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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43849 ***
+
+JOURNAL DU CORSAIRE
+
+JEAN DOUBLET
+
+DE HONFLEUR
+
+LIEUTENANT DE FRÉGATE SOUS LOUIS XIV
+
+PUBLIÉ D'APRÈS
+
+LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE
+
+AVEC INTRODUCTION, NOTES ET ADDITIONS
+
+PAR
+
+CHARLES BRÉARD
+
+[Marque d'imprimeur: P D]
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
+
+PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+
+35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
+
+1887
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Jean-François Doublet[1] naquit à Honfleur au milieu du dix-septième
+siècle. Nous n'avons pas la date de sa naissance; son baptistaire ne se
+retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville
+natale, à côté de ceux des autres enfants de François Doublet et de
+Madeleine Fontaine, ses père et mère. Il résulte de là que l'on n'a
+point d'autre moyen pour déterminer cette date inconnue que d'accepter
+l'indication fournie par Doublet lui-même lorsqu'il parle de son âge à
+l'époque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois,
+dit-il, lorsque brûlant d'accompagner son père au Canada il se cacha
+dans l'entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la
+fortune et les espérances de sa famille. D'après cette donnée, il faut
+reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655.
+
+L'obscurité qui enveloppe la naissance de Doublet n'entoure heureusement
+pas sa parenté. Les registres municipaux, les minutes des anciens
+tabellionages d'Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de
+famille nous ont mis à portée de recueillir sur elle des informations
+nombreuses et précises. On en pourra juger par les notes déjà publiées
+dans la _Revue historique_ et par celles qui nous restent encore à
+donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les
+renseignements biographiques ou généalogiques qu'une recherche patiente
+nous a permis de rassembler; nous ferons un choix dans nos matériaux.
+
+Doublet appartenait à une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui
+comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis
+le commencement du dix-septième siècle. Lorsque, soupçonné de piraterie
+et interrogé d'un ton hautain par le duc d'York,--plus-tard Jacques
+II,--Doublet répondit: «Monseigneur, je suis de bonne naissance,» il ne
+se vantait aucunement, il énonçait simplement la vérité. Il paraîtrait
+même que les emplois en la possession de sa famille, ou la propriété de
+la moitié d'une sergenterie et garde-noble située en la forêt de
+Touques[2], lui avaient fait obtenir l'anoblissement. Doublet est dit
+noble homme dans l'acte de son mariage que nous donnons plus loin[3]; il
+est qualifié d'écuyer dans l'acte du décès de sa femme[4], mais ce
+détail est de peu d'importance.
+
+C'était l'un des seize enfants d'un bourgeois de Honfleur, maître
+François Doublet, qui pratiqua pendant plus de trente-cinq ans l'art de
+l'apothicaire[5], devint capitaine-marchand, arma et équipa des navires,
+rêva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mère,
+Madeleine Fontaine, était fille d'un Jacques Fontaine décédé vers 1652
+et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, marié à Guillaume de
+Valsemé, tabellion royal en la vicomté d'Auge, fils d'Olivier de
+Valsemé, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, échevin de 1626
+à 1639.--Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet,
+chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier
+échevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, président
+et receveur du grenier à sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la
+vicomté de Blangy; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant
+en 1650.--Son aïeul paternel avait épousé Marguerite Auber, et était
+ainsi entré dans l'alliance d'une famille très-considérée parmi les
+bourgeois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont
+fait connaître des documents des XVIe et XVIIe siècles. Un Nicolas Auber
+était procureur-sindic des bourgeois en l'année 1550. Le bisaïeul
+maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les
+fonctions de receveur du duc d'Orléans pour le domaine de Roncheville.
+Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'aîné et Jacques Auber le jeune,
+furent receveurs des deniers municipaux de l'année 1621 à l'année 1674;
+leur habitation se voit encore[6] avec sa porte basse en pierre, ses
+pilastres, ses bossages et ses murs en damier dans le goût qui régnait
+au temps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des
+Rocquettes, était premier échevin en 1672; un autre cousin,
+Jean-Baptiste Auber, occupait l'office de procureur du roi au siége de
+l'amirauté, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau
+généalogique, le nom de plusieurs de ses frères et de ses soeurs.
+Doublet, comme on le verra, n'a donné que très-peu de renseignements sur
+sa famille. Le devoir de son biographe était donc sinon de rechercher à
+fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de
+présenter quelques notes à ce sujet. Nous pourrions nous en tenir là.
+Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines
+indications déjà données et de suivre les ramifications de la
+descendance de Doublet, nous ajouterons les détails qui suivent.
+
+Jean-François Doublet se maria à Saint-Malo en 1692. De son union avec
+Françoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui
+vint au monde en cette ville vers la fin de l'année 1693, et fut élevée
+à Honneur où sa mère s'était fixée au milieu de la famille de son mari.
+A l'âge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet épousa Me
+Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant général en la vicomté de
+Roncheville. Elle entrait dans l'alliance d'une famille de marchands
+aisés qui n'avaient eu d'autre ambition que celle de faire de leur fils
+un officier du roi, en lui achetant une charge à laquelle d'importants
+privilèges étaient attachés. L'achat de cet office pour un modeste
+marchand de dentelles ou de draperie a été en partie--soit dit en
+passant--la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui détenaient
+encore les principales charges du bailliage de Honfleur à l'époque de la
+révolution.
+
+Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de Me Thomas Quillet sortirent cinq
+enfants. Un seul nous intéresse particulièrement parce qu'il nous
+fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu'à nos jours. Ce fut
+Françoise-Marguerite-Rose Quillet, née à Honfleur, le 25 décembre 1712.
+Par l'alliance de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir à la
+bourgeoisie aristocratique, un second mariage devait donner à celle-ci
+accès dans la noblesse. En effet à vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose
+Quillet épousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, écuyer,
+sieur de Saint-Georges, descendant d'une famille qui mérite de nous
+arrêter un moment.
+
+Les de Naguet dont le nom est aujourd'hui éteint faisaient jadis quelque
+figure. Leur race était ancienne et elle était, ce semble, assez
+vigoureuse; à la fin du siècle dernier, elle formait quatre ou cinq
+rameaux qui s'étaient étendus aux environs de Honfleur. La tige nous en
+est connue, mais c'est dans la bourgeoisie marchande, parmi les
+armateurs honfleurais du quinzième siècle et non dans la noblesse
+qu'elle avait jeté ses racines. Ainsi, certaines pièces des archives
+municipales[7] font mention d'un Jacques Naguet qui prenait rang parmi
+les conseillers-élus de la cité en l'année 1499. A ses côtés figurent
+d'autres bourgeois du même nom: Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le
+premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat; il fut en effet, «avocat
+de la communauté.» Mais il est certain qu'en réalité il exerçait la
+profession de marchand-armateur, qu'il «faisoit, ainsi que s'exprime un
+ancien document[8], train et trafic de marchandises par terre et par
+mer.» Il fut anobli par lettres-patentes de février 1522, et ses fils,
+Adrien et Louis dits Naguet, produisirent en 1540 l'anoblissement donné
+à leur père[9]. A une époque antérieure à cette date, les Naguet avaient
+fait l'acquisition d'une terre située en la paroisse de Pennedepie. On
+connaît bien aujourd'hui encore la maison qu'ils habitaient. Le manoir
+sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de
+Honfleur à Trouville, au milieu d'un vaste verger, à deux pas d'un
+moulin qui, depuis plus de trois cents ans, «fait de bled farine.» La
+façade, avec ses cordons de briques de couleur claire mélangés de
+cailloux noirs posés en damier, a encore bon air, sinon grand air. A
+l'intérieur, si l'on excepte le mobilier qui a disparu, rien n'a été
+changé. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et
+que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la
+famille, ils ne s'y trouveraient point logés suivant leur rang.
+
+C'est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue
+Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739[10].
+Ce dernier, nommé Robert-Jacques-Alexandre de Naguet, servit d'abord
+dans la marine royale, puis il entra au régiment d'Auvergne. Il en
+sortit avec le grade de capitaine et la croix de St-Louis; il fut plus
+tard lieutenant de MM. les maréchaux de France. De son mariage il eut un
+fils qui, le 5 octobre 1767, reçut comme son père et comme son aïeul le
+prénom d'Alexandre. Notre époque a connu cet Alexandre de Naguet de
+St-Georges menant à Honfleur une existence très retirée et tant soit peu
+étrange. Le rameau qu'il représentait s'éteignit en lui quant au nom. Il
+ne laissa qu'une fille. Ses arrière-petits-enfants portent de nos jours
+des noms qui appartiennent à la haute noblesse. Ce sont Madame la
+marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d'Andigné. Or, ces deux
+noms représentent dans la ligne féminine la descendance du corsaire
+normand Jean-François Doublet.
+
+
+TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DE LA FAMILLE DOUBLET
+
+ RICHARD AUBER
+ receveur du domaine de Roncheville.
+ |____________________________________________________
+ | | |
+ JACQUES AUBER L'AÎNÉ NICOLAS MARGUERITE AUBER
+ receveur de la ville, de 1621 à 1657; AUBER ép. 1º François
+ épousa en 1619, Suzanne Esnault. | Doublet; 2º
+ |__________________________ | Constant Patin,
+ | | | | procureur du roi
+ FRANÇOISE JACQUES JEAN-BAPTISTE LOUIS en l'amirauté.
+ AUBER AUBER AUBER AUBER |
+ ép. Olivier marchand, procureur en Sr des |
+ Sanson, Sr receveur l'amirauté. Rocquettes; |
+ du Monarque, de la ville échevin de |
+ capit. de de 1657 à 1670 à 1673. |
+ navire. 1660, de |
+ | 1670 à 1674. |
+ |_________________________ |
+ | | |
+ OLIVIER SANSON JACQUES SANSON CONSTANT PATIN
+ capitaine de navire; capitaine de navire. avocat du roi en
+ ép. vers 1680, l'amirauté.
+ Catherine Godard.
+ |
+ |
+ MARIE FRANÇOISE SANSON
+ morte en 1752; ép. vers 1717, Charles Miard, sieur des Hogues.
+ |
+ |
+ MARIE-CATHERINE MIARD DES HOGUES
+ ép. vers 1751, Jean-Baptiste Lelièvre, capitaine de navire.
+ |
+ |
+ CHARLES-LOUIS LELIÈVRE
+ capitaine de navire, mort en l'an VI; ép. en 1785, Henriette Liébart.
+ |
+ |
+ PIERRE-CHARLES LELIÈVRE DES HOGUES
+ (1786-1859), contrôleur des Douanes.
+
+
+ FRANÇOIS DOUBLET
+ ép. vers 1620, Marguerite Auber.
+ |
+ |
+ FRANÇOIS DOUBLET
+ apothicaire (1640), capitaine de navire (1663), mort avant 1678;
+ ép. Madeleine Fontaine. (16 enfants dont entr'autres:)
+ |____________________________________________________________
+ | | | | |
+ LOUIS DOUBLET JEAN- JEAN-FRANÇOIS CONSTANT- JACQUELINE
+ Maître BAPTISTE DOUBLET FRANÇOIS DOUBLET
+ apothicaire, DOUBLET lieutenant de DOUBLET bapt. 22
+ receveur de clerc frégate, né en bapt. 31 janvier
+ la ville en tonsuré. 1655; ép. en 1692, mars 1660. 1666.
+ 1695. Françoise Fossard,
+ morte en 1722.
+ __________________________|_________________________
+ | | |
+ JEANNE-ROSE DOUBLET MARIE-MADELEINE FRANÇOISE-LOUISE-
+ née à St-Malo en 1693; ép. DOUBLET MARGUERITE DOUBLET
+ en 1712, Thomas Quillet, bapt. 27 bapt. 10 février
+ conseiller du roi, lieutenant août 1699. 1704.
+ général de la vicomté de
+ Roncheville, mort en 1726.
+ |___________________________________________________________
+ | | | | |
+ FRANÇOISE-MARGUERITE- RENÉ- NICOLAS- JEAN- JEAN-
+ ROSE QUILLET FRANÇOISE FRANÇOIS- BAPTISTE THOMAS
+ née en 1712; morte en QUILLET THOMAS QUILLET QUILLET
+ 1764; ép. en 1733, née en QUILLET né en né en
+ Alexandre de Naguet, 1714. né en 1716. 1722.
+ écuyer, sieur de 1715.
+ Saint-Georges, mort
+ en 1758.
+ |_____________________________________________________
+ | | | |
+ FRANÇOISE- ROBERT-JACQUES-ALEXANDRE ANDRÉE- ROSE-HENRIETTE-
+ AIMÉE DE NAGUET DE ST-GEORGES ALEXANDRE ÉLISABETH
+ née le 18 officier au régiment née le 28 ép. en 1772
+ juin 1734. d'Auvergne, né en 1739, novembre Ch.-François-
+ mort en 1773; ép. en 1765 1742. Gabriel Dandel,
+ Thérèse-Victoire Quillet, écuyer-seigneur
+ morte en 1777. d'Asseville.
+ _____________|____________________________________
+ | | |
+ ALEXANDRE DE NAGUET ALEXANDRE DE VICTOIRE-CONSTANCE
+ DE ST-GEORGES NAGUET DE DE NAGUET DE ST-G.
+ chevalier de St-Louis, né ST-GEORGES née le 21 janvier
+ le 5 octobre 1767, ép. Dlle né le 5 mai 1772, ép. Jacques
+ Chauffer de Barneville. 1770. Foubert.
+ | |
+ | |
+ VICTOIRE-ALEXANDRINE-SOPHIE ÉLISABETH-ANTOINETTE
+ DE NAGUET DE ST-GEORGES FOUBERT
+ ép. M. de Pieffort. ép. Georges-Marie
+ | de Pracomtal
+ |
+ BLANCHE DE PIEFFORT
+ ép. M. le marquis de Croix.
+ |___________________________________
+ | |
+ Mme LA MARQUISE DE CAULAINCOURT Mme LA COMTESSE D'ANDIGNÉ
+
+
+II
+
+Le détail des voyages de découvertes et des essais de colonisation où la
+Normandie engagea durant deux siècles la fortune de ses marins et de ses
+armateurs manque à l'histoire maritime. Quelques noms ont cependant
+survécu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au
+Brésil, à la Floride, sur les côtes des futurs Etats-Unis, sur le banc
+et dans les baies de Terre-Neuve, mais s'il nous reste de ces voyages
+des témoignages non douteux, on n'a pas encore montré le lien qui les
+rattache les uns aux autres. A ce point de vue, le journal de Doublet
+s'ouvre par des renseignements d'un grand intérêt. On y voit les
+négociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de
+commerce extérieur et de colonisation. La compagnie d'associés agit pour
+son propre compte et avec ses seules ressources. Le créateur de
+l'entreprise, animé de l'esprit de son temps et de son pays, avait su
+réunir des sommes importantes et faire partager à ses amis l'espérance
+d'un succès certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme
+dans tant d'autres entreprises de cette époque, l'initiative privée
+s'user, faiblir et finalement se décourager, faute de protection. La
+relation de Doublet n'en établit pas moins la chaîne non interrompue des
+traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses
+pratiques de navigation comme au temps où Champlain était venu lui
+demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique.
+
+A sept ans et demi, Doublet fit les premiers pas dans l'aventureuse
+carrière qu'il devait poursuivre pendant près de cinquante années. Quand
+l'heure du repos eut plus tard sonné, quand assis au foyer d'un voisin
+qui avait comme lui navigué dans le golfe et les bouches du
+Saint-Laurent, longé les banquises de glace des mers du Nord, mesuré du
+regard Ténériffe, échappé aux pirates de Salé et combattu les frégates
+d'Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veillée par ses récits,
+l'auditoire l'exhortait à les écrire. Quoique très peu clerc, le
+corsaire se mit à l'oeuvre, il voulut «satisfaire sa famille et ses
+intimes amis, nous dit-il, lesquels l'avoient souvent prié de leur
+laisser un manuscrit de ses voyages.» Il travailla sur ce qui lui
+restait de ses journaux de bord, et d'une main moins habile à tenir la
+plume qu'à manier l'esponton ou le sabre d'abordage il commença sa
+narration. Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au
+commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de
+barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n'eut qu'à évoquer du
+fond sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau
+en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagêmes, énumérer
+ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter,
+Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres
+personnages dont il s'honorait d'avoir conquis l'estime.
+
+Doublet raconte avec simplicité, avec bonhomie, sans prétention d'aucune
+sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues
+explications. Il est sincère, crédule, impartial et bavard. Il abonde en
+digressions. Il s'embrouille dans des périodes interminables; ses yeux
+si attentifs «à observer les constellations régulièrement monter et
+descendre les degrés de la voûte céleste,» sont impuissants à surveiller
+l'arrangement des mots. Le secret de jalonner sa route sur les flots lui
+était plus familier que l'art d'écrire. D'ailleurs il fait dès les
+premières pages l'aveu de son inexpérience. On aurait donc mauvaise
+grâce à lui reprocher son ignorance des procédés de composition les plus
+simples. Il y a plus d'intérêt à considérer le _journal_ de Doublet
+comme un tableau d'histoire. Il fournit en effet plus d'un détail
+expressif et parmi les faits qu'il renferme il en est de nouveaux.
+
+Esprit méthodique et laborieux, Doublet s'était initié aux pratiques du
+pilotage, à la connaissance des marées, des bancs, des courants, des
+écueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il
+explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait
+pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un
+modeste mais précieux auxiliaire des chefs d'escadre. Même avant d'avoir
+satisfait aux examens exigés, on le citait à Dunkerque comme un pilote
+des plus habiles. Les capitaines Delattre et Panetié, Jean Bart et
+d'autres commandants se disputaient à qui l'embarquerait à son bord.
+Cette faveur est l'éloge de celui qui en était l'objet, mais au point de
+vue de l'histoire ne prouve-t-elle pas autre chose? Ne voit-on pas dans
+cet empressement à s'assurer les services d'un jeune homme inconnu mais
+qui passe pour expérimenté, combien les officiers de la marine royale
+étaient alors étrangers à la science du pilotage et à celle de
+l'hydrographie? Répandre l'instruction pratique dans la classe des
+officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problêmes
+que Colbert eut à résoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la
+marine. Comment parvint-il à doter la France d'un enseignement fécond et
+durable? C'est ce qu'a révélé une suite d'études récemment publiées, où
+se trouvent rassemblés les faits les plus précis et les plus
+nouveaux[11]. On y peut apprécier la sollicitude du puissant secrétaire
+d'Etat secondant l'initiative privée et sa persévérance à exposer aux
+intendants dans des instructions nombreuses et étendues ses vues de
+réforme et de progrès. Justement désireux de voir prospérer la petite
+école créée à Dieppe par le bon abbé Denys, Colbert la prit sous sa
+protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois.
+Joignant les moyens d'action aux recommendations, il ordonna la
+fondation d'écoles d'hydrographie dans les ports militaires et dans les
+ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes à l'étranger.
+
+On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique,
+choisir l'école de Dieppe, et il ne passera point inaperçu que son
+professeur, l'abbé Guillaume Denys, surpris autant que flatté des succès
+de son élève se l'adjoingnit pendant quelque temps en qualité de
+répétiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualités
+brillantes d'un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en
+lui les mérites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout
+cet héritage de connaissances que les «nobles et gentilz mariniers» de
+Honfleur avaient mis à profit depuis le XVe siècle. En résumé, le vrai
+titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d'escadre dès
+le début de sa carrière, c'est qu'il était un pilote, c'est-à-dire le
+guide sûr de ces vaisseaux bâtis à grand frais et qui étaient l'objet
+des soins incessants de Colbert.
+
+La vie de Doublet se partagea en deux périodes distinctes: dans l'une,
+officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances
+diverses; dans l'autre, corsaire et commandant une de ces barques
+longues connues alors sous le nom frégates, il fut l'adversaire
+redoutable du commerce ennemi. Au temps où se préparaient les grands
+armements de guerre, Doublet rentrait au port où l'on pouvait tenter les
+entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les
+particuliers à armer en course, Doublet était des premiers à offrir ses
+services et bientôt il prenait la mer sur une fine frégate. C'est ici
+l'époque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle où l'on le
+voit s'élancer sur les convois et les amariner, porter l'épouvante sur
+les côtes d'Angleterre,--comme ce marin havrais qui fit descente, en
+1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son
+équipage et brûla un village de trente maisons.
+
+Doublet est à Brest à l'heure où Seignelay surveille l'arrivée de la
+flotte de Tourville et presse les armements destinés à la restauration
+des Stuarts. Il est accueilli dans l'état-major du ministre; sa longue
+pratique des côtes de la Manche et de l'Océan lui permet de s'y faire
+une toute petite place, et le cercle de ses relations s'en trouve
+étendu.
+
+La guerre finie, Doublet recouvrait sa liberté d'action. On louait ses
+services au moment du besoin, on le licenciait la campagne terminée non
+sans toutefois le récompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant
+de frégate qu'il a obtenu ne le mènerait à rien, que ce brevet n'était
+pas de nature à le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce à ce
+grade et s'adonne au commerce. Il apparaît alors dans les colonies
+espagnoles et portugaises comme un marchand plein d'honnêteté mais peu
+endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir
+d'user de son crédit pour déjouer les fraudes des Juifs et des
+Marocains. Par certains traits de son caractère droit et ferme où le
+pilote, le corsaire et le marchand s'unissent, Doublet fait songer
+parfois à Robert Surcouf. Rien n'est plus curieux, par exemple, que de
+le voir exiger le salut des vaisseaux portugais et des flûtes de
+Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignité et l'élévation de
+ses sentiments que la conduite qu'il tint devant le Grand Conseil de
+Danemark. On ne lira pas avec moins d'intérêt les autres épisodes qu'il
+a pris plaisir à raconter au milieu de détails sans nombre: tels sont le
+bombardement de Saint-Malo, l'histoire de dom Garcia d'une sincérité de
+sentiment singulière, le portrait de ce juge qui pesait les sacs à
+procès, la défense du consulat de la Havane et cent récits ingénieux ou
+bizarres.
+
+Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste à faire
+connaître comment prit fin la carrière de ce marin. Comme il le dit, il
+accepta le commandement d'un navire de 500 tonneaux, le
+_Saint-Jean-Baptiste_, portant 36 canons et 175 hommes d'équipage, et
+armé à Marseille pour un voyage de découvertes dans les mers du Sud.
+L'expédition dura plus de trois années et elle se termina le 22 avril
+1711. Quant au commandant Doublet, résolu à ne plus retourner sur la
+mer, il se retira à Honfleur. Afin de jouir des priviléges accordés aux
+officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, il se
+fit pourvoir par lettres du 5 septembre 1711 d'une charge de
+capitaine-exempt d'une compagnie de gardes-suisses du duc d'Orléans. Il
+décéda le 20e de décembre 1728 et fut inhumé dans l'église de
+Barneville-la-Bertran[12].
+
+Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage, nous prions
+le lecteur de parcourir les récits qui suivent. La composition, nous
+l'avons déjà dit, n'en vaut guère mieux que le style, mais le caractère
+du corsaire y est bien mis en relief et l'on y saisit, pour ainsi dire,
+dans l'action même, les qualités qui ont attiré sur lui l'attention des
+premiers marins de son temps. Doublet, né dans un rang obscur, fut
+intrépide, éclairé, avide d'entreprises hasardeuses. Il joignait à la
+promptitude de la décision, la fécondité de ressources et l'habilité de
+l'exécution. Aussi attaché à ses devoirs qu'attentif à faire observer
+une exacte discipline, il se montrait sévère sans être rigide, d'un
+courage poussé jusqu'à la témérité, plein de bon sens et d'honnêteté. En
+outre il savait porter les sentiments de l'honneur à un haut point et ne
+point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime à penser que si
+ce marin eût vécu un siècle plus tard, au milieu des événements qui ont
+transformé la société, la fortune l'aurait appelé dans de nouvelles
+routes. La solide barrière qui séparait les officiers proprement dits
+des officiers mariniers s'étant abaissée, on peut présumer avec quelque
+certitude que Doublet serait devenu l'un des meilleurs capitaines de
+vaisseau des armées navales de la République.
+
+
+III
+
+Le manuscrit original du journal que nous publions est conservé à Rouen
+dans les archives départementales de la Seine-Inférieure. L'éminent
+archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a
+été rencontré par lui chez un bouquiniste, qu'il en fit l'acquisition et
+en fit don au dépôt départemental.
+
+C'est un registre grand in-folio, d'un papier vergé fort, à dos et
+couverture de parchemin. Les feuillets paginés de 1 à 136 et de 1 à 65
+sont sans réglure. Chaque page porte une marge de 30 millimètres et
+renferme 40 lignes environ. L'écriture est fine, nette, très-lisible. On
+en pourra juger par le spécimen que nous présentons. C'est la signature
+de Doublet à l'époque même où il se décida, lui le plus simple et le
+moins ambitieux des hommes, à raconter le bruit qu'il avait fait dans le
+monde.
+
+[Illustration: signature de Doublet]
+
+Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit contient,
+indique que l'on a sous les yeux la transcription faite par l'auteur
+lui-même d'une première rédaction. D'ailleurs Doublet expose dans une
+note (nº 46) qu'il avait égaré l'original de ses voyages.
+
+Le manuscrit se divise en deux parties. La première, dont nous avons
+principalement à nous occuper forme le texte de la présente publication,
+elle n'a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales
+que l'auteur a placées de loin en loin pour indiquer soit les dates de
+ses embarquements, soit les passages principaux de son récit. Nous les
+avons supprimées en raison des erreurs chronologiques qu'elles
+contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des
+chapitres.
+
+Sur deux points nous nous sommes écartés du texte du manuscrit: la
+chronologie et la division du récit. Les dates, en effet, sont fautives
+en plusieurs passages; nous les avons rétablies à l'aide des documents
+du dépôt de la Marine. La narration de Doublet offre très peu d'alinéas;
+l'auteur a écrit quatre ou cinq pages, c'est-à-dire la valeur d'au moins
+cent cinquante lignes, sans coupures tranchées. Nous avons cru à propos
+de distribuer le _Journal_ en morceaux afin d'en faciliter la lecture.
+On y a également introduit une ponctuation qui fait absolument défaut
+dans l'original; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des
+deux points et du point et il les place au hasard.
+
+Pour l'établissement du texte, nous avons dû nous préoccuper de
+l'orthographe, qui est des plus défectueuses. Nous l'avons maintenue
+malgré les irrégularités, les bizarreries qu'elle présente et parce
+qu'au demeurant elle vaut celle des meilleurs écrivains du dix-septième
+siècle. Elle offre du reste plusieurs particularités curieuses. On
+remarquera chez Doublet l'accumulation anormale des consonnes et la
+suppression fréquente des consonnes doubles, une hésitation à distinguer
+le genre des substantifs, une incertitude à fixer l'accord des verbes,
+enfin un effort constant à conformer l'orthographe à la prononciation.
+Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par
+un _ez_, l'_é_ de la dernière syllabe se prononce généralement comme un
+_é_ fermé: _prez_, _beautez_, _aimez_. Doublet au contraire écrit ces
+finales avec un _ees_ auquel il donnait probablement le son de l'_è_
+ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande
+qui existent encore dans le parler provincial[13]. Nous citerons les
+mots: _assées_, _allées_, _nées_, _difficultées_, pour _assez_, _allez_,
+_nez_, _difficultez_. Quant à l'orthographe des noms de personnes et de
+lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en
+avons autant que possible rétabli la forme exacte dans les notes.
+
+Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde
+que nous ne publierons point comprend 63 feuillets. Elle contient le
+journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une
+quinzaine de cartes coloriées représentant les principales rades et
+baies que son navire, le _Saint-Jean-Baptiste_, visita: telles que
+Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le
+voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis à la voile au mois de novembre
+1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les
+côtes du Brésil le 24 juillet suivant, mouillait à Montevideo le 8 août,
+reconnaissait l'île des États en décembre, passait à une cinquantaine de
+lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception
+(Chili) le 20 janvier 1709. Après un séjour d'un mois, Doublet reprit la
+mer et toucha successivement à Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana,
+Arica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son
+journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et
+faisait voile pour la France. Il débouquait du détroit de Lemaire le 12
+janvier 1711 et arrivait à Cayenne le 3 mars. Parti de cette île le 22
+mars suivant il entrait dans le Port-Louis le 22 avril 1711, «et s'est
+trouvé, dit-il, notre erreur en tout n'estre que de 34 lieues 2/3 que
+j'étois plus de l'avant que le vaisseau.»
+
+Le retour du _Saint-Jean-Baptiste_ au Port-Louis fut annoncé au ministre
+de la marine par M. Clairambault, ordonnateur à Lorient[14]. Ce navire
+apportait des matières d'or et d'argent montant à la somme de 635,000
+piastres. Il avait à son bord, parmi plusieurs personnages de
+distinction, un seigneur espagnol nommé Don Manuel Feyro de Fossa,
+porteur de riches présents offerts au roi et à la reine d'Espagne par
+l'évêque de la Conception[15].
+
+A la suite de ce journal de bord, où il y aurait à glaner plus d'un fait
+intéressant, Doublet a transcrit deux pages intitulées: _Relation de la
+nouvelle découverte des îles Cebaldes et à quoy elles pourroient estre
+utiles_[16]. Il y déclare que s'il était moins en âge et que le roi lui
+voulût accorder la permission d'habiter ces îles, dont l'état lui
+paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s'y établirait, il y
+fonderait un poste commercial, «veu que l'on en pourroit retirer de
+grandes utilitées.»
+
+Doublet s'arrête sur ce rêve qu'il caressait alors que depuis dix années
+il avait renoncé aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la même
+vivacité, la même résolution qu'il apporta dans les tentatives de
+colonisation par lesquels débutent les récits qui suivent.
+
+
+
+
+JOURNAL
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+
+Amy lecteur, sy j'ay la témérité de travailler à ce petit ouvrage ce
+nest par aucune vanité mais plutost pour faire connoistre les Grandeurs
+d'un Dieu tout puissant, qui du néant dont nous sommes formées il luy a
+pleu me donner des forces pour soutenir à autant de fatigues et
+advantures qui me sont arrivées dès ma tendre jeunesse jusqu'à la fin de
+mes voyages: depuis l'anée 1663 jusqu'à 1711. Ce nest donc que pour
+satisfaire ma famille et de mes intimes amis lesquels m'ont souvent prié
+de leurs laisser un manuscrit de mes voyages, et pour les contenter je
+m'y suis apliqué, ay travailler avec autant d'exatitude et de sincérité
+que ma mémoire a pü y fournir, ainsy qu'une exacte recherche que j'ay
+faitte de ce qui m'est resté de mes journaux, desquels j'ay perdu la
+plus grande partie par les malheurs qui me sont arrivés, comme la suitte
+en fera mention. Je suplie donc mes amis lecteurs de m'excuser à mes
+foibles styles et mauvais défauts dans cette espesce de relation, veu
+que je n'ay eu aucunnes études que celles pour ma profession de naviger.
+Et n'ayant en vüe que cecy paroisse au public, j'obmets d'y mettre
+quantité d'avantures et remarques que j'ay vües et qui feroit un trop
+long discours qui pouroit ennuyer les amys, et je n'ay mis que
+simplement les plus essentielles; ainssy ayez la bonté de pardonner mes
+deffauts tant sur les mots mal apliquées et discours mal arangées ainssy
+qu'à l'ortografe lesquels je vous suplie de coriger. Et vous obligerez.
+Etc.
+
+Puisque pour vous contenter, mes chers enfants, et bons amys, sur ce que
+vous m'avez témoigné de l'empressement que je vous laisse un recüeil de
+tous mes voyages, advantures et hazards que j'ay encourus pendant
+l'espasce de quarante neuf anées sur les élléments du vaste Ocxéan, je
+me suis vollontiers résoult à vous donner cette satisfaction, mais je
+vous réitère ma prière que de ne me pas exposer à la critique de ces
+beaux esprits qui ont leu quantité de belles relations quoy que la plus
+part sont flattées et amplifiez, je ne manquerois de tomber dans le
+ridiculle par mes sincéritées et raports simples et autant fidelles que
+je vous les laisse. Etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Colonisation des îles Brion.--Voyages au Canada.--Destruction de la
+colonie.--Voyage à Québec; excursion chez les Iroquois.--Voyage à Terre
+Neuve; naufrage.--Promenade à Londres.--Doublet est pris par un corsaire
+d'Ostende.--Voyage au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'Yorck.--Autres
+voyages.
+
+
+Je ne doute pas que vous n'ayez entendu souvent parler que feu mon
+père,[17] que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants,
+restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouze
+d'augmenter, n'ayant enssemble que médiocrement des biens en fonds et sa
+profession pour pouvoir élever une aussy nombreuse famille, mon père se
+détermina de s'intéresser dans une grande entreprise d'une société avec
+des Mrs. de Paris et de Roüen, dans le dessain d'établir une colonie aux
+îlles de Brion et de Sainct-Jean, dans la baie de l'Acadie, coste du
+Canadas[18]. Et pour y parvenir, on obtint du Consseil les concessions
+et pattentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans
+l'écusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs
+massües et le dit écusson remply de textes de Griffon etc., tenant à
+fief et relevance à sa Majesté. Et il fut permis à mon père de changer
+les noms des isles Brion en celui de la Madelaine comme se nomoit ma
+mère.
+
+Et pour commencer, mon père fut député de passer en Holande pour y faire
+l'achapt d'un navire, du port de trois à quatre cents thonneaux, qui fut
+nommée le _sainct Michel_, et en mesme tems il fit achapt de plusieurs
+outils de charpente et autres propres pour deffricher les terres et pour
+travailler à la pesche des morues et des loups marins pour en tirer des
+huiles. L'on jugea à propos d'y joindre à cette despence un autre navire
+de cent cinquante thoneaux nomé _le Grenadin_ et l'armement de ces deux
+navires se comenssa à Honfleur en 1662 avec beaucoup de précautions, et
+en outre les équipages une augmentation de vingt cinq hommes destinées
+pour hiverner et tuer des loups marins au commencement du printemps qui
+est leurs saison, puits viennent abondamment à terre dans les bayes avec
+leurs petits, puis les hommes leurs coupent chemin du bord de la mer et
+les frapent sur le museau d'un seul coup de petite massue de bois et
+tombent morts; puis on leur lève la peau et on en hache les chairs pour
+les réduire en cretons dans des chaudières, puis l'on entonne les
+huilles dans des bariques, mais nous n'eusmes pas cette paine comme le
+verez cy-après.
+
+Il faut venir au principe de notre départ de Honfleur en février 1663,
+que mon père chef et commandant sur les navires le _sainct Michel_ et le
+_sainct Jean_, Bérengier sur _le Grenadin_ étant disposés à partir d'un
+beau vent d'amonts propre pour partir, l'on tira un coup de canon dès le
+matin pour assembler les équipages. Mon père fit célébrer une grande
+messe à la jettée dans son navire atandant la marée. Les parents et amis
+y assistèrent pour prendre congé les uns des autres, et quelqu'uns
+restèrent sur le navire pour acompagner mon père jusque vis-à-vis la
+chapelle de Notre Dame de Grâce où il se faut absolument se quiter,
+lorsque les navires ne se doivent pas arester à la rade.
+
+Et ayant le dessein de faire le voyage, quoy que n'ayant que sept ans et
+trois mois[19], je me futs cacher entre ponts dans une cabane, et me
+couvrits pardessus la teste pour n'estre pas veu. J'entendois bien crier
+lors de la séparation: «Embarque embarque tous ceux qui doivent
+retourner à terre, les dernières chaloupes vont partir.» Et je ne remüé
+pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis à
+l'agitation du navire jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'un nomé
+Jean L'espoir qui étoit contre maistre vint pour se coucher dans sa
+cabane où j'étois. Etant fort fatigué il se jetta de son long sur moy,
+qui me fit crier: «Vous m'écrasez». Et il se releva en grondant: «Qui
+est-ce qui sets mis dans ma cabane?» Et je me fits conoistre. Il me
+prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon père qui étoit
+couché ayant esté fatigué. Il fut très-surpris en me voyant et il me
+demanda d'un ton de colère pourquoy je n'étois pas alé à terre avec les
+autre. Et je luy dits que je m'étois endormy, et envie de faire le
+voyage avec luy. Il parut très fasché et dits que si nous rencontrons
+quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit
+aporter à souper dont je mengé d'apétit sans me sentir émeu de la mer,
+et puis il me fit coucher à ses costées et il fut contrainct de me
+laisser faire le voyage n'ayant pas rencontré d'ocasion pour me
+renvoyer.
+
+Et pour ne pas faire une longue narration, de nostre traversée qui fut
+longue, nous n'arrivasmes qu'à la my-may à la grande ille Brion que nous
+nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port
+qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge où estoient
+une vingtaine d'hommes Basques que le Sr Dantès de Bayosne y avoit faits
+hiverner, et qui avoient bien réussy à la pesche des loups marins soubs
+la recommandation de Mr. Denis[20] qui habitoit le fort de St. Pierre
+proche de Canceau, à l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit
+maistre absolu de nos illes comme étant adjecentes et proche de luy. Les
+susdits Basques atendoient leur navire comandé par le capitaine Jean
+Sopite de St. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporter des vivres et faire
+pendant l'esté sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils
+avoient faittes. A l'abord mon père fit planter une grande croix sur le
+plus haut cap de l'entrée du port et l'on chanta le _Te Deum_, et les
+navires tirèrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand
+feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de
+l'équipage à faire des logements seulement couverts avec des voiles, et
+l'autre partye du monde disposoient les batteaux et échauffants pour
+faire la pesche des morues au sec.
+
+Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus à comodité proche
+de deux bayes ou l'on peut plus abondament prendre les loups marins afin
+d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient
+destinés, dont Mr. Philipe Gagnard,[21] bon maistre chirurgien, devoit
+avoir commandement portant qualité de lieutenant de mon père. L'on
+découvrit l'endroit le plus comode, à deux lieux et demie éloigné du
+port où nous étions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt
+pieds en largeur; mais l'on faisoit transporter ce qui étoit pesant par
+un bateau qui débarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage
+nommé l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'étois je remarqué bien
+que le dit sr Gagnard étoit plus propre à la chirurgie qu'à gouverner,
+en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en
+divertissoit plusieurs à faire la chasse à tout gibier qui y ets
+abondant et dont la pluspart des jours s'écouloient à la bonne chère et
+ne ménageant pas leurs boissons. Le dit sr Gagnard et plusieurs
+syvroient survenant des querelles, et point de subordination; je revint
+au port et en advertis mon père qui se transporta sur l'habitation et
+nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le
+tournèrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d'un enfant et il
+n'en vit que trop les mauvais effects.
+
+Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel
+parut très surpris de nous voir ainssy établir, et que mon père luy
+déclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche aux
+morues seulement, après quoy il retiroit tous ces hommes à moins qu'il
+ne voulust nous céder un tiers des huilles des loups marins qu'ils
+feroient pendant l'hiver et le dit capitaine Sopite dépescha une
+chaloupe où il mit son fils pour donner advis à Mr Denis qui étoit à
+Canceau, et le dit sieur Denis se transporta dans une plus grande
+chaloupe à luy et alla à son abord, sans faire compliment, usa de
+menaces et puis fit plusieurs protestations et procès-verbaux et s'il
+n'avoit esté beaucoup inférieur en force d'hommes on en seroit venu aux
+mains, mais mon père quoyque très prompt luy représenta qu'il falloit
+examiner les statuts d'un chacun et se rendre justice à qui auroit plus
+de fondement, et après le tout examiné le Sr Denis aquiessa que les gens
+basques qui hiverneroient donneroient le tiers des huilles. Les morues
+manquèrent à la fin d'aoust et nos navires n'avoient qu'un peu plus
+qu'un tiers de leur charge. L'on se fondoit que les principes sont
+toujours les moins advantageux et qu'on avoit bien perdu des tems à
+faire les établissements et que dans l'anée suivante on trouveroit de
+grands avantages par les huilles qu'on espéroit faire pendant l'hiver,
+et l'on dispoza bien l'habitation de bonnes cazes couvertes de planches
+et gazons par dessus et autour les enclos. La saison nous pressa de
+partir sur la fin de septembre, un navire à moitié chargé et l'autre
+avec un peu moins. Et arrivasmes au port de Honfleur vers la fin de
+décembre 1663.
+
+L'on commença à réquiper nos deux navires, la sociétté ayant de grandes
+espérances pour l'avenir[22]. Nous partismes du port au commencement de
+mars 1664; nous fusmes très mal traittés par des vents contraires, et
+n'arivasmes que à la my-juin, au port de l'ille de la Madelaine, et
+ayant tiré du canon nous fusmes surpris de n'y pas trouver de nos
+habitants, n'y aucun des basques. Mon père dépescha deux hommes portant
+de l'eaudevie à ceux de notre habitation, et leur dire qu'on leur
+aportoit de tous vivres et rafraichissements et ordre de venir
+quelqu'uns pour rendre compte de ce qu'ils avoient fait pendant l'hiver.
+Mais nos deux hommes étant revenus raportèrent n'y avoir touvé aucuns
+hommes, ayant trouvé les portes des maisons arières ouvertes et que les
+vents y avoient poussé les neiges de dans et dont il y en avoit 3 à
+quatre pieds de haut n'étant encore fondues, et qu'ils croyoient que Mr
+Denis les auroit fait sacager par des sauvages dont il étoit aimé et
+auroit fait retirer les basques. D'autres suposoient que ce pouroit être
+quelque forban, qui auroit fait ces désordres peu après nos départs,
+enfin on ne sceut que présumer. Et mon père demeura dans une grande
+consternation offrant ses paines au Seigneur, et fit raporter plusieurs
+outils et ce qu'on peut ramasser d'utile, et voyant qu'il ne se trouvoit
+presque pas de morues pour pescher autour de l'ille, il tint conseil où
+il fut résolu d'aller à l'ille Percée, où les morues y restent plus de
+tems. Nous abandonnasmes cette entreprise qui avoit donné lieu à de
+bonnes espérances et nous arivasmes à l'ille Percée vers la my-aoust.
+Nous y trouvasmes avec plusieurs navires le capitaine Sopiste qui nous
+raconta avoir passé avant nous à l'ille Madelaine et que, n'y ayant
+trouvé non plus que nous ses gens ny les nostres, il avoit pris le party
+de venir à l'ille Percée, où il avoit apris que nos gens avoient monté
+dans deux de nos barques à Québec peu après nos départs pour France; ils
+s'ennyvroient tous les jours jouant aux cartes et dez pour des verres de
+vin et d'eaudevie, et lorsqu'ils n'en eurent du tout plus, ils furent
+piller toutes celles des Basques, ce qui les fit aussy abandonner, et
+dont tous se dispercèrent sur chaque des navires qui étoient là
+présents. Mon père les fit assembler en présence des capitaines et fit
+dresser le raport de leurs déclarations, et dont il n'y aloit pas moins
+que de la potence pour nos malheureux coquins, d'avoir mis à ruine une
+aussy bonne entreprise sy elle avoit esté bien secondée. Enfin l'on
+pescha ce que l'on peut de morues jusqu'à ce que la saison obligea de
+nous retirer, et la grande perte qu'il y eut fit rompre cette société et
+les navires furent vendus à l'ancan. Voilà un beau commencement de
+voyage pour un enfant qui voyoit un aussy aimable père accablé de pertes
+et chagrins, et les soutenoit avec grande résignation que je luy
+entendois souvent dire: «Seigneur que votre saincte volonté soit faite».
+Homme sans vices, beau et bien fait et beaucoup d'esprit au récit de
+tous nos citoyens qui l'on connu et regretté, mais toujours puny de
+malheurs dans toutes ses entreprises.
+
+En l'anée 1665, mon père fut demandé par la compagnie du Canadas[23],
+lesquels luy proposèrent que s'il vouloit entreprendre pour eux d'aler à
+Québec sur un de nos vaisseaux qui armoit au Havre, en quallité de
+commissaire le long des costes de fleuve de St Laurent, pour y faire
+creuser un minne de plomb que l'on avoit découverte depuis peu dans les
+costes de Gasprée[24], et qu'on luy fourniroit soixsante et dix hommes
+engagés à ce subjet, comme aussy un ingénieur mineur allemand de nation,
+et qu'on leur fourniroit un interprestre pour s'entendre, tous aux gages
+de la dite compagnie, qui fourniroit généralement tous les instruments
+et vivres ainsy que les barques nécessaires. Mon père avoit 3000 fr. par
+an et 4 pour cent de ce qu'on retireroit de plomb; l'ingénieur avoit
+4000 fr. et l'interprestre 600 fr.; les forgeurs et autres à proportion.
+Mon père accepta le party, ce qu'il n'auroit pas fait sans les pertes
+cy-devant. Lorsque le navire fut à la rade du Havre prest à partir, une
+chaloupe vint pour y porter mon père qui se tenoit tout prest; je fits
+sy bien en sorte que je le gagné et ma mère pour me laisser aler avec
+luy, et nous fusmes conduits au bord de ce navire que commandoit le
+fameux capitaine Poulet[25], de Diepe. Nous trouvasmes ce navire
+extrêmement embarrassé par 18 cavales et deux étalons des harnois du
+Roy[26] et dont les foins pour les norir ocupoient toutes les places;
+dans l'entre pont étoient quatre-vingts filles d'honneur pour estre
+mariées à nostre arrivée à Québec, et puis nos 70 travaillants avec
+équipage formoit une arche de Noé.
+
+Notre traversée fut assez heureuse, quoyqu'elle dura trois mois et dix
+jours pour arriver au dit Québec. Mr. de Tracy[27] étoit vice-roy, Mr.
+de Courselles[28], gouverneur, Mr. Talon[29], intendant, Mr. de la
+Chesnée-Aubert[30], commissaire général de la compagnie. Lorsque mon
+père eut communiqué ses ordres, on équipa une barque de 70 à 80
+thonneaux de port affin de nous porter, avec tout le nécessaire pour les
+minnes. Le 13, nous arivasmes et nous débarquasmes au dit Gaspée, et
+nous travaillasmes à nos logemens et fourneaux. Dès le 28e, nous
+commencasmes de perçer dans le roc du costé du midy qui étoit la
+première découverte qu'en firent les sauvages naturels du pais, qui en
+faisant leur feu pour leurs chaudronnées mirent une de ces roches à
+servir de chenet, il en découla du plomb qu'ils trouvèrent après
+l'étainte de leur feu et en aportèrent à Mr. De la Chesnée, qui l'envoya
+en France et qui occassionna l'entreprise, croyant qu'il se troveroit
+beaucoup de ce métail comme en Angleterre. Le six de septembre l'on mit
+le feu à la dite mine après l'avoir creuzée de 32 pieds en profondeur et
+nous eusmes deux homme tuez et un nomé Doguet, de Rouen, qui eut les
+deux jambes amportées et trois autres légèrement blessés, fautes à iceux
+de n'avoir voulu autant s'éloigner qu'on leur avoit indiqué. A deux
+pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouvé huit
+pouces et 4 lignes de face. Cependant après qu'on l'eut fait sauter et
+découverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au néant,
+ce qui découragea le sieur Vreiznic notre ingénieur, disant que toutes
+les minnes qu'il a perçées seulement sur deux à trois lignes de la
+surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un
+pied de face sans compter les vaines esparcées en divers endroits.
+
+Du 15e au 24e septembre l'on perça du costé du Septentrion. Il se trouva
+à la surface, après avoir osté les terres de dessus le roc, cinq pouces
+une ligne; et après que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux
+lignes. Du 27e au 4e octobre fut ouvert dans la partie du levant sans
+pertes ny blessés de nos hommes. Nous eusmes quelques espérances de
+mieux réussir ayant touvé dans la surface neuf pouces et trois lignes,
+et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien à reproche, le 28e
+octobre il fut ouvert du costé du couchant, ou dans la superficie
+marquoit seulement 2 pouces 1/2 et à 20 pieds fonds rien. La saison nous
+obligea de nous retirer à Québec, n'étant munis de vivres ny de bons
+logemens pour résister aux grands froids et neiges nous fusmes
+contrainct d'abandonner, n'ayant pas retiré plus de huit à neuf milliers
+pesant de plomb. Nous partismes le jour de la St Martin embarqués sur le
+mesme bastiment qui nous avoit aportés, et la minne mina la bource des
+mineurs. Nous arrivasmes à Québec le 2e décembre, dont il étoit grand
+temps puisque la rivière se glaçoit. Mon père fit son raport à Mr. le
+Vice-roy et autres Mrs. Et on nous donna un logement pour passer notre
+hiver, mais je fus mis en pension aux Pères Jésuittes[31].
+
+Au printemps 1666, après le débordement des glaces, Mr. le Vice-roy et
+intendant ordonnèrent à mon père de se rembarquer sur nostre mesme
+bastiment en qualité de comissaire des Costes, et que le R. Père
+Chaumonot[32], jésuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit
+d'aumosnier et Missionnaire et pour interpréter aux besoins et en
+faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon père
+leur faisoit des présents pour les attirer dans le party de France
+contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes
+dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachoïs, qui peu
+de temps après deffirent vers le grand Saquenay plus de deux cents
+desdits Iroquois. Ce voyage à parcourir les deux costés du fleuve dura
+plus de cinq mois et traitèrent avec les susdits sauvages et j'étois
+resté en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon père
+désirant retourner en France sur un navire apartenant à Mr. Grignon, de
+la Rochelle, qui avoit hiverné à Québec, tomba d'accord du prix de son
+passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit esté payé pour
+ses gages. Nous partismes de Québec le 8e de May 1667 et poussasmes
+nostre navigation jusque entre le banc à vert et le grand banc[33] où
+nous fusmes environnées d'une quantité de montages de glaces flotantes
+sur l'eau et nous enfermèrent sans pouvoir nous en dégager. Nous
+suspendismes nos câbles le long de notre navire pendants entre le bord
+et les glaces pour empescher que le navire ne fut crevé. Les voeux et
+prières ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les câbles se
+trouvoient coupés et la partie d'entre les glaces aloit au fond de
+l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous
+y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes freslées, et en
+trois jours elles furent aussy consommées, et la réverbération des dites
+glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme
+journée, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous
+et nous débarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de
+sauver aucunes hardes. Mais mon père avoit sur luy double rechange
+d'habits et sa robe doublée de castors qui le garantissoit du froid. Le
+pilote du navire avoit eu la précaution d'emplir deux jours avant la
+paillasse de pains après en avoir vidé les feures, et la jeta
+heureusement sur la glace voyant le navire couler au fond, et quelques
+matelots avoient aussy jetté deux petites voilles des peroquets et deux
+jambons. Nous fismes une petite tente de nos deux voiles; on sauva
+quelques écoutilles et paneaux qui avoient flotté, ce qui nous servit de
+plancher soubs la tente pour mettre notre pain et nous retirer tour à
+tour dessous pour y reposer. Nous ne pusmes où alumer du feu. Nous
+étions reiglés sur chacun 4 onces du pain sauvé, et la nuit les matelots
+tuoient des loups marins avec des morceaux de bois qu'on avoit trouves
+de notre débris; l'on tuoit aussy des mauves et des gros margaux qui
+dans les commencements nous en sucions les sangs et puis les foix et sur
+la fin on s'acoutuma à manger leurs chairs crües, et de jour à autre il
+nous mouroit quelque de nos hommes. Les jours on se disperçoit de tous
+costés pour découvrir quelque navires, et de plus sy on avoit pas agi à
+coure le grand froid saisissoit et on étoit gelé. La quatorziesme
+journée que nous étions sur les glaces, d'un temps très-brun je fus à
+l'exercisse de marcher avec deux matelots, ayant fait environ deux
+lieues sur les onze heures le temps s'éclaircit, et j'aperceu un navire
+pas plus éloigné d'une lieue, qui aparament par la brume n'avoit pas veu
+le péril où il tomboit car il venoit dessus; je crié: «navire, navire,
+mes chers frères». Les deux matelots et moy s'aprochant de la mer vers
+le navire nous crions à gorge déployée: «sauvez-nous la vie». Nous
+tendions les bras en haut et jettions nos bonnets en l'air pour nous
+faire voir; nos gens d'autour se joignirent à nous et crioyoient à
+force; le dit navire ayant aperceu les glaces revira du bord pour s'en
+écarter, ce qui nous cauza de grandes frayeurs qu'il ne nous eust
+aperceu ou nous vouloir abandoner, les cris et les pleurs redoublèrent
+et un de nos gens plus advisé dépouilla sa chemise et la mit à un baston
+en pavillon, la faisant jouer en haut, et on crioit de toute voix. Le
+dit navire aparement nous aperceu et serra quelque voille se tenan en
+estat de fuir les glaces. Il envoya son batteau avec deux hommes: la
+joye s'étend parmy nous, l'on fit embarquer mon pauvre cher père à demy
+mort, puis le capitaine et six autres avec moy, et étant embarqués au
+navire nous embrassions nos libérateurs, l'on renvoya la chaloupe
+reprendre le reste, et puis l'on se retira sur le grand banc. Nous
+perdismes sur les glaces huit hommes par misère, et trois qui moururent
+après estre sauvés deux jours après avoir trop mengé du biscuit et trop
+tost. Ce cher navire qui nous sauva ainssy la vie étoit un olonois pour
+la pesche des morues et n'en trouvant presque plus n'étant qu'à moitié
+de sa charge, il couroit au banc à vert et sans l'éclaircie qu'il nous
+le découvrit, encore moins de demie heure, il auroit esté en grande
+risque d'estre surpris comme nous dans les glaces.
+
+L'augmentation de 26 hommes que nous fusmes dans ce navire leur faisait
+grande paine de s'en retourner à my-charge. Nous leurs dismes de nous
+donner seulement troïs à quatre onces de pain chacun par jour et deux
+verres de leur boisson ordinaire, ces pauvres gens dirent que nous
+aurions tout et autant qu'eux, et le firent, et pour les soulager dans
+leur pesche nous les échangions jour et nuit et Dieu les bénit. Nous
+trouvasmes des morues à sept et huit cents par jour, et en douze jours
+il conssoma son sel et prit sa routte pour Nantes où il nous débarqua à
+Pain Boeuf. Et mon père se voyant dépouillé de tout ce qu'il avoit pu
+gagner emprunta à un de ses amis à Nantes de quoy nous reconduire au
+pays.--Après quoy, il fut à Paris pour rendre compte de ses gestions, et
+contre mon inclination ma mère m'obligeoit de prendre les études du
+latin soubs un nomé Mr. Chabot prestre, et après quelque temps en 1668,
+j'appris que mon père s'étoit rengagé dans la compagnie du Sénégal[34],
+qui ne voulut plus me recevoir avec luy pour me laisser étudier. Il prit
+en ma place un de mes frères âgé d'un an plus que moy. Je les laissé
+partir et puis je fus prier un de mes proches parents qui comendoit un
+navire pour la terre neufve de me prendre avec luy, ce qu'il m'accorda;
+et ma mère ne pouvant rien détourner luy pria de m'estre rigoureux
+pendant le voyage afin qu'il pust me rebuter de la mer pour que je
+reprist les études, et mon dit capitaine ne manqua pas d'exécuter ces
+ordres et de m'exposer à tout ce qu'il y avoit de plus fatiguant, et je
+ne me rebuté nullement et aprenois toujours la maneuvre et la
+navigation.--
+
+1669[35]. L'un de nos proche voisins qui avoit longtemps commandé un
+navire à terre neufve où il avoit augmenté sa fortune et se sentant
+apesantyr par âge et ses fatigues, ayant son fils aisné à peu près de
+mon âge il luy fit bastir un bon navire et luy en donna le comandement,
+et ayant esté camarade d'écolle, et que j'étois plus au fait que luy il
+me proposa d'aler avec luy et que je serois la 3e perssonne de son
+navire, et qu'en outre de mon loyer il m'acordoit le tiers sur le sien
+dont il me passa un écrit secret à cause de sa mère qui n'y aurait pas
+conssenty étant très avare. Et pour abréger discours, nous fusmes près
+de sept mois sur le grand banc, et ne peschasmes pas entièrement la
+moitié de notre charge; les vivres nous manquant nous obligèrent de
+revenir, et étant arrivés jusqu'à l'entrée de la Manche, les vents de
+Nord-Est nous contrarièrent pendant plus d'un mois, à court de tous
+vivres et boissons, voltigeants d'un bord sur l'autre pendant cet
+espasce, nous nous rassemblasmes jusqu'à vingt et un navires tous
+terreneuviers, tant du Havre, Diepe et Honfleur, tous dans la mesme
+disette sans se pouvoir assister aucuns, et nous faisions tous nos
+efforts pour relascher fut-ce aux costes d'Angleterre ou à nos costes de
+Bretagne, et lorsque nous avions aproché de l'un ou de l'autre, le vent
+y étoit entièrement oposé; et après avoir bien debatu nous gagnasmes en
+vüe de l'ille de Wic. L'on prit tous résolution d'y relascher, et il n'y
+eut entre tous les capitaines qu'un qui dit bien en connoistre l'entrée
+du port, qui étoit le capitaine Duval, du Havre, qui avoit pour pilotte
+le Sr Bougard[36] qui a fait ce bon livre _le Petit Flambeau de la mer_
+et qui depuis est parvenu à estre un des premiers pilotes des armées
+navales de Sa Majesté et fait capitaine de brûlot. Nous fusmes tous nos
+navires soubs la conduitte de ces deux conducteurs pour entrer par la
+pointe de Ste Heleine de la dite isle et comme c'étoit sur le soir et
+que la nuit s'aprochoit ils dirent qu'ils alloient alumer un fanal et
+marcheroient à la teste et sur lesquels nous les suivirions, ce qui fut
+exécuté. Mais ils se trompèrent aux cours des marées, qui nous
+transportoient sur les bancs, nomées les _Ours_, où ils eschouèrent et
+tirèrent un coup de canon qu'un chacun croyoit estre à dessein de
+marquer que ce soit où il falloit jetter l'ancre, mais c'étoit pour
+demander du secours, et tous les navires eurent le mesme sort d'échouer
+comme ces mauvais guides. L'on entendoit de tous costés que cris et
+lamentations, et par un bonheur les vents calmèrent et la mer, ce qui
+empescha le perdition totale des corps et biens, et qu'à la marée
+suivante du lendemain au matin un chacun se rechapèrent de leur mieux de
+dessus les bancs, où il n'en resta que trois dont les équipages furent
+sauvés, et cette pauvre flotte regagna à la rade de Ste Hélène, puis
+entra au havre de Porsemuths, où l'on nous y aprist la guerre avec
+l'Espagne et Holande. Chaque capitaine de nos navires écrivirent à leurs
+interessées, ce qui était arivé et demandant des lettres de crédit pour
+avoir le nécessaire.
+
+Dans l'intervale il arriva à la rade de Ste Heleine[37] une escadre
+holandoise venant du retour du combat de Palerne contre l'armée du Roy
+comandé par Mr le duc de Vivonne, où Mr l'admiral Ruiter fut tué[38],
+dont son cercueil en plomb étoit dans la dite escadre, et Mr Angel de
+Ruiter son fils, qui commandoit l'un des vaisseaux, très beau cavalier,
+très-affable et parlant bon latin et françois. Et comme nos capitaines
+atendoient leurs réponsces à leurs lettres, nous estions fort à loisir;
+nous alions souvent les après-disner aux promenades et aux cabarets
+boire de la bière; Mr Ruiter fils entra dans nostre auberge avec un de
+ses officiers et me demanda sy j'étois l'un des capitaines de ces
+pauvres terneuviers, et que je les pouvois tous assurer de sa parolle
+que sy le vent nous venoit favorable, que nous pourions en toute seureté
+en profiter pour nous rendre chez nous, et que aucun de son escadre ne
+coureroit sur nous; ce que je raporté à tous nos capitaines. Après quoy
+nous nous séparasmes et busmes à la santé l'un de l'autre. Et me pria
+pour le landemain de me trouver à la mesme auberge du _Grand Ours_ sur
+les deux heures d'après midy, et mon capitaine par timidité ny voulut
+retourner, et je n'y manqué pas, et le trouvé qui m'attendoit. Et après
+avoir bu une canette de bière il me dits qu'ils prenoit beaucoup de
+plaisir à parler françois et qu'il les aimoit naturellement, quoyque Mr
+son père en avoit esté tué, qu'ils étoient braves et tout ce qu'on peu
+d'obligeant pour une nation leurs adverses.
+
+Comme nous sortions pour aler à une promenade, on luy dit que Madame la
+duchesse de Porsemuths[39] venoit d'ariver en ville. Il me dit: Alons la
+saluer. Je luy dits: «J'ai l'honneur d'estre connu de Madame la contesse
+de Keroal, sa mère, mais de cette dame non.» Il me pressa fort d'y aler;
+et je m'en excusois, disant que je luy ferois deshonneur à luy mesme par
+mon trop comun habillement. Il me répond: «Bon c'est comme l'on aime les
+marins.» Et m'engagea d'y aler. Nous la trouvasmes entourée d'une grande
+cour d'officiers comme étant maitresse du Roy d'Angleterre, et tour à
+tour elle receut les compliments d'un chacun ainsy de Mr Ruiter qui eut
+la bonté de luy dire que j'étois connu de Madame sa Mère et qu'il se
+plaisoit avec moy, quoy qu'en guerre. Cette dame me questionna sur
+Madame sa Mère et connaissant ma justesse nous fit bien des
+gracieusetées en la quittant et nous dit un peu bas: «Or ça, il faut
+demain venir disner avec moy, et ny manquez pas.» Ce que nous ne pusmes
+refuser.
+
+Nous y fusmes. Après le disner le caffé fut présenté et puis des tables
+pour les jeux. Elle demanda à Mr Ruiter s'il avoit vu Londres et la
+cour, il dit que non. «Et vous, me dit-elle.» «Non madame»--«Ah!
+vraiment puisque vous en êtes sy proches il faut que vous y alliez.»
+Nous nous excusions très-fort tous les deux en disant ne pouvoir nous
+écarter de nos navires, en cas pour moy d'un bon vent. «Hé, bon, bon,
+dit-elle, ce n'est qu'un voyage de sept à huit jours. Je vous presteray
+ma chaise à deux et mon cocher, et prendrez logement dans mon hostel.
+Quoy! des jeunes gens.»--Enfin elle nous gagna par ses belles manières,
+elle se mit au jeu qui nous donna lieu de sortir sans sérémonie et sans
+estre aperceus.
+
+Ce seigneur craignoit la dépence comme tous ceux de sa nation et moy
+pour n'avoir en pareille occasion rien épargné, je n'en avois pas. Il
+fallut pensser tous les deux comment faire et comment nous dégager. Il
+me dits qu'il ne pouvoit faire ce voyage qu'incognito, que sy Mrs les
+Etats Généraux le savent que se sera pour estre disgrascié. Je luy dits
+que l'odeur de Mr son père étoit forte en Holande et qu'il avoit beau se
+couvrir, en disant qu'il aloit s'emboucher avec Mr leur Embassadeur qui
+étoit son oncle, mais que pour moy que j'étois excusable, n'ayant ny
+argent ny crédit ny de quoy en faire, cependant que s'il payoit les
+trois quarts de nostre dépence, que je ne l'abandonnerois pas. Et il fut
+sy bas de me dire que j'en payerois la moittié et à la fin nous
+acordasmes pour luy les deux tiers. Sur quoy je fut emprunter dix livres
+sterlins à un marchand nommé Mr Smits, et entreprismes le voyage et
+estant arivées à Londre Mr L'Angel Ruiter fit toujours servir la chaise
+de Madame la duchesse à nos promenades du Withals, St Jemes et Winsorts
+et dont j'en avois honte, et une mexquinerie horible en tout, et après
+neuf jours et demy nous remerciasmes la dame Duchesse notre
+bienfaitrice.
+
+Peu de jours ensuitte, il nous arriva à Ste Héleine deux frégattes du
+Roy de 24 et 18 canons, soubs les comandements de Mrs de Gravansson[40]
+et St Mars Colbert[41], que les intéressés de nostre petite flotte
+avoient obtenües de la cour, pour nous venir escorter jusqu'à la rade du
+Havre, et nous aconduire deux caravelles de Quilbeuf où estoient des
+pilotes lamaneurs pour chacun de nous et aussy des vivres pour tous nos
+équipages, et on nous fit sortir du port de Porsemuts pour nous joindre
+à la rade de Ste Heleine proche de nos frégates, pour partir du premier
+bon vent. Je fut prendre congé de Madame la Duchesse et ensuitte de Mr
+Angel de Ruiter qui en m'embrassant m'apela son frère et son amy, en
+m'assurant que sy je voulois l'aler trouver lorsqu'il sera arivé en
+Holande, et que sy je veux il fera mon advancement dans le service de
+Mrs les Etats et sur toutes choses que j'eus à luy donner de mes
+nouvelles, et que j'assurats Mrs les captaines de nos convois de ses
+civilités, et qu'il ne souffrira aucun de son escadre de coure après
+nous. Le 16 de janvier, sur le midy, d'un assez beau tems, nous mismes
+tous soubs les voilles faisant route et pendant la nuit pour la rade du
+Havre, et sur les huit heures du 17e, au matin, nous eusmes connoissance
+du cap de la Hève éloigné de 5 à 6 lieux de nous et les deux convois
+forcèrent de voille et furent mouiller leurs ancres à la rade se
+persuadant que nous n'avions rien à craindre. Mais sur les dix heures
+aperceusmes en arrière de nous trois navires qui faisoient nostre mesme
+route et qui nous aprochoient promptement, ayant leurs pavillons blancs
+qui nous donnoit lieu de croire que c'étoit des navires pour le Havre;
+mais nous fusmes bien surpris qu'estant à portée nous aperceusmes leurs
+canons et leurs équipages prest à nous donner leur décharge sur la
+moindre de nos résistances, et arborèrent les pavillons d'Ostende et
+nous sommèrent d'ameiner nos voilles, ce qui fut bien tots obéy, et nous
+amarinèrent et nous firent tous changer de route, excepté un qui étoit
+proche la rade comandé par Jean le Comte qui échapa, et Mrs de nos
+convois eurent la confusion de nous voir ainssy enlever à leur vüe. Il
+est vray que les trois navires d'Ostende étoient beaucoup supérieurs,
+ayant le vaisseau le _Palleul_ de 52 canons, le _Castel-Rodrigue_ de 36
+et la _Justtice_ de 24, qui revenoient de Cadix aporter la paye des
+troupes d'Espagne en Flandre, et nous conduisirent en Ostende tous bien
+dépouillés, et ne fusmes que trois jours prisonniers, puis on nous
+distribua à chacun deux escalins valant quinze sols pour notre conduite.
+Je n'avois sur moy qu'un justaucorps sans manches raptassé de pièces de
+thoille godronnée et une pareille culote, des vieux bas de deux couleurs
+et sans pieds, et de misérables souliers qui m'abandonnèrent à la
+première lieue, et pour bonnet le haut d'un vieux bas ataché avec une
+ficelle. Bel équipage dans un rigoureux froid, et réduit à la mandicité
+qui me causa bien des larmes avant de m'y résoudre, cepandant j'euts
+quelques bonnes aubeines chez des gens de qualité et qui seroient trop
+longues à réciter.
+
+1672.--Etant arivé au pays, je fus ataqué d'une rude maladie causée par
+les fatigues que j'avoie souffertes, et pandant l'été je me rétabli la
+santé, et il se fit l'armement d'une flûte nomée _le Chasseur_, de douze
+canons, commandée par le sieur Jacques Sansson mon proche parent[42].
+Nous fusmes au Sénégal charger 150 nègres et autres effects de la
+compagnie, et fusmes à l'ille Cayenne débarquer nos neigres et y
+chargeasmes quelques caisses de sucre, un peu de l'indigot et du rocou
+et ensuite nous fusmes à l'isle de St Cristofle où nous fusmes frapés
+d'une branche de houracan quoyque au quatreiesme d'octobre, ce qui fut
+tout extraordinaire. Nous étions sept bastiments à la rade de la Basse
+Terre, tous furent péris, échoués à la coste, et bien des hommes noyez
+excepté nous qui résistèrent sur nos câbles, mais ayant coupé
+généralement tous nos mâts, et étions tous disposés à revevoir le sort
+des autres, et après que la tempeste eut cessé nous nous réquipasmes du
+mieux possible avec les débris des mâts de ceux qui avoient péry et
+aussy des autres. Il revint d'autres navires dans cette rade, et nous
+achevasmes nostre chargement de sucre et indigot, et sur la my-novembre
+nous partismes de cette ille avec six autres navires tous marchands et
+de peu de force pour un temps de guerre, et étant au débouquement un
+flûton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui étoit grand voilier
+prit congé de nous, disant avoir très peu de vivre et qu'il espéroit
+étant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois
+heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout à coup
+il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant
+aucun canon il fit plusieurs fusées de poudre et serra toutes ses
+voilles, demandant d'estre promptement secouru. Nous y fusmes et à paine
+nous n'eusmes loisir que de sauver l'équipage, et le navire coula au
+fond en très peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15
+jours et un coup de vent nous sépara, qu'une flûte de la Rochelle de 18
+canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu'à la sonde de OEssant
+désirant aler à Brest; mais nous fusmes rencontrés d'un corssaire de
+Flessingue de 28 canons, lequel nous ataqua, où le capitaine Merot fut
+tüé et plusieurs de son équipage, et nous n'ayant que douze canons nous
+eusmes un de nos passagers nommé Mr Leblanc, de Diepe. Cette frégate
+ayant esté maltraitée par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un
+de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain étant proche
+l'Iroise, à l'entrée de Brest, il nous ratrapèrent et nous prirent sans
+beaucoup de résistance, et à peine il nous eurent enlevé notre capitaine
+et les officiers qu'il s'éleva une tempeste qui les sépara d'avec nous
+et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour
+nous amariner et leur officier qui comandoit étoit très peu au fait de
+la navigation, et n'avoient presque rien pillé de nostre bord n'ayant eu
+le loisir. Nous entrasmes dans nostre Manche où cet officier se trouvoit
+fort embarassé, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur
+les sondes qu'il ne connoissoit pas, et à un soir, nous nous trouvasmes
+proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher à l'ille de
+Wic, je l'en détourna dans la vüe de nous soulever et de les enlever eux
+mesmes au Havre; à cet effect je communiquay le dessain à plusieurs de
+notre équipage dont nous étions restés encore vingt deux, contre 21
+holandois dont la moitié faisoit le cart, j'avois caché six sabres et
+quatre pistolets et les espontons étoient libres, le tout bien prémédité
+la chose étoit facille, et les aurions enlevés au Havre en moins de 18
+heures. Mais un coquin nomé Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit
+holandois et de notre équipage nous trahit et fut la cauze que je futs
+fort mal traitté, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les
+armes cachées, et sans que je leur étois utille pour la navigation, ils
+m'ont juré depuis qu'ils m'auroient jetté dans la mer. Enfin conduisant
+la route pour Zélande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un
+moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous
+à la voye et il n'oza nous ataquer et il nous auroit enlevées sans coup
+férir et auroit gagné plus de trois cents mil livres. Le landemain au
+matin, étant au travers de Dunkerque, deux frégates d'Angleterre de
+chacque 24 canons ne nous marchandèrent pas, étant d'union avec la
+France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes en
+estre beaucoup mieux et soulagées, et ce fut tout le contraire, ils nous
+redépouillèrent mieux que les Flessinguais et nous enfermèrent dans leur
+fond de câbles, ne pouvant ou coucher que sur des câbles mouillées et
+pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des
+effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise
+par l'union entre les deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que
+j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de
+tout notre chargement. Ils avoient renvoyé les Holendois le lendemain
+que nous fusmes pris, et nous ils ne nous débarquèrent aux Dunes que la
+7e journée et dans un pauvre état, et nous fismes trois lieux à pied
+pour gagner à Douvres, où nous arrivasmes sur les trois heures du soir.
+
+Nous fusmes sur le port pour nous informer à trouver un passage pour
+Calais et aussy chercher où pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur
+se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'étoit je futs le
+supplier de me faire charité et à mes camarades de nous donner de quoy
+souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans
+me questionner, il dit à un de ses gens de nous conduire au palais et
+qu'on nous fits manger et boire, et qu'à la sortie de la comédie, il
+nous parleroit. M. Maret étoit notre chirurgien et François de Ville
+canonier et un nommé Fauché, de Pontlevesque, étoient de ma cabale, et
+contents de ma hardiesse. Lorqu'on nous régala au palais, nous y
+aprismes que c'étoit à M. le Duc d'Yorc[43] que je m'étois adressé, et
+sur les 8 heures qu'il revint de la comédie, il dit: «Qu'on me fasse
+venir ces 4 françois». Et commença: «D'où estes-vous et d'où venez-vous?
+et pourquoy n'estes-vous pas retournés chez vous? c'est qu'aparament
+vous faites les gueux».--Je luy dits sans m'intimider: «Non,
+Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec
+lequel j'ay esté pris; j'étois l'écrivain du bord et 2e pilotte; voilà
+notre Me chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n'y avoit
+quatre heures que nous étions débarqués aux Dunes quant j'ay eu
+l'honneur de parler à votre Royalle Altesse. L'on nous a détenus sept
+jours, couchant dans la fosse aux câbles pour nous oster la connoissance
+du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a débarqué les
+Holandois deux jours après notre prise, et on nous a dépouillées ce que
+les holandois nous avoient laissé sur nous». Il se tourna: «Ho, ho! je
+n'ay pas seu cela. Et de quoy étoit chargé votre navire?» Je tira de ma
+vieille poche l'état du chargement et il le donna à lire à un officier
+ou secrétaire, luy disant: «Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a
+dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Alées vous reposer, mes
+enfants, et soupez bien et vous aurez un lit à deux et puis dites qu'on
+serve à souper.» L'on nous conduit en notre premier lieu et bien
+chaufées et bien traitées, M. Maret et les deux autres étoient tristes
+et abattus et me disoient: «Ah! mon cher, cets à un seigneur anglois que
+vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou
+demain.» Cela ne m'étonna pas, je jasois comme un peroquet, tantôt avec
+un page et tantôts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher
+je dits: «Il n'y a pas d'aparance que comme nous sommes que nous
+gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu». On le dit
+à son Altesse et il dit: «Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne
+à chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres». Ce qui fut
+fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin, et je dormis très
+bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit des lamentations. Dès le
+lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure;
+seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon régiment et sur
+les six heures du soir je fus rabillé avec de bonne frize, des bas,
+souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir
+seul et me dits: «Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillèrent
+tout ce qu'il y avoit de bon, et le portèrent à leur bord». Je dits:
+«Pardonnez-moy, monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages
+à notre bord, pour enlever notre monde et enfournir à paine dès leur et
+la tempeste survint, qui nous sépara, et depuis n'y est entré d'autres
+que vos gens,--Alés, cets assés, et demain je vous feray passer en
+France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin». Et
+j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et cassées.
+Le lendemain le yac étant prêt à partir l'on nous vint advertir de nous
+embarquer, mais je voulus pousser la civilité à bout. Je demanda la
+permission de pouvoir remercier son altesse. Il le permit et on
+l'habilloit; il me fit donner six écus de France et m'ordonna, d'aler
+faire ses compliments à M. le marquis de Courtebon[44], gouverneur à
+Calais, à quoy à mon arivée. Je ne manquay pas et m'en trouvay très
+bien, et sur ma route il se passa quelques particularités qui
+ennuyeroyent trop. Notre capitaine M. Sansson, qui fut conduit en
+Holande, eut ordre d'aler reprendre son navire aux Dunes et le ramena à
+Honfleur avec une partye du chargement. Je me suis pas informé comme
+l'on a traité pour ce qui fut volé.
+
+(1673). Etant de retour à Honfleur que le sieur Sansson eut ramené son
+navire on luy fit offre du commandement d'un navire de 30 canons nomé le
+_Florissant_ pour la compagnie de la Mérique, il commença à l'équiper et
+m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le _Chasseur_ fut donné
+en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant[45]. Le
+_Florissant_ presque tout équipé, le sieur Sansson ne le monta pas, soit
+qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se
+tint à terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le
+commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour
+convoy la frégatte du Roy, le _Hardy_ de 36 canons. Depuis notre départ
+de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires,
+l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizées, ny aussy
+sans qu'aucun de nous fut divisé de la flotte, quoyque nous rencontrions
+souvent des corssaires, tout fut consservé jusque proche de l'ille de
+Madère où nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y
+trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataquèrent où le sieur
+Despestits-Patin, écrivain du Roy sur le _Hardy_ fut tué et une
+vingtaine de matelots, et les corssaires laschèrent pied, et craignant
+qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque[46] tint conseil
+et l'on prits la résolution d'aler à l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y
+étant arrivés l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit
+les eaux à la praye, et devant la ville habitée par les portugois
+presque tous neigres et mûlâtes, jusqu'à leurs moines et prestres, et
+tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunément nos pauvres
+matelots pour les voller; ils empoissonnèrent toutes nos eaux qui nous
+causa les diarées et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte
+plus de deux cens hommes, et j'ay consservé cette maladie deux ans et
+demy après y avoir bien dépencé de l'argent.
+
+Et après quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la
+Mérique, et nous chargeasmes à celle de Sainct-Cristofle, du sucre et
+indigot et des cuirs. Nous étions tous prêts et rassemblés soubs nostre
+mesme convoy, prêts à partir pour France, lorsque le temps se prépara à
+une branche de houragan, quoy qu'au 2e octobre comme nous avions eu le
+4e l'année précédente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de
+faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon câble, il me rebuta
+disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derière d'un fêtu. Je
+luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits: «Bon, nous voilà
+prêts à partir et je ferois mouiller un câble tout neuf pour le gaster!»
+Le tourbillon survint peu après, notre navire chassoit, il n'étoit plus
+à tems de jeter ce maître ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou
+rochers; le navire coula à fonds et puis sauve qui peut. Nous y pérismes
+27 hommes. Je me tins avec Michel Cécire, contre-mestre sur la poupe qui
+ne se rompit pas et deux heures après le vent cessa et la chaloupe du
+_Hardy_ nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la
+faute de notre brutal de capitaine.
+
+Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m'embarquer sur le
+_Chasseur_, capitaine Berengier, que mon père avoit fait cy-devant
+capitaine et mesme nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses
+fautes, eut la lâcheté deux jours après nostre départ de m'oster de sa
+chambre et de la table soubs prétexte que ma dissenterie se
+communiqueroit ou à son fils, me traita à l'ordinaire des matelots, en
+beuf salé et de l'eau. Le pain et l'eau vint à manquer, et nous fusmes
+vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des
+cuirs, et j'ay payé pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne
+voulut disposer de moy; nous allions à dessain d'atérer à Bellille et en
+étant à 20 lieux nous parlasmes à une caiche angloise qui nous advertit
+que l'armée de Holande y étoit pour la prendre et sans quoy nous y
+alions nous livrer plus de 50 navires richement chargés. Nous tournasmes
+le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit
+pour l'armée d'Holande et de toutes les forteresses l'on tiroit sur
+nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et
+advertit qui nous étions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient
+faire révolte arborèrent au haut des clochers des pavillons holandois
+croyant que nous en étions l'armée; enfin nous entrasmes à Brest, où je
+me rétablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, après trois
+malheureux voyages de suitte et resté infirme.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+Doublet embarque sur l'escadre de M. Panetié.--Il enseigne les principes
+de la navigation à son commandant.--Prise de 22 navires chargés de
+blé.--Doublet passe second lieutenant sur l'_Alcyon_, commandé par Jean
+Bart.--Son éloge par M. Panetié.--Son séjour à l'école d'hydrographie de
+Dieppe.--Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats,
+prises et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.--Voyages
+en Portugal.--Les pirates de Salé.
+
+
+Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre à charge à ma merre ny
+à la famille; quoy qu'avec mon incommodité je cherchois à voyager. Un
+nommé M. De Lastre[47] de Dunquerque, qui avoit commandement d'une
+frégatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier[48], vint à
+Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et
+volontaires. Je futs le trouver au _Soleil_[49] où il logeoit et
+m'offrits pour second ou 3me pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et
+gens connus pour le Nord; je lui demandé déstre patron de son canot et
+il me l'accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes
+gens accordées comme moy pour nous rendre à Dunkerque soubs la conduite
+de notre capitaine qui nous défraya par terre, et nous trouvasmes
+l'escadre de M. Pannetier, composée de sept frégates prestes à sortir du
+port. Nostre frégate s'apeloit la _Vipère_, de 18 canons, et notre
+capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque
+nous fusmes en mer, je fut réduis à la gamelle, ce que je trouvai
+étrange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut très chagrin, et je me
+trouvois déconcerté que j'en perdois l'apétit, qu'un jour sur l'heure du
+disner je m'étois acoudé sur le bord du navire que nostre maistre
+chirurgien nommé M. Prevosts me demanda sy j'étois malade de ce que je
+ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy
+dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nommé Castor Crestey lui
+dits que je n'étois pas acoutumé à pareille ordinaire ny compagnie. Il
+le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et
+nommé mon père, M. Prévost dit. «Ah! je l'ay connu, et ay esté à son
+service.» Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il étoit fort
+familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me
+demanda qui j'étois et ce que j'avois à me chagriner. Je lui dits que je
+plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit esté contraire trois
+années de suite, et que la suivante en m'étoit pas meilleure. Il dits:
+«Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute.» Il me demanda si je savois
+les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que
+les principes, puisque je luy avois demandé un poste de pillote. Il
+m'engagea à boire un verre de vin avec luy et me demanda si les
+principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu'à un homme d'esprit
+comme luy, je les luy aprendrois en moins de six semaines, et sur le
+champ je luy en donna ouverture dès la première reigle. Et il me fit
+souper à sa table et le lendemain nous commenssasmes à travailler, où il
+y prit du goût, et me dit que j'avois sa table pendant toute la
+campagne, il me prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa
+chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son
+loisir, je luy donnois des leçons dont il profitoit très-bien. L'on fit
+plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des
+premiers au bord des dites prises dont je seut en profiter, me procura
+de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon
+argent, et je m'équipay très-honnestement et modestement et donnois à
+garder tout mon petit butin à Madame Delatre son épouse; ils n'avoient
+qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'espérance d'en avoir enssemble
+quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en
+affection, qu'ils m'obligèrent de loger et manger chez eux en me disant
+qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la
+soubmission et complaisance possible pour eux.
+
+En octobre 1673, notre commandant M. le Panetier receut ordre de rarmer
+promptement son escadre sur des advis que la cour eut que les Holandois
+attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes
+Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond
+lieutenant. Je prenois tous les soins possibles à bien remplir mon
+devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois
+par quart, écrivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des
+sondes à connaîstre les courants des marées qu'il me dits plusieurs
+fois: Vous vous fatiguez trop et laissées faire cela à nos pilotes qui
+sont gagées pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines
+après notre départ, étant sur le banq aux Dogres, nous avisasmes deux
+vaisseaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en étant aprochées
+nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous
+avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M. notre
+commandant n'avoit que 36 canons sur la _Droite_ et nos autres frégates
+30 et 24 et nous 18; les forces étaient fort inégalles, et
+particulièrement la mer qui étoit agitée, nous ne pouvions les aborder
+sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nous les
+suivions hors leurs portées de canons espérant avoir plus de calme, et
+ils nous conduirent en fesant leur route jusqu'à l'entrée de la rivière
+d'Elbe, l'entrée de Hambourg.
+
+M. le Panetier se démontoit de les voir nous échaper, prit résolution
+que nous les fussions attaquer et nous y fusmes à portée du mousquet,
+malgré leur décharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pièces,
+le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes
+148 hommes sur notre escadre, sans plus de cent estropiés, où j'euts
+pour ma part le bras droit rompu en deux par un éclat, qui me prit au
+travers du costé et me culbuta en bas du château d'avant où j'étois pour
+sauter à l'abordage; il nous falut abandonner la partie. Nous fusmes
+ensuite vers le cap Derneuf, coste de Norvègue; nous y trouvasmes une
+flotte de Holandois de la mer Baltique, chargée de froment qui étoit
+très-cher en France, et nous n'en prismes que vingt et deux navires;
+leurs convois se sauvèrent et la plus grande partye dans un havre de
+Norvègue et nous amenasmes à Dunquerque les 22 navires, qui y causèrent
+bien de la joye et mesme jusque dans Paris.
+
+Nous trouvasmes le fameux M. Jean Bart qui venoit de recevoir son brevet
+de lieutenant de haut bord[50] auquel le Roy luy donna le comandement de
+la frégate l'_Alcion_ de 40 canons, avec quatre autres frégattes légères
+formant son escadre de cinq bâtiments, lequel étoit prêt à sortir du
+Port, et il me fit l'honneur de me demander pour son segond lieutenant.
+Je n'étois encore bien guéri de mon bras ny de mon costé, je m'excusay
+sur cela, et que je ne ferois rien sans l'agrément de M. de Lâtre auquel
+je devois tout. M. Bart en fit ma cour à M. de Lastre et luy dits:
+«J'aurey plutots finy ma campagne que vous ne serez prets à sortir; je
+vous rendray Doublet au retour.» Le soir je rentray chés mes bons hostes
+pour souper, et je ne leur dits rien de la proposition, et sur la fin du
+repas, la dame me dits: «Je ne vous croyois pas sy dissimulé vous voulez
+aller avec Jean Bart et quiter mon mary.»
+
+Je paru estonné crainte que M. Bart n'eut dit que c'étoit moy qui l'eut
+sollicité. Et M. de Latre prit la parolle et dits: «Non c'est M. Bart
+qui l'a demandé et a fait une honeste responsce, qui me fait augmenter
+l'estime que j'ay pour luy. S'il étoit bien guéri, je luy consseillerois
+d'y aler pourveut qu'au retour il revienne à moy et j'ay mesme donné mon
+consentement à M. Bart.» Et je conssentits.
+
+Le 9 janvier 1674, nous sortismes les cinq frégates du Roy avec trois
+autres frégates de particuliers et le 20e du mesme mois nous prismes une
+grande flûte holandoise venant de Moscovie, richement chargée, et après
+quoy nous rencontrasmes le gros de la flotte des bleds que nous avions
+fait relascher avec M. le Panetier et nous donnasme sur les deux
+convoys, l'un de 40 et l'autre de 24 canons que nous prismes et toute la
+flote de 36 grosses flûtes que nous aconduismes au port de Dunquerque ce
+qui redoubla les joyes des peuples, et les bleds diminuèrent bien de
+leur haut prix, et notre campagne ne fut que 37 jours. Nous trouvasmes à
+notre arrivée l'escadre et M. le Panetier en état de reprendre la mer,
+et M. le marquis Damblimonts chef d'escadre et commandant à Dunquerque
+avoit obtenu de commander l'_Alcion_ dont il démonta M. Bart, et on luy
+donna la _Serpente_ de 36 canons, et M. De Lastre monta la _Sorcière_ de
+30 canons formant cete escadre de M. Le Pannetier de 8 frégattes et M.
+De Lâtre me prits avec luy comme il étoit convenu, et je fus son premier
+lieutenant. Nous sortismes le 5 de mars pour aler aux isles Orcades et
+celles de Féroe, tout au nord d'Ecosse, espérant d'y rencontrer les
+vaisseaux venant des Indes Orientales. Mais après avoir bien essuyé des
+tempestes sans rien trouver, nous fusmes à la grande ille de
+Hitlant[51], ou il y a de très bons hâvres de toutes marées pour nous y
+espalmer, nos batiments étant très-sales et ne marchoient plus, et là
+nous y aprismes que les Indiens que nous cherchions y avoient passé il y
+avoit dix jours et devoient être rendues en Holande. Notre commandant
+s'arrachoit la barbe de dépit. Ce pays d'Hitlant est habité par des
+Ecossais tous galeux comme des chiens; il ne vivent que presque tout
+poisson et de mauvais pain d'orge et d'avoine; ils ont quelques
+troupeaux de moutons et chèvres, la laine ets métisse dont ils font de
+gros bas et habillement; ils appellent ville de méchantes bourgades,
+pauvres maisons basses où leurs bestiaux sont enfermés avec eux et ils
+puent comme des boucs; leurs chevaux ne sont pas plus haut que des
+bourriques ayant une grosse teste, et mal faits de corps, ainsy les
+beufs et vaches; ils peschent quantité de morues qu'ils font seicher
+sans sel, à la gelée, quils nomment Stocfit ou poisson en baston; les
+testes étant bien seichées et les harestes ils les broyent et en donne à
+menger à leurs bestiaux en guize d'avoine; il n'y a aucun arbre de quoy
+faire un menche à baley, etc.
