous signerions tous l'ayant jugé -utile pour le bien commun des intéressés et de l'équipage qui étoit -engagé au tiers du provenu de la pesche, et ils refusèrent de signer, et -pendant 4 jours que nous restasmes je leur fits couper des bois pour les -préparatifs de la pesche, et les glaces ayant disparu nous mismes à la -voille. Je fis passer notre navire entre l'isle de St-Paul et le cap -St-Laurent, et ensuitte passey entre les isles Brion et la Madelaine, -lieux si peu fréquentés que tous mes officiers disoient que s'ils -avoient cent navires il n'y en risqueroit pas un, et nous passames sans -accident, et au 24 juin feste de St-Jean, nous arrivasmes à l'isle -Percée tout le premier et travaillasmes d'une grande diligence à nous -cabaner et acomoder nos barques et chaloupes que nous avions portés par -pièces numérotées, et au premier de juillet on commença notre pescherie, -et sur la fin de septembre elle fut achevée ayant notre charge. Il y eut -quatre de nos gens qui voulurent bien rester à hiverner avec un pauvre -habitant qui avoit sa femme. Je leur fit faire un bon logement par des -doubles rangs de pieux, entre les deux de bons gasons, et fut couverte -de planche, et y reportasmes leurs vivres et toutes choses à servir à la -pesche pour l'année ensuivant qu'il avoit fallu porter et rapporter et -nous partimes au 4 octobre. - -Et arrivasmes à Honfleur au 20 de novembre, et comme il n'y avoit qu'un -moyen navire qui avoit fait la mesme pesche avec nous, nos morues furent -assés avantageusement vendues. Mais l'envie qui ne meurt jamais fit -entreprendre à d'autres particuliers d'équiper encore deux autres -navires pour nostre mesme dessein et furent avec nous à l'Isle Percée et -arrivèrent tous les quatre à bon port, et par la quantité des morues la -vente s'en fit à bien moindre prix, et mesme il en resta bonne partie à -vendre, et l'année 1700 ce fut encor pis et qui causa bien des pertes. A -ce dernier voyage[204] une de mes chaloupes m'advertit avoir veu une -grosse baleine morte et échouée près du cap enragé à deux lieux d'où -nous étions établis. Je m'y fis porter et mesuray sa longueur qui -portoit cent six pieds de long sans y comprendre la queue qui en avoit -bien encore quinze; j'en fits couper plusieurs grands morceaux de lard -et les portay à fondre dedans nos plus grandes chaudières, et en emplis -deux bariques d'huile; j'y renvoyay deux chaloupes pour en rapporter, et -la mer avait enlevé le reste du cadavre. Voyant la perte que nous -faisions sur les deux derniers voyages notre société ainsy qu'une des -autres se rebutèrent, et il n'y eut que deux navires qui retournèrent; -le nôtre avec l'autre demeurèrent au fossé. Et la guerre survint au -sujet de Mr le duc d'Anjou, les Anglois prirent ceux qui étoient à -l'isle Percée et brulèrent toutes nos barques et ustensils et mon -magasin. Il survint un différent entre deux ou trois de mes intéressés -qui vouloient envoyer notre navire charger à fret du sel pour les -gabelles. Les autres s'y opposèrent en voyant que je ne voulois plus le -comander; on adjusta les comptes où il y eut une contestation de trois -livres dix sols dont ils eurent un procès qui a conté plus de mil livres -en fraix et le navire demeura au fossé à dépérir, et à la fin il fut -vendu par justice dont on a pas retiré cinq mil livres de ce qui en -avoit cousté cinquante deux mil. - -1702. Et pendant leurs brouils il vint à notre ville un espagnol nommé -Dom Bartolomé Ramos, qui ne sachant notre langue s'informa si quelqu'un -savoit la sienne et le maître de son auberge me l'amena, et cet espagnol -me raconta son désastre[205], que s'estant embarqué sur un de leurs -navires avec peu de force, luy et plusieurs de sa nation partant de -Portobello pour se rendre à Carthagesme, ils furent rencontrés d'un -forban qui les pilla toutes leurs richesses et que luy dit Ramos y -perdit à sa part un peu plus de quarante mil piastres dont il en avoit -gardé les connoissements, et que ayant appris le nom du capitaine forban -et sachant qu'il avoit esté désarmé et débarqué tout le butin au -Petit-Goave, Ille de Sainct-Domingue, et sachant que nous étions en -bonne paix avec l'Espagne par le Duc d'Anjou qui y feut receu pour Roy, -le dit Ramos étant muni de bonnes attestations du vol qui luy fut fait, -trouva les moyens de se faire aporter à Saint-Domingue pour réclamer ce -qu'on luy avoit volé, porta des plaintes au commandant pour lors deux -lieutenants du Roy: Galifet[206] pour le département de Leogane et Mr Du -Paty[207] au Petit Goüave, ils contrefirent les faschées et qu'ils -aloient faire justice, et au lieu de faire avertir les forbans ils les -firent évader dans d'autres quartiers. Et le dit Ramos ayant appris et -reconnoissant que l'on le jouoit prit la résolution de passer en France -pour faire ses remontrances à la cour par l'ambassadeur d'Espagne qui -luy obtint un ordre du Roy qui en joignoit aux deux susdits deux -lieutenants de faire rendre au dit Ramos ou à son comettant l'entière -somme et de faire punir les forbants à peine de répondre à leur privé -nom. Le Sr Ramos vint me trouver et me prier de passer avec luy à -Sainct-Domingue et qu'il me donnerait le quart de ce qui luy seroit -rendu croyant la chose très seure avec de sy bonnes ordres, et il me fit -consentir d'aller avec luy. Et étant disposés d'aler à Nantes trouver le -passage il survint des lettres au dit Ramos de sa femme et de sa -famille, qui le demandoient à San-Lucar de Barameda pour affaire qui luy -estoient de plus de conséquence, ce qu'il me fit voir et me pria -instamment d'aller à cette poursuitte et qu'il m'en céderoit le tiers -veu qu'il n'étoit pas en état de me rien advancer. - -J'entrepris le voïage à mes fraix; je fus à Nantes où je trouvay un -navire prêt à partir, et en 6 semaines je débarqué au Leogane et -délivray le paquet de la cour à Mr de Galifet, qui l'ayant leu me -regarda et me traita de mauvaises paroles et bien colère en me menaçant -de me mettre dans un cachot dont on n'entendroit pas de nouvelles. Je -luy répondis: «Monsieur, je n'ay ouy dire à personne qu'un porteur -d'ordre du Roy fut maltraité et vous estes trop sage pour le faire.» Et -il changea de ton, et pour toutes conclusions je n'obtins rien en huit -mois de poursuite au conseil de Sainct-Domingue lesquels s'entendoient -comme larons en foire. Et peu après que je fus arrivé il survint un -religieux Augustin qui fit jonction avec moy s'étant trouvé avec le Sr -Ramos lors du dit forbant, le dit Religieux prouvant avoir esté pillé de -plus de soixante mil livres piastres, et il fut joué comme moy, et nous -cherchons repasser ensemble en France et j'avois dépensé inutilement -bien de l'argent. Et Mr Morville[208], lieutenant de vaisseau, comandoit -une grande flutte du Roy nomée la _Gironde_ ayant 40 canons, et il -s'apprêtoit pour partir et me promis et au Religieux notre passage -gratis, et je fis embarquer une partie de mes hardes et provisions au -bord. Et en même temps il parut cinq vaisseaux le travers de la Gonave -qui est une isle inhabitée à 4 lieux de Leogane où notre navire étoit -devant la petite rivière, et lorsque nous reconnusmes les pavillons -anglois Mr De Morville jugea à propos pour sauver son navire de tascher -de le faire entrer dans le grand cul de sac, et nous fismes nos -diligences; mais à l'entrée le vent nous manqua et voyant que nos -ennemis s'approchoient nous mismes nos chaloupes en avant pour nous -attirer à terre et échouer pour ne pas nous laisser enlever.[209] Nous -échouasmes proche des mangliers qui sont des tissus d'arbres entrelassés -qu'à peine les hommes y peuvent passer, et nos ennemis voyant notre -manoeuvre nous cannonnèrent fortement, tirant dans nos mastures pour -favoriser et ne pas endommager deux brigantins et leurs chaloupes qu'ils -avoient envoyées armées pour nous enlever. Je dis à Mr de Morville qu'il -falloit faire percer quelques trous dans notre calle pour y faire entrer -l'eau et de ne permettre à l'équipage de se débarquer affin de deffendre -l'abordage des brigandins et des chaloupes. Nous les rebutasmes par -plusieurs décharges de notre mousqueterie, mais ils envoyèrent deux -frégattes légères de 24 à 30 canons qui ne tiroient pas tant d'eau que -nous et qui ne venoient pour nous aborder et auroient enlevé nostre -vaisseau, ce qui nous engagea d'y mettre le feu à trois différents -endroits, et nous nous sauvasmes à terre simplement qu'avec ce que nous -avions sur notre corps, et le tout fut conssomé par le feu, et de dépit -nos ennemis cannonnèrent le bourg de la Petite Rivière et ceux de -l'Ester et du Petit Goave sans nous faire que très peu de domage, et un -seul homme fut tué et un qui eut une jambe emportée et nous n'avons pu -savoir ce que nous leur avons fait par nos canons. Nous aprismes -seulement que c'étoit l'admiral Benbou[210] qui comandoit une escadre et -qu'ils cherchoient Mr Ducasse[211] qui comandoit une de nos -escadres,[212] enfin nous nous trouvions presque dépourvus de nos -commodités et privés de repasser sitost que nous l'espérions en France. -Et plusieurs riches habitants s'efforçoient à qui nous auroit chez eux -et de nous bien traiter entr'autres un Mr Le Maire, originaire de -Dieppe, et le gendre de son épouse procureur général du conseil, nomé Me -Duquesnot. Et un nomé Gottreau de la Rochelle n'étant qu'un tonnelier de -profession sans savoir ny A ny B., avoit hérité d'une belle succession -avec une belle terre et sucrerie et plus de 50 neigres travaillants et -vivoit honorablement, Et par amys il obtint une charge de consseiller -qui l'anoblit, et Mrs ses confrères l'ayant receu et enregistré ses -provisions luy defférèrent de rendre un raport sur un procèes qui étoit -assées d'importance que l'on creut bien estre lui estre donné par -dérizion. Il n'y avoit ny procureur ny advocats pour se conssulter. Il -me vint chercher avec mon Religieux dans son carosse, nous disant que -nous luy fissions l'honneur de passer quelques jours avec luy, et nous -emena. Le premier jour il ne me parla de rien; et le landemain, au -lever, il me fit apporter par un jeune commis qu'il avoit à à gages deux -sacs de papiers du procès qu'il avoit à rapporter et débuta: «Vous qui -estes de Normandie debvez estre au fait des affaires; je vous prie de -m'aider.» Je luy dits: «Je n'y suis pas plus savant que vous; j'ay esté -en mer dès ma tendre jeunesse et ne me suis attaché qu'à la navigation.» -Il me répartit: «Vous savez sy bien lire et écrire, peut-estre -comprendez-vous le fort de cette affaire.» Et pour le contenter -j'examiné les écritures du premier sac. Je trouvois que cette partye -avoit grande raison dans ses demandes. Et quelques jours après que j'eus -veu les pièces du deffendeur, je trouvois qu'il avoit encore plus de -raison. Mr Gottreau se prend à rire et dire: «Qui diable a donc plus de -raison? Parbleu, je say bien pour me débarasser ce que j'ay à faire.» Je -demande: «Hé quoy, mon amy?» «Il m'est venu une bonne pensée. J'ay -toujours ouy dire que la justice avoit des balences en main et les yeux -bandés, je les ay bien puisque je ne vois goute en cet affaire, ma foy -je vais peser les deux sacs et celuy qui pèsera le plus je luy donne le -gain de sa cause avec dépends.» Et je ne peus m'empescher de rire tout -mon saoul. Il dits: «Riez sy vous voulez, je ne saurois mieux me tirer -de cet affaire que par là, Mrs mes confrères me l'ont remise pour se -moquer de moy et je me moqueray d'eux. Tout ce qui en peut arriver est -que le perdant pourra en appeler au conseil de Paris, et il se passera -plus d'un an avant que l'on sache rien, et dont je vous prie de me -garder le secret.» Ce que je luy promis et tenu. Après avoir pesé, il -fut question de dresser le raport, et il m'en pria. Je luy dits n'y -entendre rien non plus et il fut chercher un raport qui avoit esté rendu -pour luy au subjet de sa succession; nous travaillâsmes dessus, à -changer quelques termes avec les noms des parties, et luy dits de le -faire copier pour que mon écriture ne parut pas, ce qu'il fit par son -comis, et il demeura content et le porta dès la première audience, et le -perdant ne manqua pas d'en appeler, et on apris depuis que son jugement -fut aprouvé au consseil de Paris, et il en fut sy aize qu'il divulgua -comme il avoit fait, et on a pris à proverbe sur les affaires -embarrassantes; il faut faire un jugement à la Gottreau. - -Je ne peut trouver de passage que sur le mois de février 1703 que Mr de -Morville ayant apris qu'au Petit Goave il y avoit un moyen navire de 12 -canons de la Rochelle, le capitaine Billoteau qui s'aprestoit à partir -et que luy et son équipage devoient passer et je fus par terre trouver -le dit capitaine et arrestay mon passage et du religieux pour chacun 50 -écus et que nous embarquerions des volailles et rafraichissements, et ce -navire fut retardé de 2 mois et demye par une voye d'eau qu'ils eurent -paine à trouver et l'étancher, et ne peumes partir qu'à la fin de juin -avec un petit navire aussy de la Rochelle nomé la _Biche_, et nous -débousquasmes pour l'isle de Sainct-Thomé, et faisant nos routes jusqu'à -la hauteur des isles de Bermudes que nous vismes étant à 7 lieux de -nous. Et lorsque nous les eusmes dépassés d'environ 60 lieux nous fusmes -frappés d'une rude tempeste, en ouragan et dont un rude coup de mer nous -renversa entièrement sur le costé de babord, quoyque nous n'eussions que -notre seulle grande voille déployée et les mâts d'hune abaissés, nous -nous creumes tous péris et je sautay avec un bon matelot sur le haut -costé de nostre navire pour éviter un peu le dernier moment de vie. Je -pris mon couteau et coupois les ris des grands haubans. Je dits à ce -matelot nomé André d'en faire autant et ce qu'il fit avec agilité; cela -fit rompre notre grand mât, lequel tomba sur celuy de Misenne quy tomba -aussy sur le mât de Bauprey, lesquels cassèrent tout, et le navire se -redressa. Nous coupasmes le mât d'artimon, ainssy nous nous trouvasmes -sans aucun mat ny vergues. L'on courut aux pompes et ne trouvasmes que -trois pieds d'eau dans notre calle qui y avoit entré par nos mortes -oeuvres lorsque le navire fut empenché sur le costé, et nos mats qui -étoient retenus le long de nous par leurs cordages qui les y arestoient, -et nuitament sans pouvoir se servir de lanternes et à tastons nous -coupasmes tous les cordages qui les arestoient et heureusement un segond -rude coup de mer nous frapa et nous fit passer pardessus, ce qui nous en -dégagea. Mais ce dernier coup de mer nous cassa nostre timon dans la -mortoise du gouvernail, lequel donnoit de si grandes secousses aux -ferrures du gouvernail que nous étions dans les frayeurs qu'il n'évantat -ou emportats l'étambot. Cependant je trouvay un expédient d'arester ce -débat et de faire saisir d'un bord notre gouvernail et sans secousse, et -notre pauvre navire arriva vent arrière sans mâts ny sentiment du dit -gouvernail, et se mit sur l'autre costé à travers au vent, et il se -tourmentoit extrêmement à rouler à faute du soutient des mâts. Je fits -jeter à la mer dix de nos canons pour le soulager, après quoy je creus -pouvoir changer d'une chemise et d'habit, mais aucun de nous n'eurent un -filet de sec. On me donna un verre d'eau-de-vie et Mr de Morville ainssy -que tous en général dirent: «Après Dieu, voilà notre sauveur.» Et je fus -caressé on ne le peut plus. Nous trouvasmes six de nos hommes de moins -et tout notre pain et biscuit mouillé et gasté ainssy que nos légumes, -toutes nos volailles emportées et nos moutons, cochons et canards. Nous -trouvasmes une cage avec dix dindes noyées, que nous salasmes par -quartiers et une truye noyée arestée soubs notre chaloupe. Nous -épluchasmes nostre biscuit qui n'étoit point mouillé ou peu que nous -mismes seicher au soleil et puis nous le partageâmes également du petit -au grand à chacun trois onces par jour pendant 20 jours. La tempeste -dura trois fois 24 heures et la mer étoit épouvantable; les vagues -estoient en feu et plus hautes que des hautes montagnes, et nous fusmes -pendant ces espaces à la dérive au gré des temps, et lorsque cela fut -apaisé nous tinsmes conseil pour nous réquiper de notre mieux, et de -quel costé nous pouvions faire une relasche. Les uns étoient d'aler -chercher Plaisance[213] en Terre Neuve et les autres pour la Martinique. -Je remontray que Plaisance étoit plus éloigné de nous et que les gros -vents et les brouillards y reignent souvent, et que de l'autre costé les -temps y sont plus pacifiques et tous d'un commun accord adhérèrent à mes -sentiments. Il se trouva dans notre entrepont un sapin de 18 pieds de -long et gros de 9 à 10 pouces dont nous fismes un grand mat, l'ayant -renforcé par des quartiers de planches que ny avions reliez; notre timon -de gouvernail fut ralongé et renférer par deux pinces de fer; nous -déclouâmes les ourlets et lisses de nos plats bords que nous reliasmes -ensemble comme un fagot et en fismes un mât de misenne, et nous -attachasmes trois avirons de chaloupe pour faire un mât de beaupré, et -de la gaule d'enseigne en fismes le mât d'artimon, ainsy nous fismes des -vergues de toutes menues pièces avec des barres de cabestan, et de nos -menues voiles d'étay et des perroquets nous fismes des voilles légères à -proportion des mastures. Et nous faisions 16 à 18 lieux quelquefois 20 -par 24 heures. Il y avoit pour l'équipage un peu de boeuf et du lard -salé, mais échaufé et détrempé à l'eau de mer. Je dits à quelques -matelots de nous atraper des rats, et que je les payerois bien. Ils -firent des attrapes et j'en payé deux 30 sols. Cela anima les autres à -en prendre, et il n'en manque pas aux navires qui sont chargés de sucre. -Ceux qui s'étoient raillées de moy pour les rats y prirent du goût, et -nous les firent enchérir jusqu'à un écu la pièce étant devenus plus -rares. Et au bout de 21 jours, nous mettions des morceaux de cuir en -poil à la détrempe; nous en fimes bouillir, cela venoit en colle et très -puante, mais grillés sur les charbons nous en servions et apaisions -notre grande faim. Nous souhaitions fort d'estre encontrés de quelques -navires ennemy qui nous peut prendre; les médecins n'ont jamais ordonné -pareil régime. Et la 26e journée de route après, ce torrent nous conduit -en vue de l'isle de Sainct-Eustache habitée par les Holandois. Plusieurs -de nous disoient de nous y aler rendre. Je mits opposay et fit -connoistre à Mr de Morville et au capitaine Biloteau qu'il n'y avoit pas -de sens à nous mettre prisonniers. Et que avant la nuit nous -attraperions l'isle de Saint-Thomé appartenant aux Danois avec lesquels -nous étions en paix. J'en feu creut, et le lendemain après 27 jours de -cette marche nous y entrasmes dans un bon port, où rien ne nous manqua -sitots que j'eus salué le gouverneur Danois, lequel me dits de nous -adresser au directeur du comptoir de Brandebourg qui avoit de bons -magasins. Je fus le saluer avec notre capitaine, et après luy avoir -raconté notre désastre il nous dit: «Voilà un navire proche du vostre -qui est à peu près de mesme grandeur, qui est une prise faite sur les -Anglois par Mr de Beaumont[214] comandant une frégatte de 24 canons pour -le Roy de France et il m'a délaissé cette prize pour la vendre s'il en -trouve l'occasion. Le corps du navire a esté jugé incapable de pouvoir -retourner en Europe et il en a pris dans sa frégate le chargement, la -masture et les agrès vous seront propres; je vous vendray le tout, voyez -ce que vous m'en voulez donner.» Billoteau demanda du temps pour -répondre et voulut s'informer s'il se trouveroit pas des mats du pays a -bon compte. Je luy fis connoistre que non et où trouveroit-il des -haubans, étais et autres manoeuvres, mâts d'hune et vergues et voiles, -et il me pria le lendemain d'aler arrester le prix de toutes choses, et -qu'il m'aprouveroit. Je fus au directeur lequel me dit: «Je ne vendray -rien en particulier, il faut que vous achetiez tout ou rien.» Il en -vouloit cinq mille livres et nous tombasmes d'accord pour trois mil deux -cents cinquante livres. Je retournay à nostre bord en rendre compte, et -on fut avec raison bien contents. Mr de Morville me demanda sy je -comptois encore me hasarder avec le navire du dit Billoteau après ce qui -nous étoit arrivé. Je dits que c'en estoit la raison et que dans tout -autre que nous n'aurions pas échapé. Il me dits: «Pour moy ny mes -officiers ny équipage ne nous y embarquerons pas, je vais affretter un -bateau du pays pour nous porter à la Martinique, sy vous voulez venir, -il ne vous en coûtera rien ny à votre moine.» Je le remerciay et luy -représentay qu'à la Martinique l'on couroit risque d'estre attaqués de -la maladie de Siam[215] et que nous serions aussy prêts à partir de ce -port que luy arrivé à la Martinique et étions au débarquement et il se -fascha de ce que je ne le voulut pas suivre, et trois jours après il -partit dans le bateau. Je donnay les soins de faire faire le biscuit -pendant que Billoteau accrocha son navire contre la prise et se ramasta -entièrement à des vergues, cordages, et de huit canons et de deux ancres -et cables et ne laissa que la carcasse de la dite prise. L'on fit des -eaux et du bois; nous fismes bonnes provisions de bestiaux et volailles -étant à meilleur compte que dans nos isles et deux bariques de vin, et -partismes le 9e septembre 1702 de ce port: nous débouquasmes le mesme -jour et continuasmes nostre route pour France jusqu'au 15 octobre -n'estant qu'à trente lieux de Belle isle nous fusmes encore frapés d'une -très rude tempeste où nous pensasmes encore périr, notre capitaine -voulut faire couper le grand mat et m'y oposay, et deux braves hommes -montèrent à la hune et coupèrent le mat d'hune qui tomba à la mer et le -navire en fut soulagé et nous étions sans aucune voile nous sentant -proche de la terre, et qu'il y avoit plus de 8 jours que nous n'avions -pu observer la hauteur. Sur les dix heures de nuit il calma et nous -sondasmes et y trouvasmes 37 brasses d'eau, nous mismes à la cape -jusqu'au jour que nous poussasmes à toute voile excepté le grand hunier -dont nous avions coupé le mat, et sur les deux heures après midy nous -reconnusmes la terre par la baie de Marmoutier, le capitaine Billoteau -voulut reprendre au large pour regagner la Rochelle, je luy représentay -que le temps étoit tout disposé à nous redonner une segonde tempeste au -soleil couchant, et que n'ayant plus de grand hunier pour soutenir au -vent et que nous péririons tous. Son pilote et son équipage se mirent de -mon costé, et je conseillay d'entrer dans la rivière de Nantes d'où nous -n'étions plus qu'à 3 lieux et nous attrapasmes à cinq heures à l'ancre -devant St-Nazère. Il vint à notre bord une chaloupe du dit lieu, je m'y -embarqué et le moine et quatre autres passagers et nous ne fusmes pas -sitots débarqués de la chaloupe que la tempeste recomença; on ne pouvoit -se tenir dans les rues par les ardoises, qui tomboient des maisons et de -l'église, et le lendemain il se trouva perdu et échoué à la coste plus -de 4 batiments. Billoteau y pensa périr sy la tempeste avoit un peu -duré. Nous affrétames une chaloupe pour nous porter à Nantes, où je -débarquay sur les trois heures; les négossiants s'estoient assemblés à -la bourse s'informant des navires qui avoient péry le jour précédent, et -il y en eut qui me reconneurent et me firent de grands accueils me -conviant à souper, et entr'autres Mr René Montaudouin et Mr le Prieur me -demandant d'où je venois. Je leurs dits et donnay des lettres au dit -sieur de Montaudouin. Il m'embrassa et me dit: «Je suis intéressé de -plus de 6 mil livres sur ce navire; j'ay receu des lettres dès son -départ de Sainct-Domingue et par le long temps je l'ay creu péry, car -s'il avoit esté pris j'en apris les nouvelles et hier je voulut donner -80 pour cent pour que l'on m'assura et n'ay pas trouvé qu'il le voulut.» -Je me deffendis de souper étant fatigué et à cause du moine, et le -lendemain Mr de Montaudouin receu une lettre de son capitaine Billoteau -qui luy marquoit sy nous sommes en vie et arrivés au bon port nous le -devons par deux fois après Dieu à Mr Doublet que nous avons nomé notre -Rédempteur, et vous ne debvez luy faire payer son passage. Mr de -Montaudouin fit lecture de la lettre devant la Bourse, après quoy il -vint avec son frère Bertiere à mon auberge me prier d'aler disner et ne -peut m'en dispenser, et à la fin du repas il me leut sa lettre et me -dit: «Vous ne m'aviez dit, et j'aurois pris votre passage mais je vous -l'aurois en voyé sy vous aviez party et, loin d'en prendre, acceptées ce -petit présent, je say que vous n'avez pas gagné dans votre voyage.» Et -il me donna 25 louis d'or malgré mes refus, et deux jours après je pris -la route de venir chez moy avec mon religieux Espagnol et nous restasmes -bien 15 jours à nous rétablir. - -Et ce religieux me prioit d'aler l'acompagner à Paris et luy servir de -conducteur par mes amis pour se présenter aux pieds du Roy, représenter -l'injustice de Mrs ses lieutenants contre les ordres de sa Majesté tant -pour luy que pour le sieur Ramos. Je luy dis que je ne voulois plus -faire de poursuites à mes dépends, et que je ne voyois pas