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diff --git a/43849-0.txt b/43849-0.txt new file mode 100644 index 0000000..0eeae4a --- /dev/null +++ b/43849-0.txt @@ -0,0 +1,10806 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43849 *** + +JOURNAL DU CORSAIRE + +JEAN DOUBLET + +DE HONFLEUR + +LIEUTENANT DE FRÉGATE SOUS LOUIS XIV + +PUBLIÉ D'APRÈS + +LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE + +AVEC INTRODUCTION, NOTES ET ADDITIONS + +PAR + +CHARLES BRÉARD + +[Marque d'imprimeur: P D] + +PARIS + +LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER + +PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + +35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35 + +1887 + +Tous droits réservés. + + + + +INTRODUCTION + + +I + +Jean-François Doublet[1] naquit à Honfleur au milieu du dix-septième +siècle. Nous n'avons pas la date de sa naissance; son baptistaire ne se +retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville +natale, à côté de ceux des autres enfants de François Doublet et de +Madeleine Fontaine, ses père et mère. Il résulte de là que l'on n'a +point d'autre moyen pour déterminer cette date inconnue que d'accepter +l'indication fournie par Doublet lui-même lorsqu'il parle de son âge à +l'époque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois, +dit-il, lorsque brûlant d'accompagner son père au Canada il se cacha +dans l'entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la +fortune et les espérances de sa famille. D'après cette donnée, il faut +reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655. + +L'obscurité qui enveloppe la naissance de Doublet n'entoure heureusement +pas sa parenté. Les registres municipaux, les minutes des anciens +tabellionages d'Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de +famille nous ont mis à portée de recueillir sur elle des informations +nombreuses et précises. On en pourra juger par les notes déjà publiées +dans la _Revue historique_ et par celles qui nous restent encore à +donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les +renseignements biographiques ou généalogiques qu'une recherche patiente +nous a permis de rassembler; nous ferons un choix dans nos matériaux. + +Doublet appartenait à une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui +comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis +le commencement du dix-septième siècle. Lorsque, soupçonné de piraterie +et interrogé d'un ton hautain par le duc d'York,--plus-tard Jacques +II,--Doublet répondit: «Monseigneur, je suis de bonne naissance,» il ne +se vantait aucunement, il énonçait simplement la vérité. Il paraîtrait +même que les emplois en la possession de sa famille, ou la propriété de +la moitié d'une sergenterie et garde-noble située en la forêt de +Touques[2], lui avaient fait obtenir l'anoblissement. Doublet est dit +noble homme dans l'acte de son mariage que nous donnons plus loin[3]; il +est qualifié d'écuyer dans l'acte du décès de sa femme[4], mais ce +détail est de peu d'importance. + +C'était l'un des seize enfants d'un bourgeois de Honfleur, maître +François Doublet, qui pratiqua pendant plus de trente-cinq ans l'art de +l'apothicaire[5], devint capitaine-marchand, arma et équipa des navires, +rêva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mère, +Madeleine Fontaine, était fille d'un Jacques Fontaine décédé vers 1652 +et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, marié à Guillaume de +Valsemé, tabellion royal en la vicomté d'Auge, fils d'Olivier de +Valsemé, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, échevin de 1626 +à 1639.--Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet, +chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier +échevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, président +et receveur du grenier à sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la +vicomté de Blangy; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant +en 1650.--Son aïeul paternel avait épousé Marguerite Auber, et était +ainsi entré dans l'alliance d'une famille très-considérée parmi les +bourgeois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont +fait connaître des documents des XVIe et XVIIe siècles. Un Nicolas Auber +était procureur-sindic des bourgeois en l'année 1550. Le bisaïeul +maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les +fonctions de receveur du duc d'Orléans pour le domaine de Roncheville. +Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'aîné et Jacques Auber le jeune, +furent receveurs des deniers municipaux de l'année 1621 à l'année 1674; +leur habitation se voit encore[6] avec sa porte basse en pierre, ses +pilastres, ses bossages et ses murs en damier dans le goût qui régnait +au temps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des +Rocquettes, était premier échevin en 1672; un autre cousin, +Jean-Baptiste Auber, occupait l'office de procureur du roi au siége de +l'amirauté, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau +généalogique, le nom de plusieurs de ses frères et de ses soeurs. +Doublet, comme on le verra, n'a donné que très-peu de renseignements sur +sa famille. Le devoir de son biographe était donc sinon de rechercher à +fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de +présenter quelques notes à ce sujet. Nous pourrions nous en tenir là. +Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines +indications déjà données et de suivre les ramifications de la +descendance de Doublet, nous ajouterons les détails qui suivent. + +Jean-François Doublet se maria à Saint-Malo en 1692. De son union avec +Françoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui +vint au monde en cette ville vers la fin de l'année 1693, et fut élevée +à Honneur où sa mère s'était fixée au milieu de la famille de son mari. +A l'âge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet épousa Me +Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant général en la vicomté de +Roncheville. Elle entrait dans l'alliance d'une famille de marchands +aisés qui n'avaient eu d'autre ambition que celle de faire de leur fils +un officier du roi, en lui achetant une charge à laquelle d'importants +privilèges étaient attachés. L'achat de cet office pour un modeste +marchand de dentelles ou de draperie a été en partie--soit dit en +passant--la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui détenaient +encore les principales charges du bailliage de Honfleur à l'époque de la +révolution. + +Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de Me Thomas Quillet sortirent cinq +enfants. Un seul nous intéresse particulièrement parce qu'il nous +fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu'à nos jours. Ce fut +Françoise-Marguerite-Rose Quillet, née à Honfleur, le 25 décembre 1712. +Par l'alliance de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir à la +bourgeoisie aristocratique, un second mariage devait donner à celle-ci +accès dans la noblesse. En effet à vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose +Quillet épousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, écuyer, +sieur de Saint-Georges, descendant d'une famille qui mérite de nous +arrêter un moment. + +Les de Naguet dont le nom est aujourd'hui éteint faisaient jadis quelque +figure. Leur race était ancienne et elle était, ce semble, assez +vigoureuse; à la fin du siècle dernier, elle formait quatre ou cinq +rameaux qui s'étaient étendus aux environs de Honfleur. La tige nous en +est connue, mais c'est dans la bourgeoisie marchande, parmi les +armateurs honfleurais du quinzième siècle et non dans la noblesse +qu'elle avait jeté ses racines. Ainsi, certaines pièces des archives +municipales[7] font mention d'un Jacques Naguet qui prenait rang parmi +les conseillers-élus de la cité en l'année 1499. A ses côtés figurent +d'autres bourgeois du même nom: Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le +premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat; il fut en effet, «avocat +de la communauté.» Mais il est certain qu'en réalité il exerçait la +profession de marchand-armateur, qu'il «faisoit, ainsi que s'exprime un +ancien document[8], train et trafic de marchandises par terre et par +mer.» Il fut anobli par lettres-patentes de février 1522, et ses fils, +Adrien et Louis dits Naguet, produisirent en 1540 l'anoblissement donné +à leur père[9]. A une époque antérieure à cette date, les Naguet avaient +fait l'acquisition d'une terre située en la paroisse de Pennedepie. On +connaît bien aujourd'hui encore la maison qu'ils habitaient. Le manoir +sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de +Honfleur à Trouville, au milieu d'un vaste verger, à deux pas d'un +moulin qui, depuis plus de trois cents ans, «fait de bled farine.» La +façade, avec ses cordons de briques de couleur claire mélangés de +cailloux noirs posés en damier, a encore bon air, sinon grand air. A +l'intérieur, si l'on excepte le mobilier qui a disparu, rien n'a été +changé. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et +que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la +famille, ils ne s'y trouveraient point logés suivant leur rang. + +C'est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue +Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739[10]. +Ce dernier, nommé Robert-Jacques-Alexandre de Naguet, servit d'abord +dans la marine royale, puis il entra au régiment d'Auvergne. Il en +sortit avec le grade de capitaine et la croix de St-Louis; il fut plus +tard lieutenant de MM. les maréchaux de France. De son mariage il eut un +fils qui, le 5 octobre 1767, reçut comme son père et comme son aïeul le +prénom d'Alexandre. Notre époque a connu cet Alexandre de Naguet de +St-Georges menant à Honfleur une existence très retirée et tant soit peu +étrange. Le rameau qu'il représentait s'éteignit en lui quant au nom. Il +ne laissa qu'une fille. Ses arrière-petits-enfants portent de nos jours +des noms qui appartiennent à la haute noblesse. Ce sont Madame la +marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d'Andigné. Or, ces deux +noms représentent dans la ligne féminine la descendance du corsaire +normand Jean-François Doublet. + + +TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DE LA FAMILLE DOUBLET + + RICHARD AUBER + receveur du domaine de Roncheville. + |____________________________________________________ + | | | + JACQUES AUBER L'AÎNÉ NICOLAS MARGUERITE AUBER + receveur de la ville, de 1621 à 1657; AUBER ép. 1º François + épousa en 1619, Suzanne Esnault. | Doublet; 2º + |__________________________ | Constant Patin, + | | | | procureur du roi + FRANÇOISE JACQUES JEAN-BAPTISTE LOUIS en l'amirauté. + AUBER AUBER AUBER AUBER | + ép. Olivier marchand, procureur en Sr des | + Sanson, Sr receveur l'amirauté. Rocquettes; | + du Monarque, de la ville échevin de | + capit. de de 1657 à 1670 à 1673. | + navire. 1660, de | + | 1670 à 1674. | + |_________________________ | + | | | + OLIVIER SANSON JACQUES SANSON CONSTANT PATIN + capitaine de navire; capitaine de navire. avocat du roi en + ép. vers 1680, l'amirauté. + Catherine Godard. + | + | + MARIE FRANÇOISE SANSON + morte en 1752; ép. vers 1717, Charles Miard, sieur des Hogues. + | + | + MARIE-CATHERINE MIARD DES HOGUES + ép. vers 1751, Jean-Baptiste Lelièvre, capitaine de navire. + | + | + CHARLES-LOUIS LELIÈVRE + capitaine de navire, mort en l'an VI; ép. en 1785, Henriette Liébart. + | + | + PIERRE-CHARLES LELIÈVRE DES HOGUES + (1786-1859), contrôleur des Douanes. + + + FRANÇOIS DOUBLET + ép. vers 1620, Marguerite Auber. + | + | + FRANÇOIS DOUBLET + apothicaire (1640), capitaine de navire (1663), mort avant 1678; + ép. Madeleine Fontaine. (16 enfants dont entr'autres:) + |____________________________________________________________ + | | | | | + LOUIS DOUBLET JEAN- JEAN-FRANÇOIS CONSTANT- JACQUELINE + Maître BAPTISTE DOUBLET FRANÇOIS DOUBLET + apothicaire, DOUBLET lieutenant de DOUBLET bapt. 22 + receveur de clerc frégate, né en bapt. 31 janvier + la ville en tonsuré. 1655; ép. en 1692, mars 1660. 1666. + 1695. Françoise Fossard, + morte en 1722. + __________________________|_________________________ + | | | + JEANNE-ROSE DOUBLET MARIE-MADELEINE FRANÇOISE-LOUISE- + née à St-Malo en 1693; ép. DOUBLET MARGUERITE DOUBLET + en 1712, Thomas Quillet, bapt. 27 bapt. 10 février + conseiller du roi, lieutenant août 1699. 1704. + général de la vicomté de + Roncheville, mort en 1726. + |___________________________________________________________ + | | | | | + FRANÇOISE-MARGUERITE- RENÉ- NICOLAS- JEAN- JEAN- + ROSE QUILLET FRANÇOISE FRANÇOIS- BAPTISTE THOMAS + née en 1712; morte en QUILLET THOMAS QUILLET QUILLET + 1764; ép. en 1733, née en QUILLET né en né en + Alexandre de Naguet, 1714. né en 1716. 1722. + écuyer, sieur de 1715. + Saint-Georges, mort + en 1758. + |_____________________________________________________ + | | | | + FRANÇOISE- ROBERT-JACQUES-ALEXANDRE ANDRÉE- ROSE-HENRIETTE- + AIMÉE DE NAGUET DE ST-GEORGES ALEXANDRE ÉLISABETH + née le 18 officier au régiment née le 28 ép. en 1772 + juin 1734. d'Auvergne, né en 1739, novembre Ch.-François- + mort en 1773; ép. en 1765 1742. Gabriel Dandel, + Thérèse-Victoire Quillet, écuyer-seigneur + morte en 1777. d'Asseville. + _____________|____________________________________ + | | | + ALEXANDRE DE NAGUET ALEXANDRE DE VICTOIRE-CONSTANCE + DE ST-GEORGES NAGUET DE DE NAGUET DE ST-G. + chevalier de St-Louis, né ST-GEORGES née le 21 janvier + le 5 octobre 1767, ép. Dlle né le 5 mai 1772, ép. Jacques + Chauffer de Barneville. 1770. Foubert. + | | + | | + VICTOIRE-ALEXANDRINE-SOPHIE ÉLISABETH-ANTOINETTE + DE NAGUET DE ST-GEORGES FOUBERT + ép. M. de Pieffort. ép. Georges-Marie + | de Pracomtal + | + BLANCHE DE PIEFFORT + ép. M. le marquis de Croix. + |___________________________________ + | | + Mme LA MARQUISE DE CAULAINCOURT Mme LA COMTESSE D'ANDIGNÉ + + +II + +Le détail des voyages de découvertes et des essais de colonisation où la +Normandie engagea durant deux siècles la fortune de ses marins et de ses +armateurs manque à l'histoire maritime. Quelques noms ont cependant +survécu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au +Brésil, à la Floride, sur les côtes des futurs Etats-Unis, sur le banc +et dans les baies de Terre-Neuve, mais s'il nous reste de ces voyages +des témoignages non douteux, on n'a pas encore montré le lien qui les +rattache les uns aux autres. A ce point de vue, le journal de Doublet +s'ouvre par des renseignements d'un grand intérêt. On y voit les +négociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de +commerce extérieur et de colonisation. La compagnie d'associés agit pour +son propre compte et avec ses seules ressources. Le créateur de +l'entreprise, animé de l'esprit de son temps et de son pays, avait su +réunir des sommes importantes et faire partager à ses amis l'espérance +d'un succès certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme +dans tant d'autres entreprises de cette époque, l'initiative privée +s'user, faiblir et finalement se décourager, faute de protection. La +relation de Doublet n'en établit pas moins la chaîne non interrompue des +traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses +pratiques de navigation comme au temps où Champlain était venu lui +demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique. + +A sept ans et demi, Doublet fit les premiers pas dans l'aventureuse +carrière qu'il devait poursuivre pendant près de cinquante années. Quand +l'heure du repos eut plus tard sonné, quand assis au foyer d'un voisin +qui avait comme lui navigué dans le golfe et les bouches du +Saint-Laurent, longé les banquises de glace des mers du Nord, mesuré du +regard Ténériffe, échappé aux pirates de Salé et combattu les frégates +d'Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veillée par ses récits, +l'auditoire l'exhortait à les écrire. Quoique très peu clerc, le +corsaire se mit à l'oeuvre, il voulut «satisfaire sa famille et ses +intimes amis, nous dit-il, lesquels l'avoient souvent prié de leur +laisser un manuscrit de ses voyages.» Il travailla sur ce qui lui +restait de ses journaux de bord, et d'une main moins habile à tenir la +plume qu'à manier l'esponton ou le sabre d'abordage il commença sa +narration. Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au +commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de +barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n'eut qu'à évoquer du +fond sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau +en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagêmes, énumérer +ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter, +Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres +personnages dont il s'honorait d'avoir conquis l'estime. + +Doublet raconte avec simplicité, avec bonhomie, sans prétention d'aucune +sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues +explications. Il est sincère, crédule, impartial et bavard. Il abonde en +digressions. Il s'embrouille dans des périodes interminables; ses yeux +si attentifs «à observer les constellations régulièrement monter et +descendre les degrés de la voûte céleste,» sont impuissants à surveiller +l'arrangement des mots. Le secret de jalonner sa route sur les flots lui +était plus familier que l'art d'écrire. D'ailleurs il fait dès les +premières pages l'aveu de son inexpérience. On aurait donc mauvaise +grâce à lui reprocher son ignorance des procédés de composition les plus +simples. Il y a plus d'intérêt à considérer le _journal_ de Doublet +comme un tableau d'histoire. Il fournit en effet plus d'un détail +expressif et parmi les faits qu'il renferme il en est de nouveaux. + +Esprit méthodique et laborieux, Doublet s'était initié aux pratiques du +pilotage, à la connaissance des marées, des bancs, des courants, des +écueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il +explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait +pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un +modeste mais précieux auxiliaire des chefs d'escadre. Même avant d'avoir +satisfait aux examens exigés, on le citait à Dunkerque comme un pilote +des plus habiles. Les capitaines Delattre et Panetié, Jean Bart et +d'autres commandants se disputaient à qui l'embarquerait à son bord. +Cette faveur est l'éloge de celui qui en était l'objet, mais au point de +vue de l'histoire ne prouve-t-elle pas autre chose? Ne voit-on pas dans +cet empressement à s'assurer les services d'un jeune homme inconnu mais +qui passe pour expérimenté, combien les officiers de la marine royale +étaient alors étrangers à la science du pilotage et à celle de +l'hydrographie? Répandre l'instruction pratique dans la classe des +officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problêmes +que Colbert eut à résoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la +marine. Comment parvint-il à doter la France d'un enseignement fécond et +durable? C'est ce qu'a révélé une suite d'études récemment publiées, où +se trouvent rassemblés les faits les plus précis et les plus +nouveaux[11]. On y peut apprécier la sollicitude du puissant secrétaire +d'Etat secondant l'initiative privée et sa persévérance à exposer aux +intendants dans des instructions nombreuses et étendues ses vues de +réforme et de progrès. Justement désireux de voir prospérer la petite +école créée à Dieppe par le bon abbé Denys, Colbert la prit sous sa +protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois. +Joignant les moyens d'action aux recommendations, il ordonna la +fondation d'écoles d'hydrographie dans les ports militaires et dans les +ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes à l'étranger. + +On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique, +choisir l'école de Dieppe, et il ne passera point inaperçu que son +professeur, l'abbé Guillaume Denys, surpris autant que flatté des succès +de son élève se l'adjoingnit pendant quelque temps en qualité de +répétiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualités +brillantes d'un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en +lui les mérites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout +cet héritage de connaissances que les «nobles et gentilz mariniers» de +Honfleur avaient mis à profit depuis le XVe siècle. En résumé, le vrai +titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d'escadre dès +le début de sa carrière, c'est qu'il était un pilote, c'est-à-dire le +guide sûr de ces vaisseaux bâtis à grand frais et qui étaient l'objet +des soins incessants de Colbert. + +La vie de Doublet se partagea en deux périodes distinctes: dans l'une, +officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances +diverses; dans l'autre, corsaire et commandant une de ces barques +longues connues alors sous le nom frégates, il fut l'adversaire +redoutable du commerce ennemi. Au temps où se préparaient les grands +armements de guerre, Doublet rentrait au port où l'on pouvait tenter les +entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les +particuliers à armer en course, Doublet était des premiers à offrir ses +services et bientôt il prenait la mer sur une fine frégate. C'est ici +l'époque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle où l'on le +voit s'élancer sur les convois et les amariner, porter l'épouvante sur +les côtes d'Angleterre,--comme ce marin havrais qui fit descente, en +1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son +équipage et brûla un village de trente maisons. + +Doublet est à Brest à l'heure où Seignelay surveille l'arrivée de la +flotte de Tourville et presse les armements destinés à la restauration +des Stuarts. Il est accueilli dans l'état-major du ministre; sa longue +pratique des côtes de la Manche et de l'Océan lui permet de s'y faire +une toute petite place, et le cercle de ses relations s'en trouve +étendu. + +La guerre finie, Doublet recouvrait sa liberté d'action. On louait ses +services au moment du besoin, on le licenciait la campagne terminée non +sans toutefois le récompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant +de frégate qu'il a obtenu ne le mènerait à rien, que ce brevet n'était +pas de nature à le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce à ce +grade et s'adonne au commerce. Il apparaît alors dans les colonies +espagnoles et portugaises comme un marchand plein d'honnêteté mais peu +endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir +d'user de son crédit pour déjouer les fraudes des Juifs et des +Marocains. Par certains traits de son caractère droit et ferme où le +pilote, le corsaire et le marchand s'unissent, Doublet fait songer +parfois à Robert Surcouf. Rien n'est plus curieux, par exemple, que de +le voir exiger le salut des vaisseaux portugais et des flûtes de +Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignité et l'élévation de +ses sentiments que la conduite qu'il tint devant le Grand Conseil de +Danemark. On ne lira pas avec moins d'intérêt les autres épisodes qu'il +a pris plaisir à raconter au milieu de détails sans nombre: tels sont le +bombardement de Saint-Malo, l'histoire de dom Garcia d'une sincérité de +sentiment singulière, le portrait de ce juge qui pesait les sacs à +procès, la défense du consulat de la Havane et cent récits ingénieux ou +bizarres. + +Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste à faire +connaître comment prit fin la carrière de ce marin. Comme il le dit, il +accepta le commandement d'un navire de 500 tonneaux, le +_Saint-Jean-Baptiste_, portant 36 canons et 175 hommes d'équipage, et +armé à Marseille pour un voyage de découvertes dans les mers du Sud. +L'expédition dura plus de trois années et elle se termina le 22 avril +1711. Quant au commandant Doublet, résolu à ne plus retourner sur la +mer, il se retira à Honfleur. Afin de jouir des priviléges accordés aux +officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, il se +fit pourvoir par lettres du 5 septembre 1711 d'une charge de +capitaine-exempt d'une compagnie de gardes-suisses du duc d'Orléans. Il +décéda le 20e de décembre 1728 et fut inhumé dans l'église de +Barneville-la-Bertran[12]. + +Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage, nous prions +le lecteur de parcourir les récits qui suivent. La composition, nous +l'avons déjà dit, n'en vaut guère mieux que le style, mais le caractère +du corsaire y est bien mis en relief et l'on y saisit, pour ainsi dire, +dans l'action même, les qualités qui ont attiré sur lui l'attention des +premiers marins de son temps. Doublet, né dans un rang obscur, fut +intrépide, éclairé, avide d'entreprises hasardeuses. Il joignait à la +promptitude de la décision, la fécondité de ressources et l'habilité de +l'exécution. Aussi attaché à ses devoirs qu'attentif à faire observer +une exacte discipline, il se montrait sévère sans être rigide, d'un +courage poussé jusqu'à la témérité, plein de bon sens et d'honnêteté. En +outre il savait porter les sentiments de l'honneur à un haut point et ne +point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime à penser que si +ce marin eût vécu un siècle plus tard, au milieu des événements qui ont +transformé la société, la fortune l'aurait appelé dans de nouvelles +routes. La solide barrière qui séparait les officiers proprement dits +des officiers mariniers s'étant abaissée, on peut présumer avec quelque +certitude que Doublet serait devenu l'un des meilleurs capitaines de +vaisseau des armées navales de la République. + + +III + +Le manuscrit original du journal que nous publions est conservé à Rouen +dans les archives départementales de la Seine-Inférieure. L'éminent +archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a +été rencontré par lui chez un bouquiniste, qu'il en fit l'acquisition et +en fit don au dépôt départemental. + +C'est un registre grand in-folio, d'un papier vergé fort, à dos et +couverture de parchemin. Les feuillets paginés de 1 à 136 et de 1 à 65 +sont sans réglure. Chaque page porte une marge de 30 millimètres et +renferme 40 lignes environ. L'écriture est fine, nette, très-lisible. On +en pourra juger par le spécimen que nous présentons. C'est la signature +de Doublet à l'époque même où il se décida, lui le plus simple et le +moins ambitieux des hommes, à raconter le bruit qu'il avait fait dans le +monde. + +[Illustration: signature de Doublet] + +Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit contient, +indique que l'on a sous les yeux la transcription faite par l'auteur +lui-même d'une première rédaction. D'ailleurs Doublet expose dans une +note (nº 46) qu'il avait égaré l'original de ses voyages. + +Le manuscrit se divise en deux parties. La première, dont nous avons +principalement à nous occuper forme le texte de la présente publication, +elle n'a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales +que l'auteur a placées de loin en loin pour indiquer soit les dates de +ses embarquements, soit les passages principaux de son récit. Nous les +avons supprimées en raison des erreurs chronologiques qu'elles +contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des +chapitres. + +Sur deux points nous nous sommes écartés du texte du manuscrit: la +chronologie et la division du récit. Les dates, en effet, sont fautives +en plusieurs passages; nous les avons rétablies à l'aide des documents +du dépôt de la Marine. La narration de Doublet offre très peu d'alinéas; +l'auteur a écrit quatre ou cinq pages, c'est-à-dire la valeur d'au moins +cent cinquante lignes, sans coupures tranchées. Nous avons cru à propos +de distribuer le _Journal_ en morceaux afin d'en faciliter la lecture. +On y a également introduit une ponctuation qui fait absolument défaut +dans l'original; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des +deux points et du point et il les place au hasard. + +Pour l'établissement du texte, nous avons dû nous préoccuper de +l'orthographe, qui est des plus défectueuses. Nous l'avons maintenue +malgré les irrégularités, les bizarreries qu'elle présente et parce +qu'au demeurant elle vaut celle des meilleurs écrivains du dix-septième +siècle. Elle offre du reste plusieurs particularités curieuses. On +remarquera chez Doublet l'accumulation anormale des consonnes et la +suppression fréquente des consonnes doubles, une hésitation à distinguer +le genre des substantifs, une incertitude à fixer l'accord des verbes, +enfin un effort constant à conformer l'orthographe à la prononciation. +Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par +un _ez_, l'_é_ de la dernière syllabe se prononce généralement comme un +_é_ fermé: _prez_, _beautez_, _aimez_. Doublet au contraire écrit ces +finales avec un _ees_ auquel il donnait probablement le son de l'_è_ +ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande +qui existent encore dans le parler provincial[13]. Nous citerons les +mots: _assées_, _allées_, _nées_, _difficultées_, pour _assez_, _allez_, +_nez_, _difficultez_. Quant à l'orthographe des noms de personnes et de +lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en +avons autant que possible rétabli la forme exacte dans les notes. + +Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde +que nous ne publierons point comprend 63 feuillets. Elle contient le +journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une +quinzaine de cartes coloriées représentant les principales rades et +baies que son navire, le _Saint-Jean-Baptiste_, visita: telles que +Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le +voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis à la voile au mois de novembre +1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les +côtes du Brésil le 24 juillet suivant, mouillait à Montevideo le 8 août, +reconnaissait l'île des États en décembre, passait à une cinquantaine de +lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception +(Chili) le 20 janvier 1709. Après un séjour d'un mois, Doublet reprit la +mer et toucha successivement à Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana, +Arica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son +journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et +faisait voile pour la France. Il débouquait du détroit de Lemaire le 12 +janvier 1711 et arrivait à Cayenne le 3 mars. Parti de cette île le 22 +mars suivant il entrait dans le Port-Louis le 22 avril 1711, «et s'est +trouvé, dit-il, notre erreur en tout n'estre que de 34 lieues 2/3 que +j'étois plus de l'avant que le vaisseau.» + +Le retour du _Saint-Jean-Baptiste_ au Port-Louis fut annoncé au ministre +de la marine par M. Clairambault, ordonnateur à Lorient[14]. Ce navire +apportait des matières d'or et d'argent montant à la somme de 635,000 +piastres. Il avait à son bord, parmi plusieurs personnages de +distinction, un seigneur espagnol nommé Don Manuel Feyro de Fossa, +porteur de riches présents offerts au roi et à la reine d'Espagne par +l'évêque de la Conception[15]. + +A la suite de ce journal de bord, où il y aurait à glaner plus d'un fait +intéressant, Doublet a transcrit deux pages intitulées: _Relation de la +nouvelle découverte des îles Cebaldes et à quoy elles pourroient estre +utiles_[16]. Il y déclare que s'il était moins en âge et que le roi lui +voulût accorder la permission d'habiter ces îles, dont l'état lui +paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s'y établirait, il y +fonderait un poste commercial, «veu que l'on en pourroit retirer de +grandes utilitées.» + +Doublet s'arrête sur ce rêve qu'il caressait alors que depuis dix années +il avait renoncé aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la même +vivacité, la même résolution qu'il apporta dans les tentatives de +colonisation par lesquels débutent les récits qui suivent. + + + + +JOURNAL + + + + +AU LECTEUR + + +Amy lecteur, sy j'ay la témérité de travailler à ce petit ouvrage ce +nest par aucune vanité mais plutost pour faire connoistre les Grandeurs +d'un Dieu tout puissant, qui du néant dont nous sommes formées il luy a +pleu me donner des forces pour soutenir à autant de fatigues et +advantures qui me sont arrivées dès ma tendre jeunesse jusqu'à la fin de +mes voyages: depuis l'anée 1663 jusqu'à 1711. Ce nest donc que pour +satisfaire ma famille et de mes intimes amis lesquels m'ont souvent prié +de leurs laisser un manuscrit de mes voyages, et pour les contenter je +m'y suis apliqué, ay travailler avec autant d'exatitude et de sincérité +que ma mémoire a pü y fournir, ainsy qu'une exacte recherche que j'ay +faitte de ce qui m'est resté de mes journaux, desquels j'ay perdu la +plus grande partie par les malheurs qui me sont arrivés, comme la suitte +en fera mention. Je suplie donc mes amis lecteurs de m'excuser à mes +foibles styles et mauvais défauts dans cette espesce de relation, veu +que je n'ay eu aucunnes études que celles pour ma profession de naviger. +Et n'ayant en vüe que cecy paroisse au public, j'obmets d'y mettre +quantité d'avantures et remarques que j'ay vües et qui feroit un trop +long discours qui pouroit ennuyer les amys, et je n'ay mis que +simplement les plus essentielles; ainssy ayez la bonté de pardonner mes +deffauts tant sur les mots mal apliquées et discours mal arangées ainssy +qu'à l'ortografe lesquels je vous suplie de coriger. Et vous obligerez. +Etc. + +Puisque pour vous contenter, mes chers enfants, et bons amys, sur ce que +vous m'avez témoigné de l'empressement que je vous laisse un recüeil de +tous mes voyages, advantures et hazards que j'ay encourus pendant +l'espasce de quarante neuf anées sur les élléments du vaste Ocxéan, je +me suis vollontiers résoult à vous donner cette satisfaction, mais je +vous réitère ma prière que de ne me pas exposer à la critique de ces +beaux esprits qui ont leu quantité de belles relations quoy que la plus +part sont flattées et amplifiez, je ne manquerois de tomber dans le +ridiculle par mes sincéritées et raports simples et autant fidelles que +je vous les laisse. Etc. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Colonisation des îles Brion.--Voyages au Canada.--Destruction de la +colonie.--Voyage à Québec; excursion chez les Iroquois.--Voyage à Terre +Neuve; naufrage.--Promenade à Londres.--Doublet est pris par un corsaire +d'Ostende.--Voyage au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'Yorck.--Autres +voyages. + + +Je ne doute pas que vous n'ayez entendu souvent parler que feu mon +père,[17] que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants, +restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouze +d'augmenter, n'ayant enssemble que médiocrement des biens en fonds et sa +profession pour pouvoir élever une aussy nombreuse famille, mon père se +détermina de s'intéresser dans une grande entreprise d'une société avec +des Mrs. de Paris et de Roüen, dans le dessain d'établir une colonie aux +îlles de Brion et de Sainct-Jean, dans la baie de l'Acadie, coste du +Canadas[18]. Et pour y parvenir, on obtint du Consseil les concessions +et pattentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans +l'écusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs +massües et le dit écusson remply de textes de Griffon etc., tenant à +fief et relevance à sa Majesté. Et il fut permis à mon père de changer +les noms des isles Brion en celui de la Madelaine comme se nomoit ma +mère. + +Et pour commencer, mon père fut député de passer en Holande pour y faire +l'achapt d'un navire, du port de trois à quatre cents thonneaux, qui fut +nommée le _sainct Michel_, et en mesme tems il fit achapt de plusieurs +outils de charpente et autres propres pour deffricher les terres et pour +travailler à la pesche des morues et des loups marins pour en tirer des +huiles. L'on jugea à propos d'y joindre à cette despence un autre navire +de cent cinquante thoneaux nomé _le Grenadin_ et l'armement de ces deux +navires se comenssa à Honfleur en 1662 avec beaucoup de précautions, et +en outre les équipages une augmentation de vingt cinq hommes destinées +pour hiverner et tuer des loups marins au commencement du printemps qui +est leurs saison, puits viennent abondamment à terre dans les bayes avec +leurs petits, puis les hommes leurs coupent chemin du bord de la mer et +les frapent sur le museau d'un seul coup de petite massue de bois et +tombent morts; puis on leur lève la peau et on en hache les chairs pour +les réduire en cretons dans des chaudières, puis l'on entonne les +huilles dans des bariques, mais nous n'eusmes pas cette paine comme le +verez cy-après. + +Il faut venir au principe de notre départ de Honfleur en février 1663, +que mon père chef et commandant sur les navires le _sainct Michel_ et le +_sainct Jean_, Bérengier sur _le Grenadin_ étant disposés à partir d'un +beau vent d'amonts propre pour partir, l'on tira un coup de canon dès le +matin pour assembler les équipages. Mon père fit célébrer une grande +messe à la jettée dans son navire atandant la marée. Les parents et amis +y assistèrent pour prendre congé les uns des autres, et quelqu'uns +restèrent sur le navire pour acompagner mon père jusque vis-à-vis la +chapelle de Notre Dame de Grâce où il se faut absolument se quiter, +lorsque les navires ne se doivent pas arester à la rade. + +Et ayant le dessein de faire le voyage, quoy que n'ayant que sept ans et +trois mois[19], je me futs cacher entre ponts dans une cabane, et me +couvrits pardessus la teste pour n'estre pas veu. J'entendois bien crier +lors de la séparation: «Embarque embarque tous ceux qui doivent +retourner à terre, les dernières chaloupes vont partir.» Et je ne remüé +pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis à +l'agitation du navire jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'un nomé +Jean L'espoir qui étoit contre maistre vint pour se coucher dans sa +cabane où j'étois. Etant fort fatigué il se jetta de son long sur moy, +qui me fit crier: «Vous m'écrasez». Et il se releva en grondant: «Qui +est-ce qui sets mis dans ma cabane?» Et je me fits conoistre. Il me +prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon père qui étoit +couché ayant esté fatigué. Il fut très-surpris en me voyant et il me +demanda d'un ton de colère pourquoy je n'étois pas alé à terre avec les +autre. Et je luy dits que je m'étois endormy, et envie de faire le +voyage avec luy. Il parut très fasché et dits que si nous rencontrons +quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit +aporter à souper dont je mengé d'apétit sans me sentir émeu de la mer, +et puis il me fit coucher à ses costées et il fut contrainct de me +laisser faire le voyage n'ayant pas rencontré d'ocasion pour me +renvoyer. + +Et pour ne pas faire une longue narration, de nostre traversée qui fut +longue, nous n'arrivasmes qu'à la my-may à la grande ille Brion que nous +nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port +qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge où estoient +une vingtaine d'hommes Basques que le Sr Dantès de Bayosne y avoit faits +hiverner, et qui avoient bien réussy à la pesche des loups marins soubs +la recommandation de Mr. Denis[20] qui habitoit le fort de St. Pierre +proche de Canceau, à l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit +maistre absolu de nos illes comme étant adjecentes et proche de luy. Les +susdits Basques atendoient leur navire comandé par le capitaine Jean +Sopite de St. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporter des vivres et faire +pendant l'esté sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils +avoient faittes. A l'abord mon père fit planter une grande croix sur le +plus haut cap de l'entrée du port et l'on chanta le _Te Deum_, et les +navires tirèrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand +feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de +l'équipage à faire des logements seulement couverts avec des voiles, et +l'autre partye du monde disposoient les batteaux et échauffants pour +faire la pesche des morues au sec. + +Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus à comodité proche +de deux bayes ou l'on peut plus abondament prendre les loups marins afin +d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient +destinés, dont Mr. Philipe Gagnard,[21] bon maistre chirurgien, devoit +avoir commandement portant qualité de lieutenant de mon père. L'on +découvrit l'endroit le plus comode, à deux lieux et demie éloigné du +port où nous étions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt +pieds en largeur; mais l'on faisoit transporter ce qui étoit pesant par +un bateau qui débarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage +nommé l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'étois je remarqué bien +que le dit sr Gagnard étoit plus propre à la chirurgie qu'à gouverner, +en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en +divertissoit plusieurs à faire la chasse à tout gibier qui y ets +abondant et dont la pluspart des jours s'écouloient à la bonne chère et +ne ménageant pas leurs boissons. Le dit sr Gagnard et plusieurs +syvroient survenant des querelles, et point de subordination; je revint +au port et en advertis mon père qui se transporta sur l'habitation et +nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le +tournèrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d'un enfant et il +n'en vit que trop les mauvais effects. + +Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel +parut très surpris de nous voir ainssy établir, et que mon père luy +déclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche aux +morues seulement, après quoy il retiroit tous ces hommes à moins qu'il +ne voulust nous céder un tiers des huilles des loups marins qu'ils +feroient pendant l'hiver et le dit capitaine Sopite dépescha une +chaloupe où il mit son fils pour donner advis à Mr Denis qui étoit à +Canceau, et le dit sieur Denis se transporta dans une plus grande +chaloupe à luy et alla à son abord, sans faire compliment, usa de +menaces et puis fit plusieurs protestations et procès-verbaux et s'il +n'avoit esté beaucoup inférieur en force d'hommes on en seroit venu aux +mains, mais mon père quoyque très prompt luy représenta qu'il falloit +examiner les statuts d'un chacun et se rendre justice à qui auroit plus +de fondement, et après le tout examiné le Sr Denis aquiessa que les gens +basques qui hiverneroient donneroient le tiers des huilles. Les morues +manquèrent à la fin d'aoust et nos navires n'avoient qu'un peu plus +qu'un tiers de leur charge. L'on se fondoit que les principes sont +toujours les moins advantageux et qu'on avoit bien perdu des tems à +faire les établissements et que dans l'anée suivante on trouveroit de +grands avantages par les huilles qu'on espéroit faire pendant l'hiver, +et l'on dispoza bien l'habitation de bonnes cazes couvertes de planches +et gazons par dessus et autour les enclos. La saison nous pressa de +partir sur la fin de septembre, un navire à moitié chargé et l'autre +avec un peu moins. Et arrivasmes au port de Honfleur vers la fin de +décembre 1663. + +L'on commença à réquiper nos deux navires, la sociétté ayant de grandes +espérances pour l'avenir[22]. Nous partismes du port au commencement de +mars 1664; nous fusmes très mal traittés par des vents contraires, et +n'arivasmes que à la my-juin, au port de l'ille de la Madelaine, et +ayant tiré du canon nous fusmes surpris de n'y pas trouver de nos +habitants, n'y aucun des basques. Mon père dépescha deux hommes portant +de l'eaudevie à ceux de notre habitation, et leur dire qu'on leur +aportoit de tous vivres et rafraichissements et ordre de venir +quelqu'uns pour rendre compte de ce qu'ils avoient fait pendant l'hiver. +Mais nos deux hommes étant revenus raportèrent n'y avoir touvé aucuns +hommes, ayant trouvé les portes des maisons arières ouvertes et que les +vents y avoient poussé les neiges de dans et dont il y en avoit 3 à +quatre pieds de haut n'étant encore fondues, et qu'ils croyoient que Mr +Denis les auroit fait sacager par des sauvages dont il étoit aimé et +auroit fait retirer les basques. D'autres suposoient que ce pouroit être +quelque forban, qui auroit fait ces désordres peu après nos départs, +enfin on ne sceut que présumer. Et mon père demeura dans une grande +consternation offrant ses paines au Seigneur, et fit raporter plusieurs +outils et ce qu'on peut ramasser d'utile, et voyant qu'il ne se trouvoit +presque pas de morues pour pescher autour de l'ille, il tint conseil où +il fut résolu d'aller à l'ille Percée, où les morues y restent plus de +tems. Nous abandonnasmes cette entreprise qui avoit donné lieu à de +bonnes espérances et nous arivasmes à l'ille Percée vers la my-aoust. +Nous y trouvasmes avec plusieurs navires le capitaine Sopiste qui nous +raconta avoir passé avant nous à l'ille Madelaine et que, n'y ayant +trouvé non plus que nous ses gens ny les nostres, il avoit pris le party +de venir à l'ille Percée, où il avoit apris que nos gens avoient monté +dans deux de nos barques à Québec peu après nos départs pour France; ils +s'ennyvroient tous les jours jouant aux cartes et dez pour des verres de +vin et d'eaudevie, et lorsqu'ils n'en eurent du tout plus, ils furent +piller toutes celles des Basques, ce qui les fit aussy abandonner, et +dont tous se dispercèrent sur chaque des navires qui étoient là +présents. Mon père les fit assembler en présence des capitaines et fit +dresser le raport de leurs déclarations, et dont il n'y aloit pas moins +que de la potence pour nos malheureux coquins, d'avoir mis à ruine une +aussy bonne entreprise sy elle avoit esté bien secondée. Enfin l'on +pescha ce que l'on peut de morues jusqu'à ce que la saison obligea de +nous retirer, et la grande perte qu'il y eut fit rompre cette société et +les navires furent vendus à l'ancan. Voilà un beau commencement de +voyage pour un enfant qui voyoit un aussy aimable père accablé de pertes +et chagrins, et les soutenoit avec grande résignation que je luy +entendois souvent dire: «Seigneur que votre saincte volonté soit faite». +Homme sans vices, beau et bien fait et beaucoup d'esprit au récit de +tous nos citoyens qui l'on connu et regretté, mais toujours puny de +malheurs dans toutes ses entreprises. + +En l'anée 1665, mon père fut demandé par la compagnie du Canadas[23], +lesquels luy proposèrent que s'il vouloit entreprendre pour eux d'aler à +Québec sur un de nos vaisseaux qui armoit au Havre, en quallité de +commissaire le long des costes de fleuve de St Laurent, pour y faire +creuser un minne de plomb que l'on avoit découverte depuis peu dans les +costes de Gasprée[24], et qu'on luy fourniroit soixsante et dix hommes +engagés à ce subjet, comme aussy un ingénieur mineur allemand de nation, +et qu'on leur fourniroit un interprestre pour s'entendre, tous aux gages +de la dite compagnie, qui fourniroit généralement tous les instruments +et vivres ainsy que les barques nécessaires. Mon père avoit 3000 fr. par +an et 4 pour cent de ce qu'on retireroit de plomb; l'ingénieur avoit +4000 fr. et l'interprestre 600 fr.; les forgeurs et autres à proportion. +Mon père accepta le party, ce qu'il n'auroit pas fait sans les pertes +cy-devant. Lorsque le navire fut à la rade du Havre prest à partir, une +chaloupe vint pour y porter mon père qui se tenoit tout prest; je fits +sy bien en sorte que je le gagné et ma mère pour me laisser aler avec +luy, et nous fusmes conduits au bord de ce navire que commandoit le +fameux capitaine Poulet[25], de Diepe. Nous trouvasmes ce navire +extrêmement embarrassé par 18 cavales et deux étalons des harnois du +Roy[26] et dont les foins pour les norir ocupoient toutes les places; +dans l'entre pont étoient quatre-vingts filles d'honneur pour estre +mariées à nostre arrivée à Québec, et puis nos 70 travaillants avec +équipage formoit une arche de Noé. + +Notre traversée fut assez heureuse, quoyqu'elle dura trois mois et dix +jours pour arriver au dit Québec. Mr. de Tracy[27] étoit vice-roy, Mr. +de Courselles[28], gouverneur, Mr. Talon[29], intendant, Mr. de la +Chesnée-Aubert[30], commissaire général de la compagnie. Lorsque mon +père eut communiqué ses ordres, on équipa une barque de 70 à 80 +thonneaux de port affin de nous porter, avec tout le nécessaire pour les +minnes. Le 13, nous arivasmes et nous débarquasmes au dit Gaspée, et +nous travaillasmes à nos logemens et fourneaux. Dès le 28e, nous +commencasmes de perçer dans le roc du costé du midy qui étoit la +première découverte qu'en firent les sauvages naturels du pais, qui en +faisant leur feu pour leurs chaudronnées mirent une de ces roches à +servir de chenet, il en découla du plomb qu'ils trouvèrent après +l'étainte de leur feu et en aportèrent à Mr. De la Chesnée, qui l'envoya +en France et qui occassionna l'entreprise, croyant qu'il se troveroit +beaucoup de ce métail comme en Angleterre. Le six de septembre l'on mit +le feu à la dite mine après l'avoir creuzée de 32 pieds en profondeur et +nous eusmes deux homme tuez et un nomé Doguet, de Rouen, qui eut les +deux jambes amportées et trois autres légèrement blessés, fautes à iceux +de n'avoir voulu autant s'éloigner qu'on leur avoit indiqué. A deux +pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouvé huit +pouces et 4 lignes de face. Cependant après qu'on l'eut fait sauter et +découverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au néant, +ce qui découragea le sieur Vreiznic notre ingénieur, disant que toutes +les minnes qu'il a perçées seulement sur deux à trois lignes de la +surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un +pied de face sans compter les vaines esparcées en divers endroits. + +Du 15e au 24e septembre l'on perça du costé du Septentrion. Il se trouva +à la surface, après avoir osté les terres de dessus le roc, cinq pouces +une ligne; et après que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux +lignes. Du 27e au 4e octobre fut ouvert dans la partie du levant sans +pertes ny blessés de nos hommes. Nous eusmes quelques espérances de +mieux réussir ayant touvé dans la surface neuf pouces et trois lignes, +et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien à reproche, le 28e +octobre il fut ouvert du costé du couchant, ou dans la superficie +marquoit seulement 2 pouces 1/2 et à 20 pieds fonds rien. La saison nous +obligea de nous retirer à Québec, n'étant munis de vivres ny de bons +logemens pour résister aux grands froids et neiges nous fusmes +contrainct d'abandonner, n'ayant pas retiré plus de huit à neuf milliers +pesant de plomb. Nous partismes le jour de la St Martin embarqués sur le +mesme bastiment qui nous avoit aportés, et la minne mina la bource des +mineurs. Nous arrivasmes à Québec le 2e décembre, dont il étoit grand +temps puisque la rivière se glaçoit. Mon père fit son raport à Mr. le +Vice-roy et autres Mrs. Et on nous donna un logement pour passer notre +hiver, mais je fus mis en pension aux Pères Jésuittes[31]. + +Au printemps 1666, après le débordement des glaces, Mr. le Vice-roy et +intendant ordonnèrent à mon père de se rembarquer sur nostre mesme +bastiment en qualité de comissaire des Costes, et que le R. Père +Chaumonot[32], jésuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit +d'aumosnier et Missionnaire et pour interpréter aux besoins et en +faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon père +leur faisoit des présents pour les attirer dans le party de France +contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes +dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachoïs, qui peu +de temps après deffirent vers le grand Saquenay plus de deux cents +desdits Iroquois. Ce voyage à parcourir les deux costés du fleuve dura +plus de cinq mois et traitèrent avec les susdits sauvages et j'étois +resté en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon père +désirant retourner en France sur un navire apartenant à Mr. Grignon, de +la Rochelle, qui avoit hiverné à Québec, tomba d'accord du prix de son +passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit esté payé pour +ses gages. Nous partismes de Québec le 8e de May 1667 et poussasmes +nostre navigation jusque entre le banc à vert et le grand banc[33] où +nous fusmes environnées d'une quantité de montages de glaces flotantes +sur l'eau et nous enfermèrent sans pouvoir nous en dégager. Nous +suspendismes nos câbles le long de notre navire pendants entre le bord +et les glaces pour empescher que le navire ne fut crevé. Les voeux et +prières ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les câbles se +trouvoient coupés et la partie d'entre les glaces aloit au fond de +l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous +y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes freslées, et en +trois jours elles furent aussy consommées, et la réverbération des dites +glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme +journée, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous +et nous débarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de +sauver aucunes hardes. Mais mon père avoit sur luy double rechange +d'habits et sa robe doublée de castors qui le garantissoit du froid. Le +pilote du navire avoit eu la précaution d'emplir deux jours avant la +paillasse de pains après en avoir vidé les feures, et la jeta +heureusement sur la glace voyant le navire couler au fond, et quelques +matelots avoient aussy jetté deux petites voilles des peroquets et deux +jambons. Nous fismes une petite tente de nos deux voiles; on sauva +quelques écoutilles et paneaux qui avoient flotté, ce qui nous servit de +plancher soubs la tente pour mettre notre pain et nous retirer tour à +tour dessous pour y reposer. Nous ne pusmes où alumer du feu. Nous +étions reiglés sur chacun 4 onces du pain sauvé, et la nuit les matelots +tuoient des loups marins avec des morceaux de bois qu'on avoit trouves +de notre débris; l'on tuoit aussy des mauves et des gros margaux qui +dans les commencements nous en sucions les sangs et puis les foix et sur +la fin on s'acoutuma à manger leurs chairs crües, et de jour à autre il +nous mouroit quelque de nos hommes. Les jours on se disperçoit de tous +costés pour découvrir quelque navires, et de plus sy on avoit pas agi à +coure le grand froid saisissoit et on étoit gelé. La quatorziesme +journée que nous étions sur les glaces, d'un temps très-brun je fus à +l'exercisse de marcher avec deux matelots, ayant fait environ deux +lieues sur les onze heures le temps s'éclaircit, et j'aperceu un navire +pas plus éloigné d'une lieue, qui aparament par la brume n'avoit pas veu +le péril où il tomboit car il venoit dessus; je crié: «navire, navire, +mes chers frères». Les deux matelots et moy s'aprochant de la mer vers +le navire nous crions à gorge déployée: «sauvez-nous la vie». Nous +tendions les bras en haut et jettions nos bonnets en l'air pour nous +faire voir; nos gens d'autour se joignirent à nous et crioyoient à +force; le dit navire ayant aperceu les glaces revira du bord pour s'en +écarter, ce qui nous cauza de grandes frayeurs qu'il ne nous eust +aperceu ou nous vouloir abandoner, les cris et les pleurs redoublèrent +et un de nos gens plus advisé dépouilla sa chemise et la mit à un baston +en pavillon, la faisant jouer en haut, et on crioit de toute voix. Le +dit navire aparement nous aperceu et serra quelque voille se tenan en +estat de fuir les glaces. Il envoya son batteau avec deux hommes: la +joye s'étend parmy nous, l'on fit embarquer mon pauvre cher père à demy +mort, puis le capitaine et six autres avec moy, et étant embarqués au +navire nous embrassions nos libérateurs, l'on renvoya la chaloupe +reprendre le reste, et puis l'on se retira sur le grand banc. Nous +perdismes sur les glaces huit hommes par misère, et trois qui moururent +après estre sauvés deux jours après avoir trop mengé du biscuit et trop +tost. Ce cher navire qui nous sauva ainssy la vie étoit un olonois pour +la pesche des morues et n'en trouvant presque plus n'étant qu'à moitié +de sa charge, il couroit au banc à vert et sans l'éclaircie qu'il nous +le découvrit, encore moins de demie heure, il auroit esté en grande +risque d'estre surpris comme nous dans les glaces. + +L'augmentation de 26 hommes que nous fusmes dans ce navire leur faisait +grande paine de s'en retourner à my-charge. Nous leurs dismes de nous +donner seulement troïs à quatre onces de pain chacun par jour et deux +verres de leur boisson ordinaire, ces pauvres gens dirent que nous +aurions tout et autant qu'eux, et le firent, et pour les soulager dans +leur pesche nous les échangions jour et nuit et Dieu les bénit. Nous +trouvasmes des morues à sept et huit cents par jour, et en douze jours +il conssoma son sel et prit sa routte pour Nantes où il nous débarqua à +Pain Boeuf. Et mon père se voyant dépouillé de tout ce qu'il avoit pu +gagner emprunta à un de ses amis à Nantes de quoy nous reconduire au +pays.--Après quoy, il fut à Paris pour rendre compte de ses gestions, et +contre mon inclination ma mère m'obligeoit de prendre les études du +latin soubs un nomé Mr. Chabot prestre, et après quelque temps en 1668, +j'appris que mon père s'étoit rengagé dans la compagnie du Sénégal[34], +qui ne voulut plus me recevoir avec luy pour me laisser étudier. Il prit +en ma place un de mes frères âgé d'un an plus que moy. Je les laissé +partir et puis je fus prier un de mes proches parents qui comendoit un +navire pour la terre neufve de me prendre avec luy, ce qu'il m'accorda; +et ma mère ne pouvant rien détourner luy pria de m'estre rigoureux +pendant le voyage afin qu'il pust me rebuter de la mer pour que je +reprist les études, et mon dit capitaine ne manqua pas d'exécuter ces +ordres et de m'exposer à tout ce qu'il y avoit de plus fatiguant, et je +ne me rebuté nullement et aprenois toujours la maneuvre et la +navigation.-- + +1669[35]. L'un de nos proche voisins qui avoit longtemps commandé un +navire à terre neufve où il avoit augmenté sa fortune et se sentant +apesantyr par âge et ses fatigues, ayant son fils aisné à peu près de +mon âge il luy fit bastir un bon navire et luy en donna le comandement, +et ayant esté camarade d'écolle, et que j'étois plus au fait que luy il +me proposa d'aler avec luy et que je serois la 3e perssonne de son +navire, et qu'en outre de mon loyer il m'acordoit le tiers sur le sien +dont il me passa un écrit secret à cause de sa mère qui n'y aurait pas +conssenty étant très avare. Et pour abréger discours, nous fusmes près +de sept mois sur le grand banc, et ne peschasmes pas entièrement la +moitié de notre charge; les vivres nous manquant nous obligèrent de +revenir, et étant arrivés jusqu'à l'entrée de la Manche, les vents de +Nord-Est nous contrarièrent pendant plus d'un mois, à court de tous +vivres et boissons, voltigeants d'un bord sur l'autre pendant cet +espasce, nous nous rassemblasmes jusqu'à vingt et un navires tous +terreneuviers, tant du Havre, Diepe et Honfleur, tous dans la mesme +disette sans se pouvoir assister aucuns, et nous faisions tous nos +efforts pour relascher fut-ce aux costes d'Angleterre ou à nos costes de +Bretagne, et lorsque nous avions aproché de l'un ou de l'autre, le vent +y étoit entièrement oposé; et après avoir bien debatu nous gagnasmes en +vüe de l'ille de Wic. L'on prit tous résolution d'y relascher, et il n'y +eut entre tous les capitaines qu'un qui dit bien en connoistre l'entrée +du port, qui étoit le capitaine Duval, du Havre, qui avoit pour pilotte +le Sr Bougard[36] qui a fait ce bon livre _le Petit Flambeau de la mer_ +et qui depuis est parvenu à estre un des premiers pilotes des armées +navales de Sa Majesté et fait capitaine de brûlot. Nous fusmes tous nos +navires soubs la conduitte de ces deux conducteurs pour entrer par la +pointe de Ste Heleine de la dite isle et comme c'étoit sur le soir et +que la nuit s'aprochoit ils dirent qu'ils alloient alumer un fanal et +marcheroient à la teste et sur lesquels nous les suivirions, ce qui fut +exécuté. Mais ils se trompèrent aux cours des marées, qui nous +transportoient sur les bancs, nomées les _Ours_, où ils eschouèrent et +tirèrent un coup de canon qu'un chacun croyoit estre à dessein de +marquer que ce soit où il falloit jetter l'ancre, mais c'étoit pour +demander du secours, et tous les navires eurent le mesme sort d'échouer +comme ces mauvais guides. L'on entendoit de tous costés que cris et +lamentations, et par un bonheur les vents calmèrent et la mer, ce qui +empescha le perdition totale des corps et biens, et qu'à la marée +suivante du lendemain au matin un chacun se rechapèrent de leur mieux de +dessus les bancs, où il n'en resta que trois dont les équipages furent +sauvés, et cette pauvre flotte regagna à la rade de Ste Hélène, puis +entra au havre de Porsemuths, où l'on nous y aprist la guerre avec +l'Espagne et Holande. Chaque capitaine de nos navires écrivirent à leurs +interessées, ce qui était arivé et demandant des lettres de crédit pour +avoir le nécessaire. + +Dans l'intervale il arriva à la rade de Ste Heleine[37] une escadre +holandoise venant du retour du combat de Palerne contre l'armée du Roy +comandé par Mr le duc de Vivonne, où Mr l'admiral Ruiter fut tué[38], +dont son cercueil en plomb étoit dans la dite escadre, et Mr Angel de +Ruiter son fils, qui commandoit l'un des vaisseaux, très beau cavalier, +très-affable et parlant bon latin et françois. Et comme nos capitaines +atendoient leurs réponsces à leurs lettres, nous estions fort à loisir; +nous alions souvent les après-disner aux promenades et aux cabarets +boire de la bière; Mr Ruiter fils entra dans nostre auberge avec un de +ses officiers et me demanda sy j'étois l'un des capitaines de ces +pauvres terneuviers, et que je les pouvois tous assurer de sa parolle +que sy le vent nous venoit favorable, que nous pourions en toute seureté +en profiter pour nous rendre chez nous, et que aucun de son escadre ne +coureroit sur nous; ce que je raporté à tous nos capitaines. Après quoy +nous nous séparasmes et busmes à la santé l'un de l'autre. Et me pria +pour le landemain de me trouver à la mesme auberge du _Grand Ours_ sur +les deux heures d'après midy, et mon capitaine par timidité ny voulut +retourner, et je n'y manqué pas, et le trouvé qui m'attendoit. Et après +avoir bu une canette de bière il me dits qu'ils prenoit beaucoup de +plaisir à parler françois et qu'il les aimoit naturellement, quoyque Mr +son père en avoit esté tué, qu'ils étoient braves et tout ce qu'on peu +d'obligeant pour une nation leurs adverses. + +Comme nous sortions pour aler à une promenade, on luy dit que Madame la +duchesse de Porsemuths[39] venoit d'ariver en ville. Il me dit: Alons la +saluer. Je luy dits: «J'ai l'honneur d'estre connu de Madame la contesse +de Keroal, sa mère, mais de cette dame non.» Il me pressa fort d'y aler; +et je m'en excusois, disant que je luy ferois deshonneur à luy mesme par +mon trop comun habillement. Il me répond: «Bon c'est comme l'on aime les +marins.» Et m'engagea d'y aler. Nous la trouvasmes entourée d'une grande +cour d'officiers comme étant maitresse du Roy d'Angleterre, et tour à +tour elle receut les compliments d'un chacun ainsy de Mr Ruiter qui eut +la bonté de luy dire que j'étois connu de Madame sa Mère et qu'il se +plaisoit avec moy, quoy qu'en guerre. Cette dame me questionna sur +Madame sa Mère et connaissant ma justesse nous fit bien des +gracieusetées en la quittant et nous dit un peu bas: «Or ça, il faut +demain venir disner avec moy, et ny manquez pas.» Ce que nous ne pusmes +refuser. + +Nous y fusmes. Après le disner le caffé fut présenté et puis des tables +pour les jeux. Elle demanda à Mr Ruiter s'il avoit vu Londres et la +cour, il dit que non. «Et vous, me dit-elle.» «Non madame»--«Ah! +vraiment puisque vous en êtes sy proches il faut que vous y alliez.» +Nous nous excusions très-fort tous les deux en disant ne pouvoir nous +écarter de nos navires, en cas pour moy d'un bon vent. «Hé, bon, bon, +dit-elle, ce n'est qu'un voyage de sept à huit jours. Je vous presteray +ma chaise à deux et mon cocher, et prendrez logement dans mon hostel. +Quoy! des jeunes gens.»--Enfin elle nous gagna par ses belles manières, +elle se mit au jeu qui nous donna lieu de sortir sans sérémonie et sans +estre aperceus. + +Ce seigneur craignoit la dépence comme tous ceux de sa nation et moy +pour n'avoir en pareille occasion rien épargné, je n'en avois pas. Il +fallut pensser tous les deux comment faire et comment nous dégager. Il +me dits qu'il ne pouvoit faire ce voyage qu'incognito, que sy Mrs les +Etats Généraux le savent que se sera pour estre disgrascié. Je luy dits +que l'odeur de Mr son père étoit forte en Holande et qu'il avoit beau se +couvrir, en disant qu'il aloit s'emboucher avec Mr leur Embassadeur qui +étoit son oncle, mais que pour moy que j'étois excusable, n'ayant ny +argent ny crédit ny de quoy en faire, cependant que s'il payoit les +trois quarts de nostre dépence, que je ne l'abandonnerois pas. Et il fut +sy bas de me dire que j'en payerois la moittié et à la fin nous +acordasmes pour luy les deux tiers. Sur quoy je fut emprunter dix livres +sterlins à un marchand nommé Mr Smits, et entreprismes le voyage et +estant arivées à Londre Mr L'Angel Ruiter fit toujours servir la chaise +de Madame la duchesse à nos promenades du Withals, St Jemes et Winsorts +et dont j'en avois honte, et une mexquinerie horible en tout, et après +neuf jours et demy nous remerciasmes la dame Duchesse notre +bienfaitrice. + +Peu de jours ensuitte, il nous arriva à Ste Héleine deux frégattes du +Roy de 24 et 18 canons, soubs les comandements de Mrs de Gravansson[40] +et St Mars Colbert[41], que les intéressés de nostre petite flotte +avoient obtenües de la cour, pour nous venir escorter jusqu'à la rade du +Havre, et nous aconduire deux caravelles de Quilbeuf où estoient des +pilotes lamaneurs pour chacun de nous et aussy des vivres pour tous nos +équipages, et on nous fit sortir du port de Porsemuts pour nous joindre +à la rade de Ste Heleine proche de nos frégates, pour partir du premier +bon vent. Je fut prendre congé de Madame la Duchesse et ensuitte de Mr +Angel de Ruiter qui en m'embrassant m'apela son frère et son amy, en +m'assurant que sy je voulois l'aler trouver lorsqu'il sera arivé en +Holande, et que sy je veux il fera mon advancement dans le service de +Mrs les Etats et sur toutes choses que j'eus à luy donner de mes +nouvelles, et que j'assurats Mrs les captaines de nos convois de ses +civilités, et qu'il ne souffrira aucun de son escadre de coure après +nous. Le 16 de janvier, sur le midy, d'un assez beau tems, nous mismes +tous soubs les voilles faisant route et pendant la nuit pour la rade du +Havre, et sur les huit heures du 17e, au matin, nous eusmes connoissance +du cap de la Hève éloigné de 5 à 6 lieux de nous et les deux convois +forcèrent de voille et furent mouiller leurs ancres à la rade se +persuadant que nous n'avions rien à craindre. Mais sur les dix heures +aperceusmes en arrière de nous trois navires qui faisoient nostre mesme +route et qui nous aprochoient promptement, ayant leurs pavillons blancs +qui nous donnoit lieu de croire que c'étoit des navires pour le Havre; +mais nous fusmes bien surpris qu'estant à portée nous aperceusmes leurs +canons et leurs équipages prest à nous donner leur décharge sur la +moindre de nos résistances, et arborèrent les pavillons d'Ostende et +nous sommèrent d'ameiner nos voilles, ce qui fut bien tots obéy, et nous +amarinèrent et nous firent tous changer de route, excepté un qui étoit +proche la rade comandé par Jean le Comte qui échapa, et Mrs de nos +convois eurent la confusion de nous voir ainssy enlever à leur vüe. Il +est vray que les trois navires d'Ostende étoient beaucoup supérieurs, +ayant le vaisseau le _Palleul_ de 52 canons, le _Castel-Rodrigue_ de 36 +et la _Justtice_ de 24, qui revenoient de Cadix aporter la paye des +troupes d'Espagne en Flandre, et nous conduisirent en Ostende tous bien +dépouillés, et ne fusmes que trois jours prisonniers, puis on nous +distribua à chacun deux escalins valant quinze sols pour notre conduite. +Je n'avois sur moy qu'un justaucorps sans manches raptassé de pièces de +thoille godronnée et une pareille culote, des vieux bas de deux couleurs +et sans pieds, et de misérables souliers qui m'abandonnèrent à la +première lieue, et pour bonnet le haut d'un vieux bas ataché avec une +ficelle. Bel équipage dans un rigoureux froid, et réduit à la mandicité +qui me causa bien des larmes avant de m'y résoudre, cepandant j'euts +quelques bonnes aubeines chez des gens de qualité et qui seroient trop +longues à réciter. + +1672.--Etant arivé au pays, je fus ataqué d'une rude maladie causée par +les fatigues que j'avoie souffertes, et pandant l'été je me rétabli la +santé, et il se fit l'armement d'une flûte nomée _le Chasseur_, de douze +canons, commandée par le sieur Jacques Sansson mon proche parent[42]. +Nous fusmes au Sénégal charger 150 nègres et autres effects de la +compagnie, et fusmes à l'ille Cayenne débarquer nos neigres et y +chargeasmes quelques caisses de sucre, un peu de l'indigot et du rocou +et ensuite nous fusmes à l'isle de St Cristofle où nous fusmes frapés +d'une branche de houracan quoyque au quatreiesme d'octobre, ce qui fut +tout extraordinaire. Nous étions sept bastiments à la rade de la Basse +Terre, tous furent péris, échoués à la coste, et bien des hommes noyez +excepté nous qui résistèrent sur nos câbles, mais ayant coupé +généralement tous nos mâts, et étions tous disposés à revevoir le sort +des autres, et après que la tempeste eut cessé nous nous réquipasmes du +mieux possible avec les débris des mâts de ceux qui avoient péry et +aussy des autres. Il revint d'autres navires dans cette rade, et nous +achevasmes nostre chargement de sucre et indigot, et sur la my-novembre +nous partismes de cette ille avec six autres navires tous marchands et +de peu de force pour un temps de guerre, et étant au débouquement un +flûton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui étoit grand voilier +prit congé de nous, disant avoir très peu de vivre et qu'il espéroit +étant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois +heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout à coup +il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant +aucun canon il fit plusieurs fusées de poudre et serra toutes ses +voilles, demandant d'estre promptement secouru. Nous y fusmes et à paine +nous n'eusmes loisir que de sauver l'équipage, et le navire coula au +fond en très peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15 +jours et un coup de vent nous sépara, qu'une flûte de la Rochelle de 18 +canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu'à la sonde de OEssant +désirant aler à Brest; mais nous fusmes rencontrés d'un corssaire de +Flessingue de 28 canons, lequel nous ataqua, où le capitaine Merot fut +tüé et plusieurs de son équipage, et nous n'ayant que douze canons nous +eusmes un de nos passagers nommé Mr Leblanc, de Diepe. Cette frégate +ayant esté maltraitée par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un +de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain étant proche +l'Iroise, à l'entrée de Brest, il nous ratrapèrent et nous prirent sans +beaucoup de résistance, et à peine il nous eurent enlevé notre capitaine +et les officiers qu'il s'éleva une tempeste qui les sépara d'avec nous +et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour +nous amariner et leur officier qui comandoit étoit très peu au fait de +la navigation, et n'avoient presque rien pillé de nostre bord n'ayant eu +le loisir. Nous entrasmes dans nostre Manche où cet officier se trouvoit +fort embarassé, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur +les sondes qu'il ne connoissoit pas, et à un soir, nous nous trouvasmes +proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher à l'ille de +Wic, je l'en détourna dans la vüe de nous soulever et de les enlever eux +mesmes au Havre; à cet effect je communiquay le dessain à plusieurs de +notre équipage dont nous étions restés encore vingt deux, contre 21 +holandois dont la moitié faisoit le cart, j'avois caché six sabres et +quatre pistolets et les espontons étoient libres, le tout bien prémédité +la chose étoit facille, et les aurions enlevés au Havre en moins de 18 +heures. Mais un coquin nomé Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit +holandois et de notre équipage nous trahit et fut la cauze que je futs +fort mal traitté, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les +armes cachées, et sans que je leur étois utille pour la navigation, ils +m'ont juré depuis qu'ils m'auroient jetté dans la mer. Enfin conduisant +la route pour Zélande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un +moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous +à la voye et il n'oza nous ataquer et il nous auroit enlevées sans coup +férir et auroit gagné plus de trois cents mil livres. Le landemain au +matin, étant au travers de Dunkerque, deux frégates d'Angleterre de +chacque 24 canons ne nous marchandèrent pas, étant d'union avec la +France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes en +estre beaucoup mieux et soulagées, et ce fut tout le contraire, ils nous +redépouillèrent mieux que les Flessinguais et nous enfermèrent dans leur +fond de câbles, ne pouvant ou coucher que sur des câbles mouillées et +pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des +effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise +par l'union entre les deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que +j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de +tout notre chargement. Ils avoient renvoyé les Holendois le lendemain +que nous fusmes pris, et nous ils ne nous débarquèrent aux Dunes que la +7e journée et dans un pauvre état, et nous fismes trois lieux à pied +pour gagner à Douvres, où nous arrivasmes sur les trois heures du soir. + +Nous fusmes sur le port pour nous informer à trouver un passage pour +Calais et aussy chercher où pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur +se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'étoit je futs le +supplier de me faire charité et à mes camarades de nous donner de quoy +souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans +me questionner, il dit à un de ses gens de nous conduire au palais et +qu'on nous fits manger et boire, et qu'à la sortie de la comédie, il +nous parleroit. M. Maret étoit notre chirurgien et François de Ville +canonier et un nommé Fauché, de Pontlevesque, étoient de ma cabale, et +contents de ma hardiesse. Lorqu'on nous régala au palais, nous y +aprismes que c'étoit à M. le Duc d'Yorc[43] que je m'étois adressé, et +sur les 8 heures qu'il revint de la comédie, il dit: «Qu'on me fasse +venir ces 4 françois». Et commença: «D'où estes-vous et d'où venez-vous? +et pourquoy n'estes-vous pas retournés chez vous? c'est qu'aparament +vous faites les gueux».--Je luy dits sans m'intimider: «Non, +Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec +lequel j'ay esté pris; j'étois l'écrivain du bord et 2e pilotte; voilà +notre Me chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n'y avoit +quatre heures que nous étions débarqués aux Dunes quant j'ay eu +l'honneur de parler à votre Royalle Altesse. L'on nous a détenus sept +jours, couchant dans la fosse aux câbles pour nous oster la connoissance +du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a débarqué les +Holandois deux jours après notre prise, et on nous a dépouillées ce que +les holandois nous avoient laissé sur nous». Il se tourna: «Ho, ho! je +n'ay pas seu cela. Et de quoy étoit chargé votre navire?» Je tira de ma +vieille poche l'état du chargement et il le donna à lire à un officier +ou secrétaire, luy disant: «Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a +dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Alées vous reposer, mes +enfants, et soupez bien et vous aurez un lit à deux et puis dites qu'on +serve à souper.» L'on nous conduit en notre premier lieu et bien +chaufées et bien traitées, M. Maret et les deux autres étoient tristes +et abattus et me disoient: «Ah! mon cher, cets à un seigneur anglois que +vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou +demain.» Cela ne m'étonna pas, je jasois comme un peroquet, tantôt avec +un page et tantôts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher +je dits: «Il n'y a pas d'aparance que comme nous sommes que nous +gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu». On le dit +à son Altesse et il dit: «Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne +à chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres». Ce qui fut +fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin, et je dormis très +bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit des lamentations. Dès le +lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure; +seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon régiment et sur +les six heures du soir je fus rabillé avec de bonne frize, des bas, +souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir +seul et me dits: «Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillèrent +tout ce qu'il y avoit de bon, et le portèrent à leur bord». Je dits: +«Pardonnez-moy, monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages +à notre bord, pour enlever notre monde et enfournir à paine dès leur et +la tempeste survint, qui nous sépara, et depuis n'y est entré d'autres +que vos gens,--Alés, cets assés, et demain je vous feray passer en +France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin». Et +j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et cassées. +Le lendemain le yac étant prêt à partir l'on nous vint advertir de nous +embarquer, mais je voulus pousser la civilité à bout. Je demanda la +permission de pouvoir remercier son altesse. Il le permit et on +l'habilloit; il me fit donner six écus de France et m'ordonna, d'aler +faire ses compliments à M. le marquis de Courtebon[44], gouverneur à +Calais, à quoy à mon arivée. Je ne manquay pas et m'en trouvay très +bien, et sur ma route il se passa quelques particularités qui +ennuyeroyent trop. Notre capitaine M. Sansson, qui fut conduit en +Holande, eut ordre d'aler reprendre son navire aux Dunes et le ramena à +Honfleur avec une partye du chargement. Je me suis pas informé comme +l'on a traité pour ce qui fut volé. + +(1673). Etant de retour à Honfleur que le sieur Sansson eut ramené son +navire on luy fit offre du commandement d'un navire de 30 canons nomé le +_Florissant_ pour la compagnie de la Mérique, il commença à l'équiper et +m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le _Chasseur_ fut donné +en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant[45]. Le +_Florissant_ presque tout équipé, le sieur Sansson ne le monta pas, soit +qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se +tint à terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le +commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour +convoy la frégatte du Roy, le _Hardy_ de 36 canons. Depuis notre départ +de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires, +l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizées, ny aussy +sans qu'aucun de nous fut divisé de la flotte, quoyque nous rencontrions +souvent des corssaires, tout fut consservé jusque proche de l'ille de +Madère où nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y +trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataquèrent où le sieur +Despestits-Patin, écrivain du Roy sur le _Hardy_ fut tué et une +vingtaine de matelots, et les corssaires laschèrent pied, et craignant +qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque[46] tint conseil +et l'on prits la résolution d'aler à l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y +étant arrivés l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit +les eaux à la praye, et devant la ville habitée par les portugois +presque tous neigres et mûlâtes, jusqu'à leurs moines et prestres, et +tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunément nos pauvres +matelots pour les voller; ils empoissonnèrent toutes nos eaux qui nous +causa les diarées et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte +plus de deux cens hommes, et j'ay consservé cette maladie deux ans et +demy après y avoir bien dépencé de l'argent. + +Et après quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la +Mérique, et nous chargeasmes à celle de Sainct-Cristofle, du sucre et +indigot et des cuirs. Nous étions tous prêts et rassemblés soubs nostre +mesme convoy, prêts à partir pour France, lorsque le temps se prépara à +une branche de houragan, quoy qu'au 2e octobre comme nous avions eu le +4e l'année précédente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de +faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon câble, il me rebuta +disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derière d'un fêtu. Je +luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits: «Bon, nous voilà +prêts à partir et je ferois mouiller un câble tout neuf pour le gaster!» +Le tourbillon survint peu après, notre navire chassoit, il n'étoit plus +à tems de jeter ce maître ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou +rochers; le navire coula à fonds et puis sauve qui peut. Nous y pérismes +27 hommes. Je me tins avec Michel Cécire, contre-mestre sur la poupe qui +ne se rompit pas et deux heures après le vent cessa et la chaloupe du +_Hardy_ nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la +faute de notre brutal de capitaine. + +Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m'embarquer sur le +_Chasseur_, capitaine Berengier, que mon père avoit fait cy-devant +capitaine et mesme nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses +fautes, eut la lâcheté deux jours après nostre départ de m'oster de sa +chambre et de la table soubs prétexte que ma dissenterie se +communiqueroit ou à son fils, me traita à l'ordinaire des matelots, en +beuf salé et de l'eau. Le pain et l'eau vint à manquer, et nous fusmes +vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des +cuirs, et j'ay payé pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne +voulut disposer de moy; nous allions à dessain d'atérer à Bellille et en +étant à 20 lieux nous parlasmes à une caiche angloise qui nous advertit +que l'armée de Holande y étoit pour la prendre et sans quoy nous y +alions nous livrer plus de 50 navires richement chargés. Nous tournasmes +le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit +pour l'armée d'Holande et de toutes les forteresses l'on tiroit sur +nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et +advertit qui nous étions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient +faire révolte arborèrent au haut des clochers des pavillons holandois +croyant que nous en étions l'armée; enfin nous entrasmes à Brest, où je +me rétablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, après trois +malheureux voyages de suitte et resté infirme. + + + + +CHAPITRE DEUXIÈME + +Doublet embarque sur l'escadre de M. Panetié.