+
+Je reviens à nostre voyage. Lorsque les frégates furent espalmées M. Le
+Pannetier nous fit remettre à la mer, et fusmes entre le banc des Dogres
+et le Welles, et d'un beau calme convia tous nos capitaines à disner et
+pour tenir consseil; et dans le repas l'on parla de la grande ignorance
+de nos pillotes pour les bancs, qui ne savent lire ny écrire et
+seulement d'avoir esté sur les bateaux pescheurs aux harancs, disent
+conoistre les fonds, M. De Lastre dit bonnement: «J'ay mon lieutenant
+qui est de Honfleur, qui en quatre ou cinq campagnes que je l'ay avec
+moy, et cete dernière avec M. Bart. Je croy qu'il a marché soubs les
+eaux tant il en conoit les fonds, et rend mes pillotes toujours confus,
+mais aussy il a pris bien des peines à sonder souvent quelque froid
+qu'il fît et toujours écrit.» M. Pannetier luy dits: «Comment
+l'apelez-vous?» Et il me noma et dits: «Je say ce que c'est. Son père a
+esté mon amy; envoyez-le chercher, je le veux entendre.» Le conseil
+détermina que pour sauver les fraix de notre armement que l'escadre
+seroit divisée en deux, et que celle de M. Baert iroit vers Jarmuth
+prendre tout ce qu'il trouveroit des pesheurs de harenc holandois, et
+que M. De Latre seroit avec M. Baert et les deux autres moyennes
+frégates, que pour luy avec les trois autres il aloit aler à Gronland
+dans les glaces chercher les baleiniers. Ce fut le coup fatal pour mon
+capitaine et moy quand je paru et que le commandant m'ordonna d'aler sur
+le champ apporter à son bord mes hardes et qu'il auroit bien le soin de
+moy et au retour me feroit avoir un brevet; nous eusmes beau nous
+deffendre, luy avec un: «je vous ordonne de la part du Roy,» il fallut
+obeir quoy qu'à contre coeur. Il me donna une chambrette et sa table, et
+je fut bien mieux que je ne m'étois attendu, quoy que regrettant
+toujours mon cher et premier capitaine. C'étoit au commencement de juin
+que nous fusmes arrivées à Spitbergue soubs les 72 degrez latitude Nord,
+pauvre pays bien froid, et sans aucuns aliments, et sans aucun autres
+peuples que de pauvres Norvégiens, et sous la domination du Roy de
+Danemarc. Nous fusmes autour du Gronland parmy les glasses affreuses;
+nous prismes dix navires hollandois, dont à peine en fismes les
+chargements de deux, qui étoit lard des balaines et quelques fanons et
+nous bruslames sept, et un qu'on donna pour reporter les équipages dans
+leur pays; les Maloüins y avoient esté qui avoient pis que nous, et en
+faisant notre retour nous prismes au Nord d'Ecosse un navire holandois
+de 24 canons venant de Portugal richement chargé, et on nous aprits que
+M. Baert avec son escadre avoit emmené trente deux bus ou flibots
+holandois et leurs deux convoys; ainsy le Roy gagna à ces armements.
+
+Lorsque nous fusmes désarmées et bien payées, je futs obligé de
+reprendre auberge chez M. de Latre et je luy dits que mon dessein étoit
+d'aller quelques mois chez M. Denis, prestre et géografe du Roy à
+Diepe[52], affin de me perfectionner davantage avec un aussy habil
+homme. Il eut paine à y conssentir, me demandant sy je voulois tenir
+l'école de Marine. Je luy dits que ce n'étoit pas ma pensée, mais que je
+peuts devenir estropié et que cela me pouroit servir, et conssentirent à
+mon départ que je les ferois gardains de mon butin pour m'obliger à
+retourner avec eux. Je leur fit aconnoistre qu'il n'y avoit pas dautres
+moyens de me dégager d'avec M. Le Panetier, qui me dits au désarmement
+qu'il me retenoit pour la prochaine campagne, et ils m'aprouvèrent
+très-fort.
+
+Je fus à Diepe trouver M. Denis, et m'acordé avec luy de me recevoir en
+pension à sa table, couché et blanchir moyennant cinquante livres par
+mois et me fournirait les livres nécessaires. Il me comença par les
+principes de la Sphère, les marées, les hauteurs, le quartier de
+réduction et l'échelle angloise, etc., que je savois parfaitement, ainsy
+que les sinus, tangentes et lorgaritsmes. Sur quoy il me demanda ce que
+je venois faire chez luy ayant autant de théorie et d'en savoir les
+pratiques. Je luy dits que je me voulois perfectionuer avec un aussy
+habile maistre; ainsy il eut la bonté de ne me pas épargner ses soins.
+Il m'aprit les triangles sphériques et les éllements d'Euclides et les
+calculations en moins de trois mois, que je voulus le quiter n'ayant pas
+dessain de m'établir maitre géographe, n'y voulant borner ma petite
+fortune. Et dans ce tems là, juin 1675, je receu une letre de M. De
+Lastre, qui me donnoit advis que l'on réarmoit l'escadre, et que M. Le
+Pannetier luy ordonnoit de me faira retourner pour aler avec luy.
+Cependant je ne savois à quoy m'en tenir. L'envie d'aler gagner de quoy
+et ne pas dépençer ce que j'avois me fit donner lecture de ma lettre à
+M. Denis et demander à compter. Et il me dits: «Qu'alez-vous faire? vous
+alees quiter dans un tems où vous faites bien; croyez-moy, Monsieur,
+demeurez encore deux à trois mois; vous n'avez fait que dévorer ce que
+vous venez d'aprendre trop promptement pour bien retenir; servez-moy
+comme un prévots de sale à mes écoliers, cela vous fortifiera à fonds,
+et je ne veux rien de votre pension; ce n'est point l'intherest qui me
+commande et je trouveray moyen d'éviter d'aler avec M. Pannetier.» Je
+luy dits que sy je luy faisois plaisir que je resterois en continuant de
+payer la penssion. Il répliqua: «Vous m'obligerez infiniment en restant,
+car vous me soulagerez un casse teste avec ce nombre d'écoliers dont la
+pluspart ont la teste dure comme la pierre.» Enfin je restay encore
+trois mois; ce qu'ayant apris mondit sieur le Pannetier montra à M. De
+Lastre un brevet de lieutenant de frégate qu'il m'avoit obtenu et luy
+dits: «Puisqu'il n'a voulu s'embarquer avec moy, je le donneray à un
+autre qui en sera bien aise.»
+
+Et lors qu'au bout de mes six mois de penssion dont j'en avois payé
+trois, en quitant je vouluts payer les trois autres, il me futs de toute
+imposibilité de les faire prendre, ny mesme par la soeur de M. Denis qui
+me proposa qu'avant de la quiter que j'euts à soufrir les examents et me
+faire recevoir à l'admirauté pour pillote et que cela ne me dérogeroit
+en rien ains au contraire, et que je luy ferois plaisir et honneur et
+qu'il en payeroit la dépence. Sur quoy je luy dits quil me l'avoit plus
+que payée et que je le satisferois en tout ce que je pourois, et fus
+terminé que trois jours enssuite l'assemblée s'en feroit. Il convia pour
+moy quatre anciens capitaines et 4 pillottes, qu'ils me quiestionnèrent
+de tous costés, et à leurs aprobations je fus enregistré devant Mrs de
+l'admirauté. Après quoy nous fusmes tous disner chez M. Denis, qui étoit
+prestre et n'auroit voulu entrer en auberge, et ne conssentit que je
+payats que ce qui étoit venu de chez le traiteur et rien de ce qu'il
+avoit fourny de chez luy. Je creut partir le landemain ayant disposé mon
+porte manteau, et luy et Madame sa soeur m'arestèrent pour le landemain
+en disant qu'il faloit que je leur aidats à manger ce qui étoit resté du
+repas, et à nostre séparation ce fut des amittiez et tendresses
+réciproques.
+
+Je me rendis à Dunquerque pour la veille des Roys, 1676, chez mon ancien
+capitaine où nous régalasmes avec les parents et amis, et me conta qu'à
+sa dernière campagne une de leur frégate périt sur le banc des Ysselles,
+et que toute l'escadre y penssa périr par l'ignorance de leurs pilotes,
+et que M. Le Pannetier avoit bien pesté de ce que je n'étois avec luy et
+qu'il me conseilloit pas de paroistre sitots devant luy, et que luy il
+avoit quelques propositions à me faire et me tint deux jours en suspend,
+après quoy il me déclara que par le moyen de ses amys il me vouloit
+faire capitaine d'une jolie frégate de 14 canons nommée la _Diligente_.
+Je luy dits que j'étois tout à lui et ferois tout ce qu'il jugeroit à
+propos, cepandant que je serois fort aise de continuer soubs son
+comandement, et il me dits: «Je le voudrois bien, mais M. le Pannetier
+vous en ostera, et ne vous fera plus d'avance étant piqué contre vous,
+et lorsque vous serez capitaine en chef hors de sa dépendance il ne
+pourra plus vous nuire». Ainssy il s'intéressa sur la _Diligente_ et me
+fit agréer par tous les autres intéressés, et après quoy je fus saluer
+M. l'intendant et M. Le Pannetier, qui me demanda d'où je venois, et que
+j'avois perdu à être lieutenant de frégate du Roy, qu'il en avoit obtenu
+le brevet, et que par mon absence il avoit fait placer M. Domain, mais
+qu'il n'y avoit rien de perdu et que faisant une ou deux campagnes avec
+luy il récupéreroit ce poste. Je luy dits que j'étois fasché de ne
+pouvoir plus aller soubs son commandement, et que j'étois engagé pour
+commander une frégatte que des particuliers m'avoient donnée et qu'ils
+m'avoient fait venir de Diepe pour le subjet. Il dits: «Cela est beau de
+quitter le service du Roy pour des particuliers». Et je me retiray avec
+profonde révérence.
+
+Je sortis du port le 14 février (1676) avec 92 hommes d'équipage et fut
+croiser vers le Texel et le Vlye qui est à l'entrée et la sortye des
+bastiments d'Amsterdam, mais j'en fus chassé par des navires de guerre,
+et je futs à l'ouvert de la baye de Hull au nord d'Angleterre et dans le
+dessain d'entrer dans la dite baye quoyque très-dangereuse pour ses
+bancs de sables, mais il en sortoit deux moyens bâtiments que je prits
+tous deux chargés de charbon de terre; l'un en outre avoit 60 saumons
+d'étain et 150 de plomb, et l'autre 20 saumons d'étain et 100 de plomb
+et trois balots de bayette ou flanelles, et les amarinois pour
+Dunkerque. Et étant au travers de l'Ecluse une frégate qui sortoit de
+Flesingue de 18 canons voulut m'aracher ma proie, je fis dépasser mes
+prises en avant de moy et je l'atendis pour la combattre avant qu'elle
+les peut atraper pour leur donner loisir à s'échapper, et elle m'attaqua
+vivement et sans m'oser aborder, nous nous chamaillasmes près d'une
+heure, et elle fut désemparée de son petit mât d'hune. Je tins ferme et
+s'étant raccomodée elle revint à la charge et sa grande vergue luy
+tomba, faute à elle, des précautions qu'elle devoit prendre, et je me
+trouvay blessé au costé gauche de la teste par un coup de fusil, et dont
+il n'y eut que les chairs emportées et l'os effleuré, à ce que reconnut
+mon chirurgien par une esquille qu'il en retira, et je ne m'aperceut de
+ma blessure qu'après le combat et que j'étois remply de sang, j'eus
+quatre de mes hommes tuez, deux estropiez, l'un d'un bras et l'autre de
+la cuisse cassée et six moyennement blessés, dont j'étois le 7e. Je
+courois après mes prises qui avoient déjà dépassé une lieue d'Ostende,
+où je craignois le plus, il se trouva une corvete de quatre canons
+sortye de Nieuport qui enleva la plus petite de mes prises avant que je
+les eût pu joindre et auroit enlevé l'autre sy je m'étois trouvé à tems
+de l'en empescher; je la conduit au port où il falut que j'entras avec
+ma frégate pour la raccomoder des coups de canons qu'elle avoit reçeus
+et pour me faire guérir et mes blessés.
+
+Pendant mon absence dans ce petit voyage il y eut une lettre de Holande
+à mon adresse à la poste; elle fut portée à M. l'Intendant de la marine,
+et comme étant un peu rétably de ma playe je le fus saluer. Après quoy
+il me demanda quelle habitude et relation j'avois en Hollande et avec
+quy, étant en guerre. Je luy dits que j'avois paine à savoir de quelle
+part elle me venoit, excepté M. de Ruiter avec lequel j'avois lié
+amittié en Angleterre. Il la demanda à son secrétaire et me la rendit
+cachetée dizant: «Voyons ce que l'on vous écrit.» Je lui redonnai sans
+l'ouvrir, et il me dit: «Ouvrez et la lisez haut.» Je la leut et luy
+donnai à voir si je n'avois rien déguizé. Elle contenoit de ce que
+j'avois esté longtemps sans luy écrire et bien des honnestetés et
+ammittiez et m'ofroit de l'aller trouver, il me procureroit ma fortune
+en me marquant entre autre que si je n'étois pas pourvu, que j'eus à
+l'aller trouver et qu'il étoit dans l'état de m'avancer et me donner le
+commandement d'un vaisseau des Etats. Sur quoy M. l'Intendant me dit:
+«Voudriez-vous prendre les armes contre le Roy et estre traitre à
+l'Etat.» Je protestay que non: et il me dits: «Je vous défends d'avoir
+plus de commerce de lettre avec ce M.» Je lui demanday seulement la
+permission que je peuts répondre cette fois à ces honnestetez et le
+prier de ne me plus écrire que la guerre ne futs finie et que cela me
+feroit préjudice et que je donnerois ma lettre à son secrétaire pour lui
+communiquer avant de l'envoyer, ce qu'il trouva bon.
+
+Après estre bien guéry et ma frégate bien redoublée et renforcé mon
+équipage, je sorty du port le 26 de mars et fut droit à l'entrée de la
+Tamise, entrée de Londres, et le surlandemain je fus bien chassé par
+deux gardes costes d'Angleterre lesquels nous penssèrent faire périr à
+force de porter les voilles d'un tens de neige et très rude, et nous
+avions déjà trois pieds d'eau dans nottre calle quand j'arivé à la rade
+de Dunkerque où ils m'abandonnèrent, et deux jours après je repris la
+mer et fut croiser, sur le banc des Dogres où j'en prits un qui avait
+quarante-deux barils de morue blanche salée; je l'envoyai au hazard par
+dix de mes gens et arivèrent heureusement. Six jours après je pris un
+flûton d'environ 90 thonneaux venant de Portugal avec du sel, 28 pipes
+d'huille d'olive, 6 balles de laine lavée, et de plusieurs caissons
+d'orange et de citrons, et je la conduits heureusement à Dunkerque.
+Nostre biscuit se trouva gasté dans la soute par la grande eau que nous
+eusmes lorsque les Anglois m'avoient chassé cy-devant, il me fallut
+rentrer et désarmer la frégatte. Je ne pus réquiper ny sortir avec ma
+frégatte qu'au 10 octobre parcequ'il nous fut fait deffense à tous les
+particuliers d'engager aucun matelots que M. Bart n'eut acomply les
+équipages de son escadre, et après quoy je fits en peu de temps la
+mienne, ainsy que deux autres frégates de mes confrères, et sortismes de
+compagnie et douze jours après nous fusmes très mal traités des
+tempestes, qui nous séparèrent. Je couru vers les costes d'Ecosse en vue
+de trouver quelque abry au risque d'estre prisonnier de guerre plutots
+que de périr, mais le vent cessa après neuf jours de tourmente;
+j'aperceu un moyen navire sur le soir et je fits semblant d'aler une
+autre route que luy. Et aussi tots qu'il fit bien nuit nous redonnasmes
+après luy à petite voilure; et au clair de la lune, sur les 4 heures du
+matin, nous en eusmes connoissance, et ne l'aprochasmes pas plus près,
+et le jour venant nous fusmes après iceluy, que nous prismes sur les
+neuf heures, et c'étoit une grande barque que les Flessinguois avoient
+prises sur notre nation venant de l'ille Madère, chargée de grosse
+écorce de citrons confits et du vin; je la conduisois jusqu'au travers
+de la Meuze où je futs rencontré par deux frégates de Zélande, l'une de
+24 canons et l'autre dix-huit, qui coururent droit à ma prize et s'en
+empara et celle de 24 me batoit en ruine et m'aborda et ne sauta que 3
+de ses hommes dans nous, et nous décrocha ayant son mât de beaupré rompu
+à l'uny de son étrave, je luy donnay la décharge de nos canons et de
+mousqueteries, et celle de 18 canons étoit trop soubz le vent pour nous
+ratraper, j'eus huit hommes tuez et 15 à 16 blessés, sans estre
+estropiés, et il nous falut rentrer au port bien batus, et sans prise;
+nous y aprismes qu'un de ceux qui avoit sorty avec nous avoient péry
+corps et biens, et que l'autre étoit revenu sans rien faire à sa course,
+ayant penssé aussy périr par la tempeste que nous eusmes.
+
+En mars, 1677, je ressorty avec ma mesme frégatte; je fits plusieurs
+moyennes prises que j'envoyois par mes gens, n'étant de valeur, et elles
+furent toutes reprises; je parcouru aux costes de Norvègues sans y rien
+trouver, et m'en revenant pour désarmer je rencontré plusieurs navires
+marchands holandois, lesquels avoient trop de force pour que je les peus
+ataquer, étant affoibly de mon équipage par les petites prises dont j'ay
+parlé; cela me dégousta de retourner avec un navire d'aussy peu de
+force, me ressouvenant des hazards que j'y avois encourus, et lors que
+je l'eus désarmée, je remerciay MM. les inthéressés par l'advis de mon
+ancien capitaine qui me promit la place de second capitaine avec luy sur
+la frégate de 30 canons, dans l'escadre de M. Pannetier qui comandoit
+l'_Etroitte_ de 40 canons.
+
+Nous sortismes six frégates sur la fin de may, nous fusmes cinq mois à
+croiser sans avoir encontré ny fait rien de remarquable, et après quoy
+l'on nous désarma tous à notre retour.
+
+En juillet 1678 la cour ordonna à Mrs Le Pannetier et Bart de r'armer et
+de se diviser en mer leur escadre, je retournay avec mon premier
+capitaine. Nous fusmes aux iles Orcades entre Fulo et Faril y atendre
+les Indiens dont on avoit advis de leur retour pour Hollande, mais Mrs
+les Etats toujours bien advisés, avoient envoyé audevant plusieurs
+galiotes bonnes voilières avec des pilotes costiers pour les bancs et
+des rafreschissements et vivres, nous donasmes plusieurs chasses sur ces
+galiotes sans en pouvoir atrader; cela nous tira du bon parage où nous
+étions. Et y ayant retourné nous aprismes par un bateau pescheur de ces
+illes que la flotte de dix de ces vaisseaux avoient passé il y avoit
+trois jours, et que par les maladies ils avoient bien perdu de leurs
+équipages; nous courusmes après jusqu'à l'ouvert du Texel sur le Bree
+Vertin sans rien trouver, cela nous unis tous en consternation. Les
+vivres aloient nous manquer et prêts à nous en retourner, lorsque sur le
+banc des Dogres, nous aperçusmes deux gros navires, nous creusmes estre
+quelque Indiens, nous les atrapasmes en peu de tems à portée de nos
+canons et ils furent bientots rendus. C'étoit deux pinasses de 7 à 800
+thonneaux, avec un 36 canons et l'autre 30, lesquels venoient de
+Suirinan et Curassao chargés de bonnes marchandises comme sucre, indigo,
+cuirs, rocou et bois du Brésil et Campesche. Nous les escortasmes
+soigneusement jusqu'à Dunquerque, où nous désarmasmes tous, et on
+parloit de la paix, et à la fin du déchargement de la grande prise on
+trouva 26,000 piastres.
+
+Mr Bart avoit rentré au port huit jours avant nous, et y avoit amené 20
+buschs avec du haran et en avoit fait brusler 32 et enleva aussy leurs
+convois qui étoit le _Mars_ de 40 canons, et le _Prince Peerts_ de 24.
+Le Roy ne faisoit ces armements qu'en vüe de faire crier les peuples
+d'Hollande en détruisant leurs flotes des marchands et de la pesche de
+leurs poissons qui est d'un profit considérable pour la Hollande, et par
+ces pertes les provoquer à demander la paix.
+
+1679. L'on eut la nouvelle de la paix avec la Hollande et Angleterre.
+Les deux dernières prises que nous avions amenées étoient d'un trop
+grand port pour nos marchands de France, le conseil ordonna de les
+envoyer à Lisbonne en Portugal pour les y vendre, étant très-propres
+pour les voyages du Brésil; Mr de Latre eut cette comission de les
+conduire et de les vendre, et un parent de Mr Bart nommé Corneille Bart
+comandoit l'autre soubs les ordres du dit sieur de Latre qui me prit
+pour son segond, et nous partismes de Dunkerque vers la fin de février
+n'ayant que du lest et un simple équipage seulement pour amariner, et
+nous arrivasmes devant Lisbonne le 21 mars et peu à peu nos capitaines
+congédioient nos équipages, pour en épargner la dépence. Mr Desgranges
+pour lors consul de notre nation et comissaire de marine pour le Roy eut
+ordre d'en procurer la vente, et il me pria de dresser les inventaires
+de ce que contenoit les agreits et ustencilles de chaque navire en son
+particulier, et sy j'avois creu les mauvais consseils j'aurois mis de
+mon costé à l'écart pour plus de cinq cents pistoles, que cela n'auroit
+en rien diminué la vente, et qu'on m'offroit et à mon capitaine de nous
+les transporter à couvert. Je le vits un peu dans ce penchant et luy
+dits famillièrement: «Qu'avons-nous de plus cher et plus précieux a
+consserver, que l'honneur?» Sur quoy ayant réfléchy, il me dits: «Mon
+enfant, tu as bien raison, je t'ay estimé et t'estime d'avantage.» Et je
+travaillé exactement et très-fidellement aux inventaires, et l'on fut
+plus de trois semaines à nous acorder du prix que Mr Desgranges en
+souhaitoit. Les marchands portugois ne marquaient pas d'empressement à
+leurs offres, ce qui déconcertoit un peu nos Mr. Je leurs dits que
+j'avois en penssée une ruze qui m'étoit venue en l'esprit, qu'il faloit
+faire sourdement coure le bruit que les marchands de Cadix en ayant eu
+advis qu'ils en faisoient offrir plus de quinze mil livres qu'on ne nous
+en offroit, et faire remettre les mâts d'hunne et les voilles en état
+d'apareiller, et tirer les expéditions pour sortir du port. La choze fut
+trouvée bonne, et nous travaillasmes à nous réquiper, on nous offroit
+déjà mil cruzades de plus et puis encore 500. Je dits: «Il faut aler
+plus haut; il faut faire dessendre nos vaisseaux à Blem[53] qui est la
+sortye, et au pis aler nous concluerons.» Et deux jours après comme nous
+étions soubs les voilles, il vint à nos bords une chaloupe avec un ordre
+de Mr Desgranges de remonter à nos places, sur ce qu'il avoit conclu le
+marché des deux navires. Nous ne pouvions remonter à cause de la marée
+que nous avions atendu baisser pour nous dessendre; nous mouillasmes les
+ancres et dits à Mr Delastre: «Alez trouver Mr le consul et luy demandés
+s'il a penssé à notre chapeau[54] et que ne l'ayant fait il fasse savoir
+à ces acheteurs que nous ne conssentons à la vente et que nous irons à
+Cadix.» Et il conduit Mr de Lastre chez les marchands où ils
+s'expliquèrent, où nous obtinsmes six cents cruzades de chapeau valant
+douze cents livres, que nous partageasmes en trois et nous remontasmes
+le lendemain à marée montante, et secrètement Mr le Consul me donna cent
+cruzades pour mes paines des inventaires et pour l'advis que j'avois
+donné. Je présentay mes cent cruzades à mon capitaine, lequel n'en
+voulut rien prendre et dits seulement: «Mr le Consul devoit honnestement
+me les délivrer pour que je vous les euts présentées.» Puis l'on me paya
+mes gages, et Mr Delastre me dit: «Il nous faut chercher un passage pour
+retourner enssemble à Dunkerque où nous verons ce que nous ferons pour
+l'advenir.» Mr le Consul nous engagea nous deux à souper chez luy, car
+l'autre capitaine étoit une vraye cruche pour ne pas dire beste; sur la
+fin du repas Mr Desgranges me demanda si je me proposois de retourner en
+France, lui disant que ouy, et: «Qu'alez-vous faire au commencement de
+cette paix où l'on ne sait encore que entreprendre?» Mr De Latre prit la
+parolle: «Il ne sera pas désoeuvré.» Et Mr Desgranges me dits: «Sy vous
+voulez commander icy une caravelle où j'ay intérêt, nous luy avons
+depuis peu fait la poupe en frégate et mastée aussy de mesme elle est
+bonne voilière, mais elle n'a que six canons et autant de périers, voyez
+là; elle est placée devant St-Paul.» Et je luy demandai au lendemain
+pour luy répondre, afin de savoir les sentiments de mon amy et capitaine
+qui eut la bonté de m'acompagner à en faire la visite. Je la trouvois à
+mon gré excepté son peu de déffence contre les Saletins où l'on est fort
+exposé; mon capitaine m'en représentoit les dangers pour m'en dégouster,
+et il me reconnu y avoir du penchant. Il me dits: «Vous en ferez ce
+qu'il vous plaira.» Je futs retrouver Mr Desgranges pour luy demander à
+quel voyage il destinoit. Il dits pour aler porter des sucres à Bilbaots
+et raporter du fer et autre choze. Je vouluts aussy savoir soubs quel
+pavillon et passeports. Il me promit que ce seroit soubs ceux de France,
+car soubs pavillon de Portugal je n'aurois pas acxepté. Nous convinmes
+pour mes gages, ainsy je me séparay de mon capitaine et fits en peu de
+jours mon équipage et chargement, et fit heureusement le voyage de
+Biscaye et retour à Lisbonne, et après avoir fait ma décharge l'on m'en
+proposa un segond et pareil, mais lequel ne fut pas tout à fait aussy
+heureux, car j'échapay belle d'estre esclave par deux frégates de Saley:
+lorsque je faisois route pour Biscaye, étant au travers de Tamina, en
+vue des isles de Bayosne en Galisse, j'aperceus les susdites frégates,
+qui me donnoient la chasse. Je reviray de bord et prits la fuitte pour
+me sauver dans la rivière de Vianna[55] et où la barre y est périlleuse,
+et par malheur la mer y avoit baissé d'une heure et demie; je mits tout
+au hazard de la vie pour la liberté, car j'étois fort empressé puisque
+leurs mousqueteries nous frapoient à nostre bort que j'euts mon
+contre-maistre blessé à la cuisse et un gros dogue que j'avois qui fut
+tué. Je resté seul sur mon pont à faire gouverner, et j'entray entre
+deux rochers par-dessus la barre; les pilotes du lieu n'osoient
+m'aprocher avec leurs chaloupes à cause des boulets de leurs canons qui
+me surpassoient, mais la forteresse de Vianna tira plusieurs coups sur
+ces pirates qui les écarta au large, mais par la marée trop basse, je ne
+peus entrer assées avant dans le port et mon navire échoua presqu'à sec,
+dont il souffrit beaucoup, et que je le creu perdre et les sucres, car
+je futs avec la chaloupe tout autour en faire la visite et je remarquay
+plusieurs coutures entre ouvertes dont l'étoupe en sortoit et point de
+secours des gens du pays, je me fis aporter des chandelles de suif qui
+étoient molasses par la chaleur et dont je les couchois en long, les
+écrasant avec mes pouces dans les coutures et les bouchoirs par ce
+moyen, et lorsque la marée fut au deux tiers montée mon navire se dressa
+et flotta, et les coutures se resserèrent sy fort que toutes mes
+chandelles parurent sur l'eau et que je ne m'arestay pas à les
+represcher, mais bien à faire pomper deux pieds d'eau qui avoit entré
+dedans ma calle dont le premir rang d'en bas des caisses de sucre fut
+endommagées et nous entrasmes au port proche de la ville, quoyque petite
+qui est une des plus agréables que j'ay vues, étant pavée par de grandes
+pierres de taille blanche et grisâtes, et à toutes les places de très
+belles fontaines bouillantes à triple rang et qui maintien une grande
+propreté des rues. Je fis connoissance avec Mr Michel de Lescole[56],
+parisien et ingénieur en chef du roy de Portugal, lequel finisoit de
+fortifier cette ville. J'y fis aussy connoissance avec Mr le Marquis
+Desminas[57], gouverneur des frontières, et dont le fils est aujourdhuy
+généralissime des armées du Roy de Portugal. Je fus 15 jours avant de
+pouvoir sortir du dit port, et faisant route pour Bilbao, le travers du
+Cap Pinas, à un petit matin, j'aperceut un navire qui aparament ne me
+vit pas; je seray de bord et au jour il me chassa vivement. C'étoit un
+de ceux qui me fit entrer à Vienne; je poussay au hazard dans la barre
+des Ribadios dont j'étois proche, et trois jours après je reprits ma
+route et arrivey à Portugaletto au bas de la rivière de Bilbao, et
+ensuite montay à St-Mames à demie lieux proche la dite ville qui est
+encorre très-agréable.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Voyages aux Açores.--Explosion d'un volcan.--Les Pirates
+d'Alger.--Voyages à Madère.--Découverte d'un banc de
+rochers.--Naufrage.--Voyage à l'Ile de Ténériffe; excursion dans
+l'Ile.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un Juif.--Doublet
+résiste aux séductions de Mme Thierry.--Autres voyages à
+Ste-Croix-de-Barbarie.--Les Maures attaquent Mazagan.--Retour à Cadix
+puis en France.
+
+
+1681. Pendant cete année j'ay fait plusieurs voyages à toutes les illes
+Assores pour y charger des bleds froments et les porter à Lisbonne, et
+dans mon premier en vüe de l'ille de Saint-Michel j'échapay heureusement
+par adresse d'un piratte de Salé, ce qui seroit ennuyeux à réciter.
+
+Dans le segond, je futs à la Tercère, capitale de toutes les autres, où
+est un bon évesché et un colège de jésuites et plusieurs beaux couvents,
+tant Récolets que Religieuses de trois ordres, une bonne citadelle
+presque imprenable par sa situation ne pouvant estre ataquée que du
+costé de la ville qui forme un amphitéastre. A la sortie de ce port, je
+futs au Fayal pour y charger des sucres qui y étoient arrivés du Brésil
+et finir mon chargement d'excellents vins de l'ille Pico nommés vins
+_passados_ qu'on apelle vins du Fayal, mais il n'y en croit que très
+peu, tout vient de l'ille du Pic, mais c'est que la rade où posent les
+navires est devant et proche la ville du Fayal, où pendant que j'y étois
+un volcan creva au haut de la montagne, et les ruisseaux de feu en
+dessendoient à un cart de lieux de la ville dans une ravine qui les
+recevoit, dont on étoit empoisonné des odeurs du souffre et bithume.
+Notre consul étoit le sieur Gédéon Labat de la Rochelle, qui se
+convertit pour épouser une demoiselle portuguaize; le consul pour les
+Anglois étoit Jacques Ston, et celuy des Holandois Jean Abraham, et il
+étoit resté chez les Pères jésuites un cordelier françois qui n'avoit
+voulu se rembarquer sur un navire qui avoit relasché en cette ville. Je
+fus convié par tous les sus-nommés d'aler avec eux voir autant que
+possible le dit volcan, et sans quelques affaires qui me survindre à mon
+bord j'aurois esté de la partie; et lorsque le soir je retournay à terre
+j'en apris le succès, qu'ils avoient esté près d'une lieue dans la
+montagne et qu'il se creva un autre volcan autour d'eux et dont le
+cordelier y fut englouty sans le plus apercevoir. Abraham le holandois,
+fort alerte à sauter, en fut quite pour les jambes un peu brûlées, ayant
+sauté des ruisseaux en feu, et le reste furent fort épouvantés et
+fatigués d'avoir raporté de leur mieux le pauvre Abraham qui ne vécut
+plus que deux jours. Et je retournay à Lisbonne, et en peu de jours je
+futs réquipé pour le mesme voyage où de chemin faisant je devois porter
+à l'île de la Terciere Don Roberto de Saa, secrétaire d'un nouveau
+évesque, avec une partie de ses ornements et meubles et de ses
+domestiques.
+
+Etant environ cent cinquante lieux en mer, je fus rencontré d'une
+frégate de 36 canons nommé le _Rosier Dargel_[58], et plus de 300
+hommes. M'ayant aproché à la voix, il me fit comandement d'abaisser mes
+voilles et d'aler avec ma chaloupe à son bord, ce qu'il fallut faire.
+Aussitôt que je fus dans son bord, quatre gros Maures les bras nus
+jusqu'aux épaules tenant d'une main chacun un sabre clair comme argent
+me conduisirent au Reys qui étoit assis comme un tailleur sur un beau
+tapis, fumant de bonne grasce avec une longue pipe, me faisoit
+questionner par un renégat de Provence qui étoit son lieutenant. L'on
+fit aussy embarquer mes 4 hommes, et bien une douzaine de turcs armés
+furent à mon bord. Il me demanda mon passeport dont j'étois porteur, et
+après l'avoir bien examiné, il me fit dire que sy je savois avant mon
+départ que la guerre entre Alger et la France étoit déclarée et que
+j'étois son esclave avec mes gens. Je luy dits que j'étois certain du
+contraire et que j'en étois bien informé chez notre ambassadeur. Et pour
+me mieux intimider, il me fit dépouiller mon justau corps et veste,
+chapeau et peruque, cela ne laissa pas de m'éfrayer. Et ses gens
+revindrent de nostre bord et lui dirent avoir trouvé dans ma chambre un
+prestre portugais malade dans une cabane et qu'il avoit cinq à six
+valets et neuf à dix chiens de chasse, et qu'il faloit que ce fût un
+évesque. Je luy dis: «Vos gens ne se trompent pas de beaucoup, car c'est
+son secrétaire.» Et sur cela, il dits: «Prends garde, crestien, ne me
+ment pas.» Je dis «Faites examiner ses papiers et ses gens et sy je
+ments jettez-moy à la mer.»--Il répliqua: «Non, non, je te garderay
+mieux.»--Tout cela m'embarassoit fort, et je croy mon passager et tout
+le reste ne l'étoit pas moins. Mais à mauvais jeu, bonne minne. Après
+m'avoir bien tourné sur tous sens, il me fit rabiller, et me donna un
+verre d'eaudevie et me voulut engager à fumer. Je m'en excusay disant
+que je n'en avois pas l'usage. Ensuitte il me parla luy mesme en langue
+franque demy Espagnol et François corompu et que j'entendois très
+bien.--«Sy tu veux avoir ta liberté, ton équipage et ton navire, il faut
+que tu conssente par écrit que j'enlève tous tes portugais et leurs
+bagages seront à toy.»--Je luy dits: «Vous avez la force en main, je ne
+puis empescher vos volontées, et vous savez mieux que moy que sy je
+faisois telle action que je serois au moins pendu et que je m'estimerois
+bien plus heureux d'estre son esclave.»--Il me dit par deux fois: «Tu es
+malin, prends bien garde à toy, entends-tu?»--«Oui seigneur, j'entends.
+Et sy vous m'enlevez, le moindre de mes passagers, il faut aussy
+m'enlever, sinon jiray droit vous attendre à Argel devant vostre Dey qui
+me fera justice.» Et le lieutenant renégat me donna un souflet
+légèrement en disant: «Ets ainssy que tu parles au Reys.»--Je luy
+enfonça du pied sur l'os de la jambe croyant luy pousser au ventre. Le
+Reys se leva: «Alons, qu'on donne la bastonnade à ce jeune coco.» L'on
+s'y préparoit. Je dits au Roy; «Seigneur, écoutez. Cet homme qui m'a
+frapé le premier et sans vos ordres n'est pas un turc, cets de ma nation
+renié[59].»--Il tend les bras vers moy disant: «Il a raison. Va à ton
+bord et te retire de moy.» Ce que j'aspirois entendre. Ses gens
+enlevèrent seulement six rôles de tabac de Brézil, qui étoient pour le
+bureau de la Terciere, dont je fits semblant n'en rien voir; l'on fit
+rembarquer mes 4 matelots et nous retournasmes jouyeux dans notre petit
+bâtiment et continuyons notre route. C'étoit sur les 6 heures du soir
+lorsqu'il nous relascha, et nous en perdismes la vue en peu de temps.
+C'étoit le beau de voir le secrétaire se lever de sa cabane et me baiser
+les pieds et aussy ses gens sans m'en pouvoir dégager m'apelant; _Santo,
+santo liberator_.
+
+Deux jours après ce malheureux encontre, nous fusmes ataqués des vents
+de oest et sud-oist tout opozès à nôtre route, et grande tempeste
+pendant 16 jours; nos vivres manquoient; la contagion se mit à mes
+passagers excepté Mr de Saa; les autres mouroient au premier et deuxième
+jour qu'ils estoient pris par un seignement de neez. Mon chirurgien fut
+le premier des nostres mort la deuxième journée, mon pillote ensuite en
+un jour; plus personne ne voulut se hazarder d'aler tirer deux morts
+entre ponts, j'y fut les atacher à une corde et criois à ceux de haut:
+«Hisse.» J'en fus pris d'une grande douleur de teste, et sentois comme
+un feu soubs l'aisselle gauche. Mon contre maistre, vénitien de nation,
+me pilla du vieil oingt, de l'ail, du sel, de la poudre à canon et
+m'apliqua sur la douleur qui étoit enflée son emplastre; j'en penssay
+perdre l'esprit ayant une fièvre terible; je m'atachay la teste d'une
+fine serviette que je faisois étraindre par deux hommes de toute leur
+force que mes yeux en étoient forcées; l'abcès creva dès la mesme nuit,
+et mon vénitien me lava avec du vin presque bouillant; je me soutint et
+je faisois pousser vent arière à toute force pour atraper la première
+terre venue; j'avois perdu mon point de navigation dans mon mal, je
+poussois au hazard et en cinq jours par un matin nous aperceumes la
+terre que je reconnuts estre entre Port à port et Viana où j'avois esté.
+Je poussay dedans en tirant quelques canons et nous trouvasmes une
+chaloupe de pillotes de la barre qui nous y entrèrent, et je ne permis à
+aucun d'eux d'entrer dans mon bord crainte de leur communiquer notre
+contagion, je leur donnay une lettre ouverte et trempay au vinaigre pour
+M. de l'Escolle, où je luy donnois advis de nostre malheur et le
+suppliois de sa protection et ses pilotes la receurent ne sachant lire
+le françois, ny à qui je l'adressois. Ils la portèrent au consul de
+notre nation, qui la fut communiquer à Mr le Marquis Desminnes, lequel
+ordonna de nous mettre avec notre bâtiment dans une crique, à deux
+lieues éloignées de la ville, entre une pénisule de sable déserte de
+toutes maisons plus d'une lieue autour de nous, lequel me fit dire que
+lorsque j'aurois quelques besoin de mettre mon pavillon en berne, et que
+moy ny mes gens ne se communiquats avec ceux par quy il m'envoiroit les
+secours que l'on débarqueroit sur la pointe et où je metrois mes lettres
+trempées ou vinaigre au bout d'une gaule. Mr de Saa et moy lui
+écrivismes une lettre respectueuse le suppliant de nous honorer de sa
+protection, et il nous fit responsce de bien observer les reigles
+requizes au pareil cas, et que rien ne nous manquera et que Don Miguel
+de l'Escole étoit retourné à Lisbonne. Il fit poser des sentinelles pour
+nous empescher communication avec ces habitants, mais il se fit une
+cabale pour nous venir brusler dans notre navire, et auxquels nous
+fismes la peur de tirer dessus, et en donnai advis à Mr Desmines qui me
+manda de tirer sur ceux qui m'aprocheroient, et il fit redoubler sa
+garde. Je fits débarquer des voilles sur la pointe de sable et des
+petits mâts et fits deux tentes l'une pour mes gens et pour Mr de Saa et
+moy et notre mousse. Il me mourut un matelot au bout de trois jours de
+notre arivée, et nous l'enssablasmes bien au loin de nous sans le donner
+à conoistre à ceux du pays, le restant de mes gens se rétablissoient
+d'un jour à autre, ainssy que Mr de Saa et moy; il est vray que nous
+fusmes bien secourus de tous vivres et rafreschissements et les deux
+communautées de religieuses nous acabloient de confitures et conssomées.
+Au bout de quinze jours Mr de Saa et moy écrivismes une lettre civile à
+Mr le Marquis en luy donnant advis que depuis nous estre débarqués sur
+la péninsule et fait airer notre navire et le laver avec l'eau de la mer
+tous les jours et nos hardes et brullé les paillasses, que nous
+jouissions d'une parfaite santé et que nous nous sentions en état de
+reprendre la mer, ayant repris des vivres et quatre matelots qui me
+manquoit. Il nous fit réponsce de ne nous pas précipiter et qu'il me
+faloit rester jusqu'aux 40 jours, et après quoy nous aurons toute
+satisfaction. Cependant au bout d'un mois il se fit aporter dans une
+barque couverte avec des tapis et nous aprocha de fort près, à nous
+entre parler avec facilité, et nous exorta à patienter dix à douze
+jours, et que je luy envoya un mémoire de tout ce qu'il me faudroit pour
+mon voyage, qu'il le feroit tenir tout près pour ne me pas retarder d'un
+moment, et puis il s'adressa au secrétaire de l'évesque luy disant:
+«Votre seigneur Evesque est mon parent et mon amy; je vous consseille de
+vous débarquer après la quarantaine et d'aler à Lisbonne où vous aurez
+occasion d'un plus gros bastiment». Mr de Saa luy repliqua: «Monsieur,
+sy vous saviez ce qui nous est arivé avec un navire turc et comme mon
+capitaine a agy à me délivrer de la captivité vous seriez surpris, et
+vous mesmes ne me conseillerez pas de le quitter». Et luy conta en
+racourci l'histoire, et dont Mr le Marquis me donna des louanges et
+qu'il m'avoit cy-devant connu quant j'échapay les deux saletins, et
+qu'il feroit de son mieux pour nous contenter et il me fit engager par
+notre consul cinq matelots, qui s'étoient trouvés échoués dans une
+tartane, à l'entrée de Caminie. Attendant ma quarantaine finie, je receu
+les provisions du contenu en mon mémoire et le secrétaire fit faire
+provision de volailles et moutons sans les présents de Mr le Marquis et
+des nonnes que j'en avois ma chambre remplie. Je livray une lettre de
+change sur Mr Desgranges au secrétaire de Mr le Marquis pour le montant
+de ce qu'il avoit fourny en argent et vivres, et le remerciasmes très
+fort de toutes ses bontées. Mr de Saa luy voulut aussy payer comptant ce
+qu'il avoit receu, mais Mr le Marquis n'en voulut rien recevoir,
+s'excusant qu'il s'acomoderoit bien avec le seigneur évesque son cousin.
+Et la 39e journée de notre détention, comme il faisoit un tems
+très-favorable pour sortir le port et la barre, obtinmes notre congé
+étant tous en bonne santé, et en sept jours nous arrivasmes à Angra,
+ville capitale des Assores, où l'on nous croyoit péris ou esclaves, et
+ce fut des joyes de nous y voir. Mr de Saa en étoit originaire et sa
+famille qui étoit des plus considérables dans l'ille, après qu'il fut
+débarqué et raconté nos advantures j'estois caressé et estimé d'un
+chacun; j'estois acablé de présents de table sans ce qui m'en restoit du
+départ de Vienna. Ayant en trois jours débarqué ce qui étoit pour le
+seigneur évesque et secrétaire, je party pour me rendre à l'ille du
+Fayal et y arriva au landemain n'y ayant que 30 lieux de distance, et au
+Fayal je trouvay des ordres d'y recevoir seulement 64 caisses du sucre
+et ensuitte aler à l'ille de Madère y recevoir le reste de mon
+chargement à 250 lieues éloigné, et fus 17 jours à m'y rendre, et en dix
+jours j'eus fait mes expéditions. Et ayant party en faisant ma route
+pour me rendre à Cadix, me trouvant 7 à 8 lieux dans le Nord-Est de
+Porto-Santo[60], le calme me prit, j'aperceus à une portée de mousquet
+de mon bord un grand frémillement de la mer, comme d'une forte marée;
+mes gens croyoient que c'étoit un lit de poissons, cela ne me contenta
+pas. Je fis mettre la chaloupe à la mer et m'y embarquay avec une ligne
+et un plomb pour sonder, et en étant proche je trouvay 13 à 14 brasses
+d'eau, et avançant je ne trouvay plus que onze pieds d'eau et rochers.
+Je trouvay une grande vergue d'un gros vaisseau qui avoit plus de 60
+pieds en longueur taillée sur les 16 carres excepté au bout; sa poulie
+de grande drisse étoit à trois roüets de gayac et la cheville ayant 7
+pouces en grosseur, j'eus de la peine à atirer cette vergue le bout d'un
+de ses bras étoit acroché au fond ou au corps du vaisseau, et aussy la
+grande drisse, j'eus peine de les couper et l'entrainay le long de notre
+bort, mais impossible de la pouvoir embarquer et je n'en eut que la
+grosse poulie et celle d'un dormant d'un bras; il survint du vent et
+poursuivi ma route. Cets de cette découverte que Mr Bougard me cite dans
+son livre intitulé: _Le petit Flambeau de mer_[61].
+
+(1682). J'arivé dans la baye de Cadix le 8e janvier; je fust à terre
+trouver M. notre consul, qui me demanda sy je savois que la peste y
+estoit, Je luy dits que non.--«A qui estes-vous adressé?» Je luy dits;
+il m'y fit conduire. C'étoit à M. Bonfily et Gualanduchy, marchands
+génois, qui me dirent: «Hé mon Dieu, mon capitaine, retournés au plus
+vitte à votre bord et mettez soubs voille la peste est icy. Alez-vous en
+dans la rivière de Siville, où nous vous envoirons des ordres.» Et je
+part sur-le-champ et mits à la voille, et à minuit j'étois à l'ouvert de
+cette rivière, et je fist revirer de bord alant vers la mer, atandant
+que le jour paruts. J'étois extrêmement las et fatigué. Je dits à mon
+pilote, à qui c'étoit à luy de veiller, de continuer d'aler au large
+jusqu'au point du jour, mais il n'en eut pas la patience. Sur les deux
+heurres il fit revirer de bord pour nous aprocher de l'entrée, pendant
+que je dormois d'un profond sommeil, et sur les trois heures je fus
+réveillé en sursault, sentant notre navire sauter sur les roches et
+d'entendre crier: «Nous sommes péris.» Et sortant de ma chambre tout
+effrayé, je crie: «Ameine les voilles.» Mais je ne trouvay de tout mon
+équipage qu'un garçon qui me servoit dans ma chambre. Mon coquin de
+pillotte qui étoit Anglois de nation s'estant jetté dans ma chaloupe
+avec mes matelots m'abandonnèrent avec ce seul garçon, fils du capitaine
+Pelvey, d'Honfleur. Et je criay à force de voix à ceux de mon équipage
+que lorsqu'ils seroient arrivés à terre de m'envoyer la chaloupe et
+quelque bateau du pays pour me secourir et le navire s'il se peut faire.
+Je restay ainssy ne sachant mon dernier moment, le navire à demy plein
+d'eau jusqu'à dix heures du matin, lorsqu'il vint deux barques
+espagnolles, qui avoient party exprès de San-Lucar de Baraméda, entrée
+de la rivière de Siville. J'avois avant leur arrivée coupé tous les mâts
+de crainte que le navire ne se fut ouvert et dépiéssé. Les deux barques
+sitôt arrivées attachèrent un câble sur le navire, et leurs équipages
+sautèrent dans mon bord et pillèrent toutes mes hardes dans ma chambre
+et ce qu'ils purent enlever, après quoy déployèrent leurs voilles la mer
+ayant monté, et arachèrent le navire de dessus le banc de rochers nommé
+les salmedives de Chipionne[62]. Je restay seul dans le navire et
+lorsqu'il fut hors du banc, il s'enfonssa jusqu'à l'ung des bords. Et
+cependant les deux barques l'entraîsnèrent dans la rivière de Séville
+vis-à-vis la chapelle de Bonance où résidoit un moine de l'ordre de
+St-Jérôme qui me fit conduire dans sa chambre éloignée d'une demie lieue
+de San-Lucar, dont le consul nommé Jean Boulard, de Bayosne, qui avoit
+pris le nom de Jean de Hiriarte me vint trouver et promettre tout le
+secours qui dépendroit de luy. Je me trouvay dénué d'argent, de linge et
+de hardes. Il m'avanssa dix pistoles pour me réquiper simplement, et aux
+marées basses l'on sauva bien des sucres, mais à demy fondus et marinés.
+
+Et me trouvant dénüé et ne savoir de quel costé tourner, le sieur
+Hiriarte me proposa d'aler pour marchand sur une sienne tartane, le
+patron Louis Gazen, seulement armé d'un petit canon de fonte, dix périer
+et 14 hommes d'équipage pour aller aux isles de Canaries négossier.
+J'acxeptai le party sans beaucoup réfléchir aux grands risques qu'il y
+avoit d'estre pris et esclave des Salletins qui reignent souvent vers
+ces illes. Je party de San-Lucar le 9 de janvier. Le dix janvier[63] le
+lendemain de notre départ sur la tartanne le _St-Anthoine_ du port de 70
+thoneaux armées d'un moyen canon de fonte de trois livres de balle et
+dix pieriers de fer, quatorze hommes d'équipage et un passager espagnol
+revenu depuis peu des Indes du Pérou, et moy, composions en tout seize y
+compris un jeune mousse, le patron intéressé à la dite tartanne nommé
+Louis Gazan, du Martigue en Provence. En faisant notre route pour les
+illes Canaries jusqu'au dix de janvier sur le Midi nous fusmes d'un très
+grand calme et nous (nous) trouvions estre à la hauteur de Cadix environ
+trentre lieux dans le oüest, et nous aperceusmes environ à trois lieux
+de nous, un bastiment qui à ses voilles nous le reconnusmes pour estre
+une seitie, sorte d'embarcations qu'on ne fabrique qu'aux costes de la
+Méditerranée, laquelle nous jugions venir de Portugal pour aler dans le
+détroit de Gibraltar. Mais nous apercevant qu'elle nous approchait
+promptement quoyque sans aucun souffle de vent, je prits des lunettes
+d'approche. Je découvrits qu'elle servoit d'un grand nombre de rames et
+que sa chaloupe la nageoit à son avant, ce qui me donna beaucoup à
+penser, vü qu'un tel bâtiment en marchandise ne peut avoir autant de
+rameurs, et qu'étant en paix excepté les Salletins, je ne savois que
+préjuger. Et en discourant de la sorte toute notre équipage vouloient
+assurer que jamais aucun Saletins ne se servoient de ces sortes de
+bâtiments, mais bien les Argérins (Algériens) qui ne sortoient jamais le
+détroit avec telles embarcations. Et mon espagnol s'assurant sur leurs
+discours me dits: «Vous ressemblées à notre Dom Quixotte qui se fait
+avanture de tout ce qu'il voyoit»; sur ce qu'il me voyoit opiner
+fortement pour nous disposer au combat. Et je me rendit maistre absolu
+et commencey par bien charger notre unique canon avec les dix pieriers,
+ayant remply de mitraille par dessu leur charge. Nous avions en outre
+huit gros mousquets comme fauconneaux portant trois quarterons de balle,
+lequels pour affûts étoient montées sur chandeliers de fer en piériers,
+et on y metoit le feu aussy avec des mesches. Nous avions aussy six bons
+gros fuzils, et mes deux pistolets crochées à ma ceinture pour me faire
+mieux obéir. Nous avions aussy douze demie piques, et l'espagnol et moy
+chacun notre épée. Je fit tirer nos matelots de nos cabanes et les fits
+atacher en long avec des cloux en dedans de notre bord autour de notre
+timonier afin de le conserver, et ensuite entre chaque piérier où nous
+aurions le plus affaire. Et je fits saisir avec une moyenne chaisne de
+fer notre grande enteine ou vergue pour l'empescher de tomber au cas que
+la drisse en futs coupées. Et dans ces intervalles la seitie s'étoit
+approchées à portée du mousquet, et sans nous tirer aucun coup elle nous
+envoya sa chaloupe avec six hommes habillées à la provenssale, ayant
+chacun un chapeau. Et étant à la voix ils nous demandèrent d'où nous
+étions et où nous allions. Ayant fait réponsce je demandey la mesme
+chose. Il répondire de Marseille, venant de Portugal alant au détroit,
+et que nous n'eussions pas peur. Je leur criay de n'aprocher davantage
+où que j'alois faire feu sur eux. Ils retournèrent à leur bord où entre
+temps j'aperceu quelques turbans et Mores. Je fits deffense de tirer
+aucun coup sans mon ordre. Et dans le moment tous mes gens pleuroient en
+lamantant, «Adieu, nos libertées! Et que deviendront nos femmes et
+enfants?» Je dits: «Il faut bien nous deffendre. Ayons recours à Dieu et
+à la Ste-Vierge. Et sy nous en échapons, prometons d'y faire dire des
+messes et y aler nuds pieds au premier endroit où il y aura Eglise.» Et
+chantasmes un peu bas le _salve regina_. Je voyois mes gens très abatus.
+Je fis deffonser un baril de poudre à l'ouvert de ma chambrette et mit
+une mesche alumée à la bouche d'un pistolet, et dits d'un ton de colère;
+«Jour de Dieu, si quelqu'un manque à son devoir je le tueray et mettray
+aussy tots le feu à la poudre. Autant mourir que d'être esclave de ces
+cruels barbares.» Et incontinent la seitie étant à portée de pistolet
+tira ces 8 canons et treize pieriers de son costé babord sans ne nous
+faire mal qu'au corps de notre bâtiment et dans nos voilles, croyant
+nous faire tirer notre vollée: ce que je deffendits entièrement, les
+voyant disposées à nous aborder et à quoy je me réservois. Et par une
+espesce de miracle il nous survint un petit vent qui nous mit en état de
+gouverner, et dont notre timonnier se prévalut sy à propos qu'il nous
+fit revirer de bord en un instant que l'ennemy nous abordoit et ne nous
+peut joindre que par la poupe qui est pointüe et ne donna lieu qu'à
+trois Maures de sauter dans nous, dont je tuay un d'un (coup de)
+pistolet. Et nos décharges se firent sy à propos que nous leur tuasmes
+beaucoup des leurs, et que autour d'eux la mer en étoit rougie de sang.
+Il leur en tomba beaucoup à la mer qui étoient sur leur proüe pour
+sauter dans nous; nous les voyons repescher avec leur chaloupe, sur quoy
+nous tirasmes toujours; et nous les avions désemparées de leur pointe de
+la voille de misenne ou le trinquet, ce qui les empeschoit de gouverner
+leur bâtiment pour revenir sur nous. Il y eut un des trois Maures qui
+avoit sauté dans nous qui se jetta à la mer croyant regagner à son bord,
+mais je fits tirer dessus et il fut tué, et le 3e je le fits sauter dans
+rejoufond de cale. La seitie racomodoit le point d'écoute de sa misenne
+pour nous revenir à la charge. Je mits en résolution de revirer sur eux
+pour ne leur donner loisir à se racomoder. L'on me fit un peu
+d'opposition. Et ayant fait connoistre que si nous leurs donnions ce
+tems qu'ils n'aloient pas manquer à nous aborder une seconde fois et
+nous enleveroient, nos forces étant trop inégalles, et que j'aimois
+autant hasarder la vie que tomber esclave et qu'il n'y auroit de ransson
+suffisant pour m'en tirer, veu que j'aurois passé pour propriétere des
+effects que nous avions. Et j'encouragé notre équipage et revirasmes
+dessus nos ennemis qui nous tiroient du canon mais lentement, ce que je
+fis remarquer. Et je ne voulu faire tirer que lorsque nous serions à
+portée d'un bon pistolet, ce qui fut bien exécuté. Et nous les
+désolâmes. Je continué une seconde décharge, et nous les entendismes
+crier: «Quartier, quartier, crétiens.» Et sy j'avois eu une trentaine
+d'hommes, je les aurois enlevées. Mais quelle aparence avec quinze
+hommes et un mousse de s'y hasarder. Encore trop heureux d'en avoir
+échapé comme nous fismes. Notre contremestre nommé Anthoine Animou se
+trouva très blessé à l'épaule droite d'un coup de mousquet, et Pierre
+Caillau, matelot, d'un demi-pique qu'il receut de moy au costé gauche
+lorsqu'il voulut se sauver dans la calle, et moy j'en fut quite par une
+grosse contusion à la cuisse droitte proche l'aine, ayant trouvé la
+poche de ma culote en fasson de gousset à l'espagnole toute rompue où
+étoit ma tabattière de vermeil doré toute brisée qu'on n'a pas pu
+racomoder et à quoy on at atribué m'avoir sauvé la cuisse.--Et quant
+nous quitasmes l'ennemy, il étoit autour de sept heures du soir, et
+continuasmes notre route jusque vers les 9 à 10 heures que je fits
+gouverner en changeant d'un rumb et demy de la bussole, crainte qu'il ne
+revienne après nous. Et ne dormismes que très peu pandant la nuit. Et au
+matin nous fusmes très joyeux de ne plus voir nos ennemis. Mon équipage
+me fit mile caresses, ainsy que l'Espagnol qui me présenta une joli
+boette d'or à la condition que je donnerois la mienne à la Vierge où
+nous ferions nos actions de grasces, et je luy promis de plus que ma
+boette je donnerois un devant d'hautel d'un beau tissu d'or. Ce qui fut
+exécuté le landemain de notre arrivée à l'ille de Ténérif. Nous fusmes à
+un monastère de Dominicains où l'église est fondée à Notre-Dame de la
+Chandeleur, à trois lieux du port, où nous fusmes pieds nuds faire
+chanter une grande messe, et y fusmes bien traitées par les religieux
+qui ne manquèrent d'enregistrer nos déclarations atribuées au miracle.
+Et pendant la route je penssé mes blessés avec du charpy oint de cire
+blanche neuve fondue en huille d'olive et un jaune d'oeuf broyé, ce qui
+entretint la playe de mon contremestre en bonne supuration, et le coup
+de pique fut en dix jours guéry, ayant rencontré une côte, et comme je
+n'avois point de chirurgien ny onguents je fit de mon mieux. Et dès que
+je fus arrivé à Ténérif, je fis débarquer mon blessé chez un chirurgien
+bayonois étably là. Il fit plusieurs grandes ouvertures autour de la
+playe et en tira une balle d'une once qui avoit esté mordüe, ce qui
+causa bien de la pouriture et long à guérir. Il m'en couta 125 piastres,
+mais notre Maure nous deffraya, en l'ayant vendu trois cents vingt-cinq
+piastres à un riche habitant qui avoit son frère esclave à Maroc, en
+espérant en faire échange pour son frère. Et lorsqu'il se vit vendu il
+se déclara estre le lieutenant de la sietie, ce qu'il m'avoit toujours
+caché, et que je le laissey à la gamelle des matelots, et il releva
+beaucoup les actions de notre conduite dans notre rencontre. Il nous
+resta trois bons sabres de ceux qui avoient sauté à l'abordage. J'en
+donnay un à mon passager et un à Mr le vice-roy, lieutenant général de
+ces illes, et j'en fut fort conssidéré et de la noblesse et des
+principaux habitants qui n'aimoient pas notre nation.
+
+Et le 27e j'arrivé heureusement à l'ille de Ténérif à la rade et devant
+la ville de Ste-Croix où je débarqué. Je trouvé sur le rivage un
+vice-consul de notre nation pour servir de guide et truchement pour bien
+faire les déclarations tant à la Doane qu'au gouverneur, après quoi l'on
+loua des chevaux ou des bouriques pour monter en haut de la ville de la
+Laguna, à deux lieux de chemin, où l'on va chez le consul qui vous
+conduit chez le Grand Inquiziteur et puis à l'Evesque et au Général
+commandant toutes ces illes. L'on fait les déclarations conformes à
+celles d'en bas.
+
+C'est l'ille où est ce fameux pic ou prémontoire que j'ay découvert en y
+venant étant éloigné de soixante et six lieux, me trouvant le travers de
+l'ille de Lancerotte; nous l'avons veu fixement de dessus notre pont
+quoyque en un petit bâtiment, Ténérif ets où il croits la meilleure
+malvoizie; puis à l'ille de Palme ets un autre sorte de vin, cepandent
+qu'à douze lieux de distance, etc.
+
+Je fits débarquer nos marchandizes a la Doane pour estre visitées et
+payer en espesce les droits, et ensuite mis en magasin que j'avois loué,
+mais je trouvois peu de débit à cause que Mrs les négossiants Anglois
+ont des grands magasins remplis de toutes sortes d'effects et lesquels
+vendent à crédit aux Espagnols à compte de leurs récoltes des meilleures
+malvoizies, et aussy sur les retours de trois ou quatre navires qui
+arrivent d'ordinaire des isles Havana en l'Amérique. Et comme mes ordres
+portoient de ne vendre qu'en argent, qui y est fort rare, excepté des
+petits réaux dont il en faut 34 pour pezer une piastre en lieu qu'aux
+réaux d'Espagne il n'en faut que huit à la piastre, je me trouvay très
+embarassé, et de faire séjourner le navire qui auroit tout conssomé.
+J'apris que le trésorier des Bulles pour les dispences de manger des
+viandes, avoit besoin d'un moyen navire pour en envoyer prendre à
+Caddix, je luy affrétay ma Tartane et dans la vüe de donner advis à mes
+marchands de l'état de nos affaires: le fret conclu par quatre cens
+cinquante piastres pour l'aler et revenir, et dépeschay incontinent, et
+restay à Ténérif atandant le retour et des ordres, étant stipulé que mon
+navire seroit expédié en 15 jours à Cadix, et s'il y est retardé plus,
+il nous sera compté huit piastres par jour.
+
+Sur la fin de juillet, je me trouvay au port et ville de Lorotava où Mrs
+les Anglois résident ordinairement pour le négosse des bons voisins, Me
+Jean Penderne, bon gentilhomme Anglois qui parloit bon françois, me fit
+la proposition d'aler par curiosité sur le sommet du Pic, et qu'il
+ferait toute la dépense nécessaire pour la noriture et conduite.
+J'acxepta le party. Il commanda à deux neigres ses deux domestiques de
+nous préparer des mulles, avec de bonnes provisions et une tente de
+coitil, et partismes le 7e aoust. Nous montasmes pendant deux jours sur
+nos mulles et quelquefois à pied à cause des précipices, mais la
+troisième à cause du trop rapide nous fusmes à pied, ayant chacun un
+nègre devant armé d'un baston ferré qu'il piquoit pour s'assurer sa
+marche, et autour de luy avoit une ceinture dont le bout pendoit
+derrière luy, que nous entortillons à une de nos mains qui nous atiroit
+et le suivions pas à pas. Et lors que nous eusmes atrapés la région
+glaciale qui sont des neiges que le soleil fonds et que la nuit se
+gellent, forme un verglas fort dur et glissant, mais les neigres avec
+leur baston ferrés faisoient des trous pour placer leurs pieds où après
+nous plassions les nostres en les suivant tenant toujours leurs
+ceintures, ce qui étoit fort ennuyeux et fatiguant. Nous suyons par le
+corps et le visage, et les oreilles étoient coupées du froid aspre et
+vif qui nous obligea de nous lier la teste avec notre mouchoir où
+j'aurois creu perdre mes oreilles. Et après avoir surmonté ces glaces
+nous trouvasmes une terre aride avec beaucoup de moyennes pierres
+bruslées remplies de concavitées comme ce qui sort des forges, et à
+notre troisiesme journée, sur les 4 à 5 heures du soir, nous gagnasmes
+sur le sommet d'un temps très serein et très clair, mais un froid fin et
+très piquant. Nous nous mismes à plat cul sur terre pour reposer,
+contemplant l'air et la mer et les autres illes adjacentes qui nous
+paraissoient très petites, et les gros navires qui étoient à la rade de
+Lorotava nous paraissoient comme des corbeaux, et les petits ne les
+pouvions découvrir qu'avec de bonnes lunettes dont nous étions munis.
+
+Nous trouvasmes le milieu de cette haute éminence creux, apointissant
+par en bas comme un chapeau pointu d'antiquité renverssé, et sur le haut
+de sa circonférence plat comme le bord du chapeau renverssé, pouvant
+contenir en son contour un demy quart de lieux sur cinquante six pieds
+de largeur, à plat tout autour sans aucune herbe ny arbuste, toujours
+pierre bruslée et dure. Nous eusmes la curiozité de sonder cette
+profondeur du creux avec une pierre attachée à une ficelle. Il s'y
+trouva 62 pieds de profonds, et nous reconnusmes qu'il y avoit eu un
+volcan, et comme il y en a encore bien audessoubs de la région froide,
+lesquels continuent et font de grands ravages de temps en temps. Il ets
+arrivé depuis notre voyage que la petite ville de Guarachico qui est au
+bord de la mer en a esté ravagée. Mais avant de songer à dessendre ce
+promontoire, je fus pris de froid et d'une faim canine. M. Penderne ne
+songeoit qu'à faire des observations, étant amateur des sciences
+astronomiques, et dont il étoit muny de grandes lunettes et autres
+instruments, commenssa à s'établir, mais je m'aprochay du neigre qui
+avoit les provisions de pastées, jambons et langues fumées et bon pain.
+Je n'ay jamais mengé d'un sy bon apétit et bu mon flacon de malvoisie un
+peu seiche. Après quoy je luy demanday s'il vouloit dessendre à la tente
+audessoubs des neiges, et qu'il en étoit tems pour n'estre pas pris de
+la nuit. Il me dits: «Ho, mon amy, ne me quite pas de ce beau temps; je
+vais faire des observations très-curieuses.» Je luy dits que la place
+n'étoit pas tenable, et qu'il me laissats un de ces neigres seulement
+pour me reconduire juqu'aux neiges où nos pas étoient tracés. Il me dit:
+«Vous n'avez qu'à le garder, j'en ay assées de l'autre.» Et les quitay à
+bonne heure car sans le clair de lune j'aurois resté en chemin. Mais
+comme étant arrivé je fits faire bon feu, je mengeay et bu cinq à six
+verres de vin et m'endormis très bien. Et sur les quatre heures du matin
+je renvoyai le neigre qui m'avoit conduit savoir sy mon maitre aloit
+descendre, et comme il avoit passé la nuit, n'étant curieux de remonter
+sy haut. Et sur les unze heures aprochant de midi, j'aperceu les deux
+neigres tenant soubs les bras leur maistre, lequel avoit sa robe de
+chambre par dessus ses habits, la teste envelopée de servietes; j'eus
+peur qu'il ne fut tombé et blessé, je courus audevant et demanday quel
+malheur luy étoit arrivé, et à paine put-il me répondre à faute de
+respiration. Il me dits tenant sa main sur la poitrine; «C'est l'air
+trop subtile qui m'a ofusqué les polmonts.» Je fits de mon mieux à luy
+aider pour le conduire à la tente. Nous fismes bon feu; on lui fit
+chauffer du vin et du sucre et muscade, et le bien couvrir. Il sua
+fortement; nous le changeasmes de linge, mais il fut pris d'une grande
+douleur de costé droit alant aux reins le long de l'échine. Il nous dits
+de le reconduire à la ville, ce que nous mismes à l'effect, et nous
+fusmes quatre autres jours à nous rendre chez luy où tous les médecins
+furent appelés et ne purent le soulager; ses douleurs augmentoient; il
+prit luy-mesme la résolution de se faire faire l'opération de l'empiesme
+et rendit l'âme quarante heures après. J'en fus vivement touché, car
+c'étoit un très galand et habil homme, ayant son frère ainé Milord
+d'Angleterre.
+
+Je partis le lendemain de son deceds, pour retourner à la ville de
+Saincte-Croix y atendre le retour de mon navire, et trois jours après il
+arriva en rade. Je receu les lettres de mes marchands qui aprouvoient ma
+conduite et me donnnoient carte blanche de faire comme je trouverois le
+mieux pour les tirer de perte; j'empressay la décharge des bulles de mon
+navire, croyant en peu recevoir le fret dont étions convenus, mais il
+falut en venir par justice qui malicieusement ordonna mon recours à la
+saizie des effects. Jugez qu'aurois-je fait des dites bulles? il n'y a
+point prize de corps sur les officiers de l'inquizition ny de la
+Santa-Cruzada. Je portay ma plainte à Don Foelix Nieta de Silva,
+vice-roy et général et protecteur des nations étrangères. Il me dits:
+«Vous avez raison de vous plaindre, mais c'est un fripon; son caractère
+de trésorier de la Saincte-Cruzade m'empesche l'autorité sur luy.» Cela
+me mit en fureur de lascher mal à propos. Je vis bien qu'il n'y avoit en
+ce pays aucune justice, et sorty le palais très brusquement, et fus dans
+la boutique d'un orfèvre françois luy dire mes paines, et dans l'instant
+entra aussy mon homme qui ne m'apercevois pas et qui comanda quelque
+ouvrage. Je luy parlay et luy demanday doucement: «Hé bien, monsieur,
+n'avez-vous pas d'envie de me payer.» Il ne répondit nullement. Et sans
+mot dire, je sortis à la rüe estant presque midy qui d'ordinaire on ne
+rencontre perssonne, et je me tins au coin d'une rüe où il ne pouvoit se
+dispenser de passer. Bien un quart d'heure après je l'aperceut venir, et
+lorsqu'il fut proche je pars et marche à sa rencontre pour me donner
+lieu de dire que je l'atendois. Il me salua. Je luy sommé de tirer
+l'épée; il me tourna le dos. Je le frapé de mon épée sur les épaules et
+luy tailladé deux coupeures. Il courut à toutes jambes mieux que moy
+criant à l'aide du Roy, et je fus chez Mr nostre consul qui étonné de me
+voir échauffé me quiestionna, et je luy advoüay le fait, et me dits:
+«J'en suis bien fasché, voilà une méchante affaire.» Dans l'instant un
+adjudante major et deux soldats armés viennent me demander d'aler chez
+le vice-Roy. Et d'abord il gronda fort, me menassant de chachots. Je luy
+dits seulement. «Seigneur, qui perd son bien perd son sang et la raison.
+Vous m'avez dit cy-devant que vous n'aviez d'autorité sur luy, j'ay
+cherché par les armes à l'avoir.» Il demeura un peu suspends et me
+renvoya chez nostre Consul avec ordre d'arêts de n'en sortir de huipt
+jours, et pandant mon arets il fit venir ma partye et luy dits que
+j'étois un jeune foux qui le tuera quant il y penssera la moins. Cela
+l'intimida et par accomodement il me paya 300 piastres, et on nous fit
+entre embrasser. Après quoy je rembarquay mes effects dispozant d'avoir
+des vivres et payer ce qui étoit deub à l'équipage.
+
+Et au deux de septembre je payé les gages de mon équipage et rembarquay
+des vivres, et fit une troque de mes marchandizes de laines excepté
+quelque pièce de drap fin. Je pris des thoilles en place et avec le peu
+de piastres que j'avois amassées, ayant aussy changé mes petits réaux
+pour des piastres en y perdant dix-huit par cent, je me trouvay en fonds
+de 2,750 piastres et je pris à la grosse du Marquis de Fortavantura 250
+piastres à 20 pour cent pour deux mois pour fournir mes 3,000 piastres
+et pour environ mile piastres de thoile Cambray, Clairs et Bretagne. Le
+5 de septembre, je party de la rade de Saincte-Croix de Ténérif pour
+aller à Saincte-Croix en Barbarie, où j'arrivé heureusement en 9 jours;
+et dessendit à terre sous le fort de la Fontaine, où aussitots douze
+mousquetaires neigres me conduisirent au dit fort pour parler au
+gouverneur aussy neigre, qui par un interprète me quiestionna d'où je
+venois, qui j'étois, et ce je venois faire, et après ma réponsse, il me
+fit conduire à la ville qui est au haut d'une moyenne montagne presque
+toute ronde. Je fus conduit dans la cour de la Doane où logent les
+marchands étrangers, qui ne conssiste qu'en deux couloirs, l'un pour ce
+fameux Mr Thomas Le Gendre,[64] de Rouen, et l'autre pour Mr Holder, de
+Londre. Je m'adressay au comptoir françois, où étoit Mr de Bisson, de
+Caen, et Maurisse, de Roüen, et nous parlasmes de nostre négosse. Le
+restant des logements dans cette cour de la Doane ets occupé par les
+officiers qui ont la régie des droits et enssuite par plusieurs juifs
+négossiants, et je restai avec eux. Cete cour n'a qu'une porte qui ferme
+tous les soirs à huit heures et n'ouvre qu'à six du matin, de sorte
+qu'on est emfermé de beau jour. Nous parlasmes avant et après souper de
+notre négosse, je montrai ma facture dont le plus tentatif étoit mes
+3,000 piastres, et nous convinsmes des prix de toutes chozes et qu'en
+retour de mes effects, j'aurois de bonne cire en brut, du cuivre en
+rozette tangoult, des vieux chaudrons, des peaux de bouc et chèvres en
+poil et des amandes en coques, et que dans six jours je serois payé de
+tout[65].
+
+Mais le lendemain, 15e du mois, à l'ouverture de la porte, nous fusmes
+étonnés de voir au bas de la montagne sur la plaine et le rivage, une
+armée de Maures escadronner et beaucoup de cavalerye montant à la ville.
+Ils s'en rendirent les maistres sans coup férir; et nous aprismes que
+c'étoit l'aisné des fils de Moley Ismael, Roy de Fes et Maroque, lequel
+s'étoit révolté contre son père et qui s'étoit emparé de Saffy et de la
+ville de Teroudan, capitalle du royaume de Sut. Et lorsqu'on luy eut
+délivré les portes de Saincte-Croix, il y poza garnison et se tint campé
+avec son armée au bas de la montagne avec des tentes et pavillons, au
+quartier des Crestiens, et le tout sans aucun bruit ny désordre. Il
+demanda seulement que j'euts de l'aller trouver. Je le fus saluer sans
+épée n'ayant que ma canne en main. Après m'avoir fait demander ce qui
+m'amenoit et receu ma réponsce, où je demanday sa protection, il me fit
+bon acueuil et je luy fit demander s'il voudroit boire de bonne
+malvoizie. Il dit: «Ma loy me déffend le vin.» Et son grand marabou luy
+dit: «Ce n'est pas du vin, cets de la Malvoizie.»--«Hé bien, dites à ce
+reys qu'il m'en envoy.»--J'envoyay à bord en prendre un quartault, et
+six flacons pour qu'il ne le perssats dont il auroit trouvé brouillé. Il
+le receut et en beut jusqu'à moitié du flacon et le trouva bon et m'en
+fit remerciement. Je fis pescher avec un fillet qu'on nomme en Provence
+un bourgin et d'un seul coup nous jetasmes sur le sable plus de dix
+charges de chevaux de toutes sortes de beaux et bons poissons, dont il
+en fit choix de près d'un demy cent, et il parut très content en me
+frapant doucement sur l'épaule.
+
+Je fis dès l'après midy débarquer mes marchandizes pour le lendemain
+recevoir celles du pays. L'on commença par me délivrer le tangoult en
+rozette et dont je ne peus en faire lessay, ainsy je m'y trouvay en
+Espagne trompé.
+
+Mais quant ce vint à me livrer la cire en gros pains enveloppés de sacs
+de spart, j'en fis tirer sur une toile au bord du rivage avant
+l'embarquer dans ma chaloupe, et avec une hache j'en fis casser par
+morceaux, et il s'y trouva envelopé des gros cailloux et dans d'autres
+beaucoup de sable. Je demeuré très surpris. Mrs Buisson et Morisse qui
+étoient en haut à la ville, lorsqu'ils le seurent venoient me chercher,
+mais j'étois alé droit au camp du Roy me plaindre à luy. Il prit la
+peine de venir voir cette tromperie et il me fit dire que je n'y
+perdrois rien. Ces deux messieurs étoient très chagrains de ma
+promptitude et ne savoient comme m'aprocher. Cependant ils me dirent:
+«Ce n'est pas nous qui vous avons trompé, cets Abraham le juif qui est
+une moitié de votre négosse et que pour sa part ce seroit à luy à
+fournir la cire et à nous le surplus de ce que nous avons promis.» Le
+Roy les sachant avec moy devant ma chaloupe et la cire rompue, nous fit
+venir devant luy et gronda fort messieurs Bisson et Morisse. Ils
+trembloient à faire peur, et dirent comme les choses étoient. Il envoya
+quérir le juif plus mort que vif et m'ordonna de m'assoir à plat cul sur
+un tapis, et dont il ne peut s'empescher de rire, voyant que je faisois
+effort de m'assoir comme luy en tailleur d'abits. Mais je n'y peus
+tenir. Il reprit son air sérieux, parlant au juif sans interprète. Le
+juif se jeta la face contre terre et je fus étonné de voir aporter un
+grand trépied et une grande chaudière et du bois et alumer bon feu. Je
+penssois: toute ma cire va estre purifiée, comme il arriva aprés. Mais à
+cette première chaudronnée bouillante l'on prit à quatre le juif et on
+luy enfonssa les bras jusqu'au dessus des coudes, qu'ils en sortirent et
+les mains toutes courbées[66]. J'eus beau demander son pardon, il essuya
+cet effort très rigoureux, et on le jetta par terre comme un chien le
+visage en bas, et toute ma cire fut refondue et passée en serpillère et
+on me fournit mon poids ce qui me retarda de 4 jours, qui furent bien
+récompencés. Je partis le 26 après midy et le Roy avec son armée avoit
+décampé la mesme nuit et sans bruit, et en trente cinq jours j'étois de
+retour de mon voyage à Saincte-Croix de Ténérif. Je fis le lendemain la
+vente de mes cires et des amendes très advantageusement et comptant, et
+j'acheptay des cuirs de la Havana et du bois de Campesche, de
+l'orchilla, qui est une mousse seiche qui croist sur les rochers
+aprochant du bord de la mer et qui sert aux teintures. J'embarqué le
+tout dans le navire où le cuivre étoit resté et je renvoyai cette
+carguaison à mes intéresés à San-Lucar de Barameda, et leur écrivit de
+m'envoyer incessammeet une tartane que je savois leur appartenir, et que
+j'avois en main un coup seur pour bien gagner en peu de tems, moyennant
+qu'ils m'envoyassent quelques effets que je leur demandois, et que la
+dite Tartane m'étoit plus nécessaire que le navire parce qu'elle étoit
+plus propre pour louvoyer et gagner au vent. Et mon navire partit de
+Ténérif le 13 octobre et je restay encore à cette ille.
+
+Dans cet intervale notre consul nommé Thiery[67], de Rouen, étant fort
+âgé se disposoit à mourir, et me pria de luy écrire ses dernières
+volontés, puis il me propoza d'épouzer sa fille unique âgée de treize
+ans et à laquelle il laissoit de beaux biens en fonds de vignes et
+bonnes maisons à la ville de Laguna, ayant en horeur que sa fille
+n'épousats un espagnol, qui ont toujours des maîtresses. Et en mesme
+tems il me pria de luy écrire une lettre à Mr le Marquis de Seignelay,
+ministre d'Etat, où il luy rendoit compte de ses dernières jestions dans
+sa charge, et qu'il prévoyoit qu'il ne pouvoit revenir de cette maladie,
+et que Sa Grandeur ne pouvoit nommer en sa place, un meilleur subjet et
+plus au fait que moy pour remplir ce poste. Il dicta le tout avec
+beaucoup de jugement et signa, et sur la minuit rendit son âme à Dieu
+après avoir receu tous les sacrements, et le lendemain son corps fut
+inhumé avec pompe. Et comme j'étois logé chez luy, je fus un des chefs
+de la cérémonie. Je consolois la veufve et la fille le mesme soir, mais
+la mère n'en avoit pas bezoin, en me dizant qu'il étoit fort viel, et me
+dits nettement qu'elle n'effectueroit pas son testament de me donner sa
+fille, mais que sy je voulois penser pour elle qu'elle me feroit tous
+les advantages possibles, le bien étant de son costé, et que sa fille
+n'étoit qu'un enfant, et que pour elle elle n'avoit pas plus de 42 ans
+et vouloit se remarier. Ces déclarations me refroidirent n'y ayant aucun
+goût malgré les caresses dont elle me prévenoit et auxquelles je
+corespondois très mal. Et sept à huit jours après que tous ceux de la
+maison étoient endormis et moy où j'estois couché dans un salon, je fus
+surpris de sentir à mon costé une personne, et sans lumière je ne seu
+que penser. Je tastonné en demandant: «Qui est-ce?» On me répond par des
+embrassements, et se déclara m'aimer à la fureur et que je ne pensats
+nulement à sa fille. Après bien des converssations le jour aloit
+paroistre; elle fut obligée de monter à son apartement, et me traita de
+chien et verssa un torent de pleurs, et éclata ne pouvant disimuler sa
+rage. Je fus contraint de déloger pour finir tout commerce, afin de me
+retirer du pays où je n'aurois plus esté en seureté.
+
+Le 17e novembre ma tartane ariva devant Saincte-Croix et m'avoit aporté
+party de ce que j'avois demandé. Je fits diligence à ramasser mes
+effects que j'embarquois à fure et mesure et prenois congé de mes amis,
+et le 28 du mesme mois je mis à la voille et fit la route pour retourner
+à Saincte-Croix de Barbarie où j'arrivay le 8e décembre qui n'étoit pas
+festé en ce lieu là.
+
+Je fus trouver Mrs Bisson et Morisse avec lesquels je traitay dès le 9e
+de tout ce que j'avois qui avoit esté sur un mémoire qu'ils m'avoient
+donné au précédent voyage et les prix fixés de toute choses, ainssy
+l'expédition en fut prompte, et j'appris que le fils rebelle du Roy de
+Maroque avoit esté détruit et son armée, dont j'euts regret parce qu'il
+étoit affable aux négossiants étrangers. Je fus voir les commis anglois
+du comptoir de Mr Holder que je trouvay dans un pitoyable état, ayant
+reçeu 4 jours avant mon arivée cent coups de baston sur la plante des
+pieds et cent autres coups sur le ventre, qu'il etoit enflé partout son
+pauvre corps qu'il en estoit affreux, et son pauvre fondement étoit plus
+gros que le poing, pour avoir parlé indiscrètement de Mahomet; ce jeune
+homme ne pouvoit réchaper.
+
+Le 13e décembre je reparty de Barbarye toujours cotoyant la vue de ces
+terres, crainte d'estre pris des Salletins, et le 16 j'avois gagné en
+vue de Mazagan, place de guerre ou bonne citadelle apartenant au Roy de
+Portugal depuis plusieurs siècles, et j'aperçeus deux bastiments qui
+sortoient du dit lieu, cela ne m'épouvanta nulement ains au contraire,
+je creut qu'ils aloient aux illes Assores chercher du bled comme de
+coutume. C'étoit deux caravalles du Roy qui avoient chaque 24 canons et
+bordées de périers, et plains d'hommes, lesquels me croyoient pour un
+Saletin venoient foncer sur moy qui ne changeoit pas de route ayant mon
+pavillon blanc arboré. Et lorsqu'ils furent à portée sans me parler ils
+m'envoyèrent leur bordée de canons, périers et mousqueterie, emportèrent
+mon pavillon et tuèrent un de mes hommes, et viennent m'aborder. Jamais
+on ne peut estre plus surpris. Et me trouvant seul sur mon pont, je
+sautay sur une mèche allumée et mis le feu à un périer qui étoit rempli
+de mitraille jusque à la bouche et qui donna sur ceux qui voulurent
+sauter dans mon bord, dont il y en eut de tués et entr'autres un
+capitaine de chevaux et plusieurs de la place estropiez; enfin ils
+sautèrent plus d'un cent dans mon bord et s'entrenuisoient à qui me
+donneroit des coups de plat et taillant de leur longue épée, cependant
+sans me percer. Ils me laissèrent étendu comme mort sur le pont et
+j'étois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon
+évanouissement, je me trouvay brisé de coups, mon pauvre corps et mon
+visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe à ma
+teste depuis le sommet jusques auprès du front, par une taillade de
+sabre qui ala jusques à l'os, mais j'avois quantité de cheveux qui
+s'enfoncèrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la
+teste ouverte. Enfin ils pillèrent et m'amarinèrent ma tartane dans leur
+port, et me débarquèrent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de
+Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son épouse et deux fils de
+14 à 16 ans jolys cavaliers. Et lon prist un très grand soin de moy à me
+pansser et bien coucher; on me presta une chemise car tout ce que
+j'avois fut pillé. J'eus une grosse fièvre et on me saigna, et je me
+rétablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce
+qu'on avoit volé, le gouverneur fut fort en peine; il en fit emprisonner
+et tous le menacèrent d'une révolte. Il fut contraint d'aquiescer et les
+relascher, et dans cet intervalle la place fut investie par un camp de
+dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en
+est bien munie. On tira plusieurs volées à cartouche sur le camp des
+ennemis, et quoyque j'eus la teste liée de serviettes je servy de
+canonnier pendant les deux jours que dura ce siège, les Maures firent
+alphaqueca: cest un étendar blanc au bout d'une pique pour parlementer.
+Ils demandèrent le temps d'enlever leurs morts et estropiés, et jetèrent
+plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc
+enfoncé à portée de demy fusil de la place et puis décampèrent.
+
+Et le lendemain je me rembarquay pour reprendre ma route, après que Mr
+le gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements;
+mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y
+restèrent.
+
+J'arivé à Cadix la veille de la Purification février 1684 et fut à terre
+trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui
+m'étoit arivé et pour faire mes déclarations. J'étois resté à terre, et
+le sieur d'Hiriarte, consul à San-Lucar de Baraméda, eut advis par une
+barque de mon arrivée. Il partit sur-le-champ pour venir à bord où il se
+fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut à notre bord une
+chaloupe d'anglois d'un navire de guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas
+du vin de Canarie à vendre. L'équipage dits: «Il y en a six pièces, mais
+voilà le marchand endormy.» Il s'éveilla et en vendit deux pièces par
+l'avidité d'avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais
+une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s'en aperceut
+et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu
+après aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Séville où ils
+l'échouèrent et mirent Hiriarte et l'équipage en prison, les fers aux
+pieds et me cherchèrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce
+fait Mr Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa
+plainte à Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce
+qu'on avoit uzé d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant
+qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la
+confiscation bonne, sur ce que le propriétaire sieur Hiriarte, consul de
+San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prévariqué, ayant
+luy-mesme fait décharger avant que les déclarations fussent faites, et
+que sy ç'avoit esté le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les
+dites loix, il seroit plus tolérable. Par ainssy le tout but confisqué
+avec condemnation de payer la quatruple partye de la valeur; par là je
+me trouvay frustré de tous mes travaux et desnué de toutes choses.
+Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et
+m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire
+pour nous recuperer, et au bout de trois jours que je fus chez luy, à un
+après disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique.
+Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un
+acte tout prêt à signer et me fit éveiller et aler au cabinet; et il me
+dits en nostre langue: «Cest pour signer un acte de bail de la petite
+ferme de Bomance où nous irons divertir.» Et je fus assez inocent, sans
+me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de deux de
+ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus. Quelques jours
+s'écoulèrent; étant enssemble je luy demanday quelle proposition il
+avoit à me faire, et il me dits: «Je suis sans fonds et ne puis rien
+entreprendre.» Sur quoy nous nous séparasmes, et m'en fut à Cadix, pour
+chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau.
+Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons
+nommé la _Ville de Rouen_, qui s'aprestoit à partir pour le Havre; il
+m'accorda mon passage et dont à peine il me restoit de quoy pour luy
+payer. Etant en mer à la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on
+guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les
+morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier
+pillote, et tomba roide mort, ce qui affligea fort mon dit sieur de
+Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la
+nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il
+accepta, et je pris tous les soings le restant du voyage, où il y eut
+bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs à réciter, et
+pour finir et abréger matière nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, où
+estant débarqués Mrs les intéressés de Rouen vindre voirs Mr de Chalons.
+Nous étions tous logés chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je
+fus prendre congé et offrir mon passage en présentant ma bource un peu
+plate, Mr de Chalons l'a prit sans l'ouvrir, et me dits: «Vous disnerez
+encore avec moy et nos Mrs.» Je dits qu'il ne me seroit plus à tems de
+pouvoir passer au passager pour Honfleur.[68]--«Cela nets rien, vous
+passerez demain.»--Enfin, sur le dessert du disner, il mit ma pauvre
+bourse sur la table, disant: «Voilà tout ce qui luy reste, Mrs, vous y
+contentées-vous?» Puis il me dits: «Alez voir vos amis, et ne manqués de
+venir souper avec nous.»--Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment
+dans mon abcence il conta mes désavantures, et ce que j'avois fait dans
+ce passage où il m'atribua d'avoir sauvé le vaisseau, et au souper il
+eut la bonté de dire: «Messieurs, sy votre navire est bien arrivé, cets
+à ce Mr que vous le devez.»--Puis ces Mrs dirent: «Rendez luy sa
+bource,» et il me la mit en main où je la trouvay plus enflée et pesante
+qu'elle n'étoit lorsque je luy présentay, et après les avoir quittés, je
+fus dans ma chambre où couchoit Mr Chaussé, lieutenant de Mr de Chalons;
+je n'osois devant luy visiter la bource, et il me prévint en me
+demandant si je l'avois vüe. Je dits non. Il dits: «Regardez, vous estes
+peu curieux.» J'y trouvé trente pistoles en or plus que je n'y avois, et
+en demeuray très surpris sur quoy il dit: «Vous les avez bien mérités.»
+Et d'aize je n'en penssé dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus
+remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez
+moy.
+
+1684. Lorsque je débarquay du passager, beaucoup de gens parurent
+surpris et en m'approchant dirent: «Comment, c'est vous. L'on vous a
+creu mort.» Je fus chez une de mes soeurs qui m'en dit autant, et puis
+je m'informay de ma chère mère et de la famille où j'appris la mort d'un
+oncle[69] et de mon frère cadet. Mon frère aisné n'estoit trop content
+de ma venue s'étant emparé de ma part de succession de cet oncle, à
+laquelle n'éritions qu'aux meubles étant sortys du second mariage de
+notre grand-mère; mais il falut que mon frère me donnast ma part, et
+dont j'avois besoin, ayant esté dépouillé, et qu'il ne me restoit que ce
+que j'euts de Mr de Chalons. Je quitois mon frère pour douze cents
+livres pour éviter le procès. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je
+fus consseillé de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay.
+Mais Mr de Sainct-Martin[70] et Mr de Boisseret-Malassis[71] me
+proposèrent acomodement, et je leur promis d'en passer à leur décision;
+et m'ajugèrent huit cents livres, mon frère m'en donna quatre avec une
+roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfèverie d'argent, une
+paire de botte et un porte-manteau. Je dis: «Je n'en veux pas davantage,
+buvons enssemble et soyons bons frères et bons amys.» Je fus voir ma
+mère à la campagne et en pris congé et de la famille, et le lendemain
+partis pour me rendre à Dunkerque où j'arrivé le 26e may m'estant
+arresté pour la feste à Calais.--La guerre fut déclarée contre l'Espagne
+par le Roy qui assiégea et prit Luxembourg.--Etant à Dunkerque j'y
+aprits que mon ancien capitaine Mr Delastre étoit party pour l'Amérique
+sur la frégatte du Roy, _la Droite_, montée de 36 canons, et qu'il
+m'avoit fort souhaité.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Doublet arme en course.--Croisières et prises.--Razzia opérée à
+Ténériffe.--Croisières.--Retour en France.--Voyage à Madère.--Pluie
+d'insectes.--Aventures avec le gouverneur de Madère.--Rencontre d'un
+monstre marin.--Retour au Havre.--Autre voyage aux Açores;
+naufrage.--Retour à Lisbonne.--Combat contre un Saletin.--Retour à la
+Rochelle.--Amours de Doublet.--Débarquement de Jacques II à
+Ambleteuse.--Croisières.
+
+
+Plusieurs amis me proposèrent d'armer une corvette de six canons pour la
+course. Je leur dis: «Quoy prendre sur les Espagnols qui ne sont nulle
+part qu'aux Indes de l'Amérique, il faut croizer au Pas de Calais, y
+attendre les prises que les Ostendois feront sur nostre nation.» Et le
+13 juin je sorty de Dunkerque avec 40 hommes d'équipage et fut croizer
+depuis le Pas de Calais jusque à Blanquef, coste d'Angleterre, et visité
+plusieurs navires Hollandois, Suédois et Danois pendant 20 jours. Je dis
+à nos officiers: «Nous alons icy conssomer nos vivres sans rien
+prendre.» Ayant apris que les Ostendois logeoient leurs prises dans les
+ports d'Angleterre, nous prismes la résolution de pousser jusqu'aux
+illes des Canaries, ou nous arrivasmes le 16 juillet et gardions le
+parage de la pointe de Nagos, qui est l'abord de tous les bastiments qui
+viennent à Ténérif où se fait tout le commerce, et le 23 juillet, nous
+aperceusmes un navire qui y venoit, et pour ne le pas efrayer nous
+alions à petite voille comme sy nous voulions donner dans la rade de
+Saincte-Croix comme luy, afin qu'il s'engageat soubs la terre de la dite
+pointe qui est une montagne de rochers où l'on ne peut s'approcher. Les
+vents et la mer étoient pour lors fort rudes. Nous espérions qu'étant
+soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes
+s'engager jusqu'à la vallée de Sainct-André, une lieue et demie de la
+dite pointe. Et il n'y avoit plus d'éloignement pour atraper la rade
+soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit résoudre bien préparés de
+l'aler aborder d'emblée. Et en l'approchant nous la connusmes frégatte
+fabrique de France, mais son pavillon étoit espagnol, et son pont
+embarrassé de balots: cela nous encourageoit et nous alions pour
+l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous
+rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied
+droit; nous n'étions pas à dix brassses de luy qu'un malheureux coup de
+mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes
+nos armes trempées, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrière
+pour nous vider de cette eau, et puis nous nous mîsmes à recoure dessus,
+mais il avoit gagné la portée des canons des forteresses, lesquelles
+nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart
+de lieue, qu'il est à admirer qu'ils ne nous atrapèrent pas et nous
+auroient d'un seul coup coulés au fonds. Ainssy nous échapa cette belle
+proie.
+
+Le 26, estant encore à la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque
+venant du port de Lorotave, chargée de faverolle et deux pipes de
+malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus
+ranssonner la barque et les feves pour ne pas dégarnir de mon monde,
+mais le patron n'en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire
+cy-devant étoit la _Perle_, de Sainct-Malo, acheptée à Cadix et chargée
+de balottages alant d'avis audevant des galions à Cartagesne pour les
+advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens
+mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup
+de mer nous l'aurions immanquablement enlevées. Et voyant ne pouvoir
+ranssonner ma prise, je pris la résolution de l'envoyer à l'îlle de
+Madère appartenant au Portugois, et l'adressay à mes amis Mr Caires
+frères, marchands marseillois établis à la ville de Funchal.
+
+Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques venant des
+costes de Barbarie chargées de poissons nommés pargas et tazards salées
+comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n'en
+voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que
+j'envoyay aussy à Madère, sachant qu'ils auroient débit de toutes ces
+chozes, et de l'autre barque plutôt que de la brusler ou couler à fond
+je la redonnay à son patron nommé Pedro Garcia qui m'avoit rendu service
+lorsque j'avois résidé à Ténérif.
+
+Mr le Général étoit en fureur contre moy de ce que je désolois son pays.
+Il fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit:
+«N'est-ce pas une honte à la nation de voir qu'une barque va nous causer
+dizette de tout? N'y a-t-il pas dans toute cete assemblée d'asses braves
+gens pour s'embarquer sur la _Biscayinne_ qui a 4 canons et sur la
+_Seitye_ catalane qui en aussy six pièces et 14 périers, et m'aler
+prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante?»--Il
+s'émeut des écoliers et jeunes gentils hommes qui dirent: «Nous y
+voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque.»--J'appris
+cette délibération par une chaloupe de pescheurs que je pris et luy
+redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur à mon équipage, et pour
+les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours,
+et j'arivé le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque
+bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos; et enssuite à la pointe
+d'Adexa[72] où est une grande maitérie d'un marquis portant ce nom je
+fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du château
+sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un
+bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons salée et
+enfumée et 8 gros pains de sucre rafiné, y ayant une sucrerie, et des
+orenges et citrons et des gros oignons que l'on voitura à bord pendant
+que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous
+châssasmes devant nous deux jeunes boeufs, douze moutons et six cabrits
+et quelques dousaines de dindes et poules. Je laissay sur une table un
+écrit que, en attendant qu'on me bouille à l'huile, je prenois ces
+petites provisions et que si on me relaschoit pas deux de mes amis de
+Sainct-Malo nommés Arsson et Diego Bouton, je reviendrois sacager et
+mettre tout à feu, et que à cette considération et respect pour Mr le
+Marquis je n'avois fait enlever aucunes hardes ny ustencilles de son
+chasteau et que j'avois besoin de ces rafreschissements pour aller
+trouver ceux qui doivent me prendre. Enfin mon équipage, bien content
+quant la pansse joue, je leur dit: «Il faut aler combatre cette canaille
+qui nous a obligé à quiter nostre bon parage.» Ils dirent: «Alons, mon
+capitaine, nous yrons où vous souhaiterez.»
+
+Le soir du 6 courant on nous tira de terre 7 à 8 coups de fauconneau de
+l'abry des rochers dont on perça nostre bord à l'uny du pont; je fis
+tirer 3 canons du mesme costé et on ne recommença plus cette tirerie et
+je fis lever l'ancre et mis à la voille pour retourner au parage. Il
+faut remarquer que de terre l'on me voyoit toujours. L'alarme reprend en
+me voyant retourner; la _Biscayinne_ et la _Seitie_ de mettre soubs
+voille pour venir me combattre; tout le rivage étoit bordé de cavalerye;
+je fis semblant de fuir pour les faire éloigner de la portée des canons
+des forts et lorsqu'ils en furent à une distance de trois lieux je
+coupay chemin sur la _Seitie_ qui étoit bien demie lieue écartée de la
+_Biscayinne_. Je les empêchay de se joindre; je canonnay la _Seitye_ qui
+prit la fuite et marchoit mieux que moy au plus près du vent, et puis
+j'arrivay sur l'autre qui prit aussy la fuitte en courant soubs les
+forteresses; je la canonnois toujours jusqu'à ce qu'un boulet du fort
+passa au travers de ma grande voille qu'il me fallut cesser ma chasse et
+la peur prit à ceux de la dite barque qu'il la furent échouer à toute
+voille entre les deux forts. Et quoyque mes canons ne portoient jusqu'à
+eux, j'en tirois toujours quelques coups pour les effrayer. Ils se
+débarquoient avec précipitation les uns sur les autres à l'eau, où
+j'aprist qu'il y eut 32 jeunes hommes noyés et deux matelots de la dite
+barque, ce qui mit toute l'ille en consternation et la barque fut brizée
+et perdue, et la _Seitie_ doubla la pointe de Nagos et s'en fut
+débarquer ces Sipions au port de Lorotava et n'oza plus me venir
+rechercher.
+
+Le 9e du dit mois, il parut à la mesme pointe de Nagos une barque que je
+pris venant de l'ille de la Palma où il y avoit 22 espagnols tant moines
+de différents ordres et un doctor médecin venant de passage pour
+Ténérif. Il y avoit en outre 18 botes ou pipes d'excellent vin et une
+centaine de beaux pains de sucre rafiné, beaucoup de gros oignons, des
+choux et plusieurs moutons et cabrits, et des poules et de bons biscuits
+et bien des confitures et plusieurs caissons de bray noir, six caissons
+de chandelles, de suif et douze gros pains de suif et dont le tout nous
+convenoit fort et très à propos dont nous servinsmes bien utilement du
+bon soin que l'on avoit de nous entretenir. Quant aux passagers, on eut
+le soin, en premier lieu, du médecin que l'on soulagea d'un enfle qu'il
+avoit à sa ceinture de neuf mille réaux de Plata, qu'on luy tira sans
+faire d'ouverture avec le fer et sans inflamation, mais il en perdit
+l'apétit plus de 24 heures. Quant aux moines, excepté les Francisquains,
+on les vizita l'un après l'autre et on les soulagea de quelques
+pesanteurs mais point sy considérables qu'au médecin, et j'empeschay
+leurs dépouilles, et puis nous les débarquasmes au Val Sainct-André sans
+opozition, et leur délivray toutes les lettres adressées au seigneur
+évesque sans en décacheter aucunne non plus que celles de l'inquisiteur,
+ny celles du seigneur Dom-Félix-Nieta Dasilva, vice-roy et général,
+auquel j'écrivis le respect que je gardois pour luy me souvenant de ses
+bontés par le passé, et qu'étant général de guerre il ne devoit trouver
+à mauvaize part que je la fis suivant les lois uzitées, et que je luy
+donnois pas lieu de s'iriter envers moy qui n'exerçoit que humanité et
+sans cruautez, et que je luy renvoyois sans maltraitement tous mes
+prisonniers, ainssy que je le supliois d'uzer de la mesme charité pour
+les deux perssonnes que je luy avois demandé cy-devant. Après avoir
+débarqué mes ostes norissiers, nous trouvasmes un des paquets de lettres
+de moines et de nonnes adressées à leurs pareils qui avoient en leurs
+directions de conduite, et dans les moments de loisir je prenois plaisir
+à les lire. Il s'en trouva entr'autres de sacrilèges et abominables sur
+les expressions lascives d'amour qui étoient outrées, et d'autres très
+galantes et jolies penssées de tendresses. J'en fis une séparation, et
+des criminelles j'en fis un gros paquet pour les envoyer à l'évesque et
+à l'inquisiteur où je leur marquois qu'ils devoient estre contents de ce
+que ces lettres n'étoient tombées aux mains d'un hérétique et que je les
+supliois d'intercéder pour la liberté de mes deux amis prisonniers de
+guerre, et j'envoyé mes paquets par une petite barque d'un pescheur,
+auquel je payay son poisson plus cher qu'il ne l'avoit vendu au pays.
+
+Je pris route pour me rendre du costé du Nord de l'ille de Lanssarote
+pour netoyer et espalmer notre bastiment entre la dite ille et une plus
+petite nomée la Gracioze qui forme un joly havre et sans danger d'estre
+incomodé des gens du pays, ny de bastiments, ny des tempestes. Nous y
+trouvasmes des salinières, et nous nous racomodasmes. Sy j'avois eu 100
+hommes, j'aurois pris la ville et toute l'ille dont j'aurois fait plus
+de 150 mil livres de ranssons. Nous partismes le 28 juillet, et le 1er
+aoust nous étions encore à notre parage de la pointe de Nagos. Etans
+frais et pleins de santé, il ne faut quiter ce pays sans leur faire à
+conoistre que nous y sommes encore. Il se passa 8 jours sans rien voir,
+et le 9e nous aperceusmes au large deux bastiments qui venoient, nous
+courusmes à l'abry de la pointe qui est l'unique passage et les
+atendismes près de trois heures pour les laisser aprocher. Nous les
+reconnusmes sans force d'aucun canon et les prismes et amarinasmes.
+Elles venoient de Sainct-Michel aux Assores, et chargés de froment, de
+gros mahys ou bled du turquie et quelques cochons salés et fumés. Je
+dis: «Enfants, voilà de quoy nous faire du biscuit pour retourner chez
+nous; la saison d'hiver s'aproche, alons à Maderre nous aprester». Et
+nous y dressasmes nostre route et y arivasmes le 16e et fusmes bien
+receus par Dom Pedro Dalmeida, gouverneur, et du peuple parce que la
+cherté étoit sur les grains, ce qui nous les fit vendre
+advantageusement, et comme l'argent n'est pas commun en cette ille je
+fis un échange pour des écorces de limons, autrement de gros citrons
+confits à sec et 4 caissons de fleurs d'orenges confites seiches et une
+vingtaine de pipes de vin que je chargeay dans la plus grande et la
+meilleurs barque de mes prises, et j'en redonnay deux de mes barques à
+mes prisoniers espagnols pour les reconduire à leurs pays, et dont ils
+furent très contents et cela m'atira l'applaudissement du peuple de
+Madère, et pour retirer mon payement tant en écorces qu'en vins il me
+falut atendre la récolte pour confire les écorces et ne pusmes les
+embarquer qu'au 20e octobre et notre départ fut au 26e, où dans notre
+route étant par les 46 dégrez de latitude, nous fusmes batus de cruelles
+tempestes et la mer très affreuze que nous ne pouvions présenter un
+morceau de voilles, nous descendismes nos canons dans notre calle et
+apréhendions fort le moindre coup de mer, étant à sec, le costé au
+travers. Je m'avizay d'amarer notre petit câble sur un affut de canon et
+le jetter à la mer et le filler jusqu'au bout sur 140 brasses de long,
+et lorsqu'il fut étendu de son long il nous fit présenter la proue
+debout au vent, et notre bâtiment s'y maintint comme s'il avoit esté à
+l'ancre et sans se tourmenter, ce qui nous rassura sy bien que l'on fit
+la chaudière et nos gens partye dormoient sur le pont et les autres
+jouoient aux cartes, et cela dura neuf jours et ne savions le sort de
+nostre prise où étoit tout notre butin, exepté six caissons des dites
+écorces et une de fleur d'orange que j'avois embarqués avec moy.
+
+Le 6 novembre du temps passable nous rembarquasmes notre câble et notre
+afut et faisons notre route pour entrer dans la Manche, et le 10e nous
+étions à 5 lieues au nord-oues de Ouessant, du temps de neige et obscur,
+et nous nous trouvasmes en vue du four, lorsque le vent en foudre sauta
+au nord nord-ouest avec de grosse grelle, défonssa nostre voille de
+misenne et sans voille au hazard nous fuyons le vent en poupe et
+passasmes au travers des roches d'un costé et d'autre, et nous donnasmes
+dans la fosse de Camaret où mesme il y périt plusieurs batiments qui se
+croyoient en toute seureté. Et lorsque la tempeste fut cessée, je fus
+dans mon canot à Brest tant pour m'informer des nouvelles que de ma
+barque où étoit notre butin. Mr le Marquis de Langeron[73], lieutenant
+général des armées navales, comandoit pour lors et dont j'avois
+l'honneur d'estre bien connu et que je fus saluer. M'ayant demandé d'où
+je venois et sur quel navire j'étois, lorsque je luy eut rendu compte il
+s'étonna et dit: «Comment diable avez-vous pu résister? Toutes nos
+costes sont remplies de navires naufragés et bordés de cadavres.» Je luy
+dit la maneuvre de mon afût de canon.--«Et où avez-vous apris cela?»--Je
+luy dits l'avoir inventé. «Bien vous en a pris, me dit-il, je n'avois
+jamais ouy telle choze.» Je luy dits: «Sy vous voulez envoyer votre
+canot demain avec moy quand je retourneray à mon bord, j'auroy l'honneur
+de vous envoyer deux serins de Canaries.--Très volontiers, mon amy, je
+les accepte, et vous aurez plus de comodité et seureté de vous embarquer
+dans mon canot et vos gens, et on traisnera le vostre.» J'acceptay le
+party, et il eut la bonté de faire embarquer de bon vin et de quoy bien
+déjuner dont je fis bon uzage et me remis dans ma barque longue et
+envoyay les deux serins.
+
+Il y avoit à Brest et Camaret quantité de navires relaschés depuis un
+long-temps qui attendoient un bon vent pour partir, mais il m'ennuyoit
+jusqu'au unze décembre que le temps parut modéré je mis à la voille. Un
+chacun me demandoit: «Où voulez-vous aler de ce temps qui ne va pas
+durer six heures?» Je réponds: «Quite pour relascher.» Et je tins ferme.
+Je gagnay à la coste d'Angleterre, et le 18 décembre j'entray dans
+Dunkerque où l'on ne m'y atendoit plus me croyant péry, et de n'avoir eu
+aucune de mes nouvelles. L'on m'aprits la paix faite, et j'espérois
+toujours sur ma prize qui étoit bien plus de résistance que nostre
+bastiment. Mais quand je vis écouler deux mois sans nouvelles, je n'y
+espéray plus. Ainssy ce fut bien du tems et bien des périls encourus
+sans aucuns profits, et il me falut pensser de quel costé donner, pour
+tascher de gagner pour m'entretenir.
+
+Au commencement de février 1685, deux marchands de mes amys qui avoient
+esté intéressés à ce dernier armement, ayant considéré que si la prize
+où estoit les effects fût arrivée à bien que nous aurions bien profité
+dans cette coursse où j'avois maintenu le bastiment et l'équipage sans
+qu'il leur en eut coûté pendant un si longs-temps, me proposèrent
+d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce à Madère et aux
+Canaries, puisque nous avions une paix générale ecxepté avec les
+Saletins qui sont les plus dangereux à cause du risque de la captivité,
+et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist
+un mémoire des marchandizes nécessaires, et qu'ils m'y intéressoient
+d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient
+les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment
+dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et
+demy et un gaillard devant pour résister aux tempestes, et pour
+déffences six périers et dix hommes d'équipage. Je l'affretay par 450
+livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit
+équipage et barque de vivres, gages et de tout le nécessaire, et
+passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu
+acheptées et embarquées, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril
+1685, et ne m'areste point à faire le détail de notre route, non plus
+que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient
+ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'écrire
+ce que j'ay trouvé de remarquable. Comme encore en ce petit voyage où je
+me trouvois par notre estime éloigné de l'ille de Madère de 51 lieues,
+avec un temps de nuages et de clarté du soleil par intervalle, il
+tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous
+trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui
+avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient
+sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil
+parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart
+d'heure tous ces insectes qui furent frappés du soleil moururent, mais
+celles qui avoient entré dans nos hardes et linges vivoient et nous
+piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le
+navire et dans la chaloupe qui étoit sur le pont, et jettasmes le tout
+que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye
+en dizant: «Le Seigneur a toujours aimé les pauvres et les atire au
+ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans
+ce parage, il faut s'en tirer.» Mais sur les deux heures d'après midy,
+nous en receusmes une ondée bien plus forte, ce qui nous fit regreter
+d'avoir changé de toutes hardes que nous avions lavées à la mer et mizes
+au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du
+bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et
+m'étant et nos gens encore dépouillés de tout je pris sur moy ma robe de
+chambre atachée d'une ceinture et sans chemize ny bas après qu'on eut
+relavé et jeté à la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur
+la raillerye que j'avois faite, et sur les 4 heures et demie il nous en
+ariva encore autant, ce qui nous fit avoir recours aux prières bien
+dévotement croyant que c'étoit un chastiment du Seigneur pour nos
+péchez, et craignant que cela ne dureroit; mais tout le reste du soir il
+n'en tomba plus ny la nuit, et le lendemain entre dix et onze heures
+nous aperceusmes Madère qui se fait voir de très loin par la hauteur de
+ses montagnes, et nous n'y arrivasmes que le jour en suivant qui étoit
+le 29e d'avril. Je débarqué derière le fort de l'illeau; je fis rapport
+de ce qui nous estoit arivé, et les conssuls et les marchands et autres
+furent curieux de voir débarquer nos hardes que nous voulions faire
+bouillir, lesquelles se trouvèrent remplies.
+
+J'abrégeray encore les longs discours de mes négociations, sinon de dire
+les changements de voyage et ce que j'y ay trouvé de remarquable. Il
+ariva en cette ille un bastiment Anglois venant de Ténérif, lequel ayant
+seu que je me disposois d'y bientôt aler négossier, il eut la bonté d'y
+venir avec Mr son consul m'advertir de n'y pas pensser quoyque la paix
+fust, et que je serois lapidé immanquablement par les gentilshommes et
+la populace, se ressentant encore trop vivement de la triste mort de la
+fleur de la jeunesse, qui furent noyés et dont les plus grandes familles
+de l'ille sont en deuil. Et le capitaine raporta que Mr le Vice-Roy
+disoit il y avoit peu de jours: sy par malheur pour Doublet il revenoit
+icy, quoy qu'en paix je ne le pourois sauver car je serois en risque
+d'estre aussy assasiné. Et sur ce raport Mr nostre consul et mes amis me
+déconsseillièrent de ne m'y pas risquer, ainssy il falut pensser d'aler
+d'un autre costé. Je débarqué une bonne partye de mes effects les plus
+convenables pour cette ille, et les mit aux mains de Mrs Louis et Joseph
+Caire, bons négossiants pour en procurer les ventes, et ils me donnèrent
+avis d'aller charger du froment et du mahis à l'ille de Sainct-Michel
+aux Assores pour le raporter, et qu'il y auroit à y profiter, et me
+prioient de les intéressser d'un quart au chargement en m'en payant le
+fret, et qu'ils me fourniroient des lettres de crédit pour toute la
+carguaison, et tombas d'acord par écrit, et étant sur mon départ Dom
+Pedro Dalmada, gouverneur de Madère me demanda que je l'intéressats de
+moitié dans tout le chargement autrement qu'il ne me permettroit pas de
+négossier dans son gouvernement. Il me falut céder à la force en lui
+cédant d'un quart d'intérêts, et obligea Mrs Caire de payer pour luy. Je
+partis de la rade du Funchal pour me rendre à celle de Punta Delgada,
+îlle de Sainct-Michel et le 25 ayant esté adressé au sieur Jean Ston,
+conssul des Anglois, bien converty et marié à une dame portugaise, ayant
+une belle famille, travailla avec beaucoup de diligence à faire mon
+chargement, et sans me prévaloir du crédit de Mrs Caire pour la moitié
+d'intérêt que je risquois pour mes intérescés et moy, il prits en
+effects de France que j'avois réservés et en cinq jours je fus expédié,
+et party le 12 juin à cause du jour de la feste du patron de la ville
+que les Portugais m'auroient creu hérétique, et le 27 j'arivé au Funchal
+et débarqué les froments en deux jours. Ces Mrs Caire et Mr Biard, notre
+consul, me représentèrent que sy je voulois aler à Lisbonne prendre une
+partye de sel et des huilles d'olives en petits jarons et des sardinnes
+salées en canastes ou paniers, qu'il y auroit un bon guain à faire. Je
+topé à cette entreprise, mais ce diable de gouverneur ou tiran voulut y
+entrer d'une moitié sans jamais rien débourcer, sur cela je luy dis que
+j'alois où étois la cour où nous avions un ambassadeur et s'il ne
+désiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit: «Je veux payer
+comptant pour ma part.» Je luy déclara au net: «Vous n'y aurez rien, et
+je feray conoistre vos vexations.» Mrs Caire et le consul en furent
+faschez contre moy, disant: «C'est un diable, il nous fera enrager.» Je
+dis: «Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous écrire?» Il seut par les
+domestiques nos entretiens et il me vint voir, et il fut plus doux qu'un
+agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin il n'y eut
+aucun intérêt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de différentes
+confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et
+party le 4e juillet j'atrapé heureusement Lisbonne le 26e suivant,
+travaillé à mes expéditions; Mr le comte d'Opède étoit notre
+ambassadeur, après l'avoir salué j'eus deux jours après l'honneur de
+manger avec luy, où je l'entretins des concussions que faisois le
+gouverneur de Madère, et que j'appréhendois d'y retourner sur ce que je
+lui avois menacé. Mr D'Opède me dit: «Vous m'avez fait plaisir, et je
+vais remédier à ce mal sans que vous n'ayez rien à craindre ny ceux de
+la nation.»
+
+Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay à partir, et je fus
+prendre congé de Me l'ambassadeur, lequel me délivra un paquet du Roy de
+Portugal dont il prit mon receu pour délivrer au sieur gouverneur. Je
+fus chez Me Desgranges, nostre consul, pour lever mes expéditions. Il
+m'aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine
+Brevet, qui devoit aussy prendre ces expéditions pour Madère et qui
+avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'étonna un peu, car c'est se
+faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis
+recherche de ce capitaine et luy demanday s'il vouloit que nous fussions
+de compagnie à cause des Saletins qui sont souvent autour de Madère. Il
+parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes à l'effect de
+partir enssemble, mais étant au dehors de la barre, le travers de
+Cascays,[75] mon grand mât d'hune rompit à l'uny du chuquet du grand
+mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu'à Belem, et mon prétendu
+camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite
+disgrasce. Je fus par terre à Lisbonne, j'acheptai un autre mât, et sur
+les trois heures j'y fis travailler par quatre charpantiers portugais
+qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et à force
+d'argent je les engageay de travailler avec deux flambeaux alumés
+jusqu'à unze heures que mon mât fut achevé, et les priai de le mettre à
+l'eau au bord de la rivière, et je les payay bien. Je loué une frégate
+qui est une chaloupe avec deux grandes rames où je m'embarquay et fit
+traisner mon mât le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du
+matin je fis travailler à remaster, et quoy qu'il ne fut encore guindé
+je fis lever l'ancre et mis à la voille d'un assées bon vent, ainssy ce
+n'étoit au plus que 22 heures que le dit Brevet avoit d'avantage sur
+moy. Sitôt que mon mât fut bien placé, je forssois de voille au risque
+de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20e
+j'arive derrière l'illot du Funchal. Sitôt que j'eus pied à terre, je
+fus chez Mr notre consul et luy demanday s'il n'étoit pas arivé quelque
+navire françois venant de Lisbonne, et me dit que non. Je reprends
+courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros
+paquet de lettres que Mr le comte D'Opède m'avoit chargé pour le
+gouverneur dont j'avois donné un receu, et qu'il m'en fallait une
+décharge et eut à m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur
+ne fist aucune difficulté de m'en donner son receu. C'étoit son ordre de
+révoquation sur plusieurs plaintes contre luy. Je faisois débarquer mes
+marchandizes, et la 3e journée après mon arivé il parut un moyen navire
+à trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en
+rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur
+étoit tout troublé et m'envoya son secrettaire me prier d'alez chez luy,
+et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je
+connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit:
+«N'est-il pas party le mesme jour que vous de Lisbonne un moyen navire
+de la Rochelle pour venir icy.» Je luy dis que ouy; mais que mon mat
+ayant cassé je rentray pour en prendre un autre et qu'il avoit continué
+sa route. Et sur quoy il dit: «J'en ai lettre d'advis par votre
+bastiment. C'est pour mon compte qu'il est chargé de pareils effects que
+les vostres puisque vous ne m'avez voulu intéresser avec vous, et je
+crois que c'est luy qui paroit et cela vous fera tort à vostre vente.»
+Pendant nos discours on vint luy donner advis qu'il paroissoit encore un
+autre navire qui avoit le pavillon blanc et qui faisoit sa route pour
+aler parler au premier qui avoit paru. Je secouois les oreilles. Il me
+presta sa lunette et fusmes hors du chasteau pour mirer. Je dis:
+
+«Le plus petit des deux est le navire que vous atendez et l'autre à sa
+démarche me fait bien paine que ce ne soit un saletin, toute l'aparence
+y est.» Et en peu moins de deux heures nous vismes à plain tirer les
+canons et mousqueterye, et il fut pris en un quart d'heure et changement
+de routte, ce qui véritablement fit bien du chagrain de voir un tel
+spectacle de la captivité.
+
+Le ruzé gouverneur avoit fait dire dans toute l'ille qu'il atendoit ce
+navire et que le voyant disgrascié qu'il vendroit à bon marché ces
+effects, ce qui fit que pas un ne demandoit de mes marchandizes, mais le
+lendemain c'étoit à qui en auroit pour les vendanges qui étoient
+proches. Et pendant que j'étois à terre, le 27 aoust, il parut autour de
+notre bastiment un monstre marin qui après quelques promenades se vint
+prendre à une corde où étoit une chemize de matelot qui trempoit à la
+mer. Ce matelot en la peur qu'il ne lui enleva sa chemize fut tirer sur
+la corde, apelant d'autres à son secours. Et cet animal tenoit ferme
+comme avec deux mains, et l'élevèrent jusqu'à moitié de son corps hors
+de l'eau, et remarquèrent que la teste et le minois et les oreilles
+étoient d'une figure d'homme et autour de son menton étoit comme une
+longue barbe à la capucine d'un tisssu de peaux comme les nageoires
+d'une morue qui luy pendoient sur l'estomac, et avoit deux seins comme
+les nostres et le corps en forme humaine jusqu'à la ceinture, et le
+restant amenuissant comme un saumon ainsy que sa queue, mais d'un pied
+de largeur à peu près, ayant des peaux de poisson comme nageoires
+tenantes aux esselles, n'ayant à ses bras de coudes, et point plus long
+que nous les avons du coude à la main, dont les doits étoient bien
+distingués, mais remplis de peaux comme les pieds d'un oye, et le chef
+étoit garny de petites peaux pendantes sur son col d'un demy pied de
+long, et le front à découvert avec des gros yeux de toureau et un regard
+fier et plain de feu. Je fis débarquer nos gens pour en faire leurs
+raports devant Mr le Consul. Jean Le Natro, originaire de Penerf en
+Bretagne, qui étoit maître et propriétaire de notre bastiment et son
+frère en firent cette déclaration. Et Nicolas Thiberge, de Dunkerque,
+nostre pillotte et homme d'esprit, confirma le tout de point en point,
+et signèrent le procès-verbal qui en fut dressé, et quelques pescheurs
+du pays déclarèrent avoir veu plusieurs fois cette mesme figure, qui une
+fois leur aracha un poisson au bout de leurs cordeaux.[76]
+
+Je m'apliqué à faire mon négosse pour partir au plustôt de cette ille
+voyant la saison de l'hiver s'approcher, et n'en peut partir que le 20
+novembre pour retourner à Dunkerque avec un autre chargement de vin,
+écorces de citrons confits ou sec, et fleur d'orange, et une partie de
+cuivre en tangoul venant de Saincte-Croix de Barbarie. Le jeune Caire
+nommé Joseph se trouvant fort attaqué d'un asme s'embarca avec nous dans
+le dessein de se rendre à Paris pour se faire traiter de la maladie, et
+sur notre route nous fusmes très mal traités par vents contraires et
+tempestes, qui nous poussèrent jusqu'au 52° degré et demi de latitude,
+où dans une bonnace nous nous trouvasmes entourés d'un nombre infiny de
+poissons dorades, et dont nous en peschasmes à discrétion; dans la
+matinée à moy seul j'en embarqué vingt-huit, et n'en voulions plus ne
+sachant qu'en faire, n'étant bonnes lorsqu'elles sont salées plus d'un
+jour par leur graisse qui se jaunit et rend un goût huileux. Ma surprize
+fut de trouver ces poissons aussy Nord puisque rarement on les trouve
+qu'aprochant des chaleurs[77]. Nous fusmes pris des vents de sud et
+sud-est, le pain et l'eau manquaient, ce qui nous obligea de relascher à
+la ville de Galloway en Irlande, où j'acheptay nos provisions
+nécessaires que je payay en vin de Madère, ainssy que mille quintaux de
+suif.
+
+(1686). Au 3 de janvier fut notre départ d'Irlande, et ayant entré dans
+la Manche le 12 janvier nous eusmes connoissance de Portlant en
+Angleterre, les vents forcés au nord-est nous empeschoient de chercher
+le Pas de Calais, ce qui nous obligea d'aler au Havre de Grâce, et en
+donné aussitôt advis à nos Mrs de Dunkerque, lesquels me mandèrent
+d'envoyer les effects à Mr Le Gendre, de Rouen, et de payer le fret de
+nostre bastiment pour le congédier au plutots. Après quoy je fus à Rouen
+arester compte du contenu des effects et de là fus par terre à Dunkerque
+ajuster les comptes dans lesquels il s'y trouva que j'avois laissé à
+Madère quelques effects invendues restés chez Mr Caire, ce qui occasiona
+nos intéressés de me prier d'y retourner sur une flutte du port de deux
+cents cinquante thonneaux, mais sans aucun canon n'y étant disposée à en
+placer. Je refuzey de ce que j'avois deux fois encouru le risque d'estre
+esclave à Salé, et pour m'encourager il me promire d'assurer sur ma
+personne neuf mile livres, en cas que j'eus le malheur d'estre pris de
+cette moraille, ce qui fut exécuté et conclu devant notaire, et que
+j'aurois pour capitaine soubs mes ordres le nommé Georges Roy, frère du
+plus fort intéressé au navire nomé le _Sainct-André_. L'on fit une
+emplette de marchandises sur mes mémoires. Et partis du port de
+Dunkerque le 5 juillet et sans rencontre arivé à Madère le 7 aoust.
+Jusqu'au 15 je débarquay les effects et Mrs Caire me conseillèrent d'en
+garder partie qui étoient propres pour l'isle de Sainct-Michel aux
+Assores, que je troquerois pour du blé, où il y avoit 70 pour cent à
+gagner l'aportant à Madère. Et comme ce que j'avois porté d'effects ne
+faisoit pas moitié de ma charge en blé, je pris à fret le surplus pour
+le porter à Mazagan apartenant au Roy de Portugal, côte de Barbarie,
+proche Azamor[78], aux conditions qu'en route faisant je débarquerois ce
+qui étoit de nostre compte à Madère, et j'avois réservé autour de 800
+piastres, de ce que j'avois vendu en argent pour faciliter mon négoce
+qu'à payer ce qu'on ne peut se dispenser. Alors que notre navire fut
+rempli de blé, j'envoyai des vivres à bord et trois pipes de vin, mon
+coffre et hardes et rafreschissements, n'ayant plus à faire à terre que
+pour 4 à cinq heures pour tirer mes dépesches et finir un petit compte,
+ayant donné les ordres que la chaloupe me viendroit sur les 4 heures du
+soir. Au 27 de septembre, les vents se mirent de la bande du sud et
+sud-oist assées violents; la chaloupe ne put exécuter mes ordres, et il
+faut savoir de ces sortes de vents tous les navires qui se trouvent à
+cette rade doibvent abandonner leurs cables et ancres et se mettre à la
+voille pour éviter le péril de perdre corps et biens à cette coste, et
+il y avoit deux moyens navires anglois proches du notre qui firent bien
+leurs maneuvres, et je voyois le nostre dans l'inaction, ce qui
+m'impatientoit. Je fus au château prier le gouverneur de me permettre
+que je tirats un de ces canons de 8 livres de boulet et que luy
+payeroits bien la charge, à quoy il consentit. Je le chargé et y mis le
+feu à boulet vers nostre navire, et ce qui les fit agir pour le mettre
+soubs les voilles. Mais je remarquois qu'ils faisoient fort mal leurs
+maneuvres ayant déployé les deux basses voilles, avant de lascher leurs
+cables, ayant eu la précaution d'amasser un cordage sur le dit cable,
+tenant par la poupe du navire, qu'on apelle en croupière afin de faire
+abattre le navire, pour faire entrer le vent dans les voilles qui
+avoient le vent dessus qui les coloit sur les mats, ce qui faisoit
+aculer le navire proche de la terre. Et j'étois à les observer, la pluye
+sur le corps, que j'étois au désespoir de voir une sy méchante manoeuvre
+sans y pouvoir remédier, et survint la nuit que je les perdis
+entièrement de vüe. L'on m'entraisna chez notre consul où je logeois et
+on m'obligea de changer de toutes hardes, qu'il me prit me voyant tout
+percé, et que j'avois fait rembarquer les miennes; l'on me voulut faire
+souper et ne le pus ny me coucher, étant toujours en crainte de ce qui
+devoit ariver par la mauvaise maneuvre que j'avois vüe, et disois
+toujours: «Il faut quils soient saoüls; les flamands ne se peuvent
+contenir lorsqu'ils ont du vin. Les navires en flûte dérivent plus qu'un
+autre et s'il n'est pas bon voilier à tenir le vent, je crois qu'ils
+n'en échaperont nullement.» Ce fut toujours mes discours lorsque l'on me
+voulut donner quelque espérance de consolation. Et sur les deux heures
+d'après minuit un paisant Portugais m'anonça la perte totalle de mon
+navire échoüé à la pointe des plus affreux rochers de ceste ille, dont
+on ne creut aucun de l'équipage échapés. Mr le consul quiestiona ce
+portugais de l'endroit du naufrage, il le dit estre à cinq quarts de
+lieues de Punta Delgada[79] où nous étions et qu'il ne savoit s'il se
+serait sauvé quelqu'un, que luy n'avoit ozé aprocher, à cause des
+difficultés de passer sur les rochers remplis de précipices. Je le fis
+prier de m'y conduire incontinent, et il dit: «Avant deux heures il fera
+jour, sans quoy on ne peut s'y hazarder». Je ne disois pas ouvertement
+les raisons qui m'empressoient de m'y transporter avant le jour, qui
+étois que j'aurais pu sauver quelques hardes ou mon coffre où étoit mon
+argent, me voyant dénüé généralement de toutes choses, et j'empressé de
+partir avant le jour avec mon guide qui me conduit à peu près vers le
+lieu du naufrage, et la pointe du jour étoit lorsque nous entrions dans
+les rochers. Nous n'y fismes pas à 5 pas que les forces me manquoient,
+et je tumbé d'un des plus hault dans un précipe de plus de 30 pieds
+profonds, où il y avoit près de deux pieds d'eau salée, et dans ma
+chutte je rencontrois souvent quelques pointes de rochers qui me
+recevoient, et sans quoy je n'aurais eu aucune vie, mais en récompense
+je fus blessé et écorché en bien des endroits de mon pauvre corps. Je
+voulus me tirer de cet eau; je creu avoir la jambe gauche rompüe, mais
+c'étoit la cheville du pied demize et mon genouil et les mains dont
+j'avois creu m'acrocher aux pointes; j'eus le coude droit tout emporté
+ainssy que mes costés tout écorchées et meurtris; j'étois en _Exce Homo_
+et les habits du consul tout déchirées, et sans peruque ny chapeau, et
+mon pauvre guide pleuroit en me disant: «Il m'est impossible de vous
+retirer, prenez patience, je vais chercher de l'assistance.» Il fut plus
+d'une heure et demie à revenir; j'avois ma montre qui par bonheur fut
+consservée, et mon guide revint avec trois hommes dont il y avoit un
+nègre qui avoit une corde autour de luy, s'étant disposé d'aller
+chercher une charge de bois pour son maître qui me l'envoya, et se
+servant de sa corde il descendit, et il me l'atacha par dessoubs les
+aisselles et les trois autres dessendirent de leur mieux où étoit
+atachée la dite corde et m'atirèrent à eux, et le nègre me soutenoit
+pendant qu'ils me montèrent sur le haut où ils m'atirèrent encore. Je
+faisois des cris et plaintes comme on peut le juger et ils trouvèrent un
+sentier, que mon guide avoit erré, et par là ils m'amenèrent en plain
+terain; ils furent à deux chercher une bourrique et une couverture, mais
+il fut impossible de me monter pour m'aporter en ville tant j'étois
+acablé de douleurs; je les priay de me porter dans la couverte et que je
+les payerais bien, et nostre consul ariva, qui les engagea à me porter
+ainssy chez luy, ce qui leur donna beaucoup de paine, et étant arivés
+l'on fit venir un chirurgien qui me seigna et penssa. Nous y trouvasmes
+trois des nostres qui avoient échapé qui nous déclarèrent que plusieurs
+de nostre équipage conseillèrent au capitaine de mettre le navire à la
+voille et que les Anglois s'y mettoient, et qu'il ne les voulus entendre
+se tenant dans la chambre avec son pillotte, le charpentier et le
+contre-maistre dizant qu'ils vouloient finir leur disner avant de rien
+faire, on leur récidiva les mesmes raisons sans qu'ils remuassent de
+leurs tables, et que ce fut le coup de canon qui les engagea à
+travailler, mais qu'ils estoient sy saouls de vin qu'ils ne savoient ce
+qu'ils faisoient, dont le malheur s'ensuivit, et comme je devois partir
+le lendemain j'avois fait tout embarquer, mes hardes, effects et argent
+qui causa la mort des susdits quatre principaux de mes officiers et des
+autres qui voyant le navire se briser contre les rochers se mirent à
+vouloir sauver mon grand coffre de ma chambre, et que le grand mât
+s'estant rompu et tomba sur la chambre qui fut écrasée où ils furent
+engloutis dessoubs, et le tout fut entièrement péry; cepandant sy je
+n'avois esté incommodé j'aurais esté sur les lieux où j'aurois pu sauver
+quelques hardes ou marchandizes, mais le tout fut pillé par les païsants
+qui ne s'en font pas de scrupules de restituer puisque naturellement ils
+sont adonnés au larcin.
+
+Et pour comble de chagrain les Ministres du Roy de Portugal me firent un
+procès pour me faire payer les bleds qu'ils avoient chargés pour Masagan
+prenant le prétexte sur la déclaration des trois hommes de l'équipage
+qui s'estoient sauvés qui avoient dépozé que la faute étoit arivée par
+notre capitaine et officiers. Ce procès m'aresta neuf mois dans cette
+ille, après quoy il y vint un petit navire françois chargé de bled pour
+le porter à Lisbonne, et dans lequel je m'embarquay pour passager avec
+mes deux hommes. Mr l'abé D'Estrée[80] étoit ambassadeur et il me
+dégagea de la poursuite de ce procès, mais je me trouvois dépourvu de
+toutes comodités et de la fortune. Peu de jours après mon arivée il
+ariva à Lisbonne un navire de la Rochelle armé de douze canons nommé le
+_Cézard_ apartenant à Mrs Godefroy[81] et sur lequel étoit pour marchand
+un de leurs frères qui pendant leurs traversées fut injurié et maltraité
+de parolles par son capitaine nomé Peron étant souvent yvre, et étant à
+Lisbonne récidiva ces brutalités dont Mr Godefroy fut obliger d'en
+porter plainte à son Excellence M. l'abé D'Estré, qui ordonna de
+déposseder le dit capitaine et de me donner le commandement du dit
+navire, et me fit venir devant luy pour me le faire acxepter, et fit mes
+conditions d'engagement. M. Godefroy trouva un fret pour l'ille de la
+Terciere pour revenir à Lisbonne où M. Godefroy restoit pour faire son
+négosse pandant que je ferois le dit voyage. Je party au 15 may 1687;
+j'arivé au port d'Angra soubs la ville de ce nom et ne pus recevoir mon
+chargement que le 25 juillet et partis le 2e aoust et arivé à Lisbonne
+le 26 du mesme mois, sitost que la décharge fut finie, l'on me proposa
+un segond voyage pour le mesme lieu, je m'apresté et party le 9e
+septembre et arivé à Angra le 21, et pris incontinent mon chargement et
+partis le 3 octobre. Estant à 60 lieux au Nord-Ouest de la Tercère un
+navire me donna la chasse. Je dis: «Il nous est inutille de croire fuir
+puisqu'il marche mieux que nous, et il nous faut disposer à nous bien
+deffendre n'ayant guerre avec d'autres qu'avec les Saletins où il s'agit
+de la captivité.»
+
+J'avois 24 bons hommes d'équipage, six passagers portuguais étudians qui
+aloient pour faire leurs exercisses, douze canons et six périers et de
+bons fusils que je délivray à mes passagers, que j'animois sur le
+malheureux état où nous tomberions sy nous sommes pris; ce navire
+m'ayant aproché à distance de son canon, ayant le pavillon françois, fit
+deux fois le tour de nous sans tirer un seul coup, et puis il s'enhardit
+à venir pour m'aborder à toutes voilles, je fis carguer les deux basses
+voilles et ordonnay que lorsqu'il nous abordera de mettre le vent dessus
+nos deux humiers pour faire reculer nostre navire et que luy portant un
+grand erre il ne pouroit se tenir acroché et que ces cordages
+manqueront. Estant à portée du pistolet de nous, il nous tira sa bordée
+de canons et d'une grêle de mousqueterie dont un passager fut tué et un
+matelot blessé dans la cuisse, quoyque tous sur un genouil sur le pont
+pour n'estre découverts, et nous déchargeasmes très à propos nos canons
+et périers chargés de mitraille comme ils nous abordoient, que nous les
+empeschasmes de sauter plus de trois dans notre bord, dont deux furent
+aussitot tuez et l'autre se jetta à la mer, et les grapins et cordages
+rompirent par la maneuvre que j'avois faite faire de metre le vant sur
+les huniers, et dans l'instant nous fusmes décrochés. Il passa aussytôt
+bien de l'avant de nous et amena toutes ses voilles voyant son mât de
+beaupré rompu à l'uny de sa ligature. Nous n'eusmes que deux chaisnes de
+haubans rompus par un grapin de fer qui s'y trouva attaché, deux haubans
+cassés et lestay d'artimon et nos voilles offencées et trois troux de
+canon et une bitte rompue par leurs canons. Je voulois foncer dessus,
+luy lascher deux au trois bordées de nos canons, mais mes passagers et
+officiers me dirent: «Il ne nous peut plus faire de mal et nous pourrons
+recevoir quelque malheureux coup qui tuera ou estropiera quelqu'un de
+nous, vault mieux nous en tirer.» Je les creus et fit faire notre route,
+et comme nous alions nous entendismes une voix crier: «Sauve la vie.» On
+regarde de tous costés sans rien apercevoir, la voix redouble; je
+regardé par un sabord de ma chambre et j'aperceu un homme qui se tenoit
+à la sauve garde de nostre gonvernail. J'appelé du monde et on luy
+donnay une corde doublée en deux qu'il passa soubs ses aisselles, et on
+le tira dans ma chambre. Il se mit à genoux demandant cartier
+mizéricorde et nous dis estre françois d'Avignon, fils d'un artizain en
+soye nomé Périn, agé de 36 ans, qui voulant aller à Gesnes aprendre à
+travailler en velours fut pris sur une tartane de Marseille dans son âge
+de dix-huipt ans et mené esclave à Tétuan et fut donné au Roy de Maroc,
+et qu'après deux ans de persécutions il renia et prits une femme Moresse
+dont il avoit cinq enfants, et nous ne luy fismes aucun mauvais
+traitement. Et le 23 octobre j'arivé à Lisbonne où je fis la décharge,
+et M. Godefroy n'avoit encore achevé son négosse. Je fis conduire mon
+renégat chez M. l'ambassadeur qui le retint chez luy jusqu'à ocasion de
+le renvoyer en seureté à son pays d'Avignon. Il déclara que le navire où
+il étoit avoit 200 hommes, 18 canons et seize périers.
+
+En attendant que Mr Godefroy eut finy son commerce, je fis calfaster le
+navire et enssuite le fis échouer pour visiter ses fonds afin d'estre en
+estat de recevoir son chargement, et au commencement de décembre ariva
+la flotte du Brézil au nombre de quarante gros navires marchands
+richement chargés et escortés par six vaisseaux de guerre dont deux
+d'iceux de soixsante et six canons avoient esté construits à Goa,
+lesquels dès leur sortie enlevèrent deux vaisseaux de 40 canons sur le
+Grand Mogol qui portoient grand nombre de pellerins Musulmans qui
+alloient à la Mecque porter leurs offrandes au tombeau de leur grand
+prophète Mahomet. On en fit des réjouissances et feux de joye à
+Lisbonne. Le 20 janvier 1688 nous commenssasmes notre chargement pour
+retourner à la Rochelle. Nous embarquasmes 82 grands coffres de sucre et
+60 rolles de tabac du Brézil, 20 bottes d'huile et 35 balles de laines
+lavées et 400 caisses d'orenges, et 25 caisses de citrons, et nous
+partismes de Lisbonne le 24 février. Mr Godefroy s'étant embarqué avec
+nous, les vents nous contrarièrent étans prêts de sortir la barre et
+nous rentrasmes à la rade de Saint-Joseph[82] et y restasmes jusque au
+10e mars que nous sortismes la dite barre avec plusieurs navires de
+diverses nations, et le 2 avril arivasmes à la rade chef de Bois[83]
+atandant la vive eau pour entrer dans le port de la Rochelle. Mr
+Godefroy s'étoit débarqué dès notre arivée à la rade et fis le récit de
+nos voyages et comme je m'y étois comporté à l'ataque du Saletin.
+J'entray le navire dans la chaisne le 13 avril, où je fus très bien
+receu des trois Mrs Godefroy et dont Jean, aîsné de tous, m'en chargea
+de n'aler prendre d'autre auberge que chez luy, et dont je ne peus m'en
+deffendre et le lendemain je fis les déclarations à tous les bureaux et
+mon rapport à ladmirauté, et puis on débarqua les marchandizes.
+
+Ce Mr Jean Godefroy étoit remarié à une dame Bussereau aussy veufve, et
+qui avoit deux aimables filles âgées de 18 et 20 ans et de luy n'avoit
+pas d'enfants. Tous les soirs, après le souper j'accompagnois ces
+demoiselles à la promenade, et se joignoit avec nous une cousine qu'on
+apeloit la belle Goislard, mais de qui la fortune étoit bien moindre que
+de ses cousines. Cependant je fus épris de sa beauté, et en peu de jours
+je le luy déclaray en la ramenant chez elle que je l'aimois tendrement,
+mais que ma fortune étoit trop médiocre pour luy présenter. Elle me
+répondit qu'un garsson qui a autant de coeur, comme elle a entendu dire
+à ses oncles, ne doibt pas se rebuter; que pour elle sa fortune étoit
+très bornée ayant perdu de bonheure son père et que sy elle avoit bien
+du bien qu'elle se feroit un plaisir de me le sacrifier, pourvueu que je
+l'enlevats en Angletere ou en Holande pour y vivre dans la liberté de sa
+religion, et que moy je vivrois aussy dans la mienne. Sur quoy je luy
+dits qu'il ne faloit pas sortir de son pays pour cela, que puisque l'on
+l'avoit contrainte d'abjurer ce ne seroit plus une grande paine de s'y
+marier, et qu'on auroit plus rien à luy dire sy elle m'épousoit, et que
+je ne la contraindrois en aucune choze. Et elle ne voulut se deffaire de
+son entestement que je l'enlevasse, ce qui me la fit quiter crainte
+qu'elle ne me gagnats à faire ce mauvais coup. Et je me tournay le coeur
+pour la cadette Bussereau sachant très bien son aisnée estoit assurée
+d'un amant de Bordeaux nouveau converty, et cette cadette correspondoit
+fort à mes honnestes tendresses. Madame sa mère y donnoit fort les
+mains, ainsy que M. Godefroy qui me fit bien des offres pour que je
+restats avec eux, et que sy je n'étois pas content de son navire le
+_Cezard_, qu'il m'en donneroit un de 24 canons qu'il attendoit du retour
+de Sainct-Domingue. Je luy fits connoistre que nécessairement il me
+faloit aler à Dunkerque pour rendre compte de ce navire naufragé à lille
+de Sainct-Michel et dont j'étois porteur des procès-verbaux comme il ne
+s'étoit rien sauvé des effects, et que sy je restois à la Rochelle ou
+ailleurs sans me justifier, ils pouvoient suposer que j'eus sauvé bien
+des affaires et me faire poursuivre, ce qui tourneroit à mon deshonneur
+et désavantage. Sur quoy ils m'aprouvèrent fort, et me prièrent tous les
+frères de retourner vers eux lors que je me serois entièrement libéré,
+ce que je promis faire. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Sur la fin
+de juin je les remerciay bien et pris congé de ces messieurs et
+demoiselles trouvant un bastiment prêt à partir pour Dunkerque dont je
+m'étois assuré de mon passage et partis de la Rochelle le 3 juillet, et
+le 11e du mesme mois étant à l'ouest du port de Pleimuth en Angleterre
+nostre maistre de bastiment me dit qu'il y alloit relascher seulement
+pour un ou deux jours, et n'y voyant aucune nécessité je luy demanday
+pourquoy ce relasche, et il m'en dis ses raisons: que c'étoit pour y
+débarquer en rade quelques pièces d'eau-de-vie en fraude à cause des
+grands droits, ainsy je fus dans la ville où je couchay quatre nuitée,
+et les nouvelles furent publiées de la naissance du prince de Gall[84]
+dont par forme la citadelle tira quelques coups de canons; mais le
+peuple et particulièrement nos Religionnaires refugiés disoient milles
+infamies de la pauvre Reine[85] et mesme du Roy, ce qui faisoit peine
+d'entendre, et le 17 nous mismes à la voille partant de Pleimuts[86] et
+le 6 aoust j'arrivé au dit Dunkerque dont entr'autre de mes intéressés
+au navire perdu me fit à l'abord un mauvais compliment en me demandant
+sy je leurs raportois bien des effets qu'il avoit appris avoir esté
+sauvés après le naufrage. Je luy répondis: «Avant 24 heures je vous
+feray conoistre au net toutes choses.» Quant aux autres, je fus chez
+eux, où ils me receurent comme gens raisonnables qui ont fait de la
+perte, mais me receurent tous honnestement en me disant estre bien
+persuadés des vérités que je leur avoient marquées par mes lettres et
+que le sieur Batement qui m'avoit fait ce mauvais compliment étoit un
+brutal et le moindre intéressé et que je ne devois m'arrester à ces
+mauvais discours si mal fondés. Je leur présentay les attestations et
+les procès-verbaux de tout ce qui s'estoit passé; ils les communiquèrent
+à ce brutal de Batement, et il en consulta et ne peut me faire ny dire
+et se remit d'amitié avec moy, après quoy ils reconnurent la vérité.
+
+Et sur la fin de septembre 1688 on parloit fortement d'une déclaration
+de la guerre, où les préparatifs d'une armée navale en Holande et que
+les meilleurs amis et gros milords du Roy Jacques aloient auprès du
+prince Orange. L'on arma plusieurs chaloupes de nos navires du Roy pour
+aller épier aux ports d'Angleterre s'il y auroit quelques remuements ou
+pour aider à sauver la Reine et le prince de Galle. Mr
+Desvaux-Mimard[87], lieutenant de nos vaisseaux du Roy, me pria de
+m'embarquer avec luy dans la chaloupe qu'il commandoit. Il n'avoit qu'un
+bras, l'autre étant paralétique. Nous fusmes pendant la nuit aux
+Dunes[88], où je fus dans un cafe pendant une heure, que le bruit se
+répandit que le Roy Jacques avoit pris la fuite s'étant veu abandonné
+sur la nouvelle que le prince d'Orange avoit débarqué en Angleterre vers
+Torbays. Je fus en faire le récit à Mr Mimard et aussy tots nous fit
+retourner vers nos costes, et nous atterrasmes à Ambleteuse en Picardie,
+et dans le moment nous vismes une chaloupe angloise très proche de nous
+qui abordoit au mesme lieu, et lors que la dite chaloupe toucha à terre,
+nous y remarquasmes quatre seigneurs dont à l'un diceux les autres
+ainssy que les mariniers luy portoient un grand respect[89]. Lorsqu'il
+voulut se débarquer, Mr Mimard et moy nous nous mismes à l'eau jusqu'aux
+cuisses pour le recevoir, mais un des officiers de sa chaloupe s'étant
+mis à l'eau le receut à fourchet sur son épaule ayant la teste nüe; Mr
+Mimard lui soutenoit une main. Et lorsqu'il fut dessendu pieds à terre,
+il demanda au sieur Mimard qui il étoit, et son nom. Il luy dit. Puis le
+Roy luy dit qu'il se souviendroit de luy et nous l'accompagnasmes à
+l'auberge, où il n'aresta que le temps qu'on luy aprestats des chevaux
+de poste et partit aussitots avec deux de ces messieurs, et nous
+ramenasmes nostre chaloupe dans le bassin à Dunkerque, où je receut une
+lettre de Mr Jean Godefroy qui me mandoit qu'il atendoit en peu sa
+frégate de 24 canons, et lorsqu'elle luy seroit arrivée qu'il me le
+feroit savoir pour l'aler trouver.
+
+Sur le mois d'octobre le Roy fist déclarer la guerre contre la Holande
+seulement, donnant pouvoir aux particuliers de ses subjets de faire la
+course dessus. Mais le port étoit dépourveu de frégattes propres à faire
+la course, et un chascun en faisoit bastir. Les sieurs Geraldin et Lec,
+Irlandois établis à Dunkerque, me proposèrent d'armer une petite
+corvette seulement de quatre canons, qu'un nommé capitaine Laurens,
+anglois de nation, avoit amenée de la Jamayque, lequel nous assura estre
+finne de voille, et ils me détournèrent de pensser d'aller à la Rochelle
+et qu'ils m'aloient faire bastir une frégatte de 24 canons toute preste
+pour mars en suivant et dont ils en firent en ma présence le marché avec
+le constructeur. Cela m'encouragea, car j'avois répugnance dans l'hyver
+de m'embarquer sur un sy foible bastiment. J'engageay trente deux bons
+hommes tant bas officiers que matelots et le capitaine Laurens pour mon
+segond, et pour lieutenant un nommé Welkisson aussy anglois, mais tous
+les deux braves et bons marins. Je receu commission de son altesse
+sénérissime Mr le comte de Vermandois[90] sous le nom de la corvette la
+_Princesse de Conty_, et sorty du port au six de novembre pour aller
+croiser vers le Nord, ou le 20 du mesme mois nous eusmes un rude vent du
+Nord-Nord-oist, dont un coup de mer nous enfonça tout un costé et nous
+combla presque à demy d'eau, ce fut un hazard comme nous en échapasmes
+en fuyant au gré du vent, et relachasme à Dunkerque le 12e et je ne sais
+comme après nous ozasme penser à nous rembarquer dans cette bicquoque.
+Cependant les marins oublient facilement les périls dont ils ont échapé
+et nous fismes radouber nostre barque, et nous partismes le 18, n'ozant
+plus retourner vers le Nord, ou les vents et la mer sont plus agités.
+Nous n'avions point pour lors de guerre déclarée avec l'Angleterre et
+nous fusmes tout le long de ceste coste et ayant passé entre la grande
+terre et l'ille de Wic, dont devant Chatam on nous tira d'une forteresse
+deux coups de canons à boulets qui passèrent entre nos mâts sans nous
+endomager qu'une seule maneuvre nommée un bras de misenne qui fut coupé,
+et nous tirasmes au large, et fusmes à Torbay puis devant Pleimuths, où
+nous trouvasmes à trois lieux au large un bateau traversier venant de la
+Rochelle avec neuf à dix familles de la religion qui se sauvoient dans
+Pleimuts. Ces pauvres gens étoient à demy morts de peur que je ne les
+enlevasse en France et faisoient compassion[91]. J'en fus reconnus de
+plusieurs qui se jetoient à nos pieds et entr'autres un nommé Mr Briant,
+fameux marchand, et le capitaine Roc. Je leur dis pour les rassurer que
+ma commission ne portoit pas de coure sur eux, mais seulement sur les
+Holandois. A cela mes deux officiers anglois protestants m'aprouvèrent
+fort, mais les bas officiers et matelots voulurent se mutiner pour que
+nous les emmenassions. Et Mr Briant me dit proche l'oreille: «Ayez pitié
+de vostre belle Goislard que voilà déguizée en cavalier». Je fus
+l'embrasser et luy dire que je périray plustot que de la perdre, et
+nostre équipage fust apaizé par une cinquantaine de louis d'or que Mr
+Briant leur jeta, disant: «Voilà tout ce que nous possédons d'espesces,
+ayant bon crédit en Angleterre». Et nous les laissasmes échaper, en nous
+ayant promis sur serment qu'ils ne nous découvriroient aucunement
+lorsqu'ils seraient débarqués, et ce que nous avons trouvé véritable
+dans la suite, ayant déclaré comme je les en avois prié de dire que nous
+étions Ostendois qui les avoient visités sans leur faire aucuns domages.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Prise d'un navire hollandais dans un port d'Angleterre.--Croisières dans
+la Manche.--Naufrage à Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de
+Seignelay.--Il prend le commandement de deux barques longues.--Son
+arrivée à Brest.--Il découvre la flotte de Tourville.--Ses entrevues
+avec Seignelay.--Enlèvement d'un percepteur anglais.--Croisières.--Prise
+d'un navire anglais.--Naufrage.--Autres prises.
+
+
+Et deux jours après cette rencontre, ne trouvant rien, je fus mouiller
+l'ancre vis à vis d'un petit bourg situé au bord de la mer et sans
+forteresse, éloigné d'une bonne lieue de Pleimuth, ayant le pavillon
+d'Ostende déployé. Nos échappés nous reconnurent et vivoient au dit
+bourg nomé Ramshed[92] où sont tous françois réfugiés, et ne nous
+décelèrent aucunement. Et sur les 3 heures du soir, il me prit fantaisie
+d'aller avec deux hommes dans nottre petit bateau à terre, et moy
+déguisé en bon et simple matelot, voulant m'informer adroitement s'il
+n'y auroit pas dans les ports quelques navires Holandois prêts à en
+partir, et dont je réussis à mon dessein. Et lorsque je mis pied à
+terre, je trouvai le capitaine Roc et son fils qui me disoient mille
+bénédictions, et me voulurent convier à boire de la bierre et les priay
+de m'en dispenser, et que je serois fasché d'estre connu de d'autres, et
+leur déclaray le subjet de ma dessente, et ils me dirent qu'au port du
+cap Ouastre, il y avoit un houcre Holandois de dix canons, venant
+d'Espagne richement chargé, et que ce seroit bien mon fait s'il sortoit
+en mer, mais qu'ils ont appris qu'il n'en sortyroit sans avoir un
+convoy; et que dans le port de Saltache[93] il y avoit une grande
+pinasse de six à sept cents thonneaux de port et ayant 40 canons et peu
+d'hommes à proportion, et que les canons de sa batterye de bas ne
+pouvoit jouer, estant embarrassés par des ballots de laine d'Espagne,
+mais que nous avions trop peu de force pour y attenter. Je quittay mes
+deux amis et fus au bourg de Saltache dans un cabaret demander une pinte
+de bierre. Et je rencontray le capitaine de ce navire, lequel je
+reconnus à son nées extraordinairement long et avec lequel j'avois
+autrefois bu en Portugal, mais il ne me reconnus pas et il me
+quiestionna d'où j'étois et ce que je faisois. Je luy dis que j'étois de
+Bruges en Flandre et que j'avois fait naufrage sur une belandre chargée
+de vin et eau-de-vie et avions esté poussé par tempestes sur la coste de
+Gandetur, et que je cherchois passage pour retourner au pays, et luy
+demanday passage pour Holande qui en est proche. Il me dits: «Mon
+camarade je ne say quand je partiray d'icy et ne le feray sans un
+convoy, car mon navire vaux plus de quatre cents miles florins.» Je luy
+dits: «Vous avez bien du canon.»--«Oui, dit-il, mais mon plus fort ets
+embarrassé, et je n'ay que trente et huyt hommes.» La nuit s'approchoit;
+je n'en voulus savoir d'avantage et je me retiray promptement à mon bord
+avant qu'il fust nuit, et les bateaux venant de la pesche se retiroient
+au port. Il y en eut un qui passoit proche de nous. Je luy fist demander
+par le capitaine Laurens s'il vouloit nous vendre du poisson. Il
+répondit que ouy, et pendant qu'il venoit à notre bord, je racontay en
+peu ce que j'avois apris à terre et représentay la faiblesse de notre
+bastiment, où nous avions échapé un grand péril, et que nous courions
+risque d'en essuyer d'autres dont peut estre nous n'en échaperons pas,
+et que notre fortune étoit dans le port de Saltache dans cette mesme
+nuitée dont les vents et ce batteau nous étoient favorables. Les sieurs
+Laurens et Welkisson trouvèrent la choze faisable et la firent gouster à
+nostre équipage. On acheta tout le poisson de ce basteau où ils
+n'étoient que trois, le maistre étoit âgé de plus de soixante années et
+son fils environ de 30 à 35 ans. Nous les conviasmes d'entrer dans notre
+cahute de chambre pour leur faire boire de l'eau-de-vie de France: ils
+nous croyoient d'Ostende. Et ayant eu la teste échauffée de la liqueur
+qu'ils aiment passionément, ils jasoient avec mes deux Anglois qui se
+conservoient sur la boisson. Le vielard disoit beaucoup de louanges du
+gouvernement de Mr le prince d'Orange qui alloit exterminer tous les
+chiens de papistes françois, etc.; et pour finir on les saoula sy plains
+qu'ils tombèrent à beste morte dans la chambre et degorgeoient leur
+estomac. Nous avions mis au mesme état le troisiesme et le plus jeune
+dans son bateau et on l'embarqua dans notre bord. Nous nous munismes de
+dix-huit pistolets et autant de sabres et de vingt quatre grenades et de
+six bonnes haches de charpente, ne devant faire qu'un prompt coup de
+main. Et sur la minuit nous nous embarquasmes en tout vingt-huit de
+l'élite de nos hommes et partismes sourdement avec ordre d'un grand
+silence, et qu'il n'y auroit que le Sr Laurens qui répondroit à ceux qui
+demanderont d'où est le batteau. C'étoit entrant au 26 de novembre 1688
+et en passant près du chasteau de l'ille de Rat[94], un des sentinelles
+ne manqua pas de crier: «D'où ets le bateau?» Laurens répondit: «A
+fischer Boat», qui veut dire basteau pescheur. Il en ariva autant
+passant sous la citadelle et au fort de l'entrée de Saltache, et nous y
+entrasmes sans aucun contredit, et fusmes droit aborder le Holandois au
+travers de ses grands haubans, et nous grimpasmes tous exepté un seul
+pour la garde de nostre bateau. Il se trouva un seul Holandois sur leur
+pont, qui d'un levier cassa un bras d'un de nos matelots qui étoit de
+Calais, et nous nous emparasmes de toutes les portes des dunettes et des
+gaillards de proüe et de poupe, ainsy que de toutes les écoutilles, et
+avec les haches on enfonssa la dunette, où l'on se saisit de trois
+officiers qui y reposoient, et il y avoit une écoutille dans le milieu
+de cette dunette qui communiquoit dans la grande chambre où reposoit le
+capitaine qui, entendant le bruit, se préparoit à faire un mauvais
+spectacle. Mais par un bonheur tout extraordinaire, mon charpentier qui
+avoit foncé la dunette, nomé Jacques Férand, de la ville de Caen, ayant
+entré dans la dite dunette, tomba dans la grande chambre sur le dos du
+capitaine Holandois par cette écoutille où il y avoit six pieds de haut
+et acabla soubs luy le dit Holandois, et Férand se sentant avec un homme
+criant quartier, dougre quartier, en rüant de sa hache il blessa au bras
+le pauvre capitaine. Le dict Ferrand cherchant à taston la porte de la
+grande chambre, il l'ouvre, et cria: «Qu'on aporte vite de l'eau, tout
+est icy plain de poudre répandue soubs mes pieds, et qu'on aproche pas
+aucun feu.» Je fis aporter force sceaux d'eau qu'on jeta partout dans la
+dite chambre, et il n'ariva aucun acxident, car le coquin de capitaine
+advoüa qu'il aloit battre du feu pour faire périr son navire et
+généralement tout. Je fis rassembler tout et autant que nous peusmes
+trouver gens de son équipage et les fis enfermer dans le gaillard
+d'avant, et garder par deux de nos gens armés et n'en peusmes trouver
+que vingt-six; les autres s'estoient cachez parmy les balles de laine.
+Ce navire avoit ses deux vergues majeures amenées tout bas, ce fut un
+gros et long travail pour les reguinder pour pouvoir apareiller le
+navire avec le peu de monde que nous étions dont quatre étoient occupés
+en sentinelle à garder les sorties. Je fus prendre dix de nos enfermés
+et les fis aider à guinder avec nos gens, et quand le taut fut bien
+préparé pour apareiller et mesme les deux huniers furent déployés et
+guindés, je fis renfermer mes dix prisonniers et crainte qu'ils ne
+tirassent quelque canon de gaillard où ils estoient je fus à tastons en
+oster les amorces, et fis couper les deux câbles sur ses écubiers. Et il
+étoit à ma montre un peu plus de cinq heures quand le vent fut dans nos
+voilles, et fit déployer la misenne la tenant toute preste à la laisser
+aussy déployer. Le capitaine Laurans fut un peu blessé au gras de jambe
+par un sabre de nos gens par mégarde, et lequel connaissoit parfaitement
+le port, et pour nous éviter de passer entre la citadelle, le fort et le
+château de Rat, il nous fit sortir par la passe du Ouest, quoyque très
+dangereuse par les rochers et qu'il n'y passe presque que quelques
+moyens navires. Il hazarda le tout pour le tout, cependant sans nous
+rien ariver. Et comme nous passasmes à portée d'un moyen pistolet du
+costé du dit chasteau de Rat, un des sentinelles cria en anglois: «Où va
+le navire? Avez-vous vos despesches?» Laurans répondit que ouy, et que
+les courants nous forssoient de passer au risque par cette passe. Et
+nous sortismes très heureusement que le jour commençoit à pointer. Nous
+amarinasmes nostre belle prize et laissé le capitaine Laurens et
+Welkisson pour la conduire avec une copie de ma comission et vingt de
+nos meilleurs hommes, et dans le bateau anglois je m'embarqué avec le
+reste de mes gens, le capitaine Holandois et vingt-quatre de ses gens et
+les conduis au bord de ma corvette quoy que plus en nombre que nous
+n'estions. Je trouvay mes trois anglois encore endormis et eusmes de la
+peine à les réveiller pour se rembarquer. Je leur payay grassement leurs
+poissons et les fit boire chacun un verre d'eau-de-vie et je leur dis:
+«Voilà mon câble et mon ancre que je vais laisser, je vous le donne.»
+Car étant foible de mon monde je ne pouvois le lever sans perdre bien du
+temps, et ma prise étoit déjà de plus de 5 lieux de l'avant. Mes trois
+anglois se trouvant trop foibles pour lever mon ancre furent prier des
+bateliers qui aloient à la pesche pour leur aider, qui aprirent à nos
+yvrongnes que j'avois enlevé le gros navire Holandois et que tout étoit
+en rumeur dans la ville et les forteresses dont les sentinelles furent
+tous emprisonnés, disant qu'il y avoit connivence avec moy; nos
+prisonniers en disoient autant. Mais depuis j'apris qu'il y eut trois
+sentinelles de pendues et le vieux battelier et son bateau et le câble
+brullé par le boureau, et l'ancre jetté dans le passage où j'avois sorty
+la prize. Sitost que je fus soubs voille je la ratrapay en peu de temps
+et puis j'alois à trois et quatre lieux devant elle, et sur les costés
+pour faire la découverte, et estant le travers du cap Blancquef je
+découvris une frégate Holandoise de 24 canons, je creus bien qu'elle me
+raviroit ma proye. Je reviré dessus et fut advertir le sieur Laurens qui
+me cria: «Nous sommes en estat de nous bien deffendre, et sy vous nous
+voyez embarassés venez tous vous embarquer et laissez aller la corvette
+à l'abandon.» Et après quoy j'étois tout resoult, et la frégatte vint
+reconoistre notre prize qui arbora le pavillon de France et cargua ses
+deux basses voilles tout à coup et tira un canon de douze livres de
+boulet sur la frégatte Holandoise, laquelle s'en tirer s'en écarta. Nous
+avons bien creu qu'elle ne creu pas que ce fût notre prize et plustot la
+creurent un bâtiment de ces grosses flûtes du Roy, et nous laissa faire
+nostre route. Et le 30 novembre nous entrasmes dans les jettées de
+Dunkerque ayant cependant abordé en entrant la jettée du fort vert que
+je creus la prize preste à couler au pied, mais il n'y en eut que le
+haut d'endommagé: et un chacun fut surpris de voir une soury avoir
+enlevé un éléfant. Mais ayant apris l'endroit fort dont elle fut enlevée
+étonna bien plus, et creurent qu'il y avoit eu connivence. Je fus
+caressé et des louanges entières, puis on me pria de sortir en mer pour
+achever d'y consommer le restant des vivres de l'armement; ce qui fait
+connoistre que l'homme avide n'est jamais content des biens du
+monde[95].
+
+Enfin je les voulus contenter et rassemblay mon petit équipage qui
+disoient ne rien craindre soubs ma conduite, quoiqu'on dize que j'ay de
+la présomption, mais c'est choze réelle que cela fut dit par mon
+équipage. Nous sortons du port du 6 décembre et poussons la route vers
+le Ouest de la Manche, où étant proche de Portland en Angleterre nous
+creusmes estre abimés par la mer. Je fis à petite voilure coure vers les
+costes de France et atrapé la rade de Cherbourg, où je fus à terre et y
+saluay Mr le Marquis de Fontenay[96] qui en étoit gouverneur et seigneur
+de mérite et bien grascieux. Après l'avoir satisfait sur la manière de
+ma prize, je me retiray à mon bord sur les trois heures du soir que les
+vents sautèrent au nord-ouest qui sont très dangereux dans cette rade,
+et sur les six heures ils augmentèrent et la mer devint impétueuse.
+J'aurois bien souhaité estre dans la crique, mais il y avoit encore plus
+de trois heures pour attendre que la mer fus haute, où pendant cette
+attente nous souffrions beaucoup par les fréquents coups de mer qui nous
+couvroient depuis la proue à la poupe. Mon équipage disoit: «Il faut
+abandonner les câbles et pousser en coste.» Et je leur remontray
+qu'aucun de nous ne pourroit sauver la vie, et que pour périr il
+vaudroit mieux périr où nous étions pour n'estre blasmés d'imprudence,
+et nous soufrismes jusques sur les 8 heures et demye que je fis tirer un
+de nos canons par distance, et la mer se devoit trouver en son plain à
+neuf heures et demie. De nuit très obscure et au bruit de nos petits
+canons Mr le Marquis de Fontenay fit aborder les deux costés de la
+crique de lanternes allumées, ce qui nous dénotoit la voye que nous
+devions tenir, et dans l'instant un coup de mer nous fit rompre une de
+nos bittes où nos câbles nous tenoient attachés, et il falut de toute
+nécessité couper nos câbles et donner au hazard pour entrer, et nous
+nous dépouillasmes tous en chemise pour mieux nous sauver, et nous
+entrasmes très heureusement et échouasmes tout au haut de la crique. Et
+je repris mes habits et fus au gouvernement remercier M. de Fontenay qui
+achevoit son souper avec grosse compagnie d'officiers suisses dont M. Du
+Buisson étoit du nombre. Tous ces messieurs me tesmoignèrent leur joye
+de ce que j'avois échapé du naufrage et particulièrement Madame de
+Brevent, belle-mère de M. le Marquis.
+
+Deux jours enssuite arriva à Cherbourg Monsieur le Marquis de Seignelay
+chez M. de Fontenay. On luy conta l'avanture de ma prize et aussy comme
+je venois de réchaper du naufrage. Il dit: «L'on m'a écrit sucintement
+sur la manière qu'il fit cette prize, mais puisqu'il est icy je seray
+bien aize de l'aprendre par luy mesme.» Il m'envoya chercher par un
+officier de marinne. J'y fus ayant des botines aux jambes, et si tost
+que je l'eus salué il me dit: «Comptées moy un peu comme vous vous y
+pristes pour enlever cette prize, et me dites au net sy quelques anglois
+ne vous y ont pas facilité.» Je lui dis: «Non, Monseigneur, et en moins
+que je le pourray j'en vais faire le détail à Votre Grandeur, et j'ay
+mon journal qui justifira le tout.» Et je commençay par la rencontre de
+réfugiez et de celle du capitaine au grand neez nommé Jean Stam, et la
+suite jusqu'à Dunkerque. Après quoy il dit tout haut: «Il y a eu de la
+témérité mais beaucoup de précautions et bien de la conduite.»
+J'inclinay la teste. Puis il me dit: «Je vous ordonne que du premier
+beau temps vous retourniez à Dunkerque et que vous désarmiez cet engin
+propre à périr du monde; je l'ay veu en passant, et j'écris à
+l'intendant de marinne de vous employer pour le service du Roy, en ce
+que je luy indiqueray.» Et je remerciay Sa Grandeur. Je fus congratulé
+de toute sa cour, et M. de Combe,[97] ingénieur, me fit bien valoir que
+c'étoit par ses bons récits que j'avois esté apelé du Ministre, mais
+j'en étois redevable seul à Monsieur de Fontenay ce que j'apris au
+sertain. Le Ministre partit au lendemain pour Torrigny et suivre sa
+routte pour Brest[98], et trois jours après qui étoit au 9e janvier
+1689, je party de Cherbourg pour me rendre à Dunkerque où j'arrivay le
+12 ensuivant et aussitost que je fus débarqué, M. Geraldin[99] me dit:
+«Notre frégatte neufve s'avance bien et il faudroit donner vos
+atentions.» Je fus ensuite saluer Mr Patoulet,[100] intendant de
+marinne, et il dit: «J'ay des ordres du Ministre de vous donner le
+commandement des deux barques longues qui sont neuves et prestes de
+lancer à l'eau, et à vous de choisir un capitaine bien expérimenté pour
+en commander l'autre, et de suivre vos ordres.» Je le priay de m'en
+nommer un de son choix, et il me dit qu'il ne me faloit pas un jeune
+officier qui fût de qualité, parce qu'il me pourrait contrecarer dans la
+subordination à cause de sa naissance et que cela préjudicieroit au
+service. Il jetoit en vue sur le capitaine Pierre Harel[101] qu'on avoit
+envoyé du Havre pour servir de pillotte sur un des gros vaisseaux du
+port, mais Mr l'intendant me dit que si je pouvois m'acomoder de Mr
+Durand[102] que luy étoit recomandé par Mr Begon,[103] intendant à
+Rochefort, que je ferois plaisir à tous les deux, et qu'il faudrait que
+ce fût moy qui anonssât cette nouvelle au dit Sr Durand comme de mon
+choix pour le tenir plus ataché à moy, ce que je fis, et Me l'Intendant
+luy confirma la chose qu'il acxepta. L'on équipa les deux barques
+longues,[104] la mienne étoit nomée la _Sans Peur_, et l'autre
+l'_Utille_; j'avois huit canons et l'autre six et chacun quarante-cinq
+hommes d'équipage, et nous receusmes les ordres de la cour cachetées
+pour ne les pas ouvrir que nous ne fussions hors des bancs de Flandre,
+et les ayant ouvertes elles portoient d'aller devant la Tamise, rivière
+de Londres, pour observer combien de vaisseaux de guerre nous y pourions
+découvrir, et à peu près leurs forces et enssuite aux Dunnes, et puis à
+l'ille de Wic, Darthemuths, et Plemuths, et après avoir observé nous
+revenions rendre compte de nos gestions. La cinquiesme journée d'après
+nostre départ, qui fut le premier de février et la 6e dito, étant le
+travers de la Rie éloignée de 3 lieux, sur le soir nous aperceusmes un
+bâtiment qui venoit pour nous reconnoistre et la nuit survenant nous le
+perdismes de vue. Je fis passer la nuitée soubs la cape pour ne nous
+exposer dans les bancs, et au jour nous aperceusmes Mr Durand éloigné de
+plus de trois lieux et qui donnoit la chasse sur un bastiment. Je fis
+tirer un coup de canon pour le rappeler à nous, il n'en fit aucun cas;
+et fis tirer un segond coup et il ne cessa pas quoy que ses ordres comme
+les miennes portoient d'éviter toutes occasions de prendre aucun
+bastiment ny de nous faire prendre. Il fut bien surpris de voir que
+celuy sur qui il avoit chassé, le chassa luy mesme, et qu'avant que je
+le peus secourir, il fut pris par une frégatte de douze canons de
+Flessingue qui l'ammarina. Et le 7e février, je rentra au port et rendis
+compte à M. l'intendant qui fut fort irité envers le sieur Durand, et le
+9 la frégatte de Flesingue et notre barque longue furent encontrées par
+deux de nos frégates, qui revenoient escorter trois prises qu'ils
+avoient faites au Nord sur les Hollandois, lesquels prirent le
+flessinguois et l'_Utille_ devant Ostende, et nous les amenèrent dans
+Dunkerque, et où le pauvre Durand fut menacé du cachot et traité
+d'incapable de commander, dont il creu que je l'avois par trop blasmé sa
+conduite. Mais M. l'intendant luy fit bien conoistre le contraire, et
+que je l'avois excusé, mais ses officiers propres, après estre de
+retour, déposèrent son entestement, luy reprochant de luy avoir remontré
+qu'il outrepassoit les ordres et n'avoir voulu cesser la chasse après
+que j'eus fait tirer les deux coups de canon. Mr l'intendant m'ordonna
+de nommer un autre capitaine pour l'_Utille_ qui avoit esté rechaspée.
+Je luy dits: «M. Durand sera corigé et fera mieux.» Il me dit: «Ne m'en
+parlez pas, la cour deffend de l'employer. Vous m'avez cy-devant proposé
+Harel comme homme expérimenté et posé, prenez-le et vous disposez à
+partir dès demain sy le vent permet pour escorter plusieurs petits
+bastimants qui atendent pour aler à Calais, à Bologne et St
+Valery-en-Somme et puis en rameinerez d'autres qui sont pour revenir
+icy.» Le Sr Harel étoit d'une entière reconnoissance de son élévation et
+avoit toutes soubmissions possible; et le Roy étoit bien servy. Nous
+fismes ce manège près de deux mois et puis nous escortasmes des
+bastiments jusqu'au Havre, où M. de Louvigny[105] pour lors intendant
+m'ordonna d'en escorter jusqu'à Cherbourg où je trouverois mes ordres
+chez monsieur De Matignon[106], qui après l'avoir esté salué m'ordonna
+de rester avec l'_Utille_ jusqu'à ses ordres.
+
+Peu après ariva à Cherbourg monsieur De la Hoguette,[107] lieutenant
+général des armées du Roy, qui avoit un camp volant pour au cas que les
+ennemis voulut atenter une dessente vers ces costes. Le conseil de ces
+seigneurs s'assembla à la Paintrerye[108] proche de la Hogue. Je receu
+leurs ordres par écrit, portant que M. le chevalier de Beaumonts,[109]
+commandant une petite frégate de douze canons, et Mr de Rantot[110], son
+frère, comandoit une corvette de six canons qu'ils avoient armées à
+leurs frais, lesquels devoient étant en mer suivre en tout mes ordres.
+Je représentay à Mrs de Matignon et De la Hoguette que c'étoit faire
+affront à des Mrs d'une naissance bien au-dessus de la mienne et que
+l'on m'accuseroit d'ambition. Ces messieurs me dirent: «Vous êtes
+porteur de commission du Roy et eux de Mr l'admiral, et ils acceptent
+avec plaisir, d'aller soubs un habille homme.» Nos ordres étoient
+d'aller croiser de dans notre Manche[111], le long des costes
+d'Angleterre, pour y découvrir leurs armées et savoir s'y celle de
+Hollande y étoit jointe, et que ne rencontrant dans le canal, que nous
+irions en mer depuis les hauteurs de 50e degrez, jusqu'aux 47e degrez et
+sur le tout de ne nous pas arrester à faire aucunes prises. Et nous
+partismes avec les deux Mr de Baumont, de la Hongue, le 17e juillet, et
+croisasmes de tous costés jusqu'au 11e aoust, qu'en rétrogradant nos
+premières routes étant proche de Torbay,[112] nous aperceusmes une
+flotte qui y estoit à l'ancre composée d'une soixssantaine de vaisseaux
+tant de guerre que gros marchands, et il nous fut donné chasse par deux
+frégattes, et nous nous sauvasmes devant la Hougue où je débarquay avec
+le chevalier de Beaumonts. Nous montasmes à cheval et fusmes à Cherbourg
+rendre compte à ces deux messieurs les généraux qui creurent que c'étoit
+les deux armées jointes enssemble qui avoient dessain de faire quelque
+dessente; nous eusmes beau leur dire que non, et leurs dits:
+«Donnez-nous quelqu'un auquel vous ayez plus de confiance qu'à nous et
+nous allons retourner les observer, autant que nous le pourons.» Ces
+messieurs disoient: «Allées, toute la confiance est en vous.» Et remis
+soubs voille et fusmes observer, et le 14 ils mirent soubs voilles et
+firent route pour sortir la Manche, et je renvoyay Mr De Baumonts randre
+fidel compte et rassurer ces messieurs et que j'alois continuer
+d'observer leur marche pour ensuite en donner les avis, et j'accompagnay
+toujours de vüe pendant six jours cette flotte jusqu'à la hauteur du Cap
+de Finistère à 70 lieues dans le ouest faisant leur route vers le
+Portugal en Espagne, et je jugeay à propos de n'aler plus loing, et de
+retourner à Cherbourg pour ne tenir plus longtemps nos deux généraux en
+suspends et arivay à Cherbourg le 8e de septembre où je feu bien receu,
+et le 20e suivant ces messieurs receurent ordre de me garder quelque
+temps pour garder le long de la coste depuis la Hougue jusqu'à l'entrée
+du Ras de Blanchard et de tems à autre d'aler 15 à 20 lieux vers
+l'Angleterre, pour faire découverte, et sur la fin de Novembre j'eus
+ordre d'aller à la Hougue, joindre les deux frégates du Havre commandée
+par Mrs De Failly et Sainct-Michel qui y avoient escorté une flotte de
+moyens bastiments chargés pour fournir aux magazins de Brest, où nous
+eusmes les ordres de les y escorter avec les dites deux frégates et
+fusmes avec cette flote de port en port le long de la Bretagne, où nous
+y joignions plusieurs autres bastiments pour le mesme subjet des
+magazins du Roy, et nous n'arrivasmes à Brest que le 5e février,[113]
+que monsieur le mareschal d'Estrées, le père, étoit commandant que je
+fus saluer et luy demanday ces ordres et où il souhaiteroit de
+m'occuper. Il me parut triste[114] en me disant: «Ce n'est plus à moy de
+vous ordonner. Mr le Marquis de Seignelay arivera demain où le jour
+ensuivant qui disposera à sa volonté.» Et je pris congé.