jour de -pouvoir rien obtenir, et que ces messieurs qui avoient eu le plus fort -du butin des forbants nous joueroient toujours, et il me pria sy -fortement et qu'il me défrayeroit avec mon épouse de l'aler et du séjour -à Paris et de notre besoin chez nous et nous nous laissasmes gagner. -J'avois aussy en vue quelqu'entreprise. Nous y fusmes dans une auberge -plus d'un mois sans pouvoir obtenir d'audience et pouvoir le faire -aprocher de sa Majesté. J'eus recours à Mr le mareschal duc de -Harcourt[216] dont j'avois eu l'honneur d'estre bien voulu étant à -Dunkerque, et il nous promit qu'en peu s'il nous présentoit pas qu'il le -feroit par quelqu'autre seigneur, et au bout de huipt jours il me fit -advertir de nous rendre à Versailles le trouver, où il nous dits d'aller -de sa part à Mr le mareschal duc de Duras[217] qui étoit de garde. Ce -seigneur nous receut bien et nous dits de nous trouver le lendemain dans -la grande galerie avant que le Roy fut à la messe et nous n'y manquasmes -pas. Mr de Duras nous présenta à Sa Majesté. Le religieux avoit son -placet tout prêt, se jetta à genoux et le Roy luy dits en bon Espagnol: -«Levez-vous, Père, je vais expédier votre placet que vous redemanderez à -Mr de Pont Chartrain[218].» Et nous nous retirasmes. Le Père étoit bien -content et je ne l'étois pas. Car je savois que les deux lieutenants du -Roy étoient ses créatures, mais coment le dire au Roy. Mr de -Pontchartrain nous détint plus de quinze jours sans nous expédier, et il -nous dits: «Que prétendez-vous? que les lieutenants du Roy payent pour -des forbans qui se sont échapés, j'en ay des nouvelles, revenez demain.» -Nous y fusmes et il nous délivra un paquet bien cacheté disant: «Tenez, -voilà les dernières ordres du Roy.» Et puis il me demanda: «Et vous? -retournez-vous aussi à Sainct-Domingue.» Je dits: «Non, Monseigneur, j'y -ay perdu mon temps et n'espère pas en rien retirer.» Il sourit et ne dit -rien. J'en tiray mauvaise augure et nous retournasmes à notre auberge à -Paris de la part de Mr D'Argenson[219]. Et dès le lendemain vint nous -trouver deux religieux du grand couvent des Augustins[220] nous dirent -que leur supérieur ne pouvoit souffrir un de l'ordre en auberge, et -qu'ils avoient une chambre à luy donner et l'enlevèrent au grand couvent -où il se dit docteur en médecine, et un jeune moine adroit le proclamoit -habile de tous costés, et il eut beaucoup de gens de considération qui -tomboient dans ce panneau et s'en faisoit traiter et en bonne foy il ne -savoit pas son rudimen et atrapa bien des sots. Je voulois m'en revenir -avec mon épouse, il nous pria sy fort et nous défrayoit jusqu'aux -carosses dont nous nous servions. - -Je pensois à mes affaires, et un jour vers le mois de mars 1703 que -j'étois en visite chez Mr Ducas[221] qui venoit d'estre fait Grand -d'Espagne et lieutenant général des armées navales, et après que je -l'eus complimenté, il me demanda ce que je faisois et que c'étoit domage -que j'avois quitté le service du Roy, et que je serois fort advancé, je -luy dits que je n'ay quitté que lorsque je n'avois plus de patrons. Sur -cela il me dit: «Voulez-vous comander un vaisseau du Roy pour notre -compagnie de la Siento[222]?» Je luy répondit qu'il me fera bien de -l'honneur et du plaisir, et il m'en assura et me dits que dans quinzaine -je fus le trouver à l'assemblée au grand bureau, où je ne manquay pas de -m'y trouver, et lorsque ces Mrs firent assemblée on me fit entrer et Mr -Ducas dits: «Messieurs, voilà un homme dont je connois fort les -capacités au fait de marine et qui a du service sur les vaisseaux du -Roy, vous ne pouvez mieux à qui donner le commandement d'un des -vaisseaux.» Et je fus agréé, et l'on me dits que le lendemain j'eus à me -rendre chez Mr Pasquier, directeur général de cette Compagnie Royale, -pour faire avec luy mes conditions d'engagement, ce qui fut arresté, et -Mr Pasquier me donna congé pour un mois pour reconduire mon épouse et -pour disposer de mes affaires domestiques, et après ce terme expiré -ordre de me rendre à Paris pour y recevoir mes derniers ordres, lesquels -portoient de me rendre incessament à Rochefort pour faire le radoub du -vaisseau du Roy nomé l'_Avenant_ et de ne l'armer que de 36 canons et -160 hommes d'équipage et que toute chose me seroit fournie à l'arsenal -touchant ce qui concernait le radoub et l'armement quant aux vituailles -et dépences; pour les engagements des équipages la compagnie fourniroit -le nécessaire par Mr Du Casse, directeur à Rochefort, et à la Rochelle -par Mr Herault père et fils. J'arrivé à Rochefort au comencement -d'octobre. Après avoir salué Mr Begon[223] intendant et Mr Du -Magnou[224] et marquis de Villette pour lors comandant, je fus chez Mrs -les officiers du port, dont j'étois fort connu et nous travaillasmes de -concert au devis de ce qu'il y avoit à faire au vaisseau, après quoy me -restoit les soins d'y faire travailler, ce que je fis avec beaucoup -d'exactitude. La Compagnie nomma Mr de Fondat pour capitaine de la -frégatte la _Badinne_ et le sr Barnaban pour capitaine du vaisseau le -_Faucon_ de chacun 30 canons et le sieur Desmonts capitaine de la -frégatte le _Marin_ montée de 26 canons et chaque de 130 hommes. L'on -travailla au radoub des quatre à la fois, et aussy Mr Marin[225] -capitaine de brulot pour comander la frégatte l'_Hermione_ de 30 canons -pour porter aux isles de l'Amérique Mr Deslandes[226] intendant à -Sainct-Domingue et directeur général dans toute l'Amérique pour cette -royale compagnie. Nos frégattes et vaisseaux ne furent aprestés qu'à la -my de février 1704 que nous sortismes la rivière de Rochefort et fusmes -à la rade de l'isle d'Aix huipt jours pour y recevoir nos rechanges et -les poudres et munitions ensuite nous fusmes en la rade de chef de Bois -pour recevoir les marchandises pour la traitte des neigres ainsy que les -vituailles, et la Compagnie m'honora de me donner le commandement sur -l'escadre de nos quatre vaisseaux. Le sieur de Fondat voulut prétendre -commander disant qu'il étoit mon ancien dans le service de cette -compagnie, ayant fait un voyage dans une de leurs frégattes. Mr Du -Casse, lieutenant général des armées du Roy, qui avoit toute direction, -luy demanda combien de campagnes il avoit fait au service de Sa Majesté, -ne sachant que répondre il luy dit de m'obéir ou d'estre démonté et le -tout fut apaisé. Et Mr Du Coudray Guymont[227] arriva aussi en rade du -chef de Bois avec le vaisseau du Roy l'_Alcion_ de 52 canons et -plusieurs frégattes et navires marchands pour l'Amérique et nous -composant d'une flotte de 46 batiments dont le sieur Du Coudray étoit -commandant jusqu'à notre séparation et nous partismes le 26 de mars de -cette rade de chef de Bois, et fusmes tous ensemble à 120 lieux ouest -des caps sans rencontre d'ennemis, et nous nous séparasmes, et je repris -le commandement sur nos quatre vaisseaux[228]. - - - - -CHAPITRE X - -Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise de dix navires.--Traite des nègres à -Whydah.--Construction d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de -l'_Avenant_.--Arrivée à la Grenade, à Saint-Domingue.--Maladie de -Doublet.--Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de -France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.--Doublet -reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.--Il se prépare à un -voyage dans les mers du Sud.--Il défend Toulon contre les -Anglais.--Conclusion. - - -Nous fismes nos routes pour nous rendre aux costes de Guinée et lieu de -destination à Spada, et la première terre de ceste coste que nous -aprochasmes fut le cap de Mesurade[229] où nous prismes quelque peu -d'eau et de bois et nous y trouvasmes quelques nègres qui nous vendirent -un peu de ris, et en passant en vue du cap de Monte le sieur de Fondat -sur la _Badine_ s'en étant aproché plus que nous y aperceut un navire à -l'ancre et nous fit des signaux d'aller avec luy ce que nous fismes. Et -l'ayant aproché nous le reconnusmes estre anglois et nous le canonasmes. -Ils coupèrent leurs câbles et échouèrent en costes plutôt que de se -rendre à nous. Nous envoyasmes des chaloupes bien équipées avec nos -officiers qui le sauvèrent et mirent à flot, et nous descendismes à -terre où nous trouvasmes une grande baraque faite avec facinnes dont les -nègres du pays s'en étoient mis en possession et pilloient tout ce qui -étoit dedans, ayant peur de nous se sauvoient dans les bois avec chacun -leur charge, de bassins d'étain et des petites canivettes pleines de -liqueurs composées d'eau-de-vie de grains et avoient enlevé les Anglois -dans le haut du pays rempli de marais et rivières qui inonde beaucoup de -ce pays. Nous rapatriasmes de ces naturels du pays qui étoient très -farouches et pour les amener à nous on leur présentoit des raisins et -canivettes et pots d'étain qu'ils n'avoient encore enlevés ils les -recevoient à longueur des bras et nous les arachoient et fuyoient. A la -fin leur chef nous présenta à nous capitaines chacun un petit bateau de -roseau qui est le signal de paix et beurent en mesmes les flacons et -sumanisèrent avec nous par des signes d'amitié ny ayant aucuns de nous -qui entendissent leur langue ny eux la nostre, et par signes montrant le -navire anglois et la baraque nous leur fismes entendre de nous amener -les gens, et ils députèrent deux des leurs qui sur le soir nous -amenèrent deux hommes et dont il y avoit un françois nomé Pierre Roche, -de Bourdeaux, qui nous dits avoir esté pris par ce mesme navire à la -hauteur de Madère chargé de vins et affecté pour la Martinique et que -luy dit Roche étoit le capitaine du navire et que l'Anglois l'avoit -envoyé son dit navire et les gens à la Barbade, et luy retenu sur ce -navire anglois, nomé l'_Archiduc_ avec trois de ces gens, mais que sy -nous n'avons pas de compassion des autres qui ont esté enlevés -qu'indubitablement ils seront tous mangés par les Barbares qui sont -antropophages, et qu'ils avoient un des quartiers d'hommes pendus à des -crocs et qu'on leur fit entendre que lorsque les quartiers seroient -mangés on leur en feroit autant, et qu'on le fit boire dans un crâne où -la chaire étoit encore fraiche. Et sur cette déposition nous nous -saisismes du chef et de dix autres leur faisant entendre de nous -renvoyer les autres. Il députa les deux mesmes qui avoient amené le dit -Roche et le lendemain nous ramenèrent le capitaine Anglois et reste de -son équipage, excepté un jeune homme nepveu du dit capitaine qui fut -mangé en sa présence la nuit précédente dont il étoit fort afligé. Ils -traitoient du bois en bûche très jaune et busche de bois de campesche et -puis nous en alasmes avec ceste prise où il n'y avait presque plus rien -dedans et nous laissasmes les bois en buscher, et poursuivismes nos -routes, et cinq jours après étant éloignés viron à trente lieux au large -de Sestre, la _Badinne_ aperceut un navire sur lequel elle donna la -chasse, et nous tira du canon pour nous appeler, l'ayant reconnu navire -Holandois et mesme Mr Fondat le fut ataquer, mais n'osoit l'aborder le -croyant aussy fort que luy, ce qui m'obligea d'y aller. Et étant à -portée du dit Holandois je luy envoyay deux bordées de canons et il se -rendit et nous l'amarinasmes. Le capitaine nomé Simon Roux fut blessé à -la cuisse et au jaret, dont il se guérit longtemps après. Je fis -amariner par mes gens et officiers cette prise qui étoit une flutte de -350 thonnaux et 24 canons, 70 hommes d'équipage et nomée la _Rachel -d'Amsterdam_ destinée pour le fort de Mina où est le comptoir de -Holande, et étoit chargé de beaucoup de bons effets pour la traitte des -neigres, et nos officiers et équipages de nostre petite escadre ne -manquèrent pas de piller beaucoup de choses, quelques soins que je peus -aporter à les en empescher, et tout ce qui fut emporté dans mon bord de -marchandises je fis prendre un état par notre écrivain du Roy et par nos -commis préposés de la Compagnie et les fit enfermer dans une de nos -soutes qui avoit esté vidée de biscuits, promettant à tous nos officiers -que lorsque nous arriverons à un port de l'Amérique soit Cartagesne ou -Portobello où il s'y doibt trouver un directeur de la compagnie que nous -luy déclarerions tous les susdits effets provenant des prises, et que ce -qu'il nous adjugera estre pour nous que j'en feray faire les partages -entre nous afin de n'avoir des reproches de la Compagnie. Mais cela -m'attira autant d'ennemis qui vouloient posséder chacun leur part pour -les trafiques aux costes de Guinées, ce qui nous étoit bien défendu par -nos engagements en fin d'une bonne paix que nous vivions, ce me fut -autant d'ennemis. Et continuasmes nos routes et fismes encore quelques -prises de trois brigandins anglois et de cinq brigandins portugois de -peu de valleur et dont nous en redonnasmes quatre à nos prisonniers pour -les reconduire ou bon leur sembleroit. Nous fusmes devant le fort d'Acra -où est deux comptoirs, l'un Holandois et l'autre pour le Roy de -Dannemarc dont le lieutenant vint à mon bord savoir sy je voudrois -traiter quelques effets de la prise Holandoise. Je luy dits ne le -pouvoir faire et mes officiers demandoient leur part des pillages que je -ne voulus leur acorder, ce qui redoubla la haine contre moy, jusqu'à -nostre aumonier qui étoit le pis de tous et à les animer. Enfin le 27 de -septembre 1704 nous arivasmes à la rade de Juida[230], lieu de -destination où étoit nostre comptoir sous la direction du sieur Gommets. -Il fallut débarquer au rivage pour l'aler trouver à deux lieux dans les -terres où ets le Roy en la ville de Xavier qui nets qu'un hameau de -cabanes en forme du dessus d'un colombier, les murs d'argille et -couverte de roseaux. Et estant advertis qu'il est dangereux aux -Europiers d'estre mouillés particulièrement au ventre, l'on enfonce dans -un baril ce qu'on a de bonnes hardes pour échanger sitots que l'on est -débarqué et on at sur soy simplement que veste et culotte et bas, car on -ne peut débarquer que très rarement sans estre mouillé des flots, en -premier lieu partant d'abord dans les chaloupes lorsqu'on aproche de la -barre. Il faut mouiller l'ancre de la chaloupe et se tenir au dehors des -brisans de la dite barre, puis deux ou quatre nègres s'embarquent dans -un canot et viennent vous recevoir et ce que vous avez repassent par -dessus la dite barre, qui est toujours fort agitée et qu'il est presque -impossible d'éviter d'estre mouillé, et à l'abord du rivage sont -plusieurs neigres préparés à vous débarquer promptement et échouer le -dit canot, et au cas qu'il soit comblé d'eau en passant la barre, ils -vous repeschent, mais il en périt quelquefois des nostres, et lorsqu'on -a repris les hardes du baril, on change sans estre à couvert, puis on -vous présente un hamac attaché à une bonne perche par les deux bouts du -dit hamac, et vous couchées de vostre long, et deux forts neigres le -chargent sur leurs épaules et vous portent jusqu'au comptoir parce qu'il -y a plusieurs étangs pleins d'eaux à passer sur cette route, ce qui en -fait leurs fortifications, et il n'y a d'eau que jusqu'à la ceinture -d'un homme de bonne taille. Etant arrivés, Mr Gomat et autres comis nous -reçoivent civilement, et nous présentent bien à manger, et après estre -reposés jusque sur les 3 à 4 heures, il me conduit avec un ministre -d'Estat avec nos présents. - -L'on y entre par une basse cour quarrée, entourée de basses maisons, les -murs d'argile et couverte de rozeaux, et ladite basse cour sans pavés. A -l'entrée est un corps de garde gardé par dix ou douze noirs avec leurs -fusils apuyées contre le mur, et à l'entrée de la salle est un -sentinelle sans armes et la dite salle sans porte, où à l'entrée est -tendu du haut en bas une étamine comme d'un pavillon de nos navires par -careaux rouges et blancs. Le ministre de la marine nomé le capitaine -Asson, homme très bien de taille et d'esprit quoyque noir laissa ses -gardes à l'entrée de la cour de ce magnifique palais, et lorsqu'il nous -conduit proche le rideau sans couler il se mit à marcher par dessoubs -sur ses genoüils et ses mains passant par dessoub le dit pavillon comme -une beste jusquà estre à portée de parler au Roy, et luy annoncer notre -venue pour avoir son audience. Et il revint sur ses pas en la mesme -posture, le cul en arrière jusqu'à dépasser le dit pavillon, et puis il -se dressa en nous disant d'entrer et de nous seoir sur les tabourets qui -étoient en la dite salle. C'étoit des sièges d'une masse d'argille qui -ne peuvent estre remuez, et il nous suivit sur les quatres pattes ainsy -dire, et en cette figure s'aprocha du cabinet Royal situé dans le milieu -de la salle contre le mur qui est un petit enclos de cannes de roseaux -où ce roy noir des plus noirs étoit couché sur une natte sur le costé -apuyé sur son coude et fumant une pipe de tabac, et du costé de sa teste -est une ouverture à cete alcôve, et aux pieds où étoit une négresse qui -tenoit un bassin de cuivre très salle pour luy servir de pot de -comodité, et luy emplissoit une autre pipe pour fumer et vis-à-vis son -estomac étoit une plus jeune noire assise sur ces talons tenant un vase -de fayence où le dit Roy crachoit affin qu'à nuit fermante, au son du -tambour, on enteroit ces Reliques, etc. A son audience il me fit dire -par son ministre, capitaine Asson, qui parloit françois sans avoir sorty -du pays, l'ayant apris dans notre comptoir. Il témoigna sa joye de notre -arrivée, et qu'il m'invitoit avec les autres capitaines de mon escadre -au lendemain à disner, et nous présenta un petit verre d'au-de-vie et -puis nous retirasmes au comptoir où fusmes souper et coucher. - -Au lendemain, nous fusmes sur les unze heures introduits par le mesme -ministre pour le disner. Ce fut la mesme sérémonie à notre entrée, et -une table fut dressée au milieu de douze tabourets d'argille immuable, -et je fus placé à celuy plus proche de l'ouverture de l'alcôve pour que -le Roy me fit entendre ces discours par un autre interprète, veu que le -capitaine Asson étoit à table avec nous pour représenter sa place. Et -l'on nous servit du riz avec des poulles et force poisure, puis du -boeuf, du cabrit et des poules en abondance, rôties, à demy bruslées, -les cuisses et les ailles sans brochettes, tirant des bottes de chaque -costé. Le pain et le vin ayant esté fourny et les serviettes par Mr -Gomet, et aux deux bouts de la salle qui nest planchée ny voutée, voyant -les lattes et roseaux et quelques lézards et couleuvres coure au -travers, à ces deux bouts étoient grand nombre de femmes et filles du -sérail que chantoient à gorge déployées et d'autres jouent avec des -cornes de bouc parées et d'espèces de cilintres de fer où il y avoit des -bagues de laiton, d'autres de courges et calbasses ornées de cordes, et -des bassins de cuivre sur lesquels on changeoit différents tons -faisoient cacafonie au lieu d'harmonie, ce fut l'opéra dont j'aurois -voulu en estre bien éloigné. Le Roy me fit l'honneur de boire deux fois -de l'eau-de-vie à ma santé et du Roy notre Maistre. - -Mr Gomet me prévint de demander à sa Majesté la permission de faire -bastir un fort au delà du passage des eaux affin d'y reporter les -effects de la compagnie que l'on débarqueroit venant de leurs vaisseaux -qui ne pouvoient de mesme jour estre transportées au comptoir, et que -les neigres en voloient grande partie pendant les nuits, et il nous -accorda nostre demande. Mr Gommet m'en pria et mes confrères, et je -demanday au Roy 200 hommes et femmes pour bescher les fossés, et de la -mesme terre qui est toute argille la faire humecter et pétrir par ces -gens pour en dresser nos murs tant de la fortification que des -logements, ce qui nous fut accordé. Après quoy nous visitasmes le lieu -plus convenable et en dressay un plan en forme d'une citadelle à quatre -bastions et six demye lunes, savoir: une entre deux bastions et deux aux -costez de l'entrée du pont levis, et puis les logemens et magasins que -je tracey. Après quoy le Roy nous envoya plus de 400 personnes hommes et -femmes, lesquels creusèrent leurs fossées sur les alignemens que j'avois -marqués de 24 pieds de large sur douze de profondeur, et des mesmes -terres du fossé les nègres et négresses au nombre de 50 la pilloient -avec leurs pieds pendant que d'autres y jettoient de l'eau et formoient -comme une dance ronde s'entretenant par dessoubs les bras, pendant que -deux femmes chantoient une cadence au milieu, puis les autres aportoient -cette terre détrempée sur les alignements du bord du fossey venant en -dedans du fort, en largeur, pour fondemens de 22 pieds et sur la -première toise d'élévation réduit à 18 pieds, et à la seconde thoise sur -16 et à la demie thoise sur 12 pieds, formant un rempart couvert en -dehors d'un parapet de 5 pieds à la base, et sur 4 pieds de hauteur deux -pieds d'épaisseur avec des créneaux de 4 pieds de distance, ainsy les -bastions à proportion avec six embrasures à canons chaque et creneaux -entre iceux, et à l'entrée de la porte étoient soubs le terrain du -rempart deux corps de garde celuy de la droite à costé de l'entrée, et -celuy de la gauche un peu plus en dedans de la place, et y fismes un bon -puits qui à douze pieds de profonds fournissoit de l'eau abondament. -Nous condannasmes la prise holandoise à estre depiècée; nous coupasmes -ses ponts par quartiers pour servir de plate forme soubs les canons des -bastions et montasmes les 24 canons. Nous fismes double porte et le pont -levis des mesmes tillacs de ce navire et les herces du pont levis des -plus forts barots avec les chaisnes de fer destinées pour leurs vergues. -Et puis je fits arborer le grand mât d'hune avec un autre mâts ajusté -par dessus pour y arborer un grand pavillon blanc sur le bastion du -costé de la mer que l'on voyoit de plus de trois lieux, et pour la -première fois on célébra une grande messe et puis les canons du fort -tirèrent et nos vaissaux y répondirent. - -La saison nous pressoit à partir, nous laissâmes à Mr Gommet de faire -ses logements à son loisir, et travailla pour expédier notre chargement -et à celuy de la _Badinne_, et il nous délivra 560 nègres et à la -_Badinne_ 450 et des vivres et rafraichissements du pays. Nous avions -mis nos eaux et nos bois dans la prise angloise l'_Archiduc_ et aussy -dans un gros brigandin portuguais pour venir avec nous, et laissasmes -les vaissaux le _Faucon_ et le _Marin_ à cause qu'il n'y avoit pas -suffisamment de noirs pour leurs chargements, et partismes de Juida au -15 de novembre 1704. Et avant de quitter ce pays j'en diray -succinctement de leur Religion et police. - -Ils sont tous païens et idolâtres de différentes choses à leur fantaisie -quoiqu'ils aient un grand marabout et d'autres inférieurs. Le grand -marabout étoit le frère de ce capitaine Asson qui un jour me convia à -disner. Et attendant qu'il fut apresté, l'envie d'aller aux commoditez -me prit et il m'enseigna un cabinet où m'étant mis sur le siège -j'aperçeu sur le mur vis-à-vis de moy un serpent vivant gros comme le -bas de ma jambe et qui me regardoit fixement. J'eus frayeur et m'enfuit -la culotte en la main et dits au capitaine Asson sy c'étoit pour me -jouer pièce qu'il m'avoit envoyé au cabinet au serpent. Il se prit à -rire et à le dire à son frère Marabout, lequel y alla et aporta sur ces -bras ceste hideuse beste qu'il caressoit. Je m'en éloignay, et il me -dit: «N'ayez pas peur cest notre fétisse» qui veut dire leur Dieu. Et -ils luy donnèrent du pain de mahis et le reportèrent. Les uns adorent -des cayemants, autres des lézards, autres des chauves souris qui sont -gros comme des pigeons, les autres des arbres, des marmousets faits de -terre et plusieurs choses, cependant sont tous circoncis et ont du -judaïsme et du mahométisme, et ceux qui sont convaincus de crimes sont -vendus esclaves ainsy que les prisonniers de guerre qu'ils font sur -leurs ennemis et ils ont autant de femmes qu'ils en peuvent entretenir. - -Quant à leur police, ils sont six Ministres, qui pour distinction -portent une peau de veau et dont les extrémitées en sont ostées, et la -pend avec un cordon de cuir du bout où étoit la queue pendue à leur col, -le poil en dehors trainant de l'épaule gauche au genouil, et lorsqu'ils -passent par les chemins les peuples se croupissent sur leurs talons et -joignent leurs mains qu'ils frappent l'une contre l'autre très doucement -en baissant la teste et se relèvent lorsque ce ministre les a dépascées. -Le premier est pour la perception des droits du Roy et pour le règlement -de la justice et pour mettre à prix les denrées pour les subsistances, -aux marchées, qu'il change de lune en lune. Il est habillé de thoile de -coton rayées de blanc et bleu ayant sur la teste un chapeau de longue -forme pointue et garny sur les bords de petits rubans de diverses -couleurs comme nos païsans aux nopces, et il monte sur une bourique -grise ayant pour selle un tapis de thoille de coton rayé et sans étriées -et un mors de bride d'un os de cabrit, et sortant du palais Royal il -dit: «Il faut aler à un tel ou tel village,» et une femme porte sur sa -teste une grande caisse de tambour ayant derière elle une autre