--Il enseigne les principes +de la navigation à son commandant.--Prise de 22 navires chargés de +blé.--Doublet passe second lieutenant sur l'_Alcyon_, commandé par Jean +Bart.--Son éloge par M. Panetié.--Son séjour à l'école d'hydrographie de +Dieppe.--Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats, +prises et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.--Voyages +en Portugal.--Les pirates de Salé. + + +Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre à charge à ma merre ny +à la famille; quoy qu'avec mon incommodité je cherchois à voyager. Un +nommé M. De Lastre[47] de Dunquerque, qui avoit commandement d'une +frégatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier[48], vint à +Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et +volontaires. Je futs le trouver au _Soleil_[49] où il logeoit et +m'offrits pour second ou 3me pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et +gens connus pour le Nord; je lui demandé déstre patron de son canot et +il me l'accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes +gens accordées comme moy pour nous rendre à Dunkerque soubs la conduite +de notre capitaine qui nous défraya par terre, et nous trouvasmes +l'escadre de M. Pannetier, composée de sept frégates prestes à sortir du +port. Nostre frégate s'apeloit la _Vipère_, de 18 canons, et notre +capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque +nous fusmes en mer, je fut réduis à la gamelle, ce que je trouvai +étrange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut très chagrin, et je me +trouvois déconcerté que j'en perdois l'apétit, qu'un jour sur l'heure du +disner je m'étois acoudé sur le bord du navire que nostre maistre +chirurgien nommé M. Prevosts me demanda sy j'étois malade de ce que je +ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy +dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nommé Castor Crestey lui +dits que je n'étois pas acoutumé à pareille ordinaire ny compagnie. Il +le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et +nommé mon père, M. Prévost dit. «Ah! je l'ay connu, et ay esté à son +service.» Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il étoit fort +familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me +demanda qui j'étois et ce que j'avois à me chagriner. Je lui dits que je +plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit esté contraire trois +années de suite, et que la suivante en m'étoit pas meilleure. Il dits: +«Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute.» Il me demanda si je savois +les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que +les principes, puisque je luy avois demandé un poste de pillote. Il +m'engagea à boire un verre de vin avec luy et me demanda si les +principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu'à un homme d'esprit +comme luy, je les luy aprendrois en moins de six semaines, et sur le +champ je luy en donna ouverture dès la première reigle. Et il me fit +souper à sa table et le lendemain nous commenssasmes à travailler, où il +y prit du goût, et me dit que j'avois sa table pendant toute la +campagne, il me prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa +chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son +loisir, je luy donnois des leçons dont il profitoit très-bien. L'on fit +plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des +premiers au bord des dites prises dont je seut en profiter, me procura +de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon +argent, et je m'équipay très-honnestement et modestement et donnois à +garder tout mon petit butin à Madame Delatre son épouse; ils n'avoient +qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'espérance d'en avoir enssemble +quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en +affection, qu'ils m'obligèrent de loger et manger chez eux en me disant +qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la +soubmission et complaisance possible pour eux. + +En octobre 1673, notre commandant M. le Panetier receut ordre de rarmer +promptement son escadre sur des advis que la cour eut que les Holandois +attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes +Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond +lieutenant. Je prenois tous les soins possibles à bien remplir mon +devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois +par quart, écrivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des +sondes à connaîstre les courants des marées qu'il me dits plusieurs +fois: Vous vous fatiguez trop et laissées faire cela à nos pilotes qui +sont gagées pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines +après notre départ, étant sur le banq aux Dogres, nous avisasmes deux +vaisseaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en étant aprochées +nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous +avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M. notre +commandant n'avoit que 36 canons sur la _Droite_ et nos autres frégates +30 et 24 et nous 18; les forces étaient fort inégalles, et +particulièrement la mer qui étoit agitée, nous ne pouvions les aborder +sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nous les +suivions hors leurs portées de canons espérant avoir plus de calme, et +ils nous conduirent en fesant leur route jusqu'à l'entrée de la rivière +d'Elbe, l'entrée de Hambourg. + +M. le Panetier se démontoit de les voir nous échaper, prit résolution +que nous les fussions attaquer et nous y fusmes à portée du mousquet, +malgré leur décharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pièces, +le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes +148 hommes sur notre escadre, sans plus de cent estropiés, où j'euts +pour ma part le bras droit rompu en deux par un éclat, qui me prit au +travers du costé et me culbuta en bas du château d'avant où j'étois pour +sauter à l'abordage; il nous falut abandonner la partie. Nous fusmes +ensuite vers le cap Derneuf, coste de Norvègue; nous y trouvasmes une +flotte de Holandois de la mer Baltique, chargée de froment qui étoit +très-cher en France, et nous n'en prismes que vingt et deux navires; +leurs convois se sauvèrent et la plus grande partye dans un havre de +Norvègue et nous amenasmes à Dunquerque les 22 navires, qui y causèrent +bien de la joye et mesme jusque dans Paris. + +Nous trouvasmes le fameux M. Jean Bart qui venoit de recevoir son brevet +de lieutenant de haut bord[50] auquel le Roy luy donna le comandement de +la frégate l'_Alcion_ de 40 canons, avec quatre autres frégattes légères +formant son escadre de cinq bâtiments, lequel étoit prêt à sortir du +Port, et il me fit l'honneur de me demander pour son segond lieutenant. +Je n'étois encore bien guéri de mon bras ny de mon costé, je m'excusay +sur cela, et que je ne ferois rien sans l'agrément de M. de Lâtre auquel +je devois tout. M. Bart en fit ma cour à M. de Lastre et luy dits: +«J'aurey plutots finy ma campagne que vous ne serez prets à sortir; je +vous rendray Doublet au retour.» Le soir je rentray chés mes bons hostes +pour souper, et je ne leur dits rien de la proposition, et sur la fin du +repas, la dame me dits: «Je ne vous croyois pas sy dissimulé vous voulez +aller avec Jean Bart et quiter mon mary.» + +Je paru estonné crainte que M. Bart n'eut dit que c'étoit moy qui l'eut +sollicité. Et M. de Latre prit la parolle et dits: «Non c'est M. Bart +qui l'a demandé et a fait une honeste responsce, qui me fait augmenter +l'estime que j'ay pour luy. S'il étoit bien guéri, je luy consseillerois +d'y aler pourveut qu'au retour il revienne à moy et j'ay mesme donné mon +consentement à M. Bart.» Et je conssentits. + +Le 9 janvier 1674, nous sortismes les cinq frégates du Roy avec trois +autres frégates de particuliers et le 20e du mesme mois nous prismes une +grande flûte holandoise venant de Moscovie, richement chargée, et après +quoy nous rencontrasmes le gros de la flotte des bleds que nous avions +fait relascher avec M. le Panetier et nous donnasme sur les deux +convoys, l'un de 40 et l'autre de 24 canons que nous prismes et toute la +flote de 36 grosses flûtes que nous aconduismes au port de Dunquerque ce +qui redoubla les joyes des peuples, et les bleds diminuèrent bien de +leur haut prix, et notre campagne ne fut que 37 jours. Nous trouvasmes à +notre arrivée l'escadre et M. le Panetier en état de reprendre la mer, +et M. le marquis Damblimonts chef d'escadre et commandant à Dunquerque +avoit obtenu de commander l'_Alcion_ dont il démonta M. Bart, et on luy +donna la _Serpente_ de 36 canons, et M. De Lastre monta la _Sorcière_ de +30 canons formant cete escadre de M. Le Pannetier de 8 frégattes et M. +De Lâtre me prits avec luy comme il étoit convenu, et je fus son premier +lieutenant. Nous sortismes le 5 de mars pour aler aux isles Orcades et +celles de Féroe, tout au nord d'Ecosse, espérant d'y rencontrer les +vaisseaux venant des Indes Orientales. Mais après avoir bien essuyé des +tempestes sans rien trouver, nous fusmes à la grande ille de +Hitlant[51], ou il y a de très bons hâvres de toutes marées pour nous y +espalmer, nos batiments étant très-sales et ne marchoient plus, et là +nous y aprismes que les Indiens que nous cherchions y avoient passé il y +avoit dix jours et devoient être rendues en Holande. Notre commandant +s'arrachoit la barbe de dépit. Ce pays d'Hitlant est habité par des +Ecossais tous galeux comme des chiens; il ne vivent que presque tout +poisson et de mauvais pain d'orge et d'avoine; ils ont quelques +troupeaux de moutons et chèvres, la laine ets métisse dont ils font de +gros bas et habillement; ils appellent ville de méchantes bourgades, +pauvres maisons basses où leurs bestiaux sont enfermés avec eux et ils +puent comme des boucs; leurs chevaux ne sont pas plus haut que des +bourriques ayant une grosse teste, et mal faits de corps, ainsy les +beufs et vaches; ils peschent quantité de morues qu'ils font seicher +sans sel, à la gelée, quils nomment Stocfit ou poisson en baston; les +testes étant bien seichées et les harestes ils les broyent et en donne à +menger à leurs bestiaux en guize d'avoine; il n'y a aucun arbre de quoy +faire un menche à baley, etc. + +Je reviens à nostre voyage. Lorsque les frégates furent espalmées M. Le +Pannetier nous fit remettre à la mer, et fusmes entre le banc des Dogres +et le Welles, et d'un beau calme convia tous nos capitaines à disner et +pour tenir consseil; et dans le repas l'on parla de la grande ignorance +de nos pillotes pour les bancs, qui ne savent lire ny écrire et +seulement d'avoir esté sur les bateaux pescheurs aux harancs, disent +conoistre les fonds, M. De Lastre dit bonnement: «J'ay mon lieutenant +qui est de Honfleur, qui en quatre ou cinq campagnes que je l'ay avec +moy, et cete dernière avec M. Bart. Je croy qu'il a marché soubs les +eaux tant il en conoit les fonds, et rend mes pillotes toujours confus, +mais aussy il a pris bien des peines à sonder souvent quelque froid +qu'il fît et toujours écrit.» M. Pannetier luy dits: «Comment +l'apelez-vous?» Et il me noma et dits: «Je say ce que c'est. Son père a +esté mon amy; envoyez-le chercher, je le veux entendre.» Le conseil +détermina que pour sauver les fraix de notre armement que l'escadre +seroit divisée en deux, et que celle de M. Baert iroit vers Jarmuth +prendre tout ce qu'il trouveroit des pesheurs de harenc holandois, et +que M. De Latre seroit avec M. Baert et les deux autres moyennes +frégates, que pour luy avec les trois autres il aloit aler à Gronland +dans les glaces chercher les baleiniers. Ce fut le coup fatal pour mon +capitaine et moy quand je paru et que le commandant m'ordonna d'aler sur +le champ apporter à son bord mes hardes et qu'il auroit bien le soin de +moy et au retour me feroit avoir un brevet; nous eusmes beau nous +deffendre, luy avec un: «je vous ordonne de la part du Roy,» il fallut +obeir quoy qu'à contre coeur. Il me donna une chambrette et sa table, et +je fut bien mieux que je ne m'étois attendu, quoy que regrettant +toujours mon cher et premier capitaine. C'étoit au commencement de juin +que nous fusmes arrivées à Spitbergue soubs les 72 degrez latitude Nord, +pauvre pays bien froid, et sans aucuns aliments, et sans aucun autres +peuples que de pauvres Norvégiens, et sous la domination du Roy de +Danemarc. Nous fusmes autour du Gronland parmy les glasses affreuses; +nous prismes dix navires hollandois, dont à peine en fismes les +chargements de deux, qui étoit lard des balaines et quelques fanons et +nous bruslames sept, et un qu'on donna pour reporter les équipages dans +leur pays; les Maloüins y avoient esté qui avoient pis que nous, et en +faisant notre retour nous prismes au Nord d'Ecosse un navire holandois +de 24 canons venant de Portugal richement chargé, et on nous aprits que +M. Baert avec son escadre avoit emmené trente deux bus ou flibots +holandois et leurs deux convoys; ainsy le Roy gagna à ces armements. + +Lorsque nous fusmes désarmées et bien payées, je futs obligé de +reprendre auberge chez M. de Latre et je luy dits que mon dessein étoit +d'aller quelques mois chez M. Denis, prestre et géografe du Roy à +Diepe[52], affin de me perfectionner davantage avec un aussy habil +homme. Il eut paine à y conssentir, me demandant sy je voulois tenir +l'école de Marine. Je luy dits que ce n'étoit pas ma pensée, mais que je +peuts devenir estropié et que cela me pouroit servir, et conssentirent à +mon départ que je les ferois gardains de mon butin pour m'obliger à +retourner avec eux. Je leur fit aconnoistre qu'il n'y avoit pas dautres +moyens de me dégager d'avec M. Le Panetier, qui me dits au désarmement +qu'il me retenoit pour la prochaine campagne, et ils m'aprouvèrent +très-fort. + +Je fus à Diepe trouver M. Denis, et m'acordé avec luy de me recevoir en +pension à sa table, couché et blanchir moyennant cinquante livres par +mois et me fournirait les livres nécessaires. Il me comença par les +principes de la Sphère, les marées, les hauteurs, le quartier de +réduction et l'échelle angloise, etc., que je savois parfaitement, ainsy +que les sinus, tangentes et lorgaritsmes. Sur quoy il me demanda ce que +je venois faire chez luy ayant autant de théorie et d'en savoir les +pratiques. Je luy dits que je me voulois perfectionuer avec un aussy +habile maistre; ainsy il eut la bonté de ne me pas épargner ses soins. +Il m'aprit les triangles sphériques et les éllements d'Euclides et les +calculations en moins de trois mois, que je voulus le quiter n'ayant pas +dessain de m'établir maitre géographe, n'y voulant borner ma petite +fortune. Et dans ce tems là, juin 1675, je receu une letre de M. De +Lastre, qui me donnoit advis que l'on réarmoit l'escadre, et que M. Le +Pannetier luy ordonnoit de me faira retourner pour aler avec luy. +Cependant je ne savois à quoy m'en tenir. L'envie d'aler gagner de quoy +et ne pas dépençer ce que j'avois me fit donner lecture de ma lettre à +M. Denis et demander à compter. Et il me dits: «Qu'alez-vous faire? vous +alees quiter dans un tems où vous faites bien; croyez-moy, Monsieur, +demeurez encore deux à trois mois; vous n'avez fait que dévorer ce que +vous venez d'aprendre trop promptement pour bien retenir; servez-moy +comme un prévots de sale à mes écoliers, cela vous fortifiera à fonds, +et je ne veux rien de votre pension; ce n'est point l'intherest qui me +commande et je trouveray moyen d'éviter d'aler avec M. Pannetier.» Je +luy dits que sy je luy faisois plaisir que je resterois en continuant de +payer la penssion. Il répliqua: «Vous m'obligerez infiniment en restant, +car vous me soulagerez un casse teste avec ce nombre d'écoliers dont la +pluspart ont la teste dure comme la pierre.» Enfin je restay encore +trois mois; ce qu'ayant apris mondit sieur le Pannetier montra à M. De +Lastre un brevet de lieutenant de frégate qu'il m'avoit obtenu et luy +dits: «Puisqu'il n'a voulu s'embarquer avec moy, je le donneray à un +autre qui en sera bien aise.» + +Et lors qu'au bout de mes six mois de penssion dont j'en avois payé +trois, en quitant je vouluts payer les trois autres, il me futs de toute +imposibilité de les faire prendre, ny mesme par la soeur de M. Denis qui +me proposa qu'avant de la quiter que j'euts à soufrir les examents et me +faire recevoir à l'admirauté pour pillote et que cela ne me dérogeroit +en rien ains au contraire, et que je luy ferois plaisir et honneur et +qu'il en payeroit la dépence. Sur quoy je luy dits quil me l'avoit plus +que payée et que je le satisferois en tout ce que je pourois, et fus +terminé que trois jours enssuite l'assemblée s'en feroit. Il convia pour +moy quatre anciens capitaines et 4 pillottes, qu'ils me quiestionnèrent +de tous costés, et à leurs aprobations je fus enregistré devant Mrs de +l'admirauté. Après quoy nous fusmes tous disner chez M. Denis, qui étoit +prestre et n'auroit voulu entrer en auberge, et ne conssentit que je +payats que ce qui étoit venu de chez le traiteur et rien de ce qu'il +avoit fourny de chez luy. Je creut partir le landemain ayant disposé mon +porte manteau, et luy et Madame sa soeur m'arestèrent pour le landemain +en disant qu'il faloit que je leur aidats à manger ce qui étoit resté du +repas, et à nostre séparation ce fut des amittiez et tendresses +réciproques. + +Je me rendis à Dunquerque pour la veille des Roys, 1676, chez mon ancien +capitaine où nous régalasmes avec les parents et amis, et me conta qu'à +sa dernière campagne une de leur frégate périt sur le banc des Ysselles, +et que toute l'escadre y penssa périr par l'ignorance de leurs pilotes, +et que M. Le Pannetier avoit bien pesté de ce que je n'étois avec luy et +qu'il me conseilloit pas de paroistre sitots devant luy, et que luy il +avoit quelques propositions à me faire et me tint deux jours en suspend, +après quoy il me déclara que par le moyen de ses amys il me vouloit +faire capitaine d'une jolie frégate de 14 canons nommée la _Diligente_. +Je luy dits que j'étois tout à lui et ferois tout ce qu'il jugeroit à +propos, cepandant que je serois fort aise de continuer soubs son +comandement, et il me dits: «Je le voudrois bien, mais M. le Pannetier +vous en ostera, et ne vous fera plus d'avance étant piqué contre vous, +et lorsque vous serez capitaine en chef hors de sa dépendance il ne +pourra plus vous nuire». Ainssy il s'intéressa sur la _Diligente_ et me +fit agréer par tous les autres intéressés, et après quoy je fus saluer +M. l'intendant et M. Le Pannetier, qui me demanda d'où je venois, et que +j'avois perdu à être lieutenant de frégate du Roy, qu'il en avoit obtenu +le brevet, et que par mon absence il avoit fait placer M. Domain, mais +qu'il n'y avoit rien de perdu et que faisant une ou deux campagnes avec +luy il récupéreroit ce poste. Je luy dits que j'étois fasché de ne +pouvoir plus aller soubs son commandement, et que j'étois engagé pour +commander une frégatte que des particuliers m'avoient donnée et qu'ils +m'avoient fait venir de Diepe pour le subjet. Il dits: «Cela est beau de +quitter le service du Roy pour des particuliers». Et je me retiray avec +profonde révérence. + +Je sortis du port le 14 février (1676) avec 92 hommes d'équipage et fut +croiser vers le Texel et le Vlye qui est à l'entrée et la sortye des +bastiments d'Amsterdam, mais j'en fus chassé par des navires de guerre, +et je futs à l'ouvert de la baye de Hull au nord d'Angleterre et dans le +dessain d'entrer dans la dite baye quoyque très-dangereuse pour ses +bancs de sables, mais il en sortoit deux moyens bâtiments que je prits +tous deux chargés de charbon de terre; l'un en outre avoit 60 saumons +d'étain et 150 de plomb, et l'autre 20 saumons d'étain et 100 de plomb +et trois balots de bayette ou flanelles, et les amarinois pour +Dunkerque. Et étant au travers de l'Ecluse une frégate qui sortoit de +Flesingue de 18 canons voulut m'aracher ma proie, je fis dépasser mes +prises en avant de moy et je l'atendis pour la combattre avant qu'elle +les peut atraper pour leur donner loisir à s'échapper, et elle m'attaqua +vivement et sans m'oser aborder, nous nous chamaillasmes près d'une +heure, et elle fut désemparée de son petit mât d'hune. Je tins ferme et +s'étant raccomodée elle revint à la charge et sa grande vergue luy +tomba, faute à elle, des précautions qu'elle devoit prendre, et je me +trouvay blessé au costé gauche de la teste par un coup de fusil, et dont +il n'y eut que les chairs emportées et l'os effleuré, à ce que reconnut +mon chirurgien par une esquille qu'il en retira, et je ne m'aperceut de +ma blessure qu'après le combat et que j'étois remply de sang, j'eus +quatre de mes hommes tuez, deux estropiez, l'un d'un bras et l'autre de +la cuisse cassée et six moyennement blessés, dont j'étois le 7e. Je +courois après mes prises qui avoient déjà dépassé une lieue d'Ostende, +où je craignois le plus, il se trouva une corvete de quatre canons +sortye de Nieuport qui enleva la plus petite de mes prises avant que je +les eût pu joindre et auroit enlevé l'autre sy je m'étois trouvé à tems +de l'en empescher; je la conduit au port où il falut que j'entras avec +ma frégate pour la raccomoder des coups de canons qu'elle avoit reçeus +et pour me faire guérir et mes blessés. + +Pendant mon absence dans ce petit voyage il y eut une lettre de Holande +à mon adresse à la poste; elle fut portée à M. l'Intendant de la marine, +et comme étant un peu rétably de ma playe je le fus saluer. Après quoy +il me demanda quelle habitude et relation j'avois en Hollande et avec +quy, étant en guerre. Je luy dits que j'avois paine à savoir de quelle +part elle me venoit, excepté M. de Ruiter avec lequel j'avois lié +amittié en Angleterre. Il la demanda à son secrétaire et me la rendit +cachetée dizant: «Voyons ce que l'on vous écrit.» Je lui redonnai sans +l'ouvrir, et il me dit: «Ouvrez et la lisez haut.» Je la leut et luy +donnai à voir si je n'avois rien déguizé. Elle contenoit de ce que +j'avois esté longtemps sans luy écrire et bien des honnestetés et +ammittiez et m'ofroit de l'aller trouver, il me procureroit ma fortune +en me marquant entre autre que si je n'étois pas pourvu, que j'eus à +l'aller trouver et qu'il étoit dans l'état de m'avancer et me donner le +commandement d'un vaisseau des Etats. Sur quoy M. l'Intendant me dit: +«Voudriez-vous prendre les armes contre le Roy et estre traitre à +l'Etat.» Je protestay que non: et il me dits: «Je vous défends d'avoir +plus de commerce de lettre avec ce M.» Je lui demanday seulement la +permission que je peuts répondre cette fois à ces honnestetez et le +prier de ne me plus écrire que la guerre ne futs finie et que cela me +feroit préjudice et que je donnerois ma lettre à son secrétaire pour lui +communiquer avant de l'envoyer, ce qu'il trouva bon. + +Après estre bien guéry et ma frégate bien redoublée et renforcé mon +équipage, je sorty du port le 26 de mars et fut droit à l'entrée de la +Tamise, entrée de Londres, et le surlandemain je fus bien chassé par +deux gardes costes d'Angleterre lesquels nous penssèrent faire périr à +force de porter les voilles d'un tens de neige et très rude, et nous +avions déjà trois pieds d'eau dans nottre calle quand j'arivé à la rade +de Dunkerque où ils m'abandonnèrent, et deux jours après je repris la +mer et fut croiser, sur le banc des Dogres où j'en prits un qui avait +quarante-deux barils de morue blanche salée; je l'envoyai au hazard par +dix de mes gens et arivèrent heureusement. Six jours après je pris un +flûton d'environ 90 thonneaux venant de Portugal avec du sel, 28 pipes +d'huille d'olive, 6 balles de laine lavée, et de plusieurs caissons +d'orange et de citrons, et je la conduits heureusement à Dunkerque. +Nostre biscuit se trouva gasté dans la soute par la grande eau que nous +eusmes lorsque les Anglois m'avoient chassé cy-devant, il me fallut +rentrer et désarmer la frégatte. Je ne pus réquiper ny sortir avec ma +frégatte qu'au 10 octobre parcequ'il nous fut fait deffense à tous les +particuliers d'engager aucun matelots que M. Bart n'eut acomply les +équipages de son escadre, et après quoy je fits en peu de temps la +mienne, ainsy que deux autres frégates de mes confrères, et sortismes de +compagnie et douze jours après nous fusmes très mal traités des +tempestes, qui nous séparèrent. Je couru vers les costes d'Ecosse en vue +de trouver quelque abry au risque d'estre prisonnier de guerre plutots +que de périr, mais le vent cessa après neuf jours de tourmente; +j'aperceu un moyen navire sur le soir et je fits semblant d'aler une +autre route que luy. Et aussi tots qu'il fit bien nuit nous redonnasmes +après luy à petite voilure; et au clair de la lune, sur les 4 heures du +matin, nous en eusmes connoissance, et ne l'aprochasmes pas plus près, +et le jour venant nous fusmes après iceluy, que nous prismes sur les +neuf heures, et c'étoit une grande barque que les Flessinguois avoient +prises sur notre nation venant de l'ille Madère, chargée de grosse +écorce de citrons confits et du vin; je la conduisois jusqu'au travers +de la Meuze où je futs rencontré par deux frégates de Zélande, l'une de +24 canons et l'autre dix-huit, qui coururent droit à ma prize et s'en +empara et celle de 24 me batoit en ruine et m'aborda et ne sauta que 3 +de ses hommes dans nous, et nous décrocha ayant son mât de beaupré rompu +à l'uny de son étrave, je luy donnay la décharge de nos canons et de +mousqueteries, et celle de 18 canons étoit trop soubz le vent pour nous +ratraper, j'eus huit hommes tuez et 15 à 16 blessés, sans estre +estropiés, et il nous falut rentrer au port bien batus, et sans prise; +nous y aprismes qu'un de ceux qui avoit sorty avec nous avoient péry +corps et biens, et que l'autre étoit revenu sans rien faire à sa course, +ayant penssé aussy périr par la tempeste que nous eusmes. + +En mars, 1677, je ressorty avec ma mesme frégatte; je fits plusieurs +moyennes prises que j'envoyois par mes gens, n'étant de valeur, et elles +furent toutes reprises; je parcouru aux costes de Norvègues sans y rien +trouver, et m'en revenant pour désarmer je rencontré plusieurs navires +marchands holandois, lesquels avoient trop de force pour que je les peus +ataquer, étant affoibly de mon équipage par les petites prises dont j'ay +parlé; cela me dégousta de retourner avec un navire d'aussy peu de +force, me ressouvenant des hazards que j'y avois encourus, et lors que +je l'eus désarmée, je remerciay MM. les inthéressés par l'advis de mon +ancien capitaine qui me promit la place de second capitaine avec luy sur +la frégate de 30 canons, dans l'escadre de M. Pannetier qui comandoit +l'_Etroitte_ de 40 canons. + +Nous sortismes six frégates sur la fin de may, nous fusmes cinq mois à +croiser sans avoir encontré ny fait rien de remarquable, et après quoy +l'on nous désarma tous à notre retour. + +En juillet 1678 la cour ordonna à Mrs Le Pannetier et Bart de r'armer et +de se diviser en mer leur escadre, je retournay avec mon premier +capitaine. Nous fusmes aux iles Orcades entre Fulo et Faril y atendre +les Indiens dont on avoit advis de leur retour pour Hollande, mais Mrs +les Etats toujours bien advisés, avoient envoyé audevant plusieurs +galiotes bonnes voilières avec des pilotes costiers pour les bancs et +des rafreschissements et vivres, nous donasmes plusieurs chasses sur ces +galiotes sans en pouvoir atrader; cela nous tira du bon parage où nous +étions. Et y ayant retourné nous aprismes par un bateau pescheur de ces +illes que la flotte de dix de ces vaisseaux avoient passé il y avoit +trois jours, et que par les maladies ils avoient bien perdu de leurs +équipages; nous courusmes après jusqu'à l'ouvert du Texel sur le Bree +Vertin sans rien trouver, cela nous unis tous en consternation. Les +vivres aloient nous manquer et prêts à nous en retourner, lorsque sur le +banc des Dogres, nous aperçusmes deux gros navires, nous creusmes estre +quelque Indiens, nous les atrapasmes en peu de tems à portée de nos +canons et ils furent bientots rendus. C'étoit deux pinasses de 7 à 800 +thonneaux, avec un 36 canons et l'autre 30, lesquels venoient de +Suirinan et Curassao chargés de bonnes marchandises comme sucre, indigo, +cuirs, rocou et bois du Brésil et Campesche. Nous les escortasmes +soigneusement jusqu'à Dunquerque, où nous désarmasmes tous, et on +parloit de la paix, et à la fin du déchargement de la grande prise on +trouva 26,000 piastres. + +Mr Bart avoit rentré au port huit jours avant nous, et y avoit amené 20 +buschs avec du haran et en avoit fait brusler 32 et enleva aussy leurs +convois qui étoit le _Mars_ de 40 canons, et le _Prince Peerts_ de 24. +Le Roy ne faisoit ces armements qu'en vüe de faire crier les peuples +d'Hollande en détruisant leurs flotes des marchands et de la pesche de +leurs poissons qui est d'un profit considérable pour la Hollande, et par +ces pertes les provoquer à demander la paix. + +1679. L'on eut la nouvelle de la paix avec la Hollande et Angleterre. +Les deux dernières prises que nous avions amenées étoient d'un trop +grand port pour nos marchands de France, le conseil ordonna de les +envoyer à Lisbonne en Portugal pour les y vendre, étant très-propres +pour les voyages du Brésil; Mr de Latre eut cette comission de les +conduire et de les vendre, et un parent de Mr Bart nommé Corneille Bart +comandoit l'autre soubs les ordres du dit sieur de Latre qui me prit +pour son segond, et nous partismes de Dunkerque vers la fin de février +n'ayant que du lest et un simple équipage seulement pour amariner, et +nous arrivasmes devant Lisbonne le 21 mars et peu à peu nos capitaines +congédioient nos équipages, pour en épargner la dépence. Mr Desgranges +pour lors consul de notre nation et comissaire de marine pour le Roy eut +ordre d'en procurer la vente, et il me pria de dresser les inventaires +de ce que contenoit les agreits et ustencilles de chaque navire en son +particulier, et sy j'avois creu les mauvais consseils j'aurois mis de +mon costé à l'écart pour plus de cinq cents pistoles, que cela n'auroit +en rien diminué la vente, et qu'on m'offroit et à mon capitaine de nous +les transporter à couvert. Je le vits un peu dans ce penchant et luy +dits famillièrement: «Qu'avons-nous de plus cher et plus précieux a +consserver, que l'honneur?» Sur quoy ayant réfléchy, il me dits: «Mon +enfant, tu as bien raison, je t'ay estimé et t'estime d'avantage.» Et je +travaillé exactement et très-fidellement aux inventaires, et l'on fut +plus de trois semaines à nous acorder du prix que Mr Desgranges en +souhaitoit. Les marchands portugois ne marquaient pas d'empressement à +leurs offres, ce qui déconcertoit un peu nos Mr. Je leurs dits que +j'avois en penssée une ruze qui m'étoit venue en l'esprit, qu'il faloit +faire sourdement coure le bruit que les marchands de Cadix en ayant eu +advis qu'ils en faisoient offrir plus de quinze mil livres qu'on ne nous +en offroit, et faire remettre les mâts d'hunne et les voilles en état +d'apareiller, et tirer les expéditions pour sortir du port. La choze fut +trouvée bonne, et nous travaillasmes à nous réquiper, on nous offroit +déjà mil cruzades de plus et puis encore 500. Je dits: «Il faut aler +plus haut; il faut faire dessendre nos vaisseaux à Blem[53] qui est la +sortye, et au pis aler nous concluerons.» Et deux jours après comme nous +étions soubs les voilles, il vint à nos bords une chaloupe avec un ordre +de Mr Desgranges de remonter à nos places, sur ce qu'il avoit conclu le +marché des deux navires. Nous ne pouvions remonter à cause de la marée +que nous avions atendu baisser pour nous dessendre; nous mouillasmes les +ancres et dits à Mr Delastre: «Alez trouver Mr le consul et luy demandés +s'il a penssé à notre chapeau[54] et que ne l'ayant fait il fasse savoir +à ces acheteurs que nous ne conssentons à la vente et que nous irons à +Cadix.» Et il conduit Mr de Lastre chez les marchands où ils +s'expliquèrent, où nous obtinsmes six cents cruzades de chapeau valant +douze cents livres, que nous partageasmes en trois et nous remontasmes +le lendemain à marée montante, et secrètement Mr le Consul me donna cent +cruzades pour mes paines des inventaires et pour l'advis que j'avois +donné. Je présentay mes cent cruzades à mon capitaine, lequel n'en +voulut rien prendre et dits seulement: «Mr le Consul devoit honnestement +me les délivrer pour que je vous les euts présentées.» Puis l'on me paya +mes gages, et Mr Delastre me dit: «Il nous faut chercher un passage pour +retourner enssemble à Dunkerque où nous verons ce que nous ferons pour +l'advenir.» Mr le Consul nous engagea nous deux à souper chez luy, car +l'autre capitaine étoit une vraye cruche pour ne pas dire beste; sur la +fin du repas Mr Desgranges me demanda si je me proposois de retourner en +France, lui disant que ouy, et: «Qu'alez-vous faire au commencement de +cette paix où l'on ne sait encore que entreprendre?» Mr De Latre prit la +parolle: «Il ne sera pas désoeuvré.» Et Mr Desgranges me dits: «Sy vous +voulez commander icy une caravelle où j'ay intérêt, nous luy avons +depuis peu fait la poupe en frégate et mastée aussy de mesme elle est +bonne voilière, mais elle n'a que six canons et autant de périers, voyez +là; elle est placée devant St-Paul.» Et je luy demandai au lendemain +pour luy répondre, afin de savoir les sentiments de mon amy et capitaine +qui eut la bonté de m'acompagner à en faire la visite. Je la trouvois à +mon gré excepté son peu de déffence contre les Saletins où l'on est fort +exposé; mon capitaine m'en représentoit les dangers pour m'en dégouster, +et il me reconnu y avoir du penchant. Il me dits: «Vous en ferez ce +qu'il vous plaira.» Je futs retrouver Mr Desgranges pour luy demander à +quel voyage il destinoit. Il dits pour aler porter des sucres à Bilbaots +et raporter du fer et autre choze. Je vouluts aussy savoir soubs quel +pavillon et passeports. Il me promit que ce seroit soubs ceux de France, +car soubs pavillon de Portugal je n'aurois pas acxepté. Nous convinmes +pour mes gages, ainsy je me séparay de mon capitaine et fits en peu de +jours mon équipage et chargement, et fit heureusement le voyage de +Biscaye et retour à Lisbonne, et après avoir fait ma décharge l'on m'en +proposa un segond et pareil, mais lequel ne fut pas tout à fait aussy +heureux, car j'échapay belle d'estre esclave par deux frégates de Saley: +lorsque je faisois route pour Biscaye, étant au travers de Tamina, en +vue des isles de Bayosne en Galisse, j'aperceus les susdites frégates, +qui me donnoient la chasse. Je reviray de bord et prits la fuitte pour +me sauver dans la rivière de Vianna[55] et où la barre y est périlleuse, +et par malheur la mer y avoit baissé d'une heure et demie; je mits tout +au hazard de la vie pour la liberté, car j'étois fort empressé puisque +leurs mousqueteries nous frapoient à nostre bort que j'euts mon +contre-maistre blessé à la cuisse et un gros dogue que j'avois qui fut +tué. Je resté seul sur mon pont à faire gouverner, et j'entray entre +deux rochers par-dessus la barre; les pilotes du lieu n'osoient +m'aprocher avec leurs chaloupes à cause des boulets de leurs canons qui +me surpassoient, mais la forteresse de Vianna tira plusieurs coups sur +ces pirates qui les écarta au large, mais par la marée trop basse, je ne +peus entrer assées avant dans le port et mon navire échoua presqu'à sec, +dont il souffrit beaucoup, et que je le creu perdre et les sucres, car +je futs avec la chaloupe tout autour en faire la visite et je remarquay +plusieurs coutures entre ouvertes dont l'étoupe en sortoit et point de +secours des gens du pays, je me fis aporter des chandelles de suif qui +étoient molasses par la chaleur et dont je les couchois en long, les +écrasant avec mes pouces dans les coutures et les bouchoirs par ce +moyen, et lorsque la marée fut au deux tiers montée mon navire se dressa +et flotta, et les coutures se resserèrent sy fort que toutes mes +chandelles parurent sur l'eau et que je ne m'arestay pas à les +represcher, mais bien à faire pomper deux pieds d'eau qui avoit entré +dedans ma calle dont le premir rang d'en bas des caisses de sucre fut +endommagées et nous entrasmes au port proche de la ville, quoyque petite +qui est une des plus agréables que j'ay vues, étant pavée par de grandes +pierres de taille blanche et grisâtes, et à toutes les places de très +belles fontaines bouillantes à triple rang et qui maintien une grande +propreté des rues. Je fis connoissance avec Mr Michel de Lescole[56], +parisien et ingénieur en chef du roy de Portugal, lequel finisoit de +fortifier cette ville. J'y fis aussy connoissance avec Mr le Marquis +Desminas[57], gouverneur des frontières, et dont le fils est aujourdhuy +généralissime des armées du Roy de Portugal. Je fus 15 jours avant de +pouvoir sortir du dit port, et faisant route pour Bilbao, le travers du +Cap Pinas, à un petit matin, j'aperceut un navire qui aparament ne me +vit pas; je seray de bord et au jour il me chassa vivement. C'étoit un +de ceux qui me fit entrer à Vienne; je poussay au hazard dans la barre +des Ribadios dont j'étois proche, et trois jours après je reprits ma +route et arrivey à Portugaletto au bas de la rivière de Bilbao, et +ensuite montay à St-Mames à demie lieux proche la dite ville qui est +encorre très-agréable. + + + + +CHAPITRE III + +Voyages aux Açores.--Explosion d'un volcan.--Les Pirates +d'Alger.--Voyages à Madère.--Découverte d'un banc de +rochers.--Naufrage.--Voyage à l'Ile de Ténériffe; excursion dans +l'Ile.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un Juif.--Doublet +résiste aux séductions de Mme Thierry.--Autres voyages à +Ste-Croix-de-Barbarie.--Les Maures attaquent Mazagan.--Retour à Cadix +puis en France. + + +1681. Pendant cete année j'ay fait plusieurs voyages à toutes les illes +Assores pour y charger des bleds froments et les porter à Lisbonne, et +dans mon premier en vüe de l'ille de Saint-Michel j'échapay heureusement +par adresse d'un piratte de Salé, ce qui seroit ennuyeux à réciter. + +Dans le segond, je futs à la Tercère, capitale de toutes les autres, où +est un bon évesché et un colège de jésuites et plusieurs beaux couvents, +tant Récolets que Religieuses de trois ordres, une bonne citadelle +presque imprenable par sa situation ne pouvant estre ataquée que du +costé de la ville qui forme un amphitéastre. A la sortie de ce port, je +futs au Fayal pour y charger des sucres qui y étoient arrivés du Brésil +et finir mon chargement d'excellents vins de l'ille Pico nommés vins +_passados_ qu'on apelle vins du Fayal, mais il n'y en croit que très +peu, tout vient de l'ille du Pic, mais c'est que la rade où posent les +navires est devant et proche la ville du Fayal, où pendant que j'y étois +un volcan creva au haut de la montagne, et les ruisseaux de feu en +dessendoient à un cart de lieux de la ville dans une ravine qui les +recevoit, dont on étoit empoisonné des odeurs du souffre et bithume. +Notre consul étoit le sieur Gédéon Labat de la Rochelle, qui se +convertit pour épouser une demoiselle portuguaize; le consul pour les +Anglois étoit Jacques Ston, et celuy des Holandois Jean Abraham, et il +étoit resté chez les Pères jésuites un cordelier françois qui n'avoit +voulu se rembarquer sur un navire qui avoit relasché en cette ville. Je +fus convié par tous les sus-nommés d'aler avec eux voir autant que +possible le dit volcan, et sans quelques affaires qui me survindre à mon +bord j'aurois esté de la partie; et lorsque le soir je retournay à terre +j'en apris le succès, qu'ils avoient esté près d'une lieue dans la +montagne et qu'il se creva un autre volcan autour d'eux et dont le +cordelier y fut englouty sans le plus apercevoir. Abraham le holandois, +fort alerte à sauter, en fut quite pour les jambes un peu brûlées, ayant +sauté des ruisseaux en feu, et le reste furent fort épouvantés et +fatigués d'avoir raporté de leur mieux le pauvre Abraham qui ne vécut +plus que deux jours. Et je retournay à Lisbonne, et en peu de jours je +futs réquipé pour le mesme voyage où de chemin faisant je devois porter +à l'île de la Terciere Don Roberto de Saa, secrétaire d'un nouveau +évesque, avec une partie de ses ornements et meubles et de ses +domestiques. + +Etant environ cent cinquante lieux en mer, je fus rencontré d'une +frégate de 36 canons nommé le _Rosier Dargel_[58], et plus de 300 +hommes. M'ayant aproché à la voix, il me fit comandement d'abaisser mes +voilles et d'aler avec ma chaloupe à son bord, ce qu'il fallut faire. +Aussitôt que je fus dans son bord, quatre gros Maures les bras nus +jusqu'aux épaules tenant d'une main chacun un sabre clair comme argent +me conduisirent au Reys qui étoit assis comme un tailleur sur un beau +tapis, fumant de bonne grasce avec une longue pipe, me faisoit +questionner par un renégat de Provence qui étoit son lieutenant. L'on +fit aussy embarquer mes 4 hommes, et bien une douzaine de turcs armés +furent à mon bord. Il me demanda mon passeport dont j'étois porteur, et +après l'avoir bien examiné, il me fit dire que sy je savois avant mon +départ que la guerre entre Alger et la France étoit déclarée et que +j'étois son esclave avec mes gens. Je luy dits que j'étois certain du +contraire et que j'en étois bien informé chez notre ambassadeur. Et pour +me mieux intimider, il me fit dépouiller mon justau corps et veste, +chapeau et peruque, cela ne laissa pas de m'éfrayer. Et ses gens +revindrent de nostre bord et lui dirent avoir trouvé dans ma chambre un +prestre portugais malade dans une cabane et qu'il avoit cinq à six +valets et neuf à dix chiens de chasse, et qu'il faloit que ce fût un +évesque. Je luy dis: «Vos gens ne se trompent pas de beaucoup, car c'est +son secrétaire.» Et sur cela, il dits: «Prends garde, crestien, ne me +ment pas.» Je dis «Faites examiner ses papiers et ses gens et sy je +ments jettez-moy à la mer.»--Il répliqua: «Non, non, je te garderay +mieux.»--Tout cela m'embarassoit fort, et je croy mon passager et tout +le reste ne l'étoit pas moins. Mais à mauvais jeu, bonne minne. Après +m'avoir bien tourné sur tous sens, il me fit rabiller, et me donna un +verre d'eaudevie et me voulut engager à fumer. Je m'en excusay disant +que je n'en avois pas l'usage. Ensuitte il me parla luy mesme en langue +franque demy Espagnol et François corompu et que j'entendois très +bien.--«Sy tu veux avoir ta liberté, ton équipage et ton navire, il faut +que tu conssente par écrit que j'enlève tous tes portugais et leurs +bagages seront à toy.»--Je luy dits: «Vous avez la force en main, je ne +puis empescher vos volontées, et vous savez mieux que moy que sy je +faisois telle action que je serois au moins pendu et que je m'estimerois +bien plus heureux d'estre son esclave.»--Il me dit par deux fois: «Tu es +malin, prends bien garde à toy, entends-tu?»--«Oui seigneur, j'entends. +Et sy vous m'enlevez, le moindre de mes passagers, il faut aussy +m'enlever, sinon jiray droit vous attendre à Argel devant vostre Dey qui +me fera justice.» Et le lieutenant renégat me donna un souflet +légèrement en disant: «Ets ainssy que tu parles au Reys.»--Je luy +enfonça du pied sur l'os de la jambe croyant luy pousser au ventre. Le +Reys se leva: «Alons, qu'on donne la bastonnade à ce jeune coco.» L'on +s'y préparoit. Je dits au Roy; «Seigneur, écoutez. Cet homme qui m'a +frapé le premier et sans vos ordres n'est pas un turc, cets de ma nation +renié[59].»--Il tend les bras vers moy disant: «Il a raison. Va à ton +bord et te retire de moy.» Ce que j'aspirois entendre. Ses gens +enlevèrent seulement six rôles de tabac de Brézil, qui étoient pour le +bureau de la Terciere, dont je fits semblant n'en rien voir; l'on fit +rembarquer mes 4 matelots et nous retournasmes jouyeux dans notre petit +bâtiment et continuyons notre route. C'étoit sur les 6 heures du soir +lorsqu'il nous relascha, et nous en perdismes la vue en peu de temps. +C'étoit le beau de voir le secrétaire se lever de sa cabane et me baiser +les pieds et aussy ses gens sans m'en pouvoir dégager m'apelant; _Santo, +santo liberator_. + +Deux jours après ce malheureux encontre, nous fusmes ataqués des vents +de oest et sud-oist tout opozès à nôtre route, et grande tempeste +pendant 16 jours; nos vivres manquoient; la contagion se mit à mes +passagers excepté Mr de Saa; les autres mouroient au premier et deuxième +jour qu'ils estoient pris par un seignement de neez. Mon chirurgien fut +le premier des nostres mort la deuxième journée, mon pillote ensuite en +un jour; plus personne ne voulut se hazarder d'aler tirer deux morts +entre ponts, j'y fut les atacher à une corde et criois à ceux de haut: +«Hisse.» J'en fus pris d'une grande douleur de teste, et sentois comme +un feu soubs l'aisselle gauche. Mon contre maistre, vénitien de nation, +me pilla du vieil oingt, de l'ail, du sel, de la poudre à canon et +m'apliqua sur la douleur qui étoit enflée son emplastre; j'en penssay +perdre l'esprit ayant une fièvre terible; je m'atachay la teste d'une +fine serviette que je faisois étraindre par deux hommes de toute leur +force que mes yeux en étoient forcées; l'abcès creva dès la mesme nuit, +et mon vénitien me lava avec du vin presque bouillant; je me soutint et +je faisois pousser vent arière à toute force pour atraper la première +terre venue; j'avois perdu mon point de navigation dans mon mal, je +poussois au hazard et en cinq jours par un matin nous aperceumes la +terre que je reconnuts estre entre Port à port et Viana où j'avois esté. +Je poussay dedans en tirant quelques canons et nous trouvasmes une +chaloupe de pillotes de la barre qui nous y entrèrent, et je ne permis à +aucun d'eux d'entrer dans mon bord crainte de leur communiquer notre +contagion, je leur donnay une lettre ouverte et trempay au vinaigre pour +M. de l'Escolle, où je luy donnois advis de nostre malheur et le +suppliois de sa protection et ses pilotes la receurent ne sachant lire +le françois, ny à qui je l'adressois. Ils la portèrent au consul de +notre nation, qui la fut communiquer à Mr le Marquis Desminnes, lequel +ordonna de nous mettre avec notre bâtiment dans une crique, à deux +lieues éloignées de la ville, entre une pénisule de sable déserte de +toutes maisons plus d'une lieue autour de nous, lequel me fit dire que +lorsque j'aurois quelques besoin de mettre mon pavillon en berne, et que +moy ny mes gens ne se communiquats avec ceux par quy il m'envoiroit les +secours que l'on débarqueroit sur la pointe et où je metrois mes lettres +trempées ou vinaigre au bout d'une gaule. Mr de Saa et moy lui +écrivismes une lettre respectueuse le suppliant de nous honorer de sa +protection, et il nous fit responsce de bien observer les reigles +requizes au pareil cas, et que rien ne nous manquera et que Don Miguel +de l'Escole étoit retourné à Lisbonne. Il fit poser des sentinelles pour +nous empescher communication avec ces habitants, mais il se fit une +cabale pour nous venir brusler dans notre navire, et auxquels nous +fismes la peur de tirer dessus, et en donnai advis à Mr Desmines qui me +manda de tirer sur ceux qui m'aprocheroient, et il fit redoubler sa +garde. Je fits débarquer des voilles sur la pointe de sable et des +petits mâts et fits deux tentes l'une pour mes gens et pour Mr de Saa et +moy et notre mousse. Il me mourut un matelot au bout de trois jours de +notre arivée, et nous l'enssablasmes bien au loin de nous sans le donner +à conoistre à ceux du pays, le restant de mes gens se rétablissoient +d'un jour à autre, ainssy que Mr de Saa et moy; il est vray que nous +fusmes bien secourus de tous vivres et rafreschissements et les deux +communautées de religieuses nous acabloient de confitures et conssomées. +Au bout de quinze jours Mr de Saa et moy écrivismes une lettre civile à +Mr le Marquis en luy donnant advis que depuis nous estre débarqués sur +la péninsule et fait airer notre navire et le laver avec l'eau de la mer +tous les jours et nos hardes et brullé les paillasses, que nous +jouissions d'une parfaite santé et que nous nous sentions en état de +reprendre la mer, ayant repris des vivres et quatre matelots qui me +manquoit. Il nous fit réponsce de ne nous pas précipiter et qu'il me +faloit rester jusqu'aux 40 jours, et après quoy nous aurons toute +satisfaction. Cependant au bout d'un mois il se fit aporter dans une +barque couverte avec des tapis et nous aprocha de fort près, à nous +entre parler avec facilité, et nous exorta à patienter dix à douze +jours, et que je luy envoya un mémoire de tout ce qu'il me faudroit pour +mon voyage, qu'il le feroit tenir tout près pour ne me pas retarder d'un +moment, et puis il s'adressa au secrétaire de l'évesque luy disant: +«Votre seigneur Evesque est mon parent et mon amy; je vous consseille de +vous débarquer après la quarantaine et d'aler à Lisbonne où vous aurez +occasion d'un plus gros bastiment». Mr de Saa luy repliqua: «Monsieur, +sy vous saviez ce qui nous est arivé avec un navire turc et comme mon +capitaine a agy à me délivrer de la captivité vous seriez surpris, et +vous mesmes ne me conseillerez pas de le quitter». Et luy conta en +racourci l'histoire, et dont Mr le Marquis me donna des louanges et +qu'il m'avoit cy-devant connu quant j'échapay les deux saletins, et +qu'il feroit de son mieux pour nous contenter et il me fit engager par +notre consul cinq matelots, qui s'étoient trouvés échoués dans une +tartane, à l'entrée de Caminie. Attendant ma quarantaine finie, je receu +les provisions du contenu en mon mémoire et le secrétaire fit faire +provision de volailles et moutons sans les présents de Mr le Marquis et +des nonnes que j'en avois ma chambre remplie. Je livray une lettre de +change sur Mr Desgranges au secrétaire de Mr le Marquis pour le montant +de ce qu'il avoit fourny en argent et vivres, et le remerciasmes très +fort de toutes ses bontées. Mr de Saa luy voulut aussy payer comptant ce +qu'il avoit receu, mais Mr le Marquis n'en voulut rien recevoir, +s'excusant qu'il s'acomoderoit bien avec le seigneur évesque son cousin. +Et la 39e journée de notre détention, comme il faisoit un tems +très-favorable pour sortir le port et la barre, obtinmes notre congé +étant tous en bonne santé, et en sept jours nous arrivasmes à Angra, +ville capitale des Assores, où l'on nous croyoit péris ou esclaves, et +ce fut des joyes de nous y voir. Mr de Saa en étoit originaire et sa +famille qui étoit des plus considérables dans l'ille, après qu'il fut +débarqué et raconté nos advantures j'estois caressé et estimé d'un +chacun; j'estois acablé de présents de table sans ce qui m'en restoit du +départ de Vienna. Ayant en trois jours débarqué ce qui étoit pour le +seigneur évesque et secrétaire, je party pour me rendre à l'ille du +Fayal et y arriva au landemain n'y ayant que 30 lieux de distance, et au +Fayal je trouvay des ordres d'y recevoir seulement 64 caisses du sucre +et ensuitte aler à l'ille de Madère y recevoir le reste de mon +chargement à 250 lieues éloigné, et fus 17 jours à m'y rendre, et en dix +jours j'eus fait mes expéditions. Et ayant party en faisant ma route +pour me rendre à Cadix, me trouvant 7 à 8 lieux dans le Nord-Est de +Porto-Santo[60], le calme me prit, j'aperceus à une portée de mousquet +de mon bord un grand frémillement de la mer, comme d'une forte marée; +mes gens croyoient que c'étoit un lit de poissons, cela ne me contenta +pas. Je fis mettre la chaloupe à la mer et m'y embarquay avec une ligne +et un plomb pour sonder, et en étant proche je trouvay 13 à 14 brasses +d'eau, et avançant je ne trouvay plus que onze pieds d'eau et rochers. +Je trouvay une grande vergue d'un gros vaisseau qui avoit plus de 60 +pieds en longueur taillée sur les 16 carres excepté au bout; sa poulie +de grande drisse étoit à trois roüets de gayac et la cheville ayant 7 +pouces en grosseur, j'eus de la peine à atirer cette vergue le bout d'un +de ses bras étoit acroché au fond ou au corps du vaisseau, et aussy la +grande drisse, j'eus peine de les couper et l'entrainay le long de notre +bort, mais impossible de la pouvoir embarquer et je n'en eut que la +grosse poulie et celle d'un dormant d'un bras; il survint du vent et +poursuivi ma route. Cets de cette découverte que Mr Bougard me cite dans +son livre intitulé: _Le petit Flambeau de mer_[61]. + +(1682). J'arivé dans la baye de Cadix le 8e janvier; je fust à terre +trouver M. notre consul, qui me demanda sy je savois que la peste y +estoit, Je luy dits que non.--«A qui estes-vous adressé?» Je luy dits; +il m'y fit conduire. C'étoit à M. Bonfily et Gualanduchy, marchands +génois, qui me dirent: «Hé mon Dieu, mon capitaine, retournés au plus +vitte à votre bord et mettez soubs voille la peste est icy. Alez-vous en +dans la rivière de Siville, où nous vous envoirons des ordres.» Et je +part sur-le-champ et mits à la voille, et à minuit j'étois à l'ouvert de +cette rivière, et je fist revirer de bord alant vers la mer, atandant +que le jour paruts. J'étois extrêmement las et fatigué. Je dits à mon +pilote, à qui c'étoit à luy de veiller, de continuer d'aler au large +jusqu'au point du jour, mais il n'en eut pas la patience. Sur les deux +heurres il fit revirer de bord pour nous aprocher de l'entrée, pendant +que je dormois d'un profond sommeil, et sur les trois heures je fus +réveillé en sursault, sentant notre navire sauter sur les roches et +d'entendre crier: «Nous sommes péris.» Et sortant de ma chambre tout +effrayé, je crie: «Ameine les voilles.» Mais je ne trouvay de tout mon +équipage qu'un garçon qui me servoit dans ma chambre. Mon coquin de +pillotte qui étoit Anglois de nation s'estant jetté dans ma chaloupe +avec mes matelots m'abandonnèrent avec ce seul garçon, fils du capitaine +Pelvey, d'Honfleur. Et je criay à force de voix à ceux de mon équipage +que lorsqu'ils seroient arrivés à terre de m'envoyer la chaloupe et +quelque bateau du pays pour me secourir et le navire s'il se peut faire. +Je restay ainssy ne sachant mon dernier moment, le navire à demy plein +d'eau jusqu'à dix heures du matin, lorsqu'il vint deux barques +espagnolles, qui avoient party exprès de San-Lucar de Baraméda, entrée +de la rivière de Siville. J'avois avant leur arrivée coupé tous les mâts +de crainte que le navire ne se fut ouvert et dépiéssé. Les deux barques +sitôt arrivées attachèrent un câble sur le navire, et leurs équipages +sautèrent dans mon bord et pillèrent toutes mes hardes dans ma chambre +et ce qu'ils purent enlever, après quoy déployèrent leurs voilles la mer +ayant monté, et arachèrent le navire de dessus le banc de rochers nommé +les salmedives de Chipionne[62]. Je restay seul dans le navire et +lorsqu'il fut hors du banc, il s'enfonssa jusqu'à l'ung des bords. Et +cependant les deux barques l'entraîsnèrent dans la rivière de Séville +vis-à-vis la chapelle de Bonance où résidoit un moine de l'ordre de +St-Jérôme qui me fit conduire dans sa chambre éloignée d'une demie lieue +de San-Lucar, dont le consul nommé Jean Boulard, de Bayosne, qui avoit +pris le nom de Jean de Hiriarte me vint trouver et promettre tout le +secours qui dépendroit de luy. Je me trouvay dénué d'argent, de linge et +de hardes. Il m'avanssa dix pistoles pour me réquiper simplement, et aux +marées basses l'on sauva bien des sucres, mais à demy fondus et marinés. + +Et me trouvant dénüé et ne savoir de quel costé tourner, le sieur +Hiriarte me proposa d'aler pour marchand sur une sienne tartane, le +patron Louis Gazen, seulement armé d'un petit canon de fonte, dix périer +et 14 hommes d'équipage pour aller aux isles de Canaries négossier. +J'acxeptai le party sans beaucoup réfléchir aux grands risques qu'il y +avoit d'estre pris et esclave des Salletins qui reignent souvent vers +ces illes. Je party de San-Lucar le 9 de janvier. Le dix janvier[63] le +lendemain de notre départ sur la tartanne le _St-Anthoine_ du port de 70 +thoneaux armées d'un moyen canon de fonte de trois livres de balle et +dix pieriers de fer, quatorze hommes d'équipage et un passager espagnol +revenu depuis peu des Indes du Pérou, et moy, composions en tout seize y +compris un jeune mousse, le patron intéressé à la dite tartanne nommé +Louis Gazan, du Martigue en Provence. En faisant notre route pour les +illes Canaries jusqu'au dix de janvier sur le Midi nous fusmes d'un très +grand calme et nous (nous) trouvions estre à la hauteur de Cadix environ +trentre lieux dans le oüest, et nous aperceusmes environ à trois lieux +de nous, un bastiment qui à ses voilles nous le reconnusmes pour estre +une seitie, sorte d'embarcations qu'on ne fabrique qu'aux costes de la +Méditerranée, laquelle nous jugions venir de Portugal pour aler dans le +détroit de Gibraltar. Mais nous apercevant qu'elle nous approchait +promptement quoyque sans aucun souffle de vent, je prits des lunettes +d'approche. Je découvrits qu'elle servoit d'un grand nombre de rames et +que sa chaloupe la nageoit à son avant, ce qui me donna beaucoup à +penser, vü qu'un tel bâtiment en marchandise ne peut avoir autant de +rameurs, et qu'étant en paix excepté les Salletins, je ne savois que +préjuger. Et en discourant de la sorte toute notre équipage vouloient +assurer que jamais aucun Saletins ne se servoient de ces sortes de +bâtiments, mais bien les Argérins (Algériens) qui ne sortoient jamais le +détroit avec telles embarcations. Et mon espagnol s'assurant sur leurs +discours me dits: «Vous ressemblées à notre Dom Quixotte qui se fait +avanture de tout ce qu'il voyoit»; sur ce qu'il me voyoit opiner +fortement pour nous disposer au combat. Et je me rendit maistre absolu +et commencey par bien charger notre unique canon avec les dix pieriers, +ayant remply de mitraille par dessu leur charge. Nous avions en outre +huit gros mousquets comme fauconneaux portant trois quarterons de balle, +lequels pour affûts étoient montées sur chandeliers de fer en piériers, +et on y metoit le feu aussy avec des mesches. Nous avions aussy six bons +gros fuzils, et mes deux pistolets crochées à ma ceinture pour me faire +mieux obéir. Nous avions aussy douze demie piques, et l'espagnol et moy +chacun notre épée. Je fit tirer nos matelots de nos cabanes et les fits +atacher en long avec des cloux en dedans de notre bord autour de notre +timonier afin de le conserver, et ensuite entre chaque piérier où nous +aurions le plus affaire. Et je fits saisir avec une moyenne chaisne de +fer notre grande enteine ou vergue pour l'empescher de tomber au cas que +la drisse en futs coupées. Et dans ces intervalles la seitie s'étoit +approchées à portée du mousquet, et sans nous tirer aucun coup elle nous +envoya sa chaloupe avec six hommes habillées à la provenssale, ayant +chacun un chapeau. Et étant à la voix ils nous demandèrent d'où nous +étions et où nous allions. Ayant fait réponsce je demandey la mesme +chose. Il répondire de Marseille, venant de Portugal alant au détroit, +et que nous n'eussions pas peur. Je leur criay de n'aprocher davantage +où que j'alois faire feu sur eux. Ils retournèrent à leur bord où entre +temps j'aperceu quelques turbans et Mores. Je fits deffense de tirer +aucun coup sans mon ordre. Et dans le moment tous mes gens pleuroient en +lamantant, «Adieu, nos libertées! Et que deviendront nos femmes et +enfants?» Je dits: «Il faut bien nous deffendre. Ayons recours à Dieu et +à la Ste-Vierge. Et sy nous en échapons, prometons d'y faire dire des +messes et y aler nuds pieds au premier endroit où il y aura Eglise.» Et +chantasmes un peu bas le _salve regina_. Je voyois mes gens très abatus. +Je fis deffonser un baril de poudre à l'ouvert de ma chambrette et mit +une mesche alumée à la bouche d'un pistolet, et dits d'un ton de colère; +«Jour de Dieu, si quelqu'un manque à son devoir je le tueray et mettray +aussy tots le feu à la poudre. Autant mourir que d'être esclave de ces +cruels barbares.» Et incontinent la seitie étant à portée de pistolet +tira ces 8 canons et treize pieriers de son costé babord sans ne nous +faire mal qu'au corps de notre bâtiment et dans nos voilles, croyant +nous faire tirer notre vollée: ce que je deffendits entièrement, les +voyant disposées à nous aborder et à quoy je me réservois. Et par une +espesce de miracle il nous survint un petit vent qui nous mit en état de +gouverner, et dont notre timonnier se prévalut sy à propos qu'il nous +fit revirer de bord en un instant que l'ennemy nous abordoit et ne nous +peut joindre que par la poupe qui est pointüe et ne donna lieu qu'à +trois Maures de sauter dans nous, dont je tuay un d'un (coup de) +pistolet. Et nos décharges se firent sy à propos que nous leur tuasmes +beaucoup des leurs, et que autour d'eux la mer en étoit rougie de sang. +Il leur en tomba beaucoup à la mer qui étoient sur leur proüe pour +sauter dans nous; nous les voyons repescher avec leur chaloupe, sur quoy +nous tirasmes toujours; et nous les avions désemparées de leur pointe de +la voille de misenne ou le trinquet, ce qui les empeschoit de gouverner +leur bâtiment pour revenir sur nous. Il y eut un des trois Maures qui +avoit sauté dans nous qui se jetta à la mer croyant regagner à son bord, +mais je fits tirer dessus et il fut tué, et le 3e je le fits sauter dans +rejoufond de cale. La seitie racomodoit le point d'écoute de sa misenne +pour nous revenir à la charge. Je mits en résolution de revirer sur eux +pour ne leur donner loisir à se racomoder. L'on me fit un peu +d'opposition. Et ayant fait connoistre que si nous leurs donnions ce +tems qu'ils n'aloient pas manquer à nous aborder une seconde fois et +nous enleveroient, nos forces étant trop inégalles, et que j'aimois +autant hasarder la vie que tomber esclave et qu'il n'y auroit de ransson +suffisant pour m'en tirer, veu que j'aurois passé pour propriétere des +effects que nous avions. Et j'encouragé notre équipage et revirasmes +dessus nos ennemis qui nous tiroient du canon mais lentement, ce que je +fis remarquer. Et je ne voulu faire tirer que lorsque nous serions à +portée d'un bon pistolet, ce qui fut bien exécuté. Et nous les +désolâmes. Je continué une seconde décharge, et nous les entendismes +crier: «Quartier, quartier, crétiens.» Et sy j'avois eu une trentaine +d'hommes, je les aurois enlevées. Mais quelle aparence avec quinze +hommes et un mousse de s'y hasarder. Encore trop heureux d'en avoir +échapé comme nous fismes. Notre contremestre nommé Anthoine Animou se +trouva très blessé à l'épaule droite d'un coup de mousquet, et Pierre +Caillau, matelot, d'un demi-pique qu'il receut de moy au costé gauche +lorsqu'il voulut se sauver dans la calle, et moy j'en fut quite par une +grosse contusion à la cuisse droitte proche l'aine, ayant trouvé la +poche de ma culote en fasson de gousset à l'espagnole toute rompue où +étoit ma tabattière de vermeil doré toute brisée qu'on n'a pas pu +racomoder et à quoy on at atribué m'avoir sauvé la cuisse.--Et quant +nous quitasmes l'ennemy, il étoit autour de sept heures du soir, et +continuasmes notre route jusque vers les 9 à 10 heures que je fits +gouverner en changeant d'un rumb et demy de la bussole, crainte qu'il ne +revienne après nous. Et ne dormismes que très peu pandant la nuit. Et au +matin nous fusmes très joyeux de ne plus voir nos ennemis. Mon équipage +me fit mile caresses, ainsy que l'Espagnol qui me présenta une joli +boette d'or à la condition que je donnerois la mienne à la Vierge où +nous ferions nos actions de grasces, et je luy promis de plus que ma +boette je donnerois un devant d'hautel d'un beau tissu d'or. Ce qui fut +exécuté le landemain de notre arrivée à l'ille de Ténérif. Nous fusmes à +un monastère de Dominicains où l'église est fondée à Notre-Dame de la +Chandeleur, à trois lieux du port, où nous fusmes pieds nuds faire +chanter une grande messe, et y fusmes bien traitées par les religieux +qui ne manquèrent d'enregistrer nos déclarations atribuées au miracle. +Et pendant la route je penssé mes blessés avec du charpy oint de cire +blanche neuve fondue en huille d'olive et un jaune d'oeuf broyé, ce qui +entretint la playe de mon contremestre en bonne supuration, et le coup +de pique fut en dix jours guéry, ayant rencontré une côte, et comme je +n'avois point de chirurgien ny onguents je fit de mon mieux. Et dès que +je fus arrivé à Ténérif, je fis débarquer mon blessé chez un chirurgien +bayonois étably là. Il fit plusieurs grandes ouvertures autour de la +playe et en tira une balle d'une once qui avoit esté mordüe, ce qui +causa bien de la pouriture et long à guérir. Il m'en couta 125 piastres, +mais notre Maure nous deffraya, en l'ayant vendu trois cents vingt-cinq +piastres à un riche habitant qui avoit son frère esclave à Maroc, en +espérant en faire échange pour son frère. Et lorsqu'il se vit vendu il +se déclara estre le lieutenant de la sietie, ce qu'il m'avoit toujours +caché, et que je le laissey à la gamelle des matelots, et il releva +beaucoup les actions de notre conduite dans notre rencontre. Il nous +resta trois bons sabres de ceux qui avoient sauté à l'abordage. J'en +donnay un à mon passager et un à Mr le vice-roy, lieutenant général de +ces illes, et j'en fut fort conssidéré et de la noblesse et des +principaux habitants qui n'aimoient pas notre nation. + +Et le 27e j'arrivé heureusement à l'ille de Ténérif à la rade et devant +la ville de Ste-Croix où je débarqué. Je trouvé sur le rivage un +vice-consul de notre nation pour servir de guide et truchement pour bien +faire les déclarations tant à la Doane qu'au gouverneur, après quoi l'on +loua des chevaux ou des bouriques pour monter en haut de la ville de la +Laguna, à deux lieux de chemin, où l'on va chez le consul qui vous +conduit chez le Grand Inquiziteur et puis à l'Evesque et au Général +commandant toutes ces illes. L'on fait les déclarations conformes à +celles d'en bas. + +C'est l'ille où est ce fameux pic ou prémontoire que j'ay découvert en y +venant étant éloigné de soixante et six lieux, me trouvant le travers de +l'ille de Lancerotte; nous l'avons veu fixement de dessus notre pont +quoyque en un petit bâtiment, Ténérif ets où il croits la meilleure +malvoizie; puis à l'ille de Palme ets un autre sorte de vin, cepandent +qu'à douze lieux de distance, etc. + +Je fits débarquer nos marchandizes a la Doane pour estre visitées et +payer en espesce les droits, et ensuite mis en magasin que j'avois loué, +mais je trouvois peu de débit à cause que Mrs les négossiants Anglois +ont des grands magasins remplis de toutes sortes d'effects et lesquels +vendent à crédit aux Espagnols à compte de leurs récoltes des meilleures +malvoizies, et aussy sur les retours de trois ou quatre navires qui +arrivent d'ordinaire des isles Havana en l'Amérique. Et comme mes ordres +portoient de ne vendre qu'en argent, qui y est fort rare, excepté des +petits réaux dont il en faut 34 pour pezer une piastre en lieu qu'aux +réaux d'Espagne il n'en faut que huit à la piastre, je me trouvay très +embarassé, et de faire séjourner le navire qui auroit tout conssomé. +J'apris que le trésorier des Bulles pour les dispences de manger des +viandes, avoit besoin d'un moyen navire pour en envoyer prendre à +Caddix, je luy affrétay ma Tartane et dans la vüe de donner advis à mes +marchands de l'état de nos affaires: le fret conclu par quatre cens +cinquante piastres pour l'aler et revenir, et dépeschay incontinent, et +restay à Ténérif atandant le retour et des ordres, étant stipulé que mon +navire seroit expédié en 15 jours à Cadix, et s'il y est retardé plus, +il nous sera compté huit piastres par jour. + +Sur la fin de juillet, je me trouvay au port et ville de Lorotava où Mrs +les Anglois résident ordinairement pour le négosse des bons voisins, Me +Jean Penderne, bon gentilhomme Anglois qui parloit bon françois, me fit +la proposition d'aler par curiosité sur le sommet du Pic, et qu'il +ferait toute la dépense nécessaire pour la noriture et conduite. +J'acxepta le party. Il commanda à deux neigres ses deux domestiques de +nous préparer des mulles, avec de bonnes provisions et une tente de +coitil, et partismes le 7e aoust. Nous montasmes pendant deux jours sur +nos mulles et quelquefois à pied à cause des précipices, mais la +troisième à cause du trop rapide nous fusmes à pied, ayant chacun un +nègre devant armé d'un baston ferré qu'il piquoit pour s'assurer sa +marche, et autour de luy avoit une ceinture dont le bout pendoit +derrière luy, que nous entortillons à une de nos mains qui nous atiroit +et le suivions pas à pas. Et lors que nous eusmes atrapés la région +glaciale qui sont des neiges que le soleil fonds et que la nuit se +gellent, forme un verglas fort dur et glissant, mais les neigres avec +leur baston ferrés faisoient des trous pour placer leurs pieds où après +nous plassions les nostres en les suivant tenant toujours leurs +ceintures, ce qui étoit fort ennuyeux et fatiguant. Nous suyons par le +corps et le visage, et les oreilles étoient coupées du froid aspre et +vif qui nous obligea de nous lier la teste avec notre mouchoir où +j'aurois creu perdre mes oreilles. Et après avoir surmonté ces glaces +nous trouvasmes une terre aride avec beaucoup de moyennes pierres +bruslées remplies de concavitées comme ce qui sort des forges, et à +notre troisiesme journée, sur les 4 à 5 heures du soir, nous gagnasmes +sur le sommet d'un temps très serein et très clair, mais un froid fin et +très piquant. Nous nous mismes à plat cul sur terre pour reposer, +contemplant l'air et la mer et les autres illes adjacentes qui nous +paraissoient très petites, et les gros navires qui étoient à la rade de +Lorotava nous paraissoient comme des corbeaux, et les petits ne les +pouvions découvrir qu'avec de bonnes lunettes dont nous étions munis. + +Nous trouvasmes le milieu de cette haute éminence creux, apointissant +par en bas comme un chapeau pointu d'antiquité renverssé, et sur le haut +de sa circonférence plat comme le bord du chapeau renverssé, pouvant +contenir en son contour un demy quart de lieux sur cinquante six pieds +de largeur, à plat tout autour sans aucune herbe ny arbuste, toujours +pierre bruslée et dure. Nous eusmes la curiozité de sonder cette +profondeur du creux avec une pierre attachée à une ficelle. Il s'y +trouva 62 pieds de profonds, et nous reconnusmes qu'il y avoit eu un +volcan, et comme il y en a encore bien audessoubs de la région froide, +lesquels continuent et font de grands ravages de temps en temps. Il ets +arrivé depuis notre voyage que la petite ville de Guarachico qui est au +bord de la mer en a esté ravagée. Mais avant de songer à dessendre ce +promontoire, je fus pris de froid et d'une faim canine. M. Penderne ne +songeoit qu'à faire des observations, étant amateur des sciences +astronomiques, et dont il étoit muny de grandes lunettes et autres +instruments, commenssa à s'établir, mais je m'aprochay du neigre qui +avoit les provisions de pastées, jambons et langues fumées et bon pain. +Je n'ay jamais mengé d'un sy bon apétit et bu mon flacon de malvoisie un +peu seiche. Après quoy je luy demanday s'il vouloit dessendre à la tente +audessoubs des neiges, et qu'il en étoit tems pour n'estre pas pris de +la nuit. Il me dits: «Ho, mon amy, ne me quite pas de ce beau temps; je +vais faire des observations très-curieuses.» Je luy dits que la place +n'étoit pas tenable, et qu'il me laissats un de ces neigres seulement +pour me reconduire juqu'aux neiges où nos pas étoient tracés. Il me dit: +«Vous n'avez qu'à le garder, j'en ay assées de l'autre.» Et les quitay à +bonne heure car sans le clair de lune j'aurois resté en chemin. Mais +comme étant arrivé je fits faire bon feu, je mengeay et bu cinq à six +verres de vin et m'endormis très bien. Et sur les quatre heures du matin +je renvoyai le neigre qui m'avoit conduit savoir sy mon maitre aloit +descendre, et comme il avoit passé la nuit, n'étant curieux de remonter +sy haut. Et sur les unze heures aprochant de midi, j'aperceu les deux +neigres tenant soubs les bras leur maistre, lequel avoit sa robe de +chambre par dessus ses habits, la teste envelopée de servietes; j'eus +peur qu'il ne fut tombé et blessé, je courus audevant et demanday quel +malheur luy étoit arrivé, et à paine put-il me répondre à faute de +respiration. Il me dits tenant sa main sur la poitrine; «C'est l'air +trop subtile qui m'a ofusqué les polmonts.» Je fits de mon mieux à luy +aider pour le conduire à la tente. Nous fismes bon feu; on lui fit +chauffer du vin et du sucre et muscade, et le bien couvrir. Il sua +fortement; nous le changeasmes de linge, mais il fut pris d'une grande +douleur de costé droit alant aux reins le long de l'échine. Il nous dits +de le reconduire à la ville, ce que nous mismes à l'effect, et nous +fusmes quatre autres jours à nous rendre chez luy où tous les médecins +furent appelés et ne purent le soulager; ses douleurs augmentoient; il +prit luy-mesme la résolution de se faire faire l'opération de l'empiesme +et rendit l'âme quarante heures après. J'en fus vivement touché, car +c'étoit un très galand et habil homme, ayant son frère ainé Milord +d'Angleterre. + +Je partis le lendemain de son deceds, pour retourner à la ville de +Saincte-Croix y atendre le retour de mon navire, et trois jours après il +arriva en rade. Je receu les lettres de mes marchands qui aprouvoient ma +conduite et me donnnoient carte blanche de faire comme je trouverois le +mieux pour les tirer de perte; j'empressay la décharge des bulles de mon +navire, croyant en peu recevoir le fret dont étions convenus, mais il +falut en venir par justice qui malicieusement ordonna mon recours à la +saizie des effects. Jugez qu'aurois-je fait des dites bulles? il n'y a +point prize de corps sur les officiers de l'inquizition ny de la +Santa-Cruzada. Je portay ma plainte à Don Foelix Nieta de Silva, +vice-roy et général et protecteur des nations étrangères. Il me dits: +«Vous avez raison de vous plaindre, mais c'est un fripon; son caractère +de trésorier de la Saincte-Cruzade m'empesche l'autorité sur luy.» Cela +me mit en fureur de lascher mal à propos. Je vis bien qu'il n'y avoit en +ce pays aucune justice, et sorty le palais très brusquement, et fus dans +la boutique d'un orfèvre françois luy dire mes paines, et dans l'instant +entra aussy mon homme qui ne m'apercevois pas et qui comanda quelque +ouvrage. Je luy parlay et luy demanday doucement: «Hé bien, monsieur, +n'avez-vous pas d'envie de me payer.» Il ne répondit nullement. Et sans +mot dire, je sortis à la rüe estant presque midy qui d'ordinaire on ne +rencontre perssonne, et je me tins au coin d'une rüe où il ne pouvoit se +dispenser de passer. Bien un quart d'heure après je l'aperceut venir, et +lorsqu'il fut proche je pars et marche à sa rencontre pour me donner +lieu de dire que je l'atendois. Il me salua. Je luy sommé de tirer +l'épée; il me tourna le dos. Je le frapé de mon épée sur les épaules et +luy tailladé deux coupeures. Il courut à toutes jambes mieux que moy +criant à l'aide du Roy, et je fus chez Mr nostre consul qui étonné de me +voir échauffé me quiestionna, et je luy advoüay le fait, et me dits: +«J'en suis bien fasché, voilà une méchante affaire.» Dans l'instant un +adjudante major et deux soldats armés viennent me demander d'aler chez +le vice-Roy. Et d'abord il gronda fort, me menassant de chachots. Je luy +dits seulement. «Seigneur, qui perd son bien perd son sang et la raison. +Vous m'avez dit cy-devant que vous n'aviez d'autorité sur luy, j'ay +cherché par les armes à l'avoir.» Il demeura un peu suspends et me +renvoya chez nostre Consul avec ordre d'arêts de n'en sortir de huipt +jours, et pandant mon arets il fit venir ma partye et luy dits que +j'étois un jeune foux qui le tuera quant il y penssera la moins. Cela +l'intimida et par accomodement il me paya 300 piastres, et on nous fit +entre embrasser. Après quoy je rembarquay mes effects dispozant d'avoir +des vivres et payer ce qui étoit deub à l'équipage. + +Et au deux de septembre je payé les gages de mon équipage et rembarquay +des vivres, et fit une troque de mes marchandizes de laines excepté +quelque pièce de drap fin. Je pris des thoilles en place et avec le peu +de piastres que j'avois amassées, ayant aussy changé mes petits réaux +pour des piastres en y perdant dix-huit par cent, je me trouvay en fonds +de 2,750 piastres et je pris à la grosse du Marquis de Fortavantura 250 +piastres à 20 pour cent pour deux mois pour fournir mes 3,000 piastres +et pour environ mile piastres de thoile Cambray, Clairs et Bretagne. Le +5 de septembre, je party de la rade de Saincte-Croix de Ténérif pour +aller à Saincte-Croix en Barbarie, où j'arrivé heureusement en 9 jours; +et dessendit à terre sous le fort de la Fontaine, où aussitots douze +mousquetaires neigres me conduisirent au dit fort pour parler au +gouverneur aussy neigre, qui par un interprète me quiestionna d'où je +venois, qui j'étois, et ce je venois faire, et après ma réponsse, il me +fit conduire à la ville qui est au haut d'une moyenne montagne presque +toute ronde. Je fus conduit dans la cour de la Doane où logent les +marchands étrangers, qui ne conssiste qu'en deux couloirs, l'un pour ce +fameux Mr Thomas Le Gendre,[64] de Rouen, et l'autre pour Mr Holder, de +Londre. Je m'adressay au comptoir françois, où étoit Mr de Bisson, de +Caen, et Maurisse, de Roüen, et nous parlasmes de nostre négosse. Le +restant des logements dans cette cour de la Doane ets occupé par les +officiers qui ont la régie des droits et enssuite par plusieurs juifs +négossiants, et je restai avec eux. Cete cour n'a qu'une porte qui ferme +tous les soirs à huit heures et n'ouvre qu'à six du matin, de sorte +qu'on est emfermé de beau jour. Nous parlasmes avant et après souper de +notre négosse, je montrai ma facture dont le plus tentatif étoit mes +3,000 piastres, et nous convinsmes des prix de toutes chozes et qu'en +retour de mes effects, j'aurois de bonne cire en brut, du cuivre en +rozette tangoult, des vieux chaudrons, des peaux de bouc et chèvres en +poil et des amandes en coques, et que dans six jours je serois payé de +tout[65]. + +Mais le lendemain, 15e du mois, à l'ouverture de la porte, nous fusmes +étonnés de voir au bas de la montagne sur la plaine et le rivage, une +armée de Maures escadronner et beaucoup de cavalerye montant à la ville. +Ils s'en rendirent les maistres sans coup férir; et nous aprismes que +c'étoit l'aisné des fils de Moley Ismael, Roy de Fes et Maroque, lequel +s'étoit révolté contre son père et qui s'étoit emparé de Saffy et de la +ville de Teroudan, capitalle du royaume de Sut. Et lorsqu'on luy eut +délivré les portes de Saincte-Croix, il y poza garnison et se tint campé +avec son armée au bas de la montagne avec des tentes et pavillons, au +quartier des Crestiens, et le tout sans aucun bruit ny désordre. Il +demanda seulement que j'euts de l'aller trouver. Je le fus saluer sans +épée n'ayant que ma canne en main. Après m'avoir fait demander ce qui +m'amenoit et receu ma réponsce, où je demanday sa protection, il me fit +bon acueuil et je luy fit demander s'il voudroit boire de bonne +malvoizie. Il dit: «Ma loy me déffend le vin.» Et son grand marabou luy +dit: «Ce n'est pas du vin, cets de la Malvoizie.»--«Hé bien, dites à ce +reys qu'il m'en envoy.»