+
+Juillet 1689. Mr de Seignelay sitosts son arivée à Brest[115] fit
+empresser l'armement de tous les vaisseaux de haut bort et des frégates
+et brulots et flûtes de transport; c'étoit un fracas terrible dans le
+port de Brest jour et nuit. Et Sa Grandeur nous ordonna à tous les
+capitaines des barques longues et corvettes de différents endroits
+d'aler croiser.[116] Mon quartier fut devers Belille après que j'aurois
+eu délivré un paquet de lettres à Mr de Bercy qui y estoit. Et aussitôt
+je remis en mer 30 et 40 lieux au large, où je fis rencontre de Mr le
+chevalier de Lévy,[117] lieutenant de haut bord, qui comandoit une
+barque longue de 4 canons, et nous nous joignismes enssemble quelques
+jours. C'étoit un officier d'un grand esprit mais bien débauché et
+satirique. Il me dit: «Le Ministre ne sait comment se déffaire de ma
+personne que par me faire commander cette coque de noix, mais il ne sait
+pas que les ivrognes ont leurs Dieux, et ainssy je ne crains pas l'eau
+salée.» Effectivement son bastiment n'étoit pas capable de résister au
+moindre coup de vent. Puis nous retournasmes à Brest pour reprendre des
+vivres et y recevoir nouvelles ordres. Et en entrant à la baye de Brest
+entre le Conquets et Bertheaume nous y trouvasmes partye de notre armée
+mouillée à l'ancre. Et Mr de Seignelay étoit sur le _Soleil Royal_.[118]
+L'ayant salué il nous ordonna de n'estre qu'un jour à recevoir nos
+vivres et aussitôt de retourner tous en mer[119], chacun de nostre
+costé, sans nous fixer les hauteurs, afin d'aler à la rencontre et
+tascher de découvrir l'armée de Mr le chevalier de Tourville qu'on
+atendoit venir de Toulon pour faire l'adjonction des deux armées,[120]
+dont le Ministre étoit impatient d'avoir des nouvelles. Et nous étions
+déjà au 2e Mai[121]. Je fus seul à 80 lieux dans le ouest, puis je fus
+chercher la hauteur du cap Finistère toujours à cette distance, et le
+13e May j'aperceus une frégate qui avoit pavillon anglois, j'eus crainte
+d'en estre pris. Elle ne tint pas compte de nous et je repris ma routte,
+et une demie heure après mon homme à la découverte du haut du mât cria:
+«Monsieur, voilà ce que nous cherchons. Voilà une armée de gros
+vaisseaux qui viennent à nous.» J'amenay mes voilles pour les atendre et
+les reconnoistre, et lors que je fus certain je poussay à toute voile
+sur l'admiral, et en étant proche je le saluay de sept coups de canon.
+Aussitôt un canot avec un aide-major vint m'ordonner d'aler au bord. J'y
+fus et Mr De Tourville m'ayant demandé sy Mr de Seignelay étoit en santé
+et en quelle disposition étoit l'armée à Brest et luy ayant rendu compte
+sur tout, je le priay de me donner un mot de sa main pour le Ministre,
+et que je voulois retourner suivant mes ordres, et il écrit sur champ:
+«Les vaisseaux de Sa Majesté sont en bon état, tout se porte bien et
+suis ravi d'en avoir autant apris de vous, auquel je suis
+respectueusement, le chevalier de Tourville.» Et sans fermer son billet
+il ajouta au bas: «à Mr de Seignelay, secrétaire et Ministre d'Etat.» Et
+je retournay sur mes pas à toute force et sur les 7 heures du soir j'eus
+ratrapé la vedete qui m'avoit mis pavillon anglois, et pendant toute la
+nuitée je forçois de voille à faire trembler mon équipage et j'arrivay à
+Berteaume au vaisseau où étoit le Ministre le 18 may.
+
+Il étoit encore endormy, l'on me faisoit signe de ne faire aucun bruit.
+Mais quand j'eus dit à Mr de Perinet[122], comandant du pavillon, que
+j'aportois à Sa Grandeur les nouvelles de Mr de Tourville, il dit:
+«C'est un bon réveil, je vais l'advertir.» Et aussitost je l'entends
+crier: «Qu'on me fasse entrer cet officier.» Je fais mon compliment en
+luy donnant le billet ouvert. Il me le redonne disant: «Lisées, car j'ay
+encore les yeux fermés.» Et après la lecture il receut sa robe de
+chambre et m'atira au balcon où il me quiestionna où je l'avois laissé,
+et quand je croyois qu'il pouroit ariver. Et l'ayant satisfait en luy
+disant que dans un ou deux jours s'il n'arive du contre-temps qu'ils
+ariveroient, il dit: «Qu'on donne à déjeuner à cet officier.» Je m'y
+arrestay très peu; je fus luy demander ses ordres et il me fit donner un
+billet d'ordonnance de cent pistoles sur le trésor royal de Brest, et
+m'ordonna de retourner en mer audevant de Mr de Tourville, et
+qu'aussitôt que je l'aurois découvert que je repris le devant pour
+revenir luy dire où je les aurois rencontrés. Et le lendemain de mon
+départ de Bertheaume je trouvai l'armée à 18 lieux au ouest de l'ille de
+Groys[123], et je n'eus loisir que d'estre arivé à Bertheaume que sept
+heures avant la dite armée. Et se fit l'adjonction[124]. Et Mr de
+Seignelay quitta le vaissau sur lequel il étoit et se fit porter à celuy
+de Mr le comte de Tourville nommé le _Conquérant_ monté de 90 canons, et
+le mesme soir il ordonna à Mr de Moyencourt[125], aide-major de l'armée,
+de s'embarquer avec moy pour aler croiser dans nostre Manche jusqu'au
+travers de Pleimuts pour y pouvoir découvrir les armées d'Angleterre et
+de Holande, et que ne les trouvant pas nous reviendrions à l'ille de
+Ouessant donner des ordres au sieur gouverneur pour faire des signaux au
+cas que de son ille il aperceu les ennemis. Et puis nous retournasmes
+rendre compte de n'avoir rien découvert[126].
+
+Nous étions déjà au 23 de may[127] et on n'avoit jusqu'alors pu
+apprendre le nombre ny les forces des armées ennemies lorsque je remis
+Mr de Moyencourt près du Ministre, lequel dit hautement: «En vérité,
+Messieurs, je vois que le Roy est très mal servy, ayant autant de ces
+frégates légères et barques longues bien équipées et qui vont aux
+découvertes, qu'il n'y en aye pas une qui luy donne nouvelle des armées
+ennemies ny seulement qu'ils luy ayent amené quelque bateau anglois pour
+en aprendre quelques nouvelles.» Un chacun gardoit le silence. Je
+m'aproché de Mr le chevalier Venize[128] qui étoit le capitaine du
+pavillon du _Conquérant_, et je luy dis que si Monseigneur de Seignelay
+vouloit me donner une commission portant les ordres de faire des
+dessentes et d'y enlever sur les costes ennemies ce qui peut s'uziter
+par les loix de la guerre, que je me hazarderois dans peu de temps de
+luy amener quelques prisonniers Anglois qui informeroient mieux Sa
+Grandeur que ne le pouroit un maître ou matelot de barque ou d'un
+pescheur. Mr de Venize fit ce récit au ministre, qui me fit apeler et me
+quiestionna comme je m'y prendrois, et luy ayant dis à peu près il me
+fit délivrer ma commission ample comme je la souhaitois, signée Louis,
+datée de Versailles, et au bas, Colbert; et il me promit que sy je suis
+pris qu'il me feroit délivrer le plutôt possible, dont plusieurs
+officiers s'entredisoient: «Voilà une entreprise d'étourdi qui ne
+manquera pas d'estre pris et peut estre pendu:» Ce qui ne m'ébranla
+aucunement, et party sur le champ et fut aterrer à Monsbay en
+Angleterre. J'en fus chassé par un garde coste, et m'échapé au travers
+des rochers du cap Lézard. Je costoyois la dite coste jusqu'à Portland,
+et fus au matin mouiller l'ancre devant le port de Oüesmuths ayant un
+pavillon d'Ostende arboré, et ne fis paroistre que dix à douze hommes de
+mon équipage, et le surplus en bas de la calle avec le chevalier
+Daumonville, mon lieutenant, pour les faire contenir dans un silence et
+en estat de monter au premier coup de pied que je fraperois. Il ne
+manqua pas de venir une chaloupe venant de terre avec six hommes me
+demander d'où j'étois et sy je voulois entrer dans le port. J'attiray le
+maistre et luy fis boire un coup d'eau-de-vie qu'il reconnut bien estre
+de France, et me demanda sy j'en avois encore à vendre. Je luy dis en
+avoir plusieurs pièces avec d'autres marchandises qui ont esté prises
+sur les françois, et, comme c'est contrebande en Angleterre, que je
+voudrois qu'il vint en rade quelqu'un avec lequel j'en peu traiter. Il
+me dit: «Je vais vous envoyer un brave homme et vous pourez vous
+acomoder enssemble». Il s'en ala. Et bien une heure et demie après il
+vint une belle chaloupe bien peinte voguant à huit rames et un officier
+en manteau rouge, lequel s'embarqua et dit: «Où est le maistre?» Je luy
+dis que c'étoit moy et le fis entrer dans ma chambre, et je frappay du
+pied sur le tillac. Le chevalier Daumonville, au moment, fit monter mon
+équipage et luy. Ils sautèrent dans la chaloupe une partie pour piller
+les matelots anglois. Je quité compagnie à mon hoste qui fut tout
+troublé et j'empeschay la pillerie, et fis rendre ce qu'on avoit pris et
+fis lever nostre ancre et apareiller nos voilles et changeay de
+pavillon, ce qui consterna mon hoste et ses gens. Il me pria de luy dire
+qui j'étois et que je luy donnast lieu d'écrire à son épouze. Je luy dis
+n'avoir ce loisir et je me nommay, et que j'étois pour le Roy de France,
+et qu'il ne luy seroit fait aucun mal ny tort, et congédiay la dite
+chaloupe et les 8 hommes, et fis ma route pour gagner nos coste. En
+arivant en vue de l'ille de Bats en Bretagne, je fus rencontré par deux
+frégates de Flessingue, qui me donnèrent la chasse et à grands coups de
+canon. Je me sauvay entre les rochers et mouillay l'ancre devant Roscof
+où je débarquay avec mon hoste, et trouvay Mr Le Roy de la
+Potterie[129], commissaire de la marinne, auquel je dis de me faire
+donner des chevaux de poste pour conduire plus seurement mon cavalier à
+Brest où estoit encore l'armée à Berteaume. Mr de la Potterie nous fit
+servir à manger pendant la recherche de trois chevaux, mais mon anglois
+ne peut que boire un verre de vin et moy je fis très bien le devoir de
+table. Et puis montasmes à cheval et arivasmes le mesme soir 29 may à
+Brest, et fusmes descendre à l'intendance où Mr Descluzeaux[130],
+intendant, me fit donner une chaloupe bien équipée et de bon vin pour
+nous rendre à Berteaume où j'arrivé sur les 4 heures du matin, 30e, au
+bord du _Conquérant_, où Mr de Tourville me receut très gracieusement,
+sachant ma capture, et fus éveiller Mr de Seigneiay, qui en robe de
+chambre me fit entrer et mon anglois auquel il fit bien des honnestetez,
+en le rassurant que sy il luy dizoit vérité à ses demandes il le
+renvoiroit en peu de temps à son pays, puis il luy demanda son nom, son
+employ, et comme je l'avois enlevé, et sy je ne l'avois point maltraité
+ni pillé, sur quoy il tira une belle montre et une bourse bien garnie de
+guinées et son diamant au doigt et dis: «J'ai offert tout cecy à votre
+capitaine afin qu'il me laissat retourner dans ma chaloupe, et a tout
+refusé. Je me nomme Thomas Fisjons. Je suis le colecteur ou receveur des
+deniers royaux de la ville et dépendance de OEsumths[131], que
+souhaitez-vous de moy?» Alors le ministre luy dit: «Je vous demande en
+toute sincérité que vous me déclariez le nombre et qualitez des
+vaisseaux de l'armée du Roy de la Grande Bretagne et aussy des vaisseaux
+Holandois, et de quel temps la dijonction s'en fit.» Il resta une poze
+sans répondre et jetant un grand soupir et puis il dit: «Seigneur, je
+serois perdu en le dizant et passerois pour traistre à l'Etat.» Et le
+ministre le voulant rassurer luy promettoit le secret. Il dit: «Si
+vostre capitaine eut esté un pillard et qu'il m'eust ou fait fouiller,
+il auroit trouvé ce que vous demandez.» Le ministre entendit à son
+discours et se retira au balcon et me fit venir et me dit: «Vous n'avez
+fouillé, ni fait faire à votre prisonnier:» Je dis: «Non, en vérité,
+Monseigneur.» Je le say. «Fouillez-le et luy ostez son portefeuille et
+tous les papiers et me les aportez.» Je me mis à l'effect dans la
+chambre du conseil, où plusieurs officiers furent surpris de me voir
+faire en disant: «Tenez-vous, voilà le ministre qui vous voit. Pourquoy
+n'avez-vous fait cela étant dans votre bord?» Je pris son portefeuille
+n'ayant trouvé d'autres papiers; je les porté au ministre, et à
+l'ouverture nous trouvasmes deux pancartes, où étoit en la plus grande,
+le dénombrement des vaisseaux des deux armées, et bien désignées, les
+noms de chaque vaisseaux et des commandants, le nombre des canons d'un
+chacun et des équipages, ainsy de ceux d'Holande avec les divisions et
+les ordres de la marche de bataille au cas de rencontre et aussy tous
+les signaux. Sur quoy Mr de Seignelay et fit venir Mr de Tourville et
+luy dit: «Je n'en désire pas davantage.» Mais ces deux Seigneurs furent
+bien surpris que la deuxième pancarte que j'ouvris que c'étoit les
+véritables portraits et nombre et les forces et signaux de notre armée.
+Et fort étonné le ministre dit: «Nous n'avons plus de secrets en France;
+elle est trahie de tous costés.» Et me dit: «Alées à votre bord jusqu'à
+ordre et j'aurey le soin de vous.»
+
+Le consseil s'assembla et dura toute l'après midy jusqu'au soir, après
+quoy on me fit venir où Mr de Seignelay me dit: «J'ay fait demander à Mr
+Thomas Fisjons s'il vouloit que je le renvoyast par terre à Calais ou
+Zélande pour repasser chez luy. Il craint les fatigues, et me demande
+d'estre renvoyé par celuy qui l'a emmené et qu'il répond qu'il ne vous
+sera fait aucun tort au cas de rencontre.» Sur quoy je dis: «C'est à
+quoy je ne doibs m'y fier, et pour bonne expédition, je supplie Vostre
+Grandeur d'ordonner que l'on me délivre une petite chaloupe outre la
+mienne et qu'on me donne quatre matelots anglois qui sont aux prisons
+afin que lorsque je seray proche de la coste d'Angleterre où je pouray
+atraper, je mettray mes anglois dans la dite chaloupe tout près de
+terre, et reprendray ma route.» Mon expédient fut trouvé bon, et le
+Ministre me fit porter 48 bouteilles de vin de Champagne, douze flacons
+de malvoizie et des liqueurs de Marseille, des saucissons, cervelas,
+jambons, langues fumées, des patées, deux moutons et volailles pour
+régaler en route mon anglois. Mais je ne le garday que deux jours,
+l'ayant débarqué près de Torbay, avec des bouteilles de Champagne dont
+il fut très content et m'embrassa[132] et jetta sur mon pont trente
+guinées d'or pour mon équipage, et dont Mr le chevalier Daumonville s'en
+voulut retenir la plus grosse partye et je les fis partager.
+
+En retournant joindre notre armée, ce qui fut le 8e juin[133] et je la
+trouvay toute preste à mettre soubs les voilles pour sortir par Liroize.
+Je fus rendre compte du débarquement de mon hoste, et dis le présent
+qu'il fit à mon équipage et il me pria de présenter ses respects au
+Ministre et à Mr de Tourville, lesquels m'ordonnèrent de mettre soubs
+voile et d'aler cinq à six lieues au devant de l'armée pour faire
+découverte, et l'on me donna par écrit tous les signaux. Je me croyois
+hors d'espérance de quelque gracieusetez, mais comme j'étois pour
+descendre à m'embarquer dans mon canot, Mr de Tourville me fit rentrer
+et me mis dans la main un papier bouchonné, où il y avoit des espèces.
+Je fis un peu de difficulté, et il me dit: «C'est Mr de Seignelay qui
+vous fait ce présent, atandant vous mieux faire et ne refuzées pas, et
+il m'a dit de luy faire souvenir de vous à la promotion, et que si vous
+aviez esté un pillard que vous auriez profité davantage avec votre
+anglois, mais vous auriez perdu l'estime qu'il a conceu et moy pour
+vous. Allez et continuez à bien servir.» Sitot que je fus dans ma petite
+chambre, je fus curieux comme les enfans de voir mes bonbons. Je trouvay
+soixante louis que je mis à remotis et fit appareiller. L'armée sortit
+et courut toute la nuit au large et sur le jour on courut vers le
+sud-ouest, jusqu'au soir que nous pouvions estre 60 lieux au large de
+Bellille où l'on garda ce parage plusieurs jours d'une assées beau
+temps, et je reconus bien que l'on avoit pas envie de rencontrer nos
+ennemys, et l'onziesme jours après la sortye l'on fit le signal de
+m'apeler au bord de l'admiral où m'étant aproché à la voix, l'on
+m'envoya le canot blanc destiné pour le grand major nommé Mr de
+Remondy[134], lequel s'embarqua dans mon bord et renvoya son canot. Il
+m'indiqua les vaisseaux de l'armée où il vouloit aler, et lorsque nous
+en étions proche il demandoit qu'on l'envoyast chercher, puis tour à
+tour il fit ses visites savoir s'il manquoit quelque chose, s'informoit
+combien il y avoit de malades et les envoyoit sur les flûtes
+hospitalières et sur l'assoirant revenoit à mon bord où il se trouvoit
+indisposé du mal de teste et de la mer par la petitesse de mon bâtiment
+qui agitoit bien plus que les gros. Cepandant il fit la revue généralle
+en trois jours et demy et me quitta fort content des manières dont
+j'avoy agy à son égard et me mena avec luy auprès du Ministre, lequel
+faisant bon acueil dizant: «Mr de Remondy, je vous ay plaint et je vous
+trouve changé. Vous trouvez-vous mal? Et je croy que vous avez fait bien
+pauvre chère dans un sy petit bastiment». Sur quoy Mr De Remondy luy
+dit: «Il n'y a eu que les agitations qui m'ont esmeu et empescher de
+bien manger; j'ay esté surpris de sa bonne chère et de son bon vin de
+champagne; il a ce que vous n'avez pas, qui sont des petites huitres à
+l'écaille toute fraiches.» Le Ministre s'étonnant dit: «Et vous n'avez
+pas désemparé l'armée! Comme avez-vous fait pour les consserver?» Je le
+luy dis. Et il dits: «Ha, il m'en faut un peu.» Et j'envoyay chercher
+mon reste conssistant à plus de deux cents. Mr de Moyancour luy dits:
+«Monseigneur, quant vous m'envoyastes avec luy à Ouessant il me régala
+très bien et proprement.» Sur cela Mr de Seignelay me demanda à combien
+estoient mes gages. Je répondis: «Monseigneur, à cent livres par mois,
+mais je me fais honneur qu'il m'en coûte du mien.» Répliqua le Ministre:
+«Je ne veux pas qu'il vous en coute, et vous aurées 200 livres tous les
+mois.» Mrs de Moyencourt et le chevalier de Venize dirent: «Il les
+méritte bien.» Puis Mr de Venize me dit tout haut: «Qui chapon mange,
+chapon luy vient.» Je dis: «Plus Sa Grandeur m'honorera des bienfaits de
+Sa Majesté je n'en mettray point en poche.» Il se prit à rire, et je
+m'en retournay très content à mon bord.
+
+L'armée tint la mer jusqu'au 20e aoust sans rien encontrer. Le Ministre
+se trouva indisposé à la poitrine; il fist relascher devant Bellille et
+despescha un courier au Roy et dont il atendit la responsce, et le Roy
+luy ordonna de se débarquer, et de retourner à la cour et ordre à
+l'armée d'aller désarmer. Mr de Seignelay me fit l'honneur de me choisir
+pour le porter dans ma barque longue jusqu'à Paimboeuf, rivière de
+Nantes, et Mr de Tourville luy dit que ce seroit faire affront au
+chevalier de Lévy, ancien officier qui avoit aussy une barque longue. Le
+Ministre dit à Mr de Tourville: «Hé bien, faites-moy souvenir de Doublet
+dans la promotion.» Et peu après que le grand Ministre fut à la cour il
+mourut,[135] et je fus mis aux oubliettes.
+
+Après que nous eusmes désarmé à Brest, Mr le chevalier de Venize demanda
+deux frégattes en brulot dont on tira les artifices pour les équiper en
+course soubs son commandement, et il me fit l'honneur de me choisir pour
+son capitaine, en segond; l'autre étoit monté par M. Naudy[136]
+capitaine de brulot. Et ayant party de Brest au 16 de septembre, nous
+fusmes croiser vers les illes de Madère et Porto-Santo; nous y
+encontrasmes un navire anglois qui avoit 14 canons et nous étions seuls,
+parce que Mr Nandy s'étoit séparé de nous. Ce navire anglois étoit fort
+par ses deux gaillards d'avant et d'arière bien garnies de vieux câbles
+entre les éclouezons, et avoit à chaque gaillard deux pièces de canon
+qui batoient devant et arière, et aussy des meurtrières d'où ils
+tiroient en seureté leurs mousqueteries et fauconneaux de bronze, et
+sans que nous puissions les découvrir, et sur les deux gaillards y avoit
+à chacun quatre coffres à feu remplis d'artifices et des flacons de
+double verre plains de poudre. Je dis à Mr de Venize qu'avant que nous
+l'abordions, qu'il faudroit luy envoyer notre bordée de canons. Il dit:
+«Point du tout, il faut l'aborder damblée.» Ce qu'il fit faire, et je
+passay au gaillard d'avant pour sauter à l'abordage avec une vingtaine
+de nos hommes et ce que nous fismes. Je passay arrière de ce navire et
+voulut en baisser son pavillon, mais il étoit cloué par le haut. Leurs 4
+canons de dessoubs leurs corps de garde tiroient à mitraille ainssy que
+leurs fauconneaux qui tuoient et estropioient ceux qui étoient avec moy,
+et nous ne scavions par quels endroits pouvoir en découvrir aucuns.
+Notre frégatte avoit débordé et croyons qu'elle avoit receu quelque coup
+fatal. Je m'étois mis dans le porte hauban d'artimon pour n'estre à
+découvert des anglois qui nous défaisoient d'autant de nos hommes qu'ils
+en découvraient. Je criay à Mr de Venize de faire tirer quelques canons
+dans le bord de ce navire, sans quoy je ne pouvois le réduire et que
+j'avois perdu plus de moitié de mes gens qui étoient avec moy, et il fit
+tirer presque à bout portant sept à huit coups qui firent bresche, par
+lesquelles je jettay des grenades qui firent rendre nos ennemis et
+demandèrent quartier à ceux du chasteau de poupe. Et celuy d'avant
+tenoit encore fort, j'y cours avec quatre hommes dont un nommé Bérurier,
+de Touque,[137] s'y porta vaillament. Leurs deux canons furent tirés sur
+nous sans nous endomager, mais j'aperceu à une meurtrière un fauconneau
+ajusté sur moy et je pris par un bras le dit Bérurier en luy disant:
+«Retire toy», et il receut le coup dans le sain et tomba mort à mes
+pieds. J'apellé mes deux hommes qui avoient des haches pour enfoncer la
+porte de ce château d'avant et aux premiers coups il fut ouvert par un
+anglois qui vouloit sortir avec un fauconneau, et sur lequel bien à
+point je luy déchargeai du taillant de mon sabre au travers du nez et
+des yeux un rude coup qui l'aresta, et puis je l'achevay de pointe et
+taille qu'il tomba sur la place; après quoy le reste demanda quartier.
+Lorsque nous en fusmes les maitres, ils nous déclarèrent venir de l'ille
+de Sainct-Michel où ils avoient chargé de bled pour apporter à Madère et
+qu'ils nous crurent pour un Saletin, ce qui les fit autant nous
+résister. Et comme nous étions proche de Porto-Santo noue les y
+débarquasmes ainsy que quelques portugais qui y étoient pour passagers.
+Et nous eusmes dix hommes tuez et sept estropiez, et les Anglois n'y
+perdirent que trois des leurs et un portugais de leurs passagers et
+trois blessés; mais il est surprenant comme j'ay échapé de ce rencontre.
+Et deux jours après nous prismes une flûte holandoise sans résistance,
+laquelle alloit à Madère avec son chargement de plusieurs marchandizes,
+et fut donnée à commandement à Jean Bérengier[138], segond pilote, à
+cause qu'il m'étoit parent. Et la mesme nuit il s'enyvra et son
+équipage; il fut à toutes voilles donner du nez contre la grande ille
+déserte et le navire coula à fond où il s'y noya 14 hommes, et luy et un
+matelot ayant monté au haut de leur mât trouvèrent un tronc en forme de
+trou à cete ille toute escarpée et se jetèrent dedans, et les mâts et
+son navire disparurent et au jour se trouvèrent tous les deux sans
+savoir par où se retirer de leur trou futs à dessendre ou monter, ils
+trouvèrent beaucoup d'oiseaux qui au jour prirent le vol, et trouvèrent
+plusieurs nids avec des oeufs et les oiseaux voltigeant autour, il n'y
+avoit ni herbes ny eau et ils se substentèrent avec des oeufs cruds
+pendant trois jours mais ayant une grande soif, et le matelot buvoit son
+urine, et à la 4e journée il s'aviza qu'il avoit un batement à feu et en
+tira et rompit le devant de sa chemize et aluma du feu avec des
+bruttilles des nids d'oiseaux et de leur fiente, cela faisoit fumée qui
+les fit découvrir par les Portuguais habitants de la dite ille,
+consistant en tout en trois petites familles qui avoient aperceu
+quelques débris du navire naufragé, et ils furent à l'extrémité de
+l'ille ou paroissoit la fumée, et crièrent du haut en langue portugaize:
+«Y a-t-il quelqu'un? _Aye a qui algunos?_» Les deux emprisonnés
+répondirent: «Sy seignor, sauve la vie!» Et les portuguais crièrent:
+«_Esper._» Et furent au débris des mâts que la mer avoit transportés à
+une petite plage d'où ils en tirèrent des cordes, et puis revindre sur
+le haut du cap, qui estoit extrêmement haut et escarpé et filèrent deux
+cordes vis-à-vis le trou où paroissoit la fumée et attirèrent nos deux
+hommes avec eux, et les soulagèrent à leurs besoins de la soif et
+noriture pendant six jours jusqu'à trouver le temps favorable de les
+passer à l'ille de Madère, où nous étions avec notre frégatte et notre
+prize Angloise: Et on nous aprit qu'à la dite ille déserte il n'y a que
+trois pauvres familles, qui font rente au Roy de Portugal de 80 mille
+raies qui sont presque autant de nos deniers montant à 80 livres de
+rente, et qu'ils y recueillent un peu de bled, et font la chasse aux
+oizeaux nommés par nos terreneuviers des fauchets, que les portugais
+nomment pardelles, qui veut dire par couples, étant toujours deux à deux
+dans leurs nids comme les pigeons, et ils en sallent les corps, et de
+leurs tripes et graisses en font des huilles à brusler aux lampes et que
+dans la saizon avec la glue ils font la chasse aux cerins canariens
+qu'ils vendent à Madère et aux étrangers, de plus ces habitants font
+amas d'une mousse seiche qui croit sur les gros rochers au bord de la
+mer et où l'eau ne les frape pas ne provenant que par les salitres
+exalées et est nommée _orchilla_, servant aux teintures, et quoy que la
+dite ille est sans aucune deffences d'armes et que les corssaires
+d'Alger, et de Saley y fréquente souvent au tour, il est comme
+impraticable d'y monter, et un homme seul faisant rouler des pierres du
+haut il n'y a aucune accessibilité.
+
+Et au 10 décembre, nous partismes de Madère, Mr de Venize n'y ayant
+voulu vendre le bled de nostre prize et me pria de la conduire en France
+soubs son escorte, et estant à 40 lieux de Belille nous encontrasmes un
+navire portuguais soubs pavillon et commission de France, chargé de
+fromage de Hollande venant d'Amsterdam, et nous découvrismes que le
+chargement étoit pour le compte des marchands holandois, ce qui nous la
+fit conduire à Brest où elle fut jugée bonne prize, et audessous des
+fromages il s'y trouva des ballots d'épisseries, cloux, muscade et
+cannelle qui méritoit des atentions plus qu'aux fromages, et nous
+désarmasmes à Brest au 28 décembre 1690.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Mission en Ecosse.--Les pommes de reinette.--Entrevue de Doublet et de
+l'intendant de Dunkerque.--Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant
+de frégate.--Il reçoit le commandement de deux
+corsaires.--Combat.--Prises de trois navires.--Mission à
+Elséneur.--Passage du Sund.--Arrivée à Copenhague; à Dantzick.--Prise à
+l'abordage d'un navire anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à
+Versailles.--Aventure avec le sieur Pletz.
+
+
+1690. Lorsque j'eus salué Mr Des Cluseaux, intendant, il me dit: «J'ay
+des ordres de M. de Pontchartrain, Ministre de la marinne, de vous
+envoyer pour luy parler à la cour, et cela vous doibt faire plaisir;
+mais il faut avant partir faire désarmer votre frégatte et faire
+décharger et désarmer vos prises.» Je creus mon advancement estre
+indubitable, sur ce qu'il s'étoit passé avec M. de Seignelay. M. de
+Venize m'en témoignoit sa joye. Et lorsque les désarmements furent
+faits, je fus recevoir les ordres de M. l'intendant, qui ne consistoient
+que de me rendre à la cour chez M. de Pontchartrain et de recevoir
+cinquante pistoles à compte. J'acheptay deux chevaux pour moy et mon
+vallet après avoir pris congé de mes amys, je party le 9 janvier 1691 et
+le 17 j'arivay à Versailles et receus audience du Ministre le mesme
+soir, lequel m'ordonna de partir le matin pour me rendre à Dunkerque; où
+je trouverois mes ordres chez M. Patoulet, Intendant de marinne. Je fis
+connoistre avoir besoin d'argent ayant deux chevaux et un valet et que
+je priois Sa Grandeur de m'accorder deux jours de résidence à Paris. Il
+me remit au lendemain à sept heures du matin. M'y estant rendu, il me
+fit entrer en son cabinet et me fit compter cinq cents livres, et me dit
+de ne pas retarder à Paris plus de deux jours, et il me répéta: «Vous
+trouverez vos ordres à Dunkerque». Et je fus disner à Paris, d'où je
+partis le 21e, et arivay à Dunkerque le 27e sur les 5 heures du soir
+chez M. l'intendant, qui m'attira en particulier pour me dire qu'il y
+avoit une affaire d'importance pour le service du Roy, ce qui fera mon
+advancement; et que pour y réussir ny causer de soubssons, je
+m'abstiendrois d'aller chez luy, et qu'il me faloit conférer sur les
+moyens avec le chevalier Géraldin et duquel ses ordres pour moy étoient
+autant que celles de la cour. Il falut donc s'ouvrir et me déclarer le
+secret conssistant à pouvoir conduire en Ecosse un ingénieur au duc de
+Gordon qui tenoit bon pour le Roy d'Angletere Jacques second dans le
+château d'Edimbourg, capitalle du Royaume d'Ecosse, comme aussy de faire
+tenir en seureté un paquet de la cour au dit seigneur Duc de
+Gordon,[139] et que pour y parvenir je cherchas dans mon idée les
+moyens, et que rien ne me manqueroit, et puis beaucoup de promesses et
+flatteries, disant avoir informé la cour ne conoistre personne autant
+capable que moy etc. Je répondis: «Cela mérite bien des attentions et
+des réflexions puisque Mr le prince d'Orange par ses troupes est déjà
+possesseur de la ville d'Edimbourg et de la ville de Leict qui en est le
+port de mer, et je n'ay aucune personnes de connoissance en ces deux
+villes, et avec lesquels il faudroit prendre les mesures et il faut
+quelqu'un en crédit ou quelque autorité.» Et cela me fut promis et tenu.
+«--Secundo il nous faut un moyen bastiment, bon de voille, et qui ne
+paraisse pas estre disposé pour la guerre.» Et je fis choix d'un gras
+basteau pescheur de harens; et que l'on m'y donneroit quelqu'un pour
+bien m'interpréter les langues angloises et écossaises; et que l'on
+m'acorda un jeune Irlandois nommé le Sr Welchs; et que Mr l'ingénieur
+seroit déguizé en gros marin et passât pour mon pilote, n'ayant belle
+perruque ny habits galonnés, afin de n'estre reconnu par mon équipage,
+qui seroit composé de dix matelots flamands, et que l'on me muniroit
+d'un passeport d'Ostende, remply de mon nom sans le changer parce que
+j'étois fort connu en bien des endroits. Ce fut une difficulté que ce
+passeport étant en guerre avec Ostende où j'étois entièrement connu.
+Cependan le chevalier Géraldin ayant écrit à ses amis en obtint un et
+l'emplacement du nom étoit en blanc, que nous remplismes du mien, et il
+fut question de quel prétexte se servir pour l'introduire. Je dis: «Il
+faut faire charger dans ce bateau pour 25 à 30 pistoles de pommes
+rainettes dont on fait cas en Ecosse, et il me faut une lettre de crédit
+de cinq à six mille livres sur quelque banquier de la ville d'Edimbourg,
+parce que l'on me questionnera, je répondray, venir pour négocier soit
+du charbon de terre et du plomb; on me dira vos pommes ne suffirent pour
+le quart de votre chargement et seray pris sans verd.» Et Mr Geraldin se
+trouvait embarrassé, cependant en trois jours il obtint cette lettre de
+crédit en ma faveur, ainsy qu'il avoit obtenu le passeport de Mr
+Hamilton, consul des anglois en Ostende, toujours bien zélé pour son
+véritable Roy. Enfin m'étant déterminé à cette entreprise en vüe de
+rendre mes services aux deux testes couronnées, le Roy nostre maistre et
+le Roy Jacques, desquels on me flatoit d'avoir de grosses récompenses en
+advançant dans la marine, me fit partir avec courage, le 6 février, avec
+mon ingénieur sans autre nom que Claes Dromer, passant pour mon pillote.
+J'avois dans le bord deux caisses plaines de fusils et deux ballots
+d'habits de soldats pour les délivrer au fort de la Basse, à
+l'embouchure du fleuve Edembourg, lequel tenoit encore pour le Roy
+Jacques, et un paquet de lettres pour celuy qui y commandoit. Je leur
+délivray le 22 février et m'advertit que Mr le Duc de Gordon se
+défendoit faiblement contre M. de Makay, commandant les troupes du
+prince d'Orenge.
+
+Enfin, au 23e, j'arrivey en rade de Leict[140] et descendit avec mon
+pillote, tous trois habillés à la matelote. A l'abord, les soldats me
+conduire à Mr de Makay, qui m'ayant questionné d'où j'étois et revenois
+et leu mon passeport me dit: «Allez et faites vostre négosse.» Je luy
+demandey s'il nous seroit permis d'aller à Edembourg. Il dit: «Allez
+partout exepté autour de mon camp.» Et nous fusmes tous trois lentement
+à pied à Edembourg, qui n'est que demie lieux au-dessus de Leict où est
+le port et forteresse. Nous fusmes chez un libraire, faisant semblant
+d'y marchander un petit livre pour nous aprendre les marées et dangers
+du pays, et je luy glissay une petite lettre de son Roy Jacques, qui
+l'instruisit de nostre voyage et du paquet que nous avions pour
+l'introduire à Mr le duc de Gordon, ainsy que notre ingénieur, et par
+crainte de sa femme, les enfants et la servante, il dit: «Allons boire
+un verre de bonne bierre.» Sa femme dit: «N'en avez-vous pas icy?» Ouy,
+mais j'en connois de meilleur. Et nous fusmes dans un cabaret, où nous
+entretinmes sur les moyens, et luy délivray le paquet, et nous
+séparasmes, Welsch et moy, luy laissant le prétendu pilotte, et
+retournasmes à Leict pour retourner à notre bord, et où nous y restasmes
+jusqu'au lendemain l'après midy sur une heure, que nous entendismes
+plusieurs coups de canon partir du château, lequel avoit les pavillons
+déployés je pensois que le siège en fût levé de devant. Mr de Makay et
+tous ses officiers ne seurent que penser sur cet éclat. Il dit:
+«Aparamment que Mr de Gordon a receu quelque espérance, d'un prompt
+secours; il nets pas jour d'ordinaire et il faut que cette barque luy ay
+fait tenir quelque paquet, que l'on m'équipe une chaloupe avec six
+grenadiers, et qu'on m'amène les premiers de cette barque et qu'on les
+dépose au corps de garde jusqu'à ce que j'aye visité le camp, et qu'on y
+mène aussy un des leurs qui a resté à terre.» Sur les cinq heures du
+soir, nous fusmes conduits Welchs et moy dans un corps de garde où étoit
+déjà mon prétendu pilote, et nous étions fort observés en toutes nos
+actions et nous n'osions nous entreparler, et sur les neuf heures on
+nous mena au château devant Mr de Makay qui étoit environné d'un grand
+nombre d'officiers. Puis il demanda: «Qui est le maître de cette
+barque?» Je dis: «C'est moy,» «Quy sont les autres?» Je répondis: «Voilà
+mon pilote et mon contre maître.» «D'où estes-vous
+partis?»--«D'Ostende.»--«Donnez vostre passeport.» On l'examina, enfin
+je fus interrogé sur tout, puis il ne manqua pas de demander sy je
+n'avois pas d'autre chargement que des pommes, et qui je prétendois
+remporter. Je dis: «Du charbon de terre et du plomb,» et que pour
+l'effect j'étois porteur d'une lettre de crédit sur un nommé Charter
+maire d'Edembourg. Il me demanda: «Le connoissées-vous?»--Je dis:
+«Non»--«Pourquoi ne l'avez-vous esté trouvé hier?»--Je dis que je
+defferois jusqu'à sçavoir ce que je pourois vendre mes pommes pour me
+régler. Il me demanda: «Avez-vous sur vous cette lettre de crédit?» Et
+je la présentay à Mr de Makay qui la redonna à un Mr proche de luy, et
+qui la leus, et puis me dit: «C'ets sur moy qu'elle ets tirée, j'y feray
+honneur quand vous souhaiterez.» Ce qui me le fit connoistre, et on nous
+aloit renvoyer à notre bord qui étoit à la rade, et par malheur un nommé
+Richard Kintson, marchand, que j'avois connu en Espagne, me reconnut, me
+faisant bon acueil. On luy demanda où il m'avoit veu. Il dit: «A Cadix;
+nous avons beu souvent ensemble; il commandoit une jolie frégatte
+françoise.» On dit: «Quoy, il est françois et se dit d'Ostende.» Puis un
+autre nommé Smits me vient prendre la main en me demandant encore de ma
+santé. On luy demanda aussy d'où la connoissance. «Au diable que trop,
+c'ets Doublet qui me prit il y a un an devant le port d'Ostende et me
+mena mon navire à Dunkerque.» Cela nous pensa perdre, et Mr de Makay
+dit: «Il est heure de manger, qu'on remette ces gens au corps de garde
+et bien gardées jusqu'à demain, et qu'on ne les laisse parler à
+personne.» On nous y conduit soubs bonne escorte, et un officier eut la
+malice de me faire attacher les deux bras, prenant dans les plis des
+coudes et par derrière le dos avec de la mesche à mousquet. Bien une
+heure après, je dit aux officiers: «Mr de Makay n'a pas donné un ordre
+si rigoureux.» Et on me fit détacher. Nous demandasmes un peu de pain et
+de la bierre, et on nous apporta de l'Elle[141] qui yvre plus que de
+l'eau-de-vie. Je dis à mes deux confrères: «Défiez-vous de cette
+boisson, vous en seriez incommodez.» N'ozant en dire plus, et nous
+passasmes une triste nuitée. Le lendemain dès six heures, on nous
+reconduit devant M. de Makay qui m'interrogea pour la deuxième fois, et
+particulièrement que j'étois reconnu pour françois. Je luy dis: «Je ne
+l'ay pas dénié ny changé mon nom, voyez le passeport et ma lettre de
+crédit.» Il dits: «Comment donc estes-vous à prezent flamand Espagnol.»
+Je répliqué: «Permettez que je vous le dise en particulier.» Il s'écria:
+«Non, non, pas de secret; c'est icy un conseil assemblé.» Et en
+soupirant je dis: «Il y a quatre mois que j'ay eu le malheur de me
+battre avec un officier de marine que j'ay jetté par terre, vous savez
+les rigueurs en France pour les duels, j'ay tout abandonné et me suis
+sauvé en Ostende où Mr le gouverneur me pris soubs sa protection et Mr
+le consul anglois, et m'ont envoyé icy pour gagner ma vie atendant où
+ils puissent m'employer.» Sur quoy Mr Charter et plusieurs officiers
+dirent: «Cela se peut et paroit vraisemblable.» Et on ne quiestionna pas
+mes deux hommes. Mr de Makay me dit: «Allez et faites entrer vostre
+barque dans le port et vous négossierez, mais que vous ou le pilote
+reste chez moy jusqu'à ce temps que le bateau soit entré.»--Claes Dromer
+penssa gaster tout et nous perdre entièrement ne sachant mon dessain, et
+il n'y auroit jamais réussy. Il dit: «Moy qui suis le pillote je vais
+faire entrer le bateau.» Peut-estre avait-il quelque dessain, mais il
+n'étoit nullement au fait de la marine. Je dis: «Messieurs, dans toutes
+les ordres de marine, il faut qu'un maitre ou patron et capitaine soit
+dans son bord qu'il entre ou sort d'un havre.» On dit: «Cela est vray,
+alez, vous, maistre, et nous garderons ce gros homme.» En effet, il
+étoit puissant de corps.
+
+Je party assées guay ayant mon projet en teste, et lorsque je fus sur le
+quay pour m'embarquer dans mon petit canot où il y avoit seulement deux
+rameurs qui étoient venu pour aprendre de nos nouvelles,--Welchs étoit
+avec moy,--il se présenta à moy un joly cavalier de 15 à 16 ans, bien
+équipé, le plumet blanc au chapeau et me dit: «N'estes-vous pas le
+marchand de ces pommes? Madame ma chère mère en voudroit de belles avant
+que vous les vendiez.» Je pensois que c'étoit l'ange que Dieu m'envoyoit
+à mon dessain, et luy dit: «Monsieur, venez avec moy et vous aurez à
+choisir.» Il parloit françois très bien, excepté quelques
+prononciations. Je luy dis: «Embarquez-vous avec moy.» Et il y étoit
+déjà dans mon canot quant un brutal de maistre des quais luy dit en
+anglois où il aloit; le jeune homme luy dit le subjet et le maistre des
+quais le fit débarquer, luy disant que sy j'avois cette bonne volonté,
+que je l'exécuterois lorsque la barque seroit entrée au port, et qu'il
+avoit ordre de ne laisser aller qui que ce soit à mon bord. Je fus
+déconcerté et en alant je fis d'autres projets. A peine je fus arrivé à
+mon bord qu'il y vint une chaloupe avec six matelots dont le chef étoit
+le pilote royale du port, lequel me dit: «Je viens ici pour vous guider
+dans le port et il faut avant une heure lever l'ancre.» Je réponds,
+toujours par Welchs, mon contremaitre, que, à la bonne heure! Et Welchs
+en françois me disoit: «Egorgeons tous ces bougres-là.» Je luy dis:
+«Tout beau, nous le saurions faire sans bruit; voilà une frégatte
+angloise proche de nous qui nous perdera. Sy je ne puis nous en défaire
+par une autre voie, nous en viendrons là et ne dites mot.» Je m'aproché
+de ce pilote et luy demendey son nom, il me dit: «Willem Fischer.» Je
+luy demanday s'il ne boiroit pas bien un petit doibt brandevin de
+France. Il parut content. Puis par Welche je luy fis dire qu'il étoit
+bien tard pour nous entrer dans son port tout bordé de rochers. Il
+répondit: «Ne craignez pas, je suis seur de mon fait.» Je luy fis encore
+dire que j'avois peur et que s'il vouloit me faire plaisir que d'atendre
+au matin et qu'il restasse la nuitée à mon bord, qui est très courte, et
+qu'il renvoya sa chaloupe et ces gens dire à M. de Makay qu'il étoit
+trop tard pour m'entrer, et qu'il envoyast de nos pommes à sa femme,
+avant que les autres en euts. Il tomba dans mon piège. Je leur laissay
+prendre des pommes tant qu'ils voulurent et Welchs me disoit: «Faisons
+main-basse.» Je luy résistois fortement. Enfin la chaloupe part avec les
+ordres de Mr Willem d'aller dire qu'il restoit à mon bord et qu'il étoit
+trop tard pour m'entrer qu'à la marée du matin il n'y manqueroit pas. Et
+lorsque la chaloupe fut partye, je le conviay dans ma cahute de
+chambrette pour boire le brandevin, et il n'eus sitôt beu que je sorty,
+et l'enfermay à la clef. Je fis déployer les voilles et couper le câble,
+et forçois à toute voille, et par un bonheur extresme les vents étoient
+très favorables. Je coupay la corde de ma petite chaloupe et la laissay
+en dérive, et la frégatte croyois que j'allois entrer dans le port, et
+mon Willem fit un grand cry. J'entrouvé la porte et luy présentay un
+grand couteau proche son estomac; il se teu et s'agenouilla. Je luy dis
+de se taire, ce qu'il fit. Mais lorsque la dite frégatte m'aperceut
+ayant bien dépassé le port me lascha un coup de canon qui creva ma
+grande voile, et un moment après les canons des forts de Leict tiroient
+à boule vüe, et la frégatte n'oza venir près nous pour n'aler sans le
+capitaine qui étoit à terre. Ainssy j'échappay avec mon hoste en la
+place de celuy que l'on m'avoit retint. J'étois donc sans passeport ny
+pillotte, et je pris route opozée, crainte la frégatte, et fut droit au
+nord vers la Norvesque ou Dannemark neutre, et en six jours j'arivay à
+Suinneur proche de Derneus où étoit le chevalier Jean Baert, chef
+descadre, sans que je le seut, et fut par là en seureté: j'avois eu
+l'honneur d'avoir esté son lieutenant, je le futs trouver à Derneus et
+il me dit qu'il aloit retourner dans deux jours conduire ses prizes à
+Dunkerque et que j'euts pour seureté à m'embarquer avec luy et mon
+prisonnier. Je le priay de me laisser reconduire ma barque soubs son
+escorte et qu'il me donna seulement un de ses passeports, et que j'étois
+seur de ne m'écarter de luy qui avoit des prizes à conduire. Il me munit
+de bonnes provisions de table et je party avec luy et nous arivasmes à
+Dunkerque au seize avril 1691[142].
+
+Et aussitôt que je fus débarqué avec mon écossois je requis à un
+officier de premier corps de garde de me donner un escorte pour conduire
+avec seureté mon prisonnier chez Mr l'intendant de la marine, et l'on me
+donna deux soldats avec leurs fusils et fusmes à l'intendant, qui me
+receut à l'abord très gracieusement en me demandant si tout avoit bien
+esté, et ce que c'estoit que cet homme. Je luy dis en abrégé ma relation
+cy-devant, et que je croyois le pauvre sieur ingénieur à un gibet.
+«Comment donc, nostre ingénieur pendu! Et vous l'avez abandonné? Vous
+estes perdu.» Je luy dits: «Non encore, suspendez s'il vous plait votre
+jugement, et sy vous aviez esté au mesme cas que Mr Dromer, je vous y
+aurois aussy délaissé. Vous savez que je n'ay point craint dans les
+occasions le bruit des canons et des mousquets, non plus que les périls
+de la mer, mais je n'ay jamais creu estre déshonoré par une potence où
+vous et le chevalier Géraldin me venez d'exposer par vos belles
+promesses. Je m'en suis heureusement échapé et vous ameine cet homme que
+par adresse j'ay enlevé et qui peut sauver l'ingénieur s'il nets pas
+encore fait mourir. Il faut faire au plutots écrire par cet homme à Mr
+de Makay qui l'a obligé de venir à mon bord pour servir au nouveau
+conquérant, ainssy qu'ils apeloient Mr le prince d'Orange, et que je
+l'ay enlevé par surprise, et que sy l'on fait mourir mon pillote Claes
+Dromer qu'il subira pareil suplice, et aussy le faire écrire des lettres
+circulaires à sa femme et à toute sa parenté pour demander la liberté de
+notre pilote pour qu'il puisse obtenir la sienne.» Et aussytots nostre
+ostage écrivit plusieurs lettres remplies à faire compation, et puis on
+le déposa dans une chambre d'un bon cabaret, soubs bonne garde par
+quatre fusilliers, avec ordre de ne le laisser parler à aucune personne,
+crainte qu'il n'aprit ce que c'étoit que notre prétendu pillote. Et les
+dites lettres furent envoyées, et Mr l'Intendant envoya à la cour toutes
+ces informations, et dont il receut ordre de me donner une
+gratification, et il me fit venir chez luy, et il me dit: «Quoy que vous
+n'ayez pas bien réussy aux dessains projetées, cependant la cour ayant
+esgard aux risques que vous avez encourus et par votre adresse d'avoir
+enlevé ce pillote, elle m'ordonne de vous gratifier de cinquante
+pistoles.» Je répondis: «Je n'ay point agy par interest; je n'ay pas
+demandé de gages; je me suis nory et l'ingénieur sur mes frais, et cets
+me trop payer pour deux mois et quelques jours. Donnez à vos laquais
+cette belle récompense. Vous m'avez promis au nom de la cour mon
+advancement, et j'ay couru plus de risques à désonorer ma famille qu'en
+mile combats, et je chercheray ailleurs mon party.» Il se récria: «Quoy!
+avec quel mépris et audace vous parlées et refusées une grasce de la
+cour.» Je dits en me retirant: «Elle est trop belle pour moy.» Et il luy
+souvint du commerce de lettre qu'il me deffendit d'avec le fils de Mr
+l'admiral Ruiter. Me voyant sortir de la salle, me dit: «Aparaman vous
+yrez trouver Mr Ruiter pour vous faire pendre sy jamais vous estes
+pris.» Et je ne répondis rien. Aparaman qu'il récrit sur cela en cour,
+et huipt jours après il m'envoya chercher et me dis: «J'ay écris que
+vous n'avez voulu recevoir la gratification sur ce que l'on vous a fait
+espérer vostre advancement dans la marine, et sy j'avois écrit vos
+fiertées vous seriez perdu, et mes intentions ont toujours esté bonnes
+pour vous. Voicy un brevet de lieutenant de frégatte[143] de sa Majesté
+que je vous ay obtenu avec le commandement de la frégatte la _Sorcière_,
+montée de 30 canons que j'ay ordre de faire armer incessamman, ainsy que
+la frégatte la _Serpente_ aussy montée de 30 canons, qui sera commandée
+par le capitaine Keizer[144] flamand, et vous aurez commandement sur les
+deux frégattes, et vous n'engagerez tous les deux aucuns matelots
+françois couchés sur les classes, le Roy en ayant besoin pour ses gros
+vaisseaux, ains apportées tous vos soins et ne soyez à l'advenir sy
+prompt ny sy fier, car tout autre Intendant vous auroit perdu.»
+
+Je le remerciay gracieusement et fis grande diligence pour les deux
+armements. Et j'ay obrmis d'écrire cy-devant que lorsque j'eus les
+ordres de partir de Brest pour me rendre à la cour, en route faisant je
+passay par la ville de Sainct-Malo où je rencontray plusieurs capitaines
+et marchands avec lesquels j'avois fait connoissance à Cadix en Espagne
+et à Lisbonne en Portugal et autres endroits, qui à mon bord me
+vouloient régaler, et entr'autres Mr Desmarets-Fossard, brave capitaine
+et marchand avec lequel j'avois une plus étroite liaison, jusqu'à nous
+traiter de frères, mesmes par nos lettres. Il m'emporta pardessus les
+autres pour me donner le souper chez luy, sur ce que j'avois déclaré que
+le matin suivant je devois continuer ma route, et convia huipt de ceux
+qu'il creut de mes meilleurs amis au souper pour me faire compagnie, et
+l'un et l'autre sans pensser à autre chose. Il nous conduit chez luy, où
+en entrant il dit à Madame sa mère: «Voilà mon meilleur amy Mr Doublet
+dont je vous ay tant parlé; cets mon frère et je l'ameine avec ses amis
+et les miens à souper.» La bonne dame dits: «J'en suis ravie, alées
+faire une promenade et je vais donner mes soins.» Et nous fusmes à
+Sainct-Servant à un baptesme de ses parents, et puis nous rendismes à
+l'heure du souper, et à l'entrée de la table l'on me plassa entre sa
+cousinne germaine Mademoiselle Lhostelier d'une charmante beauté, et une
+seur de Mr Desmarets qui n'étoit pas moins agréable et que je n'avois
+encore vüe ny entendue parler. Je me sentis le coeur épris, et mon
+apétit estoit d'amour et non des mets délicieux dont on me reforçoit.
+J'étois observé; l'on m'en faisoit la guerre, et voyant le peu de temps
+que j'avois à rester je fis doucement ma déclaration de mon amour à
+Mademoiselle Fossard-Desmarets, laquelle ne me rejetta pas éloigné,
+disant ne vouloir suivre que les sentiments de sa chère mère. Et sur un
+changement de service de la table, la mère fut pour ordonner. Je fus la
+joindre et l'atiray en particulier, et luy fis la demande de sa chère
+fille. Elle ne manqua pas de me marquer sa surprize du peu de temps, et
+que je devois partir le matin. Elle me dit: «Vous me faites icy un
+compliment d'un cavalier de passage.» Et je soutins l'assurant de ma
+constance, et retournay entre mes deux belles, où je persuadois à la
+mienne que madame sa mère m'avait promis son consentement. Et sur la
+minuit je quitay la table disant estre fatigué et que à 4 heures je
+remonterois à cheval. Afin de dissiper la compagnie qui m'acompagna à
+mon auberge où étoit mon valet et mes chevaux, je fis semblant de me
+coucher sur l'heure, et les amis me quittère, excepté Mr Desmarets
+auquel je dis avoir à le communiquer. Et nous voyant seuls, je luy
+déclara mon parfait amour pour sa seur, et le priay de m'y servir d'amy,
+pour que nous puissions estre réellement frères. Il m'embrassa et me
+promit de m'y apuyer, et je le priay de me reconduire chez luy avant le
+coucher, et il ne peut me le refuser à mes empressements, et je passay
+jusqu'à trois heures et demie, où j'employai toute ma rétorique à
+confirmer mon zèle et mon amour, et j'obtins parole de la mère et de la
+soeur et du frère, leur promettent que je quitterois dans peu le service
+du Roy pour me marier et m'établir à Sainct-Malo. Et les ayant quittés
+je montay à cheval sur les quatre heures et demie sans avoir couché ny
+fermé les yeux, et pendant ma route je n'ay manqué un jour d'écrire à ma
+maitresse étant arrivé à Paris qu'à Dunkerque, excepté le voyage des
+pommes en Ecosse que je leur déguisay. Mais lorsque je fus pourveu du
+brevet et du commandement des deux frégattes cy-dessus, je leur en
+donnay advis et en leur promettant que malgré le brevet je quitterois le
+service, et pour mieux les en assurer je fis une remise de 15,000 livr.
+en lettre de change à ma prétendue et une belle pendule à répétition et
+mon portrait en petit, dont je luy faisois un don en cas que Dieu
+disposats de moy, n'étant biens de ma famille, etc.
+
+Pendant que je faisois diligence pour armer, les deux frégattes du Roy
+la _Serpente_ et _Sorcière_, ariva à Dunkerque le sieur Dromer dans un
+pitoyable état, enflé par toutes les parties de son corps par hidropisie
+causée qu'on l'avoit dessendu dans un puis à sec avec une grille de fer
+audessus et que à toutes les marées haultes il avoit l'eau jusqu'au
+sein, et lorsque la mer avait baissé il se posoit sur une pierre de
+taille, et pour pain c'étoit des fois de boeuf cuit et de la petite
+bière, et on atendoit des réponsces d'Ostende pour le convaincre et le
+pendre. Mais son bonheur fut par l'enlèvement que j'avois fait de Willem
+Ficher qui le sauva, et que nous avons relasché bien sain et gros et
+gras, et le sieur Dromer après bien des remèdes n'a vescu que huipt mois
+après son retour, et me remercia fort de mon adresse.
+
+Nos deux frégattes se trouvèrent toutes équipées et prestes à faire
+voille le 8e may, nous ne atendions que les ordres et un bon vent pour
+sortir du port, et le 10e Mr l'Intendant nous ayant apelés les deux
+capitaines seuls nous présenta deux officiers anglois ou Ecossois et
+nous dits que de la part du Roy nous embarquerions chacun un de ces
+officiers, et leur donnerions à coucher dans nos chambres et la table,
+et que au moment de notre départ il nous délivrera à chacun un paquet
+cacheté de la cour que nous n'ouvrions qu'en présence des dits deux
+officiers, et de suivre exactement ce qui y sera marqué, et que
+l'ouverture ne s'en fera que lorsque nous serons au Nord de tous les
+bancs de Flandre, et qu'au cas de rencontre supérieure de nos ennemis
+qui nous fit succomber, prêts à estre pris ou péris nous jetterons les
+dits ordres à la mer dans un sachet avec un ou plusieurs boulets à
+canons pour les faire précipiter au fond.
+
+Les vents étant assez favorables, nous sortismes du Port sur le midy, et
+fismes les routes du nord jusqu'au 13e à 8 heures que nous étions
+dépassées tous les bancs, et fis serrer une partye de nos voilles, et
+fits le signal à Mr Keizer de venir à mon bord et d'aporter son paquet
+pour en faire l'ouverture ainssy que du mien, et il vint avec
+l'officier. Nos ordres étoient de fuir toutes les rencontres que nous
+pourions trouver qui nous peut engager en aucun combat ny mesme de ne
+nous arester à faire aucunes prises quelque aparente d'estre riche ou
+non, et d'aler vers les costes de Flandres ou Aberdin pour y débarquer
+chacun notre officier, dont nous raporterions un certificat comme ils
+sont contents du lieu de leur débarquement et bon traitement pendant le
+voyage. Et nous continuasmes la route jusqu'au 15e que nous étions en
+vue des terres de Hulm, où nous trouvasmes plus de cent bastiments
+holandois pescheurs qui n'avoient que deux moyens convoys de 20 à 24
+canons pour les garder. Nous avions les pavillons anglois arborées, et
+nous passions au travers parlant aux uns et aux autres sans leur faire
+la moindre peine, et nous creurent anglois leurs amis. Sur le soir nous
+n'étions qu'à trois lieux au large du cap Flamberghot que je fus parler
+à Mr Keizer et luy recommander de se tenir proche de nous, ce qu'il me
+promit. Mais je fus fort étonné que sur la minuit nous entendismes
+quelques coups de canons éloignés de nous, et qu'au petit jour nous ne
+voyons plus nostre camarade, ce qui nous mit en grandes inquiétudes, je
+faisois faire exacte découverte du haut de nos mats.
+
+Et sur les huipt heures notre homme de la découverte nous advertit qu'il
+voyoit un navire venir à nous, et fit route pour sa rencontre, et à dix
+heures nous étions à portée de la voix, et un des officiers nous cria de
+leur envoyer ma chaloupe, et pour lors nous aperceusmes que cette
+frégatte avoit combattu, et la reconnusmes désemparée et bien mal
+traitée. Je m'embarquay dans ma chaloupe, et fus à son bord; je trouvay
+bien de la consternation et le dit capitaine Keizer tout étendu sur le
+plancher de sa chambre ayant une épaule toute fracassée jurant et
+reniant comme un désespéré, et yvre. Je n'en pu tirer de bonnes raisons;
+je sortys sur le gaillard et interrogeay le second capitaine qui étoit
+moins yvre. Pendant que nos chirurgiens travailloient sur les blessés,
+les charpentiers de leur costé raccommodoient les mâts et les vergues et
+le corps du vaisseau, ainsy que les matelots aux voiles et aux
+maneuvres. Enfin le second capitaine m'aprit que l'officier passager fut
+tué de la première décharge et a esté jetté à la mer. Je demanday
+pourquoy nous avoir quittés contre les ordres, et il me dits que depuis
+que nous eûmes passé au travers de cette flotte sans en avoir pris, que
+le capitaine Keizer devint comme enragé et que sitôt qu'il fit obscur il
+força de voille, ayant mesme un peu changé nostre route pour se mieux
+écarter de nous, et que sur les onze heures ils aperceurent une lumière
+et coururent dessus, et qu'un peu avant minuit ils se trouvèrent proche
+d'un navire qui avoit cette lumière, et sans estre aucunement préparés
+pour le combat le sieur Keizer l'aprocha et cria: «D'où est le navire»,
+qui luy répond: «De la mer»: «Et d'où est le vostre.» Keizer sans
+déguisement cria: «De Dunkerque.»--«Ameine, chien!»--Et ce navire luy
+lascha une bordée de canons chargées à mitraille suivie d'une bonne
+mousqueterye qui tua l'officier anglois et blessa au costé Keizer et
+ensuite à l'épaule et une trentaine de l'équipage tuez et estropiez et
+nos gens à peine laschèrent leurs bordée de canons, n'ayant aucuns
+mousquets de préparées; ils receurent une segonde et troisième bordée,
+et puis ce navire à nos gens inconnu se retira et continua sa route, et
+s'ils avoient voulu ils auroient enlevé notre frégatte sans que j'en
+euts connoissance. Enfin il se trouva 52 hommes morts, 21 estropiées et
+14 passablement blessées. Je me fis reporter à mon bord pour conférer
+avec mon officier passager, et pendant qu'on raccommodoit toute chose,
+ce pauvre officier étant tout déconcerté me dit: «Mr, il nous faut
+retourner en France; je ne puis plus rien sans mon camarade; voilà une
+grande imprudence du vostre, et il mérite estre roué vif s'il échape.»
+Et je priay mon officier de se transporter au bord de Keizer avec notre
+écrivain et que nous allions dresser un procès-verbal, et puis nous en
+retourner, et cependant que s'il vouloit je le débarquerais à l'un des
+endroits destinés. Il dit: «Non Monsieur, il faut sy l'on peut retourner
+au plustot en France.» Et dès que ma chaloupe eut porté une vingtaine de
+mes matelots à la _Serpente_ et qu'elle fut revenue à mon bord je fis la
+route pour Dunkerque, et le 23e may me trouvant proche de la rade
+d'Ostende, je trouvay quatre navires anglois dont j'en pris trois
+chargées de charbon de terre et de l'étain et du plomb les conduit à
+Dunkerque et ma frégate la _Sorcière_ faisoit grande eau et dont il luy
+falloit faire un grand radoub, et l'on jugea qu'il y avoit bien moins de
+travail à faire à la _Serpente_, il fut ordonné que je la commanderois
+et l'armerois incessamment pour aller vers la mer Baltique et, le 10 de
+juin, étant tout prêts à sortir du port Mr l'intendant me dit de
+recevoir mes ordres du chevalier Géraldin, lequel cy-devant me les avoit
+donnés, et il m'ordonna de recevoir dans ma chambre et à la table un
+officier dont il ne m'importoit en savoir le nom, et défense d'attaquer
+ny chercher aucune rencontre de faire des prises, et moy d'éviter toutes
+rencontres, et de faire en diligence ma route pour me rendre au Zund, à
+Elzeineur, où se débarquerait mon passager, et après quoy j'irois dans
+la mer Baltique en rade de Danzik prendre soubs mon escorte[145] la
+flûte du Roy nomée la _Diepoise_, commandée par le capitaine Postel, de
+Honfleur. Au 12e juin je party de Dunkerque et, sur les 6 heures du soir
+étant entré à Ostende et l'Ecluse, je fus rencontré par cinq vaisseaux
+de guerre anglois, lesquels me donnèrent chasse, et pour me faire
+engager entre les bancs de sable ou de passer à leur portée de leurs
+canons je fis le semblant de vouloir donner dans les bancs, et les trois
+plus légers de leurs vaisseaux n'y coupoient le chemin, ce qui venoit à
+mon dessein de les faire séparer. Et lorsque je les creut assez distant
+de ne me pouvoir rejoindre, je reviray le bord en résolution d'essuyer
+la bordée des deux plus gros qui marchoient le moins et forçant de
+voille je passay bien à portée d'un moyen canon de ces deux vaisseaux
+qui ne me tiroient pas leurs canons crainte d'interrompre leur marche.
+Mais lorsque je les euts un peu dépassées et qu'ils voyoient que je les
+éloignoient, ils me cannonèrent fortement et tous les cinq couroient
+après moy, et je ne receut qu'un seul coup de canon du costé de tribord
+en arrière de mon artimon qui brisa dans ma chambre quelques-uns de nos
+fusils, et la plus légère étoit une frégate de 24 canons qui aloit mieux
+que nous continua la chasse jusqu'à 9 heures, mais elle n'oza m'aprocher
+de trop près, et nous nous tirasmes heureusement, et mon passager vint
+m'embrasser me disant: «En vérité, Monsieur, je vois bien ce qu'on m'a
+dit, qu'il n'y avoit rien à craindre avec vous.» Et je repris ma route,
+et passant sur le banc des Dogres, je passay proche de plusieurs de ces
+bastiments pescheurs de morues sans leur rien dire, j'avois les
+pavillons anglois arborés et me prirent pour frégatte d'Angleterre.
+
+Et le 29e juin étant proche du cap de Kol[146] où l'on fait la cérémonie
+de baptizer ceux qui n'ont pas passé au Zund, il se fit un grand
+préparatif par mon équipage qui étoient tous flamands et que leurs
+coutumes ainssy qu'à tous les gens du nord est de donner la calle, en
+guidant les hommes au haut du bout de la grande vergue et de le laisser
+tomber d'en haut dans la mer trois fois quelque froid qu'il fasse, puis
+on leur donne un verre d'eau-de-vie et ils payent ce qu'ils ont promis
+et on l'écrit pour le payer sur leurs apointements, et cela revestit
+pour avoir de quoy les régaler tous. Mon navire n'y avoit encore passé
+ny mon passager ny moy. Je fis présent de deux bariques de vin pour
+n'estre baptizé que d'un verre d'eau de la mer et empescher pour le
+navire qu'il n'en coupasse la figure en place du lion, ce qui est
+d'ancienne pratique[147]. Et le mesme soir nous entrasmes à Elseineur.
+Je fus à terre pour donner mes déclarations que j'étois frégate du Roy,
+n'ayant aucune marchandise dans mon bord, et le lendemain je fus à la
+rade de Copenhaguen, capitalle du royaume de Dannemarc; je fus à terre
+avec mon passager et nous fusmes chez Mr notre ambassadeur, Mr le
+marquis de Martangits[148], qui nous receus très-gracieusement, et sur
+l'heure du midy il nous mena devant le Roy de Dannemarc[149] qui nous
+fit un bon acueil, et ensuite il nous conduit chez le prince de
+Guenldenlen[150] frère naturel du Roy, lequel nous convia pour le
+lendemain à disner chez luy, et enssuie nous fusmes chez Mr le premier
+admiral Bielcs[151] et chez Mr le comte de Rancinclos, chancelier, et il
+étoit plus de deux heures quand nous retournasmes à disner chez Mr
+l'ambassadeur, et ordonnasmes de débarquer les hardes de mon passager,
+lequel me mit en bonne réputation avec Mr l'ambassadeur. Après quoy je
+pris un pillote pour dépasser les bouez et entrer dans la mer Baltique
+le 5e juillet. Après quoy je fus pour me rendre devant Dansik où
+j'arrivé en rade le 4e aoust et y trouvay la _Dieppoise_ qui n'avoit
+encore commencé de prendre sa charge, et le 5 je me fis porter dans mon
+canot à la ville de Dansik trouver Mr Souchey, agent du Roy, auquel nous
+étions recommandées. Je le priay de nous diligenter le chargement de la
+_Dieppoise_, et il me fit conoistre que les mastures n'étoient encore
+dessendues la Vistule, ny les câbles encore faits, et j'eus le temps
+d'examiner cette belle ville qui est magnifique et bien policée par un
+sénat, et y ayant un bel arsenail toujours prêt à armer 30 mil hommes;
+toutes marchandizes combustibles sont en un quartier hors la ville
+entourées de grands fossées plains d'eaux, et à chaque bout des magasins
+ce sont de grands dogues enchaînées le jour et qui la nuit rodent; les
+magasins aux froments sont de mesmes et séparées et mesme garde les
+dehors de la ville sont en plaine remplie de jolis maisons de campagne
+où l'on va librement avec les dames faire des colations avec des truites
+et écrevisses et à très bon compte, et c'est une ville d'un très grand
+commerce.
+
+Les câbles se trouvèrent faits: l'on embarqua des barils d'acier et de
+fer blanc et de cuivre en table et 18 gros câbles et d'autres à
+proportion, et 22 gros mâts et de plus moïens du godron et du bray, et
+le chargement s'acheva au 25, et ayant receu les expéditions je party
+avec la dite flûtte pour nous rendre devant Elseineur, et en partismes
+le 29 septembre. J'avois receu les ordres de n'escorter la dite flutte
+que jusqu'aux illes de Fer par le nord d'Ecosse, et après l'y avoir
+conduite de la laisser seule pour se rendre à Brest. Je tiray un
+certificat du capitaine Postel du lieu où je le quitois pour suivre mes
+ordres qui étoient que je ferois la course jusqu'au bout de mes vivres.
+Et croisant aux costes d'Ecosse devant la ville de Scarbourg[152], nous
+aperceusmes une moyenne frégatte qui nous reconnut, et c'étoit le
+capitaine Piter Baert ayant 54 canons, lequel m'ayant parlé me dits
+qu'il y avoit à la rade du dit Scarbourg cinq navires. Je luy dits: «Il
+faut les aller reconnoistre.» Il répondit: «Mais il y a une bonne
+forteresse pour leurs défférences.» Je luy dits: «La forteresse ne
+sortira pas de sa place pour venir après nous, et sy vous voulez me
+seconder nous yrons les attaquer». Et il me le promit, et nous
+préparasmes un combat pour les attaquer, et lorsque nous fusmes à la
+portée des canons des dits navires et de la forteresse, c'étoit une
+gresle continuelle, et le dit Bart se tira au large, et je fus d'emblée
+en aborder un qui me couvroit des coups de la forteresse, et mon
+équipage ayant sauté au bord de la bordée ne savoit par où entrer, ayant
+les gaillards bien fermées, et tuoient mes gens autant qu'ils en
+découvroient, et de dessus mon pont nous étions battues en ruine par les
+4 autres navires qui avoient 20 et 24 canons. Je fits couper le câble de
+celuy auquel j'étois accroché; je me trouvay abandonné tout seul sur mon
+pont, tous mes faux braves d'officiers s'étoient jettés dans la calle et
+dans ma chaloupe qui étoit entre nos deux navires. Je leur fis honte et
+ils remontèrent, mais le combat étoit fini, et étions hors de
+cannonades, et il est certain que sy j'avois esté tué ou bien blessé
+qu'au lieu de prendre j'aurois esté pris, ou s'il avoit sauté deux ou
+trois anglois dans mon bord je n'en pouvois échaper. J'eus de morts 28
+hommes et six estropiés des bras et jambes et seize blessés, et dont
+j'eus une cuisse offencées dans les chairs, mon mats d'artimon hors
+d'estat de service et beaucoup de nos manneuvres endommagées, et ainsy
+que nos voiles, et mon coquin de prétendu camarade n'osa plus
+s'approcher de moy. Je pris résolution de faire route pour Norvègue où
+les ports de mer sont fréquents et sans forteresses, étant neutre, le
+capitaine de ma prise me proposa de luy ransonner, et j'en convins avec
+luy par dix mille livres, monnoye de France, quoy qu'il en valus plus de
+25,000 liv. étant bon navire de 160 thonneaux, douze canons et chargé de
+charbon de terre et plusieurs saumons d'étain et de plomb. Je luy
+relascha son navire et chargement soubs la conduite de son pillote qui
+étoit son oncle, et que luy me resterait pour seureté de la ransson. Je
+fis ma relasche à Suinneur[153] pour y reprendre un mât d'artimon qui ne
+me coûta que deux pots d'eau-de-vie et le travail de mes gens, et étant
+bien réquipé je remis en mer au 16e octobre après avoir bien espalmé ma
+frégatte en vue de ne pas retourner sans bonne prize. Je fus à
+l'embouchure du Texel jusqu'à passer les deux premières boüées ou
+tonnes. Je pris une grande galliotte bien richement chargée destinée
+pour Londres, et je la conduis jusque tout proche de la rade de
+Dunkerque, et je repris la mer malgré les murmures de mon équipage sur
+ce que j'étois bien affaibli de monde par la première rencontre.
+Cependant je fus croiser entre le dogre blanc, la Flye et le Texel qui
+sont les entrées pour Amsterdam, et au bout de trois jours et nuitamment
+nous nous trouvasmes proche d'une flotte que nous reconnusmes par les
+lumières des fanaux des convois. J'éprouvai ma marche, et voulus me
+mesler dans le gros de la dite flotte; un convoy voulu m'aprocher et je
+l'évitay et ils étaignirent leurs feux. Je tiray, étant éloigné après
+deux lieux, dix à douze canons distant les uns des autres comme sy j'en
+avois combattu quelqu'un écarté, et les trois convois y coururent où
+avoient paru nos hommes, et moy je recours au-devant de la flotte et en
+aborde une grosse flutte et, sans bruit ny un seul coup tiré ny fait
+paroistre de lumière, je luy mets promptement vingt hommes de mon
+équipage et en retire partie des siens et la fait changer de route, et
+m'étant un peu écarté je refis ma première maneuvre de tirer quelques
+canons et mettre fanal à ma grande hune et les convois redonnèrent après
+moy, et au petit jour ils m'aperceurent seul et sans prize à ce qu'ils
+creurent, mais lorsqu'ils furent à leur troupeau ils en trouvèrent un de
+moins, et je forçay de voille pour suivre sur la route que j'avois
+ordonné à la prise de faire, et sy j'avois eu quelque autre frégatte
+avec moy je leurs aurois enlevé une partie de leur flote sur les contre
+temps que je leur faisois, et je ne savois ce que j'avois pris; étant
+fort attentif à la rencontrer, je fis ma chasse à peu près, et sur le
+midy notre homme de la découverte cria: «Navire devant et au-devant de
+nous.» Et à deux heures nous étions à la voix. Le Sr Havard, mon
+capitaine en segond, que j'y avois pozé pour la comander me cria: «Voilà
+une belle prize venant de Moscovie.» Elle avoit 24 canons et plus de 600
+thonneaux de port et toute neuve se nomoit la _Laitière d'Amsterdam_. Je
+l'escortois avec grand plaisir, mais les joyes de ce monde sont de peu
+de durée. Le 11 novembre, feste de St-Martin, nous étions au petit jour
+devant Ostende,--et je n'écris cecy qu'avec frayeur;--nous tinsmes
+conseil sy nous yrions entre les bancs de Flandre et la terre ou sy nous
+en passerions au large. Il fut représenté que plusieurs vaisseaux de
+guerre anglois avoient gardé pendant l'été le passage du dehors, n'osant
+se mettre entre les bancs. Nous avions un pillotte pour les bancs,
+réputé habil homme, proche parent de Mr le chevalier Baert, portant
+mesme nom, lequel nous dit: «Il ne faut pas hasarder de faire prendre
+une si belle prize, et il n'y a rien à craindre de passer entre la terre
+et les bancs, je suis pour cela et je réponds sur ma vie.» Et il fut
+conclu que nous y passerions, et étant au travers du vieux port notre
+homme de la découverte cria: «Il y a 4 gros navires à la passe du costé
+de Graveline.» Notre pilote dit: «Ai-je pas bien conseillé de ny pas
+risquer? Et ne craignez pas, je suis sûr de mon fait.» Et il sondoit à
+chaque moment, et j'étois tout proche de luy, et il se crut échappé des
+dits bancs, en disant: «Monsieur ne craignez plus; faites-moy donner un
+verre d'eau-de-vie, et sy vous avez quelque signal à faire, faites-le.»
+Et aïant convenu avec Mr l'Intendant avant mon départ que sy j'amenois
+quelque prise au-dessus de valeur de cent mil livres, que j'arborerois
+au grand mât un pavillon rouge je l'envoyay arborer; et dans l'instant,
+nous sentismes nostre frégate toucher et s'arester tout cour malgré
+toutes les voiles déployées. L'épouvante prend un chacun; la frégate
+s'emplit d'eau, et les vents du Nord-est s'augmentèrent, et un froid
+rigoureux et violent. Je fais couper tous les mâts et jeter les ancres à
+la mer afin que le bâtiment ne se rompre sytots. Un chacun se lamente et
+pleure; notre prise n'eut pas meilleur sort, excepté qu'après avoir
+perdu son gouvernail elle sauta par dessus les bancs et elle fut
+s'échouer à la coste proche de Boulogne dont le monde fut sauvé. Mais ce
+ne fut pas de mesme à nostre bord, j'envoyai ma grande chaloupe avec 16
+hommes et un de mes nepveux pour demander le secours à Mr l'Intendant
+qui fit tout le possible pour m'envoyer des chaloupes du Roy avec des
+officiers, et comme ils venoient à nostre secours les vaisseaux que nous
+avions creu estre des Anglois étoient quatre vaisseaux du Roy sortys de
+Dunkerque qui étoient à la rade, desquels l'_Ecueil_ cassa par le gros
+vent son câble et fut risque de se perdre sur le banc du Brack, et il
+tira du canon qui obligea les chaloupes d'aler à luy plutôt qu'à nous;
+plusieurs de mes gens se jettèrent en foule dans mon canot et me criant:
+«Sauvez-vous, nous dirons comme il n'y a pas de votre faute.» Et la mer
+les submergea tous à mes yeux. D'autres s'attachoient à des bouts de
+mats et à des bariques vides et périssoient tous. J'avois travaillé à
+faire un ponton des mâts et vergues que j'avois rassemblés et bien liées
+croyant m'y sauver avec le reste de l'équipage, mais leurs
+précipitations à se jetter dessus avant qu'il fut achevé fit encor périr
+tous ceux qui s'y étoient mis. Enfin comme la mer montoit et couvroit le
+corps du bastiment, je me mis à fourchon sur le dernier couronnement de
+poupe, tenant la gaule du pavillon et mon Rançon anglois etoit assys sur
+le fanal tenant aussy le mât du pavillon. Mr de la Houssaye et
+Guillemard[154] estoient à mes costés, et chaque vague nous couvroit
+par-dessus teste, et ne respirions qu'entre deux, et nous résistames,
+jusqu'à 4 heures du soir qu'il començoit destre nuit, lorsqu'un coup de
+mer rompit notre machine, et flottions dessus au gré des flots et des
+vents, et que sur les six à sept heures j'entendis un bruit
+extraordinaire, et j'aperçeu une grosse noirceur, nous étions le corps
+dans l'eau, n'osant nous tenir dessus notre pièce par crainte de le
+faire couler soubs nous, et nous tenions autour avec nos mains. Nous
+coupasmes nos habits pour estre moins chargés, et apercevant cette
+noirceur je criay: «Mon Dieu, sauvez-nous la vie.» Et nous entendismes
+des gens crier: «Ameine les voilles et promptement des lanternes.» Et
+nous jettèrent des cordes dont j'en receu une sur la teste, que
+j'atrapay d'une main et la tint ferme et les autres en receurent aussy,
+et l'on nous attira dans cette barque où aussitôt que je fus hors de
+l'eau je fus saisy du froid et fut sans parolle, et l'on me reconnut
+quoyque nud en chemize. L'on me couvrit de capots pour m'échaufer ainsy
+que les trois autres. C'estoit une barque à pescheur dans laquelle
+s'étoient jetté quatorze des plus braves capitaines de Dunkerque pour
+nous sauver, et il étoit une heure après minuit, et lorsqu'ils me
+débarquèrent Mr de Harcourt commandoit la ville pour lors et eut la
+bonté de faire tenir les portes ouvertes, jusqu'à savoir de mes
+nouvelles. Je fus porté dans ma chambre sans avoir connoissance qui m'y
+avoit mis. Il me pris un vomissement d'eau salée et de sang, j'avois un
+de mes talons dont la peau étoit enlevée. Et le matin Mr l'Intendant se
+donna la paine avec Mr les officiers de me venir voir, et m'encourager
+sur ce qu'ils étoient bien informés qu'il n'y avoit nullement de ma
+faute et que j'avois agi en très brave homme et qu'il l'avoit écrit à la
+cour, cela me consola.[155]
+
+Et dans cet intervale Mr de Pontchartrain fils succéda au Ministère en
+place de Mr son père qui fut chancelier[156]. Il ordonna à Mr
+l'Intendant de m'envoyer pour me justifier sitôt que j'en serois en
+l'état, et six jours après je party en poste pour Versailles où je
+n'imploray pas l'apuy d'un protecteur. Je paru le matin dans son
+antichambre où l'attendoient Mr les officiers de marinne, et je
+m'aprochay de luy disant: «Monseigneur. Je suis celuy échapé du naufrage
+de la frégate la _Serpente_ qui vient soubmis aux ordres de Votre
+Grandeur.» Et il me regarda fixe de son oeil et me dit: «J'ay receu les
+verbaux comme la choze vous est arivée. Vous estes lavé devant le Roy,
+mais ce coquin de pillote sera pendu. J'ay mandé que l'on fasse son
+procès.» Je dis: «Monseigneur, ça va estre un grand dégout pour Mr le
+chevalier Bart, c'est son parent et son filleul, portant les mesmes noms
+de Jean Bart.»--«Ha! Ha! Je vay informer le Roy, et vous demain à mon
+lever faites-vous énoncer pour me parler.» Je n'y manquay pas dès les
+six heures du matin. J'étois connu de Mr Potin, son valet de chambre,
+qui m'y présenta en son cabinet, et il me dit: «Le Roy fait grasce à ce
+malheureux, qui a fait périr la frégate et autant d'hommes et en
+considération de Mr Bart, ne manquez à luy dire. Et, vous, prenez bien
+garde qu'une autre fois il ne vous arive un pareil accident, tenez voilà
+une ordonnance de cent pistoles que vous ferez payer au trésorier de la
+marine que le roy vous donne pour vous réquiper sur le _Profond_ que
+vous commanderez, et de suivre les ordres que l'on envoira à
+l'Intendant, et ne tardez pas sans vous rendre à Dunkerque.» Je
+remerciay humblement Sa Grandeur et luy promis de n'arester que deux
+jours à Paris, et il m'arêta en me disant: «Tenez, voilà ce qu'on m'a
+écrit de vous mais j'ay esté informé du contraire, gouvernez-vous
+toujours sagement.» Et il me laissa la lettre. Je ne sorty pas de
+l'antichambre sans la lire et j'en fus surpris du contenu. Elle étoit du
+Sr Plets, grand armateur, qui écrivoit faux mesme jusque contre les
+intendants et l'état major. Je garday la dite lettre et partis pour
+Paris, où je ne fus que les deux jours, et pris ma route pour Calais.
+
+Et entre Calais et Graveline courant la poste, je passay proche d'une
+chaize d'où l'on me souhaitoit le bon jour et comme je me portois.
+J'arestay à la portière et fus très surpris de voir Plets me faire sy
+bon accueil, me demandant des nouvelles. Je descendis de cheval et
+donnay à mon postillon la bride, et dis à celuy de la chaise: «Arreste.»
+Je dis en frappant de mon fouet: «Comment coquin, avez-vous osé me
+parler?» Et redoublois mes coups du manche du fouet et des bourades du
+bout je l'obligeay de mettre pied à terre, et luy dis de tirer son épée.
+Il se jeta à genoux disant: «Que vous ai-je fait? je ne suis pas homme
+d'épée.» Je luy présente un pistolet et il le laissa tomber. Je le fis
+soufler et je le blessay un peu à la lèvre d'en haut et me promit de ne
+s'en pas plaindre.
+
+Je reprends ma route courant mieux que luy, et a demie-lieue en avant je
+fus rencontré de deux officiers de la marine, Mr de Maisonneuve et
+chevalier de Montant,[157] qui aloient à Calais. Ils s'arestèrent à me
+questionner comme j'avois esté receu et sur les nouvelles, et la chaise
+de Plets me passa devant et n'étions plus que trois quarts de lieux de
+Gravelines où il gagna un peu avant moy. Cependant je ne m'arestay pas à
+conter l'advanture de Plets et continué. En rentrant à la barrière des
+palissades, je trouvay un officier avec un hauscol et un esponton qui
+m'aresta et me fait escorter par deux fusilliers chez Mr de Vercantière
+commandant. Je mets pied à terre et il m'attendit au seuil de la salle.
+Il me receut froid disant: «Comment, Monsieur, faites-vous mestier
+d'assasin sur les routes.» Je dis: «Aparamant vous êtes mal
+informé.»--«Voyons et entrées.»--Sitots entré je trouvay mon plaintif
+dans un fauteuil tenant son mouchoir un peu ensanglanté contre sa bouche
+et Madame de Vercantière voulant se mesler de me gronder. Et pour
+abréger matière, je dis: «Il n'y a qu'un ordre du Roy, qui puis me faire
+arrester; je vais à Dunkerque où j'ay ordre de m'y rendre incessament.»