femme -qui avec ces deux mains frape toujours une cadence à leur mode, et bien -du peuple qui les suive. Et lorsqu'ils sont arrivés au hameau ce -Ministre étant monté tournoye autour de tout ce qui est exposé en vente -et en dit le prix qu'on doibt les vendre, on troque d'autres choses -n'ayant autres espèces de monnoye que des petits coquillages nommées des -bouges et lorsqu'il a fixé les prix il dit: «A l'autre lune ce marché se -tiendra à un tel hameau.» Puis il dessend à plat cul, s'asiet sur -l'herbe et on luy présente beaucoup de plats de viande cuittes et des -fruits du pays qu'il mange assées sobrement, et en donne à ses -tambourineresses et gens de la suitte, puis il laisse ses restans à la -populace. Cette politique est pour ameilliorer et faire valoir chaque -hameau et puis il retourne comme il ets venu[231]. - -L'autre ministre ets pour la discipline des Guerres; l'autre est pour -despescher et recevoir les couriers qui sont toujours de pied, ne -sachant écrire. - -L'autre est nostre capitaine Asson pour la Marinne, mais un des plus -beaux noirs que l'on puisse voir ayant de beaux traits, un nées bien -fait, point les lèvres grosses, grands yeux et un beau front, d'une -taille de cinq pieds 8 pouces et bien proportionné de corps et très poly -et gracieux, parlant joliment françois et généreux. Son frère n'est pas -sy bien fait ny poly quoyque grand marabou, et nous n'avons pas de -missionnaires dans tous ces vastes pays où il y a tant de royaumes -divizées qui se font la guerre pour avoir des esclaves et ont -différentes moeurs et religions quoyqu'elles tiennent toutes de Mahomet. - -Nous reprenons notre route pour nous rendre au cap de Lopès, à 2 degrés -au sud de la ligne équinocxiale, pour y prendre des eaux et du bois -avant que d'entreprendre le trajet de passer à l'Amérique et nous y -arivasmes au 1er de décembre 1704 avec la _Badinne_ et nos deux prises, -et nous envoyasmes nos chaloupes avec bien du monde pour nos expéditions -de bois et eaux. On me raporta qu'il y avoit plusieurs buschers de bois -coupé à vendre à très bon compte, et qu'il y avoit 5 ou 6 neigres pour -le débiter et entr'autres un qui se disoit le Roy du pays. J'ordonné -d'achepter tous les dits bois coupés, tant pour faire une prompte -expédition que pour conserver nos équipages, sur ce que ce païs est très -mal sein pour nos Européens. Et ce Roy se fit aporter à mon bord, ayant -le corps enveloppé d'une pagne ou coton rayé bleu et blanc. C'étoit un -grand homme bien fait, pouvoit estre âgé d'une soixantaine d'anées, -ayant au menton une barbe longue de 4 à 5 doibs et fourchue. Il avoit à -son col une médaille de plomb doré qui lui tomboit sur le creux de -l'estomac, qu'il avoit eue d'un Holandois qui luy fit acroire que le -prince d'Orange étoit son cousin et luy avoit envoyées et en faisoit -beaucoup de cas. Je luy fits présent de mon manteau écarlate, galonné -d'or, au nom du Roy Louis de France; et nos gens qui s'étoient cabanées -à terre pour diligenter notre travail m'aprirent que ce Roy et ces gens -avoient pour couchure un grabat sur 4 fourches eslevées de 2 à 3 pieds -sans autre chose que des bastons de cannes de rozeaux proche les uns des -autres luy servant de paillasse et matelats, et qu'avant de se coucher -ces gens luy amassoient des fagots de haziers où il métoit le feu et -lors que tout estoit bien bruslé il poussoient les cendres et petits -charbons tout chauds dessoubs et les étendoient de toute la grandeur de -ce lit et puis il se couchoit à nud dessus pour consserver sa santé. Et -quelques des nostres furent à la chasse des buffes, et nous en -aportèrent plusieurs quartiers que l'on ne trouvoit pas de mauvois goût -excepté que la viande en étoit brune et un peu dure, et ceux qui furent -à cette chasse on me les raporta très malades ayant leurs esprits très -égarées. Je n'avois pour lors qu'un malade dans mon bord qui étoit le -sieur Auber, nostre enseigne et mon parent, et dont il n'y avoit plus -d'espoir de vie étant aténué depuis plus de 3 mois des fièvres et -dyssenteries. Nos travaux étoient fort advancées le 7 décembre au soir, -que je dits à notre aumosnier que je le priois de se préparer à nous -dire la messe de bon matin pour la faire entendre à nos équipages à -cause de la feste de la Vierge avant qu'ils reprissent leur travail, -L'aumosnier dressa l'autel dès les cinq heures du mattin et entendit -quelqu'un de confesse, et pendant ce temps les comis de la calle -disposoient pour le déjeuner des équipages. Je faisois donner à chacun -un grand verre d'eau-de-vie. Ils furent à deux pour en tirer d'une pièce -qui étoit en perce et ostèrent la chandelle de leur fanal contre toutes -nos déffences et aprochèrent cette lumière de la bonde de la dite pièce, -que par atraction, la lumière se communiniqua dans l'eau-de-vie et le -malheureux comis nomé Corbin, courut pour avoir de l'eau pour éteindre -le feu, au lieu de boucher la bonde de quelque nipes ou de s'assoir -dessus, et en peu la pièce défonssa et fit un bruit sourd, comme un coup -souterrain: J'étois proche l'aumosnier qui n'avoit que la chasuble à -mettre; nous fusmes épouvantées. Je courus pour m'informer et l'on cria -au feu et toute l'équipage émues se jettoient dans les chaloupes. Je ne -pouvois les obliger de rentrer; je pris un sabre et me jetay dans la -chaloupe et frappay dessus et j'en blessay plusieurs et fis prendre les -sceaux d'eau; mais le feu gagna en plusieurs endroits et dans les -cordages des mats, dont les vergues tombèrent à bas, et alors je me vis -entièrement abandonné de tous. Je m'exposay encore à tirer le sieur -Auber de sa chambre et ne peut se tenir debout; le feu l'embraza, et -avec bien de la paine, je gagné en avant du navire et courut sur le -beaupré où je trouvé une petite chaloupe d'une de nos prises, avec 6 de -nos hommes. Je me glissey le long d'une corde et ils me receurent, et je -les fis ramer droit en avant et nous n'étions à portée d'un pistolet, -que tous nos canons chargées et échauffées du feu tiroient des deux -bords, qui obligèrent ceux de la _Badinne_ de couper les câbles pour se -tirer des coups, et en mesme temps le feu prit à nos grandes poudres, -qui étoient en bonne quantité, et le vaisseau sauta en morceaux, avec un -bruit épouvantable, et il tomba sur les reins d'un des nostres dans -notre petite chaloupe une pièce de bois qui écrasa ce pauvre homme, et -sans sa rencontre nous aurions esté coulées au fonds; c'étoit une choze -épouvantable de voir des noirs et neigresses nager sur l'eau quoyque -plusieurs avoient les fers aux pieds, et les requiens en grand nombre -les dévoroient, nos chaloupes couroient de tous costés et en sauvèrent -environ une centaine, dont la plupart estoient endomagées par le feu, et -je me retiray au bord de la _Badinne_ presque tout nud, sans perruque ny -souliers, n'ayant que des calssons de thoile et la chemise, et des bas -de fil a étrier. Le capitaine avec lequel j'avois eu quelque froideur me -receut sans compassion, cependant il me fit donner la chambrette de son -segond. Et le chagrain s'étant emparé de moy je fus saisy d'une grosse -fièvre et mal de teste, et me survint une dissenterie lientérique, et -comme mon équipage partye sauvées dans ce navire et les noirs il falut -retrancher les vivres ayant un trajet de plus de quinze cents lieues à -faire avant de pouvoir recevoir aucun secours, lorsqu'on pesa tout le -biscuit et il s'en trouva pour deux mois à chacun quatre onces par jour -pour chaque homme, et d'abondant pour les officiers de la chambre à -chacun deux moyens verres de vin, qui étoit tourné à demy aigre et des -viandes de boeufs et lards corrompues, ce qui étoit très contraire à ma -dissenterie et fièvre continue. J'acheptay de quelques matelots huipt -testes d'ail, et dont j'en mettois trois à quatre gousses dans un petit -pot avec la moitié de ma ration d'eau avec deux onces de mon biscuit que -je faisois mitonner et y répandois une cuillerée de très méchante huile, -c'étoit en lieu de bouillon chaque jour; peut-on plus souffrir sans -mourir! Et en 50 jours dans cette traversée nous atrapasmes à Lisle de -Grenade, où je me fits débarquer avec un petit mousse pour me servir. Je -loué une petite loge sur le bord du port, et my reposois sur un matelas -très mince et dur allant des cinquante fois à la selle par jour, jettant -le sanc et du puts. Mr De Bouloc étoit gouverneur et Mr Gilbert, -lieutenant de Roy, qui ne donnoient aucun secours. Mais un Père Capucin, -nommé le Père Jean-Marie qui servoit de curé m'asista de quelques poules -et d'oeufs et de ces visites dont je luy ay eu obligation. - -Un mois après arriva aussy nos deux autres navires, que nous avions -laissés à la coste de Guinées. Je présentay une requeste à tous les -capitaines et au gouverneur de m'octroyer le comandement de notre prise -l'_Archiduc_ avec un ou deux de mes officiers pour nous faire gagner des -gages pour nous récupérer d'une partie de nos malheurs: et nous fusmes -refusées, disant que ce seroit faire affront de destituer le lieutenant -qu'ils y avoient pozé, et qui n'avoit d'expérience que de deux voyages -sur mer. Après ce refus, je demandey le commandement de nostre autre -prise, le brigandin portuguais qui étoit tout désagrée de maneuvres et -voilles uzées, faisant mesme une voye d'eau, affin de me conduire dessus -à Sainct-Domingue y trouver Mr Deslandes, Intendant et Directeur pour -luy rendre compte du malheur arivé et me procurer passage pour France, -et ils aimoient mieux abandonner le dit Brigantin dans le port dont le -Gouverneur voulut en profiter et le disoient incapable de pouvoir -naviger, mais comme le sieur Griel mon lieutenant et moy protestasmes -que nous nous obligions de le conduire à Sainct-Domingue, où il seroit -vendu au profit de la compagnie on ne peut plus nous le refuser. Et dans -cet intervale ariva Mr Guérin, nepveu de Mr Saupin, avec un vaisseau du -Roy de 52 canons qui venoit de prendre le fort de Sarelione en Guinée -sur les Anglois, et il eut compassion de mon pitoyable état, et m'offrit -le passage et sa table. Mais comme il ne devoit sitôt faire son retour -en France et devoit aller à Cartagesme et ailleurs, je le remerciay et -le priay de m'assister de quoy réquiper mon brigantin, ce qu'il fit -obligeamment, et il m'envoya un matelas et traversain et une courte -pointe, et il me presta cent cinquante piastres que depuis je luy ay -rendues avec bien des remerciements. - -Enfin après deux mois de séjour à nos trois vaisseaux et s'estre bien -rafreschis et repris des vivres d'eux, savoir: le _Marin_ et -l'_Archiduc_ suivirent leur destination pour Laguaire coste Espagnole. -La _Badinne_ qui avoit embarqué mes officiers et équipages et les -capitaines de nos prises, faisant la route pour Cartagesne, fut -nuitamment s'échouer à toutes voilles sur un banc de rochers où tous -périrent excepté le capitaine Sr Frondat, et 7 à 8 hommes qui -s'échapèrent dans un canot sur une ille voisine inhabitée où ils n'y -trouvèrent que quelques lézards et tortues qu'ils faisoient cuire au -soleil, et un bateau de Cartagesne les sauva par hazard. Le _Faucon_ fut -très heureusement à Portobello, et y avoit quelques de mes gens. - -Le Sieur Griel et Vattier mon nepveu avec dix de nos matelots -caresnèrent notre brigandin, étanchèrent sa voye d'eau. Nous le -réquipasmes de notre mieux et de mon argent nous le ravitaillasmes et -nous partismes de la Grenade (avril 1705) et en huipt jours nous -arrivasmes au Cap François de Saint-Domingue, où je présentay mon -rapport que j'avois fait devant le juge de la Grenade, vérifié des -écrivains du Roy de notre Escadre, présenté à M. Fontaine Directeur, -ainssy luy remit le Brigantin qu'il fit vendre neuf mil livres, et Mr -Fontaine me dits qu'il me faloit aler trouver Mr Deslandes, Intendant et -Directeur général, qui demeuroit au Leogane à 70 lieux par terre pour -luy présenter mon raport et justifications. Et ne se trouvant pas de -navire pour aler au Leogane, quoyque toujours dans l'infirmité de ma -maladie, j'achepté un cheval pour me porter par terre et louay un nègre -pour me conduire et porter des vivres, car il n'y a pas de maisons ny ou -coucher que dans les bois jusqu'à Artibonnite, à 20 lieux de Leogane, où -j'arivey la 5e journée et n'en pouvant plus, et un habitant charitable, -nommé Mr Rossignol, que j'avois connu il y avoit près de 30 ans fort à -son aise à L'ille de Sainct-Cristofe fut dépouillé de tous ses biens par -les Anglois et s'est venu établir en ce lieu, et m'y a retenu 4 jours à -me procurer tous les soulagements qu'il peut et renvoya mon nègre -conducteur pour m'épargner et m'en donna un autre pour me conduire au -Leogane où j'arrivey sur la fin d'apvril chez M. Deslandes Intendant, -lequel me receut d'un air froid, me disant bien compatir à mes paines et -misères que j'ay soufertes et à soufrir sur ce que j'avois bien des -ennemis à combatre qu'une aussy grande compagnie, et que des gens de mon -équipage avoient bien fait de mauvaises déclarations contre moy, je luy -présentay mon raport et luy demandey sa protection. Il me dits de le -garder pour mes justifications lorsque je serais en France, et qu'il me -nuiroit plus en voulant servir veu que la compagnie a esté toujours -persuadé qu'il étoit de mes amis et que sans paroistre pour moy, il me -rendra des meilleurs services et par ses amis. Il me fit donner une -chambre chez luy et un petit nègre pour me servir et ordonna à son -maître d'hostel d'avoir soin de moy et que rien ne me manquats. Le -chagrain s'empara de mon esprit et je retombay plus mal que cy-devant. -Et bien un mois après M. Duquesnot, Procureur général du consseil, étoit -venu voir M. l'Intendant, et puis demanda à me voir, et il me fit bien -des amittiez me conssolant sur mes malheurs et m'offrant de l'argent et -des services, et me pria d'aller demeurer chez luy jusqu'à l'ocasion de -pouvoir m'embarquer pour France, disant que l'air étoit meilleur chez -luy et que Mr l'Intendant n'ayant pas de femme, je n'étois pas bien -soigné et que Madame son épouse avoit tous les soins possible, et en fut -dire autant à M. l'Intendant lequel consentit que j'alat chez Mr -Duquesnot, et fit disposer son carosse pour my porter. Et effectivement -la bonne dame Duquesnot eut de grandes atentions pour me soulager et -plus d'un mois après ariva un vaisseau du Roy de 50 canons nomé le -_François_ commandé par Mr De Corbon-Blenac[232], qui m'avoit promis mon -passage, mais ma maladie redoubla, que lorsqu'il étoit prêt à partir -pour France je receu mes derniers sacrements. Et ayant fait mon -testament, et puis je tombay dans une létargie pendant plus de six -heures et sans aucune connoissance, ny pouls ny mouvement de vie. L'on -me posa une glace sur la bouche sans y apercevoir d'aleine, et pour plus -de seureté le chirurgien m'ouvrit la veine au pied dont il n'en sorty -aucun sang. L'on me creut mort et l'on l'envoya dire à Mr l'Intendant, -qui le manda dans ces lettres à Mr De Pontchartrain par le vaisseau le -_François_ qui partoit pour France. L'on demande le carosse de mon dit -S. Intendant pour porter mon corps à l'église de l'Ester, à une bonne -lieux du logis et où l'on avoit fait creuser ma fosse. L'on m'avoit -jetté en bas du lit dans la place et l'on m'enssevelissoit que c'estoit -presque finy, lorsqu'un débordement du cerveau me débonda par le nez par -un éternüement jetant et par la bouche un sang noir et pourry. L'on -s'écria en disant: «Il n'est pas mort.» L'on me décousit et délia -aussytots, et l'on me remit sur un matelat, où l'on s'aperceut que mon -pied saignoit et qu'on n'y avoit pas mis de ligature. Madame Duquesnot -fit venir du vin qu'on verssa dans un bassin d'argent et trempa son -mouchoir avec une dentelle et m'essuya le nez et la bouche m'arosant les -tempes. Mes yeux s'ouvrirent, revenant de mon entousiasme[233] je revins -en connoissance, et l'on me fit prendre un cordial et du bouillon qui me -fortifièrent, et l'on me fit le récit de tout ce contenu, et puis Mr -l'Intendant eut la bonté de me venir voir et m'encourager ainsy que -beaucoup d'honnestes gens, mais j'étois dans des grandes faiblesses. Et -les Pères de la Charité de Sainct-Jean de Dieu m'étant venus voir me -sollicitèrent d'aller chez eux y demeurer. Et voyant que j'y avois -répugnance ils me représentèrent que tous les officiers du Roy qui -étoient malades n'en faisoient aucunes dificultées, ce qui m'engagea d'y -aller. Et effectivement leurs bons traitements et bons soins me -rétablirent mes forces, à la diarée prêt, dont ils ne peurent me -garantir non plus que d'une fièvre lente. Mais cependant au bout de deux -mois je me trouvois en un état de pouvoir m'exposer de repasser en -France à la première ocasion. - -Et il survint chez les bons religieux de la Charité un nomé Rouleau, -marchand et intéressé sur un navire de trente canons nomé le _Duc de -Bretagne_, de Bourdeaux, lequel sieur Rouleau disna avec ces bons Pères -et moy. Et il nous comptoit son chagrain qu'il voyoit un voyage ruineux -pour luy et sa société, que la plupart de ces vins s'estoient gastées et -qu'il luy restoit encore bien des effects en balots de thoile blanchies -dont il ne pouvoit avoir débit. Je pris la parolle: «Vous voyez que ces -marchandises ne sont que peu de débit. Je say ou vous pourriez vous en -deffaire avec advantage.» Et il ouvrit les yeux. Je luy dits. «Il vous -faudroit aler à la Havane Isle Espagnolle, à 150 lieux d'icy, où j'ay un -bon amy et parent qui est directeur de la compagnie de Lassiento et -commissaire de marine pour le Roy, et il nets pas permis aux navires -françois d'y négossier mais bien d'y relascher au cas de nécessitées, et -pour y parvenir il faudra faire une voye d'eau au navire lorsque que -l'on sera prets du port et faire bien pomper lorsque les officiers du -port viendront avec une chaloupe visiter ce qui vous engage de venir. -Vous demanderez le secours de pouvoir entrer pour étancher votre navire -et estant entrées vous ne manquerez de vous deffaire de tout ce qui vous -reste.» Il trouva l'advis si bon qu'il partit sur champ et fut -l'annoncer à son capitaine nomé Javelot, et le lendemain tous deux me -vindre trouver et me dire que puisque je devois m'en retourner en France -que j'acceptasse mon passage sur les vaisseaux et qu'ils me donneroient -leurs tables et un lit dans leur chambre et que n'avois que faire de -provisions et que j'avois comme eux le tout grastis et qu'ils -partiroient aussitots que je le voudrois. Je leurs dis de s'aprester et -qu'il me faloit bien une huitaine pour aler remercier et prendre congé -de plusieurs honnestes gens auxquels j'avois bien des obligations, et -ils dirent: «Nous serons tous prets pour ce mesme temps.» Je fus chez M. -l'intendant luy communiquer la choze et le prier de m'estre favorable, -lequel me dits: «Je viens de recevoir des lettres de M. Miton, intendant -de la Martinique, lequel me mande que sept à huit hommes de votre -équipage luy ont fait des plaintes criantes contre vous, et -particulièrement votre aumonier et un pilote de votre pays, lesquels ont -suscité les autres contre vous que, dans l'incendie de votre navire vous -vous sauvastes le premier et emportastes une malle où il y avoit plus de -cinquante livres de poudre d'or. Et qu'étant à l'isle Grenade vous -n'avez daigné les secourir d'aliments ny d'habits.» Je répondits à Mr -l'intendant qu'il pouvoit connoistre par le raport la fausseté et malice -de ces gens là, que l'aumosnier avoit ce venin contre moy depuis que je -leurs mis aux arets pour ces mauvais déportemens en blasphêmes et avec -nos négresses; que ce pillote je l'avois fait capitaine d'une prise dont -il falut le déposséder par ces friponneries avérées, et que m'étant -sauvé le dernier et par dessus le beaupré en chemise et calsons, il -n'étoit pas probable que j'eus rien sauvé non plus que cette quantité -d'or, puisque en toute la coste de Juida il n'y en a aucunement. Et sur -ces articles il me dits: «Je vois bien des malices qui vous seront -advantageuses, car Mr Miton me marque que les autres n'ont voulu signer -disant n'avoir connoissance que de ne les avoir voulu norir à la Grenade -au cabaret; leurs ayant dit d'aller à bord des vaisseaux de la -compagnie.» Je dits: «Monsieur, je sorts du tombeau, et j'ay eu le temps -de pensser à ma dernière fin; j'ay fait mon testament qui ets chez le -greffier, je n'y aurois obmis de marquer mes volontés comme je les ay -faites sy j'avois eu quelque mouvant à disposer; j'y ay marqué ceux de -quy j'ay emprunté pour que mon épouze leurs rende. Obligez-moy en grâce -d'en faire tirer un extrait et de l'envoyer à la compagnie et vous me -soulagerez mon innocence et justification.» Et il me le promit en -m'embrassant tendrement, et me dits: «Vous aurez fort à combattre envers -tant de testes qui se laisse éprendre sur des raports faux ou vrais -lorsqu'il s'agit d'intérests.» Je luy dits: «Dieu est juste et que sa -volonté sois faite.» Puis il me dits: «La compagnie a fait des pertes -très considérables. Voilà mon vaisseau péry qui étoit d'importance puis -la _Badinne_ et l'_Archiduc_ qu'on avoit richement chargé pour France -que les Anglois ont repris. Le _Marin_ est condamné incapable de -retourner. L'_Hermionne_ qui m'at apporté a aussy péri. Il nets resté -que le _Faucon_.» Je luy dits que j'avois apris que tous ceux qui font -comerce des nègres ne profitent jamais, et que cest mon malheur d'y -avoir entré, je pris congé. - -Je fut adverty par Mr Rouleau de me rendre au Petit Goüave où étoit le -vaisseau à 14 lieux de Leogane. J'y fut et fut reçeu par Mr de -Choupède-Salampart[234], lieutenant de vaisseau et lieutenant du Roy au -Petit Goüave où je fus 5 jours. Un marchand de Nantes nomé Le François, -habitant en ce quartier, me proposa de recevoir de luy deux balots de -thoile dont il ne pouvoit se deffaire et me pria de luy en procurer la -vente lorsque je seray à la Havane et qu'il les metoit sur le prix du -premier achapt, et qu'après avoir son principal il me donnoit la moitié -du profit, et que ce qui luy reviendra je le délivrerois à ces amis dont -il m'avoit donné le mémoire. Je demandey la permission de les embarquer -à Mr Rouleau et capitaine Javelot qui me le permirent gratis, et nous -partismes du Petit Goüave pour passer au sud de l'isle de Cuba, où deux -jours après au grand matin étant éloignés de plus de 4 lieux de terre -nous nous trouvasmes engagés dans rochers qu'on nomme Cayes presque à -fleur d'eau et d'une ou deux brasses en dessoubs que nous creusmes ne -pouvoir échapper de vies, mais notre capitaine en segond nomée Ozée -Baudouin monta au haut du grand mât et commandoit avec dextérité au -timonier tantots tribord et puis babord et puis droit, comme cela il -nous faisoit passer quelquefois entre quelques de ces cayes qu'il n'y -avoit qu'un peut plus que la grosseur de notre navire, pendant une heure -et demye et plus de 3 lieux de ce mauvois passage que les cheveux en -dressoient à la teste, et heureusement nous échapasmes, et les fièvres -me quittèrent pendant plus d'un mois, dont j'en atribué la cause à la -frayeur du péril ou nous fusmes exposés. Le 13e décembre 1705, nous -arivasmes devant le port de la Havane, Mr Rouleau s'embarqua dans le -canot pour aler demander la permission d'entrer pour étancher l'eau que -faisoit son navire, et je luy donnay une lettre pour Mr Jonchées où je -luy donnois advis de notre manège, et que sy l'on refusoit l'entrée à -nostre vaisseau qu'il couroit risque de couler au fonds, et que tout au -moins il obtienne la permission de me débarquer pour pouvoir rétablir ma -santé, et il mena le sieur Rouleau chez le gouverneur et les magistrats, -lisant et interprétant ma lettre comme il l'entendoit. L'on fit quelques -difficultés sur ce qu'il nets pas permis de recevoir aucuns navires -étrangers excepté ceux de la Royale compagnie de Lassiento, mais comme -étant commissaire du Roy il leur protesta que s'il arivoit du mal à ce -navire qu'il en écriroit aux deux Roys de France et d'Espagne, ce qui -les intimida et accordèrent l'entrée, et nous envoyèrent une chaloupe -avec deux officiers pour visiter notre navire savoir s'il faisoit de -l'eau comme nous le disions, et dès lors que nous aperceumes cette -chaloupe venir ayant un pavillon Espagnol nous fismes un trou et -laissasmes entrer l'eau, et l'on faisoit jouer les deux pompes, et nos -gens contrefoisoient estre bien fatigués, et l'on nous dits d'entrer. Et -Mr Jonchée vint au-devant de nous dans son canot couvert d'une tente -pour m'amener chez luy et advertit le capitaine Javelot comme il devoit -se comporter, et le navire entra toujours jouant les pompes et avec -empressement l'on demanda un magasin à louer pour y débarquer ce qui -étoit dans le navire afin de pouvoir trouver son eau, et l'on enfonssa -dedans des futailles vides toutes les marchandises que l'on porta dans -le dit magasin parmi les futailles des vivres. Et après quoy le navire -ne faisoit plus d'eau dont on marqua bien de la joye par les pavillons, -et nuitamment on enleva toutes les marchandises chez les achepteurs et -elles furent vendues advantageusement et dont Mr Javelot et Rouleau se -contentoient de