--J'envoyay à bord en prendre un quartault, et +six flacons pour qu'il ne le perssats dont il auroit trouvé brouillé. Il +le receut et en beut jusqu'à moitié du flacon et le trouva bon et m'en +fit remerciement. Je fis pescher avec un fillet qu'on nomme en Provence +un bourgin et d'un seul coup nous jetasmes sur le sable plus de dix +charges de chevaux de toutes sortes de beaux et bons poissons, dont il +en fit choix de près d'un demy cent, et il parut très content en me +frapant doucement sur l'épaule. + +Je fis dès l'après midy débarquer mes marchandizes pour le lendemain +recevoir celles du pays. L'on commença par me délivrer le tangoult en +rozette et dont je ne peus en faire lessay, ainsy je m'y trouvay en +Espagne trompé. + +Mais quant ce vint à me livrer la cire en gros pains enveloppés de sacs +de spart, j'en fis tirer sur une toile au bord du rivage avant +l'embarquer dans ma chaloupe, et avec une hache j'en fis casser par +morceaux, et il s'y trouva envelopé des gros cailloux et dans d'autres +beaucoup de sable. Je demeuré très surpris. Mrs Buisson et Morisse qui +étoient en haut à la ville, lorsqu'ils le seurent venoient me chercher, +mais j'étois alé droit au camp du Roy me plaindre à luy. Il prit la +peine de venir voir cette tromperie et il me fit dire que je n'y +perdrois rien. Ces deux messieurs étoient très chagrains de ma +promptitude et ne savoient comme m'aprocher. Cependant ils me dirent: +«Ce n'est pas nous qui vous avons trompé, cets Abraham le juif qui est +une moitié de votre négosse et que pour sa part ce seroit à luy à +fournir la cire et à nous le surplus de ce que nous avons promis.» Le +Roy les sachant avec moy devant ma chaloupe et la cire rompue, nous fit +venir devant luy et gronda fort messieurs Bisson et Morisse. Ils +trembloient à faire peur, et dirent comme les choses étoient. Il envoya +quérir le juif plus mort que vif et m'ordonna de m'assoir à plat cul sur +un tapis, et dont il ne peut s'empescher de rire, voyant que je faisois +effort de m'assoir comme luy en tailleur d'abits. Mais je n'y peus +tenir. Il reprit son air sérieux, parlant au juif sans interprète. Le +juif se jeta la face contre terre et je fus étonné de voir aporter un +grand trépied et une grande chaudière et du bois et alumer bon feu. Je +penssois: toute ma cire va estre purifiée, comme il arriva aprés. Mais à +cette première chaudronnée bouillante l'on prit à quatre le juif et on +luy enfonssa les bras jusqu'au dessus des coudes, qu'ils en sortirent et +les mains toutes courbées[66]. J'eus beau demander son pardon, il essuya +cet effort très rigoureux, et on le jetta par terre comme un chien le +visage en bas, et toute ma cire fut refondue et passée en serpillère et +on me fournit mon poids ce qui me retarda de 4 jours, qui furent bien +récompencés. Je partis le 26 après midy et le Roy avec son armée avoit +décampé la mesme nuit et sans bruit, et en trente cinq jours j'étois de +retour de mon voyage à Saincte-Croix de Ténérif. Je fis le lendemain la +vente de mes cires et des amendes très advantageusement et comptant, et +j'acheptay des cuirs de la Havana et du bois de Campesche, de +l'orchilla, qui est une mousse seiche qui croist sur les rochers +aprochant du bord de la mer et qui sert aux teintures. J'embarqué le +tout dans le navire où le cuivre étoit resté et je renvoyai cette +carguaison à mes intéresés à San-Lucar de Barameda, et leur écrivit de +m'envoyer incessammeet une tartane que je savois leur appartenir, et que +j'avois en main un coup seur pour bien gagner en peu de tems, moyennant +qu'ils m'envoyassent quelques effets que je leur demandois, et que la +dite Tartane m'étoit plus nécessaire que le navire parce qu'elle étoit +plus propre pour louvoyer et gagner au vent. Et mon navire partit de +Ténérif le 13 octobre et je restay encore à cette ille. + +Dans cet intervale notre consul nommé Thiery[67], de Rouen, étant fort +âgé se disposoit à mourir, et me pria de luy écrire ses dernières +volontés, puis il me propoza d'épouzer sa fille unique âgée de treize +ans et à laquelle il laissoit de beaux biens en fonds de vignes et +bonnes maisons à la ville de Laguna, ayant en horeur que sa fille +n'épousats un espagnol, qui ont toujours des maîtresses. Et en mesme +tems il me pria de luy écrire une lettre à Mr le Marquis de Seignelay, +ministre d'Etat, où il luy rendoit compte de ses dernières jestions dans +sa charge, et qu'il prévoyoit qu'il ne pouvoit revenir de cette maladie, +et que Sa Grandeur ne pouvoit nommer en sa place, un meilleur subjet et +plus au fait que moy pour remplir ce poste. Il dicta le tout avec +beaucoup de jugement et signa, et sur la minuit rendit son âme à Dieu +après avoir receu tous les sacrements, et le lendemain son corps fut +inhumé avec pompe. Et comme j'étois logé chez luy, je fus un des chefs +de la cérémonie. Je consolois la veufve et la fille le mesme soir, mais +la mère n'en avoit pas bezoin, en me dizant qu'il étoit fort viel, et me +dits nettement qu'elle n'effectueroit pas son testament de me donner sa +fille, mais que sy je voulois penser pour elle qu'elle me feroit tous +les advantages possibles, le bien étant de son costé, et que sa fille +n'étoit qu'un enfant, et que pour elle elle n'avoit pas plus de 42 ans +et vouloit se remarier. Ces déclarations me refroidirent n'y ayant aucun +goût malgré les caresses dont elle me prévenoit et auxquelles je +corespondois très mal. Et sept à huit jours après que tous ceux de la +maison étoient endormis et moy où j'estois couché dans un salon, je fus +surpris de sentir à mon costé une personne, et sans lumière je ne seu +que penser. Je tastonné en demandant: «Qui est-ce?» On me répond par des +embrassements, et se déclara m'aimer à la fureur et que je ne pensats +nulement à sa fille. Après bien des converssations le jour aloit +paroistre; elle fut obligée de monter à son apartement, et me traita de +chien et verssa un torent de pleurs, et éclata ne pouvant disimuler sa +rage. Je fus contraint de déloger pour finir tout commerce, afin de me +retirer du pays où je n'aurois plus esté en seureté. + +Le 17e novembre ma tartane ariva devant Saincte-Croix et m'avoit aporté +party de ce que j'avois demandé. Je fits diligence à ramasser mes +effects que j'embarquois à fure et mesure et prenois congé de mes amis, +et le 28 du mesme mois je mis à la voille et fit la route pour retourner +à Saincte-Croix de Barbarie où j'arrivay le 8e décembre qui n'étoit pas +festé en ce lieu là. + +Je fus trouver Mrs Bisson et Morisse avec lesquels je traitay dès le 9e +de tout ce que j'avois qui avoit esté sur un mémoire qu'ils m'avoient +donné au précédent voyage et les prix fixés de toute choses, ainssy +l'expédition en fut prompte, et j'appris que le fils rebelle du Roy de +Maroque avoit esté détruit et son armée, dont j'euts regret parce qu'il +étoit affable aux négossiants étrangers. Je fus voir les commis anglois +du comptoir de Mr Holder que je trouvay dans un pitoyable état, ayant +reçeu 4 jours avant mon arivée cent coups de baston sur la plante des +pieds et cent autres coups sur le ventre, qu'il etoit enflé partout son +pauvre corps qu'il en estoit affreux, et son pauvre fondement étoit plus +gros que le poing, pour avoir parlé indiscrètement de Mahomet; ce jeune +homme ne pouvoit réchaper. + +Le 13e décembre je reparty de Barbarye toujours cotoyant la vue de ces +terres, crainte d'estre pris des Salletins, et le 16 j'avois gagné en +vue de Mazagan, place de guerre ou bonne citadelle apartenant au Roy de +Portugal depuis plusieurs siècles, et j'aperçeus deux bastiments qui +sortoient du dit lieu, cela ne m'épouvanta nulement ains au contraire, +je creut qu'ils aloient aux illes Assores chercher du bled comme de +coutume. C'étoit deux caravalles du Roy qui avoient chaque 24 canons et +bordées de périers, et plains d'hommes, lesquels me croyoient pour un +Saletin venoient foncer sur moy qui ne changeoit pas de route ayant mon +pavillon blanc arboré. Et lorsqu'ils furent à portée sans me parler ils +m'envoyèrent leur bordée de canons, périers et mousqueterie, emportèrent +mon pavillon et tuèrent un de mes hommes, et viennent m'aborder. Jamais +on ne peut estre plus surpris. Et me trouvant seul sur mon pont, je +sautay sur une mèche allumée et mis le feu à un périer qui étoit rempli +de mitraille jusque à la bouche et qui donna sur ceux qui voulurent +sauter dans mon bord, dont il y en eut de tués et entr'autres un +capitaine de chevaux et plusieurs de la place estropiez; enfin ils +sautèrent plus d'un cent dans mon bord et s'entrenuisoient à qui me +donneroit des coups de plat et taillant de leur longue épée, cependant +sans me percer. Ils me laissèrent étendu comme mort sur le pont et +j'étois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon +évanouissement, je me trouvay brisé de coups, mon pauvre corps et mon +visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe à ma +teste depuis le sommet jusques auprès du front, par une taillade de +sabre qui ala jusques à l'os, mais j'avois quantité de cheveux qui +s'enfoncèrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la +teste ouverte. Enfin ils pillèrent et m'amarinèrent ma tartane dans leur +port, et me débarquèrent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de +Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son épouse et deux fils de +14 à 16 ans jolys cavaliers. Et lon prist un très grand soin de moy à me +pansser et bien coucher; on me presta une chemise car tout ce que +j'avois fut pillé. J'eus une grosse fièvre et on me saigna, et je me +rétablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce +qu'on avoit volé, le gouverneur fut fort en peine; il en fit emprisonner +et tous le menacèrent d'une révolte. Il fut contraint d'aquiescer et les +relascher, et dans cet intervalle la place fut investie par un camp de +dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en +est bien munie. On tira plusieurs volées à cartouche sur le camp des +ennemis, et quoyque j'eus la teste liée de serviettes je servy de +canonnier pendant les deux jours que dura ce siège, les Maures firent +alphaqueca: cest un étendar blanc au bout d'une pique pour parlementer. +Ils demandèrent le temps d'enlever leurs morts et estropiés, et jetèrent +plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc +enfoncé à portée de demy fusil de la place et puis décampèrent. + +Et le lendemain je me rembarquay pour reprendre ma route, après que Mr +le gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements; +mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y +restèrent. + +J'arivé à Cadix la veille de la Purification février 1684 et fut à terre +trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui +m'étoit arivé et pour faire mes déclarations. J'étois resté à terre, et +le sieur d'Hiriarte, consul à San-Lucar de Baraméda, eut advis par une +barque de mon arrivée. Il partit sur-le-champ pour venir à bord où il se +fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut à notre bord une +chaloupe d'anglois d'un navire de guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas +du vin de Canarie à vendre. L'équipage dits: «Il y en a six pièces, mais +voilà le marchand endormy.» Il s'éveilla et en vendit deux pièces par +l'avidité d'avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais +une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s'en aperceut +et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu +après aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Séville où ils +l'échouèrent et mirent Hiriarte et l'équipage en prison, les fers aux +pieds et me cherchèrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce +fait Mr Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa +plainte à Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce +qu'on avoit uzé d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant +qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la +confiscation bonne, sur ce que le propriétaire sieur Hiriarte, consul de +San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prévariqué, ayant +luy-mesme fait décharger avant que les déclarations fussent faites, et +que sy ç'avoit esté le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les +dites loix, il seroit plus tolérable. Par ainssy le tout but confisqué +avec condemnation de payer la quatruple partye de la valeur; par là je +me trouvay frustré de tous mes travaux et desnué de toutes choses. +Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et +m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire +pour nous recuperer, et au bout de trois jours que je fus chez luy, à un +après disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique. +Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un +acte tout prêt à signer et me fit éveiller et aler au cabinet; et il me +dits en nostre langue: «Cest pour signer un acte de bail de la petite +ferme de Bomance où nous irons divertir.» Et je fus assez inocent, sans +me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de deux de +ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus. Quelques jours +s'écoulèrent; étant enssemble je luy demanday quelle proposition il +avoit à me faire, et il me dits: «Je suis sans fonds et ne puis rien +entreprendre.» Sur quoy nous nous séparasmes, et m'en fut à Cadix, pour +chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau. +Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons +nommé la _Ville de Rouen_, qui s'aprestoit à partir pour le Havre; il +m'accorda mon passage et dont à peine il me restoit de quoy pour luy +payer. Etant en mer à la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on +guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les +morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier +pillote, et tomba roide mort, ce qui affligea fort mon dit sieur de +Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la +nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il +accepta, et je pris tous les soings le restant du voyage, où il y eut +bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs à réciter, et +pour finir et abréger matière nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, où +estant débarqués Mrs les intéressés de Rouen vindre voirs Mr de Chalons. +Nous étions tous logés chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je +fus prendre congé et offrir mon passage en présentant ma bource un peu +plate, Mr de Chalons l'a prit sans l'ouvrir, et me dits: «Vous disnerez +encore avec moy et nos Mrs.» Je dits qu'il ne me seroit plus à tems de +pouvoir passer au passager pour Honfleur.[68]--«Cela nets rien, vous +passerez demain.»--Enfin, sur le dessert du disner, il mit ma pauvre +bourse sur la table, disant: «Voilà tout ce qui luy reste, Mrs, vous y +contentées-vous?» Puis il me dits: «Alez voir vos amis, et ne manqués de +venir souper avec nous.»--Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment +dans mon abcence il conta mes désavantures, et ce que j'avois fait dans +ce passage où il m'atribua d'avoir sauvé le vaisseau, et au souper il +eut la bonté de dire: «Messieurs, sy votre navire est bien arrivé, cets +à ce Mr que vous le devez.»--Puis ces Mrs dirent: «Rendez luy sa +bource,» et il me la mit en main où je la trouvay plus enflée et pesante +qu'elle n'étoit lorsque je luy présentay, et après les avoir quittés, je +fus dans ma chambre où couchoit Mr Chaussé, lieutenant de Mr de Chalons; +je n'osois devant luy visiter la bource, et il me prévint en me +demandant si je l'avois vüe. Je dits non. Il dits: «Regardez, vous estes +peu curieux.» J'y trouvé trente pistoles en or plus que je n'y avois, et +en demeuray très surpris sur quoy il dit: «Vous les avez bien mérités.» +Et d'aize je n'en penssé dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus +remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez +moy. + +1684. Lorsque je débarquay du passager, beaucoup de gens parurent +surpris et en m'approchant dirent: «Comment, c'est vous. L'on vous a +creu mort.» Je fus chez une de mes soeurs qui m'en dit autant, et puis +je m'informay de ma chère mère et de la famille où j'appris la mort d'un +oncle[69] et de mon frère cadet. Mon frère aisné n'estoit trop content +de ma venue s'étant emparé de ma part de succession de cet oncle, à +laquelle n'éritions qu'aux meubles étant sortys du second mariage de +notre grand-mère; mais il falut que mon frère me donnast ma part, et +dont j'avois besoin, ayant esté dépouillé, et qu'il ne me restoit que ce +que j'euts de Mr de Chalons. Je quitois mon frère pour douze cents +livres pour éviter le procès. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je +fus consseillé de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay. +Mais Mr de Sainct-Martin[70] et Mr de Boisseret-Malassis[71] me +proposèrent acomodement, et je leur promis d'en passer à leur décision; +et m'ajugèrent huit cents livres, mon frère m'en donna quatre avec une +roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfèverie d'argent, une +paire de botte et un porte-manteau. Je dis: «Je n'en veux pas davantage, +buvons enssemble et soyons bons frères et bons amys.» Je fus voir ma +mère à la campagne et en pris congé et de la famille, et le lendemain +partis pour me rendre à Dunkerque où j'arrivé le 26e may m'estant +arresté pour la feste à Calais.--La guerre fut déclarée contre l'Espagne +par le Roy qui assiégea et prit Luxembourg.--Etant à Dunkerque j'y +aprits que mon ancien capitaine Mr Delastre étoit party pour l'Amérique +sur la frégatte du Roy, _la Droite_, montée de 36 canons, et qu'il +m'avoit fort souhaité. + + + + +CHAPITRE IV + +Doublet arme en course.--Croisières et prises.--Razzia opérée à +Ténériffe.--Croisières.--Retour en France.--Voyage à Madère.--Pluie +d'insectes.--Aventures avec le gouverneur de Madère.--Rencontre d'un +monstre marin.--Retour au Havre.--Autre voyage aux Açores; +naufrage.--Retour à Lisbonne.--Combat contre un Saletin.--Retour à la +Rochelle.--Amours de Doublet.--Débarquement de Jacques II à +Ambleteuse.--Croisières. + + +Plusieurs amis me proposèrent d'armer une corvette de six canons pour la +course. Je leur dis: «Quoy prendre sur les Espagnols qui ne sont nulle +part qu'aux Indes de l'Amérique, il faut croizer au Pas de Calais, y +attendre les prises que les Ostendois feront sur nostre nation.» Et le +13 juin je sorty de Dunkerque avec 40 hommes d'équipage et fut croizer +depuis le Pas de Calais jusque à Blanquef, coste d'Angleterre, et visité +plusieurs navires Hollandois, Suédois et Danois pendant 20 jours. Je dis +à nos officiers: «Nous alons icy conssomer nos vivres sans rien +prendre.» Ayant apris que les Ostendois logeoient leurs prises dans les +ports d'Angleterre, nous prismes la résolution de pousser jusqu'aux +illes des Canaries, ou nous arrivasmes le 16 juillet et gardions le +parage de la pointe de Nagos, qui est l'abord de tous les bastiments qui +viennent à Ténérif où se fait tout le commerce, et le 23 juillet, nous +aperceusmes un navire qui y venoit, et pour ne le pas efrayer nous +alions à petite voille comme sy nous voulions donner dans la rade de +Saincte-Croix comme luy, afin qu'il s'engageat soubs la terre de la dite +pointe qui est une montagne de rochers où l'on ne peut s'approcher. Les +vents et la mer étoient pour lors fort rudes. Nous espérions qu'étant +soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes +s'engager jusqu'à la vallée de Sainct-André, une lieue et demie de la +dite pointe. Et il n'y avoit plus d'éloignement pour atraper la rade +soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit résoudre bien préparés de +l'aler aborder d'emblée. Et en l'approchant nous la connusmes frégatte +fabrique de France, mais son pavillon étoit espagnol, et son pont +embarrassé de balots: cela nous encourageoit et nous alions pour +l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous +rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied +droit; nous n'étions pas à dix brassses de luy qu'un malheureux coup de +mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes +nos armes trempées, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrière +pour nous vider de cette eau, et puis nous nous mîsmes à recoure dessus, +mais il avoit gagné la portée des canons des forteresses, lesquelles +nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart +de lieue, qu'il est à admirer qu'ils ne nous atrapèrent pas et nous +auroient d'un seul coup coulés au fonds. Ainssy nous échapa cette belle +proie. + +Le 26, estant encore à la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque +venant du port de Lorotave, chargée de faverolle et deux pipes de +malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus +ranssonner la barque et les feves pour ne pas dégarnir de mon monde, +mais le patron n'en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire +cy-devant étoit la _Perle_, de Sainct-Malo, acheptée à Cadix et chargée +de balottages alant d'avis audevant des galions à Cartagesne pour les +advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens +mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup +de mer nous l'aurions immanquablement enlevées. Et voyant ne pouvoir +ranssonner ma prise, je pris la résolution de l'envoyer à l'îlle de +Madère appartenant au Portugois, et l'adressay à mes amis Mr Caires +frères, marchands marseillois établis à la ville de Funchal. + +Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques venant des +costes de Barbarie chargées de poissons nommés pargas et tazards salées +comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n'en +voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que +j'envoyay aussy à Madère, sachant qu'ils auroient débit de toutes ces +chozes, et de l'autre barque plutôt que de la brusler ou couler à fond +je la redonnay à son patron nommé Pedro Garcia qui m'avoit rendu service +lorsque j'avois résidé à Ténérif. + +Mr le Général étoit en fureur contre moy de ce que je désolois son pays. +Il fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit: +«N'est-ce pas une honte à la nation de voir qu'une barque va nous causer +dizette de tout? N'y a-t-il pas dans toute cete assemblée d'asses braves +gens pour s'embarquer sur la _Biscayinne_ qui a 4 canons et sur la +_Seitye_ catalane qui en aussy six pièces et 14 périers, et m'aler +prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante?»--Il +s'émeut des écoliers et jeunes gentils hommes qui dirent: «Nous y +voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque.»--J'appris +cette délibération par une chaloupe de pescheurs que je pris et luy +redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur à mon équipage, et pour +les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours, +et j'arivé le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque +bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos; et enssuite à la pointe +d'Adexa[72] où est une grande maitérie d'un marquis portant ce nom je +fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du château +sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un +bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons salée et +enfumée et 8 gros pains de sucre rafiné, y ayant une sucrerie, et des +orenges et citrons et des gros oignons que l'on voitura à bord pendant +que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous +châssasmes devant nous deux jeunes boeufs, douze moutons et six cabrits +et quelques dousaines de dindes et poules. Je laissay sur une table un +écrit que, en attendant qu'on me bouille à l'huile, je prenois ces +petites provisions et que si on me relaschoit pas deux de mes amis de +Sainct-Malo nommés Arsson et Diego Bouton, je reviendrois sacager et +mettre tout à feu, et que à cette considération et respect pour Mr le +Marquis je n'avois fait enlever aucunes hardes ny ustencilles de son +chasteau et que j'avois besoin de ces rafreschissements pour aller +trouver ceux qui doivent me prendre. Enfin mon équipage, bien content +quant la pansse joue, je leur dit: «Il faut aler combatre cette canaille +qui nous a obligé à quiter nostre bon parage.» Ils dirent: «Alons, mon +capitaine, nous yrons où vous souhaiterez.» + +Le soir du 6 courant on nous tira de terre 7 à 8 coups de fauconneau de +l'abry des rochers dont on perça nostre bord à l'uny du pont; je fis +tirer 3 canons du mesme costé et on ne recommença plus cette tirerie et +je fis lever l'ancre et mis à la voille pour retourner au parage. Il +faut remarquer que de terre l'on me voyoit toujours. L'alarme reprend en +me voyant retourner; la _Biscayinne_ et la _Seitie_ de mettre soubs +voille pour venir me combattre; tout le rivage étoit bordé de cavalerye; +je fis semblant de fuir pour les faire éloigner de la portée des canons +des forts et lorsqu'ils en furent à une distance de trois lieux je +coupay chemin sur la _Seitie_ qui étoit bien demie lieue écartée de la +_Biscayinne_. Je les empêchay de se joindre; je canonnay la _Seitye_ qui +prit la fuite et marchoit mieux que moy au plus près du vent, et puis +j'arrivay sur l'autre qui prit aussy la fuitte en courant soubs les +forteresses; je la canonnois toujours jusqu'à ce qu'un boulet du fort +passa au travers de ma grande voille qu'il me fallut cesser ma chasse et +la peur prit à ceux de la dite barque qu'il la furent échouer à toute +voille entre les deux forts. Et quoyque mes canons ne portoient jusqu'à +eux, j'en tirois toujours quelques coups pour les effrayer. Ils se +débarquoient avec précipitation les uns sur les autres à l'eau, où +j'aprist qu'il y eut 32 jeunes hommes noyés et deux matelots de la dite +barque, ce qui mit toute l'ille en consternation et la barque fut brizée +et perdue, et la _Seitie_ doubla la pointe de Nagos et s'en fut +débarquer ces Sipions au port de Lorotava et n'oza plus me venir +rechercher. + +Le 9e du dit mois, il parut à la mesme pointe de Nagos une barque que je +pris venant de l'ille de la Palma où il y avoit 22 espagnols tant moines +de différents ordres et un doctor médecin venant de passage pour +Ténérif. Il y avoit en outre 18 botes ou pipes d'excellent vin et une +centaine de beaux pains de sucre rafiné, beaucoup de gros oignons, des +choux et plusieurs moutons et cabrits, et des poules et de bons biscuits +et bien des confitures et plusieurs caissons de bray noir, six caissons +de chandelles, de suif et douze gros pains de suif et dont le tout nous +convenoit fort et très à propos dont nous servinsmes bien utilement du +bon soin que l'on avoit de nous entretenir. Quant aux passagers, on eut +le soin, en premier lieu, du médecin que l'on soulagea d'un enfle qu'il +avoit à sa ceinture de neuf mille réaux de Plata, qu'on luy tira sans +faire d'ouverture avec le fer et sans inflamation, mais il en perdit +l'apétit plus de 24 heures. Quant aux moines, excepté les Francisquains, +on les vizita l'un après l'autre et on les soulagea de quelques +pesanteurs mais point sy considérables qu'au médecin, et j'empeschay +leurs dépouilles, et puis nous les débarquasmes au Val Sainct-André sans +opozition, et leur délivray toutes les lettres adressées au seigneur +évesque sans en décacheter aucunne non plus que celles de l'inquisiteur, +ny celles du seigneur Dom-Félix-Nieta Dasilva, vice-roy et général, +auquel j'écrivis le respect que je gardois pour luy me souvenant de ses +bontés par le passé, et qu'étant général de guerre il ne devoit trouver +à mauvaize part que je la fis suivant les lois uzitées, et que je luy +donnois pas lieu de s'iriter envers moy qui n'exerçoit que humanité et +sans cruautez, et que je luy renvoyois sans maltraitement tous mes +prisonniers, ainssy que je le supliois d'uzer de la mesme charité pour +les deux perssonnes que je luy avois demandé cy-devant. Après avoir +débarqué mes ostes norissiers, nous trouvasmes un des paquets de lettres +de moines et de nonnes adressées à leurs pareils qui avoient en leurs +directions de conduite, et dans les moments de loisir je prenois plaisir +à les lire. Il s'en trouva entr'autres de sacrilèges et abominables sur +les expressions lascives d'amour qui étoient outrées, et d'autres très +galantes et jolies penssées de tendresses. J'en fis une séparation, et +des criminelles j'en fis un gros paquet pour les envoyer à l'évesque et +à l'inquisiteur où je leur marquois qu'ils devoient estre contents de ce +que ces lettres n'étoient tombées aux mains d'un hérétique et que je les +supliois d'intercéder pour la liberté de mes deux amis prisonniers de +guerre, et j'envoyé mes paquets par une petite barque d'un pescheur, +auquel je payay son poisson plus cher qu'il ne l'avoit vendu au pays. + +Je pris route pour me rendre du costé du Nord de l'ille de Lanssarote +pour netoyer et espalmer notre bastiment entre la dite ille et une plus +petite nomée la Gracioze qui forme un joly havre et sans danger d'estre +incomodé des gens du pays, ny de bastiments, ny des tempestes. Nous y +trouvasmes des salinières, et nous nous racomodasmes. Sy j'avois eu 100 +hommes, j'aurois pris la ville et toute l'ille dont j'aurois fait plus +de 150 mil livres de ranssons. Nous partismes le 28 juillet, et le 1er +aoust nous étions encore à notre parage de la pointe de Nagos. Etans +frais et pleins de santé, il ne faut quiter ce pays sans leur faire à +conoistre que nous y sommes encore. Il se passa 8 jours sans rien voir, +et le 9e nous aperceusmes au large deux bastiments qui venoient, nous +courusmes à l'abry de la pointe qui est l'unique passage et les +atendismes près de trois heures pour les laisser aprocher. Nous les +reconnusmes sans force d'aucun canon et les prismes et amarinasmes. +Elles venoient de Sainct-Michel aux Assores, et chargés de froment, de +gros mahys ou bled du turquie et quelques cochons salés et fumés. Je +dis: «Enfants, voilà de quoy nous faire du biscuit pour retourner chez +nous; la saison d'hiver s'aproche, alons à Maderre nous aprester». Et +nous y dressasmes nostre route et y arivasmes le 16e et fusmes bien +receus par Dom Pedro Dalmeida, gouverneur, et du peuple parce que la +cherté étoit sur les grains, ce qui nous les fit vendre +advantageusement, et comme l'argent n'est pas commun en cette ille je +fis un échange pour des écorces de limons, autrement de gros citrons +confits à sec et 4 caissons de fleurs d'orenges confites seiches et une +vingtaine de pipes de vin que je chargeay dans la plus grande et la +meilleurs barque de mes prises, et j'en redonnay deux de mes barques à +mes prisoniers espagnols pour les reconduire à leurs pays, et dont ils +furent très contents et cela m'atira l'applaudissement du peuple de +Madère, et pour retirer mon payement tant en écorces qu'en vins il me +falut atendre la récolte pour confire les écorces et ne pusmes les +embarquer qu'au 20e octobre et notre départ fut au 26e, où dans notre +route étant par les 46 dégrez de latitude, nous fusmes batus de cruelles +tempestes et la mer très affreuze que nous ne pouvions présenter un +morceau de voilles, nous descendismes nos canons dans notre calle et +apréhendions fort le moindre coup de mer, étant à sec, le costé au +travers. Je m'avizay d'amarer notre petit câble sur un affut de canon et +le jetter à la mer et le filler jusqu'au bout sur 140 brasses de long, +et lorsqu'il fut étendu de son long il nous fit présenter la proue +debout au vent, et notre bâtiment s'y maintint comme s'il avoit esté à +l'ancre et sans se tourmenter, ce qui nous rassura sy bien que l'on fit +la chaudière et nos gens partye dormoient sur le pont et les autres +jouoient aux cartes, et cela dura neuf jours et ne savions le sort de +nostre prise où étoit tout notre butin, exepté six caissons des dites +écorces et une de fleur d'orange que j'avois embarqués avec moy. + +Le 6 novembre du temps passable nous rembarquasmes notre câble et notre +afut et faisons notre route pour entrer dans la Manche, et le 10e nous +étions à 5 lieues au nord-oues de Ouessant, du temps de neige et obscur, +et nous nous trouvasmes en vue du four, lorsque le vent en foudre sauta +au nord nord-ouest avec de grosse grelle, défonssa nostre voille de +misenne et sans voille au hazard nous fuyons le vent en poupe et +passasmes au travers des roches d'un costé et d'autre, et nous donnasmes +dans la fosse de Camaret où mesme il y périt plusieurs batiments qui se +croyoient en toute seureté. Et lorsque la tempeste fut cessée, je fus +dans mon canot à Brest tant pour m'informer des nouvelles que de ma +barque où étoit notre butin. Mr le Marquis de Langeron[73], lieutenant +général des armées navales, comandoit pour lors et dont j'avois +l'honneur d'estre bien connu et que je fus saluer. M'ayant demandé d'où +je venois et sur quel navire j'étois, lorsque je luy eut rendu compte il +s'étonna et dit: «Comment diable avez-vous pu résister? Toutes nos +costes sont remplies de navires naufragés et bordés de cadavres.» Je luy +dit la maneuvre de mon afût de canon.--«Et où avez-vous apris cela?»--Je +luy dits l'avoir inventé. «Bien vous en a pris, me dit-il, je n'avois +jamais ouy telle choze.» Je luy dits: «Sy vous voulez envoyer votre +canot demain avec moy quand je retourneray à mon bord, j'auroy l'honneur +de vous envoyer deux serins de Canaries.--Très volontiers, mon amy, je +les accepte, et vous aurez plus de comodité et seureté de vous embarquer +dans mon canot et vos gens, et on traisnera le vostre.» J'acceptay le +party, et il eut la bonté de faire embarquer de bon vin et de quoy bien +déjuner dont je fis bon uzage et me remis dans ma barque longue et +envoyay les deux serins. + +Il y avoit à Brest et Camaret quantité de navires relaschés depuis un +long-temps qui attendoient un bon vent pour partir, mais il m'ennuyoit +jusqu'au unze décembre que le temps parut modéré je mis à la voille. Un +chacun me demandoit: «Où voulez-vous aler de ce temps qui ne va pas +durer six heures?» Je réponds: «Quite pour relascher.» Et je tins ferme. +Je gagnay à la coste d'Angleterre, et le 18 décembre j'entray dans +Dunkerque où l'on ne m'y atendoit plus me croyant péry, et de n'avoir eu +aucune de mes nouvelles. L'on m'aprits la paix faite, et j'espérois +toujours sur ma prize qui étoit bien plus de résistance que nostre +bastiment. Mais quand je vis écouler deux mois sans nouvelles, je n'y +espéray plus. Ainssy ce fut bien du tems et bien des périls encourus +sans aucuns profits, et il me falut pensser de quel costé donner, pour +tascher de gagner pour m'entretenir. + +Au commencement de février 1685, deux marchands de mes amys qui avoient +esté intéressés à ce dernier armement, ayant considéré que si la prize +où estoit les effects fût arrivée à bien que nous aurions bien profité +dans cette coursse où j'avois maintenu le bastiment et l'équipage sans +qu'il leur en eut coûté pendant un si longs-temps, me proposèrent +d'affretter un moyen bastiment pour aler en commerce à Madère et aux +Canaries, puisque nous avions une paix générale ecxepté avec les +Saletins qui sont les plus dangereux à cause du risque de la captivité, +et que je fis recherche d'un bastiment convenable, et que je leur fist +un mémoire des marchandizes nécessaires, et qu'ils m'y intéressoient +d'une seiziesme partye dont ils feroient les advances et encoureroient +les risques, et j'acceptay le party. Je ne peut trouver autre bastiment +dans le port qu'une barque bretonne de 70 thonneaux, ayant un pont et +demy et un gaillard devant pour résister aux tempestes, et pour +déffences six périers et dix hommes d'équipage. Je l'affretay par 450 +livres par mois, en payant d'avance trois et qu'il entretiendroit le dit +équipage et barque de vivres, gages et de tout le nécessaire, et +passasmes un acte devant notaire. Mes marchandizes furent en peu +acheptées et embarquées, et partismes du port de Dunkerque le 5 avril +1685, et ne m'areste point à faire le détail de notre route, non plus +que j'ay fait de toutes les autres cy-devant lesquelles seroient +ennuyeuses et qu'il faudroit plusieurs volumes, me contentant d'écrire +ce que j'ay trouvé de remarquable. Comme encore en ce petit voyage où je +me trouvois par notre estime éloigné de l'ille de Madère de 51 lieues, +avec un temps de nuages et de clarté du soleil par intervalle, il +tomboit comme une petite pluye fasson de neige fondue dont nous nous +trouvasmes couverts de poux blancs et plats d'une petite grandeur et qui +avoient vie et faim qu'ils nous faisoient des empoules ou ils mordoient +sur nos peaux, ce qui ne dura plus d'un _Miserere_[74], puis le soleil +parut que nous observions pour la hauteur, et au bout d'un demy quart +d'heure tous ces insectes qui furent frappés du soleil moururent, mais +celles qui avoient entré dans nos hardes et linges vivoient et nous +piquoient vivement. Je fis baleyer et jeter de l'eau de mer partout le +navire et dans la chaloupe qui étoit sur le pont, et jettasmes le tout +que l'on peu ramasser, et croyant en estre quitte j'en fis une raillerye +en dizant: «Le Seigneur a toujours aimé les pauvres et les atire au +ciel, aparament qu'ils font leur revue et secouent leurs guenilles dans +ce parage, il faut s'en tirer.» Mais sur les deux heures d'après midy, +nous en receusmes une ondée bien plus forte, ce qui nous fit regreter +d'avoir changé de toutes hardes que nous avions lavées à la mer et mizes +au sec qui en furent toute couverte et mesme jusqu'aux maneuvres du +bastiment. Le soleil ayant survenu il ariva comme j'ay dit cy-dessus, et +m'étant et nos gens encore dépouillés de tout je pris sur moy ma robe de +chambre atachée d'une ceinture et sans chemize ny bas après qu'on eut +relavé et jeté à la mer toutes ces bestides; mais un remord me pris sur +la raillerye que j'avois faite, et sur les 4 heures et demie il nous en +ariva encore autant, ce qui nous fit avoir recours aux prières bien +dévotement croyant que c'étoit un chastiment du Seigneur pour nos +péchez, et craignant que cela ne dureroit; mais tout le reste du soir il +n'en tomba plus ny la nuit, et le lendemain entre dix et onze heures +nous aperceusmes Madère qui se fait voir de très loin par la hauteur de +ses montagnes, et nous n'y arrivasmes que le jour en suivant qui étoit +le 29e d'avril. Je débarqué derière le fort de l'illeau; je fis rapport +de ce qui nous estoit arivé, et les conssuls et les marchands et autres +furent curieux de voir débarquer nos hardes que nous voulions faire +bouillir, lesquelles se trouvèrent remplies. + +J'abrégeray encore les longs discours de mes négociations, sinon de dire +les changements de voyage et ce que j'y ay trouvé de remarquable. Il +ariva en cette ille un bastiment Anglois venant de Ténérif, lequel ayant +seu que je me disposois d'y bientôt aler négossier, il eut la bonté d'y +venir avec Mr son consul m'advertir de n'y pas pensser quoyque la paix +fust, et que je serois lapidé immanquablement par les gentilshommes et +la populace, se ressentant encore trop vivement de la triste mort de la +fleur de la jeunesse, qui furent noyés et dont les plus grandes familles +de l'ille sont en deuil. Et le capitaine raporta que Mr le Vice-Roy +disoit il y avoit peu de jours: sy par malheur pour Doublet il revenoit +icy, quoy qu'en paix je ne le pourois sauver car je serois en risque +d'estre aussy assasiné. Et sur ce raport Mr nostre consul et mes amis me +déconsseillièrent de ne m'y pas risquer, ainssy il falut pensser d'aler +d'un autre costé. Je débarqué une bonne partye de mes effects les plus +convenables pour cette ille, et les mit aux mains de Mrs Louis et Joseph +Caire, bons négossiants pour en procurer les ventes, et ils me donnèrent +avis d'aller charger du froment et du mahis à l'ille de Sainct-Michel +aux Assores pour le raporter, et qu'il y auroit à y profiter, et me +prioient de les intéressser d'un quart au chargement en m'en payant le +fret, et qu'ils me fourniroient des lettres de crédit pour toute la +carguaison, et tombas d'acord par écrit, et étant sur mon départ Dom +Pedro Dalmada, gouverneur de Madère me demanda que je l'intéressats de +moitié dans tout le chargement autrement qu'il ne me permettroit pas de +négossier dans son gouvernement. Il me falut céder à la force en lui +cédant d'un quart d'intérêts, et obligea Mrs Caire de payer pour luy. Je +partis de la rade du Funchal pour me rendre à celle de Punta Delgada, +îlle de Sainct-Michel et le 25 ayant esté adressé au sieur Jean Ston, +conssul des Anglois, bien converty et marié à une dame portugaise, ayant +une belle famille, travailla avec beaucoup de diligence à faire mon +chargement, et sans me prévaloir du crédit de Mrs Caire pour la moitié +d'intérêt que je risquois pour mes intérescés et moy, il prits en +effects de France que j'avois réservés et en cinq jours je fus expédié, +et party le 12 juin à cause du jour de la feste du patron de la ville +que les Portugais m'auroient creu hérétique, et le 27 j'arivé au Funchal +et débarqué les froments en deux jours. Ces Mrs Caire et Mr Biard, notre +consul, me représentèrent que sy je voulois aler à Lisbonne prendre une +partye de sel et des huilles d'olives en petits jarons et des sardinnes +salées en canastes ou paniers, qu'il y auroit un bon guain à faire. Je +topé à cette entreprise, mais ce diable de gouverneur ou tiran voulut y +entrer d'une moitié sans jamais rien débourcer, sur cela je luy dis que +j'alois où étois la cour où nous avions un ambassadeur et s'il ne +désiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit: «Je veux payer +comptant pour ma part.» Je luy déclara au net: «Vous n'y aurez rien, et +je feray conoistre vos vexations.» Mrs Caire et le consul en furent +faschez contre moy, disant: «C'est un diable, il nous fera enrager.» Je +dis: «Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous écrire?» Il seut par les +domestiques nos entretiens et il me vint voir, et il fut plus doux qu'un +agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin il n'y eut +aucun intérêt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de différentes +confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et +party le 4e juillet j'atrapé heureusement Lisbonne le 26e suivant, +travaillé à mes expéditions; Mr le comte d'Opède étoit notre +ambassadeur, après l'avoir salué j'eus deux jours après l'honneur de +manger avec luy, où je l'entretins des concussions que faisois le +gouverneur de Madère, et que j'appréhendois d'y retourner sur ce que je +lui avois menacé. Mr D'Opède me dit: «Vous m'avez fait plaisir, et je +vais remédier à ce mal sans que vous n'ayez rien à craindre ny ceux de +la nation.» + +Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay à partir, et je fus +prendre congé de Me l'ambassadeur, lequel me délivra un paquet du Roy de +Portugal dont il prit mon receu pour délivrer au sieur gouverneur. Je +fus chez Me Desgranges, nostre consul, pour lever mes expéditions. Il +m'aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine +Brevet, qui devoit aussy prendre ces expéditions pour Madère et qui +avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'étonna un peu, car c'est se +faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis +recherche de ce capitaine et luy demanday s'il vouloit que nous fussions +de compagnie à cause des Saletins qui sont souvent autour de Madère. Il +parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes à l'effect de +partir enssemble, mais étant au dehors de la barre, le travers de +Cascays,[75] mon grand mât d'hune rompit à l'uny du chuquet du grand +mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu'à Belem, et mon prétendu +camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite +disgrasce. Je fus par terre à Lisbonne, j'acheptai un autre mât, et sur +les trois heures j'y fis travailler par quatre charpantiers portugais +qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et à force +d'argent je les engageay de travailler avec deux flambeaux alumés +jusqu'à unze heures que mon mât fut achevé, et les priai de le mettre à +l'eau au bord de la rivière, et je les payay bien. Je loué une frégate +qui est une chaloupe avec deux grandes rames où je m'embarquay et fit +traisner mon mât le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du +matin je fis travailler à remaster, et quoy qu'il ne fut encore guindé +je fis lever l'ancre et mis à la voille d'un assées bon vent, ainssy ce +n'étoit au plus que 22 heures que le dit Brevet avoit d'avantage sur +moy. Sitôt que mon mât fut bien placé, je forssois de voille au risque +de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20e +j'arive derrière l'illot du Funchal. Sitôt que j'eus pied à terre, je +fus chez Mr notre consul et luy demanday s'il n'étoit pas arivé quelque +navire françois venant de Lisbonne, et me dit que non. Je reprends +courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros +paquet de lettres que Mr le comte D'Opède m'avoit chargé pour le +gouverneur dont j'avois donné un receu, et qu'il m'en fallait une +décharge et eut à m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur +ne fist aucune difficulté de m'en donner son receu. C'étoit son ordre de +révoquation sur plusieurs plaintes contre luy. Je faisois débarquer mes +marchandizes, et la 3e journée après mon arivé il parut un moyen navire +à trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en +rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur +étoit tout troublé et m'envoya son secrettaire me prier d'alez chez luy, +et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je +connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit: +«N'est-il pas party le mesme jour que vous de Lisbonne un moyen navire +de la Rochelle pour venir icy.» Je luy dis que ouy; mais que mon mat +ayant cassé je rentray pour en prendre un autre et qu'il avoit continué +sa route. Et sur quoy il dit: «J'en ai lettre d'advis par votre +bastiment. C'est pour mon compte qu'il est chargé de pareils effects que +les vostres puisque vous ne m'avez voulu intéresser avec vous, et je +crois que c'est luy qui paroit et cela vous fera tort à vostre vente.» +Pendant nos discours on vint luy donner advis qu'il paroissoit encore un +autre navire qui avoit le pavillon blanc et qui faisoit sa route pour +aler parler au premier qui avoit paru. Je secouois les oreilles. Il me +presta sa lunette et fusmes hors du chasteau pour mirer. Je dis: + +«Le plus petit des deux est le navire que vous atendez et l'autre à sa +démarche me fait bien paine que ce ne soit un saletin, toute l'aparence +y est.» Et en peu moins de deux heures nous vismes à plain tirer les +canons et mousqueterye, et il fut pris en un quart d'heure et changement +de routte, ce qui véritablement fit bien du chagrain de voir un tel +spectacle de la captivité. + +Le ruzé gouverneur avoit fait dire dans toute l'ille qu'il atendoit ce +navire et que le voyant disgrascié qu'il vendroit à bon marché ces +effects, ce qui fit que pas un ne demandoit de mes marchandizes, mais le +lendemain c'étoit à qui en auroit pour les vendanges qui étoient +proches. Et pendant que j'étois à terre, le 27 aoust, il parut autour de +notre bastiment un monstre marin qui après quelques promenades se vint +prendre à une corde où étoit une chemize de matelot qui trempoit à la +mer. Ce matelot en la peur qu'il ne lui enleva sa chemize fut tirer sur +la corde, apelant d'autres à son secours. Et cet animal tenoit ferme +comme avec deux mains, et l'élevèrent jusqu'à moitié de son corps hors +de l'eau, et remarquèrent que la teste et le minois et les oreilles +étoient d'une figure d'homme et autour de son menton étoit comme une +longue barbe à la capucine d'un tisssu de peaux comme les nageoires +d'une morue qui luy pendoient sur l'estomac, et avoit deux seins comme +les nostres et le corps en forme humaine jusqu'à la ceinture, et le +restant amenuissant comme un saumon ainsy que sa queue, mais d'un pied +de largeur à peu près, ayant des peaux de poisson comme nageoires +tenantes aux esselles, n'ayant à ses bras de coudes, et point plus long +que nous les avons du coude à la main, dont les doits étoient bien +distingués, mais remplis de peaux comme les pieds d'un oye, et le chef +étoit garny de petites peaux pendantes sur son col d'un demy pied de +long, et le front à découvert avec des gros yeux de toureau et un regard +fier et plain de feu. Je fis débarquer nos gens pour en faire leurs +raports devant Mr le Consul. Jean Le Natro, originaire de Penerf en +Bretagne, qui étoit maître et propriétaire de notre bastiment et son +frère en firent cette déclaration. Et Nicolas Thiberge, de Dunkerque, +nostre pillotte et homme d'esprit, confirma le tout de point en point, +et signèrent le procès-verbal qui en fut dressé, et quelques pescheurs +du pays déclarèrent avoir veu plusieurs fois cette mesme figure, qui une +fois leur aracha un poisson au bout de leurs cordeaux.[76] + +Je m'apliqué à faire mon négosse pour partir au plustôt de cette ille +voyant la saison de l'hiver s'approcher, et n'en peut partir que le 20 +novembre pour retourner à Dunkerque avec un autre chargement de vin, +écorces de citrons confits ou sec, et fleur d'orange, et une partie de +cuivre en tangoul venant de Saincte-Croix de Barbarie. Le jeune Caire +nommé Joseph se trouvant fort attaqué d'un asme s'embarca avec nous dans +le dessein de se rendre à Paris pour se faire traiter de la maladie, et +sur notre route nous fusmes très mal traités par vents contraires et +tempestes, qui nous poussèrent jusqu'au 52° degré et demi de latitude, +où dans une bonnace nous nous trouvasmes entourés d'un nombre infiny de +poissons dorades, et dont nous en peschasmes à discrétion; dans la +matinée à moy seul j'en embarqué vingt-huit, et n'en voulions plus ne +sachant qu'en faire, n'étant bonnes lorsqu'elles sont salées plus d'un +jour par leur graisse qui se jaunit et rend un goût huileux. Ma surprize +fut de trouver ces poissons aussy Nord puisque rarement on les trouve +qu'aprochant des chaleurs[77]. Nous fusmes pris des vents de sud et +sud-est, le pain et l'eau manquaient, ce qui nous obligea de relascher à +la ville de Galloway en Irlande, où j'acheptay nos provisions +nécessaires que je payay en vin de Madère, ainssy que mille quintaux de +suif. + +(1686). Au 3 de janvier fut notre départ d'Irlande, et ayant entré dans +la Manche le 12 janvier nous eusmes connoissance de Portlant en +Angleterre, les vents forcés au nord-est nous empeschoient de chercher +le Pas de Calais, ce qui nous obligea d'aler au Havre de Grâce, et en +donné aussitôt advis à nos Mrs de Dunkerque, lesquels me mandèrent +d'envoyer les effects à Mr Le Gendre, de Rouen, et de payer le fret de +nostre bastiment pour le congédier au plutots. Après quoy je fus à Rouen +arester compte du contenu des effects et de là fus par terre à Dunkerque +ajuster les comptes dans lesquels il s'y trouva que j'avois laissé à +Madère quelques effects invendues restés chez Mr Caire, ce qui occasiona +nos intéressés de me prier d'y retourner sur une flutte du port de deux +cents cinquante thonneaux, mais sans aucun canon n'y étant disposée à en +placer. Je refuzey de ce que j'avois deux fois encouru le risque d'estre +esclave à Salé, et pour m'encourager il me promire d'assurer sur ma +personne neuf mile livres, en cas que j'eus le malheur d'estre pris de +cette moraille, ce qui fut exécuté et conclu devant notaire, et que +j'aurois pour capitaine soubs mes ordres le nommé Georges Roy, frère du +plus fort intéressé au navire nomé le _Sainct-André_. L'on fit une +emplette de marchandises sur mes mémoires. Et partis du port de +Dunkerque le 5 juillet et sans rencontre arivé à Madère le 7 aoust. +Jusqu'au 15 je débarquay les effects et Mrs Caire me conseillèrent d'en +garder partie qui étoient propres pour l'isle de Sainct-Michel aux +Assores, que je troquerois pour du blé, où il y avoit 70 pour cent à +gagner l'aportant à Madère. Et comme ce que j'avois porté d'effects ne +faisoit pas moitié de ma charge en blé, je pris à fret le surplus pour +le porter à Mazagan apartenant au Roy de Portugal, côte de Barbarie, +proche Azamor[78], aux conditions qu'en route faisant je débarquerois ce +qui étoit de nostre compte à Madère, et j'avois réservé autour de 800 +piastres, de ce que j'avois vendu en argent pour faciliter mon négoce +qu'à payer ce qu'on ne peut se dispenser. Alors que notre navire fut +rempli de blé, j'envoyai des vivres à bord et trois pipes de vin, mon +coffre et hardes et rafreschissements, n'ayant plus à faire à terre que +pour 4 à cinq heures pour tirer mes dépesches et finir un petit compte, +ayant donné les ordres que la chaloupe me viendroit sur les 4 heures du +soir. Au 27 de septembre, les vents se mirent de la bande du sud et +sud-oist assées violents; la chaloupe ne put exécuter mes ordres, et il +faut savoir de ces sortes de vents tous les navires qui se trouvent à +cette rade doibvent abandonner leurs cables et ancres et se mettre à la +voille pour éviter le péril de perdre corps et biens à cette coste, et +il y avoit deux moyens navires anglois proches du notre qui firent bien +leurs maneuvres, et je voyois le nostre dans l'inaction, ce qui +m'impatientoit. Je fus au château prier le gouverneur de me permettre +que je tirats un de ces canons de 8 livres de boulet et que luy +payeroits bien la charge, à quoy il consentit. Je le chargé et y mis le +feu à boulet vers nostre navire, et ce qui les fit agir pour le mettre +soubs les voilles. Mais je remarquois qu'ils faisoient fort mal leurs +maneuvres ayant déployé les deux basses voilles, avant de lascher leurs +cables, ayant eu la précaution d'amasser un cordage sur le dit cable, +tenant par la poupe du navire, qu'on apelle en croupière afin de faire +abattre le navire, pour faire entrer le vent dans les voilles qui +avoient le vent dessus qui les coloit sur les mats, ce qui faisoit +aculer le navire proche de la terre. Et j'étois à les observer, la pluye +sur le corps, que j'étois au désespoir de voir une sy méchante manoeuvre +sans y pouvoir remédier, et survint la nuit que je les perdis +entièrement de vüe. L'on m'entraisna chez notre consul où je logeois et +on m'obligea de changer de toutes hardes, qu'il me prit me voyant tout +percé, et que j'avois fait rembarquer les miennes; l'on me voulut faire +souper et ne le pus ny me coucher, étant toujours en crainte de ce qui +devoit ariver par la mauvaise maneuvre que j'avois vüe, et disois +toujours: «Il faut quils soient saoüls; les flamands ne se peuvent +contenir lorsqu'ils ont du vin. Les navires en flûte dérivent plus qu'un +autre et s'il n'est pas bon voilier à tenir le vent, je crois qu'ils +n'en échaperont nullement.» Ce fut toujours mes discours lorsque l'on me +voulut donner quelque espérance de consolation. Et sur les deux heures +d'après minuit un paisant Portugais m'anonça la perte totalle de mon +navire échoüé à la pointe des plus affreux rochers de ceste ille, dont +on ne creut aucun de l'équipage échapés. Mr le consul quiestiona ce +portugais de l'endroit du naufrage, il le dit estre à cinq quarts de +lieues de Punta Delgada[79] où nous étions et qu'il ne savoit s'il se +serait sauvé quelqu'un, que luy n'avoit ozé aprocher, à cause des +difficultés de passer sur les rochers remplis de précipices. Je le fis +prier de m'y conduire incontinent, et il dit: «Avant deux heures il fera +jour, sans quoy on ne peut s'y hazarder». Je ne disois pas ouvertement +les raisons qui m'empressoient de m'y transporter avant le jour, qui +étois que j'aurais pu sauver quelques hardes ou mon coffre où étoit mon +argent, me voyant dénüé généralement de toutes choses, et j'empressé de +partir avant le jour avec mon guide qui me conduit à peu près vers le +lieu du naufrage, et la pointe du jour étoit lorsque nous entrions dans +les rochers. Nous n'y fismes pas à 5 pas que les forces me manquoient, +et je tumbé d'un des plus hault dans un précipe de plus de 30 pieds +profonds, où il y avoit près de deux pieds d'eau salée, et dans ma +chutte je rencontrois souvent quelques pointes de rochers qui me +recevoient, et sans quoy je n'aurais eu aucune vie, mais en récompense +je fus blessé et écorché en bien des endroits de mon pauvre corps. Je +voulus me tirer de cet eau; je creu avoir la jambe gauche rompüe, mais +c'étoit la cheville du pied demize et mon genouil et les mains dont +j'avois creu m'acrocher aux pointes; j'eus le coude droit tout emporté +ainssy que mes costés tout écorchées et meurtris; j'étois en _Exce Homo_ +et les habits du consul tout déchirées, et sans peruque ny chapeau, et +mon pauvre guide pleuroit en me disant: «Il m'est impossible de vous +retirer, prenez patience, je vais chercher de l'assistance.» Il fut plus +d'une heure et demie à revenir; j'avois ma montre qui par bonheur fut +consservée, et mon guide revint avec trois hommes dont il y avoit un +nègre qui avoit une corde autour de luy, s'étant disposé d'aller +chercher une charge de bois pour son maître qui me l'envoya, et se +servant de sa corde il descendit, et il me l'atacha par dessoubs les +aisselles et les trois autres dessendirent de leur mieux où étoit +atachée la dite corde et m'atirèrent à eux, et le nègre me soutenoit +pendant qu'ils me montèrent sur le haut où ils m'atirèrent encore. Je +faisois des cris et plaintes comme on peut le juger et ils trouvèrent un +sentier, que mon guide avoit erré, et par là ils m'amenèrent en plain +terain; ils furent à deux chercher une bourrique et une couverture, mais +il fut impossible de me monter pour m'aporter en ville tant j'étois +acablé de douleurs; je les priay de me porter dans la couverte et que je +les payerais bien, et nostre consul ariva, qui les engagea à me porter +ainssy chez luy, ce qui leur donna beaucoup de paine, et étant arivés +l'on fit venir un chirurgien qui me seigna et penssa. Nous y trouvasmes +trois des nostres qui avoient échapé qui nous déclarèrent que plusieurs +de nostre équipage conseillèrent au capitaine de mettre le navire à la +voille et que les Anglois s'y mettoient, et qu'il ne les voulus entendre +se tenant dans la chambre avec son pillotte, le charpentier et le +contre-maistre dizant qu'ils vouloient finir leur disner avant de rien +faire, on leur récidiva les mesmes raisons sans qu'ils remuassent de +leurs tables, et que ce fut le coup de canon qui les engagea à +travailler, mais qu'ils estoient sy saouls de vin qu'ils ne savoient ce +qu'ils faisoient, dont le malheur s'ensuivit, et comme je devois partir +le lendemain j'avois fait tout embarquer, mes hardes, effects et argent +qui causa la mort des susdits quatre principaux de mes officiers et des +autres qui voyant le navire se briser contre les rochers se mirent à +vouloir sauver mon grand coffre de ma chambre, et que le grand mât +s'estant rompu et tomba sur la chambre qui fut écrasée où ils furent +engloutis dessoubs, et le tout fut entièrement péry; cepandant sy je +n'avois esté incommodé j'aurais esté sur les lieux où j'aurois pu sauver +quelques hardes ou marchandizes, mais le tout fut pillé par les païsants +qui ne s'en font pas de scrupules de restituer puisque naturellement ils +sont adonnés au larcin. + +Et pour comble de chagrain les Ministres du Roy de Portugal me firent un +procès pour me faire payer les bleds qu'ils avoient chargés pour Masagan +prenant le prétexte sur la déclaration des trois hommes de l'équipage +qui s'estoient sauvés qui avoient dépozé que la faute étoit arivée par +notre capitaine et officiers. Ce procès m'aresta neuf mois dans cette +ille, après quoy il y vint un petit navire françois chargé de bled pour +le porter à Lisbonne, et dans lequel je m'embarquay pour passager avec +mes deux hommes. Mr l'abé D'Estrée[80] étoit ambassadeur et il me +dégagea de la poursuite de ce procès, mais je me trouvois dépourvu de +toutes comodités et de la fortune. Peu de jours après mon arivée il +ariva à Lisbonne un navire de la Rochelle armé de douze canons nommé le +_Cézard_ apartenant à Mrs Godefroy[81] et sur lequel étoit pour marchand +un de leurs frères qui pendant leurs traversées fut injurié et maltraité +de parolles par son capitaine nomé Peron étant souvent yvre, et étant à +Lisbonne récidiva ces brutalités dont Mr Godefroy fut obliger d'en +porter plainte à son Excellence M. l'abé D'Estré, qui ordonna de +déposseder le dit capitaine et de me donner le commandement du dit +navire, et me fit venir devant luy pour me le faire acxepter, et fit mes +conditions d'engagement. M. Godefroy trouva un fret pour l'ille de la +Terciere pour revenir à Lisbonne où M. Godefroy restoit pour faire son +négosse pandant que je ferois le dit voyage. Je party au 15 may 1687; +j'arivé au port d'Angra soubs la ville de ce nom et ne pus recevoir mon +chargement que le 25 juillet et partis le 2e aoust et arivé à Lisbonne +le 26 du mesme mois, sitost que la décharge fut finie, l'on me proposa +un segond voyage pour le mesme lieu, je m'apresté et party le 9e +septembre et arivé à Angra le 21, et pris incontinent mon chargement et +partis le 3 octobre. Estant à 60 lieux au Nord-Ouest de la Tercère un +navire me donna la chasse. Je dis: «Il nous est inutille de croire fuir +puisqu'il marche mieux que nous, et il nous faut disposer à nous bien +deffendre n'ayant guerre avec d'autres qu'avec les Saletins où il s'agit +de la captivité.» + +J'avois 24 bons hommes d'équipage, six passagers portuguais étudians qui +aloient pour faire leurs exercisses, douze canons et six périers et de +bons fusils que je délivray à mes passagers, que j'animois sur le +malheureux état où nous tomberions sy nous sommes pris; ce navire +m'ayant aproché à distance de son canon, ayant le pavillon françois, fit +deux fois le tour de nous sans tirer un seul coup, et puis il s'enhardit +à venir pour m'aborder à toutes voilles, je fis carguer les deux basses +voilles et ordonnay que lorsqu'il nous abordera de mettre le vent dessus +nos deux humiers pour faire reculer nostre navire et que luy portant un +grand erre il ne pouroit se tenir acroché et que ces cordages +manqueront. Estant à portée du pistolet de nous, il nous tira sa bordée +de canons et d'une grêle de mousqueterie dont un passager fut tué et un +matelot blessé dans la cuisse, quoyque tous sur un genouil sur le pont +pour n'estre découverts, et nous déchargeasmes très à propos nos canons +et périers chargés de mitraille comme ils nous abordoient, que nous les +empeschasmes de sauter plus de trois dans notre bord, dont deux furent +aussitot tuez et l'autre se jetta à la mer, et les grapins et cordages +rompirent par la maneuvre que j'avois faite faire de metre le vant sur +les huniers, et dans l'instant nous fusmes décrochés. Il passa aussytôt +bien de l'avant de nous et amena toutes ses voilles voyant son mât de +beaupré rompu à l'uny de sa ligature. Nous n'eusmes que deux chaisnes de +haubans rompus par un grapin de fer qui s'y trouva attaché, deux haubans +cassés et lestay d'artimon et nos voilles offencées et trois troux de +canon et une bitte rompue par leurs canons. Je voulois foncer dessus, +luy lascher deux au trois bordées de nos canons, mais mes passagers et +officiers me dirent: «Il ne nous peut plus faire de mal et nous pourrons +recevoir quelque malheureux coup qui tuera ou estropiera quelqu'un de +nous, vault mieux nous en tirer.» Je les creus et fit faire notre route, +et comme nous alions nous entendismes une voix crier: «Sauve la vie.» On +regarde de tous costés sans rien apercevoir, la voix redouble; je +regardé par un sabord de ma chambre et j'aperceu un homme qui se tenoit +à la sauve garde de nostre gonvernail. J'appelé du monde et on luy +donnay une corde doublée en deux qu'il passa soubs ses aisselles, et on +le tira dans ma chambre. Il se mit à genoux demandant cartier +mizéricorde et nous dis estre françois d'Avignon, fils d'un artizain en +soye nomé Périn, agé de 36 ans, qui voulant aller à Gesnes aprendre à +travailler en velours fut pris sur une tartane de Marseille dans son âge +de dix-huipt ans et mené esclave à Tétuan et fut donné au Roy de Maroc, +et qu'après deux ans de persécutions il renia et prits une femme Moresse +dont il avoit cinq enfants, et nous ne luy fismes aucun mauvais +traitement. Et le 23 octobre j'arivé à Lisbonne où je fis la décharge, +et M. Godefroy n'avoit encore achevé son négosse. Je fis conduire mon +renégat chez M. l'ambassadeur qui le retint chez luy jusqu'à ocasion de +le renvoyer en seureté à son pays d'Avignon. Il déclara que le navire où +il étoit avoit 200 hommes, 18 canons et seize périers. + +En attendant que Mr Godefroy eut finy son commerce, je fis calfaster le +navire et enssuite le fis échouer pour visiter ses fonds afin d'estre en +estat de recevoir son chargement, et au commencement de décembre ariva +la flotte du Brézil au nombre de quarante gros navires marchands +richement chargés et escortés par six vaisseaux de guerre dont deux +d'iceux de soixsante et six canons avoient esté construits à Goa, +lesquels dès leur sortie enlevèrent deux vaisseaux de 40 canons sur le +Grand Mogol qui portoient grand nombre de pellerins Musulmans qui +alloient à la Mecque porter leurs offrandes au tombeau de leur grand +prophète Mahomet. On en fit des réjouissances et feux de joye à +Lisbonne. Le 20 janvier 1688 nous commenssasmes notre chargement pour +retourner à la Rochelle. Nous embarquasmes 82 grands coffres de sucre et +60 rolles de tabac du Brézil, 20 bottes d'huile et 35 balles de laines +lavées et 400 caisses d'orenges, et 25 caisses de citrons, et nous +partismes de Lisbonne le 24 février. Mr Godefroy s'étant embarqué avec +nous, les vents nous contrarièrent étans prêts de sortir la barre et +nous rentrasmes à la rade de Saint-Joseph[82] et y restasmes jusque au +10e mars que nous sortismes la dite barre avec plusieurs navires de +diverses nations, et le 2 avril arivasmes à la rade chef de Bois[83] +atandant la vive eau pour entrer dans le port de la Rochelle. Mr +Godefroy s'étoit débarqué dès notre arivée à la rade et fis le récit de +nos voyages et comme je m'y étois comporté à l'ataque du Saletin. +J'entray le navire dans la chaisne le 13 avril, où je fus très bien +receu des trois Mrs Godefroy et dont Jean, aîsné de tous, m'en chargea +de n'aler prendre d'autre auberge que chez luy, et dont je ne peus m'en +deffendre et le lendemain je fis les déclarations à tous les bureaux et +mon rapport à ladmirauté, et puis on débarqua les marchandizes. + +Ce Mr Jean Godefroy étoit remarié à une dame Bussereau aussy veufve, et +qui avoit deux aimables filles âgées de 18 et 20 ans et de luy n'avoit +pas d'enfants. Tous les soirs, après le souper j'accompagnois ces +demoiselles à la promenade, et se joignoit avec nous une cousine qu'on +apeloit la belle Goislard, mais de qui la fortune étoit bien moindre que +de ses cousines. Cependant je fus épris de sa beauté, et en peu de jours +je le luy déclaray en la ramenant chez elle que je l'aimois tendrement, +mais que ma fortune étoit trop médiocre pour luy présenter. Elle me +répondit qu'un garsson qui a autant de coeur, comme elle a entendu dire +à ses oncles, ne doibt pas se rebuter; que pour elle sa fortune étoit +très bornée ayant perdu de bonheure son père et que sy elle avoit bien +du bien qu'elle se feroit un plaisir de me le sacrifier, pourvueu que je +l'enlevats en Angletere ou en Holande pour y vivre dans la liberté de sa +religion, et que moy je vivrois aussy dans la mienne. Sur quoy je luy +dits qu'il ne faloit pas sortir de son pays pour cela, que puisque l'on +l'avoit contrainte d'abjurer ce ne seroit plus une grande paine de s'y +marier, et qu'on auroit plus rien à luy dire sy elle m'épousoit, et que +je ne la contraindrois en aucune choze. Et elle ne voulut se deffaire de +son entestement que je l'enlevasse, ce qui me la fit quiter crainte +qu'elle ne me gagnats à faire ce mauvais coup. Et je me tournay le coeur +pour la cadette Bussereau sachant très bien son aisnée estoit assurée +d'un amant de Bordeaux nouveau converty, et cette cadette correspondoit +fort à mes honnestes tendresses. Madame sa mère y donnoit fort les +mains, ainsy que M. Godefroy qui me fit bien des offres pour que je +restats avec eux, et que sy je n'étois pas content de son navire le +_Cezard_, qu'il m'en donneroit un de 24 canons qu'il attendoit du retour +de Sainct-Domingue. Je luy fits connoistre que nécessairement il me +faloit aler à Dunkerque pour rendre compte de ce navire naufragé à lille +de Sainct-Michel et dont j'étois porteur des procès-verbaux comme il ne +s'étoit rien sauvé des effects, et que sy je restois à la Rochelle ou +ailleurs sans me justifier, ils pouvoient suposer que j'eus sauvé bien +des affaires et me faire poursuivre, ce qui tourneroit à mon deshonneur +et désavantage. Sur quoy ils m'aprouvèrent fort, et me prièrent tous les +frères de retourner vers eux lors que je me serois entièrement libéré, +ce que je promis faire. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Sur la fin +de juin je les remerciay bien et pris congé de ces messieurs et +demoiselles trouvant un bastiment prêt à partir pour Dunkerque dont je +m'étois assuré de mon passage et partis de la Rochelle le 3 juillet, et +le 11e du mesme mois étant à l'ouest du port de Pleimuth en Angleterre +nostre maistre de bastiment me dit qu'il y alloit relascher seulement +pour un ou deux jours, et n'y voyant aucune nécessité je luy demanday +pourquoy ce relasche, et il m'en dis ses raisons: que c'étoit pour y +débarquer en rade quelques pièces d'eau-de-vie en fraude à cause des +grands droits, ainsy je fus dans la ville où je couchay quatre nuitée, +et les nouvelles furent publiées de la naissance du prince de Gall[84] +dont par forme la citadelle tira quelques coups de canons; mais le +peuple et particulièrement nos Religionnaires refugiés disoient milles +infamies de la pauvre Reine[85] et mesme du Roy, ce qui faisoit peine +d'entendre, et le 17 nous mismes à la voille partant de Pleimuts[86] et +le 6 aoust j'arrivé au dit Dunkerque dont entr'autre de mes intéressés +au navire perdu me fit à l'abord un mauvais compliment en me demandant +sy je leurs raportois bien des effets qu'il avoit appris avoir esté +sauvés après le naufrage. Je luy répondis: «Avant 24 heures je vous +feray conoistre au net toutes choses.» Quant aux autres, je fus chez +eux, où ils me receurent comme gens raisonnables qui ont fait de la +perte, mais me receurent tous honnestement en me disant estre bien +persuadés des vérités que je leur avoient marquées par mes lettres et +que le sieur Batement qui m'avoit fait ce mauvais compliment étoit un +brutal et le moindre intéressé et que je ne devois m'arrester à ces +mauvais discours si mal fondés. Je leur présentay les attestations et +les procès-verbaux de tout ce qui s'estoit passé; ils les communiquèrent +à ce brutal de Batement, et il en consulta et ne peut me faire ny dire +et se remit d'amitié avec moy, après quoy ils reconnurent la vérité. + +Et sur la fin de septembre 1688 on parloit fortement d'une déclaration +de la guerre, où les préparatifs d'une armée navale en Holande et que +les meilleurs amis et gros milords du Roy Jacques aloient auprès du +prince Orange. L'on arma plusieurs chaloupes de nos navires du Roy pour +aller épier aux ports d'Angleterre s'il y auroit quelques remuements ou +pour aider à sauver la Reine et le prince de Galle. Mr +Desvaux-Mimard[87], lieutenant de nos vaisseaux du Roy, me pria de +m'embarquer avec luy dans la chaloupe qu'il commandoit. Il n'avoit qu'un +bras, l'autre étant paralétique. Nous fusmes pendant la nuit aux +Dunes[88], où je fus dans un cafe pendant une heure, que le bruit se +répandit que le Roy Jacques avoit pris la fuite s'étant veu abandonné +sur la nouvelle que le prince d'Orange avoit débarqué en Angleterre vers +Torbays. Je fus en faire le récit à Mr Mimard et aussy tots nous fit +retourner vers nos costes, et nous atterrasmes à Ambleteuse en Picardie, +et dans le moment nous vismes une chaloupe angloise très proche de nous +qui abordoit au mesme lieu, et lors que la dite chaloupe toucha à terre, +nous y remarquasmes quatre seigneurs dont à l'un diceux les autres +ainssy que les mariniers luy portoient un grand respect[89]. Lorsqu'il +voulut se débarquer, Mr Mimard et moy nous nous mismes à l'eau jusqu'aux +cuisses pour le recevoir, mais un des officiers de sa chaloupe s'étant +mis à l'eau le receut à fourchet sur son épaule ayant la teste nüe; Mr +Mimard lui soutenoit une main. Et lorsqu'il fut dessendu pieds à terre, +il demanda au sieur Mimard qui il étoit, et son nom. Il luy dit. Puis le +Roy luy dit qu'il se souviendroit de luy et nous l'accompagnasmes à +l'auberge, où il n'aresta que le temps qu'on luy aprestats des chevaux +de poste et partit aussitots avec deux de ces messieurs, et nous +ramenasmes nostre chaloupe dans le bassin à Dunkerque, où je receut une +lettre de Mr Jean Godefroy qui me mandoit qu'il atendoit en peu sa +frégate de 24 canons, et lorsqu'elle luy seroit arrivée qu'il me le +feroit savoir pour l'aler trouver. + +Sur le mois d'octobre le Roy fist déclarer la guerre contre la Holande +seulement, donnant pouvoir aux particuliers de ses subjets de faire la +course dessus. Mais le port étoit dépourveu de frégattes propres à faire +la course, et un chascun en faisoit bastir. Les sieurs Geraldin et Lec, +Irlandois établis à Dunkerque, me proposèrent d'armer une petite +corvette seulement de quatre canons, qu'un nommé capitaine Laurens, +anglois de nation, avoit amenée de la Jamayque, lequel nous assura estre +finne de voille, et ils me détournèrent de pensser d'aller à la Rochelle +et qu'ils m'aloient faire bastir une frégatte de 24 canons toute preste +pour mars en suivant et dont ils en firent en ma présence le marché avec +le constructeur. Cela m'encouragea, car j'avois répugnance dans l'hyver +de m'embarquer sur un sy foible bastiment. J'engageay trente deux bons +hommes tant bas officiers que matelots et le capitaine Laurens pour mon +segond, et pour lieutenant un nommé Welkisson aussy anglois, mais tous +les deux braves et bons marins. Je receu commission de son altesse +sénérissime Mr le comte de Vermandois[90] sous le nom de la corvette la +_Princesse de Conty_, et sorty du port au six de novembre pour aller +croiser vers le Nord, ou le 20 du mesme mois nous eusmes un rude vent du +Nord-Nord-oist, dont un coup de mer nous enfonça tout un costé et nous +combla presque à demy d'eau, ce fut un hazard comme nous en échapasmes +en fuyant au gré du vent, et relachasme à Dunkerque le 12e et je ne sais +comme après nous ozasme penser à nous rembarquer dans cette bicquoque. +Cependant les marins oublient facilement les périls dont ils ont échapé +et nous fismes radouber nostre barque, et nous partismes le 18, n'ozant +plus retourner vers le Nord, ou les vents et la mer sont plus agités. +Nous n'avions point pour lors de guerre déclarée avec l'Angleterre et +nous fusmes tout le long de ceste coste et ayant passé entre la grande +terre et l'ille de Wic, dont devant Chatam on nous tira d'une forteresse +deux coups de canons à boulets qui passèrent entre nos mâts sans nous +endomager qu'une seule maneuvre nommée un bras de misenne qui fut coupé, +et nous tirasmes au large, et fusmes à Torbay puis devant Pleimuths, où +nous trouvasmes à trois lieux au large un bateau traversier venant de la +Rochelle avec neuf à dix familles de la religion qui se sauvoient dans +Pleimuts. Ces pauvres gens étoient à demy morts de peur que je ne les +enlevasse en France et faisoient compassion[91]. J'en fus reconnus de +plusieurs qui se jetoient à nos pieds et entr'autres un nommé Mr Briant, +fameux marchand, et le capitaine Roc. Je leur dis pour les rassurer que +ma commission ne portoit pas de coure sur eux, mais seulement sur les +Holandois. A cela mes deux officiers anglois protestants m'aprouvèrent +fort, mais les bas officiers et matelots voulurent se mutiner pour que +nous les emmenassions. Et Mr Briant me dit proche l'oreille: «Ayez pitié +de vostre belle Goislard que voilà déguizée en cavalier». Je fus +l'embrasser et luy dire que je périray plustot que de la perdre, et +nostre équipage fust apaizé par une cinquantaine de louis d'or que Mr +Briant leur jeta, disant: «Voilà tout ce que nous possédons d'espesces, +ayant bon crédit en Angleterre». Et nous les laissasmes échaper, en nous +ayant promis sur serment qu'ils ne nous découvriroient aucunement +lorsqu'ils seraient débarqués, et ce que nous avons trouvé véritable +dans la suite, ayant déclaré comme je les en avois prié de dire que nous +étions Ostendois qui les avoient visités sans leur faire aucuns domages. + + + + +CHAPITRE V + +Prise d'un navire hollandais dans un port d'Angleterre.--Croisières dans +la Manche.--Naufrage à Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de +Seignelay.--Il prend le commandement de deux barques longues.--Son +arrivée à Brest.--Il découvre la flotte de Tourville.--Ses entrevues +avec Seignelay.--Enlèvement d'un percepteur anglais.--Croisières.--Prise +d'un navire anglais.--Naufrage.--Autres prises. + + +Et deux jours après cette rencontre, ne trouvant rien, je fus mouiller +l'ancre vis à vis d'un petit bourg situé au bord de la mer et sans +forteresse, éloigné d'une bonne lieue de Pleimuth, ayant le pavillon +d'Ostende déployé. Nos échappés nous reconnurent et vivoient au dit +bourg nomé Ramshed[92] où sont tous françois réfugiés, et ne nous +décelèrent aucunement. Et sur les 3 heures du soir, il me prit fantaisie +d'aller avec deux hommes dans nottre petit bateau à terre, et moy +déguisé en bon et simple matelot, voulant m'informer adroitement s'il +n'y auroit pas dans les ports quelques navires Holandois prêts à en +partir, et dont je réussis à mon dessein. Et lorsque je mis pied à +terre, je trouvai le capitaine Roc et son fils qui me disoient mille +bénédictions, et me voulurent convier à boire de la bierre et les priay +de m'en dispenser, et que je serois fasché d'estre connu de d'autres, et +leur déclaray le subjet de ma dessente, et ils me dirent qu'au port du +cap Ouastre, il y avoit un houcre Holandois de dix canons, venant +d'Espagne richement chargé, et que ce seroit bien mon fait s'il sortoit +en mer, mais qu'ils ont appris qu'il n'en sortyroit sans avoir un +convoy; et que dans le port de Saltache[93] il y avoit une grande +pinasse de six à sept cents thonneaux de port et ayant 40 canons et peu +d'hommes à proportion, et que les canons de sa batterye de bas ne +pouvoit jouer, estant embarrassés par des ballots de laine d'Espagne, +mais que nous avions trop peu de force pour y attenter. Je quittay mes +deux amis et fus au bourg de Saltache dans un cabaret demander une pinte +de bierre. Et je rencontray le capitaine de ce navire, lequel je +reconnus à son nées extraordinairement long et avec lequel j'avois +autrefois bu en Portugal, mais il ne me reconnus pas et il me +quiestionna d'où j'étois et ce que je faisois. Je luy dis que j'étois de +Bruges en Flandre et que j'avois fait naufrage sur une belandre chargée +de vin et eau-de-vie et avions esté poussé par tempestes sur la coste de +Gandetur, et que je cherchois passage pour retourner au pays, et luy +demanday passage pour Holande qui en est proche. Il me dits: «Mon +camarade je ne say quand je partiray d'icy et ne le feray sans un +convoy, car mon navire vaux plus de quatre cents miles florins.» Je luy +dits: «Vous avez bien du canon.»