+Et puis je présentay sa lettre et dis: «Monsieur et Madame, que feroit
+tout autre que moy? Il a eu l'effronterie de m'apeler et me demander
+come je me portois, que ne me laissoit-il passer, je ne luy aurais dit
+ny fait, et il m'a fait serment de ne s'en pas plaindre. Il écrit contre
+l'Etat-major et contre les Intendants.» Monsieur et Madame luy dirent:
+«Alez vous plaindre ailleurs.» Il fit le pleureur disant n'estre pas en
+seureté de vie sy on ne m'areste jusqu'à ce qu'il puisse estre arrivé à
+Dunkerque. Je luy dis: «Alées, marault, je vous assure de ma part vous
+n'en valez plus la paine.» Et il partit et Mr le commandant m'aresta
+bien une heure en buvant une bouteille de champagne, et je n'avois que
+pour une heure de course à faire. Je pris congé et repris la poste. Je
+croyais mon homme rendu mais je le trouvay encore entre Mardye et la
+basse ville; sa chaise s'étoit embarrassée dans les dumes, et j'arrivay
+un peu plustôt que luy et les portes se fermoient. Il crioit de sa force
+pour qu'on l'entendit, et je priay Mr le Major de fermer et ne laisser
+entrer. Il dit: «Ho! Ho! c'est ce coquin, ferme, ferme.» Et il fut
+coucher à la basse ville, et j'eus loisir d'aller voir Mr les deux
+Intendants et commandants et les prévins sur les plaintes qu'il avoit à
+leur faire, et je fus me tranquiliser.
+
+Vous ne devez pas doubter que je n'informats ma maîtresse de toutes
+choses, et qui avoit apréhendé que je ne fus entièrement disgracié
+puisque son oncle m'avoit écrit: «Il est juste pour votre honneur de
+vous justifier à la cour, mais ne vous inquiétez pas de n'y plus estre
+employé, cets ce que nous souhaitons et aurons une bonne frégatte à vous
+donner en commandement,» et je luy manday qu'il m'étoit bien plus
+honorable d'estre remonté comme je l'étois et après quoy je quitteray le
+service quant je voudray et qu'on ne retient pas les officiers par force
+et qu'estant destiné pour aller désarmer à Brest que je ne manquerois
+pas d'aller pour accomplir ma parole et mes désirs.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Croisières et voyages dans la mer du Nord.--Aventure avec l'abbé
+d'Oliva.--Démêlés avec les Anglais.--Doublet comparaît devant le Sénat
+de Copenhague, il est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les
+Hollandais à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures
+pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer avec
+Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.--Combat.--Retour
+à Brest.--Nouvelle Croisière.--Prise du _Scarboroug_.
+
+
+1692. Le 15 janvier M. l'Intendant me fit venir chez lui pour me
+communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la
+flutte du Roy le _Profond_[158] et d'y mettre quarante canons avec
+deux-cents hommes flamands particulièrement les matelots afin que les
+matelots françois des classes futs réservées pour les autres vaisseaux
+du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont[159], chef d'Escadre, et pour lors
+commandant au port, qui venoit de commander le _Profond_ me dit: «Je
+suis surpris que vous ayez couru sur mes brisées; j'ayme ce vaisseau et
+vous m'en voulez déposséder.» Je luy dis: «Monsieur, je ne l'ay pas
+demandé et le Ministre me l'a ordonné.» Et Mr l'Intendant print la
+parole en luy disant: «Je say qu'il ne l'a pas demandé et qu'on l'a
+choisy pour une expédition qui ne vous est pas convenable, et vous,
+Monsieur, estes destiné pour comander le _Grand Henry_ à la teste de
+l'escadre que nous allons bientots armer.» Sur quoy mon dit sieur
+D'Amblimont me dits: «Je suis bien aise que se soit vous qui l'ayez et
+vous avez un très bon vaisseau.» Et il fut question de l'armer et de
+faire mon équipage de flamands qui n'aime pas à s'embarquer sur les
+vaisseaux du Roy, à cause de la paye qui est moindre et aussy par la
+subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paraître l'armement
+pour le service du Roy c'étoit le chevalier Géraldin qui fournissoit
+pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de
+l'armement se fit à l'arcenail et futs prêt au 26 février que je le fis
+sortir du bassin pour le mettre le long des jettées affin de pouvoir le
+mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20e
+mars. Et aussy tots que je l'eus conduit en rade, Mr le prince de
+Tingry[160] se fit amener à notre bord par curiosité de voir un vaisseau
+armé, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner
+le contentement de voir comme se gouverne un vaisseau. Après quoy nous
+remismes en place pour recevoir le reste de mon équipage. Le 21 nous
+fismes voilles accompagné d'un corsaire de douze canons faisant route
+pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes
+ordres, et après le mois de course expiré, prises faites ou non, étoit
+d'aller en droitture à Dantzick où y trouverois des ordres. Et en
+croisant avec l'autre corsaire le 22e au matin d'un temps de brouillards
+nous aperceumes soubs le vent de nous une frégatte angloise sur laquelle
+nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des
+officiers vêtus en rouge et gallonnées. J'en aprocha à portées d'un bon
+mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche,
+et vouloit l'aborder, et nous étions proche des bancs de jarmuits et
+elle couroit dessus. J'euts la précaution de faire sonder bien à propos,
+car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un
+peu plus que les 15. Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont
+il étoit grand temps, car avec très grande peine et à force de voilles
+nous échapasmes d'aborder un banc dont les brisants de la mer estoient à
+portées de pistolets de nous soubs le vent, et ne trouvasmes que 16
+pieds d'eau et nostre navire couché par le costé si fort que nos canons
+du premier pont labouroient la mer, que nous aurions touché et péry
+tous. Nous aperceusmes devant et au costé de nous d'autres brisants, des
+bancs et plus rien du costé de dessoubs le vent. Je fis arriver vent
+arrière et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon
+câble ajusté de trois sur un bout et nous tinsmes fermes à 15 brasses
+d'eau et un bon fonds de vase, et il s'éleva une tempeste qui nous
+obligea d'amener tout bas nos vergues et mâts d'hune et résistances
+pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre câble ne
+manquats, et après la tempeste cessée nous fismes de grands efforts pour
+lever notre ancre et elle rompit par sa croisée, sy cela avoit arrivé
+dans la tempeste l'on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu
+permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large où
+nous rencontrasmes un flibot écossois avec du charbon de terre
+apartenant à Mr Chaters dont j'ay parlé à mon voyage des pommes, et je
+le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course
+estant finy, je pris la route pour me rendre à Dantzic, et au 8e may
+j'arrivay à Elseineur après avoir fait les cérémonies accoustumées
+devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus à
+terre saluer Mr notre ambassadeur auquel je fis présent de cent
+bouteilles de vin de champagne; il en présenta une douzaine à la Reine
+de Dannemark qui nous dit n'avoir gousté d'aussy excellent vin, ce qui
+m'occasionna dès l'après midy de luy en envoyer cent autres bouteilles.
+Et le landemain Mr l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la
+Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement à ma santé,
+ce qui me fit beaucoup d'honneur à la cour. Sortant de là nous fusmes
+disner chez son altesse sérénissisme Mr de Gueuldenleur frère naturel du
+Roy et vice-roy de la Norvègue et généralissime des armées. Il nous
+régala à la française et on y parla notre langue, mais il nous fit boire
+à l'allemande, _egregie_, et me trouvay heureux d'avoir prétexte d'aler
+me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint
+demandar je prit congé et à la sortye je me sentis un peu chancelant,
+mais mon canot étoit tout proche et y étant ambarqué je m'endormis
+jusqu'à estre arrivé à mon bord, et eus loisir de reposer la nuitée pour
+partir le matin ensuivant que nous appareillasmes la route pour Dantzik
+où j'arrivé en la rade, le 27e may. Il est à remarquer qu'il n'y à que
+les petits navires qui peuvent entrer dans la rivière de Danzik et que
+les navires tirant 9 à 10 pieds d'eau sont obligés de rester à la rade à
+plus d'une lieue de l'entrée, ainssy je me fis porter dans mon canot
+jusqu'à la ville, où je fus trouver Mr Louchay, agent de France, et il
+me conduit chez les anciens sénateurs, et à notre retour chez luy il me
+dit de renvoyer mon canot, et que nous raisonnerions sur nos affaires,
+et il me communiqua ses ordres qui étoient de me charger mon vaisseau de
+plusieurs mâts de 80 à 85 pieds de long et de 32 à 33 palmes en
+circonférence et aussy 20 câbles de 120 brasses de long depuis 18 à 21
+pouces de grosseur, mil à 1200 barils d'acier et des hossières de
+cordages depuis 4 à 6 pouces de grosseur et 200 barils de ferblanc, 200
+paquets de fil de laiton et 200 paquets de fil de fer et du bray noir en
+barils et des petites mastures. Je luy dis de m'envoyer en premier lieu
+tout ce qui étoit de menu et le plus de poids pour servir de lest dans
+les fonds, et ensuite 2 à 300 longues planches pour mettre au-dessus
+avant de recevoir les mâts mais les fonds des payements n'étoient encore
+arrivés et j'eus le loisir de me promener et d'examiner le pays jusqu'au
+20e de juin que j'eus advis qu'il faloit charger et le 21e nous
+commençâmes par les menus et plus de poids, le 25 et 26 par les câbles
+et le 2 juillet par les planches pour recevoir les mâts quoyque long et
+gros je trouvay le secret de les embarquer plus facilement et
+promptement que les Holandois qu'on m'avoit envoyés pour l'effect, et
+ordinairement ces grosses mastures se conduise par des basteaux qui les
+entraînent proche du bord de celuy qui les doibt recevoir, et du premier
+j'en embarquay huyt, ce qui surprist fort mes Holandois qui n'avoient
+coustume d'embarquer que deux ou trois par jour.
+
+Et la nuit il survint un coup de vent qui fit rompre le câble qui en
+tenoit cinq mats attachés derrière nous, et lorsqu'il calma j'envoyai
+mes chaloupes à leurs recherche le long de la coste où nous jugions à
+peu près estre transportés, et mon canot ayant esté du costé de la baye
+d'Olive[161] les y trouva échoués, et m'en ayant fait rapport, je
+changeay d'équipage du canot et my embarqué et my fits porter, et ayant
+mis pied à terre je trouvay deux païsans et nous dirent qu'ils y
+gardoient par ordre de Mr l'abé Dolives pour qu'on ne les enlevats. Je
+m'informay de sa demeure et ils me la montrèrent à bonne demie lieue en
+dedans les dunnes. Je fus saluer Mr l'abbé et luy dis de ne pas trouver
+mauvais que j'envoye reprendre les mâts du Roy mon maistre. Et il
+répondit: «Qui est-il votre Roy? Il n'a rien icy; les mâts sont à moy et
+tout ce qui vient en cette coste par droit de seigneur et de gravage:»
+Je dits: «Mon Roy et mon maistre n'a d'autre Seigneur que Dieu, ainsy je
+les auray de grey ou de force.» Il me brusqua en me disant:
+«Retirez-vous d'icy.» Je retournay à mon vaisseau me trouvant trop
+faible et sur le soir. Ma grande chaloupe y étoit, je laissay passer la
+nuit et dès le petit jour je fis armer la grande chaloupe de 4 périers
+et des fusils et sabres et des grenades et 45 bons hommes, un cric et de
+bons leviers et des rouleaux et 25 hommes armés dans mon canot où je
+m'embarquey, et fusmes descendre proche de nos mâts et y déjeunasmes
+dessus pour avoir meilleur courage d'y travailler. M. l'abé en fut
+adverty à son lever; j'avois posté des sentinelles en découverte et l'un
+d'iceux m'advisa qu'il venoit des gens armés. Je fus les examiné et je
+remarquay comme une procession de païsants mal armés et M. l'abé vêtu en
+camail et rochet qui suivoit à pas graves. Lorsqu'il fut approché et son
+armée de membrin je luy oposé 30 fusilliers, et les fis faire halte, et
+il demanda à me parler. Je m'aproché et luy dis qu'il n'auroit autres
+raisons de moy que de me laisser reprendre mes mâts, et que s'il s'y
+oposoit le moindrement ou ses gens que j'avois donné ordre de faire main
+basse sur tout, excepté luy que j'enleverois en France. Il répondit d'un
+air doux: «Monsieur, cela est bien violent et j'en écrirai au Roy de
+France.»--«Alez, Monsieur, je luy dits et vous me ferez plaisir.» Et
+j'enlevay tous mes mâts sans plus d'oposition.
+
+Je me trouvay près ayant levé toutes mes expéditions pour partir pour
+France. Il y eut plusieurs dames chez lesquelles j'avois fréquenté à
+Dantzik qui me témoignèrent avoir envie de voir un vaisseau du Roy de
+France, et je ne peut me dispenser de les convier d'y venir disner avec
+Mrs leurs maris, et je retournay à mon bord pour faire préparer le repas
+et renvoyay Mr Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe
+et le fils de Mr Alvarès, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon
+canot pour amener cette compagnie, que j'atendois à disner. Et un peu
+après que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand
+yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint à mon bord où étoit
+Mr de Rancey que j'avois connu à Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur
+le vidame Denneval,[162] chez qui je l'avois veu lors de son ambassade
+en Portugal, étoit avec Madame son épouse et Mr le chevalier son fils
+dedans le dit yac, et venoit se débarquer à Dantzick pour se rendre
+ambassadeur à Varsovie, cour de Pologne. Je marqué mon ressentiment à Mr
+de Rancey de ce que je n'avois mon canot ny ma chaloupe pour aller
+rendre mes respects à Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y
+allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois
+plaisir à Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize
+coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de Mr
+l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup
+d'honnestetés et de Madame. Après quoy, il me dits: «Vous voudrées bien
+sur le soir me prester vos chaloupes pour aider à nous débarquer.» Et je
+lui dis: «N'y penssées pas, Monsieur, vous recevriées un affront de
+n'estre pas salué des forteresses et de la ville.» Il me dit le pourquoy
+donc? «C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et
+ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy
+vous débarquez vous ne trouverez vostre logement préparé, ny salut ny le
+Sénat à vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrétaire ou
+votre écuyer leur annoncer votre venüe pour que l'on se dispose à vous
+recevoir dans les dispositions dues à votre rang et dignité et vos
+chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos
+réponses que vous recevrez.» Surquoy il m'embrassa et dits: «Parbleu, je
+suis heureux de vous avoir trouvé icy.» Et envoya Mr de Rancey au Sénat
+de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits: «Monsieur, je vais
+m'embarquer avec luy pour qu'il me remette à mon bord n'ayant d'autre
+batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et
+de dames qui viendront disner à mon bord, et je ne puis y manquer pour
+rester avec vous.» Et il me dit: «Je m'en vais avec vous.» Sur quoy je
+répondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le
+vouloit bien. Il en parla à Madame qui dits n'aimer à aller dans des
+chaloupes. Et nous nous fismes porter à notre bord et il envoya Mr de
+Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinèrent la compagnie que
+j'atendois et dont Mr l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce
+que je l'avois prévenu, et lorsqu'il vit le préparatif de ma table il
+dit: «Hé, mordié, quelle bonne chère! Madame et moy avons paty n'ayant
+que des viandes salées et fumées au bord de ces mesquins Danois.» Je luy
+dits avant de faire servir: «Choisissez tout ce qui peut estre du goût
+de Madame et je luy vay envoyé.» Il fit un peu de difficultés disant
+qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt
+sortes de différents mets.
+
+Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit
+la nouvelle que notre armée navale avoit esté battue et défaitte à la
+Hougue[163] et que, au bas de la rivière de Dantzik, il avait rencontré
+un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant:
+«chiens de François votre armée est deffaite,» et montrant leur derrière
+à nud à toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminua
+de beaucoup les dispositions que nous étions proposées, et Mr
+l'ambassadeur par une prudence achevée remis un peu la compagnie en
+disant: «Il peut y avoir quelque disgrâce, événements de la guerre, mais
+jamais si grand que les ennemis les publient, et il ne faut pas
+paroistre déconcertés.
+
+L'on disna bien, et sur les six heures il falut reporter à terre notre
+compagnie et Mr Durand avoit eu la prévoyance d'embarquer plusieurs
+menues armes dans ma grande chaloupe sans le faire paroistre. Et entrant
+dans la rivière, il ne peut éviter de passer proche le navire Anglois
+qui avoit insulté, lequel ne manqua pas de recommencer, et il pacifia
+tout autant qu'il fut occupé. Mais lorsqu'il eut tout débarqué, et
+revenant pour se rendre à bord et passant proche le dit anglois qui
+récidiva en luy jettant des pierres dans sa chaloupe, il prit les armes
+et fit sauter nos hommes avec luy à l'abordage; l'anglois tira un coup
+de canon qui passa par dessus nos gens, lesquels de toc et de taille, à
+coups de sabre, ruoient sur ce qu'ils rencontraient, puis en ayant mis 8
+à dix sur le carreau se rembarquèrent et étant à bord firent le récit à
+Mr l'ambassadeur, qui y étoit encore sur les neuf heures et nous dit
+qu'on avoit bien fait de réprimer cette insolence et que nous n'eussions
+à nous pas embarrasser. Le dit navire anglois échoua en coste, mais il
+échapa le lendemain. Mr de Rancey revint rendre compte à Son Excellence
+de sa négociation et comme le Sénat fut assemblé où il fut délibéré pour
+le recevoir, mais que l'on prioit Son Excellence de différer au
+lendemain pour se débarquer pour donner loisir de préparer son logement,
+et Mr l'ambassadeur pour se desennuyer vint à mon bord avec Madame et y
+passèrent la journée jusqu'au soir, étant bien content des advis que je
+luy avois donnés. J'étois tout prêt à partir et il me pria de luy
+prester mon canot et ma chaloupe pour lui aider à le débarquer et son
+meuble, et je m'embarqué dans mon canot pour recevoir leurs Exellences,
+et les conduire, ayant mon trompette qui jouait des famfares.[164] Et
+lorsque nous débordasmes du yac Danois il tira dix coups de canons, et
+en dépassant nostre vaisseau on tira treize coups et nous fusmes au
+Heels, à l'entrée de la rivière de Dansik, où ets la première forteresse
+d'où l'on tira neufs coups, et nous y trouvasmes une demie galère
+couverte d'un damas rouge avec des franges d'or, où il y avoit deux
+députés du sénat qui prièrent leurs Excellences de s'embarquer, et puis
+on monta devant la ville où toutes les forteresses tirèrent. Et à cause
+de l'affaire de l'Anglois je quittay leurs Excellences après en avoir
+receu bien des honnestetés et marques de leurs amitiez, et sitost que je
+fus à mon bord, et que ma chaloupe fut venue je mis soubs les voilles
+pour me rendre a Copenhague.
+
+J'arrivay le 16e; je fus trouver Mr le marquis de Martangist notre
+ambassadeur, qui à l'abord me receu froid, ayant receu des plaintes pour
+ce navire anglois, et que cela avoit fait bien du bruit à la cour de
+Dannemark par les ambassadeurs d'Angleterre et d'Hollande qui
+demandoient que je fus arresté avec mon vaisseau jusqu'à avoir une
+satisfaction. Et me doutant de l'affaire j'eus la précaution d'aporter
+mon journal où j'avois dressé le procès-verbal de tout ce qui s'étoit
+passé envers le dit Anglois et que j'avois fait attester véritable par
+tous les messieurs et dames qui avoient receu les insolences lorsqu'ils
+vindrent et se débarquèrent de mon vaisseau, et dont le greffier du
+Sénat et Mademoiselle son épouze étoient du nombre et avoient tous signé
+le contenu. Lorsque Mr de Martangis en prit lecture, il fut fort content
+et me fit mettre avec lui dans son carrosse et son secréttaire, et nous
+fusmes trouver Mr Bielks grand admiral pour le prévenir. Il fut content
+de ma précaution et il nous dit qu'il aloit se rendre au consseil qui
+s'assembloit pour ce subject où seraient les ambassadeurs d'Anglettere
+et d'Holande et que Mr de Martangit n'avoit besoin d'y paroistre puisque
+j'étois muni de si bonnes défences, et Mr l'ambassadeur me conduit à
+l'hôtel du conseil où il me laissa avec Mr Bezé son secrétaire et
+retourna à son hostel, m'ayant dit qu'il me renvoirroit chercher pour
+aler dîner avec luy. L'on nous fit entrer dans une antichambre du
+conseil et peu après l'on m'y fit entrer seul et l'on ne voulut pas que
+Mr Bezé y entrats. Je vis tous les seigneurs autour d'une grande table
+couverte d'un velours vert et Mr l'admiral au haut bout soubs un dais et
+les deux ambassadeurs un à chaque de ses costés, tous assis en
+fauteuils. Je les saluay tous; et puis un de l'assemblée me demanda mon
+nom et celuy de mon vaisseau en langue françoise. Je ne fis aucune
+réponce. Il recommença et demanda pourquoy je ne répondois pas. Je dis
+appartenir à un trop grand maistre pour que son officier fût traité avec
+autant de mépris d'estre comme un valet interrogé sur pied lorsque toute
+l'assemblée étoient assis. Et l'on m'aprocha un fauteuil, où avant de
+m'asseoir je saluay tous ces messieurs. Et puis je dis: «Ce seroit trop
+vous fatiguer et par trop ennuyeux à une si honorable assemblée de faire
+un long interrogatoire et recevoir mes responces. Voici au net tout le
+procès verbal de ce qui s'est passé et bien vérifié; examinées les
+plaintes de mes partyes, je n'ay autre chose à vous répondre, et surquoy
+il vous plaise rendre vostre bonne justice.» Et l'ambassadeur anglois
+présenta son mémoire de plainte et dans lequel il y avoit beaucoup
+d'exagérations outrées, disant n'avoir pas insulté qui que ce soit et
+que mes gens n'ont eu d'autres intentions que de piller ce qui étoit
+dans le dit navire et de le faire périr à la coste pour que l'on ne
+s'aperceut d'un vol fait, ayant enlevé plus de 25 mille florins
+d'espesses d'or et d'argent, etc. L'on leut tout au long mon
+procès-verbal et les temoignages, et il n'y eut d'autres répliques à me
+faire que sur le prétendu vol. Et je pris le discours: qu'il nets pas
+surprenant que l'auteur d'une querelle ne dise beaucoup de faussetées
+pour se disculper et pour agraver sa partie; que l'on examine sur les
+factures de son chargement sy l'on y a rien pris, et que le total avec
+son navire qui n'avoit que des mâts et des planches et quelques balles
+de chanvres sont propres d'enlever, et quant aux espèces il n'est
+nullement probable que l'on en remporte de ce pays; et qu'il produise sy
+son chargement en allant auroit pu produire en retour la dite cargaison
+et remporter autant d'espèces quand mesme elles seroient d'usage en
+Angleterre. Après quoy l'on me dit: «Monsieur, passés dans l'antichambre
+et l'on vous rendra vostre journal.» Je rejoins le secrétaire de son
+Excellence et luy conte comme j'ay abrégé matière et comme j'avois agi à
+l'entrée. Il en fut très content et dits: «Dans peu nous saurons ce qui
+vat estre jugé.» Et un quart d'heure après les deux ambassadeurs
+sortirent par notre antichambre, et celuy d'Angleterre me dits:
+«Monsieur, vous devez estre content; vous avez trop bien défendu vostre
+cause, et j'ai connu que l'on ne m'a pas accusé juste, et suis votre
+serviteur.» Le Holandais me dits: «Tous les capitaines n'ont tant de
+précautions que vous.» Et le Conseil se sépara, et on me rendit mon
+journal sans me rien dire, et au sortir nous trouvasmes le carrose de Mr
+nostre ambassadeur où étoit Mr De Cormaillon[165] qui nous attendoit et
+pour me dire que Mr Bezé retourne à l'hostel et que nous alions chez le
+Roy où Mr de Martangits étoit. Nous atendismes que leurs Majestées euts
+commencé à disner, et le Roy fut informé du résultat du conseil dit tout
+hault à son Exellence: «Monsieur, je suis bien aize que votre capitaine
+se soit sy bien justifié, avec aplaudissement mesme de ses ennemis.» Et
+la Reine dits: «J'en suis bien aize et je vais boire à sa santé.» Je
+répondis par des grandes humiliations et puis on se retira, et fus
+disner chez Son Excellence avec Mr de Cormaillon, homme de qualité de
+France qui s'étoit batu en duel avec Mr le comte de Chapelle et de
+Montmorency et se sauva en Dannemark où il a esté fait lieutenant
+général des armées, ayant le cordon de l'ordre de l'Elephan Blanc et
+promit de ne jamais lever les armes contre le Roy de France et a esté
+fort estimé. Je fus étonné de voir venir disner avec nous Mr l'admiral
+Bielks et qui fis mes élloges sur les manières du soutient d'honneur
+pour ma séance et comme je m'étois si bien défendu, et l'après disner
+Son Exellence me promena à toutes les curiozetées de plaisances de cette
+cour où il n'y a rien qui mérite récit que la tour pour
+l'observatoire.[166] Je prits congé de Son Exellence qui fit embarquer
+dans ma chaloupe 24 grands jambons de Mayence dont douze m'estoient
+présentés par la Reine avec un flacon d'or pour l'eau de Hongrie[167] et
+dont le pied étoit tout à vice en boite remplie d'un exelent beaume, et
+les douze autres jambons étoient de Mr l'ambassadeur, le tout pour le
+vin de Champagne que j'avois présenté.
+
+J'arrivey à Elseineur sur le midy, où je trouvay en rade une flotte de
+navires anglois et une de Holandois. Les premiers n'avoient que deux
+convois, l'un de 50 et l'autre de 32 canons qui en atendoient deux
+autres avec d'autres navires, et les Holandois avoient une cinquantaine
+de navires marchands à escorter avec trois convois depuis 40 et 36 et 30
+canons, qui n'atendoient qu'un vent propre à sortir le Zund ainsy que
+moy, qui sur les deux heures je fus à terre pour retirer mes despesches
+et fus trover Mr Hanssen, agent de France, pour mes expéditions; et
+comme c'est l'ordinaire d'aler an cabaret nous y fusmes dans une belle
+et longue salle où ets plusieurs tables comme au café. Les capitaines
+des convoys Holandois y entrèrent et un me demanda sy j'étois le
+capitaine de cette flutte. Je réponds pourquoy? «Cets, dit-il, que vous
+ne devriez porter la flame devant plusieurs navires de guerre comme nous
+sommes et ceux d'Angleterre.» Je fus surpris d'un pareil discours et
+leurs dits: «Venez l'oster, je vous y attendray.» Et il répondit: «Cela
+pourra arriver sy nous nous trouvons hors le Zund.»--«Je le souhaite,
+luy dis-je, et si vous n'estes que vous trois je me propose bien de vous
+faire abattre les vostres et de faire saluer celle du Roy mon Maistre.»
+Et Monsieur Hanssen fit changer la conversation, voyant que je prenois
+feu. Il me donna mes despesches et je retournay sur les quatre heures à
+mon bord, où vint pour me voir ce pauvre capitaine Danshin que j'avois
+rançoné et qui s'échapa avec moy du naufrage de la _Serpente_. Je le
+régalay avec de bon vin, il se grisa, et je lui en donnay six bouteilles
+dans son canot. Sur les six heures qu'il s'en retournoit à son bord et
+comme il passoit proche d'un de ses convois, celuy de 52 canons, il en
+fut apelé par Mr Robinsson commandant qui le gronda d'où vient qu'il
+étoit venu à mon bord, et si c'étoit pour déclarer leurs forces. Danshin
+luy dits que je l'avois bien traité cy-devant et qu'encore après l'avoir
+régalé je lui avois donné six bouteilles de bon vin desquelles il en
+donna quatre à Mr Robinsson. Sur quoy Mr Robinsson soit par raillerie ou
+autrement luy dits: «Retournés au bord de Doublet et luy dire de ma part
+qu'il ne soit si prodigue de ce vin, et que je feray en sorte de luy en
+faire boire en Angleterre.» Danshin qui estoit grix vient me faire le
+compliment, et je luy donnay un chapeau de castor bordé d'or et luy
+envoyay dire à son comandant que je doute de nous rencontrer, et que
+s'il en vouloit boire qu'il eust à se faire débarquer présentement et
+seul sur l'ille de Wein qui étoit proche de nous et que sur le champ je
+m'y ferois débarquer seul et y porterois six flacons et que le vainqueur
+les emporteroit. Il avoit compagnie à son bord lors de mon compliment
+qu'il n'accepta pas, et le lendemain cela fut dit à terre où il fut
+baffoué de tous les officiers Danois et de sa nation. Le 19e au point du
+jour le vent se trouvant bon je tiray un coup de canon comme si j'avois
+eu quelqu'un à conduire, et fit appareiller pour que les Holandois
+n'euts publié que je me sauvois d'eux à la sourdine, et je sortys du
+Zund sur les 4 heures du matin ayant salué de sept coups de canons, les
+chasteaux de Crunnebourg, et d'Elsembourg[168], de Dannemarck et Suède,
+lesquels me rendirent le salut. Et estant un peu dépassé le cap Kol un
+calme me prit et les courants me portoient en arrière, je fis jetter une
+ancre à la mer pour m'arrester, et sur les six heures nous aperçeumes la
+flotte des Hollandois qui sortoit le Zund avec un petit vent favorable
+qui nous les faisoit approcher, ne pouvant passer que bien proche de
+nous je les atendits, et dans cet intervale nous aperceusmes du costé de
+la mer une escadre de cinq vaisseaux de guerre portant les pavillons de
+Dannemarck qui faisoient route pour entrer au Zund, et les Holandois
+ayant le bon vent se trouvèrent proche de moy et dont l'avant garde
+étoit à portée d'un bon pistolet. Je luy somma d'abaisser ses huniers et
+sa flame et de saluer le pavillon de France. J'étois bien disposé au
+combat n'ayant que d'un costé à combattre. Ils furent un peu lents à me
+répondre. Je recommençay ma sommation vu que j'alois les couler à fonds.
+Ils abaissèrent leurs huniers et saluèrent de sept coups de canon.
+J'aperçus encore leur flame au mât et je les fis abaisser, et ensuite
+l'arrière-garde se joignit au comandant qui étoit au gros de la flotte
+et je creus qu'il y aurait résistance et action, mais sur la deuxième
+semonce ils me saluèrent comme avoit fait l'autre, et entre temps
+l'escadre des cinq vaisseaux que nous voyons s'approchèrent de nous et
+m'envoya un canot avec un officier françois me dire que le fils aisné du
+roy de Dannemarck[169] commandoit cet escadre et qu'il vouloit savoir
+qu'en sa présence d'où procédoit cette violence dans leur mer qui étoit
+sacrées et neutre pour les nations. J'excitay l'officier et ses gens à
+boire, et luy dits que j'alois en sa compagnie dans mon canot en rendre
+un fidel compte à son Altesse Royale. Et lorsque le canot de l'officier
+déborda, je fis tirer treize coups de canon et fit abaisser ma flame
+pour faire salut au prince qui trouva bon mon salut. Et il me fit
+recevoir lorsque j'entray dans son vaisseau, les soldats en hays soubs
+les armes, la caisse battant, et il me receut au travers de son grand
+mât et me conduit dans sa chambre, où je luy fis un récit de ce que les
+Holandois dans l'auberge d'Elseineur m'avoient insulté en me menaçant de
+se faire saluer et me faire abaisser ma flame dès la sortie du Zund, et
+je ne peux croire que les gens d'une République eussent autant de droit
+pour entreprendre sur une teste couronnée et aussy puissante qu'est mon
+Roy, et je les ay mis à la raison et sachant très bien que le Roy de
+Dannemark a esté informé de leur audace, qu'il trouvera bon ce que j'ay
+fait, et que Son Altesse Royalle m'approuveray aussy. Le prince
+m'embrassa et me dit: «Vous méritez une récompense et eux sont des
+coquins qui ne méritent pas comander des vaisseaux.» Et me convia à
+boire et salué sa santé, puis il dit: «Je veux aller voir votre
+vaisseau, allez et je vais vous suivre dans mon canot.» Et lorsque je
+déborday il me fit saluer de treize coups de canons, ce qu'il ne devoit
+pas, et vint incontinent. Je fis mettre mes soldats en hays, la caisse
+battant et le trompette jouant, et il fit sa revüe jusque entre ponts,
+et puis entra dans ma chambre où je luy présentay la colation dont il
+mangea un peu et beut à la santé du Roy, le segond à la mienne et se
+rembarqua après bien des marques de son amitié, et lorsqu'il déborda je
+le fis saluer d'une décharge de mousqueterie et treize coups de canon et
+puis deux autres décharges de la mousqueterye, et fis mettre soubs les
+voilles pour continuer ma route pour passer par le Nord d'Ecosse et
+d'Irlande afin de me rendre à Brest, où je suis heureusement arrivé au
+25 aoust.
+
+Je fus saluer Mr le maréchal de Coeuvre[170] qui étoit comandant et luy
+rendis compte de mon voyage et de la carguaison que j'amenois. Il me
+dits: «Voilà un beau bouquet pour le Roy, nos vaisseaux en ayant grand
+besoin et vous mérittez récompense.» Je lui dits: «Monseigneur, il y a
+bien du temps que l'on me l'a faite espérer, et je n'obtiens rien et
+suis déterminé à quitter le service.» Il dits: «Il ne faut pas faire
+cela.» Et je prits congé de luy pour aler à M. l'intendant pour lors Mr
+Descluzeaux qui me receus encor très bien, et avec lequel je tins les
+mesmes discours. L'on fit incontinent la décharge de mon vaisseau, puis
+je rendis mes comptes et j'en tiray une décharge et fut simplement payé
+de mes gages, et j'eus ordre de remettre mon vaisseau aux mains de Mr
+Dugué-Troüin pour armer pour faire la course, et je party de Brest au
+commencement d'octobre pour me rendre à Saint-Malo afin d'aller
+accomplir ma parolle de me marier comme je l'avois promis par toutes mes
+lettres, et le 24 du mesme mois la célébration en fut faite,[171] et dix
+jours après il me survint ordre de me rendre à Brest pour recommander le
+_Profond_ sur ce que l'équipage que j'avois amené étoient tous Flamands
+et qui ne vouloient servir soubs Mr Dugué, et lorsque je fus arrivé on
+me proposa de m'embarquer pour segond soubs luy, et je n'en voulus point
+et retournay à Saint-Malo et il me falut songer à m'occuper.
+
+Et il ne se trouvoit qu'une moyenne frégatte de 18 canons qui étoit à
+Grandville où je pris intérest et la fust armer pour la course. Je fus
+croiser dans la Manche de Bristol, et je fis trois moyennes prises de
+peu de valeur et puis je fus aux costes d'Angleterre où je fus rudement
+poursuivi par plusieurs gardes costes qui m'obligèrent de jeter ma
+chaloupe dans la mer et qu'à force de porter les voiles pour échapper je
+fus prest à périr, et heureusement je m'échappay et fut pour croiser
+vers les illes des Assores, où j'étois tort connu et me flattant d'y
+trouver des vivres à très bon compte et sur mon crédit. Au dix de may
+1693 je dessendit à Punte Delgade, ville capitale de l'ille de
+Saint-Michel, appartenante à Mr le comte de Ribeira-Grande et où tout
+les moinnes de l'ordre de Saint-François étoient en grand désordre pour
+faire élection d'un Prouvincial, ayant deux factions l'une pour Nolet et
+l'autre pour Sapator, et cherchoient à se battre courant les jours et
+les nuits par troupes comme des bandits portant des ceintures rouges et
+les autres blanches, allant mesmes quelques-uns à cheval avec des fusils
+criant comme des enragez: «_Vivat Nolet; Vivat Sapator._» Et me
+demandaient de quel party j'étois, et je dis bonnement: «du plus fort,»
+ils se prirent à rire. Le gouverneur me fit aller chez lui et me pria de
+recevoir dans mon bord le R. P. Sapator avec dix ou douze de ces
+religieux pour les porter jusqu'à l'ille Tercère qui n'est éloignée que
+de 30 lieues, et je dis avoir besoin de vivres pour mes gens. Il envoya
+chercher son ami Sapotor qui me dit: «N'en acheptez pas, faites votre
+mémoire et tout vous sera promptement envoyé sans qu'il vous en couste.»
+Et je fis sur le champ le mémoire bien ample et sans rien oublier et fut
+bien exécuté dès le 16e. Les moinnes s'embarquèrent nuitamment et
+avoient deux barques caravales qui les suivoient soubs mon escorte
+crainte des Salletins, et le 17e may nous estions à 6 lieues dépassés la
+pointe du ouest de l'ille que les deux caravalles étoient à plus d'une
+lieue de l'avant de nous. Il s'éleva un grand bruit de la mer quoyque
+tout en calme et soudain un volcan en sortit avec tant d'impétuosité que
+nous crueusmes tous estre à notre dernière fin, sentant notre navire
+tout ébranlé et que les deux caravalles avoient sauté à perte de vue
+dans l'air et entourés d'une épaisse fumée qui nous offusquoit d'odeur
+de soufre; un chacun de nous agenouillé demandant la bénédiction de nos
+séraphins qui en avoient autant besoin que nous, et les prières ne
+manquèrent pas. Mais ayant revüe à nos pompes et que le navire ne
+faisoit point d'eau, je les rassuray tous et poursuivis la route
+espérant sauver quelqu'uns des deux caravelles, et nous n'aperceusmes
+pendant près de deux lieues que des pierres de ponces flottantes sur
+l'eau avec quantité de différents poissons, dont en ayant pris on n'en
+peut gouster tant ils étoient corrompus du souffre. Et le 18 nous
+entrasmes au port d'Angra où est la ville capitale, et débarquasmes
+nostre marchandise, les restes des franciscains qui me laissèrent toutes
+leurs provisions et le lendemain me régalèrent splendidement au grand
+couvent et envoyèrent boeufs et moutons, volailles, vin, jusqu'à des
+biscuits sucrés pour toute mon équipage au nombre de 120 hommes, et je
+ne m'arrestoy que trois jours. Je fus comblé de remerciements et de
+provisions jusqu'à des herbes potagères. Et malgré les régalles je ne
+fus pas 8 jours en mer que je voyois dépérir mon équipage, et mes
+chirurgiens, furent obligés de me déclarer qu'ils étoient tous gastées
+de maux vénériens, mesme jusqu'à un mousse de 15 à 16 ans, et au bout de
+20 jours je n'avois pas 30 hommes en état de combattre. Je prits une
+flutte Angloise sans canons et qui n'avoit pas de sable pour son lest,
+et fut contrainct d'aller désarmer à Saint-Malo vers le 15 juin.
+
+Après quoy[172] je m'intéressay d'une huitiesme partie d'une frégatte de
+36 canons nomé le _Comte de Revel_[173] pour la comander et faire la
+course. Je l'équipay avec beaucoup de diligence et engageay 220 bons
+hommes, et Mrs de Villestreux de la Hays[174] et de
+Beauchesnes-Guouin[175] armoient à mesme dessein les vaisseaux, le
+_Sainct-Anthoine_ de 52 canons et le _Prudent_ de 44, le premier avec
+320 hommes et l'autre 290. Et sortismes du port de Saint-Malo à quelques
+jours différents les uns des autres étant prévenus de nos signaux et du
+lieu de nous rencontrer qui étoit sur les environs des sondes de la
+Manche, où nous nous joignismes peu de jours après le départ. Et le
+lendemain suivant nous aperceumes une flotte de 60 navires desquels il y
+avoit dix gros vaisseaux de guerre et quatre frégattes. Nous en
+approchasmes à deux portées de canon et mesme plus proche et les
+reconnusmes Anglois qui tenoient un bon ordre dans leur marche sans se
+diviser pour nous chasser et continuèrent leur route vers l'Espagne ou
+le détroit. Nous les suivions pendant 3 jours et deux nuits, ce qui nous
+écarta de notre croisière, et nous chassasmes chacun de nostre costé.
+
+Et me trouvant seul au 21 aoust à environ 70 lieux au ouest du cap de
+Finisterre, nous aperceumes une flotte de 40 navires desquels nous
+aprochions pour les reconnoistre avec leurs forces. Notre homme de la
+découverte cria qu'il y avoit un navire qui en étoit fort écarté. Nous
+chassions dessus, et il nous fit nos signaux où nous luy répondismes, et
+il s'approcha de nous pour nous parler. C'étoit la frégatte L'_Amitié_
+de 24 canons commandée par le Sr La Janais Le Gouts[176], de Saint-Malo,
+lequel nous dits qu'il y avoit trois jours qu'il suivoit et observoit
+cette flotte, et que n'étant assez fort il n'avoit osé l'attaquer, et je
+luy demanday de quelle force à peu près il croyoit estre leurs convoys.
+Il me répondit que le commandant et le plus gros ne pouvoit avoir que 36
+canons, le segond de 30 et le 3e de 24 à 26, mais qu'il y avoit des
+navires marchands depuis 30 à 36 canons. Surquoy je luy demanday que
+s'il me vouloit segonder que nous les irions attaquer, et que sa frégate
+qui étoit plus légère que la mienne qu'il faudroit qu'il poussat avec
+toutes ses voilles tout proche et par dessoubs le vent du commandant et
+de lui lascher toute sa bordée afin de luy faire partir la sienne, et
+qu'incontinent je serais en état de lascher la mienne et tout d'un temps
+sauter à son abordage et que luy sieur Trouard reviendroit m'aborder, me
+metant son monde dans mon bord qui suivoient les miens de dedans le dit
+commandant. Et il ne le jugea pas à propos; je lui dits de me suivre
+très proche pour me seconder, et que j'alois livrer le combat, et le
+commandant Anglois me voyant disposé pendant que je discourois avec mon
+camarade, il fit un signal à sa flotte et qui luy envoyèrent à son bord
+dix chaloupes, remplies d'hommes et fit amarer derrière sa poupe et il
+cargua ses basses voilles, ainsy que tous les navires de sa flotte pour
+nous attendre dans un bon ordre ayant son arrière garde derrière luy à
+portée de pistolets qui avoit 40 canons et son avant garde 36 canons, et
+voyant tout mon équipage bien animé et bien disposé j'approchay du
+commandant à demie portée de pistolet et luy laschay ma bordée et la
+mousqueterie. J'essuyay la sienne et de ces deux confrères, et notre
+mousquetterie étoit bien servie et fusmes plus d'une grosse heure à nous
+chamailler, mais mon camarade s'écarta dès la première volée qu'il
+receut de l'arrière garde dont il avoit receu quelque dommage. Mes
+officiers m'advertirent qu'il s'étoit retiré, je les encourageois à
+soustenir, et ils me dirent que je ne voyais pas notre domage où nous
+étions par la quantité des morts et estropiez ainsi que plusieurs de nos
+canons démontés et qu'il y avait plus de trois pieds d'eau dedans notre
+fonds de calle, et par un bonheur le commandant, ses camarades et toute
+sa flotte firent toutte voille pour se tirer de nous et je ne peus plus
+les poursuivre. Lorsque j'eus considéré le mauvais état où nous étions,
+nous travaillasmes à étancher l'eau que les coups de canons nous avoient
+causés, et quarante six de nos hommes tuez dont notre aumônier fut du
+nombre, ayant sorty de son poste de la calle pour me prier de cesser le
+combat, dont le dernier coup de canon de notre ennemi luy emporta la
+teste. Nous eusmes 21 estropiez des cuisses, bras et jambes et 32 de
+bien blessés et huit de nos canons entièrement démontés de leurs affûts
+qui estoient brisés et toutes voilles coupées à morceaux, ainsy que nos
+manoeuvres dont il ne nous restait qu'un seul lanbau du grands mât et
+les mâts et vergues hachés ainsy que le corps de notre vaisseau par des
+carreaux de fer, de pied et demy à deux pieds de longueur sur 2 à trois
+pouces dépaisseur, qu'ils nous avoient envoyés par leurs canons, et il
+est surprenant comme nous en avons échappé. Et pendant que nous nous
+raccordions le sieur de la Jannais vint m'approcher et m'offrir quelques
+secours. Je le gronday de ce qu'il m'avoit abandonné sitôt et il me dit
+avoir reçu deux coups de canons à l'eau et que son segond capitaine le
+sieur Truchot avoit un bras emporté. Je luy redis: «Sy vous m'aviez aidé
+seulement une demie heure nous aurions eu la victoire.» Il me répondit:
+«Vous estes trop heureux d'avoir échappé après estre si mal traité et
+nets-ce pas victoire de les avoir fait lascher pied et prendre la
+fuitte.» Je luy dits de se retirer d'avec moy, et il s'en alla. Ma
+chaloupe et le canot furent brisés des canons, et je fis routte sur
+celles que nos ennemis abandonnèrent pour mieux fuir et j'en choisis une
+très belle, puis on aperceut un moyen navire à une lieue des dites
+chaloupes et c'étoit un flutton d'environ 150 thoneaux de port chargé de
+bons balots de diverses étoffes et toilles de merceries, lequel estoit
+de la mesme flotte que nous venions de combattre, et nous déclara leurs
+forces et qu'ils aloient en Pensilvanie et portaient neuf cens hommes de
+troupes réglées. Et je fis route avec cette prise pour relascher à
+Sainct-Malo me faire racomoder et étant par trop mal traité, je ne peus
+résister aux vents un peu contraires, et je fus contraint d'entrer à la
+rade de Brest où M. Herpin le capitaine du port vint à mon bord, et fut
+très surpris de ce que je m'étois retiré d'un pareil embarras, voyant
+mon navire et mon équipage sortis mal traités; et il eust la bonté de
+m'envoyer aussitots un batteau chalant pour avec des chirurgiens faire
+enlever mes estropiez et blessez au grand hospital du Roy et puis fit
+entrer notre frégatte, et je fus saluer M. le Marquis de Langeron qui
+était commandant et M. Descluseaux intendants, qui me promirent de bien
+faire radouber et équiper ma frégatte et que j'eus à aller par terre à
+Sainct-Malo refère un équipage et que je ne me mis en paine que mon
+radoub seroit sur le tault du Roy. Les effects de ma prize produire
+autour de trente six mil livres et ayant rengagé 162 bons hommes je les
+aconduits à Brest le 19 septembre. L'on me fournit mesmes un des
+magazins du Roy sur le mesme prix pour la bonne amitié qu'avoit pour moy
+M. Albust munissionnaire. Je partis seul de Brest le 26 septembre et fut
+croiser entre le cap Lezards et les Sollingues. J'aperceu un vaisseaux
+de 50 canons; je fis nos signaux et il me répondit juste; nous nous
+aprochasmes à nous parler, c'était le vaisseau du Roy: Le _François_
+comandé par M. Dugué-Troüin armé par des particuliers et nous fusmes à
+l'ancre en rade de la grande ille Sorlingue ayant nos pavillons anglois.
+Il vint à nostre bord une chaloupe du pays, j'étois au bord de M. Dugué
+pour y disner, et nous aperceusmes un vaisseau seul venant sur nous,
+lequel nous croyoit anglois voyant nos pavillons. Je me fis promptement
+reporter à mon bord, où il me resta un officier de M. Dugué. Nous
+levasmes nos ancres, le dernier vaisseau qui nous avoit approché à
+portée du canon se deffia ou il nous reconnut. Il prit la fuitte et nous
+lui donnions bonne chasse. J'alois beaucoup mieux que le _François_, et
+aproché à portée du fusil le vaisseau anglois qui avoit 60 canons et il
+m'aurait enlevé avant que M. Dugué m'euts peu secourir. Le dit anglois
+jetta des chaloupes, mats et vergues d'hune de rechange et ses
+éclouaisons à la mer pour mieux aller et s'échapper, je le laissay
+s'échaper et me rejoignit à M. Dugué et luy renvoyai son officier, et la
+nuit il survint un coup de vent, qui nous sépara d'avec mondit sieur
+Dugué.
+
+Et je pris résolution me voyant seul d'aler croiser au Nord des côtes
+d'Irlande jusqu'au travers et en vue de Londondery où nous aperçeumes
+une moyenne frégatte, à laquelle nous fismes les signaux et elle y
+répondit, et nous nous approchasmes à nous entreparler. C'étoit
+l'_Etoille_ de 18 canons, capitaine Pignon-Vert-Creton, de Sainct-Malo,
+et tombasmes d'accord de croiser quelques jours ensemble. C'étoit au
+soir et que le lendemain au matin nous aperceusmes à deux ou 3 lieues
+soubs le vent de nous un navire qui vouloit nous approcher, le jugeant
+pour un garde coste denviron 40 canons et qu'il falloit tascher à
+l'éviter, le Sieur Creton en convint et nous serrasmes le vent à toutes
+boulinnes, et le dit garde-coste nous approchoit à vue d'oeil, ce qui
+intimidoit grandement nos équipages, qui se servoient de lunettes
+d'aproches et raisonnoient ensemble: «cets un garde coste de 50 canons»;
+d'autres: «il est bien plus fort que nous.» Et entendant ces murmures
+j'arachey toutes les lunettes d'approches et les jettay dans la mer et
+d'un ton colérique je prits parrolle leur disant: «Vous voyez tous que
+nous ne pouvons éviter le combat; quant à estre batus en fuyant vous
+l'estes à demy et l'ennemy se fortifie; je suis d'avis de fronder sur
+luy et il aura la moittié de la peur.» Et j'en dis autant au Sr Creton
+qui me répondit: «nous ferons ce qu'il vous plaira», mais du ton trop
+lent, et mon équipage la mesme chose. Je fis aporter du vin, le versant
+à tous, je bus hautement à la santé du Roy et qu'il vive; et la plus
+part crièrent: «Vive le Roy». Je dis: «Allons mes amis vous estes des
+braves gens soutenons l'honneur du pavillon, et qu'on leur verse encore
+à boire, et nous disposons à vaincre nostre ennemy; ce nets pas les
+canons qui batte se sont les braves gens et il nen a pas dix plus que
+nous, et alant nous mesme l'attaquer ils sont plus qu'à demy battus.» Et
+fis armer vent arrière sur luy, et l'_Etoille_ nous suivoit lentement,
+ainsy ce n'étoit pas celles des trois Mages. Le garde coste nous
+atendoit avec ses deux voilles majeures carguées et le vent sur le petit
+hunier ayant son costé de tribord au vent, et y avoit échangé trois de
+ces plus forts canons croyant que je l'ataquerois du mesme costé, mais
+étant tout proche de luy je fits ariver par sa poupe et luy tirant ma
+volée coup après coup qui le prenoient en enfilade, et puis fits tenir
+au vent soubs le vent de luy qu'il ne peut faire aucune manoeuvre, et
+notre mousqueterie très bien servie nous luy coupasmes la drisse du
+grand hunier dont la vergue et voile tomba; nous redoublames nos
+décharges et en une heure de combat, il se rendit, je ne perdits qu'un
+homme qui eut la teste emportée nommé Mazelinne, d'Honfleur, et notre
+ennemy eut 24 tuez avec leur capitaine Mr Kilincword. Le navire étoit
+tout neuf, mis à l'eau depuis 3 mois, armé de 40 canons, percé pour 44,
+se nommait le _Scarboug_, avec 200 hommes; et l'_Etoille_ ne me seconda
+nullement cependant a eu part à cette prise pour avoir assisté de
+tesmoing, et après l'avoir pris les officiers et équipages qui restoient
+me prièrent de les faire débarquer à la terre d'Irlande, dont nous
+n'étions éloignés que de trois lieues, ainsy que leurs blessés et
+estropiez dont ils périroient la plus grande partie sy je les enlevois
+en France. J'accorday leurs demandes et m'en débarrassay et les fit
+porter à terre dont je fus grandement loué par leurs nations, et
+j'escortay la dite prise au Port-Louis le 6 de novembre et en ressortis
+2 jours après sur ma frégatte le _Comte de Revel_ ne l'ayant montée que
+de 30 canons à cause de l'hiver, ainsy l'anglois en avoit 10 canons plus
+que moy et de plus gros calibre et 24 hommes plus. Je partis du
+Port-Louis seul le 8 novembre pour retourner à Sainct-Malo désarmer où
+j'arivay le 12 novembre[177].
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Bombardement de Saint-Malo.--Visite de Vauban.--Voyage à Bourg
+neuf.--Second bombardement de Saint-Malo.--Croisières.--Excursion en
+Irlande.--Superstition de Doublet.--Voyages aux Açores.--Lutte contre
+les Anglais.--Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à
+deux vaisseaux portugais.--Martyre de la fille de Dom Garcia.--Retour à
+Marseille.
+
+
+1693. Le 26 sur les deux heures de l'après midy, je fus à la promenade
+sur les remparts proche de la porte de Sainct Thomas, avec plusieurs
+messieurs de la ville, et l'on aperceu au large de la Conchée[178] une
+flotte qui s'en approchoit. La pluspart de nos messieurs croyoient estre
+une flotte du party des gabelles qui venoient d'Honfleur, et nous les
+regardions avec des lunettes d'aproches. Je dits: «Ce n'est nullement
+une flotte de navires marchands, ce sont vaisseaux de guerre.» Et il y
+eut presque un pary entre M. de la Motte-Gaillard et moy. Il se fondoit
+que la saison étoit par trop advancée et j'opinay tousjours que c'étoit
+des vaisseaux de guerre jusqu'à payer dix pistoles pour gajeures. Et sur
+les 4 heures ils mouillèrent leurs ancres en dedans de la Conchée à la
+fosse aux Normands, je quitay ma compagnie en leur disant qu'ils
+feroient bien d'ordonner de préparer les forteresses pour les deffences
+de la ville, et que j'alois changer d'habit pour m'y disposer. Je fus
+chez moy très embarrassé pour advertir mon épouse qui étoit sur son
+huitiesme mois de sa première grossesse et pour l'envoyer à la campagne
+de sa mère, et j'étois encore plus embarrassé comment la quitter. Je dis
+à son frère de l'aler conduire et que je ne le pouvois faire, crainte
+que l'on ne m'accusât de lascheté et qu'on ne dit que j'avois pris ce
+prétexte pour me sauver, et elle consentit de partir avec son frère. Et
+je fus au fort Royal où il n'y avoit rien de préparé aux batteries des
+canons, et les ennemis se postèrent ayant des pavillons blancs, ce qui
+faisoit encore doubter que ce ne fut des françois. Et lorsqu'ils eurent
+bien placé deux galiotes à bombes, sur les 5 heures, ils envoyèrent
+plusieurs grosses bombes qui par un bonheur outrepassoient de beaucoup
+la ville et sans faire aucun dommage, et alors les portes se trouvoient
+trop petites pour passer l'afluence du monde qui se vouloit sauver. Et
+nous leur envoyâmes plusieurs coups de canons sans nous apercevoir leur
+avoir fait dommage. La nuit survint et l'on cessa de tirer de part et
+d'autre.
+
+Nous avions deux mortiers au pied du glacis sous la guérite du bastion
+du fort Royal. Au lendemain nous les mismes en estat de les faire jouer,
+mais il n'y avoit pas gens expérimentés pour cela, je m'y offris sachant
+le fait, mais M. le Camus, écrivain principal, qui représentoit la place
+de M. le commissaire qui étoit à Paris[179] m'osta cette pratique la
+croyant mieux savoir que moy[180], et se voyant sans réussite et par la
+sollicitation de plusieurs messieurs il m'abandonna les mortiers. Et
+avec l'assemblée nous aperçeusmes que lorsque les galiotes avoient
+envoyé leurs bombes elles changeoient de leur place pour n'estre pas
+endomagés par les nostres, et je proposay que si l'on ne me veut pas
+troubler que je feray crever toutes les bombes en l'air que j'envoirray,
+et que par les éclats épars de tous cotez que nous pourrons par ce moyen
+plustot incomoder les dites Galiotes. Je commençay par mettre le feu à
+la fusée de chaque bombe et puis, à une distance de deux _Ave Maria_, je
+fis mettre feu à l'amorce des mortiers et le mât d'hune de la Galiote la
+plus éloignée fut emporté, et se retira de sa place; et de ma seconde
+volée la poupe de l'autre galiotte fut fort endommagée et mis le feu à
+un baril de poudre qui fit bien du fracas, et se retira au large, dont
+j'eus bien des applaudissements. Et lorsque j'eus cessé, je montay au
+fort Royal pour découvrir d'où provenoit des pierres de taille que nous
+tomboient proche de nostre batterie des deux mortiers qui risquoient à
+nous blesser, et je remarquay que c'étoit la guérite du bastion qui
+tombait par l'effort de nos mortiers. Je fis achever d'abattre la dite
+guérite, et y fis porter une pièce de canon de 36 livres de boulet, qui
+avoit démonté l'affut à l'embrasure voisine qui ne pouvoit donner sur
+nos ennemis, et la place vidée de la guérite battoit directement ou ils
+étoient mouillés et fit un bon effet, et nos ennemis se tirèrent plus
+que très lentement. Nous étions dans le château Royal avec tous les plus
+braves et signalés capitaines de frégate de Sainct-Malo, tous enfants
+des meilleures familles, et qui agissoient du concert sans se piquer du
+commandement, résolus de combattre jusqu'à la fin, lorsque sur les 5 à 6
+heures du soir il survint une compagnie d'infanterie dont l'officier
+creut nous comander comme à ses soldats et nous vivions à nos
+frais--nous nous retirasmes tous du fort et y laissâmes les officiers et
+soldats. Nous estions tous très échauffés par nos agitations; nous
+fusmes souper et changer. Sur les huict heures du soir, on se croyoit
+tranquille pour la nuit, j'étois à souper en bonne compagnie lorsqu'il
+se répandit comme un terrible coup de tonnerre que l'on creut
+entièrement abismée, les lanternes de tous costés, que un chacun
+regardoit sy sa maison subsistait. Nous courusmes vers le fort Royal où
+avoit esté le grand effort et on aperceut un navire échoué derrière les
+murs qui avoit sauté par une quantité de poudre et d'artifices dont les
+murs de la ville du mesme costé étoient entr'ouverts, et au jour on ne
+remarqua que très peu de maisons peu endommagées, et presque tous les
+vitrages et des églises entièrement fracassés, et le lendemain les
+ennemis voyant la ville encore debout se retira sans bruit et les gens
+de ce navire furent trouvés écrasés et brisés. C'étoit cette fameuse
+machine infernale dont les gasettes avoient fait mention que l'on la
+composoit dans la tour de Londres, et sy les soldats ne nous euts
+dépossédez du fort Royal nous aurions coulé à fonds cette dite machine
+avant qu'elle eut approché de la ville; c'est un hazard comme elle (la
+ville), n'en at esté ruinée, etc.[181].
+
+Je fus pris d'un grand rumatisme par tout le corps des fatigues que
+j'avois euts. Mrs les intéressés en la frégatte le _comte de Revel_ me
+déclarèrent qu'ils aloient se rendre adjudicataires de la prise du garde
+côte que j'avois faite et que sy je voulais bien m'y intéresser que je
+la commanderois de compagnie avec le _Revel_. J'acceptay le party aux
+conditions que mon beau-frère le Sr Demarets-Fossard auroit le
+commandement du dit _Revel_, Et il étoit connu pour un très brave homme
+et il n'y eut aucune difficultés.
+
+Peu de jours ensuitte Monsieur le duc de Chaulne,[182] gouverneur et
+admiral de la Bretagne, vint faire sa demeure a Sainct-Malo, et il fut
+informé comme j'avois agy au bombardement et comme j'avois enlevé corps
+à corps un vaisseau de guerre plus fort que n'étoit le mien, Il dits:
+«Cela mérite une récompense.» Et il me fit venir devant luy et me fit
+présent d'une espée à garde et poignée d'argent doré et un beau
+ceinturon brodé, et dits: «Je veux prendre intérêts avec vous dans le
+garde coste que vous avez pris et le nommerez de mon nom.» Je le
+remerciay humblement des bontés de Sa Grandeur et de l'honneur qu'il me
+faisait.
+
+Mr de Vauban premier ingénieur du Royaume vint pour examiner la ville de
+Sainct-Malo, et lorsqu'il passa au fort Royal il vit la guérite en
+question abatue, il demanda sy savoit esté par quelque boulet des
+ennemis, et il avoit une grande troupe d'officiers à sa suitte et
+entr'autres Mr Carajean ingénieur en chef à Sainct-Malo qui sourdement
+m'en vouloit. Il dit à mon dit Sr de Vauban que c'étoit moy qui avoit
+démoly la dite guérite et sans subjet. Mr de Vauban s'échauffa et dits:
+«Que l'on me fasse venir cet homme je luy feray rédifier à ses frais.
+Quoy, moi-mesme je n'oserois faire abattre ma guéritte de bois sans le
+permis du Roy.» J'étois assés proche de luy pour entendre son discours,
+et je ne me démonté pas. Je luy dits: «Monseigneur, ayez la bonté de
+m'entendre, il faut que j'aye quelqu'ennemy caché qui vous a mal
+informé, et je me raporterai à la pluralité des voix d'une aussy belle
+cour que vous avez. Je ne mérite pas un sy mauvais sort pour mes
+paines.» Il dit: «Hé bien, qu'avez-vous à dire?» Je luy contay comme
+j'avois agy et fait, et quantités d'honnestes gens m'aprouvèrent et luy
+dirent que j'acusois vérité, et il se tourna vers l'ingénieur et luy
+dit: «Vous avez grand tort d'accuser à faux cet homme; il mérite plustot
+une récompense qu'une reprise.» Et je fus affranchi de monter les gardes
+dont les Mrs de la ville y sont obligez.
+
+Et sur la fin de l'année 1694, mes intéressés m'avertirent que le garde
+coste que j'avois mené au Port-Louis nous étoit adjugé par trente quatre
+mil cinq cens livres, et que j'eusse à me disposer de partir par l'aller
+armer avec seulement soixante hommes d'équipage, et que j'irois le
+conduire à Bourneuf pour y charger aux deux tiers de sel pour aporter à
+Sainct-Malo, afin d'y armer tout d'un mesme temps avec le _Revel_, que
+j'avois cédé à Mr Desmarets et je partis par terre. Etant arrivé au
+Port-Louis, je fis équiper simplement le navire qui fut nommé le _Duc de
+Chaulne_, et le 20 janvier 1695 je fus arrivé à Bourg neuf pour y
+charger le sel. Je fus par terre à Nantes pour faire l'épreuve de 70
+fusils boucaniers que j'avois fait faire et les fis apporter par
+charrette. Ayant chargé le sel, je partis de Bourgneuf au 4 février et
+par vents contraires, je relaschay à Camaret[183] où il y avoit une
+flotte de nos navires marchands qui atendoient le vent favorable pour
+passer par la Manche et tous les capitaines me prièrent de leur servir
+de convoy et je les conduis jusqu'à Sainct-Malo après les avoir
+préservés de cinq corsaires de Garnesey. Etant arrivé au 26 avril nous
+travaillasmes fortement à armer nos deux frégattes et à engager plus de
+quatre cents matelots et 120 volontaires pour la mousqueterie, et sur le
+20e juin nos frégattes étoient armées et mis en la rade de Rance.[184]
+Je demanday à Mr Desmarets[185], s'il étoit en état de sortir en mer, et
+il me dit qu'il ne le pouvoit que pour la marée du lendemain. Je luy
+dits de se bien aprester et que j'alois sortir pour l'attendre à la rade
+du dehors qui est sur le vieux banc, et que je me disposerois à mettre
+tout en estat et réglerois mes bordées pour les quarts et pour régler
+les portées au cas de combat, et comme le temps étoit beau je faisois
+ces réglements étant soubs les voiles pour aussy éprouver la marche du
+vaisseau.
+
+Nous fusmes[186] trois à 4 lieux en mer que j'envoyay un homme au haut
+du mât pour faire la découverte. Sitots qu'il fut en haut il cria qu'il
+voyoit plusieurs batteaux qu'il croyoit estre des pescheurs, et
+j'envoyay en haut un de nos enseignes, lequel me cria aussy que c'étoit
+des batteaux, cependant qu'il y en avoit quelqu'uns qui paroissoient
+plus gros. Je montay aussitost sur la hune du grand mâts, et me servit
+de moyennes lunettes d'aproche pour mieux examiner. Et j'aperceus que
+c'étoit de gros vaisseaux qui venoient vers nos rades, allant dans un
+bon ordre. Je redessendis et dis: «Quelle diable de méprise de prendre
+des vaisseaux de guerre pour des bateaux pescheurs! et il faut que nous
+les remarquions de plus près afin de les bien connoistre.» Et comme ils
+venoient de notre costé ils s'aprochèrent en très peu de temps, dont
+nous ayant aperceus il y en eut deux qui me donnèrent la chasse et
+j'aperceu que le plus gros de ces vaisseaux portoit à son grand mât un
+grand pavillon rouge. Et je fis revirer de bord pour rentrer à la rade
+de rancée. Devant la ville il y avoit une grande quantité de monde sur
+la Holande[187] et sur les remparts à nous regarder. Les uns croyoient
+qu'il se seroit ouvert quelque voye d'eau à nostre vaisseau et on ne
+savoit que présumer, car on ne voyoit pas de la ville les vaisseaux qui
+m'avoient obligé de rentrer. C'est que la marée baissoit et le vent
+cessa qui les obligea de reculer plutots que d'avancer. L'on m'envoya un
+bateau de la ville pour s'informer ce qui me pouvoit estre arivé.
+J'avois défendu à tout mon équipage de ne rien dire, et je dits aux gens
+du dit bateau que j'allois dessendre à terre et j'ordonnay à mon segond
+capitaine de ne laisser aprocher aucun bateau de nous, et je m'embarquay
+dans mon canot avec Mr De la Motte Nepveu, mon premier lieutenant, et
+luy ordonnay qu'aussitots que j'aurois débarqué à terre qu'il eut à
+retourner à nostre bord et ne pas déclarer à qui que ce fut ce que nous
+avions veu. Mes intéressés et amis se trouvèrent à mon débarquement,
+étant très inquiets m'empressoient de leur déclarer le subjet de ma
+relasche sy précipitée. Je les priay de ne pas obliger à parler devant
+une sy grande quantité de monde et que j'alois chez Mr le comte de
+Polastron[188] qui étoit le comandant, et que là ils sauroient toutes
+chozes. Et lorsque j'entray je dits: «Monsieur, que j'aye s'il vous
+plaits l'honneur de vous entretenir un moment en particulier avec Mrs
+mes intéressés.» Et il nous fit entrer dans une autre chambre et gardée
+par deux sentinelles. Et je déclaray ce que nous avions veu et le
+prévint que s'il ne le voyoit pas que c'étoit les marées qui les avoit
+empeschées d'avancer et que j'avois compté jusqu'à quarante vaisseaux de
+guerre et qu'infailliblement venoient pour attaquer la ville et qu'il
+donnât les ordres pour les deffences. Il me prit par la main et me dits:
+«Allons chez Mr le commissaire, nous y trouverons tous les officiers.»
+Nous y fusmes et je le priay de me laisser pour un moment aller chez moy
+advenir mon épouse et famille pour mettre ordre aux affaires de ma
+maison. Et il me dit: «Je vous prie de ne vous pas séparer de moy. Vous
+allez estre accablé de questionneurs et ne pourrez vous en débarrasser.
+Cette affaire est de toute importance.»
+
+Et nous fusmes chez Mr Desgastimes[189] commissaire. Je fus retenu pour
+estre du conseil et j'étois très faible par la faim. Je priay que l'on
+me donna du pain et du vin, mais l'on me servit une petite table avec du
+dindonneau froid et je mangeois et buvois d'un grand appétit. Il fut
+résolu qu'on feroit sonner le tocsin dans toutes les paroisses voisines
+pour assembler du monde pour les deffences de la ville. Je dits que
+autant de matelots que l'on pouroit trouver qu'il falloit les porter
+dans nos deux frégattes où je les norirois, et que j'aurois soin
+d'envoyer 50 hommes et un chirurgien et des poudres pour défendre le
+fort de la Conchée et autant au fort de l'isle Erbout. L'on m'aprouva et
+l'on me pria encore d'envoyer six barils de poudre au fort Royal, ce que
+je fits. Mrs de la Palletrie et de Langeron[190] comandant les
+gallères[191] se préparèrent, et il y eut douze chaloupes armées avec
+chacun un canon comme les gallères et étoient bien matelassés et
+commandés par des enseignes des vaisseaux du Roy et des gardes marinnes.
+Et je priay Mrs les comandants d'avoir la bonté puisque je ne pouvois
+agir de faire conduire mon épouse et ma belle mère du costé de
+St-Servant, et Mr des Gastinnes me promit de se charger de ce soin et
+qu'il les alloit faire porter dans son canot ce qu'il fit faire, et je
+futs à mon bord pour satisfaire à ce que j'avois promis. Mrs les comtes
+de Verus et Kailus, De Mailly et Hautefort[192] placèrent leurs
+régiments le long de la plage et sur les remparts, et les portes de la
+ville se trouvoient étroites pour sortir les femmes et familles, dont il
+y en eut plusieurs étoufés.
+
+Mais au lendemain matin les vaisseaux me paroissoient encore pas. Le
+murmure du peuple me calomniait, disant que j'étois aparament saoul et
+que j'avois pris des bateaux pescheurs pour des navires de guerre et
+mille imprécations, désirant me tenir pour me lapider, et ce qui les
+confirma d'autant plus est que sur les 6 à 7 heures il entra une
+frégatte de dix huipt canons avec une prise holandoise et n'avoit pas
+veu l'armée. Je me tint à mon bord tranquille me doutant de tout ce
+murmure et toute la populace rentroit avec leur rage dans la ville. Mais
+sur les huipt heures et demie, les ennemis parurent venir en bon ordre,
+et un chacun reprenoit la fuitte, et je fus dans tous les
+applaudissements que c'étoit pour moy la 2e fois que je sauvois la ville
+et la populace. Et les ennemis passèrent par la Conchée et mouillèrent à
+la fosse aux Normands et attachèrent à la dite Conchée un gros navire
+remply de poudre et d'artifice où ils mirent le feu sans beaucoup
+d'effect.[193] J'y perdis mon contre-maitre et un matelot. Les 3
+galliottes à bombes se postèrent en moins d'une heure et envoyèrent
+leurs bombes qui outrepassoient de beaucoup la ville. Les deux gallères
+et les chaloupes furent sur les ennemis qui estoient à l'ancre et leur
+envoyèrent plusieurs décharges de leurs canons en les attaquant en
+poupe, et immanquablement les incommodèrent fort et leur tuèrent bien de
+leurs hommes puisque les ennemis abandonnèrent et ne firent aucun domage
+à la ville ny aux forteresses. Ils firent dessente sur l'ille
+Sinzembre[194] où il n'y avoit qu'un couvent de Récollets abandonné et
+sans monde, et ils le brûlèrent. Il y eut le soir une de leurs galiotes
+à bombe qui prit en feu et nous n'avons seu si c'étoit par nos bombes à
+feu, et étant presque bruslée elle alloit en dérive et nos chaloupes
+furent s'en saisir et la conduirent à la plage, et on y trouva deux
+beaux mortiers de bronze montés sur des pivots. Et il n'y a aucuns de ce
+temps qui puissent dénier que sans moy on étoit surpris au
+dépourveu.[195] Et après le départ des ennemis je fis demander les
+poudres et munitions et vivres que j'ay fournies pour les deffences de
+la ville et dont j'eus peine à recouvrer la moitié et il nous en cousta
+à notre société plus de mil écus pour remplacer ce que nous avions donné
+de bonne grasce.
+
+Je fits travailler à réquiper nos frégattes et partismes de Sainct-Malo
+le 15e May 1696 et fis une routte pour aller le long des costes
+d'Angleterre y croiser et la 3e journée après notre départ et pendant la
+nuit notre frégate le _Revel_ se trouva écartée de nous et au jour je
+fus surpris de ne plus le voir. Il faisoit de la bruine, je cherchois au
+hazard ou le pouvoir rejoindre et sur le midy dans une éclaircie nous
+aperceumes trois navires bien à deux lieux dessoubs le vent de nous et
+dont deux d'iceux donnoient la chasse sur le 3e lequel étoit enfermé de
+la terre et des deux autres. Je voulois m'en aprocher et ils tournoient
+leur chasses pour aussy me faire envelopper entre leurs costes et eux et
+j'aurois immanquablement esté pris ou désemparé avant de pouvoir
+rejoindre Mr Desmarets. Nous assemblames nostre conseil et y fut resoult
+de ne nous pas exposer avec deux vaissaux bien supérieurs en force que
+nous, et ne pouvant nous joindre il valoit mieux en perdre un que les
+deux. Cependant j'insistois d'aller dessus et tous mes officiers et
+équipages sy opposèrent en disant: «Lorsque nous serons bien battus et
+pris cets perdre deux armements considérables pour un et peut-être
+ferons-nous quelque bonne rencontre qui récupérera toutes choses.» Et la
+bruine nous sépara de vue et ne les vismes pas combattre ny prendre, et
+j'étois dans un très grand chagrains. Mes officiers me représentèrent
+que nous étions au parages des gardes costes, et que nous ny ferions
+rien, et au risque d'estre tous les jours battus ou pris, et nous
+trouvasmes à propos d'aller vers les costes d'Irlandes, où nous fismes
+une petite prise ne valant que 19 à vingt mille livres que j'envoyay au
+hazard, et nous fusmes pour croiser tout au Nord d'Irlande autour d'une
+petite isle la plus exposée en mer nommée St-Kilda, que d'ordinaire tous
+les navires en esté qui veulent passer au Nord d'Ecosse vont la
+reconnoistre. Jy futs et mis à l'ancre dans une petite baye de cette
+isle où il y a un beau courant d'eau douce, et j'envoyé quelques hommes
+sur le haut de la montagne pour découvrir sy l'on verroit quelques
+navires en mer aux environs. Elle n'a pas demie lieux de circuit. Je
+fits remplir nos futailles d'eaux, et mes gens dirent n'avoir rien
+découvert qu'un petit troupeau de moutons, dont ils n'en purent attraper
+à la course et qu'ils n'avoient veu aucun arbre ny bois autour, et nous
+passames la nuit en cette rade, et le matin je renvoyay pour prendre des
+eaux et faire la découverte pour les navires. Mon capitaine d'armes qui
+estoit Irlandois me demanda d'y aller et permission de porter quelques
+fusils. Je luy permis et il fut à la recherche des moutons, et il n'en
+peut découvrir. Il aperceu une petite fumée au pied d'un gros rocher qui
+formoit une caverne et il assembla trois de nos hommes et y furent et
+cria en sa langue, et il sortit un homme qu'il m'emmena à bord. Il étoit
+bien fait de corps et de visage, couvert comme d'un chasuble sans
+manches ataché d'une couroye de cuir de boeuf à poil par la ceinture,
+une tocque à la Béarnoise, le tout d'un gros lainage et sans culote, ny
+bas ny souliers, les cheveux mal peignés ou point du tout, et salope,
+püoit la fumée et le fumier et l'oiseau de marine, et sans se
+décontenancer il nous dit qu'il étoit le gouverneur de l'Isle où il
+pouvoit y avoir trente deux familles dans des cavernes, et qu'ils
+vivoient d'oiseaux marins qu'ils prenoient de nuit, qu'ils prenoient du
+poisson et qu'ils en faisoient sécher l'hiver par les gelées; qu'ils
+ramassoient quelquefois un peu d'orge qu'ils écrasoient entre des
+pierres et qu'ils payoient tous les ans vers la Pasques un tribut de
+moutons et boeufs et poisson à un seigneur milord d'Ecosse qui leur
+envoyoit un batteau et un Ministre qui les venoit donner la cesne
+pasquale et marier et baptiser lorsqu'il y en avoit pour le subject. Il
+nous creut Anglois et nous vendit deux petits boeufs pas plus gros qun
+veau d'un an et demy pour cinq écus pièces, et il nous dit que leurs
+bestiaux estoient dans les cavernes pour profiter de leurs chaleurs
+lorsqu'il fait froid et qu'ils les treuvent cachées lorsqu'ils voient
+des navires venir en leur rade, et que plusieurs s'en sont allés sans
+s'apercevoir qu'il y eut du monde sur l'ille. Pour moy, j'ay bien
+parcouru et bien veu de toutes sortes de sauvages, maures et neigres, je
+n'ay jamais veu de sy pauvres ny de sy misérables gens. Je les croy
+sorciers, car sans vent ny la mer agités mon ancre chassa quoyqu'en bon
+fonds de gravier; nous penssasmes perdre notre vaisseau contre la dite
+ille et fut contraint d'y abandonner un câble et un ancre pour nous en
+retirer, mais la vie auroit esté sauve.
+
+Je repris la mer à croiser de tous costés jusqu'au bout de nos vivres et
+ne fit qu'une moyenne prize chargée de raisins et figues que je conduit
+à Saint-Malo, où je désarmé vers la fin de juin.--Mes armateurs me
+proposèrent de réarmer promptement et que j'irois guerre et marchandize;
+qu'ils avoient des balots sufisament tant à Saint-Malo qu'à Morlaix pour
+les porter à Faro aux Algarves apartenant au Roy de Portugal qui étoit
+en neutralité et qu'aussy je changerois pour 70 à 75 mil livres d'autres
+marchandizes que j'irois négoscier à Salé après que j'aurois débarqué
+les balots à Faro. Et dans l'intervalle mon beau frère Mr Desmarets
+revint et son équipage des prisons d'Angleterre, et raporta avoir esté
+pris par les deux vaisseaux que j'avois pu voir, l'un de 60 et l'autre
+de 66 canons, et que pour peu que j'en eus encore aproché j'aurois esté
+pris comme luy; et comme nul ne peut se dire exempt d'ennemis il s'étoit
+répandu un faux bruit que j'avois abandonné laschement, et que les deux
+anglois n'étoient que de 30 à 40 canons. Mais les gens d'esprit
+considéroient le contraire, sachant que j'avois intérest dans nos deux
+frégattes, et que j'aimois Mr Desmarest auquel j'avois fait avoir le
+comandement. Peu de jours après son retour, il mourut en deux jours par
+une apoplexie et fut grandement regretté par sa bravoure et grande
+douceur.
+
+Je continuay mon armement, et on arma aussi une frégatte de 18 canons
+avec aussy des balots pour venir soubs mon escorte, et apartismes de
+Saint-Malo au 28e juillet 1696 et fis la routte pour passer hors les
+caps à plus de 80 lieux au large pour éviter mauvaise rencontre. Mais
+ayant dépassé la hauteur de Lisbonne, il falloit revenir attérer au cap
+de St-Vincent, où nous trouvasmes la nuit du 12 aoust presque sans vent
+a demie lieue du dit cap, et au petit nous n'en n'étions qu'à portée
+d'un fusil du dit cap, et le sr Moinerie-Trochon[196], capitaine de la
+petite frégatte, nous cria: «Nous voyons deux navires au large de nous.»
+Nous les voyions aussy et que estant chargés aussi richement que nous
+étions il ne convenoit pas d'exposer le bien de ceux qui nous l'avoient
+confié et qu'il faloit voir clair, et qu'il eut à ne pas s'éloigner de
+moy que nous ne puissions découvrir autour de nous, et par précipitation
+il me cria autre fois: «Monsieur, courons dessus; ne voyez-vous pas
+qu'ils sont petits. Ce sont des Saltins qui attendent à ce passage des
+navires marchands.» Je luy demanda qu'il fasse plus de jour et que nous
+les connoistrons mieux. Et peu après le jour augmentant nous aperceusmes
+qu'ils estoient dessoubs leurs deux basses voiles à la cape pour ne pas
+tant paroistre et qu'ils ne nous avoient pas aperceus à cause que nous
+étions proche de la terre, et sitôt qu'ils nous aperceurent ils
+déployèrent leurs huniers et toutes les menues voiles pour nous donner
+la chasse, et heureusement nous doublasmes le dit cap de Sacra qu'il
+falloit aussi dépasser pour être en bonne rade et à couvert d'insulte.
+Mais le plus gros des deux navires m'y avoit coupé le chemin et avoient
+arboré leurs pavillons anglois et nous les nôtres blancs sans
+déguisement, et comme il faisoit très peu de vent j'avertis le sr
+Moinnerie qu'il falloit promptement mouiller chacun un ancre, quoyque ce
+n'étoit qu'entre deux rochers entre ces deux caps de St-Vincent et
+Sacra, et plutots risquer et perdre nos deux frégattes le tout ou partie
+plutost que de nous livrer avec un sy bon butin à nos ennemis et de nous
+tenir toujours prêts sur la deffensive au cas d'un combat que nous ne
+pouvions éviter. Et je m'avizay d'envoyer mon canot avec Mr Fossard, mon
+segond beau frère qui étoit pour lieutenant et marchand avec nous. Je
+luy donnay 24 pièces de thoile de Bretagne et deux castors blancs pour
+présenter au gouvernement du chasteau en luy demandant sa protection
+pour ne me laisser maltraiter soubs ces dépendances, veu qu'il étoit
+pour le Roy qui estoit neustre et que nous estions destinés pour Faro où
+son Roy recevoit de grands droits de nous. Le gouverneur receut de grand
+coeur les présents et dits qu'il luy manquoit d'habiles canoniers et Mr
+Fossard luy dit: «J'en vay servir avec de mes gens». Et me renvoya mon
+canot avec deux des moins habiles. Mes officiers par trop impatients et
+le sieur Moinerie me disoient de tirer ma volée de canons sur celuy qui
+étoit à portée de nous. Je dis: «Doucement, Monsieur, ce n'est pas à
+nous à comencer et nous tenons seulement bien préparés à la deffense sy
+l'on nous attaque, et c'est au gouverneur à faire son devoir.» Et dans
+cet interval nos ennemis mouillèrent leurs ancres à un quart de lieux au
+large de nous par crainte que je ne mis nos navires sur les rochers, et
+je fis sons leur faire a conoistre fresler nos voiles avec des fils de
+caret pour dans l'ocasion les apareiller tout d'un moment, et fit aussy
+embosser le câble et la mesme chose au bord du sieur Moinerie, et nous
+restasmes plus de deux heures à nous entre observer de part et d'autre.
+Après quoy il paru une Seitie qui venoit du costé de Lisbonne; nos
+ennemis la creurent être de notre nation et ils envoyèrent audevant
+leurs chaloupes et leurs canots, et le vent s'augmentoit. J'avertis La
+Moinerie de se préparer à me suivre et que j'alois faire couper mon
+câble et apareiller tout d'un coup pour nous tirer du péril où nous
+étions et tascher de primer nos ennemis à doubler le cap de Sacra, et
+qu'il fit comme nous pendant que leurs chaloupes estoient absentes et
+qui avoient une partye de leurs équipages, et nostre manoeuvre fut en un
+instant exécutée et qui surpris fort nos ennemis, lesquels tirèrent
+chacun un coup de canon pour faire ramener leurs chaloupes, et le plus
+gros qui avoit 66 canons coupa son câble et mis soubs voile pour nous
+chasser sans atendre ces chaloupes, et véritablement nous atrapoit et
+creu en venir en action, mais Mr Fossard tira très à propos une pièce de
+canon du chasteau qui frapa dans l'avant du vaisseau ennemy et il
+s'aresta en mettant le vent sur ces voiles d'avant et nous entrasmes
+heureusement dans la bonne baye, et sans coup férir. Et un peu après le
+canot du gros navire sur lequel on avoit tiré vint avec un officier au
+pied du chasteau demander raison pourquoy on luy avoit tiré, et qu'on
+leur avoit tué deux hommes dont l'un étoit le premier lieutenant et avec
+deux estropiez. Le gouverneur respondit: «Tant pis pour vous, nous
+devons garder la neutralité. Pourquoy venez-vous sy proche troubler ceux
+qui cherchent asile? J'en ferois autant aux François pour vos navires et
+n'ay autre satisfaction à vous faire. Retirés vous au plutôt.» Et ce
+qu'il firent. Le gouverneur me renvoya Mr Fossard et mes gens avec son
+fils âgé d'environ 24 à 25 ans, lequel ne manqua pas de bien faire
+valoir sa protection et me remercia du présent que je luy avoit fait et
+qu'il espéroit quelque chose de plus. Je luy dits que sy je débarque
+heureusement nos effets que je le gratifierois encore mieux, et comme
+nous n'étions eloignés que de 7 lieux de Faro pour y faire notre
+décharge, et que nos ennemis ne s'éloignoient de vue pour nous observer,
+je pris résolution d'envoyer par terre Mr Fossard advertir de toutes
+choses nos marchands auxquels nous estions adressés et les priois de me
+députer quelqu'uns portans ordres signés de tous pour pourvoir à ce que
+nous ferions pour l'advenir. Et le lendemain Mr Fossard revint avec deux
+des plus intéressés ayant les ordres des autres pour que j'eus à faire
+débarquer en lieu sec proche le rivage de Sacra tous les balots et
+qu'ils les feroient enlever par des barques qui estoient bonnes
+voilières et nous travaillasmes à tout débarquer pendant 2 jours, au
+bout desquels il se joignit trois autres vaisseaux avec les deux
+précédents qui après s'estre entretenus de ce qui s'estoit passé à notre
+subject le comandant m'envoya son canot avec un pavillon au mât d'avant
+et deux officiers soubs prétexte de demander qu'on leur permis de
+prendre des eaux pour toute l'escadre. Et le gouverneur leur dit qu'à
+deux lieux plus bas il leur étoit plus facile d'en prendre et sans
+troubler personne, cette démarche n'étoit que pour observer nos forces
+et ce que nous faisions. Et ils virent bien les balots que nous
+débarquions et lorsque le dit canot fut au bord du comandant il fit
+tirer un coup de canon comme un signal et déploya ses voiles faisant la
+routte pour donner dans la baie où nous étions croyant peut-estre que
+par la peur nous échourions nos frégattes en coste. J'envoyay Mr Fossard
+avec 6 bons canoniers au chasteau et fis disposer sur nos câbles nos
+frégattes pour la deffense. Mais l'escadre n'oza aprocher sous la portée
+des canons du dit chasteau et se tint à distance. Mrs de Faro nous
+envoyèrent des barques pour recevoir les balots; l'escadre s'en aperceut
+et se doubtant bien que nous ne les ferions partir que nuitament, ils
+envoyoient leurs chaloupes armées proche de terre pour en surprendre,
+mais pendant qu'ils étoient retournés à leurs vaissaux je fis porter
+deux canons de 4 livres de boulet sur le cap de l'Est opozé à celuy du
+chasteau qui forme la dite baye par où devoient passer nos barques. Je
+pozai 12 bons fusilliers avec deux canonniers et de distance à autre 6
+fusilliers, en ayant adverty le gouverneur, crainte d'alarme et aussy
+les maitre des barques, et lorsque tout fut disposé je fis partir deux
+barques avec leur charge un peu plus d'une heure avant que le soleil
+couché. Les Anglois les aperceurent, ils envoyèrent cinq chaloupes
+armées après et les dites barques ne s'éloignoient pas de la terre et
+les Anglois ne se doubtant pas de nos embuscades n'ayant rien découvert
+la nuit précédente fonssoient sur nos 2 barques et ils receurent la
+décharge de 2 canons chargés à mitraille et la mousqueterie. Il y en eut
+2 désemparées qui s'échouèrent à la coste avec dix hommes morts, et
+quelques blessés qui furent noyés, et 4 furent pris par nos gens, et les
+4 autres retournèrent à leur bord rendre compte de ce qu'ils avoient
+trouvé, et le comandant fit signal à son escadre pour assembler conseil.