m'en remercier sur mes bons conseils et furent dix à -douze jours sans me voir ny me témoigner d'autres reconnaissances dont -Mr Jonchée me dits: «Monsieur, je n'ai fait ces choses qu'à votre seule -considération et vous avez procuré un grand bonheur à ces gens là qui -seroient ruinées sans vous. Je vois que ce sont des ingrats et qui vous -fuye, mais je veux qu'il vous en revienne tout au moins plus de deux -cents pistoles et vous méritez bien plus.» Je le priay de ne leur en pas -parler, et il répondit: «Cest une bagatelle pour eux. Ce sont des -vilains, sans vous ils auroient reporté ces marchandises en France, et -je leur en ai procuré la décharge et la vente où ils ont profité de plus -de 120 pour cent de leur adveu. Laissées moy faire, me dit-il, parbleu, -vous estes ruiné de votre voyage et de votre peu de santé, vous vous -estes endepté, hé! combien vous en a-t-il couté pour vous rendre à Paris -chez vous? Laissées les venir, je les veray.» Enfin ils se disposoient -pour partir et il ariva deux vaisseaux du Roy pour la compagnie de la -Siento, ayant chaque 50 canons commadées par Mr de Vaulezard et Leroux, -officiers de la marinne, puis une frégatte de 24 canons par le sieur -Cosny, tous les trois capitaines bien de mes amis qui compatissoient à -mes malheurs, et m'offraient leurs bourses. Et Mr Rouleau vint trouver -Mr Jonchée le prier qu'un de ses commis travaillats à lever leurs -expéditions pour partir pour France. Mr Jonchée leurs dits: «Rien ne -vous presse, et je ne vous laisseray partir qu'avec ces trois navires -lorsque je les aurey espédiez, car sy malheureusement vous estes pris au -sortir d'icy où sont toujours des navires de guerre anglois, votre -équipage ne manqueroit de dire aux ennemis que ces trois navires sont -icy et les atendrois au débarquement, cela est trop de conséquence et -j'en serois blasmé des deux cours. Et je trouverais une bonne occasion à -vous dédommager de votre retardement par un bon fret que je vous -donnerois en chargeant vostre navire, mais vous estes des mengeurs de -lard puant et des vilains qui ne meritez pas mes atentions. Ne me -devez-vous la commission d'avoir vendu si bien vos effects et vous ne -m'en parlez pas. Ne la devriez-vous pas à tout autre et auroit-il peu y -réussir? Vous me prenez donc pour votre valet. Et vous estes sy vilains -de ne pas reconnoistre les advis salutaires de mon pauvre parent qui a -tout perdu et qui est infirme, et qu'à sa seule considération je vous ay -rendu d'aussi bons services.» Les capitaines du Roy y etoient présents -lesquels dirent qu'effectivement ils estoient des ingrats et que du -moins ils auraient deub me présenter mil piastres. Et Mr Jonchée dits: -«Il m'a prié de ne rien demander»,--parlant de moy--«mais je suis -piqué.» Là dessus Rouleau et Javelot dits: «Il est vray que nous avons -manqué en luy et en nous, vostre commission vous est légitimement deub -et à Mr Doublet nous luy donnons 500 piastres.» Mr de Vaulezard et Le -Roux dirent: «Cest trop peu.» Mais M. Jonchée dits: «Cest assées, car -mesme il ne vouloit pas que j'en parlats.» Et sur cela M. Jonchée leur -dits: «Alées préparer votre navire pour recevoir des poches de tabac en -poudre et cela vous produira un fret de plus de 40,000 livres et -partirez dans un mois avec ces messieurs que je vais expédier en mesme -temps.» - -1706. Et il fallut caresner le vaisseau La _Renomée_ comandé par Mr Le -Roux, et l'on avoit pozé des sentinelles Espagnols sur le quay près de -ce vaisseau pour garder qu'on ne débarque pas des marchandizes, parmy -les agréez du dit vaisseau, et un sentinelle s'aviza mal a propos de -repousser du bout de son fusil un enseigne de la _Renomée_ nomé Mr -Langlois, qui se sentant mal à propos frapé tira son épée et culbutta le -sentinelle sur le careau, ce qui causa une révolte entre nos gens et -ceux de la ville qui s'assembloient en grand nombre en armes criant: -«Tue, tue les François.» Et le gouverneur du chasteau très imprudent fit -tirer un coup de canon et soner le tocssain pour alarme et s'enferma -avec sa garnison, que c'étoit un désordre dans la ville où autant de nos -matelots qu'ils rencontroient autant de tuées. Et Mr Jonchée fut manqué -de deux coups de fusil alant pour apaizer le tumulte, et sa maison où -j'étois fut incontinent investie. Je fit fermer et baricader la porte de -la rue et fit faire un retranchement en dedans de tous les bois d'un -buscher pour en empescher l'entrée dans la basse cour voyant qu'ils -enfonssoient la porte à coups de haches. Je fits dresser quatre périers -en batterye et bien chargés à mitraille batant à la porte au cas qu'il -eusse ouverte pour en tuer une partye. Et il y avoit une grande galerie -en dedans autour du logis où il y avoit deux escaliers que j'avois -pourvus au haut d'une quantité de grosses pierres pour jetter au besoin -et j'enfoncey la porte du cabinet de Mr Jonchées pour y prendre des -menues armes, poudres et munitions. Le cuisinier s'étoit muni de ses -broches à rotir et les Espagnols ayant aperceu nos préparatifs par un -trou qu'ils avoient faits à la grande porte se retapirent. Le contrôleur -de la compagnie nomé Mr Galeux, fut sy effrayé quand je luy présentay -deux pistolets pour nous défendre, qu'il ne fut par maistre de son -ventre, qu'il gasta toutes ses culottes et nous penssa empoisonner. Un -enseigne de Mr Vaulezard dont je tairay le nom à cauze qu'il est -gentilhomme et fils d'un brave capitaine des vaissaux du Roy en fit -autant que le controlleur, et se cacha soubs le lit de Mr Jonchée et une -flandrine nomée dame Catherine, économe de la maison, prits les deux -pistolets et me dits. «Monsieur je ne vous abandonneray pas. Il faut -deffendre notre vie.» Elle vint avec moy bien à temps sur la terasse -dont j'aperceut quatre échelles contre la muraille et des hommes qui y -montoient pour piller le trésor de la compagnie qui estoit à costé, elle -et moy renversasmes une des échelles avec les gens qui y estoient et ils -abandonnèrent les deux autres que nous atirasmes avec agilité sur la -terasse et les jetasmes dans nostre basse cour malgré plus de vingt -mousquetades et des cailloux qui nous furent tirées. Je futs dans un -balcon donnant sur la rüe au-dessus de la grande porte et criay en -langue Espagnolle: «Messieurs, que voulez-vous? et que nous vous avons -fait.» Un coup de mousquet partit et la balle perça le bord de mon -chapeau, et on me cria: «Ouvre la porte; nous te le dirons.» Je fits -deffensse à Caterine de tirer sur aucuns pour ne les pas iriter -davantage, mais je leurs dits; «Ouvrez la porte et vous verrez comme -nous vous recevrons.» Et dans le moment j'aperceut le gouverneur à la -teste d'une trentaine de soldats, et Don Leaureano Dastorès qui venoit -gouverneur de Chaillacola, et Mr Jonchée tout ensanglanté qu'ils -amenoient tous d'un visage guay et me dirent d'ouvrir la porte et -faisoient évader tous les assiégeants. Je fus faire ouvrir la porte et -fus embrassé de tous et postèrent corps de garde soubs notre grande -porte en disant: «Vous estes par votre vigilance en vie et seureté.» Et -admirèrent les précautions que j'avois prise pour résister. Je demandé à -Mr Jonchée ou il étoit blessé voyant autant de sang sur son habit, et il -me dits. «Cest qu'ils ont asasiné un malheureux jeune homme entre mes -bras et ils m'ont manqué par deux fois de coups de mousquets. Et je vous -prie que Catherinne nous fasse donner à disner, car je meurs de -faim.»--«J'en suis comme vous, luy dis-je et on a pas fait de feu à la -cuisine, mangeons du pain et buvons du vin et ce soir nous souperons -mieux. Mais votre controlleur et l'ensseigne de Vaulezard sont sy saouls -que le premier a défonscé sa culotte, et on crève auprès de luy de sa -bonne odeur; l'autre est couché dessoubs votre lit.» Mr Jonchée prit le -sérieux et dit: «Parbleu! cest bien mal se comporter dans une pareille -ocasion.» Et les fut trouver croyant les gronder, mais ils luy firent -adveu de la faiblesse de nature qui les avoit maitrizées, puis ils vint -me dire: «Pardié, vous me l'avez donnée belle; j'alois les gronder, mais -ils m'ont fait pitié et mon dit que vous estes un intrépide.» Je dis: -«Ils n'en ont pas veu la moitié, songées à fermer votre cabinet que j'ay -forcé la porte pour avoir des armes et munissions.» Et il m'embrassa -très tendrement, et nous eumes trente deux hommes massacrés et 7 à 8 -bien blessés, sans que nos pauvres gens fissent résistance, et il est -certain que sy cela avait duré encore un quart d'heure que M. de -Vaulezard avoit disposé les quatre vaisseaux à canoner la ville et -chasteaux et les auroient bouleversées, ce qui auroit cauzé de -fascheuses suites et un grand domage, étant une très jolie ville et le -plus beau port et plus comode qu'il y aye, je puis dire, au monde. - -Le six février ensuivaant entra en ce port cinq vaisseaux du Roy partye -de l'escadre de Mr d'Hiberville[235] dont cette partye étoit comandée -par le frère de mon dit sieur d'Hiberville nomé Mr de Sérigy[236], -lesquels revenoient d'avoir fait descente et pillé sur les Anglois les -isles de Nieve et Antigue et prirent le prétexte de relascher à la -Havane pour y racomoder leurs vaisseaux et y vendirent à la sourdine -pour plus d'un 1/2 million de piastres de leurs pillages et s'en alèrent -ensuite en France avant nous. Les deux balots que m'avoit confiées Mr le -François au Petit-Goave me produirent, pour ma moitié du profit, 427 -piastres et à luy autant avec son capital que j'ay bien payé en France -au sieur Pomenié suivant l'ordre que j'en avois, et avec les 500 -piastres des sieurs Rouleau et Javelot cela me fit un grand plaisir, et -nous partismes ensemble 4 navires soubs le commandement de Mr de -Vaulezard[237] dans le vaisseau l'_Indien_ et il me fit rembarquer avec -luy où il m'a traité comme luy mesme. - -Nostre départ fut au 10e mars 1706 et avons esté trente huit jours à -nous rendre à Chef de Boys, rade de la Rochelle, sans mauvaise rencontre -que au dehors des pertuis nous rencontrasmes trois navires de guerre -anglois qui nous vouloient taster nos forces. Mais nous fismes figure -d'aler à eux et ils se retirèrent. Je débarqué à la Rochelle le 19 may -et y fut quatre jours pour obtenir une place au carosse de Paris. Je -m'étois chargé du soin d'y faire voiturer une grande cage où étoit 50 -perdrix de la Havanne qui ont la teste bleue et les yeux bordées d'un -grand cercle rouge et devant leur poitrail un émail noir et blanc, et -aussy une autre cage remplie de petits oizeaux curieux nomées -maryposa[238] et azulettes que Mr Jonchée envoyoit à son Altesse, Mr le -comte de Briosne, fils aisné de Mr d'Armagnac, grand écuyer et en -survivance[239]. Et étant arrivé à Paris, je me fit porter avec les -cages à l'hostel d'Armagnac, où je fus bien receut de son Altesse qui -étoit avec Madame la comtesse d'Arcos[240] favorite de Mr l'Electeur de -Bavière qui eut sa part des petits oizeaux. - -Je présentay à son Altesse les lettres de Mr Jonchées, où j'étois -recomandé à l'honneur de sa protection pour me présenter à M. de -Pontchartrain dont je craignois l'abord, sur ce qu'on l'avoit à faux -informé contre moy, et lorsque ce prince eut leu ces lettres il me dits: -«Reposées-vous». Et me fit servir proprement à manger, car il avoit -disné et me dits: «Dans deux jours je vous meneray à Versailles et vous -présenteray au Ministre». Madame d'Arcos luy demanda pourquoy, il luy -dits le subjet et elle le pria de m'y servir. Il me demanda où j'avois -laissé mes hardes, je luy dits: «Mon prince, elle ne consiste que dans -une petite malle que j'ay laissée au carosse». Et il l'envoya quérir et -la fit porter dans une de ses chambres, où il me dit d'y rester pour -aler à Versailles avec luy. Et au bout de deux jours il m'y mena dans -son carosse quoyque j'étois très mal habillé. Il fut droit descendre au -pied de l'escalier du Ministre et m'ayant introduit dans l'antichambre, -il entra au cabinet et parla bien une demie heure à Mr de Pont Chartrain -et luy représenta mon malheur et innocence que Mr Jonchée luy avoit -marquées et l'on me fit entrer. Et le ministre comença par dire: «Quoy, -vous voilà! Mr Deslandes m'a écrit il y a plus de six mois que vous -étiez enterré à Lester». «Il l'a creu, Monseigneur, puisqu'il presta son -carosse pour porter mon cadavre étant déjà enssevely».--«Et coment -avez-vous échapé?»--«Par un débordement du cerveau qui fit connoistre -que j'avois encore vie après six heures d'une léthargie, et l'on me -débarrassa du cercueil, puis le sang paru à la veine de mon pied qui -n'avoit pas esté lié, et peu à peu j'ay repris le peu de forces que -Votre Grandeur me voit». Il se mit à rire et dits: «Elles ne sont pas -grandes; taschez à vous rétablir. Cependant vous avez de grands ennemis -qui m'ont fait écrire par Mr Miton[241] bien des choses contre vous». Je -dits: «Monseigneur, vous avez tous les jours des exemples que dans les -malheurs les chefs sont chargés et accablés par des mécontents qu'on a -reprimés dans leurs fautes et que l'on a chastiées, et trouvent les -occasions de se venger par des faussetez.» Il dits: «Cela arive fort -souvent: tranquilisez-vous, et pensées à vous restablir.» Et je prits -congé et Mr de Briosne me ramena chez luy au pavillon de la grande -écurye, et fut chez le Roy. Et il ne revint que sur les deux heures pour -disner, et comme j'étois faible ne pouvant atendre sy tard, j'avois -mangé. Il me dits d'aler disner avec luy, je le remerciay et luy dits -estre pourvu et qu'il me permis d'aler à Paris voir Mrs les directeurs -de la compagnie, et auprès desquels je prévoyois avoir autant besoin de -l'honneur de sa protection qu'en celle du Ministre, et qu'ils le -pouvoient faire changer de sentiments, et il me dits: «Alées et ne -manquez de m'informer de tout ce qui pourra vous arriver.» Je le -remerciay humblement de ces grandes bontées, et fut louer une chaise -pour me porter à Paris, et le lendemain je fus trouver Mr Pasquier, -directeur général, qui me receut froidement et doucement car c'est un -bon et honneste homme. Il me montra les dépositions que l'on luy avoit -envoyées contre moy. Je luy dits que je venois d'estre hier présenté au -Ministre qui m'en dits à peu près autant et m'avoit dit de penser à -restablir ma santé, mais ce qui me surpris le plus cets les fausses -déclarations qu'avoit données un homme de mon pays et auquel j'avois -cherché à faire plaisir à son advancement et mesme qui n'étoit présent -lorsque le malheur de l'incendie arriva et m'ayant creu mort par le -bruit qui en courut disoit que j'étois heureux dans notre ville que -d'avoir finy mes jours, et que sy j'en étois revenu que j'aurois mal -finy, et plusieurs calomnies, et je ne fut pas sitot revenu au pays -qu'il vint m'en témoigner sa joie avec bien des honnestetez. Ce que cest -que le monde! - -Mr Pasquier m'envoyoit chez Mr de Salabery[242] et Mr de Fontanieu qui -présidoient dans cette compagnie, l'un pour le Roy et l'autre pour le -Roy d'Espagne. J'y alois de cinq à six fois sans les pouvoir parler et -cela me fatiguoit et causoit du chagrain et dépense. Mr et Madame Du -Casse eurent la bonté de les parler de moy, et ils dirent que puisque le -ministre m'avoit renvoyé de la sorte que j'euts à me tranquiliser et ne -m'inquiéteroient pas, ayant reconneu bien de la passion et faussetez -dans les dépositions. Et un nommé Paupin qui étoit intéressé dans cette -compagnie qui avoit esté toujours de mes amis ayant creu comme mes -ennemis luy avoient raporté que j'avois sauvé bien de l'or, et quant je -le fus voir il me receut d'un aizé me faisant seoir proche de luy, il me -disoit en riant: «Quoyque vous ayez bien sauvé de l'or, comme j'en suis -bien informé, il auroit aussy bien péry qu'autre chose, et il vous est -bien acquis. Vous savez que j'ay épousé une demoiselle proche parente de -Monseigneur de Pont Chartrain, mais autre bien que de la protection il -faut que vous luy donniez huipt à dix livres de poudre d'or. Et elle -vous mettra à l'abry de tout. Croyez-moy et ne me déguisez pas.» Sy -homme fut jamais surpris à ces discours ce fut moy, et demeuray tout -étonné, puis me prenant la main, disant: «Ouy, ouy, mon capitaine, et -mon amy, il faut que vous donniez cela à Madame où cest fait de vous; je -say ce qui s'ets passé et qu'il n'y aye que nous eux qui sache cet -affaire.» Je fut sy surpris encore une fois qu'à peine je fut à mon -auberge que j'en tombay rudement malade de chagrain. Ma dissenterye et -la fièvre me radoubla et ensuite une fluxion sur la poitrine, et une -fièvre continue avec redoublement, et dans une auberge, à un 4e étage, -ayant une garde 35 sols par jour qui avoit plus de soing de prendre mes -bouillons qu'à me les donner. Je fus visité par Mr Duhangar, médecin de -Mr le premier Président du Harlay, lequel me fit saigner huipt fois et -me réduit à une tisanne et bouillons au poulet pendant trois semaines et -j'écrits à mon épouse de venir me voir pour la dernière fois. Elle vint -en poste dans une chaize en un jour et demy, me consola et avec ces bons -soins elle m'aida à me rétablir et mon médecin m'ordonna de changer de -demeure pour estre à portée de prendre du lait d'anesse. Et je futs dans -l'ille de St-Louis, chez Mr et Madame Léger, bon marchand de vin et bon -amy ainsy que son épouze. Enfin je me rétablit, mais toujours l'esprit -très préoccupé de ce Mr Paupin et d'estre dégagé des poursuites de la -compagnie que je fus trouver à un jour de leurs assemblées au grand -bureau, et ils me dirent tous: «Alées chez vous et ne vous inquiétez -pas; nous sommes bien informées et ne vous demandons rien. Le Ministre -nous a dit de vous en assurer», mais Paupin qui étoit un tonnelier de -profession qui avoit fait une grosse fortune dans l'arcenail de Brest, -et que pour apaiser l'erreur de ces comptes épouza la demoiselle parente -du Seigneur, il dit comme je sortois: «Je ne le tiens pas quitte, moy, -pour mon intérets.» Et l'on me dits: «Alées, alées mon bon homme, chez -vous et ne le craignez pas.» Et nous partismes dans une chaize à deux et -futs chez moy jusqu'au mois de juin 1707. - -Mr Morel du Mein Président à la cour des Aides, et beau-frère de Mr de -Salaber, m'écrivit une lettre que sy je me sentois bien rétably que -j'eus à aller le trouver et qu'il me proposeroit le commandement d'un -bon vaisseau pour un voyage qui me feroit oublier mes peines du -précédent. Je party trois jours après luy avoir fait une réponce, et que -j'alois le trouver, et il me proposa que sy je pouvois partir dans huit -à dix jours par la diligence de Lion pour me rendre à Marseille qu'il -m'y feroit comander un bon vaisseau de quarante canons pour le voyage de -la mer du Sud. Je luy demandey 15 jours pour mettre chez moy mes -affaires en état, et sy je finissois plutots que je me rendrois chez luy -pour recevoir ses ordres. Et l'envie de faire un sy beau voyage me fit -cacher une fièvre lente que je couvois sans me plaindre à mon épouse. Le -14 juillet je m'étois rendu chez Mr Morel qui me donna seulement une -lettre pour la délivrer à Mr Jean-Baptiste Bruny et qui devoit armer le -vaisseau en question, et la diligence partoit le 15 et heureusement j'y -trouvay une place vacante et arivey à Marseille le 23e juillet, où je -fus bien receu et commenssay à faire radouber le vaisseau le _Levrier_ -depuis fut nomé le _St-Jean-Baptiste_. - -Et pendant que j'étois à cette occupation, l'armée navalle d'Angleterre -vint prendre les illes d'Hières proche de Toulon, où ils atendirent -d'avoir les nouvelles que Mr le duc de Savoie euts fait passer son armée -le passage du Var[243] pour assiéger par terre la ville de Toulon et le -port par l'armée Angloise, et toute la Provence estoit en grande alarme -étant presque sans deffence n'étant prévenue; nos troupes y accoururent -soubs Mr de Thessé[244] et M. de St-Pair[245], l'on coula à l'entrée du -port le vaisseau le _St-Philipe_ où l'on fit une baterye de 90 canons. -Mon travail cessa. Je fus offrir mes services à M. de Vauvrey[246] -Intendant, où étoit pour lors M. Combe[247], commissaire de -l'artillerye, et me prits par le bras, disant: «Bon acteur, j'ay de quoy -vous occuper». Et il me donna deux pièces de canon de douze livres de -boulet à comander vers la porte de Ste-Catherine. Les ennemis -bombardaient par terre. Et les troupes de M. de Savoye s'aprochèrent à -portée d'un moyen canon de Ste-Catherine; l'on fit plusieurs sorties qui -repoussèrent les ennemis et la troisiesme journée fut presque sans -actions de part et d'autres, et l'on appris depuis que M. de Savoye -envoya dire à l'admiral Anglois que ces troupes étoient à portée et -toute prestes à donner l'assaut, mais qu'elles vouloient avant tout -recevoir la paye que l'Angleterre avoit promise, ce qui fut payé par les -Anglois, et la nuitée se passa tranquille comme le jour. L'armée -angloise s'étoit aprochée près du fort de Ste-Marguerite dont ils -s'étoient rendus les maistres[248] et espéroient au petit jour bombarder -lorsqu'ils verroient les signaux de l'assaut prétendu, mais ils furent -bien étonnés que à 8 et 9 heures ils n'apercevoient aucuns mouvements et -aprirent que M. de Savoye avoit fait décamper la nuit son armée et sans -bruit, et la ville fut délivrée. On auroit bien peu par des embuscades -dans les bois harceler et tuer des hommes de M. de Savoye sy l'on avoit -voulu les suivre. Mais à son ennemy qui fuit il luy faut faire pont -d'or. Et l'on a creu que ce prince étoit d'intelligence avec le Roy pour -luy laisser Toulon comme on luy fit Turin. Mais les Anglois en furent -les dupes, sans faire aucun mal à cette ville se sont retirées. Et je -retournay à Marseille suivre l'armement. Je fus un peu blasmé par M. -Bruny qui me dits que l'on ne m'avoit pas fait venir pour Toulon.--Et je -finis mes discours jusqu'à présent en me raportant au journal ensuivant -de mon voyage de la mer du Sud où j'y ay insséré plus corectement toutes -les particularitez et mesme le plans des places où j'ay passé jusqu'à -mon retour en France au Port-Louis au 22 avril 1711, où j'ay terminé de -ne plus retourner sur la mer où j'ay comencé d'aler en février de l'anée -1663[249].--Dieu veuille que ce que j'ay à vivre soit pour sa gloire et -pour mon salut. Finis. - - - - -FIN - - - - -PIÈCES JUSTIFICATIVES - - - - -I - -Coppie de la concession des Iles de la Magdelaine, St-Jean, Brion et aux -Oisseaux, faitte au sieur Doublet. - - -Du 19 janvier 1663. - -La compagnie de la Nouvelle France assemblée avec celle de Miscou et de -son consentement, à tous présens et à venir, salut. Désirant aider ceux -qui peuvent travailler à la colonie du pays, sur la demande à nous -faitte par le sieur Doublet, capitaine de navire, des isles de la -Magdeleine, St-Jean, aux Oiseaux et de Brion dans le golfe de -St-Laurens, pour y faire colonie et y envoyer navire nécessaires, et -pour y faire toutes sortes de pesches aux environs et sur les bastures -desdites isles, desfricher et cultiver lesdites terres. Sur quoy -délibération se seroit ensuivie suivant le pouvoir à elle donné par Sa -Majesté, a audit sieur Doublet donné, concédé et accordé lesdites isles -de la Magdelaine, St-Jean, aux Oiseaux, Brion, en toute propriété et -redevance de vasselage de notre dite compagnie de Miscou, et chargée -vers elle de cinquante livres par chacun an pour toutte redevance qui -sera payée pendant les trois premières années, sans pourtant que ledit -sieur Doublet puisse traitter aucunes peaux ni pelleteries dans -l'estendue desdits lieux ni ailleurs. En tesmoing de quoy nous avons -fait apposer le scel de notre compagnie. Fait au Bureau de notre -compagnie de la Nouvelle France, le 19e janvier 1663. - -Extrait des délibérations de la compagnie de la Nouvelle France pair moy -A. Cheffaut secrétaire, avec paraphe. - -J'ay l'original, J.