--«Oui, dit-il, mais mon plus fort ets +embarrassé, et je n'ay que trente et huyt hommes.» La nuit s'approchoit; +je n'en voulus savoir d'avantage et je me retiray promptement à mon bord +avant qu'il fust nuit, et les bateaux venant de la pesche se retiroient +au port. Il y en eut un qui passoit proche de nous. Je luy fist demander +par le capitaine Laurens s'il vouloit nous vendre du poisson. Il +répondit que ouy, et pendant qu'il venoit à notre bord, je racontay en +peu ce que j'avois apris à terre et représentay la faiblesse de notre +bastiment, où nous avions échapé un grand péril, et que nous courions +risque d'en essuyer d'autres dont peut estre nous n'en échaperons pas, +et que notre fortune étoit dans le port de Saltache dans cette mesme +nuitée dont les vents et ce batteau nous étoient favorables. Les sieurs +Laurens et Welkisson trouvèrent la choze faisable et la firent gouster à +nostre équipage. On acheta tout le poisson de ce basteau où ils +n'étoient que trois, le maistre étoit âgé de plus de soixante années et +son fils environ de 30 à 35 ans. Nous les conviasmes d'entrer dans notre +cahute de chambre pour leur faire boire de l'eau-de-vie de France: ils +nous croyoient d'Ostende. Et ayant eu la teste échauffée de la liqueur +qu'ils aiment passionément, ils jasoient avec mes deux Anglois qui se +conservoient sur la boisson. Le vielard disoit beaucoup de louanges du +gouvernement de Mr le prince d'Orange qui alloit exterminer tous les +chiens de papistes françois, etc.; et pour finir on les saoula sy plains +qu'ils tombèrent à beste morte dans la chambre et degorgeoient leur +estomac. Nous avions mis au mesme état le troisiesme et le plus jeune +dans son bateau et on l'embarqua dans notre bord. Nous nous munismes de +dix-huit pistolets et autant de sabres et de vingt quatre grenades et de +six bonnes haches de charpente, ne devant faire qu'un prompt coup de +main. Et sur la minuit nous nous embarquasmes en tout vingt-huit de +l'élite de nos hommes et partismes sourdement avec ordre d'un grand +silence, et qu'il n'y auroit que le Sr Laurens qui répondroit à ceux qui +demanderont d'où est le batteau. C'étoit entrant au 26 de novembre 1688 +et en passant près du chasteau de l'ille de Rat[94], un des sentinelles +ne manqua pas de crier: «D'où ets le bateau?» Laurens répondit: «A +fischer Boat», qui veut dire basteau pescheur. Il en ariva autant +passant sous la citadelle et au fort de l'entrée de Saltache, et nous y +entrasmes sans aucun contredit, et fusmes droit aborder le Holandois au +travers de ses grands haubans, et nous grimpasmes tous exepté un seul +pour la garde de nostre bateau. Il se trouva un seul Holandois sur leur +pont, qui d'un levier cassa un bras d'un de nos matelots qui étoit de +Calais, et nous nous emparasmes de toutes les portes des dunettes et des +gaillards de proüe et de poupe, ainsy que de toutes les écoutilles, et +avec les haches on enfonssa la dunette, où l'on se saisit de trois +officiers qui y reposoient, et il y avoit une écoutille dans le milieu +de cette dunette qui communiquoit dans la grande chambre où reposoit le +capitaine qui, entendant le bruit, se préparoit à faire un mauvais +spectacle. Mais par un bonheur tout extraordinaire, mon charpentier qui +avoit foncé la dunette, nomé Jacques Férand, de la ville de Caen, ayant +entré dans la dite dunette, tomba dans la grande chambre sur le dos du +capitaine Holandois par cette écoutille où il y avoit six pieds de haut +et acabla soubs luy le dit Holandois, et Férand se sentant avec un homme +criant quartier, dougre quartier, en rüant de sa hache il blessa au bras +le pauvre capitaine. Le dict Ferrand cherchant à taston la porte de la +grande chambre, il l'ouvre, et cria: «Qu'on aporte vite de l'eau, tout +est icy plain de poudre répandue soubs mes pieds, et qu'on aproche pas +aucun feu.» Je fis aporter force sceaux d'eau qu'on jeta partout dans la +dite chambre, et il n'ariva aucun acxident, car le coquin de capitaine +advoüa qu'il aloit battre du feu pour faire périr son navire et +généralement tout. Je fis rassembler tout et autant que nous peusmes +trouver gens de son équipage et les fis enfermer dans le gaillard +d'avant, et garder par deux de nos gens armés et n'en peusmes trouver +que vingt-six; les autres s'estoient cachez parmy les balles de laine. +Ce navire avoit ses deux vergues majeures amenées tout bas, ce fut un +gros et long travail pour les reguinder pour pouvoir apareiller le +navire avec le peu de monde que nous étions dont quatre étoient occupés +en sentinelle à garder les sorties. Je fus prendre dix de nos enfermés +et les fis aider à guinder avec nos gens, et quand le taut fut bien +préparé pour apareiller et mesme les deux huniers furent déployés et +guindés, je fis renfermer mes dix prisonniers et crainte qu'ils ne +tirassent quelque canon de gaillard où ils estoient je fus à tastons en +oster les amorces, et fis couper les deux câbles sur ses écubiers. Et il +étoit à ma montre un peu plus de cinq heures quand le vent fut dans nos +voilles, et fit déployer la misenne la tenant toute preste à la laisser +aussy déployer. Le capitaine Laurans fut un peu blessé au gras de jambe +par un sabre de nos gens par mégarde, et lequel connaissoit parfaitement +le port, et pour nous éviter de passer entre la citadelle, le fort et le +château de Rat, il nous fit sortir par la passe du Ouest, quoyque très +dangereuse par les rochers et qu'il n'y passe presque que quelques +moyens navires. Il hazarda le tout pour le tout, cependant sans nous +rien ariver. Et comme nous passasmes à portée d'un moyen pistolet du +costé du dit chasteau de Rat, un des sentinelles cria en anglois: «Où va +le navire? Avez-vous vos despesches?» Laurans répondit que ouy, et que +les courants nous forssoient de passer au risque par cette passe. Et +nous sortismes très heureusement que le jour commençoit à pointer. Nous +amarinasmes nostre belle prize et laissé le capitaine Laurens et +Welkisson pour la conduire avec une copie de ma comission et vingt de +nos meilleurs hommes, et dans le bateau anglois je m'embarqué avec le +reste de mes gens, le capitaine Holandois et vingt-quatre de ses gens et +les conduis au bord de ma corvette quoy que plus en nombre que nous +n'estions. Je trouvay mes trois anglois encore endormis et eusmes de la +peine à les réveiller pour se rembarquer. Je leur payay grassement leurs +poissons et les fit boire chacun un verre d'eau-de-vie et je leur dis: +«Voilà mon câble et mon ancre que je vais laisser, je vous le donne.» +Car étant foible de mon monde je ne pouvois le lever sans perdre bien du +temps, et ma prise étoit déjà de plus de 5 lieux de l'avant. Mes trois +anglois se trouvant trop foibles pour lever mon ancre furent prier des +bateliers qui aloient à la pesche pour leur aider, qui aprirent à nos +yvrongnes que j'avois enlevé le gros navire Holandois et que tout étoit +en rumeur dans la ville et les forteresses dont les sentinelles furent +tous emprisonnés, disant qu'il y avoit connivence avec moy; nos +prisonniers en disoient autant. Mais depuis j'apris qu'il y eut trois +sentinelles de pendues et le vieux battelier et son bateau et le câble +brullé par le boureau, et l'ancre jetté dans le passage où j'avois sorty +la prize. Sitost que je fus soubs voille je la ratrapay en peu de temps +et puis j'alois à trois et quatre lieux devant elle, et sur les costés +pour faire la découverte, et estant le travers du cap Blancquef je +découvris une frégate Holandoise de 24 canons, je creus bien qu'elle me +raviroit ma proye. Je reviré dessus et fut advertir le sieur Laurens qui +me cria: «Nous sommes en estat de nous bien deffendre, et sy vous nous +voyez embarassés venez tous vous embarquer et laissez aller la corvette +à l'abandon.» Et après quoy j'étois tout resoult, et la frégatte vint +reconoistre notre prize qui arbora le pavillon de France et cargua ses +deux basses voilles tout à coup et tira un canon de douze livres de +boulet sur la frégatte Holandoise, laquelle s'en tirer s'en écarta. Nous +avons bien creu qu'elle ne creu pas que ce fût notre prize et plustot la +creurent un bâtiment de ces grosses flûtes du Roy, et nous laissa faire +nostre route. Et le 30 novembre nous entrasmes dans les jettées de +Dunkerque ayant cependant abordé en entrant la jettée du fort vert que +je creus la prize preste à couler au pied, mais il n'y en eut que le +haut d'endommagé: et un chacun fut surpris de voir une soury avoir +enlevé un éléfant. Mais ayant apris l'endroit fort dont elle fut enlevée +étonna bien plus, et creurent qu'il y avoit eu connivence. Je fus +caressé et des louanges entières, puis on me pria de sortir en mer pour +achever d'y consommer le restant des vivres de l'armement; ce qui fait +connoistre que l'homme avide n'est jamais content des biens du +monde[95]. + +Enfin je les voulus contenter et rassemblay mon petit équipage qui +disoient ne rien craindre soubs ma conduite, quoiqu'on dize que j'ay de +la présomption, mais c'est choze réelle que cela fut dit par mon +équipage. Nous sortons du port du 6 décembre et poussons la route vers +le Ouest de la Manche, où étant proche de Portland en Angleterre nous +creusmes estre abimés par la mer. Je fis à petite voilure coure vers les +costes de France et atrapé la rade de Cherbourg, où je fus à terre et y +saluay Mr le Marquis de Fontenay[96] qui en étoit gouverneur et seigneur +de mérite et bien grascieux. Après l'avoir satisfait sur la manière de +ma prize, je me retiray à mon bord sur les trois heures du soir que les +vents sautèrent au nord-ouest qui sont très dangereux dans cette rade, +et sur les six heures ils augmentèrent et la mer devint impétueuse. +J'aurois bien souhaité estre dans la crique, mais il y avoit encore plus +de trois heures pour attendre que la mer fus haute, où pendant cette +attente nous souffrions beaucoup par les fréquents coups de mer qui nous +couvroient depuis la proue à la poupe. Mon équipage disoit: «Il faut +abandonner les câbles et pousser en coste.» Et je leur remontray +qu'aucun de nous ne pourroit sauver la vie, et que pour périr il +vaudroit mieux périr où nous étions pour n'estre blasmés d'imprudence, +et nous soufrismes jusques sur les 8 heures et demye que je fis tirer un +de nos canons par distance, et la mer se devoit trouver en son plain à +neuf heures et demie. De nuit très obscure et au bruit de nos petits +canons Mr le Marquis de Fontenay fit aborder les deux costés de la +crique de lanternes allumées, ce qui nous dénotoit la voye que nous +devions tenir, et dans l'instant un coup de mer nous fit rompre une de +nos bittes où nos câbles nous tenoient attachés, et il falut de toute +nécessité couper nos câbles et donner au hazard pour entrer, et nous +nous dépouillasmes tous en chemise pour mieux nous sauver, et nous +entrasmes très heureusement et échouasmes tout au haut de la crique. Et +je repris mes habits et fus au gouvernement remercier M. de Fontenay qui +achevoit son souper avec grosse compagnie d'officiers suisses dont M. Du +Buisson étoit du nombre. Tous ces messieurs me tesmoignèrent leur joye +de ce que j'avois échapé du naufrage et particulièrement Madame de +Brevent, belle-mère de M. le Marquis. + +Deux jours enssuite arriva à Cherbourg Monsieur le Marquis de Seignelay +chez M. de Fontenay. On luy conta l'avanture de ma prize et aussy comme +je venois de réchaper du naufrage. Il dit: «L'on m'a écrit sucintement +sur la manière qu'il fit cette prize, mais puisqu'il est icy je seray +bien aize de l'aprendre par luy mesme.» Il m'envoya chercher par un +officier de marinne. J'y fus ayant des botines aux jambes, et si tost +que je l'eus salué il me dit: «Comptées moy un peu comme vous vous y +pristes pour enlever cette prize, et me dites au net sy quelques anglois +ne vous y ont pas facilité.» Je lui dis: «Non, Monseigneur, et en moins +que je le pourray j'en vais faire le détail à Votre Grandeur, et j'ay +mon journal qui justifira le tout.» Et je commençay par la rencontre de +réfugiez et de celle du capitaine au grand neez nommé Jean Stam, et la +suite jusqu'à Dunkerque. Après quoy il dit tout haut: «Il y a eu de la +témérité mais beaucoup de précautions et bien de la conduite.» +J'inclinay la teste. Puis il me dit: «Je vous ordonne que du premier +beau temps vous retourniez à Dunkerque et que vous désarmiez cet engin +propre à périr du monde; je l'ay veu en passant, et j'écris à +l'intendant de marinne de vous employer pour le service du Roy, en ce +que je luy indiqueray.» Et je remerciay Sa Grandeur. Je fus congratulé +de toute sa cour, et M. de Combe,[97] ingénieur, me fit bien valoir que +c'étoit par ses bons récits que j'avois esté apelé du Ministre, mais +j'en étois redevable seul à Monsieur de Fontenay ce que j'apris au +sertain. Le Ministre partit au lendemain pour Torrigny et suivre sa +routte pour Brest[98], et trois jours après qui étoit au 9e janvier +1689, je party de Cherbourg pour me rendre à Dunkerque où j'arrivay le +12 ensuivant et aussitost que je fus débarqué, M. Geraldin[99] me dit: +«Notre frégatte neufve s'avance bien et il faudroit donner vos +atentions.» Je fus ensuite saluer Mr Patoulet,[100] intendant de +marinne, et il dit: «J'ay des ordres du Ministre de vous donner le +commandement des deux barques longues qui sont neuves et prestes de +lancer à l'eau, et à vous de choisir un capitaine bien expérimenté pour +en commander l'autre, et de suivre vos ordres.» Je le priay de m'en +nommer un de son choix, et il me dit qu'il ne me faloit pas un jeune +officier qui fût de qualité, parce qu'il me pourrait contrecarer dans la +subordination à cause de sa naissance et que cela préjudicieroit au +service. Il jetoit en vue sur le capitaine Pierre Harel[101] qu'on avoit +envoyé du Havre pour servir de pillotte sur un des gros vaisseaux du +port, mais Mr l'intendant me dit que si je pouvois m'acomoder de Mr +Durand[102] que luy étoit recomandé par Mr Begon,[103] intendant à +Rochefort, que je ferois plaisir à tous les deux, et qu'il faudrait que +ce fût moy qui anonssât cette nouvelle au dit Sr Durand comme de mon +choix pour le tenir plus ataché à moy, ce que je fis, et Me l'Intendant +luy confirma la chose qu'il acxepta. L'on équipa les deux barques +longues,[104] la mienne étoit nomée la _Sans Peur_, et l'autre +l'_Utille_; j'avois huit canons et l'autre six et chacun quarante-cinq +hommes d'équipage, et nous receusmes les ordres de la cour cachetées +pour ne les pas ouvrir que nous ne fussions hors des bancs de Flandre, +et les ayant ouvertes elles portoient d'aller devant la Tamise, rivière +de Londres, pour observer combien de vaisseaux de guerre nous y pourions +découvrir, et à peu près leurs forces et enssuite aux Dunnes, et puis à +l'ille de Wic, Darthemuths, et Plemuths, et après avoir observé nous +revenions rendre compte de nos gestions. La cinquiesme journée d'après +nostre départ, qui fut le premier de février et la 6e dito, étant le +travers de la Rie éloignée de 3 lieux, sur le soir nous aperceusmes un +bâtiment qui venoit pour nous reconnoistre et la nuit survenant nous le +perdismes de vue. Je fis passer la nuitée soubs la cape pour ne nous +exposer dans les bancs, et au jour nous aperceusmes Mr Durand éloigné de +plus de trois lieux et qui donnoit la chasse sur un bastiment. Je fis +tirer un coup de canon pour le rappeler à nous, il n'en fit aucun cas; +et fis tirer un segond coup et il ne cessa pas quoy que ses ordres comme +les miennes portoient d'éviter toutes occasions de prendre aucun +bastiment ny de nous faire prendre. Il fut bien surpris de voir que +celuy sur qui il avoit chassé, le chassa luy mesme, et qu'avant que je +le peus secourir, il fut pris par une frégatte de douze canons de +Flessingue qui l'ammarina. Et le 7e février, je rentra au port et rendis +compte à M. l'intendant qui fut fort irité envers le sieur Durand, et le +9 la frégatte de Flesingue et notre barque longue furent encontrées par +deux de nos frégates, qui revenoient escorter trois prises qu'ils +avoient faites au Nord sur les Hollandois, lesquels prirent le +flessinguois et l'_Utille_ devant Ostende, et nous les amenèrent dans +Dunkerque, et où le pauvre Durand fut menacé du cachot et traité +d'incapable de commander, dont il creu que je l'avois par trop blasmé sa +conduite. Mais M. l'intendant luy fit bien conoistre le contraire, et +que je l'avois excusé, mais ses officiers propres, après estre de +retour, déposèrent son entestement, luy reprochant de luy avoir remontré +qu'il outrepassoit les ordres et n'avoir voulu cesser la chasse après +que j'eus fait tirer les deux coups de canon. Mr l'intendant m'ordonna +de nommer un autre capitaine pour l'_Utille_ qui avoit esté rechaspée. +Je luy dits: «M. Durand sera corigé et fera mieux.» Il me dit: «Ne m'en +parlez pas, la cour deffend de l'employer. Vous m'avez cy-devant proposé +Harel comme homme expérimenté et posé, prenez-le et vous disposez à +partir dès demain sy le vent permet pour escorter plusieurs petits +bastimants qui atendent pour aler à Calais, à Bologne et St +Valery-en-Somme et puis en rameinerez d'autres qui sont pour revenir +icy.» Le Sr Harel étoit d'une entière reconnoissance de son élévation et +avoit toutes soubmissions possible; et le Roy étoit bien servy. Nous +fismes ce manège près de deux mois et puis nous escortasmes des +bastiments jusqu'au Havre, où M. de Louvigny[105] pour lors intendant +m'ordonna d'en escorter jusqu'à Cherbourg où je trouverois mes ordres +chez monsieur De Matignon[106], qui après l'avoir esté salué m'ordonna +de rester avec l'_Utille_ jusqu'à ses ordres. + +Peu après ariva à Cherbourg monsieur De la Hoguette,[107] lieutenant +général des armées du Roy, qui avoit un camp volant pour au cas que les +ennemis voulut atenter une dessente vers ces costes. Le conseil de ces +seigneurs s'assembla à la Paintrerye[108] proche de la Hogue. Je receu +leurs ordres par écrit, portant que M. le chevalier de Beaumonts,[109] +commandant une petite frégate de douze canons, et Mr de Rantot[110], son +frère, comandoit une corvette de six canons qu'ils avoient armées à +leurs frais, lesquels devoient étant en mer suivre en tout mes ordres. +Je représentay à Mrs de Matignon et De la Hoguette que c'étoit faire +affront à des Mrs d'une naissance bien au-dessus de la mienne et que +l'on m'accuseroit d'ambition. Ces messieurs me dirent: «Vous êtes +porteur de commission du Roy et eux de Mr l'admiral, et ils acceptent +avec plaisir, d'aller soubs un habille homme.» Nos ordres étoient +d'aller croiser de dans notre Manche[111], le long des costes +d'Angleterre, pour y découvrir leurs armées et savoir s'y celle de +Hollande y étoit jointe, et que ne rencontrant dans le canal, que nous +irions en mer depuis les hauteurs de 50e degrez, jusqu'aux 47e degrez et +sur le tout de ne nous pas arrester à faire aucunes prises. Et nous +partismes avec les deux Mr de Baumont, de la Hongue, le 17e juillet, et +croisasmes de tous costés jusqu'au 11e aoust, qu'en rétrogradant nos +premières routes étant proche de Torbay,[112] nous aperceusmes une +flotte qui y estoit à l'ancre composée d'une soixssantaine de vaisseaux +tant de guerre que gros marchands, et il nous fut donné chasse par deux +frégattes, et nous nous sauvasmes devant la Hougue où je débarquay avec +le chevalier de Beaumonts. Nous montasmes à cheval et fusmes à Cherbourg +rendre compte à ces deux messieurs les généraux qui creurent que c'étoit +les deux armées jointes enssemble qui avoient dessain de faire quelque +dessente; nous eusmes beau leur dire que non, et leurs dits: +«Donnez-nous quelqu'un auquel vous ayez plus de confiance qu'à nous et +nous allons retourner les observer, autant que nous le pourons.» Ces +messieurs disoient: «Allées, toute la confiance est en vous.» Et remis +soubs voille et fusmes observer, et le 14 ils mirent soubs voilles et +firent route pour sortir la Manche, et je renvoyay Mr De Baumonts randre +fidel compte et rassurer ces messieurs et que j'alois continuer +d'observer leur marche pour ensuite en donner les avis, et j'accompagnay +toujours de vüe pendant six jours cette flotte jusqu'à la hauteur du Cap +de Finistère à 70 lieues dans le ouest faisant leur route vers le +Portugal en Espagne, et je jugeay à propos de n'aler plus loing, et de +retourner à Cherbourg pour ne tenir plus longtemps nos deux généraux en +suspends et arivay à Cherbourg le 8e de septembre où je feu bien receu, +et le 20e suivant ces messieurs receurent ordre de me garder quelque +temps pour garder le long de la coste depuis la Hougue jusqu'à l'entrée +du Ras de Blanchard et de tems à autre d'aler 15 à 20 lieux vers +l'Angleterre, pour faire découverte, et sur la fin de Novembre j'eus +ordre d'aller à la Hougue, joindre les deux frégates du Havre commandée +par Mrs De Failly et Sainct-Michel qui y avoient escorté une flotte de +moyens bastiments chargés pour fournir aux magazins de Brest, où nous +eusmes les ordres de les y escorter avec les dites deux frégates et +fusmes avec cette flote de port en port le long de la Bretagne, où nous +y joignions plusieurs autres bastiments pour le mesme subjet des +magazins du Roy, et nous n'arrivasmes à Brest que le 5e février,[113] +que monsieur le mareschal d'Estrées, le père, étoit commandant que je +fus saluer et luy demanday ces ordres et où il souhaiteroit de +m'occuper. Il me parut triste[114] en me disant: «Ce n'est plus à moy de +vous ordonner. Mr le Marquis de Seignelay arivera demain où le jour +ensuivant qui disposera à sa volonté.» Et je pris congé. + +Juillet 1689. Mr de Seignelay sitosts son arivée à Brest[115] fit +empresser l'armement de tous les vaisseaux de haut bort et des frégates +et brulots et flûtes de transport; c'étoit un fracas terrible dans le +port de Brest jour et nuit. Et Sa Grandeur nous ordonna à tous les +capitaines des barques longues et corvettes de différents endroits +d'aler croiser.[116] Mon quartier fut devers Belille après que j'aurois +eu délivré un paquet de lettres à Mr de Bercy qui y estoit. Et aussitôt +je remis en mer 30 et 40 lieux au large, où je fis rencontre de Mr le +chevalier de Lévy,[117] lieutenant de haut bord, qui comandoit une +barque longue de 4 canons, et nous nous joignismes enssemble quelques +jours. C'étoit un officier d'un grand esprit mais bien débauché et +satirique. Il me dit: «Le Ministre ne sait comment se déffaire de ma +personne que par me faire commander cette coque de noix, mais il ne sait +pas que les ivrognes ont leurs Dieux, et ainssy je ne crains pas l'eau +salée.» Effectivement son bastiment n'étoit pas capable de résister au +moindre coup de vent. Puis nous retournasmes à Brest pour reprendre des +vivres et y recevoir nouvelles ordres. Et en entrant à la baye de Brest +entre le Conquets et Bertheaume nous y trouvasmes partye de notre armée +mouillée à l'ancre. Et Mr de Seignelay étoit sur le _Soleil Royal_.[118] +L'ayant salué il nous ordonna de n'estre qu'un jour à recevoir nos +vivres et aussitôt de retourner tous en mer[119], chacun de nostre +costé, sans nous fixer les hauteurs, afin d'aler à la rencontre et +tascher de découvrir l'armée de Mr le chevalier de Tourville qu'on +atendoit venir de Toulon pour faire l'adjonction des deux armées,[120] +dont le Ministre étoit impatient d'avoir des nouvelles. Et nous étions +déjà au 2e Mai[121]. Je fus seul à 80 lieux dans le ouest, puis je fus +chercher la hauteur du cap Finistère toujours à cette distance, et le +13e May j'aperceus une frégate qui avoit pavillon anglois, j'eus crainte +d'en estre pris. Elle ne tint pas compte de nous et je repris ma routte, +et une demie heure après mon homme à la découverte du haut du mât cria: +«Monsieur, voilà ce que nous cherchons. Voilà une armée de gros +vaisseaux qui viennent à nous.» J'amenay mes voilles pour les atendre et +les reconnoistre, et lors que je fus certain je poussay à toute voile +sur l'admiral, et en étant proche je le saluay de sept coups de canon. +Aussitôt un canot avec un aide-major vint m'ordonner d'aler au bord. J'y +fus et Mr De Tourville m'ayant demandé sy Mr de Seignelay étoit en santé +et en quelle disposition étoit l'armée à Brest et luy ayant rendu compte +sur tout, je le priay de me donner un mot de sa main pour le Ministre, +et que je voulois retourner suivant mes ordres, et il écrit sur champ: +«Les vaisseaux de Sa Majesté sont en bon état, tout se porte bien et +suis ravi d'en avoir autant apris de vous, auquel je suis +respectueusement, le chevalier de Tourville.» Et sans fermer son billet +il ajouta au bas: «à Mr de Seignelay, secrétaire et Ministre d'Etat.» Et +je retournay sur mes pas à toute force et sur les 7 heures du soir j'eus +ratrapé la vedete qui m'avoit mis pavillon anglois, et pendant toute la +nuitée je forçois de voille à faire trembler mon équipage et j'arrivay à +Berteaume au vaisseau où étoit le Ministre le 18 may. + +Il étoit encore endormy, l'on me faisoit signe de ne faire aucun bruit. +Mais quand j'eus dit à Mr de Perinet[122], comandant du pavillon, que +j'aportois à Sa Grandeur les nouvelles de Mr de Tourville, il dit: +«C'est un bon réveil, je vais l'advertir.» Et aussitost je l'entends +crier: «Qu'on me fasse entrer cet officier.» Je fais mon compliment en +luy donnant le billet ouvert. Il me le redonne disant: «Lisées, car j'ay +encore les yeux fermés.» Et après la lecture il receut sa robe de +chambre et m'atira au balcon où il me quiestionna où je l'avois laissé, +et quand je croyois qu'il pouroit ariver. Et l'ayant satisfait en luy +disant que dans un ou deux jours s'il n'arive du contre-temps qu'ils +ariveroient, il dit: «Qu'on donne à déjeuner à cet officier.» Je m'y +arrestay très peu; je fus luy demander ses ordres et il me fit donner un +billet d'ordonnance de cent pistoles sur le trésor royal de Brest, et +m'ordonna de retourner en mer audevant de Mr de Tourville, et +qu'aussitôt que je l'aurois découvert que je repris le devant pour +revenir luy dire où je les aurois rencontrés. Et le lendemain de mon +départ de Bertheaume je trouvai l'armée à 18 lieux au ouest de l'ille de +Groys[123], et je n'eus loisir que d'estre arivé à Bertheaume que sept +heures avant la dite armée. Et se fit l'adjonction[124]. Et Mr de +Seignelay quitta le vaissau sur lequel il étoit et se fit porter à celuy +de Mr le comte de Tourville nommé le _Conquérant_ monté de 90 canons, et +le mesme soir il ordonna à Mr de Moyencourt[125], aide-major de l'armée, +de s'embarquer avec moy pour aler croiser dans nostre Manche jusqu'au +travers de Pleimuts pour y pouvoir découvrir les armées d'Angleterre et +de Holande, et que ne les trouvant pas nous reviendrions à l'ille de +Ouessant donner des ordres au sieur gouverneur pour faire des signaux au +cas que de son ille il aperceu les ennemis. Et puis nous retournasmes +rendre compte de n'avoir rien découvert[126]. + +Nous étions déjà au 23 de may[127] et on n'avoit jusqu'alors pu +apprendre le nombre ny les forces des armées ennemies lorsque je remis +Mr de Moyencourt près du Ministre, lequel dit hautement: «En vérité, +Messieurs, je vois que le Roy est très mal servy, ayant autant de ces +frégates légères et barques longues bien équipées et qui vont aux +découvertes, qu'il n'y en aye pas une qui luy donne nouvelle des armées +ennemies ny seulement qu'ils luy ayent amené quelque bateau anglois pour +en aprendre quelques nouvelles.» Un chacun gardoit le silence. Je +m'aproché de Mr le chevalier Venize[128] qui étoit le capitaine du +pavillon du _Conquérant_, et je luy dis que si Monseigneur de Seignelay +vouloit me donner une commission portant les ordres de faire des +dessentes et d'y enlever sur les costes ennemies ce qui peut s'uziter +par les loix de la guerre, que je me hazarderois dans peu de temps de +luy amener quelques prisonniers Anglois qui informeroient mieux Sa +Grandeur que ne le pouroit un maître ou matelot de barque ou d'un +pescheur. Mr de Venize fit ce récit au ministre, qui me fit apeler et me +quiestionna comme je m'y prendrois, et luy ayant dis à peu près il me +fit délivrer ma commission ample comme je la souhaitois, signée Louis, +datée de Versailles, et au bas, Colbert; et il me promit que sy je suis +pris qu'il me feroit délivrer le plutôt possible, dont plusieurs +officiers s'entredisoient: «Voilà une entreprise d'étourdi qui ne +manquera pas d'estre pris et peut estre pendu:» Ce qui ne m'ébranla +aucunement, et party sur le champ et fut aterrer à Monsbay en +Angleterre. J'en fus chassé par un garde coste, et m'échapé au travers +des rochers du cap Lézard. Je costoyois la dite coste jusqu'à Portland, +et fus au matin mouiller l'ancre devant le port de Oüesmuths ayant un +pavillon d'Ostende arboré, et ne fis paroistre que dix à douze hommes de +mon équipage, et le surplus en bas de la calle avec le chevalier +Daumonville, mon lieutenant, pour les faire contenir dans un silence et +en estat de monter au premier coup de pied que je fraperois. Il ne +manqua pas de venir une chaloupe venant de terre avec six hommes me +demander d'où j'étois et sy je voulois entrer dans le port. J'attiray le +maistre et luy fis boire un coup d'eau-de-vie qu'il reconnut bien estre +de France, et me demanda sy j'en avois encore à vendre. Je luy dis en +avoir plusieurs pièces avec d'autres marchandises qui ont esté prises +sur les françois, et, comme c'est contrebande en Angleterre, que je +voudrois qu'il vint en rade quelqu'un avec lequel j'en peu traiter. Il +me dit: «Je vais vous envoyer un brave homme et vous pourez vous +acomoder enssemble». Il s'en ala. Et bien une heure et demie après il +vint une belle chaloupe bien peinte voguant à huit rames et un officier +en manteau rouge, lequel s'embarqua et dit: «Où est le maistre?» Je luy +dis que c'étoit moy et le fis entrer dans ma chambre, et je frappay du +pied sur le tillac. Le chevalier Daumonville, au moment, fit monter mon +équipage et luy. Ils sautèrent dans la chaloupe une partie pour piller +les matelots anglois. Je quité compagnie à mon hoste qui fut tout +troublé et j'empeschay la pillerie, et fis rendre ce qu'on avoit pris et +fis lever nostre ancre et apareiller nos voilles et changeay de +pavillon, ce qui consterna mon hoste et ses gens. Il me pria de luy dire +qui j'étois et que je luy donnast lieu d'écrire à son épouze. Je luy dis +n'avoir ce loisir et je me nommay, et que j'étois pour le Roy de France, +et qu'il ne luy seroit fait aucun mal ny tort, et congédiay la dite +chaloupe et les 8 hommes, et fis ma route pour gagner nos coste. En +arivant en vue de l'ille de Bats en Bretagne, je fus rencontré par deux +frégates de Flessingue, qui me donnèrent la chasse et à grands coups de +canon. Je me sauvay entre les rochers et mouillay l'ancre devant Roscof +où je débarquay avec mon hoste, et trouvay Mr Le Roy de la +Potterie[129], commissaire de la marinne, auquel je dis de me faire +donner des chevaux de poste pour conduire plus seurement mon cavalier à +Brest où estoit encore l'armée à Berteaume. Mr de la Potterie nous fit +servir à manger pendant la recherche de trois chevaux, mais mon anglois +ne peut que boire un verre de vin et moy je fis très bien le devoir de +table. Et puis montasmes à cheval et arivasmes le mesme soir 29 may à +Brest, et fusmes descendre à l'intendance où Mr Descluzeaux[130], +intendant, me fit donner une chaloupe bien équipée et de bon vin pour +nous rendre à Berteaume où j'arrivé sur les 4 heures du matin, 30e, au +bord du _Conquérant_, où Mr de Tourville me receut très gracieusement, +sachant ma capture, et fus éveiller Mr de Seigneiay, qui en robe de +chambre me fit entrer et mon anglois auquel il fit bien des honnestetez, +en le rassurant que sy il luy dizoit vérité à ses demandes il le +renvoiroit en peu de temps à son pays, puis il luy demanda son nom, son +employ, et comme je l'avois enlevé, et sy je ne l'avois point maltraité +ni pillé, sur quoy il tira une belle montre et une bourse bien garnie de +guinées et son diamant au doigt et dis: «J'ai offert tout cecy à votre +capitaine afin qu'il me laissat retourner dans ma chaloupe, et a tout +refusé. Je me nomme Thomas Fisjons. Je suis le colecteur ou receveur des +deniers royaux de la ville et dépendance de OEsumths[131], que +souhaitez-vous de moy?» Alors le ministre luy dit: «Je vous demande en +toute sincérité que vous me déclariez le nombre et qualitez des +vaisseaux de l'armée du Roy de la Grande Bretagne et aussy des vaisseaux +Holandois, et de quel temps la dijonction s'en fit.» Il resta une poze +sans répondre et jetant un grand soupir et puis il dit: «Seigneur, je +serois perdu en le dizant et passerois pour traistre à l'Etat.» Et le +ministre le voulant rassurer luy promettoit le secret. Il dit: «Si +vostre capitaine eut esté un pillard et qu'il m'eust ou fait fouiller, +il auroit trouvé ce que vous demandez.» Le ministre entendit à son +discours et se retira au balcon et me fit venir et me dit: «Vous n'avez +fouillé, ni fait faire à votre prisonnier:» Je dis: «Non, en vérité, +Monseigneur.» Je le say. «Fouillez-le et luy ostez son portefeuille et +tous les papiers et me les aportez.» Je me mis à l'effect dans la +chambre du conseil, où plusieurs officiers furent surpris de me voir +faire en disant: «Tenez-vous, voilà le ministre qui vous voit. Pourquoy +n'avez-vous fait cela étant dans votre bord?» Je pris son portefeuille +n'ayant trouvé d'autres papiers; je les porté au ministre, et à +l'ouverture nous trouvasmes deux pancartes, où étoit en la plus grande, +le dénombrement des vaisseaux des deux armées, et bien désignées, les +noms de chaque vaisseaux et des commandants, le nombre des canons d'un +chacun et des équipages, ainsy de ceux d'Holande avec les divisions et +les ordres de la marche de bataille au cas de rencontre et aussy tous +les signaux. Sur quoy Mr de Seignelay et fit venir Mr de Tourville et +luy dit: «Je n'en désire pas davantage.» Mais ces deux Seigneurs furent +bien surpris que la deuxième pancarte que j'ouvris que c'étoit les +véritables portraits et nombre et les forces et signaux de notre armée. +Et fort étonné le ministre dit: «Nous n'avons plus de secrets en France; +elle est trahie de tous costés.» Et me dit: «Alées à votre bord jusqu'à +ordre et j'aurey le soin de vous.» + +Le consseil s'assembla et dura toute l'après midy jusqu'au soir, après +quoy on me fit venir où Mr de Seignelay me dit: «J'ay fait demander à Mr +Thomas Fisjons s'il vouloit que je le renvoyast par terre à Calais ou +Zélande pour repasser chez luy. Il craint les fatigues, et me demande +d'estre renvoyé par celuy qui l'a emmené et qu'il répond qu'il ne vous +sera fait aucun tort au cas de rencontre.» Sur quoy je dis: «C'est à +quoy je ne doibs m'y fier, et pour bonne expédition, je supplie Vostre +Grandeur d'ordonner que l'on me délivre une petite chaloupe outre la +mienne et qu'on me donne quatre matelots anglois qui sont aux prisons +afin que lorsque je seray proche de la coste d'Angleterre où je pouray +atraper, je mettray mes anglois dans la dite chaloupe tout près de +terre, et reprendray ma route.» Mon expédient fut trouvé bon, et le +Ministre me fit porter 48 bouteilles de vin de Champagne, douze flacons +de malvoizie et des liqueurs de Marseille, des saucissons, cervelas, +jambons, langues fumées, des patées, deux moutons et volailles pour +régaler en route mon anglois. Mais je ne le garday que deux jours, +l'ayant débarqué près de Torbay, avec des bouteilles de Champagne dont +il fut très content et m'embrassa[132] et jetta sur mon pont trente +guinées d'or pour mon équipage, et dont Mr le chevalier Daumonville s'en +voulut retenir la plus grosse partye et je les fis partager. + +En retournant joindre notre armée, ce qui fut le 8e juin[133] et je la +trouvay toute preste à mettre soubs les voilles pour sortir par Liroize. +Je fus rendre compte du débarquement de mon hoste, et dis le présent +qu'il fit à mon équipage et il me pria de présenter ses respects au +Ministre et à Mr de Tourville, lesquels m'ordonnèrent de mettre soubs +voile et d'aler cinq à six lieues au devant de l'armée pour faire +découverte, et l'on me donna par écrit tous les signaux. Je me croyois +hors d'espérance de quelque gracieusetez, mais comme j'étois pour +descendre à m'embarquer dans mon canot, Mr de Tourville me fit rentrer +et me mis dans la main un papier bouchonné, où il y avoit des espèces. +Je fis un peu de difficulté, et il me dit: «C'est Mr de Seignelay qui +vous fait ce présent, atandant vous mieux faire et ne refuzées pas, et +il m'a dit de luy faire souvenir de vous à la promotion, et que si vous +aviez esté un pillard que vous auriez profité davantage avec votre +anglois, mais vous auriez perdu l'estime qu'il a conceu et moy pour +vous. Allez et continuez à bien servir.» Sitot que je fus dans ma petite +chambre, je fus curieux comme les enfans de voir mes bonbons. Je trouvay +soixante louis que je mis à remotis et fit appareiller. L'armée sortit +et courut toute la nuit au large et sur le jour on courut vers le +sud-ouest, jusqu'au soir que nous pouvions estre 60 lieux au large de +Bellille où l'on garda ce parage plusieurs jours d'une assées beau +temps, et je reconus bien que l'on avoit pas envie de rencontrer nos +ennemys, et l'onziesme jours après la sortye l'on fit le signal de +m'apeler au bord de l'admiral où m'étant aproché à la voix, l'on +m'envoya le canot blanc destiné pour le grand major nommé Mr de +Remondy[134], lequel s'embarqua dans mon bord et renvoya son canot. Il +m'indiqua les vaisseaux de l'armée où il vouloit aler, et lorsque nous +en étions proche il demandoit qu'on l'envoyast chercher, puis tour à +tour il fit ses visites savoir s'il manquoit quelque chose, s'informoit +combien il y avoit de malades et les envoyoit sur les flûtes +hospitalières et sur l'assoirant revenoit à mon bord où il se trouvoit +indisposé du mal de teste et de la mer par la petitesse de mon bâtiment +qui agitoit bien plus que les gros. Cepandant il fit la revue généralle +en trois jours et demy et me quitta fort content des manières dont +j'avoy agy à son égard et me mena avec luy auprès du Ministre, lequel +faisant bon acueil dizant: «Mr de Remondy, je vous ay plaint et je vous +trouve changé. Vous trouvez-vous mal? Et je croy que vous avez fait bien +pauvre chère dans un sy petit bastiment». Sur quoy Mr De Remondy luy +dit: «Il n'y a eu que les agitations qui m'ont esmeu et empescher de +bien manger; j'ay esté surpris de sa bonne chère et de son bon vin de +champagne; il a ce que vous n'avez pas, qui sont des petites huitres à +l'écaille toute fraiches.» Le Ministre s'étonnant dit: «Et vous n'avez +pas désemparé l'armée! Comme avez-vous fait pour les consserver?» Je le +luy dis. Et il dits: «Ha, il m'en faut un peu.» Et j'envoyay chercher +mon reste conssistant à plus de deux cents. Mr de Moyancour luy dits: +«Monseigneur, quant vous m'envoyastes avec luy à Ouessant il me régala +très bien et proprement.» Sur cela Mr de Seignelay me demanda à combien +estoient mes gages. Je répondis: «Monseigneur, à cent livres par mois, +mais je me fais honneur qu'il m'en coûte du mien.» Répliqua le Ministre: +«Je ne veux pas qu'il vous en coute, et vous aurées 200 livres tous les +mois.» Mrs de Moyencourt et le chevalier de Venize dirent: «Il les +méritte bien.» Puis Mr de Venize me dit tout haut: «Qui chapon mange, +chapon luy vient.» Je dis: «Plus Sa Grandeur m'honorera des bienfaits de +Sa Majesté je n'en mettray point en poche.» Il se prit à rire, et je +m'en retournay très content à mon bord. + +L'armée tint la mer jusqu'au 20e aoust sans rien encontrer. Le Ministre +se trouva indisposé à la poitrine; il fist relascher devant Bellille et +despescha un courier au Roy et dont il atendit la responsce, et le Roy +luy ordonna de se débarquer, et de retourner à la cour et ordre à +l'armée d'aller désarmer. Mr de Seignelay me fit l'honneur de me choisir +pour le porter dans ma barque longue jusqu'à Paimboeuf, rivière de +Nantes, et Mr de Tourville luy dit que ce seroit faire affront au +chevalier de Lévy, ancien officier qui avoit aussy une barque longue. Le +Ministre dit à Mr de Tourville: «Hé bien, faites-moy souvenir de Doublet +dans la promotion.» Et peu après que le grand Ministre fut à la cour il +mourut,[135] et je fus mis aux oubliettes. + +Après que nous eusmes désarmé à Brest, Mr le chevalier de Venize demanda +deux frégattes en brulot dont on tira les artifices pour les équiper en +course soubs son commandement, et il me fit l'honneur de me choisir pour +son capitaine, en segond; l'autre étoit monté par M. Naudy[136] +capitaine de brulot. Et ayant party de Brest au 16 de septembre, nous +fusmes croiser vers les illes de Madère et Porto-Santo; nous y +encontrasmes un navire anglois qui avoit 14 canons et nous étions seuls, +parce que Mr Nandy s'étoit séparé de nous. Ce navire anglois étoit fort +par ses deux gaillards d'avant et d'arière bien garnies de vieux câbles +entre les éclouezons, et avoit à chaque gaillard deux pièces de canon +qui batoient devant et arière, et aussy des meurtrières d'où ils +tiroient en seureté leurs mousqueteries et fauconneaux de bronze, et +sans que nous puissions les découvrir, et sur les deux gaillards y avoit +à chacun quatre coffres à feu remplis d'artifices et des flacons de +double verre plains de poudre. Je dis à Mr de Venize qu'avant que nous +l'abordions, qu'il faudroit luy envoyer notre bordée de canons. Il dit: +«Point du tout, il faut l'aborder damblée.» Ce qu'il fit faire, et je +passay au gaillard d'avant pour sauter à l'abordage avec une vingtaine +de nos hommes et ce que nous fismes. Je passay arrière de ce navire et +voulut en baisser son pavillon, mais il étoit cloué par le haut. Leurs 4 +canons de dessoubs leurs corps de garde tiroient à mitraille ainssy que +leurs fauconneaux qui tuoient et estropioient ceux qui étoient avec moy, +et nous ne scavions par quels endroits pouvoir en découvrir aucuns. +Notre frégatte avoit débordé et croyons qu'elle avoit receu quelque coup +fatal. Je m'étois mis dans le porte hauban d'artimon pour n'estre à +découvert des anglois qui nous défaisoient d'autant de nos hommes qu'ils +en découvraient. Je criay à Mr de Venize de faire tirer quelques canons +dans le bord de ce navire, sans quoy je ne pouvois le réduire et que +j'avois perdu plus de moitié de mes gens qui étoient avec moy, et il fit +tirer presque à bout portant sept à huit coups qui firent bresche, par +lesquelles je jettay des grenades qui firent rendre nos ennemis et +demandèrent quartier à ceux du chasteau de poupe. Et celuy d'avant +tenoit encore fort, j'y cours avec quatre hommes dont un nommé Bérurier, +de Touque,[137] s'y porta vaillament. Leurs deux canons furent tirés sur +nous sans nous endomager, mais j'aperceu à une meurtrière un fauconneau +ajusté sur moy et je pris par un bras le dit Bérurier en luy disant: +«Retire toy», et il receut le coup dans le sain et tomba mort à mes +pieds. J'apellé mes deux hommes qui avoient des haches pour enfoncer la +porte de ce château d'avant et aux premiers coups il fut ouvert par un +anglois qui vouloit sortir avec un fauconneau, et sur lequel bien à +point je luy déchargeai du taillant de mon sabre au travers du nez et +des yeux un rude coup qui l'aresta, et puis je l'achevay de pointe et +taille qu'il tomba sur la place; après quoy le reste demanda quartier. +Lorsque nous en fusmes les maitres, ils nous déclarèrent venir de l'ille +de Sainct-Michel où ils avoient chargé de bled pour apporter à Madère et +qu'ils nous crurent pour un Saletin, ce qui les fit autant nous +résister. Et comme nous étions proche de Porto-Santo noue les y +débarquasmes ainsy que quelques portugais qui y étoient pour passagers. +Et nous eusmes dix hommes tuez et sept estropiez, et les Anglois n'y +perdirent que trois des leurs et un portugais de leurs passagers et +trois blessés; mais il est surprenant comme j'ay échapé de ce rencontre. +Et deux jours après nous prismes une flûte holandoise sans résistance, +laquelle alloit à Madère avec son chargement de plusieurs marchandizes, +et fut donnée à commandement à Jean Bérengier[138], segond pilote, à +cause qu'il m'étoit parent. Et la mesme nuit il s'enyvra et son +équipage; il fut à toutes voilles donner du nez contre la grande ille +déserte et le navire coula à fond où il s'y noya 14 hommes, et luy et un +matelot ayant monté au haut de leur mât trouvèrent un tronc en forme de +trou à cete ille toute escarpée et se jetèrent dedans, et les mâts et +son navire disparurent et au jour se trouvèrent tous les deux sans +savoir par où se retirer de leur trou futs à dessendre ou monter, ils +trouvèrent beaucoup d'oiseaux qui au jour prirent le vol, et trouvèrent +plusieurs nids avec des oeufs et les oiseaux voltigeant autour, il n'y +avoit ni herbes ny eau et ils se substentèrent avec des oeufs cruds +pendant trois jours mais ayant une grande soif, et le matelot buvoit son +urine, et à la 4e journée il s'aviza qu'il avoit un batement à feu et en +tira et rompit le devant de sa chemize et aluma du feu avec des +bruttilles des nids d'oiseaux et de leur fiente, cela faisoit fumée qui +les fit découvrir par les Portuguais habitants de la dite ille, +consistant en tout en trois petites familles qui avoient aperceu +quelques débris du navire naufragé, et ils furent à l'extrémité de +l'ille ou paroissoit la fumée, et crièrent du haut en langue portugaize: +«Y a-t-il quelqu'un? _Aye a qui algunos?_» Les deux emprisonnés +répondirent: «Sy seignor, sauve la vie!» Et les portuguais crièrent: +«_Esper._» Et furent au débris des mâts que la mer avoit transportés à +une petite plage d'où ils en tirèrent des cordes, et puis revindre sur +le haut du cap, qui estoit extrêmement haut et escarpé et filèrent deux +cordes vis-à-vis le trou où paroissoit la fumée et attirèrent nos deux +hommes avec eux, et les soulagèrent à leurs besoins de la soif et +noriture pendant six jours jusqu'à trouver le temps favorable de les +passer à l'ille de Madère, où nous étions avec notre frégatte et notre +prize Angloise: Et on nous aprit qu'à la dite ille déserte il n'y a que +trois pauvres familles, qui font rente au Roy de Portugal de 80 mille +raies qui sont presque autant de nos deniers montant à 80 livres de +rente, et qu'ils y recueillent un peu de bled, et font la chasse aux +oizeaux nommés par nos terreneuviers des fauchets, que les portugais +nomment pardelles, qui veut dire par couples, étant toujours deux à deux +dans leurs nids comme les pigeons, et ils en sallent les corps, et de +leurs tripes et graisses en font des huilles à brusler aux lampes et que +dans la saizon avec la glue ils font la chasse aux cerins canariens +qu'ils vendent à Madère et aux étrangers, de plus ces habitants font +amas d'une mousse seiche qui croit sur les gros rochers au bord de la +mer et où l'eau ne les frape pas ne provenant que par les salitres +exalées et est nommée _orchilla_, servant aux teintures, et quoy que la +dite ille est sans aucune deffences d'armes et que les corssaires +d'Alger, et de Saley y fréquente souvent au tour, il est comme +impraticable d'y monter, et un homme seul faisant rouler des pierres du +haut il n'y a aucune accessibilité. + +Et au 10 décembre, nous partismes de Madère, Mr de Venize n'y ayant +voulu vendre le bled de nostre prize et me pria de la conduire en France +soubs son escorte, et estant à 40 lieux de Belille nous encontrasmes un +navire portuguais soubs pavillon et commission de France, chargé de +fromage de Hollande venant d'Amsterdam, et nous découvrismes que le +chargement étoit pour le compte des marchands holandois, ce qui nous la +fit conduire à Brest où elle fut jugée bonne prize, et audessous des +fromages il s'y trouva des ballots d'épisseries, cloux, muscade et +cannelle qui méritoit des atentions plus qu'aux fromages, et nous +désarmasmes à Brest au 28 décembre 1690. + + + + +CHAPITRE VI + +Mission en Ecosse.--Les pommes de reinette.--Entrevue de Doublet et de +l'intendant de Dunkerque.--Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant +de frégate.--Il reçoit le commandement de deux +corsaires.--Combat.--Prises de trois navires.--Mission à +Elséneur.--Passage du Sund.--Arrivée à Copenhague; à Dantzick.--Prise à +l'abordage d'un navire anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à +Versailles.--Aventure avec le sieur Pletz. + + +1690. Lorsque j'eus salué Mr Des Cluseaux, intendant, il me dit: «J'ay +des ordres de M. de Pontchartrain, Ministre de la marinne, de vous +envoyer pour luy parler à la cour, et cela vous doibt faire plaisir; +mais il faut avant partir faire désarmer votre frégatte et faire +décharger et désarmer vos prises.» Je creus mon advancement estre +indubitable, sur ce qu'il s'étoit passé avec M. de Seignelay. M. de +Venize m'en témoignoit sa joye. Et lorsque les désarmements furent +faits, je fus recevoir les ordres de M. l'intendant, qui ne consistoient +que de me rendre à la cour chez M. de Pontchartrain et de recevoir +cinquante pistoles à compte. J'acheptay deux chevaux pour moy et mon +vallet après avoir pris congé de mes amys, je party le 9 janvier 1691 et +le 17 j'arivay à Versailles et receus audience du Ministre le mesme +soir, lequel m'ordonna de partir le matin pour me rendre à Dunkerque; où +je trouverois mes ordres chez M. Patoulet, Intendant de marinne. Je fis +connoistre avoir besoin d'argent ayant deux chevaux et un valet et que +je priois Sa Grandeur de m'accorder deux jours de résidence à Paris. Il +me remit au lendemain à sept heures du matin. M'y estant rendu, il me +fit entrer en son cabinet et me fit compter cinq cents livres, et me dit +de ne pas retarder à Paris plus de deux jours, et il me répéta: «Vous +trouverez vos ordres à Dunkerque». Et je fus disner à Paris, d'où je +partis le 21e, et arivay à Dunkerque le 27e sur les 5 heures du soir +chez M. l'intendant, qui m'attira en particulier pour me dire qu'il y +avoit une affaire d'importance pour le service du Roy, ce qui fera mon +advancement; et que pour y réussir ny causer de soubssons, je +m'abstiendrois d'aller chez luy, et qu'il me faloit conférer sur les +moyens avec le chevalier Géraldin et duquel ses ordres pour moy étoient +autant que celles de la cour. Il falut donc s'ouvrir et me déclarer le +secret conssistant à pouvoir conduire en Ecosse un ingénieur au duc de +Gordon qui tenoit bon pour le Roy d'Angletere Jacques second dans le +château d'Edimbourg, capitalle du Royaume d'Ecosse, comme aussy de faire +tenir en seureté un paquet de la cour au dit seigneur Duc de +Gordon,[139] et que pour y parvenir je cherchas dans mon idée les +moyens, et que rien ne me manqueroit, et puis beaucoup de promesses et +flatteries, disant avoir informé la cour ne conoistre personne autant +capable que moy etc. Je répondis: «Cela mérite bien des attentions et +des réflexions puisque Mr le prince d'Orange par ses troupes est déjà +possesseur de la ville d'Edimbourg et de la ville de Leict qui en est le +port de mer, et je n'ay aucune personnes de connoissance en ces deux +villes, et avec lesquels il faudroit prendre les mesures et il faut +quelqu'un en crédit ou quelque autorité.» Et cela me fut promis et tenu. +«--Secundo il nous faut un moyen bastiment, bon de voille, et qui ne +paraisse pas estre disposé pour la guerre.» Et je fis choix d'un gras +basteau pescheur de harens; et que l'on m'y donneroit quelqu'un pour +bien m'interpréter les langues angloises et écossaises; et que l'on +m'acorda un jeune Irlandois nommé le Sr Welchs; et que Mr l'ingénieur +seroit déguizé en gros marin et passât pour mon pilote, n'ayant belle +perruque ny habits galonnés, afin de n'estre reconnu par mon équipage, +qui seroit composé de dix matelots flamands, et que l'on me muniroit +d'un passeport d'Ostende, remply de mon nom sans le changer parce que +j'étois fort connu en bien des endroits. Ce fut une difficulté que ce +passeport étant en guerre avec Ostende où j'étois entièrement connu. +Cependan le chevalier Géraldin ayant écrit à ses amis en obtint un et +l'emplacement du nom étoit en blanc, que nous remplismes du mien, et il +fut question de quel prétexte se servir pour l'introduire. Je dis: «Il +faut faire charger dans ce bateau pour 25 à 30 pistoles de pommes +rainettes dont on fait cas en Ecosse, et il me faut une lettre de crédit +de cinq à six mille livres sur quelque banquier de la ville d'Edimbourg, +parce que l'on me questionnera, je répondray, venir pour négocier soit +du charbon de terre et du plomb; on me dira vos pommes ne suffirent pour +le quart de votre chargement et seray pris sans verd.» Et Mr Geraldin se +trouvait embarrassé, cependant en trois jours il obtint cette lettre de +crédit en ma faveur, ainsy qu'il avoit obtenu le passeport de Mr +Hamilton, consul des anglois en Ostende, toujours bien zélé pour son +véritable Roy. Enfin m'étant déterminé à cette entreprise en vüe de +rendre mes services aux deux testes couronnées, le Roy nostre maistre et +le Roy Jacques, desquels on me flatoit d'avoir de grosses récompenses en +advançant dans la marine, me fit partir avec courage, le 6 février, avec +mon ingénieur sans autre nom que Claes Dromer, passant pour mon pillote. +J'avois dans le bord deux caisses plaines de fusils et deux ballots +d'habits de soldats pour les délivrer au fort de la Basse, à +l'embouchure du fleuve Edembourg, lequel tenoit encore pour le Roy +Jacques, et un paquet de lettres pour celuy qui y commandoit. Je leur +délivray le 22 février et m'advertit que Mr le Duc de Gordon se +défendoit faiblement contre M. de Makay, commandant les troupes du +prince d'Orenge. + +Enfin, au 23e, j'arrivey en rade de Leict[140] et descendit avec mon +pillote, tous trois habillés à la matelote. A l'abord, les soldats me +conduire à Mr de Makay, qui m'ayant questionné d'où j'étois et revenois +et leu mon passeport me dit: «Allez et faites vostre négosse.» Je luy +demandey s'il nous seroit permis d'aller à Edembourg. Il dit: «Allez +partout exepté autour de mon camp.» Et nous fusmes tous trois lentement +à pied à Edembourg, qui n'est que demie lieux au-dessus de Leict où est +le port et forteresse. Nous fusmes chez un libraire, faisant semblant +d'y marchander un petit livre pour nous aprendre les marées et dangers +du pays, et je luy glissay une petite lettre de son Roy Jacques, qui +l'instruisit de nostre voyage et du paquet que nous avions pour +l'introduire à Mr le duc de Gordon, ainsy que notre ingénieur, et par +crainte de sa femme, les enfants et la servante, il dit: «Allons boire +un verre de bonne bierre.» Sa femme dit: «N'en avez-vous pas icy?» Ouy, +mais j'en connois de meilleur. Et nous fusmes dans un cabaret, où nous +entretinmes sur les moyens, et luy délivray le paquet, et nous +séparasmes, Welsch et moy, luy laissant le prétendu pilotte, et +retournasmes à Leict pour retourner à notre bord, et où nous y restasmes +jusqu'au lendemain l'après midy sur une heure, que nous entendismes +plusieurs coups de canon partir du château, lequel avoit les pavillons +déployés je pensois que le siège en fût levé de devant. Mr de Makay et +tous ses officiers ne seurent que penser sur cet éclat. Il dit: +«Aparamment que Mr de Gordon a receu quelque espérance, d'un prompt +secours; il nets pas jour d'ordinaire et il faut que cette barque luy ay +fait tenir quelque paquet, que l'on m'équipe une chaloupe avec six +grenadiers, et qu'on m'amène les premiers de cette barque et qu'on les +dépose au corps de garde jusqu'à ce que j'aye visité le camp, et qu'on y +mène aussy un des leurs qui a resté à terre.» Sur les cinq heures du +soir, nous fusmes conduits Welchs et moy dans un corps de garde où étoit +déjà mon prétendu pilote, et nous étions fort observés en toutes nos +actions et nous n'osions nous entreparler, et sur les neuf heures on +nous mena au château devant Mr de Makay qui étoit environné d'un grand +nombre d'officiers. Puis il demanda: «Qui est le maître de cette +barque?» Je dis: «C'est moy,» «Quy sont les autres?» Je répondis: «Voilà +mon pilote et mon contre maître.» «D'où estes-vous +partis?»--«D'Ostende.»--«Donnez vostre passeport.» On l'examina, enfin +je fus interrogé sur tout, puis il ne manqua pas de demander sy je +n'avois pas d'autre chargement que des pommes, et qui je prétendois +remporter. Je dis: «Du charbon de terre et du plomb,» et que pour +l'effect j'étois porteur d'une lettre de crédit sur un nommé Charter +maire d'Edembourg. Il me demanda: «Le connoissées-vous?»--Je dis: +«Non»--«Pourquoi ne l'avez-vous esté trouvé hier?»--Je dis que je +defferois jusqu'à sçavoir ce que je pourois vendre mes pommes pour me +régler. Il me demanda: «Avez-vous sur vous cette lettre de crédit?» Et +je la présentay à Mr de Makay qui la redonna à un Mr proche de luy, et +qui la leus, et puis me dit: «C'ets sur moy qu'elle ets tirée, j'y feray +honneur quand vous souhaiterez.» Ce qui me le fit connoistre, et on nous +aloit renvoyer à notre bord qui étoit à la rade, et par malheur un nommé +Richard Kintson, marchand, que j'avois connu en Espagne, me reconnut, me +faisant bon acueil. On luy demanda où il m'avoit veu. Il dit: «A Cadix; +nous avons beu souvent ensemble; il commandoit une jolie frégatte +françoise.» On dit: «Quoy, il est françois et se dit d'Ostende.» Puis un +autre nommé Smits me vient prendre la main en me demandant encore de ma +santé. On luy demanda aussy d'où la connoissance. «Au diable que trop, +c'ets Doublet qui me prit il y a un an devant le port d'Ostende et me +mena mon navire à Dunkerque.» Cela nous pensa perdre, et Mr de Makay +dit: «Il est heure de manger, qu'on remette ces gens au corps de garde +et bien gardées jusqu'à demain, et qu'on ne les laisse parler à +personne.» On nous y conduit soubs bonne escorte, et un officier eut la +malice de me faire attacher les deux bras, prenant dans les plis des +coudes et par derrière le dos avec de la mesche à mousquet. Bien une +heure après, je dit aux officiers: «Mr de Makay n'a pas donné un ordre +si rigoureux.» Et on me fit détacher. Nous demandasmes un peu de pain et +de la bierre, et on nous apporta de l'Elle[141] qui yvre plus que de +l'eau-de-vie. Je dis à mes deux confrères: «Défiez-vous de cette +boisson, vous en seriez incommodez.» N'ozant en dire plus, et nous +passasmes une triste nuitée. Le lendemain dès six heures, on nous +reconduit devant M. de Makay qui m'interrogea pour la deuxième fois, et +particulièrement que j'étois reconnu pour françois. Je luy dis: «Je ne +l'ay pas dénié ny changé mon nom, voyez le passeport et ma lettre de +crédit.» Il dits: «Comment donc estes-vous à prezent flamand Espagnol.» +Je répliqué: «Permettez que je vous le dise en particulier.» Il s'écria: +«Non, non, pas de secret; c'est icy un conseil assemblé.» Et en +soupirant je dis: «Il y a quatre mois que j'ay eu le malheur de me +battre avec un officier de marine que j'ay jetté par terre, vous savez +les rigueurs en France pour les duels, j'ay tout abandonné et me suis +sauvé en Ostende où Mr le gouverneur me pris soubs sa protection et Mr +le consul anglois, et m'ont envoyé icy pour gagner ma vie atendant où +ils puissent m'employer.» Sur quoy Mr Charter et plusieurs officiers +dirent: «Cela se peut et paroit vraisemblable.» Et on ne quiestionna pas +mes deux hommes. Mr de Makay me dit: «Allez et faites entrer vostre +barque dans le port et vous négossierez, mais que vous ou le pilote +reste chez moy jusqu'à ce temps que le bateau soit entré.»--Claes Dromer +penssa gaster tout et nous perdre entièrement ne sachant mon dessain, et +il n'y auroit jamais réussy. Il dit: «Moy qui suis le pillote je vais +faire entrer le bateau.» Peut-estre avait-il quelque dessain, mais il +n'étoit nullement au fait de la marine. Je dis: «Messieurs, dans toutes +les ordres de marine, il faut qu'un maitre ou patron et capitaine soit +dans son bord qu'il entre ou sort d'un havre.» On dit: «Cela est vray, +alez, vous, maistre, et nous garderons ce gros homme.» En effet, il +étoit puissant de corps. + +Je party assées guay ayant mon projet en teste, et lorsque je fus sur le +quay pour m'embarquer dans mon petit canot où il y avoit seulement deux +rameurs qui étoient venu pour aprendre de nos nouvelles,--Welchs étoit +avec moy,--il se présenta à moy un joly cavalier de 15 à 16 ans, bien +équipé, le plumet blanc au chapeau et me dit: «N'estes-vous pas le +marchand de ces pommes? Madame ma chère mère en voudroit de belles avant +que vous les vendiez.» Je pensois que c'étoit l'ange que Dieu m'envoyoit +à mon dessain, et luy dit: «Monsieur, venez avec moy et vous aurez à +choisir.» Il parloit françois très bien, excepté quelques +prononciations. Je luy dis: «Embarquez-vous avec moy.» Et il y étoit +déjà dans mon canot quant un brutal de maistre des quais luy dit en +anglois où il aloit; le jeune homme luy dit le subjet et le maistre des +quais le fit débarquer, luy disant que sy j'avois cette bonne volonté, +que je l'exécuterois lorsque la barque seroit entrée au port, et qu'il +avoit ordre de ne laisser aller qui que ce soit à mon bord. Je fus +déconcerté et en alant je fis d'autres projets. A peine je fus arrivé à +mon bord qu'il y vint une chaloupe avec six matelots dont le chef étoit +le pilote royale du port, lequel me dit: «Je viens ici pour vous guider +dans le port et il faut avant une heure lever l'ancre.» Je réponds, +toujours par Welchs, mon contremaitre, que, à la bonne heure! Et Welchs +en françois me disoit: «Egorgeons tous ces bougres-là.» Je luy dis: +«Tout beau, nous le saurions faire sans bruit; voilà une frégatte +angloise proche de nous qui nous perdera. Sy je ne puis nous en défaire +par une autre voie, nous en viendrons là et ne dites mot.» Je m'aproché +de ce pilote et luy demendey son nom, il me dit: «Willem Fischer.» Je +luy demanday s'il ne boiroit pas bien un petit doibt brandevin de +France. Il parut content. Puis par Welche je luy fis dire qu'il étoit +bien tard pour nous entrer dans son port tout bordé de rochers. Il +répondit: «Ne craignez pas, je suis seur de mon fait.» Je luy fis encore +dire que j'avois peur et que s'il vouloit me faire plaisir que d'atendre +au matin et qu'il restasse la nuitée à mon bord, qui est très courte, et +qu'il renvoya sa chaloupe et ces gens dire à M. de Makay qu'il étoit +trop tard pour m'entrer, et qu'il envoyast de nos pommes à sa femme, +avant que les autres en euts. Il tomba dans mon piège. Je leur laissay +prendre des pommes tant qu'ils voulurent et Welchs me disoit: «Faisons +main-basse.» Je luy résistois fortement. Enfin la chaloupe part avec les +ordres de Mr Willem d'aller dire qu'il restoit à mon bord et qu'il étoit +trop tard pour m'entrer qu'à la marée du matin il n'y manqueroit pas. Et +lorsque la chaloupe fut partye, je le conviay dans ma cahute de +chambrette pour boire le brandevin, et il n'eus sitôt beu que je sorty, +et l'enfermay à la clef. Je fis déployer les voilles et couper le câble, +et forçois à toute voille, et par un bonheur extresme les vents étoient +très favorables. Je coupay la corde de ma petite chaloupe et la laissay +en dérive, et la frégatte croyois que j'allois entrer dans le port, et +mon Willem fit un grand cry. J'entrouvé la porte et luy présentay un +grand couteau proche son estomac; il se teu et s'agenouilla. Je luy dis +de se taire, ce qu'il fit. Mais lorsque la dite frégatte m'aperceut +ayant bien dépassé le port me lascha un coup de canon qui creva ma +grande voile, et un moment après les canons des forts de Leict tiroient +à boule vüe, et la frégatte n'oza venir près nous pour n'aler sans le +capitaine qui étoit à terre. Ainssy j'échappay avec mon hoste en la +place de celuy que l'on m'avoit retint. J'étois donc sans passeport ny +pillotte, et je pris route opozée, crainte la frégatte, et fut droit au +nord vers la Norvesque ou Dannemark neutre, et en six jours j'arivay à +Suinneur proche de Derneus où étoit le chevalier Jean Baert, chef +descadre, sans que je le seut, et fut par là en seureté: j'avois eu +l'honneur d'avoir esté son lieutenant, je le futs trouver à Derneus et +il me dit qu'il aloit retourner dans deux jours conduire ses prizes à +Dunkerque et que j'euts pour seureté à m'embarquer avec luy et mon +prisonnier. Je le priay de me laisser reconduire ma barque soubs son +escorte et qu'il me donna seulement un de ses passeports, et que j'étois +seur de ne m'écarter de luy qui avoit des prizes à conduire. Il me munit +de bonnes provisions de table et je party avec luy et nous arivasmes à +Dunkerque au seize avril 1691[142]. + +Et aussitôt que je fus débarqué avec mon écossois je requis à un +officier de premier corps de garde de me donner un escorte pour conduire +avec seureté mon prisonnier chez Mr l'intendant de la marine, et l'on me +donna deux soldats avec leurs fusils et fusmes à l'intendant, qui me +receut à l'abord très gracieusement en me demandant si tout avoit bien +esté, et ce que c'estoit que cet homme. Je luy dis en abrégé ma relation +cy-devant, et que je croyois le pauvre sieur ingénieur à un gibet. +«Comment donc, nostre ingénieur pendu! Et vous l'avez abandonné? Vous +estes perdu.» Je luy dits: «Non encore, suspendez s'il vous plait votre +jugement, et sy vous aviez esté au mesme cas que Mr Dromer, je vous y +aurois aussy délaissé. Vous savez que je n'ay point craint dans les +occasions le bruit des canons et des mousquets, non plus que les périls +de la mer, mais je n'ay jamais creu estre déshonoré par une potence où +vous et le chevalier Géraldin me venez d'exposer par vos belles +promesses. Je m'en suis heureusement échapé et vous ameine cet homme que +par adresse j'ay enlevé et qui peut sauver l'ingénieur s'il nets pas +encore fait mourir. Il faut faire au plutots écrire par cet homme à Mr +de Makay qui l'a obligé de venir à mon bord pour servir au nouveau +conquérant, ainssy qu'ils apeloient Mr le prince d'Orange, et que je +l'ay enlevé par surprise, et que sy l'on fait mourir mon pillote Claes +Dromer qu'il subira pareil suplice, et aussy le faire écrire des lettres +circulaires à sa femme et à toute sa parenté pour demander la liberté de +notre pilote pour qu'il puisse obtenir la sienne.» Et aussytots nostre +ostage écrivit plusieurs lettres remplies à faire compation, et puis on +le déposa dans une chambre d'un bon cabaret, soubs bonne garde par +quatre fusilliers, avec ordre de ne le laisser parler à aucune personne, +crainte qu'il n'aprit ce que c'étoit que notre prétendu pillote. Et les +dites lettres furent envoyées, et Mr l'Intendant envoya à la cour toutes +ces informations, et dont il receut ordre de me donner une +gratification, et il me fit venir chez luy, et il me dit: «Quoy que vous +n'ayez pas bien réussy aux dessains projetées, cependant la cour ayant +esgard aux risques que vous avez encourus et par votre adresse d'avoir +enlevé ce pillote, elle m'ordonne de vous gratifier de cinquante +pistoles.» Je répondis: «Je n'ay point agy par interest; je n'ay pas +demandé de gages; je me suis nory et l'ingénieur sur mes frais, et cets +me trop payer pour deux mois et quelques jours. Donnez à vos laquais +cette belle récompense. Vous m'avez promis au nom de la cour mon +advancement, et j'ay couru plus de risques à désonorer ma famille qu'en +mile combats, et je chercheray ailleurs mon party.» Il se récria: «Quoy! +avec quel mépris et audace vous parlées et refusées une grasce de la +cour.» Je dits en me retirant: «Elle est trop belle pour moy.» Et il luy +souvint du commerce de lettre qu'il me deffendit d'avec le fils de Mr +l'admiral Ruiter. Me voyant sortir de la salle, me dit: «Aparaman vous +yrez trouver Mr Ruiter pour vous faire pendre sy jamais vous estes +pris.» Et je ne répondis rien. Aparaman qu'il récrit sur cela en cour, +et huipt jours après il m'envoya chercher et me dis: «J'ay écris que +vous n'avez voulu recevoir la gratification sur ce que l'on vous a fait +espérer vostre advancement dans la marine, et sy j'avois écrit vos +fiertées vous seriez perdu, et mes intentions ont toujours esté bonnes +pour vous. Voicy un brevet de lieutenant de frégatte[143] de sa Majesté +que je vous ay obtenu avec le commandement de la frégatte la _Sorcière_, +montée de 30 canons que j'ay ordre de faire armer incessamman, ainsy que +la frégatte la _Serpente_ aussy montée de 30 canons, qui sera commandée +par le capitaine Keizer[144] flamand, et vous aurez commandement sur les +deux frégattes, et vous n'engagerez tous les deux aucuns matelots +françois couchés sur les classes, le Roy en ayant besoin pour ses gros +vaisseaux, ains apportées tous vos soins et ne soyez à l'advenir sy +prompt ny sy fier, car tout autre Intendant vous auroit perdu.» + +Je le remerciay gracieusement et fis grande diligence pour les deux +armements. Et j'ay obrmis d'écrire cy-devant que lorsque j'eus les +ordres de partir de Brest pour me rendre à la cour, en route faisant je +passay par la ville de Sainct-Malo où je rencontray plusieurs capitaines +et marchands avec lesquels j'avois fait connoissance à Cadix en Espagne +et à Lisbonne en Portugal et autres endroits, qui à mon bord me +vouloient régaler, et entr'autres Mr Desmarets-Fossard, brave capitaine +et marchand avec lequel j'avois une plus étroite liaison, jusqu'à nous +traiter de frères, mesmes par nos lettres. Il m'emporta pardessus les +autres pour me donner le souper chez luy, sur ce que j'avois déclaré que +le matin suivant je devois continuer ma route, et convia huipt de ceux +qu'il creut de mes meilleurs amis au souper pour me faire compagnie, et +l'un et l'autre sans pensser à autre chose. Il nous conduit chez luy, où +en entrant il dit à Madame sa mère: «Voilà mon meilleur amy Mr Doublet +dont je vous ay tant parlé; cets mon frère et je l'ameine avec ses amis +et les miens à souper.» La bonne dame dits: «J'en suis ravie, alées +faire une promenade et je vais donner mes soins.» Et nous fusmes à +Sainct-Servant à un baptesme de ses parents, et puis nous rendismes à +l'heure du souper, et à l'entrée de la table l'on me plassa entre sa +cousinne germaine Mademoiselle Lhostelier d'une charmante beauté, et une +seur de Mr Desmarets qui n'étoit pas moins agréable et que je n'avois +encore vüe ny entendue parler. Je me sentis le coeur épris, et mon +apétit estoit d'amour et non des mets délicieux dont on me reforçoit. +J'étois observé; l'on m'en faisoit la guerre, et voyant le peu de temps +que j'avois à rester je fis doucement ma déclaration de mon amour à +Mademoiselle Fossard-Desmarets, laquelle ne me rejetta pas éloigné, +disant ne vouloir suivre que les sentiments de sa chère mère. Et sur un +changement de service de la table, la mère fut pour ordonner. Je fus la +joindre et l'atiray en particulier, et luy fis la demande de sa chère +fille. Elle ne manqua pas de me marquer sa surprize du peu de temps, et +que je devois partir le matin. Elle me dit: «Vous me faites icy un +compliment d'un cavalier de passage.» Et je soutins l'assurant de ma +constance, et retournay entre mes deux belles, où je persuadois à la +mienne que madame sa mère m'avait promis son consentement. Et sur la +minuit je quitay la table disant estre fatigué et que à 4 heures je +remonterois à cheval. Afin de dissiper la compagnie qui m'acompagna à +mon auberge où étoit mon valet et mes chevaux, je fis semblant de me +coucher sur l'heure, et les amis me quittère, excepté Mr Desmarets +auquel je dis avoir à le communiquer. Et nous voyant seuls, je luy +déclara mon parfait amour pour sa seur, et le priay de m'y servir d'amy, +pour que nous puissions estre réellement frères. Il m'embrassa et me +promit de m'y apuyer, et je le priay de me reconduire chez luy avant le +coucher, et il ne peut me le refuser à mes empressements, et je passay +jusqu'à trois heures et demie, où j'employai toute ma rétorique à +confirmer mon zèle et mon amour, et j'obtins parole de la mère et de la +soeur et du frère, leur promettent que je quitterois dans peu le service +du Roy pour me marier et m'établir à Sainct-Malo. Et les ayant quittés +je montay à cheval sur les quatre heures et demie sans avoir couché ny +fermé les yeux, et pendant ma route je n'ay manqué un jour d'écrire à ma +maitresse étant arrivé à Paris qu'à Dunkerque, excepté le voyage des +pommes en Ecosse que je leur déguisay. Mais lorsque je fus pourveu du +brevet et du commandement des deux frégattes cy-dessus, je leur en +donnay advis et en leur promettant que malgré le brevet je quitterois le +service, et pour mieux les en assurer je fis une remise de 15,000 livr. +en lettre de change à ma prétendue et une belle pendule à répétition et +mon portrait en petit, dont je luy faisois un don en cas que Dieu +disposats de moy, n'étant biens de ma famille, etc. + +Pendant que je faisois diligence pour armer, les deux frégattes du Roy +la _Serpente_ et _Sorcière_, ariva à Dunkerque le sieur Dromer dans un +pitoyable état, enflé par toutes les parties de son corps par hidropisie +causée qu'on l'avoit dessendu dans un puis à sec avec une grille de fer +audessus et que à toutes les marées haultes il avoit l'eau jusqu'au +sein, et lorsque la mer avait baissé il se posoit sur une pierre de +taille, et pour pain c'étoit des fois de boeuf cuit et de la petite +bière, et on atendoit des réponsces d'Ostende pour le convaincre et le +pendre. Mais son bonheur fut par l'enlèvement que j'avois fait de Willem +Ficher qui le sauva, et que nous avons relasché bien sain et gros et +gras, et le sieur Dromer après bien des remèdes n'a vescu que huipt mois +après son retour, et me remercia fort de mon adresse. + +Nos deux frégattes se trouvèrent toutes équipées et prestes à faire +voille le 8e may, nous ne atendions que les ordres et un bon vent pour +sortir du port, et le 10e Mr l'Intendant nous ayant apelés les deux +capitaines seuls nous présenta deux officiers anglois ou Ecossois et +nous dits que de la part du Roy nous embarquerions chacun un de ces +officiers, et leur donnerions à coucher dans nos chambres et la table, +et que au moment de notre départ il nous délivrera à chacun un paquet +cacheté de la cour que nous n'ouvrions qu'en présence des dits deux +officiers, et de suivre exactement ce qui y sera marqué, et que +l'ouverture ne s'en fera que lorsque nous serons au Nord de tous les +bancs de Flandre, et qu'au cas de rencontre supérieure de nos ennemis +qui nous fit succomber, prêts à estre pris ou péris nous jetterons les +dits ordres à la mer dans un sachet avec un ou plusieurs boulets à +canons pour les faire précipiter au fond. + +Les vents étant assez favorables, nous sortismes du Port sur le midy, et +fismes les routes du nord jusqu'au 13e à 8 heures que nous étions +dépassées tous les bancs, et fis serrer une partye de nos voilles, et +fits le signal à Mr Keizer de venir à mon bord et d'aporter son paquet +pour en faire l'ouverture ainssy que du mien, et il vint avec +l'officier. Nos ordres étoient de fuir toutes les rencontres que nous +pourions trouver qui nous peut engager en aucun combat ny mesme de ne +nous arester à faire aucunes prises quelque aparente d'estre riche ou +non, et d'aler vers les costes de Flandres ou Aberdin pour y débarquer +chacun notre officier, dont nous raporterions un certificat comme ils +sont contents du lieu de leur débarquement et bon traitement pendant le +voyage. Et nous continuasmes la route jusqu'au 15e que nous étions en +vue des terres de Hulm, où nous trouvasmes plus de cent bastiments +holandois pescheurs qui n'avoient que deux moyens convoys de 20 à 24 +canons pour les garder. Nous avions les pavillons anglois arborées, et +nous passions au travers parlant aux uns et aux autres sans leur faire +la moindre peine, et nous creurent anglois leurs amis. Sur le soir nous +n'étions qu'à trois lieux au large du cap Flamberghot que je fus parler +à Mr Keizer et luy recommander de se tenir proche de nous, ce qu'il me +promit. Mais je fus fort étonné que sur la minuit nous entendismes +quelques coups de canons éloignés de nous, et qu'au petit jour nous ne +voyons plus nostre camarade, ce qui nous mit en grandes inquiétudes, je +faisois faire exacte découverte du haut de nos mats. + +Et sur les huipt heures notre homme de la découverte nous advertit qu'il +voyoit un navire venir à nous, et fit route pour sa rencontre, et à dix +heures nous étions à portée de la voix, et un des officiers nous cria de +leur envoyer ma chaloupe, et pour lors nous aperceusmes que cette +frégatte avoit combattu, et la reconnusmes désemparée et bien mal +traitée. Je m'embarquay dans ma chaloupe, et fus à son bord; je trouvay +bien de la consternation et le dit capitaine Keizer tout étendu sur le +plancher de sa chambre ayant une épaule toute fracassée jurant et +reniant comme un désespéré, et yvre. Je n'en pu tirer de bonnes raisons; +je sortys sur le gaillard et interrogeay le second capitaine qui étoit +moins yvre. Pendant que nos chirurgiens travailloient sur les blessés, +les charpentiers de leur costé raccommodoient les mâts et les vergues et +le corps du vaisseau, ainsy que les matelots aux voiles et aux +maneuvres. Enfin le second capitaine m'aprit que l'officier passager fut +tué de la première décharge et a esté jetté à la mer. Je demanday +pourquoy nous avoir quittés contre les ordres, et il me dits que depuis +que nous eûmes passé au travers de cette flotte sans en avoir pris, que +le capitaine Keizer devint comme enragé et que sitôt qu'il fit obscur il +força de voille, ayant mesme un peu changé nostre route pour se mieux +écarter de nous, et que sur les onze heures ils aperceurent une lumière +et coururent dessus, et qu'un peu avant minuit ils se trouvèrent proche +d'un navire qui avoit cette lumière, et sans estre aucunement préparés +pour le combat le sieur Keizer l'aprocha et cria: «D'où est le navire», +qui luy répond: «De la mer»: «Et d'où est le vostre.» Keizer sans +déguisement cria: «De Dunkerque.»--«Ameine, chien!»--Et ce navire luy +lascha une bordée de canons chargées à mitraille suivie d'une bonne +mousqueterye qui tua l'officier anglois et blessa au costé Keizer et +ensuite à l'épaule et une trentaine de l'équipage tuez et estropiez et +nos gens à peine laschèrent leurs bordée de canons, n'ayant aucuns +mousquets de préparées; ils receurent une segonde et troisième bordée, +et puis ce navire à nos gens inconnu se retira et continua sa route, et +s'ils avoient voulu ils auroient enlevé notre frégatte sans que j'en +euts connoissance. Enfin il se trouva 52 hommes morts, 21 estropiées et +14 passablement blessées. Je me fis reporter à mon bord pour conférer +avec mon officier passager, et pendant qu'on raccommodoit toute chose, +ce pauvre officier étant tout déconcerté me dit: «Mr, il nous faut +retourner en France; je ne puis plus rien sans mon camarade; voilà une +grande imprudence du vostre, et il mérite estre roué vif s'il échape.» +Et je priay mon officier de se transporter au bord de Keizer avec notre +écrivain et que nous allions dresser un procès-verbal, et puis nous en +retourner, et cependant que s'il vouloit je le débarquerais à l'un des +endroits destinés. Il dit: «Non Monsieur, il faut sy l'on peut retourner +au plustot en France.» Et dès que ma chaloupe eut porté une vingtaine de +mes matelots à la _Serpente_ et qu'elle fut revenue à mon bord je fis la +route pour Dunkerque, et le 23e may me trouvant proche de la rade +d'Ostende, je trouvay quatre navires anglois dont j'en pris trois +chargées de charbon de terre et de l'étain et du plomb les conduit à +Dunkerque et ma frégate la _Sorcière_ faisoit grande eau et dont il luy +falloit faire un grand radoub, et l'on jugea qu'il y avoit bien moins de +travail à faire à la _Serpente_, il fut ordonné que je la commanderois +et l'armerois incessamment pour aller vers la mer Baltique et, le 10 de +juin, étant tout prêts à sortir du port Mr l'intendant me dit de +recevoir mes ordres du chevalier Géraldin, lequel cy-devant me les avoit +donnés, et il m'ordonna de recevoir dans ma chambre et à la table un +officier dont il ne m'importoit en savoir le nom, et défense d'attaquer +ny chercher aucune rencontre de faire des prises, et moy d'éviter toutes +rencontres, et de faire en diligence ma route pour me rendre au Zund, à +Elzeineur, où se débarquerait mon passager, et après quoy j'irois dans +la mer Baltique en rade de Danzik prendre soubs mon escorte[145] la +flûte du Roy nomée la _Diepoise_, commandée par le capitaine Postel, de +Honfleur. Au 12e juin je party de Dunkerque et, sur les 6 heures du soir +étant entré à Ostende et l'Ecluse, je fus rencontré par cinq vaisseaux +de guerre anglois, lesquels me donnèrent chasse, et pour me faire +engager entre les bancs de sable ou de passer à leur portée de leurs +canons je fis le semblant de vouloir donner dans les bancs, et les trois +plus légers de leurs vaisseaux n'y coupoient le chemin, ce qui venoit à +mon dessein de les faire séparer. Et lorsque je les creut assez distant +de ne me pouvoir rejoindre, je reviray le bord en résolution d'essuyer +la bordée des deux plus gros qui marchoient le moins et forçant de +voille je passay bien à portée d'un moyen canon de ces deux vaisseaux +qui ne me tiroient pas leurs canons crainte d'interrompre leur marche. +Mais lorsque je les euts un peu dépassées et qu'ils voyoient que je les +éloignoient, ils me cannonèrent fortement et tous les cinq couroient +après moy, et je ne receut qu'un seul coup de canon du costé de tribord +en arrière de mon artimon qui brisa dans ma chambre quelques-uns de nos +fusils, et la plus légère étoit une frégate de 24 canons qui aloit mieux +que nous continua la chasse jusqu'à 9 heures, mais elle n'oza m'aprocher +de trop près, et nous nous tirasmes heureusement, et mon passager vint +m'embrasser me disant: «En vérité, Monsieur, je vois bien ce qu'on m'a +dit, qu'il n'y avoit rien à craindre avec vous.» Et je repris ma route, +et passant sur le banc des Dogres, je passay proche de plusieurs de ces +bastiments pescheurs de morues sans leur rien dire, j'avois les +pavillons anglois arborés et me prirent pour frégatte d'Angleterre. + +Et le 29e juin étant proche du cap de Kol[146] où l'on fait la cérémonie +de baptizer ceux qui n'ont pas passé au Zund, il se fit un grand +préparatif par mon équipage qui étoient tous flamands et que leurs +coutumes ainssy qu'à tous les gens du nord est de donner la calle, en +guidant les hommes au haut du bout de la grande vergue et de le laisser +tomber d'en haut dans la mer trois fois quelque froid qu'il fasse, puis +on leur donne un verre d'eau-de-vie et ils payent ce qu'ils ont promis +et on l'écrit pour le payer sur leurs apointements, et cela revestit +pour avoir de quoy les régaler tous. Mon navire n'y avoit encore passé +ny mon passager ny moy. Je fis présent de deux bariques de vin pour +n'estre baptizé que d'un verre d'eau de la mer et empescher pour le +navire qu'il n'en coupasse la figure en place du lion, ce qui est +d'ancienne pratique[147]. Et le mesme soir nous entrasmes à Elseineur. +Je fus à terre pour donner mes déclarations que j'étois frégate du Roy, +n'ayant aucune marchandise dans mon bord, et le lendemain je fus à la +rade de Copenhaguen, capitalle du royaume de Dannemarc; je fus à terre +avec mon passager et nous fusmes chez Mr notre ambassadeur, Mr le +marquis de Martangits[148], qui nous receus très-gracieusement, et sur +l'heure du midy il nous mena devant le Roy de Dannemarc[149] qui nous +fit un bon acueil, et ensuite il nous conduit chez le prince de +Guenldenlen[150] frère naturel du Roy, lequel nous convia pour le +lendemain à disner chez luy, et enssuie nous fusmes chez Mr le premier +admiral Bielcs[151] et chez Mr le comte de Rancinclos, chancelier, et il +étoit plus de deux heures quand nous retournasmes à disner chez Mr +l'ambassadeur, et ordonnasmes de débarquer les hardes de mon passager, +lequel me mit en bonne réputation avec Mr l'ambassadeur. Après quoy je +pris un pillote pour dépasser les bouez et entrer dans la mer Baltique +le 5e juillet. Après quoy je fus pour me rendre devant Dansik où +j'arrivé en rade le 4e aoust et y trouvay la _Dieppoise_ qui n'avoit +encore commencé de prendre sa charge, et le 5 je me fis porter dans mon +canot à la ville de Dansik trouver Mr Souchey, agent du Roy, auquel nous +étions recommandées. Je le priay de nous diligenter le chargement de la +_Dieppoise_, et il me fit conoistre que les mastures n'étoient encore +dessendues la Vistule, ny les câbles encore faits, et j'eus le temps +d'examiner cette belle ville qui est magnifique et bien policée par un +sénat, et y ayant un bel arsenail toujours prêt à armer 30 mil hommes; +toutes marchandizes combustibles sont en un quartier hors la ville +entourées de grands fossées plains d'eaux, et à chaque bout des magasins +ce sont de grands dogues enchaînées le jour et qui la nuit rodent; les +magasins aux froments sont de mesmes et séparées et mesme garde les +dehors de la ville sont en plaine remplie de jolis maisons de campagne +où l'on va librement avec les dames faire des colations avec des truites +et écrevisses et à très bon compte, et c'est une ville d'un très grand +commerce. + +Les câbles se trouvèrent faits: l'on embarqua des barils d'acier et de +fer blanc et de cuivre en table et 18 gros câbles et d'autres à +proportion, et 22 gros mâts et de plus moïens du godron et du bray, et +le chargement s'acheva au 25, et ayant receu les expéditions je party +avec la dite flûtte pour nous rendre devant Elseineur, et en partismes +le 29 septembre. J'avois receu les ordres de n'escorter la dite flutte +que jusqu'aux illes de Fer par le nord d'Ecosse, et après l'y avoir +conduite de la laisser seule pour se rendre à Brest. Je tiray un +certificat du capitaine Postel du lieu où je le quitois pour suivre mes +ordres qui étoient que je ferois la course jusqu'au bout de mes vivres. +Et croisant aux costes d'Ecosse devant la ville de Scarbourg[152], nous +aperceusmes une moyenne frégatte qui nous reconnut, et c'étoit le +capitaine Piter Baert ayant 54 canons, lequel m'ayant parlé me dits +qu'il y avoit à la rade du dit Scarbourg cinq navires. Je luy dits: «Il +faut les aller reconnoistre.» Il répondit: «Mais il y a une bonne +forteresse pour leurs défférences.» Je luy dits: «La forteresse ne +sortira pas de sa place pour venir après nous, et sy vous voulez me +seconder nous yrons les attaquer». Et il me le promit, et nous +préparasmes un combat pour les attaquer, et lorsque nous fusmes à la +portée des canons des dits navires et de la forteresse, c'étoit une +gresle continuelle, et le dit Bart se tira au large, et je fus d'emblée +en aborder un qui me couvroit des coups de la forteresse, et mon +équipage ayant sauté au bord de la bordée ne savoit par où entrer, ayant +les gaillards bien fermées, et tuoient mes gens autant qu'ils en +découvroient, et de dessus mon pont nous étions battues en ruine par les +4 autres navires qui avoient 20 et 24 canons. Je fits couper le câble de +celuy auquel j'étois accroché; je me trouvay abandonné tout seul sur mon +pont, tous mes faux braves d'officiers s'étoient jettés dans la calle et +dans ma chaloupe qui étoit entre nos deux navires. Je leur fis honte et +ils remontèrent, mais le combat étoit fini, et étions hors de +cannonades, et il est certain que sy j'avois esté tué ou bien blessé +qu'au lieu de prendre j'aurois esté pris, ou s'il avoit sauté deux ou +trois anglois dans mon bord je n'en pouvois échaper. J'eus de morts 28 +hommes et six estropiés des bras et jambes et seize blessés, et dont +j'eus une cuisse offencées dans les chairs, mon mats d'artimon hors +d'estat de service et beaucoup de nos manneuvres endommagées, et ainsy +que nos voiles, et mon coquin de prétendu camarade n'osa plus +s'approcher de moy. Je pris résolution de faire route pour Norvègue où +les ports de mer sont fréquents et sans forteresses, étant neutre, le +capitaine de ma prise me proposa de luy ransonner, et j'en convins avec +luy par dix mille livres, monnoye de France, quoy qu'il en valus plus de +25,000 liv. étant bon navire de 160 thonneaux, douze canons et chargé de +charbon de terre et plusieurs saumons d'étain et de plomb. Je luy +relascha son navire et chargement soubs la conduite de son pillote qui +étoit son oncle, et que luy me resterait pour seureté de la ransson. Je +fis ma relasche à Suinneur[153] pour y reprendre un mât d'artimon qui ne +me coûta que deux pots d'eau-de-vie et le travail de mes gens, et étant +bien réquipé je remis en mer au 16e octobre après avoir bien espalmé ma +frégatte en vue de ne pas retourner sans bonne prize. Je fus à +l'embouchure du Texel jusqu'à passer les deux premières boüées ou +tonnes. Je pris une grande galliotte bien richement chargée destinée +pour Londres, et je la conduis jusque tout proche de la rade de +Dunkerque, et je repris la mer malgré les murmures de mon équipage sur +ce que j'étois bien affaibli de monde par la première rencontre. +Cependant je fus croiser entre le dogre blanc, la Flye et le Texel qui +sont les entrées pour Amsterdam, et au bout de trois jours et nuitamment +nous nous trouvasmes proche d'une flotte que nous reconnusmes par les +lumières des fanaux des convois. J'éprouvai ma marche, et voulus me +mesler dans le gros de la dite flotte; un convoy voulu m'aprocher et je +l'évitay et ils étaignirent leurs feux. Je tiray, étant éloigné après +deux lieux, dix à douze canons distant les uns des autres comme sy j'en +avois combattu quelqu'un écarté, et les trois convois y coururent où +avoient paru nos hommes, et moy je recours au-devant de la flotte et en +aborde une grosse flutte et, sans bruit ny un seul coup tiré ny fait +paroistre de lumière, je luy mets promptement vingt hommes de mon +équipage et en retire partie des siens et la fait changer de route, et +m'étant un peu écarté je refis ma première maneuvre de tirer quelques +canons et mettre fanal à ma grande hune et les convois redonnèrent après +moy, et au petit jour ils m'aperceurent seul et sans prize à ce qu'ils +creurent, mais lorsqu'ils furent à leur troupeau ils en trouvèrent un de +moins, et je forçay de voille pour suivre sur la route que j'avois +ordonné à la prise de faire, et sy j'avois eu quelque autre frégatte +avec moy je leurs aurois enlevé une partie de leur flote sur les contre +temps que je leur faisois, et je ne savois ce que j'avois pris; étant +fort attentif à la rencontrer, je fis ma chasse à peu près, et sur le +midy notre homme de la découverte cria: «Navire devant et au-devant de +nous.» Et à deux heures nous étions à la voix. Le Sr Havard, mon +capitaine en segond, que j'y avois pozé pour la comander me cria: «Voilà +une belle prize venant de Moscovie.» Elle avoit 24 canons et plus de 600 +thonneaux de port et toute neuve se nomoit la _Laitière d'Amsterdam_. Je +l'escortois avec grand plaisir, mais les joyes de ce monde sont de peu +de durée. Le 11 novembre, feste de St-Martin, nous étions au petit jour +devant Ostende,--et je n'écris cecy qu'avec frayeur;--nous tinsmes +conseil sy nous yrions entre les bancs de Flandre et la terre ou sy nous +en passerions au large. Il fut représenté que plusieurs vaisseaux de +guerre anglois avoient gardé pendant l'été le passage du dehors, n'osant +se mettre entre les bancs. Nous avions un pillotte pour les bancs, +réputé habil homme, proche parent de Mr le chevalier Baert, portant +mesme nom, lequel nous dit: «Il ne faut pas hasarder de faire prendre +une si belle prize, et il n'y a rien à craindre de passer entre la terre +et les bancs, je suis pour cela et je réponds sur ma vie.» Et il fut +conclu que nous y passerions, et étant au travers du vieux port notre +homme de la découverte cria: «Il y a 4 gros navires à la passe du costé +de Graveline.» Notre pilote dit: «Ai-je pas bien conseillé de ny pas +risquer? Et ne craignez pas, je suis sûr de mon fait.» Et il sondoit à +chaque moment, et j'étois tout proche de luy, et il se crut échappé des +dits bancs, en disant: «Monsieur ne craignez plus; faites-moy donner un +verre d'eau-de-vie, et sy vous avez quelque signal à faire, faites-le.» +Et aïant convenu avec Mr l'Intendant avant mon départ que sy j'amenois +quelque prise au-dessus de valeur de cent mil livres, que j'arborerois +au grand mât un pavillon rouge je l'envoyay arborer; et dans l'instant, +nous sentismes nostre frégate toucher et s'arester tout cour malgré +toutes les voiles déployées. L'épouvante prend un chacun; la frégate +s'emplit d'eau, et les vents du Nord-est s'augmentèrent, et un froid +rigoureux et violent. Je fais couper tous les mâts et jeter les ancres à +la mer afin que le bâtiment ne se rompre sytots. Un chacun se lamente et +pleure; notre prise n'eut pas meilleur sort, excepté qu'après avoir +perdu son gouvernail elle sauta par dessus les bancs et elle fut +s'échouer à la coste proche de Boulogne dont le monde fut sauvé. Mais ce +ne fut pas de mesme à nostre bord, j'envoyai ma grande chaloupe avec 16 +hommes et un de mes nepveux pour demander le secours à Mr l'Intendant +qui fit tout le possible pour m'envoyer des chaloupes du Roy avec des +officiers, et comme ils venoient à nostre secours les vaisseaux que nous +avions creu estre des Anglois étoient quatre vaisseaux du Roy sortys de +Dunkerque qui étoient à la rade, desquels l'_Ecueil_ cassa par le gros +vent son câble et fut risque de se perdre sur le banc du Brack, et il +tira du canon qui obligea les chaloupes d'aler à luy plutôt qu'à nous; +plusieurs de mes gens se jettèrent en foule dans mon canot et me criant: +«Sauvez-vous, nous dirons comme il n'y a pas de votre faute.» Et la mer +les submergea tous à mes yeux. D'autres s'attachoient à des bouts de +mats et à des bariques vides et périssoient tous. J'avois travaillé à +faire un ponton des mâts et vergues que j'avois rassemblés et bien liées +croyant m'y sauver avec le reste de l'équipage, mais leurs +précipitations à se jetter dessus avant qu'il fut achevé fit encor périr +tous ceux qui s'y étoient mis. Enfin comme la mer montoit et couvroit le +corps du bastiment, je me mis à fourchon sur le dernier couronnement de +poupe, tenant la gaule du pavillon et mon Rançon anglois etoit assys sur +le fanal tenant aussy le mât du pavillon. Mr de la Houssaye et +Guillemard[154] estoient à mes costés, et chaque vague nous couvroit +par-dessus teste, et ne respirions qu'entre deux, et nous résistames, +jusqu'à 4 heures du soir qu'il començoit destre nuit, lorsqu'un coup de +mer rompit notre machine, et flottions dessus au gré des flots et des +vents, et que sur les six à sept heures j'entendis un bruit +extraordinaire, et j'aperçeu une grosse noirceur, nous étions le corps +dans l'eau, n'osant nous tenir dessus notre pièce par crainte de le +faire couler soubs nous, et nous tenions autour avec nos mains. Nous +coupasmes nos habits pour estre moins chargés, et apercevant cette +noirceur je criay: «Mon Dieu, sauvez-nous la vie.» Et nous entendismes +des gens crier: «Ameine les voilles et promptement des lanternes.» Et +nous jettèrent des cordes dont j'en receu une sur la teste, que +j'atrapay d'une main et la tint ferme et les autres en receurent aussy, +et l'on nous attira dans cette barque où aussitôt que je fus hors de +l'eau je fus saisy du froid et fut sans parolle, et l'on me reconnut +quoyque nud en chemize. L'on me couvrit de capots pour m'échaufer ainsy +que les trois autres. C'estoit une barque à pescheur dans laquelle +s'étoient jetté quatorze des plus braves capitaines de Dunkerque pour +nous sauver, et il étoit une heure après minuit, et lorsqu'ils me +débarquèrent Mr de Harcourt commandoit la ville pour lors et eut la +bonté de faire tenir les portes ouvertes, jusqu'à savoir de mes +nouvelles. Je fus porté dans ma chambre sans avoir connoissance qui m'y +avoit mis. Il me pris un vomissement d'eau salée et de sang, j'avois un +de mes talons dont la peau étoit enlevée. Et le matin Mr l'Intendant se +donna la paine avec Mr les officiers de me venir voir, et m'encourager +sur ce qu'ils étoient bien informés qu'il n'y avoit nullement de ma +faute et que j'avois agi en très brave homme et qu'il l'avoit écrit à la +cour, cela me consola.