+Après quoy il envoya son canot avec pavillon au mats d'avant et un
+officier, lequel fit ces plaintes qu'on leur avoit bien massacré
+injustement de leurs gens qui étoient à la pesche proche de terre où il
+y avoit des officiers de la première qualité d'Angleterre et qu'ils en
+porteraient leurs plaintes en Cour de Portugal, et que tout au moins on
+leur envoya leurs chaloupes qui avoient échoué à leurs gens. Le
+gouverneur me pria d'aler chez luy et nous convinmes qu'il leur
+répondroit que, ayant eu bonne connoissance la nuit précédentes que
+leurs chaloupes étoient armées et non pour pescher et qu'ils vouloient
+enlever les barques et effets par conséquent frustré le Roy de ses
+droits, que je luy avois demandé la permission de précautionner aux
+inconvénients et qu'il me l'avoit permis, et ne s'est meslé d'autre
+chose, à joindre que leurs chaloupes échouées n'avoit aucun appareil
+pour prescher mais bien armée et qu'ayant eu le malheur de se trouver
+sous les coups elles étoient brisées par les rochers et pillées par les
+gens de la coste et les miens; quant aux 4 hommes qui ont échapé, qu'on
+leur aloit délivrer et que s'ils veulent les cadavres qu'on a découvert
+du sable qu'on leur délivrera et les débris du bateau. L'officier du
+canot reçeu les 4 hommes et fut rendre compte de sa gestion, et après ce
+petit rencontre je fis partir cinq autres barques chargées doubtant bien
+que les Anglois les laisseraient passer contents de ce qui leur venoient
+d'arriver. Et le gouverneur me dit que l'officier du canot pestoit comme
+un enragé contre moy disant que j'ay joué plusieurs tours et que s'ils
+m'attrapent ils me hacheront par pièces: ce sont les propres termes. Je
+luy dits: «Laissez aboyer les chiens.» La dite escadre gardoit toujours
+l'entrée de la baye, mais n'envoyèrent plus leurs chaloupes et nous
+envoyasmes le restant de nos balots à Faro, et fit retirer mes deux
+canons et mes gens et je pris de bons receus des députés de ma livraison
+et réglay pour le fret du total et passay mon ordre à Mr Allaire, consul
+de Faro, pour en recevoir les deniers pour en tenir compte à mes
+intéressés ainsy que Mr de la Moinerie pour les siens, et puis nous
+espalmasmes nos deux frégates pour nous échaper à quelques moments d'une
+nuit un peu obscure malgré l'observance de l'escadre de nos ennemis. Je
+devois suivre ma route pour Salé et Moinerie pour St-Malo; j'envoyois le
+jour en découverte au plus haut lieu du cap de Sacra et au 22e d'aoust,
+sur le soir, on reconnut la dite escadre divisée et plus de 8 lieux au
+large, et la même nuit nous fismes force voile avec un bon vent de la
+terre cachant bien nos lumières et nous passasmes heureusement, dont il
+n'y eut qu'un qui nous aperceu et qui tira du canon pour appeler les
+autres. Mais au jour à paine on les voyoit du haut de nos mâts et je
+faisois faire notre route pour aprocher à l'ouvert de la baye de Cadix
+dans l'espérance d'y faire quelque prise. Et nous en sentant assez
+proche sur les 9 heures du soir je fis mettre à la cape jusqu'au jour
+que nous aperceumes trois navires qui avoient party de Cadix et qui
+venoient à notre rencontre voulant chercher le détroit de Gibraltar. Je
+fis arborer les pavillons anglois et eux aussy, et mon navire qui avoit
+esté construit en Angleterre ils me crurent estre de leur nation, et ils
+s'aprochèrent à bonne distance de nous particulièrement une frégatte
+galère de 20 canons qui n'étoit qu'à portée d'un fusil et sur laquelle
+je ne voulu faire tirer pour que les deux autres s'aprochassent: il y en
+avoit une de 36 canons et l'autre de 24. Je fis ouvrir notre batterie de
+bas pour leur donner la décharge et ils s'en aperceurent et prirent la
+fuite vent arrière, mettant toutes leurs mesmes voiles. Je ne faisois
+pas tirer crainte d'interrompre notre marche, et ils jetoient à la mer
+leurs chaloupes et mâts d'hune de rechange, et ils nous échapèrent et
+entrèrent en Gibraltar. Ils avoient bien du monde et beaucoup
+d'officiers en habits rouges galonnés. Je fus surpris de leurs lachetées
+d'avoir fuy étant trois contre nous seuls; je repris la route pour me
+rendre à la rade de Saley pour y faire nostre négosse et y arrivasmes au
+2e septembre 1696. J'envoyay Mr Fossard avec mon canot pour s'emboucher
+avec le consul de notre nation nommé le sr Gauttier, lesquels furent
+demander la permission au gouverneur du château de la Barre de
+négossier, ce qu'il accorda en payant les droits et un quintal de poudre
+et 12 pièces de toile de Bretagne pour luy. Et l'on nous envoya deux
+batteaux du pays pour débarquer nos marchandises, conduis par des Maures
+a cause de la barre qui est très périlleuse pour entrer et sortir le
+port. J'avois une partie de sacs de maniguette[197] qui est une graine
+noire et carrée plus violente que le poivre, et Mr le consul n'eut pas
+la précaution d'en faire quelque présent au Mufty et il fit prescher par
+les Marabouts des mosquées que cette drogue étoit contraire à la
+génération et que les chiens de crestiens leur en aportoient exprès, et
+il me fit renvoyer le tout dans mon navire et mesme la populace voulut
+maltraiter quelques uns de mes gens qui étoient à terre. Mon navire
+étoit trop grand pour entrer audedans de la barre et restions à la rade
+toujours en état de se mettre soubs les voiles au cas de mauvais temps
+ou qu'il y survint quelques navires de nos ennemis. Et le 6e de
+septembre, il nous aparu quatre navires qui venoient en rade, j'eus peur
+que ce ne fut de l'escadre qui m'avoit bloqué à Sacra. Je mis à la voile
+et lorsqu'ils eurent mouillé à la rade avec leurs pavillons de Portugal
+je fus rassuré et revint reprendre place où j'avois abandonné mon câble,
+et comme s'estoit vaisseaux du Roy de Portugal je les fis saluer par
+neuf coups de canon, et ils me rendirent le salut. Deux avoient chacun
+66 canons et 2 frégattes de chacun 30. Le comandant nommé Dom Antonio de
+Gamache, m'envoya sa grande chaloupe armée d'une trentaine de fusilliers
+et un sergeant ayant une pertuisane et un pot de fer sur sa teste et un
+officier, lesquels s'étant aprochés à la voix de nous je fis mettre mes
+gens en armes, et leur criai de faire halte, et ce qu'ils vouloient.
+S'estant arestés, le dit officier cria: «N'ayez pas de peur, je viens de
+la part de Dom et coetera vous demander qui estes-vous et d'où vous
+venez et que venez-vous faire icy, et j'ay ordre de visiter votre
+navire, savoir sy vous n'apportez pas des poudres et des armes à nos
+ennemis les Maures.» Je luy dis: «Retirez-vous au plutots, et alez dire
+au sieur comandant qu'il n'a nul droit de visiter sur les vaisseaux du
+Roy très chrestien et que périray plutôt que de le souffrir, et que s'il
+m'y veut contraindre que j'iray l'aborder et mettray le feu au mien pour
+nous chauffer enssemble, et que s'il y a quelqu'autre chose à me
+demander qu'il m'envoye seulement son canot avec un officier
+raisonnable, que je conteray les raisons avec telle honnesté que l'on me
+rendra, mais que l'on ne m'envoie pas de chaloupe armée ny prendre
+d'autorités». Ils s'en furent faire leurs rapports; le comandant par des
+signaux fit venir les autres capitaines à son bord. Ils tinrent un
+conseil et nous les examinions qui faisoient de grands remuement pour se
+préparer à me combattre. J'en faisois autant et assurois à mes gens
+qu'ils n'en viendroient jamais à l'excès. Après avoir fait leurs
+préparatifs, il me fut envoyé un canot sans hommes armés et avec le
+mesme officier que j'avois parlé. Je le fus recevoir civilement au pied
+de l'échelle et le conduis dans ma chambre. Il remarqua que tout étoit
+bien disposé et les mêches alumées et des pots à feu et des grenades. Il
+fit un signe de croix puis il dit: «Quoy, vous voudriez en venir à ce
+point de périr plutots que d'obéir à la force.» Je luy dis: «La
+résolution en est prise plutots que de souffrir un affront pareil
+puisqu'on attente à l'honneur d'un aussy puissant Roy. Et que le
+comandant prenne bien garde que cela ne rejaillississe sur sa teste et
+que je suis très seur que ces ordres ne portent pas à une pareille
+offense et qu'il se souvienne de ce qui arriva en 1681 par deux de leurs
+vaisseaux devant leur place de Cascaye[198] qui voulurent faire saluer
+une de nos frégattes et de ce qui en ariva, et je n'atends que la
+première attaque.» Je luy présentai un verre de vin et saluai sa santé.
+Lorsqu'il eut beut à la mienne il me dit: «Du moins puisque vous ne
+voulez souffrir de visites abaissées votre flamme, et cela apaisera
+nostre escadre et vivons en paix.» Je luy dis: «J'ay comencé le salut,
+et sy j'avois creu que pareille insulte n'eut esté proposée, j'aurois
+péry plutost que de le faire.» Je luy offris une autre fois à boire et
+il me remercia et s'en retourna, et étant dans son canot il me dits:
+«Vous voulez donc quon agisse en rigueur.» Je luy dits: «Cets l'honneur
+de mon maistre et imprudence à Mr votre comandant.» Lorsqu'il est rendu
+compte de notre conversation nous les aperceusmes se remettre en estat
+de ne pas agir, et le canot revenoit à nous avec le premier officier et
+le premier major de l'escadre qui parloit bon françois, et étant sur mon
+pont où je le recevois il m'embrassa de la part du comandant et des
+autres capitaines, disant qu'ils avoient une vraye estime pour moy et
+que nous vécussions en bons amis et qu'ils estoient venus en cette rade
+pour empescher les corsaires de Salé de sortir ny de rentrer dans leur
+port, et que sy je voulois faire l'honneur au sr comandant d'aller
+souper avec luy que je luy ferais bien plaisir. Je fis mes humbles
+remerciements disant que dans une rade il n'est pas permis à un
+capitaine de quitter son bord.
+
+Et sur l'après midy Mr Fossard m'envoya deux batteaux du port pour
+prendre le reste des effets et en mesme occasion il m'envoya plusieurs
+rafraîchissements du pays savoir: un boeuf coupé par quartiers et 6
+moutons vifs, dont il y en avoit deux à six cornes et quatre à quatre,
+deux sangliers frais tués, plusieurs douzaines de perdrix vives et des
+cailles et un bon nombre de tourterelles vives, et dont j'en mis bon
+nombre en des cages pour les engraisser, et quatre grands paniers de
+raisins blancs et des noirs; et j'envoyai une partie de toutes ces
+choses au comandant qui n'en pouvoit avoir à cause qu'il étoit pour leur
+faire la guerre. Et dans l'un des bateaux étoit incognito l'admiral de
+Salé, nommé Benasche, qui par curiosité voulu voir mon bâtiment qu'on
+luy avoit dit que je l'avois pris en une heure sur les Anglois, et que
+celuy avec lequel je l'avois pris n'avoit que 30 canons et luy 40 de
+montés, et il me fit dire: «Vous pristes ces gens endormis.» Et il
+examina partout mon vaisseau, et je ne luy fit aucuns honneurs puisqu'il
+ne vouloit estre reconneu. Et ayant débarqué mes effects destinés pour
+Salé, m'estant resté la partie de maniquette, je me disposay dès le soir
+de mettre à la voille croyant les pouvoir aller vendre ou troquer à
+Saffy et d'un mesme temps faire la course environ un mois pour donner le
+temps à Mr Fossard de faire la négociation et pendant que je mettois
+soubs voille le comandant Portugais m'envoya son canot avec le major qui
+me fit présent de 12 jambons de la Mega et 24 fromages du Lenteja; le
+major me demanda si je ne saluerois pas l'escadre, je luy répondis que
+c'étoit bien mon dessain et que j'espérois bien que l'on me rendroit
+coup pour coup, et il dit: «je vous en assure», et nous nous
+embrassasmes, et peu après qu'il fut rendu à son bord je déployai les
+voiles et saluay de neuf coups qui me furent rendus.
+
+Et je fis route pour Saffy où j'arrivay le 23e à la rade où je trouvay
+un moyen navire soubs pavillon et commission de Suède quoyque Holandois;
+j'envoyai mon canot avec mon écrivain à terre avec une lettre que
+j'avois écrite à Mr Lenoir, commis étably au comptoir de Mr Thomas
+Legendre[199], de Rouen, lequel Sr Lenoir me manda que je pouvois luy
+envoyer ma partie de maniguette et qu'il me la troquerait pour des cires
+en brut et j'en fis aussitôt charger 50 poches dans ma grande chaloupe
+avec 14 de mes hommes et mon écrivain, et dans cet interval le capitaine
+du Suédois fut dire au gouverneur de Saffy qu'il ne se croyoit pas en
+seureté que je ne l'enlevast avec son navire, et le gouverneur sans
+autres formalités donna ordre de s'emparer de ma chaloupe et équipage
+aussitots qu'elle arriveroit et ce qui fut exécuté avec cruauté et
+perfidie. Et il y avoit au bord du rivage plus de 200 maures qui les
+atendoient et sitots qu'elle en fut aprochée partye de ce peuple se mit
+à la nage et s'emparèrent de l'équipage les maltraitèrent rudement
+jusqu'à les mordre à belles dents et échouèrent tout haut ma chaloupe et
+menèrent tous mes 15 hommes dedans une matamore qui est un puits à sec,
+profond de 40 pieds et qui se ferme par une trape de fer et dont il faut
+descendre et monter par une échelle que l'on retire après s'en estre
+servi. J'atendois avec impatience le retour de ma chaloupe, et voyant
+qu'elle retardoit j'envoyay mon canot avec un enseigne au bord du navire
+Suédois, et il nous appris ce qui s'étoit passé sans avoir déclaré qu'il
+en estoit l'agresseur, et nous fusmes encore assés heureux qu'il nous
+rendit les services d'introduire mes lettres pour Mr Lenoir et de m'en
+apporter les réponses qui m'informoient de toutes choses et surtout de
+la prétendue captivité que le gouverneur vouloit faire de mes gens et de
+garder ma chaloupe. Et entr'autres il me donna advis d'écrire à Mr
+Gautier, notre consul, et à Mr Fossard à Salé pour qu'ils dépéchassent
+un courier avec remontrances à l'empereur de Maroc contre l'injustice et
+manque de bonne foy de ce gouverneur, et le sr Lenoir envoya un exprès
+porter à Salé mes dépesches, et au bout de 10 jours les ordres de
+l'Empereur furent arivés qui portoient de me rendre mes hommes et ma
+chaloupe moyennant que je payats deux cents ducas et que la partye de
+maniguettes débarquées seroit jetée dans la mer étant contraires aux
+générations sur l'advis que je luy en avoit donné le Mufti de la ville
+de Saley. Et mes gens et chaloupe ne furent sitost arivées dans mon
+bord, qu'il survint au gouverneur un contrordre portant de les arester
+et les envoyer à Miquenez ou étoit le dit empereur, mais il nest pas
+croyable de voir en un si peu de temps le changement de mes pauvres
+gens, qui la plupart avoient leur esprit très aliéné et leurs vues
+égarées et tous contrefaits de leurs visages, et eusmes bien des paines
+à les rétablir quoyque rien ne leur manquats. Je me retiray de ce
+mauvais pays le 9 octobre pour aller croiser vers les illes de Madère et
+Porto Santo, où je n'ay fait d'autre encontre que deux navires d'Alger
+auxquels je donnay chasse pendant six heures que j'en aprochay à la voix
+du plus grand qui avoit 36 canons et plus de trois cents hommes, je luy
+fits mettre sa chaloupe en mer et venir à mon bord m'aporter son
+passeport, et celuy qui me l'aporta étoit lieutenant et renégat anglois.
+Et lorsqu'il fut retourné à son bord ils saluèrent notre pavillon de
+unze coups de canons et leur en rendis neuf, puis je repris ma route le
+long des costes de Barbarie, pour me rendre à Saley y recueillir nos
+effets que Mr Fossard y pouvoit avoir négossier, et arivay en la rade au
+26 novembre, et y trouvay encore l'escadre portugoise qui devoit se
+retirer à cause de l'hiver. Et avant que d'en partir ils voulurent le
+lendemain de mon arrivée canonner la ville de Saley et ils n'y firent
+que brusler leurs poudres aux moineaux. Le vaisseau le _Saincte-Claire_
+s'estant aproché de la barre y pensa périr et toucha par plusieurs fois
+et par un bonheur tout extraordinaire, elle s'en retira et avoit 60
+canons et plus de 300 hommes d'équipage. Mr Fossard m'envoya plusieurs
+bateaux avec des cires, du cuivre tangoul, des laines grasses et des
+cuirs en poil et des cuirs de chèvres et des amendes cassées.
+
+Et dans l'un des bateaux il vint un Espagnol nommé Dom Antonio de Garcia
+qui étoit avec toute sa famille esclave de l'Empereur du Maroc, lequel
+l'avoit député pour venir au bord du comandant Portugais, affin qu'il
+emmena sur son vaisseau au Roy de Portugal afin de faire quelqu'échange
+de part et autre de plusieurs captifs des deux nations. Je le fis
+conduire par mon canot au bord du portugois qui le receut bien quoyque
+pauvrement habillé, et il pria le sieur comandant de diférer son départ
+de trois à quatre jours pour atendre les instructions de son ambassade,
+et le présent de l'Empereur pour le Roy de Portugal, lesquels présents
+estoient de deux chevaux barbes, un lion et un tigre et quatre autruches
+et six béliers à six cornes, le tout de très peu de valeur, à
+l'ordinaire des affriquains pour recevoir au quadruple.
+
+Ce Dom Garcia revint à mon bord souper et coucher et m'entretint du
+comencement de son malheureux esclavage et de son épouse, et que son
+père étoit le lieutenant du Roy de la place de Larache coste d'Afrique
+et qu'elle fut subjuguée par les armes de Maroc, qui manqua au traité de
+la capitulation ayant permis de mettre en liberté et de renvoyer tous
+les prisonniers et au contraire il les rendit tous esclaves, et que son
+père en mourut de chagrain peu après et qu'après une rude servitude luy
+et sa femme fut affectionnées de l'Empereur qui les mit ensemble dans le
+grand jardin de Fez ou estoient des bains et un sérail, étoient posées
+concierge des bains et vivoient des fruits du jardin d'une vie assées
+paisible et puis de leur mariage est issu une fille puis un garçon et
+une autre fille, et que sa première fille ayant atteint l'âge de 15 ans,
+l'empereur la demanda à Dom Garcia pour son sérail. Dom Garcia luy
+répondit que Dieu l'avoit fait maistre de leurs personnes et non de
+leurs âmes et que l'enfant appartenoit à la mère, et le Roy luy dit: «Je
+t'ordonne de me l'envoyer dès ce soir à un tel bain.» Garcia tout
+affligé le fut dire à son épouse; elle en tomba en faiblesse et
+lorsqu'elle en fut revenue elle dit à sa fille sy elle n'aimeroit pas
+mieux souffrir le martyr et mourir en la foy de Jésus-Christ plutots que
+de renier son Dieu et se faire mahométante. Elle dits: «Chère mère,
+tuez-moy plutots vous mesme avant que pareil malheur m'arrive,
+peut-estre ne serais-je maitresse de résister aux menaces ou tourments.»
+Et la mère qui estoit munie d'un gros canif coupa et tailla en divers
+endroits le visage de sa fille, en luy disant: «Souffre pour
+Jésus-Christ.» Et la pauvre fille sans se plaindre ny crier disoit:
+«Encore, ma chère mère», par plusieurs fois, et elle fut toute
+défigurée. Ce qu'ayant seu l'Empereur, il fit donner cent coups de bâton
+sur la plante des pieds à Dom Antonio et deux cents coups sur le ventre
+de la mère, dont elle expira soubs les coups, et que sa fille cadette
+qui prenoit dix années leur fut ostée et mise au sérail et mourut de
+chagrain peu de jours après y estre enfermée, et que six mois après ces
+malheurs, le Roy le reprit en amitié et luy redonna sa première office
+dans le jardin et luy permis d'élever son fils avec les missionnaires
+servant d'interprettes, et que c'étoit pour la troisiesme fois qu'il le
+députoit pour traiter des échanges d'esclave: effectivement ce sr Garcia
+étoit homme d'esprit et bien prudent. Et le lendemain par un bateau qui
+nous vint, il retourna à terre recevoir ses dépêches et trois jours
+après l'escadre partit avec luy et les présents.
+
+Les temps devenoient fascheux et les bateaux ne pouvoient plus sortir
+sans risquer cors et biens. J'écrivis une lettre à Mr Fossard de faire
+en sorte de m'envoyer le restant de nos effects s'il le peut, et que
+nous courions de grands risques de perdre la vie et biens sy pas
+tempestes nos câbles ou ancres nous manquent ou que ceux qui
+échaperoient à la coste seroient esclave, et il trouva les moyens de
+m'envoyer sa responce pour lequel il me marquoit n'avoir plus qu'une
+barque de marchandizes à m'envoyer et qu'il serait impossible de le
+faire avant huit jours qui seroit nouvelle lune, temps où la barre est
+la plus agitée, et que luy ni l'homme que je luy avois donné pour le
+servir ne pouroient se hasarder de s'embarquer. Et le 28 décembre par un
+rude coup de vent de sud-ouest notre maistre câble se rompit et nous
+mismes promptement soubs les voiles pour nous échaper de la coste, et
+puis nous poussasmes pour entrer au détroit de Gibraltar afin de nous
+rendre à Marseille pour y débarquer nos marchandizes, et arrivasmes en
+rade au 20e de janvier 1697, où nous eusmes ordre de Mr de la santé de
+nous placer dans la baye de l'ille de Pomégué[200] pour y faire la
+quarantaine à cause des effets venant de Barbarie que nous envoyasmes
+par bateaux au lazaret pour y estre éventés, et lorsque nous avions
+quelques besoins nous mettions un pavillon au bout de la pointe de
+l'ile, on nous envoyoit un bateau et nous luy donnions une lettre
+trempée au vinaigre et nous raportoit sur la mesme pointe ce que nous
+avions demandé, et après les quarante jours on nous demanda de venir à
+la chaisne à l'entrée du port et en présence de Mr de la Santé, le
+médecin et chirurgien nous examinèrent tous et ensuite on nous enfuma et
+le navire, et on nous permis d'entrer dans le port. Je disposay à faire
+caresner notre navire et à le ravitailler pour faire la course en
+faisant notre retour vers le Ponnant. Et il se fit une sédition dans mon
+équipage qui fut suscitée par un nommé Le Désert. Ils jetoient les plats
+et les gamelles plaines de vivres dans le port. Je demanday d'où cela
+provenoit. Le Désert qui étoit contre-maître prit la parole et dits:
+«Nous ne prétendons point travailler à moins que vous ne nous payez ce
+qui est deubs jusqu'à présent et que vous nous payez encore trois mois
+en advance de partir d'icy.» Je dits qu'il n'étoit pas besoin de venir à
+l'extrémité de jetter les gamelles plaines et que l'admirauté étoit pour
+rendre justice sur l'engagement de la charte-partie. Et il fut ordonné
+que je payerois ce qui étoit deub des advances étant continuation du
+voyage. Le dit Désert sur le souper recommença la mutinerie jetant en
+mer une gamelle plaine, et je le frappé d'une corde et luy fit mettre
+les fers aux pieds dans la proüe du vaisseau, et le matin je portay mes
+plaintes à Mr de Montmaur[201] pour lors intendant de police et de
+gallères, et il députta Mr Lemonnier, lieutenant du port, pour venir à
+mon bord faire les informations afin de rendre compte du subject de la
+mutinerie, ce qui fut fait avec exactitude et en porta le reffect à
+Monsieur l'intendant, lequel envoya deux sergents des galères pour y
+conduire Le Désert qui étoient de sa caballe, et furent tous mis à la
+chaisne avec chacun un forçat dans la Réalle[202], et on leur coupa les
+cheveux. Ils se creurent perdus entièrement et ils employèrent des
+personnes charitables pour me prier de commisération et m'écrivoient des
+lettres pitoyables, ce qui m'engagea d'aler prier Mr l'intendant
+d'acorder leurs grasces. Et il me dits: «Lorsque vous serez prêts de
+mettre soubs les voiles, je les feray rendre à votre bord.» Et ont esté
+plus de trois semaines en cet état.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Croisières sur les côtes d'Afrique.--Relâche à Lisbonne.--Doublet est
+pris par les Anglais.--Retour à Saint-Malo et à Honfleur.--Voyages à
+Terre-Neuve.--Voyage à Saint-Domingue.--Historiette du Sr Gotreau, qui
+pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à Saint-Nazaire.--Voyage à
+Paris.--Doublet prend le commandement de quatre vaisseaux de Compagnie.
+
+
+Le 9e avril je sorty du port de Marseille; l'on me renvoya mes cinq
+mutins et Le Désert étoit attaqué de fièvre; il étoit naturellement mal
+souffrant et en avoit souvent contre les uns et autres qui luy disoient
+ne vouloir pas faire comparaison avec un galérien, il s'en chagrina et
+mourut, un mois après estre rembarqué à mon bord. Je fus détenu près
+d'un mois à la rade de Dome par vents contraires et pris la mer au 12
+may j'ay croisé depuis aux costes d'Affrique et celles d'Espagne sans
+autre rencontre que des corssaires d'Alger avec lesquels nous étions en
+paix et qui nous évitoient de nous parler. Et étant pour sortir le
+détroit, m'étant approché de Senta et du camp des Maures, l'on m'envoya
+plusieurs bombes dont une surpasssa pardessus nos mâts, et je fits
+prendre au large et il étoit le 6e juin quand je sorty le détroit sans
+rien trouver. Je fits les routes de m'aprocher de Cadix et les costes
+D'Algarves jusqu'au travers de Lisbonne que je prits un flûton anglois
+de 150 thonneaux de port n'ayant que du sable pour lest. Je le conduits
+à Lisbonne pour y espalmer le navire et y remettre des vivres, et
+vendits ma prise pour 2,700 croisades dont je paya les frais de ma
+relasche, et partis le 16 aoust. Je prits la mer à 60 et 70 lieux au
+large des caps jusqu'à l'entrée de notre Manche sans rencontre et nous
+aprochâmes aux costes d'Angleterre entre les Sorlingues et le cap Lézard
+au 4e de septembre, et le neufviesme nous aperceusmes un navire sur
+lequel nous chassions, et il nous fit nos signaux et auxquels nous
+fismes réponsce et nous nous joignismes, et nous parlasmes. C'étoit
+aussy un Garde coste Anglois de 36 canons, que le Sr Belière-le-Fer
+avoit pris et donné à commander au Sr De la Rüe, et nous convinsmes de
+croiser quelques jours par enssemble et n'ayant pas eu plus de bonheur
+dans les rencontres que nous, et après sept jours de notre jonction nous
+apperceusmes 2 navires proche de Lézard, et comme nous allions pour les
+reconnoistre ils nous prévindrent en donnant eux-mêmes vers nous. Je
+criay à Mr De la Rüe que c'étoit deux gardes costes ennemis et ils dits:
+«ce peut estre aussy des marchands», et ne se mit en peine de fuir que
+trop tard. Mes officiers et équipage en murmuroient. Je leur dits: «Quoy
+faire? si ce jeune homme est pris il publiera que je l'ay abandonné, et
+s'il en échape il dira que c'étoit deux forts navires marchands et
+quétant luy seul n'osoit les ataquer, il est allié des plus puissants de
+St-Malo, il nous tirera l'honneur et le crédit, et il vaut mieux se
+battre en braves.» Cepandant pour l'engager à fuir je le faisois
+moi-même, mais il n'en étoit plus tems et les Anglois marchoient mieux
+que nous. Le plus gros qui avoit 66 canons m'atrapa à portée de son
+canon et il ne m'en tira qu'un seul dont je ne fits aucun cas, et il
+poursuivit le Sr De Larüe. Voyant son camarade venir sur moy je dits:
+«Mrs, celuy qui nous poursuit n'est pas aussy fort que nous, laissons
+encore dépasser le gros et puis nous mesmes yrons d'emblée aborder celuy
+qui nous chasse, et nous l'étourdirons et le prendrons à coup seur avant
+que l'autre puis revenir sur nous, et disposons-nous bien.» Et jordonnay
+de serrer toutes nos menues voilles pour revirer sur luy, et dans ce
+moment mon grand mât rompit à l'uny du tillac, emporta avec luy le mât
+d'artimon et tomba sur le mat de missenne et le cassa et le tout tomba à
+la mer. Nostre pont estoit couvert de nos voilles, notre navire vint le
+costé au travers sans pouvoir gouverner, et nos canons que nous avions
+désaisis passoient d'un bord à l'autre par les grands roulie de notre
+vaisseau. Aucun homme n'osoit se présenter crainte d'estre écrasées, et
+nous fusmes pris sans pouvoir combattre contre une frégatte qui n'avoit
+que 32 canons nomée le _Rie_, et Mr de la Rüe en fuyant avec des coups
+de retraite fut aussy pris par le _Cantorbéry_ de 66 canons, et ils nous
+conduirent tous les deux à Pleimuts où nous fusmes emprisonnés le 18
+septembre 1697, nous achevasmes de remplir la prison, où nous fusmes
+très étroitement logées à 3 et 4 officiers sur des méchants lits; quant
+aux aliments nous les faisions achepter dans la ville et l'on nous les
+survendoit plus de la moittiée et estions fort observées par deux corps
+de garde, et au mois de décembre l'on dépescha un paquebot avec 200 de
+nos prisonniers pour les porter à Sainct-Malo et faire un échange pour
+des Anglois. Mrs de Ferville et Cochard avec leurs officiers de la
+marine furent renvoyées avec leurs équipages en partie, et deux jours
+ensuitte on dépescha un autre paquebot avec 200 autres prisonniers et
+les officiers dont partie avoit esté pris depuis nous. J'en fis mes
+plaintes à Mrs les commissaires de leur injustice que de renvoyer ceux
+depuis nous et ils me dirent: «Nous renvoyons la plus part de vos
+équipages et nous avons ordre de vous garder jusqu'à ce que l'on nous
+renvoie un ambassadeur qui aloit en Suède et que les Dunkerquois ont
+pris.» je dits: «Cela n'a pas relation d'avec les malouins.--Pourquoy ne
+déteniez-vous plustots que moy les officiers de la marine?» Et ils me
+dirent: «Ils n'ont pas esté sy bien recommandées que vous l'estes; ils
+ne nous ne sont pas sy connus; ils n'ont pas enlevé de navire dans ce
+port et ils n'ont pas esté sy bons marchands en Ecosse et ils ne sont
+pas réclamés de Mr De Pontchartrain comme vous l'estes. Tenez, en voilà
+une lettre; consolées vous et prenez patience il en partira encore
+d'autres avant vous.» Et sur un placet que je fits présenter à la Reine,
+il me fut accordé permission d'aler à la ville et une lieux en dehors
+soubs l'escorte de deux soldats qui tous les soirs me reconduiront à la
+prison. J'ay eu cette satisfaction pendant un temps et avec grands frais
+de dépences. L'on dépescha encore deux autres paquebots sans me
+permettre de m'y embarquer, et à la fin de l'an 1697 l'on me permit de
+m'embarquer au dernier paquebot que la paix fut déclarée.
+
+Etant de retour à Sainct-Malo, me trouvant démonté de navires et ne
+sachant quoy entreprendre, je proposay à mon épouze de venir à mon pays
+natal y voir ma mère et mes parents, et que j'avois un peu de bien dont
+je n'avois rien receu en considération de ma chère Mère, et qu'il étoit
+bon de vois à nos petites affaires. Et nous entreprismes avec une chaize
+ce voyage. Nous fusmes bien reçus de tous nos amis, desquels une partie
+me proposèrent que sy je voulois me tabler que nous ferions une petite
+société d'achepter un navire pour entreprendre de faire la pesche des
+morues au sec, à la coste du Canada, pour les apporter à Honfleur où il
+s'en étoit fait de grands débits au temps passé, et que nous ne serions
+que deux navires du pays à faire ce commerce. J'acceptay ces
+propositions et reconduits mon épouze à Sainct-Malo affin de disposer à
+nos affaires pendant que j'yrois à Dunkerque ou Hollande achepter un
+navire, et que lorsque je l'aurois a conduit à Honfleur j'yrois la
+prendre avec deux enfants que nous avions[203] affin de nous établir au
+dit Honfleur. Je trouvay à Dunkerque un navire de 300 thonneaux et 16
+canons qui me parut convenable pour notre entreprise. Je l'acheptay et
+l'équipay simplement pour l'a conduire au dit Honfleur et pour y faire
+le nécessaire pour notre entreprise comme des grandes barques et
+chaloupes, et après quoy je fus pour a conduire mon épouse et nos deux
+enfants et affrettay une barque pour aller m'apporter nos meubles, le
+tout arriva heureusement. Et au commencement de mars 1698 je party pour
+le voyage du Canada, et après que j'aurois pris du sel à Sainct-Martin
+de Rey d'où je partis sur la fin d'avril, et après cinq semaines de
+traversée ayant dépassé le grand banc à vert nous trouvasmes devant nous
+un enchainement de glaces qui m'empeschoient ma route. Je parcourus plus
+de cent lieux sans en trouver le bout, et nous appercumes une ouverture
+entre deux hautes montagnes de glace qui nous fit croire qu'elles
+estoient divisées et creusmes y trouver nostre passage et donnasmes
+dedans jusqu'à 15 et 16 lieux, que nous y rencontrasmes un petit navire
+de Grandville qui faisoit la route pour en sortir, lequel nous apprits
+quil n'y avoit pas de sortye et nous retournasmes fort à propos sur nos
+pas, car le lieu où nous avions entré se fermoit, et en arrière la brume
+survint fort épaisse et l'avons creu enfermé, et après que nous fusmes
+échapés nous fismes la route pour approcher la terre du Cap Breton et
+dont nous eumes la connoissance au lendemain matin, mais nous y
+trouvasmes encore un grand banc de glace qui nous baroit le chemin de
+notre route, et nous arrivasmes courant au sud le long du dit banc, et
+en attrapasmes le bout, et nous aprochasmes de la dite terre, où nous
+aperceusmes à trois lieux au large un navire que nous croyons estre de
+Granville et nous luy parlasmes. Il étoit de la Rochelle, nommé le
+capitaine Thomas, qui nous dit avoir party de la Rochelle le 3e février
+et qu'ayant fait la route jusqu'au 16 mars, il avoit rencontré les
+mesmes glaces que nous qui l'avoient empêché de passer plus outre
+pendant sept semaines et que par les grandes froidures qu'ils ont
+ressenty ils avoient consomé tout leur bois à feu jusqu'à avoir décloué
+les planches du dedans de leurs bords et mesme ont été contrainct de
+brusler des bariques et tous leurs mâts et les vergues de leurs
+perroquets. Je leurs dits que sy avant la nuit nous pouvions mouiller
+l'ancre dans la baye qui paroissoit devant nous, qu'il m'envoyroit sa
+chaloupe et je l'en assisterois, mais que nous n'avons pas ce temps à
+perdre pour y attraper, le vent nous favorisa et nous donnasmes à
+l'ancre tous les deux dans la dite baye sur les 3 heures du soir, et la
+reconnusmes pour la baye de Ste-Anne, et il envoya aussitôt à terre deux
+chaloupes pour prendre du bois et je me fis porter à terre par curiosité
+de voir ce pays où à ma dessente je ramassey sur le rivage plusieurs
+morceaux de charbon de terrre, qui me fit conjecturer qu'il y avoit aux
+environs une mine de ce charbon. Sur la nuit je me rendis à mon bord et
+le lendemain j'envoyai un de mes officiers représenter au capitaine
+Thomas que les glaces étoient desendus par les courants vis à vis de
+l'ouverture de la baye et que nous ne pourrions sortir qu'après qu'elles
+seroient dépassées, et que s'il vouloit d'intelligence, que je luy
+donnerois un homme et qu'il m'en donnât un des siens afin qu'au cas de
+notre séparation le premier arrivé à L'ille Percée, lieu de nos
+destinations, l'on prendroit possession d'une des meilleures places pour
+l'arrivée du navire et il y consentit. Et voyant que nous ne pouvions
+sortir, je fis embarquer des provisions dans une de mes chaloupes et me
+fis conduire au haut de la dite baye où donnoit une rivière afin d'y
+faire quelque découverte et avant de partir j'avois donné mes ordres
+que, au cas qu'il y eut apparence de pouvoir partir de tirer un coup de
+canon pour m'appeler, et j'avancey près de quatre lieux dans cette
+rivière, où nous voyons de temps à autre plusieurs ours et je vits une
+futaye d'ormes prodigieux dont un que le vent avoit abattu avoit 65
+pieds de long portant à cette longueur 14 pouces de largeur et au pied
+trois pieds et 10 pouces de diamètre, et il y en avoit quantité. Il
+survint un brouillard qui m'empescha de pénétrer plus avant, et comme je
+retournois à bord sur les 3 heures j'entendis un coup de canon et ne
+savois que présumer voyant qu'il ne faisoit pas bon d'appareiller tant
+par les glaces et que la nuit survenoit. J'arrivay à mon bord sur les
+six heures, où j'appris que le capitaine Thomas avoit dans le brouillard
+appareillé sans envoyer son homme, ny advertir pourquoy. Je dits: «Voilà
+un fourbe qui croit arriver le premier et il se trompe et se met dans un
+grand hazard.» Le brouillard fut extrême et jugey très à propos de ne
+pas bouger, et sur une heure après minuit nous entendions souvent des
+coups de canons de ce navire que nous creusmes bien avoir esté
+transporté dans les glaces, mais d'une aussy grande obscurité où le
+pouvoir trouver? et mettre mes gens au péril. Et à 3 heures nous
+n'entendismes plus les canons, et sur le jour il tomba une grande pluye,
+et nous restasmes à notre place. Le lendemain il fit beau clair et du
+haut de nos mats on ne voyoit plus de glaces, et nous appareillasmes et
+rangions la terre à portée d'un moyen canon, et nous retrouvasmes
+d'autres glaces après avoir fait 8 lieux de chemin, où nous trouvasmes
+une autre petite baye où je fits mouiller l'ancre. Je dessendis au fond
+de la dite baye nommée Niganich; on trouva le débris d'une carcasse d'un
+navire perdu; je fus sur une petite isle où je trouvay huipt chaloupes
+sur le terrain qui en les accomodant pouvoient servir pour faire la
+pesche et, voyant la saison un peu avancée et l'obstacle des glaces, je
+proposay à mon équipage de nous tenir en ce lieu pour y faire nostre
+pesche. Ils répondirent qu'ils le voulaient bien, et je dits qu'il en
+falloit dresser un procès-verbal que nous signerions tous l'ayant jugé
+utile pour le bien commun des intéressés et de l'équipage qui étoit
+engagé au tiers du provenu de la pesche, et ils refusèrent de signer, et
+pendant 4 jours que nous restasmes je leur fits couper des bois pour les
+préparatifs de la pesche, et les glaces ayant disparu nous mismes à la
+voille. Je fis passer notre navire entre l'isle de St-Paul et le cap
+St-Laurent, et ensuitte passey entre les isles Brion et la Madelaine,
+lieux si peu fréquentés que tous mes officiers disoient que s'ils
+avoient cent navires il n'y en risqueroit pas un, et nous passames sans
+accident, et au 24 juin feste de St-Jean, nous arrivasmes à l'isle
+Percée tout le premier et travaillasmes d'une grande diligence à nous
+cabaner et acomoder nos barques et chaloupes que nous avions portés par
+pièces numérotées, et au premier de juillet on commença notre pescherie,
+et sur la fin de septembre elle fut achevée ayant notre charge. Il y eut
+quatre de nos gens qui voulurent bien rester à hiverner avec un pauvre
+habitant qui avoit sa femme. Je leur fit faire un bon logement par des
+doubles rangs de pieux, entre les deux de bons gasons, et fut couverte
+de planche, et y reportasmes leurs vivres et toutes choses à servir à la
+pesche pour l'année ensuivant qu'il avoit fallu porter et rapporter et
+nous partimes au 4 octobre.
+
+Et arrivasmes à Honfleur au 20 de novembre, et comme il n'y avoit qu'un
+moyen navire qui avoit fait la mesme pesche avec nous, nos morues furent
+assés avantageusement vendues. Mais l'envie qui ne meurt jamais fit
+entreprendre à d'autres particuliers d'équiper encore deux autres
+navires pour nostre mesme dessein et furent avec nous à l'Isle Percée et
+arrivèrent tous les quatre à bon port, et par la quantité des morues la
+vente s'en fit à bien moindre prix, et mesme il en resta bonne partie à
+vendre, et l'année 1700 ce fut encor pis et qui causa bien des pertes. A
+ce dernier voyage[204] une de mes chaloupes m'advertit avoir veu une
+grosse baleine morte et échouée près du cap enragé à deux lieux d'où
+nous étions établis. Je m'y fis porter et mesuray sa longueur qui
+portoit cent six pieds de long sans y comprendre la queue qui en avoit
+bien encore quinze; j'en fits couper plusieurs grands morceaux de lard
+et les portay à fondre dedans nos plus grandes chaudières, et en emplis
+deux bariques d'huile; j'y renvoyay deux chaloupes pour en rapporter, et
+la mer avait enlevé le reste du cadavre. Voyant la perte que nous
+faisions sur les deux derniers voyages notre société ainsy qu'une des
+autres se rebutèrent, et il n'y eut que deux navires qui retournèrent;
+le nôtre avec l'autre demeurèrent au fossé. Et la guerre survint au
+sujet de Mr le duc d'Anjou, les Anglois prirent ceux qui étoient à
+l'isle Percée et brulèrent toutes nos barques et ustensils et mon
+magasin. Il survint un différent entre deux ou trois de mes intéressés
+qui vouloient envoyer notre navire charger à fret du sel pour les
+gabelles. Les autres s'y opposèrent en voyant que je ne voulois plus le
+comander; on adjusta les comptes où il y eut une contestation de trois
+livres dix sols dont ils eurent un procès qui a conté plus de mil livres
+en fraix et le navire demeura au fossé à dépérir, et à la fin il fut
+vendu par justice dont on a pas retiré cinq mil livres de ce qui en
+avoit cousté cinquante deux mil.
+
+1702. Et pendant leurs brouils il vint à notre ville un espagnol nommé
+Dom Bartolomé Ramos, qui ne sachant notre langue s'informa si quelqu'un
+savoit la sienne et le maître de son auberge me l'amena, et cet espagnol
+me raconta son désastre[205], que s'estant embarqué sur un de leurs
+navires avec peu de force, luy et plusieurs de sa nation partant de
+Portobello pour se rendre à Carthagesme, ils furent rencontrés d'un
+forban qui les pilla toutes leurs richesses et que luy dit Ramos y
+perdit à sa part un peu plus de quarante mil piastres dont il en avoit
+gardé les connoissements, et que ayant appris le nom du capitaine forban
+et sachant qu'il avoit esté désarmé et débarqué tout le butin au
+Petit-Goave, Ille de Sainct-Domingue, et sachant que nous étions en
+bonne paix avec l'Espagne par le Duc d'Anjou qui y feut receu pour Roy,
+le dit Ramos étant muni de bonnes attestations du vol qui luy fut fait,
+trouva les moyens de se faire aporter à Saint-Domingue pour réclamer ce
+qu'on luy avoit volé, porta des plaintes au commandant pour lors deux
+lieutenants du Roy: Galifet[206] pour le département de Leogane et Mr Du
+Paty[207] au Petit Goüave, ils contrefirent les faschées et qu'ils
+aloient faire justice, et au lieu de faire avertir les forbans ils les
+firent évader dans d'autres quartiers. Et le dit Ramos ayant appris et
+reconnoissant que l'on le jouoit prit la résolution de passer en France
+pour faire ses remontrances à la cour par l'ambassadeur d'Espagne qui
+luy obtint un ordre du Roy qui en joignoit aux deux susdits deux
+lieutenants de faire rendre au dit Ramos ou à son comettant l'entière
+somme et de faire punir les forbants à peine de répondre à leur privé
+nom. Le Sr Ramos vint me trouver et me prier de passer avec luy à
+Sainct-Domingue et qu'il me donnerait le quart de ce qui luy seroit
+rendu croyant la chose très seure avec de sy bonnes ordres, et il me fit
+consentir d'aller avec luy. Et étant disposés d'aler à Nantes trouver le
+passage il survint des lettres au dit Ramos de sa femme et de sa
+famille, qui le demandoient à San-Lucar de Barameda pour affaire qui luy
+estoient de plus de conséquence, ce qu'il me fit voir et me pria
+instamment d'aller à cette poursuitte et qu'il m'en céderoit le tiers
+veu qu'il n'étoit pas en état de me rien advancer.
+
+J'entrepris le voïage à mes fraix; je fus à Nantes où je trouvay un
+navire prêt à partir, et en 6 semaines je débarqué au Leogane et
+délivray le paquet de la cour à Mr de Galifet, qui l'ayant leu me
+regarda et me traita de mauvaises paroles et bien colère en me menaçant
+de me mettre dans un cachot dont on n'entendroit pas de nouvelles. Je
+luy répondis: «Monsieur, je n'ay ouy dire à personne qu'un porteur
+d'ordre du Roy fut maltraité et vous estes trop sage pour le faire.» Et
+il changea de ton, et pour toutes conclusions je n'obtins rien en huit
+mois de poursuite au conseil de Sainct-Domingue lesquels s'entendoient
+comme larons en foire. Et peu après que je fus arrivé il survint un
+religieux Augustin qui fit jonction avec moy s'étant trouvé avec le Sr
+Ramos lors du dit forbant, le dit Religieux prouvant avoir esté pillé de
+plus de soixante mil livres piastres, et il fut joué comme moy, et nous
+cherchons repasser ensemble en France et j'avois dépensé inutilement
+bien de l'argent. Et Mr Morville[208], lieutenant de vaisseau, comandoit
+une grande flutte du Roy nomée la _Gironde_ ayant 40 canons, et il
+s'apprêtoit pour partir et me promis et au Religieux notre passage
+gratis, et je fis embarquer une partie de mes hardes et provisions au
+bord. Et en même temps il parut cinq vaisseaux le travers de la Gonave
+qui est une isle inhabitée à 4 lieux de Leogane où notre navire étoit
+devant la petite rivière, et lorsque nous reconnusmes les pavillons
+anglois Mr De Morville jugea à propos pour sauver son navire de tascher
+de le faire entrer dans le grand cul de sac, et nous fismes nos
+diligences; mais à l'entrée le vent nous manqua et voyant que nos
+ennemis s'approchoient nous mismes nos chaloupes en avant pour nous
+attirer à terre et échouer pour ne pas nous laisser enlever.[209] Nous
+échouasmes proche des mangliers qui sont des tissus d'arbres entrelassés
+qu'à peine les hommes y peuvent passer, et nos ennemis voyant notre
+manoeuvre nous cannonnèrent fortement, tirant dans nos mastures pour
+favoriser et ne pas endommager deux brigantins et leurs chaloupes qu'ils
+avoient envoyées armées pour nous enlever. Je dis à Mr de Morville qu'il
+falloit faire percer quelques trous dans notre calle pour y faire entrer
+l'eau et de ne permettre à l'équipage de se débarquer affin de deffendre
+l'abordage des brigandins et des chaloupes. Nous les rebutasmes par
+plusieurs décharges de notre mousqueterie, mais ils envoyèrent deux
+frégattes légères de 24 à 30 canons qui ne tiroient pas tant d'eau que
+nous et qui ne venoient pour nous aborder et auroient enlevé nostre
+vaisseau, ce qui nous engagea d'y mettre le feu à trois différents
+endroits, et nous nous sauvasmes à terre simplement qu'avec ce que nous
+avions sur notre corps, et le tout fut conssomé par le feu, et de dépit
+nos ennemis cannonnèrent le bourg de la Petite Rivière et ceux de
+l'Ester et du Petit Goave sans nous faire que très peu de domage, et un
+seul homme fut tué et un qui eut une jambe emportée et nous n'avons pu
+savoir ce que nous leur avons fait par nos canons. Nous aprismes
+seulement que c'étoit l'admiral Benbou[210] qui comandoit une escadre et
+qu'ils cherchoient Mr Ducasse[211] qui comandoit une de nos
+escadres,[212] enfin nous nous trouvions presque dépourvus de nos
+commodités et privés de repasser sitost que nous l'espérions en France.
+Et plusieurs riches habitants s'efforçoient à qui nous auroit chez eux
+et de nous bien traiter entr'autres un Mr Le Maire, originaire de
+Dieppe, et le gendre de son épouse procureur général du conseil, nomé Me
+Duquesnot. Et un nomé Gottreau de la Rochelle n'étant qu'un tonnelier de
+profession sans savoir ny A ny B., avoit hérité d'une belle succession
+avec une belle terre et sucrerie et plus de 50 neigres travaillants et
+vivoit honorablement, Et par amys il obtint une charge de consseiller
+qui l'anoblit, et Mrs ses confrères l'ayant receu et enregistré ses
+provisions luy defférèrent de rendre un raport sur un procèes qui étoit
+assées d'importance que l'on creut bien estre lui estre donné par
+dérizion. Il n'y avoit ny procureur ny advocats pour se conssulter. Il
+me vint chercher avec mon Religieux dans son carosse, nous disant que
+nous luy fissions l'honneur de passer quelques jours avec luy, et nous
+emena. Le premier jour il ne me parla de rien; et le landemain, au
+lever, il me fit apporter par un jeune commis qu'il avoit à à gages deux
+sacs de papiers du procès qu'il avoit à rapporter et débuta: «Vous qui
+estes de Normandie debvez estre au fait des affaires; je vous prie de
+m'aider.» Je luy dits: «Je n'y suis pas plus savant que vous; j'ay esté
+en mer dès ma tendre jeunesse et ne me suis attaché qu'à la navigation.»
+Il me répartit: «Vous savez sy bien lire et écrire, peut-estre
+comprendez-vous le fort de cette affaire.» Et pour le contenter
+j'examiné les écritures du premier sac. Je trouvois que cette partye
+avoit grande raison dans ses demandes. Et quelques jours après que j'eus
+veu les pièces du deffendeur, je trouvois qu'il avoit encore plus de
+raison. Mr Gottreau se prend à rire et dire: «Qui diable a donc plus de
+raison? Parbleu, je say bien pour me débarasser ce que j'ay à faire.» Je
+demande: «Hé quoy, mon amy?» «Il m'est venu une bonne pensée. J'ay
+toujours ouy dire que la justice avoit des balences en main et les yeux
+bandés, je les ay bien puisque je ne vois goute en cet affaire, ma foy
+je vais peser les deux sacs et celuy qui pèsera le plus je luy donne le
+gain de sa cause avec dépends.» Et je ne peus m'empescher de rire tout
+mon saoul. Il dits: «Riez sy vous voulez, je ne saurois mieux me tirer
+de cet affaire que par là, Mrs mes confrères me l'ont remise pour se
+moquer de moy et je me moqueray d'eux. Tout ce qui en peut arriver est
+que le perdant pourra en appeler au conseil de Paris, et il se passera
+plus d'un an avant que l'on sache rien, et dont je vous prie de me
+garder le secret.» Ce que je luy promis et tenu. Après avoir pesé, il
+fut question de dresser le raport, et il m'en pria. Je luy dits n'y
+entendre rien non plus et il fut chercher un raport qui avoit esté rendu
+pour luy au subjet de sa succession; nous travaillâsmes dessus, à
+changer quelques termes avec les noms des parties, et luy dits de le
+faire copier pour que mon écriture ne parut pas, ce qu'il fit par son
+comis, et il demeura content et le porta dès la première audience, et le
+perdant ne manqua pas d'en appeler, et on apris depuis que son jugement
+fut aprouvé au consseil de Paris, et il en fut sy aize qu'il divulgua
+comme il avoit fait, et on a pris à proverbe sur les affaires
+embarrassantes; il faut faire un jugement à la Gottreau.
+
+Je ne peut trouver de passage que sur le mois de février 1703 que Mr de
+Morville ayant apris qu'au Petit Goave il y avoit un moyen navire de 12
+canons de la Rochelle, le capitaine Billoteau qui s'aprestoit à partir
+et que luy et son équipage devoient passer et je fus par terre trouver
+le dit capitaine et arrestay mon passage et du religieux pour chacun 50
+écus et que nous embarquerions des volailles et rafraichissements, et ce
+navire fut retardé de 2 mois et demye par une voye d'eau qu'ils eurent
+paine à trouver et l'étancher, et ne peumes partir qu'à la fin de juin
+avec un petit navire aussy de la Rochelle nomé la _Biche_, et nous
+débousquasmes pour l'isle de Sainct-Thomé, et faisant nos routes jusqu'à
+la hauteur des isles de Bermudes que nous vismes étant à 7 lieux de
+nous. Et lorsque nous les eusmes dépassés d'environ 60 lieux nous fusmes
+frappés d'une rude tempeste, en ouragan et dont un rude coup de mer nous
+renversa entièrement sur le costé de babord, quoyque nous n'eussions que
+notre seulle grande voille déployée et les mâts d'hune abaissés, nous
+nous creumes tous péris et je sautay avec un bon matelot sur le haut
+costé de nostre navire pour éviter un peu le dernier moment de vie. Je
+pris mon couteau et coupois les ris des grands haubans. Je dits à ce
+matelot nomé André d'en faire autant et ce qu'il fit avec agilité; cela
+fit rompre notre grand mât, lequel tomba sur celuy de Misenne quy tomba
+aussy sur le mât de Bauprey, lesquels cassèrent tout, et le navire se
+redressa. Nous coupasmes le mât d'artimon, ainssy nous nous trouvasmes
+sans aucun mat ny vergues. L'on courut aux pompes et ne trouvasmes que
+trois pieds d'eau dans notre calle qui y avoit entré par nos mortes
+oeuvres lorsque le navire fut empenché sur le costé, et nos mats qui
+étoient retenus le long de nous par leurs cordages qui les y arestoient,
+et nuitament sans pouvoir se servir de lanternes et à tastons nous
+coupasmes tous les cordages qui les arestoient et heureusement un segond
+rude coup de mer nous frapa et nous fit passer pardessus, ce qui nous en
+dégagea. Mais ce dernier coup de mer nous cassa nostre timon dans la
+mortoise du gouvernail, lequel donnoit de si grandes secousses aux
+ferrures du gouvernail que nous étions dans les frayeurs qu'il n'évantat
+ou emportats l'étambot. Cependant je trouvay un expédient d'arester ce
+débat et de faire saisir d'un bord notre gouvernail et sans secousse, et
+notre pauvre navire arriva vent arrière sans mâts ny sentiment du dit
+gouvernail, et se mit sur l'autre costé à travers au vent, et il se
+tourmentoit extrêmement à rouler à faute du soutient des mâts. Je fits
+jeter à la mer dix de nos canons pour le soulager, après quoy je creus
+pouvoir changer d'une chemise et d'habit, mais aucun de nous n'eurent un
+filet de sec. On me donna un verre d'eau-de-vie et Mr de Morville ainssy
+que tous en général dirent: «Après Dieu, voilà notre sauveur.» Et je fus
+caressé on ne le peut plus. Nous trouvasmes six de nos hommes de moins
+et tout notre pain et biscuit mouillé et gasté ainssy que nos légumes,
+toutes nos volailles emportées et nos moutons, cochons et canards. Nous
+trouvasmes une cage avec dix dindes noyées, que nous salasmes par
+quartiers et une truye noyée arestée soubs notre chaloupe. Nous
+épluchasmes nostre biscuit qui n'étoit point mouillé ou peu que nous
+mismes seicher au soleil et puis nous le partageâmes également du petit
+au grand à chacun trois onces par jour pendant 20 jours. La tempeste
+dura trois fois 24 heures et la mer étoit épouvantable; les vagues
+estoient en feu et plus hautes que des hautes montagnes, et nous fusmes
+pendant ces espaces à la dérive au gré des temps, et lorsque cela fut
+apaisé nous tinsmes conseil pour nous réquiper de notre mieux, et de
+quel costé nous pouvions faire une relasche. Les uns étoient d'aler
+chercher Plaisance[213] en Terre Neuve et les autres pour la Martinique.
+Je remontray que Plaisance étoit plus éloigné de nous et que les gros
+vents et les brouillards y reignent souvent, et que de l'autre costé les
+temps y sont plus pacifiques et tous d'un commun accord adhérèrent à mes
+sentiments. Il se trouva dans notre entrepont un sapin de 18 pieds de
+long et gros de 9 à 10 pouces dont nous fismes un grand mat, l'ayant
+renforcé par des quartiers de planches que ny avions reliez; notre timon
+de gouvernail fut ralongé et renférer par deux pinces de fer; nous
+déclouâmes les ourlets et lisses de nos plats bords que nous reliasmes
+ensemble comme un fagot et en fismes un mât de misenne, et nous
+attachasmes trois avirons de chaloupe pour faire un mât de beaupré, et
+de la gaule d'enseigne en fismes le mât d'artimon, ainsy nous fismes des
+vergues de toutes menues pièces avec des barres de cabestan, et de nos
+menues voiles d'étay et des perroquets nous fismes des voilles légères à
+proportion des mastures. Et nous faisions 16 à 18 lieux quelquefois 20
+par 24 heures. Il y avoit pour l'équipage un peu de boeuf et du lard
+salé, mais échaufé et détrempé à l'eau de mer. Je dits à quelques
+matelots de nous atraper des rats, et que je les payerois bien. Ils
+firent des attrapes et j'en payé deux 30 sols. Cela anima les autres à
+en prendre, et il n'en manque pas aux navires qui sont chargés de sucre.
+Ceux qui s'étoient raillées de moy pour les rats y prirent du goût, et
+nous les firent enchérir jusqu'à un écu la pièce étant devenus plus
+rares. Et au bout de 21 jours, nous mettions des morceaux de cuir en
+poil à la détrempe; nous en fimes bouillir, cela venoit en colle et très
+puante, mais grillés sur les charbons nous en servions et apaisions
+notre grande faim. Nous souhaitions fort d'estre encontrés de quelques
+navires ennemy qui nous peut prendre; les médecins n'ont jamais ordonné
+pareil régime. Et la 26e journée de route après, ce torrent nous conduit
+en vue de l'isle de Sainct-Eustache habitée par les Holandois. Plusieurs
+de nous disoient de nous y aler rendre. Je mits opposay et fit
+connoistre à Mr de Morville et au capitaine Biloteau qu'il n'y avoit pas
+de sens à nous mettre prisonniers. Et que avant la nuit nous
+attraperions l'isle de Saint-Thomé appartenant aux Danois avec lesquels
+nous étions en paix. J'en feu creut, et le lendemain après 27 jours de
+cette marche nous y entrasmes dans un bon port, où rien ne nous manqua
+sitots que j'eus salué le gouverneur Danois, lequel me dits de nous
+adresser au directeur du comptoir de Brandebourg qui avoit de bons
+magasins. Je fus le saluer avec notre capitaine, et après luy avoir
+raconté notre désastre il nous dit: «Voilà un navire proche du vostre
+qui est à peu près de mesme grandeur, qui est une prise faite sur les
+Anglois par Mr de Beaumont[214] comandant une frégatte de 24 canons pour
+le Roy de France et il m'a délaissé cette prize pour la vendre s'il en
+trouve l'occasion. Le corps du navire a esté jugé incapable de pouvoir
+retourner en Europe et il en a pris dans sa frégate le chargement, la
+masture et les agrès vous seront propres; je vous vendray le tout, voyez
+ce que vous m'en voulez donner.» Billoteau demanda du temps pour
+répondre et voulut s'informer s'il se trouveroit pas des mats du pays a
+bon compte. Je luy fis connoistre que non et où trouveroit-il des
+haubans, étais et autres manoeuvres, mâts d'hune et vergues et voiles,
+et il me pria le lendemain d'aler arrester le prix de toutes choses, et
+qu'il m'aprouveroit. Je fus au directeur lequel me dit: «Je ne vendray
+rien en particulier, il faut que vous achetiez tout ou rien.» Il en
+vouloit cinq mille livres et nous tombasmes d'accord pour trois mil deux
+cents cinquante livres. Je retournay à nostre bord en rendre compte, et
+on fut avec raison bien contents. Mr de Morville me demanda sy je
+comptois encore me hasarder avec le navire du dit Billoteau après ce qui
+nous étoit arrivé. Je dits que c'en estoit la raison et que dans tout
+autre que nous n'aurions pas échapé. Il me dits: «Pour moy ny mes
+officiers ny équipage ne nous y embarquerons pas, je vais affretter un
+bateau du pays pour nous porter à la Martinique, sy vous voulez venir,
+il ne vous en coûtera rien ny à votre moine.» Je le remerciay et luy
+représentay qu'à la Martinique l'on couroit risque d'estre attaqués de
+la maladie de Siam[215] et que nous serions aussy prêts à partir de ce
+port que luy arrivé à la Martinique et étions au débarquement et il se
+fascha de ce que je ne le voulut pas suivre, et trois jours après il
+partit dans le bateau. Je donnay les soins de faire faire le biscuit
+pendant que Billoteau accrocha son navire contre la prise et se ramasta
+entièrement à des vergues, cordages, et de huit canons et de deux ancres
+et cables et ne laissa que la carcasse de la dite prise. L'on fit des
+eaux et du bois; nous fismes bonnes provisions de bestiaux et volailles
+étant à meilleur compte que dans nos isles et deux bariques de vin, et
+partismes le 9e septembre 1702 de ce port: nous débouquasmes le mesme
+jour et continuasmes nostre route pour France jusqu'au 15 octobre
+n'estant qu'à trente lieux de Belle isle nous fusmes encore frapés d'une
+très rude tempeste où nous pensasmes encore périr, notre capitaine
+voulut faire couper le grand mat et m'y oposay, et deux braves hommes
+montèrent à la hune et coupèrent le mat d'hune qui tomba à la mer et le
+navire en fut soulagé et nous étions sans aucune voile nous sentant
+proche de la terre, et qu'il y avoit plus de 8 jours que nous n'avions
+pu observer la hauteur. Sur les dix heures de nuit il calma et nous
+sondasmes et y trouvasmes 37 brasses d'eau, nous mismes à la cape
+jusqu'au jour que nous poussasmes à toute voile excepté le grand hunier
+dont nous avions coupé le mat, et sur les deux heures après midy nous
+reconnusmes la terre par la baie de Marmoutier, le capitaine Billoteau
+voulut reprendre au large pour regagner la Rochelle, je luy représentay
+que le temps étoit tout disposé à nous redonner une segonde tempeste au
+soleil couchant, et que n'ayant plus de grand hunier pour soutenir au
+vent et que nous péririons tous. Son pilote et son équipage se mirent de
+mon costé, et je conseillay d'entrer dans la rivière de Nantes d'où nous
+n'étions plus qu'à 3 lieux et nous attrapasmes à cinq heures à l'ancre
+devant St-Nazère. Il vint à notre bord une chaloupe du dit lieu, je m'y
+embarqué et le moine et quatre autres passagers et nous ne fusmes pas
+sitots débarqués de la chaloupe que la tempeste recomença; on ne pouvoit
+se tenir dans les rues par les ardoises, qui tomboient des maisons et de
+l'église, et le lendemain il se trouva perdu et échoué à la coste plus
+de 4 batiments. Billoteau y pensa périr sy la tempeste avoit un peu
+duré. Nous affrétames une chaloupe pour nous porter à Nantes, où je
+débarquay sur les trois heures; les négossiants s'estoient assemblés à
+la bourse s'informant des navires qui avoient péry le jour précédent, et
+il y en eut qui me reconneurent et me firent de grands accueils me
+conviant à souper, et entr'autres Mr René Montaudouin et Mr le Prieur me
+demandant d'où je venois. Je leurs dits et donnay des lettres au dit
+sieur de Montaudouin. Il m'embrassa et me dit: «Je suis intéressé de
+plus de 6 mil livres sur ce navire; j'ay receu des lettres dès son
+départ de Sainct-Domingue et par le long temps je l'ay creu péry, car
+s'il avoit esté pris j'en apris les nouvelles et hier je voulut donner
+80 pour cent pour que l'on m'assura et n'ay pas trouvé qu'il le voulut.»
+Je me deffendis de souper étant fatigué et à cause du moine, et le
+lendemain Mr de Montaudouin receu une lettre de son capitaine Billoteau
+qui luy marquoit sy nous sommes en vie et arrivés au bon port nous le
+devons par deux fois après Dieu à Mr Doublet que nous avons nomé notre
+Rédempteur, et vous ne debvez luy faire payer son passage. Mr de
+Montaudouin fit lecture de la lettre devant la Bourse, après quoy il
+vint avec son frère Bertiere à mon auberge me prier d'aler disner et ne
+peut m'en dispenser, et à la fin du repas il me leut sa lettre et me
+dit: «Vous ne m'aviez dit, et j'aurois pris votre passage mais je vous
+l'aurois en voyé sy vous aviez party et, loin d'en prendre, acceptées ce
+petit présent, je say que vous n'avez pas gagné dans votre voyage.» Et
+il me donna 25 louis d'or malgré mes refus, et deux jours après je pris
+la route de venir chez moy avec mon religieux Espagnol et nous restasmes
+bien 15 jours à nous rétablir.
+
+Et ce religieux me prioit d'aler l'acompagner à Paris et luy servir de
+conducteur par mes amis pour se présenter aux pieds du Roy, représenter
+l'injustice de Mrs ses lieutenants contre les ordres de sa Majesté tant
+pour luy que pour le sieur Ramos. Je luy dis que je ne voulois plus
+faire de poursuites à mes dépends, et que je ne voyois pas jour de
+pouvoir rien obtenir, et que ces messieurs qui avoient eu le plus fort
+du butin des forbants nous joueroient toujours, et il me pria sy
+fortement et qu'il me défrayeroit avec mon épouse de l'aler et du séjour
+à Paris et de notre besoin chez nous et nous nous laissasmes gagner.
+J'avois aussy en vue quelqu'entreprise. Nous y fusmes dans une auberge
+plus d'un mois sans pouvoir obtenir d'audience et pouvoir le faire
+aprocher de sa Majesté. J'eus recours à Mr le mareschal duc de
+Harcourt[216] dont j'avois eu l'honneur d'estre bien voulu étant à
+Dunkerque, et il nous promit qu'en peu s'il nous présentoit pas qu'il le
+feroit par quelqu'autre seigneur, et au bout de huipt jours il me fit
+advertir de nous rendre à Versailles le trouver, où il nous dits d'aller
+de sa part à Mr le mareschal duc de Duras[217] qui étoit de garde. Ce
+seigneur nous receut bien et nous dits de nous trouver le lendemain dans
+la grande galerie avant que le Roy fut à la messe et nous n'y manquasmes
+pas. Mr de Duras nous présenta à Sa Majesté. Le religieux avoit son
+placet tout prêt, se jetta à genoux et le Roy luy dits en bon Espagnol:
+«Levez-vous, Père, je vais expédier votre placet que vous redemanderez à
+Mr de Pont Chartrain[218].» Et nous nous retirasmes. Le Père étoit bien
+content et je ne l'étois pas. Car je savois que les deux lieutenants du
+Roy étoient ses créatures, mais coment le dire au Roy. Mr de
+Pontchartrain nous détint plus de quinze jours sans nous expédier, et il
+nous dits: «Que prétendez-vous? que les lieutenants du Roy payent pour
+des forbans qui se sont échapés, j'en ay des nouvelles, revenez demain.»
+Nous y fusmes et il nous délivra un paquet bien cacheté disant: «Tenez,
+voilà les dernières ordres du Roy.» Et puis il me demanda: «Et vous?
+retournez-vous aussi à Sainct-Domingue.» Je dits: «Non, Monseigneur, j'y
+ay perdu mon temps et n'espère pas en rien retirer.» Il sourit et ne dit
+rien. J'en tiray mauvaise augure et nous retournasmes à notre auberge à
+Paris de la part de Mr D'Argenson[219]. Et dès le lendemain vint nous
+trouver deux religieux du grand couvent des Augustins[220] nous dirent
+que leur supérieur ne pouvoit souffrir un de l'ordre en auberge, et
+qu'ils avoient une chambre à luy donner et l'enlevèrent au grand couvent
+où il se dit docteur en médecine, et un jeune moine adroit le proclamoit
+habile de tous costés, et il eut beaucoup de gens de considération qui
+tomboient dans ce panneau et s'en faisoit traiter et en bonne foy il ne
+savoit pas son rudimen et atrapa bien des sots. Je voulois m'en revenir
+avec mon épouse, il nous pria sy fort et nous défrayoit jusqu'aux
+carosses dont nous nous servions.
+
+Je pensois à mes affaires, et un jour vers le mois de mars 1703 que
+j'étois en visite chez Mr Ducas[221] qui venoit d'estre fait Grand
+d'Espagne et lieutenant général des armées navales, et après que je
+l'eus complimenté, il me demanda ce que je faisois et que c'étoit domage
+que j'avois quitté le service du Roy, et que je serois fort advancé, je
+luy dits que je n'ay quitté que lorsque je n'avois plus de patrons. Sur
+cela il me dit: «Voulez-vous comander un vaisseau du Roy pour notre
+compagnie de la Siento[222]?» Je luy répondit qu'il me fera bien de
+l'honneur et du plaisir, et il m'en assura et me dits que dans quinzaine
+je fus le trouver à l'assemblée au grand bureau, où je ne manquay pas de
+m'y trouver, et lorsque ces Mrs firent assemblée on me fit entrer et Mr
+Ducas dits: «Messieurs, voilà un homme dont je connois fort les
+capacités au fait de marine et qui a du service sur les vaisseaux du
+Roy, vous ne pouvez mieux à qui donner le commandement d'un des
+vaisseaux.» Et je fus agréé, et l'on me dits que le lendemain j'eus à me
+rendre chez Mr Pasquier, directeur général de cette Compagnie Royale,
+pour faire avec luy mes conditions d'engagement, ce qui fut arresté, et
+Mr Pasquier me donna congé pour un mois pour reconduire mon épouse et
+pour disposer de mes affaires domestiques, et après ce terme expiré
+ordre de me rendre à Paris pour y recevoir mes derniers ordres, lesquels
+portoient de me rendre incessament à Rochefort pour faire le radoub du
+vaisseau du Roy nomé l'_Avenant_ et de ne l'armer que de 36 canons et
+160 hommes d'équipage et que toute chose me seroit fournie à l'arsenal
+touchant ce qui concernait le radoub et l'armement quant aux vituailles
+et dépences; pour les engagements des équipages la compagnie fourniroit
+le nécessaire par Mr Du Casse, directeur à Rochefort, et à la Rochelle
+par Mr Herault père et fils. J'arrivé à Rochefort au comencement
+d'octobre. Après avoir salué Mr Begon[223] intendant et Mr Du
+Magnou[224] et marquis de Villette pour lors comandant, je fus chez Mrs
+les officiers du port, dont j'étois fort connu et nous travaillasmes de
+concert au devis de ce qu'il y avoit à faire au vaisseau, après quoy me
+restoit les soins d'y faire travailler, ce que je fis avec beaucoup
+d'exactitude. La Compagnie nomma Mr de Fondat pour capitaine de la
+frégatte la _Badinne_ et le sr Barnaban pour capitaine du vaisseau le
+_Faucon_ de chacun 30 canons et le sieur Desmonts capitaine de la
+frégatte le _Marin_ montée de 26 canons et chaque de 130 hommes. L'on
+travailla au radoub des quatre à la fois, et aussy Mr Marin[225]
+capitaine de brulot pour comander la frégatte l'_Hermione_ de 30 canons
+pour porter aux isles de l'Amérique Mr Deslandes[226] intendant à
+Sainct-Domingue et directeur général dans toute l'Amérique pour cette
+royale compagnie. Nos frégattes et vaisseaux ne furent aprestés qu'à la
+my de février 1704 que nous sortismes la rivière de Rochefort et fusmes
+à la rade de l'isle d'Aix huipt jours pour y recevoir nos rechanges et
+les poudres et munitions ensuite nous fusmes en la rade de chef de Bois
+pour recevoir les marchandises pour la traitte des neigres ainsy que les
+vituailles, et la Compagnie m'honora de me donner le commandement sur
+l'escadre de nos quatre vaisseaux. Le sieur de Fondat voulut prétendre
+commander disant qu'il étoit mon ancien dans le service de cette
+compagnie, ayant fait un voyage dans une de leurs frégattes. Mr Du
+Casse, lieutenant général des armées du Roy, qui avoit toute direction,
+luy demanda combien de campagnes il avoit fait au service de Sa Majesté,
+ne sachant que répondre il luy dit de m'obéir ou d'estre démonté et le
+tout fut apaisé. Et Mr Du Coudray Guymont[227] arriva aussi en rade du
+chef de Bois avec le vaisseau du Roy l'_Alcion_ de 52 canons et
+plusieurs frégattes et navires marchands pour l'Amérique et nous
+composant d'une flotte de 46 batiments dont le sieur Du Coudray étoit
+commandant jusqu'à notre séparation et nous partismes le 26 de mars de
+cette rade de chef de Bois, et fusmes tous ensemble à 120 lieux ouest
+des caps sans rencontre d'ennemis, et nous nous séparasmes, et je repris
+le commandement sur nos quatre vaisseaux[228].
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise de dix navires.--Traite des nègres à
+Whydah.--Construction d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de
+l'_Avenant_.--Arrivée à la Grenade, à Saint-Domingue.--Maladie de
+Doublet.--Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de
+France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.--Doublet
+reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.--Il se prépare à un
+voyage dans les mers du Sud.--Il défend Toulon contre les
+Anglais.--Conclusion.
+
+
+Nous fismes nos routes pour nous rendre aux costes de Guinée et lieu de
+destination à Spada, et la première terre de ceste coste que nous
+aprochasmes fut le cap de Mesurade[229] où nous prismes quelque peu
+d'eau et de bois et nous y trouvasmes quelques nègres qui nous vendirent
+un peu de ris, et en passant en vue du cap de Monte le sieur de Fondat
+sur la _Badine_ s'en étant aproché plus que nous y aperceut un navire à
+l'ancre et nous fit des signaux d'aller avec luy ce que nous fismes. Et
+l'ayant aproché nous le reconnusmes estre anglois et nous le canonasmes.
+Ils coupèrent leurs câbles et échouèrent en costes plutôt que de se
+rendre à nous. Nous envoyasmes des chaloupes bien équipées avec nos
+officiers qui le sauvèrent et mirent à flot, et nous descendismes à
+terre où nous trouvasmes une grande baraque faite avec facinnes dont les
+nègres du pays s'en étoient mis en possession et pilloient tout ce qui
+étoit dedans, ayant peur de nous se sauvoient dans les bois avec chacun
+leur charge, de bassins d'étain et des petites canivettes pleines de
+liqueurs composées d'eau-de-vie de grains et avoient enlevé les Anglois
+dans le haut du pays rempli de marais et rivières qui inonde beaucoup de
+ce pays. Nous rapatriasmes de ces naturels du pays qui étoient très
+farouches et pour les amener à nous on leur présentoit des raisins et
+canivettes et pots d'étain qu'ils n'avoient encore enlevés ils les
+recevoient à longueur des bras et nous les arachoient et fuyoient. A la
+fin leur chef nous présenta à nous capitaines chacun un petit bateau de
+roseau qui est le signal de paix et beurent en mesmes les flacons et
+sumanisèrent avec nous par des signes d'amitié ny ayant aucuns de nous
+qui entendissent leur langue ny eux la nostre, et par signes montrant le
+navire anglois et la baraque nous leur fismes entendre de nous amener
+les gens, et ils députèrent deux des leurs qui sur le soir nous
+amenèrent deux hommes et dont il y avoit un françois nomé Pierre Roche,
+de Bourdeaux, qui nous dits avoir esté pris par ce mesme navire à la
+hauteur de Madère chargé de vins et affecté pour la Martinique et que
+luy dit Roche étoit le capitaine du navire et que l'Anglois l'avoit
+envoyé son dit navire et les gens à la Barbade, et luy retenu sur ce
+navire anglois, nomé l'_Archiduc_ avec trois de ces gens, mais que sy
+nous n'avons pas de compassion des autres qui ont esté enlevés
+qu'indubitablement ils seront tous mangés par les Barbares qui sont
+antropophages, et qu'ils avoient un des quartiers d'hommes pendus à des
+crocs et qu'on leur fit entendre que lorsque les quartiers seroient
+mangés on leur en feroit autant, et qu'on le fit boire dans un crâne où
+la chaire étoit encore fraiche. Et sur cette déposition nous nous
+saisismes du chef et de dix autres leur faisant entendre de nous
+renvoyer les autres. Il députa les deux mesmes qui avoient amené le dit
+Roche et le lendemain nous ramenèrent le capitaine Anglois et reste de
+son équipage, excepté un jeune homme nepveu du dit capitaine qui fut
+mangé en sa présence la nuit précédente dont il étoit fort afligé. Ils
+traitoient du bois en bûche très jaune et busche de bois de campesche et
+puis nous en alasmes avec ceste prise où il n'y avait presque plus rien
+dedans et nous laissasmes les bois en buscher, et poursuivismes nos
+routes, et cinq jours après étant éloignés viron à trente lieux au large
+de Sestre, la _Badinne_ aperceut un navire sur lequel elle donna la
+chasse, et nous tira du canon pour nous appeler, l'ayant reconnu navire
+Holandois et mesme Mr Fondat le fut ataquer, mais n'osoit l'aborder le
+croyant aussy fort que luy, ce qui m'obligea d'y aller. Et étant à
+portée du dit Holandois je luy envoyay deux bordées de canons et il se
+rendit et nous l'amarinasmes. Le capitaine nomé Simon Roux fut blessé à
+la cuisse et au jaret, dont il se guérit longtemps après. Je fis
+amariner par mes gens et officiers cette prise qui étoit une flutte de
+350 thonnaux et 24 canons, 70 hommes d'équipage et nomée la _Rachel
+d'Amsterdam_ destinée pour le fort de Mina où est le comptoir de
+Holande, et étoit chargé de beaucoup de bons effets pour la traitte des
+neigres, et nos officiers et équipages de nostre petite escadre ne
+manquèrent pas de piller beaucoup de choses, quelques soins que je peus
+aporter à les en empescher, et tout ce qui fut emporté dans mon bord de
+marchandises je fis prendre un état par notre écrivain du Roy et par nos
+commis préposés de la Compagnie et les fit enfermer dans une de nos
+soutes qui avoit esté vidée de biscuits, promettant à tous nos officiers
+que lorsque nous arriverons à un port de l'Amérique soit Cartagesne ou
+Portobello où il s'y doibt trouver un directeur de la compagnie que nous
+luy déclarerions tous les susdits effets provenant des prises, et que ce
+qu'il nous adjugera estre pour nous que j'en feray faire les partages
+entre nous afin de n'avoir des reproches de la Compagnie. Mais cela
+m'attira autant d'ennemis qui vouloient posséder chacun leur part pour
+les trafiques aux costes de Guinées, ce qui nous étoit bien défendu par
+nos engagements en fin d'une bonne paix que nous vivions, ce me fut
+autant d'ennemis. Et continuasmes nos routes et fismes encore quelques
+prises de trois brigandins anglois et de cinq brigandins portugois de
+peu de valleur et dont nous en redonnasmes quatre à nos prisonniers pour
+les reconduire ou bon leur sembleroit. Nous fusmes devant le fort d'Acra
+où est deux comptoirs, l'un Holandois et l'autre pour le Roy de
+Dannemarc dont le lieutenant vint à mon bord savoir sy je voudrois
+traiter quelques effets de la prise Holandoise. Je luy dits ne le
+pouvoir faire et mes officiers demandoient leur part des pillages que je
+ne voulus leur acorder, ce qui redoubla la haine contre moy, jusqu'à
+nostre aumonier qui étoit le pis de tous et à les animer. Enfin le 27 de
+septembre 1704 nous arivasmes à la rade de Juida[230], lieu de
+destination où étoit nostre comptoir sous la direction du sieur Gommets.
+Il fallut débarquer au rivage pour l'aler trouver à deux lieux dans les
+terres où ets le Roy en la ville de Xavier qui nets qu'un hameau de
+cabanes en forme du dessus d'un colombier, les murs d'argille et
+couverte de roseaux. Et estant advertis qu'il est dangereux aux
+Europiers d'estre mouillés particulièrement au ventre, l'on enfonce dans
+un baril ce qu'on a de bonnes hardes pour échanger sitots que l'on est
+débarqué et on at sur soy simplement que veste et culotte et bas, car on
+ne peut débarquer que très rarement sans estre mouillé des flots, en
+premier lieu partant d'abord dans les chaloupes lorsqu'on aproche de la
+barre. Il faut mouiller l'ancre de la chaloupe et se tenir au dehors des
+brisans de la dite barre, puis deux ou quatre nègres s'embarquent dans
+un canot et viennent vous recevoir et ce que vous avez repassent par
+dessus la dite barre, qui est toujours fort agitée et qu'il est presque
+impossible d'éviter d'estre mouillé, et à l'abord du rivage sont
+plusieurs neigres préparés à vous débarquer promptement et échouer le
+dit canot, et au cas qu'il soit comblé d'eau en passant la barre, ils
+vous repeschent, mais il en périt quelquefois des nostres, et lorsqu'on
+a repris les hardes du baril, on change sans estre à couvert, puis on
+vous présente un hamac attaché à une bonne perche par les deux bouts du
+dit hamac, et vous couchées de vostre long, et deux forts neigres le
+chargent sur leurs épaules et vous portent jusqu'au comptoir parce qu'il
+y a plusieurs étangs pleins d'eaux à passer sur cette route, ce qui en
+fait leurs fortifications, et il n'y a d'eau que jusqu'à la ceinture
+d'un homme de bonne taille. Etant arrivés, Mr Gomat et autres comis nous
+reçoivent civilement, et nous présentent bien à manger, et après estre
+reposés jusque sur les 3 à 4 heures, il me conduit avec un ministre
+d'Estat avec nos présents.
+
+L'on y entre par une basse cour quarrée, entourée de basses maisons, les
+murs d'argile et couverte de rozeaux, et ladite basse cour sans pavés. A
+l'entrée est un corps de garde gardé par dix ou douze noirs avec leurs
+fusils apuyées contre le mur, et à l'entrée de la salle est un
+sentinelle sans armes et la dite salle sans porte, où à l'entrée est
+tendu du haut en bas une étamine comme d'un pavillon de nos navires par
+careaux rouges et blancs. Le ministre de la marine nomé le capitaine
+Asson, homme très bien de taille et d'esprit quoyque noir laissa ses
+gardes à l'entrée de la cour de ce magnifique palais, et lorsqu'il nous
+conduit proche le rideau sans couler il se mit à marcher par dessoubs
+sur ses genoüils et ses mains passant par dessoub le dit pavillon comme
+une beste jusquà estre à portée de parler au Roy, et luy annoncer notre
+venue pour avoir son audience. Et il revint sur ses pas en la mesme
+posture, le cul en arrière jusqu'à dépasser le dit pavillon, et puis il
+se dressa en nous disant d'entrer et de nous seoir sur les tabourets qui
+étoient en la dite salle. C'étoit des sièges d'une masse d'argille qui
+ne peuvent estre remuez, et il nous suivit sur les quatres pattes ainsy
+dire, et en cette figure s'aprocha du cabinet Royal situé dans le milieu
+de la salle contre le mur qui est un petit enclos de cannes de roseaux
+où ce roy noir des plus noirs étoit couché sur une natte sur le costé
+apuyé sur son coude et fumant une pipe de tabac, et du costé de sa teste
+est une ouverture à cete alcôve, et aux pieds où étoit une négresse qui
+tenoit un bassin de cuivre très salle pour luy servir de pot de
+comodité, et luy emplissoit une autre pipe pour fumer et vis-à-vis son
+estomac étoit une plus jeune noire assise sur ces talons tenant un vase
+de fayence où le dit Roy crachoit affin qu'à nuit fermante, au son du
+tambour, on enteroit ces Reliques, etc. A son audience il me fit dire
+par son ministre, capitaine Asson, qui parloit françois sans avoir sorty
+du pays, l'ayant apris dans notre comptoir. Il témoigna sa joye de notre
+arrivée, et qu'il m'invitoit avec les autres capitaines de mon escadre
+au lendemain à disner, et nous présenta un petit verre d'au-de-vie et
+puis nous retirasmes au comptoir où fusmes souper et coucher.
+
+Au lendemain, nous fusmes sur les unze heures introduits par le mesme
+ministre pour le disner. Ce fut la mesme sérémonie à notre entrée, et
+une table fut dressée au milieu de douze tabourets d'argille immuable,
+et je fus placé à celuy plus proche de l'ouverture de l'alcôve pour que
+le Roy me fit entendre ces discours par un autre interprète, veu que le
+capitaine Asson étoit à table avec nous pour représenter sa place. Et
+l'on nous servit du riz avec des poulles et force poisure, puis du
+boeuf, du cabrit et des poules en abondance, rôties, à demy bruslées,
+les cuisses et les ailles sans brochettes, tirant des bottes de chaque
+costé. Le pain et le vin ayant esté fourny et les serviettes par Mr
+Gomet, et aux deux bouts de la salle qui nest planchée ny voutée, voyant
+les lattes et roseaux et quelques lézards et couleuvres coure au
+travers, à ces deux bouts étoient grand nombre de femmes et filles du
+sérail que chantoient à gorge déployées et d'autres jouent avec des
+cornes de bouc parées et d'espèces de cilintres de fer où il y avoit des
+bagues de laiton, d'autres de courges et calbasses ornées de cordes, et
+des bassins de cuivre sur lesquels on changeoit différents tons
+faisoient cacafonie au lieu d'harmonie, ce fut l'opéra dont j'aurois
+voulu en estre bien éloigné. Le Roy me fit l'honneur de boire deux fois
+de l'eau-de-vie à ma santé et du Roy notre Maistre.
+
+Mr Gomet me prévint de demander à sa Majesté la permission de faire
+bastir un fort au delà du passage des eaux affin d'y reporter les
+effects de la compagnie que l'on débarqueroit venant de leurs vaisseaux
+qui ne pouvoient de mesme jour estre transportées au comptoir, et que
+les neigres en voloient grande partie pendant les nuits, et il nous
+accorda nostre demande. Mr Gommet m'en pria et mes confrères, et je
+demanday au Roy 200 hommes et femmes pour bescher les fossés, et de la
+mesme terre qui est toute argille la faire humecter et pétrir par ces
+gens pour en dresser nos murs tant de la fortification que des
+logements, ce qui nous fut accordé. Après quoy nous visitasmes le lieu
+plus convenable et en dressay un plan en forme d'une citadelle à quatre
+bastions et six demye lunes, savoir: une entre deux bastions et deux aux
+costez de l'entrée du pont levis, et puis les logemens et magasins que
+je tracey. Après quoy le Roy nous envoya plus de 400 personnes hommes et
+femmes, lesquels creusèrent leurs fossées sur les alignemens que j'avois
+marqués de 24 pieds de large sur douze de profondeur, et des mesmes
+terres du fossé les nègres et négresses au nombre de 50 la pilloient
+avec leurs pieds pendant que d'autres y jettoient de l'eau et formoient
+comme une dance ronde s'entretenant par dessoubs les bras, pendant que
+deux femmes chantoient une cadence au milieu, puis les autres aportoient
+cette terre détrempée sur les alignements du bord du fossey venant en
+dedans du fort, en largeur, pour fondemens de 22 pieds et sur la
+première toise d'élévation réduit à 18 pieds, et à la seconde thoise sur
+16 et à la demie thoise sur 12 pieds, formant un rempart couvert en
+dehors d'un parapet de 5 pieds à la base, et sur 4 pieds de hauteur deux
+pieds d'épaisseur avec des créneaux de 4 pieds de distance, ainsy les
+bastions à proportion avec six embrasures à canons chaque et creneaux
+entre iceux, et à l'entrée de la porte étoient soubs le terrain du
+rempart deux corps de garde celuy de la droite à costé de l'entrée, et
+celuy de la gauche un peu plus en dedans de la place, et y fismes un bon
+puits qui à douze pieds de profonds fournissoit de l'eau abondament.
+Nous condannasmes la prise holandoise à estre depiècée; nous coupasmes
+ses ponts par quartiers pour servir de plate forme soubs les canons des
+bastions et montasmes les 24 canons. Nous fismes double porte et le pont
+levis des mesmes tillacs de ce navire et les herces du pont levis des
+plus forts barots avec les chaisnes de fer destinées pour leurs vergues.
+Et puis je fits arborer le grand mât d'hune avec un autre mâts ajusté
+par dessus pour y arborer un grand pavillon blanc sur le bastion du
+costé de la mer que l'on voyoit de plus de trois lieux, et pour la
+première fois on célébra une grande messe et puis les canons du fort
+tirèrent et nos vaissaux y répondirent.
+
+La saison nous pressoit à partir, nous laissâmes à Mr Gommet de faire
+ses logements à son loisir, et travailla pour expédier notre chargement
+et à celuy de la _Badinne_, et il nous délivra 560 nègres et à la
+_Badinne_ 450 et des vivres et rafraichissements du pays. Nous avions
+mis nos eaux et nos bois dans la prise angloise l'_Archiduc_ et aussy
+dans un gros brigandin portuguais pour venir avec nous, et laissasmes
+les vaissaux le _Faucon_ et le _Marin_ à cause qu'il n'y avoit pas
+suffisamment de noirs pour leurs chargements, et partismes de Juida au
+15 de novembre 1704. Et avant de quitter ce pays j'en diray
+succinctement de leur Religion et police.