-B. de Brévedent. - -Arch. de la Marine, Colonies, Amérique du Nord, vol. 1er, 1661-1693. Cf. -_Mémoires des commissaires du Roi_, t. II, p. 521. - - - - -II - -Association formée entre François Doublet et Philippe Gaignard, pour -l'exploitation des îles de la Madeleine dans le golfe de Saint-Laurent. - - -23 avril 1663. - -Je François Doublet, maistre en proprietté et conducteur du navire nommé -le _Saint-Michel_ du port de deux cents thonneaux ou viron, de présent -en ce port et havre prest à partir pour faire, Dieu aidant, le voyage de -Canada aux Illes de la Magdelaine scituez dans le golfe de Saint-Laurens -et autres lieux de la coste que besoing sera pour faire la pesche des -morues ordinaires dudict lieu, et ausdites Illes à moy propriettairement -appartenant suivant la concession qui m'en a esté octroyée par le Roy -notre sire, establir une colonye pour la demeurer et faire desfricher -les terres en sorte que l'on puisse rendre à l'advenir lesdites Illes -commodément habitables, confesse avoir pacté avec M. Philippes Gaignard -affin de demeurer aux dites illes pendant trois ans consecutifs à -commencer du jour de notre arrivée au dict lieu en qualité de lieutenant -auquel j'ay donné pouvoir de commander et faire travailler les habitantz -aux choses nécessaires pour l'utilité et accroissement de l'habitation; -Et pour faire en temps et saison la pesche des loups marins aux lieux où -il jugera à propos et iceux estre réduitz en huilles, mesme aussy faire -la pesche des morues et icelles aprester soit en vert ou en sec comme et -autant que faire se pourra; pour les gaiges duquel je consentz et -accorde que les choses cy-après soient entièrement gardez et observez, -ascavoir: - -Que du nombre desdites marchandises tant huilles que morues ainsi -aprestez à ladite terre ensemble celles qui le seront année présente -dans mon dict vaisseau soient partagez par tiers, deux desquels -vertiront au profit des armateurs de la colonye et sur le dernier tiers -seront levez les loyers qu'il conviendra payer aux hommes qui habiteront -les dites Illes et matelots dudict vesseau; le restant duquel tiers sera -derechef partagé encore par tiers l'un desquels tiers au bénéfice seul -dudit Gaignard et les deux autres restant à mon profict pour aucunnement -me rescompenser des frais et advancs que j'ay faictz à l'établissement -de ladicte colonye par ce que en cas où il y auroit quelques pertes ou -moins de profict pour payer suffisamment les loyers desdicts habitantz -et matelotz ledict Gaignard a promis de contribuer de sa part à -l'entière perfection de touttes choses, à quoy il s'est comme moy obligé -par corps et biens et à l'entretien de tout ce que dessus. Faict à -Honfleur ce jourd'huy vingt-troisiesme jour d'april, mil six -cent-soixante et trois, présence. - -DOUBLET. GAIGNARD. - -Minutes du tabellionnage de Roncheville à la date du 9 may 1665. - - - - -III - -Acte de mariage de Jean-François Doublet. - - -(14 octobre 1692) - -Nous soussigné Pierre de la Cornillère, prestre, chanoine de l'église -cathédrale et paroissiale de St-Malo, certifions avoir administré ce -présent jour, dans ladite église, les bénédictions nuptiales à noble -homme Jan-François Doublet, natif de la ville de Honfleur, paroisse de -St-Catherine, au diocèze de Lizieux, fils de deffunt le sieur François -Doublet et de Demoiselle Magdeleine Fontaine; et à Demoiselle Françoise -Fossard, de cette dite ville de St-Malo, fille de deffunt Pierre -Fossard, sieur Des Maretz et de Demoiselle Janne Laisné; et ce ensuite -du consentement de noble et discrepte personne M. Louis Desnos aussi -chanoine et vicaire perpétuel de ladite église cathédrale et -paroissialle dudit St-Malo en datte du jour d'hyer, ledit consentement -faisant mention du premier banc et publication faite dimanche dernier -douziesme jour du courant des promesses du futur mariage entre les -susdites parties sans que personne y ait formé opposition, comme aussi -ensuite de la dispense du second et troisiesme banc des susdites -promesses du futur mariage entre lesdites parties en datte aussi du jour -d'hyer, leur accordée par Monseigneur Symon, vicaire général de -Monseigneur l'illustrissime et révérendissime Sébastien Du Quemandeuc, -évesque dudit St-Malo, et insinuée pareillement ledit jour d'hyer sur le -registre des insinuations ecclésiastiques de ce diocèze, au feuillet -seiziesme, et finalement ensuitte d'un certificat en attestation de M. -Michel du Tertre, prestre curé de ladite paroisse de Ste-Catherine, de -Robert Hounet, aussi prestre, vicaire d'icelle paroisse et de plusieurs -personnes dignes de foy, en datte du mercredy huitiesme jour du courant, -passée devant le tabellion royal de ladite ville de Honfleur, vicomte -d'Auge, et son adioinct, par laquelle il conste que ledit sieur -Jean-François Doublet n'est promis ny engagé dans le sacrement de -mariage; ladite dispance et attestation à nous apparüe et rendüe à -mondit sieur le vicaire perpétuel de St-Malo qui s'en est resaisi, fin -lesdites bénédictions nuptiales administrées en présence de ladite -Demoiselle Janne Laisné, mère de ladite Demoiselle espousée; du sieur -Jan Fossard, frère de ladite Demoiselle espousée; de Nicolas Lhostelier, -sieur des Naudierres; de Thomas Lhostelier, sieur des Landelles, frère -dudit sieur des Naudierres, et de plusieurs autres. Et ont signé les -susdits dénommez audit Saint-Malo, le quatorziesme jour du mois -d'octobre de l'an mil six cent nonante deux. - -Signé, Jean-François Doublet, Françoise Fossard, Jeanne Lesnée, -Lhostelier, Jean Fossard, Lhostelier, Nicolas Lhostelier le jeune, -Perronne et Pierre de La Cornillère. - -Arch. de St-Malo, reg. de l'état civil. - - - - -IV - -Lettre de M. Le Bigot des Gastines, commissaire ordinaire de la marine, -à Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain. - - -A Saint-Malo, ce 15 aoust 1694. - -Vous aurés appris par le Port-Louis, Mgr, la prise et l'arrivée d'un -navire de guerre anglois, garde de coste d'Irlande, de 30 canons et de -142 hommes d'équipage. C'est le sieur Doublet de cette ville, comandant -le _Comte de Revel_ qui a faict, Mgr, cette iolie action[250]. Vous avès -accoustumé d'accorder quelque récompense et honeurs aux capitaines qui -enlevent aux ennemis de leurs vaisseaux de guerre, ie vous la demande -d'autant plus volontiers, Mgr, pour ledit sieur Doublet que c'est -d'ailleurs un honneste homme et très bon navigateur, capable -d'entreprendre tout ce que vous lui ordonnerés pour le service du Roy, -dont vous redoublerès le courage et l'émulation par la moindre petite -récompense d'honeur. Mais ie vous demande en mesme temps, Mgr, de -marquer par quelque punition au sieur Creton du Pignonvert, capitaine de -l'_Estoille_, combien vous estes mal satisfaict du peu de courage qu'il -a faict paroistre en cette occasion. Je ioins icy un petit récit -sommaire de cette action... - -Arch. de la marine, service général. - -DE GASTINES. - - - - -V - -Relation de la prise d'un navire de guerre anglois garde coste d'Irlande -de nouvelle fabrique par le sieur Doublet de Honfleur, capitaine du -_comte de Revel_. - - -Le sieur Doublet, comandant le _Comte de Revel_, ayant trouvé à la mer -le sieur Creton du Pignonvert, capitaine de l'_Estoille_, tous deux -corsaires de Saint-Malo, firent société ensemble pour aller de compagnie -croiser dans le Nord où ledit sieur Doublet est extrêmement pratitien et -bon pilote. - -Le 28e juillet dernier, estans par le travers de l'isle de Forre en -Irlande, à 15 lieux de Londondery, l'_Estoille_ fist signal à 4 heures -du matin qu'il voyoit un bastiment soubz le vent. Ils arrivèrent tous -deux dessus. Ce navire fist d'abord le fier se tenant soubz ses deux -huniers à mi-mâts, mais voyant que ces deux navires approchaient il fist -servir ses basses voiles et hisser ses huniers tout hauts pour gaigner -pays, mais le _comte de Revel_ qui alloit mieux que luy arriva tout -court par la pouppe et luy demanda en anglois d'où estoit le navire, à -quoy il répondist de Londres et qu'il alloit au destroit. Ledit sieur -Doublet fist arborer son pavillon blanc et tirer son canon et la -mousqueterie. L'anglois en fist de mesme et couppa au dit sieur Doublet -le poing de sa misaine et le bras et faux bras du vent du petit hunier -Le sieur Doublet couppa à l'Anglois la drisse de son grand hunier qui -faute d'avoir une fausse drisse vint à bas et embarrassa toute sa -voilure; comme il ventoit assez frais le sieur Doublet dépassa bien -viste l'Anglois. Il croyoit estre suivy par l'_Estoille_ qui en donnant -seulement quelque bordée de canon luy donnerait le temps de revirer sur -l'ennemi pour l'achever. Mais il fust bien étoné de voir que le sieur -Creton du Pignonvert, capitaine dudit navire l'_Estoille_ avoit mis le -vent sur ses voiles d'avant pour ne pas aprocher trop près de ce navire, -et que se tenant ainsy à la portée du canon il se contentoit de tirer -quelques volées de loin. Il racomoda promptement ses bras et faux bras -et ayant mis ses voiles d'avant sur le mast pour culer, il se trouva -bientost en parallèle de l'anglois et recomença à luy faire tirer du -canon et de la mousqueterie. Le capitaine et maistre anglois furent tués -dans cette décharge et quelques autres ensuite ce qui obligea le reste -d'amener le pavillon et de se rendre. Nous n'avons perdu que 2 matelots -en cette occasion quoyque le _Comte de Revel_ y aye receu 3 coups de -canon à l'eau et une infinité dans ses oeuvres mortes, qui estoient -chargées de paquets de mitraille de 12 à 15 pouces de long et d'un pouce -1/2 quarré. Le sieur Doublet a mis tout cet équipage à la coste -d'Irlande à l'exception du lieutenant et de 8 à 9 autres qui sont restés -dans le navire qui a esté mené au Port-Louis. - -Fait à St-Malo, ce 15e aoust 1694. - -De Gastines - -Arch. de la Marine, _Campagnes_. - - - - -VI - -Lettre de M. Clairambault, ordonnateur de la marine, à M. de -Pontchartrain. - - -A Lorient, le 22 avril 1711. - -Il vient d'arriver au Port Louis, Monseigneur, un vaisseau de Marseille, -nommé le _st-Jeanbatiste_, de 36 canons, commandé par le sieur Doublet, -venant de la mer du Sud, dont le principal armateur est M. Croizat, j'ay -l'honneur de vous envoyer la déclaration qu'il ma faite des matières -d'or et d'argent aportées dans ce vaisseau montant à la somme de 635,000 -piastres, et m'a dit avoir envoyé le surplus par un navire de St-Malo -qui y est arrivé il y a quelques mois. Il a fait sa soumission de les -porter aux hotels de Monnayes, et en attendant qu'il vous plaise de -m'honorer de vos ordres au sujet de ces vaisseaux particuliers qui -arriveront désormais de cette mer du Sud j'ay ordonné au sieur Doublet -d'empescher qu'il soit débarqué de son vaisseau aucune matière d'or et -d'argent sous quelque prétexte que ce puisse estre sans de nouveaux -ordres de Sa Majesté, à quoy il a promis de se conformer exactement. Je -vous supplie de me marquer le plutôt qu'il se pourra si vous luy -permettez de les débarquer. - -A l'égard des vaisseaux le _St-Antoine_ et le _Solide_, ledit sieur -Doublet dit que ledit vaisseau le _Solide_ après avoir fait sa traitte à -la mer du Sud est allé à la Chine et que ledit vaisseau le _St-Antoine_ -pourra arriver icy de cette mer du Sud dans deux mois avec les vaisseaux -armés par le sieur de Benac et son vaisseau malouin commandée par le -sieur Noël. - -J'ay, Monseigneur, l'honneur de vous envoyer cy-joint quatre pacquets de -lettres qui m'ont esté remis par ledit sieur Doublet. - -Je suis avec un très profond respect, etc. - -CLAIRAMBAULT. - -Arch. de la Marine. Serv. général. - - - - -VII - -Déclaration du capitaine du _St-Jean-Baptiste_ de Marseille. - - - Je soussigné capitaine commandant le vaisseau le _St-Jean-Batiste_ de - Marseille venant de la mer du Sud, déclare avoir dans mon vaisseau - tant en pignes, barres que piastres la quantité de cent-soixante-dix - mil piastres pour le compte des armateurs du - vaisseau, ci 170,000 piastres. - Sur laquelle somme je suis obligé suivant les - conventions faites à Marseille de payer - quarante-sept à quarante-huit mil piastres pour les - salaires des équipages en piastres effectives. - - Et pour la pacotille ne le pouvant pas savoir je - juge qu'elle pourra monter de quarante-cinq à - cinquante mil piastres, cy 50,000 piastres. - - Plus de divers français et espagnols passagers - quatre cents dix à quatre cens quinze mil piastres, - ou diverses espèces d'or et d'argent, cy 415,000 piastres. - - Total 635,000 piastres. - -Et je promets pour ce qui me concerne de les faire porter dans les -hotels des Monnoyes du Royaume et d'en raporter les acquits. Fait au -Port Louis dans mondit vaisseau, le 22e avril 1711, jour de mon arrivée. -Signé, Doublet. - -Pour copie, Clairambault. - -Arch. de la Marine, serv. général. - - - - -VIII - -Lettres portant nomination de Jean-François Doublet à la charge de -capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans. - - -5 septembre 1711. - -Nous, Louis-Jacques-Aimé-Théodore de Dreux, marquis de Nancré[251], -capitaine colonel de la compagnie des Gardes-Suisses du corps de Son -Altesse Royale Monseigneur Philippe d'Orléans, petit-fils de France, duc -d'Orléans, à tous ceux qui ces présentes lettres, verront, salut. -Scavoir faisons que sur le bon et fidelle rapport qui nous a esté fait -des bonnes vie et moeurs du sieur Jean-François Doublet, de la -profession qu'il fait de la religion catholique, apostolique et romaine, -de sa capacité et expérience au fait des armées, de la bonne affection -qu'il a au service du Roy et que nous espérons qu'il continuera en celuy -de Monseigneur le duc d'Orléans, nous, pour ces causes et autres à ce -nous mourants avons donné et octroyé, donnons et octroyons par ces -présentes audit sieur Jean-François Doublet la charge de capitaine -exempt des suisses de nostre compagnie vacante par la mort du sieur -Mathieu Bruslé pour jouir des gages, honneurs, préeminences, privilèges, -exemptions, droits, fruits, proffits, revenus et esmoluments atribuez à -ladite charge. Sy donnons en comandement aux lieutenants, enseignes, -exempts et autres officiers de nostre dite compagnie de faire et laisser -jouir ledit sieur Doublet de ladite charge plainement et paisiblement et -à toujours, de luy payer les gages atribuez[252] à la charge, de prester -par luy en nos mains le serment de fidélité en tel cas requis et -accoustumé. En foy de quoy nous luy avons fait expédier ces présentes -signées de nostre main et contresignées par le secrétaire de la -compagnie, auquel nous avons fait apposer le scel du cachet ordinaire de -nos armes. Fait à Paris le cinquiesme septembre mil six cents onze. -Signé, de Nancré, et scellé d'un scel de cire rouge. - -(Délib. munic. de Honfleur, reg. nº 73). - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - INTRODUCTION 5 - - AU LECTEUR 25 - - CHAPITRE I (1663-1672).--Colonisation des îles Brion. Voyages au - Canada.--Destruction de la colonie.--Voyage à Québec; excursions - chez les Iroquois.--Voyages à Terre-Neuve, naufrage.--Promenade - à Londres.--Doublet est pris par un corsaire d'Ostende.--Voyage - au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'York.--Autres voyages 27 - - CHAPITRE II (1673-1681).--Doublet embarque sur l'escadre de M. - Panetié.--Il enseigne les principes de la navigation à son - commandant.--Prise de 22 navires chargés de blés.--Doublet passe - second lieutenant sur l'_Alcyon_ commandé par Jean Bart.--Son - éloge par M. Panetié. Son séjour à l'école d'hydrographie de - Dieppe. Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats - prise et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières. - --Voyages en Portugal.--Les pirates de Salé 52 - - CHAPITRE III (1681-1684).--Voyages aux Açores.--Explosion d'un - volcan.--Les pirates d'Alger.--Voyages à Madère.--Découvertes - d'un banc de rochers.--Naufrage.--Voyage à Ténériffe; excursions - dans l'île.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un juif. - --Doublet résiste aux séductions de Madame Thierry.--Autres - voyages à Ste-Croix de Barbarie.--Les maures attaquent Mazagan. - --Retour à Cadix puis en France 70 - - CHAPITRE IV (1684-1688).--Doublet arme en course.--Croisières - et prises.--Razzia opérée à Ténériffe.--Croisières.--Retour en - France.--Voyage à Madère.--Pluie d'insectes.--Aventures avec le - gouvernement de Madère.--Rencontre d'un monstre marin.--Retour - au Havre.--Autre voyage aux Açores; naufrage.--Retour à Lisbonne. - --Combat contre un Saletin.--Retour à la Rochelle.--Amours de - Doublet.--Débarquement de Jacques II à Ambleteuse.--Croisières 98 - - CHAPITRE V (1688-1690).--Prise d'un navire hollandais dans un - port d'Angleterre.--Croisières dans la Manche--Naufrage à - Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de Seignelay.--Il prend - le commandement de deux barques longues.--Son arrivée à Brest. - --Il découvre la flotte de Tourville.--Enlèvement d'un percepteur - anglais.--Croisières.--Prise d'un navire anglais.--Naufrage. - --Autres prises 126 - - CHAPITRE VI (1691-1692).--Expédition en Ecosse.--Les pommes de - reinette.--Entrevue de Doublet et de l'intendant de Dunkerque. - --Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant de frégate.--Il - reçoit le commandement de deux corsaires.--Combat.--Prise de - trois navires.--Mission à Elseneur.--Passage du Sund.--Arrivée - à Copenhague; à Dantzick.--Prise à l'abordage d'un navire - anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à Versailles. - --Aventures avec le sieur Pletz 152 - - CHAPITRE VII (1692-1693).--Croisières et voyages dans la mer - du Nord.--Aventure avec l'abbé d'Oliva.--Démêlés avec les - Anglais.--Doublet comparaît devant le sénat de Copenhague; il - est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les hollandais - à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures - pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer - avec Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores. - --Combat.--Retour à Brest.--Nouvelles croisières.--Prise du - _Scarborough_ 178 - - CHAPITRE VIII (1693-1697).--Bombardement de St-Malo.--Visite - de Vauban.--Voyage à Bourgneuf.--Second bombardement de - St-Malo.--Croisières.--Excursion en Irlande.--Superstition de - Doublet.--Voyage aux Açores.--Lutte contre les Anglais. - --Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à - deux vaisseaux espagnols.--Martyre de la fille de Dom Garcia. - --Retour à Marseille 201 - - CHAPITRE IX (1699-1704). Croisières sur les côtes d'Afrique. - --Relâche à Lisbonne.--Doublet est pris par les Anglais. - --Retour à St-Malo et à Honfleur.--Voyages à Terre-Neuve. - --Voyage à St-Domingue.--Historiette du sieur Gottreau qui - pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à St-Nazaire. - --Voyage à Paris.--Doublet prend le commandement de quatre - vaisseaux de compagnie 228 - - CHAPITRE X (1704-1707).--Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise - de dix navires.--Traite des nègres à Whydah.--Construction - d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de l'_Avenant_. - --Arrivée à la Grenade; à St-Domingue.--Maladie de Doublet. - --Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de - France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain. - --Doublet reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons. - --Il se prépare à un voyage dans la mer du Sud.--Il défend - Toulon contre les Anglais.--Conclusion 250 - - ADDITIONS - - Concession des îles de la Magdeleine, St-Jean, etc. au sieur - Doublet 281 - - Association formée entre François Doublet et Ph. Gaignard - pour l'exploitation des îles de la Madeleine 282 - - Acte de mariage de Doublet 284 - - Lettre de M. des Gastines à M. de Pontchartrain 286 - - Relation de la prise d'un navire de guerre anglais 287 - - Lettre de M. Clairambault, à M. de Pontchartrain 289 - - Déclaration de Doublet commandant le _St-Jean-Baptiste_ 290 - - Lettre portant nomination de Jean-François Doublet à la - charge de capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans 291 - - Table des noms cités 294 - - - - -TABLE DES NOMS CITÉS - -(LES NOMS DE NAVIRES SONT EN CARACTÈRES ITALIQUES.) - - -A - -ACHER (le capitaine) du Havre, p. 49. - -_Alcion_ (l'), p. 55, 56, 249. - -AMBLIMONT (d'), chef d'escadre, p. 178. - -_Amitié_ (l'), p. 195. - -_Archiduc_ (l'), p. 251, 257, 262. - -ARCO (la comtesse d'), p. 274. - -ARGENSON (Marc René de Voyer, comte d'), p. 246. - -AUBER (famille), p. 7, 11. - -AUBER (sieur de la Chesnée), p. 34. - -_Avenant_ (l') p. 247, 260, 261. - - -B - -_Badine_ (la), p. 248, 250, 252, 256, 257, 260, 261, 262. - -BART (Cornil), p. 65. - -BART (Jean), p. 55, 56, 57, 58, 63, 64, 65, 159, 172, 174. - -BART (Piter). p. 169, 170. - -BEAUMONT (le chevalier de) capitaine de vaisseau, p. 136, 137. - -BEGON (Michel), intendant, p. 134, 248. - -BENLOW (John) amiral anglais, p. 238. - -BÉRANGER (Jean), p. 28, 50, 49, 149. - -_Biche_ (la), p. 241. - -BIELCK (l'amiral), p. 168, 186, 188. - -BIGOT DES GASTINES (le), intendant, p. 208, 209, 286, 288. - -BOISSERET (Jean de), marquis de Sainte-Marie. p. 96. - -BOUGARD, pilote, p. 39, 76. - -BOULARD (Jean) de Bayonne, p. 78, 94. - -BRIONNE (Louis de Lorraine, comte de), p. 274. - - -C - -CAIRE, frères, marchands marseillais, p. 99, 108, 109, 112, 113. - -CAMUS (le), écrivain de marine, p. 202. - -_Cantorbéry_ (le), p. 230. - -_Castel-Rodrigue_ (le), p. 43. - -CATALAN, consul à Cadix, p. 93, 94. - -_César_ (le), p. 117. - -CHABOT, prêtre, p. 38. - -CHALONS (de), capitaine de vaisseau, p. 95, 96. - -CHARTER, maire d'Edimbourg, p. 156, 157, 180. - -_Chasseur_ (le), p. 44, 48, 50. - -CHAULNES (Albert d'Ailly, duc de), p. 204. - -CHAUMONOT (le P.), p. 36. - -CHEVALIER, p. 45. - -CLAIRAMBAULT, p. 22, 289, 290. - -COLBERT DE SAINT-MARS (François), p. 42. - -COMBE (de), ingénieur, p. 133. - -COMBES (de), capitaine de vaisseau, p. 279. - -_Comte de Revel_ (le), p. 192, 200, 204, 205, 211, 286, 287. - -_Conquérant_ (le), p. 141, 143. - -CORMAILLON (de), p. 188. - -COUDRAY (René Guimont du), p. 248. - -COURBON-BLENAC (François-de), p. 264. - -COURCELLES (Daniel de Remy de), p. 34. - -COURTEBOURNE (Charles de Calonne, marquis de), p. 48. - -CRETON (Pignon-Vert), de St-Malo, p. 198, 199, 286, 287. - - -D - -DESLANDES intendant, p. 248, 263, 275. - -DELASTRE (le capitaine), p. 52, 53, 54, 55, 56, 58, 59, 66, 67. - -DENIS (l'abbé), hydrographe, p. 15, 58, 59, 60. - -DENIS (Nicolas), lieutenant général au Canada, p. 29, 31, 32. - -DESCLOUSEAUX (Hubert de Champi), intendant, p. 143, 152, 192, 197. - -DESGRANGES, p. 66, 67, 75, 109. - -DES MARCHAIS (le chevalier), p. 249. - -_Dieppoise_ (la), p. 166, 168, 169. - -_Diligente_ (la), p. 60. - -DOUBLET (famille), p. 7. - -DOUBLET (François), p. 6, 27, 281, 282, 284. - -DUCASSE (Jean-Baptiste), chef d'escadre, p. 238, 247, 248, 276. - -_Duc de Bretagne_ (le), p. 265. - -_Duc de Chaulnes_ (le), p. 205. - -DUGUAY-TROUIN, p. 192, 198. - -DURAND (Nicolas-Jacques), corsaire, p. 134, 135. - -DURAS (Jacques Henri de Durfort de), p. 246. - -DUPATY, p. 236. - -DUQUESNOT, procureur général à St-Domingue, p. 264, 265. - - -E - -_Ecueil_ (l'), p. 172. - -_Etoile_ (l'), p. 198, 199, 286, 287. - -ESNEVAL (Robert le Roux, baron d') ambassadeur, p. 183. - -_Estrées_ (l'abbé d'), p. 117. - -ESTRÉES (Victor-Marie, duc d'), p. 138, 192. - - -F - -FEYRO DE FOSSA (don Manuel), p. 22. - -_Faucon_ (le), p. 248, 257. - -_Florissant_ (le), p. 48, 49. - -FONTAINE (Madeleine), p. 5, 6, 284. - -FONTENAY (Hervé le Berçeur, marquis de), p. 131, 132, 133. - -FOSSARD, SIEUR DESMARETS, (Pierre), p. 284. - -FOSSARD DE SAINT-MALO, p. 214, 215, 216, 219, 221, 222, 223, 224, 225. - -FOSSARD-DESMARETS, corsaire, p. 161, 162, 205, 206, 211, 213. - -FOSSARD (Françoise), p. 8, 162, 284. - -_Français_ (le), p. 198, 264. - - -G - -GAIGNARD (Philippe), chirurgien, p. 30, 282. - -GALIFFET (de), p. 235. - -GARCIA (don Antonio de), p. 224. - -GÉRALDIN (André de), capitaine de vaisseau, p. 133, 153, 154. - -GODEFROY DE LA ROCHELLE, p. 117, 119, 120, 123. - -GOISLARD (la belle) de la Rochelle, p. 120, 125. - -GOMET (le sieur) directeur à la côte d'Afrique, p. 253, 254, 255. - -GON, SIEUR DE QUINCÉ (François), p. 31. - -GORDON-ONEILL (duc de), p. 153, 154, 155. - -GOUIN DE BEAUCHÊNE (Jacques), p. 194. - -GOTTREAU (le sieur) de la Rochelle, p. 238, 239. - -_Grand Henry_ (le), p. 178. - -GRAVENSON (le capitaine), p. 42. - -GRAVILLE (Malet de), p. 96. - -_Grenadin_ (le), p. 28. - -GRIGNON, ARMATEUR DE LA ROCHELLE, p. 36. - -GYLDENLOEVE (Ulric, comte de), p. 168, 180. - - -H - -HARCOURT (Henri d'), marquis de Beuvron, p. 173, 245. - -_Hardi_ (le), p. 49. - -HAREL (Pierre), p. 133. - -HAUTEFORT, capitaine de vaisseau, p. 209. - -_Hermione_ (l'), p. 248. - -HOGUETTE (Charles Fortin, marquis de la), p. 136. - - -I - -_Indien_ (l'), p. 273. - - -J - -JACQUES II, roi d'Angleterre, p. 47, 48, 123. - -JONCHÉE, consul à la Havane, p. 269, 270, 271, 272, 274. - -_Justice_ (la), p. 43. - - -K - -KERHOUENT (Louise de), duchesse de Portsmouth, p. 41. - -KEROAL (la comtesse de), p. 41. - -KEYSER (Charles), lieutenant de vaisseau, p. 161, 164, 165. - - -L - -_Laitière d'Amsterdam_ (la) p. 171. - -LALOET (Nicolas) de Dieppe, p. 46. - -LANDEMARE (Claude de), p. 31. - -LANGERON (le marquis de), lieutenant-général, p. 104, 197, 208. - -LAROQUE (de), p. 49, 50. - -LAS MINAS (marquis de), p. 68, 74, 75. - -LEBLANC, p. 45. - -LEGENDRE (Thomas) de Rouen, p. 87, 222. - -LEGOUX DE LA JANNAYE, p. 195. - -LE MOINE D'IBERVILLE (Pierre), capitaine de vaisseau, p. 273. - -LE MOINE DE SÉRIGNY (Joseph), capitaine de vaisseau, p. 273. - -LE ROY DE LA POTTERIE, commissaire de marine, p. 143. - -LESCOLE (Michel de), ingénieur, p. 68, 74. - -_Lévrier_ (le), p. 278. - -LÉVY (le chevalier de), capitaine de vaisseau, 138, 147. - -LOUVIGNY (Paul de), intendant, P. 135. - - -M - -MAISONNEUVE (de), capitaine de vaisseau, p. 175. - -MAGNOU (Guérusseau du), chef d'escadre, p. 248. - -MAKAY (de), p. 154, 155, 156, 157, 158, 160. - -MARET, chirurgien, p. 46, 47, 48. - -_Marin_ (le), p. 248, 257, 262. - -MARIN, capitaine de brûlot, p. 248. - -_Mars_ (le), p. 65. - -MARTANGIS (de), ambassadeur, p. 168, 186. - -MATIGNON (Jacques Goyon, sire de), lieutenant-général en Normandie, p. -135, 136. - -MAURVILLE (Bidé de), p. 237, 240, 241, 242. - -MEROT, p. 45. - -MITHON (Jean-Jacques), intendant, p. 266, 267. - -MOINERIE-TROCHON (la), de St-Malo, p. 213, 214, 215, 218. - -MONTAULT (de), lieutenant de vaisseau, p. 175. - -MONTMORT (Hubert de Fargis de), intendant, p. 226. - -MOYENCOURT (de), capitaine de