[155] + +Et dans cet intervale Mr de Pontchartrain fils succéda au Ministère en +place de Mr son père qui fut chancelier[156]. Il ordonna à Mr +l'Intendant de m'envoyer pour me justifier sitôt que j'en serois en +l'état, et six jours après je party en poste pour Versailles où je +n'imploray pas l'apuy d'un protecteur. Je paru le matin dans son +antichambre où l'attendoient Mr les officiers de marinne, et je +m'aprochay de luy disant: «Monseigneur. Je suis celuy échapé du naufrage +de la frégate la _Serpente_ qui vient soubmis aux ordres de Votre +Grandeur.» Et il me regarda fixe de son oeil et me dit: «J'ay receu les +verbaux comme la choze vous est arivée. Vous estes lavé devant le Roy, +mais ce coquin de pillote sera pendu. J'ay mandé que l'on fasse son +procès.» Je dis: «Monseigneur, ça va estre un grand dégout pour Mr le +chevalier Bart, c'est son parent et son filleul, portant les mesmes noms +de Jean Bart.»--«Ha! Ha! Je vay informer le Roy, et vous demain à mon +lever faites-vous énoncer pour me parler.» Je n'y manquay pas dès les +six heures du matin. J'étois connu de Mr Potin, son valet de chambre, +qui m'y présenta en son cabinet, et il me dit: «Le Roy fait grasce à ce +malheureux, qui a fait périr la frégate et autant d'hommes et en +considération de Mr Bart, ne manquez à luy dire. Et, vous, prenez bien +garde qu'une autre fois il ne vous arive un pareil accident, tenez voilà +une ordonnance de cent pistoles que vous ferez payer au trésorier de la +marine que le roy vous donne pour vous réquiper sur le _Profond_ que +vous commanderez, et de suivre les ordres que l'on envoira à +l'Intendant, et ne tardez pas sans vous rendre à Dunkerque.» Je +remerciay humblement Sa Grandeur et luy promis de n'arester que deux +jours à Paris, et il m'arêta en me disant: «Tenez, voilà ce qu'on m'a +écrit de vous mais j'ay esté informé du contraire, gouvernez-vous +toujours sagement.» Et il me laissa la lettre. Je ne sorty pas de +l'antichambre sans la lire et j'en fus surpris du contenu. Elle étoit du +Sr Plets, grand armateur, qui écrivoit faux mesme jusque contre les +intendants et l'état major. Je garday la dite lettre et partis pour +Paris, où je ne fus que les deux jours, et pris ma route pour Calais. + +Et entre Calais et Graveline courant la poste, je passay proche d'une +chaize d'où l'on me souhaitoit le bon jour et comme je me portois. +J'arestay à la portière et fus très surpris de voir Plets me faire sy +bon accueil, me demandant des nouvelles. Je descendis de cheval et +donnay à mon postillon la bride, et dis à celuy de la chaise: «Arreste.» +Je dis en frappant de mon fouet: «Comment coquin, avez-vous osé me +parler?» Et redoublois mes coups du manche du fouet et des bourades du +bout je l'obligeay de mettre pied à terre, et luy dis de tirer son épée. +Il se jeta à genoux disant: «Que vous ai-je fait? je ne suis pas homme +d'épée.» Je luy présente un pistolet et il le laissa tomber. Je le fis +soufler et je le blessay un peu à la lèvre d'en haut et me promit de ne +s'en pas plaindre. + +Je reprends ma route courant mieux que luy, et a demie-lieue en avant je +fus rencontré de deux officiers de la marine, Mr de Maisonneuve et +chevalier de Montant,[157] qui aloient à Calais. Ils s'arestèrent à me +questionner comme j'avois esté receu et sur les nouvelles, et la chaise +de Plets me passa devant et n'étions plus que trois quarts de lieux de +Gravelines où il gagna un peu avant moy. Cependant je ne m'arestay pas à +conter l'advanture de Plets et continué. En rentrant à la barrière des +palissades, je trouvay un officier avec un hauscol et un esponton qui +m'aresta et me fait escorter par deux fusilliers chez Mr de Vercantière +commandant. Je mets pied à terre et il m'attendit au seuil de la salle. +Il me receut froid disant: «Comment, Monsieur, faites-vous mestier +d'assasin sur les routes.» Je dis: «Aparamant vous êtes mal +informé.»--«Voyons et entrées.»--Sitots entré je trouvay mon plaintif +dans un fauteuil tenant son mouchoir un peu ensanglanté contre sa bouche +et Madame de Vercantière voulant se mesler de me gronder. Et pour +abréger matière, je dis: «Il n'y a qu'un ordre du Roy, qui puis me faire +arrester; je vais à Dunkerque où j'ay ordre de m'y rendre incessament.» +Et puis je présentay sa lettre et dis: «Monsieur et Madame, que feroit +tout autre que moy? Il a eu l'effronterie de m'apeler et me demander +come je me portois, que ne me laissoit-il passer, je ne luy aurais dit +ny fait, et il m'a fait serment de ne s'en pas plaindre. Il écrit contre +l'Etat-major et contre les Intendants.» Monsieur et Madame luy dirent: +«Alez vous plaindre ailleurs.» Il fit le pleureur disant n'estre pas en +seureté de vie sy on ne m'areste jusqu'à ce qu'il puisse estre arrivé à +Dunkerque. Je luy dis: «Alées, marault, je vous assure de ma part vous +n'en valez plus la paine.» Et il partit et Mr le commandant m'aresta +bien une heure en buvant une bouteille de champagne, et je n'avois que +pour une heure de course à faire. Je pris congé et repris la poste. Je +croyais mon homme rendu mais je le trouvay encore entre Mardye et la +basse ville; sa chaise s'étoit embarrassée dans les dumes, et j'arrivay +un peu plustôt que luy et les portes se fermoient. Il crioit de sa force +pour qu'on l'entendit, et je priay Mr le Major de fermer et ne laisser +entrer. Il dit: «Ho! Ho! c'est ce coquin, ferme, ferme.» Et il fut +coucher à la basse ville, et j'eus loisir d'aller voir Mr les deux +Intendants et commandants et les prévins sur les plaintes qu'il avoit à +leur faire, et je fus me tranquiliser. + +Vous ne devez pas doubter que je n'informats ma maîtresse de toutes +choses, et qui avoit apréhendé que je ne fus entièrement disgracié +puisque son oncle m'avoit écrit: «Il est juste pour votre honneur de +vous justifier à la cour, mais ne vous inquiétez pas de n'y plus estre +employé, cets ce que nous souhaitons et aurons une bonne frégatte à vous +donner en commandement,» et je luy manday qu'il m'étoit bien plus +honorable d'estre remonté comme je l'étois et après quoy je quitteray le +service quant je voudray et qu'on ne retient pas les officiers par force +et qu'estant destiné pour aller désarmer à Brest que je ne manquerois +pas d'aller pour accomplir ma parole et mes désirs. + + + + +CHAPITRE VII + +Croisières et voyages dans la mer du Nord.--Aventure avec l'abbé +d'Oliva.--Démêlés avec les Anglais.--Doublet comparaît devant le Sénat +de Copenhague, il est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les +Hollandais à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures +pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer avec +Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores.--Combat.--Retour +à Brest.--Nouvelle Croisière.--Prise du _Scarboroug_. + + +1692. Le 15 janvier M. l'Intendant me fit venir chez lui pour me +communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la +flutte du Roy le _Profond_[158] et d'y mettre quarante canons avec +deux-cents hommes flamands particulièrement les matelots afin que les +matelots françois des classes futs réservées pour les autres vaisseaux +du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont[159], chef d'Escadre, et pour lors +commandant au port, qui venoit de commander le _Profond_ me dit: «Je +suis surpris que vous ayez couru sur mes brisées; j'ayme ce vaisseau et +vous m'en voulez déposséder.» Je luy dis: «Monsieur, je ne l'ay pas +demandé et le Ministre me l'a ordonné.» Et Mr l'Intendant print la +parole en luy disant: «Je say qu'il ne l'a pas demandé et qu'on l'a +choisy pour une expédition qui ne vous est pas convenable, et vous, +Monsieur, estes destiné pour comander le _Grand Henry_ à la teste de +l'escadre que nous allons bientots armer.» Sur quoy mon dit sieur +D'Amblimont me dits: «Je suis bien aise que se soit vous qui l'ayez et +vous avez un très bon vaisseau.» Et il fut question de l'armer et de +faire mon équipage de flamands qui n'aime pas à s'embarquer sur les +vaisseaux du Roy, à cause de la paye qui est moindre et aussy par la +subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paraître l'armement +pour le service du Roy c'étoit le chevalier Géraldin qui fournissoit +pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de +l'armement se fit à l'arcenail et futs prêt au 26 février que je le fis +sortir du bassin pour le mettre le long des jettées affin de pouvoir le +mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20e +mars. Et aussy tots que je l'eus conduit en rade, Mr le prince de +Tingry[160] se fit amener à notre bord par curiosité de voir un vaisseau +armé, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner +le contentement de voir comme se gouverne un vaisseau. Après quoy nous +remismes en place pour recevoir le reste de mon équipage. Le 21 nous +fismes voilles accompagné d'un corsaire de douze canons faisant route +pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes +ordres, et après le mois de course expiré, prises faites ou non, étoit +d'aller en droitture à Dantzick où y trouverois des ordres. Et en +croisant avec l'autre corsaire le 22e au matin d'un temps de brouillards +nous aperceumes soubs le vent de nous une frégatte angloise sur laquelle +nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des +officiers vêtus en rouge et gallonnées. J'en aprocha à portées d'un bon +mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche, +et vouloit l'aborder, et nous étions proche des bancs de jarmuits et +elle couroit dessus. J'euts la précaution de faire sonder bien à propos, +car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un +peu plus que les 15. Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont +il étoit grand temps, car avec très grande peine et à force de voilles +nous échapasmes d'aborder un banc dont les brisants de la mer estoient à +portées de pistolets de nous soubs le vent, et ne trouvasmes que 16 +pieds d'eau et nostre navire couché par le costé si fort que nos canons +du premier pont labouroient la mer, que nous aurions touché et péry +tous. Nous aperceusmes devant et au costé de nous d'autres brisants, des +bancs et plus rien du costé de dessoubs le vent. Je fis arriver vent +arrière et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon +câble ajusté de trois sur un bout et nous tinsmes fermes à 15 brasses +d'eau et un bon fonds de vase, et il s'éleva une tempeste qui nous +obligea d'amener tout bas nos vergues et mâts d'hune et résistances +pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre câble ne +manquats, et après la tempeste cessée nous fismes de grands efforts pour +lever notre ancre et elle rompit par sa croisée, sy cela avoit arrivé +dans la tempeste l'on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu +permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large où +nous rencontrasmes un flibot écossois avec du charbon de terre +apartenant à Mr Chaters dont j'ay parlé à mon voyage des pommes, et je +le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course +estant finy, je pris la route pour me rendre à Dantzic, et au 8e may +j'arrivay à Elseineur après avoir fait les cérémonies accoustumées +devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus à +terre saluer Mr notre ambassadeur auquel je fis présent de cent +bouteilles de vin de champagne; il en présenta une douzaine à la Reine +de Dannemark qui nous dit n'avoir gousté d'aussy excellent vin, ce qui +m'occasionna dès l'après midy de luy en envoyer cent autres bouteilles. +Et le landemain Mr l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la +Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement à ma santé, +ce qui me fit beaucoup d'honneur à la cour. Sortant de là nous fusmes +disner chez son altesse sérénissisme Mr de Gueuldenleur frère naturel du +Roy et vice-roy de la Norvègue et généralissime des armées. Il nous +régala à la française et on y parla notre langue, mais il nous fit boire +à l'allemande, _egregie_, et me trouvay heureux d'avoir prétexte d'aler +me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint +demandar je prit congé et à la sortye je me sentis un peu chancelant, +mais mon canot étoit tout proche et y étant ambarqué je m'endormis +jusqu'à estre arrivé à mon bord, et eus loisir de reposer la nuitée pour +partir le matin ensuivant que nous appareillasmes la route pour Dantzik +où j'arrivé en la rade, le 27e may. Il est à remarquer qu'il n'y à que +les petits navires qui peuvent entrer dans la rivière de Danzik et que +les navires tirant 9 à 10 pieds d'eau sont obligés de rester à la rade à +plus d'une lieue de l'entrée, ainssy je me fis porter dans mon canot +jusqu'à la ville, où je fus trouver Mr Louchay, agent de France, et il +me conduit chez les anciens sénateurs, et à notre retour chez luy il me +dit de renvoyer mon canot, et que nous raisonnerions sur nos affaires, +et il me communiqua ses ordres qui étoient de me charger mon vaisseau de +plusieurs mâts de 80 à 85 pieds de long et de 32 à 33 palmes en +circonférence et aussy 20 câbles de 120 brasses de long depuis 18 à 21 +pouces de grosseur, mil à 1200 barils d'acier et des hossières de +cordages depuis 4 à 6 pouces de grosseur et 200 barils de ferblanc, 200 +paquets de fil de laiton et 200 paquets de fil de fer et du bray noir en +barils et des petites mastures. Je luy dis de m'envoyer en premier lieu +tout ce qui étoit de menu et le plus de poids pour servir de lest dans +les fonds, et ensuite 2 à 300 longues planches pour mettre au-dessus +avant de recevoir les mâts mais les fonds des payements n'étoient encore +arrivés et j'eus le loisir de me promener et d'examiner le pays jusqu'au +20e de juin que j'eus advis qu'il faloit charger et le 21e nous +commençâmes par les menus et plus de poids, le 25 et 26 par les câbles +et le 2 juillet par les planches pour recevoir les mâts quoyque long et +gros je trouvay le secret de les embarquer plus facilement et +promptement que les Holandois qu'on m'avoit envoyés pour l'effect, et +ordinairement ces grosses mastures se conduise par des basteaux qui les +entraînent proche du bord de celuy qui les doibt recevoir, et du premier +j'en embarquay huyt, ce qui surprist fort mes Holandois qui n'avoient +coustume d'embarquer que deux ou trois par jour. + +Et la nuit il survint un coup de vent qui fit rompre le câble qui en +tenoit cinq mats attachés derrière nous, et lorsqu'il calma j'envoyai +mes chaloupes à leurs recherche le long de la coste où nous jugions à +peu près estre transportés, et mon canot ayant esté du costé de la baye +d'Olive[161] les y trouva échoués, et m'en ayant fait rapport, je +changeay d'équipage du canot et my embarqué et my fits porter, et ayant +mis pied à terre je trouvay deux païsans et nous dirent qu'ils y +gardoient par ordre de Mr l'abé Dolives pour qu'on ne les enlevats. Je +m'informay de sa demeure et ils me la montrèrent à bonne demie lieue en +dedans les dunnes. Je fus saluer Mr l'abbé et luy dis de ne pas trouver +mauvais que j'envoye reprendre les mâts du Roy mon maistre. Et il +répondit: «Qui est-il votre Roy? Il n'a rien icy; les mâts sont à moy et +tout ce qui vient en cette coste par droit de seigneur et de gravage:» +Je dits: «Mon Roy et mon maistre n'a d'autre Seigneur que Dieu, ainsy je +les auray de grey ou de force.» Il me brusqua en me disant: +«Retirez-vous d'icy.» Je retournay à mon vaisseau me trouvant trop +faible et sur le soir. Ma grande chaloupe y étoit, je laissay passer la +nuit et dès le petit jour je fis armer la grande chaloupe de 4 périers +et des fusils et sabres et des grenades et 45 bons hommes, un cric et de +bons leviers et des rouleaux et 25 hommes armés dans mon canot où je +m'embarquey, et fusmes descendre proche de nos mâts et y déjeunasmes +dessus pour avoir meilleur courage d'y travailler. M. l'abé en fut +adverty à son lever; j'avois posté des sentinelles en découverte et l'un +d'iceux m'advisa qu'il venoit des gens armés. Je fus les examiné et je +remarquay comme une procession de païsants mal armés et M. l'abé vêtu en +camail et rochet qui suivoit à pas graves. Lorsqu'il fut approché et son +armée de membrin je luy oposé 30 fusilliers, et les fis faire halte, et +il demanda à me parler. Je m'aproché et luy dis qu'il n'auroit autres +raisons de moy que de me laisser reprendre mes mâts, et que s'il s'y +oposoit le moindrement ou ses gens que j'avois donné ordre de faire main +basse sur tout, excepté luy que j'enleverois en France. Il répondit d'un +air doux: «Monsieur, cela est bien violent et j'en écrirai au Roy de +France.»--«Alez, Monsieur, je luy dits et vous me ferez plaisir.» Et +j'enlevay tous mes mâts sans plus d'oposition. + +Je me trouvay près ayant levé toutes mes expéditions pour partir pour +France. Il y eut plusieurs dames chez lesquelles j'avois fréquenté à +Dantzik qui me témoignèrent avoir envie de voir un vaisseau du Roy de +France, et je ne peut me dispenser de les convier d'y venir disner avec +Mrs leurs maris, et je retournay à mon bord pour faire préparer le repas +et renvoyay Mr Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe +et le fils de Mr Alvarès, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon +canot pour amener cette compagnie, que j'atendois à disner. Et un peu +après que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand +yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint à mon bord où étoit +Mr de Rancey que j'avois connu à Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur +le vidame Denneval,[162] chez qui je l'avois veu lors de son ambassade +en Portugal, étoit avec Madame son épouse et Mr le chevalier son fils +dedans le dit yac, et venoit se débarquer à Dantzick pour se rendre +ambassadeur à Varsovie, cour de Pologne. Je marqué mon ressentiment à Mr +de Rancey de ce que je n'avois mon canot ny ma chaloupe pour aller +rendre mes respects à Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y +allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois +plaisir à Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize +coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de Mr +l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup +d'honnestetés et de Madame. Après quoy, il me dits: «Vous voudrées bien +sur le soir me prester vos chaloupes pour aider à nous débarquer.» Et je +lui dis: «N'y penssées pas, Monsieur, vous recevriées un affront de +n'estre pas salué des forteresses et de la ville.» Il me dit le pourquoy +donc? «C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et +ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy +vous débarquez vous ne trouverez vostre logement préparé, ny salut ny le +Sénat à vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrétaire ou +votre écuyer leur annoncer votre venüe pour que l'on se dispose à vous +recevoir dans les dispositions dues à votre rang et dignité et vos +chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos +réponses que vous recevrez.» Surquoy il m'embrassa et dits: «Parbleu, je +suis heureux de vous avoir trouvé icy.» Et envoya Mr de Rancey au Sénat +de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits: «Monsieur, je vais +m'embarquer avec luy pour qu'il me remette à mon bord n'ayant d'autre +batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et +de dames qui viendront disner à mon bord, et je ne puis y manquer pour +rester avec vous.» Et il me dit: «Je m'en vais avec vous.» Sur quoy je +répondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le +vouloit bien. Il en parla à Madame qui dits n'aimer à aller dans des +chaloupes. Et nous nous fismes porter à notre bord et il envoya Mr de +Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinèrent la compagnie que +j'atendois et dont Mr l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce +que je l'avois prévenu, et lorsqu'il vit le préparatif de ma table il +dit: «Hé, mordié, quelle bonne chère! Madame et moy avons paty n'ayant +que des viandes salées et fumées au bord de ces mesquins Danois.» Je luy +dits avant de faire servir: «Choisissez tout ce qui peut estre du goût +de Madame et je luy vay envoyé.» Il fit un peu de difficultés disant +qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt +sortes de différents mets. + +Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit +la nouvelle que notre armée navale avoit esté battue et défaitte à la +Hougue[163] et que, au bas de la rivière de Dantzik, il avait rencontré +un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant: +«chiens de François votre armée est deffaite,» et montrant leur derrière +à nud à toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminua +de beaucoup les dispositions que nous étions proposées, et Mr +l'ambassadeur par une prudence achevée remis un peu la compagnie en +disant: «Il peut y avoir quelque disgrâce, événements de la guerre, mais +jamais si grand que les ennemis les publient, et il ne faut pas +paroistre déconcertés. + +L'on disna bien, et sur les six heures il falut reporter à terre notre +compagnie et Mr Durand avoit eu la prévoyance d'embarquer plusieurs +menues armes dans ma grande chaloupe sans le faire paroistre. Et entrant +dans la rivière, il ne peut éviter de passer proche le navire Anglois +qui avoit insulté, lequel ne manqua pas de recommencer, et il pacifia +tout autant qu'il fut occupé. Mais lorsqu'il eut tout débarqué, et +revenant pour se rendre à bord et passant proche le dit anglois qui +récidiva en luy jettant des pierres dans sa chaloupe, il prit les armes +et fit sauter nos hommes avec luy à l'abordage; l'anglois tira un coup +de canon qui passa par dessus nos gens, lesquels de toc et de taille, à +coups de sabre, ruoient sur ce qu'ils rencontraient, puis en ayant mis 8 +à dix sur le carreau se rembarquèrent et étant à bord firent le récit à +Mr l'ambassadeur, qui y étoit encore sur les neuf heures et nous dit +qu'on avoit bien fait de réprimer cette insolence et que nous n'eussions +à nous pas embarrasser. Le dit navire anglois échoua en coste, mais il +échapa le lendemain. Mr de Rancey revint rendre compte à Son Excellence +de sa négociation et comme le Sénat fut assemblé où il fut délibéré pour +le recevoir, mais que l'on prioit Son Excellence de différer au +lendemain pour se débarquer pour donner loisir de préparer son logement, +et Mr l'ambassadeur pour se desennuyer vint à mon bord avec Madame et y +passèrent la journée jusqu'au soir, étant bien content des advis que je +luy avois donnés. J'étois tout prêt à partir et il me pria de luy +prester mon canot et ma chaloupe pour lui aider à le débarquer et son +meuble, et je m'embarqué dans mon canot pour recevoir leurs Exellences, +et les conduire, ayant mon trompette qui jouait des famfares.[164] Et +lorsque nous débordasmes du yac Danois il tira dix coups de canons, et +en dépassant nostre vaisseau on tira treize coups et nous fusmes au +Heels, à l'entrée de la rivière de Dansik, où ets la première forteresse +d'où l'on tira neufs coups, et nous y trouvasmes une demie galère +couverte d'un damas rouge avec des franges d'or, où il y avoit deux +députés du sénat qui prièrent leurs Excellences de s'embarquer, et puis +on monta devant la ville où toutes les forteresses tirèrent. Et à cause +de l'affaire de l'Anglois je quittay leurs Excellences après en avoir +receu bien des honnestetés et marques de leurs amitiez, et sitost que je +fus à mon bord, et que ma chaloupe fut venue je mis soubs les voilles +pour me rendre a Copenhague. + +J'arrivay le 16e; je fus trouver Mr le marquis de Martangist notre +ambassadeur, qui à l'abord me receu froid, ayant receu des plaintes pour +ce navire anglois, et que cela avoit fait bien du bruit à la cour de +Dannemark par les ambassadeurs d'Angleterre et d'Hollande qui +demandoient que je fus arresté avec mon vaisseau jusqu'à avoir une +satisfaction. Et me doutant de l'affaire j'eus la précaution d'aporter +mon journal où j'avois dressé le procès-verbal de tout ce qui s'étoit +passé envers le dit Anglois et que j'avois fait attester véritable par +tous les messieurs et dames qui avoient receu les insolences lorsqu'ils +vindrent et se débarquèrent de mon vaisseau, et dont le greffier du +Sénat et Mademoiselle son épouze étoient du nombre et avoient tous signé +le contenu. Lorsque Mr de Martangis en prit lecture, il fut fort content +et me fit mettre avec lui dans son carrosse et son secréttaire, et nous +fusmes trouver Mr Bielks grand admiral pour le prévenir. Il fut content +de ma précaution et il nous dit qu'il aloit se rendre au consseil qui +s'assembloit pour ce subject où seraient les ambassadeurs d'Anglettere +et d'Holande et que Mr de Martangit n'avoit besoin d'y paroistre puisque +j'étois muni de si bonnes défences, et Mr l'ambassadeur me conduit à +l'hôtel du conseil où il me laissa avec Mr Bezé son secrétaire et +retourna à son hostel, m'ayant dit qu'il me renvoirroit chercher pour +aler dîner avec luy. L'on nous fit entrer dans une antichambre du +conseil et peu après l'on m'y fit entrer seul et l'on ne voulut pas que +Mr Bezé y entrats. Je vis tous les seigneurs autour d'une grande table +couverte d'un velours vert et Mr l'admiral au haut bout soubs un dais et +les deux ambassadeurs un à chaque de ses costés, tous assis en +fauteuils. Je les saluay tous; et puis un de l'assemblée me demanda mon +nom et celuy de mon vaisseau en langue françoise. Je ne fis aucune +réponce. Il recommença et demanda pourquoy je ne répondois pas. Je dis +appartenir à un trop grand maistre pour que son officier fût traité avec +autant de mépris d'estre comme un valet interrogé sur pied lorsque toute +l'assemblée étoient assis. Et l'on m'aprocha un fauteuil, où avant de +m'asseoir je saluay tous ces messieurs. Et puis je dis: «Ce seroit trop +vous fatiguer et par trop ennuyeux à une si honorable assemblée de faire +un long interrogatoire et recevoir mes responces. Voici au net tout le +procès verbal de ce qui s'est passé et bien vérifié; examinées les +plaintes de mes partyes, je n'ay autre chose à vous répondre, et surquoy +il vous plaise rendre vostre bonne justice.» Et l'ambassadeur anglois +présenta son mémoire de plainte et dans lequel il y avoit beaucoup +d'exagérations outrées, disant n'avoir pas insulté qui que ce soit et +que mes gens n'ont eu d'autres intentions que de piller ce qui étoit +dans le dit navire et de le faire périr à la coste pour que l'on ne +s'aperceut d'un vol fait, ayant enlevé plus de 25 mille florins +d'espesses d'or et d'argent, etc. L'on leut tout au long mon +procès-verbal et les temoignages, et il n'y eut d'autres répliques à me +faire que sur le prétendu vol. Et je pris le discours: qu'il nets pas +surprenant que l'auteur d'une querelle ne dise beaucoup de faussetées +pour se disculper et pour agraver sa partie; que l'on examine sur les +factures de son chargement sy l'on y a rien pris, et que le total avec +son navire qui n'avoit que des mâts et des planches et quelques balles +de chanvres sont propres d'enlever, et quant aux espèces il n'est +nullement probable que l'on en remporte de ce pays; et qu'il produise sy +son chargement en allant auroit pu produire en retour la dite cargaison +et remporter autant d'espèces quand mesme elles seroient d'usage en +Angleterre. Après quoy l'on me dit: «Monsieur, passés dans l'antichambre +et l'on vous rendra vostre journal.» Je rejoins le secrétaire de son +Excellence et luy conte comme j'ay abrégé matière et comme j'avois agi à +l'entrée. Il en fut très content et dits: «Dans peu nous saurons ce qui +vat estre jugé.» Et un quart d'heure après les deux ambassadeurs +sortirent par notre antichambre, et celuy d'Angleterre me dits: +«Monsieur, vous devez estre content; vous avez trop bien défendu vostre +cause, et j'ai connu que l'on ne m'a pas accusé juste, et suis votre +serviteur.» Le Holandais me dits: «Tous les capitaines n'ont tant de +précautions que vous.» Et le Conseil se sépara, et on me rendit mon +journal sans me rien dire, et au sortir nous trouvasmes le carrose de Mr +nostre ambassadeur où étoit Mr De Cormaillon[165] qui nous attendoit et +pour me dire que Mr Bezé retourne à l'hostel et que nous alions chez le +Roy où Mr de Martangits étoit. Nous atendismes que leurs Majestées euts +commencé à disner, et le Roy fut informé du résultat du conseil dit tout +hault à son Exellence: «Monsieur, je suis bien aize que votre capitaine +se soit sy bien justifié, avec aplaudissement mesme de ses ennemis.» Et +la Reine dits: «J'en suis bien aize et je vais boire à sa santé.» Je +répondis par des grandes humiliations et puis on se retira, et fus +disner chez Son Excellence avec Mr de Cormaillon, homme de qualité de +France qui s'étoit batu en duel avec Mr le comte de Chapelle et de +Montmorency et se sauva en Dannemark où il a esté fait lieutenant +général des armées, ayant le cordon de l'ordre de l'Elephan Blanc et +promit de ne jamais lever les armes contre le Roy de France et a esté +fort estimé. Je fus étonné de voir venir disner avec nous Mr l'admiral +Bielks et qui fis mes élloges sur les manières du soutient d'honneur +pour ma séance et comme je m'étois si bien défendu, et l'après disner +Son Exellence me promena à toutes les curiozetées de plaisances de cette +cour où il n'y a rien qui mérite récit que la tour pour +l'observatoire.[166] Je prits congé de Son Exellence qui fit embarquer +dans ma chaloupe 24 grands jambons de Mayence dont douze m'estoient +présentés par la Reine avec un flacon d'or pour l'eau de Hongrie[167] et +dont le pied étoit tout à vice en boite remplie d'un exelent beaume, et +les douze autres jambons étoient de Mr l'ambassadeur, le tout pour le +vin de Champagne que j'avois présenté. + +J'arrivey à Elseineur sur le midy, où je trouvay en rade une flotte de +navires anglois et une de Holandois. Les premiers n'avoient que deux +convois, l'un de 50 et l'autre de 32 canons qui en atendoient deux +autres avec d'autres navires, et les Holandois avoient une cinquantaine +de navires marchands à escorter avec trois convois depuis 40 et 36 et 30 +canons, qui n'atendoient qu'un vent propre à sortir le Zund ainsy que +moy, qui sur les deux heures je fus à terre pour retirer mes despesches +et fus trover Mr Hanssen, agent de France, pour mes expéditions; et +comme c'est l'ordinaire d'aler an cabaret nous y fusmes dans une belle +et longue salle où ets plusieurs tables comme au café. Les capitaines +des convoys Holandois y entrèrent et un me demanda sy j'étois le +capitaine de cette flutte. Je réponds pourquoy? «Cets, dit-il, que vous +ne devriez porter la flame devant plusieurs navires de guerre comme nous +sommes et ceux d'Angleterre.» Je fus surpris d'un pareil discours et +leurs dits: «Venez l'oster, je vous y attendray.» Et il répondit: «Cela +pourra arriver sy nous nous trouvons hors le Zund.»--«Je le souhaite, +luy dis-je, et si vous n'estes que vous trois je me propose bien de vous +faire abattre les vostres et de faire saluer celle du Roy mon Maistre.» +Et Monsieur Hanssen fit changer la conversation, voyant que je prenois +feu. Il me donna mes despesches et je retournay sur les quatre heures à +mon bord, où vint pour me voir ce pauvre capitaine Danshin que j'avois +rançoné et qui s'échapa avec moy du naufrage de la _Serpente_. Je le +régalay avec de bon vin, il se grisa, et je lui en donnay six bouteilles +dans son canot. Sur les six heures qu'il s'en retournoit à son bord et +comme il passoit proche d'un de ses convois, celuy de 52 canons, il en +fut apelé par Mr Robinsson commandant qui le gronda d'où vient qu'il +étoit venu à mon bord, et si c'étoit pour déclarer leurs forces. Danshin +luy dits que je l'avois bien traité cy-devant et qu'encore après l'avoir +régalé je lui avois donné six bouteilles de bon vin desquelles il en +donna quatre à Mr Robinsson. Sur quoy Mr Robinsson soit par raillerie ou +autrement luy dits: «Retournés au bord de Doublet et luy dire de ma part +qu'il ne soit si prodigue de ce vin, et que je feray en sorte de luy en +faire boire en Angleterre.» Danshin qui estoit grix vient me faire le +compliment, et je luy donnay un chapeau de castor bordé d'or et luy +envoyay dire à son comandant que je doute de nous rencontrer, et que +s'il en vouloit boire qu'il eust à se faire débarquer présentement et +seul sur l'ille de Wein qui étoit proche de nous et que sur le champ je +m'y ferois débarquer seul et y porterois six flacons et que le vainqueur +les emporteroit. Il avoit compagnie à son bord lors de mon compliment +qu'il n'accepta pas, et le lendemain cela fut dit à terre où il fut +baffoué de tous les officiers Danois et de sa nation. Le 19e au point du +jour le vent se trouvant bon je tiray un coup de canon comme si j'avois +eu quelqu'un à conduire, et fit appareiller pour que les Holandois +n'euts publié que je me sauvois d'eux à la sourdine, et je sortys du +Zund sur les 4 heures du matin ayant salué de sept coups de canons, les +chasteaux de Crunnebourg, et d'Elsembourg[168], de Dannemarck et Suède, +lesquels me rendirent le salut. Et estant un peu dépassé le cap Kol un +calme me prit et les courants me portoient en arrière, je fis jetter une +ancre à la mer pour m'arrester, et sur les six heures nous aperçeumes la +flotte des Hollandois qui sortoit le Zund avec un petit vent favorable +qui nous les faisoit approcher, ne pouvant passer que bien proche de +nous je les atendits, et dans cet intervale nous aperceusmes du costé de +la mer une escadre de cinq vaisseaux de guerre portant les pavillons de +Dannemarck qui faisoient route pour entrer au Zund, et les Holandois +ayant le bon vent se trouvèrent proche de moy et dont l'avant garde +étoit à portée d'un bon pistolet. Je luy somma d'abaisser ses huniers et +sa flame et de saluer le pavillon de France. J'étois bien disposé au +combat n'ayant que d'un costé à combattre. Ils furent un peu lents à me +répondre. Je recommençay ma sommation vu que j'alois les couler à fonds. +Ils abaissèrent leurs huniers et saluèrent de sept coups de canon. +J'aperçus encore leur flame au mât et je les fis abaisser, et ensuite +l'arrière-garde se joignit au comandant qui étoit au gros de la flotte +et je creus qu'il y aurait résistance et action, mais sur la deuxième +semonce ils me saluèrent comme avoit fait l'autre, et entre temps +l'escadre des cinq vaisseaux que nous voyons s'approchèrent de nous et +m'envoya un canot avec un officier françois me dire que le fils aisné du +roy de Dannemarck[169] commandoit cet escadre et qu'il vouloit savoir +qu'en sa présence d'où procédoit cette violence dans leur mer qui étoit +sacrées et neutre pour les nations. J'excitay l'officier et ses gens à +boire, et luy dits que j'alois en sa compagnie dans mon canot en rendre +un fidel compte à son Altesse Royale. Et lorsque le canot de l'officier +déborda, je fis tirer treize coups de canon et fit abaisser ma flame +pour faire salut au prince qui trouva bon mon salut. Et il me fit +recevoir lorsque j'entray dans son vaisseau, les soldats en hays soubs +les armes, la caisse battant, et il me receut au travers de son grand +mât et me conduit dans sa chambre, où je luy fis un récit de ce que les +Holandois dans l'auberge d'Elseineur m'avoient insulté en me menaçant de +se faire saluer et me faire abaisser ma flame dès la sortie du Zund, et +je ne peux croire que les gens d'une République eussent autant de droit +pour entreprendre sur une teste couronnée et aussy puissante qu'est mon +Roy, et je les ay mis à la raison et sachant très bien que le Roy de +Dannemark a esté informé de leur audace, qu'il trouvera bon ce que j'ay +fait, et que Son Altesse Royalle m'approuveray aussy. Le prince +m'embrassa et me dit: «Vous méritez une récompense et eux sont des +coquins qui ne méritent pas comander des vaisseaux.» Et me convia à +boire et salué sa santé, puis il dit: «Je veux aller voir votre +vaisseau, allez et je vais vous suivre dans mon canot.» Et lorsque je +déborday il me fit saluer de treize coups de canons, ce qu'il ne devoit +pas, et vint incontinent. Je fis mettre mes soldats en hays, la caisse +battant et le trompette jouant, et il fit sa revüe jusque entre ponts, +et puis entra dans ma chambre où je luy présentay la colation dont il +mangea un peu et beut à la santé du Roy, le segond à la mienne et se +rembarqua après bien des marques de son amitié, et lorsqu'il déborda je +le fis saluer d'une décharge de mousqueterie et treize coups de canon et +puis deux autres décharges de la mousqueterye, et fis mettre soubs les +voilles pour continuer ma route pour passer par le Nord d'Ecosse et +d'Irlande afin de me rendre à Brest, où je suis heureusement arrivé au +25 aoust. + +Je fus saluer Mr le maréchal de Coeuvre[170] qui étoit comandant et luy +rendis compte de mon voyage et de la carguaison que j'amenois. Il me +dits: «Voilà un beau bouquet pour le Roy, nos vaisseaux en ayant grand +besoin et vous mérittez récompense.» Je lui dits: «Monseigneur, il y a +bien du temps que l'on me l'a faite espérer, et je n'obtiens rien et +suis déterminé à quitter le service.» Il dits: «Il ne faut pas faire +cela.» Et je prits congé de luy pour aler à M. l'intendant pour lors Mr +Descluzeaux qui me receus encor très bien, et avec lequel je tins les +mesmes discours. L'on fit incontinent la décharge de mon vaisseau, puis +je rendis mes comptes et j'en tiray une décharge et fut simplement payé +de mes gages, et j'eus ordre de remettre mon vaisseau aux mains de Mr +Dugué-Troüin pour armer pour faire la course, et je party de Brest au +commencement d'octobre pour me rendre à Saint-Malo afin d'aller +accomplir ma parolle de me marier comme je l'avois promis par toutes mes +lettres, et le 24 du mesme mois la célébration en fut faite,[171] et dix +jours après il me survint ordre de me rendre à Brest pour recommander le +_Profond_ sur ce que l'équipage que j'avois amené étoient tous Flamands +et qui ne vouloient servir soubs Mr Dugué, et lorsque je fus arrivé on +me proposa de m'embarquer pour segond soubs luy, et je n'en voulus point +et retournay à Saint-Malo et il me falut songer à m'occuper. + +Et il ne se trouvoit qu'une moyenne frégatte de 18 canons qui étoit à +Grandville où je pris intérest et la fust armer pour la course. Je fus +croiser dans la Manche de Bristol, et je fis trois moyennes prises de +peu de valeur et puis je fus aux costes d'Angleterre où je fus rudement +poursuivi par plusieurs gardes costes qui m'obligèrent de jeter ma +chaloupe dans la mer et qu'à force de porter les voiles pour échapper je +fus prest à périr, et heureusement je m'échappay et fut pour croiser +vers les illes des Assores, où j'étois tort connu et me flattant d'y +trouver des vivres à très bon compte et sur mon crédit. Au dix de may +1693 je dessendit à Punte Delgade, ville capitale de l'ille de +Saint-Michel, appartenante à Mr le comte de Ribeira-Grande et où tout +les moinnes de l'ordre de Saint-François étoient en grand désordre pour +faire élection d'un Prouvincial, ayant deux factions l'une pour Nolet et +l'autre pour Sapator, et cherchoient à se battre courant les jours et +les nuits par troupes comme des bandits portant des ceintures rouges et +les autres blanches, allant mesmes quelques-uns à cheval avec des fusils +criant comme des enragez: «_Vivat Nolet; Vivat Sapator._» Et me +demandaient de quel party j'étois, et je dis bonnement: «du plus fort,» +ils se prirent à rire. Le gouverneur me fit aller chez lui et me pria de +recevoir dans mon bord le R. P. Sapator avec dix ou douze de ces +religieux pour les porter jusqu'à l'ille Tercère qui n'est éloignée que +de 30 lieues, et je dis avoir besoin de vivres pour mes gens. Il envoya +chercher son ami Sapotor qui me dit: «N'en acheptez pas, faites votre +mémoire et tout vous sera promptement envoyé sans qu'il vous en couste.» +Et je fis sur le champ le mémoire bien ample et sans rien oublier et fut +bien exécuté dès le 16e. Les moinnes s'embarquèrent nuitamment et +avoient deux barques caravales qui les suivoient soubs mon escorte +crainte des Salletins, et le 17e may nous estions à 6 lieues dépassés la +pointe du ouest de l'ille que les deux caravalles étoient à plus d'une +lieue de l'avant de nous. Il s'éleva un grand bruit de la mer quoyque +tout en calme et soudain un volcan en sortit avec tant d'impétuosité que +nous crueusmes tous estre à notre dernière fin, sentant notre navire +tout ébranlé et que les deux caravalles avoient sauté à perte de vue +dans l'air et entourés d'une épaisse fumée qui nous offusquoit d'odeur +de soufre; un chacun de nous agenouillé demandant la bénédiction de nos +séraphins qui en avoient autant besoin que nous, et les prières ne +manquèrent pas. Mais ayant revüe à nos pompes et que le navire ne +faisoit point d'eau, je les rassuray tous et poursuivis la route +espérant sauver quelqu'uns des deux caravelles, et nous n'aperceusmes +pendant près de deux lieues que des pierres de ponces flottantes sur +l'eau avec quantité de différents poissons, dont en ayant pris on n'en +peut gouster tant ils étoient corrompus du souffre. Et le 18 nous +entrasmes au port d'Angra où est la ville capitale, et débarquasmes +nostre marchandise, les restes des franciscains qui me laissèrent toutes +leurs provisions et le lendemain me régalèrent splendidement au grand +couvent et envoyèrent boeufs et moutons, volailles, vin, jusqu'à des +biscuits sucrés pour toute mon équipage au nombre de 120 hommes, et je +ne m'arrestoy que trois jours. Je fus comblé de remerciements et de +provisions jusqu'à des herbes potagères. Et malgré les régalles je ne +fus pas 8 jours en mer que je voyois dépérir mon équipage, et mes +chirurgiens, furent obligés de me déclarer qu'ils étoient tous gastées +de maux vénériens, mesme jusqu'à un mousse de 15 à 16 ans, et au bout de +20 jours je n'avois pas 30 hommes en état de combattre. Je prits une +flutte Angloise sans canons et qui n'avoit pas de sable pour son lest, +et fut contrainct d'aller désarmer à Saint-Malo vers le 15 juin. + +Après quoy[172] je m'intéressay d'une huitiesme partie d'une frégatte de +36 canons nomé le _Comte de Revel_[173] pour la comander et faire la +course. Je l'équipay avec beaucoup de diligence et engageay 220 bons +hommes, et Mrs de Villestreux de la Hays[174] et de +Beauchesnes-Guouin[175] armoient à mesme dessein les vaisseaux, le +_Sainct-Anthoine_ de 52 canons et le _Prudent_ de 44, le premier avec +320 hommes et l'autre 290. Et sortismes du port de Saint-Malo à quelques +jours différents les uns des autres étant prévenus de nos signaux et du +lieu de nous rencontrer qui étoit sur les environs des sondes de la +Manche, où nous nous joignismes peu de jours après le départ. Et le +lendemain suivant nous aperceumes une flotte de 60 navires desquels il y +avoit dix gros vaisseaux de guerre et quatre frégattes. Nous en +approchasmes à deux portées de canon et mesme plus proche et les +reconnusmes Anglois qui tenoient un bon ordre dans leur marche sans se +diviser pour nous chasser et continuèrent leur route vers l'Espagne ou +le détroit. Nous les suivions pendant 3 jours et deux nuits, ce qui nous +écarta de notre croisière, et nous chassasmes chacun de nostre costé. + +Et me trouvant seul au 21 aoust à environ 70 lieux au ouest du cap de +Finisterre, nous aperceumes une flotte de 40 navires desquels nous +aprochions pour les reconnoistre avec leurs forces. Notre homme de la +découverte cria qu'il y avoit un navire qui en étoit fort écarté. Nous +chassions dessus, et il nous fit nos signaux où nous luy répondismes, et +il s'approcha de nous pour nous parler. C'étoit la frégatte L'_Amitié_ +de 24 canons commandée par le Sr La Janais Le Gouts[176], de Saint-Malo, +lequel nous dits qu'il y avoit trois jours qu'il suivoit et observoit +cette flotte, et que n'étant assez fort il n'avoit osé l'attaquer, et je +luy demanday de quelle force à peu près il croyoit estre leurs convoys. +Il me répondit que le commandant et le plus gros ne pouvoit avoir que 36 +canons, le segond de 30 et le 3e de 24 à 26, mais qu'il y avoit des +navires marchands depuis 30 à 36 canons. Surquoy je luy demanday que +s'il me vouloit segonder que nous les irions attaquer, et que sa frégate +qui étoit plus légère que la mienne qu'il faudroit qu'il poussat avec +toutes ses voilles tout proche et par dessoubs le vent du commandant et +de lui lascher toute sa bordée afin de luy faire partir la sienne, et +qu'incontinent je serais en état de lascher la mienne et tout d'un temps +sauter à son abordage et que luy sieur Trouard reviendroit m'aborder, me +metant son monde dans mon bord qui suivoient les miens de dedans le dit +commandant. Et il ne le jugea pas à propos; je lui dits de me suivre +très proche pour me seconder, et que j'alois livrer le combat, et le +commandant Anglois me voyant disposé pendant que je discourois avec mon +camarade, il fit un signal à sa flotte et qui luy envoyèrent à son bord +dix chaloupes, remplies d'hommes et fit amarer derrière sa poupe et il +cargua ses basses voilles, ainsy que tous les navires de sa flotte pour +nous attendre dans un bon ordre ayant son arrière garde derrière luy à +portée de pistolets qui avoit 40 canons et son avant garde 36 canons, et +voyant tout mon équipage bien animé et bien disposé j'approchay du +commandant à demie portée de pistolet et luy laschay ma bordée et la +mousqueterie. J'essuyay la sienne et de ces deux confrères, et notre +mousquetterie étoit bien servie et fusmes plus d'une grosse heure à nous +chamailler, mais mon camarade s'écarta dès la première volée qu'il +receut de l'arrière garde dont il avoit receu quelque dommage. Mes +officiers m'advertirent qu'il s'étoit retiré, je les encourageois à +soustenir, et ils me dirent que je ne voyais pas notre domage où nous +étions par la quantité des morts et estropiez ainsi que plusieurs de nos +canons démontés et qu'il y avait plus de trois pieds d'eau dedans notre +fonds de calle, et par un bonheur le commandant, ses camarades et toute +sa flotte firent toutte voille pour se tirer de nous et je ne peus plus +les poursuivre. Lorsque j'eus considéré le mauvais état où nous étions, +nous travaillasmes à étancher l'eau que les coups de canons nous avoient +causés, et quarante six de nos hommes tuez dont notre aumônier fut du +nombre, ayant sorty de son poste de la calle pour me prier de cesser le +combat, dont le dernier coup de canon de notre ennemi luy emporta la +teste. Nous eusmes 21 estropiez des cuisses, bras et jambes et 32 de +bien blessés et huit de nos canons entièrement démontés de leurs affûts +qui estoient brisés et toutes voilles coupées à morceaux, ainsy que nos +manoeuvres dont il ne nous restait qu'un seul lanbau du grands mât et +les mâts et vergues hachés ainsy que le corps de notre vaisseau par des +carreaux de fer, de pied et demy à deux pieds de longueur sur 2 à trois +pouces dépaisseur, qu'ils nous avoient envoyés par leurs canons, et il +est surprenant comme nous en avons échappé. Et pendant que nous nous +raccordions le sieur de la Jannais vint m'approcher et m'offrir quelques +secours. Je le gronday de ce qu'il m'avoit abandonné sitôt et il me dit +avoir reçu deux coups de canons à l'eau et que son segond capitaine le +sieur Truchot avoit un bras emporté. Je luy redis: «Sy vous m'aviez aidé +seulement une demie heure nous aurions eu la victoire.» Il me répondit: +«Vous estes trop heureux d'avoir échappé après estre si mal traité et +nets-ce pas victoire de les avoir fait lascher pied et prendre la +fuitte.» Je luy dits de se retirer d'avec moy, et il s'en alla. Ma +chaloupe et le canot furent brisés des canons, et je fis routte sur +celles que nos ennemis abandonnèrent pour mieux fuir et j'en choisis une +très belle, puis on aperceut un moyen navire à une lieue des dites +chaloupes et c'étoit un flutton d'environ 150 thoneaux de port chargé de +bons balots de diverses étoffes et toilles de merceries, lequel estoit +de la mesme flotte que nous venions de combattre, et nous déclara leurs +forces et qu'ils aloient en Pensilvanie et portaient neuf cens hommes de +troupes réglées. Et je fis route avec cette prise pour relascher à +Sainct-Malo me faire racomoder et étant par trop mal traité, je ne peus +résister aux vents un peu contraires, et je fus contraint d'entrer à la +rade de Brest où M. Herpin le capitaine du port vint à mon bord, et fut +très surpris de ce que je m'étois retiré d'un pareil embarras, voyant +mon navire et mon équipage sortis mal traités; et il eust la bonté de +m'envoyer aussitots un batteau chalant pour avec des chirurgiens faire +enlever mes estropiez et blessez au grand hospital du Roy et puis fit +entrer notre frégatte, et je fus saluer M. le Marquis de Langeron qui +était commandant et M. Descluseaux intendants, qui me promirent de bien +faire radouber et équiper ma frégatte et que j'eus à aller par terre à +Sainct-Malo refère un équipage et que je ne me mis en paine que mon +radoub seroit sur le tault du Roy. Les effects de ma prize produire +autour de trente six mil livres et ayant rengagé 162 bons hommes je les +aconduits à Brest le 19 septembre. L'on me fournit mesmes un des +magazins du Roy sur le mesme prix pour la bonne amitié qu'avoit pour moy +M. Albust munissionnaire. Je partis seul de Brest le 26 septembre et fut +croiser entre le cap Lezards et les Sollingues. J'aperceu un vaisseaux +de 50 canons; je fis nos signaux et il me répondit juste; nous nous +aprochasmes à nous parler, c'était le vaisseau du Roy: Le _François_ +comandé par M. Dugué-Troüin armé par des particuliers et nous fusmes à +l'ancre en rade de la grande ille Sorlingue ayant nos pavillons anglois. +Il vint à nostre bord une chaloupe du pays, j'étois au bord de M. Dugué +pour y disner, et nous aperceusmes un vaisseau seul venant sur nous, +lequel nous croyoit anglois voyant nos pavillons. Je me fis promptement +reporter à mon bord, où il me resta un officier de M. Dugué. Nous +levasmes nos ancres, le dernier vaisseau qui nous avoit approché à +portée du canon se deffia ou il nous reconnut. Il prit la fuitte et nous +lui donnions bonne chasse. J'alois beaucoup mieux que le _François_, et +aproché à portée du fusil le vaisseau anglois qui avoit 60 canons et il +m'aurait enlevé avant que M. Dugué m'euts peu secourir. Le dit anglois +jetta des chaloupes, mats et vergues d'hune de rechange et ses +éclouaisons à la mer pour mieux aller et s'échapper, je le laissay +s'échaper et me rejoignit à M. Dugué et luy renvoyai son officier, et la +nuit il survint un coup de vent, qui nous sépara d'avec mondit sieur +Dugué. + +Et je pris résolution me voyant seul d'aler croiser au Nord des côtes +d'Irlande jusqu'au travers et en vue de Londondery où nous aperçeumes +une moyenne frégatte, à laquelle nous fismes les signaux et elle y +répondit, et nous nous approchasmes à nous entreparler. C'étoit +l'_Etoille_ de 18 canons, capitaine Pignon-Vert-Creton, de Sainct-Malo, +et tombasmes d'accord de croiser quelques jours ensemble. C'étoit au +soir et que le lendemain au matin nous aperceusmes à deux ou 3 lieues +soubs le vent de nous un navire qui vouloit nous approcher, le jugeant +pour un garde coste denviron 40 canons et qu'il falloit tascher à +l'éviter, le Sieur Creton en convint et nous serrasmes le vent à toutes +boulinnes, et le dit garde-coste nous approchoit à vue d'oeil, ce qui +intimidoit grandement nos équipages, qui se servoient de lunettes +d'aproches et raisonnoient ensemble: «cets un garde coste de 50 canons»; +d'autres: «il est bien plus fort que nous.» Et entendant ces murmures +j'arachey toutes les lunettes d'approches et les jettay dans la mer et +d'un ton colérique je prits parrolle leur disant: «Vous voyez tous que +nous ne pouvons éviter le combat; quant à estre batus en fuyant vous +l'estes à demy et l'ennemy se fortifie; je suis d'avis de fronder sur +luy et il aura la moittié de la peur.» Et j'en dis autant au Sr Creton +qui me répondit: «nous ferons ce qu'il vous plaira», mais du ton trop +lent, et mon équipage la mesme chose. Je fis aporter du vin, le versant +à tous, je bus hautement à la santé du Roy et qu'il vive; et la plus +part crièrent: «Vive le Roy». Je dis: «Allons mes amis vous estes des +braves gens soutenons l'honneur du pavillon, et qu'on leur verse encore +à boire, et nous disposons à vaincre nostre ennemy; ce nets pas les +canons qui batte se sont les braves gens et il nen a pas dix plus que +nous, et alant nous mesme l'attaquer ils sont plus qu'à demy battus.» Et +fis armer vent arrière sur luy, et l'_Etoille_ nous suivoit lentement, +ainsy ce n'étoit pas celles des trois Mages. Le garde coste nous +atendoit avec ses deux voilles majeures carguées et le vent sur le petit +hunier ayant son costé de tribord au vent, et y avoit échangé trois de +ces plus forts canons croyant que je l'ataquerois du mesme costé, mais +étant tout proche de luy je fits ariver par sa poupe et luy tirant ma +volée coup après coup qui le prenoient en enfilade, et puis fits tenir +au vent soubs le vent de luy qu'il ne peut faire aucune manoeuvre, et +notre mousqueterie très bien servie nous luy coupasmes la drisse du +grand hunier dont la vergue et voile tomba; nous redoublames nos +décharges et en une heure de combat, il se rendit, je ne perdits qu'un +homme qui eut la teste emportée nommé Mazelinne, d'Honfleur, et notre +ennemy eut 24 tuez avec leur capitaine Mr Kilincword. Le navire étoit +tout neuf, mis à l'eau depuis 3 mois, armé de 40 canons, percé pour 44, +se nommait le _Scarboug_, avec 200 hommes; et l'_Etoille_ ne me seconda +nullement cependant a eu part à cette prise pour avoir assisté de +tesmoing, et après l'avoir pris les officiers et équipages qui restoient +me prièrent de les faire débarquer à la terre d'Irlande, dont nous +n'étions éloignés que de trois lieues, ainsy que leurs blessés et +estropiez dont ils périroient la plus grande partie sy je les enlevois +en France. J'accorday leurs demandes et m'en débarrassay et les fit +porter à terre dont je fus grandement loué par leurs nations, et +j'escortay la dite prise au Port-Louis le 6 de novembre et en ressortis +2 jours après sur ma frégatte le _Comte de Revel_ ne l'ayant montée que +de 30 canons à cause de l'hiver, ainsy l'anglois en avoit 10 canons plus +que moy et de plus gros calibre et 24 hommes plus. Je partis du +Port-Louis seul le 8 novembre pour retourner à Sainct-Malo désarmer où +j'arivay le 12 novembre[177]. + + + + +CHAPITRE VIII + +Bombardement de Saint-Malo.--Visite de Vauban.--Voyage à Bourg +neuf.--Second bombardement de Saint-Malo.--Croisières.--Excursion en +Irlande.--Superstition de Doublet.--Voyages aux Açores.--Lutte contre +les Anglais.--Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à +deux vaisseaux portugais.--Martyre de la fille de Dom Garcia.--Retour à +Marseille. + + +1693. Le 26 sur les deux heures de l'après midy, je fus à la promenade +sur les remparts proche de la porte de Sainct Thomas, avec plusieurs +messieurs de la ville, et l'on aperceu au large de la Conchée[178] une +flotte qui s'en approchoit. La pluspart de nos messieurs croyoient estre +une flotte du party des gabelles qui venoient d'Honfleur, et nous les +regardions avec des lunettes d'aproches. Je dits: «Ce n'est nullement +une flotte de navires marchands, ce sont vaisseaux de guerre.» Et il y +eut presque un pary entre M. de la Motte-Gaillard et moy. Il se fondoit +que la saison étoit par trop advancée et j'opinay tousjours que c'étoit +des vaisseaux de guerre jusqu'à payer dix pistoles pour gajeures. Et sur +les 4 heures ils mouillèrent leurs ancres en dedans de la Conchée à la +fosse aux Normands, je quitay ma compagnie en leur disant qu'ils +feroient bien d'ordonner de préparer les forteresses pour les deffences +de la ville, et que j'alois changer d'habit pour m'y disposer. Je fus +chez moy très embarrassé pour advertir mon épouse qui étoit sur son +huitiesme mois de sa première grossesse et pour l'envoyer à la campagne +de sa mère, et j'étois encore plus embarrassé comment la quitter. Je dis +à son frère de l'aler conduire et que je ne le pouvois faire, crainte +que l'on ne m'accusât de lascheté et qu'on ne dit que j'avois pris ce +prétexte pour me sauver, et elle consentit de partir avec son frère. Et +je fus au fort Royal où il n'y avoit rien de préparé aux batteries des +canons, et les ennemis se postèrent ayant des pavillons blancs, ce qui +faisoit encore doubter que ce ne fut des françois. Et lorsqu'ils eurent +bien placé deux galiotes à bombes, sur les 5 heures, ils envoyèrent +plusieurs grosses bombes qui par un bonheur outrepassoient de beaucoup +la ville et sans faire aucun dommage, et alors les portes se trouvoient +trop petites pour passer l'afluence du monde qui se vouloit sauver. Et +nous leur envoyâmes plusieurs coups de canons sans nous apercevoir leur +avoir fait dommage. La nuit survint et l'on cessa de tirer de part et +d'autre. + +Nous avions deux mortiers au pied du glacis sous la guérite du bastion +du fort Royal. Au lendemain nous les mismes en estat de les faire jouer, +mais il n'y avoit pas gens expérimentés pour cela, je m'y offris sachant +le fait, mais M. le Camus, écrivain principal, qui représentoit la place +de M. le commissaire qui étoit à Paris[179] m'osta cette pratique la +croyant mieux savoir que moy[180], et se voyant sans réussite et par la +sollicitation de plusieurs messieurs il m'abandonna les mortiers. Et +avec l'assemblée nous aperçeusmes que lorsque les galiotes avoient +envoyé leurs bombes elles changeoient de leur place pour n'estre pas +endomagés par les nostres, et je proposay que si l'on ne me veut pas +troubler que je feray crever toutes les bombes en l'air que j'envoirray, +et que par les éclats épars de tous cotez que nous pourrons par ce moyen +plustot incomoder les dites Galiotes. Je commençay par mettre le feu à +la fusée de chaque bombe et puis, à une distance de deux _Ave Maria_, je +fis mettre feu à l'amorce des mortiers et le mât d'hune de la Galiote la +plus éloignée fut emporté, et se retira de sa place; et de ma seconde +volée la poupe de l'autre galiotte fut fort endommagée et mis le feu à +un baril de poudre qui fit bien du fracas, et se retira au large, dont +j'eus bien des applaudissements. Et lorsque j'eus cessé, je montay au +fort Royal pour découvrir d'où provenoit des pierres de taille que nous +tomboient proche de nostre batterie des deux mortiers qui risquoient à +nous blesser, et je remarquay que c'étoit la guérite du bastion qui +tombait par l'effort de nos mortiers. Je fis achever d'abattre la dite +guérite, et y fis porter une pièce de canon de 36 livres de boulet, qui +avoit démonté l'affut à l'embrasure voisine qui ne pouvoit donner sur +nos ennemis, et la place vidée de la guérite battoit directement ou ils +étoient mouillés et fit un bon effet, et nos ennemis se tirèrent plus +que très lentement. Nous étions dans le château Royal avec tous les plus +braves et signalés capitaines de frégate de Sainct-Malo, tous enfants +des meilleures familles, et qui agissoient du concert sans se piquer du +commandement, résolus de combattre jusqu'à la fin, lorsque sur les 5 à 6 +heures du soir il survint une compagnie d'infanterie dont l'officier +creut nous comander comme à ses soldats et nous vivions à nos +frais--nous nous retirasmes tous du fort et y laissâmes les officiers et +soldats. Nous estions tous très échauffés par nos agitations; nous +fusmes souper et changer. Sur les huict heures du soir, on se croyoit +tranquille pour la nuit, j'étois à souper en bonne compagnie lorsqu'il +se répandit comme un terrible coup de tonnerre que l'on creut +entièrement abismée, les lanternes de tous costés, que un chacun +regardoit sy sa maison subsistait. Nous courusmes vers le fort Royal où +avoit esté le grand effort et on aperceut un navire échoué derrière les +murs qui avoit sauté par une quantité de poudre et d'artifices dont les +murs de la ville du mesme costé étoient entr'ouverts, et au jour on ne +remarqua que très peu de maisons peu endommagées, et presque tous les +vitrages et des églises entièrement fracassés, et le lendemain les +ennemis voyant la ville encore debout se retira sans bruit et les gens +de ce navire furent trouvés écrasés et brisés. C'étoit cette fameuse +machine infernale dont les gasettes avoient fait mention que l'on la +composoit dans la tour de Londres, et sy les soldats ne nous euts +dépossédez du fort Royal nous aurions coulé à fonds cette dite machine +avant qu'elle eut approché de la ville; c'est un hazard comme elle (la +ville), n'en at esté ruinée, etc.[181]. + +Je fus pris d'un grand rumatisme par tout le corps des fatigues que +j'avois euts. Mrs les intéressés en la frégatte le _comte de Revel_ me +déclarèrent qu'ils aloient se rendre adjudicataires de la prise du garde +côte que j'avois faite et que sy je voulais bien m'y intéresser que je +la commanderois de compagnie avec le _Revel_. J'acceptay le party aux +conditions que mon beau-frère le Sr Demarets-Fossard auroit le +commandement du dit _Revel_, Et il étoit connu pour un très brave homme +et il n'y eut aucune difficultés. + +Peu de jours ensuitte Monsieur le duc de Chaulne,[182] gouverneur et +admiral de la Bretagne, vint faire sa demeure a Sainct-Malo, et il fut +informé comme j'avois agy au bombardement et comme j'avois enlevé corps +à corps un vaisseau de guerre plus fort que n'étoit le mien, Il dits: +«Cela mérite une récompense.» Et il me fit venir devant luy et me fit +présent d'une espée à garde et poignée d'argent doré et un beau +ceinturon brodé, et dits: «Je veux prendre intérêts avec vous dans le +garde coste que vous avez pris et le nommerez de mon nom.» Je le +remerciay humblement des bontés de Sa Grandeur et de l'honneur qu'il me +faisait. + +Mr de Vauban premier ingénieur du Royaume vint pour examiner la ville de +Sainct-Malo, et lorsqu'il passa au fort Royal il vit la guérite en +question abatue, il demanda sy savoit esté par quelque boulet des +ennemis, et il avoit une grande troupe d'officiers à sa suitte et +entr'autres Mr Carajean ingénieur en chef à Sainct-Malo qui sourdement +m'en vouloit. Il dit à mon dit Sr de Vauban que c'étoit moy qui avoit +démoly la dite guérite et sans subjet. Mr de Vauban s'échauffa et dits: +«Que l'on me fasse venir cet homme je luy feray rédifier à ses frais. +Quoy, moi-mesme je n'oserois faire abattre ma guéritte de bois sans le +permis du Roy.» J'étois assés proche de luy pour entendre son discours, +et je ne me démonté pas. Je luy dits: «Monseigneur, ayez la bonté de +m'entendre, il faut que j'aye quelqu'ennemy caché qui vous a mal +informé, et je me raporterai à la pluralité des voix d'une aussy belle +cour que vous avez. Je ne mérite pas un sy mauvais sort pour mes +paines.» Il dit: «Hé bien, qu'avez-vous à dire?» Je luy contay comme +j'avois agy et fait, et quantités d'honnestes gens m'aprouvèrent et luy +dirent que j'acusois vérité, et il se tourna vers l'ingénieur et luy +dit: «Vous avez grand tort d'accuser à faux cet homme; il mérite plustot +une récompense qu'une reprise.» Et je fus affranchi de monter les gardes +dont les Mrs de la ville y sont obligez. + +Et sur la fin de l'année 1694, mes intéressés m'avertirent que le garde +coste que j'avois mené au Port-Louis nous étoit adjugé par trente quatre +mil cinq cens livres, et que j'eusse à me disposer de partir par l'aller +armer avec seulement soixante hommes d'équipage, et que j'irois le +conduire à Bourneuf pour y charger aux deux tiers de sel pour aporter à +Sainct-Malo, afin d'y armer tout d'un mesme temps avec le _Revel_, que +j'avois cédé à Mr Desmarets et je partis par terre. Etant arrivé au +Port-Louis, je fis équiper simplement le navire qui fut nommé le _Duc de +Chaulne_, et le 20 janvier 1695 je fus arrivé à Bourg neuf pour y +charger le sel. Je fus par terre à Nantes pour faire l'épreuve de 70 +fusils boucaniers que j'avois fait faire et les fis apporter par +charrette. Ayant chargé le sel, je partis de Bourgneuf au 4 février et +par vents contraires, je relaschay à Camaret[183] où il y avoit une +flotte de nos navires marchands qui atendoient le vent favorable pour +passer par la Manche et tous les capitaines me prièrent de leur servir +de convoy et je les conduis jusqu'à Sainct-Malo après les avoir +préservés de cinq corsaires de Garnesey. Etant arrivé au 26 avril nous +travaillasmes fortement à armer nos deux frégattes et à engager plus de +quatre cents matelots et 120 volontaires pour la mousqueterie, et sur le +20e juin nos frégattes étoient armées et mis en la rade de Rance.[184] +Je demanday à Mr Desmarets[185], s'il étoit en état de sortir en mer, et +il me dit qu'il ne le pouvoit que pour la marée du lendemain. Je luy +dits de se bien aprester et que j'alois sortir pour l'attendre à la rade +du dehors qui est sur le vieux banc, et que je me disposerois à mettre +tout en estat et réglerois mes bordées pour les quarts et pour régler +les portées au cas de combat, et comme le temps étoit beau je faisois +ces réglements étant soubs les voiles pour aussy éprouver la marche du +vaisseau. + +Nous fusmes[186] trois à 4 lieux en mer que j'envoyay un homme au haut +du mât pour faire la découverte. Sitots qu'il fut en haut il cria qu'il +voyoit plusieurs batteaux qu'il croyoit estre des pescheurs, et +j'envoyay en haut un de nos enseignes, lequel me cria aussy que c'étoit +des batteaux, cependant qu'il y en avoit quelqu'uns qui paroissoient +plus gros. Je montay aussitost sur la hune du grand mâts, et me servit +de moyennes lunettes d'aproche pour mieux examiner. Et j'aperceus que +c'étoit de gros vaisseaux qui venoient vers nos rades, allant dans un +bon ordre. Je redessendis et dis: «Quelle diable de méprise de prendre +des vaisseaux de guerre pour des bateaux pescheurs! et il faut que nous +les remarquions de plus près afin de les bien connoistre.» Et comme ils +venoient de notre costé ils s'aprochèrent en très peu de temps, dont +nous ayant aperceus il y en eut deux qui me donnèrent la chasse et +j'aperceu que le plus gros de ces vaisseaux portoit à son grand mât un +grand pavillon rouge. Et je fis revirer de bord pour rentrer à la rade +de rancée. Devant la ville il y avoit une grande quantité de monde sur +la Holande[187] et sur les remparts à nous regarder. Les uns croyoient +qu'il se seroit ouvert quelque voye d'eau à nostre vaisseau et on ne +savoit que présumer, car on ne voyoit pas de la ville les vaisseaux qui +m'avoient obligé de rentrer. C'est que la marée baissoit et le vent +cessa qui les obligea de reculer plutots que d'avancer. L'on m'envoya un +bateau de la ville pour s'informer ce qui me pouvoit estre arivé. +J'avois défendu à tout mon équipage de ne rien dire, et je dits aux gens +du dit bateau que j'allois dessendre à terre et j'ordonnay à mon segond +capitaine de ne laisser aprocher aucun bateau de nous, et je m'embarquay +dans mon canot avec Mr De la Motte Nepveu, mon premier lieutenant, et +luy ordonnay qu'aussitots que j'aurois débarqué à terre qu'il eut à +retourner à nostre bord et ne pas déclarer à qui que ce fut ce que nous +avions veu. Mes intéressés et amis se trouvèrent à mon débarquement, +étant très inquiets m'empressoient de leur déclarer le subjet de ma +relasche sy précipitée. Je les priay de ne pas obliger à parler devant +une sy grande quantité de monde et que j'alois chez Mr le comte de +Polastron[188] qui étoit le comandant, et que là ils sauroient toutes +chozes. Et lorsque j'entray je dits: «Monsieur, que j'aye s'il vous +plaits l'honneur de vous entretenir un moment en particulier avec Mrs +mes intéressés.» Et il nous fit entrer dans une autre chambre et gardée +par deux sentinelles. Et je déclaray ce que nous avions veu et le +prévint que s'il ne le voyoit pas que c'étoit les marées qui les avoit +empeschées d'avancer et que j'avois compté jusqu'à quarante vaisseaux de +guerre et qu'infailliblement venoient pour attaquer la ville et qu'il +donnât les ordres pour les deffences. Il me prit par la main et me dits: +«Allons chez Mr le commissaire, nous y trouverons tous les officiers.» +Nous y fusmes et je le priay de me laisser pour un moment aller chez moy +advenir mon épouse et famille pour mettre ordre aux affaires de ma +maison. Et il me dit: «Je vous prie de ne vous pas séparer de moy. Vous +allez estre accablé de questionneurs et ne pourrez vous en débarrasser. +Cette affaire est de toute importance.» + +Et nous fusmes chez Mr Desgastimes[189] commissaire. Je fus retenu pour +estre du conseil et j'étois très faible par la faim. Je priay que l'on +me donna du pain et du vin, mais l'on me servit une petite table avec du +dindonneau froid et je mangeois et buvois d'un grand appétit. Il fut +résolu qu'on feroit sonner le tocsin dans toutes les paroisses voisines +pour assembler du monde pour les deffences de la ville. Je dits que +autant de matelots que l'on pouroit trouver qu'il falloit les porter +dans nos deux frégattes où je les norirois, et que j'aurois soin +d'envoyer 50 hommes et un chirurgien et des poudres pour défendre le +fort de la Conchée et autant au fort de l'isle Erbout. L'on m'aprouva et +l'on me pria encore d'envoyer six barils de poudre au fort Royal, ce que +je fits. Mrs de la Palletrie et de Langeron[190] comandant les +gallères[191] se préparèrent, et il y eut douze chaloupes armées avec +chacun un canon comme les gallères et étoient bien matelassés et +commandés par des enseignes des vaisseaux du Roy et des gardes marinnes. +Et je priay Mrs les comandants d'avoir la bonté puisque je ne pouvois +agir de faire conduire mon épouse et ma belle mère du costé de +St-Servant, et Mr des Gastinnes me promit de se charger de ce soin et +qu'il les alloit faire porter dans son canot ce qu'il fit faire, et je +futs à mon bord pour satisfaire à ce que j'avois promis. Mrs les comtes +de Verus et Kailus, De Mailly et Hautefort[192] placèrent leurs +régiments le long de la plage et sur les remparts, et les portes de la +ville se trouvoient étroites pour sortir les femmes et familles, dont il +y en eut plusieurs étoufés. + +Mais au lendemain matin les vaisseaux me paroissoient encore pas. Le +murmure du peuple me calomniait, disant que j'étois aparament saoul et +que j'avois pris des bateaux pescheurs pour des navires de guerre et +mille imprécations, désirant me tenir pour me lapider, et ce qui les +confirma d'autant plus est que sur les 6 à 7 heures il entra une +frégatte de dix huipt canons avec une prise holandoise et n'avoit pas +veu l'armée. Je me tint à mon bord tranquille me doutant de tout ce +murmure et toute la populace rentroit avec leur rage dans la ville. Mais +sur les huipt heures et demie, les ennemis parurent venir en bon ordre, +et un chacun reprenoit la fuitte, et je fus dans tous les +applaudissements que c'étoit pour moy la 2e fois que je sauvois la ville +et la populace. Et les ennemis passèrent par la Conchée et mouillèrent à +la fosse aux Normands et attachèrent à la dite Conchée un gros navire +remply de poudre et d'artifice où ils mirent le feu sans beaucoup +d'effect.[193] J'y perdis mon contre-maitre et un matelot. Les 3 +galliottes à bombes se postèrent en moins d'une heure et envoyèrent +leurs bombes qui outrepassoient de beaucoup la ville. Les deux gallères +et les chaloupes furent sur les ennemis qui estoient à l'ancre et leur +envoyèrent plusieurs décharges de leurs canons en les attaquant en +poupe, et immanquablement les incommodèrent fort et leur tuèrent bien de +leurs hommes puisque les ennemis abandonnèrent et ne firent aucun domage +à la ville ny aux forteresses. Ils firent dessente sur l'ille +Sinzembre[194] où il n'y avoit qu'un couvent de Récollets abandonné et +sans monde, et ils le brûlèrent. Il y eut le soir une de leurs galiotes +à bombe qui prit en feu et nous n'avons seu si c'étoit par nos bombes à +feu, et étant presque bruslée elle alloit en dérive et nos chaloupes +furent s'en saisir et la conduirent à la plage, et on y trouva deux +beaux mortiers de bronze montés sur des pivots. Et il n'y a aucuns de ce +temps qui puissent dénier que sans moy on étoit surpris au +dépourveu.[195] Et après le départ des ennemis je fis demander les +poudres et munitions et vivres que j'ay fournies pour les deffences de +la ville et dont j'eus peine à recouvrer la moitié et il nous en cousta +à notre société plus de mil écus pour remplacer ce que nous avions donné +de bonne grasce. + +Je fits travailler à réquiper nos frégattes et partismes de Sainct-Malo +le 15e May 1696 et fis une routte pour aller le long des costes +d'Angleterre y croiser et la 3e journée après notre départ et pendant la +nuit notre frégate le _Revel_ se trouva écartée de nous et au jour je +fus surpris de ne plus le voir. Il faisoit de la bruine, je cherchois au +hazard ou le pouvoir rejoindre et sur le midy dans une éclaircie nous +aperceumes trois navires bien à deux lieux dessoubs le vent de nous et +dont deux d'iceux donnoient la chasse sur le 3e lequel étoit enfermé de +la terre et des deux autres. Je voulois m'en aprocher et ils tournoient +leur chasses pour aussy me faire envelopper entre leurs costes et eux et +j'aurois immanquablement esté pris ou désemparé avant de pouvoir +rejoindre Mr Desmarets. Nous assemblames nostre conseil et y fut resoult +de ne nous pas exposer avec deux vaissaux bien supérieurs en force que +nous, et ne pouvant nous joindre il valoit mieux en perdre un que les +deux. Cependant j'insistois d'aller dessus et tous mes officiers et +équipages sy opposèrent en disant: «Lorsque nous serons bien battus et +pris cets perdre deux armements considérables pour un et peut-être +ferons-nous quelque bonne rencontre qui récupérera toutes choses.» Et la +bruine nous sépara de vue et ne les vismes pas combattre ny prendre, et +j'étois dans un très grand chagrains. Mes officiers me représentèrent +que nous étions au parages des gardes costes, et que nous ny ferions +rien, et au risque d'estre tous les jours battus ou pris, et nous +trouvasmes à propos d'aller vers les costes d'Irlandes, où nous fismes +une petite prise ne valant que 19 à vingt mille livres que j'envoyay au +hazard, et nous fusmes pour croiser tout au Nord d'Irlande autour d'une +petite isle la plus exposée en mer nommée St-Kilda, que d'ordinaire tous +les navires en esté qui veulent passer au Nord d'Ecosse vont la +reconnoistre. Jy futs et mis à l'ancre dans une petite baye de cette +isle où il y a un beau courant d'eau douce, et j'envoyé quelques hommes +sur le haut de la montagne pour découvrir sy l'on verroit quelques +navires en mer aux environs. Elle n'a pas demie lieux de circuit. Je +fits remplir nos futailles d'eaux, et mes gens dirent n'avoir rien +découvert qu'un petit troupeau de moutons, dont ils n'en purent attraper +à la course et qu'ils n'avoient veu aucun arbre ny bois autour, et nous +passames la nuit en cette rade, et le matin je renvoyay pour prendre des +eaux et faire la découverte pour les navires. Mon capitaine d'armes qui +estoit Irlandois me demanda d'y aller et permission de porter quelques +fusils. Je luy permis et il fut à la recherche des moutons, et il n'en +peut découvrir. Il aperceu une petite fumée au pied d'un gros rocher qui +formoit une caverne et il assembla trois de nos hommes et y furent et +cria en sa langue, et il sortit un homme qu'il m'emmena à bord. Il étoit +bien fait de corps et de visage, couvert comme d'un chasuble sans +manches ataché d'une couroye de cuir de boeuf à poil par la ceinture, +une tocque à la Béarnoise, le tout d'un gros lainage et sans culote, ny +bas ny souliers, les cheveux mal peignés ou point du tout, et salope, +püoit la fumée et le fumier et l'oiseau de marine, et sans se +décontenancer il nous dit qu'il étoit le gouverneur de l'Isle où il +pouvoit y avoir trente deux familles dans des cavernes, et qu'ils +vivoient d'oiseaux marins qu'ils prenoient de nuit, qu'ils prenoient du +poisson et qu'ils en faisoient sécher l'hiver par les gelées; qu'ils +ramassoient quelquefois un peu d'orge qu'ils écrasoient entre des +pierres et qu'ils payoient tous les ans vers la Pasques un tribut de +moutons et boeufs et poisson à un seigneur milord d'Ecosse qui leur +envoyoit un batteau et un Ministre qui les venoit donner la cesne +pasquale et marier et baptiser lorsqu'il y en avoit pour le subject. Il +nous creut Anglois et nous vendit deux petits boeufs pas plus gros qun +veau d'un an et demy pour cinq écus pièces, et il nous dit que leurs +bestiaux estoient dans les cavernes pour profiter de leurs chaleurs +lorsqu'il fait froid et qu'ils les treuvent cachées lorsqu'ils voient +des navires venir en leur rade, et que plusieurs s'en sont allés sans +s'apercevoir qu'il y eut du monde sur l'ille. Pour moy, j'ay bien +parcouru et bien veu de toutes sortes de sauvages, maures et neigres, je +n'ay jamais veu de sy pauvres ny de sy misérables gens. Je les croy +sorciers, car sans vent ny la mer agités mon ancre chassa quoyqu'en bon +fonds de gravier; nous penssasmes perdre notre vaisseau contre la dite +ille et fut contraint d'y abandonner un câble et un ancre pour nous en +retirer, mais la vie auroit esté sauve. + +Je repris la mer à croiser de tous costés jusqu'au bout de nos vivres et +ne fit qu'une moyenne prize chargée de raisins et figues que je conduit +à Saint-Malo, où je désarmé vers la fin de juin.