+
+Ils sont tous païens et idolâtres de différentes choses à leur fantaisie
+quoiqu'ils aient un grand marabout et d'autres inférieurs. Le grand
+marabout étoit le frère de ce capitaine Asson qui un jour me convia à
+disner. Et attendant qu'il fut apresté, l'envie d'aller aux commoditez
+me prit et il m'enseigna un cabinet où m'étant mis sur le siège
+j'aperçeu sur le mur vis-à-vis de moy un serpent vivant gros comme le
+bas de ma jambe et qui me regardoit fixement. J'eus frayeur et m'enfuit
+la culotte en la main et dits au capitaine Asson sy c'étoit pour me
+jouer pièce qu'il m'avoit envoyé au cabinet au serpent. Il se prit à
+rire et à le dire à son frère Marabout, lequel y alla et aporta sur ces
+bras ceste hideuse beste qu'il caressoit. Je m'en éloignay, et il me
+dit: «N'ayez pas peur cest notre fétisse» qui veut dire leur Dieu. Et
+ils luy donnèrent du pain de mahis et le reportèrent. Les uns adorent
+des cayemants, autres des lézards, autres des chauves souris qui sont
+gros comme des pigeons, les autres des arbres, des marmousets faits de
+terre et plusieurs choses, cependant sont tous circoncis et ont du
+judaïsme et du mahométisme, et ceux qui sont convaincus de crimes sont
+vendus esclaves ainsy que les prisonniers de guerre qu'ils font sur
+leurs ennemis et ils ont autant de femmes qu'ils en peuvent entretenir.
+
+Quant à leur police, ils sont six Ministres, qui pour distinction
+portent une peau de veau et dont les extrémitées en sont ostées, et la
+pend avec un cordon de cuir du bout où étoit la queue pendue à leur col,
+le poil en dehors trainant de l'épaule gauche au genouil, et lorsqu'ils
+passent par les chemins les peuples se croupissent sur leurs talons et
+joignent leurs mains qu'ils frappent l'une contre l'autre très doucement
+en baissant la teste et se relèvent lorsque ce ministre les a dépascées.
+Le premier est pour la perception des droits du Roy et pour le règlement
+de la justice et pour mettre à prix les denrées pour les subsistances,
+aux marchées, qu'il change de lune en lune. Il est habillé de thoile de
+coton rayées de blanc et bleu ayant sur la teste un chapeau de longue
+forme pointue et garny sur les bords de petits rubans de diverses
+couleurs comme nos païsans aux nopces, et il monte sur une bourique
+grise ayant pour selle un tapis de thoille de coton rayé et sans étriées
+et un mors de bride d'un os de cabrit, et sortant du palais Royal il
+dit: «Il faut aler à un tel ou tel village,» et une femme porte sur sa
+teste une grande caisse de tambour ayant derière elle une autre femme
+qui avec ces deux mains frape toujours une cadence à leur mode, et bien
+du peuple qui les suive. Et lorsqu'ils sont arrivés au hameau ce
+Ministre étant monté tournoye autour de tout ce qui est exposé en vente
+et en dit le prix qu'on doibt les vendre, on troque d'autres choses
+n'ayant autres espèces de monnoye que des petits coquillages nommées des
+bouges et lorsqu'il a fixé les prix il dit: «A l'autre lune ce marché se
+tiendra à un tel hameau.» Puis il dessend à plat cul, s'asiet sur
+l'herbe et on luy présente beaucoup de plats de viande cuittes et des
+fruits du pays qu'il mange assées sobrement, et en donne à ses
+tambourineresses et gens de la suitte, puis il laisse ses restans à la
+populace. Cette politique est pour ameilliorer et faire valoir chaque
+hameau et puis il retourne comme il ets venu[231].
+
+L'autre ministre ets pour la discipline des Guerres; l'autre est pour
+despescher et recevoir les couriers qui sont toujours de pied, ne
+sachant écrire.
+
+L'autre est nostre capitaine Asson pour la Marinne, mais un des plus
+beaux noirs que l'on puisse voir ayant de beaux traits, un nées bien
+fait, point les lèvres grosses, grands yeux et un beau front, d'une
+taille de cinq pieds 8 pouces et bien proportionné de corps et très poly
+et gracieux, parlant joliment françois et généreux. Son frère n'est pas
+sy bien fait ny poly quoyque grand marabou, et nous n'avons pas de
+missionnaires dans tous ces vastes pays où il y a tant de royaumes
+divizées qui se font la guerre pour avoir des esclaves et ont
+différentes moeurs et religions quoyqu'elles tiennent toutes de Mahomet.
+
+Nous reprenons notre route pour nous rendre au cap de Lopès, à 2 degrés
+au sud de la ligne équinocxiale, pour y prendre des eaux et du bois
+avant que d'entreprendre le trajet de passer à l'Amérique et nous y
+arivasmes au 1er de décembre 1704 avec la _Badinne_ et nos deux prises,
+et nous envoyasmes nos chaloupes avec bien du monde pour nos expéditions
+de bois et eaux. On me raporta qu'il y avoit plusieurs buschers de bois
+coupé à vendre à très bon compte, et qu'il y avoit 5 ou 6 neigres pour
+le débiter et entr'autres un qui se disoit le Roy du pays. J'ordonné
+d'achepter tous les dits bois coupés, tant pour faire une prompte
+expédition que pour conserver nos équipages, sur ce que ce païs est très
+mal sein pour nos Européens. Et ce Roy se fit aporter à mon bord, ayant
+le corps enveloppé d'une pagne ou coton rayé bleu et blanc. C'étoit un
+grand homme bien fait, pouvoit estre âgé d'une soixantaine d'anées,
+ayant au menton une barbe longue de 4 à 5 doibs et fourchue. Il avoit à
+son col une médaille de plomb doré qui lui tomboit sur le creux de
+l'estomac, qu'il avoit eue d'un Holandois qui luy fit acroire que le
+prince d'Orange étoit son cousin et luy avoit envoyées et en faisoit
+beaucoup de cas. Je luy fits présent de mon manteau écarlate, galonné
+d'or, au nom du Roy Louis de France; et nos gens qui s'étoient cabanées
+à terre pour diligenter notre travail m'aprirent que ce Roy et ces gens
+avoient pour couchure un grabat sur 4 fourches eslevées de 2 à 3 pieds
+sans autre chose que des bastons de cannes de rozeaux proche les uns des
+autres luy servant de paillasse et matelats, et qu'avant de se coucher
+ces gens luy amassoient des fagots de haziers où il métoit le feu et
+lors que tout estoit bien bruslé il poussoient les cendres et petits
+charbons tout chauds dessoubs et les étendoient de toute la grandeur de
+ce lit et puis il se couchoit à nud dessus pour consserver sa santé. Et
+quelques des nostres furent à la chasse des buffes, et nous en
+aportèrent plusieurs quartiers que l'on ne trouvoit pas de mauvois goût
+excepté que la viande en étoit brune et un peu dure, et ceux qui furent
+à cette chasse on me les raporta très malades ayant leurs esprits très
+égarées. Je n'avois pour lors qu'un malade dans mon bord qui étoit le
+sieur Auber, nostre enseigne et mon parent, et dont il n'y avoit plus
+d'espoir de vie étant aténué depuis plus de 3 mois des fièvres et
+dyssenteries. Nos travaux étoient fort advancées le 7 décembre au soir,
+que je dits à notre aumosnier que je le priois de se préparer à nous
+dire la messe de bon matin pour la faire entendre à nos équipages à
+cause de la feste de la Vierge avant qu'ils reprissent leur travail,
+L'aumosnier dressa l'autel dès les cinq heures du mattin et entendit
+quelqu'un de confesse, et pendant ce temps les comis de la calle
+disposoient pour le déjeuner des équipages. Je faisois donner à chacun
+un grand verre d'eau-de-vie. Ils furent à deux pour en tirer d'une pièce
+qui étoit en perce et ostèrent la chandelle de leur fanal contre toutes
+nos déffences et aprochèrent cette lumière de la bonde de la dite pièce,
+que par atraction, la lumière se communiniqua dans l'eau-de-vie et le
+malheureux comis nomé Corbin, courut pour avoir de l'eau pour éteindre
+le feu, au lieu de boucher la bonde de quelque nipes ou de s'assoir
+dessus, et en peu la pièce défonssa et fit un bruit sourd, comme un coup
+souterrain: J'étois proche l'aumosnier qui n'avoit que la chasuble à
+mettre; nous fusmes épouvantées. Je courus pour m'informer et l'on cria
+au feu et toute l'équipage émues se jettoient dans les chaloupes. Je ne
+pouvois les obliger de rentrer; je pris un sabre et me jetay dans la
+chaloupe et frappay dessus et j'en blessay plusieurs et fis prendre les
+sceaux d'eau; mais le feu gagna en plusieurs endroits et dans les
+cordages des mats, dont les vergues tombèrent à bas, et alors je me vis
+entièrement abandonné de tous. Je m'exposay encore à tirer le sieur
+Auber de sa chambre et ne peut se tenir debout; le feu l'embraza, et
+avec bien de la paine, je gagné en avant du navire et courut sur le
+beaupré où je trouvé une petite chaloupe d'une de nos prises, avec 6 de
+nos hommes. Je me glissey le long d'une corde et ils me receurent, et je
+les fis ramer droit en avant et nous n'étions à portée d'un pistolet,
+que tous nos canons chargées et échauffées du feu tiroient des deux
+bords, qui obligèrent ceux de la _Badinne_ de couper les câbles pour se
+tirer des coups, et en mesme temps le feu prit à nos grandes poudres,
+qui étoient en bonne quantité, et le vaisseau sauta en morceaux, avec un
+bruit épouvantable, et il tomba sur les reins d'un des nostres dans
+notre petite chaloupe une pièce de bois qui écrasa ce pauvre homme, et
+sans sa rencontre nous aurions esté coulées au fonds; c'étoit une choze
+épouvantable de voir des noirs et neigresses nager sur l'eau quoyque
+plusieurs avoient les fers aux pieds, et les requiens en grand nombre
+les dévoroient, nos chaloupes couroient de tous costés et en sauvèrent
+environ une centaine, dont la plupart estoient endomagées par le feu, et
+je me retiray au bord de la _Badinne_ presque tout nud, sans perruque ny
+souliers, n'ayant que des calssons de thoile et la chemise, et des bas
+de fil a étrier. Le capitaine avec lequel j'avois eu quelque froideur me
+receut sans compassion, cependant il me fit donner la chambrette de son
+segond. Et le chagrain s'étant emparé de moy je fus saisy d'une grosse
+fièvre et mal de teste, et me survint une dissenterie lientérique, et
+comme mon équipage partye sauvées dans ce navire et les noirs il falut
+retrancher les vivres ayant un trajet de plus de quinze cents lieues à
+faire avant de pouvoir recevoir aucun secours, lorsqu'on pesa tout le
+biscuit et il s'en trouva pour deux mois à chacun quatre onces par jour
+pour chaque homme, et d'abondant pour les officiers de la chambre à
+chacun deux moyens verres de vin, qui étoit tourné à demy aigre et des
+viandes de boeufs et lards corrompues, ce qui étoit très contraire à ma
+dissenterie et fièvre continue. J'acheptay de quelques matelots huipt
+testes d'ail, et dont j'en mettois trois à quatre gousses dans un petit
+pot avec la moitié de ma ration d'eau avec deux onces de mon biscuit que
+je faisois mitonner et y répandois une cuillerée de très méchante huile,
+c'étoit en lieu de bouillon chaque jour; peut-on plus souffrir sans
+mourir! Et en 50 jours dans cette traversée nous atrapasmes à Lisle de
+Grenade, où je me fits débarquer avec un petit mousse pour me servir. Je
+loué une petite loge sur le bord du port, et my reposois sur un matelas
+très mince et dur allant des cinquante fois à la selle par jour, jettant
+le sanc et du puts. Mr De Bouloc étoit gouverneur et Mr Gilbert,
+lieutenant de Roy, qui ne donnoient aucun secours. Mais un Père Capucin,
+nommé le Père Jean-Marie qui servoit de curé m'asista de quelques poules
+et d'oeufs et de ces visites dont je luy ay eu obligation.
+
+Un mois après arriva aussy nos deux autres navires, que nous avions
+laissés à la coste de Guinées. Je présentay une requeste à tous les
+capitaines et au gouverneur de m'octroyer le comandement de notre prise
+l'_Archiduc_ avec un ou deux de mes officiers pour nous faire gagner des
+gages pour nous récupérer d'une partie de nos malheurs: et nous fusmes
+refusées, disant que ce seroit faire affront de destituer le lieutenant
+qu'ils y avoient pozé, et qui n'avoit d'expérience que de deux voyages
+sur mer. Après ce refus, je demandey le commandement de nostre autre
+prise, le brigandin portuguais qui étoit tout désagrée de maneuvres et
+voilles uzées, faisant mesme une voye d'eau, affin de me conduire dessus
+à Sainct-Domingue y trouver Mr Deslandes, Intendant et Directeur pour
+luy rendre compte du malheur arivé et me procurer passage pour France,
+et ils aimoient mieux abandonner le dit Brigantin dans le port dont le
+Gouverneur voulut en profiter et le disoient incapable de pouvoir
+naviger, mais comme le sieur Griel mon lieutenant et moy protestasmes
+que nous nous obligions de le conduire à Sainct-Domingue, où il seroit
+vendu au profit de la compagnie on ne peut plus nous le refuser. Et dans
+cet intervale ariva Mr Guérin, nepveu de Mr Saupin, avec un vaisseau du
+Roy de 52 canons qui venoit de prendre le fort de Sarelione en Guinée
+sur les Anglois, et il eut compassion de mon pitoyable état, et m'offrit
+le passage et sa table. Mais comme il ne devoit sitôt faire son retour
+en France et devoit aller à Cartagesme et ailleurs, je le remerciay et
+le priay de m'assister de quoy réquiper mon brigantin, ce qu'il fit
+obligeamment, et il m'envoya un matelas et traversain et une courte
+pointe, et il me presta cent cinquante piastres que depuis je luy ay
+rendues avec bien des remerciements.
+
+Enfin après deux mois de séjour à nos trois vaisseaux et s'estre bien
+rafreschis et repris des vivres d'eux, savoir: le _Marin_ et
+l'_Archiduc_ suivirent leur destination pour Laguaire coste Espagnole.
+La _Badinne_ qui avoit embarqué mes officiers et équipages et les
+capitaines de nos prises, faisant la route pour Cartagesne, fut
+nuitamment s'échouer à toutes voilles sur un banc de rochers où tous
+périrent excepté le capitaine Sr Frondat, et 7 à 8 hommes qui
+s'échapèrent dans un canot sur une ille voisine inhabitée où ils n'y
+trouvèrent que quelques lézards et tortues qu'ils faisoient cuire au
+soleil, et un bateau de Cartagesne les sauva par hazard. Le _Faucon_ fut
+très heureusement à Portobello, et y avoit quelques de mes gens.
+
+Le Sieur Griel et Vattier mon nepveu avec dix de nos matelots
+caresnèrent notre brigandin, étanchèrent sa voye d'eau. Nous le
+réquipasmes de notre mieux et de mon argent nous le ravitaillasmes et
+nous partismes de la Grenade (avril 1705) et en huipt jours nous
+arrivasmes au Cap François de Saint-Domingue, où je présentay mon
+rapport que j'avois fait devant le juge de la Grenade, vérifié des
+écrivains du Roy de notre Escadre, présenté à M. Fontaine Directeur,
+ainssy luy remit le Brigantin qu'il fit vendre neuf mil livres, et Mr
+Fontaine me dits qu'il me faloit aler trouver Mr Deslandes, Intendant et
+Directeur général, qui demeuroit au Leogane à 70 lieux par terre pour
+luy présenter mon raport et justifications. Et ne se trouvant pas de
+navire pour aler au Leogane, quoyque toujours dans l'infirmité de ma
+maladie, j'achepté un cheval pour me porter par terre et louay un nègre
+pour me conduire et porter des vivres, car il n'y a pas de maisons ny ou
+coucher que dans les bois jusqu'à Artibonnite, à 20 lieux de Leogane, où
+j'arivey la 5e journée et n'en pouvant plus, et un habitant charitable,
+nommé Mr Rossignol, que j'avois connu il y avoit près de 30 ans fort à
+son aise à L'ille de Sainct-Cristofe fut dépouillé de tous ses biens par
+les Anglois et s'est venu établir en ce lieu, et m'y a retenu 4 jours à
+me procurer tous les soulagements qu'il peut et renvoya mon nègre
+conducteur pour m'épargner et m'en donna un autre pour me conduire au
+Leogane où j'arrivey sur la fin d'apvril chez M. Deslandes Intendant,
+lequel me receut d'un air froid, me disant bien compatir à mes paines et
+misères que j'ay soufertes et à soufrir sur ce que j'avois bien des
+ennemis à combatre qu'une aussy grande compagnie, et que des gens de mon
+équipage avoient bien fait de mauvaises déclarations contre moy, je luy
+présentay mon raport et luy demandey sa protection. Il me dits de le
+garder pour mes justifications lorsque je serais en France, et qu'il me
+nuiroit plus en voulant servir veu que la compagnie a esté toujours
+persuadé qu'il étoit de mes amis et que sans paroistre pour moy, il me
+rendra des meilleurs services et par ses amis. Il me fit donner une
+chambre chez luy et un petit nègre pour me servir et ordonna à son
+maître d'hostel d'avoir soin de moy et que rien ne me manquats. Le
+chagrain s'empara de mon esprit et je retombay plus mal que cy-devant.
+Et bien un mois après M. Duquesnot, Procureur général du consseil, étoit
+venu voir M. l'Intendant, et puis demanda à me voir, et il me fit bien
+des amittiez me conssolant sur mes malheurs et m'offrant de l'argent et
+des services, et me pria d'aller demeurer chez luy jusqu'à l'ocasion de
+pouvoir m'embarquer pour France, disant que l'air étoit meilleur chez
+luy et que Mr l'Intendant n'ayant pas de femme, je n'étois pas bien
+soigné et que Madame son épouse avoit tous les soins possible, et en fut
+dire autant à M. l'Intendant lequel consentit que j'alat chez Mr
+Duquesnot, et fit disposer son carosse pour my porter. Et effectivement
+la bonne dame Duquesnot eut de grandes atentions pour me soulager et
+plus d'un mois après ariva un vaisseau du Roy de 50 canons nomé le
+_François_ commandé par Mr De Corbon-Blenac[232], qui m'avoit promis mon
+passage, mais ma maladie redoubla, que lorsqu'il étoit prêt à partir
+pour France je receu mes derniers sacrements. Et ayant fait mon
+testament, et puis je tombay dans une létargie pendant plus de six
+heures et sans aucune connoissance, ny pouls ny mouvement de vie. L'on
+me posa une glace sur la bouche sans y apercevoir d'aleine, et pour plus
+de seureté le chirurgien m'ouvrit la veine au pied dont il n'en sorty
+aucun sang. L'on me creut mort et l'on l'envoya dire à Mr l'Intendant,
+qui le manda dans ces lettres à Mr De Pontchartrain par le vaisseau le
+_François_ qui partoit pour France. L'on demande le carosse de mon dit
+S. Intendant pour porter mon corps à l'église de l'Ester, à une bonne
+lieux du logis et où l'on avoit fait creuser ma fosse. L'on m'avoit
+jetté en bas du lit dans la place et l'on m'enssevelissoit que c'estoit
+presque finy, lorsqu'un débordement du cerveau me débonda par le nez par
+un éternüement jetant et par la bouche un sang noir et pourry. L'on
+s'écria en disant: «Il n'est pas mort.» L'on me décousit et délia
+aussytots, et l'on me remit sur un matelat, où l'on s'aperceut que mon
+pied saignoit et qu'on n'y avoit pas mis de ligature. Madame Duquesnot
+fit venir du vin qu'on verssa dans un bassin d'argent et trempa son
+mouchoir avec une dentelle et m'essuya le nez et la bouche m'arosant les
+tempes. Mes yeux s'ouvrirent, revenant de mon entousiasme[233] je revins
+en connoissance, et l'on me fit prendre un cordial et du bouillon qui me
+fortifièrent, et l'on me fit le récit de tout ce contenu, et puis Mr
+l'Intendant eut la bonté de me venir voir et m'encourager ainsy que
+beaucoup d'honnestes gens, mais j'étois dans des grandes faiblesses. Et
+les Pères de la Charité de Sainct-Jean de Dieu m'étant venus voir me
+sollicitèrent d'aller chez eux y demeurer. Et voyant que j'y avois
+répugnance ils me représentèrent que tous les officiers du Roy qui
+étoient malades n'en faisoient aucunes dificultées, ce qui m'engagea d'y
+aller. Et effectivement leurs bons traitements et bons soins me
+rétablirent mes forces, à la diarée prêt, dont ils ne peurent me
+garantir non plus que d'une fièvre lente. Mais cependant au bout de deux
+mois je me trouvois en un état de pouvoir m'exposer de repasser en
+France à la première ocasion.
+
+Et il survint chez les bons religieux de la Charité un nomé Rouleau,
+marchand et intéressé sur un navire de trente canons nomé le _Duc de
+Bretagne_, de Bourdeaux, lequel sieur Rouleau disna avec ces bons Pères
+et moy. Et il nous comptoit son chagrain qu'il voyoit un voyage ruineux
+pour luy et sa société, que la plupart de ces vins s'estoient gastées et
+qu'il luy restoit encore bien des effects en balots de thoile blanchies
+dont il ne pouvoit avoir débit. Je pris la parolle: «Vous voyez que ces
+marchandises ne sont que peu de débit. Je say ou vous pourriez vous en
+deffaire avec advantage.» Et il ouvrit les yeux. Je luy dits. «Il vous
+faudroit aler à la Havane Isle Espagnolle, à 150 lieux d'icy, où j'ay un
+bon amy et parent qui est directeur de la compagnie de Lassiento et
+commissaire de marine pour le Roy, et il nets pas permis aux navires
+françois d'y négossier mais bien d'y relascher au cas de nécessitées, et
+pour y parvenir il faudra faire une voye d'eau au navire lorsque que
+l'on sera prets du port et faire bien pomper lorsque les officiers du
+port viendront avec une chaloupe visiter ce qui vous engage de venir.
+Vous demanderez le secours de pouvoir entrer pour étancher votre navire
+et estant entrées vous ne manquerez de vous deffaire de tout ce qui vous
+reste.» Il trouva l'advis si bon qu'il partit sur champ et fut
+l'annoncer à son capitaine nomé Javelot, et le lendemain tous deux me
+vindre trouver et me dire que puisque je devois m'en retourner en France
+que j'acceptasse mon passage sur les vaisseaux et qu'ils me donneroient
+leurs tables et un lit dans leur chambre et que n'avois que faire de
+provisions et que j'avois comme eux le tout grastis et qu'ils
+partiroient aussitots que je le voudrois. Je leurs dis de s'aprester et
+qu'il me faloit bien une huitaine pour aler remercier et prendre congé
+de plusieurs honnestes gens auxquels j'avois bien des obligations, et
+ils dirent: «Nous serons tous prets pour ce mesme temps.» Je fus chez M.
+l'intendant luy communiquer la choze et le prier de m'estre favorable,
+lequel me dits: «Je viens de recevoir des lettres de M. Miton, intendant
+de la Martinique, lequel me mande que sept à huit hommes de votre
+équipage luy ont fait des plaintes criantes contre vous, et
+particulièrement votre aumonier et un pilote de votre pays, lesquels ont
+suscité les autres contre vous que, dans l'incendie de votre navire vous
+vous sauvastes le premier et emportastes une malle où il y avoit plus de
+cinquante livres de poudre d'or. Et qu'étant à l'isle Grenade vous
+n'avez daigné les secourir d'aliments ny d'habits.» Je répondits à Mr
+l'intendant qu'il pouvoit connoistre par le raport la fausseté et malice
+de ces gens là, que l'aumosnier avoit ce venin contre moy depuis que je
+leurs mis aux arets pour ces mauvais déportemens en blasphêmes et avec
+nos négresses; que ce pillote je l'avois fait capitaine d'une prise dont
+il falut le déposséder par ces friponneries avérées, et que m'étant
+sauvé le dernier et par dessus le beaupré en chemise et calsons, il
+n'étoit pas probable que j'eus rien sauvé non plus que cette quantité
+d'or, puisque en toute la coste de Juida il n'y en a aucunement. Et sur
+ces articles il me dits: «Je vois bien des malices qui vous seront
+advantageuses, car Mr Miton me marque que les autres n'ont voulu signer
+disant n'avoir connoissance que de ne les avoir voulu norir à la Grenade
+au cabaret; leurs ayant dit d'aller à bord des vaisseaux de la
+compagnie.» Je dits: «Monsieur, je sorts du tombeau, et j'ay eu le temps
+de pensser à ma dernière fin; j'ay fait mon testament qui ets chez le
+greffier, je n'y aurois obmis de marquer mes volontés comme je les ay
+faites sy j'avois eu quelque mouvant à disposer; j'y ay marqué ceux de
+quy j'ay emprunté pour que mon épouze leurs rende. Obligez-moy en grâce
+d'en faire tirer un extrait et de l'envoyer à la compagnie et vous me
+soulagerez mon innocence et justification.» Et il me le promit en
+m'embrassant tendrement, et me dits: «Vous aurez fort à combattre envers
+tant de testes qui se laisse éprendre sur des raports faux ou vrais
+lorsqu'il s'agit d'intérests.» Je luy dits: «Dieu est juste et que sa
+volonté sois faite.» Puis il me dits: «La compagnie a fait des pertes
+très considérables. Voilà mon vaisseau péry qui étoit d'importance puis
+la _Badinne_ et l'_Archiduc_ qu'on avoit richement chargé pour France
+que les Anglois ont repris. Le _Marin_ est condamné incapable de
+retourner. L'_Hermionne_ qui m'at apporté a aussy péri. Il nets resté
+que le _Faucon_.» Je luy dits que j'avois apris que tous ceux qui font
+comerce des nègres ne profitent jamais, et que cest mon malheur d'y
+avoir entré, je pris congé.
+
+Je fut adverty par Mr Rouleau de me rendre au Petit Goüave où étoit le
+vaisseau à 14 lieux de Leogane. J'y fut et fut reçeu par Mr de
+Choupède-Salampart[234], lieutenant de vaisseau et lieutenant du Roy au
+Petit Goüave où je fus 5 jours. Un marchand de Nantes nomé Le François,
+habitant en ce quartier, me proposa de recevoir de luy deux balots de
+thoile dont il ne pouvoit se deffaire et me pria de luy en procurer la
+vente lorsque je seray à la Havane et qu'il les metoit sur le prix du
+premier achapt, et qu'après avoir son principal il me donnoit la moitié
+du profit, et que ce qui luy reviendra je le délivrerois à ces amis dont
+il m'avoit donné le mémoire. Je demandey la permission de les embarquer
+à Mr Rouleau et capitaine Javelot qui me le permirent gratis, et nous
+partismes du Petit Goüave pour passer au sud de l'isle de Cuba, où deux
+jours après au grand matin étant éloignés de plus de 4 lieux de terre
+nous nous trouvasmes engagés dans rochers qu'on nomme Cayes presque à
+fleur d'eau et d'une ou deux brasses en dessoubs que nous creusmes ne
+pouvoir échapper de vies, mais notre capitaine en segond nomée Ozée
+Baudouin monta au haut du grand mât et commandoit avec dextérité au
+timonier tantots tribord et puis babord et puis droit, comme cela il
+nous faisoit passer quelquefois entre quelques de ces cayes qu'il n'y
+avoit qu'un peut plus que la grosseur de notre navire, pendant une heure
+et demye et plus de 3 lieux de ce mauvois passage que les cheveux en
+dressoient à la teste, et heureusement nous échapasmes, et les fièvres
+me quittèrent pendant plus d'un mois, dont j'en atribué la cause à la
+frayeur du péril ou nous fusmes exposés. Le 13e décembre 1705, nous
+arivasmes devant le port de la Havane, Mr Rouleau s'embarqua dans le
+canot pour aler demander la permission d'entrer pour étancher l'eau que
+faisoit son navire, et je luy donnay une lettre pour Mr Jonchées où je
+luy donnois advis de notre manège, et que sy l'on refusoit l'entrée à
+nostre vaisseau qu'il couroit risque de couler au fonds, et que tout au
+moins il obtienne la permission de me débarquer pour pouvoir rétablir ma
+santé, et il mena le sieur Rouleau chez le gouverneur et les magistrats,
+lisant et interprétant ma lettre comme il l'entendoit. L'on fit quelques
+difficultés sur ce qu'il nets pas permis de recevoir aucuns navires
+étrangers excepté ceux de la Royale compagnie de Lassiento, mais comme
+étant commissaire du Roy il leur protesta que s'il arivoit du mal à ce
+navire qu'il en écriroit aux deux Roys de France et d'Espagne, ce qui
+les intimida et accordèrent l'entrée, et nous envoyèrent une chaloupe
+avec deux officiers pour visiter notre navire savoir s'il faisoit de
+l'eau comme nous le disions, et dès lors que nous aperceumes cette
+chaloupe venir ayant un pavillon Espagnol nous fismes un trou et
+laissasmes entrer l'eau, et l'on faisoit jouer les deux pompes, et nos
+gens contrefoisoient estre bien fatigués, et l'on nous dits d'entrer. Et
+Mr Jonchée vint au-devant de nous dans son canot couvert d'une tente
+pour m'amener chez luy et advertit le capitaine Javelot comme il devoit
+se comporter, et le navire entra toujours jouant les pompes et avec
+empressement l'on demanda un magasin à louer pour y débarquer ce qui
+étoit dans le navire afin de pouvoir trouver son eau, et l'on enfonssa
+dedans des futailles vides toutes les marchandises que l'on porta dans
+le dit magasin parmi les futailles des vivres. Et après quoy le navire
+ne faisoit plus d'eau dont on marqua bien de la joye par les pavillons,
+et nuitamment on enleva toutes les marchandises chez les achepteurs et
+elles furent vendues advantageusement et dont Mr Javelot et Rouleau se
+contentoient de m'en remercier sur mes bons conseils et furent dix à
+douze jours sans me voir ny me témoigner d'autres reconnaissances dont
+Mr Jonchée me dits: «Monsieur, je n'ai fait ces choses qu'à votre seule
+considération et vous avez procuré un grand bonheur à ces gens là qui
+seroient ruinées sans vous. Je vois que ce sont des ingrats et qui vous
+fuye, mais je veux qu'il vous en revienne tout au moins plus de deux
+cents pistoles et vous méritez bien plus.» Je le priay de ne leur en pas
+parler, et il répondit: «Cest une bagatelle pour eux. Ce sont des
+vilains, sans vous ils auroient reporté ces marchandises en France, et
+je leur en ai procuré la décharge et la vente où ils ont profité de plus
+de 120 pour cent de leur adveu. Laissées moy faire, me dit-il, parbleu,
+vous estes ruiné de votre voyage et de votre peu de santé, vous vous
+estes endepté, hé! combien vous en a-t-il couté pour vous rendre à Paris
+chez vous? Laissées les venir, je les veray.» Enfin ils se disposoient
+pour partir et il ariva deux vaisseaux du Roy pour la compagnie de la
+Siento, ayant chaque 50 canons commadées par Mr de Vaulezard et Leroux,
+officiers de la marinne, puis une frégatte de 24 canons par le sieur
+Cosny, tous les trois capitaines bien de mes amis qui compatissoient à
+mes malheurs, et m'offraient leurs bourses. Et Mr Rouleau vint trouver
+Mr Jonchée le prier qu'un de ses commis travaillats à lever leurs
+expéditions pour partir pour France. Mr Jonchée leurs dits: «Rien ne
+vous presse, et je ne vous laisseray partir qu'avec ces trois navires
+lorsque je les aurey espédiez, car sy malheureusement vous estes pris au
+sortir d'icy où sont toujours des navires de guerre anglois, votre
+équipage ne manqueroit de dire aux ennemis que ces trois navires sont
+icy et les atendrois au débarquement, cela est trop de conséquence et
+j'en serois blasmé des deux cours. Et je trouverais une bonne occasion à
+vous dédommager de votre retardement par un bon fret que je vous
+donnerois en chargeant vostre navire, mais vous estes des mengeurs de
+lard puant et des vilains qui ne meritez pas mes atentions. Ne me
+devez-vous la commission d'avoir vendu si bien vos effects et vous ne
+m'en parlez pas. Ne la devriez-vous pas à tout autre et auroit-il peu y
+réussir? Vous me prenez donc pour votre valet. Et vous estes sy vilains
+de ne pas reconnoistre les advis salutaires de mon pauvre parent qui a
+tout perdu et qui est infirme, et qu'à sa seule considération je vous ay
+rendu d'aussi bons services.» Les capitaines du Roy y etoient présents
+lesquels dirent qu'effectivement ils estoient des ingrats et que du
+moins ils auraient deub me présenter mil piastres. Et Mr Jonchée dits:
+«Il m'a prié de ne rien demander»,--parlant de moy--«mais je suis
+piqué.» Là dessus Rouleau et Javelot dits: «Il est vray que nous avons
+manqué en luy et en nous, vostre commission vous est légitimement deub
+et à Mr Doublet nous luy donnons 500 piastres.» Mr de Vaulezard et Le
+Roux dirent: «Cest trop peu.» Mais M. Jonchée dits: «Cest assées, car
+mesme il ne vouloit pas que j'en parlats.» Et sur cela M. Jonchée leur
+dits: «Alées préparer votre navire pour recevoir des poches de tabac en
+poudre et cela vous produira un fret de plus de 40,000 livres et
+partirez dans un mois avec ces messieurs que je vais expédier en mesme
+temps.»
+
+1706. Et il fallut caresner le vaisseau La _Renomée_ comandé par Mr Le
+Roux, et l'on avoit pozé des sentinelles Espagnols sur le quay près de
+ce vaisseau pour garder qu'on ne débarque pas des marchandizes, parmy
+les agréez du dit vaisseau, et un sentinelle s'aviza mal a propos de
+repousser du bout de son fusil un enseigne de la _Renomée_ nomé Mr
+Langlois, qui se sentant mal à propos frapé tira son épée et culbutta le
+sentinelle sur le careau, ce qui causa une révolte entre nos gens et
+ceux de la ville qui s'assembloient en grand nombre en armes criant:
+«Tue, tue les François.» Et le gouverneur du chasteau très imprudent fit
+tirer un coup de canon et soner le tocssain pour alarme et s'enferma
+avec sa garnison, que c'étoit un désordre dans la ville où autant de nos
+matelots qu'ils rencontroient autant de tuées. Et Mr Jonchée fut manqué
+de deux coups de fusil alant pour apaizer le tumulte, et sa maison où
+j'étois fut incontinent investie. Je fit fermer et baricader la porte de
+la rue et fit faire un retranchement en dedans de tous les bois d'un
+buscher pour en empescher l'entrée dans la basse cour voyant qu'ils
+enfonssoient la porte à coups de haches. Je fits dresser quatre périers
+en batterye et bien chargés à mitraille batant à la porte au cas qu'il
+eusse ouverte pour en tuer une partye. Et il y avoit une grande galerie
+en dedans autour du logis où il y avoit deux escaliers que j'avois
+pourvus au haut d'une quantité de grosses pierres pour jetter au besoin
+et j'enfoncey la porte du cabinet de Mr Jonchées pour y prendre des
+menues armes, poudres et munitions. Le cuisinier s'étoit muni de ses
+broches à rotir et les Espagnols ayant aperceu nos préparatifs par un
+trou qu'ils avoient faits à la grande porte se retapirent. Le contrôleur
+de la compagnie nomé Mr Galeux, fut sy effrayé quand je luy présentay
+deux pistolets pour nous défendre, qu'il ne fut par maistre de son
+ventre, qu'il gasta toutes ses culottes et nous penssa empoisonner. Un
+enseigne de Mr Vaulezard dont je tairay le nom à cauze qu'il est
+gentilhomme et fils d'un brave capitaine des vaissaux du Roy en fit
+autant que le controlleur, et se cacha soubs le lit de Mr Jonchée et une
+flandrine nomée dame Catherine, économe de la maison, prits les deux
+pistolets et me dits. «Monsieur je ne vous abandonneray pas. Il faut
+deffendre notre vie.» Elle vint avec moy bien à temps sur la terasse
+dont j'aperceut quatre échelles contre la muraille et des hommes qui y
+montoient pour piller le trésor de la compagnie qui estoit à costé, elle
+et moy renversasmes une des échelles avec les gens qui y estoient et ils
+abandonnèrent les deux autres que nous atirasmes avec agilité sur la
+terasse et les jetasmes dans nostre basse cour malgré plus de vingt
+mousquetades et des cailloux qui nous furent tirées. Je futs dans un
+balcon donnant sur la rüe au-dessus de la grande porte et criay en
+langue Espagnolle: «Messieurs, que voulez-vous? et que nous vous avons
+fait.» Un coup de mousquet partit et la balle perça le bord de mon
+chapeau, et on me cria: «Ouvre la porte; nous te le dirons.» Je fits
+deffensse à Caterine de tirer sur aucuns pour ne les pas iriter
+davantage, mais je leurs dits; «Ouvrez la porte et vous verrez comme
+nous vous recevrons.» Et dans le moment j'aperceut le gouverneur à la
+teste d'une trentaine de soldats, et Don Leaureano Dastorès qui venoit
+gouverneur de Chaillacola, et Mr Jonchée tout ensanglanté qu'ils
+amenoient tous d'un visage guay et me dirent d'ouvrir la porte et
+faisoient évader tous les assiégeants. Je fus faire ouvrir la porte et
+fus embrassé de tous et postèrent corps de garde soubs notre grande
+porte en disant: «Vous estes par votre vigilance en vie et seureté.» Et
+admirèrent les précautions que j'avois prise pour résister. Je demandé à
+Mr Jonchée ou il étoit blessé voyant autant de sang sur son habit, et il
+me dits. «Cest qu'ils ont asasiné un malheureux jeune homme entre mes
+bras et ils m'ont manqué par deux fois de coups de mousquets. Et je vous
+prie que Catherinne nous fasse donner à disner, car je meurs de
+faim.»--«J'en suis comme vous, luy dis-je et on a pas fait de feu à la
+cuisine, mangeons du pain et buvons du vin et ce soir nous souperons
+mieux. Mais votre controlleur et l'ensseigne de Vaulezard sont sy saouls
+que le premier a défonscé sa culotte, et on crève auprès de luy de sa
+bonne odeur; l'autre est couché dessoubs votre lit.» Mr Jonchée prit le
+sérieux et dit: «Parbleu! cest bien mal se comporter dans une pareille
+ocasion.» Et les fut trouver croyant les gronder, mais ils luy firent
+adveu de la faiblesse de nature qui les avoit maitrizées, puis ils vint
+me dire: «Pardié, vous me l'avez donnée belle; j'alois les gronder, mais
+ils m'ont fait pitié et mon dit que vous estes un intrépide.» Je dis:
+«Ils n'en ont pas veu la moitié, songées à fermer votre cabinet que j'ay
+forcé la porte pour avoir des armes et munissions.» Et il m'embrassa
+très tendrement, et nous eumes trente deux hommes massacrés et 7 à 8
+bien blessés, sans que nos pauvres gens fissent résistance, et il est
+certain que sy cela avait duré encore un quart d'heure que M. de
+Vaulezard avoit disposé les quatre vaisseaux à canoner la ville et
+chasteaux et les auroient bouleversées, ce qui auroit cauzé de
+fascheuses suites et un grand domage, étant une très jolie ville et le
+plus beau port et plus comode qu'il y aye, je puis dire, au monde.
+
+Le six février ensuivaant entra en ce port cinq vaisseaux du Roy partye
+de l'escadre de Mr d'Hiberville[235] dont cette partye étoit comandée
+par le frère de mon dit sieur d'Hiberville nomé Mr de Sérigy[236],
+lesquels revenoient d'avoir fait descente et pillé sur les Anglois les
+isles de Nieve et Antigue et prirent le prétexte de relascher à la
+Havane pour y racomoder leurs vaisseaux et y vendirent à la sourdine
+pour plus d'un 1/2 million de piastres de leurs pillages et s'en alèrent
+ensuite en France avant nous. Les deux balots que m'avoit confiées Mr le
+François au Petit-Goave me produirent, pour ma moitié du profit, 427
+piastres et à luy autant avec son capital que j'ay bien payé en France
+au sieur Pomenié suivant l'ordre que j'en avois, et avec les 500
+piastres des sieurs Rouleau et Javelot cela me fit un grand plaisir, et
+nous partismes ensemble 4 navires soubs le commandement de Mr de
+Vaulezard[237] dans le vaisseau l'_Indien_ et il me fit rembarquer avec
+luy où il m'a traité comme luy mesme.
+
+Nostre départ fut au 10e mars 1706 et avons esté trente huit jours à
+nous rendre à Chef de Boys, rade de la Rochelle, sans mauvaise rencontre
+que au dehors des pertuis nous rencontrasmes trois navires de guerre
+anglois qui nous vouloient taster nos forces. Mais nous fismes figure
+d'aler à eux et ils se retirèrent. Je débarqué à la Rochelle le 19 may
+et y fut quatre jours pour obtenir une place au carosse de Paris. Je
+m'étois chargé du soin d'y faire voiturer une grande cage où étoit 50
+perdrix de la Havanne qui ont la teste bleue et les yeux bordées d'un
+grand cercle rouge et devant leur poitrail un émail noir et blanc, et
+aussy une autre cage remplie de petits oizeaux curieux nomées
+maryposa[238] et azulettes que Mr Jonchée envoyoit à son Altesse, Mr le
+comte de Briosne, fils aisné de Mr d'Armagnac, grand écuyer et en
+survivance[239]. Et étant arrivé à Paris, je me fit porter avec les
+cages à l'hostel d'Armagnac, où je fus bien receut de son Altesse qui
+étoit avec Madame la comtesse d'Arcos[240] favorite de Mr l'Electeur de
+Bavière qui eut sa part des petits oizeaux.
+
+Je présentay à son Altesse les lettres de Mr Jonchées, où j'étois
+recomandé à l'honneur de sa protection pour me présenter à M. de
+Pontchartrain dont je craignois l'abord, sur ce qu'on l'avoit à faux
+informé contre moy, et lorsque ce prince eut leu ces lettres il me dits:
+«Reposées-vous». Et me fit servir proprement à manger, car il avoit
+disné et me dits: «Dans deux jours je vous meneray à Versailles et vous
+présenteray au Ministre». Madame d'Arcos luy demanda pourquoy, il luy
+dits le subjet et elle le pria de m'y servir. Il me demanda où j'avois
+laissé mes hardes, je luy dits: «Mon prince, elle ne consiste que dans
+une petite malle que j'ay laissée au carosse». Et il l'envoya quérir et
+la fit porter dans une de ses chambres, où il me dit d'y rester pour
+aler à Versailles avec luy. Et au bout de deux jours il m'y mena dans
+son carosse quoyque j'étois très mal habillé. Il fut droit descendre au
+pied de l'escalier du Ministre et m'ayant introduit dans l'antichambre,
+il entra au cabinet et parla bien une demie heure à Mr de Pont Chartrain
+et luy représenta mon malheur et innocence que Mr Jonchée luy avoit
+marquées et l'on me fit entrer. Et le ministre comença par dire: «Quoy,
+vous voilà! Mr Deslandes m'a écrit il y a plus de six mois que vous
+étiez enterré à Lester». «Il l'a creu, Monseigneur, puisqu'il presta son
+carosse pour porter mon cadavre étant déjà enssevely».--«Et coment
+avez-vous échapé?»--«Par un débordement du cerveau qui fit connoistre
+que j'avois encore vie après six heures d'une léthargie, et l'on me
+débarrassa du cercueil, puis le sang paru à la veine de mon pied qui
+n'avoit pas esté lié, et peu à peu j'ay repris le peu de forces que
+Votre Grandeur me voit». Il se mit à rire et dits: «Elles ne sont pas
+grandes; taschez à vous rétablir. Cependant vous avez de grands ennemis
+qui m'ont fait écrire par Mr Miton[241] bien des choses contre vous». Je
+dits: «Monseigneur, vous avez tous les jours des exemples que dans les
+malheurs les chefs sont chargés et accablés par des mécontents qu'on a
+reprimés dans leurs fautes et que l'on a chastiées, et trouvent les
+occasions de se venger par des faussetez.» Il dits: «Cela arive fort
+souvent: tranquilisez-vous, et pensées à vous restablir.» Et je prits
+congé et Mr de Briosne me ramena chez luy au pavillon de la grande
+écurye, et fut chez le Roy. Et il ne revint que sur les deux heures pour
+disner, et comme j'étois faible ne pouvant atendre sy tard, j'avois
+mangé. Il me dits d'aler disner avec luy, je le remerciay et luy dits
+estre pourvu et qu'il me permis d'aler à Paris voir Mrs les directeurs
+de la compagnie, et auprès desquels je prévoyois avoir autant besoin de
+l'honneur de sa protection qu'en celle du Ministre, et qu'ils le
+pouvoient faire changer de sentiments, et il me dits: «Alées et ne
+manquez de m'informer de tout ce qui pourra vous arriver.» Je le
+remerciay humblement de ces grandes bontées, et fut louer une chaise
+pour me porter à Paris, et le lendemain je fus trouver Mr Pasquier,
+directeur général, qui me receut froidement et doucement car c'est un
+bon et honneste homme. Il me montra les dépositions que l'on luy avoit
+envoyées contre moy. Je luy dits que je venois d'estre hier présenté au
+Ministre qui m'en dits à peu près autant et m'avoit dit de penser à
+restablir ma santé, mais ce qui me surpris le plus cets les fausses
+déclarations qu'avoit données un homme de mon pays et auquel j'avois
+cherché à faire plaisir à son advancement et mesme qui n'étoit présent
+lorsque le malheur de l'incendie arriva et m'ayant creu mort par le
+bruit qui en courut disoit que j'étois heureux dans notre ville que
+d'avoir finy mes jours, et que sy j'en étois revenu que j'aurois mal
+finy, et plusieurs calomnies, et je ne fut pas sitot revenu au pays
+qu'il vint m'en témoigner sa joie avec bien des honnestetez. Ce que cest
+que le monde!
+
+Mr Pasquier m'envoyoit chez Mr de Salabery[242] et Mr de Fontanieu qui
+présidoient dans cette compagnie, l'un pour le Roy et l'autre pour le
+Roy d'Espagne. J'y alois de cinq à six fois sans les pouvoir parler et
+cela me fatiguoit et causoit du chagrain et dépense. Mr et Madame Du
+Casse eurent la bonté de les parler de moy, et ils dirent que puisque le
+ministre m'avoit renvoyé de la sorte que j'euts à me tranquiliser et ne
+m'inquiéteroient pas, ayant reconneu bien de la passion et faussetez
+dans les dépositions. Et un nommé Paupin qui étoit intéressé dans cette
+compagnie qui avoit esté toujours de mes amis ayant creu comme mes
+ennemis luy avoient raporté que j'avois sauvé bien de l'or, et quant je
+le fus voir il me receut d'un aizé me faisant seoir proche de luy, il me
+disoit en riant: «Quoyque vous ayez bien sauvé de l'or, comme j'en suis
+bien informé, il auroit aussy bien péry qu'autre chose, et il vous est
+bien acquis. Vous savez que j'ay épousé une demoiselle proche parente de
+Monseigneur de Pont Chartrain, mais autre bien que de la protection il
+faut que vous luy donniez huipt à dix livres de poudre d'or. Et elle
+vous mettra à l'abry de tout. Croyez-moy et ne me déguisez pas.» Sy
+homme fut jamais surpris à ces discours ce fut moy, et demeuray tout
+étonné, puis me prenant la main, disant: «Ouy, ouy, mon capitaine, et
+mon amy, il faut que vous donniez cela à Madame où cest fait de vous; je
+say ce qui s'ets passé et qu'il n'y aye que nous eux qui sache cet
+affaire.» Je fut sy surpris encore une fois qu'à peine je fut à mon
+auberge que j'en tombay rudement malade de chagrain. Ma dissenterye et
+la fièvre me radoubla et ensuite une fluxion sur la poitrine, et une
+fièvre continue avec redoublement, et dans une auberge, à un 4e étage,
+ayant une garde 35 sols par jour qui avoit plus de soing de prendre mes
+bouillons qu'à me les donner. Je fus visité par Mr Duhangar, médecin de
+Mr le premier Président du Harlay, lequel me fit saigner huipt fois et
+me réduit à une tisanne et bouillons au poulet pendant trois semaines et
+j'écrits à mon épouse de venir me voir pour la dernière fois. Elle vint
+en poste dans une chaize en un jour et demy, me consola et avec ces bons
+soins elle m'aida à me rétablir et mon médecin m'ordonna de changer de
+demeure pour estre à portée de prendre du lait d'anesse. Et je futs dans
+l'ille de St-Louis, chez Mr et Madame Léger, bon marchand de vin et bon
+amy ainsy que son épouze. Enfin je me rétablit, mais toujours l'esprit
+très préoccupé de ce Mr Paupin et d'estre dégagé des poursuites de la
+compagnie que je fus trouver à un jour de leurs assemblées au grand
+bureau, et ils me dirent tous: «Alées chez vous et ne vous inquiétez
+pas; nous sommes bien informées et ne vous demandons rien. Le Ministre
+nous a dit de vous en assurer», mais Paupin qui étoit un tonnelier de
+profession qui avoit fait une grosse fortune dans l'arcenail de Brest,
+et que pour apaiser l'erreur de ces comptes épouza la demoiselle parente
+du Seigneur, il dit comme je sortois: «Je ne le tiens pas quitte, moy,
+pour mon intérets.» Et l'on me dits: «Alées, alées mon bon homme, chez
+vous et ne le craignez pas.» Et nous partismes dans une chaize à deux et
+futs chez moy jusqu'au mois de juin 1707.
+
+Mr Morel du Mein Président à la cour des Aides, et beau-frère de Mr de
+Salaber, m'écrivit une lettre que sy je me sentois bien rétably que
+j'eus à aller le trouver et qu'il me proposeroit le commandement d'un
+bon vaisseau pour un voyage qui me feroit oublier mes peines du
+précédent. Je party trois jours après luy avoir fait une réponce, et que
+j'alois le trouver, et il me proposa que sy je pouvois partir dans huit
+à dix jours par la diligence de Lion pour me rendre à Marseille qu'il
+m'y feroit comander un bon vaisseau de quarante canons pour le voyage de
+la mer du Sud. Je luy demandey 15 jours pour mettre chez moy mes
+affaires en état, et sy je finissois plutots que je me rendrois chez luy
+pour recevoir ses ordres. Et l'envie de faire un sy beau voyage me fit
+cacher une fièvre lente que je couvois sans me plaindre à mon épouse. Le
+14 juillet je m'étois rendu chez Mr Morel qui me donna seulement une
+lettre pour la délivrer à Mr Jean-Baptiste Bruny et qui devoit armer le
+vaisseau en question, et la diligence partoit le 15 et heureusement j'y
+trouvay une place vacante et arivey à Marseille le 23e juillet, où je
+fus bien receu et commenssay à faire radouber le vaisseau le _Levrier_
+depuis fut nomé le _St-Jean-Baptiste_.
+
+Et pendant que j'étois à cette occupation, l'armée navalle d'Angleterre
+vint prendre les illes d'Hières proche de Toulon, où ils atendirent
+d'avoir les nouvelles que Mr le duc de Savoie euts fait passer son armée
+le passage du Var[243] pour assiéger par terre la ville de Toulon et le
+port par l'armée Angloise, et toute la Provence estoit en grande alarme
+étant presque sans deffence n'étant prévenue; nos troupes y accoururent
+soubs Mr de Thessé[244] et M. de St-Pair[245], l'on coula à l'entrée du
+port le vaisseau le _St-Philipe_ où l'on fit une baterye de 90 canons.
+Mon travail cessa. Je fus offrir mes services à M. de Vauvrey[246]
+Intendant, où étoit pour lors M. Combe[247], commissaire de
+l'artillerye, et me prits par le bras, disant: «Bon acteur, j'ay de quoy
+vous occuper». Et il me donna deux pièces de canon de douze livres de
+boulet à comander vers la porte de Ste-Catherine. Les ennemis
+bombardaient par terre. Et les troupes de M. de Savoye s'aprochèrent à
+portée d'un moyen canon de Ste-Catherine; l'on fit plusieurs sorties qui
+repoussèrent les ennemis et la troisiesme journée fut presque sans
+actions de part et d'autres, et l'on appris depuis que M. de Savoye
+envoya dire à l'admiral Anglois que ces troupes étoient à portée et
+toute prestes à donner l'assaut, mais qu'elles vouloient avant tout
+recevoir la paye que l'Angleterre avoit promise, ce qui fut payé par les
+Anglois, et la nuitée se passa tranquille comme le jour. L'armée
+angloise s'étoit aprochée près du fort de Ste-Marguerite dont ils
+s'étoient rendus les maistres[248] et espéroient au petit jour bombarder
+lorsqu'ils verroient les signaux de l'assaut prétendu, mais ils furent
+bien étonnés que à 8 et 9 heures ils n'apercevoient aucuns mouvements et
+aprirent que M. de Savoye avoit fait décamper la nuit son armée et sans
+bruit, et la ville fut délivrée. On auroit bien peu par des embuscades
+dans les bois harceler et tuer des hommes de M. de Savoye sy l'on avoit
+voulu les suivre. Mais à son ennemy qui fuit il luy faut faire pont
+d'or. Et l'on a creu que ce prince étoit d'intelligence avec le Roy pour
+luy laisser Toulon comme on luy fit Turin. Mais les Anglois en furent
+les dupes, sans faire aucun mal à cette ville se sont retirées. Et je
+retournay à Marseille suivre l'armement. Je fus un peu blasmé par M.
+Bruny qui me dits que l'on ne m'avoit pas fait venir pour Toulon.--Et je
+finis mes discours jusqu'à présent en me raportant au journal ensuivant
+de mon voyage de la mer du Sud où j'y ay insséré plus corectement toutes
+les particularitez et mesme le plans des places où j'ay passé jusqu'à
+mon retour en France au Port-Louis au 22 avril 1711, où j'ay terminé de
+ne plus retourner sur la mer où j'ay comencé d'aler en février de l'anée
+1663[249].--Dieu veuille que ce que j'ay à vivre soit pour sa gloire et
+pour mon salut. Finis.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES
+
+
+
+
+I
+
+Coppie de la concession des Iles de la Magdelaine, St-Jean, Brion et aux
+Oisseaux, faitte au sieur Doublet.
+
+
+Du 19 janvier 1663.
+
+La compagnie de la Nouvelle France assemblée avec celle de Miscou et de
+son consentement, à tous présens et à venir, salut. Désirant aider ceux
+qui peuvent travailler à la colonie du pays, sur la demande à nous
+faitte par le sieur Doublet, capitaine de navire, des isles de la
+Magdeleine, St-Jean, aux Oiseaux et de Brion dans le golfe de
+St-Laurens, pour y faire colonie et y envoyer navire nécessaires, et
+pour y faire toutes sortes de pesches aux environs et sur les bastures
+desdites isles, desfricher et cultiver lesdites terres. Sur quoy
+délibération se seroit ensuivie suivant le pouvoir à elle donné par Sa
+Majesté, a audit sieur Doublet donné, concédé et accordé lesdites isles
+de la Magdelaine, St-Jean, aux Oiseaux, Brion, en toute propriété et
+redevance de vasselage de notre dite compagnie de Miscou, et chargée
+vers elle de cinquante livres par chacun an pour toutte redevance qui
+sera payée pendant les trois premières années, sans pourtant que ledit
+sieur Doublet puisse traitter aucunes peaux ni pelleteries dans
+l'estendue desdits lieux ni ailleurs. En tesmoing de quoy nous avons
+fait apposer le scel de notre compagnie. Fait au Bureau de notre
+compagnie de la Nouvelle France, le 19e janvier 1663.
+
+Extrait des délibérations de la compagnie de la Nouvelle France pair moy
+A. Cheffaut secrétaire, avec paraphe.
+
+J'ay l'original, J.-B. de Brévedent.
+
+Arch. de la Marine, Colonies, Amérique du Nord, vol. 1er, 1661-1693. Cf.
+_Mémoires des commissaires du Roi_, t. II, p. 521.
+
+
+
+
+II
+
+Association formée entre François Doublet et Philippe Gaignard, pour
+l'exploitation des îles de la Madeleine dans le golfe de Saint-Laurent.
+
+
+23 avril 1663.
+
+Je François Doublet, maistre en proprietté et conducteur du navire nommé
+le _Saint-Michel_ du port de deux cents thonneaux ou viron, de présent
+en ce port et havre prest à partir pour faire, Dieu aidant, le voyage de
+Canada aux Illes de la Magdelaine scituez dans le golfe de Saint-Laurens
+et autres lieux de la coste que besoing sera pour faire la pesche des
+morues ordinaires dudict lieu, et ausdites Illes à moy propriettairement
+appartenant suivant la concession qui m'en a esté octroyée par le Roy
+notre sire, establir une colonye pour la demeurer et faire desfricher
+les terres en sorte que l'on puisse rendre à l'advenir lesdites Illes
+commodément habitables, confesse avoir pacté avec M. Philippes Gaignard
+affin de demeurer aux dites illes pendant trois ans consecutifs à
+commencer du jour de notre arrivée au dict lieu en qualité de lieutenant
+auquel j'ay donné pouvoir de commander et faire travailler les habitantz
+aux choses nécessaires pour l'utilité et accroissement de l'habitation;
+Et pour faire en temps et saison la pesche des loups marins aux lieux où
+il jugera à propos et iceux estre réduitz en huilles, mesme aussy faire
+la pesche des morues et icelles aprester soit en vert ou en sec comme et
+autant que faire se pourra; pour les gaiges duquel je consentz et
+accorde que les choses cy-après soient entièrement gardez et observez,
+ascavoir:
+
+Que du nombre desdites marchandises tant huilles que morues ainsi
+aprestez à ladite terre ensemble celles qui le seront année présente
+dans mon dict vaisseau soient partagez par tiers, deux desquels
+vertiront au profit des armateurs de la colonye et sur le dernier tiers
+seront levez les loyers qu'il conviendra payer aux hommes qui habiteront
+les dites Illes et matelots dudict vesseau; le restant duquel tiers sera
+derechef partagé encore par tiers l'un desquels tiers au bénéfice seul
+dudit Gaignard et les deux autres restant à mon profict pour aucunnement
+me rescompenser des frais et advancs que j'ay faictz à l'établissement
+de ladicte colonye par ce que en cas où il y auroit quelques pertes ou
+moins de profict pour payer suffisamment les loyers desdicts habitantz
+et matelotz ledict Gaignard a promis de contribuer de sa part à
+l'entière perfection de touttes choses, à quoy il s'est comme moy obligé
+par corps et biens et à l'entretien de tout ce que dessus. Faict à
+Honfleur ce jourd'huy vingt-troisiesme jour d'april, mil six
+cent-soixante et trois, présence.
+
+DOUBLET. GAIGNARD.
+
+Minutes du tabellionnage de Roncheville à la date du 9 may 1665.
+
+
+
+
+III
+
+Acte de mariage de Jean-François Doublet.
+
+
+(14 octobre 1692)
+
+Nous soussigné Pierre de la Cornillère, prestre, chanoine de l'église
+cathédrale et paroissiale de St-Malo, certifions avoir administré ce
+présent jour, dans ladite église, les bénédictions nuptiales à noble
+homme Jan-François Doublet, natif de la ville de Honfleur, paroisse de
+St-Catherine, au diocèze de Lizieux, fils de deffunt le sieur François
+Doublet et de Demoiselle Magdeleine Fontaine; et à Demoiselle Françoise
+Fossard, de cette dite ville de St-Malo, fille de deffunt Pierre
+Fossard, sieur Des Maretz et de Demoiselle Janne Laisné; et ce ensuite
+du consentement de noble et discrepte personne M. Louis Desnos aussi
+chanoine et vicaire perpétuel de ladite église cathédrale et
+paroissialle dudit St-Malo en datte du jour d'hyer, ledit consentement
+faisant mention du premier banc et publication faite dimanche dernier
+douziesme jour du courant des promesses du futur mariage entre les
+susdites parties sans que personne y ait formé opposition, comme aussi
+ensuite de la dispense du second et troisiesme banc des susdites
+promesses du futur mariage entre lesdites parties en datte aussi du jour
+d'hyer, leur accordée par Monseigneur Symon, vicaire général de
+Monseigneur l'illustrissime et révérendissime Sébastien Du Quemandeuc,
+évesque dudit St-Malo, et insinuée pareillement ledit jour d'hyer sur le
+registre des insinuations ecclésiastiques de ce diocèze, au feuillet
+seiziesme, et finalement ensuitte d'un certificat en attestation de M.
+Michel du Tertre, prestre curé de ladite paroisse de Ste-Catherine, de
+Robert Hounet, aussi prestre, vicaire d'icelle paroisse et de plusieurs
+personnes dignes de foy, en datte du mercredy huitiesme jour du courant,
+passée devant le tabellion royal de ladite ville de Honfleur, vicomte
+d'Auge, et son adioinct, par laquelle il conste que ledit sieur
+Jean-François Doublet n'est promis ny engagé dans le sacrement de
+mariage; ladite dispance et attestation à nous apparüe et rendüe à
+mondit sieur le vicaire perpétuel de St-Malo qui s'en est resaisi, fin
+lesdites bénédictions nuptiales administrées en présence de ladite
+Demoiselle Janne Laisné, mère de ladite Demoiselle espousée; du sieur
+Jan Fossard, frère de ladite Demoiselle espousée; de Nicolas Lhostelier,
+sieur des Naudierres; de Thomas Lhostelier, sieur des Landelles, frère
+dudit sieur des Naudierres, et de plusieurs autres. Et ont signé les
+susdits dénommez audit Saint-Malo, le quatorziesme jour du mois
+d'octobre de l'an mil six cent nonante deux.
+
+Signé, Jean-François Doublet, Françoise Fossard, Jeanne Lesnée,
+Lhostelier, Jean Fossard, Lhostelier, Nicolas Lhostelier le jeune,
+Perronne et Pierre de La Cornillère.
+
+Arch. de St-Malo, reg. de l'état civil.
+
+
+
+
+IV
+
+Lettre de M. Le Bigot des Gastines, commissaire ordinaire de la marine,
+à Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain.
+
+
+A Saint-Malo, ce 15 aoust 1694.
+
+Vous aurés appris par le Port-Louis, Mgr, la prise et l'arrivée d'un
+navire de guerre anglois, garde de coste d'Irlande, de 30 canons et de
+142 hommes d'équipage. C'est le sieur Doublet de cette ville, comandant
+le _Comte de Revel_ qui a faict, Mgr, cette iolie action[250]. Vous avès
+accoustumé d'accorder quelque récompense et honeurs aux capitaines qui
+enlevent aux ennemis de leurs vaisseaux de guerre, ie vous la demande
+d'autant plus volontiers, Mgr, pour ledit sieur Doublet que c'est
+d'ailleurs un honneste homme et très bon navigateur, capable
+d'entreprendre tout ce que vous lui ordonnerés pour le service du Roy,
+dont vous redoublerès le courage et l'émulation par la moindre petite
+récompense d'honeur. Mais ie vous demande en mesme temps, Mgr, de
+marquer par quelque punition au sieur Creton du Pignonvert, capitaine de
+l'_Estoille_, combien vous estes mal satisfaict du peu de courage qu'il
+a faict paroistre en cette occasion. Je ioins icy un petit récit
+sommaire de cette action...
+
+Arch. de la marine, service général.
+
+DE GASTINES.
+
+
+
+
+V
+
+Relation de la prise d'un navire de guerre anglois garde coste d'Irlande
+de nouvelle fabrique par le sieur Doublet de Honfleur, capitaine du
+_comte de Revel_.
+
+
+Le sieur Doublet, comandant le _Comte de Revel_, ayant trouvé à la mer
+le sieur Creton du Pignonvert, capitaine de l'_Estoille_, tous deux
+corsaires de Saint-Malo, firent société ensemble pour aller de compagnie
+croiser dans le Nord où ledit sieur Doublet est extrêmement pratitien et
+bon pilote.
+
+Le 28e juillet dernier, estans par le travers de l'isle de Forre en
+Irlande, à 15 lieux de Londondery, l'_Estoille_ fist signal à 4 heures
+du matin qu'il voyoit un bastiment soubz le vent. Ils arrivèrent tous
+deux dessus. Ce navire fist d'abord le fier se tenant soubz ses deux
+huniers à mi-mâts, mais voyant que ces deux navires approchaient il fist
+servir ses basses voiles et hisser ses huniers tout hauts pour gaigner
+pays, mais le _comte de Revel_ qui alloit mieux que luy arriva tout
+court par la pouppe et luy demanda en anglois d'où estoit le navire, à
+quoy il répondist de Londres et qu'il alloit au destroit. Ledit sieur
+Doublet fist arborer son pavillon blanc et tirer son canon et la
+mousqueterie. L'anglois en fist de mesme et couppa au dit sieur Doublet
+le poing de sa misaine et le bras et faux bras du vent du petit hunier
+Le sieur Doublet couppa à l'Anglois la drisse de son grand hunier qui
+faute d'avoir une fausse drisse vint à bas et embarrassa toute sa
+voilure; comme il ventoit assez frais le sieur Doublet dépassa bien
+viste l'Anglois. Il croyoit estre suivy par l'_Estoille_ qui en donnant
+seulement quelque bordée de canon luy donnerait le temps de revirer sur
+l'ennemi pour l'achever. Mais il fust bien étoné de voir que le sieur
+Creton du Pignonvert, capitaine dudit navire l'_Estoille_ avoit mis le
+vent sur ses voiles d'avant pour ne pas aprocher trop près de ce navire,
+et que se tenant ainsy à la portée du canon il se contentoit de tirer
+quelques volées de loin. Il racomoda promptement ses bras et faux bras
+et ayant mis ses voiles d'avant sur le mast pour culer, il se trouva
+bientost en parallèle de l'anglois et recomença à luy faire tirer du
+canon et de la mousqueterie. Le capitaine et maistre anglois furent tués
+dans cette décharge et quelques autres ensuite ce qui obligea le reste
+d'amener le pavillon et de se rendre. Nous n'avons perdu que 2 matelots
+en cette occasion quoyque le _Comte de Revel_ y aye receu 3 coups de
+canon à l'eau et une infinité dans ses oeuvres mortes, qui estoient
+chargées de paquets de mitraille de 12 à 15 pouces de long et d'un pouce
+1/2 quarré. Le sieur Doublet a mis tout cet équipage à la coste
+d'Irlande à l'exception du lieutenant et de 8 à 9 autres qui sont restés
+dans le navire qui a esté mené au Port-Louis.
+
+Fait à St-Malo, ce 15e aoust 1694.
+
+De Gastines
+
+Arch. de la Marine, _Campagnes_.
+
+
+
+
+VI
+
+Lettre de M. Clairambault, ordonnateur de la marine, à M. de
+Pontchartrain.
+
+
+A Lorient, le 22 avril 1711.
+
+Il vient d'arriver au Port Louis, Monseigneur, un vaisseau de Marseille,
+nommé le _st-Jeanbatiste_, de 36 canons, commandé par le sieur Doublet,
+venant de la mer du Sud, dont le principal armateur est M. Croizat, j'ay
+l'honneur de vous envoyer la déclaration qu'il ma faite des matières
+d'or et d'argent aportées dans ce vaisseau montant à la somme de 635,000
+piastres, et m'a dit avoir envoyé le surplus par un navire de St-Malo
+qui y est arrivé il y a quelques mois. Il a fait sa soumission de les
+porter aux hotels de Monnayes, et en attendant qu'il vous plaise de
+m'honorer de vos ordres au sujet de ces vaisseaux particuliers qui
+arriveront désormais de cette mer du Sud j'ay ordonné au sieur Doublet
+d'empescher qu'il soit débarqué de son vaisseau aucune matière d'or et
+d'argent sous quelque prétexte que ce puisse estre sans de nouveaux
+ordres de Sa Majesté, à quoy il a promis de se conformer exactement. Je
+vous supplie de me marquer le plutôt qu'il se pourra si vous luy
+permettez de les débarquer.
+
+A l'égard des vaisseaux le _St-Antoine_ et le _Solide_, ledit sieur
+Doublet dit que ledit vaisseau le _Solide_ après avoir fait sa traitte à
+la mer du Sud est allé à la Chine et que ledit vaisseau le _St-Antoine_
+pourra arriver icy de cette mer du Sud dans deux mois avec les vaisseaux
+armés par le sieur de Benac et son vaisseau malouin commandée par le
+sieur Noël.
+
+J'ay, Monseigneur, l'honneur de vous envoyer cy-joint quatre pacquets de
+lettres qui m'ont esté remis par ledit sieur Doublet.
+
+Je suis avec un très profond respect, etc.
+
+CLAIRAMBAULT.
+
+Arch. de la Marine. Serv. général.
+
+
+
+
+VII
+
+Déclaration du capitaine du _St-Jean-Baptiste_ de Marseille.
+
+
+ Je soussigné capitaine commandant le vaisseau le _St-Jean-Batiste_ de
+ Marseille venant de la mer du Sud, déclare avoir dans mon vaisseau
+ tant en pignes, barres que piastres la quantité de cent-soixante-dix
+ mil piastres pour le compte des armateurs du
+ vaisseau, ci 170,000 piastres.
+ Sur laquelle somme je suis obligé suivant les
+ conventions faites à Marseille de payer
+ quarante-sept à quarante-huit mil piastres pour les
+ salaires des équipages en piastres effectives.
+
+ Et pour la pacotille ne le pouvant pas savoir je
+ juge qu'elle pourra monter de quarante-cinq à
+ cinquante mil piastres, cy 50,000 piastres.
+
+ Plus de divers français et espagnols passagers
+ quatre cents dix à quatre cens quinze mil piastres,
+ ou diverses espèces d'or et d'argent, cy 415,000 piastres.
+
+ Total 635,000 piastres.
+
+Et je promets pour ce qui me concerne de les faire porter dans les
+hotels des Monnoyes du Royaume et d'en raporter les acquits. Fait au
+Port Louis dans mondit vaisseau, le 22e avril 1711, jour de mon arrivée.
+Signé, Doublet.
+
+Pour copie, Clairambault.
+
+Arch. de la Marine, serv. général.
+
+
+
+
+VIII
+
+Lettres portant nomination de Jean-François Doublet à la charge de
+capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans.
+
+
+5 septembre 1711.
+
+Nous, Louis-Jacques-Aimé-Théodore de Dreux, marquis de Nancré[251],
+capitaine colonel de la compagnie des Gardes-Suisses du corps de Son
+Altesse Royale Monseigneur Philippe d'Orléans, petit-fils de France, duc
+d'Orléans, à tous ceux qui ces présentes lettres, verront, salut.
+Scavoir faisons que sur le bon et fidelle rapport qui nous a esté fait
+des bonnes vie et moeurs du sieur Jean-François Doublet, de la
+profession qu'il fait de la religion catholique, apostolique et romaine,
+de sa capacité et expérience au fait des armées, de la bonne affection
+qu'il a au service du Roy et que nous espérons qu'il continuera en celuy
+de Monseigneur le duc d'Orléans, nous, pour ces causes et autres à ce
+nous mourants avons donné et octroyé, donnons et octroyons par ces
+présentes audit sieur Jean-François Doublet la charge de capitaine
+exempt des suisses de nostre compagnie vacante par la mort du sieur
+Mathieu Bruslé pour jouir des gages, honneurs, préeminences, privilèges,
+exemptions, droits, fruits, proffits, revenus et esmoluments atribuez à
+ladite charge. Sy donnons en comandement aux lieutenants, enseignes,
+exempts et autres officiers de nostre dite compagnie de faire et laisser
+jouir ledit sieur Doublet de ladite charge plainement et paisiblement et
+à toujours, de luy payer les gages atribuez[252] à la charge, de prester
+par luy en nos mains le serment de fidélité en tel cas requis et
+accoustumé. En foy de quoy nous luy avons fait expédier ces présentes
+signées de nostre main et contresignées par le secrétaire de la
+compagnie, auquel nous avons fait apposer le scel du cachet ordinaire de
+nos armes. Fait à Paris le cinquiesme septembre mil six cents onze.
+Signé, de Nancré, et scellé d'un scel de cire rouge.
+
+(Délib. munic. de Honfleur, reg. nº 73).
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ INTRODUCTION 5
+
+ AU LECTEUR 25
+
+ CHAPITRE I (1663-1672).--Colonisation des îles Brion. Voyages au
+ Canada.--Destruction de la colonie.--Voyage à Québec; excursions
+ chez les Iroquois.--Voyages à Terre-Neuve, naufrage.--Promenade
+ à Londres.--Doublet est pris par un corsaire d'Ostende.--Voyage
+ au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'York.--Autres voyages 27
+
+ CHAPITRE II (1673-1681).--Doublet embarque sur l'escadre de M.
+ Panetié.--Il enseigne les principes de la navigation à son
+ commandant.--Prise de 22 navires chargés de blés.--Doublet passe
+ second lieutenant sur l'_Alcyon_ commandé par Jean Bart.--Son
+ éloge par M. Panetié. Son séjour à l'école d'hydrographie de
+ Dieppe. Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats
+ prise et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.
+ --Voyages en Portugal.--Les pirates de Salé 52
+
+ CHAPITRE III (1681-1684).--Voyages aux Açores.--Explosion d'un
+ volcan.--Les pirates d'Alger.--Voyages à Madère.--Découvertes
+ d'un banc de rochers.--Naufrage.--Voyage à Ténériffe; excursions
+ dans l'île.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un juif.
+ --Doublet résiste aux séductions de Madame Thierry.--Autres
+ voyages à Ste-Croix de Barbarie.--Les maures attaquent Mazagan.
+ --Retour à Cadix puis en France 70
+
+ CHAPITRE IV (1684-1688).--Doublet arme en course.--Croisières
+ et prises.--Razzia opérée à Ténériffe.--Croisières.--Retour en
+ France.--Voyage à Madère.--Pluie d'insectes.--Aventures avec le
+ gouvernement de Madère.--Rencontre d'un monstre marin.--Retour
+ au Havre.--Autre voyage aux Açores; naufrage.--Retour à Lisbonne.
+ --Combat contre un Saletin.--Retour à la Rochelle.--Amours de
+ Doublet.--Débarquement de Jacques II à Ambleteuse.--Croisières 98
+
+ CHAPITRE V (1688-1690).--Prise d'un navire hollandais dans un
+ port d'Angleterre.--Croisières dans la Manche--Naufrage à
+ Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de Seignelay.--Il prend
+ le commandement de deux barques longues.--Son arrivée à Brest.
+ --Il découvre la flotte de Tourville.--Enlèvement d'un percepteur
+ anglais.--Croisières.--Prise d'un navire anglais.--Naufrage.
+ --Autres prises 126
+
+ CHAPITRE VI (1691-1692).--Expédition en Ecosse.--Les pommes de
+ reinette.--Entrevue de Doublet et de l'intendant de Dunkerque.
+ --Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant de frégate.--Il
+ reçoit le commandement de deux corsaires.--Combat.--Prise de
+ trois navires.--Mission à Elseneur.--Passage du Sund.--Arrivée
+ à Copenhague; à Dantzick.--Prise à l'abordage d'un navire
+ anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à Versailles.
+ --Aventures avec le sieur Pletz 152
+
+ CHAPITRE VII (1692-1693).--Croisières et voyages dans la mer
+ du Nord.--Aventure avec l'abbé d'Oliva.--Démêlés avec les
+ Anglais.--Doublet comparaît devant le sénat de Copenhague; il
+ est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les hollandais
+ à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures
+ pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer
+ avec Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.
+ --Combat.--Retour à Brest.--Nouvelles croisières.--Prise du
+ _Scarborough_ 178
+
+ CHAPITRE VIII (1693-1697).--Bombardement de St-Malo.--Visite
+ de Vauban.--Voyage à Bourgneuf.--Second bombardement de
+ St-Malo.--Croisières.--Excursion en Irlande.--Superstition de
+ Doublet.--Voyage aux Açores.--Lutte contre les Anglais.
+ --Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à
+ deux vaisseaux espagnols.--Martyre de la fille de Dom Garcia.
+ --Retour à Marseille 201
+
+ CHAPITRE IX (1699-1704). Croisières sur les côtes d'Afrique.
+ --Relâche à Lisbonne.--Doublet est pris par les Anglais.
+ --Retour à St-Malo et à Honfleur.--Voyages à Terre-Neuve.
+ --Voyage à St-Domingue.--Historiette du sieur Gottreau qui
+ pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à St-Nazaire.
+ --Voyage à Paris.--Doublet prend le commandement de quatre
+ vaisseaux de compagnie 228
+
+ CHAPITRE X (1704-1707).--Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise
+ de dix navires.--Traite des nègres à Whydah.--Construction
+ d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de l'_Avenant_.
+ --Arrivée à la Grenade; à St-Domingue.--Maladie de Doublet.
+ --Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de
+ France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.
+ --Doublet reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.
+ --Il se prépare à un voyage dans la mer du Sud.--Il défend
+ Toulon contre les Anglais.--Conclusion 250
+
+ ADDITIONS
+
+ Concession des îles de la Magdeleine, St-Jean, etc. au sieur
+ Doublet 281
+
+ Association formée entre François Doublet et Ph. Gaignard
+ pour l'exploitation des îles de la Madeleine 282
+
+ Acte de mariage de Doublet 284
+
+ Lettre de M. des Gastines à M. de Pontchartrain 286
+
+ Relation de la prise d'un navire de guerre anglais 287
+
+ Lettre de M. Clairambault, à M. de Pontchartrain 289
+
+ Déclaration de Doublet commandant le _St-Jean-Baptiste_ 290
+
+ Lettre portant nomination de Jean-François Doublet à la
+ charge de capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans 291
+
+ Table des noms cités 294
+
+
+
+
+TABLE DES NOMS CITÉS
+
+(LES NOMS DE NAVIRES SONT EN CARACTÈRES ITALIQUES.)
+
+
+A
+
+ACHER (le capitaine) du Havre, p. 49.
+
+_Alcion_ (l'), p. 55, 56, 249.
+
+AMBLIMONT (d'), chef d'escadre, p. 178.
+
+_Amitié_ (l'), p. 195.
+
+_Archiduc_ (l'), p. 251, 257, 262.
+
+ARCO (la comtesse d'), p. 274.
+
+ARGENSON (Marc René de Voyer, comte d'), p. 246.
+
+AUBER (famille), p. 7, 11.
+
+AUBER (sieur de la Chesnée), p. 34.
+
+_Avenant_ (l') p. 247, 260, 261.
+
+
+B
+
+_Badine_ (la), p. 248, 250, 252, 256, 257, 260, 261, 262.
+
+BART (Cornil), p. 65.
+
+BART (Jean), p. 55, 56, 57, 58, 63, 64, 65, 159, 172, 174.
+
+BART (Piter). p. 169, 170.
+
+BEAUMONT (le chevalier de) capitaine de vaisseau, p. 136, 137.
+
+BEGON (Michel), intendant, p. 134, 248.
+
+BENLOW (John) amiral anglais, p. 238.
+
+BÉRANGER (Jean), p. 28, 50, 49, 149.
+
+_Biche_ (la), p. 241.
+
+BIELCK (l'amiral), p. 168, 186, 188.
+
+BIGOT DES GASTINES (le), intendant, p. 208, 209, 286, 288.
+
+BOISSERET (Jean de), marquis de Sainte-Marie. p. 96.
+
+BOUGARD, pilote, p. 39, 76.
+
+BOULARD (Jean) de Bayonne, p. 78, 94.
+
+BRIONNE (Louis de Lorraine, comte de), p. 274.
+
+
+C
+
+CAIRE, frères, marchands marseillais, p. 99, 108, 109, 112, 113.
+
+CAMUS (le), écrivain de marine, p. 202.
+
+_Cantorbéry_ (le), p. 230.
+
+_Castel-Rodrigue_ (le), p. 43.
+
+CATALAN, consul à Cadix, p. 93, 94.
+
+_César_ (le), p. 117.
+
+CHABOT, prêtre, p. 38.
+
+CHALONS (de), capitaine de vaisseau, p. 95, 96.
+
+CHARTER, maire d'Edimbourg, p. 156, 157, 180.
+
+_Chasseur_ (le), p. 44, 48, 50.
+
+CHAULNES (Albert d'Ailly, duc de), p. 204.
+
+CHAUMONOT (le P.), p. 36.
+
+CHEVALIER, p. 45.
+
+CLAIRAMBAULT, p. 22, 289, 290.
+
+COLBERT DE SAINT-MARS (François), p. 42.
+
+COMBE (de), ingénieur, p. 133.
+
+COMBES (de), capitaine de vaisseau, p. 279.
+
+_Comte de Revel_ (le), p. 192, 200, 204, 205, 211, 286, 287.
+
+_Conquérant_ (le), p. 141, 143.
+
+CORMAILLON (de), p. 188.
+
+COUDRAY (René Guimont du), p. 248.
+
+COURBON-BLENAC (François-de), p. 264.
+
+COURCELLES (Daniel de Remy de), p. 34.
+
+COURTEBOURNE (Charles de Calonne, marquis de), p. 48.
+
+CRETON (Pignon-Vert), de St-Malo, p. 198, 199, 286, 287.
+
+
+D
+
+DESLANDES intendant, p. 248, 263, 275.
+
+DELASTRE (le capitaine), p. 52, 53, 54, 55, 56, 58, 59, 66, 67.
+
+DENIS (l'abbé), hydrographe, p. 15, 58, 59, 60.
+
+DENIS (Nicolas), lieutenant général au Canada, p. 29, 31, 32.
+
+DESCLOUSEAUX (Hubert de Champi), intendant, p. 143, 152, 192, 197.
+
+DESGRANGES, p. 66, 67, 75, 109.
+
+DES MARCHAIS (le chevalier), p. 249.
+
+_Dieppoise_ (la), p. 166, 168, 169.
+
+_Diligente_ (la), p. 60.
+
+DOUBLET (famille), p. 7.
+
+DOUBLET (François), p. 6, 27, 281, 282, 284.
+
+DUCASSE (Jean-Baptiste), chef d'escadre, p. 238, 247, 248, 276.
+
+_Duc de Bretagne_ (le), p. 265.
+
+_Duc de Chaulnes_ (le), p. 205.
+
+DUGUAY-TROUIN, p. 192, 198.
+
+DURAND (Nicolas-Jacques), corsaire, p. 134, 135.
+
+DURAS (Jacques Henri de Durfort de), p. 246.
+
+DUPATY, p. 236.
+
+DUQUESNOT, procureur général à St-Domingue, p. 264, 265.
+
+
+E
+
+_Ecueil_ (l'), p. 172.
+
+_Etoile_ (l'), p. 198, 199, 286, 287.
+
+ESNEVAL (Robert le Roux, baron d') ambassadeur, p. 183.
+
+_Estrées_ (l'abbé d'), p. 117.
+
+ESTRÉES (Victor-Marie, duc d'), p. 138, 192.
+
+
+F
+
+FEYRO DE FOSSA (don Manuel), p. 22.
+
+_Faucon_ (le), p. 248, 257.
+
+_Florissant_ (le), p. 48, 49.
+
+FONTAINE (Madeleine), p. 5, 6, 284.
+
+FONTENAY (Hervé le Berçeur, marquis de), p. 131, 132, 133.
+
+FOSSARD, SIEUR DESMARETS, (Pierre), p. 284.
+
+FOSSARD DE SAINT-MALO, p. 214, 215, 216, 219, 221, 222, 223, 224, 225.
+
+FOSSARD-DESMARETS, corsaire, p. 161, 162, 205, 206, 211, 213.
+
+FOSSARD (Françoise), p. 8, 162, 284.
+
+_Français_ (le), p. 198, 264.
+
+
+G
+
+GAIGNARD (Philippe), chirurgien, p. 30, 282.
+
+GALIFFET (de), p. 235.
+
+GARCIA (don Antonio de), p. 224.
+
+GÉRALDIN (André de), capitaine de vaisseau, p. 133, 153, 154.
+
+GODEFROY DE LA ROCHELLE, p. 117, 119, 120, 123.
+
+GOISLARD (la belle) de la Rochelle, p. 120, 125.
+
+GOMET (le sieur) directeur à la côte d'Afrique, p. 253, 254, 255.
+
+GON, SIEUR DE QUINCÉ (François), p. 31.
+
+GORDON-ONEILL (duc de), p. 153, 154, 155.
+
+GOUIN DE BEAUCHÊNE (Jacques), p. 194.
+
+GOTTREAU (le sieur) de la Rochelle, p. 238, 239.
+
+_Grand Henry_ (le), p. 178.
+
+GRAVENSON (le capitaine), p. 42.
+
+GRAVILLE (Malet de), p. 96.
+
+_Grenadin_ (le), p. 28.
+
+GRIGNON, ARMATEUR DE LA ROCHELLE, p. 36.
+
+GYLDENLOEVE (Ulric, comte de), p. 168, 180.
+
+
+H
+
+HARCOURT (Henri d'), marquis de Beuvron, p. 173, 245.
+
+_Hardi_ (le), p. 49.
+
+HAREL (Pierre), p. 133.
+
+HAUTEFORT, capitaine de vaisseau, p. 209.
+
+_Hermione_ (l'), p. 248.
+
+HOGUETTE (Charles Fortin, marquis de la), p. 136.
+
+
+I
+
+_Indien_ (l'), p. 273.
+
+
+J
+
+JACQUES II, roi d'Angleterre, p. 47, 48, 123.
+
+JONCHÉE, consul à la Havane, p. 269, 270, 271, 272, 274.
+
+_Justice_ (la), p. 43.
+
+
+K
+
+KERHOUENT (Louise de), duchesse de Portsmouth, p. 41.
+
+KEROAL (la comtesse de), p. 41.
+
+KEYSER (Charles), lieutenant de vaisseau, p. 161, 164, 165.
+
+
+L
+
+_Laitière d'Amsterdam_ (la) p. 171.
+
+LALOET (Nicolas) de Dieppe, p. 46.
+
+LANDEMARE (Claude de), p. 31.
+
+LANGERON (le marquis de), lieutenant-général, p. 104, 197, 208.
+
+LAROQUE (de), p. 49, 50.
+
+LAS MINAS (marquis de), p. 68, 74, 75.
+
+LEBLANC, p. 45.
+
+LEGENDRE (Thomas) de Rouen, p. 87, 222.
+
+LEGOUX DE LA JANNAYE, p. 195.
+
+LE MOINE D'IBERVILLE (Pierre), capitaine de vaisseau, p. 273.
+
+LE MOINE DE SÉRIGNY (Joseph), capitaine de vaisseau, p. 273.
+
+LE ROY DE LA POTTERIE, commissaire de marine, p. 143.
+
+LESCOLE (Michel de), ingénieur, p. 68, 74.
+
+_Lévrier_ (le), p. 278.
+
+LÉVY (le chevalier de), capitaine de vaisseau, 138, 147.
+
+LOUVIGNY (Paul de), intendant, P. 135.
+
+
+M
+
+MAISONNEUVE (de), capitaine de vaisseau, p. 175.
+
+MAGNOU (Guérusseau du), chef d'escadre, p. 248.
+
+MAKAY (de), p. 154, 155, 156, 157, 158, 160.
+
+MARET, chirurgien, p. 46, 47, 48.
+
+_Marin_ (le), p. 248, 257, 262.
+
+MARIN, capitaine de brûlot, p. 248.
+
+_Mars_ (le), p. 65.
+
+MARTANGIS (de), ambassadeur, p. 168, 186.
+
+MATIGNON (Jacques Goyon, sire de), lieutenant-général en Normandie, p.
+135, 136.
+
+MAURVILLE (Bidé de), p. 237, 240, 241, 242.
+
+MEROT, p. 45.
+
+MITHON (Jean-Jacques), intendant, p. 266, 267.
+
+MOINERIE-TROCHON (la), de St-Malo, p. 213, 214, 215, 218.