vaisseau, p. 141, 147. - - -N - -NAGUET (famille de), p. 9, 11. - -NANCRÉ (de Dreux, marquis de), p. 291. - -NAUDY, capitaine de brûlot, p. 148. - -NIELS-JUEL, amiral, p. 168, 186, 188. - -NOAILLES (le chevalier de), p. 208. - - -O - -OLIVA (l'abbé d'), p. 182. - - -P - -PAILLETRIE (le bailli de la), chef d'escadre, p. 208. - -_Palleul_ (le), p. 43. - -PANETIÉ, capitaine de vaisseau, p. 52, 54, 56, 57, 58, 60. - -PATIN (Constant), p. 96. - -PATOULET (Jean-Baptiste), intendant, p. 133, 152. - -PENDERNE (Jean), anglais, p. 83. - -_Perle_ (la), p. 99. - -PERRINET (de), capitaine de vaisseau, p. 140. - -PLETS (le sieur), armateur, p. 175, 176. - -POLASTRON (Denis, comte de), p. 207. - -PONTCHARTRAIN (de), p, 174, 230, 246. - -POSTEL (le capitaine), p. 166, 169. - -POULET (le capitaine) de Dieppe, p. 33. - -_Princesse de Conti_ (la), p. 124. - -_Prince Peerts_ (le), p. 65. - -_Profond_ (le), p. 175, 178, 192. - -_Prudent_ (le). - - -Q - -QUILLET (famille), p. 8, 11. - - -R - -_Rachel d'Amsterdam_ (la), p. 254. - -RANCEY (de), p. 183, 184, 185. - -RANTOT (de), p. 136. - -RAYMONDIS (de), capitaine de vaisseau, p. 146, 147. - -_Renommée_ (la), p. 270. - -_Rosier d'Alger_ (le), p. 71. - -RUYTER (l'amiral de), p. 40. - -RUYTER (Engil de), p. 40, 41, 42, 43, 62, 161. - - -S - -SAA (Don Roberto de), p. 71, 73, 74, 75, 76. - -_Saint-André_ (le), p. 113. - -_Saint-Antoine_ (le), p. 78, 195, 289. - -_Sainte-Claire_ (le), p. 224. - -_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 17, 21, 22. - -_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 278, 289, 290. - -_Saint-Michel_ (le), p. 28, 282. - -SAINT-PATER (Jacques Le Coutelier marquis de), p. 278. - -SALAMPART DE CHOUPPES (Marie-Gobert), p. 267. - -SALLABERRY (Charles de), p. 276. - -SAMSON (Jacques), p. 44, 48. - -_Sans-Peur_ (la), p. 134. - -_Scarborough_ (le), p. 199. - -_Soleil Royal_ (le), p. 139. - -_Sorcière_ (la), p. 56, 161, 163, 166. - -SEIGNELAY (le marquis de), p. 132, 133, 138, 139, 140, 142, 144, 145. - -_Serpente_ (la), p. 56, 161, 163, 166, 174, 189. - - -T - -TALON (Jean), intendant, p. 33, 34. - -TESSÉ (René, sire de Fronlay, comte de), p. 278. - -THIBERGE (Nicolas), pilote, p. 112. - -THIERRY (Raphaël), de Rouen, p. 90, 91. - -THOMAS (le capitaine) de la Rochelle, p. 232. - -TINGRY (le prince de), p. 179. - -TRACY (Alexandre de Pourville, marquis de), p. 34. - -TOURVILLE (le chevalier de) p. 139, 140, 144, 146, 147, 148. - - -U - -_Utile_ (l'), p. 135. - - -V - -VALSEMÉ (Guillaume de), p. 7. - -VAUBAN (le maréchal de), p. 204. - -VAULEZARD (Juchereau de), p. 269, 273. - -VAUVRÉ (Louis Girardin de), intendant, p. 278. - -VAUX-MIMARS (de), p. 122, 123. - -VENIZE (de), capitaine de vaisseau, 141, 142, 147, 148, 149, 115. - -_Ville de Rouen_ (la), p. 95. - -_Vipère_ (la), p. 53. - -VIVONNE (le duc de), p. 40. - - -Y - -YORK (le duc d'), p. 47, 48, 123. - - - - -IMPRIMÉ PAR J. MAYET ET Cie À LONS-LE-SAUNIER - - - - -NOTES - - -[1] Voyez la _Revue historique_, tome XII, p. 48 et 314. - -[2] Dép. du Calvados, arr. de Pont-l'Evêque. - -[3] Voy. aux additions, pièce nº 3. - -[4] Reg. de l'état civil de Honfleur, 12 avril 1722. - -[5] Acte de notoriété du 24 mai 1679. Arch. munic., Délibér., reg. nº -57, fol. 20 rº. - -[6] Rue des Capucins, nº 25. - -[7] Actes de l'Hôtel-de-Ville des 17 novembre 1499, 15 mai 1502, février -1522. - -[8] _Recherche faite en 1540 par les Elus de Lisieux_, (Caen, 1827.) - -[9] Id. p. 112 et 118. - -[10] Arc. de Pennedepie, reg. de l'état-civil. - -[11] Les historiens n'ont pas manqué depuis un siècle à la marine -française, mais tout ce qui, au point de vue historique, concerne la -transformation de ses institutions est resté généralement ignoré. Dans -une série d'articles parus dans la _Revue maritime_ M. Didier Neuville a -commencé à combler cette lacune, en étudiant les _Etablissements -scientifiques_ dans leur origine et leur développement. On y trouvera -notamment exposé clairement tout ce qu'on connaît jusqu'ici sur la -création des écoles d'hydrographie. - -[12] Reg. des délib. munic. 29 septembre 1711, 21 janvier, 15 février et -1er octobre 1712, 4 septembre 1725, 9 décembre 1726 et 18 décembre 1728. -Reg. de l'état civil de Barneville, 21 déc. 1728. - -[13] Quelquefois il emploie des expressions usitées dans le patois -normand: il dit _l'assoirant_ qui signifie l'approche du soir; _s'ivrer_ -pour s'enivrer. - -[14] Voy. aux Additions les pièces nºs 6 et 7. - -[15] Arch. de la Marine, service général, 22 avril et 4 mai 1711. - -[16] Il s'agit des îles _Sebaldines_, dans le détroit de Magellan, -découvertes par Sebald de Weerdt, navigateur hollandais, en 1599. - -[17] François Doublet, Me apothicaire, rue Brûlée à Honfleur, né dans -les vingt premières années du dix-septième siècle, mort avant l'année -1678 «aux païs estrangers où il étoit employé pour le service du -roy.»--Reg. des délib. munic. 24 mai 1679. - -[18] Les îles St. Jean, de la Madeleine, Brion et aux Oiseaux forment un -groupe d'îlots situés au nord du cap Breton, dans le golfe du fleuve St. -Laurent. La compagnie de la Nouvelle France concéda ces îles à François -Doublet par lettres du 19 janvier 1663. Voy. aux additions la pièce nº -1. - -[19] A défaut de l'acte de baptême, cette indication permet de fixer la -date de naissance de Doublet. Suivant lui, il était âgé de sept ans et -trois mois en février 1663; il faut donc reporter sa naissance au mois -de novembre 1655. - -[20] Nicolas Denis reçut provisions de lieutenant général en Canada le -30 janvier 1654. Il était fils de Mathurin Denis, écuyer, sieur de -Fronsac, capitaine des gardes de Henri III. - -[21] Ce Philippe Gaignard établi chirurgien à Rouen avait précédemment -résidé à Honfleur. Il était le neveu d'un capitaine de navire de ce -port, Thomas Frontin, beau-frère de l'armateur Nicolas Lion de -St.-Thibault dont les navires le _Henry_ et le _St.-Pierre_ effectuaient -chaque année un voyage à Terre-Neuve.--Reg. de l'amirauté. Voy. aux -additions la pièce nº 2 du 23 avril 1663. - -[22] Un acte d'association du 1er février 1664 avait été passé entre -François Doublet, François Gon sieur de Quincé et Claude de Landemare, -marchands à Rouen, pour l'exploitation des îles de la Madeleine. Ce -dernier, Claude de Landemare, était déjà intéressé dans l'opération, car -il parut devant les tabellions de Honfleur le _30 mars, 1664_ et fit ses -comptes avec François Doublet. Il lui revenait pour le voyage de 1663, -612 livres 15 sols 3 deniers.--Reg. du tabellionage de Roncheville. - -A la ligne suivante, Doublet a écrit: «nous partismes du port au -_commencement de Mars_....»; dans l'acte cité ci-dessus son père -s'engage à partir pour un nouveau voyage à la marée du lendemain, -c'est-à-dire le 1er avril. - -[23] Il s'agit de la compagnie de la Terre ferme d'Amérique réorganisée -par un édit du 28 mai 1664 sous le nom de compagnie des Indes -Occidentales. - -[24] La découverte de cette mine coincida avec le départ de l'intendant -Talon pour le Canada. Jugeant que la découverte des minéraux ou riches -ou de basse estoffé était un point essentiel aux affaires du roi, Talon -obtint l'envoi au Canada de quarante travailleurs. La compagnie les -recruta en Normandie et elle en confia la conduite à François Doublet. -En outre de plomb, l'ingénieur-fondeur prétendait trouver de l'argent à -la côte de Gaspée; «cette prétention paroist fondée,» écrivait -Talon.--Arch. de la marine, Canada, 22 avril, 27 avril et 4 octobre -1665. - -[25] Ce marin originaire de Normandie, est resté inconnu. Toutefois la -correspondance de Talon, intendant au Canada, et les dépêches de Colbert -en font mention. Au mois de novembre 1670, le capitaine Poulet ou -Poullet se trouvait à Québec. «Cet homme savant par une longue habitude -et une expérience acquise de bas aage et devenu habile navigateur,» -proposa de tenter la découverte de la communication de la mer du Sud et -de celle du Nord par le détroit de Davis, «ou par le détroit de Magellan -pour après avoir doublé tout le revers de l'Amérique jusqu'au Califourny -reprendre les vents de l'Ouest et à leur faveur rentrer par la baie -d'Hudson.» Son dessein, en outre, était de percer jusqu'à la Chine par -l'un ou l'autre de ces endroits. Arch. de la Marine, Mémoire de Talon, -10 novembre 1670; Lettre de Colbert, février 1671. (Colonies, Canada). - -[26] Le débarquement des chevaux que le roi envoyait au Canada causa un -grand enthousiasme parmi les habitants. A l'exception d'un cheval donné -à M. de Montmagny près de vingt ans auparavant, c'étaient les premiers -qu'on y voyait.--Ferland, _Histoire du Canada_, t. II, p. 36. - -[27] Alexandre de Pourville, marquis de Tracy, reçut le 19 novembre 1663 -la commission de lieutenant-général des armées du roi et les fonctions -et pouvoirs de vice-roi en Amérique. Décédé gouverneur de Dunkerque le -28 avril 1670. - -[28] Daniel de Remy, sieur de Courcelles, reçut commission de -lieutenant-général en Canada le 23 mars 1665. - -[29] Jean Talon, ancien intendant du Hainaut, l'administrateur le plus -éminent que Louis XIV ait envoyé au Canada, reçut la commission -d'intendant à la Nouvelle-France le 23 mars 1665. - -[30] Auber, sieur de la Chesnée ou Chesnaye. Nous croyons que des liens -de parenté l'unissaient à la famille de Doublet, dont le grand père -paternel avait épousé Marguerite Auber, fille de Richard Auber, receveur -du domaine de Roncheville. - -[31] Le séminaire des jésuites de Québec fut fondé par M. de -Laval-Montmorency suivant lettres patentes du 26 mars 1663. - -[32] Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, mourut à Québec le 21 février 1693. -Il est l'auteur d'une grammaire, d'un dictionnaire et d'un catéchisme en -langue huronne; la grammaire seule a été publiée. - -[33] Ces termes que Doublet emploiera souvent désignent les bancs situés -à l'ouest et au nord de Terre-Neuve. - -[34] La compagnie du Sénégal établie en 1679, fut réunie à la compagnie -des Indes en 1719. Ses districts s'étendaient depuis le cap Blanc -jusqu'à la rivière Serra Leone. - -[35] Dans le ms. les pages qui suivent sont enregistrées sous la date de -1669. La date exacte est 1676; les faits cités permettent de l'établir. - -[36] Nommé lieutenant de frégate le 25 octobre 1689; capitaine de brûlot -le 1er janvier 1693. Tué sur le _Bon_ en mars 1694. Il a publié le -_Petit Flambeau de la mer ou le véritable guide des pilotes côtiers_, -(Havre, 1731, in-8º). - -Une famille du nom de Bougard, et à laquelle le pilote-hydrographe cité -par Doublet appartenait peut-être, vivait à Honfleur au milieu du -dix-septième siècle: Elle professait la religion réformée. Nous pouvons -citer: Marie Bougard mariée à Jacques Lelou, avocat; Me Bougard médecin -et Judith Le Prevost, sa femme, qui abjurèrent en novembre 1685 ainsi -que dix-sept autres religionnaires.--Reg. du tabellionnage d'Auge, 7 -octobre 1684; Reg. de l'état civil, nov. 1685. - -[37] Sur la partie est de l'île de Wight, au large de Portsmouth, au -nord du port Brading. Cette rade peut contenir tous les vaisseaux de la -marine anglaise. - -[38] Le combat de Palerme est du 2 juin 1676; 12 vaisseaux hollandais et -espagnols furent incendiés, ainsi que la galère réale et quatre autres -galères. L'amiral espagnol Florès et l'amiral hollandais de Haën -périrent dans les flammes. - -Quant à l'amiral Ruyter, ce fut à la bataille du Mont-Gibel livrée par -Duquesne le 22 avril 1676 qu'il reçut une blessure dont il mourut le 29 -du même mois. - -[39] Louise de Kerhouent, duchesse de Portsmouth, maîtresse de Charles -II, roi d'Angleterre, avait été amenée de France, en 1670, par Henriette -d'Angleterre, duchesse d'Orléans. - -[40] Le capitaine Gravenson était originaire de Nantes. Il fut promu -lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1667; capitaine de frégate en 1671 -et capitaine de vaisseau le 1er mars 1673. Noyé au Havre en 1679. - -[41] François Colbert de St-Mars, enseigne en 1672, lieutenant de -vaisseau en 1673, capitaine de frégate en 1675, obtint le grade de -capitaine de vaisseau le 7 février 1678. Il se retira, le 1er juillet -1721, chef d'escadre honoraire et mourut près de La Rochelle, le 22 -janvier 1722. - -[42] Ordre du roi aux officiers de l'amirauté de Honfleur pour leur dire -de donner les congez nécessaires au capitaine du vaisseau le _Chasseur_ -qui est chargé d'armes et de victuailles destinées, par la compagnie des -Indes occidentales, aux colonies françaises du Sénégal et de Cayenne (20 -mars 1672.)--Arch. de la Marine, Colonies, année 1672, fol. 31. - -[43] Plus tard Jacques II, roi d'Angleterre, 1685-1688, 2e fils de -Charles 1er et d'Henriette de France. Doublet reviendra bientôt sur le -duc d'York et il racontera, plus loin, qu'il aida ce prince à débarquer -à Ambleteuse, en 1689. - -[44] Charles de Calonne, marquis de Courtebourne, d'une famille ancienne -du Boulonnais, était lieutenant de roi à Calais et non gouverneur. Le -gouverneur particulier de Calais était Armand de Béthune, marquis puis -duc de Charost, né en 1640, capitaine des gardes du corps du roi, duc et -pair de France, mort en 1717. - -Le marquis de Courtebourne servit à Calais jusqu'à sa mort (octobre -1695). On lui accorda le grade de maréchal de camp par brevet du 26 mars -1652 et par la suite une commission pour commander à Hesdin et la -lieutenance de roi au gouvernement de Flandre en 1693.--Pinard, _Chron. -hist. mil._, t. VI, p. 351. - -[45] Jean Bérenger, capitaine de navire du port de Honfleur, commandait -la _Marie_ en 1669; le _Chasseur_ en 1673 et 1674; le _Saint-Pierre_ en -1677; le _Saint-Antoine_ en 1681.--Arch. de l'amirauté de Honfleur. -Rapports de mer. - -[46] Capitaine de brûlot en 1673 et enseigne de vaisseau la même année, -il fut mis à la Bastille le 15 décembre 1679. Elargi trois semaines -après, il fut fait lieutenant de vaisseau en 1682, capitaine de frégate -le 1er janvier 1693 et capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703. Il fut -tué au fort de Gambie, en Guinée, le 6 novembre 1703. - -[47] Ce capitaine, quoique chirurgien de son métier, avait appris l'art -de la navigation dans ses voyages maritimes. En 1673, âgé de 28 ans, il -commandait une frégate de 10 pièces de canon, équipée de 100 hommes. -Arch. de la marine. Service général, corresp. d'Hubert, intendant à -Dunkerque. - -[48] M. Panetié, brave homme et bon manoeuvrier, dit M. Jal, devint -capitaine de vaisseau le 31 mars 1665 et chef d'escadre le 1er novembre -1689; décédé le 26 avril 1696. Arch. de la Marine. - -[49] Auberge «où pend pour enseigne le _Soleil d'Or_,» rue du Puits, à -Honfleur (1676). - -[50] Jean Bart fut fait lieutenant de vaisseau le 5 janvier 1679; -capitaine de frégate le 14 août 1686; capitaine de vaisseau le 20 juin -1689. Il fut anobli le 3 août 1694 et nommé chef d'escadre le 1er avril -1697. Arch. de la Marine. - -[51] Iles de l'Océan septentrional appartenant à l'Angleterre. Les -cartes modernes les nomment Shetland. - -[52] Consulter sur l'école d'hydrographie de Dieppe: De Beaurepaire, -_Recherches sur l'instruction publique_, etc., t. III.--Didier Neuville. -_Etablissements scientifiques de la Marine_ (_Revue maritime_).--Le -Dépôt de la Marine, série des Ordres du Roi, 21 novembre 1671, 30 -septembre 1672, 4 janvier 1675, 6 janvier et 4 juillet 1679. - -[53] Belem, bourg de Portugal, sur le Tage, à deux lieues au-dessous de -Lisbonne, au devant duquel on voit une tour. C'est auprès de cette tour -que les navires mouillaient en attendant leurs dépêches. Doublet écrit -indifféremment _Blem_, _Bleum_, _Balem_ et _Belem_. - -[54] Terme de commerce maritime. _Chapeau de mérite_, ou simplement et -plus ordinairement, _chapeau_, gratification accordée par convention au -capitaine d'un bâtiment de commerce, qui remet à bon port les -marchandises chargées à fret. (Littré). - -[55] Port de Portugal sur la Lima, province de Minho. Quatre lieues -au-delà est situé un autre hâvre nommé _Ville del Conde_, et plus loin -se trouve _Port-à-Port_ dont Doublet citera le nom dans les pages -suivantes. - -[56] On trouve dans les registres des Ordres du Roi du dépôt de la -Marine plusieurs lettres adressées à cet ingénieur. Voyez notamment à la -date du 20 juin 1689. - -[57] Le marquis de La Mina ou de Las Minas. - -[58] Le _Rosier d'Alger_. Le ms. porte _Dargel_ en un seul mot. Plus -loin, Doublet écrira correctement _Alger_; plus loin encore il écrira -_Argérins_ pour Algériens. Il dit encore _Europiers_ pour Européens. - -[59] C'est un renégat de ma nation. - -[60] Ile de l'Afrique portugaise, une des îles Madère. - -[61] On lit, en effet, dans le _Petit Flambeau de la Mer_, p. 379: - -_Remarque nouvellement découverte._ - -«Le sieur François Doublet d'Honfleur, m'a dit que lorsqu'il commandoit -une petite Frégate en course contre les Hollandois et Espagnols, -qu'étant à trois lieuës au Nord-Est du milieu de l'Isle de Porto-Sancto, -il se seroit trouvé sur un Banc de Roches, où il n'avoit au plus profond -que 13 pieds d'eau, et qu'il y trouva encore quelque debris d'un Navire -qui y avoit été perdu, et que ce Banc est de la longueur d'un Cable en -largeur, et autant en longueur; c'est à quoi ceux qui naviguent à cet -endroit doivent avoir égard.» - -[62] Chipiona, à l'embouchure du Guadalquivir. - -[63] Ce qui suit jusqu'au paragraphe commençant par ces mots: «Et le 27e -j'arivé.....» forme un supplément dans le manuscrit. Le feuillet placé -entre les pages 28 et 29 porte la note suivante: «Ayant égaré une -feuille dans l'original de ce voyage, ce qui m'a fait y adiouter cette -page pour renvoyé avant mon arrivée à Ténérif, sur ce qui m'arriva le -jour d'après mon départ de St-Lucar.» - -[64] Riche marchand-armateur intéressé dans les compagnies de commerce -fondées au dix-septième siècle et qui possédait des relations -commerciales très étendues. C'était un des principaux négociants de -cette époque avec lequel Colbert correspondait. Voy. Arch. de la marine, -Ordres du Roi et Commerce, 1675, 1689, etc. - -[65] Dans le passage qui suit il s'agit de Muley-Mohammed fils de -Muley-Ismael, empereur de Maroc de 1672 à 1727. Le P. Dominique Busnot, -religieux de la congrégation réformée de l'Ordre de la Trinité, a -consacré un chapitre de son _Histoire du règne de Mouley-Ismael, roi de -Maroc, Fez, Talifet et Souz_ (Rouen, 1714), à la vie, aux aventures et à -la mort tragique de Muley-Mohammed. D'après un mémoire du consul de -France à Salé, en 1699, les négociants français trouvaient de grands -avantages au commerce avec la Barbarie. La Provence y envoyait des -papiers, des bonnets rouges de laine, du souffre, des toiles de Lyon, de -la futaine, des fils d'or, du brocart d'or et de soie; le Languedoc y -expédiait des draps; les navires de St-Malo, de Rouen et de Nantes y -portaient des toiles. On estimait le négoce de la France avec cette -région à 400,000 écus. Les marchandises étaient échangées avec celles du -pays: cire, laine, cuivre en chaudron; cuivre neuf, étain, dattes, -amandes, plumes d'autruche. Onze maisons françaises y étaient établies. -Arch. de la Marine. - -[66] Doublet parlera encore de Muley-Mohammed, mais il ne dira pas que -ce prince tombé par trahison entre les mains de son père, en 1705, subit -le même supplice. On lui coupa le pied et la main, et on plongea ses -membres mutilés dans une chaudière pleine de poix et d'huile bouillante; -il mourut douze jours après. - -[67] Raphaël Thierry, négociant de Rouen, nommé au consulat de la nation -française aux îles Canaries par provision des 27 avril et 20 mai, 1670. -Arch. de la Marine, commerce, t. I, fol. 184, et t. II, fol. 769. - -[68] On entendait par passager les barques passagères appartenant aux -hôpitaux du Havre et de Honfleur et qui recevaient à leur bord les -personnes, les bestiaux et les denrées de toutes espèces pour les -transporter d'un port dans l'autre. Ces deux établissements hospitaliers -jouirent pendant longtemps du monopole des droits de passage. - -[69] Constant Patin, avocat du roi en l'amirauté de Honfleur, fils de -Constant Patin, procureur d'office en la vicomté de Roncheville, lequel -avait épousé Marguerite Auber grand'mère de Doublet. - -[70] François Mallet de Graville, seigneur et comte de Saint-Martin, -Blosseville, Drubec, Quatravaux, et autres terres, marié à Jacqueline ou -Gabrielle Langlois du Guesclin, résidant à Criquebeuf, près de -Honfleur.--Minutes du tabell. de Roncheville. - -Sa fille avait épousé Charles de Boisseret, chevalier, seigneur -d'Herbelay, marquis de Sainte-Marie, capitaine des gardes de Monsieur, -seigneur, gouverneur et lieutenant pour le roi des îles de la -Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galande, les Saintes, la Grande et Petite -Terre, etc. Fils aîné de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel. - -[71] Jean de Boisseret, chevalier, marquis de Sainte-Marie, seigneur de -Malassis, second fils de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel soeur -de Charles Houel, chevalier, seigneur du Petit-Pré, gouverneur des îles -de la Guadeloupe. Ce Jean de Boisseret habitait, au temps dont parle -Doublet, la ferme dite le Petit-Paris, à peu de distance de Villerville. -Il épousa, en 1686, Demoiselle Marie-Anne Estièvre, fille de Michel -Estièvre, écuyer, sieur de Montessart. Minutes du tabellionage de -Roncheville; Reg. de l'état civil de la commune de Pennedepie. - -[72] Adassa, d'après les anciennes cartes, est un petit havre situé à -l'ouest de l'île de Ténériffe; on y chargeait beaucoup de vin. - -[73] Le marquis de Langeron, embarqué comme enseigne en pied sur le -_Henri_, le 1er février 1671, fut fait capitaine de vaisseau le 2 -novembre 1671; chef d'escadre le 1er novembre 1689; lieutenant général -le 1er avril 1697; mort à Sceaux le 28 mai 1711. Arch. de la Marine. -Voyez le Mercure de juin 1711. - -[74] Au temps de Doublet de pareils phénomènes jettaient l'épouvante -parmi les paysans et les marins. On citait des pluies de sang, de fer, -de laines, de poissons, de grenouilles, etc., qu'on attribuait à des -causes surnaturelles. Doublet et son équipage partageaient cette -crédulité; ils sont bien persuadés que c'est un châtiment divin. - -Il s'agit d'insectes aquatiques qui multiplient en grande quantité -pendant l'été dans les mers tropicales et que des tourbillons de vent -transportent à de grandes distances. - -[75] Cascaes, ville à l'embouchure du Tage, à 5 lieues de Lisbonne. La -rade de cette place est dangereuse à cause des vents d'ouest qui y -règnent. - -[76] Cette description si peu séduisante qu'elle soit permet de croire -qu'il s'agit d'une de ces divinités marines qui durent leur naissance à -la fable. La croyance aux sirènes ou aux monstres marins à figure -humaine se maintint longtemps, comme on le voit, puisque Doublet -mentionne très sérieusement la merveilleuse apparition qui, «par son -regard fier et plein de feu» terrifia son équipage. D'ailleurs, dans son -enfance, il avait été familiarisé avec ces contes, car une ruelle de sa -ville natale portait et porte encore le nom de rue de la Sirène («ruette -et advenue de la Seraine»), en 1588; une figure fantastique était gravée -sur la pierre à l'angle de cette rue; il en subsiste des traces. - -[77] Les dorades suivent les vaisseaux en troupes souvent nombreuses et -nagent avec beaucoup de vitesse. Leur pêche, qui est pour les marins un -véritable divertissement, leur procure facilement une chair fraîche, -savoureuse et très agréable au goût. - -[78] Azamore, ville forte du Maroc, port d'accès difficile à -l'embouchure de la Morbéa dans l'Atlantique. Mazagan, petite ville forte -du royaume de Maroc, port sur l'Atlantique, près de l'embouchure de la -Morbéa. Elle a appartenu aux Portugais jusqu'en 1762. - -[79] Ponta-Delgada, dans l'île de San-Miguel, chef-lieu du district -oriental des Açores. Son port est mauvais. - -[80] Jean d'Estrées, abbé d'Evron, de Préaux et de Saint-Claude, -archevêque et duc de Cambrai. Il était fils de Jean comte d'Estrées, -maréchal et vice-amiral de France, vice-roi d'Amérique. - -[81] Famille illustre dans les annales de la Rochelle. Un Jean Godefroy, -sieur du Richard, né en 1579, pair en 1608, capitaine de l'artillerie en -1617, était maire et capitaine de La Rochelle au début du siège de 1627. -Doublet citera dans les pages qui suivent les neveux de ce capitaine: -Jean Godefroy, écuyer, Benjamin, Alexandre et César Godefroy, marins et -armateurs, puis la cousine de Jean, l'aîné, veuf d'une dame Goislard et -remarié à une dame Bussereau, suivant Doublet, à Elisabeth Duprat, soeur -du pasteur d'Arvert, suivant des renseignements plus sûrs. - -D'après un très curieux tableau généalogique que M. de Richmond, -archiviste de la Charente-Inférieure, a bien voulu dresser pour nous, -des liens de parenté unissent de nos jours les derniers représentants -des Godefroy à la famille du général Louis-Eugène Cavaignac. - -[82] Le nom de cette rade ne figure point sur les cartes que nous avons -consultées. - -[83] Au nord du pertuis d'Antioche, entre les rochers dits Lavardins et -la terre vers La Rochelle. «L'on ancre son chef de Bois sur 5 à 6 -brasses d'eau de profondeur, dit le _Flambeau de la mer_, le fond y est -mol.» - -[84] Jacques-François-Edouard Stuart, fils de Marie d'Este et de Jacques -II, né le 20 juin 1688 et mort à Rome le 1er janvier 1766 après une -existence extrêmement agitée. - -[85] Marie d'Este, fille du duc de Modène, née en 1658; mariée en 1673 à -Jacques Stuart qui n'était alors que duc d'York. Elle mourut au château -de Saint-Germain-en-Laye le 7 mai 1718. - -[86] Plymouth. Doublet écrit tantôt Pleimuths, tantôt Pleimuts. Son -orthographe des noms de lieu et des noms propres varie à chaque page. - -[87] De Vaux-Mimars, ancien garde-marine le 19 février 1681, fait -enseigne en 1684, lieutenant en 1689 et capitaine de frégate le 1er -décembre 1705. Mort le 18 octobre 1718. - -[88] Point de la côte d'Angleterre, entre Douvres et la Tamise, où il y -a un bon ancrage pour les vaisseaux. - -[89] On sait qu'il s'agit de Jacques II, de la famille des Stuarts, fils -du roi Charles Ier et de la reine Henriette de France fille de Henri IV, -né en 1633. Il porta jusqu'à son avènement au trône le titre de duc -d'York. Détrôné en 1688 par son gendre Guillaume de Nassau, prince -d'Orange, il se réfugia en France. Il était accompagné de son fils -naturel, Jacques Fitz-James, duc de Berwick, promu en 1706 à la dignité -de maréchal de France.