--Mes armateurs me +proposèrent de réarmer promptement et que j'irois guerre et marchandize; +qu'ils avoient des balots sufisament tant à Saint-Malo qu'à Morlaix pour +les porter à Faro aux Algarves apartenant au Roy de Portugal qui étoit +en neutralité et qu'aussy je changerois pour 70 à 75 mil livres d'autres +marchandizes que j'irois négoscier à Salé après que j'aurois débarqué +les balots à Faro. Et dans l'intervalle mon beau frère Mr Desmarets +revint et son équipage des prisons d'Angleterre, et raporta avoir esté +pris par les deux vaisseaux que j'avois pu voir, l'un de 60 et l'autre +de 66 canons, et que pour peu que j'en eus encore aproché j'aurois esté +pris comme luy; et comme nul ne peut se dire exempt d'ennemis il s'étoit +répandu un faux bruit que j'avois abandonné laschement, et que les deux +anglois n'étoient que de 30 à 40 canons. Mais les gens d'esprit +considéroient le contraire, sachant que j'avois intérest dans nos deux +frégattes, et que j'aimois Mr Desmarest auquel j'avois fait avoir le +comandement. Peu de jours après son retour, il mourut en deux jours par +une apoplexie et fut grandement regretté par sa bravoure et grande +douceur. + +Je continuay mon armement, et on arma aussi une frégatte de 18 canons +avec aussy des balots pour venir soubs mon escorte, et apartismes de +Saint-Malo au 28e juillet 1696 et fis la routte pour passer hors les +caps à plus de 80 lieux au large pour éviter mauvaise rencontre. Mais +ayant dépassé la hauteur de Lisbonne, il falloit revenir attérer au cap +de St-Vincent, où nous trouvasmes la nuit du 12 aoust presque sans vent +a demie lieue du dit cap, et au petit nous n'en n'étions qu'à portée +d'un fusil du dit cap, et le sr Moinerie-Trochon[196], capitaine de la +petite frégatte, nous cria: «Nous voyons deux navires au large de nous.» +Nous les voyions aussy et que estant chargés aussi richement que nous +étions il ne convenoit pas d'exposer le bien de ceux qui nous l'avoient +confié et qu'il faloit voir clair, et qu'il eut à ne pas s'éloigner de +moy que nous ne puissions découvrir autour de nous, et par précipitation +il me cria autre fois: «Monsieur, courons dessus; ne voyez-vous pas +qu'ils sont petits. Ce sont des Saltins qui attendent à ce passage des +navires marchands.» Je luy demanda qu'il fasse plus de jour et que nous +les connoistrons mieux. Et peu après le jour augmentant nous aperceusmes +qu'ils estoient dessoubs leurs deux basses voiles à la cape pour ne pas +tant paroistre et qu'ils ne nous avoient pas aperceus à cause que nous +étions proche de la terre, et sitôt qu'ils nous aperceurent ils +déployèrent leurs huniers et toutes les menues voiles pour nous donner +la chasse, et heureusement nous doublasmes le dit cap de Sacra qu'il +falloit aussi dépasser pour être en bonne rade et à couvert d'insulte. +Mais le plus gros des deux navires m'y avoit coupé le chemin et avoient +arboré leurs pavillons anglois et nous les nôtres blancs sans +déguisement, et comme il faisoit très peu de vent j'avertis le sr +Moinnerie qu'il falloit promptement mouiller chacun un ancre, quoyque ce +n'étoit qu'entre deux rochers entre ces deux caps de St-Vincent et +Sacra, et plutots risquer et perdre nos deux frégattes le tout ou partie +plutost que de nous livrer avec un sy bon butin à nos ennemis et de nous +tenir toujours prêts sur la deffensive au cas d'un combat que nous ne +pouvions éviter. Et je m'avizay d'envoyer mon canot avec Mr Fossard, mon +segond beau frère qui étoit pour lieutenant et marchand avec nous. Je +luy donnay 24 pièces de thoile de Bretagne et deux castors blancs pour +présenter au gouvernement du chasteau en luy demandant sa protection +pour ne me laisser maltraiter soubs ces dépendances, veu qu'il étoit +pour le Roy qui estoit neustre et que nous estions destinés pour Faro où +son Roy recevoit de grands droits de nous. Le gouverneur receut de grand +coeur les présents et dits qu'il luy manquoit d'habiles canoniers et Mr +Fossard luy dit: «J'en vay servir avec de mes gens». Et me renvoya mon +canot avec deux des moins habiles. Mes officiers par trop impatients et +le sieur Moinerie me disoient de tirer ma volée de canons sur celuy qui +étoit à portée de nous. Je dis: «Doucement, Monsieur, ce n'est pas à +nous à comencer et nous tenons seulement bien préparés à la deffense sy +l'on nous attaque, et c'est au gouverneur à faire son devoir.» Et dans +cet interval nos ennemis mouillèrent leurs ancres à un quart de lieux au +large de nous par crainte que je ne mis nos navires sur les rochers, et +je fis sons leur faire a conoistre fresler nos voiles avec des fils de +caret pour dans l'ocasion les apareiller tout d'un moment, et fit aussy +embosser le câble et la mesme chose au bord du sieur Moinerie, et nous +restasmes plus de deux heures à nous entre observer de part et d'autre. +Après quoy il paru une Seitie qui venoit du costé de Lisbonne; nos +ennemis la creurent être de notre nation et ils envoyèrent audevant +leurs chaloupes et leurs canots, et le vent s'augmentoit. J'avertis La +Moinerie de se préparer à me suivre et que j'alois faire couper mon +câble et apareiller tout d'un coup pour nous tirer du péril où nous +étions et tascher de primer nos ennemis à doubler le cap de Sacra, et +qu'il fit comme nous pendant que leurs chaloupes estoient absentes et +qui avoient une partye de leurs équipages, et nostre manoeuvre fut en un +instant exécutée et qui surpris fort nos ennemis, lesquels tirèrent +chacun un coup de canon pour faire ramener leurs chaloupes, et le plus +gros qui avoit 66 canons coupa son câble et mis soubs voile pour nous +chasser sans atendre ces chaloupes, et véritablement nous atrapoit et +creu en venir en action, mais Mr Fossard tira très à propos une pièce de +canon du chasteau qui frapa dans l'avant du vaisseau ennemy et il +s'aresta en mettant le vent sur ces voiles d'avant et nous entrasmes +heureusement dans la bonne baye, et sans coup férir. Et un peu après le +canot du gros navire sur lequel on avoit tiré vint avec un officier au +pied du chasteau demander raison pourquoy on luy avoit tiré, et qu'on +leur avoit tué deux hommes dont l'un étoit le premier lieutenant et avec +deux estropiez. Le gouverneur respondit: «Tant pis pour vous, nous +devons garder la neutralité. Pourquoy venez-vous sy proche troubler ceux +qui cherchent asile? J'en ferois autant aux François pour vos navires et +n'ay autre satisfaction à vous faire. Retirés vous au plutôt.» Et ce +qu'il firent. Le gouverneur me renvoya Mr Fossard et mes gens avec son +fils âgé d'environ 24 à 25 ans, lequel ne manqua pas de bien faire +valoir sa protection et me remercia du présent que je luy avoit fait et +qu'il espéroit quelque chose de plus. Je luy dits que sy je débarque +heureusement nos effets que je le gratifierois encore mieux, et comme +nous n'étions eloignés que de 7 lieux de Faro pour y faire notre +décharge, et que nos ennemis ne s'éloignoient de vue pour nous observer, +je pris résolution d'envoyer par terre Mr Fossard advertir de toutes +choses nos marchands auxquels nous estions adressés et les priois de me +députer quelqu'uns portans ordres signés de tous pour pourvoir à ce que +nous ferions pour l'advenir. Et le lendemain Mr Fossard revint avec deux +des plus intéressés ayant les ordres des autres pour que j'eus à faire +débarquer en lieu sec proche le rivage de Sacra tous les balots et +qu'ils les feroient enlever par des barques qui estoient bonnes +voilières et nous travaillasmes à tout débarquer pendant 2 jours, au +bout desquels il se joignit trois autres vaisseaux avec les deux +précédents qui après s'estre entretenus de ce qui s'estoit passé à notre +subject le comandant m'envoya son canot avec un pavillon au mât d'avant +et deux officiers soubs prétexte de demander qu'on leur permis de +prendre des eaux pour toute l'escadre. Et le gouverneur leur dit qu'à +deux lieux plus bas il leur étoit plus facile d'en prendre et sans +troubler personne, cette démarche n'étoit que pour observer nos forces +et ce que nous faisions. Et ils virent bien les balots que nous +débarquions et lorsque le dit canot fut au bord du comandant il fit +tirer un coup de canon comme un signal et déploya ses voiles faisant la +routte pour donner dans la baie où nous étions croyant peut-estre que +par la peur nous échourions nos frégattes en coste. J'envoyay Mr Fossard +avec 6 bons canoniers au chasteau et fis disposer sur nos câbles nos +frégattes pour la deffense. Mais l'escadre n'oza aprocher sous la portée +des canons du dit chasteau et se tint à distance. Mrs de Faro nous +envoyèrent des barques pour recevoir les balots; l'escadre s'en aperceut +et se doubtant bien que nous ne les ferions partir que nuitament, ils +envoyoient leurs chaloupes armées proche de terre pour en surprendre, +mais pendant qu'ils étoient retournés à leurs vaissaux je fis porter +deux canons de 4 livres de boulet sur le cap de l'Est opozé à celuy du +chasteau qui forme la dite baye par où devoient passer nos barques. Je +pozai 12 bons fusilliers avec deux canonniers et de distance à autre 6 +fusilliers, en ayant adverty le gouverneur, crainte d'alarme et aussy +les maitre des barques, et lorsque tout fut disposé je fis partir deux +barques avec leur charge un peu plus d'une heure avant que le soleil +couché. Les Anglois les aperceurent, ils envoyèrent cinq chaloupes +armées après et les dites barques ne s'éloignoient pas de la terre et +les Anglois ne se doubtant pas de nos embuscades n'ayant rien découvert +la nuit précédente fonssoient sur nos 2 barques et ils receurent la +décharge de 2 canons chargés à mitraille et la mousqueterie. Il y en eut +2 désemparées qui s'échouèrent à la coste avec dix hommes morts, et +quelques blessés qui furent noyés, et 4 furent pris par nos gens, et les +4 autres retournèrent à leur bord rendre compte de ce qu'ils avoient +trouvé, et le comandant fit signal à son escadre pour assembler conseil. +Après quoy il envoya son canot avec pavillon au mats d'avant et un +officier, lequel fit ces plaintes qu'on leur avoit bien massacré +injustement de leurs gens qui étoient à la pesche proche de terre où il +y avoit des officiers de la première qualité d'Angleterre et qu'ils en +porteraient leurs plaintes en Cour de Portugal, et que tout au moins on +leur envoya leurs chaloupes qui avoient échoué à leurs gens. Le +gouverneur me pria d'aler chez luy et nous convinmes qu'il leur +répondroit que, ayant eu bonne connoissance la nuit précédentes que +leurs chaloupes étoient armées et non pour pescher et qu'ils vouloient +enlever les barques et effets par conséquent frustré le Roy de ses +droits, que je luy avois demandé la permission de précautionner aux +inconvénients et qu'il me l'avoit permis, et ne s'est meslé d'autre +chose, à joindre que leurs chaloupes échouées n'avoit aucun appareil +pour prescher mais bien armée et qu'ayant eu le malheur de se trouver +sous les coups elles étoient brisées par les rochers et pillées par les +gens de la coste et les miens; quant aux 4 hommes qui ont échapé, qu'on +leur aloit délivrer et que s'ils veulent les cadavres qu'on a découvert +du sable qu'on leur délivrera et les débris du bateau. L'officier du +canot reçeu les 4 hommes et fut rendre compte de sa gestion, et après ce +petit rencontre je fis partir cinq autres barques chargées doubtant bien +que les Anglois les laisseraient passer contents de ce qui leur venoient +d'arriver. Et le gouverneur me dit que l'officier du canot pestoit comme +un enragé contre moy disant que j'ay joué plusieurs tours et que s'ils +m'attrapent ils me hacheront par pièces: ce sont les propres termes. Je +luy dits: «Laissez aboyer les chiens.» La dite escadre gardoit toujours +l'entrée de la baye, mais n'envoyèrent plus leurs chaloupes et nous +envoyasmes le restant de nos balots à Faro, et fit retirer mes deux +canons et mes gens et je pris de bons receus des députés de ma livraison +et réglay pour le fret du total et passay mon ordre à Mr Allaire, consul +de Faro, pour en recevoir les deniers pour en tenir compte à mes +intéressés ainsy que Mr de la Moinerie pour les siens, et puis nous +espalmasmes nos deux frégates pour nous échaper à quelques moments d'une +nuit un peu obscure malgré l'observance de l'escadre de nos ennemis. Je +devois suivre ma route pour Salé et Moinerie pour St-Malo; j'envoyois le +jour en découverte au plus haut lieu du cap de Sacra et au 22e d'aoust, +sur le soir, on reconnut la dite escadre divisée et plus de 8 lieux au +large, et la même nuit nous fismes force voile avec un bon vent de la +terre cachant bien nos lumières et nous passasmes heureusement, dont il +n'y eut qu'un qui nous aperceu et qui tira du canon pour appeler les +autres. Mais au jour à paine on les voyoit du haut de nos mâts et je +faisois faire notre route pour aprocher à l'ouvert de la baye de Cadix +dans l'espérance d'y faire quelque prise. Et nous en sentant assez +proche sur les 9 heures du soir je fis mettre à la cape jusqu'au jour +que nous aperceumes trois navires qui avoient party de Cadix et qui +venoient à notre rencontre voulant chercher le détroit de Gibraltar. Je +fis arborer les pavillons anglois et eux aussy, et mon navire qui avoit +esté construit en Angleterre ils me crurent estre de leur nation, et ils +s'aprochèrent à bonne distance de nous particulièrement une frégatte +galère de 20 canons qui n'étoit qu'à portée d'un fusil et sur laquelle +je ne voulu faire tirer pour que les deux autres s'aprochassent: il y en +avoit une de 36 canons et l'autre de 24. Je fis ouvrir notre batterie de +bas pour leur donner la décharge et ils s'en aperceurent et prirent la +fuite vent arrière, mettant toutes leurs mesmes voiles. Je ne faisois +pas tirer crainte d'interrompre notre marche, et ils jetoient à la mer +leurs chaloupes et mâts d'hune de rechange, et ils nous échapèrent et +entrèrent en Gibraltar. Ils avoient bien du monde et beaucoup +d'officiers en habits rouges galonnés. Je fus surpris de leurs lachetées +d'avoir fuy étant trois contre nous seuls; je repris la route pour me +rendre à la rade de Saley pour y faire nostre négosse et y arrivasmes au +2e septembre 1696. J'envoyay Mr Fossard avec mon canot pour s'emboucher +avec le consul de notre nation nommé le sr Gauttier, lesquels furent +demander la permission au gouverneur du château de la Barre de +négossier, ce qu'il accorda en payant les droits et un quintal de poudre +et 12 pièces de toile de Bretagne pour luy. Et l'on nous envoya deux +batteaux du pays pour débarquer nos marchandises, conduis par des Maures +a cause de la barre qui est très périlleuse pour entrer et sortir le +port. J'avois une partie de sacs de maniguette[197] qui est une graine +noire et carrée plus violente que le poivre, et Mr le consul n'eut pas +la précaution d'en faire quelque présent au Mufty et il fit prescher par +les Marabouts des mosquées que cette drogue étoit contraire à la +génération et que les chiens de crestiens leur en aportoient exprès, et +il me fit renvoyer le tout dans mon navire et mesme la populace voulut +maltraiter quelques uns de mes gens qui étoient à terre. Mon navire +étoit trop grand pour entrer audedans de la barre et restions à la rade +toujours en état de se mettre soubs les voiles au cas de mauvais temps +ou qu'il y survint quelques navires de nos ennemis. Et le 6e de +septembre, il nous aparu quatre navires qui venoient en rade, j'eus peur +que ce ne fut de l'escadre qui m'avoit bloqué à Sacra. Je mis à la voile +et lorsqu'ils eurent mouillé à la rade avec leurs pavillons de Portugal +je fus rassuré et revint reprendre place où j'avois abandonné mon câble, +et comme s'estoit vaisseaux du Roy de Portugal je les fis saluer par +neuf coups de canon, et ils me rendirent le salut. Deux avoient chacun +66 canons et 2 frégattes de chacun 30. Le comandant nommé Dom Antonio de +Gamache, m'envoya sa grande chaloupe armée d'une trentaine de fusilliers +et un sergeant ayant une pertuisane et un pot de fer sur sa teste et un +officier, lesquels s'étant aprochés à la voix de nous je fis mettre mes +gens en armes, et leur criai de faire halte, et ce qu'ils vouloient. +S'estant arestés, le dit officier cria: «N'ayez pas de peur, je viens de +la part de Dom et coetera vous demander qui estes-vous et d'où vous +venez et que venez-vous faire icy, et j'ay ordre de visiter votre +navire, savoir sy vous n'apportez pas des poudres et des armes à nos +ennemis les Maures.» Je luy dis: «Retirez-vous au plutots, et alez dire +au sieur comandant qu'il n'a nul droit de visiter sur les vaisseaux du +Roy très chrestien et que périray plutôt que de le souffrir, et que s'il +m'y veut contraindre que j'iray l'aborder et mettray le feu au mien pour +nous chauffer enssemble, et que s'il y a quelqu'autre chose à me +demander qu'il m'envoye seulement son canot avec un officier +raisonnable, que je conteray les raisons avec telle honnesté que l'on me +rendra, mais que l'on ne m'envoie pas de chaloupe armée ny prendre +d'autorités». Ils s'en furent faire leurs rapports; le comandant par des +signaux fit venir les autres capitaines à son bord. Ils tinrent un +conseil et nous les examinions qui faisoient de grands remuement pour se +préparer à me combattre. J'en faisois autant et assurois à mes gens +qu'ils n'en viendroient jamais à l'excès. Après avoir fait leurs +préparatifs, il me fut envoyé un canot sans hommes armés et avec le +mesme officier que j'avois parlé. Je le fus recevoir civilement au pied +de l'échelle et le conduis dans ma chambre. Il remarqua que tout étoit +bien disposé et les mêches alumées et des pots à feu et des grenades. Il +fit un signe de croix puis il dit: «Quoy, vous voudriez en venir à ce +point de périr plutots que d'obéir à la force.» Je luy dis: «La +résolution en est prise plutots que de souffrir un affront pareil +puisqu'on attente à l'honneur d'un aussy puissant Roy. Et que le +comandant prenne bien garde que cela ne rejaillississe sur sa teste et +que je suis très seur que ces ordres ne portent pas à une pareille +offense et qu'il se souvienne de ce qui arriva en 1681 par deux de leurs +vaisseaux devant leur place de Cascaye[198] qui voulurent faire saluer +une de nos frégattes et de ce qui en ariva, et je n'atends que la +première attaque.» Je luy présentai un verre de vin et saluai sa santé. +Lorsqu'il eut beut à la mienne il me dit: «Du moins puisque vous ne +voulez souffrir de visites abaissées votre flamme, et cela apaisera +nostre escadre et vivons en paix.» Je luy dis: «J'ay comencé le salut, +et sy j'avois creu que pareille insulte n'eut esté proposée, j'aurois +péry plutost que de le faire.» Je luy offris une autre fois à boire et +il me remercia et s'en retourna, et étant dans son canot il me dits: +«Vous voulez donc quon agisse en rigueur.» Je luy dits: «Cets l'honneur +de mon maistre et imprudence à Mr votre comandant.» Lorsqu'il est rendu +compte de notre conversation nous les aperceusmes se remettre en estat +de ne pas agir, et le canot revenoit à nous avec le premier officier et +le premier major de l'escadre qui parloit bon françois, et étant sur mon +pont où je le recevois il m'embrassa de la part du comandant et des +autres capitaines, disant qu'ils avoient une vraye estime pour moy et +que nous vécussions en bons amis et qu'ils estoient venus en cette rade +pour empescher les corsaires de Salé de sortir ny de rentrer dans leur +port, et que sy je voulois faire l'honneur au sr comandant d'aller +souper avec luy que je luy ferais bien plaisir. Je fis mes humbles +remerciements disant que dans une rade il n'est pas permis à un +capitaine de quitter son bord. + +Et sur l'après midy Mr Fossard m'envoya deux batteaux du port pour +prendre le reste des effets et en mesme occasion il m'envoya plusieurs +rafraîchissements du pays savoir: un boeuf coupé par quartiers et 6 +moutons vifs, dont il y en avoit deux à six cornes et quatre à quatre, +deux sangliers frais tués, plusieurs douzaines de perdrix vives et des +cailles et un bon nombre de tourterelles vives, et dont j'en mis bon +nombre en des cages pour les engraisser, et quatre grands paniers de +raisins blancs et des noirs; et j'envoyai une partie de toutes ces +choses au comandant qui n'en pouvoit avoir à cause qu'il étoit pour leur +faire la guerre. Et dans l'un des bateaux étoit incognito l'admiral de +Salé, nommé Benasche, qui par curiosité voulu voir mon bâtiment qu'on +luy avoit dit que je l'avois pris en une heure sur les Anglois, et que +celuy avec lequel je l'avois pris n'avoit que 30 canons et luy 40 de +montés, et il me fit dire: «Vous pristes ces gens endormis.» Et il +examina partout mon vaisseau, et je ne luy fit aucuns honneurs puisqu'il +ne vouloit estre reconneu. Et ayant débarqué mes effects destinés pour +Salé, m'estant resté la partie de maniquette, je me disposay dès le soir +de mettre à la voille croyant les pouvoir aller vendre ou troquer à +Saffy et d'un mesme temps faire la course environ un mois pour donner le +temps à Mr Fossard de faire la négociation et pendant que je mettois +soubs voille le comandant Portugais m'envoya son canot avec le major qui +me fit présent de 12 jambons de la Mega et 24 fromages du Lenteja; le +major me demanda si je ne saluerois pas l'escadre, je luy répondis que +c'étoit bien mon dessain et que j'espérois bien que l'on me rendroit +coup pour coup, et il dit: «je vous en assure», et nous nous +embrassasmes, et peu après qu'il fut rendu à son bord je déployai les +voiles et saluay de neuf coups qui me furent rendus. + +Et je fis route pour Saffy où j'arrivay le 23e à la rade où je trouvay +un moyen navire soubs pavillon et commission de Suède quoyque Holandois; +j'envoyai mon canot avec mon écrivain à terre avec une lettre que +j'avois écrite à Mr Lenoir, commis étably au comptoir de Mr Thomas +Legendre[199], de Rouen, lequel Sr Lenoir me manda que je pouvois luy +envoyer ma partie de maniguette et qu'il me la troquerait pour des cires +en brut et j'en fis aussitôt charger 50 poches dans ma grande chaloupe +avec 14 de mes hommes et mon écrivain, et dans cet interval le capitaine +du Suédois fut dire au gouverneur de Saffy qu'il ne se croyoit pas en +seureté que je ne l'enlevast avec son navire, et le gouverneur sans +autres formalités donna ordre de s'emparer de ma chaloupe et équipage +aussitots qu'elle arriveroit et ce qui fut exécuté avec cruauté et +perfidie. Et il y avoit au bord du rivage plus de 200 maures qui les +atendoient et sitots qu'elle en fut aprochée partye de ce peuple se mit +à la nage et s'emparèrent de l'équipage les maltraitèrent rudement +jusqu'à les mordre à belles dents et échouèrent tout haut ma chaloupe et +menèrent tous mes 15 hommes dedans une matamore qui est un puits à sec, +profond de 40 pieds et qui se ferme par une trape de fer et dont il faut +descendre et monter par une échelle que l'on retire après s'en estre +servi. J'atendois avec impatience le retour de ma chaloupe, et voyant +qu'elle retardoit j'envoyay mon canot avec un enseigne au bord du navire +Suédois, et il nous appris ce qui s'étoit passé sans avoir déclaré qu'il +en estoit l'agresseur, et nous fusmes encore assés heureux qu'il nous +rendit les services d'introduire mes lettres pour Mr Lenoir et de m'en +apporter les réponses qui m'informoient de toutes choses et surtout de +la prétendue captivité que le gouverneur vouloit faire de mes gens et de +garder ma chaloupe. Et entr'autres il me donna advis d'écrire à Mr +Gautier, notre consul, et à Mr Fossard à Salé pour qu'ils dépéchassent +un courier avec remontrances à l'empereur de Maroc contre l'injustice et +manque de bonne foy de ce gouverneur, et le sr Lenoir envoya un exprès +porter à Salé mes dépesches, et au bout de 10 jours les ordres de +l'Empereur furent arivés qui portoient de me rendre mes hommes et ma +chaloupe moyennant que je payats deux cents ducas et que la partye de +maniguettes débarquées seroit jetée dans la mer étant contraires aux +générations sur l'advis que je luy en avoit donné le Mufti de la ville +de Saley. Et mes gens et chaloupe ne furent sitost arivées dans mon +bord, qu'il survint au gouverneur un contrordre portant de les arester +et les envoyer à Miquenez ou étoit le dit empereur, mais il nest pas +croyable de voir en un si peu de temps le changement de mes pauvres +gens, qui la plupart avoient leur esprit très aliéné et leurs vues +égarées et tous contrefaits de leurs visages, et eusmes bien des paines +à les rétablir quoyque rien ne leur manquats. Je me retiray de ce +mauvais pays le 9 octobre pour aller croiser vers les illes de Madère et +Porto Santo, où je n'ay fait d'autre encontre que deux navires d'Alger +auxquels je donnay chasse pendant six heures que j'en aprochay à la voix +du plus grand qui avoit 36 canons et plus de trois cents hommes, je luy +fits mettre sa chaloupe en mer et venir à mon bord m'aporter son +passeport, et celuy qui me l'aporta étoit lieutenant et renégat anglois. +Et lorsqu'il fut retourné à son bord ils saluèrent notre pavillon de +unze coups de canons et leur en rendis neuf, puis je repris ma route le +long des costes de Barbarie, pour me rendre à Saley y recueillir nos +effets que Mr Fossard y pouvoit avoir négossier, et arivay en la rade au +26 novembre, et y trouvay encore l'escadre portugoise qui devoit se +retirer à cause de l'hiver. Et avant que d'en partir ils voulurent le +lendemain de mon arrivée canonner la ville de Saley et ils n'y firent +que brusler leurs poudres aux moineaux. Le vaisseau le _Saincte-Claire_ +s'estant aproché de la barre y pensa périr et toucha par plusieurs fois +et par un bonheur tout extraordinaire, elle s'en retira et avoit 60 +canons et plus de 300 hommes d'équipage. Mr Fossard m'envoya plusieurs +bateaux avec des cires, du cuivre tangoul, des laines grasses et des +cuirs en poil et des cuirs de chèvres et des amendes cassées. + +Et dans l'un des bateaux il vint un Espagnol nommé Dom Antonio de Garcia +qui étoit avec toute sa famille esclave de l'Empereur du Maroc, lequel +l'avoit député pour venir au bord du comandant Portugais, affin qu'il +emmena sur son vaisseau au Roy de Portugal afin de faire quelqu'échange +de part et autre de plusieurs captifs des deux nations. Je le fis +conduire par mon canot au bord du portugois qui le receut bien quoyque +pauvrement habillé, et il pria le sieur comandant de diférer son départ +de trois à quatre jours pour atendre les instructions de son ambassade, +et le présent de l'Empereur pour le Roy de Portugal, lesquels présents +estoient de deux chevaux barbes, un lion et un tigre et quatre autruches +et six béliers à six cornes, le tout de très peu de valeur, à +l'ordinaire des affriquains pour recevoir au quadruple. + +Ce Dom Garcia revint à mon bord souper et coucher et m'entretint du +comencement de son malheureux esclavage et de son épouse, et que son +père étoit le lieutenant du Roy de la place de Larache coste d'Afrique +et qu'elle fut subjuguée par les armes de Maroc, qui manqua au traité de +la capitulation ayant permis de mettre en liberté et de renvoyer tous +les prisonniers et au contraire il les rendit tous esclaves, et que son +père en mourut de chagrain peu après et qu'après une rude servitude luy +et sa femme fut affectionnées de l'Empereur qui les mit ensemble dans le +grand jardin de Fez ou estoient des bains et un sérail, étoient posées +concierge des bains et vivoient des fruits du jardin d'une vie assées +paisible et puis de leur mariage est issu une fille puis un garçon et +une autre fille, et que sa première fille ayant atteint l'âge de 15 ans, +l'empereur la demanda à Dom Garcia pour son sérail. Dom Garcia luy +répondit que Dieu l'avoit fait maistre de leurs personnes et non de +leurs âmes et que l'enfant appartenoit à la mère, et le Roy luy dit: «Je +t'ordonne de me l'envoyer dès ce soir à un tel bain.» Garcia tout +affligé le fut dire à son épouse; elle en tomba en faiblesse et +lorsqu'elle en fut revenue elle dit à sa fille sy elle n'aimeroit pas +mieux souffrir le martyr et mourir en la foy de Jésus-Christ plutots que +de renier son Dieu et se faire mahométante. Elle dits: «Chère mère, +tuez-moy plutots vous mesme avant que pareil malheur m'arrive, +peut-estre ne serais-je maitresse de résister aux menaces ou tourments.» +Et la mère qui estoit munie d'un gros canif coupa et tailla en divers +endroits le visage de sa fille, en luy disant: «Souffre pour +Jésus-Christ.» Et la pauvre fille sans se plaindre ny crier disoit: +«Encore, ma chère mère», par plusieurs fois, et elle fut toute +défigurée. Ce qu'ayant seu l'Empereur, il fit donner cent coups de bâton +sur la plante des pieds à Dom Antonio et deux cents coups sur le ventre +de la mère, dont elle expira soubs les coups, et que sa fille cadette +qui prenoit dix années leur fut ostée et mise au sérail et mourut de +chagrain peu de jours après y estre enfermée, et que six mois après ces +malheurs, le Roy le reprit en amitié et luy redonna sa première office +dans le jardin et luy permis d'élever son fils avec les missionnaires +servant d'interprettes, et que c'étoit pour la troisiesme fois qu'il le +députoit pour traiter des échanges d'esclave: effectivement ce sr Garcia +étoit homme d'esprit et bien prudent. Et le lendemain par un bateau qui +nous vint, il retourna à terre recevoir ses dépêches et trois jours +après l'escadre partit avec luy et les présents. + +Les temps devenoient fascheux et les bateaux ne pouvoient plus sortir +sans risquer cors et biens. J'écrivis une lettre à Mr Fossard de faire +en sorte de m'envoyer le restant de nos effects s'il le peut, et que +nous courions de grands risques de perdre la vie et biens sy pas +tempestes nos câbles ou ancres nous manquent ou que ceux qui +échaperoient à la coste seroient esclave, et il trouva les moyens de +m'envoyer sa responce pour lequel il me marquoit n'avoir plus qu'une +barque de marchandizes à m'envoyer et qu'il serait impossible de le +faire avant huit jours qui seroit nouvelle lune, temps où la barre est +la plus agitée, et que luy ni l'homme que je luy avois donné pour le +servir ne pouroient se hasarder de s'embarquer. Et le 28 décembre par un +rude coup de vent de sud-ouest notre maistre câble se rompit et nous +mismes promptement soubs les voiles pour nous échaper de la coste, et +puis nous poussasmes pour entrer au détroit de Gibraltar afin de nous +rendre à Marseille pour y débarquer nos marchandizes, et arrivasmes en +rade au 20e de janvier 1697, où nous eusmes ordre de Mr de la santé de +nous placer dans la baye de l'ille de Pomégué[200] pour y faire la +quarantaine à cause des effets venant de Barbarie que nous envoyasmes +par bateaux au lazaret pour y estre éventés, et lorsque nous avions +quelques besoins nous mettions un pavillon au bout de la pointe de +l'ile, on nous envoyoit un bateau et nous luy donnions une lettre +trempée au vinaigre et nous raportoit sur la mesme pointe ce que nous +avions demandé, et après les quarante jours on nous demanda de venir à +la chaisne à l'entrée du port et en présence de Mr de la Santé, le +médecin et chirurgien nous examinèrent tous et ensuite on nous enfuma et +le navire, et on nous permis d'entrer dans le port. Je disposay à faire +caresner notre navire et à le ravitailler pour faire la course en +faisant notre retour vers le Ponnant. Et il se fit une sédition dans mon +équipage qui fut suscitée par un nommé Le Désert. Ils jetoient les plats +et les gamelles plaines de vivres dans le port. Je demanday d'où cela +provenoit. Le Désert qui étoit contre-maître prit la parole et dits: +«Nous ne prétendons point travailler à moins que vous ne nous payez ce +qui est deubs jusqu'à présent et que vous nous payez encore trois mois +en advance de partir d'icy.» Je dits qu'il n'étoit pas besoin de venir à +l'extrémité de jetter les gamelles plaines et que l'admirauté étoit pour +rendre justice sur l'engagement de la charte-partie. Et il fut ordonné +que je payerois ce qui étoit deub des advances étant continuation du +voyage. Le dit Désert sur le souper recommença la mutinerie jetant en +mer une gamelle plaine, et je le frappé d'une corde et luy fit mettre +les fers aux pieds dans la proüe du vaisseau, et le matin je portay mes +plaintes à Mr de Montmaur[201] pour lors intendant de police et de +gallères, et il députta Mr Lemonnier, lieutenant du port, pour venir à +mon bord faire les informations afin de rendre compte du subject de la +mutinerie, ce qui fut fait avec exactitude et en porta le reffect à +Monsieur l'intendant, lequel envoya deux sergents des galères pour y +conduire Le Désert qui étoient de sa caballe, et furent tous mis à la +chaisne avec chacun un forçat dans la Réalle[202], et on leur coupa les +cheveux. Ils se creurent perdus entièrement et ils employèrent des +personnes charitables pour me prier de commisération et m'écrivoient des +lettres pitoyables, ce qui m'engagea d'aler prier Mr l'intendant +d'acorder leurs grasces. Et il me dits: «Lorsque vous serez prêts de +mettre soubs les voiles, je les feray rendre à votre bord.» Et ont esté +plus de trois semaines en cet état. + + + + +CHAPITRE IX + +Croisières sur les côtes d'Afrique.--Relâche à Lisbonne.--Doublet est +pris par les Anglais.--Retour à Saint-Malo et à Honfleur.--Voyages à +Terre-Neuve.--Voyage à Saint-Domingue.--Historiette du Sr Gotreau, qui +pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à Saint-Nazaire.--Voyage à +Paris.--Doublet prend le commandement de quatre vaisseaux de Compagnie. + + +Le 9e avril je sorty du port de Marseille; l'on me renvoya mes cinq +mutins et Le Désert étoit attaqué de fièvre; il étoit naturellement mal +souffrant et en avoit souvent contre les uns et autres qui luy disoient +ne vouloir pas faire comparaison avec un galérien, il s'en chagrina et +mourut, un mois après estre rembarqué à mon bord. Je fus détenu près +d'un mois à la rade de Dome par vents contraires et pris la mer au 12 +may j'ay croisé depuis aux costes d'Affrique et celles d'Espagne sans +autre rencontre que des corssaires d'Alger avec lesquels nous étions en +paix et qui nous évitoient de nous parler. Et étant pour sortir le +détroit, m'étant approché de Senta et du camp des Maures, l'on m'envoya +plusieurs bombes dont une surpasssa pardessus nos mâts, et je fits +prendre au large et il étoit le 6e juin quand je sorty le détroit sans +rien trouver. Je fits les routes de m'aprocher de Cadix et les costes +D'Algarves jusqu'au travers de Lisbonne que je prits un flûton anglois +de 150 thonneaux de port n'ayant que du sable pour lest. Je le conduits +à Lisbonne pour y espalmer le navire et y remettre des vivres, et +vendits ma prise pour 2,700 croisades dont je paya les frais de ma +relasche, et partis le 16 aoust. Je prits la mer à 60 et 70 lieux au +large des caps jusqu'à l'entrée de notre Manche sans rencontre et nous +aprochâmes aux costes d'Angleterre entre les Sorlingues et le cap Lézard +au 4e de septembre, et le neufviesme nous aperceusmes un navire sur +lequel nous chassions, et il nous fit nos signaux et auxquels nous +fismes réponsce et nous nous joignismes, et nous parlasmes. C'étoit +aussy un Garde coste Anglois de 36 canons, que le Sr Belière-le-Fer +avoit pris et donné à commander au Sr De la Rüe, et nous convinsmes de +croiser quelques jours par enssemble et n'ayant pas eu plus de bonheur +dans les rencontres que nous, et après sept jours de notre jonction nous +apperceusmes 2 navires proche de Lézard, et comme nous allions pour les +reconnoistre ils nous prévindrent en donnant eux-mêmes vers nous. Je +criay à Mr De la Rüe que c'étoit deux gardes costes ennemis et ils dits: +«ce peut estre aussy des marchands», et ne se mit en peine de fuir que +trop tard. Mes officiers et équipage en murmuroient. Je leur dits: «Quoy +faire? si ce jeune homme est pris il publiera que je l'ay abandonné, et +s'il en échape il dira que c'étoit deux forts navires marchands et +quétant luy seul n'osoit les ataquer, il est allié des plus puissants de +St-Malo, il nous tirera l'honneur et le crédit, et il vaut mieux se +battre en braves.» Cepandant pour l'engager à fuir je le faisois +moi-même, mais il n'en étoit plus tems et les Anglois marchoient mieux +que nous. Le plus gros qui avoit 66 canons m'atrapa à portée de son +canon et il ne m'en tira qu'un seul dont je ne fits aucun cas, et il +poursuivit le Sr De Larüe. Voyant son camarade venir sur moy je dits: +«Mrs, celuy qui nous poursuit n'est pas aussy fort que nous, laissons +encore dépasser le gros et puis nous mesmes yrons d'emblée aborder celuy +qui nous chasse, et nous l'étourdirons et le prendrons à coup seur avant +que l'autre puis revenir sur nous, et disposons-nous bien.» Et jordonnay +de serrer toutes nos menues voilles pour revirer sur luy, et dans ce +moment mon grand mât rompit à l'uny du tillac, emporta avec luy le mât +d'artimon et tomba sur le mat de missenne et le cassa et le tout tomba à +la mer. Nostre pont estoit couvert de nos voilles, notre navire vint le +costé au travers sans pouvoir gouverner, et nos canons que nous avions +désaisis passoient d'un bord à l'autre par les grands roulie de notre +vaisseau. Aucun homme n'osoit se présenter crainte d'estre écrasées, et +nous fusmes pris sans pouvoir combattre contre une frégatte qui n'avoit +que 32 canons nomée le _Rie_, et Mr de la Rüe en fuyant avec des coups +de retraite fut aussy pris par le _Cantorbéry_ de 66 canons, et ils nous +conduirent tous les deux à Pleimuts où nous fusmes emprisonnés le 18 +septembre 1697, nous achevasmes de remplir la prison, où nous fusmes +très étroitement logées à 3 et 4 officiers sur des méchants lits; quant +aux aliments nous les faisions achepter dans la ville et l'on nous les +survendoit plus de la moittiée et estions fort observées par deux corps +de garde, et au mois de décembre l'on dépescha un paquebot avec 200 de +nos prisonniers pour les porter à Sainct-Malo et faire un échange pour +des Anglois. Mrs de Ferville et Cochard avec leurs officiers de la +marine furent renvoyées avec leurs équipages en partie, et deux jours +ensuitte on dépescha un autre paquebot avec 200 autres prisonniers et +les officiers dont partie avoit esté pris depuis nous. J'en fis mes +plaintes à Mrs les commissaires de leur injustice que de renvoyer ceux +depuis nous et ils me dirent: «Nous renvoyons la plus part de vos +équipages et nous avons ordre de vous garder jusqu'à ce que l'on nous +renvoie un ambassadeur qui aloit en Suède et que les Dunkerquois ont +pris.» je dits: «Cela n'a pas relation d'avec les malouins.--Pourquoy ne +déteniez-vous plustots que moy les officiers de la marine?» Et ils me +dirent: «Ils n'ont pas esté sy bien recommandées que vous l'estes; ils +ne nous ne sont pas sy connus; ils n'ont pas enlevé de navire dans ce +port et ils n'ont pas esté sy bons marchands en Ecosse et ils ne sont +pas réclamés de Mr De Pontchartrain comme vous l'estes. Tenez, en voilà +une lettre; consolées vous et prenez patience il en partira encore +d'autres avant vous.» Et sur un placet que je fits présenter à la Reine, +il me fut accordé permission d'aler à la ville et une lieux en dehors +soubs l'escorte de deux soldats qui tous les soirs me reconduiront à la +prison. J'ay eu cette satisfaction pendant un temps et avec grands frais +de dépences. L'on dépescha encore deux autres paquebots sans me +permettre de m'y embarquer, et à la fin de l'an 1697 l'on me permit de +m'embarquer au dernier paquebot que la paix fut déclarée. + +Etant de retour à Sainct-Malo, me trouvant démonté de navires et ne +sachant quoy entreprendre, je proposay à mon épouze de venir à mon pays +natal y voir ma mère et mes parents, et que j'avois un peu de bien dont +je n'avois rien receu en considération de ma chère Mère, et qu'il étoit +bon de vois à nos petites affaires. Et nous entreprismes avec une chaize +ce voyage. Nous fusmes bien reçus de tous nos amis, desquels une partie +me proposèrent que sy je voulois me tabler que nous ferions une petite +société d'achepter un navire pour entreprendre de faire la pesche des +morues au sec, à la coste du Canada, pour les apporter à Honfleur où il +s'en étoit fait de grands débits au temps passé, et que nous ne serions +que deux navires du pays à faire ce commerce. J'acceptay ces +propositions et reconduits mon épouze à Sainct-Malo affin de disposer à +nos affaires pendant que j'yrois à Dunkerque ou Hollande achepter un +navire, et que lorsque je l'aurois a conduit à Honfleur j'yrois la +prendre avec deux enfants que nous avions[203] affin de nous établir au +dit Honfleur. Je trouvay à Dunkerque un navire de 300 thonneaux et 16 +canons qui me parut convenable pour notre entreprise. Je l'acheptay et +l'équipay simplement pour l'a conduire au dit Honfleur et pour y faire +le nécessaire pour notre entreprise comme des grandes barques et +chaloupes, et après quoy je fus pour a conduire mon épouse et nos deux +enfants et affrettay une barque pour aller m'apporter nos meubles, le +tout arriva heureusement. Et au commencement de mars 1698 je party pour +le voyage du Canada, et après que j'aurois pris du sel à Sainct-Martin +de Rey d'où je partis sur la fin d'avril, et après cinq semaines de +traversée ayant dépassé le grand banc à vert nous trouvasmes devant nous +un enchainement de glaces qui m'empeschoient ma route. Je parcourus plus +de cent lieux sans en trouver le bout, et nous appercumes une ouverture +entre deux hautes montagnes de glace qui nous fit croire qu'elles +estoient divisées et creusmes y trouver nostre passage et donnasmes +dedans jusqu'à 15 et 16 lieux, que nous y rencontrasmes un petit navire +de Grandville qui faisoit la route pour en sortir, lequel nous apprits +quil n'y avoit pas de sortye et nous retournasmes fort à propos sur nos +pas, car le lieu où nous avions entré se fermoit, et en arrière la brume +survint fort épaisse et l'avons creu enfermé, et après que nous fusmes +échapés nous fismes la route pour approcher la terre du Cap Breton et +dont nous eumes la connoissance au lendemain matin, mais nous y +trouvasmes encore un grand banc de glace qui nous baroit le chemin de +notre route, et nous arrivasmes courant au sud le long du dit banc, et +en attrapasmes le bout, et nous aprochasmes de la dite terre, où nous +aperceusmes à trois lieux au large un navire que nous croyons estre de +Granville et nous luy parlasmes. Il étoit de la Rochelle, nommé le +capitaine Thomas, qui nous dit avoir party de la Rochelle le 3e février +et qu'ayant fait la route jusqu'au 16 mars, il avoit rencontré les +mesmes glaces que nous qui l'avoient empêché de passer plus outre +pendant sept semaines et que par les grandes froidures qu'ils ont +ressenty ils avoient consomé tout leur bois à feu jusqu'à avoir décloué +les planches du dedans de leurs bords et mesme ont été contrainct de +brusler des bariques et tous leurs mâts et les vergues de leurs +perroquets. Je leurs dits que sy avant la nuit nous pouvions mouiller +l'ancre dans la baye qui paroissoit devant nous, qu'il m'envoyroit sa +chaloupe et je l'en assisterois, mais que nous n'avons pas ce temps à +perdre pour y attraper, le vent nous favorisa et nous donnasmes à +l'ancre tous les deux dans la dite baye sur les 3 heures du soir, et la +reconnusmes pour la baye de Ste-Anne, et il envoya aussitôt à terre deux +chaloupes pour prendre du bois et je me fis porter à terre par curiosité +de voir ce pays où à ma dessente je ramassey sur le rivage plusieurs +morceaux de charbon de terrre, qui me fit conjecturer qu'il y avoit aux +environs une mine de ce charbon. Sur la nuit je me rendis à mon bord et +le lendemain j'envoyai un de mes officiers représenter au capitaine +Thomas que les glaces étoient desendus par les courants vis à vis de +l'ouverture de la baye et que nous ne pourrions sortir qu'après qu'elles +seroient dépassées, et que s'il vouloit d'intelligence, que je luy +donnerois un homme et qu'il m'en donnât un des siens afin qu'au cas de +notre séparation le premier arrivé à L'ille Percée, lieu de nos +destinations, l'on prendroit possession d'une des meilleures places pour +l'arrivée du navire et il y consentit. Et voyant que nous ne pouvions +sortir, je fis embarquer des provisions dans une de mes chaloupes et me +fis conduire au haut de la dite baye où donnoit une rivière afin d'y +faire quelque découverte et avant de partir j'avois donné mes ordres +que, au cas qu'il y eut apparence de pouvoir partir de tirer un coup de +canon pour m'appeler, et j'avancey près de quatre lieux dans cette +rivière, où nous voyons de temps à autre plusieurs ours et je vits une +futaye d'ormes prodigieux dont un que le vent avoit abattu avoit 65 +pieds de long portant à cette longueur 14 pouces de largeur et au pied +trois pieds et 10 pouces de diamètre, et il y en avoit quantité. Il +survint un brouillard qui m'empescha de pénétrer plus avant, et comme je +retournois à bord sur les 3 heures j'entendis un coup de canon et ne +savois que présumer voyant qu'il ne faisoit pas bon d'appareiller tant +par les glaces et que la nuit survenoit. J'arrivay à mon bord sur les +six heures, où j'appris que le capitaine Thomas avoit dans le brouillard +appareillé sans envoyer son homme, ny advertir pourquoy. Je dits: «Voilà +un fourbe qui croit arriver le premier et il se trompe et se met dans un +grand hazard.» Le brouillard fut extrême et jugey très à propos de ne +pas bouger, et sur une heure après minuit nous entendions souvent des +coups de canons de ce navire que nous creusmes bien avoir esté +transporté dans les glaces, mais d'une aussy grande obscurité où le +pouvoir trouver? et mettre mes gens au péril. Et à 3 heures nous +n'entendismes plus les canons, et sur le jour il tomba une grande pluye, +et nous restasmes à notre place. Le lendemain il fit beau clair et du +haut de nos mats on ne voyoit plus de glaces, et nous appareillasmes et +rangions la terre à portée d'un moyen canon, et nous retrouvasmes +d'autres glaces après avoir fait 8 lieux de chemin, où nous trouvasmes +une autre petite baye où je fits mouiller l'ancre. Je dessendis au fond +de la dite baye nommée Niganich; on trouva le débris d'une carcasse d'un +navire perdu; je fus sur une petite isle où je trouvay huipt chaloupes +sur le terrain qui en les accomodant pouvoient servir pour faire la +pesche et, voyant la saison un peu avancée et l'obstacle des glaces, je +proposay à mon équipage de nous tenir en ce lieu pour y faire nostre +pesche. Ils répondirent qu'ils le voulaient bien, et je dits qu'il en +falloit dresser un procès-verbal que nous signerions tous l'ayant jugé +utile pour le bien commun des intéressés et de l'équipage qui étoit +engagé au tiers du provenu de la pesche, et ils refusèrent de signer, et +pendant 4 jours que nous restasmes je leur fits couper des bois pour les +préparatifs de la pesche, et les glaces ayant disparu nous mismes à la +voille. Je fis passer notre navire entre l'isle de St-Paul et le cap +St-Laurent, et ensuitte passey entre les isles Brion et la Madelaine, +lieux si peu fréquentés que tous mes officiers disoient que s'ils +avoient cent navires il n'y en risqueroit pas un, et nous passames sans +accident, et au 24 juin feste de St-Jean, nous arrivasmes à l'isle +Percée tout le premier et travaillasmes d'une grande diligence à nous +cabaner et acomoder nos barques et chaloupes que nous avions portés par +pièces numérotées, et au premier de juillet on commença notre pescherie, +et sur la fin de septembre elle fut achevée ayant notre charge. Il y eut +quatre de nos gens qui voulurent bien rester à hiverner avec un pauvre +habitant qui avoit sa femme. Je leur fit faire un bon logement par des +doubles rangs de pieux, entre les deux de bons gasons, et fut couverte +de planche, et y reportasmes leurs vivres et toutes choses à servir à la +pesche pour l'année ensuivant qu'il avoit fallu porter et rapporter et +nous partimes au 4 octobre. + +Et arrivasmes à Honfleur au 20 de novembre, et comme il n'y avoit qu'un +moyen navire qui avoit fait la mesme pesche avec nous, nos morues furent +assés avantageusement vendues. Mais l'envie qui ne meurt jamais fit +entreprendre à d'autres particuliers d'équiper encore deux autres +navires pour nostre mesme dessein et furent avec nous à l'Isle Percée et +arrivèrent tous les quatre à bon port, et par la quantité des morues la +vente s'en fit à bien moindre prix, et mesme il en resta bonne partie à +vendre, et l'année 1700 ce fut encor pis et qui causa bien des pertes. A +ce dernier voyage[204] une de mes chaloupes m'advertit avoir veu une +grosse baleine morte et échouée près du cap enragé à deux lieux d'où +nous étions établis. Je m'y fis porter et mesuray sa longueur qui +portoit cent six pieds de long sans y comprendre la queue qui en avoit +bien encore quinze; j'en fits couper plusieurs grands morceaux de lard +et les portay à fondre dedans nos plus grandes chaudières, et en emplis +deux bariques d'huile; j'y renvoyay deux chaloupes pour en rapporter, et +la mer avait enlevé le reste du cadavre. Voyant la perte que nous +faisions sur les deux derniers voyages notre société ainsy qu'une des +autres se rebutèrent, et il n'y eut que deux navires qui retournèrent; +le nôtre avec l'autre demeurèrent au fossé. Et la guerre survint au +sujet de Mr le duc d'Anjou, les Anglois prirent ceux qui étoient à +l'isle Percée et brulèrent toutes nos barques et ustensils et mon +magasin. Il survint un différent entre deux ou trois de mes intéressés +qui vouloient envoyer notre navire charger à fret du sel pour les +gabelles. Les autres s'y opposèrent en voyant que je ne voulois plus le +comander; on adjusta les comptes où il y eut une contestation de trois +livres dix sols dont ils eurent un procès qui a conté plus de mil livres +en fraix et le navire demeura au fossé à dépérir, et à la fin il fut +vendu par justice dont on a pas retiré cinq mil livres de ce qui en +avoit cousté cinquante deux mil. + +1702. Et pendant leurs brouils il vint à notre ville un espagnol nommé +Dom Bartolomé Ramos, qui ne sachant notre langue s'informa si quelqu'un +savoit la sienne et le maître de son auberge me l'amena, et cet espagnol +me raconta son désastre[205], que s'estant embarqué sur un de leurs +navires avec peu de force, luy et plusieurs de sa nation partant de +Portobello pour se rendre à Carthagesme, ils furent rencontrés d'un +forban qui les pilla toutes leurs richesses et que luy dit Ramos y +perdit à sa part un peu plus de quarante mil piastres dont il en avoit +gardé les connoissements, et que ayant appris le nom du capitaine forban +et sachant qu'il avoit esté désarmé et débarqué tout le butin au +Petit-Goave, Ille de Sainct-Domingue, et sachant que nous étions en +bonne paix avec l'Espagne par le Duc d'Anjou qui y feut receu pour Roy, +le dit Ramos étant muni de bonnes attestations du vol qui luy fut fait, +trouva les moyens de se faire aporter à Saint-Domingue pour réclamer ce +qu'on luy avoit volé, porta des plaintes au commandant pour lors deux +lieutenants du Roy: Galifet[206] pour le département de Leogane et Mr Du +Paty[207] au Petit Goüave, ils contrefirent les faschées et qu'ils +aloient faire justice, et au lieu de faire avertir les forbans ils les +firent évader dans d'autres quartiers. Et le dit Ramos ayant appris et +reconnoissant que l'on le jouoit prit la résolution de passer en France +pour faire ses remontrances à la cour par l'ambassadeur d'Espagne qui +luy obtint un ordre du Roy qui en joignoit aux deux susdits deux +lieutenants de faire rendre au dit Ramos ou à son comettant l'entière +somme et de faire punir les forbants à peine de répondre à leur privé +nom. Le Sr Ramos vint me trouver et me prier de passer avec luy à +Sainct-Domingue et qu'il me donnerait le quart de ce qui luy seroit +rendu croyant la chose très seure avec de sy bonnes ordres, et il me fit +consentir d'aller avec luy. Et étant disposés d'aler à Nantes trouver le +passage il survint des lettres au dit Ramos de sa femme et de sa +famille, qui le demandoient à San-Lucar de Barameda pour affaire qui luy +estoient de plus de conséquence, ce qu'il me fit voir et me pria +instamment d'aller à cette poursuitte et qu'il m'en céderoit le tiers +veu qu'il n'étoit pas en état de me rien advancer. + +J'entrepris le voïage à mes fraix; je fus à Nantes où je trouvay un +navire prêt à partir, et en 6 semaines je débarqué au Leogane et +délivray le paquet de la cour à Mr de Galifet, qui l'ayant leu me +regarda et me traita de mauvaises paroles et bien colère en me menaçant +de me mettre dans un cachot dont on n'entendroit pas de nouvelles. Je +luy répondis: «Monsieur, je n'ay ouy dire à personne qu'un porteur +d'ordre du Roy fut maltraité et vous estes trop sage pour le faire.» Et +il changea de ton, et pour toutes conclusions je n'obtins rien en huit +mois de poursuite au conseil de Sainct-Domingue lesquels s'entendoient +comme larons en foire. Et peu après que je fus arrivé il survint un +religieux Augustin qui fit jonction avec moy s'étant trouvé avec le Sr +Ramos lors du dit forbant, le dit Religieux prouvant avoir esté pillé de +plus de soixante mil livres piastres, et il fut joué comme moy, et nous +cherchons repasser ensemble en France et j'avois dépensé inutilement +bien de l'argent. Et Mr Morville[208], lieutenant de vaisseau, comandoit +une grande flutte du Roy nomée la _Gironde_ ayant 40 canons, et il +s'apprêtoit pour partir et me promis et au Religieux notre passage +gratis, et je fis embarquer une partie de mes hardes et provisions au +bord. Et en même temps il parut cinq vaisseaux le travers de la Gonave +qui est une isle inhabitée à 4 lieux de Leogane où notre navire étoit +devant la petite rivière, et lorsque nous reconnusmes les pavillons +anglois Mr De Morville jugea à propos pour sauver son navire de tascher +de le faire entrer dans le grand cul de sac, et nous fismes nos +diligences; mais à l'entrée le vent nous manqua et voyant que nos +ennemis s'approchoient nous mismes nos chaloupes en avant pour nous +attirer à terre et échouer pour ne pas nous laisser enlever.[209] Nous +échouasmes proche des mangliers qui sont des tissus d'arbres entrelassés +qu'à peine les hommes y peuvent passer, et nos ennemis voyant notre +manoeuvre nous cannonnèrent fortement, tirant dans nos mastures pour +favoriser et ne pas endommager deux brigantins et leurs chaloupes qu'ils +avoient envoyées armées pour nous enlever. Je dis à Mr de Morville qu'il +falloit faire percer quelques trous dans notre calle pour y faire entrer +l'eau et de ne permettre à l'équipage de se débarquer affin de deffendre +l'abordage des brigandins et des chaloupes. Nous les rebutasmes par +plusieurs décharges de notre mousqueterie, mais ils envoyèrent deux +frégattes légères de 24 à 30 canons qui ne tiroient pas tant d'eau que +nous et qui ne venoient pour nous aborder et auroient enlevé nostre +vaisseau, ce qui nous engagea d'y mettre le feu à trois différents +endroits, et nous nous sauvasmes à terre simplement qu'avec ce que nous +avions sur notre corps, et le tout fut conssomé par le feu, et de dépit +nos ennemis cannonnèrent le bourg de la Petite Rivière et ceux de +l'Ester et du Petit Goave sans nous faire que très peu de domage, et un +seul homme fut tué et un qui eut une jambe emportée et nous n'avons pu +savoir ce que nous leur avons fait par nos canons. Nous aprismes +seulement que c'étoit l'admiral Benbou[210] qui comandoit une escadre et +qu'ils cherchoient Mr Ducasse[211] qui comandoit une de nos +escadres,[212] enfin nous nous trouvions presque dépourvus de nos +commodités et privés de repasser sitost que nous l'espérions en France. +Et plusieurs riches habitants s'efforçoient à qui nous auroit chez eux +et de nous bien traiter entr'autres un Mr Le Maire, originaire de +Dieppe, et le gendre de son épouse procureur général du conseil, nomé Me +Duquesnot. Et un nomé Gottreau de la Rochelle n'étant qu'un tonnelier de +profession sans savoir ny A ny B., avoit hérité d'une belle succession +avec une belle terre et sucrerie et plus de 50 neigres travaillants et +vivoit honorablement, Et par amys il obtint une charge de consseiller +qui l'anoblit, et Mrs ses confrères l'ayant receu et enregistré ses +provisions luy defférèrent de rendre un raport sur un procèes qui étoit +assées d'importance que l'on creut bien estre lui estre donné par +dérizion. Il n'y avoit ny procureur ny advocats pour se conssulter. Il +me vint chercher avec mon Religieux dans son carosse, nous disant que +nous luy fissions l'honneur de passer quelques jours avec luy, et nous +emena. Le premier jour il ne me parla de rien; et le landemain, au +lever, il me fit apporter par un jeune commis qu'il avoit à à gages deux +sacs de papiers du procès qu'il avoit à rapporter et débuta: «Vous qui +estes de Normandie debvez estre au fait des affaires; je vous prie de +m'aider.» Je luy dits: «Je n'y suis pas plus savant que vous; j'ay esté +en mer dès ma tendre jeunesse et ne me suis attaché qu'à la navigation.» +Il me répartit: «Vous savez sy bien lire et écrire, peut-estre +comprendez-vous le fort de cette affaire.» Et pour le contenter +j'examiné les écritures du premier sac. Je trouvois que cette partye +avoit grande raison dans ses demandes. Et quelques jours après que j'eus +veu les pièces du deffendeur, je trouvois qu'il avoit encore plus de +raison. Mr Gottreau se prend à rire et dire: «Qui diable a donc plus de +raison? Parbleu, je say bien pour me débarasser ce que j'ay à faire.» Je +demande: «Hé quoy, mon amy?» «Il m'est venu une bonne pensée. J'ay +toujours ouy dire que la justice avoit des balences en main et les yeux +bandés, je les ay bien puisque je ne vois goute en cet affaire, ma foy +je vais peser les deux sacs et celuy qui pèsera le plus je luy donne le +gain de sa cause avec dépends.» Et je ne peus m'empescher de rire tout +mon saoul. Il dits: «Riez sy vous voulez, je ne saurois mieux me tirer +de cet affaire que par là, Mrs mes confrères me l'ont remise pour se +moquer de moy et je me moqueray d'eux. Tout ce qui en peut arriver est +que le perdant pourra en appeler au conseil de Paris, et il se passera +plus d'un an avant que l'on sache rien, et dont je vous prie de me +garder le secret.» Ce que je luy promis et tenu. Après avoir pesé, il +fut question de dresser le raport, et il m'en pria. Je luy dits n'y +entendre rien non plus et il fut chercher un raport qui avoit esté rendu +pour luy au subjet de sa succession; nous travaillâsmes dessus, à +changer quelques termes avec les noms des parties, et luy dits de le +faire copier pour que mon écriture ne parut pas, ce qu'il fit par son +comis, et il demeura content et le porta dès la première audience, et le +perdant ne manqua pas d'en appeler, et on apris depuis que son jugement +fut aprouvé au consseil de Paris, et il en fut sy aize qu'il divulgua +comme il avoit fait, et on a pris à proverbe sur les affaires +embarrassantes; il faut faire un jugement à la Gottreau. + +Je ne peut trouver de passage que sur le mois de février 1703 que Mr de +Morville ayant apris qu'au Petit Goave il y avoit un moyen navire de 12 +canons de la Rochelle, le capitaine Billoteau qui s'aprestoit à partir +et que luy et son équipage devoient passer et je fus par terre trouver +le dit capitaine et arrestay mon passage et du religieux pour chacun 50 +écus et que nous embarquerions des volailles et rafraichissements, et ce +navire fut retardé de 2 mois et demye par une voye d'eau qu'ils eurent +paine à trouver et l'étancher, et ne peumes partir qu'à la fin de juin +avec un petit navire aussy de la Rochelle nomé la _Biche_, et nous +débousquasmes pour l'isle de Sainct-Thomé, et faisant nos routes jusqu'à +la hauteur des isles de Bermudes que nous vismes étant à 7 lieux de +nous. Et lorsque nous les eusmes dépassés d'environ 60 lieux nous fusmes +frappés d'une rude tempeste, en ouragan et dont un rude coup de mer nous +renversa entièrement sur le costé de babord, quoyque nous n'eussions que +notre seulle grande voille déployée et les mâts d'hune abaissés, nous +nous creumes tous péris et je sautay avec un bon matelot sur le haut +costé de nostre navire pour éviter un peu le dernier moment de vie. Je +pris mon couteau et coupois les ris des grands haubans. Je dits à ce +matelot nomé André d'en faire autant et ce qu'il fit avec agilité; cela +fit rompre notre grand mât, lequel tomba sur celuy de Misenne quy tomba +aussy sur le mât de Bauprey, lesquels cassèrent tout, et le navire se +redressa. Nous coupasmes le mât d'artimon, ainssy nous nous trouvasmes +sans aucun mat ny vergues. L'on courut aux pompes et ne trouvasmes que +trois pieds d'eau dans notre calle qui y avoit entré par nos mortes +oeuvres lorsque le navire fut empenché sur le costé, et nos mats qui +étoient retenus le long de nous par leurs cordages qui les y arestoient, +et nuitament sans pouvoir se servir de lanternes et à tastons nous +coupasmes tous les cordages qui les arestoient et heureusement un segond +rude coup de mer nous frapa et nous fit passer pardessus, ce qui nous en +dégagea. Mais ce dernier coup de mer nous cassa nostre timon dans la +mortoise du gouvernail, lequel donnoit de si grandes secousses aux +ferrures du gouvernail que nous étions dans les frayeurs qu'il n'évantat +ou emportats l'étambot. Cependant je trouvay un expédient d'arester ce +débat et de faire saisir d'un bord notre gouvernail et sans secousse, et +notre pauvre navire arriva vent arrière sans mâts ny sentiment du dit +gouvernail, et se mit sur l'autre costé à travers au vent, et il se +tourmentoit extrêmement à rouler à faute du soutient des mâts. Je fits +jeter à la mer dix de nos canons pour le soulager, après quoy je creus +pouvoir changer d'une chemise et d'habit, mais aucun de nous n'eurent un +filet de sec. On me donna un verre d'eau-de-vie et Mr de Morville ainssy +que tous en général dirent: «Après Dieu, voilà notre sauveur.» Et je fus +caressé on ne le peut plus. Nous trouvasmes six de nos hommes de moins +et tout notre pain et biscuit mouillé et gasté ainssy que nos légumes, +toutes nos volailles emportées et nos moutons, cochons et canards. Nous +trouvasmes une cage avec dix dindes noyées, que nous salasmes par +quartiers et une truye noyée arestée soubs notre chaloupe. Nous +épluchasmes nostre biscuit qui n'étoit point mouillé ou peu que nous +mismes seicher au soleil et puis nous le partageâmes également du petit +au grand à chacun trois onces par jour pendant 20 jours. La tempeste +dura trois fois 24 heures et la mer étoit épouvantable; les vagues +estoient en feu et plus hautes que des hautes montagnes, et nous fusmes +pendant ces espaces à la dérive au gré des temps, et lorsque cela fut +apaisé nous tinsmes conseil pour nous réquiper de notre mieux, et de +quel costé nous pouvions faire une relasche. Les uns étoient d'aler +chercher Plaisance[213] en Terre Neuve et les autres pour la Martinique. +Je remontray que Plaisance étoit plus éloigné de nous et que les gros +vents et les brouillards y reignent souvent, et que de l'autre costé les +temps y sont plus pacifiques et tous d'un commun accord adhérèrent à mes +sentiments. Il se trouva dans notre entrepont un sapin de 18 pieds de +long et gros de 9 à 10 pouces dont nous fismes un grand mat, l'ayant +renforcé par des quartiers de planches que ny avions reliez; notre timon +de gouvernail fut ralongé et renférer par deux pinces de fer; nous +déclouâmes les ourlets et lisses de nos plats bords que nous reliasmes +ensemble comme un fagot et en fismes un mât de misenne, et nous +attachasmes trois avirons de chaloupe pour faire un mât de beaupré, et +de la gaule d'enseigne en fismes le mât d'artimon, ainsy nous fismes des +vergues de toutes menues pièces avec des barres de cabestan, et de nos +menues voiles d'étay et des perroquets nous fismes des voilles légères à +proportion des mastures. Et nous faisions 16 à 18 lieux quelquefois 20 +par 24 heures. Il y avoit pour l'équipage un peu de boeuf et du lard +salé, mais échaufé et détrempé à l'eau de mer. Je dits à quelques +matelots de nous atraper des rats, et que je les payerois bien. Ils +firent des attrapes et j'en payé deux 30 sols. Cela anima les autres à +en prendre, et il n'en manque pas aux navires qui sont chargés de sucre. +Ceux qui s'étoient raillées de moy pour les rats y prirent du goût, et +nous les firent enchérir jusqu'à un écu la pièce étant devenus plus +rares. Et au bout de 21 jours, nous mettions des morceaux de cuir en +poil à la détrempe; nous en fimes bouillir, cela venoit en colle et très +puante, mais grillés sur les charbons nous en servions et apaisions +notre grande faim. Nous souhaitions fort d'estre encontrés de quelques +navires ennemy qui nous peut prendre; les médecins n'ont jamais ordonné +pareil régime. Et la 26e journée de route après, ce torrent nous conduit +en vue de l'isle de Sainct-Eustache habitée par les Holandois. Plusieurs +de nous disoient de nous y aler rendre. Je mits opposay et fit +connoistre à Mr de Morville et au capitaine Biloteau qu'il n'y avoit pas +de sens à nous mettre prisonniers. Et que avant la nuit nous +attraperions l'isle de Saint-Thomé appartenant aux Danois avec lesquels +nous étions en paix. J'en feu creut, et le lendemain après 27 jours de +cette marche nous y entrasmes dans un bon port, où rien ne nous manqua +sitots que j'eus salué le gouverneur Danois, lequel me dits de nous +adresser au directeur du comptoir de Brandebourg qui avoit de bons +magasins. Je fus le saluer avec notre capitaine, et après luy avoir +raconté notre désastre il nous dit: «Voilà un navire proche du vostre +qui est à peu près de mesme grandeur, qui est une prise faite sur les +Anglois par Mr de Beaumont[214] comandant une frégatte de 24 canons pour +le Roy de France et il m'a délaissé cette prize pour la vendre s'il en +trouve l'occasion. Le corps du navire a esté jugé incapable de pouvoir +retourner en Europe et il en a pris dans sa frégate le chargement, la +masture et les agrès vous seront propres; je vous vendray le tout, voyez +ce que vous m'en voulez donner.» Billoteau demanda du temps pour +répondre et voulut s'informer s'il se trouveroit pas des mats du pays a +bon compte. Je luy fis connoistre que non et où trouveroit-il des +haubans, étais et autres manoeuvres, mâts d'hune et vergues et voiles, +et il me pria le lendemain d'aler arrester le prix de toutes choses, et +qu'il m'aprouveroit. Je fus au directeur lequel me dit: «Je ne vendray +rien en particulier, il faut que vous achetiez tout ou rien.» Il en +vouloit cinq mille livres et nous tombasmes d'accord pour trois mil deux +cents cinquante livres. Je retournay à nostre bord en rendre compte, et +on fut avec raison bien contents. Mr de Morville me demanda sy je +comptois encore me hasarder avec le navire du dit Billoteau après ce qui +nous étoit arrivé. Je dits que c'en estoit la raison et que dans tout +autre que nous n'aurions pas échapé. Il me dits: «Pour moy ny mes +officiers ny équipage ne nous y embarquerons pas, je vais affretter un +bateau du pays pour nous porter à la Martinique, sy vous voulez venir, +il ne vous en coûtera rien ny à votre moine.» Je le remerciay et luy +représentay qu'à la Martinique l'on couroit risque d'estre attaqués de +la maladie de Siam[215] et que nous serions aussy prêts à partir de ce +port que luy arrivé à la Martinique et étions au débarquement et il se +fascha de ce que je ne le voulut pas suivre, et trois jours après il +partit dans le bateau. Je donnay les soins de faire faire le biscuit +pendant que Billoteau accrocha son navire contre la prise et se ramasta +entièrement à des vergues, cordages, et de huit canons et de deux ancres +et cables et ne laissa que la carcasse de la dite prise. L'on fit des +eaux et du bois; nous fismes bonnes provisions de bestiaux et volailles +étant à meilleur compte que dans nos isles et deux bariques de vin, et +partismes le 9e septembre 1702 de ce port: nous débouquasmes le mesme +jour et continuasmes nostre route pour France jusqu'au 15 octobre +n'estant qu'à trente lieux de Belle isle nous fusmes encore frapés d'une +très rude tempeste où nous pensasmes encore périr, notre capitaine +voulut faire couper le grand mat et m'y oposay, et deux braves hommes +montèrent à la hune et coupèrent le mat d'hune qui tomba à la mer et le +navire en fut soulagé et nous étions sans aucune voile nous sentant +proche de la terre, et qu'il y avoit plus de 8 jours que nous n'avions +pu observer la hauteur. Sur les dix heures de nuit il calma et nous +sondasmes et y trouvasmes 37 brasses d'eau, nous mismes à la cape +jusqu'au jour que nous poussasmes à toute voile excepté le grand hunier +dont nous avions coupé le mat, et sur les deux heures après midy nous +reconnusmes la terre par la baie de Marmoutier, le capitaine Billoteau +voulut reprendre au large pour regagner la Rochelle, je luy représentay +que le temps étoit tout disposé à nous redonner une segonde tempeste au +soleil couchant, et que n'ayant plus de grand hunier pour soutenir au +vent et que nous péririons tous. Son pilote et son équipage se mirent de +mon costé, et je conseillay d'entrer dans la rivière de Nantes d'où nous +n'étions plus qu'à 3 lieux et nous attrapasmes à cinq heures à l'ancre +devant St-Nazère. Il vint à notre bord une chaloupe du dit lieu, je m'y +embarqué et le moine et quatre autres passagers et nous ne fusmes pas +sitots débarqués de la chaloupe que la tempeste recomença; on ne pouvoit +se tenir dans les rues par les ardoises, qui tomboient des maisons et de +l'église, et le lendemain il se trouva perdu et échoué à la coste plus +de 4 batiments. Billoteau y pensa périr sy la tempeste avoit un peu +duré. Nous affrétames une chaloupe pour nous porter à Nantes, où je +débarquay sur les trois heures; les négossiants s'estoient assemblés à +la bourse s'informant des navires qui avoient péry le jour précédent, et +il y en eut qui me reconneurent et me firent de grands accueils me +conviant à souper, et entr'autres Mr René Montaudouin et Mr le Prieur me +demandant d'où je venois. Je leurs dits et donnay des lettres au dit +sieur de Montaudouin. Il m'embrassa et me dit: «Je suis intéressé de +plus de 6 mil livres sur ce navire; j'ay receu des lettres dès son +départ de Sainct-Domingue et par le long temps je l'ay creu péry, car +s'il avoit esté pris j'en apris les nouvelles et hier je voulut donner +80 pour cent pour que l'on m'assura et n'ay pas trouvé qu'il le voulut.» +Je me deffendis de souper étant fatigué et à cause du moine, et le +lendemain Mr de Montaudouin receu une lettre de son capitaine Billoteau +qui luy marquoit sy nous sommes en vie et arrivés au bon port nous le +devons par deux fois après Dieu à Mr Doublet que nous avons nomé notre +Rédempteur, et vous ne debvez luy faire payer son passage. Mr de +Montaudouin fit lecture de la lettre devant la Bourse, après quoy il +vint avec son frère Bertiere à mon auberge me prier d'aler disner et ne +peut m'en dispenser, et à la fin du repas il me leut sa lettre et me +dit: «Vous ne m'aviez dit, et j'aurois pris votre passage mais je vous +l'aurois en voyé sy vous aviez party et, loin d'en prendre, acceptées ce +petit présent, je say que vous n'avez pas gagné dans votre voyage.» Et +il me donna 25 louis d'or malgré mes refus, et deux jours après je pris +la route de venir chez moy avec mon religieux Espagnol et nous restasmes +bien 15 jours à nous rétablir. + +Et ce religieux me prioit d'aler l'acompagner à Paris et luy servir de +conducteur par mes amis pour se présenter aux pieds du Roy, représenter +l'injustice de Mrs ses lieutenants contre les ordres de sa Majesté tant +pour luy que pour le sieur Ramos. Je luy dis que je ne voulois plus +faire de poursuites à mes dépends, et que je ne voyois pas jour de +pouvoir rien obtenir, et que ces messieurs qui avoient eu le plus fort +du butin des forbants nous joueroient toujours, et il me pria sy +fortement et qu'il me défrayeroit avec mon épouse de l'aler et du séjour +à Paris et de notre besoin chez nous et nous nous laissasmes gagner. +J'avois aussy en vue quelqu'entreprise. Nous y fusmes dans une auberge +plus d'un mois sans pouvoir obtenir d'audience et pouvoir le faire +aprocher de sa Majesté. J'eus recours à Mr le mareschal duc de +Harcourt[216] dont j'avois eu l'honneur d'estre bien voulu étant à +Dunkerque, et il nous promit qu'en peu s'il nous présentoit pas qu'il le +feroit par quelqu'autre seigneur, et au bout de huipt jours il me fit +advertir de nous rendre à Versailles le trouver, où il nous dits d'aller +de sa part à Mr le mareschal duc de Duras[217] qui étoit de garde. Ce +seigneur nous receut bien et nous dits de nous trouver le lendemain dans +la grande galerie avant que le Roy fut à la messe et nous n'y manquasmes +pas. Mr de Duras nous présenta à Sa Majesté. Le religieux avoit son +placet tout prêt, se jetta à genoux et le Roy luy dits en bon Espagnol: +«Levez-vous, Père, je vais expédier votre placet que vous redemanderez à +Mr de Pont Chartrain[218].» Et nous nous retirasmes. Le Père étoit bien +content et je ne l'étois pas. Car je savois que les deux lieutenants du +Roy étoient ses créatures, mais coment le dire au Roy. Mr de +Pontchartrain nous détint plus de quinze jours sans nous expédier, et il +nous dits: «Que prétendez-vous? que les lieutenants du Roy payent pour +des forbans qui se sont échapés, j'en ay des nouvelles, revenez demain.» +Nous y fusmes et il nous délivra un paquet bien cacheté disant: «Tenez, +voilà les dernières ordres du Roy.» Et puis il me demanda: «Et vous? +retournez-vous aussi à Sainct-Domingue.» Je dits: «Non, Monseigneur, j'y +ay perdu mon temps et n'espère pas en rien retirer.» Il sourit et ne dit +rien. J'en tiray mauvaise augure et nous retournasmes à notre auberge à +Paris de la part de Mr D'Argenson[219]. Et dès le lendemain vint nous +trouver deux religieux du grand couvent des Augustins[220] nous dirent +que leur supérieur ne pouvoit souffrir un de l'ordre en auberge, et +qu'ils avoient une chambre à luy donner et l'enlevèrent au grand couvent +où il se dit docteur en médecine, et un jeune moine adroit le proclamoit +habile de tous costés, et il eut beaucoup de gens de considération qui +tomboient dans ce panneau et s'en faisoit traiter et en bonne foy il ne +savoit pas son rudimen et atrapa bien des sots. Je voulois m'en revenir +avec mon épouse, il nous pria sy fort et nous défrayoit jusqu'aux +carosses dont nous nous servions. + +Je pensois à mes affaires, et un jour vers le mois de mars 1703 que +j'étois en visite chez Mr Ducas[221] qui venoit d'estre fait Grand +d'Espagne et lieutenant général des armées navales, et après que je +l'eus complimenté, il me demanda ce que je faisois et que c'étoit domage +que j'avois quitté le service du Roy, et que je serois fort advancé, je +luy dits que je n'ay quitté que lorsque je n'avois plus de patrons. Sur +cela il me dit: «Voulez-vous comander un vaisseau du Roy pour notre +compagnie de la Siento[222]?» Je luy répondit qu'il me fera bien de +l'honneur et du plaisir, et il m'en assura et me dits que dans quinzaine +je fus le trouver à l'assemblée au grand bureau, où je ne manquay pas de +m'y trouver, et lorsque ces Mrs firent assemblée on me fit entrer et Mr +Ducas dits: «Messieurs, voilà un homme dont je connois fort les +capacités au fait de marine et qui a du service sur les vaisseaux du +Roy, vous ne pouvez mieux à qui donner le commandement d'un des +vaisseaux.» Et je fus agréé, et l'on me dits que le lendemain j'eus à me +rendre chez Mr Pasquier, directeur général de cette Compagnie Royale, +pour faire avec luy mes conditions d'engagement, ce qui fut arresté, et +Mr Pasquier me donna congé pour un mois pour reconduire mon épouse et +pour disposer de mes affaires domestiques, et après ce terme expiré +ordre de me rendre à Paris pour y recevoir mes derniers ordres, lesquels +portoient de me rendre incessament à Rochefort pour faire le radoub du +vaisseau du Roy nomé l'_Avenant_ et de ne l'armer que de 36 canons et +160 hommes d'équipage et que toute chose me seroit fournie à l'arsenal +touchant ce qui concernait le radoub et l'armement quant aux vituailles +et dépences; pour les engagements des équipages la compagnie fourniroit +le nécessaire par Mr Du Casse, directeur à Rochefort, et à la Rochelle +par Mr Herault père et fils. J'arrivé à Rochefort au comencement +d'octobre. Après avoir salué Mr Begon[223] intendant et Mr Du +Magnou[224] et marquis de Villette pour lors comandant, je fus chez Mrs +les officiers du port, dont j'étois fort connu et nous travaillasmes de +concert au devis de ce qu'il y avoit à faire au vaisseau, après quoy me +restoit les soins d'y faire travailler, ce que je fis avec beaucoup +d'exactitude. La Compagnie nomma Mr de Fondat pour capitaine de la +frégatte la _Badinne_ et le sr Barnaban pour capitaine du vaisseau le +_Faucon_ de chacun 30 canons et le sieur Desmonts capitaine de la +frégatte le _Marin_ montée de 26 canons et chaque de 130 hommes. L'on +travailla au radoub des quatre à la fois, et aussy Mr Marin[225] +capitaine de brulot pour comander la frégatte l'_Hermione_ de 30 canons +pour porter aux isles de l'Amérique Mr Deslandes[226] intendant à +Sainct-Domingue et directeur général dans toute l'Amérique pour cette +royale compagnie. Nos frégattes et vaisseaux ne furent aprestés qu'à la +my de février 1704 que nous sortismes la rivière de Rochefort et fusmes +à la rade de l'isle d'Aix huipt jours pour y recevoir nos rechanges et +les poudres et munitions ensuite nous fusmes en la rade de chef de Bois +pour recevoir les marchandises pour la traitte des neigres ainsy que les +vituailles, et la Compagnie m'honora de me donner le commandement sur +l'escadre de nos quatre vaisseaux. Le sieur de Fondat voulut prétendre +commander disant qu'il étoit mon ancien dans le service de cette +compagnie, ayant fait un voyage dans une de leurs frégattes. Mr Du +Casse, lieutenant général des armées du Roy, qui avoit toute direction, +luy demanda combien de campagnes il avoit fait au service de Sa Majesté, +ne sachant que répondre il luy dit de m'obéir ou d'estre démonté et le +tout fut apaisé. Et Mr Du Coudray Guymont[227] arriva aussi en rade du +chef de Bois avec le vaisseau du Roy l'_Alcion_ de 52 canons et +plusieurs frégattes et navires marchands pour l'Amérique et nous +composant d'une flotte de 46 batiments dont le sieur Du Coudray étoit +commandant jusqu'à notre séparation et nous partismes le 26 de mars de +cette rade de chef de Bois, et fusmes tous ensemble à 120 lieux ouest +des caps sans rencontre d'ennemis, et nous nous séparasmes, et je repris +le commandement sur nos quatre vaisseaux[228]. + + + + +CHAPITRE X + +Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise de dix navires.--Traite des nègres à +Whydah.--Construction d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de +l'_Avenant_.--Arrivée à la Grenade, à Saint-Domingue.--Maladie de +Doublet.--Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de +France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain.--Doublet +reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons.--Il se prépare à un +voyage dans les mers du Sud.--Il défend Toulon contre les +Anglais.