+
+MONTAULT (de), lieutenant de vaisseau, p. 175.
+
+MONTMORT (Hubert de Fargis de), intendant, p. 226.
+
+MOYENCOURT (de), capitaine de vaisseau, p. 141, 147.
+
+
+N
+
+NAGUET (famille de), p. 9, 11.
+
+NANCRÉ (de Dreux, marquis de), p. 291.
+
+NAUDY, capitaine de brûlot, p. 148.
+
+NIELS-JUEL, amiral, p. 168, 186, 188.
+
+NOAILLES (le chevalier de), p. 208.
+
+
+O
+
+OLIVA (l'abbé d'), p. 182.
+
+
+P
+
+PAILLETRIE (le bailli de la), chef d'escadre, p. 208.
+
+_Palleul_ (le), p. 43.
+
+PANETIÉ, capitaine de vaisseau, p. 52, 54, 56, 57, 58, 60.
+
+PATIN (Constant), p. 96.
+
+PATOULET (Jean-Baptiste), intendant, p. 133, 152.
+
+PENDERNE (Jean), anglais, p. 83.
+
+_Perle_ (la), p. 99.
+
+PERRINET (de), capitaine de vaisseau, p. 140.
+
+PLETS (le sieur), armateur, p. 175, 176.
+
+POLASTRON (Denis, comte de), p. 207.
+
+PONTCHARTRAIN (de), p, 174, 230, 246.
+
+POSTEL (le capitaine), p. 166, 169.
+
+POULET (le capitaine) de Dieppe, p. 33.
+
+_Princesse de Conti_ (la), p. 124.
+
+_Prince Peerts_ (le), p. 65.
+
+_Profond_ (le), p. 175, 178, 192.
+
+_Prudent_ (le).
+
+
+Q
+
+QUILLET (famille), p. 8, 11.
+
+
+R
+
+_Rachel d'Amsterdam_ (la), p. 254.
+
+RANCEY (de), p. 183, 184, 185.
+
+RANTOT (de), p. 136.
+
+RAYMONDIS (de), capitaine de vaisseau, p. 146, 147.
+
+_Renommée_ (la), p. 270.
+
+_Rosier d'Alger_ (le), p. 71.
+
+RUYTER (l'amiral de), p. 40.
+
+RUYTER (Engil de), p. 40, 41, 42, 43, 62, 161.
+
+
+S
+
+SAA (Don Roberto de), p. 71, 73, 74, 75, 76.
+
+_Saint-André_ (le), p. 113.
+
+_Saint-Antoine_ (le), p. 78, 195, 289.
+
+_Sainte-Claire_ (le), p. 224.
+
+_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 17, 21, 22.
+
+_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 278, 289, 290.
+
+_Saint-Michel_ (le), p. 28, 282.
+
+SAINT-PATER (Jacques Le Coutelier marquis de), p. 278.
+
+SALAMPART DE CHOUPPES (Marie-Gobert), p. 267.
+
+SALLABERRY (Charles de), p. 276.
+
+SAMSON (Jacques), p. 44, 48.
+
+_Sans-Peur_ (la), p. 134.
+
+_Scarborough_ (le), p. 199.
+
+_Soleil Royal_ (le), p. 139.
+
+_Sorcière_ (la), p. 56, 161, 163, 166.
+
+SEIGNELAY (le marquis de), p. 132, 133, 138, 139, 140, 142, 144, 145.
+
+_Serpente_ (la), p. 56, 161, 163, 166, 174, 189.
+
+
+T
+
+TALON (Jean), intendant, p. 33, 34.
+
+TESSÉ (René, sire de Fronlay, comte de), p. 278.
+
+THIBERGE (Nicolas), pilote, p. 112.
+
+THIERRY (Raphaël), de Rouen, p. 90, 91.
+
+THOMAS (le capitaine) de la Rochelle, p. 232.
+
+TINGRY (le prince de), p. 179.
+
+TRACY (Alexandre de Pourville, marquis de), p. 34.
+
+TOURVILLE (le chevalier de) p. 139, 140, 144, 146, 147, 148.
+
+
+U
+
+_Utile_ (l'), p. 135.
+
+
+V
+
+VALSEMÉ (Guillaume de), p. 7.
+
+VAUBAN (le maréchal de), p. 204.
+
+VAULEZARD (Juchereau de), p. 269, 273.
+
+VAUVRÉ (Louis Girardin de), intendant, p. 278.
+
+VAUX-MIMARS (de), p. 122, 123.
+
+VENIZE (de), capitaine de vaisseau, 141, 142, 147, 148, 149, 115.
+
+_Ville de Rouen_ (la), p. 95.
+
+_Vipère_ (la), p. 53.
+
+VIVONNE (le duc de), p. 40.
+
+
+Y
+
+YORK (le duc d'), p. 47, 48, 123.
+
+
+
+
+IMPRIMÉ PAR J. MAYET ET Cie À LONS-LE-SAUNIER
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1] Voyez la _Revue historique_, tome XII, p. 48 et 314.
+
+[2] Dép. du Calvados, arr. de Pont-l'Evêque.
+
+[3] Voy. aux additions, pièce nº 3.
+
+[4] Reg. de l'état civil de Honfleur, 12 avril 1722.
+
+[5] Acte de notoriété du 24 mai 1679. Arch. munic., Délibér., reg. nº
+57, fol. 20 rº.
+
+[6] Rue des Capucins, nº 25.
+
+[7] Actes de l'Hôtel-de-Ville des 17 novembre 1499, 15 mai 1502, février
+1522.
+
+[8] _Recherche faite en 1540 par les Elus de Lisieux_, (Caen, 1827.)
+
+[9] Id. p. 112 et 118.
+
+[10] Arc. de Pennedepie, reg. de l'état-civil.
+
+[11] Les historiens n'ont pas manqué depuis un siècle à la marine
+française, mais tout ce qui, au point de vue historique, concerne la
+transformation de ses institutions est resté généralement ignoré. Dans
+une série d'articles parus dans la _Revue maritime_ M. Didier Neuville a
+commencé à combler cette lacune, en étudiant les _Etablissements
+scientifiques_ dans leur origine et leur développement. On y trouvera
+notamment exposé clairement tout ce qu'on connaît jusqu'ici sur la
+création des écoles d'hydrographie.
+
+[12] Reg. des délib. munic. 29 septembre 1711, 21 janvier, 15 février et
+1er octobre 1712, 4 septembre 1725, 9 décembre 1726 et 18 décembre 1728.
+Reg. de l'état civil de Barneville, 21 déc. 1728.
+
+[13] Quelquefois il emploie des expressions usitées dans le patois
+normand: il dit _l'assoirant_ qui signifie l'approche du soir; _s'ivrer_
+pour s'enivrer.
+
+[14] Voy. aux Additions les pièces nºs 6 et 7.
+
+[15] Arch. de la Marine, service général, 22 avril et 4 mai 1711.
+
+[16] Il s'agit des îles _Sebaldines_, dans le détroit de Magellan,
+découvertes par Sebald de Weerdt, navigateur hollandais, en 1599.
+
+[17] François Doublet, Me apothicaire, rue Brûlée à Honfleur, né dans
+les vingt premières années du dix-septième siècle, mort avant l'année
+1678 «aux païs estrangers où il étoit employé pour le service du
+roy.»--Reg. des délib. munic. 24 mai 1679.
+
+[18] Les îles St. Jean, de la Madeleine, Brion et aux Oiseaux forment un
+groupe d'îlots situés au nord du cap Breton, dans le golfe du fleuve St.
+Laurent. La compagnie de la Nouvelle France concéda ces îles à François
+Doublet par lettres du 19 janvier 1663. Voy. aux additions la pièce nº
+1.
+
+[19] A défaut de l'acte de baptême, cette indication permet de fixer la
+date de naissance de Doublet. Suivant lui, il était âgé de sept ans et
+trois mois en février 1663; il faut donc reporter sa naissance au mois
+de novembre 1655.
+
+[20] Nicolas Denis reçut provisions de lieutenant général en Canada le
+30 janvier 1654. Il était fils de Mathurin Denis, écuyer, sieur de
+Fronsac, capitaine des gardes de Henri III.
+
+[21] Ce Philippe Gaignard établi chirurgien à Rouen avait précédemment
+résidé à Honfleur. Il était le neveu d'un capitaine de navire de ce
+port, Thomas Frontin, beau-frère de l'armateur Nicolas Lion de
+St.-Thibault dont les navires le _Henry_ et le _St.-Pierre_ effectuaient
+chaque année un voyage à Terre-Neuve.--Reg. de l'amirauté. Voy. aux
+additions la pièce nº 2 du 23 avril 1663.
+
+[22] Un acte d'association du 1er février 1664 avait été passé entre
+François Doublet, François Gon sieur de Quincé et Claude de Landemare,
+marchands à Rouen, pour l'exploitation des îles de la Madeleine. Ce
+dernier, Claude de Landemare, était déjà intéressé dans l'opération, car
+il parut devant les tabellions de Honfleur le _30 mars, 1664_ et fit ses
+comptes avec François Doublet. Il lui revenait pour le voyage de 1663,
+612 livres 15 sols 3 deniers.--Reg. du tabellionage de Roncheville.
+
+A la ligne suivante, Doublet a écrit: «nous partismes du port au
+_commencement de Mars_....»; dans l'acte cité ci-dessus son père
+s'engage à partir pour un nouveau voyage à la marée du lendemain,
+c'est-à-dire le 1er avril.
+
+[23] Il s'agit de la compagnie de la Terre ferme d'Amérique réorganisée
+par un édit du 28 mai 1664 sous le nom de compagnie des Indes
+Occidentales.
+
+[24] La découverte de cette mine coincida avec le départ de l'intendant
+Talon pour le Canada. Jugeant que la découverte des minéraux ou riches
+ou de basse estoffé était un point essentiel aux affaires du roi, Talon
+obtint l'envoi au Canada de quarante travailleurs. La compagnie les
+recruta en Normandie et elle en confia la conduite à François Doublet.
+En outre de plomb, l'ingénieur-fondeur prétendait trouver de l'argent à
+la côte de Gaspée; «cette prétention paroist fondée,» écrivait
+Talon.--Arch. de la marine, Canada, 22 avril, 27 avril et 4 octobre
+1665.
+
+[25] Ce marin originaire de Normandie, est resté inconnu. Toutefois la
+correspondance de Talon, intendant au Canada, et les dépêches de Colbert
+en font mention. Au mois de novembre 1670, le capitaine Poulet ou
+Poullet se trouvait à Québec. «Cet homme savant par une longue habitude
+et une expérience acquise de bas aage et devenu habile navigateur,»
+proposa de tenter la découverte de la communication de la mer du Sud et
+de celle du Nord par le détroit de Davis, «ou par le détroit de Magellan
+pour après avoir doublé tout le revers de l'Amérique jusqu'au Califourny
+reprendre les vents de l'Ouest et à leur faveur rentrer par la baie
+d'Hudson.» Son dessein, en outre, était de percer jusqu'à la Chine par
+l'un ou l'autre de ces endroits. Arch. de la Marine, Mémoire de Talon,
+10 novembre 1670; Lettre de Colbert, février 1671. (Colonies, Canada).
+
+[26] Le débarquement des chevaux que le roi envoyait au Canada causa un
+grand enthousiasme parmi les habitants. A l'exception d'un cheval donné
+à M. de Montmagny près de vingt ans auparavant, c'étaient les premiers
+qu'on y voyait.--Ferland, _Histoire du Canada_, t. II, p. 36.
+
+[27] Alexandre de Pourville, marquis de Tracy, reçut le 19 novembre 1663
+la commission de lieutenant-général des armées du roi et les fonctions
+et pouvoirs de vice-roi en Amérique. Décédé gouverneur de Dunkerque le
+28 avril 1670.
+
+[28] Daniel de Remy, sieur de Courcelles, reçut commission de
+lieutenant-général en Canada le 23 mars 1665.
+
+[29] Jean Talon, ancien intendant du Hainaut, l'administrateur le plus
+éminent que Louis XIV ait envoyé au Canada, reçut la commission
+d'intendant à la Nouvelle-France le 23 mars 1665.
+
+[30] Auber, sieur de la Chesnée ou Chesnaye. Nous croyons que des liens
+de parenté l'unissaient à la famille de Doublet, dont le grand père
+paternel avait épousé Marguerite Auber, fille de Richard Auber, receveur
+du domaine de Roncheville.
+
+[31] Le séminaire des jésuites de Québec fut fondé par M. de
+Laval-Montmorency suivant lettres patentes du 26 mars 1663.
+
+[32] Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, mourut à Québec le 21 février 1693.
+Il est l'auteur d'une grammaire, d'un dictionnaire et d'un catéchisme en
+langue huronne; la grammaire seule a été publiée.
+
+[33] Ces termes que Doublet emploiera souvent désignent les bancs situés
+à l'ouest et au nord de Terre-Neuve.
+
+[34] La compagnie du Sénégal établie en 1679, fut réunie à la compagnie
+des Indes en 1719. Ses districts s'étendaient depuis le cap Blanc
+jusqu'à la rivière Serra Leone.
+
+[35] Dans le ms. les pages qui suivent sont enregistrées sous la date de
+1669. La date exacte est 1676; les faits cités permettent de l'établir.
+
+[36] Nommé lieutenant de frégate le 25 octobre 1689; capitaine de brûlot
+le 1er janvier 1693. Tué sur le _Bon_ en mars 1694. Il a publié le
+_Petit Flambeau de la mer ou le véritable guide des pilotes côtiers_,
+(Havre, 1731, in-8º).
+
+Une famille du nom de Bougard, et à laquelle le pilote-hydrographe cité
+par Doublet appartenait peut-être, vivait à Honfleur au milieu du
+dix-septième siècle: Elle professait la religion réformée. Nous pouvons
+citer: Marie Bougard mariée à Jacques Lelou, avocat; Me Bougard médecin
+et Judith Le Prevost, sa femme, qui abjurèrent en novembre 1685 ainsi
+que dix-sept autres religionnaires.--Reg. du tabellionnage d'Auge, 7
+octobre 1684; Reg. de l'état civil, nov. 1685.
+
+[37] Sur la partie est de l'île de Wight, au large de Portsmouth, au
+nord du port Brading. Cette rade peut contenir tous les vaisseaux de la
+marine anglaise.
+
+[38] Le combat de Palerme est du 2 juin 1676; 12 vaisseaux hollandais et
+espagnols furent incendiés, ainsi que la galère réale et quatre autres
+galères. L'amiral espagnol Florès et l'amiral hollandais de Haën
+périrent dans les flammes.
+
+Quant à l'amiral Ruyter, ce fut à la bataille du Mont-Gibel livrée par
+Duquesne le 22 avril 1676 qu'il reçut une blessure dont il mourut le 29
+du même mois.
+
+[39] Louise de Kerhouent, duchesse de Portsmouth, maîtresse de Charles
+II, roi d'Angleterre, avait été amenée de France, en 1670, par Henriette
+d'Angleterre, duchesse d'Orléans.
+
+[40] Le capitaine Gravenson était originaire de Nantes. Il fut promu
+lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1667; capitaine de frégate en 1671
+et capitaine de vaisseau le 1er mars 1673. Noyé au Havre en 1679.
+
+[41] François Colbert de St-Mars, enseigne en 1672, lieutenant de
+vaisseau en 1673, capitaine de frégate en 1675, obtint le grade de
+capitaine de vaisseau le 7 février 1678. Il se retira, le 1er juillet
+1721, chef d'escadre honoraire et mourut près de La Rochelle, le 22
+janvier 1722.
+
+[42] Ordre du roi aux officiers de l'amirauté de Honfleur pour leur dire
+de donner les congez nécessaires au capitaine du vaisseau le _Chasseur_
+qui est chargé d'armes et de victuailles destinées, par la compagnie des
+Indes occidentales, aux colonies françaises du Sénégal et de Cayenne (20
+mars 1672.)--Arch. de la Marine, Colonies, année 1672, fol. 31.
+
+[43] Plus tard Jacques II, roi d'Angleterre, 1685-1688, 2e fils de
+Charles 1er et d'Henriette de France. Doublet reviendra bientôt sur le
+duc d'York et il racontera, plus loin, qu'il aida ce prince à débarquer
+à Ambleteuse, en 1689.
+
+[44] Charles de Calonne, marquis de Courtebourne, d'une famille ancienne
+du Boulonnais, était lieutenant de roi à Calais et non gouverneur. Le
+gouverneur particulier de Calais était Armand de Béthune, marquis puis
+duc de Charost, né en 1640, capitaine des gardes du corps du roi, duc et
+pair de France, mort en 1717.
+
+Le marquis de Courtebourne servit à Calais jusqu'à sa mort (octobre
+1695). On lui accorda le grade de maréchal de camp par brevet du 26 mars
+1652 et par la suite une commission pour commander à Hesdin et la
+lieutenance de roi au gouvernement de Flandre en 1693.--Pinard, _Chron.
+hist. mil._, t. VI, p. 351.
+
+[45] Jean Bérenger, capitaine de navire du port de Honfleur, commandait
+la _Marie_ en 1669; le _Chasseur_ en 1673 et 1674; le _Saint-Pierre_ en
+1677; le _Saint-Antoine_ en 1681.--Arch. de l'amirauté de Honfleur.
+Rapports de mer.
+
+[46] Capitaine de brûlot en 1673 et enseigne de vaisseau la même année,
+il fut mis à la Bastille le 15 décembre 1679. Elargi trois semaines
+après, il fut fait lieutenant de vaisseau en 1682, capitaine de frégate
+le 1er janvier 1693 et capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703. Il fut
+tué au fort de Gambie, en Guinée, le 6 novembre 1703.
+
+[47] Ce capitaine, quoique chirurgien de son métier, avait appris l'art
+de la navigation dans ses voyages maritimes. En 1673, âgé de 28 ans, il
+commandait une frégate de 10 pièces de canon, équipée de 100 hommes.
+Arch. de la marine. Service général, corresp. d'Hubert, intendant à
+Dunkerque.
+
+[48] M. Panetié, brave homme et bon manoeuvrier, dit M. Jal, devint
+capitaine de vaisseau le 31 mars 1665 et chef d'escadre le 1er novembre
+1689; décédé le 26 avril 1696. Arch. de la Marine.
+
+[49] Auberge «où pend pour enseigne le _Soleil d'Or_,» rue du Puits, à
+Honfleur (1676).
+
+[50] Jean Bart fut fait lieutenant de vaisseau le 5 janvier 1679;
+capitaine de frégate le 14 août 1686; capitaine de vaisseau le 20 juin
+1689. Il fut anobli le 3 août 1694 et nommé chef d'escadre le 1er avril
+1697. Arch. de la Marine.
+
+[51] Iles de l'Océan septentrional appartenant à l'Angleterre. Les
+cartes modernes les nomment Shetland.
+
+[52] Consulter sur l'école d'hydrographie de Dieppe: De Beaurepaire,
+_Recherches sur l'instruction publique_, etc., t. III.--Didier Neuville.
+_Etablissements scientifiques de la Marine_ (_Revue maritime_).--Le
+Dépôt de la Marine, série des Ordres du Roi, 21 novembre 1671, 30
+septembre 1672, 4 janvier 1675, 6 janvier et 4 juillet 1679.
+
+[53] Belem, bourg de Portugal, sur le Tage, à deux lieues au-dessous de
+Lisbonne, au devant duquel on voit une tour. C'est auprès de cette tour
+que les navires mouillaient en attendant leurs dépêches. Doublet écrit
+indifféremment _Blem_, _Bleum_, _Balem_ et _Belem_.
+
+[54] Terme de commerce maritime. _Chapeau de mérite_, ou simplement et
+plus ordinairement, _chapeau_, gratification accordée par convention au
+capitaine d'un bâtiment de commerce, qui remet à bon port les
+marchandises chargées à fret. (Littré).
+
+[55] Port de Portugal sur la Lima, province de Minho. Quatre lieues
+au-delà est situé un autre hâvre nommé _Ville del Conde_, et plus loin
+se trouve _Port-à-Port_ dont Doublet citera le nom dans les pages
+suivantes.
+
+[56] On trouve dans les registres des Ordres du Roi du dépôt de la
+Marine plusieurs lettres adressées à cet ingénieur. Voyez notamment à la
+date du 20 juin 1689.
+
+[57] Le marquis de La Mina ou de Las Minas.
+
+[58] Le _Rosier d'Alger_. Le ms. porte _Dargel_ en un seul mot. Plus
+loin, Doublet écrira correctement _Alger_; plus loin encore il écrira
+_Argérins_ pour Algériens. Il dit encore _Europiers_ pour Européens.
+
+[59] C'est un renégat de ma nation.
+
+[60] Ile de l'Afrique portugaise, une des îles Madère.
+
+[61] On lit, en effet, dans le _Petit Flambeau de la Mer_, p. 379:
+
+_Remarque nouvellement découverte._
+
+«Le sieur François Doublet d'Honfleur, m'a dit que lorsqu'il commandoit
+une petite Frégate en course contre les Hollandois et Espagnols,
+qu'étant à trois lieuës au Nord-Est du milieu de l'Isle de Porto-Sancto,
+il se seroit trouvé sur un Banc de Roches, où il n'avoit au plus profond
+que 13 pieds d'eau, et qu'il y trouva encore quelque debris d'un Navire
+qui y avoit été perdu, et que ce Banc est de la longueur d'un Cable en
+largeur, et autant en longueur; c'est à quoi ceux qui naviguent à cet
+endroit doivent avoir égard.»
+
+[62] Chipiona, à l'embouchure du Guadalquivir.
+
+[63] Ce qui suit jusqu'au paragraphe commençant par ces mots: «Et le 27e
+j'arivé.....» forme un supplément dans le manuscrit. Le feuillet placé
+entre les pages 28 et 29 porte la note suivante: «Ayant égaré une
+feuille dans l'original de ce voyage, ce qui m'a fait y adiouter cette
+page pour renvoyé avant mon arrivée à Ténérif, sur ce qui m'arriva le
+jour d'après mon départ de St-Lucar.»
+
+[64] Riche marchand-armateur intéressé dans les compagnies de commerce
+fondées au dix-septième siècle et qui possédait des relations
+commerciales très étendues. C'était un des principaux négociants de
+cette époque avec lequel Colbert correspondait. Voy. Arch. de la marine,
+Ordres du Roi et Commerce, 1675, 1689, etc.
+
+[65] Dans le passage qui suit il s'agit de Muley-Mohammed fils de
+Muley-Ismael, empereur de Maroc de 1672 à 1727. Le P. Dominique Busnot,
+religieux de la congrégation réformée de l'Ordre de la Trinité, a
+consacré un chapitre de son _Histoire du règne de Mouley-Ismael, roi de
+Maroc, Fez, Talifet et Souz_ (Rouen, 1714), à la vie, aux aventures et à
+la mort tragique de Muley-Mohammed. D'après un mémoire du consul de
+France à Salé, en 1699, les négociants français trouvaient de grands
+avantages au commerce avec la Barbarie. La Provence y envoyait des
+papiers, des bonnets rouges de laine, du souffre, des toiles de Lyon, de
+la futaine, des fils d'or, du brocart d'or et de soie; le Languedoc y
+expédiait des draps; les navires de St-Malo, de Rouen et de Nantes y
+portaient des toiles. On estimait le négoce de la France avec cette
+région à 400,000 écus. Les marchandises étaient échangées avec celles du
+pays: cire, laine, cuivre en chaudron; cuivre neuf, étain, dattes,
+amandes, plumes d'autruche. Onze maisons françaises y étaient établies.
+Arch. de la Marine.
+
+[66] Doublet parlera encore de Muley-Mohammed, mais il ne dira pas que
+ce prince tombé par trahison entre les mains de son père, en 1705, subit
+le même supplice. On lui coupa le pied et la main, et on plongea ses
+membres mutilés dans une chaudière pleine de poix et d'huile bouillante;
+il mourut douze jours après.
+
+[67] Raphaël Thierry, négociant de Rouen, nommé au consulat de la nation
+française aux îles Canaries par provision des 27 avril et 20 mai, 1670.
+Arch. de la Marine, commerce, t. I, fol. 184, et t. II, fol. 769.
+
+[68] On entendait par passager les barques passagères appartenant aux
+hôpitaux du Havre et de Honfleur et qui recevaient à leur bord les
+personnes, les bestiaux et les denrées de toutes espèces pour les
+transporter d'un port dans l'autre. Ces deux établissements hospitaliers
+jouirent pendant longtemps du monopole des droits de passage.
+
+[69] Constant Patin, avocat du roi en l'amirauté de Honfleur, fils de
+Constant Patin, procureur d'office en la vicomté de Roncheville, lequel
+avait épousé Marguerite Auber grand'mère de Doublet.
+
+[70] François Mallet de Graville, seigneur et comte de Saint-Martin,
+Blosseville, Drubec, Quatravaux, et autres terres, marié à Jacqueline ou
+Gabrielle Langlois du Guesclin, résidant à Criquebeuf, près de
+Honfleur.--Minutes du tabell. de Roncheville.
+
+Sa fille avait épousé Charles de Boisseret, chevalier, seigneur
+d'Herbelay, marquis de Sainte-Marie, capitaine des gardes de Monsieur,
+seigneur, gouverneur et lieutenant pour le roi des îles de la
+Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galande, les Saintes, la Grande et Petite
+Terre, etc. Fils aîné de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel.
+
+[71] Jean de Boisseret, chevalier, marquis de Sainte-Marie, seigneur de
+Malassis, second fils de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel soeur
+de Charles Houel, chevalier, seigneur du Petit-Pré, gouverneur des îles
+de la Guadeloupe. Ce Jean de Boisseret habitait, au temps dont parle
+Doublet, la ferme dite le Petit-Paris, à peu de distance de Villerville.
+Il épousa, en 1686, Demoiselle Marie-Anne Estièvre, fille de Michel
+Estièvre, écuyer, sieur de Montessart. Minutes du tabellionage de
+Roncheville; Reg. de l'état civil de la commune de Pennedepie.
+
+[72] Adassa, d'après les anciennes cartes, est un petit havre situé à
+l'ouest de l'île de Ténériffe; on y chargeait beaucoup de vin.
+
+[73] Le marquis de Langeron, embarqué comme enseigne en pied sur le
+_Henri_, le 1er février 1671, fut fait capitaine de vaisseau le 2
+novembre 1671; chef d'escadre le 1er novembre 1689; lieutenant général
+le 1er avril 1697; mort à Sceaux le 28 mai 1711. Arch. de la Marine.
+Voyez le Mercure de juin 1711.
+
+[74] Au temps de Doublet de pareils phénomènes jettaient l'épouvante
+parmi les paysans et les marins. On citait des pluies de sang, de fer,
+de laines, de poissons, de grenouilles, etc., qu'on attribuait à des
+causes surnaturelles. Doublet et son équipage partageaient cette
+crédulité; ils sont bien persuadés que c'est un châtiment divin.
+
+Il s'agit d'insectes aquatiques qui multiplient en grande quantité
+pendant l'été dans les mers tropicales et que des tourbillons de vent
+transportent à de grandes distances.
+
+[75] Cascaes, ville à l'embouchure du Tage, à 5 lieues de Lisbonne. La
+rade de cette place est dangereuse à cause des vents d'ouest qui y
+règnent.
+
+[76] Cette description si peu séduisante qu'elle soit permet de croire
+qu'il s'agit d'une de ces divinités marines qui durent leur naissance à
+la fable. La croyance aux sirènes ou aux monstres marins à figure
+humaine se maintint longtemps, comme on le voit, puisque Doublet
+mentionne très sérieusement la merveilleuse apparition qui, «par son
+regard fier et plein de feu» terrifia son équipage. D'ailleurs, dans son
+enfance, il avait été familiarisé avec ces contes, car une ruelle de sa
+ville natale portait et porte encore le nom de rue de la Sirène («ruette
+et advenue de la Seraine»), en 1588; une figure fantastique était gravée
+sur la pierre à l'angle de cette rue; il en subsiste des traces.
+
+[77] Les dorades suivent les vaisseaux en troupes souvent nombreuses et
+nagent avec beaucoup de vitesse. Leur pêche, qui est pour les marins un
+véritable divertissement, leur procure facilement une chair fraîche,
+savoureuse et très agréable au goût.
+
+[78] Azamore, ville forte du Maroc, port d'accès difficile à
+l'embouchure de la Morbéa dans l'Atlantique. Mazagan, petite ville forte
+du royaume de Maroc, port sur l'Atlantique, près de l'embouchure de la
+Morbéa. Elle a appartenu aux Portugais jusqu'en 1762.
+
+[79] Ponta-Delgada, dans l'île de San-Miguel, chef-lieu du district
+oriental des Açores. Son port est mauvais.
+
+[80] Jean d'Estrées, abbé d'Evron, de Préaux et de Saint-Claude,
+archevêque et duc de Cambrai. Il était fils de Jean comte d'Estrées,
+maréchal et vice-amiral de France, vice-roi d'Amérique.
+
+[81] Famille illustre dans les annales de la Rochelle. Un Jean Godefroy,
+sieur du Richard, né en 1579, pair en 1608, capitaine de l'artillerie en
+1617, était maire et capitaine de La Rochelle au début du siège de 1627.
+Doublet citera dans les pages qui suivent les neveux de ce capitaine:
+Jean Godefroy, écuyer, Benjamin, Alexandre et César Godefroy, marins et
+armateurs, puis la cousine de Jean, l'aîné, veuf d'une dame Goislard et
+remarié à une dame Bussereau, suivant Doublet, à Elisabeth Duprat, soeur
+du pasteur d'Arvert, suivant des renseignements plus sûrs.
+
+D'après un très curieux tableau généalogique que M. de Richmond,
+archiviste de la Charente-Inférieure, a bien voulu dresser pour nous,
+des liens de parenté unissent de nos jours les derniers représentants
+des Godefroy à la famille du général Louis-Eugène Cavaignac.
+
+[82] Le nom de cette rade ne figure point sur les cartes que nous avons
+consultées.
+
+[83] Au nord du pertuis d'Antioche, entre les rochers dits Lavardins et
+la terre vers La Rochelle. «L'on ancre son chef de Bois sur 5 à 6
+brasses d'eau de profondeur, dit le _Flambeau de la mer_, le fond y est
+mol.»
+
+[84] Jacques-François-Edouard Stuart, fils de Marie d'Este et de Jacques
+II, né le 20 juin 1688 et mort à Rome le 1er janvier 1766 après une
+existence extrêmement agitée.
+
+[85] Marie d'Este, fille du duc de Modène, née en 1658; mariée en 1673 à
+Jacques Stuart qui n'était alors que duc d'York. Elle mourut au château
+de Saint-Germain-en-Laye le 7 mai 1718.
+
+[86] Plymouth. Doublet écrit tantôt Pleimuths, tantôt Pleimuts. Son
+orthographe des noms de lieu et des noms propres varie à chaque page.
+
+[87] De Vaux-Mimars, ancien garde-marine le 19 février 1681, fait
+enseigne en 1684, lieutenant en 1689 et capitaine de frégate le 1er
+décembre 1705. Mort le 18 octobre 1718.
+
+[88] Point de la côte d'Angleterre, entre Douvres et la Tamise, où il y
+a un bon ancrage pour les vaisseaux.
+
+[89] On sait qu'il s'agit de Jacques II, de la famille des Stuarts, fils
+du roi Charles Ier et de la reine Henriette de France fille de Henri IV,
+né en 1633. Il porta jusqu'à son avènement au trône le titre de duc
+d'York. Détrôné en 1688 par son gendre Guillaume de Nassau, prince
+d'Orange, il se réfugia en France. Il était accompagné de son fils
+naturel, Jacques Fitz-James, duc de Berwick, promu en 1706 à la dignité
+de maréchal de France.--La date du débarquement de Jacques II à
+Ambleteuse n'est point le mois de septembre 1688 ainsi que Doublet
+l'indique mais le 4 janvier 1689. Jacques II arrivait à St-Germain le 7
+du même mois. Voy. la _Gazette_ du 10 janvier 1689.
+
+[90] Le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV. La charge
+d'amiral de France fut rétablie en sa faveur le 12 novembre 1669.
+
+[91] Les mesures les plus diverses furent prises pour arrêter la fuite
+des religionnaires. En Normandie on établit trente corps-de-garde et
+autant de pelotons de cavaliers «destinez pour battre l'estrade sur les
+costes.» Des chaloupes armées procédaient en mer à la visite des
+navires. Les arrestations étaient nombreuses. Les religionnaires
+s'embarquaient la nuit sur un point peu fréquenté, et on les voyait la
+nuit allumer des feux sur les falaises de la Seine-Inférieure, du Havre
+à Dieppe, échangeant ainsi des signaux avec des navires étrangers qui
+louvoyaient près des côtes. Pour empêcher les embarquements clandestins,
+les intendants promettaient aux paysans de leur céder la moitié des
+meubles des religionnaires en cas de dénonciation. Arch. de la Marine,
+service général, correspondance de M. de Montmort, 1686.
+
+[92] Ramehead, pointe à l'ouest de la baie de Plymouth.
+
+[93] Saltash, bourg d'Angleterre, en Cornouailles, sur le penchant d'une
+colline baignée par la Tamer; l'embouchure de cette rivière lui forme un
+port situé à 2 milles marins au-dessus de Plymouth. Ce fut dans ce port
+que Doublet captura, sous le feu des forts, un vaisseau hollandais de 6
+à 700 tonneaux et armé de 40 canons.
+
+[94] Dans l'île de Saint-Nicolas.
+
+[95] Doublet doit revenir plus loin sur cet épisode et expliquer qu'il
+eut l'honneur d'en raconter les péripéties à M. de Seignelay. En outre,
+il y a lieu de croire que «l'action jolie» mais d'une grande témérité
+racontée ici devint l'objet d'une assez vive curiosité. En effet, on en
+trouve le récit dans l'_Inquisition française ou Histoire de la
+Bastille_ (t. II, p. 325) par C. de Renneville.
+
+[96] Hervé le Berçeur, seigneur et patron de Fontenay et d'Emondeville,
+enseigne au régiment des Gardes et commandant des villes et château de
+Cherbourg, allié, par contrat du 21 novembre 1664, avec
+Marie-Anne-Jacqueline de La Luzerne, dame de
+Brévant.--(Lachesnaye-Desbois, XII, p. 632.)
+
+[97] Ingénieur du roi, chargé pendant quelques années de l'inspection
+des travaux maritimes en Normandie. Au mois de mars 1684, il visitait le
+port de Honfleur par ordre de Seignelay.
+
+[98] Seignelay arriva à Brest dans le courant du mois de mars 1689 pour
+accélérer les grands mouvements qui s'y faisaient. Vauban, après avoir
+visité toutes les côtes et une partie des îles depuis Ypres jusqu'à
+l'embouchure de la Loire, l'y avait précédé et était arrivé le 18
+février.--(Levot, _Hist. de Brest_, t. II, p. 28.)
+
+[99] André de Géraldin, né à Saint-Malo, fut nommé capitaine de brûlot
+le 1er janvier 1691; capitaine de frégate le 1er janvier 1703; capitaine
+de vaisseau le 23 avril 1708. Mort le 11 avril 1738.--(Arch. de la
+Marine.)
+
+[100] Jean-Baptiste Patoulet, chevalier, conseiller du roi, commissaire
+général à Rochefort le 15 août 1676; intendant aux îles d'Amérique, 1er
+avril 1679; intendant à Dunkerque, 1er janvier 1683.--(Arch. de la
+Marine.)
+
+[101] Capitaine marchand du quartier du Havre, fut fait capitaine de
+brûlot en 1692 et mourut en mer vers 1704.
+
+[102] Nicolas-Jacques Durand commanda en course en 1675 et 1678
+plusieurs frégates légères armées à Dunkerque. Il fut envoyé en
+croisière dans la mer du Nord, en 1695, et mourut pendant la campagne.
+
+[103] Michel Begon, chevalier, né à Blois en décembre 1638. Etait frère
+du premier commis de M. de Seignelay. Président et lieutenant général du
+bailliage de Blois en 1677, il devint commissaire général de la marine à
+Rochefort en 1680; intendant aux îles, 1684; intendant général des
+galères, 1685; intendant à Rochefort, 1688; à la Rochelle, 1694. Il fut
+révoqué, vers 1705, par M. de Pontchartrain et décéda à Rochefort le 13
+mars 1710, laissant plusieurs enfants.
+
+[104] Petites frégates de 6, 10 et 12 pièces de canon, «qui vont
+parfaitement à la voile, mais qui ne sont bonnes pour la course que
+l'été, l'hiver les Dunkerquois se servent de doggres pêcheurs qu'ils
+équipent en guerre, et comme ces vaisseaux sont fort ronds ils
+soutiennent parfaitement la mer dans les plus rudes tourmentes.» Arch.
+de la Marine, campagnes, 1689-1690.
+
+[105] Paul de Louvigny, seigneur d'Orgemont, conseiller du roi.
+Intendant au Havre, 1er septembre 1688; à Brest le 15 mai 1701. Mort à
+Brest le 24 décembre 1702.
+
+[106] Jacques Goyon, sire de Matignon, comte de Thorigny, baron de
+Saint-Lo, lieutenant général en Normandie, gouverneur de Cherbourg,
+Granville et les îles Chaussey, né à Thorigny en 1644, chevalier des
+ordres en 1688, lieutenant général des armées en 1693. Mort à Paris en
+1725.
+
+[107] Charles Fortin, marquis de la Hoguette, après avoir servi dans les
+gardes, était devenu corvette des mousquetaires gris en 1672, enseigne
+en 1683, sous-lieutenant en 1684, maréchal de camp en 1688,
+lieutenant-général et gouverneur de Mézières en mars 1693. Il mourut
+d'une blessure reçue à la bataille donnée en Piémont, le 4 octobre 1693,
+par le maréchal de Catinat.
+
+[108] Les régiments n'y campèrent que quelques jours. Leur commandant se
+rapprocha de Cherbourg et envoya une partie de ses troupes vers
+Granville que les frégates anglaises menaçaient.
+
+[109] Henry-Joseph de Beaumont d'Eschilais, originaire de la Saintonge,
+fut promu enseigne de vaisseau le 1er janvier 1691, lieutenant de
+vaisseau le 1er janvier 1692, capitaine de frégate le 12 novembre 1706,
+capitaine de vaisseau le 24 juin 1709. Mort le 8 décembre 1724.
+
+[110] Ne se trouve pas inscrit au répertoire Laffilard des Archives de
+la Marine.
+
+[111] Le 23 juillet 1689, Seignelay écrivait à M. de la Hoguette: «Je
+n'ay pas besoin à présent des srs de Beaumont et Doublet,... vous pouvez
+leur permettre de faire la course ainsy qu'ils en avoient dessein
+lorsqu'ils ont commencé d'armer leurs bâtimens.»--(Arch. de la Marine.
+Ordres du Roi.)
+
+[112] Baie et port d'Angleterre, dans la Manche, sur la côte du
+Devonshire. C'est le lieu de réunion des forces maritimes anglaises.
+Doublet l'a déjà cité plusieurs fois comme le point principal de ses
+croisières.
+
+[113] Il faut lire _Juillet_. Doublet donne ses dates assez
+négligemment, ainsi les faits relatés ci-dessus et les suivants se
+rapportent à l'année 1689; le manuscrit les enregistre à la date de
+1690.
+
+[114] Le maréchal d'Estrées avait été investi du commandement de la
+flotte réunie à Brest durant les premiers mois de 1689. Vers le milieu
+de l'année, alors que le maréchal était embarqué et que tous ses ordres
+étaient donnés, M. de Seignelay prit en personne le commandement, et le
+comte d'Estrées resta «sur le pavé des vaches à Brest», suivant
+l'expression de Mme de Sévigné. Il ne s'en consola pas; Mme De La
+Fayette et Mme de Sévigné l'ont constaté. On voit en outre que son
+déboire ne passa pas inaperçu aux yeux de Doublet.
+
+[115] Le voyage de Seignelay à Brest fut tout un évènement. «Il étoit
+général en tout, dit Mme De La Fayette dans ses _Mémoires_, lors qu'il
+ne donnoit pas le mot; et mesme il en avoit les habits et la mine.»
+(Michaud et Poujoulat, 3e série, t. 8, p. 243.)
+
+[116] Arch. de la marine, Ordres du roi, Ponant, 14, 15, 24, 26, 30 et
+31 juillet 1689. Dans la lettre du 30 juillet on lit: «les sieurs de
+Beaumont et Doublet ayant eu ordre de naviguer entre Pennemarc et Glenan
+pour descouvrir si les ennemis s'estoient avancez jusqu'à ce parage, il
+(M. de Beaugey) les cherchera et leur ordonnera de revenir incessamment
+à Brest.»
+
+[117] Enseigne de vaisseau, 3 mars 1673; capitaine de brûlot, 1er
+juillet 1673; aide-major, 20 janvier 1676; capitaine de frégate, 3 avril
+1686; capitaine de vaisseau, 10 août 1689. Mort à la Hougue, 26 janvier
+1703.
+
+[118] Les ordres expédiés par Seignelay pendant le mois de juillet 1689
+sont datés de Brest «à bord du _Souverain_.» (Arch. de la marine.)
+
+[119] Ordre du roy (25 juillet 1689) au sr Doublet de sortir des rades
+de Brest et d'aller naviguer pendant trois jours entre Glenan et Penmark
+pour découvrir si les ennemis naviguent dans ce parage.--Ordres au sr de
+Beaugey d'aller croiser à la hauteur d'Ouessant (14 juillet 1689); aux
+srs de la Guiche et de Septèmes d'aller reconnaître la flotte ennemie
+(14 juillet); Mémoire instructif au sr de Levy, commandant la _Lutine_,
+pour aller à la rencontre de M. de Tourville (15 juillet).--Ordre pour
+le sr Doublet, commandant la _Sans-Peur_ entre Glenan et Penmark, de
+revenir au port de Brest pour y recevoir d'autres ordres (31 juillet
+1689). (Arch. de la marine.)
+
+[120] Tourville était parti des îles d'Hyères, le 9 juin 1689, avec
+vingt vaisseaux de guerre, une frégate, huit brûlots, deux flûtes et
+deux tartanes. Il montait le _Conquérant_.
+
+[121] Il faut lire: à la fin du mois de juillet 1689.
+
+[122] Barthélémy-Alexandre de Perrinet fut fait lieutenant de vaisseau
+le 26 avril 1675; capitaine de vaisseau le 5 janvier 1682; décédé le 10
+janvier 1705. (Arch. de la marine.)
+
+[123] Groix, Groais ou Grouais, île fortifiée à 9 kil. de Port-Louis, en
+face de l'embouchure du Blavet.
+
+[124] L'escadre de la Méditerranée arriva à la hauteur d'Ouessant le 29
+juillet 1689, et à la rade de Brest le 30 du même mois d'après la
+_Gazette_, le 4 août suivant M. Eug. Sue IV, 346).
+
+Mme de Sévigné a écrit (6 août 1689): «Tout brille de joie dans cette
+province de l'arrivée du chevalier de Tourville à Brest: M. de Revel a
+vu ce moment heureux: on l'attendoit si peu ce Tourville, qu'on crut
+d'abord que c'étoit des ennemis; et quand il se fit connoître, ce fut
+une joie et une surprise agréable... M. de Seignelai est à son bord
+faisant grande chère.»
+
+[125] Le comte de Moyencourt, volontaire du 9 mars 1682, fut nommé
+enseigne de vaisseau le 1er janvier 1684; aide-major le 10 janvier 1687;
+capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703; major le 1er novembre 1705;
+gouverneur de la Grenade le 1er août 1717; de la Guadeloupe le 1er
+novembre 1717; mort à Paris le 2 septembre 1728. Arch. de la Marine.
+
+[126] Durant les croisières que Doublet raconte, d'assez graves
+évènements maritimes passionnaient le public. Le 12 mai 1689, la flotte
+française sous le commandement de Château-Renault livrait la bataille de
+Bantry. Le 22 du même mois, Forbin et Jean Bart étaient faits
+prisonniers et conduits à Plymouth. Peu de temps après ces derniers
+réussissaient à s'enfuir dans une petite barque et ils abordaient après
+une navigation de 48 heures à quelques lieues de St-Malo.--Le 5 juillet
+1689 une division française prenait à l'abordage cinq bâtiments anglais,
+et le 27 le chevalier d'Amblimont anéantissait deux vaisseaux
+hollandais.
+
+[127] Lire: _août 1689_. Depuis le commencement du mois, ainsi que
+Doublet le mentionne, M. de Seignelay avait en vain cherché à connaître
+la force de l'escadre anglaise qu'on équipait à Portsmouth. De nombreux
+ordres avaient été expédiés dans ce but:
+
+Ordre pour le sr Dumené pour aller descouvrir l'armée ennemie. Il ira
+jusqu'à Plimouth et tâchera de prendre quelques bâtiments (17 août
+1689); même ordre à M. Desfrans, commandant le _Trident_ (17 août);
+Ordre au sr de Lévy pour aller aux Sorlingues avec la frégate la
+_Gratienne_, découvrir l'armée ennemie (17 août).--Arch. de la marine.
+
+[128] De Venize, enseigne de vaisseau depuis le 28 décembre 1671;
+lieutenant de vaisseau le 7 février 1678; capitaine de vaisseau le 1er
+novembre 1689; mort à la Havane, sur _le Superbe_, le 11 mai
+1702.--Arch. de la Marine.
+
+[129] Ecrivain principal de la marine à Roscoff, le 20 juillet 1694; à
+Port-Louis en 1696; nommé contrôleur au Canada le 1er mai 1698.
+
+[130] Hubert de Champi, seigneur Desclouseaux, commissaire général à
+Dunkerque de 1671 à 1680; intendant à Brest en 1683. Décédé dans ce port
+le 6 mai 1701.
+
+[131] Weymouth (?)
+
+[132] Ces embrassades reviennent souvent dans le récit de Doublet. La
+mode de ces caresses, de ces saluts était générale parmi les gens de
+qualité au dix-septième siècle. Elle a été ridiculisée par Quinault dans
+la _Mère Coquette_:
+
+ Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez
+ D'estropier les gens par vos civilités,
+ Ces compliments de main, ces rudes embrassades...
+
+et par Molière dans les _Précieuses_, dans les _Fâcheux_ et dans le
+_Misanthrope_:
+
+ Je vous vois accabler un homme de tendresses
+ Et témoigner pour lui les dernières tendresses;
+ De protestations, d'offres et de serments
+ Vous chargez la fureur de vos embrassements.
+
+Plus loin Molière dit de nouveau:
+
+ Et je ne hais tant que les contorsions
+ De tous ces grands faiseurs de protestations,
+ Ces affables donneurs d'embrassades frivoles...
+
+[133] Août 1689.
+
+[134] De Raymondis, lieutenant en 1677, major en 1682, fut élevé au
+grade de capitaine de vaisseau le 1er février 1682 et de major général
+le 1er novembre 1689. Il mourut le 5 juin 1692 d'une blessure reçue à la
+bataille de la Hougue.
+
+[135] Le marquis de Seignelay, secrétaire d'Etat, arriva de Brest à
+Versailles le 4 septembre 1689; il mourut l'année suivante, le 3
+novembre.
+
+Un ordre du roi, du 2 mai 1690, donna à Doublet le commandement de la
+frégate la _Gentille_, à Dunkerque.--Arch. de la Marine.
+
+[136] Capitaine de brûlot le 1er janvier 1691 d'après les répertoires de
+la Marine; sauté en l'air sur l'_Oriflamme_ à Vigo, le 21 octobre 1702.
+
+[137] Bourg du Calvados, arr. de Pont-Levêque, sur la rivière du même
+nom.
+
+[138] Voyez ci-dessus, page 49.
+
+[139] Le duc de Gordon-Oneill, fils du général Félix Oneill et
+petit-fils d'Henriette Stuart, de la famille de Balzac d'Entragues.
+Après la bataille d'Aghrim et la prise de Limerick (1691), il passa en
+France avec son régiment.
+
+[140] Leith, dans le golfe de Forth, à 3 kil. d'Edimbourg.
+
+[141] Ale (ou aile), boisson anglaise.
+
+[142] La date exacte est décembre 1691. Jean Bart était sorti de
+Dunkerque le 14 juillet et avait été retenu sur la rade pendant quelques
+jours. Après une campagne sur les côtes de Norvège il était de retour en
+vue de Dunkerque le 29 novembre, et sur rade avec deux prises le 1er
+décembre.--Arch. de la Marine, Campagnes, 1691, t. 13.
+
+[143] D'après les listes générales des officiers de vaisseau (t. VI,
+1609 à 1770), le brevet de lieutenant de frégate fut expédié à Doublet
+le 1er janvier 1693; il fut «biffé et rayé» la même année.--Arch. de la
+marine.
+
+[144] Charles Keyser, né en 1653, fut fait enseigne de vaisseau le 10
+janvier 1687; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1691. Mort le 3
+janvier 1694. C'était un des amis les plus intimes de Jean Bart.
+
+[145] Doublet remplit plusieurs missions de ce genre. Elles consistaient
+à convoyer les navires de commerce chargés d'approvisionnements achetés
+à l'étranger. A l'époque où Colbert prit en main les affaires de la
+marine (1665), il trouva les arsenaux fort dégarnis; tout y manquait à
+la fois. Aussi la France, pendant plus de dix ans, dut-elle tirer du
+dehors et notamment de la Suède et de la Hollande les bois de
+construction, les mâts, les cordages, le goudron, les canons de fer et
+de bronze.
+
+[146] Le cap Kol, ainsi nommé sur les cartes marines du dix-septième
+siècle, est le cap Kullen, sur la côte de Suède, à l'entrée du Sund. Il
+est formé d'un groupe de montagnes qui, au dire du savant Rudbesk,
+étaient tout simplement les vrais colonnes d'Hercule.
+
+[147] Plusieurs voyageurs, en effet, en ont parlé. «Nous nous
+trouvasmes, dit l'un deux, vis-à-vis de Kolle, qui est une haute roche.
+Nous l'avions à main gauche. Ce fut là que pas un de la compagnie ne fut
+exemt de la cérémonie qu'ont accoustumé de faire observer tous les
+matelots qui passent par cet endroit. Ils sont deux qui mettent un
+cordeau autour du cou et un autre qui jette un seau d'eau de mer sur la
+teste. La cérémonie fut faite sans y rien oublier, car après avoir esté
+mouillé, il m'en cousta encore une pistole pour le vin des
+matelots.»--_Les Voyages de M. Des Hayes en Dannemarc_, 1664, p. 30.
+
+[148] «M. de Martangis, ambassadeur du roi en Danemark se trouvant mal
+en ce pays-là, a demandé son congé; le roi y enverra bientôt un autre
+ambassadeur en sa place.» _Journal de Dangeau_, t. IV, p. 175, 179.
+
+Le roi y envoya M. de Bonrepaus, intendant général des armées navales,
+qui conclut avec le roi de Danemark deux traités, l'un, le 11 mars 1693,
+concernant le duc de Wolfenbüttel, l'autre, le 11 avril suivant, pour le
+bombardement de Ratzebourg.--Deschard, _Notice sur le commissariat de la
+marine_, p. 94.
+
+[149] Christian V, roi de Danemark et de Norvège, fils de Frédéric III,
+né en 1646, mort en 1699; marié à Charlotte-Amélie de Hesse.
+
+[150] Ce nom est défiguré. Il s'agit du gouverneur de Norvège, comte
+Ulric de Gyldenloeve, frère naturel de Christian Ier, roi de Danemark,
+né le 4 juin 1638, mort le 17 avril 1714.
+
+[151] Plus loin Doublet écrit _Bielks_ et commet une erreur. En effet,
+il entend parler du grand-amiral-lieutenant Niels-Juel, l'un des plus
+célèbres marins danois, et non du maréchal Bielk ou de Bieck, suédois,
+qui fut gouverneur de Poméranie et ambassadeur en France.
+
+[152] Scarborough, ville d'Angleterre, sur la mer du Nord, au fond d'une
+belle baie. Son port, le plus important de la côte orientale de
+l'Angleterre est vaste, commode et d'une profondeur suffisante pour
+recevoir les plus gros vaisseaux.
+
+[153] Elseneur.
+
+[154] Officiers-mariniers du quartier de Honfleur.
+
+[155] Il se trouva 85 hommes de mon équipage noyés et 16 holandais de la
+prise.--Note du manuscrit.
+
+[156] Ce passage contient une erreur évidente. Jérôme Phelypeaux, comte
+de Pontchartrain, ne devint ministre de la marine que le 6 septembre
+1699.
+
+[157] Nestor-Clemenceau de la Faudière de Maisonneuve, nommé lieutenant
+de vaisseau en 1675; capitaine de galiote en 1684; capitaine de vaisseau
+en 1689. Mort à Rochefort le 4 novembre 1700.
+
+De Montault, garde-marine en 1671, enseigne de vaisseau en 1678 et
+lieutenant en 1691, fut interdit en 1692 et rayé des cadres en 1695.
+
+[158] Voyez les _Mémoires de Duguay-Trouin_, année 1692.
+
+[159] Thomas-Claude-Renard de Fuschamberg, marquis d'Amblimont, fut
+nommé capitaine de vaisseau en 1669; chef d'escadre le 1er janvier 1693
+et fait commandeur de Saint-Louis la même année. Il devint gouverneur
+général aux Iles et mourut à la Martinique le 17 août 1700.
+
+[160] Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, fils
+aîné du maréchal de Luxembourg. Il était né en 1675. Chevalier de St.
+Jean de Jérusalem, colonel au régiment de Provence en 1693, brigadier
+d'infanterie en 1702, lieutenant-général des armées en 1708, il devint
+maréchal de France en 1734 et mourut le 23 décembre 1746.--Pinard,
+_Chron. hist. mil._, t. IV, p. 638.
+
+[161] Oliva ou Olive, couvent de la Prusse Polonaise, sur la côte à un
+mille de Dantzik.
+
+[162] «M. le Vidame d'Enval, qui était ambassadeur du roi en Portugal,
+s'en va en la même qualité en Pologne en la place du marquis de
+Béthune.» _Journal de Dangeau_, t. III, p. 447.
+
+Robert le Roux, baron d'Esneval, vidame de Normandie, d'une très
+ancienne famille de cette province, avait été conseiller au parlement de
+Rouen. «Madame son épouse», dont parle le narrateur, était
+Anne-Marie-Catherine de Canonville, marquise de Grémonville et «Monsieur
+le chevalier son fils» se nommait Anne-Robert-Claude Le Roux d'Esneval;
+ce dernier mourut président à mortier au parlement de Rouen, en 1766.
+Voy. Lachesnaye-Desbois.
+
+[163] 29 mai 1692.
+
+[164] Au dix-septième siècle, les officiers généraux et les capitaines
+entretenaient des trompettes; c'était un luxe d'une assez grande
+considération pour qu'un des hommes de mer les plus graves, l'illustre
+Abraham Du Quesne, prît vivement à partie le comte d'Estrées qui voulait
+lui enlever un des siens.--_Gloss. naut._
+
+[165] De la famille de Damas-Cormaillon, originaire de la Bourgogne.
+
+[166] L'ordre de l'Eléphant Blanc cité plus haut avait été institué par
+Christian Ier, roi de Danemark, né en 1425 mort en 1481, à l'occasion du
+mariage du prince royal Jean avec Christine, fille d'Ernest électeur de
+Saxe. Il fut rétabli au dix-septième siècle par Christian V.
+
+La «tour pour l'observatoire» est la tour de l'église de la Trinité,
+dite _Tour Ronde_, bâtie en 1642, où l'on peut monter par une allée en
+spirale.
+
+[167] Autrement dit: eau de la reine de Hongrie, médicament aromatique
+autrefois célèbre, tiré de l'essence du romarin.
+
+[168] Helsinborg, ville de Suède, sur le Sund, vis-à-vis de Kronenbourg,
+forteresse située dans l'île de Seeland près d'Helsingor
+(Elseneur).--L'île de Ween ou Hueen citée plus haut est située également
+dans le détroit du Sund et appartient à la Suède.
+
+[169] Plus tard roi sous le nom de Frédéric IV, 1699-1730.
+
+[170] Victor-Marie duc d'Estrées, né en 1660, pair, maréchal et
+vice-amiral de France, prit le nom de maréchal de Coeuvres.--Il était
+entré dans la marine comme volontaire en 1678. Il fut nommé capitaine de
+vaisseau le 5 janvier 1679; lieutenant général et vice-amiral en
+survivance le 12 décembre 1684; maréchal de France en 1703; vice-amiral
+en pied le 19 mai 1707; vice-roi d'Amérique le 19 mai 1707. Il mourut à
+Paris le 27 décembre 1737.
+
+[171] L'acte de mariage de Doublet est du 14 octobre 1692. Voyez aux
+additions la pièce nº 3.
+
+[172] La frégate portait le nom de Charles-Amédée de Broglie, comte de
+Revel, brigadier par brevet du 12 mars 1675, maréchal de camp en 1678,
+lieutenant général des armées en 1688; mort le 25 octobre 1707.
+
+[173] Comme nous l'avons déjà dit, le manuscrit contient des dates
+marginales placées en regard de chaque passage principal. Un grand
+nombre de ces dates sont inexactes. Ici Doublet a écrit en marge: «août
+1693.» La croisière et la prise du garde-côte d'Irlande qu'il va
+raconter appartiennent au contraire à l'année 1694 et devraient prendre
+place après le récit du premier bombardement de Saint-Malo qu'on
+trouvera plus loin. Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5.
+
+[174] De La Haye de la Villestreux.
+
+[175] Jacques Gouin de Beauchêne, marin né Saint-Malo. Il fut le premier
+malouin, dit M. Cunat (p. 480), qui ouvrit le commerce avec les colonies
+espagnoles. Il doubla le cap Horn en 1698.
+
+[176] Legoux, sieur de la Jannaye ou Jeannais, d'une famille de marin
+originaire de Saint-Malo. Il commanda plusieurs corsaires de ce port en
+1692 et 1695.
+
+[177] Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5.
+
+[178] Le fort de la Conchée, situé au nord-quart-nord-ouest de la partie
+la plus septentrionale de Saint-Malo, fut commencé en 1689 et achevé en
+1707. C'est un des chefs-d'oeuvre de Vauban.
+
+[179] Dans une lettre du 25 novembre 1693. M. Le Camus annonce le départ
+de M. Le Bigot des Gastines pour Paris. Arch. de la Marine, serv.
+général.
+
+[180] M. Le Camus écrivait au ministre, le 26 novembre 1693: «M. le
+chevalier de Ste-Maur et M. de Sever, capitaines, se sont trouvé en
+passant pour aller à Paris qui se mettent en estat de faire tous leurs
+efforts du costé de la marine, et moy, Monseigneur, je me rendray demain
+avec M. Doublet à la batterie des mortiers pour bombarder les ennemis et
+pour tacher de les incommoder.» Arch. de la Marine, serv. général, 1693.
+
+[181] Sur le bombardement de Saint-Malo, voyez les relations de la
+_Gazette_, p. 625 et 637, du _Mercure_, décembre, p. 285-331 et les
+correspondances du dépôt de la Marine, service général et campagnes,
+année 1693.--L'escadre anglaise comptait en tout 42 voiles. Elle lança
+150 bombes dont 26 seulement tombèrent dans la ville. La machine
+infernale dont Doublet parle consistait en un brûlot de 160 tonneaux
+environ, rempli d'artifices et de bombes. L'effet de son explosion fut à
+peu près nul. Les bombes trop épaisses, d'un fer trop liant et contenant
+trop peu de poudre n'éclatèrent pas; il en resta environ deux cents sur
+la grève. Le P. Daniel a donné (_Histoire de la Milice Françoise_) une
+description de cette machine.
+
+[182] Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, chevalier des ordres du
+roi en 1661; lieutenant-général puis gouverneur de la province de
+Bretagne en 1670; ambassadeur à Rome; mort à Paris en 1698. Il étoit le
+neveu du connétable de Luynes dont la soeur, Louise d'Albert, épousa
+Antoine de Villeneuve, marquis de Monts premier maître d'hôtel de Gaston
+d'Orléans, gouverneur de Honfleur de 1645 à 1682.
+
+[183] Camaret (Finistère).
+
+[184] Embouchure de la rivière qui forme la rade de Saint-Malo.
+
+[185] Déjà cité plus haut. François Fossard, sieur Desmaretz, capitaine
+marchand et corsaire de Saint-Malo, était le beau-frère de Doublet.
+
+[186] Le passage qui suit contient le récit du bombardement de
+Saint-Malo, les 14 et 15 juillet 1695, par la flotte anglo-hollandaise
+aux ordres de lord Barckley, forte de 70 voiles. Quoique Doublet affirme
+que cette attaque ne causa aucun dommage à la ville et aux forts, on
+sait qu'il en fut autrement. De cinq à six cents bombes tombèrent dans
+Saint-Malo; huit personnes furent tuées et sept maisons incendiées. On
+évaluait le dommage que la ville avait souffert à trois cent mille
+livres. Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 24 juillet 1695.
+
+[187] Partie des remparts de Saint-Malo où était établie la batterie
+dite _de Hollande_.
+
+[188] Denis, comte de Polastron, enseigne au régiment du roi en 1663,
+obtint le rang de capitaine en 1667, de major en 1676 et devint
+lieutenant-colonel en 1678. Brigadier par brevet du 28 février 1686, il
+combattit à Fleurus en 1690 et servit au siège de Mons en 1691. Il fut
+créé maréchal du camp la même année. En 1693, il fut envoyé sur les
+côtes de Bretagne et commanda à Saint-Malo jusqu'à la Paix. Il contribua
+à la défense de cette place en 1695. Nommé lieutenant-général des armées
+en 1696. Gouverneur de Mont-Dauphin en 1698. Il commanda dans les
+évêchés de Dol, de St-Malo et de St-Brieuc, sous le maréchal d'Estrées
+par commission du 7 juillet 1701. Il mourut le 28 février 1706.--Pinard,
+_Chronologie hist. mil._ T. IV, p. 407.
+
+[189] Le Bigot des Gastinnes (Louis), commissaire ordinaire à Nantes en
+1677; à Saint-Malo de 1693 à 1699; commissaire général à Brest de 1699 à
+1703. Il fut fait intendant à Dunkerque le 15 juillet 1703. Il se retira
+le 1er décembre 1704 et fut nommé inspecteur général des Echelles du
+Levant et de Barbarie en 1705.
+
+[190] Le chevalier puis bailly de la Pailletrie avait servi sept ans
+dans un régiment de cavalerie avant d'entrer dans la marine. Il fut
+nommé lieutenant de la galère réale le 1er janvier 1685; capitaine de
+galère le 1er mai 1690; chef d'escadre le 11 juillet 1702; décédé le 5
+octobre 1719. Arch. de la Marine.
+
+Sur le marquis de Langeron, voyez page 104 et Jal, _Abraham Duquesne_,
+T. II, p. 392-403.
+
+[191] Les galères du roi au nombre de quinze, commandées par le
+chevalier de Noailles, étaient passées de Levant en Ponant. Le 14 juin
+1690 elles partirent de Rochefort et après plusieurs escales elles
+mouillaient à la rade du Havre le 17 août. Deux d'entre elles, la
+_Palme_ et l'_Emeraude_ séjournèrent pendant deux ans environ dans le
+bassin de Honfleur. Elles quittèrent ce bassin, «qui est si petit que
+l'on n'avoit pu exercer à la rame les cents matelots de ces galères», et
+furent amenées au Havre à la fin de septembre 1693.--Deux autres
+galères, la _Sublime_ et la _Constante_, sous les ordres du chevalier
+d'Escrainville, furent chargées de protéger Saint-Malo contre les
+attaques des Anglais; elles jetaient l'ancre devant ce port le 24 avril
+1693, mais elles ne rendirent aucun service. Arch. de la Marine, Ordres
+du roi, Galères, 1690, campagnes, 1689-1690, 1er décembre 1693; service
+général, 23 juillet, 20 et 29 septembre 1693, correspondance de M. de
+Louvigny.
+
+[192] Entré au service comme garde marine en 1685, il fut fait enseigne
+de vaisseau en 1687, lieutenant de vaisseau en 1691, capitaine de
+vaisseau en 1692, chef d'escadre en 1712, lieutenant général des armées
+navales le 8 juin 1722. Il mourut à Paris le 7 février 1727.
+
+[193] Le commandant du fort de la Conchée a exposé le rôle qu'avait joué
+la machine infernale destinée à ruiner l'oeuvre de Vauban.
+
+«Ils me vinre canonner avec leurs gros navire, dit-il, et manvoyère à la
+faveur de la fumée un brûlot. Il vint à la portée du fusil sans que je
+peux tirer dessus, venent du costé que je naues point de canon. Ils y
+mire le feu et lanvoyerent vent arriere au pied des baterie avec des
+ancre pendente pour acrocher la roche, il vint au pied, le feu dedent et
+une sy grosse fumée qu'il estoit impossible de se voir, le vent la
+poussant avec la flame dans nos embrasures avec une grande violance.
+C'est une nouvele machine inventée en Holande pour empescher des baterie
+de tirer et de voir. Dans ce tems-là, ils envoyèrent un autre bâtiment
+rembly d'artifice et de machine à feu pour mestre le feu aux baterie
+qu'il saves que les platte forme estés de bois. Ce navire mit le feu de
+mesme que le premier mes le courant le fit passer de lautre costé du
+fort où il sauta après avoir touché et ouver contre une roche ce quy
+empescha son grand effet. Il ne nous laissa pas de nous remplir
+d'artifice, de mestre le feu aux logements quy nestes couvert que de
+prelats goderonez et extrêmement combustible.»
+
+_Lettre de M. de La Marguerie, 17 juillet 1695._ Arch. de la Marine,
+Campagnes.
+
+[194] L'île de Césambre ou Sezembre, en vue de Saint-Malo, vers le
+nord-nord-ouest.
+
+[195] D'après une dépêche de M. de Nointel, intendant de Bretagne, ce
+fut M. le chevalier de Cargrées de Tracy qui apporta la première
+nouvelle de la venue des Anglais: «La première nouvelle que l'on en eut
+fut par le sieur de Kergrée, capitaine de frégate légère, lequel
+revenant de la découverte aprit à la fosse d'Amonville qu'on les avoit
+veus six lieues au large; il fut envoié le mesme jour pour avoir des
+nouvelles plus certaines et en effet il aperceut les vaisseaux ennemis
+faisant voile vers Saint-Malo.» Arch. de la Marine, Campagnes, 1695.
+
+[196] Originaire de Saint-Malo, il appartenait à une famille qui a
+fourni plusieurs marins connus, tel que La Moinerie-Miniac qui fut promu
+capitaine de frégate en 1711 et mourut commandant la _Fidèle_ le 18
+janvier 1712.
+
+[197] Maniguette ou graine de Paradis. «A Sanguin, côte de la Guinée,
+dit un mémoire, on commence à traiter de la maniguette qui est une
+espèce de poivre.» Arch. de la Marine.
+
+[198] Voyez page 110.
+
+[199] Voyez page 87.
+
+[200] Petite île de France (Bouches-du-Rhône) dans la Méditerranée, à 8
+kil. de Marseille. Les navires qui arrivent d'Afrique et du Levant y
+font quarantaine.
+
+[201] Hubert de Fargis de Montmort (Jean-Louis), conseiller au Châtelet
+de Paris, intendant au Havre, 1684; intendant général des galères, 1688;
+conseiller honoraire au parlement d'Aix, 1690; intendant des armées
+navales, 1710. Décédé le 6 décembre 1720.
+
+[202] Nom que dans l'escadre des galères, on donnait à la galère
+destinée à porter le Roi, les Princes, l'Amiral de France ou en leur
+absence le général des galères. Le musée du Louvre possède un fort beau
+modèle de la Réale de France. _Gloss. naut._
+
+[203] Nous connaissons trois enfants de Doublet, Jeanne-Rose, née à
+Saint-Malo vers la fin de 1693; Marie-Magdeleine, baptisée à Honfleur le
+27 août 1699; Françoise-Louise-Marguerite, baptisée dans la même ville
+le 10 février 1704.
+
+[204] Doublet veut dire son avant-dernier voyage à Terre-Neuve, car au
+mois de décembre 1701 il entrait dans le port de Honfleur avec le navire
+le _Repos de la Patrie_ qu'il commandait. Il rapatria alors un sieur
+Pierre Remy, ancien habitant de l'île Percée, qu'il avait trouvé dans
+cette île abandonné sans vivres et sans asile. Reg. de l'amirauté.
+
+[205] Le récit qui suit est confirmé par plusieurs actes des reg. de
+l'amirauté de Honfleur (2 et 3 décembre 1701). Un espagnol arrivé dans
+ce port sur le navire du capitaine Jacques Gaspard et ayant pris Doublet
+pour interprète exposa devant les officiers de l'amirauté qu'un
+capitaine Delaunay, commandant le navire l'_Europe_ «dont il se servoit
+en qualité de forban», avait capturé et pillé, à la côte de St-Domingue,
+le navire sur lequel il était embarqué. N'ayant pu obtenir justice
+auprès du gouverneur, l'espagnol venait en France s'adresser au Roi.
+
+[206] M. de Galiffet, gouverneur de Sainte-Croix et du Cap prit
+l'intérim et le titre de commandant en chef, attendu le départ de M.
+Ducasse pour la France.
+
+M. Du Paty, lieutenant du roi, commandant la partie de l'ouest y rendait
+les ordonnances pendant cet intérim.
+
+[207] Garde-marine, capitaine et major à St-Domingue de 1694 à 1697.
+Fait lieutenant de roi dans la même colonie le 3 février 1699. Chevalier
+de Saint-Louis le 23 mars 1706. Gouverneur au Petit-Goave le 25 mars
+1713; à St-Louis le 19 novembre 1700. Lieutenant de roi au gouvernement
+général le 7 septembre 1723. Mort en passant en France sur le _Paon_ le
+17 octobre 1723.
+
+[208] Bidè de Maurville, fait capitaine de flûte le 1er janvier 1696,
+capitaine de brulôt en 1703. Il mourut sur le _Magnifique_ le 8 octobre
+1704.
+
+[209] L'_Histoire navale d'Angleterre_, t. III, p. 278, fait mention de
+ce fait: «Il (l'amiral de Benlow) poursuivit un vaisseau de guerre du
+port de cinquante canons, mais qui n'étoit monté que de quarante, lequel
+gagna le rivage et y échoua.»
+
+Nous croyons qu'il existe de nouveau dans le passage qui suit une erreur
+de date. Les faits dont parle Doublet ainsi que son voyage aux Antilles
+se rapportent à l'année 1702.
+
+[210] John Benlow, amiral anglais, né vers 1650, mort le 4 novembre
+1702. Il est surtout connu par le bombardement de Saint-Malo, en 1693,
+où il faisait fonctionner une machine infernale, par ses croisières
+devant Dunkerque qu'il était chargé de bloquer et par son combat entre
+Ste-Marthe et Carthagène des Indes en 1702, contre l'escadre française
+commandée par Ducasse.
+
+[211] Jean-Baptiste Ducasse, né dans le Béarn en 1650. Lieutenant de
+vaisseau le 15 mars 1686; capitaine de frégate le 1er novembre 1689;
+gouverneur à Saint-Domingue le 1er juin 1691; capitaine de vaisseau le
+1er janvier 1693, chef d'escadre le 20 juillet 1701 et lieutenant
+général des armées navales le 27 décembre 1707. Mort à Bourbon le 25
+juin 1715.
+
+[212] En effet, les deux escadres se cherchaient. Elles se rencontrèrent
+entre Ste-Marthe et Carthagène des Indes (côte de Vénézuéla). Ducasse
+qui n'avait que 4 vaisseaux livra aux Anglais cinq combats les plus
+longs et les plus terribles dont les annales maritimes aient gardé la
+mémoire (30 août 7 septembre 1702). Dans le dernier, il attaqua lui-même
+le vaisseau de Benlow qui fut gravement blessé. Presque tous les
+vaisseaux anglais furent mis hors de combat. Ducasse continua sa route
+et arriva à Carthagène le 15 septembre.--D'Hamecourt, p. 686.
+
+[213] Plaisanse. Baie de l'Amérique anglaise du Nord, sur la côte sud de
+l'île de Terre Neuve, avec un beau port. La pêche des morues y est
+abondante.
+
+[214] Voyez la note 109.
+
+[215] Le _mal de Siam_ des anciens historiens des Antilles, le _vomito
+negro_ des Espagnols, le _typhus d'Amérique_ ou la _fièvre jaune_.
+
+[216] Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron, né en 1654. Colonel
+d'infanterie en 1675; brigadier en 1683, maréchal de camp en 1688,
+lieutenant-général en 1693; maréchal de France en 1703; il mourut en
+1718. Le marquisat de Beuvron fut érigé en duché d'Harcourt au mois de
+novembre 1700.
+
+[217] Jacques-Henri de Durfort de Duras, né en 1626, capitaine des
+gardes du corps en 1671; maréchal de France en 1675; chevalier des
+ordres en 1688; chevalier de Saint-Louis en 1693. Il mourut à Paris le
+12 octobre 1704. Le marquisat de Duras fut érigé en duché par lettres de
+février 1689.
+
+[218] Jérôme de Phélipeaux, comte de Pontchartain, né en 1674,
+conseiller au Parlement de Paris, conserva le département de la maison
+du Roi et de la marine du 6 septembre 1699 au 1er septembre 1715.
+
+[219] Marc-René de Voyer, comte d'Argenson, né en 1652,
+lieutenant-général de la police à Paris.
+
+[220] Le couvent des grands Augustins était établi sur l'emplacement
+actuel du marché de la Vallée, sur la rive gauche de la Seine. C'était
+dans la chapelle de ce couvent qu'avait été faite, en 1578, la première
+promotion des chevaliers du Saint-Esprit; Philippe de Commines y était
+inhumé ainsi que le poète Remy Belleau. On sait que les Etats-Généraux
+se réunirent plusieurs fois aux Grands Augustins.
+
+[221] Voyez plus haut note 211.
+
+[222] Il s'agit de l'_Assiento_, compagnie de traite à laquelle le
+gouvernement espagnol avait octroyé le droit d'importer des nègres dans
+ses colonies. Ce monopole fut accordé à la compagnie française des côtes
+de Guinée par Philippe V, en 1701. Celle-ci ne tarda pas à en être
+dépossédée par l'Angleterre qui fit de ce privilège l'une des clauses
+expresses du traité d'Utrecht (4 mai 1713).
+
+[223] Voyez la note 103.
+
+[224] Guérusseau Du Magnou, fait lieutenant de vaisseau en 1662 et
+capitaine de vaisseau en 1666, fut condamné à mort pour avoir perdu le
+vaisseau le _Rouen_. Rétabli dans son grade en 1672, il fut nommé chef
+d'escadre le 1er janvier 1693 et mourut à Rochefort le 10 mai 1706.
+
+[225] Capitaine de flûte le 1er janvier 1691; capitaine de brûlot le 1er
+janvier 1703. Mort à Brest le 28 mai 1719.
+
+[226] Commissaire ordinaire de la marine le 21 avril 1703. Commissaire
+ordonnateur le 28 décembre 1703. Faisant fonctions d'intendant de
+justice, police et finances de l'île de la Tortue et côte de
+Saint-Domingue, 1708.
+
+[227] René Guimont du Coudray, garde, écrivain de la marine en 1692;
+sous-lieutenant et lieutenant et capitaine d'artillerie de 1692 à 1701.
+Fait capitaine de vaisseau le 1er novembre 1705. Chevalier de St-Louis
+le 28 juin 1715. Mort à Rochefort le 13 novembre 1745.
+
+[228] Sur un des vaisseaux que Doublet commandait se trouvait en qualité
+de major le chevalier Des Marchais. On a de cet officier un _Voyage en
+Guinée et aux îles voisines_, imprimé à Paris en 1730 par les soins du
+P. Labat. Le chevalier Des Marchais y fait allusion au voyage qu'il
+effectua avec Doublet.
+
+[229] Les navires en campagne de traite mouillaient ordinairement au cap
+Mesurado, sur la côte des Graines (Guinée supérieure), pour faire de
+l'eau et du bois; ils venaient ensuite découvrir le cap des Palmes.
+
+La traite commençait au cap Blanc pour finir à la rivière du Congo, mais
+elle était particulièrement abondante en or et en noirs depuis le cap
+des Trois-Pointes jusqu'à la rivière de la Volta.
+
+[230] La ville de Ouiddah ou Whydah fait partie du royaume de Dahomey.
+On l'aperçoit de la mer, dont elle est distante d'environ 3 milles. Une
+lagune ou lac, d'une largeur de 1 mille environ et d'une profondeur de 2
+à 6 pieds anglais, s'étend entre elle et la mer. Son aspect est très
+pittoresque. Whydah et Badagry étaient les deux grands ports de traîte
+du golfe de Benin.
+
+[231] Le ms (p. 123) contient une longue note marginale relative à une
+révolte des noirs embarqués à bord de la _Badine_. Cinq hommes de
+l'équipage furent tués; le conseil de guerre qui se réunit condamna à
+mort deux des principaux meneurs de la révolte: l'un fut coupé en quatre
+morceaux, le second fut pendu à la grande vergue.
+
+[232] Le chevalier François de Courbon-Blenac, enseigne en 1673. Fait
+lieutenant de vaisseau en 1679; capitaine de vaisseau le 1er novembre
+1689. Retiré le 8 novembre 1713.
+
+[233] Le texte est bien _entousiasme_; le mot propre serait syncope en
+léthargie.
+
+[234] Marie-Gobert Salampart de Chouppes. Nouveau garde-marine le 1er
+janvier 1699, enseigne le 20 octobre 1703. Investi des fonctions de
+major au Petit-Goave le 21 octobre 1703. Capitaine en pied à
+St-Domingue, le 30 avril 1706. Mort le 2 août 1717.
+
+[235] Pierre Le Moine d'Iberville, promu capitaine de frégate au mois de
+février 1692, fut nommé capitaine de vaisseau le 1er juillet 1702. Il
+mourut à la Havane le 9 juillet 1706 sur le vaisseau le _Juste_ qu'il
+commandait.
+
+[236] Joseph Le Moine de Sérigny, fut fait enseigne de vaisseau le 1er
+janvier 1692; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1696; capitaine de
+vaisseau le 1er février 1720. Mort le 12 septembre 1734.
+
+[237] Juchereau de Vaulezard, nouveau garde-marine le 15 mars 1693. Fait
+enseigne et capitaine à la Louisiane en 1703. Retiré et passé à
+St-Domingue en 1713. Mort dans cette île en 1729.
+
+[238] Le _mariposa_ est un oiseau du genre bengali; c'est le pinson de
+la Louisiane que les créoles nomment le _pape_.
+
+[239] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, de Brionne, vicomte de
+Marsan, grand écuyer de France, chevalier des ordres du roi, gouverneur
+d'Anjou, né en 1641, mourut le 13 juin 1718. Il était fils de Louis de
+Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer, sénéchal de Bourgogne et
+gouverneur d'Anjou, décédé en 1666.
+
+[240] «Mme d'Arco, dit Saint-Simon, mourut à Paris (1717) où elle
+donnoit à jouer tant qu'elle pouvoit. Elle s'appeloit étant fille Mlle
+Popuel, étoit fort belle, et avoit été longtemps maîtresse déclarée, en
+Flandre, de l'électeur de Bavière.»--«Cette comtesse d'Arco, ajoute
+Dangeau, est une fille de Flandre, ancienne maîtresse de l'électeur,
+dont il a eu le chevalier puis comte de Bavière, et qu'il maria au frère
+du général de ses troupes, que chez lui on appeloit le maréchal d'Arco.
+Madame d'Arco est morte à Paris où elle faisoit une grande dépense. Son
+fils a été avancé dans le service et à la fin a été fait grand
+d'Espagne.»
+
+_Mémoires de St-Simon_, t. XIV, p. 171. _Journal de Dangeau_, t. VIII,
+p. 97 et 98.
+
+[241] Jean-Jacques Mithon, chevalier, seigneur de Senneville, originaire
+d'Orléans. Ecrivain de la marine de 1690 à 1692. Commissaire à la
+Martinique de 1697 à 1708. Subdélégué intendant, commissaire général et
+intendant à Saint-Domingue de 1713 à 1718. Intendant à Toulon en 1720.
+Mort en congé, à Paris, le 30 juin 1737.
+
+[242] Charles d'Irumberry-de-Sallaberry, né en 1659, fut maître des
+Comptes en 1690 et président en la même Chambre en 1710.
+
+[243] Les côtes de Provence furent envahies par le duc de Savoie et le
+prince Eugène au mois d'août 1707; leurs troupes passèrent le Var le 11
+août tandis que la flotte ennemie s'était avancée pour favoriser le
+passage.
+
+[244] René, sire de Fronlay et comte de Tessé, né en 1651, fut
+aide-de-camp du maréchal de Créqui en 1669 et devint colonel de dragons
+en 1684, brigadier en 1678, gouverneur du Maine en 1680, mestre de camp
+général des dragons en 1684, maréchal-de-camp et chevalier du
+Saint-Esprit en 1688, lieutenant-général en 1691, maréchal de France en
+1703, général des galères en 1712. Il mourut en 1725.--Pinard, _chron.
+hist. mil._, t. III, p. 141-151.
+
+[245] Jacques Le Coutelier, marquis de Saint-Pater, page du roi en 1676,
+lieutenant au régiment Dauphin-Infanterie 1677 et colonel du régiment
+d'infanterie du Vivarais en 1685, devint brigadier en 1695; maréchal de
+camp en 1704 et lieutenant général en 1706. Il fut nommé pour commander
+à Toulon le 19 juin 1707.--Pinard, _chron. hist. mil._ t. IV, p. 621.
+
+[246] Louis Girardin, chevalier, seigneur de Vauvré, enseigne en 1665,
+commissaire ordinaire de la marine en 1670; commissaire général en 1673;
+ordonnateur au Havre en 1675; intendant à Toulon en 1680; maître d'hôtel
+ordinaire du roi et conseiller d'Etat en 1700. A passé pour un des plus
+grands intendants que la marine ait eus, (Deschard, p. 93).
+
+[247] De Combes, fut nommé enseigne de vaisseau le 7 août 1677;
+lieutenant de vaisseau le 2 mars 1680; capitaine de galiote le 16
+janvier 1684, capitaine de vaisseau le 1er janvier 1689; commissaire
+général d'artillerie le 1er janvier 1703. Mort à Brest le 25 novembre
+1717.
+
+[248] Les assiégeants s'attachèrent principalement au fort
+Sainte-Marguerite, à celui de Saint-Louis et à la Grosse-Tour. Le fort
+Ste-Marguerite se rendit le 16 août 1707. Quelques jours plus tard, le
+22, les Impériaux levèrent le siège de Toulon.--Voyez la _Gazette_ 30
+juillet, 6, 13, 27 août, 3 et 10 septembre 1707.
+
+[249] Le voyage de Doublet dans les mers du sud dura 42 mois; il en
+avait conservé le journal. Voyez à ce sujet l'introduction § III.
+
+[250] _En marge de la main du ministre_: J'ay appris cette action par le
+Port Louis et par Brest, elle m'a fait bien du plaisir.
+
+[251] Fils de Claude de Dreux et d'Aimée-Thérèse de Montgommery,
+ambassadeur en Espagne; capitaine des Cent-Suisses duc d'Orléans: mort
+en 1719.
+
+[252] Ces gages étaient de 612 livres.
+
+
+
+
+OEUVRES DE M. GUIZOT
+
+Édition format in-8º
+
+
+ HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION D'ANGLETERRE, depuis l'avénement de
+ Charles 1er jusqu'au rétablissement des Stuart (1625-1660).
+ 6 vol in-8, en trois parties. 42 fr
+
+ --HISTOIRE DE CHARLES 1er depuis son avénement jusqu'à sa mort
+ (1625-1649); précédée d'un _Discours sur la Révolution
+ d'Angleterre_. 8e édit. 2 vol. in-8. 14 »
+
+ --HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE D'ANGLETERRE ET DE CROMWELL
+ (1649-1658). Nouvelle édition. 2 vol. in-8. 14 »
+
+ --HISTOIRE DU PROTECTORAT DE RICHARD CROMWELL et du
+ RÉTABLISSEMENT DES STUART (1659-1660). 2 vol. in-8. 14 »
+
+ MONK. CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE, etc.; étude historique. Nouv.
+ édit. 1 vol. in-8. 6 »
+
+ PORTRAITS POLITIQUES des hommes des divers partis:
+ _Parlementaires_, _Cavaliers_, _Républicains_, _Niveleurs_;
+ études historiques. 1 vol. in-8. 6 »
+
+ SIR ROBERT PEEL. Étude d'histoire contemporaine, augmentée
+ de documents inédits. 1 vol. in-8. 6 »
+
+ ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE FRANCE, etc. 12e édit. 1 vol. in-8. 6 »
+
+ HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE ET EN FRANCE, depuis la
+ chute de l'Empire romain, etc. 11e édit. 5 vol. in-8. 30 »
+
+ --HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE, depuis la chute de
+ l'Empire romain jusqu'à la Révolution française. 12e édit.
+ 1 vol. in-8, portrait. 6 »
+
+ HISTOIRE DES ORIGINES DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF et des
+ _Institutions politiques de l'Europe_, depuis la chute de
+ l'Empire romain jusqu'au XIVe siècle. (_Cours_ de 1820 à
+ 1822.) Nouv. édit. 2 vol. in-8. 10 »
+
+ CORNEILLE ET SON TEMPS. Étude littéraire, suivie d'un _Essai
+ sur Chapelain, Rotrou_ et _Scarron_, etc. 1 vol. in-8. 6 »
+
+ MÉDITATIONS ET ÉTUDES MORALES sur la _Religion_, la
+ _Philosophie_, l'_Éducation_, etc. Nouvelle édition.
+ 1 vol. in-8. 6 »
+
+ ÉTUDES SUR LES BEAUX-ARTS en général. _De l'état des beaux-arts
+ en France et du Salon de 1810_.--_Description des tableaux du
+ Musée du Louvre_, etc. Nouvelle édition. 1 vol. in-8. 6 »
+
+ DISCOURS ACADÉMIQUES, suivis des _Discours prononcés au
+ concours général de l'Université et devant diverses Sociétés
+ religieuses_, etc. 1 vol. in-8. 6 »
+
+ ABAILARD ET HÉLOISE. Essai historique, par M. et Mme Guizot,
+ suivi des _Lettres d'Abailard et d'Héloïse_, traduites en
+ français par M. ODDOUL. Nouvelle édition, revue et corrigée.
+ 1 vol. in-8. 6 »
+
+ DICTIONNAIRE UNIVERSEL DES SYNONYMES DE LA LANGUE FRANÇAISE,
+ 8e édition. 1 vol. grand in-8. 12 »
+
+ GRÉGOIRE DE TOURS ET FRÉDÉGAIRE. _Histoire des Francs_,
+ suivie de la _Chronique de Frédégaire_, traduction de M.
+ GUIZOT, entièrement revue. Nouv. édit., complétée et augmentée
+ de la _Géographie de Grégoire de Tours_, par Alfred JACOBS.
+ 2 vol. in-8, avec une carte de la Gaule. 14 »
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE SHAKSPEARE, trad. de M. GUIZOT,
+ entièrement revue, accompagnée d'une Étude sur Shakspeare,
+ de notices et de notes. 8 vol. in-8. 48 »
+
+ HISTOIRE DE WASHINGTON _et de la fondation de la République
+ des États-Unis_, par M. CORNELIS DE WITT, précédée d'une
+ _Étude historique_ sur Washington, par M. GUIZOT. Nouvelle
+ édition. 1 vol. in-8, avec carte. 7 »
+
+ THOMAS JEFFERSON. Étude sur la démocratie américaine, par
+ CORNELIS DE WITT. 3e édit. 1 vol. in-8, portrait. 7 »
+
+ MÉNANDRE. Étude historique et littéraire sur la Comédie et la
+ Société grecques, par M. GUILLAUME GUIZOT. Ouvrage couronné
+ par l'Académie française en 1853. 1 vol. in-8, avec portrait. 6 »
+
+
+Paris.--Imp. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins 6.
+
+
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of Journal du corsaire Jean Doublet de
+Honfleur, by Jean Doublet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43849 ***