--La date du débarquement de Jacques II à -Ambleteuse n'est point le mois de septembre 1688 ainsi que Doublet -l'indique mais le 4 janvier 1689. Jacques II arrivait à St-Germain le 7 -du même mois. Voy. la _Gazette_ du 10 janvier 1689. - -[90] Le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV. La charge -d'amiral de France fut rétablie en sa faveur le 12 novembre 1669. - -[91] Les mesures les plus diverses furent prises pour arrêter la fuite -des religionnaires. En Normandie on établit trente corps-de-garde et -autant de pelotons de cavaliers «destinez pour battre l'estrade sur les -costes.» Des chaloupes armées procédaient en mer à la visite des -navires. Les arrestations étaient nombreuses. Les religionnaires -s'embarquaient la nuit sur un point peu fréquenté, et on les voyait la -nuit allumer des feux sur les falaises de la Seine-Inférieure, du Havre -à Dieppe, échangeant ainsi des signaux avec des navires étrangers qui -louvoyaient près des côtes. Pour empêcher les embarquements clandestins, -les intendants promettaient aux paysans de leur céder la moitié des -meubles des religionnaires en cas de dénonciation. Arch. de la Marine, -service général, correspondance de M. de Montmort, 1686. - -[92] Ramehead, pointe à l'ouest de la baie de Plymouth. - -[93] Saltash, bourg d'Angleterre, en Cornouailles, sur le penchant d'une -colline baignée par la Tamer; l'embouchure de cette rivière lui forme un -port situé à 2 milles marins au-dessus de Plymouth. Ce fut dans ce port -que Doublet captura, sous le feu des forts, un vaisseau hollandais de 6 -à 700 tonneaux et armé de 40 canons. - -[94] Dans l'île de Saint-Nicolas. - -[95] Doublet doit revenir plus loin sur cet épisode et expliquer qu'il -eut l'honneur d'en raconter les péripéties à M. de Seignelay. En outre, -il y a lieu de croire que «l'action jolie» mais d'une grande témérité -racontée ici devint l'objet d'une assez vive curiosité. En effet, on en -trouve le récit dans l'_Inquisition française ou Histoire de la -Bastille_ (t. II, p. 325) par C. de Renneville. - -[96] Hervé le Berçeur, seigneur et patron de Fontenay et d'Emondeville, -enseigne au régiment des Gardes et commandant des villes et château de -Cherbourg, allié, par contrat du 21 novembre 1664, avec -Marie-Anne-Jacqueline de La Luzerne, dame de -Brévant.--(Lachesnaye-Desbois, XII, p. 632.) - -[97] Ingénieur du roi, chargé pendant quelques années de l'inspection -des travaux maritimes en Normandie. Au mois de mars 1684, il visitait le -port de Honfleur par ordre de Seignelay. - -[98] Seignelay arriva à Brest dans le courant du mois de mars 1689 pour -accélérer les grands mouvements qui s'y faisaient. Vauban, après avoir -visité toutes les côtes et une partie des îles depuis Ypres jusqu'à -l'embouchure de la Loire, l'y avait précédé et était arrivé le 18 -février.--(Levot, _Hist. de Brest_, t. II, p. 28.) - -[99] André de Géraldin, né à Saint-Malo, fut nommé capitaine de brûlot -le 1er janvier 1691; capitaine de frégate le 1er janvier 1703; capitaine -de vaisseau le 23 avril 1708. Mort le 11 avril 1738.--(Arch. de la -Marine.) - -[100] Jean-Baptiste Patoulet, chevalier, conseiller du roi, commissaire -général à Rochefort le 15 août 1676; intendant aux îles d'Amérique, 1er -avril 1679; intendant à Dunkerque, 1er janvier 1683.--(Arch. de la -Marine.) - -[101] Capitaine marchand du quartier du Havre, fut fait capitaine de -brûlot en 1692 et mourut en mer vers 1704. - -[102] Nicolas-Jacques Durand commanda en course en 1675 et 1678 -plusieurs frégates légères armées à Dunkerque. Il fut envoyé en -croisière dans la mer du Nord, en 1695, et mourut pendant la campagne. - -[103] Michel Begon, chevalier, né à Blois en décembre 1638. Etait frère -du premier commis de M. de Seignelay. Président et lieutenant général du -bailliage de Blois en 1677, il devint commissaire général de la marine à -Rochefort en 1680; intendant aux îles, 1684; intendant général des -galères, 1685; intendant à Rochefort, 1688; à la Rochelle, 1694. Il fut -révoqué, vers 1705, par M. de Pontchartrain et décéda à Rochefort le 13 -mars 1710, laissant plusieurs enfants. - -[104] Petites frégates de 6, 10 et 12 pièces de canon, «qui vont -parfaitement à la voile, mais qui ne sont bonnes pour la course que -l'été, l'hiver les Dunkerquois se servent de doggres pêcheurs qu'ils -équipent en guerre, et comme ces vaisseaux sont fort ronds ils -soutiennent parfaitement la mer dans les plus rudes tourmentes.» Arch. -de la Marine, campagnes, 1689-1690. - -[105] Paul de Louvigny, seigneur d'Orgemont, conseiller du roi. -Intendant au Havre, 1er septembre 1688; à Brest le 15 mai 1701. Mort à -Brest le 24 décembre 1702. - -[106] Jacques Goyon, sire de Matignon, comte de Thorigny, baron de -Saint-Lo, lieutenant général en Normandie, gouverneur de Cherbourg, -Granville et les îles Chaussey, né à Thorigny en 1644, chevalier des -ordres en 1688, lieutenant général des armées en 1693. Mort à Paris en -1725. - -[107] Charles Fortin, marquis de la Hoguette, après avoir servi dans les -gardes, était devenu corvette des mousquetaires gris en 1672, enseigne -en 1683, sous-lieutenant en 1684, maréchal de camp en 1688, -lieutenant-général et gouverneur de Mézières en mars 1693. Il mourut -d'une blessure reçue à la bataille donnée en Piémont, le 4 octobre 1693, -par le maréchal de Catinat. - -[108] Les régiments n'y campèrent que quelques jours. Leur commandant se -rapprocha de Cherbourg et envoya une partie de ses troupes vers -Granville que les frégates anglaises menaçaient. - -[109] Henry-Joseph de Beaumont d'Eschilais, originaire de la Saintonge, -fut promu enseigne de vaisseau le 1er janvier 1691, lieutenant de -vaisseau le 1er janvier 1692, capitaine de frégate le 12 novembre 1706, -capitaine de vaisseau le 24 juin 1709. Mort le 8 décembre 1724. - -[110] Ne se trouve pas inscrit au répertoire Laffilard des Archives de -la Marine. - -[111] Le 23 juillet 1689, Seignelay écrivait à M. de la Hoguette: «Je -n'ay pas besoin à présent des srs de Beaumont et Doublet,... vous pouvez -leur permettre de faire la course ainsy qu'ils en avoient dessein -lorsqu'ils ont commencé d'armer leurs bâtimens.»--(Arch. de la Marine. -Ordres du Roi.) - -[112] Baie et port d'Angleterre, dans la Manche, sur la côte du -Devonshire. C'est le lieu de réunion des forces maritimes anglaises. -Doublet l'a déjà cité plusieurs fois comme le point principal de ses -croisières. - -[113] Il faut lire _Juillet_. Doublet donne ses dates assez -négligemment, ainsi les faits relatés ci-dessus et les suivants se -rapportent à l'année 1689; le manuscrit les enregistre à la date de -1690. - -[114] Le maréchal d'Estrées avait été investi du commandement de la -flotte réunie à Brest durant les premiers mois de 1689. Vers le milieu -de l'année, alors que le maréchal était embarqué et que tous ses ordres -étaient donnés, M. de Seignelay prit en personne le commandement, et le -comte d'Estrées resta «sur le pavé des vaches à Brest», suivant -l'expression de Mme de Sévigné. Il ne s'en consola pas; Mme De La -Fayette et Mme de Sévigné l'ont constaté. On voit en outre que son -déboire ne passa pas inaperçu aux yeux de Doublet. - -[115] Le voyage de Seignelay à Brest fut tout un évènement. «Il étoit -général en tout, dit Mme De La Fayette dans ses _Mémoires_, lors qu'il -ne donnoit pas le mot; et mesme il en avoit les habits et la mine.» -(Michaud et Poujoulat, 3e série, t. 8, p. 243.) - -[116] Arch. de la marine, Ordres du roi, Ponant, 14, 15, 24, 26, 30 et -31 juillet 1689. Dans la lettre du 30 juillet on lit: «les sieurs de -Beaumont et Doublet ayant eu ordre de naviguer entre Pennemarc et Glenan -pour descouvrir si les ennemis s'estoient avancez jusqu'à ce parage, il -(M. de Beaugey) les cherchera et leur ordonnera de revenir incessamment -à Brest.» - -[117] Enseigne de vaisseau, 3 mars 1673; capitaine de brûlot, 1er -juillet 1673; aide-major, 20 janvier 1676; capitaine de frégate, 3 avril -1686; capitaine de vaisseau, 10 août 1689. Mort à la Hougue, 26 janvier -1703. - -[118] Les ordres expédiés par Seignelay pendant le mois de juillet 1689 -sont datés de Brest «à bord du _Souverain_.» (Arch. de la marine.) - -[119] Ordre du roy (25 juillet 1689) au sr Doublet de sortir des rades -de Brest et d'aller naviguer pendant trois jours entre Glenan et Penmark -pour découvrir si les ennemis naviguent dans ce parage.--Ordres au sr de -Beaugey d'aller croiser à la hauteur d'Ouessant (14 juillet 1689); aux -srs de la Guiche et de Septèmes d'aller reconnaître la flotte ennemie -(14 juillet); Mémoire instructif au sr de Levy, commandant la _Lutine_, -pour aller à la rencontre de M. de Tourville (15 juillet).--Ordre pour -le sr Doublet, commandant la _Sans-Peur_ entre Glenan et Penmark, de -revenir au port de Brest pour y recevoir d'autres ordres (31 juillet -1689). (Arch. de la marine.) - -[120] Tourville était parti des îles d'Hyères, le 9 juin 1689, avec -vingt vaisseaux de guerre, une frégate, huit brûlots, deux flûtes et -deux tartanes. Il montait le _Conquérant_. - -[121] Il faut lire: à la fin du mois de juillet 1689. - -[122] Barthélémy-Alexandre de Perrinet fut fait lieutenant de vaisseau -le 26 avril 1675; capitaine de vaisseau le 5 janvier 1682; décédé le 10 -janvier 1705. (Arch. de la marine.) - -[123] Groix, Groais ou Grouais, île fortifiée à 9 kil. de Port-Louis, en -face de l'embouchure du Blavet. - -[124] L'escadre de la Méditerranée arriva à la hauteur d'Ouessant le 29 -juillet 1689, et à la rade de Brest le 30 du même mois d'après la -_Gazette_, le 4 août suivant M. Eug. Sue IV, 346). - -Mme de Sévigné a écrit (6 août 1689): «Tout brille de joie dans cette -province de l'arrivée du chevalier de Tourville à Brest: M. de Revel a -vu ce moment heureux: on l'attendoit si peu ce Tourville, qu'on crut -d'abord que c'étoit des ennemis; et quand il se fit connoître, ce fut -une joie et une surprise agréable... M. de Seignelai est à son bord -faisant grande chère.» - -[125] Le comte de Moyencourt, volontaire du 9 mars 1682, fut nommé -enseigne de vaisseau le 1er janvier 1684; aide-major le 10 janvier 1687; -capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703; major le 1er novembre 1705; -gouverneur de la Grenade le 1er août 1717; de la Guadeloupe le 1er -novembre 1717; mort à Paris le 2 septembre 1728. Arch. de la Marine. - -[126] Durant les croisières que Doublet raconte, d'assez graves -évènements maritimes passionnaient le public. Le 12 mai 1689, la flotte -française sous le commandement de Château-Renault livrait la bataille de -Bantry. Le 22 du même mois, Forbin et Jean Bart étaient faits -prisonniers et conduits à Plymouth. Peu de temps après ces derniers -réussissaient à s'enfuir dans une petite barque et ils abordaient après -une navigation de 48 heures à quelques lieues de St-Malo.--Le 5 juillet -1689 une division française prenait à l'abordage cinq bâtiments anglais, -et le 27 le chevalier d'Amblimont anéantissait deux vaisseaux -hollandais. - -[127] Lire: _août 1689_. Depuis le commencement du mois, ainsi que -Doublet le mentionne, M. de Seignelay avait en vain cherché à connaître -la force de l'escadre anglaise qu'on équipait à Portsmouth. De nombreux -ordres avaient été expédiés dans ce but: - -Ordre pour le sr Dumené pour aller descouvrir l'armée ennemie. Il ira -jusqu'à Plimouth et tâchera de prendre quelques bâtiments (17 août -1689); même ordre à M. Desfrans, commandant le _Trident_ (17 août); -Ordre au sr de Lévy pour aller aux Sorlingues avec la frégate la -_Gratienne_, découvrir l'armée ennemie (17 août).--Arch. de la marine. - -[128] De Venize, enseigne de vaisseau depuis le 28 décembre 1671; -lieutenant de vaisseau le 7 février 1678; capitaine de vaisseau le 1er -novembre 1689; mort à la Havane, sur _le Superbe_, le 11 mai -1702.--Arch. de la Marine. - -[129] Ecrivain principal de la marine à Roscoff, le 20 juillet 1694; à -Port-Louis en 1696; nommé contrôleur au Canada le 1er mai 1698. - -[130] Hubert de Champi, seigneur Desclouseaux, commissaire général à -Dunkerque de 1671 à 1680; intendant à Brest en 1683. Décédé dans ce port -le 6 mai 1701. - -[131] Weymouth (?) - -[132] Ces embrassades reviennent souvent dans le récit de Doublet. La -mode de ces caresses, de ces saluts était générale parmi les gens de -qualité au dix-septième siècle. Elle a été ridiculisée par Quinault dans -la _Mère Coquette_: - - Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez - D'estropier les gens par vos civilités, - Ces compliments de main, ces rudes embrassades... - -et par Molière dans les _Précieuses_, dans les _Fâcheux_ et dans le -_Misanthrope_: - - Je vous vois accabler un homme de tendresses - Et témoigner pour lui les dernières tendresses; - De protestations, d'offres et de serments - Vous chargez la fureur de vos embrassements. - -Plus loin Molière dit de nouveau: - - Et je ne hais tant que les contorsions - De tous ces grands faiseurs de protestations, - Ces affables donneurs d'embrassades frivoles... - -[133] Août 1689. - -[134] De Raymondis, lieutenant en 1677, major en 1682, fut élevé au -grade de capitaine de vaisseau le 1er février 1682 et de major général -le 1er novembre 1689. Il mourut le 5 juin 1692 d'une blessure reçue à la -bataille de la Hougue. - -[135] Le marquis de Seignelay, secrétaire d'Etat, arriva de Brest à -Versailles le 4 septembre 1689; il mourut l'année suivante, le 3 -novembre. - -Un ordre du roi, du 2 mai 1690, donna à Doublet le commandement de la -frégate la _Gentille_, à Dunkerque.--Arch. de la Marine. - -[136] Capitaine de brûlot le 1er janvier 1691 d'après les répertoires de -la Marine; sauté en l'air sur l'_Oriflamme_ à Vigo, le 21 octobre 1702. - -[137] Bourg du Calvados, arr. de Pont-Levêque, sur la rivière du même -nom. - -[138] Voyez ci-dessus, page 49. - -[139] Le duc de Gordon-Oneill, fils du général Félix Oneill et -petit-fils d'Henriette Stuart, de la famille de Balzac d'Entragues. -Après la bataille d'Aghrim et la prise de Limerick (1691), il passa en -France avec son régiment. - -[140] Leith, dans le golfe de Forth, à 3 kil. d'Edimbourg. - -[141] Ale (ou aile), boisson anglaise. - -[142] La date exacte est décembre 1691. Jean Bart était sorti de -Dunkerque le 14 juillet et avait été retenu sur la rade pendant quelques -jours. Après une campagne sur les côtes de Norvège il était de retour en -vue de Dunkerque le 29 novembre, et sur rade avec deux prises le 1er -décembre.--Arch. de la Marine, Campagnes, 1691, t. 13. - -[143] D'après les listes générales des officiers de vaisseau (t. VI, -1609 à 1770), le brevet de lieutenant de frégate fut expédié à Doublet -le 1er janvier 1693; il fut «biffé et rayé» la même année.--Arch. de la -marine. - -[144] Charles Keyser, né en 1653, fut fait enseigne de vaisseau le 10 -janvier 1687; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1691. Mort le 3 -janvier 1694. C'était un des amis les plus intimes de Jean Bart. - -[145] Doublet remplit plusieurs missions de ce genre. Elles consistaient -à convoyer les navires de commerce chargés d'approvisionnements achetés -à l'étranger. A l'époque où Colbert prit en main les affaires de la -marine (1665), il trouva les arsenaux fort dégarnis; tout y manquait à -la fois. Aussi la France, pendant plus de dix ans, dut-elle tirer du -dehors et notamment de la Suède et de la Hollande les bois de -construction, les mâts, les cordages, le goudron, les canons de fer et -de bronze. - -[146] Le cap Kol, ainsi nommé sur les cartes marines du dix-septième -siècle, est le cap Kullen, sur la côte de Suède, à l'entrée du Sund. Il -est formé d'un groupe de montagnes qui, au dire du savant Rudbesk, -étaient tout simplement les vrais colonnes d'Hercule. - -[147] Plusieurs voyageurs, en effet, en ont parlé. «Nous nous -trouvasmes, dit l'un deux, vis-à-vis de Kolle, qui est une haute roche. -Nous l'avions à main gauche. Ce fut là que pas un de la compagnie ne fut -exemt de la cérémonie qu'ont accoustumé de faire observer tous les -matelots qui passent par cet endroit. Ils sont deux qui mettent un -cordeau autour du cou et un autre qui jette un seau d'eau de mer sur la -teste. La cérémonie fut faite sans y rien oublier, car après avoir esté -mouillé, il m'en cousta encore une pistole pour le vin des -matelots.»--_Les Voyages de M. Des Hayes en Dannemarc_, 1664, p. 30. - -[148] «M. de Martangis, ambassadeur du roi en Danemark se trouvant mal -en ce pays-là, a demandé son congé; le roi y enverra bientôt un autre -ambassadeur en sa place.» _Journal de Dangeau_, t. IV, p. 175, 179. - -Le roi y envoya M. de Bonrepaus, intendant général des armées navales, -qui conclut avec le roi de Danemark deux traités, l'un, le 11 mars 1693, -concernant le duc de Wolfenbüttel, l'autre, le 11 avril suivant, pour le -bombardement de Ratzebourg.--Deschard, _Notice sur le commissariat de la -marine_, p. 94. - -[149] Christian V, roi de Danemark et de Norvège, fils de Frédéric III, -né en 1646, mort en 1699; marié à Charlotte-Amélie de Hesse. - -[150] Ce nom est défiguré. Il s'agit du gouverneur de Norvège, comte -Ulric de Gyldenloeve, frère naturel de Christian Ier, roi de Danemark, -né le 4 juin 1638, mort le 17 avril 1714. - -[151] Plus loin Doublet écrit _Bielks_ et commet une erreur. En effet, -il entend parler du grand-amiral-lieutenant Niels-Juel, l'un des plus -célèbres marins danois, et non du maréchal Bielk ou de Bieck, suédois, -qui fut gouverneur de Poméranie et ambassadeur en France. - -[152] Scarborough, ville d'Angleterre, sur la mer du Nord, au fond d'une -belle baie. Son port, le plus important de la côte orientale de -l'Angleterre est vaste, commode et d'une profondeur suffisante pour -recevoir les plus gros vaisseaux. - -[153] Elseneur. - -[154] Officiers-mariniers du quartier de Honfleur. - -[155] Il se trouva 85 hommes de mon équipage noyés et 16 holandais de la -prise.--Note du manuscrit. - -[156] Ce passage contient une erreur évidente. Jérôme Phelypeaux, comte -de Pontchartrain, ne devint ministre de la marine que le 6 septembre -1699. - -[157] Nestor-Clemenceau de la Faudière de Maisonneuve, nommé lieutenant -de vaisseau en 1675; capitaine de galiote en 1684; capitaine de vaisseau -en 1689. Mort à Rochefort le 4 novembre 1700. - -De Montault, garde-marine en 1671, enseigne de vaisseau en 1678 et -lieutenant en 1691, fut interdit en 1692 et rayé des cadres en 1695. - -[158] Voyez les _Mémoires de Duguay-Trouin_, année 1692. - -[159] Thomas-Claude-Renard de Fuschamberg, marquis d'Amblimont, fut -nommé capitaine de vaisseau en 1669; chef d'escadre le 1er janvier 1693 -et fait commandeur de Saint-Louis la même année. Il devint gouverneur -général aux Iles et mourut à la Martinique le 17 août 1700. - -[160] Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, fils -aîné du maréchal de Luxembourg. Il était né en 1675. Chevalier de St. -Jean de Jérusalem, colonel au régiment de Provence en 1693, brigadier -d'infanterie en 1702, lieutenant-général des armées en 1708, il devint -maréchal de France en 1734 et mourut le 23 décembre 1746.--Pinard, -_Chron. hist. mil._, t. IV, p. 638. - -[161] Oliva ou Olive, couvent de la Prusse Polonaise, sur la côte à un -mille de Dantzik. - -[162] «M. le Vidame d'Enval, qui était ambassadeur du roi en Portugal, -s'en va en la même qualité en Pologne en la place du marquis de -Béthune.» _Journal de Dangeau_, t. III, p. 447. - -Robert le Roux, baron d'Esneval, vidame de Normandie, d'une très -ancienne famille de cette province, avait été conseiller au parlement de -Rouen. «Madame son épouse», dont parle le narrateur, était -Anne-Marie-Catherine de Canonville, marquise de Grémonville et «Monsieur -le chevalier son fils» se nommait Anne-Robert-Claude Le Roux d'Esneval; -ce dernier mourut président à mortier au parlement de Rouen, en 1766. -Voy. Lachesnaye-Desbois. - -[163] 29 mai 1692. - -[164] Au dix-septième siècle, les officiers généraux et les capitaines -entretenaient des trompettes; c'était un luxe d'une assez grande -considération pour qu'un des hommes de mer les plus graves, l'illustre -Abraham Du Quesne, prît vivement à partie le comte d'Estrées qui voulait -lui enlever un des siens.--_Gloss. naut._ - -[165] De la famille de Damas-Cormaillon, originaire de la Bourgogne. - -[166] L'ordre de l'Eléphant Blanc cité plus haut avait été institué par -Christian Ier, roi de Danemark, né en 1425 mort en 1481, à l'occasion du -mariage du prince royal Jean avec Christine, fille d'Ernest électeur de -Saxe. Il fut rétabli au dix-septième siècle par Christian V. - -La «tour pour l'observatoire» est la tour de l'église de la Trinité, -dite _Tour Ronde_, bâtie en 1642, où l'on peut monter par une allée en -spirale. - -[167] Autrement dit: eau de la reine de Hongrie, médicament aromatique -autrefois célèbre, tiré de l'essence du romarin. - -[168] Helsinborg, ville de Suède, sur le Sund, vis-à-vis de Kronenbourg, -forteresse située dans l'île de Seeland près d'Helsingor -(Elseneur).--L'île de Ween ou Hueen citée plus haut est située également -dans le détroit du Sund et appartient à la Suède. - -[169] Plus tard roi sous le nom de Frédéric IV, 1699-1730. - -[170] Victor-Marie duc d'Estrées, né en 1660, pair, maréchal et -vice-amiral de France, prit le nom de maréchal de Coeuvres.--Il était -entré dans la marine comme volontaire en 1678. Il fut nommé capitaine de -vaisseau le 5 janvier 1679; lieutenant général et vice-amiral en -survivance le 12 décembre 1684; maréchal de France en 1703; vice-amiral -en pied le 19 mai 1707; vice-roi d'Amérique le 19 mai 1707. Il mourut à -Paris le 27 décembre 1737. - -[171] L'acte de mariage de Doublet est du 14 octobre 1692. Voyez aux -additions la pièce nº 3. - -[172] La frégate portait le nom de Charles-Amédée de Broglie, comte de -Revel, brigadier par brevet du 12 mars 1675, maréchal de camp en 1678, -lieutenant général des armées en 1688; mort le 25 octobre 1707. - -[173] Comme nous l'avons déjà dit, le manuscrit contient des dates -marginales placées en regard de chaque passage principal. Un grand -nombre de ces dates sont inexactes. Ici Doublet a écrit en marge: «août -1693.» La croisière et la prise du garde-côte d'Irlande qu'il va -raconter appartiennent au contraire à l'année 1694 et devraient prendre -place après le récit du premier bombardement de Saint-Malo qu'on -trouvera plus loin. Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5. - -[174] De La Haye de la Villestreux. - -[175] Jacques Gouin de Beauchêne, marin né Saint-Malo. Il fut le premier -malouin, dit M. Cunat (p. 480), qui ouvrit le commerce avec les colonies -espagnoles. Il doubla le cap Horn en 1698. - -[176] Legoux, sieur de la Jannaye ou Jeannais, d'une famille de marin -originaire de Saint-Malo. Il commanda plusieurs corsaires de ce port en -1692 et 1695. - -[177] Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5. - -[178] Le fort de la Conchée, situé au nord-quart-nord-ouest de la partie -la plus septentrionale de Saint-Malo, fut commencé en 1689 et achevé en -1707. C'est un des chefs-d'oeuvre de Vauban. - -[179] Dans une lettre du 25 novembre 1693. M. Le Camus annonce le départ -de M. Le Bigot des Gastines pour Paris. Arch. de la Marine, serv. -général. - -[180] M. Le Camus écrivait au ministre, le 26 novembre 1693: «M. le -chevalier de Ste-Maur et M. de Sever, capitaines, se sont trouvé en -passant pour aller à Paris qui se mettent en estat de faire tous leurs -efforts du costé de la marine, et moy, Monseigneur, je me rendray demain -avec M. Doublet à la batterie des mortiers pour bombarder les ennemis et -pour tacher de les incommoder.» Arch. de la Marine, serv. général, 1693. - -[181] Sur le bombardement de Saint-Malo, voyez les relations de la -_Gazette_, p. 625 et 637, du _Mercure_, décembre, p. 285-331 et les -correspondances du dépôt de la Marine, service général et campagnes, -année 1693.