--Conclusion. + + +Nous fismes nos routes pour nous rendre aux costes de Guinée et lieu de +destination à Spada, et la première terre de ceste coste que nous +aprochasmes fut le cap de Mesurade[229] où nous prismes quelque peu +d'eau et de bois et nous y trouvasmes quelques nègres qui nous vendirent +un peu de ris, et en passant en vue du cap de Monte le sieur de Fondat +sur la _Badine_ s'en étant aproché plus que nous y aperceut un navire à +l'ancre et nous fit des signaux d'aller avec luy ce que nous fismes. Et +l'ayant aproché nous le reconnusmes estre anglois et nous le canonasmes. +Ils coupèrent leurs câbles et échouèrent en costes plutôt que de se +rendre à nous. Nous envoyasmes des chaloupes bien équipées avec nos +officiers qui le sauvèrent et mirent à flot, et nous descendismes à +terre où nous trouvasmes une grande baraque faite avec facinnes dont les +nègres du pays s'en étoient mis en possession et pilloient tout ce qui +étoit dedans, ayant peur de nous se sauvoient dans les bois avec chacun +leur charge, de bassins d'étain et des petites canivettes pleines de +liqueurs composées d'eau-de-vie de grains et avoient enlevé les Anglois +dans le haut du pays rempli de marais et rivières qui inonde beaucoup de +ce pays. Nous rapatriasmes de ces naturels du pays qui étoient très +farouches et pour les amener à nous on leur présentoit des raisins et +canivettes et pots d'étain qu'ils n'avoient encore enlevés ils les +recevoient à longueur des bras et nous les arachoient et fuyoient. A la +fin leur chef nous présenta à nous capitaines chacun un petit bateau de +roseau qui est le signal de paix et beurent en mesmes les flacons et +sumanisèrent avec nous par des signes d'amitié ny ayant aucuns de nous +qui entendissent leur langue ny eux la nostre, et par signes montrant le +navire anglois et la baraque nous leur fismes entendre de nous amener +les gens, et ils députèrent deux des leurs qui sur le soir nous +amenèrent deux hommes et dont il y avoit un françois nomé Pierre Roche, +de Bourdeaux, qui nous dits avoir esté pris par ce mesme navire à la +hauteur de Madère chargé de vins et affecté pour la Martinique et que +luy dit Roche étoit le capitaine du navire et que l'Anglois l'avoit +envoyé son dit navire et les gens à la Barbade, et luy retenu sur ce +navire anglois, nomé l'_Archiduc_ avec trois de ces gens, mais que sy +nous n'avons pas de compassion des autres qui ont esté enlevés +qu'indubitablement ils seront tous mangés par les Barbares qui sont +antropophages, et qu'ils avoient un des quartiers d'hommes pendus à des +crocs et qu'on leur fit entendre que lorsque les quartiers seroient +mangés on leur en feroit autant, et qu'on le fit boire dans un crâne où +la chaire étoit encore fraiche. Et sur cette déposition nous nous +saisismes du chef et de dix autres leur faisant entendre de nous +renvoyer les autres. Il députa les deux mesmes qui avoient amené le dit +Roche et le lendemain nous ramenèrent le capitaine Anglois et reste de +son équipage, excepté un jeune homme nepveu du dit capitaine qui fut +mangé en sa présence la nuit précédente dont il étoit fort afligé. Ils +traitoient du bois en bûche très jaune et busche de bois de campesche et +puis nous en alasmes avec ceste prise où il n'y avait presque plus rien +dedans et nous laissasmes les bois en buscher, et poursuivismes nos +routes, et cinq jours après étant éloignés viron à trente lieux au large +de Sestre, la _Badinne_ aperceut un navire sur lequel elle donna la +chasse, et nous tira du canon pour nous appeler, l'ayant reconnu navire +Holandois et mesme Mr Fondat le fut ataquer, mais n'osoit l'aborder le +croyant aussy fort que luy, ce qui m'obligea d'y aller. Et étant à +portée du dit Holandois je luy envoyay deux bordées de canons et il se +rendit et nous l'amarinasmes. Le capitaine nomé Simon Roux fut blessé à +la cuisse et au jaret, dont il se guérit longtemps après. Je fis +amariner par mes gens et officiers cette prise qui étoit une flutte de +350 thonnaux et 24 canons, 70 hommes d'équipage et nomée la _Rachel +d'Amsterdam_ destinée pour le fort de Mina où est le comptoir de +Holande, et étoit chargé de beaucoup de bons effets pour la traitte des +neigres, et nos officiers et équipages de nostre petite escadre ne +manquèrent pas de piller beaucoup de choses, quelques soins que je peus +aporter à les en empescher, et tout ce qui fut emporté dans mon bord de +marchandises je fis prendre un état par notre écrivain du Roy et par nos +commis préposés de la Compagnie et les fit enfermer dans une de nos +soutes qui avoit esté vidée de biscuits, promettant à tous nos officiers +que lorsque nous arriverons à un port de l'Amérique soit Cartagesne ou +Portobello où il s'y doibt trouver un directeur de la compagnie que nous +luy déclarerions tous les susdits effets provenant des prises, et que ce +qu'il nous adjugera estre pour nous que j'en feray faire les partages +entre nous afin de n'avoir des reproches de la Compagnie. Mais cela +m'attira autant d'ennemis qui vouloient posséder chacun leur part pour +les trafiques aux costes de Guinées, ce qui nous étoit bien défendu par +nos engagements en fin d'une bonne paix que nous vivions, ce me fut +autant d'ennemis. Et continuasmes nos routes et fismes encore quelques +prises de trois brigandins anglois et de cinq brigandins portugois de +peu de valleur et dont nous en redonnasmes quatre à nos prisonniers pour +les reconduire ou bon leur sembleroit. Nous fusmes devant le fort d'Acra +où est deux comptoirs, l'un Holandois et l'autre pour le Roy de +Dannemarc dont le lieutenant vint à mon bord savoir sy je voudrois +traiter quelques effets de la prise Holandoise. Je luy dits ne le +pouvoir faire et mes officiers demandoient leur part des pillages que je +ne voulus leur acorder, ce qui redoubla la haine contre moy, jusqu'à +nostre aumonier qui étoit le pis de tous et à les animer. Enfin le 27 de +septembre 1704 nous arivasmes à la rade de Juida[230], lieu de +destination où étoit nostre comptoir sous la direction du sieur Gommets. +Il fallut débarquer au rivage pour l'aler trouver à deux lieux dans les +terres où ets le Roy en la ville de Xavier qui nets qu'un hameau de +cabanes en forme du dessus d'un colombier, les murs d'argille et +couverte de roseaux. Et estant advertis qu'il est dangereux aux +Europiers d'estre mouillés particulièrement au ventre, l'on enfonce dans +un baril ce qu'on a de bonnes hardes pour échanger sitots que l'on est +débarqué et on at sur soy simplement que veste et culotte et bas, car on +ne peut débarquer que très rarement sans estre mouillé des flots, en +premier lieu partant d'abord dans les chaloupes lorsqu'on aproche de la +barre. Il faut mouiller l'ancre de la chaloupe et se tenir au dehors des +brisans de la dite barre, puis deux ou quatre nègres s'embarquent dans +un canot et viennent vous recevoir et ce que vous avez repassent par +dessus la dite barre, qui est toujours fort agitée et qu'il est presque +impossible d'éviter d'estre mouillé, et à l'abord du rivage sont +plusieurs neigres préparés à vous débarquer promptement et échouer le +dit canot, et au cas qu'il soit comblé d'eau en passant la barre, ils +vous repeschent, mais il en périt quelquefois des nostres, et lorsqu'on +a repris les hardes du baril, on change sans estre à couvert, puis on +vous présente un hamac attaché à une bonne perche par les deux bouts du +dit hamac, et vous couchées de vostre long, et deux forts neigres le +chargent sur leurs épaules et vous portent jusqu'au comptoir parce qu'il +y a plusieurs étangs pleins d'eaux à passer sur cette route, ce qui en +fait leurs fortifications, et il n'y a d'eau que jusqu'à la ceinture +d'un homme de bonne taille. Etant arrivés, Mr Gomat et autres comis nous +reçoivent civilement, et nous présentent bien à manger, et après estre +reposés jusque sur les 3 à 4 heures, il me conduit avec un ministre +d'Estat avec nos présents. + +L'on y entre par une basse cour quarrée, entourée de basses maisons, les +murs d'argile et couverte de rozeaux, et ladite basse cour sans pavés. A +l'entrée est un corps de garde gardé par dix ou douze noirs avec leurs +fusils apuyées contre le mur, et à l'entrée de la salle est un +sentinelle sans armes et la dite salle sans porte, où à l'entrée est +tendu du haut en bas une étamine comme d'un pavillon de nos navires par +careaux rouges et blancs. Le ministre de la marine nomé le capitaine +Asson, homme très bien de taille et d'esprit quoyque noir laissa ses +gardes à l'entrée de la cour de ce magnifique palais, et lorsqu'il nous +conduit proche le rideau sans couler il se mit à marcher par dessoubs +sur ses genoüils et ses mains passant par dessoub le dit pavillon comme +une beste jusquà estre à portée de parler au Roy, et luy annoncer notre +venue pour avoir son audience. Et il revint sur ses pas en la mesme +posture, le cul en arrière jusqu'à dépasser le dit pavillon, et puis il +se dressa en nous disant d'entrer et de nous seoir sur les tabourets qui +étoient en la dite salle. C'étoit des sièges d'une masse d'argille qui +ne peuvent estre remuez, et il nous suivit sur les quatres pattes ainsy +dire, et en cette figure s'aprocha du cabinet Royal situé dans le milieu +de la salle contre le mur qui est un petit enclos de cannes de roseaux +où ce roy noir des plus noirs étoit couché sur une natte sur le costé +apuyé sur son coude et fumant une pipe de tabac, et du costé de sa teste +est une ouverture à cete alcôve, et aux pieds où étoit une négresse qui +tenoit un bassin de cuivre très salle pour luy servir de pot de +comodité, et luy emplissoit une autre pipe pour fumer et vis-à-vis son +estomac étoit une plus jeune noire assise sur ces talons tenant un vase +de fayence où le dit Roy crachoit affin qu'à nuit fermante, au son du +tambour, on enteroit ces Reliques, etc. A son audience il me fit dire +par son ministre, capitaine Asson, qui parloit françois sans avoir sorty +du pays, l'ayant apris dans notre comptoir. Il témoigna sa joye de notre +arrivée, et qu'il m'invitoit avec les autres capitaines de mon escadre +au lendemain à disner, et nous présenta un petit verre d'au-de-vie et +puis nous retirasmes au comptoir où fusmes souper et coucher. + +Au lendemain, nous fusmes sur les unze heures introduits par le mesme +ministre pour le disner. Ce fut la mesme sérémonie à notre entrée, et +une table fut dressée au milieu de douze tabourets d'argille immuable, +et je fus placé à celuy plus proche de l'ouverture de l'alcôve pour que +le Roy me fit entendre ces discours par un autre interprète, veu que le +capitaine Asson étoit à table avec nous pour représenter sa place. Et +l'on nous servit du riz avec des poulles et force poisure, puis du +boeuf, du cabrit et des poules en abondance, rôties, à demy bruslées, +les cuisses et les ailles sans brochettes, tirant des bottes de chaque +costé. Le pain et le vin ayant esté fourny et les serviettes par Mr +Gomet, et aux deux bouts de la salle qui nest planchée ny voutée, voyant +les lattes et roseaux et quelques lézards et couleuvres coure au +travers, à ces deux bouts étoient grand nombre de femmes et filles du +sérail que chantoient à gorge déployées et d'autres jouent avec des +cornes de bouc parées et d'espèces de cilintres de fer où il y avoit des +bagues de laiton, d'autres de courges et calbasses ornées de cordes, et +des bassins de cuivre sur lesquels on changeoit différents tons +faisoient cacafonie au lieu d'harmonie, ce fut l'opéra dont j'aurois +voulu en estre bien éloigné. Le Roy me fit l'honneur de boire deux fois +de l'eau-de-vie à ma santé et du Roy notre Maistre. + +Mr Gomet me prévint de demander à sa Majesté la permission de faire +bastir un fort au delà du passage des eaux affin d'y reporter les +effects de la compagnie que l'on débarqueroit venant de leurs vaisseaux +qui ne pouvoient de mesme jour estre transportées au comptoir, et que +les neigres en voloient grande partie pendant les nuits, et il nous +accorda nostre demande. Mr Gommet m'en pria et mes confrères, et je +demanday au Roy 200 hommes et femmes pour bescher les fossés, et de la +mesme terre qui est toute argille la faire humecter et pétrir par ces +gens pour en dresser nos murs tant de la fortification que des +logements, ce qui nous fut accordé. Après quoy nous visitasmes le lieu +plus convenable et en dressay un plan en forme d'une citadelle à quatre +bastions et six demye lunes, savoir: une entre deux bastions et deux aux +costez de l'entrée du pont levis, et puis les logemens et magasins que +je tracey. Après quoy le Roy nous envoya plus de 400 personnes hommes et +femmes, lesquels creusèrent leurs fossées sur les alignemens que j'avois +marqués de 24 pieds de large sur douze de profondeur, et des mesmes +terres du fossé les nègres et négresses au nombre de 50 la pilloient +avec leurs pieds pendant que d'autres y jettoient de l'eau et formoient +comme une dance ronde s'entretenant par dessoubs les bras, pendant que +deux femmes chantoient une cadence au milieu, puis les autres aportoient +cette terre détrempée sur les alignements du bord du fossey venant en +dedans du fort, en largeur, pour fondemens de 22 pieds et sur la +première toise d'élévation réduit à 18 pieds, et à la seconde thoise sur +16 et à la demie thoise sur 12 pieds, formant un rempart couvert en +dehors d'un parapet de 5 pieds à la base, et sur 4 pieds de hauteur deux +pieds d'épaisseur avec des créneaux de 4 pieds de distance, ainsy les +bastions à proportion avec six embrasures à canons chaque et creneaux +entre iceux, et à l'entrée de la porte étoient soubs le terrain du +rempart deux corps de garde celuy de la droite à costé de l'entrée, et +celuy de la gauche un peu plus en dedans de la place, et y fismes un bon +puits qui à douze pieds de profonds fournissoit de l'eau abondament. +Nous condannasmes la prise holandoise à estre depiècée; nous coupasmes +ses ponts par quartiers pour servir de plate forme soubs les canons des +bastions et montasmes les 24 canons. Nous fismes double porte et le pont +levis des mesmes tillacs de ce navire et les herces du pont levis des +plus forts barots avec les chaisnes de fer destinées pour leurs vergues. +Et puis je fits arborer le grand mât d'hune avec un autre mâts ajusté +par dessus pour y arborer un grand pavillon blanc sur le bastion du +costé de la mer que l'on voyoit de plus de trois lieux, et pour la +première fois on célébra une grande messe et puis les canons du fort +tirèrent et nos vaissaux y répondirent. + +La saison nous pressoit à partir, nous laissâmes à Mr Gommet de faire +ses logements à son loisir, et travailla pour expédier notre chargement +et à celuy de la _Badinne_, et il nous délivra 560 nègres et à la +_Badinne_ 450 et des vivres et rafraichissements du pays. Nous avions +mis nos eaux et nos bois dans la prise angloise l'_Archiduc_ et aussy +dans un gros brigandin portuguais pour venir avec nous, et laissasmes +les vaissaux le _Faucon_ et le _Marin_ à cause qu'il n'y avoit pas +suffisamment de noirs pour leurs chargements, et partismes de Juida au +15 de novembre 1704. Et avant de quitter ce pays j'en diray +succinctement de leur Religion et police. + +Ils sont tous païens et idolâtres de différentes choses à leur fantaisie +quoiqu'ils aient un grand marabout et d'autres inférieurs. Le grand +marabout étoit le frère de ce capitaine Asson qui un jour me convia à +disner. Et attendant qu'il fut apresté, l'envie d'aller aux commoditez +me prit et il m'enseigna un cabinet où m'étant mis sur le siège +j'aperçeu sur le mur vis-à-vis de moy un serpent vivant gros comme le +bas de ma jambe et qui me regardoit fixement. J'eus frayeur et m'enfuit +la culotte en la main et dits au capitaine Asson sy c'étoit pour me +jouer pièce qu'il m'avoit envoyé au cabinet au serpent. Il se prit à +rire et à le dire à son frère Marabout, lequel y alla et aporta sur ces +bras ceste hideuse beste qu'il caressoit. Je m'en éloignay, et il me +dit: «N'ayez pas peur cest notre fétisse» qui veut dire leur Dieu. Et +ils luy donnèrent du pain de mahis et le reportèrent. Les uns adorent +des cayemants, autres des lézards, autres des chauves souris qui sont +gros comme des pigeons, les autres des arbres, des marmousets faits de +terre et plusieurs choses, cependant sont tous circoncis et ont du +judaïsme et du mahométisme, et ceux qui sont convaincus de crimes sont +vendus esclaves ainsy que les prisonniers de guerre qu'ils font sur +leurs ennemis et ils ont autant de femmes qu'ils en peuvent entretenir. + +Quant à leur police, ils sont six Ministres, qui pour distinction +portent une peau de veau et dont les extrémitées en sont ostées, et la +pend avec un cordon de cuir du bout où étoit la queue pendue à leur col, +le poil en dehors trainant de l'épaule gauche au genouil, et lorsqu'ils +passent par les chemins les peuples se croupissent sur leurs talons et +joignent leurs mains qu'ils frappent l'une contre l'autre très doucement +en baissant la teste et se relèvent lorsque ce ministre les a dépascées. +Le premier est pour la perception des droits du Roy et pour le règlement +de la justice et pour mettre à prix les denrées pour les subsistances, +aux marchées, qu'il change de lune en lune. Il est habillé de thoile de +coton rayées de blanc et bleu ayant sur la teste un chapeau de longue +forme pointue et garny sur les bords de petits rubans de diverses +couleurs comme nos païsans aux nopces, et il monte sur une bourique +grise ayant pour selle un tapis de thoille de coton rayé et sans étriées +et un mors de bride d'un os de cabrit, et sortant du palais Royal il +dit: «Il faut aler à un tel ou tel village,» et une femme porte sur sa +teste une grande caisse de tambour ayant derière elle une autre femme +qui avec ces deux mains frape toujours une cadence à leur mode, et bien +du peuple qui les suive. Et lorsqu'ils sont arrivés au hameau ce +Ministre étant monté tournoye autour de tout ce qui est exposé en vente +et en dit le prix qu'on doibt les vendre, on troque d'autres choses +n'ayant autres espèces de monnoye que des petits coquillages nommées des +bouges et lorsqu'il a fixé les prix il dit: «A l'autre lune ce marché se +tiendra à un tel hameau.» Puis il dessend à plat cul, s'asiet sur +l'herbe et on luy présente beaucoup de plats de viande cuittes et des +fruits du pays qu'il mange assées sobrement, et en donne à ses +tambourineresses et gens de la suitte, puis il laisse ses restans à la +populace. Cette politique est pour ameilliorer et faire valoir chaque +hameau et puis il retourne comme il ets venu[231]. + +L'autre ministre ets pour la discipline des Guerres; l'autre est pour +despescher et recevoir les couriers qui sont toujours de pied, ne +sachant écrire. + +L'autre est nostre capitaine Asson pour la Marinne, mais un des plus +beaux noirs que l'on puisse voir ayant de beaux traits, un nées bien +fait, point les lèvres grosses, grands yeux et un beau front, d'une +taille de cinq pieds 8 pouces et bien proportionné de corps et très poly +et gracieux, parlant joliment françois et généreux. Son frère n'est pas +sy bien fait ny poly quoyque grand marabou, et nous n'avons pas de +missionnaires dans tous ces vastes pays où il y a tant de royaumes +divizées qui se font la guerre pour avoir des esclaves et ont +différentes moeurs et religions quoyqu'elles tiennent toutes de Mahomet. + +Nous reprenons notre route pour nous rendre au cap de Lopès, à 2 degrés +au sud de la ligne équinocxiale, pour y prendre des eaux et du bois +avant que d'entreprendre le trajet de passer à l'Amérique et nous y +arivasmes au 1er de décembre 1704 avec la _Badinne_ et nos deux prises, +et nous envoyasmes nos chaloupes avec bien du monde pour nos expéditions +de bois et eaux. On me raporta qu'il y avoit plusieurs buschers de bois +coupé à vendre à très bon compte, et qu'il y avoit 5 ou 6 neigres pour +le débiter et entr'autres un qui se disoit le Roy du pays. J'ordonné +d'achepter tous les dits bois coupés, tant pour faire une prompte +expédition que pour conserver nos équipages, sur ce que ce païs est très +mal sein pour nos Européens. Et ce Roy se fit aporter à mon bord, ayant +le corps enveloppé d'une pagne ou coton rayé bleu et blanc. C'étoit un +grand homme bien fait, pouvoit estre âgé d'une soixantaine d'anées, +ayant au menton une barbe longue de 4 à 5 doibs et fourchue. Il avoit à +son col une médaille de plomb doré qui lui tomboit sur le creux de +l'estomac, qu'il avoit eue d'un Holandois qui luy fit acroire que le +prince d'Orange étoit son cousin et luy avoit envoyées et en faisoit +beaucoup de cas. Je luy fits présent de mon manteau écarlate, galonné +d'or, au nom du Roy Louis de France; et nos gens qui s'étoient cabanées +à terre pour diligenter notre travail m'aprirent que ce Roy et ces gens +avoient pour couchure un grabat sur 4 fourches eslevées de 2 à 3 pieds +sans autre chose que des bastons de cannes de rozeaux proche les uns des +autres luy servant de paillasse et matelats, et qu'avant de se coucher +ces gens luy amassoient des fagots de haziers où il métoit le feu et +lors que tout estoit bien bruslé il poussoient les cendres et petits +charbons tout chauds dessoubs et les étendoient de toute la grandeur de +ce lit et puis il se couchoit à nud dessus pour consserver sa santé. Et +quelques des nostres furent à la chasse des buffes, et nous en +aportèrent plusieurs quartiers que l'on ne trouvoit pas de mauvois goût +excepté que la viande en étoit brune et un peu dure, et ceux qui furent +à cette chasse on me les raporta très malades ayant leurs esprits très +égarées. Je n'avois pour lors qu'un malade dans mon bord qui étoit le +sieur Auber, nostre enseigne et mon parent, et dont il n'y avoit plus +d'espoir de vie étant aténué depuis plus de 3 mois des fièvres et +dyssenteries. Nos travaux étoient fort advancées le 7 décembre au soir, +que je dits à notre aumosnier que je le priois de se préparer à nous +dire la messe de bon matin pour la faire entendre à nos équipages à +cause de la feste de la Vierge avant qu'ils reprissent leur travail, +L'aumosnier dressa l'autel dès les cinq heures du mattin et entendit +quelqu'un de confesse, et pendant ce temps les comis de la calle +disposoient pour le déjeuner des équipages. Je faisois donner à chacun +un grand verre d'eau-de-vie. Ils furent à deux pour en tirer d'une pièce +qui étoit en perce et ostèrent la chandelle de leur fanal contre toutes +nos déffences et aprochèrent cette lumière de la bonde de la dite pièce, +que par atraction, la lumière se communiniqua dans l'eau-de-vie et le +malheureux comis nomé Corbin, courut pour avoir de l'eau pour éteindre +le feu, au lieu de boucher la bonde de quelque nipes ou de s'assoir +dessus, et en peu la pièce défonssa et fit un bruit sourd, comme un coup +souterrain: J'étois proche l'aumosnier qui n'avoit que la chasuble à +mettre; nous fusmes épouvantées. Je courus pour m'informer et l'on cria +au feu et toute l'équipage émues se jettoient dans les chaloupes. Je ne +pouvois les obliger de rentrer; je pris un sabre et me jetay dans la +chaloupe et frappay dessus et j'en blessay plusieurs et fis prendre les +sceaux d'eau; mais le feu gagna en plusieurs endroits et dans les +cordages des mats, dont les vergues tombèrent à bas, et alors je me vis +entièrement abandonné de tous. Je m'exposay encore à tirer le sieur +Auber de sa chambre et ne peut se tenir debout; le feu l'embraza, et +avec bien de la paine, je gagné en avant du navire et courut sur le +beaupré où je trouvé une petite chaloupe d'une de nos prises, avec 6 de +nos hommes. Je me glissey le long d'une corde et ils me receurent, et je +les fis ramer droit en avant et nous n'étions à portée d'un pistolet, +que tous nos canons chargées et échauffées du feu tiroient des deux +bords, qui obligèrent ceux de la _Badinne_ de couper les câbles pour se +tirer des coups, et en mesme temps le feu prit à nos grandes poudres, +qui étoient en bonne quantité, et le vaisseau sauta en morceaux, avec un +bruit épouvantable, et il tomba sur les reins d'un des nostres dans +notre petite chaloupe une pièce de bois qui écrasa ce pauvre homme, et +sans sa rencontre nous aurions esté coulées au fonds; c'étoit une choze +épouvantable de voir des noirs et neigresses nager sur l'eau quoyque +plusieurs avoient les fers aux pieds, et les requiens en grand nombre +les dévoroient, nos chaloupes couroient de tous costés et en sauvèrent +environ une centaine, dont la plupart estoient endomagées par le feu, et +je me retiray au bord de la _Badinne_ presque tout nud, sans perruque ny +souliers, n'ayant que des calssons de thoile et la chemise, et des bas +de fil a étrier. Le capitaine avec lequel j'avois eu quelque froideur me +receut sans compassion, cependant il me fit donner la chambrette de son +segond. Et le chagrain s'étant emparé de moy je fus saisy d'une grosse +fièvre et mal de teste, et me survint une dissenterie lientérique, et +comme mon équipage partye sauvées dans ce navire et les noirs il falut +retrancher les vivres ayant un trajet de plus de quinze cents lieues à +faire avant de pouvoir recevoir aucun secours, lorsqu'on pesa tout le +biscuit et il s'en trouva pour deux mois à chacun quatre onces par jour +pour chaque homme, et d'abondant pour les officiers de la chambre à +chacun deux moyens verres de vin, qui étoit tourné à demy aigre et des +viandes de boeufs et lards corrompues, ce qui étoit très contraire à ma +dissenterie et fièvre continue. J'acheptay de quelques matelots huipt +testes d'ail, et dont j'en mettois trois à quatre gousses dans un petit +pot avec la moitié de ma ration d'eau avec deux onces de mon biscuit que +je faisois mitonner et y répandois une cuillerée de très méchante huile, +c'étoit en lieu de bouillon chaque jour; peut-on plus souffrir sans +mourir! Et en 50 jours dans cette traversée nous atrapasmes à Lisle de +Grenade, où je me fits débarquer avec un petit mousse pour me servir. Je +loué une petite loge sur le bord du port, et my reposois sur un matelas +très mince et dur allant des cinquante fois à la selle par jour, jettant +le sanc et du puts. Mr De Bouloc étoit gouverneur et Mr Gilbert, +lieutenant de Roy, qui ne donnoient aucun secours. Mais un Père Capucin, +nommé le Père Jean-Marie qui servoit de curé m'asista de quelques poules +et d'oeufs et de ces visites dont je luy ay eu obligation. + +Un mois après arriva aussy nos deux autres navires, que nous avions +laissés à la coste de Guinées. Je présentay une requeste à tous les +capitaines et au gouverneur de m'octroyer le comandement de notre prise +l'_Archiduc_ avec un ou deux de mes officiers pour nous faire gagner des +gages pour nous récupérer d'une partie de nos malheurs: et nous fusmes +refusées, disant que ce seroit faire affront de destituer le lieutenant +qu'ils y avoient pozé, et qui n'avoit d'expérience que de deux voyages +sur mer. Après ce refus, je demandey le commandement de nostre autre +prise, le brigandin portuguais qui étoit tout désagrée de maneuvres et +voilles uzées, faisant mesme une voye d'eau, affin de me conduire dessus +à Sainct-Domingue y trouver Mr Deslandes, Intendant et Directeur pour +luy rendre compte du malheur arivé et me procurer passage pour France, +et ils aimoient mieux abandonner le dit Brigantin dans le port dont le +Gouverneur voulut en profiter et le disoient incapable de pouvoir +naviger, mais comme le sieur Griel mon lieutenant et moy protestasmes +que nous nous obligions de le conduire à Sainct-Domingue, où il seroit +vendu au profit de la compagnie on ne peut plus nous le refuser. Et dans +cet intervale ariva Mr Guérin, nepveu de Mr Saupin, avec un vaisseau du +Roy de 52 canons qui venoit de prendre le fort de Sarelione en Guinée +sur les Anglois, et il eut compassion de mon pitoyable état, et m'offrit +le passage et sa table. Mais comme il ne devoit sitôt faire son retour +en France et devoit aller à Cartagesme et ailleurs, je le remerciay et +le priay de m'assister de quoy réquiper mon brigantin, ce qu'il fit +obligeamment, et il m'envoya un matelas et traversain et une courte +pointe, et il me presta cent cinquante piastres que depuis je luy ay +rendues avec bien des remerciements. + +Enfin après deux mois de séjour à nos trois vaisseaux et s'estre bien +rafreschis et repris des vivres d'eux, savoir: le _Marin_ et +l'_Archiduc_ suivirent leur destination pour Laguaire coste Espagnole. +La _Badinne_ qui avoit embarqué mes officiers et équipages et les +capitaines de nos prises, faisant la route pour Cartagesne, fut +nuitamment s'échouer à toutes voilles sur un banc de rochers où tous +périrent excepté le capitaine Sr Frondat, et 7 à 8 hommes qui +s'échapèrent dans un canot sur une ille voisine inhabitée où ils n'y +trouvèrent que quelques lézards et tortues qu'ils faisoient cuire au +soleil, et un bateau de Cartagesne les sauva par hazard. Le _Faucon_ fut +très heureusement à Portobello, et y avoit quelques de mes gens. + +Le Sieur Griel et Vattier mon nepveu avec dix de nos matelots +caresnèrent notre brigandin, étanchèrent sa voye d'eau. Nous le +réquipasmes de notre mieux et de mon argent nous le ravitaillasmes et +nous partismes de la Grenade (avril 1705) et en huipt jours nous +arrivasmes au Cap François de Saint-Domingue, où je présentay mon +rapport que j'avois fait devant le juge de la Grenade, vérifié des +écrivains du Roy de notre Escadre, présenté à M. Fontaine Directeur, +ainssy luy remit le Brigantin qu'il fit vendre neuf mil livres, et Mr +Fontaine me dits qu'il me faloit aler trouver Mr Deslandes, Intendant et +Directeur général, qui demeuroit au Leogane à 70 lieux par terre pour +luy présenter mon raport et justifications. Et ne se trouvant pas de +navire pour aler au Leogane, quoyque toujours dans l'infirmité de ma +maladie, j'achepté un cheval pour me porter par terre et louay un nègre +pour me conduire et porter des vivres, car il n'y a pas de maisons ny ou +coucher que dans les bois jusqu'à Artibonnite, à 20 lieux de Leogane, où +j'arivey la 5e journée et n'en pouvant plus, et un habitant charitable, +nommé Mr Rossignol, que j'avois connu il y avoit près de 30 ans fort à +son aise à L'ille de Sainct-Cristofe fut dépouillé de tous ses biens par +les Anglois et s'est venu établir en ce lieu, et m'y a retenu 4 jours à +me procurer tous les soulagements qu'il peut et renvoya mon nègre +conducteur pour m'épargner et m'en donna un autre pour me conduire au +Leogane où j'arrivey sur la fin d'apvril chez M. Deslandes Intendant, +lequel me receut d'un air froid, me disant bien compatir à mes paines et +misères que j'ay soufertes et à soufrir sur ce que j'avois bien des +ennemis à combatre qu'une aussy grande compagnie, et que des gens de mon +équipage avoient bien fait de mauvaises déclarations contre moy, je luy +présentay mon raport et luy demandey sa protection. Il me dits de le +garder pour mes justifications lorsque je serais en France, et qu'il me +nuiroit plus en voulant servir veu que la compagnie a esté toujours +persuadé qu'il étoit de mes amis et que sans paroistre pour moy, il me +rendra des meilleurs services et par ses amis. Il me fit donner une +chambre chez luy et un petit nègre pour me servir et ordonna à son +maître d'hostel d'avoir soin de moy et que rien ne me manquats. Le +chagrain s'empara de mon esprit et je retombay plus mal que cy-devant. +Et bien un mois après M. Duquesnot, Procureur général du consseil, étoit +venu voir M. l'Intendant, et puis demanda à me voir, et il me fit bien +des amittiez me conssolant sur mes malheurs et m'offrant de l'argent et +des services, et me pria d'aller demeurer chez luy jusqu'à l'ocasion de +pouvoir m'embarquer pour France, disant que l'air étoit meilleur chez +luy et que Mr l'Intendant n'ayant pas de femme, je n'étois pas bien +soigné et que Madame son épouse avoit tous les soins possible, et en fut +dire autant à M. l'Intendant lequel consentit que j'alat chez Mr +Duquesnot, et fit disposer son carosse pour my porter. Et effectivement +la bonne dame Duquesnot eut de grandes atentions pour me soulager et +plus d'un mois après ariva un vaisseau du Roy de 50 canons nomé le +_François_ commandé par Mr De Corbon-Blenac[232], qui m'avoit promis mon +passage, mais ma maladie redoubla, que lorsqu'il étoit prêt à partir +pour France je receu mes derniers sacrements. Et ayant fait mon +testament, et puis je tombay dans une létargie pendant plus de six +heures et sans aucune connoissance, ny pouls ny mouvement de vie. L'on +me posa une glace sur la bouche sans y apercevoir d'aleine, et pour plus +de seureté le chirurgien m'ouvrit la veine au pied dont il n'en sorty +aucun sang. L'on me creut mort et l'on l'envoya dire à Mr l'Intendant, +qui le manda dans ces lettres à Mr De Pontchartrain par le vaisseau le +_François_ qui partoit pour France. L'on demande le carosse de mon dit +S. Intendant pour porter mon corps à l'église de l'Ester, à une bonne +lieux du logis et où l'on avoit fait creuser ma fosse. L'on m'avoit +jetté en bas du lit dans la place et l'on m'enssevelissoit que c'estoit +presque finy, lorsqu'un débordement du cerveau me débonda par le nez par +un éternüement jetant et par la bouche un sang noir et pourry. L'on +s'écria en disant: «Il n'est pas mort.» L'on me décousit et délia +aussytots, et l'on me remit sur un matelat, où l'on s'aperceut que mon +pied saignoit et qu'on n'y avoit pas mis de ligature. Madame Duquesnot +fit venir du vin qu'on verssa dans un bassin d'argent et trempa son +mouchoir avec une dentelle et m'essuya le nez et la bouche m'arosant les +tempes. Mes yeux s'ouvrirent, revenant de mon entousiasme[233] je revins +en connoissance, et l'on me fit prendre un cordial et du bouillon qui me +fortifièrent, et l'on me fit le récit de tout ce contenu, et puis Mr +l'Intendant eut la bonté de me venir voir et m'encourager ainsy que +beaucoup d'honnestes gens, mais j'étois dans des grandes faiblesses. Et +les Pères de la Charité de Sainct-Jean de Dieu m'étant venus voir me +sollicitèrent d'aller chez eux y demeurer. Et voyant que j'y avois +répugnance ils me représentèrent que tous les officiers du Roy qui +étoient malades n'en faisoient aucunes dificultées, ce qui m'engagea d'y +aller. Et effectivement leurs bons traitements et bons soins me +rétablirent mes forces, à la diarée prêt, dont ils ne peurent me +garantir non plus que d'une fièvre lente. Mais cependant au bout de deux +mois je me trouvois en un état de pouvoir m'exposer de repasser en +France à la première ocasion. + +Et il survint chez les bons religieux de la Charité un nomé Rouleau, +marchand et intéressé sur un navire de trente canons nomé le _Duc de +Bretagne_, de Bourdeaux, lequel sieur Rouleau disna avec ces bons Pères +et moy. Et il nous comptoit son chagrain qu'il voyoit un voyage ruineux +pour luy et sa société, que la plupart de ces vins s'estoient gastées et +qu'il luy restoit encore bien des effects en balots de thoile blanchies +dont il ne pouvoit avoir débit. Je pris la parolle: «Vous voyez que ces +marchandises ne sont que peu de débit. Je say ou vous pourriez vous en +deffaire avec advantage.» Et il ouvrit les yeux. Je luy dits. «Il vous +faudroit aler à la Havane Isle Espagnolle, à 150 lieux d'icy, où j'ay un +bon amy et parent qui est directeur de la compagnie de Lassiento et +commissaire de marine pour le Roy, et il nets pas permis aux navires +françois d'y négossier mais bien d'y relascher au cas de nécessitées, et +pour y parvenir il faudra faire une voye d'eau au navire lorsque que +l'on sera prets du port et faire bien pomper lorsque les officiers du +port viendront avec une chaloupe visiter ce qui vous engage de venir. +Vous demanderez le secours de pouvoir entrer pour étancher votre navire +et estant entrées vous ne manquerez de vous deffaire de tout ce qui vous +reste.» Il trouva l'advis si bon qu'il partit sur champ et fut +l'annoncer à son capitaine nomé Javelot, et le lendemain tous deux me +vindre trouver et me dire que puisque je devois m'en retourner en France +que j'acceptasse mon passage sur les vaisseaux et qu'ils me donneroient +leurs tables et un lit dans leur chambre et que n'avois que faire de +provisions et que j'avois comme eux le tout grastis et qu'ils +partiroient aussitots que je le voudrois. Je leurs dis de s'aprester et +qu'il me faloit bien une huitaine pour aler remercier et prendre congé +de plusieurs honnestes gens auxquels j'avois bien des obligations, et +ils dirent: «Nous serons tous prets pour ce mesme temps.» Je fus chez M. +l'intendant luy communiquer la choze et le prier de m'estre favorable, +lequel me dits: «Je viens de recevoir des lettres de M. Miton, intendant +de la Martinique, lequel me mande que sept à huit hommes de votre +équipage luy ont fait des plaintes criantes contre vous, et +particulièrement votre aumonier et un pilote de votre pays, lesquels ont +suscité les autres contre vous que, dans l'incendie de votre navire vous +vous sauvastes le premier et emportastes une malle où il y avoit plus de +cinquante livres de poudre d'or. Et qu'étant à l'isle Grenade vous +n'avez daigné les secourir d'aliments ny d'habits.» Je répondits à Mr +l'intendant qu'il pouvoit connoistre par le raport la fausseté et malice +de ces gens là, que l'aumosnier avoit ce venin contre moy depuis que je +leurs mis aux arets pour ces mauvais déportemens en blasphêmes et avec +nos négresses; que ce pillote je l'avois fait capitaine d'une prise dont +il falut le déposséder par ces friponneries avérées, et que m'étant +sauvé le dernier et par dessus le beaupré en chemise et calsons, il +n'étoit pas probable que j'eus rien sauvé non plus que cette quantité +d'or, puisque en toute la coste de Juida il n'y en a aucunement. Et sur +ces articles il me dits: «Je vois bien des malices qui vous seront +advantageuses, car Mr Miton me marque que les autres n'ont voulu signer +disant n'avoir connoissance que de ne les avoir voulu norir à la Grenade +au cabaret; leurs ayant dit d'aller à bord des vaisseaux de la +compagnie.» Je dits: «Monsieur, je sorts du tombeau, et j'ay eu le temps +de pensser à ma dernière fin; j'ay fait mon testament qui ets chez le +greffier, je n'y aurois obmis de marquer mes volontés comme je les ay +faites sy j'avois eu quelque mouvant à disposer; j'y ay marqué ceux de +quy j'ay emprunté pour que mon épouze leurs rende. Obligez-moy en grâce +d'en faire tirer un extrait et de l'envoyer à la compagnie et vous me +soulagerez mon innocence et justification.» Et il me le promit en +m'embrassant tendrement, et me dits: «Vous aurez fort à combattre envers +tant de testes qui se laisse éprendre sur des raports faux ou vrais +lorsqu'il s'agit d'intérests.» Je luy dits: «Dieu est juste et que sa +volonté sois faite.» Puis il me dits: «La compagnie a fait des pertes +très considérables. Voilà mon vaisseau péry qui étoit d'importance puis +la _Badinne_ et l'_Archiduc_ qu'on avoit richement chargé pour France +que les Anglois ont repris. Le _Marin_ est condamné incapable de +retourner. L'_Hermionne_ qui m'at apporté a aussy péri. Il nets resté +que le _Faucon_.» Je luy dits que j'avois apris que tous ceux qui font +comerce des nègres ne profitent jamais, et que cest mon malheur d'y +avoir entré, je pris congé. + +Je fut adverty par Mr Rouleau de me rendre au Petit Goüave où étoit le +vaisseau à 14 lieux de Leogane. J'y fut et fut reçeu par Mr de +Choupède-Salampart[234], lieutenant de vaisseau et lieutenant du Roy au +Petit Goüave où je fus 5 jours. Un marchand de Nantes nomé Le François, +habitant en ce quartier, me proposa de recevoir de luy deux balots de +thoile dont il ne pouvoit se deffaire et me pria de luy en procurer la +vente lorsque je seray à la Havane et qu'il les metoit sur le prix du +premier achapt, et qu'après avoir son principal il me donnoit la moitié +du profit, et que ce qui luy reviendra je le délivrerois à ces amis dont +il m'avoit donné le mémoire. Je demandey la permission de les embarquer +à Mr Rouleau et capitaine Javelot qui me le permirent gratis, et nous +partismes du Petit Goüave pour passer au sud de l'isle de Cuba, où deux +jours après au grand matin étant éloignés de plus de 4 lieux de terre +nous nous trouvasmes engagés dans rochers qu'on nomme Cayes presque à +fleur d'eau et d'une ou deux brasses en dessoubs que nous creusmes ne +pouvoir échapper de vies, mais notre capitaine en segond nomée Ozée +Baudouin monta au haut du grand mât et commandoit avec dextérité au +timonier tantots tribord et puis babord et puis droit, comme cela il +nous faisoit passer quelquefois entre quelques de ces cayes qu'il n'y +avoit qu'un peut plus que la grosseur de notre navire, pendant une heure +et demye et plus de 3 lieux de ce mauvois passage que les cheveux en +dressoient à la teste, et heureusement nous échapasmes, et les fièvres +me quittèrent pendant plus d'un mois, dont j'en atribué la cause à la +frayeur du péril ou nous fusmes exposés. Le 13e décembre 1705, nous +arivasmes devant le port de la Havane, Mr Rouleau s'embarqua dans le +canot pour aler demander la permission d'entrer pour étancher l'eau que +faisoit son navire, et je luy donnay une lettre pour Mr Jonchées où je +luy donnois advis de notre manège, et que sy l'on refusoit l'entrée à +nostre vaisseau qu'il couroit risque de couler au fonds, et que tout au +moins il obtienne la permission de me débarquer pour pouvoir rétablir ma +santé, et il mena le sieur Rouleau chez le gouverneur et les magistrats, +lisant et interprétant ma lettre comme il l'entendoit. L'on fit quelques +difficultés sur ce qu'il nets pas permis de recevoir aucuns navires +étrangers excepté ceux de la Royale compagnie de Lassiento, mais comme +étant commissaire du Roy il leur protesta que s'il arivoit du mal à ce +navire qu'il en écriroit aux deux Roys de France et d'Espagne, ce qui +les intimida et accordèrent l'entrée, et nous envoyèrent une chaloupe +avec deux officiers pour visiter notre navire savoir s'il faisoit de +l'eau comme nous le disions, et dès lors que nous aperceumes cette +chaloupe venir ayant un pavillon Espagnol nous fismes un trou et +laissasmes entrer l'eau, et l'on faisoit jouer les deux pompes, et nos +gens contrefoisoient estre bien fatigués, et l'on nous dits d'entrer. Et +Mr Jonchée vint au-devant de nous dans son canot couvert d'une tente +pour m'amener chez luy et advertit le capitaine Javelot comme il devoit +se comporter, et le navire entra toujours jouant les pompes et avec +empressement l'on demanda un magasin à louer pour y débarquer ce qui +étoit dans le navire afin de pouvoir trouver son eau, et l'on enfonssa +dedans des futailles vides toutes les marchandises que l'on porta dans +le dit magasin parmi les futailles des vivres. Et après quoy le navire +ne faisoit plus d'eau dont on marqua bien de la joye par les pavillons, +et nuitamment on enleva toutes les marchandises chez les achepteurs et +elles furent vendues advantageusement et dont Mr Javelot et Rouleau se +contentoient de m'en remercier sur mes bons conseils et furent dix à +douze jours sans me voir ny me témoigner d'autres reconnaissances dont +Mr Jonchée me dits: «Monsieur, je n'ai fait ces choses qu'à votre seule +considération et vous avez procuré un grand bonheur à ces gens là qui +seroient ruinées sans vous. Je vois que ce sont des ingrats et qui vous +fuye, mais je veux qu'il vous en revienne tout au moins plus de deux +cents pistoles et vous méritez bien plus.» Je le priay de ne leur en pas +parler, et il répondit: «Cest une bagatelle pour eux. Ce sont des +vilains, sans vous ils auroient reporté ces marchandises en France, et +je leur en ai procuré la décharge et la vente où ils ont profité de plus +de 120 pour cent de leur adveu. Laissées moy faire, me dit-il, parbleu, +vous estes ruiné de votre voyage et de votre peu de santé, vous vous +estes endepté, hé! combien vous en a-t-il couté pour vous rendre à Paris +chez vous? Laissées les venir, je les veray.» Enfin ils se disposoient +pour partir et il ariva deux vaisseaux du Roy pour la compagnie de la +Siento, ayant chaque 50 canons commadées par Mr de Vaulezard et Leroux, +officiers de la marinne, puis une frégatte de 24 canons par le sieur +Cosny, tous les trois capitaines bien de mes amis qui compatissoient à +mes malheurs, et m'offraient leurs bourses. Et Mr Rouleau vint trouver +Mr Jonchée le prier qu'un de ses commis travaillats à lever leurs +expéditions pour partir pour France. Mr Jonchée leurs dits: «Rien ne +vous presse, et je ne vous laisseray partir qu'avec ces trois navires +lorsque je les aurey espédiez, car sy malheureusement vous estes pris au +sortir d'icy où sont toujours des navires de guerre anglois, votre +équipage ne manqueroit de dire aux ennemis que ces trois navires sont +icy et les atendrois au débarquement, cela est trop de conséquence et +j'en serois blasmé des deux cours. Et je trouverais une bonne occasion à +vous dédommager de votre retardement par un bon fret que je vous +donnerois en chargeant vostre navire, mais vous estes des mengeurs de +lard puant et des vilains qui ne meritez pas mes atentions. Ne me +devez-vous la commission d'avoir vendu si bien vos effects et vous ne +m'en parlez pas. Ne la devriez-vous pas à tout autre et auroit-il peu y +réussir? Vous me prenez donc pour votre valet. Et vous estes sy vilains +de ne pas reconnoistre les advis salutaires de mon pauvre parent qui a +tout perdu et qui est infirme, et qu'à sa seule considération je vous ay +rendu d'aussi bons services.» Les capitaines du Roy y etoient présents +lesquels dirent qu'effectivement ils estoient des ingrats et que du +moins ils auraient deub me présenter mil piastres. Et Mr Jonchée dits: +«Il m'a prié de ne rien demander»,--parlant de moy--«mais je suis +piqué.» Là dessus Rouleau et Javelot dits: «Il est vray que nous avons +manqué en luy et en nous, vostre commission vous est légitimement deub +et à Mr Doublet nous luy donnons 500 piastres.» Mr de Vaulezard et Le +Roux dirent: «Cest trop peu.» Mais M. Jonchée dits: «Cest assées, car +mesme il ne vouloit pas que j'en parlats.» Et sur cela M. Jonchée leur +dits: «Alées préparer votre navire pour recevoir des poches de tabac en +poudre et cela vous produira un fret de plus de 40,000 livres et +partirez dans un mois avec ces messieurs que je vais expédier en mesme +temps.» + +1706. Et il fallut caresner le vaisseau La _Renomée_ comandé par Mr Le +Roux, et l'on avoit pozé des sentinelles Espagnols sur le quay près de +ce vaisseau pour garder qu'on ne débarque pas des marchandizes, parmy +les agréez du dit vaisseau, et un sentinelle s'aviza mal a propos de +repousser du bout de son fusil un enseigne de la _Renomée_ nomé Mr +Langlois, qui se sentant mal à propos frapé tira son épée et culbutta le +sentinelle sur le careau, ce qui causa une révolte entre nos gens et +ceux de la ville qui s'assembloient en grand nombre en armes criant: +«Tue, tue les François.» Et le gouverneur du chasteau très imprudent fit +tirer un coup de canon et soner le tocssain pour alarme et s'enferma +avec sa garnison, que c'étoit un désordre dans la ville où autant de nos +matelots qu'ils rencontroient autant de tuées. Et Mr Jonchée fut manqué +de deux coups de fusil alant pour apaizer le tumulte, et sa maison où +j'étois fut incontinent investie. Je fit fermer et baricader la porte de +la rue et fit faire un retranchement en dedans de tous les bois d'un +buscher pour en empescher l'entrée dans la basse cour voyant qu'ils +enfonssoient la porte à coups de haches. Je fits dresser quatre périers +en batterye et bien chargés à mitraille batant à la porte au cas qu'il +eusse ouverte pour en tuer une partye. Et il y avoit une grande galerie +en dedans autour du logis où il y avoit deux escaliers que j'avois +pourvus au haut d'une quantité de grosses pierres pour jetter au besoin +et j'enfoncey la porte du cabinet de Mr Jonchées pour y prendre des +menues armes, poudres et munitions. Le cuisinier s'étoit muni de ses +broches à rotir et les Espagnols ayant aperceu nos préparatifs par un +trou qu'ils avoient faits à la grande porte se retapirent. Le contrôleur +de la compagnie nomé Mr Galeux, fut sy effrayé quand je luy présentay +deux pistolets pour nous défendre, qu'il ne fut par maistre de son +ventre, qu'il gasta toutes ses culottes et nous penssa empoisonner. Un +enseigne de Mr Vaulezard dont je tairay le nom à cauze qu'il est +gentilhomme et fils d'un brave capitaine des vaissaux du Roy en fit +autant que le controlleur, et se cacha soubs le lit de Mr Jonchée et une +flandrine nomée dame Catherine, économe de la maison, prits les deux +pistolets et me dits. «Monsieur je ne vous abandonneray pas. Il faut +deffendre notre vie.» Elle vint avec moy bien à temps sur la terasse +dont j'aperceut quatre échelles contre la muraille et des hommes qui y +montoient pour piller le trésor de la compagnie qui estoit à costé, elle +et moy renversasmes une des échelles avec les gens qui y estoient et ils +abandonnèrent les deux autres que nous atirasmes avec agilité sur la +terasse et les jetasmes dans nostre basse cour malgré plus de vingt +mousquetades et des cailloux qui nous furent tirées. Je futs dans un +balcon donnant sur la rüe au-dessus de la grande porte et criay en +langue Espagnolle: «Messieurs, que voulez-vous? et que nous vous avons +fait.» Un coup de mousquet partit et la balle perça le bord de mon +chapeau, et on me cria: «Ouvre la porte; nous te le dirons.» Je fits +deffensse à Caterine de tirer sur aucuns pour ne les pas iriter +davantage, mais je leurs dits; «Ouvrez la porte et vous verrez comme +nous vous recevrons.» Et dans le moment j'aperceut le gouverneur à la +teste d'une trentaine de soldats, et Don Leaureano Dastorès qui venoit +gouverneur de Chaillacola, et Mr Jonchée tout ensanglanté qu'ils +amenoient tous d'un visage guay et me dirent d'ouvrir la porte et +faisoient évader tous les assiégeants. Je fus faire ouvrir la porte et +fus embrassé de tous et postèrent corps de garde soubs notre grande +porte en disant: «Vous estes par votre vigilance en vie et seureté.» Et +admirèrent les précautions que j'avois prise pour résister. Je demandé à +Mr Jonchée ou il étoit blessé voyant autant de sang sur son habit, et il +me dits. «Cest qu'ils ont asasiné un malheureux jeune homme entre mes +bras et ils m'ont manqué par deux fois de coups de mousquets. Et je vous +prie que Catherinne nous fasse donner à disner, car je meurs de +faim.»--«J'en suis comme vous, luy dis-je et on a pas fait de feu à la +cuisine, mangeons du pain et buvons du vin et ce soir nous souperons +mieux. Mais votre controlleur et l'ensseigne de Vaulezard sont sy saouls +que le premier a défonscé sa culotte, et on crève auprès de luy de sa +bonne odeur; l'autre est couché dessoubs votre lit.» Mr Jonchée prit le +sérieux et dit: «Parbleu! cest bien mal se comporter dans une pareille +ocasion.» Et les fut trouver croyant les gronder, mais ils luy firent +adveu de la faiblesse de nature qui les avoit maitrizées, puis ils vint +me dire: «Pardié, vous me l'avez donnée belle; j'alois les gronder, mais +ils m'ont fait pitié et mon dit que vous estes un intrépide.» Je dis: +«Ils n'en ont pas veu la moitié, songées à fermer votre cabinet que j'ay +forcé la porte pour avoir des armes et munissions.» Et il m'embrassa +très tendrement, et nous eumes trente deux hommes massacrés et 7 à 8 +bien blessés, sans que nos pauvres gens fissent résistance, et il est +certain que sy cela avait duré encore un quart d'heure que M. de +Vaulezard avoit disposé les quatre vaisseaux à canoner la ville et +chasteaux et les auroient bouleversées, ce qui auroit cauzé de +fascheuses suites et un grand domage, étant une très jolie ville et le +plus beau port et plus comode qu'il y aye, je puis dire, au monde. + +Le six février ensuivaant entra en ce port cinq vaisseaux du Roy partye +de l'escadre de Mr d'Hiberville[235] dont cette partye étoit comandée +par le frère de mon dit sieur d'Hiberville nomé Mr de Sérigy[236], +lesquels revenoient d'avoir fait descente et pillé sur les Anglois les +isles de Nieve et Antigue et prirent le prétexte de relascher à la +Havane pour y racomoder leurs vaisseaux et y vendirent à la sourdine +pour plus d'un 1/2 million de piastres de leurs pillages et s'en alèrent +ensuite en France avant nous. Les deux balots que m'avoit confiées Mr le +François au Petit-Goave me produirent, pour ma moitié du profit, 427 +piastres et à luy autant avec son capital que j'ay bien payé en France +au sieur Pomenié suivant l'ordre que j'en avois, et avec les 500 +piastres des sieurs Rouleau et Javelot cela me fit un grand plaisir, et +nous partismes ensemble 4 navires soubs le commandement de Mr de +Vaulezard[237] dans le vaisseau l'_Indien_ et il me fit rembarquer avec +luy où il m'a traité comme luy mesme. + +Nostre départ fut au 10e mars 1706 et avons esté trente huit jours à +nous rendre à Chef de Boys, rade de la Rochelle, sans mauvaise rencontre +que au dehors des pertuis nous rencontrasmes trois navires de guerre +anglois qui nous vouloient taster nos forces. Mais nous fismes figure +d'aler à eux et ils se retirèrent. Je débarqué à la Rochelle le 19 may +et y fut quatre jours pour obtenir une place au carosse de Paris. Je +m'étois chargé du soin d'y faire voiturer une grande cage où étoit 50 +perdrix de la Havanne qui ont la teste bleue et les yeux bordées d'un +grand cercle rouge et devant leur poitrail un émail noir et blanc, et +aussy une autre cage remplie de petits oizeaux curieux nomées +maryposa[238] et azulettes que Mr Jonchée envoyoit à son Altesse, Mr le +comte de Briosne, fils aisné de Mr d'Armagnac, grand écuyer et en +survivance[239]. Et étant arrivé à Paris, je me fit porter avec les +cages à l'hostel d'Armagnac, où je fus bien receut de son Altesse qui +étoit avec Madame la comtesse d'Arcos[240] favorite de Mr l'Electeur de +Bavière qui eut sa part des petits oizeaux. + +Je présentay à son Altesse les lettres de Mr Jonchées, où j'étois +recomandé à l'honneur de sa protection pour me présenter à M. de +Pontchartrain dont je craignois l'abord, sur ce qu'on l'avoit à faux +informé contre moy, et lorsque ce prince eut leu ces lettres il me dits: +«Reposées-vous». Et me fit servir proprement à manger, car il avoit +disné et me dits: «Dans deux jours je vous meneray à Versailles et vous +présenteray au Ministre». Madame d'Arcos luy demanda pourquoy, il luy +dits le subjet et elle le pria de m'y servir. Il me demanda où j'avois +laissé mes hardes, je luy dits: «Mon prince, elle ne consiste que dans +une petite malle que j'ay laissée au carosse». Et il l'envoya quérir et +la fit porter dans une de ses chambres, où il me dit d'y rester pour +aler à Versailles avec luy. Et au bout de deux jours il m'y mena dans +son carosse quoyque j'étois très mal habillé. Il fut droit descendre au +pied de l'escalier du Ministre et m'ayant introduit dans l'antichambre, +il entra au cabinet et parla bien une demie heure à Mr de Pont Chartrain +et luy représenta mon malheur et innocence que Mr Jonchée luy avoit +marquées et l'on me fit entrer. Et le ministre comença par dire: «Quoy, +vous voilà! Mr Deslandes m'a écrit il y a plus de six mois que vous +étiez enterré à Lester». «Il l'a creu, Monseigneur, puisqu'il presta son +carosse pour porter mon cadavre étant déjà enssevely».--«Et coment +avez-vous échapé?»--«Par un débordement du cerveau qui fit connoistre +que j'avois encore vie après six heures d'une léthargie, et l'on me +débarrassa du cercueil, puis le sang paru à la veine de mon pied qui +n'avoit pas esté lié, et peu à peu j'ay repris le peu de forces que +Votre Grandeur me voit». Il se mit à rire et dits: «Elles ne sont pas +grandes; taschez à vous rétablir. Cependant vous avez de grands ennemis +qui m'ont fait écrire par Mr Miton[241] bien des choses contre vous». Je +dits: «Monseigneur, vous avez tous les jours des exemples que dans les +malheurs les chefs sont chargés et accablés par des mécontents qu'on a +reprimés dans leurs fautes et que l'on a chastiées, et trouvent les +occasions de se venger par des faussetez.» Il dits: «Cela arive fort +souvent: tranquilisez-vous, et pensées à vous restablir.» Et je prits +congé et Mr de Briosne me ramena chez luy au pavillon de la grande +écurye, et fut chez le Roy. Et il ne revint que sur les deux heures pour +disner, et comme j'étois faible ne pouvant atendre sy tard, j'avois +mangé. Il me dits d'aler disner avec luy, je le remerciay et luy dits +estre pourvu et qu'il me permis d'aler à Paris voir Mrs les directeurs +de la compagnie, et auprès desquels je prévoyois avoir autant besoin de +l'honneur de sa protection qu'en celle du Ministre, et qu'ils le +pouvoient faire changer de sentiments, et il me dits: «Alées et ne +manquez de m'informer de tout ce qui pourra vous arriver.» Je le +remerciay humblement de ces grandes bontées, et fut louer une chaise +pour me porter à Paris, et le lendemain je fus trouver Mr Pasquier, +directeur général, qui me receut froidement et doucement car c'est un +bon et honneste homme. Il me montra les dépositions que l'on luy avoit +envoyées contre moy. Je luy dits que je venois d'estre hier présenté au +Ministre qui m'en dits à peu près autant et m'avoit dit de penser à +restablir ma santé, mais ce qui me surpris le plus cets les fausses +déclarations qu'avoit données un homme de mon pays et auquel j'avois +cherché à faire plaisir à son advancement et mesme qui n'étoit présent +lorsque le malheur de l'incendie arriva et m'ayant creu mort par le +bruit qui en courut disoit que j'étois heureux dans notre ville que +d'avoir finy mes jours, et que sy j'en étois revenu que j'aurois mal +finy, et plusieurs calomnies, et je ne fut pas sitot revenu au pays +qu'il vint m'en témoigner sa joie avec bien des honnestetez. Ce que cest +que le monde! + +Mr Pasquier m'envoyoit chez Mr de Salabery[242] et Mr de Fontanieu qui +présidoient dans cette compagnie, l'un pour le Roy et l'autre pour le +Roy d'Espagne. J'y alois de cinq à six fois sans les pouvoir parler et +cela me fatiguoit et causoit du chagrain et dépense. Mr et Madame Du +Casse eurent la bonté de les parler de moy, et ils dirent que puisque le +ministre m'avoit renvoyé de la sorte que j'euts à me tranquiliser et ne +m'inquiéteroient pas, ayant reconneu bien de la passion et faussetez +dans les dépositions. Et un nommé Paupin qui étoit intéressé dans cette +compagnie qui avoit esté toujours de mes amis ayant creu comme mes +ennemis luy avoient raporté que j'avois sauvé bien de l'or, et quant je +le fus voir il me receut d'un aizé me faisant seoir proche de luy, il me +disoit en riant: «Quoyque vous ayez bien sauvé de l'or, comme j'en suis +bien informé, il auroit aussy bien péry qu'autre chose, et il vous est +bien acquis. Vous savez que j'ay épousé une demoiselle proche parente de +Monseigneur de Pont Chartrain, mais autre bien que de la protection il +faut que vous luy donniez huipt à dix livres de poudre d'or. Et elle +vous mettra à l'abry de tout. Croyez-moy et ne me déguisez pas.» Sy +homme fut jamais surpris à ces discours ce fut moy, et demeuray tout +étonné, puis me prenant la main, disant: «Ouy, ouy, mon capitaine, et +mon amy, il faut que vous donniez cela à Madame où cest fait de vous; je +say ce qui s'ets passé et qu'il n'y aye que nous eux qui sache cet +affaire.» Je fut sy surpris encore une fois qu'à peine je fut à mon +auberge que j'en tombay rudement malade de chagrain. Ma dissenterye et +la fièvre me radoubla et ensuite une fluxion sur la poitrine, et une +fièvre continue avec redoublement, et dans une auberge, à un 4e étage, +ayant une garde 35 sols par jour qui avoit plus de soing de prendre mes +bouillons qu'à me les donner. Je fus visité par Mr Duhangar, médecin de +Mr le premier Président du Harlay, lequel me fit saigner huipt fois et +me réduit à une tisanne et bouillons au poulet pendant trois semaines et +j'écrits à mon épouse de venir me voir pour la dernière fois. Elle vint +en poste dans une chaize en un jour et demy, me consola et avec ces bons +soins elle m'aida à me rétablir et mon médecin m'ordonna de changer de +demeure pour estre à portée de prendre du lait d'anesse. Et je futs dans +l'ille de St-Louis, chez Mr et Madame Léger, bon marchand de vin et bon +amy ainsy que son épouze. Enfin je me rétablit, mais toujours l'esprit +très préoccupé de ce Mr Paupin et d'estre dégagé des poursuites de la +compagnie que je fus trouver à un jour de leurs assemblées au grand +bureau, et ils me dirent tous: «Alées chez vous et ne vous inquiétez +pas; nous sommes bien informées et ne vous demandons rien. Le Ministre +nous a dit de vous en assurer», mais Paupin qui étoit un tonnelier de +profession qui avoit fait une grosse fortune dans l'arcenail de Brest, +et que pour apaiser l'erreur de ces comptes épouza la demoiselle parente +du Seigneur, il dit comme je sortois: «Je ne le tiens pas quitte, moy, +pour mon intérets.» Et l'on me dits: «Alées, alées mon bon homme, chez +vous et ne le craignez pas.» Et nous partismes dans une chaize à deux et +futs chez moy jusqu'au mois de juin 1707. + +Mr Morel du Mein Président à la cour des Aides, et beau-frère de Mr de +Salaber, m'écrivit une lettre que sy je me sentois bien rétably que +j'eus à aller le trouver et qu'il me proposeroit le commandement d'un +bon vaisseau pour un voyage qui me feroit oublier mes peines du +précédent. Je party trois jours après luy avoir fait une réponce, et que +j'alois le trouver, et il me proposa que sy je pouvois partir dans huit +à dix jours par la diligence de Lion pour me rendre à Marseille qu'il +m'y feroit comander un bon vaisseau de quarante canons pour le voyage de +la mer du Sud. Je luy demandey 15 jours pour mettre chez moy mes +affaires en état, et sy je finissois plutots que je me rendrois chez luy +pour recevoir ses ordres. Et l'envie de faire un sy beau voyage me fit +cacher une fièvre lente que je couvois sans me plaindre à mon épouse. Le +14 juillet je m'étois rendu chez Mr Morel qui me donna seulement une +lettre pour la délivrer à Mr Jean-Baptiste Bruny et qui devoit armer le +vaisseau en question, et la diligence partoit le 15 et heureusement j'y +trouvay une place vacante et arivey à Marseille le 23e juillet, où je +fus bien receu et commenssay à faire radouber le vaisseau le _Levrier_ +depuis fut nomé le _St-Jean-Baptiste_. + +Et pendant que j'étois à cette occupation, l'armée navalle d'Angleterre +vint prendre les illes d'Hières proche de Toulon, où ils atendirent +d'avoir les nouvelles que Mr le duc de Savoie euts fait passer son armée +le passage du Var[243] pour assiéger par terre la ville de Toulon et le +port par l'armée Angloise, et toute la Provence estoit en grande alarme +étant presque sans deffence n'étant prévenue; nos troupes y accoururent +soubs Mr de Thessé[244] et M. de St-Pair[245], l'on coula à l'entrée du +port le vaisseau le _St-Philipe_ où l'on fit une baterye de 90 canons. +Mon travail cessa. Je fus offrir mes services à M. de Vauvrey[246] +Intendant, où étoit pour lors M. Combe[247], commissaire de +l'artillerye, et me prits par le bras, disant: «Bon acteur, j'ay de quoy +vous occuper». Et il me donna deux pièces de canon de douze livres de +boulet à comander vers la porte de Ste-Catherine. Les ennemis +bombardaient par terre. Et les troupes de M. de Savoye s'aprochèrent à +portée d'un moyen canon de Ste-Catherine; l'on fit plusieurs sorties qui +repoussèrent les ennemis et la troisiesme journée fut presque sans +actions de part et d'autres, et l'on appris depuis que M. de Savoye +envoya dire à l'admiral Anglois que ces troupes étoient à portée et +toute prestes à donner l'assaut, mais qu'elles vouloient avant tout +recevoir la paye que l'Angleterre avoit promise, ce qui fut payé par les +Anglois, et la nuitée se passa tranquille comme le jour. L'armée +angloise s'étoit aprochée près du fort de Ste-Marguerite dont ils +s'étoient rendus les maistres[248] et espéroient au petit jour bombarder +lorsqu'ils verroient les signaux de l'assaut prétendu, mais ils furent +bien étonnés que à 8 et 9 heures ils n'apercevoient aucuns mouvements et +aprirent que M. de Savoye avoit fait décamper la nuit son armée et sans +bruit, et la ville fut délivrée. On auroit bien peu par des embuscades +dans les bois harceler et tuer des hommes de M. de Savoye sy l'on avoit +voulu les suivre. Mais à son ennemy qui fuit il luy faut faire pont +d'or. Et l'on a creu que ce prince étoit d'intelligence avec le Roy pour +luy laisser Toulon comme on luy fit Turin. Mais les Anglois en furent +les dupes, sans faire aucun mal à cette ville se sont retirées. Et je +retournay à Marseille suivre l'armement. Je fus un peu blasmé par M. +Bruny qui me dits que l'on ne m'avoit pas fait venir pour Toulon.--Et je +finis mes discours jusqu'à présent en me raportant au journal ensuivant +de mon voyage de la mer du Sud où j'y ay insséré plus corectement toutes +les particularitez et mesme le plans des places où j'ay passé jusqu'à +mon retour en France au Port-Louis au 22 avril 1711, où j'ay terminé de +ne plus retourner sur la mer où j'ay comencé d'aler en février de l'anée +1663[249].--Dieu veuille que ce que j'ay à vivre soit pour sa gloire et +pour mon salut. Finis. + + + + +FIN + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES + + + + +I + +Coppie de la concession des Iles de la Magdelaine, St-Jean, Brion et aux +Oisseaux, faitte au sieur Doublet. + + +Du 19 janvier 1663. + +La compagnie de la Nouvelle France assemblée avec celle de Miscou et de +son consentement, à tous présens et à venir, salut. Désirant aider ceux +qui peuvent travailler à la colonie du pays, sur la demande à nous +faitte par le sieur Doublet, capitaine de navire, des isles de la +Magdeleine, St-Jean, aux Oiseaux et de Brion dans le golfe de +St-Laurens, pour y faire colonie et y envoyer navire nécessaires, et +pour y faire toutes sortes de pesches aux environs et sur les bastures +desdites isles, desfricher et cultiver lesdites terres. Sur quoy +délibération se seroit ensuivie suivant le pouvoir à elle donné par Sa +Majesté, a audit sieur Doublet donné, concédé et accordé lesdites isles +de la Magdelaine, St-Jean, aux Oiseaux, Brion, en toute propriété et +redevance de vasselage de notre dite compagnie de Miscou, et chargée +vers elle de cinquante livres par chacun an pour toutte redevance qui +sera payée pendant les trois premières années, sans pourtant que ledit +sieur Doublet puisse traitter aucunes peaux ni pelleteries dans +l'estendue desdits lieux ni ailleurs. En tesmoing de quoy nous avons +fait apposer le scel de notre compagnie. Fait au Bureau de notre +compagnie de la Nouvelle France, le 19e janvier 1663. + +Extrait des délibérations de la compagnie de la Nouvelle France pair moy +A. Cheffaut secrétaire, avec paraphe. + +J'ay l'original, J.-B. de Brévedent. + +Arch. de la Marine, Colonies, Amérique du Nord, vol. 1er, 1661-1693. Cf. +_Mémoires des commissaires du Roi_, t. II, p. 521. + + + + +II + +Association formée entre François Doublet et Philippe Gaignard, pour +l'exploitation des îles de la Madeleine dans le golfe de Saint-Laurent. + + +23 avril 1663. + +Je François Doublet, maistre en proprietté et conducteur du navire nommé +le _Saint-Michel_ du port de deux cents thonneaux ou viron, de présent +en ce port et havre prest à partir pour faire, Dieu aidant, le voyage de +Canada aux Illes de la Magdelaine scituez dans le golfe de Saint-Laurens +et autres lieux de la coste que besoing sera pour faire la pesche des +morues ordinaires dudict lieu, et ausdites Illes à moy propriettairement +appartenant suivant la concession qui m'en a esté octroyée par le Roy +notre sire, establir une colonye pour la demeurer et faire desfricher +les terres en sorte que l'on puisse rendre à l'advenir lesdites Illes +commodément habitables, confesse avoir pacté avec M. Philippes Gaignard +affin de demeurer aux dites illes pendant trois ans consecutifs à +commencer du jour de notre arrivée au dict lieu en qualité de lieutenant +auquel j'ay donné pouvoir de commander et faire travailler les habitantz +aux choses nécessaires pour l'utilité et accroissement de l'habitation; +Et pour faire en temps et saison la pesche des loups marins aux lieux où +il jugera à propos et iceux estre réduitz en huilles, mesme aussy faire +la pesche des morues et icelles aprester soit en vert ou en sec comme et +autant que faire se pourra; pour les gaiges duquel je consentz et +accorde que les choses cy-après soient entièrement gardez et observez, +ascavoir: + +Que du nombre desdites marchandises tant huilles que morues ainsi +aprestez à ladite terre ensemble celles qui le seront année présente +dans mon dict vaisseau soient partagez par tiers, deux desquels +vertiront au profit des armateurs de la colonye et sur le dernier tiers +seront levez les loyers qu'il conviendra payer aux hommes qui habiteront +les dites Illes et matelots dudict vesseau; le restant duquel tiers sera +derechef partagé encore par tiers l'un desquels tiers au bénéfice seul +dudit Gaignard et les deux autres restant à mon profict pour aucunnement +me rescompenser des frais et advancs que j'ay faictz à l'établissement +de ladicte colonye par ce que en cas où il y auroit quelques pertes ou +moins de profict pour payer suffisamment les loyers desdicts habitantz +et matelotz ledict Gaignard a promis de contribuer de sa part à +l'entière perfection de touttes choses, à quoy il s'est comme moy obligé +par corps et biens et à l'entretien de tout ce que dessus. Faict à +Honfleur ce jourd'huy vingt-troisiesme jour d'april, mil six +cent-soixante et trois, présence. + +DOUBLET. GAIGNARD. + +Minutes du tabellionnage de Roncheville à la date du 9 may 1665. + + + + +III + +Acte de mariage de Jean-François Doublet. + + +(14 octobre 1692) + +Nous soussigné Pierre de la Cornillère, prestre, chanoine de l'église +cathédrale et paroissiale de St-Malo, certifions avoir administré ce +présent jour, dans ladite église, les bénédictions nuptiales à noble +homme Jan-François Doublet, natif de la ville de Honfleur, paroisse de +St-Catherine, au diocèze de Lizieux, fils de deffunt le sieur François +Doublet et de Demoiselle Magdeleine Fontaine; et à Demoiselle Françoise +Fossard, de cette dite ville de St-Malo, fille de deffunt Pierre +Fossard, sieur Des Maretz et de Demoiselle Janne Laisné; et ce ensuite +du consentement de noble et discrepte personne M. Louis Desnos aussi +chanoine et vicaire perpétuel de ladite église cathédrale et +paroissialle dudit St-Malo en datte du jour d'hyer, ledit consentement +faisant mention du premier banc et publication faite dimanche dernier +douziesme jour du courant des promesses du futur mariage entre les +susdites parties sans que personne y ait formé opposition, comme aussi +ensuite de la dispense du second et troisiesme banc des susdites +promesses du futur mariage entre lesdites parties en datte aussi du jour +d'hyer, leur accordée par Monseigneur Symon, vicaire général de +Monseigneur l'illustrissime et révérendissime Sébastien Du Quemandeuc, +évesque dudit St-Malo, et insinuée pareillement ledit jour d'hyer sur le +registre des insinuations ecclésiastiques de ce diocèze, au feuillet +seiziesme, et finalement ensuitte d'un certificat en attestation de M. +Michel du Tertre, prestre curé de ladite paroisse de Ste-Catherine, de +Robert Hounet, aussi prestre, vicaire d'icelle paroisse et de plusieurs +personnes dignes de foy, en datte du mercredy huitiesme jour du courant, +passée devant le tabellion royal de ladite ville de Honfleur, vicomte +d'Auge, et son adioinct, par laquelle il conste que ledit sieur +Jean-François Doublet n'est promis ny engagé dans le sacrement de +mariage; ladite dispance et attestation à nous apparüe et rendüe à +mondit sieur le vicaire perpétuel de St-Malo qui s'en est resaisi, fin +lesdites bénédictions nuptiales administrées en présence de ladite +Demoiselle Janne Laisné, mère de ladite Demoiselle espousée; du sieur +Jan Fossard, frère de ladite Demoiselle espousée; de Nicolas Lhostelier, +sieur des Naudierres; de Thomas Lhostelier, sieur des Landelles, frère +dudit sieur des Naudierres, et de plusieurs autres. Et ont signé les +susdits dénommez audit Saint-Malo, le quatorziesme jour du mois +d'octobre de l'an mil six cent nonante deux. + +Signé, Jean-François Doublet, Françoise Fossard, Jeanne Lesnée, +Lhostelier, Jean Fossard, Lhostelier, Nicolas Lhostelier le jeune, +Perronne et Pierre de La Cornillère. + +Arch. de St-Malo, reg. de l'état civil. + + + + +IV + +Lettre de M. Le Bigot des Gastines, commissaire ordinaire de la marine, +à Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain. + + +A Saint-Malo, ce 15 aoust 1694. + +Vous aurés appris par le Port-Louis, Mgr, la prise et l'arrivée d'un +navire de guerre anglois, garde de coste d'Irlande, de 30 canons et de +142 hommes d'équipage. C'est le sieur Doublet de cette ville, comandant +le _Comte de Revel_ qui a faict, Mgr, cette iolie action[250]. Vous avès +accoustumé d'accorder quelque récompense et honeurs aux capitaines qui +enlevent aux ennemis de leurs vaisseaux de guerre, ie vous la demande +d'autant plus volontiers, Mgr, pour ledit sieur Doublet que c'est +d'ailleurs un honneste homme et très bon navigateur, capable +d'entreprendre tout ce que vous lui ordonnerés pour le service du Roy, +dont vous redoublerès le courage et l'émulation par la moindre petite +récompense d'honeur. Mais ie vous demande en mesme temps, Mgr, de +marquer par quelque punition au sieur Creton du Pignonvert, capitaine de +l'_Estoille_, combien vous estes mal satisfaict du peu de courage qu'il +a faict paroistre en cette occasion. Je ioins icy un petit récit +sommaire de cette action... + +Arch. de la marine, service général. + +DE GASTINES. + + + + +V + +Relation de la prise d'un navire de guerre anglois garde coste d'Irlande +de nouvelle fabrique par le sieur Doublet de Honfleur, capitaine du +_comte de Revel_. + + +Le sieur Doublet, comandant le _Comte de Revel_, ayant trouvé à la mer +le sieur Creton du Pignonvert, capitaine de l'_Estoille_, tous deux +corsaires de Saint-Malo, firent société ensemble pour aller de compagnie +croiser dans le Nord où ledit sieur Doublet est extrêmement pratitien et +bon pilote. + +Le 28e juillet dernier, estans par le travers de l'isle de Forre en +Irlande, à 15 lieux de Londondery, l'_Estoille_ fist signal à 4 heures +du matin qu'il voyoit un bastiment soubz le vent. Ils arrivèrent tous +deux dessus. Ce navire fist d'abord le fier se tenant soubz ses deux +huniers à mi-mâts, mais voyant que ces deux navires approchaient il fist +servir ses basses voiles et hisser ses huniers tout hauts pour gaigner +pays, mais le _comte de Revel_ qui alloit mieux que luy arriva tout +court par la pouppe et luy demanda en anglois d'où estoit le navire, à +quoy il répondist de Londres et qu'il alloit au destroit. Ledit sieur +Doublet fist arborer son pavillon blanc et tirer son canon et la +mousqueterie. L'anglois en fist de mesme et couppa au dit sieur Doublet +le poing de sa misaine et le bras et faux bras du vent du petit hunier +Le sieur Doublet couppa à l'Anglois la drisse de son grand hunier qui +faute d'avoir une fausse drisse vint à bas et embarrassa toute sa +voilure; comme il ventoit assez frais le sieur Doublet dépassa bien +viste l'Anglois. Il croyoit estre suivy par l'_Estoille_ qui en donnant +seulement quelque bordée de canon luy donnerait le temps de revirer sur +l'ennemi pour l'achever. Mais il fust bien étoné de voir que le sieur +Creton du Pignonvert, capitaine dudit navire l'_Estoille_ avoit mis le +vent sur ses voiles d'avant pour ne pas aprocher trop près de ce navire, +et que se tenant ainsy à la portée du canon il se contentoit de tirer +quelques volées de loin. Il racomoda promptement ses bras et faux bras +et ayant mis ses voiles d'avant sur le mast pour culer, il se trouva +bientost en parallèle de l'anglois et recomença à luy faire tirer du +canon et de la mousqueterie. Le capitaine et maistre anglois furent tués +dans cette décharge et quelques autres ensuite ce qui obligea le reste +d'amener le pavillon et de se rendre. Nous n'avons perdu que 2 matelots +en cette occasion quoyque le _Comte de Revel_ y aye receu 3 coups de +canon à l'eau et une infinité dans ses oeuvres mortes, qui estoient +chargées de paquets de mitraille de 12 à 15 pouces de long et d'un pouce +1/2 quarré. Le sieur Doublet a mis tout cet équipage à la coste +d'Irlande à l'exception du lieutenant et de 8 à 9 autres qui sont restés +dans le navire qui a esté mené au Port-Louis. + +Fait à St-Malo, ce 15e aoust 1694. + +De Gastines + +Arch. de la Marine, _Campagnes_. + + + + +VI + +Lettre de M. Clairambault, ordonnateur de la marine, à M. de +Pontchartrain. + + +A Lorient, le 22 avril 1711. + +Il vient d'arriver au Port Louis, Monseigneur, un vaisseau de Marseille, +nommé le _st-Jeanbatiste_, de 36 canons, commandé par le sieur Doublet, +venant de la mer du Sud, dont le principal armateur est M. Croizat, j'ay +l'honneur de vous envoyer la déclaration qu'il ma faite des matières +d'or et d'argent aportées dans ce vaisseau montant à la somme de 635,000 +piastres, et m'a dit avoir envoyé le surplus par un navire de St-Malo +qui y est arrivé il y a quelques mois. Il a fait sa soumission de les +porter aux hotels de Monnayes, et en attendant qu'il vous plaise de +m'honorer de vos ordres au sujet de ces vaisseaux particuliers qui +arriveront désormais de cette mer du Sud j'ay ordonné au sieur Doublet +d'empescher qu'il soit débarqué de son vaisseau aucune matière d'or et +d'argent sous quelque prétexte que ce puisse estre sans de nouveaux +ordres de Sa Majesté, à quoy il a promis de se conformer exactement. Je +vous supplie de me marquer le plutôt qu'il se pourra si vous luy +permettez de les débarquer. + +A l'égard des vaisseaux le _St-Antoine_ et le _Solide_, ledit sieur +Doublet dit que ledit vaisseau le _Solide_ après avoir fait sa traitte à +la mer du Sud est allé à la Chine et que ledit vaisseau le _St-Antoine_ +pourra arriver icy de cette mer du Sud dans deux mois avec les vaisseaux +armés par le sieur de Benac et son vaisseau malouin commandée par le +sieur Noël. + +J'ay, Monseigneur, l'honneur de vous envoyer cy-joint quatre pacquets de +lettres qui m'ont esté remis par ledit sieur Doublet. + +Je suis avec un très profond respect, etc. + +CLAIRAMBAULT. + +Arch. de la Marine. Serv. général. + + + + +VII + +Déclaration du capitaine du _St-Jean-Baptiste_ de Marseille. + + + Je soussigné capitaine commandant le vaisseau le _St-Jean-Batiste_ de + Marseille venant de la mer du Sud, déclare avoir dans mon vaisseau + tant en pignes, barres que piastres la quantité de cent-soixante-dix + mil piastres pour le compte des armateurs du + vaisseau, ci 170,000 piastres. + Sur laquelle somme je suis obligé suivant les + conventions faites à Marseille de payer + quarante-sept à quarante-huit mil piastres pour les + salaires des équipages en piastres effectives. + + Et pour la pacotille ne le pouvant pas savoir je + juge qu'elle pourra monter de quarante-cinq à + cinquante mil piastres, cy 50,000 piastres. + + Plus de divers français et espagnols passagers + quatre cents dix à quatre cens quinze mil piastres, + ou diverses espèces d'or et d'argent, cy 415,000 piastres. + + Total 635,000 piastres. + +Et je promets pour ce qui me concerne de les faire porter dans les +hotels des Monnoyes du Royaume et d'en raporter les acquits. Fait au +Port Louis dans mondit vaisseau, le 22e avril 1711, jour de mon arrivée. +Signé, Doublet. + +Pour copie, Clairambault. + +Arch. de la Marine, serv. général. + + + + +VIII + +Lettres portant nomination de Jean-François Doublet à la charge de +capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans. + + +5 septembre 1711. + +Nous, Louis-Jacques-Aimé-Théodore de Dreux, marquis de Nancré[251], +capitaine colonel de la compagnie des Gardes-Suisses du corps de Son +Altesse Royale Monseigneur Philippe d'Orléans, petit-fils de France, duc +d'Orléans, à tous ceux qui ces présentes lettres, verront, salut. +Scavoir faisons que sur le bon et fidelle rapport qui nous a esté fait +des bonnes vie et moeurs du sieur Jean-François Doublet, de la +profession qu'il fait de la religion catholique, apostolique et romaine, +de sa capacité et expérience au fait des armées, de la bonne affection +qu'il a au service du Roy et que nous espérons qu'il continuera en celuy +de Monseigneur le duc d'Orléans, nous, pour ces causes et autres à ce +nous mourants avons donné et octroyé, donnons et octroyons par ces +présentes audit sieur Jean-François Doublet la charge de capitaine +exempt des suisses de nostre compagnie vacante par la mort du sieur +Mathieu Bruslé pour jouir des gages, honneurs, préeminences, privilèges, +exemptions, droits, fruits, proffits, revenus et esmoluments atribuez à +ladite charge. Sy donnons en comandement aux lieutenants, enseignes, +exempts et autres officiers de nostre dite compagnie de faire et laisser +jouir ledit sieur Doublet de ladite charge plainement et paisiblement et +à toujours, de luy payer les gages atribuez[252] à la charge, de prester +par luy en nos mains le serment de fidélité en tel cas requis et +accoustumé. En foy de quoy nous luy avons fait expédier ces présentes +signées de nostre main et contresignées par le secrétaire de la +compagnie, auquel nous avons fait apposer le scel du cachet ordinaire de +nos armes. Fait à Paris le cinquiesme septembre mil six cents onze. +Signé, de Nancré, et scellé d'un scel de cire rouge. + +(Délib. munic. de Honfleur, reg. nº 73). + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + + INTRODUCTION 5 + + AU LECTEUR 25 + + CHAPITRE I (1663-1672).--Colonisation des îles Brion. Voyages au + Canada.--Destruction de la colonie.--Voyage à Québec; excursions + chez les Iroquois.--Voyages à Terre-Neuve, naufrage.--Promenade + à Londres.--Doublet est pris par un corsaire d'Ostende.--Voyage + au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'York.--Autres voyages 27 + + CHAPITRE II (1673-1681).--Doublet embarque sur l'escadre de M. + Panetié.--Il enseigne les principes de la navigation à son + commandant.--Prise de 22 navires chargés de blés.--Doublet passe + second lieutenant sur l'_Alcyon_ commandé par Jean Bart.--Son + éloge par M. Panetié. Son séjour à l'école d'hydrographie de + Dieppe. Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats + prise et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières. + --Voyages en Portugal.--Les pirates de Salé 52 + + CHAPITRE III (1681-1684).--Voyages aux Açores.--Explosion d'un + volcan.--Les pirates d'Alger.--Voyages à Madère.--Découvertes + d'un banc de rochers.--Naufrage.--Voyage à Ténériffe; excursions + dans l'île.--Voyages à la côte de Barbarie.--Supplice d'un juif. + --Doublet résiste aux séductions de Madame Thierry.--Autres + voyages à Ste-Croix de Barbarie.--Les maures attaquent Mazagan. + --Retour à Cadix puis en France 70 + + CHAPITRE IV (1684-1688).--Doublet arme en course.--Croisières + et prises.--Razzia opérée à Ténériffe.--Croisières.--Retour en + France.--Voyage à Madère.--Pluie d'insectes.--Aventures avec le + gouvernement de Madère.--Rencontre d'un monstre marin.--Retour + au Havre.--Autre voyage aux Açores; naufrage.--Retour à Lisbonne. + --Combat contre un Saletin.--Retour à la Rochelle.--Amours de + Doublet.--Débarquement de Jacques II à Ambleteuse.--Croisières 98 + + CHAPITRE V (1688-1690).--Prise d'un navire hollandais dans un + port d'Angleterre.--Croisières dans la Manche--Naufrage à + Cherbourg.--Doublet est présenté à M. de Seignelay.--Il prend + le commandement de deux barques longues.--Son arrivée à Brest. + --Il découvre la flotte de Tourville.--Enlèvement d'un percepteur + anglais.--Croisières.--Prise d'un navire anglais.--Naufrage. + --Autres prises 126 + + CHAPITRE VI (1691-1692).--Expédition en Ecosse.--Les pommes de + reinette.--Entrevue de Doublet et de l'intendant de Dunkerque. + --Amours de Doublet.--Il est nommé lieutenant de frégate.--Il + reçoit le commandement de deux corsaires.--Combat.--Prise de + trois navires.--Mission à Elseneur.--Passage du Sund.--Arrivée + à Copenhague; à Dantzick.--Prise à l'abordage d'un navire + anglais.--Naufrage devant Dunkerque.--Voyage à Versailles. + --Aventures avec le sieur Pletz 152 + + CHAPITRE VII (1692-1693).--Croisières et voyages dans la mer + du Nord.--Aventure avec l'abbé d'Oliva.--Démêlés avec les + Anglais.--Doublet comparaît devant le sénat de Copenhague; il + est acquitté.--Présents qu'il reçoit.--Il force les hollandais + à saluer son pavillon.--Retour à Brest avec des fournitures + pour l'arsenal.--Mariage de Doublet.--Il refuse d'embarquer + avec Duguay-Trouin.--Il arme en course.--Voyage aux Açores. + --Combat.--Retour à Brest.--Nouvelles croisières.--Prise du + _Scarborough_ 178 + + CHAPITRE VIII (1693-1697).--Bombardement de St-Malo.--Visite + de Vauban.--Voyage à Bourgneuf.--Second bombardement de + St-Malo.--Croisières.--Excursion en Irlande.--Superstition de + Doublet.--Voyage aux Açores.--Lutte contre les Anglais. + --Séjour de Doublet à Salé et à Saffi.--Il refuse le salut à + deux vaisseaux espagnols.--Martyre de la fille de Dom Garcia. + --Retour à Marseille 201 + + CHAPITRE IX (1699-1704). Croisières sur les côtes d'Afrique. + --Relâche à Lisbonne.--Doublet est pris par les Anglais. + --Retour à St-Malo et à Honfleur.--Voyages à Terre-Neuve. + --Voyage à St-Domingue.--Historiette du sieur Gottreau qui + pesait les sacs à procès.--Tempête.--Retour à St-Nazaire. + --Voyage à Paris.--Doublet prend le commandement de quatre + vaisseaux de compagnie 228 + + CHAPITRE X (1704-1707).--Voyage aux côtes d'Afrique.--Prise + de dix navires.--Traite des nègres à Whydah.--Construction + d'un fort.--Coutumes du pays.--Incendie de l'_Avenant_. + --Arrivée à la Grenade; à St-Domingue.--Maladie de Doublet. + --Il séjourne à la Havane.--Il y défend le consulat de + France.--Retour en Europe.--Entrevue avec M. de Pontchartrain. + --Doublet reçoit le commandement d'un vaisseau de 40 canons. + --Il se prépare à un voyage dans la mer du Sud.--Il défend + Toulon contre les Anglais.--Conclusion 250 + + ADDITIONS + + Concession des îles de la Magdeleine, St-Jean, etc. au sieur + Doublet 281 + + Association formée entre François Doublet et Ph. Gaignard + pour l'exploitation des îles de la Madeleine 282 + + Acte de mariage de Doublet 284 + + Lettre de M. des Gastines à M. de Pontchartrain 286 + + Relation de la prise d'un navire de guerre anglais 287 + + Lettre de M. Clairambault, à M. de Pontchartrain 289 + + Déclaration de Doublet commandant le _St-Jean-Baptiste_ 290 + + Lettre portant nomination de Jean-François Doublet à la + charge de capitaine-exempt des Cent-Suisses du duc d'Orléans 291 + + Table des noms cités 294 + + + + +TABLE DES NOMS CITÉS + +(LES NOMS DE NAVIRES SONT EN CARACTÈRES ITALIQUES.) + + +A + +ACHER (le capitaine) du Havre, p. 49. + +_Alcion_ (l'), p. 55, 56, 249. + +AMBLIMONT (d'), chef d'escadre, p. 178. + +_Amitié_ (l'), p. 195. + +_Archiduc_ (l'), p. 251, 257, 262. + +ARCO (la comtesse d'), p. 274. + +ARGENSON (Marc René de Voyer, comte d'), p. 246. + +AUBER (famille), p. 7, 11. + +AUBER (sieur de la Chesnée), p. 34. + +_Avenant_ (l') p. 247, 260, 261. + + +B + +_Badine_ (la), p. 248, 250, 252, 256, 257, 260, 261, 262. + +BART (Cornil), p. 65. + +BART (Jean), p. 55, 56, 57, 58, 63, 64, 65, 159, 172, 174. + +BART (Piter). p. 169, 170. + +BEAUMONT (le chevalier de) capitaine de vaisseau, p. 136, 137. + +BEGON (Michel), intendant, p. 134, 248. + +BENLOW (John) amiral anglais, p. 238. + +BÉRANGER (Jean), p. 28, 50, 49, 149. + +_Biche_ (la), p. 241. + +BIELCK (l'amiral), p. 168, 186, 188. + +BIGOT DES GASTINES (le), intendant, p. 208, 209, 286, 288. + +BOISSERET (Jean de), marquis de Sainte-Marie. p. 96. + +BOUGARD, pilote, p. 39, 76. + +BOULARD (Jean) de Bayonne, p. 78, 94. + +BRIONNE (Louis de Lorraine, comte de), p. 274. + + +C + +CAIRE, frères, marchands marseillais, p. 99, 108, 109, 112, 113. + +CAMUS (le), écrivain de marine, p. 202. + +_Cantorbéry_ (le), p. 230. + +_Castel-Rodrigue_ (le), p. 43. + +CATALAN, consul à Cadix, p. 93, 94. + +_César_ (le), p. 117. + +CHABOT, prêtre, p. 38. + +CHALONS (de), capitaine de vaisseau, p. 95, 96. + +CHARTER, maire d'Edimbourg, p. 156, 157, 180. + +_Chasseur_ (le), p. 44, 48, 50. + +CHAULNES (Albert d'Ailly, duc de), p. 204. + +CHAUMONOT (le P.), p. 36. + +CHEVALIER, p. 45. + +CLAIRAMBAULT, p. 22, 289, 290. + +COLBERT DE SAINT-MARS (François), p. 42. + +COMBE (de), ingénieur, p. 133. + +COMBES (de), capitaine de vaisseau, p. 279. + +_Comte de Revel_ (le), p. 192, 200, 204, 205, 211, 286, 287. + +_Conquérant_ (le), p. 141, 143. + +CORMAILLON (de), p. 188. + +COUDRAY (René Guimont du), p. 248. + +COURBON-BLENAC (François-de), p. 264. + +COURCELLES (Daniel de Remy de), p. 34. + +COURTEBOURNE (Charles de Calonne, marquis de), p. 48. + +CRETON (Pignon-Vert), de St-Malo, p. 198, 199, 286, 287. + + +D + +DESLANDES intendant, p. 248, 263, 275. + +DELASTRE (le capitaine), p. 52, 53, 54, 55, 56, 58, 59, 66, 67. + +DENIS (l'abbé), hydrographe, p. 15, 58, 59, 60. + +DENIS (Nicolas), lieutenant général au Canada, p. 29, 31, 32. + +DESCLOUSEAUX (Hubert de Champi), intendant, p. 143, 152, 192, 197. + +DESGRANGES, p. 66, 67, 75, 109. + +DES MARCHAIS (le chevalier), p. 249. + +_Dieppoise_ (la), p. 166, 168, 169. + +_Diligente_ (la), p. 60. + +DOUBLET (famille), p. 7. + +DOUBLET (François), p. 6, 27, 281, 282, 284. + +DUCASSE (Jean-Baptiste), chef d'escadre, p. 238, 247, 248, 276. + +_Duc de Bretagne_ (le), p. 265. + +_Duc de Chaulnes_ (le), p. 205. + +DUGUAY-TROUIN, p. 192, 198. + +DURAND (Nicolas-Jacques), corsaire, p. 134, 135. + +DURAS (Jacques Henri de Durfort de), p. 246. + +DUPATY, p. 236. + +DUQUESNOT, procureur général à St-Domingue, p. 264, 265. + + +E + +_Ecueil_ (l'), p. 172. + +_Etoile_ (l'), p. 198, 199, 286, 287. + +ESNEVAL (Robert le Roux, baron d') ambassadeur, p. 183. + +_Estrées_ (l'abbé d'), p. 117. + +ESTRÉES (Victor-Marie, duc d'), p. 138, 192. + + +F + +FEYRO DE FOSSA (don Manuel), p. 22. + +_Faucon_ (le), p. 248, 257. + +_Florissant_ (le), p. 48, 49. + +FONTAINE (Madeleine), p. 5, 6, 284. + +FONTENAY (Hervé le Berçeur, marquis de), p. 131, 132, 133. + +FOSSARD, SIEUR DESMARETS, (Pierre), p. 284. + +FOSSARD DE SAINT-MALO, p. 214, 215, 216, 219, 221, 222, 223, 224, 225. + +FOSSARD-DESMARETS, corsaire, p. 161, 162, 205, 206, 211, 213. + +FOSSARD (Françoise), p. 8, 162, 284. + +_Français_ (le), p. 198, 264. + + +G + +GAIGNARD (Philippe), chirurgien, p. 30, 282. + +GALIFFET (de), p. 235. + +GARCIA (don Antonio de), p. 224. + +GÉRALDIN (André de), capitaine de vaisseau, p. 133, 153, 154. + +GODEFROY DE LA ROCHELLE, p. 117, 119, 120, 123. + +GOISLARD (la belle) de la Rochelle, p. 120, 125. + +GOMET (le sieur) directeur à la côte d'Afrique, p. 253, 254, 255. + +GON, SIEUR DE QUINCÉ (François), p. 31. + +GORDON-ONEILL (duc de), p. 153, 154, 155. + +GOUIN DE BEAUCHÊNE (Jacques), p. 194. + +GOTTREAU (le sieur) de la Rochelle, p. 238, 239. + +_Grand Henry_ (le), p. 178. + +GRAVENSON (le capitaine), p. 42. + +GRAVILLE (Malet de), p. 96. + +_Grenadin_ (le), p. 28. + +GRIGNON, ARMATEUR DE LA ROCHELLE, p. 36. + +GYLDENLOEVE (Ulric, comte de), p. 168, 180. + + +H + +HARCOURT (Henri d'), marquis de Beuvron, p. 173, 245. + +_Hardi_ (le), p. 49. + +HAREL (Pierre), p. 133. + +HAUTEFORT, capitaine de vaisseau, p. 209. + +_Hermione_ (l'), p. 248. + +HOGUETTE (Charles Fortin, marquis de la), p. 136. + + +I + +_Indien_ (l'), p. 273. + + +J + +JACQUES II, roi d'Angleterre, p. 47, 48, 123. + +JONCHÉE, consul à la Havane, p. 269, 270, 271, 272, 274. + +_Justice_ (la), p. 43. + + +K + +KERHOUENT (Louise de), duchesse de Portsmouth, p. 41. + +KEROAL (la comtesse de), p. 41. + +KEYSER (Charles), lieutenant de vaisseau, p. 161, 164, 165. + + +L + +_Laitière d'Amsterdam_ (la) p. 171. + +LALOET (Nicolas) de Dieppe, p. 46. + +LANDEMARE (Claude de), p. 31. + +LANGERON (le marquis de), lieutenant-général, p. 104, 197, 208. + +LAROQUE (de), p. 49, 50. + +LAS MINAS (marquis de), p. 68, 74, 75. + +LEBLANC, p. 45. + +LEGENDRE (Thomas) de Rouen, p. 87, 222. + +LEGOUX DE LA JANNAYE, p. 195. + +LE MOINE D'IBERVILLE (Pierre), capitaine de vaisseau, p. 273. + +LE MOINE DE SÉRIGNY (Joseph), capitaine de vaisseau, p. 273. + +LE ROY DE LA POTTERIE, commissaire de marine, p. 143. + +LESCOLE (Michel de), ingénieur, p. 68, 74. + +_Lévrier_ (le), p. 278. + +LÉVY (le chevalier de), capitaine de vaisseau, 138, 147. + +LOUVIGNY (Paul de), intendant, P. 135. + + +M + +MAISONNEUVE (de), capitaine de vaisseau, p. 175. + +MAGNOU (Guérusseau du), chef d'escadre, p. 248. + +MAKAY (de), p. 154, 155, 156, 157, 158, 160. + +MARET, chirurgien, p. 46, 47, 48. + +_Marin_ (le), p. 248, 257, 262. + +MARIN, capitaine de brûlot, p. 248. + +_Mars_ (le), p. 65. + +MARTANGIS (de), ambassadeur, p. 168, 186. + +MATIGNON (Jacques Goyon, sire de), lieutenant-général en Normandie, p. +135, 136. + +MAURVILLE (Bidé de), p. 237, 240, 241, 242. + +MEROT, p. 45. + +MITHON (Jean-Jacques), intendant, p. 266, 267. + +MOINERIE-TROCHON (la), de St-Malo, p. 213, 214, 215, 218. + +MONTAULT (de), lieutenant de vaisseau, p. 175. + +MONTMORT (Hubert de Fargis de), intendant, p. 226. + +MOYENCOURT (de), capitaine de vaisseau, p. 141, 147. + + +N + +NAGUET (famille de), p. 9, 11. + +NANCRÉ (de Dreux, marquis de), p. 291. + +NAUDY, capitaine de brûlot, p. 148. + +NIELS-JUEL, amiral, p. 168, 186, 188. + +NOAILLES (le chevalier de), p. 208. + + +O + +OLIVA (l'abbé d'), p. 182. + + +P + +PAILLETRIE (le bailli de la), chef d'escadre, p. 208. + +_Palleul_ (le), p. 43. + +PANETIÉ, capitaine de vaisseau, p. 52, 54, 56, 57, 58, 60. + +PATIN (Constant), p. 96. + +PATOULET (Jean-Baptiste), intendant, p. 133, 152. + +PENDERNE (Jean), anglais, p. 83. + +_Perle_ (la), p. 99. + +PERRINET (de), capitaine de vaisseau, p. 140. + +PLETS (le sieur), armateur, p. 175, 176. + +POLASTRON (Denis, comte de), p. 207. + +PONTCHARTRAIN (de), p, 174, 230, 246. + +POSTEL (le capitaine), p. 166, 169. + +POULET (le capitaine) de Dieppe, p. 33. + +_Princesse de Conti_ (la), p. 124. + +_Prince Peerts_ (le), p. 65. + +_Profond_ (le), p. 175, 178, 192. + +_Prudent_ (le). + + +Q + +QUILLET (famille), p. 8, 11. + + +R + +_Rachel d'Amsterdam_ (la), p. 254. + +RANCEY (de), p. 183, 184, 185. + +RANTOT (de), p. 136. + +RAYMONDIS (de), capitaine de vaisseau, p. 146, 147. + +_Renommée_ (la), p. 270. + +_Rosier d'Alger_ (le), p. 71. + +RUYTER (l'amiral de), p. 40. + +RUYTER (Engil de), p. 40, 41, 42, 43, 62, 161. + + +S + +SAA (Don Roberto de), p. 71, 73, 74, 75, 76. + +_Saint-André_ (le), p. 113. + +_Saint-Antoine_ (le), p. 78, 195, 289. + +_Sainte-Claire_ (le), p. 224. + +_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 17, 21, 22. + +_Saint-Jean-Baptiste_ (le), p. 278, 289, 290. + +_Saint-Michel_ (le), p. 28, 282. + +SAINT-PATER (Jacques Le Coutelier marquis de), p. 278. + +SALAMPART DE CHOUPPES (Marie-Gobert), p. 267. + +SALLABERRY (Charles de), p. 276. + +SAMSON (Jacques), p. 44, 48. + +_Sans-Peur_ (la), p. 134. + +_Scarborough_ (le), p. 199. + +_Soleil Royal_ (le), p. 139. + +_Sorcière_ (la), p. 56, 161, 163, 166. + +SEIGNELAY (le marquis de), p. 132, 133, 138, 139, 140, 142, 144, 145. + +_Serpente_ (la), p. 56, 161, 163, 166, 174, 189. + + +T + +TALON (Jean), intendant, p. 33, 34. + +TESSÉ (René, sire de Fronlay, comte de), p. 278. + +THIBERGE (Nicolas), pilote, p. 112. + +THIERRY (Raphaël), de Rouen, p. 90, 91. + +THOMAS (le capitaine) de la Rochelle, p. 232. + +TINGRY (le prince de), p. 179. + +TRACY (Alexandre de Pourville, marquis de), p. 34. + +TOURVILLE (le chevalier de) p. 139, 140, 144, 146, 147, 148. + + +U + +_Utile_ (l'), p. 135. + + +V + +VALSEMÉ (Guillaume de), p. 7. + +VAUBAN (le maréchal de), p. 204. + +VAULEZARD (Juchereau de), p. 269, 273. + +VAUVRÉ (Louis Girardin de), intendant, p. 278. + +VAUX-MIMARS (de), p. 122, 123. + +VENIZE (de), capitaine de vaisseau, 141, 142, 147, 148, 149, 115. + +_Ville de Rouen_ (la), p. 95. + +_Vipère_ (la), p. 53. + +VIVONNE (le duc de), p. 40. + + +Y + +YORK (le duc d'), p. 47, 48, 123. + + + + +IMPRIMÉ PAR J. MAYET ET Cie À LONS-LE-SAUNIER + + + + +NOTES + + +[1] Voyez la _Revue historique_, tome XII, p. 48 et 314. + +[2] Dép. du Calvados, arr. de Pont-l'Evêque. + +[3] Voy. aux additions, pièce nº 3. + +[4] Reg. de l'état civil de Honfleur, 12 avril 1722. + +[5] Acte de notoriété du 24 mai 1679. Arch. munic., Délibér., reg. nº +57, fol. 20 rº. + +[6] Rue des Capucins, nº 25. + +[7] Actes de l'Hôtel-de-Ville des 17 novembre 1499, 15 mai 1502, février +1522. + +[8] _Recherche faite en 1540 par les Elus de Lisieux_, (Caen, 1827.) + +[9] Id. p. 112 et 118. + +[10] Arc. de Pennedepie, reg. de l'état-civil. + +[11] Les historiens n'ont pas manqué depuis un siècle à la marine +française, mais tout ce qui, au point de vue historique, concerne la +transformation de ses institutions est resté généralement ignoré. Dans +une série d'articles parus dans la _Revue maritime_ M. Didier Neuville a +commencé à combler cette lacune, en étudiant les _Etablissements +scientifiques_ dans leur origine et leur développement. On y trouvera +notamment exposé clairement tout ce qu'on connaît jusqu'ici sur la +création des écoles d'hydrographie. + +[12] Reg. des délib. munic. 29 septembre 1711, 21 janvier, 15 février et +1er octobre 1712, 4 septembre 1725, 9 décembre 1726 et 18 décembre 1728. +Reg. de l'état civil de Barneville, 21 déc. 1728. + +[13] Quelquefois il emploie des expressions usitées dans le patois +normand: il dit _l'assoirant_ qui signifie l'approche du soir; _s'ivrer_ +pour s'enivrer. + +[14] Voy. aux Additions les pièces nºs 6 et 7. + +[15] Arch. de la Marine, service général, 22 avril et 4 mai 1711. + +[16] Il s'agit des îles _Sebaldines_, dans le détroit de Magellan, +découvertes par Sebald de Weerdt, navigateur hollandais, en 1599. + +[17] François Doublet, Me apothicaire, rue Brûlée à Honfleur, né dans +les vingt premières années du dix-septième siècle, mort avant l'année +1678 «aux païs estrangers où il étoit employé pour le service du +roy.»--Reg. des délib. munic. 24 mai 1679. + +[18] Les îles St. Jean, de la Madeleine, Brion et aux Oiseaux forment un +groupe d'îlots situés au nord du cap Breton, dans le golfe du fleuve St. +Laurent. La compagnie de la Nouvelle France concéda ces îles à François +Doublet par lettres du 19 janvier 1663. Voy. aux additions la pièce nº +1. + +[19] A défaut de l'acte de baptême, cette indication permet de fixer la +date de naissance de Doublet. Suivant lui, il était âgé de sept ans et +trois mois en février 1663; il faut donc reporter sa naissance au mois +de novembre 1655. + +[20] Nicolas Denis reçut provisions de lieutenant général en Canada le +30 janvier 1654. Il était fils de Mathurin Denis, écuyer, sieur de +Fronsac, capitaine des gardes de Henri III. + +[21] Ce Philippe Gaignard établi chirurgien à Rouen avait précédemment +résidé à Honfleur. Il était le neveu d'un capitaine de navire de ce +port, Thomas Frontin, beau-frère de l'armateur Nicolas Lion de +St.-Thibault dont les navires le _Henry_ et le _St.-Pierre_ effectuaient +chaque année un voyage à Terre-Neuve.--Reg. de l'amirauté. Voy. aux +additions la pièce nº 2 du 23 avril 1663. + +[22] Un acte d'association du 1er février 1664 avait été passé entre +François Doublet, François Gon sieur de Quincé et Claude de Landemare, +marchands à Rouen, pour l'exploitation des îles de la Madeleine. Ce +dernier, Claude de Landemare, était déjà intéressé dans l'opération, car +il parut devant les tabellions de Honfleur le _30 mars, 1664_ et fit ses +comptes avec François Doublet. Il lui revenait pour le voyage de 1663, +612 livres 15 sols 3 deniers.--Reg. du tabellionage de Roncheville. + +A la ligne suivante, Doublet a écrit: «nous partismes du port au +_commencement de Mars_....»; dans l'acte cité ci-dessus son père +s'engage à partir pour un nouveau voyage à la marée du lendemain, +c'est-à-dire le 1er avril. + +[23] Il s'agit de la compagnie de la Terre ferme d'Amérique réorganisée +par un édit du 28 mai 1664 sous le nom de compagnie des Indes +Occidentales. + +[24] La découverte de cette mine coincida avec le départ de l'intendant +Talon pour le Canada. Jugeant que la découverte des minéraux ou riches +ou de basse estoffé était un point essentiel aux affaires du roi, Talon +obtint l'envoi au Canada de quarante travailleurs. La compagnie les +recruta en Normandie et elle en confia la conduite à François Doublet. +En outre de plomb, l'ingénieur-fondeur prétendait trouver de l'argent à +la côte de Gaspée; «cette prétention paroist fondée,» écrivait +Talon.--Arch. de la marine, Canada, 22 avril, 27 avril et 4 octobre +1665. + +[25] Ce marin originaire de Normandie, est resté inconnu. Toutefois la +correspondance de Talon, intendant au Canada, et les dépêches de Colbert +en font mention. Au mois de novembre 1670, le capitaine Poulet ou +Poullet se trouvait à Québec. «Cet homme savant par une longue habitude +et une expérience acquise de bas aage et devenu habile navigateur,» +proposa de tenter la découverte de la communication de la mer du Sud et +de celle du Nord par le détroit de Davis, «ou par le détroit de Magellan +pour après avoir doublé tout le revers de l'Amérique jusqu'au Califourny +reprendre les vents de l'Ouest et à leur faveur rentrer par la baie +d'Hudson.» Son dessein, en outre, était de percer jusqu'à la Chine par +l'un ou l'autre de ces endroits. Arch. de la Marine, Mémoire de Talon, +10 novembre 1670; Lettre de Colbert, février 1671. (Colonies, Canada). + +[26] Le débarquement des chevaux que le roi envoyait au Canada causa un +grand enthousiasme parmi les habitants. A l'exception d'un cheval donné +à M. de Montmagny près de vingt ans auparavant, c'étaient les premiers +qu'on y voyait.--Ferland, _Histoire du Canada_, t. II, p. 36. + +[27] Alexandre de Pourville, marquis de Tracy, reçut le 19 novembre 1663 +la commission de lieutenant-général des armées du roi et les fonctions +et pouvoirs de vice-roi en Amérique. Décédé gouverneur de Dunkerque le +28 avril 1670. + +[28] Daniel de Remy, sieur de Courcelles, reçut commission de +lieutenant-général en Canada le 23 mars 1665. + +[29] Jean Talon, ancien intendant du Hainaut, l'administrateur le plus +éminent que Louis XIV ait envoyé au Canada, reçut la commission +d'intendant à la Nouvelle-France le 23 mars 1665. + +[30] Auber, sieur de la Chesnée ou Chesnaye. Nous croyons que des liens +de parenté l'unissaient à la famille de Doublet, dont le grand père +paternel avait épousé Marguerite Auber, fille de Richard Auber, receveur +du domaine de Roncheville. + +[31] Le séminaire des jésuites de Québec fut fondé par M. de +Laval-Montmorency suivant lettres patentes du 26 mars 1663. + +[32] Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, mourut à Québec le 21 février 1693. +Il est l'auteur d'une grammaire, d'un dictionnaire et d'un catéchisme en +langue huronne; la grammaire seule a été publiée. + +[33] Ces termes que Doublet emploiera souvent désignent les bancs situés +à l'ouest et au nord de Terre-Neuve. + +[34] La compagnie du Sénégal établie en 1679, fut réunie à la compagnie +des Indes en 1719. Ses districts s'étendaient depuis le cap Blanc +jusqu'à la rivière Serra Leone. + +[35] Dans le ms. les pages qui suivent sont enregistrées sous la date de +1669. La date exacte est 1676; les faits cités permettent de l'établir. + +[36] Nommé lieutenant de frégate le 25 octobre 1689; capitaine de brûlot +le 1er janvier 1693. Tué sur le _Bon_ en mars 1694. Il a publié le +_Petit Flambeau de la mer ou le véritable guide des pilotes côtiers_, +(Havre, 1731, in-8º). + +Une famille du nom de Bougard, et à laquelle le pilote-hydrographe cité +par Doublet appartenait peut-être, vivait à Honfleur au milieu du +dix-septième siècle: Elle professait la religion réformée. Nous pouvons +citer: Marie Bougard mariée à Jacques Lelou, avocat; Me Bougard médecin +et Judith Le Prevost, sa femme, qui abjurèrent en novembre 1685 ainsi +que dix-sept autres religionnaires.--Reg. du tabellionnage d'Auge, 7 +octobre 1684; Reg. de l'état civil, nov. 1685. + +[37] Sur la partie est de l'île de Wight, au large de Portsmouth, au +nord du port Brading. Cette rade peut contenir tous les vaisseaux de la +marine anglaise. + +[38] Le combat de Palerme est du 2 juin 1676; 12 vaisseaux hollandais et +espagnols furent incendiés, ainsi que la galère réale et quatre autres +galères. L'amiral espagnol Florès et l'amiral hollandais de Haën +périrent dans les flammes. + +Quant à l'amiral Ruyter, ce fut à la bataille du Mont-Gibel livrée par +Duquesne le 22 avril 1676 qu'il reçut une blessure dont il mourut le 29 +du même mois. + +[39] Louise de Kerhouent, duchesse de Portsmouth, maîtresse de Charles +II, roi d'Angleterre, avait été amenée de France, en 1670, par Henriette +d'Angleterre, duchesse d'Orléans. + +[40] Le capitaine Gravenson était originaire de Nantes. Il fut promu +lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1667; capitaine de frégate en 1671 +et capitaine de vaisseau le 1er mars 1673. Noyé au Havre en 1679. + +[41] François Colbert de St-Mars, enseigne en 1672, lieutenant de +vaisseau en 1673, capitaine de frégate en 1675, obtint le grade de +capitaine de vaisseau le 7 février 1678. Il se retira, le 1er juillet +1721, chef d'escadre honoraire et mourut près de La Rochelle, le 22 +janvier 1722. + +[42] Ordre du roi aux officiers de l'amirauté de Honfleur pour leur dire +de donner les congez nécessaires au capitaine du vaisseau le _Chasseur_ +qui est chargé d'armes et de victuailles destinées, par la compagnie des +Indes occidentales, aux colonies françaises du Sénégal et de Cayenne (20 +mars 1672.)--Arch. de la Marine, Colonies, année 1672, fol. 31. + +[43] Plus tard Jacques II, roi d'Angleterre, 1685-1688, 2e fils de +Charles 1er et d'Henriette de France. Doublet reviendra bientôt sur le +duc d'York et il racontera, plus loin, qu'il aida ce prince à débarquer +à Ambleteuse, en 1689. + +[44] Charles de Calonne, marquis de Courtebourne, d'une famille ancienne +du Boulonnais, était lieutenant de roi à Calais et non gouverneur. Le +gouverneur particulier de Calais était Armand de Béthune, marquis puis +duc de Charost, né en 1640, capitaine des gardes du corps du roi, duc et +pair de France, mort en 1717. + +Le marquis de Courtebourne servit à Calais jusqu'à sa mort (octobre +1695). On lui accorda le grade de maréchal de camp par brevet du 26 mars +1652 et par la suite une commission pour commander à Hesdin et la +lieutenance de roi au gouvernement de Flandre en 1693.--Pinard, _Chron. +hist. mil._, t. VI, p. 351. + +[45] Jean Bérenger, capitaine de navire du port de Honfleur, commandait +la _Marie_ en 1669; le _Chasseur_ en 1673 et 1674; le _Saint-Pierre_ en +1677; le _Saint-Antoine_ en 1681.--Arch. de l'amirauté de Honfleur. +Rapports de mer. + +[46] Capitaine de brûlot en 1673 et enseigne de vaisseau la même année, +il fut mis à la Bastille le 15 décembre 1679. Elargi trois semaines +après, il fut fait lieutenant de vaisseau en 1682, capitaine de frégate +le 1er janvier 1693 et capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703. Il fut +tué au fort de Gambie, en Guinée, le 6 novembre 1703. + +[47] Ce capitaine, quoique chirurgien de son métier, avait appris l'art +de la navigation dans ses voyages maritimes. En 1673, âgé de 28 ans, il +commandait une frégate de 10 pièces de canon, équipée de 100 hommes. +Arch. de la marine. Service général, corresp. d'Hubert, intendant à +Dunkerque. + +[48] M. Panetié, brave homme et bon manoeuvrier, dit M. Jal, devint +capitaine de vaisseau le 31 mars 1665 et chef d'escadre le 1er novembre +1689; décédé le 26 avril 1696. Arch. de la Marine. + +[49] Auberge «où pend pour enseigne le _Soleil d'Or_,» rue du Puits, à +Honfleur (1676). + +[50] Jean Bart fut fait lieutenant de vaisseau le 5 janvier 1679; +capitaine de frégate le 14 août 1686; capitaine de vaisseau le 20 juin +1689. Il fut anobli le 3 août 1694 et nommé chef d'escadre le 1er avril +1697. Arch. de la Marine. + +[51] Iles de l'Océan septentrional appartenant à l'Angleterre. Les +cartes modernes les nomment Shetland. + +[52] Consulter sur l'école d'hydrographie de Dieppe: De Beaurepaire, +_Recherches sur l'instruction publique_, etc., t. III.--Didier Neuville. +_Etablissements scientifiques de la Marine_ (_Revue maritime_).--Le +Dépôt de la Marine, série des Ordres du Roi, 21 novembre 1671, 30 +septembre 1672, 4 janvier 1675, 6 janvier et 4 juillet 1679. + +[53] Belem, bourg de Portugal, sur le Tage, à deux lieues au-dessous de +Lisbonne, au devant duquel on voit une tour. C'est auprès de cette tour +que les navires mouillaient en attendant leurs dépêches. Doublet écrit +indifféremment _Blem_, _Bleum_, _Balem_ et _Belem_. + +[54] Terme de commerce maritime. _Chapeau de mérite_, ou simplement et +plus ordinairement, _chapeau_, gratification accordée par convention au +capitaine d'un bâtiment de commerce, qui remet à bon port les +marchandises chargées à fret. (Littré). + +[55] Port de Portugal sur la Lima, province de Minho. Quatre lieues +au-delà est situé un autre hâvre nommé _Ville del Conde_, et plus loin +se trouve _Port-à-Port_ dont Doublet citera le nom dans les pages +suivantes. + +[56] On trouve dans les registres des Ordres du Roi du dépôt de la +Marine plusieurs lettres adressées à cet ingénieur. Voyez notamment à la +date du 20 juin 1689. + +[57] Le marquis de La Mina ou de Las Minas. + +[58] Le _Rosier d'Alger_. Le ms. porte _Dargel_ en un seul mot. Plus +loin, Doublet écrira correctement _Alger_; plus loin encore il écrira +_Argérins_ pour Algériens. Il dit encore _Europiers_ pour Européens. + +[59] C'est un renégat de ma nation. + +[60] Ile de l'Afrique portugaise, une des îles Madère. + +[61] On lit, en effet, dans le _Petit Flambeau de la Mer_, p. 379: + +_Remarque nouvellement découverte._ + +«Le sieur François Doublet d'Honfleur, m'a dit que lorsqu'il commandoit +une petite Frégate en course contre les Hollandois et Espagnols, +qu'étant à trois lieuës au Nord-Est du milieu de l'Isle de Porto-Sancto, +il se seroit trouvé sur un Banc de Roches, où il n'avoit au plus profond +que 13 pieds d'eau, et qu'il y trouva encore quelque debris d'un Navire +qui y avoit été perdu, et que ce Banc est de la longueur d'un Cable en +largeur, et autant en longueur; c'est à quoi ceux qui naviguent à cet +endroit doivent avoir égard.» + +[62] Chipiona, à l'embouchure du Guadalquivir. + +[63] Ce qui suit jusqu'au paragraphe commençant par ces mots: «Et le 27e +j'arivé.....» forme un supplément dans le manuscrit. Le feuillet placé +entre les pages 28 et 29 porte la note suivante: «Ayant égaré une +feuille dans l'original de ce voyage, ce qui m'a fait y adiouter cette +page pour renvoyé avant mon arrivée à Ténérif, sur ce qui m'arriva le +jour d'après mon départ de St-Lucar.» + +[64] Riche marchand-armateur intéressé dans les compagnies de commerce +fondées au dix-septième siècle et qui possédait des relations +commerciales très étendues. C'était un des principaux négociants de +cette époque avec lequel Colbert correspondait. Voy. Arch. de la marine, +Ordres du Roi et Commerce, 1675, 1689, etc. + +[65] Dans le passage qui suit il s'agit de Muley-Mohammed fils de +Muley-Ismael, empereur de Maroc de 1672 à 1727. Le P. Dominique Busnot, +religieux de la congrégation réformée de l'Ordre de la Trinité, a +consacré un chapitre de son _Histoire du règne de Mouley-Ismael, roi de +Maroc, Fez, Talifet et Souz_ (Rouen, 1714), à la vie, aux aventures et à +la mort tragique de Muley-Mohammed. D'après un mémoire du consul de +France à Salé, en 1699, les négociants français trouvaient de grands +avantages au commerce avec la Barbarie. La Provence y envoyait des +papiers, des bonnets rouges de laine, du souffre, des toiles de Lyon, de +la futaine, des fils d'or, du brocart d'or et de soie; le Languedoc y +expédiait des draps; les navires de St-Malo, de Rouen et de Nantes y +portaient des toiles. On estimait le négoce de la France avec cette +région à 400,000 écus. Les marchandises étaient échangées avec celles du +pays: cire, laine, cuivre en chaudron; cuivre neuf, étain, dattes, +amandes, plumes d'autruche. Onze maisons françaises y étaient établies. +Arch. de la Marine. + +[66] Doublet parlera encore de Muley-Mohammed, mais il ne dira pas que +ce prince tombé par trahison entre les mains de son père, en 1705, subit +le même supplice. On lui coupa le pied et la main, et on plongea ses +membres mutilés dans une chaudière pleine de poix et d'huile bouillante; +il mourut douze jours après. + +[67] Raphaël Thierry, négociant de Rouen, nommé au consulat de la nation +française aux îles Canaries par provision des 27 avril et 20 mai, 1670. +Arch. de la Marine, commerce, t. I, fol. 184, et t. II, fol. 769. + +[68] On entendait par passager les barques passagères appartenant aux +hôpitaux du Havre et de Honfleur et qui recevaient à leur bord les +personnes, les bestiaux et les denrées de toutes espèces pour les +transporter d'un port dans l'autre. Ces deux établissements hospitaliers +jouirent pendant longtemps du monopole des droits de passage. + +[69] Constant Patin, avocat du roi en l'amirauté de Honfleur, fils de +Constant Patin, procureur d'office en la vicomté de Roncheville, lequel +avait épousé Marguerite Auber grand'mère de Doublet. + +[70] François Mallet de Graville, seigneur et comte de Saint-Martin, +Blosseville, Drubec, Quatravaux, et autres terres, marié à Jacqueline ou +Gabrielle Langlois du Guesclin, résidant à Criquebeuf, près de +Honfleur.--Minutes du tabell. de Roncheville. + +Sa fille avait épousé Charles de Boisseret, chevalier, seigneur +d'Herbelay, marquis de Sainte-Marie, capitaine des gardes de Monsieur, +seigneur, gouverneur et lieutenant pour le roi des îles de la +Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galande, les Saintes, la Grande et Petite +Terre, etc. Fils aîné de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel. + +[71] Jean de Boisseret, chevalier, marquis de Sainte-Marie, seigneur de +Malassis, second fils de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel soeur +de Charles Houel, chevalier, seigneur du Petit-Pré, gouverneur des îles +de la Guadeloupe. Ce Jean de Boisseret habitait, au temps dont parle +Doublet, la ferme dite le Petit-Paris, à peu de distance de Villerville. +Il épousa, en 1686, Demoiselle Marie-Anne Estièvre, fille de Michel +Estièvre, écuyer, sieur de Montessart. Minutes du tabellionage de +Roncheville; Reg. de l'état civil de la commune de Pennedepie. + +[72] Adassa, d'après les anciennes cartes, est un petit havre situé à +l'ouest de l'île de Ténériffe; on y chargeait beaucoup de vin. + +[73] Le marquis de Langeron, embarqué comme enseigne en pied sur le +_Henri_, le 1er février 1671, fut fait capitaine de vaisseau le 2 +novembre 1671; chef d'escadre le 1er novembre 1689; lieutenant général +le 1er avril 1697; mort à Sceaux le 28 mai 1711. Arch. de la Marine. +Voyez le Mercure de juin 1711. + +[74] Au temps de Doublet de pareils phénomènes jettaient l'épouvante +parmi les paysans et les marins. On citait des pluies de sang, de fer, +de laines, de poissons, de grenouilles, etc., qu'on attribuait à des +causes surnaturelles. Doublet et son équipage partageaient cette +crédulité; ils sont bien persuadés que c'est un châtiment divin. + +Il s'agit d'insectes aquatiques qui multiplient en grande quantité +pendant l'été dans les mers tropicales et que des tourbillons de vent +transportent à de grandes distances. + +[75] Cascaes, ville à l'embouchure du Tage, à 5 lieues de Lisbonne. La +rade de cette place est dangereuse à cause des vents d'ouest qui y +règnent. + +[76] Cette description si peu séduisante qu'elle soit permet de croire +qu'il s'agit d'une de ces divinités marines qui durent leur naissance à +la fable. La croyance aux sirènes ou aux monstres marins à figure +humaine se maintint longtemps, comme on le voit, puisque Doublet +mentionne très sérieusement la merveilleuse apparition qui, «par son +regard fier et plein de feu» terrifia son équipage. D'ailleurs, dans son +enfance, il avait été familiarisé avec ces contes, car une ruelle de sa +ville natale portait et porte encore le nom de rue de la Sirène («ruette +et advenue de la Seraine»), en 1588; une figure fantastique était gravée +sur la pierre à l'angle de cette rue; il en subsiste des traces. + +[77] Les dorades suivent les vaisseaux en troupes souvent nombreuses et +nagent avec beaucoup de vitesse. Leur pêche, qui est pour les marins un +véritable divertissement, leur procure facilement une chair fraîche, +savoureuse et très agréable au goût. + +[78] Azamore, ville forte du Maroc, port d'accès difficile à +l'embouchure de la Morbéa dans l'Atlantique. Mazagan, petite ville forte +du royaume de Maroc, port sur l'Atlantique, près de l'embouchure de la +Morbéa. Elle a appartenu aux Portugais jusqu'en 1762. + +[79] Ponta-Delgada, dans l'île de San-Miguel, chef-lieu du district +oriental des Açores. Son port est mauvais. + +[80] Jean d'Estrées, abbé d'Evron, de Préaux et de Saint-Claude, +archevêque et duc de Cambrai. Il était fils de Jean comte d'Estrées, +maréchal et vice-amiral de France, vice-roi d'Amérique. + +[81] Famille illustre dans les annales de la Rochelle. Un Jean Godefroy, +sieur du Richard, né en 1579, pair en 1608, capitaine de l'artillerie en +1617, était maire et capitaine de La Rochelle au début du siège de 1627. +Doublet citera dans les pages qui suivent les neveux de ce capitaine: +Jean Godefroy, écuyer, Benjamin, Alexandre et César Godefroy, marins et +armateurs, puis la cousine de Jean, l'aîné, veuf d'une dame Goislard et +remarié à une dame Bussereau, suivant Doublet, à Elisabeth Duprat, soeur +du pasteur d'Arvert, suivant des renseignements plus sûrs. + +D'après un très curieux tableau généalogique que M. de Richmond, +archiviste de la Charente-Inférieure, a bien voulu dresser pour nous, +des liens de parenté unissent de nos jours les derniers représentants +des Godefroy à la famille du général Louis-Eugène Cavaignac. + +[82] Le nom de cette rade ne figure point sur les cartes que nous avons +consultées. + +[83] Au nord du pertuis d'Antioche, entre les rochers dits Lavardins et +la terre vers La Rochelle. «L'on ancre son chef de Bois sur 5 à 6 +brasses d'eau de profondeur, dit le _Flambeau de la mer_, le fond y est +mol.» + +[84] Jacques-François-Edouard Stuart, fils de Marie d'Este et de Jacques +II, né le 20 juin 1688 et mort à Rome le 1er janvier 1766 après une +existence extrêmement agitée. + +[85] Marie d'Este, fille du duc de Modène, née en 1658; mariée en 1673 à +Jacques Stuart qui n'était alors que duc d'York. Elle mourut au château +de Saint-Germain-en-Laye le 7 mai 1718. + +[86] Plymouth. Doublet écrit tantôt Pleimuths, tantôt Pleimuts. Son +orthographe des noms de lieu et des noms propres varie à chaque page. + +[87] De Vaux-Mimars, ancien garde-marine le 19 février 1681, fait +enseigne en 1684, lieutenant en 1689 et capitaine de frégate le 1er +décembre 1705. Mort le 18 octobre 1718. + +[88] Point de la côte d'Angleterre, entre Douvres et la Tamise, où il y +a un bon ancrage pour les vaisseaux. + +[89] On sait qu'il s'agit de Jacques II, de la famille des Stuarts, fils +du roi Charles Ier et de la reine Henriette de France fille de Henri IV, +né en 1633. Il porta jusqu'à son avènement au trône le titre de duc +d'York. Détrôné en 1688 par son gendre Guillaume de Nassau, prince +d'Orange, il se réfugia en France. Il était accompagné de son fils +naturel, Jacques Fitz-James, duc de Berwick, promu en 1706 à la dignité +de maréchal de France.--La date du débarquement de Jacques II à +Ambleteuse n'est point le mois de septembre 1688 ainsi que Doublet +l'indique mais le 4 janvier 1689. Jacques II arrivait à St-Germain le 7 +du même mois. Voy. la _Gazette_ du 10 janvier 1689. + +[90] Le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV. La charge +d'amiral de France fut rétablie en sa faveur le 12 novembre 1669. + +[91] Les mesures les plus diverses furent prises pour arrêter la fuite +des religionnaires. En Normandie on établit trente corps-de-garde et +autant de pelotons de cavaliers «destinez pour battre l'estrade sur les +costes.» Des chaloupes armées procédaient en mer à la visite des +navires. Les arrestations étaient nombreuses. Les religionnaires +s'embarquaient la nuit sur un point peu fréquenté, et on les voyait la +nuit allumer des feux sur les falaises de la Seine-Inférieure, du Havre +à Dieppe, échangeant ainsi des signaux avec des navires étrangers qui +louvoyaient près des côtes. Pour empêcher les embarquements clandestins, +les intendants promettaient aux paysans de leur céder la moitié des +meubles des religionnaires en cas de dénonciation. Arch. de la Marine, +service général, correspondance de M. de Montmort, 1686. + +[92] Ramehead, pointe à l'ouest de la baie de Plymouth. + +[93] Saltash, bourg d'Angleterre, en Cornouailles, sur le penchant d'une +colline baignée par la Tamer; l'embouchure de cette rivière lui forme un +port situé à 2 milles marins au-dessus de Plymouth. Ce fut dans ce port +que Doublet captura, sous le feu des forts, un vaisseau hollandais de 6 +à 700 tonneaux et armé de 40 canons. + +[94] Dans l'île de Saint-Nicolas. + +[95] Doublet doit revenir plus loin sur cet épisode et expliquer qu'il +eut l'honneur d'en raconter les péripéties à M. de Seignelay. En outre, +il y a lieu de croire que «l'action jolie» mais d'une grande témérité +racontée ici devint l'objet d'une assez vive curiosité. En effet, on en +trouve le récit dans l'_Inquisition française ou Histoire de la +Bastille_ (t. II, p. 325) par C. de Renneville. + +[96] Hervé le Berçeur, seigneur et patron de Fontenay et d'Emondeville, +enseigne au régiment des Gardes et commandant des villes et château de +Cherbourg, allié, par contrat du 21 novembre 1664, avec +Marie-Anne-Jacqueline de La Luzerne, dame de +Brévant.--(Lachesnaye-Desbois, XII, p. 632.) + +[97] Ingénieur du roi, chargé pendant quelques années de l'inspection +des travaux maritimes en Normandie. Au mois de mars 1684, il visitait le +port de Honfleur par ordre de Seignelay. + +[98] Seignelay arriva à Brest dans le courant du mois de mars 1689 pour +accélérer les grands mouvements qui s'y faisaient. Vauban, après avoir +visité toutes les côtes et une partie des îles depuis Ypres jusqu'à +l'embouchure de la Loire, l'y avait précédé et était arrivé le 18 +février.--(Levot, _Hist. de Brest_, t. II, p. 28.) + +[99] André de Géraldin, né à Saint-Malo, fut nommé capitaine de brûlot +le 1er janvier 1691; capitaine de frégate le 1er janvier 1703; capitaine +de vaisseau le 23 avril 1708. Mort le 11 avril 1738.--(Arch. de la +Marine.) + +[100] Jean-Baptiste Patoulet, chevalier, conseiller du roi, commissaire +général à Rochefort le 15 août 1676; intendant aux îles d'Amérique, 1er +avril 1679; intendant à Dunkerque, 1er janvier 1683.--(Arch. de la +Marine.) + +[101] Capitaine marchand du quartier du Havre, fut fait capitaine de +brûlot en 1692 et mourut en mer vers 1704. + +[102] Nicolas-Jacques Durand commanda en course en 1675 et 1678 +plusieurs frégates légères armées à Dunkerque. Il fut envoyé en +croisière dans la mer du Nord, en 1695, et mourut pendant la campagne. + +[103] Michel Begon, chevalier, né à Blois en décembre 1638. Etait frère +du premier commis de M. de Seignelay. Président et lieutenant général du +bailliage de Blois en 1677, il devint commissaire général de la marine à +Rochefort en 1680; intendant aux îles, 1684; intendant général des +galères, 1685; intendant à Rochefort, 1688; à la Rochelle, 1694. Il fut +révoqué, vers 1705, par M. de Pontchartrain et décéda à Rochefort le 13 +mars 1710, laissant plusieurs enfants. + +[104] Petites frégates de 6, 10 et 12 pièces de canon, «qui vont +parfaitement à la voile, mais qui ne sont bonnes pour la course que +l'été, l'hiver les Dunkerquois se servent de doggres pêcheurs qu'ils +équipent en guerre, et comme ces vaisseaux sont fort ronds ils +soutiennent parfaitement la mer dans les plus rudes tourmentes.» Arch. +de la Marine, campagnes, 1689-1690. + +[105] Paul de Louvigny, seigneur d'Orgemont, conseiller du roi. +Intendant au Havre, 1er septembre 1688; à Brest le 15 mai 1701. Mort à +Brest le 24 décembre 1702. + +[106] Jacques Goyon, sire de Matignon, comte de Thorigny, baron de +Saint-Lo, lieutenant général en Normandie, gouverneur de Cherbourg, +Granville et les îles Chaussey, né à Thorigny en 1644, chevalier des +ordres en 1688, lieutenant général des armées en 1693. Mort à Paris en +1725. + +[107] Charles Fortin, marquis de la Hoguette, après avoir servi dans les +gardes, était devenu corvette des mousquetaires gris en 1672, enseigne +en 1683, sous-lieutenant en 1684, maréchal de camp en 1688, +lieutenant-général et gouverneur de Mézières en mars 1693. Il mourut +d'une blessure reçue à la bataille donnée en Piémont, le 4 octobre 1693, +par le maréchal de Catinat. + +[108] Les régiments n'y campèrent que quelques jours. Leur commandant se +rapprocha de Cherbourg et envoya une partie de ses troupes vers +Granville que les frégates anglaises menaçaient. + +[109] Henry-Joseph de Beaumont d'Eschilais, originaire de la Saintonge, +fut promu enseigne de vaisseau le 1er janvier 1691, lieutenant de +vaisseau le 1er janvier 1692, capitaine de frégate le 12 novembre 1706, +capitaine de vaisseau le 24 juin 1709. Mort le 8 décembre 1724. + +[110] Ne se trouve pas inscrit au répertoire Laffilard des Archives de +la Marine. + +[111] Le 23 juillet 1689, Seignelay écrivait à M. de la Hoguette: «Je +n'ay pas besoin à présent des srs de Beaumont et Doublet,... vous pouvez +leur permettre de faire la course ainsy qu'ils en avoient dessein +lorsqu'ils ont commencé d'armer leurs bâtimens.»--(Arch. de la Marine. +Ordres du Roi.) + +[112] Baie et port d'Angleterre, dans la Manche, sur la côte du +Devonshire. C'est le lieu de réunion des forces maritimes anglaises. +Doublet l'a déjà cité plusieurs fois comme le point principal de ses +croisières. + +[113] Il faut lire _Juillet_. Doublet donne ses dates assez +négligemment, ainsi les faits relatés ci-dessus et les suivants se +rapportent à l'année 1689; le manuscrit les enregistre à la date de +1690. + +[114] Le maréchal d'Estrées avait été investi du commandement de la +flotte réunie à Brest durant les premiers mois de 1689. Vers le milieu +de l'année, alors que le maréchal était embarqué et que tous ses ordres +étaient donnés, M. de Seignelay prit en personne le commandement, et le +comte d'Estrées resta «sur le pavé des vaches à Brest», suivant +l'expression de Mme de Sévigné. Il ne s'en consola pas; Mme De La +Fayette et Mme de Sévigné l'ont constaté. On voit en outre que son +déboire ne passa pas inaperçu aux yeux de Doublet. + +[115] Le voyage de Seignelay à Brest fut tout un évènement. «Il étoit +général en tout, dit Mme De La Fayette dans ses _Mémoires_, lors qu'il +ne donnoit pas le mot; et mesme il en avoit les habits et la mine.» +(Michaud et Poujoulat, 3e série, t. 8, p. 243.) + +[116] Arch. de la marine, Ordres du roi, Ponant, 14, 15, 24, 26, 30 et +31 juillet 1689. Dans la lettre du 30 juillet on lit: «les sieurs de +Beaumont et Doublet ayant eu ordre de naviguer entre Pennemarc et Glenan +pour descouvrir si les ennemis s'estoient avancez jusqu'à ce parage, il +(M. de Beaugey) les cherchera et leur ordonnera de revenir incessamment +à Brest.» + +[117] Enseigne de vaisseau, 3 mars 1673; capitaine de brûlot, 1er +juillet 1673; aide-major, 20 janvier 1676; capitaine de frégate, 3 avril +1686; capitaine de vaisseau, 10 août 1689. Mort à la Hougue, 26 janvier +1703. + +[118] Les ordres expédiés par Seignelay pendant le mois de juillet 1689 +sont datés de Brest «à bord du _Souverain_.» (Arch. de la marine.) + +[119] Ordre du roy (25 juillet 1689) au sr Doublet de sortir des rades +de Brest et d'aller naviguer pendant trois jours entre Glenan et Penmark +pour découvrir si les ennemis naviguent dans ce parage.--Ordres au sr de +Beaugey d'aller croiser à la hauteur d'Ouessant (14 juillet 1689); aux +srs de la Guiche et de Septèmes d'aller reconnaître la flotte ennemie +(14 juillet); Mémoire instructif au sr de Levy, commandant la _Lutine_, +pour aller à la rencontre de M. de Tourville (15 juillet).--Ordre pour +le sr Doublet, commandant la _Sans-Peur_ entre Glenan et Penmark, de +revenir au port de Brest pour y recevoir d'autres ordres (31 juillet +1689). (Arch. de la marine.) + +[120] Tourville était parti des îles d'Hyères, le 9 juin 1689, avec +vingt vaisseaux de guerre, une frégate, huit brûlots, deux flûtes et +deux tartanes. Il montait le _Conquérant_. + +[121] Il faut lire: à la fin du mois de juillet 1689. + +[122] Barthélémy-Alexandre de Perrinet fut fait lieutenant de vaisseau +le 26 avril 1675; capitaine de vaisseau le 5 janvier 1682; décédé le 10 +janvier 1705. (Arch. de la marine.) + +[123] Groix, Groais ou Grouais, île fortifiée à 9 kil. de Port-Louis, en +face de l'embouchure du Blavet. + +[124] L'escadre de la Méditerranée arriva à la hauteur d'Ouessant le 29 +juillet 1689, et à la rade de Brest le 30 du même mois d'après la +_Gazette_, le 4 août suivant M. Eug. Sue IV, 346). + +Mme de Sévigné a écrit (6 août 1689): «Tout brille de joie dans cette +province de l'arrivée du chevalier de Tourville à Brest: M. de Revel a +vu ce moment heureux: on l'attendoit si peu ce Tourville, qu'on crut +d'abord que c'étoit des ennemis; et quand il se fit connoître, ce fut +une joie et une surprise agréable... M. de Seignelai est à son bord +faisant grande chère.» + +[125] Le comte de Moyencourt, volontaire du 9 mars 1682, fut nommé +enseigne de vaisseau le 1er janvier 1684; aide-major le 10 janvier 1687; +capitaine de vaisseau le 1er janvier 1703; major le 1er novembre 1705; +gouverneur de la Grenade le 1er août 1717; de la Guadeloupe le 1er +novembre 1717; mort à Paris le 2 septembre 1728. Arch. de la Marine. + +[126] Durant les croisières que Doublet raconte, d'assez graves +évènements maritimes passionnaient le public. Le 12 mai 1689, la flotte +française sous le commandement de Château-Renault livrait la bataille de +Bantry. Le 22 du même mois, Forbin et Jean Bart étaient faits +prisonniers et conduits à Plymouth. Peu de temps après ces derniers +réussissaient à s'enfuir dans une petite barque et ils abordaient après +une navigation de 48 heures à quelques lieues de St-Malo.--Le 5 juillet +1689 une division française prenait à l'abordage cinq bâtiments anglais, +et le 27 le chevalier d'Amblimont anéantissait deux vaisseaux +hollandais. + +[127] Lire: _août 1689_. Depuis le commencement du mois, ainsi que +Doublet le mentionne, M. de Seignelay avait en vain cherché à connaître +la force de l'escadre anglaise qu'on équipait à Portsmouth. De nombreux +ordres avaient été expédiés dans ce but: + +Ordre pour le sr Dumené pour aller descouvrir l'armée ennemie. Il ira +jusqu'à Plimouth et tâchera de prendre quelques bâtiments (17 août +1689); même ordre à M. Desfrans, commandant le _Trident_ (17 août); +Ordre au sr de Lévy pour aller aux Sorlingues avec la frégate la +_Gratienne_, découvrir l'armée ennemie (17 août).--Arch. de la marine. + +[128] De Venize, enseigne de vaisseau depuis le 28 décembre 1671; +lieutenant de vaisseau le 7 février 1678; capitaine de vaisseau le 1er +novembre 1689; mort à la Havane, sur _le Superbe_, le 11 mai +1702.--Arch. de la Marine. + +[129] Ecrivain principal de la marine à Roscoff, le 20 juillet 1694; à +Port-Louis en 1696; nommé contrôleur au Canada le 1er mai 1698. + +[130] Hubert de Champi, seigneur Desclouseaux, commissaire général à +Dunkerque de 1671 à 1680; intendant à Brest en 1683. Décédé dans ce port +le 6 mai 1701. + +[131] Weymouth (?) + +[132] Ces embrassades reviennent souvent dans le récit de Doublet. La +mode de ces caresses, de ces saluts était générale parmi les gens de +qualité au dix-septième siècle. Elle a été ridiculisée par Quinault dans +la _Mère Coquette_: + + Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez + D'estropier les gens par vos civilités, + Ces compliments de main, ces rudes embrassades... + +et par Molière dans les _Précieuses_, dans les _Fâcheux_ et dans le +_Misanthrope_: + + Je vous vois accabler un homme de tendresses + Et témoigner pour lui les dernières tendresses; + De protestations, d'offres et de serments + Vous chargez la fureur de vos embrassements. + +Plus loin Molière dit de nouveau: + + Et je ne hais tant que les contorsions + De tous ces grands faiseurs de protestations, + Ces affables donneurs d'embrassades frivoles... + +[133] Août 1689. + +[134] De Raymondis, lieutenant en 1677, major en 1682, fut élevé au +grade de capitaine de vaisseau le 1er février 1682 et de major général +le 1er novembre 1689. Il mourut le 5 juin 1692 d'une blessure reçue à la +bataille de la Hougue. + +[135] Le marquis de Seignelay, secrétaire d'Etat, arriva de Brest à +Versailles le 4 septembre 1689; il mourut l'année suivante, le 3 +novembre. + +Un ordre du roi, du 2 mai 1690, donna à Doublet le commandement de la +frégate la _Gentille_, à Dunkerque.--Arch. de la Marine. + +[136] Capitaine de brûlot le 1er janvier 1691 d'après les répertoires de +la Marine; sauté en l'air sur l'_Oriflamme_ à Vigo, le 21 octobre 1702. + +[137] Bourg du Calvados, arr. de Pont-Levêque, sur la rivière du même +nom. + +[138] Voyez ci-dessus, page 49. + +[139] Le duc de Gordon-Oneill, fils du général Félix Oneill et +petit-fils d'Henriette Stuart, de la famille de Balzac d'Entragues. +Après la bataille d'Aghrim et la prise de Limerick (1691), il passa en +France avec son régiment. + +[140] Leith, dans le golfe de Forth, à 3 kil. d'Edimbourg. + +[141] Ale (ou aile), boisson anglaise. + +[142] La date exacte est décembre 1691. Jean Bart était sorti de +Dunkerque le 14 juillet et avait été retenu sur la rade pendant quelques +jours. Après une campagne sur les côtes de Norvège il était de retour en +vue de Dunkerque le 29 novembre, et sur rade avec deux prises le 1er +décembre.--Arch. de la Marine, Campagnes, 1691, t. 13. + +[143] D'après les listes générales des officiers de vaisseau (t. VI, +1609 à 1770), le brevet de lieutenant de frégate fut expédié à Doublet +le 1er janvier 1693; il fut «biffé et rayé» la même année.--Arch. de la +marine. + +[144] Charles Keyser, né en 1653, fut fait enseigne de vaisseau le 10 +janvier 1687; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1691. Mort le 3 +janvier 1694. C'était un des amis les plus intimes de Jean Bart. + +[145] Doublet remplit plusieurs missions de ce genre. Elles consistaient +à convoyer les navires de commerce chargés d'approvisionnements achetés +à l'étranger. A l'époque où Colbert prit en main les affaires de la +marine (1665), il trouva les arsenaux fort dégarnis; tout y manquait à +la fois. Aussi la France, pendant plus de dix ans, dut-elle tirer du +dehors et notamment de la Suède et de la Hollande les bois de +construction, les mâts, les cordages, le goudron, les canons de fer et +de bronze. + +[146] Le cap Kol, ainsi nommé sur les cartes marines du dix-septième +siècle, est le cap Kullen, sur la côte de Suède, à l'entrée du Sund. Il +est formé d'un groupe de montagnes qui, au dire du savant Rudbesk, +étaient tout simplement les vrais colonnes d'Hercule. + +[147] Plusieurs voyageurs, en effet, en ont parlé. «Nous nous +trouvasmes, dit l'un deux, vis-à-vis de Kolle, qui est une haute roche. +Nous l'avions à main gauche. Ce fut là que pas un de la compagnie ne fut +exemt de la cérémonie qu'ont accoustumé de faire observer tous les +matelots qui passent par cet endroit. Ils sont deux qui mettent un +cordeau autour du cou et un autre qui jette un seau d'eau de mer sur la +teste. La cérémonie fut faite sans y rien oublier, car après avoir esté +mouillé, il m'en cousta encore une pistole pour le vin des +matelots.»--_Les Voyages de M. Des Hayes en Dannemarc_, 1664, p. 30. + +[148] «M. de Martangis, ambassadeur du roi en Danemark se trouvant mal +en ce pays-là, a demandé son congé; le roi y enverra bientôt un autre +ambassadeur en sa place.» _Journal de Dangeau_, t. IV, p. 175, 179. + +Le roi y envoya M. de Bonrepaus, intendant général des armées navales, +qui conclut avec le roi de Danemark deux traités, l'un, le 11 mars 1693, +concernant le duc de Wolfenbüttel, l'autre, le 11 avril suivant, pour le +bombardement de Ratzebourg.--Deschard, _Notice sur le commissariat de la +marine_, p. 94. + +[149] Christian V, roi de Danemark et de Norvège, fils de Frédéric III, +né en 1646, mort en 1699; marié à Charlotte-Amélie de Hesse. + +[150] Ce nom est défiguré. Il s'agit du gouverneur de Norvège, comte +Ulric de Gyldenloeve, frère naturel de Christian Ier, roi de Danemark, +né le 4 juin 1638, mort le 17 avril 1714. + +[151] Plus loin Doublet écrit _Bielks_ et commet une erreur. En effet, +il entend parler du grand-amiral-lieutenant Niels-Juel, l'un des plus +célèbres marins danois, et non du maréchal Bielk ou de Bieck, suédois, +qui fut gouverneur de Poméranie et ambassadeur en France. + +[152] Scarborough, ville d'Angleterre, sur la mer du Nord, au fond d'une +belle baie. Son port, le plus important de la côte orientale de +l'Angleterre est vaste, commode et d'une profondeur suffisante pour +recevoir les plus gros vaisseaux. + +[153] Elseneur. + +[154] Officiers-mariniers du quartier de Honfleur. + +[155] Il se trouva 85 hommes de mon équipage noyés et 16 holandais de la +prise.--Note du manuscrit. + +[156] Ce passage contient une erreur évidente. Jérôme Phelypeaux, comte +de Pontchartrain, ne devint ministre de la marine que le 6 septembre +1699. + +[157] Nestor-Clemenceau de la Faudière de Maisonneuve, nommé lieutenant +de vaisseau en 1675; capitaine de galiote en 1684; capitaine de vaisseau +en 1689. Mort à Rochefort le 4 novembre 1700. + +De Montault, garde-marine en 1671, enseigne de vaisseau en 1678 et +lieutenant en 1691, fut interdit en 1692 et rayé des cadres en 1695. + +[158] Voyez les _Mémoires de Duguay-Trouin_, année 1692. + +[159] Thomas-Claude-Renard de Fuschamberg, marquis d'Amblimont, fut +nommé capitaine de vaisseau en 1669; chef d'escadre le 1er janvier 1693 +et fait commandeur de Saint-Louis la même année. Il devint gouverneur +général aux Iles et mourut à la Martinique le 17 août 1700. + +[160] Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, fils +aîné du maréchal de Luxembourg. Il était né en 1675. Chevalier de St. +Jean de Jérusalem, colonel au régiment de Provence en 1693, brigadier +d'infanterie en 1702, lieutenant-général des armées en 1708, il devint +maréchal de France en 1734 et mourut le 23 décembre 1746.--Pinard, +_Chron. hist. mil._, t. IV, p. 638. + +[161] Oliva ou Olive, couvent de la Prusse Polonaise, sur la côte à un +mille de Dantzik. + +[162] «M. le Vidame d'Enval, qui était ambassadeur du roi en Portugal, +s'en va en la même qualité en Pologne en la place du marquis de +Béthune.» _Journal de Dangeau_, t. III, p. 447. + +Robert le Roux, baron d'Esneval, vidame de Normandie, d'une très +ancienne famille de cette province, avait été conseiller au parlement de +Rouen. «Madame son épouse», dont parle le narrateur, était +Anne-Marie-Catherine de Canonville, marquise de Grémonville et «Monsieur +le chevalier son fils» se nommait Anne-Robert-Claude Le Roux d'Esneval; +ce dernier mourut président à mortier au parlement de Rouen, en 1766. +Voy. Lachesnaye-Desbois. + +[163] 29 mai 1692. + +[164] Au dix-septième siècle, les officiers généraux et les capitaines +entretenaient des trompettes; c'était un luxe d'une assez grande +considération pour qu'un des hommes de mer les plus graves, l'illustre +Abraham Du Quesne, prît vivement à partie le comte d'Estrées qui voulait +lui enlever un des siens.--_Gloss. naut._ + +[165] De la famille de Damas-Cormaillon, originaire de la Bourgogne. + +[166] L'ordre de l'Eléphant Blanc cité plus haut avait été institué par +Christian Ier, roi de Danemark, né en 1425 mort en 1481, à l'occasion du +mariage du prince royal Jean avec Christine, fille d'Ernest électeur de +Saxe. Il fut rétabli au dix-septième siècle par Christian V. + +La «tour pour l'observatoire» est la tour de l'église de la Trinité, +dite _Tour Ronde_, bâtie en 1642, où l'on peut monter par une allée en +spirale. + +[167] Autrement dit: eau de la reine de Hongrie, médicament aromatique +autrefois célèbre, tiré de l'essence du romarin. + +[168] Helsinborg, ville de Suède, sur le Sund, vis-à-vis de Kronenbourg, +forteresse située dans l'île de Seeland près d'Helsingor +(Elseneur).--L'île de Ween ou Hueen citée plus haut est située également +dans le détroit du Sund et appartient à la Suède. + +[169] Plus tard roi sous le nom de Frédéric IV, 1699-1730. + +[170] Victor-Marie duc d'Estrées, né en 1660, pair, maréchal et +vice-amiral de France, prit le nom de maréchal de Coeuvres.--Il était +entré dans la marine comme volontaire en 1678. Il fut nommé capitaine de +vaisseau le 5 janvier 1679; lieutenant général et vice-amiral en +survivance le 12 décembre 1684; maréchal de France en 1703; vice-amiral +en pied le 19 mai 1707; vice-roi d'Amérique le 19 mai 1707. Il mourut à +Paris le 27 décembre 1737. + +[171] L'acte de mariage de Doublet est du 14 octobre 1692. Voyez aux +additions la pièce nº 3. + +[172] La frégate portait le nom de Charles-Amédée de Broglie, comte de +Revel, brigadier par brevet du 12 mars 1675, maréchal de camp en 1678, +lieutenant général des armées en 1688; mort le 25 octobre 1707. + +[173] Comme nous l'avons déjà dit, le manuscrit contient des dates +marginales placées en regard de chaque passage principal. Un grand +nombre de ces dates sont inexactes. Ici Doublet a écrit en marge: «août +1693.» La croisière et la prise du garde-côte d'Irlande qu'il va +raconter appartiennent au contraire à l'année 1694 et devraient prendre +place après le récit du premier bombardement de Saint-Malo qu'on +trouvera plus loin. Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5. + +[174] De La Haye de la Villestreux. + +[175] Jacques Gouin de Beauchêne, marin né Saint-Malo. Il fut le premier +malouin, dit M. Cunat (p. 480), qui ouvrit le commerce avec les colonies +espagnoles. Il doubla le cap Horn en 1698. + +[176] Legoux, sieur de la Jannaye ou Jeannais, d'une famille de marin +originaire de Saint-Malo. Il commanda plusieurs corsaires de ce port en +1692 et 1695. + +[177] Voyez aux additions les pièces nº 4 et 5. + +[178] Le fort de la Conchée, situé au nord-quart-nord-ouest de la partie +la plus septentrionale de Saint-Malo, fut commencé en 1689 et achevé en +1707. C'est un des chefs-d'oeuvre de Vauban. + +[179] Dans une lettre du 25 novembre 1693. M. Le Camus annonce le départ +de M. Le Bigot des Gastines pour Paris. Arch. de la Marine, serv. +général. + +[180] M. Le Camus écrivait au ministre, le 26 novembre 1693: «M. le +chevalier de Ste-Maur et M. de Sever, capitaines, se sont trouvé en +passant pour aller à Paris qui se mettent en estat de faire tous leurs +efforts du costé de la marine, et moy, Monseigneur, je me rendray demain +avec M. Doublet à la batterie des mortiers pour bombarder les ennemis et +pour tacher de les incommoder.» Arch. de la Marine, serv. général, 1693. + +[181] Sur le bombardement de Saint-Malo, voyez les relations de la +_Gazette_, p. 625 et 637, du _Mercure_, décembre, p. 285-331 et les +correspondances du dépôt de la Marine, service général et campagnes, +année 1693.--L'escadre anglaise comptait en tout 42 voiles. Elle lança +150 bombes dont 26 seulement tombèrent dans la ville. La machine +infernale dont Doublet parle consistait en un brûlot de 160 tonneaux +environ, rempli d'artifices et de bombes. L'effet de son explosion fut à +peu près nul. Les bombes trop épaisses, d'un fer trop liant et contenant +trop peu de poudre n'éclatèrent pas; il en resta environ deux cents sur +la grève. Le P. Daniel a donné (_Histoire de la Milice Françoise_) une +description de cette machine. + +[182] Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, chevalier des ordres du +roi en 1661; lieutenant-général puis gouverneur de la province de +Bretagne en 1670; ambassadeur à Rome; mort à Paris en 1698. Il étoit le +neveu du connétable de Luynes dont la soeur, Louise d'Albert, épousa +Antoine de Villeneuve, marquis de Monts premier maître d'hôtel de Gaston +d'Orléans, gouverneur de Honfleur de 1645 à 1682. + +[183] Camaret (Finistère). + +[184] Embouchure de la rivière qui forme la rade de Saint-Malo. + +[185] Déjà cité plus haut. François Fossard, sieur Desmaretz, capitaine +marchand et corsaire de Saint-Malo, était le beau-frère de Doublet. + +[186] Le passage qui suit contient le récit du bombardement de +Saint-Malo, les 14 et 15 juillet 1695, par la flotte anglo-hollandaise +aux ordres de lord Barckley, forte de 70 voiles. Quoique Doublet affirme +que cette attaque ne causa aucun dommage à la ville et aux forts, on +sait qu'il en fut autrement. De cinq à six cents bombes tombèrent dans +Saint-Malo; huit personnes furent tuées et sept maisons incendiées. On +évaluait le dommage que la ville avait souffert à trois cent mille +livres. Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 24 juillet 1695. + +[187] Partie des remparts de Saint-Malo où était établie la batterie +dite _de Hollande_. + +[188] Denis, comte de Polastron, enseigne au régiment du roi en 1663, +obtint le rang de capitaine en 1667, de major en 1676 et devint +lieutenant-colonel en 1678. Brigadier par brevet du 28 février 1686, il +combattit à Fleurus en 1690 et servit au siège de Mons en 1691. Il fut +créé maréchal du camp la même année. En 1693, il fut envoyé sur les +côtes de Bretagne et commanda à Saint-Malo jusqu'à la Paix. Il contribua +à la défense de cette place en 1695. Nommé lieutenant-général des armées +en 1696. Gouverneur de Mont-Dauphin en 1698. Il commanda dans les +évêchés de Dol, de St-Malo et de St-Brieuc, sous le maréchal d'Estrées +par commission du 7 juillet 1701. Il mourut le 28 février 1706.--Pinard, +_Chronologie hist. mil._ T. IV, p. 407. + +[189] Le Bigot des Gastinnes (Louis), commissaire ordinaire à Nantes en +1677; à Saint-Malo de 1693 à 1699; commissaire général à Brest de 1699 à +1703. Il fut fait intendant à Dunkerque le 15 juillet 1703. Il se retira +le 1er décembre 1704 et fut nommé inspecteur général des Echelles du +Levant et de Barbarie en 1705. + +[190] Le chevalier puis bailly de la Pailletrie avait servi sept ans +dans un régiment de cavalerie avant d'entrer dans la marine. Il fut +nommé lieutenant de la galère réale le 1er janvier 1685; capitaine de +galère le 1er mai 1690; chef d'escadre le 11 juillet 1702; décédé le 5 +octobre 1719. Arch. de la Marine. + +Sur le marquis de Langeron, voyez page 104 et Jal, _Abraham Duquesne_, +T. II, p. 392-403. + +[191] Les galères du roi au nombre de quinze, commandées par le +chevalier de Noailles, étaient passées de Levant en Ponant. Le 14 juin +1690 elles partirent de Rochefort et après plusieurs escales elles +mouillaient à la rade du Havre le 17 août. Deux d'entre elles, la +_Palme_ et l'_Emeraude_ séjournèrent pendant deux ans environ dans le +bassin de Honfleur. Elles quittèrent ce bassin, «qui est si petit que +l'on n'avoit pu exercer à la rame les cents matelots de ces galères», et +furent amenées au Havre à la fin de septembre 1693.--Deux autres +galères, la _Sublime_ et la _Constante_, sous les ordres du chevalier +d'Escrainville, furent chargées de protéger Saint-Malo contre les +attaques des Anglais; elles jetaient l'ancre devant ce port le 24 avril +1693, mais elles ne rendirent aucun service. Arch. de la Marine, Ordres +du roi, Galères, 1690, campagnes, 1689-1690, 1er décembre 1693; service +général, 23 juillet, 20 et 29 septembre 1693, correspondance de M. de +Louvigny. + +[192] Entré au service comme garde marine en 1685, il fut fait enseigne +de vaisseau en 1687, lieutenant de vaisseau en 1691, capitaine de +vaisseau en 1692, chef d'escadre en 1712, lieutenant général des armées +navales le 8 juin 1722. Il mourut à Paris le 7 février 1727. + +[193] Le commandant du fort de la Conchée a exposé le rôle qu'avait joué +la machine infernale destinée à ruiner l'oeuvre de Vauban. + +«Ils me vinre canonner avec leurs gros navire, dit-il, et manvoyère à la +faveur de la fumée un brûlot. Il vint à la portée du fusil sans que je +peux tirer dessus, venent du costé que je naues point de canon. Ils y +mire le feu et lanvoyerent vent arriere au pied des baterie avec des +ancre pendente pour acrocher la roche, il vint au pied, le feu dedent et +une sy grosse fumée qu'il estoit impossible de se voir, le vent la +poussant avec la flame dans nos embrasures avec une grande violance. +C'est une nouvele machine inventée en Holande pour empescher des baterie +de tirer et de voir. Dans ce tems-là, ils envoyèrent un autre bâtiment +rembly d'artifice et de machine à feu pour mestre le feu aux baterie +qu'il saves que les platte forme estés de bois. Ce navire mit le feu de +mesme que le premier mes le courant le fit passer de lautre costé du +fort où il sauta après avoir touché et ouver contre une roche ce quy +empescha son grand effet. Il ne nous laissa pas de nous remplir +d'artifice, de mestre le feu aux logements quy nestes couvert que de +prelats goderonez et extrêmement combustible.» + +_Lettre de M. de La Marguerie, 17 juillet 1695._ Arch. de la Marine, +Campagnes. + +[194] L'île de Césambre ou Sezembre, en vue de Saint-Malo, vers le +nord-nord-ouest. + +[195] D'après une dépêche de M. de Nointel, intendant de Bretagne, ce +fut M. le chevalier de Cargrées de Tracy qui apporta la première +nouvelle de la venue des Anglais: «La première nouvelle que l'on en eut +fut par le sieur de Kergrée, capitaine de frégate légère, lequel +revenant de la découverte aprit à la fosse d'Amonville qu'on les avoit +veus six lieues au large; il fut envoié le mesme jour pour avoir des +nouvelles plus certaines et en effet il aperceut les vaisseaux ennemis +faisant voile vers Saint-Malo.» Arch. de la Marine, Campagnes, 1695. + +[196] Originaire de Saint-Malo, il appartenait à une famille qui a +fourni plusieurs marins connus, tel que La Moinerie-Miniac qui fut promu +capitaine de frégate en 1711 et mourut commandant la _Fidèle_ le 18 +janvier 1712. + +[197] Maniguette ou graine de Paradis. «A Sanguin, côte de la Guinée, +dit un mémoire, on commence à traiter de la maniguette qui est une +espèce de poivre.» Arch. de la Marine. + +[198] Voyez page 110. + +[199] Voyez page 87. + +[200] Petite île de France (Bouches-du-Rhône) dans la Méditerranée, à 8 +kil. de Marseille. Les navires qui arrivent d'Afrique et du Levant y +font quarantaine. + +[201] Hubert de Fargis de Montmort (Jean-Louis), conseiller au Châtelet +de Paris, intendant au Havre, 1684; intendant général des galères, 1688; +conseiller honoraire au parlement d'Aix, 1690; intendant des armées +navales, 1710. Décédé le 6 décembre 1720. + +[202] Nom que dans l'escadre des galères, on donnait à la galère +destinée à porter le Roi, les Princes, l'Amiral de France ou en leur +absence le général des galères. Le musée du Louvre possède un fort beau +modèle de la Réale de France. _Gloss. naut._ + +[203] Nous connaissons trois enfants de Doublet, Jeanne-Rose, née à +Saint-Malo vers la fin de 1693; Marie-Magdeleine, baptisée à Honfleur le +27 août 1699; Françoise-Louise-Marguerite, baptisée dans la même ville +le 10 février 1704. + +[204] Doublet veut dire son avant-dernier voyage à Terre-Neuve, car au +mois de décembre 1701 il entrait dans le port de Honfleur avec le navire +le _Repos de la Patrie_ qu'il commandait. Il rapatria alors un sieur +Pierre Remy, ancien habitant de l'île Percée, qu'il avait trouvé dans +cette île abandonné sans vivres et sans asile. Reg. de l'amirauté. + +[205] Le récit qui suit est confirmé par plusieurs actes des reg. de +l'amirauté de Honfleur (2 et 3 décembre 1701). Un espagnol arrivé dans +ce port sur le navire du capitaine Jacques Gaspard et ayant pris Doublet +pour interprète exposa devant les officiers de l'amirauté qu'un +capitaine Delaunay, commandant le navire l'_Europe_ «dont il se servoit +en qualité de forban», avait capturé et pillé, à la côte de St-Domingue, +le navire sur lequel il était embarqué. N'ayant pu obtenir justice +auprès du gouverneur, l'espagnol venait en France s'adresser au Roi. + +[206] M. de Galiffet, gouverneur de Sainte-Croix et du Cap prit +l'intérim et le titre de commandant en chef, attendu le départ de M. +Ducasse pour la France. + +M. Du Paty, lieutenant du roi, commandant la partie de l'ouest y rendait +les ordonnances pendant cet intérim. + +[207] Garde-marine, capitaine et major à St-Domingue de 1694 à 1697. +Fait lieutenant de roi dans la même colonie le 3 février 1699. Chevalier +de Saint-Louis le 23 mars 1706. Gouverneur au Petit-Goave le 25 mars +1713; à St-Louis le 19 novembre 1700. Lieutenant de roi au gouvernement +général le 7 septembre 1723. Mort en passant en France sur le _Paon_ le +17 octobre 1723. + +[208] Bidè de Maurville, fait capitaine de flûte le 1er janvier 1696, +capitaine de brulôt en 1703. Il mourut sur le _Magnifique_ le 8 octobre +1704. + +[209] L'_Histoire navale d'Angleterre_, t. III, p. 278, fait mention de +ce fait: «Il (l'amiral de Benlow) poursuivit un vaisseau de guerre du +port de cinquante canons, mais qui n'étoit monté que de quarante, lequel +gagna le rivage et y échoua.» + +Nous croyons qu'il existe de nouveau dans le passage qui suit une erreur +de date. Les faits dont parle Doublet ainsi que son voyage aux Antilles +se rapportent à l'année 1702. + +[210] John Benlow, amiral anglais, né vers 1650, mort le 4 novembre +1702. Il est surtout connu par le bombardement de Saint-Malo, en 1693, +où il faisait fonctionner une machine infernale, par ses croisières +devant Dunkerque qu'il était chargé de bloquer et par son combat entre +Ste-Marthe et Carthagène des Indes en 1702, contre l'escadre française +commandée par Ducasse. + +[211] Jean-Baptiste Ducasse, né dans le Béarn en 1650. Lieutenant de +vaisseau le 15 mars 1686; capitaine de frégate le 1er novembre 1689; +gouverneur à Saint-Domingue le 1er juin 1691; capitaine de vaisseau le +1er janvier 1693, chef d'escadre le 20 juillet 1701 et lieutenant +général des armées navales le 27 décembre 1707. Mort à Bourbon le 25 +juin 1715. + +[212] En effet, les deux escadres se cherchaient. Elles se rencontrèrent +entre Ste-Marthe et Carthagène des Indes (côte de Vénézuéla). Ducasse +qui n'avait que 4 vaisseaux livra aux Anglais cinq combats les plus +longs et les plus terribles dont les annales maritimes aient gardé la +mémoire (30 août 7 septembre 1702). Dans le dernier, il attaqua lui-même +le vaisseau de Benlow qui fut gravement blessé. Presque tous les +vaisseaux anglais furent mis hors de combat. Ducasse continua sa route +et arriva à Carthagène le 15 septembre.--D'Hamecourt, p. 686. + +[213] Plaisanse. Baie de l'Amérique anglaise du Nord, sur la côte sud de +l'île de Terre Neuve, avec un beau port. La pêche des morues y est +abondante. + +[214] Voyez la note 109. + +[215] Le _mal de Siam_ des anciens historiens des Antilles, le _vomito +negro_ des Espagnols, le _typhus d'Amérique_ ou la _fièvre jaune_. + +[216] Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron, né en 1654. Colonel +d'infanterie en 1675; brigadier en 1683, maréchal de camp en 1688, +lieutenant-général en 1693; maréchal de France en 1703; il mourut en +1718. Le marquisat de Beuvron fut érigé en duché d'Harcourt au mois de +novembre 1700. + +[217] Jacques-Henri de Durfort de Duras, né en 1626, capitaine des +gardes du corps en 1671; maréchal de France en 1675; chevalier des +ordres en 1688; chevalier de Saint-Louis en 1693. Il mourut à Paris le +12 octobre 1704. Le marquisat de Duras fut érigé en duché par lettres de +février 1689. + +[218] Jérôme de Phélipeaux, comte de Pontchartain, né en 1674, +conseiller au Parlement de Paris, conserva le département de la maison +du Roi et de la marine du 6 septembre 1699 au 1er septembre 1715. + +[219] Marc-René de Voyer, comte d'Argenson, né en 1652, +lieutenant-général de la police à Paris. + +[220] Le couvent des grands Augustins était établi sur l'emplacement +actuel du marché de la Vallée, sur la rive gauche de la Seine. C'était +dans la chapelle de ce couvent qu'avait été faite, en 1578, la première +promotion des chevaliers du Saint-Esprit; Philippe de Commines y était +inhumé ainsi que le poète Remy Belleau. On sait que les Etats-Généraux +se réunirent plusieurs fois aux Grands Augustins. + +[221] Voyez plus haut note 211. + +[222] Il s'agit de l'_Assiento_, compagnie de traite à laquelle le +gouvernement espagnol avait octroyé le droit d'importer des nègres dans +ses colonies. Ce monopole fut accordé à la compagnie française des côtes +de Guinée par Philippe V, en 1701. Celle-ci ne tarda pas à en être +dépossédée par l'Angleterre qui fit de ce privilège l'une des clauses +expresses du traité d'Utrecht (4 mai 1713). + +[223] Voyez la note 103. + +[224] Guérusseau Du Magnou, fait lieutenant de vaisseau en 1662 et +capitaine de vaisseau en 1666, fut condamné à mort pour avoir perdu le +vaisseau le _Rouen_. Rétabli dans son grade en 1672, il fut nommé chef +d'escadre le 1er janvier 1693 et mourut à Rochefort le 10 mai 1706. + +[225] Capitaine de flûte le 1er janvier 1691; capitaine de brûlot le 1er +janvier 1703. Mort à Brest le 28 mai 1719. + +[226] Commissaire ordinaire de la marine le 21 avril 1703. Commissaire +ordonnateur le 28 décembre 1703. Faisant fonctions d'intendant de +justice, police et finances de l'île de la Tortue et côte de +Saint-Domingue, 1708. + +[227] René Guimont du Coudray, garde, écrivain de la marine en 1692; +sous-lieutenant et lieutenant et capitaine d'artillerie de 1692 à 1701. +Fait capitaine de vaisseau le 1er novembre 1705. Chevalier de St-Louis +le 28 juin 1715. Mort à Rochefort le 13 novembre 1745. + +[228] Sur un des vaisseaux que Doublet commandait se trouvait en qualité +de major le chevalier Des Marchais. On a de cet officier un _Voyage en +Guinée et aux îles voisines_, imprimé à Paris en 1730 par les soins du +P. Labat. Le chevalier Des Marchais y fait allusion au voyage qu'il +effectua avec Doublet. + +[229] Les navires en campagne de traite mouillaient ordinairement au cap +Mesurado, sur la côte des Graines (Guinée supérieure), pour faire de +l'eau et du bois; ils venaient ensuite découvrir le cap des Palmes. + +La traite commençait au cap Blanc pour finir à la rivière du Congo, mais +elle était particulièrement abondante en or et en noirs depuis le cap +des Trois-Pointes jusqu'à la rivière de la Volta. + +[230] La ville de Ouiddah ou Whydah fait partie du royaume de Dahomey. +On l'aperçoit de la mer, dont elle est distante d'environ 3 milles. Une +lagune ou lac, d'une largeur de 1 mille environ et d'une profondeur de 2 +à 6 pieds anglais, s'étend entre elle et la mer. Son aspect est très +pittoresque. Whydah et Badagry étaient les deux grands ports de traîte +du golfe de Benin. + +[231] Le ms (p. 123) contient une longue note marginale relative à une +révolte des noirs embarqués à bord de la _Badine_. Cinq hommes de +l'équipage furent tués; le conseil de guerre qui se réunit condamna à +mort deux des principaux meneurs de la révolte: l'un fut coupé en quatre +morceaux, le second fut pendu à la grande vergue. + +[232] Le chevalier François de Courbon-Blenac, enseigne en 1673. Fait +lieutenant de vaisseau en 1679; capitaine de vaisseau le 1er novembre +1689. Retiré le 8 novembre 1713. + +[233] Le texte est bien _entousiasme_; le mot propre serait syncope en +léthargie. + +[234] Marie-Gobert Salampart de Chouppes. Nouveau garde-marine le 1er +janvier 1699, enseigne le 20 octobre 1703. Investi des fonctions de +major au Petit-Goave le 21 octobre 1703. Capitaine en pied à +St-Domingue, le 30 avril 1706. Mort le 2 août 1717. + +[235] Pierre Le Moine d'Iberville, promu capitaine de frégate au mois de +février 1692, fut nommé capitaine de vaisseau le 1er juillet 1702. Il +mourut à la Havane le 9 juillet 1706 sur le vaisseau le _Juste_ qu'il +commandait. + +[236] Joseph Le Moine de Sérigny, fut fait enseigne de vaisseau le 1er +janvier 1692; lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1696; capitaine de +vaisseau le 1er février 1720. Mort le 12 septembre 1734. + +[237] Juchereau de Vaulezard, nouveau garde-marine le 15 mars 1693. Fait +enseigne et capitaine à la Louisiane en 1703. Retiré et passé à +St-Domingue en 1713. Mort dans cette île en 1729. + +[238] Le _mariposa_ est un oiseau du genre bengali; c'est le pinson de +la Louisiane que les créoles nomment le _pape_. + +[239] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, de Brionne, vicomte de +Marsan, grand écuyer de France, chevalier des ordres du roi, gouverneur +d'Anjou, né en 1641, mourut le 13 juin 1718. Il était fils de Louis de +Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer, sénéchal de Bourgogne et +gouverneur d'Anjou, décédé en 1666. + +[240] «Mme d'Arco, dit Saint-Simon, mourut à Paris (1717) où elle +donnoit à jouer tant qu'elle pouvoit. Elle s'appeloit étant fille Mlle +Popuel, étoit fort belle, et avoit été longtemps maîtresse déclarée, en +Flandre, de l'électeur de Bavière.»--«Cette comtesse d'Arco, ajoute +Dangeau, est une fille de Flandre, ancienne maîtresse de l'électeur, +dont il a eu le chevalier puis comte de Bavière, et qu'il maria au frère +du général de ses troupes, que chez lui on appeloit le maréchal d'Arco. +Madame d'Arco est morte à Paris où elle faisoit une grande dépense. Son +fils a été avancé dans le service et à la fin a été fait grand +d'Espagne.» + +_Mémoires de St-Simon_, t. XIV, p. 171. _Journal de Dangeau_, t. VIII, +p. 97 et 98. + +[241] Jean-Jacques Mithon, chevalier, seigneur de Senneville, originaire +d'Orléans. Ecrivain de la marine de 1690 à 1692. Commissaire à la +Martinique de 1697 à 1708. Subdélégué intendant, commissaire général et +intendant à Saint-Domingue de 1713 à 1718. Intendant à Toulon en 1720. +Mort en congé, à Paris, le 30 juin 1737. + +[242] Charles d'Irumberry-de-Sallaberry, né en 1659, fut maître des +Comptes en 1690 et président en la même Chambre en 1710. + +[243] Les côtes de Provence furent envahies par le duc de Savoie et le +prince Eugène au mois d'août 1707; leurs troupes passèrent le Var le 11 +août tandis que la flotte ennemie s'était avancée pour favoriser le +passage. + +[244] René, sire de Fronlay et comte de Tessé, né en 1651, fut +aide-de-camp du maréchal de Créqui en 1669 et devint colonel de dragons +en 1684, brigadier en 1678, gouverneur du Maine en 1680, mestre de camp +général des dragons en 1684, maréchal-de-camp et chevalier du +Saint-Esprit en 1688, lieutenant-général en 1691, maréchal de France en +1703, général des galères en 1712. Il mourut en 1725.--Pinard, _chron. +hist. mil._, t. III, p. 141-151. + +[245] Jacques Le Coutelier, marquis de Saint-Pater, page du roi en 1676, +lieutenant au régiment Dauphin-Infanterie 1677 et colonel du régiment +d'infanterie du Vivarais en 1685, devint brigadier en 1695; maréchal de +camp en 1704 et lieutenant général en 1706. Il fut nommé pour commander +à Toulon le 19 juin 1707.--Pinard, _chron. hist. mil._ t. IV, p. 621. + +[246] Louis Girardin, chevalier, seigneur de Vauvré, enseigne en 1665, +commissaire ordinaire de la marine en 1670; commissaire général en 1673; +ordonnateur au Havre en 1675; intendant à Toulon en 1680; maître d'hôtel +ordinaire du roi et conseiller d'Etat en 1700. A passé pour un des plus +grands intendants que la marine ait eus, (Deschard, p. 93). + +[247] De Combes, fut nommé enseigne de vaisseau le 7 août 1677; +lieutenant de vaisseau le 2 mars 1680; capitaine de galiote le 16 +janvier 1684, capitaine de vaisseau le 1er janvier 1689; commissaire +général d'artillerie le 1er janvier 1703. Mort à Brest le 25 novembre +1717. + +[248] Les assiégeants s'attachèrent principalement au fort +Sainte-Marguerite, à celui de Saint-Louis et à la Grosse-Tour. Le fort +Ste-Marguerite se rendit le 16 août 1707. Quelques jours plus tard, le +22, les Impériaux levèrent le siège de Toulon.--Voyez la _Gazette_ 30 +juillet, 6, 13, 27 août, 3 et 10 septembre 1707. + +[249] Le voyage de Doublet dans les mers du sud dura 42 mois; il en +avait conservé le journal. Voyez à ce sujet l'introduction § III. + +[250] _En marge de la main du ministre_: J'ay appris cette action par le +Port Louis et par Brest, elle m'a fait bien du plaisir. + +[251] Fils de Claude de Dreux et d'Aimée-Thérèse de Montgommery, +ambassadeur en Espagne; capitaine des Cent-Suisses duc d'Orléans: mort +en 1719. + +[252] Ces gages étaient de 612 livres. + + + + +OEUVRES DE M. GUIZOT + +Édition format in-8º + + + HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION D'ANGLETERRE, depuis l'avénement de + Charles 1er jusqu'au rétablissement des Stuart (1625-1660). + 6 vol in-8, en trois parties. 42 fr + + --HISTOIRE DE CHARLES 1er depuis son avénement jusqu'à sa mort + (1625-1649); précédée d'un _Discours sur la Révolution + d'Angleterre_. 8e édit. 2 vol. in-8. 14 » + + --HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE D'ANGLETERRE ET DE CROMWELL + (1649-1658). Nouvelle édition. 2 vol. in-8. 14 » + + --HISTOIRE DU PROTECTORAT DE RICHARD CROMWELL et du + RÉTABLISSEMENT DES STUART (1659-1660). 2 vol. in-8. 14 » + + MONK. CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE, etc.; étude historique. Nouv. + édit. 1 vol. in-8. 6 » + + PORTRAITS POLITIQUES des hommes des divers partis: + _Parlementaires_, _Cavaliers_, _Républicains_, _Niveleurs_; + études historiques. 1 vol. in-8. 6 » + + SIR ROBERT PEEL. Étude d'histoire contemporaine, augmentée + de documents inédits. 1 vol. in-8. 6 » + + ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE FRANCE, etc. 12e édit. 1 vol. in-8. 6 » + + HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE ET EN FRANCE, depuis la + chute de l'Empire romain, etc. 11e édit. 5 vol. in-8. 30 » + + --HISTOIRE DE LA CIVILISATION EN EUROPE, depuis la chute de + l'Empire romain jusqu'à la Révolution française. 12e édit. + 1 vol. in-8, portrait. 6 » + + HISTOIRE DES ORIGINES DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF et des + _Institutions politiques de l'Europe_, depuis la chute de + l'Empire romain jusqu'au XIVe siècle. (_Cours_ de 1820 à + 1822.) Nouv. édit. 2 vol. in-8. 10 » + + CORNEILLE ET SON TEMPS. Étude littéraire, suivie d'un _Essai + sur Chapelain, Rotrou_ et _Scarron_, etc. 1 vol. in-8. 6 » + + MÉDITATIONS ET ÉTUDES MORALES sur la _Religion_, la + _Philosophie_, l'_Éducation_, etc. Nouvelle édition. + 1 vol. in-8. 6 » + + ÉTUDES SUR LES BEAUX-ARTS en général. _De l'état des beaux-arts + en France et du Salon de 1810_.--_Description des tableaux du + Musée du Louvre_, etc. Nouvelle édition. 1 vol. in-8. 6 » + + DISCOURS ACADÉMIQUES, suivis des _Discours prononcés au + concours général de l'Université et devant diverses Sociétés + religieuses_, etc. 1 vol. in-8. 6 » + + ABAILARD ET HÉLOISE. Essai historique, par M. et Mme Guizot, + suivi des _Lettres d'Abailard et d'Héloïse_, traduites en + français par M. ODDOUL. Nouvelle édition, revue et corrigée. + 1 vol. in-8. 6 » + + DICTIONNAIRE UNIVERSEL DES SYNONYMES DE LA LANGUE FRANÇAISE, + 8e édition. 1 vol. grand in-8. 12 » + + GRÉGOIRE DE TOURS ET FRÉDÉGAIRE. _Histoire des Francs_, + suivie de la _Chronique de Frédégaire_, traduction de M. + GUIZOT, entièrement revue. Nouv. édit., complétée et augmentée + de la _Géographie de Grégoire de Tours_, par Alfred JACOBS. + 2 vol. in-8, avec une carte de la Gaule. 14 » + + OEUVRES COMPLÈTES DE SHAKSPEARE, trad. de M. GUIZOT, + entièrement revue, accompagnée d'une Étude sur Shakspeare, + de notices et de notes. 8 vol. in-8. 48 » + + HISTOIRE DE WASHINGTON _et de la fondation de la République + des États-Unis_, par M. CORNELIS DE WITT, précédée d'une + _Étude historique_ sur Washington, par M. GUIZOT. Nouvelle + édition. 1 vol. in-8, avec carte. 7 » + + THOMAS JEFFERSON. Étude sur la démocratie américaine, par + CORNELIS DE WITT. 3e édit. 1 vol. in-8, portrait. 7 » + + MÉNANDRE. Étude historique et littéraire sur la Comédie et la + Société grecques, par M. GUILLAUME GUIZOT. Ouvrage couronné + par l'Académie française en 1853. 1 vol. in-8, avec portrait. 6 » + + +Paris.--Imp. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins 6. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Journal du corsaire Jean Doublet de +Honfleur, by Jean Doublet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43849 *** |