--L'escadre anglaise comptait en tout 42 voiles. Elle lança -150 bombes dont 26 seulement tombèrent dans la ville. La machine -infernale dont Doublet parle consistait en un brûlot de 160 tonneaux -environ, rempli d'artifices et de bombes. L'effet de son explosion fut à -peu près nul. Les bombes trop épaisses, d'un fer trop liant et contenant -trop peu de poudre n'éclatèrent pas; il en resta environ deux cents sur -la grève. Le P. Daniel a donné (_Histoire de la Milice Françoise_) une -description de cette machine. - -[182] Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, chevalier des ordres du -roi en 1661; lieutenant-général puis gouverneur de la province de -Bretagne en 1670; ambassadeur à Rome; mort à Paris en 1698. Il étoit le -neveu du connétable de Luynes dont la soeur, Louise d'Albert, épousa -Antoine de Villeneuve, marquis de Monts premier maître d'hôtel de Gaston -d'Orléans, gouverneur de Honfleur de 1645 à 1682. - -[183] Camaret (Finistère). - -[184] Embouchure de la rivière qui forme la rade de Saint-Malo. - -[185] Déjà cité plus haut. François Fossard, sieur Desmaretz, capitaine -marchand et corsaire de Saint-Malo, était le beau-frère de Doublet. - -[186] Le passage qui suit contient le récit du bombardement de -Saint-Malo, les 14 et 15 juillet 1695, par la flotte anglo-hollandaise -aux ordres de lord Barckley, forte de 70 voiles. Quoique Doublet affirme -que cette attaque ne causa aucun dommage à la ville et aux forts, on -sait qu'il en fut autrement. De cinq à six cents bombes tombèrent dans -Saint-Malo; huit personnes furent tuées et sept maisons incendiées. On -évaluait le dommage que la ville avait souffert à trois cent mille -livres. Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 24 juillet 1695. - -[187] Partie des remparts de Saint-Malo où était établie la batterie -dite _de Hollande_. - -[188] Denis, comte de Polastron, enseigne au régiment du roi en 1663, -obtint le rang de capitaine en 1667, de major en 1676 et devint -lieutenant-colonel en 1678. Brigadier par brevet du 28 février 1686, il -combattit à Fleurus en 1690 et servit au siège de Mons en 1691. Il fut -créé maréchal du camp la même année. En 1693, il fut envoyé sur les -côtes de Bretagne et commanda à Saint-Malo jusqu'à la Paix. Il contribua -à la défense de cette place en 1695. Nommé lieutenant-général des armées -en 1696. Gouverneur de Mont-Dauphin en 1698. Il commanda dans les -évêchés de Dol, de St-Malo et de St-Brieuc, sous le maréchal d'Estrées -par commission du 7 juillet 1701. Il mourut le 28 février 1706.--Pinard, -_Chronologie hist. mil._ T. IV, p. 407. - -[189] Le Bigot des Gastinnes (Louis), commissaire ordinaire à Nantes en -1677; à Saint-Malo de 1693 à 1699; commissaire général à Brest de 1699 à -1703. Il fut fait intendant à Dunkerque le 15 juillet 1703. Il se retira -le 1er décembre 1704 et fut nommé inspecteur général des Echelles du -Levant et de Barbarie en 1705. - -[190] Le chevalier puis bailly de la Pailletrie avait servi sept ans -dans un régiment de cavalerie avant d'entrer dans la marine. Il fut -nommé lieutenant de la galère réale le 1er janvier 1685; capitaine de -galère le 1er mai 1690; chef d'escadre le 11 juillet 1702; décédé le 5 -octobre 1719. Arch. de la Marine. - -Sur le marquis de Langeron, voyez page 104 et Jal, _Abraham Duquesne_, -T. II, p. 392-403. - -[191] Les galères du roi au nombre de quinze, commandées par le -chevalier de Noailles, étaient passées de Levant en Ponant. Le 14 juin -1690 elles partirent de Rochefort et après plusieurs escales elles -mouillaient à la rade du Havre le 17 août. Deux d'entre elles, la -_Palme_ et l'_Emeraude_ séjournèrent pendant deux ans environ dans le -bassin de Honfleur. Elles quittèrent ce bassin, «qui est si petit que -l'on n'avoit pu exercer à la rame les cents matelots de ces galères», et -furent amenées au Havre à la fin de septembre 1693.--Deux autres -galères, la _Sublime_ et la _Constante_, sous les ordres du chevalier -d'Escrainville, furent chargées de protéger Saint-Malo contre les -attaques des Anglais; elles jetaient l'ancre devant ce port le 24 avril -1693, mais elles ne rendirent aucun service. Arch. de la Marine, Ordres -du roi, Galères, 1690, campagnes, 1689-1690, 1er décembre 1693; service -général, 23 juillet, 20 et 29 septembre 1693, correspondance de M. de -Louvigny. - -[192] Entré au service comme garde marine en 1685, il fut fait enseigne -de vaisseau en 1687, lieutenant de vaisseau en 1691, capitaine de -vaisseau en 1692, chef d'escadre en 1712, lieutenant général des armées -navales le 8 juin 1722. Il mourut à Paris le 7 février 1727. - -[193] Le commandant du fort de la Conchée a exposé le rôle qu'avait joué -la machine infernale destinée à ruiner l'oeuvre de Vauban. - -«Ils me vinre canonner avec leurs gros navire, dit-il, et manvoyère à la -faveur de la fumée un brûlot. Il vint à la portée du fusil sans que je -peux tirer dessus, venent du costé que je naues point de canon. Ils y -mire le feu et lanvoyerent vent arriere au pied des baterie avec des -ancre pendente pour acrocher la roche, il vint au pied, le feu dedent et -une sy grosse fumée qu'il estoit impossible de se voir, le vent la -poussant avec la flame dans nos embrasures avec une grande violance. -C'est une nouvele machine inventée en Holande pour empescher des baterie -de tirer et de voir. Dans ce tems-là, ils envoyèrent un autre bâtiment -rembly d'artifice et de machine à feu pour mestre le feu aux baterie -qu'il saves que les platte forme estés de bois. Ce navire mit le feu de -mesme que le premier mes le courant le fit passer de lautre costé du -fort où il sauta après avoir touché et ouver contre une roche ce quy -empescha son grand effet. Il ne nous laissa pas de nous remplir -d'artifice, de mestre le feu aux logements quy nestes couvert que de -prelats goderonez et extrêmement combustible.» - -_Lettre de M. de La Marguerie, 17 juillet 1695._ Arch. de la Marine, -Campagnes. - -[194] L'île de Césambre ou Sezembre, en vue de Saint-Malo, vers le -nord-nord-ouest. - -[195] D'après une dépêche de M. de Nointel, intendant de Bretagne, ce -fut M. le chevalier de Cargrées de Tracy qui apporta la première -nouvelle de la venue des Anglais: «La première nouvelle que l'on en eut -fut par le sieur de Kergrée, capitaine de frégate légère, lequel -revenant de la découverte aprit à la fosse d'Amonville qu'on les avoit -veus six lieues au large; il fut envoié le mesme jour pour avoir des -nouvelles plus certaines et en effet il aperceut les vaisseaux ennemis -faisant voile vers Saint-Malo.» Arch. de la Marine, Campagnes, 1695. - -[196] Originaire de Saint-Malo, il appartenait à une famille qui a -fourni plusieurs marins connus, tel que La Moinerie-Miniac qui fut promu -capitaine de frégate en 1711 et mourut commandant la _Fidèle_ le 18 -janvier 1712. - -[197] Maniguette ou graine de Paradis. «A Sanguin, côte de la Guinée, -dit un mémoire, on commence à traiter de la maniguette qui est une -espèce de poivre.» Arch. de la Marine. - -[198] Voyez page 110. - -[199] Voyez page 87. - -[200] Petite île de France (Bouches-du-Rhône) dans la Méditerranée, à 8 -kil. de Marseille. Les navires qui arrivent d'Afrique et du Levant y -font quarantaine. - -[201] Hubert de Fargis de Montmort (Jean-Louis), conseiller au Châtelet -de Paris, intendant au Havre, 1684; intendant général des galères, 1688; -conseiller honoraire au parlement d'Aix, 1690; intendant des armées -navales, 1710. Décédé le 6 décembre 1720. - -[202] Nom que dans l'escadre des galères, on donnait à la galère -destinée à porter le Roi, les Princes, l'Amiral de France ou en leur -absence le général des galères. Le musée du Louvre possède un fort beau -modèle de la Réale de France. _Gloss. naut._ - -[203] Nous connaissons trois enfants de Doublet, Jeanne-Rose, née à -Saint-Malo vers la fin de 1693; Marie-Magdeleine, baptisée à Honfleur le -27 août 1699; Françoise-Louise-Marguerite, baptisée dans la même ville -le 10 février 1704. - -[204] Doublet veut dire son avant-dernier voyage à Terre-Neuve, car au -mois de décembre 1701 il entrait dans le port de Honfleur avec le navire -le _Repos de la Patrie_ qu'il commandait. Il rapatria alors un sieur -Pierre Remy, ancien habitant de l'île Percée, qu'il avait trouvé dans -cette île abandonné sans vivres et sans asile. Reg. de l'amirauté. - -[205] Le récit qui suit est confirmé par plusieurs actes des reg. de -l'amirauté de Honfleur (2 et 3 décembre 1701). Un espagnol arrivé dans -ce port sur le navire du capitaine Jacques Gaspard et ayant pris Doublet -pour interprète exposa devant les officiers de l'amirauté qu'un -capitaine Delaunay, commandant le navire l'_Europe_ «dont il se servoit -en qualité de forban», avait capturé et pillé, à la côte de St-Domingue, -le navire sur lequel il était embarqué. N'ayant pu obtenir justice -auprès du gouverneur, l'espagnol venait en France s'adresser au Roi. - -[206] M. de Galiffet, gouverneur de Sainte-Croix et du Cap prit -l'intérim et le titre de commandant en chef, attendu le départ de M. -Ducasse pour la France. - -M. Du Paty, lieutenant du roi, commandant la partie de l'ouest y rendait -les ordonnances pendant cet intérim. - -[207] Garde-marine, capitaine et major à St-Domingue de 1694 à 1697. -Fait lieutenant de roi dans la même colonie le 3 février 1699. Chevalier -de Saint-Louis le 23 mars 1706. Gouverneur au Petit-Goave le 25 mars -1713; à St-Louis le 19 novembre 1700. Lieutenant de roi au gouvernement -général le 7 septembre 1723. Mort en passant en France sur le _Paon_ le -17 octobre 1723. - -[208] Bidè de Maurville, fait capitaine de flûte le 1er janvier 1696, -capitaine de brulôt en 1703. Il mourut sur le _Magnifique_ le 8 octobre -1704. - -[209] L'_Histoire navale d'Angleterre_, t. III, p. 278, fait mention de -ce fait: «Il (l'amiral de Benlow) poursuivit un vaisseau de guerre du -port de cinquante canons, mais qui n'étoit monté que de quarante, lequel -gagna le rivage et y échoua.» - -Nous croyons qu'il existe de nouveau dans le passage qui suit une erreur -de date. Les faits dont parle Doublet ainsi que son voyage aux Antilles -se rapportent à l'année 1702. - -[210] John Benlow, amiral anglais, né vers 1650, mort le 4 novembre -1702. Il est surtout connu par le bombardement de Saint-Malo, en 1693, -où il faisait fonctionner une machine infernale, par ses croisières -devant Dunkerque qu'il était chargé de bloquer et par son combat entre -Ste-Marthe et Carthagène des Indes en 1702, contre l'escadre française -commandée par Ducasse. - -[211] Jean-Baptiste Ducasse, né dans le Béarn en 1650. Lieutenant de -vaisseau le 15 mars 1686; capitaine de frégate le 1er novembre 1689; -gouverneur à Saint-Domingue le 1er juin 1691; capitaine de vaisseau le -1er janvier 1693, chef d'escadre le 20 juillet 1701 et lieutenant -général des armées navales le 27 décembre 1707. Mort à Bourbon le 25 -juin 1715. - -[212] En effet, les deux escadres se cherchaient. Elles se rencontrèrent -entre Ste-Marthe et Carthagène des Indes (côte de Vénézuéla). Ducasse -qui n'avait que 4 vaisseaux livra aux Anglais cinq combats les plus -longs et les plus terribles dont les annales maritimes aient gardé la -mémoire (30 août 7 septembre 1702). Dans le dernier, il attaqua lui-même -le vaisseau de Benlow qui fut gravement blessé. Presque tous les -vaisseaux anglais furent mis hors de combat. Ducasse continua sa route -et arriva à Carthagène le 15 septembre.--D'Hamecourt, p. 686. - -[213] Plaisanse. Baie de l'Amérique anglaise du Nord, sur la côte sud de -l'île de Terre Neuve, avec un beau port. La pêche des morues y est -abondante. - -[214] Voyez la note 109. - -[215] Le _mal de Siam_ des anciens historiens des Antilles, le _vomito -negro_ des Espagnols, le _typhus d'Amérique_ ou la _fièvre jaune_. - -[216] Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron, né en 1654. Colonel -d'infanterie en 1675; brigadier en 1683, maréchal de camp en 1688, -lieutenant-général en 1693; maréchal de France en 1703; il mourut en -1718. Le marquisat de Beuvron fut érigé en duché d'Harcourt au mois de -novembre 1700. - -[217] Jacques-Henri de Durfort de Duras, né en 1626, capitaine des -gardes du corps en 1671; maréchal de France en 1675; chevalier des -ordres en 1688; chevalier de Saint-Louis en 1693. Il mourut à Paris le -12 octobre 1704. Le marquisat de Duras fut érigé en duché par lettres de -février 1689. - -[218] Jérôme de Phélipeaux, comte de Pontchartain, né en 1674, -conseiller au Parlement de Paris, conserva le département de la maison -du Roi et de la marine du 6 septembre 1699 au 1er septembre 1715. - -[219] Marc-René de Voyer, comte d'Argenson, né en 1652, -lieutenant-général de la police à Paris. - -[220] Le couvent des grands Augustins était établi sur l'emplacement -actuel du marché de la Vallée, sur la rive gauche de la Seine. C'était -dans la chapelle de ce couvent qu'avait été faite, en 1578, la première -promotion des chevaliers du Saint-Esprit; Philippe de Commines y était -inhumé ainsi que le poète Remy Belleau. On sait que les Etats-Généraux -se réunirent plusieurs fois aux Grands Augustins. - -[221] Voyez plus haut note 211. - -[222] Il s'agit de l'_Assiento_, compagnie de traite à laquelle le -gouvernement espagnol avait octroyé le droit d'importer des nègres dans -ses colonies. Ce monopole fut accordé à la compagnie française des côtes -de Guinée par Philippe V, en 1701. Celle-ci ne tarda pas à en être -dépossédée par l'Angleterre qui fit de ce privilège l'une des clauses -expresses du traité d'Utrecht (4 mai 1713). - -[223] Voyez la note 103. - -[224] Guérusseau Du Magnou, fait lieutenant de vaisseau en 1662 et -capitaine de vaisseau en 1666, fut condamné à mort pour avoir perdu le -vaisseau le _Rouen_. Rétabli dans son grade en 1672, il fut nommé chef -d'escadre le 1er janvier 1693 et mourut à Rochefort le 10 mai 1706. - -[225] Capitaine de flûte le 1er janvier 1691; capitaine de brûlot le 1er -janvier 1703. Mort à Brest le 28 mai 1719. - -[226] Commissaire ordinaire de la marine le 21 avril 1703. Commissaire -ordonnateur le 28 décembre 1703. Faisant fonctions d'intendant de -justice, police et finances de l'île de la Tortue et côte de -Saint-Domingue, 1708. - -[227] René Guimont du Coudray, garde, écrivain de la marine en 1692; -sous-lieutenant et lieutenant et capitaine d'artillerie de 1692 à 1701. -Fait capitaine de vaisseau le 1er novembre 1705. Chevalier de St-Louis -le 28 juin 1715. Mort à Rochefort le 13 novembre 1745. - -[228] Sur un des vaisseaux que Doublet commandait se trouvait en qualité -de major le chevalier Des Marchais. On a de cet officier un _Voyage en -Guinée et aux îles voisines_, imprimé à Paris en 1730 par les soins du -P. Labat. Le chevalier Des Marchais y fait allusion au voyage qu'il -effectua avec Doublet. - -[229] Les navires en campagne de traite mouillaient ordinairement au cap -Mesurado, sur la côte des Graines (Guinée supérieure), pour faire de -l'eau et du bois; ils venaient ensuite découvrir le cap des Palmes. - -La traite commençait au cap Blanc pour finir à la rivière du Congo, mais -elle était particulièrement abondante en or et en noirs depuis le cap -des Trois-Pointes jusqu'à la rivière de la Volta. - -[230] La ville de Ouiddah ou Whydah fait partie du royaume de Dahomey. -On l'aperçoit de la mer, dont elle est distante d'environ 3 milles. Une -lagune ou lac, d'une largeur de 1 mille environ et d'une profondeur de 2 -à 6 pieds anglais, s'étend entre elle et la mer. Son aspect est très -pittoresque. Whydah et Badagry étaient les deux grands ports de traîte -du golfe de Benin. - -[231] Le ms (p. 123) contient une longue note marginale relative à une -révolte des noirs embarqués à bord de la _Badine_. Cinq hommes de -l'équipage furent tués; le conseil de guerre qui se réunit condamna à -mort deux des principaux meneurs de la révolte: l'un fut coupé en quatre -morceaux, le second fut pendu à la grande vergue. - -[232] Le chevalier François de Courbon-Blenac, enseigne en 1673. Fait -lieutenant de vaisseau en 1679; capitaine de vaisseau le 1er novembre -1689. Retiré le 8 novembre 1713. - -[233] Le texte est bien _entousiasme_; le mot propre serait syncope en -léthargie. - -[234] Marie-Gobert Salampart de Chouppes. Nouveau garde-marine le 1er -janvier 1699, enseigne le 20 octobre 1703. Investi des fonctions de -major au Petit-Goave le 21 octobre 1703. Capitaine en pied à -St-Domingue, le 30 avril 1706. Mort le 2 août 1717. - -[235] Pierre Le Moine d'Iberville, promu capitaine de frégate au mois de -février 1692, fut nommé capitaine de vaisseau le 1er juillet 1702. Il -mourut à la Havane le 9 juillet 1706 sur le vaisseau le _Juste_ qu'il -commandait. - -[236] Joseph Le Moine de Sérigny, fut fait enseigne de vaisseau le 1er -janvier 1692; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1696; capitaine de -vaisseau le 1er février 1720. Mort le 12 septembre 1734. - -[237] Juchereau de Vaulezard, nouveau garde-marine le 15 mars 1693. Fait -enseigne et capitaine à la Louisiane en 1703. Retiré et passé à -St-Domingue en 1713. Mort dans cette île en 1729. - -[238] Le _mariposa_ est un oiseau du genre bengali; c'est le pinson de -la Louisiane que les créoles nomment le _pape_. - -[239] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, de Brionne, vicomte de -Marsan, grand écuyer de France, chevalier des ordres du roi, gouverneur -d'Anjou, né en 1641, mourut le 13 juin 1718. Il était fils de Louis de -Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer, sénéchal de Bourgogne et -gouverneur d'Anjou, décédé en 1666. - -[240] «Mme d'Arco, dit Saint-Simon, mourut à Paris (1717) où elle -donnoit à jouer tant qu'elle pouvoit. Elle s'appeloit étant fille Mlle -Popuel, étoit fort belle, et avoit été longtemps maîtresse déclarée, en -Flandre, de l'électeur de Bavière.»--«Cette comtesse d'Arco, ajoute -Dangeau, est une fille de Flandre, ancienne maîtresse de l'électeur, -dont il a eu le chevalier puis comte de Bavière, et qu'il maria au frère -du général de ses troupes, que chez lui on appeloit le maréchal d'Arco. -Madame d'Arco est morte à Paris où elle faisoit une grande dépense. Son -fils a été avancé dans le service et à la fin a été fait grand -d'Espagne.» - -_Mémoires de St-Simon_, t. XIV, p. 171. _Journal de Dangeau_, t. VIII, -p. 97 et 98. - -[241] Jean-Jacques Mithon, chevalier, seigneur de Senneville, originaire -d'Orléans. Ecrivain de la marine de 1690 à 1692. Commissaire à la -Martinique de 1697 à 1708. Subdélégué intendant, commissaire général et -intendant à Saint-Domingue de 1713 à 1718. Intendant à Toulon en 1720. -Mort en congé, à Paris, le 30 juin 1737. - -[242] Charles d'Irumberry-de-Sallaberry, né en 1659, fut maître des -Comptes en 1690 et président en la même Chambre en 1710. - -[243] Les côtes de Provence furent envahies par le duc de Savoie et le -prince Eugène au mois d'août 1707; leurs troupes passèrent le Var le 11 -août tandis que la flotte ennemie s'était avancée pour favoriser le -passage. - -[244] René, sire de Fronlay et comte de Tessé, né en 1651, fut -aide-de-camp du maréchal de Créqui en 1669 et devint colonel de dragons -en 1684, brigadier en 1678, gouverneur du Maine en 1680, mestre de camp -général des dragons en 1684, maréchal-de-camp et chevalier du -Saint-Esprit en 1688, lieutenant-général en 1691, maréchal de France en -1703, général des galères en 1712. Il mourut en 1725.--Pinard, _chron. -hist. mil._, t. III, p. 141-151. - -[245] Jacques Le Coutelier, marquis de Saint-Pater, page du roi en 1676, -lieutenant au régiment Dauphin-Infanterie 1677 et colonel du régiment -d'infanterie du Vivarais en 1685, devint brigadier en 1695; maréchal de -camp en 1704 et lieutenant général en 1706. Il fut nommé pour commander -à Toulon le 19 juin 1707.--Pinard, _chron. hist. mil._ t. IV, p. 621. - -[246] Louis Girardin, chevalier, seigneur de Vauvré, enseigne en 1665, -commissaire ordinaire de la marine en 1670; commissaire général en 1673; -ordonnateur au Havre en 1675; intendant à Toulon en 1680; maître d'hôtel -ordinaire du roi et conseiller d'Etat en 1700. A passé pour un des plus -grands intendants que la marine ait eus, (Deschard, p. 93). - -[247] De Combes, fut nommé enseigne de vaisseau le 7 août 1677; -lieutenant de vaisseau le 2 mars 1680; capitaine de galiote le 16 -janvier 1684, capitaine de vaisseau le 1er janvier 1689; commissaire -général d'artillerie le 1er janvier 1703. Mort à Brest le 25 novembre -1717. - -[248] Les assiégeants s'attachèrent principalement au fort -Sainte-Marguerite, à celui de Saint-Louis et à la Grosse-Tour. Le fort -Ste-Marguerite se rendit le 16 août 1707. Quelques jours plus tard, le -22, les Impériaux levèrent le siège de Toulon.--Voyez la _Gazette_ 30 -juillet, 6, 13, 27 août, 3 et 10 septembre 1707. - -[249] Le voyage de Doublet dans les mers du sud dura 42 mois; il en -avait conservé le journal. Voyez à ce sujet l'introduction § III. - -[250] _En marge de la main du ministre_: J'ay appris cette action par le -Port Louis et par Brest, elle m'a fait bien du plaisir. - -[251] Fils de Claude de Dreux et d'Aimée-Thérèse de Montgommery, -ambassadeur en Espagne; capitaine des Cent-Suisses duc d'Orléans: mort -en 1719. - -[252] Ces gages étaient de 612 livres. - - - - -OEUVRES DE M. GUIZOT - -Édition format in-8º - - - HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION D'ANGLETERRE, depuis l'avénement de - Charles 1er jusqu'au rétablissement des Stuart (1625-1660). - 6 vol in-8, en trois parties. 42 fr - - --HISTOIRE DE CHARLES 1er depuis son avénement jusqu'à sa mort - (1625-1649); précédée d'un _Discours sur la Révolution - d'Angleterre_. 8e édit. 2 vol. in-8. 14 » - - --HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE D'ANGLETERRE ET DE CROMWELL - (1649-1658). Nouvelle édition. 2 vol. in-8. 14 » - - --HISTOIRE DU PROTECTORAT DE RICHARD CROMWELL et du - RÉTABLISSEMENT DES STUART (1659-1660). 2 vol. in-8. 14 » - - MONK. CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE, etc.; étude historique. Nouv. - édit. 1 vol. in-8. 6 » - - PORTRAITS POLITIQUES des hommes des divers partis: - _Parlementaires_, _Cavaliers_, _Républicains_, _Niveleurs_; - études historiques. 1 vol. in-8. 6 » - - SIR ROBERT PEEL. Étude d'histoire contemporaine, augmentée - de documents inédits. 1 vol. in-8. 6 » - - ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE FRANCE, etc. 12e édit. 1 vol. in-8. 6 » - - HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE ET EN FRANCE, depuis la - chute de l'Empire romain, etc. 11e édit. 5 vol. in-8. 30 » - - --HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE, depuis la chute de - l'Empire romain jusqu'à la Révolution française. 12e édit. - 1 vol. in-8, portrait. 6 » - - HISTOIRE DES ORIGINES DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF et des - _Institutions politiques de l'Europe_, depuis la chute de - l'Empire romain jusqu'au XIVe siècle. (_Cours_ de 1820 à - 1822.) Nouv. édit. 2 vol. in-8. 10 » - - CORNEILLE ET SON TEMPS. Étude littéraire, suivie d'un _Essai - sur Chapelain, Rotrou_ et _Scarron_, etc. 1 vol. in-8. 6 » - - MÉDITATIONS ET ÉTUDES MORALES sur la _Religion_, la - _Philosophie_, l'_Éducation_, etc. Nouvelle édition. - 1 vol. in-8. 6 » - - ÉTUDES SUR LES BEAUX-ARTS en général. _De l'état des beaux-arts - en France et du Salon de 1810_.--_Description des tableaux du - Musée du Louvre_, etc. Nouvelle édition. 1 vol. in-8. 6 » - - DISCOURS ACADÉMIQUES, suivis des _Discours prononcés au - concours général de l'Université et devant diverses Sociétés - religieuses_, etc. 1 vol. in-8. 6 » - - ABAILARD ET HÉLOISE. Essai historique, par M. et Mme Guizot, - suivi des _Lettres d'Abailard et d'Héloïse_, traduites en - français par M. ODDOUL. Nouvelle édition, revue et corrigée. - 1 vol. in-8. 6 » - - DICTIONNAIRE UNIVERSEL DES SYNONYMES DE LA LANGUE FRANÇAISE, - 8e édition. 1 vol. grand in-8. 12 » - - GRÉGOIRE DE TOURS ET FRÉDÉGAIRE. _Histoire des Francs_, - suivie de la _Chronique de Frédégaire_, traduction de M. - GUIZOT, entièrement revue. Nouv. édit., complétée et augmentée - de la _Géographie de Grégoire de Tours_, par Alfred JACOBS. - 2 vol. in-8, avec une carte de la Gaule. 14 » - - OEUVRES COMPLÈTES DE SHAKSPEARE, trad. de M. GUIZOT, - entièrement revue, accompagnée d'une Étude sur Shakspeare, - de notices et de notes. 8 vol. in-8. 48 » - - HISTOIRE DE WASHINGTON _et de la fondation de la République - des États-Unis_, par M. CORNELIS DE WITT, précédée d'une - _Étude historique_ sur Washington, par M. GUIZOT. Nouvelle - édition. 1 vol. in-8, avec carte. 7 » - - THOMAS JEFFERSON. Étude sur la démocratie américaine, par - CORNELIS DE WITT. 3e édit. 1 vol. in-8, portrait. 7 » - - MÉNANDRE. Étude historique et littéraire sur la Comédie et la - Société grecques, par M. GUILLAUME GUIZOT. Ouvrage couronné - par l'Académie française en 1853. 1 vol. in-8, avec portrait. 6 » - - -Paris.--Imp. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins 6. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Journal du corsaire Jean Doublet de -Honfleur, by Jean Doublet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DOUBLET DE HONFLEUR *** - -***** This file should be named 43849-8.txt or 43849-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/8/4/43849/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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